Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net); produced from images of the Bibliothque nationale de France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr PORTRAITS HISTORIQUES Au dix-neuvime sicle. 26 BENJAMIN CONSTANT. PAR HIPPOLYTE CASTILLE * * * * * PARIS FERDINAND SARTORIUS, DITEUR, 9, RUE MAZARINE, 9. (L'auteur et l'diteur se rservent le droit de traduction et de reproduction l'tranger.) 1857 [Image de BENJAMIN CONSTANT] [Image d'criture] IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET C, RUE Ne-DES-BONS-ENFANTS, 3. * * * * * BENJAMIN CONSTANT. Tout en ne m'intressant qu' moi, je m'intressais faiblement moi-mme. Je portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilit dont je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point se satisfaire, me dtachait successivement de tous les objets qui, tour tour, attiraient ma curiosit. Cette indiffrence sur tout s'tait encore fortifie par l'ide de la mort. (BENJAMIN CONSTANT, _Adolphe_.) Un soir, en dcembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetire du Pre-Lachaise. Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit. Il pleuvait. Mais la foule mue, qui s'acheminait si tard vers la funbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid. Des tudiants et des ouvriers tranaient, par ce servile instinct des multitudes heureuses de s'atteler au char de la clbrit, le cadavre d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui reprsentent les funrailles de Werther, on voyait des gens arms de torches, les uns pied, les autres cheval. L'meute mortuaire qui se fait autour des cercueils politiques, la bire qui s'tait trouve trop grande pour le corbillard, le pav glissant, les cris de _Vive la libert!_ avaient retard le convoi. De sorte que ce fut avec une mise en scne tout fait thtrale que le Mphistophels de la dmocratie, M. Benjamin Constant, fut apport sa dernire demeure. M. de La Fayette pronona un discours, o l'loge de la libert se mlait l'loge du tribun dcd. La terre se referma ensuite sur ce pauvre corps tourment, pendant quarante ans, par tant de passions plus ou moins factices et par tant de vanits de l'esprit et du coeur. La France, au dix-neuvime sicle est, quoi qu'elle en pense, plus malade de son imagination que de son gnie. l'heure o j'cris, l'activit tourne au positif et parat se concentrer avec une nergie singulire dans les questions d'intrt matriel. Mais toute la premire moiti du sicle offre un caractre fort diffrent. Ce n'est qu' dater du rgne de Louis-Philippe que la transformation commence. Encore rencontre-t-on, cette poque, une pliade d'utopistes qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systmatiques, survit encore. Elle cherche survivre, en dpit de la matire envahissante, dans un romantisme conomique qui rivalise avec le dbordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut inonde. Les choses ont chang. _Adolphe_ aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier, djeune en imagination de la tte de Rothschild et ne fait de victimes qu' la Bourse. M. Benjamin Constant traversa les trois phases rvolutionnaires, militaire et parlementaire qui prparent l're encore inconnue vers laquelle nous marchons, et que, jusqu' prsent, on a surnomme l'_re industrielle_. Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aeux ont guerroy au seizime sicle, sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'tait une famille d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille tait devenue protestante au seizime sicle. Il perdit sa mre en naissant. Son enfance manqua de ces impressions tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout ncessaires, parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'gosme de leur personnalit. Son pre tait un colonel suisse au service des tats-gnraux de Hollande. Le privilge de porter des armes, l'clat barbare du costume, l'absolu dans l'obissance comme dans le commandement, engendre chez les militaires une scheresse d'esprit, un scepticisme, un matrialisme de bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'ducation de la jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pense, un peu conqurant, un peu irrsistible, et persuad, avant tout, de la raison de la force. Aussi reste-t-il fort lger en matire de sentiment. Lisez les maximes du pre d'_Adolphe_ sur les femmes et les conseils qu'il donne son fils. Cela vous aidera beaucoup comprendre le coeur de Benjamin Constant. Mais chez un capitaine de troupes suisses la solde trangre, ces principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilit de gendarme qui comblent la mesure. Le pre de M. Benjamin Constant avait conserv le flegme flamand de ses anctres. Il y joignait un mlange d'ironie et de timidit qui turent, dans l'me de son fils, la facilit de l'abandon; une des plus prcieuses facults, en ce qu'elle aide supporter la vie et cre des sympathies. L'abandon est comme la grce, un don inestimable, un des prcieux joyaux des fes qu'on nomme l'_amabilit_. Nous l'avons dj vu dans Talleyrand, ces enfants sans mre et que le caractre de leur pre prive des panchements du jeune ge, atteignent souvent, ds l'enfance la plus tendre, une dplorable prcocit. Le pre et le fils s'observaient. Quelquefois l'motion les gagnait. Ils taient sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le pre, gourm dans sa dignit, empch par cette timidit qui envahit quiconque se dshabitue d'tre affectueux, attendait que son fils ft le premier pas. Et le fils, brid par l'apparente froideur du pre, se tenait distance. Tous deux devinrent ce commerce contraints, ironiques, rservs dans leurs sentiments et superficiels dans leur langage. douze ans le jeune Benjamin Constant tait un petit homme, c'est--dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'_exprience_, de rectitude dans le style. Son pre n'tait pas partisan de l'ducation de collge. Il lui donna des prcepteurs; mais la plupart chouaient contre l'indocilit de leur colier. L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapport, russit lui enseigner quelque chose. Il me proposa, dit-il, de nous faire nous deux une langue qui ne serait connue que de nous. Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant. On se met l'oeuvre et on commence par inventer un alphabet. C'tait le prcepteur qui traait les lettres de la langue nouvelle. Aprs les lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion s'en mle. Bientt _la langue deux_, la langue inconnue, se trouva complte, riche, colore, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grce faire plir tous les idiomes vulgaires. Cette langue, c'tait du grec! Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-mme, son prcepteur avait russi lui faire apprendre le grec en le lui faisant _inventer_. Dans une lettre, fort curieuse, crite de Bruxelles, 17 novembre 1779, par le jeune Benjamin Constant sa grand'mre, lettre cite par la plupart de ses biographes, la prcocit dont nous parlions plus haut, apparat dans toute sa scheresse. La premire partie de cette lettre, dans laquelle il reproche sa grand'mre sa paresse d'crire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un chef-d'oeuvre de raison et de sensibilit. Mais l'arrangement et l'ordre des ides ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une ptre dicte par un professeur ou par un pre. Mais, aprs avoir continu l'avenant sur ses tudes: qu'il s'accuse de ngliger, il arrive cette phrase: Je voudrais qu'on pt empcher mon sang de circuler avec tant de rapidit et lui donner une marche plus cadence. J'ai essay si la musique pouvait faire cet effet: je joue des _adagio_ et des _largo_ qui endormiraient trente cardinaux. Un pote nerveux, une clbrit surmene par les tiraillements de l'amour-propre, les efforts de l'imagination, les irritations de la lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse? Aprs un trait de grce manire et d'esprit, car cet enfant a dj de l'esprit; je crois, ma chre grand'mre, ajoute-t-il, en parlant de sa lgret, que le mal est incurable et qu'il rsistera la raison mme; je devrais en avoir quelque tincelle, car j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperois pas de son empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle vingt-cinq ans? Ne le croyait-on pas dj la tribune de la Chambre des dputs? Voici maintenant l'homme du monde et l'observateur. Savez-vous, ma chre grand'mre, que je vais dans le monde deux fois par semaine! J'ai un bel habit, une pe, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais le grand garon tant que je puis. Je vois, j'coute, et jusqu' ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Voici maintenant le joueur.--Je note chaque point de cette lettre, parce que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans le vieillard. Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque motion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on traite de fantaisie... Cet apprenti, dj si avanc des salons du grand monde, fut enlev la mme anne ses dangereuses contemplations, et plac par son pre l'universit d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et dj complte. Son pre rentra en Allemagne et le mit l'universit d'Erlangen. En mme temps qu'il poursuivait ses tudes, introduit la cour de la margrave de Baireuth, il continuait de frquenter le monde. M. Benjamin Constant a donn une ide de ces petites cours dans son roman d'_Adolphe_, lorsqu'il parle de ces princes allemands qui gouvernent avec douceur un pays de peu d'tendue, protgent les savants et les artistes, et, par orgueil aristocratique, s'entourent de courtisans trs-nobles et trs-imbciles. Je fus accueilli dans cette cour, dit _Adolphe_, avec la curiosit qu'inspire naturellement tout tranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de l'tiquette. D'Erlangen, il alla achever ses tudes Edimbourg, o il se lia avec des whigs qui, depuis, ont fait du bruit dans le monde: la frquentation de Graham, de Wilde, d'Erskine, de Makintosh, dut laisser des traces dans son esprit. Nous le retrouvons ensuite Paris, en 1787. Il a vingt ans. C'est pour lui l'poque critique, l'poque des passions. Ici se nouent presque tous les fils de cette existence si uniforme par les vnements qui la composent, si tourmente pourtant, comme Benjamin Constant l'a fait observer lui-mme. Paris, d'aprs son propre aveu, il mena une vie folle. Il logeait dans la maison Suard, o il rencontrait des gens de lettres trs-avancs dans la carrire et fortement empreints de la philosophie du dix-huitime sicle, les Morellet, les Lacretelle, les La Harpe, les Marmontel. Les frquentations de la maison du professeur Stewart, Oxford; celles de la maison Suard, Paris, lui laissrent deux empreintes qu'il conserva toujours; l'empreinte du whig et celle du voltairien. La cour de Brunswick ajoutera une troisime nuance cette capricieuse individualit: le germanisme. L'ensemble de ces choses constitua certainement une bonne partie de son originalit extrieure. Un des compagnons de cette vie folle et ruineuse de toutes les manires, tait ce Laclos, qu'on rencontre au dbut de la vie politique des principaux acteurs de la comdie de quinze ans. Laclos est ml, comme par une malice du diable, aux origines de la politique du Palais-Royal. Il tient la plume dans les premires escarmouches de la monarchie parlementaire qui tend se faire jour. Il a t le premier confident et le premier instrument de cette politique qui a amen le triomphe de la classe moyenne en France, et qui a prtendu personnifier l'ordre, le mrite et la vertu. C'est durant ce premier sjour Paris, que M. Benjamin Constant rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son imagination, Mme de Charrire. Il ne parat pas qu'il ait alors connu Mme de Stal, absente sans doute l'poque de ce court sjour. Mme de Charrire, Hollandaise de naissance, qui a vcu en Suisse, et dont la vraie place tait Paris, a crit de jolies nouvelles. M. Sainte-Beuve a publi une partie de sa Correspondance avec Benjamin Constant. Cette Correspondance nous montre Mme de Charrire sous l'aspect d'une femme du dix-huitime sicle, c'est--dire doue de beaucoup de libert d'esprit, d'une intelligence suprieure, bonne femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des sentiments pour ne pas se heurter l'picurisme et la mort. Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident singulirement la comprhension de cette nature complexe, qui chappe si aisment au crayon. Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la pompe du langage, sous les grands mots dont fut berne la jeunesse de nos pres. On l'y voit avec ce mlange d'gosme et de sensibilit, qu'il a si bien dcrit lui-mme, ironique et tendre, satur du mpris des hommes, indiffrent au vice et la vertu, mlancolique, paresseux, violent, voilant l'aridit du fonds sous l'clat de la forme, mobile, incertain, sans foi religieuse ni philosophique, dmocrate par humanit peut-tre, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique la Byron; blas, ennuy, me marchant avec l'ide constante et dcourageante de la mort, sans effroi ni apptition de ce qui peut exister par de-l le tombeau. Mme de Charrire avait connu Benjamin Constant au sortir de l'enfance. dater de leur rencontre Paris, cette liaison devint plus vive. Mme de Charrire avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin Constant entrait dans sa vingtime anne. Il tait alors fort amoureux d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'conduisait doucement et prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute apparence, Mme de Charrire n'en tait encore vis--vis de lui qu'au rle d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme _parle raison_. Cependant M. de Constant le pre, peu satisfait de la conduite de son fils, le rappela prs de lui Bois-le-Duc, afin de l'obliger choisir une carrire. L'amour, l'ennui, la contrarit et surtout ces coups de tte que Benjamin Constant prenait si souvent pour du dsespoir, s'en mlant, au lieu d'aller Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et trente et un louis en poche. Il arrive Douvres, et le voil courant pied le pays, couchant dans les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se faisant en imagination un pome d'aventure et de misre comme Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est factice dans Benjamin Constant. Il sait bien qu' Londres il a des amis riches et puissants; qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un curieux au sommet d'une tour borde d'un solide garde-fou, il regarde en riant l'abme et se donne le plaisir d'avoir peur. Ah! que je vais tre heureux cet automne, s'crie-t-il, avec du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre! travers ses prgrinations il entretient sa confidente de mille projets fantastiques, de rves d'agriculture en Amrique, etc., etc. Une lettre du pre qui promet son pardon la condition qu'on reviendra au logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan la Cour du duc de Brunswick. Le 3 octobre, huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de traverser pied le canton de Vaud, arrivait Colombiers et frappait la porte de Mme de Charrire. Il partit le lendemain pour Lausanne. Mais, peu de jours aprs, il revint auprs de son amie et passa deux mois se refaire de ses fatigues, moiti malade, moiti bien portant, dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier dclin sait si bien prodiguer au jeune homme dont elle dsire se faire aimer. L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-mme, par la disproportion d'ge de l'amant et de la matresse, un prompt germe de mort. Mme de Charrire n'en laissa pas moins une impression durable chez M. Benjamin Constant. Car, pendant huit annes, il continua de lui crire intervalles irrguliers il est vrai. Mais ds son arrive la Cour de Brunswick, il est ais de voir au ton de cette correspondance que Mme de Charrire est dj revenue son modeste rle de confidente, et qu'elle en accepte avec rsignation les muettes douleurs. D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses bals: Vous ne tanze pas, monsieur le baron?--Non, Madame.--_Der herr kammerjunker danzen nicht_.--_Nein, Eure Excellenz_.--Votre Altesse Srnissime aime beaucoup la danse.--Votre Altesse Srnissime dansera-t-elle encore?--Votre Altesse Srnissime est infatigable. Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la stupidit de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. qui fait-il part de cette consolation? Mme de Charrire. Il se marie. qui confie-t-il ses joies conjugales? Mme de Charrire. Bientt il s'aperoit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque. Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine a du caractre. Un divorce dnoue cette situation. Mais tout en divorant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer, non pas; cela ne dpend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il a besoin d'motion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en cre de fausses. Trop d'imagination unie une grande scheresse de coeur et un irrmdiable fonds de lgret et de scepticisme expliquent cette agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art se rendre malheureux sans pouvoir mme se bien convaincre de ce malheur. Il est trs-singulier qu' travers cette existence de gentilhomme; d'amoureux la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait conu l'ide d'crire un livre sur les religions. Il y a des sujets endmiques comme certaines maladies. La fin du dix-huitime sicle s'occupa beaucoup de polythesme. C'tait encore une faon de prter des armes la philosophie contre l'glise. C'est dix-neuf ans que lui vint la premire pense d'crire ce livre. Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances ncessaires pour crire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet. Tout en faisant sa cour Mme de Charrire, il griffonnait des lieux communs sur des cartes jouer et assemblait des faits. la fin de sa vie, il en runit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire manoeuvrer dans un sens ou dans un autre comme des soldats, disait-il. Ce qui faisait plus d'honneur son esprit qu' ses convictions. M. Benjamin Constant s'tait mari en 1789: en 1793, le divorce tait consomm. Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre! s'criait-il six jours avant la dcision. Dtest de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: gentilhomme fort extraordinaire), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un pareil sjour. Il se sentit atteint du mal du pays et revint Lausanne. Dj depuis quelques annes son esprit se dirigeait vers la politique, et bientt cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. s'en rapporter aux premires expressions de la pense qui apparat sans masque dans cette correspondance tout fait intime, je crois, comme vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en parlant de la dmocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les chteaux forts, dtruisent les titres et autres sottises de cette espce, mettent un pied lgal sur toutes les rveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misrables avortons de la stupidit barbare des Juifs, ente sur la frocit ignorante des Vandales. Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous les commentaires biographiques: Le genre humain est n sot et men par des fripons; c'est la rgle; mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave, plutt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Le vice secret de M. Benjamin Constant est l tout entier. Il fut dmocrate sans croyance la dmocratie; choisissant entre deux _friponneries_ celle qui satisfait le mieux l'ironie de son caractre et ses instincts littraires. Que deviendrait une nation faite l'image d'un tel homme? Il est clair qu'elle ne serait plus mene par des fripons de gnie. Elle offrirait bientt l'exemple du scepticisme impuissant cras par la force brutale. De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgr l'admiration dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants qui puissent se glisser au coeur d'un grand peuple. Si les Franais n'y prennent garde, l'aveugle adoration du talent les mnera vers l'abme o prit jadis la dmocratie athnienne. Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien, rpondait madame de Charrire ce malade de la pense oblig de s'avouer lui-mme son impuissance. Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes dfauts, disait-il. Quand on est actif, on l'est dans tous les tats, et quand on est aussi paresseux et dcousu que je suis, on l'est aussi dans tous les tats. Adieu. Rpondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussire, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussire. Comme il faut finir par l, autant vaut-il commencer aussi par l. Toujours l'ide de la mort ct de l'ide du doute. Et quelle lassitude! quelle satit se mle ce dsabusement qui aurait pu servir de modle certains hros potiques de l'cole dangereuse de lord Byron et de M. de Musset! Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu ce point de dsabusement que je ne saurais que dsirer, si tout dpendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la brivet de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'tudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour acqurir de la gloire, pour conqurir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de whist. Et pourtant cet homme, qui se croit _tout poussire_, qui a un sentiment si constant de la brivet de la vie (ce qui devrait lui inspirer le dsir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de chimres, de vanits et de passions amoureuses dans lesquelles il n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques et religieuses. En arrivant Lausanne, dans la plus belle saison de l'anne, en juin 1793, M. Benjamin Constant prouva un sentiment de bien-tre moral ais comprendre chez un homme de tant d'indpendance, il se sentait la fois dbarrass de l'habit de haute domesticit et de l'paisse atmosphre de la petite cour botienne de Brunswick. Il respirait l'air natal dans le plus pittoresque pays du monde. Comme s'il et voulu tout fait dpouiller le vieil homme, il dbuta au retour par une brouille avec Mme de Charrire. Elle tait cet ge o le demi-jour lui-mme, o les mensonges de la toilette et des lumires, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire alors. Et la tristesse, dnue des grces touchantes que lui prte la jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes svres de la vieillesse, qui font honte l'amour et obligent au respect. Au printemps de la vie, l'Amour, alors mme qu'il est prt choir, s'accroche dans sa chute tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne tombe qu'aprs de longues pripties. Mais, l'ge que venait d'atteindre Mme de Charrire, les ruptures vont vite. Le jeune homme qui s'est laiss prendre ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite avec une secrte confusion. La correspondance continua longtemps encore, mais c'tait jeu de beaux esprits bien plus que commerce amoureux. La famille de M. Constant ne comprit rien son caractre, qui, depuis quelques annes, s'tait dvelopp, mais dvelopp dans le sens d'une ironie dont ces bonnes mes n'avaient pas le secret. Il y a des gens heureux et mdiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont mme pas apprciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent les paules l'aspect de ces tres factices et incompris qui leur font un peu l'effet d'enfants indisciplins ou de comdiens, moins qu'ils ne les prennent pour des dbauchs ou des aigrefins. La famille attnue la rigueur un peu obtuse de ces jugements. Aussi M. Benjamin Constant fut-il seulement considr, ainsi que le dit M. Sainte-Beuve, comme un trs-jeune homme sans consquence. Les Lausannais et les migrs franais furent plus svres. M. Benjamin Constant se moqua des uns et des autres, afficha un rpublicanisme railleur, oscilla encore pendant un an, cause des instances de sa famille, entre Brunswick et la libert, et revint Lausanne dsesprer les bonnes gens du canton. C'est pendant ce sjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la connaissance de Mme de Stal. Chacun sait que les _bleues_ se dtestent comme des poitrinaires. Peut-tre que le spectacle de leur propre maladie, chez les infortunes affliges du mal d'crire, leur rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son rle, et ce serait une chose frmissante penser que dix _bleues_ enfermes dans une mme cellule. Mme de Charrire, sans se douter qu'un jour Mme de Stal lui succderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jet sur lui des prventions contre celle qu'elle nommait _l'ambassadrice_. Mais les prventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait attendre. La grce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes prvenus, nous surprennent agrablement. La prvention ne saurait tenir contre des qualits relles, et notre mobile esprit passe souvent alors d'un extrme l'autre. la premire rencontre que M. Benjamin Constant fit de Mme de Stal, le 30 septembre 1794, Coppet, il commence trouver que Mme de Charrire a jug _un peu svrement_ cette femme remarquable. Ce n'est pas _uniquement une machine parlante_, comme l'a charitablement insinu sans doute Mme de Charrire. Il remarque en elle de l'imprudence sans doute, de l'activit par temprament, beaucoup de paroles, mais de la bont, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi. Trois semaines aprs c'est bien autre chose. La mine est charge et l'explosion clate. De quel visage Mme de Charrire en dut-elle recevoir le choc, quand, doublement vieillie par la douleur et par l'ge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui adressait le 21 octobre propos de Mme de Stal: J'ai rarement vu une runion pareille de qualits tonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultive, autant de gnrosit, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicit, d'abandon dans la socit intime. C'est la seconde femme que j'ai trouve qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu tre un monde elle seule pour moi: vous savez quelle a t la premire. Mme de Stal a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement couter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingnieuse et constante, qui prouve autant de bont que d'esprit. Enfin, c'est un tre part, un tre suprieur tel qu'il s'en rencontre peut-tre un par sicle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est conquis. C'est un amoureux. Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout o se trouve le salon mobile de Mme de Stal, la politique occupe une large place[1]. [Note 1: Voir notre portrait de Mme de Stal.] Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant, saisie au vif dans une lettre crite par un migr Mme de Charrire. Arriv Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'tait log rue du Colombier. J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental, dit le correspondant de Mme de Charrire. M. Benjamin Constant venait de faire ses dbuts politiques par la publication de sa premire brochure. On devine ce que peut tre sous le directoire l'homme, qui, le 14 octobre 1794, crivait Mme de Charrire: Je suis devenu tout fait Tallieniste. Si Tallien pouvait reprsenter quelque chose, c'tait la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouv table et ailleurs. Dans une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le mnage Tallien qu'il n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la moralit des Thermidoriens. Le correspondant de Mme de Charrire nous dpeint M. Benjamin Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme Lausanne il est fort silencieux. On ne le prend pourtant pas pour un sot. Il est li avec l'auteur des _Mmoires d'un dtenu_, Riouffe, un des hableurs qui se vantaient d'avoir rtabli l'ordre social, parce qu'ils avaient ramen la France aux mauvaises moeurs du rgne de Louis XV. Ses autres amis sont Chnier, Daunou et le petit Louvet; _Adolphe_ et _Faublas_. Au salon de Mme de Stal, Talleyrand, de retour en France, occupait le premier rang et tendait les fils de ses intrigues. C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant. Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Franais en vertu de la loi du 15 dcembre 1790, qui accordait les droits civiques aux protestants issus de famille expulses jadis pour cause de religion. Ce grand monde parisien, et surtout le salon de _l'ambassadrice_, le correspondant de Mme de Charrire a le courage de le lui crire: lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier. Il s'en excuse et ajoute: Vous ne serez pas fche contre moi, n'est-ce pas? Si vous n'tiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un ft girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais voir Constant cout de tous Colombier et got par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure tude. Mais, hlas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa sant se dlabre, son physique si grle souffre dj... Adolphe se vote, pense la retraite et soupire aprs les heures paisibles des petites principauts allemandes. Il s'endort djeuner en mangeant des cerises avec Riouffe. La premire brochure avait pour titre: _De la Force du Gouvernement actuel et de la ncessit de s'y rallier_. Le _Moniteur_ l'imprima avec un loge ml pourtant de quelque rserve. M. Benjamin Constant tait trop assidu auprs de Mme de Stal, pour qu'on ne le souponnt pas d'appartenir la faction qui s'opposait la rlection des deux tiers de la convention. M. Love-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publies dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_ du 1er fvrier 1844, prtend que M. Benjamin Constant crivit trois articles contre ces dcrets. M. de Lomnie met ces articles en doute et dclare n'avoir pu les retrouver s'ils existent. La situation politique de M. Benjamin Constant nous parat mieux explique dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pags (de l'Arige)[2]. [Note 2: Voir _le Dictionnaire de la Conversation_.] La faiblesse du Directoire donnait naissance des situations mal dfinies: Le club de Clichy luttait contre la rvolution tout entire. Le club _constitutionnel_ de Salm luttait la fois contre les hommes de la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenimrent. Les Jacobins avaient le club du Mange. ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la rlection des deux tiers de la convention cite plus haut. Cette nuance crait un schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le secrtaire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que d'appoint aux ractions, sont promptement emportes par le courant contre-rvolutionnaire. Le club constitutionnel de l'htel de Salm, essayait de raliser au profit de la Rpublique la politique du juste-milieu. Dans le fond, par leurs moeurs, par la tournure de leur esprit, les rpublicains de l'htel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie constitutionnelle. En publiant des brochures portant pour titre: _Des effets de la Terreur_, dans un moment de raction politique, il est vident qu'on contribue soi-mme acclrer le mouvement de ces ractions. Personne, aujourd'hui, except les historiographes consciencieux, ne feuillette ces crits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour des lieux communs. Le style de tribune (dfaut ordinaire des crivains orateurs) dans lequel ils sont conus, n'est point de nature les sauver de l'oubli. Ces divers opuscules ont t publis en 1829 sous le titre de _Mlanges littraires et politiques_. Le coup d'tat du 18 fructidor permit de juger le caractre politique de M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour les caractres, dans la vie publique, que les vnements de ce genre. Dans un discours prononc au club de Salm, il articula des paroles qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son approbation au coup d'tat. Cela n'tait pas trs-consquent avec le libralisme de ses opinions. Rien de plus frquent d'ailleurs que cette inconsquence chez les libraux. La haine de la rvolution, si mal comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances prilleuses du ct du despotisme. Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par cela mme qu'elle tait douteuse, l'exposait aux rcriminations et aux attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nomm Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il reparat de temps en temps en France dans le monde politique et littraire, o il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que l'amour-propre est plus dvelopp dans les classes intellectuelles qu'ailleurs. La raction allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce rle de frondeur qui n'a peut-tre pas t sans utilit en France diverses poques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins considrer comme un ingrdient politique dangereux aussi peu conforme au gnie de la monarchie qu' celui d'une dmocratie galitaire et gouvernementale comme la dmocratie franaise. Au tribunat, dont il fit partie aprs le 18 brumaire, M. Benjamin Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il et t la chambre des communes ou l'assemble constituante. Mais les temps taient changs. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber, Bonaparte pura (Mme de Stal disait _crma_) le tribunat. Depuis soixante ans, en France, les vnements ont si compltement domin les hommes et viol si manifestement le droit apparent et la justice crite, que ces vnements n'ont souvent t compris ni par ceux qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte, qu'au point de vue individuel, ils sont rests crime pour celui qui les a commis, vertu pour qui s'y est oppos. Ce sont les destines de la Rvolution qui, en vue d'un droit et d'une justice suprieurs, poursuit sa marche travers les institutions presqu'aussitt brises qu'elles ont t cres. La phase militaire de la Rvolution ne fut comprise que comme l'expression de l'ambition et du gnie d'un homme superposant sa volont la loi. C'tait n'en voir que le ct mesquin et humiliant. Le salon de Mme de Stal ne vit que ce ct-l. Avec tout l'esprit qui s'y trouvait, on ne s'y leva pas jusqu' cette pense altire et rpublicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments engendrs par et dans la mesure des situations, pour la dduction logique des faits antrieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chane historique des nations. Mais quoique leur utilit soit incontestable, il n'est pas moins certains pour quiconque mdite l'histoire des socits humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables. Les ides se dveloppent sous la loi d'une harmonie pareille celle qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous l'inspiration de cette loi du dveloppement des ides et les grands hommes qui dpassent et l les multitudes et qui semblent les guider, ne les guident pas plus que le boeuf qui prend la tte du troupeau ne guide le troupeau chass par un tre suprieur: le bouvier, c'est--dire l'homme. Mais il est utile pourtant la marche des affaires humaines, sa rgularisation, que certains hommes prennent les devants et se prcipitent les premiers dans les voies de la Providence. Dans le salon de Mme de Stal, devenu l'asile des tribuns limins, on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole contre le sabre, ce qui tait plus courageux que prudent et qu'intelligent, peut-tre. Il y a des instants ou la parole est la hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette pense que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son loquence plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle lgant runi autour d'une chemine de boudoir. Les hommes comme Napolon qui vont si furieusement la destine, s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de Mme de Stal fut dispers comme un petit amas de feuilles sches sous le vent d'ouest. M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitule _les Suites de la contre-rvolution de_ 1660 _en Angleterre_, s'aperut, mais trop tard, que le modrantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au despotisme. Cet inconsquent alla en compagnie de la femme avec laquelle il avait contract une liaison si orageuse, transporter son joli bagage d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littraire de l'Allemagne, la cour de Gothe et de Schiller, je veux dire celle de Weimar. La bonne Allemagne, pays des rves, des lgendes, des longs loisirs, tait un asile tout fait convenable ces gens qui firent tant de dpense d'critures et de paroles. L, M. Benjamin Constant traduisit _Wallenstein_ en vers dtestables. Mais o tourner ce surcrot d'inquitudes et de besoin d'activit que la politique absorbe si bien? Il fallut hlas! le dcharger sur les choses de la vie intime. Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait sa matresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une premire fois en mnage, s'tait imagin de songer une union nouvelle. Il voulut pouser Mme de Stal malgr elle. pouser Corinne, quelle fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est loin du sens commun! Aprs les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions illgitimes, M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il pousa en 1808 Mme de Hardenberg avec laquelle il a vcu Goettingue en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec Mme de Stal ne fussent pas encore termins. Pendant ce temps de repos et de convalescence du coeur, M. Benjamin Constant travailla son grand ouvrage sur la religion. Ce livre, qui l'occupa toute sa vie et que la postrit lira peu, lui fut du moins fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il tait souffrant, lorsqu'il avait prouv des revers en amour ou au jeu. M. Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanit des passions, rentrait alors chez lui et disait: Travaillons mon livre sur les religions. Cet ouvrage se ressentait lui-mme des passions de l'auteur. Versatile, sec et bien infrieur ce que le gnie littraire moderne a cr en ce genre sous la plume loquente des Lamennais, des Chteaubriant ou sous la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du pass, un livre de l'ancien rgime mal accommod au rgime nouveau. Ce livre commenc le front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en finissant, d'un vieux libertin qui cherche se convertir. ct de ces graves travaux, se succdent vers la mme poque de la vie de M. Benjamin Constant plusieurs oeuvres littraires; notamment le roman d'_Adolphe_. Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est cependant pas, selon nous, digne du succs considrable qu'il a obtenu. Le style en est clair, mais dcolor. L'impression gnrale qui rsulte du livre n'est pas de nature lever l'esprit ou le coeur. Un sentiment d'aride tristesse est peu prs tout ce qui reste au lecteur la dernire page de ce livre. Son mrite le plus positif est purement moral. L'auteur dduit avec une exprience visible le danger des unions illgitimes, particulirement entre personnes d'ge disproportionn. Dans la prface de la troisime dition d'_Adolphe_, M. Benjamin Constant parle avec un ddain plus apparent que rel de ce livre dont il n'a pas rvl le secret. Sans la presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaon en Belgique, dit-il, et que cette contrefaon, comme la plupart de celles que rpandent en Allemagne et qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me serais jamais occup de cette anecdote, crite dans l'unique pense de convaincre deux ou trois amis, runis la campagne, de la possibilit de donner une sorte d'intrt un roman dont les personnages se rduiraient deux, et dont la situation serait toujours la mme. Si tel tait l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne valait pas la peine d'crire. D'autres personnes prtendent qu'_Adolphe_ est une manire de confession dans laquelle M. Benjamin Constant a vers le secret de ses douleurs et de ses fautes propos de sa rupture avec Mme de Stal. Ici s'tablit une petite controverse entre les biographes et les commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns prtendent que le personnage d'Ellenore n'est autre que Mme de Stal. D'autres font observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut Mme de Stal et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua une rupture; ce qui ne serait gure conforme au personnage d'Ellenore. M. de Lomnie va plus loin, il donne le nom de la personne qui servit de modle au romancier; ce fut, ce qu'il prtend, une Anglaise, Mme Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagre. Ce fut peu prs vers la mme poque, qu'outre sa traduction de _Wallenstein_, M. Benjamin Constant crivit un autre ouvrage en vers intitul: _Florestan ou le sage de Soissons_. C'tait une satire contre ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas oublier sa prose. Nous prfrons nous arrter un instant un autre ouvrage qu'il publia pendant ses annes d'exil, en 1813, sous ce titre: _De l'esprit de conqute et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation europenne_. En dehors mme des circonstances qui lui donnrent un succs d'opposition presqu'europen, cet crit se distingue par des qualits assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont engendr. C'est une tude srieuse sur le danger du rgime militaire appliqu aux affaires civiles, et sur l'impossibilit de rien fonder sur l'usurpation. La lecture de cet crit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est ferme, clair, viril; la pense en est droite, leve, modre, satisfaisante. Telle tait la brochure politique l'poque o il existait encore en France des publicistes srieux. Pendant son sjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec Bernadotte, dangereuse frquentation pour un proscrit. Elle fit mdire de M. Benjamin Constant. Nous disons mdire parce qu'on supposa un moment qu'il et favoris Bernadotte dans ses vues sur le trne de France. Rentr la premire Restauration avec M. Auguste de Stal, M. Benjamin Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une srie d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le _Journal des Dbats_. cette dernire date, l'Empereur tait dj Fontainebleau et Louis XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant tait une protestation fort vive contre le retour de Napolon. Il terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traner d'un pouvoir l'autre. Il se retira ensuite chez le consul amricain, gagna Nantes et revint Paris neuf jours aprs. En moins d'un mois le serment fut oubli. _Adolphe_ n'avait pas plus de fidlit envers les rpubliques, les monarchies et les empires qu' l'gard des femmes. L'empereur l'avait fait appeler, et aprs une conversation qui sans doute convainquit ce rcalcitrant, il le mit au conseil d'tat. Dans une lettre crite un de ses amis, M. Benjamin Constant explique sa conduite par la magie du retour de Napolon Ier, par l'assentiment universel du peuple et de l'arme, par la mansutude du matre envers ses adversaires les plus anims, par son retour sincre aux principes libraux. Ceci n'explique pas grand'chose. Faut-il, d'un autre ct, s'en rapporter M. Love-Weimar? Est-ce par amour pour Mme de Rcamier et pour vaincre les rsistances de la belle royaliste, que M. Benjamin Constant se compromit d'une faon aussi clatante? Hlas! il n'est gure permis d'en douter. quarante-huit ans, _Adolphe_ n'tait pas guri des maladies de l'imagination; quoique chez lui le coeur n'ait peut-tre jamais t bien srieusement engag; le besoin de dsespoir, le got de l'excessif qui tourmentaient cet homme blas, le trompaient sur ses propres sentiments. S'il a, d'ailleurs, t srieusement pris, sa passion, pour arriver sur le tard de la vie, n'en dut tre que plus ardente. L'infortun Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouv. Le journal _la Presse_ a commenc la publication des lettres de M. Benjamin Constant Mme de Rcamier. Mais cette publication n'a pas t continue. Un procs l'a interrompue. Le peu que nous connaissons de ces lettres est clair d'une belle flamme amoureuse, d'un style pareil une flambe de sarments. Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce foyer ptillant de toutes les tincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer. L'amour et la politique, c'est trop la fois. La politique est le dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des motions comme il en demandait aux cartes et aux ds. Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur confiance aux hommes clbres, devraient s'enqurir jusqu' quel point ils en sont dignes! Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment o son pays, plong dans les plus vastes complications qui aient jamais menac l'existence d'un peuple, crit sa matresse: Au milieu de tout cela, j'ai le chagrin de n'tre occup que de vous seule. Le monde croulerait, que je ne songerais qu' vous. Son pays est menac d'un incendie gnral. Les rois se disputent le trne, et l'tranger, prt fondre sur la France comme sur une proie, pie l'heure d'une dfaillance. M. Benjamin Constant en profite pour presser la dame de ses penses de lui accorder le plus de temps possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grces du supplice, comme si les rois taient assez fous pour couper ces ttes sonores et lgres, qu'ils savent bien tre la proprit de tous les pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles. Mme de Rcamier, beaut froide et spirituelle, contemplait sans s'mouvoir cette manoeuvre la Werther, qui ne seyait pas beaucoup un homme de l'ge de M. Benjamin Constant. Dans sa jeunesse, dit M. Pags (de l'Arige), inexpriment et timide, il chouait souvent devant cet esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de l'amour, on lui offrait de l'amiti, et il entrait en fureur contre toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme. Sauf la timidit, dont il avait eu le temps de se gurir, la situation tait peu prs la mme. L'article du 19 mars fut donc le rsultat de cette tactique amoureuse. Il spculait sur le danger. J'ai besoin de ma tte, disait-il; je l'expose pour une cause que vous aimez. Aprs l'article, il parle de _gaiet sur l'chafaud_, pourvu qu'_on_ l'aime. Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler l'acte additionnel. Dans ses _Mmoires sur les Cent-Jours_, M. Benjamin Constant expliqua sa conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de dextrit d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de convaincre. Il ne convainquit personne... pas mme sa matresse, qui peut-tre le mprisait un peu plus que le public. Alors, l'amant conduit parle de _sombre carrire_. On dirait qu'il a flair le romantisme. Il ne demande plus que de l'amiti. Aprs Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme--ce qu'il y a de plus rel en lui--se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu viril! Sa dfection lui a, du moins, servi une chose, c'est le ramener dans le sentier national. Vous verrez, crit-il Mme de Rcamier, ce que seront les Bourbons, doubls des Cosaques pour la seconde fois! Dans cette dbcle de 1815, M. Benjamin Constant vit Mme de Krudner. Cette rencontre mystique acheva de mettre le dsarroi dans ses ides. Il tomba dans une sentimentalit religieuse assez originale de la part d'un sceptique de cette force. Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec l'nergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme. Rfugi d'abord en Angleterre, o il publia son roman d'_Adolphe_, il rentra en France en 1816. On le dnonait aux fureurs de la raction; on le provoqua, on l'attaqua mme en pleine rue, Saumur. Il se battit en duel avec M. de Montlosier. Malade ne pouvoir marcher, il eut aussi un duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil. La carrire politique de M. Benjamin Constant fut mieux remplie sous les Bourbons qu'elle ne l'avait t prcdemment. Envoy la Chambre par le collge lectoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les rangs de l'opposition constitutionnelle. Il parla et crivit beaucoup en faveur de la libert. Ses discours ont t runis en deux volumes intituls, un peu prtentieusement peut-tre, _Cours de politique constitutionnelle_. Il crivit un _Trait de la doctrine politique et des moyens de rallier les partis en France_, vaste sujet toujours labor, toujours inefficace. Il prtait aussi le concours de sa plume lgante et souple la _Minerve_. En mme temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne pouvant plus livrer ses forces puises aux travaux de l'amour, il les abandonnait au dmon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la dnomination de _Cercle des trangers_, voyait chaque nuit apparatre ce grand et prcoce vieillard ses tapis verts chargs d'or. Accabl de maux, puis, en proie aux chirurgiens, il venait de subir une redoutable opration, quand survint la rvolution de juillet. Il se joue ici une partie o nos ttes servent d'enjeu, apportez la vtre, lui crit M. de Lafayette. Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise porteurs l'Htel-de-Ville. Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre M. Lafitte, qui il les avait emprunts. Quelque sincrit qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa Louis-Philippe, en le prvenant que dans sa pense la libert passait avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'tat rduit par ses vices de pareilles extrmits. M. Benjamin Constant mourut la mme anne, le 8 dcembre, dans sa soixante-troisime anne. Malgr ses fautes, son nom est rest presque populaire. Il aimait la jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne dtestait ni les viveurs, ni les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'loquentes paroles n faveur de la libert. Elle se plaisait contempler cette tte encadre avec je ne sais quelle ngligence d'artiste et de grand seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur lequel toutes les passions avaient laiss comme un reflet de nos agitations publiques. Ces hommes du monde rvolutionnaire rappelaient la France, humilie sous le joug clrical et monarchique, de grands jours couls. Elle leur passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la Rvolution! FIN. End of the Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille License: Share Alike