Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) REN BOYLESVE LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS NEUVIME DITION PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 DU MME AUTEUR LE MDECIN DES DAMES DE NANS 1 vol. LES BAINS DE BADE 1 -- LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC 1 -- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- LE PARFUM DES ILES BORROMES 1 -- MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- LA BECQUE 1 -- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- LE BEL AVENIR 1 -- MON AMOUR 1 -- LE MEILLEUR AMI 1 -- LA JEUNE FILLE BIEN LEVE 1 -- MADELEINE JEUNE FEMME 1 -- Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays. Copyright, 1913, by CALMANN-LVY. E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY. Il a t tir de cet ouvrage SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, et DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE, tous numrots. A FERNAND VANDREM LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS Un abb saute prcipitamment dans une des barques amarres au petit embarcadre du Lac, et le voil qui se met manier les avirons avec une remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l'le en ramant tour de bras. La scne a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes semblent s'inquiter. J'avise une marchande de petits pains qui se trouve l: --Qu'est-ce qu'il y a donc? --Oh! dit-elle... c'est monsieur l'abb qui se fait du mauvais sang, rapport aux enfants qui sont alls dans l'le, la buvette. D'ordinaire, ils m'achtent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec un verre de coco; mais les enfants, au jour d'aujourd'hui, y a plus moyen de les tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin... Celui qu'est encore jeune, il peut courir aprs... Mais quand une fois l'ge est venu... Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de l'abb; mais c'est d'elle-mme qu'elle m'entretient dj. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me dit: --Je ne peux plus tenir sur les jambes; soixante-cinq ans, si c'est pas malheureux! ma mre qu'en a quatre-vingt-sept, l'heure qu'il est, et qui va et qui vient, droite comme les fts de sapins!... Autrefois, je courais aprs le client: faut le lanciner; il a besoin de a; autrement il ne s'arrte pas pour demander... Et en plus de a, point d'estomac dans notre famille: c'est peut-tre d'avoir t nourris au pain tremp dans de l'eau; huit enfants, monsieur, d'un pre qui gagnait ses douze sous la journe... Comment a se fait-il que nous soyons encore huit de vivants?... Nous autres, nous sommes de l'Eure; monsieur connat peut-tre bien, tout prs le chteau monsieur le comte Baudru qu'est dput prsent... mme que monsieur Baudru a fait placer un de mes frres dans un grand restaurant comme plongeur... Ah! dame, c'est bien la moindre des choses: on vote pour lui... On s'en est donn du mal, la dernire fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau, qu'ils l'appellent, un pur parisien, celui-l... Ah! malheur! ont-ils bu! ont-ils saliv!... Lequel des deux qu'tait le meilleur? Baudru? Plateau? Aprs a, voil ce qu'il ne faut pas nous demander nous autres, le pauvre monde... On vote pour celui-l qu'on croit qui russira, pas vrai?... Des petits pains tout chauds, madame, mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?... Faites excuse, monsieur, faut que je me dplace, voil le garde qui s'approche grands pas... Elle trottine derrire une institutrice qui pousse devant elle trois fillettes; mais elle les perd, et revient vers l'entre du sentier conduisant l'embarcadre. Un homme y est dj, avec un panier tout pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout le rendement possible. Je la rattrape: --Hein? Il y a de la concurrence?... --Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est pas une calamit de voir l un homme valide venir faire le commerce o l'on a dj tant de peine tirer une malheureuse pice de quarante sous, trois francs, les jours de beau temps encore--et a n'est pas tous les jours!--C'est les protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!... qui vivra verra... Le plus fort tuera le plus faible... Monsieur le comte Baudru est bien puissant... Oh! si seulement on tait moins craintif!... Mais j'aperois le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gr mal gr, c'est le rglement... Mes pauvres jambes!... et quand on pense que ces messieurs, l'hpital, m'ont dit: Dame, ma bonne femme, arrangez-vous pour rester assise, ou c'est la mort... C'est des varices internes, je demande bien pardon du mot monsieur, qui m'ont tenue couche tout l'hiver... Y a pas huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru mon dernier quart d'heure venu? --Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise? --C'est a qu'il me faudrait, monsieur voit juste... Pardi, il m'arrive bien quelquefois de m'accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en guise de sige; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu' huit heures du soir faire le pas gymnastique, mon panier d'un bras, ma cruche coco de l'autre... tre assise, oui... J'ai bien un papier sign du mdecin-chef... En le prsentant au brigadier... Le brigadier n'est pas un mauvais homme; il me cause bien, en passant, sans duret... Je l'ai l, sur moi, mon papier... --Eh bien! prsentez-le: le brigadier vous fera asseoir! --C'est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir l si je dois mourir de rester debout... Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne... D'autres fois je me dis: voil ma mre qui a quatre-vingt-sept ans; si je dois vivre aussi longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lchet de s'asseoir l'ge que j'ai?... Le concurrent mle a dj d circuler avec toute sa marchandise; ma bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte avec rapidit. Je mange une gaufrette pour me donner un prtexte continuer la causerie qui m'intresse: videmment la marchande a une raison de ne pas demander la faveur d'tre assise. Elle me dit: --Ah! si le brigadier me permettait de m'asseoir l! C'est la bonne place... --Fichtre!... vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la meilleure place, tandis que les autres marchandes, mme aux mauvais endroits, on les pourchasse!... L'ide d'une ingalit ne la choque aucunement. Elle me dit: --Si mon frre, le cadet, en finissait seulement d'obtenir de monsieur Baudru ce qu'il a en vue, je pourrais peut-tre moi aussi me faire recommander de monsieur Baudru... Il a le bras long, ce qu'ils disent. --Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d'tre assise, et la meilleure place! --Si j'tais seulement recommande au brigadier avant que je fasse ma demande, il y a tout esprer... Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous mes frres ont vot pour lui comme un seul homme! C'est le tour du cadet demander, cette heure; mais il est craintif... Il a pourtant fait crire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans rponse... Ah! a n'est pas qu'on soit dans l'inquitude: monsieur Baudru est un honnte homme; il nous doit a. Il ne lsinera pas: on l'a nomm. --Que dsire donc votre frre cadet? --tre plac dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi bien qu'un autre? --Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment? --Il attend... Pardi, il aurait bien trouv du travail au pays; mais, tabli l-bas, a n'est pas un bon moyen pour obtenir ici... Voil de a bientt un an, depuis l'lection de monsieur Baudru, tout juste, que le malheureux garon est sans place. O est-ce qu'il tait auparavant? Il tait au chemin de fer, monsieur; la compagnie l'a mis pied sous prtexte qu'il s'tait trop occup de politique... Jugez a, monsieur: faut-il lire un dput? faut-il point? et si c'est pas les bons qui s'en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?... --Aux ennemis du pays!... vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le connais, savez-vous; c'est un ancien camarade moi... --C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connatriez monsieur Plateau! On a dit de lui tant de mal! --Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils sont peut-tre de vos clients; lui-mme, souvent les accompagne; il a d vous parler en passant; il n'est pas fier. Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relve ses lunettes sur son front; abandonne terre son panier, sa cruche coco. Si monsieur Plateau avait t lu, elle aurait pu lui parler tous les jours!... parler son dput!... Sa cervelle chavire. --Voyez ce que c'est que le pauvre monde, dit-elle: o voulez-vous qu'il aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le mauvais? --Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, votre dput, soit mauvais; je dis que je connais Plateau, qu'il passe ici tous les jours. --Oui, oui; vous ne dites pas... vous dites... C'est entendu!... N'empche que nous autres, avec monsieur Baudru, voil prs de douze mois qu'on attend, le bec dans l'eau, aprs une place pour mon frre cadet!... --Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne femme, que monsieur Baudru peut disposer ainsi d'une place? et d'une place au Bois-de-Boulogne qui relve de la Ville? --De la Ville, c'est bien a; mais, en croire les on-dit, chez nous, monsieur Baudru serait un homme qui fait la pluie et le beau temps... --C'est beaucoup dire! --Oh! tenez, monsieur, j'en aurai le coeur net, puisque je vois bien que vous en savez long sur les uns et sur les autres, et vous avez la franchise peinte sur la figure; j'ai bien entendu dire aussi contre monsieur Baudru... allez!... Il y a un cocher de remise, nomm Grincet, qui ne s'en prive pas... Voyons! c'est-il vrai, oui ou non: il y en a qui vont jusqu' soutenir qu'il n'est pas rpublicain!... Elle prononce le mot rpublicain d'une voix assourdie et comme s'il s'agissait d'un terme fatidique, surtout propre ouvrir toutes les portes. Je me tais. Elle reprend, trs anxieuse: --Il y en a qui disent qu'il est rpublicain, d'autres qui soutiennent qu'il ne l'tait que sur ses affiches: allez donc voir, nous autres, le pauvre monde, qui croire l-dedans? --Mais, je ne sais pas plus que vous ce qu'est en ralit monsieur Baudru: sans voter avec le gouvernement... --Il ne vote pas avec!... Il n'est pas du ct du gouvernement!... Voil bien ce que je m'tais laiss dire!... Et comment tre prvenus de a, nous autres? moi qui ne vois quasiment point de mes yeux lire l'imprim, et mon frre qui n'achte point de journal de peur d'tre vu par un mouchard en train de lire celui qu'il ne faut pas!... Elle se relve; le sang lui monte au visage; elle rajuste ses lunettes, se flanque de son panier et de sa cruche de coco; et elle vocifre: --C'est donc a, qu'il ne fait rien pour nous: pardi! il n'est pas du ct du manche!... Ah! Grincet avait raison de dire mon frre cadet: Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!... Et elle ajoute: --Alors, pourquoi qu'ils l'ont lu, s'il n'est pas puissant?... Deux fillettes ont puis mme le panier pendant que la marchande parlait; la frulein demande un ferre de gogo; la bonne femme les comble de politesses, de saluts, de mots sucrs, veut leur faire accepter une demi-tablette de chocolat par-dessus le march. Quand elles sont parties, elle me dit: --a ne serait pas les demoiselles monsieur Plateau, par hasard? --Non. L'abb revient avec les deux jeunes gens qui tiennent eux-mmes les avirons, cette fois, plus adroitement que leur prcepteur. La marchande sur ses mauvaises jambes se prcipite vers l'embarcadre en mme temps que deux de ses collgues plus agiles; les gamins, impitoyables, qui, en virant, ont t tmoins du match des marchandes, jettent quatre sous dans le panier de celle qui est arrive bonne premire. Le soir tombe en peignant de rose les beaux troncs rectilignes des pins; contre le miroir tincelant du lac, je vois la silhouette affaisse de ma vieille, qui me parat agrandie de tout ce qu'elle signifie mes yeux, depuis le dernier quart d'heure coul: confiance perdue, espoir insens, candeur du pauvre monde. LE GARDIEN DES CHANTIERS Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me dcider allumer la lampe, je n'avais qu' mettre le nez la fentre: j'tais sr de voir poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le vieux gardien de chantiers et son chien. Il ne passe cette heure-l presque personne, et le bonhomme et son chien, rguliers comme la chute du jour, avanant doucement avec l'ombre dans la ruelle silencieuse, taient devenus pour moi comme une personnification du soir qui vient pas de loup, on ne sait pas d'o. Je savais bien o ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble tait en construction. Le gardien arrive au moment o les ouvriers vont quitter le chantier; c'est lui qui pose sur la palissade la porte mobile, facile enlever d'un coup d'paule, mais qui constitue, en vertu d'une fiction, l'inviolable clture, et communique toute vellit d'entre incongrue la qualit d'effraction. Le gardien est muni d'un revolver, et il doit possder un chien capable d'annoncer et de rprimer une tentative d'escalade: dans les limites du domaine confi leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de propritaires. Ce sont de pauvres bougres gnralement incapables de travail et qui des certificats de bonne vie et moeurs ont procur l'avantage de passer les nuits la fracheur des moellons et des pltres, moyennant une rtribution de trois francs. La construction avait commenc l'automne. Les jours tant assez longs encore, je voyais mon bonhomme assis derrire sa palissade claire-voie, ct de son fidle chien; et aussi longtemps qu'une lueur crpusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses. J'avais envie de faire sa connaissance. Un soir, je me permis de couper sa lecture: --Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux... Le chien bondit, hrissa son chine et m'assourdit de ses aboiements. C'tait un braque poil roux, jeune, un assez beau chien; son matre l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur et mme avec une tendresse touchante, le nom de Baladin. Je rptai, moi aussi: Baladin!... Allons, tout beau, Baladin! --Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle Baladin? Le vieux parut me savoir gr de lui parler de son compagnon. Dans ce premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux ans et demi, de bonne garde,--j'en avais bien la preuve!--et amical, avec cela, friand, par exemple! Il fallait l'avoir l'oeil en passant devant chez les restaurateurs. Il le tenait d'une fruitire de la rue Lepic qui l'allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; mais le lait que le cabot lui avait cot, pour remplacer la mre, c'tait un prix! Il l'avait pay, son chien, en somme, disait-il, et, cause de cela, il le sentait mieux lui. La seconde fois, ce fut ce brave animal que je m'adressai tout d'abord: --Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin? Et je dis au gardien: --C'est un ami, n'est-ce pas? Avec un chien on n'est pas seul... Le vieux abandonna lentement ses papiers et me dit: --Sans lui, c'est la vrit, la vie me serait moins gentille. Je ne pus me retenir de sourire cette pithte de gentille accole la vie d'un misreux de soixante-dix ans rduit veiller la nuit dans les pltras. Mais il sortait de l'hpital, o il avait bien cru laisser sa peau, et la lumire du jour, et la belle toile, comme il disait, et qu'il devait, en effet, connatre, l'invitaient prendre tout en beau. Il avait redout, en outre, d'tre oblig d'aller garder un chantier Saint-Denis, o les vols sont frquents, o il avait d faire feu, une nuit. Ce n'est pas pour moi que je crains, disait-il; et, regardant son chien avec amour: Voil de a huit ans, ils m'en ont trangl un, nomm Finaud. Au contraire, il apprciait Passy, tranquille, son air salubre et son eau excellente; depuis six semaines qu'il y veillait, sa sant s'tait rtablie. --Et puis, vous habitez sans doute le voisinage? Non, non! Il habitait Mnilmontant; il faisait le trajet pied, deux fois par jour, avec Baladin. La distance tait pour lui peu de chose; il s'agissait de partir temps. Il est vrai, ajoutait-il, qu'il y a la chaussure... Mais jusqu'ici, pour tre juste, je n'en ai pas manqu. --Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit fricot... Il attendait pour cela que la nuit ft venue; il allumait des brindilles qui l'clairaient bien suffisamment en rchauffant sa soupe, mais il utilisait le jour, jusqu' la dernire lueur, pour la lecture. Il s'instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. Sa logeuse lui donnait _L'Humanit_; une certaine comtesse, dont il avait gard l'htel lui faisait remettre _La Croix_ par son concierge; la contradiction entre les ides de ces feuilles lui chappait, ou il ne faisait allusion ce dsaccord qu'avec un certain ddain; dans les journaux, quels qu'ils fussent, il cherchait des faits divers, et il leur prfrait de beaucoup les fascicules d'une publication sur l'astronomie. L'astronomie tait son affaire; voil un sujet qui lui plaisait. a n'est pas mesquin, disait-il, et puis a porte l'homme penser... Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, la coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s'courtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps sa lecture. J'avais remarqu qu'il possdait une petite lampe: --Par conomie, me dit-il, je n'allume que contraint et forc; d'ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d'air... Ce bon vieux me gagnait tout fait. Pour n'avoir pas l'air mu, je lui adressai une question banale: --Comment vous appelez-vous? --Loriot, Henri-Thodore-Auguste... Et, selon l'habitude des pauvres, il porta aussitt la main la poche intrieure de sa veste, afin d'exhiber ses papiers. Je protestai: je ne demandais son nom que pour savoir comment l'appeler tant qu'il serait mon voisin. Mais il n'tait pas homme interrompre un geste commenc; je dus lire. --Tiens! vous tes mdaill militaire? Il secoua la tte: --Oh! oh!... Solferino, a ne me rajeunit pas! Pour me raconter son histoire, il donna le coup d'paule la porte mobile, car il n'tait pas l'aise pour me parler travers la claire-voie, et il s'avana dans la rue encore obscure, jusque sous le quinquet allum qui signalait le chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux blancs et drus, coups ras, un oeil intelligent, avec je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me dconcertait un peu. Deux choses me gnaient en lui, qui n'en faisaient peut-tre qu'une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l'ide de quelque toile l'clat brouill par un tumulte atmosphrique, et l'obstination me parler la tte dcouverte, avec une dfrence exagre. J'avais remarqu aussi qu'il cirait les chaussures du matre compagnon et se montrait serviable aux maons mme. Le moindre goujat le traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu'il n'avait pas pass sa vie dans une situation infrieure. En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux jours; il avait t entrepreneur, concessionnaire de la Ville. C'tait un temps, disait-il, o l'on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu'aujourd'hui, mais o il y avait plus d'honneur dans les traits... Un moment tait venu o plus de malice tait ncessaire; il confessait son dfaut: il manquait de mfiance; il ne se tenait pas sur le qui vive! On avait d l'triller ferme. Il disait tout coup: mes malheurs, sans les spcifier davantage. C'tait un temps, disait-il encore, o l'on ne se relevait pas aussi effrontment qu'aujourd'hui... Son besoin de se confier tait vident, mais il avait une peur de chien battu qu'on abust de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de ses malheurs avant de me confesser qu'il avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, au moment o il pronona ce mot, et il regardait autour de nous comme un animal aux abois, comme s'il et craint que Baladin lui-mme n'allt aboyer le dshonneur de son matre. Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu'il tranait depuis l'vnement son existence comme un galrien marqu au fer; il acceptait le mpris des hommes et trouvait que la vie tait encore gentille de permettre un failli non rhabilit de contempler, la nuit, les toiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de chaussures, le trajet de Mnilmontant Passy, en compagnie d'un chien amical. * * * Un soir d'hiver, le pre Loriot, par extraordinaire, n'arriva pas l'heure. De ma fentre, j'explorai la rue, et de droite et de gauche; l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me manquait; les becs de gaz s'allumaient; les maons quittaient le chantier; je vis le matre compagnon faire comme moi, les mains en lunette d'approche, vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosit me prit, un peu d'inquitude aussi, et je descendis dans la rue, simulant la flnerie, pour avoir le droit de dire au matre compagnon: --Le gardien est en retard... --Sacr vieux tranard! dit le matre compagnon, en voil un qui ne se soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!... --Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend pas le train, lui... Le matre compagnon eut un sourire: il me jugeait original et un peu rigolo parce que je m'intressais son gardien de nuit. Il dit, haussant l'paule: --C'est quelqu'un qui lui aura jou encore une de ces bonnes farces, histoire de plaisanter: le vieux est sans dfense... --C'est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point sot, ma foi: j'ai plaisir bavarder avec lui... Le matre compagnon se mit se tordre, puis, soudain srieux, il me regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui. Mais, ce moment, nous vmes, sous le premier bec de gaz, notre pre Loriot arriver, clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant au bout d'une ficelle quelque chose comme un paquet. Il tait hors d'haleine; il n'avait point son Baladin avec lui: ce qu'il tirait tait un sale chien barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, balbutiant des paroles d'excuses, tout en se prcipitant l'intrieur du btiment pour cirer les chaussures du matre compagnon. Celui-ci l'arrta rudement: --Inutile, j'ai fait votre ouvrage... Qu'est-ce qu'est donc arriv avec votre chien? Mais, sans attendre la rponse, le matre compagnon prenait sa course vers la gare afin d'attraper son train. Et le pauvre bonhomme demeurait l, tirant toujours par la corde l'affreux barbet qui voulait s'enfuir, et tenant son chapeau la main. --Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort. Le froid piquait, et le vieux avait tant trott dans sa journe que la sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pntrai avec lui dans le chantier pour qu'il se mt au moins l'abri. Aussitt sous un toit, il ta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l'motion, la fatigue l'tranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence excessive, comme son humilit vis--vis de tous. Je lui dis: --On vous a vol votre chien? --Je n'accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi... --Plus pauvre, ce n'est pas une raison pour vous prendre votre chien, que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s'est-il pas dfendu? --L'animal a son faible, comme l'homme: Baladin, monsieur, c'tait un chien se laisser sduire par la gourmandise... --Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire une enqute dans les gargotes? --Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin. --Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris... --Je n'accuse personne... Ah! si j'avais seulement vingt annes de moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!... --Pre Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin! Ah! le satan bonhomme, avec sa circonspection et sa servilit, qu'il tait donc agaant aussi! Il dtourna la conversation et me parla du barbet qu'il tait all acheter aux Batignolles, pour trois francs; encore le chien avait-il la gale. Sur le cas de Baladin, il dsirait ne pas s'tendre. Cela, c'tait tout de mme un peu fort! tre aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien Baladin! Ah! c'est moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui voulais revoir Baladin! Nous faillmes nous fcher. J'offrais au pre Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, sacr tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela son chien, c'est qu'il n'tait qu'un rien du tout! Je le lui dis la face. Mais le pre Loriot se laissait maltraiter par moi comme par les maons: qu'il ne ft qu'un rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait le croire!... Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussire ternir ses yeux encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret ineffaable, un deuil profond du coeur, minaient la drobe le pauvre vieux gardien. Il dprissait et fondait comme un bonhomme de neige. Tout ce qui lui restait d'innocent et de puril se fanait. Jamais il n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air taient moins vifs sur la lumire de la petite lampe, car l'immeuble avanait, mais les soins du barbet absorbaient les conomies du pre Loriot, et, pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire... * * * Il disparut, lui aussi, comme Baladin. Un soir, je vis apparatre, au bout de la rue, un autre vieux dpenaill, et un autre chien; ils s'arrtrent au chantier, ct de chez moi. Me voil aussitt dans la rue. J'interroge le matre compagnon, qui n'avait jamais compris que je pusse avoir du got pour le pre Loriot. --Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas ternel! En rentrant chez lui, ce matin, le pre Loriot avait piqu son attaque. Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, car mes yeux se mouillaient. Et j'avais envie de dire: Le pauvre vieux!... le pauvre vieux!... Le matre compagnon parlait: --Heureusement que la logeuse a eu le nez de m'avertir temps sur le chantier; sans quoi, qui c'est qu'aurait t de faction, cette nuit? C'est Bibi! Et il riait bruyamment d'avoir chapp une telle corve. Je voulus tout de mme dire un mot du pre Loriot: --Pour moi, le bonhomme s'est rong du regret de son chien... sans compter que sous ce vol il y a un mystre... Le matre compagnon haussa une paule et dit, ddaigneusement, en allant prendre son train des Moulineaux: --Celui-l qu'a vol le chien au pre Loriot... le pre Loriot savait bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un qu'avait sans cesse la menace la bouche de rvler aux architques et entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires... MESDAMES DESBLOUZE Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, Poitiers, et je me souviens que, lorsque j'tais lve des Pres, je passais mes jours de sortie chez madame de Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait tre ge de vingt vingt-quatre ans quand j'en avais de douze seize, comme son frre Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de la rue du Gervis-Vert, droite, en venant de la rue d'Orlans, un peu pass la tourelle pignon... On descendait trois marches, et madame de Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entre, troite et longue, tait obscure, ne prenant jour qu' l'autre extrmit, sur le jardin, par une porte vitres de couleurs du plus discordant assemblage. Raoul, aussitt dans ce couloir, s'adonnait un grand tapage, autant pour faire enrager sa soeur Radegonde et la voir, par la porte entre-bille du salon, les mains sur les oreilles, le pif en avant, disait-il, que pour annoncer notre prsence aux dames Desblouze qui habitaient le second tage. Les dames Desblouze ne rpondaient pas ce vacarme, car elles taient d'une discrtion extrme. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes de terre, voire de petits cailloux contre les fentres du second, jusqu' ce que se montrt, sinon madame Desblouze, la mre, du moins sa fille Armande. Armande apparaissait, derrire la vitre si c'tait l'hiver, ou en s'accoudant la barre d'appui, si la temprature le permettait; et, invariablement, en mme temps que nous recevions son sourire de bon accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lvres articuler: Oh! les vilains!... oh! les vilains garons!... * * * Les dames Desblouze taient deux pauvres femmes trs malheureuses. Nous savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un dsastre financier qui venait de ruiner beaucoup d'honntes gens; la suite de quoi M. Desblouze tait mort. De plus, madame Desblouze se trouvait afflige d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui ncessitait une opration dont les frais plus que la chose elle-mme la terrorisaient. La mre et la fille restaient presque sans ressources; un parent, habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de faire quelque chose pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du mme ge peu prs que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie qu'elle, ne se mariait toujours pas. Armande et sa mre ne recevaient pas tout fait l'hospitalit de madame de Saint-Quenain, mais elles taient loges chez elle meilleur compte que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isoles ni aussi humilies qu'elles l'eussent t dans un appartement correspondant leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait le rpter, elles jouissaient de la vue sur le jardin. Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce qui n'tait gure, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de hauts murs; ses alles, en ligne droite, taient garnies, comme celles de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui prservent de la boue et exasprent le pied des promeneurs; un cordon de buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres taient spares des plates-bandes par des touffes ou bouilles d'oseille o se dissimulait une tortue nomme Amalazonte, charme de cet endroit. Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses distractions consistait suivre, de sa fentre, l'aide d'une lorgnette de thtre, ancienne et sans emploi, les lents dplacements d'Amalazonte?... Au bout du jardin tait une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du haut de la cloche des Frres des coles chrtiennes dont l'tablissement tait situ dans le voisinage, et le brusque clat des rcrations, intervalles rguliers, dchirait la quitude. Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de cong, nous semblait magnifique et l'asile de la gaiet et du bonheur. Je me souviens qu'un jour, peine franchie la porte du collge, dans la vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit: --Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l'abb Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre la maison... --Ah! Madame de Saint-Quenain prit une figure singulire o il y avait de la joie secrte et du mystre. --Ces demoiselles vont en soire, dit-elle, je dois les accompagner. Tout ce que nous pmes tirer d'elle jusqu' mi-chemin, fut que la soire avait lieu chez madame de Porcheton, que c'tait une runion tout intime, mais que nanmoins ces demoiselles taient sens dessus dessous cause de leur toilette. --Je vois a, dit Raoul, on va leur prsenter un type. --Un type! s'cria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes rien; en outre je te trouve indiscret. --Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas dcontenancer. --Je ne te comprends pas. --Je dis, maman: pour laquelle est-ce? Est-ce Radegonde qui aurait enfin trouv une poire? --Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit dplorable et un langage qui me fait honte. La vrit, nous la connmes aussitt arrivs la maison. C'tait chez madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fmes en quatre enjambes. Tout le petit appartement n'tait qu'un atelier de couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient elles-mmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les dames Desblouze taient genoux, les lvres hrisses d'pingles qu'elles piquaient l'envi au bas d'une robe, du bleu ciel le plus tendre, d'o mergeait une Radegonde mconnaissable et les bras nus. Ce dtail, dont on s'aperut aussitt que nous fmes entrs, fit pousser des cris aux trois femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une serviette les bras de Radegonde o j'avais eu toutefois le temps de discerner une peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de Saint-Quenain tait passable. Elle ne dissimulait point une grande agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup plus de bruit que son frre. Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui se tramait, mais que le secret avait t dvoil par Suzanne de Porcheton qui accompagnait sa mre lorsque l'entrevue s'tait dcide. Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les tenants et aboutissants, jusqu' l'ge, disait bravement Radegonde en clatant de rire. C'tait une soire organise strictement pour elle. Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n'inviterai pas une jeune fille qui puisse lui nuire;... d'ailleurs... --Mais! fmes-nous, Raoul et moi, d'un seul lan, et Armande?... Armande sourit mlancoliquement; sa mre hocha la tte et dit: --Armande est garantie par le chiffre de sa dot... qu'on ne m'entendra jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire dlicat, charmant, qui rvlait combien elle avait d tre jolie, combien sa fille lui ressemblait, et quelle devait tre, toutes les deux, leur secrte douleur. Elle ajouta: --C'est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger qu'Armande accompagne son amie. --Oh! dit aussitt Radegonde, je ne serais jamais alle cette soire sans Armande! Raoul, esprit positif, s'informa: --Mais, le type?... --D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu, il parat que c'est un monsieur tout fait bien. --Un prince?... --Des princes, on t'en souhaite!... Il est d'excellente famille, et gagne, dit-on, beaucoup d'argent. --Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a pas le rond et qu'il fait des affaires louches... --Oh! tiens, tu es exasprant! et puis fais-moi le plaisir de descendre: ce n'est pas la place des garons l o il y a une jeune fille qui essaie!... Elle pitinait; la serviette se dplaa, et nous revmes son bras grenu. Ce fut une bien amusante journe. On tait un peu contraints en prsence de madame de Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, mais on se rattrapait ds qu'elle avait le dos tourn. Raoul disait sa soeur: --Tu quittes la maison, comme de juste, et a se trouve joliment bien: o est-ce que j'aurais log, moi, l'anne prochaine, quand je vais tre tudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail. --Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en moque... Et d'abord, mon bonhomme, rien n'affirme que tu seras tudiant l'an prochain: il y a un examen passer... --Ni que, toi, tu seras marie, ma vieille: tu passes ton examen ce soir!... Le soir, nous tremblions que l'abb Dardennois ne vnt nous prendre avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entirement pares. Elles furent en avance, heureusement, car elles avaient pass tout le jour se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul tait assommant; il voulait toute force me faire dire laquelle des deux je prfrais. Et je me souviens ce propos que j'prouvais une impression singulire et qui m'tonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je prfrais Armande, qu'elle tait cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras dont la peau tait si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient t tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit dcollet, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre Armande Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je crois que j'ai partag ce soir-l le sentiment gnral,--celui de madame de Saint-Quenain qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supriorit de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze dpourvue de toute arrire-pense; celui d'Armande elle-mme, en extase devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de Clarisse, la cuisinire, qui joignait les mains d'attendrissement en regardant sa jeune matresse.--Raoul, lui, tait de parti pris. Ma conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain tait la plus belle. Lorsque l'abb sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle et t le diable. * * * Aussitt au collge, il va sans dire que nous n'emes aucun souci du rsultat de la soire. Raoul, cause de son temprament indisciplin, tait condamn l'internat le plus svre, tout comme les lves dont les familles habitaient au loin. Pour qu'il vt sa mre dans le courant du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de Saint-Quenain ft appele parce que son fils avait commis quelque insigne sottise, ou que lui-mme lui donnt l'alarme, sachant qu'elle ne venait jamais au parloir sans tre munie d'une livre ou deux de chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher au collge. Et nous trouvmes la maison bouleverse. Mesdames de Saint-Quenain faisaient des ttes longues et jaunes, affreuses voir; elles recommandrent Raoul de leur pargner ses habituels cris d'animaux. --Mais pour avertir le second?... --Il faut laisser le second en paix. Oh! oh! cela tait dit sur un certain ton qui n'admettait aucune rplique et qui nous avertissait suffisamment qu'il y avait du froid avec les dames Desblouze. vnement inou, presque invraisemblable. Le souvenir de la soire nous revint. Mais, sur la soire, motus! Impossible d'arracher l-dessus une parole ni madame de Saint-Quenain, ni Radegonde. Cependant Radegonde, c'tait trs apparent, enrageait de l'envie de parler. Dans l'aprs-midi, au retour d'une promenade au jardin de Blossac, aprs avoir chang avec madame de Porcheton, la porte du ptissier, quelques mots qui nous parurent d'une scheresse inaccoutume, et pendant que madame de Saint-Quenain tait la caisse, Radegonde dit son frre: --Tu sais que l'histoire de la prsentation, c'tait une plaisanterie... --Une plaisanterie?... --Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j'ai voulu me payer ta tte... Elle allongeait son pif, en disant cela, et elle faisait des yeux de mouton coup de son troupeau. Elle n'tait pas belle, pour le moment, Radegonde! --Ah! tu as voulu te payer ma tte!... dit Raoul. Et ta toilette, c'tait pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec les Porcheton, c'est une plaisanterie?... Moi, dit-il, on ne me la fait pas: je sais ce qui s'est pass. --Tu sais?... comment?... par qui?... --a y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille. Elle n'tait pas difficile prendre. Raoul me pina le bras pour avoir un tmoin bien veill, et me dit: --Regarde un peu la tte que va faire ma chre soeur. Et, se penchant son oreille et m'obligeant entendre, il lui dit: --Ce n'est pas toi qui as fait la conqute du monsieur, c'est Armande. Radegonde devint rouge comme une brique. Son frre fit: --Ksss!... Ksss!... D'un mouvement instinctif et puril, cette grande fille allait se rfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait sa monnaie, et, l'opration acheve, nous poussa dehors. Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre tenue dans la rue ft dfectueuse, et elles prfraient suivre trois pas en arrire notre allure folle, plutt que de nous exposer commettre dans leur dos quelque excentricit. De temps en temps, extnues, l'une ou l'autre nous criait halte. Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses faire rue du Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques claires, foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous en casquette bande de velours violet; nous saluions tous les prtres; l'ide des vacances nous possdait et tournait pour nous la moindre chose en sujet d'allgresse. A la premire station, madame de Saint-Quenain, d'un ton nous casser les jambes: --J'aurai un entretien avec vous, en rentrant. Et cela mme nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c'est que sa soeur avait rapport dj, si vite! D'o il tirait prtexte des vengeances. La guerre avec Radegonde tait son jeu favori. Aux gamins que nous tions, la vrit historique sur la soire, la prsentation et la brouille mme n'importaient gure. Mais nous tions trs intrigus d'avoir vu, pour un seul mot, cumer Radegonde. Raoul regardait sa mre la drobe, chemin faisant, afin d'augurer de sa figure ce qui nous attendait en rentrant. --Maman va clater, pour sr, me dit-il, elle est gonfle. Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvmes presque nez nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s'arrta court et dit madame de Saint-Quenain: --J'allais vous demander quelques minutes d'entretien... Raoul me pina le bras, me faire crier; il tait aux anges; c'tait sa mre qui, notre place, allait y tre de son entretien! Madame de Saint-Quenain s'enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement du monde. Et elle la reconduisait non pas la porte, mais au petit escalier qui, prs de la porte, menait l'appartement de madame Desblouze. Et, ce qui tait plus fort encore, elle montait avec elle cet escalier. Ah! a, toutes deux n'allaient-elles pas demander madame Desblouze aussi un entretien? A l'issue de la double visite de madame de Porcheton madame de Saint-Quenain et madame Desblouze, revirement complet, situation retourne bout pour bout, visages dtendus, pas la plus petite souvenance de l'entretien que l'on devait avoir avec nous, autorisation de faire du bruit au dner, excellente humeur, et tout coup ce propos, qui clate aprs le potage: --Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze et trouv chaussure son pied... --Ah! --Ah! --Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais ma meilleure amie... --Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir cas sa fille, dit madame de Saint-Quenain. Et ce matin mme, au djeuner, il y avait interdiction sur les noms d'Armande et de sa mre!... Que diable madame de Porcheton avait-elle apport tantt avec elle? Madame de Saint-Quenain commena un rcit: --Il y avait la soire des Porcheton un monsieur assez comme il faut qui mademoiselle Desblouze a su plaire... Quand je dis assez comme il faut, je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentes s'il se ft agi de Radegonde, car il n'est ni trs jeune ni sans dfaut; il a trente-sept ans sonns, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame de Porcheton vient de m'apprendre qu'il est mari... --Comment!... mari... mais alors? --Entendons-nous: son mariage est sur le point d'tre annul en Cour de Rome... --J'aurais moins de rpugnance pour un veuf, dit Radegonde. --Ma fille, il faut bien te garder de parler ddaigneusement de ce parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre ton amie Armande qui n'est pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille excellente, affirme madame de Porcheton--qui, il est vrai, n'tait pas informe, il y a un mois, du mariage et de l'instance en annulation!...--il gagne honorablement et largement sa vie, parat-il, quoi qu'un peu trop lanc, pour mon got, dans les affaires; enfin il fait preuve de sentiments dsintresss, puisque, parmi d'autres jeunes filles infiniment plus mariables tous points de vue que mademoiselle Desblouze,--qui l'auraient conduit, c'est possible, mais enfin qu'il et pu courir la chance d'obtenir en les demandant,--il demande mademoiselle Desblouze. --Et Armande, fmes-nous presque en mme temps, Raoul et moi, qu'est-ce qu'elle dit de cela, la pauvre Armande? --Armande est enchante de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mre. Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'esprait pas pouvoir jamais marier sa fille... C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner madame de Porcheton chez elle... Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis--vis de nous, sur une certaine rserve... N'ont-elles pas eu la navet de m'avouer qu'elles craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon oeil!... Et pourquoi? mon Dieu! --Me voyez-vous jalouse, s'cria Radegonde, et cause d'un homme dj mari... qui sait?... bigame peut-tre!... --Il n'est pas exact de dire un homme mari, ma fille, puisque encore une fois, le mariage de cet homme est annul... --En instance d'annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut pas se sparer de lui, a interjet appel... j'ai retenu les termes... --Tu es cale! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t'intresse! --Elle m'intresse cause d'Armande, c'est bien naturel; personnellement, tu penses que je ne m'en soucie gure! --Depuis que tu sais que le prtendant est mari!... ou en instance de tout ce que tu voudras... enfin avec un de ces fils la patte qu'on n'est jamais tout fait sr de casser... --Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta soeur. --Pourquoi est-ce qu'elle se dfend d'tre jalouse? --Parce qu'Armande et sa mre ont eu, je te l'ai dit, la navet de laisser entendre qu'elles pouvaient nous mcontenter en coutant les propositions de ce monsieur... Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur en veux nullement... Raoul se tut devant sa mre, mais Radegonde continuait pester d'une faon plus nave que celle de mesdames Desblouze; et son frre, sous la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait Ksss! ksss! selon son incurable manie de collgien. Et dans la soire, les dames Desblouze descendirent. Si nous n'avions rien su de la rserve qu'elles avaient observe depuis un mois, nous aurions eu de la peine croire qu'il s'tait pass quelque chose entre le rez-de-chausse et le second tage. Pourtant, y regarder de prs, il y avait de part et d'autre un empressement, une amnit, de plusieurs degrs suprieurs la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mre, montraient une mine chiffonne, plie, fatigue, comme les petites filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides. Mesdames de Saint-Quenain entamrent carrment l'loge du prtendant que l'on appelait le jeune homme. Elles le trouvaient distingu, intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore, et juraient qu'il portait la bont sur sa figure. Armande avouait qu'elle le trouvait bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui tait de l'homme qui avait choisi sa fille et la voulait pouser pour elle-mme, sans fortune, tait d'un optimisme perdu. Lorsque Armande disait sur un ton d'angoisse: Mais, ce premier mariage?... sa mre nous stupfiait par la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procdure ecclsiastique; elle avait eu trois confrences avec M. l'abb Dardennois, docteur en droit canon, tout frachement revenu de Rome, qui, exprs pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P. Pascalin, le bras droit de monseigneur disait-elle; elle se croyait autorise compter sur son influence pour l'issue du procs qui allait se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas trs bien, l'ge que nous avions, les subtilits d'une affaire d'annulation en cour de Rome, d'un jugement dj prononc, au dire du jeune homme, d'un appel interjet par l'pouse, etc., etc., et nous les comprenions d'autant moins qu'on en tenait les motifs demi secrets. Qu'avait-elle fait, l'pouse qui se cramponnait ainsi son mari rcalcitrant? Nous ne devions jamais le savoir. On parlait constamment d'une erreur; ce mariage avait t une erreur; c'tait une chose tablie; et la cause du mari tait juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour M. l'abb Dardennois. Le bonheur de madame Desblouze tait touchant jusque pour nous, vauriens. A sa faon de s'exprimer, son optimisme bat, son exubrance si peu coutumire, on devinait de quel poids avait t pour elle le grand souci des mres, la terreur de ne pas marier sa fille; et l'on devinait non moins clairement le supplice endur, pendant quatre semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obliges des Saint-Quenain, en conflit tout coup avec la susceptibilit jalouse et l'amour-propre piqu de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure tait d'une clart trop vidente: le jeune homme avait t destin Radegonde et le sort voulait qu'il et t sduit par Armande. Le jeune homme devait tre un bon parti; et, jusqu'au jour o venait d'tre rvle la sorte de tare du mariage dissoudre, ni les Saint-Quenain n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur dsolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci, jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour Armande, la dtente presque trop rapide affolait de joie les pauvres femmes. Je me rappelle avoir entendu, ce soir-l, madame Desblouze confier madame de Saint-Quenain, comme le terme suprme de ses heureux espoirs: --Et je pourrai me faire oprer l'automne!... Il et fallu tre bien cruel pour ne pas former des voeux en faveur du dnouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui ne faisions que nous amuser de toutes choses, nous laisser prendre de coeur l'aventure d'Armande. Derrire madame et mademoiselle de Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collge, par une assez douce soire d'hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et traduisant notre proccupation, de la faon la plus rudimentaire et la plus gosse: --L'pous'ra! --... pous'ra pas! --L'pous'ra! --... pous'ra pas! * * * Le lendemain, qui tait le jour de l'An, nous fmes je ne sais combien de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent tait l'indulgence, et il venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au salon avec Radegonde. Nous tions dans l'ombre du corridor, chaque coup de sonnette, le corps tapi dans une embrasure, le nez seul dpassant le plan de la muraille, lorsque nous reconnmes la voix de madame de Porcheton qui demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit escalier. Nos deux ttes s'avancrent, mues par un mme ressort, et nous vmes un monsieur qui entrait derrire madame de Porcheton et gravissait la premire marche de l'escalier; c'tait le jeune homme, le monsieur, le type, l'homme mari, le bigame, disait cet animal de Raoul. En un clin d'oeil, nous prmes connaissance du personnage. Il tait grand; c'tait un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris, nous autres, seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une jolie moustache; il avait incontestablement trs bon air. Nous nous mmes imaginer l'motion, l-haut, au second, aprs le coup de sonnette, quand Armande le reconnatrait. Nous attendmes, l'oreille au guet, que la visite ft termine. Elle fut courte, tant, comme il convenait, toute de crmonie. Au premier bruit, nous tions notre poste d'observation. Une!... deux!... nos ttes se penchrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. Cette fois nous vmes le monsieur en pleine lumire, car c'tait lui qui ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme la main, il tait vtu d'une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton, se couvrit et monta lestement les trois marches. Nous tions disposs le trouver trs chic. Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait entrer dans le salon de sa mre pendant les visites. Quand Radegonde fut tmoin de notre enthousiasme pour le jeune homme, elle riposta du bout des lvres: --... Le jeune homme!... le jeune homme d'une quarantaine d'annes... --Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appel le jeune homme, avant la prsentation et en nous donnant son ge! Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'loge du jeune homme, qu'elle avait aperu, disait-elle, une soire chez madame de Porcheton. Le bruit se rpandit rapidement que mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonait: Mademoiselle Desblouze se marie, il tait rare qu'il ne se trouvt pas l un amateur de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: Mademoiselle Desblouze se marie..., si le mari se dmarie!... Cette phrase remportait partout le succs d'une observation trs spirituelle. * * * Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de notre division, et comme nous passions, trois par trois, en longue file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant de l'glise et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot ft coul, pour traverser la rue. Je les saluai, en piquant mon fard parce qu'autour de moi toutes les jeunes ttes avaient t attires, comme par un aimant, vers la beaut d'Armande. Le mme phnomne avait d se produire autour de Raoul. Le Pre de la Roquette, notre surveillant, vint immdiatement s'enqurir du motif qui avait pu susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain. --N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Pre, qui doit pouser un monsieur dont le mariage?... Le Pre, lui-mme, tait dj inform de ce qu'il y avait de particulier dans le projet de mariage Desblouze! * * * A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de coutume. tait-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades l'avaient juge belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait vraiment quelque chose de chang en elle. Elle semblait heureuse. Le jeune homme que l'on appelait maintenant par son nom: monsieur Claudion ou monsieur Pierre, venait, nous dit-on, tous les quinze jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dt pour cela faire le voyage de la Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: Elle a toutes les chances, et par-dessus le march, elle est sre d'tre aime pour elle-mme! M. Claudion plaisait Armande, c'tait tellement apparent que nous en tions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait miracle, et, bien qu'on ft encore dans l'incertitude quant l'issue du procs, rien n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme ses dsirs. Elle disait: Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous accorder un sort privilgi; mais, patience! il nous permettra de triompher des obstacles. * * * Je n'ai aucune mmoire d'une sortie l'poque du Carnaval ni de la Mi-Carme. Pour les vacances de Pques, je pris le train et passai la dizaine de jours dans ma famille jusqu' la dernire minute autorise, de sorte que je ne sus rien des vnements de la rue du Gervis-Vert, bien qu'au Collge je visse Raoul tous les jours; mais nous tions ainsi faits, que cette histoire qui nous intriguait ds que nous avions pntr chez madame de Saint-Quenain, aussitt franchie la loge du Frre portier, s'effaait devant nos innombrables petites proccupations de collgiens. Ce ne fut gure que dans la premire semaine de mai, que nous nous retrouvmes plongs tout coup au coeur de l'aventure. Les histoires, comme les chats, sont attaches aux lieux, aux habitations; on les quitte, on les retrouve. Ds que j'apercevais le pignon de la rue du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze. --J'espre, nous dit ce jour-l madame de Saint-Quenain, que nous allons en avoir fini bientt avec ce roman... L'humeur n'tait pas trs bonne, au rez-de-chausse. On y sentait une lassitude d'entendre perptuellement parler mariage, amour, projet d'avenir; de chez les dshrites du second, tombait sans rpit une pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brves allusions, madame de Saint-Quenain haussait les paules. --Madame Desblouze est insense, disait-elle; tant qu'un homme n'est pas libre de tous liens, une mre n'accepte pas qu'il fasse la cour sa fille... Que le mariage vienne manquer ou plutt que l'autre demeure indissoluble--au point de vue religieux s'entend--la situation d'Armande sera dlicate... Radegonde enchrissait: --Il lui restera une ressource: pouser un homme divorc. --Tu es dure, lui fit observer son frre. --Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouv cette solution, ce sont des parents que madame Desblouze possde Paris, et qui la lui ont laiss entrevoir. --Et que dit madame Desblouze de cette solution? --Madame Desblouze est bien loin de songer une telle extrmit; madame Desblouze voit tout en rose. --Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs imaginables!... Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur entourage, c'tait ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un beau jour les Desblouze voues pour tout le monde l'infortune. Le salut entrevu dans leur gele, ft-ce par la plus modeste ouverture, elles s'taient prcipites, quittes s'craser l'troite issue. M. l'abb Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation, dfendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le reconnatre, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de trouver sa rcompense. Aussitt aprs le djeuner, nous courmes au jardin o des lilas et des cytises taient en fleurs et o il y avait aussi des coucous jaunes et des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelmes grands cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui et nous parut avoir une si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l'amour et avec l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre mois ct de sa mre. Raoul la menaa, si elle ne descendait pas au jardin, de lui jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balanant au bout d'une ficelle, comme un encensoir. Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins timores. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en rgle ne fallait-il pas pour les dcider mettre le pied au jardin! A prsent, elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain. Je pensais en les regardant et les coutant: Elles sont maintenant comme des femmes ordinaires. Et ma pense de collgien contenait l'merveillement de la mtamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux qui cessent d'tre assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse, peut-tre allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se pressaient-elles trop, et par l il tait possible qu'elles fussent inconsciemment irritantes, mais aprs avoir t si tristes, si abmes, si dnues, et tel point dpourvues de toute esprance, pouvait-il leur venir l'ide qu'un vnement heureux et d'ailleurs commun, part dsobligeant aux yeux de quelqu'un? On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal garni encore par les pampres naissants, filtrait agrablement les rayons du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus feuillu; un homme bchant la terre, ternuait grand bruit; toutes sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts murs, chez les Frres des coles chrtiennes, un choeur de voix d'enfants s'exerant dj pour la clbration de la Fte-Dieu. C'tait une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-mme, sous la tonnelle, avec ces dames, parce que la grce d'Armande nous charmait. Notre imagination de seize ans tait pleinement d'accord avec son panouissement, avec ses esprances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et rpandant autour d'elle je ne sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prtions l'oreille, comme des enfants, ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait d'importance, sauf la beaut, l'allgresse d'Armande. Et cependant, les choses qui se disaient devaient compter, hlas! Madame de Saint-Quenain disait madame Desblouze: --Eh bien! ma chre amie, puisque je vous vois en si grande confiance dans l'avenir et que vos projets consistent suivre votre fille La Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voil un grand garon, dit-elle en dsignant son fils, qui va, je l'espre, ne pas trop tarder entrer la Facult de Droit; je devrai le loger chez moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n'ai lui donner qu'une pice vraiment exigu: quand puis-je compter sur votre appartement?... Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son sourire ingnu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son ivresse, au sortir de tous ses dsastres, tait telle, qu'elle en oubliait de tmoigner quelque regret des trois petites pices qu'elle allait quitter, et, ne voulant songer qu' une chose heureuse, elle ne songeait pour le moment qu' la joie de pouvoir rpondre madame de Saint-Quenain en comblant le dsir exprim par elle. Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots: --C'est une chose entendue? --C'est une chose entendue, rpondit madame Desblouze. Et elle parla avec la mme tranquillit heureuse de l'opration qu'elle devait aller se faire faire la clinique du docteur Dumarais. --Aprs cela, dit-elle, de deux choses l'une: ou bien je n'aurai plus jamais besoin d'appartement... ou bien je m'envole passer le temps de ma convalescence auprs de mes chers enfants... Le choeur, chez les Frres des coles chrtiennes, entonna le _Tantum ergo_; et, par une habitude commune nous tous, nous laissions descendre et ondoyer sur nos ttes, en nous taisant respectueusement, ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque chose de cleste paraissait se mler la nature en fleurs et une minute enchanteresse de pauvres mes humaines. Nous entendmes sonner la porte d'entre. Les deux jeunes filles, simultanment, rajustrent leur coiffure. Presque aussitt Clarisse parut. Elle marchait trs gauchement dans l'alle borde d'oseille, en introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa ceinture. Elle s'arrta, un instant infinitsimal, parce qu'elle avait aperu la tortue, puis, en arrivant la tonnelle, elle tira de sous son tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c'tait un tlgramme pour madame Desblouze. Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper autre chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficult coutumire, en le dchirant, le tlgramme; et pendant qu'elle lisait, il n'y eut personne qui ne jett la drobe, sur son visage, un regard vif comme l'clair. Elle le relut, et, comme il tait dchir, elle en rajusta les morceaux bout bout, ce qu'on fait quand on espre qu'un autre sens pourrait rsulter d'une disposition des mots diffrente. Son visage n'avait rien reflt d'extraordinaire. La bonne demeurait l; elle demanda s'il y avait une rponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout coup elle eut l'air emptr comme un tre qui ne se trouve plus dans son lment; le sang se retira de ses joues qui diminurent de volume. Madame de Saint-Quenain s'cria: Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie? Armande se prcipita sur le tlgramme, et, elle, en un instant, elle fut par terre. Nous tions btes comme tout, Raoul et moi; nous n'avions jamais vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions l, ptrifis; nous n'osions pas non plus trop toucher une jeune fille, surtout celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: Mais relevez-la donc, grands dadais! Puis, par une contradiction singulire, presque aussitt elle nous cria: Allons! allez-vous-en!... allez-vous-en, tous les deux!... Nous nous en allmes, pendant que, je le suppose, on dgrafait le corsage d'Armande. Sur le sens du tlgramme, sans en avoir t informs, nous tions fixs: tout espoir d'annulation tait perdu, c'tait clair. Clarisse nous dpassa, courant grandes enjambes vers la maison chercher de l'eau de mlisse. Nous nous rfugimes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse est si dconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tte haute et disant sa fille: --L'ai-je prvu? l'ai-je assez rpt? Qu'est-ce que je n'ai cess de dire sur ce fameux projet de mariage? Je fis, pour ma part, des efforts pour arrter ma pense sur le malheur effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute ide de dsespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondment. Nous entendmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument avoir tout prophtis ds le premier jour, qui, si on l'avait coute, etc., etc... Raoul tait sans verve du moment que les vnements ne tournaient pas contre Radegonde. Le soir, pourtant, un malaise nous prit l'ide de rentrer au Collge sans avoir salu nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, Raoul me fit observer: --Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent pleurer? Alors nous allmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles taient peut-tre la fentre, nous pourrions leur dire adieu sans tre obligs de parler. La soire tait dlicieuse, les fentres au second taient ouvertes. Nous ne vmes personne la barre d'appui, mais, en coutant, il nous vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa dcontenancs et muets jusqu' la porte du Collge. * * * Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, aussitt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fmes privs de la sortie de juin parce qu'en pleine tude Raoul me lana un billet qu'il venait de recevoir de sa soeur et dans lequel elle s'empressait de l'informer que, malgr l'vnement, il pouvait compter occuper ds la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y avait des drames, crivait-elle; la famille riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui mme s'tait engage constituer Armande une petite dot de vingt mille francs en cas de mariage, avait rdit, d'une faon mme un peu vive, son opinion touchant le divorce et le mariage civil: ces institutions tant faites pour qu'on en use et pouvant parfaitement sauver certaines dtresses sans issue. Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement rpondu que, si sa sant le lui permettait, toutes deux, avant l'automne prochain, seraient tablies couturires. C'est une bonne rponse, disait Radegonde, et le mot couturires doit joliment faire bisquer les parents qui, Paris, mnent grand train... Mais, comme madame Desblouze et Armande sont rsolues mettre leur projet excution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolrer dans la maison un tablissement commercial: elles quitteront donc ds le mois prochain. C'est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontment, en traversant d'un bout l'autre la salle d'tude et en montant le petit escalier conduisant la chaire du Pre de la Roquette, que je fus priv de sortie et de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant que je m'en souvienne, la distribution des prix fut avance parce que notre Collge devait fermer ses portes en excution de l'article 7 d'un fameux dcret, et, de mme que nos esprits de gamins, pris surtout de vacances, demeuraient assez indiffrents cette mesure gouvernementale, ils n'accordrent pas grande attention la tragique simplicit de l'acte accompli par madame Desblouze et sa fille. LA PAIX A mare basse, ils regagnaient leur villa, par la plage. Dans leurs oreilles, tous les deux, bruissait l'cho du bacchanal de l'aprs-midi: rires, mots, jeux de mots, mdisances, compliments, caquetages, clats d'orchestre, cris d'enfants, rsultats des courses, flons-flons, refrains ineptes, camions, omnibus d'htels, trompes et sirnes d'automobiles. Lui, se plaignait que son tympan continut rsonner comme une conque marine, et dplorait que l'on vnt l't, sous le prtexte de se reposer, se mler un tintamarre plus assourdissant que celui de Paris. --Oh!... la paix!... soupira-t-il. --La paix, dit son amie, on ne la gote nulle part, sinon le soir, quand tout s'teint, quand tout s'endort... --Et quand nous sommes nous-mmes endormis, avouez-le. --Non, ne vous moquez pas: il y a chaque soir, quand la mer se retire, ici, un silence et un calme extraordinaires... Attendez, cela va venir. --Ah!... la paix!... la paix! rpta-t-il. Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable fin, le plus prs possible de la mer; lui, afin d'avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de courir le risque de mouiller ses bottines. Un flot tal et sans cesse droul perte de vue, frangeait d'une mousse sensible au vent le bord sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes de pcheurs d'quilles avaient l'air d'un cent d'pingles piques. Ils marchrent durant quelque temps sans rien dire; lui, absorb par la contemplation des minuscules paquets de sable que le bout de sa semelle, chaque pas, drobait au sol humide et lanait en avant, selon d'amusantes trajectoires; elle, frlant l'cume phmre de la lame, et ne manquant pas de pousser un cri puril, lorsque le jusant trompeur mouillait soudain jusqu' la cheville, et, d'ailleurs, dtriorait irrmdiablement les dlicates chaussures. Et puis, la nuit accourut au-devant d'eux. Ils remontrent vers les dunes de sable o quelques villas s'allumaient, tandis que, de son ct, la mer s'enfonait plus profondment vers le large. De longs nuages, d'un ton de prunes violaces et meurtries, s'tirrent en fuseaux au couchant; le ciel verdit; et quelques personnes attardes, venant sur la grve, apparurent, mergeant soudain hors de l'ombre. La jeune femme frissonna; son ami lui tendit la main; ils s'arrtrent. Le grsillement des pas trangers sur le sable, derrire eux, diminua, s'teignit. Elle dit tout coup: --Voil!... voil!... --Quoi donc? --La paix!... coutez. Le silence, en effet, semblait tabli sur cette immense tendue de sables dserts; la mer, au loin, avait peine, intervalles gaux, la sonorit d'un ongle promen sur la soie; et quelque chose d'inapprciable au premier abord rendait ce silence plus touchant; quelque chose que l'on souponnait de n'tre pas le calme parfait, contribuait en donner plus compltement l'illusion. --C'est la paix!... la paix!... rpta la jeune femme. Vous demandiez la paix, mon ami, gotez-la!... Plus un mouvement, plus un son; tout est fini; la terre repose... Dieu est bon: il accorde une trve aux actions meurtrires des cratures; les combats du jour ont cess; l'homme, l'animal, la terre, la mer, le ciel mme s'arrtent; tout est immobile; le temps, selon l'expression du pote, a suspendu son vol... --coutez! dit son tour le jeune homme. --J'coute. C'est le silence, c'est la srnit divine, c'est la paix! --coutez! coutez!... Ce qui contribuait donner la parfaite illusion du silence tait un bruit tnu, perceptible peine, mais galement rpandu sur l'tendue totale des grves. Il provenait de l'amas de coquilles, coques, clovisses, palourdes, etc., abandonnes par la mer descendante et dont le lent remuement produisait, par myriades, de petits chocs d'une discrtion infinie, faisant songer des visites de trs vieilles gens du fond des provinces, excessivement peu presss, excessivement polis, et qui heurtent, d'un fin doigt osseux, la porte des maisons amies. Parmi ces coques abandonnes par la mer, beaucoup vivaient encore et semblaient marcher sur la langue: elles entr'ouvraient leur valve, comme une hutre qui bille, et la chair ple, issue de l'anfractuosit, en rampant sur le sol, valait l'animal un dplacement presque illusoire. Dans ces alles et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le toc-toc infinitsimal, par milliards de fois rpt sur ce rivage sans fin et sous la nuit tombante, c'est cela qui composait le charme que nous nommons silence. Le silence, il tait fait des efforts tumultueux et dsesprs de petits tres expulss de la mer maternelle par la mer elle-mme, jets l sur un sable inhospitalier, qui se sche et o ils expirent!... Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune femme prouva tout coup la surprise d'un spectacle ferique. --Venez voir, s'cria-t-elle, venez voir! Voici les ftes de la paix clbres par les mollusques eux-mmes! Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules jaillissaient des valves entr'ouvertes; de chaque coque encore vivante un jet d'eau s'levait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si fluet que la chute en demeurait insonore; un long fuseau orang fix au couchant illuminait et colorait cette fte aquatique singulire o la jeune femme, spectatrice extasie, voulait voir de grandes eaux la manire de Versailles, destines clbrer chez le petit monde des coquillages le retour de la paix du soir,--et qui n'taient que la faon, pour ces animaux, d'exhaler leur dernier soupir, c'est--dire la dernire goutte d'eau pompe au dernier pouce de sable humide. --Venez voir, venez voir les ftes de la paix! --Voyez plutt, dit l'ami, le drle de peuple qui court en gambadant vos ftes de la paix! Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant, pirouettant, dansant, dgringolait ple-mle la horde redoutable de ces crustacs des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites crevettes, et que l'on nomme vulgairement puces de mer sur les ctes de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se rpandent le soir, mare basse, en foule dsordonne, cahotique, affame et barbare, donnant de prs l'impression du crpitement de la grle. Ils sont gras, dodus, alertes, revtus d'une armure lgre et pourvus d'une agilit et d'une voracit prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est mangeable et d'autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce qui est vivant: les toiles de mer raidies, les mduses glatineuses, les algues marines, les crabes blesss, les semelles de bottes, les chats, les chiens crevs et les vieux chapeaux que le flot a vomis. La jeune femme et son compagnon en furent bientt environns; les puces de mer bondissaient jusqu' leurs genoux, et par leur nombre, leur grouillement et l'imptuosit de leurs sauts, embarrassaient la marche des promeneurs comme un champ de seigle ou de bl. Et elles s'abattaient sur les coquillages, tombant l'improviste entre deux valves entr'ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui clt la demeure du mollusque. --Oh! fit la jeune femme, mes pauvres coques! et leurs fontaines lumineuses! et leur belle fte nocturne!... Ces bandits-l ne vont faire d'elles qu'une bouche!... --Le repas est commenc, rpondit le jeune homme; voyez: les petits jets d'eau s'affaissent un un; la tourbe cruelle s'est rue au festin. Elle dvore. coutez cet autre murmure qui rend plus dlicieux le silence et le calme du soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est le carnage universel! Il souleva du bout de la canne une coquille: elle abritait un festin; le mollusque servait sa propre chair ses htes. --Oh! mais c'est indigne, c'est affreux!... Et d'un bout l'autre de la cte, c'est ainsi?... --D'un bout l'autre de la cte qui a l'air de s'endormir d'un sommeil si doux! --Allons-nous-en! allons-nous-en! Ils remontrent vers la villa. Vingt pas plus haut, ils tournrent la tte encore une fois vers l'immense grve unie, paisible, parfaitement silencieuse, car dj, cette distance, aucun mouvement, aucun murmure n'tait plus perceptible. Et quelqu'un, venu doucement leur rencontre, dit, prs d'eux, voix basse, et comme pour ne point troubler l'admirable repos: --La paix!... Et tous les deux, voix basse aussi, de peur de ternir la beaut d'une illusion pacifique, mais d'un ton mieux averti, rptrent: --La paix?... GRENOUILLEAU --J'ai dj compos mon menu, dit madame Bullion, pour le djeuner que les Peaussier ont bien voulu accepter... --Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire le comte et la comtesse Peaussier, principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre. --J'aurai de la peine m'y accoutumer; j'ai toujours dit les Peaussier; toi-mme as toujours dit Peaussier en parlant de ton ancien camarade... --Donnons du comte aux Peaussier! La Rpublique fait bien la gentille avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que je rserve leur vanit un plat de ma faon, et que, entre parenthses, je te prie d'ajouter ton menu!... --Une bouillabaisse, je suis sre?... --Non! Je fais djeuner le comte et la comtesse Peaussier cte cte avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme Grenouilleau. --Quelle singulire ide! --C'est mon ide. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pntrer dans une classe de la socit qui n'est pas la mienne et qui se ft moque de moi; je tends, moi, loyalement, la main une classe dite infrieure... --Et qui se moquera de toi comme si elle tait suprieure! --Est-ce l toute l'objection que tu as me prsenter? --Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire l n'est pas une mauvaise action... Je n'en vois pas la ncessit absolue; mais, en toutes vos ides, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagration. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans l'hospitalit que tu offres ce Grenouilleau;... car quelque chose me dit que si tu fais djeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais... * * * Grenouilleau arriva la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant pass vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non compris le trajet de Corbeil Paris. M. Bullion se fit conduire la gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau connaissait le mcanicien, Pfister, et il dit au patron qui le poussait l'intrieur de la limousine: --Si a ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter ct de Pfister... C'est un bon coup, a, par exemple, de tomber en plein pays de connaissance!... --Ah!... bon!... trs bien, mon garon. Si je t'ai fait venir, c'est pour que tu sois ton aise... --Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion! Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui rpond par monosyllabes, sans broncher la tte, attentif sa direction. M. Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubrance du voyageur, muet sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intrieur, il lui frappe sur l'paule: --Pas fatigu, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?... Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigu; et il dit au mcanicien: --Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant roupill. A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit sa chambre, madame Bullion demande son mari: --Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?... --Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connat Pfister. --As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitt aprs le djeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie oblig de faire toilette!... --Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir. Cependant, Grenouilleau semblait tre long sa toilette; on l'attendait pour servir; on envoya frapper sa porte; on n'obtint pas de rponse; on le cherchait dans la maison: ne s'y tait-il pas gar? Mais non! Grenouilleau tait descendu au garage, et il en racontait, en racontait, son ami Pfister! Il fallut l'arracher de l: --Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami? --Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai pas mang. Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame Bullion de voir ce garon se remettre si allgrement d'un long voyage. On comprenait trs bien qu'il parlt peu, car il avait sans cesse la bouche pleine. On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-mme, et le chauffeur tait assis ct de lui sur le sige; Grenouilleau fut l'intrieur avec madame Bullion qui le comblait de prvenances et l'interrogeait sur sa famille, son pass, son avenir. Elle dit d'abord _Madame_ votre mre; puis, par un retour soudain une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit: votre mre. Elle disait ce pauvre Grenouilleau: vos tudes! Elle s'informait de la date de la premire communion; elle touchait tous les points de repre importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne parlt des relations. Le pauvre Grenouilleau billait entre des rponses ambigus des questions qui l'effaraient et, parmi ces rponses, un mot souvent rpt apprenait madame Bullion que, dans sa famille lui, les dates qui comptaient surtout taient celles qui correspondaient aux priodes o l'on tait entr dans la pure et celles o l'on en tait sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau billait donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre... Et elle ajoutait, comme pour elle-mme, par une longue habitude de dorlotements, de petits soins: Monsieur Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat..., ce qui, par exemple, amena le sourire sur les lvres de Grenouilleau. On avait fait une premire halte la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, dsignant Grenouilleau, confiait ses amis: --Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire! qui je paye le voyage du Midi... Et il leur glissait l'oreille: --Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier... --Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?... --Un beau pays, oui, m'sieu... Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, reluquant toute voiture au passage. On lui disait: Ah! de la poussire, par exemple! Et Grenouilleau, que la poussire ne gnait pas, avouait: Je cherche de l'oeil si, des fois, je ne connatrais pas quelqu'un. --Mais vous tes en bonne compagnie, j'imagine?... --Pour a, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une oreille l'autre. Et l'excursion en automobile continua jusqu' Cannes, o madame Bullion avait une ou deux visites faire. Mais, cette fois, dans la voiture, Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et fond, comme un petit enfant. On n'osa seulement pas le rveiller pour lui montrer la Croisette. Monsieur et madame Bullion allrent leurs devoirs et dirent au mcanicien: S'il s'veille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le port; nous irons pied vous rejoindre l. Ils vinrent, en effet, pied, les rejoindre l, une bonne heure aprs, environ, et trouvrent la voiture devant un dbit de vins o Grenouilleau et Pfister buvaient la sant du mcanicien d'une famille anglaise, un nomm Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant le trajet du retour, en biller elle-mme, son tour, en dormir aussi, la fin. --Eh bien, mon garon, demanda-t-on Grenouilleau, au dner, tes-vous satisfait de votre premire journe dans le Midi? Grenouilleau tait enchant. Il avait mme dj crit son pre: qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce sacr Robiot tait l, gros, gras, se prlasser en baladant des Engliches! Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce sacr Robiot qui, lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Mditerrane. Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantt, pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit son mari que c'est une manie bien bizarre de faire ainsi voyager le proltaire. Il mange, il boit, il dort, il veut toute force rencontrer ses pareils et ne profite point de son dplacement. En quoi madame Bullion se trompait. Grenouilleau se couchait tt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses htes en taient encore prendre leur petit djeuner, Grenouilleau remontait la villa, revenant de la ville, qu'il arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les mandres, tous les coins: les marchs, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu' des curiosits que les Bullion eux-mmes et toute la classe riche ou aise qui vient Nice, chaque anne, ignore. Il avait caus avec les marachers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s'intressait tout, condition qu'on le laisst faire sa guise, son heure, en compagnie des siens: le matin appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu'il confiait son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s'merveilla M. Bullion, un moment, en passant par l pour donner des ordres. --Ah! ah! dit sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce populo n'est pas si bte, et qu'en plus d'une occasion mme il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arriv d'hier, et qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je russisse le faire parler au djeuner, va en donner rabattre au comte et la comtesse Peaussier. C'est trs curieux, trs curieux, ce que ce garon racontait Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de seconde main... Je ferai raconter Grenouilleau toute cette vie matinale d'une grande ville, et ses impressions naves, qui sont si justes, avec des expressions... non pas acadmiques--tant pis!--mais de pote, oui, de pote, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte et la comtesse Peaussier: C'est un pauvre petit gars, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier... * * * A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivrent la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modle. C'taient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes taient l dj, et, quoiqu'on n'et point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annona qu'il leur rservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se prsentait point. M. Bullion dit un mot l'oreille d'un domestique. Le domestique revint et dit un mot l'oreille de son matre. M. Bullion commanda d'attendre. Madame Bullion, plus avise et qui s'impatientait, commanda qu'on allt voir au garage. L'anxit des convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait cent hypothses; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors: --Voil: j'aurai l'honneur de vous faire djeuner avec un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier... --Mais bravo!... mais bravo!... La surprise fut accueillie merveille; et l'on parla, en attendant Grenouilleau, de l'opportunit, voire de la ncessit, de se mler aux gens du peuple; et l'on flicita chaleureusement M. Bullion de son intressante initiative. Mais l'enfant du peuple, qui une socit lgante rservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas. On dcida de se mettre table. M. Bullion tait mcontent. A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au matre d'htel et l'interrogea premptoirement. Les convives, malgr eux, taient suspendus la moindre parole pouvant claircir le mystre. Aussi l'on entendit distinctement la rponse du matre d'htel: --Monsieur Grenouilleau est bien l... mais monsieur Grenouilleau a dit qu'il prfrait manger la cuisine. L'INDIVIDU Prouville-sur-Mer, 3 septembre. Voici, chre amie, le petit vnement qui a, pendant trois jours, boulevers la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis l'hte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous ai-je pas dit dj, dans une de mes lettres prcdentes, comment ces maisons normandes, c'est--dire celle des Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, en face de nos dunes dsertes, aux environs de la colossale construction des Vauvillier, qui a la prtention de reconstituer un de ces magnifiques sjours d't que les riches Romains se faisaient difier Baa, sous les empereurs? Il y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne d'Escroignard, un espace d'environ dix-huit cents mtres carrs vendre, aux trois quarts plant de jeunes sapins. Les Brodeau, eux, plus loigns de la mer, sont situs derrire ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, flanque de quatre ou cinq cabines, et qui s'intitule Buvette et Bains de Prouville. Elle est habite par le baigneur, la chemise de flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand souffle le vent d'ouest. L'autre matin, en me faisant la barbe la fentre, je remarque deux gendarmes formant un groupe anim avec le baigneur, sa femme et le douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuy sa bicyclette contre la porte de la cabane; il tient un carnet la main et prend des notes; son camarade, ayant mis seulement pied terre sans abandonner sa machine, semble prt bondir tantt dans une direction, tantt dans une autre, selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un dlit a t commis dans nos environs. Le bruit s'en est dj rpandu dans la villa, je le sens des sonneries, des alles et venues nombreuses et fbriles dans les corridors. Moi-mme, le menton savonneux, je me surprends sonner la femme de chambre: ah ! est-ce que nous aurions t cambriols, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que madame a vu les gendarmes, madame a fait rveiller monsieur, madame a une peur!... En face de moi, prs de la cambuse, le brigadier continue crire et l'autre gendarme faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers le midi. Les trois tmoins ne sont plus du tout, mais plus du tout d'accord; le douanier et le baigneur paraissent mme changer des propos acerbes; les clats de leur voix parviennent, malheureusement indistincts, jusqu'ici. Quant la femme, d'abord incertaine ou prudente, c'est elle, prsent, la mieux renseigne, la plus affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d'oignon abat successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidit d'un poteau indicateur, dans une direction que j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-tre affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimuls sous les sapins du terrain vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie monte, les chevaux au moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, ils invitaient la police svir!... Je m'habille la hte, je descends. Toute la villa est informe, du moins de ce fait que les gendarmes sont l et qu'ils se renseignent, et cela suffit agiter matres et gens. Les plus paresseux des invits sont debout et s'enquirent, chacun, au fond, charm qu'un vnement vienne secouer la torpeur d'un sjour au bord de la mer, si monotone aussitt que le fort de la saison est pass. Songez que, depuis plus d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du _bridge_!... Tout coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes de prs, lui; il a t interrog par le brigadier. O est-il, ce concierge, o est-il? On apprend par lui que l'enqute est fonde sur une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait remarqu, toute la journe de la veille, un individu de fort mauvaise mine se dissimulant sous les sapins du terrain vendre. Le concierge, en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu; le baigneur, la femme du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre gracieuse htesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le matre d'htel dclara que ce n'tait pas d'aujourd'hui que le terrain en question servait d'asile toute une clique de propr' rien. Eh bien, voil qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons deux petites femmes ici, que vous connaissez, chre amie, qui sont nerveuses l'excs; l'une d'elles--c'est la plus blonde--dit: Moi, je sais quelqu'un qui ne fermera pas l'oeil de la nuit! Son mari, pas assez amoureux, soupire: C'est moi! On fait des projets pour la nuit prochaine, au cas o les gendarmes ne se seraient pas rendus matres de l'individu. Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au _golf_? Non, Brodeau renonce au golf, et, en gnral, tout divertissement tant que l'imbcile municipalit n'aura pas balay la commune de la horde de repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine bref dlai. --Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs propritaires dcids boycotter un pays livr aux apaches... Dfendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on fasse main basse sur nos demeures... Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sang-froid; il fait observer au bouillant Brodeau: --Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous t vol, pill, assassin, vous ou les vtres? Vos voisins l'ont-ils t? Quelqu'un de la commune l'a-t-il t?... Un individu, oui, a t signal dans le terrain vendre. Aprs? --Permettez, osai-je ajouter moi-mme, l'appui de mon cher hte, passons en revue, s'il vous plat, les forces que sont en mesure d'opposer cet individu les trois villas particulirement menaces: chez vous, quatre hommes valides, plus un mcanicien, plus trois domestiques mles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, mme, ce matin, au petit djeuner, nous tions sept mles table; il y en a autant, parat-il, l'office... Huit et sept, quinze, et sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes dj, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, nous mobilisons la maison de la baronne... Mais la factie a paru du plus mauvais got. Ces messieurs taient fort srieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se ft priv de son golf pour venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'et obtenu de lui le serment de l'accompagner chez qui de droit. Il s'agissait d'amalgamer un bloc de propritaires en vue d'une protestation collective, vhmente! La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez les Vauvillier, vint en personne, aprs djeuner, la villa romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps la vague terreur dont toutes ces dames taient dj saisies: elle avait vu, elle, l'individu! Elle donna de lui un signalement peu ragotant. L'individu avait couch sous ses fentres; elle n'avait pas ferm l'oeil de la nuit; elle tait harasse; elle excita la commisration tout la ronde. Madame Vauvillier, intimement trs flatte de recevoir la baronne, essayait en vain de donner l'entrevue un certain air de visite mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la dfense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout coup, ajustant son face--main, elle se dressa vers la baie ouverte sur la mer et s'cria: --Le voici! Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussrent ensemble qu'un cri. L'individu tait l-bas, assis sur la dune, et regardait la mer. Aussitt, une rflexion unanime, comme le cri d'effroi: Et la gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plat? Elle djeune!... Une si amre drision souleva les paules. Elle s'tait transporte l le matin, la gendarmerie, en manire de promenade, bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes quand il n'y avait qu' oprer une battue dans le bois de sapins!... Et prsent elle djeunait! elle s'adonnait la sieste, peut-tre! et l'individu, en flagrant dlit de vagabondage, est l, qui nous nargue!... Ah!... la police et les autorits locales eurent un fichu quart d'heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvrent unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles dsignaient du doigt le va-nu-pieds assis sur la dune, le propre--rien qui troublait trois villas opulentes, gorges de personnel et d'invits. Il leur devait sembler norme et nombreux, quoique seul et misrable. Madame Vauvillier eut un mot: --Voil nos matres!... La baronne acquiesa par un soupir. Toutes deux se courbrent sous la mme servitude. Et, l'aprs-midi entire, l'individu demeura sur la dune, assis sur son derrire ou tendu tout de son long, demi enseveli par le sable, les chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, longue-vue puissante de l'illustre fabrique d'Ina taient braqus tantt sur lui, et tantt sur la route poudreuse, o les plus optimistes guettaient encore le retour de la marchausse. Sous un fort grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, tait, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot trou, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reu l'eau du dluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de bridge dsempares, qui, pour la premire fois depuis leur sjour Prouville, regardaient enfin du ct de la mer. L'une d'elles ne se plaignit-elle pas que l'individu lui gtt le paysage? alors que la vrit tait qu'il le lui faisait dcouvrir;--car, enfin, qu'est-ce que nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer jouer au bridge, au tennis, au golf ou l'amour, comme Paris, o nous serions tout aussi bien?... Vers le soir, la gendarmerie tant inactive, les trois villas, de plus en plus nerveuses, se prparant passer la nuit blanche, et l'individu se prlassant impunment sur la dune, j'annonai ces dames ma rsolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea comme une expdition hroque: --C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il comprenne que, des trois villas, nous le gardons vue... J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un tapis aux nuances roses et bleutres. Notre homme tait tendu sur la pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son oeil, que ma prsence ne troubla point, semblait fix sur l'horizon, o des nuages magnifiques prparaient une apothose au soleil couchant. La mer tait d'un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laisses par le flot et singulirement enchevtres, refltaient le ciel en immenses tessons de grs flamms ou en dbris d'maux anciens d'une richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, et l, sortant du sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqus. Auprs de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un vent faible, la lisire d'un champ de seigle ou de bl, provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et presque imperceptible, de la mer retire?... Immobile et debout, quelques pas du redoutable individu, je me demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me dit, avec une simplicit et une conviction touchantes: --C'est beau... --Ah! fis-je tonn, cela vous plat? --a serait malheureux que a ne me plaise pas, dit-il; je viens de Guerchy pied pour voir quoi que a ressemble... --De Guerchy?... --... Canton de Joigny; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'l quarante ans que a me dmangeait... Une ide, qu'est-ce que vous voulez?... Ah! bougre, si j'avais attendu que j'aie fait des conomies, j'aurais bien crev avant de la voir... --De voir quoi? --La mer. --Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?... --Peut-tre bien plus!... Une ide qui s'est loge l, comme la teigne, dans le temps que j'tais moutard: Y a du beau, que je m'tais dit, faudra voir!... J'y ai mis le temps, comme c'est visible: le loisir et l'argent m'ont manqu... Et il riait dans sa barbe de trois semaines. --Au moins, lui dis-je, tes-vous content de vous tre pass votre fantaisie? Il porta son regard vers le large, o les grands chuchotements de la mer semblaient la voix du crpuscule admirable, et il dit: --L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les pays, et, en plus de a, la saison est pluvieuse; mais a ne fait rien, je suis satisfait: c'est beau!... CE BON MONSIEUR Nous avons enterr aujourd'hui ce bon M. Mntrier, par un petit temps gris et doux, pareil sa vie mme. Sa disparition ne fera pas de bruit: sa prsence en ce monde n'a eu peu prs aucune importance. Il a vcu de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une excellente sant; il ne fut, la vrit, ni bon, ni mauvais pour sa famille et pour son entourage, tant de naissance indiffrent, ngligent, et, disons-le, goste, mais sans excs. Je ne crois pas qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il prouvait jouer aux cartes. On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes la main, qu'autour de lui chacun s'panouissait, par contagion; et on lui sut gr bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-l, que s'il et t effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce _bon_ M. Mntrier. Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts vers la fin du sicle, M. Mntrier ne sut pas dfendre la sienne et la perdit. Ces dernires annes, ses enfants se cotisaient grand'peine pour lui payer une pension de douze cents francs, Saumur, dans une maison de retraite tenue par des religieuses. Pour l'aller voir, vous tiriez, la porte-cochre, un pied-de-biche au poil gras, suspendu une chanette, et mettant en branle une cloche lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperu un tre humain, tiez frapp par la propret d'un bout de jardin. Aprs quoi paraissait un domestique mle, sans ge, form et us au service de la vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, en vous adressant la parole, vous regardait l'endroit des genoux. --Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Mntrier... Attendez donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti... Il consultait une planchette perce de trous, o, sous le nom de chaque pensionnaire, une cheville de bois tait enfonce pour indiquer la prsence la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout d'un fil. M. Mntrier ne sortait gure que pour aller entendre la musique militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les vpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait install, les coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A dfaut de partenaire, il faisait, lui seul, des russites. La russite tait un pis-aller, mais ne procurait point M. Mntrier tout son contentement, et les bonnes soeurs, la tte penche de ct, vous confiaient que c'tait bien dommage. --Il est si bon! disaient-elles. Elles aussi le trouvaient bon, quand il prouvait du plaisir. Aussi, s'employaient-elles de tout leur coeur trouver des partenaires M. Mntrier. Ce n'tait pas toujours facile. Il n'y eut, toute une poque, la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas songer l'utiliser. Les autres pensionnaires taient des dames; or, aucune d'elles ne jugeait dcent de s'enfermer avec un monsieur, ft-il septuagnaire, et ft-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. Mntrier bien plaindre: il ne faisait pas quatre bsigues par semaine! Les soeurs prtendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur Apolline, prpose son service, soupirait, du creux de sa cornette: --Oh!... s'il ne nous tait pas dfendu, nous, de jouer aux cartes!... On dnicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt sous, de trois six, mais non pas tous les jours, consentit faire le bsigue de ce bon M. Mntrier. A cet effet, la famille dut augmenter de dix francs par mois la petite rente du vieux papa. Cependant ces dames essayaient de driver l'esprit de M. Mntrier. Le bonhomme se prtait ce qu'on voulait, allait la messe, au sermon, au triduum, la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait soeur Apolline, l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout cela n'tait pour lui que maigre chre et ne le nourrissait pas. Un beau jour, la famille fut avise qu'un ancien magistrat venait d'entrer la pension, qui avait les mmes gots que ce bon M. Mntrier. Que l'on ne s'inquitt donc plus! le vieux papa aurait dsormais son bsigue quotidien, et sans bourse dlier, en compagnie d'un galant homme aimant le jeu pour lui-mme. L-dessus la famille se disposait retenir le petit supplment mensuel de dix francs; mais le vieux papa crivit une lettre mue et mouvante. Il y peignait le sort dplorable de la personne infortune qui, moyennant salaire, l'avait tir pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si brusquement, la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute escompte serait peut-tre un acte inhumain... On continua l'envoi du subside mensuel. Ce bon M. Mntrier eut deux partenaires au lieu d'un. Il faisait quotidiennement son bsigue avec l'ancien magistrat, et il faisait dix fois par mois un bsigue supplmentaire avec la personne infortune. Les dernires annes de M. Mntrier se prsentaient souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses. Cependant un tlgramme alarmant prvenait l'autre jour ses amis. La suprieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor dall et frais, o ses pas mesurs faisaient crpiter un semis de sable. Elle dit: --Dieu a pris l'me du juste... Si vous voulez venir jusqu' la chapelle ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a l'air d'un saint... Je la suivis. Elle continua, sur le mme ton: --Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine d'hutres; en portant quasi la dernire sa bouche, il a eu un hoquet... Soeur Apolline l'a trouv le nez sur la table. Ce bon M. Mntrier tait couch sur son lit, la chair un peu flapie, mais la bouche encore heureuse. On lui avait pos sur la poitrine un crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me dsigna des yeux le cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de quelques minutes, je me sentis frl par quelqu'un de larmoyant, et je vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit paquet o il tait crit: Une pauvre mre de trois enfants, qui a de la reconnaissance M. Mntrier, sollicite de la famille la faveur de conserver ces deux jeux complets en souvenir. Soeur Apolline se leva et me dit: C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de ce bon monsieur... Puis, elle me prsenta l'ancien magistrat. Elle poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bgayait en s'adressant moi: --Oh! monsieur! oh! monsieur!... --Je sais, lui dis-je, que vous avez soign le pauvre dfunt comme un ange... Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus belle. --Oh! monsieur! fit-elle tout coup et voix haute, il faut que je le dise quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il tait si bon! il tait si bon!... On commenait s'mouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'tait-il pass entre soeur Apolline et feu M. Mntrier?... Elle confessa son crime: --Je lui faisais sa partie de bsigue en cachette! En vrit, M. Mntrier, qui fut toujours heureux, fut gt dans ses derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantt, il jouait le soir, avec la salarie, avec le magistrat, avec soeur Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On l'admirait et on l'aimait pour la facult qu'il avait d'tre heureux. On disait derrire son convoi: Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!... Et le souvenir de sa figure panouie tirait les larmes. ROMANCE Quand j'tais petit, ma grand'mre me menait souvent chez madame de Grbauval, qui habitait prs de l'glise et de la rivire. On sonnait une porte judas, demi encadre par le cble tordu et retordu d'un tronc de glycine; on disait bonjour la vieille Annette; on traversait une cour humide et l'on allait saluer la bonne dame dans une grande pice aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac priser et de prunes aigres. Madame de Grbauval avait les joues molles et des cheveux enrouls en double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des annes auparavant, mais en son jeune ge et pour avoir respir des fleurs. Le portrait en miniature de Clmence de Grbauval se trouvait sur la chemine, et c'tait une figure si jolie que je ne m'tonnais point qu'on la regrettt longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu maman; nous n'tions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que l'on parlt de souvenirs tristes. Clmence de Grbauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien lisss, et elle vous regardait, du fond de son ovale d'bne, avec des yeux inoubliables. J'allais rgulirement lui souhaiter le bonjour. Peu peu, j'en tais venu oser l'embrasser, et je lui disais: Je t'aime, Clmence de Grbauval! Madame de Grbauval en tait touche, et me permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d'aller au jardin. C'tait dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il tait condamn. Un homme de peine y pntrait une ou deux fois l'an, pour laguer, coups de serpe. Une porte pleine, solides gonds, gros verrous, en fermait l'entre, au bout du corridor. En appliquant l'oeil une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d'araignes, avec quelque chose de vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois que la plus grande tentation de ma vie a t de pntrer dans ce jardin interdit. Pourtant, j'tais convaincu que je n'en reviendrais pas. Mais cela m'tait absolument indiffrent, parce que j'tais amoureux de Clmence de Grbauval. Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. Il en existe de nombreux exemples. Un rien suffit les rompre, de l vient qu'on n'en tient pas compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d'eux de jeunesse et de distractions, peuvent conduire une passionnette trs loin. Pour moi, je rsolus d'entrer au jardin et d'y mourir de la mort de Clmence de Grbauval, afin d'aller la rejoindre l o elle tait. Les prparatifs ne me causrent aucune motion. J'attendis froidement que la bonne ft occupe au dehors, pour prendre une chaise la cuisine, la traner jusqu' la porte et dgager le verrou d'en haut. Une aprs-midi qu'Annette plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce premier acte, et me reposai. Trois jours aprs, le verrou n'avait pas t repouss dans sa gaine, tant on frquentait peu ce passage. Je tirai le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'tais juste assez grand pour soulever le loquet. Mon coeur alors se mit battre trs fort. La porte vint moi, en dchirant les toiles d'araignes, et des insectes plats tombrent et coururent. Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin, pour mourir. Je fus d'ailleurs compltement bloui par le soleil qui se couchait juste en face, de l'autre bord de la rivire, et me rfugiai sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma grand'mre, et je sentis, je ne sais comment, le parfum lger d'iris que rpandaient ses vtements: Que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus? Elle me rptait souvent: Mon pauvre petit, je n'ai que toi au monde... Je me raisonnais: Voyons! elle comprendra trs bien que j'aie eu besoin de rejoindre maman... Peut-tre me gronderait-elle si elle savait que c'est pour Clmence de Grbauval?... Le jardin n'tait pas grand. Il tait rempli d'herbes et de ronces, et des fleurs demi touffes, l'air trs malade, montraient un nez plot au travers des vgtations folles. Ce sont ces fleurs-l!... me dis-je, toutes sont mortelles peut-tre ou bien une seule: laquelle?... Je ne me faisais point une autre ide de la mort que celle-ci: Je vais partir, disparatre, et puis je verrai Clmence de Grbauval. Je n'avais point peur. Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons. Rien encore. En m'avanant vers la balustrade qui fermait le jardin, j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse donnait pic sur la rivire, et il y avait en bas, dans un bateau entour d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui pchait la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les laveuses taient plus loin, sur la droite, agenouilles, plies en Z et battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons d'meraude. Et, au del d'un abreuvoir tait le pont, par o grand'mre s'en irait sans moi... O Clmence! Clmence! comme il faut que je t'aime!... Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lisss, surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne ne m'avait souri... Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me passer de toi, Clmence!... J'aspirai l'odeur des oeillets d'Inde qui est dsagrable, le coeur des pavots dont j'esprais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mre s'en allait!... Annette appela aussi, puis madame de Grbauval elle-mme. Je me jugeai trs mchant et trs dur. Mais j'aimais Clmence au del de tout. Je me cachai, par prudence, en m'corchant la figure et les mains, sous un fourr pais comme de la bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver billant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre grand'mre passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait: --Je vous affirme qu'il n'est pas tomb un ftu: voyez donc l'eau! rien n'a boug depuis deux heures. Il sera rentr seul la maison, dit grand'mre. Et elle se sauva. Derrire elle on ferma les verrous. J'tais emprisonn dans le jardin. Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu' mourir. C'est alors que je m'aperus que j'tais srieusement corch. J'avais une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dgringolait le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus remuer sans me blesser davantage. J'tais comme ficel par un fouillis de ronces et d'glantiers pineux. Pour pntrer l, j'avais d faire un bond me crever les yeux. Ainsi, ma destine tait de perdre mon sang goutte goutte... J'avais rv mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort et m'tendis sur mes pines, guettant le moment bni o apparatrait Clmence de Grbauval. L'_Anglus_ sonna, si prs qu'on pouvait croire que la maison, tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait tre venue. Mais je ne voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes mains qui devaient tre maintenant tout gluants, comme les doigts d'Annette quand elle prparait un civet. Les battoirs des laveuses se taisaient, un un; aprs le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois cependant, sur la rivire endormie, un poisson sautait, et je distinguai encore que M. Blandin fermait sa bote d'asticots et dposait sa ligne; puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque la surface de l'eau. Et tout finit pour moi. Je fus rveill par des aboiements de chien et des lumires. Quelqu'un taillait et ventrait mon fourr, grands coups de hache. Je criai: Je suis l! je suis l! On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de peine, puis Annette, madame de Grbauval et quantit de gens du voisinage. Grand'mre venait de s'vanouir en entendant ma voix. Tous avaient l'air stupide, et chacun me demandait: Mais enfin, qu'est-ce que tu faisais l? Il me semblait que je revenais d'un grand voyage, peut-tre du ciel, et je n'tais pas trop honteux de dranger tant de monde, plutt content de ce que j'avais fait pour Clmence de Grbauval. Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris. (crit en 1896.) GOTHON C'est gentil vous, ma chre Yvonne, de me demander des nouvelles de Gothon. La pauvre vieille a quitt la maison de mes parents le quinze de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans; voil quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, vous le savez, qui a lev maman; elle l'a suivie dans son mnage, elle m'a vue natre, et elle a t la compagne de mon enfance, de mes annes de jeune fille; je ne me suis loigne d'elle un peu, que depuis mon mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'tais jamais aperue que j'tais tant attache elle. Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui peut-tre vous semblera bien prtentieuse, car cela a l'air d'une pense: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous pouvions les aimer. coutez, ma chre amie, moi, j'ai t convaincue bien longtemps que j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine habitant Bziers, qui je n'ai de ma vie adress trois paroles si ce n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rdig pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots, allez! font beaucoup pour nos sentiments. Eh bien! tandis que j'crivais des lettres vraiment exquises mon oncle le Roumain et ma cousine de Bziers, j'envoyais aux cinq cents diables la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez connu: Mademoiselle ne pense pas, je prsume, replacer son petit caoutchouc entre les deux dents!... L'ai-je boude, la malheureuse, la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette mme voix d'oracle, de me donner manger: Mademoiselle a jur de se faire prir, je prsume!... Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-billement de la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans avoir vu sa figure de pomme ride mon chevet. Et, pas une fois, entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu l'esprit que Gothon ft un tre d'un mrite particulier: ce que faisait Gothon c'tait son mtier; elle tait paye pour cela... quarante-cinq francs par mois, ma chre! C'tait une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse pass cinq ou six ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand et d'anglais qu'elle possdait; elle faisait ma chambre, ma salle d'tudes, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait mes robes, m'accompagnait la promenade, me conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours et chez le dentiste. Pendant bien des annes, nous avons pris tous nos repas en tte tte; en effet, les heures des cours ne me permettaient pas souvent de djeuner avec mes parents, et, le soir, ils dnaient en ville ou avaient la maison des rceptions o je n'ai paru qu' dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour ainsi dire au vol, et papa point du tout!... Papa venait m'embrasser quelquefois la salle d'tudes, mais comme nous n'y avions pas quinze degrs l'hiver, il partait vite et en se frottant les mains. Gothon tait accoutume avoir froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-l, dj, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais, comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon. Je lui parlais comme un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur, c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas boutonner, des cheveux qui taient trop secs pour tre peigns; un problme qui ne marchait pas; une de ces damnes analyses logiques! et c'tait la faute Gothon, et je pitinais, et j'arrachais le col, et je brisais le peigne, et je dchirais le cahier, et Gothon entendait de ma bouche des choses que je n'oserais pas rpter! Elle les coutait avec une expression de dignit froisse, de rsignation et aussi de piti qui m'exasprait. Parfois elle croyait ncessaire de faire un rapport, et je recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame, si je l'avais fait disparatre!... Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme; on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas la hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: Puisqu'on la gronde, son ge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose. Mais cela la rapprochait un peu de moi: nous tions grondes aussi bien l'une que l'autre; en somme, loges la mme enseigne. Ah! par exemple, quand je la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais elle et elle m'appelait son cher baby. Ce sont ces moments-l qui, secrtement, nous ont unies. Quelque chose quoi je n'avais jamais pens, ma chre Yvonne, c'est que je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie o n'apparaisse, comme un prolongement de moi-mme, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on ne se recueille gure pour songer ses mmoires, n'est-ce pas? Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la premire fois revenir en songerie sur mes jeunes annes; et ni la mort de mon grand-pre, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-l. Vous savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passes, qui ont eu elles seules plus d'importance que des annes entires. Est-ce que vous n'avez pas prouv cela? Il semble, par exemple, que tel jour, telle heure, le monde ait pris nos yeux une certaine couleur qu'il n'avait point auparavant et qu'il a garde depuis... Il y a des minutes o le premier sentiment nat dans notre coeur; la premire grande motion! Ce n'est pas gnralement au beau milieu de la sauterie ou du dner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous sommes seules, chez nous, tout coup, en tordant nos cheveux, en essayant un corsage, en crivant un mot, notre table;... et Gothon est l avec sa tte de pomme de rainette de l'anne dernire, qui nous passe un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furte, qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est li pour toujours dsormais au plus dlicat, au plus intime, au plus profond de nos souvenirs... Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme toujours prsente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui tait dans la maison un tre sans importance, qui, d'un mot, pouvait tre renvoye, remplace sans que personne y prt garde, a pes d'un plus grand poids sur ma direction particulire que tous les reprsentants les plus autoriss de la morale! Je n'exagre pas; je vous affirme que a a t ainsi. De mauvaises ttes comme les ntres--cela est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous adressent les autorits constitues. Mais si indpendantes que nous veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre morale prive, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce soit la personne la plus loin d'tre prpose cet office. Ah! si quelqu'un m'avait dit que c'tait Gothon qui faonnait ma conscience!... Eh bien! ma petite, en m'examinant fond, je suis sre de ce fait, oui: c'est le bon sens, un peu peuple mais si juste, de ma vieille bonne, c'est son assentiment ou sa rprobation exprims par un soudain tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manire de s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirige pendant une douzaine d'annes. Enfin il n'y a pas jusqu' mon mariage, oui, qui n'ait dpendu de son flair et du dsir dsintress de bonheur qu'elle formait pour moi, son baby. D'autres, autour de moi, et quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient s'empcher de considrer la fortune, la famille, les convenances, la profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considre; de combien de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-l! Je croyais ne faire pas grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'tais vexe de ce qu'elle ne voult l-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle m'a dit tout coup: Mademoiselle choisira celui-ci, je prsume!... Je ne pensais pas celui-ci particulirement; j'ai mme oubli l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque, beaucoup plus tard, ma foi! j'ai pous prcisment celui-ci, que j'avais cru choisir toute seule. La voil partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la maison o elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire aprs fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin chapper la servitude?... Non. J'ai reu l'autre jour une lettre d'elle o elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logs chez mes parents pendant mon absence: la noire va encore avoir des petits, je prsume; quant au gros minou gris il est toujours triste du dpart de madame. Et, tout coup, elle emploie l'anglais, dear baby, ce qui communique un caractre confidentiel ce qui suit: Cher Baby, je suis sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai trop de douleurs pour tre bonne grand'chose; les autres domestiques sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bont de madame... Sa lettre est rduite la plus simple expression, comme le sont les documents qui relatent les choses les plus mouvantes; c'est l'nonc tout uni des faits; l'expression dear baby et ce sentiment d'honneur qui consiste n'tre pas une bouche inutile, laissent transparatre ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut quarante-huit ans et que veut tre encore celle qui signe: Votre vieille servante. Gothon. L'ATTENTE Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dner habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros rjoui de docteur Boniface, le pauvre petit Grsidieux, l'oncle Anatole, dit le Maladroit, le mnage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, votre serviteur. Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait: Ah! c'est vous? d'un air de dire: Ah! ce n'est que vous? --Mais oui, madame. Comment vous portez-vous? Sans prendre le temps de me rpondre, la voil qui file et disparat derrire une porte, en bousculant la femme de chambre. Je serre les mains, au salon. Sourires. Bon dernier, comme toujours?--Non! fait quelqu'un.--Ah! La matresse de maison n'ayant pas reparu, je vais la jeune Malat: --Le papa va bien?... passe sa redingote, je pense... --Mais non, il n'est pas rentr; j'ai mme peur que maman ne s'inquite... Et oup! voil la jeune femme qui part rejoindre sa mre. Je me trouve nez nez avec Grsidieux, qui devait tre dans un pli de la robe: a va, les affaires?... Il croit que je fais allusion son flirt, mal dissimul, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air chagrin. Je me reprends: Non, je veux dire les affaires srieuses. C'est un pauvre garon sans position, qui accable Augustin de demandes d'emploi. a va trs bien, dit-il. Monsieur Augustin doit prcisment me rapporter une rponse dfinitive ce soir. --Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dner avant de vous avoir trouv une situation!... On rit; le pauvre Grsidieux se ratatine. Anatole profite de son succs pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur lgant, habitant le centre de Paris, traverse la chausse pour aller dner en joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnire fleurie, etc. Il est coup en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la fentre du restaurant. --Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous! --Ah! coutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils eussent attendu le malheureux dner jusqu' dix heures!... Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut tout prix changer de conversation. Le mnage Bobet s'crie tout d'une voix: --Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard! Madame Augustin a sur les lvres un sourire un peu forc. --Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre si longtemps. Je commence me demander ce que peut faire mon mari... --Allons donc!... Allons donc!... Il n'est seulement pas huit heures! --Pardon! dit Anatole, huit heures quatre... --La belle affaire! --Mon mari ne dpasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son bureau sept heures moins le quart; c'est rgl comme papier musique: le temps de gagner le Mtro. --Ah! le Mtro!... parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre, dans cette invention-l, mais Dieu sait quand et comment on en sort!... --Anatole, dit madame Augustin, je suis sre que vous allez nous faire peur. --Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autoriss affirmer qu'en dfinitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu gard la quantit norme de vhicules en mouvement, la proportion des victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire insignifiante. --a n'empche pas que... --Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs crabouillements! Qui est-ce qui a eu les jambes casses par un tramway, ici? Qui est-ce qui a eu l'abdomen crev par une auto? Personne! Des accidents? parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi d'une belle noyade en Seine par dpit amoureux, la bonne heure!... --Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire! --Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquite de mon mari? Me prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fche qu'il vous fasse attendre... Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sre que vous avez des crampes d'estomac? Madame Bobet nie nergiquement; elle bille en avoir les larmes aux yeux. --On se fait, bon gr mal gr, dit M. Bobet, dner de plus en plus tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la sant... --Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un petit gteau sec. --Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dnerais plus, et alors je souffrirais bien davantage! --Oh! comme c'est ennuyeux!... Huit heures un quart! Anatole consulte son chronomtre: --Huit heures dix-neuf!... --Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?... Il sait cependant que nous avons des amis dner... Voulez-vous que nous nous mettions table? --On dit que cela fait venir les retardataires. --Accordons-lui au moins jusqu' la demie. Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du rcit d'un curieux choc opratoire dont il fut rcemment tmoin. Grsidieux est retourn s'acoquiner derrire madame Malat et lui parle tout bas, sur le ton d'une confidence amoureuse. Huit heures et demie sonnent la pendule. Tout le monde tourne la tte vers le cadran. --Bigre, fit le gendre, voil la demie. --La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonne! --Ah! vous tes agaant, vous, avec votre exactitude! rplique le gendre qui commence devenir nerveux. Sa jeune femme se penche vers ces messieurs: --Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est plus tourmente qu'elle n'en a l'air... --Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tchons plutt de rassurer ta pauvre mre... Il embrasse sa nice. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre cet instant au salon, aperoit Anatole pench sur le front de la jeune femme. --Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est pass quelque chose?... On sent que cela se gte. --Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je commander de servir le potage? Tous se consultent en apparence; chacun est du mme avis, qui est de se mettre table. Et puis on espre gagner plus d'entrain. La conversation devenait difficile. --coutez!... fait madame Augustin. Elle a entendu une voiture s'arrter devant la maison. --C'est lui, dit-elle. --Vous avez l'oue fine! du diable si j'ai entendu un bruit. Elle s'est prcipite au balcon. Elle crie: --C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite table, a lui apprendra! --Ah! le gredin, c'est une ide! vite table! vite table! --Vous l'avez vu? interroge le gendre. --Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le porche, le fiacre qui repartait... --Ah! dit Anatole, il tait temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente pas... Madame Augustin respire, le sang lui remonte la peau, ses yeux revivent: --Je vous avoue, dit-elle, que le coeur commenait me faire toc-toc... --Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arriv! Le silence du potage. Chacun se dmne. Dj plusieurs cuillres reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini, s'arrte tout coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de nouveau: --L'escalier est haut! voyons maman. --Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre tages!... --Sans compter l'entresol!... --Et quels tages!... --Augustin s'essouffle facilement... --Pensez aussi qu'il est fatigu, qu'il a d courir... On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les parcelles du temps n'ont paru si prcieuses. Madame Augustin fait non, non de la tte. Elle a entendu, comme nous tous, une porte se refermer l'tage au-dessous. Ce n'est pas son mari qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller demi pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la table; et l'on entend, la faveur du silence gnral, le petit trmolo de la cuiller d'argent sur la faence. --Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque chose... --Bast! fait Anatole. --Comment? mais vous-mme disiez il n'y a qu'un instant... --Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il y a retard, retard anormal, allons jusqu' dclarer tout fait exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens senss. De son bureau la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, mtro, fiacres ou mme pied, donnons-lui une heure. --Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrt en route... --Donnons-lui une heure un quart! Soyons gnreux, donnons-lui une heure vingt. --Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'tre ici sept heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin. --Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur d'admettre un instant mon calcul, mon beau-pre aurait du tre ici huit heures cinq, dernier dlai. --Il en est neuf moins dix! --Moins six, rectifie Anatole. --Ah! sacrdi! la fin, avec vos moins six! nous ne sommes pas en train de jouer des pantalonnades!... Oui, enfin, a fait quarante-cinq minutes de retard!... Eh bien! voil! --Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes! Je vous dis et vous rpte qu'il n'est jamais de sa vie arriv plus tard que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me faites rire avec vos calculs! Ah! si j'tais votre place, ce n'est pas des calculs que je ferais. --Vous feriez quoi? --J'irais le chercher. --Aller le chercher! reprend le gendre, mais o? Grsidieux se lve de table: --J'y cours, madame, vous avez raison... --Mais o courez-vous? fait le gendre. O pensez-vous aller, mon pauvre monsieur? --Je ne sais pas... --Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous dranger, monsieur Grsidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi. Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir: --On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce qu'on sait? --Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M. Grsidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une dmarche pour lui ce soir? --Ah? --Ah? --Ah bah! mais il fallait donc le dire? --Monsieur Augustin, dit Grsidieux, devait voir, en effet, le chef du contentieux de la Compagnie du gaz... --Entendez-vous, madame Augustin? voil l'explication: votre mari devait aller la Compagnie du gaz pour Grsidieux. --Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tt? --On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant, avec la sant, les affaires, on n'y attache pas d'importance. --Mais, dit madame Augustin, monsieur Grsidieux, lui, il me semble, devait bien savoir l'importance... --Certainement, madame, certainement... aussi me suis-je offert aller chercher... J'ai dj donn tant de mal monsieur Augustin... Je n'osais pas rappeler que j'tais peut-tre cause... --Ah! aussi, vous avez des choses si graves raconter ma fille. Vous auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en tait... --Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce qu'il sait, on met toute son application ne pas faire allusion au retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire franchement: Vous savez, je me meurs d'inquitude. Surtout quand c'est la vrit. --Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vrit; il n'y a pas lieu de se mourir d'inquitude, Augustin est la Compagnie du gaz, c'est simple comme bonjour! --A la Compagnie du gaz, neuf heures du soir!... et quand on a du monde dner chez soi!... observe tout coup madame Augustin, mais vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux est comme les autres, il va dner, je suppose. Chacun ne demande qu' draisonner pour pargner l'inquitude madame Augustin; mais elle, qui est inquite, ne draisonne pas. Cependant la passion de conserver son mari la porte faire retomber la responsabilit du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument Grsidieux dont elle niait elle-mme la valeur. --Si Dieu veut qu'il soit arriv un malheur mon mari, dit-elle, que cela lui serve de leon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour servir Pierre, pour servir Paul; la moiti de sa vie se passe en sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit pour lui-mme, ni pour sa famille... --Le fait est... dit le gendre. On dnait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps s'coulait. Les uns, un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres s'efforaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'viter le triste moment de la dconvenue: le taxi ne s'arrte pas, ou bien il s'arrte, ce qui est pis encore. Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrire lui. Elle revint s'asseoir sa place. Elle dit son voisin: --Il est all voir. --O? --En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y peut plus tenir, vous comprenez. --Je consentirais ouvrir des portires jusqu' la fin de mes jours, soupirait Grsidieux, plutt que d'avoir jamais demand une place monsieur votre pre. Une demi-heure sonna. On crut reconnatre le son du timbre d'entre. Tout le monde sursauta. C'tait la demie de neuf heures. Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit: --A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux pleurer ton pre... Il aurait les deux jambes broyes, qu'on l'aurait ramen ici l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez bien. --Mais, mort, on l'aurait ramen aussi, pour la mme raison! --Vous croyez? --Mais certainement. --J'entends un fiacre, dit madame Augustin. --Non!... Pourquoi vous imaginer?... D'ailleurs il aurait pris une auto... --Je vous dis que j'ai entendu... --Maman, maman, tu vas attraper froid!... Dans l'tat o elle est, mon Dieu! Madame Augustin ouvre la fentre. Il y a bien un fiacre qui s'loigne. S'est-il arrt? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant avec la main les battements de son coeur. Tous errent de la salle manger au salon, du salon la salle manger, quelques-uns ne se rsignent pas se sparer de leur serviette. Le domestique vient timidement: Et le rti, madame? --Mais, coutez donc! mais coutez donc! crie en frappant du pied madame Augustin. Il semble qu'elle entende des choses que personne ne peroit. Nous savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que les uns se demandent maintenant: Ce n'est pas tout, mais comment a va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici? D'autres examinent la situation que va crer la mort d'Augustin, le changement aux habitudes... Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingu un rire de femme, trs loign, la cuisine; elle dit: Les coquines! Tout d'un coup, nous la voyons se prcipiter la porte de l'antichambre sans raison apparente; mais elle n'a pas touch le bouton, qu'on sonne... C'est bien le timbre, cette fois, un solide coup de timbre... Nous calculons que c'est bien le temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les quatre tages depuis qu'on a signal le fiacre. Nous sommes tous debout, tous confiants, par un revirement soudain. C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du dsir de voir l, l, tout de suite, son mari. C'est la concierge. La figure de madame Augustin a compltement hbt la concierge qui adopte aussitt la mme expression, par une habitude de servilit. A nous voir tous l, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pice sur le parquet de l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son mdecin, s'empare d'elle. J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la main: --Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort? Eh bien! dites-le? --Mort? qui a?... --Augustin! --Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: Montez d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel tat est ma femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu! Je m'crie, malgr moi: L'imbcile! puis je hurle en me retournant vers l'intrieur: Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre mari est l, il monte!... Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: Allez le chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort! Pas plus que les autres je ne songe le faire... Nous crions tous: Il est l, il est l! Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants. Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entre. La porte est demeure ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hsite une seconde entre le parti d'aller lui ou d'aller vers sa femme demander au docteur si elle est en tat d'embrasser son mari. Ceci est plus prudent. Pendant que je pntre au salon, j'entends Augustin qui est sur le palier et qui fait: Hem!... Hum!... Atch!... Hum!... une petite tousserie familire, une faon gamine de demander: Peut-on entrer? Vais-je tre battu? Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crne rose qui reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer sous moi. Il dit: --Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins. Augustin qui, sans doute, avait adopt le parti de simuler l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte, faisait d'une voix de bambin innocent: --Coucou! c'est moi! On s'carte. Il voit par terre le cadavre de sa femme. Et voil. Que l'issue de l'aventure et t seulement un peu moins tragique, le retardataire n'chappait pas la ncessit d'expliquer sa conduite. La grandeur mme du malheur l'a soustrait toute inquisition. Nous avons tous respect son dsespoir sans songer lui demander la cause d'un tel retard, sans songer mme lui demander, ne ft-ce que pour lui fournir un alibi, s'il s'tait au moins occup du petit Grsidieux... LE CLIENT La saison a t si mauvaise! En passant devant la baraque qui s'intitule: tablissement de bains, caf et liqueurs, j'ai voulu interroger ce brave pre Pillon, qui fait la fois le cabaretier et le matre-baigneur, et dont la chemise de flanelle carlate, au pied de quatre mts pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la clientle. Chaque jour, je le vois l, arpentant, les pieds nus mais le pantalon sec, le chemin de planches qui mne la plage; il va et il vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les oreilles et la queue noires, animal fidle, jeune, vigoureux, bien dress, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble, baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un revient la tte basse, et l'autre la queue, et l'on amne un un les quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne l'entour, la vitalit de l'tablissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu' l'an prochain; il pleut; le chien lui-mme ne hasarderait pas son museau au dehors; les drisses, nues, battent contre les mts et sifflent lugubrement; il n'y a plus d'anim que le petit fourneau toujours entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds pour qui? Seigneur Dieu! Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espce de malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses la grande station voisine, le gousset trop plat pour pntrer au dbit de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins l'abri du vent. * * * --Mauvaise anne, pre Pillon?... --Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a pas compt huit jours de chaud!... Avec a qu'au jour d'aujourd'hui tout le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait! i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant seulement; n'y a plus en fait de pitons que des galvaudeux... Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars mine d'apache, qui tournillait aux environs de l'tablissement. --Aprs une saison pareille, vous devez y tre de votre poche?... --Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-l qui voudrait faire le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent vingt francs le prix de l'adjudication c't'anne-ci, rien que pour les bains;-- prsent la patente pour le dbit; la jeune fille qu'on loue pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas quinze jours, le mauvais temps m'a bris un pieu: faut que je le fasse restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de soleil, c'est-il pas vrai?--cot: vingt francs!... Comptez avec a sur vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains douze sous, dix sous par abonnement, pour tre niveau de ses dbours... Des consommations? c'est presque plus la peine d'en parler l'heure qu'il est... On n'a pas vers une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la semaine... La vie est houleuse. Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa buvette taient bien placs, jadis, deux kilomtres de la ville, quinze cents mtres d'un petit trou pas cher. De l'une et de l'autre on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le pre Pillon s'obstine esprer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais plus que lui dire, et je dtournai la conversation en lui parlant de son beau chien-loup: --La belle bte!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il n'est pas si doux? --La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents francs!... J'aurais du regret de m'en dfaire. C'est de l'argent aussi bien plac l comme dans l'armoire; il se dfend de lui-mme contre les voleurs... Il louchait encore du ct de l'apache, qui visiblement l'agaait. Je lui demandai: --Qu'est-ce que c'est donc que cet individu? Il haussa les paules en manire de drision: --L'efflanqu, qu'on l'appelle... Des prop' rien! a a vingt-cinq ans, c'est bon qu' lzarder. O a mange-t-il? Allez enquter l-dessus si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour se faire offrir une consommation... * * * Pendant que je m'entretenais avec le pre Pillon, deux bicyclettes avaient paru sur la route et caus des distractions au baigneur. Il louchait vers l'efflanqu, mais il allongeait sa vue vers l'endroit o grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espce de grosse pelote boueuse en quoi il fut bientt possible de reconnatre un bull anglais tachet de blanc comme les troupeaux de Normandie. Le pre Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renonc, quoi qu'il en dt, esprer des clients. Pour lui pargner une dconvenue, je lui fis observer combien la lame tait dure et la bise glaciale. --Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient s'arrter prendre un verre... Et il ajouta presque aussitt, l'oeil anim: --Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de bain roul dessous le bras!... La patronne, de l'intrieur, avait aperu, comme Pillon, le client possible; elle tait sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans la direction des cyclistes. Lui et elle changrent un signe, et le baigneur me lcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du bain de pieds. La jeune fille se montra son tour, apportant une petite table qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz. L'efflanqu se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les deux femmes, l'entre du dbit, nous faisions nombre; le baigneur courant pas prcipits sur les planches; Mouton, raidi, le poil dj en brosse au seul flair du chien tranger; un peignoir suspendu, brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre pavillons claquant au haut des mts; notre air d'attente, sans compter l'accueillant rtelier bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait pas une station anime, je vous le demande?... Les deux Anglais--car c'tait bien deux Anglais--mirent pied terre, s'engagrent sur le chemin de planches, dposrent leurs machines au rtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des mares inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allrent consulter de prs, pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air froce et mal embouch, se jetait, sans prambule, la gorge du docile Mouton. Puis les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se dirigrent vers les cabines et la mer. Le pre Pillon, leur passage, les salua trs poliment. Ils ne parurent pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer nous-mmes, et ils se plantrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le plus g, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutt gringalet, et le visage glabre; leur droite huit cabines vacantes, leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fume de leurs pipes, avec celle du fourneau bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois nues effiles et parallles. * * * L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'tre en train d'gorger Mouton. Il fonait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule dmesure d'o clatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut comme un soldat la fureur grviste, sans riposter, brave outrance, attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets tendus, le col gonfl, toute la mchoire dehors, tout le poil en aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant, de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal tait vivant et sur ses gardes. Plus promptement indign que nous d'une si lche provocation de la part d'un chien bourgeois, l'apache ou l'efflanqu, sur ses jambes de caoutchouc, avait couru instruire du fait le pre Pillon, et nous le voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vocifrer contre les propritaires du sale chien et fltrir l'inertie insense du baigneur. Le pre Pillon demeurait sourd, indiffrent, mdus: les bras ballants, la figure abtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un instant l'autre, allaient peut-tre prendre un bain ou une consommation... Harcel par le jeune voyou, qui le traitait de couard, de poltron, d'andouille, de crev, d'pluchure et de rsidu, il se contenta de ramasser un morceau de fonte dtach du fourneau dlabr, et, moyennant cet engin, de tenir son gneur l'cart. C'tait pourtant un gaillard que le pre Pillon; il portait sur sa chemise rouge trois mdailles qu'il n'avait pas voles, et, d'ordinaire, il n'tait pas homme laisser entamer son bien. En face de moi, la femme Pillon et la jeune fille contemplaient d'un regard anxieux et terrifi la lutte, mais sans faire l'infortun Mouton la grce de ce commandement dont m'avait parl le baigneur, et qui et permis une si belle et si forte bte de terrasser l'agresseur. Une patience si voulue, une abstention si concerte me serraient le coeur. * * * Soudain les deux Anglais tournrent sur leurs talons et remontrent vers l'tablissement. Pillon les salua de nouveau leur passage, au grand scandale de l'efflanqu qui, en des termes de la plus basse ordure, lui faisait honte de sa servilit, et lui annonait qu'il allait s'en mler, lui, de secourir Mouton malgr ses ganaches de patrons, et de lui rgler son compte au sale cabot couleur de vache, et de leur z'y faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang de navet... Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates, dpassait Pillon, faisait balle entre les deux trangers flegmatiques, et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins tait nou sur quelque matire dure, il s'avanait d'un pas rythm, et, au-dessus du bull attach comme un taon au train de derrire du chien-loup, il faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant chaque tour de la bote cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement clater. Les deux Anglais, croyant sans doute quelque factie excessive, tendirent chacun simultanment la main et firent: --Stop! Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais, d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la jeune fille se rurent, non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui arrachant la casquette, l'autre lui dchirant bien maladroitement son habit, enfin, le baigneur, d'une main sre, rompant le moulinet mortel. Aprs quoi, tous, pre Pillon, mre Pillon et jeune fille regardrent les Anglais. La jeune fille mme, disposa deux chaises prs de la table qui portait le siphon d'eau de seltz. Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens. Ils s'intressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant de l'hroque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du poil, commena de s'trangler, de chanter comme un gamin atteint de la coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer. L'apache, tout coup apais, se mourait de rire, se tordait en tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lvre et laissa entendre un seul mot Up! Tous deux enfourchrent leur machine et s'loignrent avec leur chien toussant, ternuant, vomissant, touffant, dtalant quand mme. Je ne pus me tenir de dire au baigneur: --Et vous ne lchez pas prsent votre chien leurs trousses? Mais Pillon, sublime en son espoir ttu, rpondit: --Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!... * * * Il soulevait, pinces, la peau de son bon chien bless et en examinait attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dgarnis et l, ou piqus d'une tte d'pingle de rubis. L'efflanqu avait t sa veste que la jeune fille s'apprtait raccommoder. En attendant, il s'tait install la petite table; il badinait avec le siphon, et, la patronne elle-mme, en rechignant sans doute, mais par crainte peut-tre, par hbtude douloureuse, ou par une rsignation dpite au sort le plus dsastreux, lui versait, lui, drisoire client! la consommation qu'il avait d, d'ailleurs, rclamer imprieusement pour sa peine. CE QUI NE SE PEUT PAS --Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voil encore en train de manigancer des projets!... M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mtre repli sous le bras, son carnet la main et prenant des notes avec imptuosit. --Chut! fit monsieur Bullion en dsignant du doigt les soupiraux de l'office, je ne veux aucun prix que les gens soient informs de ce que je mdite. --Je vous connais! Vous mditez quelque invention qui va nous coter les yeux de la tte et qui ne sera apprcie de personne... Mais qu'est-ce que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos domestiques? Je suppose que votre intention n'est pas de leur installer un jeu de boules? --Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer les gens qui m'entourent au progrs le plus lmentaire de l'hygine moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos domestiques les bienfaits des ablutions gnrales, de la douche cossaise ou du tub bouillant, la manire des Japonais, sans songer que ces gens sont pourvus du mme systme physiologique que le ntre, liminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu'il est dangereux de laisser se rsorber, enfin jalousent un bien-tre vident qu'ils contribuent nous procurer de leurs mains et qui cependant leur demeure totalement tranger. J'ai rsolu de faire construire, au bout du jardin, derrire la haie des trones, proche de la prise d'eau qui sert l'arrosage, une salle de bains, telle qu'on en installe aujourd'hui jusque dans les logements les plus modestes. --C'est insens! dit madame Bullion. --Pourquoi est-ce insens? Cela me semble, moi, lmentaire. --C'est insens, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas. * * * Aprs trois mois et demi de travaux--coups d'ailleurs par une grve partielle du btiment, puis par une grve des plombiers--un beau matin, le petit difice, au bout du jardin, derrire le rideau des trones, se trouve enfin couvert, clos et garni intrieurement des accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le confort moderne. M. Bullion, madame Bullion elle-mme oublient les vicissitudes sans nombre que cette construction leur a causes. La salle de bains a si bon air, et l'appareil, plus perfectionn, ma foi, que leur propre chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidit, une telle complaisance, que M. Bullion met un moment l'ide de s'en servir pour son usage personnel. --Mais, dit-il, ne renonons pas nos intentions gnreuses; je vais appeler Franois, Amlie et la cuisinire; je ne veux pas tarder plus longtemps jouir de leur heureuse surprise. Ahuris, s'avancent les trois domestiques. --Entrez, dit monsieur Bullion, entrez! Et il les pousse l'intrieur. --Eh bien, qu'est-ce que vous dites de a, mes braves? La femme de chambre, Amlie, et Honorine, la cuisinire, sont prudentes; elles souponnent quelque pige et s'en rapportent la dcision du domestique mle. Franois, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de frotter une allumette, d'allumer la veilleuse, de tourner le robinet de cuivre; il s'occupe, il exprimente, il se brle mme la main au filet d'eau qui passe soudain du froid au tide et la temprature d'bullition, en rpandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir, touche une une les pices de la robinetterie, il remue du pied le tapis de lige, fait sonner du doigt la tle de la baignoire que supportent des griffes de flin, enfin, se retournant vers ses trois serviteurs: --Eh bien! je vous rpte: qu'est-ce que vous dites de a? Franois, ayant mdit, prononce tout hasard: --Pour de l'ouvrage qui nous a cot tous bien du tintouin, c'est de l'ouvrage assez russi. Les deux femmes acquiescent du regard. Franois a exprim leur opinion, exactement. Et il reprend: --Reste savoir, prsent, qui que ces ustensiles-l vont servir: a n'est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s'bouillanter au fond de leur jardin? Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d'empressement: Dieu sait si la destination de cette mystrieuse salle de bains depuis longtemps les taquine! --Ah!... dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon garon! et voil prcisment la surprise que je vous rservais. Cette salle de bains n'est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous... pour vous Franois, Amlie, Honorine... C'est vous trois qu'elle fut de tout temps destine!... Franois n'a pas bronch; les deux femmes ensemble ont hoch la tte. Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotiss, mduss, le ruisselet brlant que vomit le col de cygne, la nappe bouillante qui s'lve, et le doux nuage vaporeux qui attidit la pice et tend sur les vitres un voile de bue. --Arrtez! dit monsieur Bullion; ce n'est pas cette heure-ci que vous allez trenner l'appareil; mais j'entends que dsormais vous en usiez selon vos besoins. * * * --Je les ai trouvs un peu froids, dit madame Bullion, quand les domestiques se furent retirs. --Ils sont terrasss par l'tonnement, dit monsieur Bullion. * * * Le lendemain, M. Bullion aborde Franois: --Eh bien! et ce bain? --Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur... --Mais, la femme de chambre?... la cuisinire?... --J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps non plus elles... --Ah! Huit jours aprs, une couche de poussire ternit la baignoire o personne ne s'est avis de rpandre seulement le contenu d'un verre d'eau... M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l'office, les poings crisps, le sang la tte: --Sacr mille tonnerres de nom d'un nom!... Et ce bain? Franois, qu'on peut voir attabl vis--vis des deux bonnes, prend le temps d'avaler une rasade de vin rouge, puis il s'essuie du revers de la main la lvre. Il regarde successivement Honorine, Amlie, comme pour se munir de leur mandat: --Le bain?... C'est ma foi vrai, monsieur, qu'on ne l'a pas encore pris... C'est-il donc possible que monsieur tienne tant une chose pareille?... --Comment! si c'est possible?... Ah! , mais vous tes fous!... Ah! , mais, est-ce que vous voudriez vous payer ma tte?... Si c'est possible que j'y tienne tant?... Vous me demandez a, moi, quand j'ai fait btir pour vous, malheureux!... quand j'ai dpens pour vous plus d'un billet de mille francs de ma poche!... Et puis, je ne suis pas l pour couter vos rflexions: je mets votre disposition une salle de bains et je vous ordonne de vous baigner. Un point, c'est tout. Pas plus tard que demain matin, si l'un de vous trois, pour commencer, n'est pas dans l'eau, vous aurez vos huit jours! C'est compris? * * * M. Bullion s'est lev ds le petit jour pour veiller l'excution de ses ordres. Depuis six heures, il a l'oeil sur le jardin: il a lui-mme, hier au soir, pass le rteau dans l'alle nouvellement sable qui conduit au rideau de trones: le sable n'a reu encore l'empreinte d'aucun pas humain. Franois fait l'escalier; on entend, intervalles rguliers, les chocs du balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce n'est donc pas Franois qui prend le bain, ni qui se dispose le prendre. M. Bullion sonne la femme de chambre. On va voir si Amlie est disponible! M. Bullion sonne une seconde fois. La femme de chambre ne monte pas. M. Bullion s'autorise de ce retard pour descendre un tage et il se montre sur le palier. --Eh bien! J'ai sonn Amlie... --Monsieur a sonn Amlie, dit Franois, mais c'est que... Amlie est dans le bain... --Amlie est dans le bain! s'crie M. Bullion, suffoqu; je serais curieux de savoir par o elle y est alle, par exemple! Ah! Amlie est dans le bain!... Elle a des ailes, Amlie, sans doute, pour aller au bain? Elle s'y transporte en aroplane!... Eh bien! moi, je vous soutiens qu'Amlie n'est pas dans le bain. --Je peux certifier monsieur qu'Amlie est dans le bain; monsieur peut demander Honorine qui l'a vue dans le bain, elle, de ses yeux vue. Monsieur veut-il voir son linge? M. Bullion fonce tout d'un trait sur la cuisine o il pense se trouver nez nez avec Amlie. Point d'Amlie! mais la cuisinire, baubie, terrorise, ouvrant des yeux comme des trous de fourneau, et applique, de sa puissante corpulence, contre la porte d'une soupente obscure qui sert l'occasion de buanderie. --Qu'est-ce que c'est que la figure que vous faites l? O est Amlie? Qu'est-ce que vous cachez dans ce nid rats?... Allons, sacrebleu, laissez-moi passer! Honorine, immobile comme une borne, mais dont l'effroi brise en secret les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour obstruer l'entre de la soupente. M. Bullion, au comble de l'humeur, va se colleter avec sa cuisinire, lorsque celle-ci, sur un signe du sage Franois, adopte un parti hroque: --Monsieur est le matre, dit-elle, mais monsieur n'entrera pas ici: c'est ici qu'Amlie prend son bain! Madame Bullion, attire par le bruit des voix, est entre sur ce tragique aveu. C'est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni lumire, o une femme ne tient pas debout, et o Amlie, en effet, prend honntement, chastement, aussi incommodment que possible, le bain ordonn, dans le cuvier lessive, qu'il a fallu une heure et quart pour remplir demi, bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de l'aveu des deux femmes, refroidissait mesure... M. Bullion croit trangler ou mourir d'un coup de sang; il s'affaisse, ananti, sur une chaise de la cuisine: --Je vous fais construire de mes deniers... je vous installe une salle de bains pareille celle de madame, la mienne;... je vous dis: C'est vous... profitez comme moi-mme du progrs... et... vous vous baignez, pour m'obir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de taupe et dans un cuvier lessive!... Ai-je le cauchemar? Suis-je dans une maison d'alins?... M'expliquerez-vous?... La cuisinire, d'un geste candide, dsespr et marqu d'une grandeur qu'elle ignore, veut dire probablement qu'il y a des choses qui ne s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais entre les domestiques et les matres. Franois, plus disert, ayant roul sa langue, prend la parole encore une fois pour les deux femmes et lui-mme: --Sans doute qu'on ne demande pas mieux, tous les trois, que d'obir aux ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur et madame le reconnatront, on ne se refuse pas la besogne. A prsent, pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont tmoins qu'on pouvait encore faire ce qui est faisable sans bruiter la chose et sans que le voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau dans un baquet, derrire une porte, ni vu ni connu, la farce est joue... Tant qu' se baigner dans une salle de bains pareille celle de monsieur et madame, plus belle mon got, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le quartier autant que la construction d'un htel de ville, nous autres, des domestiques, non! On a beau mpriser le qu'en-dira-t-on, on ne peut pas s'exposer de gaiet de coeur tre montrs du doigt dans la rue, et principalement deux honntes filles se voir traiter chez les fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps... Non! monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce qui ne se peut pas. LE PAYSAGE ADMIRABLE Il y avait, la fin de l'hiver dernier, un pote et un peintre, jeunes et peu fortuns, qui montaient pied la route sinueuse du Mont-Boron. C'est une belle voie qui s'lve doucement au sortir du port de Nice, en dcouvrant, par intervalles, des jardins tags, des villas et la mer. Les automobiles et les tramways y sont bien gnants, et l'interminable chemin de potences qu'on nomme trolley, o sont supplicis tous ceux qui aimaient vraiment cette cte, arrachait au peintre des soupirs et des vocifrations; mais son compagnon, plus entran dominer les laideurs, lui disait qu'il faut, bon gr mal gr, accepter l'ide que, de nos jours, tout est dvast, et s'merveiller comme d'un prodige, lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque beaut naturelle ou bien un vestige, oubli, des priodes o l'homme avait encore le got d'orner la terre et de jouir de son embellissement. Arrivs au point le plus lev de la route, aprs lequel elle se drobe en s'enfonant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de cyprs et de pins, qui les aveuglait au moment mme o ils espraient embrasser toute la baie. Sur l'autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement assise sur le roc, la tte enfouie sous les fleurs, soutenait des terrasses balustres, entre lesquels dbordaient des touffes d'anthmis et d'euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses; du haut en bas, des girofles poussaient en libert entre les moellons dcrpis. Une mme ide arrta les deux jeunes gens: L-haut... quelle vue!... --La villa n'est peut-tre pas occupe!... jouons au milliardaire: visitons!... Ils s'exercrent parler au concierge: La villa ne serait pas louer, par hasard?... Combien de pices, s'il vous plat?... Tout le confort moderne, bien entendu?... Comment! point d'lectricit! oh! que c'est incommode!... Puis, tout fait en dernier lieu, ngligemment: Quel prix? Quinze mille!... A vingt mille, nous ne bronchons pas mme!... Je me penche ton oreille et j'y glisse distinctement ces mots: Cher ami, retenez donc l'adresse du notaire... Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y a pas plus enfant qu'un vritable artiste. La villa tait louer, le gardien en permit la visite, malgr le chien, nettement hostile aux habits dfrachis. Elle se nommait _Golden Terrace_; c'tait un petit palais de marbre, l'italienne, avec une colonnade, un toit plat, des salons fresques pompiennes, une piscine; mais le plus tonnant tait la vue, la vue plus admirable qu'ils ne l'avaient pressenti, qui s'encadrait entre les sombres dchiquetures du petit bois de pins et de cyprs. Le nez aux fentres, ils y demeuraient, bats, extasis, muets, se communiquant leur plaisir par un coup d'oeil rapide ou par quelques jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempraments les plus dlicats voilent communment cette sorte de pudeur sacre qu'il y a se dclarer subjugu par le beau. C'est par l qu'ils se rendaient plus suspects au gardien que par leur mise nglige ou leur inaptitude traiter une importante location. L'homme leur escamota la moiti des appartements, sans qu'ils y prissent seulement garde; ces deux originaux ne voyaient que la merveille tale leurs pieds: le jardin, ds cette poque, fleuri et embaum, la balustrade surplombant la route, les cnes des cyprs, le parasol des pins; au-dessous, quatre-vingts mtres, pic, la mer. C'tait l'immense et douce baie des Anges, dont le rivage incurv s'en va mourir au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux pures lignes classiques, s'tagent en douze crans de tons dgrads jusqu' l'Estrel lointain, taill dans l'opale. En bas, la colline du Chteau, au dos velu, au granit corch, semblait un gros monstre bless, assoupi, entre la ville rose et le long mle du port. Il n'tait pas midi; le soleil resplendissant comblait d'aise cette cte bienheureuse. Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce ft de ce qu'ils avaient combin avant d'entrer l, car ils n'avaient plus envie de plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron, d'o la vue, plus ramasse, donnait encore un plus pur plaisir des hommes de got, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'taient venus l que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que leur fonction eux tait non pas de louer des palais, mais d'admirer la beaut o elle se trouve. Peut-tre le concierge leur et-il t indulgent, mais le chien, plus intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et ses bonds menaants, de leur faire entendre, eux, qu'ils taient ici dplacs. Cette vrit leur parut tout coup si vidente, qu'aprs tre demeurs un instant silencieux, le coin de l'oeil un peu humide, ils s'esquivrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien enfin satisfait. Au dehors, sur la route, un peu calm, le pote soupira: --Ceux qui habiteront l!... Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais pour exprimer la volupt imaginaire des tres heureux qui, durant des semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable. * * * Ceux qui habitrent l, ce furent des personnes qui arrivrent fond de train en automobile, et se rpandirent aussitt dans le jardin, les unes y cherchant un tennis, les autres supputant, adosses la balustrade, et le chronomtre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour parcourir le trajet de Toulon Nice. Il y avait entre elles dsaccord sur la dure d'une halte apprciable Cannes, le temps de faire un bridge chez la comtesse Paimboeuf. La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin de cette premire journe, entrecoupe par les lamentations des jeunes filles qui se dsespraient qu'il n'y et pas de tennis _Golden Terrace_: Comment avait-on lou une villa sans tennis? En voil une bicoque!... Eh bien, a allait tre gai, ici!... Leur frre, un jeune homme de vingt ans, ras, robuste, avait dj saut de nouveau dans l'auto, sous le prtexte d'aller avertir de son arrive quelques amis de Monte-Carlo. On faisait observer aux jeunes filles qu'elles taient invites au tennis de la princesse Ignatieff, Cimiez, que l'on aperoit d'ici, o la voiture en dix minutes les dposerait chaque aprs-midi. La voiture! sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la ville? Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le rcit d'un pneu crev occupa tous les esprits durant quarante minutes; il s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces retardataires pour un goter la Turbie: n'avait-on pas failli perdre cette premire journe demeurer _Golden Terrace_ sans rien faire!... Toute la compagnie ne revint qu' la nuit pour s'habiller et dner en ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos, toutes sortes d'endroits renomms, o l'on mettait un instant pied terre pour acheter des cartes postales. Et, pendant qu'ils n'taient pas chez eux, des heures d'une merveilleuse beaut s'coulaient sur leur terrasse incomparable. Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle tait vautre devant lui; l'aprs-midi, la ville ayant teint ses fumes paraissait s'assoupir, et elle tirait, le long du rivage courb, son bras paresseux, couleur de chair. Vers deux heures, la mer, caresse par une brise trs douce, scintillait comme un ciel constell. Une cume argente frangeait la rive jusqu' l'embouchure du Var toute vaporise; et au del de cette blonde poudre de lumire, les toits d'Antibes miroitaient et l'Estrel tait suspendu comme par un effet de mirage. Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de grandes bavures verdtres, somptueux lambeaux couleur d'meraude jets l comme en l'attente de quelque prince de ferie: et l'on et pu voir tout coup s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicit antique, une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides des cyprs, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d'un gros bateau gnois dont le battement des roues, au milieu d'un si grand espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage. Peu peu renaissaient les fumes de la ville, des milliers d'charpes de gaze, inclines toutes au mme souffle du vent, quelques-unes ondules, comme des serpentins lancs par les chemines d'un quartier en fte. Elles se mlaient la brume du soir, et, bientt, la mer, la ville et les montagnes taient confondues en une vapeur d'un ton d'ardoise; seulement, la place de la mer, qui est la dernire renoncer aux jeux de la lumire, de vastes soieries pelure d'oignon et des coules de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu' la lanterne du mle, o le feu rouge s'allumait soudain, pendant qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vnus. Et les cloches se mettant tinter, au moment o partout naissent les lumires, rpandaient sur ce crpuscule agonisant un enchantement presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la mme clart lgre que celles qu'on entend Florence, du haut de la colline de Fiesole la tombe du jour... L'harmonieuse courbe de la baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soire. L'air, plus tide, n'tait plus travers que par le vol des chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des grenouilles, trange et ferique accompagnement du repos de la nuit. Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure privilgie n'y taient jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que pour discuter des moyens de s'en loigner au plus vite. Une seule fois, ils y passrent l'aprs-midi; ce fut pour un goter magnifique servi dans le jardin: ce jour-l, ds le matin, on dressa des tentes contre la balustrade, destines abriter du vent les chapeaux et la coiffure des dames, et protger contre le soleil le champagne et les ptisseries. Elles obstruaient la vue de la mer. * * * A la fin de la saison, le pote et le peintre repassrent par le mme endroit, et tous les deux en mme temps levrent les yeux vers cette villa o ils avaient fait une visite singulire. Mais ils regardaient la terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pens ce palais, ce paysage, et au bonheur quasi divin videmment assur aux tres fortuns qui le chien rservait un accueil favorable. Le souvenir d'un tel den avait inspir l'un d'eux un pome dont il tait ravi, et l'autre songeait avec orgueil l'esquisse qu'il avait enleve, dans un mouvement d'enthousiasme, sur la route mme, au sortir de la visite furtive de _Golden Terrace_. D'une entrevue courte avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux hommes, qui n'avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens, avaient emport plus de flicit que ceux qui possdaient le rare privilge d'y vivre, et, grce au plus rare et plus enviable privilge de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une minute d'intense motion, cr la miraculeuse fiction qui rpand l'illusion du bonheur et du beau par le monde. L'TOFFE A L'ENVERS OU L'INITI C'tait une ide qui trottait par la tte de madame Petit, un got baroque peut-tre, mais aprs tout lgitime: elle voulait avoir son salon des rideaux violets. --Vous voyez bien: c'est une couleur qui s'impose, disait-elle son tapissier, Lespingl; d'abord, cette bergre bouton d'or en a plus envie que moi; elle a besoin de violet, elle en rclame grands cris; et puis il y a ce canap que vous m'avez garni vous-mme avec la couleur piscopale que portait ma vieille maman; est-ce qu'il n'a pas l'air de pleurer, ce meuble isol?... a ne vous touche pas, Lespingl? Je vous vois venir: vous vous tes fourr dans la caboche de ne pas me procurer des rideaux violets!... --N'y a pas plus d'opposition de ma part, dit Lespingl, au violet qu' n'importe quelle autre couleur, madame Petit; c'est affaire de got; prsent, rapport la facilit de mettre la main sur la nuance, je prends la libert de faire mes rserves. Le violet est-il une couleur d'ameublement? Non, madame Petit, il ne l'est pas... Faudra peut-tre se rsigner fureter dans les magasins anglais... --Furetez, mon brave Lespingl, mais je vous avertis que j'en fais autant de mon ct, car je suis rsolue ne pas attendre six mois pour avoir mes rideaux... Et vous m'entendez, je les veux violets, je les aurai! et quand le diable serait de la partie, je-les-au-rai! Lespingl ne se donna pas la peine de fureter dans les magasins anglais ni dans les autres, parce qu'il tait par instinct rebelle toute tentative non conforme aux usages reus. Il attendit donc patiemment, en vaquant d'autres affaires, que madame Petit et chang de lubie ou se ft convaincue par elle-mme de la difficult qu'il y a se procurer des rideaux violets. Et elle s'en convainquit, en effet. Que d'alles et venues! Que d'heures de voiture! Que de magasins, tant anglais que franais ou que turcs, et tant d'ancien que d'ultra-moderne, visits, retourns de fond en comble! Tout coup, au Bon March, mon Dieu! tout simplement, aprs avoir fait tant de maisons exceptionnelles, madame Petit avise un rouleau demeur paisible pendant qu'employs et chef de rayon suaient sang et eau descendre tout ce qui, de prs ou de loin, pouvait approcher du violet. Madame Petit a prononc: --Voici mon affaire! Elle braque son face--main sur le rouleau. Le rouleau rpond exactement ce qu'elle cherche. Elle croit l'avoir dsign suffisamment. Sans accorder aucune attention son geste, le chef de rayon, ramassant toute son autorit, croit pouvoir dire: --Je vous conseillerais, madame, de porter votre choix sur les mauves... Elle bondit: --Comment! mais je vous ai dit, en vous dsignant ce rouleau: Voici mon affaire!... le rouleau violet... l-haut... Est-ce qu'il ne vous crve pas les yeux? Un mme sourire mi-espigle, mi-compatissant erre sur les lvres du chef de rayon et de l'employ. Mais, rompus aux excentricits comme l'humeur tourdie des femmes, tous deux ont promptement recouvr la neutralit de leur tenue: --Il va sans dire que c'est l'envers de l'toffe que vous apercevez, madame... Il s'agit d'un article broch dont la face ne rappelle en rien... --Eh bien, descendez-moi l'article, je vous prie! L'article broch, violet l'envers, est peine descendu que l'employ, avec toute sa dextrit, le droule en un tour de main, afin d'en exhiber la face. --Mais non! Mais non! fait madame Petit en se levant et touchant du doigt l'envers violet: voil mon affaire... L'employ, deux autres employs voisins, inoccups et tmoins de la scne, se regardent entre eux et regardent le chef de rayon. Le chef de rayon prend une physionomie accable; une hbtude lui tombe comme un poids sur la nuque; enfin, d'un mouvement lger de l'paule, il semble rejeter--aprs tout, que diable!--la responsabilit de l'acte saugrenu qu'il va accomplir, et se rsigner satisfaire le caprice d'une femme excentrique. On mtre l'toffe. Madame Petit donne son adresse la caisse. Autour d'elle, dix employs chuchotent: C'est une toque qui vient d'acheter vingt mtres d'un article sans l'avoir vu autrement qu' l'envers! Madame Petit s'en revint la maison, l'me meilleure et l'esprit chantant, et elle fit aussitt avertir le tapissier Lespingl. --Ah! vous voil, vous, Lespingl! Si je vous avais attendu pour me dnicher mon toffe, je ne serais pas sur le point de vous commander mes rideaux!... Enfin, passons. Je l'ai trouve, moi, l'toffe introuvable, et la voici. Qu'est-ce que vous en dites? --Faudrait au moins la voir, pour en dire, fit Lespingl, en s'approchant de l'toffe, la main en avant. --Non! non! D'ici, Lespingl! Lespingl ne bougeait pas; il regardait non pas l'toffe, mais madame Petit, et en dessous; et son oeil s'amenuisait pour un regard de malignit, non pas, en vrit, pour juger mieux des couleurs. Il dit: --Madame Petit veut me faire marcher, je vois a, rapport ce que j'ai mis de la ngligence lui procurer les rideaux violets... Je ne suis pas depuis quarante-deux ans dans le mtier sans avoir appris distinguer l'endroit d'avec l'envers d'une pice. Soit dit sans arrire-pense, madame Petit, je ne suis pas homme m'offenser de la plaisanterie... --Ah! , sapristi, Lespingl, est-ce que j'ai coutume de plaisanter avec vous, moi, dites donc un peu?... Si je vous prie de venir regarder cette toffe, telle qu'elle est, l'envers--mais oui, pardieu! l'envers--c'est que j'entends l'employer l'envers... --A l'envers!... rpta Lespingl, sur un ton lamentable, et terroris comme si on lui et propos de renier son pays, son pre et sa profession... --coutez-moi, Lespingl, dit madame Petit, je pourrais vous dire sans prambule que j'ai le droit de faire faire chez moi ce que bon me semble, et que si la fantaisie me prend d'employer une toffe l'envers pour mes rideaux, vous tes l pour l'excuter dfaut de tout autre... Mais ce n'est pas comme cela que j'agirai avec vous. Venez ici, Lespingl, et dites-moi si jamais le plus beau damas-- l'endroit!...--consentirait jouer avec les couleurs de mon salon une symphonie pareille celle qu'improvise ce chiffon broch en violet-- l'envers! Le tapissier protesta aussitt; il tait tout l'heure cent lieues de croire que madame Petit parlt srieusement de faire usage d'une toffe l'envers; c'tait un ouvrage qui ne s'tait jamais vu, assurment, de mmoire d'homme du mtier, un travail ingrat et qui ne causerait pas de fiert celui qui l'excuterait, il le soutenait encore, mais puisque madame Petit en avait pris la dcision ferme et rsolue, il tait l, comme de juste, son service. Cependant, Lespingl, qui s'tait contraint et molest, dut, bon gr mal gr, laisser en lui s'pancher la nature, et, tandis qu'il enveloppait et ficelait l'toffe destine aux rideaux, tout en branlant la tte, il donna libre cours un rire innocent, inextinguible. Tantt il considrait le paquet et tantt les fentres destines recevoir l'toffe l'envers, et il riait de tout son coeur de brave homme soumis l'usage coutumier des choses. Entre temps, l'ide lui poussa qu'ils taient tout de mme seuls de mche, madame Petit et lui, pour accomplir un acte extraordinaire. Le jour o il vint poser les rideaux l'envers dans le petit salon, la salle manger tait encombre par les prparatifs d'un dner de dix-sept couverts, et un extra, qui se joignait pour la circonstance au matre d'htel, se laissait distraire involontairement par l'aspect nettement inusit de la tenture qu'il voyait glisser et reglisser sur les anneaux. Cet homme ne put longtemps s'interdire d'exprimer son malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, et, ce faisant, il se frappait le front de l'index pour signifier qu'il y avait dans la maison quelqu'un, videmment, d'un peu loufoque. Lespingl le prit de trs haut; il leva aussitt la voix et le dbat, changea avec le valet quelques propos de la plus vive aigreur, parmi lesquels madame Petit, qui s'habillait de l'autre ct de la cloison, put entendre les suivants, de la bouche de son tapissier: --L'envers!... l'endroit!... c'est bon pour ton fond de culotte, mon garon, et celui-l je te conseille de ne pas le retourner!... On n'est pas assujetti, dans notre mtier, aligner des couteaux avec des fourchettes comme le premier larbin venu; nous autres, il faut voir de loin, en clignant de l'oeil, comme les peintres de panoramas... Et, en plus de a, dans les travaux d'art, sache a pour ta gouverne, jeune homme, il ne faut pas que le commun vienne nous embarrasser avec son qu'en dira-t-on... Madame Petit entr'ouvrit la porte, pencha la tte. L'extra se dfila, comme il convenait. Le tapissier changea alors avec sa cliente un regard avis et fin, un sourire de haut got, o se trahissaient et l'orgueil d'une rare complicit et la malice altire d'une initiation privilgie. Lespingl, calm et ddaigneux, ajouta, dsignant la valetaille: --C'est routinier comme pre et mre!... La plus petite nouveaut--sauf votre respect--les fait baver... On leur a dit: Le blanc est blanc, et en voil pour jusqu' temps qu'on leur ferme les paupires avec le doigt... LA CONVERSATION Marie de Genaude, peine arrive Paris, tlphona son amie Lucile Thcle afin de lui demander un rendez-vous. --Comment! toi, chre amie, s'cria Lucile dans l'appareil, mais d'o me parles-tu? d'Angoulme? --Non! non! je suis au St-German-Palace... Oui, je viens un peu l'improviste, et pour longtemps peut-tre... --Ton mari est nomm Paris? --Ah! bien, ouiche! Mon mari est Angoulme et moi ici... --Ho, ho! des histoires alors? Dpche-toi de venir me raconter a! --C'est prcisment ce qui me dmange. Ah! j'ai bien besoin de tes conseils... Quand peux-tu me recevoir? --Attends, voyons... Mais, au fait, j'ai quelques personnes qui viennent prendre le th chez moi cinq heures, viens quatre et j'aurai un bon bout de temps pour couter tes aventures. --Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de le croire! --Tant pis, ma chre!... A tantt. --A tantt. * * * A quatre heures prcises, une assez jolie femme, trs brune, de taille leve et qui il ne manquait presque rien pour tre lgante, se prsentait chez Lucile Thcle. change de baisers entre les deux jeunes femmes. --Ah! peut-on tre si jolie en descendant du train, et sans rouge!... Dis-moi: c'est ton monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien est-ce que dans ta province?... --Dans ma province a n'est pas encore obligatoire, voil tout; quant mon monstre, il a en tte d'autres objets que ces dtails, et ce n'est pas lui pour le moment qui songe m'interdire quoi que ce soit! --Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien. --Pourquoi dis-tu: il fait bien? --Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie, comme tu l'es, a le droit d'tre choye, adule, caresse, aime. Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes en beaut et en forme, comme te voil, sans que l'amour y prte la main... --Ah! ma pauvre Lucile, je te jure... --Oui, oui, par tlphone, tantt, c'tait bon; mais parce que c'tait par tlphone; tu as conserv ta prudence en mme temps que ta beaut; mais l, entre nous, voyons! ton mari te nglige, te trahit probablement, c'est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les jours, les mois, les annes peut-tre, sans plus seulement connatre une treinte passionne? Est-ce possible? --Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la ralit, je t'assure que vivre sans ce que tu dis est possible, trs possible, et je ne suis pas la seule en avoir fait l'exprience. Diable! comme tu y vas! mais, ah! , voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard... --Oh! moi, c'est bien diffrent, mon cas est peut-tre un peu singulier: mon mari continue m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne conois pas d'autre homme que lui. --Eh bien! j'ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c'est que je n'ai jamais imagin, moi non plus, un autre homme que mon mari... --Mais alors, tu l'aimes? --Non, en vrit, non, je ne l'aime plus, et depuis beau temps dj. Si je l'aimais je n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avou. --Tu ne l'aimes plus; en es-tu sre? --Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu'il ne s'est pas pass a, entends-tu? a, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passe d'amour, encore, mais je tiens sauver la fortune de mon enfant... --Tu te serais passe d'amour!... Trois ans et demi, dis-tu!... Mais, ma petite Marie, c'est fou, c'est inou, c'est criminel!... --... Criminel?... --Certainement! Cela quivaut un suicide, tout le monde te le dira, et tu es assez intelligente pour le comprendre: un suicide! --Tu exagres, Lucile, puisque, tout de mme, je vis. --Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire tes mains chaque jour sans songer que tu prpares le plaisir d'un homme et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude que ton miroir sera seul te parler de ta bouche et de tes yeux, aujourd'hui, demain, aprs-demain!... Et le soir mettre ton linge de nuit, le sentir si lger, si fin sur ta peau lave, parfume!... Mais ton lit ne te dit donc rien?... Tu t'y blottis sans jamais attendre?... Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer, rien de plus, et l'amour est plus que la vie. --Je ne te dis pas non. Tout cela est trs bien lorsque l'on a quelqu'un en vue, lorsqu'on a le coeur bourr de l'ide de quelqu'un; mais lorsqu'on ne pense personne?... --Ha, ha! tu es dlicieuse, Marion! Mais, dis-moi: Angoulme, on ne t'y fait pas penser?... --Les gens que je vois?... Ma foi, non. --Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonn, tant pis; fais-moi le plaisir de rester assise, je te prsenterai des amies moi; tu es jolie, elles t'apprcieront et je parie qu'elles sauront te distraire. Deux jeunes femmes entrrent en mme temps, puis, coup sur coup, un trs jeune homme, une femme d'un certain ge, un monsieur grisonnant, d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur beaut; un parterre de chapeaux dvelopps outre mesure, mais la plupart charmants et sur lesquels elles se complimentrent les unes les autres, avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apais, Lucile jeta la tte de ses invits la question dont elle tait toute mue: --Que diriez-vous si l'on vous annonait la nouvelle suivante: une femme jeune et jolie est demeure depuis trois ans et demi sans amour... et par sans amour j'entends, et vous me comprenez: pas a! vous entendez bien: pas a!... Grands cris, rires, explosions d'tonnement, paroles de compassion. --Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit d'une veuve inconsolable. --Non, fit Lucile. --D'une pauvre femme qui ses convictions religieuses... --Peuh!... ma foi non. --Alors d'une naufrage, sur une le dserte! --Pas le moins du monde. --J'y suis: d'une malheureuse qui purge une condamnation pour vol qualifi? --Pas davantage. --Alors c'est invraisemblable! --Monstrueux! --Immoral! Et la causerie de s'engager, avec un feu qu'aucun autre objet ne saurait attiser pareillement, sur l'ternel amour, sur la beaut de l'amour, sur la bont de l'amour, sur la vertu de l'amour, sur la ncessit de l'amour, et presque aussitt, d'ailleurs, de dgringoler aux privauts de l'amour, son usage, ses dosages. Pas une femme prsente chez Lucile Thcle, qui consentt placer quoi que ce ft au monde au-dessus de l'amour ni passer pour n'tre pas initie ses plus inquitants mystres. L'une dclare le caractre imprieux de ses gots amoureux, une autre avoue leur prcocit, une autre leur diversit; une quatrime se lamente propos des bornes que la nature, hlas! leur impose. Madame de Genaude, un peu baubie, un peu intimide, inaccoutume de telles licences, confuse aussi et dpite d'tre la cause involontaire du cynique dbat, y prend part, l'tourdie, et, comme il arrive en des cas pareils, ne tarde pas renchrir sur la libert des propos qu'elle entend. Puis elle s'tonne, se trouble, et, effraye d'elle-mme, elle se retire toute rougissante. * * * A peu de temps de l, Lucile Thcle, qui prend plaisir dgourdir un peu les ides de son amie provinciale par de longs bavardages et des promenades aux magasins ou au Bois, se prsente chez madame de Genaude l'improviste, au St-German-Palace. Toc, toc... On hsite rpondre; puis un pas lger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette se laisse entendre peine; on ouvre enfin, et Lucile voit son amie un visage trange qui plit et s'anime l'excs et d'o sort un cri de surprise, franchement hors de propos. --Ah, ! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu attendais quelqu'un? --Oui, dit Marie. --Je parie que c'est ton avou, et tu as peur que je fourre le nez dans tes affaires?... Je n'aime pas ces gens-l, d'ailleurs, et je me sauve. --Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te rassurer: ce n'est pas mon avou que j'attends. --Ce n'est pas ton avou que tu attends!... Mais, en effet, tu fais une drle de tte, ma parole!... Ah! que je suis bte: c'est ton mari qui vient te cueillir?... --Non. --Comment! non?... Mais, ah! , dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu appartenais un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un amant!... --Pourquoi dis-tu: Si tu appartenais un autre genre de femmes? Je suis une femme comme toutes les femmes; j'ai les mmes dsirs qu'elles, les mmes besoins, les mmes droits... --Non! mais, voil qu'elle se met raisonner, Dieu me pardonne!... Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tte, par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu attends. --Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait l'autre jour, chez mon avou, prcisment, la connaissance d'un monsieur, un homme trs bien, qui m'a aborde, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies dont il m'a dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait une erreur; il a t si poli, si comme il faut, je dirai mme si spirituel, que je n'ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en somme il continuait me parler... Nous nous sommes revus... Il m'a demand la permission de me faire visite... --Et tu lui as accord la permission, et il vient te faire visite ici, l'htel, dans ta chambre! --Pourquoi pas? --Mais tu es tout fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre, l, au pied de ton lit? --C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire? --Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d'heure, cet homme que tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce lit!... Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inou, colossal, ahurissant, et d'un cynisme faire dresser les cheveux! --Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est peu prs les mmes expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la semaine dernire, pour qualifier l'effroyable aventure d'une femme qui n'avait pas d'aventure... --Mais, es-tu bte!... Mais, tu ne comprends donc rien?... Mais tu ne sais donc pas ce que parler veut dire?... Moi? mes amis et moi? mais nous causions, malheureuse insense! nous causions, ni plus ni moins, tout simplement. A toute heure du jour il s'en dit bien d'autres, ma chre petite! Un esprit tant soit peu averti, Paris, doit aussitt faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu'il faut retenir d'une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela nous a plu!... --Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu'il n'y a pas l'heure qu'il est, Paris, de femme du monde qui n'ait fait pis que Messaline? --C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus rgulire. --Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais vu un homme entrer dans un salon ou dner ct d'elle table sans l'imaginer nu, ce qui s'appelle nu? --C'est une femme qui d'abord n'a aucune imagination, mais qui en revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui elle prend la plupart de ses repas. --Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui mettaient chez toi, l'autre jour, des thories d'une si haute dsinvolture, il ne s'en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes! --J'en compte deux, en tout et pour tout: l'une--cela est de notorit publique--qui a un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et qui vraisemblablement en aura d'autres aprs lui... --Laquelle tait-ce? --Celle qui n'a pas parl. --Et l'autre? --L'autre est une cervele, tout prs de devenir une petite grue, et que d'ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, tant donn les dispositions qu'elle manifeste... --Vraiment? et laquelle tait-ce?... --Toi, ma belle. --Merci... Enfin, et malgr tout ce que tu pourras m'objecter, je vois bien que tu t'indignes parce que j'attends un monsieur qui n'est pas du monde ou plutt de ton monde; mais suppose que l'un des deux qui se trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je m'en rapporte tes discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs, quel mal y aurait-il eu de ma part lui permettre d'entrer ici?... --Aucun! en effet: le plus g des deux est un noceur fatigu, un carquois sans flches! --Oui, mais le jeune? --Pis: pas mme un carquois! Pourquoi ris-tu? --Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c'est pour dire ce que je pense ou ce qui est. Quand je t'ai dit: Je n'ai pas d'aventure, c'est que je n'en avais pas; aujourd'hui j'en ai une, sur tes propres conseils, et je te dis: J'attends un monsieur. --Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la ncessit de parler, et tu apprendrais discerner ce qu'il convient de retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui apprendrai, celui-l, abuser de la bonne foi d'une provinciale! STANISLAS RONDACHE Le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_ reut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte portait: Administrateur du _Petit Eustasois_. M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et dcent, la mine honnte et cependant froisse, ouverte la fois et cachottire; au coup d'oeil press d'un rdacteur de grand quotidien, ce pouvait tre quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait implorer main-forte. Stanislas Rondache, peine assis, commena en ces termes: --Monsieur le rdacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le malheur qui s'est abattu sur la famille Poplit... Le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_, prvoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne sauraient intresser en rien la rdaction d'un journal europen, se leva, dit qu'il tait attendu chez M. le prsident du Conseil, exprima ses regrets et remit une autre occasion la visite de l'administrateur du _Petit Eustasois_. Puis il l'oublia compltement. Un peu moins de trois mois aprs, Stanislas Rondache, administrateur du _Petit Eustasois_, ayant inscrit sur sa carte: De court passage Paris, sollicitait de nouveau l'honneur d'tre introduit auprs de M. le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_. Celui-ci fit dire qu'il lui tait prsentement impossible de recevoir qui que ce ft. Stanislas Rondache se retira. Mais pour rapparatre la suite d'un autre dlai de trois mois. Et se voir conduire pareillement. Cependant, avec une ponctualit mthodique, infatigable, Stanislas Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d'tre introduit prs de M. le rdacteur en chef. Il tait connu au journal, les garons clignaient de l'oeil son entre, et se mordaient la langue en lui rapportant la rponse vasive de M. le rdacteur en chef. Le secrtaire de la rdaction et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient une porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli l'extrme, visiblement mu, anxieux, et pntr, jusqu'au comique, du caractre auguste de la maison o il semblait quasi flatt d'tre admis, ne ft-ce qu' l'antichambre. Enfin, un jour faste, o les choses de l'Europe taient par hasard au calme, et le rdacteur en chef d'humeur favorable, Stanislas Rondache fut reu. Il se montra en toutes faons identique l'homme qu'on avait vu environ deux ans auparavant cette mme place, et reprit son discours jadis trop tt coup: --Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, lors de ma prcdente visite, monsieur le rdacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur qui s'est abattu sur la famille Poplit, et par contre-coup sur le _Petit Eustasois_; vous n'avez pas manqu de le remarquer, en jetant les yeux sur les faits divers de l'poque... Le rdacteur en chef, qui n'avait jamais jet les yeux ni sur cet obscur vnement provincial ni mme sur le _Petit Eustasois_, garda un visage d'une complte srnit, o ne se pouvait laisser dcouvrir la trace d'un sentiment. Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache n'augura rien de bon pour sa cause. Il reprit: --Feu monsieur Poplit, propritaire grant et rdacteur lui seul du _Petit Eustasois_ avait fait emplette d'une automobile... oh! d'une modeste 8 HP, qui n'tait pas, bien entendu, un engin de quoi narguer ses ennemis politiques!... Enfin, toujours est-il que monsieur Poplit s'en tait servi et qu'elle lui avait t d'un grand avantage pour la campagne lectorale qui a eu comme rsultat la victoire de monsieur Saintoux... Le rdacteur en chef coutait ces faits et ces noms comme ceux d'une aventure tombe de la lune, et leur totale insignifiance exagrait l'aspect rigide de son visage. --Monsieur Poplit monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre Sarrazin... --Sarrazin?... fit le rdacteur en chef. --Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et Bressy-sous-Thone: c'est la rsidence de monsieur Saintoux. Monsieur Poplit avait quitt Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de l'aprs-midi... Qu'est-ce qui est arriv? Monsieur, ce qui est arriv, l'enqute ne l'a jamais tabli, et quant venir ici la bouche remplie d'insinuations, spcialement sur un fait divers du temps pass, que la justice n'a pas clairci, Dieu m'en prserve! Toujours est-il, monsieur le rdacteur en chef, qu'on a trouv la tombe de la nuit l'automobile renverse, rvrence parler, cul par-dessus tte, cinq mtres de la route dpartementale, dans la pice de terre de monsieur Alalonge, face au poteau tlgraphique qu'elle avait heurt de la manivelle et du capot. Le corps de M. Poplit gisait inanim sous les dcombres, la poitrine perfore par la barre de direction. Le rdacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans mme communiquer sa physionomie le moindre signe de dtente. --Par le dcs de monsieur Poplit, voil donc le _Petit Eustasois_ sans direction, sans rdaction, on peut le dire, puisqu'il tait le seul et unique chez nous mettre la main la plume.--Et moi? direz-vous; moi, monsieur, je remplissais dans ce temps-l les modestes fonctions de metteur en page, de correcteur et de typographe en chef runies.--Madame Poplit, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua d'urgence le conseil d'administration, avec l'ide bien arrte de liquider. Les affaires du journal, il n'y a nulle honte l'avouer, n'taient pas ce qui s'appelle des affaires d'or. Monsieur, j'tais occup attendre ces messieurs du conseil d'administration, dans notre salle de rdaction qui se trouve au premier sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplit monte quatre quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle avait vu ressusciter un mort. C'tait pour m'annoncer qu'il y avait en bas un archevque... Un archevque! ma pauvre fille, vous avez sans doute la berlue: c'est quelqu'un de ces messieurs prtres qui vient rapport au convoi...--Non, monsieur, il a une douillette d'un propre comme il n'y a pas un chanoine de l'glise mtropolitaine qui en porte une les jours de fte, et il tient une petite valise la main: --Je viens du chef-lieu, entre deux trains, qu'il m'a dit comme a, en regardant dans les encoignures, veuillez avertir le reprsentant de la direction du _Petit Eustasois_ que c'est de la part de monseigneur!... Monsieur le rdacteur en chef, la personne qui nous faisait l'honneur de venir du chef-lieu au _Petit Eustasois_, entre deux trains, tait bel et bien monsieur le vicaire gnral, monsieur l'abb Barbeux, pour ne pas le nommer, qui est mme l'heure qu'il est vque _in partibus_. Monsieur l'abb Barbeux venait nous recommander pour le journal un rdacteur en chef qui tait tout prt nous arriver de Paris, sortant des hautes coles, un garon des plus distingus, et qui, ce qui ne gte rien, nous apporterait avec lui, rien que pour dbuter, un petit capital de cinquante mille francs. C'tait une proposition honnte et qui valait d'tre prise en considration. J'tais en train d'exprimer toute ma reconnaissance monsieur l'abb, quand voil de nouveau la bonne, nomme Nastasie, qui remonte aussi prcipitamment que la premire fois pour me dire qu'il y avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevque, pour le coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de former un mme corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et de mine dcide, disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. Ce monsieur comprendra, avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je la bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que, monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de mme pas faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arriv dans une auto d'au moins soixante chevaux! Et elle me tend la carte du comte de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, la suite de son mariage avec une richissime Amricaine, est tabli prsent au chteau de Rochemaure. Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte, me dit trs poliment le vicaire gnral, le comte de Couandrailles est un ami de l'vch...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abb, si en ce cas monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous aurions peut-tre un peu plus le temps de causer, vous verriez madame Poplit et ces messieurs du conseil d'administration! Nastasie, dpche aussitt, pour faire entrer le comte de Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engag amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C. G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'tre introduit en passe-droit, tant arriv en dernier. C'est moi de me retirer, dit le vicaire gnral, et il ajouta, afin de donner un tour un peu plus dvot la conversation qui avait roul plutt sur des chiffres: Pour une fois, les premiers seront les premiers et les derniers seront... --Les _deniers_!... comme partout, s'cria en se dridant un instant le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_. --Eh bien! monsieur le rdacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et a n'est pas les deniers comme vous dites si bien, par un jeu de mots qui ne m'chappe pas, non a n'est pas les deniers qui l'ont emport, bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs cts la fois, comme vous l'avez dj parfaitement devin. Ah! qui est-ce qui aurait cru qu'une chtive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'tait bien une dlgation du parti ouvrier qui tait en bas, reprsente par les citoyens bouche bouche avec monsieur le comte de Couandrailles, lequel venait, lui, de la part des comits monarchistes. Monsieur le comte les a tous emmens le soir--si a peut vous amuser de l'apprendre, monsieur--oui, tous, y compris le vicaire gnral, dans sa grande limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un ct du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres, attendu qu'aucun n'avait russi dans sa mission! Ah! il y a eu une chaude sance du conseil d'administration, ce jour-l, monsieur! mais l'unanimit moins deux voix, le conseil s'est prononc pour l'adoption d'un parti qui me vaut prcisment l'honneur de vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, mon but, monsieur le rdacteur en chef, j'y arrive; a a t long, et je vous en fais bien mes excuses, mais de ces prliminaires, comme vous l'allez voir, et quand j'aurais eu l ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien couper. J'arrive au but, monsieur le rdacteur en chef, et a n'est pas sans trembler un peu, car ce que j'ai vous dire ressemble s'y mprendre... une confession! Le rdacteur en chef, dans l'impossibilit de souponner o son visiteur en voulait venir, commenait s'impatienter; il redressa tout coup la tte. --Premier aveu: monsieur le rdacteur en chef, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache!... Non; puisque du vivant de monsieur Poplit, la mme signature s'talait en caractres gras au sommaire du _Petit Eustasois_: c'tait le pseudonyme adopt par feu monsieur Poplit en personne--mais il est bien possible que vous ayez nglig ce dtail.--Non, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si je m'introduis jusqu' vous sous l'gide d'un nom honorablement connu dans la rgion, c'est que j'y ai t autoris, et ds cette mmorable sance du conseil d'administration... J'y ai t autoris, quoique sans grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis, voici comment: Dans le moment mme de la plus chaude discussion, et quand il s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortun quotidien et si on ne le vendrait pas gauche ou bien droite, et comme ces messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient tiraills dans leurs intrts et dans leur conscience, madame Poplit, propritaire du local et de tout le matriel d'imprimerie, s'est leve: Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confi souvent que quand il tait dans l'embarras pour la rdaction de son journal, il avait pour principe de ne pas s'arracher les cheveux: _On prend son bien o on le trouve_; voil quelle tait sa devise, ce pauvre ami, et il y a principalement les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rdiges et qui, cependant, ne parviennent pas la connaissance du dixime de nos populations lisantes; a n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux trois quarts perdus? L-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur Sabl, un qui ne mche pas ce qu'il a faire entendre, qui demande la parole: C'est trs exact, dit-il, je connaissais l'usage adopt par notre regrett directeur dans la confection de son journal, et, mon avis, pour la meilleure ducation de notre petit public, feu Poplit y mettait encore beaucoup trop du sien! Voil l'ide qui court comme le feu le long de la mche, monsieur, et tout coup deux ou trois de ces messieurs qui clatent d'une seule voix: Nous n'avons besoin de personne!... Mprisons les capitaux trangers!... Gardons jalousement notre indpendance!... Conformons-nous la tradition transmise par notre regrett directeur!... Et madame Poplit elle-mme qui prononce: Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouv... Monsieur, soit dit sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort cette minute de sa poitrine... C'est donc moi qui assume cette heure la lourde responsabilit de perptuer les us et coutumes traditionnels de feu monsieur Poplit. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe... Et je vous laisse penser, monsieur, que si feu monsieur Poplit y mettait encore trop du sien, a n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel que vous me connaissez, tre tent de l'imiter, car le maniement de la plume n'est pas mon fait... Monsieur le rdacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis--vis de celui de notre regrett directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrire ces prliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu monsieur Poplit a eu un tort ou commis une erreur, a n'a pu tre que de disperser les emprunts qu'il faisait l'excellente presse parisienne; il empruntait ici et il empruntait l; hier c'tait du rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci voix basse; mais il y avait des mal intentionns qui ne se sont pas fait faute d'appeler notre journal l'Arlequin ou le Pot Pourri. Dans mon petit coin, monsieur, moi, je m'tais aperu que de tous les quotidiens que la capitale nous expdie Saint-Eustas-le-Petit, le _Journal des Affaires politiques et trangres_ tait premirement le plus instructif--a tout le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait le mieux contre le risque d'veiller les susceptibilits de l'opinion, toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin, mais c'est un journal qui sait se tenir gale distance des extrmes, et a une tenue, comme on dit, que c'est croire quand on le lit, que l'on assiste une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout s'altre, la province a conserv le sens du comme il faut. Il y a bien d'autres qualits qui dsignaient votre estimable journal notre attention particulire, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi malaise que la mienne vous en fasse l'numration... Bref, pour faire honneur la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui m'tait accorde l'improviste, et dans la louable intention d'tre utile tous en prenant mon bien, comme disait le patron, l o il se trouvait, ds ce jour-l, monsieur, j'ai mis large contribution le _Journal des Affaires politiques et trangres_, lui et pas un autre, je viens vous en faire ici le loyal aveu... J'tais venu ds les premiers temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, prfrant prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blme; et si vos occupations, monsieur le rdacteur en chef, vous avaient permis de m'couter lors de ma premire visite, j'aurais eu, ma foi, plus de coeur m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne quotidienne, car rien de tel que d'tre d'accord avec qui vous fournit le boire et le manger... Mais quelque chose malheur est bon: si j'avais eu l'honneur d'tre entendu, et le soulagement de m'tre expliqu, aussitt les dbuts de ma petite pratique, il y a une chose que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-tre bien me charger davantage vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir vous confier sans une certaine fiert, monsieur le rdacteur en chef: c'est le succs de notre procd, c'est la prosprit du _Petit Eustasois_ depuis le jour qu'il n'est peu prs aliment que par les miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public rgional sait distinguer, mme travers les pices mal cousues d'un remaniement, il sait distinguer ce qui vient des matres de la plume et de la pense, et il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rdacteur en chef, quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du _Petit Eustasois_ a quintupl. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le chiffre que nous multiplions par cinq n'tait pas bien gros; mais le branle est donn, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voil dans la main le conseil gnral et les prochaines lections lgislatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intrt dans le dpartement, nous vous serions dvous vous et aux vtres comme le chien ne l'est pas son matre... Voil, monsieur le rdacteur en chef, ce que, sans vouloir rien demander spcialement au langage des clricaux, j'ai appel ma confession; elle est complte, elle part d'une me dpourvue de malice, mais--il y a un mais, vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout de mme pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, moins que, malgr ma dmarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel, ce qui serait d'un coeur dur... Stanislas Rondache ayant prononc ces mots, un peu bout de souffle, se sentait la gorge sche, et son anxit avait t croissant parce que vis--vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_ conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glac, et, dans l'esprance de l'attendrir par un argument de suprme ressource, Stanislas Rondache, ou plutt Joseph Ploux, ajouta encore: --Je dois vous dire aussi, monsieur le rdacteur en chef, afin que vous soyez bien inform de nos moeurs et que vous ayez tout fait prsent l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter notre prosprit, madame Poplit et moi avons form le projet d'une union matrimoniale... Les premiers bans sont publis de dimanche dernier l'glise Saint-Pacme... Mais le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_ ne dtendit pas, ft-ce devant ce tableau, un seul trait de son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses jambes flageolaient, et tout son sant lui semblait tre paralys. Le rdacteur en chef parisien vit plir son pauvre petit confrre de province. Et il se demandait: Quelle pnitence pourrais-je bien infliger ce brave homme qui, tout de mme, a outrepass les droits?... Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton dsespr: --Mais enfin, monsieur le rdacteur en chef, l'essentiel de toute cette malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le service du journal qui vous a t fait rgulirement, sans cachotterie?... Alors le rdacteur en chef rsolut de le frapper dans son amour-propre qui apparemment tait grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le _Petit Eustasois_, parce qu'il arrivait Paris, y tait lu: le rdacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte: --Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions compltement! Et voyant que Stanislas Rondache s'anantissait, il changea soudainement d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel, dtach de bien des choses, sensible au trait bien lanc, et estimant au-dessus de tout la faon la plus lgante de trancher une difficult: --Allons! allons! mon cher confrre, dit-il, en tendant la main avec cordialit Stanislas Rondache, si vous voulez qu' l'avenir nous parcourions quelques colonnes du _Petit Eustasois_, citez-nous donc une fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous tiendrons quitte. PATATRAS! Les Champenoy formaient un mnage uni depuis une dizaine d'annes, amoureux encore, modle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres excellents exemples, celui de ne s'tre pas spar une nuit. Quand Louis Champenoy accomplissait ses priodes d'instruction militaire? eh bien! Huguette Champenoy l'accompagnait Nancy, Compigne ou en tout autre lieu de garnison o le lieutenant de rserve venait coucher l'htel de l'peron d'Or ou de l'cu blanc. Huguette, au grand scandale de quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants aux domestiques, la gouvernante, et suivait son mari. Trs bien. Mais voil que cette anne, ds le mois de juillet, arrivent des chaleurs torrides, nfastes aux enfants, nfastes la maman elle-mme. Par la plus fcheuse concidence, Louis est retenu Paris par ses affaires jusqu'au 10 aot irrvocablement. Que faire? Oh! oh! Huguette, quant elle, et attendu le 10 aot! quitte vivre la cave, dans les glises, dans le mtro ou dans les galeries des Antiques, si fraches, au muse du Louvre. Mais les parents appellent leur fille grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; Huguette elle-mme se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la premire fois, on se sparera; on se sparera jusqu'au 10 aot! --Mais comment feras-tu, mon chri? Tu n'y songes pas parce que a ne t'est jamais arriv. Et ton bain, le matin!... Et ton linge!... sans femme de chambre... dsordonn comme tu l'es!... Te vois-tu seul table, mon pauvre amour?... --Je m'arrangerai, que veux-tu! --coute, je ne veux pas que tu dnes seul, entends-tu?... Tu te feras inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les informer que tu es sans femme, sans enfants... C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il s'arrangera. Mais la vrit est qu'il redoute beaucoup d'avoir passer trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout l'ide de vivre priv des soins de son Huguette. Dix annes vous crent une habitude. Il conduit sa petite famille la gare Montparnasse, pour le moins aussi attrist que sa femme. Aussi, de retour la maison, suit-il aussitt les conseils qu'Huguette lui a donns. Il s'arrange. Il expdie des bleus aux de Brize, aux Caveau. Elle avait pens trs juste, la chre Huguette: le moyen de s'arranger se trouve avoir beaucoup de succs. Des rendez-vous sont pris; des dners fixs chez ceux-ci, chez ceux-l, Bellevue, Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller en bande voir une petite revue Montmartre, dont il se dit tout le mal possible, qui, parat-il, est d'une audace folle et o Huguette, un peu bourgeoise, ne voulait pas aller. Les mnages amoureux aiment se coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre Champenoy sera clibataire, du samedi aprs-midi au dimanche soir, excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher Blois ou Saint-Quentin, enfin Dieu sait o! Le mnage des Champenoy est charmant, c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas quitter ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux personnes aussi aisment qu'une. Joignez cela que Champenoy est cent fois plus agrable quand par hasard on le voit sans sa femme! Enfin, tout un petit programme est dress aussitt aprs le dpart d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre quotidienne, ni les dtails ni mme les points principaux la chre absente. Il se contente de lui dire: Je m'arrange; ce n'est pas drle assurment, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se met en quatre pour me consoler... Patientons, ma chrie; ne compte pas les jours, ce ne serait pas une faon de les faire tomber plus vite... Qu'Huguette comptt les jours ou bien non, la huitaine n'tait pas coule qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne son mari la dpche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance aprs minuit, au retour d'une gaie soire chez les de Brize, employe comploter pour le lendemain samedi la premire randonne en auto: _Chri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, baisers._ HUGUETTE. A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, veill depuis cinq heures et demie pour avoir pris le temps d'crire et d'envoyer des bleus aux Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rdaction fut nerveuse et reprise plusieurs coups (adieu, partie rve! etc... Mais il ne s'agissait tout de mme pas d'avoir l'air dpit du retour d'Huguette), Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une minutes de retard l'arrive du train qui lui ramenait Huguette n'amlioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui avait pass la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit son mari: --Mais, mon chri, qu'as-tu? Quelle tte tu fais?... Tu n'es donc pas content de me revoir?... --Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce retour, ces trois cents kilomtres dj battus, il y a moins de huit jours... --Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouv le temps long, toi!... --Enfin, que veux-tu? C'est inquitant, c'est bouleversant! Que t'est-il arriv? Qu'y a-t-il? --Gros bte! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laiss les petits en bonnes mains pour quinze jours, et me voil! --Et te voil!... --Ah! , mais, ma parole, on jurerait que je te drange!... --Que tu me dranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas ce que tu dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu as toute ta tte, tout ton bon sens, malgr cette folle escapade... --Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empche que tu ne reprends pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constat en t'apercevant par la portire du compartiment: je tombe mal, j'ai t sotte de revenir, a y est: je-te-d-ran-ge! Pleurs, gmissements dans le taxi-auto qui ramne la maison le mnage Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifie; aussitt chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement, aux objets qui tranent, ce je ne sais quoi qui marque partout son absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle ramasse des bandes de journaux jetes hors du panier papiers, et parmi elles un fragment de l'criture de Louis, un commencement de lettre, abandonn, barr, chiffonn, jet l; elle y dchiffre la date du jour: c'est de ce matin mme et cela porte ces seuls mots: _Chers amis,_ _Patatras!_ --Patatras! Tu as crit tes amis: Patatras! C'tait pour leur annoncer mon retour!... --Je n'ai pas crit patatras! mes amis, puisque ce mot est biff, chiffonn, et mis au panier... --Patatras! a t ta premire pense, la bonne!... --coute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseill... --... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je reviens, et tu cris: Patatras! --Guette, comprends, je t'en prie... --Je comprends trs bien patatras! Tout le monde comprendrait comme moi patatras! Ce patatras explique tout. Je comprends que pendant dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends que mon absence n'a pas dur une semaine, et que lorsque je t'annonce mon retour inopin, tu cris tes amis: Patatras! LES QUINQUETON I J'ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d'annes, du temps que j'allais, tout petit, voir mes grands-parents Vendme. M. Quinqueton habitait une maison de trs simple apparence, rue Rochambeau, et tait juge de paix. Je me souviens particulirement, dans cette maison, d'immenses placards qu'ouvrait une certaine bonne tout faire, nomme madame Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de ces placards contenait un portrait l'huile, dpourvu de cadre et reprsentant un homme blond avec une barbiche et un oeil inspir. On disait que c'tait le portrait du pote. On ne lui faisait point d'honneur; le pote tait un frre de M. Quinqueton, mort Paris pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-tre ne tenait-on pas le savoir. M. Quinqueton avait un fils appel Prosper, qui mangeait avec moi la confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais o passait un de ces innombrables petits cours d'eau qui baignent si gracieusement les pieds de Vendme. Ce ruisseau sortait d'une vote obscure et grillage retenant au passage la paille, le foin et des objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand on pouvait, en papier de journal quand on tait press; nous les lancions une extrmit du jardin et allions les recueillir l'autre, mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l'effectuais en courant au plus court, tandis que Prosper, qui prtendait s'embarquer pour des contres lointaines, perdait un temps prcieux expdier des tlgrammes, se procurer des sommes folles au guichet d'une banque imaginaire, faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il s'arrtait au premier poirier, qui reprsentait pour lui la mer Rouge, et tombait extnu sur un banc rustique, qui n'tait ni plus ni moins que la station au nom splendide de Seringapatam. Vous pensez bien que j'tais arriv depuis longtemps et que j'avais dcharg mes vaisseaux quand Prosper en tait encore faire des embarras Seringapatam!... --Qu'est-ce que c'est, Seringapatam? demandais-je Prosper. Es-tu sr, au moins, que a soit sur un fleuve navigable? --Seringapatam! s'criait-il, en se gonflant tout entier; et la faon dont il magnifiait ce mot impliquait rponse tout. M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C'tait un doux homme, veuf, trs confiant et trs bon. Il ne voulait nous contrarier ni l'un ni l'autre, et cherchait un terrain d'entente avec l'exprience que pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il tait d'une grande impartialit, ce qui agaait galement les deux plaideurs, dont l'un voulait surtout que l'autre et tort. --Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arriv le premier? --C'est vous, Francis. --Mais, papa! rpliquait Prosper, c'est idiot. Il court sur ses deux jambes, il saute par-dessus le banc et il est arriv! --Qui est-ce qui t'empche d'en faire autant? --Ah! bien, alors, si on ne peut plus s'amuser!... Mon enfant, me disait monsieur Quinqueton, vous n'avez donc pas de plaisir naviguer sur les ocans, pntrer dans les Indes? --Mais, sacristi, monsieur! il n'y a pas d'ocans ni d'Indes, puisqu'il n'y a qu'un poirier et un banc. --Il n'y a pas d'ocans ni d'Indes! s'criait Prosper; mais, mon pauvre vieux, regarde donc comme je suis fatigu!... En effet, il suait grosses gouttes, force d'avoir pitin. M. Quinqueton appelait madame Pacaud, afin qu'elle ponget le front du voyageur. Et madame Pacaud, la serviette la main, disait avec admiration: --Parlez-moi d'un enfant aussi intrpide! M. Quinqueton venait quelquefois dner chez mes grands-parents. On le taquinait parce qu'il n'entendait pas malice et parce qu'il faisait volontiers talage de ses proprits du Saumurois. M. Potu, notamment, un ami commun, qui avait la prtention qu'on ne lui en ft point accroire, emptrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec exactitude en quoi consistaient ses proprits du Saumurois. J'en tirais prtexte faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie de transports maritimes: --Tu te donnes un mal insens pour aller jusqu' Seringapatam, lui disais-je; pourquoi ne t'arrtes-tu seulement pas dans tes proprits du Saumurois? --Pourquoi je ne m'arrte pas dans mes proprits du Saumurois? --Oui. C'est parce que tu n'en as pas! Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l'an dans le Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaait Vendme mme un vin blanc rput nectar. Peut-tre tait-il capable d'exagrer l'importance des proprits, mais c'tait pour donner plus de valeur son cru. --Alors, disais-je Prosper, tu y as t, toi, dans les proprits du Saumurois? --Si j'y ai t!... --Fais voir combien c'est grand. Nous tions sur une promenade publique que l'on nomme Vendme la Montagne parce qu'elle est situe sur une minence d'o l'on domine agrablement la ville et les environs. Prosper embrassait l'horizon du regard et faisait la girouette avec son bras tendu. --C'est plus grand que tout a! --Oh! mais tu es archimillionnaire? --Pourquoi? --Parce que ton pre dit que c'est tout vignes. a doit rapporter. Papa en a, lui, trois carrs grands comme le toit de la sous-prfecture; il en fait, bon an, mal an, deux mille francs. Calcule!... Et puis, coute-moi, mon vieux, ce que tu me dis l, a n'est pas possible, parce que la vigne, c'est sur des coteaux, c'est pench: il peut y en avoir long, mais il n'y en a jamais si large que a. --Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu'elles sont. Tu es assommant. II Plus tard, lorsque le got de jouer et de nous quereller fut pass, et alors que nous tions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de suffisance, en tenue de collgiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. Quinqueton tout en feu. Il tait des premiers faire renouveler par des cpages amricains ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots cpages amricains retentissaient aux dners, comme autrefois les proprits du Saumurois. M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton cause de sa confiance aveugle en ces racines trangres dont les journaux disaient merveilles, mais qui n'avaient, en somme, jamais encore port de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zle jusqu' dvaster lui-mme ses vieux plants de vignes inattaqus, sous le prtexte qu'ils ne sauraient manquer d'tre phylloxrs l'an prochain, et que mieux valait faire ds aujourd'hui peau neuve. Le fait donna raison l'initiative de M. Quinqueton, puisque ses compatriotes durent l'imiter peu peu; mais il reste savoir si M. Quinqueton se lana dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, c'est--dire muni d'informations contrles, appuy sur des formules, ou bien avec la tmrit d'un homme pris de ressources paradoxales et crdule aux panaces. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, prudente distance, il est vrai, n'eurent qu' s'en louer, M. Quinqueton jouit Vendme du prestige de l'initiateur heureux, sans que l'on st d'ailleurs nettement ce qui tait rsult des oprations pratiques dans ses proprits du Saumurois. A cette poque-l, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux potaches: --Eh bien! jeune homme, quoi nous destinons-nous? Et il me regardait entre les deux yeux, de l'air d'un profond penseur. Je n'avais pas eu le temps de rpondre, qu'il disait: --Prosper, lui, oh!... oh!... --Ah! ah!... Et qu'est-ce qu'il veut faire, Prosper? --Je n'en suis pas embarrass. C'est un garon qui fera son chemin! Je rptais Prosper: --Dis donc! ton pre prtend que tu feras ton chemin. --Eh bien? --Quel chemin? --Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais, d'abord, le chemin qu'il me plaira. --Tu as de la chance! --Je suis fils unique, n'est-ce pas? --a, c'est exact. Et ton pre ne mendie pas son pain. --Et je compte me la couler douce. --Est-ce que tu resteras Vendme? --Cette farce!... Tu ne m'as pas regard!... --Et o est-ce que tu iras? --Mais Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu l'heure? L'exhibition tait-elle prmdite? Il tirait de son gousset un chronomtre. --Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi... --Moi, papa est un amour. III J'avais perdu de vue depuis bien des annes M. Quinqueton et son fils, par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous loigna de Vendme, et j'avais oubli, je l'avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa, lorsqu'un de ces hasards que l'on s'obstine dire extraordinaires, et qui sont ce qu'il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler les proprits du Saumurois. Je venais de me marier, et prsentais ma femme de vieux amis que nous avons Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France. Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues o Jeanne d'Arc a pass et qu'ornent encore des pignons et des fentres en ogive par o, un jour, des yeux ont vu monter au chteau le cortge qui ouvrait la plus pure des popes, ses petites rues vous donnent le got des vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effrite ou le bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps couls. Bon sens, simplicit et belle humeur, c'est ce que nous chantent toutes ces chres vieilleries franaises; elles disent aussi la soumission au ralisme de la vie, le fin sourire aux billeveses. Charmantes gens aux veines de qui coule le sang du trs avis Rabelais! Figures claircies par l'incomparable vin! Palais flatts par la saveur du pain de seigle et du fromage de chvre, et dont la vote retentit des plus gentilles et des plus rjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans une pice obscure d'une maison penche sur le ct, dans la rue Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en chantant, c'est vous, qui nous avez arrach le cri: Restons dans ce pays! Une demi-heure aprs, nous montions en voiture, suivions la route qui longe la Vienne jusqu' son confluent avec la Loire, Montsoreau, et nous arrtions l, sur la pente du coteau o tournent les ailes de moulins vent, non loin des ruines du chteau clbre, en face d'un fleuve de sable et d'eaux languides, pour visiter une maison du temps d'Henri IV: _Les Girouettes_, vendre ou louer, avec clos et cellier. La maison nous ravit; le prix qu'on en demandait tait modeste. Nous revnmes le lendemain Montsoreau pour voir matre Camus, le notaire. Il nous numra les joignants: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); l'est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et l'ouest, Quinqueton (Pierre-Prosper). --Quinqueton, Pierre-Prosper? --Oui, monsieur. --N'est-ce pas monsieur Quinqueton, de Vendme? --Lui-mme, le juge de paix. --C'est bien cela... Ah! par exemple! c'est comique... Ce bon monsieur Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas lui! Mais, en effet, nous sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il? Le notaire pina les lvres pour comprimer un sourire ma question familire. --Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire. --Ah! pardon! vous n'tes peut-tre pas le notaire de monsieur Quinqueton? --Si fait; mais monsieur Quinqueton ne m'entretient pas de sa sant. --Il ne vient donc pas ici? Le notaire se tourna vers son matre clerc: --Depuis combien d'annes le sieur Quinqueton n'a-t-il pas comparu? Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mmoire. --Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton (Pierre-Prosper)--affaire Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prt sur hypothque... 88... 89? 89, c'est l'anne de l'Exposition. Je le vois encore ici. a fait sept ans. --Il n'est pas venu ici depuis sept ans! --Exactement. --Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent? --Deux fois par an, ponctuellement. --C'est curieux! Et depuis ce prt... --Cet emprunt. Le prteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne. --Ah! fis-je, surpris et inquiet tout coup, le prteur est Ballureau dit Cudasne?... Je vous demande pardon, matre Camus! J'ai beaucoup connu monsieur Quinqueton, vous comprenez! --Passons-nous aux servitudes de l'immeuble dit _les Girouettes_? --Mais certainement, matre Camus. IV Ce lger mystre touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l'acquisition des _Girouettes_. Je m'informai de lui dans le pays. Beaucoup de cultivateurs l'avaient vu autrefois. --Un bien bon et bien excellent homme, monsieur! --Il a ici un beau domaine? --Eh! pardi! c'est selon... --Mais le vin de votre coteau est renomm; il se vend cher... --Cher? c'est comme on l'entend; les annes sont tratres... Et son fils m'sieu Quinqueton, il doit tre dgourdi, cette heure?... C'tait moi de rpondre. J'interrogeais un autre: --M'sieu Quinqueton? un homme qui avait le coeur sur la main;... de l'amour-propre, par exemple! --Il a du bien? --Il en a. --Mais il parat qu'il n'y met plus les pieds? --a, c'est la pure vrit. --Comment expliquez-vous?... --Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J'avons seulement pas t deux ans l'cole... A un autre! --M'sieu Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera: il aurait retourn le pays comme une descente de lit! En a-t-il arrach! en a-t-il plant!... Et des btiments! et des pressoirs, en veux-tu en voil! sous prtexte que l'amricain allait dcupler la rcolte! --Et le rsultat de l'amricain a t trompeur? --Il a t trompeur et il ne l'a pas t... --Mais dans le cas de monsieur Quinqueton? --Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton est pareil aux autres, allez... --Le pays n'est pas endett? --Endett? c'est-il donc qu'il l'est, endett, m'sieu Quinqueton, que vous voulez dire? --Ce n'est pas moi qui le prtends. --C'est des on-dit! rapport ce qu'il se cache. On ne le voit plus. Il tait faraud! Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garon? Oh! son garon! Quand il parlait de lui, on voyait l'eau qui lui montait la vue; il vous regardait au travers d'une onde, parole d'honneur! Tenez! quand il disait comme a: C'est le meilleur sujet du lyce de Vendme! y a pas dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier. --Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton sont mauvaises? --Oh! oh! c'est selon... --On m'a dit que son bien tait hypothqu. --Oh! alors, si on vous l'a dit, vous en savez autant que ceux-l qui vous l'ont dit... Et moi, donc, cette heure, voil que j'en sais aussi long comme vous... Je fus pris du remords de n'avoir pas conserv de relations avec ce pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? Aussitt mon retour Paris, j'envoyai une lettre de faire part au juge de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat des _Girouettes_, ce qui et t l'aveu que je connaissais ses dboires. Je reus de M. Quinqueton sa carte accompagne d'un nigmatique assemblage de mots dont l'un tait pour le moins trange. Sous le nom de M. Quinqueton et sa fonction: juge de paix, une main ferme avait crit: _Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappeler TRISTAN DE MLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple._ Je me livrai des supputations afin d'tablir approximativement l'ge que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient lui donner la soixantaine. Il fallait carter l'hypothse de la snilit. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou la suite de la mvente des vins succdant aux frais considrables de la rfection des vignobles? Cependant sa carte portait juge de paix, et, d'ailleurs, un notaire aussi mticuleux que matre Camus ne m'et point dit juge de paix si M. Quinqueton et t rvoqu ou dmissionnaire. Tristan de Mlisande! En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir rappel un Tristan de Mlisande ce bon M. Quinqueton? Jamais ces syllabes euphoniques et manifestement trangres tout tat civil n'avaient frapp mes oreilles. Qui tait Tristan de Mlisande? Quel rapport pouvais-je bien possder avec Tristan de Mlisande? Enfin, en vertu de quel sortilge ma lettre de faire part tait-elle doue du pouvoir d'voquer un Tristan de Mlisande?... Je demandai ma femme si elle n'avait point dans sa famille quelque Tristan de Mlisande... Elle n'en avait point, mais elle eut une inspiration: --C'est un nom plus beau que nature, dit-elle; c'est quelque pseudonyme; le fils de votre monsieur Quinqueton doit crire... --Bravo! a y est!... Tristan de Mlisande enveloppe d'arabesques gracieuses l'humble ralit de Prosper Quinqueton! Ce mlodieux pseudonyme et un mtier d'imagination sont la consquence logique des embarquements pour le banc de bois, qui tait la cit asiatique de Seringapatam! Cependant je reus une lettre qui tait, elle, la consquence logique de l'acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa en suspens notre dernire hypothse. Elle tait signe tout bonnement: Prosper Quinqueton, et ne faisait aucune allusion Tristan de Mlisande. Prosper m'appelait: Mon vieux Francis, me complimentait de l'heureux vnement que son papa venait de lui apprendre, puis s'gayait au souvenir de nos jeunes annes et m'appelait sa vieille branche, puis m'entretenait d'une large entreprise de vulgarisation qu'il avait faite rcemment, qui lui avait cot les yeux de la tte, puis s'assombrissait et confessait qu'il avait quelques petits trous combler par-ci par-l, puis entonnait un hymne en l'honneur de l'esprit positif et ordonn qu'il m'avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une brillante situation, puis me priait de lui envoyer cent francs. En post-scriptum: Motus papa! Mon Dieu! il y avait mille manires plus dlicates de rpondre ma lettre de faire part. Mais, prcisment, pour que Prosper les et toutes ngliges et et choisi celle-ci, il fallait qu'il y ft contraint par la ncessit. Ma femme, qui s'intressait son voisin de campagne, fut touche; peut-tre aussi tenait-elle claircir l'nigme du Tristan de Mlisande. Nous dlibrmes: enverrai-je le secours demand, ou irai-je moi-mme l'adresse indique par Prosper: 53, rue Hgsippe-Moreau? Voyons!... Prosper devait avoir pass trente-cinq ans... garon... Paris... embarras d'argent prolongs, sans doute, depuis le premier emprunt de son pre--affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne:--j'allais tomber dans un faux mnage, sous les toits, avec enfants, c'tait probable. Peut-tre Prosper prfrait-il que je ne connusse pas de si prs sa misre... Lui-mme, sachant mon adresse Paris, n'tait pas venu, honteux sans doute d'tre mis comme un pauvre. --Allez toujours jusque chez le concierge, aprs tout! --Et puis, qui est-ce qui m'empcherait de demander: Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur Tristan de... Je cours rue Hgsippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une forte odeur d'ail se dgage de la loge, mais il y a un essuie-pieds l'entre, un tapis l'escalier. Je prparais mon: Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur Tristan de... mais un instinct plus profond que nos volonts guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge: --Monsieur Prosper Quinqueton, s'il vous plat? Une voix du Midi, joyeuse, rsonna. --H! l'entresol-_e_ donc-_que_! --A l'entresol! Ah! trs bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous que je puisse le dranger? --H! pourquoi donc-_que_? --C'est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu'il est seul? --_M_ oui! Croyant une occasion de causer, la concierge avait quitt son fourneau aux vapeurs odorantes, et sa face rjouie s'offrait mon service. Je crus devoir en profiter pour glisser une question: --Et monsieur Tristan de Mlisande?... La face de la concierge s'arrondit comme une lune; dans cette lune, une autre s'ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu' la luette. Et il sortit de l, comme un jet d'air comprim: --_C_ le m__me! Je fis l'tonn. La concierge riait de tout son coeur; quand elle put articuler nouveau, elle dit: --C__ d__ fan_n_tsies! Je pressai, l'entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle une sonnerie lectrique. Un pas d'homme se fit entendre. Mon coeur palpitait un peu, je l'avoue, l'ide de retrouver tout coup mon camarade Prosper, que je n'avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la vrit j'avais aussi une crainte, que venaient de m'inspirer la maison d'aspect confortable, le tapis, le bouton lectrique, l'entresol au lieu de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un intrigant ayant tent de me refaire, circonstance dsobligeante. Je vis un homme que je reconnus aussitt, non qu'il me rappelt le jeune Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il tait grand comme son papa et d'aspect doux et dbonnaire; il avait deux ou trois fils blancs dans la moustache, la figure longue, mais agrable; il tait dcor des palmes acadmiques. Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s'cria, me prit les mains, fut rellement mu, presque aux larmes. Il m'appelait: mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux! ah! sacr bougre! Il me scrutait le poil et l'habit. Ah! mon pauvre ami!... Mais c'est que tu n'as pas chang, non! --Cependant tu ne me reconnaissais pas. --Depuis le temps! --Comment va ton pre? --Papa? trs bien. Ah! dame! il se dcrpit un peu, on n'est plus de la classe!... --Et toi? --Eh bien!... moi... --Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta situation? Il eut la physionomie d'un aveugle qui l'on parle de la lumire. Je compris qu'il n'avait jamais eu de situation. --Voil, dit-il. Mon pre m'a toujours fait une petite pension, mme convenable. Je reconnais que j'ai t des privilgis du sort. Il m'a dit, en m'envoyant Paris: J'ai confiance en toi; travaille, tu arriveras. Je ne veux pas t'influencer; suis tes gots. coute-moi bien; je sais ce que c'est que la vie: un garon ne russit pas du jour au lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t'aider; mais il ne faut pas compter sur la fortune... Va, dbrouille-toi, en attendant, avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garon, je vais te confier une chose: le jour o tu viendras dire ton bonhomme de pre: Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de ct,--eh bien! ce jour-l, je serai content de toi. --Et qu'as-tu fait, une fois Paris? --Mon cher, le temps passe avec une rapidit vertigineuse! --On a peine le loisir de prendre la rsolution de travailler!... --Tu ne crois pas si bien dire! J'allais tous les mois Vendme. Dans le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demand: Ah ! qu'est-ce que j'ai fait depuis mon dernier voyage? Ce que j'avais fait? Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voil le dtail. Aller et retour Vendme galent trois jours, au bas mot, et la condition encore qu'il n'y et pas une petite occasion de rester l-bas, pour un dner, pour un mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire plaisir mon pauvre papa. Retour Paris: la journe passe avec les camarades qu'on a lchs depuis trois, quatre ou cinq jours, c'est bien le moins! le soir, petite noce invitable si l'on veut se conserver quelques relations amicales. Lendemain: grasse matine, cela va sans dire; puis rflexion sur ce que l'on fera. Bonne rsolution: j'crirai demain Un Tel et Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et un Tel; cot: deux, trois, quatre journes. Puis attendu rendez-vous d'Un Tel et d'Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l'intervalle. La guigne! rendez-vous tombs mme jour, mme heure. L'un d'eux rat: c'tait le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport la quantit des citoyens qui sont dans la pure; ajoute cafs obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui m'obligent retourner Vendme toucher ma pension, en fraudant de quarante-huit heures... Et voil!... --Les mois s'coulent... --Et les annes!... un ouragan qui passe! --Tout de mme, tu t'aiguillais bien, je suppose, vers une direction dtermine? --Mon cher, il y a une carrire qui mne tout. Autrefois, on disait que c'tait le droit; aujourd'hui c'est le journalisme. --Tristan de Mlisande!... --Tu as vu mon pseudonyme? --Heu... heu... --Tu m'obligerais, si tu l'as vu, en me disant dans quel endroit... Oh! ce n'est pas pour moi! C'est pour mon pre. Quand un journal parle de moi, je le lui envoie avec le passage soulign au crayon bleu; il est si heureux! Ne ris pas, c'est une douce manie lui. Mon nom imprim le flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c'est Vendme que je suis clbre!... Mais, au fait, qui t'a dit que Tristan...? --C'est ton pre... un mot sur une carte. --Tu vois! il ne peut pas se tenir d'apprendre tout le monde que son fils a un nom dans la presse. Je m'aperois que c'est par sa carte seulement que tu connais mon pseudonyme. --Je lis si peu! --Ah! mon pauvre vieux, qu'on a de mal se rpandre!... Ils sont l un tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c'est le canon qu'il faudrait pour les dloger! --Et qu'est-ce qu'a publi ce Tristan de Mlisande? --Publier! te voil bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. Publier est un monopole. Ils m'amusent avec leur publier. Publier, c'est avoir un journal, un diteur. Si j'avais publi, mon cher, je serais clbre: j'ai l, dans la caboche, la matire faire pter votre civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu veux que j'inscrive ton nom comme membre fondateur, en premire page?... Publier!... non, mon vieux, non, tant qu'un monsieur qui dtient la place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n'est pas crev, et qu'on ne s'est pas assis dans son fauteuil en jouant des poings... --Des poings! Mais encore faut-il avoir manifest quelque part une certaine comptence?... --Tu retarderas toujours, toi. Du toupet! entends-tu? du toupet et encore du toupet! a dit Danton, si je ne me trompe. En voil un lascar qui connaissait les moeurs de la Rpublique! J'ajouterai: et des relations, ce qui facilite la monte l'assaut. --Tu t'es fait des relations? --Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre pre Quinqueton en tait tout baba. Il est venu ici, il faut te dire, pendant l'Exposition. Le nombre de personnes auxquelles je l'ai prsent, fabuleux! Des directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des cabots, et des actrices, des danseuses clbres, des gens du monde, mme. Il en tait fourbu, rendu, vann. Il me disait: Prosper, je n'aurais pas cru a, je te l'avoue. J'ai pass ma vie Vendme au milieu de gens distingus, mais je n'avais pas compt que je serrerais la main tant d'illustrations. Je l'avais fait habiller, coiffer, chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit tant pour cent: il tait superbe. Tous les soirs au thtre, l'oeil, comme de juste, et aux rptitions gnrales; et des coups de chapeau, et des clins d'oeil, et des poignes de mains!... Qui est-ce?--C'est Un Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche! Un merveillement; un rve. Le bouquet: au quatorze juillet, pendant qu'il tait l, j'ai eu les palmes. --Le couronnement d'une carrire, pour beaucoup. --Alors, devant cela, qu'est-ce que tu veux qu'il dise, papa? --Pauvre papa! --Non! point pauvre papa; il a chant, au contraire, comme le vieillard Simon, son _Nunc dimittis_, et s'en est all Vendme, o il repasse en sa mmoire ces brillants jours de fte. --Prosper, je te sais gr de ta franchise, mais enfin tu me permettras bien, dfaut de reproches, de te dire que tu es rest le petit garon avec qui j'ai jou: tu te montais la tte, tu la montais ton pre, madame Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu y tais all. --Tout est illusion. --Non! pas ton tat prsent. --Mon tat prsent? Mais ne va pas t'imaginer!... Mon cher, je suis tout simplement la veille d'obtenir la plus belle situation. Il va se crer Paris... --Ah! ce n'est pas cr! --Toi aussi, tu es bien rest le mme!... Eh bien! non, ce n'est pas cr. Mais il n'y a pas que ce qui est cr qui mrite considration; il y a ce qui sera cr demain. Toutes les grandes entreprises sont fondes sur la confiance en un tat de choses qui n'est pas, mais qui sera par le fait mme qu'on se met en branle. Donc il va se crer Paris un journal destin amener une vritable rvolution dans la presse, un journal... --Passons. --Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l'autorit, bref, l'assiette au beurre, change de mains... Une gnration chasse l'autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fond par des hommes de mon ge, des camarades, des amis. Nous avons intress la chose des capitalistes connus, srs, en dehors des bandes interlopes; ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs mme, que, pour la plupart et entre parenthses, nous tutoyons... Et, ce propos, puisque te voil, tu me permettras de te donner une preuve d'amiti en te laissant cette petite feuille o tu verras les avantages rservs aux souscripteurs... --Je te remercie, Prosper. --Nous n'acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense affaire, ma place est assure, taille ma mesure, et, tu m'entends bien, je me considre comme _y tant dj assis_, et les pieds dans ma chancelire... --Sinon les coudes au guichet de la caisse!... --Tu es dur. videmment je n'en suis pas passer la caisse; et c'est ce qui te prouve le srieux de l'affaire; il ne s'agit pas pour ces messieurs de nourrir la basse pgre du journalisme et de se laisser assiger par tous les claquedents de la littrature. La tenue sous laquelle se prsente l'entreprise nous oblige, cela se conoit, une certaine dcence dans la manire de manifester nos apptits. Je n'ai pas pu frapper cette porte avant d'en avoir acquis rgulirement tous les droits, sans quoi je n'aurais pas pris la libert de solliciter de ta vieille amiti la petite avance... --N'en parlons pas. --Si, si! je te dois mme des explications. Je te dirai qu'il m'est interdit de m'adresser mon pre. coute-moi; c'est une petite histoire. Papa m'avait donn dix ans au maximum pour me dbrouiller Paris. Ce n'est pas lui qui m'aurait jamais fait observer que la dizaine tait coule; mais, tout de mme, il est propritaire, il a de l'ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le jour o je lui confierai: Je gagne ma vie. Alors, voil! Un jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, Vendme... c'tait aprs l'Exposition... mon pauvre papa tait si glorieux d'exhiber la ville et la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu connais, une des curiosits de la ville, je ne sais quelle mouche m'a piqu; spontanment, sans la moindre prmditation, je me dis tout coup: Il faut que je fasse un grand plaisir papa. Instantanment, je lui presse le bras, je me penche son oreille, et je lui susurre la phrase que j'avais sur la langue depuis dix ans: Papa, je gagne ma vie, etc. Mon cher, il n'a pas souffl mot, tant a l'a estomaqu. Mais aprs quatre pas, voil qu'il se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin d'emphase qui sent son cru: Cette porte, mon fils, sera notre arc de triomphe!... Le coup avait port. Puis il m'a dit, plus simplement, une minute aprs, en me serrant la main: Tu es un honnte garon. Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n'ai pas regrett mon mouvement. --En effet, tu es un honnte garon. Et, depuis lors, comment vis-tu? --D'expdients de toutes sortes... J'ai toujours eu une belle criture; je passe une partie de la nuit en copies... J'ai t typographe... J'ai t contrleur dans un petit thtre... J'ai eu un emploi aux Pompes... Mon ruban m'est avantageux. --Tu as d perdre bien des amis? --Je m'en suis fait d'autres: il y a une certaine commisration, chez les gens de lettres, pour les pauvres bougres... --Mais tes amis influents? --Toutes les fois que j'ai obtenu un semblant de secours ou de place, c'est de presque aussi gueux que moi que je l'ai d. --Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer... --Si mon pre venait Paris!... Qu'il soit tmoin de ma dchance, non! non! J'aime mieux m'imposer des sacrifices et sauvegarder les apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. Mon petit entresol est un de ces _leitmotiv_ qu'il emploie volontiers, tu te souviens; il le connat; il se le reprsente. Et qui as-tu reu, l, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon garon!... Je dois citer un nom; j'en cite un, ou deux, ou davantage! --Tu continues aller Vendme comme par le pass? --C'est mon bonheur et c'est mon supplice. Lorsque j'ai eu un emploi, la difficult tait de m'absenter, et j'en ai perdu plusieurs pour avoir manqu du courage de me priver de Vendme. Vendme est cause que je meurs de faim; mais Vendme me donne manger quand j'y vais. Y demeurer, toutefois, m'est interdit, sous peine de culbuter le chteau de cartes o ma rputation est assise. Te l'avouerai-je? Tu vas te moquer de moi, mais tant pis! J'ai du plaisir, l-bas, vivre au milieu du songe que Vendme se fait de moi-mme. L je comprends, jusque pour l'homme sans mrite, la bonne odeur de l'encens; et quelque chose de mes intimes convoitises en est satisfait. C'est peut-tre odieux, ce que je t'avoue l, ou ridicule; mais je n'en suis pas a prs... --Et qui voit-on encore Vendme? --Les Potu, toujours. Ils ont mari leur fille ane, la belle. --Autant que je m'en souvienne, le pre Potu n'tait pas un bonhomme s'en laisser conter? --Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t'assure. La seconde fille est fort intelligente... --Et dans les proprits du Saumurois, y vas-tu? --Mon pre, depuis longtemps, semble s'en dsintresser. --Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as t si sincre avec moi, dis-moi, mais l, sans mnagements, puis-je m'employer chercher aux embarras de ta situation une solution pratique? --Que tu es drle! Mais, mes embarras sont tout momentans! La solution pratique, elle est toute trouve: c'est celle dont j'ai eu l'honneur de t'entretenir. Avant trois mois, le journal tirera quatre cent mille exemplaires, et tu seras rembours du prt que j'ai sollicit de ta complaisance... Que dis-je? rembours au centuple! Si tu veux bien abandonner un instant tes instincts de misonisme et de provincialisme arrir, et profiter de l'avantage tout amical que je t'offre de couvrir la premire mission... --Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d'y songer. Mais, dis-moi, ton pre n'est pas engag dans l'affaire du journal? --Papa est un terrien: il ne croit qu' la vigne et au bl. Mais je ne dsespre pas de le convertir l'vidence. Ah! il est clair que si j'apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon pre; que si je t'amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler dans le gteau, ma situation au journal serait taye d'autant!... --Eh bien! adieu, Prosper. --Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!... V Prosper fut invit venir la maison, tout son aise et sans crmonie. Il ne vint jamais. Il m'crivit qu'une affaire de la plus haute importance l'appelait prcisment Vendme. Une autre fois, c'est un emploi qui l'enchanait. En compensation, il m'envoyait la revue qu'il dirigeait, sous les auspices du plus haut patronage. Des noms pompeux s'talaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et Prosper me faisait part, obligeamment, d'une innovation qu'il venait d'introduire: c'tait d'adjoindre aux membres fondateurs une srie de membres bienfaiteurs qui, moyennant un versement de cent francs, auraient droit avoir leur nom inscrit en premire page. Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, moi aussi, dans mes proprits du Saumurois. _Les Girouettes_ se trouvrent amnages au mois d'aot, non pas d'une manire trs confortable, car c'tait une bien vieille bicoque, mais de manire y jouir paisiblement d'un air pur et d'une vue large et simple; c'est le propre caractre du pays. Les pices taient dalles de briques, les chemines taient de taille rtir un veau la broche, les solives apparentes et grossires, le plafond si lev que des toiles d'araignes rsistaient aux ttes de loup les mieux emmanches. Mais nous avions de grandes fentres meneaux avec des sculptures naves et des nids d'hirondelles, des lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats dans la nuit. Au pied d'une terrasse aux balustres noircis par les pluies sculaires, les toitures d'ardoises et les chemines du village, presses, cahotes, brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dgringolent un chemin creux, s'en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa paresse tale, lchait de longs bonbons de sable rose entre les peupliers disproportionns de ses deux rives, portant ici un bateau plat, plus spacieux que la place de l'glise, et l-bas un autre semblable, rduit aux dimensions d'un sabot. A droite, au loin, c'est la Vienne aimable, qui arrive de Chinon travers les prairies, sous les saules; en face, la Valle d'Anjou plane et feuillue, que l't avanc couvre d'or; gauche, les coteaux qui portent le vin. Quelles journes! quels soirs dlicats passs respirer l'odeur des pches d'espalier d'un verger situ au-dessous de notre terrasse, ou bien regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire! Une saveur paysanne se mlait par instants l'arome des fruits mrs, et aussi des bribes presque insaisissables de la fume des fours o l'on cuit le pain. Quand nous montions nos chambres, nous n'tions pas las de regarder la calme campagne. Un moulin vent aux ailes demi dchires, norme insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous nommions ce moulin, entre nous, l'Hypothque. Le terme barbare, l'tranget de l'objet et l'horreur de la chose signifie nous rappelaient la situation quivoque de mon vieil ami de Vendme. Comme un dragon ail, l'Hypothque se tenait immobile l'entre du trsor, mais frmissant au plus lger souffle; et quand ses longues antennes bougeaient, la lune tant basse, le compas de leur ombre au loin, entre les lignes rigides des chalas, avait l'ouverture d'un pas d'homme. --Ce pauvre monsieur Quinqueton!... L'Hypothque le mangera! Septembre vint; les raisins mrirent; on commena parler des vendanges. Des chariots passaient frquemment sur la route, accompagns d'une trange mlope sur deux ou trois notes graves: ils transportaient des fts vides. Le village retentit bientt de coups de maillet sur des caisses sonores, curieux prlude des ftes de Bacchus; sous chaque hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l'air du pays fut imprgn d'odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce et sucre; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de l'acidit des cuves bouillantes et de la saveur pre et tratresse du vin nouveau. Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton. On s'en inquita. Le maire dut faire protger la rcolte. Or, un soir, une ombre fut signale dans le clos Quinqueton. Il tait dix heures environ, la lune tait son dclin, mais les toiles brillaient. On distinguait une forme humaine qui avanait entre les ceps, d'un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure aux temps rguliers, comme et fait quelqu'un comptant les pieds de vigne. C'tait une femme. La clart incertaine, trompant sa marche, la faisait enfoncer tout coup, ou culbuter contre une motte de terre. Elle disparut derrire un groupe de pchers en plein vent. Nous fmes trs intrigus. Qui tait cette femme? C'tait madame Pacaud; je l'appris ds le matin par un mot du notaire, qui me mandait en mme temps, en ma qualit de mitoyen, que la vendange Quinqueton allait tre vendue debout et la terre par autorit de justice. C'tait fait! la grande bte au clair de lune, l'Hypothque... elle mangeait le pauvre monsieur Quinqueton!... Au soleil du matin, je vis, par ma fentre, madame Pacaud dans les vignes. Elle n'tait dj plus trs jeune, vingt ans auparavant; elle n'avait pas chang beaucoup; la lorgnette, je la reconnaissais bien. J'allai au-devant d'elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui dis: --Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper. Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis l'embarras de sa figure. Tout un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d'tre berne, l'examen attentif de ma personne, l'envie de se donner le plaisir de me reconnatre, de parler des temps anciens, la curiosit de savoir comment j'tais l, puis le rappel de quelque ncessit suprieure qui lui interdisait sans doute de parler. --Je ne veux point vous gner, madame Pacaud; j'avais seulement l'intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des nouvelles de monsieur Quinqueton... --Il va bien. --C'est l'essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je l'ai vu Paris. --Nous savons a, monsieur Prosper nous l'a dit. Ah! bien! si je pensais me trouver nez nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!... Elle tait mue, madame Pacaud. Ma prsence inopine, mais plus encore le poids crasant du silence qu'elle tait tenue d'observer, la suffoquaient. C'tait une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux traits ordonns, la figure honnte. Elle portait la coiffe de Vendme et tait vtue avec une extrme propret. --Eh! mon Dieu! voil comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin trois enjambes de chez moi?... --A trois enjambes? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son effroi. --J'habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez l. --Un Parisien! vous voulez rire, monsieur Francis!... --Venez djeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres de proprit. Je sentais bien que par l je la poussais dans ses derniers retranchements. tant propritaire voisin, j'tais destin apprendre la vente, et sur l'heure. Il tait vain dsormais d'essayer de me taire la dtresse de son matre. La fin du drame se joua dans son regard affol; puis la joie de parler noya un moment sa douleur mme. Son premier cri fut: --Vous ne direz rien monsieur Prosper! --Je vous le promets, madame Pacaud. --Eh bien! c'est des mentis, tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et d'abord monsieur Quinqueton ne va pas bien. --Sa sant? --Sa sant, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion. --Ah! --Faut tre juste, c'est de sa faute! --Comment! de sa faute? --Si monsieur n'avait pas t si cachottier, le malheur ne serait pas arriv. --Expliquez-vous! --Oh! je vois que je vas tre oblige de vous en dire davantage. Une fois qu'on a commenc, c'est comme confesse, il n'y a pas, il faut fureter dans les coins jusqu' ce qu'on ait dclar le plus petit pch... Monsieur Francis, nous avons pass par des histoires, allez!... Monsieur Quinqueton est ruin! Aprs ce mot, ses bras, ses traits et l'animation de son regard tombrent: elle ressemblait une femme qui voit descendre le cercueil de son petit dans la fosse. Mais elle reprit: --Je m'aperois que je commence par la fin!... C'est parce que c'est le principal et que ma langue ne l'a pas retenu. Je ne l'ai jamais dit encore personne. Vous ne le rpterez pas monsieur Prosper, au moins!... --Comment! Prosper ne sait pas?... --Il ne faut pas que monsieur Prosper le sache: monsieur en mourrait. --Bah! --Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous le dire: a n'est pas de ce que ses affaires taient perdues, non! C'est de ce que j'ai dcouvert le pot aux roses. --Cependant, il me semble qu'il est de toute ncessit que Prosper, qui peut compter sur l'hritage de son pre... qui peut l'escompter, mme... --Ne parlez pas de a, monsieur! Oh! je vois dj que j'ai eu la langue trop longue. Alors, je vas donc tre oblige de vous en dire encore plus pour vous empcher de parler... --Soyez convaincue, madame Pacaud, que c'est dans l'intrt de Prosper, uniquement, que je me place, intrt que je crois connatre mieux que personne, attendu que... --Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie bien: vous n'avez pas entendu parler d'un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter depuis des annes... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque j'ai tant fait que d'tre bavarde, avez-vous entendu parler de mademoiselle Potu? Elle n'est pas ce qu'on appelle une beaut, non; ce n'est pas comme sa soeur qui a pous un hussard; mais son pre a un chteau du ct de Lavardin, et il dit comme a qu'il veut un gendre qui ne soit pas de la nouveaut pour lui. Soi-disant que le hussard, qu'on ne connaissait ni d've ni d'Adam, leur aurait caus des surprises... Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui dirait promise, cette heure, monsieur Prosper. --Prosper ne m'a pas parl. --Il est discret! L'occasion o je m'en suis aperue, a t pour sa dcoration: il n'en avait souffl mot me qui vive, monsieur, non, pas mme son pre!... a devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on pense que monsieur Foureau, le principal du collge, qui ptitionne depuis dix-huit ans pour l'avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas encore!... Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le cher mignon! On dit qu'il est savant. Combien que a lui rapporte, jusqu'au jour d'aujourd'hui, par exemple, a n'est pas moi de vous l'apprendre; mais il faut tenir compte de l'honneur. A prsent, pour le reste, une fois mari mademoiselle Potu!... --Une fois mari mademoiselle Potu! Voyons, voyons! raisonnons un peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille Prosper, le pre de mademoiselle Potu a peut-tre pu faire fonds sur la fortune prsume de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde Vendme connat comme possdant des proprits dans le Saumurois... --J'entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, a n'est pas a qui lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crsus. --Cela n'est pas une raison! --Et les jeunes gens, monsieur, que c'est comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez pas les sparer? Non, rien que d'y penser, je sens mon coeur qui se fend. --Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez prcisment, il n'y a qu'un instant, que la nouvelle de l'infortune de monsieur Quinqueton serait sans influence sur la dcision du papa Potu. J'en reviens mes moutons: le parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne, l'heure prsente, est d'avertir Prosper. --Vous voulez tuer son pre; c'est votre ide bien arrte! Monsieur Quinqueton n'a pas voulu dire son fils qu'il tait oblig de s'endetter pour la chose de ces maudits cpages amricains. Demandez-lui pourquoi il ne l'a pas dit son fils! A son fils? Mais c'tait pour lui payer sa pension Paris qu'il empruntait de l'argent sur ses terres! Il aurait mieux aim engager les balances de la justice--c'est sa manire de parler que je vous rapporte--plutt que d'enrayer l'avancement de son fils. --L'avancement de son fils?... --Vous n'tes pas sans savoir que monsieur Prosper a Paris une haute situation. C'est un garon qui ne pouvait pas faire autrement que d'tre distingu par ses chefs. Monsieur a t Paris pendant l'Exposition; son fils l'a reu chez lui comme on ne reoit pas un vque! C'est les propres paroles de monsieur. Voil des choses qu'on n'oublie pas. Donc, monsieur Prosper, ces derniers temps, tait en passe d'obtenir quelque chose comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage, c'est encore d'un plus joli coup d'oeil qu'une truelle poisson!... Mais voil!... coutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui tes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n'a rien, comme dit l'autre. Il parat donc que, moyennant une dizaine de mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les paules aux camarades. Ah! aujourd'hui, ce qu'on dit, c'est l'assaut: l'honneur et la victoire celui qui arrive le premier. Dix mille francs! c'est que a ne trane pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-l. Enfin, monsieur a dit comme a: Prosper a t honnte et loyal avec moi: il m'a averti le jour o il s'est trouv en tat de gagner sa vie, et, depuis ce temps-l, il ne m'a plus gure demand qu'une centaine de francs par-ci par-l; aujourd'hui il s'agit de lui donner un coup de main: c'est pour son tablissement dfinitif; il me rendra le bienfait au centuple, et dj il me promet six pour cent de mon argent.--Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur Prosper ne va pas nous sortir de l avec la Lgion d'honneur? Ha! ha! est-ce qu'il a fait tambouriner l'avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...--Vous avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs. Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j'avais su o c'tait que ce pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible qu'un homme vivant soit ferm comme la tombe! Il les prenait, ces dix mille francs, sur l'argent qu'il avait de ct pour payer les intrts ses prteurs! et savez-vous ce que c'tait, ces dix mille francs? c'tait le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en tait-il arriv l? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le dire: c'tait de peur que a ne fasse jaser Vendme avant que monsieur Prosper soit tout fait tabli! --Avant que Prosper soit tout fait tabli!... --C'est d'un bon pre de famille, monsieur Francis! --Mais, aprs?... aprs?... lorsque Prosper et t tout fait tabli? --Aprs? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en tat de lui avancer son tour. --Oh! --Monsieur Prosper lui avait affirm qu'il se ferait dans les vingt mille avant un an au bas mot, et peut-tre cinquante, peut-tre cent mille!... Ajoutez a la dot de mademoiselle Potu: tout s'arrange et finit bien, comme dans les pices de thtre. --Oh! --a va donc tre moi, monsieur Francis, de vous faire une petite question. Allons! Vous qui connaissez monsieur Prosper Paris, c'est-il votre avis qu'il sera bientt en tat d'aider son pre? --... D'aider son pre? --Voyons! c'est-il vrai qu'il y a Paris des positions qui rapportent des cent mille? --Il y a de tout, Paris, madame Pacaud. --Oui, mais l, selon vous, monsieur Prosper est-il un homme s'avancer ces grades-l? --Tout est possible, madame Pacaud. --Oh! je vois bien, allez, que vous n'y croyez point! VI Madame Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendme se faisait de Prosper. Plus que l'accident de son vieux matre et sa ruine, cette chute de rve menaait de la dmoraliser. J'emmenai madame Pacaud djeuner aux _Girouettes_. Nous essayions de la distraire pour qu'au moins elle manget. --Mon estomac est tordu comme un linge essorer, monsieur, madame; vous n'y feriez pas passer un grain de millet nourrir les oiseaux. Elle tait tiraille par la crainte que mon peu de confiance correspondt la ralit, et par le dsir--plus fort que tout--que ses chimres ne fussent pas blesses. Et, dans son for intrieur, elle me boudait un peu, parce que j'avais molest ses chimres. --Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper! --a ne se peut pas! --Alors, que monsieur Quinqueton lui-mme l'avertisse! --Il aimerait mieux se faire prir! --Donc, que Prosper reste dans l'ignorance. --a ne se peut pas non plus, s'il faut aider prsent son pre! --Avertissez Prosper. --Non. --Allez au diable, ma chre madame Pacaud! Nous faillmes nous fcher. Je crus cependant devoir intervenir. --coutez! D'un bond, elle fut debout. --Oh! tout beau!... tout beau!... Je n'ai pas trouv le moyen d'aplanir les difficults. J'examine simplement ce qu'il est en mon pouvoir de faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il n'est pas admissible que Prosper ne soit pas inform de la fcheuse sant de son pre. --Mais, monsieur... --Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous criviez sur l'heure Prosper quelque chose comme cela: Monsieur Prosper, votre papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquitudes pour sa sant la semaine passe; vous devriez bien venir le voir. --Mais, monsieur!... --Il viendra. Pour viter tout dsordre, taisez-vous sur les causes morales qui ont altr la sant de monsieur Quinqueton... --Monsieur Francis, laissez-moi parler! --Parlez, madame Pacaud. --Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c'est que je n'ai pas tout de suite envoy une dpche monsieur Prosper: je n'aurais pas pu tenir ma langue de lui tout raconter. --Enfin, vous ne lui avez pas envoy la dpche et vous n'avez rien racont. --Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera... --Laissez-moi parler mon tour: quand il arrivera, je serai l, ou je serai sur le point d'arriver par le premier train: vous pourrez bien tenir votre langue une heure! --Vous viendrez Vendme, monsieur Francis? Vous ferez a pour nous? --Vendme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne ces jours-ci, et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. Mais ce n'est pas cela: il est indispensable que quelqu'un ici surveille la vente des vendanges et s'occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame Pacaud, laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; vous retournerez Vendme et direz votre matre que je m'acquitterai du soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec toute la discrtion que l'on ne serait peut-tre pas en droit d'attendre d'un homme d'affaires salari. Ma prsence Vendme sera d'ailleurs moins suspecte que toute autre. Quant Prosper, eh bien, nous dciderons avec monsieur Quinqueton s'il convient ou non de lui parler. --Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sr, n'en sera point jalouse? Et dire que j'ai failli ne point vous adresser la parole ce matin!... Ah mais! c'est qu'un peu de plus, vous ne m'auriez pas fait desserrer les dents! VII Une huitaine de jours aprs, je prenais tristement le train pour Vendme. Je n'avais point de fort bonnes nouvelles donner monsieur Quinqueton: les oprations de la vente taient dplorables; toutefois, j'avais obtenu de quelques cranciers de surseoir l'alination d'une partie du domaine, ce qui permettrait au propritaire de s'en dfaire plus avantageusement l'amiable; mais, tous comptes faits approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties par hypothque. Ah! s'il pouvait tre temps encore de sauver les dix mille francs confis Prosper!... Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendme, d'apercevoir Prosper, tout jovial, l'oeil anim, la joue heureuse et venant au-devant de moi les deux bras tendus! N'avait-il pas encore vu l'tat de son pre? Il en ignorait, en tout cas, la cause. --C'est gentil toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son patelin!... c'est gentil!... --Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d'accourir au-devant de moi la gare. --Tu serais arriv une heure plus tt, nos trains se croisaient: j'ai eu tout juste le temps d'embrasser mon pre. Hein! quel coup! --Comment va-t-il? --Trs bien! Il est sauv. D'abord je lui ai remont le moral. Ne se faisait-il pas du mauvais sang!... --C'est que, sans doute, il avait ses raisons... --Tu sais le mystre qu'il me tenait cach? --J'arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?... --Madame Pacaud m'a tout dit. --Ah! parfait. --J'ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de pre tait tout tremblant: Mon garon, j'attendais que tu fusses de taille faire fi de cent arpents de vigne... Alors j'ai dit: Papa, vous avez bien fait! --En effet!... si tu es de taille! --Cette btise! Tu n'as donc pas vu le lancement de l'_Intgral_? --Ah! c'est le fameux journal? --Affaire magnifique, mon ami!... dpasse toutes prvisions!... Nous pouvons vivre deux ans sans raliser un rouge liard de bnfices. En attendant, nous pntrons dans le plus petit hameau; tu as d voir notre feuille la campagne; Vendme, elle est entre toutes les mains; je vais avoir l'honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que je te dise: madame Pacaud, hier soir, la brune, a lacr une affiche pour apporter triomphalement mon effigie la maison. --C'est la gloire. --Pour qui n'exagre pas, c'est l'aisance, ou, si tu prfres, une prosprit honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n'as pas eu de nez. --Qui a?... moi?... --Toi, malin! Est-ce que je ne t'ai pas mis mme d'avoir part au magot? La confiance t'a manqu: tant pis pour toi!... Oh! je ne t'en veux pas; d'ailleurs, tu t'es montr avec moi d'une correction dont je te saurai gr. --Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-tre indiscrte; mais je sais que ton pre t'a confi dernirement une certaine somme. L'as-tu tout entire employe? --Parbleu! --Ae! ae! --Qu'en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux parler, Francis. --Il s'agit des cranciers de ton pre... La vente ne couvrira pas... Enfin, on calcule qu'il restera bien sept huit mille francs impays. --Baste! je me mets dans la manche du dput de l-bas!... Comment s'appelle-t-il?... Il n'y a qu' ouvrir le Bottin... Et je fais fermer la bouche tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd'hui la seule puissance. Si mon bonhomme de pre tait plus ingambe et plus jeune, et si des liens--dont j'aurai te faire part--ne nous retenaient Vendme, je l'aurais, en quinze jours, fait nommer o il m'et plu. --Ta position au journal est solide, cela va sans dire? --Je suis assis sur les dix mille francs de papa. --Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j'espre? --coute, enfant: deux chroniques de tte, par mois, signes Tristan de Mlisande, dix louis l'une: c'est dj de quoi caler les joues d'un tre humain, mme pubre? A l'office des annonces, maintenant, et pour dbuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d'affaires centuplera--la ration m'est double. Mais, que vois-je?... Ne te pmes-tu point? Ajoute qu'il ne m'est pas interdit de faire passer au rez-de-chausse un feuilleton bcl en douze nuits ou command dans les prisons. --Le traitement d'un prfet. --De premire classe. --... Mais, il est vrai, rvocable... --J'ai un contrat en bonne forme. L'essentiel, toutefois, dans nos botes, est, je l'avoue, de s'imposer... --J'approuve ta prudence. En passant le long d'un grand mur bariol d'affiches, Prosper me dit: --Regarde. Et, de la canne, il m'indiquait un mdaillon entre vingt autres ingaux et agglomrs comme les yeux d'un bouillon. Le mdaillon, de taille moyenne, contenait des traits que j'eus du mal reconnatre, mais une banderole portait le nom de Tristan de Mlisande. --Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas. Nous arrivmes la maison du juge de paix. Madame Pacaud vint nous ouvrir. Elle semblait fort tranquillise; elle regardait Prosper comme au temps o elle admirait son intrpidit; par contre, il me parut qu'elle ne m'envisageait pas d'un bon oeil. tait-ce qu'elle avait honte de n'avoir pu tenir sa langue? --Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il? --Mais... tout va trs bien! me dit-elle. Le ton m'en disait plus que n'eussent fait de nombreuses paroles: elle me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d'une heure, avait retourn les visages comme un gant et vaporis dans la maison l'optimisme et l'esprance. On me conduisit M. Quinqueton, qui tait assis dans un fauteuil, un peu hbt par les crises rcentes, et comparable, si j'ose dire, aprs extraction de son secret, une rcente accouche. Mais sa molle joue et sa paupire pudique, froisses par le coup brutal, taient ranimes en dessous par un nouvel lixir. J'avais dessein de l'entretenir des oprations effectues, en partie par mes soins, dans le Saumurois; mais, en vrit, il semblait assez peu curieux de les connatre, en prsumant le rsultat mauvais, tandis que, dcidment, la journe tait la dtente et presque la joie. Je me fis l'effet d'un trouble-fte et me demandai, un moment, pourquoi et comment j'tais l. Boud par madame Pacaud, qui m'avait fait venir, porteur de faits prcis qui jamais n'agrrent M. Quinqueton, et continuant jouer vis--vis de Prosper le rle ingrat de confident sceptique: quel parti meilleur me restait-il adopter que celui de prendre le premier train? J'avisai M. Quinqueton que, rassur sur sa sant, je ne comptais faire Vendme qu'un court sjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un mme sourire, ce sourire de complicit heureuse des enfants qui cachent un petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fte; et ils dodelinrent de la tte: non, non! on ne s'en va pas comme cela. M. Quinqueton m'attira lui. --Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la connaissance de quelqu'un. Et Prosper eut un large rire. --Ah! ah! fis-je, il y a du mystre! --Il y a du mystre. Je dus me frotter les mains, simulant la gaiet de celui qui l'on en annonce une bien bonne. --Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prtend qu'il n'y a point de bonheur qui n'ait son revers; mais il est peut-tre juste de soutenir aussi que nos misres reoivent parfois une certaine compensation. Pour ma part, j'ai t secou, ces derniers temps, comme on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n'est pas mauvaise: il ne reste pas un seul fruit l'arbre. Si ce n'tait que moi, mon Dieu, mon ge on n'a ni coquetterie ni grand apptit; mais mon dnuement n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le confier, caressait un joli projet de mariage. Je m'inclinai. --Misre de Dieu! continua M. Quinqueton, j'ai eu la bouche amre quand il m'a fallu avouer au pre de la jeune fille que mes proprits du Saumurois ne pseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids d'un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa faiblesse: j'aurais eu moins de dpit voir vendre, devant ma porte, ma paillasse et mon bois de lit. On reconnaissait bien l le M. Quinqueton faraud qui n'avait pas remis le pied dans le Saumurois du jour o il y et t expos rencontrer un crancier. --Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait encore t prononce qui pt engager les deux familles: chacun a sa fiert... Oh! oh! c'est qu'il s'agit d'un contrat qui fera date dans l'tude du notaire! L'avenir glorieux de Prosper, voil le coup de fouet que j'attendais pour oser la demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que c'est ma fausse position, prcisment, qui nous a fait tomber la poire dans la main! Vous me direz que c'est donc qu'elle tait mre. Ah mais! c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--Sacrdi, mon cher Quinqueton, m'a dit le pre de la jeune fille... Faut-il vous le nommer? Non. Je prfre vous laisser la surprise de la voir entrer ici, car nous l'attendons. C'est un homme carr en affaires et qui n'y va pas par quatre chemins. Mon cher Quinqueton, m'a dit monsieur...--Ah! le bout de la langue me dmange...--voici cinq ans et trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'tat de votre fortune et que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de fils. Il le savait, monsieur!... Je n'attendais que votre confidence, m'a dit monsieur... mettons monsieur X... pour vous parler coeur ouvert. Comment ai-je appris vos petites misres? Par ma police, donc! Et pourquoi est-ce que j'ai lanc ma police vos trousses? Tiens! cause de l'intrt que je vous porte, sacrdi! et cause d'un certain sentiment qui unit nos enfants.--Oh! oh! lui ai-je fait, c'est donc vrai, Potu, vous y pensez donc?... Tant pis! le nom m'a chapp!--Si j'y pense! et vous, vieux gredin?--Oh! moi... Mais mes vignobles?...--Je donne deux cent mille francs ma fille, c'est-il assez pour deux personnes?--Bont du ciel!--Ne me remerciez pas, me dit Potu, ma fille n'est pas taille pour pouser un marquis... Attrape a, Prosper! D'ailleurs, dit-il, je suis moi-mme plus autoritaire qu'un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne dans le creux de la main. --Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement mes mesures! --Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton. Je ne disais rien de tout cela. --Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va s'emballer!... M. Quinqueton reprit: --Que Potu vienne pour la premire fois faire allusion un mariage entre nos enfants le jour o je lui annonce mon infortune, a, c'est le fait d'un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine mme o Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de demander, pour la premire fois et le front haut, la main d'une hritire, voil ce que j'appelle une rencontre providentielle. Madame Pacaud ouvrit la porte prcipitamment et nous lana: --Voil monsieur Potu! Elle avait la figure panouie, arrondie en galette; elle avait du nom de M. Potu plein la bouche. M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui semble largir l'espace devant un personnage important. D'instinct, je les imitai. A nous trois, nous tions la foule qui s'carte devant les pas d'un potentat. La physionomie de M. Potu contrastait singulirement avec celle que venait de m'voquer le juge de paix; ou, du moins, si elle tait d'un homme, n'en pas douter, carr en affaires, c'tait un de ses angles tranchants qu'il poussait brutalement dans le bel espace largi devant lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos bouches en coeur. --Bonjour, Potu! --Bonjour, monsieur Potu! --Bonjour. A sa faon de dire bonjour, on connaissait que cet homme avait des chiens, qu'il montait cheval et qu'il aimait, le matin, faire le tour de ses communs, la cravache la main, en se fouettant les mollets. Je jugeai dcent de me retirer. On me prsenta; il ne me reconnut pas. --Charm, monsieur, dit-il. Vous n'tes pas de trop. Je regrette de ne pouvoir dire sur la place publique ce que j'ai dire. Il n'accepta point de sige. Il se promena pesamment dans la pice. Il avait le menton ras, le teint d'un fruit superbe qui garde, sous la peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des favoris d'un blanc immacul, un ventre bedonnant sur des jarrets d'acier. Il se tourna soudain vers Prosper et dit: --Mais vous tes fou, mon garon! Les Quinqueton s'affaissrent. Une demi-minute s'coula. M. Potu dit: --Sacrdi! Puis on sentit qu'il allait parler; mais il prfrait encore recourir son juron, qu'il rpta avec des intonations nergiques signifiant sa colre et le regret qu'il avait de ce qui arrivait. --Sacrdi de sacrdi de sacrdi!... C'tait le mot qui ouvrait l'cluse; le flot s'pancha. M. Potu croisa les bras et s'adressa Prosper: --Alors, vous tes srieusement journaliste? Prosper tomba des nues, se releva, eut une tincelle de rvolte, voulut parler. On le coupa. --Et vous talez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que a nous amuse, et que a nous honore, hein? et vous venez nous coller a en face de ma grille, de faon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans me heurter ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a pass devant le jury sous l'inculpation d'attentat aux moeurs! Et vous allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j'ai lue avant-hier dans un journal qu'un aboyeur m'a mis de force dans la main, o vous refaites le plan de l'Europe et celui de la socit, o vous traitez de Dieu, du Pape, de l'Enfant, de la Femme, du Capital et du Salariat, avec l'assurance d'un pilier de taverne et l'ignorance de mon garon d'curie! Et vous tes pay pour a! --Mais, monsieur!... fit Prosper. --Vous voudriez bien me le faire croire! --Je le prouverai. --Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j'ai doubl la fortune de mon pre en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez que je m'appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m'intresse vous dans l'espoir de vous voir russir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas russir dans le journalisme, parce que l comme ailleurs, et quoi qu'on dise, une certaine comptence est ncessaire. Qu'avez-vous fait pour vous prparer parler au public, le diriger, l'instruire? N'essayez pas de me donner le change: vous n'avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, un matre d'cole en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu' des marmots. Vous n'avez pas ouvert un livre; vous n'avez pas cherch frquenter les hommes de valeur; vous n'avez pas tent un effort pour rflchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-tre! Vous tes un ne bt, un ne. Qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu'il se trouve quelque part une place vacante. Qu'est-ce que je dis? Vous l'avez achete, cette place, beaux deniers comptants, le fond du sac de votre malheureux pre. Vous l'avez paye le prix d'une charge de greffier la justice de paix! Voil de quoi vous vous enorgueillissez! Voil de quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des hommes clbres; aujourd'hui, on se rend clbre en publiant son portrait. Sacrdi de sacrdi de sacrdi! Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopins du tonnerre, tantt tendait le dos ou bien tait redress par une dernire goutte de sve orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop courts intervalles des clats de la foudre. Prosper tait corch dans sa vanit, cartel par l'envie de sauter la gorge de M. Potu et par le dsir, ancien comme une habitude, d'tre un jour uni mademoiselle Potu. --Imbcile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer ronger vos feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation tait excellente, mon garon! On vous passait la littrature: d'abord personne ne sait ce que c'est; et a vous donne du luisant prs des dames! Enfin, a n'est pas compromettant!... --Mais, manger, monsieur! parvint faire entendre Prosper. --Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n'est pas moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c'est pour lui permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos proprits du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon brave ami, leur couper les vivres quinze ans. Voil un dadais qui ne fichait rien, parce qu'il comptait sur son pre; voil un bonhomme qui se ruinait en escomptant l'avenir de son fils! Sacrdi de sacrdi! --Potu! soupira le juge de paix, ratatin dans son fauteuil, ne croyez pas... --Ne croyez pas! Mais il y a beau temps que je sais tout a!... Oh! oh! ce n'est pas moi, Potu, que l'on fera prendre des vessies pour des lanternes! Puisque je vous dis que la situation tait excellente!... Eh! pardieu! j'tais l. J'avais tout prvu. a me faisait plaisir, moi, de voir se raliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en buvant de l'eau; je guettais le moment o vous toucheriez la vase. Alors, un coup de filet; hop! Ma fille tait de connivence: nous deux, nous oprions le sauvetage. Bonne action. J'ai de la fortune et j'aime en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris date. Pan! Qu'est-ce qui arrive? Ce cornichon-l qui, avant de sombrer, s'avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! mais, c'est que je n'y vois plus goutte! Tirez-vous de l-dedans, mon bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien la nage pour pcher un malandrin qui est en train de se noyer discrtement, proprement; mais je ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tte de la hauteur du clocher au beau milieu de la rivire, au roulement du tambour, devant les populations assembles! --Je ne vous demande pas la charit, dit Prosper; ni mon pre ni moi ne vous avons tendu la main. --Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq jours, aveugle, qu'on a flanqu dans le canal, et vous criez!... --La plaisanterie n'est pas de mise. Vous prtendez m'excuter au yeux de mon pre, et chez nous; c'est une violation de domicile, un assassinat moral! --A quinzaine la chronique, Tristan de Mlisande!... --J'appartiens la presse, au public! Je ne souffrirai pas!... Voici la vanit qui remontait l'piderme de Prosper. Je jugeai que, pour plastronner devant moi, il tait fort capable de compromettre son avenir et celui de son pre. Soustrait aux regards de la galerie, un homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, o je trouvai madame Pacaud, qui m'accueillit d'une manire maussade: --C'est de votre faute, aussi! me dit-elle. --S'il vous plat? --Vous voyez tout en noir!... Je m'en suis bien aperue, dans le Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: Tout va se gter. --Oserai-je rappeler votre bonne mmoire, madame Pacaud, les raisons qui dcidrent mon voyage Vendme, et qui ne sont pas de pur agrment? --Je n'ai pas la malhonntet de vous reprocher d'tre venu Vendme; mais n'empche qu'avant que vous ayez t vous installer l-bas tout ras les proprits de monsieur, on a vcu ici tranquille comme Baptiste... --Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j'ai le mauvais oeil? --Il y en a qui l'ont sans qu'on s'en doute. J'allai prendre l'air dans le petit jardin. Presque rien n'y tait chang. Le cours d'eau qui avait port nos bateaux sortait de sa vote obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le poirier avait disparu, mais le banc de bois tait l. Je m'y assis et regardai l'eau. Quel miroir pour trente ans couls! Seringapatam!... J'entends encore Prosper poumon, pitinant, transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que madame Pacaud vient lui ponger le front, tandis que son pre, secrtement bloui, descend le pas de son cabinet, et tandis que je suis dcharger prosaquement mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, et madame Pacaud ne croyaient-ils pas qu'effectivement Prosper revenait du bout du monde? Quant Prosper lui-mme, il n'en doutait pas. Serait-ce donc, par hasard, une force relle que cette trange facult de produire indfiniment l'illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait. La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint moi. Je lui dis: --Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps... Prosper sourit, se contentant de hausser une paule. --Je t'avais dit Paris, Prosper: Le pre Potu m'a l'air d'un bonhomme qui ne s'en laisse pas conter. --Qu'il ne s'en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; mais lorsque la ralit sera l, il faudra bien qu'il la touche. --Aprs ce qu'il t'a dit, tu esprerais?... --Je n'espre pas: je suis certain. Quelle tte tu as, mon bon Francis! J'allai prendre cong de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient suffi panser les contusions reues au cours de l'algarade Potu. M. Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l'esprance. Barbiche part et cheveux blonds, il ressemblait tonnamment au portrait du pote inspir, jadis enclos dans un placard aux confitures. Nous devismes un petit quart d'heure. Quant lui parler de ses affaires du Saumurois, ce pourquoi j'tais venu, la seule pense, triste et mesquine, m'en parut ridicule, tant elle tait en dsaccord avec la grandeur des projets que roulaient ici les cervelles. Madame Pacaud, rassrne aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et d'un oeil malin et satisfait: --Vous voyez bien! dit-elle. Prosper vint me reconduire la gare. Au bas de mon compartiment, il me dit, d'un ton gnreux: --Et s'il vous prend la fantaisie, ta femme ou toi, d'avoir des places de thtre, n'allez pas vous gner, au moins!... FIN TABLE LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 LE GARDIEN DE CHANTIERS 13 MESDAMES DESBLOUZE 29 LA PAIX 71 GRENOUILLEAU 81 L'INDIVIDU 93 CE BON MONSIEUR 107 ROMANCE 115 GOTHON 123 L'ATTENTE 133 LE CLIENT 153 CE QUI NE SE PEUT PAS 167 LE PAYSAGE ADMIRABLE 179 L'TOFFE A L'ENVERS OU L'INITI 191 LA CONVERSATION 201 STANISLAS RONDACHE 217 PATATRAS! 237 LES QUINQUETON 247 E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3560-8-13. DERNIRES PUBLICATIONS Format in-18 3 fr. 50 le volume GABRIELE D'ANNUNZIO Francesca da Rimini 1 vol. DOCTEUR BARTHEZ La Famille Impriale St-Cloud et Biarritz 1 REN BAZIN Nord-Sud 1 JEAN BERTHEROY Les Tablettes d'Erinna d'Agrigente 1 REN BOYLESVE Madeleine Jeune Femme 1 BARONNE A. DE BRIMONT Tablettes de Cire 1 GNRAL BRUNEAU En Colonne 1 GASTON CHRAU L'Oiseau de Proie 1 HENRY DAGUERONES Le Kilomtre 83 1 GASTON DESCHAMPS A Constantinople 1 CHARLES ESQUIER L'Entraneuse 1 ANATOLE FRANCE Les Dieux ont soif 1 FERNAND GAVARRY L'Ultimatum 1 MAXIME GORKI Une Tragique Enfance 1 PAUL LACOUR Le Frelon 1 TIENNE LAMY Tmoins de Jours passs (2e srie) 1 PIERRE LOTI Turquie agonisante 1 KARIN MICHAELIS La Jeune Madame Jonna 1 CHARLES NICOLLE Le Ptissier de Bellone 1 MILE NOLLY Gens de Guerre au Maroc 1 HENRI DE NOUSSANNE L'Aroplane sur la Cathdrale 1 JULES SAGERET L'Amour menteur 1 MARCELLE TINAYRE Madeleine au Miroir 1 LON DE TINSEAU Le Duc Rollon 1 PIERRE DE TRVIRES Le Fouet 1 PAULINE VALMY La Chasse l'Amour 1 JEAN-LOUIS VAUDOYER Posies 1 REN WALTZ Vers les Humbles 1 Mrs. WILFRID WARD Les Mains pleines 1 COLETTE YVER Les Sables mouvants 1 End of the Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les canards, by Ren Boylesve License: Share Alike