Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) REN BOYLESVE LA BECQUE ROMAN PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 DU MME AUTEUR: LE MDECIN DES DAMES DE NANS. LES BAINS DE BADE (_puis_). SAINTE MARIE DES FLEURS. LE PARFUM DES ILES BORROMES. MADEMOISELLE CLOQUE. REN BOYLESVE La Becque roman PARIS DITIONS DE LA REVUE BLANCHE 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 1901 LOUIS GANDERAX _en tmoignage de haute estime_. _Aprs avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai rsolu de ne sacrifier jamais qu' la conviction et la vrit, afin que cet lment de sincrit complte et profonde domint dans mes livres et leur donnt le caractre sacr que doit donner la prsence divine du vrai, ce caractre qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu._ (ALFRED DE VIGNY, _Journal d'un pote_.) _On me dit qu'il est imprudent de publier un roman qui ne traite pas des moeurs de Paris; d'autre prtendent que le roman de moeurs, fussent-elles parisiennes, a vcu. Ces opinions m'inquiteraient beaucoup si je m'tais propos, en crivant mon livre, de sduire un certain public; mais, si je m'tais propos cela, je serais encore bien plus inquiet de la valeur de mon livre..._ _Pour moi, crire, c'est apaiser une fringale. Mon sujet pourra plaire ou non, mais je suis sr d'y avoir mis un feu qui touchera quelqu'un._ _Je suis retourn, un jour, dans le pays o j'ai t enfant, o mes parents sont morts et o ils taient ns. J'ai pouss la grille du jardin et la porte d'entre; j'ai ouvert des placards; j'ai march dans un long corridor; et la maison dserte se repeuplait et s'animait dans ma mmoire. J'ai t si mu par tout ce que je revoyais que, mme longtemps aprs mon retour Paris o l'on oublie tout, l'branlement de mon petit voyage persista et me parut d'un ordre suprieur la plupart de mes souvenirs. C'est, je le crois, parce qu'il tait fait d'un lment dpassant de haut mes motions personnelles, et que les scnes et les figures que l'air natal m'voquait taient les scnes et les figures communes la famille provinciale franaise qui a lev les hommes gs aujourd'hui d'environ trente ans. J'ai pens que ce caractre tait digne d'tre rapport et j'ai tch de le rendre en historien fidle et en bon pote, j'espre: deux qualits sans lesquelles il est bien vain d'crire des romans._ R.B. LA BECQUE Ressemblans aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler, et qui baillent tousjours attendans la becque d'autruy. AMYOT. I L'VNEMENT Les petites Pergeline montrrent le nez en riant: elles ne se tenaient pas de joie lorsqu'elles avaient pu entrer sans sonner, et parvenir pas de loup, par le corridor, jusqu' l'entre de la cour. Mais elles prirent aussitt la figure penche de toutes les personnes qui se prsentaient la maison: --Mon pauvre Riquet, est-ce qu'on peut monter dire bonjour ta pauvre maman? La bonne, Adle, qui allait puiser de l'eau, rpondit pour moi: --Bien sr que oui, mesdemoiselles. Madame a voulu se lever pour voir passer monsieur en militaire. Vous la trouverez sur son fauteuil en attendant le tambour... Et chez vous? toujours pas de nouvelles de ce pauvre M. Paul? Les deux jeunes filles levrent les sourcils et les bras: --Rien. Mais les Prussiens sont Tours; ils ont lanc un obus contre l'Htel de Ville, et un autre qui a tu trois personnes, rue Royale. -- Tours! mon bon Jsus! si prs de chez nous! N'allez pas rpter a l-haut; madame a une peur!... Elles tournrent les talons, chacune un doigt aux lvres. Adle accrocha l'anse de son seau la boucle humide du puits mitoyen, et sollicita d'une main la chane qui se dvida rapidement en faisant grincer la poulie. ces cris d'oiseau, il tait rare que la servante du capitaine Chevreau ne se montrt pas de l'autre ct; et les deux femmes causaient pendant que le seau buvait. Quelquefois, on apercevait le vieil officier retrait fumant la pipe ou sciant du bois dans sa cour. La domestique voisine entre-billa en effet la porte du puits. Elle avait l'oeil merillonn; elle nouait les brides d'un bonnet propre: --Ils sont partis du bout de la ville, dit-elle. Dans cinq minutes, ils vont passer sous les fentres!... C'est monsieur qui les commande tous!... Une, deusse! une, deusse! faut voir!... et de la musique, et des rataplans!... --Montez vite, me dit Adle. La malade tait assise prs d'une fentre. Elle portait un peignoir de laine ray de blanc et de bleu. Elle avait une figure rgulire et douce; elle se plaignait du poids de ses cheveux; ses yeux semblaient toujours vous regarder de loin; on n'osait pas toucher ses tempes, en l'embrassant, tant la peau tait mince sur les fins ruisseaux des veines. Elle m'attira et me tint longtemps prs de sa joue, tandis que Marguerite Pergeline et sa soeur Georgette, les mains poses en araignes sur les vitres, piaient le passage de la garde nationale. Les deux jeunes filles sautrent. On entendait le roulement du tambour et le filet de voix bravache du clairon tournant la rue. Les fentres s'ouvrirent, malgr le froid. L'horloger Papillaud, que l'on voyait, derrire la bue, travailler entre deux globes de pendule, quitta sa loupe, et vint, en boitant, se ranger devant sa boutique; les murs se garnirent de femmes, l'enfant au bras, de vieux bonshommes, la goutte au nez; on se bousculait contre la grille de la boucherie; le matre clerc de mon pre, long garon malingre, nous souriait, nich demi dans le ventre ouvert d'un boeuf l'tal. --Les voil! les voil! Une cume de gamins coiffs de chapeaux de gendarme en papier, brandissant des sabres de fer-blanc, des lattes, des manches balais, tait pousse par le couple tonitruant du tambour et du clairon. Un clat: un dchirement de l'atmosphre, une ptarade de notes martiales, cassa toutes les figures et les laissa un moment grimaantes. Suivait une lourde masse d'espces de soldats sans couleur, qui pilait le sol, avec des jambes de plomb. Le capitaine Chevreau, l'pe fulgurante, bedonnait, en tte. --Comme c'est beau! dit Georgette. --Oh! oui, dit Marguerite. Elles nommaient un un ces messieurs, qu'elles reconnaissaient. --Madame Nadaud, voil votre mari!.... Riquet, mais regarde donc ton papa! Il nous favorisait d'un coup d'oeil oblique, et inclinait courtoisement vers nous la pointe de son sabre. Il portait un kpi galon blanc, d'un effet curieux au-dessus de ses favoris de notaire. Je rflchissais de toutes mes forces: --Alors, c'est a, la guerre? --La guerre, dit Georgette, c'est bien autre chose que a! Tu n'as donc jamais vu Paul en uniforme? Sa soeur ane fit signe de se taire devant la malade. On essayait de lui cacher les progrs de l'invasion, dont chaque tape nouvelle l'touffait. En quittant la fentre, nous la trouvmes retombe dans son fauteuil. Elle grelottait et pleurait. On me renvoya comme toutes les fois que les choses tournaient au srieux: --Allons, va jouer, mon petit bonhomme, et sois sage. Derrire mon dos, Marguerite disait: --De quoi vous tourmentez-vous? il faut bien qu'on apprenne ces messieurs le maniement du fusil: ce n'est pas une raison pour qu'ils s'en servent. Et Georgette: --Rassurez-vous, madame, on affirme que l'obus de Tours sera le dernier tir... Dans l'escalier, je criais la bonne: --Adle! tu sais que Georgette a dit ce que tu lui avais dfendu!... Adle traversait le corridor en coup de vent: --Monsieur Henri! voil la calche de Courance, avec votre grand'tante Plant! Je vis trois doigts de bas blanc au-dessus de la bottine qui ttait le marche-pied, et puis la tte de Flicie Plant se releva. Elle faisait des yeux de poule pourchasse: --Ma pauvre Adle! j'avais causer avec monsieur, et voil-t-il pas que je le rencontre au milieu de cette chair canon! Quand va-t-il rentrer, prsent? --H! l l, ma'me Plant, qui est-ce qui serait en tat de vous le dire? Ils vont tirer sur la route de la Ville-aux-Dames. --C'est cela! de sorte que nous aurons l'avantage de traverser de nouveau ce tohu-bohu en retournant Courance! La jument a failli s'emporter... Sur le sige, Fridolin aspirait l'air, du coin de la lvre: il savait le faire siffler par une petite brche entre les dents. C'est ainsi qu'il prparait ses paroles. --J'en demande bien pardon madame. a serait-il l'heure de rencontrer Bismarck, je rponds de ma jument. Flicie entra. Lorsqu'elle fut dans l'ombre du corridor, elle pina la manche d'Adle: --Ma fille, il ne s'agit pas de perdre de temps. Vous allez me faire un paquet de l'argenterie, entendez-vous? Comptez-la, et mettez-moi les chiffres sur un bout de papier. Il faut enterrer tout ce qui a de la valeur. J'aurais voulu voir monsieur pour les bijoux de madame... --Vous allez la voir, ma'me Plant. Elle est avec les demoiselles Pergeline. Et ne lui parlez point de tout a, bien entendu... H! l l, mon Dieu, faut-il!... Adle continua de gmir en ficelant les cuillers, les fourchettes, les couteaux fruits, des compotiers, la truelle poisson, ma timbale... Elle s'interrompait pour aller au puits. La poulie chantait comme un moineau au coucher du soleil, et la bonne du capitaine tait informe. Georgette et Marguerite descendirent, avec la permission de m'emmener chez elles pour me faire aller la balanoire. Le sol de leur jardin avait la coriacit du roc; on voyait, et l, dans les plates-bandes, de malheureux choux gels. Mes amies me lanaient trs haut, mais elles m'arrtaient vite, de peur que je n'eusse mal au coeur; et elles montaient ma place, toutes les deux, nez nez, et pour longtemps, en parlant mariage. --Quand est-ce que vous aurez fini? --Bientt. Mais elles ployaient les genoux pour s'lancer de nouveau: leurs robes formaient tour tour une grande pointe derrire les jambes, et le vent froid leur rougissait les joues. Madame Pergeline, leur mre, me composa une tartine de mirabelles, et m'apprit qu'on se disposait m'emballer avec l'argenterie pour me transporter Courance. --Vois-tu, mon petit, tu commences faire trop de bruit dans la maison, pour ta pauvre maman. Et puis, on ne sait pas ce qui peut arriver... Quand je rentrai, la calche tait encore la porte, et Fridolin, selon sa coutume, adressait un groupe d'hommes des expressions lui toutes particulires, sentencieuses et comme dcoupes dans l'airain. Je trouvai Flicie en compagnie de mon pre qui me toucha l'oreille et me dit: --C'est toi, gamin? Flicie frappait, du poing, une petite table: --Si vous avez quatre sous, disait-elle, achetez de la terre, ils ne l'emporteront pas leur semelle! Il objectait qu'on l'accuserait d'avoir profit de la panique. Flicie s'agitait: --Si j'avais seulement un rouge liard, moi!... Mais, en dehors des fermages de Courance, pas a, voyez-vous, pas a! Mon pre sourit, en notaire qui connaissait la proprit de Courance, et un peu en hritier. --Voulez-vous que nous changions votre fortune et la mienne? --Ah! vous croyez que c'est brillant, vous? avec toutes les bouches que j'ai nourrir: mes deux tantes Adlade et Victoire; la vieille tante Gillot; ma soeur, Clina, depuis la ruine de cet cervel de Fantin,--lequel me tombera sur les bras un jour ou l'autre;--le frre de votre femme, Philibert, qui crie la faim Paris; sans compter la fille du mtayer Pidoux, que mon mari s'est mis en tte d'lever comme une princesse!... On avait allum la lampe. De Flicie, on ne voyait gure que la main extrmement blanche, fine, aux fibres mobiles, aux vaisseaux saillants, et qui battait avec enttement la table. Mon pre tait un peu coquet: il avait gard son sabre; et chacun de ses mouvements nous valait un cliquetis insolite. --J'emmne le petit, dit Flicie. Avez-vous les bijoux? --Mais non! ils sont dans l'armoire, en face de son lit. --Voyons?... Pendant que l'enfant lui dira adieu, faites donc semblant de prendre un mouchoir. Nous montmes la chambre, en marchant sur la pointe des pieds. Ds la porte, nous entendmes ma mre sangloter. Elle tait au lit; elle s'pongeait les yeux; et le chagrin lui tirait par en bas les deux coins de la bouche. On m'approcha du lit. Je me sentis pris la taille par ce bras blanc qu'on m'abandonnait le matin pour jouer, quand je venais dire bonjour. Il me souleva, je ne sais comment; je me trouvai sur le lit, dans les larmes et dans les baisers. --Mon pauvre petit, pourvu que je te revoie!... --Oui, maman. On disait derrire nous: --Ce n'est pas une sparation ternelle... --Que sera-ce plus tard, quand il ira au collge? --Et quand il sera soldat! La bouche qui pressait mes cheveux balbutia au milieu des hoquets: --Au moins, es-tu content d'aller Courance? Je rpondis: --Oui. Et je lui aurais fait tant de plaisir en lui disant: Cela m'ennuie de te quitter! Mais j'ai pens dire cela vingt ans plus tard. Flicie et mon pre m'arrachrent, et me portrent jusque sur le palier. --Et les bijoux? demanda la tante. --Sacrdi! je les ai oublis. Le long du chemin, dans la nuit, je ne songeais qu'au plaisir de coucher Courance. Cela ne m'tait arriv qu'une fois, un soir qu'il pleuvait trop pour revenir Beaumont. Et je me rappelais le petit lit, dans la chambre de Valentine Pidoux, qui tait charge de veiller sur moi. Cinq ou six fois elle me rveillait pour me demander si la pluie m'empchait de dormir. Mais, le matin, par exemple, quel beau soleil, et comme tout tait plus grand et plus clair que chez nous! La fentre donnait sur des touffes de lilas humides: les grappes fleuries venaient si prs, qu'en se penchant on pouvait s'y mouiller la figure. Et, juste au-dessous, on voyait le bonnet blanc et le dos bomb de la Boscotte assise sur une chaise, les pieds sur un tabouret, et ourlant des serviettes. Fridolin chauffait le four; la fume rousse conservait l'odeur de la flambe de genvriers et de bruyres. La cuisinire, Clarisse, portait sur sa tte des paneres de pte bien leve, mobile comme une chair grasse. On entendait les coqs, les moineaux, les pigeons, les aboiements du chien Mirabeau, et le beuglement des veaux dans l'table. Sous le grand marronnier blanc, tout en fleur, il y avait un tas de sable pour jouer, et on savait qu'on pourrait boire du lait frais plein bol. Enfin, une une, arrivaient mesdemoiselles Victoire et Adlade, deux vieilles filles jumelles, mes arrire-grand'tantes, grand'mre Fantin et Flicie, qui criaient d'en bas: --Valentine! Valentine! est-ce que le petit a bien dormi? Aprs quoi, on voyait l'oncle Plant, le mari de Flicie, habill de velours ctes, gagner la campagne par la petite porte jaune. Il ne comptait gure dans la maison, parce que Flicie lui prfrait M. Laballue, un vieil ami qu'on appelait Sucre-d'Orge, cause de son bon caractre. L'oncle Plant partait, au temps de la chasse, avec son fusil et son chien; battait les landes et les bois, et rentrait le plus souvent bredouille, en jurant comme un charretier. Le reste de l'anne, il jardinait, moins qu'il ne s'enfermt dans un pavillon lui, o l'on disait qu'il triait des graines. On l'aimait beaucoup en secret, malgr sa rudesse; et ceux qui tenaient ses faveurs mnageaient Valentine. Valentine tait l'ane des dix enfants du mtayer voisin, ge de dix-huit ans, dodue, gte par le bien-tre. --Il faudra apprendre vous habiller tout seul, me dit-elle, ds le premier soir, parce que, vous comprenez, moi, je ne suffirais pas tout l'ouvrage avec mes dix doigts. Je trouvai la mme chambre, mais le printemps manquait. On nous fit brler des javelles. --C'est toujours a de gagn, dit Valentine; si vous ne couchiez pas l, madame me dfendrait d'allumer... En revanche, madame lui avait bien recommand d'teindre la bougie avant de se dshabiller elle-mme. Mais cela tait contraire ses habitudes. Je lui dis, entre les draps: --Il ne faut pas te gner... Une jambe croise sur le genou, la caresse des dernires flammes, elle tait tranquillement son bas, aprs avoir peu prs tout t. Elle le jeta et me tira la langue. Le lendemain, Flicie partit encore pour Beaumont, avec la calche; elle emmenait grand'mre Fantin, sa soeur, qui devait y rester prs de la malade. Quand elle revint, elle parlait d'une consultation du docteur Lveill, en hochant la tte. Elle pronona une phrase que l'on rpta souvent dans la suite: Le premier casque pointe qu'elle verra lui entrera dans le coeur. Mais elle avait les bijoux. On ouvrit un puits perdu situ devant le perron de la maison neuve. Mesdemoiselles Victoire et Adlade tendaient les paquets d'argenterie envelopps de linge; Flicie tenait la feuille d'inventaire, et pointait, l'aide d'un crayon qui trouait le papier contre la paume de sa main. On remplit ainsi trois caisses que Fridolin cloua, ficela et cacheta. Puis on les descendit dans la fosse, comme des cercueils d'enfants. Deux essieux de tombereau rouills furent croiss l'orifice et recouverts de planches paisses. Enfin, on jeta de la terre. Pendant longtemps, lorsqu'on passait cet endroit, chacun frappait du talon pour prouver le sol. Des semaines s'coulrent; le printemps revint. On ne parlait jamais des sujets graves devant moi; je m'amusais beaucoup; et il n'arriva rien. Un matin, de bonne heure, Flicie poussa la porte de notre chambre. Elle avait le teint brouill, les yeux fivreux. On crut que c'tait le jour de ses nvralgies. Mais elle ordonna Valentine de m'emmener avec elle, et d'aller cueillir des morilles. Valentine objecta qu'il n'avait pas plu, la nuit, et qu'on ne trouverait pas de morilles. --C'est bon! c'est bon! je sais ce que je dis, faites-moi le plaisir de partir tout de suite. Puis elle parla l'oreille de Valentine, qui leva les sourcils, me regarda et ne dit plus mot. Pendant qu'elle traversait la cuisine, Clarisse et la Boscotte se prcipitrent sur Valentine, lui parlrent bas, et me regardrent. Nous sortmes par la porte jaune: on tait aussitt dans les champs. Valentine courut vers une de ses soeurs, toute droite et tricotant un bas, au milieu des dindons, sur un terrain pel. Elle lui parla l'oreille, et, quand je passai prs d'elle, la petite me regarda, comme les femmes. Nous atteignmes un cours d'eau, presque toujours sec, qui traversait la proprit et lui donnait son nom: la Courance. Elle tendait en zigzag son lit ingal, tantt ravin, profond ou rempli de sable, tantt uni, fleur de terre et tapiss d'une herbe frache. On ne passait prs des buissons qui la bordaient qu'en les frappant de la canne afin de mettre en fuite les couleuvres. Et l'on s'entendait tout coup hler d'en haut par un garon ou par une fille de ferme juchs sur le pommeau d'un orme au tronc bossu, occups arracher les feuilles au long des tiges nouvelles. Valentine tait proccupe et ne cherchait point de morilles. Je marchais devant elle; je courais; et je revenais sur mes pas, comme un chien en promenade. Je lui demandai: --Pourquoi est-ce que tu es toute rouge? --Ce n'est pas vrai! je ne suis pas rouge. --Si, tu es rouge. Ses yeux brillaient; elle avait envie de dire quelque chose. Elle soupira: --Ah! si on ne me l'avait pas dfendu!... --Qu'est-ce qu'on t'a dfendu? --Mais, de vous le dire, donc! --De me dire quoi? --Ah! voil! --Pourquoi est-ce qu'on t'a dfendu de me le dire? --Parce que les grands malheurs, a n'est pas fait pour les enfants. --C'est un grand malheur qui est arriv. --Qui est-ce qui vous a dit a? --C'est toi. Qu'est-ce que c'est, un grand malheur? --a dpend. --Est-ce que c'est d'tre ruin comme grand-pre Fantin?... --Oh! il s'en fait de la bile, votre grand-pre Fantin!... --Oui, avec grand-pre Fantin on ne peut pas savoir, puisque tante Flicie dit que ce n'est qu'un saltimbanque; mais vois grand'mre: elle dit que c'est triste de vivre aux crochets des autres. Est-ce que c'est papa qui est ruin? est-ce que c'est tante Flicie? est-ce que c'est l'oncle Goislard? Est-ce que c'est madame Leduc? Non; madame Leduc, c'est la plus riche de toute la famille. --Vous croyez a? La dernire fois qu'elle est venue, et qu'on a mis la maison sens dessus dessous pour elle, elle avait des trous ses bas!... --Ah!... moins que ce ne soit quelqu'un qui est mort? --Peut-tre. --C'est mademoiselle Gillot? --Pourquoi? --Parce que c'est la plus vieille. --Il n'y a pas que les vieux qui meurent. --Non, mais alors il faut qu'on soit tout fait malade. --Qu'est-ce que vous appelez tre tout fait malade? --C'est quand le cur vient. ce moment, j'eus pour la premire fois peur d'apprendre quelque chose de trs dsagrable, et je sentis que j'aimais autant ne pas m'en occuper. Je fis observer Valentine: --Puisqu'on te l'a dfendu, il ne faut pas le dire. Un chien aboyait, vers la ferme d'pinay. Valentine m'arrta par le bras. --coutez! On entend les voitures. Sa figure tait coquelicot. Elle se hissa, un pied contre la verrue d'un orme, et elle regardait sur la route de Beaumont. Je la tirai par sa jupe: --Moi, je veux voir! --Vous le voulez? --Oui. --Vous ne direz pas, aprs, que c'est ma faute? Elle m'avait dj soulev, et je voyais comme elle. Dans l'intervalle du frais feuillage des noyers, au del d'un champ d'avoine, on distinguait trs bien les voitures montant au pas la cte, la sortie du parc de Courance. La calche allait la premire, mene par Fridolin. Dans le break dcouvert, on reconnaissait Mesdemoiselles Victoire et Adlade avec la Boscotte, toutes enfouies sous des voiles noirs, et l'oncle Plant qui ne se dplaait jamais. --C'est arriv ce matin cinq heures et demie, dit Valentine. Nous tions, elle et moi, aussi rouges que si l'on nous et pris manger du miel l'office; et je ne pouvais rien dire du tout. Pourtant, les voitures passaient porte de la voix, et d'ordinaire on et cri: Bonjour! bonjour! o allez-vous donc? Je sentais contre mon front quelque chose de trop gros, qui ne parvenait pas se loger dans ma cervelle d'enfant. Valentine me dposa terre. Je pris un air trs affair; je marchais en soulevant du bout du pied le plus de cailloux possible, et je donnais de grands coups de baguette contre les buissons. Valentine fut longtemps aussi sans parler. Enfin, elle me dit: --Vous avez l'air de bouder. Je marchais toujours du pas d'un monsieur srieux, sans me retourner, sans faire plus de chemin qu'il ne fallait. Dsormais, j'aurais cru indcent de courir. II LES FIGURES Le jour suivant, on ouvrit la maison neuve, pour recevoir la famille. Beaucoup ignoraient ces appartements, car on n'en usait que dans les circonstances solennelles, ou quand venait madame Leduc. Je jouais devant le perron, l'endroit mme o se dissimulait le puits perdu, quand j'entendis secouer intrieurement les persiennes blanches. Le bois craqua comme si la porte se dchirait par le milieu; je vis un trou noir, troit et haut, qui s'largit: et Fridolin apparut, les bras en croix, repoussant de droite et de gauche les lames ajoures qui se pliaient en accordon. Il me salua, la casquette trs bas, et dit: Bonjour, Monsieur Henri, sur le ton d'un respect inusit, que j'attribuai mes premiers vtements de deuil. Je m'lanai pour voir le petit salon: --Prenez garde! s'cria Fridolin, on glisse comme sur la pelure d'orange. Il tait en chaussettes de tricot bleu, et il relevait tous les doigts de pied en marchant sur le parquet froid. Je fus tonn de ne trouver au petit salon rien d'extraordinaire. Fridolin se baissait et ttait les plinthes du revers de la main. Il aspira de l'air par sa brche et pronona: --Ne me parlez pas de l'humidit! la vermine est moins ravageuse. Dans le grand salon, il dit, aussitt l'irruption de la lumire: --C'est princier. Le meuble tait de velours rouge. La pendule de la chemine reprsentait une femme couche; les candlabres de bronze taient surmonts de cigognes qui faisaient leur possible pour se dbarrasser d'un serpent enroul leur patte. La salle manger n'offrait de toutes parts qu'un miroir d'acajou; et partout o Fridolin, d'un coup de manche, enlevait la poussire, sur le buffet, sur la table, au dossier des chaises, je me dpchais d'aller souffler de grands halos de bue, pour le plaisir de les voir se rtrcir et disparatre, comme sur les glaces, en laissant, au milieu, une petite goutte d'eau. Fridolin dclara: --Ce n'est pas pour faire valoir celui-ci plutt que celui-l; mais il y a davantage de richesse chez votre grand'tante Plant, que dans le chteau de monsieur le marquis de la Frelandire. Il ajouta, en faisant tourner son bras droit comme une immense girouette: --Il n'y a point de mal dire ce que je vais vous dire... Le malheur qui est arriv vous rendra matre de tout a quarante ans plus tt. Malgr mon extrme jeunesse, j'tais dj au courant de ces affaires d'hritage, tant les questions de fortune revenaient souvent dans les conversations de la famille. Combien de fois n'avais-je pas entendu Flicie dire ma mre: Quand je n'y serai plus, tu feras ici ce que tu voudras! propos de quoi la voix douce de celle qui venait de mourir insinuait rgulirement: Et ce malheureux Philibert?--Oh! ton frre! ton frre!... c'est un grand dadais. Je demandai Fridolin: --Alors, mon oncle Philibert, lui, il n'aura rien? La lvre de Fridolin se retroussa sur l'endroit des dents o l'air sifflait; il raidit sa main abaisse horizontalement, et faucha dans l'espace quelque chose comme une plante parasite, qu'il semblait voir, et qui, ses yeux, dut tomber. --Celui-l, dit-il, c'est un dvoy. Il y avait sur le compte de Philibert une histoire que je ne dmlai que plus tard et fil fil, parce qu'on m'envoyait toujours promener quand il s'agissait de lui. Sa vie tait un mauvais exemple, et il habitait Paris. Je savais qu'il dessinait, peignait des tableaux, et ne russissait pas. Lorsqu' son sujet quelqu'un risquait: Et dire qu'il a tant d'esprit! Flicie vous fermait la bouche d'un: a lui fait un beau gras de jambe! Philibert arriva, prcisment, le soir de ce mme jour, en compagnie de son pre, c'est--dire mon grand-pre Fantin, qu'on appelait Casimir. Ils avaient d se contenter de la carriole de Pidoux, sous prtexte que la calche et le break attendaient au train suivant Madame Leduc et ses bagages. Philibert tait trs maigre et avait beaucoup de chagrin. Le grand-pre Fantin descendit du vhicule avec une larme chaque oeil, mais il en versait pour n'importe quoi. On s'embrassa sous le marronnier de la cour. Personne n'osait parler le premier. On disait seulement: Ma pauvre Flicie!... Mon pauvre Casimir!... Ma pauvre tante Adlade!... Votre pauvre femme a tenu passer la nuit l-bas... Grand-pre demanda: --Et le pauvre enfant, est-ce qu'il sait? Je me dtournai en rougissant. Les deux nouveaux venus m'embrassrent. Casimir n'tait pas plus en odeur de saintet que Philibert. Il avait mang la fortune de sa femme, et Flicie se souvenait d'avoir pay ses dettes. Elle le disait capable d'engloutir la mer et ses poissons; elle le redoutait comme un flau, et elle avait fait des pieds et des mains, aprs ses dsastres, pour obtenir qu'il ft hberg chez l'oncle Goislard, Langeais, loin d'elle. la tombe de la nuit, on distingua le bruit des deux voitures, et tout le monde s'agita pour recevoir Madame Leduc. Elle tait la soeur de Casimir, mais personne ne lui donnait de titre de parent, si ce n'tait en sa prsence et l'on disait Madame Leduc, cause de son grand air. L'oncle Plant tait seul se permettre, son endroit, une factie qui manquait rarement de succs: en parlant d'elle il disait la duchesse. Mais, tout en souriant alors, on regardait du ct des portes qui ont plus d'oreilles que les murs, tant on craignait que Madame Leduc n'et vent de cette petite libert. Fridolin ne la faisait point descendre, comme le commun des mortels, sous le marronnier de la cour; il la menait, au trot depuis la grille, par un dtour lgant, sur l'esplanade sable, devant la maison neuve; et il n'arrtait la calche que juste au pied du perron. L, on se trouvait runis l'avance, et le coeur battant un peu, ainsi que pour la rception d'un prince. --Mon Dieu! soupira Flicie, pourvu qu'il ne lui soit rien arriv en route!... Ordinairement nous allons au-devant d'elle, mais aujourd'hui, en vrit, on ne sait o donner de la tte... Madame Leduc montra le nez hors de la portire, et dit: --Est-ce que je couche l'auberge? Un souffle glac passa sur les paules. Madame Leduc devait avoir t froisse. -- l'auberge! s'cria Flicie, que voulez-vous dire? --Mais, reprit madame Leduc, votre dpche est un peu laconique: Trouverez voiture gare, un point, c'est tout. Vous concevez... Heureusement, grand-pre, qui tait trs dmonstratif, l'avait dj embrasse en poussant de petits gloussements de tendresse. Elle passa ainsi de l'un l'autre: Mon pauvre Casimir!... Ma pauvre Flicie, etc.. Et l'acrimonie du premier moment se trouva noye dans les larmes. Grce la prsence de madame Leduc, on dna dans la salle manger d'acajou et l'on passa la soire dans le salon de velours rouge. L'oncle Plant tait de mauvaise humeur parce qu' cause de la duchesse on employait Valentine la cuisine, et parce qu'il n'osait ni jurer ni bourrer sa pipe. Chacun se surveillait de peur de laisser chapper une expression qui pt tre mal interprte, non Casimir, toutefois, qui allait toujours de l'avant. Mesdemoiselles Victoire et Adlade billaient qui mieux mieux; Philibert crayonnait; Flicie allait et venait, en invoquant, chaque entre ou sortie, le prtexte d'ordres donner. Madame Leduc parlait des calamits publiques et de son fils qui tait dans la magistrature. Au grossissement qu'elle donnait ces mots, je compris que les Prussiens avaient mis fin la guerre pour permettre ce fils de recouvrer ses fonctions de substitut. Le Sacr Coeur de Jsus, les zouaves pontificaux, les communards, et le comte de Chambord, taient les termes qu'elle employait le plus souvent. Et toutes les fois qu'on risquait une allusion la crmonie du lendemain ou au malheur qui nous runissait l, on me regardait comme si ce malheur et t sur moi. Valentine me fit raconter, en me couchant, ce qui s'tait pass au grand salon: --D'abord, ce n'est pas la peine de faire ma prire, parce que madame Leduc l'a rcite, tout haut, pour tout le monde, et en latin, tu sais, comme a: Bo, bo, bo, bo, bo... bo, bo, bo, bo, bo..., et puis, un moment, c'est le grand-pre Fantin qui lui rpondait comme a: Bou, bou, bou, bou, bou... bou, bou, bou, bou, bou... --Et votre tante Flicie, qu'est-ce qu'elle a dit de a? --Tante Flicie, elle n'a rien dit, parce qu'elle a peur de madame Leduc; mais l'oncle Plant est sorti en bougonnant: Sacrs faiseurs de simagres! Valentine tait au lit qu'elle rptait encore, en contrefaisant la voix de madame Leduc et de son frre: Bo, bo, bo, bo, bo... bou, bou, bou, bou, bou... Elle ne m'veilla, le lendemain, que trs tard. Et quand je descendis, il n'y avait plus personne la maison, que la cuisinire Clarisse et madame Franois, la gouvernante du cur de la Ville-aux-Dames, qu'on employait dans tout le pays, pour les grands repas. Valentine me dit confidentiellement: --On ne vous a pas emmen, parce que vous tes trop impressionnable. Madame Franois racontait des histoires perte d'haleine en tournant ses sauces, et elle tait trs comique de sa personne, ayant une petite voix flte, un bout de nez pointu et luisant, et des lunettes bleues larges comme des pices de cinq francs; en outre, on savait qu'elle portait une perruque et une crinoline. Monsieur le cur Fombonne, son matre actuel, tait ml toutes ses aventures, ainsi que plusieurs de ses confrres. Du mme ton qu'elle m'et confi: Il y aura de la crme, elle m'annona que Monsieur le cur serait du djeuner. La grille tait reste ouverte aprs le dpart des voitures, et des chiens trangers erraient dans le jardin, la queue basse, le museau reniflant le sol. Je fis observer ce dsordre Valentine: --Si tante Flicie voyait a!... Elle me rpondit: --Ce n'est pas aujourd'hui un jour comme un autre. On arriva par paquets noirs vers midi. La calche tait pleine. Le break tait plein. Je reconnus mon pre dans son tilbury avec Casimir. Aprs, venait le cabriolet de Monsieur Laballue, le bon ami de Flicie, qui avait pris ct de lui Monsieur le cur de la Ville-aux-Dames. Et on attendit encore Philibert, vingt minutes, avant de se mettre table, car il n'avait pu trouver de place dans tout cela. Il revint seul et pied. Mon pre pleura beaucoup lorsqu'il m'embrassa. Flicie, tmoin de sa douleur, lui dit en me montrant du doigt: --Maintenant, c'est pour cet enfant-l que nous devons dfendre notre bien. Il comprit, travers ses larmes, le sens avantageux de ces paroles, et saisit la main de la tante. Le temps tait magnifique, et mme un peu chaud. On avait ferm les persiennes de la salle manger pour viter le soleil qui, par une longue fente, rduisait ses rayons en une sorte de cloison lumineuse, o une poussire dore dansait la sarabande. Les mouches salissaient les desserts, et il venait parfois une abeille se poser lourdement au bord des compotiers. Madame Leduc, ainsi qu'il fallait s'y attendre, avait pris le haut de la conversation. Elle abondait en ides nobles et gnreuses, et on la savait capable de les mettre en pratique. Elle prchait la dignit de l'institution familiale, la solidarit ncessaire de ses membres; et elle traversait la France de part en part pour assister au baptme, au mariage, aux obsques d'un arrire-cousin. Pour un anniversaire, pour une rougeole, pour l'espoir d'une grossesse, elle vous crivait des lettres la manire d'une Svign. Elle prodiguait les conseils, elle ouvrait sa bourse; tout le moins, on tait assur qu'elle priait pour vous. On trouvait sa vie difiante. Non! prtendait monsieur Laballue, en allumant ses petits yeux gris, car elle fait douter de la justice de Dieu...--Comment cela?--Parce qu'en rcompense il aurait d lui donner pour deux liards de bonne grce! C'tait cela, en effet, qui lui manquait. Si flatt que l'on ft d'approuver ses thories, le coeur ne s'y prenait point. Au fond, elle n'amusait personne, mais chacun sentait que c'tait ce qui convenait aujourd'hui. Cependant, lorsque, aprs avoir parl de notre perte cruelle, avec une loquence trop aise, elle nous invita remercier la Providence pour avoir distingu notre famille par une preuve particulire, on fut gn. Monsieur le cur Fombonne sauva la situation: --Remercions la Providence, dit-il, de nous accorder notre pain quotidien... et d'inspirer la cuisinire de madame Plant des matelotes aussi russies. --Mais ce n'est pas ma cuisinire qui mrite des loges, dit Flicie, Monsieur le cur, c'est la vtre! --Jamais de la vie! Je n'ai pas mang, depuis quinze ans, de matelote pareille, au presbytre. --Nous en aurons le coeur net; Valentine, appelez donc madame Franois. On vit entrer, tout tourdie par la pnombre, la clbre cuisinire du cur de la Ville-aux-Dames. Elle relevait son tablier d'un bras serr jusqu'au poignet par une fausse manche de lustrine, et talait une main avec modestie contre la bavette blanche pingle mticuleusement sur son sein. Son petit nez fureteur, au-dessous des conserves bleues, allait de droite et de gauche, et elle ressemblait assez la tte d'une belette ou d'un rat sortis de l'ombre et surpris de voir de la compagnie. --Eh bien! madame Franois, voil monsieur le cur qui ne veut pas croire que c'est vous qui avez fait la matelote?... Sa voix menue sembla venir d'un petit trou de flte: --Eh! mon Dieu! madame Plant, comme disait dfunt monsieur le cur de Chaumussay, ne faut-il point toujours confesser la vrit? C'est bien moi qui ai fait la matelote. --Saperlipopette! s'cria le cur Fombonne, comment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais mis une au point comme celle-l? Madame Franois agita sa figure fute; elle semblait sourire par le bout du nez, car on ne lui voyait pas les yeux sous ses disques d'azur, et sa bouche tait close respectueusement. Elle avait l'air de ne point vouloir parler, et cependant elle parla: --Monsieur le cur, dit-elle, en comprendra facilement la raison... C'est que le vin de madame Plant est bien meilleur que le sien. Elle jouit de son succs et se retira, tandis que Flicie disait l'oreille du cur: --Je vous en enverrai quelques bouteilles. Le bon cur prtait volontiers sa servante, en se laissant inviter dans les maisons o elle tait rmunre souhait, et l'un et l'autre y trouvaient avantage. Grand-pre Fantin, qui tait plus gourmand que le cur Fombonne, profita de la circonstance pour raconter l'histoire d'une certaine dinde la chipolata, qu'il avait mange pendant l'Exposition universelle de 1867. Elle avait pour but d'amener ceci: Lord Bolingbroke, en me gratifiant d'un vigoureux _shake hand_, me dit: Fantin, vous croyez connatre la chipolata? La premire fois que vous viendrez Londres, faites-moi donc l'amiti..., etc. Quand grand-pre Fantin entamait cette histoire, chacun s'vertuait la couper net et le plus tt possible, d'abord parce qu'on la savait comme son _pater_, ensuite parce qu'il tait pnible de le voir taler les fastueuses relations qu'il s'enorgueillissait d'avoir eues dans le temps mme o il faisait les affaires les plus dplorables. Aprs lord Bolingbroke, venait immanquablement Napolon III. Sa Majest s'tait fort intresse un projet de charrue vapeur, et en serrant la main de l'ingnieux inventeur, aussi violemment que le noble anglais, elle lui avait affirm d'une voix mue: Fantin, Nous avons l'oeil sur vous. Il parlait de ces choses avec une inconscience absolue, tandis qu'autour de lui les mmoires retraaient la terrible aventure: la faillite la fermeture de l'Exposition, la ruine, la prison pour dettes; ma grand'mre, ici prsente, mendiant un emploi Paris; la jeune fille, la morte d'hier, un mariage manqu, accourant, toute seule, implorer la charit des parents de province!... Lord Bolingbroke, Sa Majest, la dinde la chipolata: la nature heureuse de Casimir n'avait retenu que ces mots sonores et ces mirages. Les jours o l'on ngligeait les crmonies, Flicie l'interrompait en disant: Casimir, passons la priode contemporaine. Car on divisait la vie de grand-pre Fantin en quatre priodes, comme un rgne. Chacune dbutait comme un ge d'or, et se terminait par une catastrophe. La premire tait la priode africaine: il y tait question de chnes-liges, d'Arabes en rvolte, de campements sous la tente et de cris de chacals; une srie d'blouissements suivis d'un brusque retour, de la vente du mobilier, des livres et de la dernire chemise. La seconde priode tait celle de Londres en 1855. On y entendait tinter des Palais de Cristal, des jeune reine pleine de fracheur... et des prince consort, etc. La troisime tait baptise priode de la chipolata. Enfin la quatrime, qui durait encore, tait celle du vieil oncle Goislard, ou l'oncle la mode de Bretagne, dont Casimir convoitait l'hritage, et, en attendant, usait les redingotes malheureusement un peu troites. Et comme on ne connaissait gure l'oncle Goislard que par les narrations de grand-pre Fantin, c'tait encore des feries que ce nom voquait. Chez l'oncle Goislard, les dners taient de trente couverts, les dames nombreuses, jeunes, belles et toujours en peau, moins que ce ne ft outrageusement dcolletes; elles portaient des noms magnifiques et demeuraient dans des chteaux. Trois ou quatre personnes, pour passer un sujet anodin, s'crirent ensemble: --Et avec tout cela qu'est-ce que devient donc mademoiselle Gillot? --Demandez-le M. le cur de la Ville-aux-Dames, dit Flicie; il la voit plus souvent que nous, car elle se fait de plus en plus sauvage et ne vient mme plus la maison... moins qu'il ne fasse de l'orage, du grand vent... --Ou qu'il n'y ait une clipse? --Oui, elle vient aussi quand elle a lu dans ses almanachs l'annonce d'une clipse de lune ou de soleil. Sa terreur est de mourir au milieu d'un cataclysme. Elle se monte la tte dans la solitude. J'ai essay d'introduire chez elle une petite bonne. Ah! bien, oui! Pas un tre humain n'a pntr depuis trois ans dans la pice qu'elle occupe chez Pidoux! --Le dimanche, dit le cur Fombonne, mademoiselle Gillot, qui est aime des animaux comme un saint Franois d'Assise, est suivie jusqu' la Ville-aux-Dames par une douzaine de perdreaux apprivoiss. Ils se tiennent sous ses jupons pendant la grand'messe, et leur conduite est exemplaire. Ce sont mes plus fidles paroissiens. --Mais aussi, monsieur le cur, faut-il avouer que votre servante les gte! --Madame Franois se contente de dposer sous la chaise de mademoiselle Gillot quelques oeufs de fourmis, qu'apprcient les petites btes... Il est vrai que votre respectable tante ne s'est jamais doute du subterfuge. voir ses perdreaux si sages, elle les croit bons chrtiens. Madame Leduc pinait les lvres, parce qu'elle tait trs choque des innocentes plaisanteries du cur. Elle ne concevait pas non plus qu'une personne de la famille vct la faon de la vieille mademoiselle Gillot. Mais mademoiselle Gillot, presque centenaire, gardait les habitudes de simplicit reues dans sa jeunesse, et ce qu'elle nommait le luxe de Courance l'incommodait. Elle portait un bonnet blanc, comme les anctres, et quand elle venait, il fallait la croix et la bannire pour l'attirer plus loin que la cuisine. Ce fut, pour chacun, une occasion de proclamer ses principes sur la famille. Enfin, on quitta la table, d'accord sur ce point que, si la France tait appele se relever de ses dsastres, elle le devrait l'union, sanctifie par l'amour et le dsintressement, de tous les citoyens autour du foyer. Mon pre offrit son bras Flicie et, aussitt part, lui souffla: --Il y avait un testament... Philibert m'entranait; il fut rejoint, au petit salon, par son pre, dont le teint flambait: --Un mot, mon garon. Grand-pre Fantin lui prit la main, la lui serra, la lui tapota de caresses maternelles. --Qu'est-ce qu'il y a? demanda Philibert. --Je te le donne en cent! --Finis, je t'en prie. La voix de Casimir s'mietta tout coup en trmolo, comme s'il et tir un registre l'harmonium: --Ta pauvre soeur, mon ami... ta pauvre soeur!... --Eh bien? --Elle nous a laiss, chacun... --Ah! elle nous a laiss quelque chose? --Vingt mille francs! Ses lvres se retroussrent aux deux coins, en toit de pagode. Je sentis trembler la grande main de Philibert, qui tenait la mienne. Il me lcha, porta son mouchoir ses yeux, et s'en alla dans le corridor. Grand-pre Fantin haussa les paules. Les vingt mille francs lui causaient, lui, un tout autre effet. Il allait, dandinant et hanchant de droite et de gauche; il encensait tout venant des basques trop longues de l'troite redingote. La nouvelle se rpandait. Monsieur Laballue lui dit: --a va mettre du beurre dans vos pinards. Madame Leduc lui demanda: --Qu'est-ce que tu vas faire de a? Puis elle s'acharna aprs lui. Elle lui tortillait un bouton de gilet; elle poussetait ses revers coup de mignonnes chiquenaudes; elle finit par l'entraner dehors. Monsieur le cur Fombonne, tal sur un sige, fumait comme un propritaire. Je m'empressai d'aller le dire Flicie, au grand salon. Elle avait d'autres chats fouetter. Elle tait tellement en colre qu'elle baissa peine le ton quand j'entrai: --Vingt mille francs ton mari! Mais, malheureuse, tu ne comprends donc pas que c'est de l'argent jet la rivire! la rivire! qu'est-ce que je dis? Mais il n'a jamais eu liard en poche sans le risquer dans une aventure! Veux-tu que je t'apprenne ce que a nous cotera, les vingt mille francs de Casimir? a nous en cotera cent mille!... --Il m'a jur de les placer, disait grand'mre. --Et tu crois a, toi? Tu le crois encore, aprs trente-cinq ans qu'il te nourrit de balivernes! --Je t'assure qu'il a toujours t sincre. Ce n'est pas sa faute s'il n'a pas eu de chance... --C'est comme cela que vous raisonnez, vous autres: Il n'a pas eu de chance! Et il en aura peut-tre davantage demain, n'est-ce pas? La chance, c'est d'avoir quelque chose dans la caboche; et quand on n'a pas encore senti sa cervelle l'ge qu'il a, il est permis de supposer que ce qu'on porte entre les deux paules, c'est un grelot!... Ah! il va toucher vingt mille francs! eh bien, coute-moi, Clina: avant six mois, je parie ma tte que tu seras l, te traner mes pieds pour me prier de boucher les nouveaux trous que ton bent de mari aura creuss... Elle marchait grands pas dans la pice demi-obscure, elle faisait rouler les chaises et les fauteuils sur le parquet, pour les aligner; puis elle en bouleversait l'ordonnance, et en imaginait une nouvelle. Cela produisait un bruit sourd, presque continu, pareil des orages lointains. Grand'mre n'osait souffler. Flicie se rpondit elle-mme: --La famille!... la famille!... ils s'imaginent avoir tout dit, ds qu'ils ont eu de ce mot-l plein la bouche. Mais, quand la fortune a sombr, qu'est-ce qu'elle devient, la famille? Je vous le demande un peu! C'est trs joli, ma parole, d'tre tous runis autour d'une mme table et de s'y frotter les coudes les uns contre les autres; mais la condition qu'il y ait quelqu'un qui paie le dner! Et elle alla vers la fentre; elle l'ouvrit. Il vint, au travers des volets, une bouffe d'air chaud qui sentait la verveine. --C'est comme Philibert! poursuivit-elle; il ne sait seulement pas ce que c'est que l'argent, il ne va faire de cela qu'une bouche! --Pauvre garon! avec toutes ses charges!... On me regarda. Comme toutes les fois qu'il s'agissait de Philibert, on n'insista pas. J'tais venu m'asseoir sur le rebord de la fentre. On entendait, avec le grand bourdonnement de tout ce qui vole dans le soleil, le murmure des voix de Casimir et de sa soeur assis non loin de l, sous les noisetiers. Je poussai la persienne pour les voir, et une phrase de grand'pre Fantin nous arriva toute chaude: --Notre coeur nous interdit de te laisser dans le ptrin... Flicie bondit, et elle s'approcha de la fentre. Madame Leduc, grands gestes de la main, abattait la voix de Casimir, et l'on ne distingua plus rien que des mots de loin en loin: Ce n'est pas que nous soyons gns... malheureuse guerre... plerinage votif Sainte-Anne d'Auray... pension... ma petite-fille au Sacr-Coeur... Mais grand'pre semblait faire exprs de prononcer trs haut: Mon argent... te tirer d'embarras... moi aussi, j'ai connu la misre... que diable! patientons jusqu' la mort de l'oncle Goislard... mon argent... quant ta dtresse... mon argent... Et on voyait le bras de Madame Leduc agit comme si elle chassait de la fume: Mais tais-toi donc! mais tais-toi donc! Flicie tomba dans un fauteuil. --Ah bien! dit-elle, il ne manquait plus que cela! --Qu'est-ce qu'il y a? --Il y a que Madame Leduc demande de l'argent ton mari! --Ce n'est pas possible! --L, l, sous les noisetiers; j'ai entendu, de mes oreilles entendu... Avec le train qu'elle mne, elle devait en arriver l. La malheureuse est au bout de son rouleau. --Demander de l'argent Casimir! rptait grand'mre, pour la premire fois qu'il en a! Je fus trs heureux de trouver placer mon mot: --Tante, Valentine m'a dit que quand Madame Leduc est venue Courance, l'anne dernire, elle avait des trous ses bas. On me mit la porte. III LE DVOYɻ Lorsqu'on me disait de m'en aller, je me rfugiais dans le corridor. Il tait trs long et desservait toutes les pices du rez-de-chausse: la vieille maison, la maison neuve, et jusqu'au pavillon de l'oncle Plant, qu'en raison de son loignement on appelait le bout du monde. Ce corridor tait dall de briques; il y faisait frais; le moindre pas y rsonnait; on y respirait une odeur de pomme et de miel, qui venait des placards; on y entendait les pigeons de la mtairie roucouler ou s'envoler grand bruit d'ailes, et il y avait aussi l-bas, l-bas, tout au fond, prs de la porte du pavillon, l'horloge du bout du monde, dont le tic tac assourdissant tait renomm Courance. Valentine sortait du pavillon. Elle m'embrassa en me demandant: --Est-ce que je sens la pipe? --Oui. --Alors, vous tes un petit menteur, parce que ce n'est pas vrai. Je restai dans le corridor, dessiner des bonshommes le long du mur, pendant qu'on ne me voyait pas. Mais je cachai mon crayon, lorsque j'aperus Philibert et sa mre. Il disait, en tenant la main plat, devant lui, comme lorsqu'on parle de la taille d'un enfant. --La voil haute comme cela, aujourd'hui. --Dj! dit grand'mre. Alors _a_ ne l'empche pas de grandir? Et il fut question d'un corset orthopdique, qui coterait au moins trois cents francs. Philibert ajouta: --Enfin! maintenant, nous allons pouvoir le lui payer!... Ils me virent et ne dirent plus rien. Philibert me prit dans ses bras et m'enleva trs haut. Il tait grand; il avait un nez qui n'en finissait pas, et quelques poils blancs par-ci par-l, dans les cheveux et dans la barbe. --Si nous allions faire une petite promenade avec cet enfant-l? --Tche, au moins, qu'il n'attrape pas chaud! Nous descendmes par l'alle des ormes qui formait une longue cathdrale de feuillage jusqu' la grille. Aprs, on montait doucement par des chemins bords de noyers; on atteignait, sur la gauche, une route que la nature du terrain teintait de rose, comme si on y et pil du corail. Philibert me disait: --Quand tu seras grand, qu'est-ce que tu veux faire? tre notaire comme ton papa? --Tante Flicie veut que je reste ici, mais moi, je sais bien ce que je voudrais. --Qu'est-ce que tu voudrais? --Aller beaucoup en chemin de fer. --Ah! a t'amuse donc? --Je ne sais pas, parce que je n'y suis jamais all. Quand nous fmes arrivs aux sapins d'pinay, il me dit de m'asseoir, et il tira de sa poche un album. Le remblai du foss, la lisire du bois, formait une petite chane de montagnes tapisse de mousse sche et d'aiguilles polies, et c'tait un jeu agrable de se laisser descendre rapidement jusqu'en bas. --Mon petit, dit Philibert, tu vas reinter ton fond de culotte... --Qu'est-ce que a fait? Regarde donc le tien: il est tout blanc. Les enfants sont de petites btes cruelles, car je savais le mal que ma repartie devait causer Philibert. Il tait venu avec un unique pantalon noir, un peu frip, et, quand il relevait le pan de sa redingote pour s'asseoir, on voyait que le drap tait mince et luisant. Il ne m'en voulut pas; il soupira par son grand nez en feuilletant l'album, et j'allai m'installer prs de lui. Il y avait, la premire page, une dame que l'on apercevait de profil et qui pinait lgrement sa robe, d'une main garnie de menus paquets. --C'est, dit Philibert, une dame qui attend l'omnibus. Puis vint l'omnibus, plein de personnages drles. Aprs, vint une petite fille qui sautait la corde. --Qui est-ce? qui est-ce, dis? Il passa aux feuilles suivantes, sans rpondre. Mais je retrouvai plusieurs fois la tte de la mme petite fille, couche. --C'est toujours celle que tu ne veux pas dire qui c'est? pas? On la reconnat bien. Mais pourquoi est-elle couche? Est-ce qu'elle est morte? Il ferma brusquement l'album et dit: --Allons, fiche-moi la paix! Occupe-toi de quelque chose. Je m'assis nouveau sur la crte de la montagne glissante, et, cette fois, sans l'avoir voulu, je me sentis dgringoler sur les aiguilles de pin, jusqu'au bas du foss. Et je me mis rire, stupidement, l'ide que Philibert allait croire que je l'avais fait exprs pour lui dsobir. En effet, il me regarda et dit, en haussant les paules: --Gamin! De l'endroit o nous tions, on apercevait, dans un fond, cte cte, les toits d'ardoises de Courance et les deux pignons de la vieille maison, couverts en tuile moussue. Le marronnier de la cour, norme et rond comme un ballon qui va partir, cachait les communs et la mtairie de Pidoux. On et dit que le jardin tait plant d'arbres aussi pais qu'une fort, et je cherchais en vain y retrouver les endroits o l'on me criait si souvent: Veux-tu bien aller l'ombre, tu vas attraper un coup de soleil! On pouvait suivre la Courance ses gros buissons frquents des couleuvres, et ses troncs d'ormes pels, jusque vers l'horizon, o elle allait doucement se coucher dans le lit de la petite rivire d'Esve, entre les peupliers. Les bois taient sur les hauteurs, et le reste de la valle divis en petits champs ingaux de seigles grles, de bls sensibles au vent, ou de trfle incarnat qui ressemble un talage de rubis sur une grande pice de velours. Nous n'tions pas loin d'pinay: les poules en libert venaient jusqu'auprs de nous picorer, gratter la terre, et elles semblaient converser entre elles avec des intonations de bonnes femmes irritables. --On dirait grand'mre, en dmlant ses laines. Philibert tait tendu tout de son long, le nez en l'air. Il m'indiqua du doigt la cime des sapins: --Et l-haut la jolie musique?... Le vent s'levait et faisait bruire au-dessus de nos ttes le feuillage des arbres centenaires. Cela ressemblait aux sons d'orgues lointaines. Je connaissais cela. Ma mre, une fois, m'avait dit, ici mme: coute! ce sont les glises du ciel qu'on entend... Je m'en souvins et je fus sur le point de le rpter. Mais je n'osai pas parler de la disparue. Nous fmes distraits par une chanson d'une autre espce. Le fermier d'pinay, Pnilleau, arrivait de Beaumont, en titubant sur la route de corail. Et nous l'entendions de loin hurler la _Marseillaise_. --Je dirai tante Flicie qu'il a chant a. --Tu vois bien qu'il ne sait pas ce qu'il fait, dit Philibert: il est plein comme un tonneau. Ce n'est pourtant pas fte aujourd'hui. --C'est qu'il a t ce matin la crmonie, comme tous les fermiers. --Ah! Nous regardmes l'ivrogne qui nous salua trs poliment en passant devant nous. Mais il fut longtemps essayer en vain de retrouver sa tte pour y replacer son chapeau. Et Philibert et moi, nous ne pmes nous empcher de rire. Pnilleau n'avait cependant pas perdu tous les sens, car il dsigna du bras le sentier, au bord de la Courance, et fit: --De la tenue, Pnilleau! v'l la bourgeoise! On voyait, entre des troncs d'ormes, passer le chapeau de Flicie. C'tait un chapeau cabriolet, en belle paille dore par le temps, et que ses dimensions inusites avaient rendu clbre dans le pays. On le distinguait de fort loin: les fermires se prparaient la visite de la propritaire; les braconniers fuyaient; et les vieilles femmes qui possdent des chvres, sans un lopin de pturage, se htaient de rassembler sur la route communale leur troupeau pars dans les taillis. Flicie faisait sa tourne chaque jour, par la pluie, le soleil ou le vent. Il ne naissait pas un agneau sur ses terres qu'elle n'en et connaissance avant d'aller au lit. Devant le chapeau, marchait grand-pre Fantin; M. Laballue venait par derrire. Tout le monde savait que, lorsque madame Plant prenait le sentier de la Courance, c'tait pour gagner, sur la gauche, la ferme de la Chaume, et terminer sa promenade par le Dolmen. Nous descendmes la rejoindre. Elle me plongea un doigt dans le dos: --Allons, marche avec nous, posment. Elle cognait sur les buissons avec une canne pomme fourchue et orne d'une espce d'ongle d'or. M. Laballue lui en avait fait cadeau, aussi l'appelait-on la canne de Sucre-d'Orge; et Flicie ne l'oubliait jamais en sortant. Casimir parlait des bls, des sarrasins, des colzas, de la culture intensive, des guanos du Prou. Il ne possdait aucune notion srieuse d'agriculture. Flicie haussait les paules, et M. Laballue, qui tait laurat des concours rgionaux, glissait de temps autre vers son amie un regard d'intelligence: Ne vous fchez pas; votre beau-frre dit des btises, mais cela nous distrait un peu... Abus par leur silence, l'ancien ami de lord Bolingbroke s'lanait, prenait un ton de professeur, croyait leur enseigner quelque chose. Il alla jusqu' proposer, en se retournant tout coup: --Voulez-vous que je voie vos fermiers? je leur indiquerai... Mais Flicie l'arrta court: --Ah! mais non, par exemple! Faites-moi donc le plaisir de vous occuper de ce qui vous regarde!... Sans M. Laballue qui rpandait la douceur, elle se ft mise en colre. Elle tait bonne, mais vive, et toujours prte partir, surtout quand il s'agissait de son bien. C'tait l'heure charmante des dbuts de l't, o l'on sent que le soir va succder au jour. L'air agitait le feuillage odorant des noyers, et les oiseaux commenaient regagner les arbres. Nous montions le mauvais chemin de la Chaume; on donnait son attention ne point se tourner le pied dans les ornires; la campagne semblait dserte comme le dimanche, parce qu'on ne touche pas la terre les jours de deuil; et nos cinq ombres noires taient assez chagrines. Pourtant, je me souviens que quelque chose de lger et d'heureux frtillait ou dansait dans le profil d'une maigre avoine o dominaient les bleuets et les coquelicots. Flicie heurta la porte claire-voie de la ferme, et souleva en vain le loquet intrieur. Un chien s'veilla, fit fuir les poules, et accourut, furieux et aboyant. Il s'emptra dans la paille humide de la cour, et arriva, le dos en brosse et tous crocs dehors. --Tes matres ne sont donc pas encore rentrs, mon bon Parisien? dit Flicie. Parisien rabattit la crte de son chine en reconnaissant la bourgeoise; il allongea ses pattes de devant, le train de derrire en l'air, et balanant en manire de parade le panache de sa queue couleur de feu; puis il billa familirement. Un chat sortit par un trou noir, au bas d'une porte, prit le vent, monta l'chelle; et, avec l'aisance d'une plume qui vole, fut presque aussitt au haut du toit. --Allons-nous-en! dit Flicie mcontente; quand ces gens-l vont la ville, la journe en est! Elle exprima ses dolances sur les mille tracas des propritaires, et nous mena au Dolmen. L'herbe, les ronces, les chardons envahissaient en libert la grande pierre et un trs vieux noyer, demi mort, entrelaait au-dessus, en guise de dais, les jolies courbes de ses branches. On s'asseyait ou s'adossait comme on pouvait contre la table incline. J'tais excessivement fier de connatre par coeur certaines cavits qui me permettaient de l'escalader et d'aller me planter au plus haut. --Ne va pas me dgringoler sur la tte, au moins! Et je regardais le chapeau, au-dessous de moi, sur lequel il ne fallait pas tomber. Il ressemblait, de l, la toiture d'osier de ces fauteuils de jardin o s'abritent les personnes dlicates. Il oscillait, tantt droite et tantt gauche, et, par ce lger mouvement de la tte, Flicie parcourait du regard presque toute l'tendue des quatre cents hectares de Courance. Elle encadrait chaque ferme, une une, entre les bords de la capote de paille; elle inclinait la capote, et ce qu'elle voyait tait elle; elle l'inclinait encore, et c'tait toujours sa terre, et cela s'appelait toujours Courance, sauf au couchant o s'avanait ce qu'on nommait la Semelle de Gruteau. Il tait rare que quelqu'un ne dit pas ct d'elle: --Ah! nom d'un petit bonhomme! quel beau domaine vous avez l, madame Plant! Elle rpondait avec modestie: --Ce qui lui donne de la valeur, c'est qu'il est d'un seul tenant. Sa vie s'tait employe arrondir l'hritage familial. Elle pointait du bout de sa canne les enclaves achetes une une; les trous bouchs par elle et les zones conquises sur les voisins. Elle savait la contenance et la nature de chaque petit rectangle dcoup si net par la diversit des cultures, et le nom qu'il portait sur le cadastre, et son rendement. Philibert, qui ne parlait pas beaucoup, hasarda une opinion d'artiste. Il montrait la maison de Courance et les six fermes tales en demi-cercle: --Voulez-vous savoir ce que c'est que votre bibelot, ma tante? c'est un ventail. Voil les six lames ouvertes avec les fermes leurs extrmits, comme vignettes; la route de Beaumont, toute rose, c'est le ruban qui les relie par en haut, tandis que votre main tient le tout en fixant fermement la cheville... --Oh! toi! ce ne sont pas les ides qui te manquent! Philibert alla un peu plus loin pour dessiner notre groupe. Flicie releva sa canne vers la rivire d'Esve qui glissait comme une couleuvre entre les peupliers: --Voil le dfaut de la cuirasse! dit-elle; c'est ce satan moulin de Gruteau: des prairies de premire qualit et le dos du petit coteau, un peu sec, par exemple, mais o l'on planterait des vignes. Et a forme un pied qui s'avance sur moi jusqu'au talon; c'est facile voir sur le plan. --Pourquoi ne l'achetez-vous pas? dit Casimir. --Vous en parlez bien votre aise! je n'ai plus un sou vaillant, hormis ma proprit. Grand-pre Fantin entama un parallle entre la proprit franaise et l'anglaise, et il vanta les perfectionnements du crdit dont il avait t tmoin outre-Manche. --Vous voulez Gruteau, dit-il: pourquoi n'empruntez-vous pas? --Une hypothque sur ma proprit? Jamais! jamais! entendez-vous, jamais!... Et puis, que vos Anglais fassent donc chez eux ce qu'il leur plat. Chacun chez soi, voil ma devise. --La leur est: Partout chez moi, et ils la mettent en pratique. Monsieur le cur de la Ville-aux-Dames ne nous rapportait-il pas, il y a une heure, que des insulaires ont achet le chteau de La Roche, au bord de la Creuse? Si je ne me trompe, c'est sur votre paroisse... Comment s'appellent-ils donc?... --Les Pope, dit Flicie. Ce sont des Amricains; des parpaillots. S'il n'y a que moi pour aller leur faire la rvrence!... --Ils sont charmants, fit M. Laballue. Il y a parmi eux trois ou quatre jeunes femmes fort jolies, dont une crole. Du haut de mon perchoir, je m'criai: --Qu'est-ce que c'est que a, tante, des croles? --Des femmes qui passent leur vie dans des hamacs, qui fument, qui sont malpropres et qui ne savent pas tenir leur mnage. --Ma bonne amie! ma bonne amie! s'cria M. Laballue, je vous assure que vous exagrez! --Ta, ta, ta!... je sais ce que je dis. Dans tous les cas, ce ne sont pas des gens frquenter. Ah bien! nous en prendrions, des moeurs! --Sur le paquebot qui nous ramena d'Algrie, en 1832, dit Casimir, se trouvait une superbe crature ne l'le Bourbon... --Descends, mon petit, fit Flicie, allons, va jouer un peu plus loin! Je m'en allai retrouver Philibert, parce que, toutes les fois que grand-pre Fantin commenait parler d'une dame, il disait des choses inconvenantes. On voyait trs bien cela d'avance ses yeux. Quelquefois, je m'loignais avant qu'on m'en et donn l'ordre. Je n'avais pas tourn le dos, que M. Laballue faisait: Oh! oh! oh!... cause de l'histoire, et j'entendis Flicie qui disait: --Casimir, vous devriez avoir honte, un jour comme celui-ci! Peu aprs, je rapportai en triomphe le dessin de Philibert. Flicie regarda et soupira: --Le pauvre garon sera toujours bon amuser les enfants! M. Laballue prit la dfense de Philibert: --Je vous affirme que c'est trs original... Si, si, ma chre amie; il y a l quelque chose... L'album en mains, je revins avec la tnacit mchante des enfants sur le sujet qui m'avait proccup: --Tante, as-tu vu la petite fille qui saute la corde? Tu sais, c'est la mme qui est couche plus loin. Oncle Philibert ne veut pas dire qui c'est... Tiens, la voil! Est-ce que tu sais qui c'est, toi? Quand elle l'eut vue, elle referma l'album et elle cria: --Philibert, fais-moi donc le plaisir de reprendre tes lucubrations..., et puis, si j'ai un conseil te donner, c'est de ne pas laisser traner les paperasses! Nous demeurmes encore l quelque temps, car Flicie n'abandonnait cet endroit qu' regret. Avec les premires ombres du soir, on vit courir les carrioles des fermes sur la route de Beaumont. --Enfin! dit Flicie, les voil! tel et tel embranchement, elles quittaient la route pour s'enfoncer dans une alle de noyers. Alors, elles disparaissaient, mais on les suivait leur bruit grandissant. Et Flicie disait: --Voil Cornet... a, ce sont les gens de chez Pnilleau... Je reconnais le coup de fouet du pre Moreau. Des vols de courlis s'levrent, longs cris, du ct de la rivire. Une pie attarde jacassait dans un arbre... De loin nous parvenait un bruit d'essieux: clic clac, clic clac. Un garon de ferme sifflait. Des chiens aboyaient. Nous vmes passer prs de nous des vieilles femmes courbes sous un sac de toile bise; elles s'arrtaient, le temps de nous reconnatre, et murmuraient des mots inintelligibles. Philibert nous fit remarquer les troncs des sapins d'pinay qui taient couleur gele de groseille et qui s'assombrirent tout coup. Flicie me dit de mettre mon foulard, et la cloche de Courance sonna l'heure du dner. IV UN HOMME VEUF On me ramena Beaumont, vers la fin de l't, parce que mon pre s'ennuyait trop. Grand'mre vint s'y installer en mme temps et prendre la direction du mnage. Je n'eus rien de plus press que de courir chez mesdemoiselles Pergeline, et je leur annonai: --Vous savez, maintenant, moi, j'ai une petite cousine! --Comment, une cousine? o l'as-tu trouve? Mes deux amies taient en deuil, comme moi, car elles avaient perdu leur frre Paul la guerre; et il y avait son uniforme tendu sur un lit, dans une chambre o l'on entrait comme l'glise. --D'abord, il ne faut pas le dire! C'est une cousine dont on ne parle pas. Elles me saisirent chacune par une main, et m'emmenrent dans le jardin, sous la tonnelle. Elles portaient de longs sarraus noirs, agrafs dans le dos. --C'est que le noir est si chaud, par cette temprature! disaient-elles; alors, sous ces fourreaux-l, n'est-ce pas? on peut ne rien mettre du tout, et on est l'aise... Allons! qu'est-ce que c'est que cette cousine? Tu n'as pas d'oncle mari. C'est une petite-fille de madame Leduc? --Non, il n'est pas dfendu de parler des petites-filles de madame Leduc. --Oh! mais... qu'est-ce qu'il veut dire? en voil, un roman! Marguerite, l'ane, s'tant assise sous la tonnelle, me prit sur ses genoux, et elle donna un coup son chapeau de paille pour qu'il ne me chatouillt pas la figure. --Comment s'appelle-t-elle, ta nouvelle cousine? --Je ne sais pas. --Ah! ah! tu es un petit farceur!... tu n'as pas plus de cousine qu'il n'y en a dans le creux de ma main. --Si. Autrefois, elle sautait la corde; maintenant, elle est couche parce qu'il lui est arriv un accident, et on lui achtera un corset qui cote au moins trois cents francs... --Pauvre petite! Quelle espce d'accident lui est-il arriv? --Je ne sais pas. --Mais d'o sort-elle? Elle a pouss, comme a, sous un chou? Ton oncle Philibert n'est pas mari... --a ne fait rien. Elles se regardrent toutes les deux. --Il a une femme qui n'est pas sa femme... --Oh! --C'est pour cela qu'il est un dvoy, et il n'aura rien dans l'hritage de tante Flicie. Elles joignirent les mains: --Mais qu'est-ce que tu nous racontes l? C'est absolument insens! Avec qui causais-tu donc, quand tu tais Courance? --Avec Valentine. --Et c'est Valentine qui t'a appris ces histoires? --Elle ne voulait pas, mais je lui ai dit: Si tu ne veux pas, moi, je dirai tante Flicie que tu sens la pipe. --Comment! elle fume la pipe? --Non, c'est l'oncle Plant. --Ah! Georgette, les coudes aux genoux et le menton gentiment assis sur le petit pliant que formaient les paumes des mains jointes, fit tout coup: --Eh bien, tout a, c'est du joli! --Tu y comprends quelque chose? demanda sa soeur. --Je comprends qu'il faut se mfier de ces gamins-l qui vont mettre leur nez partout. Elle se pencha l'oreille de Marguerite pour lui parler tout bas. Je fus vex: je me jetai sur elle en lui allongeant une grande tape au hasard. Elle se retourna avec une grimace qui lui dcouvrait les dents et le bout de la langue; et elle arrondit la main sur sa gorge, du ct droit, comme lorsqu'on tte avec prcaution une pche d'espalier qui semble mre. --Le vilain brutal! Tu devrais bien commencer t'apercevoir que nous ne sommes pas des garons! --Ce que tu nous as dit l n'est pas bien, fit Marguerite. Tu as de la chance d'avoir eu aussi, toi, un grand malheur, parce que sans cela on t'aurait grond... D'abord, quand on sait quelque chose qu'il ne faut pas dire, on ne le dit pas. De peur que nous ne fussions fchs, elles me firent aller la balanoire; mais, ds qu'elles m'eurent bien lanc, elles me plantrent l et coururent au-devant de leur mre qui rentrait. Madame Pergeline vint m'embrasser et me dit, d'un air trs grave, un doigt devant la bouche: --Mon enfant, si vous avez appris des choses en cachette de vos parents, il faut bien vous garder de les rpter, parce que votre papa serait trs mcontent. Elle prvoyait juste, madame Pergeline. Un matin, mon pre fit une scne sa belle-mre pendant le djeuner. Il avait su au bureau de tabac que les histoires de Philibert couraient la ville; et ce qu'il jugeait le plus scandaleux, c'tait que le petit ft inform de l'existence de l'enfant naturelle et s'en vantt dans les maisons o il allait. Grand'mre touffait son chagrin; elle disait: --Voyons! voyons! ne vous emportez pas. Tout se sait la longue; on ne peut rien tenir cach; mais il faut aussi avoir piti des malheureux. Le pauvre Philibert a eu sa jeunesse brise par les mauvaises affaires de son pre. Il n'a jamais pu obtenir de situation qui lui permt de se marier. Je ne le dfends pas, non, certes! je suis la premire souffrir de ce qui est. Mais l'enfant est l'intelligence mme, parat-il. Elle est belle comme le jour, et elle n'a devant elle que quelques annes vivre... Personne ne s'est inform de leur misre pendant le sige, personne, puisque cela vous brle la bouche tous, de prononcer leur nom. Oh! Flicie m'a remis de l'argent pour eux, plusieurs reprises, elle a t gnreuse, mais sans jamais demander seulement: O sont-ils? que font-ils? courent-ils un danger? On a toujours tort de vivre irrgulirement, mais on en est bien puni. --Quand on s'est retranch de la famille, de la socit, on n'a plus droit leur appui. Il faut faire comme tout le monde. --Ah! ce n'est pas toujours facile. Vous n'avez pas vcu Paris, vous! --Qui est-ce qui le forait vivre Paris? --Mais il avait une vocation, ce garon; puisqu'il voulait faire de la peinture... --Ta, ta, ta!... des btises! Ce fut la premire difficult entre grand'mre et son gendre, mais elle se reprsenta trs souvent; il en naquit d'autres. Tout tait prtexte querelles. Se disputer devenait une habitude. Mon pre demeurait des journes entires dans son cabinet, ou bien il allait chez son prdcesseur, M. Clrambourg. M. Clrambourg tait un homme assez vieux, qui ne riait jamais et laissait tomber du bout des lvres des paroles piquantes comme des flches. Il passait pour un puits de science. Il donnait des conseils gratuits, et vitait au pays beaucoup de procs. Il faisait une peur terrible grand'mre, et elle prtendait que mon pre se desschait le coeur prs de lui. --Inutile de vous demander o il faut vous envoyer chercher s'il vient des clients? --Je vais chez Clrambourg. --Aprs tout, cela vaut peut-tre autant que de sjourner au bureau de tabac... --Qu'entendez-vous par sjourner au bureau de tabac? --J'entends qu'un homme dans votre situation, et si frachement veuf, devrait viter de se montrer si souvent dans un magasin o tous les freluquets se donnent rendez-vous autour d'une personne... Il partait en haussant les paules. Et la belle-mre allait la fentre le surveiller, par acquit de conscience, jusqu'au coin de la rue. Que de fois madame Pergeline, qui tait au courant de nos soucis, prodigua sa voisine des expressions compatissantes, dans le genre de celles-ci: Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un gendre qui est joliment lgant!... Ah! cela, on peut le dire: il n'y en a pas un comme lui en ville pour faire retourner les ttes!... Ou bien grand'mre demandait son gendre pourquoi il allait si souvent au chteau de la Frelandire. C'tait une coquetterie de mon pre, dont les parents avaient t laboureurs, d'tre reu chez le marquis de la Frelandire. Il faisait alors laver la victoria et prenait une cravate blanche orne d'une fine fleur de lis en jais. Il dissimulait sa serviette d'homme d'affaires. On le retenait parfois djeuner au chteau. --Et aujourd'hui, interrogeait grand'mre avec malice, avez-vous au moins vu ces dames? --La marquise? faisait mon pre, un peu embarrass. --La marquise, la comtesse, la vicomtesse... est-ce que je sais? Les avez-vous vues, oui ou non? --Mais certainement, je les ai salues dans le parc. --Elles n'ont donc pas djeun avec vous? --Vous comprenez, quand le marquis a causer d'affaires... --Ah ! mais, mon ami, on vous fait djeuner l'office!... Ce genre de taquinerie l'exasprait particulirement. Il jetait sa serviette sur la table et s'en allait. Il nous arriva, un soir, dans un tat d'agitation peu ordinaire. --Eh bien, dit-il, je viens d'en apprendre de belles! Savez-vous quoi s'occupe en ce moment votre mari? oui, votre mari, M. Casimir Fantin! Grand'mre frissonna. Elle avait appris de son mari tant de choses dsastreuses! --Non, vous ne devineriez pas!... il est tout bonnement en train de ngocier un emprunt pour acheter le moulin de Gruteau. --Le moulin de Gruteau? Mais c'est fou! Mais Flicie le guigne depuis trente ans; elle n'a jamais pu trouver le moyen de l'acheter. --Il parat qu'il l'a trouv, lui. Il n'y a que les meurt-de-faim pour avaler les bouches doubles. Il a crit, de Langeais, Clrambourg; il lui demande des conseils. --Oh! si a vient par Clrambourg!... --Clrambourg a cru devoir me prvenir afin que nous puissions temps viter un dsastre. --Mon Dieu! mon Dieu! ne parlons pas de cela Flicie, elle en mourrait. Cette alerte fournit aux deux ennemis un motif d'union momentane, et l'on combina de concert les stratagmes propres empcher ce diable de grand-pre Fantin de se relancer en de nouvelles aventures. Il fut dcid que l'on accepterait, enfin, l'invitation qu'adressait chaque anne le vieil oncle Goislard, et que nous irions, grand'mre et moi, pendant une ou deux semaines, Langeais, tenter de faire avorter le projet. Il y eut certainement quelque chose de providentiel dans ce voyage, car, sans cette raison de quitter Beaumont, nous nous en loignions, peu aprs, de la faon la plus regrettable. Nous avions eu des pluies d'automne. La cour tait sombre; le feuillage des chasselas roses du mur mitoyen luisait sous les averses; des jours se passaient regarder les grosses gouttes rejaillir sur le pav, en jets d'eau fluets. Les gouttires jasaient, d'une voix d'arrire-gorge, comme des commres infatigables. Un clerc, le col relev, son mouchoir sur la tte, se dirigeait, en courant, vers une porte troue en as de coeur; on voyait de grands parapluies bleus, ruisselants, monter sur deux jambes mouilles l'escalier extrieur de l'tude. Adle allait de sa cuisine au puits, son jupon en guise de capeline; et la bonne du capitaine manquait souvent d'obir au signal du chant plaintif de la poulie. Marguerite et Georgette venaient, en voisines, dire bonjour. Le deuil leur allait ravir et on leur adressait des compliments sur leur taille; elles parlaient toujours mariage. Grand'mre pleurait souvent; et maintenant que je savais tout, elle m'entretenait quelquefois de la petite cousine malheureuse que j'avais Paris. Un de ces jours moroses, nous entendmes le sifflement de la soie dans le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plomb contre la cuvette de fonte, et mon pre entra, l'heure o il avait coutume de se rendre chez M. Clrambourg. --Ah! dit-il, j'avais oubli de vous prvenir que je ne dnerai pas ce soir la maison. Grand'mre releva ses lunettes sur son front. --Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me drober, surtout alors qu'il s'agit d'un dner tout fait sans crmonie. --Chez Clrambourg? --Mais non: chez les Pope. --Comment! chez les Pope? Vous dnez sans crmonie chez les Pope! Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous frquentiez ces gens-l! --Ces gens-l... ces gens-l!... Mais aussi vous tes tellement difficile... Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais ces gens-l, et c'est chez eux que je vais. Grand'mre, qui tenait son ouvrage la main, lcha tout: ses ciseaux tombrent et se fichrent par la pointe dans le parquet. Elle ta ses lunettes, les plia machinalement, et ttonna sur un guridon pour y chercher l'tui. Sa tte tait agite d'un petit tremblement; elle regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entre. Mon pre, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot. C'est ce qui tait le plus effrayant. Une ou deux minutes s'coulrent ainsi. On attendait le coup de tonnerre. Mon pre fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il leva les deux poings ferms la hauteur des oreilles, en dcouvrant les dents canines. Je crus qu'il allait dfoncer les vitres. Certainement, il voulait battre ou briser. Il tait pouss bout. Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit seulement, en abaissant les poings: --Partez! partez! Allez Langeais! Grand'mre se sauva, en m'entranant, et fit sa malle. V L'ONCLE LA MODE DE BRETAGNE Par l'effet d'une grce merveilleuse, que Dieu n'accorda jamais qu' l'extrme jeunesse ou grand-pre Fantin, dans ce voyage qui ressemblait un exil, je voyais tout en rose. Langeais! l'oncle Goislard, ou mieux: l'oncle la mode de Bretagne! c'taient des mots qui, depuis les genoux de ma nourrice, tintaient des airs de fte mes oreilles. On m'avait appris que Langeais tait au bord d'un fleuve dix fois plus large que nos rivires, et possdait un chteau du moyen ge, avec des crneaux, des meneaux, des douves, et tout ce qui s'ensuit. Langeais, Flicie et grand'mre avaient t jeunes, et cette seule circonstance en faisait un pays de Cocagne. En outre, je comptais n'y voir que des dames outrageusement dcolletes, ce qui ne touchait que ma curiosit, mais trs vivement. Tout cela ne fleurait-il pas le conte de fes? Et j'tais assis, les yeux btes force de rves, sur ma banquette de seconde classe, vis--vis de ma pauvre grand'mre, chasse par son gendre, encore une fois humilie, et s'en venant heurter de front,--pour le salut de Flicie, notre commune providence,--le chimrique auteur d'humiliations sans nombre. l'arrt du train, grand-pre Fantin amenuisait ses petits yeux et souriait d'un favori l'autre, mme avant que de nous voir. Notre surprise fut de trouver l Philibert. --Comment! lui dit sa mre, toi, ici? --On m'a fait venir. --Oui, oui,--interrompit Casimir,--nous hbergeons ce gaillard-l, depuis trois semaines. Il prend du ventre. Il ajouta, l'oreille de sa femme: --Je ne dsespre pas de lui voir faire une fin dans le pays! Elle demeura baubie. Il envoya ses yeux de ct, selon sa coutume lorsqu'il annonait une nouvelle invraisemblable, et dit, en parodiant le militaire: --Fait'ment! Philibert allait devant, charg des colis. Grand'mre, qui tait un diplomate plus empress qu'habile, dit, sans perdre de temps: --Casimir, voyons: cette affaire de Gruteau, c'est une plaisanterie, j'espre? --Mais non! a ne marche pas mal. Et, indiquant du doigt son fils: --Il m'a confi ses vingt mille francs. --Ah! mon Dieu! Nous venions de tourner dans une longue rue pave, et au bout tait le chteau. Il paraissait norme et tout gris. Nous nous dirigions vers lui. En continuant notre chemin, nous aurions pu frapper la grille de la grande porte ogivale, au fond d'une cavit sombre, au del du foss; et, en levant les yeux, on n'apercevait que des mchicoulis, des fentres pointues, des tours, des tours, et de hauts pignons couverts d'ardoises. Je devins fou: j'allais, j'allais... On me rappela: --Riquet! mais ce n'est pas si loin! Nous tions dj chez l'oncle la mode de Bretagne. On toucha une grosse boucle de cuivre poli qui faisait marteau contre la porte cochre, et, au milieu de l'un des battants peints en vert, une petite porte s'ouvrit. Je remarquai aussitt une grande tendue de sable bien ratiss, des orangers en caisse, et des marronniers dont le feuillage jaune et roux empchait de voir loin, sauf par une vote mnage mme la montagne d'ombrage, et qui semblait creuse dans de l'or. Et, au fin bout de ce tunnel, on distinguait, toutes petites, comme si on les et regardes par une lorgnette l'envers, des cloches melons tincelant au soleil. Mademoiselle Bringuet, la gouvernante, vint nous, un trousseau de clefs la main. Elle s'informa avec beaucoup de politesse de notre sant, de celle de madame Plant et de celle de toute la famille; et elle donna des ordres concernant les bagages. Elle nous invita entrer dans une salle manger qui sentait les prunes et le pain frais. --Prenez-vous votre collation tout de suite? demanda-t-elle, ou bien prfrez-vous commencer par un brin de toilette? Grand'mre objecta qu'elle dirait volontiers bonjour l'oncle Goislard. Nous marchmes, tous la queue leu leu, par de longs corridors. Ils taient orns de gravures. Je vis aussi une horloge qui ressemblait celle du bout du monde, mais en plus beau. Enfin, mademoiselle Bringuet nous fit signe: Attention! pas de bruit! Elle poussa une porte, puis une double porte, rejeta la tte vers nous et dit: --Il ne dort pas; entrez. Tout au bout d'une pice quatre fois grande comme le salon de Courance, et entirement garnie de tableaux et de tapisseries, nous vmes, par-dessus une table encombre de gros livres, une tte rose et blanche. mesure que nous approchions, les yeux, d'un trs joli bleu, s'animrent, et la bouche bredouilla des paroles difficiles saisir. Je fus tonn de voir un monsieur si vieux et si propre. Il tait ras de prs; sa longue redingote s'ouvrait sur un gilet de piqu; il portait le ruban de la Lgion d'honneur. Ses cheveux tombaient de chaque ct de sa figure comme les rideaux blancs d'un berceau; et, de fait, il tait si soign et si frais qu'il ressemblait un peu un bb. Il voulait absolument se mettre debout pour nous recevoir. Mademoiselle Bringuet lui appliqua les deux mains sur les paules en disant: --Non! non! ce n'est pas le moment de faire la belle jambe; il faut mnager vos forces. Mais il devint rouge; il se fchait; il parla nettement: --Sacrdi! dit-il, on me fait bien lever pour madame Leduc! Grand'mre lui tendit les mains, l'embrassa, le radoucit. Il s'attendrit en regardant la vieille bonne femme qu'elle tait devenue, car ils ne s'taient pas rencontrs depuis longtemps. On lui dit, en me poussant entre ses jambes: --Voil le petit. Toutes les fois qu'on me prsentait quelqu'un, on levait les yeux au ciel, o l'on semblait voir celle qui aurait d tre prs de moi. Quand on pronona le nom de Flicie, il se retourna, et dit mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils avait fait d'elle en 1830, et qui tait accroch gauche de la chemine. l'aspect de cette figure charmante, entre deux normes manches gigot, et sous la haute coiffure la girafe, tout le monde hocha la tte: Non, non, ce n'est plus cela, Flicie... L'oncle Goislard soupira, puis il leva sa main droite un peu branlante, et joignit le pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pince de poudre impalpable: --Elle a t exquise! dit-il. Ces ressouvenirs, entre gens dchus, taient d'une mlancolie qui ne manquait pas de grce. Grand-pre Fantin ne comprit pas qu'il en rompait le charme en se mettant chantonner sur un ton badin: Ah! combien je regrette Et ma jambe bien faite, Et mon bras si dodu!... On nous reconduisit la salle manger, tout en nous annonant que nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soire. Je courus au jardin ds qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui semblait creus dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les choses taient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru mon entre par la porte cochre. Sous la vote des marronniers, mi-chemin, il y avait deux bancs qui se faisaient vis--vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sches; Philibert et moi, nous courmes avec elles jusqu'aux cloches melons, en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu' son dernier voyage Courance. Je lui dis: --N'est-ce pas que, quand tu es Courance, tante Flicie te fait peur? Il me regarda en riant: --Et l'oncle Goislard, toi, il ne te fait pas peur? --Il n'a pas l'air mchant, mais il est dcor. --Eh bien? --Est-ce que c'est qu'il a fait la guerre? --Non, il n'est jamais sorti de chez lui. --Alors, qu'est-ce qu'il a fait? --Rien. --Alors, pourquoi est-il dcor? --Parce qu'il a toujours t bien avec tout le monde. --Ah!... Mais, au moins, il faut tre bien pendant trs trs longtemps? --Tu vois: quatre-vingts ans, peu prs. --a doit tre difficile. --Je te crois! Au potager, le vieux domestique Cadoudal marchait, entre deux arrosoirs bouriffs de pluie scintillante, aussi attentif que s'il et tenu bout de bras des crinolines de cristal. Il enjamba la bordure de buis, posa d'un mme coup les deux arrosoirs sur le sable et ta son chapeau en me regardant tout droit, car il nous avait vus sans lever les yeux. --Alors, dit-il, c'est a le jeune monsieur qui est le neveu de ma'me Plant, anciennement mam'selle Gillot? Et il dirigea son regard au loin, en recueillant sur le dos de la main les grosses perles de sueur de son front qui ruisselait comme les pommes d'arrosage. Puis il fit claquer sa langue: --Nom de d'l! mam'selle Gillot, si je me la rappelle! Je me la rappelle comme le nom de mon pre!... Tenez! la v'l qui descend l'escalier avec sa gentille frimousse, et qui appelle dfunt la mre Ribotteau, la cuisinire: Clestine! combien donc que vous avez pay la friture? Et Clestine qui rpond par le soupirail: Mais, mademoiselle, c'est rapport la crue de la Loire... Et puis, est-ce que je sais? Des btises, quoi! Ah dame! fallait pas lui faire prendre une pice de cent sous pour un cu de six livres. Bougre! celui-l qui l'a eue, avec sa dot, n'a pas fait un mauvais coup!... Il souleva ses arrosoirs, et ajouta: --C'est gal, elle ne doit plus tre frache, l'heure qu'il est!... Et cela le fit rire; il s'en allait vers la pompe en riant tout haut et dodelinant de la tte. Au bout du jardin, tait un belvdre compos d'une terrasse tablie sur quatre piliers de bois. Au-dessous, on s'abritait du soleil; en haut, on avait l'agrment de la vue. D'un ct, on contemplait le chteau, et, au-dessus des grosses tours toits pointus, sur une petite colline boise, les ruines sombres et jolies, toutes velues de lierre noir, d'un chteau plus ancien. De l'autre ct, on et distingu la Loire, sans la leve construite contre les inondations; on se contentait de voir passer le chemin de fer et de plonger mme dans le jardin de M. Futaine. --Le jardin de M. Futaine,--me dit Philibert,--a t trac pour former le prolongement exact de celui o nous sommes. C'est que M. Futaine n'attend que la mort de l'oncle Goislard pour abattre le mur de sparation. En effet, l'oncle a vendu par avance maison et jardin. Mais, comme il s'est rserv le droit d'en user jusqu' son dernier jour, il aime venir ici faire la nique son successeur. L'autre soir, on l'a grimp jusque-l, et il a hl de loin M. Futaine: Et vos arbres, comment vont-ils?--Ils vont bien.--Moi aussi. Nous tions sur le belvdre, dans l'espoir de voir passer le train de Nantes, lorsque Cadoudal nous appela, et nous apermes mademoiselle Bringuet qui nous adressait de grands signaux. --Madame Leduc est arrive, me dit Philibert; dpchons-nous. Nous descendmes quatre quatre. Au bas des marches, il me dit: --Je ne suis pas trop malpropre, au moins? Je battis le dos de son veston. La voiture de madame Leduc tait dans la cour, et le cocher, en chapeau haut de forme, commenait dgarnir le cheval. J'eus une surprise trouver une petite fille, peu prs de mon ge, qui courait de toutes ses forces aprs un chat. Elle s'arrta net pour venir Philibert, et lui sauta au cou comme une vieille connaissance, en me jetant une oeillade de ct. Philibert, la bouche encore enfouie dans ses cheveux, lui demandait: --Et ta maman? --Maman? dit la petite, ah! elle avait joliment peur que vous ne soyez parti! Et, se tournant aussitt vers moi, elle me tendit la main: --Est-ce que tu veux tre mon petit mari? Je sentis que je devenais rouge et prenais mon air niais. Nous tions tous au salon avant que j'eusse rpondu un mot. Cette fois, on avait mis l'oncle Goislard debout. Mademoiselle Bringuet le soutenait par un bras, grand-pre Fantin par l'autre. Madame Leduc lui offrait son front qu'il baisait, tout en souriant la mre de la petite fille, une jeune femme que je trouvai trs jolie. Tout le monde parlait en mme temps: --Madame Letermill, une bonne amie nous... quelle heure avez-vous quitt Chantepie?--Une poussire aveuglante...--Sept quarts d'heure de voiture, vous pensez!--Mon Dieu, que voil une fillette qui a l'air raisonnable!...--Aussi nous ne nous ferons pas prier pour rester quelques jours...--Elle a nom Suzanne.--Hlas! la sant de Flicie...--Ah! M. Philibert nous a bien manqu!--Voyons ce charmant petit garon... Le charmant petit garon n'en menait pas large. Suzanne le poursuivait derrire les dossiers des chaises, et, plus vive et plus adroite, se trouvait tout coup en face de lui pour lui souffler dans le nez: --Tu ne veux pas tre mon petit mari? Dis pourquoi? dis pourquoi? Je restais stupide. Une ide lui vint: --Que tu es drle! dit-elle. Mais a n'a aucune importance! J'en ai un dans toutes les maisons o je vais. quoi jouons-nous? La maman m'embrassa. Elle sentait trs bon. Quand elle ne regardait pas Philibert, il suivait des yeux son cou dcouvert, sa gorge forte et les coussins si bien bombs de ses hanches, comme s'il et craint d'en perdre. --O demeures-tu? me demanda Suzanne. -- Beaumont. --Qu'est-ce que c'est que a, Beaumont? C'est un trou? --Et toi, o demeures-tu? -- Vaucottes: c'est un chteau grand'maman, tout prs de Chantepie, la maison de madame Leduc; mais du temps de papa, nous demeurions Paris, et puis Biarritz, Cannes. Tu ne connais pas ces endroits-l, toi... Mais tu sais, si papa avait vcu, nous serions depuis longtemps sur la paille, parce que c'tait un panier perc... Toi, c'est ta maman que tu as perdue: est-ce que tu penses encore elle? Une petite bonne vint prendre Suzanne. On monta s'habiller pour le dner. Dans l'escalier, madame Leduc confiait grand'mre: --J'arrive ainsi, les trois quarts du temps, le samedi, comme par hasard. Cela me permet de veiller ce que l'on conduise notre cher vieillard la messe du dimanche. Croiriez-vous que, si je ne m'en tais mle, Casimir--tout aussi bien que cette Bringuet, du reste--le laissait descendre la tombe sans le rconcilier avec l'glise! --Hlas! dit grand'mre, je crois que le bonhomme n'a jamais eu beaucoup de religion. --Mais, ce compte-l, ma chre, tous ces messieurs mourraient comme des chiens. Dieu merci! notre zle n'est pas toujours sans rcompense, vous en serez tmoin: le bon oncle nous difiera par sa pit. --Tant mieux! --Que dites-vous de madame Letermill? --Mais... trs jolie! On trouva l'oncle Goislard assis table avant ses htes, car il n'aimait pas qu'on le vt marcher avec ses bquilles. Pour passer le temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermill, et il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui rpandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur par un minois agrable, entama des histoires de jeunesse. Grand'pre Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intressantes. L'oncle Goislard tait n en pleine Terreur, Saumur, dans une maison situe sur la place o fonctionnait la guillotine. Il disait, entre deux cuilleres de potage: --J'ai tt ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les ttes. Par la fentre, il avait vu Napolon, au retour de la guerre d'Espagne: --Un petit homme vtu de drap de billard, avec une figure taille dans du navet. Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-mme, fit de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lcher de nous redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant la fois: Vive l'Empereur! --Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais aprs cela crier: Vive la Rpublique? --Voil quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public, j'engage chaque anne les enfants des coles applaudir le gouvernement... On ne pouvait s'empcher d'admirer cet homme venu au monde une heure o nulle me, libre de choisir son sort, n'et consenti y descendre, et qui avait vcu quatre-vingts ans, heureux, dans de petites villes paisibles. Le lendemain, on le mena la messe sans qu'il oppost la moindre difficult. En revenant la maison, dans sa voiture basse, o grand'mre et moi tions monts avec lui, il parlait des dames qu'il avait reconnues pendant l'office, et il faisait l'loge du cur: --C'est un gaillard, disait-il. Il a sauv quinze personnes en se jetant la nage, lors de l'inondation de 66. Et il mange comme quatre! Au pas d'une petite jument grise, qui tait douce comme un agneau, Cadoudal nous promena dans la ville et sur la leve de la Loire. On voyait de longs sables jaunes qui s'tiraient en plissant jusqu' l'horizon, lchs par une eau langoureuse, entre des peupliers fatigus par l'automne. On avait fait sauter le pont durant la guerre, et ces arches, ouvertes au-dessus du lit immense et demi dsert du fleuve, attristaient encore la lassitude ou l'puisement du paysage. --Et a s'emplit tout d'un coup, disait l'oncle Goislard: l'eau vous arrive au galop, comme de la cavalerie... J'en ai eu chez moi jusqu'au plafond du premier. Quand nous rentrmes, grand-pre Fantin et madame Leduc tenaient un conciliabule. --Pardon, fit grand'mre, je suis de trop? --Mais non! ma bonne, mais pas du tout, au contraire... nous parlions de votre fils... --S'il est question du complot que vous avez fait pour marier Philibert, je vous avertis que je ne trempe pas les mains l dedans. Ils tombrent des nues. --Comment cela? comment cela? Expliquez-vous, Clina! --Je m'entends; a suffit. --Voyons! est-ce que la jeune femme vous est antipathique? --S'il tait ncessaire de formuler mon opinion sur la jeune femme, je vous dirais que je la trouve un peu jolie pour lui donner le bon Dieu sans confession. Mais il s'agit de Philibert: il a un fil la patte. --On vous propose de le couper, dit madame Leduc. La situation de votre fils est humiliante pour la famille, vis--vis du monde, et il est lamentable d'en tre rduits, avec Philibert, causer de la pluie ou du beau temps, de peur de nous heurter une vie prive qui doit nous rester aussi trangre que celle du Grand Lama... --Lama, Lama... dit grand'mre, tout ce que je sais, c'est qu'il adore sa fille. Casimir tira son trmolo: --Pauvre petit tre! dit-il, Dieu le reprendra comme il l'a donn, sans qu'on l'en prie... --Non, Casimir, fit madame Leduc, tes paroles ne sont pas chrtiennes. Prions Dieu, au contraire, qu'il laisse la vie l'infortune crature. Mais il y a cent moyens d'arranger les choses. Voyons: la mre, je suppose, malgr sa faute, n'est pas absolument dnue de sentiments humains; elle s'estimerait trs heureuse de conserver la jouissance de l'enfant, moyennant... Grand'mre leva la main: --Philibert ne fera pas a! s'cria-t-elle; on peut dire de lui ce qu'on voudra, mais il est honnte... --Plat-il? dit madame Leduc. --Je veux dire: il aime sa fille, et il ne fera pas cela. Mais lui, l'avez-vous pressenti, au moins? --Philibert? il est emball! --Parlons peu et parlons bien, dit Casimir; je pose en fait que le garon est totalement incapable de gagner sa vie. --Et vous ngligeriez une aubaine?... Voil une fortune qui se prsente... --Aussi rondelette que la personne,--interrompit Casimir, les yeux rduits la dimension de petits pois.--Sache, d'ailleurs, une fois pour toutes, ma chre Clina, que la jeune femme est absolument toque de lui. Il l'amuse, il la fait rire; a la change. Voil cinq ans qu'elle ronge son frein dans son castel de Vaucottes; elle meurt de l'envie d'aller Paris; elle y et fil vingt fois, n'tait sa mre qui la tient prisonnire cause de sa beaut. Avec une figure comme celle-l, tu comprends, une jeune veuve a tt fait de voir flamber sa rputation... Disons-le: ici mme, la pauvre femme n'chappe pas la calomnie. --C'est flatteur! --Songe, ma bonne, que notre fils n'est pas non plus tout frais baptis! Grand'mre tait inapte formuler une ide nette. Elle m'entrana dans sa chambre, en faisant: --Tout a... tout a... Elle ta son chapeau, tourna, vira, hsita. --Mon petit, dit-elle, va me chercher Philibert. Je descendis au jardin. Philibert tait assis prs de madame Letermill, sur un des bancs du tunnel d'or. Je m'avanai pour m'acquitter de ma commission. Ils causaient. Ils s'interrompirent pour dire, chacun son tour: Tiens, voil Riquet! du mme ton qu'ils eussent dit: Voil les canards... ou: Voil le sifflet du chemin de fer... J'avais l'amour-propre d'un jeune coq; je rougis et restai coi. On n'aurait pu ni me faire excuter un mouvement, ni m'arracher un mot. Madame Letermill portait une robe ouverte en carr sur son cou de blonde; elle croisait les jambes dans une attitude familire, et entrelaait ses doigts sur le genou en tendant ses bras demi-nus. Elle disait: --Je m'en doutais! vous l'pouserez... --Ce n'est pas elle qui le demande, rpondait Philibert; mais pour la petite, cela vaudra mieux. --Avouez que vous l'aimez. Philibert considra toute madame Letermill, de ses cheveux son cou, sa belle gorge, ses bras, ses jambes croises, au petit bout de pied pointu qui frtillait au bas de la robe. Puis ses yeux se reportrent au loin, vers la figure absente. --Il s'en faut, dit-il, qu'elle ait jamais eu la figure d'une Vnus. 'a t une demi-journe et une nuit de parfum dans la chambre: un bouquet de violettes d'un sou!... Les grandes ivresses, les mots qui vous sortent de la bouche tout de travers, les yeux de carpe, non, non, toutes ces belles histoires-l, a n'a jamais t mon affaire. --Alors? --Alors? Mais nous avons support tout plein d'embtements bras dessus, bras dessous. C'est a qui vous entrane faire lit commun. --Le fait est que mon mari et moi, par exemple, qui avions tout pour tre heureux... --a n'a pas march?... --Ah bien! ouiche!... Voyez-vous, monsieur Philibert, ce n'tait pas l'homme qu'il me fallait. --Ah! Madame Letermill avait dsenlac ses doigts, et, d'une main molle, elle s'appliquait enlever une poussire imaginaire sur l'toffe tendue par son genou: --Moi, j'avais toujours rv d'un homme... d'un homme... comment peut-on expliquer cela? enfin, d'un homme pas comme un autre. --On prtend qu'on ne rve que ce qu'on a vu... --Ou ce qu'on verra. Philibert eut l'air embarrass. Il dit: --Les femmes ont de drles de gots. --Seriez-vous de ceux qui croient que toutes les femmes se ressemblent? Il leva encore les yeux sur madame Letermill: --Il n'y en a pas des tas comme vous! --Oh! vous dites cela en m'examinant de la tte aux pieds; mais si j'tais laide--supposez que je sois laide--est-ce que vous diriez cela encore? --Je ne peux pas supposer que vous soyez laide. --Voil! vous ludez la question... Oh! les hommes! les hommes! que vous tes agaants! D'un mouvement d'impatience, elle jeta son pied en l'air, puis elle abaissa la jambe, et s'assit plein sur le banc, en appliquant les deux paules au dossier inclin. Et elle leva les bras derrire la nuque, ce qui fit clore les deux coudes hors des manches. Elle ouvrit la bouche, un moment, avant de se dcider parler, et je vis tout le petit fer cheval de ses dents du haut. On entendait les canards de la basse-cour voisine, et, au loin, les cris de Suzanne jouant lancer la balle sur le belvdre. --Monsieur Philibert, je vais vous faire mes adieux, savez-vous? --Vous partez? --Dame! vous ne pensez pas que je vais continuer tomber ici tous les quatre matins! Ma mre soutient que je me compromets. --Avec l'oncle Goislard? --Il est plus galant que vous! il n'y a pas de quoi rire... Et puis, lui, au moins, est clibataire... propos, dites donc, vous m'inviterez la noce, j'espre? -- quelle noce? -- la vtre, parbleu! Est-ce que vous n'y pensez plus? --Pourquoi me reparlez-vous de cela? --Moi? mais pour rien!... Parce que ce sera amusant. --Vous trouvez? --Je dis: Ce sera amusant... je veux dire: ce sera un mariage... un mariage... original, comme vous, d'ailleurs... Vous auriez pu pouser une duchesse... --Grce au brillant de ma situation, ou de mes habits? Il montrait le drap luisant de sa redingote. --Taisez-vous donc! Les femmes doivent se jeter votre cou! Il ouvrit les bras et dit familirement: --Voyons voir?... --Bas les pattes! Voulez-vous bien!... Pour le coup, si maman tait l!... Philibert sembla gn et ne dit plus rien. Elle croisa les jambes de nouveau et fit gazouiller son pied dans la soie. Elle se redressa brusquement et posa son bras sur celui de Philibert: --Avouez-le, dit-elle, je vous fais l'effet d'une coquette? Il regarda le bras; il dit: --Mais non! mais non!... --Si! si! Parlez-moi franchement. Il cherchait formuler son opinion, ne pas mentir et ne pas blesser la jeune femme; il trouva: --Vous tes si jolie! --Pan! a y est! Je l'attendais! On ne m'en dit jamais d'autres!... Elle frappa le sol de ses deux talons la fois, et, le menton entre les mains, les coudes aux genoux, elle trpignait en secouant sa tte blonde: --Avec mon mari, qui m'horripilait, j'tais insupportable; il aurait d me battre: il revenait le premier, avec des yeux de carpe, comme vous dites, et les mmes mots dans la bouche: Vous tes si jolie! Veuve, j'ai voulu m'envoler, prendre l'air. Taratata! la famille m'a pince au collet: Vous tes trop jolie pour vivre seule!... Je vis clotre entre ma mre et ma fille: le pays fourmille d'histoires sur mon compte! On ne nous fera pas croire, jolie comme elle est... J'ai failli me remarier avec un officier habitant Fontainebleau; l'homme, la ville, tout me plaisait: bernique! j'tais trop jolie pour une ville de garnison. Monsieur le cur me dit que j'aurai beaucoup de mal gagner le paradis. Pourquoi?--Ah! madame... Je vois venir la phrase et l'arrte. Que je sois bcasse, que je sois mchante, je lis dans les yeux de ces messieurs: a ne compte pas, elle est si jolie!... Seulement, que je ne sois quelquefois pas plus bte qu'une autre; que j'aie, moi aussi, par-ci par-l, mes petites qualits, a ne compte pas davantage: je suis jolie, et c'est assez. Je vous raconte mes misres, et vous ne me plaignez pas, vous non plus. Vous devez avoir raison, puisque, en dpit de tout cela, je ne changerais de figure avec personne. Ah! monsieur Philibert, voulez-vous que je vous dise mon opinion? C'est qu'une jolie femme a bien du mrite ne pas mriter les horreurs qu'on dit d'elle!... Elle ramena les mains sur ses yeux, et sa tte eut tout coup les soubresauts de l'agonie d'un poulet auquel on a coup la gorge. Je compris qu'elle pleurait, que cela devenait srieux, et qu'il fallait absolument m'en aller. Je revins la maison tout doucement, sans me retourner, honteux comme le chien qui a vol une ctelette. J'tais tellement sr d'tre grond que je restai dans le corridor, au lieu de remonter la chambre de grand'mre. Je m'assis sur un coffre bois; j'aurais prfr me cacher dedans. La maison tait l'orage. On se disputait partout. Dans sa chambre, au rez-de-chausse, l'oncle Goislard criait tue-tte qu'il ne djeunerait pas si on ne lui donnait un pantalon blanc. --Un pantalon blanc! ripostait mademoiselle Bringuet, mais pour qui? Est-ce que vous croyez que ces dames font attention vos guiboles? --Taisez-vous! ou je vous fiche la porte! Je veux mon pantalon blanc. --C'est bon! Mais je vous enfile par-dessous un caleon de tricot. a vous mettra des mollets l o il vous en manque. Dans la pice o nous les avions laisss, madame Leduc et son frre levaient la voix qui mieux mieux, et, pendant les intervalles d'un bruit d'assiettes et de cristaux venu de la salle manger, leur dialogue clatait en bourrasques, rappelant le vacarme de l'tude, Beaumont, les dimanches et les jours de march: --... nouvel emprunt hypothcaire... Si, au lieu de jeter ton argent dans ton moulin de Gruteau... --Mais, ta proprit de Chantepie est greve jusqu' la moelle! --Une simple avance sur l'hritage... --D'ailleurs, mon moulin de Gruteau... --Ton moulin de Gruteau! mais tu n'as pas la moiti des fonds ncessaires!... --... syndicat... solderai totalit... --Flicie en mourra! Grand'mre parut au bas de l'escalier; elle eut tt fait de m'apercevoir: --Eh bien, et ton oncle Philibert? Je restais assis sur mon coffre bois, les jambes pendantes, rougissant encore. --Si nous tions chez nous, je te donnerais une tape, entends-tu? Puis elle me dit que je ne serais jamais bon rien, et qu'elle ne me confierait plus de commissions. --Allons! cours vite me chercher ton oncle au jardin et dis-lui que le djeuner est prt. Je dus retourner au jardin. Philibert avait pass un doigt sous la manche courte de la jeune femme et, de ce doigt, il lui caressait le gras du bras; une petite raie de lumire dsignait ce relief de l'toffe soyeuse et oscillait. Madame Letermill disait: --Vous me ferez damner! En se mettant table, elle prtendit qu'un coup de vent lui avait vers un tombereau de sable dans les yeux. Suzanne me chuchota: --C'est de la frime!... Dans l'aprs-midi, Philibert parla son pre: --Je file l'anglaise, parce que, si je reste un jour de plus ici, je fais des btises. --Peuh! mon garon, c'est encore de ton ge!... --Dame! vous me jetez une femme dans les bras. Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Grand-pre Fantin, du ton pinc de madame Leduc: --Vous me jetez dans les bras!... Sois respectueux, je te prie. --Turlututu! --Philibert! --Je demande: Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Casimir lui tapa sur le ventre du revers de la main: --Mais, bta! que tu passes avec elle chez le notaire! --Merci. --Quoi? --Pour qui me prends-tu? --Pour un nigaud! Ils se sparrent. Philibert partit la suite d'un grand tapage. Tout le monde avait la figure chaude comme lorsqu'on a couru au soleil. Madame Letermill se prit d'amiti pour grand'mre, qui fut touche par son chagrin. Elle acheva de la gagner en me comblant de caresses et lui disant qu'elle serait toute sa vie malheureuse de n'avoir qu'une fille: c'tait un petit garon comme moi qu'elle et aim. --Je n'en aurai jamais un! Je ne me remarierai pas. --Qui sait? --Votre famille inspire tant de sympathie! Cela ne se commande pas. Grand'mre commenait revenir des prjugs du public envers la jeune veuve. Madame Letermill voulut nous emmener Vaucottes: --Ah! par exemple, disait-elle, je veux que vous y veniez avant de passer Chantepie, parce que, en sortant de chez votre belle-soeur, tout vous paratra un peu fade. Il faut avouer qu'il n'y a pas au monde une matresse de maison comparable madame Leduc. --Elle sait ce que cela lui cote. --Elle tait ne pour pouser un grand seigneur. --Dites: le marquis de Carabas! --Avec cela, elle fait beaucoup de bien. --Oh! c'est une excellente femme. Depuis l'chec du projet conjugal qui les avait unis, madame Leduc et son frre taient retombs en bisbilles, et les discussions s'envenimaient entre eux. Elle le pinait par la manche, au sortir de table, et l'entranait: Casimir, un mot, je te prie... Elle lui embotait le pas lorsqu'il quittait le salon. Elle guignait sa prsence au jardin. Lorsqu'elle le souponnait d'y fumer un cigare, elle jetait prestement une mantille sur ses paules et trottait sa rencontre. Un jour, on les vit revenir ainsi, surpris par la pluie, sans cesser de se chamailler. Et pendant que madame Leduc frottait son pied sur les lames du dcrottoir, on entendit grand-pre Fantin secouer ses lourds talons sur les dalles de brique du corridor, et lancer un mot extraordinaire qui retentit comme un triple soufflet: --Zut! zut! zut! Madame Leduc ne pntra point dans le corridor; elle courut aux curies, sous l'averse, appelant son cocher. Ne l'ayant point trouv, elle cria: Cadoudal! Cadoudal! comme on crie: Au feu! au feu! Point de Cadoudal. Elle retroussait d'une main ses jupes et, de l'autre, assujettissait les doubles boudins de ses tempes, que le mouvement branlait. On l'aperut de la cuisine, et l'on alla elle avec un parapluie. On lui apprit que le cocher et Cadoudal assistaient une runion politique. Ils ne revinrent, d'ailleurs, qu' la nuit, l'un et l'autre compltement ivres. Madame Leduc annona grand'mre qu'elle venait d'essuyer les insultes de Casimir et qu'elle partirait sur l'heure et pied. Mais, dans son emportement, elle rvla que Casimir avait achet Gruteau, grce un emprunt de quarante mille francs, plus l'argent lui confi par son fils. Grand'mre fut aux abois. Elle appela sur-le-champ Casimir. Il enfonait les deux mains dans les poches ouvertures horizontales de son pantalon; sa bouche formait un arc paisiblement suspendu chacun de ses favoris. Il dit qu'il tait content de son opration. Grand'mre avoua que son voyage avait pour unique but de l'empcher: ce serait un dsastre; Flicie en mourrait... --Elle en mourra! rpta madame Leduc. Casimir ne comprenait pas du tout pourquoi on lui cornait sans cesse aux oreilles ce Flicie en mourra. --Flicie, dit-il, est une timore, qui aurait pu dix fois se payer Gruteau, si elle n'avait eu peur de risquer un cu. Il fallait procder comme moi! Cela lui servira de leon. --Mon Dieu! mon Dieu! s'criait grand'mre, et c'est fait? c'est sign? --J'ai donn procuration ce matin. Je devais en finir pour rsister aux obsessions de ma... Madame Leduc agita sa main en abat-voix, comme sous les noisetiers de Courance. Mais grand-pre Fantin continuait: --Tu pourras dire Flicie que, si je n'avais promptement immobilis mes vingt mille francs, on me les arrachait du gousset pour les prcipiter dans le gouffre de Chantepie... Madame Leduc se dressa, toute blme: --Le gouffre de Chantepie!... Sa tte vacillait; ses yeux taient hagards; elle fit le geste d'implorer le secours du ciel. Il rpta l'expression, la commenta, en dmontra la justesse. Chantepie, tout tait subordonn l'ostentation. Envers et contre tous, on voulait tenir son rang. --Quel rang? Que sommes-nous? D'o sortons-nous? disait-il. Ton mari, ma chre, gagnait sa vie dans les farines. Notre papa vendait des pierres moudre le bl. Nos anctres en cassaient, probablement, le long des routes, un petit loup de toile garde-manger sur les paupires. Quand on n'a plus d'argent, on est fichu; il faut se jeter dans les affaires ou bien l'eau! --Casimir, disait grand'mre, songe un peu qui tu parles. Madame Leduc se redressa: --Ah , dis donc! tu te plais m'craser l, comme une miette de pain sous le pied, parce que tu es te goberger la table de l'oncle Goislard! Mais j'ai les mmes droits que toi la succession de l'oncle Goislard!... Et je te prviens que je ne les abandonnerai pas. Je suis mre de famille, entends-tu? et je n'abandonnerai pas mes droits! --Tu me fais rire avec tes droits! Mais les tiens comme les miens se mesureront aux services rendus... --C'est pour cela que tu accapares le bonhomme, avec la complicit de ta Bringuet qui m'a tout l'air d'une intrigante. Eh mais! eh mais! s'il me prenait fantaisie, moi, de venir rclamer ma part de votre mission de dvouement? Casimir arrondit les bras en mimant le transport de madame Leduc vers la chambre de l'oncle Goislard. -- ton aise! ma chre, ton aise! Il ne tient qu' toi, ds ce soir, de prsenter le pot au valtudinaire... --Trve d'obscnits! dit madame Leduc. On croirait, vous couter, que les seuls soins physiques soient dus aux pauvres moribonds. la fin, ma charit se rvolte! Et je suis curieuse de savoir qui osera s'opposer ce que la parente vienne relever la salarie au chevet du vieillard et lui fournir la suprme consolation de paroles issues du coeur! Grand-pre Fantin toucha le bouton de la porte: --Je vais prvenir que tu nous restes, ma bonne amie. Faut-il donner ton linge au blanchissage? Ce fut notre dpart, grand'mre et moi, qui fut dcid, d'abord parce que notre mission diplomatique avait chou, ensuite, cause des mauvaises nouvelles de la sant de Flicie. Ses douleurs nvralgiques augmentaient; elle subissait de frquentes crises; elle rclamait sa soeur pour surveiller la maison. Nous montmes, un dernier soir, sur le belvdre. On parlait peu, ou par petites phrases sourdes, comme les grondements espacs de l'horizon aprs l'orage. L'odeur des buis et de la terre se soulevait en fortes bouffes. Au-dessus des marronniers grenant leurs feuilles d'or, la sombre masse du chteau aux tours pointues prenait un aspect fantastique dans le ciel. Un train passa, et madame Letermill soupira: --C'est le train de Paris. M. Futaine, que l'on entendait ratisser dans l'ombre, s'approcha de nous, leva la tte, et, n'apercevant pas la silhouette de l'oncle Goislard, demanda si, par hasard, il ne serait point malade. --Non pas! non pas! Mais la saison s'avance, et nous le mettons au lit de bonne heure pour lui tenir le teint frais. Par-dessus le mur de sparation, les petites grenouilles des deux jardins destins s'unir croisaient leur chant mlancolique. VI LA PROPRITAIRE Et nous voil sur la route de Courance. Nous n'tions pas fiers. Grand'mre roulait sous son chapeau de sombres penses qui s'exprimaient tant bien que mal par de gros soupirs. Qu'allait-elle dire Flicie? Par o commencerait-elle? Quand elle portait des messages tristes ou difficiles, sa coutume tait de servir d'un coup tout le paquet, comme font souvent les tres faibles. Mais il fallait tenir compte de l'tat de Flicie et de la gravit particulire des nouvelles. Je revois sa figure dans notre troit compartiment de drap bleu. Elle avait un nez pais: celui de Philibert, un peu moins long, un peu plus charnu, des yeux soumis, un beau front, une figure rgulire. Elle tait mise avec la plus grande simplicit, car elle n'avait jamais d'argent, et taillait elle-mme ses robes dans des pices d'toffe enroules sur une planchette de bois, qu'une ou deux fois par an Flicie apportait de Beaumont et lui donnait en disant: Tiens, voil! Sa peur tait de perdre nos billets de chemin de fer qu'elle tenait contre la paume de la main, et surveillait toutes les cinq minutes par l'ouverture de son gant de fil noir. Et ses yeux malheureux se relevaient vers la portire, un peu pareils par l'hbtement ces pauvres beaux yeux des btes qu'on aperoit dans les trains de marchandises. Enfin, quand nous fmes sur le point d'arriver, elle pencha la tte au dehors, reconnut la voiture et me dit: --Si, par hasard, tante Flicie tait venue au-devant de nous, il ne s'agirait pas de faire le petit bavard. Tu diras que tu t'es bien amus, et a suffit. Fridolin, seul, tait l avec le break et une quantit de chles. Il nous avertit que madame n'avait pas voulu laisser sortir la calche, crainte de verser, la nuit, dans le chemin de Gruteau, o l'on passe gu la rivire. --Mais comment va-t-elle? demanda grand'mre. Il fut long rpondre, comme toujours, et, aprs une forte aspiration: --Ce n'est point moi de dire qu'elle va ou qu'elle ne va pas; mais M. Lveill a t demand l'autre jour en consultation, et il a fait acheter chez le pharmacien de quoi monter une ambulance! --Et on ne sait pas ce qu'elle a? Il prpara encore sa rponse: --a la prend et a la quitte. Celui-l qui en dira plus long est plus savant que moi. La nuit tomba, un peu avant Gruteau, comme l'avait prvu Flicie! Fridolin descendit pour allumer les lanternes. On vit un instant son visage ras, entre de courts favoris gris, tout seul illumin au milieu de l'ombre, et vite aurol de bestioles volantes, tandis qu'on entendait le bruit de l'eau et de la roue du moulin. La jument hsita au contact du sol humide; Fridolin jura: alors elle frappa de ses quatre fers l'eau courante qui nous entoura en jaillissant assez haut. --Gare toi! dit grand'mre, ne te penche pas! Un sifflement de courroies sur des poulies qui ronflent; le grand battement des palettes garnies d'une herbe de velours; un bruit de sabots rythmant la marche d'un homme charg qui passe sur de longues planches flexibles; par une fentre claire, la vue d'un X en lanires de cuir, dont les jambages courent perdument en sens inverse: ainsi nous apparut le moulin de Gruteau. La jument s'broua au sortir de l'eau; Fridolin offrit la brche de sa dent une prise d'air puissante et pronona: --S'il y a quelqu'un d'infaillible, il peut me jeter la pierre, mais on ne m'empchera point de dire mon ide: c'est que voil un bon dieu de btiment qui fera passer plus d'une nuit blanche madame. Si grand'mre et t perspicace, elle se ft pargn de se mettre l'esprit la torture afin de dcouvrir pour sa soeur des formules adoucissantes. Flicie connaissait l'achat de Gruteau. De telles oprations ne demeurent pas vingt-quatre heures ignores dans un petit pays. C'est cette nouvelle qu'elle devait la recrudescence de sa maladie nerveuse. Nous la trouvmes plutt alerte qu'affaisse. Elle avait, dans son oeil bleu, cette lumire qu'on voyait poindre chaque fois qu'il tait possible de constater la justesse de ses prvisions. peine eut-elle embrass sa soeur, qu'elle se planta devant elle: --Qu'est-ce que je t'avais dit? Elle en savait plus que nous. Ce fut elle qui apprit grand'mre le nom des bailleurs de fonds: des gens du pays; de tout petits capitalistes, des paysans, qui avaient escompt plutt la solidarit morale des Plant que la succession Goislard sur laquelle Casimir tablissait son crdit. Pidoux y tait de deux mille francs. Elle voulait le mettre la porte; sans Valentine, elle l'et dj excut. Par bonheur, elle ignorait l'emploi du legs de Philibert. On se garda de la renseigner. --Quant Casimir, dit-elle, qu'il ne s'avise pas de remettre les pieds ici! Mesdemoiselles Victoire et Adlade ne soufflaient mot; mais elles participaient toujours aux ennuis de chacun, trs sincrement. Elles tournaient sur les talons, allaient, venaient, touchaient tout, croyaient se rendre utiles, incapables en ralit de faire quoi que ce ft. On trouva Valentine engraisse. Elle nous dit: --Tous mes corsages ont craqu. La maison neuve tait ferme, bien entendu, et l'on avait repris l'existence modeste dans la salle commune du vieux pavillon, dit Pavillon pointu, cause de son toit pignon. Il tait crpi la chaux et orn, la manire rustique, de lierre, de vignes vierges, et d'un bouquet de chvrefeuille fort pesant dans la belle saison, qui arrachait les crampons, fatiguait la muraille et donnait des inquitudes. Cette salle, au parquet de bois blanc, contenait un mobilier d'ancien utrecht jaune. Une pendule en zinc dor portait un beau Cupidon adolescent, le carquois riche et l'arc tendu. Les mouches, durant cinquante ans d'bats, avaient cribl le plafond de taches de rousseur. Un panneau tait mang par d'immenses placards. Une console de marbre noir, cariatides nubiennes, servait quelquefois de marchepied pour atteindre une tagre-bibliothque o l'on puisait rarement. Une porte-fentre donnait sur le jardin, une porte drobe menait au corridor. Il y avait aussi un piano que l'on n'ouvrait plus, parce que c'tait ma mre qui l'avait touch la dernire. Et, sur le guridon de Flicie, se trouvait depuis quelque temps une bote plate, de forme oblongue, contenant de fines balances quinine, avec des poids en minces lames de cuivre carres. Plusieurs fois par jour, elle pesait la farine amre en faisant la grimace, et, l'aide d'un couteau d'argent, la dposait sur un disque de pain chanter qu'elle mouillait dans une cuiller et pliait adroitement en forme de petite omelette. Outre ses nvralgies, elle souffrait de maux de coeur frquents, et voulait tenir sa porte un verre d'eau, du sucre, et de l'eau de mlisse des Carmes. La premire fois que Flicie fit allusion, devant moi, aux affaires intimes de Philibert, ce fut en pesant sa quinine. Quinze jours durant, une sourde tempte avait secou les bonnets de ces dames et m'avait relgu dans le corridor. Un seul bruit m'en tait parvenu: savoir qu'une rvolution s'accomplissait encore quelque part. Flicie crut devoir m'annoncer: --Il faut te dire, mon enfant, que ton oncle Philibert s'est mari, le 15 de ce mois, Paris. --Alors, je vais bientt voir ma petite cousine? Flicie laissa tomber son couteau d'argent, qui renversa les plateaux et fit vibrer les lamelles de cuivre. Elle regarda grand'mre: --Ah ! dit-elle, tu avais donc parl au petit? En vrit, il n'y a plus d'enfants! Grand'mre dit: --On ne leur apprend rien. Depuis lors, une association d'ides s'tablit, dans l'esprit de Flicie, entre cette pese de quinine et le mariage de Philibert. L'habitude en gagna les uns et les autres; et il arrivait frquemment qu'en voyant les plateaux balancer au bout de leurs trois fils de soie, quelqu'un dit: propos, tu sais, quand Philibert viendra, Pques... Avant l'anne prsente, o les vnements avaient tout boulevers, l'usage tait que Philibert vnt Pques. Il fallait prvoir qu'il se rtablirait, et chacun tait anxieux de savoir ce que Flicie dciderait au sujet de la nouvelle famille. Mesdemoiselles Victoire et Adlade passaient pour trs pitoyables; grand'mre n'tait que dvouement; on ne doutait pas que l'oncle Plant adoptt le parti que choisirait sa femme. C'est ce parti que tous ignoraient. Pour le pressentir, on ttait M. Laballue, qui venait dner le mercredi. Mais il rpondait simplement: Vous verrez que tout s'arrangera pour le mieux. Et ces dames me conseillaient en cachette: Quand tu te promnes avec tante Flicie, parle-lui donc de ta petite cousine. Moi seul, en effet, n'avais pas peur de Flicie, parce que les enfants pntrent trs bien le coeur secret. Peut-tre leur instinct les porte-t-il aussi aimer les forts. Et Flicie tait la tte qui dirigeait et protgeait tout le monde. Mais, parce que j'tais plus souvent que les autres avec elle, je savais mieux aussi ses ennuis, et j'vitais de lui tre dsagrable. Elle n'interrompait pas ses tournes quotidiennes, malgr sa mauvaise sant. l't de la Saint-Martin, elle prenait encore son chapeau de paille monumental, la canne de Sucre-d'Orge et un foulard pour me garantir le cou au retour, et nous partions tous les deux, accompagns ordinairement jusqu' la petite porte jaune, ou bien jusqu' la grille, par ces demoiselles et par grand'mre, toutes paresseuses des jambes, et qui agitaient longtemps la main, en signe d'adieu. On boudait encore Pidoux pour avoir confi ses conomies Casimir, et, quand nous passions sous les noyers gauls, les filles du mtayer, occupes ramasser les dernires noix poisseuses, se retournaient derrire Flicie et lui adressaient des pieds de nez. Un jour, elle s'en aperut, fut dans une grande colre, brandit sa canne en criant: --Vilaine engeance! vilaine engeance! D'un coup, toute la marmaille s'enfuit, s'emptra, s'aplatit ple-mle, les galoches en l'air, et hurlant comme si on l'et saigne. --Allons-nous-en! dit Flicie; elles diront leur pre que je les ai battues. Tu vois, mon enfant, quel avantage il y a entretenir de la tte aux pieds une Pidoux la maison! Toutes les soeurs de Valentine taient jalouses, et Pidoux mcontent qu'on ne lui et adopt qu'une fille. Le vent s'levait mesure que nous quittions le bas de la valle. Quand nous atteignmes la route de corail, Flicie fut oblige de marcher en tournant la tte de ct, afin de ne prsenter la brise que le flanc de son chapeau qui s'emplissait, se soulevait et l'tranglait avec les brides. notre halte habituelle, sous les sapins d'pinay, elle s'assit l'abri d'un tronc norme. --Ce sont de fameux arbres, dit-elle. C'est le grand-pre Gillot qui les a plants. Souviens-toi de cela plus tard. Tout coup, je la vis se relever: --Mon petit, regarde l-bas, toi qui vois bien. Est-ce que ce n'est pas encore la mre Fluteau qui sort du taillis avec ses chvres? Je parie que depuis le petit jour, elle est en train de manger mon bois! Et la voil courant, brandissant sa canne et profrant des maldictions contre la mre Fluteau. Le vent s'engouffre dans la capote du chapeau qu'elle retient comme elle peut; sa robe se retrousse mi-jambe; elle marche de biais; elle marche reculons, mais elle avance quand mme, dans l'espoir de tomber sur la bonne femme aux chvres avant qu'elle ait eu le temps de rallier son troupeau. Cependant, la vieille, qui a reconnu de loin le chapeau, pousse ses trois chvres au beau milieu de la route communale, en tricotant pacifiquement un bas de laine. --Ah! je vous y prends encore une fois, vous, la Fluteau! Mais je vous rponds bien que c'est la dernire, et je vous mne carrment devant le juge de paix! --H l!... ma chre dame Plant, vous voil-t-il dans un tat, cette heure! Vous me prenez, que vous dites?... quoi donc que vous me prenez? --Oh! ce n'est pas la peine de chercher faire la maligne. Vos chvres sortent du taillis: je les ai vues, de mes yeux vues! --H l!... mon bon Jsus! Faut-il bien se tourner les sangs pour des affaires qui ne sont point! Regardez-les, mes chvres; elles broutillent l'herbe du bon Dieu qui est tout le monde, sur la route. Et regardez-le, votre bois: est-il pas encore l votre bois? on l'a-t-il mang, votre bois? --Taisez-vous! je vous dis que vos chvres sortent du taillis, je les ai vues. --Vous les avez vues! Ah bien! en voil une chose qui est trompeuse, la vue, par exemple! il n'y en a pas de plus trompeuse. Tenez, que je vous dise, ma'me Plant: pas plus tard que l'autre soir, est-ce que je ne crois pas voir mon homme mont dans le noyer, tout ras le mur de votre chteau? Et que je m'crie: Veux-tu bien descendre, sacr Fluteau! Attends un peu que je te dnonce la gendarmerie pour voler les noix de ma'me Plant! --Comment! Fluteau me vole mes... --Attendez donc! que vous tes donc presse! Voil-t-il pas que j'entends une voix de vipre qui me siffle du haut de votre noyer: Tire-toi, la vieille, et plus vite que a, ou je te tombe dessus! Et savez-vous qui c'tait, ma'me Plant, voulez-vous que je vous dise qui c'est qui tait dans votre noyer? --Mais certainement. --Je vous le dirai bien! mais donnant, donnant. Si je vous le dis, vous me laisserez tranquille avec mes chvres... --Mais allez donc! allez donc! --Eh bien, c'tait le gars ma'me Franois, la servante M. le cur de la Ville-aux-Dames. Faut point bruiter a, ma'me Plant, a ferait peut-tre du tort la religion. Mais c'est un mauvais sujet, et qui causera plus de dommage que de bien en faisant comme a la navette de chez M. le cur chez votre vieille tante Gillot... --Comment! la navette?... comment! la tante Gillot?... --Oh! ma'me Plant veut me faire jaser! Vous ne seriez pas la seule ne pas savoir que mam'selle Gillot donne tout ce qu'elle a monsieur le cur de la Ville-aux-Dames: meubles, linge, vaisselle, bois de chauffage, et tout le fourniment... Je ne parle pas de ses perdreaux, parce que a, c'est des btises, mais ils font tout de mme de jolis rtis la table de monsieur le cur... Je sais bien que tout a, c'est en vue de son salut, comme on dit, cette chre demoiselle. Aprs a, me voil, moi, que je cause, et que je cause... mais je ne garantis rien, non, ma'me Plant, je ne garantis rien. --C'est bon! dit Flicie. En rentrant la maison, elle fut saisie par ses douleurs; elle se tordait sur le canap d'utrecht, et la chair de ses joues prenait le ton de la paille. Elle voulait aller elle-mme chez la tante Gillot, o personne n'avait pntr depuis des annes. Mais elle ne trouva point de rpit. Le lendemain, qui tait un dimanche, elle sortit, tout habille pour la messe, tandis que Fridolin attelait la calche. On l'attendit longtemps. Le vent amena le son des cloches de Beaumont et de la Ville-aux-Dames, avant qu'elle ft rentre. Quand elle parut la petite porte de la cour, sa figure tait bouleverse. Elle monta rapidement dans la voiture o nous tions installs et se pencha la portire: --Allez, et ne nous faites pas verser. Puis elle se proccupa; elle demanda sa soeur: --As-tu bien recommand ces demoiselles de ne pas ouvrir la bouche au cur ni madame Franois? --Oui, oui; ne te fais donc pas tant de mauvais sang! Mesdemoiselles Victoire et Adlade, par une vieille habitude de modestie, allaient la messe en carriole, la Ville-aux-Dames, tandis qu'on nous menait en calche au chef-lieu de canton. --Sais-tu ce que j'ai vu chez la tante Gillot? Grand'mre ouvrit ses yeux peureux et cependant toujours rsigns d'avance. --J'y ai vu le dsert!... On lui a tout pris; on l'a ronge jusqu' l'os; il lui reste un bois de lit et la paillasse. --Mon Dieu! mais c'est abominable! --Oh! nous allons avoir tantt une jolie scne avec le cur! --Avec le cur!... Flicie, tu n'y penses pas! --J'y pense si bien que je fais faire un crochet la voiture sur la Ville-aux-Dames, aussitt aprs la messe de Beaumont. Non, non, je n'entends pas qu'on nous tonde la laine sur le dos; j'en aurai le coeur net; je saurai ce qui s'est pass. Au carrefour, en face du bureau de tabac, la voiture fendit l'agglomration des paysans en blouse bleue. Ils se rangeaient sans se presser, n'ouvrant leur masse compacte que sous les pieds du cheval, et portaient la main au chapeau en dardant sur nous de petits yeux vifs. Flicie et grand'mre adressaient des bonjours droite et gauche lorsqu'elles apercevaient quelque personne de connaissance: une dame endimanche, avec sa fille, qui se faufilaient travers la foule, s'escrimant mettre un dernier doigt de gant, la main encombre du paroissien tranche d'or; des fournisseurs sur le pas de leur porte; des fermires assises entre leurs paniers d'oeufs frais et de lgumes; ou des messieurs avec qui l'on tait mal, et qui saluaient cependant ces dames, d'un geste sec. Et c'taient des tours de hanches, des inclinaisons d'chine et des oeillades tantt rvrencieuses et tantt familires, renouvels la mme heure, au mme endroit, cinquante-deux fois l'an. Et tout le temps de la messe, d'ailleurs interminable, on changeait des signes de tte, mesurs et gradus selon la chaleur des relations. Ce jour-l, aprs l'office, nous vmes pour la premire fois la crole. Elle passa, en charrette anglaise, ct d'une longue dame blonde qui conduisait elle-mme. Madame Pergeline la montra grand'mre en disant: --La voil! --Qui donc? --Ah! si votre gendre tait l!... --Mon gendre?... --Je veux dire que M. Nadaud, qui aime la socit distingue, n'aurait pas manqu de lui tirer son coup de chapeau... Flicie pina les lvres en regardant s'loigner la charrette anglaise, et elle dit: --On se demande o ces gens-l vont chercher de l'argent pour payer des toilettes aussi bouriffantes. --Pour la blonde, dit madame Pergeline, ce sont des gens qui remuent l'or la pelle. Mais on prtend que celui qui pousera la crole la prendra nue comme le revers de la main. Et nous remontmes en voiture pour aller souhaiter le bonjour mon pre, toujours trs occup le dimanche. Je traversais la salle des clercs bonde de paysans, et j'entrais sans frapper. Mon pre se tenait souvent debout, consultant son rpertoire, le porte-plume l'oreille, et j'attendais qu'il prt garde moi; quelquefois il tait appliqu former le mot secret qui ouvrait la caisse, et il tournait de petits disques de cuivre alphabet circulaire. Il m'embrassait et me disait: Bonjour, gamin! et: demain soir!... Car il venait Courance jours fixes. Je m'en retournais la voiture o Flicie, qui s'impatientait vite, me disait rgulirement: Allons, monsieur le lambin, j'ai cru que tu n'en finirais pas. Aujourd'hui, elle avait la fivre: elle prparait l'abb Fombonne un plat de sa faon. On pntrait chez le cur de la Ville-aux-Dames par le jardin. Un long fil de fer agitait la sonnette porte de l'oreille de madame Franois; un autre fil touch par elle, de la cuisine, lui permettait d'ouvrir sans se dranger. peine avait-on mis le pied dans le potager du presbytre, que l'on apercevait de loin, sous un auvent orn de bois dcoup, madame Franois, une main en abat-jour sur ses lunettes bleues, l'autre relevant un tablier d'une blancheur dominicale. Comme on observe, en province, le moindre manquement aux habitudes, Flicie fit remarquer: --Madame Franois n'est pas sous l'auvent... La porte du salon se trouvant entre-bille, nous vmes mesdemoiselles Victoire et Adlade, assises cte cte sous une lithographie de Notre-Dame de Lourdes. Elles venaient le dimanche se reposer l, en attendant que Pidoux, qui les conduisait, et termin ses affaires. notre entre, elles prirent une mine si trange que Flicie ne put s'empcher de leur demander: --Qu'est-ce qu'il y a? --Mais, rien du tout, Flicie, rien du tout. --Je suis sre que vous avez parl madame Franois! --Parl? mais de quoi donc, Flicie? Je te jure... --Ta, ta, ta! vous l'avez avertie des histoires de la mre Fluteau! Et Flicie frappa du poing sur un guridon o un jeu de cartes tait pos. Les petits rectangles au dos bleu gras volrent par la pice. Ces demoiselles eurent peur; elles se ratatinrent sur le canap. --coute, Flicie, dit mademoiselle Adlade, c'est vrai; nous l'avons avertie parce que nous avons eu piti d'elle... --Ce n'est pas vrai!--s'cria Flicie, accoutume aux dtours qui prcdent la vrit.--Je vais vous dire, moi, comment cela s'est pass: c'est elle qui, en voyant vos ttes de l'autre monde, vous a tir les vers du nez! --C'est vrai! c'est vrai! firent-elles, allges, heureuses, au fond, de n'avoir plus rien dissimuler. Mais elles s'aplatirent de nouveau, l'entre de madame Franois. L'accuse arrivait pas de loup, chausse de ces bottines de drap mat, la semelle souple comme la plante d'un pied nu, et qui semblent faire corps avec les vieilles personnes pieuses. Elle referma aussitt la porte sur elle en teignant le bruit. Et, pour la premire fois, on lui vit ter ses lunettes bleues. Ses yeux dlicats taient tout roses. Elle croisa les mains sur sa bavette, soigneusement pingle, dans une attitude emprunte aux images de dvotion; et elle s'inclina, comme l'glise. Elle releva les yeux sur Flicie, tout droit. Elle tait si propre que, ds le premier aspect, on se dfendait de lui imputer une mauvaise action. --Me voil, madame Plant, dit-elle. Voyons donc, il faut tcher de nous expliquer toutes les deux pendant que monsieur le cur mange sa ctelette... Alors, c'est cause de mademoiselle Gillot que vous tes fche comme a? Mais, ma chre dame, elle nous a donn tout de la main la main: il n'y a personne pour m'opposer un dmenti. --C'est ce qui vous trompe! Moi, je soutiens que vous lui avez tout extorqu morceau par morceau. Mademoiselle Gillot n'a jamais t prodigue de son bien. --Pardi! madame Plant, vous n'tes point sans savoir, aussi bien que moi, que qui ne demande rien n'a rien... C'est-il pas les impies et les francs-maons qui vont venir nous apporter de quoi entretenir l'glise? Eh! mon bon Jsus, si je n'allais pas quter chez l'un chez l'autre, il y aurait bien des chances pour que le bon Dieu et ses saints aillent, comme on dit, sauf votre respect, le derrire tout nu! Voyons, madame Plant, faut tre raisonnable. Voil trente ans bientt que je sers chez ces Messieurs; vous m'en croirez si vous voulez, c'est la premire fois qu'on me fait reproche d'avoir enrichi l'glise du bon Dieu. Dfunt ce pauvre monsieur le cur de Chaumussay me l'a dit de sa bouche en rendant son dernier soupir: Madame Franois, qu'il m'a dit, je ne sais pas comment vous avez fait votre compte; mais, depuis que vous tes entre au presbytre, je n'ai jamais manqu de rien, et j'ai toujours dn comme un archevque. Notre-Seigneur vous en donnera la rcompense. Voil comme il a parl, monsieur le cur de Chaumussay... --Il ne s'agit pas du cur de Chaumussay; il s'agit d'une vieille femme que vous avez dvalise! --Si on peut dire! madame Plant! C'est-il bien vous que j'entends me parler comme a! Mais, je lui aurais corn aux oreilles, votre vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les aurait envoyes par le messager! Voil ce qu'elle aurait fait, madame Plant! Autrement, elle se serait crue damne pour son ternit. --Qu'est-ce que vous me chantez l? C'est vous qui lui avez mis ces ides-l dans la tte! --Moi! ma bonne chre dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une malheureuse servante; je n'ai seulement point appris lire et crire: comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot, qui est d'une famille riche, des ides qu'elle n'avait pas?... Voyez-vous bien, madame Plant, les paroles de dfunt monsieur le cur de Chaumussay sont l: Madame Franois, Notre-Seigneur vous en donnera la rcompense. Voil des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il qu'il a dit a, monsieur le cur de Chaumussay? C'est parce que le bon Dieu lui a souffl au moment de mourir: Madame Franois t'a donn tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs d'conomies, et bien placs, en bons billets, cinq du cent: elle les a mis dans ton mnage. Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu qui lui soufflait a! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le cur n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui; non! si a n'avait pas t le bon Dieu qui est toujours l fureter dans les coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir seulement dit merci!... Faut point vous tourmenter, madame Plant: s'il y a une rcompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs dans l'glise, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous demande bien pardon, voil monsieur le cur qui tape sur son verre... Elle tourna sur les talons et disparut. Flicie demeura abasourdie. Mais grand'mre et ces demoiselles avaient t touches du premier coup par l'accent de vrit qui marquait le discours de madame Franois: --Tu vois, c'est une brave femme. --Comment! une brave femme? s'cria Flicie; mais vous avez donc perdu le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour faire manger des ctelettes son cur! Et vous trouvez cela superbe, vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des ctelettes, lui? Est-ce qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dner comme un archevque, lui? Mais, rpondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec ses paroles du cur de Chaumussay? Je voudrais vous y voir, dfendre votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le sou!... Grand'mre et ces demoiselles restaient muettes: on ne rpliquait jamais Flicie. Elle allait et venait grands pas dans le salon du presbytre. Devant chaque sige, il y avait un tapis de la largeur d'une assiette, compos de petits hexagones de draps multicolores. Elle les dplaait, et grce son got de l'ordre, les replaait mesure, du bout du pied, malgr son emportement. Soudain, elle s'arrta devant un bureau d'acajou orn de cuivres opulents. Elle rappelait le chien en arrt. Elle bondit et toucha le meuble si brusquement qu'une des six tasses caf qu'il portait tomba et se brisa. On sursauta; mais Flicie criait: --Le bureau du grand-pre Gillot! --Flicie, voyons, Flicie! je t'en supplie, ne fais pas de scandale! --Mais le voil, le scandale, le voil! Je vous dis que c'est le bureau du grand-pre Gillot! Vous le connaissez bien. Vous n'avez donc plus de sang dans les veines? On vous vole votre mobilier, et vous tes l, vous regarder comme des chiens de faence! Ces demoiselles n'avaient jamais eu de mobilier. Grand'mre avait vu vendre le sien quatre fois. L'indignation de Flicie ne les gagnait point. --Mais, hasarda grand'mre, madame Franois t'a expliqu... --Il n'y a pas d'explications devant a! On vous fait avaler tout ce qu'on veut avec des explications, mais devant une pice conviction ce n'est plus possible. On nous a vols. Qu'on aille me chercher Pidoux: il va me remporter ce meuble-l, tout de suite, dans sa carriole, chez mademoiselle Gillot. Et elle touchait de nouveau le bureau de famille; elle en maniait et faisait claquer toutes les poignes de cuivre; elle se cognait les doigts contre sa proprit. --Vous ne voulez pas aller me chercher Pidoux? Moi, j'y vais. Elle se prcipita vers la porte. Mais elle n'eut pas la peine de l'ouvrir: monsieur le cur entrait. On vit, dans le jour clair du corridor, sa grosse bedaine, o des miettes de pain taient encore attenantes; il y en avait un chapelet aux grains blonds dans un des plis de la ceinture remonte jusque sur l'estomac. Tout rayonnait en lui: sa bonne face rouge et rjouie, son large nez gras, ses yeux d'enfant. Il ouvrit les deux mains de chaque ct du corps, de ce geste accueillant et tendre qu'on prte au bon pasteur. Son regard contenait la plnitude du bonheur et de la bont. Il souriait comme une mre qui va embrasser ses enfants. Ses cheveux blancs lui dessinaient une espce d'aurole. Pour tous les gens qui taient l, assurment, il tait Dieu lui-mme. --Madame Plant!--pronona-t-il de sa voix grasse,--madame Plant est chez moi avec toute sa chre famille! Et on ne m'avertit pas! Je mettrai un de ces jours ma gouvernante la porte,--dit-il, en riant de tout son coeur,--car, supposer que notre saint-pre le pape s'avise de venir me faire visite, elle ne me prviendrait pas pendant mon djeuner! Le flot de sa bonhomie coulait. Sous une pareille fracheur, quelle colre ne se ft amollie? Flicie, surprise et dpite, se taisait. Elle ne savait plus que penser ni que dire vis--vis de cette puissance presque mystrieuse. --Me ferez-vous l'honneur de demeurer un petit instant? ajouta-t-il. Vous n'avez pas djeun, sans doute, mesdames? Accepteriez-vous un biscuit tremp dans un doigt de vin? Il allait de l'une l'autre, innocent jusqu' l'vidence; il portait l'odeur de la campagne et de la sant physique; il rpandait aussi le parfum de l'espoir cleste. Une heure ne s'tait pas coule depuis qu'il avait quitt les habits sacerdotaux. Il fit partir, d'une chiquenaude, la blonde guirlande des petites miettes de pain fixe la ceinture, enfona sous l'charpe de soie ses gros doigts ronds, et se carra au milieu de ces femmes mues. Mesdemoiselles Victoire et Adlade toussaient, caquetaient, disaient des paroles sans suite, dans l'intention de couvrir on ne savait quel mot menaant. Flicie n'allait-elle pas clater? Qu'allait-il advenir? Et c'taient elles et grand'mre, habituellement silencieuses, qui faisaient le plus de bruit. Le cur leur montra la lithographie de Notre-Dame de Lourdes: un cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome: un don de madame la comtesse de la Frelandire. Il remarqua la tasse brise, dont les morceaux gisaient sur le sol. --Qui est-ce qui a fait a? s'cria-t-il. Madame Franois aura encore laiss entrer Minet. Il est impossible de rien conserver, ma parole d'honneur! Ou vous brise tout jusque dans la main: c'est une drision... --Ne vous fchez pas, monsieur le cur, dit Flicie; c'est moi qui l'ai casse, tout l'heure, en portant la main sur ce bureau... Je suis bien maladroite. Le cur s'excusa. En ce cas, ce n'tait rien du tout, une bagatelle. Cependant, il considrait du coin de l'oeil les ruines de la tasse caf: --Ce service,--dit-il, en baissant la voix,--me vient, vous ne le croiriez pas, mesdames, d'une famille trangre et, qui pis est, hrtique! Oui, mesdames,--ajouta-t-il en faisant de gros yeux,--ceci est un prsent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme les Pope. J'ai t trs sensible cette attention d'une famille infidle. Qui sait? c'est peut-tre le premier pas de la brebis gare vers le bercail. --Je suis d'autant plus aux regrets, dit Flicie. --J'ai plac ce magnifique service,--continua le cur avec une ineffable candeur et une intention flatteuse,--sur le plus beau meuble qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante; c'est un parent vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau. Tout le monde trembla. Flicie raviva un instant la flamme de ses yeux colres. --Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la gnrosit... cent lieues de souponner un reproche, le cur l'interrompit: --Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il; elle fait pour l'glise ce qu'elle peut... Dieu lui en saura gr. Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute arrire-pense, que les plus farouches eussent t dsarms. En vrit, si Flicie lui et exprim ses reproches, il n'et pas compris. Il n'y avait plus qu' s'en aller. Le bon cur, le sang au visage, s'extnuait ramasser les parcelles de la tasse brise. --Allons!--dit Flicie en lui tendant la main,--monsieur le cur, je vois bien qu'il faudra que je rpare ma maladresse en vous priant d'accepter un service complet. Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent embrasser Flicie qui avalait son dpit et leur disait: --Ah ! mais qu'avez-vous? Madame Franois se montra propos pour reconduire ces dames. Elle glissa dans l'oreille de Flicie: --Vous voyez bien, madame Plant, il ne s'agit que de s'entendre. Flicie se tapit au fond de la calche et ne dit rien le long de la route. De temps en temps elle penchait la portire sa tte diaphane et ses yeux de poule pourchasse, afin de surveiller la carriole, parce que Pidoux tait ivre. Grand'mre, qui rcitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa soeur: --Mais ne te tourmente donc pas tant! VII LES FEUILLETS DU CALENDRIER Cette dfaite fut extrmement pnible Flicie. Son amour-propre dj bless par l'affaire de Gruteau, qui n'en tait qu' ses dbuts, se trouva tout vif pour endurer la nouvelle preuve. Elle en exagra l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de l'chelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se mit vrifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout coup telle et telle circonstance o l'on avait d la voler; elle convoqua plusieurs reprises ses mtayers. Ensemble ils exeraient leur mmoire et exhumaient d'anciens cours de marchs, en regardant en l'air, les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire tait que l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans tre vive, lui laissait l'espoir d'occuper l-haut, avec l'indulgence de Dieu, un petit coin,--oh! de moindre importance que Courance, probablement, elle n'tait pas exigeante,--mais qui serait bien elle et qu'elle administrerait de faon difier le souverain matre... Et, moins elle tait certaine de la vie future, plus elle se cramponnait la prsente qu'elle sentait lui chapper par la maladie. Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui contribuait donner Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les vertus conservatrices: --Mon petit, mfie-toi des ides nouvelles: des fariboles! Et je me trouvais mal l'aise pour lui parler de ma petite cousine, comme le voulaient grand'mre et ces demoiselles: car je sentais que, pour Flicie, cette famille de Philibert tait une intruse qu'on essayait de pousser Courance afin de partager la proprit. Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance, de timides allusions aux siens; il crivait Adrienne tout court, pour dsigner sa fille; il parlait de sa femme, mais avec discrtion. table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal, grand'mre se risquait prononcer: la petite Adrienne, ou: la femme de Philibert, et c'tait trs hroque de sa part. Elle tchait d'accoutumer les oreilles, aprs quoi les esprits suivent aisment. Nous n'tions qu' l'entre de l'hiver et Pques demeurait la date extrme. On avait le temps. La veille de la Toussaint, en mme temps qu'on allumait le premier feu et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Flicie, on disposait un paravent vis--vis la porte du corridor. C'tait un crmonial immuable. l'heure du djeuner, on entendait frapper la porte. Qui est l? Personne ne rpondait. On allait ouvrir, et l'on ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, vignettes, et deux mains rouges. Cela s'avanait gravement, et, par derrire, clatait tout coup le rire de Valentine. Elle dposait l'objet poussireux et l'essuyait, en soufflant dessus grosses joues. Une une, les quatre feuilles taient dployes, et l'on renouvelait connaissance avec les drles de bonshommes qu'elles portaient, ainsi qu'on et fait avec de vieux amis. On y voyait des compositions grotesques de Gustave Dor, au trait, de la fantaisie la plus extravagante. Quelle joie c'tait de retrouver ces bals de la banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village avec un monsieur le cur rond comme un tonneau et des pompiers casqus comme dans les vaudevilles! Une scne de bains de mer, ct des hommes, ct des dames, passait pour trs divertissante: un monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de sparation et mettait en fuite un essaim de dames effarouches, dont deux ressemblaient, s'y mprendre, grand'mre et Flicie. Certains animaux de Grandville avaient acquis, la longue, l'importance de vritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurs par des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts, laissaient chapper des nues de triples croches. Deux dames sarcelles excitaient une particulire sympathie: c'taient des mres franchissant le porche du temple des Arts pour y prendre leurs demoiselles la sortie du cours. leur dhanchement, l'attitude penche de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien. J'appris lire en dchiffrant les lgendes du paravent. Flicie me tapait sur les doigts avec son petit couteau quinine, lorsque je n'pelais pas bien. On s'en rapportait M. Laballue du soin de parfaire mon ducation, le mercredi. quatre heures de l'aprs-midi, ce jour-l, Flicie commenait croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la grille. Grand'mre hochait la tte: --Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas... --Mirabeau? il est sourd. Son matre le tuera le faire engraisser comme une volaille. Et on prtait l'oreille: on n'entendait plus rien. J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la fentre, et, jusqu' ce que la bue ft paisse, je regardais le ciel gris, la terre et les arbres dnuds, et des moineaux qui venaient, en ppiant, tout prs de l, picorer les miettes du djeuner. Soudain, Mirabeau, qui semblait dormir, allong devant le feu comme un rti, se levait brusquement, grommelait, allait la porte en agitant la queue. --Cette fois..., disait Flicie. Et elle tait heureuse de revoir son Sucre-d'Orge. Leur amiti se perdait dans la nuit des temps, prtendaient grand'mre et ces demoiselles qui en taient jalouses. Elle provenait de ce que M. Laballue tait doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer jamais, les vivacits de Flicie. Cette amnit, par un effet contraire, nous exasprait presque tous. Quand M. Laballue faisait la lecture aprs le dner, l'oncle Plant allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon du bout du monde; grand'mre prenait son chapelet, ces demoiselles s'endormaient. Il lisait, du mme ton onctueux et admiratif, les _Contes ma fille_, de Bouilly, et _Paul et Virginie_, du Chnedoll ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soire; mais l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait jusqu'au jeudi soir. L'oncle Plant refusait de lui prter son chien; c'tait le seul acte de protestation qu'il se permt. L'opposition Sucre-d'Orge s'tait attnue, ces derniers temps, parce qu'on avait beaucoup obtenir de Flicie, et que l'on comptait la prendre par son grand ami. Peu s'en fallt qu'on ne lui ft la cour. Comme il tait sans rancune et trs sensible la flatterie, il se laissait gagner. Ce fut grce lui que l'on dcida la malade recourir un clbre mdecin de Tours nomm Gurineau. Quelle affaire! C'tait la terreur de Flicie qu'un homme habile lui dcouvrt une affection mortelle. Avec toute son nergie, elle avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait se reposer sur l'ignorance du docteur Lveill qui se contentait de lui dire: C'est nerveux, et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne prononait jamais un mot plus haut que l'autre, s'leva un soir comme un ouragan soudain et dit: --Votre docteur Lveill est un ne! Et, trois mercredis de suite, il dveloppa cette proposition. Lui-mme se chargea d'aller Tours pressentir le docteur Gurineau et finalement l'amena, avec le concours du mdecin de Beaumont. On m'avait ordonn de rester jouer dans la cour, sous le marronnier, le temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Lveill et celui de M. Laballue, non dtels, labouraient le sol, sous l'oeil de Fridolin. La Boscotte, la cuisinire ou Valentine venaient tour tour informer le domestique mle de ce qui se passait l'intrieur. Elles lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux des deux btes et aspirait l'air vif, du coin de la lvre. La mre Pidoux, qui tait craintive, vint gratter la petite porte jaune et demanda: --Croyez-vous qu'elle en rchappe? Les deux mdecins sortirent enfin; ils dposrent chacun une petite pice dans la main de Fridolin et montrent en voiture. On ne fut pas plus avanc. Le docteur Gurineau n'avait rien ordonn, sinon d'interrompre l'usage des mdicaments. Flicie dit qu'il tait un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'tait de l'argent jet par la fentre. Et, cause de cette visite du mdecin de Tours, on vint de quatre lieues la ronde s'informer de sa sant, ce qui la mit dans tous ses tats. Elle surmonta ses douleurs. L'ide de la dchance lui tait intolrable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le pass dans ses mtairies. Coiffe d'un chaud bonnet noir, emmitoufle d'un long chle, la main son parapluie ou sa canne corne d'or, elle arpentait les chemins et les sentiers et enfonait ses galoches dans le purin des cours de ferme. Parfois, son mal l'arrtait, et elle s'appuyait du coude contre un noyer, esprant toujours vomir le crabe qui lui rongeait l'intrieur, puis, les yeux inonds, la suite d'efforts atroces, elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait mme l'eau de mlisse des Carmes. --Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux, vois-tu, on a ses petites misres... mais il faut accomplir son devoir jusqu'au bout. Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les maons travaillaient la grange de Pnilleau, qu'une tempte avait endommage. Arrivs pinay, elle me disait de rester l, de peur d'abmer mes souliers; et elle s'avanait toute seule au milieu des travaux. Elle relevait ses jupes ou les ramenait tout coup entre ses genoux serrs et se plantait sur le sol grmilleux et blondi par la chaux vive. Elle mesurait de l'oeil l'ouvrage excut depuis la veille, et, du bout de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son nom. --S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas oeuvre de leurs dix doigts! Nous retournions souvent travers champs, par le plus court, parce que le soleil, tout ple, comme un grand chapeau de paille d'Italie, descendait l-bas, derrire les peupliers nus de Gruteau. Nos pas martelaient la terre gele. Des vols de corbeaux s'levaient, longue distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre encore, pareils un grain noir qu'un grand semeur invisible, et marchant pas compts, et sem dans le ciel d'hiver. D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gns, et Flicie vit Pidoux qui se tenait tapi prs du foyer, touchant la bote de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit: --C'est moi, que je venais, ma'me Plant, rapport bien des choses, depuis le temps qu'on ne se cause plus... Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures. Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte. --C'est pas pour vous fcher, ma'me Plant; voyons donc! On avait l'habitude de vous demander conseil quand on tait dans l'embarras; voil donc tout chang, c'te heure? --Est-ce que vous m'avez demand conseil quand vous avez t mettre deux mille francs dans la poche de M. Fantin? --Allons! ma'me Plant, vous voulez rire! Votre beau-frre ou bien vous, voyons! c'est-il pas la mme chose? Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui branla les paules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait o le paysan voulait en venir. --Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur qu' ma signature. Mais elle pensa que Pidoux pouvait connatre quelque chose de nouveau sur l'affaire; et la curiosit l'emporta. Elle lui permit de s'expliquer. Il tait surtout indign de ce que le vieil oncle Goislard se portt trs bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture. --Ce n'est pas a que nous avait dit votre beau-frre... Dame! s'il ne se dpche pas d'hriter, il pourrait bien se trouver mal l'aise pour payer ses billets six mois... --Il a sign des billets six mois? demanda Flicie. --a se dit. J'aime mieux que a soit d'autres qu' moi, mais c'est tout de mme dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler la rivire... sans compter que a ne fait pas de bien non plus la famille... --Que voulez-vous dire? --Rien, ma'me Plant, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous offenser. Il revenait son ide fixe: savoir si Flicie laisserait protester les billets. Il reprit: --Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait Gruteau pendant que nous sommes l causer, vous et moi, ma'me Plant; il n'y a point de danger que je me mle de ce qui ne me regarde point... Et il attendait l'effet de ces petites piqres la curiosit de Flicie. Elle l'interrogea elle-mme: --Qu'est-ce qui se fait donc Gruteau? Il entra dans mille dtails. Grand-pre Fantin commandait des travaux gigantesques; il bouleversait le rgime des cultures autour du moulin; il remplaait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre autres amliorations, voulait irriguer un plateau situ quelque vingt mtres au-dessus du niveau de la rivire. Dans tout le pays, il tait dj question de la machine lvatoire. --Pour du beau matriel, c'est du beau matriel!... En cas que la chose ne russisse pas votre beau-frre, celui-l qui achtera le tout au rabais ne fera pas une mauvaise opration... Il fixait sur Flicie ses petits yeux brillants, en passant la main sur la rpe d'une barbe de huit jours. --C'est tout ce que vous aviez me dire? interrogea Flicie. --Pardi! ma'me Plant, j'avais vous dire sans avoir vous dire... Une fois qu'on est causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la question de ma fille Valentine... --Comment! la question de votre fille Valentine? --Ma'me Plant ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant. La voil bien instruite et bien duque, c'te heure, c'est-il pas la vrit? Et, pour ce qui est de la fracheur, elle en a, et de la tournure, sauf votre respect, faire fauter un vicaire... Vous pensez bien, ma'me Plant, qu'elle n'est point sans tre demande... --Qui est-ce qui vous l'a demande? --C'est celui-ci et celui-l, pardi! Il ne manque point de galants pour une fille dans sa position... Mais, pour ce qui est d'tre prt mettre sa signature au bas d'un papier, a sera-t-il celui-ci, a sera-t-il celui-l? c'est selon la dot qu'elle aura. --Vous avez une dot lui donner? --Ma'me Plant veut rire! --Je n'en ai pas l'air. --Alors, a sera pour une autre fois, ma'me Plant. On est de revue, n'est-ce pas? Il n'y a point de rivire passer de chez vous chez nous. N'ayez pas peur, pour cette question-l, je dormons sur les deux oreilles: M. Plant, qui est bien savant, n'est pas sans connatre qu'on paie tout en argent comptant dans le monde o je vivons... On ne lui fait point la malhonntet de croire qu'il ne sera pas gnreux... Flicie tait assise devant le feu et prsentait la flamme haute ses pieds chausss de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main sa canne, dont on l'avait dbarrasse. Je crois qu'elle en et fendu le crne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura son geste inutile, elle comprit la ncessit de se taire et de sembler n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blme et frlant la table et la huche, et elle dit: --Bonjour, Pidoux. Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames levaient la tte sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements du petit marteau. Le feu de bois sec ptillait; on confiait des chtaignes la cendre brlante; tout coup cela sentait le roussi: on se levait et secouait ses robes; ou bien une chtaigne faisait explosion, et tout le monde se mettait debout. On tait sensible au souffle du vent, la moindre goutte de pluie au dehors; la temprature tait l'objet d'une proccupation constante, et l'on avait presque des battements de coeur lorsque, le temps s'tant mis la neige, on piait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des premires blancheurs. Les flammes semblaient s'allonger dans la grande chemine, mesure que le jour baissait. Peu peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se dcidt allumer la lampe, il s'coulait toujours quelques minutes durant lesquelles le foyer nous clairait tout seul, pareil un guignol o danseraient des pantins rouges. Grand'mre, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche pose en guise d'cran devant les yeux, elle tisonnait. Elle tait sans rival dans l'art d'asseoir une bche de fond contre la montagne de cendres, de disposer en avant la bche moyenne retenue par la tige de fer, et d'unir le tout au moyen de rondins vite embrass et dont il convient de relever attentivement et une une, les parcelles aveuglantes, au fur et mesure de leurs chutes. Parfois mme, et en face d'un feu parfaitement quilibr, maniant son instrument favori, elle pinait, dans le vide, des tisons imaginaires. C'tait lorsqu'elle suivait son rve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: J'en connais qui seraient heureux de se chauffer l... Ce n'tait pas compromettant; cela pouvait s'appliquer beaucoup. Cela s'appliquait Philibert et sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait d'veiller un cho, tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et Adlade, ses complices, louchaient la drobe du ct de Flicie. Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantes sans cesse par l'apprhension de l'incendie. Elles travaillaient, infatigablement, chacune un coin de la porte-fentre. Il fallait les dranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaaient. Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place! Un de ces soirs d'hiver, la tombe du jour, nous remes la visite extraordinaire de l'arrire-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle venait remercier Flicie qui lui avait renouvel son mobilier, reconstitu son trousseau, rtabli sa provision de bois. Elle disparaissait tout entire sous un caban noir en usage chez les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tte de centenaire. Elle tait couverte d'un semis de givre qui fondit rapidement et mouilla tout. Aprs l'avoir approche, chacun s'essuya les mains. On recourut mille crmonies pour la contraindre s'asseoir, car elle avait la timidit des solitaires et se trouvait trs incommode. Quand elle fut sur la chaise, il s'leva d'elle une vapeur, comme du goulot de la bouillotte. Elle se nourrissait l'esprit des prnes du cur de la Ville-aux-Dames et de la lecture d'almanachs divers. La proccupation de l'avenir absorbait toutes les facults de cette malheureuse qui avait achev sa vie; elle voyait partout des prsages, et ses prsages taient sinistres. son avis, le ciel tait hautement courrouc contre l'homme et rsolu une vengeance exemplaire. Elle nous prdit cent calamits. cette heure demi tnbreuse, on finissait par y croire. Flicie ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fch. On la reconduisit jusqu' la porte de la cuisine o on l'abandonna aux soins de la Boscotte munie d'une lanterne. Vers le milieu de dcembre, il tomba une grande quantit de neige. Les routes devenues impraticables, nous fmes quinze jours sans voir mon pre, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours aprs, venait pied, demi gel. On trouva cela trs bien. Flicie dit, en se tournant vers sa soeur: --Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant! Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait plac des agrandissements dans toutes les pices. On la plaignait comme si le veuf l'et nglige ou trahie, en tmoignant pour la famille moins de zle que M. Laballue. La calme figure nous regardait de son cadre d'bne, la lvre souriante et les yeux graves, telle qu'on l'avait connue. On n'et pu dire si elle souffrait ou si elle tait heureuse. Chacun interprtait son visage sa guise. Du moindre geste du malheureux veuf on tait jaloux; on discutait des jours entiers l'opportunit de ses dplacements; on lui faisait la moue chaque fois que l'on avait vent d'un dner chez les Pope; on piait les personnes qu'il pouvait frquenter chez M. Clrambourg; afin de l'loigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas prdits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma table que l'on connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit. Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et vindicatif. C'est une des rares occasions o l'on put voir grand'mre et Flicie pousser un soupir de soulagement. En raison du temps que l'on avait pass sans voir mon pre, on l'invita, avec quelque crmonie, Nol. On l'attendait, malgr le dgel qui laissait les routes en mauvais tat. La veille de la fte, il envoya un mot disant que sa jument s'tait couronne en glissant sur le pont. L'accident tait vrai; nous pmes nous en convaincre Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon pre quitta ses clients pour venir jusqu' la calche prsenter ses excuses. --Eh bien! dit Flicie, rien n'est plus simple: je vous envoie chercher ce soir par Fridolin qui vous ramnera. --Sapristi! je n'avais pas pens ce moyen d'aller dner chez vous; sans quoi je n'aurais pas accept ailleurs... --Ah! trs bien. On se regarda de part et d'autre, un peu embarrasss. --Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Flicie en relevant doucement la glace. une autre fois! --C'est cela, c'est cela, une autre fois! Flicie fit arrter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les pipes, une grande femme brune vtue d'un peignoir bleu, qui parlait en faisant virer prestement ses petits paquets sangls en croix d'une ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine. Quand Fridolin ouvrit la portire pour nous passer ses achats, il nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets diplomatiques: --Parat qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dner de la maison Pope. --Ah! fit Flicie. Elle et sa soeur se regardrent. Toutes les deux ensemble me demandrent si j'avais faim. Je savais ce que cela voulait dire: si je n'tais pas trop press de djeuner, on obliquait droite au sortir de Beaumont et on allait l-haut, c'est--dire au cimetire. Nous avanmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-mme ses lvres gluantes sur la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mre me permettait de marcher sur les pierres funraires, et elle me tenait par la main lorsque je sautais de l'une l'autre. L'endroit o ma mre reposait tait entour d'un petit jardin sabl, et d'une grille de fer, au pied d'un cyprs. Deux places rectangulaires taient rserves, l'une grand'mre, l'autre Flicie, de chaque ct de la dalle de marbre blanc o on lisait difficilement, entre les couronnes peine dfrachies: Marie-Flicie-Clmence... dans sa vingt-huitime anne... Arrives l, les deux soeurs tombaient genoux; elles faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur me s'adressait directement l'tre chri qu'elles n'avaient pas encore compltement dsappris d'embrasser. Elles recueillaient dans leur mmoire fidle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient par son nom: Marie... ma chre Marie... Elles lui demandaient pardon pour celui qui, ce soir, allait dner chez les Pope. Des deux dates de Nol et du jour de l'an que nous envisagions un peu comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une tait donc passe sans rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagn qu'un nouveau motif d'inquitude. --Quand une anne se met tre mauvaise, disait mademoiselle Adlade, il ne faut rien en esprer de bon. Mais attendons le 1er janvier: il n'y a rien de tel que de changer de calendrier. Le 1er janvier, mon pre vint ds le matin afin de nous consacrer la journe. Il tait de bonne humeur; il apportait des jouets pour moi et des cadeaux pour tout le monde. Il amenait avec lui le facteur rencontr sur la route. Celui-ci nous remit une grosse lettre de Paris o l'on reconnaissait l'criture de Philibert. L'enveloppe contenait trois lettres: une de Philibert, une de sa femme, une de sa fille. Jamais ces deux dernires ne s'taient permis une relation avec la famille. Nous fmes tous tmoins de l'motion de Flicie lorsqu'elle distingua d'un coup d'oeil ces critures diverses. Elle ne retint que la lettre de Philibert et en prit connaissance, puis elle replaa le tout dans l'enveloppe et la glissa dans sa poche en disant: --C'est un peu long; je finirai cela plus tard. Personne n'osa lui en demander davantage, mais on fut gn tout le jour par cet vnement dont chacun s'efforait d'augurer les consquences. Ces demoiselles et grand'mre s'interrogeaient dans les coins. --Qu'est-ce que tu en penses, toi? --J'ai bien peur que le pauvre garon n'ait commis une imprudence. --La lettre de la petite sauvera tout. Les trois lettres taient contenues dans une grande enveloppe jaune. Flicie l'avait plie en deux dans le sens de la longueur, et un bon bout pointait hors de la poche. Il hypnotisait ces dames; elles le suivaient des yeux quand Flicie changeait de place. On supposa qu'elle ne voulait point rgler l'incident devant mon pre. Aprs avoir tant dsir qu'il vnt, on tait presque impatient de son dpart. Il dna et ne se montra point press. On l'avait rarement vu si loquace. Il ne fit aucun mystre de son dner de Nol; il disait merveilles de la famille Pope. Le luxe de ces trangers l'exaltait. Comme notaire, il connaissait leur fortune; il citait des chiffres normes, d'un petit air narquois et familier. --Leur fortune! leur fortune! s'cria Flicie, l'avez-vous vue? en quoi consiste-t-elle? --Dans l'exploitation des cornes de boeufs sur les rives du Mississipi. Flicie et l'oncle Plant se rcrirent. Hormis la terre et la rente, ils ne concevaient pas que l'on pt faire fonds de quelque chose. Mon pre, au contraire, s'tait promptement modernis au contact des Amricains; il dfendait leur cause avec chaleur, vantait leurs moeurs, proclamait leur supriorit, enfin semblait avoir dcouvert le Prou. Mais on sentait trop qu'il se laissait blouir. Sa belle-mre lui dit: --Je vois que les Frelandire sont enfoncs! Il eut pour les Frelandire un petit geste ddaigneux. Nous smes plus tard que, sous le prtexte de ses attaches avec la famille protestante, le marquis lui avait retir la clientle du chteau. --Tout ce qui reluit n'est pas or, dit l'oncle Plant. Hlas! ce n'tait pas en vain que mon pre tait fils de paysans courbs sur le sol plat de la Beauce. Le plus maigre relief lui semblait une montagne; tout chemin de montagne escaladait le ciel. Il avait cru au djeuner du chteau; il donnait sa foi aux avances d'un millionnaire qui tonnait le pays. Vers neuf heures, il serra les mains et m'embrassa. On l'entoura jusqu' la porte, par o venait un petit vent frisquet. Toutes ces dames se garantirent en enfonant le cou dans les paules. Chacun prta l'oreille au bruit de la voiture descendant l'alle des ormes; on distingua nettement le choc de la grille de fer, le jeu de la serrure sous la main ferme de Fridolin, qui cracha haut, comme toujours. Cela fit dire Flicie: --Le vent a tourn. Grand'mre toussa un peu, et risqua: --Alors, a ne va pas trop mal Paris? Flicie comprit ce qu'on rclamait d'elle; elle avana la lvre infrieure et fit des yeux qui ne signifiaient rien de bon. Elle vint s'asseoir la table qu'clairait la lampe et dit: --Il faudrait au moins que j'aie mes lunettes. Ces demoiselles bondirent; elles ttonnrent sur la chemine, sur la console, sur le canap, la recherche des lunettes. Flicie les tira de sa poche en mme temps que l'enveloppe jaune. Le coeur battait toutes ces bonnes femmes. Flicie lut la lettre de Philibert d'une voix volontairement monotone, comme lorsqu'on veut paratre tout fait dtach. De temps en temps, elle prenait un petit ton boudeur. Elle relevait les yeux frquemment au-dessus de ses verres de lunettes pour surveiller la lampe; sa fine peau blanche et ride de femme nerveuse et toujours mue semblait agite par des remous profonds; et ces ondes couraient et se contrariaient sous son front, sous ses joues diaphanes, sous ce menton jadis si gracieux, d'aprs le crayon de Langeais. Philibert crivait des choses gentilles, avec l'humour et la libre allure de sa parole. Sa mthode avait consist toujours faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il ignorait les expressions amres; au pire moment de sa dtresse, personne ne se souvenait qu'il se ft plaint. Sa lettre rappelait les prcdentes: il jetait question de ses travaux, que la famille ne prenait pourtant gure au srieux. Mais il en parlait sans se dpiter, avec une srnit inlassable. Certaines de ses phrases eussent pu paratre d'une ironie froce: celles o, l'aide des mots les plus simples, il vous donnait entendre les pires tristesses de sa condition. Mais non, il n'y pensait pas: il avait la rsignation de sa mre. Il disait: J'ai vendu hier une frimousse de femme au pastel, vue de trois quarts en arrire, avec une nom d'un petit bonhomme de nuque un peu grasse et dore comme un poulet qui cuit, faire mourir de joie. J'ai su dessus pendant un mois. J'ai pleur devant deux jours; a a t mes trennes. Mon brocanteur m'en a donn cinq louis; c'est toujours bon prendre... On retenait seulement qu'il s'tait fait un mois de cent francs, et on haussait les paules. Il est vrai qu'il n'crivait pas pour qu'on le comprt, mais pour raconter ce qui tait. Le ton ne diffrait pas de celui du paragraphe suivant o on lisait: Nous sommes alls en bateau, dimanche, jusqu' Suresnes. Ah! le joli soleil d'hiver! la fin de sa lettre, seulement, il disait: Ma femme et ma fille, qui partagent mes sentiments, ont tenu vous en faire part elles-mmes, leur faon. Ce sont deux bons coeurs qui vous aiment. Ma foi, je ne crois pas que cela puisse vous tre dsagrable. Mesdemoiselles Victoire et Adlade soulignaient chaque mot par un signe de tte approbatif. Elles approuvaient tout confusment sans tre certaines de bien entendre, mais en vertu d'un systme; et elles rptaient, chaque fois que la voix de Flicie baissait: --C'est un brave garon! --Comme il est bon! Comme il est bon! Grand'mre, tournant le dos sa soeur, construisait dans le foyer les chteaux de ses rves et dissimulait l'moi de sa figure. Flicie s'arrta un moment, aprs avoir lu les derniers mots de Philibert. Les deux autres lettres taient dessous; elle les touchait de ses doigts sans cesse agits. Une feuille de la dernire retombait, o l'on distinguait une criture enfantine. Flicie dit: --Ah bien! moi, je suis fatigue; lisez donc a, vous autres. Et elle tendit les deux lettres qui voulut les prendre. Ces demoiselles les saisirent sans trop savoir comment interprter la dcision de Flicie. Elles cherchrent leurs lunettes. Pendant ce temps, Flicie se leva. Elles se troublrent; mademoiselle Adlade ne trouvait point son tui; mademoiselle Victoire carquillait des yeux tout grands et n'y voyait goutte. Flicie ouvrit la porte: --J'ai parler la cuisinire. Vous n'avez pas besoin de moi; vous savez lire, je pense. Tout tait perdu. Les deux pauvres demoiselles s'en rejetrent la responsabilit: --Tu es l qui te ttes sur toutes les coutures, aussi! Tu sais bien que a l'impatiente! --Je me tte, je me tte! Eh bien, et toi qui as tes lunettes sur le nez et qui n'es pas fichue de lire un mot! Si tu avais commenc, elle serait reste jusqu' la fin. --Mais lisez donc!--fit grand'mre en se retournant brusquement, la joue rougie par la flamme;--lisez donc, sinon elle va tre furieuse en rentrant. La lettre de la femme de Philibert tait trs insignifiante. On y sentait les efforts de la malheureuse remplir quatre pages sans prononcer un mot compromettant; des brouillons avaient d prcder ce texte, et il portait des ratures. La lettre de l'enfant tait mouvante. Elle crivait: Il ne faut pas m'en vouloir de mon criture, madame ma tante de Courance, parce que je ne peux pas me tenir comme les autres pour crire, et je suis couche jusqu' l'ge de quinze ans, ce que dit notre mdecin, Bilboquet, qui est Amricain et qui a un bien plus drle de nom que celui-l, mais je ne sais pas l'crire. Papa m'apprend dessiner tout de mme, et il parat que je serai peintre de plafonds, ce qui rapporte plus d'argent que le reste qui n'en rapporte pas beaucoup. Et alors, je pense que, quand j'aurai une belle couverture qui me cache et une toilette mirobolante, je pourrai aller au Bois sans qu'on s'aperoive de ce que j'ai... On avait tout lu, que Flicie causait encore avec la cuisinire. Lorsqu'elle rentra, son premier regard fut pour la pendule. --Dix heures! mais qu'est-ce que vous faites l? Il est temps d'aller se coucher. Elle alluma elle-mme les bougies ranges sur la console. Grand'mre et ces demoiselles, mues et dsoles, les yeux pleins d'eau, barbotaient et se dpensaient en vains mouvements. Une d'elles osa dire, en tendant les lettres: --Lis cela avant de t'endormir, Flicie! Le ton avait une telle loquence qu'il n'tait pas possible de dire davantage. On se coucha encore confiants dans le lendemain. Mais Flicie ne fit plus jamais allusion cette tentative d'introduction de la famille lgitime. Elle dit seulement sa soeur: --Quand tu criras ton fils, prviens-moi avant de fermer ta lettre. C'tait pour y glisser un billet de banque. VIII INDULGENCE DE LA CHAIR Les pauvres femmes s'agitrent du jour de l'An Pques, et Dieu seul connut tout fait les complots touffs, les alarmes secrtes, les timides rbellions et la sombre nergie que couvrit le battement des ailes de leurs bonnets noirs. Ces scnes se passrent dans la pice au meuble d'utrecht, sous le geste du Cupidon et le sourire incertain de la disparue qui semblait nous regarder de trs loin. On avait descendu du grenier d'anciens journaux illustrs qui sentaient la poussire, la lavande et la souris confusment. Je suivais, sur leurs images, la campagne d'Italie ou les grimaces des semaines comiques de Cham, lorsque le vent tordait les arbres du jardin, soufflait dans le corridor ou faisait trembler tout coup le paravent de papier jaune. Grand'mre et ces demoiselles, trop bonnes pour dsesprer, caressaient la conviction que toutes les difficults seraient aplanies; ne sachant par quel moyen, elles tranchaient la question par une date: Pques. Pques, c'tait le bon Dieu, le printemps, la lumire; les causes justes devaient triompher Pques. Elles voyaient trs bien Philibert arrivant avec sa femme et sa fille. Elles disposaient les chambres; elles savaient o l'on mettrait la petite voiture sur laquelle l'enfant passait sa vie tendue. Est-ce que Flicie ouvrirait la maison neuve? Une fois dcide, elle ne faisait pas les choses demi. Le temps coulait et Flicie ne se dcidait point. Elle devenait si malade que l'on osait peine lui parler. l'poque de Carnaval, on pitinait encore sur place. Un vnement faillit tout perdre: c'est que Philibert se fchait. Lui, si patient et si humble lorsqu'on maltraitait son art, il s'avisa d'tre susceptible lorsqu'il s'agit de sa femme et de sa fille. Il regimba parce que la tante n'avait rpondu que par un envoi d'argent aux deux lettres du 1er janvier. Trois mois on demeura sans nouvelles de lui; on ne s'en inquitait pas trop, car il n'aimait pas crire. Mais, vers la Mi-Carme, il avertit qu'il ne viendrait pas Pques. La lettre tait adresse sa mre; il fallut la cacher Flicie. Ce furent des mots couverts, des rsolutions, des serments, des manoeuvres dans les tnbres. Mesdemoiselles Victoire et Adlade furent informes; M. Laballue sut la chose; on la confia mme l'oncle Plant. Que d'alles et venues! que de colloques dans les coins! que de hem! hem! la main sur la bouche, lorsqu'on entendait le pas de la matresse de maison! Tout le monde crivit Philibert, chacun de son ct, et la drobe; on me tint la main pour tracer quelques lignes suppliantes au bas d'une page. On affirmait qu'il avait failli tuer sa tante; on le conjurait d'tre indulgent pour elle en raison de sa sant dplorable. Il eut peur et crivit Flicie elle-mme une lettre trs convenable o il annonait qu'il arriverait la veille de Pques, _comme l'ordinaire_. On respira; il semblait qu'on ft satisfait. Tel est l'avantage des pires maux qu'aprs les avoir redouts, on se contente de l'tat mdiocre dont l'inconvnient semblait d'abord mriter la guerre. On vit donc venir Philibert seul, sans songer que cela mme constituait une dfaite irrparable. En effet, si l'on n'accueillait pas la nouvelle famille la premire occasion qui suivait le mariage, y avait-il espoir qu'on le ft jamais? Philibert ne manifesta point de rancune sa tante; il l'embrassa tendrement, sous le marronnier, en descendant de voiture; et il pronona sans acrimonie ses premiers mots: --Ma femme et ma fille m'ont charg de tous leurs respects. Mais il n'vita plus aucun moment de parler de son intrieur. Les noms de Marceline et d'Adrienne lui taient aussi frquents que ceux de Riquet ou de Flicie. On fut oblig de comprendre ce qu'il avait d lui en coter de se taire: car son amour se rpandait avec toutes ses paroles. Flicie disait: Oui, oui, sans ajouter jamais un mot d'encouragement. Il s'encourageait tout seul. Il profitait du silence pour raconter sa vie passe cte cte avec Marceline et Adrienne. Bientt nous connmes dans tous ses dtails le petit magasin de mercerie, situ au bas de la rue Monsieur-le-Prince, qui les avait, dix ans durant, aids vivre. Ce magasin de mercerie fit mauvais effet. Ces demoiselles elles-mmes trouvaient qu'il et mieux valu n'en point parler. Non qu'elles manquassent de modestie! Elles taient, toute leur vie, demeures pauvres et la charge de tel ou tel parent plus fortun. Mais jamais l'ide ne leur ft venue qu'elles pussent exercer quelque mtier rtribu. Ce prjug gisait chez ces filles de petits bourgeois aussi profondment que chez d'authentiques duchesses. Marceline ouvrait les volets six heures, lavait les carreaux, balayait la boutique, pour vendre six sous de fil dans la matine. Son enfant devenue malade, elle avait d se multiplier. Elle avait confectionn des robes, habill des filles du quartier latin. --Elles venaient en cheveux, disait Philibert, et voulaient, midi, une toilette pour aller le soir au thtre. --Assez! s'cria Flicie, nous n'avons pas besoin de tous ces dtails... Il revenait, malgr lui, ces dtails. Il racontait la vrit, sans adresse, donnant libre cours sa reconnaissance envers sa femme mconnue. --Je l'ai vue, disait-il, excuter deux costumes dans sa journe: elle courait au Bon March acheter des toffes, pendant que nous tions table. Grand'mre fit observer que madame Besnier, couturire Beaumont, demanderait quinze jours pour un pareil travail. Et on pensa la couturire de Beaumont. La femme de Philibert n'tait pas autre chose, malgr toute son activit. Et elle habillait des filles. L'auditoire ne s'chauffait point. --Si tu avais t raisonnable, si tu avais fait comme tout le monde, cela ne serait pas arriv. Mesdemoiselles Victoire et Adlade reprochaient grand'mre de leur avoir cach cette misre. Grand'mre, qui n'tait cependant pas fine, avait flair que tout cela n'embellissait pas la cause de son fils. Elle s'tait contente de dire: Je vous assure que sa femme a beaucoup de mrite. En le rptant tous les jours, tandis que Flicie ne disait rien, elle avait fini par monter les ttes. Philibert parlait aussi sottement de sa fille. Il croyait lui gagner des admirateurs en rapportant ce got naturel de la jeune Parisienne pour la toilette, qui rjouissait son esprit artiste. Lorsqu'il disait qu'elle faisait elle-mme ses chapeaux, dix ans et demi, il avait un geste des doigts qui vous dessinait la forme, un peu extravagante pour la province; et le ravissement qu'on lisait dans ses yeux passait pour une coupable excitation la coquetterie. Il nommait les peintres qui le suppliaient de laisser poser sa fille, tant elle tait belle. Lui-mme venait d'envoyer au Salon un portrait d'elle, couche dans une barque et mangeant des cerises. La mre et lui ne rvaient plus que d'installer la petite voiture dans un coin de la salle o la toile serait expose. --Singulire prparation la premire communion! dit Flicie. Depuis que mesdemoiselles Victoire et Adlade taient retournes insensiblement au parti de Flicie, elles avaient recouvr la paix qui rside du ct du plus fort. Elles prouvaient un grand soulagement; elles s'pargnaient la peine de penser, de rflchir, de juger, d'adopter une opinion: elles ressemblaient aux enfants qui ont eu peur, un instant isols, et se croient sauvs ds qu'ils se sont bouch les yeux dans le giron de leur mre. Elles n'accordaient plus aux rcits de Philibert qu'une oreille distraite, un peu gnes seulement quand l'audition de ses misres devenait touchante et faisait pleurer grand'mre. Flicie y gagnait, de leur part, un redoublement d'attentions et de soins, ce qui n'tait pas superflu, car son mal empirait. Il lui laissait si peu de rpit qu'elle ne pouvait ni travailler ni lire, et elle s'y reprenait dix fois pour mettre jour ses livres de comptes. Le plus pnible tait pour elle de se montrer malade devant ses gens. Quand un mtayer venait compter et que la douleur la prenait en face de lui, elle tenaillait la table de ses doigts crisps et faisait hu hu hu du bout des lvres, semblant poursuivre ses calculs. Mais, plusieurs fois, nous l'avons vue sortir brusquement par la porte du corridor, derrire le paravent. On n'osait pas la suivre; on ne savait que dire. On entendait respirer l'homme sur les petits sacs d'argent en grosse toile; chaque souffle poussait un peu plus loin l'odeur d'ail qu'il exhalait. Un jour, comme elle tardait revenir, on la trouva affaisse dans le corridor, sur les marches de l'escalier. Elle se releva brusquement: --Ce n'est rien, ce n'est rien. Elle rentra et reprit son addition. Son aversion pour les mdecins dsesprait la famille. Elle ne voulait mme plus voir le docteur Lveill. Elle fit venir de l'eau de Lourdes: une caisse. Elle alla Beaumont, un dimanche matin, avant la premire messe, se confessa, communia. Puis elle but pieusement. On parlait beaucoup d'un cur de la Charente qui gurissait. Elle s'informa et pratiqua sa mthode. Elle s'appliquait, le soir, sur l'estomac, des serviettes plonges dans l'eau bouillante. On l'entendait crier; elle se brlait la peau. Le jour elle buvait une infusion de feuilles de noyer; une grande bouillotte, tenue sans cesse devant le feu, distance, rpandait dans la pice ce parfum familier des routes de Courance, qui rappelait nos promenades d't. On sut par les journaux que le cur tait poursuivi pour exercice illgal de la mdecine: elle cessa aussitt le traitement, prise de peur. Alors, elle s'abandonna au mal, lui donnant toutefois deux ou trois ans avant qu'il vnt bout de son corps. M. Laballue avait puis tous les arguments afin de la dcider un voyage Tours. Ce n'tait pas en une sance, disait-il, qu'un mdecin pouvait diagnostiquer la nature de sa maladie. Il connaissait une maison, tenue par des religieuses, excessivement propre, o il tait possible de se soumettre un examen prolong des praticiens. Par la chirurgie, n'obtenait-on pas aujourd'hui des rsultats merveilleux? Flicie le regardait en dessous: --Vous, vous savez quelque chose: le docteur Gurineau vous a dit ce que j'ai. Il jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien. --Parce que, voyez-vous, s'il s'agit de m'ouvrir le ventre, j'aime mieux mourir l, tout de suite. Moi, je ne demande qu'une chose au bon Dieu, c'est de fermer l'oeil dans mon lit, chez moi. Ses doigts, diaphanes comme la chair de ses joues, frmissaient quand elle prononait: chez moi. Son regard, si clair, si prcis, s'affolait l'ide d'tre transporte chez des trangers. --De quoi vous effrayez-vous? disait Philibert. Milwaukee a fait trois oprations Adrienne, ce n'est rien du tout. --C'est celui qu'elle appelle Bilboquet? demanda Flicie. --La petite ne se gne pas avec lui, dit Philibert, parce qu'ils sont devenus deux grands amis. On sourit, cause du nom du chirurgien, et, en mme temps, on se regardait la drobe parce que c'tait la premire fois que Flicie semblait se souvenir de la lettre du jour de l'An. Elle sortait toujours dans l'aprs-midi. Sa volont la portait plutt que ses jambes. Philibert nous accompagnait. Le printemps venait petits pas au-devant de nous; la campagne tait frache et pure comme l'aube humide; un bl jeune et soyeux, qui paraissait n du matin, jouait sous le vent; dans les chemins bords de buissons gris encore, les fils de la Vierge vous chatouillaient la figure; on et voulu mordre mme et manger les blancheurs roses des arbres en fleur. Flicie marchait en s'aidant de la canne corne d'or; elle regardait droite et gauche ses terres ensemences; ses fines narines palpaient l'air nouveau qui allait tirer les germes du sol. Elle se tourna brusquement vers Philibert, qui ne parlait pas, et elle lui dit brle-pourpoint: --Enfin, _elle_ vit, c'est un rsultat, cela... --Qui est-ce qui vit, ma tante? --Mais... la petite... ta fille... --Ma fille! rpta Philibert. Il restait la bouche ouverte. Jamais Flicie n'avait spontanment daign faire allusion sa fille. --Alors, tu crois que c'est ton mdecin qui l'a sauve? --Milwaukee? oui. --Raconte-moi a. Il reprit par le menu toutes les phases de la maladie d'Adrienne. Quand il s'interrompait, Flicie murmurait: --Il a fait a!... Et alors, qu'est-ce qu'elle disait, la petite?... L'important, c'est que ces tres-l arrivent vous inspirer confiance... On l'endormait; et aprs, est-ce qu'elle souffrait?... Comme cela, maintenant, vous tes tu et toi avec le mdecin?... Et, ton avis, toi, elle en reviendra?... Il eut le tact de ne pas insister outre mesure, malgr son motion qu'il contenait difficilement. Flicie le poussait sans cesse. Elle ne voulait point paratre s'intresser trop au mdecin, et parlait surtout d'Adrienne. Il comprenait le jeu de sa tante et n'pargnait aucun loge du mdecin. Mais les deux sujets taient lis, et Philibert caressait des yeux un horizon nouveau, inespr. En rentrant la maison, ils se turent, ce qui donna leur conversation l'importance d'un secret. Les femmes sentent vite cela: grand'mre et ces demoiselles les regardaient l'un et l'autre en se demandant ce qu'il y avait. Cependant, mme entre eux, Flicie et Philibert dissimulaient et rusaient. chaque promenade ils taient aussi lents aborder le sujet qu'intimement impatients d'y aboutir, et ils employaient les dtours les plus maladroits. Je les coutais, trop jeune pour sourire du comique de leur embarras, et je me disais: Ce sera pour la route de corail... Non?... Alors, ce sera pour les sapins d'pinay. Pas encore. Ce sera pour la Chaume! Quelquefois, nous arrivions jusqu'au dolmen, l'heure du retour, avant qu'ils eussent trouv le joint. Flicie n'ignorait plus rien de la petite Adrienne; elle tait difie sur le compte de Milwaukee, au point de le croire capable de miracles: et ils n'avaient pas encore parl franchement. Vers la fin du sjour de Philibert, nous tions assis tous les trois sur le dolmen, aprs une tourne insignifiante, mais par un temps charmant. Flicie portait pour la premire fois son grand chapeau d't, et les gens de la campagne se le montraient au loin comme l'indice des beaux jours. Elle promenait sur Courance le cadre arrondi que formait pour sa vue cette vote de paille, et dsignait du bout de la canne telle ou telle pice de terre. Ces rectangles ingaux, tapissant les terrains onduls, flattaient les yeux par la varit et la douceur des tons. Les terres fortes et sombres au fond de la valle, les terres lgres et blondes sur les hauteurs, le sens divers des sillons de labour, les pices dfonces la charrue profonde, les semis passs la herse, multipliaient les jeux de la lumire; le duvet naissant des bls et des avoines, le vert lointain des prs et les arbres fleuris rpandaient une gaiet nouvelle. Flicie se tourna vers Philibert: --Tu ne dis rien? --Il fait si bon! Quand il tait la campagne, son coeur s'attendrissait pour un parfum qui passait, pour une feuille qui remuait, pour le chant d'un oiseau. Flicie considra un moment sa figure aux grands traits agrables. Son nez semblait moins osseux et moins long quand il avait bien mang quinze jours durant; sa mchoire et son front trahissaient des dsirs immenses, et la douceur un peu fatigue de ses yeux, une certaine mollesse de dsenchantement. Il reprit, en regardant devant lui: --Il y a des moments o l'on voudrait avoir de grands bras pour embrasser tout. --Te voil toujours avec tes ides! dit Flicie. Le soleil argentait la rivire et faisait tinceler sur la cte de Gruteau un nouveau toit d'ardoises. C'taient les btiments destins couvrir la machine lvatoire de grand-pre Fantin. Flicie haussa les paules et soupira. On entendait, sous les noyers des chemins, les lents chariots tirs par des boeufs, ou les carrioles plus lgres. Flicie suivait chaque attelage: --C'est le domestique de Pnilleau qui rapporte le linge de lessive... a, c'est la charrette du meunier... Voil cet animal de Pidoux qui revient de Beaumont; ce n'est pas trop tt!... Ne te presse pas, va, mon bonhomme!... Des vols brusques de moineaux nous passaient sur la tte, dchirant l'air calme de petits _cuic cuic_ cres et pointus, puis se plaquaient tout coup dans un buisson, comme une porte de plomb contre un talus. Les pies jacassaient. Une bue se forma au-dessus de la rivire et des prs, et, de ce nuage, premier signe des fracheurs du soir, parut sortir le triste cri des courlis; il s'approcha, en balanant, d'un bord l'autre de la valle, ses appels plaintifs. Flicie porta vivement sa main au creux de l'estomac, se leva et s'en alla l'cart. Le bruit de ses efforts douloureux vint jusqu' nous. C'tait toujours le crabe qui s'obstinait ne pas sortir. Elle revint, le mouchoir aux lvres et les joues animes par la secousse; elle prit dans sa poche un morceau de sucre envelopp dans du papier, l'imbiba d'eau de mlisse, l'aspira et le croqua avec une voracit de toute la mchoire, comme si elle s'accrochait, avec une nergie farouche, quelque chose qui lui rendait la vie. Le tumulte des oiseaux s'tait largi: c'tait un joli vacarme qui courait les alles de noyers, les haies et la lisire des bois, et dont le parc de Courance, aux arbres touffus, semblait le puissant noyau sonore. --Oh! je sais bien ce que j'ai, dit Flicie; je n'ai pas besoin de mdecin pour me l'apprendre... J'ai un cancer l'estomac. --Mais non! mais non! --Ta, ta, ta, je ne suis pas une enfant! Philibert trembla qu'elle n'et renonc toute consultation sous le prtexte qu'elle connaissait son mal. Je vis ses yeux qui s'apprtaient pleurer encore un rve vanoui. Il hsitait parler. Flicie avait quelque chose dire. Elle attendait qu'une occasion vnt son aide. Un bon moment de silence s'coula. Tous les bruits taient dissips. Comme un cri d'oiseau attard, on entendit, dans la direction du moulin, mais venant des collines lointaines o les rayons du jour se mouraient, le sifflet du chemin de fer. Flicie dit: -- propos, tu sais que j'ai pris une grave dcision? --Une dcision? --Oui. J'irai Paris. IX LES MESSAGERS Flicie annona la nouvelle table. Je me souviens que l'oncle Plant trempait dans le jus un morceau de pain qu'il allait tendre Mirabeau; il le tint en l'air, sous le coup de la surprise: de grosses gouttes en tombaient, une une, comme d'une ponge. Ces demoiselles firent une tte si drle que Philibert ne put s'empcher de rire, et, sa serviette sur la bouche, il dit: --Voil!... J'enlve ma tante!... Nous allons faire, rue Monsieur-le-Prince, une noce tout casser! Flicie ne releva ni la libert de l'expression ni l'allusion la reconnaissance implicite du mnage lgitim. On restait stupfait. --Vous comprenez, dit-elle, ce n'est plus comme si j'allais confier ma peau au premier mdecin venu. Celui-l voit la petite deux fois par semaine, et elle le tutoie. Quand elle lui dira: Voil ma vieille bonne femme de tante, il y a des chances pour qu'il ne me traite pas comme une chair d'amphithtre... --Certainement! dit grand'mre, certainement! Autour d'elle, chacun se rptait mentalement le voil ma vieille bonne femme de tante. Qui est-ce qui mettait cela dans la bouche de l'enfant que Flicie affectait d'ignorer? C'tait Flicie. Mais, comme elle avait toujours raison, chacun redit, aprs grand'mre: --Certainement! certainement! Flicie jugea toutefois qu'elle devait tayer sa dtermination: elle rapporta ce qu'elle savait de Milwaukee. Elle donna les dtails des oprations, insista sur les exemples d'habilet particulire, trouva des termes pour nous voquer l'enfant renaissant sous les doigts de fe du savant tranger. Elle prononait: Bilboquet, et appelait la petite: Adrienne, maternellement. Elle se tournait vers son neveu: --N'est-ce pas, Philibert? la fin du dner, tout cela paraissait simple et naturel. Chacun, part soi, croyait avoir men bien cette oeuvre, mme mesdemoiselles Adlade et Victoire, qui, ces derniers temps, travaillaient en sens contraire. Elles dirent grand'mre: --Puisque Flicie a dcid comme cela, tout est pour le mieux. On alla se coucher contents. De ce jour-l, notre humeur refleurit comme la terre sous la saison nouvelle. Le ciel semblait dgag; on osait parler d'espoir. Flicie donnait le signal. Le docteur au nom exotique lui inspirait une foi complte. Aprs l'eau de Lourdes et le cur gurisseur qui n'avaient flatt que la partie anmie de son esprit, Milwaukee, unissant la science au mystre de son pays d'origine, se prsentait point.--C'tait la mme femme qui ne pouvait souffrir les trangers!--Elle tait toute prte se faire couper en morceaux s'il le fallait. Elle en parlait couramment, courageusement. Les termes affreux du manuel opratoire lui devenaient familiers. M. Laballue, le mercredi, lui lisait la _Gazette des hpitaux_. Et l'aimable homme, lorsqu'il avait termin, regardait la future patiente, de ses petits yeux doux, sous ses lunettes, et souriait. --a vous amuse, vous? disait Flicie. --Je songe, ma bonne amie, que Milwaukee pourrait bien vous clater de rire au nez, propos de toute votre charcuterie, et vous faire sauter vos maux d'estomac d'une petite chiquenaude! On n'attendait plus qu'une lettre de Paris annonant le rendez-vous fix par Milwaukee. Depuis le beau temps, mon pre ne manquait plus de venir le lundi. Il tait moins sombre; il avait plus d'entrain. --Aprs tout, disait-on, la compagnie de ses Pope lui vaut peut-tre mieux que celle de M. Clrambourg! trange effet du ciel rassrn! Cet homme, si criminel, durant l'hiver, pour avoir dn dans une maison heureuse, nous parut, au printemps, mriter des distractions. Une de ces demoiselles fit observer qu' tout prendre, il avait t trs digne depuis son veuvage. --Et il faut avouer que, pour un homme de son ge, la vie solitaire, Beaumont, n'a rien de sduisant. On en tomba d'accord. Quand grand'mre tait loigne de son gendre, elle lui trouvait cent qualits. --Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne porte pas ses quarante ans. --Heu! heu!... Moi, je ne voudrais pas donner cent sous de chaque poil blanc qu'il a aux tempes! --Oui, mais c'est du crin que ses cheveux! Il se tient bien; il n'a pas plus de ventre qu'tant garon... --J'entends toujours Adle, qui faisait son mnage ds cette poque: Madame! quand on voit cet homme-l passer dans la rue et qu'il est habill, on ne peut pas s'empcher de dire qu'il ne lui manque qu'une femme au bras. --Votre gendre se remariera, fit une de ces demoiselles. On lui imposa silence de toutes parts. Mais quelque chose mijotait, quoi personne ne voulait prendre sur soi de risquer une allusion. Valentine m'avait dit en me couchant: --On vous a trouv une autre maman. Les sous-entendus se multipliaient, s'entassaient: --Un homme livr lui-mme est expos un coup de tte... --La discrtion, c'est trs joli; mais, faute d'un conseil donn temps, on fait une sottise irrparable!... --On n'pouse pas une femme, on pouse la famille... --Une femme peut avoir toutes les vertus et tre une affreuse martre pour l'enfant de son mari. --Oh! si ce n'tait pas le petit!... --Voyez-vous une jeune fille qui trouve un enfant de sept ans dans sa corbeille de mariage?... --L'idal serait une veuve sans enfant. --Ah! oui; mais voil!... --Moi, je dis qu'une veuve qui sait dj ce que c'est qu'un enfant est plus dispose en adopter un second... --Surtout un petit garon! --Pourquoi? --La femme a bien souvent une prfrence pour le garon. --Principalement, quand elle n'a pas pu en avoir un. --Ou qu'elle a dj une fille... Ce n'tait pas encore pour cette fois. On ne pronona aucun nom. Mais, le lendemain, mademoiselle Adlade, en tricotant un bas, et mme billant dans sa main, c'est--dire de l'air le plus dtach du monde, hasarda: --C'est dcidment une srieuse amiti qu'a madame Leduc pour cette petite madame Letermill? Personne ne se pressa d'aller plus loin. Grand'mre dit: --Je crois que c'est justice; la pauvre jeune femme a bien des vertus. --Je m'en rapporterais madame Leduc, d'autant plus qu'elle insiste dans ses lettres, d'une faon... --Ah! tu l'as remarqu? --Toi aussi? -- moins qu'on ne soit aveugle!... Et ce fut tout encore. Valentine me dit, le soir: --a y est! --Quoi donc? --Votre maman numro deux! c'est la dame que vous avez vue Langeais, qui a une demoiselle de votre ge. a fait d'une pierre deux coups: vous allez gagner en mme temps une petite soeur. Je ne soufflais mot; elle me demanda: --Vous n'tes pas content? --Comment est-ce que je l'appellerai? --Qui? --Madame Letermill. --Vous l'appellerez maman. --Et l'autre, alors, la vraie? --On ne confondra point; n'ayez pas peur. --C'est que, dis donc, madame Letermill sera damne! --Pourquoi a? --C'est elle qui l'a dit Philibert pendant qu'il lui passait un doigt sous la manche, au-dessous du coude, l o c'est le plus gras... --On ne va pas en enfer pour si peu! Sans doute qu'ils essayaient de voir s'ils pouvaient se marier ensemble. Bientt ce sera votre papa qui lui fera a. --Ah! Je n'tais pas fch l'ide que Suzanne viendrait courir avec moi dans le jardin. Il tait beau comme l'anne d'avant, alors que je m'y amusais si bien au moment mme o maman, la vraie, mourait Beaumont. Les massifs regorgeaient de lilas et de lauriers fleuris; les cytises rpandaient leur pluie d'or et les tamaris dlicats leurs fines larmes roses. Chaque anne, invariablement, l'oncle Plant disposait de ses mains, sur la pelouse, une corbeille de jacinthes et de tulipes, une de ptunias, une de dahlias et une de graniums dans une couronne de bgonias. Fridolin passait et repassait, heures fixes, avec des arrosoirs lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus. Flicie m'apprenait ctoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles. Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrtait, comme dans ses fermes, causer sur le pas des portes des petits chalets de paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrires qui la connaissaient et la mnageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu' la pompe du potager, remplir d'eau deux mortiers bords plats o elles pouvaient aisment se poser sec et boire. Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis le lundi et le mercredi, mettait la maison en moi. Valentine, les jupes haut trousses, courait jusqu' mi-chemin de la grille. On la voyait revenir essouffle, et jetant les noms tous vents. Alors Flicie allait ou non faire toilette. Nous remes ainsi la famille Pergeline qui prsentait le fianc de Georgette. C'tait un jeune receveur de l'enregistrement, dj bedonnant, un peu bouffi de figure, fris et jouissant d'un teint rose. Mon ancienne amie prtendait autrefois, sur la balanoire, qu'elle n'pouserait jamais qu'un grand garon ple, au visage coup d'une longue moustache noire, ou tout au moins chtain fonc. Elle s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient cte cte et se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de braise. L'un d'eux commenait avancer les lvres en cul-de-poule; tait-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand srieux, l'autre rpondait par le mme signe; et un tout petit bruit de baiser leur chappait. Tout coup, leurs penses muettes les faisaient rougir. Au goter, ils burent et posrent leurs verres si prs l'un de l'autre que le cristal tinta. C'tait la cadette qui se mariait la premire. L'ane dit ces demoiselles: --Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie jusque-l! Elle haussait les paules: --Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu! Madame Pergeline dcrivait la toilette de la marie dj prte, et nous invitait l'aller voir chez elle, expose dans la pice o l'on montrait, l'anne prcdente, l'uniforme du fils tu l'ennemi. --Monsieur votre gendre, dit-elle grand'mre, nous a fait l'honneur d'y jeter un coup d'oeil, aprs la signature du contrat. Quel homme distingu!... Il rajeunit. --C'est ce que nous disions l'autre jour. --Le pauvre homme a chrement pay sa dette, lui aussi... On soupira; on leva les yeux sur la photographie de la morte. Madame Pergeline trempait un biscuit dans un verre de vin vieux. Elle reprit: --C'est la vie. On ne peut pas pleurer ternellement. On ne distinguait pas bien la liaison de son discours; il semblait qu'elle en et aspir une portion avec le biscuit. Il y eut un instant d'embarras. Elle se leva en disant: --D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air, cette anne. C'est dans l'air... N'est-ce pas, mignonne? Elle touffait dj cette phrase nigmatique contre les joues de la jeune fille. La soeur ane regardait chacun comme s'il venait de lui marcher sur la robe. On les reconduisit jusqu' leur voiture. Une visite inopine nous arriva un jour, au moment o nous partions, Flicie et moi, pour notre tourne quotidienne. Nous touchions la grille, quand, tout en haut de la route de Beaumont, quelque chose pointa. --Attends, dit Flicie, voyons d'abord ce que c'est. Cela n'allait pas vite et ne prit forme que peu peu. --On dirait deux dames dans une petite voiture de rien du tout... --Qu'est-ce que tu chantes? dit Flicie; deux dames, une petite voiture?... Elle fit la grimace. Elle pensait aux Amricaines, que nous avions vues, un dimanche, Beaumont, se promener en charrette anglaise alors que tout le monde sortait de l'glise. L'attelage descendait en zigzaguant. L'une des personnes frappait tour de bras sur l'animal. --A-t-on jamais vu pareille brutalit! dit Flicie; il n'y a que des Yankees, des sauvages, pour... --Tante! tu ne sais pas qui c'est? c'est monsieur le cur de la Ville-aux-Dames avec madame Franois. Madame Franois conduisait. Sa figure tait ombrage d'une capeline baleine, en tissu fleurettes. Les disques bleus de ses conserves brillotaient sous cette petite vote. Le bout de son nez, fureteur, mergeait tout seul en coupe-vent. M. le cur Fombonne tait fortement tabli son ct et occupait presque tout l'espace de l'troit vhicule. Ses gros doigts taient croiss au-dessus de sa ceinture soutenue par l'embonpoint de l'abdomen. Ds qu'il reconnut madame Plant, il ta son chapeau, et l'air mariait ses longs cheveux blancs avec les ailes de la capeline. On n'avait point vu le cur depuis la scne du presbytre. Le pittoresque de l'quipage nous vita le malaise d'une premire rencontre. Le petit ne, qui marchait en rechignant, se dcida trotter quand il fallut faire halte. Il passa devant nous, les oreilles droites, et tricotant des pattes avec un entrain que la gouvernante tait impuissante calmer. Elle se levait de son sige, gesticulait, criait tue-tte, tandis que le cur, essayant de toucher l'animal par la douceur, l'appelait: Mon ami, mon bon petit ami!... Tout cela s'engouffra dans l'alle des ormes, Flicie et moi courant par derrire. Le bruit attira les domestiques, et Fridolin parut sous le marronnier. Il s'avana, avec son flegme ordinaire, et cueillit l'ne au passage, tel un joueur reoit la balle contre la paume de la main. Tout le monde s'extasia devant l'lgance de l'attelage. C'tait bel et bien une charrette anglaise, et le harnais du bourriquet portait quatre boucles d'argent. --a ne nous a pas cot cher, dit madame Franois, c'est un cadeau. --Chut! fit le cur, c'est un cadeau du diable!... Mesdemoiselles Victoire et Adlade, ainsi que grand'mre, taient l. On formait un cercle autour des nouveaux venus. --Oui...--continua le cur sur un ton de mystre,--c'est ici le prsent de... de... devinez, mesdames!... On tait trs intrigu. Madame Franois riait de tout son coeur. --J'ai failli refuser ce don magnifique, dit le cur: _Timeo Danaos et dona ferentes!_ Mais le bon Dieu m'a inspir une parole qui conciliera, je l'espre, les intrts de l'glise et la convoitise toute profane d'un pauvre desservant: Madame, ai-je dit cette gnreuse personne, madame, c'est sur un ne que Notre-Seigneur fit son entre Jrusalem... Puisse cette gentille petite bte vous conduire un jour la vritable glise de Dieu! On se taisait toujours. --Mesdames, reprit le cur, j'ai la ferme conviction que je ramnerai dans cette voiture une brebis gare... --Je donne ma langue au chat! dit Flicie. Madame Franois la pina la manche, et, du cintre de sa cornette, jeta sous la vote du chapeau de paille: --Les protestants de la tasse caf!... Voyons, madame Plant, vous ne pensez qu' eux, j'en lverais la main! Mais c'est toujours comme a quand il s'agit de deviner. --J'tais cent lieues de penser ces... --Vous seriez donc la seule, dans le pays, ne point vous occuper d'eux! Le contraire serait bien plus croyable!... Et elle se mit rire, la main en cran devant les dents. Flicie se laissa entraner par elle, tandis que le cur demeurait dans l'autre groupe, selon une tactique sans doute prmdite. --Que je vous dise, madame Plant, comment c'est que nous avons fait la connaissance de ces Engliches. Et d'abord, ils ne nous ont pas donn seulement l'ne et la petite voiture, sans compter le service caf,--qui nous en fait deux avec le vtre, car, soit dit en passant, j'ai bien racommod la tasse:--ils nous ont donn cinq mille francs pour la rparation du clocher, sous prtexte que ce M. Pope, comme ils l'appellent, s'occupe des monuments de l'ancien temps! Mon Dieu! faut-il en avoir dans ses coffres pour faire des gnrosits pareilles d'un seul coup!... Telle que vous me voyez, moi, j'ai bien fait cadeau de trois mille francs au bon Dieu, mais j'y ai mis vingt ans!... Enfin, je voulais donc vous raconter, madame Plant, que ce monsieur tait venu rder bien des fois par chez nous, en tirant des photographies de l'glise; mme que monsieur le cur m'a dit un jour: Madame Franois, envoyez donc Follette mordre un peu les talons de cet ostrogot!... J'ai envoy Follette qui s'est mise aboyer comme si c'tait le diable en personne, tant et si bien qu'il s'est en all avec son ustensile, et qu'on ne l'a plus revu de trois mois... Et quand il est revenu, par exemple, c'tait avec des dames, toutes mieux attifes les unes que les autres; et celle qui avait l'air de gouverner ce monde-l, une grande perche, unie comme un manche balai, avec un chapeau de paille de garon, tenait sur les bras, en guise de poitrine, sauf votre respect, madame Plant, un petit chien qui tait gentil, mais qui tait gentil comme un agneau! Eh! que je dis monsieur le cur en regardant par le rideau de vitrage, pourvu que Follette ne soit pas dehors, et qu'elle n'aille pas manger les chevilles de toute cette belle compagnie! Madame Plant! je n'avais pas fini de parler, que je vois le petit chien sauter et se prcipiter, la queue en trompette, au-devant de Follette qui hrissait un poil tout le long de l'chine, droit en l'air, y brosser ses habits. Nous voil perdus! que je m'crie. Follette ne va faire qu'une bouche de ce petit bichon qui vaut peut-tre des centaines de francs: avec ce monde-l, est-ce qu'on sait?--Courez vite, me dit monsieur le cur, courez vite, madame Franois, pour empcher un malheur. Madame Plant, ce que je vais vous dire vous paratra incroyable; mais c'est la preuve que tout arrive par la permission spciale du bon Dieu. Voil-t-il pas, aussitt que j'ai mis le nez dehors, toute la socit qui se tourne de mon ct; et des clignements d'yeux! et des chuchoteries! et des demoiselles qui se cognent les coudes! et le grand manche balai qui vient moi et qui me parle aussi clair que je vous parle, madame Plant. Madame, qu'elle me dit poliment, c'est bien vous qui tes chez monsieur le cur?--Mais, oui, madame.--Mon Dieu, madame, qu'elle reprend, que nous sommes donc bien aises de vous voir! nous avons tant entendu parler de vous et de vos mrites!--Je n'en ai gure, madame, que je lui fais.--Si, si! nous le savons.--Mon Dieu, madame, c'est sans doute qu'on vous aura parl des trois mille francs que j'ai mis de ma poche dans le mnage de dfunt monsieur le cur de Chaumussay: on ne peut rien tenir cach dans ces coquins de pays!... L-dessus, elle ne fait ni une ni deux, madame Plant: elle me glisse une pice de vingt francs en or dans la main, en m'appelant par mon nom, comme si nous tions venues au monde porte porte! Madame Franois, qu'elle me dit, notre intention est de faire du bien autour de nous: monsieur le cur n'a-t-il pas des pauvres?--Oh! si fait! madame, que je lui dis, en tournant ma pice dans le creux de ma main; c'est-il pour eux que vous me donnez tant d'argent!--Non! non! cela n'est rien; gardez-le; mais ne pourrions-nous pas faire une visite monsieur le cur?--Eh! mesdames, la porte est toute grande ouverte, entrez donc; je vois bien que c'est le bon Dieu qui vous amne. --De ce moment-l, dit Flicie, voil ces trangers matres chez vous. --Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous voulez donc, madame Plant? c'est-il bien ncessaire d'tre plus royalistes que le roi? Pour dire la vrit, monsieur le cur ne leur a point fait mauvaise figure... Entre nous soit dit, madame Plant, vous qui avez de l'instruction, c'est-il vrai qu'ils ne sont pas baptiss? Flicie ne s'tait jamais pos la question. Provisoirement, elle secoua la tte. --Eh! l, mon Jsus! c'est-il bien possible, et qu'ils soient en mme temps si gnreux? et polis! comme il n'y en a pas, mme chez les nobles!... Il fallait les voir--je parle des deux amies, madame Pope avec celle qu'on appelle la Crole... en attendant,--il fallait les voir dans leur petite charrette: vous m'en croirez si vous voulez, mme au galop de leur poney, quand elles me croisaient sur la route, pour me parler de la sant de monsieur le cur, elles s'arrtaient net comme un livre qui a reu le plomb dans les pattes. Mon Dieu! que je leur dis une fois, mesdames, si monsieur le cur avait seulement une toute petite voiture cent fois moins jolie que la vtre, pour aller faire sa tourne, il retarderait de dix ans son entre au Paradis!... Pas seulement trois jours aprs que j'avais dit a, le jour de la Chandeleur, au matin, qu'est-ce que je vois arriver?... --Je comprends, dit schement Flicie; je comprends. --Eh pardi! madame Plant, vous me laissez rciter mon chapelet, et, quand j'ai le temps, je dirais le rosaire tout entier! Mais je m'aperois que je vous ennuie vous raconter des choses que vous savez peut-tre bien dj... M. Nadaud, le papa de ce petit garon-l, aura eu la langue trop longue... Flicie suspendit le pas et interrogea madame Franois du seul tonnement de ses yeux. --Il n'y a point de mystre l-dessous, madame Plant. M. Nadaud tait en compagnie de ces dames,--comme bien souvent,--quand elles sont venues nous faire leur beau cadeau, mme qu'on a convenu, tous ensemble, que la premire sortie de monsieur le cur, en voiture, serait pour vous faire visite. --Comment, tous ensemble?... De quoi ces personnes se mlent-elles en parlant de moi; elles n'ont jamais mis les pieds chez moi! -- qui le dites-vous, madame Plant? Moi qui sais combien elles paieraient cher pour les y mettre! Flicie: --Est-ce qu'elles ont prononc le chiffre? --Ah! voyons, madame Plant, si vous prenez la chose du mauvais ct, il n'y aura point moyen de s'entendre. coutez-moi donc: on a bien du mal tenir distance celui qui est dcid entrer chez vous. --Sabre de bois! il se peut que des poules mouilles soient incapables de tenir les gens en respect. Mais je vous jure... --Ne jurez point, madame Plant: on s'en repent toujours aprs. On dit qu'on fera et qu'on ne fera pas, et puis les choses se font toutes seules et par elles-mmes. Un jour, vous serez dfendre votre grille, et on viendra vous annoncer que toute la compagnie vous attend au salon. --Elle m'y attendra!... --Le temps de faire votre toilette, madame Plant!... Je parie la voiture et le bourriquet, que vous irez leur dire bonjour, quand a ne serait que pour ne pas faire affront au papa de ce petit jeune homme... --Au papa!... Ah ! que voulez-vous dire? Je n'ignore pas que Nadaud frquente ce monde-l, mais je me plais reconnatre qu'il a toujours eu le tact de ne pas chercher me l'imposer. --Madame Plant, je ne mettrais pas ma main au feu que vous ne vous seriez point aperue de ses manigances!... Sans tre ce qu'on appelle malin, malin, M. Nadaud connat les affaires; et ce n'est point un homme ne pas entr'ouvrir les portes ou ne pas les faire pousser devant lui, plutt que d'tre oblig de les dfoncer au jour venu... --J'en ai assez! dit Flicie, si on vous a paye pour m'apprendre quelque chose, parlez franais! --Allons! madame Plant! voil-t-il pas que nous serions encore fches pour des malentendus! Ce que c'est que de ne point savoir causer: je resterai toute ma vie une bte, faute d'avoir t l'cole!... Mais, puisque vous tes si curieuse, madame Plant, adressez-vous donc monsieur le cur. Il en sait plus que moi, l-dessus comme sur autre chose, et puis, au moins, chez ces messieurs prtres, on est toujours sr que c'est le Saint-Esprit qui parle par leur bouche. Nous vmes vis--vis de nous, au tournant d'un massif d'arbres verts, le groupe compos de l'abb Fombonne, de grand'mre et de ces demoiselles, qui avait fait le tour de la grande pelouse, comme nous, mais en sens inverse. Le premier mouvement des trois femmes fut de rebrousser chemin. Leur figure tait dcompose. Monsieur le cur, pour elles, avait d mettre les pieds dans le plat, cependant qu'on jugeait que Flicie mritait des prparations. Elle comprit aux visages ce que le discours de madame Franois avait t impuissant lui faire entendre. --Monsieur le cur, dit-elle, vous tes charg de m'annoncer une nouvelle qui intresse vivement la famille; qu'attendez-vous donc? --Plt au ciel, dit le cur, que j'eusse t trouv digne de servir d'intermdiaire entre deux maisons que Dieu bnit pour leur bienfaisance! Mon rle est plus modeste; je m'entretenais simplement avec ces dames d'un projet d'union que tout le pays a fait avant les principaux intresss, ce qui en montre la convenance... Je suis surpris de l'motion... --Qu'est-ce que vous voulez? dit Flicie, nous sommes un peu sensibles, chez nous... L'affection... les souvenirs... le deuil que nous portons... --Croyez, madame,--dit le prtre, en tendant les deux mains,--que je respecte profondment... --Ah! s'cria Flicie, je ne sais vraiment pas ce qu'on respecte aujourd'hui. Je ne parle pas des pauvres morts que l'on remplace comme on fait d'une paire de chaussures! Mais quand je vois les ecclsiastiques eux-mmes faire cause commune avec des aventuriers sans religion, des gens qui ont peut-tre assassin, vol,--qui vous dit le contraire? avez-vous vu leurs papiers?--des femmes vtues comme des drlesses et qui ont des moeurs de maquignons... eh bien! c'est plus fort que moi... mon sang se retourne, et je suis tente de ne plus croire ni Dieu ni diable!... --Madame Plant! dit le cur, est-il possible que j'entende votre bouche profrer un tel blasphme?... --Oui! c'est possible! oui, je l'ai dit, et je le rpte, et je le rpterai encore! Je ne crois plus rien! rien! --Flicie! Flicie! par grce, contiens-toi! --Elle est malade, monsieur le cur!... Il faut tre indulgent! --C'est la surprise, le chagrin. La pauvre femme tait si peu prpare cette nouvelle!... --Parfaitement! parfaitement! disait le cur. Grand'mre et ces demoiselles agitaient les bras autour de Flicie, qui voulait parler encore et qui touffait. Elle porta son mouchoir ses lvres; on dut la soutenir. Monsieur le cur s'essuyait le front, l'ombre, son chapeau la main. Madame Franois s'accroupit devant moi, me prit les mains et faillit m'appliquer sur la figure ses grands verres de lunettes bleus, qui me rappelrent tout coup ces lentilles par o l'on regarde, dans les baraques foraines, des excutions de criminels clbres ou des naufrages. --Et nous, voyons, monsieur le petit jeune homme, qu'est-ce que nous disons de tout a? Est-ce que nous n'aimerions pas avoir une maman bien frache et bien jolie? Je rougis, sans rpondre, et dtournai la tte, parce que madame Franois exhalait une petite odeur de moisi. Mais elle tenait s'informer: --Ah! c'est peut-tre bien aussi que notre tante Plant nous avait dcouvert une maman son got?... Ce n'est pas une bte, notre tante Plant: je parie bien que, du premier coup, elle avait mis la main sur une perle?... Je dis, avec une assurance la Fridolin: --Ce n'tait pas non plus ce qu'il fallait; mais, au moins, j'aurais eu une petite soeur pour jouer. --Voyez-vous a! dit-elle, cet ge-l, a a dj ses ides sur les personnes! Le comble de la disgrce pour Flicie fut de devoir, aprs sa crise, demander pardon au prtre: --Monsieur le cur, j'ai eu la parole un peu vive... Il fit le geste de l'absoudre. --Je savais bien, chre madame, que votre nature est foncirement chrtienne. --Heu! heu! bougonnait Flicie; on a tant d'occasions de s'indigner! Il l'exhorta la patience, la douceur. Les hommes ne sont-ils pas tous frres, qu'ils proviennent d'un continent ou de l'autre? --Pourvu qu'ils paient! dit Flicie. Grand'mre et ces demoiselles se redressrent. Allait-elle repartir? Par bonheur, les mots se mtamorphosaient dans l'oreille de l'abb Fombonne, et il n'en percevait que le sens favorable. Il dit qu'en effet l'argent servait accomplir de belles et grandes choses. C'tait trop l'avis de Flicie; nul argument ne pouvait la frapper davantage. Il le vit bien et en usa. Il la prenait en contradiction avec elle-mme; mais, comme elle tait sincre, elle baissait le ton. Tous deux, fils de la terre, se rapprochaient par leur got commun de la richesse. Tout coup, Flicie s'avisa: --Mais votre crole n'a pas le sou, au milieu de tous ces millions! Vos Amricains cherchent l'couler sur le continent, comme leur camelotte!... Qui sait?... un laiss pour compte, peut-tre bien? Dame! je vous demande si c'est naturel, quand on a roul sur le pav des deux mondes, de venir pouser un notaire de province!... Allez! allez!... Ce niais de Nadaud a donn dans le miroir aux allouettes! X COUP SUR COUP Flicie partit un matin, au grand tonnement du pays qui ne croyait point ce voyage. --Plus souvent, disait Pidoux, que ma'me Plant irait Paris dpenser de l'argent!... Pour ce qui est de se faire ter son mal avec un couteau, c'est trop chanceux! On avait fait la malle, prcipitamment, la veille, au reu d'un tlgramme de Philibert. Les fentres taient ouvertes sur le jardin peupl d'ombres; les papillons nocturnes heurtaient l'abat-jour, et toutes sortes de petites btes ailes venaient mourir au pied de la lampe. Flicie distribuait ses vtements Valentine agenouille devant la caisse de bois noir, et elle inscrivait chaque objet, comme autrefois l'argenterie au bord du puits perdu. Entre temps, elle confiait sa soeur: --Mon testament est chez M. Laballue... Comme cela, il n'y aura pas d'indiscrtions. L'motion l'touffait; elle s'puisait le dissimuler: de temps en temps, elle allait jusqu' la fentre et s'y penchait, implorant le secours de l'air. Une courte pluie tait tombe; la terre avait de l'odeur; des tampons d'ouate s'effilochaient passer rapidement sous la lune; suspendue la nuit par un fil invisible, une chauve-souris, petite loque de velours, oscillait lentement et en mesure. --Madame, venez donc voir o je mets votre linge fin... Elle tint emporter une paire de draps. --Si je n'en reviens pas, vous comprenez, je ne veux pas tre ensevelie dans du linge d'hpital. Elle recommanda Fridolin d'avoir bien soin de donner boire aux abeilles. --Que je vous dise: si vous voyez que le chvrefeuille est trop lourd, n'ayez pas peur de tailler mme; il ne s'agit pas de laisser dchausser la muraille!... Ah! pendant que j'y pense, n'oubliez pas que c'est le cerisier prs des framboises qu'il faut cueillir le premier. huit heures du matin, nous tions tous runis sous le marronnier des communs, o Fridolin attelait la calche. Valentine parut, portant des cartons, un panier, un sac, un parapluie, une ombrelle. Mademoiselle Victoire, humide de rose, revenait du jardin avec une gerbe de fleurs: --Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? --Prends donc, prends donc: a gaie! On avait le coeur serr, et cela se voyait sur les figures. On ne disait mot, et puis, d'un coup, tout le monde s'lanait la fois: --Quel beau temps! c'est encore une chance. --Oui, mais il ne faut pas se fier la chaleur; as-tu bien ta couverture? --Et ta quinine? --Je parie qu'on n'a pas mis tes pantoufles! --Tche d'avoir un coin! Tout cela n'tait que du remplissage; tout cela avait dj t dit. Mais le silence faisait peur. Clarisse accourut en essuyant sa main frachement rince, et elle la tendit sa matresse. Flicie la prit: --Bonjour, ma fille; portez-vous bien!... Et ne les laissez pas mourir de faim!... Fridolin, srieux et droit, la main aux naseaux de la jument, dit d'une voix forte: --Si madame est bien dcide prendre le train, ce n'est pas le moment de raconter la trahison de Bazaine! --Allons! dit Flicie. Ces demoiselles la baisrent grand bruit. L'oncle Plant, timide et bourru, s'approcha. Flicie vint son aide: --On peut bien s'embrasser, une fois dans la vie, dit-elle. Ils s'embrassrent, ce qui fit sourire. Mais l'oncle Plant crasa deux larmes, de ses gros doigts velus. Grand'mre et moi montmes dans la voiture, car nous devions aller jusqu' la gare. Flicie s'installa. Elle jeta un dernier coup d'oeil sur ses btiments familiers: l'curie, l'table, le toit aux lapins, la boulangerie, le pigeonnier. Elle dsigna un pauvre fuchsia au bord d'une fentre: --Faites donc attention! dit-elle, le fuchsia vous tombera sur la tte, un de ces quatre matins! Elle aperut, sous le dcrottoir, les chaussures semelles de bois qu'elle avait mises la veille pour sa dernire promenade, et elle dit encore: --Rentrez donc mes galoches! Fridolin nous emportait. On nous apprit, notre retour, que Pidoux tait venu au premier vent du dpart de Flicie. Il paraissait trs tonn, et, ce voyage ne lui convenant pas, il avait commenc faire du bruit dans la cuisine. --Prenez garde, Pidoux! madame pourrait avoir manqu le train!... Il tait retourn chez lui. Il guettait notre rentre et fut aussitt que nous la maison. Sa colre clata: il ne craignait plus personne. Il accusait Flicie d'avoir vendu le pauvre monde en s'esquivant juste au moment o les affaires de Gruteau empiraient. --Faudrait pas venir nous dire qu'elle ne l'a pas fait exprs: c'est d'hier que le premier billet Fantin est arriv protest Beaumont! --C'est un hasard, dit grand'mre; si Flicie l'avait su, elle ne serait pas partie tranquille, quoiqu'elle vous ait rpt cent fois que ces affaires ne la regardent pas. --Elles ne la regardent pas? Eh bien! et vous, tes-vous ma'me Fantin ou ne l'tes-vous point? --Mais, mon pauvre ami!... --Il n'y a point d'ami!... Je causons affaires! On dut recourir l'oncle Plant. Il manquait d'arguments. Il se montra avec son fouet, son chien, ses jurons. Il tonna, fit plus de bruit que le mtayer; les aboiements de Mirabeau s'levrent sur le tout et le couvrirent. Pidoux repassa la porte, la menace la bouche. La cuisinire secouait la tte: --Il faut que madame soit loin, pour qu'on voie des choses pareilles!... Mon pre arriva l'improviste. Ce n'tait pas son jour. tait-il possible que la tante et quitt Courance d'une manire si brusque, sans dire adieu? Il n'avait gure t flatt d'apprendre cela par Clrambourg. --Comment?... par Clrambourg? --Il sait tout... Si j'avais t prvenu plus tt, je me serais ht de faire part ma tante d'une nouvelle qui doit apporter une certaine modification ma vie... Grand'mre le regarda par-dessus ses verres de lunettes: --Avouez donc que vous accourez vous acquitter de la petite formalit aussitt que Flicie a les talons dehors... --Permettez!... --Vous avez tort de vous effrayer: ma soeur n'est pas un croquemitaine. Si c'est pour sa sant que vous redoutiez l'effet de la nouvelle, rassurez-vous: elle a essuy le premier feu. Nous sommes informs. --Ah! --Pas par Clrambourg, nous autres, mais par des trangers aussi... Cela fait compensation. Il y eut un petit silence embarrassant. Mademoiselle Adlade tricotait; sa soeur se levait presque toujours lorsque la conversation devenait difficile. Grand'mre cousait avec une application feinte, et mordait son fil. --Ma conduite n'a rien d'incorrect. Somme toute, c'est par gard pour vous qui me reprsentez le pass, les souvenirs... toujours trs chers, trs respects... que j'ai hsit vous entretenir de... mes projets, tout au moins avant une certaine priode de temps rvolue... On le laissa aller. --Rien ne pressait, d'ailleurs: cela ne se fera pas encore de sitt. Le bruit public donne une consistance prmature des choses lointaines... Il s'arrta. l'ordinaire, il m'et dit: Eh bien! gamin? et il m'et pris sur son genou. Il n'y songea pas. Il avait l'air de m'annoncer, moi aussi, la nouvelle, et, pour la premire fois, ma prsence le gnait. Ces dames le sentaient bien et je crois qu'elles en prouvaient un malin plaisir. Enfin, il se donna du ton: --J'pouse..., dit-il. --Si nous sortions? interrompit grand'mre. On se leva. Le malheureux s'pongea le front avant de franchir le seuil, et il fit au moins vingt pas sur le sable avec sa belle-mre et ses tantes avant de pouvoir ajouter un mot. Grand'mre se retourna pour m'ordonner d'aller jouer. Mais je restai plant l, tout rouge, tout penaud et ayant une grande envie de pleurer cause de l'embarras atroce o j'avais vu mon pre. M. Laballue vint le mercredi, comme l'ordinaire; non pas faute d'tre averti du dpart de Flicie, mais il et jug indcent de s'abstenir. Ces dames furent sans complaisance: elles avaient cess de le flatter depuis que ses services ne s'imposaient plus. Le dner et la soire furent on ne peut plus pnibles. Cependant M. Laballue se montra courageux et galant jusqu'au bout: il fit la lecture haute voix, comme s'il s'adressait son amie absente, et coucha. Il et pu se venger en nous apprenant une mauvaise nouvelle qu'il savait, mais il ne le fit pas; et, le lendemain, il monta en voiture en nous disant: -- mercredi prochain! La mauvaise nouvelle nous arriva par le facteur qui parla, vingt minutes durant, avant de toucher son verre de vin et de remettre le courrier Valentine. Les souscripteurs de grand'pre Fantin, impays, poursuivaient. Le bruit courait la ville et prenait les proportions d'un scandale. Fridolin aspira de l'air et dit: --C'est l'croulement de la maison! Valentine nous rpta les paroles du facteur et celles de Fridolin. Grand'mre s'assit, et sa figure diminua. Ses paupires flchirent. Elle sembla avaler quelque chose avec recueillement; mais ce ne fut pas long. Et elle demanda: --Il n'y a pas de lettres? Si, il y avait deux lettres: une de Flicie, une de Philibert. Tranquillise-toi, ma bonne vieille, crivait Philibert, la tante est arrive, et il n'y a encore rien de cass. J'ai t la cueillir la gare, un peu blette, mais plus mue que fatigue. Je crois bien qu'elle s'attendait voir nos trois frimousses derrire les employs de l'octroi, et elle pensait avec terreur aux discours de bienvenue qui devraient s'changer au dbott.--Non, non, ma tante, nous faisons la fte nous deux ce soir. Je vous ai retenu une chambre dans un petit htel trs propre, prs de Saint-Sulpice; vous y serez chez vous! Elle s'est dride tout de suite; nous avons soup en tte tte. Je l'ai laisse dormir, aprs avoir convenu que _nous_ viendrions lui dire bonjour le lendemain matin. Nous voil, dix heures tapant, l'htel: elle aura fait la grasse matine, nous allons la trouver frache. Madame Plant, s'il vous plat?--Cette dame est sortie depuis huit heures. Devine o elle tait alle? Notre-Dame-des-Victoires, d'abord, en accomplissement d'un voeu qu'elle avait fait pour le cas o son train la dposerait Paris sans draillement; ensuite, et sans perdre de temps, chez les grainetiers du quai. Nous l'attendons. dix heures vingt, elle dbarque, pouvante des heures de voiture payer. On l'avertit que nous sommes dans le salon de l'htel. On l'entend qui dit: Mais il faut que j'aille rajuster un peu mon chapeau! Je me montre: Mais non, ma tante, allez-vous pas faire des manires! Je lui prends la main: elle tremblait comme la feuille. Ma femme parat en disant: Enfin! enfin! Je soulve Adrienne. Quand Flicie voit sa figure, elle est subjugue, comme tout le monde. J'en tais sr d'avance. Elle bredouille je ne sais quoi. Mais la petite, elle, ne perd pas la tte; elle lui dit: On vous connat bien, allez, madame la tante; papa a fait votre portrait et il se cache derrire en contrefaisant votre voix... Flicie dit: Ah! vraiment... ah! vraiment...--Et moi? dites-moi ce que vous pensez. Est-ce que a se voit ma figure que je suis... comme je suis?... Dame! il y a un voyou, une fois, qui m'a appele la jolie bossue, quand je passais, couche dans ma voiture! Je ne suis pas mal faite du tout, vous savez! Seulement, pour la force, autant essayer de mettre debout une serviette de table roule dans son rond. Papa n'a pas voulu que je sorte ce matin avec ma robe neuve... Et des dtails sur celui-ci, sur celui-l; et des interrogations sur les bonnes gens de Courance! et des opinions sur le salon de peinture, sur la dmolition des Tuileries, sur la libration du territoire! mourir de rire. J'en pleurais de joie. Quand je te disais qu'elle est extraordinaire! C'est Flicie qui a t intimide. Elle m'a dit qu'elle ne s'attendait pas trouver ma femme et ma fille si _veilles_, et qu'elles doivent la juger ridicule. Elle croyait Marceline une maritorne. Quant au bagout de la petite, elle en est tue, littralement. En somme, c'est beaucoup plus que je n'osais esprer, et je me frotte les mains. Je te tiendrai au courant. Je t'embrasse, ma chre bonne femme... Ton fils, PHILIBERT. _P.-S._--Madame la tante, comme dit la petite, viendra dner chez nous: on va mettre les petits plats dans les grands. Ma pauvre femme sue sang et eau. Dis-moi donc: je reois l'une sur l'autre, deux lettres de mon pre qui miaule comme un chat qui a la queue prise dans une porte, et traite son oncle Goislard de vieux grigou. Que se passe-t-il? Je ne comprends pas trs bien. l'entendre, il s'agirait de madame Leduc qui aurait essay de taper le bonhomme et aurait chou.--Tant de courroux cause de sa soeur? Mon Dieu! pourvu que ses affaires ne se compliquent pas! Il m'a pay une anne d'intrts d'avance, ce qui me porte croire que a marche. Ah! pourquoi, mme, aprs tant de dboires, ne peut-on s'arracher du coeur cette confiance incurable en son pre? Cependant, je te jure bien que, si j'avais su l'antipathie de Flicie pour cet achat du moulin, j'aurais gard mon argent. Il serait peut-tre mang l'heure qu'il est, mais je prfrerais en porter le deuil, plutt que de me sentir pousser une chair de poule rper du sucre, quand il me vient l'ide que Flicie peut dcouvrir qu'il y a des godets moi sur la machine lvatoire. P... HOTEL des SAINTS-GERVAIS ET PROTAIS 3, rue du Cherche-Midi. Ma chre Clina, J'ai fait un bon voyage et a ne va pas plus mal. Vous allez recevoir par le chemin de fer trois sacs de chez Vilmorin, l'un de flageolets nains, l'autre de petits pois de Clamart, le troisime de choux-fleurs d'automne. Ils seront adresss en gare Port-de-Piles; il faudra les aller prendre avec le break, et ce sera une occasion de sortir le petit, qui ne marche pas assez depuis mon dpart. Fais-moi le plaisir de dire Fridolin de me semer cela tout de suite dans les deux plates-bandes libres, gauche de l'alle d'oseille, et dans le carr qui touche les asperges; les choux-fleurs, le plus prs de la pompe. Je ne verrai le mdecin que demain. Il est ncessaire, parat-il, que je sois compltement repose. En attendant, je m'exaspre. Philibert veut que je me promne en voiture; il n'a pas l'air de se douter de ce que a cote. Sans compter que, d'aprs ce qu'il me dit aujourd'hui, l'opration--si elle est invitable--me reviendra plus cher que l'on n'avait estim d'abord. J'ai vu le mnage de prs: c'est faire piti. Ton mari est en correspondance assidue avec son fils. Je ne les avais jamais sus en si bons termes. Philibert parle de la maison Goislard comme s'il y tait. Il a une faon de traiter par-dessous la jambe madame Letermill, qui ne concorde gure avec l'opinion de madame Leduc. Il est vrai que le pauvre garon rira de tout, jusqu' sa dernire bouche de pain. Dis Plant que je lui ai trouv des gutres de chasse. Il pourrait bien se donner la peine d'aller demander Pnilleau le rsultat de son march de mardi, Beaumont. Il faut que le petit sache au moins jusqu' Philippe le Bel mon retour, et le bassin de la Loire tout entier. Allons, souhaite le bonjour autour de toi; je ne puis penser tout, mais reporte-toi aux recommandations que je t'ai mises avant de partir sur un morceau de papier. Ta soeur affectionne, FLICIE Fe PLANT. Dans l'aprs-midi, nous vmes revenir mon pre, cette fois-ci homme d'affaires. --Ah ! dit-il, mais cela va trs mal; je viens d'apprendre par Clrambourg... --Clrambourg!... Clrambourg!... dit grand'mre, si c'est Clrambourg qui conseille les gens du pays, il leur en fait faire de belles! --Je vous affirme, au contraire, qu'il s'est puis empcher l'excution... Il comptait si bien y russir qu'il ne m'avait pas averti des menaces. --Oui, oui; tout cela, c'est du joli. Et si Flicie apprend ce qui se passe?... Et, en somme, que se passe-t-il? Moi, je ne connais rien aux affaires. --Les cranciers ont obtenu hypothque sur Gruteau, ils provoquent la mise en vente. J'ai vu le rouleau d'affiches. --Eh bien! ils vendront, ils se paieront; et puis aprs? --Aprs? mais il y aura les autres, ceux qui ont fait signer des effets un an, deux ans, et que le prix de la vente judiciaire ne saurait suffire dsintresser. --Eh bien! ceux-l, dites-moi,--n'entrez pas dans vos explications, je n'y comprends goutte,--ceux-l, qu'est-ce qu'ils peuvent contre mon mari? --Mon Dieu!... votre mari est insolvable. --Alors? alors?... Il carta les bras et les laissa retomber au long du corps en signe de nant. --Vous tes sr qu'ils ne peuvent rien?... Elle fit le geste d'apprhender son interlocuteur au gilet. Une seule chose effrayait la malheureuse femme, l'preuve des dsastres de fortune: la terrible contrainte par corps. Le notaire secoua la tte: --Non, non! dit-il,... abolie. Elle respira. Mon pre la regardait, comme une enfant, tonn de sa simplicit et de son ignorance, quoiqu'il la connt bien. Il reprit: --Il reste toutefois un petit point noir: c'est la solidarit morale de la famille. Il est disgracieux... --Oh! oh!--interrompit-elle,--aprs les services qu'il a rendus son vieil oncle Goislard, il est en droit d'escompter une avance. --Une avance? --Sur l'hritage. Voyons, entre nous, le bonhomme a quatre-vingts ans sonns!... Non, non! ce qui m'inquite, c'est Flicie... La voyez-vous entre les mains des mdecins, Paris, apprenant cela et s'exagrant les choses? Mon pre rpta: S'exagrant les choses... Il marchait en tortillant ses favoris. Il dit: --C'est agaant, c'est agaant!... tout cela tombe bien mal propos. Nous descendions l'alle des ormes. Une pelouse, plante de pommiers, s'talait notre gauche jusqu'au mur, o l'on voyait l'oncle Plant, sur une chelle, semant des culs de bouteilles pour loigner les maraudeurs. Mirabeau, qui tait couch non loin de son matre, bondit au roulement d'un vhicule. Il distinguait, au bruit, les voitures devant entrer par la grille, et les carrioles de fermiers ou de fournisseurs, qui suivaient, derrire le mur, le chemin des communs. Il attendit, le poil en brosse. Cela arrivait fond de train: c'tait le boucher. On vit le sommet de la casquette qui courait comme un rat sur la crte du mur; mais quelque chose de luisant lui tait accol. Au premier saut hors de l'ornire, on reconnut un chapeau haut de forme. --Une visite! Au mme moment, l'oncle Plant descendait de son chelle, et il restait l, tout bent, les bras en manche de veste. Un second cahot; nous fmes tous: --Ah! mon Dieu! Une face large, rayonnante et rose, un saint sacrement dans une gloire de favoris blancs; des yeux qui s'amincirent comme ceux d'un enfant qui fait une espiglerie; une bouche en croissant, et une voix de fausset qui lana: --Coucou! --Casimir!... soupira grand'mre. --Coucou! rptait Casimir, secou par l'allure endiable de la voiture. La tte plongeait ou se relevait, tel un canot que la mer agite, au gr de la profondeur ingale des ornires. Elle sombra derrire les pommiers. Une troite claircie nous la rendit, cinquante pas de nous... --Coucou! L'oncle Plant nous rejoignait. Il regardait sa belle-soeur et mon pre, l'air stupide. Ils ne valaient pas mieux. Grand'mre dit: --Heureusement que Flicie n'est pas l! On sonnait la porte. Sous le marronnier, grand-pre Fantin s'avana. Il portait, comme un nourrisson sur le bras, les trois sacs de graines: choux-fleurs, flageolets nains, petits pois de Clamart. Il fit, de sa main libre, un salut la mousquetaire, envoya ses yeux de ct, et dit: --C'est moi... Voil tout ce que j'ai trouv la gare. Il embrassa sa femme en bgayant des phrases sentimentales. Le faible oncle Plant lui donna la main et dit: --Vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance! Flicie vous aurait mal reu. --Comment! ce que me disait mon conducteur serait vrai? Flicie n'est pas ici? Chacun fit non. --Je m'explique pourquoi je n'ai trouv personne la descente du train: vous n'avez pas reu ma lettre? --Quelle lettre? --J'ai crit Flicie hier, pour lui demander l'hospitalit, vu l'urgence... --Seigneur Jsus! s'cria grand'mre, elle aura reu cela Paris! Tu l'as tue, malheureux, tu l'as tue! --Encore! dit Casimir,--se souvenant des Flicie en mourra dont on l'avait abreuv. Mon pre tourmentait sa barbe. --Voyons! fit-il, tout n'est peut-tre pas perdu. Je remonte en voiture et cours la poste de Beaumont: il est possible qu'on n'ait pas encore rexpdi la lettre. Je dirai que madame Plant est de retour. --Courez! courez! dit grand'mre; et faites-nous rapporter la nouvelle; vous nous sauvez la vie! Grand-pre Fantin ne s'inquitait point. Il donna entendre qu'il avait l'estomac creux. Et il glissait des gauloiseries mesdemoiselles Victoire et Adlade, qui se bousculaient pour le servir et murmuraient: Quel homme!... quel drle de corps!... Il se faisait fort d'arrter les poursuites par le seul fait de sa prsence chez Flicie. --C'est ce que j'exposais dans ma lettre cette chre amie, dit-il! Le malheur est venu de ce que vous m'avez ferm votre porte; il cessera du jour o j'en aurai repass le seuil. Question de sympathie part, c'est une affaire que je vous propose, un mariage de raison, si vous aimez mieux. Vous souffrirez de la perscution de mes ennemis plus que d'une alliance avec moi, et notre alliance touffera la perscution. Ces demoiselles pensaient que cela tait trs bien dit, mais n'y comprenaient rien du tout; grand'mre pas davantage. --En somme, qu'est-ce que je demande Flicie? une seule chose: qu'elle m'abrite sous son toit. --Autrement dit: son auberge!--osa lancer l'oncle Plant. On changea de conversation. Comment allait l'oncle Goislard? et madame Leduc? et cette petite madame Letermill? et mademoiselle Bringuet? --Laissons cela! dit-il, j'ai soif d'air pur! --Hein? On s'carta. Qu'allait-on apprendre encore? --Je m'en doutais, fit grand'mre, il y a eu l-bas du grabuge... --Tu ne te doutais de rien, dit Casimir. Il avalait de grandes cuilleres d'oeufs au lait. --Parle, lui dit sa femme. --De grce! que l'on me permette de souffler... On l'installa provisoirement. Il devait mettre en ordre une correspondance volumineuse. Plac au centre de ses oprations,--la plupart de ses cranciers taient du pays,--il s'agissait de faire face aux difficults. Il crivit jusqu' l'heure du dner. On tait sur les pines, parce qu'aucune nouvelle n'arrivait du bureau de poste. On supputait l'heure des leves, le dpart de Langeais, l'arrive Beaumont, la rexpdition directe sur Paris. Une diligence tait charge du service postal Beaumont. la rigueur, on retrouverait peut-tre la lettre la station du chemin de fer, mais les employs la livreraient-ils? Par bonheur, grand-pre nous tourdit avec ses histoires, mme anciennes. Les repas taient ordinairement si mornes qu'on lui sut presque gr d'tre l. Et il captivait, parce qu'on attendait toujours l'explication de ses paroles mystrieuses. Vers la fin du dner, Mirabeau aboya. On eut un petit coup au coeur. On allait savoir si Flicie avait ou non reu la lettre: l'annonce des vnements, de la prsence de Casimir sa table. On entendit tinter la sonnette de la cour. Puis, plus rien. Le chien avait fui et n'aboyait plus. Grand'mre se leva demi; sa chaise nous parut produire un grand bruit. Tous ensemble firent: --Chut!... Puis quelqu'un dit: --coutez! --Ce n'est rien. --Mais si! --Chut!... Tout coup, des chaises dplaces vivement dans la cuisine; une porte intrieure qui grince, mais pas une voix. Enfin, des pas prcipits, la porte ouverte brusquement, et Clarisse, sans lumire, effare, qui hurle comme si elle avait vu la mort: --Madame! Et elle s'efface. On voit s'avancer dans l'ombre la face d'ivoire de Flicie. Grand'mre et ces demoiselles se signent, croient une apparition, la fin du monde. D'instinct, chacun s'est mis debout. L'exaltation et la colre rendent la figure de Flicie vritablement surhumaine. Le premier mot qui sort de sa bouche: --Allez-vous-en! Cela s'adresse Casimir. Il salue; il agite sa serviette; on l'entend murmurer: --Mais, ma bonne!... --Allez-vous-en! Flicie se rapproche de lui. Elle tient la main son parapluie et son ombrelle; elle les lve sur lui; --Allez-vous-en! Grand'mre, toute blme, les yeux chavirs soudain dans deux grands trous bistrs, prend son mari par la manche: --Retire-toi, un instant, dit-elle; on s'expliquera plus tard: elle est si malade! Il sort, en disant: --Je vais prendre un peu l'air. Alors, Flicie s'assied; elle allonge sur la nappe sa main encore gante. Dans le cadre noir de la capote noue sous le menton, sa tte semble rogne, gratte, rduite aux dimensions d'une bille de billard. Le crne pousse la peau du front en avant, la tend, craquer; les tempes sont vides; les joues sont flasques comme du linge de lessive; les yeux--ce qui n'chappe personne--ont perdu leur clat. Une piti insurmontable nous saisit; on surprend dans les gorges le petit ronflement touff qui annonce la monte des larmes. C'est elle qui parle la premire: --Le petit n'a pas t malade? --Mais non, mais non!... Et toi, ta sant?... Comment se fait-il?... --Moi? Je suis condamne, je viens mourir dans mon lit. Tous protestent. Ils mentent d'un mme lan. Elle reprend: --J'ai vu le mdecin. Opration urgente. Tout tait prt. Ce matin, j'ai reu par la poste une affiche de mise en vente. J'ai pris le train. --Une affiche!... C'est donc cela!... --Philibert tait l; il a fait des yeux blancs. Il a dit: Mes vingt mille francs sont f...! a lui a chapp. --Le pauvre garon avait cela sur le coeur! Il a failli te l'avouer cent fois. --C'est un crtin. Il s'est fait voler; c'est bien fait. On entend des soupirs, des mains croises comme pour invoquer Dieu, qui retombent sur la table. C'est le rle des esprances nes le mois dernier aussi soudainement qu'elles meurent en ce moment mme: le relvement de la sant de Flicie, la rentre en grce de Philibert. Quel est l'assassin? Casimir. Et c'est pour Casimir qu'on implore. Dans le jardin, il a allum un cigare; et la petite rondelle de braise ardente passe et repasse sur un fond d'ombre et d'toiles. Quelles catastrophes nouvelles prpare son gnie? En attendant, il faut obtenir pour lui la permission de ne pas coucher dehors. Il coucha dedans, et fit mieux. Mon pre arriva bride abattue, ayant demi crev son cheval, ouvert lui-mme la grille. Il arrta sa voiture devant la maison et cria: --J'ai la lettre! On se regarda. Il descendit, entra, l'enveloppe la main. Il vit Flicie. Son bras s'abattit, et il fit malgr lui: --Sacrebleu! On dut tout expliquer Flicie. Elle lut la lettre de Casimir et sa colre redoubla: --Il ne passera pas la nuit chez moi! dit-elle. Puisque Nadaud est l, il va l'emmener avec lui Beaumont. Il y a un htel pour les voyageurs. Alors commena l'oeuvre de charit de grand'mre et de ces demoiselles. Toutes les raisons de sentiment furent puises. Mon pre y ajouta quelques considrations plus positives: il craignait surtout le scandale qui rsulterait de cette expulsion d'un homme, somme toute malheureux. Flicie demeurait inflexible. Enfin, on osa faire allusion au motif invoqu par Casimir lui-mme dans la lettre dont la lecture avait t si fcheuse. Et ce fut cet argument qui porta. Flicie posa l'index sur son front, rflchit et dit: --Quant l'abriter sous mon toit, jamais de la vie! Mais, qu'il ait l'air d'tre mon hte, provisoirement; si cela peut aboutir une transaction avec les cranciers, j'aurais tort de m'y refuser. Il est bien convenu, une fois pour toutes, que je ne m'engage rien. Elle tait excde. Sa tte penchait en avant, ce que nous n'avions jamais encore remarqu. Elle avait essay en vain de prendre un potage. Elle dit qu'elle se sentait la gorge noue avec une corde de la grosseur du petit doigt. Grand'mre la pria, en dsignant l'homme au cigare dans l'ombre du jardin: --Permets-lui d'achever son dner! Et elle alla le chercher. Il n'tait point troubl, et dit, en entrant, qu'il faisait un temps superbe. On parla de la saison qui s'annonait chaude. Les pluies manquaient Langeais. Si on l'et cout, rien n'tait plus ais que d'amnager une prise d'eau dans la Loire mme; mais non! Et Cadoudal tarissait les pompes! Ces ides potagres lui remirent en mmoire les trois petits sacs de graines trouvs la gare. --Alors, dit Flicie, c'est vous qui les avez apports? Elle lui avait adress la parole! Quand elle sut qu'il avait parcouru pied, les petits sacs et sa valise bout de bras, la route de Port-de-Piles jusqu' la rencontre fortuite du boucher, elle dut le remercier. En plein dsastre, il bnficiait de tout. C'tait l'histoire de sa vie entire qui se poursuivait, identique. Il se fit conduire le lendemain Beaumont, dans le break de la maison; il vit son notaire, ses cranciers; parla, promit, jura, se montra surtout, et montra davantage encore la voiture de madame Plant et Fridolin. En trois journes de dmarches, sa faconde, sa mine panouie et l'adresse qu'il laissait chacun: Casimir Fantin, Courance, avaient conjur le danger immdiat. On le voyait arriver, le soir, en triomphateur. L'intrt de ses rcits tait en proportion des craintes que l'on avait prouves, et on finissait par accorder du mrite au moindre pas qu'il faisait pour se tirer de l'abme. Mieux que cela: ce genre de proccupation dtournait Flicie de l'obsession de sa maladie,--danger dsormais le plus redoutable, car elle se frappait,--et voil qu'on en savait gr Casimir. Cependant, Flicie fit observer qu' Langeais on paraissait se soucier mdiocrement de l'absent: point de nouvelles. --Peuh! faisait Casimir. --Mais enfin! dit Flicie, tout votre espoir de salut gt l-bas? --Hu-hu!... --Quoi? --Je dis: Hu-hu!... --Et moi, je ne comprends pas ce que cela signifie. --Eh bien! puisque le sort en est jet, je vais vous conter la chose en deux mots. La famille tait assise l'ombre des noisetiers, sur des chaises de jardin. --D'abord, dit-il, c'est la faute de ma soeur. Depuis un an et plus, madame Leduc branlait la maison Goislard de ses jrmiades. Entre nous soit dit, c'est une femme la cte... Que voulez-vous que j'y fasse? Que vouliez-vous qu'y ft le bonhomme Goislard? Chantepie est un trou, un prcipice; sa fortune entire y et sombr. Il opposait la sourde oreille. On parla plus fort: un jour, il montra qu'il entendait... ne pas souscrire un maravdis. Madame Leduc fut parfaite: elle avait entrepris la conversion religieuse de l'ingrat vieillard; elle la poursuivit avec une patience anglique. On avait obtenu les pratiques extrieures du culte; les liens spirituels se resserrrent progressivement: le cur dnait trois fois la semaine. On passa aux sacrements: pour Pques, l'oncle Goislard se confessa. Alors, le cur parla en faveur de madame Leduc. L'oncle appela son notaire, s'enferma avec lui, et, le soir, au dessert, confia au prtre que sa fortune, jusqu'au dernier liard, tait place en viager. --C'tait une plaisanterie, dit Flicie. --C'tait la pure vrit, dit Casimir. --Mais, malheureux! qu'allez-vous manger? Il se leva, prit le dossier de la chaise de rotin, la balana, en regardant le ciel, et il dit: --Aux petits des oiseaux, il donne la pture... Ces dames le contemplaient. la stupfaction de leur regard, il se mlait une sorte de respect pour le don merveilleux d'insouciance qu'avait reu cet homme. --Enfin, soupira Flicie, il vous reste que le bonhomme est taill pour gagner la centaine: tant qu'il vivra, vous aurez toujours le couvert... --Certainement, dit Casimir, certainement!... On s'en tint l pour cette journe. Enfin une lettre de madame Leduc arriva. Flicie fit un soubresaut en dchiffrant le timbre. --Tiens, dit-elle Casimir, votre soeur est donc Langeais? --Mais oui. --Ah! Langeais, ce 19 juin. CHRE FLICIE, Grce Dieu, voici enfin une minute de loisir, et je ne saurais la mieux employer qu' vous donner une marque nouvelle de ma toujours fidle et bien affectueuse sympathie. Comment va votre chancelante sant? Vous savez comme elle m'est prcieuse. Ah! n'taient de plus imprieux devoirs, combien volontiers j'eusse t m'en informer moi-mme, aux cts de mon frre courb sous les preuves! La Providence en a dcid autrement; elle nous dicte notre conduite chacun. Soyons les serviteurs aveugles des grandes causes. Obissons sans murmures! J'ai vous informer d'une petite rvolution que j'ai accomplie ici, ou mieux, et pour viter l'emploi de ce mot dmagogique, d'une mesure de salubrit indispensable la dignit d'une maison rendue sacre, j'oserai le dire, par la prsence d'un vieillard vnrable et qui se prpare la mort. Je ne doute pas que notre chre Clina--qui a t mme de juger _de visu_--ne vous ait parl d'une certaine Bringuet, intrigante de profession, sans pudeur comme sans foi, et remplissant, prs de notre excellent oncle, les fonctions de gouvernante. Cette crature honte, place entre deux hommes, l'un affaibli par l'ge, et l'autre dont nous connaissons, hlas! le caractre dbile, tait parvenue--par quels moyens, grand Dieu! je lui fais la charit de ne point les examiner!-- possder la haute main sur l'ensemble des affaires de la maison. Relations, fournisseurs, maniement de la fortune mobilire, tout y passait. Rsultats: un coulage dsastreux, la ruine bref dlai et, trs probablement, la constitution d'un formidable magot dans le bas de la demoiselle. Combien de fois ai-je dit Casimir: Mon ami, ouvre l'oeil! Casimir haussait les paules, objectait l'ordre apparent, la sant du vieil oncle, le danger de rompre ses habitudes. Bref, un homme pieds et poings lis cette sirne d'eaux mnagres! Pour elle, pas plus de secrets que pour l'oreiller; les embarras du moulin taient sa chose. Casimir, Casimir! cette fille te trahira!... Il me riait au nez. On mprisait mes avis; et qu'arrivait-il? Il arrivait que le ver, poursuivant son oeuvre souterraine, rongeait pour jamais, par sa base, l'espoir de mon imprudent et coupable frre. Au prix de quelle stipulation tnbreuse la domestique a-t-elle excut sur la fortune de son matre ce tour de passe-passe qui l'a fait disparatre la bouche mme de l'affam? Je l'ignore. Mais le tour a t jou. Il n'tait que temps. Le bruit du moulin de Gruteau devenait sinistre. Casimir dormait sur les deux oreilles. Mademoiselle Bringuet devait rire en chantonnant: Meunier, tu dors... Quand il s'veilla pour frapper la caisse, M. Goislard n'avait plus, lui appartenant, que ses hardes et ses bquilles. Mince vnement, chre amie, quand on le compare notre salut! Casimir a eu bien tort de s'en fcher et de bouder, et surtout de rcriminer tout haut, de faon s'attirer de son oncle l'algarade aprs laquelle il aura beaucoup de mal rentrer en grce, que dis-je? remettre les pieds la maison! Dieu merci, je suis l. Par ma prsence continue, par des soins clairs, une femme peut beaucoup obtenir; et la religion, que le cher vieillard embrasse, enseigne l'indulgence et le pardon. Donc, espoir, mais patience! Il faut d'abord laisser se cicatriser la blessure cause par l'excution de mademoiselle Bringuet. Car c'est fait. Et me voici dans la place. La tche sera ingrate, mais le contentement de la conscience et les joies du coeur sont le vrai, le seul paiement des sacrifices. Ma brave et charmante amie madame Letermill m'a seconde dans l'aride besogne. Je l'aurai souvent, je l'espre; sa grce et sa beaut drident le matre de la maison; les jeux de l'enfant avec la soubrette le rajeunissent. Il est convenu que mes enfants et petits-enfants viendront passer les vacances. Inutile d'ajouter que notre voeu le plus cher serait de vous voir vous joindre eux. Nous donnerons des dners et nous recevrons, comme du temps de Casimir. Je ne veux modifier en rien les habitudes de notre vieux parent bien-aim. Puisse le ciel prolonger de longues annes sa vie dsormais difiante, et la vtre, chre Flicie! Je ne lui demande point d'autre rcompense. Recevez, chre Flicie, etc. VVE LEDUC. C'tait vers la fin du djeuner. Le Cupidon tait assis sur la pointe des deux aiguilles et visait, de sa petite flche d'or, la photographie aux beaux yeux paisibles. Les stores baisss, de leurs mille raies de lumire et d'ombre, nous composaient l'atmosphre exquise des intrieurs d't. On entendait sur le toit du pignon pointu le roucoulement des pigeons et, de plus loin, le chant des poules pondeuses, et, de presque partout, cette douce sonorit bienheureuse des choses qui chauffent au soleil. Au bord des tasses caf, les mouches, la tte en bas, pompaient la fine mousse blonde; d'autres, rappelant de vieilles dames aux voiles de crpe, pntraient dans le sucrier blanc, comme dans une glise neuve, et, l dedans, trafiquaient, se bousculaient, se chevauchaient, parfois expulsaient l'une d'elles tout coup, pour quelque mystrieux scandale dont les commentaires faisaient bruire les parois de porcelaine. Flicie lut la lettre sans donner aucun signe d'tonnement, d'indignation ou de douleur. On voyait, au travers des lunettes, la chair grossie des paupires immobiles; seul, un coin de la lvre suprieure, droite, battait, comme un pouls. Elle passa le papier bord d'un mince filet noir sa soeur, qui le passa mademoiselle Adlade, et ainsi de suite. Quand chacun en eut pris connaissance, Flicie le jeta Casimir. On se leva. Pas une parole n'avait t prononce; aucune ne le fut, sinon celle-ci, lorsque Casimir voulut ouvrir la bouche: --Taisez-vous. Et Flicie, en le regardant, quoiqu'elle ft de sa taille, semblait le regarder tout petit et par terre. Elle ne pouvait plus dsormais prouver de colre contre lui: il tait garanti par l'excs mme de sa sottise et de sa misre. Pour tout autre que Casimir, c'tait le moment de s'crier: Je suis sauv! Mais il n'avait ni malice, ni esprit de calcul. Il se confiait simplement sa destine qui n'avait jamais failli le rasseoir en bonne place, aussitt touch le fond du gouffre. Tel tait l'lan communiqu par le coup de pied reu Langeais, que l'expuls dfonait la porte d'entre de Courance. Un toit valait l'autre. XI ENTREZ! ENTREZ!... TANT QU'IL Y AURA DU PAIN DANS LA HUCHE... La rsignation de Flicie nous effraya plus que sa colre. Elle jouait aux cartes avec Casimir! Ils taient assis l'un vis--vis de l'autre, une petite table ovale; le matin, l'aprs-midi, le soir, tous les jours de la semaine hormis celui o venait M. Laballue. Les termes du bsigue et du piquet s'levaient seuls dans le salon d'utrecht, avec les gazouillements des jetons d'ivoire. Grand'mre et ces demoiselles osaient peine regarder les deux partenaires, et tremblaient. On tait presque plus l'aise quand la douleur physique faisait crier Flicie. Alors, elle jetait les cartes et allait se tordre sur le canap. On avait descendu le paravent, malgr l't; elle dissimulait sa torture derrire les images grotesques, et elle se piquait la morphine. On entendait s'amollir sa plainte, et ses soupirs se rgulariser et dcrotre, puis se relever en un souffle de bien-tre ou d'extase. Et elle reprenait le jeu qui lui trompait l'attente de la mort. Il n'tait plus question de rien. Il semblait que la vie morale nous manqut totalement. Ce qui et, autrefois, retourn la maison, ne parvenait pas soulever une onde sur l'accalmie plus inquitante, vrai dire, que la tempte. Un jour, l'oncle Plant surprit Casimir qui pinait Valentine, dans le corridor. Il jura si fort que tout le monde accourut, mme Flicie; et l'on comprit. Personne ne dit mot. L'oncle lui-mme se tut. On laissait parler Casimir table; on lui permettait de prendre la voiture pour aller au moulin ou chez son notaire. Un de ses cranciers sonna, un matin. Il le reut sous les noisetiers. De son fauteuil, Flicie apercevait les deux hommes qui discutaient. --Quand le ciel croulerait, soupirait-elle, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? --Flicie! voyons, tu ne dis pas ce que tu penses! --Moi? Ah bien! je vous prie de vous imaginer qu' mon ge les illusions sont tombes! Je l'ai dj rpt cent fois: je ne crois plus rien de rien. Elle n'avait pas mis le pied hors des murs, depuis son retour de Paris. Ses jambes la trahissaient; cause de ses crises frquentes, elle redoutait mme une sortie en voiture. Adieu les tournes dans les fermes, les promenades sous les noyers, les haltes sous les vieux sapins ou au dolmen! Elle pouvait marcher jusqu'aux abeilles, et revenir. C'est l qu'elle allait volontiers: --Bonjour, leur disait-elle, vous me reconnaissez donc encore? Allons, travaillez bien... Et puis, ne vous tonnez pas trop si vous ne me voyez plus. Quel regard, lorsque, penche sur la canne fourchue, elle considrait l'alle fuyant au fond du jardin, sous les lilas, o il fallait s'abstenir de risquer un pas de plus, sous peine de se faire traner pour revenir, comme une bourre de bois mort! --coute, mon petit, coute! Elle entendait la pluie que rpandaient les arrosoirs de Fridolin, et en mme temps le bruit d'une bche: --Va voir, mon petit, si c'est ton oncle Plant qui bine les poiriers. J'espre bien qu'ils ne m'ont pas pris encore un homme de journe... Elle prtendait ne plus croire rien! Un des secrets tourments de ces dames tait de n'avoir pas su contraindre la malade retourner Paris. Peut-tre et-il t encore temps de l'oprer, bien que le chirurgien et dclar la chose urgente: Quand on pense qu' l'heure qu'il est, Flicie serait sauve!... Une lettre alarme arriva de Paris. La croissance d'Adrienne ncessitait une opration nouvelle: Oh! un rien! Mais, avec ces satanes histoires-l, est-on jamais parfaitement tranquille? Et les frais, grand Dieu!... Deux jours aprs, une dpche: Ange succomb dans nos bras. Fous de douleur. Cette fois-ci, Milwaukee avait chou. --Vous voyez ce que c'est! dit Flicie. Mourir pour mourir, autant s'en aller son heure. Elle envoya des secours Paris et oublia, dans sa lettre, son dernier ressentiment contre Philibert. Le malheureux crivit des pages perdues, donner des inquitudes pour sa raison. On l'invita venir se remettre Courance. Il tlgraphia: Avec ma femme? Flicie fit rpondre: Avec ta femme. Ils arrivrent. Leur chagrin tait indescriptible, leur dtresse complte. Le tableau du Salon, vendu trois cents francs au brocanteur, pour les honoraires du mdecin; les tudes, la dernire pochade, pour les frais de l'glise. Au moins, la petite chrie avait eu un enterrement convenable; quant au monument, on verrait plus tard. Philibert et sa femme furent installs au premier tage de la maison neuve. Marceline tait une femme commune, que la timidit, la peine, et aussi l'ivresse de se voir Courance, excitaient parler beaucoup, de tout, sans cesse, tort et travers. On ne pensa presque pas s'en choquer; pas plus qu'on ne songea qu'on s'tait battu, une anne entire, propos de l'admission de cette femme la maison. On n'en tait plus faire la petite bouche. Flicie avait adopt quelques phrases qu'elle rptait: Quand le ciel croulerait... Entrez! entrez...! tant qu'il y aura du pain dans la huche..., allusion l'hbergement forc de Casimir, du mnage parisien, de la future famille de mon pre. Lorsqu'elle causait toute seule avec M. Laballue, elle parlait souvent de faire la part du feu. Mon pre annona que son mariage tait fix au 1er septembre. --C'est un excellent moment, dit Flicie, pour le voyage de noces. --Oh! nous n'irons pas loin. Comme la crmonie doit avoir lieu Paris, nous nous contenterons d'y sjourner un peu. -- Paris? --M. Pope, oncle et tuteur, a conserv son domicile lgal Paris. Je prfre, d'ailleurs, tous gards... --Parfaitement! parfaitement! Aprs mille prcautions oratoires, il demanda la permission de prsenter sa fiance. Flicie jeta un: Ma maison est ouverte! qui lui coupa la respiration. Ces manifestations de libralisme affect faisaient courir des frissons sur les paules. L'intransigeance de jadis nous et paru bien prfrable. Mon pre tournait son chapeau, comme un paysan. Il hsitait; il balbutia: --Mais... c'est que... Elle vint son aide: --C'est qu'elle ne peut pas venir toute seule?... Que les Pope l'amnent! Entrez! entrez!... La veille du jour fix pour la visite, Flicie commanda d'ouvrir le grand salon, et Fridolin parut, les bras en croix, entre les persiennes replies. La mine de ce serviteur dvou s'effondrait en mme temps que la figure altire de Courance. Il avait vieilli plus que Flicie. Il prononait tout propos des jugements sombres. Il aspira l'air par sa brche, et dit: --Il me semble que je livre les fortifications de la ville de Metz. --Plat-il? dit Valentine qui battait dj les meubles. --Suffit, jeunesse! Malgr le mal que l'on se donnait pour tre calme, la prochaine entre des Pope Courance causait de violentes palpitations. Grand'mre me prit par la main et me mena devant la photographie: --Mon enfant, te rappelles-tu ta maman? --Oui. --Eh bien! mets-toi cela dans la tte: quoi qu'il arrive, et quoi qu'on te dise, tu n'auras jamais qu'une maman; c'est celle-l. Il n'y en a pas de meilleure ni de plus belle. C'tait une sainte; elle est au ciel; elle te voit. Allons! promets-lui que tu l'aimeras toujours. Je joignis les mains et je dis: --N'aie pas peur, maman; l'autre, c'est bon pour papa, mais moi... --Ce n'est pas comme cela qu'il fallait t'exprimer, dit grand'mre, mais enfin, c'est bien. Allons, tiens-toi propre, et sois poli quand _on_ t'embrassera. Ce fut vers quatre heures que fut signal le roulement de la voiture. Valentine courut la grille, pour tre bien sre, et elle remonta l'alle en hurlant: --V'l les Pope! V'l les Pope! Chaque pas du cheval trottant sous les ormes nous heurtait la poitrine. Au sortir de l'alle, on reconnut la victoria de mon pre. ct de lui: du rouge et des cheveux noirs. Point de Pope. La voiture, vitant les communs, vint par l'esplanade sable, et s'arrta devant le perron. Mon pre sauta, mais un peu tard pour prsenter la main, et la robe rouge, prise au marchepied, dcouvrit une jambe, fine et longue, jusqu'au genou. Nous vmes cela du petit salon. Quelqu'un fit: Ae! ae! comme lorsqu'on est piqu d'une aiguille, et une grimace passa sur les visages. --C'est heureux, dit grand'mre, que le marchepied ne soit pas plus haut! Mon pre monta le perron, mu, ple comme son gilet. Les Pope avaient d partir pour Paris, en vue des prparatifs urgents. Mademoiselle les rejoindrait sous peu; elle s'tait soumise un dsir d'escapade, d'une incorrection!... --Un enlvement! dit-il. Les lvres murmuraient: --Charmant! charmant! _On_ fut tout de suite sans faons. _On_ m'embrassa, avec force compliments. C'tait la deuxime femme, pour moi, qui sentt si bon. Le salon fut promptement imprgn de son parfum. Elle avait des cheveux luisants, pais, bouillonnants, dbordants; des yeux deux fois plus grands que les ntres; un petit front; une bouche tout en dehors, troite, carlate. Quand elle souriait, ses dents taient plus claires que le jour. Elle avait un brimborion d'accent tranger, un rien, une rsonance ancienne demeure la vote du palais, une musique entendue d'au del de l'eau. C'est elle qui parlait le plus, car elle tait le moins embarrasse. videmment, on lui trouvait mauvais genre, mais le trouble qu'elle rpandait par son tranget nous gagnait. Je ne voulais plus m'en aller de ses jupes; je la respirais de toutes mes forces; je me laissais asseoir sur ses genoux, et, quand elle me pressait, je restais le nez contre son corsage. En m'embrassant, elle me causait un plaisir extraordinaire. Mon pre triomphait, et les couleurs lui revenaient, quoiqu'il et un regard d'homme ivre. Les pauvres figures de ces dames faisaient peine voir. On se leva pour passer la salle manger, o des rafrachissements taient prpars. On s'tonnait que la crole ft si peu prodigue de dtails sur la Nouvelle-Orlans. Car on se la figurait leve au milieu des rizires, des ngres, des serpents boas. Elle avait vcu vingt-deux ans Paris. --Cela ne me rajeunit pas! disait-elle. Elle connaissait beaucoup les peintres; pas Philibert, toutefois. Mais il ne s'en froissa point, et ils parlrent ensemble d'expositions. --Et vous ne regrettez pas Paris? --On y est si mchant! dit-elle. Flicie s'excusa de ne point nous accompagner au jardin; grand'mre tint rester prs de sa soeur; les vieilles tantes s'taient clipses ainsi que l'oncle Plant. Ce fut Casimir qui assuma le rle de cicrone; et il semblait montrer sa proprit. La crole ondulait devant nous, ployant la taille pour viter les branches, ou tendant la joue, soudain, la caresse d'une pointe de feuille. Elle se retournait et abusait de son rire facile. Prs des abeilles, elle ramena des deux mains sa robe en avant, et courut comme une fillette. Flicie et grand'mre, assises sous les noisetiers, la regardaient de loin. Mon pre me dit: --Dans quelques jours, elle sera ta maman. Est-ce que tu l'aimeras? J'avais envie de dire oui, cause de sa bonne odeur; mais je me souvins de la leon de grand'mre. Il en eut le soupon et reprit d'un ton impratif: --Il faut que tu l'aimes. C'est moi qui te le dis. Je suis ton pre, sacrdi!... Nous ne les vmes plus avant le mariage. Mais grand-pre Fantin, qui consultait M. Clrambourg, nous donna des nouvelles. Les Pope, partis pour Paris, ne devaient plus revenir Beaumont. Le chteau de la Roche tait en vente,--le pays, entirement explor, n'offrant plus d'attraits madame. --Ces insulaires, disait M. Clrambourg, ont du mal s'acclimater dans nos petits endroits; il leur faut du neuf tous les matins. Nadaud va perdre une bonne maison... --Il en a pris la fleur, dit Casimir. --Elle lui cotera cher, dit M. Clrambourg. On sut, en effet, que non seulement le marquis de la Frelandire, mais la plupart des maisons nobles, et plusieurs propritaires catholiques lui avaient retir leur clientle. La valeur de son tude s'en trouvait singulirement diminue. De dpit, n'affichait-il pas des opinions dmocratiques? --Parfait, disait M. Clrambourg, quand vous avez la bonne fortune de trouver des capitalistes assez excentriques pour vous soutenir; mais, dans l'tat actuel de la proprit foncire, les ides avances sont incompatibles avec le notariat. Casimir dveloppait ce sujet avec complaisance, car c'tait dtourner l'attention de ses affaires personnelles. La table, augmente d'une rallonge pour les trois bouches nouvelles, restait silencieuse; on baissait le nez dans son assiette et relevait un oeil furtif sur Flicie. Elle ne bronchait pas. Une seule chose semblait la proccuper dsormais: la morphine et le nombre des piqres autorises. On avait d lui arracher la seringue, ainsi que le petit flacon de baume souverain et mortel, car elle en abusait. Cette excution s'tait faite, un mercredi soir, Sucre-d'Orge tant mont sur ses grands chevaux et ayant parl sa vieille amie comme un animal indompt; l'oncle Plant, Philibert et toutes les femmes formant cercle autour d'elle et frappant du pied. Scne affreuse. On avait vu, pour la premire fois, Flicie pleurer. Elle avait cd la force, et remis entre les mains de sa soeur l'tui plat en maroquin noir. Depuis lors, elle pleurait quelquefois, pareille une enfant prive de sa poupe, et redemandait la chose avec des minauderies gentilles et puriles, plus atroces que des cris. Grand'mre allait avec elle derrire le paravent et la piquait. Dans la griserie du soulagement, il arrivait que Flicie embrasst sa soeur. Le paravent prenait l'aspect d'une clture sacre derrire laquelle se passaient des scnes mystrieuses. Je n'osais plus en dchiffrer les lgendes. Les messieurs au bain, les curs de village, les mamans-canards, ne donnaient plus envie de rire. Flicie m'envoyait avec Philibert dans les fermes. L'application du malheureux s'initier l'agriculture tait touchante. Il interrogeait les femmes dans les champs; il faisait causer les enfants au bord des chemins, afin de surprendre les notions par trop lmentaires dont il n'osait avouer l'ignorance: l'poque o l'on sme le bl, o l'on fume la terre, o l'on taille la vigne, o l'on doit rentrer les regains. Mais son cerveau tait rebelle tout cela; souvent il coutait mal ce qu'il s'tait donn tant de peine demander, et il demeurait absorb par quelque particularit pittoresque de la personne qui lui parlait. Bien des fois aussi, tout en marchant, tout en causant, quelque chose comme un flot lui montait la gorge, et il dtournait la tte: c'tait le regret d'Adrienne, qui se gonflait dans son coeur. Il restait maladroit dans les rapports que nous faisions Flicie, et il tait humili parce qu'elle m'coutait de prfrence. Quand elle nous ordonnait de lui ramener Pnilleau, Cornet, ou le pre Moreau, elle humait sur les paules du paysan, par-dessus le livre de comptes, l'odeur de chacune de ses terres, de chacune de ses tables, et elle en voquait avec une prcision minutieuse les plus infimes dtails, comme un exil qui pense au jardin de son pre. Elle ne congdiait plus ses hommes sans leur dire: --C'est peut-tre la dernire fois que nous comptons ensemble; mais, que j'y sois ou que je n'y sois plus, il n'y aura rien de chang. On interprtait de diffrentes faons ces paroles ambigus. L'interroger sur l'avenir semblait encore prmatur et de mauvais got. Elle-mme ajoutait parfois ce commentaire: --Qu'est-ce que je suis, moi? rien. Qui est-ce qui vous nourrit? c'est Courance. On le savait bien; et c'tait Courance que tous convoitaient. Cet apptit naturel se dissimulait peine depuis que Flicie baissait. Casimir tait certain de prvoir la teneur du testament, un legs prs. Il s'interdisait d'tre trop optimiste: les parents gs ne devaient compter que sur une petite rente... moins que la ncessit, surgissant des affaires du moulin de Gruteau, ne fort la main la testatrice: Avec le tiers d'une ferme, elle comblerait le trou!... Selon lui, Courance serait partag en deux moitis divises ou indivises, attribues aux deux neveux: Philibert, d'une part, et le petit, de l'autre, venant en reprsentation de feu sa pauvre mre. --Du petit, n'en parlons pas: Nadaud sera l qui prendra les intrts de son fils et qui, personnellement, aura faim pour plusieurs. J'ai tout lieu d'esprer que Philibert se conduira bien avec nous... --Mais, l'oncle Plant? disait grand'mre. En effet! on l'oubliait toujours. Cependant, il tait probable qu'il garderait, sa vie durant, la jouissance de toute la fortune. --La mort de sa femme, quoi qu'on en pense, sera pour lui un grand coup. --Il a toujours eu l'habitude de vivre dans son ombre. La plus acharne connatre son sort venir tait la vieille tante Gillot, la centenaire. Elle venait frquemment, depuis le voyage de Paris, sous prtexte de demander des nouvelles, et la peur qu'elle avait que l'on toucht la rente que lui servait Flicie perait sous toutes ses interrogations. Elle eut plus d'audace que les autres et ouvrit la brche en parlant presque nettement. Tout le monde s'y prcipita: --Un malheur est si vite arriv! Flicie, vois-tu, il n'est jamais trop tt pour mettre ordre ses affaires... --Tout est en ordre, nous le savons bien. Ah! certes, ce n'est pas la confiance en toi qui nous manque! --Mais c'est prcisment cette confiance aveugle que nous avons en toi, qui nous fait redouter de tomber entre les mains de Dieu sait qui! --Il est bien vident que nous pouvons tous disparatre avant toi, mais, notre chandelle teinte, nous, personne ne s'en apercevra: tandis que... Flicie regarda une une toutes les bouches et dit: --Vous aurez manger. XII LA TERRE EST SAUVE! Flicie s'alita dans les premiers jours de septembre. On ne la vit pas descendre, un matin; au moment de se mettre table, ces dames s'interrogrent en dsignant la place vide, et grand'mre fit signe de la tte: Non. Pendant quelques jours encore, on posa son couvert, la place habituelle, devant la chemine, sous la photographie et le Cupidon. L'oncle Plant regardait, en face de lui, la serviette sangle dans le rond d'ivoire. La femme de Philibert se rvla promptement une garde-malade incomparable. Elle, grand'mre et la Boscotte montaient et descendaient tout le jour; on les rencontrait dans le corridor, faisant du vent leur passage. Et Flicie ne voulait point que les autres personnes entrassent dans sa chambre, car elle avait honte de se montrer dlabre. Une aprs-midi, je l'aperus du dehors. La fentre ouverte, au-dessus de la salle manger d'acajou, laissait voir un bonnet blanc et le bras d'une camisole dessins mauves. Le bonnet tourna, et les yeux bleus parurent dans une chair couleur de paille d'avoine. Ils se fixrent distance. Ils devaient, au del du parc, caresser le coteau o mrissait la vendange. Ils restrent l, longtemps. Peut-tre voyaient-ils plus loin encore... Le jour tait magnifique; un air doux soulevait le parfum des hliotropes autour du perron; la jolie rouille de l'automne commenait de gagner les touffes d'arbres; l'oncle Plant, au bout de la pelouse, mettait en place les bulbes des jacinthes; contre le mur, entre les tamaris et un grand bouleau blond, Fridolin passait aux grappes de chasselas, comme de belles chevelures dores, des filets de crin; et, de l'autre ct de la clture, on entendait un homme qui poussait la charrue en nommant tour tour ses boeufs: Brun et Ros. et l, un cri d'oiseau, une voix dans la campagne. Tous les bruits taient familiers et charmants. Et, au-dessus de cela, dans le grand dsert du ciel immobile, qui dira jamais ce qu'il y avait, pour qu'un enfant, qui ne recevait que l'impression confuse des choses, en ait frmi? Philibert, tonn de me trouver si attentif, frappa dans ses mains. Je sautai, et, l-haut, la face jaune abaissa les yeux sur nous. Elle tait prise! On l'avait vue; ne pouvait-on l'approcher? Philibert demanda la permission de monter. Elle branla sa pauvre tte dsespre. Nous insistmes. Alors elle nous dit: --Eh bien! attendez un peu que je fasse un brin de toilette. Marceline parut au bord de la fentre, tenant deux mains la veilleuse, un tablier bleu la ceinture. Toujours en train, tuant son chagrin force d'agir, elle travaillait plus que les bonnes, veillait la malade, la changeait, lui cuisinait des plats lgers, connaissait tous les soins subtils. Flicie, humilie d'abord, la boudait sans tidir son zle, mais, vaincue par son courage, elle la prenait en affection et ne permettait plus qu'aucune autre personne la toucht. Grand'pre Fantin en augurait beaucoup de bien pour les dispositions testamentaires. Derrire nous, tout le monde pntra dans la chambre, et, de ce jour-l, Flicie, qui ne comptait plus les dfaites, laissa voir sa dcrpitude. Elle tait assise dans un grand fauteuil garni de toile de Jouy vignettes, et sa personne semblait tasse, rduite, ainsi que sa figure, comme si le crabe l'et mange tout entire. La table de nuit portait des fioles; un guridon les six livres des fermes, en toile noire lime aux angles; une armoire de noyer qu'on ouvrait souvent exhalait une odeur de lavande et d'iris. Elle parut tonne de nous voir si nombreux tout coup autour d'elle: --Mon Dieu! dit-elle, mais combien donc est-ce qu'il y en a? On se compta, en riant, sans en avoir envie. On lui dit qu'il y aurait demain une tte de plus, si elle le voulait bien: madame Leduc rclamait la faveur de venir l'embrasser. --Oh! oh! dit Flicie, cela sent mon enterrement. Elle demanda grand-pre Fantin s'il voyait un inconvnient se rencontrer avec sa soeur, malgr le tour qu'elle lui avait jou. Il n'en voyait aucun. --Allons! vous n'tes pas susceptible. Trois jours aprs, le frre et la soeur se faisaient mille tendresses, et ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, dans les alles de Courance: les meilleurs amis du monde. La premire consquence du sjour de madame Leduc fut que Flicie tmoigna le dsir de voir un prtre. Elle ne voulait point entendre parler de l'abb Fombonne, cur de sa paroisse; mais elle dit qu'elle recevrait monsieur le cur de Beaumont. Le cur de Beaumont tait un vieillard sec, trs distingu et trs digne. Originaire d'une grande famille, en dix annes de ministre il avait distribu sa fortune. Il prchait le renoncement au monde et vivait conformment sa parole. C'est pour cela qu'on parlait peu de lui. Quand il vint, on le laissa avec sa pnitente, et leur entretien dura longtemps. Flicie en sortit maussade. --Je gage que monsieur le cur vous a reproch votre attachement aux biens terrestres? --Peu importe! dit-elle; mais, quand j'aurai besoin d'un conseil, ce n'est pas lui que je m'adresserai. --Je vois qu'il n'a pas t de votre avis. Ce petit incident causa des inquitudes. On souponna qu'elle avait consult le cur propos de son testament. Pourquoi n'approuvait-il pas ses intentions? Et l'inquitude s'accrut parce que Flicie se prparait dcidment la mort, et ne parlait pas d'ajouter le moindre codicille ses dispositions dj anciennes. Grand'mre blmait ceux qui doutaient de sa soeur: -- vous entendre, en vrit, on la croirait inhumaine; mais depuis quinze ans, vingt ans, qui est-ce donc qui nous a donn la becque? Elle ne nous laissera pas mourir de faim; elle nous l'a promis; moi, je ne lui demande pas autre chose. Madame Leduc fut un ferment nouveau au milieu du groupe de ceux que la rserve de Flicie commenait aigrir. Des conciliabules secrets se reformaient autour d'elle. Grand'pre Fantin parlait trs haut et accusait Sucre-d'Orge d'tre le mauvais conseiller de Flicie. Mesdemoiselles Victoire et Adlade, elles-mmes, taient assez tapageuses. Philibert, lui, dessinait des projets pour le monument de sa fille. Sa femme se dpensait sans mot dire. L'oncle Plant abandonnait le jardinage, ngligeait Valentine, s'enfermait tout seul, ou errait sur les routes avec Mirabeau. En son absence, Casimir annona: --Je vais frapper un grand coup. --Oh! je t'en supplie, dit sa femme, ne fais rien! Madame Leduc avait imagin de nous runir chaque soir auprs du lit de la malade afin d'y rciter la prire en commun. Elle y joignait une lecture pieuse que l'on coutait en silence. C'taient ordinairement de noires mditations o le nom de la mort revenait frquemment ainsi que le vanit des vanits que la lectrice prononait sur un ton lamentable, et de prfrence en latin. Flicie, le nez lev vers le ciel du lit, donnait l'exemple de la patience. Un soir, comme on se retirait, elle me retint par la main et me dit: --Mon petit, tu es bien jeune pour comprendre les termes bizarres qu'on emploie devant toi; mais tu as de la mmoire et tu te souviendras plus tard de ce que tu auras entendu. Crois-en ta vieille tante qui est tout prs d'aller se faire juger par le bon Dieu; ce n'est pas vrai!... tout n'est pas vain. Leur _vanitas vanitatum_, c'est un charabia de gens qui n'ont jamais t bons rien. Mfie-toi toujours des grands mots; c'est comme pour les fruits trop pousss: a n'a aucun got. Rappelle-toi quand nous nous promenions ensemble: tu allais te pencher sur la terre pour distinguer le bl tout petit; quelque temps aprs, nous l'apercevions de la route; un beau jour il tait aussi haut que toi; une autre fois, le vent le couchait comme si les troupeaux s'taient vautrs dessus, et je me faisais des cheveux blancs! enfin on le voyait battre, au milieu de nuages de poussire, et on comptait le nombre des boisseaux de grain. Est-ce que c'tait une plaisanterie? Est-ce que nous avions tort d'pier les brins d'herbe dans les champs, et de nous intresser eux, et de croire en eux comme en des amis? Est-ce qu'ils nous ont jamais tromps? Est-ce qu'ils se sont jamais lasss de devenir le pain que Fridolin met au four? Est-ce que ce pain--que mange madame Leduc comme les autres--est une vanit? Et le beau vin qui sent la framboise et que ton oncle Plant regarde contre-jour, par plaisir, en clignant des yeux? Et nos sapins? Et les souches qui font les flambes d'hiver? Et nos moutons? Et nos bonnes btes de vaches? Et les jolis fromages bleus, dont les paysans se nourrissent? Des vanits, sans doute? Imbciles! Pourquoi ne parlent-ils pas de cela dans leurs prires, au lieu de nous donner la frousse avec leurs histoires apocalyptiques? Moi, mon enfant, je remercie le bon Dieu de m'avoir permis de voir toutes ces vanits-l renatre sous mes yeux, tous les ans, bien rgulirement,--avec des hauts et des bas,--soixante-cinq annes bien comptes. Retiens ceci: c'est qu'il faut s'attacher quelque chose et s'y cramponner comme s'il n'y avait rien au monde de plus important; il faut regarder prs de soi, et non pas dans les toiles; autrement, tu feras des mots et point d'ouvrage. Va te coucher, mon petit bonhomme. Dornavant, Flicie me prit frquemment la main, au pied de son lit, ou sur ses genoux quand on l'asseyait dans le fauteuil. Et elle me parlait de Courance: --Ton pre, ta grand'mre, tes oncles, tes tantes, c'est trs bien, disait-elle, mais regarde cette terre-l: c'est elle qui les fera vivre tous. Elle achevait parfois ses phrases entre ses dents, soit parce que la douleur lui poignardait l'estomac, soit parce qu'elle les jugeait au-dessus de mon ge. J'entendais souvent: --On n'y touchera pas! Non, non! pas une motte de terre!... Je restais des heures avec elle, un grand livre ouvert, prs de la fentre. Le temps se maintenait au beau; c'tait la splendide srnit de septembre. On apercevait jusqu' la ligne sinueuse des peupliers dans les prs, et jusqu'aux vignes rouges dont les sarments pamprs, relevs soigneusement autour de l'chalas rigide, faisaient de chaque cep un petit soldat de bronze rang pour la bataille. l'extrme droite, autour du caillou gris du dolmen, descendaient les rangs plus clairs des vignes blanches. Sous les noyers des routes, au loin, un homme, haut comme une quille, passait, et l'oeil de Flicie le suivait. D'un champ de chaume s'levait tout coup une lourde vole de perdreaux. Devant la maison, Mirabeau, couch dans le sable, les quatre pattes en l'air, se roulait et modulait des vagissements de bonheur. Flicie se dressait; ses narines transparentes battaient, et j'avais peur qu'elle ne se jett par la fentre pour aller embrasser la surface de la terre. Son mal empira vers la fin du mois. On ne pouvait plus la lever ni la toucher. Le buste tait dvor, les jambes gonfles de vaisseaux douloureux. Elle poussait une petite plainte monotone et continue. Grand'mre dfendait sa porte contre Casimir et contre madame Leduc qui voulaient sans cesse lui parler affaires; et cela nous valait des chamailleries, des disputes, touffes sur le palier, grands gestes, et qui reprenaient dans l'escalier et dans le corridor pour se prolonger en bourdonnement dans la maison tout entire. Un jour, l'oncle Plant ouvrit la porte de son pavillon, prs de l'horloge; il tenait la main son fouet manche court, et il cria dans le long boyau sonore: --N... de D...! allez-vous vous taire! Ses mots taient rares. Ceux-ci furent entendus jusques aux communs; et les domestiques les rptrent longtemps. Grand'mre nous raconta, le soir, qu'elle avait trouv l'oncle la porte de chez sa femme et n'osant frapper; qu'elle l'avait fait entrer, qu'il s'tait mis genoux au pied du lit, et que, sans pouvoir se rien dire,--comme toute leur vie,--Flicie et lui taient demeurs cinq minutes la main dans la main. Il ne quittait plus son fouet, car depuis quelque temps son rle consistait chasser Pidoux qui, chaque jour, venait s'informer de ce que la bourgeoise avait dcid rapport aux affaires. On avait d embobeliner de linge le battant de la sonnette, la porte jaune, cause des cranciers de Casimir qui ne se privaient plus d'approcher. Ils cognaient contre la porte; ce bruit sinistre, du moins, ne parvenait pas jusqu' Flicie; et ils dambulaient avec leur dbiteur, dissimuls sous la vote des ormes. Le mdecin les y croisait tous les jours; le cur de Beaumont les y rencontra; mon pre, lors de sa premire visite, aprs le mariage, passa au milieu d'eux, en voiture, avec sa femme. Grand'mre en profita, ds qu'il eut mis pied terre, pour l'engager tenter une dmarche prs de Flicie: --D'un trait de plume, elle pourrait expulser de sa maison tous ces corbeaux!... Un petit sacrifice, et mon pauvre mari est sauv!... Elle s'est dj tant de fois montre gnreuse... Il n'osa pas refuser, mais ne dissimula point le peu d'espoir qu'il avait de russir. Il nous laissa sa femme et monta chez la malade. Quand il redescendit, madame Leduc lui demanda: --Eh bien! vous a-t-elle parl? --Oui. Il n'y eut qu'un bond vers lui. Sa femme resta toute seule en arrire. --Qu'est-ce qu'elle a dit? --Que toutes ses dispositions taient prises depuis longtemps, qu'elle n'avait pas y changer un _iota_; que son testament se trouvait chez M. Laballue; qu'il serait ouvert aprs sa mort. --Elle n'ajoutera rien son testament? --Pas un _iota_! On savait peu prs la date du testament. Il avait d tre compos au moment o Flicie s'tait rsolue au voyage de Paris. peine convertie l'ide de la dignit du mariage de Philibert, elle ignorait alors et les mrites de la mre et les grces de la petite Adrienne; et elle ne souponnait pas l'tendue des dsastres de Casimir. --Ainsi, elle n'ajoutera rien? rptait-on. --Pas un _iota_! rptait mon pre. --Mais, lui avez-vous rapport ce que vous avez vu sous les ormes? --Ce que j'ai vu sous les ormes?... --Sa maison envahie? La menace planant sur la tte de son beau-frre, du pre de Philibert, du grand-pre de l'enfant?... --Elle m'a dit: Je m'en vais... il est grand temps... parce qu'on serait capable de me faire commettre des sottises. --Vous voyez bien! elle sent qu'il y aurait quelque chose faire! --Oui: des sottises. Casimir, ayant congdi ses souscripteurs, rentra. Il crasait sous l'aisselle un mince rouleau de papier orange. Il baisa la main de la jeune marie, lui adressa un compliment et s'adossa la chemine. On tremblait toujours quand on le voyait revenir de ses runions d'affaires. Cependant il avait l'air vainqueur. Il prit le rouleau; entre le pouce et l'index, il pina le haut de la feuille, et, d'un mouvement preste, droula comme un tendard une affiche d'un ton clatant. On lut: _Moulin de Gruteau... Vente par autorit de justice..._ Cela suffisait. Ses yeux taient demi clos; il indiquait du doigt les lettres capitales, et il souriait comme un grand-papa qui montre la lanterne magique aux petits enfants. --Cette fois, dit-il, c'est pour de bon. Le notaire s'cria: --Comment! Mais je croyais que vous aviez fait surseoir six mois!... -- huitaine! Grand'mre se prcipita sur le papier orange: --Cache a! dit-elle. --Nenni! fit Casimir. Nous sortmes presque tous, car on ne savait que dire de l'vnement. Le jour tombait. Vers la rivire, sous un ciel de lilas, les courlis la voix plaintive annonaient la nuit. Quelque chose remuait soudain dans les fourrs de lauriers-cerises ou de fusains, et un oiseau fuyait. Des chats passaient, pareils de l'ouate lgre que le vent soulve. L'un d'eux miaula, au loin, et mademoiselle Adlade fit: Ah! mon Dieu! parce qu'elle croyait reconnatre la chouette. La tante Gillot l'avait entendue, disait-elle, et n'en dormait plus. L'ombre paisse du jardin nous repoussait sur l'esplanade sable; l'entre des alles couvertes semblait l'ouverture de puits profonds, tandis que la maison neuve gardait de la lumire sur ses murs blancs. Des clairs, trs espacs, soudain changeaient l'aspect des choses. Quand la chauve-souris voletait au-dessus de nous, ces dames ramenaient leurs paules en avant. Un grand bruit de voix d'hommes, venu de l'intrieur, nous arrta net. On prta l'oreille. Un murmure dans la chambre de Flicie; trois pas sur le parquet; une porte ouverte; et l'clat d'une querelle nous arriva. Puis on distingua l'organe bris de Flicie: --Mais, qu'est-ce qu'il y a? Marceline, Marceline!... Une main dut ttonner sur la table de nuit, un chandelier roula et tomba. Tout se tut. On entendit refermer la porte, et Marceline qui disait: --Ne vous tourmentez pas, ce n'est rien. C'est votre mari et Casimir qui ne se voyaient pas dans l'obscurit. Un simple gmissement de Flicie nous parvint. Elle tait assez extnue pour ne pas s'enqurir de ce que son mari et Casimir faisaient l, sa porte!... Le silence s'tala de nouveau. La douce lumire de la veilleuse teinta l'ombre dans la chambre de Flicie, et la femme de Philibert avana le buste au dehors pour fermer les volets. La lampe s'allumait aussi dans le pavillon, et l'on apercevait Valentine racontant quelque chose avec des gestes dsordonns. Une de ces demoiselles se dtacha du groupe et y alla; puis l'autre; madame Leduc les y rejoignit. Quand nous arrivmes notre tour, chacun faisait: Ch... t, ch... t, ch... t! et nous ne smes encore rien. On se mit table. Marceline descendait; elle nous dit en branlant la tte: --Le pouls est si faible... si faible!... --Envoyez chercher le prtre! dit madame Leduc. --Montons! dit Casimir. L'oncle Plant excuta un bond, de sa place la porte. Il se campa contre l'issue du corridor: --Tonnerre! dit-il, vous n'irez pas! --Vous squestrez votre femme! dit Casimir. --Quand je devrais, jour et nuit, faire la sentinelle la porte de ma femme, je vous empcherai de pntrer chez elle! On se regardait. Valentine s'cria: --V'l que a recommence! ils vont encore se colleter! Quelqu'un poussa la porte dans le dos de l'oncle Plant, et la Boscotte parut. Elle demanda pardon, bredouilla, s'excusa de nouveau et dit enfin: --La peur nous a pris, l-haut... Si c'tait un effet de votre bont que quelqu'un monte... --Un prtre, un prtre! cria de toutes ses forces madame Leduc. Et elle passa comme une balle sous le bras de l'oncle Plant. Il la suivit. Mesdemoiselles Victoire et Adlade coururent aprs lui dans le corridor. Casimir s'y engouffra. Tous disparurent. J'tais rest tout seul. J'entendais Fridolin parler trs fort la cuisine. De temps en temps dans le corridor, une femme en chaussons courait, et ses jupes faisaient autant de bruit qu'un vent d'orage qui surprend la lessive tendue. Puis, Fridolin dposa ses sabots; il devait marcher en chaussettes, et chacun de ses pas tait marqu par le poids de son corps; il fit siffler l'air par sa brche, aux premires marches de l'escalier. Valentine descendit essouffle; elle entra et m'empoigna: --Venez vite, venez vite!... La chambre de Flicie tait imprgne d'une odeur de sucre brl. Tous les gens de la maison s'y trouvaient. Madame Leduc, en l'absence du prtre, approchait un crucifix en cuivre du creux de l'oreiller o gisait quelque chose comme un foulard de soie jauni et froiss: c'tait la tte de Flicie. Madame Leduc rcitait les prires; et Casimir, qui savait tous les psaumes par coeur, marmottait les rpons genoux sur la descente de lit. Il voulut me faire avancer pour embrasser la mourante; mais grand'mre se jeta sur moi et me retint: --C'est de la folie! tu ne sais pas comme cet enfant est sensible! Je fus rejet en arrire. Madame Leduc vint la commode chercher un chapelet. Elle se lamentait haute voix: --Allez donc vivre la campagne, pour mourir sans le secours des sacrements! Et elle mit le chapelet aux mains inertes de Flicie, qui ne l'avaient gure touch, sa vie durant. On ouvrit les volets pour donner de l'air. Des clairs illuminaient la campagne. Un instant, on distingua les vignes rouges comme si elles eussent t trente mtres, et Fridolin dit: --Madame aurait donn le paradis pour avoir l'oeil une fois de plus ses vendanges. L'oncle Plant qui se tenait en arrire, prs du domestique, grommela: --Sacr bougre! c'est vous qui avez dit la vrit. Et les larmes lui montrent ce moment. Les lumires attiraient les btes de nuit; la chauve-souris entra et agita ses petits oripeaux aux quatre coins de la pice. La crole poussa un cri. Son mari lui conseilla de sortir. Grand'mre me dit: --Va-t'en, toi aussi, mon petit, va-t'en! La jeune femme me donna la main. Nous descendmes tous les deux la salle manger. Elle ne trouvait rien dire. De temps en temps elle m'embrassait. Au bout de vingt minutes, Valentine ouvrit sans frapper et nous annona: --C'est fini. Alors, on entendit les gens descendre et passer dans le corridor. La cuisinire et la Boscotte sanglotaient. Fridolin rechaussa ses sabots. Casimir vint manger une crote et dit mon pre: --Il s'agit de prvenir M. Laballue. --Je m'en charge. --Et la lecture du testament pourrait avoir lieu?... --Mais, demain. Le lendemain, M. Laballue vint, avec une serviette de maroquin sous le bras. Tout le monde s'enferma dans le salon. La crole et moi restmes seuls dehors. Elle m'emmena au jardin. Elle mangeait des grappes de raisin dores. Elle mordit mme une pche d'espalier, sans la cueillir; et on pouvait compter ses fines dents rgulires sur la chair du fruit bless. J'tais tellement accoutum l'ordre en toutes choses, et au respect des moindres objets de Courance, que je restai stupfait devant cette fantaisie: --Si on voyait a! Elle me rpondit aussitt: --Qui voulez-vous que cela regarde? Je lui montrai, prs de la pompe, les choux-fleurs et, un peu plus loin, les deux plates-bandes de petits pois de Clamart et de flageolets nains, qui poussaient, et que Flicie n'avait jamais vus hors de terre. Nous remontmes par l'alle des abeilles. Chaque ruche tait entoure d'un crpe noir. Cet usage du pays la fit sourire; et, parce qu'elle avait peur des piqres, elle se sauva. Les abeilles en deuil me bourdonnaient toutes sortes de choses aux oreilles; j'avais envie de leur parler, en me rappelant les paroles que Flicie leur adressait si souvent, mais je sentais que je me mettrais pleurer si j'ouvrais la bouche. La jeune femme me cria: --Oh! vous voulez faire le petit homme brave, mais vous avez les joues blanches comme un pierrot. La famille dboucha soudain de la maison neuve, et noircit le perron. Mon pre s'en dtacha vivement et accourut. dix pas de sa femme, il annona: --C'est le gamin qui est lgataire universel! Et il m'embrassa beaucoup plus tendrement qu' l'ordinaire. Les groupes discutaient. Madame Leduc levait une voix aigre au-dessus des autres: --Tout ne sera pas rose pour l'hritier, disait-elle; les rentes payer aux parents absorberont le plus clair des revenus... On entendit M. Laballue qui hritait du chapeau de paille de Flicie et de la canne qu'il lui avait donne: --Les intentions de madame Plant, dit-il, n'ont jamais t d'avantager celui-ci au dtriment de celui-l, mais de sauvegarder l'intgrit de la terre. Le veuf, usufruitier, ne vendra pas la proprit de son fils, et le jeune lgataire, l'abri du besoin et non endett, respectera les volonts de sa tante... On hurlait autour de lui: --Mais tout le monde les et respectes! --Pourquoi ne pas rtablir le droit d'anesse? --Et les majorats, pendant que nous y sommes? Philibert tait le plus malheureux et le plus frustr de tous; il ne rcriminait pas. Il disait sa femme: --Ah! pour sr, que j'aurais bazard ma part! Madame Leduc, demeure sur les marches du perron, lanait: --Tout cela n'est rien: les intrts matriels psent peu dans la balance du vritable chrtien; mais les sentiments! mais l'honneur! Or, que vois-je? Un aeul infortun, vieilli dans les entreprises, us par les dboires, d'une part rduit grignoter la rente de sa femme, et d'autre part poursuivi par des cranciers voraces auxquels il ne pourra opposer que cette triste fin de non recevoir, tare du galant homme: l'insolvabilit! Les hritiers de cette riche proprit ont beau jeu! Capital par-ci, pain sous la dent par-l, c'est parfait! Mais qui d'entre eux ne rougira en voyant passer prs de soi, le regard louche et le poing menaant, le prteur impay, le souscripteur confiant qui, un jour, ouvrit sa bourse votre grand-pre, votre pre, votre frre, votre poux? Non!... M. Laballue coupa le discours: --Madame Plant, dit-il, professa toute sa vie un gal mpris pour les filous et pour les imbciles, et elle ne se ft fait, et ne s'est fait aucun scrupule de passer la tte haute vis--vis des personnes qui, dans une pense de spculation, ont escompt sa gnrosit dbonnaire. Elle a pourvu aux premires ncessits, sans en oublier aucune, et elle a sauvegard l'avenir. Le reste et t un luxe qui dpassait ses moyens. Quant mon lgataire, m'a-t-elle dit cent fois, je suis bien tranquille: celui qui possdera la terre sera toujours respect. Les clats de voix de Valentine appelrent l'attention vers le berceau de chvrefeuille, et on la vit qui sautait au cou de son pre. Elle accourut et embrassa les vieilles tantes, grand'mre et l'oncle Plant. On dut la faire taire en lui montrant, au premier, la fentre aux volets clos. Elle remerciait tout le monde des cinq mille francs que lui laissait Flicie pour sa dot. Pidoux, distance, mais de la voix des paysans qui porte loin, disait: --Avec les deux mille francs que j'y suis de ma poche, a fait un cadeau de trois mille francs, pour celui qui compte juste. Enfin!... Il reprit, le lendemain, le service de la carriole interrompu depuis la brouille; et les trois voitures montrent l'alle de noyers, derrire le corps de Flicie port bras par des femmes de son ge, qui se relayaient souvent. Des retardataires couraient travers les chaumes. Les chiens aboyaient l'agitation de la campagne. Une longue file de voitures se joignit nous au croisement de la route de corail. Et tout le long du trajet, chaque embranchement, notre fleuve de deuil se grossissait de sombres ruisseaux. la bifurcation de la Ville-aux-Dames, madame Franois se faufila dans le cortge. Le cur de Beaumont donna l'absoute, et l'abb Fombonne pronona quelques paroles. On descendit Flicie dans le grand trou voisin de la tombe de ma mre. Ma pauvre grand'mre tomba sur les genoux, au bord de la fosse, quand on lui mit le goupillon la main; et elle ne s'en allait plus. On dut la pousser, car beaucoup d'autres personnes avaient faire le mme signe d'adieu. Prive du seul caractre solide qu'elle et rencontr le long de sa vie, elle s'en allait la drive, et elle ne reconnaissait plus les gens qui lui tendaient la main. Courance parut dpeupl. L'oncle Plant alla la chasse, un jour, et ne revint pas. On le trouva, la nuit, sous les sapins d'pinay que vnrait sa femme et grce Mirabeau qui faisait retentir le bois de ses hurlements. Son fusil lui tait parti dans la figure. Ceux qui avaient compris le muet amour de cet homme timide pour sa femme, ne s'tonnrent pas outre mesure de l'accident. Un mercredi, la voiture de Sucre-d'Orge monta l'alle des ormes comme autrefois. On crut rver; on se demanda si le temps avait coul. Le fidle ami venait rclamer, selon son droit, le chapeau et la canne. Quelqu'un les avait dposs sur le canap d'utrecht; et personne n'osait y toucher. les voir l, on et dit que Flicie tait sur le point de sortir. M. Laballue fit une courte visite et prit les objets, pieusement. Il les tint la main, de la porte du pavillon sa voiture, et les plaa ct de lui sur le coussin. On les regarda s'en aller, tant qu'on put, jusqu' la grille. FIN DERNIRES PUBLICATIONS Format in-18 3 fr. 50 le volume Vol. GABRIELE D'ANNUNZIO Le Martyre de Saint-Sebastien 1 BARBERY Les Rsignes 1 REN BAZIN La Barrire 1 GUY CHANTEPLEURE Le Hasard et l'Amour 1 LOUISE CHASTEAU La Ravageuse 1 GASTON CHRAU La Prison de Verre 1 MARGUERITE COMERT L'Appuye 1 COMTE DE COMMINGES Godelieve, princesse de Bahr 1 PIERRE DE COULEVAIN Au Coeur de la Vie 1 LOUIS DELZONS Le Coeur se trompe 1 MARY FLORAN En Secret! 1 ANATOLE FRANCE Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue 1 LON FRAPI La Liseuse 1 HUMBERT DE GALLIER Les Moeurs et la Vie prive d'autrefois 1 JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI La Fille du Ciel 1 GYP L'Affaire Dbrouillar-Delatamize 1 VICE-AMIRAL DE JONQUIRES Posies d'un Marin 1 ANATOLE LE BRAZ mes d'occident 1 PIERRE LOTI Le Chteau de la Belle-au-Bois-Dormant 1 CAMILLE MAUCLAIR Les Passionns 1 PIERRE MILLE Caillou et Tili 1 FRANCIS DE MIOMANDRE Au bon Soleil 1 HENRI DE NOUSSANNE Un Jeune Homme chaste 1 JEANNE SCHULTZ Cinq Minutes d'arrt 1 MARQUIS DE SGUR Silhouettes historiques 1 VALENTINE THOMSON Chrubin et l'Amour 1 MARCELLE TINAYRE La Douceur de Vivre 1 LON DE TINSEAU Le Finale de la Symphonie 1 COLETTE YVER Le Mtier de Roi 1 End of the Project Gutenberg EBook of La Becque, by Ren Boylesve License: Share Alike