Produced by Renald Levesque. This file is made available by the BNQ (Bibliothque Nationale du Qubec) in pdf format [Illustration: Samuel de Champlain, Sam01.png] OEUVRES DE CHAMPLAIN PUBLIES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSIT LAVAL PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT SECONDE DITION TOME I QUBEC Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS 1870 i PRFACE Ds le moment que l'on commena tudier plus intimement l'histoire du Canada, on sentit de suite la ncessit de recourir aux sources, et de s'appuyer sur des documents irrprochables. Naturellement, l'historien devait tout d'abord porter ses regards sur l'un des plus anciens, comme des plus fidles tmoins de nos origines canadiennes, sur celui que tout le pays peut bon droit revendiquer comme son pre et son fondateur, sur Champlain. La part immense qu'il prit aux premires fondations tant civiles que religieuses de ce pays, sa droiture, son intgrit, l'tendue et la varit de ses connaissances, la position avantageuse qu'il occupait vis--vis des personnages les plus influents de la cour de France, suffiraient sans doute pour donner sa parole la plus haute autorit. Mais ce qui ajoute encore une valeur singulire aux crits de Champlain, c'est qu'il est pour ainsi dire le seul de nos plus anciens auteurs que l'on puisse regarder comme source historique proprement dite. Que nous apprend Lescarbot, par exemple, en ii dehors de ce qui concerne l'Acadie? Presque tous les dtails qu'il nous donne sur le fleuve Saint-Laurent, sur Qubec et sur le reste du Canada, il les emprunte Champlain, quand il ne cite pas Cartier. Sagard lui-mme, part les renseignements qu'il a pu recueillir de la bouche des religieux de son ordre, ne parle souvent que d'aprs le rcit de Champlain, qu'il s'approprie sans lui en tenir compte. Sagard, d'ailleurs, ne fit que passer en Canada, par consquent, dans bien des cas, il ne peut gures que parler sur le tmoignage d'autrui, ce dont nous sommes loin, du reste, de lui faire un reproche. Tandis que Champlain est tmoin oculaire de presque tout ce qu'il rapporte, et que son rcit a l'immense avantage d'tre comme un journal fidle et rgulier, o se trouvent consignes tour tour les dcouvertes et les fondations, la narration pure et simple des vnements, et l'apprciation des fautes ou des succs qui les accompagnrent. La seule importance des ouvrages de Champlain suffisait donc pour en motiver une nouvelle dition. Mais cette premire raison venait s'en joindre une seconde: l'excessive raret et par suite le prix exorbitant des ditions anciennes. On ne connat qu'un seul exemplaire du Voyage de 1603, celui de la Bibliothque Impriale de Paris. L'dition de 1613 est si iii rare, qu' peine pourrait-on en trouver dix exemplaires dans tout le pays; encore n'y a-t-il que celui de la bibliothque de l'Universit Laval qui soit parfaitement complet, et qui renferme la grande carte de 1612, et les deux tirages de la petite carte. Nous avons nous-mme, dans l'intrt de la prsente dition, pay cet exemplaire 500 fr. Paris (somme que M. Desbarats a eu la gnrosit de nous rembourser plus tard). L'dition de 1619 est peut-tre encore plus rare. Celle de 1632, que l'on trouve aussi trs-difficilement, ne se vend pas moins de 200 fr., mme sans la carte, et cette carte est si rare, qu'il n'y a, notre connaissance, que l'exemplaire de la Bibliothque Fdrale qui la renferme. Il devenait donc absolument ncessaire de rendre plus accessible une source aussi fconde. Mais comment trouver, en Canada, les moyens de reproduire dignement un travail si considrable, illustr de tant de dessins et de cartes? Pareille entreprise tait, ce semble, rserve quelque socit littraire ou scientifique. De fait, le prsident de la Socit Littraire et Historique de Montral, M. l'abb H. Verreau, Principal de l'cole normale Jacques-Cartier, ami dvou de notre histoire, admirateur sincre de Champlain, avait form, peu prs en mme temps que nous, le projet d'une publication qui ft honneur au pre de la iv patrie. Mais il nous semblait que Qubec devait se faire un devoir de publier les oeuvres de son fondateur, et la Socit Historique de Montral non-seulement n'y mit point d'obstacle, mais voulut mme contribuer en quelque sorte encourager cette entreprise, en nous permettant d'utiliser les matriaux qu'elle avait dj commenc runir. C'tait en 1858. Nous n'avions encore fait nous-mme que quelques recherches prliminaires. Mais il tait facile de prvoir ds lors deux difficults, dont chacune pouvait elle seule nous arrter. Il fallait d'abord compter comme toujours avec les moyens pcuniaires; et, en second lieu, nous n'tions pas libre de disposer de tout le temps ncessaire l'accomplissement d'une tche aussi rude. Une pense gnreuse, due l'un de ces hommes qui savent s'lever au-dessus des prjugs du vulgaire, pour ne chercher dans l'histoire que la pure et franche vrit, vint tout coup aplanir les obstacles, et donner une nouvelle vie toutes nos esprances. En 1864, M. John Langton, laurat d'Oxford, prsident alors de la Socit Littraire et Historique de Qubec, voulut lui aussi lever un monument la mmoire de Champlain. La faiblesse des ressources que pouvait mettre sa disposition la Socit Historique, et plus encore peut-tre un sentiment de dlicatesse que nous v nous serions fait un reproche de n'avoir point apprci, furent les seules causes, croyons-nous, qui empchrent M. Langton de raliser le plan qu'il avait fort coeur. Nanmoins, cette heureuse pense ne fut pas perdue; elle fit natre au sein de la facult des Arts de l'Universit Laval la louable ambition de raliser quelque chose de plus grand et de plus parfait. Il fut dcid que l'Universit, seconde par le Sminaire de Qubec, accorderait son patronage la publication des oeuvres de Champlain telle que nous la mditions depuis plus de six ans. M. Geo.-E. Desbarats, qui avait dj bien accueilli M. Langton, voulut ds lors ne rien pargner pour rpondre l'encouragement de l'Universit. Oblig plus tard de quitter Qubec, il poussa la libralit jusqu' laisser notre disposition tout un matriel bien assorti de caractres antiques, avec le personnel ncessaire pour complter l'oeuvre sous nos yeux. Enfin, la premire dition tait faite, les clichs transports Ottawa, l'impression presque termine; lorsque un pouvantable incendie vint rduire en cendres l'atelier de M. Desbarats. Les seules preuves tires Qubec furent tout ce qui nous resta. Des pertes aussi sensibles taient bien de nature faire chouer compltement une entreprise qui paraissait devoir vi tre si peu rmunrative. Mais voil que tout coup un redoublement de sympathie bien mrite vint ranimer le courage de M. Desbarats. Le 13 fvrier 1869, il nous crivait: Cher monsieur, vos raisons et la conduite du Sminaire mon gard, sont trop bonnes, pour que je ne cde pas, Champlain se rimprimera Qubec... Eh bien, Champlain m'aura cot quelques trois mille louis (60,000 fr). Pour nous, nous avions un tel sentiment des difficults de notre travail, que nous n'tions pas fch d'avoir le refaire, ou du moins le revoir en entier, heureux de pouvoir encore profiter des judicieuses remarques de plusieurs amis; heureux surtout d'avoir une occasion de rparer des inexactitudes ou des omissions qui avaient chapp nos premiers efforts. Nous avons maintenant expliquer au lecteur la marche que nous avons cru devoir suivre dans cette rimpression des oeuvres de Champlain. 1 Aprs un examen attentif des diverses ditions des voyages de l'auteur, il nous a paru ncessaire de les publier toutes en entier, parce qu'elles se compltent et s'expliquent les unes les autres. C'est pour n'avoir pas eu sous les yeux les ditions compltes de Champlain, que bien des auteurs ne l'ont pas compris. 2 Nous nous sommes fait une loi, nous pourrions dire un vii scrupule, de reproduire le texte absolument tel qu'il est dans les anciennes ditions, sans nous permettre mme de supprimer les notes marginales, qui pourtant ne paraissent pas avoir toujours t faites par l'auteur, et notre fidlit sur ce point nous a port respecter jusqu'aux irrgularits d'orthographe et de typographie, parce que ces irrgularits mmes jettent souvent du jour sur certaines questions qui peuvent avoir leur intrt et leur importance. 3 Chaque fois que nous avons constat une faute, soit erreur typographique, soit mprise de l'auteur, nous avons jet au bas de la page les notes ncessaires ou opportunes, en laissant le texte conforme celui de l'dition originale. C'est ici la partie de notre travail qui nous a le plus cot de temps et de recherches. Telle faute quelquefois sera facile corriger; mais, que l'on tourne la page, il faudra, pour reprendre l'auteur, savoir non-seulement ce qu'il a voulu dire, mais encore o en tait la science son poque, si l'on ne veut pas s'exposer tre injuste. Il est vrai que nous n'avons point born l notre tche; nous nous sommes efforc d'claircir certains passages obscurs, ou qui le sont devenus par le changement des circonstances et des temps. Rien de plus facile que de laisser passer inaperues les difficults de ce genre; mais viii approfondissez la question: il faut tudier les lieux, comparer les plans anciens et modernes, les concilier, les raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs; et, aprs un travail d'un grand mois, vous n'avez mettre au bas de la page qu'une toute petite demi-ligne. Voil, bien souvent, quels ont t la nature et le rsultat de nos recherches. Qu'il nous soit maintenant permis d'offrir nos remerciements les plus sincres un grand nombre d'amis qui ont bien voulu nous aider de leurs conseils, ou de leur puissant concours, en particulier M. l'abb Verreau, M. J.-C. Tach, M. l'abb H.-R. Casgrain et M. Ant. Grin-Lajoie. Nous devons encore un large tribut de reconnaissance la mmoire de deux personnes que nous avons bien des raisons particulires de regretter: M. l'abb Ferland, sur les lumires et l'exprience duquel nous avions appris compter, et M. l'abb E.-G. Plante, qui a tant contribu cette prsente dition par la gnrosit avec laquelle il a toujours mis compltement notre disposition sa riche collection d'ouvrages sur le Canada et l'Amrique. ix NOTICE BIOGRAPHIQUE DE CHAMPLAIN On peut dire que la vie de Champlain est tout entire dans ses oeuvres. Il semblera donc peut-tre superflu de mettre sa notice biographique en tte de ses ouvrages, surtout quand dj tant d'crivains de mrite lui ont consacr des pages remarquables. Cependant, comme ces auteurs n'avaient en parler que d'une manire plus ou moins incidente, suivant le cadre qu'ils s'taient prescrit, nous avons cru devoir essayer de complter leurs observations, et mme de les corriger au besoin, tout en rsumant ici ce qui se trouve trop pars dans nos notes, et en y ajoutant des remarques que le temps ou l'espace ne pouvaient alors nous permettre. Champlain naquit en l'anne 1567, si l'on en croit la Biographie Saintongeoise. Il est regrettable que cet ouvrage n'indique pas la source o cette date a t puise; car, jusque aujourd'hui, les chercheurs les plus infatigables x n'ont encore pu russir trouver son acte de naissance. Une chose digne de remarque, c'est que notre auteur, dans le cours de toutes ses oeuvres, travers le rcit de tant d'vnements divers, n'ait pas une seule fois trouv l'occasion, ou jug propos de parler de son ge, mme lorsqu'il tait opportun de faire valoir ou de rappeler ses services passs. Cependant, si l'on n'a pas de preuve directe de l'exactitude de cette date donne par la Biographie Saintongeoise, on peut tablir d'une manire au moins approximative, qu'elle n'est pas loin de la vrit. Champlain nous apprend lui-mme [1] qu'il tait marchal des logis dans l'arme de Bretagne, sous le marchal d'Aumont, qui mourut au mois d'aot 1595. De l on peut conclure, que, peu de temps auparavant, vers 1592 peut-tre, il devait avoir vingt-cinq ans ou environ; puisqu'il occupait dj un poste de confiance qui d'ordinaire ne se donne qu' une personne de quelque exprience. Suivant ce calcul, sa naissance aurait donc eu lieu vers 1567. [Note 1: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.] La diffrence d'ge entre Pont-Grav et Champlain, vient encore ajouter un certain degr de probabilit la date assigne par le mme ouvrage. Cette diffrence, quoiqu'elle ne soit nulle part donne positivement, peut se dduire avec assez d'exactitude de plusieurs passages et entre autres de celui-ci: Pour le sieur du Pont, dit Champlain en 1619, son ge me le ferait respecter comme mon pre. Cette manire de s'exprimer donne videmment entendre que Pont-Grav avait au moins dix ou douze ans de plus que lui. Or, d'aprs xi Sagard, Pont-Grav avait alors environ soixante-cinq ans. Si l'on suppose que Champlain avait douze ans de moins, on trouve qu'il tait, en 1619, g de cinquante-deux ans environ, ce qui reporte sa naissance 1567. Champlain naquit Brouage en Saintonge. Suivant la mme _Biographie Saintongeoise_, il tait issu d'une famille de pcheurs. Si cette assertion est fonde, il faut en conclure que ses parents russirent, par leur mrite personnel ou par leur industrie, s'lever au-dessus de leur humble profession; car, dans le contrat de mariage de Champlain, pass en 1610, son pre, Antoine de Champlain, est qualifi _capitaine, de la marine_[2]. Le mme document nous apprend que sa mre s'appelait Marguerite Le Roy. Il reut au baptme le nom de Samuel [3]; du moins, c'est le seul qu'il prenne dans le titre de ses ouvrages, et les documents contemporains s'accordent ne lui en point donner d'autre. [Note 2: C'est l, suivant nous, toute la noblesse du pre de Champlain. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ prtend que, si Henri IV anoblit le fils, il anoblit aussi le pre; et, pour le prouver, il invoque le passage suivant du mme contrat de mariage: _noble homme Samuel de Champlain... fils de feu Antoine de Champlain vivant capitaine de la Marine_, qu'il cite comme suit: _homme noble de Champlain, fils de Noble Antoine_. On remarquera que le texte du contrat ne dit pas _homme noble_, mais _noble homme_. A peu prs toutes les familles du Canada, en recourant leurs anciens titres, pourront constater qu'elles descendent de mme d'un _noble homme_ qui ne reut jamais de lettres de noblesse.] [Note 3: De ce que le nom de Samuel, donn Champlain, tait, parait-il, inusit alors chez les catholiques, et en honneur chez les protestants, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ insinue que Champlain aurait bien pu natre calviniste. Il y avait, ce semble, une insinuation plus naturelle faire: c'est que, dans cette hypothse, le pre et la mre de Champlain avaient d apostasier, car son pre s'appelait Antoine, et sa mre Marguerite, deux noms tout fait catholiques.] Ds ses premires annes, Champlain se sentit une vocation particulire pour la carrire aventureuse de la navigation. C'est cet art, dit-il dans une ptre adresse la reine xii rgente, et imprime au commencement de son dition de 1613, qui m'a ds mon bas ge attir l'aimer, et qui m'a provoqu m'exposer presque toute ma vie aux ondes imptueuses de l'ocan. Ce qui ne l'empcha pas de profiter des occasions de s'instruire, comme le prouvent suffisamment ses crits. On y trouve en effet, presque toutes les pages, des observations judicieuses, qui attestent la fois et de la varit de ses connaissances, et de la rectitude de son jugement. La faveur constante dont il jouissait la cour ds 1603; la pension et les grades dont le roi se plut l'honorer, l'amiti et la protection d'hommes aussi distingus que le commandeur de Chaste, le comte de Boissons, le Prince de Cond, le duc de Montmorency, le duc de Ventadour, le cardinal de Richelieu et beaucoup d'autres, montrent assez que son mrite et ses services ne tardrent pas tre hautement apprcis. Avant mme que le marchal d'Aumont ft mort, c'est--dire, vers 1594, il tait dj marchal des logis, et il continua occuper ce poste sous les marchaux de Saint-Luc et de Brissac, jusqu' la pacification de la Bretagne en 1598[4]. [Note 4: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.] Se trouvant sans emploi, et dans un dsoeuvrement qui n'allait gure son me active et aventurire, Champlain forma le projet de se rendre en Espagne, dans l'esprance d'y trouver l'occasion de faire un voyage aux Indes-Occidentales. Un de ses oncles, le capitaine Provenal, tenu pour un des xiii bons mariniers de France, et qui pour cette raison avait t entretenu par le roi d'Espagne comme pilote gnral de ses armes de mer, se trouvait alors Blavet, et venait de recevoir du marchal de Brissac l'ordre de conduire en Espagne les navires qui devaient repasser la garnison que les Espagnols avaient alors dans cette place. Il rsolut de l'y accompagner. La flotte tant arrive en Espagne, le _Saint-Julien_, reconnu comme fort navire et bon voilier, fut retenu au service du roi. Le capitaine Provenal en garda le commandement, et son neveu demeura avec lui. Les quelques mois que Champlain passa en Espagne ne furent point un temps perdu. Il avait dj, dans le trajet, lev une carte soigne des lieux o la flotte avait fait escale, le cap Finisterre et le cap Saint-Vincent avec les environs, pendant son sjour Cadix, il utilisa ses loisirs en traant un plan exact de cette ville; ce qu'il fit galement pour San-Lucar-de-Barameda, o il demeura trois mois. Pendant cet intervalle, le roi d'Espagne, ayant reu avis que Porto-Rico tait menac par une flotte anglaise, ordonna une expdition de vingt vaisseaux, du nombre desquels devait tre le _Saint-Julien_. Champlain, accompagnant son oncle, se voyait ainsi sur le point de pouvoir raliser son projet; lorsque, au moment o la flotte allait faire voile, on reut la nouvelle que Porto-Rico avait t pris par les Anglais. Il fallut donc attendre une autre occasion, pour faire le voyage des Indes. Dans le mme temps, arriva San-Lucar-de-Barameda le xiv gnral Dom Francisque Colombe, pour prendre le commandement des vaisseaux que le roi envoyait annuellement aux Indes. Voyant le _Saint-Julien_ tout appareill, et connaissant ses excellentes qualits, il rsolut de le prendre au fret ordinaire. Le capitaine Provenal, dont on requrait les services ailleurs, commit, de l'agrment du gnral, la charge de son vaisseau Champlain. Le gnral espagnol en parut fort aise, il lui promit sa faveur, et n'y manqua point dans les occasions. Enfin au commencement de janvier 1599, Champlain partit pour l'Amrique espagnole. Le voyage dura deux ans et deux mois. Champlain dans cet intervalle, eut le loisir de visiter en dtail les lieux les plus intressants tant aux Antilles, qu' la Nouvelle-Espagne. C'est ici que l'on commence remarquer en notre auteur une qualit infiniment prcieuse, celle d'observateur scrupuleux et intelligent, qui ne manque aucune occasion de servir la louable ambition de la science, aussi bien que les intrts de la patrie. Non-seulement il tient journal comme s'il tait dj chef de l'expdition; mais encore il note sur son passage la position des lieux, les productions du pays, les moeurs et les coutumes des habitants. Le Mexique surtout parat avoir captiv toutes ses affections. Il ne se peut voir, dit-il, ni dsirer un plus beau pays que ce royaume de la Nove-Espaigne: grandes campagnes unies perte de vue, charges d'infinis troupeaux de bestial, qui ont les ptures toujours fraches; dcores de fort beaux fleuves et rivires, qui traversent presque tout le royaume; xv diversifies de belles forts remplies des plus beaux arbres que l'on saurait souhaiter. Mais, ajoute-t-il, tous les contentements que j'avais eus la vue de choses si agrables n'taient que peu au regard de celui que je reus, lorsque je vis cette belle ville de Mexique (Mexico). Puis il fait une description dtaille de toutes les richesses naturelles de ce royaume. Le plan de Mexico (pris en 1599) n'est pas le moins intressant des soixante et quelques dessins qui accompagnent le _Voyage aux Indes_. Champlain tait de retour en Espagne vers le commencement de mars 1601. Le vaisseau dont il s'tait charg, dut tre retenu encore quelque temps, avant de pouvoir faire voile pour un autre port. De manire qu'il ne rentra probablement en France que vers la fin de cette anne, sinon au commencement de 1602. Le rapport consciencieux et fidle de son voyage aux Indes-Occidentales, fut sans doute ce qui engagea le roi Henri IV accorder une pension Champlain [5], et ce fut peut-tre aussi pour la mme raison que le commandeur de Chaste jeta les yeux sur lui pour l'accomplissement des grands desseins qu'il avait forms, et dont je pourrais, dit Champlain [6], rendre de bons tmoignages, pour m'avoir fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose. [Note 5: Il semble, en effet, qu'au moment de son dpart pour l'Espagne, il s'tait dcid de lui-mme sans allguer aucun motif d'obligation particulire pour le roi, comme il le fait quand il s'agit d'entreprendre le voyage de 1603, mais simplement pour ne demeurer oisif, se trouvant sans aucune charge ni emploi. Il est vrai qu'il s'tait propos d'en faire rapport au vrai Sa Majest; mais ce Pouvait tre l prcisment le moyen qui lui part alors le plus propre obtenir quelque faveur de la cour.] [Note 6: dit. 1632, p. 45.] xvi Aprs la mort du sieur Chauvin, M. de Chaste, ayant obtenu une nouvelle commission, chargea Pont-Grav de la conduite d'un premier voyage d'exploration, pour en faire son rapport, et donner ordre ensuite un second embarquement, auquel il se joindrait lui-mme en personne, dcid consacrer le reste de ses jours l'tablissement d'une bonne colonie chrtienne dans cette partie du nouveau monde. Sur ces entrefaites, dit Champlain, je me trouvai en cour, venu frachement des Indes-Occidentales [7]. Allant voir de fois autre le sieur de Chaste, jugeant que je lui pouvais servir en son dessein, il me fit cette faveur, comme j'ai dit, de m'en communiquer quelque chose, et me demanda si j'aurais agrable de faire le voyage, pour voir ce pays, et ce que les entrepreneurs y feraient. [Note 7: M. de Chaste dut commencer s'occuper de son entreprise ds 1602, et Champlain ne fut probablement de retour en France que vers le commencement de cette mme anne.] Pareille dmarche, de la part d'un homme de l'ge et de l'exprience du commandeur de Chaste, tait un tmoignage bien flatteur de l'estime qu'il faisait de son mrite. A cette demande, Champlain, qui le roi avait depuis peu assur une pension, rpondit au commandeur que cette commission lui serait trs-agrable, pourvu que Sa Majest y donnt son consentement, ce que M. de Chaste se chargea volontiers d'obtenir. M. de Gesvre, secrtaire des commandements du roi, lui expdia en forme une lettre d'autorisation, avec lettre adressante Pont-Grav, pour xvii que celui-ci le ret en son vaisseau, lui ft voir et reconnatre tout ce qu'il pourrait, et l'assistt de ce qui lui serait possible en cette entreprise. Me voil expdi, dit-il, je pars de Paris, et m'embarque dans le vaisseau de du Pont, l'an 1603. Le vaisseau partit de Honfleur le 15 de mars, et relcha au Havre-de-Grce, d'o il put remettre la voile ds le lendemain. Le voyage fut heureux jusqu' Tadoussac, comme s'exprime l'dition de 1632, c'est--dire, que la traverse se fit sans accident ou sans malheur bien grave, car du reste elle fut passablement orageuse, et dura plus de deux mois, le vaisseau n'entra dans le havre de Tadoussac que le 24 de mai[8]. [Note 8: dit. 1603, p. 1 et suivantes.] Quelques bandes de Montagnais et d'Algonquins, cabanes la pointe aux Alouettes au bas d'un petit coteau, attendaient l'arrive des Franais. Pont-Grav, dans un voyage prcdent, avait emmen en France deux sauvages, et il les ramenait cette anne, afin qu'ils fissent leurs compatriotes le rcit de tout ce qu'ils avaient vu au-del du _grand lac_. Le lendemain, il alla, avec Champlain, les reconduire la cabane du grand sagamo, Anadabijou. C'est ici que commence cette alliance que la plupart de nos historiens n'ont pas assez remarque, alliance qui nous donne la clef d'une des grandes difficults de notre histoire, et la raison vritable de l'intervention des armes franaises dans les dmls des nations indignes. L'un des sauvages que nous avions amens, dit Champlain, commena faire sa harangue, de la bonne rception que leur xviii avait fait le Roi, et le bon traitement qu'ils avaient reu en France, et qu'ils s'assurassent que sa dite Majest leur voulait du bien, et dsirait peupler leur terre, et faire paix avec leurs ennemis, qui sont les Iroquois, ou leur envoyer des forces pour les vaincre. Il fut entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de plus. Jusqu'ici, on pourrait croire que l'orateur n'agit que comme simple particulier, et que ce silence profond n'est que l'effet d'une curiosit toute naturelle. Mais, que l'on pse bien toutes les circonstances du rcit de Champlain, et l'on y verra autre chose que des discours de bienvenue. La harangue acheve, le grand sagamo, l'ayant attentivement ou, commena prendre du petun, et en donner Pont-Grav et Champlain, et quelques autres sagamos qui taient auprs de lui. Ayant bien petun, il fit sa harangue tous, dans laquelle il insista sur les grands avantages que leur apporteraient l'amiti et la protection du grand chef des Franais. Tout se termina par un grand festin, ou _tabagie_ et des danses solennelles. Ces harangues prononces devant une assemble de mille personnes[9], cette crmonie surtout de la prsentation du calumet, suivant la coutume des sauvages, sont des preuves videntes, que l'on entendait, de part et d'autre, s'engager une alliance offensive et dfensive que l'on regardait comme les prliminaires indispensables d'une tentative d'tablissement comme le voulait faire le commandeur de Chaste. [Note 9: dit. 1603, p. 10.] xix Pont-Grav et Champlain, avec quelques matelots, se jetrent dans un petit bateau fort lger, et remontrent le fleuve jusqu'au grand saut (Saint-Louis), afin d'examiner conjointement les lieux les plus favorables une habitation, dcids pousser leurs investigations, s'il tait possible, jusqu'aux sources mmes de la _grande, rivire de Canada_; ce qu'aucun europen n'avait encore pu excuter. Malgr la rsolution de nos voyageurs, leur esquif, si lger, qu'il ft, ne put franchir les bouillons imptueux du grand saut, et, il leur fallut mettre pied terre pour en voir la fin. Tout ce que nous pmes faire, ajoute Champlain, en rsumant lui-mme ce voyage, fut de remarquer les difficults, tout le pays, et le long de la dite rivire, avec le rapport des sauvages de ce qui tait dans les terres, des peuples, des lieux, et origines des principales rivires, notamment du grand fleuve Saint-Laurent. De retour Tadoussac, comme la saison n'tait pas encore bien avance, Champlain voulut employer le temps qui lui restait, explorer ce qu'il pourrait du bas du fleuve. En attendant que la traite ft termine, il descendit Gasp, pour y recueillir quelques renseignements sur les mines de l'Acadie, et sur les diffrents postes de traite et de pche. Ce petit voyage lui donna occasion de relever une bonne partie de la cte du nord depuis Moisie jusqu'au Saguenay. Enfin le 16 d'aot, le vaisseau quitta le havre de Tadoussac, et arrta Gasp, pour avoir le rapport du sieur Prvert, sur les mines qu'il s'tait charg d'aller examiner par lui-mme. xx Arriv Honfleur, Champlain eut le chagrin d'apprendre la mort du commandeur de Chaste, dont les gnreux desseins lui avaient donn de si belles esprances. En cette entreprise, disait-il en 1632, avec son exprience de trente ans, je n'ai remarqu aucun dfaut, pour avoir t bien commence. Il ne tarda pas se rendre auprs du roi, pour lui prsenter le rapport de son voyage, avec une carte, qui malheureusement ne se retrouve plus aujourd'hui. Henri IV l'accueillit fort bien, et lui promit non-seulement de ne point abandonner le Canada, mais encore de prendre l'affaire sous sa protection. Malheureusement, les jalousies et les rivalits menaaient dj, ds cette poque, de ruiner toute entreprise qui ne pourrait compter, pour se soutenir, que sur les profits de la traite. M. de Monts, successeur de M. de Chaste, fut le premier en faire la triste exprience. Le voyage qu'il avait fait avec M. Chauvin ds 1599; les souffrances et les privations auxquelles avaient t condamns les quelques malheureux qui avaient consenti hiverner Tadoussac, l'avaient dcid chercher un climat moins rigoureux. Champlain, qui avait encore prsentes son souvenir toutes les beauts du Mexique et des Antilles, ne dut pas tre loin d'approuver ses ides. M. de Monts, dit-il, me demanda si j'aurais agrable de faire ce voyage avec lui. Le dsir que j'avais eu au dernier, s'tait accru en moi, ce qui me fit lui accorder, avec la licence que m'en xxi donnerait Sa Majest, qui me le permit, pour toujours lui en faire fidle rapport. Au printemps de 1604, Champlain fut donc charg de conduire la petite colonie vers des rgions plus mridionales, et M. de Monts, pour mieux assurer son choix, voulut suivre l'expdition en personne. Le temps fut si favorable, qu'au bout d'un mois on tait au cap de La Hve. Mais, M. de Monts n'ayant pas eu, comme M. de Chaste, la prcaution de faire explorer les lieux l'avance, la grande moiti de l't se passa chercher un lieu qui ft du got de tout le monde. Enfin, aprs avoir parcouru avec l'auteur toutes les ctes d'Acadie, pntr jusqu'au fond de la baie Franaise (Fundy), il s'arrta une petite le qu'il jugea d'assiette forte et proximit d'un terroir qui paraissait trs-bon[10]. Mais le manque d'eau douce et les ravages du scorbut le firent bientt changer de rsolution, et transporter ses colons au port Royal, dont il avait dj, avec l'auteur, remarqu les avantages et les beauts naturelles. [Note 10: Cette le est situe quelques milles au-dessus de l'embouchure de la rivire Scoudic. On donna le nom de Sainte-Croix tant l'le qu' la rivire.] Pendant les trois annes qu'il passa l'Acadie, Champlain donna de nombreuses preuves de l'infatigable activit de son esprit. Ds l'automne de 1604, il avait visit, avec M. de Monts lui-mme, la cte des Etchemins, c'est--dire, une bonne partie du littoral de la Nouvelle-Angleterre. Le printemps suivant, il continua cette exploration jusqu'au-del du cap Cod. Mais, dans toute cette tendue de xxii pays, M. de Monts ne trouva rien de prfrable au port Royal, o ds lors il rsolut de transporter son habitation (1605). L'anne suivante, Champlain recommena le mme voyage avec M. de Poutrincourt, qui trouvait peut-tre M. de Monts trop difficile, et qui voulait du reste pousser les dcouvertes encore plus loin. Cette fois, nos voyageurs doublrent le cap de Malbarre, et s'en revinrent sans tre gure plus avancs. L'hiver pass Port-Royal fut beaucoup moins pnible, grce aux prcautions que l'on prit, et au bon ordre qui rgna constamment dans l'habitation. Nous passmes, dit Champlain, cet hiver fort joyeusement, et fmes bonne chre, par le moyen de l'ordre de Bon-Temps que j'y tablis, que chacun trouva utile pour la sant, et plus profitable que toutes les mdecines dont on et pu user. Cet ordre consistait faire passer tour de rle par la charge de matre-d'htel tous ceux de la table de M. de Poutrincourt, ce qui ne manqua pas de crer une espce d'mulation, qui ferait la compagnie le meilleur traitement. Malheureusement pour M. de Monts, les affaires n'allaient pas si bien de l'autre ct de l'Ocan. Son privilge lui avait suscit un orage auquel il tait moralement impossible de rsister. Les Bretons et les Basques se rpandirent en plaintes amres, prtendant qu'on allait ruiner le commerce et la navigation, amoindrir le revenu des douanes du royaume, et rduire la mendicit un grand nombre de familles qui n'avaient point d'autre moyen de subsistance. Le sieur de Monts ne sut si bien faire, que la volont du xxiii roi ne ft dtourne par quelques personnages qui taient en crdit, qui lui avaient promis d'entretenir trois cents hommes au dit pays. Donc, en peu de temps, sa commission Fut rvoque, pour le prix de certaine somme qu'un certain personnage eut sans que Sa Majest en st rien. Comme compensation de plus de cent mille livres qu'il avait dpenses depuis trois ans, et des peines infinies qu'il s'tait donnes pour fonder un tablissement solide et durable en Amrique, il lui fut accord six mille livres, prendre sur les vaisseaux qui iraient trafiquer des pelleteries. C'tait, remarque Champlain, lui donner la mer boire, la dpense devant surmonter la recette. H, bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout se rvoque de la faon, sans juger mrement des affaires, premier que d'en venir l? De retour en France en 1607, Champlain alla trouver M. de Monts, lui fit un rapport fidle de ses voyages et de tout ce qui s'tait pass Port-Royal depuis son dpart. Il avait pris un plan de l'habitation de Sainte-Croix, de celle de Port-Royal, et fait en mme temps la carte de tous les lieux les plus remarquables qu'il avait visits, tant avec lui qu'avec M. de Poutrincourt: l'le Sainte-Croix, le port Royal, le port aux Mines (Havre--l'Avocat), l'entre de la rivire Saint-Jean et du Knbec, la baie de Saco, de Gloucester, de Plymouth, de Nauset et de Chatam, sans compter plusieurs havres de la cte d'Acadie, comme La Hve, le port au Mouton et le port Rossignol. Malgr toutes ses pertes et ses dsappointements, M. de xxiv Monts ne se dcouragea point. Il fit part Champlain des nouveaux desseins qu'il avait forms. Celui-ci, qui avait maintenant une juste ide de la position des lieux et des avantages qu'on pouvait y trouver, lui conseilla cette fois de s'aller loger dans le grand fleuve Saint-Laurent, o le commerce et trafic pouvaient faire beaucoup mieux qu'en l'Acadie, mal aise conserver cause du nombre infini de ses ports, qui ne se pouvaient garder que par de grandes forces; joint qu'il y a peu de sauvages, et que l'on ne pourrait, de ce ct, pntrer jusque parmi les nations sdentaires qui sont dans l'intrieur du pays, comme on pourrait faire par le Saint-Laurent. M. de Monts, reconnaissant la sagesse de cet avis, suivit le parti que lui proposait Champlain. Le privilge exclusif de la traite lui fut accord de nouveau, quoique pour un an seulement, et, au printemps de 1608, il quipa deux vaisseaux. Pont-Grav, dput pour les ngociations avec les sauvages du pays, prit les devants pour aller Tadoussac; Champlain, que M. de Monts honora de sa lieutenance, partit aprs lui avec toutes les choses ncessaires une habitation. Champlain arriva Qubec le 3 juillet; o tant, dit-il, je cherchai lieu propre pour notre habitation; mais je n'en pus trouver de plus commode, ni de mieux situ, que la pointe de Qubec [11], ainsi appel des sauvages, laquelle tait remplie de noyers. [Note 11: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_, tome I, p. 125 et suivantes, prtend que Champlain se ft Probablement tabli Montral en 1608, s'il en et connu alors les avantages.--Sans doute, Champlain ne pouvait connatre fond ds cette poque, tous les avantages et la richesse naturelle de Montral, ou du Grand-Saut, comme on disait alors. Cependant nous croyons qu'il en savait assez pour se dcider sagement sur le choix qu'il avait faire. L'air. dit-il entre autres choses des 1603, y est plus doux et tempr, et de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse vu. Il est donc vident que, s'il et cherch avant tout un terroir uni et facile cultiver, il suffisait de remonter soixante lieues plus haut; mais, comme il fallait tenir compte de bien D'autres difficults, il jugea que Qubec tait dj assez loin de Tadoussac, et prsentait d'ailleurs une position unique pour s'y fortifier et s'y maintenir contre un coup de main. Ces raisons seules taient d'un grand poids, et Champlain en avait peut-tre encore bien d'autres que nous ne pouvons qu'entrevoir, ou mme que nous ne connaissons pas.] xxv Aussitt une partie des ouvriers est employe abattre les arbres pour y faire l'habitation, scier le bois, creuser les caves et les fosss; les autres furent envoys Tadoussac, pour en rapporter le reste des approvisionnements. Pendant qu'on jetait ainsi les fondations de la ville de Qubec, un malheureux complot faillit touffer la colonie ds son berceau. Un serrurier normand, nomm Jean Duval, mcontent de la nourriture et dgot du travail, forma le projet d'assassiner Champlain, et d'aller ensuite se donner aux Basques ou Espagnols qui taient pour lors Tadoussac. Il russit s'assurer le concours de quatre autres, qui promirent chacun de faire en sorte d'attirer le reste leur dvotion. Ils en taient chercher l'occasion favorable, lorsqu'un des conjurs, Antoine Natel, dcouvrit toute la trame. On saisit les quatre coupables, Champlain institua une espce de jury, compos de Pont-Grav, du capitaine du vaisseau, du chirurgien, du matre, du contre-matre et de quelques autres. Le chef de la conspiration fut excut, pour servir d'exemple, et les autres renvoys en France, pour y subir leur procs. Depuis qu'ils furent hors, tout le reste se comporta sagement en son devoir. xxvi Pont-Grav reconduisit les vaisseaux en France, et Champlain demeura avec vingt-sept ou vingt-huit personnes pour continuer les travaux commencs. Le site que choisit Champlain, dit M. l'abb Ferland, convenait admirablement son dessein de crer et d'organiser une France Nouvelle dans l'Amrique. Plac cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, Qubec possde un havre magnifique, qui peut contenir les flottes les plus nombreuses, et o les plus gros vaisseaux peuvent arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand fleuve, qui fournit une large voie pour pntrer jusqu'au centre de l'Amrique Septentrionale. Sur ce point, le Saint-Laurent se rtrcit considrablement, n'ayant au plus qu'un mille de largeur; de sorte que les canons de la ville et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui tenteraient de franchir le passage. Qubec est donc la clef de la valle du grand fleuve, dont le cours est de prs de huit cents lieues; il est la sentinelle avance de l'immense empire franais que rva Louis XIV, et qui devait se prolonger depuis le dtroit de Belle-Isle jusques au golfe du Mexique. Qubec avait encore une autre preuve subir. Le scorbut et la dissenterie lui enlevrent, pendant l'hiver, les trois quarts de ses premiers fondateurs. Quand les vaisseaux revinrent au printemps, vingt personnes avaient succomb cette cruelle maladie. Le 7 juin 1609, Champlain, laissant pour commander sa place le sieur Desmarais, alla rejoindre Pont-Grav Tadoussac. xxvii Ce n'tait pas tout d'avoir fond, plus de cent lieues dans le fleuve, une frle habitation qu'un souffle pouvait anantir; il fallait tudier le pays, lier de nouvelles connaissances avec les tribus environnantes, sans l'amiti ou le concours desquelles tout essai d'tablissement tait absurde et impossible. C'est pourquoi, ds l'arrive des vaisseaux, Champlain ne voulut rien entreprendre sans avoir l'avis de Pont-Grav, dont il connaissait mieux que personne la longue exprience. Il fut rsolu qu'il suivrait, avec une chaloupe de vingt hommes, les Montagnais et les nations allies jusqu'au pays des Iroquois, tant pour les assister contre ces ennemis irrconciliables, que pour continuer les dcouvertes commences. Les Montagnais ne manqurent pas de reprsenter Champlain, qu'on leur avait promis solennellement (ds 1603) du secours contre les Iroquois. En 1608, il en avait t empch par les travaux qu'il fallait surveiller; mais, cette anne, les Algonquins et les Hurons se joignirent aux Montagnais pour lui rappeler que Pont-Grav et lui leur avaient tmoign, il n'y avait pas encore dix lunes, le dsir de les assister dans une guerre regarde comme indispensable. C'tait en effet le moment ou de se concilier ces nombreuses et puissantes tribus, ou de se les aliner peut-tre pour toujours. Champlain les suivit donc avec ses quelques xxviii franais [12]. La petite arme remonta la rivire des Iroquois (ou de Sorel), et s'avana avec prcaution jusqu' une assez grande distance dans le lac qui depuis a toujours port le nom de Champlain. [Note 12: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_ suppose Champlain, dans cette expdition et les suivantes, des motifs qu'on ne prterait pas mme un marchand honnte. On ne sera pas tonn, dit-il, que l'intrt des marchands l'ait dtermine s'armer contre ces barbares, si l'on considre ce qu'il raconte lui-mme l'occasion du vaisseau rochelois... qui se perdit, et _qui n'aurait pu tre pris_, dit Champlain, _qu'avec la perte de nombre d'hommes_. Si, pour quelques pelleteries, on tait rsolu de verser le sang franais, il n'est pas tonnant que, dans l'esprance de s'assurer le commerce de cette sorte de marchandise, Champlain n'ait pas craint de rpandre le sang des sauvages. Puis, au lieu de rsumer impartialement ces deux expditions, il n'en cite isolment que juste deux passages, qui, spars du contexte, sont de nature laisser croire au lecteur, que Champlain tait all la guerre autant pour le plaisir cruel de rpandre le sang, que pour remplir un devoir envers les nations allies.--Nous avons relev en son lieu (dit. 1632, premire partie, p. 239) l'injuste apprciation que cet auteur fait du passage dont il s'appuie. Qu'il nous suffise ici de faire une comparaison qui, suivant nous, ne manque pas de justesse. Le commandant de la _Canadienne_ est charg de croiser dans le golfe tout l't pour y protger nos pcheries; s'il attaque un vaisseau pris en flagrant dlit, ou mprisant son droit et son autorit, dira-t-on qu'il Est prt verser le sang amricain pour l'appt de quelques morues? Il est une chose, au reste, qu'on ne devrait pas oublier, quand il s'agit des premires tentatives d'tablissement en Amrique: c'est que le commerce de la pche et de la traite des pelleteries tait alors le seul moyen de soutenir de pareilles entreprises. La France, cette poque, ne s'occupait gure plus du Canada, que le Canada lui-mme ne se proccupe aujourd'hui de fonder une colonie la baie d'Hudson; et, si l'on accorda des commissions M. Chauvin, M. de Chaste, M. de Monts, c'est uniquement parce qu'ils le demandrent.] Le soir du 29 juillet, sur les dix heures, on rencontra l'ennemi. Les Iroquois mirent terre, et se barricadrent de leur mieux, les allis rangrent leurs canots attachs les uns contre les autres, et gardrent l'eau, porte d'une flche, jusqu'au lendemain matin. La nuit se passa en danses et chansons, avec une infinit d'injures de part et d'autre. Le jour venu, on prit terre, en cachant toujours soigneusement les franais, pour mnager une surprise. Les Iroquois, au nombre de deux cents hommes forts et robustes, s'avancrent avec assurance, au petit pas, trois des principaux chefs leur tte. Les allis, de leur ct, marchaient pareillement en bon ordre, ils comptaient avant tout sur l'effet foudroyant des armes feu, dont les Iroquois n'avaient encore aucune ide. Champlain leur xxix promit de faire ce qui serait en sa puissance, et de leur montrer, dans le combat, tout son courage et sa bonne volont; qu'indubitablement ils les dferaient tous. Quand les deux armes furent la porte du trait, l'arme allie ouvrit ses rangs. Champlain s'avana jusqu' trente pas des ennemis, qui demeurrent interdits la vue d'un guerrier si trange pour eux. Mais leur surprise fut au comble, quand, du premier coup d'arquebuse, ils virent tomber deux de leurs chefs, avec un autre de leurs compagnons grivement bless. Champlain n'avait pas encore recharg, qu'un des franais cach dans le bord du bois, tira un second coup, et les jeta dans une telle pouvante, qu'ils prirent la fuite en dsordre. Les allis firent dix douze prisonniers, et n'eurent que quinze ou seize des leurs de blesss. M. de Monts avait crit Champlain toutes les difficults que lui suscitaient les marchands bretons, basques, rochelois et normands; l'habitation, du reste, lui demeurait, par convention faite avec ses associs. Champlain crut donc propos de repasser en France, et laissa Qubec, de l'avis de Pont-Grav, un honnte homme appel le capitaine Pierre Chavin, de Dieppe, pour commander en sa place. La commission de M. de Monts venait d'tre une seconde fois rvoque. Cependant, il ne se rebuta pas encore, le rapport que lui fit Champlain de ses nouvelles dcouvertes, et des heureuses dispositions des sauvages, l'engagea ne point renoncer un si noble dessein. Il se dlibra d'aller xxx Rouen trouver ses associs, les sieurs Collier et Legendre, pour aviser ce qu'ils avaient faire l'anne suivante. Ils rsolurent de continuer l'habitation, et parachever de dcouvrir dans le grand fleuve Saint-Laurent, suivant les promesses des Ochatguins (ou Hurons), la charge qu'on les assisterait en leurs guerres, comme on leur avait promis. M. de Monts s'en retourna Paris avec Champlain, et essaya d'obtenir privilge au moins pour les nouvelles dcouvertes que l'on venait de faire, o personne auparavant n'avait encore trait; ce qu'il ne put gagner, quoique les demandes et propositions fussent justes et raisonnables. Il ne laissa pas pourtant de poursuivre son dessein, pour le dsir qu'il avait que toutes choses russissent au bien et honneur de la France. Avant de repartir pour le Canada, Champlain voulut savoir de M. de Monts s'il n'tait point d'avis qu'il hivernt Qubec; celui-ci remit le tout sa discrtion. Il s'embarqua Honfleur ds le 7 de mars 1610, avec quelque nombre d'artisans. Les Montagnais l'attendaient Tadoussac, impatients de savoir s'il les accompagnerait dans une nouvelle campagne contre les Iroquois. Il les assura qu'on tait toujours dans la disposition de leur prter main-forte, pourvu que de leur ct ils tinssent la parole qu'ils lui avaient donne, de le mener dcouvrir les Trois-Rivires, jusqu' une grande mer dont ils lui avaient parl, pour revenir par le Saguenay Tadoussac. Ils rpondirent qu'ils avaient encore cette volont, mais que ce xxxi voyage ne pouvait se faire que l'anne suivante. Ce retard Contrariait Champlain. Toutefois, dit-il, j'avais deux cordes mon arc, les Algonquins et les Ochatguins m'ayant aussi promis de me faire voir leur pays, le grand lac, quelques mines de cuivre et autres choses, si je consentais les aider dans leurs guerres. Il monta donc aux Trois-Rivires, o taient dj rendus les Montagnais. Un parti d'Algonquins devait venir les rejoindre la rivire des Iroquois. Cette fois, on trouva les ennemis fortifis, et entours d'une barricade faite de puissants arbres arrangs les uns sur les autres en rond. La rsistance fut longue et vigoureuse. Champlain, ds le commencement du combat, fut bless d'un coup de flche, qui lui fendit le bout de l'oreille, et pntra dans le cou, ce qui ne l'empcha pas cependant de faire le devoir. Enfin nos guerriers, encourags par un renfort que leur amena le brave Des Prairies, parvinrent rompre la barricade, tout fut tu, ou noy dans la rivire, la rserve de quinze, qui furent faits prisonniers[13]. [Note 13: Qui croirait qu'un auteur s'est bien donn la peine de faire toute une dissertation pour prouver, ou du moins pour faire semblant de prouver, comment on peut justifier Champlain du meurtre des Iroquois, dans ces deux premires expditions?--Voir _Hist. de la Colonie franaise en Canada_, tome I, p. 138 et suiv.] Les Algonquins consentirent emmener avec eux un jeune franais, condition que Champlain accepterait en change un jeune sauvage, nomm Savignon, pour lui faire voir la France. Aprs avoir fait achever la palissade de l'habitation, Champlain, qui avait appris la nouvelle des troubles arrivs xxxii Brouage, et de la mort du roi (Henri IV), se dcida repasser la mer encore cette anne. Du Parc, qui avait dj hivern avec le capitaine Pierre Chavin, demeura commandant de la place. Toute sa garnison se composait de seize hommes. Dans les derniers jours de l'anne 1610, Champlain, engag depuis plus de dix ans dans de longs voyages ou des expditions aventureuses, conclut une alliance qui semble avoir t mnage par le concours de M. de Monts. Le 27 dcembre, il signa Paris son contrat de mariage avec demoiselle Hlne Boull, fille de Nicolas Boull, secrtaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix. A cet acte assistrent, comme tmoins, le sieur de Monts, qui portait encore le titre de lieutenant-gnral du roi, et plusieurs membres de sa compagnie qui avaient contribu la fondation de Qubec. Le mariage se fit probablement vers le commencement de l'anne 1611. Hlne Boull n'avait encore que douze ans, et elle avait t leve dans le calvinisme, tandis que Champlain tait parvenu un ge mr, et se faisait gloire d'tre catholique sincre; cette union fut cependant heureuse. Il instruisit lui-mme la jeune personne, et eut le bonheur de la convertir la foi catholique, laquelle elle demeura toujours fermement attache pendant le reste de sa vie. A cause de son extrme jeunesse, elle demeura Paris auprs de ses parents, et ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle suivit son mari au Canada[14]. [Note 14: Ferland, cours d'Hist. du Canada.--Voir Pices justificatives, n. xxxi, et Chroniques de l'Ordre des Ursulines, Vie de madame de Champlain.] xxxiii Ds le premier mars 1611, Champlain et Pont-Grav repartirent pour le Canada. La traverse fut longue et prilleuse. En approchant du Grand-Banc, le vaisseau se trouva envelopp de brumes paisses, au milieu d'normes banquises de glaces. Nos voyageurs furent ainsi entre la mort et la vie pendant plus de deux mois, et n'arrivrent Tadoussac que le 13 de mai. A Qubec, Du Parc et ses compagnons avaient pass un fort bon hiver, sans maladie, ni accident. Champlain se rendit immdiatement au Grand-Saut, o il arriva le 28, ramenant avec lui Savignon. Les Algonquins devaient y tre rendus ds le 20, mais n'arrivrent que le 13 de juin. Les traiteurs, qui, l'anne prcdente, taient monts au-devant des sauvages, jusqu'au cap de la Victoire [15], se rendirent cette anne (1611) jusqu'au Grand-Saut. Une des raisons qui les fit aller si loin, fut sans doute d'pargner ceux qui descendaient la traite les dangers d'un long voyage et les attaques des Iroquois; mais la rivalit des marchands tait surtout ce qui les faisait courir la rencontre de ces barbares, pour enlever plus tt leurs riches pelleteries. [Note 15: Ainsi a-t-on dsign longtemps l'une des pointes voisines de Sorel du cot de l'ouest, et, par extension, les environs de Sorel. C'tait apparemment en mmoire de la victoire de 1610, remporte une Petite distance de l'entre de la rivire.] En attendant l'arrive des sauvages, Champlain s'occupa faire une exploration plus complte des environs du Grand-Saut, afin de trouver un lieu convenable pour la situation d'une habitation, et d'y prparer une place pour y xxxiv btir [16]. Je considrai, dit-il, fort particulirement le pays; mais en tout ce que je vis, je ne trouvai point de lieu plus propre, qu'un petit endroit qui est jusques o les barques et chaloupes peuvent monter aisment, nanmoins avec un grand vent, ou la cirque, cause du grand courant d'eau; car, plus haut que le dit lieu (qu'avons nomm la Place-Royale), y a quantit de petits rochers, et basses qui sont fort dangereuses... Ayant donc reconnu fort particulirement et trouv ce lieu un des plus beaux qui ft en cette rivire, je fis aussitt couper et dfricher le bois de la dite Place-Royale, pour la rendre unie et prte y btir. [Note 16: dit. 1613, p. 242.] Sans paratre regretter sa fondation premire, Champlain prvoyait le moment o il deviendrait ncessaire d'tablir de nouvelles habitations; et, en dsignant d'avance l'emplacement de la florissante ville de Montral, il ne montra pas moins de sagesse et de hauteur de vue que dans son premier choix. Malheureusement, l'tat de dnuement dans lequel on le laissa pendant plus de vingt ans, ne lui permit pas de raliser toute la grandeur de ses projets. L'affection et la confiance que lui tmoignrent, cette anne, tous les sauvages qui vinrent la traite, est une preuve frappante que la conduite qu'il avait tenue, tait en effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par suite de les amener insensiblement la connaissance de l'vangile, et la lumire de la civilisation. Aussitt arriv en France, Champlain se hta d'aller trouver xxxv M de Monts, pour lui faire connatre les belles esprances qu'on pouvait se promettre des Algonquins et des Hurons, pourvu qu'on leur prtt du secours dans leurs guerres, comme il leur avait t promis. Mais les associs, fatigus des dpenses, ne voulurent plus continuer l'association, parce que, sans privilge, le commerce devenait ruineux. M. de Monts convint alors avec eux de ce qui restait en l'habitation de Qubec, moyennant une somme de deniers qu'il leur donna pour la part qu'ils y avaient, et envoya quelques hommes pour la conservation de la place, en attendant qu'il pt obtenir une commission. Mais des affaires de consquence lui firent abandonner sa poursuite, et il remit la chose entre les mains de Champlain. Sur ces entrefaites, arrivrent les vaisseaux de la Nouvelle-France (1612). Ils rapportrent que les sauvages, cette anne, taient descendus au saut Saint-Louis au nombre de plus de deux cents, avec l'esprance d'y rencontrer l'auteur; qu'ils avaient paru fort contraris de ne pas l'y voir, aprs les esprances qu'il leur avait donnes. On les avait assurs qu'il tiendrait sa promesse, et reviendrait l'anne suivante, ce qu'il fit en effet. Mais certains traiteurs, pousss par la jalousie et l'esprit de lucre, ne manqurent pas de profiter de cette circonstance, pour faire courir de faux bruits, et allrent jusqu' assurer ces peuples que Champlain tait mort, et qu'ils ne devaient plus compter sur son retour. Champlain, cependant, travaillait activement remdier xxxvi tous ces dsordres. Il jugea que le plus sr moyen de faire russir une entreprise qui intressait l'honneur de la religion et de la France, tait de mettre la nouvelle colonie sous la protection de quelque personnage d'influence, et s'adressa au comte de Soissons, prince pieux et affectionn en toutes saintes entreprises, lui remontrant l'importance de l'affaire, les moyens de la rgler, et la ruine totale dont elle tait menace au grand dshonneur du nom franais, si Dieu ne suscitait quelqu'un qui la voult relever. Le comte promit, sous le bon plaisir du roi, d'en prendre la protection. Champlain prsenta, en consquence, une requte au roi et son conseil; et obtint que le comte de Soissons serait nomm gouverneur et lieutenant-gnral de la Nouvelle-France. Celui-ci reut ses lettres de commission en date du 8 octobre 1612[17], et, le 15 du mme mois, l'auteur tait nomm son lieutenant. Malheureusement, le comte de Soissons mourut quelques jours aprs, et le prince de Cond, qui lui succda, tait trop impliqu dans les troubles politiques, pour tre bien utile l'avancement de la colonie. [Note 17: Moreau de Saint-Mry, Lettres du duc d'Anville. (Voir dit. 1613, p. 285, note I.)] De nouvelles difficults, suscites par quelques brouillons, qui n'avaient cependant aucun intrt en l'affaire, retardrent tellement la publication du privilge et des rglements de la nouvelle association, qu'il fut impossible Champlain de rien faire encore cette anne (1613) pour l'habitation de Qubec, dans laquelle il xxxvii dsirait mettre des ouvriers pour la rparer et l'augmenter. De sorte, qu'il fallut, pour le moment, se contenter de passeports, que le prince donna pour quatre vaisseaux prts faire voile, lesquels s'engageaient fournir chacun quatre hommes pour la continuation des dcouvertes. Le voyage de 1613 fut pour l'auteur une dception, quoiqu'il n'ait pas t un des moins utiles. Champlain eut un moment l'espoir de trouver enfin le fameux passage du Nord-Ouest tant cherch par tous les navigateurs. Un de ceux qui taient retourns du Canada en 1612, nomm Nicolas de Vignau, lui assura que le lac o l'Outaouais prenait sa source, se dchargeait dans la mer du Nord, sur le rivage de laquelle il disait avoir vu de ses propres yeux les dbris d'un vaisseau et les chevelures de quatre-vingts anglais qui formaient l'quipage. Ce rcit paraissait d'autant plus vraisemblable, que les Anglais avaient tout rcemment pouss leurs courses aventureuses jusque dans les profondeurs de la baie d'Hudson. Le chancelier de Sillery, le marchal de Brissac, le prsident Jeannin et autres personnes graves, furent d'avis que Champlain ne devait pas ngliger de voir la chose en personne. Il partit donc de l'le Sainte-Hlne le 27 de mai 1613 avec quatre franais et un sauvage, et remonta l'Outaouais jusqu' la rsidence de Tessouat, chef des Algonquins de l'isle, c'est--dire jusqu' l'le des Allumettes. Tessouat, qui avait dj fait la connaissance de l'auteur les annes xxxviii prcdentes, reut cette visite inattendue et inespre avec toutes les marques de la plus vive satisfaction. Il prpara un grand festin, pour souhaiter la bienvenue ces htes extraordinaires. Tous les principaux chefs devaient s'y trouver, et l Champlain leur ferait connatre ses intentions et le but de son voyage. Le repas fini, il fallut, suivant la coutume, fumer le calumet pendant une demi-heure, aprs quoi, Champlain leur exposa, qu'il tait venu d'abord pour les visiter et lier avec eux une amiti encore plus durable, mais aussi pour leur demander ce qu'ils lui avaient dj promis, c'est--dire, de lui faciliter le voyage de la mer du Nord, que de Vignau prtendait avoir vue l'anne prcdente. De Vignau, qui n'avait jamais t plus loin que la cabane de Tessouat, ne pouvait plus chapper une conviction des plus humiliantes et des plus terribles. Tessouat et les autres capitaines, indigns d'une si impudente imposture, s'crirent qu'il le fallait faire mourir, ou qu'il dt celui avec lequel il y avait t, et qu'il dclart les lacs, rivires et chemins par lesquels il avait pass. De Vignau n'avait garde d'accepter un pareil dfi, il avait toujours compt que les difficults incroyables d'un pareil voyage effraieraient Champlain, o qu'enfin quelque obstacle insurmontable finirait par lasser son courage, et qu'ainsi, aprs avoir fait sans dpense le voyage du Canada, il n'en toucherait pas moins la rcompense promise sa prtendue dcouverte. xxxix Aprs avoir song lui, il se jeta genoux aux pieds de Champlain, et demanda son pardon. Ainsi transport de colre, dit l'auteur, je le fis retirer, ne le pouvant plus endurer devant moi. Les Algonquins voulaient absolument en faire bonne justice, et, si Champlain ne leur et dfendu de lui faire aucun mal, ils l'eussent infailliblement mis en pices. Cette expdition, quoique manque dans son objet principal, eut nanmoins un excellent rsultat. Tous ces peuples, l'anne prcdente, avaient t si mcontents des traiteurs, qu'ils avaient pris la rsolution de ne plus descendre; et il fallut tout l'ascendant que Champlain avait sur eux pour les ramener de meilleures dispositions. De retour en France, Champlain s'occupa de mener bonne fin les ngociations qui n'avaient pu se terminer avant le dpart des vaisseaux, et russit enfin former une puissante compagnie, qui devait se composer des marchands de Saint-Malo, de Rouen et de la Rochelle; mais les Rochelois furent si longtemps accepter les conditions, qu'on les laissa de ct; les Normands et les Bretons prirent l'affaire moiti par moiti. A peine cette socit des marchands tait-elle forme, que quelques malouins incommodes, fchs de ne s'tre pas prsents temps, et ne pouvant contester les droits de la compagnie, eurent l'adresse de faire insrer au cahier gnral des tats un article demandant que la traite ft libre pour toute la province. Champlain, voyant encore sur le point d'chouer un projet qui semblait promettre un xl meilleur avenir sa chre colonie, alla trouver le prince de Cond, et lui reprsenta l'intrt qu'il avait ne point laisser annuler un privilge aussi ncessaire. Il plaida si bien la cause, que la socit fut maintenue dans ses droits. Non content d'assurer le progrs matriel de la Nouvelle-France, Champlain s'occupait en mme temps lui procurer un bien encore plus prcieux que tous les avantages temporels. Le spectacle de tant de peuples sans foi, ni loi, sans dieu et sans religion, comme il avait pu le constater dans tous ses voyages, avaient excit dans son me une immense compassion pour ces pauvres et malheureux infidles. Je jugeai part moi, dit-il, que ce serait faire une grande faute, si je ne m'employais leur prparer quelque moyen pour les faire venir la connaissance de Dieu. Ce qui l'avait empch jusque-l d'excuter ce saint projet, c'est qu'il fallait faire une dpense qui et excd ses moyens, et il comprenait mieux que personne la difficult de pourvoir aux frais et l'entretien d'une mission, surtout avec une compagnie dont plusieurs des membres taient calvinistes. Ayant eu occasion de s'en ouvrir plusieurs, et entre autres au sieur Houel, celui-ci lui suggra de s'adressa aux Rcollets, lui promettant son appui et toute l'influence qu'il pouvait avoir auprs du provincial, le P. du Verger. Afin de faciliter cette bonne oeuvre, Champlain alla lui-mme trouver les cardinaux et les vques qui s'taient rendus Paris pour la tenue des tats gnraux, et russit recueillir une somme de prs de quinze cents livres pour l'achat des choses les plus ncessaires. xli Toute l'anne 1614 fut ainsi employe consolider les rglements de la compagnie des marchands, et prparer les voies aux missionnaires. Enfin, au printemps de 1615, Champlain repartit de France avec quatre religieux rcollets: le P. Denis Jamay, commissaire, le P. Jean Dolbeau, le P. Joseph le Caron et un frre, nomm Pacifique du Plessis. Ils arrivrent Tadoussac le 25 de mai. Aussitt que les barques furent prtes, Champlain se rendit Qubec, o, de concert avec le P. Dolbeau, il dtermina l'emplacement de la premire glise du pays, et du logement des Pres qui devaient la desservir. L'habitation occupait tout le milieu de la pointe de Qubec, c'est--dire, le terrain renferm entre la Place et les rues Notre-Dame, Sous-le-Fort et Saint-Pierre. Impossible de loger une chapelle dans l'enceinte; elle contenait dj le magasin, trois corps de logis et quelques petites dpendances, et la plus petite btisse et compltement absorb tout l'espace qui servait de cour intrieure. Du ct du fleuve, il ne restait gures que la largeur de la rue Saint-Pierre, en arrire il fallait laisser un passage. Enfin du ct du Saut-au-Matelot, il n'y avait qu'une petite lisire de terre qui venait mourir au pied de la cte actuelle de la basse ville, une chapelle, place de ce ct et obstru les dfenses de la place, sans compter qu'elle et t srieusement expose nos trop frquentes temptes de nord-est. Il n'y avait donc qu'un seul endroit convenable; Panse du Cul-de-Sac, dans le voisinage du jardin xlii de Champlain, offrait un assez joli fonds, retir et solitaire, comme il convient la maison de Dieu. Moins d'un mois aprs, le 25 de juin 1615, le P. Dolbeau y disait la premire messe, et les offices continurent s'y clbrer rgulirement tous les dimanches. Cette anne enfin, aprs tant de retards et de dsappointements, Champlain put raliser et complter ce qu'il n'avait pour ainsi dire qu'bauch en 1613, l'exploration des pays de l'ouest, et un commencement de colonie chez les Hurons. Toutes ces entreprises, cependant, ne pouvaient tre menes bonne fin, que par le moyen et le concours des nations indignes. Cette anne, plus que jamais, les sauvages descendus la traite, reprsentrent vivement Champlain, que, si on ne leur prtait un secours efficace, il devenait de plus en plus impossible de quitter leur pays, pour venir de si loin s'exposer aux embches que leur tendaient continuellement les Iroquois. Sur quoi, dit l'auteur, le sieur du Pont et moi avismes qu'il tait trs-ncessaire de les assister, tant pour les obliger davantage nous aimer, que pour moyenner la facilit de mes entreprises et dcouvertures, qui ne se pouvaient faire en apparence que par leur moyen, et aussi que cela leur serait comme un acheminement et prparation pour venir au christianisme [18]. [Note 18: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_ a bien soin de tronquer ce texte, et d'en retrancher ce qui non-seulement justifie Champlain, mais encore est tout sa louange. On conoit qu'avec de pareils moyens, il est facile de tirer des conclusions comme celle-ci: Cette campagne avait t entreprise pour un motif d'intrt particulier, et elle tourna au grand dsavantage de la religion et celui de la France (t. I, p. 141); et cela, suivant le mme auteur, parce que les Franais taient alls attaquer les Iroquois avec des armes feu, incendier leur village (jusqu'alors aucun village iroquois n'avait t incendi), et rpandre le sang des Iroquois, sans que ceux-ci leur eussent jamais fait aucun mal ni donn quelque juste sujet de plainte. L'injustice de cette remarque est trop palpable, pour qu'il soit ncessaire de la rfuter.] xliii Le chemin suivre pour viter les embches des Iroquois, tait excessivement long et pnible. Il fallait remonter l'Outaouais avec ses rapides, passer par le lac Nipissing, pour prendre ensuite le cours de la rivire des Franais. Le pays des Hurons tait, comme on sait, situ au fond de la baie Gorgienne, l'ouest du lac Simcoe. Champlain rejoignit au pays des Hurons les quelques franais qui taient partis un peu auparavant avec le P. le Caron. Pendant les longs prparatifs de l'expdition projete contre les Iroquois, il parcourut toutes les bourgades huronnes, observant attentivement les beauts du pays et les moeurs et coutumes des habitants. L'arme partit de Cahiagu le premier de septembre, et prit la direction de la rivire Trent et de la baie de Quinte. Quand on eut travers le lac des Entouoronon (le lac Ontario), on cacha soigneusement les canots. Aprs avoir fait, travers le pays des Iroquois, environ une trentaine de lieues, les allis arrivrent enfin devant le fort des ennemis. Un corps de cinq cents guerriers carantouanais qui devait venir faire diversion par un autre ct, n'arriva que plusieurs jours aprs le temps convenu. L'attaque eut lieu cependant; mais les sauvages se rurent sur le fort sans aucun ordre, et Champlain ne put jamais russir se faire entendre dans la chaleur du combat; ce premier assaut fut inutile. xliv Le soir, dans un conseil, Champlain proposa de construire, pour le lendemain, un cavalier, du haut duquel les arquebusiers franais auraient plus d'avantage tirer, et une espce de mantelet pour protger les assaillants contre les flches et les pierres lances de dessus les palissades. Quelques-uns voulaient qu'on attendt le renfort des Carantouanais; mais l'auteur, voyant que l'arme allie tait assez forte pour emporter la place, craignant d'ailleurs qu'un retard ne donnt aux ennemis le temps de se fortifier davantage, fut d'avis qu'on livrt de suite un second assaut. L'indiscipline des sauvages fit tout manquer; il fallut songer la retraite. Champlain avait reu deux blessures la jambe et au genou. Quand les allis furent de retour au lac Ontario, Champlain demanda qu'on le reconduist Qubec. Mais les Hurons, qui avaient intrt le garder avec eux, firent en sorte qu'il n'y et point de canot disponible; et il dut se rsigner passer l'hiver en leur pays. L'arme fut de retour Cahiagu dans les derniers jours de dcembre. Champlain, aprs s'tre repos quelques jours chez son hte Darontal (ou Atironta), se rendit Carhagouha pour y revoir le P. le Caron. Ils partirent tous deux ensemble le 15 fvrier, et allrent visiter la nation du Petun (les Tionnontats), qui demeuraient plus au sud-ouest. De l, ils poussrent jusqu'au pays des Andatahouat ou Cheveux-Relevs, et, si on ne les en et dtourns, ils voulaient se rendre jusqu' la nation Neutre (les Attiouandaronk). xlv Enfin, le printemps venu, Champlain, se fit reconduire Qubec, o l'on tait fort inquiet sur son sort. Avant le dpart des vaisseaux, il fit agrandir l'habitation de plus d'un tiers, et en augmenta les fortifications. Nous fmes, dit-il, le tout bien btir de chaux et sable, y en ayant trouv de trs-bonne en un lieu proche de la dite habitation.[19] [Note 19: Il est probable que le fourneau dont on se servit pour cuire la chaux cette poque, est le mme que celui dont fait mention un acte de concession du 20 septembre 1649 (Acte de conc. Dame Gagner). Ce fourneau parat avoir t situ entre l'ancien cimetire et le terrain actuel de la Chambre d'Assemble.] Le prince de Cond venait d'tre arrt, le premier de Septembre 1616. Champlain se douta bien que les ennemis de la socit profiteraient de sa dtention, pour exciter de nouveaux troubles et faire annuler la commission. Il ne cessait de remontrer aux marchands, que, si l'on ne prenait les moyens d'augmenter et de fortifier Qubec, la traite finirait par leur tre enleve de force. Les associs objectaient, que les dpenses annuelles taient normes, et que, dans un moment de trouble comme on tait alors en France, la compagnie, d'une anne l'autre, pouvait avoir le mme sort que celle de M. de Monts, et qu'ils en seraient pour leurs frais. Champlain leur reprsenta que les circonstances taient bien changes: M. de Monts n'tait qu'un simple gentilhomme, qui n'avait pas assez d'autorit pour se maintenir en cour contre l'envie, dans le conseil de Sa Majest, mais que maintenant ils avaient pour protecteur et vice-roi du pays un prince qui les pouvait protger envers et contre tous sous le bon plaisir du roi. xlvi Deux annes se passrent, sans qu'il se ft beaucoup de progrs. En 1617 et en 1618, Champlain revint au Canada. Mais le manque de secours laissait toujours l'habitation dans le mme tat de langueur. A force de persvrance, il obtint enfin, pour l'anne 1619, quelques munitions de guerre, et des provisions de bouche; la compagnie s'engageait envoyer quatre-vingts personnes, y compris le chef, trois pres rcollets, commis, officiers, ouvriers et laboureurs. L'anne 1619 s'coula, et, de toutes ces promesses de secours et d'hommes, aucune ne fut tenue. Cependant, on se plaignait partout de la compagnie, qui, jouissant d'un privilge fort avantageux, ne remplissait point ses engagements envers la colonie. D'une autre part, la concorde tait loin de rgner parmi les associs. Les huguenots avaient coeur de ne pas voir la religion catholique s'enraciner dans le Canada; tandis que les catholiques se rjouissaient des efforts qu'on faisait pour l'y tablir. De l naissaient des divisions et des procs; chaque parti se dfiait de l'autre, et entretenait son commis particulier, charg d'examiner tout ce qui se passait Tadoussac et Qubec [20]. [Note 20: Ferland, Cours d'Hist, du Canada.] Franc, loyal et honnte, Champlain ne leur mnageait aucun reproche, au sujet de leur conduite. Aussi voulurent-ils se dlivrer d'un censeur incommode, en l'obligeant s'occuper de dcouvertes, pendant que Pont-Grav resterait Qubec, revtu du commandement, et charg de la traite. Ils xlvii espraient que ce dernier serait plus souple et plus traitable. Champlain leur rpondit que, comme lieutenant-gnral du vice-roi, il avait l'autorit sur tous les hommes de l'habitation; qu'il l'exerait partout, except dans leur magasin, o tait plac leur premier commis; que le sieur de Pont-Grav tait son ami, qu'il le respectait comme son pre, cause de son ge, mais qu'il ne lui cderait jamais aucun de ses droits[21]; qu'il n'entendait faire le voyage qu'avec la mme autorit qu'il avait eue auparavant, autrement, qu'il protestait tous dpens, dommages et intrts contre eux, cause de son retardement. [Note 21: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.] La-dessus, il leur prsenta une lettre dans laquelle le roi insistait sur l'excution de ce qu'ils avaient promis, et leur marquait sa volont expresse que la compagnie fournt Champlain ce qui lui serait ncessaire, tant pour l'habitation, que pour les dcouvertes. Les marchands s'obstinrent, et Champlain, qui s'tait prpar passer au Canada avec sa famille, se vit contraint de retourner Paris, aprs avoir fait sa protestation. Nous voil chicaner, dit-il; et, avec son activit et son nergie ordinaires, il se rend Tours, pour y suivre l'affaire devant le conseil. Aprs avoir bien dbattu, ajoute-t-il, j'obtiens un arrt de messieurs du conseil, par lequel il tait dit que je commanderais tant Qubec, qu'autres lieux de la Nouvelle-France, et dfenses aux xlviii associs de me troubler ni empcher en la fonction de ma charge; lequel arrt je leur fais signifier en pleine bourse de Rouen. Le prince de Cond ne pouvait gure s'occuper de la Nouvelle-France; il cda facilement tous ses titres au duc de Montmorency. Champlain, qui avait contribu cette transaction [22], fut nomm son lieutenant, et se disposa partir avec sa famille (1620). La compagnie, voyant ce changement d'un mauvais oeil, suscita encore de nouvelles tracasseries au sujet des pouvoirs qu'il devait exercer. Mais il n'eut qu'un mot crire au nouveau vice-roi; les associs reurent un ordre formel et absolu du roi, de se dsister de leurs poursuites. [Note 22: dit. 1632, premire partie, p. 327.] Champlain partit enfin vers le 8 de mai, et arriva au moulin Baud, aprs une traverse de deux mois. Son beau-frre, Eustache Boull, fut agrablement surpris et tonn de voir que sa soeur avait eu le courage de braver les fureurs de l'Ocan, pour venir se fixer dans un pays encore sauvage et dnu de tout. Le 11 juillet, Champlain partit de Tadoussac pour monter Qubec, o, en arrivant, il se rendit la chapelle, pour y rendre grces Dieu de l'avoir prserv, lui et sa famille, de tous les dangers d'un si long et si pnible voyage. Le lendemain, aprs la messe, un des Pres fit une exhortation de circonstance, et, au sortir de la chapelle, on lut publiquement les lettres de commission royale, et celles du vice-roi. Chacun cria: _Vive le roi_; le canon fut tir en signe d'allgresse, et ainsi, dit Champlain, je pris xlix possession de l'habitation et du pays au nom de mon dit seigneur le vice-roi. Champlain trouva de quoi exercer son zle. Je trouvai, dit-il, cette pauvre habitation si dsole et ruine, qu'elle me faisait piti. Il y pleuvait de toutes parts, l'air entrait par toutes les jointures du plancher; le magasin s'en allait tomber, la cour si sale et orde, que tout cela semblait une pauvre maison abandonne aux champs o les soldats avaient pass. En peu de temps, nanmoins, tout fut rpar, grce la diligence qu'il y mit. Un de ses premiers soins fut ensuite de faire commencer, sur le coteau qui dominait l'habitation, un petit fort, qu'il jugea plus que jamais ncessaire pour viter aux dangers qui peuvent advenir en un pays loign presque de tout secours. J'tablis, dit-il, cette demeure en une situation trs-bonne, sur une montagne qui commandait sur le travers du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux des plus troits de la rivire. Cette maison ainsi btie ne plaisait point nos associs; mais pour cela il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de Mgr le Vice-roi; et ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront. Le duc de Montmorency, voyant avec peine la mauvaise volont de la compagnie des marchands, avait rsolu de mettre un terme un tat de choses si prjudiciable aux intrts de la colonie. Au printemps de 1621, on apprit, par le premier vaisseau, qu'il avait form une compagnie nouvelle. M. Dolu, intendant des affaires du pays, fut charg d'expdier l Champlain copie des nouvelles commissions, pour le prvenir que le vice-roi avait remis entre les mains des sieurs de Caen la gestion de tout ce qui regardait la traite, et que c'tait son dsir qu'il ne se ft aucune innovation avant son arrive. Malheureusement, le vaisseau de M. de Caen ne paraissait point. Les commis de l'ancienne socit n'taient pas d'humeur lcher prise si facilement, moins que Champlain n'exhibt des ordres du roi; ce qu'il ne pouvait faire pour le moment. L'arrive de Pont-Grav et de plusieurs des anciens commis vint encore rendre la position plus critique. Il fallait agir avec une grande circonspection. Le petit fort que Champlain venait de commencer et qu'il se hta de terminer de son mieux, fut en ce moment le salut de la patrie. Il y mit Dumais et son beau-frre avec seize hommes, et y jeta les armes et provisions ncessaires. En cette faon, dit-il, nous pouvions parler cheval. Lui-mme se chargea de la garde de l'habitation. Les commis de l'ancienne socit furent contraints d'accepter un compromis, et d'attendre que M. de Caen ft arriv. Enfin, aprs des alles et venues et des pourparlers qui durrent jusqu'au mois d'aot, Champlain, second par le P. George le Baillif, vint bout de faire la paix entre les deux partis. Les habitants de Qubec, alarms d'un tat de choses si dplorable, se runirent dans une assemble publique, Champlain leur tte, pour signer et adresser au roi une humble ptition, afin que Sa Majest voult bien mettre un terme aux funestes divisions qui menaaient de ruiner tout li le pays. Champlain ne pouvant s'absenter sans inconvnient et pour sa famille et pour l'intrt de tous, on choisit pour cette mission le P. Georges le Baillif. Ce sage religieux vint bout d'obtenir les principaux articles de son cahier, et un arrt du conseil d'tat runit les deux compagnies en une seule (1622). Pendant les quatre ans que Champlain passa Qubec avec sa famille, son occupation principale fut de faire travailler l'habitation, au fort et au chteau Saint-Louis; il saisit en mme temps toutes les occasions de faire avec les Montagnais une alliance de plus en plus troite. Un des moyens qui lui part le plus propre atteindre ce but, fut de confrer quelqu'un de leurs capitaines certaines faveurs ou certains grades qui devaient naturellement les attacher aux Franais. Le capitaine Miristou fut le premier qui l'on accorda cet honneur. Il prit cette occasion le nom de Mahigan-Atic (loup-cerf), pour donner entendre, que, doux comme le cerf, il saurait, quand il serait ncessaire, avoir le courage et mme la fureur du loup. Champlain, en 1624, se dcida reconduire sa femme en France. Accoutume aux douceurs de la vie de Paris, elle avait d souffrir beaucoup de la privation des choses considres comme indispensables son tat. Son mari et son frre tant fort souvent absents, elle se trouvait ainsi expose bien des ennuis. lii L'anne 1624 fut une poque d'amliorations pour Qubec: Champlain ouvrit un chemin commode, conduisant du magasin au fort Saint-Louis sur la hauteur, afin de remplacer le sentier troit et difficile dont on s'tait servi jusqu'alors. Les ouvriers continuaient en mme temps les travaux du fort. Reconnaissant le mauvais tat de l'habitation, et dsesprant de la pouvoir rparer convenablement, il entreprit d'en btir une nouvelle. Vers les premiers jours du mois de mai, il fit abattre tous les vieux btiments, l'exception du magasin, et les fondations furent poses. Pour conserver la mmoire de cette reconstruction, l'on enfouit une pierre sur laquelle, taient graves les armes du roi, ainsi que celles du vice-roi, avec la date et le nom de Champlain, lieutenant du duc de Montmorency. Ces btiments devaient consister en un corps de logis, long de cent huit pieds, avec deux ailes de soixante pieds, et quatre petites tours aux quatre angles de l'difice. Devant l'habitation et au bord du fleuve, tait un ravelin, sur lequel on disposa des pices de canon, le tout tait environn de fosss, que traversaient des ponts-lvis[23]. [Note 23: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.] Le sieur meric de Caen demeura Qubec pour y commander. Champlain en partit le 15 aot, et arriva Dieppe le premier octobre. Il se rendit de l Paris, afin de donner au roi et M. de Montmorency des dtails sur ce qui s'tait pass dans la Nouvelle-France depuis quatre ans. De nouvelles contestations entre les anciens et les nouveaux associs achevrent de dgoter le duc de Montmorency de sa liii charge de vice-roi, qui lui rompait plus la tte, que ses affaires plus importantes. Il la cda son neveu Henri de Lvis, duc de Ventadour. Celui-ci continua Champlain dans sa charge de lieutenant, et lui en expdia les lettres le 13 fvrier 1625. Le nouveau vice-roi, plein de zle pour les intrts de la colonie et pour l'avancement des missions, voulut d'abord que Champlain demeurt cette anne auprs de lui pour l'instruire plus particulirement des besoins du pays dornavant soumis sa juridiction, puis il encouragea de toutes ses forces le projet qui venait de se former, d'envoyer des missionnaires jsuites au Canada, pour venir en aide aux premiers missionnaires, les Rcollets. M. de Caen fut charg du voyage de 1625. A son retour, il y eut contre lui des rcriminations graves, qui entranrent un procs. Il sut nanmoins se tirer d'affaire assez bien, l'arrt du conseil lui alloua trente-six pour cent d'intrt sur un fonds de soixante mille livres, mais condition qu'il excuterait tous les articles auxquels la socit s'tait oblige envers le roi; qu'il donnerait caution dans trois jours, et nommerait un catholique au commandement de la flotte du Canada. Le printemps venu, M. de Caen ne s'tant pas conform aux dcisions de la cour, les anciens associs le protestrent. Il les appelle une seconde fois devant le conseil, et un nouvel arrt lui accorde encore gain de cause, condition toutefois qu'il donnera caution dans Paris, et qu'il nommera, en l'absence du vice-roi, un amiral catholique, lui-mme ne devant point faire le voyage. liv Les vaisseaux appareillrent Dieppe. Champlain s'y embarqua, avec le sieur Destouches et son beau-frre, nomm son lieutenant, bord de la _Catherine_, vaisseau de cent cinquante tonneaux. meric de Caen tait vice-amiral, et commandait la _Flque_. Champlain n'arriva Qubec que le 5 de juillet. Tous les _hivernants_ se portaient bien, mme Pont-Grav, qui avait pens mourir de la goutte pendant l'hiver. Quoiqu'il et, avant son dpart, laiss nombre de matriaux prts, il ne trouva pas les logements si avancs qu'il se l'tait promis. Le fort tait encore au point o il l'avait quitt en 1624; le chteau, qui renfermait quelques mnages, n'avait pas t termin, quoiqu'il y et du bois d'assembl depuis deux ans. Une des raisons qui retardaient les travaux du fort et de l'habitation, c'est que les ouvriers taient employs, aux plus beaux et longs jours de l'anne, l'entretien du btail. Il fallait aller faire les foins prs de dix lieues de Qubec, aux prairies naturelles du cap Tourmente, ce qui prenait quelquefois jusqu' deux mois et demi. Pour obvier cet inconvnient, Champlain tablit une habitation auprs du Petit-Cap, au lieu mme o sont aujourd'hui les btisses de la Petite-Ferme. Comme on tait dj au mois de juillet, il employa tous les ouvriers y construire deux logis et une table de soixante pieds de long. A partir de ce moment, le soin des bestiaux ne demandait plus que lv quelques personnes. Au mois de septembre, Champlain y envoya le sieur Foucher avec cinq ou six hommes, une femme et une petite fille. Considrant, d'un autre ct, que le fort de Qubec tait bien petit, pour y retirer, dans un besoin, tous les habitants de la place, il rsolut de l'abattre et de l'agrandir; ce que je fis, dit-il, jusqu'au pied, pour suivre mieux le dessein que j'avais; auquel j'employai quelques hommes qui y mirent toute sorte de soin. Il y mnagea, selon l'assiette du lieu, deux petits demi-bastions bien flanqus. La ruine du petit fort servit en partie refaire le plus grand. Il se composait de fascines, et de terrassements, en attendant un jour qu'on le ft revtir de murailles. Aprs les travaux du fort, les logements de l'habitation et le magasin rclamaient la plus large part de son attention. Il fit couvrir la moiti du grand corps de logis, commenc depuis si longtemps, et faire quelques menues rparations. L'hiver de 1626 1627 fut un des plus longs que l'auteur et passs dans le pays, et il fut marqu par la perte du premier habitant de Qubec, Louis Hbert, qui mourut des suites d'une chute. Pendant ce mme hiver, quelque nation voisine des tablissements Flamands, laquelle les Iroquois avaient tu vingt-quatre hommes (sans compter cinq flamands), parce qu'elle n'avait pas voulu leur donner passage pour aller faire la guerre aux Loups, offrirent des prsents considrables aux sauvages allis pour les engager dans une grande coalition contre ces ennemis implacables. Plusieurs lvi chefs montagnais, algonquins et autres les avaient accepts, et l'on tait sur le point de rassembler les forces suffisantes. Champlain en tmoigna son mcontentement Mahigan-Atic, qui lui fit part de ce projet. Il lui dit qu'il lui savait bon gr de son avis, mais qu'il trouvait fort mauvais que le Rconcili et autres chefs eussent accept ces prsents, et se fussent engags dans cette guerre sans l'en prvenir, vu qu'il s'tait lui-mme entreml de faire la paix pour eux avec les Iroquois, qu'ils allaient rompre un trait qu'on avait eu tant de peine conclure, juste au moment o l'on commenait en ressentir les heureux effets, et qu'il regarderait comme ses ennemis tous ceux qui prendraient part cette malheureuse expdition. Mahigan-Atic comprit qu'ils avaient fait une grande faute, et il conseilla d'envoyer quelqu'un aux Trois-Rivires pour arrter le coup. Champlain chargea son beau-frre de cette mission dlicate. Boull tait digne de cette confiance; il russit convaincre les sauvages de l'imprudence de leur dmarche, et il fut convenu qu'on ne ferait rien jusqu' ce que tous les vaisseaux fussent arrivs, et que les autres nations qui devaient descendre fussent toutes assembles. Aussitt qu'meric de Caen fut prt monter la traite, Champlain lui recommanda de faire tous ses efforts pour achever l'oeuvre de pacification si bien commence. Mais, ajoute l'auteur, il ne sut tant faire, ni tous les sauvages qui taient l, que neuf ou dix jeunes hommes cervels n'entreprissent d'aller la guerre. Ils revinrent avec lvii deux iroquois, que l'on fit passer par tous les tourments ordinaires. Voil la paix rompue. meric de Caen crut devoir en crire aussitt Champlain, lui mandant que sa prsence tait ncessaire pour arrter ces dsordres, et en prvenir les fcheuses consquences. Celui-ci partit sur le champ avec Mahigan-Atic. Ds qu'il y fut arriv, on assembla un grand conseil. Champlain leur reprsenta qu'ils venaient de faire, en compromettant ainsi la paix, une dmarche qui pourrait leur coter bien cher, si l'on n'y trouvait quelque remde. Il se ferait un devoir de les assister en frre, comme il l'avait dj fait, lorsque les Iroquois leur feraient la guerre mal propos; mais il ne pouvait approuver qu'on allt ainsi les attaquer en pleine paix sans qu'ils eussent rien entrepris contre eux. Aprs que chaque capitaine eut fait sa harangue, il fut rsolu, d'un consentement unanime, que l'on renverrait l'un des prisonniers, avec le Rconcili et deux autres sauvages, et, afin de mieux faire valoir leur ambassade, ils demandrent un franais pour les accompagner. Il s'en prsenta deux ou trois, entre autres Pierre Magnan, qui fut agr de part et d'autre. Quelques semaines aprs, un sauvage apporta la nouvelle que les ambassadeurs avaient t cruellement massacrs. On sut plus tard qu'un algonquin de l'isle, pour satisfaire une vengeance personnelle, avait malicieusement fait croire aux Iroquois que cette dputation n'tait que pour les mieux trahir. Les vaisseaux, leur dpart en 1627, laissrent lviii l'habitation assez mal approvisionne. Il demeura Qubec cette anne cinquante-cinq personnes, tant hommes que femmes et enfants, sans comprendre les habitants du pays. Sur ce nombre, il n'y avait que dix-huit ouvriers. Il en fallait plus de la moiti pour les travaux du cap Tourmente; l'habitation de Qubec n'tait point acheve. La compagnie et M. de Caen avaient promis dix hommes pour faire travailler au fort; mais, pour eux, l'habitation devait passer avant tout, et Champlain se vit rduit ne pouvoir employer aux fortifications que les hommes qui taient pour ainsi dire de reste. Je jugeai ds lors, dit l'auteur, que la plus grande part des associs ne s'en souciaient beaucoup, pourvu qu'on leur donnt d'intrt les quarante pour cent. Il en dit son sentiment M. de la Ralde, qui se trouvait li par ses engagements; c'est en un mot, ajoute-t-il, que ceux qui gouvernent la bourse font et dfont comme ils veulent. Il en crivit au vice-roi, et, en attendant, il continua d'employer au fort tous les hommes dont il put disposer, sans toutefois ngliger l'habitation. Quelque temps aprs le dpart des vaisseaux, deux franais, Henri, domestique de Madame Hbert, et un autre nomm Dumoulin, auxquels Champlain avait donn commission d'amener par terre quelques bestiaux du cap Tourmente, furent lchement assassins par un montagnais qui l'on avait refus un morceau de pain. Un semblable meurtre avait t commis vers le cap Tourmente quelques annes auparavant, sans qu'on et pu faire justice rigoureuse. lix Cette fois, Champlain jugea que ce serait une faiblesse que de ne point svir contre de pareils attentats. Il mande l'habitation les principaux chefs, leur remontre l'atrocit du crime commis par un de leur nation, et leur dclare nettement qu'il exige qu'on lui livre les auteurs de l'assassinat; en attendant, on garderait comme otage un certain montagnais, sur lequel on avait des soupons, et que dornavant on serait oblig de se tenir en garde contre leur perfidie. Les sauvages parurent, en cette occasion, rellement chagrins et mortifis d'un vnement si fcheux; mais il n'y eut pas moyen de constater au juste quel tait le coupable. Avant de partir pour la chasse, les Montagnais voulurent donner Champlain un tmoignage singulier de leur estime. Ils envoyrent Mcabau, appel Martin par les Franais, demander au P. le Caron quel prsent il leur conseillait de faire. Il me souvient, lui dit Mcabau, qu'autrefois monsieur de Champlain a eu dsir d'avoir de nos filles pour mener en France, et les faire instruire en la loi de Dieu et aux bonnes moeurs; s'il voulait prsent, nous lui en donnerions quelqu'unes; n'en serais-tu pas bien content? Le Pre rpondit que oui, et qu'il fallait lui en parler. Ce que les sauvages firent de si bonne grce, ajoute Sagard, que le sieur de Champlain, voulant tre utile quelque me, en accepta trois. Plusieurs croyaient que les sauvages n'avaient donn ces filles au sieur de Champlain que pour s'en dcharger, cause du manquement de vivres; mais ils se lx trompaient, car Chomina mme, qui elles taient parentes, dsirait fort de les voir passer en France, non pour s'en dcharger, mais pour obliger les Franais et en particulier le sieur de Champlain. [24] [Note 24: Sagard, Hist. du Canada, p. 912-14.] On tait rendu la fin de juin 1628, et les vaisseaux ne paraissaient point. Les vivres commenaient faillir, et ce qu'il y avait de plus embarrassant, c'est que le sieur de la Ralde n'avait laiss aucune barque Qubec; en outre l'habitation tait sans matelot ni marinier. De brai, voiles et cordages, dit Champlain, nous n'en avions point; ainsi tions dnus de toutes commodits, comme si l'on nous et abandonns. Tel tait, par le mauvais vouloir des marchands, l'tat de gne o se trouvait la colonie, quand une flotte anglaise, conduite par un rengat franais, vint encore augmenter l'embarras de Champlain. Trois frres huguenots, David, Louis et Thomas Kertk, dont la famille avait quitt la France pour passer au service de l'Angleterre, s'taient chargs de dtruire les tablissements franais du Canada. Au moment o l'on prparait une petite embarcation pour aller Tadoussac chercher une barque, avec laquelle on pt aller Gasp, deux hommes arrivrent en toute hte du cap Tourmente, et apportrent la triste nouvelle que les Anglais y avaient dtruit et ruin de fond en comble l'habitation qu'on venait d'y fonder. Champlain, ainsi assur de la prsence de l'ennemi, fit rparer la hte les retranchements de l'habitation, et lxi dresser des barricades autour du fort, dont il n'avait pu terminer les remparts. Il distribua ensuite sa petite garnison aux quartiers les plus exposs, de faon que chacun connt son poste, et y accourt au besoin. Le lendemain, 10 juillet, sur les trois heures de l'aprs-midi, l'on aperut dans la rade une voile qui faisait mine de vouloir entrer dans la rivire Saint-Charles. Quoique une chaloupe seule ne pt faire un grand exploit, Champlain ne ngligea pas de surveiller ses mouvements, il envoya de suite quelques arquebusiers au rivage. On reconnut que c'taient des basques, auxquels les Kertk avaient confi la charge de ramener Qubec le sieur Pivert avec sa femme et sa petite nice, faits prisonniers au cap Tourmente. Ils taient en mme temps porteurs d'une lettre par laquelle David Kertk invitait le commandant du fort lui livrer la place. Champlain lut cette lettre devant Pont-Grav et les principaux habitants. La conclusion fut, dit notre auteur, que, si l'Anglais avait envie de nous voir de plus prs, il devait s'acheminer, et non menacer de si loin. Quoique chacun ft rduit une ration de sept onces de farine de pois par jour, et qu'il n'y et pas cinquante livres de poudre au magasin, Champlain fit une rponse si fire, que les Kertk, croyant l'habitation mieux approvisionne qu'elle ne l'tait, jugrent prudent de ne pas aller plus loin, et se retirrent aprs avoir brl ou emmen toutes les barques qui avaient t laisses Tadoussac. lxii Le Canada tait sauv, si les vaisseaux de la nouvelle compagnie [25] avaient su viter la rencontre de la flotte anglaise. Malheureusement, M. de Roquemont, qui les conduisait, au lieu de se rfugier dans un des nombreux havres du golfe, o il pouvait attendre en sret que les Anglais fussent partis, remonta le fleuve, et se vit bientt dans la ncessit de livrer un combat ingal, o il perdit du coup toute la ressource d'une colonie dj prte succomber. [Note 25: Cette nouvelle compagnie, forme (1627) par le cardinal de Richelieu, avait pris le titre de Compagnie de la Nouvelle-France; on l'a appele aussi compagnie des Cent-Associs. Fonde sur des bases plus larges que les prcdentes, cette puissante socit donna, ds que le Pays fut remis la France, un nouvel lan la colonisation, au dfrichement des terres, et la conversion des sauvages. Champlain en fit partie plus Tard. (Du Creux, _Hist. Canadensis._)] Cette dfaite jeta Champlain dans une grande perplexit. Qubec se voyait menac de la plus cruelle famine; l'on ne pouvait maintenant esprer de secours que dans dix mois, et les sauvages avaient peine suffire leur propre subsistance. Cependant il ne se laissa point dcourager. Il exhortait ses compagnons la patience, et leur donnait lui-mme l'exemple de l'abngation, en se soumettant au mme rgime que les autres. Le peu de grain rcolt par les Pres Rcollets, par les Jsuites, par la famille Hbert, avec le produit de la pche et de la chasse, procurrent assez de vivres pour empcher les habitants de mourir de faim pendant l'hiver. Afin que les pois et autres lgumes pussent donner plus de nourriture, Champlain, ingnieux profiter de tout, imagina de les faire piler dans des mortiers de bois. Le travail tait long et pnible, pour des hommes extnus lxiii par la disette, il eut la pense de faire construire un moulin bras. Mais, comme il n'avait point de meule, celles de la compagnie tant restes Tadoussac, il chargea le serrurier de l'habitation de chercher de la pierre propre en faire; celui-ci fut assez heureux pour en trouver. Un menuisier entreprit de monter une moulange; de sorte que, dit Champlain, cette ncessit nous fit trouver ce qu'en vingt ans l'on avait cru tre impossible. Voyant le soulagement qu'apportait dj cette premire invention, il rsolut de faire btir un moulin plus considrable, et de le faire mouvoir par l'eau. Ce plan, tout en soulageant la main-d'oeuvre, devait avoir le bon effet d'encourager les habitants faire de plus grosses semences, et de les accoutumer compter davantage sur leur industrie et sur les produits de la terre. Au printemps (1629), un sauvage appel rouachit, qui arrivait du pays des Abenaquis, soumit Champlain, de la part de ces peuples, un projet dont celui-ci n'et pas manqu de profiter, si les munitions n'avaient pas t aussi rares que les vivres. Cette nation demandait le secours des armes franaises contre l'ennemi commun, les Iroquois. Il tait inutile de songer prter main-forte aux autres, quand on tait rduit un pareil tat de faiblesse. Champlain voulut cependant tirer tout le parti possible de l'amiti de ces peuples, et se dcida leur envoyer une ambassade. Son beau-frre tait bien l'homme de confiance charger de cette commission, mais le besoin qu'il avait de ses services, dans la prvision du retour des Anglais, l'engagea le retenir lxiv auprs de lui. Celui qui fut dlgu sa place, devait assurer les Abenaquis qu'on les assisterait contre leurs ennemis ds que les vaisseaux auraient rapport l'abondance, pourvu qu'en attendant ils voulussent bien donner aux Franais quelques secours en vivres. Champlain lui avait en mme temps recommand de bien observer les lieux, la qualit des terres et la bont du pays. Voyant la saison dj passablement avance, Champlain prit le parti d'envoyer son beau-frre Gasp avec une trentaine d'autres, vingt d'entre eux consentirent d'avance demeurer l avec les sauvages, et les autres prfrrent courir leur risque. La barque, avant d'arriver Gasp, rencontra le vaisseau d'meric de Caen, qui venait chercher une partie des hommes de la compagnie destitue, et apportait en mme temps des vivres pour l'habitation. Ainsi assur d'un prompt secours, Boull prit quelques provisions, et se remit en route pour Qubec. Malheureusement, il tomba entre les mains des Anglais avant d'avoir pass Tadoussac. Les Kertk taient revenus cette anne avec six vaisseaux et deux pinasses, dcids faire un dernier effort pour achever leur conqute. A force de questionner les prisonniers, ils ne tardrent pas connatre au juste le triste tat o tait rduit Qubec. Pendant ce temps-l, Champlain tait dans une mortelle inquitude. Les vivres manquaient, la saison tait dj bien avance, et l'on commenait dsesprer de voir arriver des vaisseaux. Les sauvages, depuis l'arrestation de lxv Mahigan-Atic-Ouche, souponn d'avoir commis le meurtre des deux franais, se tenaient sur la rserve, et, l'exception du fidle Chomina, on ne pouvait gure compter sur eux en ce moment. Pont-Grav, cause de son ge et de ses infirmits, causait Champlain beaucoup plus d'embarras, qu'il ne pouvait lui tre de service. Comprenant lui-mme la dlicatesse de sa position, il avait pris la rsolution de descendre comme il pourrait Gasp, pour y chercher un vaisseau et se faire repasser en France. Le voyage prpar, il demanda l'auteur s'il aurait agrable qu'il ft lire la commission que lui avait donne M. de Caen, afin que celui-ci ne pt lui contester ses gages. Champlain ne voulut pas lui refuser cette satisfaction; mais il crut devoir lui observer, que M. de Caen s'attribuait des honneurs et commandements qui ne lui appartenaient pas, anticipant sur les charges de vice-roi; que, pour le commerce des pelleteries, les articles de Sa Majest lui donnaient tout pouvoir; mais que, pour le reste, les commissions royales ne lui permettaient pas de s'en mler. Le lendemain, qui tait un dimanche, au sortir de la sainte messe, Champlain, devant tout le peuple assembl, fit lire les commissions, celle que Pont-Grav tenait du sieur de Caen, et celle qu'il tenait lui-mme du vice-roi, en expliquant tous la diffrence qu'il fallait mettre entre le pouvoir que pouvait donner le dit sieur de Caen, et celui qui lui tait confr lui-mme par les lettres royales. Je vous fais commandement, dit-il ceux qui composaient lxvi l'assemble, de par le Roi et Mgr le Vice-Roi, que vous ayez faire tout ce que vous commandera le sieur du Pont, pour ce qui touche le trafic et commerce des marchandises, suivant les articles de Sa Majest que je vous ai fait lire; et, du reste, de m'obir en tout et partout en ce que je commanderai, et o il y aura de l'intrt du Roi et de mon dit Seigneur.--Je vois bien, dit Pont-Grav, que vous protestez ma commission de nullit.--Oui, en ce qui heurte l'autorit du Roi et de Mgr le Vice-Roi, pour ce qui est de votre traite et commerce, suivant les articles de Sa Majest, quoi il se faut tenir. Cela se passa ainsi, dit Champlain. Un jour que la plupart des habitants de Qubec taient occups les uns la pche et les autres chercher des racines, on vit paratre des vaisseaux derrire la pointe Lvis. Sur le flot, une chaloupe s'avana avec un pavillon blanc. Champlain fit mettre au fort un drapeau de mme couleur. La chaloupe aborde, et un gentilhomme anglais s'en vient courtoisement lui prsenter une lettre des deux frres Louis et Thomas Kertk, qui le sommaient de rendre la place, lui offrant une composition honorable. Champlain rpondit, que l'tat d'abandon o il se trouvait ne lui permettait pas de faire la mme rsistance que l'anne prcdente; que cependant les vaisseaux fissent attention de n'approcher la porte du canon que lorsque la capitulation serait entirement rgle. Sur le soir, le capitaine Louis Kertk renvoya la chaloupe lxvii pour avoir les articles de la composition, qui portait, en rsum: qu'on donnerait aux Franais un vaisseau pour repasser en France; que les officiers au service de la compagnie pourraient emporter leurs armes, leurs habits et leurs pelleteries; aux soldats l'on accordait leurs habits avec une robe de castor, et aux religieux leurs robes et leurs livres. Ces conditions, signes de Louis et de Thomas Kertk, furent acceptes le dix-neuf juillet par Champlain et Pont-Grav, et approuves ensuite Tadoussac par l'amiral David Kertk [26]. [Note 26: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.] Le capitaine Louis cependant avait mis une restriction, au sujet des petites sauvagesses que Champlain dsirait emmener; le lendemain, les trois vaisseaux anglais tant entrs dans la rade, Champlain se rendit auprs de lui, anxieux de savoir pourquoi on ne voulait pas lui permettre de garder ces deux petites filles, qu'il instruisait avec soin depuis deux ans, et qui lui taient fort attaches. Louis Kertk finit par lui accorder sa demande; ce que le gnral David cependant ne voulut jamais ratifier, quelque supplication que lui en ft l'auteur. Avant de livrer la place, Champlain demanda quelques soldats pour empcher qu'on ne ravaget rien en la chapelle, chez les Pres Rcollets, les Pres Jsuites, la veuve Hbert, et en quelques autres lieux; ce qui fut libralement accord. Le capitaine Louis descendit terre avec cent cinquante hommes, et prit possession de l'habitation et du fort. Voulant dloger de mon logis, dit Champlain, jamais il ne lxviii le voulut permettre, que je ne m'en allasse tout fait hors de Qubec, me rendant toutes les sortes de courtoisies qu'il pouvait s'imaginer. Il lui permit encore de continuer faire clbrer la sainte messe, et lui donna un certificat de tout ce qui tait tant au fort qu' l'habitation. Le dimanche, 22 juillet, le capitaine Louis fit planter l'enseigne anglaise sur un des bastions, battre la caisse, et assembler ses soldats, qu'il mit en ordre sur les remparts, faisant tirer le canon des vaisseaux; aprs, il fit jouer toute l'escopetterie de ses soldats, le tout en signe de rjouissance. Depuis que les Anglais eurent pris possession de Qubec, dit Champlain, les jours me semblaient des mois. Louis Kertk lui permit de descendre Tadoussac, en attendant le dpart des vaisseaux. Il laissa au capitaine anglais une partie de son ameublement, et s'embarqua sur le vaisseau de Thomas Kertk. Au moment o Champlain allait partir, Guillaume Couillard, gendre de la veuve Hbert, et quelques autres qui avaient leur famille, voyant que les Anglais les traitaient bien et voulaient les engager rester Qubec, vinrent le trouver pour lui demander son avis. Il leur reprsenta qu'ils devaient avant tout considrer l'intrt et le salut de leurs mes; que, pour cette anne, cependant, s'il tait leur place, il ferait la cueillette des grains, et, aprs en avoir tir le meilleur parti possible, il s'en reviendrait en France, si toutefois le Canada n'tait rendu ses premiers matres. Ils me remercirent, dit-il, du conseil lxix que je leur donnai; qu'ils le suivraient, esprant nanmoins nous revoir la prochaine anne avec l'aide de Dieu. [27] [Note 27: Les familles qui restrent Qubec taient au nombre de cinq (voir dit. 1632, deuxime partie, p. 249, note 2). Ce sont ces familles que l'auteur appelle quelquefois _habitants_, par opposition au personnel de la traite, qui formait une population flottante et mobile. Toutes les personnes qui n'taient ici que pour le service de la compagnie, retournrent en France; les habitants demeurrent.] Champlain quitta Qubec le 24 juillet, avec Thomas Kertk. Le lendemain, comme on tait par le travers de la Malbaie, on aperut, du ct du nord, un vaisseau qui mettait sous voile, et tchait de gagner le vent, pour viter la rencontre. Il se trouva que c'tait meric de Caen. Le capitaine anglais commanda d'approcher, pour le saluer de quelques canonnades, qui lui furent aussitt rpondues par autres coups de meilleure amonition. Comme il voulait en venir l'abordage, il fit descendre Champlain et les autres franais sous le tillac, et clouer les panneaux sur eux. Le vaisseau anglais aborda de bout, et cramponna une patte de son ancre celui d'meric de Caen; de manire que les assaillants ne pouvaient entrer que par le beaupr, un un, et ceux qui risquaient le passage taient srs de se faire massacrer les uns aprs les autres. En attendant, l'quipage de Kertk se faisait foudroyer. Une partie de ses hommes se jetrent au fond du vaisseau, et il se vit oblig de les faire remonter coups de plat d'pe. Enfin meric de Caen, craignant peut-tre de ne pouvoir conserver longtemps l'avantage de sa position, voyant d'ailleurs approcher les deux pataches anglaises, cria: Quartier! quartier! Thomas Kertk ne se fit pas prier; le combat cessa de part et d'autre. lxx meric de Caen, apprenant que Champlain tait bord du vaisseau anglais, demanda lui parler. On fait ouvrir les panneaux, et Kertk, d'un ton un peu embarrass, dit l'auteur: Assurez-vous que si l'on tire du vaisseau, vous mourrez. Dites-leur qu'ils se rendent; je leur ferai pareil traitement qu' votre personne; autrement, ils ne peuvent viter leur ruine, si les deux pataches arrivent plus tt que la composition ne soit faite.--Il vous est facile, rpondit Champlain, de me faire mourir en l'tat que je suis. Vous n'y auriez pas d'honneur, en drogeant votre promesse et celle de votre frre. Je ne puis commander ces personnes-l, et ne peux empcher qu'ils ne fassent leur devoir. Il consentit nanmoins les engager accepter une composition quitable; ce qui se fit fort propos, car, un moment aprs, les deux pataches arrivaient sur eux. Kertk leur fit dfense de rien faire au vaisseau franais. L'excution faite, dit l'auteur, nous nous en allmes la rade de Tadoussac, trouver le gnral Kertk. Celui-ci, content de cette prise, fit Champlain un fort bon accueil. Pendant son sjour Tadoussac, Champlain eut occasion de faire de svres remontrances aux perfides truchements tienne Brl, Nicolas Marsollet et quelques autres, en particulier au tratre Jacques Michel, qui s'tait vendu aux Anglais, et s'tait charg de les piloter dans le fleuve. L'amiral David blma fortement son frre Louis, d'avoir donn si facilement le certificat que lui avait demand Champlain, et qui contenait l'inventaire de tout ce qui lxxi avait t trouv l'habitation de Qubec, prtendant qu'il ne l'avait autoris qu' accepter les articles de la capitulation. La flotte anglaise quitta la rade de Tadoussac au mois de septembre, et repassa en France avec Champlain et tous ceux qui ne voulurent point rester Qubec, c'est--dire, Pont-Grav et les employs de la traite, les religieux rcollets et jsuites, et ceux qui, n'ayant point leur famille, n'avaient aucune raison de sympathiser avec de nouveaux matres. Le 27 octobre, Kertk tait Douvre, d'o Champlain crivit M. de Lauson pour le prvenir qu'il allait se rendre Londres auprs de l'ambassadeur franais, et qu'il prt des mesures ncessaires pour sauvegarder les intrts de la socit et du roi. En arrivant Plymouth, l'amiral Kertk fut bien fch d'apprendre que la paix avait t conclue entre la France et l'Angleterre avant la prise de Qubec. Champlain demeura prs de cinq semaines Londres, auprs de l'ambassadeur. Je donnai, dit-il, des mmoires, et le procs-verbal de ce qui s'tait pass en ce voyage, l'original de la capitulation et une carte du pays pour faire voir aux Anglais les dcouvertures et possession qu'avions prise du dit pays de la Nouvelle-France premier que les Anglais. Trouvant enfin que les ngociations tranaient en longueur, il obtint de l'ambassadeur de pouvoir se rendre en France. M. de Chteauneuf le laissa partir avec l'assurance que le roi d'Angleterre consentirait rendre le fort et l'habitation de Qubec. lxxii Ce ne fut qu'au printemps de 1632, le 29 mars, que les difficults furent dfinitivement rgles par le trait de Saint-Germain-en-Laye. Le temps que Champlain passa en France, fut employ publier une nouvelle dition de tous ses Voyages, ou plutt une histoire complte de tout ce qui s'tait pass en Canada depuis la fondation de cette colonie. Comme la prise de Qubec par les Anglais avait caus M. de Caen de graves dommages, il semblait juste de lui fournir l'occasion de rparer ses pertes. En consquence, le roi lui accorda la jouissance des revenus du pays pendant une anne, aprs laquelle Champlain devait reprendre son ancienne charge. meric de Caen fut donc envoy Qubec, comme commandant non-seulement de la flotte, mais encore de toute la colonie. Sous ses ordres fut plac le sieur du Plessis-Bochart, dont la prsence tait propre contre-balancer les tendances calvinistes du chef[28]. [Note 28: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.] Au moment o elle allait prendre la direction de la colonie, la compagnie des Cent-Associs crut devoir user de beaucoup de prudence dans le choix de celui qu'on enverrait pour la gouverner. Personne ne parut plus propre que Champlain remplir cette charge importante. Il fut donc prsent par les associs au cardinal de Richelieu, qui, par une commission en date du premier mars 1633, le nomma son lieutenant en toute l'tendue du fleuve Saint-Laurent et autres. Champlain partit de Dieppe le 23 mars 1633, avec trois lxxiii vaisseaux bien quips, le _Saint-Pierre_, le _Saint-Jean_ et le _Don-de-Dieu_. La petite flotte portait prs de deux cents personnes, tant mariniers que colons, les Pres Ennemond Mass et Jean de Brebeuf, une femme et deux petites filles. Au moment d'entrer dans le golfe, une violente tempte de nord-ouest l'obligea de relcher Sainte-Anne du Cap-Breton; peu aprs, une seconde bourrasque la contraignit d'aller chercher un refuge l'le de Saint-Bonaventure. Enfin, au bout de deux mois jour pour jour, le vaisseau qui portait Champlain mouilla devant Qubec, le 23 mai[29]. [Note 29: Mercure franais, t. xix. La Relation de 1633 fait arriver Champlain le 22.] La joie des habitants du pays fut grande quand ils virent arriver le fondateur de la colonie. Ce jour, dit le P. le Jeune, nous a t l'un des bons jours de l'anne. Tous connaissaient sa sagesse, son exprience et son admirable dvouement. On voyait renatre toutes les esprances du pass. Aussi l'on peut dire que ds lors la Nouvelle-France, si cruellement prouve, prit comme une nouvelle naissance, et se trouva bientt assez forte pour vivre de sa propre vie, au milieu de ces grandes forts du Nouveau-Monde. Aussitt que le _Saint-Jean_ eut mouill l'ancre dans la rade, Champlain fit sommer le sieur meric de Caen de remettre le fort et l'habitation entre les mains de M. du Plessis-Bochard, en vertu du commandement qui lui tait fait de la part du cardinal de Richelieu. L'aprs-midi, le sieur de Caen quitta le fort avec ses hommes, et M. du Plessis-Bochard y entra avec les siens. Le lxxiv jour suivant, 24 de mai, les clefs furent remises entre les mains de Champlain. M. du Plessis prit alors la charge d'amiral de la flotte. Champlain, en possession de son nouveau gouvernement, s'occupa d'abord des affaires de la traite, qui pressaient davantage. Il venait d'arriver des Trois-Rivires dix-huit canots algonquins, et l'on savait que les Anglais avaient trois vaisseaux Tadoussac, d'o ils taient mme mont jusqu'au Pilier. Champlain, se doutant que les sauvages pourraient aller les trouver jusque l, tint conseil avec eux, et leur fit entendre, par la bouche de l'interprte Olivier le Tardif, qu'ils prissent bien garde ce qu'ils avaient faire: ces Anglais taient des usurpateurs, qui ne faisaient que passer; tandis que les Franais demeuraient au pays d'une manire permanente, et qu'il tait de l'intrt de tous que leur ancienne amiti continut toujours. Le chef algonquin rpondit par une harangue aussi fine et dlicate, que pleine d'une mle loquence. Tu ne veux pas, dit-il en finissant, que nous allions l'Anglais: je vais dire mes gens qu'on n'y aille point; si quelqu'un y va, il n'a pas d'esprit. Tu peux tout: mets des chaloupes aux avenues, et prends les castors de ceux qui iront. Afin d'ter aux sauvages d'en haut la pense de descendre au-devant des Anglais, Champlain tablit un nouveau poste, sur l'let de Richelieu, qui commande l'un des passages o le chenal du fleuve est le plus troit; ce lieu avait en outre l'avantage d'tre assez rapproch de Qubec pour que l'on pt, au besoin, faire monter dans quelques heures les marchandises et les objets ncessaires la traite. lxxv Non content de veiller aux intrts de la compagnie, Champlain, ds son arrive, dploya toute l'ardeur de son zle pour l'honneur du culte et le progrs des missions. Il se donna une peine infinie pour dcider les Hurons emmener avec eux quelqu'un des Pres qui avaient dj commenc instruire leur nation. A peine la traite finie, il voulut accomplir un voeu qu'il avait fait depuis la prise de Qubec par les Anglais. Il rigea, tout prs de l'esplanade du fort, l'endroit o est aujourd'hui le matre autel de Notre-Dame de Qubec, une nouvelle chapelle, qui fut appele _Notre-Dame de Recouvrance_, tant en mmoire du _recouvrement_ du pays, que parce qu'on y plaa un tableau _recouvr_ d'un naufrage. Se voyant second de plus en plus efficacement par les bonnes dispositions de la compagnie, il entreprit une autre fondation, o l'on se promettait que les missionnaires pourraient faire un grand fruit; il envoya le sieur La Violette aux Trois-Rivires, pour y tablir une habitation et un fort; ce qui fut commenc le 4 juillet 1634. Le P. le Jeune et le P. Buteux allrent y rsider aussitt que le logement fut prt les recevoir. Enfin, aprs avoir donn sa chre colonie, de nombreux tmoignages d'un dvouement sans bornes et d'une pit aussi ardente qu'claire, Champlain, comme dit si bien le P. le Jeune, prit une nouvelle naissance au Ciel le jour mme de la naissance de notre Sauveur en terre; il mourut le jour de Nol, 25 dcembre 1635, aim et respect de tous ceux qui l'avaient connu. lxxvi Nous pouvons dire, continue le mme Pre, que sa mort a t remplie de bndictions. Je crois que Dieu lui a fait cette faveur en considration des biens qu'il a procurs la Nouvelle-France. Il avait vcu dans une grande justice et quit, dans une fidlit parfaite envers son roi et envers Messieurs de la Compagnie; mais, la mort, il perfectionna ses vertus, avec des sentiments de pit si grands, qu'il nous tonna tous. Quel amour n'avait-il point pour les familles d'ici! disant qu'il les fallait secourir puissamment, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait si Dieu lui donnait la sant. Il ne fut pas surpris dans les comptes qu'il devait rendre Dieu: il avait prpar de longue-main une confession gnrale, qu'il fit avec une grande douleur au P. Lalemant, qu'il honorait de son amiti. Le Pre le secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi, ne l'abandonnant point jusques la mort. On lui fit un convoi fort honorable, tant de la part du peuple, que des soldats, des capitaines et des gens d'glise. Le P. Lalemant y officia, et l'on me chargea de l'oraison funbre, o je ne manquai point de sujet. Ceux qu'il a laisss aprs lui ont occasion de se louer; que s'il est mort hors de France, son nom n'en sera pas moins glorieux la postrit. PRFACE DE LA PREMIRE DITION du Voyage aux Indes i/1 Il y a peine quinze ans, on ignorait, en Canada, l'existence du manuscrit dont nous donnons aujourd'hui la premire dition franaise. Dans une lettre, en date du 15 dcembre, 1855, M. de Puibusque racontait feu le Commandeur Viger, comment il avait dcouvert, Dieppe, cet crit de Champlain, dont il n'avait jamais entendu parler auparavant. Ce manuscrit, ajoute-t-il, est la proprit de M. Fret, le plus honnte rpublicain de France, ex-maire de 1848, antiquaire et pote, qui occupait, il y a un an peine, la place de bibliothcaire de la ville, Quoique d'un abord assez froid et trs-rserv avec les trangers, comme le sont en gnral les Normands, M. Fret s'est montr d'une obligeance, extrme; il m'a confi son manuscrit, en m'autorisant le copier, et faire de ma copie tel usage que je voudrais. Inform par lui-mme qu'un franais et un amricain avaient dj joui d'un privilge semblable, j'aurais pu, sans indiscrtion, en user aussi; il m'a paru ii/2 de meilleur got de m'imposer la restriction qu'on ne m'imposait pas; je me suis born rsumer la relation indite, ne citant et l le texte de divers passages, que pour caractriser plus fidlement la pense et le style de Champlain. C'est ce rsum qui fut envoy alors au Commandeur Viger. M. l'abb Verreau, devenu propritaire de ce travail, l'a libralement laiss notre disposition tout le temps que nous avons voulu. Plein de sympathie pour tout ce qui tait canadien, M. de Puibusque avait eu un instant l'esprance de faire l'acquisition du manuscrit de Dieppe, pour procurer la ville de Qubec un souvenir et comme une relique de son fondateur. J'ai senti, dit-il en cette mme lettre, qu'il y avait l une conqute inapprciable faire pour le Canada, et j'ai os l'entreprendre. D'abord, M. Fret semblait assez dispos cder son manuscrit, qui n'a rellement aucun intrt pour sa ville natale; je 'ai pri d'en fixer le prix, en m'engageant le payer immdiatement de mes propres deniers, ou, s'il le prfrait, le mettre directement en rapport avec M. Faribault. Je promis en outre que, si mon offre tait agre, je ferais cession gratuite de mon acquisition la ville de Qubec. A mon grand tonnement, M. Fret, qui s'tait avanc, recula; ses rponses vasives me firent souponner un obstacle cach; je ne me trompais pas... iii/3 L'analyse de M. de Puibusque tait sans doute prcieuse par elle-mme; mais nous avons trop bien connu M. Viger pour croire qu'il approuvt compltement le motif de dlicatesse qui ne lui valut qu'un rsum. Sous ce rapport, nous nous sentons l'me un peu faite comme celle du Commandeur; nous aimons singulirement les oeuvres compltes et les reproductions intgrales. Il nous en et cot beaucoup de ne publier qu'un compte-rendu, si bien fait qu'il puisse tre, du premier voyage de Champlain, le seul peut-tre qui ait chapp la main d'un retoucheur. La providence se chargea d'arranger les choses. Une indisposition assez grave vint mettre notre ami M. l'abb R. Casgrain dans une espce de ncessit d'aller demander l'Europe une distraction et un soulagement sa sant dlabre. Il fut accueilli Dieppe avec la mme bienveillance que M. de Puibusque. M. Faret lui permit volontiers de copier non-seulement le texte, mais les soixante et quelques dessins dont il est illustr. Ici, nous ne savons auquel des deux nous devons plus de reconnaissance, ou M. l'abb Casgrain, qui n'a pas craint de s'exposer aggraver ses souffrances, en s'astreignant copier de sa main et collationner avec un soin infini le prcieux document, ou M. Fret, qui a donn notre ami et compatriote une pareille marque de confiance et un si beau tmoignage de sa libralit. Voici la description que M. de Puibusque fait du manuscrit: iv/4 Son format est in-quarto; il a 115 pages et 62 dessins faisant corps avec le texte, coloris et encadrs de lignes bleues et jaunes. La couverture est en parchemin trs-fatigu; le plat infrieur est dchir, les derniers feuillets sont racornis, et la main d'un enfant y a trac de gros caractres sans suite. L'criture nette et bien range ressemble celle des lettres conserves aux archives des Affaires trangres; cependant, ces dernires sont moins soignes, et il est ais de remarquer la diffrence naturellement produite par l'ge aprs un intervalle de trente-cinq ans. Le manuscrit en effet est de 1601 1603. M. Fret en a fait l'acquisition, il y a longtemps et par hasard, d'une personne qu'il suppose descendant collatral du Commandeur de Chaste. L'original de cette lettre dont nous venons de donner quelques extraits, appartient aussi M. l'abb H. Verreau. L'excellente traduction que M. Alice Wilmere a faite du _Voyage aux Indes_, pour la Socit Hakluyt, nous a t d'un grand secours, et nous avons abondamment puis dans les curieuses et savantes notes de l'diteur M. Norton Shaw. Le Canada doit savoir gr cette socit, d'avoir si bien apprci le mrite de Champlain. 1/5 [Illustration] BRIEF DISCOURS DES CHOSES PLUS REMARQUABLES QUE SAMMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE A reconneues aux Indes Occidentalles _Au voiage qu'il en a faict en icelles en l'anne mil vc iiij.xx xix. & en l'anne mil vjc.j. [30] comme ensuit._ [Note 30: En l'anne 1599 et en l'anne 1601. Dans le manuscrit original, ces deux dates, crites d'une manire assez peu usite, sont presque illisibles. La traduction anglaise de la socit Hakluyt porte: _in the years one thousand five hundred and ninety-nine to one thousand Six hundred and two_. Mais quiconque examinera le manuscrit avec attention, se convaincra qu'il faut lire: 1599 et 1601, comme nous le figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui s'accordent avec le texte.] ==================================================================== Ayant est employ en l'arme du Roy qui estoit en Bretaigne soubz messieurs le Mareschal d'Aumont[31], de St Luc [32], & Mareschal de Brissac[33], en qualit de Mareschal des logis de la dicte arme durant quelques annes, & jusques ce que Sa Majest eust en l'anne 1598, reduict en son obeissance ledict pas de Brestaigne, & licenci son arme, me voyant par ce moyen sans aucune charge ny employ, je me resolus, pour ne demeurer oysif, de trouver moyen de faire ung voiage 2/6 en Espaigne, y estant pratiquer & acqurir des cognoissances pour par leur faveur & entremise faire en sorte de pouvoir m'enbarquer dans quelqu'un des navires de la flotte que le Roy d'Espaigne envoye tous les ans aux Indes Occidentalles, affin d'y pouvoir m'y enbarquer[34] des particuliarits qui n'ont peu estre recongneues par aucuns Franoys, cause qu'ils n'y ont nul accs libre, pour mon retour en faire rapport au vray Sa Majest. Pour donc parvenir mon desseing, je m'en allay Blavet[35], o lors il y avoit garnison d'Espaignolz, auquel lieu je trouvay ung mien oncle nomm le Cappitainne Provenal, tenu pour ung des bons mariniers de France, & qui en ceste qualit avoit est entretenu par le Roy d'Espaigne comme pillotte gnral en leurs armes de mer. Mon dict oncle ayant receu commandement de monsieur le Mareschal de Brissac de conduire les navires dans lesquels l'on feist embarquer les Espaignols de la garnison dudict Blavet, pour les repasser en Espaigne, ainsi qu'il leur avoit est promis, je m'enbarquay avec luy dans ung grand navire du port de cinq cents thonneaux, nomm le St Julian, qui avoit est pris & arrest pour ledict voiage, o estant partis dudict Blavet au commencement du moys d'aoust, nous arrivasmes dix jours aprs proche du cap Finneterre[36], que nous ne peusmes reconnoistre cause 3/7 d'une grande brume qui s'leva de la mer, au moyeu de laquelle tous nos vaisseaux se separerent, & mesme nostre admirande de La flotte se pensa perdre, ayant touch une roche, & pris force eau, dans lequel navire & toute la flotte commandoit le gnral Soubriago[37], qui avoit est envoi par le Roy d'Espaigne Blavet pour cest effect: le lendemain le temps s'estant esclarcy, tous nos mariniers se rejoignirent ensemble, & feusmes aux isles de Bayonne en Gallice, pour faire radouber ledict navire admiral qui s'estoit fort offens. [Note 31: Jean d'Aumont, n en 1522, et cre marchal en 1579 par Henri III; il prit d'un coup de mousqueton, le 19 aot 1595.] [Note 32: Franois d'Espinay de Saint-Luc, beau-frre du marchal d'Aumont. Il fut nomm, en 1596, grand-matre de l'artillerie, et fut tu d'un boulet de canon le 8 septembre 1597.] [Note 33: Charles de Coss-Brissac, second du nom, marchal de France, auquel Louis XIII donna le titre de duc en 1612.] [Note 34: Enqurir.] [Note 35: Blavet, dernier poste occup par les Espagnols en Bretagne, fut rendu la France par le trait de Vervins, en juin 1598. Cette forteresse (aujourd'hui Port-Louis) tait situe l'embouchure de la rivire de Blavet. Ruine pendant les guerres de la Ligue, elle fut rebtie avec les anciens matriaux, et fortifie de nouveau par Louis XIII, Qui lui donna son nom.] [Note 36: Voir Planche I.] [Note 37: Nom videmment dfigur. (Note de M. de Puibusque.)] Ayant sejour six jours auxdictes isles, feismes voille, & allasmes reconnoistre le cap de Sainct Vincent troys jours aprs: ledict cap est figur en la page suivante[38]. Le dict cap estant doubl nous allasmes au port de Callix[39], dans lequel estant entrs, les gens de guerre furent mis terre, aprs laquelle descente les navires franoys qui avoient est arrests pour traict furent congdiez & renvoyez chacun en son lieu, hors mis ledict navire sainct Julian, qui ayant est reconnu par ledict Soubriago gnral ung fort navire & bon de voille, fust par luy arrest pour faire service au Roy d'Espaigne, & par ainsy ledict cappitaine Provenal mon oncle demeura tousjours en iceluy, & sejournasmes audict lieu de Callis un moys entier, durant lequel j'eu le moyen de reconnoistre l'isle dudict Callis, dont la figure en suit [40]. [Note 38: Voir Planche II.] [Note 39: Cadix.] [Note 40: Voir Planche III.] 4/8 Partant dudict Callix nous fusmes St Luc de Baramedo[41], qui est l'entre de la riviere de Siville, o nous demeurames troys moys, durant lesquels je feus Siville, en pris le dessin, & de l'autre, que j'ay jug propos de representer au mieux qu'il m'a est possible en ceste page & en la suivante[42]. [Note 41: San-Lucar de Barameda.] [Note 42: Voir Planches. IV et V.] Pendant les troys moys que nous fusmes de sejour audict St Luc de Baramedo il y arriva une patache d'advis, venant de Portoricco, pour advertir le Roy d'Espaigne que l'arme d'Angleterre estoit en mer avec desseing d'aller prendre ledict Portoricco: sur lequel advis ledict Roy d'Espaigne, pour le secourir, fist dresser une arme du nombre de vingt vaisseaux & de deux mille hommes, tant soldats que mariniers, entre lesquels navires celuy nomm le St Julian fust reteneu, & fust command mon oncle de faire le voiage en iceluy, dont je receus une extresme joye, me promettant par ce moien de satisfaire mon desir, & pour ce je me resolus fort aisement d'aller avec luy, mais quelque diligence que l'on peut faire radouber, avitaller & esquipper lesdicts vaisseaux, avant que pouvoir estre mis la mer, & sur le point que nous debvions partir pour aller audict Portoricco, il arriva des nouvelles par une patache d'advis qu'il avoit est pris des Anglois, au moien de quoy ledict voiage fust rompu mon grand regret pour me voir frustr de mon esperance. 5/9 Or en mesme temps l'arme du Roy d'Espaigne, qui a accoustum d'aller tous les ans aux Indes, s'appareilloit audict St Luc, il vint de la part dudict Roy ung seigneur nomm Domp Francisque Colombe, Chevalier de Malte, pour estre gnral de ladicte arme, lequel voiant nostre vaisseau appareill & prest servir, & sachant par le rapport qu'on luy avoit faict, qu'il estoit fort bon de voille pour son port, il resolut de s'en servir, & le prendre au fraict ordinaire, qui est ung escu pour Thonniau par mois, de sorte que j'eus occasion de me resjouir voiant naistre mon esperance, d'autant mesme que le Cappitaine Provenal mon oncle ayant est reteneu par le gnral Soubriago pour servir ailleurs, & ne pouvant faire le voiage, me commist la charge dudict vaisseau pour avoir esgard iceluy, que j'acceptay fort volontiers, & sur ce nous fusmes trouver ledict sieur gnral Colombe pour savoir s'il auroit agrable que je fisses le voiage, ce qu'il me promist librement, avec des tesmoignages d'en estre fort aise, m'ayant promis sa faveur & assistance, qu'il ne m'a depuis desnis aux occasions. La dicte arme fist la voille au commencement du mois de janvier de l'an 1599, & trouvant tousjours le vent fort aigre, dans six jours nous reconusmes les illes Canaries. Partant desdictes illes Canaries nous allasmes passer par le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous continua de faon que deux mois six jours aprs nostre partement de St Luc nous eusmes la veue d'une ille nomme La Defeade, qui est la premire ille qui faut que les pillottes 6/10 recognoissent nesessairement pour aller en toutes les autres illes & ports des Indes. Ceste ille est ronde, assez hault en mer, & contient en rond sept lieues, plaine de bois & inhabite, mais il y a bonne radde la bande de l'est. De la dicte Ille nous feusmes une autre ille nomme La Gardalouppe, qui est fort montaigneuse, habite de sauvages[43], en laquelle il y a quantit de bons ports, l'un desquels nomm Nacou nous feusmes prendre de l'eau, & comme nous mettions pied terre veismes plus de trois cents sauvaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes sans qu'il fust nostre puissance d'en attrapper un seul, estant plus disposts la course que tous ceux des nostres qui les voulurent suivre. Ce que voiant, nous en retournasmes dans nos vaisseaux aprs avoir pris de l'eau & quelques refreschissements, comme chair & fruicts de plaisans goust: ceste ile contient environ vingt lieux de long & douze de large, dont la forme est telle que la figure suivante[44]. [Note 43: Le premier tablissement la Guadeloupe fut fait par les Franais en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'd. Soc. Hakl.)] [Note 44: Voir Planche VIII.] Apres avoir demeur deux jours audict port de Nacou, le troisiesme jour nous nous remismes la mer, & passasmes entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui sont en telle quantit que l'on n'en a peu dire le nombre au certain; mais bien qu'il y en a plus de huict cents descouvertes, elles sont toutes desertes & inhabites, la terre fort haulte, plaine de bois, mesmes de palmes & ramasques qui y sont communes comme les chesnes & ormeaux 7/11 par de: il y a grande quantit de bons ports & havres entre lesdictes illes qui sont icy aucunement figures[45]. [Note 45: Voir Planche IX.] D'icelles illes nous feusmes l'isle de La Marguerite[46], o se peschent les perles: dans cette ile y a une bonne ville que l'on appelle du mesme nom La Marguerite. Elle est fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont une lieue la mer pescher lesdictes perles dix ou douze brasses d'eau. Ladicte pesche se faict par les naigres esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer, & l'enplissent d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis remontent dans ledict port se descharger au lieu ce destin, o sont les officiers dudict Roy qui les reoivent[47]. [Note 46: Voir Planche XI,] [Note 47: Voir Planche X.] De ladicte ille nous allasmes Portoricco [48], que nous trouvasmes fort desol, tant la ville que le chatiau ou forteresse qui est fort bonne, & le port bien bon & l'abry de tous vents fors de nordest qui donne droict dans ledict port. La ville est marchande: elle avoit est puis peu de tems pille des Anglois, qui avoient laiss des marques de leur veneue. La plus part des maisons estoient brles, & ne s'y trouva pas quatre personnes outre quelques naigres qui nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient est la plus part enmens prisonniers par les Anglois, & les autres 8/12 qui avoient peu s'estoient sauvs dans les montaignes, d'o ils n'avoient encor os sortir pour la prehension qu'ils avoient du retour des Anglois, lesquels avoient charg tous les douze navires dont leur arme estoit compose, de sucres, cuirs, Gingembre, or & argent, car nous trouvasmes encor en ladicte Ville quantit de sucres, gingembre, canisiste[49], miel de cannes[50] & conserve de gingembre que les Anglois n'avoient peu charger. Ils emportrent aussy cinquante pices d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute ruine & les ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens qui s'y estoient retirs, & qui commencoient relever lesdicts ranparts: le gnral s'informa d'eux comme ceste place avoit est prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui parloit assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur dudict chasteau de Portoricco ny les plus anciens du pas ne pensoient pas que deux lieux de l y eust aucune descente, selon le rapport qui leur en avoit est fait par les pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que plus de six lieux du dict chasteau il n'y avoit aucun endrois o les ennemis peussent faire descente, ce qui fust cause que ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy il fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau, la bande de l'est, il y a une descente o les Anglois mirent pied terre fort commodment, laissant leurs vaisseaux qui 9/13 estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent thonneaux en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps sy propos qu'ils vindrent de nuict ladicte rade sans estre apperceus, cause que l'on ne se doubtoit de cela. Ils mirent six cents hommes terre avec dessainct de piller la ville seulement, n'ayant pas pens de fere plus grand effet, tenant le chasteau plus fort & mieux gard. Ils menrent avec eux troys coulevreinnes pour batre les deffences de la ville, & se trouverent au point du jour une porte de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement des habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes ung passage d'une petitte riviere qui est entre la ville & le chasteau, pour empescher, comme ils firent, que les soldats de la garde dudict chteau qui logeroient en la ville ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, & les autres quatre cents hommes donnrent dans la ville, o ils trouverent aucune resistance[51] de faon que en moins de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne munition de vivre l'occasion que le Gouverneur avoit envoy celles qui y estoient par commandement du Roy d'Espaigne Cartagenes, o l'on pensoit que l'ennemy feroit dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le plus proche port o viennent les vaisseaux, les Anglois firent sommer le Gouverneur, & firent offrir bonne 10/14 composition s'il se vouloit rendre, sinon qu'ils luy feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont ayant crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve, & s'enbarqua avec lesdicts Anglois, n'osant retourner en Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours que lesdicts Anglois estoient partis de Ladicte ville o ils avoient demeur ung mois: aprs le Partement desquels, lesdicts Indiens s'estoient ralis, & S'eforoient de reparer ladicte forteresse, attendant l'arrive Dudict gnral, lequel fit faire une information du rcit Desdicts Indiens, qu'il envoya au Roy d'Espaigne, & commanda Aux dicts Indiens qui portoient la parolle d'aller chercher Ceux qui s'estoient fuis aux montagnes, lesquels sur la parolle retournrent en leurs maisons, recevant tel contentement de voir ledict gnral & d'estre delivrs des Anglois, qu'ils oublirent leurs pertes passes. Ladicte ille de Portoricco est assez agrable combien qu'elle soit un peu montaigneuse, comme la figure suivante le montre[52]. [Note 48: Voir Planche XII.] [Note 49: _Canijiste_, de _Caneficier_, nom donn, dans les Antilles, au Cassia (_Cassia fistula_, LINN.) le _Keleti_ des Carabes, qui produit le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 50: La mlasse.] [Note 51: La traduction de la Socit Hakluyt rend ces mots aucune rsistance par _no rsistance_, ce qui fait un contre-sens; car _aucune rsistance_, sans la ngative ne, quivaut quelque rsistance, ou certaine rsistance. C'est ce qui explique pourquoi l'diteur trouve Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. (_Narrative of Champlain's Voyage to the Western Indies_, p. 10, note I.)] [Note 52: Voir Planche XII.--La ville de Porto-Rico fut fonde en 1510. Elle fut attaque par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols, informs de leur approche, avaient fait de tels prparatifs, que Drake fut forc de se retirer, aprs avoir brl les vaisseaux espagnols qui taient Dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland, fit une expdition, pour s'emparer de l'le. Il dbarqua ses hommes secrtement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse rsistance; le rapport de Champlain D'aprs des Tmoins oculaires qui en avaient t les victimes, est bien diffrent. (Voir la note prcdente.) Mais en peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'le se soumit aux Anglais. La possession de l'le tant juge de grande importance, le comte adopta la Cruelle mesure d'exiler les habitants Carthagene, et, en dpit des protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis excution; il N'en chappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvrent bientt dans L'impossibilit de garder l'le; une grive maladie Emporta les trois quarts des troupes. Cumberland, du dans ses esprances, retourna en Angleterre, laissant le commandement Sir John Berkeley. La mortalit, faisant de jour en jour de plus grands ravages, fora les Anglais vacuer l'le, et les Espagnols, bientt aprs, reprirent possession de leurs demeures.--Le rapport que fait Champlain de l'tat De l'le aprs le dpart des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement la dure de l'occupation de l'le par les Anglais. (Ed. Soc. Hakl.)] 11/15 Ladicte ille est emplye de quantit de beaux arbres, comme cdres, palmes, sappins, palmistes, & une manire d'autres arbre que l'on nomme sonbrade.[53], lequel comme il croit, le sommet de ses branches tombant terre prend aussy tost racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il n'apporte aucun fruict, mais il est fort agrable, ayant la feuille semblable celle du laurier, un peu plus tendre. [Note 53: De l'espagnol _sombra_, ombre feuillue. _Ficus americana maxima_, le _Clusea rosea_ de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron, (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XIII.] Il y a aussy en ladicte Ile quantit de bons fruicts, savoir plantes[54], oranges, citrons d'estrange grosseur, citroulles de la terre qui sont trs bonnes, algarobbes[55], pappittes[56], & un fruict nomm coraon[57], cause qu'il est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur jaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse il rend une humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans ledit fruict est comme de la bouillye, & a le goust comme de la crme sucre. Il y a beaucoup d'autres fruicts dont ils ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a aussy d'une racine qui s'appelle cassave[58], que les 12/16 Indiens mangent en lieu de pain. Il ne croit ne blee ny vin dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande quantit de camlons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je ne puis asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs fois: il a la taiste assez pointue, le corps assez long pour sa grosseur assavoir ung pied & demy, & n'a que deux jambes qui sont devant, la queue fort pointue, mesle de couleurs grise jaunastre. Le dict cameleon est cy represent [59]. [Note 54: Fruit du Plantanier, appel aux Canaries _Plantano_,--Voir Planche XLII.] [Note 55: _Algaroba_, ou _Algarova_, nom donn par les Espagnols certaine espce d'Acacia du nouveau monde, cause de sa ressemblance avec l'algarobe, caroubier ou fve de Saint-Jean, dont la gousse fournit une Excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XXXVI.] [Note 56: Pappitte--_Curica papaya_ (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 57: Coraon. _Anona muricata_, ou Corassol, de l'espagnol _corazon_, coeur, ainsi nomm de la forme du fruit. Quelques crivains font driver ce nom de Curaoa, supposant que la graine fut apporte par les Danois. Le nom donn dans le pays tait _memin_. (Ed. Soc. Hakl.) Voir Planche XIV.] [Note 58: Cassava.--_Jatropha Manihot_. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XXXIII.] [Note 59: Voir Planche XV.] Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont sucres, gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco, quantit de cuirs, boeufs, vaches & moutons: l'air y est fort chaud, & y a de petits oyseaux qui resemblent perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend parler, & y en a grande quantit en ceste ile[60]: laquelle ile contient environ soixante dix lieus de long, & de large quarante lieus, environne de bons ports & havres, & gist est & ouest. Nous demeurmes audict Portoricco environ un moys: le gnral y laissa environ troys cents soldats en garnison dans la forteresse, o il fist mestre quarante six pices de fonte verte qui estoient Blavet. [Note 60: Voir Planche XVI.] Au partir dudict Portoricco nostre gnral separa nos galions en troys bandes: il en retint quatre avec luy, en envoya troys Petronella & trois la Neufve Espaigne, du nombre desquels estoit le navire o j'estois, & chacun galion avoit sa patache. Ledict gnral s'en alla 13/17 Terre-Ferme, & nous costoyames toute l'ille de St Domingue de la bande du nord, & fusmes ung port de ladicte ile nomm Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit en la coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis aucuns estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont courent fortune d'estre pendus ou mis aux galleres & leurs vaisseaux confisqus: & pour les tenir en plus grande crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne libert aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau estranger, & en donner advis au gnral d'arme ou gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus pied nuict & jour pour donner semblable advis & acqurir sa libert. Nous mismes pied terre audict Porto Platte, & fusmes environ une lieue dans la terre sans trouver aucune personne sinon un naigre qui se preparoit pour aller donner advis; mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, & donna advis nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux franois au port de Mancenille, o ledict admirande se resolut d'aller, & pour ceste effect nous partismes du dict lieu de Porto Platte, qui est un bon port, l'abry de tous vents, o il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme il est icy figur [61]. [Note 61: Voir Planche XVII.] Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille, qui est icy represent [62], auquel port de Mancenille sceusmes que lesdicts deux vaisseaux estoient au port aux Mousquittes [63], prs la Tortue, qui est une petitte isle 14/18 ainsy nomme qui est devant l'enboucheure dudict port, auquel estans arivs le lendemain sur les trois heures du soir, nous apperumes les dicts deux vaisseaux qui mettoient la mer pour fuir de nous, mais trop tard: ce qu'eux recognoissans, & Qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous l'esquippage de L'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue dans la mer, abandonnrent leur dict vaisseau, & s'estant jett dans leur bateau se sauverent terre: l'autre navire alla donner du bout terre & se brisa en plusieurs pices, & en mesme temps l'esquippage se sauva terre comme l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit peu sauver cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade, lequel nous dit que les dicts vaisseaux perdeus estoient de Dieppe. Il y a fort belle entre au dict port de Mousquitte de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable ouvert, de faon qu'il faut ranger la grand terre du cost de l'est pour entrer audict port, auquel il y a bon ancreage: & y a une isle dedans o l'on se peut mettre l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu est assez plaisant pour la quantit des arbres qui y sont: la terre est assez haulte; mais il y a telle quantitt de petites mouches, comme chesons ou coufins qui piquent de si estrange faon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust picqu au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des bussolles enfls de couleur rouge, qui rendroient la personne difforme. [Note 62: Voir Planche XVIII.] [Note 63: Voir Planche XIX.] Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict navire franois, qu'il y avoit traize grands vaisseaux tant 15/19 franois, anglois que flaments, arms moitye en guerre moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les aller prendre au port St Nicolas, o ils estoient, & pour ce se prpara avec trois galions du port de cinq cents thonneaux chacun & quatre pataches, & allasmes le soir mouiller l'ancre une radde que l'on nomme Monte Cristo, qui est fort bonne & l'abry du su, de l'est & de l'ouest, & est remarque d'une montaigne qui est Droit devant ladicte radde, sy haulte que l'on la descouvre de quinze lieux la mer: la dicte montaigne fort blanche & reluisante au soleil, & deux lieux autour dudict port est terre assez basse, couverte de quantit de bois, & y a fort bonne pescherye & ung bon port au dessoubs du dict Monte Cristo, qui est figur en la page suivante[64]. [Note 64: Voir Planche XX.] Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y trouver les dicts vaisseaux, & sur les trois heures nous arrivasmes dans la baye dudict cap, & mouillasmes l'ancre le plus prs qu'il nous feust possible, ayant le vent contraire pour entrer dedans[65]. [Note 65: Voir Planche XXI.] Ayant mouill l'ancr nous apperceusmes les vaisseaux desdicts marchands dont nostre admirante se pesiouit fort, s'asseurant de les prendre. Toutte la nuict nous fismes tout ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans ledict port, & le matin veneu l'admirante print conseil des cappitaines & pillottes de ce qui estoit faire: ils luy dirent qu'il falloit juger au pire de ce que l'ennemy pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de 16/20 fuir sinon la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce qu'ils ne se hazarderoient pas de fere le jour, voiant les sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils vouloient faire resistance Qu'ils se tiendroient l'entre dudict port, leurs navires Amars devant & derrire, tous leurs canons d'une bande & leurs hauts bien pavoiss de cables & de cuirs, & que s'ils se voioient avoir du pire, ils abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre, pour quoy remdier ledict admirante debvoit faire advancer ses vaisseaux le plus prs du port qu'il pourroit pour les batre coups de canon, & faire dsendre cent des meilleurs soldats terre pour empescher les ennemis de s'y sauver. Cela fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que l'on avoit pens: ains ils se prparrent toute la nuict, & le matin veneu ils se mirent la voille, vindrent pour nous gaigner le vent droict nos vaisseaux, contre lesquels il leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist changer de courage aux Espaignols & adoucir leurs rodomontades: ce fust donc nous lever l'ancre avec telle promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa le cble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur ancre: ainsy nous fismes aussy la voille, chargeants & estants chargs de canonnades. En fin ils nous gaignerent le vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour & la nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes quatre lieux de nous: ce que voiant notre admirante il laissa ceste poursuitte pour continuer nostre route; mais il est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant 17/21 de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions de guerre: & ne furent les vaisseaux estrangers preservez que par la faute de courage des Espaignols. Durant ceste chasse, il ariva vue chose digne de rize qui mrite d'estre recite. C'est que l'on vist une patache de quatre ou cinq thonneaux melle parmy nos vaisseaux: l'on demanda plusieurs foys d'o elle estoit, avec commandement d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce, combien que l'on luy eust tir des coups de canon, ains allans tousjours au gr du vent, ce qui meut nostre amirande de la faire chasser par deux de nos pataches, qui en moins de deux heures furent elle & l'abordrent, criant tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune response, ny sans que leurs soldats voulussent se jeter dedans, encores que l'on ne vist personne sur le tillac. En fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient que ce petit vaisseau estoit gouvern par ung diable, y firent entrer par menaces des soldats jusques vingt, qui n'y trouverent rien, & prindrent seulement leurs voilles & laisserent le corps de ceste patache la mercy de la mer. Ce rapport faict l'admirante, & la prehension que les soldats avoient eu donna matire de rire tous. Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre route la Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figure en la page suivante[66]. [Note 66: Voir Planche XXII.] La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent cinquante lieues de long & soixante de large, fort fertille 18/22 en fruicts, bestail & bonnes marchandizes, comme sucre, canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf & quelques foureures. Il y a quantit de bons ports & bonnes raddes, & seullement une seulle ville nomme l'Espaignolle[67], habite d'Espaignolz; le reste du peuple sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la nation franoise, avec laquelle ils trafficquent le plus souvent qu'ils peuvent en fere, toutesfois c'est desu des Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les Franois traffiquent le plus en ces quartiers l, & l o ils ont le plus d'accs, quoy que peu libre. [Note 67: Aujourd'hui Saint-Domingue.] Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y a aucunne mines d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre [68]. [Note 68: Voir Planche XXIII.] Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de Cuba, la bande du su, terre assez haulte. Nous allasmes reconnoistre de petites isles qui s'appellent les Caymanes[69], au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles il y a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage, pour les basses & bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y advanturer qui ne sait bien la routte. [Note 69: Voir Planche XXV.] Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung jour: je mis pied terre en deux d'icelles, & vis ung trs beau havre fort agrable. Je cheminay une lieue dans la terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins des lappins[70] qui y sont en grande quantit, quelques oiseaux, & un lzard gros comme la cuisse, de couleurs grise & feuille morte. [Note 70: Voir Planche XXIV.] 19/23 Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes: nous feusmes aussy en terre en l'autre qui n'est pas sy agrable, mais nous en apportasmes de trs bons fruicts, & y avoit telle quantit d'oiseaux, qu' nostre entre il s'en leva tel nombre qu' plus de deux heures aprs l'air en estoit remply, & d'autres qui ne peuvent voller, de faon que nous en prenions assez aisement: ils sont gros comme une oye, la teste fort grosse, le bec fort large, bas sur les jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand les oyseaux sont plusms, il n'y a pas plus gros de chair qu'une turtre, & est de fort mauvais goust[71]. Nous levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort bon vent, & le lendemain sur les trois heures aprs midy nous arivasmes ung lieu qui s'appelle La Sonde [72], lieu trs dangereux, car plus de cinq lieues de l ce ne sont que basses, fors ung canal qui contient... [73] lieues de long & trois de large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes hors pour pescher du poisson dont ils pescherent si grande quantit que les mariniers ne pouvoient fournir mettre dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la grosseur d'une dore [74], de couleur rouge, fort bon sy on le mange frais, car il ne se garde & saumure, & se pourit incontinent. Il faut avoir tousjours la sonde en la main en passant ce canal, la sortye duquel l'une de nos pataches 20/24 se prit en la mer sans que nous en peussions savoir l'occasion: les soldats & mariniers se sauverent la nage, les uns sur des planches, autres sur des advirons, autres comme ils pouvoient, & revindrent de plus de deux lieues [75] nostre vaisseau, qu'il trouverent bien propos, & les fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant d'eux. [Note 71: Voir Planche XXIV.] [Note 72: Voir Planche XXVI.] [Note 73: Lacune dans le ms. D'aprs la carte de l'auteur, ce canal a plus de trente lieues de long.] [Note 74: _Sparus aurata_ (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama s'appelle porgy. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 75: M. de Puibusque et le traducteur de la Socit Hakluyt ont trouv ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'tait que replie.] Huict jours aprs nous arivasmes St Jean de Luz [76], qui est le premier port de la Neufve Espaigne, o les gallions du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or, l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien quatre cents lieues de Portoricco. En ceste isle il y a une fort bonne forteresse, tant pour la situation que pour les bons ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est necessaire, & y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le lieu. La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large: 21/25 outre laquelle forteresse y a des maisons basties sur pilloties dans l'eau, & plus de six lieues la mer, & ne sont que basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent entrer en ce port s'ils ne savent bien l'entre du canal, pour laquelle entre faut mettre le cap au surouest, mais est bien le plus dangereux port que l'on sauroit trouver, qui n'est aucun abry que de la forteresse du cost du nord, & y a aux muralles de la forteresse plusieurs boucles de bronze o l'on amare des vaisseaux qui sont quelque fois sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts vaisseaux se froissent, encor qu'ils soient amars devant & derrire. Le dict port ne contient que deux cents pas de large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent ceste place que pour la commodit des gallions qui viennent comme dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or & argent qui se tirent de la Neufve Espaigne. [Note 76: Voir Planche XXVIII.--videmment, il est question du fort et chteau de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan d'Ulloa? c'est un point contest. Dans les cartes de Mercator et de Hondius, Amsterdam 1628, 10e dition, Saint-Jean d'_Ulloa_ est plac sur le vingt-sixime degr de latitude nord, l'embouchure de la rivire De _Lama_ (Rio del Norte). Villa-Rica est mis la place actuelle de Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean d'Ulloa, Soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625, cette ville est appele San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. Le vrai nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du Vieux havre de Vera-Cruz, qui en est six lieues. Mais le havre de l'ancien Vera-Cruz, ayant t trouv trop dangereux pour les vaisseaux, cause de La violence du vent de nort, fut entirement abandonn par les Espagnols, qui se retirrent San Juan d'Ulhua, o leurs navires trouvrent bon ancrage, grce un rocher qui sert de forte dfense contre les vents; et, pour perptuer la mmoire de cet heureux vnement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutrent au nom de San Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunt au premier havre, qui fut dcouvert le Vendredi-Saint de l'anne 1519. (Gage, _Voy. Mexico_, 1625.)--Ed. Soc. Hakl.] Il y a de l'autre cost du chasteau, deux mille pas d'iceluy en terre ferme, une petite ville nomme Bouteron[77], fort marchande. A quatre lieues du dict Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle Verracrux[78], qui est en fort belle situation & deux lieues de la mer. [Note 77: Voir Planche XXV III.] [Note 78: Lavelle Croux, dans la carte. Planche XXVII.] Quinze jours aprs nostre arrive au dict St Jean de Luz, je m'en allay avec cong de nostre dict admiral, Mechique [79], distant dudict lieu de cent lieux tousjours avant en terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau pas 22/26 que ce royaulme de la Nove Espaigne, qui contient trois cents lieues de long & deux cents de large. [Note 79: Mexico.] Faisant ceste traverse Meschique, j'admirois les belles forests que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres que l'on sauroit souhaitter, comme palmes, cdres, lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers, accoyates, bois d'ebene[80], Bresil[81], bois de campesche[82], qui sont tous arbres communs en ce pays l, avec une infinitt d'autres diffrentes sortes que je ne puis reciter pour la diversit, & qui donnent tel contentement la veue qu'il n'est pas possible de plus, avec la quantit que l'on veoit dans les forests d'oiseaux de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes campaignes unies perte veue, charges de infinis trouppeaux de bestial, comme chevaux, mulets, boeufs, vaches, moutons & chevres, qui ont les pastures tousjours fraches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air 23/27 fort tempr, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans que deux fois, mais les rozes sont sy grandes la nuict que les plantes en sont suffisamment arrozes & nourries. Outre cela, tout ce pays l est dcor de fort beaux fleuves & rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille, rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantit que l'on sauroit desirer, & en quelque saison que ce soit il se trouve tousjours du fruicts nouveaux trs bons dans les arbres, car quand un fruict est maturit, les autres viennent & se succedent ainsy les ungs aux autres, & ne sont jamais les arbres vuides de fruicts, & tousjours verds. Sy le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de la vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled, car j'ay veu des raizins provenans d'un cep que quelqu'un avoit plant pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les contentements que j'avois eus la veue des choses sy agrables n'estoient que peu de chose au regard de celuy que je receus lors que je vie ceste belle ville de Mechique, que je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples, pallais & belles maisons, & les rues fort bien compasses, o l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes sortes de marchandises trs riches. Je crois, ce que j'ay peu juger, qu'il y a en ladicte ville douze quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand nombre de naigres esclaves. Ceste ville est environne d'un 24/28 estang presque de tous costs, hors mis en ung endroit qui peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant craindre que de ce cost, car de tous les autres il y a plus d'une lieue jusques aux bords dudict estang, dans lequel il tombent quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre, & portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme, une autre riviere de Chille, l'autre riviere de Caiou, & la quatriesme riviere de Mechique, dans laquelle se pesche grande quantit de poissons de mesmes especes que nous avons par de, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande quantit de beaux jardins & beaucoup de terres labourables fort fretille[83]. [Note 80: Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Socit Hakluyt a rendu par _good Bresil_ ces mots _bois d'ebene Bresil_. Il a lu sans doute _bois de bon Bresil_.] [Note 81: Coesalpinia. Il y a deux espces de bois de Brsil employs dans la teinture: _Coes. Echinata_ (LAMARCK), et _Coes. Sappan_ (LINN.) Le premier est le Brsil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui Crot naturellement dans l'Amrique du Sud, employ dans le commerce pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, o l'on s'en sert pour le mme usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avanc que le nom de Brsil a t donn ce bois de teinture parce qu'il vient du Brsil; malheureusement pour cette thorie, ce mot tait employ bien avant la dcouverte du pays qui porte le mme nom. Le Brsil, dit Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, cause de la croix qui y fut rige; mais le dmon, qui perd, par cet tendard de la croix, L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait t enlev par les mrites de Jsus-Christ, dtruisit la croix, et fit appeler ce pays Brsil du nom d'un bois de couleur rouge. Ce nom a pass dans toutes les bouches, et celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il tait plus important qu'un nom vnt d'un bois de teinture, plutt que de ce bois qui donne la vertu tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut teint du sang de Jsus-Christ qui y fut rpandu. Il est donc vident que le nom de Brsil fut donn au pays par les Portugais, aprs la dcouverte de Cabrai, cause de la quantit de bois rouge qui y abonde. (Ed. Soc. Hakl. En substance.)] [Note 82: Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.] [Note 83: Voir Planche XXIX.] A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que le Roy d'Espaigne a afferms cinq millions d'or par an, & s'est reserv d'y emploier ung grand nombre d'esclaves pour tirer son proffis tous ce qu'ils pouront des mines, & outre tire le dixiesme de tout ce que tirent les fermiers, par ainsy ces mines font de trs bon revenu audict Roy d'Espaigne [84]. [Note 84: Voir Planche XXX.] L'on receulle audict pas quantit de cochenille qui croist dans les champs, comme font les pois de de, & vient d'un fruict gros comme une nois, qui est plain de graine par dedans. On le laisse venir maturit jusques ce que ladicte graine soit seche, & lors on la couppe comme du bled, & puis on la bat pour avoir la graine, dont ils 25/29 resement aprs pour en avoir d'autre. Il n'y a que le Roy d'Espaigne qui puisse faire servir & receullir ladicte cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de ses officiers ce commis, car c'est marchandise de grand prix & a l'estime de l'or & de l'argent. J'ay faict: icy une figure de la plante qui apporte la dicte cochenille [85]. [Note 85: Planche XXXI.--_Cactus Opuntia_. La croyance que la cochenille tait la graine d'une plante subsistait encore longtemps aprs la conqute du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de cette plante, les graines sont figures exactement comme les insectes s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement espagnol, et le svre monopole qu'il faisait de ce produit, empchrent qu'on en connt la vraie nature et son mode de propagation, et donnrent naissance diverses fables et conjectures. (Ed. Soc. Hakl.)] Il y a ung arbre au dict pays que l'on talle comme la vigne, & par l'endroit o il est tall il distille une huille qui est une espece de baume, appelle huille de Canime, du nom de l'arbre qui se nomme ainsy [86]. Ceste huille est singulliere pour toutes playes & couppures, & pour oster les douleurs, principallement des gouttes. Ce bois a l'odeur du bois de sappin. L'once de la dicte huille vault en ce pays l deux escus. Le dict arbre est icy figur[87]. [Note 86: _Canim_, ou _Anim_. Johnston en distingue deux espces: l'_anim Oriental_, et l'_anim Occidental_, appel, dit-il, par les Espagnols _Canim_, Moquin-Tandon (Botanique Mdicale) en distingue aussi deux espces: 1 le Courbaril diphylle, _Hymenoea Courbaril_ (LINN.), qui fournit une grande quantit de rsine transparente, appele _rsine anim occidentale_, ou _Copal d'Amrique_; 2 le Courbaril verruqueux, _Hymenoea verrucosa_ (GAERTN.), _rsine anim orientale_, vulgairement appele _Copal d'Orient_.] [Note 87: Planche XXXII.] Il y a ung autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruict est fort bon & utille beaucoup de choses, & mesmes sert de monnoye entre les Indiens, qui donnent soixante pour une realle. Chacun fruict est de grosseur d'un pinon & de la 26/30 mesme forme, mais il n'a pas la cocque sy dure: plus il est vieux & milleur est. Quand l'on veut achapter des vivres, comme pain, chairs, fruicts, poissons ou herbes, ceste monnoye peult servir, voire pour cinq ou six pices l'on peult avoir de la marchandise pour vivre des Indiens seulement, car il n'a point cours entre les Espaignols, ny pour achapter marchandise autre que des fruicts. Quand l'on veult user de ce fruict, l'on le reduict en pouldre, puis l'on en faict une paste que l'on destrempe en eau chaude, o l'on mesle du miel qui vient du mesme arbre, & quelque peu d'espice, puis le tout estant cuit ensemble, l'on en boit au matin, estant chauff, comme les mariniers de de prennent de l'eau de vye, & se trouvent sy bien aprs avoir beu de ceste eau, qu'ils se pourroient passer tout ung jour de manger sans avoir grand apptit. Cest arbre a quantit d'espinnes qui sont fort pointues, que quand on les arrache il vient ung fil, l'escorche du dict arbre, lequel l'on file sy dely que l'on veult, & de ceste espine & du fil qui y est attach, l'on peult coudre aussi proprement que d'une esguille & d'autre fil; les Indiens en font du fil fort beau & fort dely, & neantmoins sy fort, qu'un homme n'en pourroit pas rompre deux brins ensemble, encores qu'ils soient delys comme cheveux. La livre de ce fil, nomm fil de pitte[88], vaut en Espaigne huict escus la livre, & en font des dantelles & autres ouvrages: d'avantage de l'escorche dudict arbre l'on faict du vinaigre fort comme celuy de vin, & prenant du coeur de l'arbre qui est 27/31 mouelleux, & le pressant, il en fort du tresbon miel, puis faisant seicher la mouelle ainsi esprainte au soleil, elle sert pour allumer le feu. Outre plus pressant les feuilles de cest arbre, qui sont comme celles de l'olivier, il en sort du jut dont les Indiens font un breuvage. Ledict arbre est de la Grandeur d'un olivier, dont vous en verrez icy la figure [89]. [Note 88: Champlain dcrit ici videmment le Cacao et le _Metl_, ou _Maguey_ (_Aloes Pitta, Aloes disticha, Agave Americana_), auquel se rapporte presque toute la dernire partie de sa description, except les feuilles qui sont comme celles de l'olivier. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 89: Planche XXXIII.] J'ay cy devant parl d'un arbre qui s'appelle gouiave[90], qui croist fort communement audict pays, qui rend ung fruict que l'on nomme aussy gouiave, qui est de la grosseur d'une pomme de capendu [91], de couleur jaulne, & le dedans semblable aux figues verdes; le jut en est assez bon. Ce fruict a telle proprit, que sy une personne avoit ung flux de ventre, & qu'il mangeast dudict fruict sans la peau, il seroit guery dans deux heures, & au contraire ung homme qui seroit constip, mangeant l'escorche seulle sans le dedans du fruict, il luy lchera incontinent le ventre, sans qu'il soit besoing d'autre mdecine. Figure du dict arbre [92]. [Note 90: _Psidium_ (LINN.) Sa qualit est de resserrer le ventre, estant mang vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux de sang; mais estant mang meur il a un effet tout contraire.--De Rochefort, _Hist. des Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 91: Espce de pomme commune en Normandie, principalement au pays de Caux. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 92: Planche XXXIV] Il y a aussy ung fruict qui s'appelle accoiates[93], de la grosseur de grosses poires d'hiver, fort verd par dessus, & comme l'on a lev la peau, l'on trouve de la chair fort espaisse que l'on mange avec du sel, & a le goust de 28/32 cherneaux, ou nois vertes: il y a ung noyau dedans de la grosseur d'une nois, dont le dedans est amer. L'arbre o croit ledict fruict est icy figur, ensemble ledict fruict[94]. [Note 93: _Ahuacahuitl_, nom indigne, dont on a fait par corruption _Agouacat_, l'Avogade ou _Avogada_ des Espagnols. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 94: Planche XXXV.] Aussy il y a d'un fruict que l'on nomme algarobe[95], de la grosseur de prunes Dabtes, long comme cosses de febves, qui a une coque plus dure que celle de la casse, de couleur de chataigner. L'on trouve dedans ung petit fruict comme une grosse febve verte, qui a ung noiau, & est fort bon. Il est icy figur [96]. J'ay veu ung autre fruict qui s'appelle carreau [97], de la grosseur du poing, dont la peau est fort tendre & orenge, & le dedans est rouge comme sang, & la chair comme de prunes, & tache o il touche comme les meures, il est de fort bon goust, & dit-on qu'il est tresbon pour gurir les morceures de bestes venimeuses[98]. [Note 95: Voir plus haut, page 11, note 3.] [Note 96: Planche XXXVI.] [Note 97: Le fruit d'une des varits du _Cactus Opuntia_, le Nuchtli des Mexicains, appel par les Franais _raquette_, cause de la forme de ses feuilles. Ce que nos Franois appellent _raquette_ cause de la figure de ses feuilles: sur quelques-unes de ces feuilles, longues & herisses, croist un fruict de la grosseur d'une prune-datte; quand il est meur, il est rouge dedans, & dehors comme de vermillon. Il a ceste proprit, qu'il teint l'urine en couleur de fang aussi tost qu'on en a mang, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de s'estre rompu une veine, & il s'en est trouv qui, aians apperceu ce changement, se sont mis au lit, & ont creu estre dangereusement malades.--De Rochefort, _Voyage aux Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 98: Planche XXXVII.] Il y a encore d'un autre fruict qui se nomme serolles [99], de la grosseur d'une prune, & est fort jaulne, & le goust comme de poires muscades [100]. [Note 99: De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 100: Planche XXXVIII.] J'ay aussy parl d'un arbre que l'on nomme palmiste, que je 29/33 representeray icy [101], qui a vingt pas de hault, de la grosseur d'un homme, & neantmoins sy tendre que d'un bon coup d'espe on le peut couper tout travers, parce que le dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain de mouelle qui est trs bonne, & tient plus que le reste de l'arbre, & a le goust comme du succre, aussy doux & meilleur: les Indiens en font du breuvage mesl avec de l'eau, qui est fort bon. [Note 101: Planche XXXIX.--Au temps de Champlain, il n'y avait de connues que deux espces de Palmistes (except le cocotier, que l'on appelait Palmiste par excellence): le Palmiste franc, _Areca oleracea_ (LINN.), et le Palmiste pineux, _Areca spinosa_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)] J'ay veu d'un autre fruict que l'on nomme cocques[102], de la grosseur d'une nois d'Inde, qui a la figure approchant de la teste d'un homme, car il y a deux troux qui representent les deux yeux, & ce qui s'avance entre ces deux troux semblent de nez, au dessoubs duquel il y a ung trou ung peu fendu que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault dudict fruict est tout cresp comme cheveux frisez: par lesdicts troux il sort d'une eau dont ils se servent quelque mdecine. Ce fruict n'est pas bon manger; quand ils l'ont cueilly, ils le laissent seicher & en font comme de petittes bouteilles ou tasses comme de nois d'Inde qui viennent du palm[103]. [Note 102: Le _Cocos lapidea_ de GAERTNER, dont le fruit est plus petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses, etc. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 103: Planche XL.] Puisque j'ay parl de palmes [104], encor que ce soit ung arbre assez commun, j'en representeray icy une figure [105]. C'est un des plus haults & droicts arbres qui se voient, son fruict, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus hault de l'arbre, & sont grosses comme la teste d'un homme, & y a une grosse escorce verte sur la dicte nois, laquelle 30/34 escorce oste, se trouve la nois, de la grosseur de deux poings ou environ: ce qui est dedans est fort bon manger, & a le goust de cerneaux, il en sort une eau qui sert de fart Aux dames [106]. [Note 104: _Cocos nucifera_. (Ed. Soc, Hakl.)] [Note 105: Planche XLI.] [Note 106: C'est ceste eau qui, entre ses autres vertus, a la proprit d'effacer toutes les rides du visage, & de luy donner une couleur blanche & vermeille, pourveu qu'on l'en lave aussi-tost que le fruict est tomb de l'arbre.--(De Rochefort.)] Il y a un autre fruict qui s'appelle plante [107], dont l'arbre peult avoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui a la feuille sy large qu'un homme s'en pourroit couvrir. Il vient une racine dudict arbre o sont en quantit desdictes plantes, chacun desquelles est de la grosseur du bras, longue d'un pied & demy, de couleur jaulne & verd, de trs bon goust, & sy sain que l'on en peult manger tant que l'on veult sans qu'il face mal [108]. [Note 107: La Banane.] [Note 108: Planche XLII.] Les Indiens se servent d'une espece de bled qu'ils nomment mammaix[109], qui est de la grosseur d'un poys, jaulne & rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent une pierre cave comme ung mortier, & une autre ronde en forme de pillon, & aprs que le dict bled a tremp une heure, ils le meullent & reduisent en farine en ladicte pierre, puis le petrissent & le font cuire en ceste manire: ils ont une platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer sur le feu, & comme elle est bien chaude, ils prennent leur paste & l'estendent dessus assez tenue, comme tourteaux, & l'ayant fait ainsy cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault rien froid ny gard[110]. [Note 109: Ou Mas.] [Note 110: Planche XLIII.] 31/35 Ils ont aussy d'une autre racine qu'ils nomment cassave, dont ils se servent pour faire du pain, mais sy quelqu'un en mangeoit de cru, il mourroit[111]. [Note 111: Planche XLIV--Voir, ci-dessus, p. 11, note 6.--Pour faire la Cassave, qui est le pain ordinaire du pays, aprs avoir arrach le Manyoc, on ratisse ses racines comme on fait les naveaux, lorsqu'on les veut mettre au pot; puis on esgruge toutes ses racines sur des rpes de cuivre perces... & attaches sur des planches dont on met le bas dans un vaisseau; & appuyant le haut contre l'estomac, l'on frotte deux mains la racine dessus la rpe, & tout le marc tombe dans le vaisseau Quand tout est grug ou rap, on le met la presse dans des sacs de toile, & on en exprime tout le suc, en sorte qu'il ne demeure que la farine toute seiche... Le suc qui en sort est estim du poison par tous les habitans, & mesme par tous les autheurs qui en ont crit... (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)] Il y a d'une gomme qui se nomme copal[112], qui sort d'un arbre qui est comme le pin; ceste gomme est fort bonne pour les goustes & douleurs [113]. [Note 112: _Rhus Copallinum_ (LINN.) Les Mexicains donnaient le nom de _copal_ toutes les rsines et gommes odorifrantes. Le Copal par excellence est une rsine blanche et transparente, qui coule d'un arbre dont la feuille ressemble celle du chne, quoique plus longue; cet arbre s'appelle _copal-quahuitl_, ou arbre qui porte le copal. Ils ont aussi le _copal-quahuitl-petlahuae_, dont les feuilles sont les plus grandes de l'espce, et semblables celles du sumac, le _copal-quauhxiotl_, feuilles longues et troites; le _tepecopulli-quahuitl_, ou copal des montagnes, dont la rsine est comme l'encens du vieux monde appel par les Espagnols _incensio de las Indias_, et quelques autres espces infrieures. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 113: Planche XLIV.] Il y a aussy d'une racine que l'on nomme patates [114], que l'on fait cuire comme des poires au feu, & a semblable goust aux chastaignes [115]. [Note 114: Il y a huit ou dix sortes de patates, diffrentes en goust, en couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la diffrence est petite; car elles ont presque toutes la forme de coeur Il suffit d'en nommer les plus communes, qui font les _Patates vertes, les Patates l'oignon, les Patates marbres, les Patates blanches, les Patates rouges, Les Patates oranges, les Patates suif, les Patates souffres_... (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)] [Note 115: Planche XLIV.] Il y a audict pays nombre de melons d'estrange grosseur, qui sont trs bons, la chair en est fort orange, & y en a d'une autre sorte qui ont la chair blanche, mais ils ne sont de sy bon goust que les autres. Il y a aussy quantit de cocombres 32/36 trs bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont comme celles que l'on nomme rommainnes, choux pome, & force autres herbes potagres, aussy des citrouilles qui ont la chair orenge comme les melons. Il y a des pomes qui ne sont pas beaucoup bonnes, & des poires d'assez bon goust, qui sont creues naturellement la terre. Je croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter des bons fruittiers de par de, ils y viendroient fort bien[116]. [Note 116: Planche XLV.] Par toute la Nove Espaigne il y a d'une espece de couleuvres [117], qui sont de la longeur d'une picque & grosse comme le bras, la teste grosse comme ung oeuf de poulle, sur laquelle elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont une sonnette qui faict du bruit quand elles se tranent: elles sont fort dangereuses de la dent & de la queue, nantmoins les Indiens les mangent, leur ayant ost les deux extrmits [118]. [Note 117: Champlain parle videmment da Serpent sonnettes (_Crotulus_); mais il parat l'avoir confondu avec le serpent cornes (_horned snake_), cause des _plumes de la tte_. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 118: Planche XLVI.] Il y a aussy des dragons d'estrange figure, ayants la teste approchante de celle d'un aigle, les ailles comme une chauvesouris, le corps comme ung lzard, & n'a que deux pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est gros comme ung mouton: ils ne sont pas dangereux, & ne font mal personne, combien qu' les voir l'on diroit le contraire [119]. [Note 119: Planche XLVII.] J'ai veu ung lzard de sy estrange grosseur, que s'il m'eust est recit par ung autre, je ne l'eusse pas creu, car je 33/37 vous asseures qu'ils sont gros comme ung quart de pippe. Ils sont comme ceux que nous voions icy quand la forme, de couleur de verd brun, & vert jaulne sous le ventre; ils courent fort viste, sifflent en courant; ils ne sont poinct mauvais aux hommes, encore qu'ils ne fuient pas d'eux sy on ne les poursuit. Les Indiens les mangent & les trouvent fort bons[120]. [Note 120: Planche XLVIII.--Probablement _Lacerta Iguana_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)] J'ay veu aussy par plusieurs fois, en ce pas l, des animaux qu'ils appellent des caymans, qui sont, je croy, une espece de cocodrille, sy grands, que tels des dicts caymans a vingt cinq & trente pieds de long, & est fort dangereux, car s'il trouvoit ung homme son advantaige, sans doute il le devoreroit: il a le dessoubs du ventre jaulne blanchastre, le dessus arm de fortes escailles de couleur de verd brun, ayant la teste fort longue, les dents estrangement aigus, la geulle fort fendue, les yeux rouges, fort flamboiant: sur la teste il a une manire de coronne. Il a quatre jambes fort courtes, le corps de la grosseur d'une barique: il y en a aussy de moindres. L'on tire de dessoubs les cuisses de derrire du musq excelent, ils vivent dans les estangs & mares, & dans les rivieres d'eau doulce. Les Indiens les mangent[121]. [Note 121: Planche XLIX.] J'ay aussy veu des tortues d'esmerveillable grosseur, & telle que deux chevaux auroient affaire en traner une. Il y en a qui sont sy grosses, que dedans l'escaille qui les couvre trois hommes se pourroient mettre & y nager comme dedans ung batteau: elles se peschent la mer, la chair en 34/38 est trs bonne, & resemblent chair de boeuf. Il y en a fort grande quantit en toutes les Indes: l'on en voit souvent qui vont paistre dans les bois[122]. [Note 122: Planche L.] Il y a aussy quantit de tigres [123], des fourreures desquels l'on faict grand estat: ils ne se jettent poinct aux hommes sy on ne les poursuit. [Note 123: Planche LII.--_Tigris Americana_ (LINN.)--Jaguar. (Ed. Soc. Hakl.)] Il se void aussy au dict pays quelques sivettes [124] qui viennent du Prou, o il y en a quantit. Elles sont meschantes & furieuses, & combien que l'on en voye icy ordinairement, je ne laisse pas d'en faire icy une figure [125]. [Note 124: _Viverra Civetta_ (LINN.) Le _Gato de Algalia_ des Espagnols. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 125: Planche LI.] Il vient du Prou la Nove Espaigne une certainne espece de moutons, qui portent fardeaux comme chevaux, plus de quatre cents livres journe. Ils sont de la grandeur d'un asne, le col fort long, la teste menue, la laine fort longue, & qui resemble plus du poil comme celuy des chevres qu' de la layne: ils n'ont point de cornes comme les moutons de de. Ils sont fort bons manger, mais ils n'ont pas la chair sy delicatte comme les nostres [126]. [Note 126: Planche LIII.--Le _Llama_.] Le pays est fort peupl de cerfs, biches, chevreux, sangliers, renars, lievres, lappains, & autres animaux que nous avons par de, dont ils ne sont aucunement diffrends [127]. [Note 127: Planche LIV.] Il y a d'une sorte de petits animaux [128] gros comme des 35/39 barbots, qui voilent de nuict, & font telle clart en l'air, que l'on diroit que ce sont autant de petittes chandelles. Sy l'on avoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui ne sont pas plus gros que des noisettes, l'on pourroit aussy bien lire de nuict qu'avec une bougie. [Note 128: _Fulgora suternaria_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)] Il se voict dans les bois & dans les campaignes grand nombre de chancres [129], semblables ceux qui se trouvent en la mer, & sont aussy communment dans le pas comme la mer de de. [Note 129: _Gecarcinus, Cancer ruricolor_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)] Il y a une autre petite espece d'animaulx faicts comme des escrevisses, hors mis qu'ils ont le derrire devestu de coquilles, mais ils ont ceste propriett de chercher des coquilles de limassons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont de descouvert, traisnant tousjours ceste coquille aprs soy, & n'en dlogent poinct que par force [130]. Les pescheurs vont receullir ces petittes bestes par les bois, & s'en servent pour pescher, & quand ils veulent prendre le poisson, ayant tir ce petit animal de dedans sa coque, ils l'attachent par le travers du corps leur lingne au lieu d'ameon, puis le jette la mer, & comme les poissons les pensent engloutir, ils pinsent les poissons des deux maistresses pattes, & ne les quitte point: & par ce moien les pescheurs prennent le poisson mesme de la pesanteur de cinq ou six livres. [Note 130: _Pagurus streblany_ (LEACH); _Pagurus Bernardus_. (FABRICIUS); _Cancellus marinus et terrestris_; Bernard l'hermite; _Caracol soldada_ des Espagnols. (Ed. Soc. Hakl.)] J'ay veu ung oyseau qui se nomme pacho del ciello [131], 36/40 c'est dire oyseau du ciel, lequel nom luy est donn parce qu'il est ordinairement en l'air sans jamais venir terre que quand il tombe mort. Il est de la grosseur d'un moyneau: il a la teste fort petite, le bec court, partye du corps de couleur vert brun, le reste roux, & a la queue de plus de deux piez de long, & sont presque comme celle d'une aigrette, & grosse estrangement au respect du corps: il n'a point de piedz. L'on dict que la femelle pont ung oeuf seulement sur le dos du malle, par la chaleur duquel ledict oeuf s'esclot, & comme l'oyseau est sorty de la coque, il demeure en l'air, dont il vit comme les autres de ceste espece: je n'en ay veu qu'un que nostre gnral achepta cent cinquante escus. On dt que l'on les prend vers la coste de Chille, qui est un contient de terre ferme, qui tient depuis le Prou jusques au destrois de Magelano, que les Espaignols vont descouvrant & ont guerre avec les sauvages du pays, auquel l'on dit que l'on descouvre Des mines d'or & d'argent. J'ay mis icy la figure du dict oyseau[132]. [Note 131: _Pacho del ciello.--Paradisia_, Oiseau du Paradis. On a cru longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait point de pieds. Les spcimens envoys en Europe sont ordinairement dpouills des pattes, le corps et la queue tant les seules parties employes former les plumets et les aigrettes; de l la croyance que ces oiseaux n'ont point de pieds. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 132: Planche LV.] J'ay pens qu'il n'est pas hors de propos de dire que le bois d'ebene vient d'un arbre fort hault comme le chesne; il a le dessus de l'escorche comme blanchastre, & le coeur fort noir, comme vous le verrez de l'autre part represent[133]. [Note 133: Planche LVI.] Le bresil est arbre fort gros au respect du bois d'ebene, & de mesme hauteur, mais il n'est sy dur. Le dict arbre de bresil porte comme une manire de nois qui croissent la 37/41 grosseur des nois de galle, qui viennent dedans des ormeaux. Apres avoir parl des arbres, plantes & animaux, il faut que je face ung petit rcit des Indiens & de leur nature, moeurs & crance. La plus part desdicts Indiens, qui ne sont point soubs la domination des Espaignols, adorent la lune comme leur dieu, & quand ils veulent faire leurs crmonies, ils s'assemblent tant grands que petits au milieu de leur village & se mettent, en rond, & ceux qui ont quelque chose manger l'apportent, & mettent toutes les vivres ensemble au milieu d'eux, & font la milleure chre qui leur est possible. Apres qu'ils sont bien rasassis, ils se prennent tous par la main, & se mettent danser, avec des cris grands & estranges, leur chant n'ayant aucun ordre ny suitte. Apres qu'ils ont bien chant & dans, ils se mettent le visage en terre, & tout ung coup tous ensemble commencent crier & pleurer en disant: O puissante & claire lune, fay que nous puissions vaincre nos ennemis, & que les puissions manger, cette fin que ne tombions entre leurs mains, & que mourans nous puissions aller avec nos parents nous resjouir. Apres avoir faict ceste prire, il se relevent & se mettent danser tous en rond & dure leur feste ainsy dansans, pryans & chantans environ six heures. Voila ce que j'ay appris de crmonies & crances de ces pauvres peuples, privs de la raison, que j'ay icy figurs [134]. [Note 134: Planche LIX.] Quant aux autres Indiens qui sont soubs la domination du Roy d'Espaigne, s'il n'y donnoit ordre, ils seroient en aussy barbare crance comme les autres. Au commencement de ses 38/42 conquestes, il avoit establi l'inquisition entre eux, & les rendoit esclaves ou faisoit cruellement mourir en sy grand nombre, que le rcit seulement en faict pity. Ce mauvais traittement estoit cause que les pauvres Indiens, pour la prehension d'iceluy, s'enfuioient aux montaignes comme desespers, & d'autant d'Espaignols qu'ils attrapoient, ils les mangeoient; & pour ceste occasion lesdicts Espaignols furent contraints leur oster ladicte inquisition, & leur donner libert de leur personne, leur donnant une reigle de vivre plus doulce & tolerable, pour les faire venir la cognoissance de Dieu & la crance de la saincte Eglise: car s'ils les vouloient encor chatier selon la rigeur de ladicte inquisition, ils les feroient tous mourir par le feu. L'ordre dont ils usent maintenant est que en chacun estance[135] qui sont comme vilages, il y a ung prestre qui les instruict ordinerement, ayant le prestre ung rolle de noms & surnoms de tous les Indiens qui habitent au village soubs sa charge. Il y a aussy ung Indien qui est comme procureur du village, qui a ung autre pareil rolle, & le dimanche, quand le prestre veult dire la messe, tous lesdicts Indiens sont teneus se presenter pour l'ouir, & avant que le prestre la Commence, il prend son rolle, & les appelle tous par leur nom & surnom, & sy quelqu'un deffault, il est marqu sur Ledict rolle, puis la messe dite, le prestre donne charge l'Indien qui sert de procureur de s'informer particullierement o sont les defaillans, & qui les face revenir l'glise, o estant devant ledict 39/43 prestre, il leur demande l'occasion pour lequel ils ne sont pas veneus au service divin, dont ils allguent quelques excuses s'ils peuvent en trouver, & sy elles ne sont trouvs vritables ou raisonnables, ledict prestre commande audict procureur Indien qui aye donner hors l'eglise, devant tout le peuple, trente ou quarante coups de baston aux dfaillants. Voilla l'ordre que l'on tien les maintenir en la religion, en laquelle ils vivent partye pour crainte d'estre battus: il est bien vray que s'ils ont quelque juste occasion qui les empesche de venir la messe, ils sont excuss. [Note 135: De l'espagnol estancia, demeure.] Tous ces Indiens sont d'une humeur fort melancholique, & ont neantmoins l'esprit fort vif, & comprennent en peu de temps ce qu'on leur montre, & ne s'ennuient poinct pour quelque chose ou injure qu'on leur face ou dye. J'ay figur, en ceste page & la suivante, ce qui se peult bien representer de ce que j'en ay discouru cy dessus[136]. [Note 136: Planche LX et LXI.] La pluspart des dicts Indiens ont leur logement estrange, & sans aucun arrest, car ils ont une manire de coches qui sont couvertes d'escorche d'arbres, attels de chevaux, mulets ou boeufs, & ont leurs femmes & enfants dedans lesdicts coches, & sont ung mois ou deux en ung endroict [du] pas, puis s'en vont en ung autre lieu, & sont continuellement ainsy errans parmy le pays. Il y a une manire d'Indiens qui vivent & font leurs demeures en certains villages qui appartiennent aux seigneurs ou marchands, & cultivent les terres [137]. [Note 137: Planche LXII.] 40/44 Or pour revenir au discours de mon voiage, aprs avoir demeur ung mois entier Mechique, je retournay St Jean de Luz, auquel lieu je m'enbarquay dans une patache qui alloit Portovella[138], o il y a quatre cents ou cinq cents lieues. Nous feusmes trois sepmaines sur la mer avant que d'ariver au dict lieu de Portovella, o je trouvay bien changement de contre, car au lieu d'une trs bonne & fertille terre que j'avois trouv en la Nove Espaigne, comme j'ay recit cy dessus, je rencontray bien une mauvaise terre, estant ce lieu de Portovella, la plus meschante & malsaine demeure qui soit au monde: il y pleut presque tousjours, & sy la pluye cesse une heure, il y faict sy grande chaleur que l'eau en demeure toute infecte, & rend l'air contagieux, de telle sorte que la pluspart des soldats ou mariniers nouveaux venneus y meurent. Le pays est fort montaigneux, remply de bois de sappins, & o il y a sy grande quantit de singes, que c'est chose estrange voir. Neantmoins ledict port de Portovella est trs bon; il y a deux chasteaux l'entre qui sont assez forts, dans lesquels il y a trois cents soldats en garnison. Joignant ledict port, o sont les forteresses, il y en a ung autre qui n'en est aucunement command, & o une arme pourroit descendre seurement. Le Roy d'Espaigne tient ce port pour une place de consequence, estant proche du Prou, car il n'y a que dix sept lieues jusque Bahama, qui est la bande du sur. [Note 138: Porto-Bello.] 41/45 Ce port de Panama, qui est sur la mer du [139], est trs bon, & y a bonne radde, & la ville fort marchande, dont la figure ensuit [140]. [Note 139: Lacune dans l'original.] [Note 140: A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui manquent dans l'original.] En ce lieu de Panama s'assemble tout l'or & l'argent qui vient du Prou, o l'on les charges, & toutes les autres richesses sur une petite riviere qui vient des montaignes, & qui descend Portovella, laquelle est quatre lieues de Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandises sur mulets: & estans enbarqu sur ladicte riviere, il y a encor dix huict lieues jusques Portovella. L'on peult juger que sy ces quatre lieues de terre qu'il y a de Panama ceste riviere estoient coupps, l'on pourroit venir de la mer du su en celle de de, & par ainsy l'on accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues[141]; & depuis Panama jusques au destroit de Magellan ce seroit une isle, & de Panama jusques aux Terres noeusves une autre isle, de sorte que toute l'Americque seroit en deux isles. [Note 141: La jonction de l'ocan Atlantique et de l'ocan Pacifique travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une ide moderne. Champlain a peut-tre le mrite de l'avoir mise le premier. (Ed. Soc. Hakl.)] Sy ung ennemy du Roy d'Espaigne tenoit ledict Portovella, il empescheroit qu'il ne sortist rien du Prou, qu' grande difficult & risque, & plus de despens qu'il ne reviendroit de proffit. Drac [142] fust au dict Portovella pour le surprendre, mais il faillit son entreprise, ayant est 42/46 descouvert, dont il mourut de desplaisir, & commanda en mourant qu'on le mist en ung tombeau, & qu'on le jettast entre une isle & le dict Portovella. Ensuit la figure de ladicte riviere & plan du pays[143]. [Note 142: Sir Francis Drake, aprs son infructueuse tentative sur Porto-Rico, poursuivit son voyage Nombre-de-Dios, o, ayant dbarqu ses hommes, il essaya de s'avancer jusqu' Panama, dans le dessein de ravager la place, ou, s'il trouvait la chose praticable, la garder et la fortifier; mais il n'y rencontra pas les mmes facilits que dans ses premires entreprises. Les Espagnols avaient fortifi les passages, et post, dans les bois, des troupes qui incommodaient tellement les Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que ceux-ci furent contraints de s'en retourner sans rien faire. Drake lui-mme, par suite des intempries du climat, des fatigues du voyage, et des chagrins du dsappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu aprs. (Voir Hume's _Hist. of England_, ann. 1597. Drake mourut le 30 dcembre 1596, vieux style, ou le 9 janvier 1597, style neuf.) L'on disposa de son corps de la manire mentionne par Champlain. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 143: Cette figure manque dans l'original.] Ayant demeur ung moys audict Portovella, je m'en revins St Jean de Luz, o nous sejournasmes quinze jours, en attendant que l'on fist donner carenne nos vaisseaux pour aller la Havanne, au rendez vous des armes & flottes. Et estants partis pour cest effect dudict St Jean de Luz, comme nous feusmes vingt lieues en mer, ung houracan nous prist de telle furye d'un vent de nord, que nous nous pensasmes tous perdre, & feusmes tellement escarts les ungs des autres, que nous ne nous peusmes rallier que la Havanne; d'autre part nostre vaineau faisoit telle quantit d'eau, que nous ne pensions pas eviter ce pril, car sy nous avions une demye heure de repos sans tirer l'eau, il falloit travaller deux heures sans relache, & sans la rencontre que nous fismes d'une patache, qui nous remist nostre route, nous allions nous perdre la coste de Campesche, en laquelle coste de Campesche il y a quantit de sel qui se faict & engendre sans art, par retenue d'eau qui demeure aprs les grandes mars, & se congele au soleil. Nostre pillotte avoit perdu toute la cognoissance de la navigation, mais par la grce de Dieu, [qui] nous envoya rencontre de ceste patache, 43/47 nous nous rendismes la Havanne, dont avant que de parler je reprefenteray icy ladicte coste de Campesche [144]. [Note 144: Cette carte manque galement dans l'original.] Arivames la Havanne, nous y trouvasmes nostre gnral, mais nostre admirante n'y estoit pas encores arriv, qui nous faisoit croire qu'il estoit perdu; toutesfoys il se rendict bien tost aprs avec le reste de ses vaisseaux. Dix huict jours aprs nostre arrive audict lieu de la Havanne, je m'enbarquay en ung vaisseau qui alloit Cartage[145], & feusmes quinze jours faire ledict voiage. Ce lieu est ung trs bon port, o il y a belle entre, l'abry de tous vents, fors du nord norouest, qui frape dans ledict port, dans lequel il y a troys isles: le Roy d'Espaigne y entretient deux galleres. Ledict lieu est en pas que l'on appelle terre ferme, qui est trs bon, bien fretille, tant en bledz, fruict, que autres choses necessaires la vye, mais non pas en telle abondance qu'en la Neufve Espaigne, & en recompense, il se tire aussy plus grand nombre d'argent audict lieu de terre ferme. Je demeuray ung mois & demy audict lieu de Cartagenes, & pris ung portraict de la ville & du port que j'ay icy raport [146]. [Note 145: Carthagnes.] [Note 146: Le plan manque dans l'original.] Partant dudict lieu de Cartagene, je m'en retournay la Havanne trouver nostre gnral, qui me fist fort bonne reception, pour avoir veu par son commandement les lieux o j'avois est. Ledict port de la Havanne est l'un des plus beaux que j'aye veu en toutes les Indes, il a l'entre fort estroitte, trs bonnes, & bien munies de ce qui est 44/48 necessaire pour le conserver, & d'un fort l'autre il y a une chaine de fer qui traverse l'entre du port. La garnison desdictes forteresses est de six cents soldats: savoir, en l'une nomme le More, du cost de l'est, quatre cents, & en l'autre forteresse, qui s'appelle le fort neuf, & en la ville deux cents. Au dedans dudict port il y a une baye qui contient en rondeur plus de six lieues, ayant une lieue de large, o l'on peult mouller l'ancre en tous endroicts, troys, quatre, six, huict, dix, quinze & saize brasses d'eau, & y peuvent demeurer grand nombre de vaisseaux: il y a une trs bonne ville & fort marchande, laquelle est figure en la page suivante [147]. [Note 147: Le plan manque dans l'original.] L'isle en laquelle sont ledict port & la ville de la Havanne s'appelle Cuba, & est fort montaigneuse, il n'y a aucune mine d'or ou d'argent, mais plusieurs mines de mestail, dont ils font des pices d'artillerye en [148] la ville de la Havanne. Il ne croist ny bled ny vin dans ladicte isle: celuy qu'ils mangent vient de la Neufve Espaigne, de faon que quelque fois il y est fort cher. [Note 148: Le manuscrit porte _et_, ou quelque chose de semblable; pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre _en_. Le traducteur de la Socit Hakluyt a rendu ce petit mot par _for_, pour.] Il y a en ladicte isle quantit de fruicts fort bons, entre autres ung qui s'appelle pines [149], qui ressemble parfaidement aux pins de par de. Ils ostent l'escorche, puis le couppent par la moity, comme pommes, & a ung trs bon goust, fort doux, come sucre. [Note 149: Pina de Indias (espagnol), l'ananas. Nos habitans, dit le P. du Tertre (Hist. des Antilles), en distinguent de trois sortes, ausquelles se peuvent rapporter toutes les autres: savoir, le gros Ananas blanc, le pain de sucre, & la pomme de rainette. Le premier a Quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, & quinze ou seize pouces de haut... Quoy qu'il toit plus gros & plus beau que les autres, son goust n'est pas si excellent; aussi n'est-il pas tant estim... Le second porte le nom de sa forme, parce qu'il est tout semblable un pain de sucre... Le troisime est le plus petit; mais c'est le plus excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croissent d'une mesme faon, portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne sur la teste, & ont l'escorce en forme de pomme de pin, laquelle se leve pourtant & se coupe comme celle d'un melon.] 45/49 Il y a quantit de bestial, comme boeufs, vaches & pourceaux, qui est la milleure viande de toutes les autres en ce pays-l. En toutes ces Indes, ils tiennent grande quantit de boeufs, plus pour en avoir les cuirs que pour les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent cheval aprs ces boeufs, & avec des astes[150], o il y a un croissant au bout fort tranchant, couppent les jarets des boeufs, qui sont aussy tost escorchs, & la chair sy tost consomm, que vingt quatre heures aprs l'on n'y en recognoist, estant devor de grand nombre de chiens sauvages qui sont audict pays, & autres animaux de proye. [Note 150: _Hastes_, lances ou piques.] Nous feusmes quatre mois la Havanne, & partant de l, avec toute la flotte des Indes qui s'y estoit assemble de toutes parts, nous allmes pour passer le canal de Bahan[151], qui est un passage de consequence, par lequel il faut necessairement passer en retournant des Indes. A l'un des costs d'iceluy passage, au nord, gist la terre de la Floride, & au su la Havanne: la mer court dans ledict canal de grande impetuosit. Ledict canal a quatre vingt lieues de long, & de large huict lieues, comme il est cy aprs figur, ensemble ladicte terre de la Flouride, au moins ce que l'on recognoist de la coste[152]. [Note 151: Bahama.] [Note 152: Cette carte manque dans l'original.] 46/50 En sortant dudict canal l'on va recognoistre la Bermude, qui est une isle montaigneuse, de laquelle il faict mauvais approcher, cause des dangers qui sont autour d'icelle: il y pleut presque tousjours, & y tonne sy souvent, qu'il semble que le ciel & la terre se doibvent assembler; la mer est fort tempestueuse au tour de la dicte isle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladicte isle est icy figure [153]. [Note 153: Cette figure manque galement dans l'original.] Ayant pass le travers de ladicte isle, nous vismes telles quantit de poissons vollants [154], que c'est chose estrange: nous en primes quelques uns qui vindrent sur nos vaisseaux, ils ont la forme comme ung harents, les ailles plus grandes, & sont trs bons manger. [Note 154: _Exocetus volitans_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)] Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que l'on appelle tribons[155], qui courent aprs lesdicts poissons vollants pour les manger; & quand lesdicts poissons vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils se lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par ce moien ils se guarantissent dudict tribon, qui est cy dessoubs figur[156]. [Note 155: _Tiburon_ (esp.) requin, confondu probablement avec le _bonito_, lequel, avec la dorade (_Sparus aurata_), est l'ennemi mortel du poisson volant. (Ed. Soc. Hakl.)] [Note 156: La figure manque dans l'original.] Il faut que je dye encore qu' cost dudict canal de Bahan, au sudsuest, l'on voict l'isle St Domingue, dont j'ay parl cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs, gingembre & caff, tabac, que l'on nomme autrement petung, ou herbe la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en 47/51 faict des petits tourteaux. Les mariniers, mesme les Anglois, & autres personnes en usent & prennent la fume d'iceluy l'imitation des sauvaiges, encores que j'aye cy dessus represent ladicte isle de St Domingue, je figureray neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de Bahan[157]. [Note 157: Cette carte manque dans l'original.] J'ay parl cy dessus de la terre de Flouride: je diray encores icy que c'est l'une des bonnes terres que l'on sauroit desirer, estant trs fretille sy elle estoit cultive; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat, pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a grande quantit de sauvaiges, lesquels font la guerre aux Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de ladicte terre, o il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus part, est fort agrable. Quatre jours aprs que nous eusmes pass la Bermude, nous eusmes une sy grande tourmente, que toute nostre arme fust plus de six jours sans se pouvoir rallier. Apres lesdicts six jours passs, le temps estant devenu plus beau, & la mer plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le vent fort propos, jusques la recognoissance des Essores mesme l'isle Terciere [158] cy figur [159]. [Note 158: Terceire, ou Tercre, l'une des Aores.] [Note 159: La figure manque dans l'original.] Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en reviennent des Indes recognoissent lesdictes isles des Essores, pour prendre l leur hauteur, autrement ils ne pourroient seurement parachever leur routte. 48/52 Ayants pass lesdictes isles des Essores, nous feusmes recognoistre le cap St Vincent, o nous prismes deux vaisseaux Anglois qui estoient en guerre, que nous menames en la riviere de Seville, d'o nous estions partis, & o fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray depuis nostre partement de Seville, tant sur mer que sur terre, deux ans[160] deux mois. [Note 160: A compter du dpart de la flotte, qui fit voile de San Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur aurait t de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les dtails de l'expdition ne permettent gure de supposer que le voyage ait dur plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait entrer en ligne de compte le temps qui s'coula entre son dpart de Sville et le dpart de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons pas comment le traducteur de la Socit Hakluyt peut justifier la correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettant _trois ans et deux mois_, au lieu de _deux ans deux mois_ que porte l'original; si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre tel qu'il l'avait lu.] FIN du Tome I. 49/53 [Illustrations: Planches N I LXII.] (La prochaine page est 54, qui est la page titre du Tome II). ii/54 OEUVRES DE CHAMPLAIN PUBLIES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSIT LAVAL PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT SECONDE DITION TOME II QUBEC Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS 1870 iii/55 _La premire dition du_ Voyage de 1603 _est d'une excessive raret. Il n'y en a, jusqu' ce jour, qu'un seul exemplaire de connu; c'est celui de la Bibliothque Impriale de Paris. Nous devons l'extrme obligeance de M. l'abb Verreau, la copie qui a servi cette prsente dition._ Des Sauvages: _tel est le titre que l'auteur donna sa premire publication; tandis que ses autres relations sont intitules_ Voyages. _L'auteur a-t-il choisi ces mots uniquement pour piquer la curiosit du lecteur, une poque ou l'on n'avait encore sur les sauvages que quelques rcits plus ou moins fabuleux? ou bien a-t-il voulu donner entendre par l, qu'il ne publiait cet opuscule que comme un pisode d'un voyage dont il n'avait pas le commandement en chef? Cette dernire supposition expliquerait un peu pourquoi le nom de Pont-Grav ne figure ni dans le titre, ni dans les prliminaires, bien qu'il ft officiellement charg iv/56 de la conduite de l'expdition. Quoiqu'il en soit, il semble Que la chose ait t remarque dans le temps; car la Chronologie Septnaire, qui reproduit ce voyage, a presque l'air de vouloir tirer une petite vengeance en ne mentionnant que le nom de Pont-Grav, sans dire mme que la relation ft de Champlain. L'auteur, dans son dition de 1632, a peut-tre voulu rparer cette omission, qui tait de nature blesser un peu la susceptibilit de celui_ qu'il respectait comme son pre. _Aprs la mort du sieur Chauvin, dit-il, le Commandeur de Chaste obtint nouvelle commission de Sa Majest, et, d'autant que la dpense tait fort grande, il fit une socit avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands de Rouen et d'autres lieux... Le dit Pont-Grav, avec commission de Sa Majest (comme personne qui avait dj fait le voyage, et reconnu les dfauts du pass), fut lu pour aller Tadoussac, et promet d'aller jusques au saut Saint-Louis, le dcouvrir et passer outre, pour en faire son rapport son retour, et donner ordre un second embarquement. C'tait donc Pont-Grav qui tait commissionn pour ce voyage, et ce n'tait que justice de le mentionner._ (Il n'y a pas de page 57) ii/58 DES SAUVAGES OU VOYAGE DE SAMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE, FAIT EN LA FRANCE NOUVELLE, L'an mil six cens trois: Contenant: Les moeurs, faon de vivre, mariages, guerres & habitation des Sauvages de Canadas. De la descouverte de plus de quatre cens cinquante lieues dans le pas des Sauvages. Quels peuples y habitent; des animaux qui s'y trouvent; des rivieres, lacs, isles & terres, & quels arbres & fruicts elles produisent. De la coste d'Arcadie, des terres que l'on y a descouvertes, & de plusieurs mines qui y sont, selon le rapport des Sauvages. A PARIS, Chez CLAUDE DE MONSTR'OEIL, tenant sa boutique en la cour du Palais au nom de Jsus. ================================================= _Avec privilge du Roy._ iii/59 EPISTRE TRES NOBLE HAUT & PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE CHARLES DE MONTMORENCY, Chevalier des Ordres du Roy, Seigneur d'Ampville & de Meru, Comte de Secondigny, Vicomte de Meleun, Baron de Chateauneuf & de Gonnort, admiral de France & de Bretagne. _Monseigneur, Bien que plusieurs ayent escript quelque chose du pays de Canadas, je n'ay voulu pourtant m'arrester leur dire, & ay expressement est sur les lieux pour pouvoir rendre fidle tesmoignage de la vrit, laquelle vous verrez (s'il vous plat) au petit discours que je vous adresse, lequel je iv/60 vous supplie d'avoir pour agreable, & ce faisant, je prieray Dieu, Monseigneur, pour votre grandeur & prosperit, & demeureray toute ma vie_ Votre trs humble & obessant serviteur S. CHAMPLAIN. v/61 LE SIEUR DE LA FRANCHISE AU DISCOURS DU SIEUR CHAMPLAIN. Muses, si vous chantez, vraiment ije vous conseille Que vous louiez Champlain, pour estre courageux: Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux, Que ses relations nous contentent l'oreille. Il a veu le Prou [1], Mexique & la Merveille Du Vulcan infernal qui vomit tant de feux, Et les saults Mocosans [2], qui offensent les yeux De ceux qui osent voir leur cheute nonpareille. Il nous promet encor de passer plus avant, Rduire les Gentils, & trouver le Levant, Par le Nort, ou le Su, pour aller la Chine. C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu. Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu! Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine._ DE LA FRANCHISE. [Note 1: Champlain a bien t jusqu' Mexico, comme on peut le voir dans son Voyage aux Indes Occidentales; mais il ne s'est pas rendu au Prou, que nous sachions.] [Note 2: Mocosa est le nom ancien de la Virginie. Cette expression, _saults Mocosans_, semble donner entendre que, ds 1603 au moins, l'on avait quelque connaissance de la grande chute de Niagara.] vi/62 EXTRAICT DU PRIVILEGE. Par privilege du Roy donn Paris le 15 de novembre 1603, sign Brigard. Il est permis au Sieur de Champlain de faire imprimer par tel imprimeur que bon luy semblera un livre par luy compos, intitul. _Des Sauvages, ou Voyage du Sieur de Champlain, fait en l'an 1603_, & sont faictes deffenses tous libraires & imprimeurs de ce Royaume, de n'imprimer, vendre & distribuer ledict livre, si ce n'est du consentement de celuy qu'il aura nomm & esleu, peine de cinquante escus d'amende, de confiscation & de tous despens, ainsi qu'il est plus amplement contenu audit privilege. Ledict Sieur de Champlain, suivant son dit privilege, a esleu & permis Claude de Monstr'oeil, libraire en l'universit de Paris, d'imprimer le susdict livre, & luy a cd & transport son dit privilege, sans que nul autre le puisse imprimer, ou faire imprimer, vendre & distribuer, durant le temps de cinq annes, sinon du consentement dudict Monstr'oeil, sur les peines contenues audit privilege. vii/63 TABLE DE CHAPITRES. Bref du discours, o est contenu le Voyage depuis Honfleur en Normandie jusques au port de Tadousac en Canadas. Chap. I. Bonne rception faicte aux Franois par le grand Sagamo des Sauvages de Canada, leurs festins & dances, la guerre qu'ils ont avec les Irocois, la faon & de quoy sont faicts leurs canots & cabanes: avec la description de la poincte de Sainct Mathieu. Chap. II. La rejouissance que font les Sauvages aprs qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs; endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions; parlent aux diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges, avec la manire de leur mariage, & de l'enterrement de leurs morts. Chap. III. Riviere du Saguenay, & son origine. Chap. IV. Partement de Tadousac pour aller au Sault; la description des isles du Lievre, du Coudre, d'Orlans & de plusieurs autres isles, & de nostre arrive Qubec. Chap. V. De la poincte Saincte Croix, de la riviere de Batiscan, des rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes & beaux pays qui sont depuis Qubec jusques aux Trois-Rivieres. Chap. VI. Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on voit dans le pays de la riviere des Irocois, & de la forteresse des Sauvages qui leur font la guerre. Chap. VII. Arrive au Sault, sa description, & ce qui s'y void de remarquable, avec le rapport des Sauvages de la fin de la grande riviere. Chap. VIII. Retour du Sault Tadousac, avec la confrontation du rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & commencement de la riviere de Canadas; du nombre des saults & lacs qu'elle traverse. Chap. IX. Voyage de Tadousac en l'isle Perce; description de la baye des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la baye de Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays o se trouvent plusieurs sortes de mines. Chap. X. Retour de l'isle Perce Tadousac, avec la description des anses, ports, rivieres, isles, rochers, saults, bayes & basses, qui sont le long de la coste du Nort. Chap. XI. viii/64 Les crmonies que font les Sauvages devant que d'aller la guerre: Des Sauvages Almouchicois & de leurs monstrueuses formes. Discours du sieur Prevert de Sainct Malo, sur la descouverture de la coste d'Arcadie, quelles mines il y a, & de la bont & fertilit du pays. Chap. XII. D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France. Chap. XIII. 1/65 DES SAUVAGES ou VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN faict en l'an 1603. _Bref discours o est contenu le voyage depuis Honfleur en Normandie, jusques au port de Tadousac en Canadas._ CHAPITRE PREMIER. Nous partismes de Honfleur le 15e jour de mars 1603. Ce dit jour, nous relaschasmes la rade du Havre de Grace, pour n'avoir le vent favorable. Le dimanche ensuyvant, 16e jour dudit mois, nous mismes la voille pour faire nostre route. Le 17 ensuyvant, nous eusmes en veue D'orgny & Grenesey [3], qui sont des isles entre la coste de Normandie & Angleterre. Le 18 dudit mois, eusmes la congnoissance de la coste de Bretagne. Le 19 nous faisions estat, 7 heures du soir estre le travers de Ouessans. Le 21, 17 heures[4] du matin, nous rencontrasmes 7 vaisseaux flamans, qui, nostre 2/66 jugement, venoient des Indes. Le jour de Pasques, 30 dudit mois, fusmes contrariez d'une grande tourmente, qui paroissoit estre plustost foudre que vent, qui dura l'espace de dix-sept jours, mais non si grande qu'elle avoit faict les deux premiers jours, & durant cedict temps, nous eusmes plus de dchet que d'advancement. Le 16e jour d'apvril, le temps commena s'adoucir, & la mer plus belle qu'elle n'avoit est, avec contentement d'un chacun; de faon que continuans nostre dicte route jusques au 28e jour dudit mois, que rencontrasmes une glace fort haulte. Le lendemain, nous eusmes congnoissance d'un banc de glace qui duroit plus de 8 lieues de long, avec une infinit d'autres moindres, qui fut l'occasion que nous ne pusmes passer; & l'estime du pilote les dittes glaces estoient quelque 100 ou 120 lieues de la terre de Canadas, & estions par les 45 degrez 2/3, & vinsmes trouver passage par les 44. [Note 3: Avrigny et Guernesey.] [Note 4: Il est vident qu'il faut lire 7 heures, vu qu'il n'est point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, mme dans son Trait de la Marine, Champlain spare le jour en deux fois douze heures.] Le 2 de may, nous entrasmes sur le Banc unze heures du jour par les 44. degrez 2/3. Le 6 dudict mois, nous vinsmes si proche de terre, que nous oyons la mer battre la coste; mais nous ne la peusmes recongnoistre pour l'espaisseur de la brume dont ces dittes costes sont subjectes, qui fut cause que nous mismes la mer encores quelques lieues, jusques au lendemain matin, que nous eusmes congnoissance de terre, d'un temps assez beau, qui estoit le cap de Saincte Marie [5]. [Note 5: Jean Alphonse mentionne ce nom, de mme que celui des les Saint-Pierre, ds l'anne 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth. impriale, _ms. fr. 676._)] 3/67 Le 12e jour ensuyvant, nous fusmes surprins d'un grand coup de vent, qui dura deux jours. Le 15 dudict mois, nous eusmes congnoissance des isles de Sainct Pierre. Le 17 ensuyvant, nous rencontrasmes un banc de glace, prs du cap de Raie, qui contenoit six lieues, qui fut occasion que nous amenasmes toute la nuict, pour viter le danger o nous pouvions courir. Le lendemain, nous mismes la voille, & eusmes congnoissance du cap de Raye, & isles de Sainct Paul, & cap de Sainct Laurens[6], qui est terre ferme la bande du Su; & dudict cap de Sainct Laurens jusques audict cap de Raie il y a dix-huict lieues, qui est la largeur de l'entre de la grande baie de Canadas [7]. Ce dict jour, sur les dix heures du matin, nous rencontrasmes une autre glace qui contenoit plus de huict lieues de long. Le 20 dudict mois, nous eusmes congnoissance d'une isle qui a quelque vingt-cinq ou trente lieues de long, qui s'appelle Anticosty[8], qui est l'entre de la riviere de Canadas [9]. 4/68 Le lendemain, eusmes congnoissance de Gachep[10], terre fort haulte, & commenasmes entrer dans la dicte riviere de Canadas, en rangeant la bande du Su jusques Mantanne[11], o il y a, dudict Gachep, soixante-cinq lieues. Dudict Mantanne, nous vinsmes prendre congnoissance du Pic [12], o il y a vingt lieues, qui est laditte bande du Su; dudict Pic, nous traversasmes la riviere jusques Tadousac, o il y a quinze lieues. Toutes ces dittes terres sont fort haultes leves, qui sont sterilles, n'apportant aucune commodit. [Note 6: Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproch du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est loign de deux lieues.] [Note 7: Cette expression baie de Canada, pour dsigner le golfe Saint-Laurent, montre que pendant longtemps les deux noms ont t employs simultanment; car on voit, par la carte de Thvet, que le golfe Saint-Laurent portait, ds 1575, le mme nom qu'aujourd'hui. Cependant, ce que les auteurs de ce temps se sont accords appeler communment _la Grande-Baie_, est cette partie du golfe comprise entre la cte du Labrador et la cte occidentale de Terre-Neuve.] [Note 8: L'le d'Anticosti a cinquante lieues de long. Ce nom d'Anticosti, de mme que ceux de Gasp, de Matane, de Tadoussac et autres, tait dj suffisamment connu cette poque, pour que Champlain se dispense de faire ici aucune remarque. En effet, ds l'anne 1586, Thvet, dans son Grand Insulaire, dit que les sauvages du pays L'appellent _Naticousti_; ce que confirme Lescarbot du temps mme de Champlain: Cette ile est appelle, dit-il, par les Sauvages du pas _Anticosti_. D'un autre ct, Hakluyt (vers 1600), sur la foi sans doute des voyageurs qu'il cite, l'appelle _Natiscotec_, et Jean de Lact adopte, sans dire pourquoi, l'orthographe de Hakluyt. Elle est nomme, dit-il, en langage des sauvages _Natiscotec_. Ce dernier nom se rapproche davantage de celui de _Natascoueh_ (o l'on prend l'ours), que lui donnent aujourd'hui les Montagnais. Jacques Cartier, en 1535, lui donna le nom d'_Ile de l'Assomption_. Soit erreur, soit antipathie pour le navigateur malouin, M. de Roberval et son pilote Jean Alphonse l'appellent _Ile de l'Ascension_. Thvet la mentionne, dans sa Cosmographie universelle, sous le nom de _Laisple_, et, dans son Grand Insulaire, il l'appelle, comme Cartier, Isle de l'Assomption, laquelle, ajoute-t-il, d'autres nomment _de Laisple_.] [Note 9: Le fleuve Saint-Laurent.] [Note 10: Ou Gasp. Suivant M. l'abb J.-A. Maurault, ce nom serait une contraction du mot abenaquis _Katsepisi_, qui est sparment, qui est spar de l'autre terre. On sait, en effet, que le Forillon, aujourd'hui min par la violence des vagues, tait un rocher remarquable spar du cap de Gasp.] [Note 11: Ou Matane. Jean Alphonse l'appelle rivire de Can.] [Note 12: Le Bic. Au temps de Jean Alphonse, on l'appelait Cap de Marbre. Jacques Cartier, en 1535, avait donn au havre du Bic le nom d'Isleaux Saint-Jean, parce qu'il y tait entr le jour de la Dcollation de saint Jean.] Le 24 dudict mois, nous vinsmes mouiller l'ancre devant Tadousac [13], & le 26 nous entrasmes dans le dict port qui est faict comme une anse, l'entre de la riviere du Sagenay, o il y a un courant d'eau & mare fort estrange pour sa vitesse & profondit, o quelques fois il vient des vents imptueux [14] cause de la froidure qu'ils amnent avec eux. L'on tient que laditte riviere a quelque 5/69 quarante-cinq ou cinquante lieues jusques au premier sault, & vient du cost du Nort-Norouest. Ledict port de Tadousac est petit, o il ne pourroit[15] que dix ou douze vaisseaux; mais il y a de l'eau asss l'Est, l'abry de la ditte riviere de Sagenay, le long d'une petite montaigne qui est Presque coupe de la mer. Le reste, ce sont montagnes Haultes leves, o il y a peu de terre, sinon rochers & Sable remplis de bois de pins, cyprez[16], sapins, & quelques manires d'arbres de peu. Il y a un petit estang proche dudit port, renferm de montaignes couvertes de bois. A l'entre dudict port, il y a deux poinctes: l'une, du cost de Ouest, contenant une lieue en mer, qui s'appelle la poincte de Sainct Matthieu[17]; & l'autre, du cost de Su-Est, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la poincte de tous les Diables [18]. Les vents du Su & Su-Suest & Su-Sorouest frappent dedans ledict port. Mais, de la pointe de Sainct Matthieu jusques la pointe de tous les Diables, il y a prs d'une lieue, l'une & l'autre pointe asseche de basse mer. [Note 13: Le P. Jrme Lalemant (Relation 1646) dit que les sauvages appelaient Tadoussac _Sadilege_; d'un autre ct, Thvet, dans son Grand Insulaire, affirme que les sauvages de son temps appelaient le Saguenay _Thadoyseau_. Il est probable qu' ces diverses poques, comme encore aujourd'hui, on prenait souvent l'un pour l'autre. Ce qui est sr, c'est que ces deux noms sont sauvages: _Tadoussac_ ou _Tadouchac_, veut dire _mamelons_, (du mot _totouchac_, qui en montagnais veut dire _mamelles_), et Saguenay signifie _eau qui sort_ (du montagnais _saki-nip_).] [Note 14: La copie originale portait probablement importuns. Lescarbot, qui reproduit ce voyage peu prs textuellement, a mis: des vents imptueux lesquels amnent avec eux de grandes froidures.] [Note 15: Le verbe _pouvoir_ s'employait alors activement, en parlant de la capacit des objets.] [Note 16: Comme il n'y a pas de vrai cyprs en Canada, on pourrait croire d'abord que Champlain veut parler ici du pin gris, que nos Canadiens appellent vulgairement cyprs, et que l'on trouve surtout dans les environs du Saguenay, mais, outre que Champlain mentionne ici le pin d'une manire gnrale, si l'on compare les diffrents endroits o il parle du cyprs, on en viendra la conclusion qu'il a voulu par ce terme dsigner notre cdre (_thuja_), qui est un arbre trs-commun dans toutes les parties du pays; tandis que le pin gris ne s'y rencontre pas partout. La chose devient vidente, si l'on fait attention que les feuilles du thuja ont beaucoup de ressemblance avec celles du cyprs. Ses feuilles, dit Du Hamel, en parlant du _thuja_ (Trait des Arbres et Arbustes), sont petites, comme articules les unes aux autres, et elles ressemblent celles du cyprs.] [Note 17: Dans l'dition de 1613, Champlain l'appelle encore pointe Saint-Matthieu, ou autrement aux Alouettes. Aujourd'hui elle n'est plus connue que sous ce dernier nom.] [Note 18: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Cette pointe a chang de nom du vivant mme de l'auteur. Dans l'dition de 1632, elle est appele _pointe aux roches_; mais il nous semble vident que ce dernier nom doit tre attribu l'inadvertance de l'imprimeur: car Sagard, qui publiait, cette anne-l mme, son Grand Voyage au pays des Hurons, mentionne cette pointe plusieurs reprises, et l'appelle absolument comme nous l'appelons aujourd'hui, la pointe aux Vaches. D'ailleurs la ressemblance que peuvent avoir, dans un manuscrit, les deux mots _roches_ et _vaches_, rend l'erreur tout fait vraisemblable.] 6/70 _Bonne rception faicte aux Franois par le grand Sagamo des Sauvages de Canadas, leurs festins & danses, la guerre qu'ils ont avec les Iroquois, la faon & de quoy sont faits leurs canots & cabannes: avec la description de la poincte de Sainct Matthieu._ CHAPITRE II. LE 27e jour, nous fusmes trouver les Sauvages la poincte de Sainct Matthieu, qui est une lieue de Tadousac, avec les deux sauvages que mena le Sieur du Pont, pour faire le rapport de ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne rception que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied terre, nous fusmes la cabanne de leur grand Sagamo [19], qui s'appelle Anadabijou, o nous le trouvasmes avec quelque quatre-vingts ou cent de ses compagnons qui faisoient tabagie (qui veut dire festin), lequel nous receut fort bien selon la coustume du pays, & nous feit asseoir auprs de luy, & tous les sauvages arrangez les uns auprs des autres des deux costez de la ditte cabanne. L'un des sauvages que nous avions amen commena faire sa harangue de la bonne rception que leur avoit fait le Roy, & le bon traictement qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent que 7/71 saditte Majest leur voulloit du bien, & desiroit peupler leur terre, & faire paix avec leurs ennemis (qui sont les Irocois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre: en leur comptant aussy les beaux chasteaux, palais, maisons & peuples qu'ils avoient veus, & nostre faon de vivre. Il fut entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de plus. Or, aprs qu'il eut achev sa harangue, ledict grand Sagamo Anadabijou l'ayant attentivement ouy, il commena prendre du Petun, & en donner audict Sieur du Pont-Grav de Sainct Malo & moy, & quelques autres Sagamos qui estoient auprs de luy. Avant bien petunn, il commena faire sa harangue tous, parlant pozment, s'arrestant quelquefois un peu, & puis reprenoit sa parolle en leur disant, que vritablement ils devoient estre fort contents d'avoir saditte Majest pour grand amy. Ils respondirent tous d'une voix: _Ho, ho, ho,_ qui est dire _ouy, ouy_. Luy, continuant tousjours saditte harangue, dict qu'il estoit fort aise que saditte Majest peuplast leur terre, & fist la guerre leurs ennemis; qu'il n'y avoit nation au monde qui ils voullussent plus de bien qu'aux Franois. Enfin il leur fit entendre tous le bien & l'utilit qu'ils pourroient recevoir de saditte Majest. Aprs qu'il eut achev sa harangue, nous sortismes de sa cabanne, & eux commencrent faire leur tabagie ou festin, qu'ils font avec des chairs d'orignac, qui est comme boeuf, d'ours, de loups marins & castors, qui sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont, & du gibier en quantit. Ils avoient huict ou dix chaudieres pleines de viandes, au 8/72 milieu de laditte cabanne, & estoient esloignes les unes des autres quelques six pas, & chacune a son feu. Ils sont assis des deux costez (comme j'ay dict cy-dessus), avec chascun son escuelle d'escorce d'arbre: & lorsque la viande est cuitte, il y en a un qui fait les partages chascun dans lesdittes escuelles, o ils mangent fort salement; car, quand ils ont les mains grasses, ils les frottent leurs cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont quantit pour la chasse. Premier que leur viande fust cuitte, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en alla saulter autour desdittes chaudires d'un bout de la cabanne l'autre. Estant devant le grand Sagamo, il jetta son chien terre de force, & puis tous d'une voix ils s'escrierent: _Ho, ho, ho_: ce qu'ayant faict, s'en alla asseoir sa place. En mesme instant, un autre se leva, & feit le semblable, continuant tousjours jusques ce que la viande fut cuitte. Or, aprs avoir achev leur tabagie, ils commencrent danser, en prenant les testes de leurs ennemis, qui leur pendoient par derrire, en signe de resjoussance. Il y en a un ou deux qui chantent en accordant leurs voix par la mesure de leurs mains, qu'ils frappent sur leurs genoux; puis ils s'arrestent quelquefois en s'escriant: _Ho, Ho, ho_, & recommencent danser, en tournant comme un homme qui est hors d'haleine. Ils faisoient cette resjoussance pour la victoire par eux obtenue sur les Irocois, dont ils avoient tu quelque cent, aux quels ils couprent les testes qu'ils avoient avec eux pour leur crmonie. Ils estoient trois nations quand ils furent la guerre, les Estechemins, Algoumequins & 9/73 Montagnez [20], au nombre de mille, qui allrent faire la guerre auxdicts Irocois, qu'ils rencontrrent l'entre de la riviere desdicts Irocois [21], & en assommerent une centaine. La guerre qu'ils font n'est que par surprise; car autrement ils auroient peur, & craignent trop lesdicts Irocois, qui sont en plus grand nombre que lesdicts Montagns, Estechemins & Algoumequins. [Note 19: Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'aprs Mgr Laflche, ce mot est compos de _tchi_, grand (pour _kitchi_), et de _okimau_, chef; _tchi okinau_, grand chef.] [Note 20: Les Etchemins, appels plus tard Malcites, habitaient principalement le pays situ entre la rivire Saint-Jean et celle de Pentagouet ou Pnobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment Tadoussac, y taient descendus probablement pour la traite; car leur Pays tait situ sur l'Outaouais et au-del. Les Montagnais, proprement parler, taient chez eux; car ils habitaient surtout le Saguenay et les pays environnants.] [Note 21: La rivire de Sorel.] Le 28e jour dudict mois, ils se vindrent cabanner audict port de Tadousac, o estoit nostre vaisseau. A la poincte du jour, leur dict grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant autour de toutes les autres cabannes, en criant haulte voix, qu'ils eussent desloger pour aller Tadousac, o estoient leurs bons amis. Tout aussy tost un chascun d'eux deffit sa cabanne en moins d'un rien, & ledict grand capitaine le premier commena prendre son canot, & le porter la mer, o il embarqua sa femme & ses enfants, & quantit de fourreures, & se meirent ainsy prs de deux cents canots, qui vont estrangement; car encore que nostre chalouppe fust bien arme, si alloient-ils plus vite que nous. Il n'y a que deux personnes qui travaillent la nage, l'homme & la femme. Leurs canots ont quelques huict ou neuf pas de long, & large comme d'un pas ou pas & demy par le milieu, & vont tousjours en amoindrissant par les deux 10/74 bouts. Ils sont fort subjects tourner si on ne les sait bien gouverner, car ils sont faicts d'escorce d'arbres appelle bouille[22], renforcez par le dedans de petits cercles de bois bien & proprement faicts, & sont si lgers qu'un homme en porte un aisment, & chaqu'un canot peut porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre, pour aller quelque riviere o ils ont affaire, ils les portent avec eux. [Note 22: corce de bouleau.] Leurs cabannes sont basses, faictes comme des tentes, couvertes de laditte escorce d'arbre, & laissent tout le haut descouvert comme d'un pied, d'o le jour leur vient, & font plusieurs feux droit au millieu de leur cabanne, o ils sont quelques fois dix mesnages ensemble. Ils couchent sur des peaux, les uns parmy les autres, les chiens avec eux. Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que femmes & enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu, o ils estoient premirement cabannez, est assez plaisant. Ils estoient au bas d'un petit costeau plein d'arbres, de sapins & cyprs. A laditte poincte, il y a une petite place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict costeau, est une terre unie, contenant une lieue de long, demye de large, couverte d'arbres; la terre est fort sablonneuse, o il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce ne sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat autour dudict costeau, qui asseiche prs d'une grande demy lieue de basse eau. 11/75 _La resjoussance que font les Sauvages aprs qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions, parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges; avec la manire de leur mariage, & de l'enterrement de leurs morts._ CHAPITRE III. LE 9e jour de Juin, les Sauvages commencrent se resjour tous ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict cy-dessus, & danser, pour laditte victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or, aprs avoir faict bonne chre, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent de leurs cabannes, & se retirrent part dans une place publique, feirent arranger toutes leurs femmes & filles les unes prs des autres, & eux se meirent derrire, chantant tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi tost toutes les femmes & filles commencrent quitter leurs robbes de peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature, neantmoins pares de matachias, qui sont patenoftres & cordons entrelacez, faicts de poil de porc-espic, qu'ils teignent de diverses couleurs. Aprs avoir achev leurs chants, ils dirent tous d'une voix, _ho, ho, ho_; mesme instant, toutes les femmes & filles se couvroient de leurs robbes, car elles sont leurs pieds, & s'arrestent quelque peu, & puis aussi tost recommenans chanter, ils laissent 12/76 aller leurs robbes comme auparavant. Ils ne bougent d'un lieu en dansant, & font quelques gestes & mouvemens du corps, levans un pied, & puis l'autre, en frappant contre terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo des Algoumequins, qui s'appelle Besouat[23], estoit assis devant lesdittes femmes & filles, au millieu de deux bastons o estoient les testes de leurs ennemis pendues; quelques fois il se levoit, & s'en alloit haranguant & disant aux Montagns & Estechemins: Voyez comme nous nous resjoussons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il faut que vous en fassiez autant, affin que nous soyons contens. Puis tous ensemble disoient, _ho, ho, ho_. Retourn qu'il fut en sa place, le grand Sagamo avecque tous ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans tous nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau, & prindrent chascun ce que bon leur sembla, comme matachias, haches, espes, chauldrons, graisses, chair d'orignac, loup-marin, bref chascun avoit un present, qu'ils allrent donner aux Algoumequins. Aprs toutes ces crmonies, la danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes, emportrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos, qu'ils feirent courir, & celuy qui fut le plus viste la course eut un present. [Note 23: Probablement le mme que Tessouat, grand sagamo des Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques annes plus tard, en 1613, ce chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et cependant ils n'avaient pas d se rencontrer depuis 1603; car on ne voit pas que Tessouat ait pris part aux expditions contre les Iroquois, ni qu'il soit descendu la traite en 1611. D'ailleurs, dans un manuscrit, _tesouat_ peut trs-bien se prendre pour _besouat_.] 13/77 Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeuse; ils rient le plus souvent; toutes fois ils sont quelque peu saturniens. Ils parlent fort pozment, comme se voullant bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost, en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle. Ils usent bien souvent de ceste faon de faire parmy leurs harangues au conseil, o il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens, les femmes & enfants n'y assistent poinct. Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont presque constraints de se manger les uns les autres, pour les grandes froidures & neiges, car les animaux & gibier dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je tiens que qui leur monstreroit vivre, & enseigneroit le labourage des terres & autres choses, ils l'apprendroient fort bien; car je vous asseure qu'il s'en trouve assez qui ont bon jugement, & respondent assez bien propos sur ce que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschancet en eux, qui est user de vengeance, & estre grands menteurs, gens en qui il ne fait pas trop bon s'asseurer, sinon qu'avec raison & la force la main; promettent assez, & tiennent peu. Ce font la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay pu veoir & m'informer audict grand Sagamo, lequel me dict qu'ils croyoient vritablement qu'il y a un Dieu, qui a cr toutes choses. Et lors je luy dy: Puisqu'ils croyoient un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au monde, & d'o ils estoient venus? Il me respondit: Aprs que Dieu eut fait toutes choses, il print quantit de flesches, & les 64/78 meit en terre; d'o il sortit hommes & femmes, qui ont multipli au monde jusques prtent, & sont venus de ceste faon. le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux; mais que vritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit cr toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust personne qui gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, & en cra Adam nostre premier pre. Comme Adam sommeilloit, Dieu print une coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy donna pour compagnie, & que c'estoit la vrit qu'eux & nous estions venus de ceste faon, & non de flesches comme ils croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advooit plustost ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy demandis aussi, s'ils ne croyoient point qu'il y eust autre qu'un seul Dieu. Il me dict que leur croyance estoit, qu'il y avoit un Dieu, un Fils, une Mre & le Soleil, qu'estoient quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que le fils estoit bon, & le Soleil, cause du bien qu'ils recevoient; mais la mre ne valloit rien, & les mangeoit, & que le pre n'estoit pas trop bon. Je luy remonstray son erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de crance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy dire leurs ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me dict qu'il ne l'avoit point veu; mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allrent vers le soleil couchant, qui rencontrrent Dieu, qui leur demanda: Ou allez-vous? Ils dirent: Nous allons chercher nostre vie. Dieu leur 15/79 respondit: Vous la trouverez icy. Ils passrent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dict, lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: O allez-vous? Et ils respondirent comme la premire fois, & Dieu leur dit de rechef: Ne passez plus outre: vous la trouverez icy. Et voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha les deux premiers, qui furent transmuez en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voullant passer plus outre. Et Dieu lui demanda de rechef: O vas-tu?--Je vais chercher ma vie.--Demeure, & tu la trouveras. Il demeura sans passer plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea. Aprs avoir faict bonne chre, il retourna avecque les autres sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantit de tabac (qui est une herbe dequoy ils prennent la fume), & que Dieu vint cet homme, & luy demanda o estoit son petunoir; l'homme print son petunoir, & le donna Dieu, qui petuna beaucoup. Aprs avoir bien petun, Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pices, & l'homme luy demanda: Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh tu vois bien que je n'en ay point d'autre. Et Dieu en print un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: En voil un que je te donne, porte-le ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose 16/80 quelconque, ny tous ses compagnons. Le dict homme print le petunoir, qu'il donna son grand Sagamo; lequel tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manqurent de rien du monde; mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques fois parmy eux. Je luy demandis s'il croyoit tout cela; il me dict qu'ouy, & que c'estoit vrit. Or je croy que voil pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans doubte c'estoit le Diable qui s'estoit montr ces hommes-l, & que s'ils croyoient comme nous en Dieu, ils ne manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le soleil qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient est crez de ce grand Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont nulle puissance que celle que Dieu leur a donne; que nous croyons en ce grand Dieu, qui par sa bont nous avoit envoy son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant est trente-trois ans en terre, faisant une infinit de miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les Diables, illuminant les aveugles, enseignant aux hommes la volont de Dieu son pre, pour le servir, honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort & passion pour nous & pour nos pchez, & rachept le genre humain, estant ensevely est ressuscit, descendu aux enfers, & mont au ciel, o il est assis la dextre de Dieu son 17/81 pere[24]. Que c'estoit l la croyance de tous les chrestiens, qui croyent au Pre, au Fils & au Saint Esprit, qui ne sont pourtant trois dieux, ains un mesme & un seul dieu, & une trinit en laquelle il n'y a point de plus tost ou d'aprs, rien de plus grand ne de plus petit; que la Vierge Marie, mre du fils de Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vescu en ce monde faisans les commandemens de Dieu, & endur martyre pour son nom, & qui par la permission de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en son paradis, prient tous pour nous ceste grande majest divine de nous pardonner nos fautes & nos pchez que nous faisons contre sa loy & ses commandemens. Et ainsi, par les prires des saincts au ciel & par nos prires que nous faisons sa divine majest, ils nous donne ce que nous avons besoing, & le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme nous, que le Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoing. [Note 24: Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: Je ne croy point que cette thologie se puisse expliquer ces peuples, quand mme on sauroit parfaitement leur langue. Il nous semble cependant que cette thologie n'a rien qui soit beaucoup plus difficile entendre que la fable rapporte par le sagamo, puisque Champlain ne fait gure que lui raconter des faits historiques qui ont au moins en leur faveur le mrite de la vraisemblance. Suppos, au reste, que ce discours ne ft pas tout fait la porte de son interlocuteur, il n'en serait pas moins une preuve du zle et des bonnes intentions de Champlain.] Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois. Je luy demandis de quelle crmonie ils usoient prier leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient point autrement de crmonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur comme il 18/82 voulloit. Voil pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmy eux, ne savent que c'est d'adorer & prier Dieu, & vivent la plus part comme bestes brutes, & croy que promptement ils seroient reduicts bons chrestiens, si l'on habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part. Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent Pilotoua [25], qui parlent au Diable visiblement; & leur dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en excution quelque entreprise, ou tuer un Franois, ou un autre de leur nation, ils oberoient aussi tost son commandement. [Note 25: Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le mot _pilotoua_ ou _piletois_, il parat cependant qu'il leur est venu de la langue des Basques; c'est du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la Nouv. Fr., dit. 1858, p. 17), en parlant de l'_aoutmoin_, que les Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est--dire, sorcier.] Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont vritables; & de faict il y en a beaucoup qui disent aveoir veu & song choses qui adviennent ou adviendront. Mais, pour en parler avec vrit, ce sont visions du Diable, qui les trompe & seduict. Voil toute la crance que j'ay pu apprendre d'eux, qui est bestiale. Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs corps, sans aucune difformit; ils sont dispos, & les femmes bien formes, remplies & poteles, de couleur basane, pour la quantit de certaine peinture dont ils se frottent, qui les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux; une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie descouverte. Mais l'hyver ils remdient tout, car ils sont 19/83 habillez de bonnes fourrures, comme d'orignac, loutre, castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantit. L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manire de raquette qui est grande deux ou trois fois comme celles de France, qu'ils attachent leurs pieds, & vont ainsi dans les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une fille est en l'aage de quatorze ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs & amis, & aura compagnie avec tous ceux que bon luy semblera; puis au bout de quelques cinq ou six ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, & vivront ainsi ensemble jusques la fin de leur vie, si ce n'est qu'aprs avoir est quelque temps ensemble ils n'ont enfans, l'homme se pourra desmarier & prendre autre femme disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont maries, elles sont chastes, & leurs maris sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens au pre ou parens de la fille qu'ils auront espouse. Voil la crmonie & faon qu'ils usent en leurs mariages. Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou femme meurt, ils font une fosse, ou ils mettent tout le bien qu'ils auront, comme chaudrons, fourrures, haches, arcs & flesches, robbes & autres choses; & puis ils mettent le corps dedans la fosse, & le couvrent de terre, o ils mettent quantit de grosses pices de bois dessus, & un bois 20/84 debout qu'ils peignent de rouge par le haut. Ils croyent l'immortalit des mes & disent qu'ils vont se resjour en d'autres pays avec leurs parents & amis, quand ils sont morts. _Riviere du Saguenay & son origine._ CHAPITRE IV. Le 11e jour de juin, je fus quelques douze ou quinze lieues dans le Saguenay, qui est une belle riviere, & a une profondeur incroyable: car je croy, selon que j'ay entendu deviser d'o elle procde, que c'est d'un lieu fort hault, d'o il descend un torrent d'eau [26] d'une grande impetuosit; mais l'eau qui en procde n'est point capable de faire un tel fleuve comme celuy-l, qui nantmoins ne tient que depuis cedict torrent d'eau, o est le premier sault, jusques au port de Tadousac, qui est l'entre de la ditte riviere du Saguenay, o il y a quelques quarante-cinq ou cinquante lieues, & une bonne lieue & demye de large au plus, & un quart au plus estroict; qui faict qu'il y a grand courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu, ce ne sont que montaignes de rochers la pluspart couvertes de bois de sapins, cyprez & boulle, terre fort malplaisante, o je n'ay point trouv une lieue de terre plaine tant d'un cost que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & isles en 21/85 laditte riviere, qui sont haultes esleves. Enfin ce sont de vrais deserts inhabitables d'animaux & d'oiseaux; car je vous asseure qu'allant chasser par les lieux qui me sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit sinon de petits oiseaux, qui sont comme rossignols & airondelles, lesquelles viennent en est, car autrement je croy qu'il n'y en a point, cause de l'excessif froid qu'il y faict, ceste riviere venant de devers le Norouest. [Note 26: On serait port croire d'abord qu'il est ici question de la dcharge du lac Saint-Jean; mais le contexte indique assez que les sauvages lui ont dcrit la route ordinaire des voyageurs, c'est--dire, la rivire Chicoutimi, les lacs Kinogomi, Kinogomichiche et la Belle-Rivire; et alors il est tout naturel que Champlain n'ait pas trouv de proportion entre la Dcharge et le Saguenay.] Ils me firent rapport qu'ayant pass le premier sault, d'o vient ce torrent d'eau, ils passent huict autres saults, & puis vont une journe sans en trouver aucun, puis passent autres dix saults, & viennent dedans un lac[27], o ils sont deux jours rapasser; en chasque jour ils peuvent faire leur aise quelques douze quinze lieues. Audict bout du lac, il y a des peuples qui sont cabannez[28], puis on entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou quatre journes dans chascune; ou, au bout desdittes rivieres, il y a deux ou trois manires de lacs, d'o prend la source du Saguenay, de laquelle source jusques audict port de Tadousac il y a dix journes de leurs canots [29]. Au bord desdittes 22/86 rivieres, il y a quantit de cabannes, o il vient d'autres nations du cost du Nort, trocquer avec lesdicts Montagns des peaux de castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux franois aux dicts Montagns. Lesdicts sauvages du Nort disent qu'ils voyent une mer qui est sale. Je tiens que si cela est, que c'est quelque goulfe de ceste mer qui desgorge par la partie du Nort dans les terres [30]; & de vrit il ne peut estre autre chose. Voyl ce que j'ay apprins de la riviere du Saguenay. [Note 27: Le lac Saint-Jean, que les sauvages appelaient _Picouagami_.] [Note 28: La nation du Porc-pic (ou des Kakouchaki) demeurait au lac Saint-Jean probablement ds ce temps-l.] [Note 29: Voil, dit Lescarbot (liv. III, ch. IX) ce qu'a crit Champlain ds l'an six cens cinq (lisez mil six cent trois) de la rivire de Saguenay. Mais depuis il dit en sa dernire relation que du port de Tadoussac jusques la mer que les Sauvages de Saguenay descouvrent au nort, il y a quarante cinquante journes; ce qui est bien loign des dix que maintenant il a dit. Si Lescarbot avait examin les choses plus attentivement, il aurait remarqu que Champlain ne dit pas qu'il y ait dix journes de Tadoussac cette mer du nord qui est sale, c'est--dire, la baie d'Hudson, mais bien seulement de Tadoussac la source du Saguenay; ce qui est tout diffrent.] [Note 30: La bonne foi avec laquelle Champlain consulte les sauvages pour en apprendre ce qu'il ne pouvait reconnatre de ses yeux, contraste singulirement avec l'incrdulit de Lescarbot. Champlain, sur le simple rcit des sauvages, avait assez bien compris la position de la baie d'Hudson, et Lescarbot, plusieurs annes aprs la dcouverte faite, disait encore: Toutesfois je ne voudrois aisment croire lesdits Anglois disans qu'il se trouve une mer dans les terres au cinquantime degr: car il y a longtemps qu'elle seroit dcouverte, tant si voisine de Tadoussac, & en mme lvation (liv. III, ch. IX).] _Partement de Tadousac pour aller au Sault, la description des isles du Lievre, du Coudre, d'Orlans, & de plusieurs autres isles & de nostre arrive Quebec._ CHAPITRE V. Le mercredy, dix-huictiesme jour de juin, nous partismes de Tadousac, pour aller au Sault[31]. Nous passasmes prs d'une isle qui s'appelle l'Isle au Lievre[32] qui peut estre deux lieues de la terre de la bande du Nort, & quelques sept lieues dudict Tadousac, & cinq lieues [33] de la terre du Su. [Note 31: Le saut Saint-Louis.] [Note 32: Cette le fut ainsi appele par Jacques Cartier, parce que, son retour en 1536, il y trouva quantit de livres. Elle porte encore le mme nom aujourd'hui.] [Note 33: Environ deux lieues et demie. La cte du sud, beaucoup moins leve que celle du nord, parat tre une bien plus grande distance qu'elle n'est rellement.] 23/87 De l'Isle au Lievre, nous rangeasmes la coste du Nort environ demye lieue [34], jusques une poincte qui advance la mer, o il faut prendre plus au large. Laditte poincte est une lieue d'une isle qui s'appelle L'Isle au Coudre, qui peut tenir environ deux lieues de large, & de laditte isle la terre du Nort, il y a une lieue. Laditte isle est quelque peu unie, venant en amoindrissant par les deux bouts, au bout de l'Ouest, il y a des prairies [35] & poinctes de rochers qui advancent quelque peu dans la riviere. Laditte isle est quelque peu agrable pour les bois qui l'environnent. Il y a force ardoise, & la terre quelque peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui advance la mer environ demye lieue. Nous passasmes au Nort de laditte isle, distante de l'Isle au Lievre de douze lieues. [Note 34: Par ce qui suit, on voit qu'il faut lire ici dix ou douze lieues: car cette pointe, qui avance la mer et qui est une lieue, ou un peu plus, de l'le aux Coudres, ne peut tre que le cap aux Oies.] [Note 35: Cette partie de l'le s'appelle encore aujourd'hui les Prairies.] Le jeudy suyvant, nous en partismes, & vinsmes mouiller l'ancre une anse dangereuse du cost du Nort, o il y a quelques prairies & une petite riviere[36] o les sauvages cabannent quelques-fois. Cedict jour, rangeant tousjours laditte coste du Nort jusques un lieu o nous relaschasmes pour les vents qui nous estoient contraires, o il y avoit force rochers & lieux fort dangereux, nous fusmes trois jours en attendant le beau temps. Toute ceste coste n'est que montaignes tant du cost du Su, que du cost du Nort, la pluspart ressemblant celle du Saguenay. [Note 36: La Petite-Rivire a toujours gard son nom depuis.] 24/88 Le dimanche, vingt-deuxiesme jour dudict mois, nous en partismes pour aller l'isle d'Orlans [37], o il y a quantit d'isles la bande du Su, lesquelles sont basses & couvertes d'arbres, semblans estre fort agrables, contenans (selon ce que j'ay pu juger) les unes deux lieues & une lieue, & autres demye; autour de ces isles ce ne sont que rochers & basses fort dangereux passer, & sont esloignes quelques deux lieues de la grand'terre du Su. Et de l, vinsmes ranger l'isle d'Orlans, du cost du Su. Elle est une lieue de la terre du Nord, fort plaisante & unie, contenant de long huict lieues [38]. Le cost de la terre du Su est terre basse, quelques deux lieues avant en terre; lesdittes terres commencent estre basses l'endroict de laditte isle, qui peut estre deux lieues de la terre du Su. A passer du cost du Nort, il y faict fort dangereux pour les bancs de sables, rochers qui sont entre laditte isle & la grand'terre, & asseiche presque toute de basse mer. [Note 37: Cette le, suivant Thvet (Grand Insulaire), tait appele par les sauvages _Minigo_ (peut-tre _Ouinigo_, de l'Algonquin _Ouindigo_, ensorcel). J'avois oubli vous dire, que une isle nomme des franoys Orlans & des sauvages _Minigo_, est l'endroit o la rivire est la plus estroicte...... L'isle de Minigo sert de retraite au peuple de ce pays, pour se retirer lorsqu'ils sont poursuivis de leurs ennemis...... Les Franois, ajoute-t-il plus loin, la nommrent Isle d'Orlans, en l'honneur d'un fils de France, qui lors vivoit, & se nommoit lors de Valois, Duc D'Orlans, fils de ce grand Roy Franoys de Valois, premier du nom. Si ce nom d'Orlans remonte, comme l'affirme Thvet, un fils de Franois I, ce ne peut tre que Henri II, qui porta le titre de Duc d'Orlans jusqu' la mort de son frre an Franois, c'est--dire, jusqu' l'anne 1536; car, cette anne-l mme, Jacques Cartier, en retournant de son second voyage, dit vinsmes poser au bas de l'isle d'Orlans, environ douze lieues de Saincte Croix. Il faut donc supposer ou bien que le nom de _Bacchus_, donn cette le par Cartier lui-mme l'automne prcdent, aura t chang pendant l'hiver que les Franais passrent ici, ou bien que cette le avait dj reu son nom de quelque voyageur inconnu; ce qui n'est gure probable, puisque alors Cartier, qui devait le savoir aussi bien en remontant le fleuve qu'en descendant, ne pouvait, sans inconvenance, substituer un nom assez indiffrent en lui-mme, celui d'un fils de France, du fils de son bienfaiteur.] [Note 38: Sept lieues.] 25/89 Au bout de laditte isle, je vy un torrent d'eau [39], qui desbordoit de dessus une grande montaigne[40] de laditte riviere de Canadas, & dessus laditte montaigne est terre unie & plaisante veoir, bien que dedans lesdittes terres l'on voit de haultes montaignes, qui peuvent estre quelques vingt ou vingt-cinq lieues dans les terres [41], qui sont proches du premier sault du Saguenay. [Note 39: L'auteur donna plus tard ce torrent d'eau le nom de Montmorency, qu'il porte encore aujourd'hui. Dans la carte des environs de Qubec qu'il publia en 1613, il l'appelle le grand sault de Montmorency. Dans l'dition de 1632, il ajoute: Que j'ay nomm le sault de Montmorency.] [Note 40: C'est--dire, un cteau trs-escarp, haut d'environ 300 pieds.] [Note 41: Ces montagnes, qui forment la chane des Laurentides, ne sont pas aussi loignes; mais elles s'tendent en effet jusqu'au bassin du Saguenay.] Nous vinsmes mouiller l'ancre Qubec [42], qui est un destroict de laditte riviere de Canadas, qui a quelque trois cens pas de large [43]. Il y a ce destroict, du cost du Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant des 26/90 deux costez; tout le reste est pays uny & beau, o il y a de bonnes terres pleines d'arbres, comme chesnes, cyprs, boulles, sapins & trembles, & autres arbres fruictiers sauvages, & vignes, qui faict u' mon opinion, si elles estoient cultives, elles seroient bonnes comme les nostres. Il y a, le long de la coste dudict Qubec, des diamants dans des rochers d'ardoyse, qui sont meilleurs que ceux d'Alenon. Dudict Qubec jusques l'isle au Coudre, il y a 29 lieues [44]. [Note 42: C'est ici la premire fois que l'on rencontre le nom de Qubec, pour dsigner ce que Jacques Cartier appelle tantt Stadacon, tantt Canada. Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure, expriment, suivant la langue et le gnie des sauvages, comme une nuance particulire du tableau pittoresque que prsente le site de Qubec. Stadacon tait bti sur l'_aile_ que forme la pointe du cap aux Diamants; or, suivant Mgr Laflche, _stadacon_, dans le dialecte cris ou algonquin, veut dire _aile_, quoique d'autres linguistes prtendent reconnatre dans ce mot une origine huronne (voir _Hist. de la Colonie franaise en Canada_, I, 532, note **). Le mot Canada, dont Cartier nous donne lui-mme la signification (ils appellent une ville canada), semble avoir dsign l'importance relative que devait avoir Stadacon par l'avantage mme de sa position. Enfin, il est naturel de supposer que les sauvages, aprs la disparition ou le dplacement de Stadacon, n'aient pas trouv, pour dsigner le mme lieu, d'expression plus juste que celle de Kbec ou Qubec, qui veut dire, comme le remarque ici Champlain, _dtroit, rtrcissement_, et mme quelque chose de plus expressif, _c'est bouch_. Ce passage resserr entre deux ctes escarpes, est peut-tre ce qui frappe davantage le voyageur qui remonte le Saint-Laurent, jusque l si large et si majestueux. Or les sauvages du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se servent encore actuellement du mme mot _Kebec_, pour signifier un lieu _ou l'eau se rtrcit ou se referme_. Inutile de rfuter ici les opinions plus ou moins ingnieuses, qui Veulent trouver l'origine du nom de Qubec dans l'exclamation d'un matelot normand, _quel bec!_ c'est--dire, quel cap! ou dans les armes de certain comte ou seigneur de Normandie. En face de toutes ces suppositions, il y a toujours les tmoignages imposants de Champlain et de Lescarbot, qui affirment que ce mot est sauvage. (Voir le Cours d'Histoire de M. Ferland, I, 90, note 3.)] [Note 43: Le fleuve, devant Qubec, a un quart de lieue de large.] [Note 44: Ce chiffre est de beaucoup trop fort; la copie originale portait probablement 19. Il y a environ 18 lieues.] _De la poincte Sainte Croix, de la riviere de Batiscan; des rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes & beaux pays qui sont depuis Quebec, jusques aux Trois Rivieres._ CHAPITRE VI. Le lundy, 23. dudict mois, nous partismes de Qubec, ou la riviere commence s'largir quelques-fois d'une lieue, puis de lieue & demye ou deux lieues au plus. Le pays va de plus en plus en embellissant; ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu. Le cost du Nort est remply de rochers & bancs de sable, il faut prendre celuy du Su comme d'une demy lieue de terre. Il y a quelques petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots des sauvages, auxquelles il y a quantit de saults. Nous vinsmes mouiller l'ancre jusques Saincte Croix [45], 27/91 distante de Qubec de quinze lieues; c'est une poincte basse, qui va en haulsant des deux costez. Le pays est beau & uny, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu, avec quantit de bois, mais fort peu de sapins & cyprs. Il s'y trouve en quantit des vignes, poires, noysettes, cerises, groiselles rouges & vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix ressemblant au goust comme truffes, qui sont trs-bonnes rties & bouillies. Toute ceste terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il y a grande quantit d'ardoise; elle est fort tendre, & si elle estoit bien cultive, elle seroit de bon rapport. [Note 45: Champlain nous fait connatre lui-mme (dit. 1613, liv, II, ch. IV) l'origine de ce nom de Sainte-Croix. Ds la premire fois, dit-il, qu'on me dit qu'il (Cartier) avoit habit en ce lieu, cela m'estonna fort.... Ce que l'on appelle aujourd'huy Saincte Croix s'appeloit lors Achelacy, destroit de la riviere fort courant & dangereux... Or en toute ceste riviere, n'y a destroit depuis Quebecq jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle Saincte Croix, o on a transfr ce nom d'un lieu un autre... D'o l'on voit 1 que les navigateurs qui ont prcd Champlain croyaient que c'tait en ce lieu qu'avait hivern Cartier de 1535 1536; 2 que c'est ce qui leur a fait donner ce mme lieu le nom de Sainte-Croix. La cause probable de cette erreur est la ressemblance qu'on a cru voir entre le rapide du Richelieu, et ce destroict dudict fleuve fort courant & parfond dont parle Cartier, et qu'il faut entendre de Qubec.] Du cost du Nort, il y a une riviere qui s'appelle Batiscan, qui va fort avant en terre, par o quelques-fois les Algoumequins viennent; & une autre [46] du mesme cost, trois lieues dudict Saincte Croix sur le chemin de Qubec, qui est celle o fut Jacques Cartier au commencement de la descouverture qu'il en feit, & ne passa point plus outre [47]. Laditte riviere est plaisante, & va assez avant dans les terres. Tout ce cost du Nort est fort uny & aggreable. [Note 46: La rivire Jacques-Cartier, qui en effet se jette dans le fleuve trois lieues environ de ce qu'on appelait alors la _pointe de Sainte-Croix_, aujourd'hui le Platon.] [Note 47: L'auteur, qui probablement n'avait point encore vu les relations de Cartier, parle ici d'aprs les traditions ou les ides de ceux qui le pilotaient, et vraisemblablement de Pont-Grav en particulier; car la Chronologie Septnaire, qui semble prendre les intrts de celui-ci, enchrit encore sur ce passage, et ajoute: ny autre aprs luy qu'en ce voyage. Mais Champlain tait trop bon observateur pour ne pas concevoir quelques doutes sur la vrit de ces faits, ne voyant, comme il dit, apparence de riviere pour mettre vaisseaux (dit. 1613, liv. II, ch. IV). Aussi prouve-t-il, au mme endroit, que Cartier n'a pu hiverner ailleurs que dans la rivire Saint-Charles. Au reste il n'a pas pu s'imaginer qu'il tait le premier remonter le fleuve au-dessus de Sainte-Croix, comme l'insinue Lescarbot, puisqu'il tait avec Pont-Grav, qui connaissait les Trois-Rivires depuis au moins cinq ou six ans.] 28/92 Le mercredy, 24e jour[48] dudict mois, nous partismes dudict Saincte Croix, o nous retardasmes une mare & demye, pour le lendemain pouvoir passer de jour, cause de la grande quantit de rochers qui sont au travers de laditte riviere, (chose estrange veoir) qui asseiche presque toute de basse mer. Mais demy flot, l'on peut commencer passer librement; toutesfois il faut y prendre bien garde, avec la sonde la main. La mer y croist prs de trois brasses & demye. [Note 48: Le 24 tait un mardi, et le contexte fait voir suffisamment qu'on tait au mardi.] Plus nous allions en avant, & plus le pays est beau. Nous fusmes quelques cinq lieues & demye mouiller l'ancre la bande du Nort. Le mercredy ensuyvant, nous partismes de cedict lieu, qui est pays plus plat que celuy de devant, plein de grande quantit d'arbres, comme Saincte Croix. Nous passasmes prs d'une petite isle, qui estoit remplye de vignes, & vinsmes mouiller l'ancre la bande du Su, prs d'un petit costeau; mais, estant dessus, ce sont terres unies. Il y a une autre petite isle [49], trois lieues de Saincte Croix, proche de la terre du Su. Nous partismes le jeudi ensuyvant dudict costeau, & passasmes prs d'une 29/93 petite isle, qui est proche de la bande du Nort, o je fus, quelques six petites rivieres, dont il y en a deux qui peuvent porter bateau assez avant, & une autre[50] qui a quelques trois cens pas de large, son entre il y a quelques isles; elle va fort avant dans la terre, est la plus creuse de toutes les autres; lesquelles sont fort plaisantes veoir, les terres estans pleines d'arbres qui ressemblent des noyers, & en ont la mesme odeur, mais je n'y ay point veu de fruict, ce qui me met en doubte. Les sauvages m'ont dict qu'il porte son fruict comme les nostres. [Note 49: Cette le ne peut tre que celle laquelle il donna plus tard le nom de Richelieu, et que l'on a appele simplement le de Sainte-Croix jusqu'en 1633. Ce mesme jour (3 juin 1633), dit le Mercure franais, t. XIX, p. 822, le sieur de Champlain partit pour aller Saincte Croix faire porter des commoditez, pour difier une cabanne faire la traitte, y arriva le jour ensuyvant, & le dimanche 5 de juin alla recognoistre l'isle ds le soir... Le lundy 6, ledit sieur envoya des hommes terre pour commencer faire la cabanne pour la traitte. Et un peu plus loin: Les ouvriers qui sont icy sont employez aux habitations & fortifications qu'il faut faire l'isle de Richelieu & Trois Rivieres. Suivant le P. Le Jeune (Rel. 1635, p. 13, dit. 1858), les sauvages appelaient cette le, _Ka ouapassiniskakhi_.] [Note 50: La rivire de Sainte-Anne, dont il dit, dans son dit. de 1613, liv. II, ch. VII, & l'avons nomme la riviere Saincte-Marie.] Passant plus outre, nous rencontrasmes une isle qui s'appelle Sainct Eloy[51], & une autre petite isle, laquelle est tout proche de la terre du Nort. Nous passasmes entre laditte isle & laditte terre du Nort, o il y a de l'un l'autre quelques cent cinquante pas. De laditte isle jusques la bande du Su une lieue & demye, passasmes proche d'une riviere o peuvent aller les canots. Toute ceste coste du Nort est assez bonne; l'on y peut aller librement, nantmoins la sonde la main, pour esviter certaines poinctes. Toute ceste coste que nous rangeasmes est sable mouvant; mais, entrant quelque peu dans les bois, la terre est bonne. [Note 51: La Chronologie Septnaire, dit: qu'ils appellerent Sainct-Eloy. Cette le, situe en face de l'glise actuelle de Batiscan, n'est plus gure connue sous ce nom; mais le petit chenal qui la spare de la terre ferme porte encore aujourd'hui le nom de Saint-loi.] Le vendredy ensuyvant, nous partismes de ceste isle, 30/94 costoyant tousjours la bande du Nort tout proche terre, qui est basse & pleine de tous bons arbres, & en quantit, jusques aux Trois Rivieres, o il commence d'y avoir temprature de temps quelque peu dissemblable celuy de Saincte Croix, d'autant que les arbres y sont plus advancez qu'en aucun lieu que j'eusse encores veu. Des Trois Rivieres jusques Saincte Croix il y a quinze lieues. En cette riviere[52], il y a six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de quelques cinq six cens pas de long, fort plaisantes, & fertilles pour le peu qu'elles contiennent. Il y en a une au milieu de laditte riviere qui regarde le passage de celle de Canadas, & commande aux autres esloignes de la terre, tant d'un cost que d'autre de quatre cinq cens pas. Elle est esleve du cost du Su, & va quelque peu en baissant du cost du Nort. Ce seroit mon jugement un lieu propre habiter, & pourroit-on le fortifier promptement, car sa scituation est forte de soy, & proche d'un grand lac [53] qui n'en est qu' quelques quatre lieues; lequel joinct presque la riviere de Saguenay[54], selon le rapport des sauvages, qui vont prs de cent lieues 31/95 au Nort, & passent nombre de saults, puis vont par terre quelques cinq ou six lieues, & entrent dedans un lac[55], d'o ledict Saguenay prend la meilleure part de sa source, & lesdicts sauvages viennent dudict lac Tadousac. Aussi que l'habitation des Trois Rivieres seroit un bien pour la libert de quelques nations, qui n'osent venir par l, cause desdicts Irocois leurs ennemis, qui tiennent, toute laditte riviere de Canadas borde, mais, estant habite, on pourroit rendre lesdicts Irocois & autres sauvages amis, ou tout le moins, sous la faveur de laditte habitation, lesdicts sauvages viendroient librement sans crainte & danger, d'autant que ledict lieu des Trois Rivieres est un passage. Toute la terre que je vis la terre du Nort est sablonneuse. Nous entrasmes environ une lieue dans laditte riviere, & ne pusmes passer plus outre cause du grand courant d'eau. Avec un esquif, nous fusmes pour veoir plus avant, mais nous ne feismes pas plus d'une lieue, que nous rencontrasmes un sault d'eau fort estroict, comme de douze pas, ce qui fut occasion que nous ne peusmes passer plus outre. Toute la terre que je veis aux bords de laditte riviere, va en haussant de plus en plus, qui est remplie de quantit de sapins & cyprez, & fort peu d'autres arbres. [Note 52: Le Saint-Maurice, auquel les auteurs ont le plus souvent donn le nom de Trois-Rivires, parce que les deux les principales qui se trouvent son embouchure le sparent en trois branches, appeles les _Chenaux_. Nous nommasmes icelle riviere, dit Jacques Cartier, _riviere de Fouez_, et Lescarbot ajoute entre parenthses: Je croy qu'il veut dire Foix (Lesc., liv. III, ch. XVIII). Comme poste de traite, les Trois-Rivires taient dj connues, sous ce nom, depuis au moins 1598: car, en 1599, lorsque M. Chauvin voulut s'tablir Tadoussac, Pont-Grav remonstra audit sieur Chauvin plusieurs fois qu'il falloit aller mont ledit fleuve, o le lieu est plus commode habiter, ayant est en un autre voyage jusques aux Trois Rivieres pour trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux (dit. 1632, liv. I, ch. VI). Le nom sauvage des Trois-Rivires tait _Metaberoutin_.] [Note 53: Le lac Saint-Pierre.] [Note 54: Le Saint-Maurice a sa source sur les mmes hauteurs que plusieurs des rivires qui se dchargent dans le lac Saint-Jean, considr comme la source du Saguenay.] [Note 55: Le lac Saint-Jean.] 32/96 _Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on void dans le pays, de la riviere des Irocois, & de la forteresse des sauvages qui leur font la guerre._ CHAPITRE VII. Le samedy ensuyvant, nous partismes des Trois Rivieres, & vinsmes mouiller l'ancre un lac, o il y a quatre lieues. Tout ce pays depuis les Trois Rivieres jusques l'entre dudict lac, est terre fleur d'eau, & du cost du Su quelque peu plus haulte. Laditte terre est trs bonne, & la plus plaisante que nous eussions encores veu. Les bois y sont assez clairs, qui faict que l'on pourroit y traverser aisment. Le lendemain, 29 de juin[56], nous entrasmes dans le lac, qui a quelques quinze lieues de long [57], & quelques sept ou huict lieues de large. A son entre du cost du Su environ une lieue, il y a une riviere [58] qui est assez grande, & va dans les terres quelques soixante ou quatre-vingts lieues, & continuant du mesme cost, il y a une autre petite riviere qui entre environ deux lieues en terre, & fort de dedans un autre petit lac [59] qui peut contenir quelques trois ou 33/97 quatre lieues. Du cost du Nort, o la terre y paroist fort haulte, on void jusques quelques vingt lieues; mais peu peu les montaignes viennent en diminuant vers l'Ouest comme pas plat. Les sauvages disent que la pluspart de ces montaignes sont mauvaises terres. Ledict lac a quelques trois brasses d'eau par o nous passasmes, qui fut presque au millieu. La longueur gist d'Est & Ouest, & de la largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons, comme les especes que nous avons par de. Nous le traversasmes ce mesme jour, & vinsmes mouiller l'ancre environ deux lieues dans la riviere qui va au hault, l'entre de laquelle il y a trente petites isles[60]. Selon ce que j'ay pu veoir, les unes sont de deux lieues, d'autres de lieue & demye, & quelques unes moindres, lesquelles sont remplies de quantit de noyers, qui ne sont gueres differens des nostres, & croy que les noix en sont bonnes leur saison; j'en veis en quantit sous les arbres, qui estoient de deux faons, les unes petites, & les autres longues comme d'un pouce; mais elles estoient pourries. Il y a aussi quantit de vignes sur le bord desdittes isles; mais quand les eaux sont grandes, la pluspart d'icelles sont couvertes d'eau. Et ce pas est encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. [Note 56: Le jour de la Saint-Pierre. C'est pour cette raison sans doute que ce lac a t appel lac Saint-Pierre. Il avait port prcdemment le nom d'Angoulme (Thvet, Cosmographie Universelle, t. II).] [Note 57: Dans sa plus grande longueur il n'a que neuf ou dix lieues.] [Note 58: Probablement la rivire de Nicolet; mais elle ne va pas si loin dans les terres.] [Note 59: Il semble ici que l'auteur parle de ce que nous appelons aujourd'hui baie de La Valire.] [Note 60: Les les de Sorel, que l'on a appeles aussi les de Richelieu.] Le dernier de juin, nous en partismes, & vinsmes passer l'entre de la riviere des Iroquois, o estoient cabannez & fortifiez les sauvages qui leur alloient faire la guerre. Leur forteresse est faicte de quantit de bastons fort 34/98 pressez les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un cost sur le bord de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des Iroquois, & leurs canots arrangez les uns contre les autres sur le bord pour pouvoir promptement fuyr, si d'adventure ils sont surprins des Iroquois: car leur forteresse est couverte d'escorces de chesnes, & ne leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer. Nous fusmes dans la riviere des Iroquois quelques cinq ou six lieues [61], & ne peusmes passer plus outre avec nostre barque, cause du grand cours d'eau qui descend, & aussi que l'on ne peut aller par terre, & tirer la barque, pour la quantit d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir advancer davantage, nous prinsmes nostre esquif, pour veoir si le courant estoit plus adoucy; mais, allant quelques deux lieues, il estoit encores plus fort, & ne peusmes advancer plus avant. Ne pouvant faire autre chose, nous nous en retournasmes en notre barque. Toute cette riviere est large de quelques trois quatre cens pas, fort saine. Nous y veismes cinq isles, distantes les unes des autres d'un quart ou demye lieue ou d'une lieue au plus, une desquelles contient une lieue, qui est la plus proche, & les autres sont fort petites. [Note 61: Champlain aurait donc, ds cette anne 1603, remont la rivire de Chambly jusqu'au-del de l'endroit o l'on a construit la dame de Saint-Ours, laquelle a fait disparatre les rapides que Champlain trouva plus haut.] Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & terres basses comme celles que j'avois veus auparavant; mais il y a plus de sapins & de cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre bonne, bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Ceste riviere va comme au Sorouest[62]. [Note 62: Il faudrait: comme au Sud.] 35/99 Les sauvages disent qu' quelques quinze lieues d'o nous avions est, il y a un sault [63] qui vient de fort hault, o ils portent leurs canots pour le passer environ un quart de lieue, & entrent dedans un lac [64], o l'entre il y a trois isles, & estans dedans, ils en rencontrent encores quelques unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante lieues de long, & de large quelques vingt-cinq lieues, dans lequel descendent quantit de rivieres, jusques au nombre de dix, lesquelles portent canots assez avant. Puis, venant la fin dudict lac, il y a un autre sault, & rentrent dedans un autre lac [65], qui est de la grandeur dudict premier [66], au bout duquel sont cabannez les Iroquois. Ils disent aussi qu'il y a une riviere[67] qui va rendre la coste de la Floride, d'o il y peut aveoir dudict dernier lac quelques cent ou cent quarante lieues. Tout le pays des Iroquois est quelque peu montagneux, neantmoins pas trs bon, tempr, sans beaucoup d'hyver, que fort peu. [Note 63: Le rapide de Chambly.] [Note 64: Champlain dcouvrit lui-mme ce lac six ans plus tard, et lui donna son nom.] [Note 65: Les Iroquois l'appelaient _Andiataroct (l o le lac se ferme)_. Le P. Jogues le nomma _Saint-Sacrement_ en 1646; il est connu aujourd'hui sous le nom de lac George.] [Note 66: Les Sauvages qui donnaient Champlain ces renseignements s'taient exagr la grandeur de ce lac; car le lac Champlain a quarante lieues de long, et le lac George n'en a que onze.] [Note 67: L'Hudson, qui a peu prs cent vingt lieues de long. C'tait en effet la meilleure route suivre pour aller la cte de la Floride, qui alors tait regarde comme voisine du Canada.] 36/100 _Arrive au Sault, sa description, & ce qu'on y void de remarquable, avec le rapport des sauvages de la fin de la grande riviere._ CHAPITRE VIII. Partant de la riviere des Iroquois, nous fusmes mouiller l'ancre trois lieues de l, la bande du Nort. Tout ce pays est une terre basse, remplie de toutes les sortes d'arbres que j'ay dict cy-dessus. Le premier jour de juillet, nous costoyasmes la bande du Nort, o le bois y est fort clair, plus qu'en aucun lieu que nous eussions encore veu auparavant, & toute bonne terre pour cultiver. Je me meis dans un canot la bande du Su, o je veis quantit d'isles, lesquelles sont fort fertilles en fruicts, comme vignes, noix, noysettes, & une manire de fruict qui semble des chastaignes, cerises, chesnes, trembles, pible [68], houblon, fresne, rable, hestre, cyprez, fort peu de pins & sapins. Il y a aussi d'autres arbres que je ne cognois point, lesquels sont fort aggreables. Il s'y trouve quantit de fraises, framboises, groizelles rouges, vertes & bleues, avec force petits fruicts qui y croissent parmy grande quantit d'herbages. Il y a aussi plusieurs bestes sauvages comme orignas, cerfs, biches, dains, ours, porcs-espics, lapins, regnards, castors, loutres, rats musquets, & quelques autres sortes d'animaux que je ne cognois point, lesquels sont bons manger, & dequoy vivent les sauvages. [Note 68: Ce mot n'est, sans doute, qu'une contraction de _piboule_, qui dsigne une varit du peuplier.] 37/101 Nous passasmes contre une isle qui est fort aggreable, & contient quelques quatre lieues de long, & environ demye de large [69]. Je veis la bande du Su deux hautes montaignes, qui paroissoient comme quelques vingt lieues dans les terres, les sauvages me dirent que c'estoit le premier sault de laditte riviere des Iroquois. [Note 69: L'auteur semble avoir pris ici pour une seule le les les de Verchres.] Le mercredy ensuyvant, nous partismes de ce lieu, & feismes quelques cinq ou six lieues. Nous veismes quantit d'isles, la terre y est fort basse, & sont couvertes de bois ainsi que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuyvant, nous feismes quelques lieues, & passasmes aussi par quantit d'autres isles qui sont trs bonnes & plaisantes, pour la quantit des prairies qu'il y a, tant du cost de terre ferme que des autres isles; & tous les bois y sont fort petits, au regard de ceux que nous avions pass. Enfin nous arrivasmes cedict jour l'entre du sault, avec vent en poupe, & rencontrasmes une isle [70] qui est presque au milieu de laditte entre, laquelle contient un quart de lieue de long, & passasmes la bande du Su de laditte isle, o il n'y avoit que de trois quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une brasse ou deux; & puis tout un coup n'en trouvions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers & petites isles o il n'y a point de bois, & sont fleur d'eau. Du commencement de la susditte isle, qui est au milieu de laditte entre, l'eau commence venir de grande force; bien que nous eussions le vent fort bon, si ne 38/102 peusmes-nous, en toute nostre puissance, beaucoup advancer; toutesfois nous passasmes laditte isle qui est l'entre dudict sault. Voyant que nous ne pouvions avancer, nou vinsmes mouiller l'ancre la bande du Nort, contre une petite isle[71] qui est fertille en la pluspart des fruicts que j'ay dict cy-dessus. Nous appareillasmes aussi tost nostre esquif, que l'on avoit fait faire exprs pour passer ledict sault, dans lequel nous entrasmes ledict Sieur du Pont & moy, avec quelques autres sauvages que nous avions menez pour nous montrer le chemin. Partant de nostre barque, nous ne fusmes pas trois cens pas, qu'il nous fallut descendre, & quelques matelots se mettre l'eau pour passer nostre esquif. Le canot des sauvages passoit aysment. Nous rencontrasmes une infinit de petits rochers, qui estoient fleur d'eau, o nous touschions souventes fois. [Note 70: L'le qu'il appela lui-mme plus tard Sainte-Hlne, du nom d'Hlne Boull, sa femme.] [Note 71: Cette petite le, situe dans le port de Montral, est maintenant runie la terre ferme par des quais.] Il y a deux grandes isles: une du cost du Nort [72], laquelle contient quelques quinze lieues de long, & presque autant de large, commence quelque douze lieues dans la riviere de Canada, allant vers la riviere des Iroquois, & vient tomber par del le Sault, l'isle qui est la bande du Su a quelques quatre lieues de long, & demye de large [73]. Il y a encore une autre isle[74] qui est proche de celle du Nort, laquelle peut tenir quelque demye lieue de long, & un 39/103 quart de large, & une autre petite isle, qui est entre celle du Nort, & l'autre plus proche du Su, par o nous passasmes l'entre du Sault[75]. Estant pass, il y a une manire de lac, o sont toutes ces isles, lequel peut contenir quelques cinq lieues de long, & presque autant de large, o il y a quantit de petites isles, qui sont rochers. Il y a, proche dudict Sault, une montagne [76] qui descouvre assez loing dans lesdittes terres, & une petite riviere [77] qui vient de laditte montaigne tomber dans le lac. L'on void du cost du Su, quelques trois ou quatre montaignes, qui paroissent comme quinze ou seize lieues dans les terres. Il y a aussi deux rivieres: l'une [78] qui va au premier lac de la riviere des Iroquois, par o quelquefois les Algoumequins leur vont faire la guerre; & l'autre [79] qui est proche du Sault, qui va quelques pas dans les terres. [Note 72: Il parat bien vident que Champlain veut ici parler de l'le de Montral, qui cependant n'a que dix lieues de long, et environ trois lieues de large.] [Note 73: L'le Perrot, qui n'a pas tout fait les dimensions que lui donne l'auteur, est situe rigoureusement au sud de l'le de Montral.] [Note 74: L'le Saint-Paul.] [Note 75: C'est--dire, qui est entre l'le de Montral et l'le Sainte-Hlne par o nous passmes l'entre du saut. Cette petite le est l'le Ronde.] [Note 76: La Montagne que Jacques Cartier appela Mont-Royal (Montral).] [Note 77: La petite rivire de Saint-Pierre.] [Note 78: La rivire de Saint-Lambert. De cette rivire, on tombe dans celle de Montral, qui se jette dans le bassin de Chambly; c'est ce bassin que l'auteur appelle premier lac de la rivire des Iroquois.] [Note 79: La rivire de la Tortue.] Venans approcher dudict Sault avecq nostre petit esquif & le canot, je vous asseure que jamais je ne veis un torrent d'eau desborder avec une telle impetuosit comme il faict, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'estant en d'aucuns lieux que d'une brasse ou de deux, & au plus de trois. Il descend comme de degr en degr, & en chasque lieu o il y a quelque peu de hauteur, il s'y fait un esbouillonnement estrange de la force & roideur que va l'eau en traversant 40/104 ledict Sault, qui peut contenir une lieue. Il y a force rochers de large, & environ le millieu, il y a des isles qui sont fort estroittes & fort longues, o il y a sault tant du cost desdittes isles qui sont au Su, comme du cost du Nort, o il fait si dangereux, qu'il est hors de la puissance d'homme d'y passer un bateau, pour petit qu'il soit. Nous fusmes par terre dans les bois, pour en veoir la fin, o il y a une lieue, & o l'on ne voit plus de rochers, ny de saults; mais l'eau y va si viste, qu'il est impossible de plus; & ce courant contient quelques trois ou quatre lieues; de faon que c'est en vain de s'imaginer que l'on peust faire passer aucuns bateaux par lesdicts saults. Mais qui les voudroit passer, il se faudroit accommoder des canots des sauvages, qu'un homme peut porter aisment: car de porter bateau, c'est chose laquelle ne se peut faire en si bref temps comme il le faudroit pour pouvoir s'en retourner en France, si l'on y hyvernoit. Et en outre ce sault premier, il y en a dix autres, la plus part difficiles passer; de faon que ce seroit de grandes peines & travaux pour pouvoir voir & faire ce que l'on pourroit se promettre par bateau, si ce n'estoit grand frais & despens, & encore en danger de travailler en vain. Mais avec les canots des sauvages l'on peut aller librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites rivieres comme aux grandes. Si bien qu'en se gouvernant par le moyen desdicts sauvages & de leurs canots, l'on pourra veoir tout ce qui se peut, bon & mauvais, dans un an ou deux. Tout ce peu de pas du cost dudict sault que nous traversasmes par terre, est bois fort clair, o l'on peut 41/105 aller aysment avecque armes, sans beaucoup de peines, l'air y est plus doux & tempr; & de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, o il y a quantit de bois & fruicts, comme en tous les autres lieux cy dessus, & est par les 45. degrez & quelques minutes. Voyans que nous ne pouvions faire davantage, nous en retournasmes en nostre barque, o nous interrogeasmes les sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que je leur feis figurer de leurs mains, & de quelle partie procedoit sa source. Ils nous dirent que pass le premier sault que nous avions veu, ils faisoient quelques dix ou quinze lieues [80] avec leurs canots dedans la riviere, o il y a une riviere qui va en la demeure des Algoumequins [81], qui sont quelques soixante lieues esloignez de la grand'riviere, & puis ils venoient passer cinq saults[82], lesquels peuvent contenir du premier au dernier huict lieues [83], desquels il y en a deux o ils portent leurs canots pour les passer. Chasque sault peut tenir quelque demy quart de lieue, ou un quart au plus, & puis ils viennent dedans un lac [84], qui peut tenir quelques quinze ou seize lieues de long. Del ils rentrent dedans une riviere [85] qui peut contenir une lieue de large, & font quelques lieues dedans; & puis rentrent dans un autre lac [86] de quelques quatre ou 42/106 cinq lieues de long, venant au bout duquel, ils passent cinq autres saults, distans du premier au dernier quelque vingt-cinq ou trente lieues [87], dont il y en a trois o ils portent leurs canots pour les passer, & les autres deux, il ne les font que traisner dedans l'eau, d'autant que le cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De tous ces saults, aucun n'est si difficile passer, comme celuy que nous avons veu. Et puis ils viennent dedans un lac [88] qui peut tenir quelques 80 lieues de long, o il y a quantit d'isles; & que au bout d'iceluy l'eau y est salubre & l'hyver doux. A la fin dudit lac, ils passent un sault[89] qui est quelque peu lev, o il y a peu d'eau, laquelle descend. L, ils portent leurs canots par terre environ un quart de lieue pour passer ce sault; de l entrent dans un autre lac [90] qui peut tenir quelques soixante lieues de long, & que l'eau en est fort salubre. Estant la fin ils viennent un destroict[91] qui contient deux lieues de large, & va assez avant dans les terres. Qu'ils n'avoient point pass plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac [92] qui est quelques quinze ou seize lieues d'o ils sont est, ny que ceux qui leur avoient dict eussent veu homme qui le l'eust veu; d'autant qu'il est si grand, qu'ils ne se bazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque tourmente ou coup de vent ne les surprinst. Disent qu'en 43/107 est le soleil se couche au nord dudict lac, & en l'hyver il se couche comme au milieu, que l'eau y est trs mauvaise, comme celle de ceste mer. [Note 80: Cinq ou six lieues, c'est--dire, la longueur du lac Saint-Louis.] [Note 81: C'est pour cette raison mme qu'elle a t longtemps appele la rivire des Algonquins; plus tard, pour une raison analogue, on lui a donn le nom d'Outaouais.] [Note 82: Ce sont les Cascades, les Cdres, et les rapides du Cteau-du-Lac, qui se subdivisent en deux ou trois, suivant le chemin que l'on prend.] [Note 83: Du pied des Cascades au Cteau-du-Lac, il y a cinq ou six lieues.] [Note 84: Le lac Saint-Franois, qui a environ douze lieues de long.] [Note 85: Le Long-Saut.] [Note 86: C'est--dire, un espace o le fleuve est tranquille et sans rapide.] [Note 87: Depuis le rapide aux Citrons, ou les rapides Plats, jusqu'aux Gallots, il y a en effet cinq rapides; mais cette distance de vingt-cinq trente lieues doit s'entendre de tout le trajet jusqu'au lac Ontario.] [Note 88: Le lac des Entouhoronons, ou Ontario.] [Note 89: La chute de Niagara.] [Note 90: Le lac Eri, ou des Eriehoronons (nation du Chat).] [Note 91: La rivire du Dtroit, qui est une partie du Saint-Laurent.] [Note 92: Le lac Huron, ou mer Douce.] Je leur demandis si depuis cedict lac dernier qu'ils avoient veu, si l'eau descendoit tousjours dans la riviere venant Gaschepay: ils me dirent que non; que depuis le troisiesme lac elle descendoit seulement, venant audict Gaschepay; mais que depuis le dernier sault, qui est quelque peu hault, comme j'ay dict, que l'eau estoit presque pacifique, & que ledict lac pouvoit prendre cours par autres rivieres, lesquelles vont dedans les terres, soit au Su, ou au Nort, dont il y en a quantit qui y refluent, & dont ils ne voyent point la fin. Or, mon jugement, il faudroit que si tant de rivieres desbordent dedans ce lac, n'ayant que si peu de cours audict sault, qu'il faut par necessit qu'il refflue dedans quelque grandissime riviere. Mais ce qui me faict croire qu'il n'y a point de riviere par o cedict lac refflue, veu le nombre de toutes les autres rivieres qui reffluent dedans, c'est que les sauvages n'ont vu aucune riviere qui prinst son cours par dedans les terres, qu'au lieu o ils ont est: ce qui me faict croire que c'est la mer du Su, estant salle[93], comme ils disent. Toutesfois il n'y faut pas tant adjouster de foy, que ce soit avec raisons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu. [Note 93: Eau mauvaise ou sale tait la mme chose pour les sauvages.] Voyl au certain tout ce que j'ay veu cy-dessus, & ouy dire aux sauvages sur ce que nous les avons interrogez. 44/108 _Retour du Sault Tadoussac, avec la confrontation du rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & le commencement de la grande riviere de Canadas, du nombre des saults & lacs qu'elle traverse._ CHAPITRE IX. Nous partismes dudict sault, le Vendredy, quatriesme jour de Juin [94], & revinsmes cedict jour la riviere des Irocois. Le Dimanche, sixiesme jour de juin, nous en partismes & vinsmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundy ensuyvant, nous fusmes mouiller l'ancre au Trois Rivieres. Cedict jour nous feismes quelques quatre lieues par del lesdictes Trois Rivieres. Le Mardy ensuyvant, nous vinsmes Qubec, & le lendemain, nous fusmes au bout de l'isle d'Orlans, o les sauvages vindrent nous, qui estoient cabannez la grande terre du Nort. Nous interrogeasmes deux ou trois Algoumequins, pour savoir s'ils se conformeroient avec ceux que nous avions interrogez touchant la fin & le commencement de ladicte riviere de Canadas. [Note 94: Dans cette phrase et la suivante, l'dition originale met, par inadvertance, le mois de juin au lieu dejuillet.] Ils dirent comme ils l'ont figur, que, pass le sault que nous avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur demeure, qui est en la bande du Nort, continuant le chemin dans ladicte grande riviere, ils passent un sault, o ils portent leurs canots, & viennent passer cinq autres saults, lesquels peuvent contenir du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que 45/109 lesdicts saults ne sont point difficiles passer, & ne font que traner leurs canots en la pluspart desdicts saults, hormis deux, o ils les portent. De l, viennent entrer dedans une riviere qui est comme une manire de lac, laquelle peut contenir comme six ou sept lieues; & puis passent cinq autres saults, o ils tranent leurs canots comme auxdicts premiers, hormis deux, o ils les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a quelques vingt ou vingt-cinq lieues. Puis viennent dedans un lac qui contient quelque cent cinquante lieues de long [95]; & quelques quatre ou cinq lieues l'entre dudict lac, il y a une riviere [96] qui va aux Algoumequins vers le Nort, & une autre [97] qui va aux Irocois; par o lesdicts Algoumequins & Irocois se font la guerre. Et un peu plus haut la bande du Su dudict lac, il y a une autre riviere[98] qui va aux Irocois; puis venant la fin dudict lac, ils rencontrent un autre sault, o ils portent leurs canots, del ils entrent dedans un autre trs grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ils n'y ont est que fort peu dans ce dernier, & ont ouy dire qu' la fin dudict lac, il y a une mer dont ils n'ont veu la fin, ne ouy dire qu'aucun l'aye veu; mais que l o ils ont est, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ils n'ont point advanc plus haut; & que le cours de l'eau vient du cost du soleil 46/110 couchant venant l'Orient, & ne savent si pass le dits lacs qu'ils ont veu il y a autre cours d'eau qui aille du cost de l'Occident; que le soleil se couche main droite dudict lac, qui est, selon mon jugement, au Norouest peu plus ou moins; & qu'au premier lac l'eau ne gelle point, ce qui me fait juger que le temps y est tempr. Et que toutes les terres des Algoumequins est terre basse, remplie de fort peu de bois; & du cost des Irocois est terre montaigneuse; neantmoins elles sont trs bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroict qu'ils ayent veu. Les Irocois se tiennent quelque cinquante ou soixante lieues dudict grand lac. Voil au certain ce qu'ils m'ont dist avoir veu, qui ne diffre de bien peu au rapport des premiers. [Note 95: Jusqu'ici, ce second rapport s'accorde passablement avec le premier, sauf les distances, qui diffrent un peu.] [Note 96: La rivire Trent et la baie de Quinte.] [Note 97: La rivire Noire.] [Note 98: La rivire de Cliouaguen, ou Oswego,] Cedict jour, nous fusmes proche de l'isle aux Coudres, comme environ trois lieues. Le Jeudy dudict mois, nous vinsmes quelque lieue & demye de l'isle au Lievre, du cost du Nort, o il vint d'autres sauvages en notre barque, entre lesquels il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit fort voyag dedans ledict grand lac: nous l'interrogeasmes fort particulirement comme nous avions fait les autres sauvages. Il nous dict que, pass ledict sault que nous avions veu, qu' quelques deux ou trois lieues il y a une riviere qui va ausdicts Algoumequins, o ils sont cabannez; & qu'allant en ladicte grande riviere, il y a cinq saults, qui peuvent contenir du premier au dernier quelque huict ou neuf lieues, dont il y en a trois o ils portent leurs canots, & deux autres o ils les tranent, que chascun desdicts saults peut tenir un quart de lieue de long. Puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze lieues. Puis ils passent 47/111 cinq autres saults, qui peuvent contenir du premier au dernier quelques vingt vingt-cinq lieues, o il n'y a que deux desdicts saults qu'ils passent avec leurs canots; aux autres trois ils ne les font que traner. Del ils entrent dedans un grandissime lac qui peut contenir quelques trois cents lieues de long[99]. Advanant quelque cent lieues dedans ledict lac, ils rencontrent une isle qui est fort grande, o, audel de ladicte isle, l'eau est salubre; mais que passant quelques cent lieues plus avant, l'eau est encore plus mauvaise; arrivant la fin dudict lac, l'eau est du tout sale. Qu'il y a un sault qui peut contenir une lieue de large, d'o il descend un grandissime courant d'eau dans le dict lac[100]; que pass ce sault, on ne voit plus de terre ny d'un cost, ne d'autre, sinon une mer si grande qu'ils n'en n'ont point veu la fin, ny ouy dire qu'aucun l'aye veu. Que le soleil se couche main droite dudict lac, & qu' son entre il y a une riviere qui va aux Algoumequins, & l'autre aux Irocois, par o ils se font la guerre. Que la terre des Irocois est quelque peu montaigneuse, neantmoins fort fertile, o il y a quantit de bled d'Inde, & autres fruicts qu'ils n'ont point en leur terre. Que la terre des Algoumequins est basse & fertile. [Note 99: Quelque trois cents lieues de tour, et encore ce serait beaucoup.] [Note 100: Malgr les inexactitudes qui prcdent, on ne peut s'empcher de reconnatre ici la chute de Niagara.] Je leur demandis s'ils n'avoient point cognoissance de quelques mines. Ils nous dirent qu'il y a une nation qu'on appelle les bons Irocois [101], qui viennent pour troquer 48/112 des marchandises que les vaisseaux franois donnent aux Algoumequins; lesquels disent qu'il y a la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ils nous en ont montr quelques bracelets qu'ils avoient eu desdicts bons Irocois. Que si l'on y voulloit aller, ils y meneroient ceux qui seroient depputez pour cest effect. [Note 101: Les bons Iroquois taient sans doute les Hurons, qui parlaient un dialecte de la mme langue.] Voil tout ce que j'ay pu apprendre des uns & des autres, ne se differant que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez, dirent n'avoir point beu de l'eau sale, aussi ils n'ont pas est si loing dans ledict lac comme les autres, & different quelque peu du chemin, les uns le faisant plus court, & les autres plus long: de faon que selon leur rapport, du sault o nous avons est, il y a jusques la mer sale, qui peut estre celle du Su, quelques quatre cents lieues. Sans doubte, suyvant leur rapport, ce ne doibt estre autre chose que la mer du Su, le soleil se couchant o ils disent. Le Vendredy, dixiesme [102] dudict mois, nous fusmes de retour Tadousac, o estoit nostre vaisseau. [Note 102: Le vendredi tait le 11 du mois de juillet.] _Voyage de Tadousac en l'isle Perce, description de la baye des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la Baye de Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays o se trouve plusieurs sortes de mines._ CHAPITRE X. Aussitost que nous fusmes arrivez Tadousac, nous nous embarquasmes pour aller Gachepay, qui est distant dudict Tadousac environ cent lieues. Le treiziesme jour dudict 49/113 mois, nous rencontrasmes une troupe de sauvages qui estoient cabannez du cost du Su, presque au milieu du chemin de Tadousac Gachepay. Leur Sagamo qui les menoit s'appelle Armouchides, qui est tenu pour l'un des plus advisez & hardis qui soit entre les sauvages. Il s'en alloit Tadousac pour troquer des flesches, & chairs d'orignac, qu'ils ont pour des castors & martres des autres sauvages Montaignes, Estechemains & Algoumequins. Le 15e jour dudict mois, nous arrivasmes Gachepay, qui est dans une baye, comme une lieue & demye du cost du Nort[103]; laquelle baye contient quelque sept ou huict lieues de long, & son entre quatre lieues de large. Il y a une riviere qui va quelques trente lieues dans les terres; puis nous vismes une autre baye, que l'on appelle la Baye des Molus[104], laquelle peut tenir quelques trois lieues de long, autant de large son entre. De l l'on vient l'Isle Perce, qui est comme un rocher fort haut, esleve des deux costez, o il y a un trou par o les chaloupes & basteaux peuvent passer de haute mer; & de base mer, l'on peut aller de la grand'terre laditte isle, qui n'en est qu' quelques quatre ou cinq cens pas. Plus il y a une autre isle, comme au suest de l'isle Perce environ une lieue, qui s'appelle l'isle de Bonne-adventure, & peut tenir de long 50/114 une demye lieu. Tous cesdits lieux de Gachepay, Baye des Molus & Isle Perce, sont les lieux o il se fait la pesche du poisson sec & verd. [Note 103: C'est--dire, comme une lieue et demie du ct du nord de la baie.] [Note 104: Cette baie est au sud de celle de Gasp; on l'appelle aujourd'hui la Malbaie. Ce mot parat tre une corruption de l'expression anglaise _Molue Bay_. Ds 1545, Jean Alphonse parle de la baie des Molues et de toute cette cte, comme d'un lieu frquent depuis longues annes pour l'abondance et l'excellente qualit de la pche. Et se est le poisson, dit-il, bien meilleur que celui de la dicte terre neufve. (Cosmogr. univ.)] Passant l'Isle Perce, il y a une baye qui s'appelle la Baye de Chaleurs [105], qui va comme l'ouest-sorouest quelques quatre vingts lieues [106] dedans les terres, contenant de large en son entre quelques quinze lieues. Les sauvages Canadiens disent qu' la grande riviere de Canadas, environ quelques soixante lieues rangeant la coste du Su, il y a une petite riviere qui s'appelle Mantanne, laquelle va quelques dix huict lieues dans les terres, & estans au bout d'icelle, ils portent leurs canots environ une lieue par terre, & se viennent rendre laditte baye de Chaleurs, par o ils vont quelquefois l'isle Perce. Aussi ils vont de laditte baye Tregate [107] & Misamichy [108]. [Note 105: Ainsi nomme par Jacques Cartier en 1534. Nous nommmes laditte baye, la Baye de Chaleurs. (Prem. Voy. de Cartier, Relat. originale, Paris, 1867.)] [Note 106: Environ trente lieues.] [Note 107: Tregat, ou Tracadie. Ce lieu, qu'il ne faut pas confondre avec celui qui porte le mme nom dans la Nouvelle-cosse, est situ mi-chemin environ entre la baie des Chaleurs et celle de Miramichi.] [Note 108: Aujourd'hui, on dit _Miramichi_.] Continuant ladicte coste, on range quantit de rivieres, & vient-on un lieu o il y a une riviere qui s'appelle Souricoua[109], o le sieur Prevert a est pour descouvrir une mine de cuivre. Ils vont avec leurs canots dans cette riviere deux ou trois jours, puis ils traversent quelque deux ou trois lieues de terre, jusques laditte mine, qui est sur le bord de la mer du cost du Su. A l'entre de laditte riviere, on trouve une isle [110] environ une lieue 51/115 dans la mer; de laditte isle jusqu' l'Isle Perce, il y a quelque soixante ou septante lieues. Puis continuant laditte coste, qui va devers l'Est, on rencontre un destroict qui peut tenir deux lieues de large & vingt-cinq de long[111]. Du cost de l'Est est une isle qui s'appelle Sainct Laurens [112], o est le Cap-Breton, & o une nation de sauvages appelez les Souricois hyvernent. Passant le destroit de l'isle de Sainct Laurens, costoyant la coste d'Arcadie[113], on vient dedans une baye [114] qui vient joindre laditte mine de cuivre. Allant plus outre, on trouve une riviere [115] qui va quelques soixante ou quatre vingts lieues dedans les terres, laquelle va proche du lac des Irocois, par o lesdicts sauvages de la coste d'Arcadie leur vont faire la guerre. Ce serait un grand bien, qui pourroit trouver la coste de la Floride quelque passage qui allast donner proche du susdict grand lac, o l'eau est sale, tant pour la navigation des vaisseaux, lesquels ne seroient subjects tant de prils, comme ils sont en Canada, que 52/116 pour l'accourcissement du chemin de plus de trois cens lieues. Et est trs certain qu'il y a des rivieres en la coste de la Floride que l'on n'a point encore descouvertes; lesquelles vont dans les terres, o le pays y est trs bon & fertille, & de fort bons ports. Le pays & coste de la Floride peut avoir une autre temprature de temps, plus fertille en quantit de fruicts & autres choses, que celuy que j'ay veu; mais il ne peut y avoir des terres plus unies ny meilleures que celles que nous avons veus. [Note 109: Vraisemblablement, la rivire de Gdac, ou _Chdiac_. On l'appelait alors Souricoua, sans doute parce que c'tait le chemin des Souriquois.] [Note 110: L'le de Chdiac.] [Note 111: Par le contexte, on voit que l'auteur parle du dtroit de Canseau, qui n'a cependant ni autant de longueur, ni autant de largeur.] [Note 112: Le nom de Cap-Breton a prvalu.] [Note 113: Acadie. Il est possible que Champlain ait cru retrouver, dans ce mot, un nom de la vieille Europe; mais il ne tarda pas revenir de cette ide, si toutefois ce n'est point ici une simple faute de typographie. La commission de M. de Monts, qui est du 8 novembre de cette anne 1603, renferme, entre autres, le passage suivant: Nous tans ds long temps a, informez de la situation & condition des pas & territoire de la Cadie... On lit, dans Jean de Laet, en tte d'un chapitre de sa Description des Indes Occidentales: _Contres de la Nouvelle-France qui regardent le Sud, lesquelles les Franois appellent Cadie ou Acadie._ Si nous tenons ce nom des premiers voyageurs franais, il est trs-probable qu'ils le tenaient eux-mmes des sauvages du pays: car ce mot se retrouve dans plusieurs noms de l'endroit ou des environs, comme Tracadie, Choubenacadie, qui sont certainement d'origine sauvage.] [Note 114: La baie Franaise, aujourd'hui la baie de Fundy.] [Note 115: La rivire Saint-Jean, que les sauvages appelaient _Ouigoudi_. (Voir dit. 1613, ch. III).] Les sauvages disent qu'en laditte grande baye de Chaleurs il y a une riviere qui a quelques vingt lieues dans les terres, o au bout est un lac[116] qui peut contenir quelques vingt lieues, auquel y a fort peu d'eau; qu'en est il asseiche, auquel ils trouvent dans la terre environ un pied ou un pied & demy, une manire de metail qui ressemble de l'argent que je leur avois monstr; & qu'en un autre lieu proche dudict lac, il y a une mine de cuivre. Voil ce que j'ay appris desdicts sauvages. [Note 116: Probablement le lac Mtapdiac. (Voir la carte de 1612.)] _Retour de l'Isle Perce Tadousac, avec la description des ances, ports, rivieres, isles, rochers, ponts, bayes & basses qui sont le long de la coste du Nort._ CHAPITRE XI. Nous partismes de l'Isle Perce le dix neuf jour du dict mois pour retourner Tadousac. Comme nous fusmes quelques trois lieues du Cap l'Evesque [117], nous fusmes contrariez 53/117 d'une tourmente, laquelle dura deux jours, qui nous feist relascher dedans une grande anse, en attendant le beau temps. Le lendemain, nous en partismes, & fusmes encores contrariez d'une autre tourmente. Ne voullant relascher, & pensant gaigner chemin, nous fusmes la coste du Nort, le 28e jour de juillet, mouiller l'ancre une anse qui est fort mauvaise cause des bancs de rochers qu'il y a. Cette anse[118] est par les 51e degr & quelques minutes [119]. [Note 117: La tradition, relativement ce cap, ne parat pas s'tre bien conserve; on ne le trouve mme pas mentionn dans la plupart de nos cartes modernes. Parmi les anciens gographes, les uns le placent peu prs mi-chemin entre le cap des Rosiers et Matane, et les autres quinze ou vingt lieues environ l'est du cap Chate.] [Note 118: Vraisemblablement la baie Moisie, l'ouest de laquelle il y a un banc de rochers trs-dangereux.] [Note 119: Cette hauteur, qui est celle du dtroit de Belle-Isle, est videmment trop forte. Suivant Bayfield, le fond de la baie Moisie est 50 17'.] Le lendemain nous vinsmes mouiller l'ancre proche d'une riviere qui s'appelle Saincte Marguerite, o il y a de pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demye de basse mer; elle va assez avant. A ce que j'ai vu dans terre du cost de l'Est, il y a un sault d'eau qui entre dans ladicte riviere, & vient de quelque cinquante ou soixante brasses de haut; d'o procde la plus grand part de l'eau qui descend dedans. A son entre, il y a un banc de sable, o il peut avoir de basse eau demy brasse. Toute la coste du cost de l'Est est sable mouvant; o il y a une poincte quelque demy lieue [120] de ladicte riviere qui advance une demie lieue en la mer, & du cost de l'Ouest, il y a une petite isle. Cedict lieu est par les 50 degrez. Toutes ces terres sont trs mauvaises, remplies de sapins. La terre y est quelque peu haute, mais non tant que celle du Su. [Note 120: A quelques deux lieues, se trouve la pointe la Croix. Il y a tout lieu de croire que le manuscrit portait _deux lieues_, et que le typographe aura lu _demy lieue_.] 54/118 A quelques trois lieues, nous passasmes proche d'une autre riviere [121], laquelle sembloit estre fort grande, barre neantmoins la pluspart de rochers. A quelques 8 lieues [122] de l, il y a une pointe [123] qui advance une lieue & demye la mer, o il n'y a que brasse & demye d'eau. Pass cette poincte, il s'en trouve une autre [124] quelque 4 lieues, o il y a assez d'eau. Toute cette coste est terre basse & sablonneuse. [Note 121: La rivire des Rochers, qui se jette dans la baie du mme nom.] [Note 122: Dix-huit lieues. (Voir la note suivante).] [Note 123: Cette pointe doit tre la pointe des Monts, qui est environ dix-huit lieues de la baie des Rochers; car, dans tous ces parages, il n'y a pas d'autre pointe aussi considrable, et o il y ait si peu d'eau. Peut-tre ne faut-il voir ici qu'une faute de typographie; cependant, il est possible aussi que l'auteur ait t tromp par les courants. Au bas de la pointe des Monts, il se fait, du ct du nord, comme un immense remous; de sorte que le vaisseau tait port sur la pointe, lorsque l'on croyait avoir lutter contre la mare.] [Note 124: Le cap Saint-Nicolas.] A quelque 4 lieues de l, il y a une anse o entre une riviere [125]. Il y peut aller beaucoup de vaisseaux du cost de l'Ouest. C'est une poincte basse qui advance environ d'une lieue en la mer. Il faut ranger la terre de l'Est[126] comme de trois cents pas pour pouvoir entrer dedans. Voil le meilleur port qui est en toute la coste du Nort; mais il y faict fort dangereux y aller, pour les basses & bancs de sable qu'il y en a en la plupart de la coste prs de deux lieues en mer. [Note 125: La rivire de Manicouagan.] [Note 126: Par rapport la baie, ou l'entre de larivire, il faudrait dire: la terre du Nord. Mais, par rapport au cours de la rivire mme, l'expression est juste.] On trouve, quelques six lieues de l une baye [127] o il y a une isle de sable. Toute laditte baye est fort batturiere, si ce n'est du cost de l'Est, o il peut avoir quelque 4 brasses d'eau. Dans le canal qui entre dans laditte baye, quelque 4 lieues de l, il y a une belle 55/119 anse, o entre une riviere. Toute cette coste est basse & sablonneuse. Il y descend un sault d'eau qui est grand. A quelques cinq lieues de l[128], il y a une poincte qui advance environ demy lieue en la mer, o il y a une ance[129]; & d'une poincte l'autre, il y a trois lieues, mais ce n'est que battures o il y a peu d'eau. [Note 127: La baie des Outardes.] [Note 128: Une partie de ces cinq lieues doit se prendre dans l'entre de la rivire aux Outardes; car, comme l'auteur le remarque un peu plus loin, la pointe aux Outardes et celle des Betsiamis ne sont gure qu' trois lieues l'une de l'autre.] [Note 129: La pointe, l'anse et la rivire portent le nomde Betsiamis.] A quelque deux lieues, il y a une plage o il y a un bon port & une petite riviere, o il y a trois isles[130], & o des vaisseaux se pourroient mettre l'abry. [Note 130: Les lets de Jrmie.] A quelque trois lieues de l, il y a une poincte de sable qui advance environ une lieue, o au bout il y a un petit islet [131]. Puis, allant l'Esquemin[132], vous rencontrez deux petites isles basses & un petit rocher terre. Ces dictes isles sont environ demy lieue de Lesquemin, qui est un fort mauvais port entour de rochers & asseche de basse mer. Et faut variser pour entrer dedans au derrire d'une petite poincte de rocher, o il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque peu dans les terres, c'est le lieu o les Basques font la pesche des ballaines [133]. Pour dire vrit, le port ne vaut du tout rien. [Note 131: Cette description ne peut gure convenir qu' la pointe Mille-Vaches, quoiqu'elle soit environ neuf lieues des lets de Jrmie. Comme il est difficile d'admettre que Champlain ait pu ne voir que trois lieues l o il y en avait neuf, il faut supposer ou bien qu'il y a eu quelque chose de pass dans le texte, ou bien que le manuscrit Portait un 9, que le typographe aura pu prendre pour un 3.] [Note 132: Aujourd'hui, on dit: les Escoumins.] [Note 133: Environ une lieue plus haut que les Escoumins, se trouve l'anse aux Basques.] Nous vinsmes de l audict port de Tadousac, le troisiesme 56/120 d'aoust. Toutes ces dictes terres cy-dessus sont basses la coste, & dans les terres fort hautes. Ils ne sont si plaisantes ny fertilles que celles du Su, bien qu'elles soient plus basses. Voyl au certain tout ce que j'ay veu de cette ditte coste du Nort. _Les crmonies que font les Sauvages devant que d'aller la guerre. Des sauvages Almouchicois & de leur monstrueuse forme. Discours du sieur de Prevert de Sainct-Malo sur la descouverture de la coste d'Arcadie; quelles mines il y a, & de la bont & fertilit du pays._ CHAPITRE XII. Arrivant Tadousac, nous trouvasmes les sauvages que nous avions rencontrez en la riviere des Irocois, qui avoient faict rencontre au premier lac, de trois canots irocois, lesquels se battirent contre dix autres de Montaignez, & apportrent les testes des Irocois Tadousac, & n'y eut qu'un Montaignez bless au bras d'un coup de flche, lequel songeant quelque chose, il falloit que tous les 10 autres le meissent excution pour le rendre content, croyant aussi que sa playe s'en doit mieux porter. Si ce dict sauvage meurt, ses parents vengeront sa mort soit sur leur nation, ou sur d'autres, ou bien il faut que les capitaines facent des presents aux parents du deffunct, affin qu'ils soyent contens, ou autrement, comme j'ay dict, ils useroient de vengeance, qui est une grande meschancet entre eux. 57/121 Premier que lesdicts Montaignez partissent pour aller la guerre, ils s'assemblerent tous, avec leurs plus riches habits de fourrures, castors & autres peaux, parez de patenostres & cordons de diverses couleurs, & s'assemblerent dedans une grand place publique, o il y avoit au devant d'eux un Sagamo qui s'appeloit Begourat, qui les menoit la guerre; & estoient les uns derrire les autres, avec leurs arcs & flesches, massues & rondelles, de quoi ils se parent pour se battre, & alloient sautant les uns aprs les autres, en faisant plusieurs gestes de leurs corps, ils faisoient maints tours de limaon. Aprs, ils commencrent danser la faon accoustume, comme j'ay dict cy-dessus, puis ils firent leur tabagie, & aprs l'avoir faict, les femmes se despouillerent toutes nues, pares de leurs plus beaux matachias, & se meirent dedans leurs canots ainsi nues en dansant, & puis elles se vindrent mettre l'eau en se battant coups de leurs avirons, se jettant quantit d'eau les unes sur les autres. Toutesfois elles ne se faisoient point de mal, car elles se paroient des coups qu'elles s'entre-ruoient. Aprs avoir faict toutes ces crmonies, elles se retirrent en leurs cabanes, & les sauvages s'en allrent la guerre contre les Irocois. Le seiziesme jour d'aoust, nous partismes de Tadousac, & le 18 dudict mois arrivasmes l'isle Perce, o nous trouvasmes le sieur Prevert, de Sainct Malo, qui venoit de 58/122 la mine o il avoit est[134] avec beaucoup de peine, pour la crainte que les sauvages avoient de faire rencontre de leurs ennemis, qui sont les Armouchicois, lesquels sont hommes sauvages du tout monstrueux pour la forme qu'ils ont[135]; car leur teste est petite, & le corps court, les bras menus comme d'un schelet, & les cuisses semblablement, les jambes grosses & longues, qui sont toutes d'une venue; & quand ils sont assis sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un demy pied par dessus la teste, qui est chose estrange, & semblent estre hors de nature. Ils sont neantmoins fort dispos & dterminez, & sont aux meilleures terres de toute la coste d'Arcadie[136]: aussi les Souricois les craignent fort. Mais, avec l'asseurance que ledict sieur de Prevert leur donna, il les mena jusqu' laditte mine, o les sauvages le guidrent [137]. C'est une fort haute montaigne advanant quelque peu sur la mer, qui est fort reluisante au soleil, o il y a quantit de verd de gris, qui procde de laditte mine de cuivre;_____. [Note 134: Le sieur Prvert n'avait point vu par lui-mme ce qu'il rapporte ici Champlain; il s'tait content d'envoyer deux ou trois de ses hommes, avec quelques sauvages, la recherche des mines. Il ne faut donc pas s'attendre trouver beaucoup d'exactitude dans tout ce rcit. Il nous faut, dit Lescarbot, liv. III, ch. XXVIII, retourner qurir Samuel Champlein... afin qu'il nous dise quelques nouvelles de ce qu'il aura veu & ou parmi les sauvages... Et afin qu'il ait un plus beau champ pour rjouir ses auditeurs, je voy le sieur Prevert de Sainct Malo qui l'attend l'isle Perce, en intention de lui en bailler d'une; & s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec la fable des Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_, qui fait peur aux petits Enfans, afin que par aprs l'Historiographe Cayet soit aussi de la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy. Il n'y a l-dessus qu'une remarque faire: il tait beaucoup plus facile Lescarbot, cinq ou six ans plus tard, de tourner en ridicule la crdulit de Champlain, qu' celui-ci de bien discerner du premier coup ce qu'il pouvait y avoir de vrai ou de faux dans les rcits d'un homme dont il n'avait peut-tre pas de raison alors de souponner la vracit.] [Note 135: Les Souriquois taient sans doute intresss donner au sieur Prvert une aussi mauvaise ide que possible de leurs ennemis; et, d'ailleurs, le sieur Prvert tait assez dispos en inventer au besoin, comme Champlain put bientt le constater par lui-mme. Les Armouchicois, dit Lescarbot, sont aussi beaux hommes (souz ce mot je comprens aussi les femmes) que nous, bien composs & dispos... (Liv. III, ch. XXIX.)] [Note 136: Ce passage donnerait entendre que, dans l'origine, on comprenait sous ce nom d'Acadie une bien plus grande tendue de ctes, puisque le pays des Armouchiquois ne commenait qu'au-del du Knbec; c'est du moins ce que nous assurent Champlain et le P. Biard, qui tous deux visitrent les lieux. (Voir 1613, p. 39.)] [Note 137: Champlain parle ici sur le rapport de Prvert.] 59/123 Au pied de laditte montaigne, il dit que de basse eau il y avoit en quantit de morceaux de cuivre, comme il nous en a monstr, lequel tombe du hault de la montaigne. Passant trois ou quatre lieues plus outre, tirant la coste d'Arcadie, il y a une autre mine, & une petite riviere qui va quelque peu dans les terres, tirant au Su, o il y a une montaigne qui est d'une peinture noire, de quoy se peignent les sauvages. Puis, quelques six lieues de la seconde mine, en tirant la mer environ une lieue proche de la coste d'Arcadie, il y a une isle o se trouve une manire de metail qui est comme brun obscur, le coupant il est blanc, dont anciennement ils usoient pour leurs flesches & cousteaux, qu'ils battoient avec des pierres; ce qui me fait croire que ce n'est estain ny plomb, estant si dur comme il est; & leur ayant monstr de l'argent, ils dirent que celuy de ladicte isle est semblable; lequel ils trouvent dedans la terre comme un pied ou deux. Ledict sieur Prevert a donn aux sauvages des coins & ciseaux, & d'autres choses necessaires pour tirer de ladicte mine, ce qu'ils ont promis de faire, & l'anne qu'il vient d'en apporter, & le donner audict sieur Prevert. Ils disent aussi qu' quelques cent ou 120 lieues il y a d'autres mines, mais ils n'osent y aller, s'il n'y a des franois parmy eux pour faire la guerre leurs ennemis, qui les tiennent en leur possession. Cedict lieu o est la mine, qui est par les 44 degrez & quelques minutes [138] proche de ladicte coste de l'Arcadie 60/124 comme de cinq ou six lieues, c'est une manire de baye qui en son entre peut tenir quelques lieues de large, & quelque peu davantage de long, o il y a trois rivieres qui viennent tomber en la grand'Baye proche de l'isle de Sainct Jean[139], qui a quelque trente ou trente-cinq lieues de long, & quelque six lieues de la terre du Su. Il y a aussi une autre petite riviere qui va tomber comme moiti chemin de celle par o revint ledict sieur Prevert, o sont comme deux manires de lacs en cette dicte riviere. Plus y a aussi une autre petite riviere qui va la painture. Toutes ces rivieres tombent en laditte Baye au Su-Est environ de laditte isle que lesdicts sauvages disent y avoir ceste mine blanche. Au cost du Nort de laditte Baye [140] sont les mines de cuivre, o il y a bon port pour des vaisseaux, & une petite isle l'entre du port. Le fonds est vase & sable, o l'on peut eschouer les vaisseaux. [Note 138: Si la description faite par le sieur Prvert, ou plutt par ses hommes, se rapporte au bassin des Mines, comme le comprit Champlain lui-mme (voir dit. 1613, ch. III), cette latitude est beaucoup trop faible; le bassin des Mines est tout entier au-del du quarante-cinquime degr.] [Note 139: Aujourd'hui l'le du Prince-Edouard.] [Note 140: On croit reconnatre ici, avec Champlain (dit. 1613, ch. III), l'entre ou le canal du bassin des Mines, l'le Haute, et le port ou havre L'Avocat, o le fonds est vaseux & sablonneux, & les vaisseaux y peuvent eschouer.] De ladicte mine jusques au commencement de l'entre desdittes rivieres, il y a quelques 60 ou 80 lieues par terre. Mais du cost de la mer, selon mon jugement, depuis la sortie de l'isle de Sainct Laurent & terre ferme [141], il peut y avoir plus de 50 ou 60 lieues jusques la ditte mine. [Note 141: De cette sortie, qui est videmment le dtroit de Canseau, jusqu'au bassin des Mines, il y a, par mer, environ cent soixante lieues.] Tout ce pas est trs beau & plat, o il y a de toutes les sortes d'arbres que nous avons veus allant au premier sault de la grande riviere de Canadas, fort peu de sapins & cyprez. 61/125 Voyl au certain ce que j'ay apprins & ouy dire audict sieur Prevert. _D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France. CHAPITRE XIII. Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que plusieurs sauvages m'ont asseur estre vray[142]: c'est que, proche de la Baye de Chaleurs, tirant au Su, est une isle o faict residence un monstre espouvantable que les sauvages appellent Gougou, & m'ont dict qu'il avoit la forme d'une femme, mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ils me disoient que le bout des mats de nostre vaisseau ne luy 62/126 fust pas venu jusques la ceinture, tant ils le peignent grand; & que souvent il a devor & devore beaucoup de sauvages; lesquels ils met dedans une grande poche, quand il les peut attraper, & puis les mange; & disoient ceux qui avoient esvit le pril de ceste malheureuse beste, que sa poche estoit si grande, qu'il y eust pu mettre nostre vaisseau. Ce monstre faict des bruits horribles dedans ceste isle, que les sauvages appellent le Gougou; & quand ils en parlent, ce n'est que avec une peur si estrange qu'il ne se peut dire plus, & m'ont asseur plusieurs l'avoir veu. Mesme ledict sieur Prevert de Sainct Malo, en allant la descouverture des mines, ainsi que nous avons dict au chapitre prcdent, m'a dict avoir pass si proche de la demeure de ceste effroyable beste, que luy & tous ceux de son vaisseau entendoient des sifflements estranges du bruit qu'elle faisoit, & que les sauvages qu'il avoit avec luy, luy dirent que c'estoit la mesme beste, & avoient une telle peur qu'ils se cachoient de toute part, craignant qu'elle fust venue eux pour les emporter & qu'il me faict croire ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en gnral la craignent & en parlent si estrangement, que si je mettois tout ce qu'ils en disent, l'on le tiendroit pour fables; mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable qui les tourmente de la faon. Voyl ce que j'ay appris de ce Gougou. [Note 142: Les premiers voyageurs qui abordrent aux ctes du nouveau monde taient bien disposs y trouver un ordre de choses tout diffrent de celui du monde ancien; et Champlain tout le premier, en parcourant des rgions encore peu prs inexplores, pouvait croire trop facilement l'existence de monstres fabuleux. Cependant, si l'on considre ce rcit dans son ensemble, on verra qu'il ne fait gure que rapporter textuellement ce que les sauvages et le sieur Prvert taient unanimes raconter. Mais, de ce qu'il admettait volontiers l'existence du fait, il ne s'ensuit pas qu'il ait cru tout ce qu'on disait de ce prtendu monstre. C'est ce que prouve assez la rflexion par laquelle il termine: Mais je tiens que ce soit (qu'il faut que ce soit) la residence de quelque diable qui les tourmente de la faon. Et Lescarbot lui-mme, aprs avoir employ plus de deux pages expliquer _les causes des fausses visions & imaginations_, et prouver que le Gougou, _c'est proprement le remord de la conscience_, finit aussi par dire: Et n'est pas incroyable que le diable possdant ces peuples ne leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & dire la vrit, ce qui a fortifi l'opinion du Gougou a t le rapport dudit Prevert, lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de mme aloy, disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer la croce contre un diable, & qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant Monsieur le diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir l'entendre, faisoit semblant de le croire, pour lui en faire dire d'autres... Or si ledit Champlein a t credule, un savant personnage que j'honore beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grand'faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprime l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein sans nommer son autheur, & ayant baill les fables des Armouchiquois & du Gougou pour bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable jouant la croce et aussi t imprim, il l'et creu, & mis par escrit, comme le reste.] Premier que partir de Tadousac pour nous en retourner en France, un des Sagamo des Montagnez, nomm Bechourat[143], 63/127 donna son fils au sieur du Pont, pour l'emmener en France, & lui fut fort recommand par le grand Sagamo Anadabijou, le priant de le bien traiter & de lui faire veoir ce que les autres deux sauvages que nous avions remenez, avoient veu. Nous leur demandasmes une femme des Irocois qu'ils vouloient manger, laquelle ils nous donnrent, & l'avons aussi amene avec ledict sauvage. Le sieur de Prevert a aussi amen quatre sauvages: un homme qui est de la coste d'Arcadie, une femme & deux enfans des Canadiens. [Note 143: Trs-probablement le mme que Begourat mentionn plus haut. On sait que dans certaines critures de l'poque de Champlain les deux lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.] Le 24e jour d'aoust, nous partismes de Gachepay, le vaisseau dudict sieur Prevert & le nostre. Le 2e jour de septembre, nous faisons estat d'estre aussi avant que le cap de Rase. Le cinquime jours dudict nous entrmes sur le banc o se fait la pesche du poisson. Le 16 dudict mois nous estions la sonde qui peut estre quelques 50 lieues d'Ouessant Le 20 dudict mois, nous arrivasmes, par la grce de Dieu, avec contentement d'un chascun, & tousjours le vent favorable, au port du Havre-de-Grace. FIN. Fin du Tome II. (La page suivante est la page 130 qui est la page couverture du Tome III.) 130 OEUVRES DE CHAMPLAIN PUBLIES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSIT LAVAL PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT SECONDE DITION TOME III QUBEC Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS 1870 131 _L'dition de 1613, qui fait suite celle de 1603, est peut-tre la plus intressante et la plus utile de toutes celles que publia Champlain. Les faits y sont raconts dans l'ordre, quoique simplement; les descriptions de lieux y sont leur place; le texte est partout accompagn de cartes ou de dessins, qui jettent toujours beaucoup de lumire sur des vnements si loigns de nous_. _Bien des personnes, sans en avoir fait un examen assez attentif, ont cru que l'dition de 1632 pouvait y suppler, parce quelle la reproduit en grande partie. Mais, quand elles voudront approfondir les choses, et s'en rendre exactement compte, elles s'apercevront bien vite que cette rimpression de 1632 est tellement tronque parfois, qu'il est impossible de s'y reconnatre, et elles se verront forces de revenir l'dition premire, surtout pour ce qui concerne l'Acadie, et les cotes de la Nouvelle-Angleterre_. 132 LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN XAINTONGEOIS, CAPITAINE ordinaire pour le Roy, en la marine. DIVISEZ EN DEUX LIVRES. ou, _JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites s descouvertures de la nouvelle France: tant en la description des terres, costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, & plusieurs dclinaisons de la guide-aymant; qu'en la crance des peuples, leurs superstitions, faon de vivre & de guerroyer: enrichi de quantit de figures_. Ensemble deux cartes geografiques: la premire servant la navigation, dresse selon les compas qui nordestent, sur lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Mridien, avec ses longitudes & latitudes: laquelle est adjoust le voyage du destroict qu'ont trouv les Anglois, au dessus de Labrador, depuis le 53e. degr de latitude, jusques au 63e en l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller la Chine. A PARIS, Chez JEAN BERJON, rue S. Jean de Beauvais, au Cheval volant, & en sa boutique au Palais, la gallerie des prisonniers. MDCXIII. AVEC PRIVILEGE DU ROY. iii/135 [Illustration] AU ROY. _SIRE, Vostre Majest peut avoir assez de cognoissance des descouvertures, faites pour son service de la nouvelle France (dicte Canada) par les escripts que certains Capitaines & Pilotes en ont fait, des voyages & descouvertures, qui y ont est faites, depuis quatre vingts ans, mais ils n'ont rien rendu de si recommandable en vostre Royaume, ny si profitable pour le service de vostre Majest & de ses subjects; comme peuvent estre les cartes des costes, havres, rivieres, & de la situation des lieux lesquelles seront representes par ce petit traict, que je prens la hardiesse d'adresser vostre Majest, intitul Journalier des voyages & descouvertures que j'ay faites avec le sieur de Mons, vostre Lieutenant, en la nouvelle France: & me voyant pouss d'une juste recognoissance de l'honneur que j'ay reeu depuis dix ans, des commandements, tant de vostre Majest, Sire, que du feu Roy, Henry le Grand, d'heureuse mmoire, qui me commanda de faire les recherches & descouvertures les plus exactes qu'il me seroit possible: Ce que j'ay fait avec les augmentations, representes par les cartes, contenues en ce petit livre, auquel il se trouvera une iv/136 remarque particulire des perils, qu'on pourrait encourir s'ils n'estoyent evitez: ce que les subjects de vostre Majest, qu'il luy plaira employer cy aprs, pour la conservation desdictes descouvertures pourront eviter selon la cognoissance que leur en donneront les cartes contenues en ce traict, qui servira d'exemplaire en vostre Royaume, pour servir vostre Majest, l'augmentation de sa gloire, au bien de ses subjects, & l'honneur du service tres-humble que doit l'heureux accroissement de vos jours._ SIRE. Vostre tres-humble, tres-obeissant & tres-fidele serviteur & subject. CHAMPLAIN. v/137 [Illustration:] A LA ROYNE REGENTE MERE DU ROY. MADAME, Entre tous les arts les plus utiles & excellens, celuy de naviguer m'a tousjours sembl tenir le premier lieu: Car d'autant plus qu'il est hazardeux & accompagn de mille prils & naufrages, d'autant plus aussi est-il estim & relev par dessus tous, n'estant aucunement convenable ceux qui manquent de courage & asseurance. Par cet art nous avons la cognoissance de diverses terres, rgions, & Royaumes. Par iceluy nous attirons & apportons en nos terres toutes sortes de richesses, par iceluy l'idoltrie du Paganisme est renvers, & le Christianisme annonc par tous les endroits de la terre. C'est cet art qui m'a ds mon bas aage attir l'aimer, & qui m'a provoqu m'exposer presque toute ma vie aux ondes impetueuses de l'Ocan, & qui m'a fait naviger & costoyer une partie des terres de l'Amrique & principalement de la Nouvelle France, o j'ay tousjours en desir d'y faire fleurir le Lys avec l'unique Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Ce que je croy present faire avec l'aide de Dieu, estant assist de la faveur de vostre Majest, laquelle je supplie tres-humblement de continuer nous maintenir, afin que tout reussisse l'honneur vi/138 de Dieu, au bien de la France & splendeur de vostre Regne, pour la grandeur & prosperit duquel, je prierai Dieu, de vous assister tousjours de mille benedictions & demeureray. MADAME, _Vostre tres-humble, tres-obeissant & tres-fidele serviteur & subject._ CHAMPLAIN. vii/139 AUX FRANOIS, SUR LES voyages du sieur de Champlain. STANCES. _La France estant un jour bon droit irrite_ _De voir des estrangers l'audace tant vante,_ _Voulans comme ranger la mer leur merci,_ _Et rendre injustement Neptune tributaire_ _Estant commun tous; ardente de cholere_ _Appella ses enfans, & les tanoit ainsi._ 2 _Enfans, mon cher soucy, le doux soin de mon ame,_ _Quoy? l'honneur qui espoint d'une si douce flamme,_ _Ne touche point vos coeurs? Si l'honneur de mon nom_ _Rend le vostre pareil d'ternelle memoire,_ _Si le bruit de mon los redonde vostre gloire,_ _Chers enfans, pouvs vous trahir vostre renom?_ 3 _Je voy de l'estranger l'insolente arrogance,_ _Entreprenant par trop, prendre la jouissance_ _De ce grand Ocan, qui languit aprs vous,_ _Et pourquoy le desir d'une belle entreprise_ _Vos coeurs comme autresfois n'espoinonne & n'attise?_ _Tousjours un brave coeur de l'honneur est jaloux._ 4 _Apprens qu'on a veu les Franoises armes_ _De leur nombre couvrir les pleines Idumes,_ _L'Afrique quelquefois a veu vos devanciers,_ _L'Europe en a trembl, & la fertile Asie_ _En a est souvent d'effroy toute saisie,_ _Ces peuples sont tesmoins de leurs actes guerriers._ 5 _Ainsi moy vostre mere en armes si fconde_ _J'ay fait trembler soubs moy les trois parts de ce monde._ viii/140 _La quarte seulement mes armes n'a goust._ _C'est ce monde nouveau dont l'Espagne rostie._ _Jalouse de mon los, seule se glorifie,_ _Mon nom plus que le sien y doit estre plant._ 6 _Peut estre direz vous que mon ventre vous donne_ _Ce que pour estre bien, Nature vous ordonne,_ _Que vous avez le Ciel clment & gracieux,_ _Que de chercher ailleurs se rendre la fortune,_ _Et plus se confier une traistre Neptune,_ _Ce seroit s'hazarder sans espoir d'avoir mieux._ 7 _Si les autres avoyent leurs terres cultives,_ _De fleuves & ruisseaux plaisamment abbreuves_ _Et que l'air y fut doux: sans doute ils n'auroyent pas_ _Dans ce pays lointain port leur renomme_ _Que foible on la verroit dans leurs murs enferme_ _Mais pour vaincre la faim, on ne craint le trespas._ 8 _Il est vray chers enfans, mais ne faites vous compte_ _De l'honneur, qui le temps & sa force surmonte?_ _Qui seul peut faire vivre en immortalit?_ _Ha! je say que luy seul vous plaist pour recompense,_ _Alls donc courageux, ne souffrez, ceste offense,_ _De souffrir tels affrons, ce serait laschet._ 9 _Je n'en sentirois pas la passion si forte,_ _Si nature n'ouvroit ce dessein la porte,_ _Car puis qu'elle a voulu me bagner les costs_ _De deux si larges mers: c'est pour vous faire entendre_ _Que guerriers il vous faut mes limites estendre_ _Et rendre des deux parts les peuples surmonts._ 10 _C'est trop, c'est trop long temps se priver de l'usage,_ _D'un bien que par le Ciel vous eustes en partage,_ ix/141 _Alls donc courageux, faites bruire mon los,_ _Que mes armes par vous en ce lieu soyent portes_ _Rends par la vertu les peines surmontes_ _L'honneur est tant plus grand que moindre est le repos._ 11 _Ainsi parla la France: & les uns approuverent_ _Son discours, par les cris qu'au Ciel ils eslevrent,_ _D'autres faisoient semblant de louer son dessein,_ _Mais nul ne s'efforait de la rendre contente,_ _Quand Champlain luy donna le fruit de son attente._ _Un coeur fort gnreux ne peut rien faire en vain._ 12 _Ce dessein qui portait tant de peines diverses,_ _De dangers, de travaux, d'espines de traverss,_ _Luy servit pour monstrer qu'une entire vertu_ _Peut rompre tous efforts par sa perseverance_ _Emporter, vaincre tout: un coeur plein de vaillance_ _Se monstre tant plus grande plus il est combattu._ 13 _Franois, chers compagnons, qu'un beau desir de gloire_ _Espoinonnant vos coeurs, rende vostre mmoire_ _Illustre jamais; venez braves guerriers,_ _Non non ce ne sont point des esperances vaines._ _Champlain a surmont les dangers & les peines:_ _Vens pour recueillir mille & mille lauriers._ 14 _HENRY mon grand Henry qui la destine_ _Impiteuse a trop tost la carrire borne,_ _Si le Ciel t'eust laiss plus long temps icy bas,_ _Tu nous eusses assembl la France avec la Chine :_ _Tu ne mritais moins que la ronde machine,_ _Et l'eussions veu courber sous l'effort de ton bras._ 15 _Et toy sacr fleuron, digne fils d'un tel Prince,_ _Qui luit comme un soleil aux yeux de ta Province,_ x/142 _Le Ciel qui te reserve un si haut dessein,_ _Face un jour qu'arrivant l'effect de mon envie,_ _Je verse en t'y servant & le sang, & la vie,_ _Je ne quiers autre honneur si tel est mon destin._ 16 _Tes armes mon Roy, mon grand Alexandre!_ _Iront de tes vertus un bon odeur espandre_ _Au couchant & levant. Champlain tout glorieux_ _D'un desir si hautain ayant l'ame eschauffe_ _Aux fins de l'Ocan plantera ton trophe,_ _La grandeur d'un tel Roy doit voler jusqu'aux Cieux._ L'ANGE Paris. xi/143 A MONSIEUR DE CHAMPLAIN Sur son livre & ses cartes marines. ODE. _Que desire tu voir encore_ _Curieuse tmrit:_ _Tu cognois l'un & l'autre More,_ _En ton cours est-il limit?_ _En quelle coste recule_ _N'es-tu pas sans frayeur alle?_ _Et ne sers tu pas de raison?_ _Que l'ame est un feu qui nous pousse,_ _Qui nous agite et se courouce_ _D'estre en ce corps comme en prison?_ _Tu ne trouves rien d'impossible,_ _Et mesme le chemin des Cieux_ _ peine reste inaccessible_ _A ton courage ambitieux._ _Encore un fugitif Ddale,_ _Esbranlant son aisle ingale_ _Eut l'audace d'en approcher,_ _Et ce guerrier qui de la nue_ _Vid la jeune Andromede nue_ _Preste mourir sur le rocher._ _Que n'ay je leur aisle asseure,_ _Ou celle du vent plus lger,_ _Ou celles des fils de Bore_ _Ou l'Hippogriphe de Roger._ _Que ne puis-je par characteres_ _Parfums & magiques mysteres_ _Courir l'un & l'autre Element._ _Et quand je voudrais l'entreprendre_ _Aussi-tost qu'un daimon me rendre_ _Au bout du monde en un moment._ _Non point qu'alors je me promette_ _D'aller au sejour eslev_ _Qu'avec une longue lunette_ _On a dans la lune trouv;_ _Ny d'apprendre si les lumires_ _D'esclairer au ciel coustumieres,_ xii/144 _Et qui sont nos biens & nos maux,_ _D'humides vapeurs sont nourries,_ _Comme icy bas dans les prairies_ _D'herbe on nourit les animaux._ _Mais pour aller en asseurance_ _Visiter ces peuples tous nuds_ _Que la bien heureuse ignorance_ _En long repos a maintenus._ _Telle estoit la gent fortune_ _Au monde la premire ne,_ _Quand le miel en ruisseaux fondoit_ _Au sein de la terre fleurie_ _Et telle se voit l'Hetrurie_ _Lors que Saturne y commandoit._ _Quels honneurs & quelles louanges_ _Champlain ne doit point esperer,_ _Qui de ces grands pays estranges_ _Nous a seu le plan figurer_ _Ayant neuf fois tenu la sonde_ _Et port dans ce nouveau monde_ _Son courage aveugle aux dangers,_ _Sans craindre des vents les haleines_ _Ny les monstrueuses Baleines_ _Le butin des Basques lgers._ _Esprit plus grand que la fortune_ _Patient & laborieux._ _Tousjours soit propice Neptune_ _A tes voyages glorieux._ _Puisses tu d'aage en aage vivre,_ _Par l'heureux effort de ton livre:_ _Et que la mesme ternit_ _Donne tes chartes renommes_ _D'huile de cdre perfumes_ _En garde l'immortalit._ Motin. xiii/145 SOMMAIRES DES CHAPITRES LIVRE PREMIER _Auquel sont descrites les descouvertures de la coste d'Acadie & de la Floride._ L'utilit du commerce a induit plusieurs Princes recercher un chemin plus facile pour trafiquer avec les Orientaux. Plusieurs voyages qui n'ont point russi. Resolution des Franois cet effect. Entreprise du sieur de Mons. Sa commission, & revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme sieur de Mons. Chap. I. Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton, de la Heve: Du port au Mouton: Du port du cap Negre: Du cap & Baye de Sable: De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle longue: De la baye saincte Marie: Du port saincte Marguerite, & de toutes les choses remarquables qui sont le long de ceste coste. Chap. II. Description du port Royal & des particularitez d'iceluy. De l'isle haute. Du port aux Misnes. De la grande baye Franoise. De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqu depuis le port aux Misnes jusques icelle. De l'isle appelle par les Sauvages Methane. De la riviere des Etechemins & de plusieurs belles isles qui y sont. De l'isle de saincte Croix, & autres choses remarquables d'icelle coste. Chap. III. Le sieur de Mons ne trouvant point de lieu plus propre pour faire une demeure arreste, que l'isle de saincte Croix, la fortifie & y fait des logemens. Retour des vaisseaux en France, & de Ralleau Secrtaire d'iceluy sieur de Mons, pour mettre ordre quelques affaires. Chap. IV. De la coste, peuples & rivieres de Norembeque, & de tout ce qui s'est pass durant les descouvertures d'icelle. Chap. V. Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes & femmes Sauvages passent le temps durant l'hyver: & tout ce qui se passe en l'habitation durant l'hyvernement. Chap. VI. Descouvertures de la coste des Almouchiquois, jusques au 42e degr de latitude: & des particularits de ce voyage. Chap. VII. Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois, & de ce que nous y avons remarqu de particulier. Chap. VIII. Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois. Chap. IX. L'habitation qui estoit en l'isle de saincte Croix transporte au port Royal, & pourquoy. Chap. X. Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusques ce que voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit promis, on partit du port Royal pour retourner en France. Chap. XI. Partement du Port Royal, pour retourner en France. Rencontre de Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrousser chemin. Chap. XII. Le sieur de Poitrincourt part du port Royal, pour faire des descouvertures. Tout ce que l'on y vit, & ce qui y arriva jusques Malebarre. Chap. XIII. Continuation des susdites descouvertures, & ce qui y fut remarqu de singulier. Chap. XIV. L'incommodit du temps, ne permettant pour lors, de faire d'avantage de descouvertures, nous fit resoudre de retourner en l'habitation: & ce qui nous arriva jusques icelle. Chap. XV. xiv/146 Retour des susdites descouvertures & ce qui se passa durant l'hyvernement. Chap. XVI. Habitation abandonne. Retour en France du sieur de Poitrincourt & de tous ses gens. Chap. XVII. LIVRE SECOND _Auquel sont descrits les voyages faits au grand fleuve sainct Laurens, far le sieur de Champlain._ Resolution du sieur de Mons, pour faire les descouvertures par dedans les terres: sa commission & enfrainte d'icelle, par des Basques, qui desarmerent le vaisseau de Pont-grav; & l'accord qu'ils firent aprs entre eux. Chap. I. De la riviere de Saguenay, & des Sauvages, qui nous y vindrent abborder. De l'isle d'Orlans, & de tout ce que nous y avons remarqu de singulier. Chap. II. Arrive Qubec, o nous fismes nos logemens. Sa situation. Conspiration contre le service du Roy, & ma vie, par aucuns de nos gens. La punition qui en fut faite, & tout ce qui se passa en cet affaire. Chap. III. Retour du Pont-grav en France. Description de nostre logement, & du lieu o sejourna Jaques Quartier en l'an 1535. Chap. IV. Semences & vignes plantes Qubec. Commencement de l'yver & des glaces. Extresme necessit de certains sauvages. Chap. V. Maladie de la terre Qubec. Le suject de l'hyvernement. Description dudit lieu. Arrive du sieur de Marais, gendre de Pont-grav, audit Qubec Chap. VI. Partement de Qubec jusques l'isle saincte Esloy, & de la rencontre que j'y fis des sauvages Algoumequins, & Ochatequins. Chap. VII. Retour Qubec: & depuis continuation avec les sauvages jusques au saut de la riviere des Yroquois. Chap. VIII. Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audit lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant attaquer les Yroquois. Chap. IX. Retour de la Bataille & ce qui se passa par le chemin. Chap. X. Retour en France & ce qui se passa jusques au rembarquement. Chap. XI. SECOND VOYAGE DU SIEUR de Champlain. Partement de France pour retourner en la nouvelle France: & ce qui se passa jusques nostre arrive en l'habitation. Chap. I. Partement de Qubec pour aller assister nos sauvages alliez la guerre contre les Yroquois leurs ennemis & tout ce qui se passa jusques nostre retour en l'habitation. Chap. II. Retour en France. Rencontre d'une Baleine & de la faon qu'on les prent Chap. III. xv/147 LE TROISIESME VOYAGE DU sieur de Champlain en l'anne 1611. Partement de France pour retourner en la Nouvelle France. Les dangers & autres choses qui arriverent jusques en l'habitation. Chap. I. Descente Quebec pour faire raccommoder la barque. Partement dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages & recognoistre un lieu propre pour une habitation. Chap. II. Deux cens sauvages rameinent le Franois qu'on leur avoit baill, & remmenrent leur sauvage qui estoit retourn de France. Plusieurs discours de part & d'autre. Chap. III. Arrive la Rochelle. Association rompue entre le sieur de Mons & ses associs les sieurs Colier & le gendre de Rouen. Envie des Franois touchant les nouvelles descouvertures de la nouvelle France. Chap. IV. Intelligence des deux cartes Geografiques de la nouvelle France. xvi/148 Plus est adjout le voyage la petite carte du destroit qu'ont trouv les Anglois au dessus de Labrador depuis le 53e degr de latitude, jusques au 63e qu'ils ont descouvert en ceste presente anne 1612. pour trouver un passage d'aller la Chine par le Nort, s'il leur est possible: & ont hyvern au lieu o est ceste marque, Q. Ce ne fut pas sans avoir beaucoup endur de froidures, & furent contraincts de retourner en Angleterre: ayans laiss leur chef dans les terres du Nort, & depuis six mois, trois autres vaisseaux sont partis pour pntrer plus avant, s'ils peuvent, & par mesmes moyens voir s'ils trouveront les hommes qui ont est delaissez audict pays. EXTRAIT DU PRIVILEGE. Par lettres patentes du Roy donnes Paris, le 9 de janvier, 1613. & de nostre rgne le 3, par le Roy en son conseil PERREAU: & scelles en cire jaune sur simple queue, il est permis JEAN BERJON, Imprimeur & Libraire en ceste ville de Paris, imprimer ou faire imprimer par qui bon luy semblera un livre intitul. _Les Voyages de Samuel de Champlain Xainctongeois, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine, etc._ pour le temps & terme de six ans entiers & consecutifs commencer du jour que ledit livre aura est achev d'imprimer, jusques audit temps de six ans. Estant semblablement fait deffenses par les mesmes lettres, tous Imprimeurs, marchans Libraires, & autres quelconques, d'imprimer, ou faire imprimer, vendre ou distribuer ledit livre durant ledit temps, sans l'exprs contentement dudit BERJON, ou de celuy qui il en aura donn permission, sur peine de confiscation desdicts livres la part qu'ils seront trouvez, & d'amende arbitraire, comme plus plein est dclar esdictes lettres. 1/149 [Illustration:] LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN XAINTONGEOIS, CAPITAINE ordinaire pour le Roy, en la marine. _OU JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites s descouvertures de la nouvelle France: tant en la description des terres, costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, & plusieurs declinaisons de la guide-aymant; qu'en la crance des peuples, leurs superstitions, faon de vivre & de guerroyer: enrichi de quantit de figures._ Ensemble deux cartes gographiques: la premire servant la navigation, dresse selon les compas qui nordestent, sur lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Mridien, avec ses longitudes & latitudes: laquelle est adjoust le voyage du destroict qu'ont trouv les Anglois, au dessus de Labrador, depuis le 53e. degr de latitude, jusques au 63e en l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller la Chine. LIVRE PREMIER _L'utilit du commerce a induit plusieurs Princes rechercher un chemin plus facile pour trafiquer avec les Orientaux. Plusieurs voyages qui n'ont pas reussy. Resolution des Franois cet effect. Entreprise du sieur de Mons: sa commission, revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme sieur de Mons pour continuer son entreprise._ CHAPITRE I. Selon la diversit des humeurs les inclinations sont diffrentes: & chacun en sa vacation a une fin particuliere. Les uns tirent au proffit, les autres la gloire, & aucuns au 2/150 bien public. Le plus grand est au commerce, & principalement celuy qui se faict sur la mer. De l vient le grand soulagement du peuple, l'opulence & l'ornement des republiques. C'est ce qui a eslev l'ancienne Rome la Seigneurie & domination de tout le monde. Les Vnitiens une grandeur esgale celle des puissans Roys. De tout temps il a fait foisonner en richesses les villes maritimes, dont Alexandrie & Tyr sont si clbres: & une infinit d'autres, lesquelles remplissent le profond des terres aprs que les nations estrangeres leur ont envoy ce qu'elles ont de beau & de singulier. C'est pourquoy plusieurs Princes se sont efforcez de trouver par le Nort, le chemin de la Chine, afin de faciliter le commerce avec les Orientaux, esperans que ceste route seroit plus brieve & moins perilleuse. En l'an 1496, le Roy d'Angleterre commit ceste recherche Jean Chabot[1] & Sebastien son fils. Environ le mesme temps Dom Emanuel Roy de Portugal y envoya Gaspar Cortereal, qui retourna sans avoir trouv ce qu'il pretendoit: & l'anne d'aprs reprenant les mesmes erres, ils mourut en l'entreprise, comme fit Michel son frre qui la continuoit obstinment. Es annes 1534. & 1535, Jacques Quartier [2] eut pareille commission du 3/151 Roy Franois I, mais il fut arrest en sa course. Six ans aprs le sieur de Roberval l'ayant renouvele, envoya Jean Alfonce Xaintongeois plus au Nort le long de la coste de Labrador, qui en revint aussi savant que les autres. Es annes 1576, 1577 & 1578 Messire Martin Forbicher[3] Anglois fit trois voyages suivant les costes du Nort. Sept ans aprs Hunfrey Gilbert [4] aussi Anglois partit avec cinq navires, & s'en alla perdre sur l'isle de Sable, o demeurrent trois de ses vaisseaux. En la mesme anne [5], & s deux suivantes Jean Davis Anglois fit trois voyages pour mesme subject, & pntra soubs les 72 degrez, & ne passa pas un destroit qui est appel aujourdhui de son nom. Et depuis luy le Capitaine Georges en fit aussi un en l'an 1590, qui fut contraint cause des glaces, de retourner sans avoir rien descouvert. Quant aux Holandois ils n'en ont pas eu plus certaine cognoissance la nouvelle Zemble. [Note 1: La commission fut donne nommment Jean Cabot et ses fils Louis, Sbastien et Sanche, et leurs hritiers et ayans cause: _Dilectis nobis Ioanni Caboto, civi Venetiarum, Ludovico, Sebastiano & Sancio filiis dicti Ioannis, & eorum ac cujuslibet eorum haeredibus ac deputatis..._ (Mmoires des Commissaires, t. II, p. 409). Cette commission est date du 5 mars de la onzime anne du rgne de Henri VII. Or Henri fut couronn le 30 octobre 1485. La commission est donc du 5 mars 1496, suivant le style nouveau, et 1495 suivant l'ancien style, Pques tombant cette anne le 1er avril.] [Note 2: L'auteur, dans la relation de son voyage de 1603, crit Jacques Cartier. Il semble que, dans celle-ci, il ait adopt l'orthographe de Lescarbot; cependant le capitaine malouin signait Cartier, comme en font foi les registres de Saint-Malo.] [Note 3: Sir Martin Frobisher, natif de Doncaster, dans le comt d'York. On peut voir la relation de ses voyages dans Hakluyt, tome III, et la traduction franaise dans les _Voyages au Nord._] [Note 4: Sir Humphrey Gilbert obtint une commission de la reine d'Angleterre, ds l'anne 1578. Mais le premier voyage qu'il entreprit cette anne manqua compltement, tant par la dsertion d'un grand nombre de ses associs, que par suite d'une violente tempte, qui le fora de retourner en Angleterre. En vertu de la mme commission, il ralisa enfin, cinq ans plus tard (1583), un voyage aux ctes de l'Amrique, o il prit lui et tous ses compagnons.] [Note 5: Le premier voyage de Davis eut lieu en 1585.] Tant de navigations & descouvertures vainement entreprises avec beaucoup de travaux & despences, ont fait resoudre noz Franois en ces dernires annes, essayer de faire une demeure arreste s terres que nous disons la Nouvelle France, esperans parvenir plus facilement la perfection de ceste entreprise, 4/152 la Navigation commeneant en la terre d'outre l'Ocan, le long de laquelle se fait la recherche du passage desir: Ce qui avoit meu le Marquis de la Roche en l'an 1598,[6] de prendre commission du Roy pour habiter ladite terre. A cet effect il deschargea des hommes & munitions en l'Isle de Sable: mais les conditions qui luy avoient est accordes par sa Majest lui ayant est dnies, il fut contraint de quitter son entreprise, & laisser l ses gens. Un an aprez le Capitaine Chauvin en prit une autre pour y conduire d'autres hommes: & peu aprez estant aussi revocque[7], il ne poursuit pas davantage. Aprez ceux cy[8], nonobstant toutes ces variations & incertitudes, le sieur de Mons voulut tenter une chose desespere: & en demanda commission sa Majest: recognoissant que ce qui avoit ruin les entreprinses prcdentes, estait faute d'avoir assist les entrepreneurs, qui, en un an, ny 5/153 deux, n'ont peu recognoistre les terres & les peuples qui y sont: ny trouver des ports propres une habitation. Il proposa sa Majest un moyen pour supporter ces frais sans rien tirer des deniers Royaux, asavoir, de lui octroyer privativement tous autres la traitte de peleterie d'icelle terre. Ce que luy ayant est accord, il se mit en grande & excessive despence: & mena avec luy bon nombre d'hommes de diverses conditions: & y fit bastir des logemens necessaires pour ses gens: laquelle despence il continua trois annes consecutives, aprez lesquelles, par l'envie & importunit de certains marchans Basques & Bretons, ce qui luy avoit est octroy, fut revocqu par le Conseil, au grand prejudice d'iceluy sieur de Mons: lequel par telle revocation fut contraint d'abbandonner tout, avec perte de ses travaux & de tous les utensilles dont il avoit garny son habitation. [Note 6: Lescarbot et Champlain, dit M. Ferland, en parlant de l'entreprise du marquis de la Roche (Cours d'Histoire du Canada, I, p. 60), tenaient leurs renseignements du sieur de Poutrincourt. Nous prfrons suivre Bergeron, qui crivait vers le mme temps, parce que la vrit de son rcit est confirme par une notice sur le marquis de La Roche, insre dans la Biographie Gnrale des Hommes Illustres de la Bretagne. Voici ce que dit Bergeron ce sujet: Le Marquis de la Roche donc tant all, suivant sa premire commission (1578), ds le temps de Henri III, en l'ile de Sable, & voulant dcouvrir davantage, il fut rejet par la violence du vent en moins de douze jours jusqu'en Bretagne, o il fut retenu prisonnier cinq ans (ou plus de sept, suivant M. Pol de Courcy) par le duc de Mercoeur. Cependant les gens qu'il avoit laiss en l'le de Sable, ne vcurent tout ce temps-l que de pche, & de quelques vaches & autres btes provenant de celles que ds l'an 1518 le baron de Lery y avoit laisses. Enfin le marquis tant dlivr de prison, comme il eut cont au Roy son adventure, le pilote _Chef-d'hotel_ eut commandement allant aux terres neuves, de recueillir ces pauvres gens; ce qu'il fit, & n'en trouva que douze de reste, qu'il ramena en France. Mais le Marquis aiant obtenu sa seconde commission (1598) ne peut continuer ces voyages, prvenu de mort bientt aprs. (Trait de la Navigation, ch. XX.)] [Note 7: Suivant l'dition de 1632, le sieur Chauvin fit de suite un second voyage, qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire un troisiesme mieux ordonn; mais il n'y demeure longtemps sans estre saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde. (Premire partie, ch, VI.)] [Note 8: En 1603, aprs la mort du commandeur de Chastes.] Mais comme il eut fait raport au Roy de la fertilit de la terre; & moy du moyen de trouver le passage de la Chine[9], sans les incommoditez des glaces du Nort, ny les ardeurs de la Zone torride, soubs laquelle nos mariniers passent deux fois en allant & deux fois en retournant, avec des travaux & prils incroyables, sa Majest commanda [10] au sieur de Mons de faire nouvel quipage & renvoyer des hommes pour continuer ce qu'il avoit commenc. Il le fit. Et pour l'incertitude de sa commission il changea de lieu, afin d'oster aux envieux 6/154 l'ombrage qu'il leur avoit apport; meu aussi de l'esperance d'avoir plus d'utilit au dedans des terres o les peuples sont civilisez, & est plus facile de planter la foy Chrestienne & establir un ordre comme il est necessaire pour la conservation d'un pas, que le long des rives de la mer, o habitent ordinairement les sauvages: & ainsi faire que le Roy en puisse tirer un proffit inestimable: Car il est ais croire que les peuples de l'Europe rechercheront plustost cette facilit que non pas les humeurs envieuses & farouches qui suivent les costes & les barbares. [Note 9: L'auteur, cette poque, n'avait encore sur la fin de la grande riviere de Canada que les renseignements qu'il avait pu obtenir de quelques sauvages.] [Note 10: Il s'agit ici de la commission de 1608.] _Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton; De la Hve; Du port au Mouton; Du port du Cap Negre: Du cap & baye de Sable: De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle Longue: De la baye saincte Marie: Du port de saincte Marguerite: & de toutes les choses remarcables qui sont le long de cette coste._ CHAPITRE II. Le sieur de Mons, en vertu de sa commission [11], ayant par tous les ports & havres de ce Royaume fait publier les defences de la traitte de pelleterie luy accorde par sa Majest, 7/155 amassa environ 120 artisans, qu'il fit embarquer [12] en deux vaisseaux: l'un du port de 120 tonneaux, dans lequel commandoit le sieur de Pont-grav: & l'autre de 150, o il se mit avec plusieurs gentilshommes. [Note 11: Cette premire commission de M. de Mons est du 8 novembre 1603. Elle est cite par Lescarbot, liv. IV, ch. I.] [Note 12: Lescarbot donne, sur cet embarquement, quelques dtails de plus: Le sieur de Monts, dit-il, liv. IV, ch. II, fit quipper deux navires, l'un souz la conduite du Capitaine Timothe du Havre de Grce, l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans le premier il se mit avec bon nombre de gens de qualit tant gentils-hommes qu'autres... Et le sieur de Poutrincourt s'embarqua avec ledit sieur de Monts, & quant & lui fit porter quantit d'armes & munitions de guerre.] Le septiesme d'Avril mil six cens quatre, nous partismes du Havre de grace, & Pont-grav le 10, qui avoit le rendes-vous Canceau[13] 20 lieues du cap Breton [14]. Mais comme nous fusmes en pleine mer le sieur de Mons changea d'advis & prit sa route vers le port au Mouton, cause qu'il est plus au midy, & aussi plus commode pour aborder, que non pas Canceau. [Note 13: Ce mot, que les Anglois crivent _Canso_, est d'origine sauvage, suivant Lescarbot.] [Note 14: Il s'agit ici du cap qui a donn son nom l'le du Cap-Breton. En cette terre, dit Thvet (Grand Insulaire), il y a une province nomme Campestre de Berge, qui tire au Sud-Est: en ceste province gist l'est le cap ou promontoire de Lorraine, ainsi par nous nomm; & autres lui ont donn le nom de _Cap des Bretons_, cause que c'est l que les Bretons, Biscains & Normands vont & costoyent allans en terre-neuve pour pescher des molus.] Le premier de May nous eusmes cognoissance de l'isle de Sable, o nous courusmes risque d'estre perduz par la faute de nos pilotes qui s'estoient trompez en l'estime qu'ils firent plus de l'avant que nous n'estions de 40 lieues. Ceste isle est esloigne de la terre du cap Breton de 30 lieues, nort & su, & contient environ 15 lieues. Il y a un petit lac. L'isle est fort sablonneuse & ny a point de bois de haute futaie, se ne sont que taillis & herbages que pasturent des boeufz & des vaches que les Portugais y portrent il y a plus de 60 ans, qui servirent beaucoup aux gens du Marquis de la Roche: qui en plusieurs annes qu'ils y sejournerent prirent grande quantit de fort beaux renards noirs, dont ils conserverent bien soigneusesment les peaux. Il y a force loups 8/156 marins de la peau desquels ils s'abillerent ayans tout discip leurs vestemens. Par ordonnance de la Cour de Parlement de Rouan il y fut envoi un vaisseau pour les requrir: les conducteurs firent la pche de mollues en lieu proche de ceste isle qui est toute batturiere s environs. Le 8 du mesme mois nous eusmes cognoissance du Cap de la Hve, l'est duquel il y a une Baye[15] o sont plusieurs Isles couvertes de sapins; & la grande terre de chesnes, ormeaux & bouleaux. Il est joignant la coste d'Accadie par les 44 degrez & cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15 minutes de declinaison de la guide-aimant, distant l'est nordest du Cap Breton 85 lieues, dont nous parlerons cy aprez. [Note 15: Cette baie est forme par l'embouchure de la rivire de La Hve.] Le 12 de May nous entrasmes dans un autre port, 5 lieues du cap de la Hve, o nous primes un vaisseau qui faisoit traitte de peleterie contre les defences du Roy. Le chef s'appeloit Rossignol,[16] dont le nom en demeura au port, qui est par les 44 degrez & un quart de latitude. [Note 16: Le port Rossignol porte aujourd'hui le nom de Liverpool.] Le 13 de May nous arrivasmes un trs-beau port, o il y a deux petites rivieres, appel le port au Mouton [17], qui est sept lieues de celuy du Rossignol. Le terroir est fort pierreux, rempli de taillis & bruyres. Il y a grand nombre de lappins, & quantit de gibier cause des estangs qui y sont. Aussi tost que nous fusmes desembarquez, chacun commena 9/157 faire des cabannes selon sa fantaisie, sur une pointe l'entre du port auprs de deux estangs d'eau douce. Le sieur de Mons en mesme temps depescha une chalouppe, dans laquelle il envoya avec des lettres un des nostres, guid d'aucuns sauvages, le long de la coste d'Accadie, chercher Pont-grav, qui avoit une partie des commoditez necessaires pour nostre hyvernement. Il le trouva la Baye de Toutes-isles fort en peine de nous (car il ne savoit point qu'on eut chang d'advis) & luy presenta ses lettres. Incontinent qu'il les eut leus, il s'en retourna vers son navire Canceau, o il saisit quelques vaisseaux Basques qui faisoyent traitte de pelleterie, nonobstant les defences de sa Majest; & en envoya les chefs au sieur de Mons: Lequel ce pendant me donna la charge d'aller recognoistre la coste, & les ports propres pour la seuret de nostre vaisseau. [Note 17: Lequel ils appelrent ainsi, dit Lescarbot, l'occasion d'un mouton qui s'tant noy revint bord, & fut mang de bonne guerre. Il n'est qu' trois petites lieues du port du Rossignol.] 156b [Illustration: Port de la Haie] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le lieu o les vaisseaux mouillent l'ancre. B Une petite riviere (1) qui asseche de basse mer. C Les lieux o les sauvages cabannent(2). D Une basse l'entre du port(3). E Une petite isle couverte de bois. F Le Cap de la Hve (4). G Une baye o il y a quantit d'isles couvertes de bois. H Une riviere qui va dans les terres 6 ou 7, lieues, avec peu d'eau. I Un estang proche de la mer. (1) La petite rivire de _Chachipp_, ou simplement La Petite-Rivire. Quelques auteurs ont tendu ce nom au port lui-mme, et, d'aprs une lettre du P. Biard, La Hve aurait encore t appel port Saint-Jean.--(2) Cette lettre C manque dans la carte; mais le dessin des cabanes y supple.--(3) La lettre D manque; mais la basse est suffisamment reconnaissable.--(4) Cette lettre, dont le graveur a fait un E, doit tre la pointe de l'le la plus avance du ct du large, au moins suivant la tradition; mais, comme l'auteur place le port de la Hve l'entre de la Petite-Rivire, il semble que ce qu'il appelle cap La Hve est la pointe la plus rapproche de l'entre de ce port. 156c [Illustration: Port du Rossignol] _Les chifres montrent les brasses d'eau_. A Riviere qui va 25 lieues dans les terres. B Le lieu o ancrent les vaisseaux. C Place la grande terre o les sauvages font leur logement. D La rade o les vaisseaux mouillent l'ancre en attendant la mare. E L'endroit o les sauvages cabannent dans l'isle. F Achenal qui asseche de basse mer. G La coste de la grande terre. Ce qui est piquot dmontre les basses. Desirant accomplir sa volont je partis du port au Mouton le 19 de May, dans une barque de huict tonneaux, accompaign du sieur Raleau son Secrtaire, & de dix hommes. Allant le long de la coste nous abordmes un port trs-bon pour les vaisseaux, o il y a au fonds une petite riviere qui entre assez avant dans les terres, que j'ay appel le port du cap Negre, cause d'un rocher qui de loing en a la semblance, lequel est eslev sur l'eau proche d'un cap o nous passames le mesme jour, qui en est quatre lieues, & dix du port au Mouton. Ce cap est fort dangereux raison des rochers qui jettent la mer. Les costes que je vis jusques l sont fort basses couvertes de pareil bois qu'au cap de la Hve, & les isles toutes remplies de gibier. 10/158 Tirant plus outre nous fusmes passer la nuict la Baye de Sable [18], o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre sans aucune crainte de danger. Le lendemain nous allmes au cap de Sable, qui est aussi fort dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent presque une lieue la mer. Il est deux lieues de la baye de Sable, o nous passames la nuict prcdente. De l nous fusmes en l'isle aux Cormorans [19], qui en est une lieue, ainsi appele cause du nombre infini qu'il y a de ces oyseaux, o nous primes plein une barrique de leurs oeufs. Et de ceste isle nous fismes l'ouest environ six lieues travarsant une baye [20] qui fuit au Nort deux ou trois lieues: puis rencontrasmes plusieurs isles[21] qui jettent 2 ou trois lieues la mer, lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont la pluspart fort dangereuses aborder aux grands vaisseaux, cause des grandes mares, & des rochers qui sont fleur d'eau. Ces isles sont remplies de pins, sapins, boulleaux & de trembles, un peu plus outre, il y en a encore quatre. En l'une nous vismes si grande quantit d'oiseaux appelez tangueux[22], que nous les tuyons aisement coups de baston. En une autre nous trouvmes le rivage tout couvert de loups marins, desquels nous primes autant que bon nous sembla. Aux deux autres il y a 11/159 une telle abondance d'oiseaux de diffrentes especes, qu'on ne pourroit se l'imaginer si l'on ne l'avoit veu, comme Cormorans, Canards de trois sortes, Oyees, Marmettes Outardes, Perroquets de mer, Beccacines, Vaultours, & autres Oyseaux de proye: Mauves, Allouettes de mer de deux ou trois especes; Hrons, Goillans, Courlieux, Pyes de mer, Plongeons, Huats[23], Appoils[24], Corbeaux, Grues, & autres sortes que je ne cognois point, lesquels y font leurs nyds. Nous les avons nommes, isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez & demy de latitude, distantes de la terre ferme ou Cap de Sable de quatre cinq lieues. Aprs y avoir pass quelque temps au plaisir de la chasse (& non pas sans prendre force gibier) nous abordmes un cap qu'avons nomm le port Fourchu [25]; d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups marins cinq six lieues. Ce port est fort bon pour les vaisseaux en son entre: mais au fonds il asseche presque tout de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, toute environne de prairies, qui rendent ce lieu assez aggreable. La pesche de morues y est bonne auprs du port. Partant de l nous fismes le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour les vaisseaux, sinon quantit d'ances ou playes tresbelles, dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois y sont tres-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sappins. Ceste coste est fort seine, sans isles, rochers ne basses: de 12/160 sorte que selon nostre jugement les vaisseaux y peuvent aller en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste, nous fusmes une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui git nort nordest, & sur surouest, laquelle faict passage pour aller dedans la grande baye Franoise [26], ainsi nomme par le sieur de Mons. [Note 18: Aujourd'hui baie de Barrington.] [Note 19: Probablement celle qui porte aujourd'hui le nom de Shag Island.] [Note 20: Cette baie est appele un peu plus loin la baie Courante, et ce que l'auteur dit ici, en parlant des les de Tousquet, nous donne la raison qui a fait donner ce nom la baie: c'est qu'elle est dangereuse aux grands vaisseaux cause des grandes mares, et de la violence des courants. Elle porte aujourd'hui le nom de baie de Townsend.] [Note 21: Les les de Tousquet.] [Note 22: De l le nom d'_le aux Tangueux_ que lui donne l'auteur dans la carte de 1632.] [Note 23: Pour Huars, Huards.] [Note 24: Suivant Vieillot, Apoa est une espce de canard.] [Note 25: Le cap Fourchu.] [Note 26: Aujourd'hui la baie de Fundy. Cette baie parat avoir port le nom de Norembgue, comme nous verrons plus loin, p. 31 note 4. On ne peut deviner, dit M. Ferland (Cours d'Histoire, I, p. 65, note 2) pourquoi les Anglais l'ont nomme baie de Fundy. Auraient-ils traduit par _Bay of Fundy_ les mots que portent d''anciennes cartes: _Fond de la Baie?_] Ceste isle est de six lieues de long: & a en quelques endroicts prs d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement. Elle est remplie de quantit de bois, comme pins & boulleaux. Toute la coste est borde de rochers fort dangereux: & n'y a point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle quelques petites retraites pour des chalouppes, & trois ou quatre islets de rochers, o les sauvages prennent force loups marins. Il y court de grandes mares, & principalement au petit passage de l'isle, qui est tort dangereux pour les vaisseaux s'ils vouloyent se mettre au hasard de le passer. Du passage de l'isle Longue fismes le nordest deux lieues, puis trouvmes une ance o les vaisseaux peuvent ancrer en seuret, laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute borde de rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent tresbonne, selon le raport du mineur maistre Simon, qui estoit avec moy. A quelques lieues plus outre est aussi une petite riviere, nomme du Boulay, o la mer monte demy lieue dans les 13/161 terres l'entre de laquelle il y peut librement surgir des navires du port de cent tonneaux. A un quart de lieue d'icelle, il y a un port bon pour les vaisseaux o nous trouvmes une mine de fer que nostre mineur jugea rendre cinquante pour cent[27]. Tirant trois lieux plus outre au nordest, nous vismes une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a une riviere environne de belles & aggreables prairies. Le terroir d'allentour est rouge comme sang. Quelques lieues plus avant il y a encore une autre riviere qui asseche de basse mer, horsmis son cours qui est fort petit, qui va proche du port Royal. Au fonds de ceste baye y a un achenal qui asseche aussi de basse mer, autour duquel y a nombre de prez & de bonnes terres pour cultiver, toutesfois remplies de quantit de beaux arbres de toutes les sortes que j'ay dit cy dessus. Cette baye peut avoir depuis l'isle Longue jusques au fonds quelque six lieues. Toute la coste des mines est terre assez haute, decouppe par caps, qui paroissent ronds, advanans un peu la mer. De l'autre cost de la baye au suest, les terres sont basses & bonnes, o il y a un fort bon port, & en son entre un banc par o il faut passer, qui a de basse mer brasse & demye d'eau, & l'ayant pass on en trouve trois & bon fonds. Entre les deux pointes du port il y a un islet de caillons qui couvre de plaine mer. Ce lieu va demye lieue dans les terres. La mer y baisse de trois brasses, & y a force coquillages, comme moulles coques & bregaux. Le terroir est des meilleurs que j'aye veu. 14/162 J'ay nomm ce port, le port saincte Marguerite [28]. Toute ceste coste du suest est terre beaucoups plus basse que celle des mines qui ne sont qu' une lieue & demye de la coste du port de saincte Marguerite, de la largeur de la baye, laquelle a trois lieues en son entre. Je pris la hauteur en ce lieu, & la trouv par les 45 degrez & demy, & un peu plus de latitude[29], & 17 degrez 16 minuttes de declinaison de la guide-aymant. [Note 27: Il y a de la mine de fer & d'argent, dit Lescarbot; mais elle n'est point abondante, selon l'preuve qu'on en a fait par del & en France. (Liv. IV, ch. III.)] [Note 28: Dans sa carte de 1632, l'auteur indique le port de Sainte-Marguerite peu prs en face du Petit-Passage de l'le Longue. Il lui donna ce nom parce qu'il y entra probablement le 10 de juin, jour de la fte de sainte Marguerite.] [Note 29: Le fond de la baie Sainte-Marie n'est gure au-del de 44 et demi, mme suivant la grande carte de l'auteur.] Aprs avoir recogneu le plus particulierement qu'il me fut possible les costes ports & havres, je m'en retourn au passage de l'isle Longue sans passer plus outre, d'o je revins par le dehors de toutes les isles, pour remarquer s'il y avoit point quelques dangers vers l'eau: mais nous n'en trouvmes point, sinon aucuns rochers qui sont prs de demye lieue des isles aux loups marins, que l'on peut esviter facilement: d'autant que la mer brise par dessus. Continuant nostre voyage, nous fusmes surpris d'un grand coup de vent qui nous contraignit d'eschouer nostre barque la coste, o nous courusmes risque de la perdre: ce qui nous eut mis en une extresme peine. La tourmente estant cesse nous nous remismes en la mer: & le lendemain [30] nous arrivasmes au port du Mouton, o le sieur 15/163 de Mons nous attendoit de jour en jour ne sachant que penser de nostre sejour, sinon qu'il nous fust arriv quelque fortune. Je lui fis relation de tout nostre voyage & o nos vaisseaux pouvoyent aller en seuret. Cependant je consider fort particulirement ce lieu, lequel est par les 44 degrez de latitude. [Note 30: C'tait vers la mi-juin. En ce port, dit Lescarbot, ilz attendirent un mois. Or on tait arriv au port au Mouton le 13 de mai. Tandis, ajoute-t-il, on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant chercher un lieu propre pour la retraite, & tant demeura en cette expdition, que sur la dlibration du retour, on le pensa abandonner. (Liv. IV, ch. II.)] 162b [Illustration: Port au mouton.] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Les lieux o posent les vaisseaux. B Le lieu o nous fismes nos logemens. C Un estang. D Une isle l'entre du port, couverte de bois. E Une rivire qui est assez basse d'eau. F Un estang(l). G Ruisseau assez grand qui vient de l'estang f. H 6 Petites isles qui sont dans le port. L Campagne o il n'y a que des taillis & bruyres fort petites(2). M La coste du cost de la mer. (1) Dans la carte la lettre F est remplace par f.--(2) La lettre L manque dans la carte; mais le dessin y supple, l'auteur y ayant reprsent des roseaux. Le lendemain le sieur de Mons fit lever les ancres pour aller la baye saincte Marie, lieu qu'avions recogneu propre pour nostre vaisseau, attendant que nous en eussions trouv un autre plus commode pour nostre demeure. Rengeant la coste nous passames proche du cap de Sable & des isles aux loups marins, o le sieur de Mons se dlibra d'aller dans une chalouppe voir quelques isles dont nous luy avions faict rcit, & du nombre infini d'oiseaux qu'il y avoit. Il s'y mit donc accompagn du sieur de Poitrincourt & de plusieurs autres gentilshommes en intention d'aller en l'isle aux Tangueux, o nous avions auparavant tu quantit de ces oyseaux coups de baston. Estant un peu loing de nostre navire il fut hors de nostre puissance de la gaigner, & encore moins nostre vaisseau: car la mare estoit si forte que nous fusmes contrains de relascher en un petit islet, pour y passer celle nuict, auquel y avoit grand nombre de Gibier. J'y tu quelques oyseaux de riviere, qui nous servirent bien: d'autant que nous n'avions pris qu'un peu de biscuit, croyans retourner ce mesme jour. Le lendemain nous fusmes au cap Fourchu, distant de l, demye lieue. Rengeant la coste nous fusmes trouver nostre vaisseau qui estoit en la baye saincte Marie. Nos gens furent fort en peine de nous l'espace de deux jours, craignant qu'il nous fust arriv quelque 16/164 malheur: mais quand ils nous virent en lieu de seuret, cela leur donna beaucoup de resjouissance. Deux ou trois jours [31] aprs nostre arrive, un de nos prestres, appelle mesire Aubry [32], de la ville de Paris, s'esgara si bien dans un bois en allant chercher son espe laquelle il y avoit oublye, qu'il ne peut retrouver le vaisseau: & fut 17 jours [33] ainsi sans aucune chose pour se substanter que quelques herbes seures & aigrettes comme de l'oseille, & des petits fruits de peu de substance, gros comme groiselles, qui viennent rempant sur la terre. Estant au bout de son rollet, sans esperance de nous revoir jamais, foible & dbile, il se trouva du cost de la baye Franoise, ainsi nomme par le sieur de Mons, proche de l'isle Longue, o il n'en pouvoit plus, quand l'une de nos chalouppes allant la pesche du poisson [34], l'advisa, qui ne pouvant appeller leur faisoit signe avec une gaule au bout de laquelle il avoit mis son chappeau, qu'on l'allast requrir: ce qu'ils firent aussi tost & l'ammenerent. Le sieur de Mons l'avoit faict chercher, tant par les siens que des sauvages du pas, qui coururent tout 17/165 le bois & n'en apportrent aucunes nouvelles. Le tenant pour mort, on le voit revenir dans la chalouppe au grand contentement d'un chacun: Et fut un long temps se remettre en son premier estat. [Note 31: Lescarbot dit:Aprs avoir sejourn douze ou treze jours. Mais, si Messire Nicolas Aubry se perdit pendant qu'on tait la baie Sainte-Marie, et que M. de Monts le fit chercher lui-mme, comme le dit l'auteur quelques lignes plus loin, ce ne pouvait tre que deux ou trois jours aprs l'arrive en cette baie; puisque M. de Monts en partit le l6 de juin, avec la barque (voir ci-aprs, p. 17), et qu'on ne dut pas y arriver avant le 12 ou le 13, suivant Lescarbot lui-mme.] [Note 32: Nicolas Aubry, jeune homme d'glise, parisien de bonne famille, qui il avait pris envie de faire le voyage avec le sieur de Mons, & ce, dit-on, contre le gr de ses parents, lesquels envoyrent exprs Honfleur pour le divertir & r'amener Paris. (Lescarbot, liv. IV, ch. II, et IV.)] [Note 33: Seize jours, suivant Lescarbot, liv. IV, ch. III.] [Note 34: Suivant Lescarbot, comme on toit aprs dserter l'ile (de Sainte-Croix), Champdor fut renvoy la baie Sainte-Marie avec un matre de mines qu'on y avoit men pour tirer de la mine d'argent & de fer: ce qu'ilz firent... l o aprs quelque sejour, allans pcher, ledit Aubri les apperceut... (Liv. IV, ch. IV.)] _Description du Port Royal & des particularits, d'iceluy. De l'isle Haute. Du port aux mines. De la grande baye Franoise. De la riviere S. Jean, & ce que nous avons remarqu depuis le port aux mines jusques icelle. De l'isle appele par les sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins & de plusieurs belles isles qui y sont. De l'isle de S. Croix: & autres choses remarquables d'icelle coste._ CHAPITRE III. A Quelques jours de l le sieur de Mons se dlibra d'aller descouvrir les costes de la baye Franoise: & pour cet effect partit du vaisseau le 16 de May [35] & passmes par le destroit de l'isle Longue. N'ayant trouv en la baye S. Marie aucun lieu pour nous fortiffier qu'avec beaucoup de temps, cela nous fit resoudre de voir si l'autre il n'y en auroit point de plus propre. Mettant le cap au nordest 6 lieux, il y a une ance o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre 4, 5, 6, & 7 brasses d'eau. Le fonds est Sable. Ce lieu n'est que comme une rade. Continuant au mesme vent deux lieux, nous entrasmes en l'un des beaux ports que j'eusse veu en toutes ces costes, o il 18/166 pourroit deux mille vaisseaux en seuret. L'entre est large de huict cens pas: puis on entre dedans un port qui a deux lieux de long & une lieue de large, que j'ay nomm [36] port Royal, o dessendent trois rivieres, dont il y en a une assez grande, tirant l'est, appelle la riviere de l'Equille, qui est un petit poisson de la grandeur d'un Esplan, qui s'y pesche en quantit, comme aussi on fait du Harang, & plusieurs autres sortes de poisson qui y sont en abondance en leurs saisons. Ceste riviere a prs d'un quart de lieue de large en son entre, o il y a une isle[37], laquelle peut contenir demye lieue de circuit, remplie de bois ainsi que tout le reste du terroir, comme pins, sapins, pruches, boulleaux, trambles, & quelques chesnes qui sont parmy les autres bois en petit nombre. Il y a deux entres en ladite riviere l'une du cost du nort[38]: l'autre au su de l'isle [39]. Celle du nort est la meilleure, o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre l'abry de l'isle 5, 6, 7, 8 & 9 brasses d'eau; mais il faut se donner garde de quelques basses qui sont tenant l'isle, & la grand terre, fort dangereuses, si on n'a recogneu l'achenal. [Note 35: On devait tre au mois de juin, comme le prouve du reste le nom de Saint-Jean donn la rivire Ouigoudi. (Voir plus loin, p. 23.)] [Note 36: Ledit port pour sa beaut, dit Lescarbot, fut appel LE PORT ROYAL, non par le choix de Champlein, comme il se vante en la relation de ses voyages, mais par le sieur de Monts, Lieutenant du Roy. (Liv. IV, ch. III.)--N'en dplaise Lescarbot, le tmoignage de Champlain, qui tait du voyage, vaut, pour le moins, autant que le sien. Il y a plus: Champlain, dans son dition de 1632, a conserv ce passage tel qu'il tait, malgr la remarque de Lescarbot. Du reste, notre auteur ne manque jamais de rendre justice aux autres en pareille matire: c'est ainsi, par exemple, qu'il fait remarquer plusieurs reprises que la baie Franaise a reu son nom de M. de Monts. (Voir ci-dessus, pp. 12 et 16.)] [Note 37: Dans la carte de Lescarbot, cette le porte le nom de Biencourville. Elle a t appele plus tard l'le aux Chvres.] [Note 38: La Bonne-Passe.] [Note 39: La Passe-aux-Fous.] 167b [Illustration: Port-Royal] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le lieu de l'habitation. B Jardin du sieur de Champlain. C Alle au travers les bois que fit faire le sieur de Poitrincourt. D Isle l'entre de la riviere de l'Equille (1). E Entre du port Royal. F Basses qui assechent de basse mer. G Riviere sainct Antoine (2). H Lieu du labourage o on seme le bl. I Moulin que fit faire le sieur de Poitrincourt. L Prairies qui sont innondes des eaux aux grandes mares. M Riviere de l'Equille. N La coste de la mer du port Royal. O Costes de montaignes. P Isle proche de la riviere sainct Antoine. Q (3) Ruisseau de la Roche (4). R Autre Ruisseau. S Riviere du moulin. T Petit lac. V Le lieu o les sauvages peschent le harang en la saison. X Ruisseau de la truitiere. Y Alle que fit faire le sieur de Champlain. (1) Dans la carte de Lescarbot, cette le porte le nom de Biencourville.--(2) Lescarbot l'appelle rivire Hbert.--(3) _q_, dans la carte.--(4) Ou rivire de l'Orignac, d'aprs la carte de Lescarbot. 19/167 Nous fusmes quelques 14 ou 15 lieux o la mer monte, & ne va pas beaucoup plus avant dedans les terres pour porter basteaux: En ce lieu elle contient 60 pas de large, & environ brasse & demye d'eau. Le terroir de ceste riviere est remply de force chesnes, fresnes & autres bois. De l'entre de la riviere jusques au lieu o nous fusmes y a nombre de preries, mais elles sont innondes aux grandes mares, y ayant quantit de petits ruisseaux qui traversent d'une part & d'autre, par o des chalouppes & batteaux peuvent aller de pleine mer. Ce lieu estoit le plus propre & plaisant pour habiter que nous eussions veu. Dedans le port y a une autre isle[40], distante de la premire prs de deux lieues, o il y a une autre petite riviere [41] qui va assez avant dans les terres, que nous avons nomme la riviere sainct Antoine. Son entre est distante du fonds de la baye saincte Marie de quelque quatre lieux, par le travers des bois. Pour ce qui est de l'autre riviere ce n'est qu'un ruisseau remply de rochers, o on ne peut monter en aucune faon que ce soit pour le peu d'eau: & a est nomme, le ruisseau de la roche. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez de latitude [42] & 17 degrez 8 minuttes de declinaison de la guide-ayment. [Note 40: Ile d'Hbert. Le sieur Bellin l'appelle le d'Imbert, et les Anglais en ont fait _Bear_ Island.] [Note 41: Cette rivire, appele ici Saint-Antoine, a pris le nom d'Hbert ds le temps mme de l'auteur, comme l'attestent les cartes de Lescarbot. Mais ce dernier nom a eu le mme sort que celui de l'le qui est son embouchure, et les Anglais l'appellent aujourd'hui _Bear_ River.] [Note 42: Cette premire habitation, qui tait au nord du port Royal, peu prs en face du Port-Royal tabli plus tard par M. d'Aulnay de Charnis, tait 44 et trois quarts de latitude. Comme on le voit, c'est ce dernier Port-Royal qui a pris le nom d'Annapolis, et non pas le premier.] Aprs avoir recogneu ce port, nous en partismes pour aller plus 20/168 avant dans la baye Franoise, & voir si nous ne trouverions point la mine de cuivre qui avoit est descouverte l'anne prcdente [43]. Mettant le cap au nordest huict ou dix lieux rengeant la coste du port Royal, nous traversames une partie de la baye comme de quelque cinq ou six lieues; jusques un lieu qu'avons nomm le cap des deux bayes [44]: & passames par une isle[45] qui en est une lieue, laquelle contient autant de circuit, esleve de 40 ou 45 toises de haut: toute entoure de gros rochers, hors-mis en un endroit qui est en talus, au pied duquel y a un estang d'eau salle, qui vient par dessoubs une poincte de cailloux, ayant la forme d'un esperon. Le dessus de l'isle est plat, couvert d'arbres avec une fort belle source d'eau. En ce lieu y a une mine de cuivre. De l nous fusmes un port [46] qui en est une lieue & demye, o jugemes qu'estoit la mine de cuivre qu'un nomm Prevert de sainct Maslo avoit descouverte par le moyen des sauvages du pas. Ce port est soubs les 45 degrez deux tiers de latitude, lequel asseche de basse mer. Pour entrer dedans il faut ballizer & recognoistre une batture de Sable qui est l'entre, laquelle va rengeant un canal suivant l'autre cost de terre ferme: puis on entre dans une baye qui contient prs d'une lieue de long, & demye de large. En quelques endroits le fonds est vaseux & sablonneux, & les vaisseaux y peuvent eschouer. [Note 43: Voir la relation de 1603, chapitres X et XII.] [Note 44: Ce cap s'appelait encore ainsi l'poque o le sieur Denis publia sa Description des Ctes de l'Amrique, en 1672. Aujourd'hui il est connu sous le nom de cap Chignectou.] [Note 45: L'le Haute.] [Note 46: Ce havre, que l'auteur appelle plus loin le port aux Mines, porte aujourd'hui le nom de Havre l'Avocat. Il est 45 25' de latitude.] 168b [Illustration: Port des Mines] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le lieu o les vaisseaux peuvent eschouer. B Une petite rivire. C Une langue de terre qui est de Sable. D Une pointe de gros cailloux qui est comme une moule. E Le lieu o est la mine de cuivre qui couvre de mer deux fois le jour. F Une isle qui est derrire le cap des mines. G La rade o les vaisseaux posent l'ancre attendant la mare. I Lachenal. H L'isle haute qui est une lieue & demye du Port aux mines. L Le Petit Ruisseau. M Costeau de montaignes le long de la coste du cap aux mines. 21/169 La mer y pert & croist de 4 5 brasses. Nous y mismes pied terre pour voir si nous verrions les mines que Preverd nous avoit dit. Et ayant faict environ un quart de lieue le long de certaines montagnes, nous ne trouvasmes aucune d'icelles, ny ne recognusmes nulle apparence de la description du port selon qu'il nous l'avoit figur: Aussi n'y avoit il pas est: mais bien deux ou trois des siens guids de quelques sauvages, partie par terre & partie par de petites rivieres, qu'il attendit dans sa chalouppe en la baie sainct Laurens[47], l'entre d'une petite riviere: lesquels leur retour luy apportrent plusieurs petits morceaux de cuivre, qu'il nous monstra au retour de son voyage. Toutesfois nous trouvasmes en ce port deux mines de cuivre non en nature, mais par apparence, selon le rapport du mineur qui les jugea estre tresbonnes. [Note 47: La plupart des gographes anciens faisaient une distinction entre _baie Saint-Laurent_ et _golfe Saint-Laurent_. La _baie Saint-Laurent_ comprenait toute la partie mridionale du golfe, depuis le cap des Rosiers jusqu'au port de Canseau, avec les les du Prince-Edouard, du Cap-Breton, de La Madeleine et autres. (Voir Denis, vol. I, chapitres VII et VIII.)] Le fonds de la baye Franoise que nous traversames entre quinze lieux dans les terres. Tout le pas que nous avons veu depuis le petit partage de l'isle Longue rangeant la coste, ne sont que rochers, o il n'y a aucun endroit o les vaisseaux se puissent mettre en seuret, sinon le port Royal. Le pas est remply de quantit de pins & boulleaux, & mon advis n'est pas trop bon. Le 20 de May[48] nous partismes du port aux mines pour chercher un lieu propre faire une demeure arreste afin de ne perdre 22/170 point de temps: pour puis aprs y revenir veoir si nous pourrions descouvrir la mine de cuivre franc que les gens de Preverd avoient trouve par le moyen des sauvages. Nous fismes l'ouest deux lieux jusques au cap des deux bayes: puis le nort cinq ou six lieux: & traversames l'autre baye[49], o nous jugions estre ceste mine de cuivre, dont nous avons desja parl: d'autant qu'il y a deux rivieres: l'une venant de devers le cap Breton: & l'autre du cost de Gasp ou de Tregatt, proche de la grande riviere de sainct Laurens. Faisant l'ouest quelques six lieues nous fusmes une petite riviere, l'entre de laquelle y a un cap assez bas, qui advance la mer: & un peu dans les terres une montaigne qui a la forme d'un chappeau de Cardinal. En ce lieu nous trouvasmes une mine de fer. Il n'y a ancrage que pour des chalouppes. A quatre lieux l'ouest surouest y a une pointe de rocher qui avance un peu vers l'eau, o il y a de grandes mares, qui sont fort dangereuses. Proche de la pointe nous vismes une ance qui a environ demye lieue de circuit, en laquelle trouvasmes une autre mine de fer, qui est aussi tresbonne. A quatre lieux encore plus de l'advant y a une belle baye qui entre dans les terres, o au fonds y a trois isles & un rocher: dont deux sont une lieue du cap tirant l'ouest: & l'autre est l'emboucheure d'une riviere des plus grandes & profondes qu'eussions encore veues, que nommasmes la riviere S. Jean: pource que ce fut ce jour l que nous y arrivasmes: & des 23/171 sauvages elle est appele Ouygoudy. Ceste riviere est dangereuse si on ne recognoist bien certaines pointes & rochers qui sont des deux costez. Elle est estroicte en son entre, puis vient s'eslargir: & ayant doubl une pointe elle estrecit de rechef, & fait comme un saut entre deux grands rochers, o l'eau y court d'une si grande vitesse, que y jettant du bois il enfonce en bas, & ne le voit on plus. Mais attendant le pleine mer, l'on peut passer fort aisement ce destroict: & lors elle s'eslargit comme d'une lieue par aucuns endroicts, o il y a trois isles. Nous ne la recogneusmes pas plus avant: Toutesfois Ralleau Secrtaire du sieur de Mons y fut quelque temps aprs trouver un sauvage appell Secondon[50] chef de ladicte riviere, lequel nous raporta qu'elle estoit belle, grande & spacieuse: y ayant quantit de preries & beaux bois, comme chesnes, hestres, noyers & lambruches de vignes sauvages. Les habitans du pays vont par icelle riviere jusques Tadoussac, qui est dans la grande riviere de sainct Laurens: & ne passent que peu de terre pour y parvenir. De la riviere sainct Jean jusques Tadoussac y a 65 lieues [51]. A l'entre d'icelle, qui est par la hauteur de 45 degrez deux tiers [52], y a une mine de fer. [Note 48: Juin.] [Note 49: Beau-Bassin, aujourd'hui la baie de Chignectou ou Chiganectou. D'aprs Lat, elle s'est appele aussi baie de Germes.] [Note 50: Lescarbot l'appelle Chkoudun.] [Note 51: Si l'auteur veut indiquer la distance qu'il peut y avoir depuis l'endroit o l'on quitte la rivire Saint-Jean, jusqu' Tadoussac, ce chiffre est beaucoup trop fort. Si, au contraire, il parle de la distance qu'il y a de l'embouchure de cette rivire jusqu'au mme lieu, le chiffre est trop faible; car, de l'embouchure de la rivire Saint-Jean Tadoussac, il y a, en ligne droite, peu prs cent lieues.] [Note 52: L'embouchure de la rivire Saint-Jean est par les 45 et un tiers.] 171b [Illustration: R. St. Jean] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Trois isles qui sont par del le saut. B Montaignes qui paraissent par dessus les terres deux lieues au su de la riviere. C Le saut de la riviere. D Basses quand la mer est perdue, o vaisseaux peuvent eschouer. E Cabanne o se fortifient les sauvages. F (1) Une pointe de cailloux, o y a une croix. G Une isle qui est l'entre de la riviere. H Petit ruisseau qui vient d'un petit estang. I Bras de mer qui asseche de basse mer. L Deux petits islets de rocher. M Un petit estang. N Deux Ruisseaux. O Basses fort dangereuses le long de la coste qui assechent de basse mer. P Chemin par o les sauvages portent leurs canaux quand ils veulent passer le sault. Q Le lieu o peuvent mouiller l'ancre o la riviere a grand cours. (1) De cette lettre le graveur a fait un P. De la riviere sainct Jean nous fusmes quatre isles, en l'une desquelles nous mismes pied terre, & y trouvasmes grande 24/172 quantit d'oiseaux appellez Margos, dont nous prismes force petits, qui sont aussi bons que pigeonneaux. Le sieur de Poitrincourt s'y pensa esgarer: Mais en fin il revint nostre barque comme nous l'allions cerchant autour de isle, qui est esloigne de la terre ferme trois lieues. Plus l'ouest y a d'autres isles: entre autres une contenant six lieues, qui s'appelle des sauvages Manthane[53], au su de laquelle il y a entre les isles plusieurs ports bons pour les vaisseaux. Des isles aux Margos nous fusmes une riviere en la grande terre, qui s'appelle la riviere des Estechemins[54], nation de sauvages ainsi nomme en leur pas: & passames par si grande quantit d'isles, que n'en avons peu savoir le nombre, assez belles; contenant les unes deux lieues les autres trois, les autres plus ou moins. Toutes ces isles sont en un cu de sac [55], qui contient mon jugement plus de quinze lieux de circuit: y ayant plusieurs endrois bons pour y mettre tel nombre de vaisseaux que l'on voudra, lesquels en leur saison sont abondans en poisson, comme mollues, saulmons, bars, harangs, flaitans, & autres poissons en grand nombre. Faisant l'ouest norouest trois lieux par les isles, nous entrasmes dans une riviere qui a presque demye lieue de large en son entre, o ayans faict une lieue ou deux, nous y trouvasmes deux isles: l'une fort petite proche de la terre de l'ouest: & l'autre au milieu, qui peut avoir huict ou neuf cens pas de circuit, esleve de tous costez de trois quatre toises de rochers, 25/173 fors un petit endroict d'une poincte de Sable & terre grasse, laquelle peut servir faire briques, & autres choses necessaires. Il y a un autre lieu couvert pour mettre des vaisseaux de quatre vingt cent tonneaux: mais il asseche de basse mer. L'isle est remplie de sapins, boulleaux, esrables & chesnes. De soy elle est en fort bonne situation, & n'y a qu'un cost o elle baisse d'environ 40 pas, qui est ais fortifier, les costes de la terre ferme en estans des deux costez esloignes de quelques neuf cens mille pas. Il y a des vaisseaux qui ne pourroyent passer sur la riviere qu' la mercy du canon d'icelle Qui est le lieu que nous jugemes le meilleur: tant pour la situation, bon pays, que pour la communication que nous prtendions avec les sauvages de ces costes & du dedans des terres, estans au millieu d'eux: Lesquels avec le temps on esperoit pacifier, & amortir les guerres qu'ils ont les uns contre les autres, pour en tirer l'advenir du service: & les rduire la foy Chrestienne. Ce lieu est nomm par le sieur de Mons l'isle saincte Croix[56]. Passant plus outre on voit une grande baye en laquelle y a deux isles: l'une haute & l'autre platte: & trois rivieres, deux mdiocres, dont l'une tire vers l'Orient & l'autre au nord: & la troisiesme grande, qui va vers l'Occident. [Note 53: _Menane_. L'auteur corrige la faute lui-mme un peu plus loin, p. 46, de mme que dans l'dition de 1632.] [Note 54: La rivire _Scoudic_, ou de Sainte-Croix.] [Note 55: La baie de Passamaquoddi.] [Note 56: Et d'autant qu' deux lieues au dessus il y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se dcharger dans ce large bras de mer, cette ile de la retraite des Franois fut appelle SAINTE CROIX. (Lescarbot, liv. IV, ch. IV.) L'le de Sainte-Croix, ou l'le Neutre (Neutral Island), dit Williamson, est situe dans la rivire (Scoudic, ou Sainte-Croix) en face de la ligne de division entre Calais et Robbinstown, o elle fait angle avec le bord de l'eau. Elle contient douze ou quinze acres, et est droit au milieu de la rivire Scoudic, quoique le passage des vaisseaux soit d'ordinaire du ct de l'est... C'est ici que De Monts, en 1604, rigea un fort, et passa l'hiver; c'est ici que les Commissaires nomms en vertu du trait de 1783, trouvrent, en 1798, les restes d'une fortification trs-ancienne, et dcidrent ensuite que cette rivire tait vraiment celle de Sainte-Croix. (_History of Maine, Introduction._)] 26/174 C'est celle des Etechemins, dequoy nous avons parl cy dessus. Allans dedans icelle deux lieux il y a un sault d'eau, o les sauvages portent leurs cannaux par terre quelque 500 pas, puis rentrent dedans icelle, d'o en aprs en traversant un peu de terre on va dans la riviere de Norembegue[57] & de sainct Jean, en ce lieu du sault que les vaisseaux ne peuvent passer cause que ce ne sont que rochers, & qu'il n'y a que quatre cinq pieds d'eau. En May & Juin il s'y prend si grande abondance de harangs & bars que l'on y en pourroit charger des vaisseaux. Le terroir est des plus beaux, & y a quinze ou vingt arpens de terre deffriche, o le sieur de Mons fit semer du froment, qui y vint fort beau. Les sauvages s'y retirent quelquesfois cinq ou six sepmaines durant la pesche. Tout le reste du pas sont forests fort espoisses. Si les terres estoient deffriches les grains y viendroient fort bien. Ce lieu est par la hauteur de 45 degrez un tiers de latitude, & 17 degrez 32 minuttes de declinaison de la guide-ayment. [Note 57: La rivire de Pnobscot.] _Le sieur de Mons ne trouvant point de lieu plus propre pour faire une demeure arreste que l'isle de S. Croix, la fortifie & y faict des logements. Retour des vaisseaux en France & de Ralleau Secrtaire d'iceluy sieur de Mons, pour mettre ordre quelques affaires._ 174b [Illustration: Isle de saincte Croix.] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le plan de l'habitation. B Jardinages. C Petit islet servant de platte forme mettre le canon. D Platte forme o on mettoit du canon. E Le cimetire. F La chappelle. G Basses de rochers autour de l'isle saincte Croix. H Un petit islet. I Le lieu o le sieur de Mons avoit fait commencer un moulin eau. L Place o l'on faisoit le charbon. M Jardinages la grande terre de l'Ouest. N Autres jardinages la grande terre de l'Est. O Grande montaigne fort haute dans la terre. P Riviere des Etechemins passant au tour de l'isle saincte Croix. CHAPITRE IV. N'ayant trouv lieu plus propre que ceste Isle, nous commenmes faire une barricade sur un petit islet un peu 27/175 separ de l'isle, qui servoit de platte-forme pour mettre nostre canon. Chacun s'y employa si vertueusement qu'en peu de temps elle fut rendue en defence, bien que les mousquittes (qui sont petites mouches) nous apportassent beaucoup d'incommodit au travail: car il y eust plusieurs de nos gens qui eurent le visage si enfl par leur piqueure qu'ils ne pouvoient presque voir. La barricade estant acheve, le sieur de Mons envoya sa barque pour advertir le reste de nos gens qui estoient avec nostre vaisseau en la baye saincte Marie, qu'ils vinssent saincte Croix. Ce qui fut promptement fait: Et en les attendant nous passames le temps assez joyeusement. Quelques jours aprs nos vaisseaux estans arrivez, & ayant mouill l'ancre, un chacun descendit terre: puis sans perdre temps le sieur de Mons commana employer les ouvriers bastir des maisons pour nostre demeure, & me permit de faire l'ordonnance de nostre logement. Aprez que le sieur de Mons eut prins la place du Magazin qui contient neuf thoises de long, trois de large & douze pieds de haut, il print le plan de son logis, qu'il fit promptement bastir par de bons ouvriers, puis aprs donna chacun sa place: & aussi tost on commena s'assembler cinq cinq & six six, selon que l'on desiroit. Alors tous se mirent deffricher l'isle, aller au bois, charpenter, porter de la terre & autres choses necessaires pour les bastimens. Cependant que nous bastissions nos logis, le sieur de Mons depescha le Capitaine Fouques dans le vaisseau de Rossignol, 28/176 pour aller trouver Pontgrav Canceau, afin d'avoir ce qui restoit des commoditez pour nostre habitation. Quelque temps aprs qu'il fut parti, il arriva une petite barque du port de huict tonneaux, o estoit du Glas de Honfleur pilotte du vaisseau de Pontgrav, qui amena avec luy les Maistres des navires Basques qui avoient est prins par ledit Pont en faisant la traicte de peleterie, comme nous avons dit. Le sieur de Mons les receut humainement & les renvoya par ledit du Glas au Pont avec commission de luy dire qu'il emmenast la Rochelle les vaisseaux qu'il avoit prins, afin que justice en fut faicte. Cependant on travailloit fort & ferme aux logemens: les charpentiers au magazin & logis du sieur de Mons, & tous les autres chacun au sien; comme moy au mien, que je fis avec l'aide de quelques serviteurs que le sieur d'Orville & moy avions; qui fut incontinent achev: o depuis le sieur de Mons se logea attendant que le sien le fut. L'on fit aussi un four, & un moulin bras pour moudre nos bleds, qui donna beaucoup de peine & travail la pluspart, pour estre chose pnible. L'on fit aprs quelques jardinages, tant la grand terre que dedans l'isle, o on sema plusieurs sortes de graines, qui y vindrent fort bien, horsmis en l'isle; d'autant que ce n'estoit que Sable qui brusloit tout, lors que le soleil donnoit, encore qu'on prist beaucoup de peine les arrouser. 176b [Illustration: Habitation de l'isle S. Croix] A Logis du sieur de Mons. B Maison publique o l'on passait le temps durant la pluie. C Le magasin. D Logement des suisses. E La forge. F Logement des charpentiers. G Le puis. H Le four o l'on faisoit le pain. I La cuisine. L Jardinages. M Autres jardins. N La place o au milieu y a un arbre. O Palissade. P Logis des sieurs d'Orville, Champlain & Chandor. Q Logis du sieur Boulay, & autres artisans. R Logis o logeoient les sieurs de Geneston, Sourin & autres artisans. T Logis des sieurs de Beaumont, la Motte Bourioli & Fougeray. V Logement de nostre cur. X Autres jardinages. Y La riviere qui entoure l'isle. Quelques jours aprs le sieur de Mons se dlibra de savoir o estoit la mine de cuivre franc qu'avions tant cherche: Et pour cest effect: m'envoya avec un sauvage appell Messamouet, qui 29/177 disoit en savoir bien le lieu. Je party dans une petite barque du port de cinq six tonneaux, & neuf matelots avec moy. A quelque huict lieues de l'isle, tirant la riviere S. Jean, en trouvasmes une de cuivre, qui n'estoit pas pur, neantmoins bonne selon le rapport du mineur, lequel disoit que l'on en pourroit tirer 18 pour cent. Plus outre nous en trouvasmes d'autres moindres que ceste cy. Quand nous fusmes au lieu o nous prtendions que fut celle que nous cherchions le sauvage ne la peut trouver: de sorte qu'il fallut nous en revenir, laissant ceste recerche pour une autre fois. Comme je fus de retour de ce voyage, le sieur de Mons resolut de renvoyer ses vaisseaux en France, & aussi le sieur de Poitrincourt qui n'y estoit venu que pour son plaisir, & pour recognoistre de pas & les lieux propres pour y habiter, selon le desir qu'il en avoit: c'est pourquoy il demanda au sieur de Mons le port Royal, qu'il luy donna suivant le pouvoir & commission qu'il avoit du Roy. Il renvoya aussi Ralleau son Secrtaire pour mettre ordre quelques affaires touchant le voyage; lesquels partirent de l'isle S. Croix le dernier jour d'Aoust audict an 1604. _De la coste, peuples & riviere de Norembeque, & de tout ce qui s'est pass durant les descouvertures d'icelle._ CHAPITRE V. Aprs le partement des vaisseaux, le sieur de Mons se dlibra d'envoyer descouvrir le long de la coste de Norembegue, pour ne perdre temps: & me commit ceste charge, que j'eus fort aggreable. 30/178 Et pour ce faire je partis de S. Croix le 2 de Septembre avec une pattache de 17 18 tonneaux, douze matelots, & deux sauvages pour nous servir de guides aux lieux de leur cognoissance. Ce jour nous trouvasmes les vaisseaux o estoit le sieur de Poitrincourt, qui estoient ancrs l'amboucheure de la riviere sainte Croix, cause du mauvais temps duquel lieu ne pusmes partir que le 5 dudict mois: & estans deux ou trois lieux vers l'eau la brume s'esleva si forte que nous perdimes aussi tost leurs vaisseaux de veue. Continuant nostre route le long des costes nous fismes ce jour l quelque 25 lieux: & passames par grande quantit d'isles, bancs, battures & rochers qui jettent plus de quatre lieux la mer par endroicts. Nous avons nomm les isles, les isles ranges, la plus part desquelles sont couvertes de pins & sapins, & autres meschants bois. Parmy ces isles y a force beaux & bons ports, mais malaggreables pour y demeurer. Ce mesme jour nous passames aussi proche d'une isle qui contient environ 4 ou cinq lieux de long, auprs laquelle nous nous cuidames perdre sur un petit rocher fleur d'eau, qui fit une ouverture nostre barque proche de la quille. De ceste isle jusques au nord de la terre ferme [58] il n'y a pas cent pas de large. Elle est fort haute couppe par endroicts, qui paroissent, estant en la mer, comme sept ou huit montagnes ranges les unes proches des autres. Le sommet de la plus part d'icelles est desgarny d'arbres; parce que ce ne sont que rochers. Les bois ne sont que pins, sapins & boulleaux. [Note 58: Lisez: De ceste isle jusques au nord _ la terre ferme_. Cet troit passage porte encore aujourd'hui, comme l'le, le nom de Monts-Dserts (_Mount Desert narrows_).] 31/179 Je l'ay nomme l'isle des Monts-deserts[59]. La hauteur est par les 44 degrez & demy de latitude. [Note 59: Suivant le P. Biard (Relation de la Nouvelle France, ch. XXIII), les sauvages appelaient cette le _Pemetiq_, c'est--dire, d'aprs M. l'abb Maurault, _celle qui est la tte_.] Le lendemain 6 du mois fismes deux lieux: & apereumes une fume dedans une ance qui estoit au pied des montaignes cy dessus: & vismes deux canaux conduits par des sauvages, qui nous vindrent recognoistre la porte du mousquet. J'envoy les deux nostres dans un canau pour les asseurer de nostre amiti. La crainte qu'ils eurent de nous les fit retourner. Le lendemain matin ils revindrent au bort de nostre barque, & parlementerent avec nos sauvages. Je leur fis donner du biscuit, petum, & quelques autres petites bagatelles. Ces sauvages estoient venus la chasse des Castors & la pesches du poisson, duquel ils nous donnrent. Ayant fait alliance avec eux, ils nous guidrent en leur riviere de Peimtegoet[60] ainsi d'eux appele, o il nous dirent qu'estoit leur Capitaine nomm Bessabez [61] chef d'icelle. Je croy que ceste riviere est celle que plusieurs pilottes & Historiens appellent 32/190 Norembegue[62]: & que la plus part ont escript estre grande & spacieuse, avec quantit d'isles: & son entre par la hauteur de 43 & 43 & demy: & d'autres par les 44 degrez, plus ou moins de latitude. Pour la declinaison, je n'en ay leu ny ouy parler personne. On descrit aussi qu'il y a une grande ville fort peuple de sauvages adroits & habilles, ayans du fil de cotton. Je m'asseure que la pluspart de ceux qui en font mention ne l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire gens qui n'en savoyent pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y en a qui ont peu en avoir veu l'embouchure, cause qu'en effet il y a quantit d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44 degrez de latitude en son entre, comme ils disent: Mais qu'aucun y ait jamais entr il n'y a point d'apparence: car ils l'eussent descripte d'une autre faon, afin d'oster beaucoup de gens de ceste doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay reconeu & veu depuis le commencement jusques o j'ay est. [Note 60: Ce mot, tel que l'crit ici Champlain, semble venir de _Pemetigouek (ceux de Pemetiq). Cependant, suivant M. l'abb Maurault, Pentagouet n'est autre chose que Pontegouit_, qui signifie _endroit d'une, rivire o il y a des rapides_. Les Anglais ont toujours de prfrence dsign cette rivire sous le nom de _Pnobscot (Penabobsket_, l o la terre est couverte de pierre. Hist. des Abenaquis, p. 5).] [Note 61: Le P. Biard dit qu'il tait sagamo de Kadesquit. (Relation de la Nouvelle France, ch. XXXIV.)] [Note 62: Malgr le respect que nous avons pour Champlain et pour un grand nombre d'auteurs qui semblent avoir adopt son opinion, nous osons croire que la grande rivire de Norembegue n'est autre chose que la baie Franaise, aujourd'hui la baie de Fundy. Pour ne point parler de Thvet ni de Belleforest, qui sont fort peu explicites sur ce point, qu'il nous suffise de citer le tmoignage de Jean Alphonse, dont l'exactitude est tonnante pour l'poque o il vivait: Je dictz que le cap de sainct Jehan, dict Cap Breton, & le cap de la Franciscane, sont nordest & surouest, & prennent un quart de l'est & ouest, & y a en la route cent quarente lieues, & icy faict ung cap appell le cap de Norembegue... Ladicte coste est toute sableuse, terre basse, sans nulle montaigne. Au del du cap de Norembegue, descend la riviere dudict Norembegue, environ vingt & cinq lieues du cap (c'est prcisment la largeur de l'Acadie). La dicte riviere est large de plus de quarente lieues de latitude en son entre, & va ceste largeur au dedans bien trente ou quarente lieues... Il est vident que Jean Alphonse dcrit ici la cte sud-est de l'Acadie (qu'il appelle Franciscane), le cap de Sable et la baie de Fundy, qui a rellement une embouchure de prs de quarante lieues si l'on compte depuis le cap de Sable ou Norembgue jusques vers la sortie du Pnobscot.] Premirement en son entre il y a plusieurs isles esloignes de la terre ferme 10 ou 12 lieues qui sont par la hauteur de 44 degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de la guide-ayment. L'isle des Monts-deserts fait une des pointes de l'emboucheure, tirant l'est: & l'autre est une terre basse appele des sauvages Bedabedec, qui est l'ouest d'icelle, 33/181 distantes l'un de l'autre neuf ou dix lieues. Et presque au milieu la mer y a une autre isle fort haute & remarquable, laquelle pour ceste raison j'ay nomme l'isle haute. Tout autour il y en a un nombre infini de plusieurs grandeurs & largeurs: mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne: comme aussi la chasse du gibier. A quelques deux ou trois lieues de la poincte de Bedabedec, rengeant la grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes qui paroissent la mer en beau temps 12 15 lieues. Venant au su de l'isle haute, en la rengeant comme d'un quart de lieue o il y a quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap l'ouest jusques ce que l'on ouvre toutes les montaignes qui sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez asseurer qu'en voyant les huict ou neuf decouppes de l'isle des Monts-deserts & celle de Bedabedec, l'on sera le travers de la riviere de Norembegue: & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur les plus hautes montaignes dudict Bedabedec: & ne verrez aucunes isles devant vous: & pouvez entrer seurement y ayant assez d'eau, bien que voyez quantit de brisans, isles & rochers l'est & ouest de vous. Il faut les esviter la sonde en la main pour plus grande seuret: Et croy ce que j'en ay peu juger, que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre endroict, sinon avec des petits vaisseaux ou chalouppes: Car comme j'ay dit cy-dessus la quantit des isles, rochers, basses, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte que c'est chose estrange voir. 34/182 Or pour revenir la continuation de nostre routte: Entrant dans la riviere il y a de belles isles, qui sont fort aggreables, avec de belles prairies. Nous fusmes jusques un lieu o les sauvages nous guidrent, qui n'a pas plus de demy quart de lieue de large: Et quelques deux cens pas de la terre de l'ouest y a un rocher fleur d'eau, qui est dangereux. De l l'isle haute y a quinze lieues. Et depuis ce lieu estroict, (qui est la moindre largeur que nous eussions trouve,) aprs avoir faict quelque 7 ou 8 lieues, nous rencontrasmes une petite riviere, o auprs il fallut mouiller l'ancre: d'autant que devant nous y vismes quantit de rochers qui descouvrent de basse mer: & aussi que quand eussions voulu passer, plus avant nous n'eussions pas peu faire demye lieue: cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque 7 8 pieds, que je vis allant dedans un canau avec les sauvages que nous avions: & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau: Mais pass le sault, qui a quelques deux cens pas de large, la riviere est belle, & continue jusques au lieu o nous avions mouill l'ancre. Je mis pied terre pour veoir le pas: & allant la chasse je le trouv fort plaisant & aggreable en ce que j'y fis de chemin. Il semble que les chesnes qui y sont ayent est plantez par plaisir. J'y vis peu de sapins, mais bien quelques pins un cost de la riviere: Tous chesnes l'autre: & quelques bois taillis qui s'estendent fort avant dans les terres. Et diray que depuis l'entre o nous fusmes, qui sont environ 25 lieux, nous ne vismes aucune ville ny village, ny apparence d'y en avoir eu: mais bien une ou deux 35/183 cabannes de sauvages o il n'y avoit personne, lesquelles estoient faites de mesme faon que celles des Souriquois couvertes d'escorce d'arbres: Et ce qu'avons peu juger il y a peu de sauvages en icelle riviere qu'on appele aussi Etechemins. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que quelques mois en est durant la pesche du poisson & chasse du gibier, qui y est en quantit. Ce sont gens qui n'ont point de retraicte arreste ce que j'ay recogneu & apris d'eux: car ils yvernent tantost en un lieu & tantost un autre, o ils voient que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent quand la necessit les presse, sans mettre rien en reserve pour subvenir aux disettes qui sont grandes quelquesfois. Or il faut de necessit que ceste riviere soit celle de Norembegue: car pass icelle jusques au 41e degr que nous avons costoy, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy dessus dictes, que celle de Quinibequy, qui est presque en mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part il ne peut y en avoir qui entrent avant dans les terres: d'autant que la grande riviere saint Laurens costoye la coste d'Accadie & de Norembegue, o il n'y a pas plus de l'une l'autre par terre de 45 lieues, ou 60 au plus large, comme il se pourra veoir par ma carte Gographique. Or je laisseray ce discours pour retourner aux sauvages qui m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue, lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres sauvages, qui allrent en une autre petite riviere advertir aussi le leur, nomm Cabahis, & lui donner advis de nostre arrive. 36/184 Le 16 du mois il vint nous quelque trente sauvages sur l'asseurance que leur donnrent ceux qui nous avoient servy de guide. Vint aussi ledict Bessabez nous trouver ce mesme jour avec six canaux. Aussi tost que les sauvages qui estoient terre le virent arriver, ils se mirent tous chanter, dancer & sauter, jusques ce qu'il eut mis pied terre: puis aprs s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume lors qu'ils veulent faire quelque harangue ou festin. Cabahis l'autre chef peu aprs arriva aussi avec vingt ou trente de ses compagnons, qui se retirent apart, & se rejouirent fort de nous veoir: d'autant que c'estoit la premire fois qu'ils avoient veu des Chrestiens. Quelque temps aprs je fus terre avec deux de mes compagnons & deux de nos sauvages, qui nous servoient de truchement: & donn charge ceux de nostre barque d'approcher prs des sauvages, & tenir leurs armes prestes pour faire leur devoir s'ils aperevoient quelque esmotion de ces peuples contre nous. Bessabez nous voyant terre nous fit asseoir, & commena petuner avec ses compagnons, comme ils font ordinairement auparavant que faire leurs discours. Ils nous firent present de venaison & de gibier. Je dy nostre truchement, qu'il dist nos sauvages qu'ils fissent entendre Bessabez, Cabahis & leurs compagnons, que le sieur de Mons m'avoit envoy par devers eux pour les voir & leur pays aussi: & qu'il vouloit les tenir en amiti, & les mettre d'accord avec les Souriquois & Canadiens leurs ennemis: Et d'avantage qu'il desiroit habiter leur terre, & leur montrer la cultiver, afin qu'ils ne trainassent plus une vie si 37/185 miserable qu'ils faisoient, & quelques autres propos ce subjet. Ce que nos sauvages leur firent entendre, dont ils demonstrerent estre fort contens, disant qu'il ne leur pouvoit arriver plus grand bien que d'avoir nostre amiti: & desiroyent que l'on habitast leur terre, & vivre en paix avec leur ennemis: afin qu' l'advenir ils allassent la chasse aux Castors plus qu'ils n'avoient jamais faict, pour nous en faire part, en les accommodant de choses necessaires pour leur usage. Apres qu'il eut achev sa harangue, je leur fis present de haches, patinostres, bonnets, cousteaux & autres petites jolivets: aprez nous nous separasmes les uns des autres. Tout le reste de ce jour, & la nuict suivante, ils ne firent que dancer, chanter & faire bonne chre, attendans le jour auquel nous trectasmes quelque nombre de Castors: & aprez chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son cost, & nous du nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples. Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez & 25. minuttes de latitude: Ce faict nous partismes pour aller une autre riviere appele Quinibequy, distante de ce lieu de trente cinq lieux, & prs de 20 de Bedabedec[63]. Ceste nation de 38/186 sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins[64], aussi bien que ceux de Norembegue. [Note 63: Quoique cette phrase donne entendre que Champlain quitte la rivire de Pnobscot, ce jour-l mme, 17 de septembre, il est certain que ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Rendu au point o il prend hauteur, c'est--dire, vingt-cinq ou trente lieues de l'embouchure de cette rivire, suivant son calcul; ayant bien constat qu'il n'y avait pas mme de trace d'aucune ville ou habitation considrable, l'auteur considre l'exploration de cette rivire comme finie, et part pour venir rejoindre la barque, qui tait l'ancr une quinzaine de lieues de l'embouchure, et continuer ensuite le voyage de dcouverte. La preuve qu'il ne part pas directement pour le Knbec, c'est que, trois jours aprs, le 20 du mois, on en est encore ranger la cte de l'ouest, et passer les montagnes de Bedabedec, ou hauteurs de Pnobscot, o l'on mouille l'ancre, pour reconnatre, le mme jour, l'entre de la rivire.] [Note 64: C'est sans doute cette phrase qui a fait dire au P. F. Martin (Appendice de sa trad. du P. Bressani) que Champlain donne au Knbec le nom de _rivire des Etchemins_. Cependant notre auteur, comme on le voit, dit seulement que les sauvages du Knbec taient des Etchemins, comme ceux de Pentagouet ou Pnobscot. Et ici Champlain est d'accord avec le P. Biard, qui, dans le dnombrement approximatif qu'il fait des nations sauvages dont il avait connaissance, assigne aux _Eteminquois_ ou Etchemins toute la cte comprise entre le pays des Souriquois et Chouacouet, J'ay trouv, dit-il, par la relation des Sauvages mesmes, que dans l'enclos de la grande riviere, ds les terres neuves jusques Chouacot, on ne sauroit trouver plus de neuf dix milles ames... Tous les Souriquois 3000 ou 3500. Les Eteminquois jusques Pentegot, 2500; ds Pentegot jusques Kinibequi, & de Kinibequi jusques Chouacot, 3000. (Relat. de la Nouv. Fr., ch. VI.) Lescarbot prtend, il est vrai, que depuis Kinibeki, jusques Malebarre, & plus outre, ilz s'appellent Armouchiquois (liv. IV, ch. VII); mais les tmoignages de Champlain et du P. Biard semblent avoir plus de poids, puisque ces auteurs ont visit eux-mmes les lieux et les nations dont ils parlent.] Le 18 du mois nous passames prs d'une petite riviere o estoit Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque quelque douze lieues: Et luy ayant demand d'o venoit la riviere de Norembegue, il me dit qu'elle pass le sault dont j'ay faict cy dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle on entroit dans un lac par o ils vont la riviere de S. Croix, d'o ils vont quelque peu par terre, puis entrent dans la riviere des Etechemins. Plus au lac descent une autre riviere par o ils vont quelques jours, en aprs entrent en un autre lac, & passent par le millieu, puis estans parvenus au bout, ils font encore quelque chemin par terre, aprs entrent dans une autre petite riviere [65] qui vient se descharger une lieue de Qubec, qui est sur le grand fleuve S. Laurens. Tous ces peuples de Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux de castors & autres fourrures, comme les sauvages Cannadiens & Souriquois: & ont mesme faon de vivre. [Note 65: Comme on le voit, c'est prcisment parce que les Etchemins suivaient cette rivire pour venir Qubec, qu'on l'a appele rivire des Etchemins.] 39/187 Le 20 du mois rangeasmes la coste de l'ouest, & passmes les montaignes de Bedabedec, o nous mouillasmes l'ancre: Et le mesme jour recogneusmes l'entre de la riviere, o il peut aborder de grands vaisseaux: mais dedans il y a quelques battures qu'il faut esviter la sonde en la main. Nos sauvages nous quittrent, d'autant qu'ils ne vollurent venir Quinibequy: parceque les sauvages du lieu leur sont grands ennemis [66]. Nous fismes quelque 8 lieux rangeant la coste de l'ouest jusques une isle distante de Quinibequy 10 lieux, o fusmes contraincts de relascher pour le mauvais temps & vent contraire. En une partye du chemin que nous fimes nous passames par une quantit d'isles & brisans qui jettent la mer quelques lieues fort dangereux. Et voyant que le mauvais temps nous contrarioit si fort, nous ne passmes pas plus outre que trois ou 4 lieues. Toutes ces isles & terres sont remplies de quantit de pareil bois que j'ay dit cy dessus aux autres costes. Et considerant le peu de vivres que nous avions, nous resolusmes de retourner nostre habitation, attendans l'anne suivante o nous esperions y revenir pour recognoistre plus amplement. Nous y rabroussames donc chemin le 23 Septembre & arrivasmes en nostre habitation le 2 Octobre ensuivant. [Note 66: C'est peut-tre cette circonstance qui a fait croire Lescarbot que le territoire des Almouchiquois s'tendait jusqu'au Knbec.] Voila au vray tout ce que j'ay remarqu tant des costes, peuples que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal aggreable en yver que celuy de nostre habitation, dont nous fusmes bien desceus. 40/188 _Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes & femmes sauvages passent le temps durant l'yver. Et tout ce qui se passa en l'habitation pendant l'hyvernement._ CHAPITRE VI. Comme nous arrivasmes l'isle S. Croix chacun achevoit de se loger. L'yver nous surprit plustost que n'esperions, & nous empescha de faire beaucoup de choses que nous nous estions proposes. Neantmoins le sieur de Mons ne laissa de faire faire des jardinages dans l'isle. Beaucoup commancerent deffricher chacun le sien; & moy aussi le mien, qui estoit assez grand, o je semay quantit de graines, comme firent, aussi ceux qui en avoient, qui vindrent assez bien. Mais comme l'isle n'estoit que Sable tout y brusloit presque lors que le soleil y donnoit: & n'avions point d'eau pour les arrouser, sinon de celle de pluye, qui n'estoit pas souvent. Le sieur de Mons fit aussi deffricher la grande terre pour y faire des jardinages, & aux saults il fit labourer trois lieues de nostre habitation, & y fit semer du bled qui y vint tresbeau & maturit. Autour de nostre habitation il y a de basse mer quantit de coquillages, comme coques, moulles, ourcins & bregaux, qui faisoyent grand bien chacun. Les neges commencrent le 6 du mois d'Octobre. Le 3 de Dcembre nous vismes passer des glasses qui venoyent de quelque riviere qui estoit gelle. Les froidures furent aspres & plus 41/189 excessives qu'en France, & beaucoup plus de dure: & n'y pleust presque point cest yver. Je croy que cela provient des vents du nord & norouest, qui passent par dessus de hautes montaignes qui sont tousjours couvertes de neges, que nous eusmes de trois quatre pieds de haut, jusques la fin du mois d'Avril; & aussi qu'elle se concerve beaucoup plus qu'elle ne feroit si le pas estoit labour. Durant l'yver il se mit une certaine maladie entre plusieurs de nos gens, appele mal de la terre, autrement Scurbut, ce que j'ay ouy dire depuis des hommes doctes. Il s'engendroit en la bouche de ceux qui l'avoient de gros morceaux de chair superflue & baveuse (qui causoit une grande putrfaction) laquelle surmontoit tellement, qu'ils ne pouvoient presque prendre aucune chose, sinon que bien liquide. Les dents ne leur tenoient presque point, & les pouvoit on arracher avec les doits sans leur faire douleur. L'on leur coupoit souvent la superfluit de cette chair, qui leur faisoit jetter force sang par la bouche. Apres il leur prenoit une grande douleur de bras & de jambes, lesquelles leur demeurrent grosses & fort dures, toutes tachets comme de morsures de puces, & ne peuvoient marcher cause de la contraction des nerfs: de sorte qu'ils demeuroient presque sans force, & sentoient des douleurs intolrables. Ils avoient aussi douleur de reins, d'estomach & de ventre; une thoux fort mauvaise, & courte haleine: bref ils estoient en tel estat, que la pluspart des malades ne pouvoient se lever ny remuer, & mesme ne les pouvoit on tenir debout, 42/190 qu'ils ne tombassent en syncope: de faon que de 79 que nous estions, il en moururent 35 & plus de 20. qui en furent bien prs: La plus part de ceux qui resterent sains, se plaignoient de quelques petites douleurs & courte haleine. Nous ne pusmes trouver aucun remde pour la curation de ces maladies. L'on en fit ouverture de plusieurs pour recognoistre la cause de leur maladie. L'on trouva beaucoup les parties intrieures gastes, comme le poulmon, qui estoit tellement altr, qu'il ne s'y pouvoit recognoistre aucune humeur radicalle: la ratte cereuse & enfle: le foye fort legueux & tachett, n'ayant sa couleur naturelle: la vaine cave, ascendante & descendante remplye de gros sang agul & noir: le fiel gast: Toutesfois il se trouva quantit d'artres, tant dans le ventre moyen qu'infrieur, d'assez bonne disposition. L'on donna quelques uns des coups de rasoer dessus les cuisses l'endroit des taches pourpres qu'ils avoient, d'o il sortoit un sang caille fort noir. C'est ce que l'on a peu recognoistre aux corps infects de ceste maladie. Nos chirurgiens ne peurent si bien faire pour eux mesmes qu'ils n'y soient demeurez comme les autres. Ceux qui y resterent malades furent guris au printemps, lequel commence en ces pays l est en May[67]. Cela nous fit croire que le changement de saison leur rendit plustost la sant que les remdes qu'on leur avoit ordonns. [Note 67: Pour ne pas nous exposer faire dire Champlain ce qu'il ne voulait pas dire, nous laissons subsister ici une faute vidente, mais dont on peut, ce semble, deviner la cause. L'auteur, encore sous l'impression fcheuse de ce malheureux hiver pass l'le de Sainte-Croix, aura mis d'abord dans son manuscrit que le printemps n'y _commenait_ qu'en mai; rflexion faite, il se sera aperu que ce n'tait pas rendre justice la Nouvelle-France, que de la juger sur un fait qui pouvait tre exceptionnel, et il aura mis, que le printemps _est_ en mai; enfin le typographe, pour contenter l'auteur, aura jug propos de mettre les deux.] 43/191 Durant cet yver nos boissons gelrent toutes, horsmis le vin d'Espagne. On donnoit le cidre la livre. La cause de ceste parte fut qu'il n'y avoit point de caves au magazin: & que l'air qui entroit par des fentes y estoit plus aspre que celuy de dehors. Nous estions contraints d'user de tresmauvaises eaux, & boire de la nege fondue, pour n'avoir ny fontaines ny ruisseaux: car il n'estoit pas possible d'aller en la grand terre, cause des grandes glaces que le flus & reflus charioit, qui est de trois brasses de basse & haute mer. Le travail du moulin bras estoit fort pnible: d'autant que la plus part estans mal couchez, avec l'incommodit du chauffage que nous ne pouvions avoir cause des glaces, n'avoient quasi point de force, & aussi qu'on ne mangeoit que chair sale & lgumes durant l'yver, qui engendrent de mauvais sang: ce qui mon opinion causoit en partie ces facheuses maladies. Tout cela donna du mescontentement au sieur de Mons & autres de l'habitation. Il estoit mal-ais de recognoistre ce pays sans y avoir yvern, car y arrivant en t tout y est fort aggreable, cause des bois, beaux pays & bonnes pescheries de poisson de plusieurs sortes que nous y trouvasmes. Il y a six mois d'yver en ce pays. Les sauvages qui y habitent sont en petite quantit. Durant l'yver au fort de neges ils vont chasser aux eslans & autres bestes: de quoy ils vivent la pluspart du temps. Et si les neges ne sont grandes ils ne font guerres bien leur proffit: d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent fort. 44/192 Lors qu'ils ne vont la chasse ils vivent d'un coquillage qui s'appelle coque. Ils se vestent l'yver de bonnes fourrures de castors & d'eslans. Les femmes font tous les habits, mais non pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessous des aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux accommoder. Quand ils vont la chasse ils prennent de certaines raquettes, deux fois aussi grandes que celles de parde, qu'ils s'attachent soubs les pieds, & vont ainsi sur la neige sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant trouve ils la suivent jusques ce qu'ils apercoivent la beste: & lors ils tirent dessus avec leur arcs, ou la tuent coups d'espes emmanches au bout d'une demye pique, ce qui se fait fort aisement; d'autant que ces animaux ne peuvent aller sur les neges sans enfoncer dedans: Et lors les femmes & enfans y viennent, & l cabannent & se donnent cure: Apres ils retournent voir s'ils en trouveront d'autres, & passent ainsi l'yver. Au mois de Mars ensuivant il vint quelques sauvages qui nous firent part de leur chasse en leur donnant du pain & autres choses en eschange. Voila la faon de vivre en yver de ces gens l, qui me semble estre bien miserable. Nous attendions nos vaisseaux la fin d'Avril lequel estant pass chacun commena avoir mauvaise opinion, craignant qu'il ne leur fust arriv quelque fortune, qui fut occasion que le 15 de May le sieur de Mons dlibra de faire accommoder une barque du port de 15 tonneaux, & un autre de 7 afin de nous en aller 45/193 la fin du mois de Juin Gasp, chercher des vaisseaux pour retourner en France, si cependant les nostres ne venoient: mais Dieu nous assista mieux que nous n'esperions: car le 15 de Juin ensuivant estans en garde environ sur les onze heures du soir, le Pont Capitaine de l'un des vaisseaux du sieur de Mons arriva dans une chalouppe, lequel nous dit que son navire estoit ancr six lieues de nostre habitation, & fut le bien venu au contentement d'un chacun. Le lendemain le vaisseau arriva [68], & vint mouiller l'ancre proche de nostre habitation. Le pont nous fit entendre qu'il venoit aprs luy un vaisseau de S. Maslo, appel le S. Estienne, pour nous apporter des vivres & commoditez. [Note 68: Avec une compagnie de quelques quarante hommes, dit Lescarbot, liv. IV, ch. VIII, & canonnades ne manqurent l'abord, selon la coutume, ni l'clat des trompetes.] Le 17 du mois le sieur de Mons se dlibra d'aller chercher un lieu plus propre pour habiter & de meilleure temprature que la nostre: Pour cest effect il fit quiper la barque dedans laquelle il avoit pens aller Gasp. _Descouvertures de la coste des Almouchiquois jusques au 42e degr de latitude: & des particularits de ce voyage._ CHAPITRE VII. Le 18 du mois de Juin 1605, le sieur de Mons partit de l'isle saincte Croix avec quelques gentilshommes, vingt matelots & un 46/194 sauvage nomm Panounias [69] & sa femme, qu'il ne voulut laisser, que menasmes avec nous pour nous guider au pays des Almouchiquois, en esperance de recognoistre & entendre plus particulierement par leur moyen ce qui en estoit de ce pays: d'autant qu'elle en estoit native. [Note 69: Lescarbot l'appelle Panmiac.] Et rangeant la coste entre Menane, qui est une isle trois lieues de la grande terre, nous vinsmes aux isles ranges par le dehors, o mouillasmes l'ancre en l'une d'icelles, o il y avoit une grande multitude de corneilles, dont nos gens prindrent en quantit; & l'avons nomme l'isle aux corneilles. De l fusmes l'isle des Monts deserts qui est l'entre de la riviere de Norembegue, comme j'ay dit cy dessus, & fismes cinq ou six lieues parmy plusieurs isles, o il vint nous trois sauvages dans un canau de la poincte de Bedabedec o estoit leur Capitaine; & aprs leur avoir tenu quelques discours ils s'en retournrent le mesme jour. Le vendredy premier de Juillet nous partismes d'une des isles qui est l'amboucheure de la riviere, o il y a un port assez bon pour des vaisseaux de cent & cent cinquante tonneaux. Ce jour fismes quelques 25 lieues entre la pointe de Bedabedec & quantit d'isles & rochers, que nous recogneusmes jusques la riviere de Quinibequy, o l'ouvert d'icelle il y a une isle assez haute, qu'avons nomme la tortue, & entre icelle & la grand terre quelques rochers esparts, qui couvrent de pleine mer: neantmoins on ne laisse de voir briser la mer par dessus. L'isle de la tortue & la riviere sont su suest & nort norouest. Comme l'on y entre, il y a deux moyenes isles, qui sont 47/195 l'entre, l'une d'un cost & l'autre de l'autre, & quelques 300 pas au dedans il y a deux rochers o il n'y a point de bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'ancre 300 pas de l'entre, cinq & six brasses d'eau. Estans en ce lieu nous fusmes surprins de brumes qui nous firent resoudre d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere & les sauvages qui y habitent; & partismes pour cet effect le 5 du mois. Ayans fait quelques lieues nostre barque pena se perdre sur un rocher que nous frayames en passant. Plus outre rencontrasmes deux canaux qui estoient venus la chasse aux oiseaux, qui la pluspart muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostames ces sauvages par le moyen du nostre, qui les fut trouver avec sa femme, qui leur fit entendre le subject de nostre venue. Nous fismes amiti avec eux & les sauvages d'icelle riviere[70], qui nous servirent de guide: Et allant plus avant pour veoir leur Capitaine appel Manthoumermer, comme nous eusmes fait 7 8 lieux, nous passames par quelques isles, destroits & ruisseaux, qui s'espandent le long de la riviere, o vismes de belles prairies: & costoyant une isle qui a quelque quatre lieux de long [71] ils nous menrent o estoit leur chef, avec 25 ou 30 sauvages, lequel aussitost que nous eusmes mouill l'ancre vint nous dedans un canau un peu separ de dix autres, o estoient ceux qui l'accompaignoient: 48/196 Aprochant prs de nostre barque, il fit une harangue, o il faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous veoir, & qu'il desiroit avoir nostre alliance & faire paix avec leurs ennemis par nostre moyen, disant que le lendemain il envoyeroit deux autres Capitaines sauvages qui estoient dedans les terres, l'un appel Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de Quinibequy. Le sieur de Mons leur fit donner des gallettes & des poix, dont ils furent fort contens. Le lendemain ils nous guidrent en dessendant la riviere par un autre chemin que n'estions venus [72], pour aller un lac: & partant par des isles, ils laisserent chacun une flche proche d'un cap par o tous les sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoyent il leur arriveroit du malheur, ce que leur persuade le Diable, & vivent en ces superstitions, comme ils font en beaucoup d'autres. Par de l ce cap nous passames un sault d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficult, car bien qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions porter dans nos voilles le plus qu'il nous fut possible, si ne le peusme nous passer de la faon, & fusmes contraints d'attacher terre une haussiere des arbres, & y tirer tous: ainsi nous fismes tant force de bras avec l'aide du vent qui nous favorisoit que le passames. Les sauvages qui estoient avec nous portrent leurs canaux par terre ne les pouvant passer la rame. Apres avoir franchi ce sault nous vismes de belles prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que descendant 49/197 avec la mare nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous la trouvasmes contraire, & aprs l'avoir pass elle descendoit comme auparavant, qui nous donna grand contentement. Poursuivant nostre routte nous vinsmes au lac[73], qui a trois quatre lieues de long, o il y a quelques isles, & y descent deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, & l'autre du norouest, par o devoient venir Marchim & Sasinou, qu'ayant attendu tout ce jour & voyant qu'ils ne venoient point, nous resolusmes d'employer le temps: Nous levasmes donc l'ancre, & vint avec nous deux sauvages de ce lac pour nous guider, & ce jour vinsmes mouiller l'ancre l'amboucheure de la riviere, o nous peschasmes quantit de plusieurs sortes de bons poissons: cependant nos sauvages allrent la chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin par o nous descendismes ladicte riviere est beaucoup plus seur & meilleur que celuy par o nous avions est. L'isle de la tortue qui est devant l'entre de lad. riviere, est par la hauteur de 44 degrez de latitude & 19 degrez 12 minutes de declinaison de la guide-aymant. L'on va par ceste riviere au travers des terres jusques Qubec quelque 50 lieues sans passer qu'un trajet de terre de deux lieues: puis on entre dedans une autre petite riviere [74] qui vient descendre dedans le grand fleuve S. Laurens. Ceste riviere de Quinibequy est fort dangereuse pour les vaisseaux demye lieue au dedans, pour le peu d'eau, 50/198 grandes mares, rochers & basses qu'il y a, tant dehors que dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit bien recogneu. Si peu de pays que j'ay veu le long des rivages est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts. Il y a quantit de petits chesnes, & fort peu de terres labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les autres rivieres cy dessus dictes. Les peuples vivent comme ceux de nostre habitation, & nous dirent, que les sauvages qui semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, & qu'ils avoient delaiss d'en faire sur les costes pour la guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre. Voila ce que j'ay peu aprendre de ce lieu, lequel je croy n'estre meilleur que les autres. [Note 70: Ici, Champlain n'est pas prcisment, dans la rivire de Knbec, dont le capitaine tait Sasinou, mais dans celle de Chipscot _(Sheepscott)_, o tait le capitaine de ces sauvages, Manthoumermer.] [Note 71: L'le de Jrmysquam, qui spare la baie de Monsouic, ou _Monseag_, du chenal de la rivire de Chipscot.] [Note 72: Ce passage est une nouvelle preuve que Champlain, en montant, tait pass par le ct oriental de l'le de Jrmysquam, et, par consquent, dans la rivire de Chipscot: car les sauvages, qui connaissaient bien les lieux, durent conduire les franais par le plus court chemin pour aller au lac ou la baie de Merry-Meeting.] [Note 73: Ce lac, appel la baie de Merry-Meeting, est form par la jonction des eaux du Knbec, au nord, et de la rivire de Sagadahok ou Amouchcoghin, dont on a fait Androscoggin.] [Note 74: La rivire Chaudire.] 198a [Illustration: Qui ni be guy] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le cours de la riviere. B 2 Isles qui sont l'antr de la riviere. C Deux rochers qui sont dans la riviere fort dangereux. D Islets & rochers qui sont le long de la coste. E Basses o de plaine mer vaisseaux du port de 60 tonneaux peuvent eschouer. F Le lieu o les sauvages cabannent quand ils viennent la pesche du poisson. G Basses de sable qui sont le long de la coste. H Un estang d'eau douce. I Un ruisseau o des chaloupes peuvent entrer demy flot. L Isles au nombre de 4 qui sont dans la riviere comme l'on est entr dedans. Le 8 du mois partismes de l'emboucheure d'icelle riviere ce que ne peusmes faire plustost cause des brumes que nous eusmes. Nous fismes ce jour quelque quatre lieux, & passames par une baye[75] o il y a quantit d'isles, & voit on d'icelle de grandes montaignes l'ouest, o est la demeure d'un Capitaine sauvage appel Aneda, qui se tient proche de la riviere de Quinibequy. Je me parsuaday par ce nom que c'estoit un de sa race qui avoit trouv l'herbe appele Aneda[76] que Jacques 51/199 Quartier a dict avoir tant de puissance contre la maladie appele Scurbut, dont nous avons desja parl, qui tourmenta ses gens aussi bien que les nostres, lors qu'ils yvernerent en Canada. Les sauvages ne cognoissent point ceste herbe, ny ne savent que c'est, bien que ledit sauvage en porte le nom. Le lendemain fismes huit lieues. Costoyant la coste nous appereusmes deux fumes que nous faisoient des sauvages, vers lesquelles nous fusmes mouiller l'ancre derrire un petit islet proche de la grande terre, o nous vismes plus de quatre vingts sauvages qui accouroyent le long de la coste pour nous voir, dansant & faisant signe de la resjouissance qu'ils en avoient. Le sieur de Mons envoya deux hommes avec nostre sauvage[77] pour les aller trouver: & aprs qu'ils eurent parl quelque temps eux, & les eurent asseurez de nostre amiti nous leur laissames un de nos gens, & eux nous baillrent un de leurs compagnons en ostage: Cependant le sieur de Mons fut visiter une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de beaux chesnes & noyers, la terre deffriche & force vignes, qui aportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les premiers qu'eussions veu en toutes ces costes depuis le cap de la Hve: 52/200 Nous la nommasmes l'isle de Bacchus[78]. Estans de pleine mer nous levasmes l'ancre, & entrasmes dedans une petite riviere, o nous ne peusmes plustost: d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau, de plaine mer brasse & demie, & du grand de l'eau deux brasses; quand on est dedans il y en a trois, quatre, cinq & six. Comme nous eusmes mouill l'ancre il vint nous quantit de sauvages sur le bort de la riviere, qui commencrent dancer: Leur Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appeloient Honemechin[79]: il arriva environ deux ou trois heures aprs avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de nostre barque. Nostre sauvage ne pouvoit entendre que quelques mots, d'autant que la langue Almouchiquoise, comme s'appelle ceste nation, diffre du tout de celle des Souriquois & Etechemins. Ces peuples demonstroient estre fort contens: leur chef estoit de bonne faon, jeune & bien dispost: l'on envoya quelque marchandise terre pour traicter avec eux, mais ils n'avoient rien que leurs robbes, qu'ils changrent, car ils ne font aucune provision de pelleterie que pour se vestir. Le sieur de Mons fit donner leur chef quelques commoditez, dont il fut fort satisfait, & vint plusieurs fois nostre bort pour nous veoir. Ces sauvages se rasent le poil de dessus le crasne assez haut, & portent le reste fort longs, qu'ils peignent & 53/201 tortillent par derrire en plusieurs faons fort proprement, avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage de noir & rouge comme les autres sauvages qu'avons veus. Ce sont gens disposts bien formez de leur corps: leurs armes sont piques, massues, arcs & flches, au bout desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appel Signoc[80], d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont toutes de bois. Ils labourent & cultivent la terre, ce que n'avions encores veu. Au lieu de charus ils ont un instrument de bois fort dur, faict en faon d'une besche. Ceste riviere s'appelle des habitans du pays Chouacoet[81]. [Note 75: La baie de Casco. Ce mot, parait-il, n'est qu'une contraction de l'ancien nom Acocisco. (Williamson, _Hist. of Maine, Introd._, sect. II.)] [Note 76: Cette phrase nous fait connatre quelques-unes des causes qui ont empch les Franais de retrouver, en Acadie, le remde que les sauvages du Canada avaient enseign Cartier pour gurir ses gens du scorbut. D'abord, on avait dfigur un peu le nom de la plante: les trois manuscrits qui existent du second voyage de Cartier sont unanimes l'appeler _amedda_, d'aprs M. d'Avezac (rimpression figure de l'dit. de 1545, publie en 1863); tandis que Lescarbot crit _annedda_, et Champlain _aneda_. En second lieu, cette plante n'tait pas une herbe, mais bien un arbre de bonne taille; c'tait probablement ce que l'on a toujours appel, en Canada, _l'pinette_. Voici ce qu'en dit le capitaine malouin: Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes avecq le capitaine pour en qurir: lesquelz en apportrent neuf ou dix rameaulx, & nous monstrerent comme il failloit piler l'escorce & les fueilles dudict boys, & mettre tout bouillir en eaue, puis en boire de deux jours l'un, & mettre le marcq sur les jambes enfles & malades, & que de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur langaige Ameda... Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent l'advantage... Apres ce avoir veu & cogneu, y a eu telle presse ladicte mdecine, que on si vouloit tuer, qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi gros & aussi grand que je viz jamais arbre a est employ en moins de huit jours: lequel a faict telle opration, que si tous les mdecins de Louvain & de Montpellyer y eussent est avec toutes les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que ledict arbre a faict en six jours.] [Note 77: Panounias, alli par sa femme la nation almouchiquoise. (Voir ci-dessus, p. 4.) Ce sauvage fut, quelque temps aprs, assassin par les Almouchiquois, et sa mort fut la cause d'une guerre sanglante entre cette nation et celles des Souriquois et des Etchemins.] [Note 78: Cette le, suivant la carte de 1632, est situe vers le nord de la baie de Saco ou Chouacouet. C'est probablement celle que l'on trouve indique, dans les cartes anglaises, sous les noms de _Richmond_ et de _Richman's island_.] [Note 79: Lescarbot l'appelle _Olmechin_. Il fut tu l'anne suivante par un parti d'Etchemins. (Voir ci-aprs, ch. XVI, et Lescarbot, _Muses de la Nouvelle-France_.)] [Note 80: L'auteur donne, un peu plus loin (chapitre VIII), la description du _signoc_ ou _siguenoc_.] [Note 81: Le nom de _Saco_, que porte aujourd'hui cette rivire, de mme que la baie o elle se jette, vient videmment de ce nom sauvage _Chouacouet_, ou, si l'on veut, de _Sawahquatok_, comme on le trouve dans les auteurs anglais. De _Souacouet_, on a fait _Sacouet,_ et enfin Saco.] Le lendemain le sieur de Mons fut terre pour veoir leur labourage sur le bord de la riviere, & moy avec luy, & vismes leur bleds qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages, semant trois ou quatre grains en un lieu, aprs ils assemblent tout autour avec des escailles du susdit signoc quantit de terre: Puis trois pieds del en sement encore autant; & ainsi consecutivement. Parmy ce bled chasque tourteau ils plantent 3 ou 4 febves du Bresil, qui viennent de diverses couleurs. Estans grandes elles s'entrelassent au tour dudict bled qui leve de la hauteur de cinq six pieds: & tiennent le champ fort net de mauvaises herbes. Nous y vismes force citrouilles, courges & petum, qu'ils cultivent aussi[82]. [Note 82: Toutes ces plantes, le _petun_, ou tabac, les courges et citrouilles, les fves, le mas, sont-elles indignes dans les contre que parcourt ici Champlain? M. Asa Gray et le Dr. Harris, qui ont tudi cette question, prtendent qu'elles ne le sont pas une latitude plus au nord que le Mexique, et, par consquent, que la culture de ces plantes a d tre transmise aux sauvages de la Nouvelle-Angleterre, comme ceux de la Nouvelle-France, par les nations plus mridionales.] 54/202 Le bled d'Inde que nous y vismes pour lors estoit de deux pieds de haut, il y en avoit aussi de trois. Pour les febves elles commenoient entrer en fleur, comme faisoyent les courges & citrouilles. Ils sement leur bled en May, & le recueillent en Septembre. Nous y vismes grande quantit de noix, qui sont petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez dessoubs, qui estoient de l'anne prcdente. Nous vismes aussi force vignes, ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de tresbon verjust, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle de Bacchus, distante d'icelle riviere prs de deux lieues. Leur demeure arreste, le labourage, & les beaux arbres, nous firent juger que l'air y est plus tempr & meilleur que celuy o nous yvernasmes ny que les autres lieux de la coste: Mais que je croye qu'il n'y face un peu de froit, bien que ce soit par la hauteur de 43 degrez 3 quarts de latitude, non. Les forests dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de chesnes, hestres fresnes & ormeaux: Dans les lieux aquatiques il y a quantit de saules. Les sauvages se tiennent tousjours en ce lieu, & ont une grande Cabanne entoure de pallissades, faictes d'assez gros arbres rengs les uns contre les autres, o ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire la guerre. Ils couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce lieu est fort plaisant & aussi aggreable que lieu que l'on 55/203 puisse voir. La riviere est fort abondante en poisson, environne de prairies. A l'entre y a un islet capable d'y faire une bonne forteresse, o l'on seroit en seuret. 202b [Illustration: Chouacoit-R] _Les chifres montrent les brases d'eau._ A La riviere. B Le lieu o ils ont leur forteresse. C Les cabannes qui sont parmy les champs o auprs ils cultivent la terre & sement du bled d'Inde. D Grande compaigne sablonneuse, neantmoins remplie d'herbages. E Autre lieu o ils font leurs logemens tous en gros sans estre separez aprs la semence de leurs bleds estre faite. F (1) Marais o il y a de bons pasturages. G Source d'eau vive. H Grande pointe de terre toute deffriche horsmis quelques arbres fruitiers & vignes sauvages. I Petit islet l'entre de la riviere. L Autre islet (2). M Deux isles o vesseaux peuvent mouiller l'ancre l'abry d'icelles avec bon fons. N Pointe de terre deffriche ou nous vint trouver Marchim. O (3) Quatre isles. P Petit ruisseau qui asseche de basse mer. Q (4) Basses le long de la coste. R La rade o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre attendant le flot. (1) f, dans la carte.--(2) Cet let est marqu I. Des deux qui sont marqus de la mme lettre, celui-ci est le plus loign de l'entre de la rivire.--(3) Des quatre O qui dsignaient les quatre les, le graveur a fait quatre les plus petites. Les quatre les sont au nord-ouest de la pointe H.--(4.) Dans la carte, c'est une lettre minuscule. Le dimanche 12 [83] du mois nous partismes de la riviere appele Chouacot, & rengeant la coste aprs avoir fait quelque 6 ou 7 lieues le vent se leva contraire, qui nous fit mouiller l'ancre & mettre pied terre, o nous vismes deux prairies, chacune desquelles contenoit environ une lieue de long, & demie de large. Nous y aperceusmes deux sauvages que pensions l'abbord estre de gros oiseaux qui sont en ce pays l, appels outardes, qui nous ayans adviss, prindrent la fuite dans les bois, & ne parurent plus. Depuis Chouacoet jusques en ce lieu o vismes de petits oiseaux[84], qui ont le chant comme merles, noirs horsmis le bout des ailles, qui sont orangs, il y a quantit de vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la pluspart des endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous retournasmes deux ou trois lieux devers Chouacoet jusques un cap qu'avons nomm le port aux isles[85], bon pour des vaisseaux de cent tonneaux, qui est parmy trois isles. Mettant 56/204 le cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on entre en un autre port[86] o il n'y a aucun passage (bien que ce soient isles) que celluy par o on entre, o l'entre y a quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En ces isles y a tant de groiselles rouges que l'on ne voit autre chose en la pluspart, & un nombre infini de tourtes [87], dont nous en prismes bonne quantit. Ce port aux isles est par la hauteur de 43 degrez 25 minutes de latitude. [Note 83: Le 12 de juillet tait un mardi. Comme M. de Monts et l'auteur semblent avoir visit ce lieu assez en dtail, et qu'ils mirent terre le 10, il est probable qu'on ne repartit de Chouacouet que le 12.] [Note 84: On donne cet oiseau le nom de Commandeur (_Agelaius Phoeniceus_, VIEILLOT). En Canada, on l'appelle tourneau, parce qu'il a avec ce dernier une certaine conformit de couleur et d'habitudes.] [Note 85: Il ne faut pas confondre ce cap du Port-aux-Iles avec celui que l'auteur appelle, un peu plus loin, le Cap-aux-Iles. Ce dernier porte aujourd'hui le nom de cap Anne, et le premier celui de cap Porpoise (cap au Marsouin). Williamson parle du cap Porpoise peu prs dans les mmes termes que Champlain. Le cap Porpoise, dit-il, est un havre troit et de difficile accs. Le nom de _Mousom_, que l'on a donn la rivire du cap Porpoise, est vraisemblablement une corruption du mot _marsouin_; car il est impossible qu'il soit driv du nom sauvage _Meguncouk_.] [Note 86: Ce doit tre l'entre de la rivire Kenebunk, qui est un bon havre pour les petits vaisseaux, dit Williamson. _(Hist. of Maine.)_] [Note 87: Tourtres, ou Pigeons de passage (_Ectopistes migratoria_, AUDUBON).] Le 15 dudit mois fismes 12 lieues. Costoyans la coste nous appereusmes une fume sur le rivage de la mer, dont nous approchasmes le plus qu'il nous fut possible, & ne vismes aucun sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en estoient fuys. Le soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver lieu pour nous loger icelle nuict, cause que la coste estoit platte, & sablonneuse. Mettant le cap au su pour nous esloigner, afin de mouiller l'ancre, ayant fait environ deux lieues nous appereusmes un cap [88] la grande terre au su quart du suest de nous, o il pouvoit avoir quelque six lieues: l'est deux lieues appereusmes trois ou quatre isles assez hautes[89], & l'ouest un grand cu de sac[90]. La coste de ce cul de sac toute renge jusques au cap peut entrer dans les terres du lieu o 57/205 nous estions environ quatre lieues: il en a deux de large nort & su[91] & trois en son entre: Et ne recognoissant aucun lieu propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap cy dessus petites voilles une partie de la nuict, & en aprochasmes 16 brasses d'eaue o nous mouillasmes l'ancre attendant le poinct du jour. [Note 88: Le cap Anne.] [Note 89: Les les appeles _Isles of Shoals_ (les de Battures.) Ces les constituent le groupe auquel le clbre capitaine John Smith donna son propre nom; mais l'ingratitude de l'homme a refus sa mmoire ce faible honneur. _(Dict. of Am.)_] [Note 90: On voit, par ce qui suit, que ce grand cul-de-sac dsigne videmment la grande baie que forme la cte au nord du cap Anne. C'est ce mme cul-de-sac que l'auteur appelle ailleurs baie Longue. Les cartes modernes ne lui assignent aucun nom particulier.] [Note 91: A rigoureusement parler, la largeur de cette baie n'est pas dans le sens nord et sud; mais il est vident que l'auteur ne prtend point en donner ici une description mathmatique, puisqu'il ne la dcrit que de loin et selon l'apparence qu'elle prsente la distance de plusieurs lieues.] Le lendemain nous fusmes au susdict cap, o il y a trois isles proches de la grand terre, pleines de bois de diferentes sortes, comme Chouacoet & par toute la coste: & une autre platte, o la mer brise, qui jette un peu plus la mer que les autres, o il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap aux isles [92], proche duquel appereusmes un canau, o il y avoit 5 ou 6 sauvages, qui vindrent nous, lesquels estans prs de nostre barque s'en allrent danser sur le rivage. Le sieur de Mons m'envoya terre pour les veoir, & leur donner chacun un cousteau & du biscuit, ce qui fut cause qu'ils redanserent mieux qu'auparavant. Cela fait je leur fis entendre le mieux qu'il me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la coste. Apres leur avoir dpeint avec un charbon la baye [93] & le cap aux isles, o nous estions, ils me figurrent avec le 58/206 mesme creon, une autre baye [94] qu'ils representoient fort grande, o ils mirent six cailloux d'esgalle distance, me donnant par l entendre que chacune des marques estoit autant de chefs & peuplades [95]: puis figurrent dedans ladicte baye une riviere que nous avions passe [96], qui s'estent fort loing, & est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des vignes en quantit, dont le verjust estoit un peu plus gros que des poix, & force noyers, o les noix n'estoient pas plus grosses que des balles d'arquebuse. Ces sauvages nous dirent, que tous ceux qui habitoient en ce pays cultivoient & ensemensoient la terre, comme les autres qu'avions veu auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez, & quelque minutes [97] de latitude. Ayant fait demie lieue nous appereusmes plusieurs sauvages sur la pointe d'un rocher, qui couroient le long de la coste, en dansant, vers leurs compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayant monstr le quartier de leur demeure, ils firent signal de fumes pour nous monstrer l'endroit de leur habitation. Nous 59/207 fusmes mouiller l'ancre proche d'un petit islet, o l'on envoya nostre canau pour porter quelques cousteaux & gallettes aux sauvages; & appereusmes la quantit qu'ils estoient que ces lieux sont plus habitez que les autres que nous avions veus. Aprs avoir arrest quelques deux heures pour considerer ces peuples, qui ont leurs canaux faicts d'escorce de boulleau, comme les Canadiens, Souriquois & Etechemins, nous levasmes l'ancre, & avec apparence de beau temps nous nous mismes la voille. Poursuivant nostre routte l'ouest surouest, nous y vismes plusieurs isles l'un & l'autre bort. Ayant fait 7 8 lieues nous mouillasmes l'ancre proche d'une isle o appereusmes force fumes tout le long de la coste, & beaucoup de sauvages qui accouroient pour nous voir. Le sieur de Mons envoya deux ou trois hommes vers eux dedans un canau, ausquels il bailla des cousteaux & patenostres pour leur presenter, dont ils furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement. Nous ne peusmes savoir le nom de leur chef, cause que nous n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a quantit de terre deffriche, & seme de bled d'Inde. Le pays est fort plaisant & aggreable: neantmoins il ne laisse d'y avoir force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux faicts tout d'une pice, fort subjets tourner, si on n'est bien adroit les gouverner: & n'en avions point encore veu de ceste faon. Voicy comme ils les font. Apres avoir eu beaucoup de peine, & est long temps abbatre un arbre le plus gros & le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de pierre 60/208 (car ils n'en ont point d'autres, si ce n'est que quelques uns d'eux en recouvrent par le moyen des sauvages de la coste d'Accadie, ausquels on en porte pour traicter de peleterie) ils ostent l'escorce & l'arrondissent, horsmis d'un cost, o ils mettent du feu peu peu tout le long de la pice: & prennent quelques fois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent aussi dessus: & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent avec un peu d'eau, non pas du tout, mais de peur que le bord du canau ne brusle. Estant assez creux leur fantasie, ils le raclent de toutes parts avec des pierres, dont ils se servent au lieu de cousteaux. Les cailloux dequoy ils font leurs trenchans sont semblables nos pierres fusil. [Note 92: Les Anglais lui ont donn le nom de la reine Anne.] [Note 93: La baie dont l'auteur vient de parler, c'est--dire, la baie Longue.] [Note 94: La baie de Massachusets, au fond de laquelle est la baie de Boston. En comparant le rcit des auteurs anglais sur les sauvages appels Massachusets, avec ce que Champlain et les franais de son temps disent des Almouchiquois, on demeure convaincu que les uns et les autres ont dsign par ces deux mots, en apparence si diffrents, une seule et mme nation, ou qu'ils ont tendu ce nom toutes les tribus qui faisaient cause commune avec ces sauvages contre les nations des ctes d'Acadie. Les Massachusets, dit Gookin, demeuraient principalement vers cet endroit de la baie de Massachusets, o les Anglais sont maintenant tablis. Ils formaient un peuple grand et nombreux. Leur principal chef avait autorit sur plusieurs capitaines subalternes... Cette nation pouvait autrefois mettre sur pied environ trois mille hommes de guerre, au rapport des vieux sauvages. _(Collect. of the Mass. Hist. Soc._, premire srie, vol. I.) Suivant le mme auteur, les Massachusets avaient pour allis les Patoukets, qui demeuraient plus au nord. D'o l'on voit que les peuples qui habitaient la plus grande partie des ctes de la Nouvelle-Angleterre, taient les Massachusets et leurs allis. Or ce sont prcisment ces mmes nations que les voyageurs franais comprenaient sous le nom d'Almouchiquois. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Franais appelaient Almouchiquois plusieurs peuples ou tribus que les Anglais comprenaient sous le nom de Massachusets, et, quelle que soit la vraie signification de ces deux mots, on ne peut nier qu'ils n'aient entre eux un certain air de parent (_al-moussicoua-set_).] [Note 95: C'taient, d'aprs Gookin, les chefs de Weechagaskas, de Neponsitt, de Punkapaog, de Nonantum, de Nashaway, et d'une partie des Nipmucks, suivant le rapport des anciens.] [Note 96: Le Merrimack.] [Note 97: La latitude du cap Anne est d'environ 42 38'.] Le lendemain 17 dudict mois levasmes l'ancre pour aller un cap, que nous avions veu le jour prcdent, qui nous demeuroit comme au su surouest[98]. Ce jour ne peusmes faire que 5 lieues, & passames par quelques isles remplies de bois. Je recognus en la baye tout ce que m'avoient dpeint les sauvages au cap des isles. Poursuivant nostre route il en vint nous grand nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de la terre ferme. Nous fusmes ancrer une lieue du cap, qu'avons nomm S. Loys[99], o nous appereusmes plusieurs fumes: y voulant aller nostre barque eschoua sur une roche, o nous fusmes en grand danger: car si nous n'y eussions promptement remdi, elle eut boulevers dans la mer, qui perdoit tout l'entour, o il y avoit 5 6 brasses d'eau: mais Dieu nous 61/209 preserva, & fusmes mouiller l'ancre proche du susdict cap, o il vint quinze ou seize canaux de sauvages, & en tel y en avoit 15 ou 16 qui commencrent monstrer grands signes de resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de harangues, que nous n'entendions nullement. Le sieur de Mons envoya trois ou quatre hommes terre dans nostre canau, tant pour avoir de l'eau, que pour voir leur chef nomm Honabetha, qui eut quelques cousteaux, & autres jolivets, que le sieur de Mons luy donna, lequel nous vint voir jusques en nostre bort, avec nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la rive, que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, & luy fit-on bonne chre: & y ayant est quelque espace de temps, il s'en retourna. Ceux que nous avions envoys devers eux, nous apportrent de petites citrouilles de la grosseur du poing, que nous mangeasmes en sallade comme concombres, qui sont tresbonnes; & du pourpi[100], qui vient en quantit parmy le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de mauvaises herbes. Nous vismes en ce lieu grande quantit de petites maisonnettes, qui sont parmy les champs o ils sement leur bled d'Inde. [Note 98: Ce cap, appel plus loin cap Saint-Louis, leur demeurait comme au sud-sud-ouest dans la journe du 16.] [Note 99: La pointe Brandt. On ne la dsigne ordinairement que comme pointe, parce que, suivant l'expression mme de Champlain, c'est une terre mdiocrement basse.] [Note 100: _Portulaca oleracea_. Ce pourpier, dit Miller (Dict. des Jardiniers), crot naturellement en Amrique et dans les parties les plus chaudes du globe. Il est assez probable que cette plante se sera propage jusqu' cette latitude avec la culture du tabac.] Plus y a en icelle baye [101] une riviere qui est fort spatieuse, laquelle avons nomme la riviere du Gas [102], qui, mon jugement, va rendre vers les Yroquois, nation qui a guerre ouverte avec les montaignars qui sont en la grande riviere S. Lorans. [Note 101: Dans la baie de Boston.] [Note 102: Du nom de M. de Monts, Pierre Du Gas. C'est probablement la rivire Charles; mais elle vient du sud-ouest, plutt que du ct des Iroquois.] 62/210 _Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois, & de ce qu'y avons remarqu de particulier._ CHAPITRE VIII. Le lendemain doublasmes le cap S. Louys, ainsi nomm par le sieur de Mons, terre mdiocrement basse, soubs la hauteur de 42 degrez 3 quarts de latitude[103]; & fismes ce jour deux lieues de coste sablonneuse, & passant le long d'icelle, nous y vismes quantit de cabannes & jardinages. Le vent nous estans contraire, nous entrasmes dedans un petit cu de sac, pour attendre le temps propre faire nostre routte. Il vint nous 2 ou 3 canaux, qui venoient de la pesche de morue, & autres poissons, qui sont l en quantit, qu'ils peschent avec des aims faits d'un morceau de bois, auquel ils fichent un os qu'ils forment en faon de harpon, & lient fort proprement, de peur qu'il ne sorte: le tout estant en forme d'un petit crochet: la corde qui y est attache est d'escorce d'arbre. Ils m'en donnrent un, que je prins par curiosit, o l'os estoit attach de chanvre, mon opinion, comme celuy de France, & me dirent qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la cultiver, en nous monstrant la hauteur comme de 4 5 pieds. Ledict canau s'en retourna terre avertir ceux de son habitation, qui nous firent des fumes, & appereusmes 18 ou 20 sauvages, qui vindrent sur le bort de la coste, & se mirent danser. Nostre canau fut terre pour leur donner quelques 63/211 bagatelles, dont ils furent fort contens. Il en vint aucuns devers nous qui nous prirent d'aller en leur riviere. Nous levasmes l'ancre pour ce faire, mais nous n'y peusmes entrer cause du peu d'eau que nous y trouvasmes estans de basse mer, & fusmes contraincts de mouiller l'ancre l'entre d'icelle. Je descendis terre, o j'en vis quantit d'autres qui nous reeurent fort gratieusement: & fus recognoistre la riviere, o n'y vey autre chose qu'un bras d'eau qui s'estant quelque peu dans les terres, qui sont en partie desertes; dedans lequel il n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter basteaux, sinon de pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de circuit. En l'une des entres duquel y a une manire d'icelle couverte de bois, & principalement de pins, qui tient d'un cost des dunes de sable, qui sont assez longues: l'autre cost est une terre assez haute. Il y a deux islets dans ladicte baye, qu'on ne voit point si l'on n'est dedans, o autour la mer asseche presque toute de basse mer. Ce lieu est fort remarquable de la mer, d'autant que la coste est fort basse, horsmis le cap de l'entre de la baye, qu'avons nomm, le port du cap sainct Louys[104], distant dudict cap deux lieues, & dix du cap aux isles. Il est environ par la hauteur du cap S. Louys. [Note 103: La latitude de la pointe Brandt est d'environ 42 6'.] [Note 104: Ce port Saint-Louis est prcisment le lieu o abordaient, quinze ans plus tard, les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, appels les Plerins (Pilgrim Fathers). Ils lui donnrent le nom de Plymouth, en mmoire de la ville d'o ils taient partis pour l'Amrique. (_Holme's Annals, an. 1620._)] 211a [Illustration: Port St-Louis] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Monstre le lieu o posent les vaisseaux. B L'achenal. C Deux Isles. D Dunes de sable E Basses. F Cabannes o les sauvages labourent la terre. G Le lieu o nous fusmes eschouer nostre barque. H Une manire d'isle remplie de bois tenant aux dunes de sable. I Promontoire assez haut qui paroist de 4 5 lieux la mer. Le 19 du mois nous partismes de ce lieu. Rengeant la coste comme au su, nous fismes 4 5 lieues, & passames proche d'un rocher qui est fleur d'eau. Continuant nostre route nous 64/212 appereusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans plus prs nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous demeuroit au nord nordouest, qui estoit le cap d'une grande baye contenant plus de 18 19 lieues de circuit, o nous nous engouffrasmes tellement, qu'il nous falut mettre l'autre bort pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes le cap blanc[105], pour ce que c'estoient sables & dunes, qui paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu: car autrement nous eussions est en danger d'estre jetts la coste. Cette baye est fort seine, pourveu qu'on n'approche la terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers que celuy dont j'ay parl, qui est proche d'une riviere, qui entre assez avant dans les terres, que nommasmes saincte suzanne du cap blanc [106], d'o jusques au cap S. Louis y a dix lieues de traverse. Le cap blanc est une pointe de sable qui va en tournoyant vers le su quelque six lieues. Ceste coste est assez haute esleve de sables, qui sont fort remarquables venant de la mer, o on trouve la sonde prs de 15 ou 18 lieues de la terre 30, 40, 50 brasses d'eau jusques ce qu'on vienne 10 brasses en approchant de la terre, qui est trs seine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur le bort de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont fort aggreables & plaisans voir. Nous mouillasmes l'ancre 65/213 la coste, & vismes quelques sauvages, vers lesquels furent quatre de nos gens, qui cheminant sur une dune de sable, advisrent comme une baye & des cabannes qui la bordoient tout l'entour. Estans environ une lieue & demye de nous, il vint eux tout dansant ( ce qu'ils nous ont raport) un sauvage qui estoit descendu de la haute coste, lequel s'en retourna peu aprs donner advis de nostre venue ceux de son habitation. [Note 105: Sans aucun doute, l'auteur n'avait pas eu connaissance du voyage du capitaine Gosnold, qui, un peu plus de deux ans auparavant, s'tait comme lui engouffr dans la mme baie, et qui avait, ds 1602, donn ce cap le nom de cap Cod, parce qu'on y avait pris grande quantit de morue (cod).] [Note 106: Ce que l'auteur appelle la rivire de Sainte-Suzanne du cap Blanc, est probablement la baie de Wellfleet, l'entre de laquelle se trouve la batture de Billingsgate.] Le lendemain 20 du mois fusmes en ce lieu que nos gens avoient apereu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, cause des basses & bancs, o nous voiyons briser de toutes parts. Il estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y avoit que quatre pieds d'eau par la passe du nort; de haute mer il y a deux brasses. Comme nous fusmes dedans nous vismes ce lieu assez spatieux, pouvant contenir 3 4 lieues de circuit, tout entour de maisonnettes, l'entour desquelles chacun a autant de terre qu'il luy est necessaire pour sa nourriture. Il y descend une petite riviere, qui est assez belle, o de basse mer y a quelque trois pieds & demy d'eau. Il y a deux ou trois ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est tresbeau, si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur, & trouv 42 degrez de latitude & 18 degrez 40 minuttes de declinaison[107] de la guide-aymant. Il vint nous quantit de sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes parts en dansant. Nous avons nomm ce lieu le port de Mallebarre[108]. [Note 107: La dclinaison aujourd'hui n'y est que de 7 environ.] [Note 108: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41 50'.] 66/214 Le lendemain 21 du mois le sieur de Mons prit resolution d'aller voir leur habitation, & l'accompaignasmes neuf ou dix avec nos armes: le reste demeura pour garder la barque. Nous fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que d'arriver leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ sem de bled d'Inde la faon que nous avons dit cy dessus. Le bled estoit en fleur de la hauteur de 5 pieds & demy. Il y en avoit d'autre moins avanc qu'ils sement plus tart. Nous vismes force febves du Bresil, & force citrouilles de plusieurs grosseurs, bonnes manger, du petun & des racines, qu'ils cultivent, lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de chesnes noyers & de tresbeaux cyprs, qui sont rougeastres & ont fort bonne odeur [109]. Il y avoit aussi plusieurs champs qui n'estoient point cultivez: d'autant qu'ils laissent reposer les terres. Quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans les herbes, & puis labourent avec leurs bches de bois. Leurs cabannes sont rondes, couvertes de grosses nattes, faictes de roseaux, & par enhaut il y a au milieu environ un pied & demy de descouvert, par o sort la fume du feu qu'ils y font. Nous leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arreste en ce lieu, & s'il y negeoit beaucoup; ce que ne peusmes bien savoir, pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y efforassent par signe, en prenant du sable en leur main, puis l'espandant sur la terre, & monstrant estre de la couleur de nos rabats, & qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un 67/215 pied: & d'autres nous monstroient moins, nous donnant aussi entendre que le port ne geloit jamais: mais nous ne peusmes savoir si la nege estoit de longue dure. Je tiens neantmoins que le pays est tempr, & que l'yver ny est pas rude. Pendant le temps que nous y fusmes, il fit une tourmente de vent de nordest, qui dura 4 jours, avec le temps si couvert que le soleil n'aparoissoit presque point. Il y faisoit fort froid: ce qui nous fit prendre nos cappots, que nous avions delaissez du tout: neantmoins je croy que c'estoit par accident, comme l'on void souvent arriver en d'autres lieux hors de saison. [Note 109: La couleur rougetre et l'odeur de l'arbre mentionn en cet endroit, font voir que l'auteur parle du cdre rouge (_juniperus virginiana_). C'est une nouvelle preuve que ce qu'il appelle cyprs dans son voyage de 1603, n'est rien autre chose que notre cdre ordinaire _(thuja)_.] Le 23 dudict mois de Juillet, quatre ou cinq mariniers estans alls terre avec quelques chaudires, pour qurir de l'eau douce, qui estoit dedans des dunes de sable, un peu esloigne de nostre barque, quelques sauvages desirans en avoir aucunes, espierent l'heure que nos gens y alloyent, & en prirent une de force entre les mains d'un matelot, qui avoit puis le premier, lequel n'avoit nulles armes: Un de ses compagnons voulant courir aprs, s'en revint tout court, pour ne l'avoir peu atteindre, d'autant qu'il estoit plus viste la cource que luy. Les autres sauvages voyans que nos matelos accouroient nostre barque en nous criant que nous tirassions quelques coups de mousquets sur eux, qui estoient en grand nombre, ils se mirent fuir. Pour lors y en avoit quelques uns dans nostre barque qui se jetterent la mer, & n'en peusmes saisir qu'un. Ceux en terre qui s'en estoient fuis les appercevant nager, 68/216 retournrent droit au matelot [110] qui ils avoient ost la chaudire, & luy tirrent plusieurs coups de flches par derrire & l'abbatirent, ce que voyant ils coururent aussitost sur luy & l'acheverent coups de cousteau. Cependant on fit diligence d'aller terre, & tira on des coups d'arquebuse de nostre barque, dont la mienne creva entre mes mains & me pena perdre. Les sauvages oyans cette escopeterie se remirent la fuite, qu'ils doublrent quand ils virent que nous estions terre: d'autant qu'ils avoient peur nous voyans courir aprs eux. Il n'y avoit point d'apparence de les attraper: car ils sont vistes comme des chevaux. L'on apporta le mort qui fut enterr quelques heures aprs: Cependant nous tenions tousjours le prisonnier attach par les pieds & par les mains au bort de nostre barque, creignant qu'il ne s'enfuist. Le Sieur de Mons se resolut de le laisser aller, se persuadant qu'il n'y avoit point de sa faute, & qu'il ne savoit rien de ce qui s'estoit pass, ny mesme ceux qui estoient pour lors dedans & autour de nostre barque. Quelques heures aprs il vint des sauvages vers nous, faisant des excuses par signes & demonstrations, que ce n'estoit pas eux qui avoient fait ceste meschancet, mais d'autres plus esloignez dans les terres. On ne leur voulut point faire de mal, bien qu'il fut en nostre puissance de nous venger. [Note 110: C'tait, suivant Lescarbot, un charpentier malouin. (Liv. IV, ch. VII.)] Tous ces sauvages depuis le cap des isles ne portent point de robbes, ny de fourrures, que fort rarement, encore les robbes sont faites d'herbes & de chanvre, qui peine leur couvrent le corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la 69/217 nature cache d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrire; tout le reste du corps est nud. Lors que les femmes nous venoient voir, elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes se coupent le poil dessus la teste comme ceux de la riviere de Chouacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffe assez proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brode par dessus de petites patentres de porceline: une partie de ses cheveux estoient pendans par derrire, & le reste entrelass de diverses faons. Ces peuples se peindent le visage de rouge, noir, & jaune. Ils n'ont presque point de barbe, & se l'arrachent mesure qu'elle croist. Ils sont bien proportionnez de leurs corps. Je ne say quelle loy ils tiennent, & croy qu'en cela ils ressemblent leurs voisins, qui n'en ont point du tout. Ils ne savent qu'adorer ny prier. Ils ont bien quelques superstitions comme les autres, que je descriray en leur lieu. Pour armes, ils n'ont que des picques, massues, arcs & flches. Il semble les voir qu'ils soient de bon naturel, & meilleurs que ceux du nort: mais tous bien parler ne vallent pas grande chose. Si peu de frquentation que l'on ait avec eux, les fait incontinent cognoistre. Ils sont grands larrons; & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils y taschent avec les pieds, comme nous l'avons esprouv souventefois. J'estime que s'ils avoient dequoy eschanger avec nous, qu'ils ne s'adonneroient au larrecin. Ils nous troqurent leurs arcs, flches & carquois, pour des espingles & des boutons, & s'ils eussent eu autre chose de meilleur ils en 70/218 eussent fait autant. Il se faut donner garde de ces peuples, & vivre en mesfiance avec eux toutefois sans leur faire apperevoir. Ils nous donnrent quantit de petum, qu'ils font secher, & puis le reduisent en poudre[111]. Quand ils mangent le bled d'Inde ils le font bouillir dedans des pots de terre qu'ils font d'autre manire que nous [112]. Ils le pilent aussi dans des mortiers de bois & le reduisent en farine, puis en font des gasteaux & galettes, comme les Indiens du Prou. [Note 111: Il n'y a aucun doute que les Almouchiquois prparaient leur tabac, ou petun, comme les sauvages du Canada, c'est--dire, qu'aprs l'avoir fait scher, comme, dit Champlain, ils le broyaient assez menu pour pouvoir en charger commodment leurs pipes ou petunoirs, mais non pas si fin que le tabac rp. C'est ce que prouvent du reste les intressantes dcouvertes que vient de faire monsieur J. C. Tach. Le riche muse d'antiquits huronnes que l'universit Laval doit la gnrosit de cet infatigable antiquaire, renferme des chantillons parfaitement conservs de pipes qui ont t trouves encore toutes charges de leur tabac, et par lesquelles on peut constater que cette espce de poudre que les sauvages mettaient dans leurs calumets n'tait gure plus fine que notre tabac hach.] [Note 112: Ces vases de terre n'taient point faits au tour, comme les poteries europennes, ni cuits au four, mais feu libre. Voici, d'aprs Sagard, comment les femmes huronnes, et sans doute aussi les femmes almouchiquoises, s'y prenaient pour fabriquer leur poterie: Elles ont l'industrie de faire de bons pots de terre, qu'elles cuisent dans leur foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se cassent point au feu sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent aussi souffrir longtemps l'humidit ny l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & ne se cassent au moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent beaucoup. Les Sauvagesses les font prenans de la terre propre, laquelle elles nettoyent & petrissent trs bien entre leurs mains, & y mestent, je ne say par quelle science, un peu de grais pill parmy; puis la masse estant rduite comme une boulle, elles y font un trou au milieu avec le poing, qu'elles agrandisent tousjours en frappant par dehors avec une petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour les parfaire: ces pots sont de diverses grandeurs, sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une boulle, except la gueulle qui sort un peu dehors. (Hist. du Canada, liv. II, ch. XIII.) L'universit Laval doit encore au mme monsieur J. C. Tach le plus bel chantillon que l'on connaisse de cette ancienne poterie huronne.] 218a [Illustration: Malle Baiye] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Les deux entres du port. B Dunes de sable o les sauvages turent un Matelot de la barque du sieur de Mons. C Les lieux o fut la barque du sieur de Mons audit port. D Fontaine sur le bort du port. E Une riviere descendant audit port. F Ruisseau. G Petite riviere o on prend cantit de poisson. H Dunes de sable o il y a un petit bois & force vignes. I Isle la pointe des dunes. L Les maisons & habitations des sauvages qui cultivent la terre. M Basses & bancs de sable tant l'entre que dedans ledit port. O Dunes de sable. P La coste de la mer. q La barque du sieur de Poitrincourt quand il y fut deux aprs le sieur de Mons. R Dessente des gens du sieur de Poitrincourt. En ce lieu, & en toute la coste, depuis Quinibequi, il y a quantit de figuenocs[113], qui est un poisson portant une 71/219 escaille sur le dos, comme la tortue: mais diferente pourtant; laquelle a au milieu une range de petits piquants de couleur de fueille morte, ainsi que le reste du poisson: Au bout de laquelle escaille il y en a une autre plus petite, qui est borde d'esguillons fort piquans. La queue est longue selon qu'ils sont grands ou petits du bout de laquelle ces peuples ferrent leurs flches, ayant aussi une range d'esguillons comme la grande escaille sur laquelle sont les yeux. Il a huict petits pieds comme ceux d'un cancre, & derrire deux plus longs & plats, desquels il se sert nager. Il en a aussi deux autres fort petits devant, avec quoy il mange: quand il chemine ils sont tous cachez, except les deux de derrire qui paroissent un peu. Soubs la petite escaille il y a des membranes qui s'enflent, & ont un battement comme la gorge des grenouilles, & sont les unes sur les autres en faon des facettes d'un pourpoint. Le plus grand que j'aye veu, a un pied de large, & pied & demy de long. [Note 113. C'est le Limule Polyphne (_limulus poltphemus_, LAMARCK). La femelle, qui est plus grande que le mle, a ordinairement une vingtaine de pouces de longueur, et un peu moins de dix pouces de large. Cette espce, commune dans nos parages, dit M. James-E. De Kay (_New-York Fauna_), est connue ici sous le nom vulgaire de pied-de-cheval (horse-foot), cause de sa forme, et retient encore dans quelques districts le nom de king-crab que lui donnaient les premiers colons anglais. Jean de Lat fait aussi de ce singulier crustac, une description dtaille et accompagne d'une figure.] Nous vismes aussi un oiseau marin [114] qui a le bec noir, le haut un peu aquilin, & long de quatre poulces, fait en forme de lancette, savoir la partie infrieure representant le manche & la superieure la lame qui est tenue, trenchante des deux costez & plus courte d'un tiers que l'autre, qui donne de l'estonnement beaucoup de personnes, qui ne peuvent 72/220 comprendre comme il est possible que cet oiseau puisse manger avec un tel bec[115]. Il est de la grosseur d'un pigeon, les ailles fort longues proportion du corps, la queue courte & les jambes aussi, qui sont rouges, les pieds petits & plats: Le plumage par dessus est gris brun, & par dessous fort blanc. Il va tousjours en troupe sur le rivage de la mer, comme font les pigeons parde. [Note 114: Le Bec-en-ciseaux ou Coupeur-d'eau _(rhynchops nigra_, LATHAM). La singularit de ses habitudes et l'trange conformation de son bec, lui ont valu diffrents noms populaires surtout chez les navigateurs anglais, comme ceux de _cutwater, shearwater, razorbill, black skimmer, flood gull, skippang_ et autres. Il a le bec noir l'extrmit, et tirant sur le rouge prs de la tte. Cependant l'on rencontre des individus qui ont le bec entirement noir, comme celui dont parle ici l'auteur; mais ce n'est probablement qu'une varit d'ge. Il se trouve principalement sur les rivages de la Caroline du Sud, et du Texas, et quelquefois par voles immenses.] [Note 115: Avec un bec en apparence si incommode, cet oiseau sait fort bien trouver sa vie. Quand il veut pcher, il rase lentement la surface de la mer, et, coupant l'eau avec la partie infrieure de son bec, il saisit en dessous le poisson, qui fait sa nourriture habituelle.] Les sauvages en toutes ces costes o nous avons est, disent qu'il vient d'autres oiseaux quand leur bled est maturit, qui sont fort gros; & nous contrefaisoient leur chant semblable celuy du cocq d'Inde. Ils nous en montrrent des plumes en plusieurs lieux, dequoy ils empannent leurs flches & en mettent sur leurs testes pour parade, & aussi une manire de poil qu'ils ont soubs la gorge, comme ceux qu'avons en France: & disent qu'ils leur tumbe une creste rouge sur le bec. Ils nous les figurrent aussi gros qu'une outarde, qui est une espece d'oye; ayant le col plus long & deux fois plus gros que celles de pardea. Toutes ces demonstrations nous firent juger que c'estoient cocqs d'Inde. Nous eussions bien desir voir de ces oiseaux, aussi bien que de la plume, pour plus grande certitude. Auparavant que j'eusse veu les plumes & le petit boquet de poil qu'ils ont soubs la gorge; & que j'eusse oy contrefaire leur chant, je croiyois que ce fussent de certains oiseaux [116], qui se trouvent en quelques endroits du Perou en 73/221 forme de cocqs d'Inde, le long du rivage de la mer, mangeans les charongnes autres choses mortes, comme font les corbeaux: mais ils ne sont pas si gros, & n'ont pas la barbe si longue, ny le chant semblable aux vrais coqs d'Inde, & ne sont pas bons manger comme sont ceux que les sauvages disent qui viennent en troupe en est; & au commencement de l'yver s'en vont aux pays plus chauts, o est leur demeure naturelle. [Note 116: L'oiseau dont parle ici Champlain, est vraisemblablement l'Aura (_vultur aura_, LINNE), appel Ouroua par les Brsiliens, et Suyuntu par les Pruviens, se nourrissant plutt de chair morte et de vidanges, que de chair vivante, suivant Buffon.] _Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois._ CHAPITRE IX. Ayant demeur plus de cinq sepmaines eslever trois degrez de latitude, nous ne peusmes estre plus de six sepmaines en nostre voyage; car nous n'avions port des vivres que pour ce temps l. Et aussi ne pouvans passer cause des brumes & tempestes que jusques Mallebarre, o fusmes quelques jours attendans le temps propre pour sortir, & nous voyans pressez par la necessit des vivres, le sieur de Mons dlibra de s'en retourner l'isle de saincte Croix, afin de trouver autre lieu plus propre pour nostre habitation: ce que ne peusmes faire en toutes les costes que nous descouvrismes en ce voyage. Et partismes de ce port, pour voir ailleurs, le 25 du mois de Juillet, o au sortir courusmes risque de nous pardre sur la barre qui y est l'entre, par la faute de nos pilottes appelez Cramolet & Champdor [117] Maistres de la barque, qui 74/222 avoient mal balliz l'entre de l'achenal du cost du su, par o nous devions passer. Ayans evit ce pril nous mismes le cap au nordest six lieues jusques au cap blanc: & de l jusques au cap des isles continuant 15 lieues au mesme vent: puis misme le cap l'est nordest 16 lieues jusques Chouacoet, o nous vismes le Capitaine sauvage Marchim, que nous avions esper voir au lac de Quinibequy[118], lequel avoit la rputation d'estre l'un des vaillans hommes de son pays: aussi avoit il la faon belle, o tous ses gestes paroissoient graves, quelque sauvage qu'il fut. Le sieur de Mons luy fit present de beaucoup de choses, dont il fut fort satisfait, & en recompense donna un jeune garon Etechemin, qu'il avoit prins en guerre, que nous emmenasmes avec nous, & partismes de ce lieu ensemblement bons amis, & mismes le cap au nordest quart de l'est 15 lieues, jusques Quinibequy, o nous arrivasmes le 29 du mois, & o pensions trouver un sauvage appel Sasinou, dont j'ay parl cy dessus, que nous attendismes quelque temps, pensant qu'il deust venir, afin de retirer de luy un jeune homme & une jeune fille Etechemins, qu'il tenoit prisoniers. En l'attendant il vint nous un capitaine appel Anassou pour nous voir, lequel traicta quelque peu de pelleterie, & fismes allience avec luy. Il nous 75/223 dit qu'il y avoit un vaisseau [119] dix lieues du port, qui faisoit pesche de poisson, & que ceux de dedans avoient tu cinq sauvages d'icelle riviere, soubs ombre d'amiti: & selon la faon qu'il nous despeignoit les gens du vaisseau, nous les jugeasmes estre Anglois, & nommasmes l'isle o ils estoient la nef: pour ce que de loing elle en avoit le semblance. Voyant que ledict Sasinou ne venoit point nous mismes le cap l'est suest 20 lieues jusques l'isle haute o mouillasmes l'ancre attendant le jour. [Note 117: Pierre Angibaut dit Champdor. (Lescarbot, Muses de la Nouv. France, p. 48.)] [Note 118: Voir ci-dessus p. 49, note 1.] [Note 119: Les diffrentes circonstances de ce rcit prouvent que le vaisseau dont parle Anassou, tait celui du capitaine Waymouth. 1 _C'tait un vaisseau anglais_, d'aprs la description qu'en fait le capitaine sauvage. Or il ne parat pas qu'il soit venu aux ctes du Maine, en 1605, d'autre vaisseau anglais que l'_Arkangel, command par George Waymouth. Il est vrai que ce vaisseau tait reparti ds le 26 de juin (nouveau style), c'est--dire, depuis plus d'un mois; mais Anassou pouvait croire qu'il tait encore dans ces parages, vu que le capitaine anglais, avant de reprendre directement la route de l'Angleterre, tait retourn son havre de la _Pentecte_, situ en face de l'le de Monahigan. Il est possible, en outre, qu'Anassou n'ait pas dit autre chose sinon que les Anglais s'taient retirs cette le, et que les Franais aient compris qu'ils y taient encore. 2 _A dix lieues du port_. Prcisment dix lieues du port ou tait mouille la barque de M. de Monts, se trouve cette le remarquable, appele Monahigan, qui est celle o, suivant les critiques anglais, a d mouiller l'_Arkangel_ son arrive, et non loin de laquelle Waymouth jeta l'ancre encore avant que de repartir; c'est cette le que Champlain appelle la Nef. 3 _Qui faisait pche de poisson_. Quoique ce ne fut pas l le but principal du voyage de Waymouth, l'quipage employa effectivement une bonne partie du temps faire la pche soit la ligne, soit la seine. 4 _Que ceux de dedans avaient tu cinq sauvages_. Le capitaine Waymouth, ayant de bonnes raisons de croire que les sauvages voulaient le surprendre tratreusement, rsolut de les devancer, et en fit saisir cinq d'entre eux: Sassacomouet, Maneddo, Skitouarros, Amohouet, et un sagamo du nom de Tahanedo. Anassou pouvait croire qu'on les avait tus; cependant le capitaine anglais au contraire les traita si bien, qu'ils parurent ensuite contents de leur sort. Quoique, au moment de la surprise, dit Rosier, ils aient rsist de leur mieux, ne sachant point nos vues, ni ce que nous tions, ou ce que nous en prtendions faire; cependant, ds qu'ils virent, par nos bons traitements que nous ne leur voulions point de mal, ils ne parurent pas depuis mcontents de nous. (Rap. du voy. de Waymouth par Rosier, Coll. de la Soc. Hist. de Mass. 3e srie, vol. VIII.) 5 _Sauvages d'icelle rivire_. Ces sauvages taient donc du Knbec. Cette circonstance vient l'appui de l'ingnieuse dissertation que M. John McKeen a publie en 1867, dans le cinquime volume des Collections de la Socit Historique du Maine, et dans laquelle l'auteur prouve aussi bien qu'il est possible de le faire, suivant nous, que Waymouth a visit, non pas le Pnobscot, comme le prtend Belknap et quelques autres auteurs, mais bien le Knbec. 6 _Sous ombre d'amiti_. L'intention de Waymouth n'tait pas d'abord d'user de ruse ou de trahison avec ces sauvages. Ayant trouv, dit Rosier, que ce lieu rpondait parfaitement au motif de notre voyage de dcouverte, savoir, qu'on y pouvait faire un bon tablissement, nous traitmes ces gens avec toute la bont qu'il nous fut possible d'imaginer, ou dont nous les croyions capables. Cependant, il n'est pas surprenant qu'Anassou et les autres sauvages aient attribue la conduite des Anglais un motif qui leur paraissait assez naturel. Ainsi, le vaisseau dont parle Anassou, est videmment celui de George Waymouth.] Le lendemain premier d'Aoust nous le mismes l'est quelque 20 lieues jusques au cap Corneille [120] o nous passmes la nuit. 76/224 Le 2 du mois le mettant au nordest 7 lieues vinsmes l'entre de la riviere S. Croix du cost de l'ouest. Ayant mouill l'ancre entre les deux premires isles, le sieur de Mons s'embarqua dans un canau six lieues de l'habitation S. Croix, o le lendemain nous arrivasmes avec nostre barque. Nous y trouvasmes le sieur des Antons de sainct Maslo, qui estoit venu en l'un des vaisseaux du sieur de Mons, pour apporter des vivres, & autres commoditez pour ceux qui devoient yverner en ce pays. [Note 120: La carte de 1612 et les distances donnes ici par l'auteur, permettent de croire que ce cap est dans _Cross Island_ (ou _Crow's Island?_)] _L'habitation qui estoit en l'isle de. S. Croix transporte au port Royal, & pourquoy._ CHAPITRE X. Le sieur de Mons se dlibra de changer de lieu & faire une autre habitation pour esviter aux froidures & mauvais yver qu'avions eu en l'isle saincte Croix. N'ayant trouv aucun port qui nous fut propre pour lors, & le peu de temps que nous avions nous loger & bastir des maisons cest effect, nous fit quipper deux barques, que l'on chargea de la charpenterie des maisons de saincte Croix, pour la porter au port Royal, 25 lieues de l, o l'on jugeoit y estre la demeure beaucoup plus douce & tempre. Le Pont & moy partismes pour y aller, o estans arrivez cerchasmes un lieu propre pour la situation de nostre logement & l'abry du norouest, que nous redoutions pour en avoir est fort tourmentez. 77/225 Apres avoir bien cerch d'un cost & d'autre, nous n'en trouvasmes point de plus propre & mieux scitu qu'en un lieu qui est un peu eslev, autour duquel y a quelques marescages & bonnes sources d'eau. Ce lieu est devant l'isle qui est l'entre de la riviere de la Guille[121]: Et au nord de nous comme une lieue, il y a un costau de montagnes, qui dure prs de dix lieues nordest & surouest. Tout le pays est rempli de forests tres-espoisses ainsi que j'ay dit cy dessus, horsmis une pointe qui est une lieue & demie dans la riviere, o il y a quelques chesnes qui y sont fort clairs, & quantit de lambruches, que l'on pourroit deserter aisement, & mettre en labourage, neantmoins maigres & sablonneuses. Nous fusmes presque en resolution d'y bastir: mais nous considerasmes qu'eussions est trop engouffrez dans le port & riviere: ce qui nous fit changer d'advis. [Note 121: Rivire de l'Equille. On choisit la demeure, dit Lescarbot, vis--vis de l'le qui est l'entre de la rivire de l'Equille, dite aujourd'hui la rivire du Dauphin, laquelle fut appele _l'quille_, parce que le premier poisson qu'on y print fut une quille. (Liv. IV, ch. VIII et ch. III.)] Ayant donc recogneu l'assiette de nostre habitation estre bonne, on commena dfricher le lieu, qui estoit plein d'arbres; & dresser les maisons au plustost qu'il fut possible: un chacun s'y employa. Apres que tout fut mis en ordre, & la pluspart des logemens faits, le sieur de Mons se dlibra de retourner en France pour faire vers sa Majest qu'il peust avoir ce qui seroit de besoin pour son entreprise. Et pour commander audit lieu en son absence, il avoit volont d'y laisser le sieur d'Orville: mais la maladie de terre, dont il estoit atteint, ne luy peut permettre de pouvoir satisfaire au desir dudit sieur de Mons: qui fut occasion d'en parler au 78/226 Pont-grav, & luy donner ceste charge; ce qu'il eut pour aggreable: & fit parachever de bastir ce peu qui restoit en l'habitation [122]. Et moy en pareil temps je pris resolution d'y demeurer aussi, sur l'esperance que j'avois de faire de nouvelles descouvertures vers la Floride: ce que le sieur de Mons trouva fort bon. [Note 122: A tant, dit Lescarbot, on met la voile au vent, & demeure ledit sieur du Pont pour lieutenant par del, lequel ne manque de promptitude (selon son naturel) faire & parfaire ce qui estoit requis pour loger soy & les tiens: qui est tout ce qui se peut faire pour cette anne en ce pais la. Car de s'loigner du parc durant l'hiver, mmes aprs un si long harassement: il n'y avoit point d'apparence. Et quant au labourage de la terrer je croy qu'ils n'eurent le temps commode pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'etoit pas homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs s'il y et eu moyen de ce faire. (Liv. IV, ch. VIII.)] _Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusqu' ce que voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit promis, on partist du port Royal pour retourner en France._ CHAPITRE XI. Aussi tost que ledit sieur de Mons fut party, de 40 ou 45 qui resterent, une partie commena faire des jardins. J'en fis aussi un pour viter oisivet, entour de fossez plains d'eau, esquels y avoit de fort belles truites que j'y avois mises, & o descendoient trois ruisseaux de fort belle eaue courante, dont la pluspart de nostre habitation se fournissoit. J'y fis une petite escluse contre le bort de la mer, pour escouler l'eau quand je voulois. Ce lieu estoit tout environn des prairies, o j'accomoday un cabinet avec de beaux arbres, pour y aller prendre de la fraischeur. J'y fis aussi un petit 79/227 reservoir pour y mettre du poisson d'eau salle, que nous prenions quand nous en avions besoin. J'y semay quelques graines, qui proffiterent bien: & y prenois un singulier plaisir: mais auparavant il y avoit bien fallu travailler. Nous y allons souvent passer le temps: & sembloit que les petits oiseaux d'alentour en eussent du contentement: car ils s'y amassoient en quantit, & y faisoient un ramage & gasouillis si aggreable, que je ne pense pas jamais en avoir ouy de semblable. Le plan de l'habitation estoit de 10 toises de long, & 8 de large, qui font trentesix de circuit. Du cost de l'orient est un magazin de la largeur d'icelle, & une fort belle cave de 5 6 pieds de haut. Du cost du Nord est le logis du sieur de Mons eslev d'assez belle charpenterie [123]. Au tour de la basse court sont les logemens des ouvriers. A un coing du cost de l'occident y a une platte forme, o on mit quatre pices de canon, & l'autre coing vers l'orient est une palissade en faon de platte forme: comme on peut veoir par la figure suivante[124]. [Note 123: C'est le logis qui correspond aux lettres N, N, dans l'_abitation du port royal_, dont l'auteur nous a conserv une vue. Autant qu'on peut en juger par le dessin, ce logis devait avoir environ quarante pieds de long.] [Note 124: Dans la premire dition, la figure de l'habitation tait intercale dans le texte.] 227a [Illustration: Habitation du Port Royal] A Logemens des artisans. B Plate forme o estoit le canon. C Le magasin. D Logement du sieur de Pontgrav & Champlain. E La forge. F Palissade de pieux. G Le four, H La cuisine. 0 Petite maisonnette o l'on retiroit les utansiles de nos barques; que depuis le sieur de Poitrincourt fit rebastir, & y logea le sieur Boulay quand le sieur du Pont s'en revint en France. P (1) La porte de l'abitation. Q (2) Le cemetiere. R (3) La riviere. (1) Cette lettre manque dans le dessin; mais la porte est bien reconnaissable tant par sa figure que par l'avenue qui y aboutit--(2) K, dans le dessin--(3) L, dans le dessin. Quelques jours aprs que les bastiments furent achevez, je fus la riviere S. Jean, pour chercher le sauvage appell Secondon, lequel avoit men les gens de Preverd la mine de cuivre, que j'avois desja est chercher avec le sieur de Mons, quand nous fusmes au port aux mines, & y perdismes nostre temps. L'ayant trouv, je le priay d'y venir avec nous: ce 80/228 qu'il m'accorda fort librement: & nous la vint monstrer. Nous y trouvasmes quelques petits morceaux de cuivre de l'espoisseur d'un sold; & d'autres plus, enchassez dans des rochers grisastres & rouges. Le mineur qui estoit avec nous, appell Maistre Jaques, natif d'Esclavonie, homme bien entendu la recherche des minraux, fut tout au tour des costaux voir s'il trouveroit de la gangue; mais il n'en vid point: Bien trouva il quelques pas d'o nous avions prins les morceaux de cuivre susdit, une manire de mine qui en approchoit aucunement. Il dit que par l'apparence du terrouer, elle pourroit estre bonne si on y travailloit, & qu'il n'estoit croyable que dessus la terre il y eut du cuivre pur, sans qu'au fonds il n'y en eut en quantit. La vrit est, que si la mer ne couvroit deux fois le jour les mines, & qu'elles ne fussent en rochers si durs, on en espereroit quelque chose. Apres l'avoir recogneue, nous nous en retournasmes nostre habitation, o nous trouvasmes de nos gens malades du mal de la terre, mais non si griefvement qu'en l'isle S. Croix, bien que de 45 que nous estions il en mourut 12 dont le mineur fut du nombre, & cinq malades, qui gurirent le printemps venant. Nostre chirurgien appelle des Champs, de Honfleur, homme expert en son art, fit ouverture de quelques corps, pour veoir s'il recognoistroit mieux la cause des maladies, que n'avoient fait ceux de l'anne prcdente. Il trouva les parties du corps offences comme ceux qui furent ouverts en l'isle S. Croix, & ne peut on trouver remde pour les gurir non plus que les autres. 81/229 Le 20 Decembre il commena neger: & passa quelques glaces par devant nostre habitation. L'yver ne fut si aspre qu'il avoit est l'anne d'auparavant, ny les neges si grandes, ny de si longue dure. Il fit entre autres choses un si grand coup de vent le 20 de Fevrier 1605 [125] qu'il abbattit une grande quantit d'arbres avec leurs racines, & beaucoup qu'il brisa. C'estoit chose estrange veoir. Les pluyes furent assez ordinaires, qui fut occasion du peu d'yver, au regard du pass, bien que du port Royal S. Croix, n'y ait que 25 lieues. [Note 125: Fvrier 1606. C'est peut-tre par inadvertance, plutt que par un reste de l'ancienne coutume de commencer l'anne Pques, que Champlain met ici 1605: car on peut voir plus loin, au chapitre XVI, que, ds l'anne suivante, il compte exactement comme nous.] Le premier jour de Mars, Pont-grav fit accommoder une barque du port de 17 18 tonneaux, qui fut preste au 15 pour aller descouvrir le long de la coste de la Floride. Pour cet effect nous partismes le 16 ensuivant, & fusmes contraints de relascher une isle au su de Menasne, & ce jour fismes 18 lieues, & mouillasmes l'ancre dans une ance de sable, l'ouvert de la mer, o le vent de su donnoit, qui se renfora la nuit d'une telle impetuosit que ne peusmes tenir l'ancre, & fallut par force aller la coste, la mercy de Dieu & des ondes, qui estoient si furieuses & mauvaises, que comme nous appareillions le bourcet sur l'ancre, pour aprs coupper le cble sur l'escubier, il ne nous en donna le loisir car aussitost il se rompit sans coup frapper. A la ressaque le vent & la mer nous jetterent sur un petit rocher, & n'attendions que l'heure de voir briser nostre barque, pour nous sauver sur 82/230 quelques esclats d'icelle, si eussions peu. En ce desespoir il vint un coup de mer si grand & favorable, aprs en avoir receu plusieurs autres, qu'il nous fit franchir le rocher, & nous jetta en une petite playe de sable, qui nous guarentit pour ceste fois de naufrage. La barque estant eschoue, l'on commena promptement descharger ce qu'il y avoit dedans, pour voir o elle estoit offence, qui ne fut pas tant que nous croyons. Elle fut racoustre promptement par la diligence de Champdor Maistre d'icelle. Estant bien en estat on la rechargea en attendant le beau temps, & que la fureur de la mer s'apaisast, qui ne fut qu'au bout de quatre jours, savoir le 21 Mars, auquel sortismes de ce malheureux lieu, & fusmes au port aux Coquilles, 7 ou 8 lieues de l, qui est l'entre de la riviere saincte Croix, o y avoit grande quantit de neges. Nous y arrestasmes jusques au 29 dudit mois, pour les brumes & vents contraires, qui sont ordinaires en ces saisons, que le Pont-grav print resolution de relascher au port Royal, pour voir en quel estat estoient nos compagnons, que nous y avions laissez malades. Y estans arrivs le Pont fut atteint d'un mal de coeur, qui nous fit retarder jusques au 8 d'Avril. Et le 9 du mesme mois il s'embarqua, bien qu'il se trouvast encores maldispos, pour le desir qu'il avoit de voir la coste de la Floride, & croyant que le changement d'air luy rendroit la sant. Ce jour fusmes mouiller l'ancre & passer la nuit l'entre du port, distant de nostre habitation deux lieues. Le lendemain devant le jour Champdor vint demander au Pont-grav 83/231 s'il desiroit faire lever l'ancre, lequel luy respondit que s'il jugeoit le temps propre, qu'il partist. Sur ce propos Champdor fit l'instant lever l'ancre & mettre le bourcet au vent, qui estoit nort nordest, selon son rapport. Le temps estoit fort obscur, pluvieux & plain de brumes, avec plus d'aparence de mauvais que de beau temps. Comme l'on vouloit sortir de l'emboucheure du port, nous fusmes tout un coup transportez par les mares hors du passage, & fusmes plustost sur les rochers du cost de l'est norouest, que nous ne les eusmes apperceus. Le Pont & moy qui estions couchez, entendismes les matelots s'escrians & disans, Nous sommes perdus: ce qui me fit bien tost jetter sur pieds, pour voir ce que c'estoit. Du Pont estoit encores malade, qui l'empescha de se lever si promptement qu'il desiroit. Je ne fus pas sitost sur le tillac, que la barque fut jette la coste & le vent se trouva nort, qui nous poussoit sur une pointe. Nous deffrelasmes la grande voille, que l'on mit au vent, & la haussa l'on le plus qu'il fut possible pour nous pousser tousjours sur les rochers, de peur que le ressac de la mare, qui perdoit de bonne fortune, ne nous attirast dedans, d'o il eust est impossible de nous sauver. Du premier coup que nostre barque donna sur les rochers le gouvernail fut rompu, une partie de la quille, & trois ou quatre planches enfonces, avec quelques membres brisez, qui nous donna estonnement: car nostre barque s'emplit incontinent; & ce que nous peusmes faire, fut d'attendre que la mer se retirast de dessoubs, pour mettre pied terre: car autrement nous courions risque de la vie, cause 84/232 de la houlle qui estoit fort grande & furieuse au tour de nous. La mer estant donc retire nous descendismes terre par le temps qu'il faisoit, o promptement on deschargea la barque de ce qu'il y avoit, & sauvasmes une bonne partie des commoditez qui y estoient, l'aide du Capitaine sauvage Secondon, & de ses compagnons, qui vindrent nous avec leurs canots, pour reporter en nostre habitation ce que nous avions sauv de nostre barque, laquelle toute fracasse s'en alla au retour de la mer en plusieurs pices: & nous bien heureux d'avoir la vie sauve retournasmes en nostre habitation avec nos pauvres sauvages, qui y demeurrent presque une bonne partie de l'yver, o nous louasmes Dieu de nous avoir preservez de ce naufrage, dont n'esperions sortir si bon march. La perte de nostre barque nous fit un grand desplaisir, pour nous voir, faute de vaisseau, hors d'esperance de parfaire le voyage que nous avions entreprins, & de n'en pouvoir fabriquer un autre, car le temps nous pressoit, bien qu'il y eust encore une barque sur les chantiers: mais elle eut est trop long temps mettre en estat, & ne nous en eussions peu servir qu'au retour des vaisseaux de France, qu'attendions de jour en autre. Ce fut une grande disgrace, & faute de prevoyance au Maistre, qui estoit opiniastre & peu entendu au fait de la marine, qui ne croioit que sa teste. Il estoit bon Charpentier, adroit fabriquer des vaisseaux, & soigneux de les accommoder de choses necessaires: mais il n'estoit nullement propre les conduire. Le Pont estant l'habitation, fit informer l'encontre de 85/233 Champdor, qui estoit accus d'avoir malicieusement mis nostre barque la coste; & sur ses informations fut emprisonn & emmenott, d'autant qu'on le vouloit mener en France pour le mettre entre les mains du sieur de Mons, & en requrir justice. Le 15 de Juin le Pont voyant que les vaisseaux de France ne revenoient point, fit desemmenotter Champdor pour parachever la barque qui estoit sur les chantiers, lequel s'aquitta fort bien de son devoir. Et le 16 juillet, qui estoit le temps que nous nous devions retirer, au cas que les vaisseaux ne fussent revenus, ainsi qu'il estoit port par la commission qu'avoit donne le sieur de Monts au Pont, nous partismes de nostre habitation pour aller au cap Breton ou Gasp, chercher le moyen de retourner en France, puis que nous n'en n'avions aucunes nouvelles. Il y eust deux de nos hommes[126] qui demeurrent de leur propre volont pour prendre garde ce qui restoit des commoditez en l'habitation, chacun desquels le Pont promit cinquante escus en argent, & cinquante autres qu'il devoit faire valoir leur practique, en les venant requrir l'anne suivante. [Note 126: Lescarbot nous a conserv les noms de ces deux braves: l'un s'appelait La Taille, et l'autre Miquelet. Je ne puis que je ne loue, dit-il, le gentil courage de ces deux hommes... & mritent bien d'tre ici enchasses, pour avoir expos si librement leurs vies la conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant qu'une barque & une patache, pour venir chercher vers la Terre-neuve des navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez, farines & marchandises, qui etoient par-del, lquels il et fallu jetter dans la mer (ce qui et t notre grand prejudice, & en avions bien peur) si ces deux hommes n'eussent pris le hazard de demeurer l pour la conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayet de coeur. (Liv. IV, ch. XII.)] 86/234 Il y eut un Capitaine des sauvages appell Mabretou[127] qui promit de les maintenir, & qu'ils n'auroient non plus de deplaisir que s'ils estoient ses propres enfans. Nous l'avions recogneu pour bon sauvage en tout le temps que nous y fusmes, bien qu'il eust le renom d'estre le plus meschant & traistre qui fut entre ceux de sa nation. [Note 127: Lescarbot et le P. Biard crivent _Membertou_.] _Partement du port Royal pour retourner en France. Rencontre de Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrouser chemin._ CHAPITRE XII. LE 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise, nous partismes de l'emboucheure du port Royal avec deux barques, l'une du port de 18 tonneaux, & l'autre de 7 8 pour parfaire la routte du cap Breton ou de Campseau & vinsmes mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, o la nuit nostre cble rompit & courusmes risque de nous perdre par les grandes mares qui jettent sur plusieurs pointes de rochers, qui sont dans & la sortie de ce lieu: Mais par la diligence d'un chacun on y remdia & fit on en sorte qu'on en sortit pour ceste fois. Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les ferremens de nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap fourchu, & nous mit en telle peine, que nous ne savions de quel bois faire flesches: car d'aborder la terre, la furie de la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute comme 87/235 des montaignes le long de la coste: de faon que nous resolusmes plustost mourir la mer, que d'aborder la terre, sur l'esperance que le vent & la tourmente s'appaiseroit, pour puis aprs ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque playe de sable. Comme chacun pensoit part soy ce qui seroit de faire pour nostre seuret, un matelot dit, qu'une quantit de cordages attachez au derrire de la barque, & tranant en l'eau, nous pourroit aucunement servir pour gouverner nostre vaisseau, mais ce fut si peu que rien, & vismes bien que si Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy l ne nous eust guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs ce qu'on pourroit faire pour nostre seuret, Champdor, qu'on avoit de rechef emmenott, dit quelques uns de nous, que si le Pont vouloit qu'il trouveroit moyen de faire gouverner nostre barque: ce que nous rapportasmes au Pont, quine refusa pas cette offre, & les autres encore moins. Il fut donc desemmenott pour la seconde fois, & quant & quant prist un cble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le gouvernail & le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit fait: & par ce moyen repare les fautes qu'il avoit commises la premire barque qui fut perdue: & fut libr de ce dont il avoit est accus, par les prires que nous en fismes au Pont-grav qui eut un peu de peine s'y resoudre. Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, deux lieues du cap fourchu, & l fut racommode la barque. Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable. 88/236 Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous appereusmes une chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du cap de Sable, qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se retiroient du cap Breton, ou de l'isle de Campseau: D'autres disoient que ce pouvoit estre des chalouppes qu'on envoyoit de Campseau pour savoir de nos nouvelles. Enfin approchant plus prez on vid que c'estoient Franois, ce qui nous resjouit fort: Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes Ralleau Secrtaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le contentement. Il nous fit entendre que le sieur de Mons envoyoit un vaisseau de six vingts tonneaux [128], & que le sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu pour Lieutenant gnral, & demeurer au pays avec cinquante hommes: & qu'il avoit mis pied terre Campseau, d'o ledit vaisseau avoit pris la plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit point, cependant que luy s'en venoit le long de la coste dans une chalouppe pour nous rencontrer au cas qu'y fussions en chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces nouvelles nous firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port Royal le 25 [129] du mois, o nous trouvasmes ledict vaisseau, & le sieur de Poitrincourt, ce qui nous apporta beaucoup de 89/237 resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit caus son retardement estoit un accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de la chaine de la Rochelle, d'o il estoit party, & avoit est contrari du mauvais temps sur son voyage [130]. [Note 128: C'tait le _Jonas_, o se trouvait Lescarbot.] [Note 129: Le 31 juillet, qui tait un lundi. Pour que Pont-Grav et Champlain eussent pu retourner au port Royal dans l'espace d'environ vingt-quatre heures, il et fallu un concours de circonstances si exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqu de le faire observer. En outre, quand ils arrivrent Port-Royal, le vaisseau et M. de Poutrincourt y taient dj rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet endroit, donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le vaisseau entra dans le port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Grav arriva le lundi dernier jour de juillet. (Liv. IV, ch. XIII.)] [Note 130: Toutes ces circonstances sont rapportes en dtail dans Lescarbot, liv. IV, chapitres IX-XIII.] Le lendemain le sieur de Poitrincourt commena discourir de ce qu'il devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de demeurer au port Royal pour ceste anne, d'autant que l'on n'avoit descouvert aucune chose depuis le sieur de Mons, & que quatre mois qu'il y avoit jusques l'yver n'estoit assez pour chercher & faire une autre habitation: encore avec un grand vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau, furette par tout, & trouve des lieux souhait pour faire des demeures: mais que durant ce temps on iroit seulement recognoistre quelque endroit plus commode pour nous loger[131]. [Note 131: Tout en dcidant qu'on hivernerait encore Port-Royal, parce qu'on n'avait pu, jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de Poutrincourt devait suivre les instructions que lui avait donnes M. de Monts, son dpart de France. Le sieur de Monts, dit Lescarbot, ayant desir de s'lever au su tant qu'il pourroit & chercher un lieu bien habitable par del Malebarre, avoit pri le sieur de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit t, & chercher un port convenable en bonne temprature d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la sant. A quoy voulant obtemprer le dit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant qu'il auroit d'autres exercices s'occuper.] Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost quelques gens de travail au labourage de la terre, en un lieu qu'il jugea propre, qui est dedans la riviere, une lieue & demie de l'habitation du port Royal, o nous pensames faire 90/238 nostre demeure [132], & y fit semer du bled, seigle, chanvre, & plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le 22 d'Aoust, on advisa une petite barque qui tiroit vers nostre habitation. C'estoit des Antons de S. Maslo, qui venoit de Campseau, o estoit son vaisseau[133], la pesche du poisson, pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour du cap Breton qui traittoient de pelleterie[144], & que si on vouloit envoyer nostre navire, il les prendroit en s'en retournant en France: ce qui fut resolu aprs qu'il seroit descharg des commodits qui estoient dedans. [Note 132: Voir ci-dessus p. 77. C'est prcisment le lieu o est maintenant Annapolis, au sud de la rivire de l'quille (aujourd'hui rivire d'Annapolis), et prs de l'endroit o la rivire du Moulin se jette dans celle de l'quille.] [Note 133: _Le Saint-tienne_.] [Note 134: Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en passant d'attaquer un marchand de Rouen nomm Boyer (lequel contre les deffenses du Roy toit all par del troquer avec les Sauvages, aprs avoir t dlivr des prisons de la Rochelle par le consentement du sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il toit ja parti. (Liv. IV, ch. XIII.)] Ce qu'estant fait, du Pont-grav s'enbarqua dedans avec le reste de ses compagnons qui avoient demeur l'yver avec luy au port Royal, horsmis quelques uns, qui fut Champdor & Foulgere de Vitr. J'y demeuray aussi avec le sieur de Poitrincourt, pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la carte des costes & pays que j'avois commenc. Toutes choses mises en ordre en l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres pour nostre voyage de la coste de la Floride. Et le 29 d'Aoust partismes du port Royal quant & Pont-grav, & des Antons qui alloient au cap Breton & Campseau pour se saisir des vaisseaux qui fesoient traitte de pelleterie, comme j'ay dit cy dessus. Estans la mer nous fusmes contraints de relascher au port pour le mauvais vent qu'allions. Le grand vaisseau tint tousjours sa route & bientost le perdismes de veue. 91/239 _Le sieur de Poitrincourt part du port Royal pour faire des descouvertures. Tout ce que l'on y vid: & ce qui y arriva jusques Male-barre._ CHAPITRE XIII. Le 5 Septembre nous partismes de rechef du port Royal [135]. [Note 135: D'aprs Lescarbot, M. de Poutrincourt relcha par deux fois. Quant au sieur de Poutrincourt, dit-il, il print la volte de l'ile sainte Croix premire demeure des Franois, ayant Champdor pour matre & conducteur de sa barque, mais contrari du vent, & pour ce que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relcher par deux fois.] Le 7 nous fusmes rentre de la riviere S. Croix, o trouvasmes quantit de sauvages, entre autres Secondon & Messamouet. Nous nous y pensames perdre contre un islet de rochers, par l'opiniastret de Champdor, quoy il estoit fort subject. Le lendemain fusmes dedans une chalouppe l'isle de S. Croix, o le sieur de Mons avoit yvern, voir si nous trouverions quelques espics du bled, & autres graines qu'il y avoit fait semer. Nous trouvasmes du bled qui estoit tomb en terre, & estoit venu aussi beau qu'on eut sceu desirer[136], & quantit d'herbes potagres qui estoient venues belles & grandes: cela nous resjouit infiniment, pour voir que la terre y estoit bonne & fertile. [Note 136: Monsieur de Poutrincourt nous en envoya au Port Royal, dit Lescarbot, o j'tois demeur, ayant t de ce pri pour avoir l'oeil la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A quoy j'avoy condescendu (encores que cela eust t laiss ma volont) pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation se seroit en pas plus chaut par del Malebarre, & que nous irions tous de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps je me mis prparer de la terre, & faire des cltures & compartimens de jardins pour y semer des lgumes, & herbes de mnage. Nous fimes aussi faire un foss tout l'entour du Fort, lequel toit bien necessaire pour recevoir les eaux & humidits qui paravant decouloient par dessouz les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit dfrichez: ce qui paraventure rendoit le lieu mal sain. (Liv. IV, ch. XIII.)] 92/240 Apres avoir visit l'isle, nous retournasmes nostre barque, qui estoit du port de 18 tonneaux, & en chemin prismes quantit de maquereaux, qui y sont en abondance en ce temps l; & se resolut on de continuer le voyage le long de la coste, ce qui ne fut pas trop bien consider: d'autant que nous perdismes beaucoup de temps repasser sur les descouvertures que le sieur de Mons avoit faites jusques au port de Malebarre, & eut est plus propos, selon mon opinion, de traverser du lieu o nous estions jusques audict Malebarre, dont on savoit le chemin, & puis employer le temps jusques au 40 degr, ou plus su, & au retour revoir toute la coste son plaisir. Aprs ceste resolution nous prismes avec nous Secondon & Messamouet, qui vindrent jusques Chouacoet dedans une chalouppe, o ils vouloient aller faire amiti avec ceux du pays en leur faisant quelques presens. Le 12 de Septembre nous partismes de la riviere saincte Croix. 93/241 Le 21[137] arrivasmes Chouacoet, o nous vismes Onemechin chef de la riviere, & Marchin, lesquels avoient fait la cueillette de leur bleds. Nous vismes des raisins l'isle de Bacchus qui estoient meurs, & assez bons: & d'autres qui ne l'estoient pas, qui avoient le grain aussi beau que ceux de France, & m'asseure que s'ils estoient cultivez, on en feroit de bon vin. [Note 137: Lescarbot nous donne sur cette navigation de Sainte-Croix Chouacouet, quelques dtails que Champlain omet sans doute parce qu'il tait ennuy de suivre le mme chemin, et qu'il avait dj dcrit tous ces lieux, Revenons au sieur de Poutrincourt, dit-il, lequel nous avons laiss en l'ile Sainte-Croix. Apres avoir l fait une reveue, & caress les Sauvages qui y toient, il s'en alla en quatre jours _Pemptegoet_, qui est ce lieu tant renomm souz le nom de _Norombega_. Et ne falloit un si long temps pour y parvenir, mais il s'arrta sur la route faire racoutrer sa barque: car cette fin il avoit men un serrurier & un charpentier, & quantit d'ais. Il traversa les iles qui sont l'embouchure de la rivire, & vint _Kinibeki_, l o sa barque fut en pril -cause des grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait. C'est pourquoy il ne s'y arrta point, ains passa outre la Baye de _Marchin_, qui est le nom d'un Capitaine Sauvage, lequel l'arrive dudit sieur commena crier hautement _H, h_: A quoy on lui rpondit de mme. Il rpliqua demandant en son langage: Qui tes-vous? On lui dit que c'toient amis. Et l dessus l'approcher le sieur de Poutrincourt traita amiti avec lui, & lui fit des presens de couteaux, haches, & _Matachiaz_, c'est dire charpes, carquans, & brasselets faits de patentres, ou de tuyaux de verre blanc & bleu, dont il fut fort aise, mme de la confdration que ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec lui, reconnoissant bien que cela lui feroit beaucoup de support. Il distribua quelques uns d'un grand nombre de peuple qu'il avoit autour de soy, les presens dudit sieur de Poutrincourt, auquel il apporta force chairs d'Orignac, ou Ellan (car les Basques appellent un Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de vivres la compagnie. Cela fait, on tendit les voiles vers _Chouakoet_. (Liv. IV, ch. XIV.)] En ce lieu le sieur de Poitrincourt retira un prisonnier qu'avoit Onemechin, auquel Messamouet fit des presens de chaudires, haches, cousteaux, & autres choses[138]. Onemechin luy en fit au rciproque, de bled d'Inde, cytrouilles, febves du Bresil: ce qui ne contenta pas beaucoup ledit Messamouet, qui partit d'avec eux fort mal content, pour ne l'avoir pas bien recogneu, de ce qu'il leur avoit donn, en dessein de leur 94/242 faire la guerre en peu de temps: car ces nations ne donnent qu'en donnant, si ce n'est personnes qui les ayent bien obligez, comme de les avoir assistez en leurs guerres. [Note 138: Messamouet, capitaine en la rivire du port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce prisonier, & Secondon avoient force marchandises troques avec les Franois, lquelles ilz venoient l dbiter, savoir chaudires grandes, moyennes, & petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois, fves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze bateaux pleins de Sauvages de la sujetion d'_Olmechin, iceux en bon ordre, tous peinturs la face, selon leur coutume, quand ilz veulent tre beaux, ayans l'arc, & la flche en main, & le carquois auprs d'eux, lquels ilz mirent bas bord. A l'heure _Messamoet_ commence haranguer devant les Sauvages, leur remontrant comme par le pass ils avoient eu souvent de l'amiti ensemble; & qu'ilz pourroient facilement domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de l'amiti des Franois, lquels ils voyoient l presens pour reconoitre leur pais, fin de leur porter des commodits l'avenir, & les secourir de leurs forces, lquelles il savoit, & les leur representoit d'autant mieux, que lui qui parloit toit autrefois venu en France, & y avoit demeur en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne. Somme, il fut prs d'une heure parler avec beaucoup de vhmence & d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tel qu'il est requis en un bon Orateur. Et la fin jetta toutes ses marchandises (qui valoient plus de trois cens escus rendues en ce pas-l) dans le bateau d'_Olmechin_, comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amiti qu'il lui vouloit tmoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se retira. (Lescarbot, liv, IV, ch. XIV.)] Continuant nostre routte, nous allasmes au cap aux isles, o fusmes un peu contrariez du mauvais temps & des brumes; & ne trouvasmes pas beaucoup d'apparence de passer la nuit: d'autant que le lieu n'y estoit pas propre. Comme nous estions en ceste peine, il me resouvint, que rengeant la coste avec le sieur de Mons, j'avois, une lieue de l, remarqu en ma carte un lieu, qui avoit apparence d'estre bon pour vaisseaux, ou n'entrasmes point cause que nous avions le vent propre faire nostre routte, lors que nous y passames. Ce lieu estoit derrire nous, qui fut occasion que je dis au sieur de Poitrincourt qu'il faloit relascher une pointe que nous y voiyons, o estoit le lieu dont il estoit question, lequel me sembloit estre propre pour y passer la nuit. Nous fusmes mouiller l'ancre l'entre, & le lendemain entrasmes dedans. Le sieur de Poitrincourt y mit pied terre avec huit ou dix de nos compagnons. Nous vismes de fort beaux raisins qui estoient maturit, pois du Bresil, courges, cytrouilles, & des racines qui sont bonnes, tirant sur le goust de cardes, que les sauvages cultivent. Il nous en firent quelques presens en contr'eschange d'autres petites bagatelles qu'on leur donna. Ils avoient desja fait leur moisson. Nous vismes 200 sauvages en ce lieu, qui est assez aggreable, & y a quantit de noyers, cyprs, sasafras, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont tresbeaux. Le chef de ce lieu s'appelle Quiouhamenec, qui nous 95/243 vint voir avec un autre sien voisin nomm Cohouepech, qui nous fismes bonne chre. Onemechin chef de Chouacoet nous y vint aussi voir, qui on donna un habit qu'il ne garda pas long temps, & en fit present un autre, cause qu'estant gesn dedans il ne s'en pouvoit accommoder. Nous vismes aussi en ce lieu un sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit tant de sang, qu'il en tomba en syncope, autour duquel en vint nombre d'autres chantans un espace de temps devant que de luy toucher: aprs firent quelques gestes des pieds & des mains, & luy secouerent la teste, puis le soufflant il revint luy. Nostre chirurgien le pensa, & ne laissa aprs de s'en aller gayement. Le lendemain comme on calfeustroit nostre chalouppe, le sieur de Poitrincourt apperceut dans le bois quantit de sauvages, qui venoyent en intention de nous faire quelque desplaisir, se rende un petit ruisseau qui est sur le destroit d'une chausse, qui va la grande terre, o de nos gens blanchissoient du linge. Comme je me pourmenois le long d'icelle chausse ces sauvages m'appereurent, & pour faire bonne mine, cause qu'ils virent bien que je les avois descouvers en pareil temps, ils commancerent s'escrier & se mettre danser: puis s'en vindrent moy avec leurs arcs, flesches, carquois & autres armes. Et d'autant qu'il y avoit une prairie entre eux & moy, je leur fis signe qu'ils redansassent; ce qu'ils firent en rond, mettant toutes leurs armes au milieu d'eux. Ils ne faisoient presque que commencer, qu'ils adviserent le sieur de Poitrincourt dedans le bois avec 96/244 huit arquebusiers, ce qui les estonna: toutesfois ne laisserent d'achever leur danse, laquelle estant finie, ils se retirrent d'un cost & d'autre, avec apprehention qu'on ne leur fit quelque mauvais party: Nous ne leur dismes pourtant rien, & ne leur fismes que toutes demonstrations de resjouinance; puis nous revinsmes nostre chalouppe pour la mettre l'eaue, & nous en aller. Ils nous prirent de retarder un jour, disans qu'il viendroit plus de deux mil hommes pour nous voir: mais ne pouvans perdre temps, nous ne voulusmes diferer d'avantage. Je croy que ce qu'ils en fesoient estoit pour nous surprendre. Il y a quelques terres desfriches, & en desfrichoient tous les jours: en voicy la faon. Ils couppent les arbres la hauteur de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur le tronc, & sement leur bled entre ces bois couppez: & par succession de temps ostent les racines. Il y a aussi de belles prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce port est tresbeau & bon, o il y a de l'eau assez pour les vaisseaux, & o on se peut mettre l'abry derrire des isles. Il est par la hauteur de 43 degrez de latitude; & l'avons nomm le Beau-port [139]. [Note 139: Aujourd'hui _Gloucester_.] 244a [Illustration: Le beau port.] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le lieu o estoit nostre barque. B Prairies. C Petite isle. D Cap de rocher. E Le lieu o l'on faisoit calfeutrer nostre chalouppe. F [f] Petit islet de rochers assez haut la coste. G Cabanes des sauvages, & o ils labourent la terre. H Petite riviere o il y a des prairies. I Ruisseau. L Langue de terre plaine de bois o il y a quantit de safrans, noyers & vignes. M La mer d'un cul de sac en tournant le cap aux isles. N Petite riviere. 0 Petit ruisseau venant des preries. P Autre petit ruisseau o l'on blanchissoit le linge. Q Troupe de sauvages venant pour nous surprendre. R Playe de sable. S La coste de la mer. T Le sieur de Poitrincourt en embuscade avec quelque 7 ou 8 arquebusiers. V Le sieur de Champlain apersevant les sauvages. Le dernier de Septembre nous partismes du beau port, & passmes par le cap S. Louys, & fismes porter toute la nuit pour gaigner le cap blanc. Au matin une heure devant le jour nous nous trouvasmes vau le vent du cap blanc en la baye blanche huict pieds d'eau, esloignez de la terre une lieue, o nous mouillasmes l'ancre, pour n'en approcher de plus prs, en 97/245 attendant le jour; & voir comme nous estions de la mare. Cependant envoyasmes sonder avec nostre chalouppe, & ne trouva on plus de huit pieds d'eau: de faon qu'il fallut dlibrer attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau diminua jusques cinq pieds, & nostre barque talonnoit quelquefois sur le sable: toutesfois sans s'offencer ny faire aucun dommage: Car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de trois pieds d'eau soubs nous, lors que la mer commena croistre, qui nous donna beaucoup d'esperance. Le jour estant venu nous apperceusmes une coste de sable fort basse, o nous estions le travers plus vau le vent, & d'o on envoya la chalouppe pour sonder vers un terrouer, qui est assez haut, o on jugeoit y avoir beaucoup d'eau; & de fait on y en trouva sept brasses. Nous y fusmes mouiller l'ancre, & aussitost appareillasmes la chalouppe avec neuf ou dix hommes, pour aller terre voir un lieu o jugions y avoir un beau & bon port pour nous pouvoir sauver si le vent se fut eslev plus grand qu'il n'estoit. Estant recogneu nous y entrasmes 2, 3 & 4 brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5 & 6. Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux Huistres [140]: & est par la hauteur de 42 degrez [141] de latitude. Il y vint nous trois canots de sauvages. Ce jour le vent nous vint favorable, qui fut cause que nous levasmes l'ancre pour 98/246 aller au Cap blanc, distant de ce lieu de 5 lieues, au Nord un quart du Nordest, & le doublasmes. [Note 140: La baie de Barnstable. Il semble qu'elle ait lgu son ancien nom une baie plus petite qu'elle renferme et que l'on appelle baie aux Hutres (Oysters Bay).] [Note 141: L'entre du port aux Hutres est par les 41 45'.] Le lendemain 2 d'Octobre arrivasmes devant Malebarre, o sejournasmes quelque temps pour le mauvais vent qu'il faisoit, durant lequel, le sieur de Poitrincourt avec la chalouppe accompagn de 12 15 hommes, fut visiter le port, o il vint au-devant de luy quelque 150 sauvages, en chantant & dansant, selon leur coustume. Apres avoir veu ce lieu nous nous en retournasmes en nostre vaisseau, o le vent venant bon, fismes voille le long de la coste courant au Su. _Continuation des susdites descouvertures: & ce qui y fut remarqu de singulier._ CHAPITRE XIV. Comme nous fusmes quelque six lieues de Malebarre, nous mouillasmes l'ancre proche de la coste, d'autant que n'avions bon vent. Le long d'icelle nous advisames des fumes que faisoient les sauvages: ce qui nous fit dlibrer de les aller voir: pour cet effect on esquipa la chalouppe: Mais quand nous fusmes proches de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes l'aborder: car la houlle estoit trop grande: ce que voyant les sauvages, ils mirent un canot la mer, & vindrent nous 8 ou 9 en chantans, & faisans signes de la joye qu'ils avoient de nous voir, & nous monstrerent que plus bas il y avoit un port, o nous pourrions mettre nostre barque en seuret. 99/247 Ne pouvant mettre pied terre, la chalouppe s'en revint la barque, & les sauvages retournrent terre, qu'on avoit traict humainement. Le lendemain le vent estant favorable nous continuasmes notre routte au Nord[142] 5 lieues, & n'eusmes pas plustost fait ce chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau estans esloignez une lieue & demie de la coste: Et allans un peu de l'avant, le fonds nous haussa tout coup brasse & demye & deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehention, voyant la mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel nous pussions retourner sur nostre chemin: car le vent y estoit entirement contraire. [Note 142: Il faut lire au sud, comme le prouve assez cette expression _continuasmes notre routte;_ c'est, du reste, ce que donne entendre tout le contexte.] De faon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable, il fallut passer au hasart, selon que l'on pouvoit juger y avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que quatre pieds au plus: & vinsmes parmy ces brisans jusques 4 pieds & demy: Enfin nous fismes tant, avec la grce de Dieu, que nous passames par dessus une pointe de sable, qui jette prs de trois lieues la mer, au Su Suest, lieu fort dangereux. Doublant ce cap que nous nommasmes le cap batturier, qui est 12 ou 13 lieues de Malebarre[143], nous mouillasmes l'ancre deux brasses & demye d'eau, d'autant que nous nous voiyons entournez de toutes parts de brisans & battures, reserv en quelques endroits o la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On envoya la chalouppe pour trouver en achenal, fin d'aller un 100/248 lieu que jugions estre celuy que les sauvages nous avoient donn entendre: & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere, o pourrions estre en seuret. [Note 143: La tte de Sankaty _(Sankaty Head)_, qui fait la pointe sud-est la plus avance de l'le Nantucket.] Nostre chalouppe y estant, nos gens mirent pied terre, & considererent le lieu, puis runirent avec un sauvage qu'ils amenrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions entrer, ce qui fut resolu, & aussitost levasmes l'ancre, & fusmes par la conduite du sauvage, qui nous pilotta, mouiller l'ancre une rade qui est devant le port, six brasses d'eau & bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans cause que la nuit nous surprint. Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc de sable qui est l'embouchure du port: puis la plaine mer venant y entrasmes deux brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seuret. Nostre gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommod avec des cordages, & craignions que parmy ces basses & fortes mares il ne rompist de rechef, qui eut est cause de nostre perte. Dedans ce port il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer deux brasses, l'Est y a une baye qui refuit au Nort quelque trois lieues, dans laquelle y a une isle & deux autres petits culs de sac, qui dcorent le pays, o il y a beaucoup de terres dfriches, & force petits costaux, o ils font leur labourage de bled & autres grains, dont ils vivent. Il y a aussi de tresbelles vignes, quantit de noyers, chesnes, cyprs, & peu de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du labourage & font provision de bled d'Inde pour l'yver, lequel ils conservent en la faon qui ensuit. 101/249 Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le sable quelque cinq six pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds & autres grains qu'ils mettent dans de grands tacs d'herbe, qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de sable trois ou quatre pieds par dessus le superfice de la terre, pour en prendre leur besoin, & ce conserve aussi bien qu'il sauroit faire en nos greniers. Nous vismes en ce lieu quelque cinq six cens sauvages, qui estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes le sont aussi, qui couvrent la leur comme les hommes de peaux ou de fueillages. Ils ont les cheveux bien peignez & entrelassez en plusieurs faons, tant hommes que femmes, la manire de ceux de Chouacoet; & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans le teinct olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de porceline, & autres jolivets qu'ils accommodent fort proprement en faon de broderie. Ils ont pour armes des arcs, flesches & massues. Ils ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs & laboureurs. Pour ce qui est de leur police, gouvernement & crance, nous n'en avons peu juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que nos sauvages Souriquois, & Canadiens, lesquels n'adorent ny la lune ny le soleil, ny aucune chose, & ne prient non plus que les bestes: Bien ont ils parmy eux quelques gens qu'ils disent avoir intelligence avec le Diable, qui ils ont grande croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir, o ils mentent le plus souvent: Quelques fois ils peuvent bien 102/250 rencontrer, & leur dire des choses semblables celles qui leur arrivent; c'est pourquoy ils ont croyance en eux, comme s'ils estoient Prophtes, & ce ne sont que canailles qui les enjaulent comme les Aegyptiens & Bohmiens font les bonnes gens de vilage. Ils ont des chefs qui ils obeissent en ce qui est de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne tiennent non plus de rang que leurs compagnons. Chacun n'a de terre que ce qui luy en faut pour sa nourriture. Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond, couverts de natte faite de senne ou fueille de bled d'Inde, garnis seulement d'un lict ou deux, eslevs un pied de terre, faicts avec quantit de petits bois qui sont pressez les uns contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire la faon d'Espaigne (qui est une manire de natte espoisse de deux ou trois doits) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre de pulces en est, mesme parmy les champs: Un jour en nous allant pourmener nous en prismes telle quantit, que nous fusmes contraints de changer d'habits. Tous les ports, bayes & costes depuis Chouacoet sont remplis de toutes sortes de poisson, semblable celuy que nous avons devers nos habitations; & en telle abondance, que je puis asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne vissions & entendissions passer aux costez de nostre barque, plus de mille marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantit de plusieurs especes de coquillages, & principalement d'huistres. La chasse des oyseaux y est fort abondante. 103/251 Ce seroit un lieu fort propre pour y bastir & jetter les fondemens d'une republique si le port estoit un peu plus profond & l'entre plus seure qu'elle n'est. Devant que sortir du port l'on accommoda nostre gouvernail, & fit on faire du pain de farines qu'avions apportes pour vivre, quand nostre biscuit nous manqueroit. Cependant on envoya la chalouppe avec cinq ou six hommes & un sauvage, pour voir si on pourroit trouver un passage plus propre pour sortir, que celuy par o nous estions venus. Ayant fait cinq ou six lieues & abbordant la terre, le sauvage s'en fuit, qui avoit eu crainte que l'on ne l'emmenast d'autres sauvages plus au midy, qui sont leurs ennemis, ce qu'il donna entendre ceux qui estoient dans la chalouppe, lesquels estans de retour, nous firent rapport que jusques o ils avoient est il y avoit au moins trois brasses d'eau, & que plus outre il n'y avoit ny basses ny battures. On fit donc diligence d'accommoder nostre barque & faire du pain pour quinze jours. Cependant le sieur de Poitrincourt accompagn de dix ou douze arquebusiers visita tout le pays circonvoisin, d'o nous estions, lequel est fort beau, comme j'ay dit cy dessus, o nous vimes quantit de maisonnettes a & la. Quelque 8 ou 9 jours aprs le sieur de Poitrincourt s'allant pourmener, comme il avoit fait auparavant, nous apperceusmes que les sauvages abbatoient leurs cabannes & envoyoient dans les bois leurs femmes, enfans & provisions, & autres choses qui leur estoient necessaires pour leur vie, qui nous donna soubon 104/252 de quelque mauvaise intention, & qu'ils vouloyent entreprendre sur nos gens qui travailloient terre, & o ils demeuroient toutes les nuits, pour conserver ce qui ne se pouvoit embarquer le soir qu'avec beaucoup de peine, ce qui estoit bien vray: car ils resolurent entre eux, qu'aprs que toutes leurs commoditez seroient en seuret, il les viendroient surprendre terre leur advantage le mieux qu'il leur seroit possible, & enlever tout ce qu'ils avoient. Que si d'aventure ils les trouvoient sur leurs gardes, ils viendroient en signe d'amiti comme ils vouloient faire, en quittant leurs arcs & flesches. Or sur ce que le sieur de Poitrincourt avoit veu, & l'ordre qu'on luy dit qu'ils tenoient quand ils avoient envie de jouer quelque mauvais tour, nous passames par des cabannes, o il y avoit quantit de femmes, qui on avoit donn des bracelets, & bagues pour les tenir en paix, & sans crainte, & la plus part des hommes apparens & antiens des haches, cousteaux, & autres choses, dont ils avoient besoing: ce qui les contentoit fort, payant le tout en danses & gambades, avec des harangues que nous n'entendions point. Nous passames partout sans qu'ils eussent asseurance de nous rien dire: ce qui nous resjouist fort, les voyans si simples en apparence comme ils montroient. Nous revinmes tout doucement nostre barque, accompagnez de quelques sauvages. Sur le chemin nous en rencontrasmes plusieurs petites trouppes qui s'amassoient peu peu avec leurs armes, & estoient fort estonnez de nous voir si avant 105/253 dans le pays; & ne pensoient pas que vinssions de faire une ronde de prs de 4 5 lieues de circuit au tour de leur terre, & passans prs de nous ils tremblotent de crainte que on ne leur fist desplaisir, comme il estoit en nostre pouvoir; mais nous ne le fismes pas, bien que cognussions leur mauvaise volont. Estans arrivez o nos ouvriers travailloient, le sieur de Poitrincourt demanda si toutes choses estoient en estat pour s'opposer aux desseins de ces canailles. Il commanda de faire embarquer tout ce qui estoit terre: ce qui fut fait, horsmis celuy qui faisoit le pain qui demeura pour achever une fourne, qui restoit, & deux autres hommes avec luy. On leur dit que les sauvages avoient quelque mauvaise intention & qu'ils fissent diligence, afin de s'embarquer le soir ensuivant, scachans qu'ils ne mettoient en excution leur volont que la nuit, ou au point du jour, qui est l'heure de leur surprinse en la pluspart de leurs desseins. Le soir estant venu, le sieur de Poitrincourt commanda qu'on envoyast la chalouppe terre pour qurir les hommes qui restoient: ce qui fut fait aussitost, que la mare le peut permettre, & dit on ceux qui estoient terre, qu'ils eussent s'embarquer pour le subject dont l'on les avoit advertis, ce qu'ils refuserent, quelques remonstrances qu'on leur peust faire, & des risques o ils se mettoient, & de la desobeissance qu'ils portoient leur chef. Ils n'en feirent aucun estat, horsmis un serviteur du sieur de Poitrincourt, qui s'embarqua, mais deux autres se desembarquerent de la chalouppe qui furent trouver les trois autres, qui estoient terre, lesquels 106/254 estoient demeurez pour manger des galettes qu'ils prindrent sur le pain, que l'on avoit fait. Ne voulans donc faire ce qu'on leur disoit, la chalouppe s'en revint bort sans le dire au sieur de Poitrincourt qui reposoit & pensoit qu'ils fussent tous dedans le vaisseau. Le lendemain au matin 15 d'Octobre les sauvages ne faillirent de venir voir en quel estat estoient nos gens, qu'ils trouverent endormis, horsmis un qui estoit auprs du feu. Les voyans en cet estat ils vindrent doucement par dessus un petit costau au nombre de 400 & leur firent une telle salve de flesches, qu'ils ne leur donnrent pas le loisir de se relever, sans estre frappez mort: & se sauvant le mieux qu'ils pouvoient vers nostre barque, crians, l'ayde on nous tue, une partie tomba morte en l'eau: les autres estoient tout lardez de coups de flesches, dont l'un mourut quelque temps aprs. Ces sauvages menoient un bruit desesper, avec des hurlemens tels que c'estoit chose espouvantable ouir. Sur ce bruit, & celuy de nos gens, la sentinelle qui estoit en nostre vaisseau s'escria, aux armes l'on tue nos gens: Ce qui fit que chacun se saisit promptement des tiennes, & quant & quant nous nous embarquasmes en la chalouppe quelque 15 ou 16 pour aller terre: Mais ne pouvans l'abborder cause d'un banc de sable qu'il y avoit entre la terre & nous, nous nous jettasmes en l'eau & passames gay de ce banc la grand terre la porte d'un mousquet. Aussitost que nous y fusmes, ces sauvages nous voyans un trait d'arc, prirent la fuitte dans les terres: De les poursuivre c'estoit en vain, car ils sont 107/255 merveilleusement vistes. Tout ce que nous peusmes faire, fut de retirer les corps morts & les enterrer auprs d'une croix qu'on avoit plante le jour d'auparavant, puis d'aller d'un cost & d'autre voir si nous n'en verrions point quelques uns, mais nous perdismes nostre temps: Quoy voyans, nous nous en retournasmes. Trois heures aprs ils revindrent nous sur le bord de la mer. Nous leur tirasmes plusieurs coups de petits espoirs de fonte verte: & comme ils entendoient le bruit ils se tapissoient en terre pour viter le coup. En derision de nous ils abbatirent la croix, & desenterrerent les corps: ce qui nous donna un grand desplaisir, & fit que nous fusmes eux pour la seconde fois: mais ils s'en fuirent comme ils avoient fait auparavant. Nous redressasmes la croix & renterrasmes les morts qu'ils avoient jetts a & la parmy des bruieres, o ils mirent le feu pour les brusler, & nous en revinsmes sans faire aucun effect comme nous avions est l'autre fois[144], voyans bien qu'il n'y avoit gueres d'apparence de s'en venger pour ce coup, & qu'il failloit remettre la partie quand il plairoit Dieu. [Note 144: D'autres exemplaires portent: sans avoir rien fait contre eux non plus que l'autre fois.] Le 16 du mois nous partismes du port Fortun [145] qu'avions nomm de ce nom pour le malheur qui nous y arriva. Ce lieu est par la haulteur de 41 degr & un tiers de latitude, & quelque 12 ou 13 lieues de Malebarre. [Note 145: Le port Fortun est bien videmment le port de Chatham, en juger soit par la description que l'auteur en fait ici, soit par la place qu'il lui assigne dans sa grande carte de 1632. Cependant, il n'est pas plus de sept ou huit lieues de Mallebarre, mme par eau, et sa latitude est de 41 degrs et deux tiers.] 255a [Illustration: Port fortune.] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Estang d'eau salle. B Les cabannes des sauvages & leurs terres o ils labourent. C Prairies o il y a deux petis ruisseaux. C Prairies l'isle qui couvrent toutes les mares. D Petis costaux de montaignes en l'isle remplis de bois, vignes & pruniers. E Estang d'eau douce, o il y a quantit de gibier. F Manires de prairies en l'isle. G Isle remplie de bois dedans un grand cul de sac. H Manire d'estang d'eau sale & o il y a force coquillages, entre autres quantit d'hutres. I Dunes de sable sur une lenguette de terre. L Cul de sac. M Rade o mouillasmes l'ancre devant le port. N Entre du port. O Le port & lieu o estoit nostre barque. P La croix que l'on planta. Q Petis ruisseau. R Montaigne qui descouvre de fort loin. S La coste de la mer. T Petite riviere. V Chemin que nous fismes en leur pais autour de leurs logement, il est point de petits points. X Bans & baze. Y Petite montagne qui paroit dans les terres. Z Petits ruisseaux. 9 L'endroit o nos gens furent tus par les sauvages prs la Croix. 108/256 _L'incommodit du temps ne nous permettant, pour lors, de faire d'avantage de descouvertures, nous fit resoudre de retourner en l'habitation. Et ce qui nous arriva jusques en icelle._ CHAPITRE XV. Comme nous eusmes fait quelques six ou sept lieues nous eusmes cognoissance d'une isle que nous nommasmes la souponneuse [146], pour avoir eu plusieurs fois croyance de loing que ce fut autre chose qu'une isle, puis le vent nous vint contraire, qui nous fit relascher au lieu d'o nous estions partis, auquel nous fusmes deux ou trois jours sans que durant ce temps il vint aucun sauvage se presenter nous. [Note 146: Dans l'dition de 1632, l'auteur dit qu'elle est une lieue vers l'eau. C'est donc vraisemblablement l'le qui porte aujourd'hui le nom de Martha's Vineyard.] Le 20 partismes de rechef, & rengeant la coste au Surouest prs de 12 lieues, o passames proche d'une riviere qui est petite & de difficile abord, cause des basses & rochers qui sont l'entre, que j'ay nomme de mon nom [147]. Ce que nous vismes de ces costes sont terres basses & sablonneuses. Le vent nous vint de rechef contraire, & fort imptueux, qui nous fit mettre vers l'eau, ne pouvans gaigner ny d'un cost ny d'autre, lequel enfin s'apaisa un peu, & nous fut favorable: mais ce ne fut que 109/257 pour relascher encore au port Fortun, dont la coste, bien qu'elle soit basse, ne laisse d'estre belle & bonne, toutesfois de difficile abbord, n'ayant aucunes retraites, les lieux fort batturiers, & peu d'eau prs de deux lieues de terre. Le plus que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses 7 8 brasses, encore cela ne duroit que la longueur du cable, aussitost l'on revenoit 2 ou 3 brasses, & ne s'y fie qui voudra qu'il ne l'aye bien recogneue la sonde la main. [Note 147: L'auteur, dans sa grande carte de 1632, la marque comme venant du nord-ouest. Or, dans l'espace d'environ douze lieues l'ouest du port Fortun, il n'y a, croyons-nous, qu'une seule rivire qui suive cette direction: c'est celle qui traverse le district de _Machpee_ et se jette dans la baie de _Popponesset_, La plupart des cartes ne lui assignent aucun nom.] Estant relaschez au port, quelques heures aprs le fils de Pontgrav appel Robert, perdit une main en tirant un mousquet qui se creva en plusieurs pices sans offencer aucun de ceux qui estoient auprs de luy. Or voyant tousjours le vent contraire & ne nous pouvans mettre en la mer, nous resolumes cependant d'avoir quelques sauvages de ce lieu pour les emmener en nostre habitation & leur faire moudre du bled un moulin bras, pour punition de l'assacinat qu'ils avoient commis en la personne de cinq ou six de nos gens: mais que cela se peust faire les armes en la main, il estoit fort malays, d'autant que quand on alloit eux en dlibration de se battre, ils prenoient la fuite, & s'en alloient dans les bois, o on ne les pouvoit attraper. Il fallut donc avoir recours aux finesses: & voicy comme nous advisames. Qu'il failloit lors qu'ils viendroient pour rechercher amiti avec nous les amadouer en leur montrant des patinostres & autres bagatelles, & les asseurer plusieurs fois: puis prendre la chalouppe bien arme, & des plus robustes & 110/258 forts hommes qu'eussions, avec chacun une chane de patinostres & une brasse de mche au bras, & les mener terre, o estans, & en faisant semblant de petuner avec eux (chacun ayant un bout de sa mche allum, pour ne leur donner soupon, estant l'ordinaire de porter du feu au bout d'une corde pour allumer le petum) les amadoueroient par douces paroles pour les attirer dans la chalouppe; & que s'ils n'y vouloient entrer, que s'en approchant chacun choisiroit son homme, & en luy mettant les patinostres au col, luy mettroit aussi en mesme temps la corde pour les y tirer par force: Que s'ils tempestoient trop, & qu'on n'en peust venir bout; tenant bien la corde on les poignarderoit: Et que si d'aventure il en eschapoit quelques uns, il y auroit des hommes terre pour charger coups d'espe sur eux: Cependant en nostre barque on tiendroit prestes les petites pices pour tirer sur leurs compagnons, au cas qu'il en vint les secourir; la faveur desquelles la chalouppe se pourroit retirer en asseurance. Ce qui fut fort bien excut ainsi qu'on l'avoit propos. 258a [Illustration] A Le lieu o estoient les Franois faisans le pain. B Les sauvages surprenans les Franois en tirant sur eux coups de flesches. C Franois bruslez par les sauvages. D Franois s'enfuians la barque tout lards de flesches. E Trouppes de sauvages faisans brusler les Franois qu'ils avoient tus. F Montaigne sur le port. G Cabannes des sauvages. H Franois terre chargeans les sauvages. I Sauvages desfaicts par les Franois. L Chalouppe o estoient les Franois. M Sauvages autour de la chalouppe qui furent surpris par nos gens. N Barque du sieur de Poitrincourt. O Le port. P Petit ruisseau. Q Franois tombez morts dans l'eau pensans se sauver la barque. R Ruisseau venant de certins marescages. S Bois par o les sauvages venoient couvert. Quelques jours aprs que ces choses furent passes, il vint des sauvages trois trois, quatre quatre sur le bort de la mer, faisans signe que nous allassions eux: mais nous voiyons bien leur gros qui estoit en embuscade au dessoubs d'un costau derrire des buissons, & croy qu'ils ne desiroient que de nous attraper en la chalouppe pour descocher un nombre de flesches sur nous, & puis s'en fuir: toutesfois le sieur de Poitrincourt ne laissa pas d'y aller avec dix de nous autres, bien quipez & en resolution de les combattre si l'occasion se presentoit. 111/259 Nous fusmes dessendre par un endroit que jugions estre hors de leur embuscade, o ils ne nous pouvoient surprendre. Nous y mismes trois ou quatre pied terre avec le sieur de Poitrincourt: le reste ne bougea de la chalouppe pour la conserver & tenir preste un besoin. Nous fusmes sur une butte & autour des bois pour voir si nous descouvririons plus plain ladite embuscade. Comme ils nous virent aller si librement eux ils leverent le siege & furent en autres lieux, que ne peusmes descouvrir, & des quatre sauvages n'en vismes plus que deux, qui s'en alloient tout doucement. En se retirant ils nous faisoient signe qu'eussions mener nostre chalouppe en autre lieu, jugeant qu'elle n'estoit pas propos pour leur dessein. Et nous voyans aussi qu'ils n'avoient pas envie de venir nous, nous nous rembarquasmes & allasmes o ils nous monstroient, qui estoit la seconde embuscade qu'ils avoient faite, taschant de nous attirer en signe d'amiti eux, sans armes: ce qui pour lors ne nous estoit permis: neantmoins nous fusmes assez proches d'eux sans voir ceste embuscade, qui n'en estoit pas esloigne, nostre jugement. Comme nostre chalouppe approcha de terre, ils se mirent en fuite, & ceux de l'embuscade aussi, aprs qui nous tirasmes quelques coups de mousquets, voyant que leur intention ne tendoit qu' nous decevoir par caresses, en quoy ils se trompoient: car nous recognoissions bien quelle estoit leur volont, qui ne tendoit qu' mauvaise fin. Nous nous retirasmes nostre barque aprs avoir fait ce qu'il nous fut possible. Ce jour le sieur de Poitrincourt resolut de s'en retourner 112/260 nostre habitation pour le subject de 4 ou 5 mallades & blessez, qui les playes empiroient faute d'onguens, car nostre Chirurgien n'en avoit aport que bien peu, qui fut grande faute luy, & desplaisir aux malades & nous aussi: d'autant que l'infection de leurs blesseures estoit si grande en un petit vaisseau comme le nostre, qu'on ne pouvoit presque durer: & craignions qu'ils engendrassent des maladies: & aussi que n'avions plus de vivres que pour faire 8 ou 10 journes de l'advant, quelque retranchement que l'on fist, & ne sachans pas si le retour pourroit estre aussi long que l'aller, qui fut prs de deux mois. Pour le moins nostre dlibration estant prinse, nous ne nous retirasmes qu'avec le contentement que Dieu n'avoit laiss impuny le mesfait de ces barbares. Nous ne fusmes que jusques au 41 degr & demy, qui ne fut que demy degr plus que n'avoit fait le sieur de Mons sa descouverture. Nous partismes donc de ce port. Et le lendemain vinsmes mouiller l'ancre proche de Mallebarre, o nous fusmes jusques au 28 du mois que nous mismes la voile. Ce jour l'air estoit assez froid, & fit un peu de neige. Nous prismes la traverse pour aller Norambegue, ou l'isle Haute. Mettant le cap l'Est Nordest fusmes deux jours sur la mer sans voir terre, contrariez du mauvais temps. La nuict ensuivant eusmes cognoissance des isles qui sont entre Quinibequi & Norembegue. Le vent estoit si grand que fusmes contraincts de nous mettre la mer, pour attendre le jour, o nous nous esloignasmes si bien de la terre, quelque peu de 113/261 voiles qu'eussions, que ne la peusmes revoir que jusques au lendemain, que nous vismes le travers de l'isle Haute. Ce jour dernier d'Octobre, entre l'isle des Monts-deserts, & le cap de Corneille, nostre gouvernail se rompit en plusieurs pices, sans savoir le subject. Chacun en disoit son opinion. La nuit venant avec beau frais, nous estions parmy quantit d'isles & rochers, o le vent nous jettoit, & resolumes de nous sauver, s'il estoit possible, la premire terre que rencontrerions. Nous fusmes quelque temps au gr du vent & de la mer, avec seulement le bourcet de devant: mais le pis fut que la nuit estoit obscure & ne savions o nous allions: car nostre barque ne gouvernoit nullement, bien que l'on fit ce qu'on pouvoit, tenant les escouttes du bourcet la main, qui quelquefois la faisoient un peu gouverner. Tousjours on sondoit si l'on pourroit trouver fonds pour mouiller l'ancre & se prparer ce qui pourroit subvenir. Nous n'en trouvasmes point; enfin allant plus viste que ne desirions, l'on advisa de mettre un aviron par derrire avec des hommes pour faire gouverner une isle que nous apperceusmes, afin de nous mettre l'abry du vent. On mit aussi deux autres avirons sur les costs au derrire de la barque, pour ayder ceux qui gouvernoient, fin de faire arriver le vaisseau d'un cost & d'autre. Ceste invention nous servit si bien que mettions le cap o desirions, & fusmes derrire la pointe de l'isle qu'avions apperceue, mouiller l'ancre 21 brasses d'eau attendant le jour, pour nous recognoistre & aller chercher un endroit pour faire un autre gouvernail. 114/262 Le vent s'appaisa. Le jour estant venu nous nous trouvasmes proches des isles Ranges, tout environns de brisans; & louasmes Dieu de nous avoir conservs si miraculeusement parmy tant de prils. Le premier de Novembre nous allasmes en un lieu que nous jugeasmes propre pour eschouer nostre vaisseau & refaire nostre timon. Ce jour je fus terre, & y vey de la glace espoisse de deux poulces, & pouvoit y avoir huit ou dix jours qu'il y avoit gel, & vy bien que la temprature du lieu differoit de beaucoup celle de Malebarre & port Fortun: car les fueilles des arbres n'estoient pas encores mortes ny du tout tombes quand nous en partismes, & en ce lieu elles estoient toutes tombes, & y faisoit beaucoup plus de froid qu'au port Fortun. Le lendemain comme on alloit eschouer la barque, il vint un canot o y avoit des sauvages Etechemins qui dirent celuy que nous avions en nostre barque, qui estoit Secondon, que Jouaniscou avec ses compagnons avoit tu quelques autres sauvages & emmen des femmes prisonnieres, & que proche des isles des Montsdeserts ils avoient fait leur excution. Le neufiesme du mois nous partismes d'auprs du cap de Corneille & le mesme jour vinsmes mouiller l'ancre au petit passage[148] de la riviere saincte Croix. [Note 148: C'est le passage de l'ouest.] Le lendemain au matin mismes nostre sauvage terre avec quelques commoditez qu'on luy donna, qui fut tres-aise & satisfait d'avoir fait ce voyage avec nous, & emporta quelques testes des sauvages qui avoient est tuez au port Fortun. 115/263 Ledict jour allasmes mouiller l'ancre en une fort belle ance au Su de l'isle de Menasne. Le 12 du mois fismes voile, & en chemin la chalouppe que nous traisnions derrire nostre barque y donna un si grand & si rude coup qu'elle fit ouverture & brisa tout le haut de la barque: & de rechef au resac rompit les ferremens de nostre gouvernail, & croiyons du commencement qu'au premier coup qu'elle avoit donn, qu'elle eut enfonc quelques planches d'embas, qui nous eut fait submerger: car le vent estoit si eslev, que ce que pouvions faire estoit de porter nostre misanne: Mais aprs avoir veu le dommage qui estoit petit, & qu'il n'y avoit aucun pril, on fit en sorte qu'avec des cordages on accommoda le gouvernail le mieux qu'on peut, pour parachever de nous conduire, qui ne fut que jusques au 14 de Novembre, o l'entre du port Royal pensames nous perdre sur une pointe: mais Dieu nous delivra tant de ce pril que de beaucoup d'autres qu'avions courus. _Retour des susdites descouvertures & ce qui se passa durant l'hyvernement._ CHAPITRE XVI. A Nostre arrive l'Escarbot qui estoit demeur en l'habitation nous fit quelques gaillardises avec les gens qui y estoient restez pour nous resjouir[149]. [Note 149: Le sieur de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorzime de Novembre, o nous le receumes joyeusement & avec une solennit toute nouvelle par del. Car sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce d'autant plus, que si mal lui ft arriv nous eussions t en danger d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise en allant audevant de lui, comme nous fmes. Et d'autant que cela fut en rhimes Franoises faites la hte, je l'ay mis avec _Les Muses de la Nouvelle-France_ souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, o je renvoy mon Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de ntre action, nous avions mis au dessus de la porte de notre Fort les armes de France, environnes de couronnes de lauriers (dont il y a l grande quantit au long des rives des bois) avec la devise du Roy, DUO PROTEGIT UNUS. Et au dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEUS HIS QUOQUE FINEM: & celle-du sieur de Poutrincourt avec cette autre inscription, INVIA VIRTUTI NULLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de chapeaux de lauriers. (Lescarbot, liv. IV, ch. XV.)] 116/264 Estans terre, & ayans repris halaine chacun commena faire de petits jardins, & moy d'entretenir le mien, attendant le printemps, pour y semer plusieurs sortes de graines, qu'on avoit apportes de France, qui vindrent fort bien en tous les jardins. Le sieur de Poitrincourt, d'autre part fit faire un moulin eau prs d'une lieue & demie de nostre habitation, proche de la pointe o on avoit sem du bled. Le moulin estoit basty auprs d'un saut d'eau, qui vient d'une petite riviere qui n'est point navigable pour la quantit de rochers qui y sont, laquelle se va rendre dans un petit lac. En ce lieu il y a une telle abbondance de harens en sa saison, qu'on pourroit en charger des chalouppes, si on vouloit en prendre la peine, & y apporter l'invention qui y seroit requise. Aussi les sauvages de ces pays y viennent quelquesfois faire la pesche. On fit aussi quantit de charbon pour la forge. Et l'yver pour ne demeurer oisifs j'entreprins de faire un chemin sur le bort du bois pour aller une petite riviere qui est comme un ruisseau, que nommasmes la truittiere[150], cause qu'il y en avoit beaucoup. Je demanday deux ou trois hommes au sieur de Poitrincourt, qu'il me donna pour m'ayder y faire une alle. 117/265 Je fis si bien qu'en peu de temps je la rendy nette. Elle va jusques la truittiere, & contient prs de deux mille pas, laquelle servoit pour nous pourmener l'ombre des arbres, que j'avois laisse d'un cost & d'autre. Cela fit prendre resolution au sieur de Poitrincourt d'en faire une autre au travers des bois, pour traverser droit l'emboucheure du port Royal, o il y a prs de trois lieues & demie par terre de nostre habitation, & la fit commencer de la truittiere environ demie lieue, mais il ne l'ascheva pas pour estre trop pnible, & s'occupa d'autres choses plus necessaires pour lors. Quelque temps aprs nostre arrive, nous apperceusmes une chalouppe, o il y avoit des sauvages, qui nous dirent que du lieu d'o ils venoient, qui estoit Norembegue, on avoit tu un sauvage qui estoit de nos amis, en vengeance de ce que Jouaniscou aussi sauvage, & les siens avoient tu de ceux de Norembegue, & de Quinibequi, comme j'ay dit cy dessus, & que des Etechemins l'avoient dit au sauvage Secondon qui estoit pour lors avec nous. [Note 150: Ce ruisseau tait du ct de l'ouest de l'habitation, comme le marque l'auteur dans sa carte du port Royal, tandis que son jardin tait du ct de l'est.] Celuy qui commandoit en la chalouppe estoit le sauvage appelle Ouagimou[151], qui avoit familiarit avec Bessabes chef de la riviere de Norembegue, qui il demanda le corps de Panounia qui avoit est tu: ce qu'il luy octroya, le priant de dire ses amis qu'il estoit bien fasch de sa mort, luy asseurant que c'estoit sans son seu qu'il avoit est tu, & que n'y ayant de sa faute, il le prioit de leur dire qu'il desiroit qu'ils demeurassent amis comme auparavant: ce que Ouagimou luy promit faire quand il seroit de retour. Il nous dit qu'il luy ennuya 118/266 fort qu'il n'estoit hors de leur compagnie, quelque amiti qu'on luy monstrast, comme estans subjects au changement, craignant qu'ils ne luy en fissent autant comme au deffunct: aussi n'y arresta il pas beaucoup aprs sa despeche. Il emmena le corps en sa chalouppe depuis Norembegue jusques nostre habitation, d'o il y a 50 lieues. [Note 151: Lescarbot crit _Oagimont._] Aussi tost que le corps fut terre ses parens & amis commencrent crier au prs de luy, s'estans peints tout le visage de noir, qui est la faon de leur dueil. Aprs avoir bien pleur, ils prindrent quantit de petum, & deux ou trois chiens, & autres choses qui estoient au deffunct, qu'ils firent brusler quelque mille pas de nostre habitation sur le bort de la mer. Leurs cris continurent jusques ce qu'ils fussent de retour en leur cabanne. Le lendemain ils prindrent le corps du deffunct, & l'envelopperent dedans une catalongue rouge, que Mabretou chef de ces lieux m'inportuna fort de luy donner, d'autant qu'elle estoit belle & grande, laquelle il donna aux parens dudict deffunct, qui m'en remercirent bien fort. Aprs donc avoir emmaillott le corps, ils le parrent de plusieurs sortes de _matachiats_, qui sont patinostres & bracelets de diverses couleurs, luy peinrent le visage, & sur la teste luy mirent plusieurs plumes & autres choses qu'ils avoient de plus beau, puis mirent le corps genoux au milieu de deux bastons, & un autre qui le soustenoit soubs les bras: & au tour du corps y avoit sa mre, sa femme & autres de ses parens & amis, tant femmes que filles, qui hurloient comme chiens. 119/267 Cependant que les femmes & filles crioient le sauvage appel Mabretou, faisoit une harangue ses compagnons sur la mort du deffunct, en incitant un chacun d'avoir vengeance de la meschancet & trahison commise par les subjects de Bessabes, & leur faire la guerre le plus promptement que faire se pourroit. Tous luy accordrent de la faire au printemps. La harange faitte & les cris cessez, ils emportrent le corps du deffunct en une autre cabanne. Aprs avoir petun, le renveloperent dans une peau d'Eslan, & le lirent fort bien, & le conserverent jusques ce qu'il y eust plus grande compagnie de sauvages, de chacun desquels le frre du defunct esperoit avoir des presens, comme c'est leur coustume d'en donner ceux qui ont perdu leurs pres, mres, femmes, frres, ou soeurs. La nuit du 26. Dcembre il fist un vent de Surest, qui abbatit plusieurs arbres. Le dernier Dcembre il commena neger, & cela dura jusqu'au lendemain matin. Le 16. janvier ensuivant 1607, le sieur de Poitrincourt voulant aller au haut de la riviere de l'Equille la trouva scele de glaces quelque deux lieues de nostre habitation, qui le fit retourner pour ne pouvoir passer. Le 8 Fevrier il commena descendre quelques glaces du haut de la riviere dans le port qui ne gele que le long de la coste. Le 10 de May ensuivant, il negea toute la nuict, & sur la fin du mois faisoit de fortes geles blanches, qui durrent jusques au 10 & 12 de Juin, que tous les arbres estoient couverts de fueilles, horsmis les chesnes qui ne jettent les leurs que vers le 15. 120/268 L'yver ne fut si grand que les annes prcdentes, ny les neges aussi ne furent si long temps sur la terre. Il pleust assez souvent, qui fut occasion que les sauvages eurent une grande famine, pour y avoir peu de neges. Le sieur de Poitrincourt nourrist une partie de ceux qui estoient avec nous, savoir Mabretou, sa femme & ses enfans, & quelques autres. Nous passames cest yver fort joyeusement, & fismes bonne chre, par le moyen de l'ordre de bontemps que j'y establis, qu'un chacun trouva utile pour la sant, & plus profitable que toutes sortes de medicines, dont on eust peu user. Ceste ordre estoit une chaine que nous mettions avec quelques petites crmonies au col d'un de nos gens, luy donnant la charge pour ce jour d'aller chasser: le lendemain on la bailloit un autre, & ainsi consecutivement: tous lesquels s'efforoient l'envy qui feroit le mieux & aporteroit la plus belle chasse: Nous ne nous en trouvasmes pas mal, ny les sauvages qui estoient avec nous[152]. [Note 152: Lescarbot donne quelques dtails de plus sur ce sujet: Je diray que pour nous tenir joyeusement & nettement, quant aux vivres, fut tabli un Ordre en la Table dudit sieur de Poutrincourt, qui fut nomm L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premirement en avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle table toient Maitres-d'hotel chacun son tour, qui toit en quinze jours une fois. Or avoit-il le soin de faire que nous fussions bien & honorablement traits. Ce qui fut si bien observ, que (quoy que les gourmans de de nous disent souvent que l nous n'avions point la rue aux Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement aussi bonne chre que nous saurions faire en cette rue aux Ours, & moins de frais. Car il n'y avoit celui qui deux jours devant que son tour vint ne ft soigneux d'aller la chasse, ou la pcherie, & n'apportt quelque chose de rare, outre ce qui toit de notre ordinaire. Si bien que jamais au djeuner nous n'avons manqu de saupiquets de chair ou de poisson: & au repas de midi & du soir encor moins: car c'toit le grand festin, l o l'Architriclin, ou Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent _Atoctegic_) ayant fait prparer toutes choses au cuisinier, marchoit la serviete sur l'paule, le bton d'office en main, le collier de l'Ordre au col, & tous ceux d'icelui Ordre aprs lui portant chacun son plat. Le mme toit au dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant rendre grce Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre, avec un verre de vin son successeur en la charge, & buvoient l'un l'autre. (Liv. IV, ch. XVI.)] 121/269 Il y eut de la maladie de la terre parmy nos gens, mais non si aspre qu'elle avoit est aux annes prcdentes: Neantmoins il ne laissa d'en mourir sept; & un autre d'un coup de flesche qu'il avoit receu des sauvages au port Fortun. Nostre chirurgien appel maistre Estienne, fit ouverture de quelques corps, & trouva presque toutes les parties de dedans offences, comme on avoit fait aux autres les annes prcdentes. Il y en eut 8 ou 10 de malades qui gurirent au printemps. Au commencement de Mars & d'Avril, chacun se mit prparer les jardins pour y semer des graines en May, qui est le vray temps, lesquelles vindrent aussi bien qu'elles eussent peu faire en France, mais quelque peu plus tardives: & trouve que la France est au plus un mois & demy plus advance: & comme j'ay dit, le temps est de semer en May, bien qu'on peut semer quelquefois en Avril, mais ces semences n'advancent pas plus que celles qui sont semes en May, & lors qu'il n'y a plus de froidures qui puisse offencer les herbes, sinon celles qui sont fort tendres, comme il y en a beaucoup qui ne peuvent resister aux geles blanches, si ce n'est avec un grand soin & travail. Le 24 de May apperceusmes une petite barque du port de 6 7 tonneaux qu'on envoya recognoistre, & trouva on que c'estoit un jeune homme de sainct Maslo appel Chevalier qui apporta lettres du sieur de Mons au sieur de Poitrincourt, par lesquelles il luy mandoit de ramener ses compagnons en 122/270 France[153], & nous dit la naissance de Monseigneur le Duc d'Orlans [154], qui nous apporta de la resjouissance, & en fismes les feu de joye, & chantasmes le _Te deum_. [Note 153: Lescarbot ajoute encore ici plusieurs autres dtails, qui ne manquent pas d'intrt Le soleil commenoit chauffer la terre, & oeillader sa maitresse d'un regard amoureux, quand le _Sagamos Membertou_ (apres noz prires solennellement faites Dieu, & le desjeuner distribu au peuple, selon la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu une voile sur le lac, c'est dire dans le port, qui venoit vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone qui et si bonne veue que lui, quoy qu'il soit g de plus de cent ans. Neantmoins on dcouvrit bientt ce qui en toit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence apprter la petite barque pour aller reconoitre. Champ-dor & Daniel Hay y allrent & par le signal qu'ils nous donnrent tans certains que c'toient amis, incontinent fimes charger quatre canons, & une douzaine de fauconneaux, pour saluer ceux qui nous venoient voir de si loin. Eux de leur part ne manqurent commencer la fte, & dcharger leurs pices, auxquels fut rendu le rciproque avec usure. C'toit tant seulement une petite barque marchant souz la charge d'un jeune homme de saint-Malo nomm Chevalier, lequel arriv au Fort bailla ses lettres au sieur de Poutrincourt, lquelles furent leus publiquement. On lui mandoit que pour ayder sauver les frais du voyage, le navire (qui toit encor le JONAS) s'arreteroit au port de Campseau pour y faire pcherie de Morues, les marchans associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y et pcherie plus loin que ce lieu: toutefois que s'il toit necessaire il fit venir ledit navire au Port Royal. Au reste, que la societ toit rompue, d'autant que contre l'honntet & devoir les Holandois (qui ont tant d'obligations la France) conduits par un traitre Franois nomm La Jeunesse, avoient l'an prcdent enlev les Castors & autres pelleteries de la Grande Rivire de Canada: chose qui tournoit au Grand detriement de la societ, laquelle partant ne pouvoit plus fournir aux frais de l'habitation de del, comme elle avoit fait par le pass. Joint qu'au Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on avoit nouvellement rvoqu le privilge octroy pour dix ans au sieur de Monts pour la traicte des Castors, chose que l'on n'et jamais esper. Et pour cette cause n'envoyoient persone pour demeurer l aprs nous. Si nous emes de la joye de voir ntre secours asseur, nous emes aussi une grande tristesse de voir une si belle & si sainte entreprise rompue; que tant de travaux & de prils passez ne servissent de rien: & que l'esperance de planter l le nom de Dieu, & la Foy Catholique, s'en allt evanouie. (Liv. IV, ch. XVII.)] [Note 154: Il ne faut pas confondre ce duc d'Orlans, second fils de Henri IV, avec son frre Gaston, qui ne prit le titre de duc d'Orlans qu'aprs la mort de celui dont il est ici question. Ce second fils de Henri IV mourut, sans tre nomm, Saint-Germain-en-Laye, le 17 novembre 1611. Il tait n le 16 avril de cette anne 1607. (Hist. gnalogique de la France, t. I, p. 146.)] Depuis le commencement de Juin jusqu'au 20 du mois, s'assemblerent en ce lieu quelque 30 ou 40 [155] sauvages, pour s'en aller faire la guerre aux Almouchiquois, & venger la mort de Panounia, qui fut enterr par les sauvages selon leur 123/271 coustume, lesquels donnrent en aprs quantit de pelleterie un sien frere. Les presens faicts, ils partirent tous de ce lieu le 29 de Juin pour aller la guerre Chouacoet, qui est le pays des Almouchiquois. [Note 155: Environ quatre cents, d'aprs Lescarbot. Au commencement de Juin, dit-il, liv. IV, ch. XVII, les Sauvages, au nombre d'environ quatre cens, partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit faonn de nouveau en forme de ville environne de hautes palissades, pour aller la guerre contre les Almouchiquois... Les Sauvages furent prs de deux mois s'assembler l. Membertou le grand Sagamos les avoit fait avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoy hommes exprs, qui toient ses deux fils _Actaudin & Actauddinech_, pour leur donner l le rendez-vous. (Liv. IV, ch. XVII.)] Quelques jours aprs l'arrive dudict Chevalier, le sieur de Poitrincourt l'envoya la riviere S. Jean & saincte Croix pour traicter quelque pelleterie: mais il ne le laissa pas aller sans gens pour ramener la barque, d'autant que quelques uns avoient raport qu'il desiroit s'en retourner en France avec le vaisseau o il estoit venu, & nous laisser en nostre habitation. L'Escarbot estoit de ceux qui l'accompagnrent, lequel n'avoit encores sorty du port Royal: c'est le plus loin qu'il ayt est, qui sont seulement 14 15 lieues plus avant que ledit port Royal [156]. [Note 156: Je ne say, dit Lescarbot, quel propos Champlein en la relation de ses voyages imprims l'an mil six cens treize, s'amuse crire que je n'ay point t plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant l mme, p. 151 (anc. dit.) que dudit Sainte-Croix au port Royal n'y a que quatorze lieues, & en la page 95 (p. 76 de cette dit.) il avoit dit qu'il y en a 25. Et si on regarde sa charte gographique, il s'en trouvera pour le moins quarante. (Liv. IV, ch. XVII.)--Il ne faut pas faire un crime Lescarbot d'avoir t piqu de la remarque de Champlain; mais il est vident que la mauvaise humeur lui fait voir des contradictions l o il n'y en a point. Champlain ne dit pas prcisment qu'il y ait quatorze lieues de Port-Royal Sainte-Croix, mais seulement que Lescarbot ne fut pas plus loin que quatorze ou quinze lieues au-del de Port-Royal; ce qui n'est point exact, il est vrai, si l'auteur veut parler de la distance Sainte-Croix; mais il est visible que Champlain, dans cette phrase, reporte sa pense sur la rivire Saint-Jean, o Chevalier se rendait directement, et qui est en effet quatorze ou quinze lieues de Port-Royal. Quant aux distances marques dans les cartes de Champlain, il est impossible, avec toute la bonne volont du monde, de trouver mme trente lieues de Sainte-Croix Port-Royal. Ce qui a tromp Lescarbot, sans doute, c'est que, dans les cartes de Champlain, les chiffres de ses chelles, au lieu d'tre marqus au bout de chacune des divisions, sont placs au milieu de l'espace qui les spare.] Attendant le retour dudit Chevalier, le sieur de Poitrincourt fut au fonds de la baye Franoise dans une chalouppe avec 7 8 hommes. Sortant du port & mettant le cap au Nordest quart de 124/272 l'Est le de la coste quelque 25 lieues, fusmes un cap, o le sieur de Poitrincourt voulut monter sur un rocher de plus de 30 thoises de haut, o il courut fortune de sa vie: d'autant qu'estant sur le rocher, qui est fort estroit, o il avoit mont avec assez de difficult, le sommet trembloit soubs luy: le subject estoit que par succession de temps il s'y estoit amass de la mousse de 4 5 pieds d'espois laquelle n'estant solide, trembloit quand on estoit dessus, & bien souvent quand on mettoit le pied sur une pierre il en tomboit 3 ou 4 autres: de sorte que s'il y monta avec peine, il descendit avec plus grande difficult, encore que quelques matelots, qui sont gens assez adroits grimper, luy eussent port une haussiere (qui est une corde de moyenne grosseur) par le moyen de laquelle il descendit. Ce lieu fut nomm le cap de Poitrincourt [157], qui est par la hauteur de 45 degrez deux tiers de latitude. [Note 157: Ce cap a t appel depuis cap Fendu _(Cape Split)_. Sa latitude est de 45 22'.] Nous fusmes au fonds d'icelle baye [158], & ne vismes autre chose que certaines pierres blanches faire de la chaux: Mais en petite quantit, & force mauves, qui sont oiseaux, qui estoient dans des isles: Nous en prismes nostre volont, & fismes le tour de la baye pour aller au port aux mines, o j'avois est auparavant, & y menay le sieur de Poitrincourt, qui y print quelques petits morceaux de cuivre, qu'il eut avec bien grand peine. Toute ceste baye peut contenir quelque 20 lieues de circuit, o il y a au fonds une petite riviere, qui 125/273 est fort platte & peu d'eau. Il y a quantit d'autres petits ruisseaux & quelques endroits, o il y a de bons ports, mais c'est de plaine mer, o l'eau monte de cinq brasses. En l'un de ces ports [159] 3 4 lieues au Nort du cap de Poitrincourt trouvasmes une Croix qui estoit fort vieille, toute couverte de mousse & presque toute pourrie, qui monstroit un signe evident qu'autrefois il y avoit est des Chrestiens. Toutes ces terres sont forests tres-espoisses, o le pays n'est pas trop aggreable, sinon en quelques endroits. [Note 158: Le bassin des Mines.] [Note 159: Probablement la baie de Greville.] Estant au port aux mines nous retournasmes nostre habitation. Dedans icelle baye y a de grands transports de mare qui portent au Surouest. Le 12 de Juillet arriva Ralleau secretaire du sieur de Mons, luy quatriesme dedans une chalouppe, qui venoit d'un lieu appel Niganis[160], distant du port Royal de quelque 160 ou 170 lieues, qui confirma au sieur de Poitrincourt ce que Chevalier lui avoit raport. [Note 160: Ou Niganiche, dans l'le du Cap-Breton, six ou sept lieues au sud du cap de Nord.] Le 3 Juillet [161] on fit quiper trois barques pour envoyer les hommes & commoditez qui estoient nostre habitation pour aller Campseau, distant de 115 lieues de nostre habitation, & 45 degrez & un tiers de latitude, o estoit le vaisseau[162] qui faisoit pesche de poisson, qui nous devoit repasser en France. [Note 161: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait le 30 juillet, ce qui s'accorderait assez bien avec le rcit de Lescarbot. Voici comment celui-ci rapporte les circonstances du dpart. Sur le point qu'il falut dire adieu au Port Royal, le sieur de Poutrincourt envoya son peuple les uns aprs les autres trouver le navire, Campseau... Nous avions une grande barque, deux petites & une chaloupe. Dans l'une des petites barques on mit quelques gens que l'on envoya devant. Et le trentime de Juillet partirent les deux autres. J'tois dans la grande, conduite par Champ-dor. (Liv. IV, ch. XVIII.)] [Note 162: C'tait le _Jonas_, par lequel tait retourn Pont-Grav. (Lescarbot, liv. IV, ch. XVII.)] 126/274 Le sieur de Poitrincourt renvoya tous ses compagnons, & demeura luy neufieme en l'habitation pour emporter en France quelques bleds qui n'estoient pas bien maturit. Le 10 d'Aoust arriva de la guerre Mabretou, lequel nous dit avoir est Chouacoet, & avoir tu 20 sauvages & 10 ou 12 de blessez, & que Onemechin chef de ce lieu, Marchin, & un autre avoient est tus par Sasinou chef de la riviere de Quinibequi, lequel depuis fut tu par les compagnons d'Onemechin & Marchin. Toute ceste guerre ne fut que pour le subject de Panounia sauvage de nos amis, lequel, comme j'ay dict cy dessus avoit est tu Norembegue par les gens dudit Onemechin & Marchin. Les chefs qui sont pour le jourd'huy en la place d'Onemechin, Marchin, & Sasinou, sont leurs fils, savoir pour Sasinou, Pememen: Abriou pour Marchin son pre: & pour Onemechin Queconsicq. Les deux derniers furent blessez par les gens de Mabretou, qui les attraprent soubs apparence d'amiti, comme est leur coustume, de quoy on se doit donner garde, tant des uns que des autres. _Habitation abandonne. Retour en France du sieur de Poitrincourt & de tous ses gens._ CHAPITRE XVII. L'Onsieme du mois d'Aoust partismes de nostre habitation dans une chalouppe, & rengeasmes la coste jusques au cap Fourchu, o 127/275 j'avois est auparavant. Continuant nostre routte le long de la coste jusques au cap de la Hve (o fut le premier abort avec le sieur de Mons, le 8 de May 1604.) nous recogneusmes la coste depuis ce lieu jusques Campseau, d'o il y a prs de 60 lieues: ce que n'avois encor fait, & la vis lors fort particulirement, & en fis la carte comme du reste. Partant du cap de la Hve jusques Sesambre, qui est une isle ainsi appele par quelques Mallouins[163], distante de la Hve de 15 lieues. En ce chemin y a quantit d'isles qu'avions nommes les Martyres pour y avoir eu des franois autrefois tus par les sauvages. Ces isles sont en plusieurs culs de sac & bayes: En une desquelles y a une riviere appele saincte Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues, qui est par la hauteur de 44 degrez & 23 minuttes de latitude. Les isles & costes sont remplies de quantit de pins, sapins, boulleaux, & autres meschants bois. La pesche du poisson y est abbondante, comme aussi la chasse des oiseaux. [Note 163: En souvenir d'une petite le du mme nom qui est en face de Saint-Malo. De Ssambre, on a fait S. Sambre, et les navigateurs anglais, qui ne sont pas fort dvots aux saints, l'ont appele simplement Sambro.] De Sesambre passames une baye fort saine[164] contenant sept huit lieues, o il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au fonds, qui est l'entre d'une petite riviere de peu d'eau [165], & fusmes un port distant de Sesambre de 8 lieues mettant le cap au Nordest quart d'Est, qui est assez bon pour des vaisseaux du port de cent six vingts tonneaux. En son 128/276 entre y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller la grande terre. Nous avons nomm ce lieu, le port saincte Helaine [166], qui est par la hauteur de 44 degrez 40 minuttes peu plus ou moins de latitude. [Note 164: Cette baie Saine tait appele par les sauvages _Chibouctou_. C'est la baie d'Halifax.] [Note 165: C'est, sans doute, pour cette raison que l'auteur l'appelle rivire Flatte, dans son dition de 1632.] [Note 166: Le port de Sainte-Hlne est probablement celui qu'on a appel plus tard baie de Thodore, et dont on a fait _Jeddore_.] De ce lieu fusmes une baye appele la baye de toutes isles [167], qui peut contenir quelques 14 15 lieues: lieux qui sont dangereux cause des bancs, basses & battures qu'il y a. Le pays est tresmauvais voir, rempli de mesmes bois que j'ay dict cy dessus. En ce lieu fusmes contrariez de mauvais temps. [Note 167: Ce qu'on a appel, et ce qu'on appelle encore baie de _Toutes-Iles_, n'est pas proprement parler une baie. Ds les premiers temps, on dsignait sous ce nom tout l'archipel qui s'tend depuis la chane de la rivire Thodore, jusqu' quelques lieues en de de la rivire Sainte-Marie; ce qui pouvait faire quatorze quinze lieues, comme dit Champlain. Aujourd'hui, ce que l'on appelle _baie des Iles_, ne s'tend que du havre au Castor jusqu' celui de Liscomb; c'est--dire que la _baie des Iles_ d'aujourd'hui n'est pas mme la moiti de la _baie de Toutes-Iles_ d'autrefois.] De l passames proche d'une riviere qui en est distante de six lieues qui s'appelle la riviere de l'isle verte [168], pour y en avoir une en son entre. Ce peu de chemin que nous fismes est remply de quantit de rochers qui jettent prs d'une lieue la mer, o elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez un quart de latitude. [Note 168: Denys, dans sa Description de l'Amrique, t. I, p. 116, dit que la rivire de l'le Verte a elle nomme Sainte-Marie par La Giraudire, qui s'y est venu habiter. Prs de l'entre de cette rivire, il y a une le appele Pierre--Fusil _(Wedge Island)_, qui doit avoir port le nom d'le Verte, que l'on donne aujourd'hui une autre le, situe l'entre du port Sandwich ou _Country harbour_; et une des raisons qui viennent l'appui de cet avanc, c'est l'expression dont se sert ici Champlain, _pour y en avoir une en son entre_. En effet cette le est seule l'entre de la rivire de Sainte-Marie; tandis que celle qu'on appelle aujourd'hui le Verte ou _Green island_, est la plus petite des trois qui sont situes l'entre du cul-de-sac dont parle l'auteur un peu plus loin.] 129/277 De l fusmes un lieu o il y a un cul de sac [169], & deux ou trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte trois lieux. Nous passames aussi par plusieurs isles qui sont ranges les unes proches des autres, & les nommasmes les isles ranges[170], distantes de l'isle verte de 6 7 lieues. En aprs passames par une autre baye [171], o il y a plusieurs isles, & fusmes jusque un lieu o trouvasmes un vaisseau qui faisoit pesche de poisson entre des isles qui sont un peu esloignes de la terre, distantes des isles ranges quatre 130/278 lieues, & nommasmes [172] ce lieu le port de Savalette, qui estoit le maistre du vaisseau qui faisoit pesche qui estoit Basque, lequel nous fit bonne chre, & fut tres-aise de nous voir: d'autant qu'il y avoit des sauvages qui luy vouloient faire quelque desplaisir: ce que nous empeschasmes. [Note 169: Ce cul-de-sac, l'entre duquel il y a trois les, tait appel autrefois Mocodome. Aujourd'hui il est connu sous le nom de Country harbour. Le cap qui ferme le port du ct de l'ouest a seul retenu le nom ancien.] [Note 170: Ces les sont prs de la terre ferme, l'est de l'entre de la rivire Sainte-Catherine.] [Note 171: Cette baie est videmment celle qui porte maintenant le nom de _Tor bay_.] [Note 172: Quand l'auteur emploie cette expression _nommmes_, il veut dire simplement que le nom a t donn ou suggr par quelqu'un de la troupe. Cette fois ce fut Lescarbot. Nous arrivmes, dit-il, quatre lieues de Campseau, un Port o faisoit sa pcherie un bon vieillart de Saint-Jean de Lus nomm le Capitaine Savalet, lequel nous receut avec toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port (qui est petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifi sur ma Charte gographique du nom de Savalet. Ce bon personnage nous dit que ce voyage toit le quarante-deuxime qu'il faisoit pardela, & toutefois les Terreneuviers n'en font tous les ans qu'un. Il toit merveilleusement content de sa pcherie, & nous disoit qu'il faisoit tous les jours pour cinquante cus de Morues: & que son voyage vaudroit dix mille francs. Il avoit seze hommes ses gages: & son vaisseau toit de quatre vints tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues seches. Il toit quelquefois inquit des Sauvages l cabannez, lquelz trop privment & impudemment alloient dans son navire, & lui cmportoient ce qu'ilz vouloient. Et pour viter cela il les menaoit que nous viendrions & les mettrions tous au fil de l'pe s'ilz lui faisoient tort. Cela les intimidoit, & ne lui faisoient pas tout le mal qu'autrement ilz eussent fait. Neantmoins toutes les fois que les pcheurs arrivoient avec leurs chaloupes pleines de poissons, ces Sauvages choisissoient ce que bon leur sembloit, & ne s'amusoient point au Morues, ains prenoient des Merlus, Bars, & Fltans qui vaudroient ici Paris quatre cus, ou plus. Car c'est un merveilleusement bon manger, quand principalement ilz sont grands & pais de six doits, comme ceux qui se pchoient l. Et et t difficile de les empcher en cette insolence, d'autant qu'il et toujours fallu avoir les armes en main, & la besogne ft demeure. Or l'honntet de cet homme ne s'tendit pas seulement envers nous, mais aussi envers tous les ntres qui passerent son Port, car c'toit le passage pour aller & venir au Port-Royal. Mais il y en eut quelques uns de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient pis que les Sauvages, & se gouvernoient envers lui comme fait ici le gend'arme chez le bon homme: chose que j'ouy fort regret. Plusieurs raisons nous font croire que le port de Savalette est celui qu'on appelle aujourd'hui _White haven_. Il est environ quatre lieues des les Ranges, et six de Canseau, comme l'auteur le remarque plus loin. Il est vrai que Lescarbot le met quatre lieues seulement de Canseau; mais rien, dans son rcit, ne vient confirmer son avanc: tandis que notre auteur marque sparment la distance du port de Savalette aux les Ranges et Canseau, et que ces deux distances runies donnent exactement le nombre de lieues qu'il y a des les Ranges Canseau. De plus, l'entre de ce port, il y a plusieurs les _qui sont un peu loignes de la terre_; et, dans le port mme, certains noms que l'on y retrouve, semblent rappeler la mmoire du vieux voyageur basque, comme l'le du Pcheur, la pointe au Pilote.] Partant de ce lieu arrivasmes Campseau le 27 du mois, distant du port de Savalette six lieues, ou passames par quantit d'isles jusques audit Campseau, o trouvasmes les trois barques arrives port de salut. Champdor & l'Escarbot vindrent audevant de nous pour nous recevoir. Aussi trouvasmes le vaisseau prest faire voile qui avoit fait sa pesche, & n'attendoit plus que le temps pour s'en retourner: cependant nous nous donnasmes du plaisir parmy ces isles, o il y avoit telle quantit de framboises qu'il ne se peut dire plus. Toutes les costes que nous rengeasmes depuis le cap de Sable jusques en ce lieu sont terres mdiocrement hautes, & costes de rochers, en la pluspart des endroits bordes de nombres d'isles & brisans qui jettent la mer par endroits prs de deux lieues, qui sont fort mauvais pour l'abort des vaisseaux: Neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & raddes le long des costes Seines, s'ils estoient descouverts. Pour ce qui est de la terre elle est plus mauvaise & mal aggreable, qu'en autres lieux qu'eussions veus; si ce ne sont en quelques rivieres ou ruisseaux, o le pays est assez plaisant: & ne faut doubter qu'en ces lieux l'yver n'y soit froid, y durant prs de six sept mois. 131/279 Ce port de Campseau [173] est un lieu entre des isles qui est de fort mauvais abord, si ce n'est de beau-temps, pour les rochers & brisans qui sont au tour. Il s'y fait pesche de poisson vert & sec. [Note 173: Ce nom de Campseau ou Canseau, que les Anglais crivent _Canso_, est sauvage, suivant Lescarbot (page 221 de la 3e dition). Le P. F. Martin (App. de sa trad. du P. Bressani, p. 320), aprs avoir mentionn Lescarbot, au sujet de ce mot, ajoute: Thvet, dans un manuscrit de 1586, dit qu'il vient de celui d'un navigateur franais nomm Canse. Le passage du manuscrit de 1586 est extrait mot pour mot de la Cosmographie Universelle de Thvet. Or, en cet endroit l'auteur parle des Antilles, et non du Canada; et, en second lieu, il n'crit pas Canse, mais Cause. Voici le passage en entier: Quant l'isle de Virgengorde & celle de Ricque (Porto-Rico), basse & sablonneuse, il vous faut tirer celle de Sainct Domingue, & conduire les vaisseaux droit la poincte de la Gouade (del Aguada) qui est au bout de l'isle (de Porto-Rico), puis celle de Mona, premirement que venir aborder & mouiller l'ancre l'isle Espagnole. Pass qu'avez, & doubl la haulteur de laditte isle, vous apparoist la terre de Cause, qui prend son nom de l'un des vaillans Capitaines pilotes, natif d'une certaine villette, nomme Cause (Cozes), en Xainctonge, une lieue de maison de Madion. (Cosm. Universelle, verso du fol. 993.) Thvet ne parle donc point de Canseau, dans ce passage, et son tmoignage n'infirme en rien celui de Lescarbot.] De ce lieu jusques l'isle du cap Breton qui est par la hauteur de 45 degrez trois quars[174] de latitude & 14 degrez 50 minuttes[175] de declinaison de l'aimant y a huit lieues, & jusques au cap Breton 25, o entre les deux y a une grande baye [176] qui entre quelque 9 ou 10 lieues dans les terres & fait passage entre l'isle du cap Breton & la grand terre qui va rendre en la grand baye sainct Laurens, par o on va Gasp & isle parce, o se fait pesche de poisson. Ce passage de l'isle du cap Breton est fort estroit: Les grands vaisseaux n'y passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez, cause des grands courans & transports de mare qui y sont: & avons nomm ce lieu le passage courant [177], qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude. [Note 174: L'extrmit la plus mridionale de l'le du Cap-Breton est 45 34', et la latitude du cap Breton lui-mme est de 45 57' environ.] [Note 175: Il est assez probable qu'il faut lire 24 50'. Aujourd'hui la variation de l'aiguille au cap Breton est de prs de 24 de dclinaison occidentale.] [Note 176: La baie de Chdabouctou, que l'on a appele quelque temps baie de Milford.] [Note 177: Le passage Courant a pris plus tard le nom de Fronsac, et aujourd'hui on l'appelle passage ou dtroit de Canseau.] 132/280 Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a quelque 80 lieues de circuit, & est la pluspart terre montagneuse: Neantmoins en quelques endroits fort aggreable. Au milieu d'icelle y a une manire de lac[178], o la mer entre par le cost du Nord quart du Nordouest, & du Su quart du Suest [179]: & y a quantit d'isles remplies de grand nombre de gibier, & coquillages de plusieurs sortes: entre autres des huistres qui ne sont de grande saveur. En ce lieu y a deux ports, o l'on fait pesche de poisson: savoir le port aux Anglois[180], distant du cap Breton quelque 2 3 lieues: & l'autre, Niganis, 18 ou 20 lieues au Nord quart du Nordouest. Les Portuguais autrefois voulurent habiter ceste isle, & y passrent un yver: mais la rigueur du temps & les froidures leur firent abandonner leur habitation. [Note 178: Le Bras-d'or, ou Labrador, dont le nom sauvage tait Bideauboch, d'aprs Bellin.] [Note 179: L'auteur, dans sa carte de 1613, indique en effet une communication entre le Bras-d'Or et les eaux du golfe vers le nord-quart-de-nord-ouest; mais il n'en marque aucune du ct du sud-est. On sait que le Bras-d'Or ne communique avec la mer que du ct de l'est par la Grande et la Petite Entres.] [Note 180: Le port de Louisbourg.] Le 3 Septembre partismes de Campseau [181]. [Note 181: Nous levmes les ancres, dit Lescarbot, & avec beaucoup de difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit _Campseau_. Ce que nos mariniers firent avec deux chaloupes qui portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir notre vaisseau, fin qu'il n'allt donner contre les rochers. En fin tans en mer on laissa l'abandon l'une ddites chaloupes, & l'autre fut tire dans le Jonas, lequel outre notre charge portoit cent milliers de Morues, que seches que vertes. Nous emes assez bon vent jusques ce que nous approchmes les terres de l'Europe. (Liv. IV, ch. XVIII.)] Le 4 estions le travers de l'isle de Sable. Le 6 Arrivasmes sur le grand banc, o se fait la pesche du poisson vert, par la hauteur de 45 degrez & demy de latitude. Le 26 entrasmes sur la Sonde proche des costes de Bretagne & Angleterre, 65 brasses d'eau, & par la hauteur de 49 degrez & demy de latitude. 133/281 Et le 28, relachasmes Roscou[182] en basse Bretagne, ou fusmes contraris du mauvais temps jusqu'au dernier de Septembre, que le vent venant favorable nous nous mismes la mer pour parachever nostre routte jusques sainct Maslo[183], qui fut la fin de ces voyages [184], o Dieu nous conduit sans naufrage ny pril. [Note 182: Nous demeurmes Roscou, dit Lescarbot, deux jours & demi nous rafrachir. Nous avions un sauvage qui se trouvoit assez tonn de voir les batimens, clochers & moulins vent de France: mme les femmes qu'il n'avoit onques veu vtues notre mode.] [Note 183: En quoy je ne puis que je ne loue, ajoute Lescarbot, la prvoyante vigilance de notre matre de navire Nicolas Martin, de nous avoir si dextrement conduit en une telle navigation, & parmi tant d'cueils & caphares rochers dont est remplie la cote d'entre le cap d'Ouessans & ledit Saint Malo. Que si cetui ci est louable en ce qu'il a fait, le capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir men parmi tant de vents contraires en des terres inconues o nous nous sommes efforcs de jetter les premiers fondemens de la Nouvelle France.] [Note 184: Le vaisseau de Chevalier, qui tait de Saint-Malo, tait rendu sa destination. Champlain dut prendre de l le chemin de la Saintonge. Messieurs de Poutrincourt, de Biencourt et Lescarbot, y demeurrent encore quelques jours, pendant lesquels ils visitrent le Mont-Saint-Michel et les pcheries de Cancale; puis ils se mirent dans une barque qui les conduisit Honfleur. En cette navigation, dit Lescarbot, nous servit beaucoup l'exprience du sieur de Poutrincourt, lequel voyant que nos conducteurs toient au bout de leur latin, quand il se virent entre les iles de Jersey & Sart (Serck) ... il print sa Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de manire que nous passames le Raz-Blanchart (passage dangereux des petites barques) & vinmes l'aise suivant la cte de Normandie audit Honfleur. (Liv. IV, ch. XVIII.)] _Fin des voyages depuis l'an 1604, jusques en 1608._ 135/283 [Illustration: Frise.] LES VOYAGES FAITS AV GRAND FLEUVE SAINCT LAURENS PAR LE sieur de Champlain Capitaine ordinaire pour le Roy en la marine, depuis l'anne 1608. jusques en 1612. LIVRE SECOND. _Resolution du sieur de Mons pour faire les descouvertures par dedans les terres; sa commission, & enfrainte d'icelle par des Basques qui dsarmrent le vaisseau de Pont-grav; & l'accort qu'ils firent aprs entre eux._ CHAPITRE I. Estant de retour en France aprs avoir sejourn trois ans au pays de la nouvelle France, je fus trouver le sieur de Mons, auquel je recitay les choses les plus singulieres que j'y eusse veues depuis son partement, & luy donnay la carte & plan des costes & ports les plus remarquables qui y soient. Quelque temps aprs ledit sieur de Mons se delibera de continuer ses dessins, & parachever de descouvrir dans les terres par le grand fleuve S. Laurens, o j'avois est par le commandement du feu Roy HENRY LE GRAND en l'an 1603. quelque 136/284 180 lieues, commenant par la hauteur 48 degrez deux tiers de latitude, qui est Gasp entre dudit fleuve jusques au grand saut, qui est sur la hauteur de 45 degrez & quelques minuttes de latitude, o finist nostre descouverture, & o les batteaux ne pouvoient passer nostre jugement pour lors: d'autant que nous ne l'avions pas bien recogneue comme depuis nous avons fait. Or aprs que par plusieurs fois le sieur de Mons m'eust discouru de son intention touchant les descouvertures, print resolution de continuer une si genereuse, & vertueuse entreprinse, quelques peines & travaux qu'il y eust eu par le pass. Il m'honora de sa lieutenance pour le voyage: & pour cest effect fit equipper deux vaisseaux, o en l'un commandoit du Pont-grav, qui estoit dput pour les negotiations, avec les sauvages du pays, & ramener avec luy les vaisseaux: & moy pour hyverner audict pays. Le sieur de Mons pour en supporter la despence obtint lettres de sa Majest pour un an, o il estoit interdict toutes personnes de ne trafficquer de pelleterie avec les sauvages, sur les peines portes par la commission qui ensuit. HENRY PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, _A nos amez & faux Conseillers, les officiers de nostre Admiraut de Normandie, Bretaigne & Guienne, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, Juges ou leurs Lieutenans, & chacun d'eux endroict soy, en l'estendue de leurs ressorts, Jurisdictions & destroits, Salut: Sur l'advis qui nous a est donn par ceux qui sont venus de la nouvelle France, de la bont, fertilit des terres dudit pays, & que les peuples d'iceluy sont disposez recevoir la cognoissance de Dieu, Nous avons resolu de faire continuer l'habitation qui avoit est cy devant commence audit pays, fin que nos subjects y puissent aller librement trafficquer. Et sur l'offre que le sieur de Monts Gentil-homme ordinaire de nostre chambre, & nostre Lieutenant General audit pays, nous aurait propose de faire ladite habitation, en luy 137/285 donnant quelque moyen & commodit d'en supporter la despence: Nous avons eu aggreable de luy promettre & asseurer qu'il ne serait permis aucuns de nos subjects qu' luy de trafficquer de pelleteries & autres marchandises, durant le temps d'un an seulement, s terres, pays, ports, rivieres & advenues de l'estendue de sa charge: Ce que voulons avoir lieu. Nous pour ces causes & autres considerations, ce nous mouvans, vous mandons & ordonnons que vous ayez chacun de vous en l'estendue de vos pouvoirs, jurisdictions & destroicts, faire de nostre part, comme nous faisons tres-expressement inhibitions & deffences tous marchands, maistres & Capitaines de navires, matelots, & autres nos subjects, de quelque qualit & condition qu'ils soient, d'equipper aucuns vaisseaux, & en iceux aller ou envoyer faire traffic, ou trocque de Pelleteries, & autres choses avec les Sauvages de la nouvelle France, frquenter, negotier, & communiquer durant ledit temps d'un an en l'estendue du pouvoir dudit sieur de Monts, peine de desobeyssance, de confiscation entire de leurs vaisseaux, vivres, armes, & marchandises, au proffit dudit sieur de Monts & pour asseurance de la punition de leur desobeissance: Vous permettrez, comme nous avons permis & permettons audict sieur de Monts ou ses lieutenans, de saisir, apprhender, & arrester tous les contrevenans nostre prsente deffence & ordonnance, & leurs vaisseaux, marchandises, armes, vivres, & vituailles, pour les amener y remettre s mains de la Justice, & estre proced, tant contre les personnes que contre les biens des desobeyssans, ainsi qu'il appartiendra. Ce que nous voulons, & vous mandons faire incontinent lire & publier par tous les lieux & endroicts publics de vosdits pouvoirs & jurisdictions, o vous jugerez, besoin estre, par le premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, en vertu de ces presentes, ou coppie d'icelles, deuement collationnes pour une fois seulement, par l'un de nos amez & faux Conseillers, Notaires & Secrtaires, ausquelles voulons foy estre adjouste comme au present original, afin qu'aucuns de nosdits subjects n'en prtendent cause d'ignorance, ains que chacun obeysse & se conforme sur ce nostre volont. Mandons en outre tous Capitaines de navires, maistres d'iceux, contre-maistres, matelots, & autres estans dans vaisseaux ou navires au port & havres dudit pays, de permettre, comme nous avons permis audit sieur de Monts, & autres ayant pouvoir & charge de luy, de visiter dans leursdits vaisseaux qui auront traict de laditte Pelleterie, aprs que les presentes deffences leur auront est signifies. Nous voulons qu' la requeste dudit sieur de Monts, ses lieutenans, & autres ayans charge, vous procdiez contre les desobeyssans & contrevenans, ainsi qu'il appartiendra: De ce faire vous donnons pouvoir, authorit, commission, & mandement special, nonobstant l'Arrest de nostre Conseil du 17e jour de Juillet dernier, clameur de haro, chartre normande, prise -partie, oppositions, ou appellations quelsconques: Pour lesquelles, & sans prejudice d'icelles, ne voulons estre differ, & dont si aucune interviennent, nous en avons retenu & reserv nous & nostre Conseil la cognoissance, privativement tous autres juges, & icelle interdite & dfendue toutes nos Cours & Juges: Car tel est nostre plaisir. Donn a Paris le septiesme jour de Janvier l'an de grce, mil six cents huict. Et de nostre rgne le dix-neufiesme. Sign, HENRY. Et plus bas. Par le Roy, Delomenie. Et seell sur simple queue du grand seel de cire jaulne,_ Collationn l'original par moy Conseiller, Notaire & Secrtaire du Roy. 138/286 Je fus Honnefleur pour m'embarquer, o je trouvay le vaisseau de Pontgrav prest, qui partit du port, le 5 d'Avril; & moy le 13 & arrivay sur le grand banc le 15 de May, par la hauteur de 45 degrez & un quart de latitude, & le 26 eusmes cognoissance du cap saincte Marie, qui est par la hauteur de 46 degrez trois quarts [185] de latitude, tenant l'isle de terreneufve. Le 27 du mois eusmes la veue du cap sainct Laurens tenant la terre du cap Breton & isle de sainct Paul, distante du cap de saincte Marie 83 lieues. Le 30 du mois eusmes cognoissance de l'isle perce, & de Gasp qui est soubs la hauteur de 48 degrez deux tiers de latitude, distant du cap de sainct Laurens, 70 75 lieues. [Note 185: 46 51'.] Le 3 de Juin arrivasmes devant Tadoussac[186], distant de Gasp 80 ou 90 lieues, & mouillasmes l'ancre la radde du port [187] de Tadoussac, qui est une lieue du port, lequel est comme une ance l'entre de la riviere du Saguenay, o il y a une mare fort estrange pour sa vistesse, o quelquesfois il vient des vents imptueux qui ameinent de grandes froidures. L'on tient que ceste riviere a quelque 45 ou 50 lieues du port de Tadoussac jusques au premier saut, qui vient du Nort Norouest. Ce port est petit, & n'y pourroit que quelque 20 vaisseaux: Il y a de l'eau assez, & est l'abry de la riviere de Saguenay & d'une petite isle de rochers qui est presque coupe de la mer. [Note 186: Ce que l'auteur dit ici de Tadoussac, est emprunt presque mot pour mot au Voyage de 1603, p. 4-22.] [Note 187: La rade du port de Tadoussac est le mouillage du Moulin-Baude.] 139/287 Le reste sont montaignes hautes esleves, o il y a peu de terre, sinon rochers & sables remplis de bois, comme sappins & bouleaux[188]. Il y a un petit estanc proche du port renferm de montagnes couvertes de bois. A l'entre y a deux pointes l'une du cost du Surouest, contenant prs d'une lieue en la mer, qui s'appelle la pointe sainct Matthieu, ou autrement aux Allouettes, & l'autre du cost du Nordouest contenant demy quart de lieue, qui s'appele la pointe de tous les Diables[189], pour le grand danger qu'il y a. Les vents du Su Suest frappent dans le port, qui ne sont point craindre: mais bien celuy du Saguenay. Les deux pointes cy dessus nommes assechent de basse mer: nostre vaisseau ne peust entrer dans le port pour n'avoir le vent & mare propre. Je fis aussitost mettre nostre basteau hors du vaisseau pour aller au port voir si Pont-grav estoit arriv. Comme j'estois en chemin, je rencontray une chalouppe & le pilotte de Pont-grav & un Basque, qui me venoit advertir de ce qui leur estoit survenu pour avoir voulu faire quelques deffences aux vaisseaux Basques de ne traicter suivant la commission que le sieur de Mons avoit obtenue de sa majest, Qu'aucuns vaisseaux ne pourroient traicter sans la permission du sieur de Monts, comme il estoit port par icelle. [Note 188: L'auteur avait dit, en 1603, pins, cyprez, sapins & quelques manires d'arbres de peu. Il semble avoir reconnu que ce qu'il appelait cyprs n'en tait pas rellement.] [Note 189: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Voir 1603, note 2 de la page 6.] Et que nonobstant les significations que peust faire Pont-grav de la part de sa Majest, ils ne laissoient de traicter la 140/288 force en la main, & qu'ils s'estoient mis en armes & se maintenoient si bien dans leur vaisseau, que faisant jouer touts leurs canons sur celuy de Pont-grav, & tirant force coups de mousquets, il fut fort bless, & trois des siens, dont il y en eust un qui en mourut, sans que le Pont fit aucune resistance: Car ds la premire salve de mousquets qu'ils tirrent il fut abbatu par terre. Les Basques vindrent bort du vaisseau & enleverent tout le canon & les armes qui estoient dedans, disans qu'ils traicteroient nonobstant les deffences du Roy, & que quand ils seroient prs de partir pour aller en France il luy rendroient son canon & son amonition, & que ce qu'ils en faisoient estoit pour estre en seuret. Entendant toutes ces nouvelles, cela me fascha fort, pour le commencement d'une affaire, dont nous nous fussions bien passez. Or aprs avoir ouy du pilotte toutes ces choses je luy demanday qu'estoit venu faire le Basque au bort de nostre vaisseau, il me dit qu'il venoit moy de la part de leur maistre appel Darache, & de ses compagnons, pour tirer asseurance de moy, Que je ne leur ferois aucun desplaisir, lors que nostre vaisseau seroit dans le port. Je fis responce que je ne le pouvois faire, que premier je n'eusse veu le Pont. Le Basque dit que si j'avois affaire de tout ce qui despendoit de leur puissance qu'ils m'en assisteroient. Ce qui leur faisoit tenir ce langage, n'estoit que la cognoissance qu'ils avoient d'avoir failly comme ils confessoient, & la crainte qu'on ne leur laissast faire la pesche de balene. 141/289 Aprs avoir assez parl je fus terre voir le Pont pour prendre dlibration de ce qu'aurions affaire, & le trouvay fort mal. Il me conta particulirement tout ce qui s'estoit pass. Nous considerasmes que ne pouvions entrer audit port que par force, & que l'habitation ne fut pardue pour cette anne, de sorte que nous advisasmes pour le mieux, (afin d'une juste cause n'en faire une mauvaise & ainsi se ruiner) qu'il failloit leur donner asseurance de ma part tant que je serois l & que le Pont n'entreprendroit aucune chose contre eux, mais qu'en France la justice se feroit & vuideroit le diffrent qu'ils avoient entr'eux. Darache maistre du vaisseau me pria d'aller son bort, o il me fit bonne rception. Aprs plusieurs discours je fis l'accord entre le Pont & luy, & luy fis promettre qu'il n'entreprendroit aucune chose sur Pont-grav ny au prejudice du Roy & du sieur de Mons. Que s'ils faisoient le contraire je tiendrois ma parole pour nulle: Ce qui fut accord & sign d'un chacun. En ce lieu y avoit nombre de sauvages qui y estoient venus pour la traicte de pelleterie, plusieurs desquels vindrent nostre vaisseau avec leurs canots[190], qui sont de 8 ou 9 pas de long, & environ un pas, ou pas & demy de large par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts. Il sont fort subjects tourner si on ne les say bien gouverner, & sont faicts d'escorce de boulleau, renforcez par le dedans de petits cercles de cdre blanc, bien proprement arrangez: & sont si 142/290 lgers qu'un homme en porte aysement un. Chacun peut porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre pour aller en quelque riviere o ils ont affaire, ils les portent avec eux. Depuis Chouacoet le long de la coste jusques au port de Tadoussac ils sont tous semblables. [Note 190: Ce qui est dit ici du canot sauvage, est emprunt au Voyage de 1603, p. 9 et 10.] _De la riviere du Saguenay, & des sauvages qui nous y vindrent abborder. De l'isle d'Orlans; & de tout ce que nous y avons remarqu de singulier._ CHAPITRE II. Aprs cest accord fait, je fis mettre des charpentiers accommoder une petite barque du port de 12 14 tonneaux, pour porter tout ce qui nous seroit necessaire pour nostre habitation, & ne peut estre plustost preste qu'au dernier de Juin. Cependant j'eu moyen de visiter quelques endroits de la riviere du Saguenay, qui est une belle riviere, & d'une profondeur incroyable, comme 150 & 200 brasses[191]. A quelque cinquante lieues de l'entre du port, comme dit est, y a un grand saut d'eau, qui descend d'un fort haut lieu & de grande impetuosit. Il y a quelques isles dedans icelle riviere qui sont fort desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins & bruieres. Elle contient de large demie lieue en des endroits, & 143/291 un quart en son entre, o il y a un courant si grand qu'il est trois quarts de mare couru dedans la riviere, qu'elle porte encore hors. Toute la terre que j'y ay veue ne sont que montaignes & promontoires de rochers, la pluspart couverts de sapins & boulleaux, terre fort mal plaisante, tant d'un cost que d'autre: enfin ce sont de vrays deserts inhabits d'animaux & oyseaux: car allant chasser par les lieux qui me sembloient les plus plaisans, je n'y trouvois que de petits oiselets, comme arondelles, & quelques oyseaux de riviere, qui y viennent en est, autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure qu'il y fait. Ceste riviere vient du Norouest[192]. [Note 191: L'auteur donne ici au Saguenay une trop grande profondeur; les plus forts sondages y sont de 150 brasses environ. Aussi corrige-t-il cette erreur dans sa dernire dition.] [Note 192: Ce que l'auteur dit ici du Saguenay, et de ce que lui ont rapport les sauvages, est du Voyage de 1603, avec quelques corrections.] Les sauvages m'ont fait rapport qu'ayant pass le premier saut ils en passent huit autres, puis vont une journe sans en trouver, & de rechef en passent dix autres, & vont dans un lac, o ils font trois journes [193], & en chacune ils peuvent faire leur aise dix lieues en montant: Au bout du lac y a des peuples qui vivent errans, & trois rivieres qui se deschargent dans ce lac, l'une venant du Nord [194], fort proche de la mer, qu'ils tiennent estre beaucoup plus froide que leur pays; & les 144/292 autres deux[195] d'autres costes par dedans les terres, o il y a des peuples sauvages errans qui ne vivent aussi que de la chasse, & est le lieu o nos sauvages vont porter les marchandises que nous leur donnons pour traicter les fourrures qu'ils ont, comme castors, martres, loups serviers, & loutres, qui y sont en quantit, & puis nous les apportent nos vaisseaux. Ces peuples septentrionaux disent aux nostres qu'ils voient la mer sale[196]; & si cela est, comme je le tiens pour certain, ce ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les terres par les parties du Nort. Les sauvages disent qu'il peut y avoir de la mer du Nort au port de Tadoussac 40 50[197] journes cause de la difficult des chemins, rivieres & pays qui est fort montueux, o la plus grande partie de l'anne y a des neges. Voyla au certain ce que j'ay appris de ce fleuve. J'ay desir souvent faire ceste descouverture, mais je n'ay peu sans les sauvages, qui n'ont voulu que j'allasses avec eux ny aucuns de nos gens: Toutesfois ils me l'ont promis. Ceste descouverture ne seroit point mauvaise, pour oster beaucoup de personnes qui sont en doubte de ceste mer du Nort, par o l'on tient que les Anglois ont est en ces dernires annes pour trouver le chemin de la Chine. [Note 193: Dans le Voyage de 1603, l'auteur avait dit o ils sont deux jours rapasser; en chasque jour, ils peuvent faire leur aise quelques douze quinze lieues; ce qui tait moins prs de la ralit. Le lac Saint-Jean a dix ou onze lieues de long; mais il est remarquer que, si les sauvages mettent deux ou trois jours le passer, c'est parce qu'ils ne se hasardent gure le traverser, et qu'ils en font moiti le tour pour venir prendre l'une de ces grandes rivires dont l'auteur parle un peu plus loin.] [Note 194: La rivire Mistassini (grosse pierre), ou des Mistassins, qui est le chemin de la baie d'Hudson. On l'a appele aussi rivire des Sables.] [Note 195: Ces deux autres rivires sont: le Chomouchouan (_Achouabmoussouan_, guet l'orignal), qui vient du nord-ouest, et le Pribauca (rivire Perce), qui vient du nord-est.] [Note 196: La baie d'Hudson. Elle fut dcouverte en 1610 par Henry Hudson, anglais de naissance, qui y passa l'hiver, et y prit misrablement l'anne suivante 1611. Voir le 4e vol. de Purchas et _Belknap's Biog._ I, 394-407.] [Note 197: Voir 1603, note 3 de la page 21.] 292a [Illustration: R du Saguenay] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Une montaigne ronde sur le bort de la riviere du Saguenay. B Le port de Tadoussac. C Petit ruisseau d'eau douce. D Le lieu o cabannent les sauvages quand ils viennent pour la traicte. E Manire d'isle qui clost une partie du port de la riviere du Saguenay. F (1) La pointe de tous les Diables. G La riviere du Saguenay. H La pointe aux allouettes (2). I Montaignes fort mauvaises, remplies de sapins & boulleaux. L Le moulin Bode. M La rade o les vaisseaux mouillent l'ancre attendant le vent & la mare. N Petit estang proche du port. O Petit ruisseau sortant de l'estang, qui descharge dans le Saguenay. P Place sur la pointe sans arbres, o il y a quantit d'herbages. (1) _f_, dans la carte. Cette pointe s'appelle aujourd'hui la pointe aux Vaches.--(2) La lettre H est place plutt sur la batture que sur la pointe aux Alouettes. Je party de Tadoussac le dernier du mois [198] pour aller Quebecq, & passames prs d'une isle qui s'apelle l'isle aux 145/293 lievres, distante de six lieues dudict port, & est deux lieues de la terre du Nort, & prs de 4 lieues [199] de la terre du Su. De l'isle au lievres, nous fusmes une petite riviere, qui asseche de basse mer, o quelque 700 800 pas dedans y a deux sauts d'eau: Nous la nommasmes la riviere aux Saulmons[200], cause que nous y en prismes. Costoyant la coste du Nort nous fusmes une pointe qui advance la mer, qu'avons nomm le cap Dauphin [201], distant de la riviere aux Saulmons 3 lieues. De l fusmes un autre cap que nommasmes le cap l'Aigle[202], distant du cap Daulphin 8 lieues: entre les deux y a une grande ance, o au fonds y a une petite riviere qui asseche de basse mer[203]. Du cap l'Aigle fusmes l'isle aux couldres qui en est distante une bonne lieue, & peut tenir environ lieue & demie de long. Elle est quelque peu unie venant en diminuant par les deux bouts: A celuy de l'Ouest y a des prairies [204] & pointes de rochers, qui advancent quelque peu dans la riviere: & du cost du Surouest elle est fort batturiere; toutesfois assez aggreable, cause des bois qui 146/294 l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie lieue, o il y a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, & l'avons nomme la riviere du gouffre[205], d'autant que le travers d'icelle la mare y court merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est tousjours fort esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la riviere est plat & y a force rochers en son entre & autour d'icelle. De l'isle aux Couldres costoyans la coste fusmes un cap, que nous avons nomm le cap de tourmente[206], qui en est cinq lieues, & l'avons ainsi nomm, d'autant que pour pe qu'il face de vent la mer y esleve comme si elle estoit plaine. En ce lieu l'eau commence estre douce. De l fusmes l'isle d'Orlans, o il y a deux lieues, en laquelle du cost du Su y a nombre d'isles, qui sont basses, couvertes d'arbres, & fort aggreables, remplies de grandes prayries, & force gibier, contenant ce que j'ay peu juger les unes deux lieux, & les autres peu plus ou moins. Autour d'icelles y a force rochers & basses fort dangereuses passer qui sont esloigns de quelques deux lieues de la grand terre du Su. Toute ceste coste, tant du Nord que du Su, depuis Tadoussac jusques l'isle d'Orlans, est terre montueuse & fort mauvaise, o il n'y a que des pins, 147/295 sappins, & boulleaux, & des rochers tresmauvais, o on ne sauroit aller en la plus part des endroits. [Note 198: Le 30 de juin.] [Note 199: La cte du sud n'est qu' environ 3 lieues; mais le peu d'lvation qu'elle a, comparativement celle du nord, la fait paratre plus loigne qu'elle n'est.] [Note 200: Suivant toutes les apparences, cette rivire aux Saumons est celle qui se jette dans le port l'quille, que l'on a appel aussi port aux Quilles (Skittles port). Son embouchure est trois lieues du cap au Saumon, et il n'y a point dans les environs d'autre rivire dont la position rponde aussi bien ce qu'en dit l'auteur. Il ne faut pas la confondre avec le cap au Saumon.] [Note 201: Ce nom a compltement disparu. Le cap Dauphin doit tre le mme que le cap au Saumon. La pointe l'Homme, sur laquelle il est situ, avance la mer d'une manire trs-remarquable.] [Note 202: Le cap aux Oies, qui est prs de deux lieues de l'le aux Coudres. Ici la tradition est videmment en dfaut: car le cap l'Aigle d'aujourd'hui est bien six lieues plus bas que celui auquel Champlain a donn ce nom.] [Note 203: Dans sa grande carte de 1632, l'auteur la dsigne, par le chiffre 4, sous le nom de rivire Platte. C'est celle de la Malbaie. (Voir la note 2 de la page suivante.)] [Note 204: Cette partie de l'le aux Coudres s'appelle encore Les Prairies, ou Cte-des-Prairies.] [Note 205: La rivire du Gouffre a gard fidlement son nom, malgr une erreur qui s'est glisse dans l'dition de 1632. On y a reproduit tout ce passage, en appliquant la rivire du Gouffre une addition que l'auteur destinait videmment celle de la Malbaie, comme le prouve surabondamment la lgende de la grande carte, o se trouvent ndiques sparment la baie du Gouffre (la baie Saint-Paul, qui forme l'entre de la rivire du Gouffre) et la rivire Flatte ou Malbaie.] [Note 206: Le cap Tourmente est environ huit lieues de l'le aux Coudres. La grande hauteur des Caps fait paratre les distances beaucoup moindres.] Or nous rangeasmes l'isle d'Orlans du cost du Su, distante de la grand terre une lieue & demie: & du cost du Nort demie lieue, contenant de long 6 lieues, & de large une lieue, ou lieue & demie, par endroits. Du cost du Nort elle est fort plaisante pour la quantit des bois & prayries qu'il y a: mais il y fait fort dangereux passer, pour la quantit de pointes & rochers qui sont entre la grand terre & l'isle, o il y a quantit de beaux chesnes, & des noyers en quelques endroits; & l'embucheure[207] des vignes & autres bois comme nous avons en France. Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la grande riviere, o il y a de son entre 120.[208] Au bout de l'isle y a un torent d'eau[209] du cost du Nort, qui vient d'un lac[210] qui est quelque dix lieues dedans les terres, & descend de dessus une coste qui a prs de 25 thoises[211] de haut, au dessus de laquelle la terre est unie & plaisante voir bien que dans le pays on voye de hautes montaignes, qui paroissent de 15 20 lieues. [Note 207: Ou _embuchure_. Ce mot, qui ne parat pas avoir t fort en usage, doit signifier ici entre du bois, et la phrase revient celle-ci: et, _ l'entre du bois_, (il y a) des vignes, et autres bois comme en France. Notre vigne sauvage, en effet, se rencontre ordinairement le long des rivires ou l'entre des bois.] [Note 208: Cent vingt lieues.] [Note 209: Au chapitre suivant, dans la carte des environs de Qubec, l'auteur l'indique, la lettre H, sous le nom de Montmorency, et dans l'dition de 1632, il ajoute ces mots, que j'ay nomm le sault de Montmorency. Il est assez probable que ce fut ce voyage de 1608 que Champlain lui donna ce nom, en l'honneur du duc de Montmorency, qui il avait ddi son Voyage de 1603.] [Note 210: Le lac des Neiges.] [Note 211: Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.] 148/296 _Arrive Quebecq, o nous fismes nos logemens, sa situation. Conspiration contre, le service du Roy, & ma vie, par aucuns de nos gens. La punition qui en fut faite, & tout ce qui se passa en cet affaire._ CHAPITRE III. De l'isle d'Orlans jusques Quebecq, y a une lieue, & y arrivay le 3 Juillet: o estant, je cherchay lieu propre pour nostre habitation, mais je n'en peu trouver de plus commode, ny mieux situ que la pointe de Quebecq, ainsi appell des sauvages[212], laquelle estoit remplie de noyers. Aussitost j'emploiay une partie de nos ouvriers les abbatre pour y faire nostre habitation, l'autre scier des aix, l'autre fouiller la cave & faire des fossez: & l'autre aller qurir nos commoditez Tadoussac avec la barque. La premire chose que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun, & le soin que j'en eu. [Note 212: Par ces mots ainsi appel des Sauvages l'auteur veut dire, suivant nous, que le mot _Qubec_ est sauvage, et c'est ainsi que Lescarbot l'a compris. Dans les diffrents dialectes de la langue algonquine, le mot _kebec_ ou _kepac_ signifie rtrcissement. _Kbec_, en micmac, dit un de nos missionnaires qui ont le mieux connu cette langue (M. Bellanger), veut dire _rtrcissement des eaux_ form par deux langues ou pointes de terre qui se croisent. Dans les premiers temps que j'tais dans les missions, je descendais de Riscigouche Carleton; les deux sauvages qui me menoient en canot rptant souvent le mot kebec, je leur demandai s'ils se prparaient aller bientt Qubec Ils me repondirent: Non; regarde les deux pointes, et l'eau, qui est resserre en dedans: on appelle cela _kbec_ en notre langue. (Cours d'Hist. de M. Ferland, I, p. 90.) Cette pointe de Qubec, o est maintenant l'glise de la basse ville, n'est presque plus reconnaissable par suite de la disparution du Cul-de-Sac, la place duquel on a fait le march Champlain.] 296a [Illustration: Quebec] _Les chifres montrent les brasses d'eau._ A Le lieu o l'habitation est bastie (1). B Terre deffriche o l'on seme du bled & autres grains (2). C Les jardinages (3). D Petit ruisseau qui vient de dedans des marescages (4). E Riviere (5) o hyverna Jaques Quartier, qui de son temps la nomma saincte Croix, que l'on a transfr 15 lieues audessus de Qubec. F Ruisseau des marais (6). G Le lieu o l'on amassoit les herbages pour le bestail que l'on y avoit men (7). H Le grand saut de Montmorency qui descent de plus de 25 brasses de haut dans la riviere (8). I Bout de l'isle d'Orlans. L Pointe fort estroite (9) du cost de l'orient de Quebecq. M Riviere bruyante, qui va aux Etechemains. N La grande riviere S. Laurens. O Lac de la riviere bruyante. P Montaignes qui sont dans les terres; baye que j'ay nomm la nouvelle Bisquaye. Q Lac du grand saut de Montmorency (10). R Ruisseau de lours (11). S Ruisseau du Gendre (12). T Prairies qui sont inondes des eaux toutes les mares. V Mont du Gas (13) fort haut, sur le bort de la riviere. X Ruiseau courant, propre faire toutes sortes de moulins. Y Coste de gravier, o il se trouve quantit de diamants un peu meilleurs que ceux d'Alanson. Z La pointe aux diamants. 9 (14) Lieux o souvent cabannent les sauvages. (1)C'est l proprement la pointe de Qubec, qui comprenait l'espace renferm aujourd'hui entre la Place, la rue Notre-Dame et le fleuve.--(2)Ce premier dfrichement a d tre ce qu'on a appel plus tard _l'Esplanade du fort_, ou la _Grand-Place_, ou peut-tre l'un et l'autre. La Grand-Place devint en 1658 le fort des Hurons; c'tait l'espace compris entre la Cte de la basse ville et la rue du Fort.--(3)Un peu au-dessus des jardinages, sur le penchant de la cte du Saut-au-Matelot, on distingue une croix, qui semble indiquer que ds lors le cimetire tait o on le trouve quelques annes aprs mentionn pour la premire fois.--(4)D'aprs les anciens plans de Qubec, ces marcages auraient t l'ouest du Mont-Carmel et au pied des glacis de la Citadelle. Le ruisseau venait passer l'est du terrain des Ursulines et des Jsuites, suivait quelque temps la rue de la Fabrique, jusqu' la clture de l'Htel-Dieu, l'est de laquelle il se jetait en bas du cteau vers le pied de la cte de la Canoterie.--(5)La rivire Saint-Charles. La lettre E n'indique pas prcisment le lieu o hiverna Jacques Cartier, mais seulement l'embouchure de la rivire (voir p. 156).--(6)A en juger par les contours du rivage, ce ruisseau, qui venait du sud-ouest, se jetait dans le havre du Palais, vers l'extrmit ouest du Parc.--(7)C'est probablement ce qu'on appela plus tard la grange de Messieurs de la Compagnie, ou simplement la Grange, qui parat avoir t quelque part sur l'alle du Mont-Carmel.--(8)Le saut Montmorency a 40 brasses de haut, ou 240 pieds franais, et mme davantage.--(9)On voit qu'en 1613, cette pointe n'avait pas encore de nom; en 1629, Champlain l'appelle cap de Lvis: on peut donc conclure que cette pointe tire son nom de celui du duc de Ventadour, Henri de Lvis, et qu'elle dut tre ainsi appele entre les annes 1625 et 1627, poque o il fut vice-roi.--(10)Le lac des Neiges est la source de la branche ouest de la rivire du Saut.--(11)La rivire de Beauport, qu'on appelle aussi la Distillerie.--(12)Appel plus tard ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers, rivire Chalifour, et enfin rivire des Fous, cause du nouvel asile des Alins, sur l'emplacement duquel il passe aujourd'hui.--(13)lvation o est maintenant le bastion du Roi la Citadelle. Ce nom lui fut donn sans doute en souvenir de M. de Monts, Pierre du Gas.--(14)Ce chiffre se retrouve non-seulement la pointe du cap Diamant, mais encore le long de la cte de Beauport et au bout de l'le d'Orlans. Quelques jours aprs que je fus audit Quebecq, il y eut un 149/297 serrurier qui conspira contre le service du Roy; qui estoit m'ayant fait mourir, & s'estant rendu maistre de nostre fort, le mettre entre les mains des Basques ou Espagnols[213], qui estoient pour lors Tadoussac, o vaisseaux ne peuvent passer plus outre pour n'avoir la cognoissance du partage ny des bancs & rochers qu'il y a en chemin [214]. [Note 213: Lescarbot prtend encore ici trouver Champlain en dfaut, parce que les conspirateurs (qui dvoient excuter leur entreprise dans quatre jours) avoient propos de livrer la place aux Hespagnols, laquelle toutefois n'toit peine commence btir. (Liv. V, ch. II.) Il suffit de considrer les diffrentes circonstances du rcit de Champlain, pour voir qu'il n'y a pas l'ombre de contradiction. Quand le complot fut form, il n'tait point question de livrer aux Espagnols un fort dj construit, puisque Duval les avoit induits telle trahison, ds qu'ils partirent de France, comme le dposent les tmoins (voir ci-aprs, p. 154). Le complot consistait donc choisir le moment opportun pour s'emparer de tout, que le fort ft achev ou non. Or, comme l'auteur le remarque plus loin (p. 150), les conjurs n'eussent pu venir bout de leur dessein une fois les barques arrives de Tadoussac.] [Note 214: Dans un temps o l'on n'avait encore pu faire que des observations incompltes, c'et t une vraie imprudence que de risquer monter plus haut un vaisseau de gros tonnage, puisque, de nos jours mme, avec des tudes spciales, avec le secours des cartes marines si exactes de l'Amiraut, nos pilotes canadiens, qui certes n'ont pourtant pas dgnr de leurs anctres, regardent encore la Traverse comme la partie la plus difficile de la navigation du fleuve. (Voir Bayfield, I, partie II, ch. XI.)] Pour excuter son malheureux dessin, sur l'esperance d'ainsi faire sa fortune, il suborna quatre[215] de ceux qu'il croyoit estre des plus mauvais garons, leur faisant entendre mille faulcetez & esperances d'acqurir du bien. [Note 215: Champlain racontant ce fait, dit Lescarbot, se met au nombre des juges & dit que du Val en dbaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en trouve que trois. (Liv. V, ch. II.) Si Champlain, aprs avoir affirm que Duval en avait dbauch quatre, disait ensuite qu'il n'en dbaucha que trois la contradiction sauterait aux yeux; mais il n'en est rien. L'auteur dit bien que Duval en dbaucha quatre, ce qui faisait cinq conjurs; mais, de ces cinq, il n'en restait plus que quatre, ds que Champlain eut accord le pardon Natel; c'est--dire, qu'il n'y en eut que quatre qui subirent leur procs, et qui furent condamns.] Aprs que ces quatre hommes furent gaignez, ils promirent chacun de faire en sorte que d'attirer le reste leur devotion, & que pour lors je n'avois personne avec moy en qui j'eusse fiance: ce qui leur donnoit encore plus d'esperance de faire reussir leur dessin: d'autant que quatre ou cinq de mes 150/298 compagnons, en qui ils savoient que je me fiois, estoient dedans les barques pour avoir esgard conserver les vivres & commoditez qui nous estoient necessaires pour nostre habitation. Enfin ils sceurent si bien faire leurs menes avec ceux qui restoient, qu'ils devoient les attirer tous leur devotion, & mesme mon laquay, leur promettant beaucoup de choses qu'ils n'eussent sceu accomplir. Estant donc tous d'accord, ils estoient de jour en autre en diverses resolutions comment ils me feroient mourir, pour n'en pouvoir estre accusez, ce qu'ils tenoient difficile: mais le Diable leur bandant tous les yeux: & leur ostant la raison & toute la difficult qu'ils pouvoient avoir, ils arresterent de me prendre despourveu d'armes & m'estouffer, ou donner la nuit une fauce alarme, & comme je sortirois tirer sur moy, & que par ce moyen ils auroient plustost fait qu'autrement: tous promirent les uns aux autres de ne se descouvrir, sur peine que le premier qui en ouvriroit la bouche, seroit poignard: & dans quatre jours ils devoient excuter leur entreprise, devant que nos barques fussent arrives: car autrement ils n'eussent peu venir bout de leur dessin. Ce mesme jour arriva l'une de nos barques, o estoit nostre pilotte appel le Capitaine Testu, homme fort discret. Aprs que la barque fut descharge & preste s'en retourner Tadoussac, il vint luy un serrurier appel Natel, compagnon de Jean du Val chef de la traison, qui luy dit, qu'il avoit 151/299 promis aux autres de faire tout ainsi qu'eux: mais qu'en effect il n'en desiroit l'excution, & qu'il n'osoit s'en dclarer, & ce qui l'en avoit empesch, estoit la crainte qu'il avoit qu'il ne le poignardassent. Aprs qu'Antoine Natel eust fait promettre audit pilotte de ne rien dclarer de ce qu'il diroit, d'autant que si ses compagnons le descouvroient, ils le feroient mourir. Le pilotte l'asseura de toutes choses, & qu'il luy declarast le fait de l'entreprinse qu'ils desiroient faire: ce que Natel fit tout au long: lequel pilotte luy dist, Mon amy vous avez bien fait de descouvrir un dessin si pernicieux, & montrez que vous estes homme de bien, & conduit du S. Esprit. Mais ces choses ne peuvent passer sans que le sieur de Champlain le scache pour y remedier, & vous promets de faire tant envers luy, qu'il vous pardonnera & d'autres: & de ce pas, dit le pilotte, je le vays trouver sans faire semblant de rien, & vous, allez faire vostre besoigne, & entendez tousjours ce qu'ils diront, & ne vous souciez du reste. Aussitost le pilotte me vint trouver en un jardin que je faisois accommoder, & me dit qu'il desiroit parler moy en lieu secret, o il n'y eust que nous deux. Je luy dis que je le voulois bien. Nous allasmes dans le bois, o il me conta toute l'affaire. Je luy demanday qui luy avoit dit. Il me pria de pardonner celuy qui luy avoit dclar: ce que je luy accorday bien qu'il devoit s'adresser moy. Il croignoit dit-il qu'eussiez entr en cholere, & que l'eussiez offenc. Je luy dis que je savois mieux me gouverner que cela en telles affaires, & qu'il le fit venir, pour l'oyr parler. Il 152/300 y fut, & l'amena tout tremblant de crainte qu'il avoit que luy fisse quelque desplaisir. Je l'asseuray, & luy dy qu'il n'eust point de peur & qu'il estoit en lieu de seuret, & que je luy pardonnois tout ce qu'il avoit fait avec les autres, pourveu qu'il dist entirement la vrit de toutes chose, & le subjet qui les y avoit meuz, Rien, dit-il, sinon que ils s'estoient imaginez que rendant la place entre les mains des Basques ou Espaignols, ils seroient tout riches, & qu'ils ne desiroient plus aller en France, & me conta le surplus de leur entreprinse. Aprs l'avoir entendu & interrog, je luy dis qu'il s'en allast ses affaires: Cependant je commanday au pilotte qu'il fist: approcher sa chalouppe: ce qu'il fit; & aprs donnay deux bouteilles de vin un jeune homme, & qu'il dit ces quatre galants principaux de l'entreprinse, que c'estoit du vin de present que ses amis de Tadoussac luy avoient donn & qu'il leur en vouloit faire part: ce qu'ils ne rfuserent, & furent sur le soir en la Barque, o il leur devoit donner la collation: je ne tarday pas beaucoup aprs y aller, & les fis prendre & arrester attendant le lendemain. Voyla donc mes galants bien estonnez. Aussitost je fis lever un chacun (car c'estoit sur les dix heures du soir) & leur pardonnay tous, pourveu qu'ils me disent la vrit de tout ce qui s'estoit pass, ce qu'ils firent, & aprs les fis retirer. Le lendemain je prins toutes leurs depositions les unes aprs les autres devant le pilotte & les mariniers du vaisseau, lesquelles je fis coucher par escript, & furent fort aises ce qu'ils dirent, d'autant qu'ils ne vivoient qu'en crainte, pour 153/301 la peur qu'ils avoient les uns des autres, & principalement de ces quatre coquins qui les avoient ceduits; & depuis vesquirent en paix, se contentans du traictement qu'ils avoient receu, comme ils dposerent. Ce jour fis faire six paires de menottes pour les autheurs de la cedition, une pour nostre Chirurgien appel Bonnerme, une pour un autre appel la Taille que les quatre ceditieux avoient chargez, ce qui se trouva neantmoins faux, qui fut occasion de leur donner libert. Ces choses estans faites, j'emmenay mes galants Tadoussac, & priay le Pont de me faire ce bien de les garder, d'autant que je n'avois encores lieu de seuret pour les mettre, & qu'estions empeschez difier nos logemens, & aussi pour prendre resolution de luy & d'autres du vaisseau, de ce qu'aurions faire l dessus. Nous advisames qu'aprs qu'il auroit fait ses affaires Tadoussac, il s'en viendroit Ouebecq avec les prisonniers, o les ferions confronter devant leurs tesmoins: & aprs les avoir ouis, ordonner que la justice en fut faite selon le dlict qu'ils auroient commis. Je m'en retournay le lendemain Quebecq pour faire diligence de parachever nostre magazin, pour retirer nos vivres qui avoient est abandonnez de tous ces belistres, qui n'espargnoient rien, sans considerer o ils en pourroient trouver d'autres quand ceux l manqueroient: car je n'y pouvois donner remde que le magazin ne fut fait & ferm. Le Pont-grav arriva quelque temps aprs moy, avec les prisonniers, ce qui apporta du mescontentement aux ouvriers qui 154/302 restoient, craignant que je leur eusse pardonn, & qu'ils n'usassent de vengeance envers eux, pour avoir dclar leur mauvais dessin. Nous les fismes confronter les uns aux autres, o ils leur maintindrent tout ce qu'ils avoient dclar dans leur dpositions, sans que les prisonniers leur deniassent le contraire, s'accusans d'avoir meschament fait, & mrit punition, si on n'usoit de misericorde envers eux, en maudissant Jean du Val, comme le premier qui les avoit induits telle trahison, ds qu'ils partirent de France. Ledit du Val ne sceut que dire, sinon qu'il meritoit la mort, & que tout le contenu s informations estoit vritable, & qu'on eust piti de luy, & des autres qui avoient adhr ses pernicieuses vollontez. Aprs que le Pont & moy, avec le Capitaine du vaisseau, le Chirurgien, maistre, contre maistre, & autres mariniers eusmes ouy leurs dpositions & confrontations, Nous advisames que ce seroit assez de faire mourir le dit du Val, comme le motif de l'entreprinse, & aussi pour servir d'exemple ceux qui restoient, de se comporter sagement l'advenir en leur devoir, & afin que les Espagnols & Basques qui estoient en quantit au pays n'en fissent trophe: & les trois autres condamnez d'estre pendus, & cependant les remmener en France entre les mains du sieur de Mons, pour leur estre fait plus ample justice, selon qu'il adviseroit, avec toutes les informations, & la sentence, tant dudict Jean du Val qui fut pendu & estrangl audit Quebecq, & sa teste mise au bout d'une pique pour estre plante au lieu le plus eminent de nostre fort & les autres trois renvoyez en France. 155/303 _Retour du Pont-grav en France. Description de nostre logement & du lieu ou sejourna Jaques Quartier en l'an 1535._ CHAPITRE IV. Aprs que toutes ces choses furent passes le Pont partit de Quebecq le 18 Septembre pour s'en retourner en France avec les trois prisonniers. Depuis qu'ils furent hors tout le reste se comporta sagement en son devoir. Je fis continuer nostre logement, qui estoit de trois corps de logis deux estages. Chacun contenoit trois thoises de long & deux & demie de large. Le magazin[216] six & trois de large, avec une belle cave de six pieds de haut. Tout autour de nos logemens je fis faire une galerie par dehors au second estage, qui estoit fort commode, avec des fosss de 15 pieds de large & six de profond: & au dehors des fosss, je fis plusieurs pointes d'esperons[217] qui enfermoient une partie du logement, 156/304 l o nous mismes nos pices de canon: & devant le bastiment y a une place [218] de quatre thoises de large, & six ou sept de long, qui donne sur le bort de la riviere. Autour du logement y a des jardins qui sont trs-bons, & une place de cost de Septemptrion qui a quelque cent ou six vingts pas de long, 50 ou 60 de large [219]. Plus proche dudit Quebecq, y a une petite riviere [220] qui vient dedans les terres d'un lac distant de nostre habitation de six sept lieues. Je tiens que dans cette riviere qui est au Nort & un quart du Norouest de nostre habitation, ce fut le lieu o Jaques Quartier yverna, d'autant qu'il y a encores une lieue [221] dans la riviere des vestiges comme d'une chemine, dont on a trouv le fondement, & apparence d'y avoir eu des fossez autour de leur logement, qui estoit petit. Nous trouvasmes aussi de grandes pices de bois escarres, vermoulues, & quelques 3 ou 4 balles de canon. Toutes ces choses monstrent evidemment que c'a est une 157/305 habitation, laquelle a est fonde par des Chrestiens: & ce qui me fait dire & croire que c'est Jaques Quartier, c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun aye yvern ny basty en ces lieux que ledit Jaques Quartier au temps de ses descouvertures, & failloit, mon jugement, que ce lieu s'appelast sainte Croix, comme il l'avoit nomm, que l'on a transfr depuis un autre lieu qui est 15 lieues de nostre habitation l'Ouest, & n'y a pas d'apparence qu'il eust yvern en ce lieu que maintenant on appelle saincte Croix, ny en d'autres: d'autant qu'en ce chemin il n'y a riviere ny autres lieux capables de tenir vaisseaux, si ce n'est la grande riviere ou celle dont j'ay parl cy dessus, o de basse mer y a demie brasse d'eau, force rochers & un banc son entre: Car de tenir des vaisseaux dans la grande riviere, o il y a de grands courans, mares & glaces qui charient en hyver, ils courroient risque de se perdre, aussi qu'il y a une pointe de sable qui advance sur la riviere, qui est remplie de rochers, parmy lesquels nous avons trouv depuis trois ans un partage [222] qui n'avoit point encore est descouvert: mais pour le passer il faut bien prendre son temps, cause des pointes & dangers qui y sont. Ce lieu est descouvert des vents de Norouest, & la riviere y court comme si c'estoit un saut d'eau, & y pert de deux brasses & demie. Il ne s'y voit aucune apparence de bastimens ny qu'un homme de jugement voulust s'establir en cest endroit, y en ayant beaucoup d'autres meilleurs quand on seroit forc de demeurer, 158/306 J'ay bien voulu traicter de cecy, d'autant qu'il y en a beaucoup qui croyent que ce lieu fust la residence dudit Jaques Quartier[223]: ce que je ne croy pas pour les raisons cy dessus: car ledit Quartier en eust aussi bien fait le discours pour le laisser la posterit comme il l'a fait de tout ce qu'il a veu & descouvert: & soustiens que mon dire est vritable: ce qui se peut prouver par l'histoire qu'il en a escrite. [Note 216: Suivant toutes les apparences, ce premier magasin de Qubec tait situ angle droit avec les longs pans de l'glise de la basse ville, peu prs l'endroit o est la chapelle latrale, et, comme ce terrain continua d'appartenir au gouvernement jusqu' ce qu'on y btit, l'glise, il y a tout lieu de croire que la limite de cette enceinte, du ct du sud-ouest, tait l'alignement du mur auquel est adoss le matre-autel, avec l'encoignure des rues Saint-Pierre et Sous-le-Fort.] [Note 217: Les deux corps de logis les plus rapprochs du fleuve devaient faire entre eux un angle correspondant celui que fait, un peu plus en arrire, la rue Notre-Dame; par consquent les deux pointes d'perons que figurent l'auteur dans la vue de ce premier logement, enfermaient quelque peu l'habitation de ce ct. Cependant il semble que, s'il n'y en avait eu que deux, Champlain n'aurait pas dit plusieurs; en outre on remarque, dans ce dessin, la prolongation d'une des faces de l'enceinte au-del de l'angle oriental de l'habitation; ce qui autorise croire qu'il y avait une troisime pointe d'peron du ct du nord-est. Ceci est d'autant plus vraisemblable, que ce ct tait plus expos une attaque.] [Note 218: Cette place forme aujourd'hui une partie de la rue Saint-Pierre, dont la direction s'est trouve dtermine sans doute par la position du corps de logis qui tait le plus l'est, comme semble l'indiquer le dessin que nous en a conserv l'auteur.] [Note 219: La largeur de la rue Notre-Dame, avec les emplacements qui la bordent du ct du Nord, forment en effet une profondeur d'une cinquantaine de pas.] [Note 220: Cette _Petite Rivire_ (car les habitants de Qubec l'appellent encore ainsi) vient du lac Saint-Charles, qui n'est qu' environ quatre lieues de Qubec. Les Montagnais, au rapport du Frre Sagard, l'appelaient _Cabirecoubat_, raison, dit-il, qu'elle tourne et fait plusieurs pointes. (Hist. du Canada, liv. II, ch. V.) Jacques Cartier lui donna le nom de Sainte-Croix, parce qu'il y arriva le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, 14 septembre 1535; et enfin les Rcollets lui imposrent le nom qu'elle porte gnralement aujourd'hui, et l'appelrent rivire Saint-Charles, en mmoire du grand vicaire de Pontoise, Charles Des Boues. (P. Chrestien LeClercq, Prem. tabliss. de la foi, vol I, p. 157.)] [Note 221: Suivant l'auteur lui-mme (dit. 1632, liv. I, ch. II), Jacques Cartier hiverna l'endroit o les PP. Jsuites fixrent leur demeure, Or, dit M. Ferland (I, p. 26), les Jsuites btirent leur premire maison, ainsi que leur chapelle de Notre-Dame des Anges, la pointe forme par les rivires Saint-Charles et Lairet. C'est donc l'embouchure de la rivire Lairet, et vis--vis la pointe aux Livres, que furent placs pour l'hiver la Grande et la Petite Hermine. Il est vrai que l'embouchure de la rivire Lairet n'est qu' environ une demi-lieue dans la Petite-Rivire; mais il est probable que Champlain compte la distance depuis _l'habitation_.] [Note 222: Le chenal du Richelieu. On sait combien il est difficile de faire, dans un courant aussi rapide, des observations rgulires et des sondages suivis.] [Note 223: Ce qu'il y a d'tonnant, c'est que, un sicle plus tard, Charlevoix, qui avait connaissance des relations et de Champlain et de Cartier, soutienne encore une opinion si dnue de vraisemblance. (Voir Hist. gn. de la Nouv. France, liv I.)] 303a [Illustration: Abitation de Quebecq] A Le magazin. B Colombier. C Corps de logis o sont nos armes, & pour loger les ouvriers. D Autre corps de logis pour les ouvriers. E Cadran. F Autre corps de logis o est la forge, & artisans logs. G Galleries tout au tour des logemens. H Logis du sieur de Champlain. I La porte de l'habitation, o il y a pont-levis. L Promenoir autour de l'habitation contenant 10 pieds de large jusques sur le bort du foss. M Fosss tout autour de l'habitation. N Plattes formes, en faon de tenailles pour mettre le canon. O Jardin du sieur de Champlain. P La cuisine. Q Place devant l'habitation sur le bort de la riviere. R La grande riviere de sainct Lorens. Et pour monstrer encore que ce lieu que maintenant on appelle saincte Croix n'est le lieu o yverna Jaques Quartier, comme la pluspart estiment, voicy ce qu'il en dit en des descouvertures, extrait de son histoire, asavoir, Qu'il arriva l'isle aux Coudres le 5 Decembre[224] en l'an 1535. qu'il appella de ce nom pour y en avoir, auquel lieu y a grand courant de mare, & dit qu'elle contient 3 lieues de long, mais quand on contera lieue & demie c'est beaucoup [225]. [Note 224: Le 6 septembre. (Voir le second Voyage de Cartier.)] [Note 225: L'le aux Coudres a deux lieues de long, et une lieue de large.] Et le 7 du mois jour de nostre dame [226], il partit d'icelle pour aller mont le fleuve, o il vit 14 isles distantes de l'isle aux Coudres de 7 8 lieues du Su. En ce compte il s'esgare un peu, car il n'y en a pas plus de trois [227]: & dit que le lieu o sont les isles susd. est le commencement de la 159/307 terre ou province de Canada, & qu'il arriva une isle de 10 lieues de long & cinq de large, o il se fait grande pescherie de poisson, comme de fait elle est fort abondante, principalement en Esturgeon: mais de ce qui est de sa longueur elle n'a pas plus de six lieues & deux de large, chose maintenant assez cogneue. Il dit aussi qu'il mouilla l'ancre entre icelle isle & la terre du Nort, qui est le plus petit passage & dangereux, & l mit deux sauvages terre qu'il avoit amenez en France, & qu'aprs avoir arrest en ce lieu quelque temps avec les peuples du pays il fit admener ses barques, & passa outre mont ledict fleuve avec le flot pour cercher havre & lieu de seuret pour mettre les navires, & qu'ils furent outre le fleuve costoyant ladite isle contenant 10 lieues comme il met, o au bout ils trouverent un affour d'eau fort beau & plaisant, auquel y a une petite riviere & havre de barre, qu'ils trouverent fort propre pour mettre leurs vaisseaux couvert, & le nommrent saincte Croix [228], pour y estre arrivez ce jour l lequel lieu s'appeloit au temps, & voyage dudit Quartier Stadaca[229], que maintenant nous appelons Quebecq, & qu'aprs qu'il eust recogneu ce lieu, il retourna qurir ses vaisseaux pour y yverner. [Note 226: Champlain cite ici fidlement; mais le 7 de septembre tait, comme aujourd'hui, la veille, et non le jour, de la Nativit de Notre-Dame. Aussi Ramusio met-il: _la vigilia della Madona_; et Hakluyt: _being our Ladies even_.] [Note 227: L'auteur et mieux fait, ce semble, de ne pas reprendre ici le capitaine malouin, qui, au fond, est plus exact que lui. Il est bien vrai que ces quatorze les sont environ trois lieues plus haut, dans le fleuve, que ne l'est l'le aux Coudres; mais celle-ci est trs-rapproche de la cte du nord; tandis que les autres sont du ct du sud. En sorte que, de l'le aux Coudres au point le plus rapproch de l'le aux Oies, il n'y a gure moins de cinq lieues; et mme, pour entrer dans cet archipel, qui ne commence sensiblement qu'au haut de l'le aux Grues, il faut faire pour le moins sept ou huit lieues en ligne droite.] [Note 228: Voir la note 3 de la page 156.] [Note 229: Stadacon (Second Voyage de Cartier).] Or est il donc juger que de l'isle aux Coudres jusques l'isle d'Orlans, il n'y a que 5 lieues, au bout de laquelle vers l'Occidant la riviere est fort spacieuse, & n'y a audit 160/308 affour, comme l'appelle Quartier, aucune riviere que celle qu'il nomma saincte Croix, distante de l'isle d'Orlans d'une bonne lieue, o de basse mer n'y a que demie brasse d'eau, & est fort dangereuse en son entre pour vaisseaux, y ayant quantit d'esprons, qui sont rochers espars par cy par l, & faut balisser pour entrer dedans, o de plaine mer, comme j'ay dict, il y a 3 brasses d'eau, & aux grandes mares 4 brasses, & 4 & demie ordinairement plain flot, & n'est qu' 1500 pas de nostre habitation, qui est plus mont dans ladite riviere, & n'y a autre riviere, comme j'ay dit, depuis le lieu que maintenant on appelle saincte Croix, o on puisse mettre aucuns vaisseaux: Ce ne sont que de petits ruisseaux. Les costes son plattes & dangereuses, dont Quartier ne fait aucune mention que jusques ce qu'il partit du lieu de saincte Croix appel maintenant Quebecq, o il laissa ses vaisseaux, & y fit difier son habitation comme on peut voir ainsi qu'il s'ensuit. Le 19 Septembre il partit de saincte Croix o estoient ses vaisseaux, & fit voile pour aller avec la mare mont ledit fleuve qu'ils trouverent fort aggreable, tant pour les bois, vignes & habitations qu'il y avoit de son temps, qu'autres choses: & furent poser l'ancre vingt cinq lieues de l'entre 161/309 de la terre de Canada [230], qui est au bout de l'isle d'Orlans du cost de l'oriant ainsi appele par ledit Quartier. Ce qu'on appelle aujourd'huy S. Croix s'appeloit lors Achelacy[231], destroit de la riviere, fort courant & dangereux, tant pour les rochers qu'autres choses, & o on ne peut passer que de flot, distant de Quebecq & de la riviere o yverna ledit Quartier 15 lieues. [Note 230: Charlevoix, dit M. Ferland (I, p. 24), croit que Cartier s'est tromp en restreignant le nom de Canada une trs-petite partie du pays... Cependant, nonobstant la haute autorit de Charlevoix, il est permis de croire que Cartier, dans ses rapports avec les sauvages pendant les deux hivers qu'il a passs prs de Stadacon, a d apprendre les noms des diffrentes parties du pays. Il s'explique fort clairement sur les divisions territoriales reconnues par les nations qui habitaient les bords du grand fleuve; et, d'aprs leur tmoignage, il tablit l'existence des royaumes de Saguenay, de Canada et de Hochelaga, chacun desquels tait soumis un chef principal. Donnacona, dont la rsidence ordinaire tait Stadacon et dont l'autorit ne s'tendait pas au-del de quelques lieues autour de sa bourgade, est toujours dsign comme roi de Canada. Cartier lui-mme, le routier de Jean-Alphonse et l'auteur du voyage de Roberval, donnent le nom de Canada Stadacon et la pointe de terre sur laquelle tait ce village. Ce fut plus tard que le nom de rivire de Canada fut assign par les Franais au fleuve qui traverse le pays.] [Note 231: L'auteur suit, pour ce mot, l'orthographe de Lescarbot; mais les trois relations manuscrites du Second Voyage de Cartier, portent _Achelaiy_ ou _Achelayy_, et l'dition de 1545 _Ochelay_.] Or en toute ceste riviere n'y a destroit depuis Quebecq jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle saincte Croix, o on a transfr ce nom d'un lieu un autre qui est fort dangereux, comme j'ay descript: & appert fort clairement par son discours, que ce n'est point le lieu de son habitation, comme dit est, & que ce fut proche de Quebecq & qu'aucun n'avoit encore recerch ceste particularit, sinon ce que j'ay fait en mes voyages: Car ds la premire fois qu'on me dit qu'il avoit habit en ce lieu, cela m'estonna fort, ne voyant apparence de riviere pour mettre vaisseaux, comme il descrit. Ce fut ce qui m'en fit faire exacte recerche pour en lever le soubon & doubte beaucoup. Pendant que les Charpentiers, scieurs d'aix & autres ouvriers travailloient nostre logement, je fis mettre tout le reste desfricher au tour de l'habitation, afin de faire des jardinages pour y semer des grains & grennes pour voir comme le tout succederoit, d'autant que la terre parroissoit fort bonne. 162/310 Cependant quantit des sauvages estoient cabanns proche de nous, qui faisoient pesche d'anguilles qui commencent venir comme au 15 de Septembre, & finit au 13 Octobre. En ce temps tous les sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font secher pour l'yver jusques au mois de Fevrier, que les neiges sont grandes comme de 2 pieds & demy, & 3 pieds pour le plus, qui est le temps que quand leurs anguilles & autres choses qu'ils font checher, sont accommodes, ils vont chasser aux Castors, o ils sont jusques au commencement de Janvier. Comme ils y furent, ils nous laisserent en garde toutes leurs anguilles & autres choses jusques leur retour, qui fut au 15 Dcembre, & ne firent pas grand chasse de Castors pour les eaux estre trop grandes, & les rivieres desbordes, ainsi qu'ils nous dirent. Je leur rendis toutes leurs vituailles qui ne leur durrent que jusques au 20 de Janvier. Quand leurs anguilles leur faillent ils ont recours chasser aux Eslans & autres bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le printemps, o j'eu moyen de les entretenir de plusieurs choses. Je consideray fort particulirement leurs coustumes[232]. [Note 232: L'auteur rpte ici, avec quelques corrections, ce qu'il dit dans son Voyage de 1603, ch. III.] Tous ces peuples patissent tant, que quelquesfois ils sont contraincts de vivre de certains coquillages, & manger leurs chiens & peaux dequoy ils se couvrent contre le froid. Je tiens que qui leur monstreroit vivre, & leur enseigneroit le labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort bien: car ils s'en trouve assez qui ont bon jugement & 163/311 respondent propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une meschancet en eux, qui est d'user de vengeance, & d'estre grands menteurs, gens ausquels il ne se faut pas trop asseurer, sinon avec raison, & la force en la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu. Ce sont gens dont la pluspart n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir, avec tout plain d'autres fauces croyances. Je leur demanday de quelle sorte de crmonies ils usoient prier leur Dieu, ils me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un chacun le prioit en son coeur, comme il vouloit. Voila pourquoy il n'y a aucune loy parmy eux, & ne savent que c'est d'adorer & prier Dieu, vivans comme bestes bruttes, & croy que bien tost ils seroient rduits bons Chrestiens si on habitoit leur terre, ce qu'ils dsirent la pluspart. Ils ont parmy eux quelques sauvages qu'ils appellent Pillotois, qu'ils croient parler au Diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils facent, tant pour la guerre que pour autres choses, & s'ils leur commandoit qu'ils allassent mettre en excution quelque entreprinse, ils obeiroient aussitost son commandement: Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font, sont vritables: & de fait, il y en a beaucoup qui disent avoir veu & song choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en parler avec vrit, ce sont visions Diabolique qui les trompe & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur croyance bestialle. Tous ces peuples sont gens bien proportionnez de leurs corps, sans difformit, & sont dispos. 164/312 Les femmes sont aussi bien formes, poteles & de couleur bazanne, cause de certaines peintures dont elles se frotent, qui les fait demeurer olivastres. Ils sont habillez de peaux: une partie de leur corps est couverte & l'autre partie descouverte: mais l'yver ils remdient tout: car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'Eslan, Loustres, Castors, Ours, Loups marins, Cerfs & Biches qu'ils ont en quantit. L'yver quand les neges sont grandes ils font une manire de raquettes qui sont grandes deux ou trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent leurs pieds, & vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne pourroient chasser ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une faon de mariage, qui est, Que quand une fille est en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs serviteurs elle a compagnie avec tous ceux que bon luy semble: puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son mary, & vivent ensemble jusques la fin de leur vie: sinon qu'aprs avoir demeur quelque temps ensemble, & elles n'ont point enfans, l'homme se peut desmarier & prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut rien: Par ainsi les filles sont plus libres que les femmes. Depuis qu'elles sont maris, elles sont chastes, & leurs maris sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens aux pres ou parens des filles qu'ils ont espousez. Voila les crmonies & faons dont ils usent en leurs mariages. Pour ce qui est de leurs enterremens: Quand un homme, ou une femme meurt, ils font une fosse, o ils mettent tout le bien qu'ils ont, comme chaudires, fourrures, haches, arcs, flches, 165/313 robbes & autres choses: puis ils mettent le corps dans la fosse & le couvrent de terre, & mettent quantit de grosses pices de bois dessus, & une autre debout qu'ils peindent de rouge par enhaut. Ils croyent l'immortalit des mes, & disent qu'ils vont se rejouir en d'autres pays, avec leurs parens & amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou autres ayans quelque crance, ils vont aprs leur mort, trois fois l'anne faire un festin, chantans & danans sur leur fosse. Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui estoit le lieu le plus de seuret pour eux, ils ne laissoient d'aprehender tellement leurs ennemis, qu'ils prenoient souvent des alarmes la nuit en songeant, & envoyoient leurs femmes & enfans nostre fort, o je leur faisois ouvrir les portes, & les hommes demeurer autour dudict: fort, sans permettre qu'ils entrassent dedans, car ils estoient autant en seuret de leurs personnes comme s'ils y eussent est, & faisois sortir cinq ou six de nos compagnons pour leur donner courage, & aller descouvrir parmy les bois s'ils verroient rien pour les contenter. Ils sont fort craintifs & aprehendent infiniment leurs ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire comme nous, savoir veiller une partie, tandis que les autres dormiront, & chacun avoir ses armes prestes comme celuy qui fait le guet, & ne tenir les songes pour vrit, sur quoy ils se reposent: d'autant que la pluspart ne sont que menteries, avec autres propos sur ce subject: mais peu leur servoient ces 166/314 remonstrances, & disoient que nous savions mieux nous garder de toutes choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions leur pays, ils le pourroient apprendre. _Semences & vignes plantes a Quebecq. Commencement de l'hiver & des glaces. Extresme necessit de certains sauvages._ CHAPITRE V. Le premier Octobre, je fis semer du bled, & au 15 du seigle. Le 3 du mois il fit quelques geles blanches, & les feuilles des arbres commencrent tomber au 15. Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent fort belles: Mais aprs que je fus party de l'habitation pour venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soing, qui m'affligea beaucoup mon retour. Le 18 de Novembre tomba quantit de neges, mais elles ne durrent que deux jours sur la terre, & fit en ce temps un grand coup de vent. Il mourut en ce mois un matelot & nostre serrurier[233], de la dissenterie, comme firent plusieurs sauvages force de manger des anguilles mal cuites, selon mon advis. [Note 233: Antoine Natel (voir ci-dessus, p. 150).] Le 5 Fevrier il negea fort, & fit un grand vent qui dura deux jours. Le 20 du mois il apparut nous quelques sauvages qui estoient de dela la riviere, qui crioyent que nous les allassions 167/315 secourir, mais il estoit hors de nostre puissance, cause de la riviere qui charioit un grand nombre de glaces, car la faim pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sachans que faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans, ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je les assisterois en leur extresme necessit. Ayant donc prins ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs enfans, & se mirent en leurs canaux, pensant gaigner nostre coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faitte: mais ils ne furent sitost au milieu de la riviere, que leurs canaux furent prins & brisez entre les glaces en mille pices. Ils firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans que les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaon. Comme ils estoient l dessus, on les entendoit crier, tant que c'estoit grand piti, n'esperans pas moins que de mourir: Mais l'heur en voulut tant ces pauvres miserables, qu'une grande glace vint choquer par le cost de celle o ils estoient, si rudement qu'elle les jetta terre. Eux voyant ce coup si favorable furent terre avec autant de joye que jamais ils en receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en vindrent nostre habitation si maigres & deffaits, qu'ils sembloyent des anathomies, la pluspart ne pouvans se soubstenir. Je m'estonnay de les voir, & de la faon qu'ils avoient pass, veu qu'ils estoient si foibles & debilles. Je leur fis donner du pain & des feves. Ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur pretay aussi quelques escorces d'arbres, que d'autres sauvages 168/316 m'avoient donn pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabannoient, ils adviserent une charongne qu'il y avoit prs de deux mois que j'avois fait jetter pour attirer des regnards, dont nous en prenions de noirs & roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une truye & un chien qui avoient endur toutes les rigueurs du temps chaut & froit. Quand le temps s'adoulcissoit, elles puoit si fort que l'on ne pouvoit durer auprs: neantmoins ils ne laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, o aussitost ils la devorerent demy cuite, & jamais viande ne leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes les advertir qu'ils n'en mengeassent point s'ils ne vouloient mourir: comme ils approchrent de leur cabanne, ils sentirent une telle puanteur de ceste charongne demy eschauffe, dont ils avoient chacun une pice en la main, qu'ils pencerent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arresterent gueres. Ces pauvres miserables acheverent leur festin. Je ne laissay pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit peu pour la quantit qu'ils estoient: & dans un mois ils eussent bien mang tous nos vivres, s'ils les eussent eu en leur pouvoir, tant ils sont gloutons: Car quand ils en ont, ils ne mettent rien en reserve, & en font chre entire jour & nuit, puis aprs ils meurent de faim. Ils firent encore une autre chose aussi miserable que la premire. J'avois fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appas aux martres & oiseaux de proye, o je prenois plaisir, d'autant qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie: Ces 169/317 sauvages furent l'arbre & ne pouvans monter dessus cause de leur foiblesse, ils l'abbatirent, & aussitost enleverent le chien, o il n'y avoit que la peau & les os, & la teste puante & infaicte, qui fut incontinent devor. Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en yver: Car en est ils ont assez de quoy se maintenir & faire des provisions, pour n'estre assaillis de ces extresmes necessitez, les rivieres abbondantes en poisson & chasse d'oiseaux & austres bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au labourage, s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde, comme font tous leurs voisins Algommequins, Ochastaiguins[234] & Yroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine pour y savoir remdier par le soin & prevoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils vivent heureusement au pris de ces Montaignets, Canadiens [235] & Souriquois qui sont le long des costes de la mer. Voila la pluspart de leur vie miserable. Les neiges & les glaces y sont trois mois sur la terre, qui est depuis le mois de Janvier jusques vers le huictiesme d'Avril, qu'elles sont presque toutes fondues: Et au plus la fin dudict mois il ne s'en voit que rarement au lieu de nostre habitation. C'est chose estrange, que tant de neiges & glaces qu'il y a espoisses de deux trois brasses sur la riviere soient en moins de 12 jours toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques Gasp, cap 170/318 Breton, isle de terre neufve & grand baye, les glaces & neges y sont encores en la pluspart des endroits jusques la fin de May: auquel temps toute l'entre de la grande riviere est scele de glaces: mais Quebecq il n'y en a point: qui montre une estrange diffrence pour 120 lieues de chemin en longitude[236]: car l'entre de la riviere est par les 49, 50 & 51 degr de latitude, & nostre habitation par les 46. & deux tiers [237]. [Note 234: C'est ainsi que Champlain a d'abord appel les Hurons, du nom d'Ochateguin, l'un de leurs chefs.] [Note 235: A cette poque on comprenait sous le nom de _Canadiens_ les sauvages qui demeuraient plus bas que le Saguenay, sur les bords de la _grande rivire de Canada_. Au cost gauche de ce fleuve (du Saguenay), dit Lat, commence la province des Sauvages appelles vulgairement _Canadiens_. (Description des Indes Occidentales, liv. II, ch. VIII.)] [Note 236: Champlain n'ignorait pas que c'est surtout la diffrence de latitude qui fait la diffrence des climats; mais ce qui parat le surprendre, c'est que, une si petite distance dans le fleuve, il y ait une si grande diffrence de temprature, lorsque la latitude ne diffre que de trois ou quatre degrs.] [Note 237: D'aprs le capitaine Bayfield, la latitude de Qubec est de 46 49' 8", au bastion de l'Observatoire.] _Maladies de la terre, Quebecq. Le suject de l'yvernement. Description dudit lieu. Arrive du sieur des Marais gendre de Pont-grav, audit Quebecq._ CHAPITRE VI. Les maladies de la terre commencrent prendre fort tart, qui fut en Fevrier jusqu' la my Avril. Il en fut frapp 18 & en mourut dix, & cinq autres de la disenterie. Je fis faire ouverture de quelques uns, pour voir s'ils estoient offencez comme ceux que j'avois veus s autres habitations: on trouva le mesme. Quelque temps aprs nostre Chirurgien [238] mourut. Tout cela nous donna beaucoup de desplaisir, pour la peine que nous avions penser les malades. Cy dessus J'ay descript la forme de ces maladies. [Note 238: Il s'appelait Bonnerme (voir, ci-dessus, p. 153).] 171/319 Or je tiens qu'elles ne proviennent que de manger trop de salures & lgumes, qui eschaufent le sang, & gastent les parties intrieures. L'yver aussi en est en partie cause, qui reserre la chaleur naturelle qui cause plus grande corruption de sang: Et aussi la terre quand elle est ouverte il en sort de certaines vapeurs qui y sont encloses lesquelles infectent l'air: ce que l'on a veu par exprience en ceux qui ont est aux autres habitations aprs la premire anne que le soleil eut donn sur ce qui estoit desert, tant de nostre logement qu'autres lieux, o l'air y estoit beaucoup meilleur & les maladies non si aspres comme devant. Pour ce qui est du pays, il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de grains & grennes maturit, y ayant de toutes les especes d'arbres que nous avons en nos forests par de, & quantit de fruits, bien qu'ils soient sauvages pour n'estre cultivez: comme Noyers, Serisiers, Pruniers, Vignes, Framboises, Fraizes, Groiselles verdes & rouges, & plusieurs autres petits fruits qui y sont assez bons. Aussi y a il plusieurs sortes de bonnes herbes & racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les rivieres, o il y a quantit de prairies & gibier, qui est en nombre infiny. Depuis le mois d'Avril jusques au 13 de Dcembre l'air y est si sain & bon, qu'on ne sent en soy aucune mauvaise disposition: Mais Janvier Fevrier & Mars sont dangereux pour les maladies qui prennent plustost en ce temps qu'en est, pour les raisons cy dessus dittes: Car pour le traitement, tous ceux qui estoient avec moy estoient bien vestus, & couchez dans de 172/320 bons licts, & bien chauffez & nourris, s'entend des viandes sales que nous avions, qui mon opinion les offensoient beaucoup, comme j'ay dict cy dessus: & ce que j'ay veu, la maladie s'attacque aussi bien un qui se tient dlicatement, & qui aura bien soin de soy, comme celuy qui fera le plus miserable. Nous croiyons au commencement qu'il n'y eust que les gens de travail qui fussent prins de ces maladies: mais nous avons veu le contraire. Ceux qui navigent aux Indes Orientalles & plusieurs autres rgions, comme vers l'Allemaigne & l'Angleterre, en sont aussi bien frappez qu'en la nouvelle France. Depuis quelque temps en a les Flamans en estans attacquez en leurs voyages des Indes, ont trouv un remde fort singulier contre ceste maladie, qui nous pourroit bien servir: mais nous n'en avons point la cognoissance pour ne l'avoir recherch. Toutesfois je tiens pour asseur qu'ayant de bon pain & viandes fraches, qu'on n'y feroit point subject. Le 8 d'Avril les neges estoient toutes fondues, & neantmoins l'air estoit encores assez froit jusques en Avril[239], que les arbres commencent jetter leurs fueilles. [Note 239: En mai. L'auteur corrige lui-mme dans l'dition de 1632.] Quelques uns de ceux qui estoient malades du mal de la terre, furent guris venant le printemps, qui en est le temps de guerison. J'avois un sauvage du pays qui yverna avec moy, qui fut atteint de ce mal, pour avoir chang sa nourriture en sale, lequel en mourut: Ce qui montre evidemment que les saleures ne valent rien, & y sont du tout contraires. 173/321 Le 5 Juin arriva une chalouppe nostre habitation, o estoit le sieur des Marais, gendre du Pont-grav, qui nous aportoit nouvelles que son beau pre estoit arriv Tadoussac le 28 de May. Ceste nouvelle m'apporta beaucoup de contentement pour le soulagement que nous en esperions avoir. Il ne restoit plus que huit de 28 que nous estions, encores la moiti de ce qui restoit esttoit mal dispose. Le 7 de Juin je party de Quebecq, pour aller Tadoussac communiquer quelques affaires, & priay le sieur des Marais de demeurer en ma place jusques mon retour: ce qu'il fit. Aussitost que j'y fus arriv le Pont-grav & moy discourusmes ensemble sur le subject de quelques descouvertures que je devois faire dans les terres, o les sauvages m'avoient promis de nous guider. Nous resolusmes que j'y irois dans une chalouppe avec vingt hommes, & que Pont-grav demeureroit Tadoussac pour donner ordre aux affaires de nostre habitation, ainsi qu'il avoit est resolu, il fut fait & y yverna: d'autant que je devois m'en retourner en France selon le commandement du sieur de Mons, qui me l'avoit escrit, pour le rendre certain des choses que je pouvois avoir faites, & des descouvertures dudit pays. Aprs avoir prins ceste resolution je party aussitost de Tadoussac, & m'en retournay Quebecq, o je fis accommoder une chalouppe de tout ce qui estoit necessaire pour faire les descouvertures du pays des Yroquois, o je devois aller avec les Montagnets nos alliez. 174/322 _Partement de Quebecq jusques l'isle saincte Esloy, & de la rencontre que j'y fis des sauvages Algomequins & Ochataiguins._ CHAPITRE VII. Et pour cest effect je partis le 18 dudit mois, o la riviere commence s'eslargir, quelque fois d'une lieue & lieue & demie en tels endroits. Le pays va de plus en plus en embellisant. Ce sont costaux en partie le long de la riviere & terres unies sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle est dangereuse en beaucoup d'endroits, cause des bancs & rochers qui sont dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde la main. La riviere est fort abondante en plusieurs sortes de poisson, tant de ceux qu'avons pardea, comme d'autres que n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes & hautes forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bort de la riviere, & quantit de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont navigables qu'avec des canaux. Nous passames proche de la pointe Ste. Croix, o beaucoup tiennent (comme j'ay dit ailleurs) estre la demeure o yverna Jacques Quartier. Ceste pointe est de sable, qui advance quelque peu dans la riviere, l'ouvert du Norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prayries, mais elles sont innondes des eaues toutes les fois que vient la plaine mer, qui pert de prs de deux brasses & demie. Ce passage est fort dangereux passer pour quantit de rochers 175/323 qui sont au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon achenal, lequel est fort tortu, o la riviere court comme un ras, & faut bien prendre le temps propos pour le passer. Ce lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal: maintenant nous avons trouv le contraire: car pour descendre du haut en bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il seroit mal-ais, si ce n'estoit avec un grand vent, cause du grand courant d'eau, & faut par necessit attendre un tiers de flot pour le passer, o il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12, 15 brasses d'eau en l'achenal. Continuant nostre chemin, nous fusmes une riviere qui est fort aggreable, distante du lieu de saincte Croix, de neuf lieues, & de Quebecq, 24 & l'avons nomme la riviere saincte Marie [240]. Toute ceste riviere [241] depuis saincte Croix est fort plaisante & aggreable. [Note 240: Aujourd'hui rivire Sainte-Anne de La Prade. Elle est environ neuf lieues de l'glise actuelle de Sainte-Croix, et une vingtaine de lieues de Qubec.] [Note 241: Le fleuve Saint-Laurent,] Continuant nostre routte, je fis rencontre de quelques deux ou trois cens sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite isle, appele S. Esloy[242], distant de S. Marie d'une lieue & demie, & l les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit des nations de sauvages appelez Ochateguins & Algoumequins qui venoient Quebecq, pour nous assister aux descouvertures du pays des Yroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle, n'espargnant aucune chose qui toit eux. [Note 242: Voir le Voyage de 1603, p. 29.] 176/324 Aprs les avoir recogneus, je fus terre pour les voir, & m'enquis qui estoit leur chef: Ils me dirent qu'il y en avoit deux, l'un appel Yroquet & l'autre Ochasteguin qu'ils me montrrent: & fus en leur cabanne, o ils me firent bonne rception, selon leur coustume. Je commenay leur faire entendre le subjet de mon voyage, dont ils furent fort resjouis: & aprs plusieurs discours je me retiray: & quelque temps aprs ils vindrent ma chalouppe, o ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant plusieurs signes de resjouissance: & de l s'en retournrent terre. Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, o ils furent une espace de temps sans dire mot, en songeant & petunant tousjours. Aprs avoir bien pens, ils commencrent haranguer hautement tous leurs compagnons, qui estoient sur le bort du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort ententivement ce que leurs chefs leur disoient, savoir. Qu'il y avoit prs de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne rception, & dclar que le Pont & moy desirions les assister contre leurs ennemis, avec lesquels ils avoient, ds longtemps, la guerre, pour beaucoup de cruauts qu'ils avoient exerces contre leur nation, soubs prtexte d'amiti: Et qu'ayant tousjours depuis desir la vengeance, ils avoient solicit tous les sauvages que je voyois sur le bort de la riviere, de venir nous, pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient 177/325 jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit aussi meus de nous venir voir: & que d'eux & de leurs compagnons j'en ferois tout ainsi que je voudrois; & qu'ils n'avoient point d'enfans avec eux, mais gens qui savoient faire la guerre, & plains de courage, sachans le pays & les rivieres qui sont au pays des Yroquois; & que maintenant ils me prioyent de retourner en nostre habitation, pour voir nos maisons, & que trois jours aprs nous retournerions la guerre tous ensemble, & que pour signe de grande amiti & resjouissance je feisse tirer des mousquets & arquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce que je fis. Ils jetterent de grands cris avec estonnement, & principalement ceux qui jamais n'en avoient ouy ny veus. Aprs les avoir ouis, je leur fis responce, Que pour leur plaire, je desirois bien m'en retourner nostre habitation pour leur donner plus de contentement, & qu'ils pouvoient juger que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne portant avec nous que des armes, & non des marchandises pour traicter, comme on leur avoit donn entendre, & que mon desir n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si j'eusse sceu qu'on leur eut raport quelque chose de mal, que je tenois ceux l pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me dirent qu'ils n'en croioyent rien, & que jamais ils n'en avoient ouy parler; neantmoins c'estoit le contraire: car il y avoit eu quelques sauvages qui le dirent au nostres: Je me contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir montrer par effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy. 178/326 _Retour Quebecq, et depuis continuation avec les sauvages jusques au saut de la riviere des Yroquois. CHAPITRE VIII. Le lendemain [243] nous partismes tous ensemble, pour aller nostre habitation, o ils se resjouirent quelques 5 ou 6 jours, qui se passerent en dances & festins, pour le desir qu'ils avoient que nous fussions la guerre. [Note 243: Probablement le 22 de juin.] Le Pont vint aussitost de Tadoussac avec deux petites barques plaines d'hommes, suivant une lettre o je le priois de venir le plus promptement qu'il luy seroit possible. Les sauvages le voyant arriver se resjouirent encores plus que devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens pour les assister, & que peut estre nous yrions ensemble. Le 28 du mois [244] nous esquipasmes des barques pour assister ces sauvages: le Pont se mit dans l'une & moy dans l'autre, & partismes tous ensemble. Le premier Juin[245] arrivasmes saincte Croix, distant de Quebecq de 15 lieues, o estant, nous advisames ensemble, le Pont & moy, que pour certaines considerations je m'en yrois avec les sauvages, & luy nostre habitation & Tadoussac. La resolution estant prise, j'embarqu dans ma chalouppe tout ce qui estoit necessaire avec neuf hommes, des Marais, & la Routte nostre pilotte, & moy. [Note 244: Le 28 de juin.] [Note 245: Le premier juillet.] 179/327 Je party de saincte Croix, le de Juin[246] avec tous les sauvages, & passames par les trois rivieres, qui est un fort beau pays, remply de quantit de beaux arbres. De ce lieu saincte Croix y a 15 lieues. A l'entre d'icelle riviere y a six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de quelque 15 1600. pas de long, qui sont fort plaisantes voir. Et proches du lac sainct Pierre[247], faisant quelque deux lieues dans la riviere[248] y a un petit saut d'eau, qui n'est pas beaucoup dificile passer. Ce lieu est par la hauteur de 46 degrez quelques minuttes moins de latitude. Les sauvages du pays nous donnrent entendre, qu' quelques journes il y a un lac par o passe la riviere, qui a dix journes, & puis on passe quelques sauts, & aprs encore trois ou quatre autres lacs de 5 ou 6 journes: & estans parvenus au bout, ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent de rechef dans un autre lac [249], ou le Sacqu [250] prend la meilleure part de sa source. Les sauvages viennent dudit lac Tadoussac. Les trois rivieres vont 40 journes des sauvages: & disent qu'au bout d'icelle riviere il y a des peuples [251] qui sont grands chasseurs, n'ayans de demeure arreste, & qu'ils voyent la mer du Nort en moins de six journes. Ce peu de terre que 180/238 j'ay veu est sablonneuse, assez esleve en costaux, charge de quantit de pins & sapins, sur le bort de la riviere, mais entrant dans la terre quelque quart de lieue, les bois y sont tresbeaux & clairs, & le pays uny. [Note 246: Le 3 juillet.] [Note 247: C'est la premire fois qu'on trouve le nom de Saint-Pierre donn ce lac. En 1603, Champlain y entra le jour de la Saint-Pierre, 29 juin, et c'est l probablement l'origine de ce nom. Thvet et Wytfliet l'appellent lac d'Angoulme.] [Note 248: Dans le Saint-Maurice. (Voir le Voyage de 1603, p. 31.)] [Note 249: Le lac Saint-Jean.] [Note 250: Sagn, pour Saguenay.] [Note 251: Probablement les _Atticamgues_ ou Poissons-Blancs, qui taient en effet plus chasseurs que guerriers, et qui avaient des rapports avec cinq ou six nations situes encore plus au nord qu'eux. (Voir Relat. 1641, p. 32, d. 1858.)] Continuant nostre routte jusques l'entre du lac sainct Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le lac 2, 3, & 4 brasses d'eau, lequel peut contenir de long quelque 8 lieues, & de large 4. Du cost du Nort nous vismes une riviere qui est fort aggreable, qui va dans les terres quelques 20 lieues, & l'ay nomme saincte Suzanne[252]: & du cost du Su, il y en a deux, l'une appele la riviere du Pont[253],& l'autre de Gennes[254], qui sont tresbelles & en beau & bon pays. L'eau est presque dormante dans le lac, qui est fort poissonneux. Du cost du Nort, il parroist des terres quelque douze ou quinze lieues du lac, qui sont un peu montueuses. L'ayant travers, nous passames par un grand nombre d'isles, qui sont de plusieurs grandeurs, o il y a quantit de noyers & vignes, & de belles prayries avec force gibier & animaux sauvages, qui vont de la grand terre ausdites isles. La pescherie du poisson y est plus abondante qu'en aucun autre lieu de la riviere qu'eussions veu. De ces isles fusmes l'entre de la riviere des Yroquois, o nous sejournasmes deux jours & nous rafraichismes de bonnes venaisons, oiseaux, & 181/329 poissons, que nous donnoient les sauvages, & o il s'esmeut entre eux quelque diffrent sur le subject de la guerre, qui fut occasion qu'il n'y en eut qu'une partie qui se resolurent de venir avec moy, & les autres s'en retournrent en leur pays avec leurs femmes & marchandises qu'ils avoient traictes. [Note 252: Elle porte maintenant le nom de rivire du Loup.] [Note 253: La rivire de Nicolet (voir la grande carte de 1612). Il est probable que c'est par inadvertance que l'auteur l'indique sous le nom de rivire du Gast, dans la grande carte de l'dition de 1632; puisque, dans le texte, il reproduit le mme passage en y laissant le nom de Du Pont. Il est possible aussi que le graveur ait mis sur cette rivire le chiffre que l'auteur destinait la rivire dont il parle ci-dessus, p. 61, et laquelle il avait donn le nom de Du Gast ou Du Gua.] [Note 254: Probablement, la rivire d'Yamaska.] Partant de ceste entre de riviere (qui a quelque 4. 500. pas de large, & qui est fort belle, courant au Su) nous arrivasmes un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez[255] de latitude 22 ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere depuis son entre jusques au premier saut, o il y a 15 lieues, est fort platte & environne de bois, comme sont tous les autres lieux cy dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a 9 ou 10 belles isles jusques au premier saut des Yroquois, lesquelles tiennent quelque lieue, ou lieue & demie, remplies de quantit de chesnes & noyers. La riviere tient en des endroits prs de demie lieue de large, qui est fort poissonneuse. Nous ne trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau. L'entre du saut est une manire de lac[256], o l'eau descend, qui contient quelque trois lieues de circuit, & y a quelques prairies o il n'y habite aucuns sauvages, pour le subject des guerres. Il y a fort peu d'eau au saut qui court d'une grande vistesse, & quantit de rochers & cailloux, qui font que les sauvages ne les peuvent surmonter par eau: mais au retour ils les descendent fort bien. Tout cedict pays est fort uny, remply de forests, vignes & noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient 182/330 encores parvenus jusques en cedit lieu, que nous, qui eusmes assez de peine monter la riviere la rame. [Note 255: Les rapides de Chambly sont environ 45 30' de latitude.] [Note 256: Le bassin de Chambly.] Aussitost que nous fusmes arrivez au saut, des Marais, la Routte & moy, & cinq hommes fusmes terre, voir si nous pourrions passer ce lieu, & fismes quelque lieue & demie sans en voir aucune apparence, sinon une eau courante d'une grandissime roideur, o d'un cost & d'autre y avoit quantit de pierres, qui sont fort dangereuses & avec peu d'eau. Le saut peut contenir quelque 600 pas de large. Et voyant qu'il estoit impossible coupper les bois & faire un chemin avec si peu d'hommes que j'avois, je me resolus avec le conseil d'un chacun, de faire autre chose que ce que nous nous estions promis, d'autant que les sauvages m'avoient asseur que les chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le contraire, comme j'ay dit cy dessus, qui fut l'occasion que nous en retournasmes en nostre chalouppe, o j'avois laiss quelques hommes pour la garder & donner entendre aux sauvages quand ils seroient arrivez, que nous estions allez descouvrir le long du dit saut. Aprs avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en retournant nous fismes rencontre de quelques sauvages, qui venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez nostre chalouppe o nous les trouvasmes fort contans & satisfaits de ce que nous allions de la faon sans guide, sinon que par le raport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait. 183/331 Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de passer le saut avec nostre chalouppe, cela m'affligea, & me donna beaucoup de desplaisir, de m'en retourner sans avoir veu un grandicime lac, remply de belles isles, & quantit de beau pays, qui borne le lac, o habitent leurs ennemis, comme ils me l'avoient figur. Aprs avoir bien pens en moy mesme, je me resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que j'avois: & m'embarquay avec les sauvages dans leurs canots, & prins avec moy deux hommes de bonne volont. Aprs avoir propos mon dessein des Marais, & autres de la chalouppe, je priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation avec le reste de nos gens soubs l'esperance qu'en brief, avec la grce de Dieu, je les reverrois. Aussitost je fus parler aux Capitaines des sauvages & leur donnay entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce que j'avois veu au saut, savoir, qu'il estoit hors nostre puissance d'y pouvoir passer avec la chalouppe: toutesfois que cela ne m'empecheroit de les assister comme je leur avois promis. Ceste nouvelle les attrista fort & voulurent prendre une autre resolution: mais je leur dis & les y sollicitay, qu'ils eussent continuer leurs premier dessin, & que moy troisieme, je m'en irois la guerre avec eux dans leurs canots pour leur monstrer que quant moy je ne voulois manquer de parole en leur, endroit, bien que fusse seul, & que pour lors je ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer, sinon ceux qui en auroient la volont, dont j'en avois trouv deux, que je menerois avec moy. 184/332 Ils furent fort contens de ce que je leur dis, & d'entendre la resolution que j'avois, me promettant tousjours de me faire voir choses belles. _Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audict lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant attacquer les Yroquois._ CHAPITRE IX. Je party donc dudit saut de la riviere des Yroquois, le 2. Juillet[257]. Tous les sauvages commencrent apporter leurs canots, armes & bagages par terre quelque demie lieue, pour passer l'impetuosit & la force du saut, ce qui fut promptement fait. [Note 257: Probablement le 12 juillet. Si les dates de l'arrive de Pont-Grav Tadoussac, et de Desmarais Qubec, sont exactes, la petite flottille dut partir de Qubec dans les derniers jours de juin, et, par consquent, arriver Sainte-Croix, non le premier de juin, mais le premier de juillet, comme nous l'avons remarqu ci-dessus. Elle en repart le 3 du mme mois: elle ne pouvait donc pas avoir pass le saut de la rivire des Iroquois le 2 de juillet. Mais, si l'on suit attentivement la marche de cette petite arme depuis Sainte-Croix jusqu'au saut, c'est--dire, jusqu'aux rapides de Chambly, et depuis ce lieu jusqu' celui o elle rencontra l'ennemi, le 29, on en viendra la conclusion qu'elle devait avoir pass le saut vers le 12. Or il est assez vraisemblable que le typographe, au lieu du 12, ait mis le 2.] Aussitost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun avec leur bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot, par terre quelque trois lieues, que peut contenir ledit saut, mais non si imptueux comme l'entre, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est pas plus large de 3. 400 pas. Aprs que nous eusmes pass le saut, qui ne fut sans peine, tous les sauvages qui estoient allez par 185/333 terre, par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye quantit de bois, se rembarqurent dans leurs canots. Les hommes que j'avois furent aussi par terre, & moy par eau, dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens, & se trouva vingt quatre canots, o il y avoit soixante hommes. Aprs avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin jusques une isle[258] qui tient trois lieues de long, remplye des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la chasse & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre environ trois lieues de l, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuit ensuivant. [Note 258: L'le Sainte-Thrse.] Incontinent un chacun d'eux commena, l'un coupper du bois, les autres prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabannes, pour se mettre couvert: les autres abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bort de la riviere au tour de leurs cabannes, ce qu'ils savent si promptement faire, qu'en moins de deux heures, cinq cens de leurs ennemis auroient bien de la peine les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Ils ne barricadent point le cost de la riviere o sont leurs canots arrengez, pour s'embarquer si l'occasion le requeroit. Aprs qu'ils furent logez, ils envoyerent trois canots avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, tous leurs logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils n'appercevront rien, qui aprs se retirent. Toute la nuit ils se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est une tresmauvaise coustume en eux: car quelque fois ils sont surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans 186/334 qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour leur defendre. Recognoissant cela je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient,& qu'ils devoient veiller, comme ils nous avoient veu faire toutes les nuits, & avoir des hommes aux agguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien, & ne point vivre de la faon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour la chasse: d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent leurs troupes en trois, savoir, une partie pour la chasse separe en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros, qui sont tousjours sur leurs armes; & l'autre partie en avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne verront point quelque marque ou signal par o ayent pass leurs ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines marques que les chefs se donnent d'une nation l'autre, qui ne sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si sont amis ou ennemis qui ont pass. Les chasseurs ne chassent jamais de l'advant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner d'allarmes ny de dsordre, mais sur la retraicte & du cost qu'ils n'aprehendent leurs ennemis: & continuent ainsi jusques ce qu'ils soient deux ou trois journes de leurs ennemis, qu'ils vont de nuit la desrobe, tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le fort des bois, o ils reposent, sans s'esgarer ny mener bruit, ny faire aucun feu, afin de n'estre apperceuz, si par fortune leurs ennemis passoient; ny pour ce qui est de leur manger durant ce temps. 187/335 Ils ne font du feu que pour petuner, qui est si peu que rien. Ils mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur necessit, & quand ils sont proches de leurs ennemis, ou quand ils font retraite aprs leurs charges, qu'ils ne s'amusent chasser, se retirant promptement. A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois ou Ostemoy[259], qui sont manires de gens, qui sont les devins, en qui ces peuples ont crance, lequel fait une cabanne, entoure de petis bois, & la couvre de sa robbe: Aprs qu'elle est faitte, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune faon, puis prend un des piliers de sa cabanne & la fait bransler, marmotant certaines paroles entre ses dens par lesquelles il dit qu'il invoque le Diable, & qu'il s'apparoist luy en forme de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est prostern en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable, & puis aussitost se leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle faon, qu'il est tout en eau, bien qu'il toit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le branlement que je voyois de la cabanne, estoit le Diable qui la faisoit mouvoir, & non celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car 188/336 c'estoit, comme j'ay dit cy dessus, le Pilotois qui prenoit un des bastons de sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut: ce que je ne vey point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse & claire, parlant en langage inconneu aux autres sauvages. Et quand ils la representent casse, ils croyent que c'est le Diable qui parle, & qui dit ce qui doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent. [Note 259: Ces deux mots taient employs en Acadie, pour dsigner le jongleur ou sorcier. Le mot _pilotais_, suivant le P. Biard (Rel. 1611, p. 17), venait des Basques, et les Souriquois se servaient du mot _autmoin_, que Lescarbot crit _aoutmoin_, et Champlain _ostemoy_. Le P. Lejeune, dans la Relation, de 1636 (p. 13), nous apprend que les Montagnais appelaient leurs sorciers _manitousiouekhi_, et, d'aprs le P. Brebeuf (Rel. 1635, p. 35), les Hurons dsignaient les leurs par le nom de _arendiouane_.] Neantmoins tous ces garniments qui sont les devins, de cent paroles n'en disent pas deux vritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer quelque denre du peuple, ainsi que sont ces galants. Je leur remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy. Or aprs qu'ils ont sceu de leurs devins ce qu'il leur doit succeder, les chefs prennent des bastons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont, & signallent par d'autres un peu plus grands, leurs chefs: Puis vont dans le bois & esplanadent une place de 5 ou 6 pieds en quarr, o le chef, comme sergent major, met par ordre tous ces bastons comme bon luy semble: puis appelle tous ses compagnons, qui viennent tous armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces sauvages regardent attentivement, remarquant la figure que leur chef a faite avec ces bastons: & aprs se retirent de l, & commencent de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdicts bastons: 189/337 puis se mettent les uns parmy les autres, & retournent de rechef en leur ordre, continuant deux ou trois fois, & tous leurs logemens sans qu'il soit besoin de sergent pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils savent fort bien garder, sans se mettre en confusion. Voila la reigle qu'ils tiennent leur guerre. Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere jusques l'entre du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont basses remplies de tres-beaux bois & prairies, o il y a quantit de gibier & chasse d'animaux, comme Cerfs, Daims, Faons, Chevreuls, Ours, & autres sortes d'animaux qui viennent de la grand terre ausdictes isles. Nous y en prismes quantit. Il y a aussi grand nombre de Castors, tant en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le subject de leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profont des terres, afin de n'estre si tost surprins. Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estandue comme de 80 ou 100 lieues[260], o j'y vis quatre belles isles, contenant 10, 12 & 15 lieues de long[261], qui autres fois ont est habites par les sauvages, comme aussi la riviere des Yroquois: mais elles ont est abandonnes depuis qu'ils ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a il plusieurs rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnes de 190/338 nombre de beaux arbres, de mesmes especes nous avons en France, avec force vignes plus belles qu'en aucun lieu que j'eusse veu: force chastaigners, & n'en avois encores point veu que dessus le bort de ce lac, o il y a grande abondance de poisson de plusieurs especes: Entre autres y en a un, appel des sauvages du pays _Chaousarou_[262], qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands contiennent, ce que m'ont dict ces peuples, 8 10 pieds. J'en ay veu qui en contenoyent 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la teste grosse comme les deux points, avec un bec de deux pieds & demy de long, & double rang de dents fort agues & dangereuses. Il a toute la forme du corps tirant au brochet, mais il est arm d'escailles si fortes qu'un coup de poignard ne les sauroit percer, & de couleur de gris argent. Il a aussi l'extrmit du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre tous les autres qui sont dans ces lacs, & rivieres: & a une industrie merveilleuse, ce que m'ont asseur ces peuples, qui est, quand il veut prendre quelques oyseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de faon que lors que les oiseaux 191/339 viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, ils les tire par les pieds soubs l'eau. Les sauvages m'en donnrent une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal la teste, ils se seignent avec les dents de ce poisson l'endroit de la douleur qui se passe soudain. [Note 260: Il tait bien difficile de se faire ainsi, premire vue, une ide exacte des dimensions d'un lac aussi tendu que celui de Champlain. Aussi l'auteur lui donne-t-il presque trois fois la longueur qu'il a rellement.] [Note 261: Ces quatre les sont sans doute celles de Contrecoeur (l'le Longue et la Grande-Ile), l'le La Motte, et celle de Valcour. Elles ne sont pas tout fait aussi grandes que l'a cru notre auteur.] [Note 262: Nous rapprocherons de cette description du Chaousarou celle qu'en fait Sagard dans son Histoire du Canada (liv. ni, p. 765): Au lieu nomm par les Hurons Onthranden, & par nous le Cap de Victoire,... je vis en la cabane d'un montagnais un certain poisson, que quelques-uns appellent _Chaousarou_, gros comme un grand brochet. Il n'estoit qu'un des mdiocres, car il s'en voit de beaucoup plus grands, & qui ont jusqu' 8, 9 & 10 pieds, ce qu'on dit. Il avoit un bec d'environ un pied & demy de long, fait peu prs comme celuy d'une becasse, sinon qu'il a l'extrmit mousse & non si pointu, gros proportion du corps. Il a double rang de dens fort aigus & dangereuses,... & la forme du corps tirant au brochet, mais arm de trs-fortes & dures escailles, de couleur gris argent, & difficile percer. D'aprs cette description, ce poisson doit appartenir au genre des _Lpisostes_ de Lacpde. Mais les individus dcrits par les Ichtyologistes n'ont pas d'aussi grandes proportions.] Continuant nostre route dans ce lac du cost de l'Occident, considrant le pays, je veis du cost de l'Orient de fort hautes montagnes, o sur le sommet y avoit de la neige. Je m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient habitez, ils me dirent que ouy, & que c'estoient Yroquois[263], & qu'en ces lieux y avoit de belles valles, & campagnes fertiles en bleds, comme j'en ay mang audit pays, avec infinit d'autres fruits: & que le lac alloit proche des montagnes, qui pouvoient estre esloignes de nous, mon jugement, de vingt cinq[264] lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes que les premires, horsmis qu'il n'y avoit point de neige. Les sauvages me dirent que c'estoit o nous devions aller trouver leurs ennemis, & qu'elles estoient fort peuples & qu'il falloit passer par un saut d'eau[265] que je vis depuis: & de l entrer dans un autre lac[266] qui contient quelque 9 ou 10 lieues de 192/340 long, & qu'estant parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire quelque deux lieues de chemin par terre, & passer une riviere[267], qui va tomber en la coste de Norembegue, tenant celle de la Floride[268], & qu'ils n'estoient que deux jours y aller avec leurs canots, comme je l'ay seu depuis par quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort particulirement de tout ce qu'ils en avoyent cognoissance, par le moien de quelques truchemens Algoumequins, qui savoient la langue des Yroquois. [Note 263: Si ce rapport des sauvages est exact, il faut croire que la guerre entre les Mahingans et les Agniers, eut pour effet de rapprocher ceux-ci des autres tribus iroquoises, et de les faire migrer au ct occidental du lac. Peut-tre aussi les Montagnais qui accompagnaient Champlain traitaient-ils d'iroquois les Mahingans eux-mmes, qui alors pouvaient tre les allis de la nation iroquoise: car le P. Jrme Lalemant, en parlant de ce qu'avaient t autrefois les Loups ou Mahingans, dit (Rel. 1646, 3) i Les Iroquois Annierronnons les ayans domtez, ils se sont jettez de leur party.] [Note 264: L'dition de 1632 porte 15.] [Note 265: Ticonderoga.] [Note 266: Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George.] [Note 267: La rivire Hudson.] [Note 268: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait: tirant celle de la Floride; car Champlain ne devait pas ignorer qu'entre la cte de Norembegue et la Floride, se trouvait la cte de la Virginie ou les Virgines, comme il dit lui-mme (Table de sa grande carte, dit. 1632).] Or comme nous commenasmes approcher quelques deux ou trois journes de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuit, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne laissoient de faire tousjours leurs superstitions accoustumes pour savoir ce qui leur pourroit succeder de leurs entreprises; & souvent me venoient demander si j'avois song, & avois veu leurs ennemis: le leur disois que non: Neantmoins ne laissois de leur donner du courage, & bonne esperance. La nuit venue nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, que nous nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou onze heures, aprs m'estre quelque peu proumen au tour de nostre logement, je fus me reposer, & en dormant, je songay que je voyois les Yroquois nos ennemis, dedans le lac, proche d'une montaigne, qui se noyoient nostre 193/341 veue, & les voulans secourir, nos sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser mourir & qu'ils ne valoient rien. Estant esveill, ils ne faillirent comme l'acoustume de me demander si j'avois song quelque chose: je leur dis en effect ce que j'avois veu en songe: Cela leur apporta une telle crance qu'ils ne doutrent plus de ce qui leur devoit advenir pour leur bien. Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canots pour continuer nostre chemin, & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit, le 29 du mois, nous fismes rencontre des Yroquois sur les dix heures du soir au bout d'un cap [269] qui advance dans le lac du cost de l'occident, lesquels venoient la guerre. Eux & nous commenasmes jetter de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau, & les Yroquois mirent pied terre, & arrangrent tous leurs canots les uns contre les autres, & commencrent abbatre du bois avec des meschantes haches qu'ils gaignent quelquesfois la guerre, & d'autres de pierre, & se barricadrent fort bien. [Note 269: Ce cap, ou cette pointe, qui s'avance dans le lac, non loin de la dcharge du lac George, comme l'indique la carte de 1632, nous parat correspondre la pointe Saint-Frdric (Crown point).] Aussi les nostres tindrent toute la nuit leurs canots arrangez les uns contre les autres attachez des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin; & estions la porte d'une flesche vers l'eau du cost de leurs barricades. Et comme ils furent armez, & mis en ordre, ils envoyerent deux canots separez de la trouppe, pour savoir de leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels 194/342 respondirent qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre: & qu'aussitost que le soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut accord par les nostres: & en attendant toute la nuit se passa en danses & chantons, tant d'un cost, que d'autre, avec une infinit d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage qu'ils avoient, avec le peu d'effet & resistance contre leurs armes, & que le jour venant, ils le sentiroyent leur ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils verroient des effets d'armes que jamais ils n'avoient veu, & tout plain d'autres discours, comme on a accoustum un siege de ville. Aprs avoir bien chant, dans & parlement les uns aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent, preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans toutesfois separez, chacun en un des canots des sauvages montagnars. Aprs que nous fusmes armez d'armes lgres, nous prismes chacun une arquebuse & descendismes terre. Je vey sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prs de 200 hommes forts & robustes les voir, qui venoient au petit pas audevant de nous, avec une gravit & asseurance qui me contenta fort la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi alloient en mesme ordre & me dirent que ceux qui avoient trois grands pannaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les recognoissoit ces plumes, qui estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons, & que je 195/343 feisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasch qu'ils ne me pouvoient bien entendre pour leur donner l'ordre & faon d'attaquer leurs ennemis, & que indubitablement nous les desferions tous; mais qu'il n'y avoit remde, que j'estois tres-aise de leur monstrer le courage & bonne volont qui estoit en moy quand ferions au combat. Aussitost que fusmes terre, ils commencrent courir quelque deux cens pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores apereu mes compagnons, qui s'en allrent dans le bois avec quelques sauvages. Les nostres commencrent m'appeller grands cris: & pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis la teste, marchant quelque 20 pas devant, jusqu' ce que je fusse quelque 30 pas des ennemis, o aussitost ils m'aperceurent, & firent alte en me contemplant, & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon arquebuse en joue, visay droit un des trois chefs, & de ce coup il en tomba deux par terre, & un de leurs compagnons qui fut bless, qui quelque temps aprs en mourut. J'avois mis quatre balles dedans mon arquebuse. Comme les nostres virent ce coup si favorable pour eux, ils commencrent jetter de si grands cris qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne manquoyent de cost & d'autre. Les Yroquois furent fort estonnez, que si promptement deux hommes avoyent est tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de cotton, & de bois l'espreuve de 196/344 leurs flesches; Cela leur donna une grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de telle faon, voyant leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, & se mirent en fuite, & abandonnrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le profond des bois, o les poursuivans, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos sauvages en turent aussi plusieurs, & en prindrent 10 ou 12 prisonniers: Le reste se sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres 15 ou 16 de blessez de coups de flesches, qui furent promptement guris. Aprs que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent prendre force bled d'Inde, & les farines des ennemis, & de leurs armes, qu'ils avoient laisses pour mieux courir. Aprs avoir fait bonne chre, dans & chant, trois heures aprs nous en retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu o se fit ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes [270] de latitude, & fut nomm le lac de Champlain. [Note 270: La dcharge du lac George est environ 44.] 344a [Illustration] _Desfaite des Yroquois au Lac Champlain._ A (1) Le fort des Yroquois. B Les ennemis. C Les Canots des ennemis faits d'escorce de chesne, qui peuvent tenir chacun 10, 15, & 18 hommes. D. E. Deux chefs tus, & un bless d'un coup d'arquebuse par le sieur de Champlain. F (2) Le sieur de Champlain. G (3) Deux Arquebusiers du sieur de Champlain. H (4) Montaignets, Ochastaiguins, Algoumequins. I Canots de nos sauvages alis faits d'escorce de bouleau. K (5) Les bois. (1) Cette lettre manque dans le dessin.--(2) La lettre manque; mais il est facile de reconnatre Champlain post seul entre les combattants.--(3) Cette lettre manque dans le dessin, mais on reconnat aisment les deux arquebusiers sur la lisire du bois.--(4) La lettre H a t mise par inadvertance sur les canots des allis, o il y a dj la lettre I.--(5) Cette lettre, qui manque aussi, est facile suppler. _Retour de la bataille, & ce qui se passa par le chemin._ CHAPITRE X. Aprs avoir fait quelque 8 lieues, sur le soir, ils prindrent un des prisonniers, qui ils firent une harangue des cruautez que luy & les siens avoyent exerces en leur endroit, sans 197/345 avoir eu aucun esgard, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en recevoir autant, & luy commandrent de chanter s'il avoit du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste ouyr. Cependant les nostres allumrent un feu, & comme il fut bien embras ils prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce pauvre miserable peu peu pour luy faire souffrir plus de tourmens. Ils le laissoient quelques fois, luy jettant de l'eau sur le dos: puis luy arrachrent les ongles, & luy mirent du feu sur les extremitez des doigts & de son membre. Aprs ils luy escorcherent le haut de la teste, & luy firent dgoutter dessus certaine gomme toute chaude: puis luy percrent les bras prs des poignets, & avec des bastons tiroyent les nerfs & les arrachoyent force: & comme ils voioyent qu'ils ne les pouvoyent avoir, ils les couppoyent. Ce pauvre miserable jettoit des cris estranges, & me faisois piti de le voir traitter de la faon, toutesfois avec une telle constance, qu'on eust dit quelquesfois qu'il ne sentoit presque point de mal. Ils me sollicitoyent fort de prendre du feu pour faire de mesme eux. Je leur remonstrois que nous n'usions point de ces cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que s'ils vouloyent que je luy donnasse un coup d'arquebuze, j'en serois content. Ils dirent que non, & qu'il ne sentiroit point de mal. Je m'en allay d'avec eux comme fasch de voir tant de cruautez qu'ils exercoient sur ce corps. Comme ils virent que je n'en estois contant, ils m'appelrent & me dirent que je luy donnasse un coup d'arquebuse: ce que je fis, sans qu'il en vist rien; & luy fis passer tous les tourmens qu'il devoit souffrir, 198/346 d'un coup, plustost que de le voir tyranniser. Aprs qu'il fut mort ils ne se contentrent pas, il luy ouvrirent le ventre, & jetterent ses entrailles dedans le lac: aprs ils luy coupperent la teste, les bras & les jambes, qu'ils separerent d'un cost & d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils avoient escorche, comme ils avoient fait de tous les autres qu'ils avoient tuez la charge. Ils firent encores une meschancet, qui fut, de prendre le coeur qu'ils coupperent en plusieurs pices & le donnrent manger un sien frre, & autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels le prindrent & le mirent en leur bouche, mais ils ne le voulurent avaller: quelques sauvages Algoumequins, qui les avoient en garde le firent recracher aucuns, & le jetterent dans l'eau. Voila comme ces peuples se gouvernent l'endroit de ceux qu'ils prennent en guerre: & mieux vaudroit pour eux mourir en combatant, ou se faire tuer la chaude, comme il y en a beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de leurs ennemis. Aprs ceste excution faite, nous nous mismes en chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers, qui alloient tousjours chantans, sans autre esperance que celuy qui avoit est ainsi mal traict. Estans aux sauts de la riviere des Yroquois les Algoumequins s'en retournrent en leur pays, & aussi les Ochatequins[271] avec une partie des prisonniers, fort contens de ce qui s'estoit pass en la guerre, & de ce que librement j'estois all avec eux. Nous nous departismes donc comme cela, avec de grandes protestations 199/347 d'amiti, les uns & les autres, & me dirent si je ne desirois pas aller en leur pays pour les asister tousjours comme freres: je leur promis. [Note 271: Ochateguins, ou Hurons.] Je m'en revins avec les Montagnets. Aprs m'estre inform des prisonniers de leurs pays, & de ce qu'il pouvoit y en avoir, nous ployames bagage pour nous en revenir, ce qui fut avec telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues dans leurs dicts canots, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes l'entre de la riviere des Yroquois, il y eut quelques sauvages qui songerent que leurs ennemis les poursuivoient: ce songe les fit aussitost lever le siege, encores que celle nuit fut fort mauvaise cause des vents & de la pluye qu'il faisoit; & furent passer la nuit dedans de grands roseaux, qui sont dans le lac sainct Pierre, jusqu'au lendemain, pour la crainte qu'ils avoient de leurs ennemis. Deux jours aprs arrivasmes nostre habitation, o je leur fis donner du pain & quelques poix, & des patinostres, qu'ils me demandrent pour parer la teste de leurs ennemis, qui les portent pour faire des resjouissances leur arrive. Le lendemain je feu avec eux dans leurs canots Tadoussac, pour voir leurs crmonies. Aprochans de la terre, ils prindrent chacun un baston, o au bout ils pendirent les testes de leurs ennemis tus avec quelques patinostres, chantants les uns & les autres: & comme ils en furent prests, les femmes se despouillerent toutes nues, & se jetterent en l'eau, allant au devant des canots pour prendre les testes de leurs ennemis qui estoient au bout de longs bastons devant leurs batteaux, pour aprs les pendre 200/348 leur col comme si c'eust est quelque chane precieuse, & ainsi chanter & danser. Quelques jours aprs ils me rirent present d'une de ces testes, comme chose bien precieuse, & d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, affin de les montrer au Roy: ce que je leur promis pour leur faire plaisir. Quelques jours aprs je fus Quebecq, o il vint quelques sauvages Algoumequins, qui me firent entendre le desplaisir qu'ils avoient de ne s'estre trouvez la deffaite de leurs ennemis, & me firent present de quelques fourrures, en consideration de ce que j'y avois est & assist leurs amis. Quelques jours aprs qu'ils furent partis pour s'en aller en leur pays, distant de nostre habitation de 120 lieues, je fus Tadoussac voir si le Pont seroit de retour de Gasp, o il avoit est. Il n'y arriva que le lendemain, & me dit qu'il avoit dlibr de retourner en France. Nous resolusmes de laisser un honneste homme appel le Capitaine Pierre Chavin, de Dieppe, pour commander Quebecq, o il demeura jusques ce que le sieur de Mons en eust ordonn. Retour en France, & ce qui s'y passa jusques au rembarquement. CHAPITRE XI. Ceste resolution prinse nous fusmes Quebecq pour l'establir, & luy laisser toutes les choses requises & necessaires une habitation, avec quinze hommes. Toutes choses estant en estat 201/349 nous en partismes le premier jour de Septembre pour aller Tadoussac, faire appareiller nostre vaisseau, fin de nous en revenir en France. Nous partismes donc de ce lieu le 5 du mois, & le 8 nous fusmes mouiller l'ancre l'isle Perce. Le jeudy dixiesme partismes de ce lieu, & le mardy ensuivant 18[272] du mois arrivasmes sur le grand banc. [Note 272: Le mardi tait le 15.] Le 2 d'Octobre, nous eusmes la sonde. Le 8 mouillasmes l'ancre au Conquet en basse Bretagne. Le Samedy 10 du mois partismes de ce lieu, & arrivasmes Honfleur le 13. Estans desembarqus, je n'y fis pas long sejour que je ne prinse la poste pour aller trouver le sieur de Mons, qui estoit pour lors Fontaine-belau o estoit sa Majest, & luy representay fort particulirement tout ce qui s'estoit pass, tant en mon yvernement, que des nouvelles descouvertures, & l'esperance de ce qu'il y avoit faire l'advenir touchant les promesses des sauvages appelez Ochateguins, qui sont bons Yroquois. Les autres Yroquois leurs ennemis sont plus au midy. Les premiers entendent, & ne diferent pas beaucoup de langage aux peuples descouverts de nouveau, &qui nous avoient est incogneus cy devant. Aussitost je fus trouver sa Majest, qui je fis le discours de mon voyage, quoy il print plaisir & contentement. J'avois une ceinture faite de poils de porc-espic, qui estoit fort bien tissue, selon le pays, laquelle sa Majest eut pour 202/350 aggreable, avec deux petits oiseaux gros comme des merles, qui estoient incarnats [273], & aussi la teste d'un certain poisson qui fut prins dans le grand lac des Yroquois, qui avoit un becq fort long avec deux ou trois ranges de dents fort aigus. La figure de ce poisson est dans le grand lac de ma carte Gographique [274]. [Note 273: Cette description convient au _Pyranga rubra_, AUD.] [Note 274: La grande carte de 1612. Voir plus haut, p. 190, la description de ce poisson.] Ayant fait avec sa Majest, le sieur de Mons se dlibra d'aller Rouen trouver ses associez les sieurs Collier & le Gendre marchands de Rouen, pour adviser ce qu'ils avoient faire l'anne ensuivant. Ils resolurent de continuer l'habitation, & parachever de descouvrir dedans le grand fleuve S. Laurens, suivant les promesses des Ochateguins, la charge qu'on les assisteroit en leurs guerres comme nous leur avions promis. Le Pont fut destin pour aller Tadoussac tant pour la traicte que pour faire quelque autre chose qui pourroit apporter de la commodit pour subvenir aux frais de la despence. Et le sieur Lucas le Gendre de Rouen, l'un des associez, ordonn pour avoir soin de faire tant l'achat des marchandises que vivres, & de la frette des vaisseaux, esquipages & autres choses necessaires pour le voyage. Aprs ces choses resolues le sieur de Mons s'en retourna Paris, & moy avec luy, o je fus jusques la fin de Fevrier: durant lequel temps le sieur de Mons chercha moyen d'avoir nouvelle commission pour les traictes des nouvelles descouvertures, que nous avions faites, o auparavant personne 203/351 n'avoit traict: Ce qu'il ne peut obtenir, bien que les demandes & propositions fussent justes & raisonnables. Et se voyant hors d'esperance d'obtenir icelle commission, il ne laissa de poursuivre son dessin, pour le desir qu'il avoit que toutes choses reussissent au bien & honneur de la France. Pendant ce temps, le sieur de Mons ne m'avoit dit encores sa volont pour mon particulier, jusques ce que je luy eus dit qu'on m'avoit raport qu'il ne devroit que j'yvernasse en Canadas, ce qui n'estoit pas, car il remit le tout ma volont. Je m'esquipay des choses propres & necessaires pour hyverner nostre habitation de Quebecq, & pour cest effet party de Paris le dernier jour de Fevrier ensuivant, & fus Honfleur, o se devoit faire l'embarquement. Je passay par Rouen, o je sejournay deux jours: & de l fus Honfleur, o je trouvay le Pont, & le Gendre, qui me dirent avoir fait embarquer les choses necessaires pour l'habitation. Je fus fort aise de nous voir prests faire voile: toutesfois incertain si les vivres estoient bons & suffisans pour la demeure & yvernement. 205/353 [Illustration] SECOND VOYAGE[275] DU SIEUR DE CHAMPLAIN fait en la Nouvelle France en l'anne 1610. [Note 275: Ce voyage est le second que l'auteur ait fait dans la Nouvelle-France avec une commission expresse et personnelle de fonder un tablissement permanent. Dans les deux voyages prcdents, il n'avait fait qu'accompagner M. de Monts ou ses lieutenants pour faire un rapport fidle des avantages que pouvaient offrir les pays nouvellement dcouverts.] Partement de France pour retourner en la Nouvelle France, & ce qui se passa jusques nostre arrive en l'habitation. CHAPITRE I Le temps venant favorable je m'enbarquay Honfleur avec quelque nombre d'artisans le 7 du mois de Mars, & fusmes contrariez de mauvais temps en la Manche, & contraincts de relascher en Angleterre, un lieu appel Porlan[276], o fusmes quelques jours la radde: & levasmes l'ancre pour aller l'isle d'Huy[277], qui est proche de la coste d'Angleterre, d'autant que nous trouvions la radde de Porlan fort mauvaise. Estans proches d'icelle isle, la brume s'esleva si fort que nous fusmes contraincts de relascher la Houque. [Note 276: Portland.] [Note 277: L'le de Wight.] 206/354 Depuis le partement de Honfleur, je fus persecut d'une fort grande maladie, qui m'ostoit l'esperance de faire le voyage, & m'estois embarqu dans un batteau pour me faire reporter en France au Havre, & l me faire traicter, estant fort mal au vaisseau: Et faisois estat recouvrant ma sant, que je me rembarquerois dans un autre, qui n'estoit party de Honfleur, o devoit s'embarquer des Marests, gendre de Pont-grav: mais je me fis porter Honfleur, tousjours fort mal, o le 15 de Mars le vaisseau d'o j'estois sorty relascha, pour y prendre du l'aist, qui luy manquoit, pour estre bien en assiete. Il fut en ce lieu jusques au 8 d'Avril. Durant ce temps je me remis en assez bon estat: toutesfois encore que foible & dbile, je ne laissay pas de me rembarquer. Nous partismes derechef le 18[278] d'Avril, & arrivasmes sur le grand banc le 19 du mois, & eusmes cognoissance des isles S. Pierre le 22. Estans le travers de Menthane nous rencontrasmes 207/355 un vaisseau de S. Maslo, o il y avoit un jeune homme, qui beuvant la sant de Pont-grav, ne se peut si bien tenir, que par l'esbranlement du vaisseau il ne tombast en la mer, & se noya sans y pouvoir donner remde, cause que le vent estoit trop imptueux. [Note 278: Le 8, ou, comme portait peut-tre le manuscrit, le _dit huit_, que l'on aura pris pour _dix-huit_, et traduit en chiffres. Lescarbot n'a pas vu d'autre moyen de corriger ce passage que de faire arriver Champlain le _26 de mai_, au lieu du _26 du mois_. Ce qui nous surprend, c'est que M. Ferland, qui d'ordinaire est si exact, ait adopt la supposition de Lescarbot, sans essayer lui-mme de concilier ces dates. Mais il est remarquer premirement, que la correction que nous faisons, est motive par les circonstances mmes du rcit de l'auteur, puisque le vaisseau fut en ce lieu jusqu'au 8, et que, dans l'intervalle, Champlain se rtablit assez bien pour pouvoir se rembarquer. En second lieu, cette seule correction obvie toutes les difficults, tandis que celle de Lescarbot en laisse subsister d'assez graves: comment Champlain serait-il parti le dix-huit, quand il vient de dire que le vaisseau ne resta que jusqu'au huit? qu'aurait fait le vaisseau dans l'intervalle? Champlain n'aurait-il pas mentionn la raison de ce nouveau retard comme celle du premier? Enfin comment croire que depuis plus de soixante ans on n'et pas vu les vaisseaux arriver Tadoussac avant le 18 de mai, puisque la flotte du Canada partait ordinairement aux grandes mers de mars? (Fournier, Hydrogr., liv. III, ch. XLIX.) D'ailleurs, comme le vaisseau de Champlain avait d'abord fait voile au commencement de mars, il est extrmement probable que les vaisseaux de traite, qui tenaient n'tre pas devancs, partirent aussi dans la premire moiti du mme mois; alors, rien d'tonnant qu'ils aient t rendus Tadoussac ds le 18 d'avril. Champlain aurait donc fait la traverse en dix-huit jours; ce qui n'est point incroyable, puisqu'on a vu des traverses encore plus courtes. Il y a d'ailleurs raison de croire que le mme vent qui amena si tt les vaisseaux de traite Tadoussac, dut favoriser galement le vaisseau de Champlain.] Le 26 du mois arrivasmes Tadoussac, o il y avoit des vaisseaux qui y estoient arrivez ds le 18, ce qui ne s'estoit veu il y avoit plus de 60. ans[279], ce que disoient les vieux mariniers qui voguent ordinairement audit pays. C'estoit le peu d'yver qu'il y avoit fait, & le peu de glaces [280], qui n'empescherent point l'entre desdicts vaisseaux. Nous seusmes par un jeune Gentilhomme appel le sieur du Parc qui avoit yvern nostre habitation, que tous ses compagnons se portoient bien, & qu'il n'y en avoit eu que quelques uns de malades, encore fort peu, & nous asseura qu'il n'y avoit fait presque point d'yver, & avoient eu ordinairement de la viande fraische tout l'yver, & que le plus grand de leur travail estoit de se donner du bon temps. [Note 79: Cette remarque, dit M. Ferland, prouve que depuis le dernier voyage de M. de Roberval en 1649, les Basques, les Normands et les Bretons avaient continu de faire le trafic des pelleteries Tadoussac. (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 157, note i.)] [Note 280: Champlain, en indiquant cette raison, se contente de mentionner un fait, sans prtendre le gnraliser, et il reste dans le vrai. Lescarbot, moins scrupuleux, tire de suite la conclusion que, si l'entre du golfe est obstrue de glaces la fin de mai, elle doit l'tre plus forte raison au commencement du mme mois ou dans le mois d'avril; ce qui cependant est contraire aux faits. L, dit-il, ilz trouvrent des vaisseaux arrivez ds huit jours auparavant, chose qui ne s'toit veue il y avoit plus de soixante ans, ce que disoient les vieux mariniers. Car d'ordinaire les entres du golfe de Canada sont seeles de glaces jusques la fin de May. (Liv. v, ch. v.)] Cest yver monstre comme se doivent comporter l'advenir ceux qui auront telles entreprises, estant bien malais de faire une nouvelle habitation sans travail, & courir la premire anne mauvaise fortune, comme il s'est trouv en toutes nos premires 208/356 habitations. Et la vrit en ostant les salures, & ayant de la viande fraische, la sant y est aussi bonne qu'en France. Les sauvages[281] nous attendoient de jour en autre pour aller la guerre avec eux. Comme ils sceurent que le Pont & moy estions arrivez ensemble, il se resjouirent fort, & vindrent parler nous. Je fus terre, pour leur asseurer que nous irions avec eux, suivant les promesses qu'ils m'avoient faites, Qu'aprs le retour de leur guerre, il me meneroient descouvrir les trois rivieres, jusques en un lieu o il y a une si grande mer[282] qu'ils n'en voyent point le bout, & nous en revenir par le Saguenay audit Tadoussac: & leur demanday s'ils avoient encore ceste mesme volont: Ils me dirent qu'ouy: mais que ce ne pouvoit estre que l'anne suivante: ce qui m'aporta du plaisir[283]: Toutesfois j'avois promis aux Algoumequins & Ochateguins de les assister aussi en leurs guerres, lesquels m'avoient promis de me faire voir leur pays, & le grand lac [284], & quelques mines de cuivre & autres choses qu'ils m'avoient donn entendre: si bien que j'avois deux cordes mon arc: de faon que si l'une failloit, l'autre pouvoit reussir. [Note 281: Les Montagnais, comme la suite le fait voir.] [Note 282: La Baie d'Hudson.] [Note 283: Le contexte prouve assez qu'il faut du desplaisir.] [Note 284: C'est--dire, leur grand lac, le lac Huron.] Le 28 dudit mois je party de Tadoussac, pour aller Quebecq, o je trouvay le Capitaine Pierre[285] qui y commandoit, & tous ses compagnons en bon estat; & avec eux un Capitaine sauvage 209/357 appel Batiscan, & aucuns de ses compagnons, qui nous y attendoient, lesquels furent fort resjouys de ma venue, & se mirent chanter & danser tout le soir. Je leur fis festin ce qu'ils eurent fort aggreable, & firent bonne chre, dont ils ne furent point ingrats, & me convierent moy huictiesme qui n'est pas petite faveur parmy eux, o nous portasmes chacun nostre escuelle, comme est la coustume, & de la remporter chacun plaine de viande, que nous donnions qui bon nous sembloit. [Note 285: Pierre Chavin. (Voir plus haut, p. 200.)] Quelques jours aprs que je fus party de Tadoussac, les Montagnets arriverent Quebecq au nombre de 60 bons hommes, pour s'acheminer la guerre. Ils y sejournerent quelques jours, s'y donnant du bon temps, & n'estoit pas sans souvent m'importuner, savoir si je ne manquerois point ce que je leur avois promis. Je les asseuray, & promis de rechef, leur demandant s'ils m'avoient trouv menteur par le pass. Ils se resjouirent fort lors que je leur reiteray mes promesses. Et me disoient voila beaucoup de Basques & Mistigoches (ainsi appelent ils les Normans & Maslouins) qui disent qu'ils viendront la guerre avec nous, que t'en semble? disent ils vrit? Je leur respondis que non, & que je savois bien ce qu'ils avoient au coeur, & que ce qu'ils en disoient n'estoient que pour avoir & attirer leurs commoditez. Ils me disoient tu as dit vray, ce sont femmes, & ne veulent faire la guerre qu' nos Castors: avec plusieurs autres discours facetieux, & de l'estat & ordre d'aller la guerre. Ils se resolurent de partir, & m'aller attendre aux trois 210/358 rivieres 30 lieues plus haut que Quebecq, o je leur avois promis de les aller trouver, & quatre barques charges de marchandises, pour traicter de pelleterie, entre autres avec les Ochateguins, qui me devoient venir attendre l'entre de la riviere des Yroquois, comme ils m'avoient promis l'anne prcdente, & y amener jusques 400 hommes, pour aller la guerre. _Partement de Quebecq pour aller assister nos sauvages aliez la guerre contre les Yroquois leurs ennemis, & tout ce qui se passa jusques nostre retour en l'habitation._ CHAPITRE II. JE party de Quebecq le 14 Juin pour aller trouver les Montagnets, Algoumequins & Ochateguins qui se devoient trouver l'entre de la riviere des Yroquois. Comme je fus 8 lieues de Quebecq, je rencontray un canot, o il y avoit deux sauvages, l'un Algoumequin, & l'autre Montagnet, qui me venoient prier de m'advancer le plus viste qu'il me feroit possible, & que les Algoumequins & Ochateguins seroient dans deux jours au rendes-vous au nombre de 200 & 200 autres qui devoient venir un peu aprs, avec Yroquet un de leurs chefs; & me demandrent si j'estois content de la venue de ces sauvages: je leur dy que je n'en pouvois estre fasch, puis qu'ils avoient tenu leur promesse. Ils se mirent dedans ma barque, o je leur fis fort bonne chre. Peu de temps aprs avoir devis avec eux de plusieurs choses touchant leurs guerres, le sauvage 211/359 Algoumequin, qui estoit un de leurs chefs, tira d'un sac une pice de cuivre de la longueur d'un pied, qu'il me donna, lequel estoit fort beau & bien franc, me donnant entendre qu'il y en avoit en quantit l o il l'avoit pris, qui estoit sur le bort d'une riviere proche d'un grand lac, & qu'ils le prenoient par morceaux, & le faisant fondre le mettoient en lames, & avec des pierres le rendoient uny. Je fus fort ayse de ce present, encores qu'il fut de peu de valleur. Arrivant aux trois rivieres, je trouvay tous les Montagnets qui m'attendoient, & quatre barques, comme j'ay dit cy dessus, qui y estoient alles pour traicter avec eux. Les sauvages furent resjouis de me voir. Je fus terre parler eux. Ils me prirent, qu'allant la guerre je ne m'embarquasse point, ny mes compagnons aussi, en d'autres canots que les leurs; & qu'ils estoient nos antiens amis: ce que je leur promis, leur disant que je voulois partir tout l'heure, d'autant que le vent estoit bon, & que ma barque n'estoit point si aise que leurs canots, & que pour cela je voulois prendre l'advant. Ils me prirent instamment d'attendre au lendemain matin, que nous irions tous ensemble, & qu'ils ne feroient pas plus de chemin que moy; Enfin pour les contenter, je leurs promis, dont ils furent fort joyeux. Le jour ensuivant nous partismes tous ensemble vogans jusques au lendemain matin 19e jour dudit mois, qu'arrivasmes une isle devant ladite riviere des Yroquois, en attendant les Algoumequins qui devoient y venir ce mesme jour. Comme les 212/360 Montagnets couppoient des arbres pour faire place pour danser & se mettre en ordre l'arrive desdits Algoumequins, voicy un canot Algoumequin qu'on aperceut venir en diligence advertir que les Algoumequins avoient fait rencontre des Yroquois, qui estoient au nombre de cent, & qu'ils estoient fort bien barricadez, & qu'il seroit malais de les emporter, s'ils ne venoient promptement, & les Matigoches avec eux (ainsi nous appelent ils.) Aussitost l'alarme commena parmy eux, & chacun se mit en son canot avec ses armes. Ils furent promptement en estat, mais avec confusion: car ils se precipitoient si fort que au lieu d'advancer ils se retardoient. Ils vindrent nostre barque, & aux autres, me priant d'aller avec eux dans leurs canots, & mes compagnons aussi, & me presserent si fort que je m'y embarquay moy cinquiesme. Je priay la Routte qui estoit nostre pilotte, de demeurer en la barque, & m'envoyer encores quelque 4 ou 5 de mes compagnons, si les autres barques envoyoient quelques chalouppes avec hommes pour nous donner secours: Car aucunes des barques n'y voulut aller avec les sauvages, horsmis le Capitaine Thibaut qui vint avec moy, qui avoit l une barque. Les sauvages crioyent ceux qui restoient qu'ils avoient coeur de femmes, & ne savoient faire autre chose que la guerre leurs pelleteries. Cependant aprs avoir fait quelque demie lieue, en traversant la riviere tous les sauvages mirent pied terre, & abandonnant leurs canots prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues & espes, qu'ils amanchent au bout de grands bastons, & 213/361 commencrent prendre leur course dans les bois, de telle faon que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous laisserent cinq que nous estions sans guides. Cela nous apporta du desplaisir: neantmoins voyant tousjours leurs brises nous les suivions; mais souvent nous nous abusions. Comme nous eusmes fait environ demie lieue par l'espois des bois, dans des pallus & marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez chacun d'un corcelet de piquier qui nous importunoit beaucoup, & aussi la quantit des mousquites, qui estoient si espoisses qu'elles ne nous permettoient point presque de reprendre nostre halaine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement que c'estoit chose estrange, nous ne savions plus o nous estions sans deux sauvages que nous apperceusmes traversans le bois, lesquels nous appelasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire qu'ils fussent avec nous pour nous guider & conduire o estoient les Yroquois, & qu'autrement nous n'y pourrions aller, & que nous nous esgarerions dans les bois. Ils demeurrent pour nous conduire. Ayant fait un peu de chemin, nous apperceusmes un sauvage qui venoit en diligence nous chercher pour nous faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible, lequel me fit entendre que les Algoumequins & Montagnets avoient voulu forcer la barricade des Yroquois & qu'ils avoient est repousss, & qu'il y avoit eu de meilleurs hommes Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez, & qu'ils s'estoient retirez en nous attendant, & que leur esperance estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demy quart de lieue avec ce sauvage qui estoit Capitaine Algoumequin, que 214/362 nous entendions les hurlemens & cris des uns & des autres, qui s'entre disoient des injures, escarmouchans tousjours lgrement en nous attendant. Aussitost que les sauvages nous appereurent ils commencrent s'escrier de telle faon, qu'on n'eust pas entendu tonner. Je donnay charge mes compagnons de me suivre tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de la barricade des ennemis pour, la recognoistre. Elle estoit faite de puissants arbres, arrangez les uns sur les autres en rond, qui est la forme ordinaire de leurs forteresses. Tous les Montagnets & Algoumequins s'approchrent aussi de ladite barricade. Lors nous commenasmes tirer force coups d'arquebuse travers les fueillards, d'autant que nous ne les pouvions voir comme eux nous. Je fus bless en tirant le premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de flesche qui me fendit le bout de l'oreille & entra dans le col. Je prins la flesche qui me tenoit encores au col & l'arachay: elle estoit ferre par le bout d'une pierre bien aigu. Un autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi bless au bras d'une autre flesche que je luy arrachay. Neantmoins ma blesseure ne m'empescha de faire le devoir, & nos sauvages aussi de leur part, & pareillement les ennemis, tellement qu'on voyoit voler les flesches d'une part & d'autre, menu comme gresle: Les Yroquois s'estonnoient du bruit de nos arquebuses, & principalement de ce que les balles persoient mieux que leurs flesches; & eurent tellement l'espouvante de l'effet qu'elles faisoient, voyant plusieurs de leurs compaignons tombez morts, & blessez, que de crainte qu'ils avoient, croyans ces coups 215/363 estre sans remde ils se jettoient par terre, quand ils entendoient le bruit: aussi ne tirions gueres faute, & deux ou trois balles chacun coup, & avions la pluspart du temps nos arquebuses appuyes sur le bord de leur barricade. Comme je vy que nos munitions commenoient manquer, je dy tous les sauvages, qu'il les falloit emporter de force & rompre leurs barricades, & pour ce faire prendre leurs rondaches & s'en couvrir, & ainsi s'en aprocher de si prs que l'on peust lier de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, & force de bras tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort: & que cependant nous coups d'arquebuses repousserions les ennemis qui viendroient se presenter pour les en empescher: & aussi qu'ils eussent se mettre quelque quantit aprs de grands arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les renverser dessus pour les accabler, que d'autres couvriroient de leurs rondaches pour empescher que les ennemis ne les endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on estoit en train de parachever, les barques qui estoient une lieue & demie de nous nous entendoient battre par l'equo de nos arquebusades qui resonnoit jusques eux, qui fit qu'un jeune homme de sainct Maslo plein de courage, appel des Prairies, qui avoit sa barque comme les autres pour la traite de pelleterie, dit tous ceux qui restoient, que c'estoit une grande honte eux de me voir battre de la faon avec des sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il avoit trop l'honneur en recommandation, & qu'il ne vouloit 216/364 point qu'on luy peut faire ce reproche: & sur cela se dlibra de me venir trouver dans une chalouppe avec quelques siens compagnons, & des miens qu'il amena avec luy. Aussitost qu'il fut arriv il alla vers le fort des Yroquois, qui estoit sur le bort de la riviere, o il mit pied terre, & me vint chercher. Comme je le vis, je fis cesser nos sauvages qui rompoient la forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du plaisir. Je priay le sieur des Prayries & ses compagnons de faire quelque salve d'arquebusades, auparavant que nos sauvages les emportassent de force, comme ils avoient dlibr: ce qu'ils firent, & tirrent plusieurs coups, o chacun d'eux se comporta bien en son devoir. Et aprs avoir assez tir, je m'adresse nos sauvages & les incitay de parachever: Aussitost s'aprochans de ladite barricade comme ils avoient fait auparavant, & nous leurs aisles pour tirer sur ceux qui les voudroient empescher de la rompre. Ils firent si bien & vertueusement qu' la faveur de nos arquebusades ils y firent ouverture, neantmoins difficile passer, car il y avoit encores la hauteur d'un homme pour entrer dedans, & des branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort: Toutesfois quand je vey l'entre assez raisonnable, je dy qu'on ne tirast plus: ce qui fut fait: Au mesme instant quelque vingt ou trente, tant des sauvages que de nous autres, entrasmes dedans l'espe en la main, sans trouver beaucoup de resistance. Aussitost ce qui restoit sain commena prendre la fuitte: mais ils n'alloient pas loing, car ils estoient dfaits par ceux qui estoient l'entour de ladite baricade: & ceux qui 217/365 eschaperent se noyrent dans la riviere. Nous prismes quelques quinze prisonniers, le reste tu coups d'arquebuse, de flesches & d'espe. Quand ce fut fait, il vint une autre chalouppe & quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop tart: toutesfois assez temps pour la despouille du butin, qui n'estoit pas grand chose: il n'y avoit que des robes de castor, des morts, plains de sang, que les sauvages ne vouloient prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le faisoient, qui furent ceux de la dernire chalouppe: Car les autres ne se mirent en ce villain devoir. Voila donc avec la grce de Dieu la victoire obtenue, dont ils nous donnrent beaucoup de louange. 364a [Illustration] _Fort des Yroquois._ A Le fort des Yroquois. B Yroquois se jettans en la riviere pour se sauver poursuivis par les Montaignets & Algoumequins se jettant aprs eux pour les tuer. D Le sieur de Champlain & 5 des siens. E Tous nos sauvages amis. F Le sieur des Prairies de S. Maslo avec ses compagnons. G Chalouppe dudit sieur des Prairies. H Grands arbres coupps pour ruiner le fort des Yroquois. Ces sauvages escorcherent les testes de ceux qui estoient morts, ainsi qu'ils ont accoustum de faire pour trophe de leur victoire, & les emportent. Ils s'en retournrent avec cinquante blessez des leurs, & trois hommes morts desdicts Montagnets & Algoumequins, en chantant, & leurs prisonniers avec eux. Ayant les testes pendues des bastons devant leurs canots & un corps mort coupp par quartiers, pour le manger par vengeance, ce qu'ils disoient, & vindrent en ceste faon jusques o estoient nos barques audevant de ladite riviere des Yroquois. Et mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chalouppe, o je me fis penser de ma blesseure par le chirurgien de Boyer de Rouen qui y estoit venu aussi pour la traicte. Tout ce jour se passa avec les sauvages en danses & chanons. Le lendemain ledit sieur du Pont arriva avec une autre chalouppe charge de quelques marchandises & une autre qu'il 218/366 avoit laisse derrire o estoit le Capitaine Pierre qui ne pouvoit venir qu'avec peine, estant ladite barque un peu lourde & malaise nager. Cedit jour on traicta quelque pelleterie, mais les autres barques emportrent la meilleure part du butin. C'estoit leur avoir fait un grand plaisir de leur estre all chercher des nations trangres, pour aprs emporter le profit sans aucune risque ny hazard. Ce jour je demanday aux sauvages un prisonnier Yroquois qu'ils avoient, lequel ils me donnrent. Je ne fis pas peu pour luy, car je le sauvay de plusieurs tourmens qu'il luy eust fallu souffrir avec ses compagnons prisonniers, ausquels ils arrachoient les ongles, puis leur couppoient les doits, & les brusloient en plusieurs endroits. Ils en firent mourir ledit jour deux ou trois, & pour leur faire souffrir plus de tourmens ils en usent ainsi. Ils prindrent leurs prisonniers & les emmenrent sur le bort de l'eau & les attachrent tous droits un baston, puis chacun venoit avec un flambeau d'escorce de bouleau, les brullans tantost sur une partie tantost sur l'autre: & les pauvres miserables sentans ce feu faisoient des cris si haut que c'estoit chose estrange ouyr, & des cruautez dont ces barbares usent les uns envers les autres. Aprs les avoir bien fait languir de la faon, & les brullans avec ladite escorce, ils prenoient de l'eau & leur jettoient sur le corps pour les faire languir d'avantage: puis leur remettoient de rechef le feu de telle faon, que la peau tomboit de leurs corps, & continuoyent avec grands cris & exclamations, dansant jusques 219/367 ce que ces pauvres miserables tombassent morts sur la place. Aussi tost qu'il tomboit un corps mort terre, ils frappoient dessus grands coups de baston, puis luy coupoient les bras & les jambes, & autres parties d'iceluy, & n'estoit tenu pour homme de bien entr'eux celuy qui ne couppoit un morceau de sa chair & ne la donnoit aux chiens. Voila la courtoisie que reoivent les prisonniers. Mais neantmoins ils endurent si constamment tous les tourmens qu'on leur fait, que ceux qui les voyent en demeurent estonnez. Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux Algoumequins que Montagnets, furent conservez pour les faire mourir par les mains de leurs femmes & filles, qui en cela ne se monstrent pas moins inhumaines que les hommes, encores elles les surpassent de beaucoup en cruaut: car par leur subtilit elles inventent des supplices plus cruels, & y prennent plaisir, les faisant ainsi finir leur vie en douleurs extresmes. Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet & un autre Ochatagin, qui avoient quelques 80 hommes, qui estoient bien faschez de ne s'estre trouvez la deffaite. En toutes ces nations il y avoit bien prs de 200 hommes qui n'avoient jamais veu de Chrestiens qu'alors, dont ils firent de grandes admirations. Nous fusmes quelques trois jours ensemble une isle[286] le 220/368 travers de la riviere des Yroquois, & puis chacune des nations s'en retourna en son pays. J'avois un jeune garon, qui avoit desja yvern deux ans Quebecq, lequel avoit desir d'aller avec les Algoumequins, pour apprendre la langue. Pont-grav & moy advisasmes que s'il en avoit envie que ce seroit mieux fait de l'envoyer l qu'ailleurs, pour savoir quel estoit leur pays, voir le grand lac, remarquer les rivieres, quels peuples y habitent; ensemble descouvrir les mines & choses les plus rares de ces lieux & peuples, afin qu' son retour nous peussions estre informez de la vrit. Nous luy demandasmes s'il l'avoit aggreable: car de l'y forcer ce n'estoit ma volont: mais aussi tost la demande faite, il accepta le voyage trs-volontiers. [Note 286: L'le de Saint-Ignace. Les sauvages, pour viter les surprises, ayant pour habitude de camper dans les les, on peut raisonnablement supposer que cette le tait proprement le lieu de la traite, quoiqu'on dsignt ce lieu sous le nom de cap au Massacre, ou cap de la Victoire, cause de la proximit de ce dernier. Sans aucun doute, le cap de la Victoire a d son nom la victoire remporte sur les Iroquois dans cette expdition de 1610. Ce lieu du Cap de la Victoire ou de Massacre, crit Sagard en 1632 (Grand Voyage, p. 60), est douze ou quinze lieues au de de la Riviere des Prairies... La riviere en cet endroit n'a environ que demye lieue de large, & ds l'entre se voyent tout d'un rang 6 ou 7 isles fort agrables & couvertes de beaux bois.--A l'issue du lac, ajoute le mme auteur dans son Histoire du Canada, nous entrasmes peu aprs au port du Cap de la Victoire... On voit du port six ou sept isles toutes de front,... qui couvrent le lac S. Pierre & la riviere des Ignerhonons (nation hyroquoyse) qui se descharge icy dans le grand fleuve, vis vis du port, beau, large & fort spacieux. Plus loin, p. 765, il parle encore du mme lieu, nomm, dit-il, par les Hurons Onthranden, & par nous cap de la Victoire. Un passage de Nicolas Perrot nous apprend d'une manire un peu plus prcise la position du cap de la Victoire: Les Outaoas, dit-il, & toutes les autres nations qui commeroient avec les Franois... s'imaginoient que l'Irroquois estoit embusqu partout. Ils n'en trouverent cependant qu'au cap Massacre, qui est l'endroit des dernires concessions au bas de Saint-Ours. (Mmoire de Nicolas Perrot, dit. du P. Tailhan, p. 93.) Or on sait que la concession de Saint-Ours finissait, sur le fleuve, une lieue et demie au-dessus de Sorel. Enfin la Relation de 1646 (p. 10) dit que le cap nomm de Massacre tait une lieue plus haut que Richelieu, ou Sorel.] Je fus trouver le Capitaine Yroquet qui m'estoit fort affectionn, auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune garon avec luy en son pays pour y yverner, & le ramener au printemps: Il me promit le faire, & le tenir comme son fils, & qu'il en estoit tres-content. Il le va dire tous les Algoumequins, qui n'en furent pas trop contens, pour la crainte que quelque accident ne luy arriva: & que pour cela nous leur 221/369 fissions la guerre. Ce doubte refroidit Yroquet, & me vint dire que tous ses compagnons ne le trouvoient pas bon: Cependant toutes les barques s'en estoient alles, horsmis celle du Pont, qui ayant quelque affaire presse, ce qu'il me dit, s'en alla aussi: & moy je demeuray avec la mienne, pour voir ce qui reussiroit du voyage de ce garon que j'avois envie qu'il fit. Je fus donc terre & demanday parler aux Capitaines, lesquels vindrent moy, & nous assismes avec beaucoup d'autres sauvages anciens de leurs trouppes; puis je leur demanday pourquoy le Capitaine Yroquet que je tenois pour mon amy, avoit refus d'emmener mon garon avec luy. Que ce n'estoit pas comme frre ou amy, de me dernier une chose qu'il m'avoit promis, laquelle ne leur pouvoit apporter que du bien; & que en emmenant ce garon, c'estoit pour contracter plus d'amiti avec eux & leurs voisins, que n'avions encores fait, & que leur difficult me faisoit avoir mauvaise opinion d'eux; & que s'ils ne vouloient emmener ce garon, ce que le Capitaine Yroquet m'avoit promis, je n'aurois jamais d'amiti avec eux, car ils n'estoient pas enfans pour rejetter ceste promesse. Alors ils me dirent qu'ils en estoient bien contens, mais que changeant de nourriture, ils craignoient que n'estant si bien noury comme il avoit accoustum, il ne luy arriva quelque mal dont je pourrois estre fasch, & que c'estoit la seule cause de leur refus. Je leur fis responce que pour la vie qu'ils faisoient & des vivres dont ils usoient, ledit garon s'y sauroit bien accommoder, & que si par maladie ou fortune de guerre il luy 222/370 survenoit quelque mal, cela ne m'empescheroit de leur vouloir du bien, & que nous estions tous subjects aux accidens, qu'il failloit prendre en patience: Mais que s'ils le traitoyent mal, & qu'il luy arriva quelque fortune par leur faute, qu' la vrit j'en serois mal content; ce que je n'esperois de leur part, ains tout bien. Ils me dirent, puis donc que tu as ce desir, nous l'emmenerons & le tiendrons comme nous autres: Mais tu prendras aussi un jeune homme en sa place, qui ira en France: Nous serons bien aise qu'il nous rapporte ce qu'il aura veu de beau. Je l'acceptay volontiers, & le prins[287]. Il estoit de la nation des Ochateguins, & fut aussi fort aise de venir avec moy. Cela donna plus de subject de mieux traicter mon garon, lequel j'esquippay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les uns aux autres de nous revoir la fin de Juin. [Note 287: J'ay vu souvent, dit Lescarbot, ce sauvage de Champlein nomm Savignon, Paris, gros garson & robuste, lequel se mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereller sans se battre, ou tuer, disant que ce n'toient que des femmes, & n'avoient point de courage. (Liv. v, ch. v.)] Nous nous separasmes avec force promesses d'amiti. Ils s'en allrent donc du cost du grand saut de la riviere de Canadas, & moy, je m'en retournay Quebecq. En allant je rencontray le Pont-grav, dedans le lac sainct Pierre, qui m'attendoit avec une grande pattache qu'il avoit rencontre audit lac, qui n'avoit peu faire diligence de venir jusques o estoient les sauvages, pour estre trop lourde de nage. Nous nous en retournasmes tous ensemble Quebecq: puis ledit Pont-grav s'en alla Tadoussac, pour mettre ordre quelques affaires 223/371 que nous avions en ces quartiers l; & moy je demeuray Quebecq pour faire redifier quelques palissades au tour de nostre habitation, attendant le retour dudit Pont-grav, pour adviser ensemblement ce qui seroit necessaire de faire. Le 4 de Juin[288] des Marests arriva Quebecq, qui nous resjouit fort: car nous doubtions qu'il luy fut arriv quelque accident sur la mer. [Note 288: Il est probable qu'il faut lire: le 4 de juillet.] Quelques jours aprs un prisonnier Yroquois que j'y faisois garder, par la trop grande libert que je luy donnois s'en fuit & se sauva, pour la crainte & apprehension qu'il avoit: nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa nation que nous avions en nostre habitation. Peu de jours aprs, le Pont-grav m'escrivit qu'il estoit en dlibration d'yverner en l'habitation, pour beaucoup de considerations qui le mouvoient ce faire. Je luy rescrivy, que s'il croyoit mieux faire que ce que j'avois fait par le pass qu'il seroit bien. Il fit donc diligence de faire apporter les commoditez necessaires pour ladite habitation. Aprs que j'eu fait parachever la palissade autour de nostre habitation, & remis toutes choses en estat, le Capitaine Pierre revint dans une barque qui estoit all Tadoussac voir de ses amis: & moy j'y fus aussi pour voir ce qui reussiroit de la seconde traite & quelques autres affaires particulires, que j'y avois. O estant je trouvay ledit Pont-grav qui me communiqua fort particulirement son dessin, & ce qui l'occasionnoit d'yverner. Je luy dis sainement ce qu'il m'en 224/372 sembloit, qui estoit, que je croyois qu'il n'y proffiteroit pas beaucoup, selon les apparences certaines qui se pouvoient voir. Il dlibra donc changer de resolution, & despescha une barque, & manda au Capitaine Pierre qu'il revint de Quebecq pour quelques affaires qu'il avoit avec luy: & aussi que quelques vaisseaux, qui estoient venus de Brouage apportrent nouvelles, que monsieur de sainct Luc estoit venu en poste de Paris, & avoit chass ceux de la Religion, hors de Brouage, & renforc la garnison de soldats, & s'en estoit retourn en Court; & que le Roy avoit est tu, & deux ou trois jours aprs luy, le duc de Suilly, & deux autres seigneurs dont on ne savoit le nom[289]. [Note 289: Henri IV avait en effet t assassin le 14 de mai; mais ni le duc de Sully ni aucun autre Seigneur ne l'avaient t.] Toutes ces nouvelles apportrent un grand desplaisir aux vrais Franois, qui estoient lors en ces quartiers l: Pour moy, il m'estoit fortmalais de le croire, pour les divers discours qu'on en faisoit, qui n'avoient pas beaucoup d'apparence de vrit: & toutesfois bien afflig d'entendre de si mauvaises nouvelles. Or aprs avoir sejourn trois ou quatre jours Tadoussac, & veu la perte que firent beaucoup de marchans qui avoient charg grande quantit de marchandises & quip bon nombre de vaisseaux, esperant faire leurs affaires en la traite de Pelleterie, qui fut si miserable pour la quantit de vaiseaux, que plusieurs se souviendront long temps de la perte qu'ils firent en ceste anne[290]. [Note 290: Lescarbot nous fait connatre la cause de cette affluence de vaisseaux de traite. Cette anne, dit-il, le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son privilge, ayant t divulgu par les ports de mer, l'avidit des Merchens pour les Castors fut si grande, que les trois parts cuidans aller conqurir la toison d'or sans coup frir, ne conquirent pas seulement des toisons de laine, tant toit grand le nombre des conquerans. (Liv. v, ch. v.)] 225/373 Ledit sieur de Pont-grav & moy, nous nous embarquasmes chacun dans une barque, & laissasmes ledit Capitaine Pierre au vaisseau & emmenasmes le Parc Quebecq, o nous parachevasmes de mettre ordre ce qui restoit de l'habitation. Aprs que toutes choses furent en bon estat, nous resolusmes que ledit du Parc qui avoit yvern avec le Capitaine Pierre y demeuroit derechef, & que le Capitaine Pierre reviendroit aussi en France, pour quelques affaires qu'il y avoit, & l'y appelloient. Nous laissasmes donc ledit du Parc, pour y commander, avec seize hommes, ausquels nous fismes une remonstrance, de vivre tous sagement en la crainte de Dieu, & avec toute l'obeissance qu'ils devoient porter audit du Parc, qu'on leur laissoit pour chef & conducteur, comme si l'un de nous y demeuroit; ce qu'ils promirent tous de faire, & de vivre en paix les uns avec les autres. Quand aux jardins nous les laissasmes bien garnis d'herbes potagres de toutes sortes, avec de fort beau bled d'Inde, & du froument, seigle & orge, qu'on avoit sem, & des vignes que j'y avois fait planter durant mon yvernement (qu'ils ne firent aucun estat de conserver: car mon retour, je les trouvay toutes rompues, ce qui m'aporta beaucoup de desplaisir, pour le peu de soin qu'ils avoient eu la conservation d'un si bon & beau plan, dont je m'estois promis qu'il en reussiroit quelque chose de bon.) Aprs avoir veu toutes choses en bon estat, nous partismes de Quebecq, le 8 du mois d'Aoust, pour aller Tadoussac, afin de faire apareiller nostre vaisseau, ce qui fut promptement fait. 226/374 _Retour en France. Rencontre d'une balaine, & de la faon qu'on les prent._ CHAPITRE III. LE 13. dudit mois nous partismes de Tadoussac, & arrivasmes l'isle Perce le lendemain, o nous trouvasmes quantit de vaisseaux faisant pesche de poisson sec & vert, Le 18 dudit mois, nous partismes de l'isle Perce & passames par la hauteur de 42 degrez de latitude, sans avoir aucune cognoissance du grand banc, o se fait la pesche du poisson vert, pour ledit lieu estre trop estroit en ceste hauteur. Estant comme demy travers, nous rencontrasmes une balaine qui estoit endormie, & le vaisseau passant par dessus, luy fit une fort grande ouverture proche de la queue, qui la fit bien tost resveiller sans que nostre vaisseau en fut endomag, & jetta grande abbondance de sang. Il m'a sembl n'estre hors de propos de faire icy une petite description de la pesche des balaines, que plusieurs n'ont veue, & croyent qu'elles se prennent coups de canon, d'autant qu'il y a de si impudens menteurs qui l'afferment ceux qui n'en savent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinement sur ces faux raports. Ceux donc qui sont plus adroits cette pesche sont les Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un port de seuret, ou proche de l o ils jugent y avoir quantit de ballaines, & quipent plusieurs chalouppes garnies de bons 227/375 hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longeur pour le moins cent cinquante brasses, & ont force pertusanes longues de demie pique qui ont le fer large de six pouces, d'autres d'un pied & demy & deux de long, bien tranchantes. Ils ont en chacune chalouppe un harponneur, qui est un homme des plus dispos & adroits d'entre eux; aussi tire il les plus grands salaires aprs les maistres, d'autant que c'est l'office le plus hazardeux. Ladite chalouppe estant hors du port, ils regardent de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque balaine, allant la borde d'un cost & d'autre: & ne voyant rien, ils vont terre & se mettent sur un promontoire, le plus haut qu'ils trouvent pour descouvrir de plus loing, o ils mettent un homme en sentinelle, qui apercevant la balaine, qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau qu'elle jette par les esvans, qui est plus d'un poinon la fois, & de la hauteur de deux lances; & ceste eau qu'elle jette, ils jugent ce qu'elle peut rendre d'huille. Il y en a telle d'o l'on en peut tirer jusques six vingts poinons, d'autres moins. Or voyant cet espouvantable poisson, ils s'embarquent promptement dans leurs chalouppes, & force de rames ou de vent, vont jusques ce qu'ils soient dessus. La voyant entre deux eaues, mesme instant l'harponneur est au devant de la chalouppe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds & demy de large par le bas, emmanch en un baston de la longueur d'une demie pique, o au milieu il y a un trou o s'attache la 228/376 haussiere, & aussi tost que ledit harponneur voit son temps, il jette son harpon sur la balaine, lequel entre fort avant, & incontinent qu'elle se sent blesse, elle va au fonds de l'eau. Et si d'adventure en se retournant quelque fois, avec sa queue elle rencontre la chalouppe, ou les hommes, elle les brise aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils courent d'estre tuez en la harponnant: Mais aussitost qu'ils ont jett le harpon dessus, ils laissent filer leur haussiere, jusques ce que la balaine soit au fonds: & quelque fois comme elle n'y va pas droit, elle entraine la chalouppe plus de huit ou neuf lieues, & va aussi viste comme un cheval, & sont le plus souvent contraints de coupper leur haussiere, craignant que la balaine ne les attire soubs l'eau: Mais aussi quand elle va au fonds tout droit, elle y repose quelque peu, & puis revient tout doucement sur l'eau: & mesure qu'elle monte, ils rembarquent leur haussiere peu peu & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux ou trois chalouppes autour avec leurs pertusanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups, & se sentant frappe, elle descend de rechef soubs l'eau en perdant son sang, & s'affoiblit de telle faon, qu'elle n'a plus de force ne vigueur, & revenant sur l'eau ils achevent de la tuer: & quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de l'eau, lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la tranent terre, au lieu o ils font leur degrat, qui est l'endroit o ils font fondre le lard de ladite balaine, pour en avoir l'huille. Voila la faon que elles se peschent, & non coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy dessus. Pour reprendre le fil de mon discours, Aprs la 229/377 blessure de la balaine cy devant, nous prismes quantit de marsouins, que nostre contre maistre harponna, dont nous receusmes du plaisir & contentement. Aussi prismes nous quantit de poisson la grand oreille avec une ligne & un aim, o nous attachions un petit poisson ressemblant au hareng, & la laissions traner derrire le vaisseau, & la grand oreille pensant en effect que ce fut un poisson vif, venoit pour l'engloutir, & se trouvoit aussitost prins l'aim qui estoit pass dans le corps du petit poisson. Il est tresbon, & a de certaines aigrettes qui sont fort belles, & aggreables comme celles qu'on porte aux pennaches. Le 22 de Septembre, nous arrivasmes sur la sonde, & advisasmes vingt vaisseaux qui estoient quelque quatre lieux l'Ouest de nous, que nous jugions estre Flamans les voir de nostre vaisseau. Et le 25 dudit mois nous eusmes la veue de l'isle de Grenez, aprs avoir eu un grand coup de vent, qui dura jusques sur le midy. Le 27 dudit mois arrivasmes Honfleur. 231/379 [Illustration:] LE TROISIESME VOYAGE DU SIEUR DE Champlain en l'anne 1611. _Partement de France pour retourner en la nouvelle France. Les dangers & autres choses qui arriverent jusques en l'habitation._ CHAPITRE I. Nous partismes de Honfleur, le premier jour de Mars avec vent favorable jusques au huictiesme dudit mois, & depuis fusmes contraris du vent de Su Surouest & Ouest Norouest qui nous fit aller jusques la hauteur de 42 degrez de latitude, sans pouvoir eslever Su, pour nous mettre au droit chemin de nostre routte. Aprs donc avoir eu plusieurs coups de vent, & est contraris de mauvais temps: Et neantmoins, avec tant de peines & travaux, force de tenir un bort & l'autre, nous fismes en sorte que nous arrivasmes quelque 80 lieux du grand banc o se fait la pesche du poisson vert, o nous rencontrasmes des glaces de plus de trente quarante brasses de haut, qui nous fit bien penser ce que nous devions faire, craignant d'en rencontrer d'autres la nuit, & que le vent 232/380 venant changer, nous poussast contre, jugeant bien que ce ne feroit les dernires, d'autant que nous estions partis de trop bonne heure de France. Navigeant donc le long de cedit jour basse voile au plus prs du vent que nous pouvions, la nuit estant venue, il se leva une brume si espoisse, & Ci obscure, qu' peine voyons nous la longueur du vaisseau. Environ sur les onze heures de nuit les matelots adviserent d'autres glaces qui nous donnrent de l'apprehension, mais enfin nous fismes tant avec la diligence des mariniers, que nous les esvitasmes. Pensant avoir pass les dangers nous vinsmes en rencontrer une devant nostre vaisseau que les matelots apperceurent, & non si tost que nous fusmes presques portez dessus. Et comme un chacun se recommendoit Dieu, ne pensant jamais esviter le danger de ceste glace qui estoit soubs nostre beau pr, l'on crioit au gouverneur qu'il fit porter: Car ladite glace, qui estoit fort grande drivoit au vent d'une telle faon qu'elle passa contre le bord de nostre vaisseau, qui demeura court comme s'il n'eust boug pour la laisser passer, sans toutesfois l'offencer: Et bien que nous fussions hors du danger: si est ce que le sang d'un chacun ne fut si promptement rassis, pour l'apprehention qu'on en avoit eue, & louasmes Dieu de nous avoir delivrez de ce pril. Aprs cestuy l pass, ceste mesme nuit nous en passames deux ou trois autres, non moins dangereux que les premiers, avec une brume pluvieuse & froide au possible, & de telle faon que l'on ne se pouvoit presque rchauffer. Le lendemain continuant nostre routte nous rencontrasmes plusieurs autres grandes & fort hautes glaces, qui sembloient des isles les voir de 233/391 loin, toutes lesquelles evitasmes, jusques ce que nous arrivasmes sur ledit grand banc, o nous fusmes fort contrariez de mauvais temps l'espace de six jours: Et le vent venant estre un peu plus doux & assez favorable, nous desbanquasmes par la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, qui fut le plus Su que peusmes aller. Aprs avoir fait quelque 60 lieues l'Ouest-norouest nous apperceusmes un vaisseau qui venoit nous recognoistre, & puis fit porter l'Est-nordest, pour esviter un grand banc de glace contenant toute l'estandue de nostre veue. Et jugeans qu'il pouvoit avoir panage par le milieu de ce grand banc, qui estoit separ en deux, pour parfaire nostre dite routte nous entrasmes dedans & y fismes quelque 10 lieues sans voir autre apparence que de beau partage jusques au soir, que nous trouvasmes ledit banc seel, qui nous donna bien penser ce que nous avions faire, la nuit venant, & au dfaut de la lune, qui nous ostoit tout moien de pouvoir retourner d'o nous estions venus: & neantmoins aprs avoir bien pens, il fut resolu de rechercher nostre entre quoy nous nous mismes en devoir: Mais la nuict venant avec brumes, pluye & nege & un vent si impetueux que nous ne pouvions presque porter nostre grand papefi[291], nous osta toute cognoissance de nostre chemin. Car comme nous croyons esviter lesdites glaces pour passer, le vent avoit desja ferm le passage, de faon que nous fusmes contraincts de retourner l'autre bord, & n'avions loisir d'estre un quart d'heure sur un bord amurs, pour r'amurer sur l'autre, afin d'esviter milles glaces qui estoient 234/382 de tous costez: & plus de 20 fois ne pensions sortir nos vies sauves. [Note 291: _Pacfi_, ou simplement _pafi_; c'est la plus basse voile du grand mt.] Toute la nuict se passa en peines & travaux: & jamais ne fut mieux fait le quart, car parsonne n'avoit envie de reposer, mais bien de s'esvertuer de sortir des glaces & prils. Le froid estoit si grand que tous les maneuvres dudit vaisseau estoient si gelez & pleins de gros glaons, que l'on ne pouvoit manouvrer, ny se tenir sur le Tillac dudit vaisseau. Aprs donc avoir bien couru d'un cost & d'autre, attendant le jour, qui nous donnoit quelque esperance: lequel venu avec une brume, voyant que le travail & fatigue ne pouvoit nous servir, nous resolusmes d'aller un banc de glace, o nous pourrions estre l'abri du grand vent qu'il faisoit, & amener tout bas, & nous laisser driver comme lesdites glaces, afin que quand nous les aurions quelque peu esloignes nous remissions la voile, pour aller retrouver ledit banc, & faire comme auparavant, attendant que la brume fut passe, pour pouvoir sortir le plus promptement que nous pourrions. Nous fusmes ainsi tout le jour jusques au lendemain matin, o nous mismes la voille, allant tantost d'un cost & d'autre, & n'allions en aucun endroit que ne nous trouvassions enfermez en de grands bancs de glaces, comme en des estangs qui sont en terre. Le soir apperceusmes un vaisseau, qui estoit de l'autre cost d'un desdicts bancs de glace, qui, je m'asseure, n'estoit point moins en soing que nous, & fusmes quatre ou cinq jours en ce pril en extrmes peines, jusques ce qu' un matin jettans la veue de tous costez nous n'apperceusmes aucun passage, sinon un endroit o 235/383 l'on jugea que la glace n'estoit espoisse, & que facillement nous la pourrions passer. Nous nous mismes en devoir & passames par quantit de bourguignons, qui sont morceaux de glace separez des grands bancs par la violance des vents. Estans parvenus audit banc de glasse, les matelots commencrent s'armer de grands avirons, & autres bois pour repousser les bourguignons que pourrions rencontrer, & ainsi passasmes ledit banc, qui ne fut pas sans bien aborder des morceaux de glace qui ne firent nul bien nostre vaisseau, toutesfois sans nous faire dommage qui peust nous offencer. Estant hors nous louasmes Dieu de nous avoir delivrez. Continuans nostre routte le lendemain, nous en rencontrasmes d'autres, & nous engageasmes de telle faon dedans, que nous nous trouvasmes environs de tous costs, sinon par o nous estions venus, qui fut occasion qu'il nous fallut retourner sur nos brises pour essayer de doubler la pointe du cost du Su: ce que ne peusmes faire que le deuxiesme jour, passant par plusieurs petits glaons separez dudit grand banc, qui estoit par la hauteur de 44 degrez & demy, & singlasmes jusques au lendemain matin, faisant le Norouest & Nor-nor-ouest, que nous rencontrasmes un autre grand banc de glace, tant que nostre veue se pouvoit estendre devers l'Est & l'Ouest, lequel quand l'on l'apperceut l'on croioit que ce fut terre: car ledit banc estoit si uny que l'on eust dit proprement que cela avoit est ainsi fait exprs, & avoit plus de dixhuit pieds de haut, & deux fois autant soubs l'eau, & faisions estat de n'estre qu' quelque quinze lieues 236/384 du cap Breton, qui estoit le vingtsixiesme jour dudit mois. Ces rencontres de glaces si souvent nous apportoient beaucoup de desplaisir: croyant aussi que le passage dudit cap Breton & cap de Raye seroit ferm, & qu'il nous faudroit tenir la mer longtemps devant que de trouver passage. Ne pouvans donc rien faire nous fumes contraincts de nous remettre la mer quelque quatre ou cinq lieues pour doubler une autre pointe dudit grand banc, qui nous demeuroit l'Ouest-surouest, & aprs retournmes l'autre bord au Norouest, pour doubler ladite pointe, & singlasmes quelques sept lieues, & puis fismes le Nor-norouest quelque trois lieues, o nous apperusmes derechef un autre banc de glace. La nuit s'approchoit, & la brume se levoit, qui nous fit mettre la mer pour passer le reste de la nuit attendant le jour, pour retourner recognoistre lesdites glaces. Le vintseptiesme jour dudit mois, nous advisasmes terre l'Ouest-norouest de nous, & ne vismes aucunes glaces qui nous peuvent demeurer au Nor-nordest: Nous approchasmes de plus prs pour la mieux recognoistre, & vismes que c'estoit Campseau, qui nous fit porter au Nort pour aller l'isle du cap Breton, nous n'eusmes pas plustost fait deux lieues que rencontrasmes un banc de glace qui fuioit au Nordest. La nuit venant nous fusmes contraincts de nous mettre la mer jusques au lendemain, que fismes le Nordest, & rencontrasmes une autre glace qui nous demeuroit l'Est & Est-suest, & la costoyasmes, mettant le cap au Nordest & au Nor plus de quinze lieux: En fin fusmes contraincts de refaire l'Ouest, qui nous donna beaucoup de desplaisir, voyant que ne pouvions trouver passage, & fusmes 237/385 contraincts de nous en retirer & retourner sur nos brises: & le mal pour nous que le calme nous prit de telle faon que la houle nous pensa jetter sur la coste dudit banc de glace, & fusmes prests de mettre nostre batteau hors, pour nous servir au besoin. Quand nous nous fussions sauvez sur lesdites glaces il ne nous eut servy que de nous faire languir, & mourir tous miserables. Comme nous estions donc en deliberation de mettre nostre dit batteau hors, une petite fraischeur se leva, qui nous fit grand plaisir, & par ainsi vitasmes lesdites glaces. Comme nous eusmes fait deux lieues, la nuit venoit avec une brume fort espoisse, qui fut occasion que nous amenasmes pour ne pouvoir voir: & aussi qu'il y avoit plusieurs grandes glaces en nostre routte, que craignions abborder: & demeurasmes ainsi toute la nuit jusques au lendemain vingtneufiesme jour dudit mois, que la brume renfora de telle faon, qu' peine pouvoit on voir la longueur du vaisseau, & faisoit fort peu de vent: neantmoins nous ne laissasmes de nous appareiller pour esviter lesdites glaces: mais pensans nous desgager, nous nous y trouvasmes si embarrassez, que nous ne savions de quel bort amurer: & derechef fusmes contraints d'amener, & nous laisser driver jusques ce que lesdites glaces nous fissent appareiller, & fismes cent bordes d'un cost & d'autre, & pensasmes nous perdre par plusieurs fois: & le plus asseur y perdroit tout jugement, ce qu'eust aussi bien fait le plus grand astrologue du monde. Ce qui nous donnoit du desplaisir d'avantage, c'estoit le peu de veue, & la nuit qui venoit, & 238/386 n'avions refuite d'un quart de lieue sans trouver banc ou glaces, & quantit de bourguignons, que le moindre eust est suffisant de faire perdre quelque vaisseau que ce fust. Or comme nous estions tousjours costoyans au tour des glaces, il s'esleva un vent si imptueux qu'en peu de temps il separa la brume, & fit faire veue, & en moins d'un rien rendit l'air clair, & beau soleil. Regardant au tour de nous, nous nous vismes enfermez dedans un petit estang, qui ne contenoit pas lieue & demie en rondeur, & appereusmes l'isle dudit cap Breton, qui nous demeuroit au Nort, presque quatre lieues, & jugeasmes que le partage estoit encore ferm jusques audit cap Breton. Nous appereusmes aussi un petit banc de glace au derrire de nostre dit vaisseau, & la grand mer qui paroissoit au del, qui nous fit prendre resolution de passer par dessus ledit banc, qui estoit rompu: ce que nous fismes dextrement sans offencer nostredit vaisseau, & nous nous mismes la mer toute la nuit, & fismes le Suest desdites glaces. Et comme nous jugeasmes que nous pouvions doubler ledit banc de glace, nous fismes l'est-nordest quelques quinze lieues, & appereusmes seulement une petite glace, & la nuit amenasmes jusques au lendemain, que nous appereusmes un autre banc de glace au Nord de nous, qui continuoit tant que nostre veue se pouvoit estendre, & avions driv demy lieue prs, & mismes les voiles haut, cottoyant tousjours ladite glace pour en trouver l'extrmit. Ainsi que nous singlions nous avisasmes un vaisseau le premier jour de May qui estoit parmy les glaces, qui avoit bien eu de la peine d'en sortir aussi bien que nous, 239/387 & mismes vent devant pour attendre ledit vaisseau qui faisoit large sur nous, d'autant que desirons savoir s'il n'avoit point veu d'autres glaces. Quand il fut proche, nous appereusmes que c'estoit le fils du sieur de Poitrincourt qui alloit trouver son pre qui estoit l'habitation du port Royal; & y avoit trois mois qu'il estoit party de France (je crois que ce ne fut pas sans beaucoup de peine) & s'ils [292] estoient encore prs de cent quarante lieues dudit port Royal, bien l'escart de leur routte. Nous leur dismes que nous avions eu cognoissance des isles de Campseau, qui mon opinion les asseura beaucoup, d'autant qu'ils n'avoient point encore eu cognoissance d'aucune terre, & s'en alloient donner droit entre le cap S. Laurens, & cap de Raye, par o ils n'eussent pas trouv ledit port Royal, si ce n'eust est en traversant les terres. Aprs avoir quelque peu parl ensemble, nous nous departismes chacun suivant sa routte. Le lendemain nous eusmes cognoissance des isles sainct Pierre, sans trouver glace aucune: & continuant nostre routte, le lendemain troisiesme jour du mois eusmes cognoissance du cap de Raye, sans aussi trouver glaces. Le quatriesme dudit mois eusmes cognoissance de l'isle sainct Paul, & cap sainct Laurens; & estions quelques huit lieues au Nord dudit cap S. Laurens. Le lendemain eusmes cognoissance de Gasp. Le septiesme jour dudit mois fusmes contrariez du vent de Norouest, qui nous fit driver prs de trente cinq lieues de chemin, puis le vent se vint calmer, & en beauture, qui nous fut favorable jusques Tadoussac, qui fut le tresiesme jour dudit mois de May, o nous 240/388 fismes tirer un coup de canon pour advertir les sauvages, afin de savoir des nouvelles des gens de nostre habitation de Quebecq. Tout le pays estoit encore presque couvert de neige. Il vint nous quelques canots, qui nous dirent qu'il y avoit une de nos pattaches qui estoit au port il y avoit un mois, & trois vaisseaux qui y estoient arrivez depuis huit jours. Nous mismes nostre batteau hors, & fusmes trouver lesdicts sauvages, qui estoient assez miserables, & n'avoient traicter que pour avoir seulement des rafraichissemens, qui estoit fort peu de chose: encore voulurent ils attendre qu'il vint plusieurs vaisseaux ensemble, afin d'avoir meilleur march des marchandises: & par ainsi ceux s'abusent qui pensent faire leurs affaires pour arriver des premiers: car ces peuples sont maintenant trop fins & subtils. [Note 292: _Et si_, pour _et cependant_.] Le dixseptiesme jour dudit mois je partis de Tadoussac pour aller au grand saut trouver les sauvages Algoumequins & autres nations qui m'avoient promis l'anne prcdente de s'y trouver avec mon garon que je leur avois baill, pour apprendre de luy ce qu'il auroit veu en son yvernement dans les terres. Ceux qui estoient dans ledit port, qui se doutoient bien, o je devois aller, suivant les promesses que j'avois faites aux sauvages, comme j'ay dit cy dessus, commencrent faire bastir plusieurs petites barques pour me suivre le plus promptement qu'ils pouroient: Et plusieurs, ce que j'appris devant que partir de France, firent equipper des navires & pattaches sur l'entreprise de nostre voyage, pensant en revenir riches comme d'un voyage des Indes. 241/389 Le Pont demeura audit Tadoussac sur l'esperance que s'il n'y faisoit rien, de prendre une pattache, & me venir trouver au dit saut. Entre Tadoussac & Quebecq nostre barque faisoit grand eau, qui me contraignit de retarder Quebecq pour l'estancher, qui fut le 21e jour de May. _Descente Quebecq pour faire racommoder la barque, Partement dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages & recognoistre un lieu propre pour une habitation._ CHAPITRE II. Estans terre je trouvay le sieur du Parc qui avoit yvern en ladite habitation, & tous ses compagnons, qui se portoient fort bien, sans avoir eu aucune maladie. La chasse & gibier ne leur manqua aucunement en tout leur yvernement, ce qu'ils me dirent. Je trouvay le Capitaine sauvage appel Batiscan & quelques Algoumequins, qui disoient m'attendre, ne voulant retourner Tadoussac qu'ils ne m'eussent veu. Je leur fis quelque proposition de mener un de nos gens aux trois rivieres pour les recognoistre, & ne peu obtenir aucune chose d'eux pour ceste anne, me remettant l'autre: neantmoins je ne laissay de m'informer particulirement de l'origine & des peuples qui y habitent: ce qu'ils me dirent exactement. Je leur demanday un de leurs canots, mais ils ne s'en voulurent desfaire en aucune faon que ce fut pour la necessit qu'ils en avoient: car j'estois dlibr d'envoyer deux ou trois hommes descouvrir dedans lesdites trois rivieres voir ce qu'il y auroit: ce que 242/390 je ne peu faire, mon grand regret, remettant la partie la premire occasion qui se presenteroit. Je fis cependant diligeance de faire accommoder nostredicte barque. Et comme elle fut preste, un jeune homme de la Rochelle appel Trefart, me pria que je luy permisse de me faire compagnie audit saut, ce que je luy refusay, disant que j'avois des dessins particuliers, & que je ne desirois estre conducteur de personne mon prejudice, & qu'il y avoit d'autres compaignies que la mienne pour lors, & que je ne desirois ouvrir le chemin & servir de guide, & qu'il le trouveroit asss aisement sans moy. Ce mesme jour je partis de Quebecq, & arrivay audit grand saut le vingthuictiesme de May, o je ne trouvay aucun des sauvages qui m'avoient promis d'y estre au vingtiessme dudit mois. Aussitost je fus dans un meschant canot avec le sauvage que j'avois men en France, & un de nos gens. Aprs avoir visit d'un cost & d'autre, tant dans les bois que le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la scituation d'une habitation, & y prparer une place pour y bastir, je fis quelques huit lieues par terre cottoyant le grand saut par des bois qui sont assez clairs, & fus jusques un lac[293], o nostre sauvage me mena; o je consideray fort particulirement le pays; Mais en tout ce que je vy, je n'en trouvay point de lieu plus propre qu'un petit endroit, qui est jusques o les barques & chalouppes peuvent monter aisement: neantmoins avec un grand vent, ou la cirque, cause du grand courant d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nomm la 243/391 place Royalle) une lieue du mont Royal, y a quantit de petits rochers & basses, qui sont fort dangereuses. Et proches de ladite place Royalle y a une petite riviere[294] qui va assez avant dedans les terres, tout le long de laquelle y a plus de 60 arpens de terre deserts qui sont comme prairies, o l'on pourroit semer des grains, & y faire des jardinages. Autresfois des sauvages[295] y ont labour, mais ils les ont quites pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a aussi grande quantit d'autres belles prairies pour nourrir tel nombre de bestail que l'on voudra: & de toutes les sortes de bois qu'avons en nos forests de pardea: avec quantit de 244/392 vignes, noyers, prunes, serizes, fraises, & autres sortes qui sont trs-bonnes manger, entre autres une qui est fort excellente, qui a le got sucrain, tirans celuy des plantaines (qui est un fruit des Indes) & est aussi blanche que neige, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long des arbres & de la terre, comme le lierre. La pesche du poisson y est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont trs-bons: comme aussi la chasse des oiseaux aussi de diferentes especes: & celle des Cerfs, Daims, Chevreuls, Caribous, Lapins, Loups-serviers, Ours, Castors, & autres petites bestes qui y sont en telle quantit, que durant que nous fusmes audit saut, nous n'en manquasmes aucunement. [Note 293: Le lac des Deux-Montagnes.] [Note 294: La petite rivire Saint-Pierre.] [Note 295: Les sauvages qui avaient cultiv ces terres taient videmment ceux que Cartier y avait trouvs en 1535, dans sa visite Hochelaga et au Mont-Royal. Commenasmes, dit-il, trouver les terres laboures, & belles grandes champaignes plaines de bledz de leur terre, qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que poix, dequoy vivent ainsi comme nous faisons de fourment; & au parmy d'icelles champaignes est situe la ville de Hochelaga, prs & joignant une montaigne qui est l'entour d'icelle, laboure & fort fertile. (Second Voyage, fol. 23 _b_.) Or, selon toutes les apparences, les habitants d'Hochelaga taient les mmes que ceux auxquels plus tard on a donn le nom d'Iroquois. D'abord ils taient sdentaires; ce qui tait propre la grande famille huronne-iroquoise; leurs villages, leurs cabanes avaient absolument la disposition et la forme qu'ont toujours eu les villages et les cabanes des Hurons et des Iroquois; tous les mots qui nous ont t conservs de leur langue par les relations de Cartier, se retrouvent encore dans la langue iroquoise; enfin les traditions qu'ont pu recueillir les missionnaires et les premiers voyageurs, attestent que les environs de Montral et mme de Qubec taient le pays des Iroquois. Nicolas Perrot, si bien instruit des traditions et de l'histoire des sauvages, dit que le pays des Iroquois estoit autrefois le Montral & les Trois Rivieres, et qu'ils s'en loignrent par suite d'un dml survenu entre eux et les Algonquins (Mmoire de Nicolas Perrot, dit. du P. Tailhan, p. 9); ce qui, explique pourquoi ceux-ci revendiquaient aussi l'le de Montral comme le pays de leurs anctres (Relations 1642, p. 38, et 1646, p. 34, dit. 1858). Le tmoignage du P. Lafitau confirme encore celui de Perrot: Les Iroquois Agniers, dit-il, assurent qu'ils errrent longtemps sous la conduite d'une femme nomme Gaihonariosk; cette femme les promena dans tout le nord de l'Amrique, & les fit passer au lieu o est situe maintenant la ville de Qubec... C'est ce que les Agnis racontent de leur origine. (Moeurs des sauvages, t. I, p. 101, 102.) Ce qu'il parat y avoir de plus vraisemblable, c'est que les iroquois ou hurons de Hochelaga furent d'abord contraints de laisser leur pays aux Algonquins, qui alors avaient l'avantage sur eux; mais qu'ensuite les Iroquois, s'tant aguerris, finirent par en chasser les Algonquins, sans toutefois y revenir eux-mmes, parce que leur nouveau pays leur offrait autant d'avantages et plus de scurit. (Voir Histoire de la colonie franaise en Canada, t. I, p. 524 et s.)] Ayant donc recogneu fort particulirement & trouv ce lieu un des plus beaux qui fut en ceste riviere, je fis aussitost coupper & deffricher le bois de ladite place Royalle[296] pour la rendre unie, & preste y bastir, & peut on faire passer l'eau au tour aisement, & en faire une petite isle, & s'y establir comme l'on voudra. [Note 296: Cette place Royale que Champlain fit dfricher, tait sur la pointe laquelle on donna depuis le nom de Callires. (Voir la lettre A de la carte du saut Saint-Louis.)] Il y a un petit islet quelque 20 thoises de ladite place Royalle, qui a quelques cent pas de long, o l'on peut faire une bonne & forte habitation. Il y a aussi quantit de prairies de trs-bonne terre grasse potier, tant pour bricque que pour bastir, qui est une grande commodit. J'en fis accommoder une partie & y fis une mouraille de quatre pieds d'espoisseur & 3 245/393 4 de haut, & 10 toises de long pour voir comme elle se conserveroit durant l'yver quand les eaux descenderoient, qui mon opinion ne sauroit parvenir jusques lad. muraille, d'autant que le terroir est de douze pieds eslev dessus ladite riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle d'environ trois quarts de lieues de circuit, capable d'y bastir une bonne & forte ville, & l'avons nomme l'isle de saincte Elaine[297]. Ce saut descend en manire de lac, o il y a deux ou trois isles & de belles prairies. [Note 297: L'auteur parat avoir nomm ainsi cette le l'occasion du mariage qu'il venait de contracter, un peu avant son dpart de France, avec Demoiselle Hlne Boull, fille de Nicolas Boull, secrtaire de la chambre du roi.] Le premier jour de Juin le Pont arriva audit saut, qui n'avoit rien sceu faire Tadoussac; & bonne compagnie le suivirent & vindrent aprs luy pour y aller au butin, car sans ceste esperance ils estoient bien de l'arrire. Or attendant les sauvages, je fis faire deux jardins, l'un dans les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le deuxiesme jour de juin j'y semay quelques graines, qui sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui demonstre la bont de la terre. Nous resolusmes d'envoyer Savignon nostre sauvage avec un autre, pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les faire haster de venir, & se dlibrent d'aller dans nostre canot, qu'ils doubtoient, d'autant qu'il ne valoit pas beaucoup. Ils partirent le cinquiesme jour dudit mois. Le lendemain arriva quatre ou cinq barques (c'estoit pour nous faire escorte) d'autant qu'ils ne pouvoient rien faire audit Tadoussac. Le septiesme jour je fus recognoistre une petite riviere par o 246/394 vont quelques fois les sauvages la guerre, qui se va rendre au saut de la riviere des Yroquois[298]: elle est fort plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies, & force terres, qui se peuvent labourer: elle est une lieue du grand saut, & lieu & demie de la place Royalle. [Note 298: En remontant la rivire Saint-Lambert, et en suivant celle de Montral, on arrive effectivement au bassin de Chambly, c'est--dire, au pied du saut de la rivire des Iroquois.] Le neufiesme jour nostre sauvage arriva, qui fut quelque peu pardela le lac qui a quelque dix lieues de long, lequel j'avois veu auparavant[299], o il ne fit rencontre d'aucune chose, & ne purent passer plus loin cause de leur dit canot qui leur manqua; & furent contraints de s'en revenir. Ils nous rapportrent que passant le saut ils virent une isle o il y avoit si grande quantit de hrons, que l'air en estoit tout couvert. Il y eust un jeune homme qui estoit au sieur de Mons appel Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel entendant cela, voulut y aller contenter sa curiosit, & pria fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le sauvage luy accorda avec un Capitaine sauvage Montagnet fort gentil personnage, appel Outetoucos. Ds le matin led. Louys fut appeler les deux sauvages pour s'en aller ladite isle des hrons. Ils s'embarqurent dans un canot & y furent. Ceste isle est au milieu du saut[300], o ils prirent telle quantit de heronneaux & autres oyseaux qu'ils voulurent, & se 247/395 rembarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volont de l'autre sauvage & de l'instance qu'il peut faire voulut passer par un endroit fort dangereux, o l'eau tomboit prs de trois pieds de haut, disant que d'autresfois il y avoit pass, ce qui estoit faux, il fut long temps debatre contre nostre sauvage qui le voulut mener du cost du Su le long de la grand Tibie[301], par o le plus souvent ils ont accoustum de passer, ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit point de danger. Comme nostre sauvage le vit opiniastre, il condescendit sa volont: mais il luy dit qu' tout le moins on deschargeast le canot d'une partie des oyseaux qui estoient dedans, d'autant qu'il estoit trop charg, ou qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez temps s'ils voyoient qu'il y eut du pril pour eux. Ils se laisserent donc driver dans le courant. Et comme ils furent dans la cheute du saut, ils en voulurent sortir & jetter leurs charges, mais il n'estoit plus temps, car la vitesse de l'eau les maistrisoit ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussitost dans les boullons du saut, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas. Ils ne l'abandonnrent de long temps: Enfin la roideur de l'eau les lassa de telle faon, que ce pauvre Louys qui ne savoit nager en aucune faon perdit tout jugement & le canot estant au fonds de l'eau il fut contraint de l'abandonner: & revenant au haut les deux autres qui le tenoient tousjours ne virent plus nostre 248/396 Louys, & ainsi mourut miserablement[302]. Les deux autres tenoient tousjours ledit canot: mais comme ils furent hors du saut, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager, l'abandonna, pensant gaigner la terre, bien que l'eau y courust encore de grande vitesse, & se noya: car il estoit si fatigu & rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il estoit impossible qu'il se peust sauver ayant abandonn le canot, que nostre sauvage Savignon mieux advis tint tousjours fermement, jusques ce qu'il fut dans un remoul, o le courant l'avoit port, & sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eut eue, qu'il vint tout doucement terre, o estant arriv il jetta l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehention qu'on ne se vangeast sur luy, comme ils font entre eux, & nous conta ces tristes nouvelles, qui nous apportrent du desplaisir. [Note 299: Le lac des Deux-Montagnes. (_Conf_. p. 242, ci-dessus.)] [Note 300: Cette expression _au milieu du saut_ tranche une difficult qui se rencontre dans la carte du Saut St. Louis, o manque la lettre Q, tandis que la lettre P s'y trouve deux fois: l'le aux Hrons est celle qui y est marque R, et l'le au Diable, situe au sud-ouest de la premire, devrait porter la lettre R. Nous regrettons d'tre, sur ce point, en dsaccord avec l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_; mais nous avons du moins la consolation d'tre d'accord avec la tradition.] [Note 301: La _grand Tibie_ n'est rien autre chose que la grand Terre. C'est une faute typographique, que l'auteur a corrige lui-mme dans l'dition de 1632.] [Note 302: C'est sans doute en mmoire de la mort de ce jeune Louis, que l'on donna au Grand-Saut le nom de Saint-Louis, qu'il a toujours port depuis.] 396a [Illustration: Le grand saut St Louis] A Petite place que je fis deffricher. B Petit estang. G Petit islet o je fis faire une muraille de pierre. D Petit ruisseau o se tiennent les barques. E Prairies o se mettent les sauvages quand ils viennent en ce pays. F Montaignes qui paroissent dans les terres. G Petit estang. H (1) Mont Royal. I Petit ruisseau. L Le saut. M Le lieu o les sauvages passent leurs canots, par terre du cost du Nort. N Endroit o un de nos gens & un sauvage se noyrent. O Petit islet de rochers. P (2) Autre islet o les oyseaux font leurs nids. Q (3) L'isle aux hrons. R (4) Autre isle dans le saut. S Petit islet. T Petit islet rond. V Autre islet demy couvert d'eau. X (5) Autre islet ou il y a force oyseaux de riviere. Y Prairies. Z Petite riviere. 2 (6) Isles assez grandes & belles. 3 Lieux qui descouvrent quand le eaux baissent, o il se fait grands bouillonnements, comme aussi fait audit saut. 4 Prairies plaines d'eaux. 5 Lieux fort bas & peu de fonds 6 Autre petit islet. 7 Petis rochers. 8 Isle sainct Helaine. 9 Petit islet desgarny d'arbres. oo Marescages qui s'escoulent dan le grand saut. (1) La lettre H se trouve en double; l'une sur la montagne, et c'est l sa place; l'autre au bas de 1 lot Normandie. Cette dernire n'est probablement que le chiffre 11, dont le graveur aura fait une lettre. (2) La lettre P est en double. Evidemment, cet autre islet est entre N et 0. (3) La lettre Q ne se trouve pas dans la carte. C'est la lettre H qui est sa place (voir note 3 de la page 246). (4) Cette lettre devrait tre la place de celui des deux F qui dsigne l'le au Diable, c'est- dire, cette _autre le dans le saut_ qui est au sud-ouest de l'le aux Hrons. (5) _x_ dans la carte. (6) Ce chiffre 2 se trouve tellement plac auprs de l'le Saint-Paul, qu'on le prendrait pour la lettre N. Le lendemain [303] je fus dans un autre canot audit saut avec le sauvage, & un autre de nos gens, pour voir l'endroit o ils s'estoient perdus: & aussi si nous trouverions les corps, & vous asseure que quand il me monstra le lieu les cheveux me herisserent en la teste, de voir ce lieu si espouvantable, & m'estonnois comme les deffuncts avoient est si hors de jugement de passer un lieu si effroiable, pouvant aller par ailleurs: car il est impossible d'y passer pour avoir sept huit cheutes d'eau qui descendent de degr en degr, le moindre de trois pieds de haut, o il se faisoit un train & bouillonnement estrange, & une partie dudit saut estoit toute blanche d'escume, qui montroit le lieu le plus effroyable, avec 249/397 un bruit si grand que l'on eut dit que c'estoit un tonnerre, comme l'air retentissoit du bruit de ces cataraques. Aprs avoir veu & consider particulirement ce lieu & cherch le long du rivage lesdicts corps, cependant qu'une chalouppe assez lgre estoit alle d'un autre cost, nous nous en revinsmes sans rien trouver. [Note 303: Le 11 de juin. Nos trois chasseurs taient partis le 10 au matin, et vraisemblablement l'accident arriva le mme jour.] _Deux cens sauvages ramnent le Franois qu'on leur avoit baill, & remmenerent leur sauvage qui estoit retourn, de France. Plusieurs discours de part & d'autre._ CHAPITRE III. LE treisiesme jour dudit mois[304] deux cens sauvages Charioquois[305], avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet & Tregouaroti frre de nostre sauvage amenrent mon garon. Nous fusmes fort contens de les voir, je fus au devant d'eux avec un canot & nostre sauvage, & cependant qu'ils approchoient doucement en ordre, les nostres s'apareillerent de leur faire une escopeterie d'arquebuses & mousquets, & quelques petites pices. Comme ils approchoient, ils commencrent crier tous ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, o ils nous louoient fort, & nous tenant pour vritables, de ce que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les venir trouver audit saut. Aprs avoir fait trois autres cris, 250/398 l'escopeterie tira par deux fois de 13 barques ou pattaches qui y estoient, qui les estonna de telle faon qu'ils me prirent de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus grand part, qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des tonnerres de la faon, & craignoient qu'il ne leur fit mal, & furent fort contans de voir nostredit sauvage sain, qu'ils pensoient mort, sur des rapports que leur avoient fait quelques Algoumequins qui l'avoient ouy dire des sauvages Montagnets. Le sauvage me loua du traictement que je luy avois fait en France, & des singularitez qu'il avoit veues, dont ils entrrent tous en admiration, & s'en allrent cabaner dans le bois assez lgrement attendant le lendemain, que je leur monstrasse le lieu o je desirois qu'ils se logassent. Aussi je vis mon garon qui vint habill la sauvage, qui se loua du traistement des sauvages, selon leur pays, & me fit entendre tout ce qu'il avoit veu en son yvernement, & ce qu'il avoit apris desdicts sauvages. [Note 304: Le 13 de juin.] [Note 305: Ce nom, que l'auteur remplace par celui de Hurons, dans son dition de 1632, tait probablement celui d'un chef de cette nation, de mme que celui d'Ochateguins.] Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner, o les antiens & principaux deviserent fort ensemble: Et aprs avoir est un long temps en cest estat, ils me firent appeler seul avec mon garon, qui avoit fort bien apris leur langue, & luy dirent qu'ils desiroient faire une estroite amiti avec moy, & estoient faschez de voir toutes ces chalouppes ensemble, & que nostre sauvage leur avoit dit qu'il ne les cognoissoit point, ny ce qu'ils avoient dans l'me, & qu'ils voyoient bien qu'il n'y avoit que le gain & l'avarice qui les y amenoit, & que quand ils auroient besoin de leur assistance qu'ils ne leur 251/399 donneroient aucun secours, & ne seroient comme moy qui m'offrois avec mes compagnons d'aller env leur pays, & les assister, & que je leur en avois monstr des tesmoignages par le pass, en se louant tousjours du traictement que j'avois fait nostre sauvage comme mon frre, & que cela les oubligeoit tellement me vouloir du bien, que tout ce que je desirerois d'eux, ils assayeroient me satisfaire, & craignoient que les autres pattaches ne leur fissent du desplaisir. Je leur asseuray que non feroient, & que nous estions tous soubs un Roy, que nostredit sauvage avoit veu, & d'une mesme nation, (mais pour ce qui estoit des affaires, qu'elles estoient particulires) & ne devoient point avoir peur, estant aussi asseurez comme s'ils eussent est dans leur pays. Aprs plusieurs discours, ils me firent un present de 100 castors. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de marchandise, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 sauvages qui devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retards, fut un prisonnier Yroquois qui estoit moy, qui s'estoit eschapp & s'en estoit all en son pays, & qu'il avoit donn entendre que je luy avois donn libert & des marchandises, & que je devois aller audit saut avec 600 Yroquois attendre les Algoumequins, & les tuer tous: Que la crainte de ces nouvelles les avoit arrests, & que sans cela qu'ils fussent venus. Je leur fis response que le prisonnier s'estoit desrob sans que je luy eusse donn cong, & que nostredit sauvage savoit bien de quelle faon il s'en estoit all, & qu'il n'y avoit aucune apparence de laisser leur amiti comme ils avoient ouy dire, ayant est la guerre avec eux, & envoy mon garon en leur 252/400 pays pour entretenir leur amiti; & que la promesse que je leur avois si fidlement tenue le confirmoit encore. Ils me respondirent que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pens, & qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient esloignez de la vrit; & que s'ils eussent creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de Franois que mon garon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cens Algoumequins dans cinq ou six jours, si on les vouloit attendre, pour aller la guerre avec eux contre les Yroquois, & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire. Je les entretins fort sur le subjet de la source de la grande riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort particulirement, tant des rivieres, sauts, lacs, & terres, que des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort esloigne de leur pays, & le chemin difficile, tant cause des guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils me dirent aussi que l'yver prcdant il estoit venu quelques sauvages du cost de la Floride par derrire le pays des Yroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amiti avec lesdicts sauvages: Enfin ils m'en discoururent fort exactement, me demonstrant par figures tous les lieux o ils avoient est, prenant plaisir m'en discourir: & moy je ne m'ennuiois pas les entendre, pour estre fait certain des choses dont j'avois est en doute jusques ce qu'ils m'en eurent esclarcis. Aprs tous ces discours finis, je leur dis qu'ils traictassent ce peu 253/401 de commodits qu'ils avoient, ce qu'ils firent le lendemain, dont chacune des barques emporta sa pice: nous toute la peine & advanture, les autres qui ne se soucioient d'aucunes descouvertures, la proye, qui est la seule cause qui les meut, sans rien employer ny hazarder. Le lendemain aprs avoir trait tout ce qu'ils avoient, qui estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur logement du cost du bois, & en partie du cost de nos pattaches, & disoient que c'estoit pour leur seuret, afin d'esviter la surprinse de leurs ennemis: ce que nous prismes pour argent content. La nuit venue ils appellerent nostre sauvage qui couchoit ma pattache, & mon garon, qui les furent trouver: Aprs avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi appeler environ sur la minuit. Estant en leurs cabannes, je les trouvay tous assis en conseil, o ils me firent assoir prs d'eux, disans que leur coustume estoit que quand ils vouloient s'assembler pour proposer quelque chose, qu'ils le faisoient la nuit, afin de n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que l'on ne pensoit qu' escouter, & que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais mon opinion ils me vouloient dire leur volont en cachette, se fians en moy. Et d'ailleurs ils craignoient les autres pattaches, comme ils me donnrent entendre depuis. Car ils me dirent qu'ils estoient faschez de voir tant de Franois, qui n'estoient pas bien unis ensemble, & qu'ils eussent bien desir me voir seul: Que quelques uns d'entre eux avoient est battuz: Qu'ils me vouloient autant de bien qu' leurs enfans, ayant telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient, 254/402 mais qu'ils se mesfioient fort des autres: Que si je retournois, que j'amenasse telle quantit de gens que je voudrois, pourveu qu'ils fussent soubs la conduite d'un chef: & qu'ils m'envoyoient qurir pour m'asseurer d'avantage de leur amiti, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point fach contre eux: & que sachans que j'avois pris deliberation de voir leur pays, ils me le feroient voir au pril de leurs vies, m'assistant d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par tout. Et qu' l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils faisoient de nous. Aussitost ils firent venir 50 castors & 4 carquans de leurs porcelaines (qu'ils estiment entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or) & que j'en fisse participant mon frre (ils entendoient Pont-grav d'autant que nous estions ensemble) & que ces presens estoient d'autres Capitaines qui ne m'avoient jamais veu, qui me les envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis: mais que s'il y avoit quelques Franois qui voulussent aller avec eux, qu'ils en eussent est fort contens, & plus que jamais, pour entretenir une ferme amiti. Aprs plusieurs discours faits, je leur proposay, Qu'ayant la volont de me faire voir leur pays, que je supplirois sa Majest de nous assister jusques 40 ou 30 hommes armez de choses necessaires pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, la charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin pour nostre vivre durant ledit voyage, & que je leur apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par o nous passerions, puis nous nous en reviendrions 255/403 yverner en nostre habitation: & que si je recognoissois le pays bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations; & que par ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans heureusement l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur feroit cognoistre. Ils furent fort contens de ceste proposition, & me prirent d'y tenir la main, disans qu'ils feroient de leur part tout ce qu'il leur seroit possible pour en venir au bout: & que pour ce qui estoit des vivres, nous n'en manquerions non plus que eux mesmes, m'asseurans de rechef, de me faire voir ce que je desirois: & la dessus je pris cong d'eux au point du jour, en les remerciant de la volont qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de tousjours continuer. Le lendemain 17e jour dud. mois ils dirent qu'ils s'en alloient la chasse des castors, & qu'ils retourneroient tous. Le matin venu ils acheverent de traicter ce peu qu'il leur restoit, & puis s'embarqurent en leurs canots, nous prians de ne toucher leurs logements pour les deffaire, ce que nous leur promismes: & se separerent les uns des autres, faignant aller chasser en plusieurs endroits, & laisserent nostre sauvage avec moy pour nous donner moins de mesfience d'eux: & neantmoins ils s'estoient donnez le randez-vous par de l le saut, o ils jugeoient bien que nous ne pourrions aller avec nos barques: cependant nous les attandions comme ils nous avoient dit. Le lendemain il vint deux sauvages, l'un estoit Yroquet, & l'autre le frre de nostre Savignon, qui le venoient requrir, & me prier de la part de tous leurs compagnons que j'allasse 256/404 seul avec mon garon, o ils estoient cabannez, pour me dire quelque chose de consequence, qu'ils ne desiroient communiquer devant aucuns Franois: le leur promis d'y aller. Le jour venu je donnay quelques bagatelles Sauvignon qui partit fort content, me faisant entendre qu'il s'en alloit prendre une vie bien pnible aux prix de celle qu'il avoit eue en France; & ainsi se separa avec grand regret, & moy bien aise d'en estre descharg. Les deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin ils m'envoyeroient qurir, ce qu'ils firent. Je m'enbarquay & mon garon avec ceux qui vinrent. Estant au saut, nous fusmes dans le bois quelques huit lieues, o ils estoient cabannez sur le bort d'un lac, o j'avois est auparavant. Comme ils me virent ils furent fort contens, & commencrent s'escrier selon leur coustume, & nostre sauvage s'en vint audevant de moy me prier d'aller en la cabanne de son frre, o aussi tost il fit mettre de la cher & du poisson sur le feu, pour me festoyer. Durant que je fus l il se fit un festin, o tous les principaux furent invitez: je n'y fus oublig[306], bien que j'eusse desja pris ma refection honnestement, mais pour ne rompre la coustume du pays j'y fus. Aprs avoir repeu, ils s'en allrent dans les bois, tenir leur Conseil, & cependant je m'amusay contempler le paisage de ce lieu, qui est fort aggreable. Quelque temps aprs ils m'envoyerent appeler pour me communiquer ce qu'ils avoient resolu entre eux. J'y fus avec mon garon. Estant assis auprs d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, & 257/405 n'avoir point manqu ma parolle de ce que je leur avois promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection, qui estoit leur continuer mon amiti, & que devant que partir, ils desiroient prendre cong de moy, & qu'ils eussent eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent allez sans me voir, croyant qu'autrement je leur eusse voulu du mal: & que ce qui leur avoit faict dire qu'ils alloient la chasse, & la barricade qu'ils avoient faite, ce n'estoit la crainte de leurs ennemis, ny le desir de la chasse, mais la crainte qu'ils avoient de toutes les autres pattaches qui estoient avec moy cause qu'ils avoient ouy dire que la nuit qu'ils m'envoyerent appeler qu'on les devoit tous tuer, & que je ne les pourrois deffendre contre les autres, estans beaucoup plus que moy, & que pour se desrober, ils userent de ceste finesse: mais que s'il n'y eust eu que nos deux pattaches qu'ils eussent tard quelques jours d'avantage qu'ils n'avoient fait; & me prirent que revenant avec mes compagnons je n'en amenasse point d'autres. Je leur dis que je ne les amenois pas, ains qu'ils me suivoient sans leur dire, & qu' l'advenir j'yrois d'autre faon que je n'avois fait, laquelle je leur declaray, dont ils furent fort contens. [Note 306: Oubli.] Et derechef ils me commencrent reciter ce qu'ils m'avoient promis touchant les descouvertures des terres, & moy je leur fis promesse d'accomplir, moyennant la grce de Dieu, ce que je leur avois dit. Ils me prirent encore de rechef de leur donner un homme: je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller que j'en serois fort content. 258/406 Ils me dirent qu'il y avoit un marchand appel Bouvier qui commandoit en une pattache, qui les avoit pris d'emmener un jeune garon, ce qu'ils ne luy avoient voulu accorder qu'auparavant ils n'eussent seu de moy si j'en estois content, ne sachant si nous estions amis, d'autant qu'il estoit venu en ma compagnie traicter avec eux; & qu'ils ne luy avoient point d'obligation en aucune faon: mais qu'il s'offroit de leur faire de grands presens. Je leur fis response que nous n'estions point ennemis, & qu'ils nous avoient veu converser souvent ensemble: mais pour ce qui estoit du trafic, chacun faisoit ce qu'il pouvoit, & que ledit Bouyer peut estre desiroit envoyer ce garon, comme l'avois fait le mien pensant esperer l'advenir, ce que je pouvois aussi prtendre d'eux: Toutesfois qu'ils avoient juger auquel ils avoient le plus d'obligation, & de qui ils devoient plus esperer. Ils me dirent qu'il n'y avoit point de comparaison des obligations de l'un l'autre, tant des assistances que je leur avois faites en leurs guerres contre leurs ennemis, que de l'offre que je leur faisois de ma personne pour l'advenir, o tousjours ils m'avoient trouv vritable, & que le tout despendoit de ma volont: & que ce qui leur en faisoit parler estoit lesdicts presens qu'il leur avoit offert: & que quand bien ledit garon iroit avec eux, que cela ne les pouvoit obliger envers ledit Bouvier comme ils estoient envers moy, & que cela n'importeroit de rien l'advenir, veu que ce n'estoit que pour avoir lesdicts presens dudit Bouvier. Je leur fis response qu'il m'estoit indifferent qu'ils le 259/407 prinssent ou non, & qu' la vrit s'ils le prenoient avec peu de chose, que j'en serois fasch, mais en leur faisant de bons presens que j'en serois content, pourveu qu'il demourast avec Yroquet: ce qu'ils me promirent. Et aprs m'avoir fait entendre leur volont pour la dernire fois, & moy eux la mienne, il y eut un sauvage qui avoit est prisonnier par trois fois des Yroquois, & s'estoit sauv fort heureusement, qui resolut d'aller la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines me prirent de l'en destourner si je pouvois d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageast si avant parmy les ennemis avec si petite trouppe, qu'il n'en revint jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les raisons que je luy peus allguer, lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses doigts couppez, & de grandes taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, comme ils l'avoient tourmant, & qu'il luy estoit impossible de vivre, s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit vengeance, & que son coeur luy disoit qu'il failloit qu'il partist au plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit fort dlibr de bien faire. Aprs avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre pattache: pour ce faire ils equipperent 8 canots pour passer ledit saut & se despouillerent tous nuds, & me firent mettre en chemise: car souvant il arrive que d'aucuns se perdent en le passant, partant se tiennent les uns prs des autres pour se secourir promptement si quelque canot arrivoit renverser. Ils me disoient si par malheur le tien venoit tourner, ne sachant 260/408 point nager, ne l'abandonne en aucune faon, & te tiens bien de petits bastons qui y sont par le milieu, car nous te sauverons aysement: le vous asseure que ceux qui n'ont pas veu ny pass ledit endroit en des petits batteaux comme ils ont, ne le pouroient pas sans grande apprehension mesmes le plus asseur du monde. Mais ces nations sont si addextres paner les sauts, que cela leur est facile: Je le passay avec eux, ce que je n'avois jamais fait, ny autre Chrtien, horsmis mondit garon: & vinsmes nos barques, o j'en logay une bonne partie, & j'eus quelques paroles avec ledit Bouvier pour la crainte qu'il avoit que je n'empeschasse que son garon n'allast avec lesdits sauvages, qui le lendemain s'en retournrent avec ledit garon, lequel cousta bon son maistre, qui avoit l'esperance mon opinion, de recouvrir la perte de son voyage qu'il fit asss notable, comme firent plusieurs autres. Il y eut un jeune homme des nostres qui se dlibra d'aller avec lesdicts sauvages, qui sont Charioquois esloignez du saut de quelques cent cinquante lieues; & fut avec le frre de Savignon, qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy faire voir tout ce qu'il pourroit: Et celuy de Bouvier fut avec ledit Yroquet Algoumequin, qui est quelque quatre-vingts lieues dudit saut. Ils s'en allrent fort contens & satisfaicts. Aprs que les susdicts sauvages furent partis, nous attendmes encore les 300 autres que l'on nous avoit dit qui devoient venir sur la promesse que je leur avois faite. Voyant qu'ils ne venoient point, toutes les pattaches resolurent d'inciter 261/409 quelques sauvages Algoumequins, qui estoient venus de Tadoussac, d'aller audevant d'eux moyennant quelque chose qu'on leur donneroit quand ils seroyent de retour, qui devoit estre au plus tard dans neuf jours, afin d'estre asseurs de leur venue ou non, pour nous en retourner Tadoussac: ce qu'ils accordrent, & pour cest effect partit un canot. Le cinquiesme jour de Juillet arriva un canot des Algoumequins de ceux qui devoient venir au nombre de trois cens, qui nous dit que le canot qui estoit party d'avec nous estoit arriv en leur pays, & que leurs compagnons estans lassez du chemin qu'ils avoient fait de rafraischissoient, & qu'ils viendroient bien tost effectuer la promesse qu'ils avoient faite, & que pour le plus ils ne tarderoient pas plus de huit jours, mais qu'il n'y auroit que 24 canots: d'autant qu'il estoit mort un de leurs Capitaines & beaucoup de leurs compagnons, d'une fievre qui s'estoit mise parmy eux: & aussi qu'ils en avoyent envoy plusieurs la guerre, & que c'estoit ce qui les avoit empeschez de venir. Nous resolusmes de les attendre. Voyant que ce temps estoit pass, & qu'ils ne venoyent point: Pontgrav partit du saut le 11e jour dudit mois, pour mettre ordre quelques affaires qu'il avoit Thadoussac, & moy je demeuray pour attendre lesdits sauvages. Cedit jour arriva une pattache, qui apporta du rafraichissement beaucoup de barques que nous estions: Car il y avoit quelques jours que le pain, vin, viande & le citre nous estoient faillis, & n'avions recours qu' la pesche du poisson, & la 262/410 belle eau de la riviere, & quelques racines qui sont au pays, qui ne nous manquerent en aucune faon que ce fust: & sans cela il nous en eust falu retourner. Ce mesme jour arriva un canot Algoumequin qui nous assura que le lendemain lesdits vingtquatre canots devoyent venir, dont il y en avoit douze pour la guerre. Le 12 dudit mois arriverent lesdits Algoumequins avec quelque peu de marchandise. Premier que traicter ils firent un present un sauvage Montagnet, qui estoit fils d'Annadabigeau[307] dernier mort, pour l'appaiser & defascher de la mort de sondit pre. Peu de temps aprs ils se resolurent de faire quelques presents tous les Capitaines des pattaches. Ils donnrent chacun dix Castors: & en les donnant, ils dirent qu'ils estoyent bien marris de n'en avoir beaucoup, mais que la guerre (o la plus part alloyent) en estoit cause: toutesfois que l'on prist ce qu'ils offroyent de bon coeur, & qu'ils estoyent tous nos amis, & moy qui estois assis auprs d'eux, par dessus tous les autres, qui ne leur vouloyent du bien que pour leurs Castors: ne faisant pas comme moy qui les avois tousjours assistez, & ne m'avoient jamais trouv en deux parolles comme les autres. Je leur fis response que tous ceux qu'ils voioyent assemblez estoyent de leurs amis, & que peust-estre que quand il se presenteroit quelque occasion, ils ne laisseroyent de faire leur devoir, & que nous estions tous amis, & qu'ils continuassent nous vouloir du bien, & que nous leur ferions des presens au reciprocque de ce qu'ils nous donnoyent, & qu'ils traitassent paisiblement: ce qu'ils firent, & chacun en emporta ce qu'il peut. [Note 307: Ou _Anadabijou_. (Voir le Voyage de 1603, p. 7.)] 263/411 Le lendemain ils m'apportrent, comme en cachette quarante Castors, en m'asseurant de leur amiti, & qu'ils estoient tres-aises de la deliberation que j'avois prinse avec les sauvages qui s'en estoyent allez, & que l'on faisoit une habitation au saut, ce que je leur asseuray, & leur fis quelque present en eschange. Aprs toutes choses passes, ils se delibererent d'aller querir le corps d'Outetoucos qui s'estoit noy au saut, comme nous avons dit cy dessus. Ils furent o il estoit, le desenterrerent & le portrent en l'isle sainte Helaine, o ils firent leurs crmonies accoustumes, qui est de chanter & danser sur la fosse, suivies de festins & banquets. Je leur demanday pourquoy ils desenterroyent ce corps: Ils me respondirent que si leurs ennemis avoyent trouv la fosse, qu'ils le feroyent, & le mettroient en plusieurs pices, qu'ils pendroyent des arbres pour leur faire du desplaisir, & pour ce subject ils le transportoyent en lieu escart du chemin & le plus secrettement qu'ils pouvoyent. Le 15e jour du mois arriverent quatorze canots, dont le chef s'appelloit Tecouehata. A leur arrive tous les autres sauvages se mirent en armes, & firent quelques tours de limasson. Aprs avoir assez tourn & dans, les autres qui estoyent en leurs canots commencrent aussi danser en faisant plusieurs mouvemens de leurs corps. Le chant fini, ils descendirent terre avec quelque peu de fourrures, & firent de pareils presens que les autres avoyent faict. On leur en fit d'autres au rciproque selon la valeur. Le lendemain ils traitterent ce 264/412 peu qu'ils avoyent, & me firent present encore particulirement de trente Castors, dont je les recompensay. Ils me prirent que je continuasse leur vouloir du bien, ce que je leur promis. Ils me discoururent fort particulirement sur quelques descouvertures du cost du Nord, qui pouvoyent apporter de l'utilit: Et sur ce subject ils me dirent que s'il y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulut aller avec eux, qu'ils luy feroyent voir chose qui m'apporteroit du contentement, & qu'ils le traiteroyent comme un de leurs enfans. Je leur promis de leur donner un jeune garon, dont ils furent fort contens. Quand il prit cong de moy pour aller avec eux, je luy baillay un mmoire fort particulier des choses qu'il devoit observer estant parmi eux. Aprs qu'ils eurent traict tout le peu qu'ils avoyent, ils se separerent en trois: les uns pour la guerre, les autres par ledit grand saut, & les autres par une petitte riviere qui va rendre en celle dudit grand saut: & partirent le dixhuictiesme jour dudit mois, & nous aussi le mesme jour. Cedit jour fismes trente lieues qu'il y a dudit saut aux trois rivieres, & le dixneufiesme arrivasmes Qubec, o il y a aussi trente lieues desdites trois rivieres. Je disposay la plus part d'un chacun demeurer en laditte habitation, puis y fis faire quelques rparations & planter des rosiers, & fis charger du chesne de fente pour faire l'espreuve en France, tant pour le marrin lambris que fenestrages: Et le lendemain 20 dudit mois de juillet en partis. Le 23, j'arrivay Tadoussac, o estant je me resoulus de revenir en France, avec l'advis de Pont-grav. 265/413 Aprs avoir mis ordre ce qui despandoit de nostre habitation, suivant la charge que ledit sieur de Monts m'avoit donne, je m'enbarquay dedans le vaisseau du capitaine Tibaut de la Rochelle, l'onziesme d'Aoust. Sur nostre traverse nous ne manquasme de poisson, comme d'Orades, Grande-oreille, & de Pilotes qui sont comme harangs, qui se mettent autour de certains aix chargez de poulse-pied, qui est une sorte de coquillage qui s'y attache, & y croist par succession de temps. Il y a quelquesfois une si grande quantit de ces petits poissons, que c'est chose estrange voir. Nous prismes aussi des marsouins & autres especes. Nous eusmes asss beau temps jusques Belle-isle[308], o les brumes nous prirent, qui durrent 3 ou 4 jours: puis le temps venant beau, nous eusmes cognoissance d'Alvert[309], & arrivasmes la Rochelle le dixsiesme Septembre 1611. [Note 308: Belle-Ile, en Bretagne, ou Belle-Ile-en-Mer.] [Note 309: Ou _Arvert_.] _Arrive la Rochelle. Association rompue entre le sieur de Mons & ses associez, les sieurs Colier & le Gendre de Rouen, Envie des Franois touchant les nouvelles descouvertures de la nouvelle France._ CHAPITRE IV. Estans arrivs la Rochelle je fus trouver le sieur de Mons Pont en Xintonge, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit passe au voyage, & de la promesse que les sauvages Ochateguins & Algoumequins m'avoient faitte, pourveu qu'on les assistast en 266/414 leurs guerres, comme je leur avois promis. Le sieur de Mons ayant le tout entendu, se dlibra d'aller en Cour pour mettre ordre ceste affaire. Je prins le devant pour y aller aussi: mais en chemain je fus arrest par un mal'heureux cheval qui tomba sur moy & me pensa tuer. Ceste cheute me retarda beaucoup: mais aussi tost que je me trouvay en asss bonne disposition, je me mis en chemin, pour parfaire mon voyage & aller trouver ledit sieur de Mons Fontaine-Bleau, lequel estant retourn Paris parla ses associez, qui ne voulurent plus continuer en l'association pour n'avoir point de commission qui peut empescher un chacun d'aller en nos nouvelles descouvertures negotier avec les habitans du pays. Ce que voyant ledit sieur de Mons, il convint avec eux de ce qui restoit en l'habitation de Qubec, moyennant une somme de deniers qui leur donna pour la part qu'ils y avoyent: & envoya quelques hommes pour conserver ladite habitation, sur l'esperance d'obtenir une commission de sa Majest. Mais comme il estoit en ceste poursuitte, quelques affaires de consequence luy survindrent, qui la luy firent quitter, & me laissa la charge d'en rechercher les moyens: Et ainsi que j'estois aprs y mettre ordre, les vaisseaux arriverent de la nouvelle France, & par mesme moyen des gens de nostre habitation, de ceux que j'avois envoy dans les terres avec les sauvages, qui m'aporterent d'assez bonnes nouvelles, disans que plus de deux cents sauvages estoient venus, pensans me trouver au grand saut S. Louys, o je leur avois donn le rendez-vous, en intention de les assister en ce qu'ils m'avoient suppli: mais voyans que 267/415 je n'avois pas tenu ma promesse, cela les fascha fort: toutesfois nos gens leur firent quelques excuses qu'ils prirent pour argent comptant, les assurant pour l'anne suivante ou bien jamais, & qu'ils ne menquassent point de venir: ce qu'ils promirent de leur part. Mais plusieurs autres qui avoient quitt Tadoussac, traffic encien, vindrent audit saut avec quantit de petites barques, pour voir s'ils y pourroient faire leurs affaires avec ces peuples, qu'ils asseuroient de ma mort, quoy que peussent dire nos gens, qui affermoyent le contraire. Voila comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre les choses vertueuses; & ne leur faudroit que des gens qui se hasardassent en mille dangers pour descouvrir des peuples & terres, afin qu'ils en eussent la dpouille, & les autres la peine. Il n'est pas raisonnable qu'ayant pris la brebis, les autres ayent la toison. S'ils vouloient participer en nos descouvertures, employer de leurs moyens, & hasarder leurs personnes, ils monstreroyent avoir de l'honneur & de la gloire: mais au contraire ils monstrent evidemment qu'ils sont poussez d'une pure malice de vouloir esgalement jouir du fruict de nos labeurs. Ce fruict me fera encore dire quelque chose pour monstrer comme plusieurs taschent destourner de louables dessins, comme ceux de sainct Maslo & d'autres, qui disent, que la jouyssance de ces descouvertures leur appartient, pour ce que Jaques Quartier estoit de leur ville, qui fut le premier audit pays de Canada & aux isles de Terre-neufve: comme si la ville avoit contribu aux frais des dittes descouvertures de Jaques Quartier, qui y fut par commendement, & aux despens du 268/416 Roy Franois premier s anne 1534 & 1535 descouvrir ces terres aujourd'huy appeles nouvelle France? Si donc ledit Quartier a descouvert quelque chose aux despens de sa Majest, tous ses sujets peuvent y avoir autant de droit & de libert que ceux de S. Maslo, qui ne peuvent empescher que si aucuns descouvrent autre chose leurs despens, comme l'on fait paroistre par les descouvertures cy dessus descriptes, qu'ils n'en jouissent paisiblement: Donc ils ne doivent pas s'attribuer aucun droict, si eux mesmes ne contribuent. Leurs raisons sont foibles & dbiles, de ce cost. Et pour monstrer encore ceux qui voudroient soustenir ceste cause, qu'ils sont mal fondez, posons le cas qu'un Espagnol ou autre estranger ait descouvert quelques terres & richesses aux despens du Roy de France, savoir si les Espagnols ou autres estrangers s'attribueroient les descouvertures & richesses pour estre l'entrepreneur Espagnol ou estranger: non, il n'y a pas de raison, elles seroient tousjours de France: de sorte que ceux de S. Maslo ne peuvent se l'attribuer, ainsi que dit est, pour estre ledit Quartier de leur ville: mais seulement cause qu'il en est sorty, ils en doivent faire estat, & luy donner la louange qui lui est deue. Davantage ledit Quartier au voyage qu'il a fait ne passa jamais ledit grand saut S. Louys, & ne descouvrit rien Nort ny Su, dans les terres du fleuve S. Laurens: ses relations n'en donnent aucun tesmoignage, & n'y est parl que de la riviere du Saguenay, des trois rivieres & sainte Croix, o il hyverna en un fort proche de nostre habitation: car il ne l'eust obmis non plus que ce qu'il a descrit, qui monstre qu'il 269/417 a laiss tout le haut du fleuve S. Laurens, depuis Tadoussac jusques au 1611. grand saut, difficile descouvrir les terres, & qu'il ne s'est voulu hasarder ny laisser ses barques pour s'y adventurer: de sorte que cela est tousjours demeur inutile, sinon depuis quatre ans que nous y avons fait nostre habitation de Qubec, o aprs l'avoir faite difier, je me mis au hazard de passer ledit saut pour assister les sauvages en leurs guerres, y envoyer des hommes pour cognoistre les peuples, leurs faon de vivres & que c'est que de leurs terres. Nous y estans si bien employez, n'est-il pas raison que nous jouissions du fruit de nos labeurs, sa Majest n'ayant donn aucun moyen pour assister les entrepreneurs de ces dessins jusques present? J'espere, que Dieu luy fera la grce un jour de faire tant pour le service de Dieu, de sa grandeur & bien de ses subjets, que d'amener plusieurs pauvres peuples la cognoissance de nostre foy, pour jouir un jour du Royaume celeste. 270/418 _INTELLIGENCE DES DEUX cartes Geograffiques de la nouvelle France._ IL m'a sembl bon de traicter aussi quelque chose touchant les deux cartes geografiques, pour en donner l'intelligence: car bien que l'une represente l'autre, en ce qui est des ports, bayes, caps, promontoires, & rivieres qui entrent dans les terres, elles sont toutesfois diffrentes en ce qui est des situations. La plus petite est en son vray mridien, suivant ce que le sieur de Castelfranc [310] le demonstre en son livre de la mecometrie de la guide-aymant, o j'en ay observ plusieurs declinaisons, qui m'ont beaucoup servi, comme il se verra en ladite carte, avec toutes les hauteurs, latitudes & longitudes, depuis le quarante uniesme degr de latitude, jusques au cinquante uniesme, tirant au pole artique, qui sont les confins de Canada ou grande Baye [311], o se faict le plus souvent la pesche de balaine, par les Basques & Espagnols. Je l'ay aussi observ en certains endroits dans le grand fleuve de S. Laurens sous la hauteur de quarante cinq degrez de latitude jusques vingt ung degr de declinaison de la guide-aymant, qui est la plus grande que j'aye veue: & de ceste petite carte, l'on se pourra fort bien servir la navigation, pourveu qu'on scache 271/419 appliquer l'aiguille la rose des vents du compas: Comme par exemple, je desire m'en servir, il est donc de besoin, pour plus de facilit, de prendre une rose, o les trentedeux vents soyent marquez egalement, & faire mettre la pointe de la guide-aymant 12, 15 ou 16 degrez de la fleur de lis, du cost du nortouest, qui est prs d'un quart & demy de vent, comme au Nort un quart du norouest, ou un peu plus de la fleur de lis de laditte rose des vents, & appliquer la rose dans le compas, quand l'on sera sur le grand banc, o se fait la pesche du poisson vert, par ce moyen l'on pourra aller cercher fort asseurement toutes les hauteurs des caps, ports & rivieres. Je say qu'il y en aura beaucoup qui ne s'en voudront servir, & courront plustost la grande, d'autant qu'elle est fabrique sur le compas de France, o la guide-aymant nordeste, d'autant qu'ils ont si bien prins ceste routine, qu'il est mal ais de leur faire changer. C'est pourquoy j'ay dress la grande carte en ceste faon, pour le soulagement de la plus-part des pilotes & navigateurs des parties de la nouvelle France, craignant que si je ne l'eusse ainsi fait, ils m'eussent attribu une faute, qu'ils n'eussent sceu dire d'o elle procedoit. Car les petits cartrons ou cartes des terres neufves, pour la pluspart sont presque toutes diverses en tous les gisemens & hauteurs des terres. Et s'il y en a quelques uns qui ayent quelques petits eschantillons assez bons, ils les tiennent si prcieux qu'ils n'en donnent l'intelligence leur patrie, qui en pourroit tirer de l'utilit. Or la fabrique des cartaux est d'une telle faon, qu'ils font du Nor-nordest leur ligne mridienne, & de l'Ouest-norouest, l'Ouest, chose contraire au vray mridien de 272/420 ce lieu, de l'appeler Nort-nordest pour le Nort: Car au lieu que l'aiguille doit norouester elle nordeste, comme si c'estoit en France. Qui a fait que l'erreur s'en est ensuivy & s'ensuivra, d'autant qu'ils ont cette vieille coustume d'anciennet, qu'ils retiennent, encores qu'ils tombent en de grands erreurs. Ils se servent aussi d'un compas touch Nort & Su, qui est mettre la poincte de la guide-aymant droit sous la fleur de lis. Sur ce compas beaucoup forment leurs petites cartes, ce qui me semble le meilleur, & approcher plus prs du vray mridien de la Nouvelle France, que non pas les compas de la France Orientale qui nordestent. Il s'est doncques ensuivy en ceste faon, que les premiers navigateurs qui ont navigu aux parties de la nouvelle France Occidentale croioyent n'engendrer non plus d'erreur d'aller en ces parties que d'aller aux Essores[312], ou autres lieux proches de France, o l'erreur est presque insensible en la navigation, dont les pilotes n'ont autres compas que ceux de France, qui nordestent, & representent le vray mridien. Et naviguant tousjours l'Ouest, voulant aller trouver une hauteur certaine, faisoient la routte droit l'Ouest de leur compas, pensant marcher sur une paralelle o ils vouloient aller. Et allant tousjours droictement en plat, & non circulairement, comme sont toutes les paralelles sur le globe de la terre, aprs avoir faict une quantit de chemin, prs de venir la vee de la terre, ils se trouvoient quelquesfois trois, quatre ou cinq degrs plus Su qu'il n'estoit de besoing: & par ainsi se trouvoient desceus de 273/421 leur hauteur & estime. Toutesfois il est bien vray que quand le beau temps paroissoit, & que le soleil estoit beau, ils se redressoient de leur hauteur: mais ce n'estoit sans s'estonner d'o procedoit que la routte estoit fausse; qui estoit qu'au lieu d'aller circulairement selon ladicte paralelle, ils alloient droictement en plat; & que changeant de mridien, ils changeoient aussi d'airs de vent du compas: & par ainsi de routte. C'est donc une chose fort necessaire de scavoir le mridien & declinaison de la guide-aymant: car cela peut servir pour tous pilotes qui voyagent par le monde, d'autant que ne la sachant point, & principalement au Nort & au Su o il se fait de plus grandes variations de la guide-aymant: aussi que les cercles de longitude sont plus petits, & par ainsi l'erreur seroit plus grand faute de ne scavoir ladicte declinaison de la guideaymant. C'est donques pourquoy laditte erreur s'est ensuivie, que les voyageurs ne l'ayant voulu ou ne le sachant corriger, ils l'ont laiss en la faon que maintenant elle est: de sorte qu'il est mal ais d'oster ceste dicte faon accoustume de naviguer en cesdits lieux de la nouvelle France. C'est ce qui m'a fait faire ceste grande carte, tant pour estre plus particulire que la petite, que pour le contentement des naviguans qui pourront naviguer, comme si c'estoit sur leurs petits cartrons ou cartes: & m'excuseront si je ne les ay mieux faites & particularises, d'autant que l'aage d'un homme ne pourroit suffire recognoistre si exactement les choses, qu' la fin du temps il ne se trouvast quelque chose d'obmis, qui sera que toutes personnes curieuses & laborieuses pourront 274/422 remarquer en voyageant des choses qui ne seront en ladicte carte & les y adapter: tellement qu'avec le temps on ne doutera d'aucunes choses de cesdicts lieux. Pour le moins il me semble que j'ay fait mon devoir en ce que j'ay peu, o je n'ay oubli rien de ce que j'ay veu mettre en madicte carte, & donner une cognoissance particulire au public, qui n'avoit jamais est descripte, ny descouverte si particulirement comme j'ay fait, bien que quelque autre par le pass en ayt escript, mais c'estoit bien peu de chose au respect de ce que nous avons descouvert depuis dix ans en a. [Note 310: Guillaume de Nautonier, sieur de Castelfranc. Son ouvrage est ainsi intitul: Mcomtrie de l'eymant, c'est dire la maniere de mesurer les longitudes par le moyen de l'eymant, etc. Champlain semble avoir adopt le systme du sieur de Castelfranc sur le moyen de dterminer la longitude des lieux.] [Note 311: Ce qu'on appelait autrefois la Grande-Baie est cette partie du golfe Saint-Laurent qui aboutit au dtroit de Belle-Isle, et qui forme en effet comme une grande baie entre la cte occidentale de Terreneuve et le Labrador.] [Note 312: Aores.] [Illustration:] Moyen de prendre la ligne Mridienne. Prenez une planchette fort unie, & au milieu posez une esguille C, de trois pousses de haut, qui soit droictement plomb, & le posez au Soleil devant Midy, 8 ou 9 heures, o l'ombre de l'esguille C, arrivera, soit marqu avec un compas, lequel fera ouvert, savoir une poincte sur C, & l'autre sur l'ombre B, & puis trasserez un demy cercle A, B, laissant le tout jusqu'aprs midy, qu'y verrez l'ombre parvenir sur le bort du demy cercle A. Puis partirez le demy cercle A. B. par la moiti, & aussi tost prendrez une reigle que poserez sur le poinct C. & l'autre sur le poinct D. & trasserez une ligne tant qu'elle pourra courir le long de ladicte planchette, qu'il ne faut bouger que l'observation ne soit faicte, & la ligne sera la Mridienne du lieu o vous serez. Et pour savoir la declinaison du lieu o vous ferez sur la ligne Mridienne, posez un quadran qui soit quarr, comme demonstre la figure cy dessus le long de la ligne Mridienne, & au fonds dudit quadran y aura un cercle divis en 360. degrez, & partissez ledit cercle par entredeux lignes diamtrales, dont l'une est represente pour le septentrion, & l'autre pour le midy, comme monstrera E. F. & 1 autre ligne represente l'Orient & l'Occident, comme monstre G. H. & alors regardez l'aiguille de la guide-aymant, qui est au fonds du quadran, sur le pivot, laquelle verrez o elle dcline de la ligne Mridienne fixe, qui est au fonds du quadran, & combien de degrez elle Nordeste ou Noroueste. 422a--Illustration--carte a 422b--Illustration--carte b 275/423 TABLE DES MATIERES. A Algoumequins. 261. Almouchiquois n'adorent aucune chose. 69. Ont des superstitions. 69. Leur naturel 69. ont un langage diffrent celuy des Souriquois & Etechemins 52. vont tous nuds, hommes & femmes hormis leur nature 101. portent quelquesfois des robbes faictes d'herbes 68. ne font provision de pelleterie que pour se vestir 52. sont bien proportionnez de leurs corps 101. ont le tein olivastre 101. comment portent leurs cheveux 52, 69. se parent de plumes, de patenostres de porcelines & autres jolivetez 101. se peindent de noir rouge & jaune 69. s'arrachent le poil de la barbe 69. leurs logemens 66. 102. ont grande quantit de puces, mesmes parmy les champs 102. comment se comportent quand ils ont quelque mauvais dessein 103. 104. leurs armes 101. n'ont point de police, gouvernement, ny crance. 101. font entreprise sur les Franois. 104. voyez Franois. Amateurs du labourage 100. comment labourent les terres. 66. ont autant de terre qu'il est necessaire pour leur nourriture. 65. comment font leurs bleds d'Inde. 53. comment ils en conservent leur provision pour l'hyver. 101. comment l'accommodent pour le manger. 70. cultivent de certaines racines 66. sont fort vistes 107. voyez Sauvages. Aneda herbe recommande par Jaques Quartier. 50. Aubry Prestre esgar dixsept jours dans des bois. 16. 17. B Balaines comment se peschent 226. 227. 228. Basques pris faisant traitte de pelleterie. 28. Basques traitent la force en la main & leur violence contre le vaisseau de Pont-grav.139. 140.141. Barque eschoue sur une roche miraculeusement sauve. 60. Baye Franoise. 19, 21. Baye sainct Laurens. 21. Baye saincte Marie. 15. 17. Baye de toutes isles. 128. Bedabedec, pointe ainsi appele des sauvages. 32. 33. C Cap de la Hve. 8. Cap Negre. 9. Cap de Sable. 10. Cap Fourchu. 11. Cap des deux Bayes. 20. Cap aux isles. 57. Cap sainct Louys. 60. Cap Blanc. 64. Cap Breton. 169. Cap Batturier. 99. Cap Dauphin. 145. Cap de l'Aigle. 145. Cap de tourmente. 146. Campseau. 130. Canada. 160. Canadiens ne font point de provision pour l'hyver. 169. Canots des sauvages. 59. 60. 141. 142. Champdor pilote. 84. emmenot, libr. 87. Champ sem de bled d'Inde. 66. Chanvre. 62. Charioquois. 260. Chasse des sauvages. 43. 44, Chouacoet. 123. Chouassarou poisson. 190. 191. Citrouilles, 66. Commission du sieur de Mons. 136. Conspiration contre ma personne. 148. descouverte 150. conspirateurs pris 152 Procdures en leur procs. 152. 153. 154. Corde faite d'escorce d'arbre. 62. Coste de Norembegue. 29. 30. 31. 32. 33. 34-35. 36. 37-38. 39. Coste des Almouchiquois. 45. Croix fort ancienne marque de Chrestiens. 125. Cul de sac o il y a plusieurs isles & beaucoup d'endrois pour mettre nombre de vaisseaux. 24 D Danger proche de naufrage. 30. autre 81. autre 83. autre. 86. Premire Defaite des Yroquois. 195. 196. Seconde Defaite des Yroquois. 216. E Espouvante des Montagnets la riviere des Yroquois. 109. Equille poisson. 18. Etechemins n'ont point de demeure arreste. 35. Habitent quelquefois la riviere de Quinibequi. 37. 276/424 F Les Femmes sont un peu plus long habilles que les hommes 68. 69. sont tous les vestemens 44. surpassent en cruaut les hommes. 219. Franois assistent les sauvages leurs allis la guerre contre leurs ennemis. 194. 195. 210. jusques 217. Surpris par les Almouchiquois. 67. 68. 106, s'en vengent. 110. G Gasp. 169. Geles fort grandes. 43. Grande-oreille, poisson qui porte des grettes. 229. H Habitation de l'isle saincte Croix. 26. Habitation du port Royal. 79. Habitation de Qubec. 155. Harangue de Mantoumermer sauvage. 47-8. Hyver fort court. 207. J Jaques Quartier, & de son Hyvernement. 156. jusques 161. I Isle de Sable. 7. Isle aux Cormorans. 10. Isles aux oyseaux. 10. 11. 15. Isles fort dangereuses. 10. Isles aux Loups-marins, 1l. Isle Longue. 12. 13. Isle Haute. 20. [autre du mme nom] 33. Isle aux Margots. 24. Isle appele des sauvages Menane. 24. 46. Isle saincte Croix. 25. 91. appele autrefois des sauvages Achelacy.[313] 157. 159. 160. 161. [Note 313: _L'le de Sainte-Croix n'a jamais port le nom d'Achelacy, mais bien la pointe de Sainte-Croix, aujourd'hui le Platon, a environ douze lieues au-dessus de Qubec._] Isles ranges. 30. [autres la cte d'Acadie]. 129. Isles des monts-deserts. 31. Isles aux Corneilles. 46. Isle de la tortue. 46. Isle de Bacchus. 51. 52. Isles Martyres. 127, Isle Perce. 131. Isle du cap Breton. 131. 132. Isle aux coudres. 145. 158. 159. plusieurs Isles fort agrables environnes de rochers & basses fort dangereuses. 146. 147. Isle d'Orlans. 146. 147. ainsi appele par Jacques Cartier. 161. Isle sainct Esloy. 17 5. Isle aux Hrons. 246. L Lac de trois quatre lieues de long. 49. Lac sainct Pierre. 180. Lac des Yroquois. 189. Lac de Champlain. 196. Lac. 143. M Mal de la terre, voys Scurbut. Mauves oyseaux. 124. Maslouins appelez Mistigoches par les Sauvages. 209. Mine d'argent. 12, Mines de cuivre. 20. 2l. 28. 29. 79. 80. Mines de fer. 13-22. 23. Montagnets vont demy nuds. 162. l'hyver se couvrent de bonnes fourrures. 162.164, sont bien proportionnez & les femmes aussi, qui se frottent de peinture, qui les rend basannes. 163. quand peschent les anguilles qu'ils font secher pour l'hyver. 162. quand vont la chasse aux castors. 162. vont la chasse aux eslans & autres bestes sauvages, lors que leurs anguilles leur manquent. 162. ont quelquefois de grandes famines, mangent leurs chiens & les peaux de quoy ils se couvrent. 162. pressez d'une extresme necessit. 166. jusques 170. ne font point de provisions. 168. 169. Montagnets croyent l'immortalit de l'me. 165. Disent qu'aprs leur mort ils se vont resjouir en d'autres pas. 165. croyent que tous les songes qu'ils font sont vritables. 163. n'ont point ny foy, ny loy. 163. sont fort meschans, grands menteurs, & vindicatifs. 163. n'entreprennent rien sans consulter leur Pilotois. 163. leurs crmonies quand ils arrivent leur pays au retour de la guerre. 199. 217. leurs mariages. 164. leurs enterremens. 164. 165. dansent trois fois l'anne sur la fosse de leurs amis. 165. ont fort craintifs & redoutent fort leurs ennemis. 165. Miraculeusement sauvez d'un naufrage. 167. ont bon jugement. 162. Mouches fort fascheuses. 27. N Normands appels Mistigoches par les sauvages. 209. 277/425 O Ordre de bon temps, 120. Outarde oyseau. 72. Oyseau qui a le bec en faon de lancette. 71,72. Oyseaux comme coqs d'Indes. 72. 73. Oyseaux incarnats. 202. P Pierres faire de la chaux. 124. Pilotois devineurs de bonne & mauvaise fortune. 163. leurs diableries & simagres. 93. Place Royale. 242. 243. 244. 245. Pointe sainct Mathieu, autrement aux Allouettes. 139. Pointe de tous les Diables. 139. Poisson avec trois rangs de dens. 202. Port au Mouton. 8. Port saincte Marguerite. 13. Port Royal. 17. 18. Port aux mines. 20. 2l. Port aux isles. 55. 56. Port du cap sainct Louys. 63. Port de Malebarre. 65. 66. Beau Port. 94. 95. 96. Port aux huistres. 97. Port fortun. 100. Port sainct Helaine. 127. 128. Port de Savalette. 129. 130. Port aux Anglois. 132. Port Niganis. 132. Q Quebecq. 145. 148. 155 170. 173. 264. R Racines que les sauvages cultivent. 66. Rencontre des Yroquois qui nous allions faire la guerre. 193. Riviere du Boulay. 12. Riviere de l'Equille. 18. 19. Riviere sainct Antoine. 19. Riviere sainct Jean appele des sauvages Ouygoudy. 22. 23. Riviere des Etechemins. 25. 26. Riviere de Pimptegouet appele de plusieurs pilotes & historiens Norembegue. 31. 32. 33. 34. 35. 37. 38. Riviere de Quinibequi. 46. 49. 50. Riviere [lisez isle] de la tortue[314]. 46. 49. [Note 314: _La Tortue tait une le. Ce qui a donn occasion la mprise que nous corrigeons ici, est ce passage de la page_ 46: L'isle de la tortue & la riviere sont su suresst & nort norouest. _Il va sans dire que la_ rivire, _c'est le_ Quinibqui. _A nos yeux, cela seul suffit pour prouver que cette table n'a pas t faite par Champlain._] Riviere de Chouacoet. 53. 55. Riviere saincte Marguerite. 127. Riviere de l'isle verte. 128. Riviere de Saguenay. 142. 143. 144. Riviere aux saumons. 145. Grande Riviere de sainct Laurens. 170. 174. 175. 176. 177. Riviere saincte Marie. 175. Les trois Rivieres. 179. Riviere des Yroquois. 181. 184. 189. Saincte croix, nom transfr de lieu autre. 156. 157. 158. 159. 160. 161. Saincte Susanne du cap blanc. 64. Sault d'eau. 34. Grand Sault. 248. 249. Sauvages quand sont mal disposez, se tirent du sang avec les dents d'un poisson appel Couaffarou. 191. Leur dueil. 118. Leurs crmonies aux enterremens. 118. en leurs harangues. 36. Quand ils veulent dlibrer de quelque affaire, font leurs assembles la nuit. 253. Comment ils content les temps. 176. Leur faon de vivre en hyver. 44. en hyver ne peuvent chasser, si les neiges ne sont grandes. 43. attachent des raquettes soubs leurs pieds, quand ils vont chasser en temps de neige. 44. 164. comment peschent le poisson. 62. vivent de coquillage; quand ils ne peuvent chasser, 44. comment desfrichent les terres. 96. Danssent & monstrent signes de resjouissance, quand ils voyent arriver des vaisseaux de France. 51. Font de grandes admirations quand ils voyent premirement des Chrestiens. 219. Ont des gens parmi eux qui disent la bonne avanture ausquels ils adjoustent foy. 101. voyez Pilotois. Croyent les songes vritables. 192. 193. Quand ils entendent des coups de canon se couchent contre terre. 107. Sauvages quand vont la guerre separent leurs troupes en trois, pour la chasse en avantcoureurs & le gros. 186. Font des marques, par o ils passent, par lesquelles ceux qui viennent aprs reconoissent si ce sont amis ou ennemis qui ont pass. 186. Leurs chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros. 278/426 186. Envoyent descouvrir si on n'apercevra point d'ennemis. 185. Toute la nuict se reposent sur la reveue des avantcoureurs. 185. Aprochans des terres de leurs ennemis ne cheminent plus que la nuict. 192. Leurs retranchemens. 185. Ont des chefs qui ils obeissent, en ce qui est du faict de la guerre seulement. 188. Comment les chefs monstrent leurs gens le rang & l'ordre qu'ils doivent tenir au combat. 188. Excutent leurs desseins la nuict & non le jour. 105. Quand sont poursuivis se sauvent dans les bois. 109. Escorchent la teste de leurs ennemis tuez pour trophe de leur victoire. 217. comment traittent leurs prisonniers. 196. 197. 198. 2l8. 219. Sauvages alliez vont la guerre contre les Yroquois leurs ennemis. 210. jusques 217. voyez Algoumequins & Montagnets. Scurbut, ou maladie de la terre. 41. 80. 121. 175. Sa cause. 170. 207. plusieurs rgions en sont frappes. 172. Siguenoc. 70, 71. Superstition des Sauvages. 4.8. T Tadoussac. 138. 169. Temprature fort diffrente, pour 120 lieues. 170. Terres desertes o le sieur de Mons fit semer du froment. 26. autres terres dfriches. 63. Terre ensemence par le sieur de Poitrincourt. 89. 90. Terres bonnes & fertiles. 91. Terres couvertes la plus part de l'anne. 144. Terres couvertes de neiges jusques la fin de May. 170. Terre neufve. 170. Traitte de pelleterie dfendue. 139. V Vignes qui portent de tresbons raisins. 54. Y Yroquois. 191. desfaicts en guerre. 195. 196. FIN. 279/427 QUATRIESME VOYAGE DE S. DE CHAMPLAIN CAPITAINE ORDINAIRE POUR LE ROY EN LA MARINE, ET Lieutenant de Monseigneur le Prince de Cond en la Nouvelle France, fait en l'anne 1613. 281/429 [Illustration] A TRES-HAUT, TRES-PUISSANT ET TRES-EXCELLENT HENRY DE BOURBON PRINCE de Cond, premier Prince du Sang, premier Pair de France, Gouverneur & Lieutenant de Sa Majest en Guyenne. MONSEIGNEUR _L'honneur que j'ay reeu de vostre grandeur en la charge des descouvertures de la nouvelle France, m'a augment l'affection de poursuivre avec plus de soing & diligence que jamais, la recherche de la mer du Nord. Pour cet effect en ceste anne 1613, j'y ay fait un voyage sur le rapport d'un homme que j'y avois envoy, lequel m'asseuroit l'avoir veue, ainsi que vous pourrez voir en ce petit discours, que j'ose offrir vostre excellence, o toutes les peines & travaux que j'y ay eus sont particulirement d'escrits; desquels il ne me reste que le regret d'avoir perdu ceste anne, mais non pas l'esperance au premier voiage d'en avoir des nouvelles plus asseures par le moyen des Sauvages qui m'ont fait relation de plusieurs lacs & rivieres tirant vers le Nord, par lesquelles, outre l'asseurance qu'ils me donnent d'avoir la cognoissance de ceste 282/430 mer, il me semble qu'on peut aisment tirer conjecture des cartes, qu'elle ne doit pas estre loing des dernires descouvertures que j'ay cy devant faites. En attendant le temps propre & la commodit de continuer ces desseins, je prieray le Crateur qu'il vous conserve. Prince bien-heureux, en toutes sortes de flicits, o se terminent les voeux que je fais vostre grandeur, en qualit de son Tres-humble & tres-affectionn serviteur SAMUEL. DE CHAMPLAIN. 283/431 QUATRIESME VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN, CAPITAINE ORDINAIRE POUR le Roy en la marine, & Lieutenant de Monseigneur le Prince de Cond en la Nouvelle France, fait en l'an 1613. _Ce qui m'a occasionn de recercher un reglement. Commission obtenue. Oppositions l'encontre. En fin la publication par tous les ports de France._ CHAPITRE I. LE desir que j'ay tousjours eu de faire nouvelles descouvertures en la Nouvelle France, au bien, utilit & gloire du nom Franois: ensemble d'amener ces pauvres peuples la cognoissance de Dieu, m'a fait chercher de plus en plus la facilit de ceste entreprise, qui ne peut estre que par le moyen d'un bon rglement: d'autant que chacun voulant cueillir les fruits de mon labeur, sans contribuer aux frais & grandes despences qu'il convient faire l'entretien des habitations necessaires pour amener ces desseins une bonne fin, ruine ce commerce par l'avidit de gaigner, qui est si grande, qu'elle fait partir les marchans devant la saison, & se prcipiter non seulement dans les glaces, en esperance d'arriver des premiers 284/432 en ce pas; mais aussi dans leur propre ruine: car traictans avec les sauvages la desrobe, & donnant l'envie l'un de l'autre de la marchandise plus qu'il n'est requis, sur-achetent les danres; & par ainsi pensant tromper leurs compagnons se trompent le plus souvent eux mesmes. C'est pourquoy estant de retour en France le 10. Septembre 1611 j'en parlay monsieur de Monts, qui trouva bon ce que je luy en dis: mais ses affaires ne luy permettant d'en faire la poursuitte en Cour, m'en laissa toute la charge [315]. [Note 315: Voir, ci-dessus, chapitre IV du Troisime Voyage, p. 265.] Deslors j'en dressay des mmoires, que je monstray Monsieur le President Jeannin, lequel (comme il est desireux de voir fructifier les bonnes entreprises) loua mon dessein, & m'encouragea la poursuitte d'iceluy. Et m'asseurant que ceux qui ayment pescher en eau trouble trouveroient ce rglement fascheux, & rechercheroyent les moyens de l'empescher, il me sembla propos de me jetter entre les bras de quelque grand, l'authorit duquel peust servir contre leur envie. Or cognoissant Monseigneur le Comte de Soissons [316] Prince pieux & affectionn en toutes sainctes entreprises, par l'entremise du sieur de Beaulieu, Conseiller & aumosnier ordinaire du Roy, je m'adressay luy, & luy remonstray l'importance de l'affaire, les moyens de la rgler, le mal que le desordre avoit par cy devant apport, & la ruine totale dont 285/433 elle estoit menace, au grand des-honneur du nom Franois, si Dieu ne suscitoit quelqu'sn qui la voulust relever, & qui donnast esperance de faire un jour runir ce que l'on a peu esperer d'elle. Comme il fut instruict de toutes les particularits de la chose, & qu'il eust veu la Carte du pays que j'avois faicte, il me promit, sous le bon plaisir du Roy, d'en prendre la protection. [Note 316: Charles de Bourbon, comte de Soissons, alors gouverneur de Dauphin et de Normandie. (Hist. gnalogique, etc., par le P. Anselme, t. I, p. 350.)] Aussi tost aprs je presentay sa Majest, & Nosseigneurs de son Conseil une requeste avec des articles, tendans ce qu'il luy pleust vouloir apporter un rglement en cet affaire, sans lequel, ainsi que j'ay dict, elle s'en alloit perdue, & pource sa Majest en donna la direction & gouvernement mondit Seigneur le Comte [317], lequel deslors m'honora de sa Lieutenance[318]. [Note 317: La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612, comme le prouve l'extrait suivant des lettres du duc d'Anville, rapportes par Moreau de Saint-Mry, et reproduites dans les Mmoires et Documents de la Socit Historique de Montral, page 110: Voulant de toute notre affection continuer le mme dessein que les dfunts Rois Henri le Grand notre aeul, et Louis XIII notre trs-honor Seigneur et Pre, avaient de favoriser la bonne intention de ceux qui avaient entrepris de rechercher et dcouvrir s pays de l'Amrique, des terres, contres, et lieux propres et commodes pour faire des habitations capables d'tablir des Colonies, afin d'essayer, avec l'assistance de Dieu, d'amener les peuples qui en habitent les terres sa connaissance, et les faire policer et instruire la Foi et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, et par ce moyen y tablir notre autorit, et introduire quelque commerce qui puisse apporter de l'utilit nos sujets: ayant t inform que par les voyages faits le long des Ctes et Isles, desquelles nos prdcesseurs en auraient fait habiter quelques-unes, il a t reconnu plusieurs Ports, Havres, et lieux propres et bien commodes pour y aborder, habiter et donner un bon et grand commencement pour l'entier accomplissement de ce dessein, et aussi pour y dcouvrir et chercher chemin facile pour aller au pays de la Chine, de Monoa et royaume des Incas, par dedans les Rivires et Terres fermes du dit pays, avec assistance des habitants d'icelles; pour faciliter laquelle entreprise ils auraient, par Lettres-Patentes du 8 Octobre 1612, donn la charge d'icelle feu notre trs-cher et bien am Cousin le Comte de Soissons, et icelui fait Gouverneur et notre Lieutenant-Gnral du dit pays pour y reprsenter notre personne et amener les peuples d'icelui pays la connaissance de Dieu, et les faire instruire la Foi et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, ainsi qu'il est plus au long port par les dites Lettres...] [Note 318: Dans l'dition de 1632, l'auteur rapporte lui-mme cette commission, qui est date du 15 Octobre 1612.] Or comme je me preparois faire publier la Commission du Roy 286/434 par tous les ports & havres de France, la maladie de Monseigneur le Comte arriva, & sa mort[319] tant regrette, qui recula un peu ceste affaire: Mais sa Majest aussi tost en remit la direction Monseigneur le Prince [320], qui la remit dessus: & mondit Seigneur m'ayant honor pareillement de sa Lieutenance[321], feit que je poursuivis la publication de ladite commission, qui ne fut si tost faicte, que quelques brouillons, qui n'avoyent aucun interest: en l'affaire, l'importunerent de la faire casser, luy faisant entendre le pretendu interest de tous les marchans de France, qui n'avoient aucun subject de se plaindre, attendu qu'un chacun estoit reeu en l'association, & par ainsi aucun ne pouvoit justement s'offencer: c'est pourquoy leur malice estant recogneu furent rejettes, avec permission seulement d'entrer en l'association. [Note 319: Le comte de Soissons mourut le premier novembre 1612. (Hist. gnalogique, etc., par le P. Anselme, t. I, p. 350.)] [Note 320: Henri de Bourbon, second du nom, auquel l'auteur ddie ce Quatrime Voyage.] [Note 321: Cette nouvelle commission est du 22 novembre 1612, comme on peut le voir par celle que le duc de Ventadour donne l'auteur le 15 fvrier 1625, et qui est rapporte ci-aprs, liv. II de l'dit. 1632, ch. I.] Pendant ces altercations, il me fut impossible de rien faire pour l'habitation de Quebeq, dans laquelle je desirois mettre des ouvriers pour la reparer & augmenter, d'autant que le temps de partir nous pressoit fort. Ainsi se fallut contenter pour cette anne d'y aller sans autre association, avec les passeports de Monseigneur le Prince, qui furent donns pour quatre vaisseaux, lesquels estoient ja prpars pour faire le voyage; savoir trois de Rouen & un de la Rochelle, condition que chacun fourniroit quatre hommes pour m'assister, tant en 287/435 mes descouvertures qu' la guerre, cause que je voulois tenir la promesse que j'avois faicte aux sauvages Ochataiguins en l'anne 1611. de les assister en leurs guerres au premier voiage. Et ainsi que je me preparois pour partir, je fus adverti que la Cour de Parlement de Rouen n'avoit voulu permettre qu'on publiast la Commission du Roy, cause que sa Majest se reservoit, & son Conseil la seule cognoissance des diffrents qui pourroient survenir en cet affaire: joint aussi que les marchans de S. Maslo s'y opposerent; ce qui me traversa fort, & me contraignit de faire trois voyages Rouen, avec Jussions de sa Majest, en faveur desquelles la Cour se dporta de ses empeschemens, & dbouta les opposans de leurs prtentions: & fut la Commission publie par tous les ports de Normandie. _Partement de France: & ce qui se passa jusques nostre arrive au Saut. CHAPITRE II. JE partis de Rouen le 5 Mars pour aller Honfleur, & le sieur l'Ange avec moy, pour m'assister aux descouvertures, & la guerre si l'occasion s'en presentoit. Le lendemain 6. du moys nous nous embarquasmes dans le vaisseau du sieur de Pont-grav, o aussi tost nous mismes les voiles au vent, qui estoit lors asss favorable. 288/436 Le 10 Avril nous eusmes cognoissance du grand Banc, o l'on mit plusieurs fois les lignes hors sans rien prendre. Le 15, nous eusmes un grand coup de vent, accompagn de pluye & gresle, suivi d'un autre, qui dura 48 heures, si imptueux, qu'il fit prir plusieurs vaisseaux l'isle du cap Breton. Le 21, nous eusmes cognoissance de l'isle & Cap de Raye. Le 29, les Sauvages Montagnais de la pointe de tous les Diables [322] nous apercevans, se jetterent dans leurs canots, & vindrent au devant de nous, si maigres & hideux, que je les mescognoissois. A l'abord ils commencrent crier du pain, disans, qu'ils mouroient de faim. Cela nous fit juger que l'hyver n'avoit pas est grand, & par consequent, la chasse mauvaise: de cecy nous en avons parl aux voyages precedens. [Note 322: La pointe aux Vaches. (Voir 1603, p. 5, note 4.)] Quand ils furent dans nostre vaisseau ils regardoient chacun au visage, & comme je ne paroissois point, ils demandrent o estoit monsieur de Champlain, on leur fit response que j'estois demeur en France: ce que ne croyans du tout, il y eut un vieillard qui vint moy en un coin, o je me promenois, ne desirant encor estre cognu, & me prenant l'oreille (car il se doutoyent qui j'estois) vid la cicatrice du coup de flche que je reeus la deffaicte des Yroquois: alors il s'escria, & tous les autres aprs luy, avec grandes demonstrations de joye, disans, Tes gens sont au port de Tadoussac qui t'attendent. 289/437 Ce mesme jour bien que nous fussions partis des derniers nous arrivasmes pourtant les premiers audit Tadoussac, & de la mesme mare le sieur Boyer de Rouen. Par l l'on cognoist que partir avant la saison, ne sert qu' se prcipiter dans les glaces. Ayans mouill l'ancre nos gens nous vindrent trouver, & aprs nous avoir dclar comme tout se portoit en l'habitation, se mirent habiller trois outardes & deux lapins, qu'ils avoient apports, & en jetterent les tripailles bort, sur lesquelles se rurent ces pauvres sauvages, & ainsi que bestes affames les devorerent sans les vuider, & racloient avec les ongles la graisse dont on avoit suiv nostre vaisseau, & la mangeoient gloutonnement comme s'ils y eussent trouv quelque grand goust. Le lendemain [323] arriverent deux vaisseaux de S. Malo qui estoient partis avant que les oppositions fussent vuides, & que la Commission fut publie en Normandie. Je fus bort d'eux, accompagn de l'Ange: Les sieurs de la Moinerie & la Tremblaye y commandoient, ausquels je fis lecture de la Commission du Roy, & des deffences d'y contrevenir sur les peines portes par icelles. Ils firent response qu'ils estoient subjects & fidelles serviteurs de sa Majest, & qu'ils obeiroient ses commandemens; & deslors je fis attacher sur le port un poteau les armes & Commissions de sa Majest, afin qu'on n'en pretendist cause d'ignorance. [Note 323: Le 30 avril.] Le 2 May voyant deux chalouppes equippes pour aller au Saut, je m'embarquay avec ledict l'Ange dans l'une. Nous fusmes contraris de fort mauvais temps, en sorte que le mats de 290/438 nostre chalouppe se rompit, & si Dieu ne nous eust preservs, nous nous fussions perdus, comme fit devant nos yeux une chalouppe de S. Maslo qui alloit l'isle d'Orlans, de laquelle les hommes se sauverent. Le 7 nous arrivasmes Qubec, o trouvasmes ceux qui y avoient hyvern en bonne disposition, sans avoir est malades, lesquels nous dirent que l'hyver n'avoit point est grand, & que la riviere n'avoit point gel. Les arbres commenoient aussi se revestir de feuilles, & les champs s'esmailler de fleurs. Le 13, nous partismes de Qubec pour aller au Saut S. Louys, o nous arrivasmes le 21. & y trouvasmes l'une de nos barques qui estoit partie depuis nous de Tadoussac, laquelle avoit traict quelque peu de marchandises, avec une petite troupe d'Algoumequins, qui venoyent de la guerre des Yroquois, & avoient avec eux deux prisonniers. Ceux de la barque leur firent entendre que j'estois venu avec nombre d'hommes pour les assister en leurs guerres, suivant la promesse que je leur avois faite les annes prcdentes; & de plus, que je desirois aller en leur pays, & faire amiti avec tous leurs amis; dequoy ils furent fort joyeux: Et d'autant qu'ils vouloient retourner en leur pays pour asseurer leurs amis de leur victoire, voir leurs femmes, & faire mourir leurs prisonniers en une solemnelle Tabagie. Pour gages de leur retour, qu'ils promettoient estre avant le milieu de la premire lune (ainsi qu'ils content) ils laisserent leurs rondaches, faictes de bois & de cuir d'Elland, & partie de leurs arcs & flesches. Ce me fut un grand desplaisir de ne m'estre trouv propos pour m'en aller avec eux en leur pays. 291/439 Trois jours aprs arriverent trois canots d'Algoumequins qui venoient du dedans des terres, chargs de quelque peu de marchandises, qu'ils traictrent, lesquels me dirent que le mauvais traitement qu'avoient reeus les Sauvages l'anne prcdente, les avoit dgots de venir plus, & qu'ils ne croyoient pas que je deusse retourner jamais en leurs pays, pour les mauvaises impressions que mes envieux leur avoient donnes de moy; & pource 1200. hommes estoyent allez la guerre, n'ayans plus d'esperance aux Franois, lesquels ils ne croyoient pas vouloir plus retourner en leur pays. Ces nouvelles attristerent fort les marchans, car ils avoient fait grande emplette de marchandises, sous esperance que les sauvages viendroient comme ils avoient accoustum: ce qui me fit resoudre en faisant mes descouvertures, de passer en leur pays, pour encourager ceux qui estoyent rests, du bon traictement qu'ils recevroyent, & de la quantit de bonnes marchandises qui estoyent au Saut, & pareillement de l'affection que j'avois de les assister la guerre: Et pour ce faire, je leur fis demander trois canots & trois Sauvages pour nous guider, & avec beaucoup de peine j'en obtins deux, & un sauvage seulement, & ce moyennant quelques presens qui leur furent faits. 292/440 _Partement pour descouvrir la mer du Nort, sur le rapport qui m'en avoit este faict. Description de plusieurs rivieres, lacs, isles, du Saut de la chaudire, & autres Sauts._ CHAPITRE III. OR n'ayant que deux Canots, je ne pouvois mener avec moy que quatre hommes, entre lesquels estoit un nomm Nicolas de Vignau le plus impudent menteur qui se soit veu de long temps, comme la suitte de ce discours le fera voir, lequel autresfois avoit hyvern avec les Sauvages, & que j'avois envoy aux descouvertures les annes prcdentes. Il me r'apporta son retour Paris en l'anne 1612. qu'il avoit veu la Mer du Nort, que la riviere des Algoumequins[324] sortoit d'un lac qui s'y deschargeoit, & qu'en 17 journes l'on pouvoit aller & venir du Saut S. Louys ladite mer: qu'il avoit veu le bris & fracas d'un vaisseau Anglois qui s'estoit perdu la coste, o il y avoit 80 hommes qui s'estoient sauvs terre, que les Sauvages turent cause que lesdits Anglois leur vouloyent prendre leurs bleds d'Inde & autres vivres par force, & qu'il en avoit veu les testes qu'iceux Sauvages avoient escorchs (selon leur coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir, ensemble me donner un jeune garon Anglois qu'ils m'avoient gard. Ceste nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir trouv bien prs ce que je cherchois bien loing: ainsi je le conjuray de me dire 293/441 la vrit, afin d'en advertir le Roy, & luy remonstray que s'il donnoit quelque mensonge entendre, il se mettoit la corde au col, aussi que si sa relation estoit vraye, il se pouvoit asseurer d'estre bien recompens: Il me l'asseura encor avec sermens plus grands que jamais. Et pour mieux jouer son roole, il me bailla une relation du pas qu'il disoit avoir faicte, au mieux qu'il luy avoit est possible. L'asseurance donc que je voyois en luy, la simplicit de laquelle je le jugeois plain, la relation qu'il avoit dresse, le bris & fracas du vaisseau, & les choses cy devant dictes, avoyent grande apparence, avec le voyage des Anglois vers Labrador, en l'anne 1612.[325] o ils ont trouv un destroit[326] qu'ils ont couru jusques par le 63e degr de latitude, & 290 de longitude[327], & ont hyvern par le 53e degr, & perdu quelques vaisseaux[328], comme leur relation en faict foy. Ces choses me faisant croire son dire vritable, j'en fis deslors rapport Monsieur le Chancelier [329] je fis voir Messieurs le Mareschal de Brissac, & President Jeannin, & autres Seigneurs de la Cour, lesquels me dirent qu'il me falloit voir la chose en personne. Cela fut cause que je priay le sieur Georges, marchant de la Rochelle, 294/242 de luy donner passage dans son vaisseau, ce qu'il feit volontiers; ou estant l'interrogea pourquoy il faisoit ce voyage: & d'autant qu'il luy estoit inutile, luy demanda s'il esperoit quelque salaire, lequel feit response que non, & qu'il n'en pretendoit d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le voyage que pour me monstrer la mer du Nord, qu'il avoit veue, & luy en fit la Rochelle une dclaration par devant deux Notaires. [Note 324: Aujourd'hui, l'Outaouais.] [Note 325: La relation du dernier voyage de Henry Hudson fut publie en 1612; mais le voyage avait eu lieu en 1610 et 1611. Les dtails de cette expdition du navigateur anglais se trouvent dans le tome IV du recueil de Purchas, et ont t extraits des journaux d'Hudson. (Voir Biog. univ., art. HUDSON.)] [Note 326: Le dtroit d'Hudson.] [Note 327: Au temps de Champlain les gographes, surtout en France, faisaient encore passer le premier mridien pour l'le de Fer, et comptaient toujours les longitudes de l'ouest l'est jusqu' 360 degrs. De manire que 290 d'alors, rpondent 90 ouest de Paris; ce qui donne peu prs la longitude des ctes occidentales de la baie d'Hudson.] [Note 328: Hudson, dans ce voyage, n'avait qu'un seul vaisseau.] [Note 329: Nicolas Brlart de Sillery.] Or comme je prenois cong de tous les Chefs, le jour de la Pentecoste[330], aux prires desquels je me recommandois, & de tous en gnral, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il avoit cy devant dict: n'estoit vray, qu'il ne me donnast la peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire il falloit courir plusieurs dangers. Il asseura encore derechef tout ce qu'il avoit dict au pril de sa vie. [Note 330: Le jour de la Pentecte tombait, cette anne, le 26 de mai.] Ainsi nos Canots chargs de quelques vivres, de nos armes & marchandises pour faire presens aux Sauvages, je partis le lundy 27 May de l'isle saincte Helaine avec 4 Franois & un Sauvage, & me fut donn un adieu avec quelques coups de petites pices, & ne fusmes ce jour qu'au Saut S. Louys, qui n'est qu'une lieue au dessus, cause du mauvais temps qui ne nous permit de passer plus outre. Le 29, nous le passasmes, partie par terre, partie par eau, o il nous fallut porter nos Canots, hardes, vivres & armes sur nos espaules, qui n'est pas petite peine ceux qui n'y sont accoustums: & aprs l'avoir esloign deux lieues, nous entrasmes dans un lac[331] qui a de circuit environ 12 lieues, 295/443 o se deschargent trois rivieres, l'une venant de l'ouest[332], du cost des Ochataiguins esloigns du grand Saut de 150 ou 200 lieues; l'autre[333] du Sud pays des Yroquois, de pareille distance[334]; & l'autre [335] vers le Nord, qui vient des Algoumequins, & Nebicerini[336], aussi peu prs de semblable distance. Cette riviere du Nord, suivant le rapport des Sauvages, vient de plus loing[337], & passe par des peuples qui leur sont incogneus, distans environ de 300 lieues d'eux. [Note 331: Le lac Saint-Louis. Ici, Lescarbot fait encore Champlain un reproche de contradiction qui est assez mal fond. En trois endroicts il (Champlain) dit que le lac au dessus du saut de la grande rivire de Canada est huit lieues de l, & par aprs il dit qu'il n'y a que deux lieues, & ne le fait que de douze lieues de circuit, comme ainsi soit que sur sa charte il le face de quinze journes de long. (Hist. de la Nouv. France, p. 647.) D'abord, Champlain ne dit nulle part que le lac Saint-Louis soit huit lieues du Saut. Au chapitre III de son Troisime Voyage (voir ci-dessus, p. 256), il dit avoir t dans le bois, quelques huit lieues sur le bord d'un lac (probablement le lac des Deux-Montagnes, et non le lac Saint-Louis) o il avait t auparavant: et ici, il dit o donne entendre que le lac (Saint-Louis) n'est qu' deux lieues du saut; ce qui n'est pas trs-inexacte. En second lieu, quiconque sait un peu la gographie du pays, il suffit de jeter un coup d'oeil sur la grande carte de 1613 pour voir que le lac auquel Champlain marque 15 journes n'est rien autre chose que le lac Ontario, dcrit videmment sur le rcit des sauvages, mais trs-reconnaissable du reste, et que par consquent il n'y a pas l'ombre de contradiction.] [Note 332: C'est le Saint-Laurent mme, qui vient plutt du sud-ouest; mais, en entrant dans le lac Saint-Louis, il parat effectivement avoir cette direction.] [Note 333: L'auteur semble dsigner ici la rivire de Chteauguay.] [Note 334: Le pays des Iroquois n'tait qu' environ la moiti de cette distance.] [Note 335: Cette rivire s'appelait ds lors rivire des Algoumequins, et l'on en voit ici la raison. Plus tard, et pour une raison analogue, on lui donna le nom de Rivire des Outaouais. Cette rivire ne vient pas du Nord; mais elle se dcharge dans le lac Saint-Louis, du ct du nord.] [Note 336: Ou Nipissirini. C'est le nom algonquin de la nation des Sorciers, qui demeurait au lac Nipissing. Les Hurons leur donnaient un nom quivalent dans leur langue, _Askiquanronon_, c'est--dire, les Sorciers. Les Franois appellent ordinairement les Ebicerinys le peuple sorcier, non qu'ils le soient tous, mais pourceque c'est une nation qui faict particulire profession de consulter le diable en leur necessit. (Sagard, Hist. du Canada, p. 193.)] [Note 337: L'Outaouais, comme on sait, prend sa source une cinquantaine de lieues plus au nord que le lac Nipissing.] Ce lac est rempli de belles & grandes isles, qui ne sont que prairies, o il y a plaisir de chasser, la venaison & le gibier y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le pas qui l'environne est rempli de grandes forests. Nous fusmes coucher 296/444 l'entre dudict lac, & fismes des barricades, cause des Yroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs ennemis, & m'asseure que s'il nous tenoient, ils nous feroient aussi bonne chre qu' eux, & pource toute la nuict fismes bon quart. Le lendemain je prins la hauteur de ce lieu, qui est par les 45 degrez 18 minutes de latitude[338]. Sur les trois heures du soir nous entrasmes dans la riviere qui vient du Nord, & passasmes un petit Saut[339] par terre pour soulager nos canots, & fusmes une isle le reste de la nuict en attendant le jour. [Note 338: Cette hauteur est un peu faible; l'entre du lac est vers les 45 25'.] [Note 339: Ce saut parat tre celui qui spare l'le Perrot et l'le de Montral. Il est appel, dans quelques cartes, rapide de Brussi.] Le dernier May nous passasmes par un autre lac [340] qui a 7 ou 8 lieues de long, & trois de large, o il y a quelques isles: Le pas d'alentour est fort uni, horsmis en quelques endroits, o il y a des costaux couverts de pins. Nous passasmes un Saut qui est appel de ceux du pas Quenechouan[341] qui est rempli de pierres & rochers, o l'eau y court de grand vistesse: il nous falut mettre en l'eau & traisner nos Canots bort bort de terre avec une corde: demi lieue de l nous en passasmes un autre petit force d'avirons, ce qui ne se faict sans suer, & 297/445 y a une grande dextrit passer ces Sauts pour eviter les bouillons & brisants qui les traversent, ce que les Sauvages sont d'une telle adresse, qu'il est impossible de plus, cherchans les destours & lieux plus ayss qu'ils cognoissent l'oeil. [Note 340: Le lac des Deux-Montagnes, que l'auteur appelle lac de Soissons, dans sa carte de 1632.] [Note 341: Plusieurs des noms employs par les sauvages dit M. Ferland, se conservent encore. Ainsi, Quenechouan, nom d'un rapide l'entre de l'Outaouais, se retrouve dans celui de Quinchien, donn un gros ruisseau et une pointe de terre qui sont dans le voisinage... Le nom de Quinchien fournit l'occasion de remarquer qu'en gnral il faut se dfier des tymologies que l'imagination va chercher bien loin, quand elles se trouvent dans les langues des aborignes. On a dit, pour expliquer l'origine du nom de Quinchien, que les quinze premiers habitants de ce lieu, normands renforcs, taient sans cesse en procs, et que de l on avait nomm leur village Quinzechiens. Comme on le voit, tout cet chafaudage tombe devant le mot sauvage de Quenechouan. (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 163, note 2.) Ce saut et les trois ou quatre suivants dont parle ici l'auteur, forment ce que l'on a appel, depuis, le Long-Saut.] Le samedy 1er de Juin nous passasmes encor deux autres Sauts: le premier contenant demie lieue de long, & le second une lieue, o nous eusmes bien de la peine; car la rapidit du courant est si grande, qu'elle faict un bruict effroyable, & descendant de degr en degr, faict une escume si blanche par tout, que l'eau ne paroist aucunement: ce Saut est parsem de rochers & quelques isles qui sont a & l, couvertes de pins & cdres blancs: Ce fut l, o nous eusmes de la peine: car ne pouvans porter nos Canots par terre cause de l'espaisseur du bois, il nous les failloit tirer dans l'eau avec des cordes, & en tirant le mien, je me pensay perdre, cause qu'il traversa dans un des bouillons; & si je ne fusse tomb favorablement entre deux rochers, le Canot m'entraisnoit; d'autant que je ne peus deffaire assez temps la corde qui estoit entortille l'entour de ma main, qui me l'offena fort, & me la pensa coupper. En ce danger je m'escriay Dieu, & commenay tirer mon Canot, qui me fut renvoy par le remouil de l'eau qui se faict en ces Sauts, & lors estant eschapp je louay Dieu, le priant nous preserver. Nostre Sauvage vint aprs pour me secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner si j'estois curieux de conserver nostre Canot: car s'il eut est perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que 298/446 quelques Sauvages passassent par l, qui est une pauvre attente ceux qui n'ont de quoy disner, & qui ne sont accoustums telle fatigue. Pour nos Franois ils n'en eurent pas meilleur march, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la Divine bont nous preserva tous. Le reste de la journe nous nous reposasmes, ayans asss travaill. Nous rencontrasmes le lendemain 15 Canots de Sauvages appells Quenongebin [342], dans une riviere, ayant pass un petit lac [343] long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient est advertis de ma venue par ceux qui avoient pass au Saut S. Louys venans de la guerre des Yroquois: je fus fort aise de leur rencontre, & eux aussi, qui s'estonnoient de me voir avec si peu de gens en ce pas, & avec un seul Sauvage. Ainsi aprs nous estre salus la mode du pas, je les priay de ne passer outre pour leur dclarer ma volont, ce qu'ils firent, & fusmes cabaner dans une isle. [Note 342: Ou Kinounchepirini, nation algonquine, dont le pays tait situ au sud de l'Isle (Relat. 1640, ch. x), c'est--dire, au sud de l'le des Allumettes.] [Note 343: Au-dessus du Long-Saut, le cours de l'Outaouais est tranquille, et parfois la rivire s'largit et forme comme une suite de lacs qui ont jusqu' une lieue, une lieue et demie de largeur. Celui dont parle ici Champlain parat rpondre ce bassin qui est au-dessus de la pointe l'Orignal, et qui a prs de deux lieues de large vis--vis la baie des Atocas.] Le lendemain je leur fis entendre que j'estois all en leurs pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je leur avois par cy devant faicte; & que s'ils estoient resolus d'aller la guerre, cela m'agreroit fort, d'autant que j'avois amen des gens ceste intention, dequoy ils furent fort satisfaits: & leur ayant dict que je voulois passer outre pour advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner, 299/447 disans, qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions rien veu jusques alors; & pource je les priay de me donner un de leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme Canot, & aussi pour nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus rien: ils le firent volontiers, & en recompense je leur fis un present, & leur baillay un de nos Franois, le moins necessaire, lequel je renvoyois au Saut avec une feuille de tablette, dans laquelle, faute de papier, je faisois savoir de mes nouvelles. Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre route mont ladicte riviere, en trouvasmes une autre fort belle & spatieuse, qui vient d'une nation appele Ouescharini[344], lesquels se tiennent au Nord d'icelle, & 4 journes de l'entre. Ceste riviere est fort plaisante, cause des belles isles qu'elle contient, & des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent, la terre est bonne pour le labourage. Le quatriesme nous passasmes proche d'une autre riviere[345] qui vient du Nord, o se tiennent des peuples appelles Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve sainct Laurens 3 lieues aval le Saut S. Louys[346], qui faict une 300/448 grande isle contenant prs de 40 lieues, laquelle[347] n'est pas large, mais remplie d'un nombre infini de Sauts, qui sont fort difficiles passer: Et quelquesfois ces peuples passent par ceste riviere pour viter les rencontres de leurs ennemis, sachans qu'ils ne les recherchent en lieux de si difficile accs. [Note 344: Ou Ouaouiechkarini. C'est le nom algonquin de ceux qu'on a appels, quelques annes plus tard, la Petite Nation des Algonquins (Relations des Jsuites); ce qui explique pourquoi la rivire s'appelle, encore aujourd'hui, rivire de la Petite-Nation.] [Note 345: Ce que l'auteur dit un peu plus loin, prouve videmment qu'il parle ici de la Gatineau.] [Note 346: La petite et la grande cartes que l'auteur publia cette poque-l mme, prouvent qu'il avait assez bien compris le rapport que les sauvages lui faisaient de cette rivire. Mais alors comment faut-il entendre ce passage? Suivant nous, voici ce qu'a voulu dire Champlain: laquelle (la Gatineau) _va joindre dans les terres une autre riviere_ (le Saint-Maurice), _qui_ va tomber 30 lieues (et non pas 3) aval le faut S. Louys. Et il est tout fait probable que le typographe aura pass les mots que nous mettons en italiques, ou quelque chose d'quivalent. La phrase ainsi rtablie, tout devient clair ou du moins explicable. D'abord, la Gatineau et le Saint-Maurice entourent, avec le Saint-Laurent une tendue de terre qui forme comme une grande le de quarante lieues ou un peu plus. En second lieu, les sauvages, en suivant cette route, evitaient rellement les rencontres de leurs ennemis: tandis que, en reprenant le fleuve trois lieues au-dessous du saut, ils avaient encore passer les endroits les plus dangereux, l'entre de la rivire des Iroquois et le lac Saint-Pierre.] [Note 347: Laquelle rivire, c'est--dire, la Gatineau.] A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre [348] qui vient du Sud, o son entre il y a une cheute d'eau admirable: car elle tombe d'une telle impetuosit de 20. ou 25 brasses[349] de haut, qu'elle faict une arcade, ayant de largeur prs de 400 pas. Les sauvages passent dessoubs par plaisir sans se mouiller que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle au milieu de la dicte riviere, qui est comme tout le terroir d'alentour, remplie de pins & cdres blancs: Quand les Sauvages veulent entrer dans la riviere, ils montent la montagne en portant leurs Canots, & font demye lieue par terre. Les terres des environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui faict que les Sauvages s'y arrestent plus tost, les Yroquois y viennent aussi quelquesfois les surprendre au passage. [Note 348: La rivire Rideau.] [Note 349: Il s'en faut de beaucoup que cette chute soit aussi haute. Peut-tre l'auteur a-t-il voulu dire 20 ou 25 pieds; ce qui serait plus proche de la ralit, puisqu'elle a 34 pieds anglais, ou un peu plus de 30 pieds franais. (Smith's Canadian Gazetteer.)] Nous passasmes un Saut une lieue de l, qui est large de demie lieue, & descend de 6 7 brasses de haut. Il y a 301/449 quantit de petites isles qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe un endroit de telle impetuosit sur un rocher, qu'il s'y est cav par succession de temps un large & profond bassin: si bien que l'eau courant l dedans circulairement, & au milieu y faisant de gros bouillons, a faict que les Sauvages l'appellent Asticou, qui veut dire chaudire. Ceste cheute d'eau meine un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieues. Les Sauvages passants par l, font une crmonie que nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine monter contre un grand courant, force de rames, pour parvenir au pied dudict Saut, o les Sauvages prirent les Canots, & nos Franois & moy, nos armes, vivres & autres commodits pour passer par l'aspret des rochers environ un quart de lieue que contient le Saut, & aussi tost nous fallut embarquer, puis derechef mettre pied terre pour passer par des taillis environ 300 pas, aprs se mettre en l'eau pour faire passer nos Canots par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que l'on sauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu & trouvay 45 degrs 38 minutes, de latitude [350]. [Note 350: Le saut de la Chaudire est environ 45 12'.] Aprs midy nous entrasmes dans un lac ayant 5 lieues de long, & 2 de large, o il y a de fort belles isles remplies de vignes, noyers & autres arbres aggreables, 10 ou 12 lieues de l amont la riviere nous passasmes par quelques isles remplies de Pins; La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui teint en couleur cramoysie, de laquelle les Sauvages se peindent le 302/450 visage, & de petits affiquets leur usage. Il y a aussi une coste de montagnes du long de cette riviere, & le pas des environs semble nes fascheux. Le reste du jour nous le passasmes dans une isle fort aggreable. Le lendemain [351] nous continuasmes nostre chemin jusques un grand Saut[352], qui contient prs de 3 lieues de large, o l'eau descend comme de 10 ou 12 brasses de haut en talus, & faict un merveilleux bruit. Il est rempli d'une infinit d'isles, couvertes de Pins & de Cdres: & pour le passer il nous fallut resoudre de quitter nostre Mas ou bled d'Inde, & peu d'autres vivres que nous avions, avec les hardes moins necessaires, reservans seulement nos armes & filets, pour nous donner vivre selon les lieux & l'heur de la chasse. Ainsi allgs nous passasmes tant l'aviron, que par terre, en portant nos Canots & armes par ledict Saut, qui a une lieue & demie de long, o nos Sauvages qui sont infatigables ce travail, & accoustums endurer telles necessits, nous soulagerent beaucoup. [Note 351: Le 5 de juin.] [Note 352: Ce saut et les deux autres qui sont mentionns plus loin, forment ce qu'on appelle le rapide des Chats.] Poursuivans nostre route nous passasmes deux autres Sauts, l'un par terre, l'autre la rame & avec des perches en dboutant, puis entrasmes dans un lac [353] ayant 6 ou 7 lieues de long, o se descharge une riviere[354] venant du Sud, o cinq journes de l'autre riviere [355] il y a des peuples qui y habitent appels Matou-ouescarini. Les terres d'environ ledit 303/451 lac sont sablonneuses, & couvertes de pins, qui ont est presque tous brusls par les sauvages. Il y a quelques isles, dans l'une desquelles nous reposames, & vismes plusieurs beaux cyprs rouges, les premiers que j'eusse veus en ce pas, desquels je fis une croix, que je plantay un bout de l'isle, en lieu eminent, & en veue, avec les armes de France, comme j'ay faict aux autres lieux o nous avions pos. Je nommay ceste isle, l'isle saincte Croix. [Note 353: Le lac des Chats.] [Note 354: La rivire de Madaouaska, ou des Madaouaskairini.] [Note 355: C'est--dire, le Saint-Laurent.] Le 6, nous partismes de ceste isle saincte croix, o la riviere est large d'une lieue & demie, & ayant faict 8 ou 10 lieues, nous passasmes un petit Saut la rame, & quantit d'isles de diffrentes grandeurs. Icy nos sauvages laisserent leurs sacs avec leurs vivres, & les choses moins necessaires afin d'estre plus lgers pour aller par terre, & eviter plusieurs Sauts qu'il falloit passer. Il y eut une grande contestation entre nos sauvages & nostre imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit aucun danger par les Sauts, & qu'il y falloit passer: Nos sauvages luy disoient tu es lass de vivre; & moy, que je ne le devois croire, & qu'il ne disoit pas vrit. Ainsi ayant remarqu plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance desdits lieux, je suivis l'advis des sauvages, dont bien il m'en prit, car il cherchoit des difficultez pour me perdre, ou pour me dgoter de l'entreprise, comme il a confess depuis (dequoy fera parl cy aprs.) Nous traversames donc l'ouest la riviere qui couroit au Nord, & pris la hauteur de ce lieu qui estoit par 46 2/3[356] de latitude. Nous eusmes beaucoup de 304/452 peine faire ce chemin par terre, estant charg seulement pour ma part de trois arquebuses, autant d'avirons, de mon capot, & quelques petites bagatelles; j'encourageois nos gens qui estoient quelque peu plus chargs, & plus grevs des mousquites que de leur charges. Ainsi aprs avoir pass 4 petits estangs, & chemin deux lieues & demie, nous estions tant fatigus qu'il nous estoit impossible de passer outre, cause qu'il y avoit prs de 24 heures que n'avions mang qu'un peu de poisson rosti, sans autre sauce, car nous avions laiss nos vivres, comme j'ay dit cy dessus. Ainsi nous posasmes sur le bort d'un estang, qui estoit assez aggreable, & fismes du feu pour chasser les Mousquites qui nous molestoient fort, l'importunit desquelles est si estrange qu'il est impossible d'en pouvoir faire la description. Nous tendismes nos filets pour prendre quelques poissons. [Note 356: L'on ne pouvait pas tre une si grande hauteur, puisque l'on venait de passer les Chenaux, et que l'on n'tait tout au plus qu'au portage du Fort, dont la latitude est d'environ 45 36'.] Le lendemain nous passasmes cet estang qui pouvoit contenir une lieue de long, & puis par terre cheminasmes 3 lieues par des pas difficiles plus que n'avions encor veu, cause que les vents avoient abatu des pins, les uns sur les autres, qui n'est pas petite incommodit, car il faut passer tantost dessus & tantost dessous ces arbres, ainsi nous parvinsmes un lac[357], ayant 6 lieues de long, & 2 de large, fort abondant en poisson, aussi les peuples des environs y font leur pescherie. Prs de ce lac y a une habitation de Sauvages qui cultivent la terre, & recueillent du Mas: le chef se nomme 305/453 Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveill comment nous avions peu passer les Sauts & mauvais chemins qu'il y avoit pour parvenir eux. Et aprs nous avoir present du petun selon leur mode, il commena haranguer ses compagnons, leur disant, Qu'il falloit que fussions tombs des nues, ne sachant comment nous avions peu passer, & qu'eux demeurans au pas avoient beaucoup de peine traverser ces mauvais passages, leur faisant entendre que je venois bout de tout ce que mon esprit vouloit: bref qu'il croyoit de moy ce que les autres sauvages luy en avoient dict. Et scachans que nous avions faim, ils nous donnrent du poisson, que nous mangeasmes, & aprs disn je leur fis entendre par Thomas mon truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrs, que j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que je desirois aller plus avant voir quelques autres capitaines pour mesme effect, dequoy ils furent joyeux, & me promirent assistance. Ils me monstrerent leurs jardinages & champs, o il y avoit du Mas. Leur terroir est sablonneux, & pource s'adonnent plus la chasse qu'au labour, au contraire des Ochataiguins. Quand ils veulent rendre un terroir labourable, ils bruslent les arbres, & ce fort aysment, car ce ne sont que pins chargs de resine. Le bois brusl ils remuent un peu la terre, & plantent leur Mas grain grain, comme ceux de la Floride: il n'avoit pour lors que 4 doigts de haut. [Note 357: Le lac du Rat-Musqu; mais les dimensions que l'auteur donne ce lac sont un peu trop fortes.] 306/454 _Continuation. Arrive vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me feit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promettent 4 Canots pour continuer mon chemin. Tost aprs me les refusent. Harangue des sauvages pour me dissuader mon entreprise, me remonstrant les difficults. Response ces difficults. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir est o il disoit. Il leur maintient son dire vritable. Je les presse de me donner des Canots. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa confession._ CHAPITRE IV. Nibachis feit equipper deux Canots pour me mener voir un autre Capitaine nomm Tessouat, qui demeuroit 8 lieues de luy, sur le bort d'un grand lac, par o passe la riviere que nous avions laisse qui refuit au Nord; ainsi nous traversasmes le lac l'Ouest Nord-ouest, prs de 7 lieus[358], o ayans mis pied terre fismes une lieue au Nort-est parmy d'asss beaux pas, o il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer aysment, & arrivasmes sur le bort de ce lac [359], o estoit l'habitation de Tessouat[360], qui estoit avec un autre chef sien voisin, tout estonn de me voir, & nous dit qu'il pensoit que je fusse un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit. 307/455 De l nous passasmes en une isle[361], o leurs Cabanes sont assez mal couvertes d'escorces d'arbres, qui est remplie de chesnes, pins & ormeaux, & n'est subjette aux innondations des eaux, comme sont les autres isles du lac. [Note 358: Pour faire sept lieues au nord-ouest, il fallait non-seulement traverser le lac du Rat-Musqu, mais descendre une partie de la dcharge, ou rivire du Rat-Musqu.] [Note 359: Le lac des Allumettes.] [Note 360: Probablement le mme qu'il avait vu Tadoussac en 1603. (Voir 1603, p. 12.)] [Note 361: L'le des Allumettes. Cette le occupe une place importante dans l'histoire des nations sauvages du Canada; si bien que, dans les Relations, on l'appelle simplement l'Ile, et l'on disait les Sauvages de l'Ile, pour dsigner la nation qui y demeurait, et dont le nom algonquin tait _Kichesipirini_, hommes de la Grande-Rivire. Les sauvages qui l'habitent, dit le P. Le Jeune (Relat. 1636), sont extrmement superbes... Ces insulaires voudroient bien que les Hurons ne vinssent point aux Franois, & que les Franois n'allassent point aux Hurons, afin d'emporter eux seuls tout le trafic... C'est chose estrange que quoy que les Hurons soient dix contre un seul insulaire, si est-ce qu'ils ne passeront pas si un seul insulaire s'y oppose. Ce peuple, dit Sagard (Hist. du Canada, p. 810), est malicieux jusques l, que de ne laisser passer par leurs terres au temps de la traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous la fois, pour avoir leurs bleds & farines meilleur prix, qui leur contraignent de traiter pour des pelleteries.] Ceste isle est forte de situation: car aux deux bouts d'icelle, & l'endroit o la riviere se jette dans le lac, il y a des Sauts fascheux, & l'aspret d'iceux la rendent forte; & s'y sont logs pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle est par les 47. [362] degrs de latitude, comme est le lac, qui a 20 lieues de long[363], & 3 ou 4 de large, abondant en poisson, mais la chasse n'y est pas beaucoup bonne. [Note 362: Si l'on part de la supposition que cette latitude est exacte, sans se donner la peine de concilier ce chiffre avec tous les autres dtails du rcit de Champlain, on pourra, comme ont fait quelques-uns de nos historiens, conclure que l'auteur est rendu au lac Tmiscaming. Mais, si l'on a suivi nos voyageurs pas pas et la carte la main, il est impossible de ne pas reconnatre ici le lac et l'le des Allumettes, qui cependant n'atteignent pas mme le quarante-sixime parallle. La carte mme de l'auteur en fournit une double preuve. D'abord l'le des Allumettes y est figure de la manire la plus claire, et la table des renvois lui assigne le nom d'Ile de Tessouat. En second lieu, Champlain, dans cette carte, met l'le des Allumettes au quarante-septime degr, suivant la hauteur qu'il trouve ici. Pareille erreur, remarque cette occasion M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, p. 164), n'a rien qui doive surprendre, dans une expdition o il lui devait tre difficile de faire des observations exactes.] [Note 363: Telle est la longueur que l'auteur donne au lac des Allumettes, dans la carte de 1632; cependant le lac des Allumettes proprement dit n'a qu'une dizaine de lieues de long, et c'est aussi la longueur qu'il lui donne dans le texte de l'dition de 1632.] Ainsi comme je visitois l'isle j'apperceus leurs cimetires, o je fus ravi en admiration, voyant des sepulchres de forme 308/456 semblable aux chasses, fais de pices de bois, croises par en haut & fiches en terre, la distance de 3 pieds ou environ: sur les croises en haut ils y mettent une grosse pice de bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est grav grossierement (comme il est bien croyable) la figure de celuy ou celle qui y est enterr. Si c'est un homme ils y mettent une rondache, une espe amanche leur mode, une masse, un arc & des flesches; S'il est Capitaine, il aura un panache sur la teste, & quelque autre matachia ou enjoliveure; si un enfant, ils luy baillent un arc & une flesche, si une femme, ou fille, une chaudire, un pot de terre, une cueillier de bois & un aviron; Tout le tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds pour le plus grand, & de largeur 4 les autres moings. Ils sont peints de jaune & rouge, avec plusieurs ouvrages aussi dlicats que la sculpture. Le mort est enseveli dans sa robe de castor ou d'autres peaux, desquelles il se servoit en sa vie, & luy mettent toutes ses richesses auprs de luy, comme haches, couteaux, chaudires & aleines, affin que ces choses luy servent au pays o il va: car ils croyent l'immortalit de l'me, comme j'ay dict autre part[364]. Ces sepulchres grav ne se font qu'aux guerriers, car aux autres ils n'y mettent non plus qu'ils font aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en retrouve il peu entr'eux. [Note 364: Ci-dessus, page 165, et aussi Voyage de 1603, pages 19, 20.] Aprs avoir consider la pauvret de ceste terre, je leur demanday comment ils s'amusoient cultiver un si mauvais pas, veu qu'il y en avoit de beaucoup meilleur qu'ils laissoyent 309/457 desert & abandonn, comme le Saut S. Louys. Ils me respondirent qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en seuret, & que l'aspret des lieux leur servoit de boulevart contre leurs ennemis: Mais que si je voulois faire une habitation de Franois au Saut S. Louys, comme j'avois promis, qu'ils quitteroyent leur demeure pour se venir loger prs de nous, estans asseur que leurs ennemis ne leur feroyent point de mal pendant que nous serions avec eux. Je leur dis que ceste anne nous ferions les prparatifs de bois & pierres pour l'anne suivante faire un fort, & labourer ceste terre: Ce qu'ayant entendu ils firent un grand cry en signe d'applaudissement. Ces propos finis, je priay tous les Chefs & principaux d'entr'eux, de se trouver le lendemain en la grand terre, en la cabane de Tessouat, lequel me vouloit faire Tabagie, & que l je leur dirois mes intentions, ce qu'ils me promirent; & deslors envoyerent convier leurs voisins pour s'y trouver. Le lendemain tous les convis vindrent avec chacun son escuelle de bois, & sa cueillier[365], lesquels sans ordre, ny crmonie s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat, qui leur distribuast une manire de bouillie, faite de Mas, escras entre deux pierres, avec de la chair & du poisson, coups par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils avoyent aussi de la chair rostie sur les charbons, & du poisson bouilli part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard, d'autant que je ne voulois point de leur bouillie, cause qu'ils cuisinent 310/458 fort salement, je leur demanday du poisson & de la chair, pour l'accommoder ma mode; ils m'en donnrent. Pour le boire nous avions de belle eau claire. Tessouat qui faisoit la Tabagie nous entretenoit sans manger suivant leur coustume. [Note 365: La cuiller de bois s'appelle, en algonquin, _micouanne_, mot qui a t adopt par les Canadiens.] La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux harangues & conseils, & qui aux Tabagies demeurent la porte des cabanes, sortirent, & puis chacun de ceux qui estoient demeurs commena garnir son petunoir, & m'en presenterent les uns & les autres, & employasmes une grande demie heure cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume. Aprs avoir parmi un si long silence amplement petun, je leur fis entendre par mon Truchement que le subject de mon voyage n'estoit autre que pour les asseurer de mon affection, & du desir que j'avois de les assister en leurs guerres, comme j'avois auparavant faict Que ce qui m'avoit empesch l'anne dernire de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que le Roy m'avoit occupp en d'autres guerres, mais que maintenant il m'avoit command de les visiter, & les asseurer de ces choses, & que pour cet effect j'avois nombre d'hommes au Saut S. Louys, & que je m'estois venu promener en leur pas pour recognoistre la fertilit de la terre, les lacs, rivieres, & mer qu'ils m'avoyent dict estre en leur pays: & que je desirois voir une nation distant de 6 journes d'eux, nomme Nebicerini, pour les convier aussi la guerre; & pource je les priay de me donner 4 Canots, avec huict sauvages pour me conduire esdictes 311/459 terres. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas grands amis des Nebicerini[366], ils sembloyent m'escouter avec plus grande attention. [Note 366: Ces Nipissirini taient eux-mmes algonquins; mais, en leur qualit de sorciers, ils taient ou redouts ou mal vus des autres nations mme algonquines, suivant la remarque de Tessouat, qui les accuse, un peu plus loin, d'avoir fait mourir beaucoup de leurs gens par sort et empoisonnements.] Mon discours achev, ils commencrent derechef petuner, & deviser tout bas ensemble touchant mes propositions: puis Tessouat pour tous prit la parole & dict, Qu'ils m'avoient tousjours recognu plus affectionn en leur endroit, qu'aucun autre Franois qu'ils eussent veu, que les preuves qu'ils en avoient eues le pass, leur facilitoyent la crance pour l'advenir; de plus, que je monstrois estre bien leur amy, en ce que j'avois pass tant de hazards pour les venir voir, & pour les convier la guerre, & que toutes ces choses les obligeoyent me vouloir du bien, comme leurs enfans propres; Que toutesfois l'anne dernire je leur avois manqu de promesse, & que 2000 sauvages estoient venus au Saut en intention de me trouver, pour aller la guerre, & me faire des presens, & ne m'ayant trouv, furent fort attristez, croyant que je fusse mort, comme quelques uns leur avoyent dict: aussi que les Franois qui estoient au Saut ne les voulurent assister leurs guerres, & qu'ils furent mal traicts par aucuns, de sorte qu'ils avoyent resolu entr'eux de ne plus venir au Saut, & que cela les avoit occasionns (n'esperans plus me voir) d'aller la guerre seuls, & de fait que 1200 des leurs y estoyent alls. Et d'autant que la pluspart des guerriers estoyent absens, ils me prioient de remettre la partie 312/460 l'anne suivante, & qu'ils feroient savoir cela tous ceux de la contre. Pour ce qui estoit des 4 Canots que je demandois, ils me les accordrent, mais avec grandes difficults, me disans qu'il leur desplaisoit fort de telle entreprise, pour les peines que j'y endurerois; que ces peuples estoient sorciers, & qu'ils avoient faict mourir beaucoup de leurs gens par sort & empoisonnemens, & que pour cela ils n'estoient amis: au surplus que pour la guerre je n'avois affaire d'eux, d'autant qu'ils estoyent de petit coeur, me voulans destourner avec plusieurs autres propos sur ce subject. Moy d'autrepart qui n'avois autre desir que de voir ces peuples, & faire amiti avec eux, pour voir la mer du Nord, facilitois leurs difficultez, leur disant, qu'il n'y avoit pas loing jusques en leurs pas; que pour les mauvais passages, ils ne pouvoyent estre plus fascheux que ceux que j'avois pass par cy devant; & pour le regard de leurs sortileges qu'ils n'auroient aucune puissance de me faire tort, & que mon Dieu m'en preserveroit; que je cognoissois aussi leurs herbes, & par ainsi je me garderois d'en manger; que je les voulois rendre ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet effect, m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces raisons ils m'accordrent, comme j'ay dict, ces 4 Canots, dequoy je fus fort joyeux, oubliant toutes les peines passes, sur l'esperance que j'avois de voir ceste mer tant desire. Pour passer le reste du jour, je me fus promener par leurs jardins, qui n'estoient remplis que de quelques citrouilles, phasioles, & de nos pois, qu'ils commencent cultiver, o 313/461 Thomas mon truchement, qui entend fort bien la langue, me vint trouver, pour m'advertir que ces sauvages, aprs que je les eus quitts, avoient song que si t'entreprends ce voyage, que je mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces Canots promis, d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entreux qui me voulut conduire; mais que je remisse ce voyage l'anne prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon equippage, pour se deffendre d'iceux, s'il leur vouloient mal faire, pource qu'ils sont mauvais. Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les trouver, & leur dis, que je les avois jusques ce jour estims hommes, & vritables, & que maintenant ils se monstroyent enfans, & mensongers, & que s'ils ne vouloient effectuer leurs promesses, ils ne me feroient paroistre leur amiti; toutesfois que s'ils se sentoient incommods de 4 Canots, qu'ils ne m'en baillassent que 2 & 4 sauvages seulement. Ils me representerent derechef la difficult des partages, le nombre des Sauts, la meschancet de ces peuples, & que c'estoit pour crainte qu'ils avoyent de me perdre qu'ils me faisoient ce refus. Je leur fis response, que j'estois fasch de ce qu'ils se monstroient si peu mes amis, & que je ne l'eusse jamais creu; que j'avois un garon, (leur monstrant mon imposteur) qui avoit est dans leur pays, & n'avoit recognu toutes les difficults qu'ils faisoient, ny trouv ces peuples si mauvais qu'ils disoient. Alors ils commencrent le regarder, & specialement Tessoat vieux Capitaine, avec lequel il avoit hyvern, & l'appelant par son nom, luy dict en son langage, Nicolas est il 314/462 vray que tu as dit avoir est aux Nebicerini? Il fut long temps sans parler, puis il leur dict en leur langue, qu'il parle aucunement, Ouy j'y ay est. Aussi tost ils le regardrent de travers, & se jettans sur luy, comme s'ils l'eussent voulu manger ou deschirer, firent de grands cris, & Tessoat luy dict, tu es un asseur menteur, tu sais bien que tous les soirs tu couchois mes costs avec mes enfans, & tous les matins tu t'y levois, si tu as est vers ces peuples, a est en dormant, comment as tu est si impudent d'avoir donn entendre ton chef des mensonges, & si meschant de vouloir hazarder sa vie parmi tant de dangers? tu es un homme perdu, il te devroit faire mourir plus cruellement que nous ne faisons nos ennemis: je ne m'estonnois pas[367] s'il nous importunoit tant sur l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis qu'il eust respondre ces peuples, & puis qu'il avoit est en ces terres qu'il en donnast des enseignemens pour me le faire croire, & me tirer de la peine o il m'avoit mis, mais il demeura muet & tout esperdu. [Note 367: Il faudrait: _je ne m'estonne pas_.] A l'heure je le tiray l'escart des sauvages, & le conjuray de me dclarer la vrit du faict: que s'il avoit veu ceste mer, que je luy ferois donner la recompense que je luy avois promise, & s'il ne l'avoit veue, qu'il eut me le dire sans me donner d'avantage de peine: Derechef avec juremens il afferma tout ce qu'il avoit par cy devant dict, & qu'il me le feroit voir, si ces sauvages vouloient bailler des Canots. Sur ces discours Thomas me vint advertir que les sauvages de l'isle envoyoient secrettement un Canot aux Nebicerini, pour les advertir de mon arrive. 315/463 Et lors pour me servir de l'occasion, je fus trouver lesdits sauvages, pour leur dire que j'avois song ceste nuict qu'ils vouloyent envoyer un Canot aux Nebicerini sans m'en advertir, dequoy j'estois estonn, veu qu'ils savoyent que j'avois volont d'y aller: quoy ils me firent response, disans, que je les offenois fort, en ce que je me fiois plus un menteur, qui me vouloit faire mourir, qu' tant de braves Capitaines qui estoient mes amys, & qui avoyent ma vie chre: je leur repliquay, que mon homme (parlant de nostre imposteur) avoit est en ceste contre avec un des parens de Tessoat, & avoit veu la Mer, le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, ensemble 80 testes que les sauvages avoient, & un jeune garon Anglois qu'ils tenoient prisonnier, dequoy ils me vouloient faire present. Ils s'escrierent plus que devant, entendant parler de la Mer, des vaisseaux, des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il estoit un menteur, & ainsi le nommrent-ils depuis, comme la plus grande injure qu'ils luy eussent peu faire, disans tous ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy avec lequel il y avoit est, & qu'il declarast les lacs, rivieres & chemins par lesquels il avoit pass; quoy il fit response asseurement qu'il avoit oubli le nom du sauvage, combien qu'il me l'eust nomm plus de vingt fois, & mesme le jour de devant. Pour les particularitez du pas, il les avoit descriptes dans un papier qu'il m'avoit baill. Alors je presentay la carte, & la fis interprter aux sauvages, qui l'interrogrent sur icelle, quoy il ne fit response, ains par son morne silence manifesta sa meschancet. 316/464 Mon esprit vogant en incertitude, je me retiray part, & me representay les particularits du voyage des Anglois cy devant dictes, & les discours de nostre menteur estre asss conformes, aussi qu'il y avoit peu d'apparence que ce garon eust invent tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le voyage, mais qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que son ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations des sauvages: joint aussi que si la relation des Anglois est vritable, il faut que la mer du Nord ne soit pas esloigne de ces terres de plus de 100 lieues de latitude, car j'estois sous la hauteur de 47 degrs [368] de latitude, & 296. de longitude [369]: mais il se peut faire que la difficult de passer les Sauts, l'aspret des montagnes remplies de neiges, soit cause que ces peuples n'ont aucune cognoissance de ceste mer; bien m'ont-ils toujours dict, que du pas des Ochataiguins il n'y a que 35 ou 40 journes jusques la mer qu'ils voyent en 3 endroits: ce qu'ils m'ont encores asseur ceste anne: mais aucun ne m'a parl de ceste mer du Nord, que ce menteur, qui m'avoit fort resjouy cause de la briefvet du chemin. [Note 368: 46. (Voir la note 2 de la page 307)] [Note 369: L'auteur n'tait pas rendu tout fait 296. Suivant sa carte de 1632, il tait environ 297 30', et encore, dans cette carte, l'le des Allumettes est-elle trop l'ouest d'environ deux degrs et demi: car la pointe occidentale de cette le est peu prs 300 l'est du mridien de l'le de Fer. (Voir la note 3 de la page 293.)] Or comme ce Canot s'apprestoit, je le fis appeler devant ses compagnons; & en luy representant tout ce qui s'estoit pass, je luy dis qu'il n'estoit plus question de dissimuler, & qu'il falloit dire s'il avoit veu les choses dictes, ou non; que je 317/465 voulois prendre la commodit qui se presentoit; que j'avois oubli tout ce qui s'estoit pass: Mais que si je passois plus outre, je le ferois pendre & estrangler sans luy faire autre merci. Aprs avoir song luy, il se jetta genoux & me demanda pardon, disant, que tout ce qu'il avoit dict, tant en France qu'en ce pas, touchant ceste mer, estoit faux; qu'il ne l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas est plus avant que le village de Tessoat; qu'il avoit dict ces choses pour retourner en Canada. Ainsi transport de cholere je le fis retirer, ne le pouvant plus endurer devant moy, donnant charge Thomas de s'enqurir de tout particulirement; auquel il poursuivit de dire qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage, cause des dangers, croyant que quelque difficult je pourroit presenter qui m'empescheroit de passer, comme celle de ces sauvages, qui ne me vouloient bailler des Canots: ainsi que l'on remettroit le voyage une autre anne, & qu'estant en France, il auroit recompense pour sa descouverture: & que si se le voulois laisser en ce pays, qu'il yroit tant qu'il la trouveroit, quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui me furent rapportes par Thomas, & ne me contentrent pas beaucoup, estant esmerveill de l'effronterie & meschancet de ce menteur: & ne me puis imaginer comment il avoit forg ceste imposture, sinon qu'il eust ouy parler du voyage des Anglois cy mentionn; & que sur l'esperance d'avoir quelque recompense, comme il a dict, il ait eu la tmrit de mettre cela en avant. Peu de temps aprs je fus advertir les sauvages, mon grand 318/466 regret, de la malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confess la vrit, dequoy ils furent joyeux, me reprochant le peu de confiance que j'avois en eux, qui estoyent Capitaines, mes amis, & qui parloient tousjours vrit, & qu'il falloit faire mourir ce menteur qui estoit grandement malitieux, me disant, Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir, donne le nous, & nous te promettons qu'il ne mentira plus. Et cause qu'ils estoient tous aprs luy crians, & leurs enfans encores plus, je leur deffendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher leurs enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au Saut pour le faire voir ces Messieurs, ausquels il devoit porter de l'eaue sale; & qu'estant l j'adviserois ce qu'on en feroit. Mon voyage estant achev par ceste voye, & sans aucune esperance de voir la mer de ce cost l, sinon par conjecture, le regret de n'avoir mieux employ le temps m'est demeur, avec les peines & travaux qu'il m'a fallu neantmoins tolrer patiemment. Si je me fusse transport d'un autre cost, suivant la relation des sauvages, j'eusse esbauch une affaire qu'il faut remettre une autre fois. N'ayant pour l'heure autre desir que de m'en revenir, je conviay les sauvages de venir au Saut S. Louys, o il y avoit quatre vaisseaux fournis de toutes sortes de marchandises, & o ils recevroient bon traitement; ce qu'ils firent savoir tous leurs voisins. Et avant que partir, je fis une croix de cdre blanc, laquelle je plantay sur le bort du lac en un lieu eminent, avec les armes de France, & priay les sauvages la vouloir conserver, comme aussi 319/467 celles qu'ils trouveroient du long des chemins o nous avions pass; & que s'ils les rompoient, que mal leur arriveroit; & les conservant, ils ne seroient assaillis de leurs ennemis. Ils me promirent ainsi le faire, & que je les retrouverois quand je retournerois vers eux. _Nostre retour au Saut. Fausse alarme. Crmonie du Saut de la chaudire. Confession de nostre menteur devant tous les chefs. Et nostre retour en France._ CHAPITRE V. LE 10 Juin je prins cong de Tessoat, bon vieux Capitaine, & luy fis quelques presens, & luy promis, si Dieu me preservoit en sant, de venir l'anne prochaine, en equippage pour aller la guerre; & luy me promit d'assembler grand peuple pour ce temps l, disant, que je ne verrois que, sauvages, & armes qui me donneroyent contentement, & me bailla son fils pour me faire compagnie. Ainsi nous partismes avec 40 Canots, & passasmes par la riviere que nous avions laisse, qui court au Nord[370], o nous mismes pied terre pour traverser des lacs [371]. En chemin nous rencontrasmes 9 grands Canots de Ouescharini, avec 40 hommes forts & puissants qui venoient aux nouvelles qu'ils avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient 320/468 ensemble 60 Canots, & 20 autres qui estoient partis devant nous, ayans chacun asss de marchandises. [Note 370: _Qui court au Nord_, l'endroit o Champlain l'avait laisse.] [Note 371: Par cette expression _traverser des lacs_, l'auteur veut dire sans doute _traverser d'un lac un autre_. Entre les six ou sept rapides qu'il y a depuis les Allumettes jusqu'au bas du Grand-Calumet, la rivire forme comme autant de lacs, spars les uns des autres par des rapides, o il faut mettre pied terre et faire _portage_, pour _ensuite_ traverser ces lacs.] Nous passasmes 6 ou 7 Sauts depuis l'isle des Algoumequins[372] jusques au petit Saut[373], pas fort desagreable. Je recogneus bien que si nous fussions venus par l que nous eussions eu beaucoup plus de peine, & malaisment eussions nous pass: & ce n'estoit sans raison que les sauvages contestoient contre nostre menteur, qui ne cerchoit qu' me perdre. [Note 372: Ou le de Tessouat, c'est--dire, celle des Allumettes. On voit ici pourquoi, plus tard, Champlain appelle le lac des Allumettes, lac des Algonquins.] [Note 373: Au-dessous du lac Coulonge, le premier et le plus considrable des sauts que l'on ait passer, est le Grand-Calumet, o le Grand-Saut des pierres calumet. Il semble que c'est le dernier de cette suite de rapides, celui du Portage-du-Fort, que Champlain appelle le, Petit-Saut.] Continuant nostre chemin 10 ou 12 lieues au dessous l'isle des Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agrable, remplie de vignes & noyers, o nous fismes pescherie de beau poisson. Sur la minuict arriva deux Canots qui venoient de la pesche plus loing, lesquels rapportrent avoir veu 4 Canots de leurs ennemis. Aussi tost on despescha 3 Canots pour les recognoistre, mais ils retournrent sans avoir rien veu. En ceste asseurance chacun prit le repos, except les femmes qui se resolurent de passer la nuict dans leurs Canots, ne se trouvans asseures terre. Une heure avant le jour un sauvage songeant que les ennemis le chargeoyent se leva en sursaut, & se prit courir vers l'eau pour se sauver, criant, On me tue. Ceux de sa bande s'esveillerent tous estourdis, & croyans estre poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme feit 321/469 un de nos Franois, qui croyoit qu'on l'assommast. A ce grand bruit nous autres qui estions loigns, fusmes aussi tost esveills, & sans plus s'enqurir accourusmes vers eux: mais les voyans en l'eau errans a & l, estions fort estonns, ne les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se deffendre, quand cela eust est, mais seulement de se perdre. Aprs que j'eus enquis nostre Franois de la cause de ceste esmotion, il me dict qu'un sauvage avoit song, & luy avec les autres pour se sauver, s'estoit jett en l'eau, croyant avoir est frapp. Ainsi ayant recognu ce que c'estoit, tout se passa en rise. En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au Saut de la chaudire, o les sauvages firent la crmonie accoustume, qui est telle. Aprs avoir port leurs Canots au bas du Saut, ils s'assemblent en un lieu, o un d'entr'eux avec un plat de bois va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petun; la queste faicte, le plat est mis au milieu de la troupe, & tous dansent l'entour, en chantant leur mode, puis un des Capitaines faict une harangue, remonstrant que ds long temps ils ont accoustum de faire telle offrande, & que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, qu'autrement il leur arriveroit du malheur, ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs autres, comme nous avons dict en d'autres lieux. Cela faict, le harangueur prent le plat, & va jetter le petun au milieu de la chaudire, & font un grand cry tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon voyage, s'ils n'avoient faict ceste crmonie en ce lieu, 322/470 d'autant que leurs ennemis les attendent ce passage, n'osans pas aller plus avant, cause des mauvais chemins, & les surprennent l: ce qu'ils ont quelquesfois faict. Le lendemain nous arrivasmes une isle, qui est l'entre du lac, distante du grand Saut S. Louys de 7 8 lieues, o reposans la nuict, nous eusmes une autre alarme, les sauvages croyans avoir veu des Canots de leurs ennemis: ce qui leur fit faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre, leur remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, savoir, qu'au lieu de se cacher il se manifestoient. Le 17. Juin nous arrivasmes au Saut S. Louys, o je trouvay l'Ange qui estoit venu au devant de moy dans un Canot, pour m'advertir que le sieur de Maison-neufve de S. Maslo avoit apport un passeport de Monseigneur le Prince pour trois vaisseaux. En attendant que je l'eusse veu, je fis assembler tous les sauvages pour leur faire entendre que je ne desirois pas qu'ils traictassent aucunes marchandises, que je ne leur eusse permis: & que pour des vivres je leur en ferois bailler si tost que serions arrivs; ce qu'ils me promirent, disans, qu'ils estoient mes amis. Ainsi poursuivant nostre chemin, nous arrivasmes aux barques, & fusmes salus de quelques canonades, dequoy quelques uns de nos sauvages estoient joyeux, & d'autres fort estonns, n'ayans jamais ouy telle musique. Ayans mis pied terre, Maison-neufve me vint trouver avec le passeport de Monseigneur le Prince: & aussi tost que l'eus veu, je le laissay jouir, & les siens, du bnfice d'iceluy, comme nous autres, & fis dire aux sauvages qu'ils pouvoyent traicter le lendemain. 323/471 Ayans veu tous les Chefs, & dduit les particularits de mon voyage, & la malice de nostre menteur, dequoy ils furent fort estonns, je les priay de s'assembler, afin qu'en leur presence, des sauvages & de ses compagnons, il declarast sa meschancet; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans assembls, ils le firent venir, & l'interrogrent, pourquoy il ne m'avoit monstr la mer du Nord, comme il m'avoit promis son dpart: Il leur fit response qu'il avoit promis une chose impossible luy, d'autant qu'il n'avoit jamais veu ceste mer, & que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela, aussi qu'il ne croyoit que je le deusse entreprendre, & les prioit luy vouloir pardonner, comme il fit moy derechef, confessant avoir grandement failly: mais que si je le voulois laisser au pays, qu'il feroit tant par son labeur, qu'il repareroit la faute, & verroit ceste mer, & en rapporteroit certaines nouvelles l'anne suivante: & pour quelques considerations je luy pardonnay ceste condition. Aprs leur avoir dduit par le menu le bon traictement que j'avois reeu dans les demeures de ces sauvages, & mon occupation journaliere, je m'enquis aussi de ce qu'ils avoyent faict pendant mon absence, & de leurs exercices, lesquels estoient la chasse, o ils avoient faict tel progrs, que le plus souvent ils apportoient six cerfs. Une fois entre autres le jour de la S. Barnab, le sieur du Parc y estant avec deux autres, en tua 9. Ils ne sont pas du tout semblables aux 324/472 nostres, & y en a de diffrentes especes[374], les uns plus grands, les autres plus petits, approchant fort de nos dains. Ils avoient aussi si grande quantit de Palombes [375] qu'impossible estoit de plus, ils n'avoient pas moins de poisson, comme Brochets, Carpes, Esturgeons, Aloses, Barbeaux, Tortues, Bars, & autres qui nous sont incognus, desquels ils disnoient & souppoient tous les jours, aussi estoyent-ils tous en meilleur point que moy, qui estois attnu par le travail & la fascherie que j'avois eue, & n'avois mang le plus souvent qu'une fois le jour de poisson mal cuit, & demy rosti. [Note 374: Les espces de cerfs du Canada sont 1 l'Orignal ou lan _(Cervus alces)_, que nos sauvages appellent _Moussou_, d'o les Anglais ont fait _Moose-Deer_. Suivant Lescarbot, le nom d'_orignal_, ou orignac, nous vient des Basques, et les Souriquois l'appelaient _Aptaptou_. Voici la description qu'il en fait. C'est un animal le plus haut qui toit aprs le Dromadaire & le Chameau, car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, & quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa tte est fort longue, & a un fort long ordre de dents, qui paroissent doubles pour recompenser le dfaut de la mchoire superieure, qui n'en a point. Il porte son bois double comme le cerf, mais large comme une planche, & long de trois piedz, garni de cornichons d'un cost & au-dessus. Le pied en est fourchu comme du cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en est courte & fort dlicate. Il pat aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent nos sauvages aprs le poisson. (Hist. de la Nouv. France, p. 893.) 2 Le Caribou. Les naturalistes distinguent aujourd'hui le _caribou_ des rgions arctiques _(Tarandus arcticus)_, et le caribou ordinaire _(Tarandus bastalis)_, qui habite principalement le Bas-Canada. 3 Le cerf de Virginie _(Cervus Virginianus)_, qui ne se retrouve que dans le Haut-Canada. 4 Une quatrime espce, le Wapiti _(Elaphus Canadensis)_, qu'on trouvait en Canada au temps de Champlain, parat avoir migr vers les pays de l'ouest. (Voir The Canadian Naturalist, vol. I.)] [Note 375: Ou _tourtes_, comme nous disons aujourd'hui en Canada _(Ectopistes migratoria)_.] Le 22 Juin Sur les 8 heures du Soir les sauvages nous donnrent une alarme, cause qu'un des leurs avoit song qu'il avoit veu les Yroquois: pour les contenter chacun prit ses armes, & quelques-uns furent envoys vers leurs cabanes pour les asseurer, & aux advenues pour descouvrir: si bien qu'ayant recognu que c'estoit une fausse alarme, l'on se contenta de tirer quelques 200 mousquetades & harquebusades, puis on posa les armes en laissant la garde ordinaire. Cela les asseura 325/473 fort, & furent bien contens de voir les Franois qui se prparrent pour les secourir. Aprs que les sauvages eurent traict leurs marchandises, & qu'ils eurent resolu de s'en retourner, je les priay de mener avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amiti, leur faire voir le pas & les obliger les ramener, dont ils firent grande difficult, me representant la peine que m'avoit donn nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports, comme il avoit faict. Je leur fis response qu'ils estoient gens de bien & vritables, & que s'ils ne les vouloient emmener, ils n'estoyent pas mes amys, & pource ils s'y resolurent. Pour nostre menteur aucun de ces sauvages n'en voulust, pour prire que je leur feit, & le laissasmes la garde de Dieu. Voyant n'avoir plus rien affaire en ce pays, je me resolus de passer dans le premier vaisseau qui retourneroit en France. Le sieur de Maison-neufve ayant le sien prest m'offrit le passage, lequel j'acceptay, & le 27 Juin avec le sieur l'Ange nous partismes du Saut, o nous laissasmes les autres vaisseaux, qui attendoyent que les sauvages qui estoient la guerre fussent de retour, & arrivasmes Tadoussac le 6 Juillet. Le 8 Aoust[376] le temps se trouva propre qui nous en feit partir. [Note 376: Le 8 juillet; car 1 comment Champlain, qui n'avait plus rien faire en ce pays, et qui voulait prendre le premier vaisseau qui retournerait en France, aurait-il pu se rsigner passer un mois et deux jours Tadoussac? 2 Est-il croyable que, dans la belle saison de l'anne, il et fallu attendre plus d'un mois, avant que le temps se trouvt propre pour partir? Et l'expression qu'emploie ici l'auteur marque bien que le vaisseau de Maison-Neuve n'attendait en effet qu'un temps favorable pour mettre la voile.] 326/474 Le 18, sortismes de Gasp l'isle perce. Le 28, nous estions sur le grand banc, o se faict la pesche de poisson vert, o l'on prit du poisson tant que l'on voulut. Le 26 Aoust arrivasmes S. Maslo, o je vis les Marchans, ausquels je remonstray combien il estoit facile de faire une bonne association pour l'advenir, quoy ils se sont resolus, comme ont faict ceux de Rouen, & de la Rochelle aprs qu'ils ont recognu ce rglement estre necessaire, & sans lequel il est impossible d'esperer quelque fruict de ces terres. Dieu par sa grce face prosperer ceste entreprise son honneur, sa gloire, la conversion de ces pauvres aveugles, & au bien & honneur de la France. FIN. 327/475 TABLE DES CHAPITRES DU QUATRIESME VOYAGE. Ce qui m'a occasionn de recercher un rglement. Commission obtenue. Oppositions l'encontre. En fin la publication par tous les ports de France. Chap. I. p. 283 Partement de France: Et ce qui se passa jusques nostre arrive au Saut. Chap. II. p. 287 Partement pour descouvrir la mer du Nord, sur le rapport qui m'en avoit est faict. Description de plusieurs rivieres, lacs, isles, du Saut de la chaudire, & autres Sauts. Chap. III. p. 292 Continuation. Arrive vers Tessoat, & le bon accueil qu'il me feit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promettent 4 Canots pour continuer mon chemin. Tost aprs me les rfutent. Harangue des sauvages pour me dissuader mon entreprise, me remonstrant les difficults. Response ces difficults. Tessoat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir est o il disoit. Il leur maintient son dire vritable. Je les presse de me donner des Canots. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa confession. Chap. IV. p. 306 Nostre retour au Saut. Fausse alarme. Crmonie du Saut de la chaudire. Confession de nostre menteur devant tous les chefs. Et nostre retour en France. Chap. V. p. 319 478 OEUVRES DE CHAMPLAIN PUBLIES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSIT LAVAL PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT SECONDE DITION TOME IV QUBEC Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS 1870 i/479 _Le recueil des Voyages de Champlain publi en 1619, est la continuation des volumes imprims en 1603 et 1613. Ce qui le recommande surtout, c'est qu'il est beaucoup plus complet que la reproduction qui en a t faite 1632. On y trouve en effet, sur l'arrive des Rcollets et sur leurs travaux, des dtails ou des faits intressants, dont la suppression en 1632 ne peut gure s'expliquer sans l'intervention d'une main trangre, comme nous le remarquerons en son lieu. Il y a eu plusieurs ditions, ou pour mieux dire, plusieurs tirages de ce volume de 1619, entre autres ceux de 1620 et de 1627, que nous avons pu consulter. Ce dernier porte, dans le titre._ Seconde dition; _cependant, part quelques passages, que nous avons signals dans l'occasion, le texte n'a pas t recompos, comme le prouve, videmment l'identit des dtails et des fautes typographiques._ 480 [Carte gographique] ii/481 VOYAGES ET DESCOUVERTURES FAITES EN LA NOUVELLE France, depuis l'anne 1615. jusques la fin de l'anne 1618. _Par le Sieur de Champlain Cappitaine ordinaire pour le Roy en la Mer du Ponant._ O sont descrits les moeurs, coustumes, habits, faons de guerroyer, chasses, dances, festins, & enterrements de divers peuples Sauvages, & de plusieurs choses remarquables qui luy sont arrives audit pas, avec une description de la beaut, fertilit & temperature d'iceluy. A PARIS, Chez CLAUDE COLLET, au Palais, en la gallerie des Prisonniers. M. D. C. XIX. Avec privilge du Roy. iii/483 AU ROY. Sire, Voicy un troisiesme livre contenant le discours de ce qui s'est pass de plus remarquable aux voyages par moy faits en la nouvelle France, la lecture duquel j'estime que V. M. prendra un plus grand plaisir qu'aux prcdents, d'autant qu'iceux ne designent rien que les ports, havres, scituations, dclinaisons, & autres matires plus propres aux Nautonniers, & Mariniers, que non pas aux autres. En celuy-cy vous y pourrez remarquer plus particulirement les moeurs & faons de vivre de ces peuples, tant en particulier que gnrale leurs guerres, munitions, faons d'assaillir, & se desfendre, leurs expditions, retraicte en plusieurs particularits, servant contenter un esprit curieux; Et comme ils ne sont point tant sauvages, qu'avec le temps, & la frquentation d'un peuple civiliz, ils ne puissent estre rendus polis: Vous y verrs pareillement quelle & combien grande est l'esperance que nous avons de tant de longs & pnibles travaux que depuis quinze ans nous soustenons, pour planter en ce pais l'estendart de la Croix, & leur enseigner la cognoissance de Dieu, & gloire de son Sainct Nom, estant nostre desir d'augmenter la Charit envers ses miserables Cratures, qui nous convient supporter iv/484 patiemment plus qu'aucune autre chose, & encore que plusieurs n'ayent pas pareil dessein, ains que l'on puisse dire que le desir du gain est ce qui les y pousse: Neantmoins on peut probablement croire que ce sont des moyens dont Dieu se sert pour plus faciliter le sainct desir des autres: Que si les fruicts que les arbres portent sont de Dieu, celuy qui est Seigneur du Sol, ou ils sont plantez, & qui les a arrousez, & entretenus, avec un soing particulier, V. M. se peut dire lgitime Seigneur de nos travaux, & du bien qui en reussira, non seulement pour ce que la terre vous en appartient, mais aussi pour nous avoir proteg contre tant de sortes de personnes qui n'avoyent autre desseing qu'en nous troublant empescher qu'une si saincte dlibration ne peust reussir, & nous ostant la permission de pouvoir librement negotier, en partie de ses pas, & mettre le tout en confusion, qui seroit en un mot tracer le chemin pour tout perdre, au prejudice de vostre estat, vos sujects ayant employ cet effect tous les artifices dont il se sont peu adviser, & tous les moyens qu'ils ont creu nous y pouvoir nuire, qui tous ont est lous par V. M. assiste de son prudent Conseil, nous authorisant de son nom, & soustenants par ses arrests qu'elle a rendus nostre faveur. Cest un occasion pour accroistre en nous le desir qu'avons ds long-temps d'envoyer des peuplades & colonnies par del, pour leur enseigner avec la cognoissance de Dieu, la gloire & les triomphes de V. M. de faire en sorte qu'avec la langue Franoise ils consoivent aussi un coeur, & courage franois, lequel ne respirera rien tant aprs la crainte de Dieu, que le desir qu'ils auront de vous servir: Que si nostre desseing reussit, la gloire en sera premirement Dieu, puis V. M. qui outre mille benedictions quelle en recevra du Ciel, v/485 en recompense de tant d'mes ausquelles elle en donnera par ce moyen l'entre, son nom en sera immortalis pour avoir port la gloire, & le sceptre des Franois, autant en Occident que vos devanciers l'ont estendu en Orrient, & par toute la terre habitable: ce fera augmenter la qualit de Tres-Chrestien qui vous appartient par dessus tous les Rois de la terre, & montrer qu'elle vous est autant deue par mrite, comme elle vous est propre de droit, ayant est transmise par vos predecesseurs depuis qu'ils se l'acquirent par leurs vertus, d'avoir voulu embrasser avec tant d'autres importans affaires le soing de celle-cy grandement nglige par cy-devant, estant une grce specialle de Dieu d'avoir voulu reserver sous vostre regne l'ouverture de la prdication de son Evangille, & la cognoissance de son Saint Nom tant de nations qui n'en avoient jamais ouy parler, qu'un jour Dieu leur fera la grace, comme nous, de le prier incessamment qu'il accroisse son empire, & donne mille benedictions vostre Majest._ SIRE Vostre tres-humble, tres-fidelle & obissant serviteur & subject,_ CHAMPLAIN. vii/487 [Illustration] PREFACE. Tout ainsi qu'en la diversit des affaires du Monde chacune chose tend sa perfection, & la conservation de son estre, aussi d'autrepart l'homme se plaist aux choses diffrentes des autres pour quelque subject, ou pour le bien public, ou pour acqurir (en cet eslongnement du commun) une louange & rputation avec quelque proffict. C'est pourquoy plusieurs ont fray ceste voye, mais quant moy j'ay faict eslection du plus fascheux & pnible chemin, qui est la perilleuse navigation des Mers, dessein toutesfois, non d'y acqurir tant de biens, que d'honneur, & gloire de Dieu, pour le service de mon Roy, & de ma patrie, & apporter par mes labeurs quelque utilit au public, protestant de n'estre tent d'aucune autre ambition, comme il se peut assez recognoistre, tant par mes deportements du pass, que par le discours de mes voyages, faits par le commandement de sa Majest en la nouvelle France, contenus en mon premier & second livre, ainsi qu'il se verra par celuy-cy: Que si Dieu benist nostre desseing, qui ne tend qu' sa gloire, & de nos dcouvertures & laborieux travaux il me reussit quelque fruict je luy en renderay l'action de grces, & sa Majest, pour sa protection & assistance une continuation de prires pour l'augmentation & accroissement de son regne. viii/488 EXTRAICT DU PRIVILEGE DU ROY. Par grce & Privilege du Roy, il est permis CLAUDE COLLET, Marchand Libraire en nostre ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer par tel Imprimeur que bon luy semblera, un livre intitul. _Les voyages & descouvertures faites en la nouvelle France, depuis l'anne 1615 jusques la fin de l'anne 1618. par le Sieur de Champlain, Cappitaine ordinaire pour le Roy, en la Mer du Ponant._ Et sont faites deffences tous Libraires & Imprimeurs de nostre Royaume, d'Imprimer ny faire Imprimer, vendre ny dbiter ledit livre, si ce n'est du contentement dudit Collet, & ce pour le temps & terme de six ans, commencer du jour que ledit livre sera achev d'Imprimer, sur peine de confiscation des exemplaires, & de quatre cens livres d'amende, moiti nous applicable, & l'autre audit exposant. Voulans en oultre quoy fesant, mettre ledit Privilege au commencement ou la fin dudit livre. Car tel est nostre plaisir. Donn Paris, le 18e jour de May, 1619. Et de nostre rgne le dixiesme. Par le Conseil. DE CESCAUD. 1/489 [Illustration] VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN, EN LA NOUVELLE FRANCE, L'extrme affection que j'ay tousjours eue aux descouvertures de la nouvelle France, m'a rendu desireux de plus en plus traverser les terres, pour en fin avoir une parfaicte cognoissance du pays, par le moyen des fleuves, lacs, & rivieres, qui y sont en grand nombre, & aussi recognoistre les peuples qui y habitent, dessein de les amener la cognoissance de Dieu. A quoy j'ay travaill continuellement depuis quatorze quinze ans[1] sans pouvoir avancer que fort peu de mes desseins, pour n'avoir est assist comme il eust est necessaire une telle entreprise. Neantmoins ne perdant courage, je n'ay laiss de poursuivre, & frquenter plusieurs nations de ces peuples sauvages, & familiarisant avec eux, j'ay recogneu, & jug, tant par leurs discours, que par la cognoissance des-j acquise; qu'il n'y avoit autre ny meilleur moyen, que de patienter, laissant passer tous les orages & difficultez, qui se presenteroient jusques ce que sa Majest 2/490 y apportast l'ordre requise, & en attendant continuer, tant les descouvertures audit pays, qu' apprendre leur langue, & contracter des habitudes, & amitiez, avec les principaux des Villages, & des Nations, pour jetter les fondements d'un difice perptuel, tant pour la gloire de Dieu, que pour la renomme des Franois. [Note 1: Champlain livrait ceci l'impression au commencement de l'anne 1619, comme on peut le voir par l'extrait du privilge qui se trouve en tte de cette relation.] Et depuis sa Majest ayant remis, & dispos la surintendance de ceste affaire entre les mains de Monseigneur le Prince de Cond, pour y apporter l'ordre, & que ledit Sieur soubs l'auctorit de sa Majest, nous maintenoit contre toutes sortes d'envies, & altrations, qui provenoient d'aucuns mal vueillants. Cela, dis-je, m'a comme anim & redoubl le courage en la continuation de mes labeurs aux descouvertures de ladite nouvelle France, & en augmentant icelles je poussay ce dessein jusques dans les terres fermes & plus avant que je n'avois point encores fait par le pass, comme il sera dit cy-aprs, en l'ordre & suite de ce discours. Mais auparavant il est propos de dire, qu'ayant recogneu aux voyages prcdents, qu'il y avoit en quelques endroicts des peuples arrestez, & amateurs du labourage de la terre, n'ayans ny foy ny loy, vivans sans Dieu, & sans religion, comme bestes brutes. Lors je jugay part moy que ce seroit faire une grande faute si je ne m'employois leur prparer quelque moyen pour les faire venir la cognoissance de Dieu. Et pour y parvenir je me suis efforc de rechercher quelques bons Religieux, qui 3/491 eussent le zle, & affection, la gloire de Dieu: Pour les persuader d'envoyer, o se transporter avec moy en ces pays, & essayer d'y planter la foy, ou du moins y faire ce qui y seroit possible selon leur vacation, & en ce faisant remarquer & cognoistre s'il s'y pourroit faire quelque bon fruict, d'autant que pour y parvenir il faloit faire une despence qui eust exed mon pouvoir, & pour quelque raison j'ay nglig ceste affaire pour un temps, me representant les difficultez qu'il y auroit au recouvrement des choses necessaires, & requises en telle affaire, comme il est ordinaire en semblables voyages. D'ailleurs qu'aucunes personnes ne se presentoient pour y contribuer. Neantmoins estant sur ceste recherche, & la communiquant plusieurs, il se seroit present un homme d'honneur, duquel j'avois la frquentation ordinaire, appell le Sieur Houel[2], Secrtaire du Roy, & Contrerolleur Gnral des Sallines de Brouage, homme adonn la piet, & dou d'un grand zle, & affection, l'honneur de Dieu, & l'augmentation de sa Religion, lequel me donna un advis qui me fut fort agrable. A savoir qu'il cognoissoit de bons Pres Religieux, de l'ordre des Recollez, desquels il s'asseuroit, & avoit tant de familiarit, & de crance envers eux, qu'il les feroit condescendre facillement, & entreprendre le voyage, & que pour les commoditez necessaires pour trois ou quatre Religieux qu'on y pourroit envoyer, on ne manqueroit point de gens de bien qui leur donneroient ce qui leur seroit de besoing, offrant de sa part les assister de son pouvoir, & de 4/492 faict il en rescrivit au Pre du Verger[3], lequel gousta & prit fort bien ceste affaire & suivant l'advis du Sieur Houel, il en communiqua & parla aucuns de ses frres, qui tous bruslants de charit s'offrirent librement l'entreprise de ce Sainct voyage[4]. [Note 2: Louis Houel, suivant Ducreux (liste des Cent-Associs).] [Note 3: Bernard du Verger, provincial de l'Immacule-Conception, religieux d'une grande vertu et d'un rare talent. (T. le Clercq, Premier tabliss. de la Foy, t. I, p. 31.)] [Note 4: De cet expos simple et naf, il ressort, la vrit, que le sieur Houel a eu le mrite de fixer le choix de Champlain sur celui des ordres religieux auquel celui-ci pourrait le plus srement s'adresser; mais, d'un autre ct, il ressort aussi de toutes les circonstances des dmarches que Champlain avait dj faites quand on lui donne cet avis, que la gloire de l'initiative doit en revenir celui-ci. C'est ce que le Frre Sagard, dans son zle pour un bienfaiteur de son ordre, semble n'avoir pas assez distingu. Aussi, le P. le Clercq, quoique rcollet lui-mme, a-t-il cru ne pas devoir suivre ici les traces de son devancier, et a franchement adopt la version de Champlain. Aprs cela, il y a lieu de s'tonner que l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, pages 143 et 144) ait commenc par citer Sagard sur un point o naturellement l'intrt pouvait influencer les ides de cet auteur, pour ne mentionner ensuite que juste la partie du texte de Champlain qui ne dtruit pas la fausse impression qui peut avoir t produite, grce la prcaution qu'on a prise d'en retrancher, sans rien dire, les expressions qui pouvaient nuire la thse.] Or estoit-il pour lors en Xaintonge, duquel lieu il en envoya deux Paris, avec une commission, non toutesfois avec un pouvoir absolu, remettant le surplus Monsieur le Nonce [5] de nostre Sainct Pere le Pape, qui pour lors estoit en France, en l'anne 1614. & estans iceux Religieux en leur maison Paris, il les fut visiter, estant fort aise & content de leur resolution, & lors tous ensemble fusmes trouver ledict Sieur Nonce, avec laditte commission pour la luy communiquer, & le supplier d'y interposer son auctorit. Mais au contraire il nous dist qu'il n'avoit point de pouvoir pour telles affaires, & que c'estoit leur Gnral qui ils se devoient adresser. 5/493 Neantmoins laquelle responce lesdits Religieux remarquans la difficult de ceste mission, ne voulurent entreprendre le voyage, sur le pouvoir du Pre du Verger, craignant qu'il ne fust assez autentique, & saditte commission valable, cause dequoy l'affaire fut remise l'autre anne suivante. En attendant laquelle ils prirent advis & resolution, suivant laquelle on disposa toutes choses pour ceste entreprise, qui se devoit effectuer au printemps lors prochain: en attendant lequel, les deux Religieux seroient retournez en leur Couvent en Brouage. [Note 5: Robert Ubaldini, et non pas Gui Bentivole, comme le dit, par inadvertence sans doute, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, p. 146). Ubaldini tait nonce Paris depuis environ huit ans, lorsqu'il reut de Paul V le chapeau de cardinal, le 2 dcembre de cette anne 1615. Il fut rappel Rome un an plus tard, comme on le voit par une lettre de Louis XIII au Souverain Pontife, en date du 24 dcembre 1616, qui commence par ces mots: Mon cousin le Cardinal Ubaldini s'en retournant vers vous, etc. (Lettres du card. de Richelieu, par Avenel, l. I, p. 198, note 4.--Voir _Ciaconii Vitae Pontificum_, IV, 432, 434; et Schoel, Hist. des tats europ., t. XXXV, p. 334.)] Et moy de mon cost, je ne laissay de mettre ordre mes affaires, pour la prparation de ce voyage. Et quelque mois aprs le despartement des deux Religieux que le Reverend Pre Chapouin[6] Provincial des Peres Recollez, (homme fort pieux) fut de retour Paris. Ledit Sieur Houel le fut voir, & luy fit le discours de ce qui s'estoit pass, touchant le pouvoir du Pre du Verger, & la mission qu'il avoit donne aux Pres Recollez. Sur lequel discours, ledit Pere Provincial commena louer ce dessein, & le prendre en affection, promettant d'y faire ce qui seroit de son pouvoir, n'ayant auparavant bien pris le subject de ceste mission, & est croire que Dieu l'inspira de plus en plus poursuivre ceste affaire, & en parla ds lors Monseigneur le Prince de Cond, & tous Messieurs les Cardinaux, & Evesques, estans lors Paris assemblez pour la tenue des estats[7], qui tous ensemble 6/494 louerent & approuverent ce dessein, & pour montrer qu'ils y estoient portez, asseurerent ledit sieur Provincial qu'ils trouveroient entr'eux, & ceux de la Court, un moyen de leur faire un petit fonds, & leur amasser quelque argent pour assister quatre Religieux, qu'on choisiroit, & furent ds lors choisis pour l'excution d'une si sainte oeuvre. Et affin d'advancer la facilit de ceste affaire, je fus trouver aux estats Nosseigneurs les Cardinaux & Evesques, & leur remonstray, & representay le bien & utilit qui en pouvoit un jour revenir, pour les supplier & esmouvoir donner, & faire donner autres, qui pourroient y estre mulez par leur exemple, quelques aumosnes & gratifications, remettant le tout leur volont & discretion. [Note 6: Jacques Garnier de Chapouin, premier provincial des Rcollets de la province de Saint-Denis. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 34.)] [Note 7: L'assemble des tats Gnraux devait avoir lieu, cette anne (1614), Sens, le 10 de septembre; mais l'absence du roi et de la reine la fit remettre au 10 octobre suivant. Dans l'intervalle, le roi ayant atteint l'ge de majorit, et un grand nombre de dputs des trois ordres de la France s'tant rendu Paris, la tenue des tats se fit Paris, et les assembles des trois ordres se tinrent aux Augustins. L'ouverture des tats eut lieu dans la salle de Bourbon, le lundi 27 octobre, aprs une procession solennelle faite, le jour prcdent, des Augustins Notre-Dame. La Chambre Ecclsiastique comptait cent quarante dputs, entre lesquels taient cinq cardinaux, sept archevques, quarante-sept vques, et deux chefs d'ordres; celle de la Noblesse, cent-trente gentils-hommes, et celle du Tiers-tat, cent quatre-vingt-douze dputs, qui taient presque tous officiers de justice ou de finance. (Mercure franais, t. III, p. 415 et s.)] Les aumosnes qu'on amassa pour fournir aux frais de ce voyage, se montrent prs de quinze cent livres, qui furent mis entre mes mains, & furent ds lors employez, de l'advis & en la presence des Pres, en la despence & achapt des choses necessaires, tant pour la nourriture des Pres qui feroient le voyage en ladite nouvelle France, qu'habits, linges, & ornemens qui leur estoit de besoing, pour faire, & dire, le service Divin, lesquels Religieux furent envoyez devant Honfleur, o se devoit faire leur embarquement. 7/495 Or les Peres Religieux qui furent nommez & designez pour ceste saincte entreprise, estoient le Pre Denis [8], pour Commissaire, Jean Delbeau[9], Joseph le Caron, & Pacifique du Plessis [10], chacun desquels estoit port d'une saincte 8/496 affection, & brusloient de faire le voyage, moyennant la grce de Dieu, affin de voir s'ils pourroient faire quelque bon fruit, & planter en ces lieux l'estendart de Jesus-Christ, avec une dlibration de vivre & mourir pour son sainct Nom, s'il estoit necessaire, & que l'occasion s'en presentast. Toutes choses prepares, ils s'accommoderent des ornements d'Eglise, & nous des choses necessaires pour nostre voyage. [Note 8: Denis Jamay. Quoique le Frre Sagard crive _Jamet_, nous prfrons l'orthographe du P. le Clercq, qui, en gnral, parat avoir puis aux sources, et c'est pour cette raison, sans doute, que M. Ferland et l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ s'accordent crire _Jamay_.] [Note 9: Le P. Jean d'Olbeau, dsign successeur du P. Denis, en cas de mort. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 53.) Il est vident que Champlain crit ce nom comme on le prononait, sans se mettre en peine d'tre toujours d'accord avec lui-mme sur ce point. Le Frre Sagard crit constamment Dolbeau. Enfin le P. le Clercq, sans s'arrter aucune de ces orthographes, adopte celle qui vraisemblablement tait celle du P. d'Olbeau lui-mme. Nous ne savons pourquoi M. Ferland crit ce nom comme le Frre Sagard.] [Note 10: Le Frre Pacifique du Plessis. Quoique Champlain, dans cette relation, donne indistinctement le titre de Pre chacun des quatre rcollets, il est constant que ce religieux n'tait que Frre lai: aussi l'auteur se corrige-t-il dans son dition de 1632: Nous seusmes, dit-il, la mort de frre Pacifique (page 3 de la seconde partie); ce qu'il n'et jamais dit d'un Pre. Sagard lui donne galement le mme titre: On ne peut bien mourir, remarque cet auteur, qu'en bien vivant, comme a fait nostre bon frre Pacifique dcd Kebec le 23 d'Aoust l'an 1619. Et, en marge, on lit: Mort de F. Pacifique. (Hist. du Canada, pages 54 et 55.) Le P. le Clercq, qui avait toutes sortes de raisons, en mme temps que les moyens, de ne pas se tromper en pareille matire, est encore plus explicite: La joye de leur arrive, dit-il en parlant des PP. Paul et Guillaume, fut traverse par la mort de Frre Pacifique... Quoi qu'il ne fut qu'un Frre lac, on peut dire qu'il a extrmement travaill en peu de temps l'avancement spirituel & temporel de la Mission. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 155.) Aprs ces tmoignages non quivoques d'auteurs si comptents, on se demande comment l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ a pu avoir le courage de s'carter de l'opinion suivie jusqu' ce jour, en donnant nommment au Frre Pacifique le titre de Pre, sans citer d'autre autorit que celle du mme P. le Clercq; et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le passage mme auquel il renvoie, prouve exactement le contraire de ce qu'il donne entendre, puisque, la page cite (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 53), le P. le Clercq, qui qualifie de Pres les trois premiers religieux, ne donne cependant celui dont nous parlons que le titre de Frre. Plus d'un lecteur, en vrifiant les citations, sera tonn sans doute qu'on s'appuie de l'autorit d'un auteur en lui faisant dire autre chose que ce qu'il dit. Nous eussions volontiers laiss passer cette expression comme inadvertence, si l'illustre auteur n'avait t jusqu' ajouter au texte de Champlain, comme nous verrons ci-aprs, pour donner entendre que Frre Pacifique ait dit la messe, et par consquent qu'il fut prtre. On peut infrer de l que le mme auteur, en donnant Sagard le titre de Pre, veut galement faire croire qu'il tait prtre; et cependant, sans parler de Champlain, qui, dans l'dition de 1632, ne l'appelle jamais autrement que Frre Gabriel, le P. le Clercq dit en toutes lettres qu'il n'tait que Frre lai. On savoit par exprience, dit-il (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 245), que ne s'agissant presque que d'humaniser les Sauvages & les disposer la lumire de l'Evangile, les Frres Lays non-seulement n'y estoient pas inutiles, mais y servoient beaucoup, & pouvoient estre associez aux Ministres Apostoliques. C'est pourquoy on y destina le Frre Gabriel Sagard.] Je partis de Paris le dernier jour de Febvrier, pour aller Rouen trouver nos associez, & leur representer la volont de Monseigneur le Prince, entr'autres choses le desir qu'il avoit que ces bons Pres Religieux fissent le voyage, recognoissant que mal-aisment les affaires du pas pourroient venir quelque perfection ou advancement, si premierement Dieu n'y estoit servy[11], dequoy nos associez furent fort contens, promettans d'assister lesdits Pres de leur pouvoir, & les entretenir l'advenir de leur nourritures. [Note 11: Aprs avoir cit Champlain en cet endroit, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ ajoute, sans indiquer d'autre source: La compagnie, aprs les engagements qu'elle avait pris, ne pouvait dcliner cette proposition, et, sur le motif de la volont du roi, allgu par Champlain, elle promit de nourrir les religieux qui seraient dsigns (t. I, p. 145). Sur quoi nous nous permettrons d'abord de remarquer, que le motif allgu par Champlain n'est pas prcisment la volont du roi, mais le dsir du prince de Cond, qui, comme on sait, n'tait pas, cette poque, en fort bons termes avec la cour. Ensuite, le lecteur peut se demander si cette phrase que nous venons de citer, rend bien celle de Champlain: Dequoy nos associez furent fort contents, etc.] Lesdits Pres arriverent Rouen le vingtiesme de Mars ensuivant, o nous sejournasmes quelque temps, & de l fusmes Honfleur, pour nous embarquer, o nous sejournasmes aussi quelques jours, en attendant que nostre vaisseau fut appareill, & charg des choses necessaires pour un si long 9/497 voyage, & cependant on se prpara pour la conscience, ce que chacun de nous s'examinast, & se purgeast de ses pchez, par une pnitence, & confession d'iceux, affin de faire son bon jour, & se mettre en estat de grce, pour puis aprs estants plus libres, chacun en sa conscience, s'exposer en la garde de Dieu, & la mercy des vagues de ceste grande & perilleuse Mer. Ce faict, nous nous embarquasmes dedans le vaisseau de ladite Association, qui estoit de trois cens cinquante tonneaux, appel le S. Estienne, dans lequel commandoit le Sieur de Pont Grav, & partismes dudit Honfleur le vingt-quatriesme jour d'Aoust[12] audit an, & fismes voile avec vent fort favorable, & vogumes sans rencontre de glaces, ny autres hazards, grces Dieu, & en peu de temps arrivasmes devant le lieu appell Tadoussac, le vingt-cinquiesme jour de May, o nous rendismes grces Dieu, de nous avoir conduit si propos au port de salut. [Note 12: Le 24 d'avril. A dfaut d'autres tmoignages, le contexte suffirait pour prouver qu'il y a ici erreur purement typographique. Nous partmes d'Honfleur, crit le P. d'Olbeau son ami le P. Didace David, le 24 d'Avril au soir, & arrivmes le 25 May un Port o s'arresterent les navires qui navigent icy. Ce port s'appelle Tadoussac. (Lettre cite par le P. le Clercq, Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 62.) Ces bons Pres, dit Sagard, s'estant tous disposez par frquentes oraisons & bonnes oeuvres une entreprise si pieuse & mritoire, se mirent en chemin pour commencer leur glorieux voyage, pied & sans argent l'Apostolique selon la coustume des vrais frres Mineurs, & s'embarqurent Honfleur l'an 1615, le 24 d'Avril environ les cinq heures du soir que le vent & la mare leur estoient favorables. (Hist, du Canada, p. 22.)] Aprs on commena mettre des hommes en besongne pour accommoder nos barques, affin d'aller Qubec, lieu de nostre habitation, & au grand sault Sainct Louys, o estoit le rendez-vous des Sauvages qui y viennent traicter. 10/498 Les barques accommodes nous nous mismes dedans, avec lesdits Peres Religieux [13], l'un desquels appell le Pere Joseph sans s'arrester ny faire aucun sejour Qubec, voulut aller droict au grand sault, o estant, il veit tous les Sauvages, & leur faon de faire. Ce qui l'esmeut d'aller hyverner dans le pays, entr'autres celuy des peuples qui ont leur demeure arreste, tant pour apprendre leur langue, que voir ce qu'on en pourroit esperer, en ce qui regarde leur rduction au Christianisme. Ceste resolution ainsi prise, il s'en retourna Qubec le vingtiesme jour de Juin[14], pour avoir quelques ornements d'Eglise, & autres choses pour sa commodit. Cependant 11/499 j'estois demeur [15] audit Qubec pour donner ordre ce qui deppendoit de l'habitation, tant pour le logement des Pres Religieux, qu'ornements d'Eglise, & construction d'une Chappelle, pour y dire & chanter la Messe, comme aussi d'employer autres personnes pour deffricher les terres. Je m'embarquay pour aller audit sault, avec le Pre Denis [16] qui estoit arriv ce mesme jour de Tadoussac, avec ledit sieur du Pont-Grav. [Note 13: Plusieurs dtails que nous ont conservs le Frre Sagard et le P. le Clercq, nous font voir comment il faut entendre ce passage. Aprs avoir sejourn deux jours Tadoussac, dit celui-ci (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 57), le R. P. Commissaire destina le P. Jean Dolbeau pour aller devant Qubec, pour y prparer toutes choses. D'aprs Sagard (Hist. du Canada, p. 24), le mme P. d'Olbeau, aprs avoir sejourn un jour ou deux Tadoussac, partit pour Kebec dans la premire barque qui se mit veille, & les autres pres cinq ou six jours aprs dans d'autres vaisseaux pour le mesme lieu. Le P. d'Olbeau serait donc parti de Tadoussac le 27 de mai. D'un autre ct, il nous apprend lui-mme, dans sa lettre au P. Didace David (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 63), qu'il arriva Qubec seul de religieux le second de Juin. Les autres, c'est--dire, le P. Denis, le P. Joseph et le F. Pacifique, ayant quitt Tadoussac cinq ou six jours aprs, durent arriver l'habitation vers le 8. Cependant, le P. Joseph dut passer Qubec un peu avant le P. Denis, puisque celui-ci, qui en repartit le jour mme qu'il y tait arriv, le rencontra la rivire des Prairies, qui s'en revenait Qubec. Quant Champlain il y a tout lieu de croire qu'il prit la premire barque prte, et que par consquent il arriva Qubec le 2 de juin avec le P. d'Olbeau: car, d'abord, sa prsence y tait grandement ncessaire tant pour la direction des travaux, que pour le logement des pres, et le choix de l'emplacement de la chapelle; en second lieu, on voit qu'il tait dj Qubec depuis quelques jours quand le P. Denis y arriva vers le 8, puisque, le jour mme de l'arrive de ce pre, il part avec lui pour le saut Saint-Louis, et que d'un autre ct il dit lui-mme tre demeur quelque temps Qubec. Il est donc peu prs certain que Champlain arriva Qubec le 2 de juin, et en repartit vers le 8 ou le 10.] [Note 14: Cette date, suivant nous, doit s'entendre du retour du P. Joseph Qubec, et non pas de son dpart du saut Saint-Louis. En effet, Champlain, qui devait tre parti de l'habitation vers le 8, comme nous avons vu ci-dessus, pouvait avoir mis huit ou dix jours monter la rivire des Prairies, et y aurait rencontr le P. Joseph le 17 ou le 18. Deux jours aprs, le pre pouvait tre Qubec. De plus, Champlain, en descendant, le rencontre de nouveau la rivire des Prairies, et arrive lui-mme Qubec le 26. Donc le pre tait de retour la rivire des Prairies au moins deux jours avant le 26, puisque Champlain ne pouvait gures mettre moins de deux jours descendre. Or il est presque incroyable qu'il et pu, du 20 au 24 descendre du saut Saint-Louis Qubec, y rgler ses petites affaires, et remonter la rivire des Prairies. Enfin, ce qui vient donner encore plus de vraisemblance cette supposition, c'est que, si le P. Joseph est reparti de Qubec le 20 ou au moins le 21 au matin, il a pu clbrer la sainte messe la rivire des Prairies le 24, par consquent avant que le P. d'Olbeau l'et dite Qubec le 25, comme l'affirme le Mmoire des Rcollets de 1637 (Archives de Versailles), lequel a d tre fait sous la dicte des Pres qui taient venus au Canada. On y lit entre autres ces mots: La premire messe qui fust jamais dicte en la Nouvelle-France, fut clbre par eux la riviere des Prairies, & la seconde Qubec.] [Note 15: Champlain dut demeurer l'habitation cinq ou six jours, c'est--dire, depuis le 2 de juin jusque vers le 8. (Voir la note l de la page prcdente.)] [Note 16: Comme on le voit, le P. Denis part avec Champlain, et non pas avec le P. Joseph. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, p. 148), aprs avoir invoqu le tmoignage de Champlain sur un fait que personne assurment ne songera contester, avance, sans citer aucune autorit que le P. le Caron, aprs s'tre fourni d'ornements d'glise et d'autres objets, remonta le fleuve Saint-Laurent avec le P. Denis Jamay, qui, son tour, ajoute-t-il, dsirait aussi beaucoup de voir les sauvages. On doit supposer qu'il s'appuie ici sur le P. le Clercq, vu que Sagard ne fait aucune mention de cette circonstance. Mais il restera toujours expliquer pourquoi l'on met ainsi de ct un tmoin oculaire aussi digne de foi que Champlain, pour suivre un auteur qui, crivant plus de soixante ans aprs, pouvait se tromper sur des dtails de cette nature, et qui, aprs tout, ne donne aucune preuve de ce qu'il affirme. Il est bien vrai que le P. d'Olbeau, qui tait Qubec dans le moment, dit que le P. Commissaire & le P. Joseph n'y arresterent pas [ l'habitation], ains vogurent le long de la rivire... (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 63); mais cela ne veut pas dire que les deux pres soient partis ensemble ou dans la mme barque. Le P. Denis quitta donc Qubec vers le 8 de juin (voir note l, page 10), et non pas aprs que le P. Joseph fut redescendu du saut Saint-Louis, ce qui n'aurait pu tre qu'aprs le 20 du mme mois.] Quant est des autres Religieux, savoir les Pre Jean, & 12/500 Pacifique, ils demeurrent audit Quebec[17] pour accommoder leur Chappelle, & donner ordre leur logement, lesquels furent grandement difiez d'avoir veu le lieu tout autrement qu'ils ne s'estoient imaginez, & qui leur augmenta leur zle. [Note 17: la date du 20 juillet de cette anne 1615, le P. Jean d'Olbeau crivait de Qubec au P. Didace David: ... J'arrivay seul de Religieux [ l'habitation] le second de Juin. Les autres y vinrent aprs selon la commodit. Le P. Commissaire & le P. Joseph n'y arresterent pas, ains ils voguerent le long de la rivire quarante ou cinquante lieues... J'ay presque demeur toujours seul avec Frre Pacifique depuis que nous sommes terre... Il continua vraisemblablement y demeurer jusqu'au mois de dcembre. Le P. d'Olbeau, dit Sagard (Hist. du Canada, p. 26), tousjours plein de zle, prit le premier l'essor pour les Montagnais... Il partit le second jour de Dcembre, pour y cabaner, apprendre leur langue, les catechiser, courir les bois avec eux;... mais la fume luy pensa perdre la veue, qu'il n'avoit des-ja guere bonne, & fut plusieurs jours sans pouvoir ouvrir les yeux, qui luy faisoient une douleur extrme, tellement que dans l'apprehension que ce mal augmentait il fut contraint de les quitter aprs deux mois de temps, & revenir l'habitation vivre avec ses frres. Le P. d'Olbeau tait donc de retour Qubec vers le commencement de fvrier 1616.] Nous arrivasmes la riviere des Prairies, cinq lieues au dessous du saut Sainct Louys, o estoient descendus les Sauvages. Je ne diray point le contentement que reeurent nos Pres Religieux, non seulement en voyant l'estendue d'un si grand fleuve, remply de plusieurs belles isles, entour d'un pas de costes assez fertiles, comme on peut juger en apparence. Mais aussi pour y voir grande quantit d'hommes forts & robustes, qui montrent n'avoir l'esprit tant sauvage, comme les moeurs, & qu'ils se l'estoient represent, comme eux-mesmes le confessoient & ce seulement faute d'estre cultivez, & le tout autrement qu'on ne leur avoit fait entendre. Je n'en feray point la description, renvoyant le Lecteur ce que j'en ay dit en nos livres prcdents, imprimez en l'an mil six cens quatorze [18]. [Note 18: C'est dans son dition de 1613, que Champlain dcrit le plus en dtail les diffrentes parties du pays. Il lui semblait probablement qu'il n'y avait qu'un an de tout cela.] Et continuant mon discours nous trouvasmes le Pre Joseph qui s'en retournoit Qubec, comme j'ay dit cy-dessus, pour se prparer & prendre ce qui luy estoit necessaire, affin d'aller hyverner dans le pays. Ce que je ne trouvois propos pour le temps, ains je luy conseillois pour sa commodit qu'il passast 13/501 l'hyver en l'habitation seulement, & que le Printemps venu, il pourroit faire le voyage, au moins durant l'Est, m'offrant de luy faire compagnie & en ce faisant il ne laisseroit de voir ce qu'il eust peu voir en hyvernant, & retourner parler l'hyver audit Qubec, o il eust eu la frquentation ordinaire de ses frres, & d'autres personnes qui restoient l'habitation, quoy il eust mieux proffit que de demeurer seul parmy ces peuples, o mon advis il ne pouvoit pas avoir beaucoup de contentement: neantmoins pour quelque chose qu'on luy peust faire entendre, dire, & representer, il ne voulut changer de dessein, estant pouss du zle de Dieu, & d'affection envers ces peuples, se promettant de leur faire congnoistre leur salut. Et ce qui luy faisoit entreprendre ce dessein estoit, ce qu'il nous representa, qu'il estoit necessaire qu'il y allast, tant pour mieux recognoistre le naturel des peuples, que pour apprendre plus aisment leur langage, & quant aux difficultez qu'on luy representoit debvoir se rencontrer en leur conversation, il s'asseuroit d'y resister, & de les supporter, & de s'accommoder leurs vivres & incommoditez fort bien, & alaigrement, moyennant la grce de Dieu: de la bont & assistance duquel il se tenoit certain & asseur, & que puis qu'il y alloit de son service, & que c'estoit pour la gloire de son nom, & prdication de son sainct Evangile, qu'il entreprenoit librement ce voyage, s'asseurant qu'il ne l'abandonneroit jamais en telle dlibration. Et pour ce qui regarde les commoditez temporelles, il falloit bien peu de chose pour contenter un homme qui ne fait profession que d'une 14/502 perptuelle pauvret, & qui ne recherche autre chose que le Ciel, non tant pour luy que pour les autres ses Confrres: n'estant chose convenable sa reigle d'avoir autre ambition que la gloire de Dieu, s'estant propos de souffrir & supporter toutes les necessits, peines & travaux qui s'offriront pour la gloire de Dieu. Et le voyant pouss d'un si sainct zle, & ardante charit, je ne l'en voulus plus destourner, & partit avec ceste dlibration d'y annoncer le premier le nom de Dieu, moyennant sa saincte grce, ayant un grand contentement que l'occasion se presentast pour souffrir quelque chose pour le nom, & gloire, de nostre Sauveur Jesus-Christ. Or incontinent que je fus arriv au sault[19], je visitay ces peuples qui estoient fort desireux de nous voir, & joyeux de nostre retour, sur l'esperance qu'ils avoient que nous leur donnerions quelques uns d'entre nous pour les assister en leurs guerres contre leurs ennemis, nous remontrant que mal-aisment ils pourroient venir nous si nous ne les assistions: parce que les Iroquois leurs anciens ennemis, estoient tousjours sur le chemin qui leur fermoient le passage, outre que je leur avois tousjours promis de les assister en leurs guerres, comme ils nous firent entendre par leur truchement. Surquoy ledit sieur du Pont, & moy, advisames(20) qu'il estoit 15/503 tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger d'avantage nous aymer, que pour moyenner la facilit de mes entreprises & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit comme un acheminement, & prparation, pour venir au Christianisme, en faveur de quoy je me resolu d'y aller recognoistre leurs pas, & les assister en leur guerres, afin de les obliger me faire veoir ce qu'ils m'avoient tant de fois promis. [Note 19: Champlain dut arriver au saut Saint-Louis peu prs en mme temps que le P. Joseph arrivait Qubec, c'est--dire, vers le 19 ou le 20 de juin. (Voir ci-dessus, p. 10.)] [Note 20: Pour cette expdition, comme pour celles de 1609 et de 1610, Champlain ne part donc point inconsidrment ou sans rflexion, comme le donne entendre Charlevoix (Hist. de la Nouv. France, liv. IV), puisque ce n'tait qu'aprs en avoir confr avec Pont-Grav, qui pouvait, mieux que personne, juger de l'opportunit de la chose. Les divers motifs qui le dterminent, et qui se trouvent ici noncs si clairement, ne sont pas non plus l'appas de quelques pelleteries ou une avarice qui le pousse jusqu' la cruaut, comme prtend le prouver l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, p. 136-142). Le lecteur impartial trouvera le contraire en parcourant cette seule relation de 1615, et pourra se convaincre en mme temps qu'on et beaucoup mieux rendu justice Champlain en donnant un bon rsum de ses expditions, et de celle-ci en particulier, qu'en rapprochant des textes pris a et l, et cits plus ou moins fidlement, pour faire peser sur un homme aussi estimable les graves soupons d'intrt personnel et de cruaut. Quant aux rsultats que pouvait avoir la conduite de Champlain, il est beaucoup plus facile de les constater aprs coup, qu'il ne l'tait alors de prvoir toutes les chances et les alternatives d'une lutte internationale laquelle il n'tait peut-tre pas possible de ne prendre aucune part. Il semble aujourd'hui, dit M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 149), que la dignit et les intrts de la France y auraient beaucoup gagn, si le fondateur de Qubec et agi comme le firent les Hollandais, et ft rest neutre au milieu des dissensions des tribus aborignes. Il serait cependant injuste de taxer Champlain de prcipitation ou d'imprudence: car nous sommes trop loigns de son temps, et trop peu au fait des circonstances dans lesquelles il se trouvait, pour juger srement de l'opportunit de sa dmarche. Plusieurs considrations importantes ont d l'engager dans cette expdition. (M. Ferland parle ici de l'expdition de 1609 en particulier.) Il voulait se concilier ses voisins immdiats, qui auraient t des ennemis trs-redoutables. Ne connaissant ni la puissance ni l'nergie de la nation iroquoise, il esprait l'assujettir, et la forcer vivre en paix avec les autres peuples du pays. Il ne pouvait prvoir qu'avant peu ses projets de pacification par la guerre seraient rompus, et que, si la supriorit des armes europennes donnait alors l'avantage aux Franais, qui seuls en taient pourvus, d'autres Europens, une poque assez rapproche, en fourniraient aux cinq nations, et qu'alors la lutte deviendrait ingale.] Nous les fismes donc tous assembler pour leur dire nos volontez, lesquelles entendues, ils nous promirent de nous fournir deux mil cinq cents hommes de guerre, qui feroient merveilles, & qu' ceste fin je menasse de ma part le plus d'hommes qu'il me feroit possible. Ce que je leur promis faire, estant fort aise de les voir si bien dlibrez. Lors je commenay leur descouvrir les moyens qu'il falloit tenir pour combattre, quoy ils prenoient un singulier plaisir, avec 16/504 demonstration d'une bonne esperance de victoire. Et toutes resolutions prises nous nous separasmes, avec intention de retourner pour l'excution de nostre entreprise. Mais auparavant que faire ce voyage, qui ne pouvoit estre moindre que de trois ou quatre mois, il estoit propos que je fisse un voyage nostre habitation pour donner l'ordre requise, pendant mon absence, aux choses necessaires. Et le ... jour de ... ensuivant [21], je party de l pour retourner la riviere des Prairies, o estant avec deux canaux de Sauvages, je fis rencontre du Pre Joseph, qui retournoit [22] nostre habitation, avec quelques ornements d'Eglise pour clbrer le sainct Sacrifice de la messe, qui fut chante[23] sur le bord de ladite riviere avec toute devotion, par le Reverend Pre Denis, & Pre, Joseph, devant tous ces peuples qui estoient en admiration, de voir les crmonies dont on usoit, & des ornements qui leur sembloient si beaux, comme chose qu'ils n'avoient jamais veue: car c'estoient les premiers qui y ont clbr la Saincte Messe[24]. [Note 21: Il est probable que Champlain partit du saut le 23 de juin et vnt coucher la rivire des Prairies, o la messe dut se chanter le lendemain matin 24, jour de la Saint-Jean-Baptiste. C'est du moins ce qui parat le plus vraisemblable, quand on a bien examin toutes les circonstances rapportes par Champlain lui-mme, qui tait sur les lieux, et par le Frre Sagard, dont le tmoignage, comme auteur contemporain, doit avoir ici une grande valeur, puisqu'il a vcu avec plusieurs de ces premiers missionnaires.] [Note 22: Le contexte montre assez qu'il faut lire: de nostre habitation.] [Note 23: Cette messe put tre chante en effet, puisqu'il se trouvait l plusieurs franais, sans compter les deux Pres. Il est tout fait probable, comme nous l'avons dit dans les notes prcdentes, que ce fut le jour de la Saint-Jean-Baptiste. Alors cette messe aurait t en effet la premire qui se soit dite en Canada, depuis l'poque de Jacques Cartier. Champlain ne dit pas qu'il y ait assist; mais il semble que les dtails qu'il en donne, le laissent entendre suffisamment; et, quoiqu'il fut extrmement press, puisqu'il avait promis d'tre de retour au saut dans quatre jours, comme il est dit plus loin, il est croire que sa pit l'aura fait passer par dessus toute considration humaine.] [Note 24: C'est--dire: _C'taient les premiers qui ont clbr la sainte messe chez eux_ ou _dans le pays_. Il semble, en effet, que la pense de l'auteur, dans ce passage, se reporte moins sur le lieu, que sur tous ces peuples, qui estoient en admiration, de voir les crmonies dont on usoit, & des ornements qui leur sembloient si beaux, comme chose qu'ils n'avoient jamais veue, et la raison de leur tonnement, c'est que c'estoient les premiers qui y ont clbr, ou qui clbraient parmi ces peuples. Du reste, il et t superflu de faire remarquer que la messe n'avait pas encore t dite dans un lieu o il n'y avait jamais eu d'habitation, et qui n'tait pas mme le lieu ordinaire de la traite. Mais une preuve positive que tel doit tre le sens qu'il faut attacher cette phrase, c'est que le Mmoire des Rcollets de 1637 (Archives de Versailles) dit formellement que la premire Messe qui fust jamais dicte en la Nouvelle France, fut clbre par eux la riviere des Prairies, & la seconde Qubec. Il est vrai que le P. d'Olbeau (lettre dj cite, note 2 de la page 10) affirme de son ct avoir dit Qubec la premire Messe qui ait est dite en ce pays, et il avait bien quelque raison de le croire, puisqu'il y avait si peu d'apparence que le P. le Caron ft rendu au saut, ou qu'il se ft arrt en chemin pour la dire. Cependant, tout bien considr, il semble que le Mmoire a raison, et que la premire messe dite en ce pays, depuis l'poque de Jacques Cartier, fut clbre la rivire des Prairies par le P. Commissaire, selon toutes les apparences, et la seconde Qubec, par le P. d'Olbeau.] 17/505 Pour retourner la continuation de mon voyage, j'arrivay audit lieu de Qubec le 26 o je trouvay le Pre Jean, & le Pre Pacifique en bonne disposition, qui de leur part firent leur debvoir audit lieu, d'apprester toutes choses. Ils y celebrerent[25] la saincte Messe, qui ne s'y estoit encores ditte[26], aussi n'y avoit-il jamais est de Prebstre en ce cost-l. [Note 25: Dans la bouche d'un thologien, cette expression Ils y clbrrent signifierait sans doute que les deux religieux qui taient l'habitation y dirent chacun la messe; mais, dans la bouche de Champlain, elle veut dire simplement, qu'ils contriburent, chacun selon leur pouvoir, ce qui tait ncessaire pour la clbration du saint sacrifice: de mme que un peu plus haut, quand il rapporte que la Mfie fut chante... par le Reverend P. Denis, & P. Joseph, il n'entend pas dire non plus que la messe ait t chante deux. Suppos mme qu'il ait cru alors que Frre Pacifique ft prtre aussi bien que le P. d'Olbeau, ce qui est assez probable, puisque, dans cette relation de 1615, il lui donne le titre de Pre, il ne devait pas vraisemblablement parler avec autant de prcision que s'il et t rellement tmoin oculaire; car il ne faut point oublier que Champlain n'tait pas Qubec le jour qu'on y clbrait cette premire messe. Or, s'il est possible d'interprter comme nous le faisons cette expression _ils y clbrrent_, il faut absolument l'entendre ainsi, puisqu'il est prouv, par des tmoignages clairs et positifs, que Pacifique du Plessis n'tait que Frre lai. (Voir p. 7, note 3.) Comment donc s'expliquer que l'auteur de l'_Histoire de la Colonie francise en Canada_ ait non seulement pris ces mots au pied de la lettre, mais ait cru devoir en fixer le sens d'une manire plus prcise, en crivant: _ils y celebrerent l'un et l'autre?_ Car si Champlain, comme lac, plus vers dans la science de la navigation que dans la connaissance des ordres religieux ou de la langue thologique, est excusable de n'avoir aperu d'abord aucune diffrence entre des religieux qui portaient le mme habit, il n'en est pas de mme d'un crivain ecclsiastique, qui a sous les yeux les documents historiques les plus clairs et la rectification de Champlain lui-mme (dit. 1632, p. 3, deuxime partie). On dira peut-tre qu'on n'a pas cit Champlain textuellement en cet endroit. Mais, donner la substance du texte sans indiquer d'autre source, et renvoyer, un instant aprs, la page prcise o se trouvent les expressions dont nous parlons, n'est-ce pas dire au lecteur: Pour parler ainsi, je m'appuie sur le tmoignage de Champlain?] [Note 26: Cette messe, la premire dite Qubec depuis sa fondation, fut clbre le 25 de juin. Le 25 de Juin, crit le P. d'Olbeau lui-mme son ami le P. Didace David, en l'absence du Rvrend P. Commissaire j'ay clbr la sainte Messe, la premire qui ait est dite en ce pays, dont les habitans sont vritablement Sauvages de nom & d'effet. (Lettre cite par le P. le Clercq, Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 62-65.) Rien ne manqua pour rendre cette action solemnelle, autant que la simplicit de cette petite troupe d'une Colonie naissante le pouvoit permettre. Le clbrant & les assistans tous baignez de larmes par un effet de la consolation intrieure, que Dieu repandoit dans leurs mes de voir descendre pour la premire fois, le Dieu, & Verbe Incarn sous les especes du Sacrement dans ces terres auparavant inconnues; s'estant prpar par la Confession, ils y receurent le Sauveur par la Communion Eucharistique: le _Te Deum_ y fut chant au bruit de leur petite artillerie, & parmy les acclamations de joye dont cette solitude retentissoit de toute part, l'on eut dit qu'elle estoit change en un Paradis, tous y invoquans le Roy du Ciel, benissans son saint nom, & appellans leur secours les Anges tutelaires de ces vastes Provinces, pour attirer ces peuples plus efficacement la connoissance & adoration du vray Dieu. (_Ibid._ p. 60-62.)] 18/506 Ayant mis ordre toutes choses, audit Qubec, je pris deux hommes avec moy, & m'en retournay la riviere des Prairies, pour m'en aller avec les Sauvages, & partis de Qubec le quatriesme jour de Juillet, & le huictiesme dudit mois estant sur le chemin, je rencontray[27] le sieur du Pont, & le Pre Denis, qui s'en revenoient audit Qubec, & me dirent que les Sauvages estoient partis bien faschez, de ce que je n'estois all avec eux, du nombre desquels plusieurs nous faisoient morts, ou prins des Iroquois, d'autant que je ne devois tarder que quatre, ou cinq jours, & neantmoins j'en retarday dix [28]. Ce qui faisoit desesperer ces peuples, & mesmes nos Franois, tant ils estoient desireux de nous revoir. Ils me dirent que le 19/507 Pre Joseph estoit party[29] avec douze Franois qu'on avoit baill aux Sauvages les assister. Ces nouvelles m'affligrent un peu, d'autant que si j'y eusse est, j'eusse mis ordre beaucoup de choses pour le voyage, ce que je ne peu pas, tant pour le petit nombre d'hommes, comme aussi pource qu'il n'y en avoit pas plus de quatre ou cinq seulement qui sceussent le maniement des armes, veu qu'en telle entreprise les meilleurs n'y sont pas trop bons. Tout cela ne me fist point pourtant perdre courage poursuivre l'entreprise, pour l'affection que j'avois de continuer mes descouvertures. Je me separay donc d'avec lesdits sieurs du Pont, & Pre Denis, avec resolution de m'en aller dans les deux canaux qui estoient avec moy, & suivre aprs nos sauvages, ayans pris les choses qui m'estoient necessaires. [Note 27: Ce devait tre quelques lieues au-dessus de Sorel, puisque, aprs avoir quitt Pont-Grav et le P. Denis, il fait encore environ six lieues avant de prendre la rivire des Prairies.] [Note 28: C'est--dire, qu'il fut son voyage dix jours de plus qu'il n'avait compt. Il tait parti du saut Saint-Louis le 23 ou le 24 de juin, comme nous avons vu (p. 16, note l); par consquent, il devait y tre de retour le 28 ou le 29, et l'on tait dj au 8 de juillet. Il est remarquer que, sur la nouvelle du dpart des sauvages, il ne remonte pas jusqu'au saut, mais qu'il coupe au plus court, par la rivire des Prairies.] [Note 29: Si le P. le Caron tait parti ds le 8 de juillet, il est impossible qu'il ait dit la messe aux Trois-Rivires le 26 du mme mois, comme l'affirme le P. le Clercq (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 66), et aprs lui M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, 170) et l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, p. 149). Si rellement la messe fut dite aux Trois-Rivires le 26 de juillet, ce fut vraisemblablement par le P. Denis, qui dut en effet y arrter en descendant avec Pont-Grav.] Le 9 dudit mois, je m'embarquay moy troisiesme, savoir l'un de nos truchemens[30], & mon homme, avec dix Sauvages, dans lesdits deux canaux, qui est tout ce qu'ils pouvoient porter, d'autant qu'ils estoient fort chargez & embarassez de hardes, ce qui m'empeschoit de mener des hommes d'avantage. [Note 30: Probablement tienne Brl, dont il est parl plus loin dans cette relation.] Nous continuasmes nostre voyage amont le fleuve S. Laurens, quelques six lieues, & fumes par la riviere des Prairies, qui descharge dans ledit fleuve, laissant le sault Sainct Louys cinq ou six lieues plus amont, la main senestre, o nous passasmes plusieurs petits sauts par ceste riviere, puis entrasmes dans un lac [31], lequel pass, rentrasmes dans la 20/508 riviere, o j'avois est auparavant[32], laquelle va, & conduit aux Algommequins, distante du sault Sainct Louys de quatre-vingt neuf [33] lieues, de laquelle riviere j'ay fait ample description en mon precedent livre, & traict de mes descouvertures, imprim en l'anne mil six cents quatorze [34]. C'est pourquoy je n'en parleray point en ce traict, & continueray mon voyage jusques au lac des Algommequins [35], o estant, rentrasmes dedans une riviere [36] qui descend dedans ledit lac, & allasmes amont icelle quelque trente-cinq lieues, & passasmes grande quantit de saults, tant par terre, que par eau, & en un pays mal aggreable, remply de sapins, boulleaux, & quelques chesnes, force rochers, & en plusieurs endroicts un peu montagneux. Au surplus fort desert, & sterille, & peu habit, si ce n'est de quelques Sauvages Algommequins, appellez Otaguottouemin[37], qui se tiennent dans les terres, & vivent de leurs chasses, & pescheries qu'ils font aux rivieres, 21/509 estangs, & lacs, dont le pas est assez muny. Il est vray qu'il semble que Dieu a voulu donner ces terres affreuses & dsertes quelque choses en sa saison, pour servir de rafraichissement l'homme, & aux habitans de ces lieux. Car je vous asseure qu'il se trouve le long des rivieres si grande quantit de blues [38], qui est un petit fruict fort bon manger, & force framboises, & autres petits fruicts, & en telle quantit, que c'est merveilles: desquels fruicts ces peuples qui y habitent en font seicher pour leur hyver, comme nous faisons des pruneaux en France, pour le Caresme. Nous laissames icelle riviere qui vient du Nort[39], & est celle par laquelle les Sauvages vont au Sacquenay pour traicter des Pelleteries, pour du Petun. Ce lieu est par les quarante & six degrez de latitude [40] assez aggreable la veue, encores que de peu de rapport. [Note 31: Le lac des Deux-Montagnes.] [Note 32: La rivire des Algonquins, aujourd'hui l'Outaouais, qu'il avait remont jusqu'aux Allumettes, en 1613.] [Note 33: Il est probable qu'il y avait, dans le manuscrit, 8 9 lieues, et que le typographe aura lu 89, qu'il aura mis en toutes lettres. Du saut Saint-Louis l'embouchure de l'Outaouais, il y a en effet huit ou neuf lieues.] [Note 34: Le cours de l'Outaouais est dcrit par l'auteur dans son dition de 1613, Quatrime Voyage.] [Note 35: Le lac des Algonquins n'est autre chose que le lac des Allumettes. On appelait les Kichesipirini Algonquins de l'Ile, ou Sauvages de l'Ile, et, pour dsigner leur le et leur lac, on disait l'le des Algonquins, et le lac des Algonquins. (Voir 1613, p. 320.)] [Note 36: Depuis cet endroit jusqu'aux Joachims, c'est--dire, l'espace d'environ dix lieues, l'Outaouais prend le nom de rivire Creuse, au-dessus de laquelle il reste encore vingt ou vingt-cinq lieues faire avant de prendre la rivire Mataouan; ce qui fait peu prs les trente-cinq lieues que compte l'auteur.] [Note 37: La Relation de 1650 leur donne peu prs le mme nom avec une terminaison sauvage, Outaoukotouemiouek: Ce sont peuples qui ne descendent quasi jamais vers les Franois; leur langue est mesle de l'Algonquine & de la Montagnse. La Relation de 1640, qui les appelle Kotakoutouemi, nous apprend qu'ils demeuraient du ct du nord de la rivire. Montant plus haut, y est-il dit (ch. X), on trouve les Kichesipirini, les Sauvages de l'Isle, qui ont cost dans les terres au Nord les Kotakoutouemi.] [Note 38: Bluets. Quoique ce mot n'ait pas trouv grce auprs de l'Acadmie, au moins dans l'acception qu'il a ici, on le trouve employ dans la plupart des auteurs qui ont crit sur le Canada, et en particulier dans le P. de Charlevoix, qui lui consacre un article spcial dans sa Description des Plantes de l'Am. Sept. XCIII, sous le titre de BLUET DU CANADA, _Vitis idoea Canadensis, Myrti folio_. Les botanistes d'aujourd'hui rapportent les diverses espces de Bluets au genre Vaccinum.] [Note 39: cet endroit o l'on prend la rivire Mataouan pour gagner le lac Nipissing, l'Outaouais vient en effet du Nord; mais, depuis sa source jusqu' quelques lieues de la, il vient du nord-ouest, ou peu prs. Du lac Tmiscaming, ou des diffrentes sources de l'Outaouais, on peut, comme le remarque Champlain, aller rejoindre la tte du Saint-Maurice, et de l passer la rivire Chomouchouan, qui va tomber dans le lac Saint-Jean.] [Note 40: La latitude du lieu o la rivire Mataouan se jette dans l'Outaouais, est d'environ 46 18'. On ne peut gures s'expliquer, que par l'imperfection de ses instruments, comment Champlain peut trouver ici une hauteur si faible, quand deux ans auparavant, il avait plac l'le des Allumettes au quarante-septime degr.] Continuant nostre chemin par terre, en laissant ladite riviere des Algommequins, nous passames par plusieurs lacs, o les sauvages portent leurs canaux jusques ce que nous entrasmes dans le lac des Nipisierinij, par la hauteur de quarante-six 22/510 degrez & un quart de latitude. Et le vingt-sixiesme jour dudit mois[41], aprs avoir fait, tant par terre que par les lacs vingt-cinq lieues, ou environ. Ce faict nous arrivasmes aux cabannes des Sauvages, o nous sejournasmes deux jours avec eux. Ils nous firent fort bonne rception, & estoient en bon nombre: Ce sont gens qui ne cultivent la terre que fort peu. A. vous montre l'habit de ces peuples allant la guerre. B. celuy des femmes, qui ne diffaire en rien de celuy des montaignairs, & Algommequins grands peuples & qui s'estendent fort dans les terres [42]. [Note 41: Le 26 de juillet. Toute cette phrase, videmment, doit se rattacher la prcdente.] [Note 42: Voir les figures indiques par les lettres A et B.] Durant le temps que je fus avec eux, le Chef de ces peuples, & autres des plus anciens, nous festoyerent en plusieurs festins, selon leur coustume, & m'estoient peine [43] d'aller pescher & chasser, pour nous traicter le plus dlicatement qu'ils pouvoient. Ces dicts peuples estoient bien en nombre de sept huict cent ames, qui se tiennent ordinairement sur le lac, o il y a grand nombre d'isles fort plaisantes, & entr'autres une qui a plus de six lieues de long, o il y a 3 ou 4 beaux estans, & nombre de belles prairies, avec de tresbeaux bois qui l'environnent, o il y a abondance de gibier, qui se retirent dans cesdits petits estangs, o les Sauvages y prennent du poisson. Le cost du Septentrion dudict lac est fort agrable, il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, & plusieurs petites rivieres qui se deschargent dans iceluy lac. [Note 43: Mettaient peine, prenaient la peine de.] Ils faisoient lors pescherie dans un lac fort abondant de 23/511 plusieurs sortes de poisson, entr'autres d'un tresbon, qui est de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres especes, que les sauvages peschent pour faire seicher, & en font provision. Ce lac[44] a en son estendue quelque huict lieues de large, & vingt-cinq de long, dans lequel descend une riviere [45] qui vient du Norouest, par o ils vont traicter les marchandises que nous leur donnons en troque, & retour de leur Pelletries, & ce avec ceux qui y habitent [46], lesquels vivent de chasse, & de pescheries, pays peupl de grande quantit, tant d'animaux, qu'oyseaux, & poissons. [Note 44: Ici l'auteur parle encore du lac Nipissing, qu'il fait cependant un peu trop long.] [Note 45: La rivire aux Esturgeons. Elle vient plutt du nord, que du nord-ouest; mais elle se jette dans le lac Nipissing du ct du nord-ouest, et sert de dcharge au lac Tamagaming, qui semble avoir t la demeure des Outimagami. (Voir la note suiv.)] [Note 46: Les Nipissiriniens, dit la Relation de 1640 (ch. X), ont au Nord les Timiscimi, les Outimagami, les Ouachegami, les Mitchitamou, les Outurbi, les Kiristinon, qui habitent sur les rives de la mer du Nord, o les Nipissiriniens vont en marchandise.] Aprs nous avoir repos deux jours avec le chef desdits Nipisierinij: nous nous rembarquasmes en nos canaux, & entrames dans une riviere[47], par o ce lac se descharge, & fismes par icelle quelques trente-cinq lieues & descendismes par plusieurs petits saults, tant par terre, que par eau, jusques au lac Attigouautan[48]. Tout ce pas est encores plus mal-aggreable que le prcdent, car je n'y ay point veu le long d'iceluy dix arpens de terre labourable, sinon rochers, & pas aucunement montagneux. Il est bien vray que proche du lac des Attigouautan nous trouvasmes des bleds d'Inde, mais en petite quantit, o nos Sauvages furent prendre des sitrouilles qui nous semblerent 24/512 bonnes, car nos vivres commenoient nous faillir, par le mauvais mesnage desdits Sauvages, qui mangrent si bien au commencement, que sur la fin il en restoit fort peu, encores que ne fissions qu'un repas le jour. Il elt vray, comme j'ay dit cy-dessus, que les blues, & framboises ne nous manqurent en aucune faon, car autrement nous eussions est en danger d'avoir de la necessit. [Note 47: La rivire des Franais.] [Note 48: Le lac Huron. Attigouautan, ou Attignaouantan, tait le nom d'une des plus considrables tribus huronnes, la tribu de l'Ours, qui tait la plus voisine du lac. (Relations des Jsuites; Sagard.)] Nous fismes rencontre de 300 hommes d'une nation que nous avons nommez les cheveux relevez [49], pour les avoir fort relevez, & agencez, & mieux peignez que nos courtisans, & n'y a nulle comparaison, quelque fers, & faon qu'ils y puissent apporter. Ce qui semble leur donner une belle apparence. Ils n'ont point de brayer, & sont fort decouppez par le corps, en plusieurs 25/513 faons de compartiment: Ils se paindent le visage de diverses couleurs, ayants les narines perces, & les oreilles bordes de patinostres. Quand ils sortent de leurs maisons ils portent la massue, je les visitay & familiarisay quelque peu, & fis amiti avec eux. Je donnay une hache leur Chef, qui en fut aussi content, & resjouy, que si le luy eusse fait quelque riche prtent, & communiquant avec luy, je l'entretins sur ce qui estoit de son pas, qu'il me figura avec du charbon sur une escorce d'arbre. Il me fist entendre qu'ils estoient venus en ce lieu pour faire secherie de ce fruict appelle blues, pour leur servir de manne en hyver, & lors qu'ils ne trouvent plus rien. A. C. montre de la faon qu'ils s'arment allant la guerre. Ils n'ont pour armes que l'arc, & la flesche, mais elle est faite en la faon que voyez dpainte, qu'ils portent ordinairement, & une rondache de cuir boullu[50], qui est d'un animal comme le bufle. [Note 49: Le nom huron de ces sauvages tait Andatahouat (Sagard, Hist. du Canada, p. 199), ou Ondataouaouat (Relat. des Jsuites). Sagard, dans son Dictionnaire de la langue huronne, nous donne de plus les noms des trois nations qui en dpendaient, les Chisrhonon, les Squierhonon et les Hoindarhonon; c'taient probablement autant de tribus d'une mme nation. Mais il est remarquer que le nom de Cheveux-Relevs n'est point la traduction du mot _Ondatahouat. Ondata_ ou _Onnhata_, en huron, signifie _bois_; et il est tout fait probable que la nation de Bois, ou les _gens de bois_, dont parle Sagard (Hist. du Canada, p. 197), sont les Andatahouat mmes. Ils sont, dit-il, en parlant de ces gens de bois, dpendants des cheveux relevez & comme une mesme nation. Du mot _Ondatahouat_, s'est form _Outaouat_, ou Outaouais, nom sous lequel on a dsign plus tard tous les Algonquins Suprieurs. Ces Cheveux-Relevs ne demeuraient point l'embouchure de la rivire des Franais, o Champlain les rencontre ici; puisque, comme il est dit un peu plus loin, ils estoient venus en ce lieu pour faire pescherie de blues; et, quelques annes plus tard, lorsque Sagard suit la mme route, il trouve au mme endroit ces mmes Cheveux-Relevs, qui s'estoient venus camper, dit-il, proche la mer douce, dessein de traicter avec les Hurons & autres qui retournoient de la traicte de Kebec. O tait donc la demeure de ces peuples? Champlain, dans sa grande carte de 1632, les place l'ouest de la nation du Petun; ce qui porterait croire qu'ils occupaient cette longue pointe qui s'avance dans l lac Huron vers les iles de Manitoualin. D'un autre ct, la Relation de 1640 place dans ces les mmes les Outaouan, peuples venus de la nation des Cheveux-Relevs. Ce qui est d'accord avec la Relat. de 1671, o il est dit (ch. II, art. III), que l'le d'Ekaentouton (Manitoualin) tait l'ancien pays des Outaouais; et avec Nicolas Perrot, qui appelle cette le, l'ile des Outaouaks (Mmoire publ. par le P. Tailhan, p. 126). Si l'on fait attention que l'le de Manitoualin n'est pas figure dans la carte de Champlain, et que la mer Douce y est pose en longueur de l'est l'ouest, tandis qu'elle est nord-ouest sud-est, on trouvera que la place assigne, dans cette carte, aux Cheveux-relevs, n'est pas en contradiction avec les textes que nous avons rapports, ou du moins ne prouve pas que les Outaouais n'aient point habit cette le, mme cette poque.] [Note 50: Cuir bouilli.] Le lendemain nous nous separasmes, & continuasmes nostre chemin le long du rivage de ce lac des Attigouautan, o il y a un grand nombre d'isles, & fismes environ 45 lieues, costoyant tousjours cedit lac. Il est fort grand, & a prs de quatre cent [51] lieues de longueur, de l'Orient l'Occident, & de large cinquante lieues, & pour la grande estendue d'iceluy, je l'ay nomm la Mer douce. Il est fort abondant en plusieurs especes 26/514 de trs-bons poissons, tant de ceux que nous avons, que de ceux que n'avons pas, & principalement des Truittes qui sont monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques quatre pieds & demy, & les moindres qui se voyent sont de deux pieds & demy. Comme ausi des Brochets au semblable, & certaine manire d'Esturgeon, poisson fort grand, & d'une merveilleuse bont. Le pays qui borne ce lac en partie est aspre du cost du Nort, & en partie plat, & inhabit de Sauvages, quelque peu couvert de bois, & de chesnes: Puis aprs nous traversames une baye[52] qui faict une des extremitez du lac, & fismes quelques sept lieues [53], jusques ce que nous arrivasmes en la contre des Attigouautan[54], un village appell Otouacha 27/515 [55], qui fut le premier jour d'Aoust, o trouvasmes un grand changement de pas, cestuy-cy estant fort beau, & la plus grande partie desert, accompagn de force collines, & de plusieurs ruisseaux, qui rendent ce terroir aggreable. Je fus visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient pour lors fort avancez pour la saison. [Note 51: C'est peu prs trois fois la longueur que Champlain lui-mme donne ce lac dans sa grande carte de 1632, o cependant il le fait dj double de ce qu'il est rellement. Il est possible qu'il ait apprci la longueur de la mer Douce sur le nombre de journes de canots que comptaient les sauvages depuis le pays des Hurons jusqu'au fond du lac Michigan, ou du lac Suprieur, ou mme dans les deux runis.] [Note 52: La baie de Matchidache, qui, avec celle de Nataouassaga, fait l'extrmit mridionale dela baie Gorgienne.] [Note 53: Ces sept lieues doivent s'entendre de la traverse mme de la baie de Matchidache; autrement il est impossible de rien comprendre tout ce qui suit. Nous devons dire ici, une fois pour toutes, que, pour l'intelligence de la carte du pays huron, o Champlain aborde en ce moment, nous sommes redevables M. le chevalier Tach d'une foule de dcouvertes et d'observations extrmement importantes, sans lesquelles une grande partie de ce voyage de 1615 serait reste incomprise.] [Note 54: La contre des Attignaouantans, ou des Ours, s'tendait l'est et au nord-est de la baie de Nataouassaga, et se composait principalement de la presqu'le qui spare cette baie de celle de Matchidache. Aprs cette traverse de sept lieues, dont nous parlons dans la note prcdente, nos voyageurs devaient naturellement aborder la baie du Tonnerre, comme font et ont toujours fait ceux qui, de la cte nord du lac, viennent aborder au pays des Hurons; parce que, comme nous le faisait observer M. Tach, cette baie est un petit port naturel et de facile dbarquement, et que c'tait alors le point de cette cte le plus voisin d'un emplacement de bourgade, d'aprs les recherches faites jusqu' ce jour.] [Note 55: Otouacha est probablement le mme que Toenchain, ou Toanch. C'est vers cette bourgade que le P. le Caron dit la premire messe au pays des Hurons (Sagard, Hist. du Canada, p. 224). Ce fut l aussi que vint aborder, en 1634, le P. de Brebeuf. Je pris terre, dit-il, au port du village de Toanch, ou de Teandeouata, o autresfois nous estions habituez; mais ce fut avec une petite disgrace... Mes sauvages, aprs m'avoir dbarqu,... m'abandonnrent l tout seul... Le mal estoit que le village de Toanch avoit chang depuis mon dpart... Je m'en allay chercher le village, que je rencontray heureusement environ trois quarts de lieue, ayant en passant veu avec attendrissement & ressentiment le lieu o nous avions habit, & clbr le S. sacrifice de la Messe trois ans durant, converty en un beau champ, comme aussi la place du vieux village... (Relat. de ce qui s'est pass aux Hurons en l'anne 1635). On voit par ce passage du P. de Brebeuf, que le village de Toanch tait un peu moins de trois quarts de lieue du port, et l'on trouve en effet, d'aprs M. Tach, environ un mille de la baie du Tonnerre, les restes de ce qui devait tre le premier Toanch ou Otouacha.] 513a [Illustration] Ces lieux me semblerent tres-plaisans, au regard d'une si mauvaise contre, d'o nous venions de sortir. Le lendemain [56], je feus un autre village appell Carmaron [57], distant d'iceluy d'une lieue, o ils nous reeurent fort aimablement, nous faisant festin de leur pain, sitrouilles, & poisson: pour la viande, elle y est fort rare. Le Chef du dit Village me pria fort d'y sejourner, ce que je ne peu luy accorder, ains m'en retournay nostre Village, o la deuxiesme nuit comme j'estois all hors la cabanne pour fuir les puces qui y estoient en grande quantit, & dont nous estions tourmentez: une fille peu honteuse, & effrontment vint moy, s'offrant me faire 28/516 compagnie, dequoy je la remerciay, la renvoyant avec douces remonstrances, & passay la nuict avec quelques Sauvages. [Note 56: Le 2 d'aot.] [Note 57: Le nom de ce village tait videmment huron, comme le donne entendre cette expression appel Carmaron. Cependant, la langue huronne n'ayant pas de labiales, on est en droit de supposer, ou que Champlain aura exprim par cette orthographe ce qui paraissait approcher davantage du mot huron, ou bien que le typographe aura mal lu le manuscrit de l'auteur. Dans le premier cas, il faudrait vraisemblablement lire Carouaron; puisque les Hurons ne trouvaient rien de mieux, pour rendre la lettre _m_, que la diphthongue _ou_, et l'on sait que, dans leur bouche, les mots _Marie, Lemoine_, devenaient _Ouarie, Ouane_. Dans le second cas, le mot tel que Champlain l'aurait crit, pourrait bien tre _Cannaron_; ce qui vient donner plus de vraisemblance cette supposition, c'est que, une petite distance d'Otouacha, et peu prs dans la direction que devait naturellement prendre Champlain pour pntrer plus avant dans le pays, se trouvait une bourgade remarquable, appele, d'aprs les Relations, _Kontarea_, mot qui pourrait s'crire _Conndarea_ ou simplement _Connarea_. Il va sans dire, ici, que nous n'avons point d'autre prtention que celle de suggrer une ide ceux qui s'occupent de l'histoire de cette contre si pleine de souvenirs.] Le lendemain [58], je party de ce Village, pour aller un autre, appell Touaguainchain[59], & un autre appell Tequenonquiaye[60], esquels nous fusmes reeus des habitans desdits lieux fort amiablement, nous faisant la meilleure chre qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs faons, tant ce pays est tresbeau, & bon, par lequel il faict beau cheminer. [Note 58: Probablement le 3 d'aot.] [Note 59: D'aprs les persvrantes recherches de M. Tach, ce village devait tre quelques milles l'ouest de Carmaron, et Carmaron lui-mme environ une demi-lieue vers le sud-ouest de Ouenrio, ou du fond de la baie de Pntangouchine. Il serait donc possible que Touaguainchain ft le nom sauvage du bourg de Sainte-Madeleine, dont il est parl dans les Relations de 1640 et de 1648, et qui, autant qu'on en peut juger par la carte de Ducreux, devait tre dans ces environs.] [Note 60: Ce village, qui tait comme la capitale des Attignaouantans, a port cinq ou six noms diffrents. Mon sauvage & moy avec un autre, dit Sagard (Hist. du Canada, p. 208), tinsmes le chemin de _Tequeunonkiaye_, autrement nomm _Quieuindohian_, par quelques Franois la Rochelle, & par nous la ville de sainct Gabriel, pour estre la premire ville du pays dans laquelle je fois entr, elle est aussi la principale, & comme la gardienne & le rempart de toutes celles de la Nation des Ours, & o se dcident ordinairement les affaires de plus grande importance. Ce lieu est assez bien fortifi leur mode, & peut contenir environ deux ou trois cens mesnages, en trente ou quarante cabanes qu'il y a. Quelques annes aprs, La Rochelle portait le nom d'Ossossan, et les Pres Jsuites y tablissaient une mission et une rsidence sous le titre de l'Immacule-Conception. Cette bourgade a donc port les diffrents noms sauvages de Tequeunonkiaye, de Quieuindohian et d'Ossossan, sans compter les noms franais de La Rochelle, de Saint-Gabriel et de La Conception. Elle tait, de toutes celles de la nation des Ours, la plus proche voisine des Hyroquois (Sag. _ibid_. p. 214), et environ quatre lieues d'Otouacha, ou, si l'on veut, de la baie du Tonnerre, par consquent deux bonnes lieues plus au sud que Carmaron.] De l, je me fis conduire Carhagouha[61], ferm de triple pallissade de bois, de la hauteur de trente cinq pieds pour leur deffence & conservation: auquel Village estoit le Pre 29/517 Joseph demeurant, & que nous y trouvasmes, estant fort aise de le voir en sant, ne l'estant pas moins de sa part, qui n'esperoit rien moins que de me veoir en ce pas. Et le 12e jour d'Aoust, le R. P. clbra la saincte Messe[62], & y fut plant une Croix proche d'une petite maisonnette [63], separe du village que les Sauvages y bastirent pendant que j'y sejournay[64], en attendant que nos gens s'apprestoient, & se preparoient pour aller la guerre, quoy ils furent fort longtemps. [Note 61: Carhagouha ne devait pas tre une grande distance du point o l'auteur avait abord; car, pour qu'il y et quatorze lieues de Carhagouha jusqu'au point le plus loign du pays huron, il fallait que ce village ft situ vers le nord de la contre des Attignaouantans. C'est ce que prouve du reste ce passage de Sagard; Auparavant nous, ny Prestres, ny Religieux n'y avoit mis le pied que le seul P. Joseph le Caron, qui y dit la premire messe vers la bourgade de Toenchain [ou Otouacha]. (Hist. du Canada, p. 224.)] [Note 62: Le Mmoire des Rcollets de 1637 (Archives de Versailles) dit que la messe fut clbre dans ce village le 10 d'aot, et qu'au dit lieu la messe ne s'tait point encore dite. Il est difficile de savoir qui a raison; cependant, cette relation dtaille et suivie que Champlain publie peu de temps aprs les vnements, semble mriter plus d'attention, qu'un mmoire fait plus de vingt ans aprs et dans lequel une date n'tait pas absolument d'une grande importance. Cette messe n'tait pas la premire dite au pays des Hurons, si l'on en croit le Frre Sagard, qui assure que le P. le Caron dit la premire Messe vers la bourgade de Toenchain. (Hist. du Canada, p. 224.)] [Note 63: Ce fut l la premire chapelle construite au pays des Hurons; celle de 1623 tait la seconde (Hist. du Canada, p. 224), et celle des Jsuites, en 1635, fut la troisime.] [Note 64: Champlain tait arriv Carhagouha vers le 4 ou le 5, et il n'en repartit que le 14; il y demeura donc une dizaine de jours.] Et voyant une telle longueur qu'ils apportoient faire leur gros, & que j'aurois du temps pour visiter leur pays: je me deliberay de m'en aller petites journes de village en village Cahiagu[65], ou debvoit estre le rendez-vous de toute l'arme, distant de Carhagouha de quatorze lieues, & partismes de ce Village le 14 d'Aoust, avec dix de mes compagnons. [Note 65: Cahiagu est videmment le nom huron de Saint-Jean-Baptiste, qui, suivant les Relations, tait le bourg principal des Arendaronons, ou tribu de la Roche. Les Arendaronons sont une des quatre nations qui composent ceux qu' proprement parler on nomme Hurons: elle est la plus Orientale de toutes, & est celle qui la premire a dcouvert les Franois, & qui en suite appartenoit la traitte selon les loix du pays. Ils en pouvoient jouir seuls, neantmoins ils trouverent bon d'en faire part aux autres nations, se retenant toutefois plus particulirement la qualit de nos aliez, & se portans en cette consideration la protection des Franois, lors que quelque malheur est arriv. C'est o feu monsieur de Champlain s'arresta plus long temps au voyage qu'il fit icy haut, il y a environ 22 ans, & o sa rputation vit encore dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent mesme aprs tant d'annes plusieurs belles vertus qu'ils admiroient en luy, & particulirement sa chastet & continence envers les femmes... Cette alliance si particuliere que ces peuples Arendaronons ont avec les Franois nous avoit souvent donn la pense de leur aller communiquer les richesses de l'Evangile, mais le deffaut de langue nous avoit tousjours empesch de pousser jusques l, nous estant trouvez engagez de premier abord nostre premire demeure, qui estoit situe l'autre extrmit du pays toute oppose. Cette anne nous estant trouvez assez forts pour cette entreprise, nous y avons commenc une mission, qui a eu dans son ressort trois bourgs: de S. Jean Baptiste, de S. Joachim, & de Saincte Elizabeth. Les Pres Antoine Daniel & Simon le Moine en ont eu le soin. Ils firent leur premire demeure & la plus ordinaire dans le bourg plus peupl de S. Jean Baptiste, y ayant plus travailler. (Relat. du pays des Hurons, 1639-40, ch. IX.)] 30/518 Je visitay cinq des principaux Villages [66], fermez de pallissades de bois, jusques ce qu' [67] Cahiagu, le principal Village du pas, o il y a deux cents cabannes asss grandes, o tous les gens de guerre se debvoient assembler. Or en tous ces Villages ils nous reeurent fort courtoisement avec quelque humble accueil. Tout ce pays o je fus par terre contient quelque 20 30 lieues, & est trs-beau, soubs la hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, pays fort desert, o ils sement grande quantit de bleds d'Inde, qui y vient trs-beau, comme aussi des sitrouilles, herbe au Soleil, dont ils font de l'huille de la graine: de laquelle huille ils se frottent la teste. Le pays est fort travers de ruisseaux qui se deschargent dedans le lac. Il y a force vignes & prunes, qui sont tresbonnes, framboises, fraises, petites pommes sauvages, noix & une manire de fruict, qui est de la forme, & couleur de petits citrons, & en ont aucunement le goust, mais le dedans est tresbon, est presque semblable celuy des 31/519 figues. C'est une plante qui les porte, laquelle la hauteur de deux pieds & demy, chacune plante n'a que trois quatre feuilles pour le plus, & de la forme de celle du figuier, & n'aporte que deux pommes chacun pied. Il y en a quantit en plusieurs endroits, & en est le fruict tresbon, & de bon goust[68]: les chesnes, ormeaux, & hestres, y sont en quantit, y ayans dedans ce pays force sapinieres, qui est la retraicte ordinaire des perdrix, & lapins. Il y a aussi quantit de cerises petites & merises, & les mesmes especes de bois que nous avons en nos forests de France, sont en ce pays-l. A la vrit ce terroir me semble un peu sablonneux, mais il ne laisse pas d'estre bon pour cet espece de froment. Et en ce peu de pays j'ay recogneu qu'il est fort peupl d'un nombre infiny d'ames, sans en ce comprendre les autres contres, o je n'ay pas est, qui sont, au rapport commun, autant ou plus peuples, que ceux cy-dessus: Me representant que c'est grand dommage que tant de pauvres cratures vivent, & meurent sans avoir la cognoissance de Dieu, & mesmes sans aucune Religion ny Loy, soit divine, Politique, ou Civille, establie parmy eux. Car ils n'adorent, & ne prient, aucune chose, du moins en ce que j'ay peu recognoistre en leur conversation: Ils ont bien encore quelque espece de crmonie entr'eux, que je descriray en son lieu, comme pour ce qui est des mallades, ou pour savoir ce 32/520 qui leur doibt arriver, mesme touchant les morts: mais ce sont de certains personnages estans parmy eux qui s'en veulent faire croire, tout ainsi que faisoient, ou se faisoit du temps des anciens Payens qui se laissoient emporter aux persuasions des enchanteurs, & devins, neantmoins la pluspart de ces peuples ne croyent rien de ce qu'ils font, & disent. Ils sont assez charitables entr'eux, pource qui est des vivres: mais au reste, fort avaricieux. Ils ne donnent rien pour rien. Ils sont couverts de peaux de Cerfs, & Castor, qu'ils traictent avec les Algommequins, & Nipisierinij, pour du bled d'Inde, & farines d'iceluy. [Note 66: Ces cinq principaux villages palissads taient presque tous situs sur la frontire du ct des Iroquois. A part Tequenonkiaye et Carhagouha, qu'il venait de visiter, il dut passer par Scanonahenrat, qui formait lui seul la nation des Tohontahenrat, et par Teanaustaya, chef-lieu des Attignenonghac. L'auteur compte sans doute Cahiagu pour le cinquime; car, en passant par Teanaustay, il devait naturellement laisser de ct Taenhatentaron, appel plus tard Saint-Ignace, qui tait deux bonnes lieues plus au nord, et qui complte le nombre de villages palissads que compte Champlain lui-mme un peu plus loin.] [Note 67: Dans l'dition de 1632, on a corrig en mettant simplement: _jusques Cahiagu_.] [Note 68: Le fruit de cette plante (Podophyllum peltatum, LINN.), que l'on appelle citronnier, dans le pays, est bon manger; mais la racine est un poison violent, dont les sauvages se servaient quelquefois quand ils ne pouvaient survivre leur chagrin. (Catal. des Plantes Canad. contenues dans l'herbier de l'Univ. Laval, par l'abb O. Brunet, prem. livraison, p. 15.)] Le dixseptiesme jour d'Aoust j'arrivay Cahiagu, o je fus reeu avec grande alegresse, & recognoissance de tous les Sauvages du pays, qui avoient rompu leur desseing, pensant ne me revoir plus, & que les Iroquois m'avoient pris, comme j'ay dict cy-dessus, qui fut cause du grand retardement qui se trouva en ceste expdition, jusques l mesmes qu'ils avoient remis la partie l'autre anne suivante: Sur lesquelles entrefaictes ils reeurent nouvelles comme certaine nation de leurs alliez [69], qui habitent trois bonnes journes plus 33/521 haut que les Entouhonorons[70], ausquels[71] les Iroquois font aussi la guerre, lesquels aliez les vouloient assister en ceste expedition de cinq cens bons hommes, & faire alliance, & jurer amiti avec nous, ayants grand desir de nous voir, & que nous fissions la guerre tous ensemble, & dont ils tesmoignoient avoir du contentement de nostre cognoissance, & moy d'avoir trouv cette opportunit, pour le desir que j'avois de savoir des nouvelles de ce pays-l: qui n'est qu' sept journes, d'o les Flamens vont traicter sur le quarentiesme degr, lesquels Sauvages[72], assistez des Flamens, leur font la guerre, & les prennent prisonniers, & les font mourir cruellement, comme de faict ils nous dirent que l'anne passe faisant la guerre, ils prirent trois desdicts Flamens qui les assistoient, comme nous faisons les Attigouautan: & qu'au combat, il en fut tu un des leurs. Neantmoins ils ne laisserent pas de renvoyer les trois Flamens prisonniers, sans leur faire aucun mal, croyans que ce fussent des nostres, encores qu'ils n'eussent aucune cognoissance de nous, que par oy dire, n'ayans jamais veu de Chrestien: car autrement ces trois prisonniers n'eussent pas pass si bon march, ny ne passeront, s'ils en peuvent prendre, & atraper. Ceste nation est fort belliqueuse, ce que 34/522 tiennent ceux de la nation des Attigouotans, il n'y a que trois Villages qui sont au millieu de plus de 20 autres, ausquels ils font la guerre, ne pouvant avoir de secours de leurs amis, d'autant qu'il faut passer par le pays [de] ces Chouontouarouon[73], qui est fort peupl, ou bien faudroit prendre un bien grand tour de chemin. [Note 69: Champlain, dans sa grande carte de 1632, les appelle Carantouanais. C'est une nation, dit-il (_Table_ de la carte, p. 8), qui s'est retire au Midy des Antouhonorons, en trs beau & bon pas, o ils sont fortement logez, & sont amis de toutes les autres nations, fors desdits Antouhonorons, desquels ils ne sont qu' trois journes. Ce nom de Carantouanais n'tait probablement que le nom particulier ou d'une tribu, ou d'un village de la nation des Andastes, ou Andastoronons. Andasto, dit le P. Ragueneau (Rel. des Hurons, 1647-8, ch. VIII), est un pays au del de la Nation Neutre, loign des Hurons en ligne droite prs de cent cinquante lieues, au Sud-est quart de Sud des Hurons... Ce sont peuples de langue Huronne, & de tout temps alliez de nos Hurons. Ils sont trs-belliqueux, & comptent en un seul bourg treize cens hommes portans armes... Plusieurs europens s'estans mis sous la protection du Roy de Sude, ont appell ce pays-l Nouvelle Sude. Nous avions jug autrefois que ce fust une partie de la Virginie. De ce qui prcde, et de l'examen attentif des cartes anciennes, on peut conclure que les Carantouanais, ou Andastes, s'taient tablis assez prs de la rivire Susquehanna, vers le sud-est de la Pensylvanie. C'est aussi l'opinion de M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 174).] [Note 70: Ces Entouhonorons, que l'auteur appelle un peu plus loin Chouontouaronons sont les mmes que les Sountouaronons ou Tsountouaronons, appels plus souvent Tsonnontouans.] [Note 71: Auxquels alis; car, d'aprs Champlain lui-mme (Table de la carte de 1632, p. 8), les Entouhonorons, conjointement avec les Iroquois proprement dits, faisoient la guerre par ensemble toutes les autres nations, except la nation Neutre. ] [Note 72: Les Iroquois, et trs-probablement les Agniers, avec lesquels les Andastes eurent souvent des dmls.] [Note 73: Faut-il ici suppler _de_, et lire de ces Chouontouaronon? ou bien mettre tout bonnement _des_ la place de _ces_, comme on a fait dans l'dition de 1632? Nous osons croire que le premier mode de correction vaut mieux; parce que le mot _Chouontouaronon_ est l'quivalent de Entouhoronon. Il est bien vident, en effet que _Chouontouaronon, Souontouaronon, Sountouaronon, Tsountouaronon_, ne sont que des orthographes diffrentes du nom des Tsonnontouans, que Champlain appelle Entouhonorons, ou plutt Entouhoronons. D'ailleurs, si Champlain avait voulu parler ici d'une autre nation, il devait naturellement dire qu'elle tait l'ennemie des Carantouanais, et ne pas se contenter de remarquer qu'elle tait fort peuple.] Arriv que je fus en ce Village, o il me convint sejourner, attendant que les hommes de guerre vinsent des Villages circonvoisins pour nous en aller au plustost qu'il nous seroit possible, pendant lequel temps on estoit tousjours en festins, & dances, pour la resjouyssance en laquelle ils estoient de nous voir si resolus de les assister en leur guerre, & comme s'asseurant desja de leur victoire. La plus grande partie de nos gens assemblez nous partismes du village le premier jour de Septembre, & passasmes sur le bord d'un petit lac [74], distant dudit village de trois lieues, o il se fait de grandes pescheries de poisson, qu'ils conservent pour l'hyver. Il y a un autre lac [75] tout joignant, qui a 35/523 vingt-six lieues de circuit, descendant dans le petit par un endroict, o se faict la grande pesche dudit poisson, par le moyen de quantit de pallissades, qui ferme presque le destroit, y laissant seulement de petites ouvertures, o ils mettent leurs fillets, o le poisson se prend, & ces deux lacs se deschargent dans la mer douce. Nous sejournasmes quelque peu en ce lieu pour attendre le reste de nos Sauvages, o estans tous assemblez avec leurs armes, farines, & choses necessaires: on se dlibra de choisir des hommes des plus resolus qui se trouveroient en la trouppe, pour aller donner advis de nostre partement ceux qui nous debvoient assister des cinq cents hommes pour nous joindre, affin qu'en un mesme temps nous nous trouvassions devant le fort des ennemis. Ceste dlibration prinse, ils despescherent deux canaux, avec douze Sauvages des plus robustes, & par mesme moyen l'un de nos truchements [76] qui me pria luy permettre faire le voyage: ce que facillement je luy accorday, puisque de sa volont il y estoit port, & par ce moyen verroit leur pays, & pourroit recognoistre les peuples qui y habitent. Le danger n'estoit pas petit, d'autant qu'il faloit passer par le milieu des ennemis. Ils partirent le 8 dudit mois, & le dixiesme ensuivant il fit une forte gele blanche. Nous continuasmes nostre chemin vers les ennemis, & fismes quelque cinq six lieues dans ces lacs [77], & de l les sauvages portrent leurs canaux environ dix lieues par 36/524 terre, & rencontrasmes un autre lac[78] de l'estendue de six sept lieues de long, & trois de large. C'est d'o sort une riviere[79] qui se va dcharger dans le grand lac des Entouhonorons, & ayans travers ce lac, nous passasmes un saut d'eau, continuant le cours de ladite riviere, tousjours aval, environ soixante quatre lieues, qui est rentre [80] dudit lac des Entouhonorons & allans, nous passasmes cinq saults par terre. Les uns de quatre cinq lieues de long, & passasmes par plusieurs lacs, qui sont d'assez belles estendues, comme aussi ladicte riviere qui passe parmy, est fort abondante en bons poissons, estant certain que tout ce pas est fort beau, & plaisant. Le long du rivage il semble que les arbres ayent est plantez par plaisir, en la pluspart des endroicts: aussi que tous ces pays ont est habitez au temps pass de Sauvages, qui depuis ont est contraincts l'abandonner pour la crainte de leurs ennemis. Les vignes, & noyers, y sont en grande quantit, les raisins viennent de maturit: mais il y reste tousjours une aigreur fort acre, que l'on sent la gorge en le mangeant en quantit. Ce qui provient faute d'estre cultivez: ce qui est desert en ces lieux est assez agrable. La chasse des Cerfs, & Ours, y est frquente, & pour l'exprience nous y chassasmes, & en prismes un assez bon nombre en dessendans, & pour ce faire ils se mettoient quatre ou cinq cents sauvages en haye dans le 37/525 bois, jusques ce qu'ils eussent attaint certaines pointes qui donnent dans la riviere, & puis marchant par ordre ayant l'arc & la flesche en la main, en criant & menant un grand bruit pour estonner les bestes, ils vont tousjours jusques ce qu'ils viennent au bout de la pointe. Or tous les animaux qui se trouvent entre la pointe & les chasseurs sont contraints de se jetter l'eau, sinon qu'ils passent la mercy des flesches qui leur sont tires par les chasseurs, & cependant les Sauvages qui sont dans les canaux posez & mis exprez sur le bord du rivage, s'approchant facillement des Cerfs, & autres animaux chassez & harassez & fort estonnez: lors les chasseurs les tuent facillement avec des lames d'espes, emmanches au bout d'un bois, en faon de demie picque, & font ainsi leur chasse: comme aussi au semblable dans les isles, o il y en a quantit. Je prenois un singulier plaisir les voir ainsi chasser, remarquant leur industrie. Il en fut tu beaucoup de coups d'arquebuse, dont ils s'estonnoient fort: mais il arriva de malheur qu'en tirant un Cerf, par mesgarde un sauvage se rencontra devant le coup, & fut bless d'une arquebusade, n'y pensant nullement, comme il est presupposer, dont il s'ensuit une grande rumeur entr'eux, qui neantmoins s'appaisa, en donnant quelques presens au blesse, qui est la faon ordinaire pour appaiser, & amortir les querelles & o le bless decederoit, on fait les presens, & dons, aux parens de celuy qui aura est tu. Pour le gibier, il est en grande quantit, 38/526 lors de sa saison. Il y a aussi force grues [81], blanches comme signes, & d'autres especes d'oiseaux, semblables ceux de France. [Note 74: Le lac Couchichine, dans lequel se dcharge le lac Simcoe, et qui se dcharge lui-mme dans le lac Huron par la rivire de Matchidache, ou Severn. Il ne devait pas y avoir trois lieues de Cahiagu ce lac; mais il est clair qu'on ne mit les canots l'eau que vers le Dtroit, o se faisait la grande pesche de poisson, puisqu'on ne fit que passer sur le bord de ce petit lac. Or de ce lieu Cahiagu il pouvait y avoir trois lieues, ou environ.] [Note 75: Le lac Simcoe, dont le nom sauvage parat avoir t Ouentaronk, et que l'on a appel aussi lac aux Claies, probablement cause de ce mode particulier d'y faire la pche.] [Note 76: tienne Brl. (Voir, plus loin, le voyage de 1618.)] [Note 77: La traverse du lac Simcoe, de l'ouest l'est, est d'environ cinq lieues.] [Note 78: Le lac l'Esturgeon _(Sturgeon lake)_ a environ cinq ou six lieues de long, et, en certains endroits, trois lieues de large, quoique ce ne soit point sa largeur moyenne. De ce lac qui n'est qu' sept ou huit lieues du lac Simcoe, jusqu'aux Mille-Isles, en suivant les nombreux dtours de la rivire Otonabi, de celle de Trent et de la baie de Quint, il y a peu prs soixante-quatre lieues, comme trouve l'auteur.] [Note 79: La partie suprieure de cette rivire, jusqu'au point o elle se dcharge dans le lac au Riz _(Rice lake)_, s'appelle aujourd'hui Otonabi, le reste, jusqu' la baie de Quinte, porte le nom de rivire Trent.] [Note 80: Cette entre du lac Ontario, est parseme d'un si grand nombre d'les, qu'on lui a donn le nom de Mille-Isles.] [Note 81: Nous avons, dit Charlevoix, des grues de deux couleurs: les unes sont toutes blanches, les autres d'un gris de lin. (Journal historique, lettre IX.--Voir Ornithologie du Canada, par J. M. Lemoine, p. 320.)] Nous fusmes petites journes jusques sur le bord du lac des Entouhonorons, tousjours chassant, comme dit est cy-dessus, o estans, nous fismes la traverse en l'un des bouts, tirant l'Orient, qui est l'entre de la grande riviere Sainct Laurens, par la hauteur de quarante-trois degrez[82] de latitude, o il y a de belles isles fort grandes en ce passage. Nous fismes environ quatorze lieues[83] pour passer jusques l'autre cost du lac, tirant au Su, vers les terres des ennemis. Les Sauvages cachrent tous leurs canaux dans les bois, proches du rivage: nous fismes par terre quelque quatre lieues sur une playe de sable, o je remarquay un pays fort agrable, & beau, travers de plusieurs petits ruisseaux, & deux petites rivieres[84] qui se deschargent au susdit lac, & force estangs & prairies, o il y avoit un nombre infiny de gibier, & force vignes, & beaux bois, grand nombre de Chastaigners, dont le fruict estoit 39/527 encore en leur escorce. Les Chastaignes sont petites, mais d'un bon goust. Le pays est remply de forests, sans estre desert, pour la pluspart de ce terroir. Tous les canaux estans ainsi cachez, nous laissasmes le rivage du lac, qui a quelque quatre-vingt lieues de long, & vingt-cinq de large [85]. La plus grande partie duquel est habit de Sauvages sur les costes des rivages d'iceluy, & continuasmes nostre Chemin par terre, environ vingt-cinq 30 lieues: Durant quatre journes nous traversames quantit de ruisseaux, & une riviere[86], procdante d'un lac qui se descharge dans celuy des Entouhonorons. Ce lac est de l'estendue de 25 ou 30 lieues de circuit, o il y a de belles isles, & est le lieu o les Iroquois ennemis font leur pesche de poisson, qui est en abondance. [Note 82: Quarante-quatre degrs et quelques minutes.] [Note 83: De la baie de Quinte l'embouchure de la rivire Chouaguen ou _Oswego_, la petite flotte n'aurait eu galement que quatorze lieues de traverse, et ce serait bien le chemin que prendraient aujourd'hui les vaisseaux vapeur. Mais nos sauvages avaient toutes sortes de raisons pour ne point traverser dans cette direction. D'abord avec leurs petits canots, si commodes d'ailleurs pour ces sortes d'expditions, ils ne se hasardaient pas facilement sur ces mers intrieures, qu'un coup de vent peut rendre, en un instant, redoutables mme aux plus gros vaisseaux. Ensuite une traverse aussi directe les mettait au coeur du pays ennemi, sans qu'ils eussent pu cacher ou dguiser leur marche, et leur tait toute chance de retraite, parce qu'il n'et pas t possible de bien cacher leurs canots. On dut donc passer d'le en le jusqu' cette pointe que l'on a appele, pour les raisons que nous venons de mentionner, pointe la Traverse (aujourd'hui _Stoney point_); et il est regretter que nos gographes modernes n'aient pas respect un nom aussi significatif. Cette pointe est peu prs au sud-est de l'entre de la baie de Quint; mais il faut remarquer que Champlain, dans sa carte de 1632, la place vers le sud; ce qui peut rendre compte de cette expression _tirant au Su_.] [Note 74: Probablement la rivire des Sables et la rivire la Famine (aujourd'hui _Salmon river_), qui sont quatre ou cinq lieues l'une de l'autre.] [Note 85: Le lac Ontario a environ soixante-dix lieues de long, sur dix-sept ou dix-huit de large, dans ses plus grandes dimensions.] [Note 86: La rivire Chouaguen, ou Ochouaguen; les Anglais disent Oswego. Le lac dont parle ici Champlain, et qui se dcharge dans le lac Ontario par cette rivire, est celui d'Oneida, ou lac des Onneyouts; son nom propre tait, en iroquois, _Tchiroguen._] Le 9 du mois d'Octobre nos Sauvages allant pour descouvrir rencontrrent 11 Sauvages qui[87] prirent prisonniers, savoir 4 femmes, trois garons, une fille, & trois hommes, qui alloient la pesche de poisson, eslongnez du fort des ennemis de quelque quatre lieues. Or est noter que l'un des chefs voyant ces prisonniers couppa le doigt une de ces pauvres femmes pour commencer leur supplice ordinaire: surquoy je survins sur ces entrefaittes, & blasm le Capitaine Yroquet, luy representant que ce n'estoit l'acte d'un homme de guerre, comme il se disoit estre, de se porter cruel envers les femmes, qui n'ont deffence aucune que les pleurs, lesquelles cause de 40/528 leur imbecilit, & foiblesse, on doibt traicter humainement. Mais au contraire que cet acte fera jug provenir d'un courage vil & brutal, & que s'il faisoit plus de ces cruautez, qu'il ne me donneroit courage de les assister, ny favoriser, en leur guerre: A quoy il me rpliqua pour toute responce, que leurs ennemis les traictoient de mesme faon. Mais puis que ceste faon m'apportoit du dplaisir, il ne feroit plus rien aux femmes, mais bien aux hommes, puis que cela ne nous estoit aggreable. [Note 87: Qu'ils.] Le lendemain, sur les trois heures aprs Midy, nous arrivasmes devant le fort[88] de leurs ennemis, o les Sauvages firent quelques escarmouches les uns contre les autres: encore que nostre desseing ne fust de nous descouvrir jusques au lendemain: mais l'impatience de nos Sauvages ne le peust permettre, tant pour le desir qu'ils avoient de veoir tirer sur leurs ennemis, comme pour delivrer quelques-uns des leurs qui s'estoient par trop engagez, & qui estoient poursuivis de fort prs. Lors je m'approchay, & y fus, mais avec si peu d'hommes que j'avois: neantmoins nous leur montrasmes ce qu'ils n'avoient jamais veu, ny oy. Car aussi-tost qu'ils nous veirent, & entendirent les coups d'harquebuse, & les balles siffler leurs oreilles, ils se retirrent promptement en leur fort, emportant leurs morts, & blessez, en ceste charge, & nous aussi semblablement fismes la retraite en nostre gros, avec cinq ou six des nostres blessez, dont l'un y mourut. [Note 88: A en juger par l'espace que nos guerriers ont jusqu'ici parcouru, c'est--dire, vingt-cinq ou trente lieues, d'aprs l'estimation de Champlain, et par les indications de la carte de 1632, ce fort devait tre une petite distance du fond du lac de Canondaguen, ou _Canandaiga_, et vers le sud du lac Honeoye, dans le comt d'Ontario.] 41/529 Cela estant faict, nous nous retirasmes la porte d'un canon, hors de la veue des ennemis, neantmoins contre mon advis, & ce qu'ils m'avoient promis. Ce qui m'esmeut leur dire & user de parolles assez rudes, & fascheuses, affin de les inciter se mettre en leur devoir, prevoyant que si toutes choses alloient leur fantaisie, & selon la conduitte de leur conseil, il n'en pouvoit russir que du mal leur perte & ruyne. Neantmoins je ne laissay pas de leur envoyer, & proposer, des moyens dont il falloit user, pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un Cavallier avec de certains bois, qui leur commanderoit par dessus leurs pallissades: sur lequel on poseroit quatre ou cinq de nos harquebusiers, qui tireroient force harquebusades par dessus leurs pallissades & galeries, qui estoient bien munies de pierres, & par ce moyen on deslogeroit les ennemis qui nous offenoient de dessus leurs galleries, & cependant nous donnerions ordre d'avoir des ais pour faire une manire de mantelets, pour couvrir & garder nos gens des coups de flesche, & de pierre, dont ils usoient ordinairement. Lesquelles choses, savoir ledit Cavalier & les mantelets se pourroient porter la main, & force d'hommes, & y en avoir un fait en telle sorte, que l'eau ne pouvoit pas estaindre le feu que l'on y appliqueroit devant le fort, & cependant ceux qui seroient sur le Cavalier feroient leur devoir avec quelques arquebusiers qui y seroient logs, & en ce faisant nous nous deffendrions en sorte, qu'ils ne pourroient aprocher pour esteindre le feu que nous y appliquerions leurs clostures. Ce qu'ils trouverent 42/530 bon, & fort propos, & y firent travailler l'instant suivans mon advis. Et de faict, le lendemain [89] ils se mirent en besongne, les uns coupper du bois, les autres l'amasser, pour bastir, & dresser, lesdits Cavalliers, & mantelets: ce qui fut promptement excut, & en moins de quatre heures, horsmis du bois dont ils amasserent bien peu pour brusler contre leurs pallissades, affin d'y mettre le feu. Ils esperoient que ledit jour les cinq cents hommes promis viendroient, desquels neantmoins on se doutoit, parce qu'ils ne s'estoient point trouvez au rendez vous, comme on leur avoit donn charge, & qu'ils l'avoient promis. Ce qui affligeoit fort nos Sauvages: Mais voyants qu'ils estoient en assez bon nombre pour prendre leur fort, sans autre assistance, & jugeant de ma part que la longueur en toutes affaires est tousjours prejudiciable, du moins beaucoup de choses. Je le[90] pressay d'attaquer ledit fort, leur remonstrant que les ennemis ayant recogneu leurs forces, & de nos armes, qui peroient ce qui estoit l'espreuve des flches, ils commencrent se barricader, & eux couvrir de bonnes pices de bois, dont ils estoient bien munis, & leur Village remply, & que le moins temporiser estoit le meilleur, comme de fait ils y remdirent fort bien: car leur Village estoit enclos de quatre bonnes pallissades de grosses pices de bois, entrelasses les unes parmy les autres, o il n'y avoit pas plus de demy pied d'ouverture entre-deux, de la hauteur de trente pieds, & les galleries, comme en manire de parapel qu'ils avoient garnis de doubles pices de 43/531 bois, l'espreuve de nos harquebusades, & proche d'un estang qu'ils estoient, o l'eau ne leur manquoit aucunement, avec quantit de gouttires qu'ils avoient mises entre-deux, lesquelles jettoient l'eau au dehors, & la mettoient par dedans couvert pour estaindre le feu. Voila en effect la faon dont ils usent, tant en leurs fortifications qu'en leurs deffences, & bien plus forts que les villages des Attigouautan, & autres. [Note 89: Le 11 octobre.] [Note 90: Les.] Nous nous approchasmes pour attaquer ce village, faisant porter nostre Cavallier par 200 hommes les plus forts, qui le poserent devant ce village, la longueur d'une picque, o je fis monter trois [91] harquebusiers, bien couvert des flesches & pierres, qui leur pouvoient estre tires, & jettes. Cependant l'ennemy ne laissa pour cela de tirer un grand nombre de flesches, qui ne manqurent point, & quantit de pierres qu'ils jettoient par dessus leurs pallissades. Neantmoins la multitude infinie des coups d'harquebuse les contraignirent de desloger, & d'abandonner leurs galleries, par le moyen, & faveur, d'un Cavallier qui les descouvroit, & ne s'osoient descouvrir, ny montrer, combattans couvert. Et comme on portoit le Cavalier, au lieu d'apporter les mantelets par ordre, & celuy o nous debvions mettre le feu, ils les abandonnrent, & se mirent crier contre leurs ennemis, en tirant des coups de flesches dedans le fort, qui, mon oppinion, ne faisoient pas beaucoup de mal aux ennemis. Mais il faut les excuser, car ce ne sont 44/532 pas gens de guerre, & d'ailleurs qu'ils ne veulent point de discipline, ny de correction, & ne font que ce qui leur semblent bon. C'est pourquoy inconsidrment un d'entr'eux mist le feu au bois, contre le fort de leurs ennemis, & tout au rebours de bien, & contre le vent, tellement qu'il ne fin: aucun effect. [Note 91: L'dition de 1632 porte _quatre_, au lieu de _trois_. Dans le dessin qui reprsente le cavalier devant le fort, on en distingue sept.] 532a [Illustration] Le feu donc pass, la pluspart des Sauvages commencrent apporter le bois contre les pallissades, mais en petite quantit qui feut cause que le feu, si peu fourny de bois ne peut faire grand effect: aussi que le dsordre survint entre ce peuple, tellement qu'on ne se pouvoit entendre: ce qui m'affligeoit fort, j'avois beau crier leurs oreilles & leur remonstrer au mieux qu'il m'estoit possible le danger o ils se mettoient par leur mauvaise intelligence, mais ils n'entendoient rien pour le grand bruit qu'ils faisoient, & voyant que c'estoit me rompre la teste de crier, & que mes remonstrances estoient vaines, & ne pouvant remdier ce dsordre, ny faire davantage: je me resolu avec mes gens de faire ce qui me seroit possible, & tirer sur ceux que nous pourrions dcouvrir, & apercevoir. Cependant les ennemis faisoient proffit de nostre dsordre, ils alloient l'eau, & en jettoient en telle abondance, que vous eussiez dit que c'estoient ruisseaux qui tomboient par leurs gouttires, de telle faon, qu'en moins de rien ils rendirent le feu du tout estaint, sans que pource ils laissassent de tirer des coups de flches, qui tomboient sur nous comme gresle. Ceux qui estoient sur le Cavallier en turent, & estropierent, beaucoup. Nous fusmes en ce combat environ trois heures, il y eut deux de nos 45/533 Chefs, & des principaux blessez, savoir un appell Ochateguain, l'autre Orani, & quelque quinze d'autres particuliers aussi blessez. Les autres de leur cost voyants leurs gens blessez, & quelques-uns de leurs Chefs, ils commencrent parler de retraicte, sans plus combattre, attendant les cinq cents hommes [92] qui ne debvoient plus gueres tarder venir, & ainsi se retirrent, n'ayants que ceste bouttade de dsordre. Au reste les Chefs n'ont point de commandement absolu sur leurs compagnons, qui suivent leur volont, & font leur fantaisie, qui est la cause de leur dsordre, & qui ruyne toutes leurs affaires: Car ayant resolu quelque chose avec les principaux, il ne faudra qu'un belistre, ou de nant, pour rompre une resolution, & faire un nouveau desseing, si la fantaisie luy en prend. Ainsi les uns pour les autres ne font rien, comme il se peut veoir par ceste expdition. [Note 92: C'taient les cinq cents hommes que leur avaient offerts les Carantouanais ou Andastes; ils arrivrent deux jours trop tard. (Voir la fin de cette relation, p. 135.)] Mais nous nous retirasmes en nostre fort, moy estant bless de deux coups de flesches, l'un dans la jambe, & l'autre au genouil, qui m'apporta grande incommodit, outre les grandes & extresmes douleurs. Et estans tous assemblez, je leur fis plusieurs remonstrances sur le dsordre qui s'estoit pass, mais tous mes discours servoient aussi peu que le taire, & ne les meut aucunement, disans que beaucoup de leurs gens avoient est blessez, & moy-mesme, & que cela donneroit beaucoup de fatigue, & d'incommodit, aux autres, faisant la retraite pour les porter, & que de retourner plus contre leurs ennemis, comme 46/534 je leur proposois le debvoir faire, il n'y avoit aucun moyen, mais bien qu'ils attendroient encores quatre jours les cinq cents hommes qui debvoient venir, & estans venus ils feroient un second effort contre leurs ennemis, & executeroient mieux ce que je leur dirois, qu'ils n'avoient fait par le pass. Il en fallut demeurer l, mon grand regret. Cy-devant est represent comme ils fortifient leurs villes, & par ceste figure l'on peut entendre, & voir, que celles des amis, & ennemis, sont semblablement fortifiez. Le lendemain[93] il fit un vent imptueux qui dura deux jours, fort favorable mettre le feu de rechef au fort des ennemis: sur quoy je les pressay fort, mais ils n'en voulurent rien faire, comme doutant d'avoir pis, & d'ailleurs se representans leurs blessez. [Note 93: Le 12 octobre.] Nous fusmes campez jusques au 16 dudit mois, o durant ce temps il se fist quelques escarmouches entre les ennemis, & les nostres, qui demeurrent le plus souvent engagez parmy les ennemis, plustost par leur imprudence, que faute de courage, vous asseurant qu'il nous falloit, toutes les fois qu'ils alloient la charge, les aller requrir, & les desengager de la prise, ne se pouvant retirer qu'en la faveur de nos harquebusiers, ce que les ennemis redoubtent & apprhendent fort. Car si tost qu'ils apperoivoient quelqu'un de nos harquebusiers, ils se retiroient promptement, nous disans par forme de persuasion que nous ne nous meslassions pas en leurs combats, & que leurs ennemis avoient bien peu de courage de nous requrir de les assister avec tout plain d'autres discours sur ce subject pour nous en mouvoir. 47/535 J'ay represent de la faon qu'ils s'arment allant la guerre, figure E[94]. [Note 94: L'dition originale de 1619, et la seconde dition de 1627, renvoient ici, par inadvertance, la page 23; dans ces deux ditions, la figure E se trouve au verso de la page 87.] Et quelques jours passez voyans que les cinq cens hommes ne venoient point, ils dlibrrent de partir, & faire retraite au plustost, & commencrent faire certains paniers pour porter les blessez, qui sont mis l dedans, entassez en un monceau pliez & garrottez de telle faon, qu'il est impossible de se mouvoir, moins qu'un petit enfant en son maillot, & n'est pas sans faire recevoir aux blessez de grandes & extresmes douleurs. Je le puis bien dire avec vrit, quand moy, ayant est port quelques jours, d'autant que je ne pouvois me soustenir, principallement cause du coup de flesche que j'avois reeu au genouil, car jamais je ne m'estois veu en une telle gehenne, durant ce temps, car la douleur que j'endurois cause de la blesseure de mon genouil, n'estoit rien au pris de celle que je supportois li & garrott sur le dos de l'un de nos Sauvages: ce qui me faisoit perdre patience, & qui fist qu'aussitost que je peu avoir la force de me soustenir, je sortis de cte prison, ou mieux dire de la gehenne. Les ennemis nous poursuivirent environ demie lieue, mais c'estoit de loing, pour essayer d'attrapper quelques-uns de ceux qui faisoient l'arriere-garde, mais leurs peines leur demeura vaines, & se retirrent. Or tout ce que j'ay veu de bon en leur guerre est, qu'ils font leur retraicte fort seurement, mettans tous les blessez, & les 48/536 vieux, au milieu d'eux, estant sur le devant aux aiselles & sur le derrire bien armez [95], & arrangez par ordre de la faon, jusques ce qu'ils soient en lieu de seuret, sans rompre leur ordre. [Note 95: Estant, sur le devant, aux ailles & sur le derrire, bien armez.] Leur retraite estoit fort longue, comme de vingt-cinq 30 lieues, qui donna beaucoup de fatigue aux blessez, & ceux qui les portoient, encores qu'ils se changeassent de temps en temps. Le dix-huictiesme jour dudict mois, il tomba forces neiges, & gresle, avec un grand vent qui nous incommoda fort. Neantmoins nous fismes tant que nous arrivasmes sur le bord dudict lac des Entouhonorons, & au lieu o estoient nos canaux cachs, que l'on trouva tous entiers: car on avoit eu crainte que les ennemis les eussent rompus, & estans tous assemblez, les voyants prests de se retirer leur Village, je les priay de me remener nostre habitation, ce qu'ils ne vouloient accorder du commencement: mais en fin ils se resolurent, & cherchrent 4 hommes pour me conduire, ce qui fut fait, lesquels quatre hommes s'y offrirent volontairement: Car, comme j'ay dit cy-dessus, les chefs n'ont point de commandement sur leurs compagnons, qui est cause que bien souvent ils ne font pas ce qu'ils voudroient bien, & ces hommes estant trouvs, il falut trouver un canau, qui ne se peut recouvrer, chacun ayant affaire du sien, & n'en ayant plus qui [96] ne leur en faloit. Ce n'estoit pas me donner sujet de contentement, ains au contraire cela m'affligeoit fort, mettant en doute quelque 49/537 mauvaise volont, d'autant qu'ils m'avoient promis de me remener & conduire, jusques nostre habitation, aprs leur guerre, & outre que j'estois fort mal accommod pour hyverner avec eux, car autrement je ne m'en fusse pas souci: & ne pouvans rien faire, il fallut se resoudre la patience. Mais depuis aprs quelques jours je recogneu que leur desseing estoit de me retenir avec mes compagnons en leur pays, tant pour leur seuret, craignant leurs ennemis, que pour entendre ce qui se passoit en leurs Conseils, & assembles, que pour resoudre ce qu'il convenoit faire l'advenir contre leursdits ennemis, pour leur seuret & conservation. [Note 96: Qu'il.] Le lendemain vingt-huictiesme dudit mois, chacun commena se prparer les uns pour aller la chasse des Cerfs, les autres aux Ours Castors, autres la pesche du poisson, autres se retirer en leurs Villages, & pour ma retraite & logement il y eut un appell Durantal[97], l'un des principaux chefs, avec lequel j'avois desja quelque familiarit, me fist offre de sa cabanne, vivres, & commoditez, lequel prit aussi le chemin de la chasse du Cerf, qui est tenue pour la plus noble entr'eux, & en la plus grande quantit. Et aprs avoir travers le bout du 50/538 lac de laditte isle(98), nous entrasmes dans une riviere[99] qui a quel que douze lieues, puis ils portrent leurs canaux par terre quelque demie lieue, au bout de laquelle nous entrasmes en un lac qui a d'estendue environ dix douze lieues de circuit, ou il y avoit grande quantit de gibier, comme Cygnes, grues blanches, houstardes, canarts, sarcelles, mauvis, allouettes, beccassines, oyes, & plusieurs autres sortes de vollatilles que l'on ne peut nombrer, dont j'en tuay bon nombre, qui nous servit bien, attendant la prinse de quelque Cerf, auquel lieu nous fusmes en un certain endroict eslongn de quelque dix lieues, o nos Sauvages jugeoient qu'il y avoit des Cerfs en quantit. Ils s'assemblerent quelques vingt-cinq Sauvages, & se mirent bastir deux ou trois cabannes de pices de bois, accommodes l'une sur l'autre, & les calfestrerent avec de la mousse pour empescher que l'air n'y entrast, les couvrant d'escorces d'arbres: ce qu'estant faict ils furent dans le bois, proche d'une petite sapiniere, o ils firent un clos en forme de triangle, ferm des deux costez, ouvert par l'un d'iceux. Ce clos fait de grandes pallissades de bois fort presse, de la hauteur de huict 9 pieds, & de long de chacun cost prs de mil cinq cent pas, au bout duquel triangle y a un petit clos, qui va tousjours en diminuant, couvert en partie de branchage, y laissant seulement une ouverture de cinq pieds, 51/539 comme la largeur d'un moyen portail, par o les Cerfs debvoient entrer: Ils firent si bien, qu'en moins de dix jours ils mirent leur clos en estat, cependant d'autres sauvages alloient la pesche du poisson, comme truittes & brochets de grandeur monstrueuse, qui ne nous manqurent en aucune faon. Toutes choses estant faites, ils partirent demie heure devant le jour, pour aller dans le bois, quelque demie lieue de leurdit clos, s'esloignant les uns des autres de quelque quatre-vingt pas, ayant chacun deux bastons, desquels ils frappent l'un sur l'autre, marchant au petit pas en cet ordre, jusques ce qu'ils arrivent leur clos. Les Cerfs oyant ce bruit s'enfuyent devant eux, jusques ce qu'ils arrivent au clos o les sauvages les pressent d'aller, & se joignant peu peu vers la baye & ouverture de leur triangle, o lesdits Cerfs coulent le long desdites pallissades jusques ce qu'ils arrivent au bout, o les Sauvages les poursuivent vivement, ayant l'arc & la flesche en main, prests descocher, & estant au bout de leurdit triangle ils commencent crier, & contrefaire les loups, dont y a quantit, qui mangent les Cerfs, lesquels Cerfs oyant ce bruict effroyable, sont contraincts d'entrer en la retraicte par la petite ouverture, o ils sont poursuivis fort vivement a coups de flche, o estans entrez ils sont pris aysment en cette retraicte, qui est si bien close & ferme, qu'ils n'en peuvent sortir aucunement. Je vous asseure qu'il y a un singulier plaisir en ceste chasse, qui se faisoit de deux jours en deux jours, & firent si bien qu'en trente-huit jours 52/540 [100] que nous y fusmes ils prirent six-vingts Cerfs, desquels ils se donnent bonne cure, reservant la graisse pour l'hyver, en usant d'icelle comme nous faisons du beurre, & quelque peu de chair qu'ils emportent leurs maisons, pour faire des festins entr'eux. Ils ont d'autres inventions prendre le Cerf, comme au pige, dont ils en font mourir beaucoup. Vous voyez cy-devant dpaint la forme de leur chasse, clost & pige, & des peaux ils en font des habits. Voila comme nous passasmes le temps attendant la gele, pour retourner plus aysment, d'autant que le pas est marescageux. Au commencement que l'on estoit sorty pour aller chasser, je m'engagis tellement dans les bois pour poursuivre un certain oyseau qui me sembloit estrange ayant le bec approchant d'un perroquet, & de la grosseur d'une poulle, le tout jaune, fors la teste rouge, & les aisles blues, & alloit de vol en vol comme une perdrix. Le desir que j'avois de le tuer me fist le poursuivre d'arbre en arbre fort longtemps, jusques ce qu'il s'envolla bon escient, & en perdant toute esperance je voulus retourner sur mes brises, o je ne trouvay aucun de nos chasseurs, qui avoient tousjours gaign pas, jusques leur clos, & taschant les attrapper, allant ce me sembloit droict o estoit ledict clos, je me treuvay gar parmy les forests, allant tantost d'un cost, tantost d'un autre, sans me pouvoir recognoistre, & la nuit venant me contraignit de la passer au pied d'un grand arbre, jusques au lendemain, o je commenay faire chemin jusques sur les trois heures du soir, o je rencontray un petit estang dormant, o j'apereus du gibier que je fus gyboyer, & 53/541 tuay trois ou quatre oyseaux qui me firent grand bien, d'autant que je n'avois mang aucune chose. Et le mal pour moy qui[101] durant trois jours il n'avoit fait aucun soleil, que pluye, & temps couvert, qui m'augmentoit mon desplaisir. Las & recreu, je commenay me reposer, & faire cuire de ces oyseaux pour assouvir la faim qui commanoit m'affaiblir cruellement, si Dieu n'y eust remdi: mon repas pris, je commenay songer en moy ce que je debvois faire, & prier Dieu qu'il me donnait l'esprit, & le courage, de pouvoir supporter patiemment mon infortune, s'il falloit que je demeurasse abandonn dans ces deserts, sans conseil, ny consolation, que de la bont & misericorde Divine, & neantmoins m'vertuer de retourner nos chasseurs. Et ainsi remettant le tout en sa misericorde, je repris courage plus que devant allant a & l tout le jour, sans m'apperevoir d'aucune trace, ou sentier, que celuy des bestes sauvages, dont j'en voyois ordinairement en bon nombre. Je fus contrainct de passer icelle nuict, & le mal pour moy estoit que j'avois oubli apporter sur moy un petit cadran qui m'eust remis en mon chemin, peu prs. L'aube du jour venu, aprs avoir repeu un peu, je commenay m'acheminer jusques ce que je peusse rencontrer quelque ruisseau, & costoyer iceluy, jugeant qu'il falloit de necessit qu'il allast dcharger en la riviere, ou sur le bord, o estoient cabanez nos chasseurs. Ceste resolution prise, je l'executay, si bien, que sur le midy se me treuvay sur le bord d'un petit lac, comme de lieue & demie, o j'y tuay quelque gibier, qui m'accommodoit 54/542 fort ma necessit, & avois encore quelque huict dix charges de poudre, qui me consoloit fort. Je suivay le long de la rive de ce lac, pour voir o il dchargoit, & trouvay un ruisseau assez spacieux que je commanay suivre, jusques sur les cinq heures du soir, que j'entendis un grand bruict, & prestant l'oreille, je ne pouvois bonnement comprendre ce que c'estoit, jusques ce que j'entendis le bruict plus clairement & jugay que c'estoit un sault d'eau de la riviere que je cherchois: je m'acheminay de plus prest, & apperceus un eclasie, o estant parvenu je me rancontray en un grand pr, & spacieux, o il y avoit grand nombre de bestes Sauvages & regardant la main droite, j'apperceus la riviere, large & spacieuse: te commenay regarder si je ne pourrois recognoistre cet endroit, & marchant en ce pr j'apperceut un petit sentier, qui estoit par o les Sauvages portoient leurs canaux, & en fin aprs avoir bien consider, je recognus que c'estoit la mesme riviere, & que j'avois pass par l, & passay encore la nuict avec plus de contentement que je n'avois fait, & ne laissay de soupper de si peu que j'avois. Le matin venu, je reconsideray le lieu o j'estois, & recognus de certaines montagnes qui estoient sur le bord de ladite riviere, que je ne m'estois point tromp, & que nos chasseurs devoient estre au dessoubs de moy, de quatre ou cinq bonne lieues que je fis mon aise, costoyant le bord de ladite riviere, jusques ce que j'apperceus la fume de nosdits chasseurs, auquel lieu j'arrivay avec beaucoup de contentement tant de moy que d'eux qui estoient encore en 55/543 queste me chercher, & avois perdu comme esperance de me revoir, me priant de ne m'carter plus d'eux ou tousjours porter avec moy mon cadran, & ne l'oublier: & me disoient si tu ne fusse venu, & que nous n'eussions peu te trouver, nous ne serions plus allez aux Franois, de peur que ils ne nous eussent accusez de t'avoir fait mourir. Depuis il[102] toit sort soigneux de moy quand j'allois la chasse, me donnant tousjours un Sauvage pour ma compagnie, qui savoit si bien retrouver le lieu d'o il partoit, que c'est chose estrange voir. Pour retourner mon propos, ils ont une certaine resverie en ceste chasse, telle, qu'ils croyent que s'ils faisoient rostir d'icelle viande, prise en ceste faon, ou qu'il tombast de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent jettez, qu'ils ne pourroient plus prendre de Cerfs, me priant fort de n'en point faire rostir, mais je me riois de cela, & de leur faon de faire: mais pour ne les scandaliser, je m'en dportois volontiers, du moins estant devant eux, mais en arrire j'en prenois du meilleur, que je faisois rostir, n'adjoustant foy en leurs superstitions, & puis leur ayans dict, ils ne me vouloient croire, disant que si cela eust est ils n'auroient pris aucuns Cerfs, depuis que telle chose auroit est commise. [Note 97: Plus loin, l'auteur l'appelle _d'Arontal_ et _Darontal_, orthographe qui se rapproche davantage de celle de Sagard et des Relations des Jsuites. La contre, dit Sagard (Grand Voyage, ch. VI), o commandoit le Grand Capitaine _Atironta_, s'appelle Henarhonon (Arendaronon). On voit, dans la Relation du pays des Hurons de 1640 (ch. IX), que le capitaine des Arendaronons, Atironta, portait le nom du premier capitaine huron qui ait rencontr les Franais. Celle de 1642 s'exprime peu prs dans les mmes termes: Il estoit question de faire revivre le nom d'Atironta, celuy qui autrefois le premier des Hurons avoit descendu Kebec, & li amiti avec les Franois.] [Note 98: Il semble qu'il y a ici quelque chose de pass. Cette _dite le_, dont on n'a point encore parl, et de laquelle on traverse le bout du lac, devait tre dans le voisinage de la pointe la Traverse, et faisait vraisemblablement partie du groupe des les aux Galops, o l'on dut se runir, avant que chaque bande prt sa route vers le pays huron, ou vers les endroits de chasse. C'est du moins ce que permet de supposer le texte, qui semble ici s'tre ressenti de l'tat de souffrance de l'auteur.] [Note 99: Cette rivire tait probablement celle de Cataracoui: car, d'abord l'auteur donne entendre qu'on ne prit pas, immdiatement du moins, la mme route qu'en descendant; en second lieu, la rivire de Cataracoui est la seule un peu considrable que l'on trouve au bout de cette traverse; enfin elle mne prcisment au coeur du pays o, suivant la carte de Champlain, _il y a force Cerfs_, vers le nord de l'entre de la baie de Quint.] [Note 100: Du 28 octobre au 4 dcembre.] [Note 101: Que.] [Note 102: Darontal (dition de 1632).] [Illustration p.540] Le quatriesme jour de Dcembre nous partismes de ce lieu, marchant sur la riviere qui estoit gele, & sur les lacs & estangs glassez, & quelquesfois cheminans par les bois l'espace de dix-neuf jours, ce n'estoit pas sans beaucoup de peine, & travail tant pour les Sauvages qui estoient chargez de cent 56/544 livres pesant, comme de moy-mesme qui avoit la pesanteur de vingt livres, qui la longue m'importunoit beaucoup. Il est bien vray que j'estois quelques-fois soulag par nos Sauvages, mais nonobstant je ne laissois pas d'en recevoir de l'incommodit. Quand eux pour plus aisment traverser les glaces, ils ont accoustum de faire de certaines tranes [103] de bois, sur lesquels ils mettent leurs charges & les tranent aprs eux sans aucune difficult, & vont fort promptement, mais il se fist quelques jours aprs un desgel qui nous apporta beaucoup de peine & d'incommodit: Car il nous falloit passer par dedans des sapinieres plaines de ruisseaux estangs, marais, & pallus, avec quantit des boises, renverses les unes sur les autres, qui nous donnoit mille maux, avec des ambarassemens qui nous apportoit de grandes incommoditez pour estre tousjours mouillez jusques au dessus du genouil. Nous fusmes quatre jours en cet estat cause qu'en la plus grande partie des lieux les glaces ne portoient point, nous fismes donc tant que nous arrivasmes nostre village le vingtiesme[104] jour dudit mois, o le Capitaine Yroquet vint hiverner avec ses compagnons, qui vont Algommequins[105] & son fils, qu'il amena pour faire traiter, lequel allant la chasse, avoit est fort offens d'un Ours, le voulant tuer. [Note 103: _Tranes_. La _trane sauvage_ se compose de deux planches minces d'un bois dur et coulant bien assujetties l'une cot de l'autre a de petites traverses auxquelles elles sont attaches avec ce que l'on appelle de la _babiche_, c'est--dire, une petite lanire de cuir de la grosseur d'une moyenne ficelle. De chaque ct court une longue baguette attache de la mme manire, et qui sert comme de ridelle. Les planches sont releves par devant replies sur elles-mmes et retenues dans cet tat par de plus fortes attaches; cette partie de la trane s'appelle _chaperon_.] [Note 104: On dut arriver Cahiagu le 23 de dcembre, comme porte l'dition de 1632; car on tait parti le 4, et l'on fut dix-neuf jours faire le trajet.] [Note 105: Le nom huron de la nation d'Yroquet, tait Onontchataronon (Relations).] 57/545 M'estant repos quelques jours je me deliberay d'aller voir le Pre Joseph, & de l voir les peuples en l'hiver, que l'est, & la guerre ne m'avoient peu permettre de les visiter. Je party de ce Village le quatorziesme[106] de Janvier en suivant, aprs avoir remerci mon hoste du bon traictement qu'il m'avoit fait, esperans ne le revoir de trois mois, & prins cong de luy. [Note 106: Quatrime.] Le lendemain je vis le Pre Joseph en sa petite maisonnette [107] o il s'estoit retir, comme j'ay dit cy-dessus: je demeuray avec luy quelques jours, se trouvant en dlibration de faire un voyage aux gens du Petun[108], comme j'avois dlibr, encores qu'il face tres-fascheux de voyager en temps d'hyver, & partismes ensemble le quinziesme Fevrier[109], pour aller vers icelle nation, o nous arrivasmes le dix-septiesme dudit mois. Ces peuples du Petun sement le Mas appelle par de bled de Turquie, & ont leur demeure arreste comme les autres. Nous fusmes en sept autres Villages leurs voisins & alliez, avec lesquels nous contractasmes amiti: ils nous promirent de venir un bon nombre nostre habitation. Ils nous firent fort bonne chre, & prtent de chair & poisson pour faire festin comme est leur coustume, o tous les peuples accouroient de toutes parts pour nous voir, en nous faisant mille demonstrations d'amiti, & nous conduisoient en la pluspart du chemin. Le pas est remply de costaux, & petites 58/546 campagnes, qui rendent ce terroir aggreable: ils commenoient bastir deux Villages, par o nous passasmes, au milieu des bois pour la commodit qui[110] treuvent d'y bastir & enclore leurs Villes. Ces peuples vivent comme les Attignouaatitans, & mesmes coustumes, & sont proches de la nation neutre[111], qui est puissante, qui tient une grande estendue de pays. Aprs avoir visit ces peuples nous partismes de ce lieu, & fusmes une nation de Sauvages que nous avons nommez les cheveux relevez [112], lesquels furent fort joyeux de nous revoir, avec lesquels nous jurasmes aussi amiti, & qui pareillement nous promirent de nous venir trouver, & voir ladite habitation, cet endroit[113]: il m'a sembl propos de les dpaindre, & dcrire leurs pays, moeurs, & faons de faire. En premier lieu ils font la guerre une autre nation de Sauvages, qui s'appellent Asistagueroon[114], qui veut dire des gens de feu, eslongnez d'eux de dix journes: ce fait, je m'informay fort 59/547 particulirement de leur pays, & des nations qui y habitent, quels ils sont, & en quelle quantit. Icelle nation sont en grand nombre, & la pluspart grands guerriers, chasseurs, & pescheurs: Ils ont plusieurs chefs qui commandent chacun en sa contre, la plus grand part sement des bleds d'inde, & autres. Ce sont chasseurs qui vont par trouppes en plusieurs rgions & contres, o ils trafficquent avec d'autres nations, eslongnes de plus de quatre cinq cent lieues: ce sont les plus propres Sauvages que j'aye veu en leurs mesnages, & qui travaillent le plus industrieusement aux faons des nates, qui sont leurs tapis de Turquie: Les femmes ont le corps couvert, & les hommes dcouvert, sans aucune chose, sinon qu'une robbe de fourrure, qu'ils mettent sur leur corps, qui est en faon de manteau, laquelle ils laissent ordinairement, & principallement en Est: Les femmes & les filles ne sont non plus mues de les voir de la faon, que si elles ne voyoient rien qui sembleroit estrange: Elles vivent fort bien avec leurs maris, & ont ceste coustume que lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent d'avec leur mary, ou la fille d'avec son pre, & sa mre, & autres parens, s'en allant en de certaines maisonnettes, o elles se retirent, pendant que le mal leur tient, sans avoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur font porter des vivres & commoditez jusques leur retour, & ainsi l'on sait celles qui ont leurs mois & celles qui ne les ont pas. Ce sont gens qui font de grands festins, & plus que les autres nations: ils nous firent fort bonne chre, & nous reeurent fort amiablement, & me prirent fort de les assister contre leurs 60/548 ennemis, qui sont sur le bord de la Mer douce, eslongne de deux cent lieues, quoy je leur dist que ce seroit pour une autre fois, n'estant accommod des choses necessaires. Ils ne savoient quelle chre nous faire: j'ay dpainct en la figure C. comme ils sont en guerre. Il y a aussi deux journes d'iceux une autre nation de Sauvages, qui sont grand nombre de Petun, d'un cost tirant au Su, lesquels s'appellent la nation neutre[115], qui sont au nombre de quatre mil hommes de guerre, qui habitent vers l'Occident du lac des Entouhonorons de quatre-vingt cent lieues d'estendue, lesquels neantmoins assistent les cheveux relevez contre les gens de feu: Mais entre les Yroquois, & les nostres ils ont paix, & demeurent comme neutres: de chacune nation est la bien venue, & o ils n'osent s'entredire, ny faire, aucune fascherie, encores que souvent ils mangent & boivent ensemble, comme s'ils estoient bons amis. J'avois bien desir d'aller voir icelle nation, sinon que les peuples o nous estions m'en dissuaderent, disant que l'anne prcdente un des nostres en avoit tu un, estant la guerre des Entouhonorons, & qu'ils en estoient faschez, nous representant qu'ils sont fort subjects la vengeance, ne regardant point ceux qui ont fait le coup, mais le premier qu'ils rencontrent de la nation, ou bien leurs amis, ils leur font porter la peine, quand ils peuvent en attrapper, si auparavant on n'avoit fait accord avec eux, & leur avoir donn quelques dons & presens aux parens du deffunct, qui m'empescha 61/549 pour lors d'y aller, encores qu'aucuns d'icelle nation nous asseurerent qu'ils ne nous feroient aucun suject & occasionna de retourner par le mesme chemin que nous estions venus, & continuant mon voyage, je fus trouver la nation des Pisierinij [116], qui avoient promis de me mener plus outre en la continuation de mes desseins & descouvertures: mais je fus diverty pour les nouvelles qui survindrent de nostre grand village, & des Algommequins, d'o estoit le Cappitaine Yroquet, savoir que ceux de la nation des Atignouaatitans auroient mis & dpos entre ses mains un prisonnier de nation ennemie, esperant que ledit Cappitaine Yroquet deubst exercer sur ce prisonnier la vengeance ordinaire entr'eux. Mais au lieu de ce, l'auroit non seulement mis en libert, mais l'ayant trouv habille, & excellent chasseur, & tenu comme son fils, les Atignouaatitans seroient entrez en jalousie, & design de s'en venger, & de faict auroient dispos un homme pour entreprendre d'aller tuer ce prisonnier, ainsi alli qu'il estoit. Comme il fut excut en la presence des principaux de la nation Algommequine, qui indignez d'un tel acte, & meus de cholere tuerent sur le champ ce tmraire entrepreneur meurtrier, duquel meurtre les Atignouaatitans se trouvans offensez, & comme injuriez en cet action, voyant un de leurs compagnons morts prindrent les armes, & se transporterent aux tentes des Algommequins qui viennent hiverner proches de leurdict Village, 62/550 lesquels offencerent fort & o ledit Cappitaine Yroquet fut bless de deux coups de flche, & une autre fois pillrent quelques cabannes desdits Algommequins, sans qu'ils se peussent mettre en deffence: car aussi le party n'eust pas est gal, & neantmoins cela lesdits Algommequins ne furent pas quittes, car il leur fallut accorder, & contraints pour avoir la paix, de donner ausdits Atignouaatitans cinquante colliers de pourceline, avec cent becasses[117] d'icelle: ce qu'ils estiment de grand valeur parmy eux, & outre ce nombre de chaudires & haches, avec deux femmes prisonnieres en la place du mort: bref ils furent en grande dissention, c'estoit ausdits Algommequins de souffrir patiemment ceste grande furie, & penserent estre tous tuez, n'estans pas bien en seuret, nonobstans leurs presens, jusques ce qu'ils se veirent en un autre estat. Ces nouvelles m'affligrent fort, me representant l'inconvenient qui en pourroit arriver, tant pour eux que pour nous, qui estions en leur pays. [Note 107: A Carhagouha.] [Note 108: Les _Tionnontatronons_, qui demeuraient au sud de la baie de Nataouassaga.] [Note 109: Par le contexte, on voit qu'il faut lire _janvier_; c'est aussi ce que met l'dition de 1632.] [Note 110: Qu'ils.] [Note 111: Les _Attiouandaronk_. Ils demeuraient l'ouest du lac Ontario. Champlain, dans sa grande carte de 1632, les place au sud du lac ri; mais il y a tout lieu de croire qu'il n'aura pas bien saisi le rapport des sauvages. Car cette nation garda pendant de longues annes sa position et son pays; or toutes les relations de cette poque la place au nord du lac ri et l'ouest du lac Ontario. Cette expression mme de l'auteur, _sont proches de la nation neutre_, prouve suffisamment que ces Attiouandaronk devaient tre situs comme nous avons dit, et il suffit de jeter les yeux sur la carte de 1632, pour comprendre que la cause de cette erreur de Champlain est qu'il n'avait pas une ide bien exacte de l'immense contour du fleuve depuis le lac Huron jusqu'au lac Ontario. D'ailleurs s'ils eussent t au sud du lac ri, ils n'auraient pu commander aussi aisment le passage entre les Iroquois et les Hurons.] [Note 112: Les _Andatahouats_ (Sagard). En comparant ce que dit ici Champlain avec la position qu'il donne aux Cheveux-Relevs dans sa carte de 1632, on ne peut gures s'empcher de conclure que cette nation demeurait au sud ou au sud-ouest du fond de la baie Gorgienne. (Voir p. 24, note 1.)] [Note 113: Ces mots _ cet endroit_ appartiennent, ce semble, la phrase suivante; cependant il est possible que par _ladite habitation_ Champlain entende celle que les Franais avaient a cet endroit, c'est--dire, au pays huron, et dont il parle un peu plus loin.] [Note 114: _Atsistahroron_. C'est ainsi que les appelaient les Hurons. Leur nom algonquin tait Mascoutens. Ils demeuraient au-del de la rivire du Dtroit.] [Note 115: Voir ci-dessus, p. 58, note 2.] [Note 116: _Nipissirini_. Ces Nipissings pouvaient tre de ceux qui avaient fait partie de l'expdition contre les Iroquois, ou de ceux qui venaient tous les ans hiverner prs des Hurons. Car il parat vident que Champlain ne fit pas le voyage du lac Nipissing, puisqu'il dit, un peu plus loin: En passant, je visitay les Pisirinins. D'ailleurs, s'il et fait ce voyage, qui tait de prs de soixante lieues, il n'aurait pas manqu d'en donner quelque dtail.] [Note 117: Lisez _brasses_. Le collier tait une espce de bande compose d'un certain nombre de brasses de porcelaine, avec cette diffrence, nanmoins, que la porcelaine en _brasses_, ou en _branches_, tait la porcelaine blanche et commune; tandis que celle dont se composaient les colliers, tait d'un violet plus ou moins fonc, et dispose d'une manire symtrique. Cette _porcelaine_, comme on sait, tait bien diffrente de celle de la Chine et du Japon; elle consistait en fragments de coquillages de Virginie ou de Floride, qui se taillaient en petits cylindres ou rondelles, et que l'on enfilait pour en faire des brasses, ou des branches, et des colliers. Les auteurs anciens, comme de Lery (Hist. du Brsil, ch. VIII, p. 106) et Champlain, ne mentionnent que la porcelaine en brasses et en colliers; tandis que les crivains plus modernes ne parlent point de _brasses_, mais de _branches_ et de colliers. La figure que nous en a conserve La Potherie (t. I, p. 333, 334), donne entendre, que les _branches_ taient plus courtes que la brasse, et s'attachaient trois ou quatre ensemble par un bout, de manire former comme des _branches_. (Voir, sur ce sujet, le P. LAFITEAU, t. I, p. 502 et suiv.--LA POTHERIE, t. I, p. 333, 334.--CHARLEVOIX, Journal Historique, lettre XIII.)] Ce faict, je rencontray deux ou trois Sauvages de nostre grand Village, qui me soliciterent fort d'y aller, pour les mettre d'accord, me disant que si je n'y allois, aucun d'eux ne 63/551 reviendroient plus vers les Franois, ayant guerre avec lesdicts Algommequins, nous tenans pour leurs amis. Ce que voyant je m'acheminay au plustost, & en passant je visitay les Pisirinins pour savoir quand ils seroient prests pour le voyage du Nort que je trouvay rompu pour le sujet de ces querelles & batteries, ainsi que nostre truchement me fist entendre, & que ledict Cappitaine Iroquet estoit venu toutes ces nations pour me trouver, & m'attendre. Il les pria de se trouver l'habitation des Franois, en mesme temps que luy, pour voir l'accord qui se feroit entr'eux, & les Atignouaatitans[118], & qu'ils remissent ledit voyage du Nort une autre fois: & pour cet effect ledit Yroquet avoit donn de la pourceline pour rompre ledict voyage, & nous ils promirent de se trouver nostre-dite habitation, au mesme temps qu'eux. Qui fut bien afflig ce fut moy, m'attendant bien de voir en ceste anne, ce qu'en plusieurs autres prcdentes j'avois recherch avec beaucoup de soing, & de labeur, par tant de fatigues, & de hazards de ma vie: Et voyans n'y pouvoir remdier, & que le tout dppendoit de la volont de Dieu, je me consolay en moy-mesme, me resolvant de le voir en bref, en ayant de si certaines nouvelles qu'on n'en peut douter de ces peuples qui vont negotier avec d'autres qui se tiennent en ces parties Septentrionnalles, estans une bonne partie de ces 64/552 nations en lieu fort abondant en chasses, & o il y a quantit de grands animaux, dont j'ay veu plusieurs peaux, & eux m'ayant figur la forme d'iceux, j'ay jug estre des buffles[119]: aussi que la pesche du poisson y est fort abondante, ils sont quarante jours faire ce voyage, tant aller que retourner. [Note 118: Dans l'dition originale, la page finit au milieu de ce mot _Atigno_, et la rclame indique pour finale _uaatitans_, tandis que la page suivante commence par _uaenteps_. Cette dernire orthographe, qui tait probablement celle du manuscrit de Champlain, figure peu prs la mme prononciation que celle des divers auteurs qui ont parl des Atignaouentans.] [Note 119: C'est le _boeuf musqu_. Voy. Charlev. Jour. p. 131.] Je m'acheminay vers nostredict Village le quinziesme jour de Febvrier, menant avec moy six de nos gens, & estans arrivez audict lieu, les habitans furent fort aises, comme aussi les Algommequins que j'envoyay visiter par nostre truchement [120], pour savoir comme le tout s'estoit pass, tant d'une part que d'autre, n'y ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns ny aux autres aucun soupon. Deux jours se passrent pour entendre des uns & des autres comme le tout s'estoit pass: ce faict, les principaux & anciens du lieu s'en vindrent avec nous, & tous ensemble allasmes vers les Algommequins, o estant en l'une de leurs cabannes o plusieurs & des plus principaux se trouverent, lesquels tous ensemble aprs quelques discours demeurent d'accord de venir, & avoir agrable tout ce qu'on diroit, comme arbitre sur ce suject, & ce que je leur proposerois, ils le mettroient en excution. Alors je recueilly les voix d'un chacun, colligeant & recerchant la volont & inclination de l'une & de l'autre partie: jugeant neantmoins qu'ils ne demandoient que la paix. Je leur representay que le 65/553 meilleur estoit de pacifier le tout, & demeurer amis, pour estans unis & liez ensemble, resister plus facillement leurs ennemis, & partant je les priay qu'ils ne m'appellassent point pour ce faire, s'ils n'avoient intention de suivre de poinct en poinct l'advis que je leur donnerois sur ce different, puis qu'ils m'avoient faict ce bien d'en dire mon oppinion. Sur quoy ils me dirent derechef qu'ils n'avoient desir mon retour autre fin, & moy d'autre-part jugeant bien que si je ne les mettois d'accord, & en paix, ils sortiroient mal contens les uns des autres, chacun d'eux pensans avoir le meilleur droict, aussi qu'ils ne fussent allez leurs cabannes, si je n'eusse est avec eux, ny mesme vers les Franois, si je ne m'embarquois, & prenois comme la charge & conduitte de leurs affaires. A cela je leur dis, que pour mon regard je n'avois autre intention que de m'en aller avec mon hoste, qui m'avoit tousjours bien traict, & mal-aysment en pourrois-je trouver un si bon, car c'estoit en luy que les Algommequins mettoient la faute, disant qu'il n'y avoit que luy de Cappitaine qui fist prendre les armes. Plusieurs discours se passerent tant d'une part que d'autre, & la fin fut, que je leur dirois ce qu'il m'en sembleroit, & mon advis, & voyans leurs discours qu'ils remettoient le tout ma volont, comme leur pre, me promettant en se faisant qu' l'advenir je pourrois disposer d'eux ainsi que bon me sembleroit, me remettant le tout ma discretion, pour en disposer: alors je leur fis responce que j'estois tres-aise de les voir en une si bonne volont de suivre mon conseil, leur protestant qu'il ne seroit que pour le bien & utilit des peuples. [Note 120: Il tait donc mont deux interprtes: tienne Brl, qui n'tait pas encore revenu de son ambassade chez les Carantouanais, et celui dont l'auteur parle dans ce passage. Ce dernier tait truchement pour la langue algonquine, puisque Champlain l'envoie visiter les Algonquins, et il est tout fait probable que c'tait Thomas, qui l'avait suivi dans son malheureux voyage de 1613.] 66/554 D'autre cost j'avois est fort afflig d'avoir entendu d'autres tristes nouvelles, savoir de la mort de l'un de leurs parents, & amis, que nous tenions comme le nostre, & que ceste mort avoit peu causer une grande desolation, dont il ne s'en feust ensuivy que guerres perptuelles entre les uns & les autres, avec plusieurs grands dommages & altration de leur amiti, & par consequent les Franois privez de leur veue & frquentation, & contraincts d'aller rechercher d'autres nations, & ce d'autant que nous nous aymions comme frres, laissant nostre Dieu le chastiment de ceux qui l'auroient mrit. Je commenay leur dire, & faire entendre, que ces faons de faire entre deux nations, amis, & frres, comme ils se disoient, estoit indigne entre des hommes raisonnables, ains plustost que c'estoit faire aux bestes bruttes: D'autre part qu'ils estoient assez empeschez d'ailleurs repousser leurs ennemis qui les poursuivoient, battans le plus souvent, & les prenans prisonniers jusques dans leurs villages, lesquels ennemis voyant une division, & des guerres civilles entr'eux, leur apporteront beaucoup d'advantage, les resjouyront & les pousseront faire nouveaux & pernicieux desseins, sur l'esperance qu'ils auroient de voir bien-tost leur ruyne, du moins s'affaiblir par eux-mesmes, qui seroit le vray moyen, & plus facille, pour vaincre, & se rendre les maistres de leurs contres, n'estans point secourus les uns des autres, & qu'ils ne jugeoient pas le mal qui leur en pouvoit arriver, que pour la mort d'un homme ils en mettoient dix mille en danger de mourir, & le reste de demeurer en perptuelle servitude, bien 67/555 qu' la vrit un homme estoit de grande consequence, mais qu'il falloit regarder comme il avoit est tu, & considerer que ce n'estoit pas de propos dlibr, ny pour commancer une guerre civille parmy eux, cela estant trop vident que le mort avoit premirement offenc en ce que de propos dlibr il avoit tu le prisonnier dans leurs cabannes, chose trop audacieusement entreprinse, encores qu'il fust ennemy. Ce qui esmeut les Algommequins, car voyant un homme si tmraire de tuer un autre en leur cabanne, auquel ils avoient donn la libert, & le tenoient comme un d'entr'eux, ils furent emportez de la promptitude, & le sang esmeu quelques-ungs, plus qu'aux autres, se seroient avancez, ne se pouvant tenir ny commander leur cholere, ils auroient tu cet homme dont est question, mais pour cela ils n'en voulloient nullement toute la nation, & n'avoient dessein plus avant l'encontre de cet audacieux, & qu'il avoit bien mrit ce qu'il avoit luy-mesme recerch. Et d'ailleurs qu'il falloit remarquer que l'Entouhonoron se sentant frapp de deux coups dedans le ventre, arracha le cousteau de sa playe, que son ennemy y avoit laiss, & luy en donna deux coups, ce qu'on m'avoit certiffi: De faon que bonnement on ne pouvoit savoir au vray si c'estoient Algommequins qui ussent tu: & pour montrer aux Attigouautan que les Algommequins n'aymoient pas le prisonnier: que Yroquet ne luy portoit pas tant d'affection comme ils pensoient bien, ils l'avoient mang, d'autant qu'il avoit donn des coups de 68/556 cousteau son ennemy, chose neantmoins indigne d'homme, mais plustost de bestes bruttes. D'ailleurs que les Algommequins estoient fort faschez de tout ce qui s'estoit passe, & que s'ils eussent pens que telle chose feust arrive, ils leur eussent donn cet Yroquois en sacrifice: d'autrepart qu'ils avoient recompens icelle mort, & faute, si ainsi il la falloit appeller, avec de grands presents, & deux prisonnieres, n'ayant subject present de se plaindre, & qu'ils debvoient se gouverner plus modestement en leurs dportemens envers les Algommequins, qui sont de leurs amis, & que puis qu'ils m'avoient promis toutes choses mises en dlibration, je les priay les uns & les autres d'oublier tout ce qui s'estoit pass entr'eux, sans jamais plus y penser, ny en porter aucune haine & mauvaise volont les uns envers les autres & demeurer bons amis comme auparavant, & ce faisant qu'ils nous obligeroient les aymer, & les assister comme j'avois faict par le pass, & neantmoins, o ils ne seroient contans de mon advis, je les priay de se trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils pourroient nostre habitation, o devant tous les Cappitaines des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amiti, & adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs ennemis, quoy il falloit penser. Alors ils commanerent dire que j'avois bien parl, & qu'ils tiendroient tout ce que je leur avois dict, & tous contents en apparance s'en retournrent en leurs cabannes, sinon les Algommequins, qui deslogerent pour faire retraicte en leur Village, mais selon mon oppinion ils faisoient demonstration de 69/557 n'estre pas trop contens, d'autant qu'ils disoient entr'eux que ils ne viendroient plus hyverner en ces lieux. Ceste mort de ces deux hommes leur ayant par trop coust, pour mon regard je m'en retournay chez mon hoste, qui je donnay le plus de courage qu'il me fut possible, affin de l'esmouvoir venir nostre habitation, & d'y amener avec luy tous ceux du pays. Durant le temps de l'hyver qui dura quatre mois, j'eu assez de loisir pour considerer leur pays, moeurs, coustumes, & faon de vivre & la forme de leurs assembles, & autres choses que je desirerois volontiers dcrire. Mais auparavant il est necessaire de parler de la situation du pays [121], & contres, tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quand l'estendue, tirant de l'Orient l'Occident, elle contient prs de quatre cent cinquante lieues de long, & quelque quatre-vingt ou cent lieues par endroicts de largeur du Midy au Septentrion, soubs la hauteur de quarante & un degr de latitude, jusques quarante huit & quarante-neuf degrez. Ceste terre [122] est presque une isle, que la grande riviere de Saint Laurens entoure, passant par plusieurs lacs de grande estendue, sur le rivage desquels il habite plusieurs nations, parlans divers langages, qui ont leurs demeures arrestes, tous amateurs du labourage de la terre, lesquels neantmoins ont diverses faons de vivres, & de moeurs, & les uns meilleurs que les autres. Au cost vers le Nort, icelle grande riviere tirant 70/558 l'Occident quelque cent lieues par de l vers les Attigouautans[123]. Il y a de trs-hautes montagnes, l'air y est tempr plus qu'en aucun autre lieu desdites contres, & soubs la hauteur de quarante & un degr de latitude: toutes ces parties & contres sont abondantes en chasses, comme de Cerfs, Caribous, Eslans, Dains, Buffles, Ours, Loups, Castors, Regnards, Fouines, Martes, & plusieurs autres especes d'animaux, que nous n'avons pas par de. La pesche y est abondante en plusieurs sortes & especes de poisson, tant de ceux que nous avons, que d'autres que nous n'avons pas aux costes de France. Pour la chasse des oyseaux, elle y est aussi en quantit, & qui y viennent en leur temps, & saison: Le pays est travers de grand nombre de rivieres, ruisseaux, & estangs, qui se deschargent les unes dans les autres, & en leur fin aboutissent dedans ledict fleuve Sainct Laurens, & dans les lacs par o il passe: Le pas est fort plaisant en son Printemps, il est charg de grandes & hautes forests, & remplies des bois de pareilles especes que ceux que nous avons en France, bien est-il vray qu'en plusieurs endroicts il y a quantit de pas desert, o ils sement des bleds d'Inde: aussi que ce pays est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui sert pour la nourriture desdicts animaux. Le pays du Nort de ladite grande riviere est fort aspre & montueux, soubs la hauteur de quarante-sept quarante-neuf degrez de latitude, 71/559 remply de rochers forts en quelques endroicts, ce que j'ay peu voir, lesquels sont habitez de Sauvages qui vivent errants parmy le pays, ne labourans, & ne faisans aucune culture, du moins si peu que rien, & sont chasseurs[124], estans ores[125] en un lieu, & tantost en un autre, le pas y estant assez froid & incommode. L'estendue d'icelle terre du Nord soubs la hauteur de quarante-neuf degrez de latitude, de l'Orient l'Occident a six cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous avons ample cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles & grandes rivieres qui viennent de ce cost-l, & se deschargent dedans ledit fleuve, accompagnez d'un nombre infiny de belles prairies, lacs, & estangs, par o elles passent, dans lesquels y a abondance de poissons, & force isles, la pluspart desertes, qui sont dlectables voir, o en la pluspart il y a grande quantit de vignes, & autres fruicts Sauvages [126]. Quand aux parties qui tirent plus l'Occident, nous n'en pouvons, savoir bonnement le traget, d'autant que les peuples n'en ont aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents lieues, ou plus, vers l'Occident, d'o vient ladicte grande riviere qui passe entr'autres lieux, par un lac qui contient prs de trante journes de leurs canaux, savoir celuy qu'avons nomm la Mer douce, eu esgard sa grande estendue, ayant prs de quatre 72/560 cent lieues de long (127): aussi que les Sauvages avec lesquels nous avons accez, ont guerre avec autres nations, tirant l'Occident dudit grand lac, qui est la cause que nous n'en pouvons avoir plus ample cognoissance, sinon qu'ils nous ont dict plusieurs fois que quelques prisonniers de cent lieues leur ont rapport y avoir des peuples semblables nous en blancheur, & autres choses, ayans par eux veu de la chevelure de ces peuples, qui est fort blonde, & qu'ils estiment beaucoup, pource qu'ils les disent estre comme nous. Je ne puis que penser l dessus, sinon que ce fussent gens plus civilisez qu'eux, & qu'ils disent nous ressembler: il seroit bien besoing d'en savoir la vrit par la veue, mais il faut de l'assistance, il n'y a que le temps, & le courage de quelques personnes de moyens, qui puissent, ou vueillent, entreprendre d'assister ce desseing, affin qu'un jour on puisse faire une ample & parfaite dcouverture de ces lieux, affin d'en avoir une cognoissance certaine. [Note 121 Par _pays_ il faut entendre ici _le pays en gnral_, ou la Nouvelle-France, et non pas le pays des Hurons, encore moins le pays des Algonquins, comme a fait Sagard (Hist. du Canada, p. 201, 202).] [Note 122: Cette terre o tait Champlain, c'est--dire, le Haut-Canada.] [Note 123: Voici comme l'dition de 1632 corrige ce passage: Au cost vers le nort d'icelle grande riviere tirant au surouest environ cent lieues par del vers les Attigouamans, le pays est partie montagneux... On voit donc que Champlain veut parler ici de cette chane de montagnes que nous appelons aujourd'hui les Laurentides.] [Note 124: L'dition de 1627, remplace ce mot chasseurs par ambullatoires.] [Note 125: Maintenant.] [Note 126: Dans l'dition de 1627, presque toute cette phrase a t modifi notablement. Aprs le mot _fleuve_, on y lit ce qui suit: & d'autres qui mon oppinion se deschargent en la Mer, par la partie & cost du Nort, soubs la hauteur de cinquante cinquante & un degrez de latitude, suivant le rapport & resolution que m'en ont faict ceux qui y vont ngocier, & traicter, avec les peuples qui y habitent.] [Note 127: Voir la note 2 de la p. 25, ci-dessus.] Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort peuple, & beaucoup plus que le cost du Nort, & de diverses nations ayans guerres les uns contre les autres. Le pays y est fort aggreable, beaucoup plus que le cost du Septentrion, & l'air plus tempr, y ayant plusieurs especes d'arbres & fruicts qu'il n'y a pas au Nort dudit fleuve, aussi y a-il beaucoup de choses au Nort qui le recompense, qui n'est pas du cost du Midy[128]: Pour ce qui est du cost de l'Orient, ils 73/561 sont assez cogneus, d'autant que la grand'Mer Oceanne borne ces endroicts-l, savoir les costes de la Brador, terre-Neufve, Cap Breton, la Cadie, Almonchiguois[129], lieux assez communs, en ayant trait suffire au discours de mes voyages prcdents, comme aussi des peuples qui y habitent, c'est pourquoy je n'en feray mention en ce traict, mon subject n'estant que faire un rapport par discours succint & vritable de ce que j'ay veu & recogneu de plus particulier. [Note 128: Dans l'dition de 1627, la dernire partie de cette phrase a t ainsi corrige: aussi n'est-il pas de tant de proffist & d'utilit, quand aux lieux o se font les traictez des Pelletries.] [Note 129: Lisez Almouchiquois. La cte des Almouchiquois rpond ce que les Anglais ont appel Nouvelle-Angleterre (New England).] La contre de la nation des Attigouautan est soubs la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, & deux cents trante lieues [130] de longitude l'Occident & dix de latitude, & en ceste estendue de pays il y a dix-huict Villages [131], dont six dont clos & fermez de pallissades de bois triple rang, entre-lassez les uns dans les autres, o au dessus ils ont des galleries, qu'ils garnissent de pierres, & d'eau, pour ruer & estaindre le feu que leurs ennemis pourroient appliquer contre leurs pallissades. Ce pays est beau & plaisant, la pluspart desert, ayant la forme & mesme situation que la Bretagne, estans presque environnez & circuits de la Mer douce [132], & 74/562 prennent ces 18 villages estre peupls de deux mil hommes de guerre, sans en ce comprendre le commun, qui peuvent faire en nombre 30000. mes: leurs cabannes[133] sont en faon de tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres de la longueur de 25 30 toises, plus ou moins, & six de large, laissant par le milieu une alle de 10 12 pieds de large, qui va d'un bout l'autre, aux deux costez y a une manire d'establie [134], de la hauteur de 4 pieds, o ils couchent en Est, pour viter l'importunit des puces dont ils ont grande quantit, & en hyver ils couchent en bas sur des nattes, proches du feu pour estre plus chaudement que sur le haut de l'establie, ils font provision de bois sec, & en emplissent leurs cabannes, pour brler en hyver, & au bout d'icelles cabannes y a une espace, o ils conservent leurs bleds d'Indes, qu'ils mettent en de grandes tonnes, faites d'escorce d'arbres, au milieu de leur logement: il y a des bois qui sont suspendus, o ils mettent leurs habits, vivres, & autres choses, de peur des souris qui y sont en grande quantit. En telle cabanne y aura douze feux, qui sont vingt-quatre mesnages, & o il fume bon escient, qui fait que plusieurs en reoivent de grandes commoditez aux yeux, quoy ils sont subjects, jusques en perdre la veue sur la fin de leur aage, n'y ayant fenestre aucune, ni ouverture que celle qui est au dessus de leurs cabannes, par o la fume fort, qui est tout ce qui se peut 75/563 dire & savoir de leurs comportements, vous ayant descript entirement ceste forme d'habitation de ces peuples, comme elle se peut savoir, mesme de toutes les nations qui habitent en ces contres de pays. Ils changent quelquesfois leur Village de dix, de vingt, ou trente ans, & le transportent d'une, deux, ou trois lieues du prcdent lieu, s'ils ne sont contraints par leurs ennemis, de desloger, & s'eslongnez plus loing, comme ont fait les Antouhonorons de quelque 40 50 lieues. Voila la forme de leur logements qui sont separez les uns des autres, comme de trois quatre pas, pour la crainte du feu qu'ils apprhendent fort. [Note 130: Le seul moyen, suivant nous, de rendre ce passage intelligible, est de remplacer deux cent trente par douze ou treize. Car il est vident que l'auteur, aprs avoir dtermin la hauteur moyenne du pays huron, veut en donner les dimensions en longitude, ou de l'orient l'occident, et en latitude, ou du nord au sud. Or, en longitude, le pays huron n'a que douze ou treize lieues; c'est tout ce que l'on peut compter depuis le Couteau-Croche, jusqu' l'extrmit la plus occidentale du canton de Tiny. Du nord au sud, il pouvait avoir une dizaine de lieues, comme dit l'auteur. Il est possible que le manuscrit de Champlain portt 23, ou 20 30; avec quoi l'imprimeur aurait bien pu faire 230.] [Note 131: Sagard, quelques annes aprs, en comptait vingt ou vingt-cinq (Hist. du Canada, p. 247); mais il est clair qu'il ne prtend donner qu'un nombre approximatif. Nos Hurons, dit le P. Brebeuf la fin de la Relation de 1636, sont en vingt villages environ trente mille mes.] [Note 132: Cette expression montre bien que Champlain ne parle ici que du pays huron proprement dit, qui tait en effet presque environn des eaux de la mer Douce. Il tait born l'ouest et au nord par le lac Huron, au nord-est, par la rivire Matchidache, et du ct de l'est et du sud-est par les lacs Couchichine et Simcoe, qui se dchargent eux-mmes dans le lac Huron.] [Note 133: Qu'ils appellent _ganonchiac_, ajoute Sagard (Hist. du Canada, p. 248).] [Note 134: Qu'ils appellent _endicha_. (Sagard, ibid.)] Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse entr'eux qui n'en ont pas goust de meilleure, croyant qu'il ne s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger, & ordinaire vivre, est le bled d'Inde, & febves du bresil qu'ils accommodent en plusieurs faons, ils en pillent en des mortiers de bois, le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la fleur par le moyen de certains vants, faits d'escorce d'arbres, & d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'ils font premirement bouillir, comme le bled d'Inde un bouillon, pour estre plus ays battre, mettent le tout ensemble, quelquesfois y mettent des blues, ou des framboises seiches, autrefois y mettent des morceaux de graisse de Cerf, mais ce n'est pas souvent, leur estant fort rare, puis aprs ayant le tout destramp avec eau tide ils en font des pains en forme de gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire soubs les cendres, & 76/564 estant cuittes, ils les lavent, & en font assez souvent d'autres, ils les enveloppent de feuilles de bled d'inde, qu'ils attachent, & mettent, en l'eaue bouillante, mais ce n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre sorte qu'ils appellent Migan[135], savoir, ils prennent le bled d'inde pill, sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignes dans un pot de terre plein d'eau, le font bouillir, en le remuant de fois autre, de peur qu'il ne brusle, ou qu'il ne se prenne au pot, puis mettent en ce pot un peu de poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner goust audit Migan, qui est le nom qu'ils luy donnent, & en font fort souvent, encores que ce soit chose mal odorante, principalement en hyver, pour ne le savoir accommoder, ou pour n'en vouloir prendre la peine: Ils en font de deux especes, & l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de ce poisson ledit Migan ne sent pas mauvais, ains seulement la venaison. Le tout estant cuit ils tirent le poisson, & l'escrasent bien menu, ne regardant de si prs oster les arrestes, les escailles, ny les trippes, comme nous faisons, mettant le tout ensemble dedans ledit pot, qui cause le plus souvent le mauvais goust, puis estant ainsi fait, le despartent chacun quelque portion: Ce Migan est fort clair, & non de grande substance, comme on peut bien juger: Pour le regard du boire, il n'est point de besoing estant ledit Migan assez clair de soymesme. Ils ont une autre sorte de Migan, savoir, ils 77/565 font greller du bled nouveau, premier qu'il soit maturit, lequel ils conservent, & le font cuire entier avec du poisson, ou de la chair, quand ils en ont: une autre faon, ils prennent le bled d'Inde bien sec le font greller dans les cendres, puis le pilent, & le reduisent en farine, comme l'autre cy-devant, lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent, tant d'une part que d'autre, lequel Migan faict de ceste faon est le meilleur, mon goust. En la figure H. se voit comme les femmes pilent leurs bleds d'Inde. Et pour le faire, ils font cuire force poisson, & viande, qu'ils dcouppent par morceaux, puis la mettent dans de grandes chaudires qu'ils emplissent d'eau, la faisant fort bouillir: ce faict, ils recueillent avec une cuillier la graisse de dessus, qui provient de la chair, & poisson, puis mettent d'icelle farine grulle dedans, en la mouvant tousjours, jusques ce que ledit Migan toit cuit, & rendu espois comme bouillie. Ils en donnent & despartent chacun un plat, avec une cuillere de la dite graisse, ce qu'ils ont de coustume de faire aux festins & non pas ordinairement, mais peu souvent: or est-il que ledict bled nouveau grull, comme est cy-dessus, est grandement estim entr'eux. Ils mangent aussi des febves qu'ils font bouillir avec le gros de la farine grulle, y meslant un peu de graisse, & poisson. Les Chiens sont de requeste en leurs festins qu'ils font souvent les uns & les autres, principallement durant l'hyver qu'ils font loisir: Que s'ils vont la chasse aux Cerfs, ou au poisson, ils le reservent pour faire ces festins, ne leur demeurant rien en leurs cabannes que le Migan clair 78/566 pour ordinaire, lequel ressemble de la branne, que l'on donne manger aux pourceaux. Ils ont une autre manire de manger le bled d'Inde, & pour l'accommoder ils le prennent par espics, & le mettent dans l'eau, sous la bourbe, le laissant deux ou trois mois en cet estat, & jusques ce qu'ils jugent qu'il soit pourry, puis ils l'ostent de l & le font bouillir avec la viande ou poisson, puis le mangent, aussi le font-ils gruller, & est meilleur en cette faon que bouilly, mais je vous asseure qu'il n'y a rien qui sente si mauvais, comme fait cedit bled sortant de l'eau tout boueux: nantmoins les femmes, & enfans, le prennent & le sucent comme on faict les cannes de succre, n'y ayant autre chose qui leur semble de meilleur goust, ainsi qu'ils en font la demonstration, leur ordinaire n'est que de faire deux repas par jour: Quant nous autres, nous y avons jeusn le Karesme entier, & plus pour les esmouvoir quelque exemple, mais c'estoit perdre temps: Ils engraissent aussi des Ours, qu'ils gardent deux ou trois ans, pour faire des festins entr'eux: j'ay recognu que si ces peuples avoient du bestail, ils en seroient curieux, & le conserveroient fort bien, leur ayant montr la faon de le nourrir, chose qui leur seroit aise, attendu qu'ils ont de bons pasturages, & en grande quantit en leur pas, pour toute sorte de bestail, soit chevaux, boeufs, vaches, mouttons, porcs, & autres especes, faute desquels bestiaux on les juge miserables comme il y a de l'apparance: Neantmoins avec toutes leurs miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils n'ont autre ambition que de vivre, & de se conserver, & sont 79/567 plus asseurez que ceux qui sont errants par les forests, comme bestes bruttes: aussi mangent-ils force sitrouilles, qu'il font bouillir, & rostir soubs les cendres. Quand leur habit, ils sont de plusieurs sortes, & faons, & diversitez de peaux de bestes sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres qu'ils eschangent pour leur bled d'inde, farines, pourcelines, & fillets pescher, avec les Algommequins, Piserenis, & autres nations, qui sont chasseurs, & n'ont leurs demeures arrestes: tous leurs habits sont d'une mme faon, sans diversit d'invention nouvelle: ils passent & accommodent assez raisonnablement les peaux, faisant leur brayer d'une peau de Cerf, moyennement grande, & d'un autre le bas de chausses, ce qui leur va jusques la ceinture, estant fort pliss, leurs souliers sont de peaux de Cerfs, Ours, & Castors, dont ils usent en bon nombre: Plus, ils ont une robbe de mesme fourrure, en forme de couverte, qu'ils portent la faon Irlandoise, ou gyptienne, & des manches qui s'attachent avec un cordon par le derrire: voila comme ils sont habillez durant l'hyver, comme il se voit en la figure D. Quand ils vont par la campagne, ils seignent leur robbe autour du corps, mais estans leur Village, ils quittent leurs manches, & ne se seignent point: les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de colle & de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes en plusieurs faons, ainsi qu'ils s'avisent, y mettant par endroits des bandes de painture rouge, brun, parmy celles de colle, qui parroissent tous-jours blanchastres, n'y perdant point leurs faons, quelques salles qu'elles puissent estre. Il 80/568 y en a entre ces nations qui sont bien plus propre passer les peaux les uns que les autres, & ingnieux pour inventer des compartiments mettre dessus leurs habits: Sur tous autres nos Montagnais, & Algommequins, ce sont ceux qui y prennent plus de peine, lesquels mettent leurs robbes des bandes de poil de porc-espy, qu'ils taindent en fort belle couleur d'escarlatte: ils tiennent ces bandes bien chres entr'eux, & les destachent pour les faire servir d'autres robbes, quand ils en veulent changer, plus pour embellir la face, & avoir meilleure grce, quand ils se veulent bien parer: La pluspart se paindent le visage noir, & rouge, qu'ils desmeslent avec de l'huyle, faite de la graine d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse d'ours, ou autres animaux, comme aussi ils se taindent les cheveux qu'ils portent, les uns longs, les autres courts, les autres d'un cost seulement: Pour les femmes, & les filles, elles les portent tousjours d'une mesme faon, elles sont vestus comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours leurs robbes saintes, qui leur viennent en bas, jusques au genouil: c'est en quoy elles diffrent des hommes, elles ne sont point honteuses de montrer le corps, savoir depuis la cainture en haut, & depuis la moiti des cuisses en bas, ayant tousjours le reste couvert & sont charges de quantit de pourceline, tant en colliers, que chaisnes, qu'elles mettent devant leurs robbes, pendans leurs ceintures, bracelets, & pendants d'oreilles, ayant les cheveux bien paignez, paints, & graissez, & ainsi s'en vont aux dances, ayans un touffeau de leurs cheveux par derrire, qui leur sont liez de peaux d'anguilles, 81/569 qu'ils accommodent & font servir de cordon, ou quelquesfois ils attachent des platines d'un pied en carr, couvertes de ladite pourceline, qui pend par derrire, & en ceste faon poupinement vestues & habilles, elles se montrent volontiers aux dances, o leurs pres, & mres les envoyent, n'oubliant rien de ce qu'ils peuvent apporter d'invention pour embellir & parer leurs filles, & puis asseurer avoir veu en des dances ou j'ay est, telle fille qui avoit plus de douze livres de pourceline sur elles, sans les autres bagatelles, dont elles sont charges & attoures. En la figure desja cite se voit comme les femmes sont habilles, comme montre F. & les filles allant la dance, G. [Note 135: Dans le tirage de 1620, on a corrig, en marge seulement, et l'on a mis le mot _michan_ au lieu de _migan_. Ce changement se retrouve encore dans l'dition de 1627. L'on sait que, dans l'criture de cette poque, les lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.] [Illustration.] Tous ces peuples sont d'une humeur assez joviale, bien qu'il y en aye beaucoup de complexion triste, & saturnienne entr'eux: Ils sont bien proportionns de leurs corps, y ayant des hommes bien formez, forts, & robustes, comme aussi des femmes, & filles, dont il s'en trouve un bon nombre d'agrable, & belles, tant en la taille, couleur, qu'aux traicts du visage, le tout proportion, elles n'ont point le saing ravall que fort peu, si elles ne sont vieilles, & se trouvent parmy ces nations de puissantes femmes, & de hauteur extraordinaire: car ce sont elles qui ont presque tout le soing de la maison, & du travail, car elles labourent la terre, sement le bled d'Inde, font la provision de bois pour l'hyver, tillent la chanvre, & la fillent, dont du fillet ils font les rets pescher, & prendre le poisson, & autres choses necessaires, dont ils ont affaire, comme aussi ils ont le soing de faire la cueillette de leurs 82/570 bleds, les serrer, accommoder manger, & dresser leur mesnage, & de plus sont tenues de suivre & aller avec leurs maris, de lieu en lieu, aux champs, o elles servent de mulle porter le bagage, avec mille autres sortes d'exercices, & services, que les femmes font & sont tenues faire. Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller la chasse du Cerf, & autres animaux, pcher du poisson, de faire des cabannes, & aller la guerre. Ces choses faites, ils vont aux autres nations, o ils ont de l'accs, & cognoissance, pour traicter & faire des eschanges de ce qu'ils ont, avec ce qu'ils n'ont point, & estans de retour, ils ne bougent des festins, & dances, qu'ils se font les uns aux autres, & l'issue se mettent dormir, qui est le plus beau de leur exercice. Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand une fille eat en l'ge d'onze, douze, treize, quatorze, ou quinze ans, elle aura des serviteurs, & plusieurs, qu'elle fera, & selon ses bonnes grces, la rechercheront quelque temps: cela faict, elles seront demandes aux pres, & mres, bien que souvent elles ne prennent pas leur consentement, fors celles qui sont les plus sages & mieux advises, qui se soubsmettent la volont de leur pre & mre. Cet amoureux, ou serviteur, presentera la fille quelques colliers, chaisnes, & bracelets de pourceline: si la fille a ce serviteur aggreable, elle reoit ce present, ce faict, cet amoureux viendra coucher avec elle trois ou quatre nuicts sans lui dire mot, durant ce temps, & l ils recueillent le fruict de leurs affections, d'o il arrivera le plus souvent qu'aprs avoir pass huict, ou 83/571 quinze jours, s'ils ne se peuvent accorder, elle quittera son serviteur, lequel y demeurera engag pour ses colliers, & autres dons par luy faicts, n'en retirant qu'un maigre passe-temps: & cela pass, frustr de son esperance, il recerchera un autre femme, & elle un autre serviteur, s'ils voyent qu'il soit propos, & ainsi continuent ceste faon de faire, jusques une bonne rencontre: Il s'en trouve telle qui passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de vingt maris, lesques vingt maris ne sont pas seuls en la jouyssance de la beste, quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue, les jeunes femmes courent d'une cabanne en une autre, comme font les jeunes hommes de leur cost, qui en prennent par o bon leur semble, toutesfois sans violance aucune, remettant le tout la volont de la femme: Le Mary fera le semblable sa voisine, nulle jalousie ne se trouve entr'eux pour cela, & n'en reoivent aucune infamie, ny injure, la coustume du pays estant telle. Or le temps qu'elles ne delaissent point leurs maris est quand elles ont des enfans: les Maris prcdants reviennent vers elles, leur remonstrer l'affecrion, & amiti, qu'ils leur ont porte par le pass, & plus que nul autre, & que l'enfant qu'elles auront est luy, & est de son faict: un autre luy en dira autant, en fin c'est qui mieux, & qui le pourra emporter, & l'avoir pour femme: & par ainsi il est au choix & option de la femme, de prendre, & d'accepter celuy qui luy plaira le plus, ayant en ses recerches, & amours, gaign beaucoup de pourceline, & de plus, ceste lection de Mary: Elles demeurent avec luy sans plus le delaisser, ou si elles le 84/572 laissent, il faut que ce soit avec un grand subject, autre que l'impuissance, car il est l'espreuve: neantmoins estant avec ce mary elle ne laisse pas de se donner carrire, mais elle se tient, & reside, tousjours au mesnage, faisant bonne mine, de faon que les enfans qu'ils ont ensemble, ainsi nez d'une telle femme, ne se peuvent asseurer lgitimes, aussi ont-ils une coustume, prevoyant ce danger, qui est telle, savoir, que les enfans ne succedent jamais aux biens, & dignitez, de leurs pres, doubtant comme j'ay dit de leur gniteur, mais bien font-ils leurs successeurs, & hritiers, les enfans de leurs soeurs, & desquels ils sont asseurez d'estre yssus, & sortis: Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans [136], ils le mettent durant le jour sur une petite planche de bois, & le 85/573 vestent, & enveloppent de fourrures, ou peaux, & le bandent sur ladite planchette, la dressent debout, & laissant une petite ouverture par o l'enfant faict ses petites affaires, & si c'est une fille, ils mettent une feuille de bl d'Inde entre les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout de ladite feuille dehors qui est renverse, & par ce moyen l'eau de l'enfant coulle par ceste feuille, & sort dehors, sans gaster l'enfant de ses eaues, ils mettent aussi soubs les enfants du duvet de certains roseaux, que nous appelions pied de livre, surquoy ils sont couchs fort mollement, & le nettoyent du mesme duvet, & pour parer l'enfant, ils garnissent ladite planchette de patinostres, & en mettent son col, quelque petit qu'il soit: & la nuict, ils le couchent tout nud, entre le pre, & la mre, considerant en cela une grande merveille de Dieu, qui les conserve de telle faon, qu'il n'en arrive pas beaucoup d'inconvenient, comme il feroit croire par quelque estouffemens, estant le pre, & la mre, en un profond sommeil, ce qui n'arrive pas que bien rarement. Les enfans sont fort libertins entre ces nations: les pres, & mres, les flattent trop, & ne les chastient point du tout, aussi sont-ils si meschants, & de si perverse nature, que le plus souvent ils battent leurs mres, & autres, des plus fascheux, battent leur pre, en ayant acquis la force, & le pouvoir: savoir, si le pre, ou la mre, leur font chose qui ne leur agre pas, qui est une espece de maldiction que Dieu leur envoye. [Note 136: Sagard ajoute l-dessus quelques dtails qui compltent ce que dit ici Champlain. Nos Huronnes, dit-il, emmaillottent leurs petits enfans durant le jour dans des peaux sur une petite planchette de bois de cdre blanc, d'environ deux pieds de longueur ou peu plus, & un bon pied de largeur, o il y a quelqu'uns un petit arrest, ou aiz pli en demy rond attach au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils appuyent contre le plancher de la cabane, ou bien elles les portent promener avec icelles derrire leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend sur le front. Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot dans leur robbe ceinte, pendus la mammelle, ou derrire leur dos, presque debouts, la teste en dehors, qui regarde des yeux d'un cost & d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte. Lors que l'enfant est emmaillott sur la petite planchette, ordinairement enjolive de matachias & chapelets de pourceleine, ils luy laissent une ouverture devant la nature, par o il faict son eau, & si c'est une fille, il y adjoustent une fueille de bled d'Inde renverse, qui sert porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gast de ses eaues, ny salle de ce cost l... Les Sauvagesses comme elles n'ont jamais eu l'usage du linge, ny la mthode d'en faire, encore qu'elles ayent du chanvre assez, ont trouv l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux, sur lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyent du mesme duvet, ou avec de la poudre de bois fec & pourry, & la nuict venue, elles les couchent souvent tout nuds entre le pre, & la mre, ou dans le sain de la mre mesme, envelopp de sa robe pour le tenir plus chaudement, & n'en arrive que trs-rarement d'accident. Les Canadiens, & presque tous les peuples errants, se servent encore d'une pareille planchette pour coucher leurs enfans, qu'ils appuyent contre quelque arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des peaux sans planchette, la manire qu'on accommode ceux de de dans des langes, & en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau suspendue en l'air, attache par les quatre coins aux bois de la cabane, comme sont les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des navires, & s'ils veulent bercer l'enfant, il n'ont qu' donner un bransle cette peau suspendue, laquelle se berce d'elle mesme. (Hist, du Canada, p. 338, 339, 340.)] Pour ce qui est de leurs loix, je n'ay point veu qu'ils en ayent, ny chose qui en approche, comme de faict ils n'en ont 86/574 point, d'autant qu'il n'y a en eux aucune correction, chastiment, ny de reprehension l'encontre des malfaicteurs, sinon par une vangeance, randant le mal pour le mal, non par forme de reigle, mais par une passion qui leur engendre les guerres & diffrents, qu'ils ont entr'eux le plus souvent. Au reste, ils ne recognoissent aucune Divinit, ils n'adorent & ne croyent en aucun Dieu, ny chose quelconque[137]: ils vivent comme bestes bruttes, ils ont bien quelque respect au Diable, ou d'un nom semblable, ce qui est doubteux, parce que soubs ce mot qu'ils prononcent, sont entendus diverses significations & comprend en soy plusieurs choses: de faon que mal-aisment peut-on savoir, & discerner s'ils entendent le Diable, ou une autre chose, mais ce qui fait plustost croire estre le Diable, qu'ils entendent, est que lors qu'ils voyent un homme faisant quelque chose extraordinaire, ou est plus habille que le commun, ou bien est vaillant guerrier, ou d'ailleurs en furie, comme hors de la raison, & de soy-mesme, ils l'appellent Oqui, comme si nous disions un grand esprit savant, ou un grand Diable [138]. [Note 137: Ils ne recognoissent, dit Sagard, & n'adorent aucune vraye Divinit, ny Dieu celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions savoir, car encore bien qu'ils tiennent tous en gnral Youskeha pour le premier principe & Crateur de tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils ne luy offrent aucunes prires, offrandes, ny sacrifices comme Dieu, & quelqu'uns d'entr'eux le tiennent fort impuissant au regard de nostre Dieu, duquel ils admiroient les oeuvres. (Hist. du Canada, p. 494.)] [Note 138: Ils ont bien, dit Sagard, quelque respect particulier ces dmons ou esprits qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manire que nous avons le nom d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant est abominable l'un, comme l'autre est vnrable. Aussi ont-ils le bon & le mauvais Oki, tellement qu'en prononant ce mot Oki ou Ondaki, sans adjonction, quoy qu'ordinairement il soit pris en mauvaise part, il peut signifier un grand Ange, un Prophte ou une Divinit, aussi bien qu'un grand diable, un Mdecin, ou un esprit furieux & possed. Ils nous y appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur enseignions des choses qui surpassoient leur capacit & les faisoient entrer en admiration, qui estoit chose ayse veu leur ignorance. (Hist. du Canada, p. 494, 495.)] 87/575 Quoy que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui sont les Oqui, ou Manitous, ainsi appellez par les Algommequins & Montagnais, & ceste sorte de gens font les Mdecins pour guarir les mallades, & pencer les blessez: prdire les choses futures, au reste toutes abusions illusions du Diable, pour les tromper, & decevoir. Ces Oquis, ou devins, leur persuadent, & leurs patients, & mallades, de faire, ou faire faire des festins, & quelques crmonies, pour tire plustost guaris, & leur intention est affin d'y participer, & en tirer la meilleure part, & soubs esperance d'une plus prompte guarison leur faire faire plusieurs autres crmonies, que je diray cy-aprs en son lieu. Ce sont ceux-l en qui ils croyent le plus, mais d'estre possedez du Diable, & tourmentez comme d'autres Sauvages plus eslongnez qu'eux, c'est ce qui se voit fort rarement, qui donne plus d'occasion, & subject de croire leur rduction en la cognoissance de Dieu plus facille, si leur pays estoit habitu de personnes qui prissent la peine, & le soing, de leur enseigner, & ce n'est pas assez d'y envoyer des Religieux, s'il n'y a des gens pour les maintenir, & assister: car encores que ces peuples ayent le desir aujourd'huy de cognoistre que c'est que de Dieu, le lendemain ceste volont leur changera, quand il conviendra oster, & suprimer, leurs salles coustumes, la dissolution de leurs moeurs, & leurs libertez incivilles: De faon qu'il faut des peuples, & des familles, pour les tenir en debvoir, & avec douceur les contraindre faire mieux, & par bons exemples les esmouvoir correction de vie. Le Pre Joseph, & moy, les avons maintesfois 88/576 entretenu sur ce qui estoit de nostre crance, loix, & coustumes: ils escoutoient avec attention en leurs conseils, nous disans quelquefois, tu dis choses qui passe nostre esprit, & que ne pouvons comprandre par discours, comme chose qui surpasse nostre entendement: Mais si tu veus bien faire est d'habiter ce pays, & amener femmes, & enfans, lesquels venant en ces rgions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu adore, & de la faon que tu vis avec tes femmes, & enfans, de la manire que tu cultive les terres, & en semant[139], & comme tu obeys tes loix, & de la faon que l'on nourrit les animaux, & comme tu fabrique tout ce que nous voyons sortir de tes inventions: Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt ouyr discourir, & si nous ne pouvons comprandre, tu prendras nos enfans, qui seront comme les tiens: & ainsi jugeant nostre vie miserable, au pris de la tienne, il est ais croire que nous la prenderont, pour laisser la nostre: leurs discours me sembloit d'un bon sens naturel, qui montre le desir qu'ils ont de cognoistre Dieu. C'est un grand dommage de laisser perdre tant d'hommes & les voir prir nos portes, sans leur donner secours, qui ne peut estre sans l'assistance des Roys, Princes, & Ecclesiastiques, qui seuls ont le pouvoir de ce faire: Car aussi en doibvent-ils seuls emporter l'honneur d'un si grand oeuvre, savoir de planter la foy Chrestienne en un pays incognu, & barbare, aux autres nations, estant bien inform de ces peuples, comme nous sommes, qu'ils ne respirent, & ne dsirent autre chose que d'estre plainement instruits de 89/577 ce qu'il leur faut suivre & viter, c'est donc ceux qui ont le pouvoir d'y travailler, & y contribuer de leur abondance, car un jour ils respondront devant Dieu de la perte de tant d'mes qu'ils laissent prir par leur ngligence & avarice, car ils ne sont pas peu, mais en trs-grand nombre: or ce sera quand il plaira Dieu de leur en faire la grce, pour moy j'en desire plustost l'effect aujourd'huy que demain, pour le zelle que j'ay l'advancement de la gloire de Dieu, l'honneur de mon Roy, au bien, & rputation de ma patrie. [Note 139: Le manuscrit de l'auteur portait vraisemblablement: _& ensemance_.] Pour ce qui est des mallades, celuy, ou celle, qui sera frapp, ou attaint de quelque malladie, mandera qurir l'Oqui, lequel venu qu'il sera, visitera le mallade, & apprendra, & s'instruira de son mal, & de sa douleur: cela fait ledit Oqui envoyera qurir un grand nombre d'hommes, femmes, & filles, avec trois ou quatre vieilles femmes, ainsi qu'il sera ordonn par ledict Oqui, & entrant en leurs cabannes en danant, avec chacune une peau d'ours sur la teste, ou d'autres bestes, mais celles d'ours est la plus ordinaire, n'en ayant point de plus monstrueuse, & y aura deux ou trois autres vieilles qui seront proches de la mallade, ou patiente, qui est le plus souvent mallade par hypocrisie ou fausse imagination: mais de cette malladie elles sont bientost guaries, & lesquelles le plus souvent font les festins aux despens de leurs amis, ou parens, qui leur donnent dequoy mettre en leur chaudire, outre celles qu'ils reoivent des presents des danceurs, & danceuses comme de la pourceline, & autre bagatelles, ce qui faict qu'elles 90/578 sont bien-tost guaries: car comme ils voyent ne plus rien esperer, ils se levent, avec ce qu'elles ont peu amasser, car d'autres bien mallades mal-aisment se guarissent-elles de tels jeux, & dances, & faons de faire. Et pour retourner mon propos, les vieilles qui sont proches de la mallade reoivent les presens, chantans chacune son tour, & puis ils cessent de chanter, & alors que tous les presens sont faicts, ils commancent lever leurs voix d'un mesme accord, chantans toutes ensembles, & frappant la mesure avec des bastons sur des escorces d'arbres seiches, alors toutes les femmes, & filles, commancent se mettre au bout de la cabanne, comme s'ils vouloient faire l'entre d'un ballet, ou d'une mascarade: les vieilles marchans devant avec leurs peaux d'ours sur leurs testes, & toutes les autres les suivent l'une aprs l'autre. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont quelque mesure, l'une de quatre pas, & l'autre de douze, comme si on danoit le Trioly de Bretagne. Ils ont assez bonne grce en danant, il se met souvent avec elles de jeunes hommes, & aprs avoir danc une heure, ou deux, les vieilles prendront la mallade pour dancer qui fera mine de se lever tristement, puis se mettra en dance, ou estant, aprs quelque espace de temps elle dancera, & s'esjouyra aussi bien que les autres: Je vous laisse penser comme elle se doibt porter en sa malladie. Cy-dessoubs est la forme de leurs dances. [Illustration p. 578] Le Mdecin y acquiert de l'honneur, & de la rputation, de voir si tost sa patiente guarie, & debout: ce qui ne se faict pas celles qui sont mallades l'extrmit, & accablez de langueur, 91/579 ains plustost ceste espece de mdecine leur donne la mort plustost que la guarison: car je vous assure qu'il font quelquesfois un tel bruict, & tintamarre, depuis le matin jusques deux heures de nuict, qu'il est impossible au patient de le supporter, sinon avec beaucoup de peine. Quelquesfois il prendra bien envie au patient de faire dancer les femmes, & filles, toutes ensemble, mais ce sera par l'ordonnance de l'Oqui, & ce n'est pas encores le tout, car luy & le Manitou, accompagnez de quelques autres, feront des singeries, & des conjurations, & se tourneront tant, qu'ils demeureront le plus souvent comme hors d'eux-mesme, comme fols & insensez, jettent le feu par la cabanne d'un cost & d'autre, mangeant des charbons ardans, les tenant en leurs mains un espace de temps, jettant aussi des cendres toutes rouges sur les yeux des autres spectateurs, & les voyans en cet estat, on diroit que le Diable Oqui, ou Manitou, si ainsi les faut appeller, les possedent, & les font tourmenter de la sorte. Et ce bruit, & tintamarre, ainsi faict ils se retirent chacun chez soy, & ceux qui ont bien de la peine durant ce temps, ce sont les femmes des possedez, & tous ceux de leurs cabannes, pour la crainte qu'ils ont que ces enragez ne bruslent tout ce qui est dedans leurs maisons, ce qui les induit oster tout ce qui est en voye, car lors qu'il arrive, il vient tout furieux, les yeux estincellans, & effroyables, quelquesfois debout, & quelquesfois assis, ainsi que la fantaisie les prend: aussi-tost une quinte le prendra, empoignant tout ce qu'il trouvera, & rencontrera, en son chemin, le jette d'un cost, & 92/580 d'autre, & puis se couche, o il s'endort quelque espace de temps, & se rveillant en sursault, prend du feu, & des pierres, qu'il jette de toutes parts, sans aucun esgard, ceste furie se passe par le sommeil qui luy reprend, & lors il fait furie, ou il appelle plusieurs de ses amis, pour suer avec luy, qui est le remde qu'ils ont le plus propre pour se continuer en leur sant, & cependant qu'ils suent, la chaudire trotte pour accommoder leur manger, aprs avoir est quelquefois deux ou trois heures enfermez avec de grandes escorces d'arbres, couverts de leurs robbes, ayans au milieu d'eux grande quantit de cailloux, qu'ils auront fait rougir dans le feu, & tousjours chantent, durant qu'ils sont en furie, & quelquesfois ils reprennent leur vent: on leur donne force pottes d'eau pour boire, d'autant qu'ils sont fort altrez, & tout cela faict, le demoniacle fol, ou endiabl, devient sage: Cependant il arrivera que trois, ou quatre, de ces mallades s'en trouveront bien, & plustost par heureuse rencontre, & d'advanture, que par science, ce qui leur confirme leur fauce crance, pour estre persuadez qu'ils sont guaris par le moyen de ces crmonies, sans considerer que pour deux qu'ils en guerissent, il en meurt dix autres par leur bruict & grand tintamarre, & soufflements qu'ils font, qui est plus capable de tuer, que de guarir un mallade: mais quoy ils esperent recouvrir leur sant par ce bruict, & nous au contraire par le silence & repos, c'est comme le diable fait tout au rebours de bien. Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais ils ne font tant de mal, ils marchent quatre pattes, comme bestes: ce que voyant, ce 93/581 Magicien appelle l'Oqui, commance chanter, puis avec quelques mines la soufflera, luy ordonnant boire de certaines eaues, & qu'aussitost elle face un festin, soit de poisson, ou de chair, qu'il faut trouver, encores qu'il toit rare pour lors, neantmoins est aussitost fait. La crierie faite, & le banquet finy, ils s'en retournent chacun en sa cabanne, jusques une autre fois qu'il la reviendra visiter, la soufflant & chantant avec plusieurs autres, appellez pour cet effect, tenans en la main une tortue seiche, remplie de petits cailloux qu'ils font servir[140] aux oreilles de la mallade, luy ordonnant qu'elle doit faire 3 ou 4 festins tout de suitte, une partie de chanterie, & dancerie, o toutes les filles se trouvent pares, & paintes, comme j'ay represent en la figure G. Ledit Oqui ordonnera qu'il se face des mascarades, & soient desguisez, comme ceux qui courent le Mardy gras par les rues, en France: ainsi ils vont chanter prs du lict de la mallade, & se promnent tout le long du Village cependant que le festin se prpare pour recevoir les masques qui reviennent bien las, ayans pris assez d'exercice pour vuider le Migan de la chaudire. [Note 140: Lisez _sonner_.] Leurs coustumes sont, que chacun mesnage vit de ce qu'il peut pescher & semer, ayant autant de terre comme il leur est necessaire: ils la desertent avec grand'peine, pour n'avoir des instruments propres pour ce faire: une partie d'eux esmondera les arbres de toutes ses branches qu'ils font brusler au pied dudit arbre pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre entre les arbres, & puis sement leur bled de pas en pas, o ils 94/582 mettent en chacun endroict quelques dix grains, ainsi continuant jusques ce qu'ils en ayent assez pour trois ou quatre ans de provision, craignant qu'il ne leur succede quelque mauvaise anne. Ces femmes ont le soing de semer, & cueillir, comme j'ay dict cy-devant, & de faire la provision de bois pour l'hyver, toutes les femmes s'aydent faire leur provision de bois, qui[141] font ds le mois de Mars, & Avril, & est avec cet ordre en deux jours. Chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire, & si il se marie une fille, chacune femme, & fille, est tenue de porter la nouvelle marie un fardeau de bois pour sa provision, d'autant qu'elle ne le pourroit faire seulle, & hors de saison qu'il faut vacquer autre chose. Le gouvernement qui est entr'eux est tel, que les anciens & principaux s'assemblent en un conseil, o ils dcident, & proposent, tout ce qui est de besoing, pour les affaires du Village: ce qui se fait par la pluralit des voix[142], ou du conseil de quelques-uns d'entr'eux, qu'ils estiment estre de bon jugement, & meilleur que le commun: Il est pri de la compagnie de donner son advis sur les propositions faites, lequel advis est exactement suivy: Ils n'ont point de Chefs particuliers qui commandent absolument, mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillants qu'il nommera[143] Cappitaines par honneur, & un respect, & desquels il se trouve plusieurs en un Village: bien est-il vray 95/583 qu'ils portent quelqu'un plus de respect qu'aux autres, mais pour cela il ne faut qu'il s'en prevalle, ny qu'il se doibve estimer plus que ses compagnons, si ce n'est par vanit. Quant pour les chastiments, ils n'en usent point, ny aussi de commandement absolu, ains ils font le tout par prires des anciens, & force de harangues, & remonstrances, ils font quelque chose, & non autrement, ils parlent tous en gnral, & l o il se trouve quelqu'un de l'assemble qui s'offre de faire quelque chose pour le bien du Village, ou aller en quelque part pour le service du commun, on fera venir celuy l qui s'est ainsi offert, & si on le juge capable d'excuter ce desseing propos, on luy remonstre par belles, & bonnes parolles, son debvoir: on luy persuade qu'il est homme hardy, propres aux entreprises, qu'il aquerra de l'honneur l'excution d'icelles: bref les flattent par blandissements, affin de luy continuer, voire augmenter ceste bonne volont qu'il a au bien de ses Concitoyens: or s'il luy plaist il accepte la charge, ou s'en excusera, mais peu y manquent, d'autant que de l ils sont tenus en bonne rputation: Quant aux guerres qu'ils entreprennent, ou aller au pays des ennemis, ce seront deux, ou trois, des anciens, ou vaillans Cappitaines, qui entreprendront cette conduitte pour ceste fois, & vont aux Villages circonvoisins faire entendre leur volont, en donnant des presents ceux desdits Villages, pour les obliger d'aller, & les accompagner leursdictes guerres, & par ainsi sont comme gnraux d'armes: ils designent le lieu o ils veullent aller & disposent des prisonniers qui sont pris, & autres choses de plus grande consequence, dont ils ont l'honneur s'ils font 96/584 bien, s'ils font mal le deshonneur, savoir de la guerre leur en demeure [144], n'ayant veu, ny recognu, autres que ces Cappitaines pour chefs de ces nations (145). Plus ils font des assembles generalles, savoir des rgions loingtaines, d'o il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, & se trouvent en une ville qu'ils nomment, qui est le rands-vous de toute l'assamble, o il se faict de grands festins, & dances, 97/585 durant trois [146] sepmaines, ou un mois, selon qu'ils advisent entre eux, & l contractent amiti de nouveau, dcidant & ordonnant ce qu'ils advisent, pour la conservation de leur pays, contre leurs ennemis, & l se donnent aussi de grands presents les uns aux autres, & aprs avoir fait ils se retirent chacun en son quartier. [Note 141: Qu'ils.] [Note 142: Qu'ils colligent, ajoute Sagard, avec de petits ftus de joncs. (Hist., p. 421.)] [Note 143: Qu'ils nomment.] [Note 144: Dans l'dition de 1627, on a retouch ce passage de la manire suivante: _dont ils ont l'honneur s'ils font bien, s'ils font mal le deshonneur, savoir de la victoire ou du courage, n'en ayant veu,_ etc. Cette correction ne nous parat pas heureuse; aussi est-il probable qu'elle n'a pas t faite, ni mme suggre par l'auteur, de mme que la plupart des autres changements qui ont t faits dans cette dition de 1627. On sait que Champlain passa toute cette anne 1627 au Canada, occup de bien autre chose que de corrections d'preuves.] [Note 145: Cette dernire phrase devrait tre dtache de ce qui prcde. Voici comment le P. Brebeuf complte et en mme temps apprcie la relation de Champlain sur cette matire: Je ne parle point de la conduite qu'ils tiennent en leurs guerres, & de leur discipline militaire, cela vient mieux Monsieur de Champlain qui s'y est trouv en personne, & y a command; aussi en a-t'il parl amplement, & fort pertinemment, comme de tout ce qui regarde les moeurs de ces nations barbares... Pour ce qui regarde l'autorit sde commander, voicy ce que j'en ay remarqu. Toutes les affaires des Hurons se rapportent deux chefs: les unes sont comme les affaires d'Estat, soit qu'elles concernent ou les citoyens, ou les Estrangers, le public ou les particuliers du Village, pour ce qui est des festins, danses, jeux, crosses, & ordre des funrailles. Les autres sont des affaires de guerre. Or il se trouve autant de sortes de Capitaines que d'affaires. Dans les grands Villages il y aura quelquefois plusieurs Capitaines tant de la police, que de la guerre, lesquels divisent entre eux les familles du Village, comme en autant de Capitaineries; on y void mesme par fois des Capitaines, qui tous ces gouvernemens se rapportent cause de leur esprit, faveur, richesses, & autres qualitez, qui les rendent considerables dans le Pays. Il n'y en a point, qui en vertu de leur lection soient plus grands les uns que les autres. Ceux l tiennent le premier rang, qui se le sont acquis par leur esprit, loquence, magnificence, courage, & sage conduite, de sorte que les affaires du Village s'addressent principalement celuy des Capitaines, qui a en luy ces qualitez; & de mesme en est-il des affaires de tout le Pays, o les plus grands esprits sont les plus grands Capitaines, & d'ordinaire il n'y en a qu'un qui porte le faix de tous. C'est en son nom que se passent les Traictez de Paix avec les Peuples estrangers; le Pays mesme porte son nom... Il faut qu'un Capitaine fasse estat d'estre quasi toujours en campagne: si on tient Conseil cinq ou six lieues pour les affaires de tout le Pays, Hyver ou Est en quelque saison que ce soit il faut marcher: s'il se fait une Assemble dans le Village, c'est en la Cabane du Capitaine: s'il y a quelque chose publier, c'est luy le faire; & puis le peu d'authorit qu'il a d'ordinaire sur ses sujets, n'est pas un puissant attrait pour accepter cette charge. Ces Capitaines icy ne gouvernent pas leurs sujets par voye d'empire, & de puissance absolue; ils n'ont point de force en main, pour les ranger leur devoir. Leur gouvernement n'est que civil, ils representent seulement ce qu'il est question de faire pour le bien du Village, ou de tout le Pays. Aprs cela se remue qui veut. Il y en a neantmoins, qui savent bien se faire obeyr, principalement quand ils ont l'affection de leurs sujets. (Relation du pays des Hurons, 1636, seconde partie, ch. VI.)] [Note 146: L'dition de 1627 porte _cinq_.] Pour ce qui est de l'enterrement des deffuncts, ils prennent le corps du dcd, l'enveloppent de fourreures, le couvrent d'escorces d'arbres fort proprement, puis ils l'eslevent sur quatre pilliers, sur lesquels ils font une cabanne, couverte d'escorces d'arbres, de la longueur du corps: autres qu'ils mettent en terre, o de tous costez la soustiennent, de peur qu'elle ne tombe sur le corps & la couvrent d'escorces d'arbres, mettans de la terre par dessus, & aussi sur icelle fosse font une petite cabanne. Or il faut entendre que ces corps ne sont en ces lieux ainsi inhumez que pour un temps, comme de huict ou dix ans, ainsi que ceux du Village adviseront le lieu o se doibvent faire leurs crmonies, ou pour mieux dire, ils tiennent un conseil gnral, o tous ceux du pas assistent pour dessigner le lieu o se doibt faire la feste. Ce fait, chacun s'en retourne son Village, & prennent tous les ossements des deffuncts, qu'ils nettoyent, & rendent fort nets, & les gardent soigneusement, encores qu'ils sentent comme des corps fraischement enterrez: ce fait, tous les parents, & amis des deffuncts, prennent lesdicts os avec leurs colliers, fourreures, haches, chaudires, & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantit de vivres qu'ils portent au lieu destin, & estans tous assemblez, ils mettent les vivres en un 98/586 lieu, o ceux de ce village en ordonnent, faisant des festins, & dances continuelles l'espace de dix jours que dure la feste, & pendant icelle les autres nations de toutes parts y abordent, pour voir ceste feste, & les crmonies qui s'y font, & qui sont de grands frais entr'eux. Or par le moyen de ces crmonies, comme dances, festins, & assembles ainsi faictes, ils contractent une nouvelle amiti entr'eux, disans que les os de leurs parents, & amis, sont pour estre mis tous ensemble, posant une figure, que tout ainsi que leurs os sont assemblez & unis en un mesme lieu, ainsi aussi que durant leur vie ils doivent estre unis en une amiti, & concorde, comme parents, & amis, sans s'en pouvoir separer. Ces os des uns & des autres parents & amis, estans ainsi meslez ensemble, font plusieurs discours sur ce subject, puis aprs quelques mines, ou faons de faire, ils font une grande fosse de dix thoises en quarr, dans laquelle ils mettent cesdits os avec les colliers, chaisnes de pourcelines, haches, chaudires, lames d'espes, cousteaux, & autres bagatelles, lesquelles neantmoins ne sont pas de petite valleur parmy eux, & couvrent le tout de terre, y mettant plusieurs grosses pices de bois, avec quantit de pilliers qu'ils mettent l'entour, faisant une couverture sur iceux. Voila la faon dont ils usent, pour les morts, c'est la 99/587 plus grande crmonie qu'ils ayent entr'eux[147]: Aucuns d'eux croyent l'immortalit des mes, autre partie en doubtent, & neantmoins ils ne s'en esloignent pas trop loing, disans qu'aprs leur deceds ils vont en un lieu o ils chantent comme les corbeaux, mais ce chant est bien diffrent de celuy des Anges. En la page suivante est represent leurs tombeaux, & de la faon qu'ils les enterrent. [Note 147: La feste des Morts, dit le P. Brebeuf, est la crmonie la plus clbre qui soit parmy les Hurons; ils luy donnent le nom de festin, d'autant que, comme je diray tout maintenant, les corps estans tirez des Cimetires, chaque Capitaine fait un festin des mes dans son Village: le plus considerable & le plus magnifique est celuy du Maistre de la Feste, qui est pour ceste raison appell par excellence le Maistre du festin. Cette Feste est toute pleine de crmonies, mais vous diriez que la principale est celle de la chaudire, cette-cy touffe toutes les autres, & on ne parle quasi de la feste des Morts, mesmes dans les Conseils les plus serieux, que sous le nom de chaudire: ils y approprient tous les termes de cuisine; de sorte que pour dire avancer ou retarder la feste des Morts, ils diront dliter, ou attiser le feu dessous la chaudire: & quand on est sur ces termes, qui diroit la chaudire est renverse, ce feroit dire, il n'y aura point de feste des Morts. (Relation du pays des Hurons, 1636, seconde partie, ch. IX.) Le mme Pre, qui fut tmoin de la grande fte des Morts de 1636, rapporte toutes les circonstances de cette crmonie, lesquelles sont parfaitement d'accord avec ce que dit ici Champlain :Retournant de ceste feste, ajoute-t-il, avec un Capitaine qui a l'esprit fort bon, & est pour estre quelque jour bien avant dans les affaires du Pas, je luy demanday pourquoy ils appelloient les os des morts _Atisken_. Il me repondit du meilleur sens qu'il eust, & je recueilly de son discours, que plusieurs s'imaginent que nous avons deux mes, toutes deux divisibles & matrielles, & cependant toutes deux raisonnables; l'une se separe du corps la mort, & demeure neantmoins dans le Cimetire jusques la feste des Morts, aprs laquelle, ou elle se change en Tourterelle, ou selon la plus commune opinion, elle s'en va droit au village des mes. L'autre est comme attache au corps & informe, pour ainsi dire, le cadavre, & demeure en la fosse des morts, aprs la feste, & n'en fort jamais, si ce n'est que quelqu'un l'enfante de rechef. Il m'apporta pour preuve de cette metempsychose, la parfaite ressemblance qu'ont quelques-uns avec quelques personnes dfuntes; Voila une belle Philosophie. Tant y a, que voila pourquoy ils appellent les os des morts, _Atisken_, les mes. (_Ibid._)] [Illustration p. 587a] Reste de savoir comme ils passent le temps en hyver, savoir depuis le mois de Dcembre, jusques la fin de Mars, qui est le commencement de nostre Printemps, & que les neiges sont fondues, tout ce qu'ils pourroient faire durant l'Automne, comme j'ay dict cy-dessus, ils le reservent faire durant l'hyver, savoir leurs festins & dances ordinaires en la faon qu'ils les font, pour, & en faveur des malades, comme j'ay represent cy-dessus, & ce, convient les habitans d'un village l'autre, & appelle-on ces festins de chanteries, & dances, _Tabagis_[148], o se trouveront quelquesfois cinq 100/588 cents personnes, tant hommes que femmes, & filles, lesquels y vont bien attifes, & pares, de ce qu'elles ont de beau & plus prcieux, & certains jours ils font des mascarades, & vont par les cabannes les uns des autres, demandans les choses qu'ils auront en affection, & s'ils se rencontre qu'ils l'ayent, savoir la chose demande, ils la leur donnent librement, & ainsi demanderont plusieurs choses, jusques l'infiny, de faon que tel de ces demandeurs auront des robbes de Castors, d'Ours, de Cerfs, de Loups cerviers, & autres fourreures, Poisson, bled d'Inde, Pethun, ou bien des chauderons, chaudires, pots, haches, serpes, cousteaux & autres choses semblables, allans aux maisons, & cabannes du Village chantants (ces mots) un tel m'a donn cecy, un autre m'a donn cela, & telles semblables parolles par forme de louange: & s'ils voyent qu'on ne leur donne rien, ils se faschent, & prendra tel humeur l'un d'eux, qu'il tordra hors la porte, & prendra une pierre & la mettera auprs de celuy, ou celle, qui ne luy aura rien donn, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est une marque d'injure, reproche, & mauvaise volont. Les femmes y vont aussi bien que les hommes & ceste faon de faire se faict la nuict, & dure ceste mascarade sept ou huict jours. Il se trouve aucuns de leurs villages qui tiennent, & reoivent les momons, ou fallots[149], comme nous 101/589 faisons le soir du Mardy gras, & dment les autres villages venir les voir & gaigner leurs ustancilles, s'ils peuvent, & cependant les festins ne manquent point, voila comme ils passent le temps en hyver: aussi que les femmes filent[150], & pilent des farines pour voyager en est pour leurs maris qui vont en traffic d'autres nations, comme ils ont dlibr ausdits conseils, savoir la quantit des hommes qui doibvent partir de chaque village pour ne les laisser desgarny d'hommes de guerres, pour se conserver, & nul ne sort du pas sans le commun consentement des chefs, bien qu'ils le pourroient faire, mais ils seroient tenus comme mal appris. Les hommes font les rets pour pescher, & prendre le poisson en est comme en hyver, qu'ils peschent ordinairement, & prennent le poisson jusques soubs la glace la ligne, ou la seine. [Note 148: Ce mot tabagie n'est pas d'origine huronne. Il tait employ parmi les nations algonquines, montagnaises et en gnral parmi les sauvages du bas du fleuve. Suivant le P. Brebeuf, les Hurons avaient quatre espces principales de festins: _l'athatayon_, festin d'adieu; _l'enditeuhoua_, festin de rjouissance; _l'atourontoachien, festin de chanterie, et l'aoutaerohi, qui se faisait pour la dlivrance de certaine maladie. (Relat. 1636.)] [Note 149: Ils pratiquent en quelques-uns de leurs villages, dit Sagard, ce que nous appelons en France porter les momons: car ils deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir, jouer avec eux, & gaigner leurs ustencilles, s'il eschet, & cependant les festins ne manquent point. (Grand Voyage du pays des Hurons, p. 124.)] [Note 150: Elles ont, dit Sagard, l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en lassent leurs rets & filets. (Grand Voy., p. 131.)] Et la faon de ceste pesche est telle, qu'ils font plusieurs trous en rond sur la glace & celuy par o ils doibvent tirer la seine quelque cinq pieds de long, & trois pieds de large, puis commancent par ceste ouverture mettre leur filet, lesquels ils attachent une perche de bois, de six sept pieds de long, & la mettent dessoubs la glace, & font courir ceste perche de trou en trou, o un homme, ou deux, mettent les mains par les trous, prenant la perche o est attach un bout du filet, jusques ce qu'ils viennent joindre l'ouverture de cinq six pieds. Ce faict, ils laissent cou lier le rets au fonds de l'eau, qui va bas, par le moyen de certaines petites 102/590 pierres qu'ils attachent au bout, & estans au fonds de l'eau, ils le retirent force de bras par les deux bouts, & ainsi amnent le poisson qui se trouve prins dedans. Voila la faon en bref comme ils en usent pour leur pesche en hyver. L'hyver commance au mois de Novembre, & dure jusques au mois d'Avril, que les arbres commancent pousser leur ceve dehors, & montrer le bouton. Le 22e jour du mois d'Avril, nous eusmes nouvelles de nostre truchement, qui estoit all Carentoan par ceux qui en estoient venus, lesquels nous dirent l'avoir laiss en chemin, & s'en estoit retourn au Village pour certaines considerations qui l'avoient meu ce faire [151]. [Note 151: Les aventures d'tienne Brl sont rapportes un peu plus loin.] Et reprenant le fil de mes discours, nos Sauvages s'assemblerent pour venir avec nous, & reconduire nostre habitation, & pour ce faire nous partismes[152] de leur pays le vingtiesme jour dudit mois[153], & fusmes quarante jours sur 103/591 les chemins, & pechasmes grande quantit de poisson & de plusieurs especes, comme aussi nous prismes plusieurs sortes d'animaux, avec du gibier, qui nous donna un singulier plaisir, outre la commodit que nous en receusmes par le chemin, jusques ce que nous arrivasmes nos Franois, qui fut sur la fin du mois de juing, o je trouvay le sieur du Pont, qui estoit venu de France, avec deux vaisseaux, qui desesperoient presque de me revoir, pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des Sauvages, savoir que j'estois mort. [Note 152: Tout ce qu'il y avait de Franais avec Champlain, y compris le P. le Caron. Il ne manquait apparemment qu'tienne Brl; du moins, on ne trouve nulle part qu'il en soit mort aucun pendant cette expdition, ni pendant l'hiver pass au pays des Hurons.] [Note 153: Le 20 de mai, puisque l'on fut quarante jours jur les chemins, et qu'on arriva aux Franais sur la fin du mois de juin; c'est ce que confirme, du reste, le passage suivant du Frre Sagard: Ce bon Pre (le P. le Caron) partit donc de son village, pour Kebec le 20 de May 1616. dans l'un des Canots Hurons, desstinez pour descendre la Traicte; & firent tant par leurs diligences qu'ils arriverent aux trois Rivieres le premier jour de juillet ensuivant, o ils trouverent le P. Dolbeau qui si estoit rendu dans les barques des Navires nouvellement arrives de France pour la mesme Traicte. Aprs qu'ils se furent entresaluez & rendu les actions de grces Dieu nostre Seigneur, le bon Pre Dolbeau leur aprit comme ds le 24e jour du mois de Mars pass, il avoit ensepultur un Franois nomm Michel Colin, avec les crmonies usites en la saincte Eglise Romaine, qui fut le premier qui receut cette grce l dans le pas... Le 15 du mesme mois, (de juillet) le P. Dolbeau donna pour la premire fois l'Extreme-onction une femme nomme Marguerite Vienne, qui estoit arrive la mesme anne dans le Canada avec son mary pensans s'y habituer, mais qui tomba bientost malade aprs son dbarquement, & mourut dans la nuict du 19, puis enterre sur le soir avec les crmonies de la saincte Eglise. (Hist. du Canada, p. 30, 31.)] Nous vismes aussi tous les Pres Religieux [154], qui estoient demeurez nostre habitation, lesquels aussi furent fort contents de nous revoir, & nous d'autrepart qui ne l'estions pas moins. Toutes rceptions, & caresses, ainsi faictes, je me dispos de partir du sault Sainct Louys, pour aller nostre habitation, & men mon hoste appelle d'Arontal avec moy, ayants prins cong de tous les autres Sauvages, & aprs que je les eu asseurez de mon affection, & que si je pouvois je les verrois l'advenir pour les assister comme j'avois des-j faict par le pass, & leur porteroient des presents honnestes, pour les entretenir en amiti, les uns avec les autres, les priant d'oublier toutes les disputes qu'ils avoient eues ensemble, lors que je les mis d'accord, ce qu'ils me promirent. [Note 154: Cette phrase semble mise ici par anticipation; car, outre qu'il est peu probable qu'aucun des Pres ne ft rest l'habitation, le texte de Sagard cit la page prcdente, note 3, donne assez entendre que le P. d'Olbeau monta seul, et ne fut pas plus loin que les Trois-Rivires.] Ce fait, nous partismes le huictiesme jour de Juillet, & arrivasmes nostre habitation le 11 dudict mois, o estant, je 104/592 trouvay tout le monde en bon estat, & tous ensemble rendismes grces Dieu, avec nos Pres Religieux, qui chantrent le service divin, en le remerciant du soing qu'il avoit eu de nous conserver, & preserver, de tant de prils & dangers, o nous estions trouvez. Aprs ces choses, & le tout estant en repos, je me mis en debvoir de faire bonne chre mon hoste d'Arontal, lequel admiroit nostre bastiment, comportement, & faons de vivre, & nous ayant bien consider, il me dit en particulier qu'il ne mourroit jamais content, qu'il ne vist tous ses amis, ou du moins bonne partie, venir faire leur demeurance avec nous pour apprendre servir Dieu, & la faon de nostre vie qu'il estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur, & que ce qu'il ne pouvoit comprendre par le discours il l'apprendroit, & beaucoup mieux, & plus facillement par la veue, & frquentation familire qu'ils auroient avec nous, & que si leur esprit ne pouvoit comprandre l'usage de nos arts, sciences, & mestiers, que leurs enfans qui sont jeunes le pourront faire comme ils nous avoient souvent dict, & represent, en leur pays, en parlant au Pre Joseph, & que pour l'advancement de cet oeuvre nous faisions une autre habitation au sault Sainct Louys, pour leur donner la seuret du passage de la riviere pour la crainte de leurs ennemis, & qu'aussi-tost que nous aurions basty une maison ils viendront en nombre nous pour y vivre comme frres: ce que je leur promis & asseur, faire savoir une habitation pour eux, au plustost qu'il nous seroit possible. 105/593 Et aprs avoir demeur quatre ou cinq jours ensemble, je luy donnay quelques honnestes dons, il se contenta fort, le priant tous-jours de nous aymer, & de retourner voir nostredite habitation, avec ses compagnons, & ainsi s'en retourna contant au sault Sainct Louys, o ses compagnons l'attendoient. Comme ce Cappit. appell d'Arontal, fut party d'avec nous nous fismes bastir, fortifier & accroistre nostre-ditte habitation du tiers, pour le moins, par ce qu'elle n'estoit suffisamment logeable, & propre pour recevoir, tant ceux de nostre compagnie, qu'autres estrangers qui nous venoient voir, & fismes le tout bien bastir de chaux, & sable, y en ayant trouv de tresbonne, en un lieu proche de ladite habitation, qui est une grande commodit pour bastir, ceux qui s'y voudront porter, & habituer. Les Pre Denis, & Pre Joseph se dlibrrent de s'en revenir 106/594 en France[155], pour tmoigner par de tout ce qu'ils avoient veu, & l'esperance qu'ils se pouvoient promettre de la conversion de ces premiers peuples, qui n'attendoient autre secours que l'assistance des bons Pres Religieux, pour estre convertis, & amenez, nostre foy, & Religion Catholique. [Note l55: Selon le projet form ds l'anne prcdente, dit le P. le Clercq, nos Religieux dvoient se trouver Qubec au mois de Juillet de l'anne presente, pour faire ensemble un rapport fidel de leurs connoissances, & convenir de ce qu'il y auroit entreprendre pour la gloire de Dieu. Ils prirent Monsieur de Champlain d'y assister, le connoissant autant zl pour l'tablissement de la Foi, comme pour le temporel de la Colonie, & six autres personnes des mieux intentionnes. Pour le bien du pas, ils convinrent tous d'un commun accord, des articles suivans, exprimez plus au long dans nos mmoires qui subsistent encore aujourd'huy... Il paroist donc qu'il fut conclu; Qu' l'gard des nations du bas du Fleuve, & de celles du Nord, qui comprennent les Montagnais, Etchemins, Betsiamites, & Papinachois, les grands & petits Eskimaux,... il faudroit beaucoup de temps pour les humaniser: Que par le rapport de ceux qui avoient visit les ctes du Sud, les rivires du Loup, du Bic, des Monts Ntre-Dame, & pntr mme par les terres jusqu' la Cadie, Cap Breton, & Baye des chaleurs, l'Isle perce, & Gasp, le pas estoit plus tempr, & plus propre la culture, qu'il y auroit des dispositions moins loignes pour le Christianisme, les peuples y ayant plus de pudeur, de docilit, & d'humanit que les autres. Qu' l'gard du haut du fleuve, & de toutes les nations nombreuses, des Sauvages, que Monsieur de Champlain, & le Pre Joseph avoient visit par eux-mmes, ou par d'autres,... on ne reussiroit jamais leur conversion, si avant que de les rendre Chrestiens, on ne les rendoit hommes. Que pour les humaniser il falloit necessairement, que les Franois se mlassent avec eux, & les habituer parmy nous, ce qui ne se pourroit faire que par l'augmentation de la Colonie, laquelle le plus grand obstacle estoit de la part des Messieurs de la compagnie, qui pour s'attirer tout le commerce, ne vouloient point habituer le pas, ny souffrir mme que nous rendissions les Sauvages sedentaires, sans quoy on ne pouvoit rien avancer pour le salut de ces Infidles. Que les Protestans, ou Huguenots, ayant la meilleure part au commerce, il estoit craindre, que le mpris qu'ils faisoient de nos mysteres, ne retardt beaucoup l'tablissement de la Foi. Que mme le mauvais exemple des Franois pourroit y estre prjudiciable, si ceux qui avoient authorit dans le pas n'y donnoient ordre. Que la million estoit pnible & laborieuse parmy des nations si nombreuses, & qu'ainsi on avanceroit peu, si on n'obtenoit de Meilleurs de la compagnie un plus grand nombre de Missionnaires defrayez. Nous voyons encore par l'tat de leur projet, que tous convinrent qu'il faudrait plusieurs annes, & de grands travaux pour humaniser ces nations entirement grossieres, & barbares, & qu' l'exception d'un trs-petit nombre de sujecs, encore fort douteux, on ne pourroit risquer les Sacremens des adultes, c'est ce qui se voit encore aujourd'huy; car depuis tant d'annes, on a fort peu avanc, quoy qu'on ait beaucoup travaill. Il paroist enfin qu'il fut conclu qu'on n'avanceroit rien, si l'on ne fortifioit la Colonie d'un plus grand nombre d'Habitans. Laboureurs, & artisans: que la libert de la traitte avec les Sauvages, fut indiffremment permise tous les Franois. Qu' l'avenir les Huguenots en fussent exclus, qu'il estoit necessaire de rendre les Sauvages sedentaires, & les lever nos manires, & nos loix. Qu'on pourroit avec le secours des personnes zles de France tablir un Sminaire, afin d'y lever des jeunes Sauvages au Christianisme, lesquels aprs pourroient avec les Missionnaires contribuer l'instruction de leurs compatriotes. Qu'il falloit necessairement soutenir les Millions que nos Pres avoient tablies tant en haut qu'au bas du Fleuve, ce qui ne se pouvoit faire, si Messieurs les associez ne temoignoient toute l'ardeur qu'on pouvoit esperer de leur zle, quand ils feroient informez de tout d'une autre manire, qu'ils ne l'estoient en France par le rapport des commis qu'ils avoient envoy sur les lieux l'anne prcdente; Monsieur le Gouverneur, & nos Pres n'ayant pas sujet d'en estre contens. C'est peu prs l'abbreg des conclusions qui furent prises dans cette petite assemble de nos Missionnaires, & des personnes les mieux intentionnes pour l'tablissement spirituel & temporel de la Colonie; mais comme rien ne se pouvoit faire sans l'aide de la France, Monsieur de Champlain qui avoit dessein d'y passer, pria le P. Commissaire & le P. Joseph de l'y accompagner, pour faire rapport de tout, & obtenir plus efficacement tous les secours necessaires. Ils eurent assez de peine s'y rendre, mais enfin considerant de quelle importance il estoit de jetter les solides fondemens de leur entreprise, ils se rendirent aux persuasions & aux instances de la compagnie, & disposerent tout pour leur dpart. (Prem, tabliss. de la Foy, t. I, p. 91. et s.)] Ce fait, & pendant mon sejour en l'habitation, je fis coupper du bled commun, savoir, du bled Franois qui y avoit est sem, & lequel y estoit eslev tresbeau, affin d'en apporter du grain en France, & tesmoigner que ceste terre est bonne, & fertile: aussi d'autre-part y avoit-il du bled d'Inde fort 107/595 beau, & des antes, & arbres, que nous avoit donn le Sieur du Mons en Normandie: bref tous les jardinages du lieu estants en admirable beaut, semez en poix, febves, & autres lgumes, sitrouilles, racines de plusieurs sortes & trs-bonnes par excellences, plantez en choux, poires, & autres herbes necessaires. Nous estans sur le point de nostre partement, nous laissasmes deux de nos Religieux nostre habitation, savoir le Pres Jean d'Elbeau, & Pre Paciffique[156], fort contant de tout le temps qu'ils avoient pass audit lieu, & resoulds d'y attendre le retour du Pre Joseph qui les debvoit retourner voir comme il fist l'anne suivante[157]. [Note 156: Le P. Jean d'Olbeau et le Frre Pacifique. (Voir ci-dessus, notes de la page 7.)] [Note 157: Le P. le Caron revint l'anne suivante avec le P. Paul Huet; mais le P. Denis Jamay demeura en France. La Province des Recollets, dit le P. le Clercq, offrit assez de sujets; mais Messieurs de la compagnie, allant un peu trop l'pargne, n'accordrent place que pour deux. Les Suprieurs jugrent que le Pre Denis cy-devant Commissaire devoit rester en France, parce qu'estant instruit fonds de l'tat du Canada, il pourroit mieux que personne en grer les affaires, & en procurer les avantages en Cour, & ailleurs. On designa donc le Pre Joseph le Caron pour Commissaire des Missions, & parmy le grand nombre de Religieux qui se presentoient, on luy donna le Pre Paul Huet pour second. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 104, 105.)] Nous embarquasmes en nos barques le vingtiesme jour de Juillet, & arrivasmes Tadoussac le vingt-troisiesme jour dudit mois, & o le sieur du Pont nous attendoit avec son vaisseau prest & appareill, dans lequel nous ambarquasmes, & partismes le troisiesme jour du mois d'Aoust, & eusmes le vent si propos, que nous arrivasmes Honfleur en sant, grces Dieu, qui fut le 10e jour de Septembre, mil six cents seize, ou estants arrivez, nous rendismes louange & actions de grces Dieu, de tant de soing qu'il avoit eu de nous en la conservation de nos vies, & de nous avoir comme arrachez, & tirez, de tant de 108/596 hazards o nous avions est exposez, comme aussi de nous avoir ramenez & conduits en sant, jusques dans nostre patrie, le priant aussi d'esmouvoir le coeur de nostre Roy & Nosseigneurs de son Conseil, pour y contribuer de ce qui est necessaire de leur assistance, affin d'amender ces pauvres peuples Sauvages la cognoissance de Dieu, dont l'honneur reviendra sa Majest, la grandeur & l'accroissement de son estat, & l'utilit ses sujects, & la gloire de tous ces desseings, & labeur, Dieu seul autheur de toute perfection, luy donc soit honneur, & gloire. Amen[158]. [Note 158: On voit que Champlain avait les sentiments d'un vrai missionnaire; malheureusement les marchands associes n'taient pas pousss du mme zle. Messieurs de la societ, dit Sagard, furent fort ayse de voir le bon Pre Joseph comme une personne de crance, & d'apprendre de luy mesme du succez de son voyage, du bien qu'il leur faisoit esperer pour le spirituel & temporel du pas, & du zle qu'il avoit pour la conversion des Sauvages, neantmoins avec tout cela, il ne peut obtenir d'eux autre chose qu'un remerciement de ses travaux & une ritration de leur bonne volont l'endroit de nos Pres, sans autre effect. C'est ce qui obligea ce bon Pre de chercher ailleurs le secours qu'il n'avoit pu trouver en ceux qui y estoient obligez, & de penser de son retour en Canada en la compagnie du P. Paul Huet, puis que de parler de peuplades & de Colonies, estoit perdre temps, & glacer des coeurs des-ja assez peu eschauffez, jusques ce qu'il pleust nostre Seigneur inspirer luy mesme les puissances superieures d'y donner ordre, puis que les subalternes n'y vouloient entendre, & ne s'interessoient qu' leur interest propre. (Histoire du Canada, p. 32.)] 1617 En 1617, Champlain fit au Canada un voyage, o il ne se passa rien de remarquable, dit-il dans l'dition de 1632 (Prem. partie, p. 214.) Cependant nous devons savoir gr au Frre Sagard et au P. le Clercq, de nous en avoir conserv quelques dtails. Monsieur de Champlain de sa part, dit celui-ci, n'oublioit rien pour soutenir son entreprise, malgr tous les obstacles qu'il y rencontroit chaque pas, il ne laissa pas de disposer un embarquement plus fort que le prcdent, mais on peut dire que ce qu'il obtint de plus avantageux, fut de persuader le Sieur Hbert de passer en Canada avec toute sa famille qui a produit & produira dans la suite de bons sujets, des plus considerables, & des plus zelez pour la Colonie... Toutes choses estant prestes pour faire voile, on leva l'anchre Honfleur le 11 Avril 1617. Le vaisseau fut command par le Capitaine Morel. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 104, 105.) La traverse fut longue et orageuse. Arrivs environ soixante lieues du grand Banc, nos voyageurs se virent entours de glaces immenses, que le vent et les courants poussaient avec violence contre le vaisseau. Dans la consternation gnrale, le Pre Joseph, voyant que tout le secours humain n'estoit point capable de les dlivrer du naufrage, demanda tres-instament celuy du Ciel par les voeux & les prires qu'il fit publiquement dans le vaisseau. Il conseilla tout le monde & se mit luy-mme en tat de paroistre devant Dieu. On fut touch de compassion & sensiblement attendri, quand la Dame Hbert leva par les coutils le plus petit de ses enfans, afin qu'il receut aussi bien que tous les autres la bndiction de ce bon Pre. Ils n'echaperent que 109/597 par miracle, comme ils le reconnurent par les lettres crites en France. (_Ibid._ p. 107.) On avoit des-ja pri Dieu pour eux Kebec, dit Sagard, les croyans morts & submergez, lors que Dieu leur fist la grce de les delivrer & leur donner passage pour Tadoussac, o ils arriverent bon port le 14 jour de juin, aprs avoir est treize semaines & un jour en mer dans des continuelles apprehensions de la mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus... Le P. Joseph monta Kebec dans les premires barques appareilles, pour aller promptement asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin d'eux au milieu de leurs plus grandes afflictions & les avoit protg. Sans doute, Champlain partit immdiatement avec le P. le Caron, pour monter Qubec, comme il avait fait au voyage prcdent. Le P. Paul resta Tadoussac, o il clbra la S. Messe pour la premire fois dans une Chappelle qu'il bastit l'ayde des Mattelots & du Capitaine Morel, avec des rameaux & fueillages d'arbres le plus commodment que l'on peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes dcemment vestus estoient ses costs avec chacun un rameau en main pour en chasser les mousquites & cousins, qui donnoient une merveilleuse importunit au Prestre, & l'eussent aveugl ou faict quitter le S. Sacrifice sans ce remde qui est assez ordinaire & autant utile que facile. Le Capitaine Morel fist en mesme temps tirer tous les canons de son bord, en action de grce & resjouissance de voir dire la saincte Messe o jamais elle n'avoit est clbre, & aprs les prires faictes, pour rendre le corps participant de la feste aussi bien que l'esprit, il donna disner tous les Catholiques, & l'aprs midy on retourna derechef dans la Chappelle, chanter les Vespres solemnellement, de manire que cet aspre desert en ce jour l fut chang en un petit Paradis, o les louanges divines retentissaient jusques au Ciel, au lieu qu'auparavant on n'y entendoit que la voix des animaux qui courent ces aspres solitudes... Cette Chappelle a subsist plus de six annes sus pied, bien qu'elle ne fust bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit, mais la modestie & retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais ce que j'admire encore davantage, est: qu'ils ne touchent point aux barques ny aux chalouppes, que les Franois laissent sur la greve pendant les hyvers, modestie que les Franois mesme n'auroient peut estre pas en pareille libert, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages... Les affaires du Capitaine Morel estant expdies Tadoussac, on se mist sous voile pour Kebec, o la necessit de toutes choses commenoit estre grande & importune aux hivernants, qui ne furent neantmoins gueres soulagez par la venue des barques, qui ne leur donnrent pour tout rafraichissement, 50 ou 60 personnes qu'ils estoient, qu'une petite barrique de lard, laquelle un homme seul porta sur son espaule depuis le port jusques l'habitation, de manire qu'avant la fin de l'anne, ils tombrent presque tous malades de la faim, & d'une certaine espece de maladie qu'ils appellent le mal de la terre, qui les rendoit miserables & languissants, & ce par la faute des chefs qui n'avoient pas fait cultiver les terres, ou eu moyen de le faire... Le retour du P. Joseph minuta un autre pareil voyage au P. Dolbeau qui croyoit y pouvoir oprer davantage, & representer mieux les necessitez du pas, mais il eut affaire avec les mesmes esprits, & tousjours aussi mal disposez au bien, & partant n'y fist rien davantage que de perdre ses peines & s'en retourner derechef en Canada en qualit de Commissaire avec le frre Modeste Guines, aussi mal satisfaict de ces Messieurs qu'avoit est le P. Joseph. Ce peu d'ordre les fist la fin resoudre de recommander le tout Dieu, sans se plus attendre aux marchands, & faire de leur cost ce qu'ils pourroient, puis qu'il n'y avoit plus d'esperance de secours. En suitte dequoy un chacun des Religieux se proposa un pieux & particulier exercice avec l'ordre du R. P. Commissaire, les uns d'aller hyverner avec les Montagnais, les autres d'administrer les Sacremens aux Franois, & ceux qui ne pouvoient davantage chantoient les louanges de nostre Dieu en la petite Chappelle, instruisoient les Sauvages qui les venoient voir, & vacquoient la saincte Oraison, & ce qui estoit des fonctions de Religieux. Pendant le voyage du P. Dolbeau, le P. Joseph fist le premier Mariage qui se soit faict en Canada avec les crmonies de la S. Eglise, entre Estienne Jonquest Normand, & Anne Hbert, fille aisne du sieur Hbert, qui depuis un an estoit arriv Kebec, luy, sa femme, deux filles & un petit garon, en intention de s'y habituer... (Hist. du Canada, p. 34-41.) Le P. le Clercq donne entendre que ce premier, mariage, fait en Canada, eut lieu dans l'automne de 1617. Aprs le dpart des navires, dit-il, le Pre Suprieur clbra avec les solemnitez ordinaires, le premier mariage qui se soit fait en Canada. 110/598 Ce fut entre le sieur Estienne Jonquest natif de Normandie, & la fille aisne du sieur Hbert. Cependant le texte de Sagard laisse supposer qu'Etienne Jonquest ne se serait mari que dans le printemps de 1618, puisqu'en parlant de Louis Hebert cet auteur remarque qu'il tait arriv Qubec depuis un an. Un autre point ou le P. le Clercq se trouve en dsaccord avec le Frre Sagard, c'est le motif du voyage du P. d'Olbeau. D'aprs celui-ci, comme nous venons de le voir, le P. d'Olbeau aurait entrepris le voyage uniquement par l'espoir de faire mieux que ses devanciers: tandis que suivant le P. le Clercq, les prils du voyage engagrent Champlain demander le P. Jean Dolbeau au Pre Commissaire, afin de l'accompagner en France. (Prem. tabliss. de la Foy, l. I, p. 111, 112.) Ce qu'il y a d'assez probable, c'est que Champlain avait la fois ces deux motifs de demander le P. d'Olbeau. [Illustration] 111/599 [Illustration] _CONTINUATION DES VOYAGES & dcouvertures faictes en la nouvelle France par ledit Sieur de Champlain, Cappitaine pour le Roy en la Marine du Ponant l'an 1618._ Au commencement de l'anne mil six cens dix-huict, le vingt-deuxiesme de Mars je party de Paris, & mon beau frre [159] que je menay avec moy, pour me rendre Honfleur, havre ordinaire de nostre embarquement, o estant aprs un long sejour pour passer la contrarit des vents, & retournez en leur bonace & favorables au voyage, nous embarquasmes dans ledit grand vaisseau de ladite association, o commandoit le sieur du Pont-Grav, & avec un Gentil-homme, appell le sieur de la Mothe[160], lequel auroit ds auparavant fait voyage avec les Jesuistes aux lieux de la Cadye, o il fut pris par les Anglois, & par eux men aux Virginies, lieu de leur habitation: & quelque temps aprs[161] le repasserent en Angleterre, & de l en France, o le desir & l'affection luy augmenta de voyager derechef en ladite nouvelle France, qui luy fist rechercher les 112/600 occasions en mon endroit. Surquoy je l'aurois asseur d'y apporter mon pouvoir & l'assister envers Messieurs nos associez, comme me promettant qu'ils auroient aggreable la rencontre d'un tel personnage, attendu qu'il leur feroit fort necessaire esdicts lieux. [Note 159: Eustache Boull, fils de Nicolas Boull, secrtaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix. Il tait g alors d'environ dix-huit ans. (State Paper Office, Colonial Sries, vol. V, 34.)] [Note 160: Nicolas de Lamothe-le-Vilin. Il tait lieutenant de la Saussaye, Saint-Sauveur, en 1613. (Edit. 1632, premire partie, p. 106, 112.--Relation du P. Biard, ch. XXXV.)] [Note 161: En 1614.] Nostre embarquement ainsi faict, nous partismes dudict lieu de Honfleur le 24e jour de May ensuivant audit an 1618, ayant le vent propre pour nostre route, qui neantmoins ne nous dura que bien peu de jours, qui changea aussi-tost, & fusmes tousjours contrari de mauvais temps, jusques arriver sur le grand banc o se font les pescheries du poisson vert, qui fut le troisiesme jour de Juin ensuivant, o estant, nous appereusmes au vent de nous quelques bancs de glaces, qui se deschargeoient du cost du Nort, & en attendant le vent commode, nous fismes pescheries de poisson, o il y avoit un grand plaisir, non pour la pesche du poisson seulement, mais aussi d'une sorte d'oiseaux, appellez Fauquets[162], & d'autres sortes qui se prennent la ligne, comme le poisson, car jettant la ligne, & l'ameon, garny de foye des morues, qui leur servoit d'appast: ces oiseaux se jettoient la foulle, & en telle quantit les uns sur les autres, qu'on n'avoit pas le loisir de tirer la ligne hors pour la rejetter, qu'ils se prenoient par le bec, par les pieds, & par les ailles en vollant, & se prcipitant sur l'appast, cause de leur grande avidit, & gourmandise, dont ceste nature d'oiseaux est compose, & en ceste pescherie nous eusmes un extresme contentemens, tant en ceste exercice, 113/601 qu'au grand nombre infiny d'oiseaux, & grande quantit de poisson que nous prismes, fort excellents manger, & commodes pour un rafraischissement, chose fort necessaire audit vaisseau. [Note 162: Ou plutt _fouquets_, hirondelles de mer.] Et continuant nostre route le 15e jour dudict mois, nous nous trouvasmes au travers de l'isle perce, & le jour S. Jean[163] ensuivant nous entrasmes au port de Tadoussac, o nous trouvasmes nostre petit vaisseau, arriv trois sepmaines devant nous, les gents duquel nous dirent que le Sieur des Chesnes qui commandoit en icelle estoit all Qubec, lieu de nostre habitation, & de l devoit aller aux trois rivieres pour attendre les sauvages qui y debvoient venir de plusieurs contres pour traicter, comme aussi pour savoir ce qu'on debvoit faire, & dlibrer, sur la mort advenue de deux de nos hommes de l'habitation, qui perfidement, & par trahison, hommes, furent tuez par deux meschants garons sauvages, Montaigners, ainsi que ceux dudict vaisseau nous firent entendre, & que ces deux pauvres gents furent tuez allans la chasse, il y avoit prs de deux ans [164], ayans ceux de ladicte habitation tousjours creu qu'ils s'estoient noys par le moyen de leur canau, renvers sur eux, jusques ce que depuis peu de temps l'un desdicts hommes ayant conceu une haine contre les meurtriers, en auroient adverty, & donn l'advis 114/602 nos gens de ladite habitation, & comment ce meurtre arriva, & le subject d'icelluy, duquel pour aucunes considerations il m'a sembl propos d'en faire le rcit, & de ce qui se passa lors sur ce subject. [Note 163: Le 24 juin.] [Note 164: Suivant Sagard (Hist. du Canada, p. 42), ce meurtre aurait t commis environ la my-Avril de l'an 1617: tandis que d'aprs Champlain, qui fit lui-mme comme une espce d'enqute sur les lieux, la chose se serait passe vers la fin de l't 1616. Notre auteur a, du moins, la vraisemblance de son ct: car la chasse du gibier, encore aujourd'hui, est extrmement abondante sur toutes les battures et prairies naturelles de la cte de Beaupr et du cap Tourmente, depuis la fin d'aot jusque vers la Toussaint; tandis qu' la mi-avril, il n'y a jamais beaucoup de gibier, pour la bonne raison que le Chenal du Nord est encore, cette poque, compltement obstru de glaces.] Quand au discours de ceste affaire, il est presque impossible d'en tirer la vrit, tant cause du peu de tesmoignage qu'on en peut avoir eu, que par la diversit des rapports qui s'en sont faits, & la plus grande partie d'iceux par presupposition, mais du moins en rapporteray-je en ce lieu, suivant le rcit du plus grand nombre, plus conforme la vrit, & que j'ay trouv estre le plus vray-semblable. Le sujet de l'assassin de ces deux pauvres deffuncts est, que l'un de ces deux meurtriers frequentoient ordinairement en nostre habitation, & y recevoit mille courtoisies, & gratiffications, entr'autres du sieur du Parc, Gentilhomme de Normandie, commandant lors audict Qubec, pour le service du Roy, & le bien des Marchands de ladite affectation, qui fut en l'anne 1616, lequel Sauvage en ceste frquentation ordinaire, par quelque jalousie receut un jour quelque mauvais traictement de l'un des 2 morts, qui estoit serrurier de son art, lequel sur aucunes parolles btit tellement ledict Sauvage, qu'il luy donna occasion de s'en resouvenir, & ne se contentant pas de l'avoir battu, & outrag, il incitoit ses compagnons de faire le semblable: ce qui augmenta d'avantage au coeur ledit Sauvage la haine, & animosit l'encontre dudit Serrurier, & ses compagnons, & qui le poussa rechercher l'occasion de s'en venger, espiant le temps, & l'opportunit pour ce faire, se comportant neantmoins 115/603 discrettement & l'accoustume, sans faire demonstration d'aucun ressentiment: Et quelque temps aprs, ledit Serrurier, & un Mathelot, appell Charles Pillet, de l'isle de R, se dlibrrent d'aller la chasse, & coucher trois ou quatre nuicts dehors, & cet effect quipperent un canau, & se mirent dedans, partirent de Qubec pour aller au Cap de Tourmente, en de petites isles, o grande quantit de gibier, & oiseaux, faisoient leur retraicte, ce lieu estant proche de l'isle d'Orlans, distant de sept lieues dudit Qubec, lequel partement des nostres fut incontinent descouvert par lesdits deux sauvages, qui ne tardrent gueres se mettre en chemin pour les suivre, & excuter leur mauvais desseing: En fin ils espierent o ledict serrurier, & son compagnon, iroient coucher, affin de les surprendre: ce qu'ayant recognu le soir devant, & le matin venu, l'aube du jour, lesdits deux sauvages s'escoulent doucement le long de certaines prairies[165], assez aggreables, & arrivez qu'ils furent une 116/604 pointe proche du giste de Recerch[166] & de leur canau, mirent pied terre, & se jetterent en la cabanne, o avoient couch nos gents, & o ils ne trouverent plus que le Serrurier, qui se preparoit pour aller chasser, aprs son compagnon, & qui ne pensoit rien moins que ce qui luy debvoit advenir: l'un desquels Sauvages s'approcha de luy, & avec quelques douces parolles il luy leva le doubte de tout mauvais soupon, afin de mieux le tromper: & comme il le vit baiss, accommodant son harquebuse, il ne perdit point de temps, & tira une massue qu'il avoit sur luy cache, & en donna au Serrurier sur la teste si grand coup, qu'il le rendit chancelant & tout estourdy: Et voyant le Sauvage que le Serrurier vouloit se mettre en deffence, il redouble derechef son coup, & le renverse par terre, & se jette sur luy, & avec un cousteau luy en donna trois, ou quatre, coups dedans le ventre, & le tua ainsi miserablement, & affin d'avoir aussi le Mathelot, compagnon du Serrurier, qui estoit party du grand matin pour aller la chasse, non pour aucune haine particulire qu'ils luy portassent, mais afin de n'estre dcouverts, ny accusez par luy. Ils vont le cerchant de & del, en fin le descouvrent par l'ouye d'une harquebusade, laquelle entendue par eux, ils s'advancerent promptement vers le coup, affin de ne donner temps audict Mathelot de recharger son harquebuse, & se mettre en deffence, & s'aprochant de luy, il le tira[167] coups de flesche, & l'ayant abattu par terre de ces coups, ils courent sur luy, & l'achevent coups de cousteau. Ce faict, ces 117/605 meurtriers emportent le corps avec l'autre, & les lirent ensemble, l'un contre l'autre, si bien qu'ils ne se pouvoient separer, aprs il leur attachrent quantit de pierres, & cailloux, avec leurs armes, & habits, affin de n'estre descouverts par aucune remarque, & les portrent au milieu de la riviere, les jettent, & coulent au fonds de l'eau, o ils furent un long-temps, jusques ce que par la permission de Dieu les cordes se rompirent, & les corps jettez sur le rivage, & si loing de l'eau, que c'estoit une merveille, le tout pour servir de parties complaignantes, & de tesmoins irrprochables l'encontre de ces deux cruels, & perfides, assassinateurs: car on trouva ces deux corps loing de l'eau, plus de vingt pas dans le bois, encore liez, & garottez, n'ayans plus que les os tous dcharnez, comme une carcasse, qui neantmoins ne s'estoient point separez pour un si long-temps, & furent les deux pauvres corps trouvez long-temps aprs par ceux de nostre habitation, les cherchant & dplorant leur absence le long des rivages de ladite riviere, & ce contre l'opinion de ces deux meurtriers qui pensoient avoir faict leurs affaires si secrettes qu'elles ne se devoient jamais savoir, mais comme Dieu ne voulant par sa Justice souffrir une telle meschancet, l'auroit faict dcouvrir par un autre sauvage, leur compagnon, en faveur de quelque disgrace par luy receue d'eux, & ainsi les meschants desseings se descouvrent. [Note 165: Cette expression seule montre assez que les deux franais passrent par le Chenal du Nord; car il n'y a point de prairies naturelles du ct du sud de l'le d'Orlans. Et il y a bien de l'apparence que cette pointe proche du giste recerch, prs de laquelle il y avait de certaines prairies assez aggreables, vers le cap Tourmente et proche de l'le d'Orlans, tait la pointe du Petit-Cap: c'est dans le voisinage de cette pointe qu'taient les prairies o Champlain, quelques annes plus tard, faisait faire la provision de foin ncessaire l'habitation. [Note 166: Le manuscrit de l'auteur portait-il du _giste de recerche_, ou _du giste du recerch_, ou enfin _du giste recerch_? Dans ces trois suppositions, le sens serait le mme. Mais _Recerch_ ne serait-il pas le nom, peut-tre dfigur, du serrurier qui en voulaient les deux sauvages? C'est ce qui parat bien difficile dterminer. Il n'est fait mention, jusqu' cette poque, que d'un seul serrurier, Antoine Natel, qui dcouvrit la conspiration trame contre Champlain en 1608, et qui, pour cette raison, reut sa grce; il est possible que la Providence ait rserv une pareille mort celui qui avait t capable de consentir un complot si criminel. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Sagard, qui rapporte les choses un peu diffremment, et qui a presque l'air de vouloir corriger ou complter Champlain, ne donne pas non plus le nom de ce serrurier, quoiqu'il ait vu et connu plusieurs tmoins oculaires de ces vnements.--Ds le second tirage de cette dition, en 1620, on a supprim les mots de _Recerch_, &, et la phrase se lit ainsi: _...proche du giste, sortants de leur canau..._ Cette mme correction subsiste encore dans l'dition de 1627.] [Note 167: Au lieu de ces mots _il le tira_, dans l'dition de 1627, on lit _le tirrent_.] Ce qui rendit au Pre Religieux [168], & ceux de l'habitation, fort estonnez en voyant les corps de ces 2 miserables, ayant 118/606 les os tous dcouvers, & ceux de la teste brisez des coups de la massue qu'il avoit reeus des sauvages, & furent lesdicts Religieux, & autres, l'habitation, d'advis de referrer en quelque part d'icelle, jusques au retour de nos vaisseaux[169], affin d'adviser entre tous les Franois ce qui seroit trouv bon pour ce regard: Cependant nos gens de l'habitation se resolurent de se tenir sur leurs gardes, & de ne donner plus tant de libert ausdits sauvages, comme ils avoient accoustum, mais au contraire qu'il falloit avoir raison d'un si cruel assassin par une forme de justice, ou par quelque autre voye, ou pour le mieux attendre nos vaisseaux, & nostre retour, affin d'adviser tous ensemble le moyen qu'il falloit tenir pour ce faire, & en attendant conserver les choses en estat. [Note 168: Pendant l'hivernement 1617-18, le P. le Caron demeura l'habitation, le P. Paul Huet fut charg de la mission de Tadoussac, et le Frre Pacifique, de celle des Trois-Rivires. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. III.)] [Note 169: De ce passage, on peut conclure avec assez de vraisemblance, que les corps ne furent retrouvs qu'au printemps de 1618.] Mais les sauvages voyant que leur malice estoit dcouverte, & eux, & leur assassin, en mauvais odeur aux Franois, ils entrrent en deffiance, & crainte, que nos gents n'exerassent sur eux la vangeance de ce meurtre, se retirrent de nostre habitation pour un temps, tant les coulpables du faict que les autres convaincus d'une crainte dont ils estoient saisis[170], & ne venoient plus laditte habitation comme ils avoient accoustum, attendant quelque plus grande seuret pour eux. [Note 170: Suivant Sagard, il y avait quelque chose de plus grave. On estoit menac de huict cens Sauvages de diverses nations, qui s'estoient assemblez s trois rivieres dessein de venir surprendre les Franois & leur coupper tous la gorge, pour prevenir la vengeance qu'ils eussent pu prendre de deux de leurs hommes tuez par les Montagnais... Mais comme entre une multitude il est bien difficile qu'il n'y aye divers advis, cette arme de Sauvages pour avoir est trop long-temps se resoudre de la manire d'assaillir les Franois, en perdirent l'occasion, plus par divine permission, que pour difficult qu'il y eust d'avoir le dessus de ceux qui estoient des-ja plus que demi morts de faim, & abbatus de foiblesse. (Hist. du Canada, p. 42.)] 119/607 Et se voyant privez de nostre conversation, & bon accueil accoustum, lesdicts Sauvages envoyerent un de leurs compagnons, nomm par les Franois la Ferriere[171], pour faire leurs excuses de ce meurtre, savoir qu'ils protestoient n'y avoir jamais adhr, ny consenty aucunement, se soubsmettant que si on vouloit avoir les deux meurtriers pour en faire la justice, les autres sauvages le consentiroient volontiers, si mieux les Franois n'avoient aggreable pour rparation & recompense des morts, quelques honnestes presents des pelletries, comme est leur coustume, & pour une chose qui est irrcuprable: ce qu'ils prirent fort les Franois d'accepter plustost, que la mort des accusez qu'ils prevoyoient mesme leur estre de difficille excution, & ce faisant oublier toutes choses comme non advenues[172]. [Note 1: La Foriere, d'aprs Sagard, (que j'ay fort cognu), dit-il, fin & hault entre tous les Sauvages & capable de conduire quelque bonne entreprise. (Hist. du Canada, p. 42.)] [Note 172: Sagard nous a conserv, sur cette premire dmarche des sauvages, quelques dtails qui compltent ce que dit ici l'auteur. Ils envoyerent le mesme la Foriere demander pardon & reconciliation avec les Franois, avec promesse de mieux faire l'advenir, ce qu'ils obtindrent d'autant plus facilement que la paix estoit necessaire l'une & l'autre des parties. En suitte ils envoyerent quarante Canots de femmes & d'enfans pour avoir dequoy manger, disans qu'ils mouroient tous de faim, ce que consider par ceux de l'habitation, ils leur distribuerent ce qu'ils purent, un peu de pruneaux & rien plus, car la necessit estoit grande par tout entre nous aussi bien qu'entre les Sauvages: laquelle fut cause de nous faire tous filer doux & tendre la paix. La chose estant rduite a ce point, il ne restoit plus qu' conclure les articles, mais pource que les Sauvages demeuroient tousjours leur ancien poste, on envoya sauf conduit leurs Capitaines pour descendre Kebec, ou ils arrivrent chargez de presens & de complimens avec des demonstrations de vraie amiti, pendant que leur arme faisoit alte demi lieue de l. Les harangues ayans est faictes & les questions necessaires agites avec une ample protestation des Montagnais qu'ils ne cognoissoient les meurtriers des Franois; ils offrirent leurs presens & promirent qu'en tout cas ils satisferoient ceste mort. Beauchesne & tous les autres Franois estoient bien d'avis de les recevoir ceste condition, mais le P. Joseph le Caron & le V. Paul Huet s'y opposerent absolument, disans qu'on ne devoit pas ainsi vendre la vie & le sang des Chrestiens pour des pelleteries, & que ce seroit tacitement autoriser le meurtre, & permettre aux Sauvages de se vanger sur nous & nous mal traicter la moindre fantasie musque qui leur prendroit, & que si on recevit quelque chose d'eux, que ce devoit estre seulement en depost, & non en satisfaction, jusques l'arrive des Navires, qui en ordonneroient ce que de raison. Ainsi Beauchesne ne receut rien qu'a ceste condition. De plus nos Pres influrent que les meurtriers devoient estre representez... (Hist. du Canada, P. 44, 45.)] 120/608 A quoy de l'advis des Pres Religieux fut respondu & conclu, que lesdicts Sauvages ameneroient, & representeroient, les deux mal-faicteurs, affin de savoir d'eux leurs complices, & qui les avoit incits ce faire: ce qu'ils firent entendre audit la Ferriere pour en faire rapport ses compagnons. Ceste resolution ainsi prise, ledict la Ferriere se retira vers ses compagnons, & leur ayant fait entendre la resolution des Franois, ils trouverent ceste procdure, & forme de justice eux fort estrange, & assez difficille, d'autant qu'ils n'ont point de justice establie entr'eux, sinon la vengeance ou la recompense par presens. Et ayant consider le tout, & consult ceste affaire entr'eux, ils appellerent les deux meurtriers & leur representerent le malheur o ils s'estoient prcipitez, & l'venement de ce meurtre, qui pourroit causer une guerre perptuelle avec les Franois; leurs femmes, & enfans, en pourroient ptir, quant bien ils nous pourroient donner des affaires, & nous tiendroient serrez en nostre habitation, nous empescheroient de chasser, cultiver, & labourer les terres, que nous sommes en trop petit nombre pour tenir la riviere serre, comme par leurs discours ils se persuadoient, mais qu'en fin de toutes leurs conclusions il valloit mieux vivre en paix avec lesdict Franois, qu'en une guerre, & une deffiance perptuelle, & ceste cause la compagnie desdicts sauvages finissant le discours, & ayant represent l'intelligence de ces choses ausdits accusez, leur demandent s'ils n'auroient pas bien le courage de se transporter avec nous en ladite habitation des Franois, & de comparoir devant eux, leur 121/609 promettant qu'ils n'auroient point de mal, que les Franois estoient doux, & pardonnoient volontiers, bref qu'ils feroient tant envers eux, qu'ils leur remettroient ceste faute, la charge de ne retourner plus telle meschancet, lesquels deux criminels se voyant convaincus en leur conscience, subirent ceste proposition, & s'accordent de suivre cet advis, suivant lequel, savoir l'un deux qui se prpara, & accommoda, d'habits, & d'ornements luy possible, comme s'il eust est invit d'aller aux nopces, ou quelque feste solemnelle, lequel en ceste equippage vint en laditte habitation, accompagn de son pre, & autres des principaux chefs, & Cappitaine de leur compagnie: Quant l'autre meurtrier, il s'excusa de ce voyage[173], craignant quelque punition estant convaincu en soy-mesme de ce meschant acte. [Note 173: Des Trois-Rivires Qubec. C'est aux Trois-Rivires, suivant Sagard, que s'taient assembls les sauvages.] Estans donc entrez en ladicte habitation, qui aussi tost fut circuite d'une multitude de Sauvages de leur compagnie, on leva le pont[174], & chacun des Franois se mit sur ses gardes, & leurs armes en main faisant bon guet, & sentinelles poses aux lieux necessaires, craignant l'effort des Sauvages de dehors, par ce qu'ils se doubtoient qu'on voulust faire justice actuelle du coulpable, qui si librement s'estoit expos nostre mercy, & non luy seulement, mais aussi ceux qui l'avoient accompagn au dedans, lesquels pareillement n'estoient pas trop asseurez de leurs personnes, voyant les 122/610 choses disposes en ceste faon, n'esperoient pas sortir leur vies sauves. Le tout fut assez bien fait, conduit, & excut, pour leur faire sentir la grandeur de ce mal, & apprhender pour le futur, autrement il n'y eust eu plus de seuret en eux, que les armes en la main, avec une perptuelle deffiance. [Note 174: Tout autour de la petite habitation de Qubec, rgnait un foss de quinze pieds de large, sur lequel il y avait, du ct du fleuve, un pont-levis, que Champlain avait fait faire ds l'automne de 1608. (Voir le dessin de _l'Abitation de Quebecq_, d. 1613, ch. IV.)] Ce faict, estans lesdicts sauvages sur l'incertitude de l'venement de quelque effet contraire ce qu'ils esperoient de nous, les Pres Religieux commanent leur faire une forme de harangue sur ce subject criminel, leur representant l'amiti que les Franois leur avoient porte depuis dix ou douze ans en a, que nous avions commenc les cognoistre, & depuis tous-jours vescu paisiblement, & familirement avec eux, mesme avec telle libert, qu'elle ne se pouvoit exprimer: & de plus, que je les avois assistez de ma personne par plusieurs fois la guerre, contre leurs ennemis, & icelle expos ma vie pour leur bien, sans qu'au pralable ils nous y eussent obligs aucunement, sinon que nous estions poussez d'une amiti & bonne vollont envers eux, ayans compassion de leurs miseres & persecutions que leur faisoient souffrir & endurer leurs ennemis. C'est pourquoy nous ne pouvions croire que ce meurtre se fut faict sans leur consentement, veu d'autre part qu'ils entreprenoient de favoriser ceux qui l'ont commis. Et parlant au Pre du criminel, il[175] luy represente l'enormit du faict excut par son fils, & que pour rparation d'icelle, il meritoit la mort, attendu que par nostre loy un 123/611 tel faict si pernicieux ne demeuroit impuny, & quiconque s'en trouve attaint & convaincu, mrite condemnation de mort, pour rparation d'un si meschant faict, mais pour ce qui regardoit les autres habitants du pas, non coulpables de ce crime, on ne leur vouloit aucun mal, ny en tirer contr'eux aucune consequence. [Note 175: Le P. le Caron, sans doute. (Voir, ci-devant, p. 117, note l.)] Ce qu'ayant tous lesdicts sauvages bien entendu, ils dirent pour toutes excuses, neantmoins avec tout respect, qu'il n'estoient point consentants de ce faict, qu'ils savoient trs-bien que ces deux criminels meritoient la mort, si mieux on n'aymoient leur pardonner, qu'ils savoient bien de fait leur meschancet, non devant, mais aprs le coup faict, & la mort de ces deux pauvres miserables, ils en avoient eu l'advis, mais trop tard, pour y remdier, & que ce qu'ils avoient tenu secret, estoit pour tousjours maintenir leur familire conversation, & crdit envers nous, protestant qu'ils en avoient faict aux malfaicteurs de grandes reprimendes, & rput le malheur qu'ils avoient attir, non sur eux seulement, mais sur toute leur nation, parents, & amis: surquoy ils leur auroient promis qu'un tel malheur ne leur adviendroit jamais, les priant d'oublier ceste faute, & de ne la tirer en consequence, que ce fait pourroit bien mriter, mais plustost de rechercher la cause premire qui a meu ces deux Sauvages d'en venir l, & d'y avoir esgard: d'ailleurs, que librement le present criminel s'estoit venu rendre entre nos bras, non pour estre puny, ains pour y recevoir grce des Franois: Neantmoins le pre parlant aux Religieux dist en plorant, tien voila mon 124/612 fils qui a commis le delict suppos, il ne vaut rien, mais ayes esgard que c'est un jeune fol & inconsidr, qui a plustost fait cet acte par folie, pouss de quelque vangeance, que par prudence, il est en toy de luy donner la vie ou la mort, tu en peus faire ce que tu voudras, d'autant que luy, & moy, sommes en ta puissance, & en suitte de ce discours le fils criminel prist la parolle, & se presentant, asseur qu'il estoit, dit ces mots: L'apprehension de la mort ne m'a point tant saisi le coeur, qu'il m'aye empesch de la venir recevoir pour l'avoir mrit, selon vostre loy, me recognoissant bien coulpable d'icelle: & lors fist entendre la compagnie la cause de ce meurtre, ensemble le desseing, & l'excution d'iceluy, selon, & tout ainsi, que je l'ay recit, & represent cy-dessus. Aprs le rcit par luy faict, il s'adresse l'un des facteurs, & commis des Marchands de nostre association, appel Beauchaine, le priant qu'il le fist mourir sans autre formalit. Alors les Pres Religieux prirent la parole, & leur dirent que les Franois n'avoient ceste coustume de faire mourir entr'eux ainsi subittement les hommes, & qu'il en falloit dlibrer avec tous ceux de l'habitation, & ceste affaire mise en dlibration sur le tapis, fut advis qu'elle estoit de grande consequence, qu'il la falloit conduire dextrement, & la mesnager propos, attendant une autre occasion meilleure, & plus seure, pour en tirer la raison, & que pour lors il n'estoit ny propos, ny raisonnable pour beaucoup de raisons. La premire que nous estions foibles, au regard du nombre des Sauvages qui estoit 125/613 dehors & dedans nostre habitation, qui vindicatifs & pleins de vangeance, comme ils sont, eussent peu mettre le feu par tout, & nous mettre en desordre. La deuxiesme raison est, qu'il n'y eust plus eu de seuret en leur conversation, & vivre en perptuelle deffiance. La troisiesme, que le commerce pourroit estre altr, & le service du Roy retard, & autres raisons assez preignantes, lesquelles bien consideres fut advis qu'il se falloit contenter de ce qu'ils s'estoient mis en leur debvoir, & submis d'y vouloir satisfaire, tant par le pre du criminel, l'ayant represent, & offert, la compagnie, que par luy mesme, savoir le coulpable offrant & exposant sa vie pour rparation de sa faute, mesme que le pre offroit le representer toutesfois & quantes qu'il en seroit requis: Ce qu'il failloit tenir pour une espece d'amande honorable, & une satisfaction justice: que luy remettant ceste faute, non le criminel seullement tiendroit sa vie de nous, mais aussi son pre & ses compagnons se tiendroient fort obligez, & que cependant il leur falloit dire par forme d'excuse, & de suject, que puisque le criminel avoit asseur par affirmation publique, que tous les autres Sauvages n'estoient en rien adherans ny coulpables de ce fait, & qu'avant l'excution d'iceluy ils n'en avoient eu aucun advis: consider aussi que librement il s'estoit present la mort, il avoit est advis de le rendre son Pre, qui en demeureroit charg, pour le representer toutesfois & quantes, la charge aussi que d'ores-en-avant il feroit service aux Franois, on luy donnoit la vie, pour demeurer luy & tous les Sauvages amis, & serviteurs des Franois. 126/614 Ceste resolution faite, neantmoins en attendant les vaisseaux de retour de France, pour, suivant l'advis des Cappitaines, & autres, en resoudre deffinitivement, & avec plus d'authorit, leur promettant tous-jours toute faveur, & de leur faire sauver la vie, & cependant pour seuret leur fut dit, qu'ils laisseroient quelques-uns de leurs enfans par forme d'hostage, quoy ils s'accordrent fort volontiers, & en laisserent deux[176] l'habitation, entre les mains desdicts Pres Religieux, qui leur commanerent montrer les lettres, & en moins de trois mois leur apprirent l'alphabet des lettres, & les former, qui de l fait juger qu'ils se peuvent rendre propres & docilles l'rudition, comme le Pre Joseph en peut rendre tesmoignage. [Note 176: L'un nomm Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garon bien qu'il fust fils d'un bon pre, pour le premier il estoit assez bon enfant & se porta tousjours au bien. Nos Pres l'instruisirent la foy & aux lettres pendant tout un hyver qu'il demeura avec nous, & l'arrive des navires il eust est bien aise d'aller en France pour y vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent obtenir des marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il s'enfuit aprs avoir est quelque temps l'habitation, dequoy on ne se mit gure en peine, aussi n'y avoit-il gure d'esperance de pouvoir faire d'un si mauvais garon un bon Chrestien. (Sagard, Hist. du Canada, p. 45, 46.)] Et iceux vaisseaux arrivez bon port, nous eusmes l'advis du sieur du Pont Grav, & quelques autres, & moy, comme cette affaire s'estoit passe [177], selon le discours cy-dessus, & alors tous ensemble advisasmes qu'il estoit propos de faire ressentir aux Sauvages l'normit de ce meurtre, & neantmoins n'en venir excution pour aucunes bonnes raisons, voire pour plusieurs considerations qui se pourront dire cy-aprs. [Note 177: Pont-Grav ne faisant que d'arriver comme Champlain, il nous semble que la phrase doit se lire ainsi: _nous eusmes l'advis, le sieur du Pont Grav, & quelques autres, & moy, comme ceste affaire s'estoit passe._] Et aussi-tost que nos vaisseaux furent entrez au port de 127/615 Tadoussac, mesme ds le lendemain au matin[178], le sieur du Pont, & moy, nous remontasmes en une petite barque du port, de dix douze tonneaux, comme d'autre-part le sieur de la Mothe, avec le Pre Jean d'Albeau[179] Religieux, & l'un des Commis, & Facteur des Marchands, appelle Loquin, s'embarqurent en une petite Challouppe, & ainsi partismes ensemble dudit Tadoussac, demeurans[180] au vaisseau un autre Religieux, appelle Pre Modeste[181], avec le Pillotte, & le Maistre du vaisseau, pour la conservation de l'quippage, restans en icelluy, & arrivasmes Qubec, lieu de nostre habitation, le vingt-septiesme Jour de juin ensuivant, o nous trouvasmes les Pres Joseph, Paul, & Passifique Religieux, avec le sieur Hbert, & sa famille, & autres hommes de l'habitation, se portans tous bien, & joyeux de nostre retour, en bonne sant, eux & nous, grces Dieu. [Note 178: Le 25 juin.] [Note 179: D'Olbeau. (Voir p. 7, note 2.) Nos Pres mesmes ne purent se deffendre des prires que le P. Jean d'Olbeau leur fit pour retourner en Canada avec M. de Champlain. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 124.)] [Note 180: A la place du mot _demeurans_, l'dition de 1627 porte _restants_.] [Note 181: Frre Modeste Guines. (Sagard, Hist. du Canada, p. 40.--Le Clercq, Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 124.)] Le mesme jour le sieur du Pont dlibra d'aller au lieu des trois rivieres, ou se faisoit la traite des Marchands, & porter avec luy quelques marchandises pour aller trouver le sieur des Chesnes qui y estoit des-ja, & mena avec luy ledict Loquin, comme susdict, & pour mon regard je demeuray en nostre habitation quelques jours [182], o je m'occupp aux affaires d'icelles, entr'autres choses faire un fourneau pour faire une espreuve de certaines cendres dont on m'avoit donn le 128/616 mmoire, lesquelles, la vrit, sont de grande valleur, mais il y a de la peine, de l'industrie, vigillance, & de la conduite, & parce qu'il est requis en l'exercice, & faon de ces cendres des hommes entendus en cet art, & en quantit convenable. Ceste premire espreuve n'a peu sortir effect, la reservant une autre plus grande commodit. [Note 182: Depuis le 27 de juin jusqu'au 5 de juillet.] Je visitay les lieux, les labourages[183] des terres que je trouvay ensemences, & charges, de beaux bleds: les jardins [184] chargez de toutes sortes d'herbes, comme choux, raves, laictues, pourpi, oseille, persil, & autres herbes, sitrouilles, concombres, melons, poix, fves, & autres lgumes, aussi beaux, & advancez, qu'en France, ensemble les vignes transportes, & plantez sur le lieu des-j bien advances, bref le tout s'augmentant, & accroissant, la veue de l'oeil: non qu'il en faille donner la louange aprs Dieu ny aux laboureurs, ny au fient qu'on y ait mis, car comme il est croire, il n'y en a pas beaucoup, mais la bont, & valleur de la terre, qui de soy est naturellement bonne, & fertille en toute sorte de biens, ainsi que l'exprience le dmontre, & pourroit-on y faire de l'augmentation & du profit, tant par le labourage d'icelle, culpture, & plants d'arbres fruittiers, & vignes, qu'en nourriture & eslevation de bestiaux, & vollatilles 129/617 ordinaires en France: Mais ce qui manque ce beau desseing est le peu de zelle,& affection, que l'on a au bien & service du Roy. [Note 183: C'taient les labourages de Louis Hbert, ou, comme on disait alors, son dsert, et, un peu plus tard, son enclos. Cette terre (le fief du Saut-au-Matelot) lui fut d'abord concde par le duc de Montmorency, en date du 4 fvrier 1623; puis,--le dernier de fvrier 1626, son premier titre lui ft confirm par le duc de Ventadour. (Archives du Sminaire de Qubec, Registre A, seconde partie, fol. I, et Carton AA.)] [Note 184: Les jardins taient autour du logement (Voy. 1613, p. 156); mais comme il y avait une place devant l'habitation, et une autre du ct du septentrion, il faut conclure que la meilleure partie du jardin tait le terrain o passe maintenant la rue Sous-le-Fort, et celui qui avoisinait le Cul-de-Sac.] Je sejournay quelque espace de temps audict Qubec, en attendant autres nouvelles, & lors survint une barque venant de Tadoussac[185], envoye par le sieur du Pont pour venir qurir les hommes, & marchandises, restants audit grand vaisseau audit lieu, & passants par Qubec je m'embarquay avec eux pour aller audit lieu des trois rivieres, o se faisoit la traicte, affin de voir les Sauvages, & communiquer avec eux, & voir[186] ce qui se passait touchant l'assassin cy-dessus dclar, & ce qu'on y pourroit faire pour pacifier & adoucir le tout. [Note 185: C'est--dire, une barque venant de Tadoussac, qui y avait t envoye des Trois-Rivires par le sieur du Pont, etc. Ou bien il faudrait lire: _venant Tadoussac..._] [Note 186: L'dition de 1627 remplace ce mot par _descouvrir_.] Et le cinquiesme jour de Juillet ensuivant, je party de Qubec le Sr. de la Motte avec moy[187], pour aller audit lieu des trois rivieres, tant pour faire ladicte traicte, que voir les Sauvages, & arrivasmes sur le soir devant Saincte Croix [188], lieu sur le chemin ainsi appell, o nous appereusmes une Challouppe, venant droict nous, o il y avoit quelques hommes, de la part des sieurs du Pont, des Chesnes, & quelques autres Commis & facteurs des Marchands me prirent de depescher promptement laditte Chalouppe, & l'envoyer audict Qubec qurir quelques marchandises restantes, & qu'il estoit venu un grand nombre de Sauvages, desseing d'aller faire la guerre [189]. [Note 187: Dans l'dition de 1627, on lit: _je party de Quebec avec le sieur de la Motthe_, etc.] [Note 188: Le Platon.] [Note 189: Cette dernire partie de la phrase se lit ainsi, dans l'dition de 1627: _qurir des marchandises, d'autant que les sauvages estoient venus au lieu de la traite en si grand nombre, que les marchandises qu'on leur avoit apportes ne pouvoient suffire.] 130/618 Lesquelles nouvelles nous furent fort aggreables, & pour leur satisfaire ds le lendemain au matin[190], je laissay ma barque, & m'embarquis dans une challouppe, pour aller plus promptement veoir les sauvages, & l'autre qui venoit des trois rivieres continua son chemin Qubec, & fismes tant force de rames,[191] que nous arrivasmes audit lieu le septiesme jour de Juillet, sur les trois heures du soir, o estans, je mis pied terre, lors tous les sauvages de ma cognoissance, & au pas desquels j'avois est famillier avec eux, m'attendoient avec impatience & vindrent au devant de moy & comme fort contans & joyeux de me revoir, m'embrassant l'un aprs l'autre, avec demonstration d'une grande resjouissance, comme aussi de ma part je leur faisois le semblable & ainsi se passa la soire, & reste dudict jour en ceste allegresse jusques au lendemain que lesdits Sauvages tindrent entr'eux Conseil, pour savoir de moy si je les assisterois encores en leurs guerres contre leurs ennemis, ainsi que j'avois fait par le pass, & comme je leur avois asseur[192], desquels ennemis ils sont cruellement molestez & travaillez. [Note 190: Le 6 de juillet.] [Note 191: Apparemment, il y avait ici, dans le manuscrit de l'auteur, quelque chose qui avait t omis dans le travail de la composition typographique; car l'dition de 1627, en reproduisant ce passage, y ajoute toute une phrase, qui ne pouvait tre supple que par l'auteur ou par un tmoin oculaire. Aprs ces mots _je laissay ma barque,_ on y lit: & montay en laditte challouppe pour retourner audict Quebec, o estants, je la fis charger de plusieurs especes de marchandises en quantit, y des plus exquises y necessaires ausdits sauvages gui restoient aux magasins de ladite habitation. Ce fait, le lendemain matin je m'embarquis en une chalouppe moi sixiesme pour aller laditte traite, & fismes tant qu' force de rames..._ Les quelques autres changements qu'on y a faits, n'affectent point le sens, et n'ont gures d'autre but que de faciliter le remaniement typographique.] [Note 192: L'dition de 1627 porte _promis_.] Et cependant de nostre part consultasmes ensemble pour resoudre 131/619 ce que nous avions affaire sur le subject du meurtre de ces deux pauvres deffuncts, affin d'en faire justice, & par ce moyen les ranger au devoir de rien faire l'advenir[193]. [Note 193: Dans l'dition de 1627, la phrase se lit ainsi: _affin d'en tirer vangeance en justice, l'encontre des deux assassinateurs leurs complices & adherans_.] Quand l'instance requise par les Sauvages, pour faire la guerre leurs ennemis, je leur fis responce que la volont ne m'avoit point change, ny le courage diminu: Mais ce qui m'empeschoit de les assister estoit, que l'anne dernire, lors que l'occasion, & l'opportunit s'en presentoit, ils me manqurent au besoing, d'autant qu'ils m'avoient promis de revenir avec bon nombre d'hommes de guerre, ce qu'ils ne firent, qui me donna subject de me retirer sans faire beaucoup d'effect, & que neantmoins il falloit en adviser, mais que pour le present il estoit raisonnable de resoudre ce qu'il falloit faire sur la mort assassinat de ces deux pauvres hommes, & qu'il en falloit tirer raison, alors sortans de leur conseil comme en cholere & faschez sur ce subject[194], ils s'offrirent de tuer les criminels, & y aller ds lors en faire l'excution si on voulloit le consentir, recognoissant bien entr'eux l'enormit de ceste affaire, quoy neantmoins nous ne voullusmes entendre, remettant seullement leur assistance une autre fois, en les obligeant de revenir vers nous avec bon nombre d'hommes l'anne prochaine, & que cepandant je supplierois le Roy de nous favoriser d'hommes, de moyens, & commoditez, pour les assister, & les faire jouyr du repos par eux esper, & de la victoire sur leurs ennemis, dont ils furent 132/620 fort contents, & ainsi nous nous separasmes, encores qu'ils firent deux ou trois assembles sur ce subject, qui nous fist passer quelques heures de temps. Deux ou trois jours aprs mon arrive audit lieu[195], ils commanerent se resjouyr, dancer, & faire plusieurs grands festins sur l'esperance de la guerre l'advenir, o je les devois assister[196]. [Note 194: Dans l'dition de 1627, au lieu de ces mots _en cholere & faschez sur ce subject_, on lit: _en colre de les rabattre sur ce subject._] [Note 195: Le 9 ou le 10 de juillet.] [Note 196: Dans l'dition de 1627, cette dernire phrase a t remplace par la suivante: _2 ou 3 jours aprs mon arrive audit lieu, on commana traiter avec les sauvages tout ce qu'on avoit apport de marchandise, bonne & mauvaise, mesme celle qui de long-temps avoit est mise mespris, & gardaient le magasin.] Ce fait, je represent audict sieur du Pont ce qu'il me sembloit de ce meurtre, qu'il estoit propos d'en faire une plus grande instance, & quoy voyant les Sauvages se pourroient licentier, non seulement d'en faire de mesme, mais de plus prejudiciable, que je les recognoissois estre gents qui se gouvernent par exemple, qu'ils pourroient accuser les Franois de manquer de courage, que de n'en parler plus, ils jugeront que nous aurons peur, & crainte d'eux, & les laissans passer si bon march, ils se rendront plus insolents, audacieux, & insupportables, mesmes leur donneroit subject d'entreprendre de plus grands & pernicieux desseings: d'ailleurs que les autres nations sauvages qui ont, ou auront cognoissance de ce faict, & demeurez sans estre vengez, ou vengez par quelque dons & presens, comme c'est leur coustume, ils se pourroient vanter que de tuer un homme, ce n'est pas grande chose, puisque que les Franois en font si peu d'estat, de voir tuer leurs compagnons par leurs voisins, qui bornent & mangent avec eux, 133/621 se pourmenent, & conversent familirement avec les nostres, ainsi qu'il se peut voir[197]. [Note 197: Cette raison tait fort bien motive, car quelques sauvages, entre autre les Hurons, au rapport de Sagard, ne purent s'empcher de faire la remarque, que les Franais avaient coul assez doucement sur cette affaire. Les Chefs Franois, dit cet auteur, firent assembler en un conseil gnral, tous les Sauvages qui se trouverent pour lors la traite, o les meurtriers ayans est grandement blasmez, furent en fin pardonnez la prire de ceux de leur nation, qui promirent, un amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen gnral de la flotte, assist du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espe nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens, que leur faute leur estoit entirement pardonne, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espe estoit perdue & ensevelie au fond des eaues, & par ainsi qu'ils n'en parleroient plus. Mais nos Hurons qui savent bien dissimuler & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournrent toute cette crmonie en rise, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des Franois avoit est noye en ceste espe, & que pour tuer un Franois on en seroit doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelques jours trompez s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts. (Hist. du Canada, p. 236, 237.)] Mais aussi d'autre-part recognoissants les Sauvages gents sans raison, de peu d'accs, & faciles s'estranger, & fort prompts la vangeance: Que si on les presse d'en faire la justice, il n'y auroit nulle seuret pour ceux qui se disposeront de faire les descouvertures parmy eux. C'est pourquoy, le tout consider, nous nous resolusmes de couller ceste affaire l'amiable, & passer les choses doucement, laissant faire leur traict[198] en paix avec les commis & facteurs des Marchands, & autres qui en avoient la charge. Or y avoit-il avec eux un appell Estienne Brl, l'un de nos truchemens, qui s'estoit addonn avec eux depuis 8 ans, tant pour passer son temps, que pour voir le pays, & apprendre leur langue & faon de vivre, & est celuy que j'avois envoy, & donn charge d'aller vers les Entouhonorons[199] Carantoan, 134/622 affin d'amener avec luy les 500 hommes de guerre qu'ils avoient promis nous envoyer pour nous assister en la guerre o nous estions engags contre leurs ennemis, & dont mention est faite au discours de mon prcdent livre[200]. J'appelle cet homme, savoir Estienne Brl, & communiquant avec luy, je luy demanday pourquoy il n'avoit pas amen le secours des 500. hommes, & la raison de son retardement, & qu'il ne m'en avoit donn advis, alors il m'en dist le subject, duquel il ne sera trouv hors de propos d'en faire le rcit, estans plus plaindre qu' blasmer, pour les infortunes qu'il receut en ceste commission. [Note 198: Traicte.] [Note 199: Du ct des Entouhoronons, ou Tsonnontouans, mais au-del.] [Note 200: Voir p. 35.] Il commana me dire que depuis qu'il eut prins cong de moy pour aller faire son voyage, & executer sa commission, il se mit en chemin, avec les 12 Sauvages que je luy avois baill lors pour le conduire, & luy faire escorte cause des dangers qu'il avoit passer, & tant cheminrent qu'ils parvindrent jusques audit lieu de Carantoan, qui ne fut pas sans courir fortune, d'autant qu'il leur falloit passer par les pas & terres des ennemis, & pour viter quelque mauvais desseing, ils furent en cerchant leur chemin plus asseur de passer par des bois, forests, & halliers espois & difficiles, & par des pallus marescageux, lieux & deserts fort affreux, & non frquents, le tout pour viter le danger, & la rencontre des ennemis. Et neantmoins ce grand soin ledit Brl, & ses compagnons sauvages en traversans une campagne ne laisserent de faire rencontre de quelques sauvages ennemis, retournans leur village, lesquels furent surprins, & deffaicts par nosdicts 135/623 sauvages, dont quatre des ennemis furent tus sur le champ, & deux prins prisonniers, que ledit Brl, & ses compagnons emmenrent jusques audit lieu de Carantoan, o ils furent reeus des habitans dudit lieu, de bonne affection, & avec toute allegresse, & bonne chre, accompagne de dances, & festins, dont ils ont accoustum festoyer, & honorer, les estrangers. Quelques jours se passrent en ceste bonne rception, & aprs que ledit Brl leur eust dit sa lgation, & fait entendre le subject de son voyage, les sauvages dudit lieu s'assemblerent en conseil, pour dlibrer & resoudre sur l'envoi des 500 hommes de guerre, demands par ledit Brl. Le conseil tenu, & la resolution prise de les envoyer, ils donnrent charge de les assembler, prparer, & armer, pour partir & venir nous joindre, & trouver o nous estions campez devant le fort & village de nos ennemis, qui n'estoit qu' 3 petites journes de Carantoan, ledit village muny de plus de 800 hommes de guerre, bien fortifi la faon de ceux cydessus specifiez, qui ont de hautes & puissantes pallissades, bien lies & joinctes ensemble, & leur logement de pareille faon. Ceste resolution ainsi prinse par les habitants dudict Carantoan, d'envoyer les 500 hommes, lesquels furent fort long-temps s'aprester, encores qu'ils fussent presss par ledit Brl de s'advancer, leur representant que s'ils tardoient d'avantage, ils ne nous trouveroient plus audict lieu, comme de faict ils ny peurent arriver que deux jours aprs nostre partement dudict lieu, que nous fusmes contraincts 136/624 d'abandonner, pour estre trop foibles & fatiquez par l'injure du temps. Ce qui donna subject audict Brl, & le secours desdicts cinq cents hommes qu'il nous amenoit, de se retirer, & retourner sur leurs pas vers leur village de Carantoan, o estans de retour, ledit Brl fut contrainct de demeurer & passer le reste de l'Automne, & tout l'Hyver, en attendant compagnie, & escorte, pour s'en retourner, & en attendant ceste opportunit, il s'employe dcouvrir le pas, visiter les nations voisines, & terres dudict lieu, & se pourmenant le long d'une riviere qui se descharge du cost de la Floride, o il y a forces nations qui sont puissantes & belliqueuses, qui ont des guerres les unes contre les autres. Le pays y est fort tempr, o il y a grand nombre d'animaux, & chasse de gibier, mais pour parvenir & courir ces contres, il faut bien avoir de la patience pour les difficultez qu'il y a passer par la pluspart de ses deserts. Et continuant son chemin le long de ladicte riviere jusques la Mer, par des isles, & les terres proches d'icelles, qui sont habites de plusieurs nations, & en grand nombre de peuples Sauvages, qui sont neantmoins de bon naturel, aymant fort la nation Franoise sur toutes les autres: Mais quant ceux qui cognoissent les Flamans, ils se plaignent fort d'eux, parce qu'ils les traictent trop rudement, entr'autres choses qu'il a remarqu est, que l'hyver y est assez tempr, & y nege fort rarement, mesme lors qu'il y nege elle n'y est pas de la hauteur d'un pied, & incontinent fondue sur la terre. Et aprs qu'il eut couru le pas & dcouvert ce qui estoit 137/625 remarquer, il retourna au village de Carantoan, afin de trouver quelque compagnie pour s'en retourner vers nous en nostre habitation: Et aprs quelque sejour audit Carantoan, 5 ou 6 des Sauvages prirent revolution de faire le voyage avec ledict Brl, & sur leur chemin firent rencontre d'un grand nombre de leurs ennemis, qui chargrent ledict Brl, & ses compagnons, si vivement, qu'ils les firent escarter, & separer les uns des autres, de telle faon qu'ils ne se peurent r'allier, mesme ledict Brl qui avoit fait bande part, sur l'esperance de se sauver, & s'carta tellement des autres, qu'il ne peut plus se remettre, ny trouver chemin & adresse, pour faire sa retraite en quelque part que ce fust, & ainsi demeura errant par les bois, & forests, durant quelques jours sans manger, & presque desesper de sa vie, estant press de la faim: En fin rencontra fortuitement un petit sentier, qu'il se resolut suivre, quelque part qu'il allast, fut vers les ennemis, ou non, s'exposant plustost entre leurs mains sur l'esperance qu'il avoit en Dieu, que de mourir seul & ainsi miserable: d'ailleurs qu'il savoit parler leur langage, qui luy pourroit apporter quelque commodit. Or n'eust-il pas chemin longue espace, qu'il dcouvrit trois sauvages, chargs de poisson, qui se retiroient leur village. Il se haste de courir aprs eux pour les joindre, & les approchant il commana les crier, comme est leur coustume, auquel cry ils se retournrent, & sur quelque aprehension, & crainte, firent mine de s'enfuir, & laisser leur charge, mais ledit Brl parlant eux les asseura, qui leur fist mettre bas 138/626 leurs arcs & flches, en signe de paix, comme aussi ledit Brl de sa part ses armes, encores qu'il fust assez foible & dbile de soy-mesme, pour n'asoir mang depuis trois ou quatre jours: Et leur abort aprs leur avoir faict entendre sa fortune, & l'estat de sa misere en laquelle il estoit rduit, ils petunerent ensemble, comme ils ont accoustum entr'eux, & ceux de leur frquentation lors qu'ils se visitent. Ils eurent comme une piti & compassion de luy, luy offrant toute assistance, mesme le menrent jusques leur village, o ils le traicterent, & donnrent manger: mais aussi-tost les peuples dudit lieu en eurent advis, savoir qu'un Adoresetoy estoit arriv, car ainsi appellent-ils les Franois, lequel nom vaut autant dire, comme gents de fer, & vindrent la foule en grand nombre voir ledit Brl, lequel ils prirent & menrent en la cabanne de l'un des principaux chefs, o il fut interrog, & luy fut demand qu'il estoit, d'o il venoit, qu'elle occasion l'avoit pouss & amen en cedit lieu, & comme il s'estoit gar, & outre s'il n'estoit pas de la nation des Franois qui leur faisoient la guerre: sur ce il leur fist responce qu'il estoit d'une autre nation meilleure, qui ne desiroient que d'avoir leur cognoissance, & amiti, ce qu'ils ne voulurent croire, ains se jetterent sur luy, & luy arrachrent les ongles avec les dents, le bruslerent avec des tisons ardens, & luy arrachrent la barbe poil poil, nant-moins contre la volont du chef. Et en cet accessoire l'un des sauvages advisa un Agnus Dei, qu'il avoit pendu au col, quoy voyant, demanda qu'il avoit ainsi pendu son col, & 139/627 le voullut prendre & arracher, mais ledict Brl luy dit (d'une parolle assure) si tu le prends & me fais mourir, tu verras que tout incontinent aprs tu mouras subitement, & tous ceux de ta maison, dont il ne fit pas estat, ains continuant sa mauvaise volont, s'efforoit de prendre l'Agnus Dei, & le luy arracher, & tous ensemble disposs le faire mourir, & auparavant luy faire souffrir plusieurs douleurs & tourments par eux ordinairement exercs sur leurs ennemis. Mais Dieu qui luy faisant grce ne le voullust permetre, ains par sa providence fist que le Ciel, qui de serain & beau qu'il estoit, se changea subitement en obscurit, & charg de grosses & espoisses nues, se terminrent en tonnerres & esclairs si viollents, & continus, que c'estoit chose estrange, & pouvantable, & donnrent ces orages un tel pouvantement aux Sauvages, pour ne leur estre commun, mesme n'en avoir jamais entendu de pareil, ce qui leur fist divertir, & oublier, leur mauvaise volont qu'ils avoient l'encontre dudit Brl, leur prisonnier, & le laissans l'abandonnrent, sans toutesfois le deslier, n'osans l'approcher: Qui donna subject au patient de leur user de douces parolles, les appellant & leur remonstrant le mal qu'ils luy faisoient sans cause, leur faisans entendre combien nostre Dieu estoit courrouc contr'eux pour l'avoir ainsi maltraict. Lors le Cappitaine s'approcha dudit Brl, le deslia, & le mena en sa maison, o il luy cura & medicamenta ses playes, cela faict, il ne se faisoit plus de danses, & festins, ou resjouyssances, que ledict Brl ne fust appell, & aprs avoir 140/628 est quelque temps avec ces Sauvages, il print resolution de se retirer en nos quartiers vers nostre habitation. Et prenans cong d'eux, il leur promist de les mettre d'accord avec les Franois, & leurs ennemis, & leur faire jurer amiti les uns envers les autres, & qu' ceste fin il retourneroit vers eux le plustost qu'il pourroit, & luy partant d'avec eux ils le conduirent jusques quatre journes de leur village, & de l s'en vint en la contre & village des Atinouaentans[201], o j'avois des-ja est, & l demeura ledit Brl quelque temps, puis reprenant chemin vers nous, il passa par la Mer douce, & navigea sur les costes d'icelle quelques dix journes du cost du Nort, o aussi j'avois passe allant la guerre, & eust ledict Brl passe plus outre pour dcouvrir les terres de ces lieux comme je luy avois donn charge, n'eust est qu'un bruict de leur guerre qui se preparoit entr'eux, reservant ce desseing une autre fois, ce qu'il me promist de continuer, & effectuer dans peu de temps, avec la grce de Dieu, & de m'y conduire pour en avoir plus ample & particulire cognoissance: Et aprs qu'il m'en eust faict le rcit, je luy donnay esperance que l'on recognoistroit ses services, & l'encouragay de continuer ceste bonne volont jusques nostre retour, o nous aurions moyen de plus en plus faire chose dont il recevroit du contentement. Voila en fin tout le discours & rcit de son voyage, depuis qu'il partit d'avec moy[202] pour aller ausdites 141/629 descouvertures, ce qui me donna du contentement, sur l'esperance de mieux parvenir par ce moyen la continuation & advancement d'icelle. [Note 201: Cette orthographe montre que l'auteur, dans la premire partie de cette relation, n'avait pas crit _Atigouautans_, mais _Atignoantans_.] [Note 202: Il tait parti, pour son ambassade, le 8 septembre 1615.] Et cet effect print cong de moy pour s'en retourner avec les peuples Sauvages, dont il avoit cognoissance & affinit par luy acquise en ses voyages & descouvertures, le priant de les continuer jusques l'anne prochaine que je retournerois avec bon nombre d'hommes, tant pour le recognoistre de ses labeurs, que pour assister les sauvages, ses amis, en leurs guerres, comme par le pass. Et reprenant le fil de mon discours premier, faut noter qu'en mes derniers & prcdents voyages & descouvertures, j'avois pass par plusieurs & diverses nations[203] de Sauvages non cogneus aux Franois, ny ceux de nostre habitation, avec lesquels j'avois fait alliance, & jur amiti avec eux, la charge qu'ils viendroient faire traicte avec nous, & que je les assisterois en leurs guerres: car il faut croire qu'il n'y a une seulle nation qui vive en paix, que la nation neutre, & suivant leur promesse vindrent de plusieurs nations de peuples Sauvages nouvellement descouvertes les uns pour traicte de leur pelletrie, les autres pour voir les Franois, & exprimenter quel traictement & rception on leur feroit, ce que voyant encouragea tout le monde, tant les Franois leur faire bonne chre, & rception, les honorant de quelques gratifications & presents, que les facteurs des marchands leur donnrent pour les contenter, qui fut leur contentement, comme aussi 142/630 d'autre-part tous lesdits Sauvages promirent tous les Franois de venir, & vivre l'advenir en amiti les uns & les autres, avec protestation chacun de se comporter avec une telle affection envers nous autres, qu'aurions sujet de nous louer d'eux, & au semblable que nous les assistassions de nostre pouvoir en leurs guerres. [Note 203: Voir ci-dessus, pages 57-60.] La traicte ainsi faicte & paracheve, & les sauvages partis & congdiez, nous nous retirasmes & partismes des trois rivieres le 14 Juillet audict an, & le lendemain arrivasmes Qubec, lieu de nostre habitation, o les barques furent descharges des marchandises qui avoient rest de ladicte traite, & mises dedans le magasin des Marchands qu'ils ont audit lieu. Ce faict, le sieur du Pont s'en retourna Tadoussac, avec les barques, afin de les faire charger & porter en laditte habitation les vivres, & choses necessaires pour la nourriture & entrenement de ceux qui y devoient hiverner & demeurer, & cepandant que les barques alloient & venoient pour apporter les vivres & autres commoditez necessaires pour l'entretien de ceux qui demeuroient l'habitation, auquel lieu je me deliberay d'y demeurer pour quelques jours, affin de faire fortifier & reparer les choses necessaires pandant mon sejour. Et lors de mon partement de laditte habitation, je pris cong des Pres Religieux, du sieur de la Mothe, & de tous autres qui demeuroient en icelle, sur l'esperance que je leur donnay de retourner, Dieu aydant, avec bon nombre de familles pour peupler ce pays. Je m'embarquay le 26 Juillet, & les Pres Pol 143/631 & Pacifique qui y avoit hivern trois ans, & l'autre Pre un an & demy[204] afin de faire rapport, tant de ce qu'ils avoient veu audit pas, que de ce qui s'y pouvoit faire: Nous partismes cedict jour de laditte habitation pour venir Tadoussac faire nostre embarquement pour retourner en France, auquel lieu nous arrivasmes le lendemain, o nous trouvasmes nos vaisseaux prests faire voile & nostre embarquement faict, nous partismes dudict lieu de Tadoussac pour venir en France le 30 du mois de Juillet 1618 & arrivasmes Hondefleur le 28e jour d'Aoust, avec vent favorable, & contentement d'un chacun. [Note 204: Le P. Paul Huet tait venu l'anne prcdente, 1617, et le Frre Pacifique du Plessis en 1615. (Voir ci-dessus, pages 7, 108, 109.)] FIN. 634 OEUVRES DE CHAMPLAIN PUBLIES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSIT LAVAL PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT SECONDE DITION TOME V QUBEC Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS 1870 iii/635 _Nous avons cru quelque temps, avec plusieurs auteurs, que l'on avait fait, en 1640, une nouvelle, dition du volume de 1632. Mais, aprs un examen attentif, nous avons constat que les diteurs n'ont fait que rafrachir le titre, et changer le millsime; partout, le texte est absolument conforme certains exemplaires de 1632, et nous avons toujours eu soin de faire remarquer, dans nos notes, les principales divergences. Cette dition est, sans contredit, la plus complte de toutes celles que publia l'auteur. On y trouve en effet, dans la_ Premire Partie, _une reproduction peu prs textuelle des voyages de Champlain publis jusqu'alors, avec quelques nouvelles rflexions sur les difficults qui avaient eu lieu entre les diverses compagnies; la_ Seconde Partie _renferme tout ce qui tait encore indit des voyages de dcouverte et des vnements qui se passrent en Canada depuis 1620, et l'on peut dire que cette seconde moiti du volume de 1632 est unique et indispensable._ iv/636 _Le but des diverses publications de Champlain, fut toujours de faire connatre les avantages que la Nouvelle-France pouvait offrir la mre patrie; mais, dans celle-ci, la pense de l'auteur semble se dessiner de plus en plus. D'un cot, il tait naturel qu'on se demandt, quel si grand intrt la France pouvait avoir conserver cette petite colonie lointaine et ces froides rgions du Canada. Champlain commence cette dition par numrer les ressources et les richesses de ces pays encore trop peu connus. Le premier chapitre, joint quelques observations extraites, en grande partie, de ses divers ouvrages, forma mme un petit mmoire, qu'il prsenta au roi vers 1630. D'un autre cot, il tait important de bien faire comprendre la France qu'il y allait de son honneur de ne point laisser si facilement entre les mains des Anglais d'immenses contres dont elle tait juste titre en possession depuis trs-longtemps et par droit de dcouverte. Champlain jugea qu'une dition plus complte de ses Voyages atteindrait ce but; en remettant sous les yeux du lecteur toute la srie des vnements accomplis jusque-l: Il commence, par tablir que les Franais frquentaient les Terres-Neuves et le Canada longtemps avant que les Anglais y prtendissent quelque chose; puis, la fin de son volume, craignant que le lecteur ne perde de vue ce point important, il donne encore un_ Abrg des dcouvertes v/637 _attribues tant aux Anglais qu'aux Franais, suivant le rapport des historiens, afin que chacun, dit-il, puisse juger du tout sans passion. M. de Puibusque, dans une lettre dont nous avons cit quelques extraits en tte du_ Voyage de 1603, _disait, en parlant de notre auteur: Ses relations imprimes ont t retouches par un arrangeur si habile, qu'elles parlent une autre langue que la sienne. Nous ne savons jusqu' quel point cette remarque est fonde relativement aux premiers voyages de Champlain; mais elle semble avoir surtout son application dans ce volume de 1632. On y trouve en effet certains passages, et surtout des notes marginales, qui ne peuvent pas tre de la main de l'auteur, Que l'on nous permette de citer quelques exemples. Page 131 (de cette prsente dition), premire partie: pour se conformer l'usage qui commenait prvaloir, Champlain donne la pointe de Tous-les-Diables le nom de pointe aux Vaches; que fait le rviseur? Le typographe avait mis dans le texte_ pointe aux roches; _la note marginale vient aggraver la faute en substituant_ pointe aux Rochers. _Or, Champlain connaissait trop bien cette pointe pour laisser passer ainsi une double faute. Page 174, en marge: Des Prairies remontre aux ntres le peu vi/638 d'honneur de combattre avec les sauvages. videmment, celui qui a fait cette note n'a pas compris le sens du texte en regard: Des Prairies reprsente ses compagnons qu'il serait honteux de laisser Champlain se battre seul avec les sauvages. Page 182: le sommaire du chapitre, qui ne se trouve pas dans l'dition 1613, ne peut vraisemblablement avoir t fait par l'auteur; car il ne s'accorde pas avec le texte. Page 187, On lit en marge:_ Les deux sauvages, _etc. Or l'auteur, qui tait sur les lieux lors de l'accident, dit dans son texte que c'taient un franais nomm Louis et un sauvage. Page 253, seconde partie: Prise de l'auteur par l'Anglais, au lieu de _Prise du sieur de Caen._ L'auteur pouvait-il se tromper sur ce fait? Nous pourrions citer bien d'autres passages de cette nature, que nous avons nots dans l'occasion. Non-seulement quelqu'un a revu, ou mme retouch le rcit de Champlain; mais on peut affirmer que ce travail a t fait soit par un jsuite, soit par un ami des religieux de cet ordre. Il faut remarquer d'abord que cette dition s'imprimait au moment ou les Rcollets faisaient d'inutiles efforts pour rentrer dans une mission dont ils taient les fondateurs; tandis que les Pres Jsuites revenaient seuls, videmment protgs par la toute-puissance du cardinal de Richelieu. vii/639 D'un autre, cot, Champlain ne devait pas tre ennemi des Rcollets, lui qui les avait amens dans le pays. Du reste, le P. le Clercq nous apprend qu'il prenait leurs intrts coeur, quoiqu'il n'ost paratre, et qu'il fut mme le premier les avertir des vritables intentions de ceux qui, faisant mine de les servir, les traversaient effectivement. Maintenant, que le lecteur examine attentivement l'dition de 1632, et il remarquera que l'on retranche dessein, des ditions prcdentes, tout ce qui tait en faveur des Rcollets, et que l'on y introduit au contraire tout ce qui pouvait servir la cause des Jsuites. Ainsi, toute l'dition de 1619 est reproduite mot pour mot, la rserve de quelques passages ou il tait fait mention des travaux des Rcollets. En revanche, on intercale un rsum de la relation du P. Biard sur les missions des Jsuites l'Acadie, et l'on ajoute la fin du volume des chantillons des deux principales langues parles dans le pays, opuscules faits tous deux par des pres jsuites. Il est donc vident qu'une main trangre s'est charge de la rvision de l'ouvrage de Champlain. Il parat galement certain que ces changements significatifs introduits dans son oeuvre originale, doivent tre attribus au motif de laisser dans l'ombre les Pres Rcollets au profit de ceux qu'ils avaient d'abord appels leur secours. Or, le caractre franc et loyal viii/640 de Champlain ne permet pas de supposer qu'il ait eu recours de pareils procds, outre que le tmoignage du P. le Clercq, cit plus haut, semble le laver de tout soupon cet gard. On ne peut donc gure s'empcher de conclure, qu'un correcteur officieux aura fait agrer l'auteur certaines additions trs-bonnes en elles-mmes, et aura pris sur lui de biffer, sous prtexte de longueur, les passages qui pouvaient nuire la cause. 641 LES VOYAGES DE LA NOUVELLE FRANCE OCCIDENTALE, DICTE CANADA FAITS PAR LE SIEUR DE CHAMPLAIN Xainctongeois, Capitaine pour le Roy en la Marine du Ponant, & toutes les Descouvertes qu'il a faites en ce pas depuis l'an 1603 jusques en l'an 1629. _O Je voit comme ce pays a est premirement descouvert par les Franois, sous l'authorit de nos Roys tres-Chrestiens, jusques au rgne de sa Majest present rgnante LOUIS XIII. Roy de France & de Navarre._ Avec un traitt des qualitez & conditions requises un bon & parfaict Navigateur pour cognoistre la diversit des Estimes qui se font en la Navigation. Les Marques & enseignements que la providence de Dieu a mises dans les Mers pour redresser les Mariniers en leur routte, sans lesquelles ils tomberoient en de grands dangers. Et la manire de bien dresser Cartes marines avec leurs Ports, Rades, Isles. Sondes, & autre chose necessaire la Navigation. _Ensemble une Carte generalle de la description dudit pays faicte en son Mridien selon la dclinaison de la guide Aymant, & un Catchisme ou Instruction traduicte du Franois au langage des peuples Sauvages de quelque contre, avec ce qui s'est pass en ladite Nouvelle France en l'anne 1631._ A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU. [Illustration] A PARIS. Chez Louis SEVESTRE Imprimeur-Libraire, rue du Meurier, prs la porte S. Vidior, & en sa Boutique dans la Cour du Palais. MDCXXXII. Avec Privilege du Roy. 3/643 [Illustration] MONSEIGNEUR L'ILLUSTRISSIME CARDINAL Duc DE RICHELIEU, Chef, Grand Maistre & Sur-Intendant Gnral du Commerce & Navigation de France. MONSEIGNEUR, _Ces Relations se presentent vous; comme, celuy auquel elles sont principalement deues, tant cause de l'eminente Puissance que vous avez en l'Eglise, & en l'Estat comme en l'authorit de toute la Navigation, que pour estre inform ponctuellement de la grandeur, la bont, & la beaut des lieux qu'elles vous rapportent. Partant que ce n'est 4/644 pas sans grandes & preignantes causes que les Roys Predecesseurs de sa Majest, & elle, non seulement y ont arbor l'estendart de la Croix, pour y planter la foy comme ils ont fait, ains encores y ont voulu adjouster le nom de la Nouvelle France. Vous y verrez les grands & prilleux Voyages qui y ont est entreprins, les Descouvertes qui s'en sont ensuivies, l'estendue de ces terres, non moins grandes quatre fois que la France, leur disposition, la facilit de l'asseur et important Commerce qui s'y peut faire, la grande utilit qui s'en peut retirer, la possession que nos Roys ont prinse d'une bonne partie de ces Pays, la mission qu'ils y ont faite de divers Ordres de Religieux, leur progrs en la conversion de plusieurs Sauvages, celle du dfrichement de quelques unes de ces Terres, par lequel vous cognoistrez qu'elles ne cdent en aucune faon en bont celle de la France, et en fin les habitations et forts qui y ont est construicts sous le nom Franois. A la conservation desquels, comme en une bonne partie de ces Descouvertes ayant ainsi que j'ay est assiduement employ depuis trente ans, tant sous l'auctorit de nos Vice-rois, que de celle de vostre Grandeur, c'est Monseigneur, ce qui excusera s'il vous plaist la libert que je prends de vous offrir ce petit Traitt: en ceste asseurance qu'il ne vous sera poin desagrable. Non pour ma consideration propre: Mais bien seulement pour celle du public: qui faict desja retentir vostre 5/645 nom en toute l'estendue des rivages maritimes de la Terre habitable, par les acclamations des effects qu'il se promet de la continuation de la gloire de vos actions: & que comme vostre Grandeur les a esleves en terre jusques au dernier degr, par la Paix qu'elle a procure en ce Royaume, aprs tant & de si heureuses victoires, aussi ne sera elle moins porte se faire admirer durant la Paix aux choses qui la concernent. Sur tout au restablissement du Commerce de France: dans les pays plus esloygnez; comme le moyen plus asseur qu'elle ait pour reflorir de nouveau sous vos heureux auspices. Mais entre ces nations estranges celles de la Nouvelle France vous tendent principalement les mains: se figurans avec toute la France que puisque Dieu vous a constitu d'un cost Prince de l'Eglise, et de l'autre eslev aux sureminantes dignitez que vous tenez, non seulement vous leur redonnerez la lumire de la foy, laquelle ils respirent continuellement, mais encores releverez et soustiendrez la possession de ceste Nouvelle Terre, par les Peuplades et Colonies qui s'y trouverront necessaires, et qu'en fin Dieu vous ayant choisy expressement entre tous les hommes pour la perfection de ce grand Oeuvre, il sera entirement accomply par vos mains. C'est le souhait que je faits sans cesse, auquel je joincts encores les offres que je vous presente du reste de mes ans, que je tiendray tres-heureusement 6/646 et necessairement employez en un si glorieux dessein, si avec tous mes labeurs passez je puis estre encores honor des commandemens qu'attend de vostre Grandeur, MONSEIGNEUR, Vostre trs-humble & tres-affectionn serviteur CHAMPLAIN. 7/647 [Illustration] SUR LE LIVRE DES VOYAGES du Sieur de Champlain Capitaine pour le Roy en la Marine. Veux tu Voyageur hazardeux Vers Canada tenter fortune? Veux tu sur les flots escumeux Recevoir l'ordre de Neptune? Bien quip fay chois soudain D'un temps propice ton dessain, Et tu verras qu'en son empire Le vent plus violent & fort Pressant les flancs de ton navire Te fera tost surgir au port. Que si le Pilote est mal duict Aux routes qu'il luy convient suivre Il pourra estre mieux conduict S'il se gouverne par le Livre Qu'en sa faveur a fait Champlain, A qui les Grces ont plain Prodigu tout leur heritage: De qui Pithon a prins le soing D'orner son lgant langage, Afin qu'il t'aide ton besoing. Va donc Pilote sans frayeur Ancrer en la Nouvelle France; Ne crain de Thetis la fureur Ny des Autans la violence: Champlain comme s'il estoit fils, Ou de Neptune, ou de Typhys 8/648 Rendra ta nef si asseure, Que ny les monstres de la mer, Ny tous les efforts de Bore Ne la pourront faire abysmer. Que si quelqu'un par vanit Estime avoir cet advantage De porter quelque Dit Et ne pouvoir faire naufrage, Reproche luy qu'en ce qu'il croit Tu es fond en meilleur droict, Si la raison trouve en toy place; Car deferant aux bons advis DIEU favorise de sa grce Ceux qui tousjours les ont suivis. PIERRE TRICHET Advocat Bourdelois. 9/649 TABLE DES CHAPITRES contenus en la premire Partie. LIVRE PREMIER. Estendue de la Nouvelle France, & la bont de ses terres. Sur quoy fond le dessein d'establir des Colonies la Nouvelle France Occidentale. Fleuves, lacs, estangs, bois, prairies, & Isles de la nouvelle France, sa fertilit, ses peuples. Chap. I. P. 1 Que les Roys & grands Princes doivent estre plus soigneux d'augmenter la cognoissance du vray Dieu, & accroistre sa gloire parmy les peuples barbares, que de multiplier leurs Estats. Voyages des Franois faits es Terres neufves, depuis l'an 1504. Chap. II. P. 8 Voyage en la Floride sous le rgne du Roy Charles IX. par Jean Ribaus. Fit bastir un fort, appell le Fort de Charles, sur la riviere de May. Albert Capitaine qu'il y laisse, demeure sans vivres, & est tu des soldats. Sont r'amenez en Angleterre par un Anglois. Voyage du Capitaine Laudonniere. Court risque d'estre tu des siens: en fait pendre quatre. Est press de famine. Recompense de l'Empereur Charles V ceux qui firent la descouverte des Indes. Franois chassez de la riviere de May par les Espagnols. Attaquent Laudonniere. Franois tuez, & pendus avec des escriteaux. Chap. III. P. 16 Le Roy de France dissimule pour un temps l'injure qu'il receut des Espagnols en la cruaut qu'ils exercrent envers les Franois. La vengeance en fut reserve au sieur Chevalier de Gourgues. Son voyage: son arrive aux costes de la Floride. Est assailly des Espagnols, qu'il dfait, & les traitte comme ils avoient fait les Franois. Chap. IIII. P. 23 Voyage que fit faire le sieur de Roberval. Envoye Alphonse Xainctongeois vers Labrador. Son parlement: son arrive. Retourne cause des glaces. Voyages des estrangers au Nort, pour aller aux Indes Occidentales. Voyage du Marquis de la Roche sans fruict. Sa mort. Dfaut remarquable en son entreprise. Chap. V.P. 36 Voyage du sieur Chauvin. Son dessein. Remonstrances que luy fait du Pont Grav. Le Sieur de Mons voyage avec luy. Retour dudit Sieur Chauvin & du Pont en France. Second voyage de Chauvin: son entreprise blasmable. Chap. VI. P. 40 Quatriesme entreprise en la Nouvelle France par le Commandeur de Charte. Le sieur de Pont Grav eslu pour le voyage de 10/650 Tadoussac. L'Autheur se met en voyage avec ledit sieur Commandeur. Leur arrive au Grand sault Sainct Louis. Sa difficult le passer. Leur retraite. Mort dudit Commandeur, qui rompt le 6e voyage. Chap. VII. P. 44 Voyage du sieur de Mons. Veut poursuivre le dessein du feu Commandeur de Chaste. Obtient commission du Roy pour aller descouvrir plus avant vers Midy. S'associe avec les marchands de Rouen & de la Rochelle. L'Autheur voyage avec luy. Arrivent au Cap de Hve. Descouvrent plusieurs ports & rivieres. Le sieur de Poitrincourt va avec le sieur de Mons. Plaintes dudit sieur de Mons. Sa commission revoque. Chap. VIII. P. 48 Livre Second. Description de la Hve. Du port au Mouton. Du port du Cap Ngre. Du Cap & Baye de Sable. De l'isle aux Cormorans. Du Cap Fourchu. De l'isle Longue. De la Baye Saincte Marie. Du port de Saincte Marguerite, & de toutes les choses remarquables qui sont le long de la coste d'Acadie. Chap. I. P. 55 Description du Port Royal, & des particularitez d'iceluy. De l'isle Haute. Du port aux Mines. De la grande baye Franoise. De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqu depuis le port aux Mines jusques icelle. De l'isle appelle par les Sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins, & de plusieurs belles isles qui y sont. De l'isle de saincte Croix, & autres choses remarquables d'icelle coste. Chap. II. P. 60 De la coste, peuples, & riviere de Norembeque. Chap. III. P. 68 Descouverture de la riviere de Quinibequy, qui est de la coste des Almouchiquois, jusques au 42. degr de latitude, & des particularitez de ce voyage. A quoy les hommes & les femmes passent le temps durant l'hyver. Chap. IIII. P. 75 Riviere de Choacoet. Lieux que l'Autheur y recognoist. Cap aux Isles. Canaux de ces peuples faits d'escorce de bouleau. Comme les Sauvages de ce pays l font revenir eux ceux qui tombent en syncope. Se servent de pierres au lieu de couteaux. Leur chef honorablement receu de nous. Chap. V. P. 83 Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois, & de ce qu'y avons remarqu de particulier. Chap. VI. P. 90 Continuation des susdites descouvertures jusques au port Fortun, & quelque vingt lieues par de l. Chap. VII. P. 98 Descouverture depuis le Cap de la Hve, jusques Canseau, fort particulirement. Chap. VIII. P. 104 11/651 Livre Troisiesme. Voyages du sieur de Poitrincourt en la Nouvelle France, ou il laisse son fils le sieur de Biencourt. Pres Jesuistes qui y sont envoyez, & les progrs qu'ils y firent, y faisans fleurir la Foy Chrestienne. Chap. I. P. 109 Seconde entreprise du sieur de Mons. Conseil que l'Autheur luy donne. Obtient Commission du Roy. Son partement. Bastimens que l'Autheur fait au lieu de Qubec. Crieries contre le sieur de Mons. Chap. II, p. 127 Embarquement de l'Autheur pour aller habiter la grande riviere Sainct Laurent. Description du port de Tadoussac. De la riviere de Saguenay. De l'Isle d'Orlans. Chap. III. P. 130 Descouverte de l'isle aux Lievres. De l'isle aux Couldres: & du sault de Montmorency. Chap. IIII. P. 133 Arrive de l'Autheur Qubec, o il fit ses logemens. Forme de vivre des Sauvages de ce pays l. Chap. V. P. 136 Semences de vignes plantes Qubec par l'Autheur. Sa charit envers les pauvres Sauvages. Chap. VI. P. 141 Partement de Qubec jusques l'Isle Sainct Eloy, & de la rencontre que j'y fis des Sauvages Algomequins & Ochataiguins. Chap. VII. P. 145 Retour Qubec, & depuis continuation avec les Sauvages jusques au Sault de la riviere des Hiroquois. Chap. VIII. P. 149 Partement du sault de la riviere des Hiroquois. Description d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audit lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant attaquer les Hiroquois. Chap. IX. P. 155 Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin. Chap, X. P. 167 Deffaite des Hiroquois prs de l'emboucheure de ladite riviere des Hiroquois. Chap. XI. P. 170 Description de la pesche des Baleines en la Nouvelle France, Ch. XII. P. 179 Partement de l'Autheur de Qubec: du Mont Royal, & ses Rochers. Isles o se trouve la terre potier. Isle de faincte Hlne. Chap. XIII. P. 182 Deux cents Sauvages ramnent le Franois qu'on leur avoit baill, & remmenrent leur Sauvage qui estoit retourn de France. Plusieurs discours de part & d'autre. Chap. XIIII. P. 188 12/652 Livre Quatriesme. Partement de France: & ce qui se passa jusques nostre arrive au Sault sainct Louys. Chap. I. P. 198 Continuation. Arrive vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me fit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promirent quatre canaux pour continuer mon chemin. Tost aprs me les refusent. Harangue des Sauvages pour me dissuader mon entreprise, me remonstrans les difficultez. Response ces difficultez. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir est o il disoit. Il leur maintient son dire vritable. Je les presse de me donner des canaux. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa confession. Chap. II. P. 211 Nostre retour au Sault. Fausse alarme. Crmonie du sault de la Chaudire. Confession de nostre menteur devant un chacun. Nostre retour en France. Chap. III. P. 224 L'Autheur va trouver le sieur de Mons, qui luy commet la charge d'entrer en la societ. Ce qu'il remonstre Monsieur le Comte de Soissons. Commission qu'il luy donne. L'Autheur s'addresse Monsieur le Prince, qui le prend en sa protection. Chap. IIII. P. 229 Embarquement de l'Autheur pour aller en la Nouvelle France. Nouvelles descouvertures en l'an 1615. Chap. V. P. 241 Nostre arrive Cahiagu. Description de la beaut du pays: naturel des Sauvages qui y habitent, & les incommoditez que nous receusmes. Chap. VI. P. 253 Comme les Sauvages traversent les glaces. Des peuples du petum. Leur forme de vivre. Peuples appellez la nation neutre. Chap. VII. P. 272 Changement de Viceroy de feu Monsieur le Mareschal de Thmines, qui obtient la charge de Lieutenant gnral du Roy en la Nouvelle France, de la Royne Rgente. Articles du sieur de Mons la Compagnie. Troubles qu'eut l'Autheur par ses envieux. Chap. VIII. P. 310 13/653 TABLE DES CHAPITRES contenus en la Seconde Partie. LIVRE PREMIER. Voyage de l'Autheur en la Nouvelle France avec sa famille. Son arrive Qubec. Prend possession du Pays, au nom de Monsieur de Montmorency. Chap. I. P. 1 Arrive des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France. Rencontre d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de France apportes au sieur de Champlain. Chap. II. P. 8 Arrive du sieur du Pont la Nouvelle France. Le sieur de May mis au Fort. Arrive des Commis du sieur du Pont Qubec, & ce qui se passa sur ce qu'ils pretendoient. Chap, III. P. 16 Arrive du sieur du Pont Qubec & du Canau d'Halard, & du sieur de Caen qui apporte plusieurs despesches. Envoy du pre George Tadoussac. Dessein du sieur de Caen. Embarquement de l'Autheur pour aller Tadoussac. Diffrents entr'eux. Sur l'arrest de sa Majest. Magazin de Qubec achev par l'Autheur. Armes pour le fort de Qubec. Chap. IIII. P. 21 L'Autheur faist travailler au fort de Qubec. Voye asseure qu'il prpare aux Entrepreneurs des descouvertures. Est expdient d'attirer quelques sauvages. Arrive du sieur Santin commis du sieur Dolu. Runion des deux societs. Chap. V. P. 36 L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez Messieurs du Conseil. Des commoditez qui reviendroient de ces decouvertures. Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de faire la paix entr'eux. Chap. VI. P. 44 Arrive du sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur leur raconte la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy l'Autheur. Arrive du sieur de la Ralde Tadoussac. Ce qui se passa le reste de l'anne 1622. & aux premiers mois de 1623. Chap. VII. P. 49 Arrive de l'Autheur devant la riviere des Yroquois. Advis du Pilote Doublet au sieur de Caen, de quelques Basques retirez en l'Isle S. Jean. Plaintes des Sauvages accordes. Le meurtrier est pardonn. Crmonies observes en recevant le pardon du Roy de France. Accord entre ces nations sauvages & les Franois. Retour du sieur du Pont en France. L'Autheur fait faire de Nouveaux difices. Chap. VIII. P. 61 14/654 Livre Second. Monsieur le duc de Ventadour Viceroy en la Nouvelle France, continue la Lieutenance au sieur de Champlain. Commission qu'il luy fait expdier. Retour du sieur de Caen de la Nouvelle France. Trouble qu'il eut avec les anciens associez. Chap. I. P. 87 Description de l'Isle de terre Neufve. Isles aux Oyseaux, Rames, S. Jean, Enticosty, & de Gaspey, Bonaventure, Miscou, Baye de Chaleu, avec celle qui environne le Golfe S. Laurent, avec les Costes, depuis Gaspey, jusques Tadoussac, & de l Qubec, sur le grand fleuve S. Laurent. Chap. II. P. 98 Les Franois sont sollicitez de faire la guerre aux Yroquois. L'Autheur envoye son beau frre aux trois rivieres. Chap. III. P. 133 Mort, & assassinat de Pierre Magnan, Franois, du chef des Sauvages appell Reconcili, & d'autres deux Sauvages. Retour d'Emery de Caen & du P. l'Allemand Qubec. Necessitez en la Nouvelle France. Chap. IV. P. 142 Guerre dclare par les Yroquois. Assemble des sauvages. Assassinat de deux hommes appartenans aux Franois. Recherche de l'Autheur de ce crime. Le meurtrier amen, ce que les Sauvages offrent pour estre alliez avec les Franois. L'Autheur veut venger ce meurtre. Chap. V. P. 149 Dfauts observez par l'Autheur au voyage du sieur de Roquemont. Sa prevoyance. Sa resolution contre tout evenement. Le Sauvage Erouachy arrive Qubec. Le rcit qu'il nous fit de la punition Divine sur le meurtrier. Erouachy conseille de faire la guerre aux Yrocois. Chap. VI. P. 184 Livre Troisiesme. Rapport du combat faict entre les Franois & les Anglois. Des Franois emmenez prisonniers Gaspey. Retour de nos gens de guerre. Continuation de la disette des vivres. Chomina fidelle amy des Franois promet les advertir de toutes les menes des Sauvages. Comme l'Autheur l'entretient. Chap. I. P. 207 Arrive de Desdames de Gaspey. Un Capitaine Canadien offre toute courtoisie au sieur du Pont. Quelques discours qu'eut l'Autheur avec luy, & ce que firent les Anglois. Chap. II. P. 222 Le sieur de Champlain, ayant eu advis de l'arrive des Anglois, donne ordre de n'estre surpris, se resould composer avec eux. Lettre qu'un Gentil-homme Anglois luy apporte, & sa response. 15/655 Articles de leur composition. Infidelles Franois prennent des commoditez de l'habitation. Anglois s'emparent de Qubec. Chap. III. P. 237 Combat des Franois avec les Anglois. On fait parler l'Autheur au sieur Emery. Voyage des Franois pour secourir Qubec. Le beau frre de l'Autheur luy compte son voyage. Emery taschoit de se retirer. Chap. IV. P. 251 Voyages de Quer Gnral Anglois Qubec. Ce qu'il dit au sieur de Champlain. Mauvais dessein de Marsolet. Response de l'Autheur au Gnral Quer. Le Gnral refuse l'Autheur d'emmener en France deux filles Sauvagesses par luy instruites en la Foy. Chap. V. P. 268 Le Gnral Quer demande l'Autheur certificat des armes & munitions du fort & de l'habitation de Qubec. Mort mal heureuse de Jacques Michel. Plainte contre le Gnral Quer. Chap. VI. P. 282 Partement des Anglois au port de Tadoussac, Gnral Quer craint l'arrive du sieur de Rasilly. Arrive en Angleterre. L'Autheur y va treuver monsieur l'Ambassadeur de France. Le Roy & le conseil d'Angleterre promettent rendre Qubec. Arrive de l'Autheur Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel. Lettre du Reverend pre l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrive de l'Autheur Paris. Chap. VII. P. 292 Relation du Voyage fait par le Capitaine Daniel de Dieppe, en la Nouvelle France, la presente anne 1629. P. 299 Abrege des descouvertures de la Nouvelle France, tant de ce que nous avons descouvert comme aussi les Anglois, depuis les Virgines jusqu'u Freton Davis & de ce qu'eux & nous pouvons prtendre, suivant le rapport des Historiens qui en ont descrit, que je rapporte cy dessous, qui feront juger un chacun du tout sans passion. P. 322. 16/656 TABLE DU TRAIT de la Marine, & du devoir d'un bon Marinier. DE la Navigation. P. 5 Que les cartes pour la navigation sont necessaires. P. 19. Comme l'on doit user de la carte marine. P. 20. Comme les cartes sont necessaires la navigation, pour tous Mariniers qui peuvent savoir le moyen de les fabriquer pour s'en ayder, en figurant les costes & autres choses cy dessus dictes, & la faon comme l'on y doit procder selon la Boussole des Mariniers. P. 2l Des accidents qui arrivent beaucoup de navigateurs pour ce qui est des estimes, de quoy on ne se donne garde. P. 26 Premier que rapporter les diverses estimes l'on verra une chose remarquable de la providence de Dieu, des moyens qu'il a donn aux hommes pour eviter les prils de la plus part des navigations qui se treuvent aux longitudes, puisqu'il n'y a point de reigle bien asseure, non plus qu'en l'estime du marinier, p. 28 Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour au papier journal. P. 37 S'ensuit comme l'on peut savoir si un pilote a bien fait son estime, & pointer la carte. P. 40 De pointer la carte. P. 42 Autre manire d'estimer & arrester le poind sur la carte. P. 45 Autre manire d'estimer que font beaucoup de navigateurs. P. 48 Autre manire de pointer aprs l'estime faicte. P. 49 Autre manire d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns Anglois bons navigateurs, qui m'a sembl fort seure au respect des estimes que l'on fait ordinairement. P. 50 Autre manire de savoir le lieu o se treuve un vaisseau cinglant par quelque vent que ce soit. P. 54 Autre faon d'estimer par fantaisie. P. 54 FIN. 1/657 [Illustration] LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN. LIVRE PREMIER. _Estendue de la nouvelle France, & la bont de ses terres. Sur quoy fond le dessein d'establir des Colonies la nouvelle France Occidentale. Fleuves, lacs, estangs, bois, prairies, & Isles de la nouvelle France, sa fertilit, ses peuples._ CHAPITRE PREMIER. Les travaux que le Sieur de Champlain a soufferts aux descouvertes de plusieurs terres, lacs, rivieres, & isles de la nouvelle France depuis vingt-sept ans[1], ne luy ont point fait perdre courage pour les difficultez qui s'y sont rencontres: mais au contraire les prils & hazards qu'il y a courus, le luy ont redoubl, au lieu de l'en destourner: & sur tout, deux 2/658 puissantes considerations l'ont fait resoudre d'y faire de nouveaux voyages. La premire, que souz le rgne du Roy Louis le Juste, la France se verra enrichie & accreue d'un pas dont l'estendue excede plus de seize cents lieues en longueur, & de largeur prs de cinq cents. La seconde, que la bont des terres, & l'utilit qui s'en peut tirer, tant pour le commerce du dehors, que pour la douceur de la vie au dedans, est telle, que l'on ne peut estimer l'avantage que les Franois en auront quelque jour, si les Colonies Franoises y estans establies, y sont protges de la bien-veillance & authorit de sa Majest. [Note 1: Champlain fit son premier voyage en la Nouvelle-France ds 1603: par consquent en 1632, il y avait vingt-neuf ans qu'il avait commenc ses dcouvertes de ce ct. Ce nombre de vingt-sept ans, qui se trouve au commencement de cette dition de 1632, est une preuve assez forte que l'auteur commena son travail de publication peu de temps aprs la prise de Qubec par les frres Kerck, peut-tre mme des l'automne de 1629. Une dition complte de ses voyages devait avoir le bon effet d'clairer la cour de France sur les ressources que pouvait offrir pour l'avenir un pays si avantageusement dou de la nature, et surtout de faire bien comprendre les droits de priorit de possession que pouvaient revendiquer les Franais sur toutes ces nouvelles et importantes rgions qui portaient depuis longtemps dj le nom de Nouvelle-France. Aussi, quelques lignes plus loin, l'auteur laisse assez entrevoir le motif de cette dition, qui rsume ses premiers voyages, et renferme tous les principaux vnements des annes subsquentes.] Ces nouvelles descouvertes ont caus le dessein d'y faire ces Colonies, lesquelles quoy que d'abord elles ayent est de petite consideration, nantmoins par succession de temps, au moyen du commerce, elles galent les Estats des plus grands Rois. On peut mettre en ce rang plusieurs villes que les Espagnols ont difies au Prou, & autres parties du monde, depuis six vingt ans en a, qui n'estoient rien en leur principe. L'Europe peut rendre tesmoignage de celle de Venise, qui estoit son commencement une retraitte de pauvres pescheurs. Gennes, l'une des plus superbes villes du monde, difie dedans un pas environn de montagnes, fort desert, & 3/659 si infertile, que les habitans sont contraints de faire apporter la terre de dehors pour cultiver leurs jardinages d'alentour, & leur mer est sans poisson. La ville de Marseille, qui autre-fois n'estoit qu'un marescage, environn de collines & montagnes assez fascheuses, neantmoins par succession de temps a rendu son territoire fertile, & est devenue fameuse, & grandement marchande. Ainsi plusieurs petites Colonies ayans la commodit des ports & des havres, se sont accreue en richesses & rputation. Il se peut dire aussi, que le pays de la nouvelle France est un nouveau monde, & non un royaume, beau en toute perfection, & qui a des scituations trs-commodes, tant sur les rivages du grand fleuve Sainct Laurent (l'ornement du pays) qu's autres rivieres, lacs, estangs, & ruisseaux, ayant une infinit de belles isles accompagnes de prairies & boccages fort plaisans & agrables, o durant le Printemps & l'Est se voit un grand nombre d'oiseaux, qui y viennent en leur temps & saison: les terres trs-fertiles pour toutes sortes de grains, les pasturages en abondance, la communication des grandes rivieres & lacs, qui sont comme des mers traversant les contres, & qui rendent une grande facilit toutes les descouvertes, dans le profond des terres, d'o on pourroit aller aux mers de l'Occident, de l'Orient, du Septentrion, & s'estendre jusques au Midy. Le pays est remply de grandes & hautes forests, peupl de toutes les mesmes sortes de bois que nous avons en France; l'air salubre, & les eaux excellentes sur les mesmes 4/660 parallelles d'icelle: &l'utilit qui se trouvera dans le pas, selon que le Sieur de Champlain espere le representer, est assez suffisant pour mettre l'affaire en consideration, puis que ce pays peut produire au service du Roy les mesmes advantages que nous avons en France, ainsi qu'il paroistra par le discours suivant. Dans la nouvelle France y a nombre infiny de peuples sauvages, les uns sont sedentaires amateurs du labourage, qui ont villes & villages fermez de pallissades, les autres errans qui vivent de la chasse & pesche de poisson, & n'ont aucune cognoissance de Dieu. Mais il y a esperance que les Religieux qu'on y a menez, & qui commencent s'y establir, y faisant des Sminaires, pourront en peu d'annes y faire de beaux progrez pour la conversion de ces peuples. C'est le principal soin de sa Majest, laquelle levant les yeux au ciel, plustost que les porter la terre, maintiendra, s'il luy plaist, ces entrepreneurs, qui s'obligent d'y faire passer des Ecclesiastiques, pour travailler ceste saincte moisson, & qui se proposent d'y establir une Colonie, comme estant le seul & unique moyen d'y faire recognoistre le nom du vray Dieu, & d'y establir la Religion Chrestienne, obligeant les Franois qui y passeront, de travailler au labourage de la terre, avant toutes choses, afin qu'ils ayent sur les lieux le fondement de la nourriture, sans estre obligez de le faire apporter de France: & cela estant, le pays fournira avec abondance, tout ce que la vie peut souhaitter, soit pour la necessit, ou pour le plaisir, ainsi qu'il sera dit cy-aprs. 5/661 Si on desire la vollerie, il se trouvera dans ces lieux de toutes sortes d'oiseaux de proye, & autant qu'on en peut dsirer: les faucons, gerfauts, sacres, tiercelets, esperviers, autours, esmerillons, mouschets[2], de deux sortes d'aigles, hiboux petits & grands, ducs grands outre l'ordinaire[3], pies griesches, piverts, & autres sortes d'oyseaux de proye, bien que rares au respect des autres, d'un plumage gris sur le dos, & blanc souz le ventre, estans de la grosseur & grandeur d'une poulle, ayans un pied comme la serre d'un oyseau de proye, duquel il prend le poisson: l'autre est comme celuy d'un canard, qui luy sert nager dans l'eau lors qu'il s'y plonge pour prendre le poisson: oiseau qu'on croit ne s'estre veu ailleurs qu'en la nouvelle France [4]. [Note 2: Dans quelques parties de la France, et surtout en Picardie, on donnait le nom de _mouchets_ aux petits oiseaux de proie.] [Note 3: C'est une varit du Grand Duc _(Bubo Virginianus)_.] [Note 4: L'oiseau dont parle ici Champlain, est le Balbuzard de la Caroline _(Pandion Carolinensis)_. Ce passage montre qu'on a fait sur notre aigle pcheur les mmes contes que sur celui d'Europe. C'est une erreur populaire, dit Buffon, que cet oiseau nage avec un pied, tandis qu'il prend le poisson avec l'autre, et c'est cette erreur populaire qui a produit la mprise de M. Linnaeus. Auparavant, M, Klein a dit la mme chose de l'orfraie ou grand aigle de mer; il s'est galement tromp, car ni l'un ni l'autre de ces oiseaux n'a de membranes entre aucuns doigts du pied gauche. La source commune de ces erreurs est dans Albert-le-Grand, qui a crit que cet oiseau avait l'un des pieds pareil celui d'un pervier, et l'autre semblable celui d'une oie: ce qui est non-seulement faux, mais absurde et contre toute analogie.] Pour la chasse du chien couchant, les perdrix s'y trouvent de 6/662 trois sortes[5]; les unes sont vrayes gelinotes, autres noires, autres blanches, qui viennent en hyver, & qui ont la chair comme les ramiers, & d'un trs-excellent goust. [Note 5: Les trois espces de perdrix que mentionne ici Champlain, sont celles que l'on rencontre communment dans nos forts: la Perdrix de savane, ou Gelinotte du Canada _(Tetrao Canadenss, LINN.)_; la Perdrix de bois, ou Coq de bruyre _(Bonasa umbellus, STEPH.)_, et la Perdrix blanche (Lagopus albus, AUD.). Boucher et Charlevoix n'en mentionnent aussi que trois espces. Il y a, dit le premier, trois sortes de Perdrix; les unes sont blanches, & elles ne se trouvent qu'en Hyver, elles ont de la plume jusque sur les argots, elles sont belles & plus grosses que celles de France, la chair en est dlicate. Il y a d'autres perdrix qui sont toutes noires, qui ont des yeux rouges: elles sont plus petites que celles de France, la chair n'en est pas si bonne manger; mais c'est un bel oyseau, & elles ne sont pas bien communes. Il y a aussi des Perdrix grises, qui sont grosses comme des Poules: celles-l sont fort communes & bien aises tuer, car elles ne s'enfuyent quasi pas du monde: la chair est extrmement blanche & seiche. (Hist. vritable & naturelle, ch. VI.) Nous avons cependant une quatrime espce de Perdrix, le _Lagopus rupestris_; mais on ne la trouve que vers la cte du Labrador.] Quant l'autre chasse du gibbier, il y abonde grande quantit d'oiseaux de riviere, de toutes sortes de canards, sarcelles, oyes blanches & grises, outardes, petites oyes, beccasses, beccassines, allouettes grosses & petites, pluviers, hrons, grues, cygnes, plongeons de deux ou trois faons, poulles d'eau, huarts, courlieux, grives, mauves blanches & grises, & sur les costes & rivages de la mer, les cormorans, marmettes, perroquets de mer, pies de mer, apois, & autres en nombre infiny, qui y viennent selon leur saison. Dans les bois, & en la contre o habitent les Hiroquois, peuples de la nouvelle France, il se trouve nombre de cocs d'Inde sauvages, & Quebec quantit de tourtres tout le long de l'est, merles, fauves, allouettes de terre, autres sortes d'oiseaux de divers plumages, qui sont en leur saison de trs-doux ramages. Aprs cette sorte de chasse, y en a une autre non moins plaisante & agrable, mais plus pnible, y ayant audit pays des renards, loups communs, & loups cerviers, chats sauvages, porcs-espics, castors, rats musquez, loutres, martres, fouines, especes de blereaux, lapins, ours, eslans[6], cerfs, dains, 7/663 caribous de la grandeur des asnes sauvages, chevreux, escurieux vollans, & autres, des hermines, & autres especes d'animaux que nous n'avons pas en France. On les peut chasser, soit l'affus, ou au pige, par hues dans les isles, o ils vont le plus souvent, & comme ils se jettent en l'eau entendant le bruit, on les peut tuer aisment, ou ainsi que l'industrie de ceux qui voudront y prendre le plaisir, le fera voir. [Note 6: Par _lan_, les auteurs qui ont crit sur le Canada ont dsign gnralement l'Orignal, ou _Orignac_. Premirement, dit Lescarbot, parlons de l'Ellan... lequel noz Basques appellent _Orignac_. (Hist. de la Nouv. France, p. 893.) Commenons, dit Boucher, par le plus commun & le plus universel de tous les animaux de ce pays, qui est l'Elan, qu'on appelle en ces quartiers icy Orignal. (Hist. vritable & naturelle, ch. v.) Les eslans, dit Sagard, ou orignats, en Huron Sondareinta, sont frquents & en grand nombre au pays des Montagnais, & fort rares celuy des Hurons, sinon la contre du Nort. (Hist. du Canada, p. 749.) Ce qu'on appelle ici _Orignal_, dit Charlevoix, c'est ce qu'en Allemagne, en Pologne & en Moscovie on nomme _Elan_, ou la _Grand-Bte._ (Journal historique, lettre VII.) A part l'Orignal _(Alce Americanus, BAIRD)_, la mme famille compte encore, en Canada, quatre espces diffrentes de Cerfs, qui peuvent correspondre celles que mentionne ici Champlain: 1 Le Cerf du Canada _(Cervus Canadensis, GRAY)_. 2 Le Caribou, dont il y a deux espces: le _Rangifer caribou_, AUD., et le _Rangifer Groenlandicus_, BAIRD. 3 Le Chevreuil, ou Cerf de Virginie (_Cervus Virginianus_, AUD.).] Si on aime la pesche du poisson, soit avec les lignes, filets, parcs, nasses, & autres inventions, les rivieres, ruisseaux, lacs, & estangs sont en tel nombre que l'on peut desirer, y ayant abondance de saumons, truittes trs-belles, bonnes & grandes de toutes sortes, esturgeons de trois grandeurs, aloses, bars fort bons, & tel se trouve qui pese vingt livres: carpes de toutes sortes, dont y en a de trs-grandes, & des brochets, aucuns de cinq pieds de long, barbus qui sont sans escaille, de deux trois sortes grands & petits: poisson blanc d'un pied de long[7]: poisson dor, esplan, tanche, perche, tortue, loups marins, dont l'huile est fort bonne, mesme frire, marsouins blancs, & beaucoup d'autres que nous n'avons point, & ne se trouvent dedans nos rivieres & estangs. Toutes ces especes de poissons se trouvent dans le grand fleuve Sainct Laurent: & d'avantage, mollues & baleines se peschent tout le long des costes de la nouvelle France presque en toute saison. [Note 7: Le Poisson Blanc, en certaines parties du Canada et spcialement aux environs de Qubec, atteint jusqu' prs de deux pieds.] 8/664 Ainsi de l on peut juger le plaisir que les Franois auront en ces lieux y estans habituez, vivans dans une vie douce & tranquille, avec toute libert de chasser, pescher, se loger & s'accommoder selon sa volont, y ayans dequoy occuper l'esprit faire bastir, desfricher les terres, labourer des jardinages, y planter, enter, & faire ppinires, semer de toutes sortes de grains, racines, lgumes, sallades, & autres herbes potagres, en telle estendue de terre, & en telle quantit que l'on voudra. La vigne y porte des raisins assez bons, bien qu'elle soit sauvage, laquelle estant transplante, & laboure, portera des fruicts en abondance. Et celuy qui aura trente arpents de terre dfriche en ce pays l, avec un peu de bestail, la chasse, la pesche, & la traitte avec les Sauvages, conformment l'establissement de la Compagnie de la nouvelle France, il y pourra vivre luy dixiesme, aussi bien que ceux qui auroient en France quinze vingt mil livres de rente. Que les Roys & grands Princes doivent estre plus soigneux d'augmenter la cognoissance du vray Dieu, & accroistre sa gloire parmy les peuples barbares, que de multiplier leurs Estats. Voyages des Franois faits s Terres neufves depuis l'an 1504. CHAPITRE II. Les palmes & les lauriers les plus illustres que les Rois & les Princes peuvent acqurir en ce monde, est que mesprisans les biens temporels, porter leur desir acqurir les spirituels: ce qu'ils ne peuvent faire plus utilement, qu'en attirant 9/665 par leur travail & piet un nombre infiny d'mes sauvages (qui vivent sans foy, sans loy, ny cognoissance du vray Dieu) la profession de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Car la prise des forteresses, ny le gain des batailles, ny la conqueste des pays, ne sont rien en comparaison ny au prix de celles qui se prparent des coronnes au ciel, si ce n'est contre les Infidles, o la guerre est non seulement necessaire, mais juste & saincte, en ce qu'il y va du salut de la Chrestient, de la gloire de Dieu, & de la dfende de la foy, & ces travaux sont de soy louables & tres-recommandables, outre le commandement de Dieu, qui dit, _Que la conversion d'un infidle vaut mieux que la conqueste d'un Royaume_. Et si tout cela ne nous peut esmouvoir rechercher les biens du ciel aussi passionnment du moins que ceux de la terre, d'autant que la convoitise des hommes pour les biens du monde est telle, que la plus-part ne se soucient de la conversion des infidles, pourveu que la fortune corresponde leurs desirs, & que tout leur vienne souhait. Aussi est-ce ceste convoitise qui a ruin, & ruine entirement le progrez & l'advancement de ceste saincte entreprise, qui ne s'est encores bien avance, & est en danger de succomber, si sa Majest n'y apporte un ordre tres-sainct, charitable, & juste, comme elle est, & qu'elle mesme ne prenne plaisir d'entendre ce qui se peut faire pour l'accroissement de la gloire de Dieu, & le bien de son Estat, repoussant l'envie qui se met par ceux qui devroient maintenir ceste affaire, lesquels en cherchent plustost la ruine que l'effect. 10/666 Ce n'est pas chose nouvelle aux Franois d'aller par mer faire de nouvelles conquestes: car nous savons assez que la descouverte des Terres neufves, & les entreprises genereuses de mer ont est commences par nos devanciers. Ce furent les Bretons & les Normands, qui en l'an 1504-descouvrirent[8] les premiers des Chrestiens, le grand 11/667 Banc des Moluques, & les Isles de Terre neufve, ainsi qu'il se remarque s histoires de Niflet[9], & d'Antoine Maginus. [Note 8: Les Bretons, les Normands et les Basques frquentaient dj le grand banc de Terreneuve ds l'an 1504, et cela depuis longtemps, d'aprs le tmoignage de plusieurs auteurs tant franais qu'trangers. Quant au premier, dit Lescarbot, en parlant de Terreneuve, il est certain que tout ce pais que nous avons dit se peut appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute mmoire, & ds plusieurs sicles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers du Havre de Grce, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces pas-l pour la pcherie des Morues dont ilz nourrissent presque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout pais de nouveau dcouvert se puisse appeller Terre-neuve, comme nous avons rapport au quatrime chapitre du premier livre que Jean Verazzan appella la Floride Terre-neuve, pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux terres plus voisines de la France s Indes Occidentales, lquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantime degr. Et par un mot plus gnral on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe de Canada, o les Terre-neuviers indiffremment vont tous les ans faire leur pcherie: ce que j'ay dit tre ds plusieurs siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la dcouverte. Outre que cela est trs-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & Basques, lquels avoient impos nom plusieurs ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allt; je mettray encore ici le tmoignage de Postel que j'ay extrait de sa Charte gographique en ces mots: _Terra haec ob lucrosissimam piscationis utilitatem summa literarum memoria a Gallis adiri solita, & ante mille sexcentos annos frequentari solita est: sed eo quod sit urbibus inculta & vasta, spreta est_. De manire que ntre Terre-neuve tant du continent de l'Amrique, c'est aux Franois qu'appartient l'honneur de la premire dcouverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols. Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, lquels appellent une Morue Bacaillos, & leur imitation noz peuples de la Nouvelle-France ont appris nommer aussi la Morue Bacaillos, quoy qu'en leur langage le nom propre de la morue soit _Apeg_. Et ont ds si long temps la frquentation ddits Basques, que le langage des premires terres est moiti de Basque. (Hist. de la Nouv. France, p. 228, 229.) Les grands profits, dit le commentateur des Jugements d'Oleron, & la facilit que les habitans de Capberton (Cap breton) prez Bayonne, & les Basques de Guienne ont trouv la pescherie des Balenes, ont servi de Leurre & d'amorce les rendre hazardeux ce point, que d'en faire la queste sur l'Ocan, par les longitudes & les latitudes du monde. A cest effet ils ont cy-devant quipp des Navires, pour chercher le repaire ordinaire de ces monstres. De sorte que suivant ceste route, ils ont descouvert cent ans avant les navigations de Christophe Colomb, le grand & petit banc des Morues, les terres de Terre-neufve, de Capberton & Baccaleos _(Qui est dire Morue en leur langage)_ le Canada ou nouvelle France, o c'est que les mers sont abondantes & foisonnent en Balenes. Et si les Castillans n'avoient pris tasche de drober la gloire aux Franois de la premire atteinte de l'Isle Athlantique, qu'on nomme Indes Occidentales, ils advoueroient, comme ont fait _Corneille Wytfliet & Anthoine Magin_, Cosmographes Flamans, ensemble _F. Antonio S. Roman, Monge de S. Benico, del Historia gnral de la India, lib. I, cap. 2, pag. 8. que le Pilote lequel porta la premire nouvelle Christophe Colomb, & luy donna la connoissance & l'adresse de ce monde nouveau, fut un de nos Basques Terre-neufiers. (Jugements d'Oleron, p. 151, 152). Si, dans la langue primitive des Basques, dit M. Francis Parkman (_Pioneers of France in the New World,_ p. 171, note), le mot baccaleos veut dire morue, et que Cabot l'ait trouv en usage parmi les habitants de Terreneuve, il est difficile d'luder la conclusion, que les Basques y avaient t avant lui.] [Note 9: Wytfliet. L'auteur parle ici, sans doute, de l'dition franaise publie Douay en 1611, et qui a pour titre: Histoire universelle des Indes Occidentales et Orientales, et de la Conversion des Indiens, divise en trois parties, par Cornille Wytfliet, et Anthoine Magin, et autres historiens. La premire partie, qui est de Wytfliet, avait d'abord paru en latin, Louvain, en 1597, sous le titre: _Descriptionis Ptolemaicae Augmentum sive Occidentis notitia brevi commentario illustrata studio et opra Cornely Wytjliet Louaniensis._ L'anne suivante, il en parut une seconde dition, dans le titre de laquelle on a ajout _et bac secundo editione magna sui parte aucta C. Wytfliet auctore_. Dans les ditions subsquentes, ce sont les mmes cartes que celles de 1597; et, dans quelques-unes de ces cartes, on retrouve encore les restes du chiffre mal effac 1597, en particulier dans celles intitules Chica, etc., _Peruani regni descriptio. Limes Occidentis Quivira et Anian Norumbega et Virginia, Nova Francia et Canada._ La seconde partie est intitule Histoire Universelle des Indes Occidentales, divise en deux livres, faicte en latin par Antoine Magin, nouvellement traduite...] Il est aussi trs-certain que du temps du Roy Franois premier en l'an 1323.[10] il envoya Verazzano Florentin descouvrir les terres, costes,& havres de la Floride, comme les relations de ses voyages font foy: o aprs avoir recognu depuis le 33e 12/668 degr [11], jusques au 47. de pays[12], ainsi comme il pensoit s'y habituer, la mort luy fit perdre la vie avec ses desseins[13]. [Note 10: Vrazzani tait parti en 1523; mais ce ne fut qu'au commencement de l'anne suivante qu'il se rendit en Amrique, comme on peut le voir par la lettre qu'il adressa, de Dieppe, Franois I, en date du 8 juillet 1524, pour lui rendre compte de ce qu'il avait pu faire jusque-l. Ramusio (vol. III, fol. 35) et Hakluyt (vol. III, p. 295) nous ont conserv cette lettre, qui n'est cependant, ce qu'il parat, qu'un abrg de celle conserve Florence, dans la bibliothque Magliabecchi. (Voir _Pioneers of France in the New World_, par FRANCIS PARKMAN, p. 175, note I.)] [Note 11: Vrazzani a d mme se rendre jusque vers le trente-deuxime degr, c'est--dire, non loin de l'embouchure de la rivire Savannah; car, suivant sa propre relation, aprs avoir fait cinquante lieues vers le sud, pour chercher un havre, il revint sur ses pas, fit voile vers le nord, et, se trouvant dans le mme embarras, il mouilla par la hauteur de 34. Il avait donc fait plus de cinquante lieues au-del du trente-quatrime degr, dans une direction peu prs sud-est; ce qui quivaut environ deux degrs de latitude.] [Note 12: C'est la latitude de la cte mridionale de Terreneuve, et c'est en effet la dernire terre de l'Amrique que Vrazzani parat avoir vue: Faisant le nord-est, dit-il, l'espace de cent cinquante lieues, nous approchmes la terre qui dans les temps passs fut dcouverte par les Bretons, laquelle est par les cinquante degrs. (Hakluyt, vol. III.)] [Note 13: Vrazzani ne prit point ce voyage, puisqu'il fit au roi de France rapport de ses dcouvertes. Il n'avait fait, cette fois, qu'un simple voyage d'exploration; mais, d'aprs Ramusio (vol. III, fol. 438), son intention tait d'engager Franois I fonder une colonie en Amrique. On ignore absolument quelle fut la fin de cet intrpide voyageur; seulement, on voit, par une lettre d'Annibal Caro, I, 6, qu'il tait encore vivant en 1537. Cette lettre est cite dans Tiraboschi.] Du depuis, le mesme Roy Franois, la persuasion de Messire Philippes Chabot Admiral de France, dpescha Jacques Cartier, pour aller descouvrir nouvelles terres: & pour ce sujet il fit deux voyages s annes 1534 & 35. Au premier il descouvrit l'isle de Terre neufve, & le golphe de Sainct Laurent, avec plusieurs autres Isles de ce golphe; & eust fait davantage de progrs, n'eust est la saison rigoureuse qui le pressa de s'en revenir. Ce Jacques Cartier estoit de la ville de Sainct Malo, fort entendu & expriment au faict de la marine, autant qu'autre de son temps: aussi Sainct Malo est oblige de conserver sa mmoire, tout son plus grand desir estant de descouvrir nouvelles terres: & la sollicitation de Charles de Mouy sieur de la Mailleres[14], lors Vice-Admiral, il entreprint le mesme voyage pour la deuxiesme fois: & pour venir chef de son dessein, & y faire jetter par sa Majest le fondement d'une Colonie, afin d'y accroistre l'honneur de Dieu, & son authorit Royale, pour cet effect il donna ses commissions, avec celle du dit sieur Admiral, qui avoit la direction de cet embarquement, auquel il contribua de son pouvoir. [Note 14: Meilleraye.] Les commissions expdies, sa Majest donna la charge audit 13/669 Cartier, qui se met en mer avec deux vaisseaux le 16 May[15] 1535. & navige si heureusement, qu'il aborde dans le golfe Sainct Laurent, entre dans la riviere avec les vaisseaux du port de 800. tonneaux [16], & fait si bien qu'il arrive jusques une isle, qu'il nomma l'isle d'Orlans [17], cent vingt lieues mont le fleuve. De l va quelque dix lieues du bout d'amont dudit fleuve hyverner une petite riviere qui asseche presque de basse mer, qu'il nomma Saincte Croix, pour y estre arriv le jour de l'Exaltation de saincte Croix: lieu qui s'appelle maintenant la riviere sainct Charles, sur laquelle prtent sont logez les Pres Recollets, & les Peres Jesuites[18], pour y faire un Sminaire instruire la jeunesse. [Note 15: La relation du second voyage de Cartier commence en effet par cette date; mais le dpart n'eut lieu que le 19 suivant. Le dimenche, dit-il, jour & feste de la Penthecoste seziesme jour de May, en l'an mil cinq cens trente cinq du commandement du cappitaine & bon vouloir de tous, chascun se confessa, & receusmes tous ensemblement nostre crateur en l'esglise cathdrale de sainct Malo. Aprs lequel avoir reu, feusmes nous presenter au coeur de ladicte eglise, devant reverend pre en Dieu monsieur de sainct Malo, lequel en son estat episcopal nous donna sa benediction. Et le mercredy ensuivant dix neufiesme jour de May, le vent vint bon & convenable, & appareillasmes avec trois navires, Scavoir la grand Hermine du port environ cent six vingtz tonneaulz... Le second navire nomm la petite Hermine, du port environ soixante tonneaulz... Le tiers navire nomm l'Emerillon du port de environ quarante tonneaulz... (Second Voy.)] [Note 16: Deux cents deux cent vingt tonneaux. (Voir la note prcdente.)] [Note 17: En remontant le fleuve, dans l'automne de 1535, Cartier l'appela _le de Bacchus_, et, le printemps suivant, au retour du mme voyage, il dit: Vinsmes poser au bas de l'isle d'Orlans. (Voir Brief Rcit, Notes de M. d'Avezac, verso 63.--Voir aussi le Voyage 1603, p. 24, note 1 de cette dition.)] [Note 18: On sait que les Pres Jsuites, en arrivant Qubec, logrent chez les Pres Rcollets, leur couvent de Notre-Dame-des-Anges, pendant deux ans et demi (Sagard, Hist. du Canada, p. 868); mais, l'poque de l'dition de 1632, les Jsuites demeuraient de l'autre ct de la rivire Saint-Charles, prs de l'embouchure de la petite rivire Lairet. Nos Frres, dit Sagard, leur offrirent charitablement, & les mirent en possession cordialement, de la juste moiti de nostre maison ( leur choix) du jardin & tout nostre enclos, qui est de fort longue estendue ferm de bonnes palissades & pices de bois, qu'ils ont occupez par l'espace de deux ans & demy. De plus ils leur presterent une charpente toute dispose & preste mettre en oeuvre, pour un nouveau corps de logis, d'environ 40 pieds de longueur, & 28 de large, & en l'an 1627, ils leur en presterent encore une autre que nos Religieux avoient de rechef fait dresser pour aggrandir nostre Convent, lesquelles ils ont employes leur bastiment commenc au del de la petite riviere sept ou 800 pas de nous, en un lieu que l'on appelle communment le fort de Jacques Cartier. (_Ibid._)] 14/680 De l ledit Cartier alla mont ledit fleuve quelques soixante lieues, jusques un lieu qui s'appelloit de son temps _Ochelaga_, & qui maintenant s'appelle Grand Sault sainct Louis, lesquels lieux estoient habitez de Sauvages, qui estans sedentaires, cultivoient les terres. Ce qu'ils ne font present, cause des guerres qui les ont fait retirer dans le profond des terres. Cartier ayant recognu, selon son rapport, la difficult de pouvoir passer les Sauts, & comme estant impossible, s'en retourna o estoient ses vaisseaux, o le temps & la saison le presserent de telle faon, qu'il fut contraint d'hyverner en la riviere Saincte Croix, en un endroit o maintenant les Pres Jesuites ont leur demeure, sur le bord d'une autre petite riviere qui se descharge dans celle de Saincte Croix, appelle la riviere de Jacques Cartier[19], comme ses relations font foy. [Note 19: Aujourd'hui la rivire Lairet. (Voir la note 4 de la page prcdente.)] Cartier receut tant de mescontentement en ce voyage, qu'en l'extrme maladie du mal de scurbut, dont ses gens la plus-part moururent, que le printemps revenu il s'en retourna en France assez triste & fasch de ceste perte, & du peu de progrs qu'il s'imaginoit ne pouvoir faire, pensant que l'air estoit si contraire nostre naturel, que nous n'y pourrions vivre qu'avec beaucoup de peine, pour avoir esprouv en son hyvernement le mal de scurbut, qu'il appelloit mal de la terre. Ainsi ayant fait sa relation au Roy, & audit Sieur Admiral, & de Mallires[20], lesquels n'approfondirent pas ceste affaire, 15/671 l'entreprise fut infructueuse. Mais si Cartier eust peu juger les causes de sa maladie, & le remde salutaire & certain pour les eviter, bien que luy & ses gens receurent quelque soulagement par le moyen d'une herbe appelle _aneda_ comme nous avons fait nos despens aussi bien que luy, il n'y a point de doute que le Roy ds lors n'auroit pas nglig d'assister ce dessein comme il avoit desja fait: car en ce temps l le pays estoit plus peupl de gens sedentaires qu'il n'est prtent: qui occasionna sa Majest faire ce second voyage, & poursuivre ceste entreprise, ayant un sainct desir d'y envoyer des peuplades. Voila ce qui en est arriv. [Note 20: De Meilleraye, vice-amiral.] D'autres que Cartier eussent bien peu entreprendre ceste affaire, qui ne se fussent si promptement estonnez, & n'eussent pour cela laiss de poursuivre l'entreprise, estant si bien commence. Car, dire vray, ceux-l qui ont la conduitte des descouvertures, sont souventefois ceux qui peuvent faire cesser un louable dessein, quand on s'arreste leurs relations: car y adjoustant foy, on le juge comme impossible, ou tellement travers de difficultez, qu'on n'en peut venir bout qu'avec des despenses & difficultez presque insupportables. Voila le sujet qui a empesch ds ce temps l que ceste entreprise sortist effects: outre que dans un Estat se presentent quelquefois des affaires importantes, qui font que celle-cy se ngligent pour un temps: ou bien que ceux qui ont bonne volont de les poursuivre, viennent mourir, & ainsi les annes se passent sans rien faire. 16/672 _Voyage en la Floride souz le rgne du Roy Charles IX. par Jean Ribaus. Fit bastir un Fort, appell le Fort de Charles, sur la riviere de May. Albert Capitaine qu'il y laisse, demeure sans vivres, & est tu des soldats. Sont r'amenez en Angleterre par un Anglais. Voyage du Capitaine Laudonniere. Court risque d'estre tu des siens: en fait pendre quatre. Est press de famine. Recompense de l'Empereur Charles V. ceux qui firent la descouverte des Indes. Franois chassez de la riviere de May par les Espaynols, Attaquent Laudonniere. Franois tuez, & pendus avec des escriteaux._ CHAPITRE III. Souz le rgne du Roy Charles IX. & la poursuitte de l'Admirai de Chastillon[21], Jean Ribaus se met en mer le 18 Fevrier 1562. avec deux vaisseaux quipez de ce qui luy estoit necessaire pour aller jetter les fondemens d'une Colonie. Passant par les isles du golphe de Mexique, vint ranger la coste de la Floride, o il reconnut une riviere, qu'il appella la riviere de May[22], & y fit difier un fort, qu'il nomma du nom de Charles, y laissant pour y commander le Capitaine Albert, fourny & muny de tout ce qu'il jugeoit estre necessaire. Cela fait, il met la voile au vent, & s'en revint en France le 20 de Juillet, & fut prs de six mois son voyage. [Note 21: Gaspard de Chtillon, sire de Coligny.] [Note 22: Aujourd'hui la rivire Saint-Jean.] 17/673 Cependant le Capitaine Albert ne se soucie de faire dfricher les terres, pour ensemencer & eviter les necessitez, mangent leurs vivres sans y apporter l'ordre necessaire en telles affaires: ce que faisant, ils se trouverent courts de telle faon, que la disette fut extrme. Sur ce, les soldats & autres qui estoient souz son obeissance, ne voulans luy obir, en fit pendre un pour un bien petit sujet, ce qui fut cause que quelques jours aprs la mutinerie s'y esmeut si violente, & la desobeissance fut telle, qu'ils turent leur chef, & en esleverent un autre, appelle Nicolas Barr, homme de conduitte. Et voyans que nul secours ne leur venoit de France, ils firent difier une petite barque pour s'y en retourner, & se mettent en mer avec fort peu de vivres. L'histoire dit que la famine fut si cruelle, qu'ils mangrent un leurs compagnons. Mais Dieu ayant piti de ceste troupe miserable, leur fit tant de grce, qu'ils furent rencontrez d'un Anglois, qui les secourut & emmena en Angleterre, o ils se rafraischirent. Voila le peu de soin que l'on eut les secourir, pour les guerres qui estoient entre la France & l'Espagne. Cependant c'estoit une grande cruaut de laisser mourir des hommes de faim, & rduits tel poinct que de s'entre-manger, faute d'envoyer une petite barque au risque de la mer, qui les pouvoit secourir. Ce fut un retardement pour la Colonie, & un presage d'une plus mauvaise fin, puis que le commencement avoit est mal conduit en toutes choses. La paix se fait entre la France & l'Espagne, qui donne loisir de faire nouveaux desseins & embarquemens. Ledit Sieur Admiral 18/674 de Chastillon fit equipper d'autres vaisseaux [23] souz la charge du Capitaine Laudonniere[24], qui fut accommod de toutes choses pour sa peuplade. Il partit[25] le 22 d'Avril 1564. & arriva la coste de la Floride par le 32e degr, au lieu de la riviere de May, o estant, & ayant mis tous ses compagnons terre, & autres commoditez, il fit difier un fort, qu'il nomma la Caroline[26]. [Note 23: Trois vaisseaux, l'un de six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre de soixante. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, p. 60.)] [Note 24: Ren de Laudonniere, gentilhomme poitevin, qui avait accompagn Ribaut en 1562.] [Note 25: Du Havre de Grce. (Lescarbot.)] [Note 26: En l'honneur de Charles IX, ce fort reut le nom de Caroline, qui s'est conserv et a t plus tard donn deux des tats de la rpublique amricaine. (M. Ferland, Cours d'Hist., I, 51.)] Pendant le temps que les vaisseaux estoient en ce lieu, se firent des conspirations contre Laudonniere, qui furent descouvertes: & toutes choses remises, Laudonniere se dlibre de renvoyer ses vaisseaux en France, & laissa pour y commander le Capitaine Bourdet, lequel singlant en haute mer pour achever son voyage, laissant l Laudonniere, avec ses compagnons, partie desquels se mutinrent de telle faon, qu'ils menacrent de faire mourir leur Capitaine, s'il ne leur permettoit d'aller ravager vers les isles des Vierges, & Sainct Dominique, force luy fut leur permettre, & donner cong. Ils se mettent en une petite barque, font quelque proye sur les vaisseaux Espagnols, & aprs qu'ils eurent bien couru toutes ces isles, ils furent contraints s'en retourner au fort de la Caroline, o estans arrivez, Laudonniere fit prendre quatre des principaux seditieux, qui furent excutez mort. En suitte de ces 19/675 malheurs, les vivres venans leur manquer, ils souffrirent beaucoup jusques en May, sans avoir aucun secours de France; & estans contraints d'aller chercher des racines dans les bois l'espace de six sepmaines, en fin ils se resolurent de bastir une barque pour estre preste au mois d'Aoust, & avec icelle retourner en France. Cependant la famine croissait de plus en plus, & ces hommes devenoient si foibles & dbiles, qu'ils ne pouvoient presque parachever leur travail; qui les occasionna d'aller chercher vivre parmy les Sauvages, qui les traittoient fort mal, leur survendant les vivres beaucoup plus qu'ils ne valloient, se rians & moquans des Franois, qui ne souffroient ces moqueries qu' regret. Laudonniere les appaisoit le plus doucement qu'il pouvoit: mais quoy qu'il en fust, il fallut avoir la guerre avec les Sauvages, pour avoir dequoy te substanter, & firent si bien qu'ils recouvrerent du bled d'Inde, qui leur donna courage de parachever leur vaisseau: cela fait, ils se mirent ruiner & dmolir le fort, pour s'en retourner en France. Comme ils estoient sur ces entre-faites, ils apperceurent quatre voiles, & craignans au commencement que ce ne fussent Espagnols, en fin ils furent recognus estre Anglois, lesquels voyans la necessit des Franois, les assisterent de commoditez, & mesmes les accommodrent de leurs vaisseaux. Ceste courtoisie remarquable fut faite par le chef de cet embarquement, qui s'appelloit Jean 20/676 Hanubins[27]. Les ayant accommodez au mieux qu'il peut, leve les anchres, met la voile, pour parachever le dessein de son voyage. [Note 27: Hawkins. Somme, dit Lescarbot, il ne se peut exprimer au monde de plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appell Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom, je penserois avoir contre lui commis ingratitude. (Hist. de la Nouv. France, p. 106, 107.)] Comme Laudonniere estoit prest de s'embarquer avec tes compagnons, il apperceut des voiles en mer; & estant en impatience de savoir qui ils estoient, on recognut que c'estoit le Capitaine Ribaus, qui venoit donner secours Laudonniere. Les resjouissances de part & d'autre furent grandes, voyans renaistre leur esperance, qui sembloit auparavant estre du tout perdue, mais fort faschez d'avoir fait dmolir leur fort. Ledit Ribaus fit entendre Laudonniere que plusieurs mauvais rapports avoient est faits de luy, ce qu'il recognoissoit estre faux, & eust eu sujet de faire ce qui luy estoit command, s'il en eust est autrement. C'est tousjours l'ordinaire que la vertu est opprime par la medisance des meschans, qui en fin les fait recognoistre pour tels, & mesprisez d'un chacun: l'on sait assez combien cela a apport de troubles aux conquestes des Indes, tant envers Christoffe Colomb, que depuis contre Ferdinand Cortais, & autres, qui blasmez tort, se justifierent en fin devant l'Empereur. C'est pourquoy l'on ne doit adjouster foy lgrement, premier que les choses n'ayent est bien examines, recognoissant tousjours le mrite & la valeur des gnreux courages, qui se sacrifient pour Dieu, leur Roy & leur patrie, comme firent ceux-cy qui estans recognus de l'Empereur, mal-gr l'envie, les honora de bien, & de belles & honorables charges, pour leur donner courage de bien faire, d'autres l'envie de les imiter, & au meschant de s'amender. 21/677 Cependant que Laudonniere & Ribaus estoient consulter pour faire descharger leurs vivres, voicy que le 4 Septembre 1565. l'on apperceut six voiles, qui sembloient estre grand vaisseaux, & furent recognus pour estre Espagnols [28], qui vinrent mouiller l'anchre la rade o les quatre vaisseaux de Ribaus&8s recognoissans que partie des soldats estoient terre, ils tirrent des coups de canon sur les nostres: qui fit qu'estans avec peu de force, couprent le cble sur les ecubiers, & mettent la voile: ce que font aussi les Espagnols, qui les chassent tous le lendemain. Et comme nos vaisseaux estoient meilleurs voliers qu'eux, ils retournrent la coste, prennent port une riviere distante de huict lieues du fort de la Caroline, & nos vaisseaux retournrent la riviere de May. Cependant trois des vaisseaux Espagnols estoient venus la rade, o ils firent descendre leur infanterie, vivres, & munitions. [Note 28: Ces six vaisseaux espagnols taient commands par Don Pedro Menendez de Avilez, l'un des meilleurs officiers de la marine espagnole.] Le Capitaine Ribaus, contre l'advis de Laudonniere, qui luy representoit les inconveniens qui pouvoient arriver, tant pour les grands vents qui regnoient ordinairement en ce temps l, que pour autre sujet, quoy que ce soit un traict d'opiniastre, ne voulant faire qu' sa volont, sans conseil, chose tres-mauvaise en telles affaires, il se dlibre de voir l'Espagnol, & le combatre quelque prix que ce fust. A cet effect il fit quiper ses vaisseaux d'hommes, & de tout ce qui luy estoit necessaire, s'embarqua le 8. Septembre, laissant les 22/678 siens fort incommodez de toutes choses, & Laudonniere assez malade, qui ne laissoit pas de donner courage tant qu'il peut ses soldats, & les exhorter se fortifier au mieux qu'ils pourroient, pour resister aux forces de leur ennemy, lequel se mit en estat de venir attaquer Laudonniere le 20 Septembre, auquel temps il fit une pluye fort violente, & si continuelle, que les nostres fatiguez d'estre en sentinelle, se retirrent de leur faction, croyans aussi que les ennemis ne viendroient durant un temps si mauvais & imptueux. Quelques-uns allans sur le rampart appercevans les Espagnols venir eux, crient _allarme, allarme, l'ennemy vient_. A ce cry Laudonniere se met en estat de les attendre, & encourage les siens au combat, qui voulurent soustenir deux bresches qui n'estoient encores rempares: mais en fin ils furent forcez, & tuez. Laudonniere voyant ne pouvoir plus soustenir, en esquivant pensa estre tu, & se sauve dans les bois avec les Sauvages, o il trouva nombre de ses soldats, qu'il r'allia avec beaucoup de peine. S'acheminant par des palus & marescages difficiles, fait tant qu'il arrive l'entre de la riviere de May, o estoit un vaisseau, y commandant un Nepveu du Capitaine Ribaus[29], qui n'avoit peu gaigner que ce lieu, pour la grande tourmente. Les autres vaisseaux furent perdus la coste; comme aussi plusieurs soldats & mariniers, Ribaus pris, avec beaucoup d'autres, qu'ils firent mourir cruellement & inhumainement & en pendirent aucuns, avec un escriteau sur le dos, portant ces 23/679 mots: _Nous n'avons pas fait pendre ceux-cy comme Franois, mais comme Luthriens, ennemis de la foy._ [Note 29: Jacques Ribaut.] Laudonniere voyant tant de desastres, dlibere s'en retourner en France, le 23 Septembre 1565. Il fait lever les anchres, met souz voile le 11 de Novembre[30], & arrive proche de la coste d'Angleterre, o se trouvant malade, se fit mettre terre pour recouvrer sa sant, & de l venir en France faire son rapport au Roy. Cependant les Espagnols se fortifient en trois endroits, pour s'asseurer contre tout evenement. Nous verrons au chapitre suivant le chastiment que Dieu rendit aux Espagnols, pour l'injustice & cruaut dont ils userent envers les Franois. [Note 30: L'onzime de Novembre ilz se trouverent soixante-quinze brasses d'eau... sur la cte d'Angleterre. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, p. 116.)] _Le Roy de France dissimule pour un temps l'injure qu'il receut des Espagnols en la cruaut qu'ils exercerent envers les Franois. La vengeance en fut reserve au sieur Chevalier de Gourgues. Son voyage: son arrive aux costes de la Floride. Est assailly des Espagnols, qu'il dfait & les traitte comme ils avoient fait les Franois._ CHAPITRE IIII. Le Roy sachant l'injustice & les ignominies faites aux Franois ses subjects par les Espagnols, comme j'ay dit cy dessus, eut raison d'en demander justice & satisfaction Charles V. [31] Empereur & Roy d'Espagne, comme estant un 24/680 outrage fait au prejudice de ce que les Espagnols leur avoient promis, de ne les inquiter ny molester en la conservation de ce qu'avec tant de travail ils s'estoient acquis en la Nouvelle France, suivant les commissions du Roy de France leur maistre, que les Espagnols n'ignoroient point; & neantmoins les firent mourir ainsi ignominieusement, souz le pretexte specieux qu'ils estoient Luthriens, leur dire, quoy qu'ils fussent meilleurs Catholiques qu'eux[32], sans hypocrisie, ny superstition, & initiez en la foy Chrestienne plusieurs siecles devant que les Espagnols. [Note 31: C'tait alors Philippe II, fils de Charles V, qui rgnait en Espagne. Il avait, comme son pre, les titres d'empereur d'Allemagne et de roi d'Espagne.] [Note 32: Voici comme Menendez rend compte lui-mme, au roi d'Espagne, des motifs de sa conduite. J'ai sauv la vie deux jeunes gens d'environ dix-huit ans, et trois autres, le fifre, le tambour et le trompette, et j'ai pass au fil de l'pe Jean Ribaut, avec tous les autres, jugeant la chose utile au service de Notre Seigneur et de Votre Majest, et j'estime que sa mort est d'un grand avantage, car le roi de France pouvait plus avec lui et cinq cents ducats, qu'avec d'autres et cinq mille, et il pouvait plus en un an, qu'un autre en dix; c'tait en effet le plus habile marin et commandant que l'on connt, et d'une grande adresse dans cette navigation des Indes et des ctes de la Floride; il tait si aim en Angleterre, qu'il y fut nomm capitaine gnral de toute l'arme anglaise contre les catholiques de France, dans la guerre qui a eu lieu, il y a quelques annes, entre l'Angleterre et la France. (_Carta de Pedro Menendez, apud_ F. Parkman, _Pioneers_, p. 132.)] Sa Majest dissimula cette offence pour un temps, pour avoir les deux Coronnes quelques differents vuider auparavant, & principalement avec l'Empereur, qui empescha que l'on ne tiraft raison de telles inhumanitez. Mais comme Dieu ne delaisse jamais les tiens, & ne laisse impunis les traittemens barbares qu'on leur fait souffrir, ceux-cy furent payez de la mesme monnoye qu'ils avoient pay les Franois. Car en l'an 1567, se presenta le brave Chevalier de Gourgues[33], qui plein de valeur & de courage, pour venger cet 25/681 affront fait la nation Franoise; & recognoissant qu'aucun d'entre la Noblesse, dont la France foisonne, ne s'offroit pour tirer raison d'une telle injure, entreprint de le faire. Et pour ne faire cognoistre du commencement son dessein, fit courir le bruit qu'un embarquement se faisoit pour quelque exploict qu'il vouloit faire en la coste d'Afrique. Pour ce sujet nombre de matelots & soldats s'assemblent Bourdeaus, o se faisoit tout l'appareil de mer: il se pourveut & fournit de toutes les choses qu'il jugea estre necessaires en ce voyage. [Note 33: Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, n au Mont-de-Marsan, dans le comt de Comminges d'une famille distingue de tout temps par un attachement inviolable l'ancienne religion: lui-mme ne s'en loigna jamais, quoique le dernier historien espagnol de la Floride l'ait accus d'avoir t hrtique furieux. (Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, liv. II.)] Son embarquement se fit le 23 Aoust de la mesme anne en trois vaisseaux, ayant avec luy 250 hommes[34]. Estant en mer, il relascha la coste d'Afrique, soit pour se rafraischir, ou autrement, mais ce ne fut pas pour long temps: car incontinent il fit voile, & fait publier par quelques siens amis affidez, qu'il avoit chang son premier dessein en un autre plus honorable que celuy de la coste d'Afrique, moins prilleux, & plus facile excuter: & au lieu o il avoit relasch, il eut advis que ce qu'il disoit deplaisoit plusieurs des siens, qui 26/682 croyoient que le voyage estoit rompu, & qu'il faudroit s'en retourner sans rien faire: toutesfois ils avoient tous grand desir de tenter quelque autre dessein. [Note 34: Il s'embarqua Bourdeaux le second jour d'aoust... & descend le long de la riviere Royan vingt lieues de Bourdeaux, o il fait sa monstre, tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent harquebouziers aians tous harquebouze de calibre & morrion en teste, dont plusieurs estoient gentilshommes, & quatre vingtz mariniers... Aprs la monstre faicte, le Cappitaine Gourgue donne le rendez-vous accoustum en telles expditions. Mais ainsi qu'il estoit prest partir, se leve ung vent contraire qui le contrainct de sejourner huict jours Roian, ce vent estant un peu remis il se meit sur mer pour faire voille; mais bientost aprs il fut repouss vers la Rochelle, & ne pouvant mesme estre la radde de la Rochelle pour la violance du temps, il fut contrainct de se retirer la bouche de la Charente, & sejourner l huict jours... Le vingt-deuxiesme jour d'aoust, le vent estant cess, & le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l'advenir, il se remect sur mer. (_La reprinse de la Floride_, Ternaux-Compans, p. 309, 310.)] Le Sieur de Gourgues sachant la volont de ses compagnons, qui ne perdoient point courage, & estant asseur de son quipage, trouva propos d'assembler son conseil, auquel il fit entendre la raison pourquoy il ne pouvoit excuter ce qu'il avoit entrepris, qu'il ne falloit plus songer ce dessein: mais aussi que de retourner en France sans avoir rien fait, il n'y avoit point d'apparence. Qu'il savoit une autre entreprise non moins glorieuse que profitable, des courages tels qu'ils en avoit en ses vaisseaux, & de laquelle la mmoire seroit immortelle, qui estoit un exploict des plus signalez qui se puisse faire: chacun brusloit d'ardeur & de desir de voir l'effect de ce qu'il disoit; & leur fit entendre que s'il estoit bien assist en ceste louable entreprise, il se sentiroit fort glorieux de mourir en l'excutant. Et voulant ledit Sieur de Gourgues leur dclarer son dessein, les ayant tous fait assembler, parla ainsi. Mes compagnons & fidles amis de ma fortune, vous n'estes pas ignorans combien je chris les braves courages comme vous, & l'avez assez tesmoign par la belle resolution que vous avez prise de me suivre & assister en tous les prils & hazards honorables que nous aurons souffrir & essuyer, lors qu'ils se presenteront devant nos yeux, & l'estat que je fais de la conservation de vos vies; ne desirant point vous embarquer au risque d'une entreprise que je saurois 27/683 russir une ruine sans honneur: ce seroit moy une trop grande & blasmable tmrit, de hazarder vos personnes un dessein d'un accez si difficile, ce que je ne croy pas estre, bien que j'aye employ une bonne partie de mon bien & de mes amis, pour quiper ces vaisseaux, & les mettre en mer, estant le seul entrepreneur de tout le voyage. Mais tout cela ne me donne pas tant de sujet de m'affliger, comme j'en ay de me resjouir, de vous voir tous resolus une autre entreprise, qui retournera vostre gloire, savoir d'aller venger l'injure que nostre nation a receue des Espagnols, qui ont fait une telle playe la France, qu'elle saignera jamais, par les supplices & traictemens infames qu'ils ont fait souffrir nos Franois, & exerc des cruautez barbares & inoues en leur endroit. Les ressentimens que j'en ay quelquefois, m'en font jetter des larmes de compassion, & me relevent le courage de telle sorte, que je suis resolu, avec l'assistance de Dieu, & la vostre, de prendre une juste vengeance d'une telle felonnie & cruaut Espagnolle, de ces coeurs lasches & poltrons, qui ont surpris mal-heureusement nos compatriotes, qu'ils n'eussent os regarder sur la defense de leurs armes. Ils sont assez mal logez, & les surprendrons aisment. J'ay des hommes en mes vaisseaux qui cognoissent trs-bien le pas, & pouvons y aller en seuret. Voicy, chers compagnons, un subject de relever nos courages, faites paroistre que vous avez autant de bonne volont excuter ce bon dessein, que vous avez d'affection me suivre: ne serez vous pas contents de remporter les lauriers triomphans de la despouille de nos ennemis? 28/684 Il n'eut pas plustost achev de parler, que chacun de joye s'escrierent: Allons o il vous plaira, il ne nous pouvoit arriver un plus grand plaisir & honneur que celuy que vous nous proposez, & mille fois plus honorable qu'on ne se peut imaginer, aimans beaucoup mieux mourir en la poursuitte de cette juste vengeance de l'affront qui a est fait la France, que d'estre blessez en une autre entreprise; tout nostre plus grand souhait est de vaincre ou mourir, en vous tesmoignant toute sorte de fidlit: commandez ce que vous jugerez estre plus expdient, vous avez des soldats qui ont du courage de reste pour effectuer ce que vous direz: nous n'aurons point de repos jusques ce que nous nous voyons aux mains avec l'ennemy. La joye creut plus que jamais dans les vaisseaux. Le sieur de Gourgues fait changer la routte, & tirer quelques coups de canon, pour commencer la resjouissance, & donner courage tous les soldats: & alors ce gnreux Chevalier fait singler vers les costes de la Floride, & fut tellement favoris du beau temps, qu'en peu de jours il arriva proche du fort de la Caroline, & le jour apperceu, les Sauvages du pays firent voir force fumes, jusques ce que le Le sieur de Sieur de Gourgues eust fait abbaisser les voiles, & mouiller l'anchre. Il envoya terre s'informer des Sauvages de l'Estat des Espagnols, qui estoient fort ailes de voir le sieur de Gourgues resolu de les attaquer. Ils asseurerent qu'ils estoient en nombre de 400, trs bien armez, & pourveus de tout ce qui leur estoit 29/685 necessaire. Puis s'estant fait instruire de la faon en laquelle les Espagnols estoient campez, il commena d'ordonner ses gens de guerre pour les assaillir. Voyons s'ils auront le courage de soustenir le Sieur de Gourgues, comme ils firent Laudonniere, mal pourveu de munitions, & de ce qui luy estoit necessaire. Doncques le Sieur de Gourgues se faisant conduire par ses hommes, & de quelques Sauvages par l'espaisseur des bois, sans estre apperceu des Espagnols, fait recognoistre les places, & l'estat auquel elles estoient: & le Samedy d'auparavant _Quasimodo_[35], au mois d'Avril 1568. attaque furieusement les deux forts[36],& se dispose de les avoir par escalade, en quoy il trouva grande resistance: & le combat s'eschauffant, ce fut alors que parut le courage de nos Franois, qui se jettoient corps perdu parmy les coups, tantost repoussez, puis reprenans coeur retournent au combat avec plus de valeur qu'auparavant. Bien attaqu, mieux dfendu. La mort ny les blesseures ne les fait point paslir, ny ne leur fait perdre le sens, ny la vaillance. [Note 35: Le samedi d'avant la _Quasimodo_ tait le 24 d'avril.] [Note 36: Outre le grand fort de la Caroline, les Espagnols en avaient lev deux petits, pour protger l'entre de la rivire de May, comme on l'apprit de la bouche d'un jeune franais, Pierre Debr, natif du Havre-de-Grce, qui tait demeur parmi les sauvages. (Reprinse de la Floride, Tern.-Compans, p. 332.) Ces deux petits forts furent emports du premier coup le mme jour 24 avril. De Gourgues laissa reposer ses soldats le dimanche et le lundi, et commena par assurer cette premire victoire avant d'entreprendre l'attaque du grand fort.] Nostre gnreux Chevalier de Gourgues le coutelas la main, leur enflamme le courage, & comme un lion hardy la teste des tiens gaigne le dessus du rampart, repousse les Espagnols, se fait voye parmy eux. Ses soldats se suivent, & combattent vaillamment, entrent de force dans les deux forts, tuent 30/686 tout ce qu'ils rencontrent: de sorte que le reste de ceux qui y moururent & s'enfuirent, demeurrent prisonniers des Franois; & ceux qui pensoient se sauver dans les bois, furent taillez en pices par les Sauvages, qui les traitterent comme ils avoient fait les nostres. Deux jours aprs le sieur de Gourgues se rend maistre du grand fort, que les ennemis avoient abandonn, aprs quelque resistance, desquels partie furent tuez, les autres prisonniers. Ainsi demeurant victorieux, & estant venu bout d'une si glorieuse entreprise, se ressouvenant de l'injure que les Espagnols avoient faite aux Franois, en fit pendre quelques-uns, avec des escriteaux sur le dos, portans ces mots: _Je n'ay pas fait pendre ceux-cy comme Espagnols, mais comme pirates bandoliers & escumeurs de mer_[37] Aprs ceste excution, il fit dmolir & ruiner les forts(38), puis s'embarque pour revenir en France, laissant au coeur des Sauvages un regret immortel de se voir privez d'un si magnanime 31/687 Capitaine. Son partement fut le 30 de May[39] 1568 & arriva la Rochelle le 6 de Juin, & de l Bourdeaus, o il fut receu aussi honorablement, & avec autant de joye, que jamais Capitaine auroit est. [Note 37: Ils sont branchez aux mesmes arbres o ils avoient penduz les Franois, & au lieu d'un escriteau que Pierre Malendez y avoit faict mettre contenant ces mots en langage Espaignol: _Je ne faicts cecy comme Franois mais comme Luthriens_, le cappitaine Gourgue faict graver en une table de sapin avec ung fer chault: Je ne faicts cecy comme Espaignols, n'y comme Marannes; mais comme traistres, volleurs & meurtriers. (Manuscrit de Gourgues.) On sait que Maran ou Marane tait un terme de mpris que les Espagnols donnaient aux Maures, et, par suite, tous les malfaiteurs.] [Note 38: De Gourgues eut l'adresse d'intresser les sauvages la ruine de ces forts. Affin, dit le manuscrit dj cit, que les sauvaiges ne trouvassent mauvais que les fortz fussent ruynez, ains qu'en estant bien aises ils les ruynassent eulx-mesmes, il assemble les Rois, & leur aiant remonstr du commencement comment il leur avoit tenu promesse, & les avoit vengez de ceulx qui les avoient tirannisez si cruellement, il vint tomber puis aprs sur le propos de ruyner les forts, employant tout ce qui pouvoit servir leur persuader que tout ce qu'il en vouloit faire estoit pour leur proffit & en haine de tant de meschancetez & cruaultez que les Espaignols y avoient commises. A quoy ils presterent si volontiers l'oreille, que le Cappitaine Gourgue n'eut pas plustost achev de parler, qu'ils s'en coururent droict au fort, crians & appellans leurs subjects aprs eulx, o ils feirent telle diligence qu'en moing d'ung jour ils ne laisserent pierre sur pierre.] [Note 39: Le troisime jour de May (ung lundi), le rendez-vous fut donn comme l'on a accoustum de faire sur mer, & les anchres leves firent voilles, & eurent le vent si propre qu'en dix-sept jours ils firent unze cens lieues de mer, & depuis continuantz leur navigation arrivrent la Rochelle le lundy sixime jour de juing... (Reprinse de la Floride.)] Mais il n'est si tost arriv en France, que l'Empereur envoya au Roy demander justice de ses subjects, que le Sieur de Gourgues avoit fait pendre en l'Inde Occidentale: dequoy sa Majest fut tellement irrite, qu'elle menaoit ledit Sieur de Gourgues de luy faire trencher la teste, & fut contraint de s'absenter pour quelque temps, pendant lequel la colre du Roy se passa: & ainsi ce gnreux Chevalier repara l'honneur de la nation Franoise, que les Espagnols avoient offense: ce qu'autrement eust est un regret jamais pour la France, s'il n'eust veng l'affront receu de la nation Espagnolle. Entreprise genereuse d'un Gentil-homme, qui l'excuta ses propres cousts & despens, seulement pour l'honneur, sans autre esperance: ce qui luy a russi glorieusement, & ceste gloire est plus priser que tous les tresors du monde [40]. [Note 40: Il est fcheux cependant pour sa gloire, remarque M. Ferland, que de Gourgues ait imit la conduite des Espagnols, en livrant ses prisonniers la mort; ces tristes reprsailles ne sauraient tre approuves par la justice, puisque souvent elles tombent sur des innocents, plutt que sur les coupables. (Cours d'Hist. du Canada, I, 57.)] On a remarqu aux voyages de Ribaus & de Laudonniere de grands dfauts & manquemens. Ribaus fut blasm au sien, pour n'avoir port des vivres que pour dix mois, sans donner ordre de faire dfricher les terres, & les rendre aptes au labourage, pour remdier aux disettes qui peuvent survenir, & aux prils que courent les vaisseaux sur mer, ou bien pour le retardement de 32/688 leur arrive en saison convenable, pour soulager les necessitez, qui en fin reduisent les entrepreneurs de grandes extremitez, jusques estre homicides les uns des autres, pour se nourrir de chair humaine, comme ils firent en ce voyage, qui causerent de grandes mutineries des soldats contre leur chef, & ainsi le dsordre & la desobeissance rgnant parmy eux, en fin ils furent contraints (quoy qu'avec un regret incroyable, & aprs une perte notable d'hommes & de biens) d'abandonner les terres & possessions qu'ils avoient acquises en ce pays; & tout cela, faute d'avoir pris leurs mesures avec jugement & raison. L'experience fait voir qu'en tels voyages & embarquemens les Roys & les Princes, & les gens de leur conseil qui les ont entrepris, avoient trop peu de cognoissance s excutions de leurs desseins. Que s'il y en a eu d'experimentez en ces choses, ils ont est en petit nombre, pource que la plus-part ont tent telles entreprises sur les vains rapports de quelques cajoleurs, qui faisoient les entendus en telles affaires, dont ils estoient tres-ignorans, seulement pour se rendre considerables: car pour les commencer, & terminer avec honneur & utilit, faut consommer de longues annes aux voyages de mer, & avoir l'exprience de telles descouvertes[41]. [Note 41: Dans la plupart des exemplaires de l'dition originale, ce passage se termine l. Mais quelques-uns renferment la phrase censure qui obligea l'auteur de rimprimer les feuilles DII et DIII, et qui finissait ainsi; ... de telles descouvertes; ce que n'ont pas les grands hommes d'estat, qui savent mieux manier & conduire le gouvernement & l'administration d'un Royaume, que celle de la navigation, des expditions d'outre-mer, & des pays loingtains, pour ne l'avoir jamais practiqu. (H. Stevens, _Historical Nuggets_, I, 131.)] La plus grande faute que fit Laudonniere, qui y alloit 33/689 dessein d'y hyverner, fut de n'estre fourny que de peu de vivres, au lieu qu'il se devoit gouverner sur l'exemple de l'hyvernement du Capitaine Albert Charles-fort, que Ribaus laissa si mal pourveu de toutes choses; & ces manquemens arrivent ordinairement en telles entreprises, pour s'imaginer que les terres de ces pays l rapportent sans y semer; joint cela, qu'on entreprend mal propos tels voyages sans practique ny exprience. Il y a bien de la diffrence bastir de tels desseins en des discours de table, parler par imagination de la scituation des lieux, de la forme de vivre des peuples qui les habitent, des profits & utilitez qui s'en retirent; envoyer des hommes au del des mers en des pays loingtains, traverser des costes & des isles incognues, & se former ainsi telles chimres en l'esprit, faisans des voyages & des navigations idales & imaginaires; ce n'est pas l le chemin de sortir l'honneur de l'excution des descouvertes: il faut auparavant meurement considerer les choses qui se presentent en telles affaires, communiquer avec ceux qui s'en sont acquis de grandes cognoissance, qui savent les difficultez & les prils qui s'y rencontrent, sans s'embarquer ainsi inconsiderment sur de simples rapports & discours. Car il sert de peu de discourir des terres lointaines, & les aller habiter, sans les avoir premirement descouvertes, & y avoir demeur du moins un an entier, afin d'apprendre la qualit des pays, & la diversit des saisons, pour par aprs y jetter les fondemens d'une Colonie. Ce que ne font pas la plus-part des entrepreneurs & voyageurs, qui se contentent seulement de voir les costes & les levations des terres en passant, sans s'y arrester. 34/690 D'autres entreprennent telles navigations sur de simples relations, faites des personnes, qui, quoy que bien entendues dans les affaires du monde, & ayent de grandes & longues expriences, neantmoins estans ignorans en celles-cy, croyent que toutes choses se doivent gouverner selon les levations des lieux o ils sont, & c'est en quoy ils se trouvent grandement trompez: car il y a des changemens si estranges en la nature, que ce que nous en voyons nous fait croire ce qui en est. Les raisons de cela sont fort diverses & en grand nombre, qui est cause que j les passeray souz silence. J'ay dit cecy en passant, afin que ceux qui viendront aprs nous, & qui bastiront de nouveaux desseins, s'en servent, & les considerent: de sorte que lors qu'ils s'y embarqueront, la ruine & la perte d'autruy leur serve d'exemple, & d'apprentissage. Le troisiesme dfaut, & le plus prejudiciable, est en ce que fit Ribaus, de n'avoir fait descharger les vivres & munitions qu'il avoit apportez pour Laudonniere & ses compagnons, avant que s'exposer au risque de perdre tout, comme il fit (quoy qu'il n'y allast pas pour combatre l'ennemy) mais demeurer tousjours sur la defensive, aider avec ses hommes Laudonniere, se fortifier, & attendre de pied ferme ceux qui le viendroient assaillir: pouvant bien juger que puis que son dessein estoit de prendre le Fort, qu'il devoit estre plus fort que ceux qui le gardoient, sans s'exposer inconsiderment au pril & la fortune & eust mieux fait de recognoistre les forces de l'ennemy avant qu'il l'allast attaquer, & qu'il ne 35/691 fust asseur de la victoire. Mais au contraire ayant mespris les conseils de Laudonniere, qui estoit plus expriment que luy en la cognoissance des lieux, il luy en prit trs-mal. Davantage, en telles entreprises les vaisseaux qui portent les vivres & les munitions de guerre pour une Colonie, doivent tousjours faire leur routte le plus droit qu'il est possible, sans se dtourner pour donner la chasse quelque autre vaisseau, d'autant que s'il se faut battre, & qu'ils viennent se perdre, ce mal-heur ne leur sera pas seulement particulier, mais ils mettent la Colonie en danger d'estre perdue, & les hommes contraints d'abandonner toutes choses, se voyans rduits souffrir une mort miserable, cause par la faim, qui les assailliroit faute de vivres, pour ne s'estre pourveus & munis du moins pour deux ans, en attendant que la terre soit dfriche, pour nourrir ceux qui sont dans le pays. Fautes trs-grandes, qui sont semblables celles qu'ont faites ces nouveaux entrepreneurs, qui n'ont fait dfricher aucunes terres, ny trouv moyen de le faire depuis vingt-deux ans[42] que le pays est-habit, n'ayans eu autre pense qu' tirer profit des pelleteries: & un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons. Ce qui est ais juger si le Roy n'y fait ordonner un bon rglement. [Note 42: Ce passage est une nouvelle preuve que l'dition de 1632 a t commence peu de temps aprs la prise de Qubec; car, au printemps de 1630, il y avait juste vingt-deux ans que notre auteur tait parti de la vieille France, pour venir fonder, dans la nouvelle, cette petite habitation de Qubec, que l'avarice des socits marchandes tint jusqu' cette poque dans un tat de faiblesse qui lui fait dire ici: Un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons... si le Roy n'y fait ordonner un bon rglement.] Ce sont les plus grands dfauts qui se peuvent remarquer s premiers voyages, & les suivans n'ont est gueres plus heureux. 36/692 _Voyage, que fit faire le Sieur de Roberval. Envoye Alphonse Sainctongeois vers Labrador. Son partement: son arrive. Retourne cause des glaces. Voyages des estrangers au Nort, pour aller aux Indes Occidentales. Voyage du Marquis de la Roche sans fruict. Sa mort. Dfaut remarquable en son entreprise._ CHAPITRE V. L'An 1541[43] le Sieur de Roberval ayant renouvell cette saincte entreprise, envoya Alphonse Sainctongeois (homme des plus entendus au faict de la navigation qui fust en France de son temps) qui voulut par ses descouvertes voir & rencontrer plus au Nort un passage vers Labrador. Il fit quiper deux[44] bons vaisseaux de ce qui luy estoit necessaire pour ceste descouverte, & partit audit an 1541.[45] Et aprs avoir navig le long des costes du Nort, & terres de Labrador, pour trouver un passage qui peust faciliter le commerce avec les Orientaux, par un chemin plus court que celuy que l'on fait par le Cap de bonne esperance, & destroit de Magellan, les obstacles fortunez, & le risque qu'il courut cause des glaces, le fit retourner sur ses brises, & n'eut pas plus dequoy se glorifier que Cartier. [Note 43: Cinq des vaisseaux qui faisaient partie de l'expdition de M. de Roberval, partirent en effet de Saint-Malo le 23 mai 1541, sous les ordres de Jacques Cartier; mais il ne put partir lui-mme qu'au printemps suivant, le 16 avril 1542, avec trois autres vaisseaux; et Jean Alphonse, son premier pilote, tait avec lui. (Hakluyt, III, 232, 237, 240.)] [Note 44: Trois. (Relation de Roberval.)] [Note 45: 1542.] 37/693 Ceste seconde entreprise n'estoit que pour decouvrir un passage[46], mais l'austre estoit pour le profond des terres, & y habiter, s'il se pouvoit; & ainsi ces deux voyages n'ont pas russi. Pour le passage, je n'allegueray point le discours au long des nations estrangeres qui ont tent fortune de trouver passage par le Nort, pour aller aux Indes Orientales, comme s annes 1576, 77 & 78. Messire Martin Forbichet[47] fit trois voyages: sept ans aprs Hunfoy Gilbert y fut avec 5 vaisseaux, qui se perdit sur l'isle de Sable, o il demeura deux ans[48]. Aprs Jean Davis Anglois fit trois voyages, pntra souz le 72e degr, passa par un destroit appell aujourd'huy de son nom. Un autre appell le Capitaine Georges [49], en l'an 1590. fit ce voyage, & fut contraint cause des glaces de s'en retourner sans effect: & quelques autres qui l'ont entrepris, ont eu pareille fortune. [Note 46: Tel tait, sans aucun doute, le but auquel aspirait le pilote saintongeois; mais M. de Roberval avait bien certainement dessein de fonder une colonie, comme le prouve abondamment la relation de son voyage.] [Note 47: Frobisher. La relation de ses trois voyages se trouve dans Hakluyt, vol. III.] [Note 48: Sir Humphrey Gilbert prit en ce voyage, l'anne mme de son dpart. (Hakl. III.)] [Note 49: D'aprs Bergeron, le capitaine George Weymouth fit un voyage pour chercher le passage du nord-ouest, mais en l'anne 1602. (Trait de la Navigation, ch, X.)] Quant aux Espagnols & Portugais, ils y ont perdu leur temps. Les Hollandois n'en ont pas eu plus certaine cognoissance par la nouvelle Zambie du cost de l'Est, pour trouver ce passage, que les autres ont perdu tant de temps pour le chercher par l'Occident, au dessus des terres dites Labrador. Tout cecy n'est que pour faire cognoistre que si ce passage tant desir se fust trouv, combien cela eust apport d'honneur 38/694 celuy qui l'eust rencontr, & de biens l'Estat ou Royaume qui l'eust possed. Puis donc que nous seuls avons jug ceste entreprise d'un tel prix, elle n'est pas moins mpriser en ce temps cy, & ce qui ne s'est peu faire par un lieu, se peut recouvrer par un autre avec le temps, pourveu que sa Majest vueille assister les entrepreneurs d'un si louable dessein. Je laisseray ce discours, pour retourner nos nouveaux conquerans au pays de la nouvelle France. Le Sieur Marquis de la Roche de Bretagne, pouss d'une saincte envie d'arborer l'estendart de Jesus Christ, & y planter les armes de son Roy, en l'an 1598[50] prit commission du Roy Henry le Grand (d'heureuse mmoire) qui avoit de l'amour pour ce dessein, fit quiper quelques vaisseaux, avec nombre d'hommes, & un grand attirail de choses necessaires un tel voyage: mais comme ledit Sieur Marquis de la Roche n'avoit aucune cognoissance des lieux, que par un pilote de navire appelle Chdotel, du pays de Normandie, il mit les gens dudit Sieur Marquis sur l'isle de Sable, distante de la terre du Cap Breton de 25 lieues au Sud, o cependant les hommes qui resterent en ce lieu avec fort peu de commoditez, furent sept ans abandonnez sans secours que de Dieu, & furent contraints de se tenir comme les renards dans la terre, pour n'y avoir ny bois, ny pierre en ceste isle propre bastir, que le dbris & fracas des vaisseaux qui viennent la coste de ladite isle; & vescurent seulement de la chair des boeufs & vaches, qu'ils y trouverent 39/695 en quantit, s'y estans sauvez par la perte d'un vaisseau Espagnol qui s'estoit perdu voulant aller habiter l'isle du Cap Breton; & se vestirent de peaux de loups marins, ayans us leurs habits, & conserverent les huiles pour leur usage, avec la pescherie de poisson, qui est abondante autour de ladite isle; jusques ce que la Cour de Parlement de Rouen par arrest condamna ledit Chdotel d'aller repasser ces pauvres miserables, la charge qu'il auroit la moiti des commoditez de ce qu'ils auroient peu pratiquer pendant leur sejour en cette isle, comme cuirs de boeufs, peaux de loups marins, huile, renards noirs, ce qui fut excut: & revenans en France au bout de sept ans, partie vint trouver sa Majest Paris, qui commanda au Duc de Suilly de leur donner quelques commoditez, comme il fit, jusques la somme de 50 escus, pour les encourager de s'en retourner[51]. [Note 50: Le marquis de la Roche avait dj obtenu une premire commission en 1578. (Voir Voyage 1613, p. 4, note 1.)] [Note 51: Lescarbot rapporte la chose un peu diffremment. Cependant ses gens demeurent cinq ans dgrads en ladite isle, se mutinent, & coupent la gorge l'un l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour en jour. Pendant lesdits cinq ans ils ont l vcu de pcherie, & des chairs des animaux... dont ils en avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissaient de laictage, & autres petites commoditez. Ledit Marquis tant dlivr fit rcit au Roy Rouen de ce qui lui toit survenu. Le Roy commanda Chef-d'hotel Pilote d'aller recueillir ces pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit, & en trouva douze de reste, auxquels il ne dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attraper bon nombre de cuirs, & peaux de Loups marins dont ils avoient fait rserve durant lesdites cinq annes. Somme, revenus en France ilz se presentent sa Majest vtus ddites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler quelque argent, & se retirrent. Mais il y eut procs entre eux, & ledit Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorques d'eux, dont par aprs ilz composerent amiablement. (Hist. de la Nouv. France, liv. III, ch. XXXII.--Voir Biographie Gnrale des hommes illustres de la Bretagne, par Pol de Courcy, Cours d'Hist. du Canada, par M. Ferland, I, 60, 6l.)] Cependant le Marquis de la Roche estant poursuivre en Cour les choses que sa Majest luy avoit promises pour son dessein, elles luy furent dnies par la sollicitation de certaines personnes qui n'avoient desir que le vray culte de Dieu 40/696 s'accreust, ny d'y voir florir la Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Ce qui luy causa un tel desplaisir, que pour cela, & autre chose, il se trouva assailly d'une forte maladie, qui l'emporta, aprs avoir consomm son bien & son travail, sans en ressentir aucun fruict. En ce sien dessein se remarquent deux dfauts; l'un, en ce que ledit Marquis n'avoit fait descouvrir & recognoistre le lieu par quelque homme entendu en telle affaire, & o il devoit aller habiter, premier que s'obliger une despense excessive. L'autre, que les envieux qui estoient en ce temps prs du Roy en son Conseil, empescherent l'effect & la bonne volont qu'avoit sa Majest de luy faire du bien. Voila comme les Roys sont souvent deceus par ceux en qui ils ont quelque confiance. Les histoires du temps pass le font assez cognoistre, & ceste-cy nous en peut fournir d'eschantillon. Voicy un quatriesme voyage rompu, venons au cinquiesme. _Voyage du Sieur de Sainct Chauvin. Son dessein. Remonstrances que luy fait du Pont Grav. Le Sieur de Mons voyage avec luy. Retour de S. Chauvin & du Pont en France, Second voyage de Chauvin: son entreprise._ CHAPITRE VI. UN an aprs, l'an 1599, le Sieur Chauvin de Normandie, Capitaine pour le Roy en la marine, homme trs-expert & entendu au faict de la navigation (qui avoit servy sa Majest aux 41/697 guerres passes, quoy qu'il fust de la religion pretendue reforme) entreprit ce voyage souz la commission de sadite Majest, la sollicitation du Sieur du Pont Grav, de Sainct Malo (fort entendu aux voyages de mer, pour en avoir fait plusieurs) accompagnez d'autres vaisseaux jusques Tadoussac, quatre vingts dix lieues mont la riviere, lieu o ils faisoient trafic de pelleterie & de castors, avec les Sauvages du pays, qui s'y rendoient tous les printemps: ledit du Pont desireux de trouver moyen de rendre ce trafic particulier, va en Cour rechercher quelqu'un d'authorit & pouvoir eminent auprs du Roy, pour obtenir une commission, portant que le trafic de ceste riviere seroit interdit toutes personnes, sans la permission & consentement de celuy qui seroit pourveu de ladite commission, la charge qu'ils habiteroient le pays, & y feroient une demeure. Voila un commencement de bien faire, sans qu'il en couste rien au Roy, si ce qui est en ladite commission s'effectue, ayant dessein d'y mener cinq cents hommes, pour s'y fortifier & dfendre le pays. Le Roy qui avoit grande confiance en cet entrepreneur, qui neantmoins pretendoit n'y faire que la moindre despense qu'il pourroit, pour souz le prtexte d'habiter, & excuter tout ce qu'il promettoit, vouloit priver tous les sujects du Royaume de ce trafic, & retirer luy seul les castors. Et pour donner un esclat ceste affaire, se met en devoir de l'excuter. Les vaisseaux s'quipent de choses les plus necessaires qu'il croit estre propres son entreprise. Plusieurs personnes d'arts & de mestiers s'acheminent & se rendent au lieu de Hondefleur lieu 42/698 de l'embarquement. Ses vaisseaux hors, il met ledit Pont Grav pour son Lieutenant en l'un d'iceux: mais le chef estant de contraire religion, ce n'estoit pas le moyen de bien planter la foy parmy des peuples qu'on veut rduire, & c'estoit quoy l'on songeoit le moins. Ils navigent jusques au port de Tadoussac, lieu de la traitte, & fut ceste affaire assez mal conduite pour y faire grand progrs. Ils se dlibrent d'y faire une habitation; lieu le plus desagreable & infructueux qui soit en ce pays, qui n'estant remply que de pins, sapins, bouleaux, montagnes, & rochers presque inaccessibles, & la terre trs-mal dispose pour y faire aucun bon labourage, & o les froidures sont si excessives, que s'il y a une once de froid 40 lieues mont la riviere, il y en a l une livre: aussi combien de fois me suis-je estonn, ayant veu ces lieux si effroyables sur le printemps. Or comme ledit Sieur Chauvin y vouloit bastir, & y Laisser des hommes, & les couvrir contre la rigueur des froidures extrmes, ayant sceu du Pont Grav que son opinion n'estoit que l'on y deust bastir, remonstra audit Sieur Chauvin plusieurs fois qu'il falloit aller mont ledit fleuve, o le lieu est plus commode habiter, ayant est en un autre voyage jusques aux trois rivieres, pour trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux. Le Sieur de Mons fit le mesme voyage pour son plaisir, avec ledit Sieur Chauvin, qui estoit de la mesme opinion que Grav, qui recognoissant ce lieu estre fort desagreable, eust bien voulu voir plus mont ledit fleuve[52]. Mais quoy que c'en 43/699 soit, ou le temps ne le permettant pour lors, ou autres considerations qui estoient en l'esprit de l'entrepreneur, fut cause qu'il employa quelques ouvriers difier une maison de plaisance, de quatre toises de long, sur trois de large, de huict pieds de haut, couverte d'ais, & une chemine au milieu, en forme d'un corps de garde, entour de clayes, (laquelle j'ay veue en ce lieu l) & d'un petit foss fait dans le sable[53]. Car en ce pays l o il n'y a point de rochers, ce sont tous sables fort mauvais. Il y avoit un petit ruisseau au dessous, o ils laisserent 16 hommes fournis de peu de commoditez, qu'ils pouvoient retirer dans le mesme logis, o ce peu qu'il y avoit estoit l'abandon des uns & des autres, ce qui dura peu. Les voila bien chaudement pour leur hyver. Ce qui fut cause que le sieur Chauvin s'en retourna, ne voulant voir, ny descouvrir plus avant, comme aussi fit le dit du Pont. [Note 52: La mauvaise impression que fit ce voyage sur l'esprit de M. de Monts, explique pourquoi il ne se dcida faire une habitation sur le fleuve qu'aprs plusieurs tentatives infructueuses pour s'tablir dans des climats moins rigoureux.] [Note 53: Voir la carte des environs de Tadoussac, 1613.] Pendant qu'ils sont en France, nos hyvernans consomment en bref ce peu qu'ils avoient, & l'hyver survenant, leur fit bien cognoistre le changement qu'il y avoit entre la France & Tadoussac: c'estoit la cour du Roy Petault, chacun vouloit commander; la paresse & faineantise, avec les maladies qui les surprirent, ils se trouverent rduits en de grandes necessitez, & contraints de s'abandonner aux sauvages, qui charitablement les retirrent avec eux, & quittrent leur demeure; les unze moururent miserablement, les autres patissans fort attendans le retour des vaisseaux. 44/700 Le sieur Chauvin voyant ses gens humer le vent du Saguenay, fort dangereux, poursuit ses affaires pour refaire un second voyage, qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire un troisiesme mieux ordonn; mais il n'y demeure long temps sans estre saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde. Ce qui fut blasmer en ceste entreprise, est d'avoir donn une commission un homme de contraire religion, pour pulluler la foy Catholique, Apostolique, & Romaine, que les hrtiques ont tant en horreur, & abhomination. Voila les dfauts que j'avois dire sur ceste entreprise. _Quatriesme entreprise en la Nouvelle France par le Commandeur de Chaste. Le Sieur de Pont Grav esleu pour le voyage de Tadoussac. L'Autheur se met en voyage. Leur arrive au Grand sault Sainct Louys. Sa difficult le passer. Leur retraite. Mort dudit Commandeur, qui rompt le 6e voyage._ CHAPITRE VII. LA quatrime entreprise fut celle du Sieur Commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, qui estoit homme trs-honorable, bon Catholique, grand serviteur du Roy, qui avoit dignement & fidlement servy sa Majest en plusieurs occasions signales. Et bien qu'il eust la teste charge d'autant de cheveux gris que d'annes, vouloit encore laisser la posterit par ceste louable entreprise une remarque trs charitable en ce dessein, 45/701 & mesmes s'y porter en personne, pour consommer le reste de ses ans au service de Dieu & de son Roy, en y faisant une demeure arreste, pour y vivre & mourir glorieusement, comme il esperoit, si Dieu ne l'eust retir de ce monde plustost qu'il ne pensoit, & se pouvoit-on bien asseurer que souz sa conduite l'heresie ne se fust jamais plante aux Indes: car il avoit de tres-chrestiens desseins, dont je pourrois rendre de bons tesmoignages, pour m'avoir fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose. Donc aprs la mort dudit sieur Chauvin, il obtint nouvelle commission de sa Majest. Et d'autant que la despense estoit fort grande, il fit une societ avec plusieurs Gentils hommes, & principaux marchands de Rouen, & d'autres lieux, sur certaines conditions. Ce qu'estant fait, ils font quiper vaisseaux tant pour l'excution de ceste entreprise, que pour descouvrir & peupler le pays. Ledit Pont-Grav avec commission de sa Majest (comme personne qui avoit desja fait le voyage, & recognu les defauts du pass) fut leu pour aller Tadoussac, & promet d'aller jusques au Sault Sainct Louys, le descouvrir, & passer outre, pour en faire son rapport son retour, & donner ordre un second embarquement; & ledit Sieur Commandeur quitter son gouvernement, avec la permission de sa Majest, qui l'aimoit uniquement, s'en aller au pays de la nouvelle France. Sur ces entre-faites, je me trouvay en Cour, venu fraischement des Indes Occidentales, o j'avois est prs de deux ans & 46/402 demy[54], aprs que les Espagnols furent partis de Blavet[55], & la paix faite en France, o pendant les guerres j'avois servy sadite Majest souz Messeigneurs le Mareschal d'Aumont, de Sainct Luc, & Mareschal de Brissac. Allant voir de fois autre ledit Sieur Commandeur de Chaste, jugeant que je luy pouvois servir en son dessein, il me fit ceste faveur, comme j'ay dit, de m'en communiquer quelque chose, & me demanda si j'aurois agrable de faire le voyage, pour voir ce pays, & ce que les entrepreneurs y feroient. Je luy dis que j'estois son serviteur: que pour me licencier de moy-mesme entreprendre ce voyage, je ne le pouvois faire sans le Commandement de sadite Majest, laquelle j'estois oblig tant de naissance, que d'une pension de laquelle elle m'honoroit, pour avoir moyen de m'entretenir prs d'elle, & que s'il luy en plaisoit parler, & me le commander, que je l'aurois tres-agreable. Ce qu'il me promit, & fit, & receut commandement de sa Majest pour faire ce voyage, & luy en faire fidel rapport: & pour cet effect Monsieur de Gesvre Secrtaire de ses commandemens, m'expdia, avec lettre addressante audit Pont-Grav, pour me recevoir en son vaisseau, & me faire voir & recognoistre tout ce qui se pourroit en ces lieux, en m'assistant de ce qui luy seroit possible en ceste entreprise. [Note 54: Champlain avait t deux ans et deux mois ce voyage des Indes Occidentales. Parti du Blavet au commencement d'aot 1598, avec son oncle le capitaine Provenal, il se rendit en Espagne, o on lui confia le commandement d'un des vaisseaux de la flotte des Indes, qui partit au commencement de janvier 1599. Il fut de retour au commencement de 1601.] [Note 55: Aujourd'hui Port-Louis, dpartement du Morbihan.] Me voila expdi, je pars de Paris, & m'embarque dans le vaisseau dudit du Pont l'an 1603. nous faisons heureux voyage 47/703 jusques Tadoussac, avec de moyennes barques de 12 15 tonneaux, & fusmes jusques une lieue mont le Grand-sault Sainct Louis. Le Pont Grav & moy nous nous mettons dans un petit bateau fort lger, avec cinq matelots, pour n'en pouvoir faire naviger de plus grand, cause des difficultez. Ayant fait une lieue avec beaucoup de peine dans une forme de lac, pour le peu d'eau que nous y trouvasmes, & estans parvenus au pied dudit Sault, qui se descharge en ce lac, nous jugeasmes impossible de le passer avec nostre esquif, pour estre si furieux, & entre-mesl de rochers, que nous nous trouvasmes contraints de faire presque une lieue par terre, pour voir le dessus de ce Sault, n'en pouvans voir d'avantage, & tout ce que nous peusmes faire fut de remarquer les difficultez, tout le pais, & le long de ladite riviere, avec le rapport des Sauvages de ce qui estoit dedans les terres, des peuples, des lieux, & origines des principales rivieres, & notamment du grand fleuve S. Laurent. Je fis ds lors un petit discours, avec la carte[56] exacte de tout ce que j'avois veu & recognu, & ainsi nous nous en retournasmes Tadoussac, sans faire que fort peu de progrs: auquel lieu estoient nos vaisseaux qui faisoient la traitte avec les Sauvages, ce qu'estant fait, nous nous embarquasmes, mettant les voiles au vent, jusques ce que nous fussions arrivez Honnefleur, o sceusmes les nouvelles de la mort du Sieur Commandeur de Chaste[57], qui m'affligea fort, 48/704 recognoissant que mal-aisment un autre pourroit entreprendre ceste entreprise, qu'il ne fust travers, si ce n'estoit un Seigneur de qui l'authorit fust capable de repousser l'envie. [Note 56: Cette carte ne se trouve pas mme dans l'exemplaire du Voyage de 1603 que possde la Bibliothque Impriale.] [Note 57: Il tait mort le 13 mai de cette anne 1603 (Asseline, _ms_ de Dieppe). Son tombeau est dans l'glise de Saint-Rmi Dieppe.] Je n'arrest gueres en ce lieu de Honnefleur, que j'allay trouver sa Majest, laquelle je fis voir la carte dudit pays, avec le discours fort particulier que je luy en fis, qu'elle eut fort agrable, promettant de ne laisser ce dessein, mais de le faire poursuivre & favoriser. Voila le cinquiesme voyage rompu par la mort dudit Sieur commandeur. En ceste entreprise je n'ay remarqu aucun defaut pour avoir est bien commenc: mais je say qu'aussi tost plusieurs marchands de France qui avoient interest en ce ngoce, commenoient faire des plaintes de ce qu'on leur interdisoit le trafic des pelleteries, pour le donner un seul. _Voyage du Sieur de Mons. Veut poursuivre le dessein du feu Commandeur de Chastes. Obtient commission du Roy pour aller descouvrir plus avant vers Midy. S'associe avec les marchands de Rouen & de la Rochelle, L'Autheur voyage avec luy. Arrivent au Cap de Hve. Descouvrent plusieurs ports & rivieres. Le Sieur de Poitrincourt va avec le Sieur de Mons. Plaintes dudit Sieur de Mons. Sa commission revoque._ CHAPITRE VIII. Aprs la mort du Sieur Commandeur de Chaste, le Sieur de Mons[58], de Sainctonge, de la religion prtendue reforme, 49/705 Gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy, & Gouverneur de Pons, qui avoit rendu de bons services sa Majest durant toutes les guerres passes, en qui elle avoit une grande confiance, pour sa fidlit comme il a tousjours fait paroistre jusques sa mort, port d'un zle & affection d'aller peupler & habiter le pays de la nouvelle France, & y exposer sa vie & son bien, voulut marcher sur les brises du feu sieur Commandeur audit pays, o il avoit est, comme dit est, avec le sieur Chauvin, pour le recognoistre, bien que ce peu qu'il avoit veu, luy avoit fait perdre la volont d'aller dans le grand fleuve Sainct Laurent, n'ayant veu en ce voyage qu'un fascheux pays, luy qui desiroit aller plus au Midy, pour jouir d'un air plus doux & agrable. Et ne s'arrestant aux relations que l'on luy en avoit faites, vouloit chercher un lieu duquel il ne savoit l'assiette ny la temprature que par l'imagination & la raison, qui trouve que plus vers le Midy il y fait plus chaud. Estant en volont d'excuter ceste genereuse entreprise, il obtient commission du Roy l'an 1623,[59] pour peupler & habiter le pays, condition d'y planter la foy Catholique, Apostolique & Romaine, permettant de laisser vivre chacun selon sa religion. Cela estant, il continue sa societ avec les marchands de Rouen, de la Rochelle, & autres lieux, qui la traitte de pelleterie estoit accorde par ladite commission privativement tous les subjects de sa Majest. Toutes choses ordonnes, ledit Sieur de Mons fait son embarquement au Havre de Grce, s'embarque faisant quiper 50/706 plusieurs vaisseaux tant pour ledit trafic de pelleterie de Tadoussac, que des costes de la nouvelle France. Il assembla nombre de Gentils-hommes, & de toutes sortes d'artisans, soldats & autres, tant d'une que d'autre religion, Prestres & Ministres. [Note 58: Pierre du Gast, ou du Gua, sieur de Monts.] [Note 59: Cette commission est du 8 novembre 1603. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv, IV, c. I.)] Ledit Sieur de Mons me demanda si j'aurois agrable de faire ce voyage avec luy. Le desir que j'avois eu au dernier s'estoit accreu en moy, qui me fit luy accorder, avec la licence que m'en donneroit sa Majest, qui me le permit, pour tousjours en voyant & descouvrant, luy en faire fidel rapport. Estans tous Dieppe, on s'embarque, un vaisseau va Tadoussac, ledit du Pont avec la commission dudit sieur de Mons Canseau, & le long de la coste vers l'isle du Cap Breton, voir ceux qui contreviendroient aux dfenses de sa Majest. Le Sieur de Mons prend sa routte plus val vers les costes de l'Acadie[60], & le temps nous fut si favorable, que nous ne fusmes qu'un mois parvenir jusques au Cap de la Hve, o estans, nous passasmes plus outre cherchans lieu pour y habiter, ne trouvans celuy-cy agrable. Le Sieur de Mons me commit la recherche de quelque lieu qui fut propre: ce que je fis avec quelque pilote que je menay avec moy, o descouvrismes plusieurs ports & rivieres, jusques ce que ledit Sieur de Mons s'arresta en une isle, qu'il jugea d'assiette forte, & le terroir d'alentour trs-bon, la temprature douce, sur la hauteur de 45.5[61] de latitude, comme[62] Saincte Croix. [Note 60: D'aprs l'dition de 1613 et Lescarbot, M. de Monts ne serait parti qu'avec deux vaisseaux: celui du capitaine Morel, et celui du capitaine Timothe; ici cependant l'auteur en mentionne videmment trois, qui ont une mission tout fait distincte. (Voir 1613, p. 6, 7; Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv. IV, c. II.)] [Note 61: L'le de Sainte-Croix n'est que quelques minutes au-del du quarante-cinquime degr.] [Note 62: Lisez _nomme_.] 51/707 Il y fait venir ses vaisseaux, employ chacun selon sa condition, & mestier, tant pour les descharger, que pour se loger promptement. Ses vaisseaux deschargez, il les renvoye au plustost, & le sieur de Poitrincourt (qui estoit venu avec ledit sieur de Mons pour voir le pays, afin de l'habiter, & avoir quelque lieu de luy, en vertu de sa commission) s'en retourna. Mais laissons-le aller, en attendant si nous aurons meilleur march des froidures, que ceux qui hyvernerent Tadoussac. Nos vaisseaux estans retournez en France, ouirent un nombre infiny de plaintes tant des Bretons, Basques, que autres, de l'excez & mauvais traittement qu'ils recevoient aux costes, par les Capitaines dudit Sieur de Mons, qui les prenoit, & empeschoit de faire leur pesche, les privans de l'usage des choses qui leur avoient tousjours est libres: de sorte que si le Roy n'y apportoit un rglement, toute ceste navigation s'en alloit perdre, & ses douanes par ce moyen diminues, leurs femmes & enfans pauvres & miserables, & contraints mendier leurs vies. Requestes sont presentes ce sujet, mais l'envie & les crieries ne cessent point; il ne manque en Cour de personnes qui promettent que pour une somme de deniers l'on feroit casser la commission du Sieur de Mons. Ceste affaire se practique en telle faon, que ledit Sieur de Mons ne sceut si bien faire, que la volont du Roy ne fust destourne par quelques personnages qui estoient en crdit, qui luy avoient promis d'entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de 52/708 temps la commission de sa Majest fut revoque, pour le prix de certaine somme qu'un certain personnage eut, sans que sadite Majest en sceust rien. Cependant, pour recompense de trois ans que le Sieur de Mons avoit consommez, avec une despense de plus de 100000 livres, en la premire desquelles trois annes il souffrit beaucoup, & endura de grandes incommoditez cause des rigueurs du froid, & la longue dure, des neges de trois pieds de haut, durant cinq mois, bien que l'on puisse aborder en tout temps aux costes o la mer ne gele point, si ce n'est l'entre des rivieres qui charrient des glaces qui vont se descharger en la mer. Outre cela, presque la moiti de ses hommes moururent de la maladie de la terre, & fut contraint de faire revenir le reste de ses gens, avec le Sieur de Poitrincourt, qui en ceste anne estoit son Lieutenant: car le Pont Grav l'avoit est l'an precedent. Voila tous les desseins du Sieur de Mons rompus, lequel s'estoit promis d'aller plus au Midy pour faire une habitation plus saine & tempre que l'Isle de Saincte Croix, o il avoit hyvern, & depuis l'on fut au port Royal, o l'on se trouva un peu mieux, pour n'avoir trouv l'hyver si aspre, souz la hauteur de 45 degrez de latitude. Pour recompense de ses pertes, luy fut ordonn par le Conseil de sa Majest 6000 livres, prendre sur les vaisseaux qui iroient trafiquer des pelleteries. Mais quelle despense luy eust-il fallu faire en tous les ports & havres, pour recouvrer ceste somme, s'informer de ceux qui auroient traitt, & le dpartement qu'il faudroit, sur plus de quatre vingts vaisseaux qui frquentent ces costes? c'estoit 53/709 luy donner la mer boire, en faisant une despense qui eust surmont la recepte, comme il en a bien apparu. Car ledit Sieur de Mons n'en a presque rien retir & a est contraint de laisser aller cet arrest comme il a peu. Voila comme ces affaires furent mesnages au Conseil de sa Majest: Dieu face pardon ceux qu'il a appellez, & amender ceux qui sont vivans. H bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout se revoque de la faon, sans juger meurement des affaires, premier que d'en venir l? ceux qui ont le moins de cognoissance crient le plus fort, & en veulent plus savoir que ceux qui en auront une parfaite exprience; & ne parlent que par envie, ou pour leur interest particulier, sur de faux rapports & apparences, sans s'en informer davantage. Il se trouve quelque chose redire en ceste entreprise, qui est, en ce que deux religions contraires ne font jamais un grand fruict pour la gloire de Dieu parmy les Infideles, que l'on veut convertir. J'ay veu le Ministre & nostre Cur s'entre-battre coups de poing, sur le diffrend de la religion. Je ne say pas qui estoit le plus vaillant, & qui donnoit le meilleur coup, mais je say trs-bien que le Ministre se plaignoit quelquefois au Sieur de Mons d'avoir est battu, & vuidoient en ceste faon les poincts de controverse. Je vous laisse penser si cela estoit beau voir; les Sauvages estoient tantost d'un cost tantost de l'autre, & les Franois menez selon leur diverse croyance, disoient pis que pendre de l'une & de l'autre religion, quoy que le Sieur de Mons y apportast la paix le plus qu'il pouvoit. Ces insolences 54/710 estoient vritablement un moyen l'infidle de le rendre encore plus endurcy en son infidlit. Or puis que ledit Sieur de Mons n'avoit voulu aller habiter au fleuve Sainct Laurent, il devoit envoyer recognoistre un lieu propre pour y jetter les fondemens d'une Colonie, qui ne fut subjecte estre delaisse comme celle de Saincte Croix, & Port Royal, o personne n'y cognoissoit rien, & devoit faire une despense de quatre cinq mille livres, pour estre asseur du lieu, & mesme donner charge d'y passer un hyver, pour cognoistre ce climat. Cela estant, il n'y a point de doute que le terroir, & la chaleur, correspondans quelque bonne temprature, l'on s'y fust arrest. Et bien que la commission dudit sieur de Mons eust est revoque, l'on n'eust pas laiss d'habiter le pays en trois ans & demy, comme l'on avoit fait en l'Acadie, & eust-on assez dfrich de terre, pour se pouvoir passer des commoditez de France. Que si ces choses eussent est bien ordonnes, peu peu l'on s'y fust habitu, & les Anglois & Flamens n'auroient jouy des lieux qu'ils ont surpris sur nous, qui s'y sont establis nos despens. Il ne sera hors de propos pour contenter le lecteur curieux, & principalement les voyageurs de mer, de descrire les descouvertes de ces costes, pendant trois ans & demy que je fus l'Acadie, tant l'habitation de Saincte Croix, qu'au Port Royal, o j'eus moyen de voir & descouvrir le tout, comme il se verra au Livre suivant. Fin du premier Livre. 55/711 [Illustration] LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN. LIVRE SECOND. _Description de la Hve. Du port au Mouton. Du port du Cap Negre. Du Cap & Baye de Sable. De l'isle aux Cormorans. Du Cap Fourchu. De l'isle Longue. De la Baye Saincte Marie, Du port de Saincte Marguerite, & de toutes les choses remarquables qui sont le long de la coste d'Acadie._ CHAPITRE PREMIER. Le Cap de la Hve est un lieu o il y a une Baye, o sont plusieurs isles couvertes de sapins, & la grande terre de chesnes, ormeaux, & bouleaux. Il est la coste d'Acadie par les 44 degrez, & cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15 minutes de declinaison de la Guide-aymant, distant l'Est nordest du Cap Breton 75 [63] lieues. [Note 63: L'dition de 1613 porte 85. De la Hve au cap Breton, il y a un peu plus de quatre-vingts lieues.] 711a [Illustration-carte] A sept lieues de cestuy-cy s'en trouve un autre appelle le Port 56/712 au Mouton, o sont deux petites rivieres par la hauteur de 44 degrez, & quelques minutes de latitude, dont le terroir est fort pierreux, remply de taillis & de bruyres, il y a quantit de lapins, & bon nombre de gibbier, cause des estangs qui y sont. Allant le long de la coste, se voit aussi un port trs-bon pour les vaisseaux, & au fonds une petite riviere, qui entre assez avant dans les terres, que je nommay le port du Cap Negr, cause d'un rocher qui de loin en a la semblance, lequel est eslev sur l'eau proche d'un cap o nous passasmes le mesme jour[64], qui en est quatre lieues, & dix du port au Mouton. Ce cap est fort dangereux, raison des rochers qui jettent la mer. Les costes que je veis jusques l sont fort basses, couvertes de pareil bois qu'au cap de la Hve, & les isles toutes remplies de gibbier. Tirant plus outre, nous fusmes passer la nuict la Baye de Sable, o les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre, sans aucune crainte de danger. [Note 64: En abrgeant le texte de 1613, on a oubli de retrancher les dates, qui, ici, ne veulent rien dire. Ce jour tait le 19 mai 1604. (Voy. 1613, p, 9.)] Le cap de Sable, distant de deux bonnes lieues de la Baye de Sable, est aussi fort dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent presque une lieue la mer. De l on va en l'isle aux Cormorans qui en est une lieue, ainsi appelle cause du nombre infini qu'il y a de ces oiseaux, & remplismes une barrique de leurs oeufs: & de ceste isle faisant l'ouest environ six lieues traversant une baye [65] qui fuit au nort 57/713 deux ou trois lieues, l'on rencontre plusieurs isles [66] qui jettent deux ou trois lieues la mer, lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont la plus-part fort dangereuses aborder aux grands vaisseaux, cause des grandes mares, & des rochers qui sont, fleur d'eau. Ces isles sont remplies de pins, sapins, bouleaux, & de trembles. Un peu plus outre [67], il y en a encores quatre. En l'une y a si grande quantit d'oiseaux appellez tangueux, qu'on les peut tuer aisment coups de bton. En une autre y a des loups marins. Aux deux autres il y a une telle abondance d'oiseaux de diffrentes especes, qu'on ne pourroit se l'imaginer, si l'on ne l'avoit veu, comme cormorans, canards de trois sortes, oyes, marmettes, outardes, perroquets de mer, beccacines, vaultours, & autres oiseaux de proye: mauves, allouetes de mer de deux ou trois especes: hrons, goillans, courlieux, pies de mer, plongeons, huats, appoils, corbeaux, grues, & autres sortes, lesquels y font leurs nids. Je les nommay isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez & demy de latitude, distantes de la terre ferme, ou cap de Sable, de quatre cinq lieues. De l l'on va un cap que j'appellay le port Fourchu [68], d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups marins cinq six lieues. Ce port est fort bon pour les vaisseaux en son entre, mais au fonds il asseche presque tout de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, 58/714 toute environne de prairies, qui rendent ce lieu assez agrable. La pesche de morues y est bonne auprs du port; faisant le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour les vaisseaux, sinon quantit d'ances, ou playes trs-belles, dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois y sont trs-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sapins. Ceste coste est fort saine, sans isles, rochers, ne bases: de sorte que selon mon jugement les vaisseaux y peuvent aller en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste, je fus une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui gist nort nordest, & sur surouest, laquelle fait passage pour aller dedans la grande baye Franoise, ainsi nomme par le sieur de Mons. [Note 65: La baie Courante, aujourd'hui la baie de Townsend.] [Note 66: Les les Tousquet.] [Note 67: C'est--dire, plus loin au large.] [Note 68: Le cap Fourchu. Dans la Table de sa grande carte, l'auteur appelle ce port, port du cap Fourchu.] Cette isle est de six lieues de long, & a en quelques endroits prs d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement. Elle est remplie de quantit de bois, comme pins, & bouleaux. Toute la coste est borde de rochers fort dangereux, & n'y a point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle quelques petites retraites pour des chaloupes, & trois ou quatre islets de rochers, o les Sauvages prennent force loups marins. Il y court de grandes mares, & principalement au petit passage de l'isle, qui est fort dangereux pour les vaisseaux, s'ils vouloient se mettre au hazard de le passer. Du passage de l'isle Longue faisant le nordest deux lieues[69], y a une ance o les vaisseaux peuvent anchrer en seuret, laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute borde de 59/715 rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent tres-bonne, selon le rapport d'un Mineur appell maistre Simon, qui estoit avec moy[70]. A quelques lieues plus outre est aussi une petite riviere, nomme du Boulay, o la mer monte demie lieue dans les terres, l'entre de laquelle il y peut librement surgir des navires du port de cent tonneaux. A un quart de lieue d'icelle il y a un port bon pour les vaisseaux, o nous trouvasmes une mine de fer, que le Mineur jugea rendre cinquante pour cent. Tirant trois lieues plus outre au nordest, y a une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a une riviere environne de belles & agrables prairies. Le terroir d'alentour est rouge comme sang. Quelques lieues plus avant il y a encores une autre riviere qui asseche de basse mer, horsmis son cours qui est fort petit, qui va proche du port Royal. Au fonds de ceste baye y a un achenal qui asseche aussi de basse mer, autour duquel y a nombre de prez, & de bonnes terres pour cultiver, toutesfois remplies de quantit de beaux arbres de toutes les sortes que j'ay dit cy dessus. Ceste baye peut avoir depuis l'isle Longue jusques au fonds environ six lieues. Toute la coste des mines[71] est terre assez haute, dcoupe par caps, qui paroissent ronds, advanans un peu la mer. De l'autre cost de la baye au suest, les terres sont basses & bonnes, o il y a un fort bon port, & son entre un banc par o il faut passer, qui a de basse mer brasse & demie d'eau, & l'ayant pass, on en trouve trois, & bon fonds. [Note 69: Dans la baie Sainte-Marie.] [Note 70: En 1604. (Voyages 1613, p. 12.)] [Note 71: La cte nord-ouest de la baie Sainte-Marie.] 60/716 Entre les deux pointes du port il y a un islet de cailloux qui couvre de plaine mer. Ce lieu va demie lieue dans les terres. La mer y baisse de trois brasses, & y a force coquillages, comme moules, coques, & bregaux. Le terroir est des meilleurs que j'aye veu: & nommay ce port, le port Saincte Marguerite [72]. Toute cette coste du suest est terre beaucoup plus basse que celle des mines, qui ne sont qu' une lieue & demie de la coste du port de Saincte Marguerite, de la largeur de la baye, laquelle a trois lieues en son entre. Je pris la hauteur en ce lieu, & la trouvay par les 45 degrez & demy, & Un peu plus de latitude[73], & 17 degrez 16 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Ceste baye fut nomme la baye Saincte Marie. [Note 72: Parce qu'il y entra probablement le 10 juin, en 1604.] [Note 73: Le fond de la baie Sainte-Marie est environ 44 35'.] _Description du Port-Royal, & des particularits d'iceluy. De l'isle Haute. Du Port aux mines. De la grande baye Franoise. De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqu depuis le port aux mines jusques icelle. De l'isle appelle par les Sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins, & de plusieurs belles isles qui y sont. De l'isle de Saincte Croix, & autres choses remarquables d'icelle coste._ CHAPITRE II Du passage de l'isle Longue, mettant le cap au nordest 6 lieues, il y a une ance[74] o les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre 4, 5, 6, & 7 brasses d'eau. Le fonds est sable. Ce 61/717 lieu n'est que comme une rade. Continuant au mesme vent deux lieues, l'on entre en l'un des beaux ports qui soit en toutes ces costes, o il pourroit grand nombre de vaisseaux en seuret. L'entre est large de 800 pas, & sa profondeur de 25 brasses d'eau; a deux lieues de long, & une de large, que je nommay[75] port Royal, o descendent trois rivieres, dont il y en a une assez grande, tirant l'est, appelle la riviere de l'Esquille, qui est un petit poisson de la grandeur d'un esplan, qui s'y pesche en quantit; comme aussi on fait du haranc, & plusieurs autres sortes de poissons qui y sont en abondance en leurs saisons. Ceste riviere a prs d'un quart de lieue de large en son entre, o il y a une isle[76], laquelle peut contenir demie lieue de circuit, remplie de bois ainsi que tout le reste du terroir, comme pins, sapins, pruches, bouleaux, trembles, & quelques chesnes qui sont parmy les autres bois en petit nombre. [Note 74: La fosse de Gulliver.] [Note 75: Voir Voyages 1613, p. 18, note I.] [Note 76: L'le aux Chvres, que l'on trouve indique, dans la carte de Lescarbot, sous le nom de Biencourville.] Il y a deux entres en ladite riviere, l'une du cost du nort[77], l'autre au sud de l'isle[78]. Celle du nord est la meilleure, o les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre l'abry de l'isle 5, 6, 7, 8, & 9 brasses d'eau: mais il faut se donner garde de quelques bases qui sont tenant l'isle, & la grande terre, fort dangereuses, si on n'a recogneu l'achenal. je fus 14 ou 15 lieues o la mer monte, & ne va pas beaucoup plus avant dedans les terres pour porter bateaux. En ce lieu 62/718 elle contient 60 pas de large, & environ brasse & demie d'eau. Le terroir de ceste riviere est remply de force chesnes, fresnes, & autres bois. De l'entre de la riviere jusques au lieu o nous fusmes, y a nombre de prairies, mais elles sont inondes aux grandes mares, y ayant quantit de petits ruisseaux qui traversent d'une part & d'autre, par o des chaloupes & bateaux peuvent aller de plaine mer. Dedans le port y a une autre isle[79], distante de la premire prs de deux lieues, o il y a une autre petite riviere[80] qui va assez avant dans les terres, que j'ay nomme la riviere Sainct Antoine [81]. Son entre est distante du fonds de la baye Saincte Marie d'environ quatre lieues par le travers des bois. Pour ce qui est de l'autre riviere, ce n'est qu'un ruisseau remply de rochers, o on ne peut monter en aucune faon que ce soit, pour le peu d'eau. Ce lieu est par la hauteur de 45 degrez de latitude[82], & 17 degrez 8 minutes de declinaison de la Guide-aimant. [Note 77: La Bonne-Passe.] [Note 78: La Passe-aux-Fous.] [Note 79: L'le d'Hbert, appele aussi Imbert, et enfin _Bear Island_.] [Note 80: Voir Voyages 1613, note 2 de la page 19.] [Note 81: Lescarbot l'appelle rivire Hbert. Elle a pris plus tard le nom d'Imbert, et les Anglais l'ont appele _Bear River_.] [Note 82: La latitude de ce premier Port-Royal, qui tait situ au nord du port, tait d'environ 44 et trois quarts. Il ne faut pas le confondre avec le second Port-Royal, qui a pris le nom d'Annapolis; ce dernier tait au sud du port Royal, et situ un peu plus haut que le premier.] Partant du port Royal, mettant le cap au nordest 8 ou 10 lieues, rangeant la coste du port Royal, je traversay une partie de la baye, comme de quelque 5 ou 6 lieues, jusques un lieu qu'ay nomm le Cap des deux Bayes[83], & passay par une isle[84] qui en est une lieue, laquelle contient autant de 63/719 circuit, esleve de 40 ou 45 toises de haut, toute entoure de gros rochers, horsmis en un endroit qui est en talus, au pied duquel y a un estang d'eau sale, qui vient par dessous une pointe de cailloux, ayant la forme d'un esperon. Le dessus de l'isle est plat, couvert d'arbres, avec une fort belle source d'eau. En ce lieu y a une mine de cuivre. De l j'allay un port[85] qui en est une lieue & demie, o il y a aussi une mine de cuivre. Ce port est souz les 45 degrez deux tiers de latitude[86], lequel asseche de basse mer. Pour entrer dedans il faut ballizer & recognoistre une batture de sable qui est l'entre, laquelle va rangeant un canal, suivant l'autre cost de terre ferme, puis on entre dans une Baye qui contient prs d'une lieue de long, & demie de large. En quelques endroits le fonds est vaseux & sablonneux, & les vaisseaux y peuvent eschouer. La mer y pert & croist de 4 5 brasses. Ce Cap des deux Bayes o est le port aux mines est ainsi appell, parce qu'au nort & sud dudit cap y a deux Bayes[87] qui courent vers l'est nordest, & nordest quelques 12 15 lieues, & y a un destroit chaque Baye qui ne contient pas plus de demie lieue de large. Cela pass, il s'eslargit tout d'un coup d'environ 3, 4, 5 lieues. Il y a aussi quelques isles en ceste Baye[88] o il y a des estangs, & deux ou trois petites rivieres qui y descendent avec les canaux des Sauvages, qui y vont Tregat, & Misamichy dans le golphe Sainct Laurent, partie par eau, partie par terre. [Note 83: Le cap de Chignectou.] [Note 84: L'le Haute.] [Note 85: Le port aux Mines, appel plus tard Havre l'Avocat.] [Note 86: 45 25'.] [Note 87: La baie de Chignectou, et le bassin des Mines.] [Note 88: Celle de Chignectou.] 64/720 Tout le pays que j'ay veu depuis le petit passage de l'isle Longue rangeant la coste, ne sont que rochers, o il n'y a aucun endroit o les vaisseaux se puissent mettre en seuret, sinon le port Royal. Le pays est remply de quantit de pins & bouleaux, & mon advis n'est pas trop bon. Nous fismes l'ouest deux lieues jusques au Cap des deux Bayes, puis le nort[89] cinq ou six lieues, & traversasmes l'autre Baye. Faisant l'ouest quelques six lieues, y a une petite riviere[90], l'entre de laquelle y a un cap assez bas, qui advance la mer, & un peu dans les terres une montagne qui a la forme d'un chapeau de Cardinal. En ce lieu y a une mine de fer, & n'y a anchrage que pour des chaloupes. A quatre lieues l'ouest surouest y a une pointe de rocher qui advance un peu vers l'eau, o il y a de grandes mares, qui sont fort dangereuses. Proche de la pointe y a une ance[91] qui a environ demie lieue de circuit, en laquelle est une autre mine de fer, qui est tresbonne. A quatre lieues encores plus avant y a une belle Baye[92] qui entre dans les terres, o au fonds y a trois isles & un rocher, deux sont une lieue du cap tirant l'ouest, & l'autre est l'emboucheure d'une riviere des plus grandes & profondes que j'eusse encores veu, que je nommay la riviere Sainct Jean, pource que ce fut ce jour l que j'y arrivay, & des Sauvages elle est appelle Ouygoudy. Ceste riviere est dangereuse, si on ne recognoist bien certaines 65/721 pointes & rochers qui sont des deux costez. Elle est estroite en son entre, puis vient s'eslargir, & ayant doubl une pointe elle estressit derechef, & fait comme un sault entre deux grands rochers, o l'eau y court d'une si grande vistesse, qu'en y jettant du bois il enfonce en bas, & ne le voit-on plus: mais attendant la plaine mer, l'on peut passer fort aisment ce destroit, & lors elle s'eslargit environ une lieue par aucuns endroits, o il y a trois isles, auxquelles y a grande quantit de prairies & beaux bois, comme chesnes, hestres, noyers, & lambruches de vignes sauvages. Les habitans du pays vont par icelle riviere jusques Tadoussac, qui est dans la grande riviere de Sainct Laurent, & ne passent que peu de terre pour y parvenir. De la riviere Sainct Jean jusques Tadoussac y a 65 lieues [93]. A l'entre d'icelle, qui est par la hauteur de 45 degrez deux tiers[94], y a une mine de fer. Les chaloupes ne peuvent aller plus de quinze lieues dans ceste riviere, cause des saults qui ne se peuvent naviger que par les canaux des Sauvages. [Note 89: Par les dtails que l'auteur donne un peu plus loin, il parat vident qu'il traversa la baie de Chignectou plutt dans la direction du nord-nord-ouest, vers la hauteur de la tte Saint-Martin.] [Note 90: La rivire et la tte de Quaco.] [Note 91: Cette ance porte aujourd'hui le nom de Gardner.] [Note 92: Le havre de Saint-Jean, qui forme l'embouchure de la rivire Saint-Jean.] [Note 93: De l'embouchure de la rivire Saint-Jean Tadoussac, il y a en ligne droite, environ cent lieues.] [Note 94: 45 et un tiers.] De la riviere Sainct Jean je fus quatre isles, en l'une desquelles y a grande quantit d'oiseaux appellez margos, dont les petits sont aussi bons que pigeonneaux. Ceste isle est esloigne de la terre ferme de trois lieues. Plus l'ouest y a d'autres isles: entre autres une contenant six lieues, qui s'appelle des Sauvages Menane[95], au sud de laquelle il y a entre les isles plusieurs ports, bons pour les vaisseaux. [Note 95: Menane est le vrai nom de cette le. L'auteur, par inadvertance sans doute, avait mis dans l'dition de 1613, Manthane. Quelques exemplaires, sous le millsime 1632 et 1640, portent encore Manthane, dans la marge, et Menane dans le texte.] 66/722 Des isles aux Margos[96] je fus une riviere en la grande terre, qui s'appelle la riviere des Etechemins[97], nation de Sauvages ainsi nomme en leur pays, & passe-t'on par si grande quantit d'isles, assez belles, que je n'en ay peu savoir le nombre; les unes contenans deux lieues, les autres trois, les Cul de sac autres plus ou moins. Elles sont toutes en un cul de sac[98], qui contient mon jugement plus de quinze lieues de circuit, y ayant plusieurs endroits bons pour y mettre tel nombre de vaisseaux que l'on voudra; autour desquelles y a bonne pescherie de mollues, saulmons, bars, harancs, flaitans, & autres poissons en grand nombre. Faisant l'ouest norouest trois lieues par les isles, l'on entre dans une riviere[99] qui a presque demie lieue de large en son entre, o ayant fait une lieue ou deux, il y a deux isles, l'une fort petite proche de la terre de l'ouest, & l'autre au milieu, qui peut avoir huict ou neuf cents pas de circuit, eleve de tous costez de trois quatre toises de rochers, fors un petit endroit d'une pointe de sable & terre grasse, laquelle peut servir faire briques, & autres choses necessaires. Il y a un autre lieu couvert pour mettre des vaisseaux de quatre vingts cent tonneaux, mais il asseche de basse mer. L'isle est remplie de sapins, bouleaux, rables, & chesnes. De soy elle est en fort bonne scituation, & n'y a qu'un cost o elle baisse d'environ 40 pas, qui est ais 67/423 fortifier: les costes de la terre ferme en estans des deux costez loignes d'environ neuf cents mille pas, les vaisseaux ne pourroient passer sur la riviere qu' la mercy du canon d'icelle, qui est le lieu que l'on jugea le meilleur, tant pour la scituation, bon pays, que pour la communication que l'on pretendoit avec les Sauvages de ces costes, & du dedans des terres, estans au milieu d'eux, lesquels avec le temps on esperoit pacifier, & amortir les guerres qu'ils ont les uns contre les autres, pour en tirer l'advenir du service, & les rduire la foy Chrestienne. Ce lieu fut nomm par le sieur de Mons l'isle Saincte Croix[100]. Passant plus outre, on voit une grande baye en laquelle y a deux isles, l'une haute, & l'autre platte, & trois rivieres, deux mdiocres, dont l'une tire vers l'Orient, & l'autre au nort, & la troisiesme grande, qui va vers l'Occident: c'est celle des Etechemins. Allant dedans icelle deux lieues, il y a un sault d'eau, o les Sauvages portent leurs canaux par terre environ 500 pas, puis r'entrent dedans icelle, d'o en aprs en traversant un peu de terre, on va dans la riviere de Norembegue[101] & de Sainct Jean. En ce lieu du sault les vaisseaux ne peuvent passer, cause que ce ne sont que rochers, & qu'il n'y a que 4 5 pieds d'eau. En May & Juin il s'y prend si grande abondance de harancs & bars, que l'on y en pourroit charger des bateaux. Le terroir est des plus beaux, & y a 15 ou 20 arpents de terre dfriche. Les Sauvages s'y retirent quelquefois cinq ou six sepmaines durant la pesche. 68/724 Tout le reste du pays sont forests fort espoisses. Si les terres estoient dfriches, les grains y viendroient fort bien. Ce lieu est par la hauteur de 45 degrez un tiers de latitude, & 17 degrez 32 minutes de declinaison de la Guide-aymant. En cet endroit y fut faite l'habitation en l'an 1604. [Note 96: Ces les ont t aussi appeles les aux Oiseaux. Aujourd'hui elles portent le nom de _Wolves Islands_.] [Note 97: La rivire Sainte-Croix, ou _Scoudic_.] [Note 98: La baie Passamaquoddi, y compris sans doute celle de Capscouk.] [Note 99: C'est ici proprement l'embouchure de la rivire Sainte-Croix.] [Note 100: Voir 1613, p. 25, et la carte de l'le Sainte-Croix, _ibid_.] [Note 101: Le Pnobscot.] _De la coste, peuples, & riviere de Norembeque._ CHAPITRE III. DE ladite riviere de Saincte Croix continuant le long de la coste faisant environ 25 lieues, passasmes[102] par une grande quantit d'isles, bancs, battures, & rochers, qui jettent plus de 4 lieues la mer par endroits, que je nommay les isles ranges, la plus-part desquelles sont couvertes de pins & sapins, & autres meschans bois. Parmi ces isles y a force beaux & bons ports, mais mal agrables & passay proche d'une isle qui contient environ 4 ou 5 lieues de long. De ceste isle jusques au nort de la terre ferme[103] il n'y a pas cent pas de large. Elle est fort haute, & coupe par endroits, qui paroissent, estant en la mer, comme 7 ou 8 montagnes ranges les unes proches des autres. Le sommet de la plus-part d'icelles est desgarni d'arbres, parce que ce ne sont que rochers. Les bois ne sont que pins, sapins, & bouleaux. Je l'ay nomme l'isle des Monts-deserts. La hauteur est par les 44 degrez & demy de latitude. [Note 102: Le 5 septembre 1604. (Voir 1613, page 26-30.)] [Note 103: Il faudrait ou _jusques au nort la terre ferme_, ou bien _jusqu' la terre ferme au nort._] 69/725 Les Sauvages de ce lieu ayans fait alliance avec nous, ils nous guidrent en leur riviere de Pemetegoit[104], ainsi d'eux appelle, o ils nous dirent que leur Capitaine nomm Bessabez, estoit chef d'icelle. Je croy que ceste riviere est celle que plusieurs Pilotes & Historiens appellent Norembegue[105], & que la plus-part ont escrit estre grande & spacieuse, avec quantit d'isles, & son entre par la hauteur de 43 & 3/4 & demy[106], & d'autres par les 44 degrez, plus ou moins de latitude. Pour la declinaison, je n'en ay leu ny ouy parler personne. On descrit aussi qu'il y a une grande ville fort peuple de Sauvages adroits &, habiles, ayans du fil de cotton. Je m'asseure que la plus-part de ceux qui en font mention ne l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire gens qui n'en savoient pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y en a qui ont peu en avoir veu l'emboucheure, cause qu'en effect il y a quantit d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44 degrez de latitude en son entre, comme ils disent: mais qu'aucun y ait jamais entr, il n'y a point d'apparence, car ils l'eussent descrit d'une autre faon, afin d'oster beaucoup de gens de ce doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay recognu & veu depuis le commencement jusques o j'ay est. [Note 104: Voir 1613, p. 31, note 2.] [Note 105: Voir 1613, p. 31, note 4.] [Note 106: L'entre de la baie de Pnobscot, qui forme l'embouchure de cette rivire, est un peu au-del de 44. Il parat bien vident qu'il faut lire plutt comme dans l'dition de 1613, d'o ceci est tir: 43 & 43 & demy, & d'autres par les 44 degrez...] Premirement en son entre il y a plusieurs isles esloignes de la terre ferme 10 ou 12 lieues, qui sont par la hauteur de 44. degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de la Guide-aymant. 70/426 L'isle des Monts-deserts fait une des pointes de l'emboucheure, tirant l'est, & l'autre est une terre basse appelle des Sauvages Bedabedec, qui est l'ouest d'icelle, distantes l'une de l'autre neuf ou dix lieues: & presque au milieu la mer y a une autre isle fort haute & remarquable, laquelle pour ceste raison j'ay nomme l'isle haute. Tout autour il y en a un nombre infiny de plusieurs grandeurs & largeurs, mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne, comme aussi la chasse du gibbier. A deux ou trois lieues de la pointe de Bedabedec, rangeant la grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes qui paroissent la mer en beau temps 12 15 lieues. Venant au sud de l'isle haute, en la rangeant comme d'un quart de lieue, o il y a quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap l'ouest jusques ce que l'on ouvre toutes les montagnes qui sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez asseurer qu'en voyant les huict ou neuf dcoupes de l'isle des Monts-deserts, & celle de Bedabedec, l'on fera[107] le travers de la riviere de Norembegue, & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur les plus hautes montagnes dudit Bedabedec, & ne verrez aucunes isles devant vous, & pouvez entrer seurement, y ayant assez d'eau, bien que voyez quantit de brisans, isles & rochers l'est & ouest de vous. Il faut les eviter la sonde en la main, pour plus grande seuret, & croy, ce que j'en ay peu juger, 71/727 que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre endroit, sinon avec des petits vaisseaux ou chaloupes: car (comme j'ay dit cy-dessus) la quantit des isles, rochers, bases, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte, que c'est chose estrange voir. [Note 107: Dans l'dition de 1640, on a mis _l'on fera_; ce qui n'tait pas fort propos.] Or pour revenir la continuation de nostre routte[108], entrant dans la riviere il y a de belles isles qui sont fort agrables, comme des prairies, Je fus jusques un lieu o les Sauvages nous guidrent, qui n'a pas plus de demy quart de lieue de large, & quelque deux cents pas de la terre de l'ouest y a un rocher fleur d'eau, qui est dangereux. De l l'isle haute y a quinze lieues: & depuis ce lieu estroit (qui est la moindre largeur que nous eussions trouve) aprs avoir fait environ 7 ou 8 lieues, nous rencontrasmes une petite riviere, o auprs il fallut mouiller l'anchre; d'autant que devant nous y vismes quantit de rochers qui descouvrent de basse mer; & aussi que quand nous eussions voulu passer plus avant, il eust est impossible de faire demie lieue, cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque 7 8 pieds, que je veis allant dedans un canau, avec les Sauvages que nous avions, & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau: mais pass le sault, qui a environ deux cents pas de large, la riviere est belle & plaisante, jusques au lieu o nous avions mouill l'anchre. Je mis pied terre pour voir le pays, & allant la chasse je le trouvay fort plaisant & agrable en ce 72/728 que j'y fis de chemin, & semble que les chesnes qui y sont ayent est plantez par plaisir. J'y veis peu de sapins, mais bien quelques pins un cost de la riviere; tous chesnes l'autre, & un peu de bois taillis qui s'estendent fort avant dans les terres: & diray que depuis l'entre o je fus, qui sont environ 25 lieues, je ne veis aucune ville, ny village, ny apparence d'y en avoir eu, mais bien une ou deux cabannes de Sauvages, o il n'y avoit personne, lesquelles estoient faites de la mesme faon que celles des Souriquois, couvertes d'escorces d'arbres; & ce que j'ay peu juger, il y a peu de Sauvages en icelle riviere, qu'on appelle aussi Pemetegoit [109]. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que quelques mois en est durant la pesche du poisson, & la chasse du gibbier, qui y est en quantit. Ce sont gens qui n'ont point de retraite arreste, ce que j'ay recognu, & appris d'eux: car ils hyvernent tantost en un lieu, & tantost un autre, o ils voyent que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent quand la necessit les presse, sans mettre rien en reserve pour subvenir aux disettes qui sont grandes quelquefois. [Note 108: C'tait au voyage de dcouverte que fit M. de Monts, dans l'automne de 1604, avec Champlain.] [Note 109: Les sauvages de Pentagouet taient des Etchemins. En 1613, l'auteur avait dit: _qu'on appelle aussi Etechemins_. En remplaant ici leur nom par celui de leur rivire, on a oubli de retrancher le mot _aussi_.] Or il faut de necessit que ceste riviere soit celle de Norembegue: car pass icelle jusques au 41e degr que j'ay costoy, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy dessus dites, que celle de Quinibequy, qui est presque en mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part, il ne peut y en avoir qui entrent avant dans les terres, d'autant que la grande riviere Sainct Laurent costoye la coste d'Acadie & de 73/729 Norembegue, o il n'y a pas plus de l'une l'autre par terre de 45 lieues, ou 60 au plus large en droite ligne. Or je laisseray ce discours, pour retourner aux Sauvages qui m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue, lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres Sauvages, qui allrent en une autre petite riviere advertir aussi le leur, nomm Cabahis, & luy donner advis de nostre arrive. Le 16 du mois[110] il vint nous environ trente Sauvages, sur l'asseurance que leur donnrent ceux qui nous avoient servy de guide. Vint aussi ledit Bessabez nous trouver ce mesme jour avec six canaux. Aussi tost que les Sauvages qui estoient terre le veirent arriver, ils se mirent tous chanter, dancer, sauter, jusques ce qu'il eust mis pied terre: puis aprs s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume, lors qu'ils veulent faire quelque harangue, ou festin. Cabahis l'autre chef peu aprs arriva aussi avec vingt ou trente de ses compagnons, qui se retirrent part, & se resjouirent fort de nous voir, d'autant que c'estoit la premire fois qu'ils avoient veu des Chrestiens. Quelque temps aprs je fus terre avec deux de mes compagnons, & deux de nos Sauvages, qui nous servoient de truchement, & donnay charge ceux de nostre barque d'approcher prs des Sauvages, & tenir leurs armes prestes pour faire leur devoir s'ils appercevoient quelque motion de ces peuples contre nous. Benabez nous voyant terre 74/730 nous fit asseoir, & commena petuner avec ses compagnons, comme ils font ordinairement auparavant que faire leur discours, & nous firent present de venaison & de gibbier. Tout le reste de ce jour & la nuict suivante, ils ne firent que chanter, dancer, & faire bonne chre, attendant le jour. Par aprs chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son cost, & nous du nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples. [Note 110: Le 16 de septembre 1604. (Voir, 1613, liv. I, c. v.)] Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez, & 25 minutes de latitude. Ce fait, je partis pour aller une autre riviere appelle Quinibequy, distante de ce lieu de 35 lieues, & prs de 15 de Bedabedec. Ceste nation de Sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins[111], aussi bien que ceux de Norembegue. [Note 111: Voir 1613, p. 38, note 1.] Le 18 du mois je paissay prs d'une petite riviere o estoit Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque environ 12 lieues. Et luy ayant demand d'o venoit la riviere de Norembegue, il me dit qu'elle passe le sault dont j'ay fait cy-dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle, on entroit dans un lac par o ils vont la riviere de Saincte Croix quelque peu par terre, puis entrent dans la riviere des Etechemins. Plus au lac descend une autre riviere par o ils vont quelques jours, en aprs entrent en un autre lac, & passent par le milieu puis estans parvenus au bout, ils font encore ..................................................... ............................................................ autre petite riviere [112] qui va se descharger dans le grand 75/731 fleuve Sainct Laurent. Tous ces peuples de Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux de castors, & autres fourrures, comme les Sauvages Canadiens & Souriquois, & ont mesme faon de vivre. [Note 112: La rivire Etchemin.] Voil au vray tout ce que j'ay remarqu tant des costes, peuples, que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal agrable en hyver, que celuy de Saincte Croix. _Descouvertures de la riviere de Quinibequy, qui est de la coste des Almouchiquois_[113] _jusques au 42e degr de latitude, & des particularits de ce voyage. A quoy les hommes & les femmes passent le temps durant l'hyver._ [Note 113: Les sauvages de Knbec, quoique etchemins aussi bien que ceux de Pentagouet et de la rivire Sainte-Croix, taient ennemis de ceux-ci. (Voy. 1613, p. 38, 39). C'est ce qui explique pourquoi les auteurs font commencer le pays des Almouchiquois tantt au-del et tantt en-de du Knbec.] CHAPITRE IIII. Rangeant la coste de l'ouest, l'on passe les montagnes de Bedabedec, & cogneusmes[114] l'entre de la riviere, o il peut aborder de grands vaisseaux, mais dedans il y a quelques battures qu'il faut eviter la sonde en la main. Faisant environ 8 lieues, rangeant la coste de l'ouest, passasmes par quantit d'isles & rochers qui jettent une lieue la mer, jusques une isle[115] distante de Quinibequy dix lieues, o l'ouvert 76/732 d'icelle il y a une isle assez haute, qu'avions nomme la Tortue[116], & entre icelle & la grande terre y a quelques rochers espars, qui couvrent de pleine mer: neantmoins on ne laisse de voir briser la mer par dessus. L'isle de la Tortue, & la riviere [117] sont sud suest, & nort norouest. Comme l'on y entre, il y a deux moyennes isles, qui sont l'entre, l'une d'un cost, & l'autre de l'autre, & quelques 300 pas au dedans il y a deux rochers o il n'y a point de bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'anchre 300 pas de l'entre, cinq & six brasses d'eau. Je me resolus d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere, & les Sauvages qui y habitent. Ayans fait quelques lieues, nostre barque pensa se perdre sur un rocher que nous frayasmes en passant. Plus outre rencontrasmes deux canaux qui estoient venus la chasse aux oiseaux, qui la plus-part muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostasmes ces Sauvages, qui nous guidrent. Et allans plus avant pour voir leur Capitaine, appell Manthoumermer, comme nous eusmes fait 7 8 lieues, nous passasmes par certaines isles, destroits, & ruisseaux, qui se deschargent dans la riviere, o je veis de belles prairies: & costoyant une isle[118] qui a environ 4 lieues de long, ils nous menrent o estoit leur chef, avec 25 ou 30 Sauvages, lequel aussi tost que nous eusmes mouill l'anchre, vint nous dedans un canau un peu separ de dix autres, o estoient ceux qui l'accompagnoient. Approchant prs de nostre barque il fit 77/733 une harangue, o il faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous voir, & qu'il desiroit avoir nostre alliance, & faire paix avec leurs ennemis par nostre moyen, disant que le lendemain il envoyeroit deux autres Capitaines Sauvages qui estoient dedans les terres, l'un appell Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de Quinibequy. [Note 114: En septembre 1604 et en juin 1605. (Voir 1613, p. 31-39, et 46.)] [Note 115: Cette le, situe huit lieues de la pointe de Bedabedec, et environ dix lieues de l'embouchure du Knbec, est celle que Champlain appela la Nef, et dont le nom est aujourd'hui Monahigan. (Voy. 1613, p. 74, note 2.)] [Note 116: L'le Sguin.] [Note 117: La rivire de Knbec,] [Note 118: L'le de Jrmysquam.] Le lendemain ils nous guidrent en descendant la riviere[119] par un autre chemin que n'estions venus, pour aller un lac [120], & passans par des isles, ils laisserent chacun une flesche proche d'un cap, par o tous les Sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoient, il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ces superstitions, comme ils font en beaucoup d'autres. [Note 119: Ce que l'auteur appelle _la rivire_, tait un des nombreux chenaux par o la rivire de Chipscot vient confondre son embouchure avec celle du Knbec. (Voir 1613, p. 47, 48.)] [Note 120: La baie de Merry-Meeting, qui est une espce de lac o viennent se joindre les eaux du Knbec et de la rivire Androscoggin.] Par del ce cap nous passasmes un sault d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficult: car encores qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions porter dans nos voiles le plus qu'il nous fut possible, si ne le peusmes nous passer de la faon, & fusmes contraints d'attacher terre une haussiere des arbres, & y tirer tous. Ainsi nous fismes tant force de bras, avec l'aide du vent qui nous favorisoit, que le passasmes. Les Sauvages qui estoient avec nous portrent leurs canaux par terre, ne les pouvans passer la rame. Aprs avoir franchi ce sault, nous veismes de belles prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que descendant avec la mare 78/734 nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous la trouvasmes contraire, & aprs l'avoir pass elle descendoit comme auparavant, qui nous donna grand contentement. Poursuivans nostre routte, nous vinsmes au lac, qui a trois quatre lieues de long, o il y a quelques isles, & y descend deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, & l'autre[121] du norouest, par o devoient venir Marchim & Sasinou, qu'ayant attendu tout ce jour, & voyant qu'ils ne venoient point, resolusmes d'employer le temps. Nous levasmes donc l'anchre, & vint avec nous deux Sauvages de ce lac pour nous guider, & ce jour vinsmes mouiller l'anchre l'emboucheure de la riviere, o nous peschasmes quantit de plusieurs sortes de bons poissons: cependant nos Sauvages allrent la chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin par o nous descendismes ladite riviere est beaucoup plus seur & meilleur que celuy par o nous avions est. L'isle de la Tortue, qui est devant l'entre de ladite riviere, est par la hauteur de 44 degrez de latitude, & 19 degrez 12 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il y a environ 4 lieues de l en mer, vers le suest trois petites isles, o les Anglois font pesche de molus. L'on va par ceste riviere au travers des terres jusques Qubec quelque 50 lieues, sans passer qu'un trajet de terre de 2 lieues, puis on entre dedans une autre petite riviere[122] qui vient descendre dedans le grand fleuve Sainct Laurent. Ceste riviere de Quinibequy est dangereuse pour 79/735 les vaisseaux demie lieue au dedans, pour le peu d'eau, grandes mares, rochers, & bases qu'il y a, tant dehors que dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit bien recognu. Si peu de pas que j'ay veu le long des rivages est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts. Il y a quantit de petits chesnes, & fort peu de terres labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les autres rivieres cy dessus dites. Les peuples vivent comme ceux de nostre habitation, & nous dirent, que les Sauvages qui semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, & qu'ils avoient delaiss d'en faire sur les costes, pour la guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre. Voila ce que j'ay peu apprendre de ce lieu, lequel je crois n'estre meilleur que les autres. [Note 121: La rivire Sagadahoc, ou Androscoggin.] [Note 122: La rivire Chaudire.] Les Sauvages qui habitent en toutes ces costes sont en petite quantit. Durant l'hyver au fort des neges ils vont chasser aux eslans, & autres bestes dequoy ils vivent la plus-part du temps: & si les neges ne sont grandes, ils ne font gueres bien leur profit, d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent fort. Lors qu'ils ne vont la chasse, ils vivent d'un coquillage qui s'appelle coque. Ils se vestent l'hyver de bonnes fourrures de castors & d'eslans. Les femmes font tous les habits, mais non pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessouz des aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux accommoder. Quand ils vont la chasse ils prennent de certaines raquetes, deux fois aussi grandes que celles de 80/736 pardea, qu'ils s'attachent souz les pieds, & vont ainsi sur la nege sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant trouve ils la suivent, jusques ce qu'ils appercoivent la beste, & lors ils tirent dessus avec leurs arcs, ou la tuent avec coups d'espes emmanches au bout d'une demie pique, ce qui se fait fort aisment, d'autant que ces animaux ne peuvent aller sur les neges sans enfoncer dedans; & lors les femmes & enfans y viennent, & l cabannent, & se donnent la cure: aprs ils retournent voir s'ils en trouveront d'autres. Costoyant la coste[123], fusmes mouiller l'anchre derrire un petit islet proche de la grande terre, o nous veismes plus de quatre vingts Sauvages qui accouroient le long de la coste pour nous voir, danans, & faisans signe de la resjouissance qu'ils en avoient. Je fus visiter[124] une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de beaux chesnes & noyers, la terre dfriche, & force vignes, qui apportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les premiers que j'esse veu en toutes ces costes depuis le cap de la Hve: nous la nommasmes l'isle de Bacchus[125]. Estans de pleine mer nous levasmes l'anchre, & entrasmes dedans une petite riviere, o nous ne peusmes plustost, d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau, de plaine mer brasse & demie, 81/737 & du grand de l'eau deux brasses: quand on est dedans il y en a trois, quatre, cinq, & six. Comme nous eusmes mouill l'anchre, il vint nous quantit de Sauvages sur le bord de la riviere, qui commencerent dancer. Leur Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appelloient Honemechin. Il arriva environ deux ou trois heures aprs avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de nostre barque. Ces peuples se razent le poil de dessus Comme les le crne assez haut, & portent le reste fort long, qu'ils peignent & tortillent par derrire en plusieurs faons fort proprement, avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage de noir & rouge, comme les autres Sauvages que j'ay veus. Ce sont gens disposts, bien formez de leur corps. Leurs armes sont piques, massues, arcs, & flesches, au bout desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelle signoc[126]: d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont toutes de bois. Ils labourent & cultivent la terre, ce que n'avions encores veu. Au lieu de charrues ils ont un instrument de bois fort dur, fait en faon d'une besche. Cette riviere s'appelle des habitans du pays Chouacoet[127]. [Note 123: M. de Monts et Champlain partirent de Knbec le 8 juillet (1605), et ce fut aprs avoir ctoy _la cte_ une partie de ce jour et du suivant, qu'ils mouillrent l'ancre prs de ce petit let, non loin de la rivire de Chouacoet ou Saco. (Voy. 1613, p. 50, 53.)] [Note 124: L'dition de 1613 porte le sieur de Mons fut visiter.] [Note 125: Probablement _Richmond_ ou _Richman's Island_.] [Note 126: Ou _siguenoc_, comme l'auteur l'crit ailleurs. (_Limulus Polyphenius;_ LAM.) Voir 1613, p. 70, 71.] [Note 127: Aujourd'hui Saco.] Je fus terre pour voir leur labourage sur le bord de la riviere, & veis leurs bleds, qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages, semans trois ou quatre grains en un lieu, aprs ils assemblent tout autour avec des escailles du susdit signoc quantit de terre, puis trois pieds de l en sement encore 82/738 autant, & ainsi consecutivement. Parmy ce bled chasque touffeau ils plantent 3 ou 4 febves de Bresil, qui viennent de diverses couleurs. Estans grandes elles s'entrelacent autour dudit bled, qui leve de la hauteur de 3 6 pieds, & tiennent le champ fort net de mauvaises herbes. Nous y veismes force citrouilles, courges, & petum, qu'ils cultivent aussi. Le bled d'Inde que j'y veis pour lors estoit de deux pieds de haut: il y en avoit aussi de trois. Ils le sement en May, & le recueillent en Septembre. Pour les febves, elles commenoient entrer en fleur, comme aussi les courges & citrouilles. J'y veis grande quantit de noix, qui sont petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez dessouz, qui estoient de l'anne prcdente. Il y a aussi force vignes, ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de trs-bon verjus, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle de Bacchus, distante d'icelle riviere prs de deux lieues. Leur demeure arreste, le labourage, & les beaux arbres, me fit juger que l'air y est plus tempr & meilleur que celuy o nous hyvernasmes, ny que les autres lieux de la coste. Les forests dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de chesnes, hestres, fresnes, & ormeaux. Dans les lieux aquatiques il y a quantit de saules. Les Sauvages se tiennent tousjours en ce lieu, & ont une grande cabanne entoure de pallissades faites d'assez gros arbres rangez les uns contre les autres, o ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire la guerre; & couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce lieu est fort 83/739 plaisant, & aussi agrable que l'on en puisse voir: la riviere abondante en poisson, environne de prairies. A l'entre y a un islet capable d'y faire une bonne forteresse, o l'on seroit en seuret. _Riviere de Choacoet. Lieux que l'Autheur y recognoist. Cap aux Isles. Canots de ces peuples faits d'escorce de bouleau. Comme les Sauvages de ce pays l font revenir eux ceux qui tombent en syncope. Se servent de pierres au lieu de couteaux. Leur Chef honorablement receu de nous. CHAPITRE V. Le Dimanche 12[128] du mois nous partismes de la riviere appelle Choacoet, & rangeant la coste, aprs avoir fait environ 6 ou 7 lieues, le vent se leva contraire, qui nous fit mouiller l'anchre & mettre pied terre, o nous veismes deux prairies, chacune desquelles contient une lieue de long, & demie de large. Depuis Choacoet jusques en ce lieu (o veismes de petits oiseaux, qui ont le chant comme merles, noirs horsmis le bout des ailles, qui sont orenges) il y a quantit de vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la pluspart des endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous retournasmes 2 ou 3 lieues devers Choacoet, jusques un cap qu'avons nomm le port aux isles[129], bon pour des vaisseaux de cent tonneaux, qui est parmy trois isles. [Note 128: Le 12 de juillet 1605 tait un mardi. D'aprs l'dition de 1613, M. de Monts et Champlain arrivrent Chouacouet le 10, et durent n'en repartir que le 12.] [Note 129: Le cap du Port-aux-Isles est le cap Purpoise. (Voir 1613, p. 55, note 3.)] 84/740 Mettant le cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on entre en un autre port[130] o il n'y a aucun passage (bien que ce soient isles) que celuy par o on entre, o l'entre y a quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En ces isles y a tant de groiselles rouges, que l'on ne voit autre chose en la plus-part, & un nombre infiny de tourtes, dont nous en prismes bonne quantit. Ce port aux isles est par la hauteur de 43 degrez 25 minutes de latitude. [Note 130: Probablement l'entre de la rivire _Kenebunk_.] Costoyans la coste nous apperceusmes une fume sur le rivage de la mer, dont nous approchasmes le plus qu'il nous fut possible, & ne veismes aucun Sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en estoient fuis. Le Soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver lieu pour nous loger icelle nuict, cause que la coste estoit platte, & sablonneuse. Mettant le cap au sud pour nous esloigner, afin de mouiller l'anchre, ayans fait environ deux lieues, nous apperceusmes un cap [131] la grande terre au sud quart du suest de nous, o il pouvoit avoir six lieues: l'est deux lieues apperceusmes trois ou quatre isles[132] assez hautes, & l'ouest un grand cul de sac[133]. La coste de ce cul de sac toute range jusques au cap peut entrer dans les terres du lieu o nous estions environ 4 lieues: il en a 2 de large nord & sud, & 3 en son entre. Et ne recognoissant aucun lieu propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap 85/741 cy-dessus petites voiles une partie de la nuict, & en approchasmes 16 brasses d'eau, o nous mouillasmes l'anchre attendant le poinct du jour. [Note 131: Le cap Anne, que l'auteur appelle plus loin cap aux Iles.] [Note 132: Les les de Battures _(Isles of Shoals)_.] [Note 133: La baie Longue, comme l'auteur l'appelle lui-mme dans sa Table de la grande carte de 1632. C'est cet enfoncement que forme la cte au nord-ouest du cap Anne.] Le lendemain nous fusmes au susdit cap, o il y a trois isles proches de la grande terre, pleines de bois de diffrentes sortes, comme Choacoet, & par toute la coste; & une autre platte, ou la mer brise, qui jette un peu plus bas la mer que les autres o il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap aux isles, proche duquel apperceusmes un canau o il y avoit 5 ou 6 Sauvages qui vindrent nous, lesquels estans prs de nostre barque s'en allrent danser sur le rivage. Je fus terre pour les voir, & leur donner chacun un couteau, & du biscuit; ce qui fut cause qu'ils redancerent mieux qu'auparavant. Cela fait, je leur fis entendre le mieux qu'il me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la coste. Aprs leur avoir dpeint avec un charbon la baye & le cap aux isles, o nous estions, ils me figurrent avec le mesme crayon une autre baye [134], qu'ils representoient fort grande, o ils mirent six cailloux d'gale distance; me donnans par l entendre que chacune de ces marques estoient autant de chefs & peuplades [135]: puis figurrent dedans ladite baye[136] une riviere [137] que nous avions passe, qui s'estend fort loin, & est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des vignes en quantit, dont le verjus estoit un peu plus gros que des pois, & force noyers, dont les noix n'estoient pas plus grosses que 86/742 des balles d'harquebuze. Ces Sauvages nous dirent, que tous ceux qui habitoient en ce pays cultivoient & ensemenoient la terre comme les autres qu'avions veus auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez & quelques minutes de latitude [138]. [Note 134: La baie de Massachusetts.] [Note 135: Voir 1613, p. 58, note 1.] [Note 136: La dite baie Longue.] [Note 137: Le Merrimack.] [Note 138: La latitude du cap Anne est d'environ 42 38'.] Doublant le cap[139], nous entrasmes en une ance[140] o il y avoit force, vignes, pois de Bresil, courges, citrouilles & des racines qui sont bonnes, tirans sur le goust de cardes que les Sauvages cultivent. [Note 139: En septembre 1606. Dans l'dition de 1632, on a intercal ici la description du Beau-Port, que M. de Monts n'avait pas visit en 1605, mais que Champlain avait remarqu en passant. Les trois alinas qui suivent font partie de la narration du voyage de M. de Poutrincourt, qui eut lieu dans l'automne de 1606.] [Note 140: Le Beau-Port, aujourd'hui la baie de Gloucester, ou havre du cap Anne. (Voir 1613, p. 94, 95, 96.)] Ce lieu, qui est assez agrable, est fertile en quantit de noyers, cyprs, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont trs-beaux. Nous veismes l un Sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit tant de sang, qu'il en tomba en syncope; autour duquel vindrent nombre d'autres chantans quelque temps avant qu'ils le touchassent: puis faisans certaines gestes des pieds & des mains, luy remuoient la teste, & le soufflant il revint soy. Nostre Chirurgien le pensa, & ne laissa pour cela de s'en aller gayement. Ayans fait demie lieue[141] nous apperceusmes plusieurs Sauvages sur la pointe d'un rocher, qui couroient le long de la coste, en danant, vers leurs compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayans monstr le quartier de leur demeure, ils firent signal de fumes, pour nous monstrer l'endroit de 87/743 leur habitation & fusmes mouiller l'anchre proche d'un petit islet, o l'on envoya nostre canau pour leur porter des couteaux & des gallettes, & apperceusmes la quantit qu'ils estoient, que ces lieux sont plus habitez que les autres que nous avions veus. Aprs avoir arrest deux heures pour considerer ces peuples, qui ont leurs canaux faits d'escorce de bouleau, comme les Canadiens[142], Souriquois, & Etechemins, nous levasmes l'anchre, & avec apparence de beau temps nous nous mismes la voile. Poursuivant nostre routte l'ouest surouest, nous y veismes plusieurs isles l'un & l'autre bord. Ayant fait 7 8 lieues, nous mouillasmes l'anchre proche d'une isle, o apperceusmes force fumes tout le long de la coste, & beaucoup de Sauvages qui accouroient pour nous voir. L'on envoya 2 ou 3 hommes vers eux dedans un canau, ausquels on bailla des couteaux & patenostres pour leur presenter, dont ils furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement. Nous ne peusmes savoir le nom de leur chef, cause que nous n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a quantit de terre dfriche, & seme de bled d'Inde. Le pays est fort plaisant & agrable, y ayant force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux faits tout d'une pice, fort subjets tourner, si on n'est bien adroit les gouverner, & n'en avions point encores veu de ceste faon. Voicy comme ils les font. Aprs avoir eu beaucoup de peine, & est long temps abatre un arbre le plus gros & le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de pierre (car ils n'en ont point en 88/744 ce temps d'autres, si ce n'est que quelques uns d'eux en recouvrent par le moyen des Sauvages de la coste d'Acadie, ausquels on en porte pour traicter de pelleterie) ils ostent l'escorce, & l'arrondissent, horsmis d'un cost, o ils mettent du feu peu peu tout le long de la pice; & prennent quelquefois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent aussi dessus, & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent avec un peu d'eau, non pas du tout, mais seulement de peur que le bord du canau ne brusle. Estant assez creux leur fantaisie, il le raclent de toutes parts avec ces pierres. Les cailloux dequoy ils font leurs trenchans sont semblables nos pierres fuzil. [Note 141: Ici reprend le rcit du voyage de M. de Monts, en 1605. (Voir 1613, p. 58.) Par consquent cette demi-lieue doit se compter du cap Anne, et non du Beau-Port.] [Note 142: A cette poque, on appelait Canadiens les tribus montagnaises du bas du fleuve.] Le lendemain 17 dudit mois[143] nous levasmes l'anchre pour aller un cap, que nous avions veu le jour prcdant, qui nous demeuroit comme au sud surouest. Ce jour nous ne peusmes faire que 5 lieues, & passasmes par quelques isles remplies de bois. Je recognus en la baye tout ce que m'avoient dpeint les Sauvages au cap des isles. Poursuivant nostre routte, il en vint nous grand nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de la terre ferme. Nous fusmes anchrer une lieue du cap qu'ay nomm Sainct Louys[144], o nous apperceusmes plusieurs fumes: & y voulant aller, nostre barque eschoua sur une roche, o nous fusmes en grand danger: car si nous n'y eussions promptement remedi, elle eust boulevers dans la mer, qui perdoit tout l'entour, o il y avoit 5 6 brasses d'eau: 89/745 mais Dieu nous preserva, & fusmes mouiller l'anchre proche du susdit cap, o vindrent 15 ou 16 canaux de Sauvages, & en tel y en avoit 15 ou 16 qui commencrent monstrer grands signes de resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de harangues, que nous n'entendions nullement. L'on envoya 3 ou 4 hommes terre dans nostre canau, tant pour avoir de l'eau, que pour voir leur chef nomm Honabetha, qui eut quelques couteaux, & autres jolivetez, que trouvay propos leur donner[145], lequel nous vint voir jusques en nostre bord, avec nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la rive, que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, & luy fit-on bonne chre: & y ayant est quelque espace de temps, il s'en retourna. Ceux que nous avions envoyez devers eux, nous apportrent de petites citrouilles de la grosseur du poing, que nous mangeasmes en sallade comme concombres, qui sont trs-bonnes; & du pourpi, qui vient en quantit parmy le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de mauvaises herbes. Nous veismes en ce lieu grande quantit de petites maisonnettes, qui sont parmy les champs o ils sement leur bled d'Inde. [Note 143: Le 17 juillet 1605.] [Note 144: Aujourd'hui la pointe Brandt.] [Note 145: Dans l'dition de 1613, il y avait que le sieur de Mons luy donna. Dans l'dition de 1640, on remarque une autre correction: le mot _luy_ a t mis la place de _leur_.] Plus y a en icelle baye une riviere[146] qui est fort spacieuse, laquelle avons nomme la riviere du Gas, qui, mon jugement, va rendre vers les Hiroquois, nation qui a guerre ouverte avec les montagnars qui sont en la grande riviere Sainct Laurent. [Note 146: Probablement la rivire Charles. (Voir 1613, p. 61, note 3.)] 90/746 _Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois, & de ce, qu'y avons remarqu de particulier._ CHAPITRE VI. LE lendemain[147] doublasmes le cap S. Louys, que nous avons ainsi nomm, terre mdiocrement basse, souz la hauteur de 42 degrez 3 quarts de latitude[148], & fismes ce jour 2 lieues de coste sablonneuse; & passant le long d'icelle, nous y veismes quantit de cabannes & jardinages, & entrasmes dedans un petit cul de sac. Il vint nous 2 ou 3 canaux, qui venoient de la pesche des morues, & autres poissons, qui sont l en quantit, qu'ils peschent avec des haims faits d'un morceau de bois, auquel ils fichent un os, qu'ils forment en faon de harpon, & lient fort proprement, de peur qu'il ne sorte, le tout estant en forme d'un petit crochet. La corde qui y est attache est de chanvre, mon opinion, comme celuy de France; & me dirent qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la cultiver, en nous monstrant la hauteur comme de 4 5 pieds. Ledit canau s'en retourna terre advertir ceux de son habitation, qui nous firent des fumes, & apperceusmes 18 ou 20 Sauvages qui vindrent sur le bord de la coste, & se mirent dancer. Nostre canau fut terre pour leur donner quelques bagatelles, dont ils furent fort contents. Il en vint aucuns devers nous qui nous prirent d'aller en leur riviere. Nous levasmes l'anchre 91/747 pour ce faire: mais nous n'y peusmes entrer cause du peu d'eau que nous y trouvasmes estans de base mer, & fusmes contraints de mouiller l'anchre l'entre d'icelle. Je descendis terre, o j'en veis quantit d'autres qui nous receurent fort gracieusement, & fus recognoistre la riviere, o je n'y veis autre chose qu'un bras d'eau qui s'estend quelque peu dans les terres, qui sont en partie desertes, dedans lequel il n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter bateaux, sinon de pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de circuit, en l'une des entres duquel y a une manire d'isle couverte de bois, & principalement de pins, qui tient d'un cost des dunes de sable, qui sont assez longues: l'autre cost est une terre assez haute. Il y a deux islets dans ladite baye, qu'on ne voit point si l'on n'est dedans, & autour d'icelle, la mer asseche presque toute de basse mare. Ce lieu est fort remarquable de la mer, d'autant que la coste est fort basse, horsmis le cap de l'entre de la baye, qu'avons nomm le port du cap Sainct Louys[149], distant dudit cap deux lieues, & dix du cap aux isles. Il est environ par la hauteur du cap Sainct Louys. [Note 147: Le 18 juillet 1605.] [Note 148: 46 6'.] [Note 149: Les Plerins _(Pilgrim Fathers)_ lui donnrent, quinze ans plus tard, le nom de Plymouth.] Nous partismes[1509] de ce lieu, & rangeant la coste comme au sud, nous fismes 4 5 lieues, & passasmes proche d'un rocher qui est fleur d'eau. Continuant nostre routte, nous apperceusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans plus prs, nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous demeuroit au nort norouest, qui estoit le cap d'une grande baye 92/748 contenant plus de 18 19 lieues de circuit, o nous nous engouffrasmes tellement, qu'il nous fallut mettre l'autre bord pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes le cap Blanc[151], pource que c'estoient sables & dunes, qui paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu, car autrement nous eussions est en danger d'estre jettez la coste. Ceste baye est fort saine, pourveu qu'on n'approche la terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers que celuy dont j'ay parl, qui est proche d'une riviere, qui entre assez avant dans les terres, que nommasmes Saincte Suzanne du cap Blanc [152], d'o jusques au cap Sainct Louys y a dix lieues de traverse. Le cap Blanc est une pointe de sable qui va en tournoyant vers le sud environ six lieues. Ceste coste est assez haute esleve de sables, qui sont fort remarquables venant de la mer, o on trouve la sonde prs de 15 ou 18 lieues de la terre 30, 40, 50 brasses d'eau, jusques ce qu'on vienne dix brasses en approchant de la terre, qui est tres-saine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur le bord de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont fort agrables, & plaisans voir. Nous mouillasmes l'anchre la coste, & veismes quelques Sauvages, vers lesquels furent 4 de nos gens, qui cheminans sur une dune de sable, advisrent comme une baye & des cabannes qui la bordoient tout l'entour. Estans environ une lieue & demie de nous, vint eux danant (comme ils nous rapportrent) un 83/749 Sauvage, qui estoit descendu de la haute coste, lequel s'en retourna peu aprs donner advis de nostre venue ceux de son habitation. [Note 150: Le 19 juillet 1605. (dit. 1613, liv. I, c. VIII.)] [Note 151: Le capitaine Gosnold lui avait dj donn, ds 1602, le nom de cap Cod, qu'il conserve encore aujourd'hui.] [Note 152: Probablement la baie de Wellfleet.] Le lendemain[153] nous fusmes en ce lieu que nos gens avoient apperceu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, cause des bases & bancs, o nous voyons briser de toutes parts. Il estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y avoit que 4 pieds d'eau par la passe du nort; de haute mer il y a 2 brasses. Comme nous fusmes dedans, nous veismes ce lieu assez spacieux, pouvant contenir 3 4 lieues de circuit, tout entoure de maisonnettes, l'entour desquelles chacun a autant de terre qu'il luy est necessaire pour sa nourriture. Il y descend une petite riviere qui est assez belle, o de basse mer y a environ 3 pieds & demy d'eau, & y a 2 ou 3 ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est trs-beau, si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur, & trouvay 42 degrez de latitude, & 18 [154] degrez 40 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il vint nous quantit de Sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes parts en danant. Nous nommasmes ce lieu le port de Mallebarre[155]. [Note 153: Le 20 juillet 1605.] [Note 154: Voir 1613, p. 65; note 1.] [Note 155: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41 50'.] Le lendemain nous fusmes voir leur habitation avec nos armes, & fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que d'arriver leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ sem de bled d'Inde, la faon que nous avons dit cy-dessus. Il estoit en fleur, & avoit de haut 5 pieds & demy, & d'autre 94/750 moins advanc, qu'ils sement plus tard. Nous veismes aussi force feves de Bresil, & des citrouilles de plusieurs grosseurs, bonnes manger; du petum & des racines qu'ils cultivent, lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de chesnes, noyers, & de trs beaux cyprs[156], qui sont rougeastres, & ont fort bonne odeur. Il y avoit aussi plusieurs champs qui n'estoient point cultivez, d'autant qu'ils laissent reposer les terres; & quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans les herbes, & puis labourent avec leurs besches de bois. Leurs cabannes sont rondes, couvertes de grosses nattes faites de roseaux, & par en haut il y a au milieu environ un pied & demy de descouvert, par o fort la fume du feu qu'ils y font. Nous leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arreste en ce lieu, & s'il y negeoit beaucoup: ce que ne peusmes bien savoir, pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y efforassent par signes, en prenant du sable en leur main, puis l'espandant sur la terre, & monstrant estre de la couleur de nos rabats &, qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un pied, & d'autres nous monstroient moins; nous donnans aussi entendre que le port ne geloit jamais: mais nous ne peusmes savoir si la nege estoit de longue dure. Je tiens neantmoins que le pays est tempr, & que l'hyver n'y est pas rude. [Note 156: Le _Juniperus Virginiana_. (Voir 1613, p. 66, note 1.)] Tous ces Sauvages depuis le cap aux isles ne portent point de robbes, ny de fourrures, que fort rarement, & sont icelles robbes faites d'herbes, & de chanvre, qui peine leur couvrent le corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la 95/751 nature cache d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrire, tout le reste du corps estant nud & lors qu'elles nous venoient voir, elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes se coupent le poil dessus la teste, comme ceux de la riviere de Choacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffe assez proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brode par dessus de petites patenostres de porceline; une partie de ses cheveux estoient pendans par derrire, & le reste entre-lac de diverses faons. Ces peuples se peindent le visage de rouge, noir, & jaulne. Ils n'ont presque point de barbe, & se l'arrachent mesure qu'elle croist, & sont bien proportionnez de leur corps. Je ne say quelle loy ils tiennent, & croy qu'en cela ils ressemblent leurs voisins, qui n'en ont point du tout, & ne savent adorer, ny prier. Pour armes, ils n'ont que des picques, massues, arcs, & flesches. Il semble les voir qu'ils soient de bon naturel, & meilleurs que ceux du nort, mais dire vray ils sont meschans, & si peu de frquentation que l'on a avec eux, les fait aisment cognoistre. Ils sont grands larrons, & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils taschent de le faire avec les pieds, comme nous l'avons esprouv souventefois: & se faut donner garde de ces peuples, & vivre en mfiance avec eux, sans toutefois leur faire appercevoir. Ils nous troqurent leurs arcs, flesches, & carquois, pour des espingles & des boutons, & s'ils eussent eu autre chose de meilleur, ils en eussent fait autant. Ils nous 96/752 donnrent quantit de petum, qu'ils font secher, puis le reduisent en poudre[157]. Quand ils mangent le bled d'Inde ils le font bouillir dedans des pots de terre, qu'ils font d'autre manire que nous[158]. Il le pilent aussi dans des mortiers de bois, & le reduisent en farine, puis en font des gasteaux & galettes, comme les Indiens du Prou. [Note 157: Voir 1613, p. 70, note 1.] [Note 158: Voir 1613, p. 70, note 2.] Il y a quelques terres dfriches[159], & en dfrichoient tous les jours. En voicy la faon. Ils coupent les arbres la hauteur de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur le tronc, & sement leur bled entre ces bois coupez, & par succession de temps ostent les racines. Il y a aussi de belles prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce port[160] est trs-beau & bon, o il y a de l'eau assez pour les vaisseaux, & o on se peut mettre l'abry derrire des isles. Il est par la hauteur de 43 degrez de latitude, & l'avons nomm le Beau-port[161]. [Note 159: Il s'agit du Beau-Port. L'on passe, ici, du voyage de M. de Monts celui de M. de Poutrinconrt, en 1606.] [Note 160: Le Beau-Port. (Voir 1613, p. 96.)] [Note 161: La baie de Gloucester, ou havre du cap Anne.] Le dernier de Septembre[162] nous partismes du Beau-port, & passasmes par le cap Sainct Louys, & fismes porter toute la nuict pour gaigner le cap Blanc. Au matin une heure devant le jour nous nous trouvasmes vau le vent du cap Blanc en la baye blanche[163] huict pieds d'eau, esloignez de la terre une lieue, o nous mouillasmes l'anchre, pour n'en approcher de plus prs, en attendant le jour, & voir comme nous estions de la mare. Cependant envoyasmes sonder avec nostre chaloupe, & 97/753 ne trouva-on plus de 8 pieds d'eau, de faon qu'il fallut dlibrer attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau diminua jusques 5 pieds & nostre barque talonnoit quelquefois sur le sable sans toutesfois s'offenser, ny faire aucun dommage car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de 3 pieds d'eau souz nous, lors que la mer commena croistre, qui nous donna grande esperance. [Note 162: De l'anne 1606.] [Note 163: La baie du cap Cod.] Le jour estant venu, nous apperceusmes une coste de sable fort basse, o nous estions le travers plus val le vent, & d'o on envoya la chaloupe pour sonder vers un terroir qui est assez haut, o on jugeoit y avoir beaucoup d'eau, & de faict on y en trouva 7 brasses. Nous y fusmes mouiller l'anchre, & aussi tost appareillasmes la chaloupe avec neuf ou dix hommes, pour aller terre voir un lieu o jugions y avoir un beau & bon port pour nous pouvoir sauver si le vent se fust eslev plus grand qu'il n'estoit. Estant recogneu, nous y entrasmes 2. 3. & 4. brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5 & 6 Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux Huistres[164], & est par la hauteur de 42 degrez de latitude [165]. 11 y vint nous trois canaux de Sauvages. Ce jour le vent nous fut favorable, qui fut cause que nous levasmes l'anchre pour aller au cap Blanc, distant de ce lieu de 5 lieues, au nort un quart du nordest, & le doublasmes. [Note 164: La baie de Barnstable.] [Note 165: 41 45'.] 98/754 Le lendemain 2 d'Octobre [166] arrivasmes devant Mallebarre, o sejournasmes quelque temps, pour le mauvais vent qu'il faisoit, durant lequel nous fusmes avec la chaloupe, avec douze quinze hommes, visiter le port, o il vint au devant de nous cent cinquante Sauvages, en chantant & danant, selon leur coustume. Aprs avoir veu ce lieu, nous nous en retournasmes en nostre vaisseau, o le vent venant bon, fismes voile le long de la coste courant au sud. [Note 166: De l'anne 1606.] _Continuation des susdites descouvertures jusques au port Fortun, & quelque vingt lieues par del._ CHAPITRE VII. Comme nous fusmes six lieues de Malebarre, nous mouillasmes l'anchre proche de la coste, dautant que n'avions bon vent. Le long d'icelle nous advisasmes des fumes que faisoient les Sauvages, ce qui nous fit dlibrer de les aller voir, & pour cet effect on quipa la chaloupe. Mais quand nous fusmes proche de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes l'aborder, car la houlle estoit trop grande. Ce que voyans les Sauvages, ils mirent un canau la mer, & vindrent noua 8 ou 9 en chantant, & faisans signe de la joye qu'ils avoient de nous voir, puis nous monstrerent que plus bas il y avoit un port, o nous pourrions mettre nostre barque en seuret. Ne pouvant mettre pied terre, la chaloupe s'en revint la barque, & les Sauvages retournrent terre, aprs les avoir traict humainement. 99/755 Le lendemain[167] le vent estant favorable, nous continuasmes nostre routte au nort 5 lieues[168], & n'eusmes pas plustost fait ce chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau, estans esloignez une lieue & demie de la coste. Et allans un peu de l'avant, le fonds nous haussa tout coup brasse & demie, & deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehension, voyans la mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel nous peussions retourner sur nostre chemin, car le vent y estoit entirement contraire. [Note 167: Le 3 octobre 1606.] [Note 168: Voir 1613, p. 99, note 1.] De faon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable, il fallut passer au hazard, selon que l'on pouvoit juger y avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que 4 pieds au plus, & vinsmes parmy ces brisans jusques quatre pieds & demy. En fin nous fismes tant, avec la grce de Dieu, que nous passasmes par dessus une pointe de sable, qui jette prs de trois lieues la mer, au sud suest, lieu fort dangereux. Doublant ce cap, que nous nommasmes le cap Batturier[169], qui est douze ou treize lieues de Mallebarre, nous mouillasmes l'anchre deux brasses & demie d'eau, d'autant que nous nous voiyons entourez de toutes parts de brisans & battures, reserv eu quelques endroits o la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On envoya la chaloupe pour trouver un achenal, afin d'aller un 100/756 lieu que jugions estre celuy que les Sauvages nous avoient donn entendre; & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere, o nous pourrions estre en seuret. [Note 169: Ce cap Batturier parat correspondre la tte de Sankaty, qui forme la pointe sud-est de l'le de Nantucket, et qui est en effet environ douze lieues du port de Mallebarre, ou Nauset.] Nostre chaloupe y estant, nos gens mirent pied terre, & considererent le lieu, puis revindrent avec un Sauvage qu'ils amenrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions entrer, ce qui fut resolu; & aussi tost levasmes l'anchre, & fusmes par la conduite du Sauvage, qui nous pilota, mouiller l'anchre une rade qui est devant le port six brasses d'eau, & bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans cause que la nuict nous surprint. Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc de sable qui est l'emboucheure du port; puis la plaine mer venant y entrasmes 2 brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seuret. Nostre gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommod avec des cordages, & craignions que parmy ces bases & fortes mares il ne rompist derechef, qui eust est cause de nostre perte. Dedans ce port[170] il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer deux; l'est y a une baye qui refuit au nort environ trois lieues, dans laquelle se voyent une isle & deux autres petits culs de sac, qui dcorent le pays: l sont beaucoup de terres dfriches, & force petits costaux, o ils font leur labourage de bled & autres grains dont ils vivent. Il y a aussi de tresbelles vignes, quantit de noyers, chesnes, cyprs, & peu de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du 101/757 labourage, & font provision de bled d'Inde pour l'hyver, lequel ils conservent en la faon qui ensuit. [Note 170: Le port de Chatham, que l'auteur appelle plus loin port Fortun.] Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le fable 5 6 pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds & autres grains, qu'ils mettent dans de grands sacs d'herbe, qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de fable 3 ou 4 pieds par dessus le superfice de la terre, pour en prendre leur besoin, & se conserve aussi bien qu'il sauroit faire en nos greniers. Nous veismes en ce lieu cinq six cents Sauvages, qui estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes aussi couvrent la leur avec des peaux, ou des fueillages, & ont les cheveux tant l'un que l'autre bien peignez, & entrelacez en plusieurs faons, la manire de ceux de Choacoet, & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans le teint olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de porceline, & autres jolivetez, qu'ils accommodent fort proprement en faon de broderie. Ils ont pour armes des arcs, flesches, & massues: & ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs & laboureurs. Pour ce qui est de leur police, gouvernement, & Leur croyance, je n'en ay peu que juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que nos Sauvages Souriquois & Canadiens, lesquels n'adorent ny le Soleil, ny la Lune, ny aucune chose, & ne prient non plus que les bestes. Bien ont-ils parmy eux quelques gens qu'ils disent avoir intelligence avec le diable, qui ils ont grande 102/758 croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir, encores qu'ils mentent le plus souvent: c'est pourquoy ils les tiennent comme Prophtes, bien qu'ils les enjaulent comme les Egyptiens & Bohmiens font les bonnes gens de village. Ils ont des chefs qui ils obeissent en ce qui est de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne tiennent non plus de rang que leurs compagnons. Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond, couverts de natte, ou fueille de bled d'Inde, garnis seulement d'un lict ou deux, eslevez un pied de terre, faits avec quantit de petits bois qui sont pressez les uns contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire la faon d'Espagne (qui est une manire de natte espoisse de deux ou trois doigts) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre de pulces en est, mesme parmy les champs. En nous allans pourmener nous en fusmes remplis en telle quantit, que nous fusmes contraints de changer d'habits. Tous les ports, bayes & costes depuis Choacoet sont remplis de toutes sortes de poisson, semblable celuy qui est aux costes d'Acadie, & en telle abondance, que je puis asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne veissions & entendissions passer aux costez de nostre barque plus de mille marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantit de plusieurs especes de coquillages, & principalement d'huistres. La chasse des oiseaux y est fort abondante. 103/759 C'est un lieu fort propre pour y bastir, & jetter les fondemens d'une Rpublique, si le port estoit un peu plus profond, & l'entre plus seure qu'elle n'est. Il fut nomm le port Fortun, pour quelque accident qui y arriva[171]. Il est par la hauteur de 41 & un tiers de latitude, 13 lieues de Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays circonvoisin, lequel est fort beau, comme j'ay dit cy-dessus, o nous veismes quantit de maisonnettes a & l. [Note 171: Voir 1613, p. 105, 106, 107.] Partans du port Fortun, ayans fait six ou sept lieues, nous eusmes cognoissance d'une isle, que nous nommasmes la Souponneuse [172], pour avoir eu plusieurs fois croyance de loing que ce fust autre chose qu'une isle. Rangeant la coste au surouest prs de douze lieues, passasmes proche d'une riviere qui est fort petite, & de difficile abord, cause des bases & rochers qui sont l'entre, que j'ay nomme de mon nom. Ce que nous veismes de ces costes sont terres basses & sablonneuses, qui ne laissent d'estre belles & bonnes, toutesfois de difficile abord, n'ayans aucunes retraites, les lieux fort batturiers, & peu d'eau prs de deux lieues de terre. Le plus que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses sept huict brasses, encores cela ne duroit que la longueur du cble, aussi tost l'on revenoit deux ou trois brasses, & ne s'y fie qui voudra qu'il ne l'aye bien recognue la sonde la main. [Note 172: Probablement _Martha's Vineyard_.] Voila toutes les costes que nous descouvrismes tant l'Acadie, que s Etechemins & Almouchiquois[173], desquelles je fis la 104/760 carte fort exactement de ce que je veis, que je fis graver en l'an 1604[174] qui depuis a est mite en lumire aux discours de mes premiers voyages. [Note 173: Depuis 1604, jusqu' l'automne de 1606.] [Note 174: Champlain ne put faire graver, en 1604, que la carte du voyage d'exploration qu'il fit dans le Saint-Laurent, en 1603, avec Pont-Grav. Cette premire carte est encore retrouver.] _Descouverture depuis le Cap de la Hve jusques Canseau, fort particulirement._ CHAPITRE VIII Partant du cap de la Hve jusques Sesambre[175], qui est une isle ainsi appelle par quelques Mallouins, distante de la Hve de 15 lieues, se trouvent en ce chemin quantit d'isles, qu'avons nommes les Martyres, pour y avoir eu des Franois autrefois tuez par les Sauvages. Ces isles sont en plusieurs culs de sac & bayes, en l'une desquelles y a une riviere appelle Saincte Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues, qui est par la hauteur de 44 degrez, & 25 minutes de latitude. Les isles & costes sont remplies de quantit de pins, sapins, bouleaux, & autres meschans bois. La pesche du poisson y est abondante, comme aussi la chasse des oiseaux. [Note 175: Aujourd'hui Sambro.] De Sesambre passasmes une baye fort saine[176] contenant 7 8 lieues, o il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au fonds, qui est l'entre d'une petite riviere de peu d'eau, & fusmes un port distant de Sesambre de 8 lieues, mettant le 105/761 cap au nordest quart d'est, qui est assez bon pour des vaisseaux du port de cent six vingts tonneaux. En son entre y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller la grande terre. Nous avons nomm ce lieu le port Saincte Heleine[177], qui est parla hauteur de 44 degrez 40 minutes peu plus ou moins de latitude. [Note 176: La baie de Chibouctou, aujourd'hui le havre d'Halifax.] [Note 177: Probablement ce qu'on appelle aujourd'hui le havre de Jeddore.] De ce lieu fusmes une baye appelle la baye de toutes isles [178], qui peut contenir 14 15 lieues: lieux qui sont dangereux cause des bancs, bases, & battures qu'il y a. Le pays est tres-mauvais voir, remply de mesmes bois que j'ay dit cy-dessus. [Note 178: Voir 1613, p. 128, note 2.] De l passasmes proche d'une riviere qui en est distante de six lieues, qui s'appelle la riviere de l'isle verte[179], pour y en avoir une en son entre. Ce peu de chemin que nous fismes est remply de quantit de rochers qui jettent prs d'une lieue la mer, o elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez un quart de latitude. [Note 179: La rivire Sainte-Marie. (Voir 1613, p. 128, note 3.)] De l fusmes un lieu o il y a un cul de sac[180] & deux ou trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte trois lieues. Nous passasmes aussi par plusieurs isles qui sont ranges les unes proches des autres, & les nommasmes les isles ranges, distantes de l'isle verte de 6 7 lieues. En aprs passasmes par une autre baye[181] o il y a plusieurs isles, & fusmes jusques un lieu o trouvasmes un vaisseau qui faisoit pesche de poisson entre des isles qui sont un peu esloignes de 106/762 la terre, distantes des isles ranges 4 lieues, & appellasmes ce lieu le port de Savalette[182], qui estoit le maistre du vaisseau qui faisoit pesche, qui estoit Basque. [Note 180: Aujourd'hui _Country Harbour_.] [Note 181: Aujourd'hui _Torbay_.] [Note 182: Probablement White Haven. (Voir 1613, p. 129, note 3.)] Partant de ce lieu arrivasmes Canseau[183] le 27 du mois, distant du port de Savalette six lieues, o passasmes par quantit d'isles jusques audit Canseau, ausquelles y a telle abondance de framboises, qu'il ne se peut dire plus. [Note 183: Voir 1613, p. 130, note I.] Toutes les costes que nous rangeasmes depuis le cap de Sable jusques en ce lieu, sont terres mdiocrement hautes, & costes de rochers, en la plus-part des endroits bordes de nombre d'isles & brisans qui jettent la mer par endroits prs de deux lieues, qui sont fort mauvais pour l'abord des vaisseaux: neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & rades le long des costes & isles. Pour ce qui est de la terre, elle est plus mauvaise, & mal agrable qu'en autres lieux qu'eussions veus, except en quelques rivieres ou ruisseaux, o le pays est assez plaisant: & ne faut douter qu'en ces lieux l'hyver n'y soit froid, durant prs de six mois[184]. [Note 184: L'dition de 1640 porte prs de six sept mois, comme l'dition de 1613.] Ce port de Canseau est un lieu entre des isles, qui est de fort mauvais abord, si ce n'est de beau temps, pour les rochers & brisans qui sont autour. Il s'y fait pesche de poisson verd & sec. De ce lieu jusques l'isle du cap Breton, qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude[185], & 14. 107/763 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aymant y a huict lieues, & jusques au cap Breton 25 o entre les deux y a une grande baye[186] qui entre environ 9 ou 10 lieues dans les terres, & fait partage entre l'isle du cap Breton, & la grand'terre qui va rendre en la grande baye Sainct Laurent, par o on va Gasp & isle Perce, o se fait pesche de poisson. Ce passage de l'isle du cap Breton est fort estroit. Les grands vaisseaux n'y passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez, cause des grands courans & transports de mares qui y sont, & avons nomm ce lieu le passage courant[187], qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude. [Note 185: La latitude du cap Breton est d'environ 45 57', et la variation de l'aiguille y est aujourd'hui de prs de 24 de dclinaison occidentale.] [Note 186: La baie de Chdabouctou.] [Note 187: Aujourd'hui le dtroit de Canseau.] Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a 80 lieues de circuit, & est la plus-part terre montagneuse, toutesfois en quelques endroits agrable. Au milieu d'icelle y a une manire de lac[188], o la mer entre par le cost du nort quart du nordest, & du sud quart du suest[189], & y a quantit d'isles remplies de grand nombre de gibbier, & coquillages de plusieurs sortes, entre autres des huistres qui ne sont de grande saveur. En ce lieu y a plusieurs ports & endroits o l'on fait pesche de poisson, savoir le port aux Anglois[190], distant du cap Breton environ deux trois lieues: & l'autre, Niganis, 18 ou 20 lieues plus au nort. Les Portugais autrefois voulurent habiter ceste isle, & y passerent un hyver: mais la rigueur du temps & les froidures leur firent abandonner leur 108/764 habitation. Toutes ces choses veues, je repassay en France, aprs avoir demeur quatre ans tant l'habitation de Saincte Croix, qu'au port Royal[191]. [Note 188: Le Bras-d'or, ou Labrador.] [Note 189: Voir 1613, p. 132, note 2.] [Note 190: Appel depuis Louisbourg.] [Note 191: Champlain partit de Canseau le 3 septembre 1607; il avait quitt le Havre au commencement d'avril 1604: il y avait donc trois ans et cinq mois qu'il, tait l'Acadie.] _Fin du second Livre._ 109/765 LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN. LIVRE TROISIESME. _Voyages du sieur de Poitrincourt en la nouvelle France, o il laisse son fils le Sieur de Biencourt. Pres Jesuites qui y sont envoyez & les progrs qu'ils y firent, y faisans fleurir la Foy Chrestienne._ CHAPITRE PREMIER. Le sieur de Poitrincourt pre ayant obtenu un don du Sieur de Mons, en vertu de sa commission, de quelques terres adjacentes au port Royal, qu'il avoit abandonnes, l'habitation demeurant en son entier, ledit Sieur de Poitrincourt fait tout devoir de l'habiter, & y laisse son fils Sieur de Biencourt, lequel pendant qu'il excogite les moyens de s'y pouvoir establir, les Rochelois & les Basques l'assistent en la plus grande partie des embarquemens, souz esperance d'avoir les pelleteries par leur moyen: mais son dessein ne luy russit pas comme il desiroit. Car Madame de Guercheville trs-charitable, 110/766 s'entremet en ceste affaire en faveur & consideration des Pres Jesuites. En voicy le discours. Ledit sieur Jean de Poitrincourt, avant que le sieur de Mons partist de la nouvelle France, luy demanda en don le Port Royal, qu'il luy accorda, condition que dans deux ans en suitte ledit sieur de Poitrincourt s'y transporteroit avec plusieurs autres familles, pour cultiver & habiter le pays; ce qu'il promit faire, & en l'an 1607, le feu Roy Henry le Grand luy ratifia & confirma ce don, & dit au feu Reverend Pre Coton qu'il vouloit se servir de leur Compagnie en la conversion des Sauvages, promettant deux mille livres pour leur entretien. Le Pre Coton obt au commandement de sa Majest; & entre autres de leurs Peres se presenta le Pere Biard, pour estre employ en un si sainct voyage: & l'an 1608, il fut envoy Bordeaux, o il demeura long temps sans entendre aucunes nouvelles de l'embarquement pour Canada. L'an 1609, le sieur de Poitrincourt arriva Paris: le Roy en estant adverty, & ayant sceu que contre l'opinion de sa Majest il n'avoit boug de France, se fascha fort contre luy. Mais pour contenter sadite Majest, il s'quipe pour faire le voyage. Sur cette resolution le Pre Coton offre luy donner des Religieux: sur quoy ledit sieur de Poitrincourt luy dit qu'il seroit meilleur d'attendre jusques en l'an suivant, promettant qu'aussi tost qu'il seroit arriv au port Royal, il renvoyeroit 111/767 son fils, avec lequel les PP. Jesuites viendroient. De faict l'an 1610, ledit sieur de Poitrincourt s'embarqua sur la fin de Fevrier, & arriva au port Royal au mois de Juin suivant, o ayant assembl le plus de Sauvages qu'il peut, il en fit baptiser environ 25 le jour de sainct Jean Baptiste, par un Prestre appelle Messire Josu Fleche, surnomm le Patriarche. Peu de temps aprs il renvoya en France le sieur de Biencourt son fils, aag d'environ 19 ans, pour apporter les bonnes nouvelles du baptesme des Sauvages[192], & faire en sorte qu'il fust en brief secouru de vivres, dont il estoit mal pourveu, pour y passer l'hyver. [Note 192: Lescarbot nous a conserv les noms de vingt-et-un sauvages baptiss Port Royal par un prtre du diocse de Langres, nomm Jess Flch. (Hist. de la Nouv. France, liv. V, ch. VIII.)] Le Reverend Pre Christoffe Balthazar, Provincial, commit pour aller avec le sieur de Biencourt, les Peres Pierre Biart, & Remond Masse[193]; le Roy Louys le Juste leur ayant fait delivrer cinq cents escus promis par le feu Roy son pre, & plusieurs riches ornemens donnez par les Dames de Guercheville & de Sourdis. Estans arrivez Dieppe, il y eut quelque contestation entre les Pres Jesuites, & des marchands[194], ce qui fut cause que lesdits Pres se retirrent en leur Collge d'Eu. [Note 193: Enemond Mass. (Voir Hist. de la Colonie franaise en Canada, t. I, note de la p. 101.)] [Note 194: Ces marchands taient Duchesne et Dujardin, tous deux de la religion prtendue reforme. (Relat. du P. Biart, ch. XII.--Lescarbot, liv. V, ch. X.--Asseline, _ms_. de Dieppe.)] Ce qu'ayant sceu Madame de Guercheville, fut fort indigne de ce que de petits marchands avoient est se outrecuidez d'avoir offens, & travers ces Peres, dit qu'ils devoient estre punis, 112/768 mais tout leur chastiement fut qu'ils ne furent receus l'embarquement. Et ayant sceu que l'quipage ne se monsteroit qu' quatre mil livres, elle fit une queste en la Cour, & par cet office charitable elle recueillit ladite somme dont elle paya les marchands qui avoient troubl lesdits Pres, & les fit casser de toute association: & du reste de ceste somme, & d'autres grands biens, fit un fonds pour l'entretien desdits Peres, ne voulant qu'ils fussent charge au sieur de Poitrincourt, & faire en sorte que le profit qui reviendroit des pelleteries & des pesches que le navire remporteroit, ne reviendroit point au profit des associez, & autres marchands, mais retourneroit en Canada, en la possession des Sieurs Robin & de Biencourt, qui l'employeroient l'entretien du port Royal & des Franois qui y resident. A ce subject fut conclu & arrest que cet argent de Madame de Guercheville, ayant est destin pour le profit de Canada, les Jesuites auroient part aux moluments de l'association desdits sieurs Robin & de Biencourt, & y participeroient avec eux. C'est ce contract d'association qui a fait tant semer de bruits, de plaintes, & de crieries contre les Pres Jesuites, qui en cela, & en toute autre chose se sont equitablement gouvernez selon Dieu & raison, la honte & confusion de leurs envieux & mesdisans. Le 26. Janvier 1611, les mesmes Peres s'embarquerent avec ledit sieur de Biencourt, lequel ils assisterent d'argent pour mettre le vaisseau hors, & soulager les grandes necessitez qu'ils 113/769 avoient eues en ceste navigation; d'autant que costoyans les costes ils s'arreterent & sejournerent en plusieurs endroits avant qu'arriver au port Royal, qui fut le 12 juin[195] 1611, le jour de la Pentecoste; & pendant ce voyage lesdits Peres eurent grande disette de vivres, & d'autres choses, ainse que rapportrent les pilotes David de Bruges, & le Capitaine Jean Daune, tous deux de la religion prtendue reforme, confessans qu'ils avoient trouv ces bons Peres tout autres que l'on les leur avoit dpeint. [Note 195: Le 22 mai, comme le prouvent abondamment les dtails renferms dans les lettres du P. Biard. C'est ce jour-l, au reste, que tombait la Pentecte en 1611.] Le sieur de Poitrincourt desirant retourner en France, pour mieux donner ordre ses affaires, laissa son fils le sieur de Biencourt, & les Pres Jesuites auprs luy, qui faisoient tous ensemble environ 20[196] personnes. Il partit la my-Juillet de la mesme anne 1611 & arriva en France sur la fin du mois d'Aoust. [Note 196: Vingt & deux personnes, en comptant les deux Jesuites, dit la Relat. du P. Biard ch. XXV.] Pendant l'hyvernement ledict sieur de Biencourt fit encores quelques fascheries aux gens du fils dudit Pontgrav, appelle Robert Grav(197), qu'il traitta assez mal: mais en fin par le travail des Pres Jesuites, le tout fut appais, & demeurrent bons amis. [Note 197: Le jeune du Pont avoit l'anne prochainement passe, est faist prisonnier par le sieur de Poitrincourt, d'o s'estant vad subtilement, il avoit est contrainct courir les bois en grande misere... Le P. Biard supplia le sieur de Poitrincourt d'avoir esgard aux grands merites du sieur du Pont le pre, & aux belles esperances qu'il y avoit du fils... Il amena ledit du Pont au sieur de Poitrincourt, & paix & reconciliation faicte on tira le canon. (Relat. du P. Biard, ch. XIV.) Reconciliatus quoque magni quidam juvenis & animi & spei. Is, quod sibi a D. Potrincurtio timeret, annum jam unum cum silvicolis eorum more atq vestitu pererrabat, & suspicio erat pejoris quoq rei. Obtulit eum mihi Deus: colloquor deniq post multa juvenis sese credit. Deduco eum ad Potrincurtium. Non poenituit fidei datae: pax facta est maximo omnium gaudio, & juvenis postridie, antequam ad sacram Eucharistiam accederet, suapte ipse sponte a circumstantibus mali exempli veniam petiit. (Lettre du P. Biard, 1612, Archives du Gesu.)] Le sieur de Poitrincourt cherchant en France tous moyens 114/770 d'aller secourir son fils. Madame de Guercheville, pieuse, vertueuse, & fort affectionne la conversion des Sauvages, ayant desja recueilly quelques charitez, en communiqua avec luy, & dit que trs-volontiers elle entreroit en la compagnie, & qu'elle envoyeroit avec luy des Peres Jesuites, pour le secours de Canada. Le contract d'association fut pass, lad. Dame authorise de Monsieur de Liencour[198], premier Escuyer du Roy, & Gouverneur de Paris, son mary. Par ce contract fut arrest, Que presentement elle donneroit mil escus pour la cargaison d'un vaisseau, moyennant quoy elle entreroit au partage des profits que ce navire rapporteroit, & des terres que le Roy avoit donnes au sieur de Poitrincourt, ainsi qu'il est port en la minute de ce contract. Lequel sieur de Poitrincourt se reservoit le port Royal, & ses terres; n'entendant point qu'elles entrassent en la communaut des autres Seigneuries, Caps, Havres, & Provinces qu'il dit avoir audit pays contre le port Royal. Ladite Dame luy demanda qu'il eust faire paroistre tiltres par lesquels ces Seigneuries & terres luy appartenoient, & comme il possedoit tant de domaine. Mais il s'en excusa, disant que ses filtres & papiers estoient demeurez en la nouvelle France. [Note 198: Dans d'autres exemplaires cette phrase se lit ainsi: Le contract d'association fut pass avec lad. Dame, authorise de Mr. de Liencourt...] Ce qu'entendant ladite Dame, se mesfiant de ce que disoit le sieur de Poitrincourt, & voulant se garder d'estre surprise, elle traicta avec le sieur de Mons, ce qu'il luy retrocedast tous les droicts, actions, & prtentions qu'il avoit, ou jamais 115/771 eu en la nouvelle France, cause de la donation luy faite par feu Henry le Grand. La Dame de Guercheville obtient lettres de sa Majest present rgnant, par lesquelles donation luy est faite de nouveau[199] de toutes les terres de la nouvelle France, depuis la grande riviere, jusques la Floride, horsmis seulement le port Royal, qui estoit ce que ledit sieur de Poitrincourt avoit presentement[200], & non autre chose. [Note 199: L'dition de 1640 porte: donation nouvelle luy est faite de toutes...] [Note 200: L'dition de 1640 porte: premirement.] Ladite Dame donna l'argent aux Pres Jesuites pour le mettre entre les mains de quelque marchand Dieppe: mais ledit sieur de Poitrincourt fit tant avec les mesmes Peres, que de ces mille escus il en tira quatre cents. Il commit cet embarquement un sien serviteur appell Simon Imbert Sandrier, qui s'acquitta assez mal de l'administration de ce navire quip & frt. Il partit de Dieppe le 31 de Dcembre au fort de l'hyver, & arriva au port Royal le 23 de Janvier l'an suivant 1612. Le sieur de Biencourt fort aise d'une part de voir ce nouveau secours arriv, & d'autre fasch de voir Madame de Guercheville hors de ceste compagnie, suivant ce que ledit Imbert luy avoit dit, & des plaintes que luy firent les Pres Jesuites du mauvais mesnage fait en tel embarquement par cet Imbert, qui tort & sans cause accusoit les Peres, lesquels neantmoins le contraignirent de confesser qu'il estoit gaillard quand il parla audit sieur de Biencourt. En fin toutes ces choses estans appaises & pardonnes, le Pere 116/772 Masse estant avec les Sauvages pour apprendre leur langue, il devint malade en un lieu, o il eut grande disette, car tout estoit en dsordre en ceste demeure. Le Pre Biart demeura au port Royal, o il souffrit plusieurs fatigues, & de grandes necessitez quelques jours durant, amasser du gland, & chercher des racines pour son vivre. Pendant ce temps on dressoit en France un equipage pour retirer les jesuites du port Royal, & fonder une nouvelle demeure en un autre endroit. Le chef de cet quipage estoit la Saussaye, ayant avec luy trente personnes qui y devoient hyverner, y compris deux jesuites & leur serviteur, qui se prendroient au port Royal. Il avoit desja avec luy deux autres Peres Jesuites, savoir le Pre Quentin[201], & le Pre Gilbert du Thet [202], mais ils devoient revenir en France avec l'quipage des matelots, qui estoient 38.[203] La Royne avoit contribu la despense des armes, des poudres, & de quelques munitions. Le vaisseau estoit de cent tonneaux, qui partit de Honnefleur le 12 Mars l'an 1613, & arriva la Hve l'Acadie le 16 de May, o ils mirent pour marque de leur possession les armes de Madame de Guercheville. Ils vindrent au port Royal, o ils ne trouverent que 5 personnes, deux Peres Jesuites, Hbert[204] Apoticaire (qui tenoit la place du Sieur de Biencourt, pendant qu'il 117/773 estoit all bien loin chercher dequoy vivre) & deux autres personnes. Ce fut luy qu'on presenta les lettres de la Royne, pour relascher les Pres, & leur permettre aller o bon leur sembleroit; ce qu'il fit: & ces Peres retirrent leurs commoditez du pays, & laisserent quelques vivres audit Hbert, afin qu'il n'en eust necessit. [Note 201: Jacques Quentin. On a quelquefois confondu ce P. Jacques Quentin avec Claude Quentin, que nous trouvons port sur le Catalogue de 1625 comme tudiant en thologie la Flche..(Premire mission des Jsuites en Canada, par le P. Carayon, note de la p. 109.)] [Note 202: Gilbert du Thet n'tait que Frre.] [Note 203: Le P. Biard dit 48. (Relat, ch. XXIII.)] [Note 204: Louis Hbert, qui plus tard vint s'tablir Qubec.] Ils sortirent de ce lieu, & furent habiter les monts deserts l'entre de la riviere de Pemetegoet. Le pilote arriva au cost de l'est de l'isle des monts deserts, o les Peres logrent, & rendirent grces Dieu, eslevans une croix, & firent le sainct sacrifice de la Messe: & fut ce lieu nomm Sainct Sauveur, 44 degrez & un tiers de latitude. L peine commenoient-ils s'accommoder, & deserter le lieu, que l'Anglois survint, qui leur donna bien d'autre besongne. Depuis que ces Anglois se sont establis aux Virgines, afin de se pourveoir de molus, ont accoustum de venir faire leur pesche seize lieues de l'isle des monts deserts: & ainsi y arrivans l'an 1613, estans surpris des bruines & jettez la coste des Sauvages de Pemetegoet, estimans qu'ils estoient Franois, leur dirent qu'il y en avoit Sainct Sauveur. Les Anglois estans en necessit de vivres, & tous leurs hommes en pauvre estat, deschirez, & demy nuds, s'informent diligemment des forces des Franois: & ayans eu response conforme leur desir, ils vont droit eux, & se mettent en estat de les combattre. Les Franois voyans venir un seul navire pleines voiles, sans savoir que dix autres approchoient, recogneurent que c'estoient Anglois. Aussi tost le sieur de la Motte le Vilin, Lieutenant de la Saussaye, & quelques autres, accourent 118/774 au bord pour le dfendre. La Saussaye demeure terre avec la plus-part de ses hommes: mais en fin l'Anglois estant plus fort que les Franois, aprs quelque combat prirent les nostres. Les Anglois estoient en nombre de 60 soldats, & avoient 14 pices de canon. En ce combat Gilbert du Thet fut tu[205] d'un coup de mousquet, quelques autres blessez, & le reste furent pris, except Lamets, & quatre autres qui se sauverent[206]. Par aprs il entrent au vaisseau des Franois s'en saisissent, pillent ce qu'ils y trouvent, desrobent la Commission du Roy que la Saussaye avoit en son coffre. Le Capitaine qui commandoit en ce vaisseau s'appelloit Samuel Argal. [Note 205: Il reut un coup de mousquet au travers du corps, et mourut de sa blessure le lendemain. Outre ce Frre, deux autres franais furent tus, et quatre blesss, du nombre desquels tait le capitaine Flory. Or le P. Biard ayant sceu la blessure du P. Gilbert du Thet, fit demander au Capitaine que les blessez fussent portez terre, ce qui fut accord, & par ainsi le dit Gilbert eut le moyen de se confesser, & de louer & bnir Dieu juste & misericordieux en la compagnie de ses frres, mourant entre leurs mains; ce qu'il fit avec grande constance, resignation & devotion vingt-quatre heures aprs sa blessure. Il eut son souhait, car au dpart de Honfleur, en presence de tout l'quipage, il avoit hauss les mains & les yeux vers le ciel, priant Dieu qu'il ne revinst plus en France, mais qu'il mourust travaillant la conqueste des mes & au salut des Sauvages. Il fut enterr le mesme jour au pied d'une grande croix que nous avions dresse du commencement. (Relat. du P. Biard.)] [Note 206: Le Capitaine anglois avoit une espine au pied qui le tourmentoit: c'estoit le pilote & les matelots qui estoient evadez, & desquels il ne pouvoit savoir nouvelles. Ce pilote appell le Bailleur, de la ville de Rouen, s'en estant all pour recognoistre, ainsi qu'il vous a est dit, ne put point retourner temps au navire pour le deffendre, & partant il retira sa chaloupe l'escart, & la nuict venue, prit encore avec luy les autres matelots, & se mit en suret hors la veue & le pouvoir des Anglois, _(Ibid.)_] Les ennemis mettent pied terre, cherchent la Saussaye, qui s'estoit retir dans les bois. Le lendemain vint trouver l'Anglois, qui luy fit bonne rception: & luy demandant sa Commission, il va son coffre pour la prendre, croyant qu'on ne l'auroit point ouvert. Il y trouve toutes ses bardes & commoditez, horsmis la Commission, dont il demeura fort 119/775 estonn. Et alors l'Anglois faisant le fasch, luy dit: _Quoy? vous nous donnez entendre que vous avez Commission du Roy vostre Maistre, & ne la pouvez produire? vous estes donc des forbans & pirates, qui meritez la mort._ Ds lors les Anglois partirent le butin entr'eux. Les Pres Jesuites voyans le pril auquel les Franois estoient rduits, font en sorte avec Argal, qu'ils appaiserent les Anglois, & par des raisons puissantes que luy donna le Pre Biart, il prouve que tous leurs hommes estoient gens de bien, & recommandez par sa Majest Tres-chrestienne. L'Anglois fit mine de s'accorder, & croire aux raisons des Peres, & dirent au sieur de la Saussaye: _Il y a bien de vostre faute de laisser ainsi perdre vos lettres._ Et par aprs firent disner lesdits Peres leur table. Il fut parl de renvoyer les Franois en France, mais on ne leur vouloit donner qu'une chaloupe 30 qu'ils estoient, pour aller trouver passage le long des costes. Les Pres leur remonstrerent qu'il estoit impossible qu'une chaloupe peust suffire les conduire sans pril. Et alors Argal dit: _J'ay trouv un autre expdient pour les conduire aux Virgines_. Les artisans, souz promesse qu'on ne les forceroit point au faict de leur religion, & qu'aprs un an de service on les feroit repasser en France, trois acceptrent cet offre: aussi le sieur de la Motte avoit ds le commencement consenty de s'en aller la Virgine, avec ce Capitaine Anglois, lequel l'honoroit pour l'avoir trouv faisant son devoir; & luy permit d'amener quelques uns des siens avec luy, & le Pre Biart: que quatre qu'ils estoient, savoir deux Peres, & deux autres, fussent 120/776 conduits aux isles o les Anglois faisoient la pesche des molus, & qu'il leur mandast que par leur moyen il peust passer en France: ce que le Capitaine Anglois luy accorda trs-volontiers. De cette faon la chaloupe se trouva capable de porter les hommes divisez en trois bandes. Quinze estoient avec le pilote qui s'estoit eschap: quinze avec l'Anglois, & quinze en la chaloupe accorde, o estoit le Pere Masse, & fut delivre entre les mains de la Saussaye, & du mesme Pere Masse, avec quelques vivres, mais il n'y avoit aucuns mariniers, & de bonne fortune le pilote la rencontra, qui fut un grand bien pour eux, & furent jusques Sesembre, par del la Hve, o estoit le vaisseau de Robert Grav, & un autre. Ils diviserent les Franois en deux bandes, pour les repasser en France, & arriverent Sainct Malo, sans avoir couru aucun peril par les tempestes. Le Capitaine Argal mena les quinze Franois & les Pres Jesuites aux Virgines, o estans, le chef d'icelle appell le Mareschal, commandant au pays, menaoit de faire mourir les Peres, & tous les Franois: mais Argal se banda contre luy, disant qu'il leur avoit donn sa parole.. Et se voyant trop foible pour les soustenir & dfendre, se resolut de monstrer les Commissions qu'il avoit drobs; & le Mareschal les voyant s'apaisa, & promit que la parole qu'on leur avoit donne leur seroit tenue. Ce Mareschal fait assembler son conseil, & se resoult d'aller la coste d'Acadie, & y razer toutes les demeures & forteresses jusques au 46e degre, pretendant que tout ce pays luy appartenoit. 121/777 Sur ceste resolution du Mareschal, Argal reprend la routte avec trois vaisseaux, divise les Franois en iceux, & retournent Sainct Sauveur; ou croyans y trouver la Saussaye, & un navire nouvellement arriv, ils sceurent qu'il estoit retourn en France. Ils y plantrent une croix, au lieu de celle que les Peres y avoient plante, qu'ils rompirent, & sur la leur ils escrivirent le nom du Roy de la grand'Bretagne, pour lequel ils prenoient possession de ce lieu. De l il fut la Saincte Croix, qu'il brusla, osta toutes les marques qui y estoient, & print un morceau du sel qu'il y trouva. Par aprs il fut au port Royal, conduit d'un Sauvage qu'il print par force, les Franois ne le voulant enseigner, met pied terre, entre dedans, visite la demeure, & n'y trouvant personne, prend ce qui y estoit de butin, la fit brusler, & en deux heures le tout fut rduit en cendres, & osta toutes les marques que les Franois y avoient mises: de sorte que ceux qui y estoient furent contraints d'abandonner ceste demeure, & s'en aller avec les Sauvages. Un Franois meschant & desnatur, qui estoit avec ceux qui s'estoient sauvez dans les bois, approchant du bord de l'eau, cria tout haut, & demanda parlementer, ce qui luy fut accord, & lors il dit: _Je m'estonne qu'y ayant avec vous un Jesuite Espagnol, appell, le Pere Biart, vous ne le faites mourir comme un meschant homme, qui vous fera du mal s'il peut, si le laissez faire._ Est-il possible que la nation Franoise 122/778 produise de tels monstres d'hommes detestables, semeurs de faussetez calomnieuses, pour faire perdre la vie ces bons Peres? Les Anglois partent du port Royal le 9 Novembre 1613 pour retourner aux Virgines. En ce voyage la contrarit des vents & des tempestes fut telle, que les trois vaisseaux se separerent. La barque o estoient six Anglois ne s'est peu recouvrer du depuis, & le vaisseau du Capitaine Argal abordant les Virgines, qui fit entendre au Mareschal ce qu'estoit le Pre Biart, qu'il tenoit pour Espagnol, & qui l'attendoit pour le faire mourir. Il estoit alors au troisiesme vaisseau, o commandoit un Capitaine nomme Turnel, ennemy mortel des Jesuites; & ce vaisseau fut tellement battu du vent de surouest, que mettant contre-bord, il fut contraint de relascher aux Sores[204], 500 lieues des Virgines, o l'on tua tous les chevaux qui avoient est pris au port Royal, qu'ils mangrent au defaut d'autres vivres. En fin ils arriverent une isle des Sores, & alors il dit au Pere: _Dieu est courrouc, contre nous, & nous contre vous[208], pour le mal que nous vous avons fait souffrir injustement. Mais je m'estonne comme des Franois estans dans les bois, au milieu de tant de miseres & apprehensions, ayant fait courir le bruit que vous estes Espagnol: & l'ont non seulement dit & asseur, mais l'ont signe? Monsieur_ (dit le Pre) _vous savez que pour toutes les calomnies & mesdisances, je n'ay jamais mal parl de ceux qui m'accusoient, vous estes tesmoin de la patience que j'ay eue contre tant d'adversitez, 123/779 mais Dieu cognoist la vrit. Non seulement je n'ay jamais est en Espagne, ny aucun de mes parents, mais je suis bon fidle Franois pour le service de Dieu, & de mon Roy, & feray tousjours paroistre au pril de ma vie que c'est tort que l'on m'a calomni, & que l'on m'appelle Espagnol. Dieu leur pardonne, & qu'il luy plaise nous delivrer d'entre leurs mains, & vous particulirement, pour nostre bien, & oublions le pass._ [Note 207: L'dition de 1640 porte: Esores.] [Note 208: _Et non contre vous_. (Voir Relat. du P. Biard.)] De l ils vont mouiller l'anchre la rade de l'isle du Fal [209], qui est une des Sores, & furent contraints d'anchrer en ce port, & cacher les Peres en quelque endroit au fonds du vaisseau, & tirrent parole d'eux qu'ils ne se descouvriroient point, ce qu'ils firent. [Note 209: L'dition de 1640 porte: Fayal, qui est une des Esores.] La visite du vaisseau fut faite par les Portugais, qui descendirent au bas o les Peres estoient, & qui les voyoient sans faire aucun signe, & neantmoins s'ils se fussent donnez cognoistre aux Portugais, ils eussent est aussi tost delivrez, & tous les Anglois pendus: mais ces visiteurs pour ne chercher exactement, ne veirent point les Peres Jesuites, & s'en retournrent terre, & ainsi les Anglois furent delivrez du hazard qu'ils couroient d'estre pendus, allrent qurir tout ce qui leur estoit necessaire, puis levans l'anchre, mettent en mer, & font mille remerciemens aux Peres, qu'ils caressent; & n'ayans plus opinion qu'ils fussent Espagnols, les traittent le plus humainement qu'ils peuvent, admirent leur grande constance & vertu souffrir les paroles qu'ils avoient dites d'eux, & ne furent que bienveillances & tesmoignages de bonne amiti, jusques ce qu'ils fussent arrivez en Angleterre: leur 124/780 monstrans par l que c'estoit contre l'opinion de plusieurs ennemis de l'Eglise Catholique & au prejudice de la vrit, qu'ils leur imposent que leur doctrine enseigne qu'il ne faut garder la foy aux Hrtiques. En fin Argal arrive au port de Milfier l'an 1614. en la Province de Galles, o le Capitaine fut emprisonn[210], pour n'avoir passe-port, ny commission, son Gnral l'ayant, & s'estant esgar, comme avoit fait son Vice-Admiral. [Note 210: Suivant le P. Biard, Argal fut emprisonn Pembroke, ville principale de cest endroit & vice-admiraut. (Relat. du P. Biard, ch. XXXII.)] Les Peres Jesuites racontrent comme le tout s'estoit pass, & par aprs le Capitaine Argal fut delivr, & retourna en son vaisseau, & les Peres furent retenus terre, aimez & caressez de plusieurs personnes. Et sur le discours que le Capitaine de leur vaisseau faisoit de ce qui se passa aux Esores, la nouvelle vint Londres la Cour du Roy de la grand'Bretagne, l'Ambassadeur de sa Majest Tres-chrestienne poursuivit la delivrance des peres, qui furent conduits Douvre, & de l passrent en France, & se retirrent en leur Collge d'Amiens, aprs avoir est neuf mois & demy entre les mains des Anglois. Le sieur de la Motte arriva aussi au mesme temps en Angleterre, dans un vaisseau qui estoit de la Bermude, ayant pass aux Virgines. Il fut pris en son vaisseau, & arrest, mais delivr par l'entremise de Monsieur du Biseau, pour lors Ambassadeur du Roy en Angleterre. Madame de Guercheville ayant advis de tout cecy, envoya la 125/781 Saussaye Londres, pour solliciter la restitution du navire, & fut tout ce que l'on peut retirer pour lors trois Franois moururent la Virginie, & 4 y resterent, pendant qu'on travailloit leur delivrance. Les Pres y baptiserent 30 petits enfans, except trois, qui furent baptisez en necessit[211]. [Note 211: Cette phrase, qui, videmment, est extraite de la relation du P. Biard, comme tout le reste de ce chapitre, se rapporte aux travaux des PP. Jsuites l'Acadie: Le Patriarche Flesche, dit ce Pre, en avoit baptis [des sauvages] peut-estre quatre-vingts, les Jesuites seulement une vingtaine, & iceux petits enfans, horfmis trois qui ont est baptisez en extrme necessit de maladie, & sont allez jouir de la vie bienheureuse, aprs avoir est rgnrez icelle, comme aussi aucun des petits enfans. (Relat. de la Nouv. France, ch. XXXIV.)] Il faut advouer que ceste entreprise fut traverse de beaucoup de malheurs, qu'on eust bien peu eviter au commencement, si Madame de Guercheville eust donn trois mil six cents livres au sieur de Mons, qui desiroit avoir l'habitation de Qubec, & de toute autre chose. J'en portay parole deux ou trois fois au R. P. Coton, qui mesnageoit cet affaire, lequel eust bien desir que le traict se fust fait avec de moindres conditions, ou par d'autres moyens, qui ne pouvoit estre l'avantage dudit sieur de Mons, qui fut le sujet pourquoy rien ne se fit, quoy que je peusse representer audit Pere avec les avantages qu'il pourroit avoir en la conversion des infidles, que pour le commerce & trafic qui s'y pouvoit faire par le moyen du grand fleuve Sainct Laurent, beaucoup mieux qu'en l'Acadie, mal aise conserver, cause du nombre infiny de ses ports, qui ne se pouvoient garder que par de grandes forces, joint que le terroir y est peu peupl de Sauvages, outre que l'on ne pourroit pntrer par ces lieux dans les terres, o sont nombre 126/782 d'habitans sedentaires, comme on pourroit faire par ladite riviere Sainct Laurent, plustost qu'aux costes d'Acadie. D'avantage, que l'Anglois qui faisoit alors ses peches en quelques isles esloignes de 13 14 lieues de l'isle des monts deserts, qui est l'entre de la riviere de Pemetegoet, feroit ce qu'il pourroit pour endommager les nostres, pour estre proche du port Royal & autres lieux. Ce que pour lors ne se pouvoit esperer Qubec, o les Anglois n'avoient aucune cognoissance. Que si ladite dame de Guercheville eust en ce temps l entr en possession de Quebec, on se fust peu asseurer[212] que par la vigilance des Pres Jesuites, & les instrucions que je leur pouvois donner, le pays se fust beaucoup mieux accommod, & l'Anglois ne l'eust trouv dnu de vivres & d'armes, & ne s'en fust empar, comme il a fait en ces dernires guerres. Ce qu'il a fait par l'industrie de quelques mauvais Franois, joint qu'alors lesdits Pres n'avoient avec eux aucun homme pour conduire leur affaire, except la Saussaye, peu expriment en la cognoissance des lieux. Mais on a beau dire & faire, on ne peut eviter ce qu'il plaist Dieu de disposer. [Note 212: On et pu s'assurer.] Voila comme les entreprises qui se font la haste, & sans fondement, & faites sans regarder au fonds de l'affaire, reussissent tousjours mal. 127/783 _Seconde entreprise du Sieur de Mons. Conseil que l'Autheur luy donne. Obtient Commission du Roy. Son partement. Bastimens que l'Autheur fait au lieu de Quebec. Crieries contre le Sieur de Mons._ CHAPITRE II. Retournons & poursuivons la seconde entreprise du Sieur de Mons, qui ne perd point courage, & ne veut demeurer en si beau chemin. Le R. P. Coton ayant refus de convenir avec luy des 3600 livres, il me discourut particulirement de ses desseins. Je le conseillay, & luy donnay advis de s'aller loger dans le grand fleuve Sainct Laurent, duquel j'avois une bonne cognoissance par le voyage que j'y avois fait, luy faisant goutter les raisons pourquoy il estoit plus propos & convenable d'habiter ce lieu qu'aucun autre. Il s'y resolut, & pour cet effect il en parle sa Majest, qui luy accorde, & luy donne Commission de s'aller loger dans le pays. Et pour en supporter plus facilement la despense, interdit le trafic de pelleterie tous ses subjects, pour un an seulement. Pour cet effect il fait quiper 2 vaisseaux Honnefleur, & me donna sa lieutenance au pays de la nouvelle France l'an 1608. Le Pont Grav prit le devant pour aller Tadoussac, & moy aprs luy dans un vaisseau charg des choses necessaires & propres une habitation. Dieu nous favorisa si heureusement, que nous arrivasmes dans ledit fleuve au port de Tadoussac; auquel lieu je fais descharger toutes nos commoditez, avec les 128/784 hommes, manouvriers, & artisans, pour aller mont ledit fleuve trouver lieu commode & propre pour habiter. Trouvant un lieu le plus estroit de la riviere, que les habitans du pays appellent Qubec, j'y fis bastir & difier une habitation, & dfricher des terres, & faire quelques jardinages. Mais pendant que nous travaillons avec tant de peine, voyons ce qui se pane en France pour l'excution de ceste entreprise. Le Sieur de Mons qui estoit demeur Paris pour quelques siennes affaires, & esperant que sa Majest luy continueroit sadite Commission, il ne demeura pas beaucoup en repos que l'on ne crie plus que jamais qu'il faut aller au Conseil. Les Bretons, Basques, Rochelois & Normands renouvellent les plaintes; & estans ouis de ceux qui les veulent favoriser, disent que c'est un peuple, c'est un bien public. Mais l'on ne recognoist pas que ce sont peuples envieux, qui ne demandent pas leur bien, ains plustost leur ruine, comme il se verra en la suitte de ce discours. Quoy que c'en soit, voila pour sa seconde fois la Commission revoque, sans y pouvoir remdier. Il s'en faudra retourner de Qubec au printemps prochain; de sorte que qui plus y aura mis, plus y aura perdu, comme sera sans doute ledit Sieur de Mons, lequel me r'escrivit ce qui s'estoit passe, qui me donna sujet de retourner en France voir ces remuemens, & comme l'habitation demeuroit au sieur de Mons, qui en convint quelque temps de l avec ses associez; lequel cependant la met entre les mains de quelque marchand de la Rochelle, certaines conditions, pour 129/785 leur servir de retraitte retirer leurs marchandises, & traicter avec les Sauvages. C'estoit en ce temps l que je fis l'ouverture aud. Reverend Pere Coton, pour Madame de Guercheville, si elle le vouloit avoir, ce qui ne se pt, comme j'ay dit cy-dessus, puis que la traicte estoit permise, jusques ce qu'il renouvellast une autre commission, qui apportait un meilleur rglement que par le pass. J'allay trouver le sieur de Mons, auquel je representay tout ce qui s'estoit pass en nostre hyvernement, et ce que j'avois peu cognoistre & apprendre des commoditez que l'on pouvoit esperer dans le grand fleuve Sainct Laurent, qui m'occasionna de voir sa Majest pour luy en faire particulirement rcit, auquel elle y prit grand plaisir. Cependant le sieur de Mons port d'affection d'embrasser cet affaire quelque prix que ce fust, fait derechef ce qu'il peut pour avoir nouvelle commission. Mais ses envieux, au moyen de la faveur, avoient mis si bon ordre, que son travail fut en vain. Ce que voyant, pour le desir qu'il avoit de voir les terres peuples, il ne laissa, sans commission, de vouloir continuer l'habitation, & faire recognoistre plus particulirement le dedans des terres mont ledit fleuve. Et pour l'excution de ceste entreprise, il fait quiper avec la Socit des vaisseaux, comme font plusieurs autres, qui le trafic n'estoit pas interdit, qui couroient sur nos brises, qui emportrent le lucre des peines de nostre travail, sans qu'ils voulussent contribuer ses entreprises. Les vaisseaux estans prests, le Pont Grav & moy nous embarquasmes pour faire ce voyage l'an 1610. avec artisans & 130/786 autres manouvriers, & fusmes traversez de mauvais temps. Arrivans au port de Tadoussac, & de l Qubec, nous y trouvasmes chacun en bonne disposition. Premier que passer plus outre, j'ay pens qu'il ne seroit hors de sujet de descrire la description de la grande riviere, & de quelques descouvertes que j'ay faites mont ledit fleuve Sainct Laurent, de sa beaut & fertilit du pays, & de ce qui s'est pass s guerres contre les Hiroquois. _Embarquement de, l'Autheur pour aller habiter la grande riviere Sainct Laurent. Description du port de Tadoussac. De la riviere de Saguenay. De l'isle d'Orlans._ CHAPITRE III. Aprs avoir racont au feu Roy tout ce que j'avois veu & descouvert, je m'embarquay pour aller habiter la grande riviere Sainct Laurent au lieu de Qubec, comme Lieutenant pour lors du sieur de Mons. Je partis de Honnefleur le 13 d'Avril 1608. & le 3 de Juin arrivasmes devant Tadoussac, distant de Gasp 80 ou 90 lieues, & mouillasmes l'anchre la rade du port de Tadoussac, qui est une lieue du port, qui est comme une ance l'entre de la riviere du Saguenay, o il y a une mare fort estrange pour sa vistesse, o quelquefois se levent des vents imptueux qui ameinent de grandes froidures. L'on tient que cette riviere a 45 ou 50 lieues du port de Tadoussac jusques au premier sault, qui vient du nort norouest. Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 vaisseaux. 131/787 Il y a de l'eau assez, & est l'abry de la riviere de Saguenay, & d'une petite isle de rochers qui est presque coupe de la mer. Le reste sont montagnes hautes esleves, o il y a peu de terre, sinon rochers & sables remplis de bois, comme sapins & bouleaux. Il y a un petit estang proche du port renferm de montagnes couvertes de bois. A l'entre sont deux pointes, l'une du cost du surouest, contenant prs d'une lieue en la mer, qui s'appelle la pointe aux Allouettes, & l'autre du cost du nordouest, contenant demy quart de lieue, qui s'appelle la pointe aux roches[213]. Les vents du sud suest frappent dans le port, qui ne sont point craindre, mais bien celuy du Saguenay. Les deux pointes cy dessus nommes, assechent de basse mer. [Note 213: La pointe aux Vaches. (Voir 1603, p. 5, note 4.)] En ce lieu y avoit nombre de Sauvages qui y estoient venus pour la traicte de pelleterie, plusieurs desquels vindrent nostre vaisseau avec leurs canaux, qui sont de 8 ou 9 pas de long, & environ un pas, ou pas & demy de large par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts. Ils sont fort subjects tourner si on ne les sait bien gouverner, & sont faits d'escorce de bouleau, renforcez par dedans de petits cercles de cdre blanc, bien proprement arrangez, & sont si lgers, qu'un homme en porte aisment un. Chacun peut porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre pour aller en quelque riviere o ils ont affaire, ils les portent avec eux. Depuis Choacoet le long de la coste jusques au port de Tadoussac, ils sont tous semblables. 132/788 Je fus visiter quelques endroits de la riviere du Saguenay, qui est une belle riviere, & d'une grande profondeur, comme de 80 & 100 brasses. A 50 lieues de l'entre du port, comme dit est, y a un grand sault d'eau, qui descend d'un fort haut lieu, & de grande impetuosit. Il y a quelques isles dedans ceste riviere fort desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins & bruyres. Elle contient de large demie lieue en des endroits, & un quart en son entre, o il y a un courant si grand, qu'il est trois quarts de mare couru dedans la riviere, qu'elle porte encores hors: & en toute la terre que j'y aye veue, ce ne sont que montagnes & promontoires de rochers, la plus-part couverts de sapins & bouleaux; terre fort mal plaisante, tant d'un cost que d'autre: en fin ce sont de vrais deserts inhabitez. Allant chasser par les lieux qui me sembloient les plus plaisans, je n'y trouvois que de petits oiselets, comme arondelles, & quelques oiseaux de riviere, qui y viennent en est; autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure qu'il y fait. Ceste riviere vient du norouest. Les Sauvages m'ont fait rapport qu'ayans pass le premier sault ils en passent huict autres, puis vont une journe sans en trouver, & derechef en passent dix autres, & vont dans un lac, o ils font trois journes[214], & en chacune ils peuvent faire leur aise dix lieues en montant. Au bout du lac y a des peuples qui vivent errans. Il y a 3 rivieres qui se deschargent dans ce lac, l'une venant du nort, fort proche de la mer, 133/789 qu'ils tiennent estre beaucoup plus froide que leur pays; & les autres deux d'autres costes par dedans les terres, o il y a des peuples Sauvages errans, qui ne vivent aussi que de la chasse, & est le lieu ou nos Sauvages vont porter les marchandises que nous leur donnons pour traicter les fourrures qu'ils ont, comme castors, martres, loups cerviers, & loutres, qui y sont en quantit, & puis nous les apportent nos vaisseaux. Ces peuples Septentrionaux disent aux nostres qu'ils voyent la mer sale; & si cela est, comme je le tiens pour certain, ce ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les terres par les parties du nort. Les Sauvages disent qu'il peut y avoir de la mer du nort au port de Tadoussac 40 50 journes, cause de la difficult des chemins, rivieres, & pays qui est fort montueux, o la plus grande partie de l'anne y a des neges. Voila au vray ce que j'ay appris de ce fleuve. J'ay souvent desir faire ceste descouverte, mais je ne l'ay peu faire sans les Sauvages, qui n'ont voulu que j'allasse avec eux, ny aucuns de nos gens; toutesfois ils me l'avoient promis [215]. [Note 214: Voir 1613, p. 143, note 3.] [Note 215: Voir 1613, p. 143, 144, notes, et 1603, p. 21.] _Descouverte de l'isle aux Lievres. De l'isle aux Couldres: & du sault de Montmorency. CHAPITRE IIII. Je partis de Tadoussac[216] pour aller Qubec, & passasmes prs d'une isle qui s'appelle l'isle aux Lievres, distante de 6 lieues dudit port, & est deux lieues de la terre du nort, & 134/790 prs de 4 lieues [217] de la terre du sud. De l'isle aux Lievres, nous fusmes une petite riviere qui asseche de basse mer, o quelque 700 800 pas dedans y a deux sauts d'eau. Nous la nommasmes la riviere aux Saulmons[218], cause que nous y en prismes. Costoyant la coste du nort, nous fusmes une pointe qui advance la mer, qu'avons nomm le cap Dauphin [219], distant de la riviere aux Saulmons trois lieues. De l fusmes un autre cap que nommasmes le cap l'Aigle[220], distant du cap Dauphin 8 lieues. Entre les deux y a une grande ance, o au fonds y a une petite riviere qui asseche de basse mer[221], & peut tenir environ lieue & demie. Elle est quelque peu unie, venant en diminuant par les deux bouts. A celuy de l'ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui advancent quelque peu dans la riviere: & du cost du surouest elle est fort batturiere, toutesfois assez agrable, cause des bois qui l'environnent, distante de la terre du nort d'environ demie lieue, o il y a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, & l'avons nomme la riviere platte, ou malle 135/791 baye [222], d'autant que le travers d'icelle la mare y court merveilleusement: & bien qu'il face calme, elle est tousjours fort emeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la riviere est plat, & y a force rochers en son entre, & autour d'icelle. De l'isle aux Couldres costoyans la coste, fusmes un cap, que nous avons nomm le cap de Tourmente, qui en est sept lieues[223], & l'avons ainsi appell, d'autant que pour peu qu'il face de vent, la mer y esleve comme si elle estoit pleine. En ce lieu l'eau commence estre douce. De l fusmes l'isle d'Orlans, o, il y a deux lieues, en laquelle du cost du sud y a nombre d'isles, qui sont basses, couvertes d'arbres, & fort agrables remplies de grandes prairies, & force gibbier, contenans ce que j'ay peu juger, les unes deux lieues, & les autres peu plus ou moins. Autour d'icelles y a force rochers, & bases fort dangereuses passer, qui sont esloignez d'environ deux lieues de la grande terre du sud. Toute ceste coste, tant du nort, que du sud, depuis Tadoussac, jusques l'isle d'Orlans, est terre montueuse, & fort mauvaise, o il n'y a que des pins, sapins & bouleaux, & des rochers tres-mauvais, & ne sauroit-on aller en la plus-part de ces endroits. [Note 216: Le 30 juin 1608.] [Note 217: Prs de trois lieues.] [Note 218: Probablement la rivire du port l'quille, ou port aux Quilles. (Voir 1613. P. 145, note 3.)] [Note 219: Le cap au Saumon.] [Note 220: Aujourd'hui le cap aux Oies.] [Note 221: En reproduisant ici le texte de 1613, on a pass, dans l'dition de 1632, ce qui suit: Du cap l'Aigle fusmes l'isle aux Couldres, qui en est distante une bonne lieue...] [Note 222: Ces mots & l'avons nomme la riviere platte ou malle baye devaient tre, dans la pense de l'auteur, placs quelques lignes plus haut, et le contre-sens que l'on remarque ici, est videmment le fait de l'imprimeur. Pour que l'on puisse mieux en juger, nous remettrons en entier le passage de l'dition de 1613, tel que Champlain a du vouloir le corriger: Entre les deux y a une grande ance, o au fonds y a une petite riviere qui asseche de basse mer, & l'avons nomme la riviere platte ou malle baye. Du cap l'Aigle fusmes l'isle aux Couldres qui en est distante une bonne lieue, & peut tenir environ lieue & demie de long. Elle est quelque peu unie venant en diminuant par les deux bouts: A celuy de l'Ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui aduancent quelque peu dans la riviere: & du cost du Surouest elle est fort batturiere; toutesfois assez aggreable, cause des bois qui l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie lieue, o il y a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, & l'avons nomme la riviere du gouffre, d'autant que le travers d'icelle la mare y court merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est tousjours fort esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la riviere est plat & y a force rochers en son entre & autour 'icelle... (Voir 1613, p. 146, note 2.)] [Note 223: Environ huit lieues.] Or nous rangeasmes l'isle d'Orlans du cost du sud, distante de la grande terre une lieue & demie, & du cost du nort demie 136/792 lieue, contenant de long six lieues, & de large une lieue, ou lieue & demie par endroits. Du cost du nort elle est fort plaisante, pour la quantit des bois & prairies qu'il y a, mais il y fait fort dangereux passer, pour la quantit de pointes & rochers qui sont entre la grand terre & l'isle, o il y a quantit de beaux chesnes, & des noyers en quelques endroits, & l'emboucheure[224] des vignes & autres bois comme nous avons en France. [Note 224: A l'entre du bois.] Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la grande riviere, o il y a de son entre 120 lieues. Au bout de l'isle y a un torrent d'eau du cost du nort, que j'ay nomm le sault de Montmorency, qui vient d'un lac[225] qui est environ dix lieues dedans les terres, & descend de dessus une coste qui a prs de 25 toises de haut[226], au dessus de laquelle la terre est unie & plaisante voir, bien que dans le pays on voye de hautes montagnes, qui paroissent de 15 20 lieues. [Note 225: Le lac des Neiges.] [Note 226: Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.] _Arrive de l'Autheur Quebec, ou il fit ses logemens. Forme de vivre des Sauvages de ce pays l._ CHAPITRE V. DE l'isle d'Orlans jusques Qubec y a une lieue, & y arrivay le 3 Juillet, o estant, je cherchay lieu propre pour nostre habitation: mais je n'en peus trouver de plus commode, ny mieux 137/793 scitu que la pointe de Qubec, ainsi appell des Sauvages, laquelle estoit remplie de noyers & de vignes. Aussi tost j'employay une partie de nos ouvriers les abbatre, pour y faire nostre habitation, l'autre scier des aix, l'autre fouiller la cave, & faire des fossez, & l'autre aller qurir nos commoditez Tadoussac avec la barque. La premire chose que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun & le soin que j'en eu[227]. Proche de ce lieu est une riviere agrable[228], o anciennement hyverna Jacques Cartier. [Note 227: Ici se trouvent, dans l'dition de 1613, les dtails de la conspiration trame contre Champlain, et de la construction des premiers logements levs sur la pointe de Qubec. (1613, p. 148-156.)] [Note 228: La Petite-Rivire, ou rivire Saint-Charles, laquelle Cartier donna le nom de Sainte-Croix. (Voir 1613, p. 156-161.)] Pendant que les Charpentiers, Scieurs d'aix, & autres ouvriers travailloient nostre logement, je fis mettre tout le reste dfricher autour de l'habitation, afin de faire des jardinages pour y semer des grains & graines, pour voir comme le tout succederoit, d'autant que la terre paroissoit fort bonne. Cependant quantit de Sauvages estoient cabannez proche de nous, qui faisoient pesche d'anguilles, qui commencent venir comme au 15 de Septembre & finit au 15 Octobre. En ce temps tous les Sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font secher pour l'hyver jusques au mois de Fevrier, que les neges sont grandes comme de deux pieds & demy, & trois pieds pour le plus, qui est le temps que quand leurs anguilles, & autres choses qu'ils font secher, sont accommodes, ils vont chasser 138/794 aux castors, o ils sont jusques au commencement de janvier. Ils ne firent pas grand chasse de castors, pour estre les eaues trop grandes, & les rivieres desbordes, ainsi qu'ils nous dirent. Quand leurs anguilles leur faillent, ils ont recours chasser aux eslans & autres bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le printemps, o j'eus moyen de les entretenir de plusieurs choses. Je consideray fort particulirement leurs coustumes. Tous ces peuples patissent tant, que quelquefois ils sont contraints de vivre de certains coquillages, & manger leurs chiens, & peaux, dequoy ils se couvrent contre le froid. Qui leur monstreroit vivre, & leur enseigneroit le labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort bien: car il s'en trouve assez qui ont bon jugement, & respondent propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une meschancet en eux, qui est d'user de vengeance, d'estre grands menteurs, & ausquels il ne le faut pas trop asseurer, sinon avec raison, & la force en la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu, la plus-part n'ayans point de loy, selon que j'ay peu voir, avec tout plein d'autres faulses croyances. Je leur demanday de quelle sorte de crmonies ils usoient prier leur Dieu; ils me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un chacun le prioit en son coeur comme il vouloit. Voila pourquoy il n'y a aucune loy parmy eux, & ne savent que c'est d'adorer & prier Dieu, vivans comme bestes brutes, mais je croy qu'ils seroient bien tost rduits au Christianisme, si on habitoit & cultivoit leur terre, ce que la plus-part dsirent. Ils ont 139/795 parmy eux quelques Sauvages qu'ils appellent Pilotois[229], qu'ils croyent parler au diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils facent tant pour la guerre, que pour autres choses, & s'ils leur commandoient qu'ils allassent mettre en excution quelque entreprise, ils obiroient aussi tost son commandement. Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils ont, sont vritables: & de faict, il y en a beaucoup qui disent avoir veu & song choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en parler avec vrit, ce sont visions diaboliques, qui les trompe & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur croyance bestiale. [Note 229: Ce mot, cependant, serait basque, suivant le P. Biard. (Rel. de la Nouv. France, ch. VII.)] Tous ces peuples sont bien proportionnez de leurs corps, sans difformit, & sont dispos. Les femmes sont aussi bien formes, poteles, & de couleur bazanne, cause de certaines peintures dont elles se frotent, qui les fait paroistre olivastres. Ils sont habillez de peaux: une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie descouverte: mais l'hyver ils remdient tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'eslan, loutres, castors, ours, loups marins, cerfs, & biches, qu'ils ont en quantit. L'hyver quand les neges sont grandes, ils font une manire de raquettes, qui sont grandes deux ou trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent leurs pieds, & vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une faon de mariage, qui est, Que quand 140/796 une fille est en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon luy semble: puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son mary, & vivent ensemble jusques la fin de leur vie: sinon qu'aprs avoir demeur quelque temps ensemble, & elles n'ont point d'enfans, l'homme se peut dmarier, & prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut rien. Par ainsi les filles sont plus libres que les femmes. Depuis qu'elles sont maries elles sont chastes, & leurs maris sont la plus-part jaloux, lesquels donnent des presens aux pres ou parents des filles qu'ils ont espouses. Voila les crmonies & faons dont ils usent en leurs mariages. Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou une femme meurt, ils font une fosse, o ils mettent tout le bien qu'ils ont, comme chaudieres, fourrures, haches, arcs, flesches, robbes, & autres choses: puis ils mettent le corps dans la fosse, & le couvrent de terre, & mettent quantit de grosses pices de bois dessus, & une autre debout, qu'ils peindent de rouge par en haut. Ils croyent l'immortalit des mes, & disent qu'ils sont se resjouir en d'autres pays, avec leurs parents & amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou autres d'auctorit, ils vont aprs leur mort 3 fois l'an faire un festin, chantans & danans sur leur fosse. Ils sont fort craintifs, & apprhendent infiniment leurs ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire comme 141/797 nous, savoir, veiller une partie, tandis que les autres dormiront, & chacun avoir ses armes prestes, comme celuy qui fait le guet, & ne tenir les songes pour vrit, sur quoy ils se reposent. Mais peu leur servoient ces remonstrances, & disoient que nous savions mieux nous garder de toutes ces choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions leur pays, ils le pourroient apprendre. _Semences de vignes plantes Quebec par l'Autheur. Sa charit envers les pauvres Sauvages._ CHAPITRE VI LE premier Octobre[230] je fis semer du bled, & au 15 du seigle. [Note 230: De l'anne 1608.] Le 3 du mois il fit quelques geles blanches, & les fueilles des arbres commencrent tomber au 15. Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent fort belles. Mais aprs que je fus party de l'habitation pour venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soin, ce qui m'affligea beaucoup mon retour. Le 18 de Novembre tomba quantit de neges, mais elles ne durrent que deux tours sur la terre. Le 5 Fevrier il negea fort. Le 20 du mois il apparut nous quelques Sauvages qui estoient au del de la riviere, qui crioient que nous les allassions secourir: mais il estoit hors de nostre puissance, cause de 142/798 la riviere qui charrioit un grand nombre de glaces. Car la faim pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sachans que faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je les assisterois en leur extrme necessit. Ayant donc prins ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs enfans, & se mirent en leurs canaux, pensans gaigner nostre coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faite: mais il ne furent si tost au milieu de la riviere, que leurs canaux furent prins & brisez entre les glaces en mille pices. Ils firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans, que les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaon. Comme ils estoient l dessus, on les entendoit crier, tant que c'estoit grand piti, n'esperans pas moins que de mourir. Mais l'heur en voulut tant ces pauvres miserables qu'une grande glace vint choquer par le cost de celle o ils estoient, si rudement, qu'elle les jetta terre. Eux voyans ce coup si favorable, furent terre avec autant de joye que jamais ils en receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en vindrent nostre habitation si maigres & dfaits, qu'ils sembloient des anatomies, la plus-part ne se pouvans soustenir. Je m'estonnay de les voir, & de la faon qu'ils avoient pass, veu qu'ils estoient si foibles & dbiles. Je leur fis donner du pain & des febves, mais ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger: & leur prestay des escorces d'arbres pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabanoient, ils advisrent une charongne qu'il y avoit prs de deux mois 143/799 que j'avois fait jetter pour attirer des regnards, dont nous en prenions de noirs & de roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une truye & un chien, qui avoient est exposs durant la chaleur & le froid. Quand le temps s'adoucissoit; elle puoit si fort que l'on ne pouvoit durer auprs, neantmoins il ne laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, o aussi tost ils la devorerent demy cuite, & jamais viande ne leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes les advertir qu'ils n'en mangeassent point, s'ils ne vouloient mourir. Comme ils approchrent de leur cabanne, ils sentirent une telle puanteur de ceste charongne demy eschauffe, dont ils avoient chacun une pice en la main, qu'ils penserent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arrtrent gueres. Je ne laissay pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit pour la quantit qu'ils estoient, & dans un mois ils eussent bien mang tous nos vivres, s'ils les eussent eus en leur pouvoir, tant ils sont gloutons. Car quand ils en ont, ils ne mettent rien en reserve, & en font chre continuelle jour & nuict, puis aprs ils meurent de faim. Ils firent encores une autre chose aussi miserable que la premire. J'avois fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appast aux martres & oiseaux de proye, o je prenois plaisir, d'autant qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie. Ces Sauvages furent l'arbre, & ne pouvans monter dessus cause de leur foiblesse, ils l'abbatirent, & 144/800 aussi tost enleverent le chien, o il n'y avoit que la peau & les os, & la teste puante & infecte, qui fut incontinent devor. Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en hyver: car en est ils ont assez dequoy se maintenir, & faire des provisions, pour n'estre assaillis de ces extrmes necessitez, les rivieres abondantes en poisson, & chasse d'oiseaux, & autres bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au labourage, s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde, comme font tous leurs voisins Algomequins, Hurons[231], & Hiroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine, pour y savoir remdier par le foin & prevoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils vivent heureusement au prix de ces Montaignets, Canadiens[232], & Souriquois, qui sont le long des costes de la mer. Les neges y sont 5 mois sur la terre, qui est depuis le mois de Dcembre, jusques vers la fin d'Avril, qu'elles sont presque toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques Gasp, cap Breton, nie de terre neufve, & grand baye[233], les glaces & neges y sont encores en la plus-part des endroits jusques la fin de May: auquel temps quelquefois l'entre de la grande riviere est seelle de glaces, mais Qubec il n'y en a point, qui monstre une estrange diffrence pour 120 lieues de chemin en longitude: car l'entre de la riviere est par les 49, 50 & 51 degr de latitude, & nostre habitation par les 46 & demy[234]. [Note 231: Dans l'dition de 1613, Champlain avait mis _Ochastaiguins_. C'tait le nom d'un de leurs chefs.] [Note 232: Voir 1613, p. 169, note 2.] [Note 233: Ce qu'on appelait la _Grand Baye_ tait cette partie du Golfe qui s'tend vers le nord-est, entre la cte de Terreneuve et celle du Labrador.] [Note 234: L'dition de 1613 porte, en cet endroit: 46 & deux tiers. Ce qui tait plus proche de ce qu'on a trouv de notre temps: d'aprs Bayfield, la latitude de Qubec, au bastion de l'observatoire, est de 46 49' 8".] 145/801 Pour ce qui est du pays, il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de grains & graines maturit, y ayant de toutes les especes d'arbres que nous avons en nos forests par de, & quantit de fruicts, bien qu'ils soient sauvages, pour n'estre cultivez: comme noyers, cerisiers, pruniers, vignes, framboises, fraises, groiselles vertes & rouges, & plusieurs autres petits fruicts qui y sont assez bons. Aussi y a-il plusieurs sortes de bonnes herbes & racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les rivieres, o il y a quantit de prairies & gibbier, qui est en nombre infiny. Le 8 d'Avril en ce temps les neges estoient toutes fondues, & neantmoins l'air estoit encores assez froid jusques en May, que les arbres commencent jetter leurs fueilles. _Partement de Qubec jusques l'isle Sainct Eloy, & de la rencontre que j'y fis des Sauvages Algomequins & Uchataiguins._ CHAPITRE VII. Pour cet effect[235] je partis le 18 dudit mois[236], o la riviere commence s'eslargir quelquefois d'une lieue, & lieue & demy en tels endroits. Le pays va de plus en plus en embellissant. Ce sont costaux en partie le long de la riviere, & terres unies sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle 146/802 est dangereuse en beaucoup d'endroits, cause des bancs & rochers qui sont dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde la main. La riviere est fort abondante en plusieurs sortes de poisson, tant de ceux qu'avons par de, comme d'autres que n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes & hautes forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bord de la riviere, & quantit de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont navigeables qu'avec des canaux. Nous passasmes proche de la pointe Saincte Croix. Cette pointe est de sable qui advance quelque peu dans la riviere, l'ouvert du norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prairies, mais elles sont innondes des eaues toutes les fois que vient la plaine mer, qui pert de prs de deux brasses & demie. Ce partage est fort dangereux passer pour la quantit de rochers qui sont au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon achenal, lequel est fort tortu, o la riviere court comme un ras, & faut bien prendre le temps propos pour le passer. Ce lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal: maintenant nous avons trouv le contraire: car pour descendre du haut en bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il seroit mal-ais, si ce n'estoit avec un grand vent, cause du grand courant d'eau, & faut par necessit attendre un tiers de flot pour le passer, o il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12, 15 brasses d'eau en l'achenal. [Note 235: C'est--dire: Pour faire les descouvertures du pays des Yroquois. (Voir 1613, fin du ch. VI, et commencement du ch. VII.)] [Note 236: Le 18 juin. _(Ibid.)_] Continuant nostre chemin, nous fusmes une riviere qui est 147/803 fort agrable, distante du lieu de Saincte Croix de neuf lieues, & de Qubec 24 & l'avons nomme la riviere Saincte Marie[237]. Toute ceste riviere depuis Saincte Croix est fort plaisante & agrable. [Note 237: Aujourd'hui la rivire Sainte-Anne, qui est une vingtaine de lieues de Qubec.] Continuant nostre routte, je fis rencontre de deux ou trois cents Sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite isle appelle S. Eloy[238], distante de Saincte Marie d'une lieue & demie, & l les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit des nations de Sauvages appeliez Ochateguins & Algoumequins, qui venoient Qubec, pour nous assister aux descouvertures du pays des Hiroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle, n'espargnant aucune chose qui soit eux. [Note 238: Cette le est situe devant l'glise de Batiscan. Mais il y a apparence que le petit chenal qui la spare de la cte nord, et qui porte encore le nom de Saint-loi, s'est exhauss depuis le temps de Champlain.] Aprs les avoir recognus, je fus terre pour les voir, & m'enquis qui estoit leur chef. Ils me dirent qu'il y en avoit deux, l'un appell Yroquet, & l'autre Ochasteguin, qu'ils me monstrerent: & fus en leur cabane, o ils me firent bonne rception, selon leur coustume. Je commenay leur faire entendre le sujet de mon voyage, dont ils furent fort resjouis, & aprs plusieurs discours je me retiray. Quelque temps aprs ils vindrent ma chaloupe, o ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant plusieurs signes de resjouinance, & de l s'en retournrent terre. Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, o ils furent une espace de temps sans dire mot, en songeant & 148/804 petunant tousjours. Aprs avoir bien pens, ils commencrent haranguer hautement tous leurs compagnons qui estoient sur le bord du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort ententivement ce que leurs chefs leur disoient, savoir, Qu'il y avoit prs de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne rception, & desirions les assister contre leurs ennemis, avec lesquels ils avoient ds long temps la guerre, pour beaucoup de cruautez qu'ils avoient exerces contre leur nation, souz prtexte d'amiti; & qu'ayans tousjours depuis desir la vengeance, ils avoient sollicit tous les Sauvages sur le bord de la riviere de venir nous, pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit aussi meus de nous venir voir, & que d'eux & de leurs compagnons j'en ferois tout ainsi que je voudrois. Qu'ils n'avoient point d'enfans avec eux, mais gens qui savoient faire la guerre, & pleins de courage, sachans le pays & les rivieres qui sont au pays des Hiroquois, & que maintenant ils me prioient de retourner en nostre habitation, pour voir nos maisons: que trois tours aprs nous retournerions la guerre tous ensemble: & que pour signe de grande amiti & resjouissance je fisse tirer des mousquets & harquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce que je fia. Ils jetrent de grands cris avec estonnement, & principalement ceux qui jamais n'en avoient ouy ny veus. Aprs les avoir ouis, je leur fis response, que pour leur plaire, je desirois bien m'en retourner nostre habitation, 149/805 pour leur donner plus de contentement, & qu'ils pouvoient juger que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne portant avec moy que ds armes, & non des marchandises pour traicter, comme on leur avoit donn entendre. Que mon desir n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si j'eusse sceu qu'on leur eust rapport quelque chose de mal, que je tenois ceux l pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me dirent qu'ils n'en croyoient rien, & que jamais ils n'en avoient ouy parler, neantmoins c'estoit le contraire: car il y avoit quelques Sauvages qui le dirent aux nostres. Je me contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir monstrer par effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy. _Retour Quebec, & depuis continuation avec les Sauvages jusques au saut de la riviere des Hiroquois._ CHAPITRE VIII. Le lendemain[239] nous partismes tous ensemble pour aller nostre habitation, o ils se resjouirent cinq ou six jours, qui se passrent en dances & festins, pour le desir qu'ils avoient que nous fussions la guerre. [Note 239: Le 21 ou le 22 de juin 1609. (Voir 1613, ch. VIII et IV.)] Le Pont vint aussi tost de Tadoussac avec deux petites barques pleines d'hommes, suivant une lettre o je le priois de venir le plus promptement qu'il luy seroit possible. Les Sauvages le voyans arriver se resjouirent encores plus que 150/806 devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens pour les assister, & que peut estre nous irions ensemble. Le 28 du mois[240] je partis de Qubec pour assister ces Sauvages. Le premier Juin[241] arrivasmes saincte Croix, distant de Qubec de 15 lieues, avec une chaloupe quipe de tout ce qui m'estoit necessaire. Je partis de Saincte Croix le 3 de Juin[242] avec tous les Sauvages, & passasmes par les trois rivieres, qui est un fort beau pays, remply de quantit de beaux arbres. De ce lieu Saincte Croix y a 15 lieues. A l'entre d'icelle riviere y a six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de 15 1600 pas de long, qui sont fort plaisantes voir: & proche du lac Sainct Pierre[243], faisant environ deux lieues dans la riviere [244] y a un petit sault d'eau, qui n'est pas beaucoup difficile passer. Ce lieu est par la hauteur de 46 degrez quelques minutes moins de latitude. Les Sauvages du pays nous donnrent entendre, qu' quelques journes il y a un lac par o passe la riviere, qui a dix journes, & puis on passe quelques saults, & aprs encore 3 ou 4 autres lacs de 5 ou 6 journes: & estans parvenus au bout, ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent derechef dans un autre lac[245], o le Saguenay prend la meilleure part de sa source. Les Sauvages viennent dudit lieu Tadoussac. Les trois rivieres vont 20[246] journes des Sauvages; & disent qu'au 151/807 bout d'icelle riviere il y a des peuples[247] qui sont grands chasseurs, n'ayans de demeure arreste, & qu'ils voyent la mer du nort en moins de six journes. Ce peu de terre que j'ay veu est sablonneuse, assez esleve en costaux, charge de quantit de pins & sapins sur le bord de la riviere: mais entrant dans la terre environ un quart de lieue, les bois y sont trs-beaux & clairs, & le pays uny. [Note 240: Le 28 juin 1609.] [Note 241: Le premier juillet. (Voir 1613, p. 184, note I.)] [Note 242: Le 3 juillet.] [Note 243: Voir 1613, p. 179, note 2.] [Note 244: Dans le Saint-Maurice. (Voir 1603, p. 30, 31.)] [Note 245: Le lac Saint-Jean.] [Note 246: L'dition de 1613 porte: 40 journes. Les sources du Saint-Maurice sont environ cent lieues des Trois-Rivires.] [Note 247: Probablement les _Atticamgues_, ou Poissons-Blancs.] Continuant nostre routte jusques l'entre du lac Sainct Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le lac 2, 3 & 4 brases d'eau, lequel peut contenir de long 8 lieues, & de large 4. Du cost du nort nous veismes une riviere qui est fort agrable, qui va dans les terres 50 lieues, & l'ay nomme saincte Suzanne[248]: & du cost du sud il y en a deux, l'une appelle la riviere du Pont[249], & l'autre de Gennes [250], qui sont trs-belles, & en beau & bon pays. L'eau est presque dormante dans le lac, qui est fort poissonneux. Du cost du nort il paroist des terres 12 ou 13 lieues du lac, qui sont un peu montueuses. L'ayant travers, nous passasmes par un grand nombre d'isles[251], qui sont de plusieurs grandeurs, o il y a quantit de noyers, & vignes, & de belles prairies, avec force gibbier, & animaux sauvages, qui vont de la grand terre ausdites isles. La pescherie du poisson y est plus abondante qu'en aucun autre lieu de la riviere qu'eussions 152/808 veu. De ces isles fusmes l'entre de la riviere des Hiroquois[252], o nous sejournasmes deux jours, & nous rafraischismes de bonnes venaisons, oiseaux & poissons, que nous donnoient les Sauvages, & o il s'esmeut entre eux quelque diffrend sur le sujet de la guerre, qui fut occasion qu'il n'y en eut qu'une partie qui se resolurent de venir avec moy, & les autres s'en retournrent en leur pays avec leurs femmes & marchandises, qu'ils avoient traictes. [Note 248: Aujourd'hui, la rivire du Loup.] [Note 249: Aujourd'hui, la rivire de Nicolet. (Voir 1613, p. 180, note 2.)] [Note 250: Probablement la rivire d'Yamaska.] [Note 251: Les les de Sorel.] [Note 252: Cette rivire a port, depuis, les noms de Richelieu, de Sorel et de Chambly.] Partant de cette entre de riviere (qui a environ 4 500 pas de large, & est fort belle, courant au sud) nous arrivasmes un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez de latitude, 22 ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere depuis son entre jusques au premier sault, o il y a 15 lieues, est fort platte & environne de bois, comme sont tous les autres lieux cy-dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a neuf ou dix belles isles jusques au premier sault des Hiroquois, lesquelles tiennent environ lieue, ou lieue & demie, remplies de quantit de chesnes & noyers. La riviere tient en des endroits prs de demie lieue de large, qui est fort poissonneuse. Nous ne trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau. L'entre du sault est une manire de lac[253] o l'eau descend, qui contient environ trois lieues de circuit, & y a quelques prairies o il n'y habite aucuns Sauvages, pour le sujet des guerres. Il y a fort peu d'eau au sault, qui court d'une grande vistesse, & quantit de rochers & cailloux, qui font que les Sauvages ne les peuvent surmonter par eau: mais au retour ils les descendent fort bien. 153/809 Tout cedit pays est fort uny, remply de forests, vignes & noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient encores parvenus jusques en cedit lieu, que nous, qui eusmes assez de peine monter la riviere la rame. [Note 253: Le bassin de Chambly.] Aussi tost que je fus arriv au sault, je prins 5 hommes[254], & fusmes terre voir si nous pourrions passer ce lieu, & fismes environ lieue & demie sans en voir aucune apparence, sinon une eau courante d'une grande impetuosit, o d'un cost & d'autre y avoit quantit de pierres, qui sont fort dangereuses, & avec peu d'eau. Le sault peut contenir 600 pas de large. Et voyant qu'il estoit impossible couper les bois, & faire un chemin avec si peu d'hommes que j'avois, je me resolus avec le conseil d'un chacun, de faire autre chose que ce que nous nous estions promis, d'autant que les Sauvages m'avoient asseur que les chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le contraire, comme j'ay dit cy-dessus, qui fut l'occasion que nous en retournasmes en nostre chaloupe, o j'avois laiss quelques hommes pour la garder, & donner entendre aux Sauvages quand ils seroient arrivez, que nous estions allez descouvrir le long dudit sault. [Note 254: Dans l'dition de 1613, on lit: Des Marais, la Routte & moy, & cinq hommes fusmes terre...] Aprs avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en retournant nous fismes rencontre de quelques Sauvages, qui venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez nostre chaloupe, o nous les trouvasmes fort contents & satisfaits de 154/810 ce que nous allions de la faon sans guide, sinon que par le rapport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait. Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de passer le sault avec nostre chaloupe, cela m'affligea, & me donna beaucoup de desplaisir de m'en retourner sans avoir veu un grand lac remply de belles isles, & quantit de beau pays, qui borne le lac o habitent leurs ennemis, comme ils me l'avoient figur. Aprs avoir bien pens en moy mesme, je me resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que j'avois, & m'embarquay avec les Sauvages dans leurs canaux, & prins avec moy deux hommes de bonne volont. Car quand ce fut bon escient que nos gens veirent que je me deliberay d'aller avec leurs canaux, ils saignerent du nez, ce qui me les fit renvoyer Tadoussac[255]. [Note 255: Au lieu de cette dernire phrase, il y avait, dans l'dition de 1613: Aprs avoir propos mon dessein des Marais & autres de la chalouppe, je priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation avec le reste de nos gens, soubs l'esperance qu'en brief, avec la grce de Dieu, je les reverrois.] Aussi tost je fus parler aux Capitaines des Sauvages & leur donnay entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce que j'avois veu au sault, savoir, qu'il estoit hors nostre puissance d'y pouvoir passer avec la chaloupe, toutesfois que cela ne m'empescheroit de les assister comme je leur avois promis. Ceste nouvelle les attrista fort, & voulurent prendre une autre revolution: mais je leur dis, & les y sollicitay, qu'ils eussent continuer leur premier dessein, & que moy troisiesme, je m'en irois la guerre avec eux dans leurs canaux, pour leur monstrer que quant moy je ne voulois 155/811 manquer de parole en leur endroit, bien que je fusse seul, & que pour lors je ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer, sinon ceux qui en auroient la volont, dont j'en avois trouv deux, que je menerois avec moy. Ils furent fort contents de ce que je leur dis & d'entendre la resolution que j'avois, me promettant toujours de me faire voir choses belles. _Partement du sault de la riviere des Hiroquois. Description d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audit lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant attaquer les Hiroquois._ CHAPITRE IX. Je partis dudit Sault de la riviere des Hiroquois le 2. Juillet[256]. Tous les Sauvages commencrent apporter leurs canaux, armes & bagage par terre environ demie lieue, pour passer l'impetuosit & la force du sault, ce qui fut promptement fait. [Note 256: Probablement le 12 juillet. (Voir 1613, p. 184, note 1.)] Aussi tost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun, avec leur bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot par terre environ 1 lieue 1/2 que peut contenir ledit sault, mais non si imptueux comme l'entre, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est pas plus large de trois quatre cents pas. Aprs que nous eusmes pass le sault, qui ne fut sans peine, tous les Sauvages qui estoient allez par terre, par un chemin assez beau & pays 156/812 uny, bien qu'il y aye quantit de bois, se rembarqurent dans leurs canaux. Les hommes que j'avois furent aussi par terre, & moy par eau, dedans un canau. Ils firent reveue de tous leurs gens, & se trouva 24 canaux, o il y avoit 60 hommes. Aprs avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin jusques une isle[257] qui tient trois lieues de long, remplie des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la chasse, & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre environ trois lieues de l, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuict ensuivant. [Note 257: L'ile Sainte-Thrse.] Incontinent un chacun d'eux commena l'un couper du bois, les autres prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabanes, pour se mettre couvert: les autres abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bord de la riviere autour de leurs cabanes; ce qu'ils savent si proprement faire, qu'en moins de deux heures cinq cents de leurs ennemis auroient bien de la peine les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Il ne barricadent point le cost de la riviere o sont leurs canaux arrangez, pour s'embarquer si l'occasion le requeroit. Aprs qu'ils furent logez, ils envoyerent trois canaux avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, tous leurs logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils n'apperceuront rien, qui aprs se retirent. Toute la nuict ils se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est une tres-mauvaise coustume en eux: car quelquefois ils sont 157/813 surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour se dfendre. Recognoissant cela, je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient, & qu'ils devoient veiller, comme ils nous avoient veu faire toutes les nuicts, & avoir des hommes aux aguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien; & ne point vivre de la faon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour la chasse; d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent leurs troupes en trois, savoir, une partie pour la chasse separe en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros, qui sont tousjours sur leurs armes: & l'autre partie en avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne verront point quelque marque ou signal par o ayent pass leurs ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines marques que les Chefs se donnent d'une nation l'autre, qui ne sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si ce sont amis ou ennemis qui ont pass. Les chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner d'allarme ny de dtordre, mais sur la retraite & du cost qu'ils n'apprhendent leurs ennemis, & continuent ainsi jusques ce qu'ils soient deux ou trois journes de leurs ennemis, qu'ils vont de nuict la desrobe, tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le fort des bois, o ils rptent, sans s'esgarer ny mener bruit, ni faire aucun feu, afin de n'estre apperceus, si par fortune leurs 158/814 ennemis passoient, ny pour ce qui est de leur manger durant ce temps. Ils ne font du feu que pour petuner; & mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur necessit, & quand ils sont proches de leurs ennemis, o quand ils font retraitte aprs leurs charges, ils ne s'amusent chasser, se retirant promptement. A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois, ou Ostemouy[258], qui sont manires de gens qui font les devins, en qui ces peuples ont croyance, lequel fait une cabanne entoure de petits bois, & la couvre de sa robbe. Aprs qu'elle est faite, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune faon, puis Comme ce prend un des piliers de sa cabanne, & la fait bransler, marmotant certaines paroles entre ses dents, par lesquelles il dit qu'il invoque le diable, & qu'il s'apparoist luy en forme de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est prostern en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable; puis aussi tost se leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle faon, qu'il est tout en eau, bien qu'il soit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le branslement que je voyois de la cabanne, estoit le diable qui la faisoit mouvoir, & non celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car c'estoit (comme j'ay dit cy-dessus) le Pilotois 159/815 qui prenoit un des btons de sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut, ce que je ne veis point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse & claire, parlant en langage incogneu aux autres Sauvages, & quand ils la representent casse, ils croyent que c'est le diable qui parle, & qui dit ce qui doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent. Neantmoins tous ces garnimens que font les devins, de cent paroles n'en disent pas deux vritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer quelque denre du peuple. Je leur remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy. [Note 258: L'dition de 1613 porte: Ostemoy. Ce mot, que Lescarbot crit _Aoutmoin_, tait employ par les Souriquois; le mot pilotais parat tre d'origine basque. (Voir 1613, p. 187, note 1.)] Or aprs qu'ils ont sceu de leurs devins ce qui leur doit succeder, les Chefs prennent des btons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont, & signalent par d'autres un peu plus grands, leurs Chefs: puis vont dans le bois, & esplanadent une place de cinq ou six pieds en quarr, o le chef, comme Sergent major, met par ordre tous ces btons comme bon luy semble, puis appelle tous ses compagnons, qui viennent tous armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces Sauvages regardent attentivement, remarquans la figure que leur chef a faite avec ces btons, & aprs se retirent de l, & commencent se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdits btons, puis se meslent les uns parmy les autres, & retournent derechef en leur ordre, continu ans deux ou trois fois, & font 160/816 ainsi tous leurs logemens, sans qu'il soit besoin de Sergent pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils savent fort bien garder, sans se mettre en confusion. Voila la rgle qu'ils tiennent leur guerre. Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere jusques l'entre du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont basses, remplies de trs-beaux bois & prairies, o il y a quantit de gibbier, & chasse d'animaux, comme cerfs, daims, faons, chevreuls, ours, & autres sortes d'animaux qui viennent de la grand'terre ausdites isles. Nous y en prismes quantit. Il y a aussi grand nombre de castors tant en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns Sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le sujet de leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profond des terres; afin de n'estre si tost surpris. Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estendue, comme de 50 ou 60 lieues[259], o j'y veis 4 belles isles[260], contenans 10, 12 & 15 lieues de long, qui autrefois ont est habites par les Sauvages, comme aussi la riviere des Hiroquois: mais elles ont est abandonnes depuis qu'ils ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a-il plusieurs rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnes de nombre de beaux arbres, de mesmes especes que nous avons en France, avec force vignes, plus belles qu'en aucun lieu que 161/817 j'eusse veu: force chastaigniers, & n'en avois encores point veu que dessus le bord de ce lac, o il y a grande abondance de poisson de plusieurs especes. Entre autres y en a un, appell des Sauvages du pays _chaoufarou_[261], qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands contiennent, ce que m'ont dit ces peuples, huict dix pieds. J'en ay veu qui en contenoient 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la teste grosse comme les deux poings, avec un bec de deux pieds & demy de long, & a double rang de dents fort aigus & dangereuses. Il a toute la forme du corps tirant au brochet, mais il est arm d'escailles si fortes, qu'un coup de poignard ne les sauroit percer, & est de couleur de gris argent. Il a aussi l'extrmit du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre tous les autres qui sont dans ces lacs & rivieres, & a une industrie merveilleuse, ce que m'ont asseur ces peuples, qui est, que quand il veut prendre quelques oiseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de faon que lors que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, il les tire par les pieds souz l'eau. Les Sauvages m'en donnrent une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal la teste, ils se saignent avec les dents de ce poisson l'endroit de la douleur, qui se passe soudain. [Note 259: L'auteur, en 1632, avait acquis des ides plus exactes sur l'tendue du lac Champlain, qu'il n'en avait lors de sa premire expdition. Aussi, au lieu de 80 ou 100 lieues, comme il avait dit en 1613, il ne met ici que 50 ou 60: ce qui cependant est encore un peu trop fort, car le lac Champlain n'a que trente et quelques lieues de long.] [Note 260: Voir 1613, p. 189, note 2.] [Note 261: Voir 1613, p. 190, note 1.] Continuant nostre routte dans ce lac du cost de l'Occident, 162/818 considerant le pays, je veis du cost de l'Orient de fort hautes montagnes, o sur le sommet y avoit de la nege. Je m'enquis aux Sauvages si ces lieux estoient habitez: ils me respondirent qu'ouy, & que c'estoient Hiroquois[262], & qu'en ces lieux y avoit de belles valles, & campagnes fertiles en bleds, comme j'en ay mang aud. pays, avec infinit d'autres fruicts; & que le lac alloit proche des montagnes, qui pouvoient estre esloignes de nous, mon jugement, de 15 lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes que les premires, horsmis qu'il n'y avoit point de nege. Les Sauvages me dirent que c'estoit o nous devions aller trouver leurs ennemis, & qu'elles estoient for peuples, & qu'il falloit passer par un sault d'eau que je veis depuis, & de l entrer dans un autre lac[263] qui contient trois quatre lieues de long, & qu'estans parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire 4 lieues[264] de chemin par terre, & passer une riviere, qui va tomber en la coste des Almouchiquois, tenant celle des Almouchiquois[265], & qu'ils n'estoient que deux jours y aller avec leurs canaux, comme je l'ay sceu depuis par quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort particulirement de tout ce qu'ils en avoient recogneu, par le moyen de quelques truchemens Algoumequins, qui savoient la langue des Hiroquois[266]. [Note 262: Voir 1613, p. 191, note 1.] [Note 263: Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George, qui a une dizaine de lieues de long. C'est aussi la longueur que lui donne Champlain, en 1613.] [Note 264: L'dition de 1613 porte: quelques deux lieues.] [Note 265: En comparant ce passage avec le texte de 1613, qui lui-mme est fautif en cet endroit, on peut juger que l'auteur a voulu mettre: passer une rivire (l'Hudson), qui va tomber en la cte des Almouchiquois, tenant celle de Norembgue.] [Note 266: L'auteur s'exprimait ainsi ds 1613.] 163/819 Or comme nous commenasmes approcher deux ou trois journes de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuict, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne laissoient tousjours de faire leurs superstitions accoustumes, pour savoir ce qui leur pourroit succeder de leurs entreprises, & souvent me venoient demander si j'avois song, & avois veu leurs ennemis. Je leur respondois que non, & leur donnois courage, & bonne esperance. La nuict venue, nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, o nous nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou onze heures, aprs m'estre quelque peu proumen autour de nostre logement, je me fus reposer, & en dormant, je songeay que je voyois les Hiroquois nos ennemis dedans le lac, proche d'une montagne, qui se noyoient nostre veue; & les voulant secourir, nos Sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser mourir, & qu'ils ne valloient rien. Estant esveill, ils ne faillirent comme l'accoustume, de me demander si j'avois song quelque chose. Je leur dis en effect ce que j'avois song. Cela leur apporta une telle croyance, qu'ils ne doutrent plus de ce qui leur devoit advenir pour leur bien. Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canaux pour continuer nostre chemin: & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit, le vingt-neufiesme du mois[267] nous fismes 164/820 rencontre des Hiroquois sur les dix heures du soir au bout d'un cap[268] qui advance dans le lac du cost de l'Occident, lesquels venoient la guerre. Eux & nous commenasmes jetter de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau, & les Hiroquois mirent pied terre, & arrangrent tous leurs canaux les uns contre les autres, & commencerent abbatre du bois avec de meschantes haches qu'ils gaignent quelquefois la guerre, & d'autres de pierre, & se barricadrent fort bien. [Note 267: Le 29 juillet 1609.] [Note 268: Probablement la pointe Saint-Frdric _(Crown Point)_.] Aussi les nostres tindrent toute la nuict leurs canaux arrangez les uns contre les autres attachez des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin; & estions la porte d'une flesche vers l'eau du cost de leurs barricades. Comme ils furent armez & mis en ordre, ils envoyerent deux canaux separez de la troupe, pour savoir de leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre, & qu'aussi tost que le Soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut accord par les nostres; & en attendant toute la nuict se passa en dances & chansons, tant d'un cost que d'autre, avec une infinit d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage qu'ils avoient, avec le peu d'effect & resistance contre leurs armes, & que le jour venant, ils le sentiroient leur ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils verroient des effects d'armes que jamais ils n'avoient veus; & 165/821 tout plein d'autres discours, comme on a accoustum un siege de ville. Aprs avoir bien chant, danc & parlement les uns aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent, preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans toutesfois separez, chacun en un des canaux des Sauvages montagnars. Aprs que nous fusmes armez d'armes lgres, nous prismes chacun une harquebuse, & descendismes terre. Je vey sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prs de 200 hommes fort & robustes les voir, qui venoient au petit pas au devant de nous, avec une gravit & asseurance, qui me contenta fort, la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi alloient en mesme ordre, & me dirent que ceux qui avoient trois grands pennaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les recognoissoit ces plumes qui estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons, & que je fisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasch qu'ils ne me pouvoient bien entendre, pour leur donner l'ordre & faon d'attaquer leurs ennemis, & qu'indubitablement nous les desferions tous, mais qu'il n'y avoit remde: que j'estois tres-aise de leur donner courage, & leur monstrer la bonne volont qui estoit en moy, quand serions au combat. Aussi tost que fusmes terre ils commencrent courir environ deux cents pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores apperceu mes compagnons, qui s'en allrent 166/822 dans les bois avec quelques Sauvages. Les nostres commencerent m'appeller grands cris; & pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis la teste, marchant environ 20 pas devant, jusqu' ce que je fusse 30 pas des ennemis, o aussi tost ils m'apperceurent, & firent alte en me contemplant, & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon harquebuse en joue, & visay droit un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, & un de leurs compagnons qui fut bless, qui quelque temps aprs en mourut. J'avois mis 4 balles dedans mon harquebuse. Les nostres ayans veu ce coup si favorable pour eux, ils commencrent jetter de si grands cris, qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne manquoient de part ne d'autre. Les Hiroquois furent fort estonnez, que si promptement deux hommes avoient est tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de cotton, & de bois, l'espreuve de leurs flesches; ce qui leur donna une grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de telle faon, voyans leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, se mirent en fuitte, & abandonnrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le profond des bois, o les poursuivant, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos Sauvages en turent aussi plusieurs, & en prindrent dix ou douze prisonniers. Le reste se sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres quinze ou seize de blessez de coups de flesches, qui furent promptement guris. Aprs que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent prendre 167/823 force bled d'Inde, & les farines des ennemis, & aussi leurs armes, qu'ils avoient laisses pour mieux courir. Et ayans fait bonne chre, danc & chant, trois heures aprs nous en retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu o se fit ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes de latitude, & je nommay le lac de Champlain. _Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin._ CHAPITRE X. Aprs avoir chemin huict lieues, sur le soir ils prindrent un des prisonniers, qui ils firent une harangue des cruautez que luy & les tiens avoient exerces en leur endroit, sans avoir eu aucun gard, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en recevoir autant, & luy commandrent de chanter, s'il avoit du courage; ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste ouir. Cependant les nostres allumrent un feu, & comme il fut bien embraz, ils prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce pauvre miserable peu peu pour luy faire souffrir plus de tourmens. Ils le laissoient quelquefois, luy jettant de l'eau sur le dos, puis luy arrachrent les ongles, & luy mirent du feu sur les extremitez des doigts, & de son membre. Aprs ils luy escorcherent le haut de la teste, & luy firent dgoutter dessus certaine gomme toute chaude: puis luy percrent les bras prs des poignets, & avec des btons tiroient les nerfs, & les arrachoient force: & comme ils voyoient qu'ils ne les 168/824 pouvoient r'avoir, ils les coupoient. Ce pauvre miserable jettoit des cris estranges, & me faisoit piti de le voir traitter de la faon; toutesfois il estoit si constant, qu'on eust dit qu'il ne sentoit par fois aucune douleur. Ils me sollicitoient fort de prendre du feu, pour faire comme eux: mais je leur remonstrois que nous n'usions point de ces cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que s'ils vouloient que je luy donnasse un coup d'harquebuze, j'en serois content. Ils dirent que non, & qu'il ne sentiroit point de mal. Je m'en allay d'avec eux comme fasch de voir tant de cruautez qu'ils exercoient sur ce corps. Comme ils veirent que je n'en estois content, ils m'appellerent, & me dirent que je luy donnasse un coup d'harquebuse: ce que je fis, sans qu'il en veist rien. Aprs qu'il fut mort, ils ne se contentrent pas: car ils luy ouvrirent le ventre, & jetterent ses entrailles dedans le lac, puis luy couprent la teste, les bras, & les jambes, qu'ils separerent d'un cost & d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils avoient escorche, comme ils avoient fait de tous les autres qu'ils avoient tuez la charge. Ils firent encores une autre meschancet, qui fut, de prendre le coeur, qu'ils couprent en plusieurs pieces & le donnerent manger un sien frere, & autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels en mirent en leur bouche, mais ils ne le voulurent avaler. Quelques Sauvages Algoumequins qui les avoient en garde, le firent recracher aucuns, & le jetterent dans l'eau. Voila comme ces peuples traittent ceux qu'ils 169/825 prennent en guerre, & vaudroit mieux pour eux mourir en combatant, ou se faire tuer la chaude, comme il y en a beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de leurs ennemis. Aprs ceste excution faite, nous nous mismes en chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers, qui alloient toujours chantans, sans autre esperance d'estre mieux traittez que l'autre. Estans aux sauts de la riviere des Hiroquois les Algoumequins s'en retournrent en leur pays, & aussi les Ochatequins[269], avec une partie des prisonniers, fort contents de ce qui s'estoit passe en la guerre, & de ce que librement j'estois all avec eux. Nous nous departismes donc les uns des autres avec de grandes protestations d'amiti, & me dirent si je ne desirois pas aller en leur pays, pour les assister tousjours comme frere: je le leur promis, & m'en revins avec les Montagnets. [Note 269: Ochateguins; c'taient des hurons, dont le chef s'appelait Ochateguin.] Aprs m'estre inform des prisonniers de leurs pas, & de ce qu'il pouvoit y en avoir, nous ployasmes bagage pour nous en revenir: ce que fismes avec telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues dans leurs canaux, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes l'entre de la riviere des Hiroquois, il y eut quelques Sauvages qui songrent que leurs ennemis les poursuivoient. Ce songe leur fit aussi tost lever le siege, encores que ceste nuict fust fort mauvaise, cause des vents & de la pluye qu'il faisoit, & furent passer la nuict dedans de grands roseaux, qui sont dans le lac Sainct Pierre, jusqu'au lendemain. Deux tours aprs arrivasmes nostre 170/826 habitation, o je leur fis donner du pain, des pois, & des patenostres, qu'ils me demanderent pour parer la teste de leurs ennemis, pour faire des resjouissances leur arrive. Le lendemain je fus avec eux dans leurs canaux Tadoussac, pour voir leurs crmonies. Approchans de la terre, ils prindrent chacun un bton, o au bout estoient pendues les testes de leurs ennemis, avec ces patenostres, chantans les uns & les autres. Comme ils en furent prs, les femmes se despouillerent toutes nues, & se jetterent en l'eau, allans au devant des canaux pour prendre ces testes, pour aprs les pendre leur col, comme une chaisne precieuse. Quelques tours aprs ils me firent present d'une de ces testes, & d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, afin de les monstrer au Roy: ce que je leur promis, pour leur faire plaisir[270]. [Note 270: Ici, l'dition de 1613 renferme quelques dtails de plus, sur ce qui se passa dans l'automne de 1609 et au printemps de 1610. (Voir 1613, p. 200-211.)] _Desfaite des Hiroquois prs de l'emboucheure de ladite riviere des Hiroquois._ CHAPITRE XI. L'an 1610[271] estant all dans une barque & quelques hommes de Qubec l'entre de la riviere des Hiroquois, attendre 400 Sauvages qui devoient me venir trouver pour les assister en une autre guerre qui se presenta plus proche que nous ne pensions, un Sauvage Algomequin avec son canot vint en diligence advertir 171/827 que les Algoumequins avoient fait rencontre des Hiroquois, qui estoient au nombre de cent, & qu'ils estoient fort bien barricadez, & qu'il seroit mal ais de les emporter, si les Misthigosches ne venoient promptement, (ainsi nous appellent-ils). [Note 271: Champlain partit de Qubec le 14 juin, et arriva le 19, une isle devant ladite riviere des Yroquois. (Voir 1613, p. 210, 211.)] Aussi tost l'allarme commena parmy quelques Sauvages, & chacun se mit en son canot avec ses armes. Ils furent promptement en estat, mais avec confusion; car ils se precipitoient si fort, qu'au lieu d'advancer ils se retardoient. Ils vindrent nostre barque, me prians d'aller avec eux dans leurs canaux, & mes compagnons aussi, & me presserent si fort, que je m'y embarquay moy cinquiesme. Je priay la Routte, qui estoit nostre pilote, de demeurer en la barque, & m'envoyer encores 4 ou 5 de mes compagnons. Ayant fait environ demie lieue en traversant la riviere[272], tous les Sauvages mirent pied terre, & abandonnans leurs canaux prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues, & espes, qu'ils emmanchent au bout de grands btons, & commencrent prendre leur course dans les bois de telle faon, que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous laisserent 5 que nous estions sans guide: neantmoins nous les suivismes tousjours. Comme nous eusmes chemin environ demie lieue par l'espois des bois, dans des pallus & marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez chacun d'un corcelet de piquier, qui nous importunoit beaucoup, & aussi la quantit des mousquites qui estoient si espoisses qu'elles ne nous 172/828 permettoient point presque de reprendre nostre baleine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement, que c'estoit chose estrange, & ne savions o nous estions sans deux Sauvages que nous apperceusmes traversans le bois lesquels nous appellasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire qu'ils fussent avec nous pour nous guider & conduire o estoient les Hiroquois, & qu'autrement nous n'y pourrions aller, & nous esgarerions; ce qu'ils firent. Ayans un peu chemin, nous apperceusmes un Sauvage qui venoit en diligence nous chercher, pour nous faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible, lequel me fit entendre que les Algoumequins & Montagnets avoient voulu forcer la barricade des Hiroquois, & qu'ils avoient est repoussez, & les meilleurs hommes des Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez. Qu'ils s'estoient retirez en nous attendant, & que leur esperance estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demy quart de lieue avec ce Sauvage, qui estoit capitaine Algoumequin, que nous entendions les heurlemens & cris des uns & des autres, qui s'entre-disoient des injures, escarmouchans tousjours lgrement en nous attendant. Aussi tost que les Sauvages nous apperceurent, ils commencrent s'escrier de telle faon, qu'on n'eust pas entendu tonner. Je donnay charge mes compagnons de me suivre tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de la barricade des ennemis pour la recognoistre. Elle estoit faite de puissans arbres arrangez les uns sur les autres en rond, qui 173/829 est la forme ordinaire de leurs forteresses[273]. Tous les Montagnets & Algoumequins s'approchrent aussi de lad. barricade. Lors nous commenasmes tirer force coups d'harquebuze travers les fueillards, d'autant que nous ne les pouvions voir comme eux nous. Je fus blesse en tirant le premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de flesche qui me fendit le bout de l'oreille, & entra dans le col. Je la prins, & l'arrachay: elle estoit ferre par le bout d'une pierre bien aigu. Un autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi bless au bras d'une autre flesche, que je luy arrachay. Neantmoins ma blesseure ne m'empescha de faire le devoir, & nos Sauvages aussi de leur part, & pareillement les ennemis, tellement qu'on voyoit voler les flesches de part & d'autre menu comme gresle. Les Hiroquois s'estonnoient du bruit de nos harquebuzes, & principalement de ce que les balles peroient mieux que leurs flesches; & eurent tellement l'espouvente de l'effect qu'elles faisoient, voyans plusieurs de leurs compagnons tombez morts, & blessez, que de crainte qu'ils avoient, croyans ces coups estre sans remde, ils se jettoient par terre quand ils entendoient le bruit, aussi ne tirions nous gueres faute, & deux ou trois balles chacun coup, & avions la plus-part du temps nos harquebuzes appuyes sur le bord de leur barricade. Comme je veis que nos munitions commenoient manquer, je dis tous les Sauvages qu'il les falloit emporter de force, & rompre leurs barricades, & pour ce faire, prendre leurs rondaches & s'en couvrir, & ainsi s'en 174/830 approcher de si prs, que l'on peust lier de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, & force de bras tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort, & que cependant nous coups d'harquebuzes repousserions les ennemis qui viendroient se presenter pour ses en empescher, & aussi qu'ils eussent se mettre quelque quantit aprs de grands arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les renverser dessus pour les accabler. Que d'autres couvriroient de leurs rondaches, pour empescher que les ennemis ne les endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on estoit en train de parachever, la barque qui estoit une lieue & demie de nous, nous entendoient batre par l'cho de nos harquebuzades qui retentissoit jusques eux, qui fit qu'un jeune homme de Sainct Malo, plein de courage, appell des Prairies, qui avoit sa barque prs de nous pour la traitte de pelleterie, dit tous ceux qui restoient, que c'estoit une grande honte eux de me voir battre de la faon avec des Sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il avoit trop l'honneur en recommandation, & ne vouloit point qu'on luy peust faire ce reproche: & sur cela dlibra de me venir trouver dans une chaloupe avec quelques siens compagnons, & des miens, qu'il amena avec luy. [Note 272: C'est--dire, le fleuve. (Voir 1613, p. 21l et 212, o il y a quelques dtails de plus.)] [Note 273: En comparant le dessin que l'auteur nous a conserv de cette bataille de 1610, dans l'dition de 1613, avec les diverses circonstances du rcit, on doit conclure que la barricade des Iroquois tait environ une lieue de l'embouchure du Richelieu, et du ct de Contrecoeur, comme l'indique assez la position de la chaloupe du sieur des Prairies; car il est vident qu'elle ne dut pas remonter au-del de la barricade.] Aussi tost qu'il fust arriv, il alla vers le fort des Hiroquois, qui estoit sur le bord de la riviere, o il mit pied terre, & me vint chercher. Comme je le veis, je fis cesser 175/831 nos Sauvages qui rompoient la forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du plaisir. Je priay le sieur des Prairies & ses compagnons de taire quelques salves d'harquebuzades, auparavant que nos Sauvages les emportassent de force, comme ils avoient dlibr: ce qu'ils firent, & tirrent plusieurs coups, o chacun se comporta selon son devoir. Aprs avoir assez tir, je m'addresse nos Sauvages, & les incitay de parachever. Aussi tost s'approchans de ladite barricade, comme ils avoient fait auparavant, & nous leurs aisles, pour tirer sur ceux qui les voudroient empescher de la rompre, ils se comportrent si bien & si vertueusement, qu' la faveur de nos harquebuzades ils y firent ouverture, neantmoins difficile passer, car il y avoit encores la hauteur d'un homme pour entrer dedans, & des branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort: toutesfois quand je veis l'entre assez raisonnable, je dis qu'on ne tirast plus: ce qui fut fait. Au mesme instant vingt ou trente, tant des Sauvages, que de nous autres, entrasmes dedans l'espe la main, sans trouver gueres de resistance. Aussi tost ce qui restoit sain commena prendre la fuitte, mais ils n'alloient pas loin, car ils estoient dfaits par ceux qui estoient l'entour de ladite barricade, & ceux qui eschaperent se noyrent dans la riviere. Nous prismes 15 prisonniers, & le reste fut tu coups d'harquebuzes, de flesches, & d'espes. Quand ce fut fait, il vint une autre chaloupe, & quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop tard, toutesfois assez temps pour la despouille du butin, qui n'estoit pas grand'chose: car il n'y 176/832 avoit que des robbes de castor, des morts pleins de sang, que les Sauvages ne vouloient prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le faisoient, qui furent ceux de la dernire chaloupe. Ayans obtenu la victoire, par la grce de Dieu, ils nous donnrent beaucoup de louange. Ces Sauvages escorcherent les testes de leurs ennemis morts, ainsi qu'ils ont accoustum de faire pour trophe de leur victoire, & les emportrent. Ils s'en retournrent avec 50 blessez des leurs, & 3 morts desdits Montagnets & Algoumequins, en chantant, & leurs prisonniers avec eux. Ils pendirent ces testes des btons devant leurs canaux, & un corps mort coup par quartiers, pour le manger par vengeance, ce qu'ils disoient, & vindrent en ceste faon jusques o estoient nos barques, au devant de ladite riviere des Hiroquois. Mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chaloupe, o je me fis penser de ma blesseure. Je demanday aux Sauvages un prisonnier Hiroquois, lequel ils me donnrent. Je le delivray de plusieurs tourments qu'il eust soufferts, comme ils firent ses compagnons, ausquels ils arrachrent les ongles, puis leur couprent les doigts, & les bruslerent en plusieurs endroits. Cedit jour ils en firent mourir trois de la faon. Ils en amenrent d'autres sur le bord de l'eau, & les attachrent tous droits un bton, puis chacun venant avec u flambeau d'escorce de bouleau, les brusloient tantost sur une partie, tantost sur l'autre; & ces pauvres miserables sentans ce feu, jettoient des cris si hauts, que c'estoit chose estrange ouir. Aprs les avoir bien fait languir de la faon, ils prenoient de l'eau, & 177/833 leur versoient sur le corps, pour les faire languir davantage; puis leur remettoient derechef le feu de telle faon, que la peau tomboit de leurs corps, & continuoient avec grands cris & exclamations, danans jusques ce que ces pauvres malheureux tombassent morts sur la place. Aussi tost qu'il tomboit un corps mort terre, ils frapoient dessus grands coups de bton, puis luy coupoient les bras & les jambes, & autres parties d'iceluy, & n'estoit tenu pour homme de bien entr'eux, celuy qui ne coupoit un morceau de sa chair, & ne la donnoit aux chiens. Neantmoins ils endurent tous ces tourments si constamment, que ceux qui les voyent en demeurent tout estonnez. Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux Algoumequins, que Montagnets, ils furent conservez pour les faire mourir, par les mains de leurs femmes & filles, qui en cela ne se monstrent pas moins inhumaines que les hommes, & les surpassent encores en cruaut: car par leur subtilit elles inventent des supplices plus cruels, & prennent plaisir de leur faire ainsi finir leur vie. Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet, & un autre Ochategin[274], qui avoient 80 hommes, & estoient bien faschez de ne s'estre trouvez la dfaite. En toutes ces nations il y avoit bien prs de 200 hommes, qui n'avoient jamais veu de Chrestiens qu'alors, dont ils firent de grandes admirations. [Note 274: Ochateguin.] Nous fusmes trois jours ensemble une isle[275] le travers de 178/834 la riviere des Hiroquois, puis chacune nation s'en retourna en son pays. J'avois un jeune garon[276], qui avoit hyvern deux ans Qubec, lequel avoit desir d'aller avec les Algoumequins, pour apprendre la langue, cognoistre leur pays, voir le grand lac, remarquer les rivieres, & quels peuples y habitent: ensemble descouvrir les mines, & choses plus rares de ces lieux, afin qu' son retour il nous peust donner cognoissance de toutes ces choses. Je luy demanday s'il l'avoit agrable, car de l'y forcer capitaine ce n'estoit ma volont. Je fus trouver le Capitaine Yroquet, qui m'estoit fort affectionn, auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune garon avec luy en son pays pour y hyverner, & le ramener au printemps. Il me promit le faire, & le tenir comme son fils. Il le dit aux Algoumequins, qui n'en furent pas trop contents, pour la crainte qu'il ne luy arrivast quelque accident[277]. [Note 275: Vraisemblablement l'le de Saint-Ignace. (Voir 1613, p. 219, note 1.)] [Note 276: Ce jeune garon tait, ce semble, tienne Brl; car on lit, dans l'dition de 1619: Or y avoit-il avec eux un appell Estienne Brl, l'un de nos truchemens, qui s'estoit adonn avec eux depuis 8 ans, tant pour passer son temps, que pour voir le pays, & apprendre leur langue & faon de vivre... (1619, p. 133.)] [Note 277: L'dition de 1613 renferme ici quelques dtails de plus sur cet change d'un jeune franais, que nous croyons tre tienne Brl, pour un jeune sauvage, (p. 220, 221, 222.)] Leur ayant remonstr le desir que j'en avois, ils me dirent: Que puis que j'avois ce desir, qu'ils l'emmeneroient, & le tiendroient comme leur enfant; m'obligeant aussi de prendre un jeune homme[278] en sa place, pour mener en France, afin de leur rapporter ce qu'il y auroit veu. Je l'acceptay volontiers, & en fut fort aise. Il estoit de la nation des Ochateguins dits Hurons[279]. Cela donna plus de sujet de mieux traitter mon 179/835 garon, lequel j'equipay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les uns aux autres de nous revoir la fin de Juin. [Note 278: Savignon, dont il est parl en plusieurs endroits de l'dition 1613, et surtout dans, le Troisime Voyage.] [Note 279: Voir ci-dessus, p. 144.] Quelques jours aprs ce prisonnier Hiroquois que je faisois garder, par la trop grande libert que je luy donnois, s'enfuit & se sauva, pour la crainte & apprhension qu'il avoit, nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa nation, que nous avions en nostre habitation[280]. [Note 280: Dans l'dition de 1613, on trouve, la fin de ce chapitre, plusieurs autres dtails importants sur ce qui se passa jusqu'au retour des vaisseaux en 1610, et l'on y voit en mme temps pourquoi l'auteur place ici la description de la pche la baleine, qui occupe le chapitre suivant. (Voir 1613, p. 222-226.)] _Description de la pesche des Baleines en la nouvelle France._ CHAPITRE XII. Il m'a sembl n'estre hors de propos de faire icy une petite description de la pesche des Baleines que plusieurs n'ont veue & croyent qu'elles se prennent coups de canon, d'autant qu'il y a de si impudents menteurs qui l'afferment ceux qui n'en savent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinment sur ces faux rapports. Ceux donc qui sont plus adroits ceste pesche sont les Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un port de seuret, o proche de l ils jugent y avoir quantit de Baleines, & quipent plusieurs chaloupes garnies de bons hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longueur pour le moins cent cinquante brasses, & ont force pertuisanes longues de 180/836 demie pique, qui ont le fer large de six poulces, d'autres d'un pied & demy, & deux de long, bien trenchantes. Ils ont en chacune chaloupe un harponneur, qui est un homme des plus dispos & adroits d'entre eux, aussi tire-t'il les plus grands salaires aprs les maistres, d'autant que c'est l'office le plus hazardeux. Ladite chaloupe estant hors du port, ils regardent de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque baleine allant la borde d'un cost & d'autre; & ne voyans rien, ils vont terre & se mettent sur un promontoire le plus haut qu'ils trouvent, pour descouvrir de plus loing, o ils mettent un homme en sentinelle, qui appercevant la baleine, qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau qu'elle jette par les vans, qui est plus d'un poinon la fois, & de la hauteur de deux lances; & ceste eau qu'elle jette, ils jugent ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'o l'on en peut tirer jusques six vingts poinons, d'autres moins. Or voyans cet espouventable poisson, ils s'embarquent promptement dans leurs chaloupes, & force de rames, ou de vent, vont jusques ce qu'ils soient dessus. La voyant entre deux eaues, mesme instant l'harponneur est au devant de la chaloupe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds & demy de large par les orillons, emmanch en un baston de la longueur d'une demie pique, o au milieu il y a un trou o s'attache la haussiere; & aussi tost que le dit harponneur voit son temps, il jette son harpon sur la baleine, lequel entre fort avant, & incontinent qu'elle se sent blesse, elle va au 181/837 fonds de l'eau. Et si d'avanture en se retournant quelquefois, avec sa queue elle rencontre la chaloupe, ou les hommes, elle les brise aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils courent d'estre tuez en la harponnant. Mais aussi tost qu'ils ont jett le harpon dessus, ils laissent filer leur haussiere, jusques ce que la baleine soit au fonds: & quelquefois comme elle n'y va pas droit, elle entraine la chaloupe plus de huict ou neuf lieues, & va aussi viste qu'un cheval, & sont le plus souvent contraints de couper leur haussiere, craignant que la baleine ne les attire souz l'eau. Mais aussi quand elle va tout droit au fonds, elle y repose quelque peu, & puis revient tout doucement sur l'eau, & mesure qu'elle monte, ils rembarquent leur haussiere peu peu, & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux ou trois chaloupes autour avec leurs pertuisanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups; & se sentant frape, elle descend derechef souz l'eau en perdant son sang, & s'affoiblit de telle faon, qu'elle n'a plus de force ny de vigueur, & revenant sur l'eau, ils achevent de la tuer. Quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de l'eau: & lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la tranent terre, au lieu o ils font leur degrat, qui est l'endroit o ils font fondre le lard de ladite baleine, pour en avoir l'huile. Voila la faon comme elles se peschent, & non coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy-dessus[281]. [Note 281: la suite de cette description, se trouvent, dans l'dition de 1613, les dtails du retour en France et des dangers que courut l'auteur en revenant en Canada le printemps suivant. (Voir 1613, p. 229-242.)] 182/838 _Partement de l'Autheur de Quebec: du Mont Royal, ses rochers. Isles ou se trouve la terre potier. Isle de Saincte Hlne_[282]. [Note 282: Il nous parat vident que le titre de ce chapitre n'a pas t fait par l'auteur lui-mme. D'abord, cette expression du Mont Royal, pour dsigner autre chose que la Montagne, n'est pas ordinaire Champlain, qui, dans ce chapitre-ci mme, se sert encore des noms saut Saint-Louis, ou Grand-Saut, et fait la remarque que ces rochers et basses sont une lieue du Mont Royal. En second lieu, Champlain n'aurait pas de lui-mme fait usage de ces mots Isles ou se trouve la terre potier; puisque, dans le texte, il donne entendre que cette terre potier se trouvait dans les prairies voisines. Il y a aussi, dit-il, quantit de prairies de trs-bonne terre grasse potier. Or il est clair que le petit Islet, qui avait peine cent pas de long, ne pouvait contenir quantit de prairies. (Voir ci-aprs, p. 184.)] CHAPITRE XIII. L'an 1611, je remenay mon Sauvage ceux de sa nation, qui devoient venir au grand Sault Sainct Louys, & retirer mon serviteur qu'ils avoient pour ostage. Je partis de Qubec le 20 [283] de May, & arrivay audit grand sault le 28, o je ne trouvay aucun des Sauvages, qui m'avoient promis d'y estre au 20 dudit mois. Aussi tost je fus dans un meschant canot avec le Sauvage que j'avois men en France, & un de nos gens. Aprs avoir visit d'un cost & d'autre, tant dans les bois, que le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la scituation d'une habitation, & y prparer une place pour y bastir, je cheminay 8 lieues par terre costoyant le grand sault par des bois qui sont assez clairs, & fus jusques un lac[284], o nostre Sauvage me mena, o je consideray fort particulirement le pays. Mais en tout ce que je veis, je ne trouvay point de 183/839 lieu plus propre qu'un petit endroit[285], qui est jusques o les barques & chaloupes peuvent monter aisment, neantmoins avec un grand vent, ou la cirque, cause du grand courant d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nomm la Place royale) une lieue du Mont royal, y a quantit de petits rochers & bases, qui sont fort dangereuses. Et proche de ladite Place Royale y a une petite riviere[286], qui va assez avant dans les terres, tout le long de laquelle y a plus de 60 arpents de terre desertes qui sont comme prairies, o l'on pourroit semer des grains, & y faire des jardinages. Autrefois des Sauvages y ont labour, mais ils les ont quittes pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a aussi grande quantit d'autres belles prairies, pour nourrir tel nombre de bestail que l'on voudra, & de toutes les sortes de bois qu'avons en nos forests de pardea, avec quantit de vignes, noyers, prunes, cerises, fraises, & autres sortes qui sont trs-bonnes manger; entre autres une qui est fort excellente, qui a le goust sucrain, tirant celuy des plantaines (qui est un fruict des Indes) & est aussi blanche que nege, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long des arbres & de la terre comme le lierre. La pesche du poisson y est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont trs-bons: comme aussi la chasse des oiseaux de diffrentes especes, & celle des cerfs, daims, chevreuls, caribous, lapins, loups cerviers, ours, castors, & autres petites bestes qui y 184/840 sont en telle quantit, que durant que nous fusmes audit sault, nous n'en manquasmes aucunement. [Note 283: On voit, par l'dition de 1613, que Champlain arrta Qubec le 21, pour tancher sa barque, et qu'il en repartit le mme jour. (1613, p. 241, 242.)] [Note 284: Probablement celui des Deux-Montagnes.] [Note 285: C'est l'endroit mme o se fixrent, en 1642, les premiers habitants de Montral, prs de ce qu'on a appel depuis Pointe--Callires, ou Pointe-Callires.] [Note 286: La petite rivire Saint-Pierre.] Ayant donc recogneu fort particulirement, & trouv ce lieu un des plus beaux qui fust en ceste riviere, je fis aussi tost couper & dfricher le bois de ladite place Royale, pour la rendre unie, & preste y bastir, & peut-on faire passer l'eau autour aisment, & en faire une petite isle, & s'y establir comme l'on voudra. Il y a un petit islet[287] 20 toises de ladite Place royale, qui a environ cent pas de long, o l'on peut faire une bonne & forte habitation. Il y a aussi quantit de prairies de trs-bonne terre grasse potier, tant pour brique, que pour bastir, qui est une grande commodit. J'en fis accommoder une partie[288], & y fis une muraille de quatre pieds d'espoisseur, & 3 4 de haut, & 10 toises de long, pour voir comme elle se conserveroit durant l'hyver quand les eaux descendroient, qui mon opinion ne sauroit[289] parvenir jusques ladite muraille, d'autant que le terroir est de 12 pieds eslev dessus ladite riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle d'environ trois quarts de lieue de circuit, capable d'y bastir une bonne & forte ville, & l'ay nomme l'isle de Saincte 185/841 Heleine[290]. Ce sault descend en manire de lac, o il y a deux ou trois isles, & de belles prairies. [Note 287: Ce petit let, dans la carte du _grand sault Saint-Louis_, est indiqu par la lettre C, et l'auteur ajoute, au bas: o je fis faire une muraille de pierre.] [Note 288: Ces mots J'en fis accommoder une partie, ont t remplacs, dans l'dition de 1640, par ceux-ci: J'en fis faire un bon essay. Comme il est trs-probable que cette correction n'est pas de Champlain, il est permis de douter qu'elle ait t faite propos: car elle change le sens d'une phrase qui, suivant nous, est parfaitement intelligible, J'en fis accommoder une partie, c'est--dire, je fis accommoder, ou prparer une partie de l'let, & y fis une muraille, etc.] [Note 289: L'dition de 1640 remplace ce mot par pouvoit.] [Note 290: Voir 1613, p. 245, note 1.--_Hist. de la Colonie franaise en Canada_, I, p. 129, 130.] En attendant les Sauvages je fis faire deux jardins, l'un dans les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le deuxiesme jour de juin l'y semay quelques graines, qui sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui demonstre la bont de la terre. Je me resolus d'envoyer Savignon nostre Sauvage avec un autre, pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les faire haster de venir & se deliberent[291] d'aller dans nostre canot, qu'ils doutoient, d'autant qu'il ne valloit pas beaucoup. [Note 291: L'dition de 1640 porte: delibererent.] Le 7e jour[292] je fus recognoistre une petite riviere[293] par o vont quelquefois les Sauvages la guerre, qui se va rendre au sault de la riviere des Hiroquois: elle est fort plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies, & force terres, qui se peuvent labourer. Elle est une lieue du grand sault, & lieue & demie de la Place Royale. [Note 292: Le 7 juin.] [Note 293: La rivire Saint-Lambert. Les prairies dont parle ici Champlain, nous font connatre l'origine du nom de Laprairie, o passe cette rivire.] Le 9e jour nostre Sauvage arriva, qui fut quelque peu pardel le lac [294], qui a environ dix lieues de long, lequel j'avois veu auparavant, o il ne fit rencontre d'aucune chose, & ne peurent passer plus loin cause de leurd. canot qui leur manqua, & furent contraints de s'en revenir. Ils nous rapportrent que passant le sault ils veirent une isle o il y 186/842 avoit si grande quantit de hrons, que l'air en estoit tout couvert. Il y eut un jeune homme[295] appell Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel entendans cela voulut y aller contenter sa curiosit, & pria fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le Sauvage luy accorda, avec un Capitaine Sauvage Montagnet, fort gentil personnage, appelle Outetoucos. Ds le matin ledit Louys fut appeller les deux Sauvages, pour s'en aller ladite isle des Hrons. Ils s'embarqurent dans un canot, & y furent. Ceste isle est au milieu du sault[296], o ils prirent telle quantit de heronneaux, & autres oiseaux qu'ils voulurent, & se r'embarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volont de l'autre Sauvage, & de l'instance qu'il peut faire, voulut passer par un endroit fort dangereux, o l'eau tomboit prs de trois pieds de haut, disant que d'autres fois il y avoit pass, ce qui estoit faux. Il fut long temps dbattre contre nostre Sauvage, qui le voulut mener du cost du sud le long de la grand terre, par o le plus souvent ils ont accoustum de passer: ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit point de danger. Comme nostre Sauvage le veit opiniastre, il condescendit sa volont: mais il luy dit qu' tout le moins on deschargeast le canot d'une partie des oiseaux qui estoient dedans, d'autant qu'il estoit trop charg, ou qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez temps s'ils voyoient qu'il y eust du pril pour eux. Ils se laisserent donc tomber dans le courant. [Note 294: Le lac des Deux-Montagnes a environ dix lieues dans sa plus grande longueur, et c'est l que Champlain s'tait rendu quelques jours auparavant. (Voir ci-dessus, p. 182.)] [Note 295: Qui estoit au sieur de Mons. (dit. 1613.)] [Note 296: Voir 1613, p. 246, note 3.] 187/843 Comme ils furent dans la cheutte du sault, ils en voulurent sortir, & jetter leurs charges, mais il n'estoit plus temps, car la vistesse de l'eau les maistrisoit ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussi tost dans les bouillons du sault, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas, & ne l'abandonnrent de long temps. En fin la roideur de l'eau les lassa de telle faon, que ce pauvre Louys qui ne savoit aucunement nager, perdit tout jugement, & le canot estant au fonds de l'eau, il fut contraint de l'abandonner; & revenant au haut, les deux autres qui le tenoient tousjours ne veirent plus nostre Louys, & ainsi mourut miserablement[297]. [Note 297: Voir 1613, p. 247, note 2.] Estans sortis hors dudit sault, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager, abandonna le canot, pour gaigner la terre, si que l'eau y courant de grande vistesse, il se noya: car il estoit si fatigu & rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il estoit impossible qu'il se peust sauver. Nostre Sauvage Savignon mieux advis, tint tousjours fermement le canot, jusques ce qu'il fut dans un remoul, o le courant de l'eau l'avoit port, & sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eust eue, qu'il vint tout doucement terre, o estant arriv il jetta l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehension qu'on ne se vengeast sur luy, comme ils font entr'eux, & nous conta ces tristes nouvelles, qui nous apportrent du desplaisir. 188/844 Le lendemain[298] je fus dans un autre canot audict sault avec le Sauvage, & un autre de nos gens, pour voir l'endroit o ils s'estoient perdus, & aussi si nous trouverions les corps. Je vous asseure que quand il me monstra le lieu, les cheveux me herisserent en la teste, & m'estonnois comme les defuncts avoient est si hardis & hors de jugement de passer en un endroit si effroyable, pouvans aller ailleurs: car il est impossible d'y passer, pour avoir sept huict cheuttes d'eau, qui descendent de degr en degr, le moindre de trois pieds de haut, o il se faisoit un frein & bouillonnement estrange, & une partie dudit sault estoit toute blanche d'escume, avec un bruit si grand, que l'on eust dit que c'estoit un tonnerre, comme l'air retentissoit du bruit de ces cataraques. Aprs avoir veu & consider particulirement ce lieu, & cherch le long du rivage lesdits corps, cependant qu'une chaloupe assez lgre estoit alle d'un autre cost, nous nous en revinsmes sans rien trouver. [Note 298: Vraisemblablement, le 11 juin.] _Deux cents Sauvages ramnent le Franois qu'on leur avoit baill & remmenrent leur Sauvage qui estoit retourn de France. Plusieurs discours de part & d'autre. CHAPITRE XIIII Le 13e jour dudit mois[299], deux cents Sauvages Hurons[300], 189/845 avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet, & Tregouaroti[301], frre de nostre Sauvage, amenrent mon garon. Nous fusmes fort contents de les voir, & fus au devant d'eux avec un canot, & nostre Sauvage. Cependant qu'ils approchoient doucement en ordre, les nostres s'appareillrent de leur faire une escopeterie d'harquebuzes & mousquets, & quelques petites pices. Comme ils approchoient, ils commencrent crier tous ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, o ils nous louoient fort, & nous tenant pou vritables, de ce que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les venir trouver audit sault. Aprs avoir fait trois autres cris, l'escopeterie tira par deux fois, qui les estonna de telle faon, qu'ils me prirent de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus grand'part qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des tonnerres de la faon, & craignoient qu'il ne leur fist mal, & furent fort contents de voir nostredict Sauvage sain, qu'ils pensoient estre mort, sur des rapports que leur avoient faits quelques Algoumequins, qui l'avoient ouy dire des Sauvages Montagnets. Le Sauvage se loua grandement du bon traittement que je luy avois fait en France, & des singularitez qu'il y avoit veues, dont ils entrrent tous en admiration, & s'en allrent cabaner dans le bois assez lgrement, attendant le lendemain que je leur monstrasse le lieu o je desirois qu'ils se logeassent. Aussi je veis mon garon qui estoit habill la Sauvage, qui se loua aussi[302] du bon traittement des Sauvages, selon leur pays, & me fit entendre tout ce qu'il avoit veu en son hyvernement, & ce qu'il avoit appris avec eux. [Note 299: Le 13 de juin.] [Note 300: Comparez 1613, p. 249.] [Note 301: Tregouaroti tait huron, puisque Savignon, son frre, tait de la nation huronne, comme il est dit plus haut. Mais Iroquet tait algonquin.] [Note 302: L'dition de 1640 remplace _aussi_ par _bien_.] 190/846 Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner, o les anciens & principaux deviserent fort ensemble. Et aprs avoir est un long temps en cet estat, ils me virent appeller seul avec mon garon, qui avoit fort bien appris leur langue[303], & luy dirent qu'ils desiroient contracter une estroitte amiti avec moy, veu les courtoisies que je leur avois faites par le pass, en se louant tousjours du traittement que j'avois fait nostre Sauvage, comme mon frre, & que cela les obligeoit tellement me vouloir du bien, que tout ce que je desirerois d'eux, ils essayeroient me satisfaire. Aprs plusieurs discours, ils me firent un prtent de 100 cators. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de marchandises, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 Sauvages qui devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retardez, fut un prisonnier Hiroquois qui estoit moy, qui s'estoit eschap, & s'en estoit retourn en son pays. Qu'il avoit donn entendre que je luy avois donn libert, & des marchandises, & que je devois aller audit sault avec 600 Hiroquois attendre les Algoumequins, & les tuer tous. Que la crainte de ces nouvelles les avoit arrestez, & que sans cela ils fussent venus. Je leur fis response, que le prisonnier s'estoit desrob sans que je luy eusse donn cong, & que nostredit Sauvage savoit bien de quelle faon il s'en estoit all, & qu'il n'y avoit aucune apparence de laisser leur amiti, comme ils avoient ouy dire, ayant est la guerre avec eux, & envoy mon 191/847 garon en leur pays, pour entretenir leur amiti, & que la promesse que je leur avois si fidlement tenue, le confirmoit encores. Ils me respondirent, Que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pens, & qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient esloignez de la vrit; & que s'ils eussent creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de Franois, que mon garon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cents Algoumequins dans cinq ou six tours, si on les vouloit attendre, pour aller la guerre avec eux contre les Hiroquoits, & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire. Je les entretins fort sur le sujet de la source de la grande riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort particulirement, tant des rivieres, sauts, lacs, terres, que des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort esloigne de leur pays, & le chemin difficile, tant cause des guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils me dirent aussi que l'hyver prcdant il estoit venu quelques Sauvages du cost de la Floride, par derrire le pays des Hiroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amiti avec lesd. Sauvages. En fin ils m'en discoururent fort exactement, me demonstrans par figures tous les lieux o ils avoient est, prenans plaisir me raconter toutes ces choses; & moy je ne m'ennuyois les entendre, pour savoir d'eux ce dont j'estois en doute. Aprs tous ces discours finis, je leur dis qu'ils mesnageassent ce peu de commoditez qu'ils avoient, ce qu'ils firent. [Note 303: Cette circonstance vient encore nous confirmer dans l'opinion que ce jeune franais tait tienne Brl: c'est parce qu'il possdait bien la langue huronne, que l'on continua l'employer comme interprte pendant un grand nombre d'annes.] 192/848 Le lendemain[304] aprs avoir traict tout ce qu'ils avoient, qui estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur logement, du cost du bois, & disoient que c'estoit pour leur seuret, afin d'eviter la surprise de leurs ennemis: ce que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils appellerent nostre Sauvage, qui couchoit ma patache, & mon garon, qui les furent trouver. Aprs avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi appeller environ sur la my-nuict. Estant en leurs cabanes, je les trouvay tous assis en conseil, o ils me firent asseoir prs d'eux, disans que leur coustume estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais mon opinion ils me vouloient dire leur volont en cachette, se fians en moy, comme ils me donnrent entendre depuis, me disans qu'ils eussent bien desir me voir seul. Que quelques-uns d'entr'eux avoient est battus. Qu'ils me vouloient autant de bien qu' leurs enfans, ayans telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient, mais qu'ils se mesfioient fort des autres Sauvages. Que si je retournois, que j'amenasse telle quantit de gens que je voudrois, pourveu qu'ils fussent souz la conduite d'un chef, & qu'ils m'envoyoient qurir, pour m'asseurer d'avantage de leur amiti, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point fasch contre eux. Que sachans que j'avois pris dlibration de voir leur pays, ils me le feroient voir au pril de leurs vies, 193/849 m'assistans d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par tout, & qu' l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils faisoient de nous. Aussi tost ils firent venir 30 castors & 4 carquans de leurs porcelaine (qu'ils estiment entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or). Que ces presens estoient d'autres Capitaines, qui ne m'avoient jamais veu, qui me les envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis: mais que s'il y avoit quelques Franois qui voulurent aller avec eux, qu'ils en eussent est fort contents, & plus que jamais, pour entretenir une ferme amiti. [Note 304: Le 15 de juin.] Aprs plusieurs discours, je leur proposay, Qu'ayans la volont de me faire voir leur pays, je supplierois sa Majest de nous assister jusques 40 ou 50 hommes armez de choses necessaires pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, la charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin pour nostre vivre durant ledit voyage. Que je leur apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par o nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en nostre habitation. Que si je recognoissois le pays bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations, & que par ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans heureusement l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur feroit cognoistre. Ils furent fort contents de ceste proposition, & me prierent d'y tenir la main, disans qu'ils feroient de leur part tout ce qui leur seroit possible pour en venir bout; & que pour ce qui estoit des vivres, nous n'en manquerions non plus 194/850 qu'eux-mesmes: m'asseurans derechef de me faire voir ce que je desirois. L dessus je pris cong d'eux au poinct du jour en les remerciant de la volont qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de tousjours continuer. Le lendemain 17e jour dudit mois, ils dlibererent s'en retourner, & emmener Savignon, auquel je donnay quelques bagatelles, me faisant entendre qu'il s'en alloit mener une vie bien pnible, au prix de celle qu'il avoit eue en France. Ainsi il se separa avec grand regret, & moy bien aise d'en estre descharg. Deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin ils m'envoyeroient qurir, ce qu'ils firent. Je m'embarquay, & mon garon avec ceux qui vinrent. Estant au sault, nous fusmes dans le bois quelques lieues, o ils estoient cabannez sur le bord d'un lac, o j'avois est auparavant. Comme ils me veirent, ils furent fort contents, & commencerent s'escrier selon leur coustume, & nostre Sauvage s'en vint au devant de moy me prier d'aller en la cabanne de son frre, o aussi tost il fit mettre de la chair & du poisson sur le feu, pour me festoyer. Durant que je fus l il se fit un festin, o tous les principaux furent invitez, & moy aussi. Et bien que j'eusse desja pris ma refection honnestement, nantmoins pour ne rompre la coustume du pays j'y fus. Aprs avoir repeu ils s'en allrent dans les bois tenir leur conseil, & cependant je m'amusay contempler le pasage de ce lieu, qui est fort agrable. Quelque temps aprs ils m'envoyerent appeller pour me communiquer ce qu'ils avoient resolu entre eux. 195/851 J'y fus avec mon garon. Estant assis auprs d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, & n'avoir point manqu ma parole de ce que je leur avois promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection, qui estoit leur continuer mon amiti, & que devant que partir, ils desiroient prendre cong de moy, & qu'ils eussent eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent aller sans me voir encore une fois, croyans qu'autrement je leur eusse voulu du mal[305]. Ils me prirent encores de leur donner un homme. Je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller, que j'en serois fort content. [Note 305: _Conf._ 1613, p. 257.] Aprs m'avoir fait entendre leur volont pour la dernire fois, & moy eux la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit est prisonnier par trois fois des Hiroquois, & s'estoit sauv fort heureusement, qui resolut d'aller la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines me prirent de l'en destourner si je pouvois, d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageait si avant parmy les ennemis avec si petite troupe, qu'il n'en revinst jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les raisons que je luy peus allguer, lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses doigts coupez, & de grandes taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, & qu'il luy estoit impossible de vivre, s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit la vengeance, & que son coeur luy disoit qu'il falloit qu'il partist au plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit. 196/852 Aprs avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre patache. Pour ce faire, ils quiprent 8 canaux pour passer ledit sault, & se despouillerent tout nuds, & me firent mettre en chemise; car souvent il arrive que d'aucuns se perdent en le passant parquoy se tiennent-ils les uns prs des autres pour se secourir promptement, si quelque canot venoit se renverser. Ils me disoient: Si par mal-heur le tien venoit tourner, ne sachant point nager, ne l'abandonne en aucune faon, & te tiens bien de petits btons qui y sont par le milieu, car nous te sauverons aisment. Je vous asseure que ceux qui n'ont veu ny pass ledit endroit en des petits bateaux comme ils ont, ne le pourroient pas passer sans grande apprehension, mesmes les plus asseurs du monde. Mais ces peuples sont si adroits passer les sauts, que cela leur est facile. Je le passay avec eux: ce que je n'avois jamais fait, ny aucun Chrestien, horsmis mon garon: & vinsmes nos barques, o j'en logeay une bonne partie[30306]. [Note 306: _Conf._ 1613, p. 260.] Il y eut un jeune homme des nostres qui se delibra d'aller avec les Sauvages qui sont Hurons[307], esloignez du sault d'environ 180 lieues, & fut avec le frre de Savignon[308], qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy faire voir tout ce qu'il pourroit[309]. [Note 307: L'dition de 1613 porte: Charioquois.] [Note 308: Tregouaroti.] [Note 309: Et celuy de Bouvier fut avec ledit Yroquet Algoumequin. (1613, p. 260.)] Le lendemain[310] vindrent nombre de Sauvages Algoumequins, qui traitterent ce peu qu'ils avoient, & me firent encores present 197/853 particulirement de trente castors, dont je les recompensay. Ils me prierent que je continuasse leur vouloir du bien: ce que je leur promis. Ils me discoururent fort particulirement sur quelques descouvertures du cost du nort, qui pouvoient apporter de l'utilit. Et sur ce sujet ils me dirent que s'il y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulust aller avec eux, qu'ils luy feroient voir chose qui m'apporteroit du contentement, & qu'ils le traitteroient comme un de leurs enfans. Je leur promis de leur donner un jeune garon[311], dont ils furent fort contents. Quand il print cong de moy pour aller avec eux, je luy baillay un memoire fort particulier des choses qu'il devoit observer estant parmy eux. [Note 310: Le 16 de juillet. L'dition de 1613 renferme beaucoup de dtails sans lesquels il est difficile de bien entendre ce passage. (Voir 1613, p. 260-263.)] [Note 311: Il est assez probable que ce jeune garon tait Nicolas de Vignau, dont il est parle quelques pages plus loin; car nous avons vu (p. 178, 190) que celui qu'il confia aux sauvages, en 1610, tai vraisemblablement tienne Brl, et il ne parat pas qu'il en ait envoy d'autres les annes prcdentes, ni en 1612.] Aprs qu'ils eurent traict tout le peu qu'ils avoient, ils se separerent en trois, les uns pour la guerre, les autres par ledit grand sault, & les autres par une petite riviere, qui va rendre en celle dudit grand sault; & partirent le 18e jour dudit mois[312], & nous aussi. Le 19 j'arrivay Qubec, o je me resolus de retourner en France[313], & arrivay la Rochelle le 11 d'Aoust[314]. [Note 312: Le 18 juillet.] [Note 313: Le 23 j'arrivay Tadoussac, o estant je me resolus de revenir en France, avec l'advis de Pont-grav. (1613, p. 264.)] [Note 314: Le 10 septembre. En revoyant le texte de l'dition de 1613, on reconnat aisment que c'est ici une inadvertance. (Voir 1613, p. 265.) Champlain s'embarque, Tadoussac, dans le vaisseau du capitaine Tibaut de La Rochelle, le 11 d'aot, et il arrive La Rochelle le 10 septembre. L'dition de 1613 renferme de plus les dtails de toutes les difficults qui retinrent l'auteur en France l'anne suivante. Ces dtails, dans l'dition de 1632, que nous reproduisons ici, forment le chapitre V du livre suivant, et l'auteur y ajoute, entre autres choses, la commission qui lui fut donne par le comte de Soissons.] Fin du troisiesme Livre. 198/854 [Illustration] LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN. LIVRE QUATRIESME. _Partement de France; & ce qui se passa jusques nostre arrive au Sault Sainct Louys._ CHAPITRE PREMIER. Je partis de Rouen le 5 Mars[315] pour aller Honfleur, o je m'embarquay(316), & le 7 May j'arrivay Qubec, o je trouvay ceux qui y avoient hyvern en bonne disposition, sans avoir est malades, lesquels nous dirent que l'hyver n'avoit point est grand, & que la riviere n'avoit point gel. Les arbres commenoient aussi se revestir de fueilles, & les champs s'esmailler de fleurs. [Note 315: De l'anne 1613. Pour plus amples dtails, voir 1613, p. 283-287, et ci-aprs, ch. v.] [Note 316: Il s'embarqua le lendemain, 6 de mars, dans le vaisseau de Pont-Grav. (1613, P. 287.)] Le 13, je partis de Qubec pour aller au Sault Sainct Louys, o j'arrivay le 21[317]. Or n'ayant que deux canaux, je ne pouvois 199/855 mener avec moy que 4 hommes, entre lesquels estoit un nomm Nicolas de Vignau, le plus impudent menteur qui se soit veu de long temps, comme la suitte de ce discours le fera voir, lequel autrefois avoit hyvern avec les Sauvages, & que j'avois envoy aux descouvertes les annes prcdentes. Il me rapporta son retour Paris en l'anne 1612. qu'il avoit veu la mer du nort. Que la riviere des Algoumequins[318] sortoit d'un lac qui s'y deschargeoit, & qu'en 17 journes l'on pouvoit aller & venir du Sault Sainct Louys ladite mer. Qu'il avoit veu le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, qui s'estoit perdu la coste, o il y avoit 80 hommes qui s'estoient sauvez terre, que les Sauvages turent, cause que lesdits Anglois leur vouloient prendre leurs bleds d'Inde, & autres vivres, par force, & qu'il en avoit veu les testes, qu'iceux Sauvages avoient escorches (selon leur coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir, ensemble me donner un jeune garon Anglois qu'ils m'avoient gard. Ceste nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir trouv bien prs ce que je cherchois bien loin. Ainsi je le conjuray de me dire la verit, afin d'en advertir le Roy, & luy remonstray que s'il donnoit quelque mensonge entendre, il se mettoit la corde au col: aussi que si sa relation estoit veritable, il se pouvoit asseurer d'estre bien recompens. Il me l'asseura encor avec serments plus grands que jamais. Et pour mieux jouer son rolle, il me bailla une relation du pays, qu'il disoit avoir faite au mieux qu'il luy avoit est 200/856 possible. L'asseurance donc que je voyois en luy, la simplicit de laquelle se le jugeois plein, la relation qu'il avoit dresse, le bris & fracas du vaisseau, & les choses cy-devant dites, avoient grande apparence, avec le voyage des Anglois vers Labrador, en l'anne 1612. o ils ont trouv un destroit qu'ils ont couru jusques par le 63 degr de latitude, & 290 de longitude, & ont hyvern par le 53 degr & perdu quelques vaisseaux, comme leur relation en fait foy[319]. Ces choses me faisans croire son dire vritable, j'en fis ds lors rapport Monsieur le Chancelier[330]; & le fis voir Messieurs le Mareschal de Brissac, & President Jeanin, & autres Seigneurs de la Cour, lesquels me dirent qu'il falloit que je veisse la chose en personne. Cela fut cause que je priay le sieur Georges, marchand de la Rochelle, de luy donner passage dans son vaisseau, ce qu'il fit volontiers; o estant, il l'interrogea pourquoy il faisoit ce voyage. Et d'autant qu'il luy estoit inutile, il luy demanda s'il esperoit quelque salaire, lequel fit response que non, & qu'il n'en pretendoit d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le voyage que pour me monstrer la mer du nort, qu'il avoit veue, & luy en fit la Rochelle une dclaration pardevant deux Notaires. [Note 317: _Conf._ 1613, p. 290, 291.] [Note 318: L'Outaouais.] [Note 319: Voir 1613, p. 293.] [Note 320: Nicolas Brlart de Sillery.] Or comme je prenois cong de tous les Chefs, le our de la Pentecoste[321], aux prires desquels je me recommandois, & de tous en gnral, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il m'avoit cy devant dit n'estoit vray, qu'il ne me donnast la peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire, il falloit 201/857 courir plusieurs dangers. Il asseura encores derechef tout ce qu'il avoit dit, au pril de sa vie. [Note 321: La Pentecte, cette anne, tombait le 26 de mai.] Ainsi nos canaux chargez de quelques vivres, de nos armes & marchandises, pour faire present aux Sauvages, je partis le Lundy 27 May de l'isle de Saincte Heleine, avec quatre Franois & un Sauvage, & me fut donn un adieu de nostre barque avec quelques coups de petites pices. Ce jour nous ne fusmes qu'au Sault Sainct Louys, qui n'est qu'une lieue au dessus, cause du mauvais temps, qui ne nous permit de passer plus outre. Le 29, nous le passasmes partie par terre, partie par eau, o il nous fallut porter nos canaux, hardes, vivres & armes sur nos espaules, qui n'est pas petite peine ceux qui n'y sont pas accoustumez: & aprs l'avoir esloign deux lieues, nous entrasmes dans un lac[322] qui a de circuit environ 12 lieues, o se deschargent 3 rivieres[323], l'une venant de l'ouest, du cost des Ochataiguins, esloignez du grand sault de 150 ou 200 lieues: l'autre du sud pays des Hiroquois, de pareille distance: & l'autre vers le nort, qui vient des Algoumequins & Nebicerini, aussi peu prs de semblable distance. Ceste riviere du nort (suivant le rapport des Sauvages) vient de plus loin[324], & passe par des peuples qui leur sont incogneus, distans environ de 300 lieues d'eux. [Note 322: Le lac Saint-Louis. (Voir 1613, p. 294, note 2.)] [Note 323: Voir 1613, p. 295, notes 1, 2, 3, 4.] [Note 324: vient de plus loin que les nebicerini: l'outaouais, comme on sait, prend sa source une cinquantaine de lieues plus au nord que le lac nipissing.] Ce lac est remply de belles & grandes isles, qui ne sont que 202/858 prairies, o il y a plaisir de chasser, la venaison & le gibbier y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le pays qui l'environne est remply de grandes forests. Nous fusmes coucher , l'entre dudit lac, & fismes des barricades, cause des Hiroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs ennemis; & m'asseure que s'ils nous eussent tenu, ils nous eussent fait le mesme traittement; c'est pourquoy toute la nuict nous fismes bon guet. Le lendemain je prins la hauteur de ce lieu, qui est par les 45 degrez 18 minutes de latitude. Sur les trois heures du soir nous entrasmes dans la riviere qui vient du nort, & passasmes un petit sault par terre pour soulager nos canaux, & fusmes une isle le reste de la nuict en attendant le jour. Le dernier May nous passasmes par un autre lac[325] qui a 7 ou 8 lieues de long, & 3 de large, o il y a quelques isles. Le pays d'alentour est fort uny, horsmis en quelques endroits, o il y a des costaux couverts de pins. Nous passasmes un sault, qui Sault de est appell de ceux du pays _Quenechouan_[326], qui est remply de pierres & rochers, o l'eau y court de grand' vistesse; & nous fallut mettre en l'eau, & traisner nos canaux bord bord de terre avec une corde. A demie lieue de l nous en passasmes un autre petit force d'avirons, ce qui ne se fait sans suer, & y a une grande dextrit passer ces sauts, pour eviter les bouillons & brisans qui les traversent: ce que les Sauvages sont d'une telle adresse, qu'il est impossible de plus, cherchans les destours & lieux plus aisez qu'ils cognoissent l'oeil. [Note 325: Le lac des Deux-Montagnes.] [Note 326: Voir 1613, p. 296, note 4.] 203/859 Le Samedy premier de Juin nous passasmes encor deux autres sauts: le premier contenant demie lieue de long, & le second une lieue, o nous eusmes bien de la peine: car la rapidit du courant est si grande, qu'elle fait un bruit effroyable; & descendant de degr en degr, fait une escume si blanche par tout, que l'eau ne paroist aucunement. Ce sault est sem de rochers, & quelques isles qui sont a & l, couvertes de pins & cdres blancs. Ce fut l o nous eusmes de la peine: car ne pouvans porter nos canaux par terre, cause de l'espoisseur du bois, il nous les falloit tirer dans l'eau avec des cordes, & en tirant le mien, je me pensay perdre, cause qu'il traversa dans un des bouillons; & si je ne fusse tomb favorablement entre deux rochers, le canot m'entraisnoit, d'autant que je ne peus dfaire assez temps la corde qui estoit entortille l'entour de ma main, qui me l'offensa fort, & me la pensa couper. En ce danger je m'escriay Dieu, & commenay tirer mon canot, qui me fut renvoy par le remouil de l'eau qui se fait en ces sauts: & lors estant eschap je louay Dieu, le priant nous preserver. Nostre Sauvage vint aprs pour me secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner si j'estois curieux de conserver nostre canot: car s'il eust est perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que quelques Sauvages passassent par l, qui est une pauvre attente ceux qui n'ont dequoy disner, & qui ne sont accoustumez telle fatigue. Pour nos Franois, ils n'en eurent pas meilleur march, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la 204/860 divine bont nous preserva tous. Le reste de la journe nous nous reposasmes, ayans assez travaill. Nous rencontrasmes le lendemain 15 canaux de Sauvages appellez Quenongebin[327], dans une riviere, ayans pass un petit lac long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient est advertis de ma venue par ceux qui avoient pass au sault S. Louis, venans de la guerre des Hiroquois. Je fus fort aise de leur rencontre, & eux aussi, qui s'estonnerent de me voir avec si peu de gens, & avec un seul Sauvage. Aprs nous estre saluez la mode du pays, je les priay de ne passer outre, pour leur dclarer ma volont, & fusmes cabaner dans une isle. [Note 327: Ou Kinounchepirini. (Voir 1613, p. 298, note I.)] Le lendemain je leur fis entendre que j'estois all en leur pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je leur avois par cy devant faite; & que s'ils estoient resolus d'aller la guerre, cela m'agrroit fort, d'autant que j'avois amen des gens ceste intention, dequoy ils furent fort satisfaits. Et leur ayant dit que je voulois passer outre, pour advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner, disans qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions rien veu jusques alors. Pour ce je les priay de me donner un de leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme canot, & aussi pour nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus rien. Ils le firent volontiers & en recompense je leur fis un present, & leur baillay un de nos Franois, le moins 205/861 necessaire, lequel je renvoyois au sault, avec une fueille de tablette, dans laquelle, faute de papier, je faisois savoir de mes nouvelles. Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre routte mont ladite riviere, en trousasmes une autre fort belle & spacieuse, qui vient d'une nation appelle Ouescharini[328], lesquels se tiennent au nort d'icelle, & 4 journes de l'entre. Ceste riviere est fort plaisante, cause des belles isles qu'elle contient, & des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent: & la terre est bonne pour le labourage. [Note 328: Ou Ouaouiechkarini, la Petite Nation. (Voir 1613, p. 299, note 1.)] Le 4, nous passasmes proche d'une autre riviere[329] qui vient du nort, o se tiennent des peuples appellez Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve Sainct Laurent, trois lieues aval le Sault Sainct Louys(330) qui fait une grande isle contenant prs de 40 lieues, laquelle[331] n'est pas large, mais remplie d'un nombre infiny de sauts, qui sont fort difficiles passer. Quelquefois ces peuples passent par ceste riviere pour eviter les rencontres de leurs ennemis, sachans qu'ils ne les recherchent en lieux de il difficile accez. [Note 329: La Gatineau.] [Note 330: En remontant la Gatineau, on va tomber par le Saint-Maurice, trente lieues val le saut Saint-Louis. (Voir 1613, p. 299, note 3.)] [Note 331: Laquelle rivire, c'est--dire, la Gatineau.] A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre[332] qui vient du sud, o son entre il y a une cheutte d'eau admirable: car elle tombe d'une telle impetuosit de 20 ou 25 brasses[333] de haut, qu'elle fait une arcade, ayant de largeur prs de 400 206/862 pas. Les Sauvages passent dessouz par plaisir, sans se mouiller, que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle au milieu de ladite riviere, qui est comme tout le terroir d'alentour, remplie de pins & cdres blancs. Quand les Sauvages veulent entrer dans la riviere, ils montent la montagne en portant leurs canaux, & font demie lieue par terre. Les terres des environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui fait que les Sauvages s'y arrestent plustost. Les Hiroquois y viennent aussi quelquefois les surprendre au passage. [Note 332: La rivire Rideau.] [Note 333: Cette chute a une trentaine de pieds de haut.] Nous passasmes un sault une lieue de l, qui est large de demie lieue, & descend de 6 7 brasses de haut. Il y a quantit de petites isles, qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe un endroit de telle impetuosit sur un rocher, qu'il s'y est cav par succession de temps un large & profond bassin: si bien que l'eau courant l dedans circulairement, & au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les Sauvages l'appellent _asticou_, qui veut dire chaudiere. Ceste cheutte d'eau meine un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieues. Les Sauvages passans par l, font une crmonie que nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine monter contre un grand courant, force de rames, pour parvenir au pied dudit sault, o les Sauvages prirent les canaux, & nos Franois & moy, nos armes, vivres, & autres commoditez, pour passer par l'aspret des rochers environ un quart de lieue que contient le sault, & aussi tost nous fallut embarquer, puis 207/863 derechef mettre pied terre pour passer par des taillis environ 300 pas; & aprs se mettre en l'eau pour faire passer nos canaux par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que l'on sauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu, & trouvay 45 degrez 38 minutes de latitude[334]. [Note 334: Le saut de la Chaudire est environ 45 12'.] Aprs midy nous entrasmes dans un lac[335] ayant 5 lieues de long, & 2 de large, o il y a de fort belles isles remplies de vignes, noyers, & autres arbres agrables: & 10 ou 12 lieues de l amont la riviere nous passasmes par quelques isles remplies de pins. La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui teint en couleur cramoisie, de laquelle les Sauvages se peindent le visage, & mettent de petits affiquets leur usage. Il y a aussi une coste de montagnes du long de ceste riviere, & le pays des environs semble assez fascheux. Le reste du jour nous le passasmes dans une ise fort agrable. [Note 335: Le lac de la Chaudire.] Le lendemain[336] nous continuasmes nostre chemin jusques un grand sault[337], qui contient prs de 3 lieues de large, o l'eau descend comme de 10 ou 12 brasses de haut en talus, & fait un merveilleux bruit. Il est remply d'une infinit d'isles couvertes de pins & de cdres; & pour le passer il nous fallut resoudre de quitter nostre mas ou bled d'Inde, & peu d'autres vivres que nous avions, avec les hardes moins necessaires, reservans seulement nos armes & filets, pour nous donner vivre selon les lieux, & l'heur de la chasse. Ainsi, allgez, 208/864 nous passasmes tant l'aviron, que par terre, en portant nos canaux & armes par ledit sault, qui a une lieue & demie de long, o nos Sauvages qui sont infatigables ce travail, & accoustumez endurer telles necessitez, nous soulagerent beaucoup. [Note 336: Le 5 de juin.] [Note 337: Ce saut et les deux autres mentionns plus loin, forment ce qu'on appelle le rapide des Chats.] Poursuivans nostre routte nous passasmes deux autres sauts, l'un par terre, l'autre la rame, & avec des perches en debouttant, puis entrasmes dans un lac[338] ayant 6 ou 7 lieues de long, o se descharge une riviere[339] venant du sud, o cinq journes de l'autre riviere il y a des peuples qui y habitent appellez Matououescarini. Les terres d'environ ledit lac sont sablonneuses, & couvertes de pins, qui ont est presque tous bruslez par les Sauvages. Il y a quelques isles, dans l'une desquelles nous reposasmes, & veismes plusieurs beaux cyprs rouges, les premiers que j'eusse veu en ce pays, desquels je fis une croix, que je plantay un bout de l'isle, en lieu eminent, & en veue, avec les armes de France, comme j'ay fait aux autres lieux o nous avions pos. Je nommay cette isle, l'isle Ste Croix. [Note 338: Le lac des Chats.] [Note 339: La rivire de Madaouaska, ou des Madaouaskarini.] Le 6 nous partismes de ceste isle saincte Croix, o la riviere est large d'une lieue & demie, & ayans fait 8 ou 10 lieues, nous passasmes un petit sault la rame, & quantit d'isles de diffrentes grandeurs. Icy nos Sauvages laisserent leurs sacs avec leurs vivres, & les choses moins necessaires, afin d'estre plus lgers pour aller par terre, & eviter plusieurs sauts qu'il falloit passer. Il y eut une grande contestation entre 209/865 nos Sauvages & nostre imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit aucun danger par les sauts, & qu'il y falloit passer. Nos Sauvages luy dirent, Tu es las de vivre. Et moy, que je ne le devois croire, & qu'il ne disoit pas vrit. Ainsi ayant remarqu plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance desdits lieux, je suivis l'advis des Sauvages, dont bien m'en print, car il cherchoit des difficultez pour me perdre, ou pour me dgouster de l'entreprise, comme il confessa depuis (dequoy sera parl cy-aprs). Nous traversasmes donc la riviere l'ouest, qui couroit au nort, & pris la hauteur de ce lieu, qui estoit par 46 2/3[340] de latitude. Nous eusmes beaucoup de peine faire ce chemin par terre, estant charg seulement pour ma part de trois harquebuzes, autant d'avirons, de mon capot, & quelques petites bagatelles. J'encourageois nos gens, qui estoient un peu plus chargez, & plus grevez des mousquites, que de leur charge. [Note 340: Il faut lire 45 et deux tiers. (Voir 1613, p. 303, note 1.)] Ainsi aprs avoir passe quatre petits estangs, & chemin deux lieues & demie, nous estions tant fatiguez, qu'il nous estoit impossible de passer outre, cause qu'il y avoit prs de 24 heures que n'avions mang qu'un peu de poisson rosty, sans autre saulce, car nous avions laisse nos vivres, comme j'ay dit cy-dessus. Nous nous reposasmes sur le bord d'un estang, qui estoit assez agrable, & fismes du feu pour chasser les mousquites qui nous molestoient fort, l'importunit desquelles est si estrange, qu'il est impossible d'en pouoir faire la description. Nous tendismes nos filets pour prendre quelques poissons. 210/866 Le lendemain[341] nous passasmes cet estang, qui pouvoit contenir une lieue de long, & puis par terre cheminasmes 3 lieues par des pays difficiles plus que n'allions encor veu, cause que les vents avoient abbatu des pins les uns sur les autres, qui n'est pas petite incommodit, car il faut passer tantost dessus & tantost dessouz ces arbres. Ainsi nous parvinsmes un lac[342], ayant 6 lieues de long, & 2 de large, fort abondant en poisson, aussi les peuples des environs y font leur pescherie. Prs de ce lac y a une habitation de Sauvages qui cultivent la terre, & recueillent du mas. Le chef se nomme Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveill comment nous avions peu passer les sauts & mauvais chemins qu'il y avoit pour parvenir eux. Et aprs nous avoir present du petum selon leur mode, il commena haranguer ses compagnons, leur disant; Qu'il falloit que fussions tombez des nues, ne sachant comment nous avions peu passer, & qu'eux demeurans au pays avoient beaucoup de peine traverser ces mauvais passages, leur faisant entendre que je venois bout de tout ce que mon esprit vouloit. Bref qu'il croyoit de moy ce que les autres Sauvages luy en avoient dit. Et sachans que nous avions faim, ils nous donnrent du poisson, que nous mangeasmes: & aprs disn, je leur fis entendre par Thomas mon truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrez. Que j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que je desirois aller plus avant voir quelques autres Capitaines 211/867 pour mesme effect, dequoy ils furent joyeux, & me promirent assistance. Ils me monstrerent leurs jardinages & champs, o il y avoit du mas. Leur terroir est sablonneux, & pource s'adonnent plus la chasse qu'au labeur, au contraire des Ochataiguins[343]. Quand ils veulent rendre un terroir labourable, ils coupent & bruslent les arbres, & ce fort aisment: car ce ne sont que chesnes & ormes. Le bois brusl ils remuent un peu la terre, & plantent leur mas grain grain, comme ceux de la Floride. Il n'avoit pour lors que 4 doigts de haut. [Note 341: Le 7 de juin.] [Note 342: Le lac au Rat-Musqu.] [Note 343: Ou Hurons.] _Continuation. Arrive vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me fit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promirent quatre canaux pour continuer mon chemin. Tost aprs me les refusent. Harangue des Sauvages pour me dissuader mon entreprise, me remonstrans les difficults. Response ces difficults. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir est ou il disoit. Il leur maintint son dire vritable. Je les presse de me donner des canaux. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa confession._ CHAPITRE II. Nibachis fit quiper deux canaux pour me mener voir un autre Capitaine nomm Tessouat[344], qui demeuroit 8 lieues de luy, sur le bord d'un grand lac[345], par o passe la riviere que 212/868 nous avions laisse qui refuit au nort. Ainsi nous traversasmes le lac l'ouest norouest prs de 7 lieues, o ayans mis pied terre, fismes une lieue au nordest parmy d'assez beaux pays, o il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer aisment; & arrivasmes sur le bord de ce lac, o estoit l'habitation de Tessouat, qui estoit avec un autre chef sien voisin, tout estonn de me voir, & nous dit qu'il pensoit que ce fust un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit. De l nous passasmes en une isle[346], o leurs cabanes sont assez mal couvertes d'escorces d'arbres, qui est remplie de chesnes, pins & ormeaux, & n'est subjecte aux inondations des eaux, comme sont les autres isles du lac. [Note 344: _Conf_. 1603, p. 12.] [Note 345: Le lac des Allumettes.] [Note 346: L'le des Allumettes. (Voir 1613, p. 307, note 1.)] Cette isle est forte de scituation: car aux deux bouts d'icelle, & l'endroit o la riviere se jette dans le lac, il y a des sauts fascheux, & l'aspret d'iceux la rendent forte, & s'y sont logez pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle est par les 47[347] degrez de latitude, comme est le lac, qui a 10 lieues de long[348], & 3 ou 4 de large, abondant en poisson, mais la chasse n'y est pas beaucoup bonne. [Note 347: Par les 46. (Voir 1613, p. 307, note 2.)] [Note 348: Conf. 1613, p. 307.] Ainsi comme je visitois l'isle, j'apperceus leurs cimetires, o je fus grandement estonn, voyant des sepulchres de forme semblable aux bires, faits de pices de bois, croises par en haut, & fiches en terre, la distance de 3 pieds ou environ. Sur les croises en haut ils y mettent une grosse pice de bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est grav grossierement (comme il est bien croyable) la figure de celuy ou celle qui y est enterr. 213/869 Si c'est un homme, ils y mettent une rondache, une espe emmanche leur mode, une masse, un arc, & des flesches. S'il est capitaine, il aura un pennache sur la teste, & quelque autre bagatelle ou jolivet. Si un enfant, ils luy baillent un arc & une flesche. Si une femme, ou fille, une chaudire, un pot de terre, une cueillier de bois, & un aviron. Tout le tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds pour le plus grand, & de largeur 4, les autres moins. Ils sont peints de jaulne & rouge, avec plusieurs ouvrages aussi dlicats que le tombeau. Le mort est ensevely dans sa robbe de castor, ou d'autres peaux, desquelles il se servoit en sa vie, & luy mettent toutes ses richesses auprs de luy, comme haches, couteaux, chaudires, & aleines, afin que ces choses luy servent au pays o il va: car ils croyent l'immortalit de l'me, comme j'ay dit autre part[349]. Ces sepulchres de ceste faon ne se font qu'aux guerriers, car aux autres ils n'y mettent non plus qu'ils font aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en retrouve-il peu entr'eux. [Note 349: Voir 1603, p. 19, 20, et 1613, p. 165.] Aprs avoir consider la pauvret de ceste terre, je leur demanday comment ils s'amusoient cultiver un si mauvais pays, veu qu'il y en avoit de beaucoup meilleur qu'ils laissoient desert & abandonn, comme le Sault Sainct Louys. Ils me respondirent qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en seuret, & que l'aspret des lieux leur servoit de boulevart contre leurs ennemis: Mais que si je voulois faire une habitation de Franois au Sault Sainct Louys, comme j'avois 214/870 promis, qu'ils quitteroient leur demeure pour se venir loger prs de nous, estans asseurez que leurs ennemis ne leur feroient point de mal pendant que nous serions avec eux. Je leur dis que ceste anne nous ferions, les prparatifs de bois & pierres, pour l'anne suivante faire un fort, & labourer ceste terre. Ce qu'ayans entendu, ils firent un grand cry en signe d'applaudissement. Ces propos finis, je priay tous les Chefs et principaux d'entr'eux, de se trouver le lendemain en la grand'terre, en la cabane de Tessouat, lequel me vouloit faire Tabagie, & que la je leur dirois mes intentions, ce qu'ils me promirent, & ds lors envoyerent convier leurs voisins pour s'y trouver. Le lendemain[350] tous les conviez vinrent avec chacun son escuelle de bois, & sa cueillier, lesquels sans ordre ny crmonie s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat, qui leur distribua une maniere de bouillie faite de mas, escraz entre deux pierres, avec de la chair & du poisson, coupez par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils avoient aussi de la chair rostie sur les charbons, & du poisson bouilly part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard, d'autant que je ne voulois point de leur bouillie, cause qu'ils cuisinent fort salement, je leur demanday du poisson & de la chair, pour l'accommoder ma mode, qu'ils me donnrent. Pour le boire, nous avions de belle eau claire. Tessouat qui faisoit la Tabagie, nous entretenoit sans manger, suivant leur coustume. [Note 350: Le 8 juin.] La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux 215/871 harangues & conseils, & qui aux Tabagies demeurent la porte des cabanes, sortirent, & puis chacun de ceux qui estoient demeurez commena garnir son petunoir, & m'en presenterent les uns & les autres, & employasmes une grande demie heure cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume. Aprs avoir parmy un si long silence amplement petun, je leur fis entendre par mon truchement que le sujet de mon voyage n'estoit autre, que pour les asseurer de mon affection, & du desir que j'avois de les assister en leurs guerres, comme j'avois fait auparavant. Que ce qui m'avoit empesch l'anne dernire de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que le Roy m'avoit occup en d'autres guerres, mais que maintenant il m'avoit command de les visiter, & les asseurer de ces choses, & que pour cet effect j'avois nombre d'hommes au sault Sainct Louys. Que je m'estois venu promener en leur pays pour recognoistre la fertilit de la terre, les lacs, rivieres & mer, qu'ils m'avoient dit estre en leur pays. Que je desirois voir une nation distante de 8 journes d'eux, nomme Nebicerini, pour les convier aussi la guerre; & pource je les priay de me donner 4 canaux, avec 8 Sauvages, pour me conduire esdites terres. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas grands amis des Nebicerini[351], ils sembloient m'escouter avec plus grande attention. [Note 351: Voir 1613, p. 311, note 1.] Mon discours achev, ils commencrent derechef petuner, & deviser tout bas ensemble touchant mes propositions: puis Tessouat pour tous print la parole, & dit; Qu'ils m'avoient 216/872 tousjours recogneu affectionn en leur endroit, qu'aucun autre Franois qu'ils eussent veu. Que les preuves qu'ils en avoient eues par le passe, leur facilitoient la croyance pour l'advenir. De plus, que je monstrois bien estre leur amy, en ce que j'avois pass tant de hazards pour les venir voir, & pour les convier la guerre, & que toutes ces choses les obligeoient me vouloir du bien comme leurs propres enfans. Que toutesfois l'anne dernire je leur avois manqu de promesse, & que 200 Sauvages estoient venus au sault, en intention de me trouver, pour aller la guerre, & me faire des presens; & ne m'ayans trouv, furent fort attristez, croyans que je fusse mort, comme quelques-uns leur avoient dit: aussi que les Franois qui estoient au sault ne les voulurent assister leurs guerres, & qu'ils furent mal traittez par aucuns, de sorte qu'ils avoient resolu entr'eux de ne plus venir au sault[352], & que cela les avoit occasionnez (n'esperans plus de me voir) d'aller la guerre seuls, comme de faict 200 des leurs y estoient allez. Et d'autant que la 217/873 plus-part des guerriers estoient absents, ils me prioient de remettre la partie l'anne suivante, & qu'ils feroient savoir cela tous ceux de la contre. Pour ce qui estoit des quatre canaux que je demandois, ils me les accordrent, mais avec grandes difficultez, me disans qu'il leur desplaisoit fort de telle entreprise, pour les peines que j'y endurerois. Que ces peuples estoient sorciers, & qu'ils avoient fait mourir beaucoup de leurs gens par sort & empoisonnemens, & que pour cela ils n'estoient amis. Au surplus, que pour la guerre je n'avois affaire d'eux, d'autant qu'ils estoient de petit coeur, me voulans destourner, avec plusieurs autres propos sur ce sujet. [Note 352: Ce passage nous fait voir combien Pont-Grav et Champlain avaient raison de cultiver tous ces peuples. Comment, en effet, tablir solidement une colonie dans un pays aussi loign, avec si peu de moyens, si l'on ne commenait par s'assurer l'amiti des nations indignes? si l'on ne cherchait s'en faire des allis, en les secourant mme contre leurs ennemis, afin de pouvoir explorer le pays, en bien connatre toutes les ressources, et les avantages qu'il pouvait offrir soit au commerce, soit la colonisation et la culture des terres? Voil ce qui explique la plupart des dmarches de Champlain, dans ses rapports avec les sauvages du Canada. Ce qu'il y a d'tonnant, c'est que nos historiens modernes n'aient pas mieux saisi les motifs de sa conduite, quand il prend la peine de les donner lui-mme en cent endroits diffrents, et surtout au commencement de son expdition de 615: Surquoy ledit sieur du Pont, & moy, advisames qu'il estoit tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger d'avantage nous aymer, que pour moyenner la facilit de mes entreprises & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit comme un acheminement, & prparation, pour venir au Christianisme, en faveur dequoy je me resolu d'y aller recognoistre leurs pais, & les assister en leurs guerres, afin de les obliger me faire veoir ce qu'ils m'avoient tant de fois promis. (1619, p. 14, 15.--Voir de plus 1603, p. 7, 8; 1613, p. 173, 175-178, 208, 220, 257, 260, 264, 290, 291.)] Moy d'autre-part qui n'avois autre desir que de voir ces peuples, & faire amiti avec eux, pour voir la mer du nort, facilitois leurs difficultez, leur disant, qu'il n'y avoit pas loin jusques en leurs pays. Que pour les mauvais partages, ils ne pouvoient estre plus fascheux que ceux que j'avois pass par cy-devant: & pour le regard de leurs sortileges, qu'ils n'auroient aucune puissance de me faire tort, & que mon Dieu m'en preserveroit. Que je cognoissois aussi leurs herbes, & par ainsi je me garderois d'en manger. Que je les voulois rendre ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet effect, m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces raisons, ils m'accordrent, comme j'ay dit, ces quatre canaux, dequoy je fus fort joyeux, oubliant toutes les peines passes, sur l'esperance que j'avois de voir ceste mer tant desire. Pour passer le reste du jour, je me fus proumener par les 218/874 jardins, qui n'estoient remplis que de quelques citrouilles, phasioles, & de nos pois, qu'ils commencent cultiver, o Thomas mon truchement, qui entendoit fort bien la langue, me vint trouver pour m'advertir que ces Sauvages, aprs que je les eus quittez, avoient song que si j'entreprenois ce voyage, que je mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces canaux promis, d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entr'eux qui me voulust conduire, mais que je remisse ce voyage l'anne prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon quipage, pour se dfendre d'iceux, s'ils leur vouloient mal faire, pource qu'ils sont mauvais. Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les trouver, & leur dis, que je les avois jusques ce jour estimez hommes, & vritables, & que maintenant ils se monstroient enfans & mensongers, & que s'ils ne vouloient effectuer leurs promesses, ils ne me feroient paroistre leur amiti. Toutesfois que s'ils se sentoient incommodez de quatre canaux, qu'ils ne m'en baillassent que deux, & 4 Sauvages seulement. Ils me representerent derechef la difficult des passages, le nombre des sauts, la meschancet de ces peuples, & que c'estoit pour crainte qu'ils avoient de me perdre qu'ils me faisoient ce refus. Je leur fis response, que j'estois fasch de ce qu'ils se monstroient si peu mes amis, & que je ne l'eusse jamais creu. Que j'avois un garon (leur monstrant mon imposteur) qui avoit est dans leur pays, & n'avoit recogneu toutes les difficultez qu'ils faisoient, ny trouv ces peuples si mauvais qu'ils disoient. Alors ils commencrent le regarder, & 219/875 specialement Tessouat vieux Capitaine, avec lequel il avoit hyvern, & l'appellant par son nom, luy dit en son langage: Nicolas, est-il vray que tu as dit avoir est aux Nebicerini? Il fut long temps sans parler, puis il leur dit en leur langue, qu'il parloit aucunement, Ouy, j'y ay est. Aussi tost ils le regardrent de travers, & se jettans sur luy, comme, s'ils l'eussent voulu manger ou deschirer, firent de grands cris, & Tessouat luy dit: Tu es un asseur menteur: tu sais bien que tous les soirs tu couchois mes costez avec mes enfans, & tous les matins tu t'y levois: si tu as est vers ces peuples, c'a est en dormant. Comment as tu est si impudent d'avoir donn entendre ton chef des mensonges, & si meschant de vouloir hazarder sa vie parmy tant de dangers? tu es un homme perdu, & te devroit faire mourir plus Cruellement que nous ne faisons nos ennemis. Je ne m'estonne pas s'il nous importunoit tant sur l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis qu'il eust respondre, & que s'il avoit est en ces terres qu'il en donnast des enseignemens pour me le faire croire, & me tirer de la peine o il m'avoit mis, mais il demeura muet & tout esperdu. Alors je le tiray l'escart des Sauvages, & le conjuray de me dclarer s'il avoit veu ceste mer, & s'il ne l'avoit veue, qu'il me le dist. Derechef avec juremens il afferma tout ce qu'il avoit par cy-devant dit, & qu'il me le feroit voir, si ces Sauvages vouloient bailler des canaux. Sur ces discours Thomas me vint advertir que les Sauvages de l'isle envoyoient secrettement un canot aux Nebicerini, pour 220/876 les advertir de mon arrive. Et pour me servir de l'occasion, je fus trouver lesd. Sauvages, pour leur dire que j'avois song ceste nuict qu'ils vouloient envoyer un canot aux Nebicerini, sans m'en advertir; dequoy j'estois adverty, veu qu'ils savoient que j'avois volont d'y aller. A quoy ils me firent response, disans que je les offensois fort, en ce que je me fiois plus un menteur, qui me vouloit faire mourir, qu' tant de braves Capitaines qui estoient mes amis, & qui cherissoient ma vie. Je leur repliquay, que mon homme (parlant de nostre imposteur) avoit est en ceste contre avec un des parens de Tessouat, & avoit veu la mer, le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, ensemble 80 testes que les Sauvages avoient, & un jeune garon Anglois qu'ils tenoient prisonnier, dequoy ils me vouloient faire present. Ils s'escrierent plus que devant, entendans parler de la mer, des vaisseaux, des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il estoit un menteur, & ainsi le nommrent-ils depuis, comme la plus grande injure qu'ils luy eussent peu faire, disans tous ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy avec lequel il y avoit est, & qu'il declarast les lacs, rivieres & chemins par lesquels il avoit pass. A quoy il fit response, qu'il avoit oubli le nom du Sauvage, combien qu'il me l'eust nomm plus de vingt fois, & mesme le jour de devant. Pour les particularitez du pays, il les avoit descrites dans un papier qu'il m'avoit baill. Alors je presentay la carte, & la fis interprter aux Sauvages, qui l'interrogrent sur icelle: quoy il ne sit response, ains par son morne silence manifesta sa meschancet. 221/877 Mon esprit voguant en incertitude, je me retiray part, & me representay les particularitez du voyage des Anglois cy-devant dites, & les discours de nostre menteur estre assez conformes; aussi qu'il y avoit peu d'apparence que ce garon eust invent tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le voyage: mais qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que son ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations des Sauvages: joint aussi que si la relation des Anglois est vritable, il faut que la mer du nort ne soit pas esloigne de ces terres de plus de 100 lieues de latitude: car j'estois souz la hauteur de 47 degrez de latitude, & 296 de longitude[353]: mais il se peut faire que la difficult de passer les sauts, l'aspret des montagnes remplies de neiges, soit cause que ces peuples n'ont aucune cognoissance de ceste mer: bien m'ont-ils tousjours dit, que du pays des Ochataiguins il n'y a que 35 ou 40 tournes jusques la mer qu'ils voyent en 3 endroits, ce qu'ils m'ont encores asseur ceste anne: mais aucun ne m'a parl de ceste mer du nort, que ce menteur, qui m'avoit fort resjouy cause de la briefvet du chemin. [Note 353: Voir 1613, p. 293, note 3, 307 note 2, et 316 note 2.] Or comme ce canot s'apprestoit, je le fis appeller devant ses compagnons, & en luy representant tout ce qui s'estoit pass, je luy dis qu'il n'estoit plus question de dissimuler, & qu'il falloit dire s'il avoit veu les choses dites, ou non. Que je me voulois servir de la commodit qui se presentoit. Que j'avois oubli tout ce qui s'estoit pass: mais que si je passois plus outre, je le ferois pendre & estrangler. 222/878 Aprs avoir song luy, il se jetta genoux, & me demanda pardon, disant, que tout ce qu'il avoit dit, tant en France, qu'en ce pays, touchant ceste mer, estoit faux. Qu'il ne l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas est plus avant que le village de Tessouat; & avoit dit ces choses pour retourner en Canada. Ainsi transport de colre je le fis retirer, ne le pouvant plus voir devant moy, donnant charge Thomas de s'enqurir de tout particulirement: auquel il acheva de dire qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage, cause des dangers, croyant que quelque difficult se pourroit presenter, qui m'empescheroit de passer, comme celle de ces Sauvages, qui ne me vouloient bailler des canaux: ainsi que l'on remettroit le voyage une autre anne, & qu'estant en France, il auroit recompense pour sa descouverture, & que si je le voulois laisser en ce pays, qu'il iroit tant qu'il la trouveroit, quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui me furent rapportes par Thomas, qui ne me contenterent pas beaucoup, estant esmerveill de l'effronterie & meschancet de ce menteur: ne pouvant m'imaginer comment il avoit forg ceste imposture, sinon qu'il eust ouy parler du voyage des Anglois cy mentionn, & que sur l'esperance d'avoir quelque recompense comme il disoit, il avoit en la tmrit de mettre cela en avant. Peu de temps aprs je fus advertir les Sauvages, mon grand regret, de la malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confess la vrit, dequoy ils furent joyeux, me reprochans le peu de confiance que j'avois en eux, qui estoient Capitaines, mes 223/879 amis, qui disoient tousjours vrit, & qu'il falloit faire mourir ce menteur, qui estoit grandement malicieux, me disans: Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir? donne le nous, & nous te promettons qu'il ne mentira jamais. Comme je veis qu'eux & leurs enfans crioient tous aprs luy, je leur dfendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher leurs enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au sault pour luy faire faire son rapport, & qu'estant l, j'adviserois ce que j'en ferois. Mon voyage estant achev par ceste voye, & sans aucune esperance de voir la mer de ce cost l, sinon par conjecture, le regret de n'avoir mieux employ le temps me demeura, avec les peines & travaux qu'il me fallut tollerer patiemment. Si je me fusse transport d'un autre cost, suivant la relation des Sauvages, j'eusse esbauch une affaire qu'il fallut remettre une autre fois. N'ayant pour l'heure autre desir que de m'en revenir, je conviay les Sauvages de venir au Sault Sainct Louis, o ils recevroient bon traittement, ce qu'ils firent savoir tous leurs voisins. Avant que partir, je fis une croix de cedre blanc, laquelle je plantay sur le bord du lac en un lieu eminent, avec les armes de France, & priay les Sauvages la vouloir conserver, comme aussi celles qu'ils trouveroient du long des chemins o nous avions pass. Ils me promirent ainsi le faire, & que je les retrouverois quand je retournerois vers eux. 224/880 _Nostre retour au Sault. Fausse alarme. Crmonie du sault de la Chaudire. Confession de nostre menteur devant un chacun. Nostre retour en France._ CHAPITRE III. Le 10 Juin je prins cong de Tessouat, auquel je fis quelques presens, & luy promis, si Dieu me conservoit en sant, de venir l'anne prochaine en quipage, pour aller la guerre: & luy me promit d'assembler grand peuple pour ce temps l, disant, que je ne verrois que Sauvages, & armes, qui me donneroient contentement; & me bailla son fils pour me faire compagnie. Ainsi nous partismes avec 4[354] canaux, & passasmes par la riviere que nous avions laisse, qui court au nort[355], o nous mismes pied terre pour traverser des lacs[356]. En chemin nous rencontrasmes 9 grands canaux de Ouescharini, avec 40 hommes forts & puissans, qui venoient aux nouvelles qu'ils avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient ensemble 60 canaux, & 20 autres qui estoient partis devant nous, ayans chacun assez de marchandises. [Note 354: L'dition de 1613 porte 40.; ce qui parat plus vraisemblable.] [Note 355: La rivire court au nort l'endroit o il l'avait quitte.] [Note 356: Voir 1613, p. 319, note 2.] Nous passasmes six ou sept sauts depuis l'isle des Algoumequins[357] jusques au petit sault, pays fort desagreable. Je recogneus bien que si nous fussions venus par l, que nous eussions eu beaucoup plus de peine, & mal-aisment eussions nous pass: & ce n'estoit sans raison que les Sauvages 225/881 contestoient contre nostre menteur, qui ne cherchoit qu' me perdre. [Note 357: L'le des Allumettes. (Voir 1613, p. 320, notes 1 et 2.)] Continuant nostre chemin dix ou douze lieues au dessouz l'isle des Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agrable, remplie de vignes & noyers, o nous fismes pescherie de beau poisson. Sur la minuict arriva deux canaux qui venoient de la pesche plus loin, lesquels rapportrent avoir veu quatre canaux de leurs ennemis. Aussi tost on depescha trois canaux pour les recognoistre, mais ils retournrent sans avoir rien veu. En ceste asseurance chacun print le repos, except les femmes, qui se resolurent de passer la nuict dans leurs canaux, ne se trouvans asseures terre. Une heure avant le jour un Sauvage songeant que les ennemis le chargeoient, se leva en sursault, & se print courir vers l'eau pour se sauver, criant, _On me tue_. Ceux de sa bande s'esveillerent tout estourdis; & croyans estre poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme aussi fit un de nos Franois, qui croyoit qu'on l'assommast. A ce bruit nous autres qui estions esloignez, fusmes aussi tost esveillez, & sans plus s'enqurir accourusmes vers eux. Mais les voyans en l'eau errans a & l, estions fort estonnez, ne les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se dfendre. Aprs que j'eus enquis nostre Franois de la cause de ceste motion, & m'avoir racont comme cela estoit arriv, tout se passa en rise & moquerie. En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au sault de la Chaudire, o les Sauvages firent la ceremonie accoustume, qui 226/882 est telle. Aprs avoir port leurs canaux au bas du sault, ils s'assemblent en un lieu, o un d'entr'eux avec un plat de bois va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petum. La queste faite, le plat est mis au milieu de la troupe, & tous dancent l'entour, en chantant leur mode: puis un des Capitaines fait une harangue, remonstrant que ds long temps ils ont accoustum de faire telle offrande, & que par ce moyen ils sont garentis de leurs ennemis: qu'autrement il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs autres, comme nous avons dit ailleurs. Cela fait, le harangueur prend le plat, & va jetter le petum au milieu de la chaudire, & font un grand cry tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon voyage, s'ils n'avoient fait ceste crmonie en ce lieu, d'autant que leurs ennemis les attendent ce passage, n'osans pas aller plus avant cause des mauvais chemins, & les surprennent l quelquefois. Le lendemain nous arrivasmes une isle qui est l'entre du lac, distante du grand sault Sainct Louis de 7 8 lieues, o reposans la nuict, nous eusmes une autre alarme, les sauvages croyans avoir veu des canaux de leurs ennemis: ce qui leur fit faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre leur remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, savoir, qu'au lieu de se cacher, ils se manifestoient. Le 17 Juin nous arrivasmes au Sault Sainct Louys, o je leur fis entendre que je ne desirois pas qu'ils traittassent aucunes 227/883 marchandises que je ne leur eusse permis[358], & que pour des vivres je leur en ferois bailler si tost que serions arrivez; ce qu'ils me promirent, disans qu'ils estoient mes amis. Ainsi poursuivant nostre chemin, nous arrivasmes aux barques, & fusmes saluez de quelques canonades, dequoy quelques uns de nos Sauvages estoient joyeux, & d'autres fort estonnez, n'ayans jamais ouy telle musique. Ayans mis pied terre, Maisonneufve me vint trouver, avec le passeport de Monseigneur le Prince. Aussi tost que je l'eus veu, je le laissay luy & les siens jouir du bnfice d'iceluy, comme nous autres, & fis dire aux Sauvages qu'ils pouvoient traitter le lendemain. [Note 358: On se demande pourquoi cette dfense, quand Champlain lui-mme les a engags venir la traite: c'est que, comme il est dit dans l'dition de 1613, L'Ange tait venu au-devant de l'auteur, dans un canot, pour l'avertir que le sieur de Maisonneuve, de Saint-Malo, avait apport un passe-port de Monseigneur le Prince pour trois vaisseaux. (1613, p. 322.)] Ayant racont tous ceux de la barque[359] les particularitez de mon voyage, & la malice de nostre menteur, ils furent fort estonnez, & les priay de s'assembler, afin qu'en leur presence, des Sauvages, & de ses compagnons, il declarast sa meschancet; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans assemblez, ils le firent venir, & l'interrogrent pourquoy il ne m'avoit monstr la mer du nort, comme il m'avoit promis. Il leur fit response, qu'il avoit promis une chose impossible, d'autant qu'il n'avoit jamais veu cette mer: mais que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela, aussi qu'il ne croyoit que je le deusse entreprendre. Parquoy les prioit luy vouloir pardonner, comme il fit moy, confessant avoir grandement failly: mais que si 228/884 je le voulois laisser au pays, qu'il feroit tant qu'il repareroit la faute, verroit ceste mer, & en rapporteroit certaines nouvelles l'anne suivante. Pour quelques considerations je luy pardonnay, ceste condition[360]. [Note 359: Conf. 1613, p. 323.] [Note 360: Ici, l'dition de 1613, renferme quelques dtails de plus. (Voir 6l3, p. 323, 324.)] Aprs que les Sauvages eurent traitt leurs marchandises, & qu'ils eurent resolu de s'en retourner, je les priay de mener avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amiti, leur faire voir le pays, & les obliger les ramener, dont ils firent grande difficult, me representans la peine que m'avoit donn nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports, comme il avoit fait. Je leur fis response, que s'ils ne les vouloient emmener ils n'estoient pas mes amis, & pour ce ils s'y resolurent. Pour nostre menteur, aucun de ces Sauvages n'en voulut, pour prire que je leur fis, & le laissasmes la garde de Dieu. Voyant n'avoir plus rien faire en ce pays, je me resolus de passer en France, & arrivasmes Tadoussac le 6 Juillet. Le 8 Aoust[361] le temps se trouva propre, qui nous en fit partir, & le 26 du mesme mois[362] nous arrivasmes Sainct Malo. [Note 361: Le 8 juillet. (Voir 1613, p. 325, note 1.)] [Note 362: Le 26 aot.] 229/885 _L'Autheur va trouver le Sieur de Mons, qui luy commet la charge d'entrer en la societ. Ce qu'il remonstre Monsieur le Comte de Soissons. Commission qu'il luy donne. L'Autheur s'addresse Monsieur le Prince qui le prend en sa protection._ CHAPITRE IIII.[363] [Note 363: Chapitre V de la premire dition. Le chapitre IV, ayant rapport aux annes 1616-1620, a t remis la place que l'auteur lui-mme a d lui destiner, c'est--dire, la fin de cette premire partie.] Aprs mon retour en France[364], je fus trouver le Sieur de Mons Pons en Xainctonge, d'o il estoit gouverneur, auquel je fis entendre le succez de toute l'affaire, & le remde qu'il y falloit apporter. Il trouva bon tout ce que je luy en dis; & es affaires ne luy pouvant permettre de venir en Cour, il m'en commit la poursuitte, & m'en laissa toute la charge, avec procuration d entrer en ceste societ, de telle somme que j'adviserois bon estre pour luy. Estant arriv en Cour, j'en dressay des mmoires, lesquels je communiquay feu Monsieur le President Jeannin, qui les trouva tres-justes, & m'encouragea la poursuitte, & mesmes voulut me faire ceste faveur que de se charger desdits mmoires, pour les faire voir au Conseil. Et voyant bien que ceux qui aimeroient pescher en eau trouble 230/886 trouveroient ces reglemens fascheux, & recercheroient les moyens de l'empescher, comme ils avoient fait par le pass, il me sembla propos de me jetter entre les bras de quelque grand, du quel l'auctorit peust repousser l'envie. [Note 364: En 1611. (Voir 1613, p. 284.) L'auteur semble avoir voulu, dans ce chapitre, faire comme un rsum de toutes les difficults qu'il fallut surmonter depuis que les associs de M. de Monts ne voulurent plus continuer en l'association, pour n'avoir point de commission qui pt empcher un chacun d'aller en ces nouvelles dcouvertures ngocier avec les habitants du pays (1613, p. 266). Mais pour avoir une ide complte de ce qui se passa alors, il faut rapprocher de ce passage les suivants: 1613, p. 265-7, 283-7; 1619, p. 2, 108, 112.] Ayant eu cognoissance avec feu Monseig. le Comte de Soissons (Prince pieux & affectionn en toutes vertueuses & sainctes entreprises) par l'entremise de quelques miens amis qui estoient de son conseil, je luy monstray l'importance de l'affaire, le moyen de la rgler, le mal que le dsordre avoit apport par le pass, & apporteroit une ruine totale, au grand deshonneur du nom Franois, si Dieu ne suscitoit quelqu'un qui le voulust relever. Comme il fut instruit de toute l'affaire, il veit la carte du pays, & me promit souz le bon plaisir du Roy d'en prendre la protection. Cependant monsieur le President Jeanin fait voir les articles Messeig. du Conseil, par lesquels nous demandions sa Majest qu'il luy pleust nous donner mond. Seigneur le Comte pour protecteur. Ce qui fut accord par nosdits Seigneurs de son Conseil; lequel renvoya neantmoins les articles feu Monseig. le Duc d'Anville, Pair & Admiral de France, qui approuva grandement ce dessein, promettant d'y apporter tout ce qu'il pourroit du sien en faveur de ceste entreprise. Comme j'estois sur le point de faire publier les patentes de sa Commission[365] par tous les ports & havres du Royaume, & m'ayant honor de sa Lieutenance, pour faire telle societ qui me sembleroit bonne, ainsi qu'il 231/887 se voit par sad. Commission icy insre, une griesve maladie surprit mond. Seigneur Blandy, dont il mourut[366], qui recula ceste affaire; ausquelles choses nos envieux n'avoient os attenter, jusques aprs sa mort, qu'ils pensoient que tout fust dcheu. [Note 365: La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612. (Voir 1613, p. 285, note 1.)] [Note 366: Le jour de la Toussaincts premier de Novembre (1612) quatre heures du matin, Monsieur le Comte de Soissons, Prince du sang de France, mourut en son chasteau de Blandy. Tous les Franois regrettrent ce Prince pour sa vertu. (Mercure Franois, an. 1612, p. 582.)] CHARLES DE BOURBON Comte de Soissons, Pair & grand Maistre de France, Gouverneur pour le Roy s pays de Normandie & Dauphin, & son Lieutenant gnral au pays de la nouvelle France. A tous ceux qui ces presentes Lettres verront, Salut. Savoir faisons tous qu'il appartiendra, que pour la bonne & entire confiance que nous avons de la personne du Sieur Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en la marine, & de ses sens, suffisance, practique & exprience au faict de la marine, & bonne diligence, cognoissance qu'il a audit pays, pour les diverses ngociations, voyages & frquentations qu'il y a faits, & en autres lieux circonvoisins d'iceluy: A iceluy Sieur de Champlain pour ces causes, & en vertu du pouvoir nous donn par sa Majest, Avons commis, ordonn & dput, commettons, ordonnons & dputons par ces presentes, nostre Lieutenant, pour representer nostre personne audit pays de la nouvelle France: & pour cet effect luy avons ordonn d'aller se loger avec tous ses gens, au lieu appelle Qubec, estant dedans 232/888 le fleuve Sainct Laurent, autrement appell la grande riviere de Canada audit pays de la nouvelle France: & audit lieu, & autres endroits que ledit Sieur de Champlain advisera bon estre, y faire construire & bastir tels autres forts & forteresses qui luy sera besoin & necessaire pour sa conservation, & de sesdits gens, lequel fort, ou forts, nous gardera son pouvoir: pour audit lieu de Qubec, & autres endroits en l'estendue de nostre pouvoir, & tant & si avant que faire se pourra, establir, estendre, & faire cognoistre le nom, puissance, & autorit de sa Majest, & icelle assubjectir, souz-mettre, & faire obir tous les peuples de ladite terre, & les circonvoisins d'icelle, & par le moyen de ce, & de toutes autres voyes licites, les appeller, faire instruire, provoquer & esmouvoir la cognoissance & service de Dieu, & la lumire de la foy & Religion Catholique, Apostolique & Romaine, la y establir, & en l'exercice & profession d'icelle maintenir, garder & conserver lesdits lieux souz l'obeissance & auctorit de sad. Majest. Et pour y avoir gard & vacquer avec plus d'asseurance, Nous avons en vertu de nostredit pouvoir, permis audit Sieur de Champlain commettre, establir, & constituer tels Capitaines & Lieutenans que besoin sera. Et pareillement commettre des Officiers pour la distribution de la justice, & entretien de la police, reglemens & ordonnances, traitter, contracter mesme effect, paix, alliance, & confdration, bonne amiti, correspondance & communication avec lesdits 233/889 peuples, & leurs Princes, ou autres ayans pouvoir & commandement sur eux, entretenir, garder, & soigneusement conserver les traittez & alliances dont il conviendra avec eux, pourveu qu'ils y satisfacent de leur part. Et ce default, leur faire guerre ouverte, pour les contraindre & amener telle raison qu'il jugera necessaire, pour l'honneur, obeissance, & service de Dieu, & l'establissement, manutention & conservation de l'authorit de sadite Majest parmy eux; du moins pour vivre, demeurer, hanter, & frquenter avec eux en toute asseurance, libert, frquentation, & communication, y ngocier & trafiquer amiablement & paisiblement: faire faire ceste fin les descouvertures & recognoissances desdites terres, & notamment depuis ledit lieu appell Qubec, jusques & si avant qu'il se pourra estendre au dessus d'icelui, dedans les terres & rivieres qui se deschargent dedans ledit fleuve Sainct Laurent, pour essayer de trouver le chemin facile pour aller par dedans ledit pas au pas de la Chine & Indes Orientales, ou autrement, tant & si avant qu'il se pourra, le long des costes, & en la terre ferme: faire soigneusement rechercher & recognoistre toutes sortes de mines d'or, d'argent, cuivre, & autres mtaux, & minraux; les faire faire fouiller, tirer, purger, & affiner, pour estre convertis, & en disposer selon & ainsi qu'il est prescript par les Edicts & Reglemens de sa Majest, & ainsi que par nous sera ordonn. Et o led. Sieur de Champlain trouveroit des Franois, & autres, trafiquans, negocians, & communiquans avec les Sauvages, & peuples estans depuis led. lieu de Qubec, & au dessus d'iceluy, comme dessus 234/890 est dit, & qui n'ont est reservez par sa Majest, Luy avons permis & permettons s'en saisir & apprehender, ensemble leurs vaisseaux, marchandises, & tout ce qui s'y trouvera eux appartenant, & iceux faire conduire & amener en France s havres de nostre Gouvernement de Normandie, s mains de la justice, pour estre procd contre eux selon la rigueur des Ordonnances Royaux, & ce qui nous a est accord par sad. Majest: Et ce faisant, gerer, ngocier, & se comporter par led. Sieur de Champlain en la fonction de lad. charge de nostre Lieutenant, pour tout ce qu'il jugera estre l'advancement desd. conqueste & peuplement: Le tout, pour le bien, service, & authorit de sad. Majest, avec mesme pouvoir, puissance & authorit que nous ferions si nous y estions en personne, & comme si le tout y estoit par exprs & plus particulirement specifi & dclar. Et outre tout ce que dessus, Avons audit Sieur de Champlain permis & permettons d'associer & prendre avec luy telles personnes, & pour telles sommes de deniers qu'il advisera bon estre pour l'effect de nostre entreprise. Pour l'execution de laquelle, mesme pour faire les embarquemens, & autres choses necessaires cet effect qu'il fera s villes & havres de Normandie, & autres lieux o jugerez estre propos, Vous avons de tout donn & donnons par ces presentes, toute charge, pouvoir, commission, & mandement special; & pource vous avons substitu & subrog en nostre lieu & place, la charge d'observer & faire observer par ceux qui 235/891 seront souz vostre charge & commandement, tout ce que dessus, & nous faire bon & fidel rapport toutes occasions de tout ce qui aura est fait & exploit, pour en rendre par Nous prompte raison ladite Majest. Si prions & requrons tous Princes, Potentats, & Seigneurs estrangers, leurs Lieutenans gnraux, Admiraux, Gouverneurs de leurs Provinces, Chefs & conducteurs de leurs gens de guerre, tant par mer que par terre, Capitaines de leurs villes & forts maritimes, ports, costes, havres, & destroits, donner audit Sieur de Champlain pour l'entier effect & excution de ces presentes, tout support, secours, assistance, retraite, main-forte, faveur & aide, si besoin en a, & en ce qu'ils pourront estre par luy requis. En tesmoin de ce nous avons cesdites presentes signes de nostre main, & fait contre-signer par l'un de nos Secrtaires ordinaires, & icelles fait mettre & apposer le cachet de nos armes; A Paris le quinziesme jour d'Octobre, mil six cents douze. _Signe_ CHARLES DE BOURBON. _Et sur le reply_, Par Monseigneur le Comte, BRESSON. Mais ceste affaire ne dura que le moins qu'il me fut possible: car je me resolus de m'addresser Monseig. le Prince; auquel ayant remonstr l'importance & le merite de ceste affaire, que mond. Seigneur le Comte avoit embrasse, comme protecteur d'icelle, il eust pour tres-agreable de la continuer souz son authorit; qui m'occasionna de faire dresser ses 236/892 Commissions[367], sa Majest luy ayant donn la protection. Ses Commissions seelles, mond. Seigneur me continua en l'honneur de la Lieutenance de feu Monseigneur le Comte, avec l'intendance d'icelle, pour associer telles personnes que j'adviserois bon estre, & capables d'aider l'execution de ceste entreprise. [Note 367: Cette commission est du 22 novembre 1612. (Voir, ci-aprs, celle que le duc de Ventadour donne l'auteur le 15 fvrier 1625, seconde partie, liv. II, ch. I.)] Comme je moyennois de faire publier en tous les ports & havres du Royaume les Commissions de mond. Seigneur le Prince, quelques brouillons qui n'avoient aucun interest en l'affaire, l'importunerent de la faire casser, luy faisans entendre le pretendu interest de tous les marchands de France, qui n'avoient aucun sujet de se plaindre, attendu qu'un chacun estoit receu en l'association, & par ainsi l'on ne se pouvoit justement offenser: c'est pourquoy leur malice estant recognue, ils furent rejettez, avec permission seulement d'entrer en la societ. Pendant ces altrations[368], il me fut impossible de rien faire pour l'habitation de Qubec, & se fallut contenter pour ceste anne[369] d y aller sans aucune association qu'avec passe-port de Monseigneur, qui fut donn pour cinq vaisseaux, savoir trois de Normandie, un de la Rochelle, & un autre[370] de Sainct Malo; condition que chacun me fourniroit six[371] hommes, avec ce qui leur seroit necessaire, pour m'assister aux 237/893 descouvertes[372] que j'esperois faire par del le, grand Sault, & le vingtiesme de ce qu'ils pourroient faire de pelleterie, pour estre employ aux rparations de l'habitation, qui s'en alloit en dcadence. C'est donc tout ce qui se peut faire pour ceste anne, en attendant que la societ se formast. [Note 368: Altercations. C'est aussi ce que porte l'dition de 1613 (p. 286).] [Note 369: 1613.] [Note 370: Ce cinquime vaisseau n'est pas mentionn dans l'dition de 1613. (_Conf_. 1613, p. 286.)] [Note 371: L'dition de 1613 porte quatre.] [Note 372: L'auteur omet ici un motif qu'il avait exprim en 1613, celui de faire la guerre aux sauvages. C'est que Champlain ne se joignit aux nations allies que par la ncessit des circonstances, et pour parvenir plus efficacement au but que l'on devait se proposer: connatre le pays et ses ressources.] Tous ces vaisseaux s'appresterent chacun en son port & havre, & moy je m'en allay embarquer Honnefleur[373] avec led. sieur du Pont-grav, qui faisoit pour les anciens associez qui ne s'estoient desunis. Nous voila embarquez jusques arriver Tadoussac[374], & de l Quebec[375], o tous estoient en bonne sant, qui fut l'an 1613. [Note 373: _Conf_. 1613, p. 287, et ci-devant, liv. IV, ch. I.] [Note 374: Le 29 avril. (1613, p. 289.)] [Note 375: Le 7 mai. (Ci-dessus, p. 198, et 1613, p. 290.)] De l continuant nostre voyage jusques au grand Sault Sainct Louis[376], o chacun faisoit sa traitte de pelleterie, je cherchay le vaisseau le plustost prest pour m'en retourner, qui fut celuy de Sainct Malo, dans lequel je m'embarquay; & levant les anchres & mettant souz voile, nous singlasmes si favorablement, qu'en peu de jours[377] nous arrivasmes en France, o estant, je donnay entendre plusieurs marchands le bien & utilit qu'apportoit une compagnie bien rgle, & conduitte souz l'authorit d'un grand Prince, qui les pouvoit maintenir contre toute sorte d'envie, & qu'ils eussent 238/894 considerer ce que par le drglement du pass ils avoient perdu, & mesme en la presente anne, l'envie les uns des autres. Et jugeans bien tous ces dfauts, ils me promirent venir en Cour pour former leur compagnie, souz de certaines conditions. Ce qu'estant accord, je m'acheminay Fontainebleau, o estoit le Roy, & Monseigneur le Prince, ausquels je fis fidle rapport de tout mon voyage. [Note 376: Champlain, cette anne 1613, arriva au saut Saint-Louis le 21 de mai, et en repartit, aprs avoir remont l'Outaouais avec son imposteur de Vignau, le 27 juin, pour Tadoussac, d'o il fit voile pour la France le 8 juillet, dans le vaisseau de Maisonneuve. (Voir 1613, p. 288, 289 et 325.)] [Note 377: Le vaisseau partit de Tadoussac le 8 juillet, et arriva Saint-Malo le 26 aot. (Voir 1613, p. 325, 326.)] Quelques jours aprs ceux de Sainct Malo & de Normandie se trouverent prests, mais ceux de la Rochelle manqurent. Cependant je ne laissay de faire la societ Paris, reserv le tiers aux Rochelois, qu'au cas que dedans un certain temps ils n'y voulussent entrer, ils n'y seroient plus receus. Ils furent si longtemps en ceste affaire, que ne venans pas au temps ils furent dmis, & ceux de Rouen & Sainct Malo prirent l'affaire moiti par moiti. En ce temps il falloit de tout bois faire flesches, car les importunitez qu'avoit Monseig. le Prince, occasionnoit que je faisois beaucoup de choses par son commandement. Voila donc la societ & le contract fait, lequel je fais ratifier mond. Seig. le Prince, & de sa Majest, pour unze annes. Ceste Socit ayant vescu quelque temps en tranquillit, il y eut quelque dissention entr'eux & les Rochelois, qui estoient faschez de ce qu'on les avoit dmis, pour ne s'estre trouvez au temps prescrit, qui fit qu'ils eurent un grand procez, lequel est demeur au crocq, jusques ce qu'ils obtindrent de mond. Seign. le Prince un passe-port par surprise pour un vaisseau, qui par la permission de Dieu se perdit quinze lieues val de Tadoussac, la coste du nort. Car sans ceste fortune, il 239/895 n'y a point de doute que comme il estoit bien arm, il se fust battu, voulant jouir de son passe-port injustement acquis contre les nostres, o mond. Seig. s'obligeoit ne donner passe-port autre qu' ceux de nostre Socit, & que s'il s'en trouvoit d'autres obtenus en quelque manire & faon que ce fust, qu'il les declaroit nuls ds present comme ds lors. C'est pourquoy il y eust eu raison de se saisir des Rochelois, ce qui ne se pouvoit faire qu'avec la perte de nombre d'hommes. Partie des marchandises de ce vaisseau furent sauves, & prises par les nostres, qui en firent trs-bien leur profit avec les Sauvages, qui leur causa une trs-bonne anne: aussi leur retour eurent-ils un grand procez contre les Rochelois, qui fut enfin jug au bnfice de lad. Socit[378]. [Note 378: Apparemment, les tribunaux d'alors ne jugeaient point des choses comme l'a fait, de nos jours, certain historien. Ils condamnrent les Rochelois, parce que sans doute ils jugrent qu'un vaisseau qui, aprs avoir refus ou nglig d'entrer dans la socit, venait, avec un passe-port frauduleux, enlever une compagnie lgalement constitue, sa principale source de revenu, prt au besoin employer la force pour soutenir ses injustes prtentions, devait tre regard comme un vrai pirate, et poursuivi comme tel suivant toute la rigueur du droit. Mais l'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_, voit, et tient faire voir les choses sous un autre jour; l'entendre, c'est tout bonnement un vaisseau jet la cte, qui devient la victime de l'injustice et de la rapacit de ses compatriotes. Un vaisseau Rochelois, dit-il, ayant chou prs de Tadoussac, la socit ne manqua pas de tirer avantage de son privilge, (quel crime!) & la rigueur dont elle usa dans cette occasion montre combien l'intrt mercantile touffait jusqu'aux sentiments de fraternit inspirs par l'esprit de secte. Cette dernire phrase, pour avoir un sens, suppose admises deux choses dont l'une est au moins incertaine, et l'autre fausse, savoir: 1 que le vaisseau rochelois tait de la religion prtendue rforme, ce que l'on ne sait pas au juste, puisque Champlain est le seul qui parle de ce vaisseau, et qu'il ne le dit point; 2 que la compagnie tait galement toute calviniste, comme le mme auteur le fait dire Champlain ailleurs (voir ci-aprs, ch. VIII), ce qui est faux. Cette compagnie renfermait, la vrit, des marchands qui taient de la rforme; mais il y avait aussi des catholiques, pour le moins Champlain lui-mme, ce qui tait bien quelque chose, puisque c'tait lui qui avait form cette socit. Aprs une rflexion si peu fonde, le mme auteur cite la phrase suivante entre guillemets, tout en la retouchant un peu, suivant sa coutume: Une partie des marchandises que portait ce navire furent sauves, dit Champlain, & prises par les ntres, qui en firent trs-bien leur profit avec les sauvages, ce qui leur causa une trs-bonne anne. Mais il n'a garde de pousser plus loin la citation, le reste de la phrase tant de nature faire natre des doutes sur la justesse de son apprciation, puisque les cours de justice jugrent le procs en faveur de la socit.] 240/896 Continuant tousjours ceste entreprise souz l'authorit de mond. Seign. le Prince, & voyant que nous n'avions aucun Religieux, nous en eusmes par l'entremise du sieur Houel[379], qui avoit une affection particulire ce sainct dessein, & me dit que les pres Recollets y seroient propres, tant pour la demeure de nostre habitation, que pour la conversion des infideles. Ce que je jugeay propos, estans sans ambition, & du tout conformes la rgle sainct Franois. J'en parlay mond. Seig. le Prince, qui l'eut pour trs-agrable; & ceste Compagnie s'offrit volontairement de les nourrir, attendant qu'ils peussent avoir un Sminaire, comme ils esperoient, par les charitables aumosnes qui leur seroient faites, pour prendre & instruire la jeunesse. [Note 379: Voir 1619, p. 4, note 2.] Quelques particuliers de Sainct Malo poussez par d'autres aussi envieux qu'eux, de n'estre de la Societ, (bien qu'il y en eust de leurs compatriotes) voulurent tenter une chose: mais n'osans se presenter devant mond. Seig. le Prince, ny trouver des Conseillers d'Estat, qui se voulussent charger de leur requeste contre son authorit, ils font en sorte de faire mettre dans le cahier gnral des Estats[380], Qu'il fut permis d'avoir la traitte de pelleterie libre en toute la Province comme chose trs-importante. C'estoit un article fort serieux, & ceux qui l'avoient fait coucher devoient estre pardonnez, car ils ne savoient pas bien ce que c'estoit de ceste affaire, qu'on leur avoit donn entendre, contraire la vrit. [Note 380: Voir 1619, p. 6, note 1.] 241/897 Voila comme par les plus clbres assembles il se commet souvent des fautes, sans s'informer davantage. Ces envieux pensent avoir fait un grand coup, & qu'en ceste assemble des Estats tenus Paris il se feroit des merveilles sur ce sujet, comme s'ils n'eussent eu autre fil devider. Ayant ouy le vent de cecy, j'en parlay Monseigneur le Prince, & luy remonstray l'interest qu'il avoit en la defense si juste de cet article, & que s'il luy plaisoit me faire l'honneur de me faire ouir, je ferois voir que la Bretagne n'a nul interest en cela, que ceux de Sainct Malo, dont des plus apparents avoient entr en ladite societ, & que d'autres l'avoient refuse, & pour ce desplaisir avoient fait insrer cedit article au cahier gnral de la Province. Il me dit qu'il me feroit parler ces Messieurs; ce qui fut fait, o je fis entendre la vrit de l'affaire, qui fut cause que l'article estant recogneu, il ne fut mis au nant. _Embarquement de l'Autheur pour aller en la nouvelle France. Nouvelles descouvertures en l'an 1615._ CHAPITRE V.[381] [Note 381: Chapitre VI de la premire dition.] Nous partismes de Honnefleur le 24e jour d'Aoust[382] 1615, avec quatre Religieux[383], & fismes voile avec vent fort favorable, & voguasmes sans rencontre de glaces, ny autres hazards, & en peu de temps arrivasmes Tadoussac le 25e jour de May, o nous rendismes grces Dieu, de nous avoir conduit si propos au port de salut. [Note 382: Le 24 avril. (Voir 1619, p. 9, note 1.)] [Note 383: Voir 1619, p. 7, 8, 9, o il y a d'intressants dtails sur l'arrive de ces religieux.] 242/898 On commena mettre des hommes en besongne pour accommoder nos barques, afin d'aller Qubec, lieu de nostre habitation, & au grand Sault Sainct Louys, o estoit le rendez-vous des Sauvages qui y viennent traitter[384]. Incontinent que je fus arriv au Sault[385], je visitay ces peuples, qui estoient fort desireux de nous voir, & joyeux de nostre retour, sur l'esperance qu'ils avoient que nous leur donnerions quelques-uns d'entre nous pour les assister en leurs guerres contre leurs ennemis, nous remonstrans que mal aisment ils pourroient venir nous, si nous ne les assistions, parce que les Yroquois leurs anciens ennemis, estoient tousjours sur le chemin, qui leur fermoient le passage; outre que je leur avois tousjours promis de les assister en leurs guerres, comme ils nous firent entendre par leur truchement. Sur quoy j'advisay[386] qu'il estoit tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger davantage nous aimer, que pour moyenner la facilit de mes entreprises, & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit comme un acheminement & prparation pour venir au 243/899 Christianisme, en faveur de quoy je me resolus d'y aller recognoistre leurs pays, & les assister en leurs guerres, afin de les obliger me faire voir ce qu'ils m'avoient tant de fois promis. [Note 384: Il est bon de remarquer qu'on a omis, dans l'dition de 1632, tous les dtails qui ont rapport aux Pres Rcollets. Ici, l'dition de 1619 s'tendait assez au long sur ce qui se passa leur arrive (_Conf_. 1619, p. 9-14). Il faut se rappeler de plus, qu'au moment o cette dition de 1632 se publiait, les Rcollets faisaient d'inutiles efforts pour venir reprendre leurs missions. Maintenant, en jetant un coup-d'oeil sur ces passages de 1619 auxquels nous renvoyons, on comprend aisment, voir l'obscurit et l'embarras de la narration, qu'il n'y avait que Champlain lui-mme qui pt ou complter le rcit, ou le remettre dans un ordre plus clair, et tout autre que Champlain devait renoncer dbrouiller le chaos. De sorte que, tout bien considr, il semble que l'dition de 1632 n'ait pas t faite, ou surveille, par l'auteur lui-mme, et de plus qu'elle ait t confie un pre jsuite ou un ami de leur ordre, comme on peut encore en trouver d'autres raisons ailleurs.] [Note 385: Vers le 20 de juin (1619, p. 14, note 1).] [Note 386: L'dition de 1619 porte: Sur quoy ledit du Pont & moy advisasmes (p. 14, note 2).] Je les fis tous assembler pour leur dire ma volont, laquelle entendue, ils promirent nous fournir deux mil cinq cents hommes de guerre, qui feroient merveilles, & qu' ceste fin je menasse de ma part le plus d'hommes qu'il me seroit possible: ce que je leur promis faire, estant fort aise de les voir si bien dlibrez. Lors je commenay leur descouvrir les moyens qu'il falloit tenir pour combattre, quoy ils prenoient un singulier plaisir, avec demonstration d'une bonne esperance de victoire. Toutes ces resolutions prises, nous nous separasmes, avec intention de retourner pour l'excution de nostre entreprise. Mais auparavant que faire ce voyage, qui ne pouvoit estre moindre que de trois ou quatre mois, il estoit propos que je fisse un voyage nostre habitation, pour donner ordre, pendant mon absence, aux choses qui y estoient necessaires. Et le jour ensuivant[387], je partis de l pour retourner la riviere des Prairies, avec deux canaux de Sauvages[388]. [Note 387: L'dition de 1619 porte; Et.....le jour de.....ensuivant. Vraisemblablement le 23 de juin. (Voir 1619, p. 16, note 1.)] [Note 388: Ici encore, l'dition de 1619 renferme d'assez amples dtails sur les Rcollets, et sur les premires messes qu'ils dirent dans ce pays (p. 16-19).] Le 9 dudit mois[389] je m'embarquay moi troisiesme, savoir l'un de nos truchemens, & mon homme, avec dix Sauvages, dans lesdits deux canaux, qui est tout ce qu'ils pouvoient porter, d'autant qu'ils estoient fort chargez & embarrassez de hardes, ce qui m'empeschoit de mener des hommes davantage. [Note 389: Le 9 de juillet 1615. (Voir 1619, p. 19.)] 244/900 Nous continuasmes nostre voyage amont le fleuve Sainct Laurent environ six lieues, & fusmes par la riviere des Prairies, qui descharge dans ledit fleuve, laissant le sault sainct Louys cinq ou six lieues plus mont, la main senextre, ou nous passasmes plusieurs petits sauts par cette riviere, puis entrasmes dans un lac[390], lequel pass, r'entrasmes dans la riviere, o j'avois est autrefois, laquelle va & conduit aux Algoumequins, distante du sault sainct Louis de 89 lieues[391], de laquelle riviere j'ay fait ample description cy-dessus[392]. Continuant mon voyage jusques au lac des Algoumequins[393], r'entrasmes dedans une riviere [394] qui descend dedans ledit lac, & fusmes mont icelle environ trente-cinq lieues, & passasmes grande quantit de sauts, tant par terre, que par eau, & en un pays mal agrable, remply de sapins, bouleaux, & quelques chesnes, force rochers, & en plusieurs endroits un peu montagneux. Au surplus fort desert, sterile, & peu habit, si ce n'est de quelques Sauvages Algoumequins, appeliez Otaguottouemin[395], qui se tiennent dans les terres, & vivent de leurs chasses & pescheries qu'ils font aux rivieres, estangs, & lac, dont le pays est assez muny. Il est vray qu'il semble que Dieu a voulu donner ces terres affreuses & desertes quelque chose en sa saison, pour servir de 245/901 rafraischissement l'homme, & aux habitans de ces lieux. Car je vous asseure qu'il se trouve le long des rivieres si grande quantit de blues[386], qui est un petit fruict fort bon manger, & force framboises, & autres petits fruicts, & en telle quantit, que c'est merveille: desquels fruicts ces peuples qui y habitent en font seicher pour leur hyver, comme nous faisons des pruneaux en France, pour le Caresme. Nous laissasmes icelle riviere qui vient du nort[397], & est celle par laquelle les Sauvages vont au Sacquenay pour traitter des pelleteries, pour du petum. Ce lieu est par les 46 degrez[398] de latitude, assez agrable la veue, encores que de peu de rapport. [Note 390: Le lac des Deux-Montagnes.] [Note 391: Lisez: 8 9 lieues. (Voir 1619, p. 19, 20.)] [Note 392: Livre IV, chapitre I, II et III.] [Note 393: Le lac des Allumettes. (Voir 1619, p. 20, note 4.)] [Note 394: La rivire Creuse, qui est une partie de l'Outaouais. (1619, p. 20, note 5.)] [Note 395: _Outaoukotouemiouek_ suivant la Relation de 1650, et _Kotakoutouemi_ suivant celle de 1640. (Voir 1619, p. 20, note 6.)] [Note 396: Voir 1619, p. 21, note 1.] [Note 397: Voir 1619, p. 21, note 2.] [Note 398: Voir 1619, p. 21, note 3.] Poursuivant nostre chemin par terre, en laissant ladite riviere des Algoumequins, nous passasmes par plusieurs lacs, o les Sauvages portent leurs canaux, jusques ce que nous entrasmes dans le lac des Nipisierinij[3999], par la hauteur de quarante-six degrez & un quart de latitude. Et le vingt-sixiesme jour dud. mois[400], aprs avoir fait tant par terre, que par les lacs vingt-cinq lieues, ou environ. Ce fait, nous arrivasmes aux cabannes des Sauvages, o nous sejournasmes deux jours avec eux. Ils nous firent fort bonne rception, & estoient en bon nombre. Ce sont gens qui ne cultivent la terre que fort peu. A, vous monstre l'habit de ces peuples allans la guerre. B, celuy des femmes, qui ne diffre en rien de celuy des montagnars, & Algommequins, grands peuples, & qui s'estendent fort dans les terres[401]. [Note 399: Le lac Nipissing.] [Note 400: Le 26 de juillet. Cette phrase, videmment, doit se rattacher la prcdente.] [Note 401: Voir les figures indiques par les lettres A et B.] 246/902 Durant le temps que je fus avec eux, le Chef de ces peuples, & autres des plus anciens, nous festoyerent en plusieurs festins, selon leur coustume, & mettoient peine d'aller pescher & chasser, pour nous traitter le plus dlicatement qu'ils pouvoient. Ils estoient bien en nombre de sept huict cents mes, qui se tiennent ordinairement sur le lac, o il y a grand nombre d'isles fort plaisantes, & entr'autres une qui a plus de six lieues de long, o il y a trois ou quatre beaux estangs, & nombre de belles prairies, avec de trs-beaux bois qui l'environnent, & y a grande abondance de gibbier, qui se retire dans cesdits petits estangs, o les Sauvages y prennent du poisson. Le cost du Septentrion dudit lac est fort agrable. Il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, & plusieurs petites rivieres qui se deschargent dedans. Ils faisoient lors pescherie dans un lac fort abondant de plusieurs sortes de poisson, entre autres d'un trs-bon, qui est de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres especes, que les Sauvages peschent pour faire secher, & en font provision. Ce lac[402] a en son estendue environ 8 lieues de large, & 25 de long, dans lequel descend une riviere[403] qui vient du norouest, par o ils vont traitter les marchandises que nous leur donnons en trocq, & retour de leurs pelleteries, 247/903 & ce avec ceux qui y habitent[404], lesquels vivent de chasse, & de pescherie, parce que ce pays est grandement peupl tant d'animaux, oiseaux, que poisson. [Note 402: Le lac Nipissing.] [Note 403: La rivire aux Esturgeons. (Voir 1619, p. 23, notes 2 et 3.)] [Note 404: Les Outimagami, qui demeuraient vraisemblablement au lac Timiscimi, les Ouachegami, les Mitchitamou, les Outurbi, et les Kiristinons, ou Cris. (Voir Relat, 1640, ch. x.)] Aprs nous estre reposez deux jours avec le Chef desdits Nipisierinij, nous nous r'embarquasmes en nos canaux, & entrasmes dans une riviere[405] par o ce lac se descharge, & fismes par icelle environ 33 lieues, & descendismes par plusieurs petits sauts, tant par terre, que par eau, jusques au lac Attigouantan. Tout ce pays est encores plus mal agrable que le prcdent, car je n'y ay point veu le long d'iceluy dix arpents de terre labourable, sinon rochers, & montagnes. Il est bien vray que proche du lac des Attigouantan[406] nous trouvasmes des bleds d'Inde, mais en petite quantit, o nos Sauvages prirent des citrouilles, qui nous semblerent bonnes, car nos vivres commenoient nous faillir, par le mauvais mesnage des Sauvages, qui mangrent si bien au commencement, que sur la fin il en restoit fort peu, encores que ne fissions qu'un repas le jour: & nous aidrent beaucoup ces blues & framboises (comme j'ay dit cy dessus) autrement nous eussions est en danger d'avoir de la necessit. [Note 405: La rivire des Franais.] [Note 406: Le lac Huron. (Voir note 2 de la page suivante et note 3 de la page 249.)] Nous fismes rencontre de 300 hommes d'une nation que nous nommasmes les cheveux relevez, pour les avoir fort relevez & ageancez, & mieux peignez que nos Courtisans, & n'y a nulle comparaison, quelques fers & faons qu'ils y puissent apporter: ce qui semble leur donner une belle apparence. A. C. monstre la 248/904 faon qu'ils s'arment allant la guerre. Ils n'ont pour armes que l'arc & la flesche, fait en la faon que voyez dpeints, qu'ils portent ordinairement, & une rondache de cuir bouilly, qui est d'un animal comme le bufle[407]. Quand ils sortent de leurs maisons ils portent la massue. Ils n'ont point de brayer, & sont fort dcoupez par le corps, en plusieurs faons de compartiment: & se peindent le visage de diverses couleurs, ayans les narines perces, & les oreilles bordes de patenostres. Les ayant visitez, & contract amiti avec eux, je donnay une hache leur Chef, qui en fut aussi content & resjouy, que si je luy eusse fait quelque riche present. Et m'enquerant sur ce qui estoit de son pas, il me le figura avec du charbon sur une escorce d'arbre: & me fit entendre qu'ils estoient venus en ce lieu pour faire secherie de ce fruict appell blues, pour leur servir de manne en hyver, lors qu'ils ne trouvent plus rien. [Note 407: _Conf_. 1619, p. 25. Tout ce passage a t remani, dans l'dition de 1632.] Le lendemain nous nous separasmes, & continuasmes nostre chemin le long du rivage de ce lac des Attigouantan[408], o il y a un grand nombre d'isles, & fismes environ 45 lieues, costoyant tousjours cedit lac. Il est fort grand, & a prs de trois[409] cents lieues de longueur de l'Orient l'Occident, & de large 249/905 cinquante[410]; & cause de sa grande estendue, je l'ay nomm la mer douce. Il est fort abondant en plusieurs especes de trs-bons poissons, tant de ceux que nous avons, que de ceux que n'avons pas, & principalement des truittes qui sont monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques quatre pieds & demy de long, & les moindres qui se voyent sont de deux pieds & demy. Comme aussi des brochets au semblable, & certaine manire d'esturgeon, poisson fort grand, & d'une merveilleuse bont. Le pays qui borne ce lac en partie est aspre du cost du nort, & en partie plat, & inhabit de Sauvages, quelque peu couvert de bois, & de chesnes. Puis aprs nous traversasmes une baye[411], qui fait une des extremitez du lac, & fismes environ sept lieues[412], jusques ce que nous arrivasmes en la contre des Attigouantan[413], un village appelle Otouacha[414], qui fut le premier jour d'Aoust, ou trouvasmes un grand changement de pays, cestuy-cy estant fort beau, & la plus grande partie desert, accompagn de force collines, & de plusieurs ruisseaux, qui rendent ce terroir agrable. Je fus visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient lors fort advancez pour la saison. [Note 408: Attignouantan, ou Attignaouantan; c'est le lac Huron, ou mer Douce. Les Attignaouantan, nation des Ours, formaient l'une des tribus huronnes les plus considrables, et demeuraient plus proche du lac que les autres tribus.] [Note 409: L'dition de 1640, pour se conformer sans doute celle de 1619, a remis dans le texte comme la marge: quatre cents. Le lac Huron n'a environ que quatre-vingts lieues de longueur; mais, dans son immense contour, on peut bien compter quatre cents lieues, et c'est peut-tre ce que Champlain a voulu dire, ou ce que lui auront dit les sauvages. Il est possible aussi que le manuscrit portt en toutes lettres _quatre vint_, et que le typographe ait lu _quatre cent_.] [Note 410: L'dition 1640 ajoute le mot lieues.] [Note 411: La baie de Matchidache.] [Note 412: C'est--dire, la traverse mme de cette baie de Matchidache. (Voir 1619, p. 26, note 2.)] [Note 413: La contre des Attignaouantan, ou des Ours, se composait principalement de cette pointe du comt actuel de Simcoe, qui s'tend de inq six lieues vers le nord-ouest dans la baie Gorgienne, entre la baie de Matchidache et celle de Nataouassagu.] [Note 414: Otouacha, qui est probablement le mme que Toanch, ou Toanchain, parat avoir t situ environ un mille du fond de la baie du Tonnerre. Il ne faut pas confondre ce premier emplacement d'Otouacha, ou de Touanch, avec le second dont parle la Relation de 1635, qui tait encore un mille plus loin de la baie. (Voir 1619, p. 26, notes 3 et 4.)] 250/906 Ces lieux me semblerent tres-plaisans, au regard d'une si mauvaise contre d'o nous venions de sortir. Le lendemain je fus un autre village appelle Carmaron[413], distant d'iceluy d'une lieue, o ils nous receurent fort amiablement, nous faisans festin de leur pain, citrouilles, & poisson. Pour la viande, elle y est fort rare. Le chef dudit village me pria fort d'y sejourner, ce que je ne peus luy accorder, ains m'en retournay nostre village[414]. [Note 415: A environ trois ou quatre milles au sud-est d'Otouacha, l'on trouve encore les restes d'un village qui doit avoir t Carmaron. Ce nom, que l'auteur semble donner comme huron, a probablement t mal lu par le typographe, la langue huronne n'ayant pas de labiales. Il est trs-possible que Champlain ait crit _Cannaron_, ou _Connarea_, mot qui se rapproche beaucoup de _Kontarea_, mentionn dans les Relations et dans la carte de Ducreux; or la position de ce dernier village pourrait rpondre celle de Carmaron. (Voir 1619, p. 27, note 2.)] [Note 416: _Conf_. 1619, p. 27.] Le lendemain[417] je partis de ce village pour aller un autre, appell Touaguainchain[418], & un autre appell Tequenonquiaye[419], esquels nous fusmes receus des habitans desdits lieux fort amiablement, nous faisans la meilleure chere qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs faons, tant ce pays est beau & bon, par lequel il fait beau cheminer. [Note 417: Probablement le 3 d'aot.] [Note 418: Il semble que Touaguainchain soit le nom huron de ce que les Pres Jsuites appelrent plus tard Sainte-Madeleine. Il devait tre environ quatre milles au sud d'Otouacha, et deux milles l'ouest de Carmaron. (Voir 1619, p. 28, note 2.)] [Note 419: Autrement nomm, dit Sagard, _Quieuindohian,_ par quelques Franois la Rochelle, & par nous la ville de sainct Gabriel. (Hist. du Canada, p. 208.) Quelques annes plus tard, la Rochelle portait le nom d'Ossossan, et les Jsuites y tablirent la rsidence de la Conception. (Voir 1619, p. 28, note 3.) Ce village tait environ quatre lieues au sud-sud-est d'Otouacha, et par consquent deux lieues plus au sud que Carmaron. (Sagard, et Relations des Jsuites.)] De l je me fis conduire Carhagouha[420], ferm de triple pallissade de bois, de la hauteur de trente-cinq pieds, pour 251/907 leur defense & leur conservation. Estant en ces lieux[421] le 12 d'Aoust[422], j'y trouvay 13 14 Franois[423] qui estoient partis devant moy de ladite riviere des Prairies. Et voyant que les Sauvages apportoient une telle longueur faire leur gros, & que j'avois du temps pour visiter leur pays, je deliberay de m'en aller petites journes de village en village Cahiagu[424], o devoit estre le rendez-vous de toute l'arme, distant de Carantouan[425] de 14 lieues, & partis de ce village le 14 d'Aoust avec dix de mes compagnons. Je visitay cinq des principaux villages[426], fermez de pallissades de bois, jusques Cahiagu, le principal village du pays, o il y a deux cents cabannes assez grandes, o tous les gens de guerre se devoient assembler. Par tous ces villages ils nous receurent fort courtoisement & humainement. Ce pas est trs-beau, souz la hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, & fort desert, o ils sement grande quantit de bleds d'Inde, qui y vient trs-beau, comme aussi des citrouilles, herbe au Soleil, dont ils font de l'huile de la graine, de laquelle ils se frottent la teste. Il est fort travers de ruisseaux qui se deschargent dedans le lac: & y a force vignes & prunes, qui sont trs-bonnes, framboises, fraises, petites pommes sauvages, noix, & une manire de fruict qui est de la forme & couleur de petits citrons, comme de la grosseur d'un oeuf. La plante qui 252/908 le porte a de hauteur deux pieds & demy, & n'a que trois quatre fueilles pour le plus, de la forme de celle du figuier, & n'apporte que deux pommes chaque plante. Les chesnes, ormeaux, & hestres y sont en quantit, comme aussi force sapinieres, qui est la retraite ordinaire des perdrix & lapins. Il y a aussi quantit de petites cerises[427], & merises, & les mesmes especes de bois que nous avons en nos forests de France, sont en ce pays l. A la vrit ce terroir me semble un peu sablonneux, mais il ne laisse pas d'estre bon pour cet espece de froment. Et en ce peu de pays j'ay recogneu qu'il est fort peupl d'un nombre infiny d'ames, sans en ce comprendre les autres contres o je n'ay pas est, qui sont (au rapport commun) autant ou plus peuples que ceux cy-dessus: me representant que c'est grand piti que tant de cratures vivent & meurent, sans avoir la cognoissance de Dieu, & mesmes sans aucune religion, ny loy, soit divine, politique, ou civile, establie parmy eux. Car ils n'adorent & ne prient en aucune faon, ainsi que j'ay peu recognoistre en leur conversation. Ils ont bien quelque espece de crmonie entr'eux, que je descriray en son lieu, comme pour ce qui est des malades, ou pour savoir ce qui leur doit arriver, mesme touchant les morts; mais ce sont de certains personnages qui s'en veulent faire accroire, tout ainsi que faisoient, ou se faisoit du temps des anciens Payens, qui se laissoient emporter aux persuasions des enchanteurs & devins: neantmoins la plus-part de ces peuples ne croyent rien de ce qu'ils font, & disent. Ils 253/909 sont assez charitables entr'eux, pour ce qui est des vivres, mais au reste fort avaricieux, & ne donnent rien pour rien. Ils sont couverts de peaux de cerfs, & castors, qu'ils traittent avec les Algommequins & Nipisierinij, pour du bled d'Inde, & farines d'iceluy. [Note 420: Voir 1619, p. 28, note 4.] [Note 421: _Conf_. 1619, p. 28, 29. Les dtails omis ici, dans l'dition de 1632, ont rapport au P. le Caron. Cette suppression est assez significative, et prouve jusqu' l'vidence que l'diteur tenait ne point nuire la cause des Pres Jsuites. Voil pourquoi, sans doute, le Mmoire des Rcollets de 1637 insiste sur ce point d'une manire remarquable.] [Note 422: Champlain arriva Carhagouha vers le 4 ou le 5 d'aot. (Voir 1619, p. 28, 29.)] [Note 423: Le P. Joseph tait parti avec douze franais, non pas prcisment de la rivire des Prairies, mais du saut Saint-Louis. (1619, p. 18, 19.)] [Note 424: Cahiagu ne peut tre autre chose que le nom huron du village que les missionnaires appelrent plus tard Saint-Jean-Baptiste. Ce village devait tre situ vers le centre de la presqu'le entoure par la rivire Matchidache ou Svern. (Voir 1619, p. 20 note 4.)] [Note 425: Il faut lire Carhagouha. (Voir 1619, p. 19.)] [Note 426: part Tequenonkiay et Carhagouha, qu'il venait de visiter, il dut passer par Scanonahenrat, Teanaustaya, et Taenhatentaron. (Voir 1619 p. 30 note 1.)] [Note 427: L'dition de 1640 a remis le texte de 1619: cerises petites.] _Nostre arrive Cahiagu. Description de la beaut du pays: naturel des Sauvages qui y habitent, & les incommodits que nous receusmes._ CHAPITRE VI.[428] [Note 428: Chapitre VII de la premire dition.] Le dix-septiesme jour d'Aoust j'arrivay Cahiagu, ou le fus receu avec grande allegresse, & recognoissance de tous les Sauvages du pays[429]. Ils receurent nouvelles comme certaine nation de leurs alliez[430], qui habitent trois bonnes journes plus haut que les Entouhonorons[431], ausquels[432] les Hiroquois font aussi la guerre, les vouloient assister en ceste expdition de cinq cents bons hommes, & faire alliance, & jurer amiti avec nous, ayans grand desir de nous voir, & que nous fissions la guerre tous ensemble, & tesmoignoient avoir du contentement de nostre cognoissance: & moy pareillement d'avoir trouv ceste opportunit, pour le desir que j'avois de savoir des nouvelles de ce pays l. Ceste nation est fort belliqueuse, ce que tiennent ceux de la nation des Attigouotans. Il ny a 254/910 que trois villages qui sont au milieu de plus de vingt autres, ausquels ils font la guerre, ne pouvans avoir de secours de leurs amis, d'autant qu'il faut passer par le pays des Chouontouarouon[433], qui est fort peupl, ou bien faudroit prendre un bien grand tour de chemin. [Note 429: _Conf_. 1619, p. 32.] [Note 430: Les Carantouanais. (Voir 1619, p. 32, note 1.)] [Note 431: Entouhoronons, ou Tsonnontouans. (Voir 1619, p. 33, note 1.)] [Note 432: Auxquels allis. (Voir 1619, p. 33, note 2.)] [Note 433: Ou Sountouaronon, Tsonnontouans. (Voir 1619, p. 34, note 1.)] Arriv que je fus en ce village, o il me convint sejourner, attendant que les hommes de guerre vinsent des villages circonvoisins, pour nous en aller au plustost qu'il nous seroit possible, pendant lequel temps on estoit tousjours en festins & dances, pour la resjouissance en laquelle ils estoient de nous voir si resolus de les assister en leur guerre, & comme s'asseurans desja de la victoire. La plus grande partie de nos gens assemblez, nous partismes du village le premier jour de Septembre, & passasmes sur le bord d'un petit lac[434], distant dudit village de trois lieues, o il se fait de grandes pescheries de poisson, qu'ils conservent pour l'hyver. Il y a un autre lac[435] tout joignant, qui a 26 lieues de circuit, descendant dans le petit par un endroit o se fait la grande pesche dudit poisson, par le moyen de quantit de pallissades, qui ferment presque le destroit, y lainant seulement de petites ouvertures o ils mettent leurs filets, o le poisson se prend, & ces deux lacs se deschargent dans la mer douce. Nous sejournasmes quelque peu en ce lieu pour attendre le reste de nos Sauvages, o estans tous assemblez avec leurs armes, farines, & choses necessaires, on 255/911 se dlibra de choisir des hommes des plus resolus qui je trouveroient en la troupe, pour aller donner advis de nostre partement ceux qui nous devoient assister de cinq cents hommes pour nous joindre, afin qu'en un mesme temps nous nous trouvassions devant le fort des ennemis. Ceste dlibration prinse, ils depescherent deux canaux, avec douze Sauvages des plus robustes, & par mesme moyen l'un de nos truchemens[436], qui me pria luy permettre faire le voyage, ce que je luy accorday facilement, puis qu'il en avoit la volont, & par ce moyen verroit leur pays, & recognoistroit[437] les peuples qui y habitent. Le danger n'estoit pas petit, dautant qu'il falloit passer par le milieu des ennemis. Nous continuasmes nostre chemin vers les ennemis, & fismes environ cinq six lieues dans ces lacs [438], & de l les Sauvages portrent leurs canaux environ dix lieues par terre, & rencontrasmes un autre lac[439] de l'estendue de six sept lieues de long, & trois de large. C'est d'o sort une riviere[440] qui se va descharger dans le grand lac des Entouhoronons[441]. Et ayans travers ce lac, nous passasmes un sault d'eau, continuant le cours de ladite riviere, tousjours val, environ soixante-quatre lieues, qui est l'entre dudit val [442] des Entouhonorons, & passasmes cinq sauts par terre, les uns de quatre cinq lieues 256/912 de long, o y a plusieurs lacs qui sont d'assez belle estendue; comme aussi ladite riviere qui passe parmy, est fort abondante en bons poissons, & est tout ce pays fort beau & plaisant. Le long du rivage il semble que les arbres y ayent est plantez par plaisir en la pluspart des endroits: aussi que tous ces pays ont est autrefois habitez de Sauvages, qui depuis ont est contraints de l'abandonner, pour la crainte de leurs ennemis. Les vignes & noyers y sont en grande quantit, & les raisins y viennent maturit, mais il y reste tousjours une aigreur acre, ce qui provient faute d'estre cultivez: car ce qui est desert en ces lieux est assez agrable. [Note 434: Le lac Couchichine. (Voir 1619, p. 34, note 2.)] [Note 435: Le lac Simcoe. (Voir 1619, p. 34, note 3.)] [Note 436: tienne Brl, (Voir 1619, pages 35 et 133.)] [Note 437: L'dition de 1640 porte: recognoistre.] [Note 438: La traverse du lac Simcoe de l'ouest l'est est d'environ cinq lieues.] [Note 439: Le lac l'turgeon _(Sturgem lake)_. (Voir 1619, p. 35, note 3.)] [Note 440: La rivire Otonabi, qui, au-dessous du lac au Riz, prend le nom de Trent, et se jette dans la baie de Quint.] [Note 441: Le lac Ontario.] [Note 442: Lisez: lac.] La chasse des cerfs & des ours y est fort frquente. Nous y chassasmes, & en prismes bon nombre en descendant. Pour ce faire, ils se mettoient quatre ou cinq cents Sauvages en haye dans le bois, jusques ce qu'ils eussent attaint certaines pointes qui donnent dans la riviere, & puis marchans par ordre ayans l'arc & la flesche en la main, en criant & menant un grand bruit pour estonner les bestes, ils vont tousjours jusques ce qu'ils viennent au bout de la pointe. Or tous les animaux qui se trouvent entre la pointe & les chasseurs, sont contraints de se jetter l'eau, sinon qu'ils passent la mercy des flesches qui leur sont tires par les chasseurs, & cependant les Sauvages qui sont dans les canaux posez & mis exprs sur le bord du rivage, s'approchent des cerfs, & autres animaux chassez & harassez, & fort estonnez. Lors les chasseurs les tuent facilement avec des lames d'espes emmanches au bout d'un bois, en faon de demie pique, & font ainsi leur chasse; 257/913 comme aussi au semblable dans les isles, o il y en a quantit. Je prenois un singulier plaisir les voir ainsi chasser, remarquant leur industrie. Il en fut tu beaucoup de coups d'harquebuze, dont ils s'estonnoient fort. Mais il arriva par malheur qu'en tirant sur un cerf, un Sauvage se rencontra devant le coup, & fut bless d'une harquebuzade, n'y pensant nullement, comme il est presupposer, dont il s'ensuivit une grande rumeur entre eux, qui neantmoins s'appaisa, en donnant quelques presens au bless, qui est la faon ordinaire pour appaiser & amortir les querelles. Et o le bless decederoit, on fait les presens & dons aux parens de celuy qui aura est tu. Pour le gibbier, il y est en grande quantit lors de la saison. Il y a aussi force grues blanches comme les cygnes, & plusieurs autres especes d'oiseaux semblables ceux de France. Nous fusmes petites journes jusques sur le bord du lac des Entouhonorons, tousjours chassant, comme dit est cy-dessus, o estans, nous fismes la traverse[443] en l'un des bouts, tirant l'Orient, qui est l'entre de la grande riviere Sainct Laurent, par la hauteur de quarante-trois degrez[444] de latitude, o il y a de belles isles fort grandes en ce passage. Nous fismes environ quatorze lieues pour passer jusques l'autre cost du lac, tirant au sud, vers les terres des ennemis. Les Sauvages cachrent tous leurs canaux dans les bois, proches du rivage. Nous fismes par terre environ 4 lieues 258/914 sur une playe de sable, o je remarquay un pays fort agrable & beau, travers de plusieurs petits ruisseaux, & deux petites rivieres[445] qui se deschargent audit lac, & force estangs & prairies, o il y avoit un nombre infiny de gibbier, force vignes & beaux bois, grand nombre de chastaigniers, dont le fruict estoit encore en son escorce, qui est fort petit, mais d'un bon goust. Tous les canaux estans ainsi cachez, nous laissasmes le rivage du lac, qui a 80 lieues de long, & 25 de large[446]; la plus grande partie duquel est habit de Sauvages sur les costes des rivages d'iceluy, & continuasmes nostre chemin par terre 25 30 lieues. Durant quatre journes nous traversasmes quantit de ruisseaux, & une riviere[447], procdante d'un lac[448] qui se descharge dans celuy des Entouhonorons. Ce lac est de l'estendue de 25 ou 30 lieues de circuit, o il y a de belles isles, & est le lieu o les Hiroquois ennemis font leur pesche de poisson, qui y est en abondance. [Note 443: De la baie de Quint la pointe la Traverse, aujourd'hui _Stoney point_, (Voir 1619, p. 38, note 2.)] [Note 444: Quarante-quatre degrs et quelques minutes.] [Note 445: Probablement la rivire des Sables et la rivire la Famine (dont on a fait _Salmon river._)] [Note 446: Le lac Ontario a environ soixante-dix lieues de long, et dix-sept ou dix-huit de large.] [Note 447: La rivire Chouaguen, ou Ochouaguen. Les Anglais disent _Oswego_.] [Note 448: Le lac des Onneyouts, appel encore aujourd'hui _Oneida_.] Le 9 du mois d'Octobre nos Sauvages allans pour descouvrir, rencontrrent unze Sauvages qu'ils prindrent prisonniers, savoir 4. femmes, trois garons, une fille, & trois hommes, qui alloient la pesche de poisson, esloignez du fort des ennemis de 4 lieues. Or est noter que l'un des chefs voyant ces prisonniers, coupa le doigt une de ces pauvres femmes pour commencer leur supplice ordinaire. Sur quoy je survins sur ces entrefaites, & blasmay le Capitaine Hiroquet, luy 259/915 representant que ce n'estoit l'acte d'un homme de guerre, comme il se disoit estre, de se porter cruel envers les femmes, qui n'ont defense aucune que les pleurs, lesquelles cause de leur imbcillit & foiblesse, on doit traitter humainement. Mais au contraire qu'on jugeroit cet acte provenir d'un courage vil & brutal, & que s'il faisoit plus de ces cruautez, il ne me donneroit courage de les assister, ny favoriser en leur guerre[449]. A quoy il me rpliqua pour toute response, que leurs ennemis les traittoient de mesme faon. Mais puis que ceste faon m'apportoit du desplaisir, il ne feroit plus rien aux femmes, mais bien aux hommes. [Note 449: Cette remontrance, pleine de courage et dicte par un profond sentiment d'humanit, est une preuve entre mille que Champlain ne s'tait pas joint aux sauvages allis pour faire un usage meurtrier des armes feu contre les Iroquois, comme l'avance l'auteur de l'_Histoire de la Colonie Franaise en Canada_ t. I, p. 137. Il est bien vident que cette expdition se fit aussi rgulirement qu'il tait possible de le faire alors, et suivant les rgles d'une bonne guerre.] Le lendemain sur les trois heures aprs midy nous arrivasmes devant le fort[450] de leurs ennemis, o les Sauvages firent quelques escarmouches les uns contre les autres, encores que nostre dessein ne fust de nous descouvrir jusques au lendemain: mais l'impatience de nos Sauvages ne le peut permettre, tant pour le desir qu'ils avoient de voir tirer sur leurs ennemis, comme pour delivrer quelques-uns des leurs qui s'estoient par trop engagez. Lors je m'approchay, & y fus, mais avec si peu d'hommes que j'avois: neantmoins nous leur monstrasmes ce qu'ils n'avoient jamais veu, ny ouy. Car aussi tost qu'ils nous veirent, & entendirent les coups d'harquebuze, & les balles siffler leurs oreilles, ils se retirrent promptement en leur 260/916 fort, emportans leurs morts & blessez, & nous aussi semblablement fismes la retraite en nostre gros, avec cinq ou six des nostres blessez, dont l'un y mourut. [Note 450: Ce fort devait tre situ vers le fond du lac de Canondaguen, ou _Canandaiga_, dans le comt d'Ontario, tat de New-York. (Voir 1619, p. 40, note 1.)] Cela estant fait, nous nous retirasmes la porte d'un canon, hors de la veue des ennemis, nantmoins contre mon advis, & ce qu'ils m'avoient promis. Ce qui m'esmeut leur user & dire des paroles assez rudes & fascheuses, afin de les inciter se mettre en leur devoir, prevoyant que si toutes choses alloient leur fantaisie, & selon la conduitte de leur conseil, il n'en pouvoit russir que du mal leur perte & ruine. Neantmoins je ne laissay pas de leur envoyer & proposer des moyens dont il falloit user pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un cavallier avec de certains bois, qui leur commanderoit par dessus leurs pallisades, sur lequel on poseroit quatre ou cinq de nos harquebuziers, qui tireroient par dessus leurs pallissades & galleries qui estoient bien munies de pierres & par ce moyen on deslogeroit les ennemis qui nous offensoient de dessus leurs galleries, & cependant nous donnerions ordre d'avoir des ais pour faire une manire de mantelets, pour couvrir & garder nos gens des coups de flesches & de pierres. Lesquelles choses, savoir ledit cavallier, & les mantelets, se pourroient porter la main force d'hommes, & y en avoit un fait en telle sorte que l'eau ne pouvoit pas esteindre le feu, que l'on appliqueroit devant le fort. Se ceux qui seroient sur le cavallier feroient leur devoir, avec quelques harquebuziers qui y seroient logez, & en ce faisant nous nous dfendrions en sorte, qu'ils ne pourroient approcher pour 261/917 esteindre le feu que nous appliquerions leurs clostures. Ce que trouvans bon, le lendemain[451] ils se mirent en besongne pour bastir & dresser lesdits cavalliers & mantelets, & firent telle diligence, qu'ils furent faits en moins de quatre heures. Ils esperoient que ledit jour les cinq cents hommes promis viendroient, desquels neantmoins on se doutoit, parce que ne s'estans point trouvez au rendez-vous, comme on leur avoit donn charge, & l'avoient promis, cela affligeoit fort nos Sauvages. Mais voyans qu'ils estoient bon nombre pour prendre leur fort, & jugeant de ma part que la longueur en toutes affaires est tousjours prejudiciable, du moins beaucoup de choses, je les pressay d'attaquer led. fort, leur remonstrant que les ennemis ayans recogneu leurs forces, & l'effect de nos armes, qui peroient ce qui estoit l'espreuve des flesches, ils se seroient barricadez & couverts, comme de faict ils y remdirent fort bien: car leur village estoit enclos de quatre bonnes pallissades de grosses pices de bois entrelasses les unes parmy les autres, o il n'y avoit pas plus de demy pied d'ouverture entre deux, de la hauteur de trente pieds, & les galeries comme en manire de parappel, qu'ils avoient garnies de double pices de bois, l'espreuve de nos harquebuzes, & estoient proches d'un estang, o l'eau ne leur manquoit aucunement, avec quantit de goutieres qu'ils avoient mises entre deux, lesquelles jettoient l'eau au dehors, & la mettoient par dedans couvert pour esteindre le feu. Voil la faon dont ils usent tant en leurs fortifications, qu'en leurs 262/918 defenses,& bien plus forts que les villages des Attigouautan, & autres. [Note 451: Le 11 octobre.] Donc nous nous approchasmes pour attaquer ce village, faisant porter nostre cavallier par deux cents hommes des plus forts, qui le poserent devant la longueur d'une pique, o je fis monter quatre[452] harquebuziers, bien couvert des flesches & pierres qui leur pouvoient estre tires & jettes. Cependant l'ennemy ne laissa pour cela de tirer & jetter grand nombre de flesches & de pierres par dessus leurs pallissades. Mais la multitude des coups d'harquebuze qu'on leur tiroit, les contraignit de desloger, & d'abandonner leurs galeries. Et comme on portoit le cavallier, au lieu d'apporter les mantelets par ordre, & celuy o nous devions mettre le feu, il les abandonnrent & se mirent crier contre leurs ennemis, en tirant des coups de flesches dedans le fort, qui ( mon opinion) ne faisoient pas beaucoup d'excution. Il les faut excuser, car ce ne sont pas gens de guerre, & d'ailleurs ils ne veulent point de discipline, ny de correction, & ne font que ce qui leur semble bon. C'est pour quoy inconsiderment un mit le feu contre le fort tout au rebours de bien, & contre le vent, tellement qu'il ne fit aucun effect. Le feu pass, la plus-part des Sauvages commencrent apporter du bois contre les pallissades, mais en si petite quantit, que le feu ne fit grand effect aussi le dsordre qui survint entre ce peuple fut si grand, qu'on ne se pouvoit entendre. J'avois beau crier aprs eux, & leur remonstrer au mieux qu'il m'estoit possible, 263/919 le danger o ils se mettoient par leur mauvaise intelligence, mais ils n'entendoient rien pour le grand bruit qu'ils faisoient. Et voyant que c'estoit me rompre la teste de crier, & que mes remonstrances estoient vaines, & n'y avoit moyen de remdier ce dsordre, je me resolus avec mes gens de faire ce qui me seroit possible, & tirer sur ceux que nous pourrions descouvrir, & appercevoir. Cependant les ennemis faisoient profit de nostre dsordre: ils alloient l'eau, & en jettoient en telle abondance, qu'on eust dit que c'estoient ruisseaux qui tomboient par leurs goutieres, tellement qu'en moins de rien le feu fut du tout esteint, & ne cessoient de tirer plusieurs coups de flesches, qui tomboient sur nous comme gresle. Ceux qui estoient sur le cavallier en turent & estropierent beaucoup. Nous fusmes en ce combat environ trois heures. Il y eut deux de nos Chefs, & des principaux blessez, savoir un appelle Ochateguain, l'autre Orani, & environ quinze d'autres particuliers. Les autres de leur cost voyans leurs gens blessez, & quelques-uns de leurs Chefs, commencrent parler de retraitte sans plus combattre, attendant les cinq cents hommes[453], qui ne devoient plus gueres tarder venir, & ainsi se retirrent, n'ayans que ceste boutade de dsordre. Au reste, les Chefs n'ont point de commandement absolu sur leurs compagnons, qui suivent leur volont, & font leur fantaisie, qui est la cause de leur dsordre, & qui ruine toutes leurs affaires. Car ayans resolu quelque chose entr'eux, il ne faudra qu'un belistre, pour rompre leur resolution, & faire un nouveau dessein. Ainsi les uns pour les 264/920 autres ils ne font rien, comme il se peut voir par ceste expdition. [Note 452: _Conf_. d. 1619, p. 43.] [Note 453: Les Carantouanais, qui arrivrent deux jours trop tard. (Voir 1619, p. 135.)] Ayant est bless de deux coups de flesche, l'un dans la jambe, & l'autre au genouil, qui m'apporta une grande incommodit, nous nous retirasmes en nostre fort. O estans tous assemblez, je leur fis plusieurs remonstrances sur le desordre qui s'estoit passe, mais tous mes discours ne servirent de rien, & ne les esmeut aucunement, disans que beaucoup de leurs gens avoient est blessez, & moy-mesme, & que cela donneroit beaucoup de fatigue & d'incommodit aux autres faisant la retraite, pour les porter. Que de retourner plus contre leurs ennemis, comme je leur proposois, il n'y avoit aucun moyen: mais bien qu'ils attendroient encores quatre jours les cinq cents hommes qui devoient venir, & estans venus, ils feroient encores un second effort contre leurs ennemis, & executeroient mieux ce que je leur dirois, qu'ils n'avoient fait par le pass. Il en fallut demeurer l, mon grand regret. Cy devant est represent comme ils fortifient leurs villes, & par ceste figure l'on peut entendre & voir, que celles des amis & ennemis sont semblablement fortifies. Le lendemain[454] il fit un vent fort imptueux qui dura deux jours, grandement favorable mettre derechef le feu au fort des ennemis; sur quoy je les pressay fort: mais craignans d'avoir pis, & d'ailleurs se representans leurs blessez, cela fut cause qu'ils n'en voulurent rien faire. [Note 454: Le 12 octobre.] 265/921 Nous fusmes campez jusques au 16 dudit mois, o durant ce temps il se fit quelques escarmouches entre les ennemis & les nostres, qui demeuroient le plus souvent engagez parmy eux, plustost par leur imprudence, que faute de courage; & vous puis certifier qu'il nous falloit toutes les fois qu'ils alloient la charge, les aller desgager de la presse, ne se pouvans retirer qu'en faveur de nos harquebuzades, que les ennemis redoutoient & apprehendoient fort. Car si tost qu'ils appercevoient quelqu'un de nos harquebuziers, ils se retiroient promptement, nous disans par forme de persuasion, que nous ne nous meslassions point en leurs combats, & que leurs ennemis avoient bien peu de courage de nous requrir de les assister, avec tout plein d'autres discours sur ce sujet. Voyant que les cinq cents hommes ne venoient point, ils dlibrrent de partir, & faire retraite au plustost, & commencrent faire certains paniers pour porter les blessez, qui sont mis l dedans, entassez en un monceau, pliez & garrotez de telle faon, qu'il est impossible de se mouvoir, moins qu'un petit enfant en son maillot, & n'est pas sans leur faire ressentir de grandes douleurs. Je le puis certifier, ayant est port quelques jours sur le dos de l'un de nos Sauvages ainsi li & garrot, ce qui me faisoit perdre patience. Aussi tost que je peux avoir la force de me soustenir, je sortis de ceste prison, ou mieux dire, de la ghenne. Les ennemis nous poursuivirent environ demie lieue de loin, pour essayer d'attraper quelques-uns de ceux qui faisoient l'arrire-garde: mais leurs peines furent inutiles, & se retirrent. 266/922 Tout ce que j'ay remarqu de bon en leur guerre, est qu'ils font leur retraite fort seurement, mettans tous les blessez & les vieux au milieu d'eux, estans sur le devant, aux aisselles[455], & sur le derrire bien armez, & arrangez par ordre de la faon, jusques ce qu'ils soient en lieu de seuret, sans rompre leur ordre. Leur retraite estoit fort longue, comme de 25 30 lieues, qui donna beaucoup de fatigue aux blessez, & ceux qui les portoient, encores qu'ils se changeassent de temps en temps. [Note 455: _Aux aisles_. tant bien arms sur le devant, aux ailes et sur le derrire.] Le 18 dudit mois il tomba force neiges, qui durerent fort peu, avec un grand vent, qui nous incommoda fort: neantmoins nous fismes tant que nous arrivasmes sur le bord dudit lac des Entouhonorons, & au lieu o estoient nos canaux cachez, que l'on trouva tous entiers: car on avoit eu crainte que les ennemis les eussent rompus. Estans tous assemblez, & prests de se retirer leur village, je les priay de me remener nostre habitation; ce qu'ils ne voulurent m'accorder du commencement: mais en fin ils s'y resolurent, & cherchrent 4 hommes pour me conduire, lesquels s'offrirent volontairement. Car (comme j'ay dit cy-dessus) les Chefs n'ont point de commandement sur leurs compagnons, qui est cause que bien souvent ils ne font pas ce qu'ils voudroient bien. Ces 4 hommes estans prests, il ne se trouva point de canau, chacun ayant affaire du sien. Ce n'estoit pas me donner sujet de contentement, au contraire cela m'affligeoit, fort, d'autant qu'ils m'avoient promis de me remener & conduire aprs leur guerre, nostre habitation: 267/923 outre que j'estois fort mal accommod pour hyverner avec eux, car autrement je ne m'en fusse pas souci. Quelques jours aprs j'apperceus que leur dessein estoit de me retenir, & mes compagnons aussi, tant pour leur seuret, craignans leurs ennemis, que pour entendre ce qui se passoit en leurs conseils & assembles, que pour resoudre ce qu'il convenoit faire l'advenir. Le lendemain 28 dudit mois, chacun commena se prparer, les uns pour aller la chasse des cerfs, les autres aux ours, castors, autres la pesche du poisson, autres se retirer en leurs villages. Et pour ma retraite & logement, il y eut un des principaux Chefs appelle Darontal[456], avec lequel j'avois quelque familiarit, qui me fit offre de sa cabanne, vivres, & commoditez, lequel prit aussi le chemin de la chasse du cerf, qui est tenue pour la plus noble entr'eux. Aprs avoir travers le bout du lac de ladite isle[457], nous entrasmes dans une riviere[458] environ 12 lieues, puis ils portrent leurs canaux par terre demie lieue, au bout de laquelle nous entrasmes en un lac qui a d'estendue 10 12 lieues de circuit, ou il y avoit grande quantit de gibbier, comme cygnes, grues blanches, outardes, canards, sarcelles, mauvis, allouettes, beccassines, oyes, & plusieurs autres sortes de vollatilles que l'on ne peut nombrer, dont j'en tuay bon nombre, qui nous servit bien, attendant la prise de quelque cerf, auquel lieu nous fusmes en 268/924 un certain endroit esloign de dix lieues, o nos Sauvages jugeoient qu'il y en avoit quantit. Ils s'assemblerent 25 Sauvages, & se mirent bastir deux ou trois cabannes de pices de bois, accommodes les unes sur les autres, & les calfeutrrent avec de la mousse, pour empescher que l'air n'y entrast, les couvrant d'escorces d'arbres. Ce qu'estant fait, ils furent dans le bois, proche d'une petites sapiniere, o ils firent un clos en forme de triangle, ferm des deux costez, ouvert par l'un d'iceux. Ce clos fait de grandes pallissades de bois fort press, de la hauteur de 8 9 pieds, & de long de chacun cost prs de mil cinq cents pas; au bout duquel triangle y a un petit clos, qui va tousjours en diminuant, couvert en partie de branchages, y laissant seulement une ouverture de cinq pieds, comme la largeur d'un moyen portail, par o les cerfs devoient entrer. Ils firent si bien, qu'en moins de dix jours ils mirent leur clos en estat. Cependant d'autres Sauvages alloient la pesche du poisson, comme truites & brochets de grandeur monstrueuse, qui ne nous manqurent en aucune faon. Toutes choses estans faites, ils partirent demie heure devant le jour pour aller dans le bois, quelque demie lieue de leurdit clos, s'esloignant les uns des autres de quatre vingts pas, ayant chacun deux bastons, desquels ils frapent l'un sur l'autre, marchant au petit pas en cet ordre, jusques ce qu'ils arrivent leur clos. Les cerfs oyans ce bruit s'enfuyent devant eux, jusques ce qu'ils arrivent au clos, o les Sauvages les pressent d'aller, & se joignent peu peu vers l'ouverture de leur triangle, o 269/925 les cerfs coulent le long desdites pallissades, jusques ce qu'ils arrivent au bout, o les Sauvages les poursuivent vivement, ayant l'arc & la flesche en main, prests descocher, & estant au bout de leurdit triangle ils commencent crier, & contrefaire les loups, dont y a quantit, qui mangent les cerfs: lesquels oyans ce bruit effroyable, sont contraints d'entrer en la retraitte par la petite ouverture, o ils sont poursuivis fort vivement coups de flesches, & l sont pris aisment: car cette retraitte est si bien close & ferme, qu'ils n'en peuvent sortir. Il y a un grand plaisir en ceste chasse, qu'ils continuoient de deux jours en deux jours, si bien qu'en trente-huict jours[459] ils en prirent six vingts, desquels ils se donnent bonne cure, reservans la graine pour l'hyver, & en usent comme nous faisons du beurre, & quelque peu de chair qu'ils emportent leurs maisons, pour faire des festins entr'eux, & des peaux ils en font des habits. [Note 456: Voir 1619, p. 49, note 1.] [Note 457: Voir 1619, p. 49, note 2.] [Note 458: Probablement celle de Cataracoui. (Voir 1619, p. 50, note 1.)] [Note 459: Du 28 octobre au 4 dcembre.] Ils ont d'autres inventions prendre les cerfs, comme au pige, dont ils en font mourir beaucoup, ainsi que voyez cy-devant dpeinte la forme de leur chasse, clos, & piges. Voila comme nous passasmes le temps attendant la gele, pour retourner plus aisment, d'autant que le pays est grandement marescageux. Au commencement que nous sortismes pour aller chasser, je m'engageay tellement dans les bois poursuivre un certain oiseau, qui me sembloit estrange, ayant le bec approchant d'un perroquet, & de la grosseur d'une poulie, le tout jaulne, fors 270/926 la teste rouge, & les aisles bleues, & alloit de vol en vol comme une perdrix. Le desir que l'avois de le tuer me le fit poursuivre d'arbre en arbre fort long temps, jusques ce qu'il s'envolla. Et perdant toute esperance, je voulus retourner sur mes brises, o je ne trouvay aucun de nos chasseurs, qui avoient tousjours gaign pays jusques leur clos: & taschant de les attraper, allant ce me sembloit droit o estoit ledit clos, je m'esgaray parmy les forests, allant tantost d'un cost, tantost d'un autre, sans me pouvoir recognoistre, & la nuict survenant, je la passay au pied d'un grand arbre. Le lendemain je commenay faire chemin jusques sur les 3 heures du soir, o je rencontray un petit estang dormant, & y apperceus du gibbier, & tuay trois ou quatre oiseaux. Las & recreu je commenay me reposer, & faire cuire ces oiseaux dont je me repeus. Mon repas pris, je pensay par-moy ce que je devois faire, priant Dieu qu'il luy pleust m'assister en mon infortune dans ces deserts, car trois tours durant il ne fit que de la pluye entre-mesle de nege. Remettant le tout en sa misericorde, je repris courage plus que devant, allant a & l tout le jour sans appercevoir aucune trace ou sentier que celuy des bestes sauvages, dont j'en voyois ordinairement bon nombre, & passay ainsi la nuict sans aucune consolation. L'aube du jour venu (aprs avoir un peu repeu) je pris resolution de trouver quelque ruisseau, & le costoyer, jugeant qu'il falloit de necessit qu'il s'allast descharger en la riviere, ou sur le bord o estoient nos chasseurs. Ceste resolution prise, je l'executay si bien, que sur le midy se me trouvay sur le bord d'un petit lac, comme de 271/927 lieue & demie, o l'y tuay quelque gibbier, qui m'accommoda fort, & avois encores huict dix charges de poudre. Marchant le long de la rive de ce lac pour voir o il deschargeoit, je trouvay un ruisseau assez spacieux, que je suivis jusques sur les cinq heures du soir, que j'entendis un grand bruit: & prestant l'oreille, je ne peus comprendre ce que c'estoit, jusques ce que j'entendis ce bruit plus clairement, & jugeay que c'estoit un sault d'eau de la riviere que je cherchois. M'approchant de plus prs, j'apperceus une escluse, o estant parvenu, je me rencontray en un pr fort grand & spacieux, o il y avoit grand nombre de bestes sauvages. Et regardant la main droite, je veis la riviere large & spacieuse. Desirant recognoistre cet endroit, & marchant en ce pr, je me rencontray en un petit sentier, o les Sauvages portent leurs canaux. Ayant bien consider ce lieu, je recogneus que c'estoit la mesme riviere, & que j'avois passe par l. Bien aise de cecy, je soupay de si peu que j'avois, & couchay l la nuict. Le matin venu, considerant le lieu o j'estois, je jugeay par certaines montagnes qui sont sur le bord de ladite riviere, que je ne m'estois point tromp, & que nos chasseurs devoient estre au dessus de moy de quatre ou cinq bonnes lieues, que je fis mon aise, costoyant le bord de lad. riviere, jusques ce que j'apperceus la fume de nosd. chasseurs: auquel lieu j'arrivay avec beaucoup de contentement, tant de moy, que de deux[460] qui me cerchoient, & avoient perdu esperance de me revoir, & me 272/928 prirent de ne m'escarter plus d'eux, ou que je portasse mon cadran sur moy, lequel j'avois oubli, qui m'eust peu remettre en mon chemin. Ils me disoient: _Si tu ne fusses venu, & que nous n'eussions peu te trouver, nous ne serions plus allez aux Franois, de peur qu'ils ne nous eussent accusez de t'avoir fait mourir._ Du depuis Darontal estoit fort soigneux de moy quand j'allois la chasse, me donnant toujours un Sauvage pour m'accompagner. Retournant mon propos, ils ont une certaine resverie en ceste chasse, telle, qu'ils croyent que s'ils faisoient rostir de la viande prise en ceste faon, ou qu'il tombast de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent jettez, qu'ils ne pourroient plus prendre de cerfs, & pour ce sujet me prioient de n'en point faire rostir. Pour ne les scandaliser, je m'en deportois, estant devant eux: puis leur ayant dit que j'en avois fait rostir, ils ne me vouloient croire, disans que si cela eust est, ils n'auroient pris aucuns cerfs, telle chose ayant est commise. [Note 460: _Conf_. 1619, p. 54.] _Comme les Sauvages traversent les glaces. Des peuples du petum. Leur forme de vivre. Peuples appellez la nation neutre._ CHAPITRE VII.[461] [Note 461: Chapitre VIII de la premire dition.] Le quatrime jour de Decembre nous partismes de ce lieu, marchant sur la riviere qui estoit gele, & sur les lacs & estangs glacez, & par les bois, l'espace de dix-neuf jours, qui 273/929 n'estoit pas sans beaucoup de peine & travail, tant pour les Sauvages qui estoient chargez de cent livres pesant chacun comme de moy-mesme qui portois la pesanteur de 20 livres. Il est bien vray que j'estois quelquefois soulag par nos Sauvages, mais nonobstant je ne laissois pas de recevoir beaucoup d'incommoditez. Quant eux, pour traverser plus aisment les glaces, ils ont accoustum de faire de certaines tranes[462] de bois, sur lesquels ils mettent leurs charges, & les traisnent aprs eux sans aucune difficult, & vont fort promptement. Quelques jours aprs il arriva un grand dgel qui nous tourmenta grandement: car il nous falloit passer par dedans des sapinieres pleines de ruisseaux, estangs, marais & pallus, avec quantit de boises renverses les unes sur les autres, qui nous donnoit mille maux, avec des embarrassemens qui nous apportoient de grandes incommoditez, pour estre tousjours mouillez jusques au dessus du genouil. Nous fusmes quatre jours en cet estat, cause qu'en la plus grande partie des lieux les glaces ne portoient point: & fismes tant, que nous arrivasmes nostre village[463] le 23e jour dudit mois, o le capitaine Yroquet vint hyverner avec ses compagnons, qui sont Algommequins, & son fils, qu'il amena pour faire traitter & penser, lequel allant la chasse avoit est fort offens d'un ours, le voulant tuer. [Note 462: Tranes. (Voir 1619, p. 56, note 1.)] [Note 463: Cahiagu.] M'estant repos quelques jours je deliberay d'aller voir[464] les peuples en l'hyver, que l'est & la guerre ne m'avoient peu 274/930 permettre de visiter. Je partis de ce village le 14[465] de Janvier ensuivant, aprs avoir remerci mon hoste du bon traittement qu'il m'avoit fait: & croyant ne le revoir de trois mois, je prins cong de luy. Menant avec moy quelques Franois[466], je m'acheminay la nation du petum[467], o j'arrivay le 17 dudit mois de Janvier. Ces peuples sement le mas, appell par de bled de Turquie, & ont leur demeure arreste comme les autres. Nous fusmes en sept autres villages leurs voisins & alliez, avec lesquels nous contractasmes amiti, & nous promirent de venir un bon nombre nostre habitation. Ils nous firent fort bonne chre, & nous firent present de chair & poisson pour faire festin, comme est leur coustume, o tous les peuples accouroient de toutes parts pour nous voir, en nous faisant mille demonstrations d'amiti, & nous conduisoient en la plus-part du chemin. Le pays est remply de costaux, & petites campagnes, qui rendent ce terroir agrable. Ils commenoient bastir deux villages, par o nous passasmes, au milieu des bois, pour la commodit qu'ils trouvent d'y bastir & les enclorre. Ces peuples vivent comme les Attignouaatitans, & mesmes coustumes, & sont proches de la nation neutre, qui est puissante, qui tient une grande estendue de pays, trois journes d'eux. [Note 464: _Conf_ 1619, p. 57. Ici encore l'dition de 1632 fait une suppression assez significative: elle te simplement le nom du P. Joseph, qui, comme on sait, tait rcollet.] [Note 465: Ou plutt probablement le 4. Ici, comme dans le texte de 1619, il y a erreur quelque part; mais il nous parat vident qu'il faut faire la correction en cet endroit. Arriv Cahiagu le 23 dcembre, Champlain se repose quelques jours. Il repart pour aller rejoindre le P. Joseph le 4 janvier; le 5, il est Carhagouha, o il demeure avec lui quelques jours. Le 15, ils partent ensemble pour aller visiter les Tionnontats, o ils arrivent le 17. Aprs s'tre rendus chez les Cheveux-Relevs, ils reviennent vers la mi-fvrier.] [Note 466: _Conf_. 1619, p. 57.] [Note 467: Les Tionnoncatronons.] 275/931 Aprs avoir visit ces peuples, nous partismes de ce lieu, & fusmes une nation de Sauvages, que nous avons nommez les cheveux relevez[468], lesquels furent fort joyeux de nous revoir, avec lesquels nous fismes aussi amiti, & qui pareillement nous promirent de nous venir trouver, & voir ladite habitation. En cet endroit[469] il m'a sembl propos de les dpeindre, & faire une description de leurs pays, moeurs, & faons de faire. En premier lieu, ils font la guerre une autre nation de Sauvages, qui s'appellent Asistagueronon, qui veut dire gens de feu, esloignez d'eux de dix journes. Ce fait, je m'informay fort particulirement de leur pays, & des nations qui y habitent, quels ils sont, & en quelle quantit. Icelle nation sont en grand nombre, & la plus-part grands guerriers, chasseurs, & pescheurs. Ils ont plusieurs Chefs qui commandent chacun en leur contre. La plus grand' part sement des bleds d'Inde, & autres. Ce sont chasseurs qui vont par troupes en plusieurs rgions & contres, o ils trafiquent avec d'autres nations esloignes de plus de quatre cinq cents lieues. Ce sont les plus propres Sauvages en leurs mesnages que j'aye veu, & qui travaillent le plus industrieusement aux faons des nattes, qui sont leurs tapis de Turquie. Les femmes ont le corps couvert, & les hommes descouvert, sans aucune chose, sinon qu'une robbe de fourrure, qu'ils mettent sur leurs corps, qui est en faon de manteau, laquelle ils laissent 276/932 ordinairement, & principalement en est. Les femmes & les filles ne sont non plus meues de les voir de la faon, que si elles ne voyoient rien, qui sembleroit estrange. Elles vivent fort bien avec leurs maris, & ont ceste coustume que lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent d'avec leurs maris, ou les filles d'avec leurs pres & mres, & autres parents, s'en allans en de certaines maisonnettes, o elles se retirent pendant que le mal leur tient, sans avoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur font porter des vivres & commoditez jusques leur retour, & ainsi l'on sait celles qui les ont, & celles qui ne les ont pas. Ce sont gens qui font de grands festins, & plus que les autres nations. Ils nous firent fort bonne chre, & nous receurent fort amiablement, & me prirent fort de les assister contre leurs ennemis, qui sont sur le bord de la mer douce, esloigne de deux cents lieues; quoy je leur dis que ce seroit pour une autre fois, n'estant accommod des choses necessaires. [Note 468: Les Andatahouats. (Voir 1619, p. 24 et 58.)] [Note 469: _Conf_. 1619, p. 58.] Il y a aussi deux ou trois journes d'iceux une autre nation de Sauvages, d'un cost tirant au sud, qui font grand nombre de petum, lesquels s'appellent la nation neutre[470], qui sont grand nombre de gens de guerre, qui habitent vers le midy de la mer douce, lesquels assistent les Cheveux relevez contre les gens de feu. Mais entre les Yroquois & les nostres, ils ont paix, & demeurent comme neutres. J'avois grand desir de voir ceste nation, mais ils m'en dissuaderent, disans que l'anne prcdente un des nostres en avoit tu un, estant la guerre 277/933 des Entouhonorons, & qu'ils en estoient faschez: nous representans qu'ils sont fort subjects la vengeance, ne regardans point ceux qui ont fait le coup, mais le premier qu'ils rencontrent de la nation, ou bien de leurs amis, ils leur font porter la peine, quand ils en peuvent attraper, si auparavant on n'avoit fait accord avec eux, & avoir donn quelques dons & presens aux parens du defunct; qui m'empescha pour lors d'y aller, encores qu'aucuns d'icelle nation nous asseurerent qu'ils ne nous feroient aucun mal pour cela. Ce qui nous donna sujet & occasion de retourner par le mesme chemin que nous estions venus: & continuant mon voyage, j'allay trouver la nation des Pisierinij[471], qui avoient promis de me mener plus outre en la continuation de mes desseins & descouvertures: mais je fus diverty pour les nouvelles qui survindrent de nostre grand village, & des Algommequins, d'o estoit le Capitaine Yroquet, savoir que ceux de la nation des Attignouantans avoient mis & dpos entre ses mains un prisonnier de nation ennemie, esperant que ledit Capitaine Yroquet deust exercer sur ce prisonnier la vengeance ordinaire entr'eux. Mais au lieu de ce, l'auroit non seulement mis en libert, ains l'ayant trouv habile, excellent chasseur, & tenu comme son fils, les Attignouantans seroient entrez en jalousie, & resolus de s'en venger: & de faict avoient dispos un homme pour entreprendre d'aller tuer ce prisonnier, ainsi alli qu'il estoit. Comme il fut excut en la presence des principaux de la nation Algommequine, qui indignez d'un tel acte, & meus de 278/934 colre, turent sur le champ ce tmraire entrepreneur meurtrier; duquel meurtre les Attignouantans se trouvans offensez, & comme injuriez en ceste action, voyans un de leurs compagnons mort, prindrent les armes, & se transporterent aux tentes des Algommequins (qui viennent hyverner proche de leurdit village) lesquels offenserent fort ledit Capitaine Yroquet, qui fut bless de deux coups de flesche; & une autre fois pillrent quelques cabannes desdits Algommequins, sans qu'ils se peussent mettre en defense, aussi le party n'eust pas est gal. Neantmoins cela, lesdits Algommequins ne furent pas quittes, car il leur fallut accorder, & contraints pour avoir la paix, de donner ausdits Attignouantans quelques colliers de pourceline, avec cent brasses d'icelle, ce qu'ils estiment de grand valeur entr'eux: & outre ce, nombre de chaudires & haches, avec deux femmes prisonnieres en la place du mort. Bref ils furent en grande dissention (c'estoit ausdits Algommequins de souffrir patiemment ceste grande furie) & penserent estre tous tuez, n'estans pas bien en seuret, nonobstant leurs presens, jusques ce qu'ils se veirent en un autre estat. Ces nouvelles m'affligrent fort, me representant l'inconvenient qui en pourroit arriver, tant pour eux, que pour nous, qui estions en leur pays. [Note 470: Les Attiouandaronk. (Voir 1619, p. 58 et 60, note 2.)] [Note 471: _Nipissirini_, ou Nipissingues.] Ce fait, je rencontray deux ou trois Sauvages de nostre grand village, qui me solliciterent fort d'y aller, pour les mettre d'accord, me disans que si je n'y allois, aucuns d'eux ne reviendroient plus vers les Franois, ayans guerre avec lesdits Algommequins, & nous tenans pour leurs amis. Ce que voyant, je 279/935 m'acheminay au plustost, & en partant je visitay les Pisirinis pour savoir quand ils seroient prests pour le voyage du nort; que je trouvay rompu pour le sujet de ces querelles & batteries, ainsi que nostre truchement me fit entendre, & que ledit Capitaine Yroquet estoit venu toutes ces nations pour me trouver, & m'attendre. Il les pria de se trouver l'habitation des Franois, en mesme temps que luy, pour voir l'accord qui se feroit entr'eux, & les Atignouaanitans, & qu'ils remissent ledit voyage du nort une autre fois. Pour cet effect ledit Yroquet avoit donn de la pourceline pour rompre ledit voyage, & nous promirent de se trouver nostred. habitation au mesme temps qu'eux. Qui fut bien afflig ce fut moy, m'attendant bien de voir en ceste anne, ce qu'en plusieurs autres prcdentes j'avois recherch avec beaucoup de soing & de labeur. Ces peuples vont ngocier avec d'autres qui se tiennent en ces parties Septentrionales, estans une bonne partie de ces nations en lieu fort abondant en chasses, & o il y a quantit de grands animaux, dont j'ay veu plusieurs peaux: & m'ayans figur leur forme, j'ay jug estre des buffles: aussi que la pesche du poisson y est fort abondante. Ils sont 40 jours faire ce voyage, tant aller, que retourner. Je m'acheminay vers nostred. village le 15e jour de Fevrier, menant avec moy six de nos gens, o estans arrivez, les habitans furent fort aises, comme aussi les Algommequins, que j'envoyay visiter par nostre truchement[472], pour savoir comme le tout s'estoit pass tant d'une part que d'autre, n'y 280/936 ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns ny aux autres aucun soupon. Deux jours se passrent pour entendre des uns & des autres comme le tout s'estoit pass: ce fait, les principaux & anciens du lieu s'en vindrent avec nous, & tous ensemble allasmes vers les Algommequins, o estant en l'une de leurs cabannes, aprs quelques discours, ils demeurrent d'accord de tenir, & avoir agrable tout ce que je dirois, comme arbitre sur ce sujet; & ce que je leur proposerois, ils le mettroient en excution. Colligeant & recherchant la volont & inclination de l'une & de l'autre partie, & jugeant qu'ils ne demandoient que la paix, je leur representay que le meilleur estoit de pacifier le tout, & demeurer amis, pour resister plus facilement leurs ennemis, & partant je les priay qu'ils ne m'appellassent point pour ce faire, s'ils n'avoient intention de future de poinct en poinct l'advis que je leur donnerois cur ce diffrend, puis qu'ils m'avoient pri d'en dire mon opinion. Sur quoy ils me dirent derechef, qu'ils n'avoient desir mon retour autre fin. Moy d'autre-part jugeant bien que si je ne les mettois d'accord, & en paix, ils sortiroient mal contents les uns des autres, chacun d'eux pensant avoir le meilleur droict, aussi qu'ils ne fussent allez leurs cabannes, si je n'eusse est avec eux, ny mesme vers les Franois, si je ne m'embarquois, & prenois comme la charge & conduitte de leurs affaires. A cela je leur dis, que pour mon regard je n'avois autre intention que de m'en aller avec mon hoste, qui m'avoit tousjours bien traitt, & mal-aisment en pourrois-je trouver 281/937 un si bon, car c'estoit en luy que les Algommequins mettoient la faute, disans qu'il n'y avoit que luy de Capitaine qui fist prendre les armes. Plusieurs discours se passerent tant d'une part que d'autre, & la fin fut, que je leur dirais mon advis, & ce qui m'en sembleroit. [Note 472: Voir. 1619, p. 64, note 2.] Voyant qu'ils remettoient le tout ma volont, comme leur pere, & me promettans en ce faisant qu' l'advenir je pourrois disposer d'eux ainsi que bon me sembleroit; je leur fis response que j'estois tres-aise de les voir en une si bonne volont de suivre mon conseil, leur protestant qu'il ne seroit que pour le bien et utilit des peuples. D'autre cost j'estois fort afflig d'avoir entendu d'autres tristes nouvelles, savoir la mort de l'un de leur parents & amis, que nous tenions comme le nostre, & que ceste mort avoit peu causer une grande desolation, dont il ne s'en fust ensuivy que guerre perpetuelles entre les uns et les autres avec plusieurs grand dommages, & alteration de leur amiti, et par consequent les Franois privez de leur veue & frequentation, & contraints d'aller chercher d'autres nations & ce d'autant que nous nous aimions comme freres, laissant nostre Dieu le chastiment de ceux qui l'avoient merit. Je leur remonstray, que ces faons de faire entre deux nations, amis, & freres, comme ils se disoient, estoit indigne entre des hommes raisonnables, ains plustost que c'estoit faire aux bestes brutes. D'ailleurs, qu'ils estoient assez empeschez repousser leurs ennemis qui les poursuivoient, les battans le plus souvent, & les prenans prisonniers, jusques dans leurs 282/938 villages: lesquels voyans une telle division, & des guerres civiles entr'eux, se resjouiroient & en feroient leur profit, & les pousseroient & encourageroient faire & excuter de nouveaux desseins, sur l'esperance qu'ils auroient de voir bien tost leur ruine, du moins s'affoiblir par eux-mesmes, qui seroit le vray & facile moyen pour les vaincre & triompher d'eux, & se rendre les maistres de leurs contres, n'estans point secourus les uns des autres. Qu'ils ne jugeoient pas le mal qui leur en pouvoit arriver. Que pour la mort d'un homme ils en mettoient dix mille en danger de mourir, & le reste de demeurer en perptuelle servitude. Qu' la vrit un homme estoit de grande consequence, mais qu'il falloit regarder comme il avoit est tu, & considerer que ce n'estoit pas de propos dlibr, ny pour commencer une guerre civile parmy eux; cela estant trop evident que le defunct avoit premirement orient en ce que de guet--pens il avoit tu le prisonnier dans leurs cabannes, chose trop audacieusement entreprise, encores qu'il fust ennemy. Ce qui esmeut les Algommequins: car voyans un homme si tmraire d'avoir tu un autre en leur cabane, auquel ils avoient donn la libert, & le tenoient comme un d'entr'eux, ils furent emportez de la promptitude, & le sang esmeu quelques-uns plus qu'aux autres se seroient advancez, ne se pouvans contenir, ny commander leur colre, & auroient tu cet homme dont est question: mais pour cela ils n'en vouloient nullement toute la nation, & n'avoient dessein plus avant l'encontre de cet audacieux, & qu'il avoit bien mrit ce qu'il 283/939 avoit eu, puis qu'il l'avoit luy-mesme recherch. Et d'ailleurs, qu'il falloit remarquer que l'Entouhonoron se sentant frap de deux coups dedans le ventre, arracha le cousteau de sa playe, que son ennemy y avoit laiss, & luy en donna deux coups, ce qu'on m'avoit certifi: de faon qu'on ne pouvoit savoir au vray si c'estoient Algommequins qui eussent tu. Et pour monstrer aux Attigouantans que les Algommequins n'aimoient pas le prisonnier, & que Yroquet ne luy portoit pas tant d'affection comme ils pensoient bien, ils l'avoient mang, d'autant qu'il avoit donn des coups de cousteau son ennemy, chose neantmoins indigne d'homme, mais plustost de bestes brutes. D'ailleurs, que les Algommequins estoient fort faschez de tout ce qui s'estoit pass, & que s'ils eussent pens que telle chose fust arrive, ils leur eussent donn cet Yroquois en sacrifice. D'autre part, qu'ils avoient recompens icelle mort, & faute, (si ainsi il la falloit appeller) avec de grands presens, & deux prisonniers, n'ayans sujet present de se plaindre, & qu'ils devoient se gouverner plus modestement en leurs deportemens envers les Algommequins, qui sont de leurs amis; & que puis qu'ils m'avoient promis toutes choses mises en dlibration, je les priois les uns & les autres d'oublier tout ce qui s'estoit pass entr'eux, sans jamais plus y penser, ny se porter aucune haine & mauvaise volont, & ce faisant, qu'ils nous obligeroient les aimer, & les assister, comme l'avois fait par le pass. Et ou ils ne seroient contents de mon advis, je les priois de se trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils 284/940 pourroient nostre habitation, o devant tous les Capitaines des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amiti, & adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs ennemis, quoy il falloit penser. Lors ils dirent qu'ils tiendroient tout ce que je leur avois dit, & fort contents en apparence s'en retournrent en leurs cabanes, sinon les Algommequins, qui drogrent pour faire retraitte en leur village: mais selon mon opinion ils faisoient demonstration de n'estre pas trop contents, d'autant qu'ils disoient entr'eux qu'ils ne viendroient plus hyverner en ces lieux. La mort de ces deux hommes leur ayant par trop coust[473], je m'en retournay chez mon hoste, qui je donnay le plus de courage qu'il me fut possible, afin de l'esmouvoir venir nostre habitation, & d'y amener tous ceux du pays. [Note 473: Il est vident que ces mots doivent se rattacher la phrase prcdente.] Pendant quatre mois que dura l'hyver, j'eus assez de loisir pour considerer leur pas, moeurs, coustumes, & faon de vivre, & la forme de leurs assembles, & autres choses, que je descriray cy-aprs. Mais auparavant il est necessaire de parler de la scituation du pas[474], & contres, tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quant l'estendue, tirant de l'Orient l'Occident, elle contient prs de quatre cents cinquante lieues de long, & deux cents par endroits de largeur du Midy au Septentrion, souz la hauteur de quarante & un degr de latitude, jusques quarante-huict & quarante-neuf. Ceste terre est comme une isle, que la grande 285/941 riviere Sainct Laurent enceint, partant par plusieurs lacs de grande estendue, sur le rivage desquels il habite plusieurs nations, parlans divers langages, qui ont leurs demeures arrestes, les uns[475] amateurs du labourage de la terre, & autres qui ne le sont pas, lesquels neantmoins ont diverses faons de vivre, & de moeurs, & les uns meilleurs que les autres. Au cost vers le nort d'icelle grande riviere tirant au surouest environ cent lieues par del vers les Attigouantans, le pays est partie montagneux, & l'air y est assez tempr, plus qu'en aucun autre lieu desdites contres, souz la hauteur de quarante & un degr de latitude. Toutes ces parties & contres sont abondantes en chasses, comme de cerfs, caribous, eslans, daims, buffles, ours, loups, castors, regnards, fouines, martes, & plusieurs autres especes d'animaux que nous n'avons pas par de. La pesche y est abondante en plusieurs sortes & especes de poisson, tant de ceux que nous avons, que d'autres que nous n'avons pas aux costes de France. Pour la chasse des oyseaux, elle y est aussi en quantit, & qui y viennent en leur temps & saison. Le pays est travers de grand nombre de rivieres, ruisseaux & estangs, qui se deschargent les uns dans les autres & en leur fin aboutissent dedans le fleuve Sainct Laurent, & dans les lacs par o il passe. Le pays est fort plaisant, estant charg de grandes & hautes forests, remplies de bois de pareilles especes que ceux que nous avons en France. Bien est-il vray qu'en plusieurs endroits il y a quantit de pays desert, o ils sement des bleds d'Inde: aussi 286/942 ce pays est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui sert pour la nourriture desdits animaux. Le pays du nort de ceste grande riviere n'est si agrable que celuy du midy, souz la hauteur de quarante-sept quarante-neuf degrez de latitude, remply de forts rochers en quelques endroits, ce que j'ay peu voir, lesquels sont habitez de Sauvages, qui vivent errans parmy le pays, ne labourans & ne faisans aucune culture, du moins si peu que rien, & sont ambulatoires[476], estans ores en un lieu, & tantost en un autre, le pays y estant assez froid & incommode. L'estendue d'icelle terre du nort souz la hauteur de quarante-neuf degrez de latitude de l'Orient l'Occident, a six cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous avons ample cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles & grandes rivieres qui viennent de ce cost, & se deschargent dedans ledit fleuve, & d'autres qui ( mon opinion) se deschargent en la mer, par la partie & cost du nort, souz la hauteur de cinquante cinquante & un degrez de latitude, suivant le rapport & relation que m'en ont fait ceux qui vont ngocier, & traitter avec les peuples qui y habitent.[477] [Note 474: _Du pays en gnral_, c'est--dire, de la Nouvelle-France. C'est ce que n'a pas compris Sagard. (Hist. du Canada, p. 201, 202.)] [Note 475: _Conf_. 1619, p. 69.] [Note 476: _Conf_. dit. 1619, et 1627, _verso_ 74.] [Note 477: 1619, p. 71, note 3.] Quant aux parties qui tirent plus l'Occident, nous n'en pouvons savoir bonnement le trajet, dautant que les peuples n'en ont aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents lieues, ou plus, vers l'Occident, d'o vient ladite grande riviere, qui passe entre autres lieux par un lac qui contient prs de trente journes de leurs canaux, savoir celuy 287/943 qu'avons nomm la mer douce, eu esgard sa grande estendue, ayant quarante journes de canaux[478] de Sauvages, avec lesquels nous avons accez, qui ont guerre avec d'autres nations, tirant l'Occident dudit grand lac, qui est la cause que nous n'en pouvons pas avoir plus ample cognoissance, sinon qu'ils nous ont dit par plusieurs & diverses fois, que quelques prisonniers de ces lieux leur ont rapport y avoir des peuples semblables nous en blancheur, ayans veu de leur chevelure, qui est fort blonde. Je ne puis que penser l dessus, sinon que ce soient gens plus civilisez qu'eux. Pour en bien savoir la vrit, il faudroit les voir, mais il faut de l'assistance, & n'y a que le temps & le courage de quelques personnes de moyens, qui puissent ou vueillent entreprendre ce dessein. [Note 478: Quarante _journes de canot_ peuvent donner environ quatre cents lieues; ce qui est peu prs la mesure de l'immense contour du lac Huron. (Voir ci-dessus, p. 248, note 3.)] Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort peuple, & beaucoup plus que le cost du Nort, de diverses nations, ayans guerre les uns contre les autres. Le pays y est fort agrable, beaucoup plus que le cost du Septentrion, & l'air plus tempr, y ayant plusieurs especes d'arbres & fruicts qu'il n'y a pas au nort dudit fleuve, aussi n'est-il pas de tant de profit & d'utilit quant aux lieux o se font les traittes de pelleteries. Pour ce qui est des terres du cost de l'Orient, elles sont assez cogneues, d'autant que la grand' mer Oceane borne ces endroits l, savoir les costes de Labrador, Terre-neufve, Cap Breton, l'Acadie, Almouchiquois, comme aussi des peuples qui y habitent, en ayant fait ample description cy-dessus. 288/944 La contre de la nation des Attigouantan est souz la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, & 230 lieues de longitude l'Occident[479]. Il y a 18 villages, dont 8[480] sont clos & fermez de pallissades de bois triple rang, entre-lacez les uns dans les autres, o au dessus y a des galeries qu'ils garnissent de pierres & d'eau, pour ruer & esteindre le feu, que leurs ennemis pourroient appliquer contre. Ce pays est beau & plaisant, la plus-part desert, ayant la forme & mesme scituation que la Bretagne, estant presque environn & enceint de la mer douce. Ces 18 villages (selon leur dire) sont peuplez de 2000 hommes de guerre, sans en ce comprendre le commun, qui peut faire en nombre 20000. ames[481]. Leurs cabanes sont en faon de tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres de la longueur de 25 30 toises, plus ou moins, & six de large, laissant par le milieu une alle de dix douze pieds de large, qui va d'un bout l'autre. Aux deux costez y a une manire d'establie[482], de la hauteur de quatre pieds o ils couchent en est, pour eviter l'importunit des pulces, dont ils ont grande quantit: & en hyver ils couchent en bas sur des nattes, proches du feu, pour estre plus chaudement. Ils font provision de bois sec, & en emplissent leurs cabanes, pour se 289/945 chauffer en hyver. Au bout d'icelles cabanes y a une espace, o ils conservent leurs bleds d'Inde, qu'ils mettent en de grandes tonnes faites d'escorces d'arbres, au milieu de leur logement. Il y a des bois qui sont suspendus, o ils mettent leurs habits, vivres, & autres choses, de peur des souris, qui y sont en grande quantit. En telle cabane y aura 12 feux, qui font 24 mesnages, o il fume bon escient en hyver, qui fait que plusieurs en reoivent de grandes incommoditez aux yeux, quoy ils sont subjects, jusques en perdre la veue sur la fin de leur aage, n'y ayant fenestre aucune, ny ouverture, que celle qui est au dessus de leurs cabanes, par o la fume sort. Ils changent quelquefois leur village de dix, vingt, ou trente ans, & le transportent d'une, deux, ou trois lieues, d'autant que leur terre se lasse d'apporter du bled sans estre amende, & par ainsi vont deserter en autre lieu, & aussi pour avoir le bois plus commodit, s'ils ne sont contraints par leurs ennemis de desloger, & s'esloigner plus loin, comme ont fait les Antouhonorons de quelque 40 50 lieues. Voila la forme de leurs logemens, qui sont separez les uns des autres, comme de trois quatre pas, pour la crainte du feu, qu'ils apprhendent fort. [Note 479: _Conf_. 1619, p. 73. Cette phrase, qui d'abord, en 1619, avait t mal lue par un typographe, est devenue, par une malheureuse suppression, absolument inintelligible. Voici, suivant nous, ce qu'a voulu dire l'auteur: La contre des Attigouantan, c'est--dire, le pays huron, est sous la hauteur de 44 degrs et demi, et a douze ou treize lieues de longitude (longueur) de l'Orient l'Occident, et dix de latitude (largeur).] [Note 480: L'dition de 1619, et celle de 1627 portent six.] [Note 481: Les ditions de 1619 et de 1627 portent 30000.] [Note 482: Qu'ils appellent _endicha_. (Sagard, Hist. du Canada, p. 248.)] Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse entr'eux qui n'en ont pas goust de meilleure, croyans qu'il ne s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger & vivre ordinaire est le bled d'Inde, & febves du Bresil, qu'ils accommodent en plusieurs faons. Ils en pilent en des mortiers de bois, & le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la 290/946 fleur par le moyen de certains vans faits d'escorce d'arbres, & d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'ils font premirement bouillir un bouillon, comme le bled d'Inde, pour estre plus ais battre, & mettent le tout ensemble: quelquefois ils y mettent des blues, ou des framboises seches; autrefois des morceaux de graisse de cerf: puis ayans le tout destremp avec eau tide, ils en font des pains en forme de gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire souz les cendres, & estans cuites ils les lavent,& les enveloppent de fueilles de bled d'Inde, qu'ils y attachent, & mettent en l'eau bouillante, mais ce n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre sorte qu'ils appellent migan, savoir, ils prennent le bled d'Inde pil, sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignes dans un pot de terre plain d'eau, le font bouillir, en le remuant de fois autre, de peur qu'il ne brusle, ou qu'il ne se prenne au pot; puis mettent en ce pot un peu de poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner goust audit migan, qui est le nom qu'ils luy donnent, & en font fort souvent, encores que ce soit chose mal odorante, principalement en hyver, pour ne le savoir accommoder, ou pour n'en vouloir prendre la peine. Ils en font de deux especes, & l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de ce poisson, ledit migan ne sent pas mauvais, ains seulement la venaison. Le tout estant cuit, ils tirent le poisson, & l'escrasent bien menu, ne regardans de si prs oster les arestes, les escailles, ny les tripailles, comme nous faisons, & mettent le tout ensemble dedans le pot, qui cause le plus 291/947 souvent le mauvais goust: puis estant ainsi fait, ils en dpartent chacun quelque portion. Ce migan est fort clair, & non de grande substance, comme on peut bien juger. Pour le regard du boire, il n'est point de besoin, estant ledit migan assez clair de soy-mesme. Ils ont une autre sorte de migan, savoir, ils font greller du bled nouveau, premier qu'il soit maturit, lequel ils conservent, & le font cuire entier avec du poisson, ou de la chair, quand ils en ont une autre faon, ils prennent le bled d'Inde bien sec, le font greller dans les cendres, puis le pilent, & le reduisent en farine, comme l'autre cy-devant, lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent, tant d'une part que d'autre: lequel migan fait de ceste faon est le meilleur, mon goust. Pour le faire, ils font cuire force viande & poisson, qu'ils dcoupent par morceaux, puis la mettent dans de grandes chaudires qu'ils emplissent d'eau, la faisant fort bouillir: ce fait, ils recueillent avec une cueillier la graisse de dessus, qui provient de la chair & poisson, puis mettent d'icelle farine grulle dedans, en la mouvant tousjours jusques ce que ledit migan soit cuit, & rendu espois comme bouillie. Ils en donnent & dpartent chacun un plat, avec une cueillere de ladite graisse: ce qu'ils ont coustume de faire aux festins. Or est-il que ledit bled nouveau grull, est grandement estim entr'eux. Ils mangent aussi des febves, qu'ils font bouillir avec le gros de la farine grulle, y meslant un peu de graisse, & poisson. Les chiens sont de requeste en leurs festins, qu'ils font souvent les uns aux autres, principalement durant leurs 292/948 l'hyver, qu'ils sont de loisir. Que s'ils vont la chasse aux cerfs, ou au poisson, ils les reservent pour faire ces festins, ne leur demeurant rien en leurs cabanes que le migan clair pour ordinaire, lequel ressemble de la brane que l'on donne manger aux pourceaux. Ils ont une autre manire de manger le bled d'Inde, & pour l'accommoder ils le prennent par espics, & le mettent dans l'eau, souz la bourbe, le laissant deux ou trois mois en cet estat, jusques ce qu'ils jugent qu'il soit pourry, puis ils l'ostent de l, & le font bouillir avec la viande ou poisson, puis le mangent: aussi le font-ils gruller, & est meilleur en ceste faon que bouilly. Il n'y a rien qui sente si mauvais que ce bled sortant de l'eau tout boueux, & neantmoins les femmes & enfans le succent, comme on fait les cannes de sucre, n'y ayant chose qui leur semble de meilleur goust, ainsi qu'ils le demonstrent. D'ordinaire ils ne font que deux repas le jour. Ils engraissent aussi des ours, qu'ils gardent deux ou trois ans, pour se festoyer: & ay recognu que s'ils avoient du bestial, ils en seroient curieux, & le conserveroient fort bien, leur ayant monstr la faon de le nourrir, chose qui leur seroit aise, attendu qu'ils ont de bons pasturages, & en grande quantit, soit pour chevaux, boeufs, vaches, moutons, porcs, & autres especes: faute dequoy on les juge miserables, comme il y a de l'apparence. Neantmoins avec toutes leurs miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils n'ont autre ambition que de vivre, & de se conserver, & sont plus asseurez que ceux qui sont errans par les forests, comme bestes 293/949 brutes, aussi mangent-ils force citrouilles, qu'ils font bouillir, & rostir souz les cendres. Quant leurs habits, ils sont faits de plusieurs sortes & faons de diverses peaux de bestes sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres qu'ils eschangent pour leur bled d'Inde, farines, pourcelines, & filets pescher, avec les Algommequins, Piserinis, & autres nations, qui sont chasseurs, & n'ont leurs demeures arrestes. Ils passent & accommodent assez raisonnablement les peaux, faisans leur brayer d'une peau de cerf moyennement grande, & d'une autre le bas de chausses, ce qui leur va jusques la ceinture, estant fort pliss. Leurs souliers sont de peaux de cerfs, ours, & castors, dont ils usent en bon nombre. Plus ils ont une robbe de mesme fourrure, en forme de couverte, qu'ils portent la faon Irlandoise, ou Egyptienne, & des manches qui s'attachent avec un cordon par le derrire. Voila comme ils sont habillez durant l'hyver, ainsi qu'il se voit en la figure D. Quand ils vont par la campagne, ils ceignent leur robbe autour du corps, mais estans leur village, ils quittent leurs manches, & ne se ceignent point. Les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de colle, & de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes en plusieurs faons, ainsi qu'ils s'advisent, y mettans par endroits des bandes de peinture rouge-brun, parmy celles de colle, qui paroissent tousjours blancheastres, n'y perdant point leurs faons, quelques sales qu'elles puissent estre. Il y en a entre ces nations qui sont bien plus propres passer les peaux les uns que les autres, & ingnieux pour inventer des compartimens 294/950 mettre dessus leurs habits. Sur tous autres nos Montagnais & Algommequins y prennent plus de peine, lesquels mettent leurs robbes des bandes de poil de porc-espy, qu'ils teindent en fort belle couleur d'escarlate. Ils tiennent ces bandes bien chres entr'eux, & les dtachent pour les faire servir d'autres robbes, quand ils en veulent changer, plus pour embellir la face, & avoir meilleure grce. Quand ils se veulent bien parer, ils se peindent le visage de noir & rouge, qu'ils dmeslent avec de l'huile, faite de la graine d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse d'ours ou autres animaux. Comme aussi ils se teindent les cheveux, qu'ils portent les uns longs, les autres courts, les autres d'un cost seulement. Pour les femmes & les filles, elles les portent tousjours d'une mesme faon. Elles sont vestues comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours leurs robbes ceintes, qui leur viennent jusqu'au genouil. Elles ne sont point honteuses de monstrer leur corps, savoir depuis la ceinture en haut, & depuis la moiti des cuisses en bas, ayans tousjours le reste couvert, & sont charges de quantit de pourceline, tant en colliers, que chaisnes, qu'elles mettent devant leurs robbes, pendant leurs ceintures, bracelets, & pendans d'oreilles, ayans les cheveux bien peignez, peints, & graissez, & ainsi s'en vont aux dances, ayans un touffeau de leurs cheveux par derrire, qui sont liez de peaux d'anguilles, qu'ils accommodent & font servir de cordon, o quelquefois ils attachent des platines d'un pied en quarr, couvertes de ladite pourceline, qui pend par derrire, 295/951 & en ceste faon vestues & habilles poupinement, elles se monstrent volontiers aux dances leurs pres & mres les envoyent, n'espargnans rien pour les embellir & parer, & puis asseurer avoir veu en des dances, telle fille qui avoit plus de douze livres de pourceline sur elle, sans les autres bagatelles dont elles sont charges & atoures. Cy-contre se voit comme les femmes sont habilles, comme monstre F. & les filles allans la dance, G. Se voit aussi comme les femmes pilent leur bled d'Inde, lettre H. [Illustration relocation] Ces peuples sont d'une humeur assez joviale (bien qu'il y en aye beaucoup de complexion triste & saturnienne). Ils sont bien formez & proportionnez de leurs corps, y ayant des hommes forts & robustes. Comme aussi il y a des femmes & des filles fort belles & agrables, tant en la taille, couleur (bien qu'olivastre) qu'aux traits du visage, le tout proportion, & n'ont point le sein raval que fort peu, si elles ne sont vieilles. Il s'en trouve parmy elles de fort puissantes, & de hauteur extraordinaire, ayans presque tout le soing de la maison, & du travail: car elles labourent la terre, sement le bled d'Inde, font la provision de bois pour l'hyver, tillent la chanvre, & la filent, dont du filet ils font les rets pescher, & prendre le poisson, & autres choses necessaires. Comme aussi de faire la cueillette de leurs bleds, les serrer, accommoder manger, & dresser leur mesnage. De plus, elles suivent leurs maris de lieu en lieu, aux champs, o elles servent de mulles porter le bagage. Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller la chasse du 296/952 cerf, & autres animaux, pescher du poisson, faire des cabannes, & aller la guerre. Ces choses faites, ils vont aux autres nations, o ils ont de l'accez & cognoissance, pour traitter & faire des eschanges de ce qu'ils ont, avec ce qu'ils n'ont point; & estans de retour, ils ne bougent des festins dances, qu'ils se font les uns aux autres, & l'issue se mettent dormir, qui est le plus beau de leur exercice. Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand une fille est en l'aage d'onze, douze, treize, quatorze, ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs, selon ses bonnes grces, qui la rechercheront, & la demanderont aux pre & mre, bien que souvent elles ne prennent pas leur contentement, fors celles qui sont les plus sages & mieux advises, qui se souzmettent leur volont. Cet amoureux ou serviteur presentera la fille quelques colliers, chaisnes & bracelets de pourceline. Si la fille a ce serviteur agrable, elle reoit ce present: ce fait, il viendra coucher avec elle trois ou quatre nuicts sans luy dire mot, o ils recueillent le fruict de leurs affections. Et arrivera le plus souvent qu'aprs avoir pass huict ou quinze jours ensemble, s'ils ne se peuvent accorder, elle quittera son serviteur, lequel y demeurera engag pour ses colliers, & autres dons par luy faits. Frustr de son esperance, il en recherchera une autre, & elle aussi un autre serviteur, & continuent ainsi jusques une bonne rencontre. Il y en a telle qui aura pass ainsi sa jeunesse avec plusieurs maris, lesquels ne sont pas seuls en la jouyssance de la beste, quelques mariez qu'ils soient: car la 297/953 nuict venue, les jeunes femmes courent d'une cabane une autre, comme font les jeunes hommes de leur cost, qui en prennent par o bon leur semble, toutesfois sans aucune violence, remettant le tout la volont de la femme. Le mary fera le semblable sa voisine, sans que pour cela il y ait aucune jalousie entr'eux, ou peu, & n'en reoivent aucune infamie, ny injure, la coustume du pays estant telle. Quand elles ont des enfans, les maris prcdents reviennent vers elles, leur remonstrer l'amiti & l'affection qu'ils leur ont porte par le pass, & plus que nul autre, & que l'enfant qui naistra est luy, & est de son faict. Un autre luy en dira autant; & par ainsi il est au choix & option de la femme de prendre & d'accepter celuy qui luy plaira le plus, ayant en ses amours gaign beaucoup de pourceline. Elles demeurent avec luy sans plus le quitter, ou si elles le laissent, il faut que ce soit avec un grand sujet, autre que l'impuissance, car il est l'espreuve: neantmoins estans avec ce mary, elles ne laissent pas de se donner carrire, mais se tiennent & resident tousjours au mesnage, faisans bonne mine: de faon que les enfans qu'ils ont ensemble ne se peuvent asseurer lgitimes: aussi ont-ils une coustume, prevoyans ce danger qu'ils ne succedent jamais leurs biens; mais font leurs hritiers & successeurs les enfans de leurs soeurs, desquels ils sont asseurez d'estre issus & sortis. Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans, ils les mettent durant le jour sur une petite planche de bois, & les vestent & enveloppent de fourrures, ou peaux, & les bandent sur 298/954 ladite planchette: puis la dressent debout, & y laissent une petite ouverture par o l'enfant fait ses petites affaires. Si c'est une fille, ils mettent une fueille de bled d'Inde entre les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout de ladite fueille dehors, qui est renverse, & par ce moyen l'eau de l'enfant coule par ceste fueille, sans qu'il soit gast de ses eaues. Ils mettent aussi souz les enfans du duvet fait de certains roseaux, que nous appelions pied de lievre, sur quoy ils sont couchez fort mollement, & le nettoyent du mesme duvet: & pour le parer, ils garnissent lad. planchette de patenostres, & en mettent son col, si petit qu'il soit. La nuict ils les couchent tout nuds entre les peres & meres, o faut considrer en cela la providence de Dieu, qui les conserve de telle faon, sans estre estouffez, que fort rarement. Ces enfans sont grandement libertins, pour n'avoir est chastiez, & sont de si perverse nature, qu'ils battent leurs pres & mres, qui est une espece de maldiction que Dieu leur envoye. Ils n'ont aucunes loix parmy eux, ny chose qui en approche, n'y ayant aucune correction ny reprehension l'encontre des mal-faicteurs, rendans le mal pour le mal, qui est cause que souvent ils sont en dissentions & en guerres pour leurs diffrents. Comme aussi ils ne recognoissent aucune Divinit, & ne croyent en aucun Dieu, ny chose quelconque, vivans comme bestes brutes. Ils ont quelque respect au diable, ou d'un nom semblable, parce que souz ce mot qu'ils prononcent, sont entendues diverses significations, & comprend en soy plusieurs choses: de faon 299/955 que mal-aisment peut-on savoir & discerner s'ils entendent le diable, ou autre chose: mais ce qui fait croire que c'est le diable, est, que lors qu'ils voyent un homme faire quelque chose extraordinaire, ou est plus habile que le commun, vaillant guerrier, furieux, & hors de soy-mesme, ils l'appellent Oqui, comme si nous disions un grand esprit, ou un grand diable. Il y a de certaines personnes entr'eux qui sont les Oqui, ou Manitous (ainsi appeliez par les Algommequins & Montagnais) lesquels se meslent de guarir les malades, penser les blessez, & prdire les choses futures. Ils persuadent leurs malades de faire, ou faire faire des festins, en intention d'y participer; & souz esperance d'une prompte guerison, leur font faire plusieurs autres crmonies, croyans & tenans pour vray tout ce qu'ils leur disent. Ces peuples ne sont possedez du malin esprit comme d'autres Sauvages plus esloignez qu'eux, qui fait croire qu'ils se reduiroient en la cognoissance de Dieu, si leur pays estoit habit de personnes qui prissent la peine & le soin de les enseigner par bons exemples bien vivre. Car aujourd'huy ont-ils desir de s'amender, demain ceste volont leur changera, quand il conviendra supprimer leurs sales coustumes, la dissolution de leurs moeurs, & leurs incivilitez. Maintefois les entretenant[483] sur ce qui estoit de nostre croyance, loix & coustumes, ils m'escoutoient avec grande attention en leurs conseils, puis me disoient: _Tu dis des choses qui surpassent nostre esprit & nostre entendement, & que ne pouvons comprendre 300/956 par discours. Mais si tu desires que les sachions, il est necessaire d'amener en ce pays femmes & enfans, afin qu'apprenions la faon de vivre que tu meines, comme tu adores ton Dieu, comme tu obis aux loix de ton Roy, comme tu cultives & ensemences les terres, & nourris les animaux. Car voyans ces choses, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt, jugeans nostre vie miserable au prix de la tienne._ Leurs discours me sembloient d'un bon sens naturel, qui demonstre le desir qu'ils ont de cognoistre Dieu[484]. [Note 483: Conf. 1619, p. 87.] [Note 484: _Conf_. 1619, p. 88, 89] Quand ils sont malades, ils envoyent qurir l'Oqui, lequel aprs s'estre enquis de leur maladie, fait venir grand nombre d'hommes, femmes & filles, avec trois ou quatre vieilles femmes, ainsi qu'il sera ordonn par ledit Oqui, lesquels entrent en leurs cabanes en danant, ayans chacune une peau d'ours, ou d'autres bestes sur la teste, mais celle d'ours est la plus ordinaire, comme la plus monstrueuse, & y a deux ou trois autres vieilles qui sont proches du patient ou malade, qui l'est souvent par imagination: mais de cette maladie ils sont bien tost guris, & font des festins aux despens de leurs parents ou amis, qui leur donnent dequoi mettre en leur chaudire, outre les dons & presens qu'ils reoivent des danceurs & danceuses, comme de la pourceline, & autres bagatelles, ce qui fait qu'ils sont bien tost guris. Car comme ils voyent ne plus rien esperer, ils se levent, avec ce qu'ils ont peu amasser: mais les autres qui sont fort malades, difficilement se guerissent-ils de tels jeux, dances, & faons de faire. Les vieilles qui sont proches du malade reoivent les 301/957 presens, chantans chacune son tour, puis cessent de chanter: & lors que tous les presens sont faits, ils commencent lever leurs voix d'un mesme accord, chantans toutes ensemble, & frapans mesure avec des btons sur des escorces seiches d'arbres; puis toutes les femmes & filles se mettent au bout de la cabanne, comme s'ils vouloient faire l'entre d'un ballet, les vieilles marchans les premires avec leurs peaux d'ours sur leurs testes. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont quelque proportion, l'une de quatre pas, & l'autre de douze, comme si on danoit le trioly de Bretagne, & ont assez bonne grce. Il s'y entremet souvent avec elles de jeunes hommes, lesquels ayans danc une heure ou deux, les vieilles prendront le malade, qui fera mine de se lever tristement, puis se mettra en dance, o estant, il dancera & s'esjouira comme les autres. Quelquefois le Mdecin y acquiert de la rputation, de voir si tost son malade guery & debout: mais ceux qui sont accablez & languissans, meurent plustost que de recevoir guerison. Car ils font un tel bruit & tintamarre depuis le matin, jusques deux heures de nuict, qu'il est impossible au patient de le supporter, sinon avec beaucoup de peine. Que s'il luy prend envie de faire dancer les femmes & les filles ensemble, il faut que ce soit par l'ordonnance de l'Oqui: car luy & le Manitou, accompagnez de quelques autres, font des singeries & des conjurations, & se tourmentent de telle faon, qu'ils sont le plus souvent hors d'eux-mesmes, comme fols & insensez, jettans le feu par la cabanne d'un cost & d'autre, mangeans des 302/958 charbons ardans (les ayans tenus un espace de temps en leurs mains) puis jettent des cendres toutes rouges sur les yeux des spectateurs. L'on diroit les voyant de la sorte, que le diable Oqui, ou Manitou (si ainsi les faut appeller) les possedent, & les font tourmenter e la sorte. Ce bruit & tintamarre ainsi fait, ils se retirent chacun chez soy: mais les femmes de ces possedez & ceux de leurs cabanes sont en grande crainte, qu'ils ne bruslent tout ce qui est dedans, qui fait qu'ils ostent tout ce qui y est. Car lors qu'ils arrivent, ils viennent tout furieux, les yeux estincellans & effroyables, tantost debout, & tantost assis, ainsi que la fantaisie les prend, & empoignans tout ce qu'ils trouvent & rencontrent, le jettent d'un cost & d'autre, puis se couchent & dorment quelque espace de temps, & se reveillans comme en sursault, ils prennent du feu & des pierres, qu'ils jettent de toutes parts, sans aucun gard. Cette furie se passe par le sommeil qui les reprend, puis venans suer, ils appellent leurs amis pour suer avec eux, croyans estre le vray remede pour recouvrer leur sante. Ils se couvrent de leurs robbes, & de grandes escorces d'arbres, ayans au milieu d'eux quantit de cailloux qu'ils font rougir au feu, chantans tousjours durant qu'ils suent. Et d'autant qu'ils sont fort altrez, ils boivent grande quantit d'eau, qui est l'occasion que de fols ils deviennent sages. Il arrive par rencontre, plustost que par science, que trois ou quatre de ces malades se portent bien, ce qui leur confirme leur fausse croyance d'avoir est guris par le moyen de ces crmonies, sans considerer qu'il en meurt dix autres. 303/959 Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, & marchent sur les mains & pieds comme bestes, mais elles ne font tant de mal. Ce que voyant l'Oqui, il commence chanter, puis faisant quelques mines il la soufflera, luy ordonnant boire de certaines eaues, & qu'elle face un festin, soit de chair, ou de poisson, qu'il faut trouver. La crierie faite, & le banquet finy, chacun se retire en sa cabane, jusques une autre fois qu'il la reviendra visiter, la soufflant & chantant avec plusieurs autres appellez pour cet effect, tenans en la main une tortue seiche remplie de petits cailloux, qu'ils font sonner aux oreilles du malade, luy ordonnant qu'elle face trois ou quatre festins tout de suitte, une partie de chanterie & dancerie, o toutes les filles se trouvent pares & peintes, avec des mascarades, & gens desguisez. Ainsi assemblez, ils vont chanter prs du lict de la malade, puis se promnent tout le long du village, cependant que le festin s'appreste & se prpare. Pour ce qui concerne leur mesnage & vivre, chacun vit de ce qu'il peut pescher & recueillir, ayant autant de terre comme il leur est necessaire. Ils la desertent avec grand' peine, pour n'avoir des instrumens propres pour ce faire, puis mondent les arbres de toutes ses branches, qu'ils bruslent au pied d'iceluy, pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre entre les arbres, puis sement leur bled de pas en pas, o ils mettent en chacun endroit environ dix grains, & continuent ainsi jusques ce qu'ils en ayent assez pour trois ou quatre ans de provision, craignans qu'il ne leur arrive quelque mauvaise anne, sterile & infructueuse. 304/960 S'il y a quelque fille qui se marie en hyver, chasque femme & fille est tenue de porter la nouvelle marie un fardeau de bois pour sa provision (car chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire) d'autant qu'elle ne le pourroit faire seule, & aussi qu'il convient vacquer d'autres choses qui sont lors de temps & saison. Pour ce qui est de leur gouvernement, les anciens & principaux s'assemblent en un conseil, o ils dcident & proposent tout ce qui est de besoin pour les affaires du village; ce qui se fait par la pluralit des voix, ou du conseil de quelques uns d'entr'eux, qu'ils estiment estre de bon jugement; lequel conseil ainsi donn, est exactement suivy. Ils n'ont point de Chefs particuliers qui commandent absolument, mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillans, qu'ils nomment Capitaines. Quant aux chastiemens ils n'en usent point, ains font le tout par prieres des anciens, & force de harangues & remonstrances, & non autrement. Ils parlent tous en gnral, & l o il se trouve quelqu'un de l'assemble qui s'offre de faire quelque chose pour le bien du village, ou aller en quelque part pour le service du commun, si on le juge capable d'excuter ce qu'il promet, on luy remonstre & persuade par belles paroles qu'il est homme hardy, propre telles entreprises, & qu'il y acquerra beaucoup de rputation. S'il veut accepter, ou rfuter ceste charge, il luy est permis, mais il s'en trouve peu qui la rfutent. Quant ils veulent entreprendre des guerres, ou aller au pays de 305/961 leurs ennemis, deux ou trois des anciens ou vaillans Capitaines entreprendront ceste conduitte pour ceste fois, & vont aux villages circonvoisins faire entendre leur volont, en leur donnant des presens, pour les obliger de les accompagner. Puis ils dlibrent le lieu o ils veulent aller, disposant des prisonniers qui seront pris, & autres choses de consideration. S'ils font bien, ils en reoivent de la louange, s'ils font mal ils en sont blasmez. Ils font des assembles gnrales chacun an en une ville qu'ils nomment, o il vient un Ambassadeur de chaque Province, & l font de grands festins & dances durant un mois ou cinq sepmaines, selon qu'ils advisent entr'eux, contractans nouvelle amiti, decidans ce qu'il faut faire pour la conservation de leur pays, & se donnans des presens les uns aux autres. Cela estant fait, chacun se retire en son quartier. Quand quelqu'un est dcd, ils enveloppent le corps de fourrures, & le couvrent d'escorces d'arbres fort proprement, puis ils l'eslevent sur quatre pilliers, sur lesquels ils font une cabanne aussi couverte d'escorces d'arbres de la longueur du corps. Ces corps ne sont inhumez en ces lieux que pour un temps, comme de huict ou dix ans, ainsi que ceux du village advisent le lieu o se doivent faire leurs crmonies, ou pour mieux dire, conseil gnral, o tous ceux du pas assistent. Cela fait, chacun s'en retourne son village, prenant tous les ossemens des deffuncts, qu'ils nettoyent & rendent fort nets, & les gardent soigneusement; puis les parens & amis les prennent, avec leurs colliers, fourrures, haches, chaudires, & autres 306/962 choses de valeur, avec quantit de vivres qu'ils portent au lieu destin, o estans tous assemblez, ils mettent ces vivres o ceux de ce village ordonnent, y faisans des festins & dances continuelles l'espace de dix jours que dure la feste, pendant lesquels les autres nations y accourent de toutes parts, pour voir les crmonies qui s'y font, par le moyen desquelles ils contractent une nouvelle amiti, disans que les os de leurs parents & amis sont pour estre mis tous ensemble, posans une figure, que tout ainsi qu'ils sont assemblez en un mesme lieu, aussi doivent-ils estre unis en amiti & concorde, comme parents & amis, sans s'en pouvoir separer. Ces os estans ainsi meslez, ils font plusieurs discours sur ce sujet, puis aprs quelques mines ou faons de faire, ils font une grande fosse, dans laquelle ils les jettent, avec les colliers, chaisnes de pourceline, haches, chaudires, lames d'espes, couteaux, & autres bagatelles, lesquelles ils prisent beaucoup, & couvrans le tout de terre, y mettent plusieurs grosses pices de bois, avec quantit de piliers l'entour & une couverture sur iceux. Aucuns d'eux croyent l'immortalit des mes, disans qu'aprs leur deceds ils vont en un lieu o ils chantent comme les corbeaux. Reste dclarer la forme & manire qu'ils usent en leurs pesches. Ils font plusieurs trous en rond sur la glace, & celuy par o ils doivent tirer la seine a environ cinq pieds de long, & trois de large, puis commencent par ceste ouverture mettre leur filet, lequel ils attachent une perche de bois de six sept pieds de long, & la mettent dessouz la glace, & la font 307/963 courir de trou en trou, o un homme ou deux mettent les mains par iceux, prenant la perche o est attach un bout du filet, jusques ce qu'ils viennent joindre l'ouverture de cinq six pieds. Ce fait, ils laissent couler le rets au fonds de l'eau, qui va bas, par le moyen de certaines petites pierres qu'ils attachent au bout, & estans au fonds de l'eau, ils le retirent force de bras par ses deux bouts, & ainsi amnent le poisson qui se trouve prins dedans. Aprs avoir discouru amplement des moeurs, coustumes, gouvernement, & faon de vivre de nos Sauvages, nous reciterons qu'estans assemblez pour venir avec nous, & reconduire nostre habitation, nous partismes de leur pays le 20e jour de May[485], & fusmes 40 jours sur les chemins, o peschasmes grande quantit de poisson de plusieurs especes: comme aussi nous prismes plusieurs sortes d'animaux, & gibbier, qui nous donna un singulier plaisir, outre la commodit que nous en receusmes, & arrivasmes vers nos Franois[486] sur la fin du mois de Juin, o je trouvay le sieur du Pont, qui estoit venu de France avec deux vaisseaux, qui desesperoit presque de me revoir pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des Sauvages que j'estois mort. [Note 485: Voir 1619, p. 102, note 3.] [Note 486: Au saut Saint-Louis. (Voir plus loin.)] Nous veismes aussi tous les Pres Religieux, qui estoient demeurez nostre habitation, lesquels furent fort contents de nous revoir, & nous aussi eux: puis je me disposay de partir du Sault Sainct Louis, pour aller nostre habitation, menant avec 308/964 moy mon hoste Darontal. Parquoy prenant cong de tous les Sauvages, & les asseurant de mon affection, je leur dis que je les reverrois quelque jour pour les assister, comme j'avois fait par le pass, & leur apporterois des presens pour les entretenir en amiti les uns avec les autres, les priant d'oublier les querelles qu'ils avoient eues ensemble, lors que je les mis d'accord, ce qu'ils me promirent faire. Nous partismes le 8e jour de Juillet, & arrivasmes nostre habitation le 11 dudit mois, o trouvasmes chacun en bon estat, & tous ensemble, avec nos Pres Religieux, rendismes grces Dieu, en le remerciant du soin qu'il avoit eu de nous conserver & preserver de tant de prils & dangers o nous nous estions trouvez. Pendant cecy, je faisois la meilleure chre que je pouvois mon hoste Darontal, lequel admirant nostre bastiment, comportement, & faon de vivre, me dit en particulier, Qu'il ne mourroit jamais content qu'il ne veist tous ses amis, ou du moins bonne partie, venir faire leur demeure avec nous, afin d'apprendre servir Dieu, & la faon de nostre vie, qu'il estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur. Que ce qu'il ne pouvoit comprendre par le discours, il l'apprendroit beaucoup mieux & plus facilement par la frquentation qu'il auroit avec nous[487]. Que pour l'advancement de cet oeuvre nous fissions une autre habitation au Sault Sainct Louys, pour leur donner la seuret du passage de la riviere, pour la crainte de leurs ennemis, & qu'aussi tost ils viendroient en 309/965 nombre nous pour y vivre comme frres: ce que je luy promis faire le plustost qu'il me seroit possible. Ainsi aprs avoir demeur 4 ou 5 jours ensemble, & luy ayant donn quelques honnestes dons (desquels il se contenta fort) il s'en retourna au Sault Sainct Louys, o ses compagnons l'attendoient[488]. [Note 487: Ici encore, dans l'dition de 1632, a t retranch comme dessein un passage o se trouvait mentionn le P. Joseph. (Voir 1619, p. 104.)] [Note 488: En cet endroit, l'dition de 1619 (p. 105, et 106) renferme de plus quelques dtails sur les travaux faits l'habitation et sur le passage des PP. Denis et Joseph en France.] Pendant mon sejour l'habitation, je fis couper du bled commun, savoir du bled Franois qui y avoit est sem, lequel estoit trs-beau, afin d'en apporter en France, pour tesmoigner que ceste terre est trs-bonne & fertile. Aussi y avoit-il du bled d'Inde fort beau, & des entes & arbres que nous y avions port[489]. [Note 489: L'dition de 1632 retranche encore ici un passage important, o il est question des Pres Rcollets: Nous estans, dit Champlain, sur le point de nostre partement, nous laissasmes deux de nos Religieux nostre habitation, savoir les Pres Jean d'Elbeau & Pre Paciffique (P. Jean d'Olbeau et Frre Pacifique), fort content de tout le temps qu'ils avoient pass audit lieu, & resoulds d'y attendre le retour du Pre Joseph qui les debvoit retourner voir comme il fit l'anne suivante. (1619, p. 107.)] Je m'embarquay en nos barques le 20e jour de Juillet, & arrivay Tadoussac le 23e jour dudit mois, o le sieur du Pont nous attendoit avec son vaisseau prest & appareill, dans lequel nous nous embarquasmes, & partismes le troisiesme jour du mois d'Aoust, & eusmes le vent si propos que nous arrivasmes Honnefleur le 10 jour de Septembre 1616, o nous rendismes louange & action de grces Dieu de nous avoir preservez de tant de prils & hazards o nous avions est exposez, & de nous avoir ramenez en sant dans nostre patrie. A luy donc soit gloire & honneur jamais. Ainsi soit-il[490]. [Note 490: _Conf_. 1619, p. 108. Ici se termine le voyage de 1615; l'dition de 1619 renferme en outre le voyage de 1618, que l'dition de 1632 n'a pas cru devoir reproduire soit qu'on ait jug de peu d'importance les faits qui y sont rapports, soit qu'on ait trouve difficile de retrancher la part qu'y ont eue les Pres Rcollets.] 310/966 Changement de Viceroy de feu M. le Mareschal de Themines, qui obtient la charge de Lieutenant gnral du Roy en la nouvelle France, de la Royne Rgente. Articles du sieur de Mons la Compagnie. Troubles qu'eut l'Autheur par ses envieux. CHAPITRE VIII.[491] [Note 491: Chapitre IV de la premire dition.] Estant arriv en France, nous eusmes nouvelles de la dtention de Monseigneur le Prince[492], qui me fit juger que nos envieux ne tarderoient gueres vomir leur poison, & qu'ils feroient ce qu'ils n'avoient os faire auparavant: car le chef estant malade, les membres ne peuvent estre en sant. Aussi ds lors les affaires changerent de face, & firent naistre un nouveau Vice-roy, par l'entremise d'un certain personnage, lequel s'addresse au Sieur de Beaumont Maistre des Requestes, lequel estoit amy de Monsieur le Mareschal de Themines, qui donne advis de demander la charge de Lieutenant de Roy de la nouvelle France, pendant la dtention de mond. Seigneur le Prince: lequel l'obtint de la Royne-mere Rgente. Cet entremetteur va trouver Monsieur le Mareschal de Themines, luy fait voir que l'on donnoit un cheval de mille escus Monseigneur le Prince, & qu'il en pourroit bien avoir un de quatre mil cinq cents livres, par les moyens qu'il luy dira, 311/967 moyennant que mond. sieur luy face quelque gratification, & le continue en la charge de faire les affaires de la Compagnie, & pouvoir estre son Secrtaire. Il luy dit qu'en consideration de l'advis qu'il luy avoit fait donner, & aussi pour le soin qu'il avoit des affaires, il le recognoistroit, comme dit est. Cela accord, ledit Solliciteur dit aux associez, Qu'il avoit appris que Monsieur de Themines avoit l'affaire de Canada, & demandoit cinq cents escus davantage que les mille, d'autant qu'il y en avoit d'autres qui vouloient prendre ce party, & luy offroient, mais qu'il les vouloit prfrer. Ces associez adjoustent foy cecy, jusques ce que la mesche fust descouverte par l'un des Secrtaires de mond. Sieur de Themines, fasch de ce que ce personnage emportoit ce qui luy devoit estre acquis. En ces entrefaites, on donne advis Monseigneur le Prince de tout ce qui se passoit, qui donna charge Monsieur Vignier de mesnager ceste affaire: lequel fait arrest de ce qui estoit deub mond. Seign. le Prince, & que s'ils payoient Monsieur de Themines, ils payeroient deux fois. Voila un procez qui s'esmeut au Conseil entre les associez, Monseigneur le Prince, le Sieur de Themines, & le Sieur de Villemenon, comme Intendant de l'Admiraut, qui s'y entremet pour Monseigneur de Montmorency, sur quelque poinct qui dependoit de la charge dudit Sieur, pour le bien de la Socit, qui desiroit aussi que les mille escus fussent employez au bien du pas: chose qui eust est tres-raisonnable. Ils sont tous au Conseil, & de l renvoyez la Cour de Parlement. Laissons les plaider, pour aller 312/968 appareiller nos vaisseaux, qui ne perdoient temps pour aller secourir les hyvernans de l'habitation. [Note 492: Le prince de Cond avait t arrt le premier de septembre de cette anne 1616. (Mercure franais, t. IV, an. 1616, p. 195 et suiv.)] En ce mesme temps remonstrances furent faites Messieurs les associez du peu de fruict qu'ils avoient fait cognoistre advancer le progrez de l'habitation, & qu'il n'y avoit chose plus capable de rompre leur societ, s'ils n'y remedioient par quelque augmentation de faire bastir, & envoyer quelques familles pour dfricher les terres. Ils se resolurent donc d'y remdier, & pour cet effect le Sieur de Mons desirant de voir de plus en plus fructifier ce dessein, met la plume la main, fait quelques articles, par lesquels lad. Compagnie s'obligeoit l'augmentation des hommes pour la conservation du pays, munitions de guerre, & des vivres necessaires pour deux ans, attendant que la terre peust fructifier. Ces articles furent mis entre les mains de Monsieur de Marillac, pour estre rapportez au Conseil. Voicy un bel acheminement sans profit: car le tout s'en alla en fume, par je ne say quels accidents, & Dieu ne permit pas que ces articles eussent lieu. Neantmoins Monsieur de Marillac trouva tout cela juste, & s'en resjouit, grandement port l'advancement de ceste affaire. Pendant ces choses, je fus Honnefleur pour aller au voyage, o estant, un de la compagnie, aussi malicieux, que grand chicaneur, appell Boyer, comparoissant pour toute icelle Compagnie, me tait signifier un arrest de Messieurs de la Cour de Parlement, par lequel il disoit que je ne pouvois plus 313/969 prtendre l'honneur de la charge de Lieutenant de Monseigneur le Prince, attendu que la Cour avoit ordonn que les Seigneurs Prince de Cond, de Montmorency, & de Themines, sans prejudicier leurs qualitez, ne pourroient recevoir aucuns deniers de ce qu'ils pouvoient prtendre, & defense aux associez de ne rien donner, sur les peines du quadruple. Tout cela ne me touchoit point; car ayant servy comme j'avois fait, ils ne me pouvoient oster ny la charge, ny moins les appointemens, quoy volontairement ils s'estoient obligez lors que je les associay. Voila la recompense de ces Messieurs les associez, qui se deschargeoient sur ledit Boyer, que ce qu'il avoit fait estoit de son mouvement. Je protestay au contraire, attendant le retour de mon voyage. Je m'embarquay donc pour le voyage de l'an 1617. o il ne se pana rien de remarquable[493]. Estant de retour Paris, je fus trouver mond. sieur de Themines, duquel j'avois eu la commission de son Lieutenant pendant la dtention de mond. Seigneur le Prince. Il obtient lettres du Conseil de sa Majest pour y faire renvoyer l'affaire, qui n'avoit pas est juge son profit. Estant au Conseil, la Compagnie ne demande maintenant que la descharge de ce qu'elle doit payer, & qu'ils ne payent point deux. Ordonn que l'on donnera l'argent mond. sieur de Themines. Neantmoins led. sieur Vignier Intendant de Monseig. le Prince, dit que les Associez regardent ce qu'ils font, ce qu'un jour ils ne payent derechef. Ceste Compagnie se trouve en peine, & eust voulu qu'ils se fussent accordez. [Note 493: Voir 1619, p. 108, 109, 110, o nous avons donn un rsum de ce voyage.] 314/970 Quoy que c'en soit, ils payent M. de Themines, en vertu de l'arrest du Conseil. Or c'est faire payer encore une autre fois, s'il y eschet (dirent-ils). Au lieu que tous devroient contribuer ce sainct dessein, on en oste les moyens. Car les associez disent qu'ils ne peuvent faire aucun advancement au pays, si on ne les veut assister, & employer le peu d'argent qu'ils donnent annuellement, ou le donner aux Religieux, pour aider faire leur Sminaire: lesquels perdirent ceste occasion envers mond. Seigneur le Prince. Estans pour lors empeschez des affaires qui leur touchoient d'avantage que celles de cette entreprise, ils ne s'y voulurent employer, disans qu'ils avoient assez d'affaires pour eux en France, sans solliciter pour celles de Canada. Cecy fut froidement sollicit; qui est le moyen de ne rien faire, si Dieu n'eust suscit d'autres voyes. En ceste mesme anne arrive un autre assault des effects du malin esprit. Les envieux croyent qu'ils auroient meilleur march pendant la dtention de Monseigneur le Prince, pour faire rompre sa commission & par consequent celle de Monsieur de Themines; & font tant que Messieurs des Estats de Bretagne tentent la fortune pour la seconde fois, afin de les favoriser, & de coucher en leurs articles celuy de la traitte libre pour la Province de Bretagne. Ils viennent Paris, presentent leurs cahiers Messieurs du Conseil; lesquels leur accordent cet article, sans avoir ouy les parties, qui estoient engages bien avant en ceste affaire. J'en parlay au feu sieur Evesque de 315/971 Nantes, dput pour lors des Estats, & Moniteur de Sceaux, qui avoit les rgistres des Estats de Bretagne, lequel me disant que c'estoit la vrit, je luy repartis: _Monsieur, comment est-il possible que l'on aye octroy si promptement cet article sans ouyr partie?_ Il me respondit, _L'on ny a pas song_. Je fais aussi tost presenter une requeste Messieurs du Conseil, qui ordonnrent des Commissaires pour juger l'affaire. Cependant l'article est sursis, jusques ce qu'il en aye est autrement ordonn, & que les parties seroient appelles & oues sur ce faict. J'escris aussi tost nos associez Rouen, qu'ils eussent venir promptement, ce qu'ils firent, car la chose leur touchoit de prs. Estans venus, les Commissaires s'assemblent chez Monsieur de Chasteau-neuf. Messieurs les Dputez des Estats & moy s'y trouvent avec nos associez, pour dcider de ceste affaire. L'on fut long temps dbattre sur ce que les Bretons pretendoient la prfrence de ce ngoce aux autres subject de ce Royaume, & plusieurs raisons furent agites d'un cost & d'autre. Je n'y oubliay rien de ce que j'en savois, & avois peu apprendre par des Autheurs dignes de foy. Le tout bien consider, fut dit, que l'article seroit ray, jusques ce que plus plain il en fust ordonn, & cependant defenses faites aux Bretons, de par le Roy, de trafiquer en aucune manire que ce soit de pelleterie, avec les Sauvages, sans le consentement de lad. Socit: & tans l'advis que j'en eus, l'affaire eust est rompue pour lors. Car combien de querelles & procez se fussent-ils meus tant en la nouvelle France, qu'au Conseil de sa Majest? 316/972 En la mesme anne 1618, les Associez craignans d'estre dmis de la traitte de pelleterie, pour ne faire quelque chose de plus que ce qu'ils estoient obligez par leurs articles, comme de passer des hommes par del pour habiter & dfricher les terres; quoy je les portois le plus qu'il m'estoit possible; & au default des personnes, s'offroient d'en mener, en leur accordant les mesmes privileges qu'ils avoient. Que de moy j'avois informer sad. Majest & Monseig. le Prince, du progrs qui se faisoit de temps en temps comme j'avois fait. Que les troubles ordinaires qui avoient est en France avoient empesch sad. Majest d'y remdier, & qu'ils eussent mieux faire. Qu'autrement, ils pourroient estre depossedez de toutes leurs prtentions, qui ne tendoient qu' leur profit particulier, bien dissemblable aux miennes, qui n'avois autre dessein que de voir le pays habit de gens laborieux, pour dfricher les terres, afin de ne point s'assubjectir porter des vivres annuellement de France, avec beaucoup de despense, & laisser les hommes tomber en de grandes necessitez, pour n'avoir dequoy se nourrir, comme il estoit ja advenu, les vaisseaux ayans retard prs de deux mois plus que l'ordinaire, & pensa y avoir une motion & revolte ce sujet les uns contre les autres. A tout cecy nosd. Associez disoient, que les affaires de France estoient si muables, qu'ayans fait une grande despense, ils n'avoient lieu de seuret pour eux, ayans veu ce qui s'estoit pass au sujet du Sieur de Mons. Je leur dis, qu'il y avoit bien de la diffrence de ce temps l cestuy cy, entant que 316/973 c'estoit un Gentil-homme qui n'avoit pas assez d'authorit pour se maintenir en Court contre l'envie dans le Conseil de sa Majest. Que maintenant ils avoient un Prince pour protecteur, & Viceroy du pays, qui les pouvoit protger & dfendre envers & contre tous, souz le bon plaisir du Roy. Mais j'appercevis bien qu'une plus grande crainte les tenoit; que si le pays s'habitoit leur pouvoir se diminueroit, ne faisans en ces lieux tout ce qu'ils voudroient, & seroient frustrez de la plus grand' partie des pelleteries, qu'ils n'auroient que par les mains des habitans du pays, & peu aprs seroient chassez par ceux qui les auroient installez avec beaucoup de despense. Considerations pour jamais n'y rien faire, par tous ceux qui auront de semblables desseins; & ainsi souz de beaux prtextes promettent des merveilles pour faire peu d'excution, & empescher ceux qui eussent eu bonne envie de s'habituer en ces terres, qui volontiers y eussent port leur bien, & leur vie, s'ils n'en eussent est empeschez. Et si cela eust russi, jamais l'Anglois n'y eust est, comme il a fait, par le moyen des rebelles Franois. A force de solliciter lesd. Associez, ils s'assemblerent, & firent un estat du nombre d'hommes & familles qu'ils y devoient envoyer, outre celles qui y estoient: duquel estat j'en pris copie pardevant Notaires, comme il s'ensuit. _Estat des personnes qui doivent estre menes & entretenues en l'habitation de Quebec, pour l'anne 1619._ Il y aura 80 personnes, y compris le Chef, trois Peres Recollets, commis, officiers, ouvriers, & laboureurs. 317/974 Deux personnes auront un matelas, paillasse, deux couvertes, trois paires de linceulx neufs, deux habits chacun, six chemises, quatre paires de souliers, & un capot. Pour les armes, 40 mousquets avec leurs bandolieres, 24 piques, 4 harquebuzes rouet de 4 5 pieds, 1000 livres de poudre fine, 1000 de poudre canon, 1000 livres de balles pour les pices, six milliers de plomb, un poinon de mesche. Pour les hommes, une douzaine de faux avec leur manche, marteaux, & le reste de l'quipage, 12 faucilles, 24 besches pour labourer, 12 picqs, 4000 livres de fer, 2 barils d'acier, 10 tonneaux de chaulx (l'on n'en avoit encore point trouv audit pays comme l'on a fait depuis) dix milliers de tuille creuse, ou vingt mille de platte, dix milliers de brique pour faire un four & des chemines, deux meules de moulin, car il ne s'y en estoit trouv que depuis trois ans. Pour le service de la table du Chef, 36 plats, autant d'escuelles & d'assiettes, 6 salieres, 6 aiguieres, 2 bassins, 6 pots de deux pintes chacun, 6 pintes, 6 chopines, 6 demy-septiers, le tout d'estain, deux douzaines de nappes, vingt-quatre douzaines de serviettes. Pour la cuisine, une douzaine de chaudires de cuivre, 6 paires de chesnets, 6 poisles frire, 6 grilles. Sera aussi port deux taureaux d'un an, des genices, & des brebis ce que l'on pourra: de toutes sortes de graines pour semer. 319/975 Il y eust bien fallu plusieurs autres commoditez qui manquoient en ce mmoire: mais ce n'eust pas est peu, s'il eust est accomply comme il estoit. De plus y avoit: Celuy qui commandera l'habitation, se chargera des armes & munitions qui y sont, & de celles qui y seront portes, durant qu'il y demeurera. Et le Commis qui sera l'habitation pour la traitte des marchandises, se chargera d'icelles, ensemble des meubles & ustensiles qui seront la compagnie, & de tout il envoyera par les navires un estat, lequel il signera. Sera aussi port une douzaine de materas garnis, comme ceux des familles, qui seront mis dans le magazin, pour aider aux malades & blessez. Il sera besoin aussi que le navire qui pourra estre achet pour la compagnie, ou frt, aille Qubec, & qu'il soit port par la charte partie, & selon la facilit qui se trouvera, il faudra aussi faire monter le grand navire de la compagnie. Fait & arrest par nous souz-signez, & promettons accomplir en ce qui sera possible le contenu cy dessus. En tesmoin dequoy nous avons sign ces presentes. A Paris le 21 Dcembre 1619[494]. Ainsi sign, Pierre, Dagua[495], Le Gendre, tant pour luy que pour les Vermulles, Bellois, & M. Dustrelot. [Note 494: 1618.] [Note 495: Pierre Dugua.] Collationn l'original en papier. Ce fait rendu par les Notaires souz-signez, l'an 1619, le 11e jour de Janvier. GUERREAU. FOURCY. Je portay cet estat Monsieur de Marillac, pour le faire voir 320/976 Messieurs du Conseil, qui trouverent trs-bon qu'il s'executast, recognoissans la bonne volont qu'avoient lesdits Associez de se porter au bien de ceste affaire, & ne voulurent entendre d'autres propositions qui leur estoient faites par ceux de Bretagne, la Rochelle, & Sainct Jean de Lus. Quoy que ce soit, ce fut un bruit & une demonstration de bien augmenter la peuplade, qui ne sortit pourtant nul effect. L'anne s'escoula, & ne se fit rien, non plus que la suivante, que l'on recommena crier, & se plaindre de ceste Socit, qui donnoit des promesses, sans rien effectuer. Voila comme ceste affaire se passa, & sembloit que tous obstacles se mettoient au devant, pour empescher que ce sainct dessein ne reussist la gloire de Dieu. Une partie de cesdits associez estoient de la religion prtendue reforme, qui n'avoient rien moins coeur que la nostre s'y plantast, bien qu'ils consentoient d'y entretenir des Religieux, parce qu'ils savoient que c'estoit la volont de sa Majest. Les Catholiques en estoient trs-contents, & c'estoit la chambre my-partie: car au commencement on n'y avoit peu faire davantage, & ne se trouvoit des Catholiques qui voulussent tant hazarder, qui fit que l'on receut les prtendus reformez, la charge neantmoins que l'on n'y feroit nul exercice de leur religion. Ce qui occasionnoit en partie tant de divisions & procez les uns contre les autres, que ce l'un vouloit, l'autre ne le vouloit pas, vivans ainsi avec une telle mesfiance, que chacun avoit son commis, pour avoir gard tout ce qui se passeroit, qui n'estoit qu'augmentation de despense. 321/977 Et de plus, combien ont-ils eu de procez contre les Rochelois, qui n'en vouloient perdre leur part, souz des passe-ports qu'ils obtenoient par surprise, sans rien contribuer? & autres sans commission se mettoient en mer la desrobe pour aller voler & piller contre les dfenses de sadite Majest, & ne pouvoit-on avoir aucune raison ny justice en l'enclos de leur ville: car quand on alloit pour faire quelque exploict de Justice, le Maire disoit: _Je crois ne vous faire pas peu de faveur & de courtoisie, en vous conseillant de ne faire point de bruit, & de vous retirer au plustost. Que si le peuple sait que veniez en ce lieu, pour excuter les commandemens de Messieurs du Conseil vous courez fortune d'estre noyez dans le port de la Chaisne, quoy je ne pourrois remdier._ Si faut-il que je dise encore, que ce qui sembloit n'estre leur advantage, l'estoit plus qu'ils ne pensoient; d'autant que c'est chose certaine, qu'outre le bien spirituel, le temporel s'accrot infiniment par les peuplades, & plus il y a de gens laborieux, plus de commoditez peut-on esperer, lesquels ayant leur nourriture & logement, se plaisent faire valloir les commoditez qui y sont, & le dbit ne se peut faire que par les vaisseaux qui y vont porter des marchandises qui leur sont necessaires, pour les eschanger en celles du pays: & par ainsi ceux qui ont les commissions de sa Majest, d'aller seuls trafiquer privativement tous autres avec les Franois habituez, pour subvenir la despense qu'ils pourroient avoir faite y mener des hommes de toutes conditions, avec ce qui leur seroit necessaire, ils peuvent s'asseurer que pendant le 322/978 temps de leur commission les habitans de ces lieux seroient contraints & forcez de porter au magazin des associez ce qu'ils pourroient avoir de pelleterie, qui sont de mauvaise garde pour un long temps, pour les inconveniens qui en peuvent arriver: en les faisant valoir un honneste prix pour recevoir de France beaucoup de choses qui leur seroient necessaires. Que les vouloir contraindre ne traitter avec les Sauvages, cela leur donneroit tel mescontentement, qu'ils tascheroieht perdre le tout, plustost que les porter au magazin, comme j'ay veu plusieurs fois. Car quoy penseroit-on que ces peuples voulurent faire amas de pelleterie que pour leur usage, & traitter le reste pour avoir des commoditez du magazin, dont ils ne se peuvent passer? Au contraire, trafiquant & ngociant, en leur laissant la traitte libre, ils prendront courage de travailler, & d'aller en plusieurs contres faire ce ngoce avec les Sauvages, pour trouver quelque advantage en ce commerce. Les Associez ayans leur arrest en main, font nouveaux quipages, & apprestent leur vaisseau. Je me mets en estat de partir avec ma famille, & leur fais savoir, lesquels entrent en doute: neantmoins ils me mandent qu'ils me feront bonne rception, & qu'ils avoient advis entr'eux que le Sieur du Pont devoit demeurer pour commander l'habitation sur leurs gens, & moy m'employer aux descouvertes, comme estant de mon faict, & quoy je m'estois oblig. C'estoit en un mot, qu'ils pensoient avoir le gouvernement eux seuls, & faire l comme 323/979 une Republique leur fantaisie, & se servir des Commissions de sa Majest pour effectuer leurs passions, sans qu'il y eust personne qui les peust controller, pour tousjours tirer le bon bout devers eux, sans y rien adjouster, s'ils n'estoient bien pressez. Ils n'ont plus affaire de personne, & tout ce que j'avois fait pour eux n'entre point en consideration. Je suis honneste homme, mais je ne dpens pas d'eux. Ils ne considerent plus leurs articles, & quoy ils s'estoient obligez tant envers le Roy, qu'envers Monseigneur le Prince, & moy. Ils n'estiment rien leurs contracts & promesses qu'ils avoient faites souz leur seing, & sont sur le haut du pav. Je ne say pas en fin ce qui en sera, mais je say bien qu'ils n'avoient point de raison ny de justice de plaider contre leur seing. Tout cecy s'esmouvoit la sollicitation de Boyer, qui dans le tracas vivoit des chicaneries qu'il exeroit: car s'il despensoit un sol, il en comptoit pour le moins quatre chacun, ainsi que j'ay ouy dire depuis. Voyant ce qu'ils m'avoient mand, je leur escrivis, & m'achemine Rouen avec tout mon quipage[496]. Je leur monstre les articles, & comme Lieutenant de Monseigneur le Prince, que j'avois droict de commander en l'habitation, & tous les hommes qui y seroient, fors & except au magazin o estoit leur premier Commis, qui demeuroit pour mon Lieutenant en mon absence. Que pour les descouvertes, ce s'estoit point eux de 324/980 me donner la loy: que je les faisois, quand je voyois l'occurence des temps propres cet effect, comme j'avois fait par le pass. Que je n'estois pas oblig plus que ce que les articles portoient, qui ne disoient rien de tout cela. Que pour le Sieur du Pont j'estois son amy, & que son aage me le feroit respecter comme mon pre: mais de consentir qu'on luy donnast ce qui m'appartenoit par droict & raison, je ne le soufrirois point. Que les peines, risques, & fortunes de la vie que j'avois couru aux descouvertes des terres & peuples amenez nostre cognoissance, dont ils en recevoient le bien, m'avoient acquis l'honneur que je possedois. Que le Sieur du Pont & moy ayans vescu par le pass en bonne amiti, je desirois y perseverer. Que je n'entendois point faire le voyage qu'avec la mesme auctorit que j'avois eue auparavant: autrement, que je protestois tous despens, dommages & interests contre eux cause de mon retardement. Et sur cela, je leur presentay ceste lettre de sa Majest. [Note 496: Il est vident que, par cette expression mon quipage, Champlain veut parler ici du personnel de sa maison; car, aprs les articles convenus et signs (ci-dessus, p. 322), c'est--dire, au printemps de 1619, il se mit en tat dpartir avec sa famille. Madame de Champlain serait donc venue au Canada ds 1619, sans les difficults que soulevrent les associs. (Voir ci-aprs, p. 325.)] DE PAR LE ROY. Chers & bien-aimez, Sur l'advis qui nous a est donn, qu'il y a eu cy-devant du mauvais ordre en l'establissement des familles & ouvriers que l'on a menez en l'habitation de Quebec, & autres lieux de la Nouvelle France, Nous vous escrivons ceste lettre, pour vous dclarer le desir que nous avons que toutes choses aillent mieux l'advenir: & vous mander, que nous aurons plaisir que vous assistiez, autant que vous le pourrez 325/981 commodment, le sieur de Champlain, des choses requises & necessaires pour l'execution du commandement qu'il a receu de Nous, de choisir des hommes exprimentez & fidles pour employer descouvrir, habiter, dfricher, cultiver, & ensemencer les terres, & faire tous les ouvrages qu'il jugera necessaires pour l'establissement des Colonies que nous desirons de planter audit pays, pour le bien de nostre service, & l'utilit de nos Subjects, sans que pour raison desdites descouvertures & habitations, vos Facteurs, Commis, & Entremetteurs au faict: du trafic de la pelleterie, soient troublez ny empeschez en aucune faon & manire que ce soit, durant le temps que nous vous avons accord. Et ce ne faites faute. Car tel est nostre plaisir. Donn Paris le 12e jour de Mars, 1618. Ainsi sign LOUIS. Et plus bas, POTIER. Ils ne voulurent rien dire davantage que ce qu'ils m'avoient escrit; ce qui m'occasionna de faire ma protestation, & m'en retournay Paris. Ils font leur voyage[497], & ledit du Pont hyverna ceste anne l'habitation, pendant que je plaide mon droict au Conseil de sa Majest. [Note 497: On voit que Champlain ne vint point au Canada en 1619.] Je presente requeste avec la copie des articles, afin de les faire venir. Nous voila chicaner, & Boyer qui n'en devoit rien personne, cecy me donna sujet de suivre le Conseil Tours, o je fais voir la malice de leur plaidoy, assez recogneu d'un chacun. Et aprs avoir bien dbattu, j'obtiens 326/982 un arrest de Messieurs du conseil, par lequel il estoit dit que je commanderois tant Qubec, qu'autres lieux de la nouvelle France, & defenses aux Associez de ne me troubler, ny empescher en la fonction de ma charge, peine de tous despens, dommages & interests, & d'amende arbitraire, & hors de despens: Lequel arrest je leur fais signifier en plaine Bourse de Rouen. Ils s'excusent sur ledit Boyer, & disent qu'ils n'y avoient pas consenty: mais j'estois tres-asseur du contraire. En ce temps Monseigneur le Prince estant mis en libert[498], on luy donne mille escus, desquels il en donna cinq cents aux Pres Recollets, pour aider faire leur Sminaire, qui ne firent pas grand' chose. Estant r'entr en possession de sa commission pour la nouvelle France, Monsieur le Mareschal de Thmines hors de ses prtentions, le Sieur de Villemenon qui ds long temps avoit desir que ceste affaire tombast entre les mains de Monseigneur l'Admiral, pource qu'il croyoit que toutes choses seroient mieux rgles l'honneur de Dieu, du service du Roy, & bien dudit pays; & qu'ayant l'intendance de l'Admiraut, tout se feroit avec advancement; Il en parle Monseigneur de Montmorency, qui monstroit le desirer par les ouvertures que led. Sieur de Villemenon luy donna. Mond. Seigneur en parle Monseigneur le Prince, qui remet ceste affaire au Sieur Vignier, qui fait en sorte qu'il tire de Monseigneur de Montmorency unze mille escus pour ses prtentions, & promet souz le bon plaisir du Roy, luy donner la 327/983 commission de Vice-roy aud. pays de la nouvelle France, qui en donne l'intendance Monsieur Dolu, grand Audiancier de France, pour y apporter quelque bon rglement: lequel s'y employe de toute son affection, bruslant d'ardeur de faire quelque chose l'advancement de la gloire de Dieu, & du pays, & mettre nostre Socit en meilleur estat de bien faire qu'elle n'avoit fait. Je le veis sur ceste affaire, & luy fis cognoistre ce qui en estoit, & luy en donnay des memoires pour s'en instruire. [Note 498: Le prince de Cond fut mis en libert le 20 octobre 1619; la lettre de grce du roi est du 9 novembre, et elle ne fut vrifie en parlement que le 26 suivant. (MERC.)] Mond. Seigneur de Montmorency me continuant en l'honneur de sa Lieutenance en lad. nouvelle France, me commande de faire le voyage, & d'aller Qubec m'y fortifier au mieux qu'il me seroit possible, & luy donner advis de tout ce qui se passeroit, pour y apporter l'ordre requis. Donc je partis de Paris avec ma famille, quip de tout ce qui m'estoit necessaire. Estant Honnefleur, il y eut encore quelque brouillerie sur le commandement que je devois avoir audit pays, & ceste compagnie receut un extrme desplaisir de ce changement. J'en escris Monseigneur, & aud. Sieur Dolu, qui leur mandent que le Roy & Monseigneur entendoient que j'eusse l'entier & absolu commandement en toute l'habitation, & sur tout ce qui y seroit, horsmis pour ce qui estoit du magazin de leurs marchandises, desquelles leurs commis ou facteurs pouvoient disposer. Que sa Majest avoit promis de nous donner armes & munitions de guerre, pour la defense du fort que je ferois bastir. Et s'ils ne vouloient obeir aux volontez de sa 328/984 Majest, & de mond. seigneur que je fisse arrester le vaisseau, jusques ce que cela fust excut. On en r'escrit au sieur de Brcourt, maistre d'hostel de mond. Seigneur, & Receveur de l'Admiraut, & aux Officiers nos associez, bien faschez de tout cecy, mais en fin ils acquiescerent la raison. Au mesme temps sa Majest me fit l'honneur de m'escrire ceste lettre sur mon partement. CHAMPLAIN, Ayant sceu le commandement que vous aviez receu de mon cousin le Duc de Montmorency, Admiral de France, & mon Vice-roy en la nouvelle France, de vous acheminer audit pas, pour y estre son Lieutenant, & avoir soin de ce qui se presentera pour le bien de mon service, j'ay bien voulu vous escrire ceste lettre, pour vous asseurer que j'auray bien agreables les services que me rendrez en ceste occasion, surtout si vous maintenez led. pas en mon obeissance, faisant vivre les peuples qui y sont, le plus conformment aux loix de mon Royaume, que vous pourrez, & y ayant le soin qui est requis de la Religion Catholique, afin que vous attiriez par ce moyen la bndiction divine sur vous, qui sera reussir vos entreprises & actions la gloire de Dieu, que je prie (Champlain) vous avoir en sa saincte & digne garde. Escrit Paris le 7e jour de May, 1620. Sign, LOUIS. Et plus bas, BRULART. 1/985 [Illustration] SECONDE PARTIE DES VOYAGES DU SIEUR de Champlain. LIVRE PREMIER. _Voyage de l'Autheur en la Nouvelle France avec sa famille. Son arrive Qubec. Prend possession du Pais, au nom de monsieur de Montmorency._ CHAPITRE PREMIER. L'an 1620, je retournay avec ma famille la Nouvelle France, o arrivasmes au mois de May[499]. Nous traversasmes plusieurs Isles, & entr'autres celles aux Oyseaux, o il y en a tel nombre, qu'on les tue coups de bastons. Le 24[500] nous passasmes proche Gaspey, entre du fleuve sainct Laurent. [Note 499: Juin. Champlain, tant arriv la rade de Tadoussac le 7 juillet, aprs une traverse de deux mois, avait d partir de Honfleur vers le 8 de mai, comme le prouve du reste la date de la lettre que le roi lui adressa sur son parlement (p. 328, 1re partie). Il devait donc tre en vue de Terreneuve vers le 20 de juin; puisque le 24 il n'tait qu' Gasp.] [Note 500: Le 24 juin.] 2/986 Le 7 de Juillet nous mouillasmes l'anchre au moulin Baud, une lieue du port de Tadoussac, ayant est deux mois la traverse de nostre voyage, o un chacun loua Dieu de nous voir port de salut, & principalement moy, pour le sujet de ma famille, qui avoit beaucoup endur d'incommoditez en cette fascheuse traverse. Le lendemain un petit batteau vient nostre bord, qui nous dit que le vaisseau o estoit le Sieur Deschesnes, party un mois auparavant nous, estoit arriv, qui fut prs de deux mois sa traverse[501]. Le Sieur Boull, mon beau frre estoit en ce batteau, qui fut fort estonn de voir sa soeur, & comme elle s'estoit resolue de passer une mer fascheuse, & fut grandement resjouy, & elle & moy au prealable; lequel nous dit que deux vaisseaux de la Rochelle, l'un du port de 70 tonneaux, l'autre de 45 estoient venus proche de Tadoussac traitter; nonobstant les deffences du Roy, & avoient couru fortune d'estre pris par ledit Deschesnes proche du Bicq, 15 lieues de Tadoussac, neantmoins se sauverent comme meilleurs voilliers. Ils emportrent cette anne nombre de pelleteries, & avoient donn quantit d'armes feu, avec poudre, plomb, mesche, aux Sauvages; chose tres-pernicieuse & prejudiciable, d'armer ces infidles de la faon, qui s'en pourroyent servir 3/987 contre nous aux occasions. Voila comme tousjours ces rebelles ne cessent de mal faire, n'ayant encore bien commenc, desobeissant aux commandemens de sa Majest, qui le dfend par ses Commissions, sur peine de la vie. Telles personnes meriteroient d'estre chastiez severement, pour enfraindre les Ordonnances: mais quoy, dit on, sont Rochelois, c'est dire trs mauvais & desobeissans subjects, o il n'y a point de justice: prenez les si pouvez & les chastiez, le Roy vous le permet par les commissions qu'il vous donne. D'avantage ces meschans larrons qui vont en ce pas subornent les sauvages, & leurs tiennent des discours de nostre Religion, trs-pernicieux & meschans, pour nous rendre d'autant plus odieux en leur endroit. [Note 501: Ce vaisseau tait _la Sallemande_. On voit, par une lettre du P. Jamay, qui y tait passager, avec Frre Bonaventure, qu'il partit de Honneur le 5 d'avril, et arriva Tadoussac le 30 mai. Nous nous divisames en deux bandes, dit-il, je partis le premier avec l'un de nos frres appell F. Bonaventure, dans le premier Navire, qu'on nomme la Sallemande; nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche de la Passion (qui, cette anne, 1620, tombait le 5 avril), & arrivmes le Samedy des Octaves de l'Ascension (30 mai), dans le port de Tadoussac. (Sagard. Hist. du Canada, p. 58.)] Nous apprismes que les sieurs du Pont & Deschesne estoient partis de Qubec pour aller mont ledit fleuve affin de traitter une isle devant la riviere des Hiroquois, ayant laiss Tadoussac deux moyennes barques pour nous attendre, & les dpescher promptement, afin de leur porter marchandises, avant que savoir de nos nouvelles; ce qui fut fait ce jour mesme, & en envoyerent une devant l'autre, que nous retinsmes pour nous en aller Qubec. Nous sceusmes la mort de frre Pacifique[502], bon Religieux, qui estoit trs charitable, & celle de la fille[503] de Hbert en travail d'enfant, tout le reste se portoit bien: & pour l'habitation, elle estoit en trs 4/988 mauvais estat, pour avoir diverty les Ouvriers un logement que l'on avoit fait aux Pres Recollets, demy lieue de l'habitation, sur le bord de la riviere sainct Charles[504], & deux autres logemens, un pour ledit Hbert son labourage [505], un autre proche de l'habitation pour le Serrurier & Boulenger, qui ne pouvoient estre en l'enclos des logemens. Locquin partit promptement dans une chaloupe charge de marchandises, pour aller treuver ledit du Pont. [Note 502: Le Frre Pacifique du Plessis dcda ledit 23e jour d'Aoust, aprs avoir receu tous les sacremens en grande devotion, & fut enterr la Chappelle de Kebec, avec les crmonies de la S. Eglise. (Sagard, Hist. du Canada, p. 55.--Mortuologe des Rcollets, 26 d'aot. Archives de l'Archevch de Qubec.)] [Note 503: Anne Hbert, fille ane de Louis Hbert; elle tait marie tienne Jonquest.] [Note 504: Ce logement des Pres Rcollets tait prcisment l'endroit o est aujourd'hui l'Hpital-Gnral. Le 7. Septembre, dit Sagard (Hist. du Canada, p. 56), l'on commena d'amasser les matriaux, & de joindre la charpenterie de nostre Convent de nostre Dame des Anges, o le Pre Dolbeau fist mettre la premire pierre le 3 juin 1620. A nostre arrive, dit le P. Denis Jamay, dans une lettre date de Qubec le 15 aot 1620, nous sceumes que le sieur du Pont Grav Capitaine pour les Marchands dans l'habitation, avoit commenc nous faire bastir une maison (laquelle depuis nostre arrive nous avons fait achever) dont je fus fort resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beaut du bastiment. Le corps du logis donc est faist de bonne & forte charpente, & entre les grosses pices une muraille de 8 & 9 pouces jusques la couverture, sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt deux, il est double estage: nous divisons le bas en deux: de la moiti nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux: de l'autre une belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & o logeront nos gens: au second estage nous avons une belle grande chambre, puis quatre autres petites; dans deux desquelles, que nous avons faict faire tant soit peu plus grandes que les autres, y a des chemines pour retirer les malades, ce qu'ils soient seuls: la muraille est faicte de bonne pierre, bon sable & meilleure chaux que celle qui se faict en France, au dessoubs est la cave de vingt pieds en carr, & sept de rofond. (Sagard, Hist. du Canada, p. 58, 59.)] [Note 505: Quelque respect que nous ayons pour les opinions de M. Ferland, nous ne pouvons admettre que la maison d'Hbert ait t vers la partie de la rue Saint-Joseph, o elle reoit les rues Saint-Franois et Saint Flavien (Notes sur les Registres, p. 10). D'abord, l'acte de partage de 1634, sur lequel M. Ferland parat s'appuyer (Cours d'Hist. P. 190), est fort obscur sur ce point et trs-peu concluant; en second lieu, cette premire maison tait dans le voisinage de celle de Couillard, comme le prouve un acte d'arbitrage de 1639, (tude de Piraube, Greffe de Qubec). Des arbitres, nomms pour faire la visite d'un estre de maison scitue proche celle de Couillard, de la succession de deffunt [Guill.] Hbert, & contenant trente-huict piedz de long sur dix-neuf de large, le jugent inhabitable & non manable... comme fondant en ruyne depuis longtemps... Or, en 1639, il ne pouvait y avoir, la haute-ville, que la maison d'Hbert qui ft dans un pareil tat de vtust, puisque les autres maisons durent tre construites aprs 1632. (Relat. 1632.) Cette premire maison a d tre vers l'emplacement de l'archevch; car la part de Guillaume Hbert et de Guillaume Hubou, qui tait remarie la veuve Hbert, tait de ce ct. (Archives du Sminaire de Qubec, acte de partage 1634, et acte d'change entre Guill. Hbert et Nicolas Pivert en 1637, pass pardevant Audouart 1641.)] Le 11 je partis de Tadoussac avec ma famille, & les Religieux 5/989 que nous avions menez, au nombre de trois[506], mon beau-frre, qui avoit hyvern deux ans & demy, & Guers, arrivasmes Qubec, o estant fusmes la Chapelle rendre grces Dieu de nous voir au lieu ou nous esperions. Le lendemain je fis charger le canon, ce qu'estant fait, aprs la saincte Messe dite un Pre Recollet[507] fit un sermon d'Exhortation, o il remonstroit un chacun le devoir o l'on se devoit mettre pour le service de sa Majest, & de celuy de mondit seigneur de Montmorency, & que chacun eut se comporter en l'obeissance de ce que je leur commanderois, suivant les patentes de sa Majest, donnes mondit seigneur le Viceroy, & la Commission moy donne de son Lieutenant, lesquelles seroient leus publiquement en presence de tous, ce qu'ils n'en pretendissent cause d'ignorance. Aprs ceste exhortation l'on sortit de la Chappelle, je fis assembler tout le monde, & commanday Guers Commissionnaire, de faire publique lecture de la Commission de sa Majest, & de celle de Monseigneur le Viceroy moy donne. Ce faict chacun crie Vive le Roy, le Canon fut tir en signe d'allegresse, & ainsi je pris possession de l'habitation & du Pays au nom de mondit seigneur 6/990 le Viceroy. Ledit Guers en fit son procs verbal pour servir en temps & lieu. [Note 506: Il tait venu en effet trois religieux, cette anne 1620, le P. Denis Jamay, le P. George le Baillif et le Frre Bonaventure; mais le P. Denis et le Frre Bonaventure taient arrivs, depuis plus d'un mois, dans le vaisseau du sieur Deschesnes (voir ci-dessus, p. 2); le P. Georges tait avec Champlain.--Cette phrase semble donner entendre que le P. Denis et Frre Bonaventure auraient attendu Tadoussac que le second vaisseau ft arriv, pour monter tous ensemble Qubec. Ce qu'il y a du moins de certain, d'aprs Sagard et le Clercq, c'est que ce fut le P. d'Olbeau qui fit la bndiction de la premire pierre du couvent de Notre-Dame-des-Anges, le 3 juin; d'o l'on peut infrer avec un peu de vraisemblance, que le P. Denis, qui revenait avec la charge de suprieur, n'tait pas encore arriv.] [Note 507: D'aprs le P. le Clercq, ce fut le P. Denis Jamay. (Premier tabliss. de la Foy, I, 163.)] Je resolus d'envoyer ledit Guers avec six hommes aux trois rivieres o estoit le Pont & les Commis de la societ, pour savoir ce qui se passeroit par del, & moy je fus visiter quelques petits jardinages & les bastiments dont on m'avoit parl; & en effect je treuvay cette habitation si desole & ruine qu'elle me faisoit piti. Il y pleuvoit de toutes parts, l'air entroit par toutes les jointures des planchers, qui s'estoient restressis de temps en temps, le magasin s'en alloit tomber, la court si salle & orde, avec un des logements qui estoit tomb, que tout cela sembloit une pauvre maison abandonne aux champs o les Soldats avoient passe, & m'estonnois grandement de tout ce mesnage: tout cecy estoit pour me donner de l'exercice reparer ceste habitation. Et voyant que le plustost qu'on se mettroit reparer ces choses estoit le meilleur, j'employay les ouvriers pour y travailler, tant en pierre, qu'en bois, & toutes choses furent si bien mesnages, que tout fut en peu de temps en estat de nous loger, pour le peu d'ouvriers qu'il y avoit, partie desquels commencrent un Fort[508], pour eviter aux dangers qui peuvent advenir, veu que sans cela il n'y a nulle seuret en un pays esloign presque de tout secours. J'establis ceste demeure en une scituation trs bonne, sur une montagne[509] qui commandoit 7/991 sur le travers du fleuve sainct Laurent, qui est un des lieux des plus estroits de la riviere[510], & tous nos associez n'avoient peu gouster la necessit d'une place forte, pour la conservation du Pays & de leur bien. Ceste maison ainsi bastie ne leur plaisoit point, & pour cela il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de Monseigneur le Viceroy, & cecy est le vray moyen de ne point recevoir d'affront, pour un ennemy, qui recognoissant qu'il n'y a que des coups gaigner, & du temps, & de la despence perdue, se gardera bien de se mettre au risque de perdre ses vaiseaux & ses hommes. C'est pourquoy il n'est pas tousjours propos de suivre les passions des personnes, qui ne veulent rgner que pour un temps, il faut porter sa consideration plus avant. [Note 508: Le fort Saint-Louis. Le lieu qui fut choisi, dit M. Ferland, est celui o, pendant prs d'un sicle et demi, rsidrent les gouverneurs franais du Canada, et d'o les ordres du reprsentant des rois trs-chrtiens taient ports jusques aux confins du Mexique. Longtemps aprs la cession du Canada aux Anglais, le drapeau de la Grande-Bretagne a flott au mme endroit, sur la demeure des gouverneurs gnraux de l'Amrique Britannique. (Cours d'Hist. du Canada, I, 191.)] [Note 509: Environ 172 pieds anglais au-dessus du niveau du fleuve.] [Note 510: Le fleuve n'a, en cet endroit, qu'un quart de lieue de large, ou une vingtaine d'arpents.] Quelques tours aprs lesdits du Pont & Deschesnes descendirent des trois rivieres avec leurs barques, & les peleteries qu'ils avoient traittes. Il y en avoit la pluspart qui ce changement de Viceroy & de l'ordre ne plaisoit pas; ledit du Pont se resolut de repasser en France qui avoit hyvern, & laissa Jean Caumont, dit le Mons, pour commis du magazin & des marchandises pour la traitte. Ledit du Pont s'en alla Tadoussac[511], & nous fit apporter le reste de nos vivres, & mande Roumier sous-commis, qui avoit aussi hyvern, lequel s'en retourna en France, sur ce qu'on ne luy vouloit rehausser ses gages, & moy demeurant visitay les vivres, pour les mesnager 8/992 jusques l'arrive des vaisseaux, faisant tousjours fortifier & continuer les rparations ja commences, attendant d'en faire une nouvelle de pierre: car nous avions treuv de bonnes pierres chaux, qui estoit une grande commodit. Ils demeurrent ceste anne hyverner 60 personnes, tant hommes, que femmes, Religieux, & enfans, dont il y avoit dix hommes pour travailler au Sminaire des Religieux & leurs despens: tout l'Automne & l'hyver fut employ reparer l'habitation, & les maisons d'auprs, & nous fortifier: chacun se porta trs-bien, horsmis un homme qui fut tu par la cheute d'un arbre qui luy tomba sur la teste, & l'escrasa, & ainsi mourut miserablement. [Note 511: Pont-Grav dut partir de Qubec peu aprs le 15 d'aot, comme le laisse supposer la date de la lettre du P. Denis. (Sagard, Hist. du Canada, p. 63.)] _Arrive des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France. Rencontre d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de France apportes au sieur de Champlain._ CHAPITRE II. Le quinziesme de May[512], une barque estant preste l'on la mit l'eau, qui fut charge de vivres, pour traitter avec les Sauvages de Tadoussac. Le Mons commis s'embarqua en icelle luy huictiesme, & en son chemin fit rencontre d'une chalouppe, o estoit le Capitaine du May, & Guers, Commissionnaires de monseigneur de Montmorency, avec cinq matelots, trois soldats, & un garon, qui fut cause que nostre commis retourna sur sa 9/993 route, & s'en revinrent ensemble nostre habitation. Ledit du May fut trs-bien receu, venant de la part de mondit seigneur de Montmorency, lequel me dit estre venu devant, en un vaisseau du port d'environ trente cinq tonneaux, avec trente personnes en tout, pour me donner advis de ce qui se passoit en France, & que proche de Tadoussac, il avoit fait rencontre d'un petit vaisseau volleur de Rochelois, de quarante cinq tonneaux, & en avoit approch de si prs, qu'ils s'en tendoient parler, estans l'un & l'autre sous voiles: Mais comme le Rochelois estoit meilleur voilier, il se sauva. Ce fut une belle occasion perdue, par ce que ceux qui estoient dedans avoient traitt nombre de peleteries. [Note 512: Il est vident, par le contexte, que c'est le 15 mai 1621.] Ledit Guers me donna les lettres qu'il pleut au Roy & Monseigneur me faire l'honneur de m'escrire, accompagnes de celle de Monsieur de Puisieux, & autres, des sieurs Dolu, de Villemenon & de Caen. Voicy celle du Roy. Champlain, j'ay veu par vos lettres du 15 du mois d'Aoust, avec quelle affection vous travaillez par del vostre establissement, & ce qui regarde le bien de mon service, dequoy, comme je vous say trs-bon gr, aussi auray-je plaisir de le recognoistre vostre advantage, quand il s'en offrira l'occasion: & ay bien volontiers accord quelques munitions de guerre, qui m'ont est demandes, pour vous donner tousjours plus de moyen de subsister, & de continuer en ce bon devoir, ainsi que je me le promets de vostre soing & fidelit. 10/994 A Paris le 24e jour de Fevrier 1621. Sign LOUIS, et plus bas, Brulart. En suitte de celle de sa Majest, j'en receus une autre de Monsieur de Puisieux, Secrtaire de ses commandements, par laquelle entr'autres choses, il me mandoit que le sieur Dolu avoit demand des armes pour m'envoyer, laquelle chose on avoit pourveu, & icelles envoyes. Auparavant Monseigneur le Duc de Montmorency m'crivit la prsente. Monsieur Champlain, pour plusieurs raisons J'ay estim propos, d'exclure les anciens Associez de Rouen, & de sainct Malo, pour la traitte de la Nouvelle France, d'y retourner. Et pour vous faire secourir, & pourvoir de ce qui vous y est necessaire, j'ay choisi les sieurs de Caen[513] oncle & nepveu, & leurs Associez, l'un est bon Marchand, & l'autre bon Capitaine de mer, comme il vous saura bien ayder & faire recognoistre l'authorit du Roy de del sous mon gouvernement. Je vous recommande de l'assister, & ceux qui iront de sa part, contre tous autres, pour les maintenir en la jouissance des articles que je leur ay accordez. J'ay charg le sieur Dolu Intendant des affaires du pays, de vous envoyer coppie du traitt par le premier voyage, afin que vous scachiez quoy ils sont tenus, pour les faire executer, comme je desire leur 11/995 entretenir ce que je leur ay promis. J'ay eu soing de faire conserver vos appointements, comme je croy que vous continuerez au desir de bien servir le Roy, ainsi que continue en la bonne volont, Monsieur Champlain, Vostre plus affectionn & parfait amy, _sign_, MONTMORANCY, DE PARIS le 2 Fevrier 1621. [Note 513: Guillaume de Caen, marchand, et son neveu, mery ou meric, alors capitaine de vaisseau.] Les lettres du sieur Dolu me mandoient que j'eusse fermer les mains des Commis, & me saisir de toutes les marchandises tant traittes que traitter, pour les interests que le Roy & mondit Seigneur pretendoient contre ladite Socit ancienne, pour ne s'estre acquitte au peuplement comme elle estoit oblige, & que pour le sieur de Caen, bien qu'il fust de la religion contraire, on se promettoit tant de luy, qu'il donnoit esperance de se faire Catholique, & que pour ce qui estoit de l'exercice de sa religion que je luy die qu'il n'en devoit faire ny en terre ny en mer, remettant le reste ce que j'en pouvois juger. Celle du sieur de Villemenon Intendant de l'admirault, ne tendoit qu' la mesme fin: la lettre dudit sieur de Caen se conformant aussi la sienne, & qu'il venoit avec deux bons vaisseaux bien armez & munitionnez de toutes les choses necessaires, tant pour luy que pour nostre habitation, avec de bons arrests qu'il esperoit apporter en sa faveur. Davantage ayant fait assembler le sieur de May & Guers commissionnaire, & le pre George[514], auquel Monseigneur, & les sieurs Dolu, & Villemenon, luy avoient escrit des lettres 12/996 mesme fin que celles qu'ils m'escrivoient, m'enchargeant de ne rien faire sans luy communiquer, & resolu que rien ne se perderoit en quelque faon que ce fut, & qu'il ne falloit innover aucune chose attendant ledit sieur de Can, qui estoit assez fort, ayant l'arrest en main son advantage, pour se saisir des vaisseaux & marchandises, & ce pendant je conserverois toutes les pelleteries, jusqu' ce que l'on vit dequoy les pouvoir prendre & saisir justement. [Note 514: Le P. Georges le Baillif, illustre par sa naissance, par son mrite personnel, & par l'estime singuliere dont sa Majest l'honoroit. (Premier tabliss. de la Foy, I, 162.)] De plus qu'il falloit considerer les inconveniens qui en pourroient arriver d'autre part, ne voyant aucun pouvoir du Roy, quoy ledit commis [515]vouloit obir, & non aux advis que nous avions receus de France. Ledit commis fut adverty de ce, par les Matelots du sieur de May, qui faisoient courir un bruit que ledit sieur de Caen, se saisiroit de tout ce qui leur appartenoit, quand il seroit arriv: ils donnrent tellement en l'esprit du Commis & de tous, qu'ils deliberoient entr'eux de ne permettre de se saisir de leurs marchandises, jusques ce que je leur fisse apparoir lettre ou commandement de sa Majest, ce que je ne pouvois, & tous les hommes qui dependoient des associez & gagez, craignans de perdre leurs gages, comme on leur donnoit entendre, pretendoient comme les plus forts de l'empescher s'ils eussent peu, quand j'eusse eu la volont de saisir leurs marchandises. C'est pourquoy pendant qu'une societ, en un pas comme cetuy-cy, tient la bource, elle paye, donne & assiste qui bon luy semble: ceux qui 13/997 commandent pour sa Majest sont fort peu obis n'ayant personne pour les assister, que sous le bon plaisir de la Compagnie, qui n'a rien tant contre coeur: que les personnes qui sont mis par le Roy ou les Vice-rois, comme ne dpendant point d'eux, ne desirant que l'on voye & juge de ce qu'ils font, ny de leurs actions & deportemens en telles affaires, veulent tout attirer eux, ne s'en soucient ce qu'il arrive, pourveu qu'ils y trouvent leur compte. De forts & forteresses, ils n'en veulent que quand la necessit le requiert, mais il n'est plus temps. Quand je leurs parlois de fortifier, c'estoit leur grief, j'avois beau leur remonstrer les inconvenients qui en pourroient arriver, ils estoient sourds: & tout cela n'estoit que la crainte en laquelle ils estoient, que s'il y avoit un fort ils seroient maistrisez, & qu'on leur feroit la loy. Ce pendant ces penses, ils mettoient tout le pays & nous en proye du Pirate ou ennemy, qui pensant faire du butin n'estant en estat de se deffendre ira tout ravager. J'en escrivois assez messieurs du Conseil, il falloit y donner ordre, qui jamais n'arrivoit: & si sa Majest eust seulement donn le commerce libre aux associez avoir leur magazin avec leur commis. Pour le reste des hommes qui devoient estre en la plaine puissance du Lieutenant du Roy audit pays, pour les employer ce qu'il jugeroit estre necessaire, tant pour le service de sa Majest, qu' se fortifier, & dfricher la terre, pour ne venir aux famines qui pourroient arriver s'il arrivoit fortune aux vaisseaux. Si cela se pratiquoit, l'on verroit plus d'advencement & de progrez en dix ans, qu'en trente, en la 14/998 faon que l'on fait: & permettre aussi qu' ceux qui iroient pour habiter en desertant les terres, qu'ils pourroient traitter avec les Sauvages de peleteries, & des commoditez que le pays produit: en les livrant au commis un pris raisonnable, pour donner courage un chacun d'y habiter, & ne pouvant traitter que ce qui viendroit du pays, sur les peines portes qu'il plairoit sa Majest, 11 n'y a point de doute que la Socit en eut receu quatre fois plus de bien qu'elle ne pouvoit esperer par autre voye, d'autant qu'il est fort malais des peuples d'un pays de pouvoir empescher de s'accommoder de ce qui croist au lieu: Car dire qu'on ne les pourra contraindre une certaine quantit pour une necessit: c'est la mer boire, car ils feront tout le contraire, quand ils deveroient perdre tout ce qu'ils en auroient, plustost qu'on s'en saisit sans leur payer: l'exprience a fait assez cognoistre ces choses. Voila ce que j'avois vous dire sur ce sujet. [Note 515: Jean Caumont, dit le Mons. (Voir ci-dessus, p. 7.)] Pour revenir la suitte du discours, ledit commis & tous les autres ensemble, commencrent murmurer: disant, Qu'on leur vouloit faire perdre leurs salaires, & qu'il valloit autant qu'ils perdissent la vie que de les traitter de la faon: ce qui donna suject audit commis de m'en parler de rechef, & me faire ses plaintes, que si j'avois commandement du Roy, qu'il ne falloit que le monstrer pour le contenter, & maintenir chacun en paix. Je luy dis qu'on ne luy feroit point de tort, ny ses marchandises, & qu'il pouvoit traitter avec autant d'asseurance comme il avoit fait par le pass, il se contenta, & un chacun. Je fis une rprimande aux matelots du sieur de 15/999 May, qui leur avoient donn cette crainte, & sem ce bruit, & de plus qu'ils s'asseurassent que je n'innoverois rien que ledit de Caen ne sut arriv avec arrest de sa Majest, qui donneroit ordre toute chose, auquel il faudroit obir. D'avantage fut advis si l'on permettoit[516] la traitte au sieur de May, qui avoit apport des marchandises pour eschanger des castors avec les sauvages: il fut arrest que pour lever tout ombrage l'on ne le permetteroit point, & aussi qu'ils n'avoient aucun pouvoir de ce faire, les deux societez estant en procez au Conseil de sa Majest, quand ils partirent de France, & que l'ancienne pouvoit tousjours jouir des privileges que le Roy leur avoit accordez sous l'authorit de monseigneur le Prince, attendant qu'il en fut autrement ordonn: mais que si messieurs du Conseil donnoient un arrest si favorable qu'il confisquast au profit de la Nouvelle Socit, que cela ne servoit de rien, puisque le tout luy demeureroit, comme il se promettoit, & que si autrement il avoit permission de traitter comme l'ancienne Socit, que l'on verroit la facture des marchandises que l'on avoit envoyes, & que suivant icelles l'on donneroit des castors du magazin pour la valleur des marchandises, suivant la traitte qui se faisoit alors, & par ainsi ladite barque ne perderoit rien de ce qu'elle pouvoit prtendre, pour ne traitter jusques ce qu'on eust l'arrest du Conseil, que devoit apporter ledit sieur de Caen: Ainsi fut arrest en la presence dudit sieur de May & Guers, faisant pour ladite nouvelle Socit. [Note 516: Permettroit.] 16/1000 Ce dlibr, je fais partir le Capitaine du May, le 25 de May, pour donner advis audit sieur de Caen de tout ce qui s'estoit pass, de l'Estat en quoy il nous avoit laiss, & m'envoyer des hommes de renfort. _Arrive du sieur du Pont la Nouvelle France, & de Hallard avec l'equipage du sieur de Caen. L'Autheur fait advertir les sauvages de la venue dudit de Caen. Arrest du Conseil permettant le trafic aux deux Compagnies. De Caen saisit par force le vaisseau du sieur du Pont._ CHAPITRE III. Le 3 de Juin arriva ledit de May dans une chalouppe luy onziesme, qui me donna advis de l'arrive du sieur du Pont, en un vaisseau de cent cinquante tonneaux nomm la Salemande, avec soixante cinq hommes d'esquipage, accompagns de tous les commis de l'ancienne Socit, & savoir en quoy je le voudrois employer. Voicy qui rejouit grandement les commis de l'ancienne Socit, & un chacun des hommes qui dependoient d'eux: c'est un renfort qui leur vient, & si nous les eussions desobligez sans un pouvoir absolu du Roy, ou de monseigneur, par la saisie de leurs marchandises, ils pouvoient nous nuire grandement, car le petit vaisseau dudit du May, qui estoit Tadoussac pouvoit estre pris, o il n'y avoit que dix-huict hommes, & quelque douze que j'avois Qubec avec moy, lesquels avoient fort peu de vivres qui fut l'occasion que j'en secourus ledit du May. 17/1001 Ce qu'ayant entendu, je me dlibr de mettre ledit du May en un petit fort, ja commenc, contre le sentiment dudit commis, avec mon beau-frre Boull, & huict hommes, & quatre de ceux des pres Recollets qu'ils me donnrent: & quatre autres hommes de l'ancienne societ, faisant porter quelques vivres, armes, poudre, plomb, & autres choses necessaires, au mieux qu'il me fut possible, pour la defence de la place: en ceste faon nous pouvions parler cheval, faisant tousjours continuer le travail du fort pour le mieux mettre en defence. Pour mon particulier je demeuray en l'habitation, avec trois hommes dudit du May, & quatre autres des pres Recollets, & Guers commissionnaire, & le reste des hommes de l'habitation: le fort asseuroit tout, avec l'ordre que j'avois donn audit Capitaine du May. Le Lundy 7e jour du mois arriva la barque de nostre habitation, o estoient les commis des anciens associez au nombre de trois, ce que voyant je fais prendre les armes, donnant chacun son quartier, & semblablement au fort, & fis lever le pont-levis de l'habitation: le pre George accompagn de Guers furent sur le bort du rivage, attendant que lesdits commis vinssent terre, & savoir avec quelle ordre ils venoient, quelle commission ils avoient, n'ignorant point ce qui ce passoit en France, sur les advis que nous avions receus. Ils dirent qu'ils n'avoient autre ordre que de leur compagnie, pour estre encore au droict du contract & articles que je leurs avois donnez, sous le bon 18/1002 plaisir de Monseigneur le Prince, attendant un arrest de Nosseigneurs du Conseil, qu'ils esperoient avoir favorable contre la nouvelle societ, qui les vouloit demettre de leur societ, devant que leur temps fut fini. De plus qu'ils avoient protest contre ceux de l'admiraut, qui ne leurs avoient pas voulu donner de cong, & que voyant les dangers evidents o toutes les affaires devoient aller, tant pour les hommes qui estoient icy, comme pour recevoir leurs marchandises, que l'on ne pouvoit prtendre qu'injustement, qu'il s'estoit mis en tout devoir d'obir au Roy. Ils dirent tout ce qu'ils voulurent, avec plusieurs autres discours, monstrant avoir un grand desplaisir de se voir receus ainsi extraordinairement, ce qu'ils n'avoient accoustum. Ledit pre ayant ouy une partie de leurs plaintes, il leur demanda s'ils nous apportoient des vivres pour nous maintenir, ils dirent que ouy, & qu'ils croyoient asseurement estre d'accord avec mondit seigneur, ou qu'ils auroient un arrest favorable: Tous ces discours passez ledit pre leur dit, qu'il me venoit treuver pour me donner advis, & savoir ce que je voudrois faire, lequel m'ayant rapport ce qu'ils disoient, nous advisasmes pour le mieux ce qu'il falloit faire. Il fut conclud en suitte de la premire resolution, voyant que ledit sieur de Caen n'estoit encore venu, pour esviter aux dangers qui pouvoient arriver. Il fut arrest qu'on laisseroit entrer les commis au nombre de 19/1003 cinq, qu'on leur livreroit leurs marchandises, pour traitter amont ledit fleuve sainct Laurent, & les assister de ce qu'ils auroient affaire, ce qu'ils acceptrent. Ils entrrent en l'habitation, o particulirement je leur fis entendre la volont de sa Majest, & ce qu'ils avoient commis contre l'intention du Roy, qui me commandoit de maintenir le pays en paix, & sous son obeissance, comme faisoit aussi monseigneur, qui les avoit exclus de la societ par une nouvelle: qu'ils ne dnotent pas venir sans un bon arrest en main de Nosseigneurs du Conseil, & attendant la venue des autres vaisseaux, qui apporteroient tout ordre, on leur livreroit en bref des marchandises pour traittes, ce qu'ils acceptrent, & leurs furent livres sans tirer la rigueur: ils demandrent des armes, ce que je ne leurs pus accorder, leur disant qu'ils ne devoient pas venir sans cela: ils chargrent deux barques, & me demandrent les castors qui estoient en l'habitation: je leur refusay, leurs disant, qu'ils ne pouvoient partir de l'habitation, que nous n'eussions des vivres pour maintenir parmy nous l'authorit du Roy, en cas qu'il arrivast quelque accident audit sieur de Caen, & qu'ayant des peleteries nous aurions des vivres que nous apporteroient les vaisseaux qui estoient Gaspay. Ils firent tout ce qu'ils peurent pour les avoir, menaant de faire des protestations, sur ce que je refusois leurs peleteries, & munitions: & de plus que j'eusse faire sortir ledit Capitaine de May, & ses hommes, du fort & habitation, o je l'avois mis sans 20/1004 commandement du Roy: Je leur dis que sadite Majest me commandoit de maintenir le pays, & conserver la place: que le mandement que j'avois de Monseigneur suffisoit, qui estoit celuy du Roy, & qu' cela j'obeissois, recevant ledit Capitaine du May pour y avoir toute fiance. Cela seroit bon, dirent ils, s'il avoit apport un arrest du Conseil, ce qu'il n'avoit fait, en attendant je me maintiendrais au mieux qu'il me seroit possible, & qu'ils fissent telles protestations qu'ils voudroient pour leurs descharges. Quand il fut question de les faire, je les sceus bien rembarer sur leurs protestations, leur monstrant qu'ils ne savoient pas en quelle forme il la falloit faire, ce qui leur fit changer d'advis, craignant de s'engager mal propos, en chose qui leur eust peu nuire: & ainsi ils s'embarqurent pour aller aux trois rivieres, & y traitter: qui fut le 9 de Juin. Ce mesme jour, je fis esquipper la chalouppe dudit Capitaine du May, avec six hommes pour aller Tadoussac advertir ledit sieur de Caen, qu'aussi tost qu'il seroit arriv il ne manquast nous envoyer des hommes pour nous r'enforcer: me persuadant qu'il auroit arrest en sa faveur, comme il m'avoit fait esperer par ses lettres. 21/1005 _Arrive du sieur du Pont & du Canau d'Halard, & du sieur de Caen qui apporte plusieurs despesches. Envoy du pre George Tadoussac. Dessein du sieur de Caen. Embarquement de l'Autheur pour aller Tadoussac. Diffrents entr'eux. Magasin de Qubec achev par l'Autheur. Armes pour le fort de Qubec._ CHAPITRE IV. Le Dimanche 13 Avril[517] arriva ledit du Pont, dans une moyenne barque, luy treiziesme avec marchandises de traitte, lequel fut receu comme les prcdents, luy ayant fait entendre le commandement que j'avois tant du Roy que de mondit Seigneur, de conserver ceste place, & la maintenir en son obeissance, & tenir toutes choses en paix, faisant recognoistre son authorit: & que attendant nouvelle desdits vaisseaux, qui devoient venir, pour voir & savoir particulirement ce qui se seroit pass au Conseil de sa Majest, sur les diffrents qu'ils avoient eus avec mondit Seigneur qui les avoit exclus de la societ, pour y adjoindre la Nouvelle societ. Il me dit qu'il croyoit que tout seroit d'accord, estant sur lesdits termes quand il partit de Honnefleur. Je luy dis que je m'estonnois comme il avoit quitt son vaisseau, puisque sa presence y eust est bien requise la venue dudit sieur de Caen: il respondit que pour y estre il n'auroit pas mieux fait, & que l'ordre qu'il avoit laiss un appell la Vigne, dudit Honnefleur, qui commandoit en son absence, estoit tel que si 22/1006 l'on apportoit un arrest du Conseil en bonne forme, qu'il eust y subir sans aucune resistance, que s'ils estoient d'accord avec leur societ, qu'il eust l'assister de tout ce qui seroit en son possible & pouvoir, si autrement qu'il se conservast du mieux qu'il pourroit, suivant l'ordre qu'il luy avoit laiss, & que l'on ne pouvoit rien prtendre, que l'on ne vit l'arrest des Messeigneurs du Conseil: ce qu'attendant je leurs rendisse la justice, laquelle m'avoit est encharge: ce que je promis faire. Je luy fis aussi entendre comme j'avois retenu les peleteries qui estoient en ceste habitation, pour subvenir aux necessitez qui pourroient arriver; il me dit que c'estoit bien fait: le lendemain il s'en alla aux trois rivieres, pour traitter avec les sauvages. [Note 517: Le 13 de juin tait un dimanche.] Le 15 dudit mois[518] arriva un Canau o il y avoit un homme appel Halard, de l'esquipage dudit sieur de Caen, qui m'apporta une lettre par laquelle il me donnoit advis de son arrive, & la contrarit du temps qu'il avoit eu au passage, ayant chose importante me communiquer, de la part de Monseigneur le Viceroy, qui ne pouvoit estre si tost par del: d'autant qu'il croit avoir affaire avec ledit sieur du Pont, & de plus me prioit d'envoyer une chalouppe advertir les sauvages de sa venue, & du nombre des marchandises qu'il leur apportoit, qu'il m'envoyeroit le sieur de la Ralde, pour communiquer quelques affaires en renvoyant ledit du May: que si je pouvois l'aller treuver que je le fisse, mais alors le temps, & les affaires, ne me le peurent permettre: Car ce n'estoit pas la 23/1007 saison de laisser l'habitation ny le fort, veu tant de dangers arrivez ceux qui ont fait semblables choses. [Note 518: La suite donne entendre que c'tait le 15 juillet.] Le Vendredy 16[519], n'ayant point de chalouppe, je dlibr d'envoyer un Canau avec ledit Halard, & un gentilhomme appell du Vernay[520], de l'esquipage dudit du May, avec un autre de l'habitation, advertir les sauvages de la venue dudit sieur de Caen. [Note 519: Le 16 juillet, qui tait en effet un vendredi.] [Note 520: Ce gentilhomme avait dj voyag au Brsil. (Sagard, Hist. du Canada, p. 658.)] Le 17 de Juillet arriva une chaloupe, o estoit Rommier[521], l'un des Commis de la nouvelle societ: qui l'an prcdent avoit hyvern en ceste habitation, avec ledit du Pont, lequel m'apporta plusieurs despesches, avec lettres des sieurs Dolu, de Villemenon, & dudit de Caen, lequel surprit quelque lettres, avec coppie de l'arrest en faveur des anciens Associez, que l'on envoyoit audit du Pont, par lesquelles nous vismes, que l'arrest avoit est signifi audit sieur de Caen, estant en son vaisseau, la radde de Dieppe: lequel avoit protest de nullit, & fut ledit arrest publi son de trompe, dans ladite ville de Dieppe, & autres lieux o besoin a est. [Note 521: Ou Roumier, il avait t sous-commis dans l'ancienne socit (ci-dessus, p. 7).] Aprs avoir veu & consider toutes ces choses, avec l'advis de ceux que je trouvay propos, & voyant que sur le procs advenu entre les deux societs, sa Majest a ordonn que lesdits articles seroient representez, pour aprs iceux estant veus & examins, y estre pourveu, soit par la runion des deux societs, ou par l'establissement d'une nouvelle, ce pendant 24/1008 permis aux associez des deux compagnies, de trafiquer, & faire traitte, pour l'anne 1621 seulement, tant par les deux vaisseaux ja partis, que par deux autres eux appartenans, chargs & prest partir, sans se donner aucun empeschement, ny user d'aucune violence, peine de la vie: la charge qu'ils seront tenus de contribuer pour la presente anne, esgalement & par moiti, l'entretenement des Capitaines, soldats, & des religieux establis & residens en l'habitation: & neantmoins deffences sont faictes ausdits Pore[522], & tous autres, de sortir l'advenir aucuns vaisseaux des ports & havres de ce Royaume, ny faire embarquement, sans prendre cong dudit sieur Admiral, en la manire accoustume, peine de confiscation des vaisseaux & marchandises, & autres plus grandes peines s'il y eschet. Signifi le 26 dudit mois[523]. Voila l'arrest du Conseil de sa Majest. Lesdits articles dudit sieur Dolu, furent confirmez par le Conseil, le 12 de Janvier 1621 hormis quelques uns. [Note 522: Les principaux associs de Thomas Fore, taient Lucas Legendre, Louis Vermeulle, Mathieu Dusterlo, Daniel Boyer, et autres, tous membres de l'ancienne socit. (Voir M. Ferland, I, p. 200, note 1.)] [Note 523: Probablement le 26 de novembre 1620, les lettres de la nouvelle socit tant du 8 novembre de cette mme anne. (Voir M. Ferland, I, 200, note 1.)] Il fut resolu que ledit pre George prendroit la peine d'aller Tadoussac en diligence, & Guers avec luy, dans la mesme chaloupe, pour treuver ledit de Caen, & apporter le remde requis toutes ces affaires, sachant bien que ledit du Pont voudroit jouir du bnfice dudit arrest, o il y alloit de la vie, celuy des deux qui useroit de violence: & pour ce qui 25/1009 estoit de la faute qu'ils avoient commise, de partir sans cong de l'Admiraut: ledit arrest monstroit qu'on en avoit fait mention, & instance au Conseil, o estoit port, que si l'advenir ils partoient sans cong, il y auroit confiscation du vaisseau, & marchandises, avec autres punitions, sans despens, & que chacun partiroit par moiti aux frais de l'habitation, aux hyvernans, & que chacun jouiroit du bnfice de la traitte son proffit. Ledit Pre partit ce mesme jour 17 de Juillet, avec plain pouvoir de moy, d'accommoder toutes choses l'amiable, avec le sieur de Caen, & par mesme moyen le satisfaire des plaintes qu'il faisoit, des Pres Paul[524] & Guillaume, qui avoient est saisis de quelques lettres, us de paroles & de menaces son desavantage, taschant le mettre mal avec son esquipage: qu'il les avoit traittez favorablement, selon le rapport qui en fut fait, & ne peut on si bien faire, qu'il ne tombast quelque lettre entre les mains dudit du Pont, & une autre que je receus de leur part, o il me faisoit entendre ce qui s'estoit pass, & que j'eusse rendre la justice selon la volont du Roy, & quelqu'autres discours de compliment: je donne les lettres au Pre, pour les faire voir au sieur de Caen. [Note 524: Le P. Paul Huet, venu en Canada ds 1617, tait repass en France avec Champlain en 1618. On lui avait donn ordre d'y solliciter les pouvoirs et les aumnes ncessaires pour commencer l'tablissement d'un couvent rgulier Qubec, en titre de sminaire, o les enfants seraient entretenus et instruits. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 150.) Il tait de retour Qubec, avec le P. Guillaume Poullain, depuis le mois de juin 1619. (_Ibid_. P. 154.).] Le 24 de Juillet, arriva ledit pre George, lequel me dit que ledit sieur de Caen, se vouloit saisir du vaisseau dudit du 26/1010 Pont, en son arrive: & estant sur le point de l'excuter, comme le confirmoient les lettres dudit sieur de Caen, & qu'il ne passeroit plus outre, attendant ma venue, ce qui m'estonna grandement, considerant ledit arrest, qui defendoit sur peine de la vie, de ne s'inquiter: Je renvoyay la chaloupe avec ledit Guers, & lettres adressantes audit sieur de Caen, o je luy fis entendre, que pour les incommoditez qu'il y avoit en la chaloupe, que je n'y pouvois aller, & que dans neuf jours au plus tost, je serois audit Tadoussac. Je despesch promptement un canau, & mand audit du Pont qu'il m'envoyast une de ses barques pour m'en aller Tadoussac, ce qu'il fit, que dans six jours la barque fut Qubec, & ledit du Pont dedans, pour savoir ce qu'il auroit faire, avec ledit sieur de Caen, estant arriv Qubec: je m'embarquay la solicitation dudit Pre, n'estant pas mon dessein de partir de l'habitation, & mander seulement ce qui me sembloit, de la volont qu'il avoit de se saisir dudit vaisseau. Mais les persuasions avec les raisons que me donnoit ledit Pre, m'y firent resoudre, ayant laiss ledit, du May, en ma place pour commander, & encharg tous mes compagnons de luy obeir, comme moy mesme, je m'embarquay[525] le dernier de Juillet; ce mesme jour nous fismes telle diligence, que le lendemain au soir arrivasmes demie lieue de Tadoussac, prs la poincte aux allouettes, o je fis mouiller l'ancre. 27/1011 Aussi-tost[526] ledit sieur de Caen me vient trouver, o il me fit entendre ce qui estoit de son dessein: je luy dis que le service du Roy, & l'honneur de mondit Seigneur, m'avoit amen en ce lieu pour luy donner les conseils que je croyois qui luy seroient necessaires, & raisonnables, s'il les vouloit suivre, qui estoient de ne rien altrer au service de sa Majest, ny de ses arrests; & que l'authorit de Monseigneur demeurast en son entier: il me dit, qu'il n'avoit autre intention. [Note 525: Avec le P. George, comme on le voit plus loin.] [Note 526: Par cette expression aussitost, il semble qu'il faut entendre ds le lendemain matin. Car, d'aprs les dates qui prcdent, Champlain serait arriv la pointe aux Alouettes le premier d'aot; et, quelques lignes plus bas, il dit: le lendemain 3 d'Aoust.] Le lendemain 3 d'Aoust nous entrasmes audict Port de Tadoussac, o ledit sieur de Caen me receut avec toutes sortes de courtoisies, m'offrant son vaisseau pour m'y retirer, le remerciant de tout mon coeur & le priant me permettre de demeurer en ma barque, pour ne me monstrer passionn un party, ny l'autre, puisqu'il estoit question de rendre justice, & voyant qu'il estoit propos de ne m'en aller que tout ne fut en paix. Il fut question de traitter d'affaire, ledit de Caen fit quelque proposition sur le fait de la peleterie; que l'on ne treuva propos, & luy en donna-on les raisons: il s'opiniastre & dit avoir des commandements particuliers, je le somme de les monstrer pour y obir, il m'en fait refus, je luy offre de mettre papiers sur table, & qu'il en fit de mesme, ce qu'il ne voulut, & dit qu'il desiroit avoir le vaisseau dudit du Pont, pour aller la guerre, contre les ennemis qui estoient en la riviere: je luy remonstre, qu'il regarde de ne contrevenir l'arrest, je luy dis les raisons qui l'obligoient de s'en distraire: & pour ce qui estoit de chasser les ennemis, il avoit trois vaiseaux, deux entr'autres 28/1012 capables de courir toutes les costes, avec cent cinquante hommes, & qu'il avoit plus de force qu'il n'en failloit: il persiste de vouloir avoir ledit vaisseau, je le somme de donner ses advis, il le fait; aprs avoir fait quelque refus, je luy respons par articles: je luy envoye la response avec les articles, qu'il ne trouve sa fantaisie. Il avoit fait faire une protestation audit du Pont, contenant un grand discours, des interests qu'il avoit sur ledit du Pont, & veut avoir son vaisseau: ledit du Pont me presente requeste sur ce que veut faire ledit de Caen contre les arrests du Roy, & prevoyant la ruine manifeste qui pouvoit arriver, de voir un arrest enfraint, bien que ledit sieur de Caen dit, qu'il n'y veut rien attenter au contraire: Le pere[527] & ledit sieur de Caen, eurent plusieurs paroles, qui apportoient plustost de l'altration, que la paix, voyant ne pouvoir rien gaigner sur luy, je fais des ouvertures, comme il peut servir le Roy, je m'offre d'aller dans le vaisseau dudit du Pont, courir sur les ennemis, le suivre par tout, non seulement dans des vaisseaux, mais dans des barques, chalouppes, ou canaus, par terre s'il en est besoin. Je luy dis qu'il ne peut refuser l'offre que je luy fais, me donnant de ses hommes, estant en lieu qui despende de ma charge, & luy remonstre qu'en ce faisant, ce sera servir le Roy, & mondit Seigneur, & qu'ainsi il n'usera de violence, & ne contreviendra aux arrests de sa Majest, & mondit Seigneur y sera servy, & que s'il a des prtentions, il les vuidera en France. [Note 527: Le P. George.] 29/1013 Il n'en veut rien faire, il s'attache sa charge, & aux particuliers commandemens qu'il avoit du Roy, & de mondit Seigneur. Je le prie & conjure derechef, me les monstrer pour y satisfaire: il s'opiniastre plus que jamais; le voyant ainsi resolu, je prens le vaisseau dudit sieur du Pont en ma sauvegarde, & voulant le conserver pour l'authorit du Roy, & l'honneur de mondit Seigneur, devant tout son esquipage, & aprs qu'il en useroit comme bon luy sembleroit la forme de justice, qu'il falloit que je fisse ainsi. Ledit sieur de Caen, proteste devant tout son esquipage, de s'aller saisir dudit vaisseau, & qu'il chastiera ceux qui voudront resister, disant qu'il ne recognoissoit de justice en ce lieu. J'envoye prendre possession dudit vaisseau, & ledit sieur de Caen y envoya un homme, pour faire inventaire de ce qu'il y avoit, & ainsi s'en saisit, comme ayant la force en main: voila comme se passa cette affaire. Or premier que ledit sieur de Caen entrait au vaisseau, dudit du Pont, je leve l'ancr le 12 d'Aoust, & m'en allay passer le Saguenay, pour ne me trouver la prise que feroit ledit de Caen, lequel le lendemain me vient trouver avec sa chalouppe, pour traicter de l'ordre que nous devions tenir, pour la conservation de ladite habitation: je le priay de me donner quelques Charpentiers pour achever le magazin encommenc, & qu'il n'y avoit aucun lieu o l'on peust mettre aucune chose couvert; il me dit qu'il avoit affaire de ses hommes, pour accommoder son vaisseau, qu'il vouloit partir 30/1014 promptement, pour aller Gaspey, & autres lieux, courir sur l'ennemy, si lieu avoit, avec sa barque, & qu'il me l'envoyeroit avec le reste des hommes, qui devoient hiverner l'habitation. Il me demande le payement des vivres qu'il avoit vendus audit du Pont, pour ceux qui devoient hyverner de leur part l'habitation, pour le prix de mille Castors, & sept cens pour les marchandises, qui avoient est estimes en sa barque, suivant la traicte qui se faisoit avecques les Sauvages, d'autant que nous avions interdit ladite traicte, pour les raisons que j'ay dit cy dessus. Aussi tost que ledit sieur de Caen se fut saisi du vaisseau dudit du Pont, il luy remit entre les mains, disant qu'il n'estoit point arm comme il falloit. Ledit pre fut Tadoussac, le 14 dudit mois, luy faire delivrer les Castors, & ainsi nous nous separasmes. Le lendemain, ledit sieur de Caen envoya faire une protestation par Hbert [528]: s'il eust voulu suivre le conseil que je luy voulus donner, il eust fait ses affaires, sans rien altrer, & avec suject de pretendre de grands interests pour le Roy, & Monseigneur, dautant que ledit du Pont n'avoit apport aucuns vivres pour les hyvernans, & qu' faute de ce, l'habitation pouvoit estre abandonne, & le service du Roy, altr. [Note 528: Louis Hbert, apothicaire, qui tait dans le pays depuis quatre ans.] C'estoit moy ( faute que ledit du Pont ne m'eust fourny les commoditez) de les demander audit de Caen, pour conserver la place; & en me les delivrant, avecques hommes pour hyverner, 31/1015 j'estois tenu, par la voye de justice, de renvoyer tous ceux de l'ancienne societ, prendre ceux dudit de Caen, & retenir toutes les marchandises, traictes ou traicter, sans les delivrer qu' son retour, qu'indubitablement ils luy eussent est adjuges par voye de justice: Mais au contraire, les vivres que n'avoit ledit du Pont, pour fournir 25 hommes en leur part, ledit sieur de Caen luy vendit les tiens, ce qu'il ne devoit faire, & fut ce qui m'estonnoit, ne pouvant gouster ceste proposition, croyant selon mon opinion, que mille Castors, qu'il tiroit contant, luy estoient plus aseurez en les apportant, que ce qu'il eust peu esperer par justice, de ceux qui estoient entre mes mains, qui nantmoins estoit chose bien asseure. Ce pendant que l'on s'amusoit toutes ces contestations, il y avoit un petit vaisseau Rochelois, qui traittoit avec les sauvages, quelque cinq lieues de Tadoussac, dans une Isle appelle l'Isle verte[529], o ledit sieur de Caen envoya aprs nostre dpartement: mais c'estoit trop tard, les oyseaux s'en estoient allez un jour ou deux auparavant, & n'y treuvast on que le nid, qui estoit quelque retranchement de pallissade qu'ils avoient fait, pour se garder de surprise, pendant qu'ils traittoient, l'on mit bas les pallissades y mettant le feu. [Note 529: C'est, sans doute, parce que les Rochelois venaient faire la traite cette le, malgr les privilges des compagnies, qu'elle tait appele le de la Guerre, ds le temps de Jean Alphonse.] Le Capitaine le Grand qui y avoit est, s'en reuint, comme il estoit party. Nous fismes voilles de la pointe aux allouettes le 15 d'Aoust, & arrivasmes Qubec le 17 o estant je donn 32/1016 ordre faire parachever le magazin, & ledit sieur de Caen envoya les armes, que le Roy nous donnoit pour la defence du fort. _S'ensuit les armes qui me furent livres, par les commis tant du sieur de Caen & Guers, commis de Monseigneur de Montmorency, que par Jean Baptiste Varin, & Halard, le Mercredy 18 d'Aoust 1621._ 12 Hallebardes, le manche de bois blanc, peintes de noir. 12 Harquebuses rouet, de cinq six pieds de long. 2 autres mesche de mesme longueur. 523 livres de bonne mesche. 187 autre de pourrie. 50 Piques communes. 2 Petarts de fonte verte, pesant 44 livres chacun. Une tante de guerre en forme de pavillon. 2 Armets de Gens-d'armes, & une senderiere. 64 Armes de Piquers sans brasards. 2 Barils de plomb en balles Mousquets pesant 439 livres. Lesdites armes & munitions cy-dessus ont est contes & receues Qubec, par monsieur de Champlain Lieutenant gnral de Monseigneur le Viceroy en la Nouvelle France, present le sieur Jean Baptiste Varin, envoy exprs en ce lieu par monsieur de Caen, & de moy commissionnaire de mondit seigneur. Fait audit Qubec, le susdit jour que dessus. Sign Guers commissionnaire, & au dessous Jean Baptiste Varin. J'ay soussign Jaques Hallard, confesse avoir mis entre les mains de monsieur de Champlain Lieutenant de Monseigneur de Montmorency, Viceroy de ces terres, trois cens dix livres de 33/1017 Poudre canon, en deux Barils, & 2479 livres de plomb, en balles mousquet, en six barils, ne sachant dire si cesdites munitions sont du Roy ou de monsieur de Caen. A Qubec ce jourd'huy dernier jour d'Aoust 1621. Sign Isaac[530] Halard. [Note 530: Jacques. Ce Jacques Halard, ou Allard, parat tre celui qu'on retrouve plus tard tabli dans le pays.] Je demanday ausdits commis si ledit sieur de Caen ne m'envoyoit point de mousquets, & d'avantage de poudre, & meilleure que celle canon, pour les mousquets: ils me dirent qu'ils n'avoient receu que les armes qu'ils m'avoient donnes. Je ne me pouvois imaginer que sadite Majest n'eust ordonn des armes feu avec de la poudre, qui sont les choses principales & necessaires, pour la defence d'une place, & se maintenir contre les ennemis: & ainsi fallut s'en passer, mon grand regret. Je ne me pouvois imaginer que sa Majest nous eust envoy si peu de munitions de guerre, veu les lettres qu'elle m'avoit fait l'honneur de m'escrire, accompagnes de celle de Monsieur de Puisieux, comme j'ay dit cy-devant. Quelques jours aprs, ledit sieur de Caen envoya des vivres, pour la nourriture des hommes qui devoient hyverner au nombre de 25, comme j'avois demand chacun des deux societs, qui m'avoient est promis pour la conservation de la place, il n'en vint que 18 de sa part, & trente que laissa l'ancienne societ. Ledit sieur de Caen ayant mis ordre ses affaires, partit de Tadoussac le 29e jour d'Aoust. 34/1018 Et le mardy 7 de Septembre partit aussi ledit sieur du Pont, & le pre George[531], de Qubec, qui me promit communiquer audit sieur Dolu, tout ce qui s'estoit pass & fait: ne doutant point, que ce faisant tout iroit l'amiable, & auroit est en paix, & que tant de discours inutils qui s'estoient faits & passez par del, se fussent appaisez; esperant avoir plus de repos l'advenir: & oster le plus que l'on pourroit les chicaneries. Deux mesnages retournerent. Car depuis deux ans, 35/1019 ils n'avoient pas desert une verge de terre, ne faisant que se donner du bon temps, chasser, pescher, dormir, & s'enyvrer avec ceux qui leurs en donnoient le moyen: je fis visiter ce qu'ils avoient fait, o il ne se trouva rien de desert, sinon quelques arbres couppez, demeurans avec le tronc & leurs racines: c'est pourquoy je les renvoyay comme gens de nant, qui despensoient plus qu'ils ne valloient: c'estoient des familles envoyes, ce que l'on m'avoit dit, de la part dudit Boyer en ces lieux, au lieu d'y envoyer des gens laborieux & de travail, non des bouchers & faiseurs d'aiguilles, comme estoient ces hommes qui s'en retournrent, il me sembla bon, pour esviter aux chicaneries, de faire quelques ordonnances, pour tenir chacun en son devoir. Lesquelles je fis publier le 12 de Septembre[532]. [Note 531: Le P. George tait porteur de la requte suivante: SCACHENT TOUS QU'IL APPARTIENDRA. Que l'an de grce 1621, le 18e jour d'Aoust, du Rgne de trs-haut, tres-puissant & tres-Chrestien Monarque Louys 13e du nom, Roy de France, de Navarre & de la nouvelle France ditte Occidentale, du Gouvernement de haut & puissant Seigneur Messire Henry Duc de Montmorency & de Dampville, Pair & Admiral de France, Gouverneur & Lieutenant gnral pour le Roy en Languedoc, & Viceroy des pays & terres de la nouvelle France ditte Occidentale, de la Lieutenance de noble homme Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine, Lieutenant gnral esdits pays & terres dudit seigneur Viceroy, que par permission dudit sieur Lieutenant se seroit faicte une assemble gnrale de tous les Franois habitans de ce pas de la nouvelle France, afin d'aviser des moiens les plus propres sur la ruyne & desolation de tout ce pas, & pour chercher les moiens de conserver la Religion Catholique, Apostolique & Romaine en son entier, l'authorit du Roy inviolable & l'obeissance deue audit Seigneur Viceroy, aprs que par ledit sieur Lieutenant, Religieux & habitans, presence du sieur Baptiste Guers Commissaire dudit seigneur Viceroy, a est conclud & promis de ne vivre que pour la conservation de ladicte Religion, obeissance inviolable au Roy & conservation de l'autorit dudit Seigneur Viceroy, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a est d'une pareille voix dlibr, que l'on feroit choix d'une personne de l'assemble pour estre dput de la part de tout le gnral du pays, afin d'aller aux pieds du Roy, faire les trs humbles submissions ausquelles la nature christianisme & obligation, rendent tous sujects redevables, & presenter avec toute humilit le Cahier du pays, auquel seront contenus les desordres arrivez en ce pays, & notamment ceste anne mil six cens vingt-un. Et aussi qu'iceluy dput aille trouver nostre-dit seigneur Viceroy, pour luy communiquer semblablement des mesmes desordres, & le supplier se joindre leur complainte, pour la demande de l'ordre necessaire tant de mal-heurs, qui menacent ces terres d'une perte future, & finallement pour qu'iceluy dput puisse agir, requrir, convenir, traicter & accorder pour le Gnral dudit pays, en tout & par tout ce qui sera l'advantage dudit pays. Et pour ce tous d'un pareil consentement & de la mesme voix cognoissant la saincte ardeur la Religion Chrestienne, le zle inviolable au service du Roy, & de l'affection passionne la conservation de l'autorit dudit seigneur Viceroy, qu' tousjours constamment & fidellement tesmoign le Reverend Pre Georges le Baillif Religieux de l'ordre des Recollects, joint sa grande probit, doctrine & prudence. Nous l'avons commis, dput, & dlgu, avec plain pouvoir & charge de faire, agir, representer, requrir, convenir, escrire & accorder, pour & au nom de tous les habitans de ceste terre, suppliant avec toute humilit sa Majest, son conseil & nostre-dit seigneur Viceroy, d'agrer ceste nostre dlgation, conserver & protger ledit R. Pre en ce qu'il ne soit troubl ny molest de quelque personne que ce soit, ny sous quelque pretexte que ce puisse estre, ce que paisiblement il puisse faire, agir & poursuivre les affaires du pais, auquel nous donnons de rechef pouvoir de rduire tous les advis luy donnez par les particuliers en un cahier gnral, & iceluy apposer sa signature avec ample dclaration que nous faisons, d'avoir pour aggreable & tenir pour vallable tout ce qui sera par iceluy Reverend Pre faist, sign, requis, negoti & accord pour ce qui concernera ledit pays, & de plus luy donnons pouvoir de nommer & instituer un ou deux Advocats au Conseil de sa Majest, Cours souveraines & jurisdictions, pour & en son nom & au nostre, escrire, consulter, signer, plaider & requrir de sa Majest & de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de ceste nouvelle France. Si requrons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs, Gouverneurs, Prlats, Justiciers & tous qu'il appartiendra, de donner assistance & faveur audit Reverend Pre, & empcher qu'iceluy allant, venant, ou sejournant en France, ne soit inquit ou molest en ceste dlgation avec particulire obligation de recognoissance, autant qu'il sera nous possibles. Donn Kebec en la nouvelle France sous la signature des principaux habitans, faisans pour le gnral, lesquels pour autentiquer d'avantage ceste dlgation, ont pri le tres-Reverend Pre en Dieu Denis Jamet, Commissaire des Religieux, qui sont en ces terres d'apposer son sceau Ecclesiastique ce jour & an que dessus, sign Champlain, Frre Denis Lamet Commissaire, Frre Joseph le Caron, Hbert Procureur du Roy, Gilbert Courseron Lieutenant du Prevost, Boull, Pierre Reye, le Tardif, I. Le Groux, P. Desportes, Nicolas Greffier de la jurisdiction de Kebec & Greffier de l'assemble, Guers Commissionn de Monseigneur le Viceroy & present en ceste eslection, & seelle en placard du seel dudit Reverend Pre Commissaire. (Sagard, Hist. du Canada, p. 73 et suiv.)] [Note 532: Le 12 de septembre tait un dimanche.--L'on ne trouve plus de copie, dit M. Ferland, des rglements faits par Champlain. Il serait fort intressant de connatre cette premire bauche d'un code canadien. (Cours d'Hist. du Canada, I, note 1 de la p. 202.)] 36/1020 _L'Autheur faict travailler au fort de Quebec. Voye asseure qu'il prpare aux Entrepreneurs des descouvertures. Est expdient d'attirer quelques sauvages. Arrive du sieur Santin commis du sieur Dolu. Runion des deux socits._ CHAPITRE V. Ce n'est pas peu que de vivre en repos, & s'asseurer d'un pas, en si fortifiant & y mettant quelques soldats pour la garde d'iceluy, qui apporteroit plus de gloire mille fois que n'en vaudroit la despence, & le Viceroy en recevroit du contentement, pour estre hors de danger de l'ennemy. Les sauvages nous assisterent de quelque Eslan, qui nous fit grand bien, car nous avions est assez mal accommodez de toute chose, hormis de pain, & d'huille; les petites divisions qu'il y avoit eues entre les deux societs l'anne d'auparavant, avoit caus ce mal: & estans bien reunies, il n'en pouvoit que bien arriver, tant pour le peuplement, que descouvertures, que augmentation du trafficq, ausquelles choses chacun y doit contribuer du sien en temps qu'il pourra. L'une des choses que je tiens en ceste affaire, & pour l'augmentation d'icelle, est les descouvertures, & comme elles ne se peuvent faire qu'avec de grandes peines & fatiques, parmy plusieurs rgions & contres, qui sont dans le milieu des terres, & sur les confins d'icelle l'occident de nostre 37/1021 habitation, parmy plusieurs nations, aux humeurs & forme de vivre, desquels il faut que les entrepreneurs se conforment. Il y a bien considerer d'entreprendre meurement, & hardiment cest affaire, avec un courage masle: mais aussi est il bien raisonnable, que le labeur de telles personnes soyent recogneus par quelques honneurs & bien-faits, comme font les estrangers en telles affaires, pour leurs donner plus d'affection & de courage d'entreprendre: & si on ne le fait, mal-aisment se peut il faire chose qui vaille. Pour la societ, ce seroit elle qui deveoit autant y apporter du leur que personnes, car un grand bien leur en reviendroit, encores que ceux de l'ancienne societe jusques present, n'ayent jamais gratifi les entrepreneurs d'aucune chose: au contraire ont ost le moyen de bien faire, en temps qu'ils ont peu. Et pour ouvrir le chemin cest affaire, j'avois pense prparer quelque voye, qui fut seure & advantageuse pour les entrepreneurs, afin qu'avec plus de courage & asseurance, ils entreprinssent ce dessein. Qui estoit d'attirer quelques nombres de sauvages prs de nous, & y avoir une telle confiance, que nous ne puissions estre desceus ny trompez d'eux, & pour cet effect, j'avois pratiqu l'amiti d'un sauvage appelle Miristou, qui avoit tout plein d'inclination particulire aymer les Franois, & recognoissant qu'il estoit desireux de commander, & estre chef d'une trouppe, comme estoit son feu pre, il m'en parla plusieurs fois, avec tout plein de protestations d'amiti qu'il me dit nous porter, bien que se jugeasse que ce n'estoit en 38/1022 partie que pour parvenir son dessein, mais il faut tenter la fortune, & me dit que si je pouvois faire en sorte qu'il peust obtenir ceste grade de Capitaine, qu'il feroit merveille pour nous: Je l'entretins une bonne espace de temps, depuis l'Automne jusques au Printemps, o confrant avec luy, je luy dis, Si tu es esleu par les Franois, j'y feray consentir tes compagnons, & te tiendront pour leur chef, mais aussi qu'au pralable, il devoit nous tesmoigner une parfaite amiti, ce qu'il promit faire. Le 8 de Juin[533] arriva le sieur Santein, l'un des commis de la nouvelle societ, qui me donna advis de la reunion des deux societs, que l'ancienne ayma mieux entrer en la aociet nouvelle, que donner dix mille livres la nouvelle, ayant cinq douziesme, & la nouvelle pour les sept durant quinze annes, & ainsi que le conseil par arrest l'avoit ordonn. [Note 533: 1622.] La premire chose que je dis ce sauvage, estoit qu'avec ses compagnons ils cultiveroient les terres proches de Qubec, faisant une demeure arreste, luy et ses compagnons, qui estoient au nombre de trente, qu'ayant mis les terres en labeur, ils recueilleroient du bled d'Inde pour leurs necessitez, sans endurer quelques fois la faim qu'ils ont, & par ainsi nous les tiendrions comme frres. De plus nous monstrions un chemin l'advenir aux autres sauvages, que quand ils voudroient eslire un chef, que ce seroit avec le consentement des Franois, qui feroit commencer prendre quelque domination sur eux, & pour les mieux instruire en nostre crance. 39/1023 Il me promit de faire ainsi, & de fait il fit si bien avec ses compagnons (desquels il avoit gaign l'affection) que pour monstrer un tesmoignage de sa bonne volont, premier que d'estre receu Capitaine. Ils commencrent deserter tous ensemble au Printemps, demie lieue de nostre habitation, & s'ils eussent eu de bon bled dinde ceste anne l, ils l'eussent ensemenc, ce qu'ils ne peurent faire qu'en une partie, laquelle contient prs de sept arpents de terre[534], assez pour une premiere fois. Quelques jours aprs descendirent des sauvages des trois rivieres, o ils se trouverent trois quatre competiteurs, qui pretendoient la mesme charge, & y eut beaucoup de discours & conseils entr'eux, sur ce fait Miristou me vint treuver, luy sixiesme des plus anciens, me faisant entendre tout ce qui s'estoit pass, je l'asseuray qu'il ne se mit en peine, que je le ferois eslire chef, & que nous n'en cognoistrions point d'autre que luy en sa troupe, & le ferois entendre ses compagnons, & ceux qui luy disputoient ceste charge: le contentement qu'il eut, fit qu'il me presenta quelques quarante castors, & luy en fis donner une partie, pour avoir des vivres pour le festin de ses compagnons. [Note 534: C'est probablement ce que l'on a appel plus tard le dsert des Sauvages, qui tait situ la Canardire, au pied du second coteau parallle au fleuve. (Voir Concession de Michel Hup, 1652, greffe d'Audouard.)] Il s'en alla fort satisfait & content, je parlay tous ses compagnons & competiteurs, leurs faisant entendre le suject qui m'esmouvoit desirer qu'il fut chef, ils m'entendirent patiemment, & tous tesmoignerent qu'ils en estoient contens puisque je le desirois. 40/1024 Ils s'en retournerent avec volont de l'eslire pour chef, & faire les crmonies accoustumes. Cela fait il me vint treuver, accompagn de tous les principaux Sauvages, avec un present de 65 Castors, disant, J'ay est esleu pour chef, comme tels & tels que tu as cognus, l'un estoit mon pre qui avoit succed un autre de qui il portoit le nom de _Annadabijou_[535] il entretenoit le pas parmy les nations, & les Franois, j'en desire faire de mesme, & me tenir tellement li avec vous que ce ne sera qu'une mesme volont, & les presens qu'il m'avoit donnez n'estoient autre intention, que pour tousjours estre en mon amiti, & me devoit appeller son frre, pour plus de tesmoignage d'affection, chose qui avoit est resolue de l'advis de ses compagnons. [Note 535: Annadabijou.] Je le confirm en tout & par tout, l'asseurant que tant qu'ils seroient bons nous les aymerions comme nos frres, & que je les assisterois contre ceux qui voudroient leur faire du desplaisir: ils monstroient signe d'une grande resjouissance, & souvent se levoient en me venant mettre leurs mains dans les miennes, avec inclination, pour monstrer le contentement qu'ils avoient. Et me dit qu'il avoit chang son nom qui estoit _Mahigan aticq_, qui veut dire loup & cerf, _aticq_ veut dire cerf, & _Mahigan_ loup, je luy demand pourquoy ils luy donnoient ces deux noms si contraires, il me dit qu'en leur pas il n'y avoit beste si cruelle qu'un loup, & un animal plus doux qu'un cerf, 41/1025 & qu'ainsi il seroit bon, doux, & paisible, mais s'il estoit outrag & offenc il seroit furieux & vaillant. Je fus assez satisfait de ceste response pour un sauvage: voyant leur bonne volont, je me deliber luy faire un festin, & tous ses compagnons tant hommes que femmes & enfans, afin que devant tous il fut receu capitaine: pour plus de marque je fis le festin de la valleur de 40 castors, o ils se remplirent bien leur ventre, sans quelque petit trouble qui survint, il y eut eu plus de plaisir, mais le pre & le meurtrier son fils se trouverent ce festin, ausquels j'avois dfendu d'y assister, & mesme de venir nostre habitation, mais l'effronterie & l'audace de ces coquins fut grande & extrme, ce que sachant, je parl au chef pour voir comme il s'acquiteroit en sa nouvelle charge, luy disant, qu'il savoit bien pourquoy nous ne le dsirions voir, & qu'il eut le renvoyer, ce que fit aussi tost ledit _Mahigan aticq_, le meurtrier fait semblant de s'en aller, & le chef me le vint dire, je luy tesmoignay que je n'estois bien content, & ne me trouvay point au festin, o tous nos sauvages ne laissoient perdre un moment de temps festiner, pendant que _Mahigan aticq_ m'entretenoit un peu. Aprs un de nos gens me vint dire que le meurtrier ne s'estoit point retir, je fais semblant d'estre plus en collere que je n'estois, en me levant je fis prendre une arme pour aller treuver ledit meurtrier, ce que voyant _Mahigan aticq_, il me dit, je te prie de sursoir & ne l'aller chercher, & que c'estoit un fol, ce qu'il fit, & luy dit rudement & en collere, qu'il se retiraft, ce que firent le pre & le fils, qui fut le 42/1026 subjet que la crmonie ne se passa pas comme je me l'estois promis. Pour lors tous nos sauvages s'en retournrent fort saouls & remplis de viandes ayant fait faire la cuisine en une chaudire brasser de la bire, qui tenoit prs d'un tonneau. Le lendemain nos sauvages me vindrent trouver, avec tous les principaux, faisant apporter cent castors, en me disant que je n'eusse aucun desplaisir de ce qui s'estoit pass, & que cela n'arriveroit plus: entr'autre estoit un sauvage, qui avoit prtendu d'estre chef, fils d'un premier _Annadabigeou_, qui avoit est capitaine de ces lieux la, me representant les grands biens qu'avoit son feu pre, & qu'il estoit descendu de l'un des plus grands chefs qui fut en ces contres, & autres discours sur ce suject & que quoy qu'il n'eust est esleu chef avec la forme accoustume, que neantmoins il estoit capitaine, ayant tousjours port une affection particuliere aux Franois, qu'il venoit pour se faire recognoistre non comme principal chef, mais comme le second aprs _Mahigan aticq_. _Mahigan aticq_ reprenant la parole, dit qu'il l'advouoit pour tel, & comme sa seconde personne: & qu' son defaut il commanderoit, & que nous devions avoir la mesme confiance qu'en luy, & que se joignant ensemble ils tiendroient tout le monde en paix, que quand lesdits capitaines Franois seroient arrivez Tadoussac, savoir les sieurs de Caen & du Pont, estans en ce lieu ils les aseureroient derechef de leur bonne affection & fidlit, sieurs de donnant lesdits cent castors nous trois: pour estre bien runis ensemble, les maintenir de nostre 43/1027 part. Je leurs fis responce que si par le pass, ils avoient veu quelque chose entre les Franois, ce n'estoit pas jusques l pour en venir une guerre comme ils croyoient, estant tous bons amis, & que maintenant ils ne verroient plus de dispute entr'eux comme ils avoient veu par le pass, entre lesdits de Caen & du Pont, de plus qu'ils seroient fort satisfaits de l'eslection qui avoit est faite. Tous ces discours finis, je m'imaginay que puisqu'ils ne vouloient estre esleuz, que par contentement des Franois, & pour leur donner quelque sorte d'envie & d'honneur extraordinaire, tant pour eux que pour leurs descendans l'advenir: qu'il estoit propos de les recevoir capitaines avec quelques formalitez que je leurs fis entendre, que quand on recevoit un chef, que l'on obligeoit tels capitaines, porter les armes contre ceux qui nous voudroient offencer, ce qu'il promit faire, je luy donnay deux espes, qu'il eut pour agrables, & de ceste bonne rception & present, il fallut aller monstrer ces presens tous ses compagnons, & leur faire entendre tout ce qui s'estoit pass, & leur fis donner de quoy faire festin, ce que je fis la valeur de quelque nombre de castors: & aprs s'en allrent. Ainsi je cherchois quelque moyen de les attirer une parfaite amiti, qui pourroit un jour leur faire cognoistre en partie l'erreur o ils sont jusques present, ou leurs enfans qui seroient proche de nous: incitant les pres nous envoyer leurs enfans, pour les instruire nostre Foy, & par ainsi estans habitez, si la volont leur continuoit, l'on pourroit estre asseurez, que si on les menoit en quelque lieu aux descouvertures, qu'ils ne 44/1028 nous fausseront point compagnie, ayant de si bons ostages prs de nous, comme, leurs femmes & enfans: car sans les sauvages, il nous seroit impossible de pouvoir descouvrir beaucoup de chose dans un grand pays, & se servir d'autres nations, car il n'y auroit pas grande seuret, & ne leurs faudroit que prendre une quinte pour vous laisser au milieu de la course. _L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez Messieurs du Conseil. Des commodits qui reviendroient de ces decouvertures. Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de faire la paix entr'eux._ CHAPITRE VI. La cognoissance que de long temps j'ay eue, en la recherche & descouverture de ces terres, m'a tousjours augment le courage de rechercher les moyens qui m'ont est possible, pour parvenir mon dessein, de cognoistre parfaictement les choses que plusieurs ont dout. Ce que je tiens pour certain selon les relations des peuples, & ce que j'ay peu conjecturer de l'assiete du pays, qui sans doute me donne une grande esperance, que l'on peut faire une chose digne de remarque, & de louange, estant assist des peuples des contres, lesquels il faut contenter par quelque moyen que ce toit, ce qui ( mon opinion) sera ais, & tout le moins arrive ce qui pourra, pourveu que Dieu conserve les Entrepreneurs, il ne peut qu'il 45/1029 n'en revienne de grandes commoditez, qui serviront beaucoup en ceste affaire. Il y a long temps que j'ay propos & donn mon advis Nosseigneurs du Conseil, qui ont tousjours est bien receus; mais la France a est si brouille ces annes dernires, que l'on recherche faire la paix, ne pouvant y faire despence. Je peux bien asseurer, que s'il ne se faict rien en ce temps, malaisment se pourra-il faire quelque chose l'advenir: tous hommes ne sont pas propres risquer, la peine & la fatigue est grande; mais l'on a rien sans peine: c'est ce qu'il faut s'imaginer en ces affaires; ce sera quand il plaira Dieu: de moy, je prepareray tousjours le chemin ceux qui voudront aprs moy, l'entreprendre. Il y a quelque temps, que nos Sauvages moyennerent la paix avec les Yrocois, leurs ennemis; & jusques present, il y a eu tousjours quelque accroche pour la mfiance qu'ils ont des uns & des autres; ils m'en ont parl plusieurs fois, & assez souvent m'ont pri d'en donner mon advis, leurs ayant donn, & treuv bon qu'ils vesquissent en paix les uns avec les autres, & que nous les assisterions: mais quand il est question de faire la paix avecques des Nations, qui sont sans loy, il faut bien penser ce que l'on doit faire, pour y avoir une parfaicte seuret. Je leur proposay, leur en donner des moyens, & seroit un grand bien proche de nous; l'augmentation du trafic, & la descouverture plus ayse, & la seuret pour la chasse de nos Sauvages, qui vont aux Castors, qui n'osent aller 46/1030 en de certains lieux, o elle abonde, pour la crainte qu'ils ont les uns des autres; & y ont tousjours travaill jusques present. Le 6 dudit mois de Juin, arriverent deux Yrocois aux trois rivieres, pour traitter de ceste paix: le Capitaine m'en donne aussi-tost advis, & y envoyerent deux Canaux, pour les amener leurs Cabanes, proche de Qubec, o ils estoient logez. Le 9, ils vindrent aux Cabanes de nos Sauvages, lesquels ne manqurent de m'envoyer une chalouppe, pour aller voir la rception qu'il leur feroit: le m'enbarquay, accompagn dudit Sentein, & de cinq de mes compagnons, avec chacun son mousquet, o arrivant sur le bord du rivage, devant leurs cabanes, Le Capitaine Mahigan Aticq, accompagn de ses compagnons, avec les deux Yrocois son cost, s'en vient au devant de nous, battant leurs mains, & la mettant en la nostre, & en firent faire autant aux deux Yrocois, nous tenans chacun par la main, jusques ce que nous fussions la Cabane dudit Capitaine; o arrivant, nous trouvasmes nombre de peuples assis, chacun selon son rang. Ledit Chef, me tesmoigna estre fort satistaict, & tous ses compagnons, de ce que je m'estois achemin vers eux, pour voir les Yrocois, lesquels firent rapport, envers les leurs, de la bonne intelligence qui estoit entre nous, & eux. Ce faict, trois de nos Sauvages, avec les deux Yrocois, danserent, & aprs m'avoir demand si je l'aurois agrable, je leur tesmoignay estre contant. Ceste dance dura une bonne espace de temps; & achev qu'ils eurent de danser, chacun d'eux baisa sa main, & me la vindrent 47/1031 mettre en la mienne, en signe de paix, & bien-vueillance. Le meurtrier estoit l'un de ces trois danseurs, qui voulut mettre sa main dans la mienne, je ne le voulus jamais regarder; ce qui luy donna un grand desplaisir, de se voir ainsi mespris devant les Yrocois, & de toute l'assemble: il n'arresta gueres qu'il ne sortist de la cabane. Ce pendant le Chef commanda tous les hommes, femmes & filles, de danser; ce qu'ils firent quelque temps: La danse finie, il me remercia sa faon, & me pria de tousjours les maintenir en amiti: le luy dis, qu'il ne devoit point douter de mon affection, lors qu'il se comportera doucement avec nous. Je le priay de me venir voir le lendemain, & douze de ses principaux, & les deux Yrocois (nous traiterons du subjet de leur venue) ce qu'ils m'accordrent; & leur fis tirer quelques coups de mousquets: de l, nous nous r'embarquasmes pour retourner en nostre habitation. Le lendemain, ils ne faillirent venir avec les deux Yrocois; peu aprs leur arrive, je leur fis festin, suivant leur faon de faire: Aprs qu'ils eurent repeu, nous entrasmes en discours, sur ce qui estoit du traict de paix avec les Yrocois, le leur demanday comment ils entendoient faire ce traict: ils dirent que l'entreveue des uns aux autres, estoit avec amiti, tirant parolles de leurs ennemis, de ne les nuire ny empescher de chasser par tout le pas; & eux au semblable en feroient de mesme envers les Yroquois: & ainsi, ils n'avoient d'autres traictez faire leur paix. Je leur dis que parlementer, estoit vritablement faire les 48/1032 approches une paix, mais il falloit les seuretez d'icelle; & puis qu'ils m'en demandoient mon advis, je leur en dirois ce qui m'en sembleroit, s'ils me vouloient croire, quoy ils accorderent, & me prierent derechef, de leur en donner mon advis qu'ils suivroient au mieux qu'il leur seroit possible; & qu'aussi bien, ils estoient las & fatiquez des guerres qu'ils avoient eues, depuis plus de cinquante ans[536]; & que leurs pres n'avoient jamais voulu entrer en traict, pour le desir de vengeance qu'ils avoient de tirer du meurtre de leurs parens & amis, qui avoient est tuez; mais qu'ayant consider le bien qui en pourroit revenir, ils se resoudoient, comme dit est, de faire la paix. [Note 536: Ce passage nous donne, au moins d'une manire approximative, l'poque de cette fameuse querelle dont parlent Nicolas Perrot et la Relation de 1660 (ch. II), et qui fit des Algonquins et des Iroquois d'irrconciliables ennemis. Cette profonde division remonterait donc vers l'an 1570, si toutefois ce n'tait pas une simple recrudescence d'une inimiti encore plus ancienne; car les sauvages que Cartier trouva dans le pays, et qui semblent avoir t ce que l'on a appel les _bons Iroquois_, avaient dj pour ennemie, ds 1535, une nation vers le sud, appele alors Toudamans (les mmes sans doute que les Tsountouans, ou Tsonnontouans), qui leur menoient continuellement la guerre.] Response la premire question que je leur fis savoir, si ces deux Yrocois estoient venus pour leur particulier, ou s'ils avoient est envoyez de leur nation. Ils me dirent, qu'ils estoient venus de leur propre mouvement: & le desir qu'ils avoient de voir leurs parens & amis, qui estoient parmy eux dtenus prisonniers de longue main, les avoit fait venir; & l'asseurance qu'ils avoient du traitt de paix, commenc depuis quelque temps, estans comme en tresve les uns & les autres, jusqu' ce que la paix fut du tout asseure ou rompue. Je leurs dis que puisque ces hommes n'estoient dputez du pays, qu'ils les devoient traitter amiablement, avec 49/1033 toute sorte de paix & amiti, non pas en la faon comme s'ils estoient dputez du pays, & qu'ils devoient estre receuz, avec plus d'allegresse & de crmonie. De plus puisqu'ils voulaient venir une bonne paix, qu'il falloit qu'ils choisissent quelque homme d'esprit parmy eux, & l'envoyer avec ces deux Yrocois, ayant charge de traitter de paix, & les inciter envoyer en ce lieu de Qubec de leur part: lors qu'ils verroient que nous y assisterions, que cela seroit occasion de se mieux asseurer, comme estans obligez les maintenir. Ils trouverent cet advis bon, & de fait ils se resolurent d'y envoyer quatre hommes, savoir deux aux Yrocois, distans de Qubec de cent cinquante lieues, & leur fis donner la valleur de 38 castors de marchandises, des cent dont ils leurs avoient fait presents, & ces marchandises estoient pour faire present leurs ennemis leur arrive, comme est leur coustume, & ainsi s'en allrent fort contens. Voila un bon acheminement. _Arrive du Sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur leur raconte la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy l'Autheur. Arrive du sieur de la Ralde Tadoussac. Ce qui se passa le reste de l'anne 1622, & aux premiers mois de 1623._ CHAPITRE VII. Le 15 de Juin arriverent lesdits du Pont & de la Ralde, avec 4 barques charges de vivres & marchandises, ausquels je fis la meilleure rception qu'il me fut possible, & ne trouverent que 50/1034 toute sorte de paix, ce que plusieurs ne croyoient pas, suivant ce qui s'estoit pass. Ils ne savoient point que le subject en estoit ost, occasion pourquoy toutes choses s'estoient passes avec douceur, ils furent quelques huict jours faire leurs affaires, o durant ce temps, je leurs fis entendre comme ces sauvages avoient esleu un chef par nostre consentement, & le bien qui en pouvoit reussir, pourveu qu'on l'entretienne en ceste amiti. Mahigan aticq vient voir ces messieurs qui le receurent fort humainement sur ce que je leurs en avois dit. Lesdits du Pont & de la Ralde, partirent pour monter amont ledit fleuve aux trois rivieres, o ils trouverent quelque nombre de sauvages, en attendant un plus grand. Quelques jours aprs arriva le Sire, commis, qui nous apporta nouvelle de l'arrive dudit sieur de Caen Tadoussac, qui m'escrivoit qu'en bref il s'achemineroit par devers nous, aprs sa barque monte: me priant luy envoyer quelques scieurs d'aiz, & un canau en diligence audit du Pont & de la Ralde, ce que je fis, & ledit le Sire partit ce mesme jour pour retourner le treuver Tadoussac. Trois tours aprs arriva une barque des trois rivieres, qui alloit audit Tadoussac, suivant l'ordre qui luy avoit donn. Le Vendredy 15 de Juillet sur le soir, arriva ledit sieur de Caen dedans une chalouppe, craignant n'estre assez temps la traitte des trois rivieres: ayant laiss charge de despescher sa barque Tadoussac, pour l'aller treuver aux trois rivieres, 51/1035 je le receus au mieux qu'il me fut possible, me faisant entendre tout ce qui s'estoit pass en toutes les affaires, tant de la Nouvelle que de l'ancienne societ, quoy je satisfis au mieux qu'il me fut possible. Il me rendit la lettre suivante de sa Majest. Monsieur de Champlain, voulant conserver mon cousin le Duc de Montmorency aux droits & pouvoirs que je luy ay cy-devant accordez en la Nouvelle France, suivant les lettres patentes que je luy ay fait expdier, j'ay treuv bon que la contestation qui estoit mon Conseil, entre l'ancienne compagnie, faite par les precedents Gouverneurs, pour faire les voyages audit pas de la Nouvelle France, establis par mon cousin, suyvant son pouvoir; que ladite Nouvelle soit conserve au traitt, joignant en icelle ceux de l'ancienne qui y voudront entrer, ainsi que vous verrez par l'arrest de mon Conseil, qui vous sera envoy par le sieur Dolu, suivant lequel je veux & entend que vous vous gouverniez avec lesdits nouveaux associez, maintenant le pas en paix, en y conservant mon auctorit, en tout ce qui sera de mon service, quoy m'asseurant que vous ne manquerez, je prie Dieu qu'il vous ayt Monsieur de Champlain en sa saincte garde, escrit Paris le 20 de Mars 1622. sign Louis, & plus bas Potier. Ledit de Caen fut deux jours Qubec, & del s'en alla aux trois rivieres. Le lendemain sa barque arriva de Tadoussac, qui l'alla treuver. 52/1036 Le dernier dudit mois de Juillet, passa ledit de la Ralde, qui s'en retournoit Tadoussac, pour apprester son vaisseau, & del aller Gaspey, voir si n'y avoit point de vaisseaux, qui contrevinsent aux defences de sa Majest. Ledit de la Ralde arrive Tadoussac, & eut quelques paroles avec Hbert, que ledit sieur de Caen avoit laiss en sa place pour commander son vaisseau bien qu'arrivant ledit de la Ralde, le commandement estoit luy comme lieutenant dudit de Caen, & l'autre estoit son enseigne, qui ne voulut cognoistre ledit de la Ralde, & leur dispute vint sur le fait de la religion, bien que tous deux catholiques: car quand ledit de Caen qui estoit de la religion prtendue reforme, faisoit faire les prieres sur le derriere en sa chambre, & les catholiques sur le devant: & durant que ledit Hbert demeura au vaisseau, les prieres s'y continuoient, comme quand son chef y estoit: mais quand ledit de la Ralde y fut arriv comme lieutenant, & commandant audit vaisseau, il voulut que les catholiques vinssent faire leurs prires en la chambre, & que les prtendus reformez fussent en leur rang, sur le devant pour prier, Hbert s'y opposa, disant, que son capitaine ne l'entendoit, & ne luy en avoit donn Charge, ledit de la Ralde dit, quand le chef y est, il fait comme il l'entend, Mais quand j'y suis en son absence, je fais comme il me semble, & sur ce sujet il s'esmeut une grande dispute, qui s'appaisa par le moyen de quelques peres Recolets, comme d'autres personnes qui s'y treuverent. Hbert eut le tort de ceste dispute, & n'avoit pas de raison. 53/1037 Ledit sieur de Caen arriva des trois rivieres, le 19 d'Aoust, & le mercredy 24, je fis lire & publier les articles de messieurs les Associez, arrestez par le Roy en son Conseil. Le Jeudy 25, ledit de Caen partit de Qubec pour aller Tadoussac, & je fus avec luy jusques son departement qui fut le 5e jour de Septembre 1622. Ledit du Pont fut laisse l'habitation, pour principal commis de Messieurs les Associez, & hyvernasmes ensemble. En cet hyvernement estoient, tant hommes que femmes, & enfans cinquante personnes. Ledit de Caen estant party, nous eschouasmes quelque chalouppe, & sur le soir, qui fut le 6, levasmes les ancres pour aller Qubec, o fusmes contrariez de si mauvais temps, que nous nous pensasmes perdre au port aux saumons sur nos ancres, ne pouvant appareiller: mais le vent venant s'appaiser au 13 dudit mois, nous nous mismes sous voilles, & arrivasmes Qubec le 20. Le lendemain nous eschouasmes nostre barque, & fismes descharger le reste des commoditez, & aussi tost que tout fut descharg, Desdame fut despesch avec ne chalouppe luy septiesme, pour aller Tadoussac mener des matelots, & ramener une barque que l'on avoit laisse avec quelques cinq hommes, pour la garder, attendant que l'on y fust pour la ramener, d'autant qu'il n'y avoit point de matelots, pour esquipper les deux barques. Le 10 d'Octobre arriva la barque de Tadoussac, qui nous dit qu'un vaisseau de 50 60 tonneaux, estoit arriv Tadoussac 54/1038 pour faire pesche de baleine, laquelle il n'avoit peu faire la grande Baye, ny en autre port, & qu'il avoit est mis hors, ce qu'ils dirent, par monsieur de Grandmont, comme ils firent paroistre par leur commission qu'ils montrrent au Baillif ayde de sous commis, qui estoit rest audit Tadoussac: il estoit arm de quatre pices de canon de fonte verte, d'environ de sept huict cens pesant chacune, deux breteuils, & le vaisseau bien arm avec vingt quatre hommes, un bon pont de corde bien pouess, tout l'espreuve du mousquet, ayant la valeur de six sept cens escus de marchandises, pour traitter, au reste tres-mal amunitionnez de vivres, qui les contraignit de prendre du Bailly deux barils de pois, demy baril de lard, qu'ils payrent en chaudire de cuivre rouge, celuy qui y commandoit s'appelloit Guerard basque, qui s'estoit associ avec un Flamant, pour ce qui touchoit la marchandise de traitte. Ledit Guerard escrivit un mot de lettre audit du du Pont, par laquelle il luy demandoit des castors, pour la moicti moins que l'on traittoit, pour les marchandises qu'il avoit, luy en envoyant le memoire. Voila ce que nous apprismes. De plus ils dirent qu'il venoit un vaisseau espagnol audit Tadoussac de deux cens tonneaux, pour faire sa pesche de balaine, & dit que durant que les vaisseaux estoient Tadoussac, qui estoit[537] l'Isle verte, & avoit veu partir ledit vaisseau de la Ralde 55/1039 de Tadoussac, & que presque toutes les nuicts il venoit avec une chalouppe au port, & oyoit la plus part des discours qui se disoyent au vaisseau dudit sieur de Caen, jusques son dpart. [Note 537: Qu'il estoit.] De pouvoir y remdier il estoit impossible, pour n'avoir des matelots ny des hommes de main, affin de s'en servir en telles affaires, car il eut fallu au moins huict matelots d'ordinaire en l'habitation, & quelques dix ou douze quand il est question d'aller attaquer un ennemy, avec une vingtaine d'hommes, qui sceussent ce que c'est d'aller la guerre, c'est ce qui ne se voit point Qubec, l'on pense estre trop fort, & que personne ne seroit[538] entreprendre en ces lieux, mais la meffiance est la mre de seuret, c'est pourquoy suivant les advis que souvent je donnois, l'on devoit remdier la conservation du pays, & l'asseurance des hommes qui y demeurent, qui estoit d'achever le fort ja commence, & y avoir de bonnes armes & munitions, & garnison suffisante qui s'y entretiendroit pour peu de chose, autrement rien ne se peut maintenir que par la force. [Note 538: Lisez _n'oseroit._] L'on employa les ouvriers aux choses les plus necessaires de l'habitation. Ledit du Pont tomba malade de la goute le 27 de Septembre, jusques au 21 d'Octobre, & l'incommodit qu'il en sentoit, fit que pendant l'hyver il ne sortit point de l'habitation, pour son indisposition. Je passay le temps faire accommoder des jardins, pour y semer en l'Automne, & voir ce qui en reussiroit au printemps, ce que je fis y prenant un singulier plaisir, cette occupation n'estoit point inutille pour la commodit qu'en recevoit toute 56/1040 l'habitation, quoy personne n'avoit fait d'espreuve, car la plus part des hommes voudroient bien cueillir, mais rien semer, ce qui ne se peut, car l'on ne sauroit dire en ces lieux combien on reoit d'utilit des jardinages: un peu de soing & vigilance sert beaucoup un homme de commandement, car s'il n'a de l'affection qu' de certaine chose, malaisment peut il avoir beaucoup de commoditez sans main mettre, ou commander de ce faire, nos peres y estoient assez vigilans n'ayant autre soing que de prier Dieu & jardiner. L'un de nos peres appell le pre Irene[539], se resolut le 13 Dcembre d'aller hyverner avec les sauvages, pour apprendre leur langue, & profiter quelque chose s'il pouvoit pour l'amour de Dieu: mais le 22 dudit mois, il retourna son habitation, pour ne se pouvoir accommoder la vie de ces peuples[540]: Ledit pre y retourna pour la seconde fois[541], mais ne pouvant supporter la fatique, il s'en revint, & le pre Joseph plus robuste & accoustum ceste vie, se dlibera d'y aller passer trois mois de temps, qui estoit en bon temps, d'autant que la chasse de l'eslan se faisoit en quantit, o l'on ne 57/1041 mange que de la viande, bien que ce ne soit qu' cinq ou six lieues de nostre habitation, & partit le mesme jour qu'arriva ledit pre Irene qui fut le 17 de Janvier 1623. [Note 539: Le P. Irne Piat.] [Note 540: La cause de son retour, suivant Sagard, fut un peu diffrente. Le frre du sauvage qui s'tait charg du Pre tant tomb malade, le pilotois dcida que, le mal ayant est donn par un sauvage fort esloign de l, on l'enverroit tuer par l'un des frres du malade... Le P. Irne, estonn d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modrer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy un peuple gentil) il quitta l tout & s'en retourna au Convent pour y cathchiser les Franois... (Sagard, Hist. du Canada, p. 99.)] [Note 541: Quoique le P. Irne et, sans aucun doute, l'intention de se former et s'habituer aux fatigues des missions, il paratrait, d'aprs Sagard, que ce second voyage n'tait pas prcisment une mission. Il allait avec le Frre Charles, quelques lieues de Qubec, chercher un lan, dont les sauvages avaient fait prsent aux missionnaires. (Sagard, Hist. du Canada, p. 101 et suiv.)] Le 23 de Mars ledit du Pont retomba malade de ses gouttes ou il fut trs-mal avec de si grandes douleurs, que l'on n'osoit presque le toucher, quelque remde que le Chirurgien luy peust apporter, & fut ainsi tourment jusques au septiesme de May qu'il sortit de sa chambre. Le 19 de Mars il fit un temps fort violent accompagn de vens, tonnerre, gresle & esclairs, bien qu'en ce temps l'air est encore froid, & le pays remply de neiges & glaces. Le 19 d'Avril l'on commena accommoder une barque, pour aller Tadoussac, ce qu'estant acheve le premier de May, elle partit avec Desdames sous-commis & hommes, & ledit du Pont n'y peust aller pour son indisposition. Le 16 d'Avril il y avoit un pied de neige en quelques endroits. Je sem toutes sortes de grains le 20 dudit mois derrire l'habitation, o les neges estoient plustost fondues qu'ailleurs, pour estre au midy & l'abry du vent de Nortouest, qui est fort dangereux. Le lundy 8 de May, nos ouvriers allant coupper du bois pour scier, le mal-heur en voulut un jeune homme nomm Jean le Cocq, qu'une bche roulant d'un lieu autre passa par dessus luy, qui luy rompit le col, & luy escrasa la teste, & ainsi mourut pauvrement. Le 10 dudit mois, le pre Irene se resolut d'aller Tadoussac, pour essayer de faire quelque fruict aux sauvages de 58/1042 par del, cela m'estonnoit, voyant qu'il avoit assez faire, & de quoy s'employer par de, ce que je luy remonstr: mais ne le pouvant dissuader de ce voyage, il s'embarqua dans une chalouppe avec des sauvages qui le devoient mener: mais estant Tadoussac il changea de resolution[542], & s'en revint Qubec le 22 dudit mois, & son entreprise fut rompue, & ne pt demeurer Tadoussac avec nos gens, pour n'estre accommod comme il eust desir. [Note 542: Les Sauvages du Pre, dit Sagard, ayant est abouchez par un autre plus grand nombre qui estoient l attendans d'autres de leurs amis pour aller la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de renvoyer ledit Pre dans son Convent, jusques un autre temps, qu'ils le reprendroient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre, marry que son voyage ne luy avoit mieux succed. (Hist. du Canada, p. 109.)] Voyant que jusques au 14 de juin l'on n'avoit point nouvelle des vaisseaux, & craignant que quelque accident ne fut arriv, l'on dlibra d'envoyer une chalouppe Tadoussac, ce qui fut fait avec cinq hommes, & Olivier[543] Truchement pour faire revenir la barque si les vaisseaux n'estoient arrivez, pour retourner & aller Gaspey, recouvrir des vivres pour ceux qui resteroient l'habitation, & rapasser dans les vaisseaux pescheurs, partie des gens les moins utiles. En ce temps je fis paver la cour de l'habitation, avec quelques rparations au logis. [Note 543: Olivier le Tardif, qui devint plus tard commis de la Compagnie gnrale des Cent-Associs, et seigneur en partie de la cte de Beaupr.] Le Vendredy 16 arriva une chalouppe avec la nostre, o estoit un matelot appell Jean Paul[544] qui nous dit l'arrive du sieur Deschesnes Tadoussac, dans une barque, & avoit laiss son vaisseau Gaspey, pour taire pesche de poissons. [Note 544: Peut-tre Jean-Paul Godefroy.] 59/1043 Le 28 arriva Desdames avec la Realle, & deux Religieux, l'un apell le pre Nicolas[545], & l'autre 1623. le frre Gabriel[546], qui nous dirent que ledit sieur de Caen, n'estoit point encore arriv, qui nous mettoit en peine. [Note 545: Le P. Nicolas Viel, qui faisoit de grandes instances depuis trois ans pour venir en Canada, en reut Montargis la permission. (Le Clercq, Premier Etabliss. de la Foy, I, 246.)] [Note 546: Gabriel Sagard, Thodat. Voici comme il raconte lui-mme son arrive. Pendant que j'admirois ce saut (de Montmorency), un doux zephir enflant favorablement nos voiles, nous portoit Kebec, o nous arrivames la veille de S Pierre S. Paul, sur les cinq heures du soir en trs-bonne sant & assez bien mouillez d'une pluye qui nous tomboit du Ciel, de quoy nous loumes Dieu, & prmes port au lieu accoustum. Ayans pos l'anchre, & mis ordre ce qui nous concernoit, nous descendismes terre, saluames les Chefs de l'habitation, qui nous estoient venu recevoir au Port & nous entrames dans la Chapelle, o nous rendmes actions de grce nostre Seigneur de sa divine assistance; & en suitte poussez d'un desir extrme de voir nos Frres dans leur petit Convent, nous pensames prendre cong du sieur de Champlain pour nous y rendre au plustost, mais sa charit, outre les pluyes continuelles & l'obscurit du temps nous en empescherent, & nous retint coucher jusques au lendemain matin, que nous y fusmes conduits par un des Matelots de l'habitation. (Hist. du Canada, p. 159, l60.)] Le 2 de Juillet, arriva un Canau o estoit Estienne Brusl truchement, avec Desmarests, qui nous apporta nouvelle qu'il estoit arriv, il n'arresta Qubec qu'une nuict partant plus outre, pour advertir les sauvages, & aller au devant d'eux pour les haster de venir. Le 4 dudit mois arriva Loquin commis, dans une barque pour aller en traitte, qui estoit ce voyage lieutenant dudit sieur de Caen en son vaisseau, o montant haut, fit rencontre dudit du Pont, qui avoit est avec une chalouppe la riviere des Yrocois, pour persuader les sauvages de descendre Qubec, ce qu'il asseura audit Loquin, qui fit qu'ils rebrousserent chemin & s'en revindrent audit Qubec sur ceste esperance, que vritablement ce seroit une bonne chose s'ils pouvoient descendre ladite habitation, que cela releveroit de grandes 60/1044 peines & risques que l'on court. En ce temps un sauvage appell la Foyriere[547], donna advis que la plus grande partie des sauvages avoient deliber de nous surprendre, en mesme temps tant Tadoussac qu' Qubec, & assommer tout, la sollicitation du meurtrier, auquel advis l'on donna tel ordre, que depuis ledit meurtrier a desni fort & ferme qu'il n'eust voulu faire ce mal, disant que l'autre estoit un imposteur. Lesdits Deschesnes & Loquin voyant que les sauvages ne venoient point comme ils avoient promis audit du Pont, partirent avec deux barques le 9 de juillet, pour aller mont ledit fleuve, & rencontrrent seize canaux proche de Qubec, qui les fit retourner pour traitter ce qu'ils avoient, pour puis aprs suivre leur premire dlibration. [Note 547: Ou la Forire, suivant Sagard.] Le 13 dudit mois arriva ledit sieur de Caen avec deux barques, o je le receus au mieux qu'il me fut possible, estant arriv il se dlibra d'envoyer une barque, pour essayer d'amener lesdits sauvages s'ils les rencontroient, & ledit Deschesnes partit pour cet effect. Le 16 dudit mois, ledit de Caen ne tarda gueres qu'il ne suivit ledit Deschesnes, je m'embarquay en la barque qu'il me donna, & s'en vint en une autre: nous fismes voille avec quatre barques, charges de marchandises pour la traitte. 61/1045 _Arrive de l'Autheur devant la riviere des Yrocois. Advis du Pilote Doublet au sieur de Caen, de quelques Basques retirez en l'isle S. Jean. Plainte des Sauvages accordes. Le meurtrier est pardonn. Ceremonies observes en recevant le pardon du Roy de France. Accord entre ces nations sauvages & les Franois. Retour du sieur du Pont en France. L'Autheur fait faire de Nouveaux difices._ CHAPITRE VIII. LE 23 dudit mois, nous fusmes devant la riviere des Yrocois, o treuvasmes ledit Deschesnes, qui dit avoir eu nouvelle qu'il devoit arriver quelques trois cens Hurons, o Estienne Brusl les avoit rencontrez, au sault de la chaudire, 75 lieues de ladite riviere des Yrocois. Cedit jour, arriverent quelques 60 Canaux de Hurons, & Algommequins qui r'amenerent du Vernay, & autres hommes qu'on leur avoit donn pour hyverner en leur pas, afin de tousjours les tenir en amiti, & les obliger venir. Ce jour l mesmes arriva le pilote Doublet, luy sixiesme, dans une double chalouppe, qui venoit de l'Isle S. Jean & Miscou, o estoit le sieur de la Ralde en pescherie, qui donnoit advis au sieur de Caen, que des Basques s'estoient retirez ladite isle S. Jean, pour se mettre en deffence si on les alloit attaquer, ne voulant subir aux commissions de sa Majest; & qu'ils s'estoient saisis d'un moyen vaisseau o estoit un nomm 62/1046 Guers[548], qui l'anne d'auparavant estoit venu Tadoussac comme j'ay dit cy dessus: il se contenta de luy prendre ses marchandises de traitte, le laissant aller avec ses munitions, & canons de fonte verte: il meritoit qu'on luy fit ressentir le chastiment que doivent recevoir ceux qui contreviennent aux ordonnances & decrets de sa Majest, il treuva de la courtoisie son advantage, ce qu'il n'eut fait en beaucoup de personnes, qui l'eussent traitte avec plus de severit. Le pilote fit avec ceste chalouppe le long des costes & fleuve sainct Laurent, prs de deux cens lieues: il dit que ces Basques avoient donn de mauvaises impressions de nous aux sauvages de ces costes, disant, que s'ils nous treuvoient leur advantage, ils nous feroient un mauvais party, & de fait il eut couru ceste fortune sans un pere Recollet, qui estoit parmy ces sauvages il y avoit deux ans, lequel escrivit une lettre nos peres, de l'estat auquel il estoit parmy ces peuples, qui l'affectionnoient fort, & esperoit y faire quelque fruict moyennant la grce de Dieu, estant fort advanc au langage du pas. [Note 548: Vraisemblablement Guerar ou Guerard. (Voir ci-dessus, p. 54.)] Le 17 dudit mois arriverent des sauvages, qui firent une assemble entr'eux, o ils formrent quelques plaintes des uns & des autres, touchant les passages qui n'estoient pas libres aux Hurons, que les Algommequins les traittoyent mal, leur faisant contribuer de leurs marchandises, & ne se contentant pas de ce, les droboient, qui leur donnoit encore suject d'un grand mescontentement: on les on les accorda sur toutes ces plaintes, ils firent des presens de quelques castors qui leurs furent pays plus qu'ils ne valoient. 63/1047 Le 30 fut clbr la saincte Messe[549]. Ce jour mesme l'on fit un pourparler, pour l'accord du meurtrier, auquel je ne pouvois entendre, pour la perfidie qu'il avoit commise, en l'assassinat de nos hommes, neantmoins plusieurs considerations, & les raisons dudit sieur de Caen, qui me dit que sa Majest & mondit seigneur luy remettoient la faute, qui m'y firent condescendre, la charge que l'affaire feroit une satisfaction devant toutes les nations, confessant que malicieusement, perfidement & meschamment, il avoit tu nos compagnons, mritant la mort si on ne luy faisoit grce, ce qui fut accord. [Note 549: Le 30 juillet tait un dimanche.] Le lendemain fut dlibr de faire quelques presens toutes les nations, pour les obliger nous aymer, & traitter bien les Franois qui alloient en leur pas, pour les conserver contre leurs ennemis, & ainsi leur donner courage de revenir avec plus d'affection. Cet accord ne se pouvoit faire que devant toutes les nations afin qu'elles recogneussent quelle est nostre bont, au respect de leurs cruautez, & afin que le meurtrier en receut plus de honte, l'obligeant aprs le pardon d'estre autant affectionn nous aymer, comme il avoit est nostre ennemy mortel: il nous fallut user de quelque crmonie, car il faut user de demonstrations parmy ces peuples, avec les discours: la crmonie fut telle qui s'ensuit. Le dernier de Juillet, tous trouverent bon de suivre la volont 64/1048 de sa Majest, de pardonner au meurtrier qui avoit tousjours est en crdit, & fait capitaine par les sauvages pour avoir tu nos hommes, ledit meurtrier se devoit mettre au milieu de toutes les nations assembles en ce lieu, & celuy qui s'avoit assist en ce meurtre, & luy faire un discours devant tout le peuple, du bien qu'il avoit receu des Franois, qu'il avoit trs-mal recognu, comme meschamment & traistreusement il avoit assassin nos hommes depourveus d'armes, sous ombre d'amiti, qu'on n'eust jamais peu penser ny aucun de nostre habitation, qu'il eust eu le coeur si desloyal & perfide comme il l'avoit monstr, que ce pendant le chef qui pour lors estoit l'habitation, & autres du depuis n'avoient voulu user du pouvoir & droict que la justice leur donnoit de le faire mourir, comme il le meritoit. Ce pendant, l'affection que nous avions port ceux de sa nation, & comme estant alli des principaux, nous avoit empesch de le faire mourir, nous estans contentez de le chasser de nostre habitation, pour ne le voir, ny raffraichir la mmoire de nos hommes massacrez. Et voyant qu'il avoit recogneu sa faute, s'estant mis en devoir de recevoir le chastiment qu'il meritoit, qu'on luy pardonnoit, par la volont de nostre Roy, qui luy donnoit la vie, & la requeste de tous les peuples: A la charge de jamais ne retourner, ny tomber en cette faute, ny aucuns de sa nation; estans personnes qui ne nous contentions de presens, pour payement de la mort de nos hommes, comme ils faisoient entr'eux: & que s'il arrivoit l'advenir qu'ils commissent telles perfidies & trahisons, on 65/1049 feroit punir de mort les autheurs du mal; les tenans pour nos ennemis: & tous ceux qui voudroient empescher: & plusieurs autres discours sur ce sujet; & quelques autres crmonies qui furent faictes. Cela achev, le meurtrier se leva, & son compagnon, me venant demander pardon, avec promesse l'advenir, de se comporter si fidellement avec les Franois, qu'il n'auroit autre volont que reparer ceste faute par quelques bons services: & ainsi furent librez[550]. [Note 550: Quelques exemplaires portent dlibrez.--Sagard nous a conserv, sur cette affaire, quelques dtails de plus. Les meurtriers ayans est grandement blasmez, furent en fin pardonnez la prire de ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen gnral de la flotte, affili du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espe nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens, que leur faute leur estoit entirement pardonne, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espe estoit perdue & ensevelie au fond des eaues, & par ainsi qu'ils n'en parleroient plus. Mais nos Hurons qui savent bien dissimuler, & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournrent toute cette crmonie en rise, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des Franois avoit est noye en cte espe, & que pour tuer un Franois on en seroit doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelque jour trompez s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts. (Hist. du Canada, p. 236, 237.)] Mais quoy que s'en toit, ces peuples qui n'ont aucune consideration, si c'est par charit ou autrement; ils croyent que le pardon a est faict faute de courage, & pour n'avoir os entreprendre de le faire mourir, bien qu'il le meritoit, & cela nous mettoit en assez mauvaise estime parmy eux, de n'en avoir point eu de resentiment. Toutes ces nations tres-aises & satisfaits, ils nous remercirent, nous louans de ce que nous n'avions tesmoign un mauvais coeur, & accordrent de mener onze Franois pour la defence de leurs villages, contre leurs ennemis, dont il en demeureroit huict en leurs villages, & trois qui reviendroient 66/1050 avec eux au printemps en traitte. Ils emmenrent trois peres Recolets, savoir les pres Nicolas, Joseph, & frre Gabriel [551], pour voir s'ils pourroyent profiter au pas, pour la gloire de Dieu, & apprendre Franois langue. Deux autres Franois furent donnez aux Algommequins, pour les maintenir en amiti, & inciter venir en traitte: Il leur fut fait un grand festin selon leur coustume, qui fit l'accomplissement de la feste, & par ainsi s'en allrent grandement contans. [Note 551: Frre Gabriel (et probablement aussi les PP. Nicolas et Joseph) tait arriv au port du Cap de la Victoire, le jour de la saincte Magdelene, c'est--dire, le 22 juillet, environ les six sept heures du soir. (Hist. du Canada, p. 174.)] Le 2 d'Aoust s'embarqurent tous nos Franois avec les sauvages en leurs canaux, chacun avec son homme[552], & ce mesme jour l'on rechargea toutes les marchandises qui restoient en terre, se levent les ancres, nous mismes voilles, & le quatriesme jour arrivasmes Qubec, o les barques estant toutes assembles, l'on fit visiter, & treuva on quantit de castors parmy les matelots, que l'on fit serrer, attendant qu'ils fussent de retour en France, pour les contenter, s'il se treuvoit par la societ que cela fut raisonnable, ne leur estant permis de traitter leur prejudice, ce qui occasionna ceux des quipages d'estre mal contens, comme ils le temoignerent. [Note 552: La traite estant faite, dit Sagard, & les Hurons prests partir, nous les abordmes en la compagnie du sieur de Caen gnral de la flotte, lequel nous fit accepter chacun pour un canot moyennant quelque petit prtent de haches, cousteaux, & canons ou petits tuiaux de verre qu'on leur donna pour nostre despence. Toute la difficult fut de nous voir sans armes qu'ils eussent desir en nous plustost que tout autre chose, pour guerroyer leurs ennemis, mais comme les espes & les mousquets n'estoient pas de nostre gibier, nous leur fismes dire par le] Truchement que nos armes estoient spirituelles, avec lesquelles nous les instruirions & conserverions l'encontre de leurs ennemis moyennant la grce de Dieu, & que s'ils vouloient croire nos conseils, les Diables mesmes ne leur pourroient plus nuire: Cette responce les contenta fort, & nous eurent dans une trs-haute estime, tenans faveur de nous avoir comme nous de les accompagner, & servir en une si belle occasion. (Hist. du Canada, p. 174, 175.) 67/1051 Le 8 dudit mois fut despesch ledit Deschesnes, avec six barques, pour aller qurir les vivres pour l'habitation, & luy de s'en aller Gaspey en son vaisseau, pour faire faire diligence de la pesche du poisson. Ledit sieur de Caen & moy, fusmes au Cap de tourmente, pour voir ce lieu, o estant arriv & visit, fut trouve trs agrable, pour la scituation, & les prairies[553] qui l'environnent estant un lieu propre pour la nourriture du bestial. [Note 553: Vraisemblablement, ces prairies naturelles taient situes entre le Petit-Cap et le cap Tourmente mme. Elles sont, encore aujourd'hui, l'tat de prairies naturelles; mais la richesse des prairies artificielles qui les avoisinent, a presque fait oublier le mrite de leurs anes. Il faut dire aussi que, de mmoire d'homme, elles ont diminu considrablement de profondeur, par la violence des eaux, qui, tous les ans, y enlvent quelque chose au rivage.] Ayant veu particulirement ce lieu, lequel s'il estoit mis en l'estat, que l'industrie & l'artifice des hommes pourroit y apporter, il seroit trs-beau, car tout ce qui s'y peut desirer, pour une belle rencontre s'y treuve: partant de ce lieu, retournasmes Qubec le 17 dudit mois, o vismes toutes les barques de retour, qui deschargeoient les commoditez de ladite habitation, laquelle fut visite par des Massons & Charpentiers, pour voir si elle estoit en estat de subsister & durer, il fut jug que l'on auroit plustost fait d'en difier une nouvelle, que reparer annuellement la vieille, qui estoit si caduque qu'elle attendoit l'heure de tomber, fors le magazin de pierre chaux & sable, (comme dit est,) auquel je fis faire une porte par dehors, qui alloit dans la cave, faisant condamner une trappe qui estoit dans le magazin des marchandises, par o on alloit souvent boire nos boissons, sans aucune consideration. 68/1052 Ledit du Pont se resolut de s'en aller en France, cause de l'incommodit qu'il avoit, & ne pouvant avoir les choses necessaires icy pour sa maladie, qui l'occasionna de partir avec ledit sieur de Caen de Qubec, le 23 d'Aoust avec trois barques, pour s'en aller embarquer Tadoussac, del en France, & passer Gaspey, pour savoir nouvelle de ce qui s'estoit pass durant son absence, pour le suject des Basques qui estoient l'isle de sainct Jean. Le premier de Septembre, ledit pilote Doublet arriva avec une chalouppe, & lettre dudit sieur de Caen, qui me prioit d'envoier le plus promptement que je pourrois les ouvriers restant pour retourner, ce qu'ils firent en deux chalouppes, le trouvent Gaspey, o il leur avoit donn le rendez-vous. Recognoissant l'incommodit que nous avions eue par les annes passes, de faire le foin si tard pour le bestial, j'en fis faire au Cap de tourmente deux milles bottes, ds le mois d'Aoust, & les envoyay qurir avec une de nos barques. Recognoissant la dcadence, en quoy s'alloit rduire nostre habitation, nous avions resolu d'en faire une nouvelle: pour le plus abrg je fis le plan d'un nouveau bastiment, abbatant tout le vieux, fors le magazin, & en suitte d'iceluy faire les autres corps de logis de dix-huict toyses, avec deux aisles de dix toyses de chaque cost, & quatre petites tours aux quatre 69/1053 coings du logement[554], & un ravelin devant l'habitation, commendant sur la riviere, entour le tout de fossez & pont-levis: & pour ce faire je jug que premier que bastir il falloit assembler les matriaux pour commencer bastir au printemps, je fis faire quantit de chaux, abbatre du bois, tirer de la pierre, apprester tous les matriaux necessaires pour la massonnerie, charpenterie, & le chauffage, qui incommodoit grandement pour le divertissement des hommes, & n'y en eut que dix-huict de travail toutes ces choses, o l'on fit assez de besongne pour si peu qu'il y avoit. L'incommodit que l'on recevoit monter la montagne, pour aller au fort sainct Louis, me fit entreprendre d'y faire faire un petit chemin[555] pour y monter avec facilit, ce qui fut fait le 29. de Novembre, & sur la fin dudit mois la petite riviere Sainct Charles fut presque prise de glace, & depuis le mois de Novembre jusques la fin dudit mois, le temps fut fort variable, & se passa en journes assez froides, au matin avec gele, bien qu'il fist beau le reste du jour; se faisoit 70/1054 quelques fois de la pluye, & des neiges, qui par fois se fondent mesure qu'elles tombent: Ayant remarqu qu'il n'y a point quinze tours de differens, d'une anne autre pour la temprature de l'hyver, qui est depuis le 20 Novembre, jusques en Avril, que les neiges se fondent, & May est le printemps: quelques fois, les neiges sont plus grandes en une anne qu'en l'autre, qui sont de pied & demy, & trois & quatre pieds au plus, au plat pays: car aux montaignes du cost du Nord, elles sont de cinq six pieds de haut. [Note 554: Ce plan ne fut excut qu'en partie. Pendant l'absence de Champlain les ouvriers, ou les conducteurs des travaux, simplifirent l'ouvrage, et ne firent que deux des tourelles projetes, comme on le voit, tant par le texte mme de l'auteur (voir un peu plus loin), que par le plan et le dessin qui nous sont rests de ce second magasin. Ces deux tourelles taient sur la rue Notre-Dame, l'une l'encoignure de la rue Sous-le-Fort, l'autre quelques pieds en avant du portail de l'glise actuelle de la basse ville.] [Note 555: Ce petit chemin, que Champlain fit faire la fin de novembre 1623, pour monter au fort avec facilit, est, sans aucun doute, l'origine du pied de la cte actuelle qui conduit de la basse la haute ville. Car d'abord il ne peut tre question, ici, du haut de la monte, c'est--dire, de la partie voisine du fort, puisque la pente du terrain y est comparativement douce. En second lieu, des trois montes qui ont exist simultanment, le chemin actuel des voitures est sans contredit le moins raide et le plus facile. Tout le monde sait que la Petite-Rue Champlain a toujours t si difficile gravir, que depuis longtemps on s'est vu oblig d'y pratiquer un escalier; le chemin qui descendait nagures du coude de la rue de la Montagne droit au magasin, et qui, selon toutes les apparences, a t le chemin primitif, n'a jamais pu tre que fort escarp. D'ailleurs ces montes dataient toutes les trois des premiers temps de la colonie, et l'on ne voit pas qu'aucun des successeurs de Champlain ait fait autre chose que de les rparer ou les amliorer. On peut donc conclure que le chemin _facile_, dont parle ici Champlain, est la partie infrieure de la rue de la Montagne.] Aussi nous avions une autre incommodit, tant pour les hommes, que pour le bestial, le long de la riviere S. Charles, une sapiniere qui estoit brusle, & tous les bois renversez, qui rendoient le chemin difficile, de sorte que l'on n'y pouvoit passer, qui fit que je me fis faire un chemin o j'emploiay un chacun, qui travaillerent si bien, qu'il fut promptement faict. Le 10 de Dcembre, la grande riviere fut charge d'un grand nombre de glaces, de sorte qu'elle charioit, & le bordage pris, ne pouvoit plus permettre de naviger. Je fis traner le bois pour le fort sur les neges, comme le temps plus propre le permettoit: les sauvages nous donnrent un peu d'eslan qui nous fit grand bien, d'autant qu'en hyver l'on a aucun rafreschissement, n'ayant que les commoditez qui viennent de France, pour n'y en avoir au pas suffisance, ce qu'avec le temps, l'on pourra estre relev de ceste peine, par le soing que l'on prendra la nourriture du bestial, duquel il 71/1055 y avoit bon commencement, car le dfaut de ces choses, est grandement prejudiciable la sant de plusieurs, & principallement de ceux qui seroient malades ou blessez, qui n'ont que salures, & les farines. Le 18 d'Avril[556], je fis employer tout le bois qui avoit est faict pour le fort, afin de le pouvoir mettre en deffence, autant qu'il me seroit possible. Je fis faire quelques rparations l'habitation qui estoit en dcadence, attendant que l'on en eust faict une nouvelle. [Note 556: 1624.] En ce temps, est la saison de la chasse du gibier, qui est en grand nombre jusques la fin de May, qu'ils se retirent pour faire leurs petits, & ne reviennent qu'au quinziesme de Septembre qui dure jusques ce que les glaces se forment le long des rivages, qui est environ le 20 de Novembre. Le 20 il fit un grand coup de vent, qui enleva la couverture du bastiment du fort sainct Louis, plus de trente pas par dessus le rempart, par ce qu'elle estoit trop haulte esleve, & le pignon de la maison de Hbert, qui estoit de pierre, que je luy fis rebastir: ce petit inconvenient apporta un peu de retardement aux autres affaires, car il falut remettre la maison en estat, de laquelle je fis raser le second estage, & la rendis logeable au mieux qu'il me fut possible, attendant l'occasion plus commode pour la mieux difier. Sur la fin du mois arriva un sauvage appell des Franois, Simon; il luy parut avoir quelque fantaisie, quoy ils sont ordinairement sujets, & principalement lors que contre la 72/1056 volont de tous les capitaines & compagnons, ils veulent faire la guerre leurs ennemis les Yrocois, avec lesquels ils estoient en pourparler de paix, il y avoit trois ou quatre jours: & de ce les sauvages m'en donnrent advis, & me prirent de faire en sorte de l'en empescher, & leur oster la frenesie qu'avoit cestuy cy: je l'envoyay qurir & luy demand le suject pourquoy il faisoit cela, luy remonstrant le prejudice qui en pourroit arriver tous ceux de sa nation, & l'advantage que les ennemis prendroient, du peu d'estat qu'ils faisoient de l'auctorit de leur chef, estans ainsi que des enfans sujects au changement, & n'ayant aucune parole arreste, & se demonstrant sans foy ny loyaut: De plus que tous les Franois, ne seroient jamais contens de cette forme de procd, & que ceste guerre durant un traitt de paix sans suject, estoit meschante & pernicieuse, procdante plustost d'un meschant, & d'un homme lasche & sans courage, d'autant que je savois fort bien que le but de ceste guerre n'estoit que d'aller surprendre quelques hommes, ou femmes l'escart, & les trouvant incapables de se dfendre, les assommer sans defence: tout cela il me fit une courte responce, qui estoit qu'il savoit bien qu'ils ne valloient rien, & qu'ils estoient pires que chiens, & s'estoit ainsi imagin, qu'il ne seroit jamais content qu'il n'eust eu la teste d'un de leurs ennemis, en sorte qu'il estoit resolu, luy quatriesme d'y aller. Comme je le vis obstin, & que nulle remonstrance ne le pouvoit esmouvoir, je luy usay de quelque menaces s'il le faisoit: & ainsi s'en alla tout pensif, sa cabane. 73/1057 Deux ou trois jours aprs les Chefs me vindrent trouver, pour me dire qu'ils estoient bien ayses de ce que j'avois parl luy, qu'il avoit chang de resolution de ne point y aller, me disant que je leur fissent donner quelques choses pour festiner, comme est leur coustume, quand il est question de faire quelque accord, ou autres choses semblables. Je leurs fis donner un peu de pois, & s'en allrent ainsi joyeusement, pensant que ce sauvage oublieroit ce qu'il avoit projett[557]. Ce pendant deux Charpentiers travailloient accommoder les barques & chalouppes, & deux autres faire les fenestres, portes, poutres, & autres choses de charpenterie, pour le nouveau bastiment; & quelques mil cinq cens planches que j'avois fait scier pour couvrir le logis, & trente cinq poutres qui estoient toutes prestes, avec la pluspart du bois de charpenterie assembl pour la couverture. Le premier de May, je fis creuser la terre pour faire les fondemens du bastiment, qui avoit est resolu de faire. J'employay trois hommes aller qurir du sable avec la chalouppe, pour le bastiment; les massons faire du mortier, attendant que quatre autres ostoient la terre pour les fondements, & le reste approcher la pierre pour bastir: je fis tirer les allignemens pour commencer bastir un corps de logis. [Note 557: Voir, quelques pages plus loin, la perfidie de ce Simon.] Le 6 de May, l'on commena maonner les fondements, sous 74/1058 lesquels je mis une pierre[558], o estoient gravez les armes du Roy, & celles de Monseigneur; avec la datte du temps, & mon nom escrit, comme Lieutenant de mondit Seigneur, au pas de la Nouvelle France, qui estoit une curiosit qui me sembla n'estre nullement hors de propos, pour un jour l'advenir, si le temps y eschet, monstrer la possession que le Roy en a prise, comme je l'ay fait en quelques endroits, dans les terres que j'ay dcouvertes. [Note 558: Cette pierre, retrouve dans une des fouilles faites sur l'emplacement du vieux magasin, avait t place au-dessus de la porte d'entre d'une maison qui touchait la chapelle de la basse ville. Un incendie dtruisit cette maison en 1854, et l'inscription a disparu. (M. Ferland, Cours d'Histoire du Canada, I, 213, note 1.)] Le 8 du dit mois, les cerisiers commencrent espanouir leurs boutons, pour pousser leur feuilles dehors. En ce temps mesme, sortoient de la terre de petites fleurs, de gris de lin, & blanche, qui sont des primes veres du Printemps, de ces lieux l. Le 9 les framboises commencrent boutonner, & toutes les herbes pousser hors de la terre. Le 10 ou 11 le sureau monstra ses feuilles. Le 12 il y a des violettes blanches, qui se firent voir en fleur. Le 15 les arbres furent boutonnez, & les cerisiers revestus de fueillages & le froment mont un ampan de hauteur. Les framboisiers jetterent leurs feuilles: le cerfeuil estoit bon l coupper: dans les bois, l'oseille s'y void deux pouces de hauteur. Le 18 les bouleaux jettent leurs feuilles: les autres arbres les suivent de prs: le chesne a ses boutons formez; & les pommiers de France que l'on y avoit transplantez, comme aussi les pruniers boutonnoient, les cerisiers y ont la feuille assez grande, la vigne boutonnoit & fleurissoit, l'oseille estoit bonne couper. 75/1059 Le cerfeuil des bois paroissoit fort grand, les violettes blanches & jaunes estoient en fleur: le bled d'Inde se seme, le bled froment croissoit un peu plus d'un ampan de hauteur. La pluspart de toutes les plantes, & simples, estoient sortis de terre: il y avoit des journes en ce mois, o il faisoit grande chaleur. Le 21. de May, je despechay un canau Tadoussac avec trois hommes, pour attendre le sieur de Caen, avec lettres que je luy escrivois, & une autre au premier vaisseau de sa flotte. Le 29 dudit mois, les fraises commencrent fleurir, & les chesnes jetter leurs feuilles assez grandes en est. Le 30 les fraises furent toutes en fleur, les pommiers commencrent espanouir leurs boutons, pour jetter leurs feuilles: les chesnes avoient leurs feuilles d'environ un pouce de long, les pruniers & cerisiers en fleur, & le bled d'Inde commenoit lever. Durant ce temps je fis assoir quelques poutres sur le premier estage de la nouvelle habitation, & poser quelques fenestres & portes icelle. Le premier du mois de Juin arriva un canau de Tadoussac, qui nous dit qu'aux environs du Bicq, il y avoit un vaisseau Rochelois, qui traittoit les sauvages, que dans ce vaisseau estoit un puissant homme qui y commandoit, estant tousjours masqu, & arm, & les sauvages ne savoient comme il s'appelloit, ny moins le cognoissoient ils pour ne l'avoir veu; & ma crance fut telle, que quand ils l'eussent cogneu, ils ne 76/1060 nous l'eussent voulu dire, tant il nous portent d'affection. L'on empesche les autres vaisseaux de venir traitter avec eux, encore que l'on leurs fit le meilleur traittement qu'il fut possible, & ainsi sommes nous aymez d'eux, en recompence du bien que nous leurs faisons. Le meilleur remde que j'ay recognu pour jouir plus facilement d'eux, c'est de n'en faire estat que par occasion, & peu aprs leur remonstrer hardiment leurs desfauts, & ne se soucier de mille sortes d'insolences qu'ils font le plus souvent: car comme ils voient que l'on en fait point d'estat[559], cela les rend plus audacieux mdire & mal faire, ayant moy-mesme expriment plusieurs fois, que lors que j'en faisois moins d'estime c'estoit lors qu'ils me recherchoient le plus d'amiti, & diray plus que l'on n'a point d'ennemis plus grands que ces sauvages, car ils disent que quand ils auroient tu des nostres, qu'ils ne laisseroient de venir d'autres vaisseaux qui en seroient bien aises, & qu'ils seroient beaucoup mieux qu'ils ne sont, pour le bon march qu'ils auroient des marchandises qui leurs viennent des Rochelois, ou Basques: Entre ces sauvages, il n'y a que Montaignars qui tiennent tels discours. [Note 559: C'est--dire, _un point d'tat_.] Arrive Le 2e. jour de juin arriva une chalouppe o estoit le pilote Gascoin avec cinq ou six matelots, qui nous dit qu'il estoit arriv au port de Tadoussac, avec un vaisseau de soixante tonneaux, ayant quelque cent barils de pois, sept tonneaux de citre, vingt-quatre baricques tant de biscuit que 77/1061 de galette, & que ledit sieur de Caen devoit partir douze jours aprs luy, que la prise de l'un de ces vaisseaux, par les Flamans l'avoit fait retourner Paris pour se plaindre au Roy, & Monseigneur, du sujet qui occasionnoit le retardement, m'informant de luy, s'il n'avoit aucune lettre pour moy de sa part, il me dit que non, qu'il me faisoit ses recommandations. Je m'estonnay grandement qu'il ne m'avoit escrit un mot d'advis, de sa venue en ce lieu, car cela va telle consequence, que n'ayant advis de ceux qui ont la conduitte d'une flotte, ou autres telles affaires importantes, ne doivent jamais permettre que leurs vaisseaux partent sans un mot d'advis, au gouverneur ou lieutenant des places, esloignes, comme sont celles-cy, pour leur tesmoigner qu'ils se peuvent fier en eux, leurs donnant entre libre dans l'habitation ou fort, comme estant de la compagnie. Une lettre que m'escrivoit le sieur le Gendre l'un des associez, m'asseura que le vaisseau venoit de la part dudit sieur de Caen. Le 4 dudit mois je fis mettre deux barques l'eaue, qui partirent pour aller Tadoussac, qurir les commoditez qu'avoit apport ledit vaisseau, lequel avoit ordre de laisser un commis nomm Halard, avec partie des commoditez des vivres, pour traitter audit Tadoussac, ce qui nous fit un grand plaisir, d'autant que nous n'avions des farines & citres, que jusques au 10 dudit mois de Juin; que sans cela il nous eust fallu rduire au Migan[560], avec quatre barique de bled d'Inde, attendant nouvelles de la venue des autres vaisseaux. [Note 560: Voir 1619, p. 76.] 78/1062 Le 12 arriva une barque, qui apporta quelque poinons de citre, galettes, pois & prunes, & m'apporta une lettre de Halart, qui me mandoit qu'il s'ennuyoit grandement, que le vaisseau dudit sieur de Caen ne venoit, craignant qu'il ne luy fust arriv quelques accidens par la mer: que recognoissant la necessit des vivres que nous pourrions avoir, il m'envoyoit ce qui luy restoit de commoditez, s'en reservant un peu pour entretenir les sauvages, qui traictoient ordinairement avec les Rochelois, & que je luy eusse mander ma volont de ce qu'il devoit faire. Le 24 dudit mois, la barque estant descharge, prevoyant aux malheurs qui ordinairement peuvent arriver sur la mer, pour les risques qui y sont grandes, voyant que la saison des vaisseaux se passoit, sans savoir nouvelles de l'un des deux qui devoit arriver, sachant bien qu'il ne faut pas attendre aux extremitez pourvoir en telles affaires, aussi que la necessit des vivres nous pressoit, l'advisay qu'il ne seroit hors de propos d'escrire audit de la Ralde, qui estoit Miscou, quelques 35 lieues de Gaspey, & luy faire entendre la necessit en laquelle nous allions tomber, s'il ne nous secouroit, au cas qu'il fust arriv fortune au vaisseau; & avois donn charge au pilote Gascoin, d'attendre audit Tadoussac, jusques au 15 ou 16 de Juillet, & si en ce temps il n'oyoit aucune nouvelle, qu'il eust aller trouver ledit de la Ralde; & donnois ordre Marsollet truchement, luy troisiesme, de ne partir de Tadoussac, pour venir Qubec, que ce ne fust au 8 d'Aoust, qui estoit oster toutes sortes d'esperance, si 79/1063 les vaisseaux ne fussent venus en ce temps: Et esquipp la barque de tout ce qui leur estoit necessaire pour leur voyage: & partirent le 24 jour de S. Jean. Le 28 du mois, nous eusmes nouvelles de la descente des Hurons, Algommequins & Bisserains[561], qui furent bien faschez de n'avoir point de nouvelles des vaisseaux. Or le premier du mois de Juillet, du Vernay qui estoit all aux Hurons, arriva dans un canau, qui nous apporta nouvelles certaine de la descente des Sauvages, la riviere des Yrocois; & de la mort d'un Franois, qui avoit est mon serviteur: & que le Pre Nicolas estoit rest avec neuf Franois, estant revenu quatre de nos hommes[562], Le pre Joseph, & le frre Gabriel, qui venoient qurir quelques choses[563] pour porter audit pre Nicolas. De plus ledit du Vernay me dit que le Franois avoit est mal traitt, parmy quelques Nations, faute que la pluspart ne s'estoient pas bien comportez avec ces peuples. [Note 561: Pour Bissiriniens; ce sont les Nipissingues.] [Note 562: Outre du Vernay, l'un de ces quatre franais s'appelait Lamontagne. (Sagard, Hist. du Canada, p. 819.)] [Note 563: Voir Sagard, Hist. du Canada, p. 790.] Ce jour arriva une chalouppe, o estoit le pilote Gascoin, qui ayant apperceu vers l'eau le vaisseau dudit de Caen, qui entroit Tadoussac, o il avoit envoy une chalouppe du Bic, avec ordre de ce qu'ils devoient faire audit Tadoussac, qui estoit de depescher promptement une chalouppe, pour enuoyer Qubec faire charger la barque qui y restoit, & envoyer au devant des Hurons, ce qui fut fait, & partit ce mesme jour. 80/1064 En ce temps arriverent les sauvages, qui estoient allez de la part des montagnars aux Yrocois, pour contracter amiti, & y avoit prs de six sepmaines qu'ils estoient partis d'auprs de Qubec. Ils furent trs bien receus des Yrocois qui leurs firent tout plain de bonne rception, pour achever de faire cette paix. Mais en la compagnie de ces sauvages estoit un appel Simon, qui devoit aller la guerre. Aprs qu'il eut pris cong desdits Yrocois s'en retournant, le meschant traistre & perfide Simon, rencontrant un Yrocois l'assomma, pour la recompence du bon traittement qu'il avoit receu desdits Yrocois. Tous nos sauvages en furent grandement desplaisans, & eurent bien de la peine reparer cette faute: car il ne faut parmy tels gens qu'un tel coquin, pour faire rompre toutes sortes de bonnes entreprises, pour n'avoir aucune justice entr'eux. Le 10 dudit mois les sauvages vindrent cabaner proche de l'habitation. Le lendemain arriva ledit de Caen, avec deux barques charges de marchandises: Le jour en suivant l'on commena la traitte avec les sauvages: d'autres Canadiens arriverent en ce mesme temps avec quelques chalouppes. Le 14 dudit mois la traitte fut acheve avec lesdits sauvages, & partirent le mesme jour pour s'en retourner en leurs pas, & un Franois[56] fut avec les Bissereins. [Note 564: Probablement Jean Richer, leur truchement, (Sagard, Hist. du Canada, p. 801.)] Le 16, le frre Gabriel arriva avec 7 canaux, qui nous resjouit grandement, nous comptant tout ce qui s'estoit pass en son hyvernement, & la mauvaise vie que la pluspart des Franois 81/1065 avoient men en ce pas des Hurons, & entr'autres: truchement Brusl qui l'on donnoit cent pistolles par an, pour inciter les sauvages venir la traitte, ce qui estoit de tres-mauvais exemple, d'envoyer ainsi des personnes si malvivans, que l'on eust deub chastier severement, car l'on recognoissoit cet homme pour estre fort vicieux, & adonn aux femmes, mais que ne fait faire l'esperance du gain, qui passe par dessus toutes considerations. Le 19, ledit de Caen partit pour aller aux trois rivieres avec les barques, pour traitter avec d autres sauvages s'il en rencontroit. Le 20, huict canaux des Hurons qu'avoit amen ledit Brusl, partirent de Qubec. Ce jour mesmes, arriva ledit du Pont. Le 25, arriva aussi Qubec une barque, qui nous dit, qu'il estoit venu six Yrocois, nonobstant la mort de celuy qui avoit est tu, pour confirmer l'amiti avec tous les sauvages: ayant bien jug, que le sauvage qui avoit tu leur compagnon, l'avoit fait de sa propre malice, & non du consentement de ses compagnons. Le lendemain, arriva une barque, o il y avoit deux soldats, que le sieur de Caen envoyoit en son vaisseau, pour les mettre la chaisne, pour quelques legeretez qu'ils avoient commises. Nouvelles vindrent aussi, qu'il estoit arriv l'entre de la riviere des Yrocois, trente canaux Hurons, avec quelques Franois. 82/1066 Le premier d'Aoust, est arriv Qubec ledit sieur de Caen, & le 4, il fut au Cap de tourmente, qui dit luy avoir est donn par monseigneur de Montmorency, avec l'Isle d'Orlans, & quelques autres isles adjacentes: & le 10, il retourna Qubec. En ce temps je me resolus de repasser en France avec ma famille, y ayant hyvern prs de cinq ans, & o durant ce temps, nous fusmes assez mal secourus de raffraichissemens, & d'autres choses fort escharsement; nous n'avions dequoy remercier les associez en cela, car s'ils l'eussent sceu, ils y eussent donn ordre: la courtoisie & le devoir les obligeoit d'avoir soing des personnes qui avoient esgard la conservation de la place & de leur bien, outre la charit pour ceux qui pouvoient estre malades, fussent morts faute de secours, & ainsi estoit plustost diminuer le courage, que de l'augmenter servir des personnes, qui ne font estat des hommes qui conservent leur bien, & se tuent de soin & travail garder ce qui leur appartient, au lieu que peu de choses contante tout un peuple. Je fis embarquer tout mon esquippage, & laissay l'habitation nouvelle bien advance, & esleve de 14 pieds de haut, 26 toises de muraille faicte avec quelque poutres au premier estage, & toutes les autres prestes mettre les planches scies pour la couverture, la pluspart du bois taill & amass pour la charpente de la couverture du logement, toutes les fenestres faictes, & la pluspart des portes, de sorte qu'il n'y avoit plus qu' les appliquer, je laissay deux fourneaux de chaux cuitte, de la pierre assemble, & ne restoit plus en tout que sept ou huict pieds de hauteur, que toutes la muraille ne fust esleve, ce qui se pouvoit en quinze jours, leurs matriaux assemblez pour estre logeable, si l'on y eust voulu 83/1067 apporter la diligence requise. Je les priay d'amasser des fassines, & autres choses, pour achever le fort, jugeant bien en moy-mesme, que l'on n'en feroit rien, d'autant qu'ils n'avoient rien de plus desagreable, bien que c'estoit la conservation, & la seuret du pays, ce qu'ils ne pouvoient, ou ne vouloient comprendre. Cet oeuvre ne s'avanoit que par intervalles, selon la commodit qui se presentoit, lors que les ouvriers n'estoient employez autres oeuvres. Ledit sieur de Caen laissa son neveu, le sieur Esmery, pour principal commis, & pour commander en mon absence audit Qubec, avec cinquante & une personne, tant hommes que femmes, garons, & enfans. Le Jeudy 15e jour d'Aoust, partismes de Qubec le 18. arrivasmes Tadoussac, ou nous eusmes nouvelles de la mort de cinq hommes du vaisseau dudit Deschesnes, qui estoit l'Acadie, lesquels hommes, avoient este tuez par les sauvages du lieu, proche du sieur de Biencour, qui estoit demeurant en ces lieux, il y avoit plus de 18 ans[565] avecques les sauvages. [Note 565: D'aprs ce passage, M. de Biencourt serait venu en Acadie avec son pre ds 1605, ou mme 1604, c'est--dire, l'ge d'environ quinze ans. (Lescarbot, liv. V, ch. X.)] Le 21 d'Aoust 1624. nous levasmes l'ancre, & mismes soubs voilles, pour retourner en France. Le 25 fusmes mouiller l'ancre devant Gaspey, & trouvasmes de la Ralde qui estoit venu de Miscou, faire sa pescherie de poisson. Le premier de Septembre un vaisseau partit de la flotte o commandoit le capitaine Gerard, pour aller en France devant porter des nouvelles. 84/1068 Le 6, le vaisseau de du Pont acheva de faire sa pesche de poisson audit Gaspey. La nuict venant au samedy[566], ledit sieur de Caen partit avec quatre vaisseaux, en l'un desquels estoit sa personne[567], & en l'autre ledit du Pont[568], au troisiesme ledit de la Ralde, & une patache de 45 50 tonneaux, dans laquelle estoit le pilote Canane[569]. Le 19 l'on apperceut un vaisseau de 60 tonneaux, que l'on jugeoit estre Rochelois, on fist chasse dessus, mais il s'evada, & ainsi se sauva la faveur de la nuict[570]. [Note 566: Du 6 au 7 septembre.] [Note 567: Et probablement l'auteur avec sa famille. (Conf. Sag., Hist. du Canada, p. 842 et s.)] [Note 568: Avec Dupont, repassait F. Gabriel Sagard, M. Goua, M. Joubert, le sieur de la Vigne et probablement aussi le P. Irne. (Sagard, Hist. du Canada, p. 841, 843 et suiv.) Le P. Irne tait dput en France par le chapitre des Rcollets de Notre-Dame-des-Anges, pour obtenir des jsuites, afin d'aider les premiers missionnaires la conversion des sauvages; mais, les sentiments de Champlain, que l'on avait sond l-dessus, paraissant assez quivoques, il avait t arrt de tenir cette rsolution secrte, afin d'en mnager plus-srement le succs en France. (Premier tabliss. de la Foy, I, 291, 292, 298.)] [Note 569: A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent avec un bon Catholique nomm le Capitaine Canane, qui avoit receu des disgraces en mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit est pris & repris des Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, & rduit servir ceux qu'il auroit pu auparavant commander. Retournant de Canada pour la France le sieur de Caen gnral de la flotte luy donna le gouvernement & la conduitte d'un petit navire, avec 12 ou 13 Mattelots Catholiques & huguenots pour conduire Bordeaux. Je desirois fort passer dans son bord, tant pour la devotion que j'avois la saincte Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour le contentement particulier que je recevois la communication de ce bon & vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen gnral, & le sieur de Champlain avec une quantit de nos amis me dissuaderent de m'embarquer dans un si petit vaisseau, plus ays perir qu'un plus grand, outre l'incommodit du balotage. Je me resolus donc leur conseil & me teins ce qu'ils en voulurent... (Sagard, Hist. du Canada, p. 38, 39.)] [Note 570: Donnmes en vain la chasse un Piratte Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre passant au travers de nostre arme. A la vrit la faute que fit nostre avant garde, le corps d'arme, & l'arriere-garde la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pa gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de l s'aller saisir des Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sait quelle prouesse nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous estoit venu braver jusques chez nous. (Sagard, Hist. du Canada, p. 841, 842.)] Le 27 on treuva fond la sonde, 90 brasses. Ce jour la 85/1069 petite barque o commandoit Canane, se separa de nous, pour aller Bordeaux, selon l'ordre qu'il en avoit: Depuis nous sceusmes qu'elle fut prise des Turcs, le long de la coste de Bretaigne, qui emmenrent les hommes qu'ils y trouverent, & les firent esclaves[571]. [Note 571: _Conf_. Sagard, Histoire du Canada, p. 39 et 842.] Le 29 nous recogneusmes en la coste d'Angleterre, le cap appelle Tourbery. Le dernier de Septembre, nous apperceusmes la terre de la Heve. Le premier d'Octobre, entrasmes dans le havre de Dieppe, ou louasmes Dieu de nous avoir amenez bon port, auquel lieu je sejournay quelques jours, de l, je m'acheminay Paris avec tout mon train, o estant, je fus treuver sainct Germain le Roy, & Monseigneur de Montmorency, qui me presenta sa Majest, auquel je fis la relation de mon voyage, comme plusieurs messieurs du Conseil, desquels j'avois l'honneur d'estre cogneus. Ce fait, je m'en retournay Paris, o je treuvay que les anciens & nouveaux associez, eurent plusieurs contestations sur le mauvais mesnage qui s'estoit fait en l'embarquement, qui apporta plusieurs troubles, cela en partie donna suject mondit seigneur de Montmorency, de se deffaire de sa charge de Viceroy, qui luy rompoit plus la teste, que ses affaires plus importantes, la remettant Monseigneur le Duc de Ventadour, qu'il voyoit port ce sainct dessein, convenant avec luy d'un certain prix, tant pour la charge de Viceroy, que pour l'interest qu'il avoit en ladite Socit, le tout sous le 86/1070 bon plaisir de sa Majest, laquelle commanda d'expdier les lettres patentes d'icelle commission, au mois de Mars 1625. au nom de mondit seigneur le Duc de Ventadour, n'estant pouss d'autres interests que du zle & affection qu'il avoit de voir fleurir la gloire de Dieu, en ces pays barbares; & pour cest effect, y envoyer des Religieux, jugeant n'en trouver de plus capables, que les pres Jesuistes, pour amener ces peuples nostre foy: il en envoya six[572], ses propres cousts & despens, ds l'anne mesmes. Savoir estoit, les reverend pre l'Almand[573], Principal du Collge de Paris; tres-devot & zl Religieux, fils du feu sieur l'Almand, qui avoit est Lieutenant criminel de Paris; & le pre Brebeuf[574], le pre Mass[575], frre Franois [576], & frre Gilbert[577], qui s'acheminrent aussi-tost avec une grande affection, Dieppe, lieu de l'embarquement. [Note 572: Cinq, comme le prouve la suite mme du texte.] [Note 573: Charles Lalemant. (Sagard, Hist. du Canada, p. 868.)] [Note 574: Jean de Brebeuf. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 304.)] [Note 575: Ennemond Mass. (Voir Hist. de la colonie franaise en Canada, I, 101, note.)] [Note 576: Franois Charton. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 304.)] [Note 577: Gilbert Buret, d'aprs le P. le Clercq (Prem. tabliss. de la Foy, I, 304), et Burel, d'aprs les Relations des Jsuites (1635, p. 23, dit. de Qubec).] 87/1071 [Illustration] LIVRE SECOND DES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN. _Monsieur le Duc de Ventadour Viceroy en la Nouvelle France, continue la Lieutenance au sieur de Champlain. Commission qu'il luy fait expdier. Retour du sieur de Caen de la Nouvelle France. Trouble qu'il eut avec les anciens associez._ CHAPITRE PREMIER. En ce mesme temps, mondit Seigneur de Ventadour Viceroy en la Nouvelle France, me continua en l'honneur de la Lieutenance, que j'avois eue de mondit seigneur de Montmorency, me promettant pour icelle anne de demeurer proche de luy, pour l'instruire des affaires dudit pas, & donner ordre quelques miennes autres que j'avois Paris. 88/1072 S'ensuit la Commission de Monseigneur le Duc de Ventadour Pair de France, donne Monsieur de Champlain. HENRY DE LEVY, Duc de Ventadour, Pair de France, Lieutenant gnral pour le Roy au gouvernement de Languedoc, Vice-Roy, & Lieutenant gnral au pays de la Nouvelle France, & terres circonvoisines. A tous ceux qui ces presentes lettres verront salut: Savoir faisons, que pour la bonne & entire confiance que nous avons du sieur Samuel de Champlain, Capitaine pour le Roy en la marine: & de ses sens, suffisance, pratiques, expriences au faict d'icelle, bonne diligence, cognoissance qu'il a audit pays, pour les diverses navigations, voyages, frequentations qu'il y a faictes, & en autres lieux circonvoisins d'iceluy: A iceluy sieur de Champlain, pour ces causes, & en vertu du pouvoir nous donn par sa Majest, conformment aux lettres de commissions par luy obtenues, tant du feu sieur Comte de Soissons, que Dieu absolve, de Monsieur le Prince de Cond, & depuis, de monsieur le Duc de Montmorency, nos predecesseurs en ladite Lieutenance Generalle des quinze Octobre, & vingtdeuxiesme Novembre 1612. & 8 Mars 1620 & la nomination de sa Majest, par les articles ordonnez par arrest du Conseil du premier Avril 1622. AVONS commis, ordonn, dput, commettons, ordonnons, & deputons par ces presentes, nostre Lieutenant, pour representer nostre personne, 89/1073 audit pays de la Nouvelle France: Et pour cet effect, luy avons ordonn d'aller se loger avec tous ses gens, au lieu de Qubec, estans dedans le fleuve sainct Laurent, autrement appelle la grande riviere de Canada, audict pays de la Nouvelle France, & audit lieu, & autres endroicts que ledit sieur de Champlain advisera bon estre: faire construire & bastir tels forts & forteresses qu'il luy sera besoin & necessaire, pour la conservation de ses gens: Lequel fort, ou forts, il nous gardera son pouvoir, pour audit lieu de Qubec, & autres lieux, & endroicts, en l'estendue de nostredict pouvoir, tant & si avant que faire se pourra: Establir, estendre, & faire cognoistre le nom, puissance & auctorit de sa Majest: & en icelles, assubjettir, sousmettre, & faire obeyr tous les peuples de ladite terre, & les circonvoisins d'icelle: & par le moyen de ce, & de toutes autres voyes licites, les appeller, faire instruire, provoquer & esmouvoir la cognoissance & service de Dieu, & la foy & religion Catholique, Apostolique & Romaine, l y establir, & en l'exercice & profession d'icelle, maintenir, garder & conserver lesdits lieux, sous l'obeyssance & auctorit de sadite Majest, & pour y avoir esgard & vacquer avec plus d'asseurance, Nous avons, en vertu de nostredit pouvoir, permis audit sieur de Champlain, commettre & establir, & substituer tels Capitaines & Lieutenans pour nous, que besoin sera. Et pareillement commettre des officiers pour la distribution de la justice, & entretien de la Police, Reglemens & Ordonnances, jusques ce que par nous 90/1074 autrement en ayt est pourveu. Traitter, contracter mesme effect, paix, alliances, confdrations, bonne amiti, correspondance & communication, avec lesdits Peuples, & leurs Princes, ou autres ayant commandement sur eux, entretenir, garder, & soigneusement conserver les traittez & alliances, dont il conviendra avec eux, pourveu qu'ils y satisfacent de leur part: & leur deffaut, leur faire guerre ouverte, pour les contraindre & amener telle raison qu'il jugera necessaire, pour l'honneur, obeisance, & service de Dieu, & de l'establissement, manutention, & conservation de l'authorit de sadite Majest parmy eux: du moins pour vivre, hanter, & frquenter en toute asseurance, libert, frquentation, & communication, y ngocier & traffiquer amiablement & paisiblement, faire faire ceste fin les descouvertures desdites terres, & notamment depuis ledit lieu de Qubec, jusques & si avant qu'il se pourra estendre au dessus d'iceluy, dedans les terres & rivieres qui se deschargent dedans ledit fleuve sainct Laurent, pour essayer treuver le chemin facile pour aller par dedans ledit pas, au Royaume de la Chine, & Indes Orientales, ou autrement tant & si avant qu'il se pourra estendre, le long des costes dudit pas, tant par mer, que par terre, & faire en ladite terre ferme, soigneusement rechercher & recognoistre toutes sortes de Mines d'Or, d'Argent, Cuivre, & autres mtaux & minraux, les faire fouiller, tirer, purger, & affiner, pour estre convertez & en disposer selon & ainsi qu'il 91/1075 est prescript, par les Edits & Reiglemens de sadite Majest, & ainsi que par nous sera ordonn, & o ledit sieur de Champlain trouverroit des Franois, ou autres traffiquans, negocians & communiquans avec les sauvages & peuples, notamment depuis le lieu de Gaspey, par la haulteur de quarante huict & quarante neuf degrez de latitude, & jusques au cinquante & deuxiesme degr, Nort & Su dudit Gaspey, qui nous est reserv par sadite Majest, luy avons permis & permettons s'en saisir & les apprhender, ensemble leurs vaisseaux & marchandises & tout ce qui se trouverra eux appartenans, & iceux faire conduire & mener en France, es mains de la justice, pour estre procd contr'eux selon la rigueur des ordonnances Royaux, & ce qui nous a est accord par sadite Majest, ce faisant grer, ngocier, & se comporter par ledit sieur de Champlain, en la fonction de sadite charge de nostre lieutenant pour tout ce qu'il jugera estre en l'advencement desdites conquestes & peuplement: le tout pour le bien, service, & auctorit de sadite Majest, avec mesme pouvoir, puissance & auctorit que nous ferions, si nous y estions en personne, & comme si tout y estoit par exprs & plus particulirement specifi, dclar. Luy avons, & de tout ce que dessus, donn, & donnons par ces presentes, charge & pouvoir, commission & mandement special: Et pour ce, & en tout nostre pouvoir esdits pays, quoy nous n'aurions pourveu, & jusques y estre par nous particulirement pourveu: Avons ledit sieur de Champlain 92/1076 substitu, & subrog en nostre lieu & place; la charge observer tout ce que dessus, & par ceux qui seront sous sa charge & commandement, & de nous faire bon & fidel rapport, toutes occasions, de tout ce qu'il aura faict & exploit, pour en rendre par nous, prompte raison sadite Majest. SI PRIONS ET REQUERONS, tous Princes, Potentats, & Seigneurs estrangers, les Lieutenans gnraux, Admiraux, Gouverneurs de leurs Provinces, Chefs & conducteurs de leurs gens de guerre, tant par mer que par terre, Capitaines de leurs villes, Forts maritimes, Ports, Costes, Havres & Destroits, donner confort & ayde audit sieur de Champlain, pour l'entier effect & excution de ces presentes, tout support, assistance, retraicte, & main forte si besoin est, & en soient par luy requis: En tesmoin dequoy nous avons sign les presentes de nostre main; & icelles faict mettre nostre Seel. DONN Paris, le 15 Fevrier, 1625. sign VENTADOUR. & plus bas par commandement de mondit Seigneur, GIRARD. Ledit sieur de Caen fit encore ce voyage, sous la commission de monditseigneur de Ventadour, avec lesquels passerent nosdits Reverends Pres, lesquels il traitta courtoisement au 93/1077 passage[578]. Et un pre Recollet appelle pre Joseph de la Roche trs-bon Religieux, alli de la maison du Comte du Lude, qui avoit quitt les biens & honneurs temporels pour suivre les spirituels. [Note 578: Si les Pres Jsuites furent traits courtoisement au passage, l'accueil qu'ils reurent en arrivant Qubec ne tarda pas les convaincre qu'on avait sem contre eux bien des prjugs, On auroit cr, dit le P. le Clercq (Prem. tabliss. de la Foy, I, 309 et suiv.), que les Pres Jesuites ayant bien voulu se sacrifier au pas, & commencer leur Mission par un nombre aussi considerable de bons sujets, ils y auroient est reus avec toute la reconnoissance possible, & mme avec agrment; mais bien loin de cela, il ne se trouva personne ny des chefs, ny des habitans qui n'y tmoigna de la rpugnance: tous refuserent unanimement de les recevoir s'ils ne voyoient des ordres absolus & un commandement du Roy pour leur tablissement: ils ne trouverent mme personne qui les voulut loger. Car comme on s'estoit content de tirer purement un contentement verbal de Sa Majest, on n'avoit pas trouv lieu d'obtenir des lettres authentiques pour l'tablissement de ces Reverends Peres. Si bien que l'entreprise alloit chouer: ils estoient sur le point de repasser en France par les mmes navires, & d'abandonner entirement leur dessein, lorsque nos Peres aprs bien des alles & des venues, obtinrent enfin de Monsieur le Gnral & des Habitans, qu'on trouveroit bon que les PP. Jesuites fussent logez chez nous pour ne faire qu'un esprit & qu'un corps de Missionnaires, sans estre charge au pais, jusqu' ce qu'il plt au Roy d'en ordonner autrement. Cet accommodement estant fait, le P. Commissaire & ses Religieux partirent avec la chalouppe du Convent, pour aller bord faire honneur aux RR. PP. Jesuites & les conduire chez nous avec toute la joye qu'on peut juger. Nos Religieux voyans leurs souhaits accomplis par l'arrive de ces Peres, le _Te Deum_ fut chant en action de grce, & on leur fit du reste tout l'acueil que l'tat du pais & la sainte pauvret pouvoit permettre. On leur offrit, & ils agrerent leur choix, la moisti de nostre Convent, du Jardin & de nostre Enclos deffrich o ils demeurerent ensuite l'espace de 2 ans, vivans & travaillans avec nos Peres en parfaite intelligence, pendant que leurs affaires s'accomoderoient & s'avanceroient du ct de France & dans le pais, pour un parfait tablissement: quoy sans doute ne servit pas peu la deputation que nos Pres firent en France, principalement pour ce sujet, du Pre Joseph le Caron qui y revint l'anne suivante, triomphant & glorieux d'avoir obtenu une partie de sa ngociation, & ce que nous souhaitions sur ce sujet. Aussi le public sera bien aise & en mme temps difi de voir que les RR. PP. Jesuites n'en furent pas mconnoissans: entre autres tmoignages qu'on en pourroit donner, voicy la copie de deux lettres du Rvrend Pre Lallemant, premier Suprieur des Jesuites du Canada, crites en France Monsieur de Champlain, & au Rvrend Pre Provincial des Recollets de la province de Saint Denis. _MONSIEUR, Nous voicy grces Dieu dans le ressort de vostre Lieutenance, o nous sommes heureusement arrivez, aprs avoir eu une des belles traverses qu'on ait encore experiment. Monsieur le Gnral aprs nous avoir dclar qu'il luy estoit impossible de nous loger dans l'habitation, ou dans le Fort, & qu'il faudrait ou repasser en France, ou nous retirer chez les Pres Recollets, nous a contraint d'accepter ce dernier offre. Ces Peres nous ont reu avec tant de charit, qu'ils nous ont obligez pour un jamais. Nostre Seigneur fera leur rcompense. L'un de nos Peres estoit all la traite en intention de passer aux Hurons & aux Iroquois avec le Pere Recollet qui estoit venu de France, selon qu'ils aviseroient avec le Pre Nicolas qui se devoit trouver la traite & confrer avec eux: mais il est arriv que le pauvre Pere Nicolas Recollet s'est noy au dernier Sault ce qui a est cause qu'ils sont retournez n'ayant ny connoissance ny Langue, ny information. Nous attendons donc vostre venue pour resoudre ce qui sera propos de faire. Vous saurez tout ce que vous pourrez desirer de ce pays du Rvrend Pre Joseph. C'est pourquoy je me contente de vous assurer, que je suis Monsieur, vostre trs-affectionn Serviteur Charles Lallemant. De Quebec ce 28 Juillet 1625._ Voicy la copie de celle qu'il crit au R. P. Provincial des Recollets de Paris. MON R. PERE, (Fax Christi.) _Ce serait estre par trop mconnoissant de ne point crire vostre Reverence, pour la remercier de tant de lettres qui furent dernirement crites en nostre faveur aux Peres qui sont icy en la Nouvelle France, comme de la charit que nous avons receue des Pres qui nous ont obligez pour un jamais, Je supplie nostre bon Dieu qu'il soit la recompense des uns & des autres. Pour mon particulier, j'cris nos Suprieurs que j'en ay un tel ressentiment, que l'occasion ne se presentera point que je ne le fasse paroistre; & les supplie quoyque d'ailleurs tres-affectionnez de tmoigner tout vostre Saint Ordre les mmes ressentimens. Le Pre Joseph dira vostre Rvrence le sujet de son voyage pour le bon succs duquel nous ne cesserons d'offrir Prires y Sacrifices Dieu. Il faut cette fois avancer bon escient les affaires de nostre Maistre, & ne rien obmettre de ce qu'on pourra s'aviser estre necessaire. J'en ay crit tous ceux que j'ay cr y pouvoir contribuer, qui je m'assure s'y emploiront si les affaires de France le permettent. Je ne doute point que vostre Rvrence ne s'y porte avec affection, & ainsi_ vis unita _fera beaucoup d'effet. En attendant le succs, je me recommande aux saints Sacrifices de vostre Rvrence, de laquelle le suis trs-humble Serviteur Charles Lallemant. De Qubec ce 28 Juillet 1621._] Ledit sieur de Caen ayant fait son voyage, il vint Paris, o il eust plusieurs traverses des anciens Associez, qui les mit en un procez au Conseil, pensant tomber d'accord l'amiable les uns avec les autres: De plus que mondit seigneur avoit du mescontentement dudit sieur de Caen, sur ce qu'on luy rapporta qu'il avoit fait faire les prires de leur religion prtendue, publiquement dans le fleuve sainct Laurent: desirant que les Catholiques y assistassent, chose qui luy avoit est deffendue 94/1078 par mondit seigneur, lesquelles accusations le sieur de Caen n'approuva, disant que c'estoit la hayne & la malice de ses envieux, qui procuroient tout le mal qu'ils pouvoient contre luy, quoy que ce toit, aprs avoir bien disput les uns contre les autres, aux assembles qui se faisoient en l'hostel de Ventadour. Il falut avoir arrest de Messieurs du Conseil, puisqu'ils ne se pouvoient accorder sur un contrat que l'on avoit fait, auquel l'on quittoit l'affaire audit sieur de Caen, en donnant trente six pour cent d'interests, sur un fond de soixante mil livres: qu'il seroit tenu d'excuter tous les articles, dont la societ estoit oblige envers le Roy, & dans trois jours donneroit caution bourgeoise dans Paris, & nommeroit un Chef catholique, agrable monseigneur le Vice-Roy, pour la conduitte des vaiseaux. Le temps venu il ne 95/1079 fournit cautions au gr des Associez, ny ne nomma ledit chef, ce que refusant, les anciens Associez, ledit sieur de Caen les fait appeller devant le juge de l'Admiraut, de l ils furent audit Conseil de sa Majest, suivant une requeste que lesdits anciens associez avoient presente, pour faire interdiction au juge de l'Admiraut d'en cognoistre, ils sont un temps contester les uns contre les autres, en fin le Conseil ordonna que l'enchere qui avoit este faite au Conseil, de quatre pour cent d'advantage que les trente six, par le contract pass entr'eux l'hostel du seigneur de Ventadour, que ledit de Caen auroit la prfrence, en donnant caution suffisante dans Paris: & que attendu l'absence dudit seigneur de Ventadour, ledit de Caen nommeroit un chef catholique pour la conduitte des Vaisseaux qui fut ledit de la Ralde qu'il nomma, & que pour la personne dudit de Caen il ne feroit le voyage: lequel ne laissa tousjours d'appareiller & apprester ses vaisseaux, des choses qu'il jugeoit estre necessaires pour l'habitation de Qubec. Ayant son arrest il s'en vint Dieppe, pour faire partir les vaisseaux, o je me trouvay, estant party de Paris le premier d'Avril 1626, accompagn des sieurs Destouche, & Boull mon beau frre, lequel mondit Seigneur avoit honor de ma Lieutenance au fort, & ledit Destouche de mon Enseigne. Les reverends Pere Noyrot, Jesuiste, & de la Nou & un frre [579], estoient Dieppe, pour treuver commodit de faire 96/1082 passer des vivres pour vingt ouvriers, qu'ils menoient audit pas pour eux, estant contrains de prendre un vaisseau de quatre vingts tonneaux du sieur de Caen, qui leur fretta pour les passer, avec tout leur attirail, moyennant le prix de trois mil cinq cens livres: voil tout ce qui se pana jusqu' l'embarquement qui fut le 15 d'Avril 1626. Je m'embarquay dans le vaisseau la Catherine, du port de 250 tonneaux, & aussi le pere Joseph Caron Recollet[580], qui y avoit autrefois hyvern; nous fusmes la rade jusques au vingtiesme dudit mois, que nous levasmes l'ancre, & nous mismes sous voille un heure aprs midy, faisant un bort sur autre, attendant ledit sieur de Caen, qui desiroit donner quelque ordre audit de la Ralde & Emery son nepveu, qui estoit en la Fleque pour vice-Admiral, qui devoit aller faire sa pesche de poisson l'Isle perce. [Note 579: Les PP. Philibert Noirot, Anne de Noue, et le Frre Jean Gaufestre (_Conf_. Ducreux, p. 4; Relat. des Js.; Prem. tabliss. de la Foy, I, 340).] [Note 580: Le P. le Caron tait pass en France l'anne prcdente. (Ci-dessus, p. 92, note 1.)] Sur les six heures du soir arriva ledit de Caen, qui fit prester le serment audit de la Ralde, & ceux de son esquippage, & donna l'ordre qu'il desiroit que l'on tint audit voyage, ce qu'ayant fait il fit publiquement la lecture devant tout son esquippage & autres, d'un petit livre, contenant plusieurs choses que l'on luy imputoit avoir faites. Je creu qu'il y en avoit qui n'estoient pas trop contens de ceste lecture. Ayant fait ce qu'il voulut, il prit cong de la compagnie & s'en retourna terre, & nous nostre route au mieux que le temps le peust permettre, qui ne fut que pour battre la mer vingt quatre heures, car le lendemain il nous fallut relascher la rade de Dieppe. 97/1081 Le Vendredy[581] au soir que mismes sous voilles ayant lev l'ancre cinq vaisseaux de conserve[582]. Le 27, nous apperceusmes un vaisseau que l'on jugeoit estre forban, nous fismes chasse sur luy quelques trois heures, mais estant meilleur voillier que nous, mismes l'autre bord. [Note 581 Le vendredi tait le 24.] [Note 582: Ces cinq vaisseaux taient: _la Catherine_, ou la _Sainte-Catherine_ (suivant les manuscrits d'Asseline et de Guibert), vaisseau de 250 tonneaux, suivant Champlain, et de 300, suivant ces deux manuscrits, command par le capitaine de la Ralde, amiral de la flotte; _la Flque_, vaisseau de 260 tonneaux (suivant les mmes manuscrits), o tait pour vice-amiral le capitaine mery de Caen; le troisime et le quatrime vaisseaux, dont on ne connat pas les noms, taient de 200 et de 120 tonneaux; enfin le cinquime, nomm _l'Alouette_, tait de 80 tonneaux.] Le 23 de May eusmes une tourmente, qui dura deux fois vingt quatre heures, avec orages de pluyes, tonnerres, esclairs, & bruines fort espesses, qui fit que le petit vaisseau des Peres jesuistes, nomm l'allouette, nous perdit de veue. Le 5 de Juin par 44 degrez & demy de latitude, nous eusmes sonde, sur lecore du Ban. Le 12, cognoissance de l'isle de terre neufve, qui estoit le Cap des vierges, & le soir la veue du Cap de Raye. Le 13 fusmes recognoistre le Cap de sainct Laurent & Isle sainct Paul. Le 17. passasmes proche des Isles aux oyseaux. Le 20. nous fusmes mouiller l'ancre, entre l'Isle de Bonadventure & l'Isle perce, o trouvasmes arrivez tous les vaisseaux qui nous avoient quittez comme l'allouette qui nous avoit perdue, durant les coups de vent qu'avions eus; & y avoit quinze jours que ledit Emery de Caen estoit arriv, tesmoignage que nostre vaisseau n'estoit pas trop bon voillier, nous fusmes deux mois & six jours cette traverse contrariez de mauvais temps. 98/1082 _Il m'a semb n'estre hors de propos de faire une description particuliere, de l'Isle de Terre neufve, & autres costes qui sont du Cap Breton & Golfe S. Laurent, jusques Qubec, bien que j'en aye traict en quelques endroits, mais non si particulirement, & de suitte comme je fais ce Chapitre cy dessous._ _Description de l'Isle de Terre Neufve, Isle aux Oyseaux. Rames S. Jean, Enticosty, & de Gaspey, Bonnaventure, Miscou, Baye de Chaleu, avec ce qui environne le Golfe S. Laurent, avec les Costes depuis Gaspey, jusques Tadoussac, & de l Qubec, sur le grand fleuve S. Laurent._ CHAPITRE II. Le Cap de Rase, attenant l'isle de Terre neufve, est la terre la plus proche de France, esloigne de 25 lieues de Lecore[583] du grand ban o se faict la pesche du poisson vert, il est par hauteur de 46 degrez & 35 minutes de latitude,[584] & d'iceluy cap celuy de saincte Marie 22 lieues & de hauteur 46 degrez trois quarts, & de ce lieu jusques aux Isles sainct Pierre 23 lieues, du bord de celle qui est le plus Arrouest, & dudit cap de Rase aux Isles Sainct Pierre 45 lieues, qui sont de hauteur prs de 46 & deux tiers, & 40 lieues jusques au cap de Raye, de hauteur 47 & demy, dans toutes ces costes du Su de ladite Isle de terre neufve y a nombres de bons ports, rades, & havres, entr'autres Plaisance, la baye des Trespassez, celle de 1083 tous les Saincts, comme aussi ausdites Isles sainct 99/1083 Pierre, o plusieurs vaisseaux vont faire pesche de poisson sec. [Note 583: Le cap de Rase est environ 25 lieues de l'core du Banc--Vert.] [Note 584: 46 4l' suivant Bayfield.] La coste du Nortdest & Surouest de ladite Isle de terre neufve, & celle du Nort un quart au Nordouest, contient quelques 110 lieues jusques au 52e degr, est fournie de plusieurs bons ports & Isles, o y a nombre de vaisseaux, vont faire pescherie de molue, tant Franois, Malouains, que Basques & Anglois. De l'Isle, la grande terre du Nort, il y a 8 10 lieues par endroits, la coste de l'Isle Nordest & Surouest, qui regarde le golphe S. Laurens a cent lieues de long, n'est cogneu que fort peu, si ce n'est proche le Cap de Raye o il y a quelque port o se fait pesche de poisson: Toute cestedite Isle de terre-neufve tient de circuit plus de 300 lieues, o il y a nombre de bons ports (comme j'ay dit) le terroir est presque tout montueux, remply de pins & sapins, cdres, bouleaux, & autres arbres de peu de valeur. Il se descharge dans la mer quantit de petites rivieres & ruisseaux qui viennent des montagnes. La pesche du saumon est fort abondante en la plus part de ces rivieres, comme d'autres poissons. Les froidures y sont aspres, & les neges grandes, qui y durent prs de sept mois de l'an. Il y a force eslans, lapins, & gelinotes, icelle n'est point habite, les sauvages qui y vont quelques fois en Est de la grandtaire voir les vaisseaux qui font pescherie de molue. Du Cap de Raye qui est par les 47 degrs & demy de latitude, jusques au Cap de S. Laurent, qui est par les 46 degrs 55 100/1084 minutes, il y a 17 18 lieues, cet espace est l'une des emboucheures dudit golphe S. Laurent, de ce lieu aux Isles aux oyseaux il y a 17 18 lieues qui sont un peu plus de 47 degrs & trois quarts, ce sont deux rochers dans ledit golphe, o il y a telle quantit d'oyseaux appellez tangeux, qui ne se peut dire de plus, les vaisseaux partant par l quand il fait calme, avec leur batteau vont ces Isles, & tuent de ces oyseaux coups de btons, en telle quantit qu'ils veulent, ils sont gros comme des oyes, ils ont le bec fort dangereux, tous blancs hormis le bout des aines qui est noir, ce sont de bons pescheurs pour le poisson qu'ils prennent & portent sur leurs Isles, pour manger, au Su de ces Isles & au Su & Surouest y en a d'autres qui s'appellent les Isles rames-brion[585], au nombre de 6 ou 7 tant petites que grandes, & sont une lieue ou deux des Isles aux oyseaux. [Note 585: Rames et Brion. D'aprs Denys (Description gographique, t. I, 196 et suiv.), les les Rames sont les sept que nous appelons aujourd'hui les les de la Madeleine; et, de son temps encore, comme au temps de Champlain, la Madeleine tait le nom particulier de l'le Aubert (_Amherst' Island_).] En aucunes de ces Isles y a de bons ports, o l'on fait pesche de poisson, elles sont couvertes de bois, comme pins, sapins & bouleaux, aucunes sont plates, autres un peu esleves comme est celle de Brion qui est la plus grande. La chasse des oyseaux y est commandement en sa saison, comme est la pesche du poisson, des loups marins, & bestes la grande dent qui vont sur lesdites Isles, elles sont esloignes de la terre la plus proche de 12 ou 15 lieues, qui est le Cap sainct Laurent, attenant l'isle du Cap Breton. 101/1085 Desdites Isles aux oyseaux, jusques Gaspey, il y a 45 lieues qui est de hauteur 48 degrs deux tiers, & au Cap de Raye 70 lieues[586]. [Note 586: Et de Gasp au cap de Raye, 70 lieues.] En ce lieu de Gaspey est une baye contenant de large en son entre trois quatre lieues, qui fuit au Norrouest environ cinq lieues, o au bout il y a une riviere qui va assez avant dans les terres: les vaisseaux viennent en ce lieu, pour faire la pesche du poisson sec, o est un gallay o l'on fait la seicherie des molues, & un ruisseau d'eaue douce qui se descharge dans la grand' mer, commodit pour les vaisseaux qui vont mouiller l'ancre une porte de mousquet, de ce lieu: & une lieue du Cap de Gaspey, est un petit rocher que l'on nomme le farillon[587], esloign de la terre d'un jet de pierre, ce dit cap est une pointe fort estroitte, le terrouer en est assez haut, comme celuy qui environne ladite baye couverte de pins, sapins, bouleaux, & autres meschans bois. La pesche est abondante tant en molus, harans, saumons, macreaux, & homars. La chasse des lapins & perdrix, comme autre gibier se treuve aussi l'Isle perce & de Bonadventure, distante de six sept lieues, plus au midy: entre les deux il y a la baye aux molus [588], en laquelle se fait pescherie, les terres sont couvertes de mesmes bois que celle du susdit Gaspey. [Note 587: Le Forillon. Ce petit rocher, dtach de la terre, semble avoir donn origine au nom de Gasp (_Katsepioui_, qui est sparment)] [Note 588: De _Baie des Molues_ (ou _Morues_), les Anglais ont fait _Molue-Bay_, puis _Malbay_.] Ladite Isle perce est par la hauteur de 48 degrs & un tiers, elle est distante de 15 lieues de Miscou, il faut traverser la 102/1086 baye de Chaleu. Ledit Miscou est par la hauteur de 47 degrs 25 minutes[589], la terre est descouppe par plusieurs bras d'eaue qui forment des Isles, & o les vaisseaux se mettent, est[590] entre-deux desdites Isles, qui font un cap ladite baye de Chaleu, ce lieu est desgarny de bois, ny ayant que des bruieres, herbes, & pois sauvages: l'on fait en ce lieu bonne partie de traitte avec les habitans du pays. Pour des marchandises ils donnent en eschange des peaux d'eslan & quelques castors. Il y a eu d'autrefois des Franois qui ont hyvern en ce lieu, & ne s'y sont pas trop-bien treuvez pour les froidures trop grandes, comme aussi les neges, neantmoins ce lieu est fort bon pour la pesche. A six lieues del au Nortdest, est le ban des Orphelins o il y a trs bonne pescherie de molus. [Note 589: Environ 48.] [Note 590: _Es entre-deux_, dans les entre-deux, ou goulets.] Ceste Baye de Chaleu entre quelques quinze ou vingt lieues[591] dans les terres, ayant dix ou douze lieues de large par endroits: en icelle se deschargent deux ou trois rivieres qui viennent de quelques quinze ou vingt lieues dans les terres, elles ne sont navigeables que pour les canaux des sauvages. [Note 591: Environ trente lieues.] Tout le pays qui environne ladite baye, est partie montueux, autre plat & beau, couvert de bois de pins, sapins, cdres, bouleaux, ormes, fresnes, rables, & dans lesdites rivieres y a des chesnes. La pesche de plusieurs poissons est abondante en ce lieu, & la chasse des oyseaux de riviere outarde oyes, grues, & de plusieurs autre sorte. Il se treuve en tous ces lieux force eslans, desquels les sauvages en tuent quantit l'hyver. 103/1087 Des Isles de Miscou l'Isle sainct Jean, y a environ dix ou douze lieues[592] au Suest, elle est par la hauteur de quarante six degrs deux tiers, le bout le plus Nort de ladite Isle[593], ayant environ vingt cinq lieues de longueur, & de ceste Isle la terre du Sud, une ou deux lieues; en laquelle sont de bons ports, & bonne pescherie de molue, les Basques y vont assez souvent, elle est couverte de bois comme les autres Isles. [Note 592: Environ vingt lieues.] [Note 593: C'est--dire, le bout le plus nord de la dite le est par les 47 et quelques minutes.] De l'Isle de sainct Jean au petit passage de Conseau[594] l'on conte vingt lieues, ce passage est par la hauteur de quarante cinq degrs & deux tiers, & jusques aux Isles rames environ trente lieues. [Note 594: Canseau; ailleurs, l'auteur crit comme tout le monde _Canseau_, ou _Campseau_. Les Anglais ont adopt l'orthographe _Canso_. (Voir 1613, p. 130, note 1.)] Toute la coste depuis Miscou jusques au passage de Conseau, est abondante en ports, & petites rivieres, qui se deschargent dans la mer: entr'autres rivieres est la baye de Miaamichy[595], tregate[596], le pays est agrable, quelque peu montueux: la pesche & la chasse du gibier y sont fort bonnes en la saison, il y a des eslans en ces terres, mais non en telle quantit qu'aux contres de la baye de Chaleu. [Note 595: Miramichy.] [Note 596: Tregat, ou Tracadie.] Au Nortdest de Gaspey est l'isle d'Enticosty, sur la hauteur de cinquante degrs au bout de L'ouest Nortouest de l'isle, & celuy de Lest, Suest, 49 degrs, elle gists est Suest, & Ouest Norrouest, selon le vray mridien de ce lieu, & au compas de la plus part des navigateurs, Suest & Norrouest, elle a quarante 104/1088 lieues de long, & large de quatre cinq[597] par endroits. La plus part des costes sont hautes & blanchastres comme les falaises de la coste de Dieppe, il y a un port[598] au bout de L'ouest Surouest de l'Isle qui est du cost du Nort, il ne laisse d'y en avoir d'autres, qui ne sont pas cognus, elle est fort redoute de ceux qui navigent, pour estre baturiere, & y sont quelques pointes qui avancent en la mer, toutesfois nous l'avons range, n'en estant esloigne que d'une lieue & demie, & la treuvmes fort saine le fon bon trente brasses: le cost du Nort est dangereux y ayant entre la terre du Nort & ceste Isle des Batures & d'autres Isles, bien qu'il y aye passage pour des vaisseaux, & dix douze lieues jusques ladite terre du Nort. Ceste Isle n'est point habite de sauvages, ils disent y avoir nombre d'Ours blancs fort dangereux, icelle est couverte de bois de pins, sapins, & bouleaux. Il fait grand froid, & s'y voyent quantit de neges en hyver: les sauvages de Gaspey y vont quelquesfois, allant la guerre contre ceux qui se tiennent au Nort. [Note 597: L'le d'Anticosti a environ dix lieues de large vers le milieu.] [Note 598: Le port aux Ours.] Il y a un lieu dans le golphe sainct Laurent, qu'on nomme la grande baye[599], proche du passage du Nort de l'Isle de terre neufve, cinquante deux degrs, o les Basques vont faire la pesche des balaines. [Note 599: La Grande-Baie tait cette partie du golfe comprise entre la cote nord-ouest de Terre-Neuve et le Labrador.] Les sauvages de la coste du Nort sont trs meschants, ils font la guerre aux pescheurs, lesquels pour leur seuret arment des 105/1089 pataches, pour conserver les chalouppes qui vont en mer pescher la molue: l'on n'a peu faire de paix avec eux, & sont la plus part petits hommes fort laids de visage, les yeux enfoncez, meschans & traistres au possible: ils se vestent de peaux de loups marins, qu'ils accommodent fort proprement: leurs batteaux sont de cuir, avec lesquels ils vont rodant & faisant la guerre, ils ont fait mourir nombre de Malouains, qui auparavant leurs ont souvent rendu leur change au double, ceste guerre procde de ce que un matelot Malouain par mesgarde ou autrement, tua la femme d'un capitaine de ceste nation. Tout le pays est excessivement froid en hyver, & les neges y sont fort hautes, qui durent sept mois ou plus sur la terre par endroits, elle est charge de nombre de pins, sapins & bouleaux, en plus de cent lieues des costes qui regardent le golphe saint Laurent. Il y a nombre de bons ports & isles, (o la pescherie de molue & saumont est abondante,) & nombre de rivieres, qui ne sont neantmoins beaucoup navigeables, que pour des chalouppes ou canaux, selon le rapport des sauvages. Ce golphe a plus de quatre cens lieues de circuit, y ayant nombre infiny de ports, havres & isles, qui y sont enclos: c'est comme une petite mer qui parfois est fort esmeue & agite des vents imptueux qui viennent plus souvent du Nortdest, & parfois y a de grandes bourasques de Norrouest. En ces lieux sont de grands courants de mare non rglez, les uns portent en un temps d'un cost autrefois en un autre, & ainsi changent de 106/1090 fois autre, ce qui apporte souvent du mesconte aux estimes des navigeans, quand il fait des brunes, quoy ce lieu est fort suject, & qui durent quelquefois sept ou huict jours, il n'y a qu'une grande pratique qui peut en avoir quelque cognoissance. Du cap de Gaspey la terre du Nort y a vingt cinq trente lieues, cest la largeur de l'emboucheure du fleuve de sainct Laurent, les mares sont en tout temps droiturieres en ce lieu comme la riviere, & le vent tousjours de bout, soit descendre ou monter, & arrive rarement qu'on voye le vent par le travers des terres, de faon qu'un vaisseau estant dans le courant fera sa drive hors du fleuve plustost que d'aller la coste: les ebes sont beaucoup plus fortes que les flots qui durent sept heures, & quelquefois plus: ce qui fait qu'on a plus de peine monter qu' descendre, joint que les vents de Norrouest sont les plus ordinaires & contraires en certaines saisons. Ce Cap de Gaspey (comme j'ay dit) est l'entre de la grande riviere du cost de la terre du midy, montant mont l'on passe si l'on veut une lieue ou deux vers l'eaue du cap des Boutonnires[600], par la hauteur de quarante neuf degrs & un quart, & douze lieues dudit Gaspey. [Note 600: Vraisemblablement l'un des caps de l'entre du Grand-tang.] Et costoyant tousjours la coste du Su, jusques au commencement des mons Nostre Dame vingt lieues dudit cap des Boutonnires, les mons en ont vingt cinq de longueur, la fin est le Cap de 107/1091 Chatte[601] assez haut, fait en forme de pain de sucre fort ecore: se voyent aussi des terres doubles au dessus qui quelquefois vous en font perdre la cognoissance si le temps n'est clair & serain, si ce n'est que vous approchiez d'une lieue ou deux dudit cap de Chatte. Montant mont l'on va jusqu'au travers de la riviere de Mantane, o il y a douze treize lieues dans cette riviere de plaine mer, des moyens vaisseaux de quatre-vingts ou cent tonneaux y peuvent entrer, c'est un havre de basse mer: estant en ladite riviere assez d'eaue pour tenir les vaisseaux flot. Ce lieu est assez gentil, & s'y fait grande pescherie de saumon & truittes, ayant les filets propres cet effect, l'on en pourroit charger des bateaux en leur temps & saison. Ceste riviere vient de certaines montagnes, & peut on s'aller rendre par le travers des terres, par le moyen des canaux des sauvages, en les portant un peu par terre en la riviere qui se descharge dans la baye de Chaleu[602], ce lieu de Mantane est fort commode pour la chasse des eslans, o il y en a en grande quantit. [Note 601: Il n'y a aucun doute que ce cap doit son nom la mmoire du commandeur de Chaste, ou de Chate. L'auteur le mentionne sous ce nom ds 1612 dans sa grande carte.] [Note 602: De la rivire de Matane, on tombe dans celle de Matapdiac, qui se dcharge dans celle de Ristigouche, et celle-ci se jette au fond de la baie des Chaleurs.] De Mantane l'on va l'Isle de sainct Barnab[603] seize lieues, elle est par l hauteur de quarante huict degrez trente-cinq minutes, & estant basse; au tour sont des pointes de rochers, elle contient quelque lieue & demie de longueur, fort proche de la terre du Su: il y a passage entre deux pour passer de petites barques, & ne faut laisser de prendre garde soy, car elle est couverte de bois de pins, sapins & cedres. [Note 603: Cette le s'appelait ainsi ds 1612. (Voir la carte de 1612.)] 108/1092 De sainct Barnab au Bic[604], il y a quatre lieues, c'est une montagne fort haute & pointue, qui parroist au beau temps de douze quinze lieues, & elle est seule de ceste hauteur, au respect de quelques autres qui sont proche d'elle. [Note 604: Ou le Pic. (Voir 1603, p. 4, note 4.)] Du Bic on traverse la grande riviere au Norrouest, ou Nort un quart au Norrouest, & va on recognoistre Lesquemain[605] la terre du Nort, y ayant sept huict lieues. En ce lieu de Lesquemain proche de terre, est un petit islet de rocher derrire lequel se faisoit un degrat pour la pesche des balaines, & une place pour mettre un vaisseau: mais ce lieu est assech de basse mer. Proche de l est Riviere une petite riviere fort abondante en saumons, o les sauvages y font bonne pescherie, comme en plusieurs autres. [Note 605: Les Escoumins sont rigoureusement l'ouest du Bic, si l'on met la carte en son vrai mridien.] De Lesquemain l'on passe prs des Bergeronnettes[606], qui en est quatre ou cinq lieues, le travers y a ancrage demie lieue vers l'eaue, puis l'on va au moulin Baud trois lieues, qui est la rade du port de Tadoussac, le bon ancrage d'icelle est qu'il faut ouvrir le moulin Baud[607], qui est un saut d'eaue venant des montagnes, & au travers jetter l'ancre. [Note 606: On dit, depuis longtemps, Bergeronnes. Il y a les Petites et les Grandes Bergeronnes, qui ne sont spares l'une de l'autre que par une pointe.] [Note 607: C'est--dire, pour que le mouillage soit bon, il faut que le moulin Baud soit en vue.] Ayant le vent bon demy flot couru, cause des mares du Saguenay qui porte hors, bien qu'il y aye les deux tiers de plaine mer, l'on peut lever l'ancr & mettre la voille, doubler la pointe aux vaches, avec la sonde la main, & tenir 109/1093 tousjours deux ou trois chalouppes prestes: que si le vent venoit se calmer tout d'un coup comme il arrive assez souvent, la mare vous porteroit au courant du Saguenay, & ayant doubl ladite pointe aux vaches, vous faire tirer terre hors des mares dudit Saguenay s'il faisoit calme, & ainsi en terre[608] audit port de Tadoussac, mettant le Cap au Nort, un quart du Norrouest[609], estant dans le port il faut porter une bonne ancre terre & enfoncer l'orain[610] dans le sable le plus que l'on pourra, & mettre une boite par le travers contre l'orain, & avoir des pieux que vous enfoncerez dans le sable de basse mer le plus avant que l'on pourra pour empescher que le vaisseau ne chasse sur son ancre: dautant que ce qui est le plus craindre sont les vens de terre, qui viennent du Saguenay & sont fort imptueux & violents, & viennent par bourasques qui durent fort peu, car le vent du travers de la riviere n'est point craindre, d'autant qu'il y a bonne tenue du cost de vers l'eaue, car l'ancre ne chasse point le cable, ou l'ancre du vaisseau romperoit plustost. [Note 608: Lisez entrer.] [Note 609: Quoique ce passage renferme plusieurs fautes qui le rendent presque inintelligible, nous avons cru cependant qu'il valait encore mieux respecter la ponctuation et l'orthographe de l'dition originale, et remettre en note le texte corrig. L'auteur conseille aux vaisseaux qui veulent entrer au port de Tadoussac, de tenir deux ou trois chaloupes prtes, afin de pouvoir, ayant doubl la pointe aux Vaches, se faire tirer terre en dehors des courants du Saguenay, s'il faisait calme, et ainsi _entrer_ audit port, mettant le cap au nord-quart-norouest.] [Note 610: L'oreille.] Or les costes du Nort depuis le travers d'Enticosty sont fort baturieres pour la plus part; en quelques endroits il y a de bons ports, mais ils ne sont cognus, hormis Chisedec[611] & le 110/1094 port neuf[612] trente lieues de Tadoussac: aussi il y a nombre de petites rivieres o la pesche du saumon est grande, selon le rapport des sauvages & des Basques qui cognoissent partie d'icelle coste. J'ay costoy ces terres quelques cinquante ou soixante lieues dans une chalouppe, la terre est basse le long de la mer, mais dans les terres elle paroist fort haute, il n'en fait pas bon approcher que sa sonde la main. L est une nation de sauvages qui habitent ces pays, qui s'appellent Exquimaux, ceux de Tadoussac leur font la guerre. [Note 611: Chisedec parat correspondre ce que nous appelons rivire Saint-Jean.] [Note 612: Ce qu'on appelle aujourd'hui Portneuf n'est qu' quinze lieues de Tadoussac.] Et depuis Gaspay jusques au Bic, ce sont terres la plus grande part fort hautes, notamment lesdits monts Nostre Dame, o les neges y sont jusques au 10 & 15 de Juin. Le long de la coste il y a force anses, petites rivieres & ruysseaux, qui ne sont propres que pour de petites barques & chalouppes, mais il faut que ce soit de plaine mer. La coste est fort saine, & en peut on approcher d'une lieue ou deux, & y a ancrage tout le long d'icelle, contre l'opinion de beaucoup, ainsi que l'experience le fait cognoistre: l'on peut estaler les mares pour monter mont, si le vent n'est trop violent. Tout ce pays est remply de pins, sapins, bouleaux, cedres, & force pois, & persil sauvage, le long de la coste l'on pesche de la molue, jusqu'au travers de Mantane, & force macreaux en sa saison, & autres poissons. Le travers de Tadoussac, qui est par quarante huict degrs deux tiers, deux lieues au Sud il y a nombre d'Isles, & est entr'autres l'Isle verte, quelque six lieues dudit Tadoussac, 111/1095 en laquelle les Rochelois venoient la desrobe traitter de peleteries avec les sauvages[613]. La grande riviere a de large le travers dudit Tadoussac, 5 6 lieues. Juqu' la terre du Su est une riviere par laquelle l'on peut aller celle de S. Jean, en portant les canaux partie par terre, & le reste par les lacs & rivieres, tous ces chemins ne se font sans difficult. [Note 613: Voir ci-dessus, p. 31.] Partant de Tadoussac la pointe aux Allouettes il y a une petite lieue, ceste pointe met hors plus de demy lieue, elle asseche de basse mer. Il y a un islet de cailloux couvert de persil, qui a la feuille fort large, & quantit de pois sauvage. Les barques de plaine mer rangent la grand terre. Du Cap de la riviere du Saguenay[614], l'on passe proche d'un islet qui est au fond d'une anse qui s'appelle l'islet Brul[615] presque tout rocher. Le travers il y a ancrage un cable vers l'eaue, au fond de l'anse est un ruisseau qui vient des montagnes. De ce ruysseau rangeant la terre demy ject de pierre, il n'y a que sable jusques au Cap de la pointe des Allouettes, sur iceluy est une plaine comme une prairie, contenant quelques quatre cinq arpents de terre, le reste sont bois de pins, sapins, & bouleaux, o il y a force lapins & perdrix. Les barques (comme dit est) passent proche de ce Cap pour abrger chemin, aller Qubec: car passant dehors la pointe de l'Islet de Cailloux [616] vers l'eaue, il faudroit faire plus d'une lieue & demie qui est le grand passage, o il 112/1096 y a de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce soit: Il se faut donner garde de l'Isle Rouge, o les mares chargent. Ayant le temps clair & sans bruines, il n'y a point de danger en toute ceste pointe, & autre bans de fables qui y sont attenans, assech tout de basse mer o l'on treuve une quantit de coquillages, comme bregos, coques, moulles, hoursains, & force loches, qui sont sous les pierres en plusieurs endroits: cela va jusqu' l'anse aux Basques, contenant prs de trois quatre lieues de circuit[617]. Il s'y voit aussi une infinit de gibier en sa saison, tant oyseaux de riviere, & sarselles, que petites oyes, outardes, & entr'autres il y a un si grand nombre d'allouettes, courlieux, grives, begasses, beccasses[618], pluviers & autres sortes de petits oyseaux, qu'il s'est veu des jours que trois quatre Chasseurs en tuoient plus de trois cens douzaines, qui sont trs grasses & dlicates manger. Pour aller cette pointe aux Allouettes, il faut traverser le Saguenay, qui tient en son entre un quart de lieue de large: de ceste riviere j'en ay fait assez ample description[619], tant de ce que j'ay veu que du raport des sauvages qui m'en a est fait. [Note 614; Ce cap s'appelle aujourd'hui la pointe Noire.] [Note 615: Cet let est situ au fond de l'anse Sainte-Catherine.] [Note 616: L'le aux Alouettes, appele encore let Blanc, et le au Mort.] [Note 617: La batture des Alouettes a en effet quatre lieues de circuit, et mme plus.] [Note 618: Probablement, l'un de ces deux mots est de trop.] [Note 619: Voir 1603, ch. IV, 1613, p. 142 et suiv., 1632, premire partie, p. 130 et suiv.] De la pointe aux Allouettes faisant le Surouest, Cap de un quart au Su, l'on va au Cap de Chafaut aux Basques, en ce lieu il y a ancrage, mais il faut prendre garde, car par des endroits est rocher o les ancres pourroient bien demeurer, si 113/1097 l'on ne recognoist bien le fond, un peu plus vers l'eaue, le mouillage est plus net & vers le Chafaut aux Basques, demeure sec qui est au fond de l'anse o sont deux ruisseaux qui viennent des montagnes. A l'entre de ces deux ruisseaux est un islet de rocher, o il y a un peu de terre dessus, & quelques arbres qui assechent tout de basse mer jusqu' la grande terre, en laquelle est une petite riviere trois quarts de lieue de la pointe aux Allouettes, & une bonne lieue & d'avantage du Chafaut aux Basques laquelle est abondante en poisson en son temps, comme de truittes & saumons, quantit d'Eplan trs-excellent qui s'y prend, le gibier s'y retire en grand nombre[620]. [Note 620: Aussi cette rivire s'appelle la rivire aux Canards.] Du Cap de Chafaut aux Basques, faisant la mesme route jusqu' la riviere de l'Equille[621], il y a trois lieues, & de la pointe aux Allouettes cinq. Costoyant la coste du Nort l'on passe proche de l'Anse aux Rochers qui est baturiere. A l'entre du port est un petit islet proche de terre, o il y a mouillage de beau temps pour des barques, au fond de l'anse sont deux petites rivieres qui ne sont que ruisseaux, une lieue & demie du Cap aux Basques. [Note 621: Le port de l'Equille, ou, comme on dit gnralement, le port aux Quilles.] De l'Anse de Rocher la riviere de l'Equille, il y a prs d'une lieue & demie, un Cap[622] est entre deux: ceste riviere de l'Equille vient des montagnes, & asseche de basse mer, un peu vers l'eaue de l'entre il y a mouillage pour barques. 114/1098 L'Isle au Livre demeure au Suest trois lieues[623], la pointe aux Allouettes & ceste dite Isle est Nortnordest & Susurouest: laquelle Isle est esloigne de la terre du Sud prs de trois lieues, entre les deux il y a des Isles[624]: ce cost n'est bien cognu, comme n'estant sur la routte de Qubec & Tadoussac. L'Isle aux Livres ainsi nomme pour y en avoir, est couverte de bois de pins, sapins & cedres, il y a des pointes de rochers assez dangereuses, elle a deux lieues & demie de longueur. [Note 622: La Tte-au-Chien.] [Note 623: Deux lieues.] [Note 624: Les lots du Pot--l'Eau-de-Vie et des Plerins.] Du port de l'Equille au port aux femmes[625], il y a une bonne lieue: ce port aux femmes est une anse partie sable & cailloux, proche de l est un petit estang. Les sauvages se cabanent quelques fois en ce lieu, au dessus d'une pointe de terre qui est plate & assez agrable: proche de ce lieu il y a ancrage, pour Barques en beau temps. [Note 625: La rivire Noire.] Du port aux femmes l'on va au port au Persil, distant prs d'une lieue, qui est anse derrire un Cap, o il y a une petite riviere qui asseche de basse mer, elle vient des montagnes qui sont fort hautes, il y a ancrage proche, & l'abry du vent du Su, venant Ouest jusques au Nortnordest. Du port au Persil l'on va tournant au tour d'une montagne de rochers qui fait Cap[626]: une lieue aprs l'on vient au port aux saumons, qui est une anse dans laquelle se deschargent deux ruisseaux, il y a un islet en ce lieu o sont quantit de framboises, fraises, & blues, en leur saison: ceste anse asseche de Bassemer, un peu vers l'eaue de l'islet il y a 115/1099 ancrage pour vaisseaux & barques, l'on est l'abry du Nortdest. [Note 626: La pointe l'Homme, au-dessus de laquelle est le cap au Saumon.] Du port aux Saumons celuy de Malle Baye[627], est distant d'une lieue double, ce Cap rangeant la coste d'un quart, & demy lieue il y a ancrage pour des vaisseaux[628]: cedit Cap & l'Isle aux Livres sont Nortdest un quart l'Est, & Surrouest un quart l'Ouest prs trois lieues. [Note 627: Ce cap de Malle-Baie est ce que nous appelons aujourd'hui le cap l'Aigle.] [Note 628: Ce passage, pour tre intelligible, doit se lire comme suit: Du port aux Saumons au cap de Malle Baye est distant d'une lieue; doubl ce cap, rangeant la coste d'un quart ou demy lieue, il y a ancrage pour des vaisseaux.] Du Cap de Male Baye jusqu' la riviere Plate[629] trois lieues, ceste riviere est dans une anse qui asseche de Bassemer, reserv un petit courant d'eaue qui vient de la riviere, qui est assez spatieuse, il y a force rochers dedans, qui ne la rendent navigeable que pour les canaux des sauvages qui servent surmonter toutes sortes de difficultez avec leurs bateaux d'escorse. [Note 629: La rivire de la Mallebaie.] De la riviere Plate au Cap de la riviere Plate [630], faisant le Surouest trois lieues & demie, entre les deux est un petit ruisseau anse ou[631] devant iceluy il y a ancrage, comme devant la riviere Platte pour des vaisseaux. Estant un peu vers l'eaue de l'Anse la sonde vous gouverne, vous prendrez tant & si peu d'eaue que vous voudrez, soit pour vaisseaux ou barques, le fond est sable en la plus part de ces endroits. [Note 630: Aujourd'hui le cap aux Oies.] [Note 631: Ou anse.] 116/1100 Du Cap de la riviere Platte au Surouest il y a deux lieues[632], vous passez plusieurs petites anses qui sont remplies de Rochers, comme est partie de toute la coste depuis Tadoussac jusqu'en ce lieu, toutes les terres sont fort hautes, & le pays fort sauvage & desagreable, remplis de pins, sapins, cdres, bouleaux & quelques autres arbres, si ce n'est quelque rencontre de petites vales qui sont agrables. Du Cap aux oyseaux[633] l'Isle au Coudre, il y a une bonne lieue, elle a une lieue & demie [634] de longueur, esleve par le milieu comme un costeau, charge d'arbres de pins, sapins, cdres, bouleaux, hestres & des coudriers par endroits. Au bout de ladite Isle du Surouest sont des prez, & un petit ruisseau qui vient de ladite Isle, avec quantit de bonnes sources d'eaues trs excellentes, en icelle est nombre de lapins, & quantit de gibier, qui y vient en saison: il se voit nombre de pointes de rochers au tour d'icelle, & notamment une qui avance beaucoup en la riviere du cost du Nort, de quoy il se faut donner de garde, la mare y court avec beaucoup de violence, comme au milieu de Lachenal, elle est esloigne de la terre du Nort demie lieue, terre de rochers assez haute, il y a ancrage entre les deux pour des vaisseaux, en se retirant un peu du courant 117/1101 du cost du Nort demy quart de lieue dudit Cap aux oyes[635]. A une lieue de ladite Isle au Nort, est une grande anse[636] qui asseche de bassemer, o il y a nombre de rochers espars a & l, en ce lieu descend une riviere qui n'est navigeable que pour des canaux, y ayant nombre de sauts, elle vient des montagnes qui paroissent dedans les terres fort hautes charges de pins & sapins. [Note 632: C'est--dire, du cap aux Oies, au sud-ouest, l'espace de deux lieues, vous passez, etc.] [Note 633: Il semble que ce cap correspond au cap Martin.] [Note 634: Deux lieues.] [Note 635: Il y a ancrage entre l'le et la terre du Nord, en se retirant un peu du courant, du ct du nord _de l'le_, demi-quart de lieue du cap aux Oies (cap l'Aigle, sur l'le). Ce mouillage nous parat tre celui de l'anse des Prairies; et le nom de cap aux Oies, donn au cap l'Aigle de l'le aux Coudres, pourrait bien tre la cause de toute la confusion qui rgne dans la gographie ancienne de ces parages.] [Note 636: L'anse des boulements.] Au Su de l'Isle au Coudre, il y a nombre de basses & rochers, qui sont sur le travers de la riviere prs d'une lieue, tout cela couvre de plaine mer, plus au midy est lachenal, o les vaisseaux peuvent aller, quatre ou cinq brasses d'eaue de bassemer, rangeant quantit d'Isles, les unes contenant une deux lieues, & autres moins, en aucunes sont des prairies qui sont fort belles, o en la saison y vient une telle quantit de gibier qu'il n'est pas croyable ceux qui ne l'ont veue: ces Isles sont charges de grands arbres, comme pins, sapins, cdres, bouleaux, ormes, fresnes, rables, & quelque peu de chesnes, en aucunes. Si vous attendez la plaine mer vous treuverez sept huict brasses d'eaue, jusqu' ce que l'on soit au travers de l'Isle au Ruos, lors l'on treuve dix, douze, & treize brasses d'eaue, allant Qubec passant au Su de l'Isle d'Orlans. Du cost du Su de ces Isles est encore un autre partage o il n'y a pas moins de huict brasses d'eaue: pour n'estre encore bien recognue, l'on n'en fait point d'estime ne grande recherche, puisqu'on en a d'autres: De ces Isles la terre du Su il y a environ deux lieues, la mer y asseche prs d'une 118/1102 lieue: en ce lieu est une riviere fort belle qui vient des hautes terres, toute charge de forests, o sont quantit d'eslans & cariboux, qui sont presque aussi grands que cerfs, la chasse du gibier abonde sur les batures qui assechent de basse mer. Retournons au Nort du passage de ladite Isle au Coudre, double la pointe de rochers[637] tousjours la sonde la main, pour suivre la Chenal & eviter les basses, tant de cost que d'autre, mettant le Cap au Surrouest vous rangez sept lieues de coste jusqu'au Cap Brul demie lieue[638] du Cap de Tourmente, laquelle terre est fort montueuse, pleine de rochers, & couverte de pins, & sapins, y ayant nombre de ruisseaux qui viennent des montagnes se descharger en la riviere. [Note 637: Doubl la pointe de la Prairie.] [Note 638: Deux lieues.] Comme l'on est au Cap Brul, il faut mettre le Cap sur le bout de l'Isle du Nordest appell des Ruos[639], qui vous sert de marque pour suivre la Chenal, il y a deux lieues de passage qui est le plus dangereux & difficile passer depuis Tadoussac, cause des batures & pointes de rochers qui sont en ce traject de chemin, neantmoins il ne laisse d'y avoir assez d'eaue jusques cinq brasses de bassemer, tousjours la sonde la main, car par ce moyen vous conduirez le fond jusqu' ce que treuviez dix douze brasses d'eaue: alors l'on suit le fond costoyant l'Isle d'Orlans au Su, qui a six lieues de longueur & une & demie de large, en des endroits charge de quantit de bois, de toutes les sortes que nous avons en France, elle est 119/1103 trs belle borde de prairies du cost du Nort, qui innondent deux fois le jour. Il y a plusieurs petits ruisseaux & sources de Fontaines, & quantit de vignes qui sont en plusieurs endroits. Au cost du Nort de l'Isle y a un autre passage, bien que en la Chenal il y aye au moindre endroit trois brasses d'eaue, cependant l'on rencontre quantit de pointes, qui avancent en la riviere, trs dangereuses & peu, de louiage, si ce n'est pour barques, & si faut faire les bordes courtes. Entre l'Isle & la terre du Nort il y a prs de demie lieue de large, mais la Chenal est estroit, tout le pas du Nort est fort montueux. Le long de ces costes y a quantit de petites rivieres qui la plus part assechent de basse mer, elle abonde en poisson de plusieurs sortes, & la chasse du gibier qui y est en nombre infiny, comme l'Isle & aux prairies du Cap de Tourmente, trs beau lieu & plaisant voir pour la diversit des arbres qui y sont, comme de plusieurs petits ruisseaux qui traversent les prairies, ce lieu est grandement propre pour la nourriture du bestial. [Note 639: Sur le bout du nordest de l'le aux Reaux.] De l'Isle d'Orlans Qubec y a une bonne grande lieue, y ayant de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce toit, de faon que qui voudroit venir de Tadoussac l'on le pourroit faire aisement avec des vaisseaux de plus de trois cens tonneaux, il n'y a qu' prendre bien son temps & ses mares propos pour y aller avec seuret. Retournant la continuation de nostre voyage de Qubec, ledit de la Ralde fit descharger de ses vaisseaux quelque nombre de bariques de galettes & pois, tant dans le vaisseau des Peres 120/1104 Jesuites, qu'au nostre: Nous sceusmes par des Basques qui s'estoient sauvez de leur navire, lequel s'estoit brl dans un port appelle Chisedec qui est au fleuve sainct Laurent, par un petit garon qui malheureusement mit le feu aux poudres, y estant allez pour faire pesche de balaines, de l furent Tadoussac avec leurs chalouppes o ils traitterent quelques peleteries, & s'en vinrent l'Isle Perce, pour treuver passage pour retourner en France, ledit de la Ralde se dlibra de les mener Miscou pour plus amplement s'informer de ce qu'ils avoient fait & traitt, & premier que partir il vint bort le 21 dudit mois, & dlibra d'aller Miscou pour recouvrir de certaines debtes que les sauvages luy devoient, & voir en quel estat estoient les marchandises qu'il avoit aisses l'anne d'auparavant en garde un sauvage appell Jouan chou, me promettant que dans un mois plus tard il viendroit Qubec, nous apportant toutes les choses qui nous manquoient, principalement des poudres & des mousquets, comme il avoit est charg de m'en fournir. Il fit assembler son esquippage, leur disant que ne pouvant aller pour l'heure en son vaisseau, il y mettroit ledit Emery pour y commander, & que l'on luy obit comme sa propre personne, en le chargeant particulirement de dire aux matelots prtendus reforms, qu'il ne desiroit qu'ils chantassent les Pseaumes dans le fleuve sainct Laurent, cela dit il se desembarqua. Et nous levasmes l'ancre & mismes sous voilles avec vent favorable. Le soir ledit Emery fit assembler son esquippage, 121/1105 leur disant que Monseigneur le Duc de Ventadour ne desiroit qu'ils chantassent les Pseaumes dans la grande riviere comme ils avoient fait la mer, ils commencrent murmurer & dire qu'on ne leur devoit oster ceste libert: en fin fut accord qu'ils ne chanteroient point les Pseaumes, mais qu'ils s'assembleroient pour faire leurs prires, car ils estoient presque les deux tiers de huguenots, & ainsi d'une mauvaise debte l'on en tire ce que l'on peut. Le 25 de Juin nous mouillasmes l'ancre le travers du Bicq, quatorze lieues l'Est de Tadoussac. Ledit Emery despescha une chalouppe Qubec pour advertir ledit du Pont de nostre venue. Sur le soir appareillasmes pour aller Tadoussac. La nuict s'esleva une si grande brune que le l'endemain au matin pensasmes aborder un Islet prs de l'Esquemain terre du Nort, ce qu'ayant esvit heureusement nous mismes vers l'eaue, & la brune continuoit si fort que l'on ne voyoit pas presque la longueur du vaisseau, l'on fit mettre nostre batteau dehors entre la terre & nous, & un trompette, affin que quand ils verroient la terre ils nous en advertissent par le son d'icelle, car l'on n'eust peu voir le bateau cinquante pas de nous, & comme il s'apperceut en estre fort proche il nous donna advis que n'en devions pas approcher de plus prs: & de plus advisa un petit vaisseau d'environ cinquante tonneaux qui avoit mouill l'ancre entre deux pointes, & qui traittoit avec les sauvages du Port de Tadoussac: ce qu'ayant apperceu il fait devoir de venir nous, par le moyen du son de la trompette & 122/1106 d'un autre qui leur respondoit de nostre vaisseau, nous ayant apperceus ils nous dirent ces nouvelles: mais comme nous estions de l'avant du vaisseau & le vent & mare contraires pour retourner au lieu o estoit ledit vaisseau la brune qui nous affligeoit fort, & nostre vaisseau mauvais voilier, nous ne peusmes rien faire. Ledit vaisseau ayant sceu que nous estions proche de luy, par le moyen d'un canau de Sauvages qui estoit vers l'eaue, lequel ayant apperceu nostre basteau, les alla promptement advertir, & aussi tost coupperent leurs cbles sur l'escubier, laisserent leur ancre & basteau, mettent sous voiles, ce que nous apperceusmes, & une esclercie, & estant meilleur voilier, il s'esloigna en peu de temps de nous, ce qui nous occasionna de mettre l'autre bord. Comme le vaisseau des pres Jesuites qui avoit fait chasse sur luy, & s'il eust est bien arm il l'eust emport, car il fut jusqu' parler audit vaisseau, & prit on le basteau du Rochellois: De ceste mare Rochelois fusmes mouillier l'ancre la pointe des Bergeronnes, attendant la mare pour aller Tadoussac, auquel lieu l'on envoya des Charpentiers & Calfeustreurs, pour accommoder les barques qui y estoient. Le Samedy 27, levasmes l'ancre & nous vinsmes mouillier le travers du moulin Baud, deux lieues du Cap des Bergeronnes. Un Franois qui estoit venu de Qubec, nous dit que du Pont avoit est malade, tant des gouttes que d'autre maladie, & qu'il en avoit pens mourir: mais que pour lors il se portoit bien & tous les hyvernans, mais fort necessiteux de vivres 123/1107 comme le mandoit ledit du Pont, lequel avoit despesch une chalouppe pour envoyer Gaspey & l'Isle Perce, pour savoir des nouvelles, & treuver moyen d'avoir des vivres s'il estoit possible, pour n'abandonner l'habitation, & pouvoir repasser en France la plus grande partie de ceux qui avoient hyvern, craignans que nous ne fussions perdus, ou qu'il fust arriv quelqu'autre fortune pour estre si tard venir, qu'ils n'avoient plus que deux poinons de farines, qu'ils reservoient pour les malades qui pourroient y avoir, estans rduits manger du Migan comme les sauvages. Voil les risques & fortunes que l'on court la plus part du temps, d'abandonner une habitation & la rendre en telle necessit qu'ils mourroient de faim, si les vaisseaux venoient se perdre, & si l'on ne munit ladite habitation de vivres pour deux ans, avec des farines, huilles, & du vinaigre, & ceste advance ne se fait que pour une anne, attendant que la terre soit cultive en quantit pour nourrir tous ceux qui seroient au pays, qui seroit la chose quoy l'on devroit le plus travailler aprs estre fortifi & couvert de l'injure du temps. Ce n'est pas que souvent je n'en donnasse des advis, & represent les inconveniens qui en pouvoient arriver: mais comme cela ne touche qu' ceux qui demeurent au pays, l'on ne s'en soucie, & le trop grand mesnage empesche un si bon oeuvre, & par ainsi le Roy est trs mal servy, & le sera tousjours si l'on n'y apporte un bon reiglement, & estre certain qu'il s'excutera. 124/1108 Le 29 dudit mois nous entrasmes au port de Tadoussac o il y avoit quelque trente cinq cabanes de sauvages. Le dernier de Juin une barque partit charge de vivres pour l'habitation, & de marchandises pour la traitte, le pre Noyrot Jesuiste & le Pre Joseph Recollet s'en allrent dedans. Le premier de Juillet je partis pour aller Qubec, o arriv le cinquiesme dudit mois, je vis ledit du Pont, tous les Peres & autres de l'habitation en bonne sant: aprs avoir visit l'habitation & ce qui s'estoit fait du depuis mon dpart pour les logements, je ne le trouvay si advanc comme je m'estois promis, voyant que les hommes & ouvriers ne s'estoient pas bien employez comme ils eussent bien peu faire, & le fort estoit au mesme estat que je l'avois laiss, sans qu'on y eust fait aucune chose, (ce que je m'estois bien promis mon dpart,) ny au bastiment de dedans qui n'estoit que commenc, n'y ayant qu'une chambre o estoient quelques mesnages, attendant qu'on l'eust parachev, je voyois assez de besongne d'attente, bien qu' mon dpart de deux ans & demy[640] j'avois laiss nombre de matriaux prests, & bois assembl, & dix-huict cens planches scies pour les logemens, ausquels les ouvriers firent de grandes fautes, pour n'avoir suivy le dessein que j'avois fait & monstr[641]. [Note 640: Il n'y avait pas encore tout fait deux ans; Champlain avait quitt Qubec le 15 d'aot 1624 (voir ci-dessus, p. 83), et il tait de retour le 5 juillet 1626.] [Note 641: Voir ci-dessus, p. 68, note 1.] Aprs avoir tout consider, je jug combien par le temps pass les ouvriers perdoient le temps aux plus beaux & longs jours de 125/1109 l'anne, pour entretenir le bestial de foin, qu'il falloit aller qurir au Cap de Tourmente huict lieues[642] de nostre habitation, tant faucher & faner, qu' l'apporter Qubec, en des barques qui sont de peu de port, o il failloit estre prs de deux mois & demy, employant plus de la moiti de nos gens de travail, qui ne passoient pas vingt quatre, de cinquante cinq personnes qui estoient en ladite habitation, cela me fit resoudre de mettre en effect ce que long temps auparavant j'avois dlibr. L'ayant donn entendre aux associez qui fit que j'allay aux prairies dudit Cap de Tourmente, choisir un lieu propre pour y faire une habitation, y loger quelques hommes pour la conservation du bestial, & y faire une estable pour les retirer, & par ce moyen estant une fois l, l'on ne seroit plus en soucy de ce qui nous donnoit de l'incommodit, & les ouvriers si peu qu'il y en avoit, ne perderoient le temps comme au pass. [Note 642: Huit lieues marines, de 20 au degr. Il faut se rappeler que Champlain ne donne l'le d'Orlans (ci-dessus, p. 118) que six lieues; et elle n'a gure que six lieues marines aussi. Les prairies naturelles du cap Tourmente taient donc environ une lieue plus bas que l'le, c'est--dire, entre le ruisseau de la Petite-Ferme et la rivire de la Friponne.] Je choisis un lieu[643] o est un petit ruysseau & de plaine mer, o les barques & chalouppes peuvent aborder, auquel joignant y a une prairie de demye lieue de long & davantage, de l'autre cost est un bois qui va jusques au pied de la montagne dudit Cap de Tourmente demie lieue de prairies[644], lequel 126/1110 diversifi de plusieurs sortes de bois, comme chesnes, ormes, fresnes, bouleaux, noyers, pommiers sauvages, & force lembruches de vignes, pins, cdres & sapins, le lieu de soy est fort agrable, o la chasse du gibier en sa saison est abondante: & l je me resolus d'y faire bastir le plus promptement qu'il me fut possible, bien qu'il estoit en Juillet je fis neantmoints employer la plus part des ouvriers faire ce logement, l'estable de soixante pieds de long & sur vingt de large, & deux autres corps de logis, chacun de dix-huict pieds sur quinze, faits de bois & terre la faon de ceux qui se font aux villages de Normandie, ayant donn ordre en ce lieu, je m'en retournay Qubec, pour remdier aux autres choses, qui fut le huictiesme dudit mois, o estant, j'envoyay le sieur Foucher pour avoir esgard ce que les ouvriers ne perdissent leurs temps, avec des vivres pour leur nourriture, & tous les huict jours je faisois un voyage en ce lieu pour voir l'advancement de leur travail. [Note 643: Ce lieu o est un petit ruisseau est l'emplacement actuel des btisses de la Petite-Ferme, comme le prouve la carte du sieur Jean Bourdon de 1641, o l'on trouve, prcisment cet endroit, les mots: _Vieille habitation_. Effectivement, l'on y a dcouvert, il y a quelques annes, des restes d'anciennes fondations dont l'existence ne parat pas pouvoir s'expliquer autrement.] [Note 644: Ces quelques mots, qui font rptition, devaient sans doute aller en marge.] Je consider d'autre part que le fort[645] que j'avois fait faire estoit bien petit, pour retirer une necessit les habitans du pays, avec les soldats qui un jour y pourroient estre pour la deffense d'iceluy, quand il plairoit au Roy les envoyer, & falloit qu'il eust de l'estendue pour y bastir, celuy qui y estoit avoit est assez bon pour peu de personnes, selon l'oyseau il falloit la cage, & que l'agrandissant il se rendroit plus commode, qui me fit resoudre de l'abatre & l'agrandir, ce que je fis jusqu'au pied, pour suivre mieux le 127/1111 dessein que j'avois, auquel j'employay quelques hommes qui y mirent toute sorte de soing pour y travailler, affin qu'au printemps il peust estre en deffence, cela s'excuta, sa figure est selon l'assiette du lieu que je mesnag avec deux petits demy bastions bien flanquez, & le reste est la montagne, n'y ayant, que ceste advenue du cost de la terre qui est difficile approcher, avec le canon qu'il faut monter 18 20 toises, & hors de mine, cause de la duret du rocher, ne pouvant y faire de fosse qu'avec une extrme peine, la ruine du petit fort servir en partie refaire le plus grand qui estoit difi de fascines, terres, gazons & bois, ainsi qu'autrefois j'avois veu pratiquer, qui estoient de trs bonnes forteresses, attendant un jour qu'on la fit revestir de pierres chaux & sable qui n'y manque point, commandant sur l'habitation, & sur le travers de la riviere. [Note 645: Le fort Saint-Louis, Qubec.] Ainsi je donn ordre faire couvrir la moiti de l'habitation que j'avois fait commencer premier que partir, & quelques autres commoditez qui estoient necessaires. Voil tous nos ouvriers employez au nombre de 20, bien qu'une partie du temps il y en avoit qui estoient empeschez aller dans les barques, qui ne servoient de rien l'habitation. Le pre Noyrot amena vingt hommes de travail que le reverend Pere Allemand[646] employa se loger, & desfricher les terres o ils n'ont perdu aucun temps, comme gens vigilants & laborieux, qui marchent tous d'une mesme volont sans discorde, 128/1112 qui eut fait que dans peu de temps ils eussent e des terres pour se pouvoir nourrir & passer des commoditez de France, & pleust Dieu que depuis 23 24 ans les societez eussent est aussi reunies & pousses du mesme desir que ces bons Peres: il y auroit maintenant plusieurs habitations & mesnages au pas, qui n'eussent est dans les trances & apprehensions qu'ils se sont veues. [Note 646: Le P. Charles Lalemant, suprieur.] Le 14 dudit mois arriva le pre de la Noue de Tadoussac, qui nous dit que depuis que Emery estoit party dudit lieu[647] que ceux de l'quipage ne s'estoient pas souciez des deffences qu'il avoit faites son dpart, de ne chanter des pseaumes, ils ne laisserent de continuer, de sorte que tous les sauvages les pouvoient entendre de terre, cela n'importe leur dire, c'est le grand zle de leur foy qui opre. [Note 647: Il avait d partir de Tadoussac pour la traite le 30 juin. (Voir ci-dessus, p. 124.)] Les peres de la Nou &, Breboeuf, qui avoient hyvern avec le reverend Pre l'Allemand, se delibererent d'aller aux Hurons[648] hyverner, voir le pas, apprendre la langue, & considerer quelle utilit & bien l'on pourroit esperer pour l'acheminement de ces peuples nostre foy: aussi il y eut un pre Recollet appell le pre Joseph de la Roche qui y avoit hyvern l'anne d'auparavant desdits Peres jesuistes, avec le mesme dessein, & quelques Franois qu'on envoya pour obliger les sauvages venir la traitte. [Note 648: D'aprs la Relation 1626, ils ne seraient partis que vers la fin de juillet.] Le mesme jour arriverent trois ou quatre chaloupes qui alloient Tadoussac, & d'aucuns qui estoient dedans, dirent qu'il y avoit des prtendus reformez qui faisoient leurs prires en 129/1113 quelques barques, s'assemblant au desceu dudit Emery de Caen, qui fut cause que je luy en donnay advis, afin qu'il y mit ordre, tant l, qu' Tadoussac. Le 22 dudit mois arriva une chaloupe Qubec, de la part dudit de la Ralde de Miscou, lequel m'escrivit qu'il ne pouvoit venir cette anne, d'autant qu'il avoit treuv plusieurs vaisseaux qui avoient traitt des peleteries, contre les deffences du Roy, & pour ce, s'en vouloir saisir & les amener en France, escrivant audit Emery de Caen qu'il eust envoyer l'alouette vaisseau des peres Jesuistes & l'armer des choses necessaires pour se rendre tant plus fort & maistre desdits vaisseaux qui traittoient. Un canau arriva de la riviere des Yrocois, ce mesme jour, qui nous dit que cinq Flamands avoient est tuez par les sauvages Yrocois, qui par cy devant avoient est leurs amis, qui ont maintenant guerre avec les Mahiganathicoit[649], o sont les Flamands au 40e degr, costes attenantes celle des Virgines o l'Anglois habite. [Note 649: Probablement une tribu des Mahingans, et peut-tre les Mahingans eux-mmes.] Le 25e jour d'Aoust ledit Emery partit de Qubec. Et ledit du Pont se dlibra de repasser en France, bien que ledit sieur de Caen [650] lui mandoit que cela seroit en son option de demeurer s'il vouloit, & s'estant resolu de s'en retourner, Cornaille de Vendremur d'Envers[651] demeura en sa place, pour avoir soing de la traitt & des marchandises du magazin, avec 130/1114 un jeune homme appell Olivier le Tardif de Honnefleur, sous-commis qui servoit de truchement. Tous nos vivres estans desembarquez je les fis visiter, le nombre qu'il y avoit estoit peu, qui estoit pour tomber en des inconvenients d'une mauvaise attente, comme j'ay dit cy dessus, si Dieu ne nous aydoit par le prompt retour des vaisseaux. [Note 650: Le sieur Guillaume de Caen.] [Note 651: Corneille de Vendremur (peut-tre pour Vander-Mur ou Vander-Meer), d'Anvers. Le plus souvent, il est appel simplement Corneille.] Le 15 de Septembre j'envoyay le bestial au Cap de Tourmente, d'o il y a sept lieues[652]. Et le 21 je fis porter des vivres & commoditez, pour six hommes, une femme & une petite fille. [Note 652: Un peu plus haut, l'auteur compte huit lieues, et il devait y avoir au moins huit grandes lieues. (Voir la note 1 de la page 125.)] Le 24 s'en revindrent tous les ouvriers dudit Cap, qui avoient parachev le logement tant pour les hommes que pour le bestial, lesquels hommes j'employay aller couper nombre de pices de bois pour sier en hyver & faire la charpente necessaire faire les logements. Le 24 du mois d'Octobre je fus audit Cap de Tourmente, & del pensois aller aux Isles, qui sont le travers pour recognoistre quelques particularitez, mais le vent de Nordest s'esleva si fort que nous pensasmes prir, toutes nos commoditez furent perdues, nostre chalouppe grandement offence, qui nous contraignit de relacher & retourner Qubec. Le 30 dudit mois s'esleva un si grand coup de vent, de Nordest, que la mer croissant extraordinairement, nous brisa une de nos barques sans y pouvoir remdier, laquelle estoit toute pourrie au fond pour estre trop vieille, Dieu permettant ce mal-heur pour un autre plus grand bien. 131/1115 Le mois de Novembre est fort variable en ces lieux, tantost il y neige, pleut & gele, avec quelques coups de vents advancoureurs de l'hyver, neantmoins je ne laissay durant ce temps, de faire amaner quantit de pices de bois pour employer les charpentiers & sieux d'ais pendant l'hyver, qui nous surprit plustost qu' l'accoustume, qui fut le 22 dudit mois, la grande riviere commena charier de petites glaces. Le 7 de Dcembre mourut de la jaulnisse un des ouvriers des Peres, qui estoit assez aag. Le 17 dudit mois le reverend pre l'Allemand baptisa un petit sauvage[653], qui n'avoit que dix douze jours, par la permission de son pre appell Caqumisticq, le lendemain fut enterr au cemetiere de l'habitation[654]. [Note 653: D'aprs Sagard, c'tait une petite fille. On envoya qurir le P. Joseph pour baptiser l'enfant, qui tait assez foible & fluette, ce que sachant il y accourut promptement pensant la baptizer, mais l'ayant trouv assez forte en diffra le baptesme avec consentement de la mre, jusques l'arrive du Pre Charles Lallemant qu'il fut qurir en nostre Convent, luy rfrant ceste honneur, en recognoissance de la peine qu'ils avoient prise de nous venir seconder rendre les Sauvages enfans de Dieu. Ce que le R. P. Lallemant luy accorda & retournrent de compagnie la cabane de l'accouche, o ils trouverent le mary arriv de son voyage... Ce pauvre sauvage se monstra trs content de voir sa femme heureusement accouche & en bonne sant, marry seulement de voir son enfant malade & en danger de mort. Ils eurent ensemble quelque discours, savoir s'ils le feroient baptizer ou non, il disoit pour lui qu'il en avoit prie le P. Joseph, & sa femme plus attache ses superstitions, vacillant tousjours, n'advouoit point qu'elle y eust consenty, & taschoit de l'en divertir, disans pour ses raisons que cette eau du Baptesme feroit mourir son enfant, comme elle avoit fait plusieurs autres. En ces entrefaites arriverent les PP. Joseph le Caron & Lallemant, lesquels cognoissans ce petit diffrent survenu entre le mary & la femme touchant le Baptesme de leur petite fille, les eurent bien tost vaincus de raisons, & fait consentir de rechef qu'elle seroit baptize, ce qui fut fait par le R. P. Lallemant, la prire du P. Joseph. L'on ne luy imposa point de nom pour estre proche de sa fin, car elle mourut le soir mesme de sa naissance, non en Payenne, mais en Chrestienne, qui luy donne le juste titre d'enfant de Dieu, & cohritire de sa gloire. (Hist. du Canada, p. 585, 586.)] [Note 654: Le Pre Joseph leur demanda le corps de la deffuncte qu'ils avoient envelopp leur mode, pour la mettre en terre saincte au Cimetire proche Kebec... A ceste crmonie se trouverent deux de nos religieux, savoir le P. Joseph, & le F. Charles, le P. Lallement, & le F. Franois Jesuite avec plusieurs Franois de l'habitation, qui tous ensemblement se transporterent la cabane de la deffuncte, qu'ils prirent & la portrent solemnellement en la Chappelle de Kebec chantans le Psaulme ordonn aux enfans, puis le R. P. Lallement ayant dit la saincte Messe on fust l'enterrer au cimetire avec un assez beau convoy pour le pays, car le pre de l'enfant marchoit tout le beau premier couvert d'une peau d'Eslan toute neuve enrichie de matachias & bigarures, & avec luy marchoit le sieur Hbert & les autres Franois en suitte, selon l'ordre qui leur estoit ordonn, non si gravement mais moins modestement que ce Sauvage pere, qui tenoit mine de quelque signal Prlat. (_Ibid_. P. 587, 588.)] 132/1116 Le 25 de Janvier, Hbert fit une cheute qui luy occasionna la mort[655]: c'a est le premier chef de famille resident au pas, qui vivoit de ce qu'il cultivoit. [Note 655: Dieu voulant, dit Sagard, retirer foy ce bon personnage & le recompenser des travaux qu'il avoit souffert pour Jesus-Christ, luy envoya une maladie, de laquelle il mourut 5 ou 6 sepmaines aprs le baptesme de ceste petite fille de Kakemistic. Mais auparavant que de rendre son me entre les mains de son Crateur, il se mist en l'estat qu'il desiroit mourir, receut tous ses Sacremens de nostre P. Joseph le Caron, & disposa de ses affaires au grand contentement de tous les siens. Aprs quoy il fist approcher de son lict, sa femme & ses enfans ausquels il fist une briefve exhortation de la vanit de cette vie, des tresors du Ciel & du mrite que l'on acquiert devant Dieu en travaillant pour le salut du prochain. Je meurs contant, leur disoit-il, puis qu'il a pleu nostre Seigneur me faire la grce de voir mourir devant moy des Sauvages convertis. J'ay pass les mers pour les venir secourir plustost que pour aucun autre interest particulier, & mourrois volontiers pour leur conversion, si tel estoit le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie de les aymer comme je les ay aymez, & de les assister selon vostre pouvoir. Dieu vous en saura gr & vous en recompensera en Paradis: ils sont cratures raisonnables comme nous & peuvent aymer un mesme Dieu que nous s'ils en avoient la cognoissance laquelle je vous supplie de leur ayder par vos bons exemples & vos prires. Je vous exhorte aussi la paix & l'amour maternel & filial, que vous devez respectivement les uns aux autres, car en cela vous accomplirez la Loy de Dieu fonde en charit, cette vie est de peu de dure, & celle venir est pour l'ternit, se suis prest d'aller devant mon Dieu, qui est mon juge, auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passe, priez le pour moy, afin que je puisse trouver grce devant sa face, & que je sois un jour du nombre de ses esleus; puis levant sa main il leur donna tous sa bndiction, & rendit son me entre les bras de son Crateur, le 25e jour de Janvier 1627, jour de la Conversion sainct Paul, & fut enterr au Cimetire de nostre Convent au pied de la grand Croix, comme il avoit demand estant chez nous, deux ou trois jours avant que tomber malade, comme si Dieu luy eut donn quelque sentiment de sa mort prochaine. (Hist. du Canada, p. 590, 591.) Suivant le P. le Clercq, le corps d'Hbert fut relev en 1678, par les soins du Rvrend P. Valenrin le Roux, alors Commissaire et Suprieur des Rcollets de Qubec, et transport solemnellement dans la cave de la Chapelle de l'Eglise du nouveau couvent qu'on venait de btir. Madame Couillard, fille du sieur Hbert, qui vivoit encore alors, s'y fit transporter, & voulut estre presente cette translation. (Prem. tabliss. de la Foy, 1, 375.)] Le 22 de Mars, les sauvages me donnrent deux eslans male & femelle, le malle mourut pour avoir trop couru & travaill, estant poursuivy des sauvages, lesquels nous firent part de quelque chair d'eslan: l'hyver que j'y passay fut un des plus 133/1117 longs que j'aye veu en ce lieu, qui fut depuis le 21 de Novembre jusqu' la fin d'Avril, il y avoit sur la terre quatre pieds & demy de neiges, & Miscou huict, qui est dans le golphe sainct Laurent, 155 lieues de Qubec, o ledit de la Ralde avoit laisse quelques Franois hyverner, pour traitter quelque reste de marchandises qui luy restoient, & qu'il ne voulut rapporter en France: ils faillirent tous mourir du mal de terre, j'envoyay visiter ceux qui estoient au Cap de Tourmente, lesquels s'estoient fort bien portez, mais avoient un peu mal mesnag leurs vivres, & leurs en fallut donner d'autres, aux despens des hyvernans de l'habitation, qui n'avoient pas assez de farines que quelques galettes, qui supplerent au deffaut: sans cela nous eussions est trs mal, comme de toutes autres choses, pour n'avoir pourvue en France de bonne heure aux commoditez necessaires pour l'habitation. _Les Franois sont sollicitez de faire la guerre aux Yroquois. L'Autheur envoye son beau frre aux trois rivieres_. CHAPITRE III. Pendant l'hyver quelques uns de nos sauvages furent aux habitations des Flamands, lesquels les sauvages dudit pays solliciterent les nostres de faire la guerre aux Yrocois, qui leurs avoient tu vingt quatre sauvages & cinq Flamands qui ne leurs avoient voulu donner partage, pour aller faire la guerre 134/1118 une nation appelle les Loups ausquels lesdits Yrocois vouloient du mal, & pour engager nos sauvages ceste guerre, qui avoient la paix avec lesdits Yrocois, ils leurs donnrent des presens de colliers de pourcelaine, pour faire donner quelques Chefs, comme au reconcili & autres, afin de rompre cette paix. Ces Messagers estans de retour donnrent les colliers aux Chefs, qui les ayant receuz dlibrrent de s'assembler bon nombre, avec les Algommequins & autres nations, & s'en aller treuver les Flamands & sauvages pour faire une grande assemble ruiner les villages Yrocois, avec lesquels au precedent ils avoient paix, n'estans qu' deux journes d'eux, & douze de Qubec. Il y avoit plusieurs de nos sauvages qui ne vouloient point ceste guerre, ains la continuation de la paix avec les Yrocois, & ce qui fut cause d'un grand trouble entre ces peuples, desquelles nouvelles je n'avois encore rien sceu que par un Capitaine sauvage des nostres, appelle Mahigan Aticq, qui ne voulut consentir ceste guerre, que premier il n'eust eu mon advis, ce que je luy promis: il me discourut fort particulirement de toute ceste affaire, jugeant o cela pouvoit aller, car l'importance n'estoit pas seulement de ruiner les Yrocois comme ennemis des Flamands, mais le tout tiroit plus grande consequence, que je passeray sous silence. Je dis audit Mahigan Aticq que je luy savois bon gr de m'avoir donn cet advis, mais que je treuvois fort mauvais, comme ledit reconcili & autres avoient pris ces presens, & dlibr ceste guerre sans m'en advertir, veu que c'estoit moy 135/1119 qui m'estois entremesl de faire la paix pour eux avec lesdits Yrocois, considerant le bien qui leur en arrivoit de voyager librement amont la grande riviere, & dans les autres lieux, autrement n'estant qu'en peur de jour en jour, de se voir massacrer & pris prisonniers, eux, leurs femmes & enfans, comme ils avoient est par le pass: la o recommenant ceste guerre, c'estoit rentrer de fivre en chault mal, & que pour moy je ne pouvois consentir une meschancet: qu'eux & moy leur avions donn parole de ne leurs faire aucune guerre, sans qu'au pralable ils ne nous en eussent donn suject, & que pour ceux qui entreprenoient ceste affaire, touchant la guerre sans nous en communiquer, je ne les tenois point pour mes amis, mais ennemis, & que s'ils faisoient cela sans quelque suject, je ne les voulois point voir Qubec, que nanmoins o je treuverois lesdits Yrocois je les assisterois comme amis, contre les sauvages proche des Flamands, qui estoient ennemis comme leurs ayant fait la guerre, estant all autre fois aux Mahiganaticois, qui sont ceux de ceste mesme nation qui nous avoient tu malheureusement de nos hommes, que pour le reconcili s'il avoit pris ces presens, que je ne le voulois plus voir ny tenir pour mon amy, s'il ne les renvoyoit, n'aller en guerre s'il les retenoit, que c'estoit estre de mauvaise foy, que promettre une chose pour en faire une autre, & que se laisser corrompre pour des presens, & je ne pouvois que penser de telles personnes, & que si on leurs en donnoit pour faire quelque meschancet contre nous, ils le feroient. Et entre autres discours tendant cet effect, il me dit que j'avois 136/1120 raison, & qu'il falloit aller en diligence aux trois Rivieres, au Conseil qui se devoit delibrer, & que mesme il y en avoit quelque nombre qui vouloient aller faire une course au pays desdits Yrocois pour en attraper quelques-uns, premier qu'aller vers les Flamans, si je n'y allois ou envoyois, & me pria instamment d'y envoyer puis que ma commodit ne le pouvoit permettre d'y aller; d'autant, me dit-il, qu'ils ne me voudroient pas croire de ce que je pourrois leur dire de sa part: mais y envoyant ils verront la vrit, & ce que tu desires. Sur ce je me dlibre d'y envoyer Boull mon beau frere avec un truchement, le lendemain le reconcili me vint treuver, qui avoit ouy quelque vent que je savois quelque chose de cette affaire, je luy fis fort froide rception, & ne me peus empescher de luy tesmoigner le desplaisir que j'en avois: il me dit qu'il ne savoit rien de cette affaire, mais jugeant que j'estois bien certain de tout ce qui se passoit, il s'en alla doucement s'embarquer en un Canau, va au trois Rivieres premier que mon beau-frre & ledit Mahigan aticq y fussent, o il tesmoigna n'avoir agrable cette guerre, & se montera aussi contraire comme il y avoit est port, mais quelques Algommequins estoient partis pour aller en leur pays, & de l la guerre sans nostre sceu, qui occasionna du malheur tant pour nos Sauvages que pour nous, comme il sera dit cy-aprs. Le 9 dudit mois de May j'envoyay mon beau-frere pour aller cette assemble 30 lieues de Qubec amont ledit fleuve, o ils s'assemblerent tous pour prendre la resolution: la moiti 137/1121 desiroit la continuation de la guerre, autres de la paix: il fut en fin resolu de ne rien faire jusques ce que tous les vaisseaux fussent arrivez, & que les Sauvages d'autres nations seroient assembls, ce qui occasionna mon beau-frre de revenir le 21 dudit mois, & me dit ce qui avoit est resolu. Le Pere Joseph Recolet baptisa un petit Sauvage de l'aage de 18 20 ans, qui fut nomm Louys[656], au nom du Roy, le 23 de May. Quelque temps aprs il s'en retourna avec les Sauvages, comme fit un autre[657] qui avoit est instruit en France, qui savoit bien lire, escrire, & passablement parler latin. [Note 656: Ce jeune sauvage tait Nogaouachit, fils an de Choumin, surnomm le Cadet. Il fut baptis dans la chapelle de la cour Notre-Dame-des-Anges, le jour de la Pentecte, qui tombait cette anne le 23 mai, et fut tenu sur les fonts par Champlain lui-mme et par Madame Hbert. Pour quelque raison de prudence, l'auteur ne permit pas que le baptme et lieu l'glise paroissiale. Aprs la crmonie, on donna un grand festin tous les sauvages, et Champlain voulut que son filleul vnt l'habitation dner sa propre table. (Sagard, Hist. du Canada, pp. 541-563.)] [Note 657: L'auteur parat faire ici allusion Pierre-Antoine Pastedechouan. (Voir Prem. tabliss. de la Foy, I, 363; et Relat. 1633, p. 6.)] Le 7 de juin arriva un Canau o il y avoit deux Franois qui m'apportoient lettres des sieurs de la Ralde & d'Emery de Caen, qui estoient arrivez Tadoussac le dernier de May 1627. Le 9 dudit mois de juin arriva ledit Emery, lequel ayant descharg & pris ce qui luy estoit necessaire pour sa retraitte, il s'en alla au trois Rivieres, & aprs luy avoir dit ce qui s'estoit pass de cette affaire touchant cette guerre, & l'utilit que la paix nous apporteroit de ce cost-l si on pouvoit la continuer: mais comme Emery fut arriv o estoient les Sauvages, il ne sceut tant faire, ny tous lesdits Sauvages, qui estoient l, que neuf ou dix jeunes hommes 138/1122 cervelez n'entreprinsent d'aller la guerre, ce qu'ils firent sans qu'on les peust empescher, pour le peu d'obeissance qu'il portent leurs chefs, ils furent par la riviere des Yrocois, arrivant au lacq de Champlain, o ils rencontrerent un Canau dans lequel estoit trois Yrocois, qui sous feinte d'estre encore amis, les prirent, un se sauva, & amenrent les deux aux trois rivieres, de l ils retournrent devant la riviere des Yrocois, o se devoit faire la traitte, & l commencrent mal traitter ces deux prisonniers en leur donnant plusieurs coups de btons & arrachant l'un les ongles des mains, & se delibrant les faire mourir, les faisant promener de Cabanne en Cabanne, & contraignant de chanter comme est leur coustume, voila ce qui fut cause de l'esperance rompue de cette paix par accident. Cependant ledit sieur Emery faisoit ce qu'il pouvoit en suitte de l'advis que je luy avois donn de maintenir cette paix avec les Yrocois, leur remonstrant le peu de foy & de parole, & ne pouvant rien faire avec eux, il m'escrivit une lettre, me faisant entendre toutes les nouvelles: que ma presence y eust est fort requise, ce qui fut cause qu'aussitost je m'embarquay dans un Canau avec Mahigan aticq qui fut le quatorziesme de Juillet, o arrivant au lieu o estoient lesdits prisonniers, je sceu que le mesme jour le Reconcili avoit coup les cordes desquelles ils estoient liez, ne desirant pas qu'il mourussent que premirement ils ne m'eussent veu, & tenu conseil sur ce qu'ils devoient faire. Aprs avoir sceu toutes ces nouvelles dudit Emery, je fus terre voir nos Sauvages & lesdits prisonniers qui se disoient 139/1123 frres, l'un aag de vingt huict ans, beau Sauvage, & trs-bien proportionn, & l'autre de dix-sept, qui me donnrent de la compassion de les voir, & bien aise de ce qu'ils avoient est delivrez des tourments qu'on leur vouloit faire souffrir. Le conseil fut assembl sur ce que je leurs dy qu'ils avoient fait une grande faute de permettre ces Sauvages d'avoir est la guerre, & grande laschet ceux qui y avoient est d'avoir eu si peu de courage que les prendre sous ombre d'amiti, & les ayant si mal traittez comme ils avoient fait, & qu'asseurment cela leur pourroit estre vendu fort cher si l'on n'y trouvoit quelque remde, que les ennemis ne pourroient plus avoir subject de se fier en leurs paroles, que cecy estoit la deuxiesme mechancet qu'ils leurs avoient faicte, & l'autre estoit qu'allant traitter de paix avec lesdits Yrocois, qui les avoient bien receus, cependant en s'en retournant ils avoient assomm un des leurs, & que leur bont leur avoit pardonn. Estans tous assemblez je leur donnay entendre qu'ils considerassent combien de bien ils recevoient de la paix au prix de la guerre, qui n'apporte que plusieurs malheurs, qu'ils savoient comme ils en avoient est par le passe: que pour nous cela nous importoit fort peu: mais que la compaission que nous avions de leur misere nous obligeoit, les aymant comme frres, de les assister de nostre bon conseil, de nos forces contre leurs ennemis quand ils voudroient leur faire la guerre mal propos, laquelle ils n'avoient encore commence si ce n'estoit 140/1124 les subjects qu'ils leurs en avoient donn, dont ils pourroient en avoir du ressentiment si nous ne taschions d'y apporter le remde, & aussi qu'ils savoient bien que la guerre estant, toute la riviere leur seroit interdite & n'y pourroient chasser ny pescher librement sans courir de grands dangers, crainte & apprehension, & eux principalement qui n'avoient point de demeure arreste, vivans errans par petites troupes escartes, dont ils se rendent autant plus foibles, & que s'ils estoient tous assemblez en un lieu comme font leurs ennemis, & que c'est ce qui les rend forts. De plus qu'ils considerassent combien ils pourroient endurer de necessitez pour ce subject: Ainsi se tindrent plusieurs autres discours, que pour moy recognoissant l'utilit de la continuation de cette paix il eust est propos de bien traitter les deux prisonniers, les renvoyer sans aucun mal, & donner quelque presens aux chefs de leurs villages pour payer la faute qu'ils avoient commises en la prise de ces deux prisonniers, suivant leurs coustumes, & remonstrant aussi qu'ils n'avoient pas est pris du consentement des Capitaines ny des Anciens, mais de jeunes fols, & inconsiderez qui avoient fait cela, dont tous en avoient conceu un grand desplaisir. La pluspart, & tous d'un consentement, aprs que chaque Capitaine eut fait sa harangue, ils se resolurent de renvoyer l'un des prisonniers avec le Reconcili qui s'y offrit, & deux autres Sauvages, accompagnez de presens pour donner aux Capitaines des villages ou ils alloient mener le prisonnier, laissant l'autre en ostage jusques leur retour: & pour faire 141/1125 plus valoir leur Ambassade, ils nous demandrent un Franois avec eux: le leur dis que s'il y en avoit quelques-uns qui y voulussent aller, que pour moy j'en estois comptant: il s'en treuva deux ou trois moyennant qu'on leur donnast quelque gracieuset pour leur peine, & la risque qu'ils pouvoient courir en ce voyage, l'un d'eux appell Pierre Magnan, qui avec la volont qu'il avoit, & la commodit qu'on luy promit, il se delibere de faire le voyage avec le Reconcili, deux Sauvages & l'Yrocois, lesquels s'accommodrent des choses les plus necessaires, & partirent le 24 dudit mois, & moy le mesme jour m'en retournay Quebec, o j'arrivay le lendemain, y trouvant ledit du Pont, qui estoit arriv le 17 lequel me dist que ledit sieur de Caen voyant qu'il ne s'estoit point embarqu en la Flecque, vaisseau qui venoit pour la pesche de Baleine, qu'il luy avoit escrit & prie que s'il treuvoit moyen de passer en quelque vaisseau pour s'en venir hyverner en ce lieu qu'il luy feroit un singulier plaisir, pour avoir l'administration des choses qui dependoient de son service. Ce que voyant, tout incommod qu'il estoit, pour l'instante prire qu'il luy en avoit faicte, il s'estoit embarqu en un vaisseau de Honnefleur pour venir Gaspay & de l prit une double chalouppe avec six sept Matelots & son petit fils pour s'en venir Qubec, o en chemin il avoit receu de grandes incommoditez de ses gouttes, ce qui en effect estonna un chacun, & mesme ledit de la Ralde, ce qu'il me dist, qu'il n'eust jamais creu que ledit du Pont eust voulu se mettre en un tel risque ayant l'incommodit qu'il avoit. 142/1126 Ledit Emery me manda que depuis mon dpartement frre Gervais[658] Recolet avoit baptis un Sauvage appelle Tregatin[659], lequel estant proche de la mort le voulut estre, & le demanda trois fois, ne voulant adjouter foy aux superstitions des Sauvages, promettant que si Dieu luy redonnoit la sant il se feroit instruire aussitost aprs son baptesme, il recouvra la sant, mais il n'a pas suivy ce qu'il avoit promis, le tout sa plus grande condemnation, si Dieu ne l'assiste. [Note 658: Le P. Gervais Mohier tait arriv l'anne prcdente. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 342.)] [Note 659: C'est le nom que les Franais donnaient Napagabiscou. Sa maladie et son baptme sont rapports au long dans Sagard, Hist. du Canada, liv. II, ch. XXXV.] _Mort & assassinat de Pierre, Magnan, Franois, du chef des Sauvages appelle Rconcili, & d'autres deux Sauvages. Retour d'Emery de Caen & du Pre l'Allemand Qubec. Necessitez en la Nouvelle France._ CHAPITRE IV. Le 25 d'Aoust un Sauvage nous apporta la nouvelle de la mort de Pierre Magnan, & du Reconcili, & des autres deux Sauvages, qui nous dit qu'un Algommequin qui s'estoit sauv dudit village des Yrocois leur avoit fait entendre au vray comme les ennemis les avoient traittez cruellement. Comme nos Ambassadeurs furent arrivez audit village des Yrocois ils furent bien receus, l'on les mena pour tenir conseil sur le subject de leur Ambassade: A 143/1127 mesme temps les villages circonvoisins en furent advertis, & l les chefs se treuverent pour le traitt de paix: & par malheur pour les nostres, c'est que les Algommequins (comme j'ay dit cy-devant) avoient est la guerre contre les Yrocois, & en avoient tu cinq, qui fut le subject que des Sauvages appellez Ouentouoronons[660] d'autre nation, amis desdits Yrocois, vindrent en diligence pour se venger sur ceux qui estoient alliez, & les turent coups de haches sans que lesdits Yrocois les peuvent empescher, leur disant, Pendant que vous venez pour moyenner la paix, vos compagnons tuent & assomment les nostres, ainsi perdirent la vie malheureusement. Pour le Reconcili il meritoit bien cette mort, pour avoir massacr deux de nos hommes aussi malheureusement au Cap de Tourmente[661], & ledit Magnan natif d'un lieu proche de Lisieux, avoit tu un autre Magnan. coups de bastons, dont il fut en peine, & avoit est contraint de se retirer en la nouvelle France. Voil comme Dieu chastie quelque fois les hommes qui pensent esviter sa justice par une voye & sont attrapez par une autre. Ces nouvelles nous apporterent un grand desplaisir, tant pour nous voir hors d'esperance de cette paix, qui nous pouvoit apporter de la commodit pour avoir les passages plus libres nos Sauvages, de pouvoir chasser & pescher. De plus qu'ayant fait mourir un de nos hommes de cette faon, cela alloit telle consequence que si nous ne nous en ressentions il falloit estre tenus de tous les peuples hommes 144/1128 sans courage, & estre aux risques de recevoir souvent tels affronts si nous ne mettions peine de nous en ressentir. [Note 660: Les mmes que les Entouoronons, ou Tsonnontouans.] [Note 661: Ce double meurtre fut commis vers la fin de l't 1616. (Voir 1619, p. 114 et s.)] Ces nouvelles arrives de la mort des Ambassadeurs parmy nos Sauvages, de rage & de desplaisir qu'ils eurent ils[662] prindrent ce jeune garon Yrocois qu'ils avoient retenu pour ostage, ils luy arrachent les ongles, le bruslent petit feu avec des tisons, luy faisant souffrir plusieurs tourments, & ainsi mal traitt en firent un present d'autres Sauvages pour l'achever de le faire mourir, & les obliger de les assister en leur guerre contre lesdits Yrocois, lesquels Sauvages prirent le garon, le lirent un poteau le bruslant peu peu. Comme il estoit en ces douleurs extrmes ils luy couprent les mains, les bras, luy levant les espaules, & estant encore vif luy donnrent tant de coups de cousteaux, qu'il mourut ainsi cruellement, & chacun en emporta sa pice qu'ils mangrent. [Note 662: Les Algonquins, et non pas les Ouentouoronons. (Voir ci-dessus, p. 140.)] Ledit Emery ayant faict la traitte, qui fut l'une des bonnes (qui se fust faicte il y avoit long temps) s'en retourna Qubec le dernier de Septembre de l Tadoussac porter les pelteries. Le 2 d'Octobre deux autres barques partirent pour s'en aller audit Tadoussac, en l'une desquelles repassa le Reverend pre l'Allemand lequel s'en retournoit fort afflig de ce que leur vaisseau n'estoit venu[663] leur apporter les commoditez qui 145/1129 leurs estoient necessaires pour la nourriture de vingt sept vingt huict personnes qui estoient au pays, cela leur faisoit perdre beaucoup de temps, ne pensant autre chose sinon que les vaisseaux o devoit venir le Pre Noyrot (qui s'estoit quipe Honnefleur) fut perdu & pris par les Anglois, qui fut le subject que nous ne receusmes aucunes lettres de celles qu'il nous apportoit, ne sachant comme toutes les affaires s'estoient passes en France, que ce que me mandoit ledit sieur de Caen qui estoit peu de chose, & ainsi pour n'avoir des vivres & commoditez, ledit Pre l'Allemand fut contrainct de faire passer tous ses ouvriers & autres, horsmis les Pres Mass, Dnoue[664], un frre, & cinq autres personnes pour n'abandonner leur maison, lesquels il accommoda au mieux qu'il peut, traittant quelques dix baricques de galette du magazin, au prix des Sauvages, sept castors pour bariques de galette que ledit Pere avoit recouvert des uns & des autres un escu comptant pour Castor, & ainsi achetoit chrement ce que la necessit leur contraignoit, sans trouver aucune courtoisie. Ledit de la Ralde qui estoit venu pour lors Qubec rapportant n'avoir eu aucun ordre en France de les assister ny mesme de rapasser aucun religieux: Tout cecy ne monstroit que l'animosit qu'il avoit envers lesdits Peres & le sieur de Caen[665] qui avoit eu quelque chose demesler avec ledit Pere Noyrot qui l'avoit desoblig, ce qu'il me mandoit, mais tous 146/1130 les Pres qui estoient par del n'en devoient ptir, n'estant cause de ce qui s'estoit passe en France. Ils commenoient se bien establir, & avoient fort advanc, tant en leurs bastiments qu' deserter les terres: ce neantmoins ledit de la Ralde ne laissa de recevoir ledit Pre l'Allemand en son vaisseau & luy faire bonne chre, car la verit la courtoisie, l'honnestet, la bonne mine & conversation dudit Pere l'obligeoit trop luy rendre toute sorte de bon traittement qu'il treuva en sa personne: dans la mesme barque s'en alla ledit Destouches, qui fut le 2 de Septembre. [Note 663: Le P. Noirot avait dispos un navire muni de toutes les choses ncessaires; mais les sieurs de Caen et de la Ralde en prirent ombrage, et d'ailleurs, ayant eu avis que les Pres avaient form quelques plaintes sur leur conduite, ils firent si bien qu'on arrta ce qui tait pour le compte des Jsuites. (Prem, tabliss. de la Foy, I, 371.)] [Note 664: Le P. de Noue, qui est nomm ici, tandis que le P. Brebeuf ne l'est pas, tait probablement redescendu des Hurons cette anne.] [Note 665: C'est--dire, comme aussi le sieur de Caen en avait lui-mme.] Nous eusmes nouvelles par la dernire barque qui apportoit le reste de nos commoditez que ledit de la Ralde estoit party dans la Catherine le septiesme Septembre, & avoit laiss ledit Emery de Caen dans la Flecque jusques au 5 d'Octobre pour la pesche de la Baleine, & voir ce qui reussiroit de cette entreprise. L'on avoit envoy quelque genisse[666] d'un an dans le vaisseau qui venoit Tadoussac pour faire pesche de Baleine, & en fut port par les barques 16 & quelque 7 ou 8 qui moururent par la mer, ce que l'on nous dit. [Note 666: Quelques gnisses, comme la suite le fait voir.] Voila tout ce qui se pana jusques au departement des vaisseaux: Nous demeurasmes cinquante cinq personnes, tant hommes que femmes & enfans, sans comprendre les habitans du pays, assez mal accommodez de toutes les choses necessaires pour le maintien d'une habitation, dont je m'estonnois fort comme l'on nous laissoit en des necessitez si grandes, & en attribuoit on les dfauts la prise d'un petit vaisseau par les Anglois qui 147/1131 venoient de Bisquaye, comme ledit sieur de Caen me le mandoit, je ne say d'o en venoit la faute, plusieurs discours se disoient sur ce subject, quoy que s'en soit il nous fallust passer par de l, il n'y avoit point de remde. De ces cinquante cinq personnes il n'y avoit que dix-huict ouvriers, & en falloit plus de la moiti pour accommoder l'habitation du Cap de Tourmente, faucher & faner le foing pour le bestial pendant l'est & l'Automne. Le parachevement de l'habitation de Qubec demeure parfaire, l'on me devoit donner dix hommes pour travailler au fort de sa Majest, bien que ledit sieur de Caen & tous ses associez l'eussent souscript, & sa Majest & le Viceroy le desirassent, neantmoins l'on ne le veut permettre, & empesche on tant que l'on peut. On veut que tous les hommes travaillent l'habitation, il n'y a remde, pourveu que la traitte se face c'est assez, il n'y a personne qui osast entreprendre de nous enlever, c'est en cecy o j'avois beaucoup de peine faire gouster les raisons pourquoy le fort nous estoit necessaire, tant pour la conservation de leur bien, que celles des habitans du pas: c'est ce qui donnoit du mescontentement toutes les societs: neantmoins considerant l'importance & la necessit d'avoir un lieu de conserve, je ne laissois de faire ce qu'il m'estoit possible de temps autre. Voyant les ordres & commandemens donnes au contraire de la volont de mondit seigneur le Vice-roy, je jugeay bien deslors que la plus grande part des associez ne s'en soucioient 148/1132 beaucoup; pourveu qu'on leur donnast d'interest les quarante pour cent: j'en avois dit mon sentiment audit de la Ralde, lequel ne me donnoit beaucoup de contentement, d'autant qu'il avoit prescript ce qu'il devoit faire, c'est en un mot que ceux qui gouvernent la bource font & defont comme ils veulent. Un des deplaisirs que je recognu en ceste affaire estoit fch que je faisois construire un fort au dessus de l'habitation pour la conservation d'icelle, du pas & des habitans, & cela dplt audit de Caen comme il me fit assez cognoistre par sa lettre, que d'y employer de ses hommes il n'y estoit pas oblig, aussi il ne s'en soucioit pourveu que sa Majest en fit la despense, en y envoyant des ouvriers pour cet effect: tout cela je ne peus rien faire pour lors, sinon d'en escrire mondit seigneur le Viceroy, & luy donner advis de tout ce qui se passoit en ceste affaire, afin qu'il y apportast l'ordre qu'il jugeroit necessaire, & moy de ne laisser, en tant que je pouvois, d'employer quelques hommes au fort, & le reste travailler l'habitation. 149/1133 _Guerre dclare, par les Yrocois. Assemble des sauvages. Assassinat de deux hommes appartenans aux Franois. Recherche de l'Autheur de ce crime. Le meurtrier amen, ce que les Sauvages offrent pour estre alliez avec les Franois. L'Autheur veut venger ce meurtre._ CHAPITRE V. Le 20 de Septembre les Sauvages nous dirent que nombre d'Yrocois s'acheminoient pour nous venir faire la guerre, eux & nous: nous leurs dismes que nous en estions trs aises, mais que nous ne les croyons[667], & qu'ils n'avoient que la hardiesse d'assommer des gens endormis sans se deffendre. [Note 667: _Craignons_ est probablement ce que portait le manuscrit.] Les communes des sauvages, de cinquante soixante lieues de Qubec, s'asemblent tous en ce dit lieu au mois de Septembre & Octobre, pour faire la pesche d'anguilles, qui est en abondance en ce temps l, lesquels ils font boucaner, & les reservent pour en manger jusques au mois de Janvier, que les neiges sont hautes, pour aller la chasse de l'eslan, dequoy ils vivent jusqu'au Printemps. Le 3 d'Octobre[668] je partis de Qubec, pour aller au Cap de Tourmente, voir l'avancement qu'avoient fait nos ouvriers, & en ramener une partie: deux hommes s'en retournrent par terre, conduire quelque bestial que l'on amenoit dudit Cap de Tourmente Qubec. Aprs avoir mis ordre en ce lieu, je m'en 150/1134 retournay le 6 dudit mois, o estant arriv j'appris que quelques sauvages avoient assassin ces deux hommes endormis, qui conduisoient le bestial, demie lieue de nostre habitation[669]. Cecy m'affligea grandement: on fut qurir les corps qu'ils avoient traisnez au bas de l'eau afin que la mer les emmenast, estant apportez on les visita, ils avoient la teste escrase de coups de haches, & plusieurs autres d'espe & cousteaux dans le corps. [Note 668: Le 3 octobre tait un dimanche, et la mare tait haute vers 1 heure et demie.] [Note 669: Le meurtre parat avoir t commis la Canardire quelque part vers l'embouchure du ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers (aujourd'hui rivire Chalifour ou rivire des Fous). Le meurtrier tait Mahican-atic ouche, et les deux victimes, Henry, domestique de Madame Hbert, et un autre franais appel Dumoulin. Ces derniers avaient d partir du cap Tourmente, vraisemblablement le mardi, de bonne heure le matin, afin de pouvoir passer facilement les rivires de la cte pendant que la mare tait basse. Arrivs la Canardire, ils trouvrent la rivire Saint-Charles encore trop pleine pour pouvoir traverser le soir mme; car la mare ne commena baisser que vers les trois heures de l'aprs midi. N'ayant pu ouvrir la porte de la cabane de M. Giffard, ils se rsignrent coucher sous un arbre, envelopps de leurs couvertures. C'est l que, pendant la nuit, Mahican-atic-ouche, croyant donner la mort au boulanger et au serviteur de M. Giffard auxquels il en voulait, massacra par mprise l'un de ses meilleurs amis, Henry, et un franais qui ne lui avait fait aucun mal. (Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch. IV.)] Nous advisasmes qu'il estoit propos de conduire ceste affaire meurement, & descouvrir les meurtriers au plustost pour les chasser, & voir comme nous procederions envers ces canailles, qui n'ont point de justice parmy eux: car de nous venger sur beaucoup qui n'en seroient coulpables, il n'y avoit pas aussi de raison, ce seroit dclarer une guerre ouverte, & perdre pour un temps le pas, jusqu' ce que l'on eust extermin ceste race, par mesme moyen perdre les traittes du pays, ou pour le moins les bien altrer, aussi que nous estions en un miserable estat, faute de munitions pour guerroyer, & plusieurs autres inconveniens furent considerez, qui pourroient arriver si l'on 151/1135 faisoit les choses trop precipitement. Nous deliberasmes de faire assembler tous les capitaines des sauvages leur conter l'affaire, & leurs faire voir les corps meurtris des defuncts, ce qui fut excut. Le lendemain[670] tous les chefs vinrent nostre habitation, o nous leurs fismes plusieurs remonstrances du bien qu'ils recevoient annuellement de l'habitation nous, que contre tout droit & raison ils faisoient des actes abominables & detestables, de traistres & meschans meurtres, & que si nous avions l'ame aussi diabolique qu'eux, que pour ces deux hommes l'on en feroit mourir cinquante des leurs, & les exterminerions tous: qu'on leurs avoit pardonn n meurtre de deux autres hommes[671], mais que pour cetuy-cy nous voulions avoir les meurtriers, pour en faire la justice, qu'ils nous les declarassent & missent entre les mains, s'ils vouloient que nous vecussions en paix, nous n'en voulions qu' ceux qui avoient assassin nos hommes que nous leurs fismes voir. [Note 670: Probablement le 8 octobre.] [Note 671: Voir 1619, p. 133.] Au commencement ils vouloient dire que c'estoit des Yrocois, mais comme il n'y avoit nulle apparence, nous leurs fismes cognoistre le contraire, & que ce meurtre ne venoit que de leurs gens, en fin ils le confesserent, mais ils dirent qu'ils ne savoient pas celuy qui avoit fait ce coup. Nos gens soubonnoient entr'autres un certain sauvage que nous leurs dismes, & qu'ils le fissent venir, ce qu'ils promirent faire. Le lendemain ils l'amenrent, & fut interrog sur quelques discours de menace, qu'il avoit fait quelques-uns de 152/1136 nos ce qu'il nia, & que jamais il n'avoit pens une si signale malice, que de vouloir tuer des Franois qu'il aymoit comme luy mesme. De plus qu'il avoit sa femme & plusieurs enfans qui l'auroient empesch de faire ce meurtre, quand il auroit eu le dessein. Je luy fis dire que le meurtrier du prcdent avoit bien femme & enfans, & qu'il ne laissa neantmoins d'en assassiner deux des nostres, outre que l'on le cherissoit plus qu'aucun des sauvages de son temps, & par consequent que ses excuses qu'il alleguoit ne pouvoient pas estre suffisantes pour se descharger du soubon que l'on avoit sur luy: quoy que s'en soit plusieurs discours se passerent entre eux & nous, & nous resolumes d'arrester cettuy-cy, attendant qu'il nous donnast trois jeunes garons des principaux d'entr'eux, l'un des montagnes[672], le second des trois rivieres, & le troisiesme le fils du soubonn, jusqu' ce qu'ils nous livrassent le meurtrier qui avoit fait le coup: ils nous demandrent terme de trois jours, tant pour dlibrer sur cette affaire, que pour essayer de pouvoir descouvrir le meurtrier, ce que nous leurs accordasmes. [Note 672: Des Montagnais.] Ils s'en retournrent en leurs Cabannes, & alors nous avions nous tenir sur nos gardes, tant au fort qu' l'habitation, donnant advis aux peres jesuistes & au Cap de Tourmente que chacun eust se bien garder, & ne permettre qu'aucun sauvage les accostast sans estre les plus forts: toutes choses estant bien disposes nostre Sauvage que nous avions retenu attendant son fils en sa place & les autres. 153/1137 Le troisiesme jour ils ne faillirent venir, amenant quant & eux les trois jeunes garons de l'aage de douze dix huict ans nous disant qu'ils avoient fait grande recherche & perquisition pour savoir ceux qui avoient tu nos hommes, & qu'ils ne l'avoient peu savoir, qu'ils feroient en sorte qu'en peu de temps ils nous en donneroient advis, & qu'ils estoient trs desplaisans du malheur qui nous estoit arriv, que pour eux ils estoient tous innocens, & que comme tels, ne se sentoient coulpables. Ils amenrent ces trois jeunes garons, le fils de nostre prisonnier, & un de Tadoussac, & l'autre de Mahigan aticq qui demeuroient proche de nostre habitation, & deschargerent ceux des trois Rivieres, disant que ce ne pouvoit avoir est aucun d'iceux qui eust fait ce meurtre, d'autant qu'ils n'estoient que deux cabannes, que la nuict que nos gens furent tuez ils estoient tous leurs maisons, au reste ils nous prirent que nous vescussions en paix, attendant que les meurtriers fussent descouverts, estant plus que raisonnable qu'ils mourussent, & que nous eussions bien conserver ces Sauvages qu'ils nous laissoient, le pre que nous tenions prisonnier dit son fils, prens garde vivre en paix avec les Franois, asseure toy qu'en peu de temps je te delivreray & sauray celuy qui a fait ce coup, & le plus grand desplaisir que j'ay eu c'est que les Franois ont eu soubon sur moy, & les autres Sauvages asseurerent aussi les deux autres, & qu'en peu de jours l'on sauroit ceux qui avoient fait ce meschant acte. 154/1138 Nous dismes tous ces Capitaines que le peu d'asseurance qu'il y avoit pour nos hommes d'aller seuls dans les bois & y dormir ayant parmy eux de si meschans traistres qu' l'advenir jusqu' ce qu'on eust descouvert les meurtriers & fait justice d'eux, j'enchargerois tous nos hommes de n'aller plus sans armes & que s'il y avoit aucun d'eux qui les approchast sans leur consentement qu'ils les tireroyent comme ennemis, & qu'ils eussent se donner de garde, & advertir tous leurs compagnons, d'autant qu'ils ne cognoissoient les meschans qui estoient parmy eux, nous avions nous donner de garde, mais qu'eux n'avoient nul subject d'entrer en deffiance de nous. Ils nous dirent que nous avions raison de ne faillir tuer s'il s'en rencontroit aucun qui ne voulussent se retirer quand on leur diroit, que pour le moins l'on cognoistroit quels ils seroient, & que pour les jeunes garons qu'ils nous laissoient, on leur fist bon traittement, que cependant de leur part ils feroyent toute diligence de descouvrir les assassinateurs, & ainsi se separerent chacun de leurs costez pour aller au lieu o pendant l'hyver ils pourroient treuver de la chasse pour subvenir leurs necessitez. Sur la fin de Janvier quelques trente Sauvages tant hommes que femmes & enfans pressez de la faim, pour y avoir fort peu de neiges pour prendre de l'eslan & autres animaux, se resolurent de se retirer vers nous pour en leurs extrmes necessitez estre secourus de quelques vivres, qu' ce deffaut ils estoient morts: je leur fis encore cognoistre combien le meurtre en la mort de nos hommes estoit detestable, & la punition que 155/1139 justement devoit mriter celuy qui avoit assassin nos hommes, & que pour ce meschant ils pouvoient tous ptir & mourir de faim sans le secours de nostre habitation, la bont des Franois, dont ils ne recevoient que toutes sortes de bien-faits. Cette trouppe affame voulant tesmoigner le ressentiment qu'ils avoient en la mort de nos gens, & comme ne trempant aucunement en cette perfidie, desirant se joindre avec nous d'une amiti plus estroitte que jamais ils n'avoient faict, & oster toute sorte de deffiance que pouvions avoir d'eux, ils se resolurent de nous donner trois filles de l'aage de unze douze & quinze ans, pour en disposer ainsi qu'aviserions bon estre, & les faire instruire & tenir comme ceux de nostre nation, & les marier si bon nous sembloit. Le deuxiesme de Janvier mil six cens vingt huict estant passez la riviere, qui charioit un nombre de glaces, tant pour avoir dequoy assouvir la faim qui les pressoit, comme pour faire present de ces filles, demandrent s'assembler & tenir conseil avec nous, o ils nous firent entendre tout ce que dessus, ayant amen les trois filles avec eux. Aprs nous avoir fait un long discours de l'estroite amiti qu'ils vouloient avoir avec nous, & s'y joindre & habiter & deserter des terres proches du fort, recognoissant qu'ils seroient mieux qu'en lieu qu'ils eussent peu esperer: & pour asseurance de tout ce qu'ils disoient, ils ne pouvoient faire offre de chose qu'ils eussent plus chre que ces trois jeunes 156/1140 filles qu'ils nous prioient de prendre, lesquelles estoient trs-contentes de demeurer avec nous[673]. [Note 673: L'un des motifs qui engageaient les sauvages faire ce prsent extraordinaire de trois de leurs filles, tait bien celui que donne ici l'auteur; mais il y en avait un autre que sa modestie lui a fait omettre, et que nous devons savoir gr Sagard de nous avoir fait connatre, Avant que les Montagnais partissent pour les bois & la chasse, ils voulurent recognoistre le sieur de Champlain de quelques presents, & adviserent entr'eux quelle chose luy seroit la plus agrable, car ils tenoient fort chers les plaisirs & l'assistance qu'ils en avoient receus. Ils envoyerent Mecabau, autrement Martin par les Franois, au P. Joseph pour en avoir son advis, auquel il dit, mon fils, il me souvient qu'autrefois Monsieur de Champlain a eu desir d'avoir de nos filles pour mener en France & les faire instruire en la loy de Dieu & aux bonnes moeurs; s'il vouloit present, nous luy en donnerions quelqu'unes, n'en serois-tu pas bien content? A quoy luy repondit le P. Joseph, que ouy, & qu'il luy en falloit parler; ce que les Sauvages firent de si bonne grce, que le sieur de Champlain voulant estre utile quelque me, en accepta trois, lesquelles il nomma, l'une la Foy, la seconde l'esperance, & la troisiesme la Charit... Plusieurs croyoient que les Sauvages n'avoient donn ces filles au sieur de Champlain que pour s'en descharger, cause du manquement de vivres; mais ils se trompoient, car Choumin mesme qui elles estoient parentes, desiroit fort de les voir passer en France, non pour s'en descharger, mais pour obliger les Franois & en particulier le sieur de Champlain. (Sagard, Hist. du Canada, p. 912-14.)] Aprs que j'eus ouy tous leurs discours je jugeay que pour plus grande seuret de ceux qui demeuroient audit pas, que pour plus estroitte amiti qu'il n'estoit point hors de propos d'accepter cet offre, & de prendre ces filles, ce que jamais ils n'avoient offert, quelque present qu'on leur eust voulu donner pour avoir une fille, & que mesme le Chirurgien quelque temps auparavant desirant en avoir une jeune pour la faire instruire & se marier avec elle, ne peust avec tous les Sauvages avoir le crdit d'en avoir une, quelques offres qu'il fist, bien que tout ce qu'il faisoit n'estoit que pour la gloire de Dieu, & le zle qu'il avoit audit pays de retirer une me des enfers: la vrit je m'estonnois fort des offres qu'ils nous faisoient, ce que jamais, comme j'ay dit cy-dessus, l'on n'avoit peu obtenir. Sur ce jugeant qu'il n'estoit nullement propos de laisser 157/1141 aller les offres, & qu'ils nous pressoient, je demanday audit du Pont son advis, comme principal commis, & d'autant que les vivres qui estoient pour traitter, comme pois, febves & bled d'Inde, dont il y en avoit suffisamment & en quantit, desquelles choses l'on les nourriroit, car de ceux qui estoient pour les hyvernans il n'y en avoit que fort peu, & ne pouvoit on leur en donner sans oster la pitance. Ledit du Pont dit que pour luy il ne se mesloit de ces choses, bien qu'il recognoissoit cette affaire estre trs-bonne, mais que pour les vouloir prendre & nourrir, qu'il ne le desiroit que s'ils le vouloient, qu'ils attendissent le retour des vaisseaux: mais comme en un si long-temps qu'il y avoit jusques leur arrive, & que la fantaisie se peut changer, principalement entre lesdits Sauvages, je creus que nous perdrions ce que peut estre nous aurions mespris, cela aussi donneroit encore subject ausdits Sauvages de nous vouloir plus de mal, n'en vouloir pas seulement aux meurtriers, mais encore ceux qui n'en sont coulpables: & de plus que l'on dist aux Sauvages, qu'il n'y avoit que des pois, & que peut estre ils ne pourroient s'accommoder pour le present. A cela elles dirent qu'elles seroient trs-contentes & qu'on les prist, quoy que les Commis ne les voulussent recevoir. Je me resolus de les prendre toutes trois, les accommodant des choses necessaires, les retenant en nostre habitation. Ainsi les Sauvages furent tres-aises, & moy aussi, tant pour le bien du pays comme pour l'esperance que je voyois que c'estoient trois mes gaignes Dieu, que tout ce qu'il y avoit faire 158/1142 en cela estoit d'avoir le soing & prendre garde que quelques Sauvages ne les enlevassent, comme quelques uns avoient commenc, ausquelles choses je remediay au mieux qu'il me fut possible[674]. [Note 674: Tout son dessein en ce bon oeuvre, ajoute Sagard, estoit de gaigner ces trois mes Dieu, & les rendre capables de quelque chose de bon, en quoy je peux dire qu'il a grandement mrit, & qu'il se trouvera peu d'hommes capables de vivre parmy les Sauvages comme luy, car outre qu'il souffre bien la disette, & n'est point dlicat en son vivre, il n'a jamais est souponn d'aucune deshonnestet pendant tant d'annes qu'il a demeur parmy ces peuples Barbares; c'est pourquoy ces filles l'honoroient comme leur pre, & luy les gouvernoit comme ses filles. (Hist. du Canada, p. 914.)] Toutesfois cet offre fut la charge qu'ils ne pourroient prtendre aucun subject d'empescher que ne fissions recherche & justice du meurtrier s'il estoit descouvert, ains au contraire ils nous dirent que s'ils le savoient qu'ils l'accuseroient, comme un perfide & desloyal, & asseurment qu'en peu de jours cela seroit descouvert, en ayant entendu quelque chose de celuy que nous soubonnons un Sauvage appell Martin[675] des Franois, qui avoit donn une de ses trois filles tomba malade, & se voyant l'extrmit demanda le Baptesme, ce qu'entendant le Pre Joseph Coron[676], il s'achemine sa cabanne, il fait entendre le sujet & la consequence de ce qu'il demandoit, & qu'en telle chose il n'y avoit pas rire. Car ce n'estoit assez d'estre baptis mais falloit qu'il promit que si Dieu luy rendoit sa sant, de ne retourner plus faire la vie sauvage & brutalle qu'il avoit mene par le pass, ains vivre en bon Chrestien & se faire instruire ce qu'il promit. Ce que voyant ledit Pre Joseph, faisant oeuvre de charit & d'hospitalit il 159/1143 le fait porter en sa maison, le traitte, l'accommode de tout ce qu'il peut & croit estre necessaire sa sant, recognoissant (selon son jugement) qu'il ne devoit point reschapper qu'il ne mourust en un jour ou deux au plus tard, il le baptisa le 6 Avril, ce qu'ayant est fait, il semble se treuver au bout de 4 ou 5 jours mieux qu'il n'avoit fait: & entendant que quelques sauvages estoient venus en ces cabannes, dont il y en avoit un qui le disoit de leurs Pilottouas, soit que ledit Martin, creust avoir plustost du soulagement de son mal, par le moyen de ce nouveau mdecin ou autrement: il desire s'en retourner en sa cabanne o il s'y fait porter: il demande estre pens, & mdecin par son mdecin, pour recouvrir entirement sa sant. [Note 675: Son nom sauvage tait Mecabau. (Sagard, Hist. du Canada, p. 592, 912.)] [Note 676: Le Caron.] Le Pilotoua se met en devoir d'user envers le malade de ses remdes accoustums, & chantrent tant aux aureilles du malade avec un tel bruit & tintamarre, que tout cela estoit plus capable d'avancer ses jours que le gurir, car comment pouvoit il recevoir allgement en ce tintamarre, que le plus sain en eust eu la teste rompue, il usa de tous ses plus subtils medicaments qu'il peust, lesquels ne luy servirent de rien, & cependant ledit Martin ne se resouvenant plus du sainct Baptesme & de ce qu'il avoit promis, retourne en la crance de ses superstitions passes, il y eut de nos gens qui luy firent quelques remonstrances sur le peu d'esprit qu'il avoit, & le mal qu'il faisoit de la perdition de son me, qui ptiroit plus aux enfers pour avoir abus de ce sainct Sacrement que s'il n'eust est baptis, il n'en fait nul estat, disant, qu'il 160/1144 n'adjoustoit point de foy en tout ce qu'on luy avoit fait, sans faire davantage de rplique, ainsi demeura en son mal, qui alla en augmentant jusques la mort, sans qu'il peust treuver de remde pour l'empescher, & mourut le dix-huictiesme dudit mois[677]: les jugemens de cette mort furent divers, d'autant que beaucoup croyoient, que peut-estre premier que de rendre le dernier souspir de la vie il auroit eu un repentir, & Dieu luy auroit pardonn: C'est pour revenir ce que nous enseigne nostre Seigneur, _Ne jugez point, de peur que ne soyez jugez_. Neantmoins il y avoit bien dequoy craindre en la vie qu'il a mene jusques la fin, que cette me ne soit perdue. [Note 677: Le 18 avril 1628. D'aprs Sagard, il serait mort dans de bonnes dispositions, et n'aurait consenti se faire _mideciner_ que par complaisance. Il fut enterr au cimetire de ceux de sa nation, proche le jardin qu'on appelle du Pre Denys, pour le contentement de ses parens, qui autrement n'eussent point vescu en paix. (Hist. du Canada, liv. II, ch. XXXVII.)] De puis 22 ans qu'on est all pour habiter & dfricher Qubec [678], suivant l'intention de sa Majest, les societs n'avoient fait deserter un arpent & demy de terre: par ainsi ostoient toute esperance pendant leur temps, de voir le boeuf sous le joug pour labourer, jusqu' ce qu'un habitant[679] du pas recherchast les moyens de relever de peine les hommes qui 161/1145 travailloient ordinairement bras, pour labourer la terre, laquelle fut entame avec le Soc & les boeufs, le 27 d'Avril 1628, qui montre le chemin tous ceux qui auront la volont & le courage d'aller habiter, que la mesme facilit se peut esperer en ces lieux comme en nostre France, il l'on en veut prendre la peine & le soing. [Note 678: L'habitation de Qubec n'ayant t commence qu'en 1608, ce passage donnerait entendre que ds 1630, Champlain avait prpar la seconde partie de l'dition de 1632.] [Note 679: Il n'y avait alors que Guillaume Couillard, qu'on pt appeler _habitant_ proprement dit, parce qu'il tait le seul qui ft tabli sur une terre.. Cette terre avait t concde son beau-pre Louis Hbert ds le 4 fvrier 1623, par le duc de Montmorency, concession qui fut ratifie par le duc de Ventadour le 28 fvrier 1626. Aprs la mort d'Hbert, Couillard resta sur la terre avec sa belle-mre et son jeune beau-frre Guillaume Hbert; le partage n'eut lieu qu'en 1634, l'occasion du mariage de ce dernier avec Heleine des Portes. Son contrat de mariage et les arrangements de famille laissrent Couillard les trois quarts de l'hritage, et, quelques annes plus tard, il rentra par une change en possession de la part chue son beau-pre Guillaume Hubou. (Archives du Smin. de Qubec.)] Sur la fin dudit mois, il y eust quelques Sauvages qui nous apportrent nouvelles de la mort de Mahigan Athic, par mesme moyen nous voulurent persuader qu' cent cinquante lieues amont le fleuve S. Laurent, estoient descendus certains Sauvages Algommequins qui avoient massacr nos hommes, s'estans retirez secrettement sans estre apperceus, mais comme ces discours estoient esloignez de la raison sans apparence, nous ny adjoustasmes foy, disant que le Sauvage que nous tenions pour suspect, estoit devenu insens courant par les bois comme desesper, ne sachant ce qu'il estoit devenu. Le 10 de May un canau arriva de Tadoussac, o estoit la Fouriere capitaine des Sauvages dudit lieu, avec celuy que nous soubonnions avoir faict le meurtre, lequel n'estoit en tel estat qu'on nous l'avoit represent, qui venoit pour se justifier, sur l'asseurance que luy avoit donn ledit la Fouriere, moyennant quelque present qu'il avoit receu, de retirer son fils d'entre nos mains. Estant en terre il envoya savoir si j'aurois agrable qu'il nous vint voir, je le fais venir avec le meurtrier souponn, o ledit la Fouriere fit quelque discours sur l'affection que de tous temps il nous avoit porte, que jamais il ne receut tel 162/1146 desplaisir que quand on luy dit de la faon que nos hommes avoient est tuez, croyant que c'estoient des Yrocois & non d'autres, mais que depuis peu il avoit sceu par un jeune homme de nation Yrocoise & elev parmy eux, & les Algommequins d'o il venoit mescontant pour l'avoir mal trait qu'il avoit rapport que trois d'icelle nation estoient venus de plus de cent cinquante lieues tuer de nos gens, chose trs certaine, avec autre discours sans raison: Et que les prestres qui prioient Dieu avec crmonie qu'ils faisoient, estoit le sujet que beaucoup de leurs compagnons mouroient, ce qui n'avoit est auparavant, avec autres paroles perdues, discours de quelques reformez qui leurs avoient mis cela en la fantaisie, comme de beaucoup d'autres choses de nostre croyance. Je luy fis response de poinct en poinct toutes ses raisons foibles & dbiles, que pour l'amiti & affection, il ne pouvoit aller au contraire qu'on ne luy en eust tesmoign d'anne autre, & sauv la vie plus de cent de ses compagnons, qui fussent morts de faim, sans ce secours qu'ils avoient receus de nous en ces extrmes necessits, au contraire nous n'avions pas sujet de nous louer d'eux, comme ils avoient de nous, ayant par cy-devant tu de nos hommes, qu'on avoit pardonn au meurtrier, outre plusieurs autres desplaisirs, pensant que le temps le rendroit plus sage, mais que je n'estois plus resolu de temporiser ny souffrir qu'ils nous bravassent en tenant les bras croisez sans ressentiment, d'avoir encore depuis peu assassin deux de nos hommes estans endormis, que le rapport 163/1147 qui avoit est fait par ce jeune homme des Algommequins qui avoient tu les nostres, ausquels on n'avoit jamais mesfait estoit chose controuve, que quand il y auroit quelque vrit, qu'ils eussent pass par plusieurs endrois sur leurs chemins o il y avoit des nostres, qu'ils eussent peu tuer sans prendre la peine de passer parmy eux, & non courir la risque d'estre descouverts pour aller en un lieu du tout esloign de chemin ny sentier, en lieu o ces hommes ne faisoient que reposer icelle nuict pour le matin s'en revenir avec le bestial. De plus que la nuict qu'ils furent massacrez, il y avoit des canaux proche d'eux, qui faisoient la pesche de l'anguille, tant de sujects estoient suffisans de tuer les premiers, sans se mettre en toutes ces peines, & de passer encore une riviere pour venir l'effect de ceste excution, avec d'autres raisons si apparentes qu'il n'y pouvoit respondre: De plus que tous les Capitaines Sauvages qui estoient icy concluerent que le meurtre avoit est par un des leurs, aprs avoir visit les corps & les coups qu'ils avoient, promettant faire ce qu'ils pourroient pour descouvrir les meurtriers, & nous les livrer ou en donner advis, estant raisonnable que ceux qui avoient fait le coup mourussent: que nous vouloir persuader par des raisons sans apparence, luy qui ne savoit comme la chose s'estoit passe ny estant, qu'il n'avoit nulle raison de vouloir pallier & couvrir ce meurtre. Luy remonstrant que s'il ne savoit autre chose pour m'obtenir le droit qu'il pretendoit, qu'il avoit pris de la peine en 164/1148 vain, aussi que nous estions fort contans de ce qu'il avoit amen avec luy le soubonn qui avoit fait le meurtre, outre le lgitime sujet que nous avions eu de demander son fils en ostage. Nous avions des Sauvages qui durant l'hyver nous avoient asseur qu'il n'y en avoit point d'autre qui eut fait l'assassinat que luy: pour cet effect nous le voulions retenir prisonnier, jusqu' ce que les informations fussent bien averes, que s'il meritoit la mort il devoit mourir, sinon il seroit libre & ne devoit craindre s'il n'avoit fait le coup, ce pendant il seroit traitt comme son fils, lequel je mis en libert avec un autre, reservant le plus jeune des trois pour luy tenir compagnie: qui fut estonn ce fut le galand & ledit la Fouriere, qui l'on fist gouster les raisons qu'il ne savoit que de la bouche du meurtrier, qui fut contrainct de se taire, ne sachant autre chose que ce que luy avoit dit ce jeune Sauvage Yrocois, qui accusoit les Algommequins, o propos entrrent deux d'icelle nation, auquel l'on dit ce que ledit la Fouriere avoit dit, qui deffendirent leur nation, & n'avoir jamais fait une telle perfidie, n'y mesme song, que ce qu'il disoit estoit si esloign de la raison, que tels discours donnoient plustost sujet de rise que d'y adjouster foy: qu'il savoit trs-bien que nous n'avions ny n'aurions jamais la croyance de ce faulx bruit. De plus que le Sauvage qu'ils allegoient leur avoir apport ces nouvelles estoit un enfant, auquel l'on ne pouvoit adjouster foy, estant imposteur, menteur, resentant tousjours la nation d'o il estoit. 165/1149 Tous ces discours finis, l'on arresta prisonnier nostre homme, r'envoya-on son fils & le jeune Sauvage que nous avoit donn feu Mahigan Atic. Ce jour partit quelques jeunes hommes pour aller la guerre aux Yrocois, conduits par un vieil homme peu expriment, qui fit croire qu'il ne feroit pas beaucoup d'expdition. Ledit la Fouriere voyant que son voyage ne luy avoit de rien servy, qu' nous avoir mis l'oyseau au pige, il s'en alla nous recommandant de traitter doucement le prisonnier, attendant savoir plus grande vrit. Quelques jours aprs le dpart dudit la Fouriere, le frre du Reconcili qui fut tu aux Yrocois, avec nostre homme tua Tadoussac l'imposteur d'Yrocois qui avoit accus les Algommequins d'avoir fait ce meurtre, pour s'estre resouvenu que ce jeune homme estoit de nation Yrocoise, qui avoit fait mourir son frre, allant pour traitter de paix & d'amiti, & ainsi se vengent ces brutales gens, sur ceux qui n'en sont causes. Nos jeunes guerriers revinrent comme ils avoient est, sans avoir fait mal personne, c'est ce que l'on esperoit de ceste troupe volage, qui ne s'engagea pas si avant dans le pays des ennemis, qu'ils ne peussent bien faire leur retraitte sans appercevoir ny estre apperceus de l'ennemy. Le 14 dudit mois arriva Qubec 7 canaux de Tadoussac, o il y avoit vingt & un Sauvages robustes & dispos, qui s'en alloient la guerre, pour essayer s'ils seroient quelque chose plus que les autres, ils se promettoient d'aller proche des villages des ennemis & y faire quelque effect, en un mois qu'ils devoient estre ceste guerre. 166/1150 Le 18 dudit mois[680] revint ledit la Fouriere, pour traitter quelques vivres & du petun: lequel son retour ne se mit pas beaucoup en peine pour le prisonnier, comme il avoit fait auparavant. Il nous dit qu'il n'avoit encore receu nouvelle d'aucuns vaisseaux qui fussent arrivez la coste, qui nous mettoit en peine, d'autant que tous nos vivres estoient faillis, horsmis 4 5 poinons de gallettes assez mauvaises, qui estoit peu, & des pois & febves quoy nous estions rduits sans autres commoditez, voil la peine en laquelle on estoit tous les ans, sans juger les inconvenients qui en peuvent arriver, je l'ay assez represent cy dessus en plusieurs endroits, des accidents qui en sont arrivez ce deffaut, de jour en jour nous attendions nouvelles, ne sachant que penser attendu la disette que l'on pouvoit avoir en laquelle nous estions, & que nous devions avoir des vaisseaux au plus tart la fin de May pour nous secourir, imaginant que quelque changement d'affaire en ceste societ seroit arriv, ou contrarit de mauvais temps. [Note 680: La suite fait voir que c'tait en juin. Probablement qu'il en est ainsi de la date prcdente.] Le 29 dudit mois de Juin arriverent quelque canaux dudit Tadoussac, pour avoir des pois, o ils perdirent leur temps, n'en ayant pas pour nous en suffisance, si les vaisseaux ne nous secouroient, voyant le retardement, le temps qui se passoit, ne pouvant avoir lieu d'aller Gaspey, 130 lieues val de Qubec, pour recouvrir quelques commodits des navires qui pourroient estre la coste, & treuver passage pour partie 167/1151 des personnes qui estoient trop, pour le peu de commoditez qui nous restoient: Tout cecy nous fit dlibrer de remdier ce qui nous seroit le plus necessaire, pour n'avoir barque Qubec. Ledit de la Ralde les ayant laisses Tadoussac au lieu d'en envoyer une pour subvenir aux inconveniens qui pourroient arriver. De plus que l'habitation estoit sans aucun matelot, ny homme qui peust savoir ce que c'estoit de les accommoder & conduire: de bray, voiles & cordages nous n'en avions point, & peu d'autres choses qui manquoient pour telles affaires, ainsi estions denuez de toutes commoditez, comme si l'on nous eut abandonnez, car la condition des vivres que l'on nous avoit laiss avec le peu de toutes choses nous le fit cognoistre, c'est assez que la peleterie soit conserve, l'utilit demeure aux associez & nous le mal: c'est comme sa Majest est servie, aux desordres qui se commettoient en ces affaires, & l'ennemy qui faisoit profit de nostre desordre & nous succomber si l'on n'y prenoit garde: il ne manque point de Franois perfides, indignes du nom, qui vont treuver l'Anglois ou Flamand, leur dire l'estat auquel l'on estoit: qui pouvoient s'emparer de ces lieux, n'estans accommodez des choses necessaires pour se deffendre & s'opposer leurs violences. Ce pendant il nous faut adviser de quel bois l'on fera flche, pour nous garantir des inconveniens qui pouvoient arriver, nous treuvasmes propos de mettre tous nos hommes chercher du bray dans les bois, & sapinieres, suffisamment pour brayer une 168/1152 barque & chalouppe pour envoyer Tadoussac, accommoder la plus commode, & l'amener Qubec, pour plus facillement & commodment mettre les personnes que nous voulions renvoyer Gaspey, pour treuver passage aux vaisseaux qui estoient aux costes pour s'en retourner en France. La diligence d'un chacun fut telle, qu'en moins de cinq six jours nous en eusmes suffisamment, del fusmes au Cap de Tourmente tuer un boeuf, pour en avoir le suiv, pour mesler avec le bray, l'on fit faire aussitost de l'estouppe de vieux cordage, ramassant toutes choses au moins mal que l'on pouvoit pour nous accommoder, & au nombre de ceux qui devoient retourner, l'on mettoit deux familles qui n'avoient poulce de terre pour se pouvoir nourrir, estans entretenus des vivres du magazin, car tout cela ne nous servoit de rien, qu' manger nos vivres dix personnes qu'ils estoient en ces deux familles, horsmis les deux hommes qui pourroient estre employez, l'un boulanger, & l'autre qui servoit de matelot. Or comme toutes choses furent prestes il ne failloit plus treuver qu'un homme qui fut entendu calfeultrer la barque, & l'accommoder de ce qui luy estoit necessaire, nous nous adressasmes un habitant du pays, qui se nourrit de ce qu'il a defrich au pays, appell Couillart bon matelot, charpentier, & calfeultreur, qui ne pouvoit estre sujet qu' la necessit, auquel nous mettions toute nostre asseurance qu'il nous secoureroit de son travail & industrie, d'autant que depuis 169/1153 quinze ans[681] qu'il avoit est au service de la compagnie, il s'estoit tousjours monstr courageux en toutes choses qu'il faisoit, qu'il avoit gaign l'amiti d'un chacun, faisant ce que l'on pouvoit pour luy, & de moy je ne m'y suis pas espargn[682] en tout ce qu'il avoit faire. En fin je luy dis qu'il estoit necessaire, n'ayant personne en nostre habitation, qu'il allast Tadoussac accommoder ceste barque, il chercha toutes les excuses qu'il peust pour s'en exempter, assez mal propos & sans raison, qui me fit luy tenir quelques propos fascheux. Bref pour toute conclusion dit qu'il avoit peur des Sauvages qu'ils ne l'assommassent: pour le relever de ceste apprehension, je luy fis offre de luy donner une chalouppe bien esquippe d'hommes & d'armes, & envoyer mon beau-frre pour l'asseurer, tout cela ne servit de rien, sinon que pour accommoder deux chalouppes qui estoient en nostre habitation, qu'il le feroit volontiers, mais d'y aller il craignoit sa eau, & ne vouloit abandonner sa femme[683], pour la conserver, je luy dis vous l'avez tant de fois laisse seule avec sa mre par le pass, allez luy dis-je alors, vous perdez toutes les conditions que l'on pouvoit esperer d'un homme de bien, si ce n'estoit pour peu je vous fairois mettre prisonnier, pour la desobeissance que vous faite en une necessit, vous deservez le Roy en tout cecy, nantmoins on advisera ce que l'on aura 170/115 faire. Le sieur du Pont & moy advisasmes que se servir d'un homme par force l'on en auroit jamais bonne issue, & falloit s'en passer, & qu'il nous calfeultrast deux chalouppes, n'en pouvant tirer autre service. [Note 681: Guillaume Couillard serait donc venu au Canada ds l'anne 1613, c'est--dire, quatre ans avant son beau-pre Louis Hbert.] [Note 682: Champlain assista, avec son beau-frre, au mariage de Couillard, en 1621, et fut plus tard, en 1626, parrain de sa fille Marguerite. (Registres de N.-D. de Qubec.)] [Note 683: Guillemette Hbert. Couillard avait t mari Qubec par le P. Georges le Baillif vers le 26 aot 1621. (Registres de N.-D. de Qubec.)] Le 9 de Juillet deux de nos hommes vindrent pied du Cap de Tourmente, apporter nouvelle de l'arrive de six vaisseaux Tadoussac selon le rapport d'un sauvage[684], lequel ce mesme jour nous confirma son dire, qu'un homme de Dieppe nomm le Capitaine Michel commandoit dedans, venant de la part du sieur de Caen[685]: ce discours nous fit penser que ce pouvoit estre celuy avec lequel ledit de Caen avoit part en son vaisseau, qui venoit ordinairement Gaspey faire pescherie de molue, ces nouvelles aucunement nous resjouirent: d'autre part considerant qu'il y avoit six vaisseaux, chose extraordinaire en ces voyages pour la traitte, que ce Capitaine Michel commandoit ceste flotte, il n'y avoit pas d'apparence n'estant homme propre telle conduitte, qui nous fit croire qu'il y avoit plus ou moins en l'affaire, un changement extraordinaire. De plus que le Sauvage estant interrog particulirement se treuvoit en plusieurs dire, entr'autre chose nous dit qu'ils avoient pris un Basque qui traittoit l'Isle Perce, traittant ses marchandises aux Sauvages dudit Tadoussac: desirant en avoir une plus ample vrit, nous resolumes de savoir d'un 171/1155 jeune homme truchement de nation grecque, s'il pourroit se deguiser en Sauvage & aller en un canau recognoistre quels vaisseaux ce pouvoient estre, en luy donnant deux Sauvages avec luy, ausquels avions de la crance & fidlit, qui nous promettoient servir en ceste affaire en les gratifiant de quelque honnestet, ledit Grec se resolut de s'embarquer, l'ayant accommod de ce qu'il luy estoit necessaire il partit[686]. [Note 684: Ce sauvage tait Napagabiscou, surnomm Trecatin ou Trigatin. Il partit en toute hte de Tadoussac avec un autre sauvage, en mme temps que la barque envoye pour dtruire l'habitation du cap Tourmente. Il y arriva avant la barque; et donna avis au sieur Faucher de tout ce qu'il avait vu. Celui-ci dpcha deux de ses hommes pour porter ces nouvelles Qubec. Les deux hommes montrent pied, comme le dit ici l'auteur, et Trigatin dut continuer en canot, et arriver aussi vite que les deux messagers.] [Note 685: Trigatin le supposait, ou bien les Anglais avaient voulu lui donner le change.] [Note 686: Le Pere Joseph, ajoute Sagard, se trouva lors fort propos Kebec, prest d'aller administrer les Sacrements aux Franois du Cap de tourmente, o nous avions estably une Chapelle, laquelle les Anglais ont depuis brusle avec la maison des Marchands, & esgar tous nos ornemens servans dire la saincte Messe. Il partit, accompagn d'un Frre, avec les messagers envoys par Champlain. (Hist. du Canada, p. 917.)] Ce pendant j'estois en meffiance, craignant ce que souvent j'avois apprhend, & les advis que plusieurs fois j'avois donn, savoir que ce ne fussent ennemis, qui me fit mettre ordre tant l'habitation qu'au fort, pour nous mettre en l'estat de recevoir l'ennemy si tel estoit. Voil qu'une heure aprs le partement dudit Grec il s'en revient avec deux canaux qui se sauvoient nostre habitation, en l'un desquels estoit Foucher[697] qui estoit demeurant audit Cap de Tourmente, pour avoir esgard aux hommes qui y estoient habitez, lequel nous dit qu'il s'estoit sauv des mains des Anglois qui l'avoient pris prisonnier, & trois de ses hommes, une femme & une petite fille [698] qu'ils avoient amen bort 172/1156 d'une barque qui estoit mouille l'ancre le travers dudit Cap de Tourmente, ayant tu en partie ce qu'ils voulurent du bestial, & fait brusler le reste dans leurs estables, o ils l'enfermrent[699], comme aussi deux petites maisons o se retiroit ledit Foucher & ses hommes, aprs avoir ravag tout ce qu'ils peurent jusqu' des bguins de la petite fille: Cette tuerie de bestial faite, ils s'en retournrent promptement & se r'embarquerent, mais ce n'estoit pas sans crainte qu'ils avoient qu'on ne les poursuivast, ce que asseurement eust est fait si nous eussions eu certains advis de leur arrive par les sauvages, qui le savoient tous bien, comme perfides & traistres qu'ils sont, celerent cette meschante nouvelle, au contraire ils faisoient courrir le bruit que c'estoient des nostres & de nos amis, que nous ne nous devions mettre en peine. Cette barque estoit arrive une heure ou deux devant le jour, & mouillerent l'ancre comme dit est, & aussitost mirent quinze seize soldats dans une chaloupe, mettant pied terre venant le long du bois, pensant surprendre nos gens couchs: mais comme ils arriverent proche de l'habitation ils virent ledit Foucher, qui leurs demanda d'o ils estoient, qu'ils eussent s'arrester, un des siens s'avanant ceste troupe en laquelle d'abort ne paroissoit que Franois, qui l'anne 173/1157 d'auparavant estoient venus avec ledit sieur de la Ralde, dire, nous sommes de vos amis, ne nous cognoissez vous pas, nous estions l'anne passe icy, nous venons de la part de Monseigneur le Cardinal, & de Roquemont[700], allant Qubec leur porter des nouvelles, & en passant avions desir de vous voir. A ces douces paroles & honnestets ils se saluerent les uns & les autres, pensant que tout ce qu'ils disoient estoit vrit, mais ils furent bien estonnez qu'estans environnez quatre personnes qu'ils estoient, qu'ils furent saisis & pris comme j'ay dit cy dessus, car les traistres Sauvages leurs avoient rapport l'estat en quoy nous estions. [Note 687: Ayans peine advanc 4 ou 5 lieues dans le fleuve, ils apperceurent deux canots de Sauvages venir droit eux, avec une diligence incroyable, qui leur crioient du plus loing, terre, terre, sauvez-vous, sauvez-vous, car les Anglois sont arrivez Tadoussac, & ont envoy ce matin fourager, & brusler le Cap de tourmente. Ce fut une alarme bien chaudement donne, & augmenta la veue du sieur Foucher couch tout de son long demy mort dans le canot, du mauvais traittement des Anglois, duquel ils sceurent au vray le succs de leur malheureuse perte. (Sagard, Hist. du Canada, p. 918.)] [Note 688: Sagard ajoute que Foucher y pensa perdre la vie, car en se sauvant dans un canot de Sauvage, ils luy frizerent les moustaches, & emmenrent prisonniers un, nomm Piver (Nicolas Pivert) sa femme, sa petite niepce, & un autre homme avec eux. (Hist. du Canada, p. 919, 920.)] [Note 689: D'aprs Sagard, il y avait au cap Tourmente quarante cinquante pices de btail. Les envoys de Kertke turent quelques vaches pour leur barque, mirent le feu partout, & consommerent jusques aux fondemens de la maison, une seule vache excepte, qui se sauva dans les bois, & six autres que les Sauvages avoient attrapp pour leur part du debris. (Hist. du Canada, p. 919.)] [Note 690: Il y avait dj plus d'un an que le cardinal de Richelieu avait supprim la compagnie des sieurs de Caen, et avait form, de concert avec le sieur Claude de Roquemont et plusieurs autres, la Compagnie de la Nouvelle-France, ou compagnie des Cent-Associs. (Le Mercure Franais, t. xiv, part. 2, p. 232 et suiv.)] Estant trop acerten de l'ennemy je fais employer tout le monde faire quelque retranchement au tour de l'habitation, au fort des barricades sur les ramparts qui n'estoient parachevez, n'y ayant rien fait depuis le partement des vaisseaux, pour le peu d'ouvriers que nous avions, qui avoient est assez empeschs tout l'Hyver faire du bois pour le chauffage, toutes ces choses se faisant en diligence, je disposay les hommes aux lieux que je jugeay estre propos, afin que chacun cogneut son quartier, & y accourust selon la necessit du temps. Le lendemain 10 du mois[691] sur les trois heures aprs midy apperceusmes une chalouppe, qui tesmoignoit voir la manoeuvre qu'ils faisoient, qu'ils desiroient aller dans la riviere sainct Charles pour faire descente ou mettre le feu dans les 174/1158 maisons des Peres, ou bien ils ne savoient pas bien prendre la route pour venir droit nostre habitation, jugeant aussi que ceste chalouppe ne pouvoit faire grand eschet, s'il n'en venoit d'autres, & que venir l'estourdie de la faon il n'y avoit point d'apparence: car ils pouvoient se promettre d'y demeurer la plus grand part, qu'il falloit que quelque autre sujet les amenait, qui fit que neantmoins je ne voulus ngliger ce qui estoit faire, envoyant quelques Arquebusiers par dedans les bois, recognoistre o ils mettoient pied terre, l les attendre de pied ferme leur descente pour les empescher & desfaire s'il y avoit moyen: comme ils approchoient de la terre nos gens cogneurent les nostres[692], qui estoient dedans avec une femme & la petite fille qui les asseura, se monstrant quelques uns leurs disant qu'ils allassent descendre l'habitation, ce qu'ils firent, recogneusmes que c'estoient des Basques prisonniers des Anglois, qui l'avoient envoye pour rapporter nos gens, & une lettre de la part du Gnral, l'un des Basques que je fis venir qui avoit la lettre, me dit, Monsieur le commandement forc que nous avons du Gnral Anglois qui est la radde de Tadoussac, nous a contrainct de venir en ce lieu vous donner ceste lettre de sa part, laquelle verrez s'il vous plaist, vous prie de nous pardonner & excuser puisque la contraincte nous y a oblig. Je pris la lettre & fis entrer les Basques qui estoient au nombre de six, ausquels je 175/1159 fis faire bonne chre, attendant qu'on les eust depesch, il estoit assez tard, qui fit qu'ils ne s'en retournrent que le lendemain matin. [Note 691: Le 10 juillet 1628.] [Note 692: Entre lesquels, dit Sagard, estoient Piver, sa femme & sa niepce, avec quelques Basques. (Hist. du Canada, p. 921.) Nicolas Pivert, l'un des plus anciens et des plus respectables habitants de Qubec, tait mari Marguerite Le Sage. (Registres de N.-D. de Qubec.)] Ledit sieur du Pont & moy & quelques autres des principaux de nostre habitation, que je fis assembler pour faire la lecture, pour adviser ce que nous respondrions, voicy la teneur cy dessous. Messieurs je vous advise comme j'ay obtenu Commission du Roy de la grande Bretagne, mon tres-honor Seigneur & Maistre, de prendre possession de ces pas savoir Canadas & l'Acadie, & pour cet effect nous sommes partis dix huict navires, dont chacun a pris sa route selon l'ordre de sa Majest, pour moy je me suis desja saisy de la maison de Miscou, & de toutes les pinaces & chalouppes de cette coste, comme aussi de celles d'icy de Tadoussac o je suis present l'ancre, vous serez aussi advertis comme entre les navires que j'ay pris il y en a un appartenant la Nouvelle Compagnie, qui vous venoit treuver avec vivres & rafraischissements, & quelque marchandise pour la traitte, dans lequel commandoit un nomm Norot: le sieur de la Tour[693] estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel j'ay abord de mon navire: je m'estois prpar pour vous aller treuver, mais j'ay treuv meilleur seulement d'envoyer une patache & deux chalouppes, pour destruire & se saisir du 176/1160 bestial qui est au Cap de Tourmente, car je say que quand vous serez incommod de vivres, j'obtiendray plus facillement ce que je desire, qui est d'avoir l'habitation: & pour empescher que nul navire ne vienne je resous de demeurer icy, jusqu' ce que la saison soit passe, afin que nul navire ne vienne pour vous avictuailler: c'est pourquoy voyez ce que desirez faire, si me desirez rendre l'habitation ou non, car Dieu aydant tost ou tard il faut que je l'aye, je desirerois pour vous que ce fut plustost de courtoisie que de force, celle fin d'esviter le sang qui pourra estre respandu des deux costez, & la rendant de courtoisie vous vous pouvez asseurer de toute sorte de contentement, tant pour vos personnes que pour vos biens, lesquels sur la foy que je prtend en Paradis je conserveray comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminu la moindre partie du monde. Ces Basques que je vous envoye sont des hommes des navires que j'ay pris, lesquels vous pourront dire comme les affaires de la France & l'Angleterre vont, & mesme comme toutes les affaires se panent en France touchant la compagnie nouvelle de ces pays, mandez-moy ce que desirs faire, & si desirs traitter avec moy pour cette affaire, envoys moy un homme pour cet effect, lequel je vous asseure de chrir comme moy-mesme avec toute sorte de contentement, & d'octroyer toutes demandes raisonnables que desirers, vous resoudant me rendre l'habitation. Attendant vostre responce & vous resoudant ce faire ce que dessus je 177/1161 demeureray, Messieurs, & plus bas vostre affectionn serviteur DAVID QUER[694], Du bord de la Vicaille ce 18 Juillet 1628. Stille vieux, ce 8 de Juillet stille nouveau. Et desseus la missive estoit escrit, Monsieur Monsieur de Champlain, commendant Qubec. [Note 693: Claude de la Tour.] [Note 694: Ce nom a d tre ainsi orthographi d'aprs une copie qui portait _Quirc_; car on retrouve pour signature originale _Kearke_ et _Kirke. (State Paper Office, Colonial Papers,_ vol. V.)] La lecture faite nous concluasmes sur son discours que s'il avoit envie de nous voir de plus prs il devoit s'acheminer, & non menacer de si loing, qui nous fit resoudre luy faire cette responce telle qu'il s'ensuit. Monsieur, nous ne doutons point des commissions qu'avez obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font tousjours eslection des braves & gnreux courages, au nombre desquels il a esleu vostre personne pour s'acquiter de la charge en laquelle il vous a commise pour excuter ses commandemens, nous faisant cette faveur que nous les particulariser, entre autre celle de la prise de Norot & du sieur de la Tour qui apportoit nos commoditez, la vrit que plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de se maintenir avec la mdiocrit quand l'ordre y est maintenue. C'est pourquoy ayant encore des grains, bleds d'Inde, pois, febves, sans ce que le pays fournist, dont les soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avoient les meilleures farines du monde, & sachant trs-bien que rendre un 178/1162 fort & habitation en l'estat que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy, que nous ne fussions reprehensibles, & mriter un chastiment rigoureux devant Dieu & les hommes, la mort combattant nous sera honorable, c'est pourquoy que je say que vous estimerez plus nostre courage en attendant de pied ferme vostre personne avec vos forces, que si laschement nous abandonnions une chose qui nous est si chre, sans premier voir l'essay de vos canons, approches, retranchement & batterie, contre une place que je m'asseure que la voyant & recognoissant vous ne la jugerez de si facile accez comme l'on vous auroit peu donner entendre, ny des personnes lasches de courage la maintenir, qui ont esprouv en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si elle vous est favorable vous aurez plus de sujet en nous vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie, que si nous vous rendions possesseurs d'une chose qui nous est si recommande par toute sorte de devoir que l'on sauroit s'imaginer. Pour ce qui est de l'excution du Cap de Tourmente, bruslement du bestial, c'est une petite chaumire, avec quatre cinq personnes qui estoient pour la garde d'iceluy, qui ont est pris sans verd[695] par le moyen des Sauvages, ce sont bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n'y avoit 179/1163 rien faire pour vous, que nous attendons d'heure autre pour vous recevoir, & empescher si nous pouvons les pretentions qu'avez eu sur ces lieux, hors desquels je demeureray Monsieur, & plus bas Vostre affectionn serviteur CHAMPLAIN, & dessus, A Monsieur Monsieur le Gnral QUER, des vaisseaux Anglois. [Note 695: Pris au dpourvu: locution emprunte du jeu au verd, dans lequel les joueurs ne doivent jamais tre surpris sans avoir sur eux une feuille verte cueillie le jour mme.] La responce faite je la donnay aux Basques qui s'en retournrent & envoyay une chalouppe au Cap de Tourmente pour veoir le dbris des Anglois, & s'il n'y avoit point quelque bestial qui se seroit sauv, il estoit rest quelques six vaches que les Sauvages turent, & une qui fut sauve qui s'estoit enfuye dans les bois, qui fut ramene. Les Basques arrivans Tadoussac donnrent ma lettre au gnral Quer que nous attendions de jour en jour. Aprs s'estre inform des Basques il fit assembler tous ceux de ses vaisseaux, & notamment les Chefs ausquels il leut la lettre, ce qu'ayant fait ils dlibrrent ne perdre temps voyant n'y avoir rien faire, croyans que nous fussions mieux pourveus de vivres & munitions de guerre que nous n'estions, chaque homme estans rduit sept onces de pois par jour, n'y ayant pour lors que 50 livres de poudre canon, peu de mche & de toutes autres commoditez, que s'ils eussent suivy leur pointe malaisment pouvions nous resister, attendu la misere en laquelle nous estions, car en ces occasions bonne mine n'est pas dfendue: Cependant nous faisions bon guet, tenant tousjours mes compagnons en devoir. Ledit Quer n'attendoit plus nos 180/1164 vaisseaux, croyant qu'ils fussent pris ou pris des ennemis, se dlibra de brusler toutes nos barques qui estoient Tadoussac, ce qu'ils firent, horsmis la plus grande qu'ils emmenrent, levent les ancres, & mettent sous voiles pour aller chercher des vaisseaux le long des costes pour payer les frais de leur embarquement. Quelques tours aprs arriva une chalouppe o il y avoit dix Matelots, & un jeune homme appelle Desdames pour leur commander, qui venoit nous apporter nouvelle de l'arrive du sieur de Roquemont Gaspey, qui estoit gnral des vaisseaux Franois, & nous apportoit toutes commoditez necessaires, & quantit d'ouvriers & familles qui venoient pour habiter & dfricher les terres, y bastir & faire les logemens necessaires, luy demandant s'il n'avoit point de lettres dudit sieur de Roquemont, il me dit que non, & qu'il estoit party si la haste qu'il n'avoit pas eu le loisir de mettre la main la plume. Je m'estonnay de ce qu'en un temps souponneux il ne m'escrivoit comme les affaires s'estoient passes en France touchant la Nouvelle societ qui avoit depos ledit sieur de Caen de ses prtentions, sur ce qu'il ne s'estoit pas acquitt de ce qu'il avoit promis sa Majest, seulement le Reverend Pre l'Allemand m'escrivoit un mot de lettre par lequel il me faisoit entendre qu'ils nous verroient en bref s'ils n'estoient empeschez par de plus grandes forces des Anglois que les leurs. Depuis j'eus cognoissance d'une commission que m'envoyoit sa Majest, de la teneur qui suit. 181/1165 LOUYS PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, A nostre cher & bien aim le sieur de Champlain, commendant en la Nouvelle France, en l'absence de nostre trs-cher & bien-aim cousin le Cardinal de Richelieu, grand Maistre, Chef, Sur-intendant gnral de la navigation & commerce de France, Salut. Comme nous estimons estre obligez de veiller la conservation de nos subjets, & que par nostre soin rien ne deperisse de ce qui leur peut appartenir, particulirement en leur absence, & que nous voulons estre bien & deuement informez de l'estat vritable du pays de la Nouvelle France sur l'establissement que nous avons faict depuis quelque temps d'une nouvelle Compagnie pour le commerce de ces lieux, A CES CAUSES, A plain confiant de vostre soin & fidlit nous vous avons commis & dput, Commettons & dputons par ces presentes, signes de nostre main: Pour incontinent aprs l'arrive du premier vaisseau de ladite Nouvelle Compagnie faire inventaire en la presence des Commis de Guillaume de Caen, cy-devant adjudicataire de la traitte dudit pays de toutes les pelleteries si aucune y a, luy appartenantes & ses associez esdits lieux: Ensemble de toutes les munitions de guerre, marchandises, victuailles meubles, ustancilles, barques, canaux, agrez, & apparaux avec tous les bestiaux & toutes autres choses generallement quelconque estant esdits lieux appartenantes audits de Caen & ses associez, desquelles choses 182/1166 prise & estimation sera faite en vostre prsence par gens ce cognoissans, que nommerez d'office, au cas que les commis dudit de Caen sur ce interpellez n'en conviennent dresser procez verbal & arpentage de toutes les terres labourables & jardinages estant en valeur esdits lieux, depuis quel temps elles ont est dfriches, combien de familles ledit Caen a faict passer en ladite Nouvelle France conformment aux articles que nous luy avons cy-devant accordez, & faire description & figure du fort de Qubec & de toutes les habitations & bastimens, tant prtendus par ledit de Caen, que autres, desquels prise & estimation sera faicte par gens ce cognoissans, & en presence, comme dit est, & de tout ce que dessus dresser procez verbal, pour iceluy veu & rapport en nostre Conseil estre pourveu sur les prtentions dudit de Caen & ses associez ainsi qu'il appartiendra par raison. De ce faire vous donnons pouvoir, authorit, commission & mandement special, & de passer outre nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites ou faire, recusations, prise partie pour lesquelles ne voulons estre diffr. CAR TEL EST NOSTRE PLAISIR. Donn Partenay le 27e jour d'Avril 1628. & de nostre Regne le 18. sign LOUYS, & plus bas par le Roy, Potier, avec le grand sceau. Aprs que Desdame m'eut dit ce qu'il savoit il me donna entendre qu'il avoit veu cinq ou six vaisseaux Anglois & nostre barque, estant contraint pour n'estre apperceue d'eschouer 183/1167 aussi-tost, ils firent passer leur chalouppe par dessus une chauffe de caillous, les ennemis estans passez ils remirent leur batteau l'eau pour parfaire leur voyage, ayant eu charge dudit sieur de Roquemont qu'estant l'Isle Sainct Barnab d'envoyer un canau Qubec pour savoir l'estat auquel nous estions, s'il estoit vray que les Anglois nous eussent tous pris & tuez, comme les Sauvages leurs avoient donn entendre, & luy devoit demeurer ladite Isle, distante de Tadoussac de 18 lieues, attendant le canau: Que ledit sieur de Roquemont venant la veue de l'Isle il feroit de certains feux dans ses vaisseaux qui seroient faits semblablement sur terre pour signal qu'ils ne seroient point ennemis: que l'on avoit aussi descharg nombre de farines Gaspey pour estre plus lgers & moins embarrassez combattre les Anglois, qu'ils iroient chercher jusques Tadoussac[696]: que le lendemain ils entendirent plusieurs coups de canon, qui leur fit croire que les vaisseaux Anglois avoient fait rencontre des nostres. Je luy dis qu'ayant entendu ces coups, ils devoient retourner pour savoir qui demeureroit la victoire pour en estre certain, il dit qu'il n'avoit aucun ordre de ce faire: cependant ces unze hommes estoient autant de bouches augmentes pour manger nos pois, desquels nous nous fussions bien passez, mais il n'y avoit remde, je leur fis la mesme part qu' ceux de l'habitation. [Note 696: Si ces renseignements donns par Desdames sont exacts ils justifient pleinement les remarques que fait l'auteur, dans le chapitre suivant, sur la conduite de M. de Roquemont, qui devait viter que rechercher l'ennemi, tant qu'il n'avait pas atteint le but de son voyage.] 184/1168 _Dfauts observez par L'Autheur au voyage du sieur de Roquemont. Sa prevoyance. Sa resolution contre tout evenement. Le Sauvage Erouachy arrive Qubec. Le rcit qu'il nous fit de la punition Divine sur le meurtrier. Erouachy conseille de faire la guerre aux Yrocois. CHAPITRE VI. Voicy quelques defauts qui se commirent en ce voyage, d'autant que ledit sieur de Roquemont devoit considerer, que l'embarquement n'estoit faict autre dessein que pour aller secourir le fort & habitation qui manquoient de toutes commoditez, tant pour l'entretien de la vie, comme de munitions pour la deffende, qu'en allant chercher l'ennemy pour le combattre (arrivant faute de luy) il ne se perdoit pas seul, mais il laissoit tout le pays en ruyne, & prs de cent hommes, femmes & enfans mourir de faim, qui seroient contraints d'abandonner le fort & l'habitation au premier ennemy, faute d'estre secourus, comme l'exprience l'a fait voir. Ledit de Roquemont estant Gaspey, ayans appris que l'Anglois avoit mont la riviere, plus fort que luy en vaisseaux & munitions, les devoit viter le plus qu'il pourroit & pour ceste occasion assembler son Conseil, afin de savoir des plus exprimentez s'il y avoit en ces costes quelque port o l'on peust se mettre en seuret, & le faire; o l'ennemy ne le peust endommager: car bien que le Capitaine I. Michel qui estoit avec 185/1169 l'Anglois cogneut quelques ports autour de Gaspey & isle de Bonnaventure, il n'eut peu nuire aux nostres, qui savoient assez de retraites en ces costes, plus que ledit Michel, mais le trop de courage fit hasarder le combat. Or les vaisseaux dudit de Roquemont estant en bon port trs seur, l'on devoit envoyer une chalouppe bien equippe pour decouvrir & voir la contenance de l'ennemy, & quelle excution il pouvoit avoir fait Qubec, & attendre que les vaisseaux des ennemis fussent partis pour s'en retourner, aussi tost aller donner advis aux nostres: lesquels asseurez que l'Anglois seroit passe, eussent sorty du port, pour mettre la voile, monter la riviere, & donner secours au fort & habitation, ce qui eust est facile. Ou bien puisque ledit sieur de Roquemont estoit dlibr d'aller attaquer l'ennemy[697], prendre le petit Flibot de quelques 80 100 tonneaux, avantageux de voiles, le charger de farines, poudres, huilles, & vinaigre, y mettant les Religieux, femmes, & enfans, & la faveur du combat, il pouvoit se sauver, monter la riviere & nous donner secours. De dire que dira-on si je ne voy l'ennemy? je dis qu'en pareilles ou semblables affaires c'est estre prudent, qu'il vaut mieux faire une honorable retraitte, qu'attendre une mauvaise issue. Le mrite d'un bon Capitaine n'est pas seulement au courage, mais 186/1170 il doit estre accompagn de prudence, qui est ce qui les fait estimer, comme estant suivy de ruses, stratagesmes, & d'inventions: plusieurs avec peu ont beaucoup fait, & se sont rendus glorieux & redoutables. [Note 697: D'aprs Sagard, M. de Roquemont n'aurait pas recherch le combat. Le 18e jour de Juillet, dit-il, le sieur de Rocmont, Admiral des Franois, ayant eu le vent de l'approche des Anglois, prit les brunes pour eviter le combat, auquel neantmoins il fut engag par la diligence des ennemis. (Hist. du Canada, p. 939.) Voir ci-dessus, p. 180.] Cependant que nous attendions des nouvelles de ce combat avec grande impatience, nous mangions nos pois par compte, ce qui diminuoit beaucoup de nos forces, la pluspart de nos hommes devenant foibles & dbiles, & nous voyant dnus de toutes choses, jusques au tel qui nous manquoit, je me deliberay de faire des mortiers de bois o l'on piloit des pois qui se reduisoient en farines, lesquels nous profitoient mieux qu'auparavant, mais cause de ce travail on estoit long temps en cet estat, je pensay que faire un moulin bras ce seroit chose encore plus aise & profitable, mais comme nous n'avions pas de meulle, qui estoit le principal instrument, je m'informay nostre serrurier s'il pourroit treuver de la pierre propre en faire une, il me donna de l'esperance, & pour ce subject alla chercher de la pierre, & en ayant treuv il les taille, un Menuisier entreprend de les monter. De sorte que cette necessit nous fit treuver ce qu'en vingt ans l'on avoit creu estre comme impossible. Ce moulin s'acheve avec diligence, o chacun portoit sa semene de pois que l'on mouloit & en recevoit on de bonne farine, qui augmentoit nostre bouillie, & nous fit un trs-grand bien, qui nous remit un peu mieux que nous n'estions auparavant. La pesche de l'anguille vint qui nous ayda beaucoup, mais les Sauvages habiles ceste pesche ne nous en donnrent que fort 187/1171 peu, les nous vendant bien chres, chacun donnans leurs habits & commoditez pour le poisson, il en fut traitt quelque 1200 du magasin pour des Castors neufs, n'en voulant point d'autres, dix anguillles pour Castor, lesquelles furent dparties un chacun, mais c'estoit peu de chose. Nous esperions que le Champ de Heber & son gendre, nous pourroient soulager de quelque grains la cueillette: dequoy il nous donnoient bonne esperance, mais quand ce vint les recueillir il se trouva qu'ils ne nous pouvoient assister que d'une petite escule d'orge, pois & bleds d'Inde par sepmaine, pesant environ 9 onces & demie, qui estoit fort peu de chose tant de personnes, ainsi nous fallut passer la misere du temps. Les Pres Jesuites avoient un moulin bras o les mesnages alloient moudre leurs grains le plus souvent. Heber[698] ne faisoit rien que nous ne recogneussions la quantit qu'il en mouloit afin de ne donner sujet de plainte qu'il eust faict meilleure chre que nous, ce que je ne faisois pas semblant de veoir, bien que je ptissois assez, mais c'est la coustume qu'en telles necessitez chacun tasche de faire magasin part, sans en rien dire: je m'estois fi eux de faire la leve de leurs bleds, ce qu'autre que moy n'eust pas permis en telles necessitez, car en leur donnant leur part comme aux autres on en estoit quitte, & le surplus leur estoit pay, c'est dequoy il avoit peur. [Note 698: C'est--dire, la maison d'Hbert. Hbert taitm mort depuis plus d'un an.] Il est vray que ledit sieur de Caen avoit envoy des meules Tadoussac, mais par la ngligence de ceux qu'il envoyoit au 188/1172 pays peu affectionnez, aymerent mieux les laisser en ce lieu que les porter Qubec, sachant bien qu'on ne les pouvoit enlever que par leur moyen, c'estoit ce que l'on dit[699], qu'il y en avoit en la Nouvelle France, mais il eust autant vallu qu'elles eussent est Dieppe qu'audit Tadoussac, o depuis les Anglois les ont rompues en plusieurs pices. [Note 699: C'tait afin que l'on dt, ou que l'on pt dire.] Voyant le soulagement que nous recevions de ce moulin bras, je me deliberay d'en faire faire un eau, & pendant l'hyver employer quelques Charpentiers apprester le bois qui seroit necessaire pour cet effect, comme pour le logement le mettre couvert, & au Printemps faire tailler les meules, & ainsi accommoder un chacun de ceux qui auroient des grains faire moudre, & ne retomber plus aux peines o l'on avoit est par le pass, qu' ce deffaut ceux qui auroient volont de defricher qu'ils le fissent pendant que commodment ils feroient moudre leurs grains. Tout l'hyver nos hommes furent assez fatiguez couper du bois, & le traner sur la neige de plus de 2000 pas pour le chaufage, c'estoit un mal necessaire pour un plus grand bien: quelques Sauvages nous ayderent de quelques Elans, bien que peu pour tant de personnes, & celuy qui nous assista s'appelloit Chomina qui veut dire le raisin, trs-bon Sauvage & secourable. J'envoyay quelques-uns de nos gens la chasse essayer s'ils pourroient imiter les Sauvages en la prise de quelques bestes, mais ils ne furent si honnestes que ces peuples, car ayant pris 189/1173 un Elan tres-puissant ils s'amuserent le devorer comme loups ravissants, sans nous en faire part, que d'environ 20 livres, ce qui me fit leur retour user de reproches de leur gloutonnerie, sur ce que je n'avois pas un morceau de vivres que je ne leurs en fisse part: mais comme ils estoient gens sans honneur & civilit, aussi s'estoient ils gouvernez de mesme, & depuis je ne les y envoyay plus, les occupant autres choses. La longueur de l'hyver nous donnoit assez souvent penser aux inconveniens qui pouvoient arriver, comme une seconde prise de nos vaisseaux, & les moyens que nous pouvions avoir pour subvenir nos necessitez, qui estoient plus grandes qu'elles n'avoient jamais est, dautant que toutes nos lgumes nous defailloient en May, quelque mesnages que j'eusse fait, qui estoit le temps que nous attendions nouvelles, ou bien pour le plus tard la fin de May, & estoit meilleur ptir doucement, que manger tout en un coup, puis mourir de faim: c'est ce que je remonstrois tous nos gens, qu'ils prinssent patience attendant nostre secours. Je pris resolution que si nous n'avions des vaisseaux la fin de juin, & que l'Anglois vint comme il s'estoit promis, nous voyant du tout hors d'esperance de secours, de rechercher la meilleure composition que je pourrois, d'autant qu'ils nous eussent fait faveur de nous rapasser & avoir compassion de nos miseres, car autrement nous ne pouvions subsister. La seconde resolution estoit en cas que n'eussions aucuns 190/1174 vaisseaux, de faire accommoder une petite barque du port de sept huict tonneaux, qui estoit reste Qubec parce qu'elle ne valloit rien qu' brler. Ceste necessit nous sit resoudre luy donner un radoub pour s'en pouvoir servir, comme je fis y commencer le premier de Mars, & dans icelle barque y mettre le plus de monde que l'on pourroit, y mettant quelque pelleterie & aller Gaspey, Miscou & autres lieux vers le Nort, pour trouver passage dans des vaisseaux qui viennent faire pesche de poisson, & payer leur passage en pelleterie, & ainsi la barque pourroit faire deux voyages partant d'heure, ce qui devoit estre pour le premier voyage le 10 de Juillet, & ainsi descharger l'habitation d'un nombres d'hommes, & en retenir suivant la quantit des grains que l'on eust peu recueillir tant au desert d'Hbert comme celuy des peres qui devoient estre ensemencez au printemps, qui avoyent reserv des grains & lgumes pour cet effet. Mais tout le mal que je prevoyois en ceste affaire estoit de pouvoir vivre attendant le mois d'Aoust, pour faire la cueillette des grains: car il falloit avoir de quoy passer trois quatre mois, ou mourir: nostre recours, bien que miserable, estoit d'aller chercher des herbes & racines, & vaquer la pesche de poisson, attendant le temps de nous voir plus nostre aise, & s'il eust est impossible de redonner le radoub la barque, comme l'on pensoit au commencement c'estoit d'emmener avec moy, 50 60 personnes, & m'en aller la guerre avec les Sauvages qui nous eussent guids aux Yrocois, & forcer l'un de leurs villages, ou mourir 191/1175 en la peine pour avoir des bleds, & l nous y fortifier en y passant le reste de l'Est, de l'Automne, & l'Hyver plustost que mourir de faim les uns pour les autres l'habitation, o nous eussions attendu nouvelle au printemps de ceux de Qubec par le moyen des Sauvages, & me promettoient que si tant estoit que Dieu nous favorisast du bon heur de la victoire, que ce seroit le chemin de faire une paix gnrale, & tenir le pas & les rivieres libres. Voil les resolutions que j'avois prises, si Dieu ne nous assistoit de secours plus favorable. Le 19 du mois d'Avril arriva un Sauvage appell Erouachy[700], homme de commandement, il y avoit prs de deux ans qu'il estoit party de Qubec lors que nos hommes surent massacrs, lequel nous avoit asseur qu' son retour (qui ne devoit estre que de 7 8 mois) il nous sauroit dire au vray le meurtrier de ces pauvres gens, mais comme il avoit halen ceux qui excusoient celuy que nous tenions prisonnier, frapp du mesme coin, il nous voulut imprimer la mesme marque, se voyant vaincu de quelque particularits de la vrit & de la raison qu'on avoit de le retenir, jusques ce que l'on eust fait une plus particulire recherche, il dit qu'il falloit attendre que tous les Sauvages fussent assembls, s'asseurant tellement que celuy qui avoit fait le coup viendroit, & nous le livreroit, si n'estoit qu'il fust adverty, qu'en ce cas il ne le pourroit faire, neantmoins que si nous l'aymions bien, qu'on le 192/1176 laisseroit sortir; recognoissant ses raisons foibles, je luy dis qu'il y avoit bien peu d'apparence qu'un homme coulpable voyant un autre retenu en sa place se vint jetter entre nos mains pour estre justifi, pouvant esviter une si mauvaise rencontre: de plus la grande perquisition que l'on avoit fait depuis deux ans qui luy auroit donn plus de suject de s'esloigner, que d'approcher, neantmoins s'il le faisoit, nous estions resolus de delivrer le prisonnier, & les accusateurs comme faux tesmoins seroient recognus pour trs-pernicieux & meschants la louange & gloire de l'accus. De plus qu'auparavant de venir l'excution nous attendrions le retour de nos vaisseaux, & que tous les Sauvages fusent assemblez, ce qu'estant nous parlerions plus clairement toutes les nations qui jugeroient de la faon que nous nous gouvernions en telles affaires, & s'en trouvant un autre coulpable, comme je luy avois dit, il seroit libre. Voyla qui sera bien, dit il, & pour s'insinuer en nostre amiti, craignant que les discours qu'il nous avoit tenus nous en fissent refroidir, il dit qu'il nous vouloit donner advis que nous eussions nous donner de garde des Sauvages de Tadoussac qui estoient meschans traistres, ce que nous savions bien desja, nous l'ayant assez tesmoign la venue de l'Anglois, que si mes compagnons alloient la chasse ou pesche de poisson pour coucher hors l'habitation, qu'il ne leur conseilloit qu'au pralable il ne donnast un de ses compagnons pour les assister, desirant vivre en paix avec nous, & que le desplaisir qu'il avoit de voir perdre le pays, luy faisoit tenir ces discours. [Note 700: Erouachy, ou Esrouachit, d'aprs Sagard, est le mme que La Forire (Hist. du Canada, p. 698). Il semble en effet que l'auteur parle ici du mme sauvage qui s'tait donn tant de mouvement lors du meurtre des deux franais dont il est parl plus haut, page 161 et suivantes; seulement, il n'y avait gures qu'un an qu'il avait quitt Qubec.] 193/1177 Il nous fit entendre au vray la mort des Sauvages & du Franois appell le Magnan, qui estoient allez aux Yrocois, pour traicter de paix, ne l'ayant sceu asseurment comme il nous le conta, l'ayant appris des Yrocois du mesme village, qui avoient est pris prisonniers par une nation appelle Mayganathicoise (qui veut dire nation des loups) qui avoient guerre depuis deux ans avec les Yrocois deux journes de leur village, & trois quatre des Flamans, qui sont habitus au 40e degr, la coste tirant aux Virginies, les prisonniers furent bruslez. Voicy le rcit de toute l'affaire. Un Algommequin de l'Isle qui est 180 lieues de Qubec, fut cause de la mort des Sauvages du Franois, lequel sachant qu'un Sauvage appell Cherououny[701], qui estoit en grande reputation, devoit faire ceste ambassade, luy voulant mal & luy portant une haine particulire, s'en alla aux Yrocois, o il avoit quelques parens: leur donne advis comme amateur de leur conservation, ne desirant point de troubles parmy les nations: & que si ledit Ambassadeur venoit pour moyenner la paix, ils n'eussent adjouster foy en luy, pour ce que le voyage qu'il entreprenoit n'estoit que pour recognoistre leur pays, & sous ombre de paix & d'amiti les trahir, n'ayant autre dessein que de les faire mourir aprs qu'il auroit recogneu particulirement leurs forces. Que c'estoit luy seul qui estoit cause de tant de divisions parmy les nations, mesme qu'il y avoit plus de dix ans qu'il avoit tu deux Franois, ce qui luy 194/1178 estant pardonn on n'osoit le faire mourir. Les Yrocois luy prestent L'oreille trop lgrement, luy promettent que venant il ne s'en retourneroit pas comme il estoit venu. De l il s'en retourne aussi-tost vers les Algommequins, disant qu'il avoit est poursuivy des ennemis, qu'ils l'avoient pens assommer. Ceste nation se laisse aller ses discours, & croit ce qu'il disoit, jusques ce que la vrit eust est recognue. Peu de temps aprs le galant voyant qu'il ne faisoit pas bon pour luy, il esquive & se va ranger du cost des Yrocois pour mettre la vie en seuret. [Note 701: Cherououny parat tre le nom sauvage du Reconcili. (Voir ci-dessus, p. 165.)] Ces entremetteurs de la paix s'en allrent aux premiers villages des Yrocois, qui sachant leur venue font mettre une chaudire pleine d'eau sur le feu en l'une de leurs maisons, o ils firent entrer nos Sauvages avec le Franois, l'abord ils leur montrent bon visage les prient de s'asseoir auprs du feu, leur demandent s'ils n'avoient point de faim, ils dirent que ouy, & qu'ils avoient assez chemin ceste journe sans manger: alors ils dirent Cherououny ouy il est bien raisonnable qu'on t'appreste dequoy festiner pour le travail que tu as pris: l'un de ces Yrocois s'addressant audit Cherououny, tirant un cousteau luy coupe de la chair de de ses bras, la met en ceste chaudire, luy commande de chanter, ce qu'il fait, il luy donne ainsi sa chair demy crue, qu'il mange, on luy demande s'il en veut davantage, dit qu'il n'en a pas assez, & ainsi luy en coupent des morceaux des cuisses & autres parties du corps, jusques ce qu'il eust dit en avoir assez: & ainsi ce pauvre miserable finit inhumainement & barbarement ses tours, le 195/1179 Franois fut brusl avec des tisons & flambeaux d'escorce de bouleau, o ils luy firent ressentir des douleurs intolerables premier que mourir. Au troisiesme qui s'en vouloit fuir, ils luy donnrent un coup de hache, & luy firent passer les douleurs en un instant. Le quatriesme estoit de nation Yrocoise qui avoit est pris petit garon par nos Sauvages, & eslev parmy eux fut li, les uns estoient d'advis qu'on le fit mourir, d'autant que si on luy donnoit libert il s'en retourneroit: en fin ils se resolurent de le garder esperant que le temps luy feroit perdre le souvenir & l'amiti qu'il avoit de nos Sauvages de Qubec, le tenant comme prisonnier: Voila comme ces pauvres miserables finirent leur vie. Il semble en cecy que Dieu, juste juge, voyant qu'on n'avoit fait le chastiment deu ce Cherououny, cause de deux Franois qu'il avoit tuez au Cap de Tourmente allant la chasse[702], luy ayant pardonn ceste faute il fut puny par la cruaut que luy firent souffrir les Yrocois, & ledit Magnan de Tougne en Normandie qui avoit aussi tu un homme coups de bastons, pourquoy il estoit en fuitte, & fut puny de mesme par le tourment du feu. [Note 702: Voir 1619, p. 113-133.] Neantmoins nous avions un lgitime suject de nous ressentir de telles cruauts barbares, exerces en nostre endroit, & en la personne dudit Magnan, & pource que si nous ne l'eussions fait, jamais l'on n'eust acquis honneur ny gloire parmy les peuples, qui nous eussent mesprisez comme toutes les autres nations, prenant cette audace l'advenir de nous avoir desdain & 196/1180 lasches de courage: car j'ay recognu en ces nations, que si vous n'avez du ressentiment des offences qu'ils vous font, & que leurs preferis les biens & traittes aux vies des hommes ans vous en soucier, ils viendront un jour entreprendre vous couper la gorge, s'ils peuvent, par surprises comme est leur coustume. Ce Sauvage Erouachy nous dit qu'il avoit pass quelque mois parmy une nation de Sauvages qui sont comme au midy de nostre habitation environ de 7 8 tournes, appells Obenaquiouoit[703], qui cultivent les terres, lesquels desiroient faire une estroitte amiti avec nous, nous priant de les secourir contre les Yrocois, perverse & meschante nation entre toutes celles qui estoient dans ce pas, croyans que comme interesss de la mort de nostre Franois, nous aurions agrable ceste guerre lgitime, en destruisant ces peuples, & serions que le pays & les rivieres seroient libres aux commerces: Les nations du pas sachant nostre resolution par ledit Erouachy, leur feroit savoir qu'ils donneroient ordre ce qu'ils auroient faire pour le sujet de ceste guerre, soit que nous y fussions ou que nous n'y fussions pas. [Note 703: Ouabenakiouek (ceux de l'aurore), ou Abenaquis. C'est le nom que les Montagnais donnaient aux Etchemins et en particulier aux sauvages du Knbec, que l'auteur visita lui-mme dans ses premiers voyages avec M. de Monts et M. de Poutrincourt.] Je consideray que ceste lgation nous pouvoit estre profitable en nos extrmes necessitez, qu'il nous en falloit tirer advantage, ce qui me fit resoudre d'envoyer un homme tant pour recognoistre ces peuples, que la facilit ou difficult qu'il y auroit pour y parvenir, & le nombre des terres qu'ils 197/1181 cultivoient, n'estant qu' 8 tournes de nostre habitation: que ceste nation nous pourroit soulager, tant de leurs grains comme prendre partie de mes compagnons pour hiverner avec eux, par ce moyen nous soulager, au cas que quelque accident fut arriv nos vaisseaux, soit par naufrage ou par combat sur la mer, ce que j'apprehendois grandement, les attendant la fin de May au plus tard, pour estant secourus, oster toutes les prtentions que les Anglois avoient de se saisir de tous ces lieux ils s'estoient promis de faire, cela leur estant fort facile, n'ayant dequoy se substanter, ny monitions suffisantes pour se dfendre & sans aucun secours. Voila comme l'on nous avoit laissez despourveus de toutes commoditez, & abandonnez aux premiers pirates ou ennemis, sans pouvoir resister. Cela arrest, je dis audit Erouachy que pour ceste anne je ne pouvois assister ces peuples en leurs guerres, attendu la perte, des vaisseaux qu'avions faite avec l'Anglois, qui nous avoient grandement incommodez des choses qui nous eussent est necessaires en ceste guerre, que neantmoins arrivant nos vaisseaux, & y ayant des hommes assez, je ne laisserois d'y faire tout mon pouvoir de les assister ds l'anne mesme, & quoy qu'il arrivast, l'autre ensuivant je les secourerois de cent hommes, si je pouvois les accommoder des choses qui leur seroient necessaires. Sur ce je luy fis veoir des moyens & inventions pour promptement enlever la forteresse des ennemis: dont il fut tres-aise de les voir & les considera avec attention. De plus, que pour asseurer davantage les peuples j'y voulois envoye un homme avec quelque present pour estre tesmoin 198/1182 oculaire de tout ce que je luy disois, & pour plus grande asseurance je m'offrois leur envoyer de mes compagnons pour hyverner en leur pays, & au printemps se treuver au rendez-vous de la riviere des Yrocois, comme toutes les nations leurs amis, qui les voudroient assister, aussi que si quelque anne leur succedoit mal en la cueille de leurs grains, venant vers nous nous les secourerions des nostres, comme nous esperions d'eux au semblable en les satisfaisant; le tout pour tenir l'advenir une ferme amiti les uns avec les autres, & quoy que se fusse, si nos vaisseaux ne venoient nous ne laisserions pas d'aller la guerre, y menant cinquante hommes avec moy, jugeant qu'il valloit mieux faire & excuter ce dessein, pour descharger l'habitation que mourir de necessit les uns pour les autres, attendant secours de France, & ainsi j'allois cherchant des remdes au mieux qu'il m'estoit possible. Tout ce discours pleut audit Erouachy, qui tesmoigna en estre grandement satisfaict, comme chose qui le mettoit en crdit avec ces nations. Ce qu'estant treuv bon d'un chacun, j'eus desir d'envoyer mon beau frre Boulay en ceste descouverture, d'autant qu'il estoit question que celuy qui iroit fust homme de jugement, & s'accommodast aux humeurs de ces peuples, o tout le monde n'est pas propre, & recognoistre exactement le chemin que l'on feroit avec les autheurs[704] des lieux, & plusieurs particularitez qui se rencontrent & qui sont necessaires, savoir ceux qui vont descouvrir. Mais d'autre part la 199/1183 necessit & confiance que j'avois de luy, si l'Anglois venoit, fist que je ne luy peus permettre ce qu'il desiroit, ce qui me fit resoudre d'y envoyer un autre auquel je promis quelque gratification pour la peine qu'il auroit en ce voyage, luy donnant des presens pour les Sauvages, de nostre part, comme est la coustume en telles affaires, & furent aussi faits des presens aux Sauvages qui luy servoient de guides & truchement, & pour ce faict il partit le 16 de May 1629[705]. [Note 704: Lisez: hauteurs.] [Note 705: Ce jour-l mme, la veuve d'Hbert, Marie Rolet, se mariait en secondes noces avec Guillaume Hubou. Le mariage fut clbr par le P. Joseph le Caron, en prsence de Champlain et d'Olivier le Tardif.] Cedit jour j'envoyay un Canau avec deux Franois & un Sauvage qui avoit est baptis par le Pre Joseph Caron Recollet, fils de Chomina[706], bon Sauvage aux Franois, mais le fils retourna comme auparavant avec les Sauvages, & par ainsi son fruict fut comme inutile; il y a bien considerer premier que d'en venir au baptesme, & il y a en cecy des personnes trop faciles pour ces choses, qui sont si chatouilleuses: mais le bon Pre fut emport de zle. Je les envoyay Tadoussac pour attendre nos vaisseaux, & pour aussi-tost nous en venir donner advis, comme aussi si c'estoient nos ennemis, leur donnant charge d'attendre jusques au dixiesme de Juin pour commencer donner l'ordre nos affaires. Je leur avois donn lettres signes de moy & du sieur du Pont addressantes au premier vaisseau qu'ils pourroient descouvrir, sujet de sa Majest, qui auroit voulu tenter le hazard de venir la desrobe traitter avec les Sauvages contre les deffenses de sa Majest, comme 200/1184 ordinairement il y en va tous les ans, par laquelle nous leur mandions, que s'ils nous vouloient traitter des vivres au prix des Sauvages, on leur donneroit de la pelleterie de plus grande valeur pour eux, promettant prendre toutes leurs marchandises au mesme prix desdits Sauvages, & pour le plaisir qu'ils nous feroient en ceste extrme necessit, nous tascherions les gratifier envers Messieurs les associez si leurs vaisseaux venoient. Ou venant pour le plus tard au dixiesme de Juillet, qu'en repassant partie de nos compagnons en France, on leur promettoit de payer leur passage, & de plus la traitte libre en la riviere, & ainsi nous ne laissions passer aucune occasion qui nous venoit en l'esprit pour remdier en toutes choses, craignant une plus rude secousse que l'anne d'auparavant si nos vaisseaux ne venoyent point. Je fus visiter le Pre Joseph de la Roche, trs-bon Religieux, pour savoir si nous pourrions esperer du secours de leurs grains, s'ils en avoient de trop, & que n'en eussions de France: Il me dist que pour ce qui estoit de luy il le feroit & y consentiroit, qu'il en falloit donner advis au Pre Joseph Caron Gardien, & qu'il luy en parleroit. [Note 706: Voir ci-dessus, p. 137.] La crainte que nous avions qu'il ne fust arriv quelque accident nos vaisseaux, nous faisoit rechercher tous moyens de remdier la famine extrme qui se preparoit, voyant estre bien avant en May, & n'avoir aucunes nouvelles, ce qui donnoit de l'apprehension la pluspart des nostres, qu'ayant pass de grandes disettes avec sept onces de farine de pois par jour, qui estoit peu pour nous maintenir, venant n'avoir rien du 201/1185 tout ce seroit bien pis, ne nous restant des poix que pour la fin de May. Tout cela me donnoit bien penser, bien que je donnasse le plus de courage qu'il m'estoit possible un chacun considerant que prest de 100 personnes malaisment pourroient ils subsister sans en mourir beaucoup, si Dieu n'avoit piti de nous: divers jugemens se faisoient sur le retardement des vaisseaux[707] pour soulager un chacun en leur donnant de bonnes esperances, afin de ne perdre le temps. Nous deliberasmes d'quiper une chalouppe de six Matelots & Desdames commis de la nouvelle societ pour y commander, auquel donnions procuration & lettres, avec un mmoire bien ample de ce qu'il devoit faire pour aller Gaspey: Les lettres s'adressoient au premier Capitaine des vaisseaux qu'il treuveroit audit lieu ou autres ports & rades des costes, par lesquelles nous leur demandions secours & assistance de leurs vivres, passages, & autres commoditez selon leur pouvoir, & pour les interests qu'ils pourroient prtendre du retardement de leur pesche, que nous tiendrions pour fait tout ce que ledit Desdames feroit suivant la procuration qu'il avoit, & au cas qu'il ne nous arrivast aucun vaisseau au dixiesme de Juillet, n'en pouvant plus esperer en ce temps, comme estant hors de saison, n'estant la coustume de commencer alors un voyage pour y arriver si tard. La chose estant dlibre, ledit Desdames me donna advis qu'un bruit couroit entre ceux qu'il emmenoit, que rencontrant quelque vaisseau ils ne reviendroient, & que de retourner seul 202/1186 il n'y avoit nulle apparence, que j'eusse y remdier avant que cela arrivast. Ce que sachant, j'en desiray savoir la vrit, ce que je ne peus, me contentant leur dire que telles personnes ne meritoient que la corde, qui tenoient ces discours: car mettant en effect leur pernicieuse volont, ils ne consideroient la suitte ny la consequence, ne desirant qu'ils fissent le voyage puis qu'il falloit ptir & endurer, ce seroit tous ensemble se mettre en peine, bien faschez de se veoir frustrez de leur esperance, neantmoins pour remdier cela je changeay l'quipage, y mettant la moiti des anciens hyvernants qui avoient leurs femmes l'habitation[708], avec l'autre de Matelots, retenant le reste pour servir en temps & lieu: je les fis apprester de tout ce qui leur estoit necessaire, ayant donn les despesches audit Desdames, & le mmoire pour sa conduitte, soit que par cas fortuit il rencontrast nos vaisseaux ou ceux des ennemis, & de plus le chargeasmes que s'il ne trouvoit aucuns vaisseaux sujects du Roy, il iroit trouver un Sauvage de crdit & amy des Franois, le prier de nostre part de vouloir recevoir de nos compagnons avec luy pour hyverner, si aucuns vaiseaux ne venoient, & qu'on luy donneroit le printemps venu, une barique de galette & deux robes de castor pour chaque homme. Ils partirent le 17 dudit mois de May. Ces choses expdies je fis faire diligence 203/1187 de faire faire le radoub nostre barque, envoyant chercher du bray de toutes parts pour la brayer, car c'estoit ce qui nous mettoit le plus en peine, comme chose trs-longue amasser dans des bois, nous esperions avec cette petite barque mettre quelque 30 personnes pour aller Gaspey ou autres lieux pour y treuver des vaisseaux, & avoir moyen d'aller en France, suivant la charge qu'avions donn audit Desdames, & n'en trouvant aucun, laisser, comme dit est, partie de nos hommes avec ledit Juan Chou Capitaine Sauvage, & s'ils treuvoient du sel en ces lieux-l faire pesche de molue au lieu de Gaspey ou Isle de Bonaventure, que dans la barque il resteroit quelque 6 7 personnes qui nous apporteroient ce qu'ils auroient pesch de poisson, qui eust peu se monter quelque quatre milliers, & ainsi nous ayder au mieux qu'il nous eust est possible. [Note 707: La fin de cet alina devrait tre renvoye au commencement du suivant.] [Note 708: C'est--dire, que la moiti de l'quipage tait des anciens hivernants qui avaient leurs femmes l'habitation. Or, comme nous le verrons ci-aprs p. 205, 206, il y avait l'habitation cinq femmes: celle de Hubou, celle de Couillard, celle de Martin, celle de Des Portes et celle de Pivert. Comme Couillard et Martin avaient chacun plusieurs enfants, il est probable que l'auteur choisit les trois autres, Guillaume Hubou, Pierre Des Portes et Nicolas Pivert.] La deploration la plus sensible en ces lieux en ce temps de disette estoit de voir quelques pauvres mesnages chargez d'enfans qui crioyent la faim aprs leurs pre & mre, qui ne pouvoient fournir leur chercher des racines, car malaisment chacun en pouvoit-il treuver pour manger demy leur saoul dans l'espaisseur des bois, quatre & cinq lieues de l'habitation, avec l'incommodit des Mousquites, & quelquesfois estre harassez & molestez du mauvais temps. Les societez ne leur ayant en ces pays voulu donner moyen de cultiver des terres, ostant par ce moyen tout sujet d'habiter le pais, nantmoins on faisoit entendre qu'il y avoit nombres de familles, il estoit vray qu'estant comme inutiles ils ne servoient que de nombre, 204/1188 incommodant plus qu'elles n'apportoient de commoditez, car l'on voyoit clairement qu'avenant quelque necessit ou changement d'affaire, il eust fallu qu'elles eussent retourn en France pour n'avoir de la terre dfriche depuis 15 20 ans qu'elles y avoient est menes de l'ancienne societ[709]: il n'y avoit eu que celle de feu Hbert qui s'y est maintenue [710], mais ce n'a pas est sans y avoir de la peine, aprs avoir un peu de terre dfriche, le contraignant & obligeant beaucoup de choses qui n'estoient licites pour les grains qu'il levoit chaque anne, l'obligeant de ne les pouvoir vendre ny traitter d'autres qu' ceux de ladite societ pour certaine somme. Ce n'estoit le moyen de donner de l'affection d'aller peupler un pas, qui ne peut jouyr du bnfice du pays sa volont, au moins leur devoient-ils faire valoir les castors un prix raisonnable, & leur lainer faire de leurs grains ce qu'ils eussent desir. Tout cecy ne se faisoit dessein que de tenir tousjours le pays necessiteux, & oster le courage chacun d'y aller habiter pour avoir la domination entire, sans que l'on s'y peust accroistre. Ce qui leur desplaisoit grandement c'estoit de ce qu'ils voyoient que si je faisois construire un fort, n'y voulant contribuer de leur volont, & blasmant une 205/1189 telle chose, bien que ce fust pour la conservation de leurs biens & sauvegarde de tout le pas, comme il se recogneut la venue de l'Anglois, que sans cela ds ce temps-l nous eussions tomb entre leurs mains. [Note 709: En 1629, il y avait environ quinze ans que la socit de Rouen avait obtenu son privilge. De ce texte, on peut donc conclure que Matre Abraham Martin, Pierre Des Portes et Nicolas Pivert taient venus se fixer Qubec ds les annes 1614 ou 1615, c'est--dire, dans les premires annes de l'ancienne socit. On sait que Louis Hbert arriva en 1617. Ces quatre anciens habitants de Qubec vinrent ici maris; puisque leurs actes de mariage ne se trouvent pas dans les registres de N.-D. de Qubec.] [Note 710: Qui s'y est maintenue sur une terre. De ce passage, on n'est pas en droit de conclure que ces familles taient repasses en France, puisque l'auteur fait ici remarquer que, si elles n'taient pas plus avances que le premier jour, depuis quinze vingt ans qu'elles taient dans le pays, c'tait par suite de la contrainte o les tenait la compagnie des marchands.] Les commis du sieur de Caen virent bien combien cela estoit necessaire, quoy qu'ils ne le pouvoient confesser auparavant, encores qu'ils le sceussent bien en leurs ames: mais ils estoient si complaisans qu'ils vouloient agrer ceux qui avoient la bource. Davantage s'il y eust fallu des hommes en la place des femmes & enfans, il eust est necessaire de leur donner des gages outre la nourriture, ce qui estoit espargn par ce mesnage, & autant de profit aux societez, pour le peu d'ouvriers qui estoient entretenir: car d'environ 55 60 personnes qui estoient pour la Socit il n'y en avoit pas plus de 18 pour travailler aux choses necessaires, tant du fort de l'habitation qu'au Cap de Tourmente, o la pluspart des ouvriers estoient empeschez faucher le foin, le serrer, faner, & faire les rparations des maisons. Cela n'estoit pas pour faire grand ouvrage en toutes ces choses au bout de l'anne quand nous eussions eu les vivres & autres commoditez commandement: car tout le reste des hommes & autres personnes consistoit en trois femmes, l'une desquelles[711] le sieur de 206/1190 Can avoit amene pour avoir soin du bestial, qui estoit le plus necessaire, deux autres femmes[712] charges de huict enfans, quatre Pre Recolets[713], tous les autres officiers ou volontaires n'estoient pas gens de travail. [Note 711: Probablement la femme de Nicolas Pivert, Marguerite Le Sage, qui, comme nous l'avons remarqu ci-dessus (p. 171, note 3), avait t employe avec son mari l'habitation du cap Tourmente, Elle avait avec elle une petite nice (_ibid_.); mais il ne parat pas qu'elle ait eu d'enfants (Registres de N.-D. de Qubec; greffe de Piraube, Donation entre Pivert et sa femme), et c'est sans doute pour cette raison mme qu'elle pouvait s'occuper du soin du btail. Les deux autres femmes, mentionnes ici avec la femme de Pivert, parce qu'elles n'taient pas charges d'enfants comme les deux dont il est parl plus bas, taient vraisemblablement la veuve Hbert et la femme de Pierre Des Portes. La veuve Hbert venait de se remarier Guillaume Hubou, et n'avait plus d'enfants en bas ge; car Guillaume Hbert, le dernier de la famille, avait alors une douzaine d'annes. Franoise Langlois, pouse du sieur Des Portes, avait une fille nomme Hlne, qui devait avoir au moins six sept ans, puisque cinq ans aprs elle se mariait avec Guillaume Hbert. Dans son contrat de mariage avec Nol Morin son second mari, Hlne Des Portes est dite native de Qubec. On voit en effet que Pierre Des Portes tait dj dans le pays avec sa famille ds 1621, puisqu'il signa comme franais habitant la Nouvelle-France la requte qui fut alors prsente au roi. (Sagard, Hist. du Canada, p. 77.)] [Note 712: Ces deux femmes charges de huit enfants, taient celle de Couillard et celle d'Abraham Martin dit l'Escossois, qui pouvaient en avoir quatre chacune. Quant la femme d'Abraham, Marguerite Langlois, elle en avait certainement quatre: Anne, Eustache, Marguerite et Hlne; celle de Couillard, Guillemette Hbert, en avait probablement quatre aussi, quoique le Registre des Baptmes n'en mentionne que deux, Louise et Louis; mais les intervalles qui sparent la naissance des enfants de Couillard permettent de croire qu'il avait cette poque deux autres enfants qui seraient morts depuis en bas ge.] [Note 713: Pourquoi Champlain ne parle-t-il pas des PP. Jsuites, comme des PP. Rcollets? C'est que, dans ce passage, il n'est question que de ceux qui taient aux charges de la socit; et elle s'tait engage en entretenir six. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 302, 303.)] 207/1191 [Illustration] LIVRE TROISIESME DES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN. _Rapport du combat faict entre les Franois & les Anglais. Des Franois emmenez, prisonniers Gaspey. Retour de nos gens de guerre. Continuation de la disette des vivres. Chomina fidelle amy des Franois promet les advertir de toutes les menes des Sauvages. Comme l'Autheur l'entretient,_ CHAPITRE PREMIER. Le 20 de May vingt Sauvages forts & robustes venant de Tadoussac pour aller la guerre aux Yrocois, nous dirent le combat qui avoit est fait entre les Anglois & les 208/1192 Franois[714], qu'il y avoit eu des nommes tuez, que le sieur de Roquemont avoit est bless au pied: que les Franois avoient est pris & emmenez Gaspey, qui depuis les avoient mis tous dans un vaisseau pour s'en retourner en France & retindrent tous les Chefs en leurs vaisseaux & quelques compagnons, ils bruslent une cache de bleds qui estoient aux Pres Jesuites Gaspey, cela fait s'estoient mis sous un voile[715] pour s'en aller en Angleterre: ils nous dirent aussi que quelques jours aprs le partement des Anglois vint un vaisseau qui s'estoit sauv durant le combat auquel ils demandrent une chalouppe pour nous venir advertir qu'ils avoient des vivres assez, mais qu'ils ne leur voulurent donner: Ils ne me peurent dire le nom du Capitaine qui commandoit dedans, ne me pouvant imaginer pour quel suject ils estoient retournez audit Gaspey, o il pouvoit rencontrer quelques vaisseaux de l'ennemy. [Note 714: Le combat avait eu lieu ds le 18 juillet 1628, dix jours seulement aprs la sommation de Qubec. La nouvelle compagnie, dite des Cent-Associs, avait expdi de Dieppe quatre vaisseaux bien fournis de provisions de bouche et de munitions sous la conduite du sieur de Roquemont. Arriv Gasp, il fut inform par les sauvages qu'il y avait Tadoussac quatre ou cinq grands vaisseaux anglais, qui s'taient dj saisis de quelques navires le long des ctes. On dpcha Qubec le sieur Desdames (ci-dessus, p. 180), auquel on donna pour rendez-vous l'le Saint-Barnab. La flotte commena remonter le fleuve avec prcaution, lorsqu'on rencontra les vaisseaux ennemis. Le sieur de Roquemont, voyant que la partie n'tait pas gale, crut plus prudent de prendre la fuite. Les Anglais le poursuivirent jusqu'au lendemain vers les trois heures de l'aprs-midi. Le combat dura quatorze ou quinze heures, suivant Sagard, et il fut tir de part et d'autre plus de douze cents voles de canon. Les Franais tirrent jusqu'au plomb de leurs lignes; mais la fin l'amiral, cribl de boulets et srieusement endommag par deux bordes tires fleur d'eau, se vit contraint de parlementer, et demanda composition. Les conditions furent: Qu'il ne serait fait aucun dplaisir aux religieux; que l'honneur des femmes et des filles serait conserv, et que l'on donnerait passage tous ceux qui devraient retourner en France, Malgr l'acharnement du combat, il n'y eut que deux franais de tus, et quelques autres de blesss. (Sagard, Hist. du Canada, p. 945, 949 et suiv.)] [Note 715: S'estoient mis sous voile.] N'ayant encores nouvelles de nos vaisseaux, j'envoyay un Canau pour aller la chasse aux loups marins vers les isles du Cap de Tourmente, afin d'avoir de l'huile d'iceux pour mesler parmy 209/1193 le bray que nous avions amass pour brayer nostre 1620 barque. Le 30 du mois partie de nos guerriers revindrent de[716] sans avoir faict aucune excution, nous apportant nouvelles qu'ils avoient rencontr 2. Canaux des Algommequins, avec un prisonnier Yrocois, qu'ils emmenoient en son pas pour faire la paix, emportant avec eux des presens pour leur donner; que lesdits Yrocois l'Automne passe avoient tu un Algommequin, & pris quelques femmes & enfans qu'ils avoient remen depuis peu ausdits Algommequins, ce qui les avoit occasionnez d'envoyer ces deux Canaux avec ce prisonnier, Se que la nation des Mahigan-Aticois desiroit traitter de paix avec lesdits Yrocois, ayant sceu aussi par quelques Sauvages que des vaisseaux estrangers estoient arrivez aux costes o estoient les Flamens qui desiroient faire une paix generalle de leur cost avec les nations qui avoient guerre entr'eux. [Note 716: Le mot manque dans l'original. Ces guerriers, qui vraisemblablement faisaient partie des vingt mentionns plus haut, revenaient sans doute des Trois-Rivires, comme les autres qui rrivrent une semaine aprs, le 6 de juin (ci-dessous).] Le sixiesme de Juin arriverent le reste des guerriers des trois rivieres, qui furent proche du premier village des ennemis, ne voyant & ne pouvant faire plus d'effect que de tuer quelques femmes qui faisoient leurs bleds, ils en turent sept & un homme, en apportant leurs testes, & faisant une prompte retraitte, ils donnrent l'alarme au village, qui du commencement pensoient qu'ils fussent en plus grand nombre qu'ils-n'estoient pour les venir surprendre. 210/1194 L'unziesme dudit mois le Canau que j'avois envoy Tadoussac revint sans avoir aucunes nouvelles de nos vaisseaux, ce qui nous faisoit penser au suject de ce retardement: car nos pois estans faillis, quelque mesnage que l'eusse peu apporter, & nous voyant si necessiteux & desnuez de tout, nous pensasmes ce que nous aurions faire du prisonnier soubonn d'avoir meurdry nos hommes, n'ayant plus rien pour luy donner cause que nos vaisseaux n'estoient encore venus, & les attendions de jour autre avec l'assemble des Sauvages, pour parler eux, & puis faire la justice de ce Sauvage. Mais comme nous prevoyons que la mer n'estoit si libre que nos vaisseaux ne fussent pris ou perdus pour une seconde fois: je fis que l'on retarda le jugement de nostre prisonnier & que venant aux preuves manifestes & le trouvant coulpable il ne falloit point temporiser, mais l'excuter sur l'heure, si on en venoit l, ce qui estoit trop vray, selon qu'un Sauvage appell Choumina nous avoit dit, vray & fidelle amy aux Franois, aussi en avions nous eu quelque tesmoignage. D'ailleurs nous considerions que si l'on venoit l'excution estant en la necessit, que cela pour lors nous eust apport quelque dommage, car comme ces peuples n'ont aucune forme de justice, ils eussent cherch moyen en nos malheurs de nous faire du pis qu'ils eussent peu, & ne nous en pouvant passer, il fallut songer comme l'on le livreroit. Ledit Erouachy me vint treuver, me priant que puis que les vaisseaux n'estoient point venus, & que nous n'avions aucunes commoditez pour vivre que nous eussions delivrer le 211/1195 prisonnier si long-temps dtenu, qui s'en alloit mourant de jour en autre: je luy dis que si nous le relaschions que ce ne seroit point cause de la necessit de vivres, car bien que nos pois manquassent, nous allions chercher des racines dequoy il se fust aussi bien, voire mieux pass que nous, luy qui estoit accoustum d'avoir de telles necessitez: De plus, que si nous eussions voulu luy faire perdre la vie depuis un an qu'il estoit dtenu, que nous l'aurions peu faire, mais que nous ne faisions aucune chose sans bonne & juste information. Il dist qu'il le recognoissoit bien, que toutesfois si on le vouloit delivrer qu'il en respondroit, & s'obligeroit de le representer, estant guery d'un mal de jambe dont il estoit entrepris, & de mal d'estomach, que si on n'y apportoit un prompt remde il mourroit en bref: le luy dis que j'y adviserois dans dix jours, qui estoit pour dilayer, attendant tousjours nos vaisseaux. J'advisay que s'il estoit question qu'il sortist, que ce seroit mon grand regret, & d'ailleurs qu'en le delivrant cela nous pourroit en quelque faon estre profitable, & que toutesfois & quantes que nous le desirerions avoir nous le pourrions reprendre, s'il n'abandonnoit tout le pas. Or comme j'ay dit cy-dessus, entre tous les Sauvages nous n'avions pas cogneu un plus fidelle amy & secourable que Chomina, qui nous advertissoit de toutes les menes qui se passoient parmy les Sauvages, aussi je l'entretenois fort bien le cognoissant vrayement loyal, il estoit, comme j'ay dit cy-dessus, l'accusateur & dnonciateur de nostre meurtrier, 212/1196 soubonn par ses camarades qui luy portoient envie, mais il y en avoit qui le favorisoient, & principalement Erouachy, qui le portoit fort parmy eux. Je mande Chomina qu'il me vint trouver au Fort, & aprs luy avoir longuement discouru sur ce subject de la bonne volont qu'il avoit tousjours eue envers les Franois, qu'il eust la continuer, en luy promettant de l'eslire Capitaine l'arrive de nos vaisseaux: que tous les chefs feroient estat de sa personne, qu'on le tiendroit comme Franois parmy nous, qu'il recevroit des gratifications & de beaux presens l'advenir, luy donnant crdit & honneur entre tous ceux de sa nation, comme aussi de le faire manger nostre table, honneur que je ne faisois qu'aux Capitaines d'entr'eux, & que pour accroistre son crdit, qu'aucun conseil ny affaire ne se passeroit parmy eux qu'il n'y fust appell, tenant le premier rang en sa nation: & pour davantage le mettre en rputation & le mettre du tout hors de soupon de ce qu'on l'accusoit qu'il estoit l'un des tesmoins de nostre meurtrier, qu'il luy vouloit du mal, le menaant que s'il sortoit une fois de nos mains qu'il se vangeroit de luy. Pour rabatre toutes ces mauvaises volontez, il falloit qu'il creust mon conseil, que s'il avoit bien faict par le pass, il falloit qu'il fist encore mieux l'advenir: ce qu'il promit faire avec grande demonstration d'allegresse, disant que je m'asseurasse qu'il ne se passeroit rien entre les Sauvages au desadvantage des Franois qu'il ne nous en donnast advis, qu'il savoit bien que la pluspart n'avoient le coeur 213/1197 bon, & qu'Erouachy (duquel nous pensions faire estat) estoit un homme cauteleux, fin & menteur, nous donnant de bons discours, accordant facilement ce qu'on luy proposoit, & neantmoins en arrire il faisoit tout le contraire, pariant autrement, que pour luy il n'avoit rien tant en haine que ces coeurs doubles, mais qu'il falloit quelquesfois faire semblant d'adjouster foy en ces discours, & ne faire neantmoins que ce que l'on jugeroit devoir estre fait par apparence. Il dit qu'il aime grandement les Franois, c'est le moins qu'il peut dire, les effects le feront assez cognoistre. Alors il me dist, le temps & la saison approchera pour ceux qui auront bon coeur envers toy & tes compagnons, si vos vaisseaux ne viennent, tu es asseur de moy & de mon frere, lesquels ne feront que ce que tu voudras pour t'assister en ce que tu pourrois avoir affaire de nous, je tascheray encore d'attirer avec moy quelques Sauvages de crdit poussez de mesme volont, il y en a que j'ay commenc y disposer, cela fait je ne doute plus rien contre mes envieux, desquels je ne me soucie pas beaucoup: ils demeureront tels avec desplaisir, & moy contant de vostre amiti, en vous servant de tout mon coeur. Voila bien dit (luy dis-je) nous sommes dlibrez de mettre le prisonnier dehors pour ton respect, & te faire entrer en crdit: par ce moyen tu diras audit Erouachy que tu m'as pri pour le prisonnier afin de le mettre hors, que je t'ay donn bonne esperance, qu'en peu de jours cela se pourra faire, voyant ce qu'il dira & tous les autres Sauvages, que je m'asseure qu'ils le trouveront bon, jugeant bien que si c'estoit toy qui eust accus le meurtrier 214/1198 que tu ne poursuivrois pas sa delivrance, mais plustost sa mort, & leur dire tous les considerations que nous voulons, en cas qu'il sorte. Le premier article, Que le prisonnier laisseroit son petit fils chez le Pre Joseph Caron Recolet, qu'il nourrissoit, & seroit comme pour ostage & asseurance que le cas arrivant que les Franois (qui estoient allez aux Hurons) vinssent, & qu'ils n'y peussent retourner ny aller la nation des Abenaquioicts, o j'avois envoy descouvrir, les despartir entr'eux jusques 25 attendant nos vaisseaux. 2. Que si lesdits Abenaquioicts avoient desir de nous donner de leurs bleds d'Inde ou traitter: qu'ils nous fourniroient de 8 Canaux avec quelques Sauvages & des Franois que nous y envoyerions pour traitter dudit bled d'Inde. 3. Que luy & ledit Erouachy nous respondroient que le prisonnier ne feroit aucun mal qui que ce fust estant delivr & guary. 4. Que le temps venu de la pesche des anguilles ils nous en feroient fournir raisonnablement par leurs compagnons en payant. 5. Que je desirois qu'il fust recogneu pour Capitaine entre les Sauvages, attendant que nos vaisseaux fussent venus pour en faire les crmonies & le faire recevoir, & qu'il auroit pour adjoint & pour son conseil aprs luy Erouachy, Bastisquan chef des trois rivieres, & le Borgne, qui estoit un bon Sauvage & homme d'esprit, avec un autre de nostre cognoissance, pour resoudre & dlibrer des affaires entre-eux. 215/1199 6. Que ledit Erouachy tiendra sa promesse, que s'il void celuy qu'il dit qui avoit tu nos hommes, qu'il s'en saisira ou nous le monstrera, s'il vient en ces lieux, pour en faire justice. Voila les conditions que tu leur diras que je desire, ausquelles je ne voy point de difficult, & ayant resoult ensemblement, vous me viendrez revoir pour savoir ce que l'on fera sur cette affaire, & s'ils seront delibrez d'accorder ce que je te propose. Il me promit d'accomplir le tout, en leur remonstrant combien nous les surpassions en bont, police, & justice, & comme nous nous comportions en choses criminelles, & ne leur ressemblions, veu qu'aussitost qu'un de leurs hommes avoit est tu, sans consideration aucune, ils alloient faire mourir le premier de la nation qu'ils rencontroient, fust-ce sa femme ou son enfant: mais parmy nous, au contraire la justice ne s'exeroit que contre celuy qui avoit tu, & ne le sachant que par soubon nous usions de grande patience attendant le temps que nostre Dieu, juste juge (qui ne souffre que les meschans prosperent en leur mal) permet la fin qu'ils soient descouverts par des tesmoignages bien approuvez & irrprochables, premier que les faire mourir, ou delivrer s'ils n'estoient coulpables, ce que nous faisions avec honneur & louange, & la honte & infamie de ceux qui l'auroient meschamment accus, devant souffrir le mesme supplice que le criminel, que nous avions dtenu ce prisonnier, & pour le 14 mois, sans luy faire aucun mal que de l'avoir retenu tant de temps, sur ce qu'il m'avoit dit & ouy dire Martin, Sauvage defunct, & pour le bruict commun qui estoit entre tous les 216/1200 Sauvages, qu'il n'estoit pas prisonnier sans sujet, joint le discours que la femme dudit prisonnier avoit fait, & autres tesmoignages de nos gens, mais qu' l'advenir il falloit se comporter plus sagement en nostre endroit: qu'ils prinsent courage de nous assister en tout ce que nous leur proposions, vivant en paix les vus avec les autres, qu'ils n'avoient point de suject de se plaindre, ne leur ayant jamais m'esfect ains au contraire en leurs extrmes necessitez plusieurs d'eux seroient morts sans nostre secours, & ont trs-mal recogneu les bienfaicts, nous ayant tu quatre hommes depuis que nous estions habituez Qubec. Il s'esmerveilloit comme nous avions tant de patience, veu que nous pouvions perdre leur pas, & les rendre fugitifs en d'autres contres o ils seroient trs-mal au prix du leur, & ainsi sur ce subject nous fismes plusieurs discours. Chomina s'en alla dire tous les Sauvages ce que je luy avois dit, Le lendemain il me revint trouver, me disant avoir fait rcit tous ses compagnons en conseil ce que je luy avois propos, que tous avoient receu une grande resjouyssance, que veritablement cette affaire le mettroit en crdit & hors de toute mesfiance, que dans deux jours ils me viendroient trouver aprs avoir resolu ce qu'ils auroient respondre, en confirmant tout ce que nous dsirions, avec promesse de nous assister en tout & par tout, quoy que nos vaisseaux ne vinssent, & vivre en bonne intelligence l'advenir. Ce sont leurs discours ordinaires qu'il faut croire par bnfice d'inventaire & en tirer ce que l'on peut, comme d'une mauvaise 217/1201 debte, car la moindre mouche qui leur passe devant le nez est capable de diminuer beaucoup de ce qu'ils promettent si on leur refuse de quelque chose, principalement quand les demandes sont gnrales, autrement non. Au bout de deux jours ledit Chomina, Erouachy, & tous les autres Sauvages me vindrent trouver, Erouachy parlant pour tous, dit ainsi. Il y a long temps que nous avons est liez d'une estroitte amiti, & notamment depuis prs de 30 ans que vous nous avez assist en nos guerres & autres necessitez extresmes, sans vous avoir eu que peu de ressentiment, nous jugeans vritablement incapables de vostre affection pour n'avoir fait ce que nous pouvions depuis que les Anglois sont venus en ce lieu, pour moy tu sais comme estant esloign je ne pouvois remdier par presence ny conseil, toutes ces choses passes, & de plus que tout le pas est desnu de Chefs & Capitaines qui sont morts depuis deux ans, & ne restant que des hommes vieux sans commandement, & des jeunes sans esprit & conduite, qui ne jugeant combien vostre bienvueillance nous est necessaire, que sans la continuation d'icelle nous serions miserables, mais comme vostre coeur a tousjours est entirement bon nous vous prions le continuer, comme le pre ses enfans. Nous ne recognoissons plus d'anciens amis que toy, qui sache nos deportemens & gouvernemens trop affectionnez envers nous jusques present. Il est vray que l'on a tu de vos hommes, mais ce sont des meschans particuliers, & non le gnral qui en a receu beaucoup de desplaisir, principalement 218/1202 ceux qui ont du jugement, l'un tu luy as pardonn, l'ayant recognu pour meurtrier qui avoit fait le meurtre par le mauvais conseil de certaines personnes qui sont aussi bien morts que luy: l'autre aussi meschant que le premier, qui est celuy que tu soubonne, & dis en avoir quelque tesmoignage, ce qu'estant vrifi nous ne le desirons maintenir, mais qu'il meure. Il n'a jamais rien confesse, il proteste ne l'avoir fait, & qu'il n'apprhende pas tant la mort de ce qu'on l'accuse, que s'il les avoit faict mourir qu'il le diroit librement plustost que de demeurer dedans une prison, souffrant plus d'ennuis & de tourments en ses maladies que s'il mouroit tout d'un coup. Que tout ce que j'avois dit Chomina ils le desiroient effectuer & faire pour les Franois tout ce qu'ils pourroient, & desirant qu'il fust Capitaine, dit qu'il en estoit trs-content, comme aussi tous les Sauvages, mais ce qu'il disoit estoit au plus loin de sa pense, recognoissant asseurment que delivrant le prisonnier sa requeste & supplication, qu'il falloit qu'il nous eust grandement oblig. Je luy dis devant tous que les affections de ceux qui promettoient beaucoup ne consistoient pas en paroles & caresses, qui n'estoient que les avant-coureurs des effects en la pluspart du monde tant envers eux qu'envers nous: que pour luy nous l'avions treuv entre tous les Sauvages de parole effective, il avoit l'esprit, le jugement & la cognoissance trs-bonne, sans ingratitude, qui sont les choses autant requises qu'il falloit pour un Chef. Pour le courage il n'en manquoit point, que je le pouvois asseurer que luy & tous ceux 219/1203 qui tiendroient son party je les maintiendrois de tout mon pouvoir contre ceux qui luy voudroient faire du desplaisir: que nous avions le naturel si bon que ceux qui nous avoient obligez pour peu que ce fust, nous n'en estions mescognoissans. Tu pourrois estre en peine de savoir qui nous a incit luy vouloir tant de bien-vueillance. Je te diray que quand il a est question d'envoyer quelque Sauvage & faire diligence nous voyant en peine il n'a attendu que nous luy en parlassions, mais aussi-tost avec son frere il s'est offert de nous servir sans marchander ny esperer de recompense que nostre volont, & promptement & d'un coeur franc il nous a servis avec fidlit, s'employant & s'offrant toutes occasions, ce que n'ont fait les autres: en nos necessitez il ne nous a jamais abandonn ny en hyver ny en est, nous secourant de ce qu'il pouvoit, desirant plustost mourir avec nous que nous abandonner. Quand quelques uns de mes compagnons alloient en sa maison que ne faisoit-il point pour les caresser & traitter humainement: leur donnant souvent ce qu'il gardoit pour luy. Il prenoit compassion de nos necessitez, & ne faisoit pas comme d'autres qui s'en rioient, nous vendant excessivement un peu de poisson ou viande quand on en desiroit avoir, sans autres infinies obligations que nous luy avons pour tant de tesmoignages de sa fidlit: il s'est offert aussi en cas que l'on voulust se battre avec l'Anglois qu'il viendroit avec nous pour y vivre & mourir: & se mettant en devoir luy & son frere, se sont presents en nostre fort avec leurs armes pour recevoir tel 220/1204 commandement que j'eusse desir, ce que n'a jamais fait autre Sauvage que luy: au contraire comme ils virent les Anglois Tadoussac, ils les conduirent jusques au Cap de Tourmente, leur enseignant volontairement le chemin, aydant aux Anglois tuer nostre bestial, & piller les maisons de nos gens comme s'ils eussent est ennemis: regarde & juge quelle raison nous avons hayr ceux-l, & vouloir du bien ces hommes cy. Il est vray que voil de puissantes raisons pour l'affectionner, il s'est trouv des occasions o il a montr quel estoit son coeur, mais pour moy j'estois absent: je ne laisse pourtant d'avoir le mesme desir de servir si l'occasion se presentoit. Pour ceux qui ont conduit les Anglois, ils sont de Tadoussac, meschans Sauvages qui n'ont point d'amiti, estant assez recogneus pour tels, qui parlent de bouche amiablement, mais le coeur n'en vaut rien, & ne font que du mal. Nous sommes tres-aises de ce que Chomina s'est si bien port en vostre endroit, vous avez raison de l'aymer: neantmoins nous ne laissons tous de vous affectionner aussi bien que luy. Je ne doute point de sa fidlit, il a montr par effect ce qui nous occasionne te vouloir du bien, en attendant les effects de nos promesses, asseurez-vous que nous les effectuerons, & les vaisseaux venus l'on recevra ledit Chomina pour Capitaine. Tu sais la faon de faire quand on eslist un Chef, & qu'il change de nom, tu en as faict d'autres, c'est pourquoy tu seras encore cestuy-cy que nous tiendrons pour tel attendant son eslection comme chef, chacun respondant d'une voix, ainsi sera il. 221/1205 Ce que voyant je dis audit Chomina que quand il voudroit qu'il emmenast le prisonnier, & qu'il luy remonstre d'estre sage l'advenir, que s'il a est prisonnier tant de temps, que ce sont les discours des Sauvages, & non nous. Ledit Chomina sortant avec tous les autres Sauvages, le va treuver, luy ayant auparavant donn bonne esperance de sa delivrance qu'il moyennoit, aprs avoir remonstr plusieurs choses, le prisonnier luy dit, Je sais bien que les Franois n'ont point de tort de m'avoir retenu si long-temps, ils avoient juste sujet de le faire, d'autant que les nostres leur avoient donn entendre que c'estoit moy qui avoit fait le meurtre, quand je seray guary je leur veux tesmoigner qu'un meschant homme ne voudroit faire ce que je feray pour eux. Ces discours finis ils le prennent & le mettent en une couverte, & l'emportant quatre, car il ne pouvoit se soustenir sur les jambes estant fort desfait & dbile: la vrit est que ces gens qui ont accoustum une grande libert, la prison de 14 mois leur est un grief supplice, autant presque que s'ils recevoient la mort tout d'un coup: ce fut o la necessit des vivres nous contraignit, veu que sans ceste extrmit il eut tousjours est prisonnier: mais quoy, c'estoit chose force ou estre tousjours en trances & apprehension avec ces Sauvages qui ne nous eussent voulu secourir en nostre necessit: car nous voyant foibles desnuez d'hommes & de tout secours, ils eussent peu entreprendre sur nous ou sur ceux qui alloient chercher des racines dans les bois, avec beaucoup d'autres considerations qui nous excitoient cela. 222/1206 _Arrive de Desdames de Gaspey. Un Capitaine Canadien offre toute courtoisie au sieur du Pont. Quelques discours qu'eut l'Autheur avec luy, & ce que firent les Anglais._ CHAPITRE II. Le 25 du mois d'Avril[717] Desdames arriva avec la chalouppe de Gaspey, qui dit n'avoir veu aucuns vaisseaux, ny les Sauvages, & n'en avoit sceu aucunes nouvelles, sinon que quelques uns qui venoient du cost d'Acadie, qui dirent y avoir quelques huict vaisseaux Anglois[718], partie rodant les costes, autres faisant pesche de poisson: que Juan Chou Capitaine Sauvage des Canadiens leur avoit fait bonne rception selon leur pouvoir, s'offrant que si le sieur du Pont vouloit aller en leur pas, au cas que nos vaisseaux ne vinssent, qu'il ne manqueroit d'aucune chose de leur chasse, ce faisant faire une petite maison en quelque endroit. [Note 717: Cette date est videmment fautive. Desdames ne pouvait pas tre si tt de retour de Gasp; au reste l'auteur nous dit lui-mme (p. 202) que la chaloupe ne partit que le 17 mai. Desdames serait-il arriv le 25 de mai, c'est--dire, au bout de huit jours? Il n'y a gure d'apparence qu'il et pu faire un pareil voyage en si peu de temps; d'ailleurs, l'auteur donne entendre plus loin (p. 224) que la chaloupe ne revenait pas assez vite au gr de Du Pont. Elle avait donc d tre un bon mois ce voyage. D'un autre ct, elle arriva Qubec un vendredi, puisque, le surlendemain dimanche, on lut publiquement les commissions de Champlain et de Pont-Grave (ci-aprs, p. 227). Il faut donc conclure que Desdames arriva ou le l5 ou le 22 de juin. Or deux raisons nous font croire que ce fut plutt le 15: d'abord la faute typographique s'explique plus naturellement; ensuite, il parat vident qu'il s'coula plusieurs jours entre l'arrive de la chaloupe et le dpart de Boull avec la barque (voir ci-aprs, p. 228 et suivantes). Desdames arriva donc de Gasp vraisemblablement le 15 de juin.] [Note 718: L'amiral David Kertk, parti de Gravesend le 5 avril 1629 avec six vaisseaux et deux pinasses, avait quitt les ctes d'Angleterre le 20 du mme mois, et il devait tre dans les environs de Canceau dans la premire quinzaine de juin; puisqu'il arriva Gasp le 25 de ce mois. (Pices justificatives, n. V.)] 223/1207 De plus qu'il prendroit 20 de nos compagnons qui partiroient[719] parmy les siens pour y passer l'hyver ou ils n'auroient aucune faim, moyennant deux robbes de castors pour chaque homme: Ce n'estoit pas peu de treuver tant de courtoisie & de retraite asseure parmy eux, beaucoup mieux qu'avec nos sauvages: ils nous apportrent un baril & demy de sel, sans ce que ceux de la chalouppe ayderent aux peres religieux, lesquelles choses en ce temps l ils prisoient plus que de l'or. Il nous confirma comme les Anglois avoient brusl tous les vivres qui restoient aux Pres Jesuistes, qu'ils avoient donn quelques six barils de farine aux Sauvages moitie guerre moitie marchandise: qu'ils avoient une grande aversion contre les ennemis, notamment contre les Franois rengats qui les avoient emmenes: Et tout ce que nous avons sceu des Sauvages, il nous le confirma touchant le combat, savoir qu'un petit vaisseau Franois arrivant sur ceste affaire, ne voulant estre de la partie, se sauva partie la rame & la voile, & cogneut-on que c'estoit le Reverend Pre Norot[720] Jesuiste, qui s'estoit separ depuis long temps d'avec ledit de Roquemont, s'ils eussent eu quelque homme de conduitte & hasardeux, ils eussent entr facillement en la riviere pour venir Qubec nous secourir, ce qui l'occasionna de s'en retourner en France, n'ayant emmen en Angleterre que les Capitaines & Principaux, & le petit Sauvage que l'on remmenoit en son pas: que le gnral Guer[721] avoit 224/1208 est dix jours se r'accommoder Gaspey, qu'ils n'avoient brusl les barques ny chalouppes l'Isle de Bonaventure, ny autres lieux comme on nous avoit dit: que l'on avoit donn deux vaisseaux pour rapasser les Franois en France, avec partie des maris, femmes & enfans, qui coururent depuis plusieurs fortunes & dangers, tant aux costes d'Espagne qu'ailleurs[722], desquels naufrages ils s'estoient sauvez, fort incommodez de toutes choses: voil ce que les effects de ceste guerre causerent au commencement en la Nouvelle France aux Anglois, ils faisoient bien d'aller en ces lieux, voyant qu'ils ne pouvoient rien faire en l'isle de R, o tout leur avoit mal succed. [Note 719: Qu'il partiroit, ou distribueroit.] [Note 720: Noirot. (Voir ci-dessus, p. 208.)] [Note 721: Guer, pour Kertk.] [Note 722: Voir Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch. IX, X.] Entendant de si tristes nouvelles nous voyant comme hors d'esperance de tout secours, nous jugeasmes qu'il n'estoit plus temps de temporiser[723], mais bien de remdier de bonne heure ce que nous pouvions avoir affaire; nostre petite barque estoit toute preste, ledit du Pont s'estoit resolu de s'en aller dedans sans attendre la chalouppe davantage, craignant qu'elle ne tardast trop, & partant trop tard que malaisment l'on trouveroit des vaisseaux aux costes pour estre possible partis, qu'en chemin faisant pour le plus seur, si nos vaisseaux devoient venir, ils les rencontreroient, ou ladite chalouppe qu'ils emmeneroient avec eux. Ledit du Pont avoit eu de la peine se resoudre cause de l'incommodit de ses goutes, mais luy ayant bien remonstr qu'il avoit bien quitt sa maison 225/1209 pour s'embarquer en un meschant petit vaisseau, & de plus qu'il estoit venu Gaspey parmy tous les dangers de la guerre aussi malade qu'il estoit: davantage qu'il s'estoit mis dans une chalouppe de Gaspey pour venir Qubec avec de si grandes incommoditez qu'on ne l'auroit creu, si on ne l'avoit veu, que ce n'estoit pas de mesme en ceste occasion plus pressante, d'autant que son ge & la rputation qu'il avoit entre les navigeans de ces costes, estoient cause qu'avec les Capitaines & maistres des vaisseaux desquels il estoit cogneu, plus facilement il treuveroit partage, & pourroit plus asseurment contracter avec lesdits chefs des vaisseaux pour le passage; pour sa personne il n'alloit pas dans une chalouppe comme il estoit venu de Gaspey avec de grandes douleurs & incommoditez, mais en une barque fort gentille & bien accommode, y ayant sa chambre o il seroit trs-bien, & avec des personnes qui l'assisteroient, en luy portant toute sorte de respect, pouvant recouvrir plus de rafraichissement le long des costes, changeant d'un jour autre de lieu que non pas Qubec o il n'y avoit rien: qu'il se trouvoit fort peu de personnes qui voulussent demeurer l'habitation sans vivres. Que pour sa personne seule il falloit empescher quelquesfois quatre hommes l'assister & secourir, lesquels ne pourroient demeurer avec luy, de sorte que force leur seroit de l'abandonner pour aller chercher leur vie de jour autre: Que de tenter la fortune de repasser en France luy seroit chose meilleure que de souffrir de si grandes necessits, ne pouvant plus rien esperer de Qubec, ayant le peu qu'il y avoit est conserv pour luy seul, 226/1210 ce que je ne pensois pas qu'il peut faire, il me dist que pour le voyage qu'il avoit fait de France Qubec, il n'estoit pas s'en repentir, mais trop tard, je luy dis, Vous saviez aussi bien que moy la faon comme l'on nous traitte en ces lieux, o les necessitez ont plus rgn que les biens-faits de ceux qui ont cette affaire, vous n'estes point novice en cela, un autre se pourroit excuser, mais vous avez trop d'exprience pour savoir & cognoistre ce qui en est: car si Qubec vous aviez les commoditez approchantes de ce qu'il vous faudroit je vous conseillerois d'y demeurer. En fin comme j'ay dit cy-dessus, il se resolut de s'embarquer & laisser le sieur de Marais[724], fils de sa fille en sa place, & emporter avec luy quelque 1000 castors pour subvenir aux frais de la despence, qui furent embarquez. Cela resoulu, le lendemain il me dist si j'aurois agrable qu'il fit lire sa commission que luy avoit donne le sieur de Can, afin qu'un chacun sceust la charge qu'il luy avoit donne en ces lieux, craignant que ledit de Can ne luy donnast ses gages, lors qu'il luy demanderoit, je luy dis que cela ne m'importoit pas beaucoup, mais qu'il commenoit bien tard, parce que ledit de Can, outre le droict qui luy pouvoit appartenir, s'attribuoit des honneurs & commandemens qui ne luy appartenoient pas, anticipant sur les charges de Vice-Roy, luy monstrant les principaux points. Pour ce qui touchoit le trafic & commerce de pelleterie il y avoit toute puissance, qu'en cela 227/1211 les articles de sa Majest nous gouvernoient, quoy il se falloit arrester: En outre j'avois bonne commission en forme, selon la volont de sa Majest, & de Monseigneur le Vice-Roy, & celle dudit sieur de Can ne pouvoit estre de telle consideration. [Note 723: Nouvelle preuve que la chaloupe de Desdames n'tait arrive ni le 25 de mai, ni encore moins le 25 avril. (Voir ci-dessus, p. 222.)] [Note 724: Ce jeune Des Marais tait le fils du sieur Des Marais dont il est parl si souvent dans les relations prcdentes. Il tait venu avec son grand-pre en 1627. (Voir ci-dessus, p. 141.)] Le lendemain[725], qui estoit le Dimanche, au sortir de la saincte Messe je fais assembler tout le peuple, avec la copie de la commission du sieur du Pont, les articles de sa Majest & la commission de Monseigneur le Vice-Roy, auquel vritablement je fais entendre le pouvoir que pouvoit donner ledit sieur de Caen ses commis, differens d'avec celuy que j'avois selon les articles de sa Majest, que je fis lire contenant aucuns poincts de la commission dudit du Pont, & en suitte ma commission, qui estoit fort ample, disant tous: Je vous fais commandement de par le Roy, & Monseigneur le Vice-Roy, que vous ayez faire tout ce que vous commandera ledit du Pont, pour ce qui touche le trafic & commerce des marchandises, suivant les articles de sa Majest que je vous ay fait lire, & du reste de m'obeir en tout & par tout en ce que je commanderay, & o il y aura de l'interest du Roy & de mondit Seigneur, en me reservant dix hommes gagez dudit de Can, suyvant les articles resolus de toute la societ, desquels ledit de Caen avoit est porteur, & me les mit en mains, par l'un desquels estoit port & encharg me donner dix hommes, avec toutes les commoditez necessaires pour les employer au Fort, ainsi que j'aviserois bon estre. J'ay creu que ledit sieur de Caen ne s'en ressouvenoit plus, 228/1212 car il n'y avoit pas d'apparence qu'il eust voulu disputer une chose o luy-mesme avoit sign, & le sieur Dolu, & autres associez. La chose la plus importante estoit de se fortifier le mieux que l'on pourroit pour la conservation du pas, qu' faute de ce faire c'estoit le laisser en proye un ennemy qui peut recognoistre nostre foiblesse, sans que ledit du Pont ny autres pussent empescher l'effect du commandement que j'ay, sur peine de desobeissance, & punition corporelle. [Note 725: Vraisemblablement le 17 juin, qui tait un dimanche. (Voir ci-dessus, note 1 de la page 222.)] Je voy bien (dist le sieur du Pont) que vous protestez ma commission de nullit: Ouy en ce qui heurte l'authorit du Roy & de Monseigneur le Vice-Roy, pour ce qui est de vostre traict & commerce, suivant les articles de sa Majest, quoy il se faut tenir, cela se passa ainsi. La chalouppe (comme j'ay dit cy-dessus) estoit venue de Gaspey, qui interrompit le dessein dudit du Pont de s'en aller, d'autant que son intention n'estoit qu'au cas qu'il n'y eust aucun vaisseau Gaspey o il peust s'en retourner, de revenir Qubec sans se mettre en peine de passer plus outre pour chercher passage & aller en France dans les vaisseaux Franois, qui pouvoient estre l'isle de S. Jean, du Cap Breton, Canseau, Isles de S. Pierre, Plaisance o autres ports, qui sont l'isle de Terre-Neufve, o il y en avoit, & sembloit qu'il ne voulust aller Gaspey que pour establir les Franois avec les Sauvages & s'en revenir Qubec: les matelots qui ne 229/1213 desiroient plus y retourner craignant de mourir de faim, avoient volont de courir le risque & de chercher passage plustost que de demeurer avec les Sauvages, si ce n'estoit par force: Ce qui me fit luy demander si c'estoit son intention de s'embarquer en la barque, s'il avoit dessein de s'en retourner Gaspey, il me dit qu'ouy: Alors je luy dis, que pensez-vous qui vous rameine, regardez ce qu'avez faire, car les matelots ne sont pas dlibrez de revenir, & ainsi vous vous trouverez deceu si vous vous attendez cela, vous voyez que l'on descharge l'habitation de plus d'hommes que l'on peut, ne faisant estat que d'y faire demeurer treize quatorze personnes, & vous revenant, vous en amnerez une douzaine, ce seroit pour mourir de faim les uns pour l'amour des autres, il n'y a pas beaucoup d'apparence: joint que quelques matelots sont resolus de demeurer avec les Sauvages de par del, & le reste d'aller chercher passage quelque prix que ce soit, mesme que ne trouvant vaisseaux ils se veulent bazarder de passer la mer en ceste barque, & si n'avez volont de passer plus outre, je vous conseille plustost de demeurer icy: car aussi bien vostre voyage seroit inutile, estant contraint de demeurer avec les Sauvages ou courir le hazard avec les matelots. Ce qu'entendant il desira plustost demeurer, que de se mettre au risque, apprhendant la peine qu'il pensoit avoir en ce voyage pour le mal des gotes qui le tourmentoient de telle faon, qu'il estoit plus couch que debout, cela resolu il fit descharger de la barque 500 castors, de mil qu'il y avoit fait mettre. 230/1214 Je fis d'amples mmoires de tous les deffauts que je recognoissois, avec lettres adressantes sa Majest, Monseigneur le Cardinal, & Messieurs du Conseil, & aux Associez, mettant le tout entre les mains de mon beau-frre Boullay, lequel j'avois bien instruit de tout ce qui estoit necessaire, luy donnant une commission suivant le pouvoir que j'avois: & luy commanday de s'en aller avec les matelots chercher passage quelque prix que ce fut, luy donnant charge de laisser Gaspey avec Juan Chou & ses compagnons Sauvages, tous ceux qui y voudroient demeurer, & ceux qui le voudroient suivre qu'il les emmenast avec luy. J'ordonnay tous ceux qui devoient s'en retourner, qu'ils allassent dans les bois deux ou trois tours premier que partir pour chercher des racines pour leur provision, attendant qu'ils peussent rencontrer la pesche de molue vers Mantane: Ce qu'ayant fait je les faits tous assembler, voulant savoir la volont des uns & des autres, savoir ceux qui desiroient demeurer Gaspey, & ceux qui vouloient suivre mon beau-frre, il s'en treuva vingt, de trente qu'ils estoient[726], qui desirerent demeurer Gaspey, entr'autres Foucher, Desdames & deux autres Matelots, & le reste desiroit courir risque. Ayant mis ordre tout, mon beau-frre partit avec sa barque[727] & tout son esquipage, le 26 de Juin, laquelle n'avoit que des racines, si ce n'estoient aucuns qui par leur 231/1215 mesnage avoient quelque peu de farine de pois. La barque partie chacun de ceux qui restoient commencrent labourer la terre, & y semer des naveaux, pour nous survenir durant l'hyver: en attendant la moisson on estoit tous les tours la recherche des racines pour vivre, ce qui causoit de grandes fatiques, car on alloit six sept lieues les chercher, avec une grande peine & patience, sans en treuver en suffisance pour nous nourrir. Les autres faisoient ce qu'ils pouvoient pour prendre du poisson, & faute de filets, lignes & hains, nous ne pouvions faire grande chose: la poudre pour la chasse nous estoit si chre que je desirois mieux ptir que d'user si peu que nous en avions qui n'estoit pas plus de 30 40 livres, & encore trs mauvaise. [Note 726: Ils taient trente en comptant Boull lui-mme. (Pices justificatives, n. III.)] [Note 727: Cette barque, appele _la Coquine_, tait de douze ou quatorze tonneaux suivant Sagard (Hist. P. 980), ou seulement de sept huit, d'aprs l'auteur lui-mme (voir Pices justificatives, n. II).] Nous attendions de jour en jour les Hurons, & par mesme moyen 20 Franois qui estoient allez avec eux pour nous soulager de nos pois: ceste surcharge me mettoit bien en peine, n'ayant du tout rien leur donner s'ils n'apportoient de la farine avec eux, ou que lesdits Hurons ne les remmenassent, ou bien les mettre avec les Sauvages au tour de nous, comme ils nous avoient promis de les prendre, mais comme ils sont d'une humeur assez variable, cela me donnoit du tourment. Chomina nous dit qu'il s'en alloit aux trois rivieres avec tous les sauvages, qui deslogeoient d'auprs de Qubec, pour aller au devant des Hurons traiter des farines s'ils en avoient: pour cet effect il demanda quelques cousteaux, & promet en traiter fidellement, nous apportant aussi tost les farines: la creance que nous 232/1216 avions en luy, fit qu'on luy en donna, & une arme de picquier qu'il demanda emprunter pour la guerre, de quoy il ne fut refus. Son frre Ouagabemat[728] s'offrit d'aller la coste des Etechemins, o estoient les Anglois pour y traiter de la poudre, il demanda qu'on luy donnast un Franois, lequel demeuroit deux journes dans les terres de la coste, ce qui luy fut accord, pour tascher de quelque faon que ce fut nous maintenir. Pour ce sujet il partit le 8 de Juillet, laissant la grande riviere, & ayant fait quelque chemin par celle qui va ausdits Etechemins, ils treuverent si peu d'eau qu'ils furent contrains de s'en revenir le 11 dudit mois, & par ainsi ce voyage fut rompu. Le 15 de Juillet arriva l'homme que j'avois envoyay la decouverte des Sauvages appelle Abenaquioit, qui me fit rapport de tout son voyage suivant le mmoire que je luy avois donn, le nombre des saults qui falloit passer premier que d'y arriver, la difficult des chemins qui se rencontroient en ce traject de terre, jusqu' la coste desdits Etechemins, les peuples & nations qui sont en ces contres, leurs faons de vivres, nous asseurant que tous ces peuples vouloient lier une estroitte amiti avec nous, & prendre de nos hommes avec eux pour les nourrir durant l'hyver, attendant que nous eussions secours de nos vaisseaux: qu'en peu de jours il devoit venir un chef de ces peuples avec quelques Canaux pour confirmer leur amiti, & mesme nous ayder de leurs bleds d'Inde, estant 233/1217 peuples qui ont de grands villages, & la campagne de maisons, ayant nombre de terres dfriches, o ils sement force bleds d'Inde qui recueillent suffisamment pour leur nourriture, & en ayder leurs voisins, quand il manque quelque anne qui n'est pas si bonne que d'autre. Il y a de belles campagnes & tort peu de bois ou ils habitent, la pesche du poisson y est abondante de Bars, Saumons, Esturgeons & autres poissons en grande quantit: comme aussi y est trs-bonne la chasse des animaux & du gibier, de sorte que quand les eaues sont un peu grandes l'on y peut aller en six jours avec diligence: il y a une riviere[729] qui va tomber en ceste coste des Etechemins, en laquelle j'ay est autrefois du temps du sieur du Mont comme j'allois descouvrir les ports, havres, & rivieres. Ce voyage & descouverte me donna un grand contentement pour l'esperance du fruict qu'un jour nous en pourrions retirer durant nostre necessit, o ces peuples nous pouvoient bien servir. Ce qui est de remarquable, c'est un lieu o l'on ne craint point d'ennemis sur le chemin, qui vous puisse empescher d'aller & venir librement[730]. [Note 728: Sagard l'appelle Neogabinat, et les Relations des Jsuites Negabamat. Il devint plus tard fervent chrtien, et fut l'un des premiers qui se fixrent Sillery.] [Note 729: Le Knbec.] [Note 730: Voici, suivant nous, le sens de cette phrase: Le pays des Abenaquis a cela de remarquable et d'avantageux, que l'on n'a point craindre, sur le chemin, d'ennemis qui vous puissent empcher d'aller et venir librement.] Le 17 du mois de Juillet arriverent nos hommes des Hurons en douze Canaux qui n'apportrent aucunes farines sinon quelques uns qui en avoient, ne la monstroient la veue, en attendant nostre disette, il falloit qu'ils fissent comme nous, & allassent chercher des racines pour vivre. Je me deliberay les 234/1218 envoyer l'habitation des Abenaquiois pour vivre de leurs bleds d'Inde attendant le printemps, n'ayant plus d'esperance de voir aucuns amis ny ennemis, la saison estant passe selon les apparances humaines. Le Reverend Pre Brebeuf, selon ce que luy avoit mand le Reverend Pre Mass Superieur[731], s'en revint des Hurons, leur laissant une extrme tristesse de son dpart, luy disant. He quoy nous delaisses-tu! il y a trois ans que tu es en ces lieux pour apprendre nostre langue pour nous enseigner cognoistre ton Dieu, l'adorer & servir, estant venu pour ce sujet, ce que tu nous as tesmoign, & maintenant que tu sais plus parfaitement nostre langue qu'aucun qui soit jamais venu en ces lieux, tu nous delaisses & si nous ne cognoissons le Dieu que tu adores, nous l'appellerons tesmoin que ce n'est point nostre faute, mais bien la tienne, de nous laisser de telle faon; il le leur remonstroit que l'obeissance qu'il devoit ses Suprieurs ne luy permettoient pour le present de demeurer, attendu aussi les affaires qu'il avoit, & qui estoient grandement importantes, mais qu'il les asseuroit, moyennant la grce de Dieu, de les venir treuver & amener ce qui seroit necessaire pour leur enseigner cognoistre Dieu, & le servir, & ainsi se dpartit. En effect ce bon Pre avoit un don particulier des langues qu'il apprit & comprit en deux ou trois ans, ce que d'autres ne feroient en vingt: nous fusmes fort aises de le voir, comme estoient aussi les Peres qui se 235/1219 promettoient qu'il leur apporteroit des farines des Hurons, qui eust est fort peu de chose, n'eust est la valeur de quelque quatre ou cinq sacs, qui, ce que l'on me dist, pesoyent environ chacun 50 livres. [Note 731: Le P. Ennemond Mass tait demeur suprieur depuis le dpart du P. Charles Lalemant.] Cette arrive de Canaux de Sauvages ne nous apporta aucun bnfice, car ils n'avoient point de farines traitter qu'environ deux sacs, que les Pres Recolets traitterent, & le sieur du Pont en fit traitter un autre par le Sous-commis: Pour moy il fut hors de ma puissance d'en pouvoir avoir, ny peu, ny prou, & ne m'en fut seulement offert une escuelle, tant de ceux qui en pouvoient avoir, parmy les nostres, que parmy les autres: toutesfois je prenois patience, ayant tousjours bon courage, attendant la rcolte des pois, & des grains qui se feroit au desert de la Veufve-Hebert & son gendre, qui avoient quelque six sept arpens de terres ensemences, ne pouvant avoir recours ailleurs, & peux dire avec verit que j'ay assist un chacun de tout ce qui m'estoit possible, ce qui fut neantmoins fort peu recogneu en mon particulier, & ceux qui estoient avec moy au fort, & estant les plus mal pourveus de toutes choses. Pour ce qui estoit des Reverends Pres Jesuites ils n'avoient que de la terre dfriche & ensemence pour eux & serviteur au nombre de douze ne nous en pouvant ayder comme je croy qu'ils eussent fort desir: le lieu o ils sont habituez est trs agreable, estant sur le bord de la riviere S. Charles. Les Pres Recolets avoient beaucoup plus de terres dfriches & ensemences & n'estoient que quatre, promettant que s'ils en 236/1220 avoient plus que ne leur faudroit en 4 5 arpens de terre ensemencez de plusieurs sortes de grains, lgumes, racines & herbes potagres qu'ils nous en donneroient. L'anne prcdente chacun avoit il bien conserv ce qu'il avoit qu'il s'estoit fait fort peu de liberalitez, sinon quelques particuliers de ceux qui estoient logez l'habitation, & celle comme dit est, des Pres Jesuites qui nous assisterent de quelques naveaux selon leur puissance. Comme les Hurons se dlibrent de s'en retourner avec si peu de marchandises qu'ils avoient apportes, pensant treuver dequoy traitter, nouvelles nous vindrent de l'arrive des Anglois par un sauvage appell la Nasse[732], qui avoit sa maison proche des Pres Jesuites, lequel donnoit esperance & toute sa famille de se faire instruire en nostre foy, & mesmes les Pres luy avoient donn de leur terre dfriche pour le gaigner eux, ce fut luy qui nous donna cet advis, ce qui m'estonna grandement, pource qu'alors je n'attendois ny Franois ny Anglois qui eussent entrepris ce voyage bien hazardeusement pour estre venu tard, d'autant que si en France ils eussent fait quiper de bonne heure comme en Mars, la moindre barque estoit suffisante de nous secourir & nous oster du danger d'estre pris, apportant farines, poudre, mousquets, avec un peu de mche: l'ennemy jugeant bien qu'il n'y avoit rien faire pour eux sinon traitter quelque pelleterie Tadoussac, & ne pouvant rien faire, ce que j'ay sceu depuis, s'ils eussent est contraints 237/1221 de retourner sans rien faire de porter tout ce qu'ils avoient au Cap Breton, o ils avoient une habitation d'un Escossois[733] qui estoit de la compagnie du Chevallier Alexandre en Angleterre & roder les costes comme ils avoient fait l'anne prcdente, pour prendre des vaisseaux qui ayderoient payer les frais de leur embarquement. [Note 732: Son nom sauvage tait _Manitougatche_. Il demeura fidlement attach aux Franais, et fut baptis quelques annes plus tard. (Relat. des Jsuites.)] [Note 733: Probablement le _millor Escossois_ dont il est parl ci-aprs dans la relation du capitaine Daniel. (_Conf_., State Paper Office, Colonial Papers, vol. V, 46, 47.)] _Le sieur de Champlain ayant eu advis de l'arrive des Anglais, donne ordre de n'estre surpris, se resould composer avec eux. Lettre qu'un Gentilhomme Anglais luy apporte, & sa response. Articles de leur composition. Infidelles Franois prennent des commodits de l'habitation. Anglais s'emparent de Qubec._ CHAPITRE III. Lors que ces nouvelles vinrent j'estois seul au fort, une partie de mes compagnons estoient allez la pesche, les autres chercher des racines, mon serviteur & les deux petites filles Sauvagesses[734] y estoient aussi: sur les dix heures du matin une partie se rendit au fort & l'habitation, mon serviteur arrivant avec quatre petis sacs de racines, me dit avoir veu lesdits vaisseaux Anglois une lieue de nostre habitation, derrire le Cap de Levy(735): je ne laissay de mettre en ordre 238/1222 si peu que nous avions, pour eviter la surprise tant au fort qu' l'habitation, les pres Jesuistes & Recollets accoururent aussi tost ces nouvelles pour voir ce que l'on oourroit: je fis assembler ceux que je jugeay propos pour savoir ce que nous aurions faire en ces extremitez: il fut arrest qu'attendu l'impuissance en laquelle nous estions sans vivres, poudre[736], ny mesche, & sans secours, il estoit impossible de nous maintenir, c'est pourquoy qu'il nous falloit chercher une composition la plus avantageuse que nous pourrions, & attendre ce que voudroit dire l'Anglois, resolus neantmoins qu'au cas qu'ils ne nous voulussent faire composition, de faire sentir la descente, que voulant nous forcer on leur feroit perdre de leurs hommes, en nous ostant l'espoir de composition. [Note 734: Des trois petites filles que les sauvages avaient donnes l'auteur, celle qu'il avait nomme la Foy s'en tait retourne parmi ceux de sa nation. (Sagard, Hist. du Canada, page 1101.)] [Note 735: La pointe Lvis.] [Note 736: Il ne restait que trente quarante livres de poudre, et encore trs-mauvaise. (Ci-dessus, p. 231).] Sur le flot, l'Anglois envoye une chalouppe ayant un drapeau blanc, signai pour savoir s'il auroit asseurance de nous venir treuver, pour nous sommer, & savoir la resolution en laquelle nous estions, je fis mettre un autre drapeau au fort, leur asseurant qu'ils pourroient approcher avec toute seuret: Estant arrivez en nostre habitation, un gentil-homme Anglois mit pied terre, lequel me vint treuver, & courtoisement me donna une lettre de la part des deux frres du Gnral Guer qui estoient Tadoussac avec ses vaisseaux, l'un s'appelloit le Capitaine Louis qui venoit pour commander au fort, l'autre le Capitaine Thomas Vice-Admiral de son frre, me mandant ce qui s'ensuit. 239/1223 _Monsieur en suite de ce que mon frere vous manda l'anne passe que tost ou tard il aurait Qubec, n'estant secouru, il nous charg de vous asseurer de son amiti, comme nous vous faisons de la nostre, & sachant trs bien les necessitez extrmes de toutes choses ausquelles vous estes, que vous ayez luy remettre le fort & l'habitation entre nos mains, vous asseurant toutes sortes de courtoisie pour vous & pour les vostres, comme d'une composition honneste & raisonnable, telle que vous sauriez desirer, attendant vostre response nous demeurons, Monsieur, vos trs affectionnez serviteurs Louis & Thomas Guer. Du bord du Flibot ce 19. de Juillet 1629._ Ceste lettre leue devant le principal Commis & autres des principaux, il fut resolu de leur faire responce, comme il s'ensuit. _Messieurs la verit est que les ngligences ou contrarietez du mauvais temps, & les risques de la mer, ont empesch le secours que nous espererions en nos souffrances, y nous ont ost le pouvoir d'empescher vostre dessein, comme avons fait l'anne passe, sans vous donner lieu de faire reussir vos prtentions, qui ne feront s'il vous plaist maintenant qu'en effectuant les offres que vous nous faites d'une composition, laquelle on vous fera savoir en peu de temps aprs nous y estre resolus ce qu'attendant il vous plaira ne faire approcher vos vaisseaux la porte du canon, ny entreprendre de mettre pied terre que tout ne soit resolu entre nous, qui sera pour demain. Ce qu'attendant je demeureray Messieurs vostre affectionn serviteur, Champlain, ce 19 de Juillet 1629._ Ledit Capitaine Louis Guer renvoya sur le soir sa chalouppe pour avoir ces articles de la composition, avec asseurance de nous donner toutes sortes de courtoisies, lesquelles articles envoyasmes avec le plus d'advantage qu'il nous estoit possible. 240/1224 _Articles [qui seront] accordez par le sieur Guer commendant de present aux vaisseaux qui sont proches de Qubec, aux sieurs de Champlain & du Pont, le 19 de Juillet 1629._[737] [Note 737: Le titre de cette pice se lit ainsi dans l'original conserv Londres (State Paper Office): _Articles demandes estre accordes par le Sr Quirc Commandant de present aus vaisseaux qui sont proches de Quebecq aus Sr de Champlain & dupont le 19 de Juillet 1629._ Dans l'impression de l'dition originale, les mots _demandes estre_ ayant t omis ou retranchs, on fut oblig de pousser entre ligne les deux mots que nous mettons entre crochets dans le texte. Cette correction cependant n'a pas t faite dans tous les exemplaires.] Que le sieur Guer nous fera voir la commission du Roy de la grande Bretagne, en vertu de quoy il se veut saisir de ceste place, si c'est en effect par une guerre lgitime[738] que la France aye avec l'Angleterre, & s'il a procuration du sieur Guer son frre Gnral de la flotte Angloise, pour traiter avec nous, il la monstrera. [Note 738: L'original porte: de guerre lgitime.] Il nous fera donn un vaisseau pour rapasser en France tous nos compagnons, & ceux qui ont est pris par le sieur Gnral, allant treuver passage en France, & aussi tous les Religieux, tant les Peres Jesuistes que Recollets, que deux Sauvagesses qui m'ont est donnes il y a deux ans par les Sauvages, lesquelles je pourray emmener sans qu'on me les puisse retenir ny donner empeschement en quelque manire que ce soit. Que l'on nous permettra sortir avec armes & bagages, & toutes sortes d'autres commoditez de meubles que chacun peut avoir, tant Religieux qu'autres, ne permettant qu'il nous soit fait aucun empeschement en quelque manire & faon que ce soit. 241/1225 Que l'on nous donnera des vivres suffisance pour nous repasser en France, en change[739] de peleteries, sans que par violence ou autre manire que ce soit, on empesche chacun en particulier d'emporter ce peu qui se treuvera[740] entre les soldats & compagnons de ces lieux. [Note 739: L'original porte: en eschange.] [Note 740: Dans l'original, on lit: sy peu que l'on en a qui est.] Que l'on usera envers nous de traitement le plus favorable qu'il se pourra, sans que l'on fasse aucune violence qui que ce soit, tant aux Religieux & autres de nos compagnons, qu' ceux qui sont en ces lieux, ceux qui ont est pris, entre lesquels est mon beau-frre Boull, qui estoit pour commander tous ceux de la barque partie d'icy, pour aller treuver passage pour repasser en France [741]. [Note 741: Cet article, en particulier, parat avoir t revu et corrig par un autre que par Champlain; le voici comme il est dans l'original: Que l'on uzera de traittement le plus favorable qui se pourra sans que l'on face de viollence qui que ce soit comme religieux & autres de nos compagnons tant de ceus qui sont en ces lieus que ceus qui ont est pris entre lesquels est mon beau frre boullay qui estoit pour commander tous ceus qui de la barque qui estoit partie d'ycy pour aller trouver passage pour repasser en France.] Le vaisseau o nous devrons passer, nous sera remis trois jours aprs nostre arrive Tadoussac entre les mains, & d'icy nous sera donn une barque ou vaisseau[742] pour charger nos commoditez, pour aller audit Tadoussac prendre possession du vaisseau que ledit sieur Guer nous donnera, pour repasser en France prs de cent personnes que nous sommes, tant ceux qui ont est pris, comme ceux qui sont de present en ces lieux. [Note 742: Nous sera donn barque ou vaisseau.] Ce qu'estant accord & sign d'une part & d'autre par ledit sieur Guer qui est Tadoussac Gnral de l'arme Angloise & 242/1226 son Conseil, nous mettrons le fort, l'habitation, & maisons entre les mains dudit sieur Guer, ou autre qui aura pouvoir pour cet effect de luy. Sign, Champlain, & du Pont[743]. [Note 743: Lepont dans l'original.] Ces choses ainsi resolues furent envoyes aux vaisseaux, o estoient lesdits Louis & Thomas Guer, qui virent ce que nous demandions, & aprs les avoir considerez ils se resolurent d'y faire response le plustost qu'ils pourroient, ce qu'ils firent comme il s'ensuit. _Articles accorder aux sieurs de Champlain du Pont._ Pour le fait de la Commission de sa Majest de la grande Bretagne le Roy mon Maistre, je ne l'ay point icy, mais mon frere la fera voir quand ils feront Tadoussac. J'ay tout pouvoir de traiter avec monsieur de Champlain, comme je vous le feray voir. Pour le fait de donner un vaisseau je ne le puis faire, mais vous vous pouvez asseurer du passage en Angleterre, & d'Angleterre en France, ce qui vous gardera de retomber entre les mains des Anglois, auquel danger pourriez tomber. Et pour le fait des Sauvagesses, je ne le puis accorder pour raisons que je vous feray savoir si j'ay l'honneur de vous voir, que pour le fait de sortir armes & bagages, & peleteries, j'accorde que ces messieurs[744] sortiront avec leurs armes, 243/1227 habits & peleteries eux appartenans, & pour les soldats leurs habits chacun avec une robe de castor sans autre chose, & pour le fait des Peres ils se contenteront de leurs robes & livres. [Note 744: Suivant le tmoignage des copistes auxquels nous avons eu recours, il y a dans l'original: _que les Mres,_ c'est--dire, que les Maistres.] Ce que nous promettons faire ratifier par mon frre Gnral pour la flotte pour sa Majest de la grande Bretagne, sign L. Kertk[745], & plus bas Thomas Kertk, & plus bas est escrit. Les susdits articles[746] accordez avec les sieurs de Champlain & du Pont[747], tant par les freres Louis & Thomas Kertk[748], je les accepte & ratifie, & promets qu'ils seront effectuez de point en point, fait Tadoussac ce 19 d'Aoust, Stil neuf 1629. sign David Kertk, avec un paraphe. [Note 745: Louis Kertk La copie que nous avons de l'original ne porte point cette signature, mais seulement celle-ci: Tho. Kearke.] [Note 746: Dans l'original, on lit: Les suditz six articles. Et ce qui fait ici le troisime, y est dsign en deux articles spars.] [Note 747: Dupont grav, dans l'original.] [Note 748: L'original porte Kearke.] Ayant arrest les articles ils nous r'envoyerent la chalouppe, nous priant de la despescher au plustost, pour savoir si nous accepterions leurs articles, quoy nous advisasmes, nous estant assemblez pour resoudre ce que l'on pourroit faire en ces extremitez, & ne pouvant pas mieux, nous resolusmes de prendre la composition. Le lendemain 20 dudit mois ils firent approcher leurs trois vaisseaux, savoir le Flibot de prs de cent tonneaux avec dix canons, & deux pataches du port de quarante tonneaux, chacune six canons, & quelques cent cinquante hommes, ayant mouillez l'ancre devant Qubec, je fus treuver le Capitaine Louys, pour savoir ce qui l'avoit 244/1228 empesch de ne me permettre d'emmener mes deux petites filles Sauvagesses que j'avois depuis deux ans, ausquelles j'avois enseign tout ce qui estoit de leur crance, & apris travailler l'aiguille, tant en linge qu'en tapisserie, en quoy elles travaillent fort proprement, estant au reste fort civilises & portes d'un desir extresme de venir en France. Je fis tant avec ledit Capitaine Louis que je le relevay des doutes qu'il avoit, me permettant les emmener, ce que sachant ces filles ils turent fort resjouies. Je demanday des soldats audit Louis Quer pour empescher que l'on ne ravageast rien en la Chapelle ny chez les Reverends Pres Jesuites, Recollets ny la maison de la veufve Heber & son gendre, ce qu'il fit, comme en quelques autres lieux o il en estoit de besoin, puis il fait descendre terre environ 150. hommes armez, va prendre possession de l'habitation o estant demanda les clefs au Sous-commis Corneille, & Olivier qui traittoit avec les Sauvages comme expriment aux langues des Montagnais & Algommequins, comme de celle des Hurons, comme fort propre cela. Il s'acquitta de sa charge en homme de bien, car ledit du Pont, principal Commis, estoit au lict malade des gouttes, & ne pouvoit agir. Louys Quer ayant ces clefs les donne un Franois appell le Baillif natif d'Amiens qu'il avoit pris pour Commis, s'estant volontairement donn aux Anglois pour les servir & ayder nous ruiner, comme perfide son Roy & sa patrie, avec trois autres que j'avois autrefois men en nos voyages, il y avoit plus de quinze seize' ans, 245/1229 entre autres l'un appelle Estienne Brusl, de Champigny, truchement des Hurons, le second Nicolas Marsolet de Rouen, truchement des Montaignais, le troisiesme de Paris, appell Pierre Raye, Charon de son mestier, l'un des plus perfides traistres & meschants qui fust en la bande. Ledit Baillif estoit venu autrefois en ces lieux avec ledit de Can, qui l'avoit fait un de ses Commis, l'ayant chass pour estre grandement vicieux. Cestuy-cy entre au magasin, se saisit de tout ce qui estoit dedans, & de trois mille cinq cens quatre mille castors, qui appartenoient au sieur de Caen, comme de toutes les autres commoditez qui estoient en l'habitation pour servir icelle. Louys Quer s'achemine au fort pour en prendre possession, voulant desloger de mon logis, jamais il ne le voulut permettre que je m'en allasse tout fait hors de Qubec, me rendant toutes les sortes de courtoisies qu'il pouvoit s'imaginer. Je luy demanday permission de faire clbrer la saincte Messe, ce qu'il accorda nos Peres: Je le priay aussi de me donner un certificat de tout ce qui estoit tant au fort qu' l'habitation, ce qu'il m'accorda avec toute sorte d'affection ainsi qu'il s'ensuit. _J'ay Louys Kertk commandant de present au Fort de Qubec en la Nouvelle France pour le Roy de la Grande Bretagne, mon Seigneur & Maistre, certifie tous ceux qu'il appartiendra, que j'ay trouv tant au Fort qu' l'habitation ce qui s'ensuit, 4 espoirs de fonte verte & une moyenne avec leurs boettes, 2 breteuls de fer, de 800 livres chacun, 7 pierriers avec leur boiste double, 45 balles de fer pour les espoirs, & 6 balles pour lesdits breteuls, 40 livres de pouldre canon, 30 livres de meche, 14 mousquets, un mousquet Croc, 2 grandes arquebuses rouet de 6 7 pieds, 2 autres meche de mesme longueur, 10 hallebardes, 12 piques, 5 6 milliers de plomb 50 corcelets sans brasarts, avec leurs bourguinotes, 2 armes de 246/1230 gensdarmes l'espreuve du pistolet, deux petarts de fonte verte, une vieille tente de guerre & plusieurs ustancilles de mesnage & outils des ouvriers qui estoient en cedit lieu de Qubec, ou commandait le sieur de Champlain en l'absence de Monsieur le Cardinal de Richelieu pour le service du Roy de France & de Navarre. Faict au Fort de Qubec ce 21 de Juillet 1629. sign Louys Kertk[749]._ [Note 749: On peut comparer ce certificat de Louis Kertk une pice qui a pour titre _Declaration du Sr Champlain soubs serment des armes, munitions & autres utensiles laisses au fort de Kebeck lors de la rendition, qui doyvent selon le Traict estre restitues_ (State Paper Office, Colonial Papers, vol. VI). Les deux documents sont d'accord pour le fond; seulement Champlain donne le dtail des outils et ustensiles: Deux grands pieds fourchus de fonte pesant 80 lbs. une forge de Mareschal avec les appartenances. Toutes sortes de provisions pour la Cuisine. Tous Outils pour un Charpentier. Tous outils de fer propres pour un moulin vent. Un moulin bras pour moudre le bled, & une Cloche de fonte.] Ils se saisirent aussi de plusieurs commoditez appartenant aux Reverends Peres Jesuites & Recollets desquelles choses ne voulurent donner de mmoire, disant, s'il faut rendre (ce que je ne croy pas) il ne perdra rien, cela ne vaut pas la peine de l'escrire ny en faire recherche. Pour les vivres que nous trouvons il ne s'en gastera ny encre ny papier, dont nous n'en tommes pas faschez, vous aymant mieux assister des nostres. Nous vous en remercions bien fort, luy dis-je, il n'y a sinon que vous les faites payer bien chrement sans pouvoir avoir moyen de les disputer. Le l'endemain[750] il fit planter l'enseigne Angloise sur un des bastions, fist battre la quesse, assembler ses soldats, qu'il met en ordre sur les ramparts, faisant tirer le canon des vaisseaux, & quelques 5 espoirs de fonte qui estoient au fort, & deux petits breteuls qui estoient l'habitation, & quelques 247/1231 boites de fer, aprs il fit jouer toute l'escoupeterie de ses soldats, le tout en signe de resjouyssance. [Note 750: Le 22 de juillet, qui tait un dimanche. Le dimanche matin, dit Sagard, les Anglois poserent les armes d'Angleterre l'habitation & au fort avec le plus de solemnit qui leur fut possible, ayans au pralable ost celles de France. (Hist. du Canada, p. 997.)] Le jour suivant il fut la maison des Peres Jesuites, lesquels luy monstrerent des livres & tableaux & quelques ornements d'Eglise, en luy offrant s'il vouloit quelques-uns de ces livres & tableaux. Il en prit ce qu'il voulut de ceux qui luy semblerent les plus beaux, comme trois quatre tableaux, le Ministre Anglois eut aussi quelques livres qu'il demanda aux Peres, aprs veu la maison & tout le desert qui estoit fort beau, il fut veoir les Pres Recollets, de l s'en retourna l'habitation. La nuict ensuivant ledit Baillif prit audit Sous-Commis Corneille cent livres en or & argent, avec une tasse d'argent, quelque bas de soye & autres bagatelles qui estoient dans sa caisse, ayant est aussi soubonn d'avoir pris dans la Chapelle un Calice d'argent dor valant 100 livres & plus, de laquelle chose l'on fit plainte audit Louys Quer qui en fit quelque perquisition, mais nul n'avoua ce sacrilege detestable devant Dieu & les hommes. Ce Baillif accoustum renier & blasphemer le nom de Dieu tout propos en disoit assez pour se rendre innocent: mais comme il est sans foy ny loy, bien qu'il se dite Catholique comme sont les trois autres, qui ne se soucioient de manger de la chair ny Vendredy ny Samedy pour penser favoriser les Anglois, qui au contraire les en blasmoient, & faisoient plusieurs autres choses licentieuses & blasmables, je luy remonstrois assez les deffauts & les reproches qu'un jour il recevroit, desquelles choses il ne se soucioit pas beaucoup, pour l'esperance qu'il avoit de jamais 248/1232 ne retourner en France. Toutes les meschancetez qu'il pouvoit faire aux Franois il leur faisoit: On recevoit toute sorte de courtoisie des Anglois, mais de ce malheureux tout mal. Je le laisseray pour ce qu'il vaut, attendant qu'un jour Dieu le chastie de ses jurements, blasphemes & impietez. Depuis que les Anglois eurent pris possession de Qubec, les jours me sembloient des mois, ce qui me donna subject de prier ledit Louys Quer me permettre m'en aller Tadoussac, o j'attendrois le depart des vaisseaux, passant mon temps avec le Gnral qui y estoit, ce qu'il m'accorda, puis que ma volont n'estoit de demeurer davantage. J'accommoday ledit Louys Quer de quelques commoditez d'emmeublement pour sa chambre qu'il me demanda: & pour le reste de mes commoditez, je les embarquay avec ledit Thomas Quer dans le Flibot avec mes deux petites Sauvagesses. Dupont demeura avec la pluspart de nos compagnons, comme firent aussi tous les Peres, attendant de s'en retourner au second voyage. Lesdits Anglois s'estant ainsi saisis du pas, la veufve Hbert & son gendre ne pensant pas moins qu' s'en retourner, se saisissant de leurs maisons & de leurs terres qui estoient ensemences, ayant apparence d'une trs belle rcolte, comme aussi les terres desdits Peres, ce qu'ils ne firent, au contraire luy offrant toute assistance, que s'il vouloit demeurer en sa maison qu'il le pouvoit faire aussi librement comme il avoit fait avec les Franois, luy permettant de faire 249/1233 cueillette de tous ses grains, en disposant comme il adviseroit bon estre, que pour le surplus de ce qui luy resteroit de ses grains, qu'il le pourroit traiter avec les sauvages, & l'anne suivante au temps que les vaisseaux retourneroient s'il ne se treuvoit bien, il seroit en son option de demeurer ou s'en retourner, luy faisant valloir chaque castor marchand, quatre livres, qui luy seroient livrs Londre. Tout cecy luy estoit grand advantage & plus qu'il ne pouvoit esperer: mais comme Louis Quer estoit courtois, tenant tousjours du naturel Franois, & d'aymer la nation, bien que fils d'un Escossois[751] qui s'estoit mari Dieppe, il desiroit obliger en tant qu'il pouvoit ces familles & autres Franois demeurer, aymant mieux leur conversation & entretien que celle des Anglois, laquelle son humeur monstroit rpugner. [Note 751: Gervais Kertk. (State Paper Office, Colonial Papers, vol. VI, n. 15.--Voir Pices justificatives, n. XVIII.)] Ces pauvres familles voyant la condition qu'on leur offroit de s'en retourner en France, aprs avoir employ quinze seize ans de leur travail, pour tascher s'oster de l'incommodit & necessit qu'ils souffriroient sans doute en France, & estans chargez de femmes & enfans[752], ils se verroient contrains de 250/1234 mandier leur pain, chose la vrit bien rude & considerable ceux qui se mettront en leur place. Ainsi se trouvoient-ils bien empeschez de ce qu'ils devoient faire, d'autant qu'ils se voyoient privez de l'exercice de la Religion, n'y ayant plus de Prestres: ils m'en demanderent mon advis plus par bienseance mon opinion, que pour volont qu'ils eussent suivre ce que je leur eusse conseill, nantmoins jugeant l'avantage que l'Anglois leur faisoit, & la libert qu'il leur donnoit de s'en retourner en France, je pensay leur donner un conseil qui ne leur eust point est ruineux, leur remonstrant que la chose la plus chatouilleuse & de grand poix estoit l'exercice de nostre Religion, qu'ils ne pouvoyent jamais esperer si les Anglois estoient tousjours en ces lieux, & par consequent priv de la Confession & des Saincts Sacrements qui pouvoient mettre leurs mes en repos pour un jamais, si ils leur estoient administrez, ce qu'ils ne pouvoient esperer si les Franois ne reprenoient la possession de ces lieux, ce que je me promettois moyennant la grce de Dieu, que pour cette anne si j'estois en leur place je ferois la cueillette de mes grains, & en traitter le 251/1235 plus qu'il me seroit possible avec les Sauvages, & les vaisseaux Franois revenant prendre possession, leur donner sa pelleterie & en tirer l'argent qu'il leur avoit promis, & leur abandonner vos terres, puis vous en revenir en leurs vaisseaux, car il faut avoir plus de soin de l'me que du corps, & ayant de l'argent en France vous pourrez vous tirer hors des necessitez. Ils me remercirent du conseil que je leur donnay, qu'ils le suivroient, esperant nantmoins nous revoir la prochaine anne avec l'aide de Dieu. [Note 752: Que l'on rapproche ce que dit l'auteur en cet endroit, de ce qu'il rapporte ci-dessus, p. 174, 202, 204-6; que l'on veuille bien aussi se rappeler les observations que nous y avons faites sur les familles auxquelles Champlain fait allusion dans ces diffrents passages, et l'on demeurera convaincu qu'il resta Qubec avec les Anglais beaucoup plus de personnes que ne prtend l'auteur de _l'Histoire de la Colonie franaise en Canada_ Il ne resta, dit-il, d'autres franais Qubec, que la famille de la veuve Hbert et celle de Couillard son gendre, ainsi que deux individus que les Anglais ramenrent en Europe l'anne suivante. (Tome I, p. 249.) Le texte de Champlain aurait d suffire lui seul pour engager l'auteur dont nous parlons ne point hasarder un pareil avanc. Ici en particulier, il est fait mention de _plusieurs_ familles charges de femmes et enfants; par consquent, outre celle de Couillard, il y en avait au moins une autre qui tait pareillement charge d'enfants. Or ce n'tait point celle de Madame Hbert. Donc la famille d'Abraham Martin tait du nombre de celles auxquelles Champlain conseilla de rester avec les Anglais en attendant mieux. C'est ce que prouvent du reste plusieurs documents, entre autres les Registres de Notre-Dame de Qubec. Mais il y a plus: outre ces trois familles, qui renfermaient quinze personnes, il y en avait encore au moins deux autres. D'abord, Pierre Des Portes tait Qubec en 1629, puisque sa femme, Franoise Langlois, fut marraine de Louis Couillard le 18 mai de cette mme anne; et il avait avec lui sa fille Hlne, qu'il maria quelques annes plus tard Guillaume Hbert, et qui tait ne Qubec (Traict de mariage de Nol Morin & d'Hl. Desportes, greffe de Piraube). Enfin, Nicolas Pivert, revenu en 1628 du cap Tourmente, avec sa femme Marguerite Le Sage et sa petite nice (ci-dessus, p. 171, note 3), ne pouvaient pas tre retourns en France, puisqu'il n'tait point venu de vaisseaux. Ces cinq familles runies, sans compter les domestiques qu'elles pouvaient avoir, faisaient en tout vingt-et-une personnes. Il resta donc avec les Anglais au moins le quart de la population franaise, et encore faut-il remarquer que c'tait la partie stable, et comme le germe fcond des meilleure familles qui se soient dveloppes en Canada.] _Combat des Franois avec les Anglais. L'autheur est pris en combattant. On le fait parler au sieur Emery. Voyage des Franois Tadoussac. Le beau-frere de l'Autheur luy compte son voyage. Emery taschoit regaigner Qubec._ CHAPITRE IV. LE 24 dudit mois[753] nous levasmes les ancres & mismes la voile, ce jour fusmes mouiller l'ancre au bord de l'Est Nordouest de l'isle d'Orlans, le l'endemain mismes sous voile & le travers de la Malle-baye, 25 lieues de Qubec l'on aperceut un vaisseau du cost du Nort qui mettoit soubs voille, lequel taschoit d'aller vers l'eau pour gaigner le vent & faire retraitte s'il pouvoit, il fut trouv appartenir audit sieur de Can, o son cousin[754] Emery commandoit, qui venoit Qubec pour prendre les castors qui y estoient, & traiter quelque 252/1236 marchandise qu'il avoit, & autres commoditez luy appartenant, d'autant que l'Anglois savoit qu'il estoit en la riviere, comme il sera dit cy-aprs. [Note 753: Le 24 juillet.] [Note 754: Plus haut, p. 10 et 83, il est appel son neveu.] Ledit Thomas commanda d'approcher le plus prs que l'on pourroit du vaisseau dudit Emery pour le saluer de quelques canonades[755] qui luy furent aussi tost respondus par autres coups de meilleure amonition, s'entretirent quelque temps environ 30 coups, l'un qui fut tir du vaisseau dudit Emery emporta la teste d'un des bons mariniers dudit Thomas Quer, Emery fist quelque bordes pour tascher de gaigner le vent pour se sauver, mais Thomas desirant en venir aux mains & l'aborder, Thomas me dist; Monsieur vous savez l'ordre de la mer, qui ne permet ceux d'un contraire party estre libre sur le Tillac, c'est pourquoy vous ne treuverez estrange que vous & vos compagnons descendiez sous le Tillac, o estant fist fermer les paneaux & les clouer sur nous, faisant mettre ses matelots & soldats en ordre pour combattre l'abordage qui fut faite assez mal propos, entre le mas de Van[756] & le beau Pr dudit vaisseau d'Emery, lequel de son cost faisoit son devoir de se tenir prest pour se deffendre l'abordage: chacun fait ce qu'il peut pour vaincre & terracer son ennemy: ce fut alors qu'on vint aux coups de pierre & balles de canon, & autres choses qu'ils pouvoient attrapper se jettant d'un bord 253/1237 l'autre, car les uns ny les autres ne pouvoient entrer dedans leurs vaisseaux que par le beaupr du vaisseau du dit Thomas Quer, cause que le vaisseau (comme j'ay dit) avoit abord debout, & une pate de l'ancre de celuy de Thomas Quer s'estoit attache & cramponne au vaisseau d'Emery, ensorte qu'ils ne se pouvoient desaborder: & un homme arm d'un bord autre pouvoit facillement empescher d'entrer: ce pendant que les gens de Thomas Quer estoient ainsi mal menez, une partie se jetta au fond du vaisseau que ledit Capitaine faisoit monter coups de plat d'espe, mais c'est une mauvaise chose quand la peur saisit les courages, le Chef mesme ne savoit pas bien o il en estoit, car peu l'accompagnoient au combat, il y eust quelque rumeur en ce combat dans le vaisseau d'Emery de Caen, qui par un courage lasche cria assez hautement _Cartier, Cartier_, ce qui fut entendu par Thomas Quer, qui aussi tost ne voulut perdre temps, & releva cette parolle, leur promettant toute courtoisie, autant dit il, qu'au sieur de Champlain que nous avons icy, & prenez garde de conserver vos vies. Pendant tout ce combat les deux pataches approchoient qui eussent malmen ledit Emery, qui ne pouvoit se desaborder, voyant l'inconvenient qu'il pouvoit encourir, ayant des gens en son bord qui n'avoient envie de bien faire, il demanda me voir: pendant ce temps le combat cessa d'une part & d'autre, & vint on aussi tost avec une pinse ouvrir les paneaux, l'on m'enleve promptement pour aller parler audit Emery de Caen: 254/1238 ledit Thomas Quer qui son visage & contenance tesmoignoit n'estre pas bien en seuret de sa personne, & disoit, Asseurez vous (me dit il) que si l'on tire du vaisseau que vous mourrez, dites leur qu'ils se rendent, je leur feray pareil traitement qu' vostre personne, autrement ils ne peuvent viter leurs ruyne, si les deux pataches arrivent plustost que la composition soit faite: Je luy dis, Monsieur de me faire mourir en l'estat que je fuis, il vous seroit trs facile estant en vostre puissance, vous n'y auriez pas d'honneur, en drogeant ce que m'avez promis, & vostre frre le Capitaine Louys Quer aussi, de plus je ne puis commander ces personnes l, & ne peux empescher qu'ils ne fassent leur devoir, en se maintenant & dfendant comme gens de bien, vous les devez louer plustost que les blasmer, vous savez qui a un prisonnier l'on luy fait dire ce que l'on veut, & par consequent ledit Emery ne doit s'arrester ce que je luy pourrois persuader: Je vous prie donc, dit-il, de les asseurer dire aux qu'ils auront toute sorte de bon traitement s'ils se veulent rendre, ce que je fis, parlant audit Emery de Caen qui estoit sur le bord de son vaisseau, lequel demanda de rechef parole dudit Thomas Quer, qui promet leur faire la mesme composition qu'il m'avoit faite: Ils mettent les armes bas, les deux pataches arrivent aussi tost, ausquelles ledit Thomas Quer fait defences d'offencer les nostres, qui sans doute les eussent ruynez, & sans icelles le vaisseau Anglois eust est enlev: ledit Emery ayant l'advantage, se rendant maistre du vaisseau Anglois avec le sien, moy & autres Franois qui estoyent dedans, les Anglois 255/1239 eussent apport du renfort, & desmeslant les vaisseaux du grapin qui y tenoit, l'on eust peu prendre leurs deux pataches. L'accord fait tant d'un cost que d'autre, Lepinay[757] Lieutenant dudit Emery de Caen, entra dans le vaisseau, & aprs ledit Emery, qui vinrent faire la reverence Thomas Quer, ledit de Caen me dit, qu'il venoit pour me secourir, que son cousin[758] de Caen luy avoit donn lettre pour m'apporter, par laquelle il mandoit qu'il m'envoyoit des vivres pour trois mois, attendant plus grand secours du sieur Chevallier de Rasilly qui devoit arriver en bref, neantmoins il croyoit que la paix estoit faite entre la France & l'Angleterre. [Note 755: Ce rcit de Champlain, qui tait tmoin oculaire peut servir rectifier la dposition que fit, devant le juge Henry Martin, le gnral David Kertk (Pices justificatives, n. XVIII), Ce dernier tait Tadoussac pendant que le combat se livrait, vers la Malbaie, entre son frre Thomas et le sieur meric de Caen.] [Note 756: Mt d'avant ou de misaine.] [Note 757: Jacques Cognard (ou Couillard), sieur de l'Espinay. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI.)] [Note 758: _Conf_. ci-dessus, p. 10, 83 et 247.] L'excution faite, nous nous en allasmes la rade Tadoussac treuver le Gnral Kertk, o ledit Emery auparavant avoit pens aller, perdre[759] par une disgrace qui luy survint le travers de Tadoussac, comme il sera dit en son lieu, estans arrivez la rade du moulin Baud, o estoient encore les Anglois, ledit Gnral nous fit bonne rception, bien aise de ceste prise: aussi y vismes nous ce bon traistre & rebelle Jacques Michel, qui avoit conduit les Anglois ds la premire & seconde fois: il estoit Contre-Admiral de cette flotte, compose de cinq grands vaisseaux de trois quatre cens tonneaux, tres bien amunitionnez de canons, poudres, balles, & artifices feu: la vrit, hors les Officiers, le reste n'estoit pas grande chose, il y avoit en chacun prs de six vingts hommes, aussi 256/1240 j'y vis mon beau-frere Boul, qui avoit est pris depuis qu'il estoit party de Qubec, lequel me fit le discours de ce qui se passa en son voyage depuis son dpartement, qui fut tel qui s'ensuit. [Note 759: S'aller perdre.] Il me dit que partant de Qubec avec les incommoditez qu'ils avoient receues allant Gaspey, ils rencontrrent Emery, estant fort resjouis d'une si heureuse rencontre, il leur donna de quoy se rafraischir luy ayant dit que son cousin de Caen l'envoyoit tant pour qurir les castors, qu'autres commoditez s'il en restoit & apporter au Fort des vivres pour trois mois, attendant le secours de Monsieur de Rasilly qui estoit prest faire voile, quand il partit de la Rochelle, & que sans l'arrest que Joubert luy fit de la part de la compagnie, il eust arriv un mois plustost Qubec, & n'avoit peu faire autrement pour le mauvais temps qui l'avoit contrari la mer, qui le contraignit relascher la Rochelle, pour faire quelque radoub en son vaisseau qui estoit du port de 70 tonneaux: croyant que la paix esstoit faite entre l'Angleterre & la France, d'autant qu'il avoit veu quelque lettres entre les mains de monsieur de la Tuillerie la Rochelle, o on l'asseuroit d'icelle, mesme que l'on ne donnoit plus de cong pour faire la guerre l'Anglois: joint aussi que le Capitaine Daniel venoit en la Compagnie du sieur Chevallier de Rasilly, Joubert devoit venir devant & quelques deux autres barques, l'une appartenant aux Peres Jesuites, ou estoient les Reverends PP. Allemand & Noyrot[760], qui venoient pour secourir leurs 257/1241 Peres Qubec, croyant que ces vaisseaux pourroient estre dans la riviere, s'ils avoient vent favorable, ledit Emery de Caen demanda s'il ne savoit point qu'il y fut entr des vaisseaux dans la riviere, il luy dit que non, ce qui donna courage audit Emery, pensant arriver des premiers Qubec, pour emporter promptement ses peleteries, & traiter quelque peu de marchandises & vivres qu'il avoit, premier que ledit Daniel & Joubert arrivassent, il prit les cinq cens castors qui estoient en la barque qu'il mit en la sienne. [Note 760: Les PP. Charles Lalemant et Philibert Noirot.] Aprs tous ces discours passez, & que je luy eu represent la necessit en laquelle nous avions est laissez, il se dlibre de monter au plustost: moy fort resjouy desirant estre des premiers vous donner ce bon advis de ce secours si favorable en une telle necessit, je dis audit Emery qu'il estoit propos que j'allasse devant avec la chalouppe, pour afin que s'il y avoit du calme, au moins qu'il nous donneroit ce contentement que de nous apporter les nouvelles, que pour cet effect il luy demanda de changer son esquippage de matelots pour faire diligence, d'autant que les siens estoient foibles & dbiles, qu'ils ne pourroient nager comme les tiens qui estoient frais, & aussi donner quelque baril de poudre pour nous secourir, ce qu'il refusa, disant, qu'il ne desiroit se defaire de ses hommes ny de sa poudre, leur donnant seulement un peu de biscuit: que pour la petite barque o il estoit all, il l'avoit laisse gouverner & commander Desdames, lequel devoit suivre ledit Emery de Caen: Je partis tout ainsi, avec 258/1242 la chalouppe & mes matelots harassez de necessit & travail: le desir que nous avions de vous donner des nouvelles, nous donnoit de tant plus de courage. Au bout de quatre ou cinq jours aprs avoir quitt ledit Emery, nous apperceusmes quelque vaisseau vers l'eau, desirant l'aller recognoistre, pensant que ce fut celuy dudit Daniel, selon que l'on nous l'avoit represent, mais comme nous eusmes recogneu que ce n'estoit point luy, ains un vaisseau Anglois, nous resolusmes de gagner la terre, pour nous sauver, le vaisseau Anglois (o estoit ledit Thomas Quer) appercevant que nous faisions retraite nous tire un coup de canon, & aussi tost esquippe une autre chalouppe avec double esquippage, pour lasser les nostres qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour se sauver: en ceste occasion l'esquippage frais dudit Emery eust peu servir, nos matelots n'en pouvant plus, pour estre foibles & dbiles du travail: nous fusmes attaints par les Anglois qui nous pillrent & ravagerent tout ce que nous avions, on nous emmene audit Thomas Quer qui nous reoit assez courtoisement, il me mena son frre le Gnral, qui me fait trs bonne rception & nous mena Tadoussac avec luy, le luy fis entendre comme ledit Emery de Caen luy avoit[761] dit asseurement que la paix estoit faite, l'ayant sceu de personnes dignes de foy au partir de la Rochelle. A il les articles, me dit le gnral, Non, Ce sont contes faits plaisir, il s'informe de l'estat auquel vous estiez Qubec, je luy en disois bien plus qu'il n'y en avoit ce qu'ils pouvoient croire, mais quelques matelots pris luy 259/1243 disoient que vous estiez bien mal si n'aviez du secours, les Sauvages qui croyoient qu' ce changement tout leur seroit donn de la part des Anglois, luy dirent le miserable estat auquel vous estiez rduits. Nous arrivons au moulin Baud o ils mouillent l'ancre, & aussi tost ils arment le Flibot & deux pataches, pour promptement faire monter Qubec, ils avoient avec eux des hommes Anglois, qui avoient est l'anne prcdente au Cap de Tourmente quand il fut brusl. Les Sauvages de Tadoussac s'offrant de les conduire, leur disant, qu'ils savoient mieux le chemin que les Franois, la verit qu'ils ne mentent pas, car il n'y a endroits ny roches qu'ils ne cognoissent par exprience, que nous n'avons si exacte, neantmoins ils ne laisserent d'emmener de nos matelots, puisque la fortune leur avoit est si favorable, leurs affaires ayant est preveues ds l'Angleterre par le Conseil, que ledit Jacques Michel leur avoit donn, qui ne se pouvant asseurer avoir en leur puissance des matelots qui estoient en la chalouppe qui prirent par cas fortuit: mais l'occasion se presenta de laquelle ils se servirent, pour ayder conduire leur Flibot & patache. C'est une disgression que je faits sur ce que aucuns ne pensent reparer leur faute, quand les choses ne russissent leur souhait, & faut tousjours qu'il y aye un si, ce qui n'estoit point en ceste affaire: sur ce qu'aucuns ont dit, que si l'Anglois n'eust pris la chalouppe il n'eust mont Qubec si promptement qu'ils firent: ce sont contes faits plaisir des personnes qui ne savent comme ceste 260/1244 affaire s'est passe, & ne savent comment couvrir leur faute, sinon en blasmant autruy, chose de mauvaise grce, car ils avoient emmen le Flibot & les deux pataches, avec les hommes qui avoient est audit Cap de Tourmente, comme j'ay dit cy dessus, dessein qu'aussi tost arrivez au moulin Baud de les faire monter Qubec, craignant que si leur eust fallu monter des barques Tadoussac, que pendant ce travail une moyenne barque eut pass & donn secours l'habitation, leur dessein par ce moyen rompu: & quand mesme, comme dit est, qu'ils n'eurent eu que des Sauvages du pas pour pilotes, qui eussent aussi bien pilotez comme ils l'avoient fait ds l'anne passe audit Cap de Tourmente, avec la plus grande barque que nous eussions Tadoussac. [Note 761: M'avoit.] Revenons audit Emery, lequel aprs que Boull fut party avec sa chalouppe, il leve l'ancre & met sous voiles pour gagner Qubec au plustost, sans savoir aucunes nouvelles de l'Anglois, celles que luy dirent lesdits Desdames & Foucher, qui estoient en la petite barque de Boull qu'ils avoient veu un canau, o il y avoit des Sauvages avec de la marchandise Angloise, qu'ils avoient traitez avec eux, c'est ce que dit ledit Desdames, que de cet advis ledit Emery n'en fait conte, neantmoins cela luy devoit faire penser & s'asseurer mieux qu'il ne fit, pour la consideration de son vaisseau, & ne tomber aux accidens comme il fit, car estant sur le travers de Leschemin[762] il fut pris d'un temps de brune que l'on voyoit fort peu, il passa devant 261/1245 les Anglois, qui estoient la Ralde du moullin Baud, la porte presque du canon, sans estre apperceus d'une part ny d'autre: pensant doubler la pointe aux allouettes, ils eschouent sur l'islet rouge[763] comme le travers de Tadoussac o se voyant pensant estre perdus ils font une piperie pour se sauver terre, voicy que la brune s'abaisse o ils virent les Anglois, font tirer quelques coups de canons, pour leur demander secours, & les aller sauver du naufrage o ils pensoient se voir, ledit Jacques Michel dit au Gnral, envoyez secourir ce vaisseau qui s'en va perdre, ou pour le moins les hommes, ils tirent leur canon pour vous en advertir, vous en aurez bon march, le Gnral n'en voulut rien faire, disant, il les faut laisser, & attendre un peu ils ne nous pourrons fuir, Ils sont bien despourveus de consideration de venir passer nostre veue, ayant vaisseaux devant & derrire eux: sans la brune il n'eut est si avant, & ainsi le laissa l, & donna grande faute audit Quer de n'y envoyer des chalouppes aussi tost qu'ils ouyrent tirer leur canon, & n'eurent perdu trois de leurs hommes, comme ils firent depuis en se battant avec ledit Emery, la mare commenant monter sous le vaisseau fit que peu peu il vint flotter sans estre que fort peu endommag, ils prennent courage & se r'enbarquent, lainent leur piperie, se mettent vers l'eau, vont mouiller l'ancre au prs du Chafaut au Basque, deux lieues de Tadoussac, o ils furent quelque temps: ils virent une chalouppe Angloise qui venoit de Qubec, & alloit treuver le Gnral pour luy porter nouvelle de la 262/1246 prise du fort, sur laquelle ledit Emery fit tirer un coup de canon: voulant mouiller l'ancre le pert[764] met la voile, & va mouiller proche de la Malle baye, o il vint quelques canaux de Sauvages qui luy dirent que Qubec estoit rendu, ce qu'il ne voulust croire, & pour ce sujet envoya un canau de Sauvages avec deux Franois pour en savoir la vrit, (qui n'estoit que trop vray,) qu'ils eussent faire le plus de diligence qu'ils pourroient, ils leur falloit faire vingt lieues, & autant pour le retour, c'estoit perdre un grand temps, ayant peu viter la prise des Anglois. Ces deux hommes promirent faire ce qu'ils pourroient, l'un appell le Cocq Charpentier, & l'autre Froidemouche, qui avoient est en la barque de Boull: ces deux personnages estoient ignorans & mal propres telles affaires, veu que les plus discrets n'y sont pas trop bons. Ces deux advanturiers se mettent en chemin, vont au Cap de Tourmente, s'amusent chasser (c'estoit bien le temps) la nuict arrivez Qubec ils ne voyoient point les vaisseaux Anglois, qui estoient desja partis pour retourner Tadoussac, ils s'approchent des cabanes des sauvages, qui leur dirent que les Anglois estoient au fort & l'habitation: les vaisseaux partis, & qu'ils estoient dedans. Toutes ces nouvelles suffisoient pour s'en retourner promptement treuver ledit 263/1247 Emery, & quelque diligence qu'ils eussent fait, ils eussent treuv le vaisseau pris des Anglois, mais au contraire ils vont passer contre le fort, entendent les sentinelles de l'ennemy, ils ne se contentent de se retirer, ils vont la maison de la veufve Hbert ou de son gendre, les voyant leur demandent ce qu'ils estoient venu faire. Nous venons, dirent ils de la part du sieur Emery voir si l'habitation estoit prise: hlas, leur dirent ils, que vous estes simples & peu advisez, ne le voyez vous pas bien, falloit il venir icy pour vous faire prendre, que dira-on, sachant par les Sauvages que vous estes venus icy, & que je ne le dise, il y va de ma vie & de toute la ruyne de ma famille, il faut que par necessit si je me veux conserver, je dise que vous estes venus pour voir si le sieur de Champlain estoit icy, & comme tout alloit: allons treuver le Capitaine Louis, il est galand homme, il ne vous fera point de tort, ce qu'ils firent, lequel leur usa de quelques paroles & menaces fascheuses, les retenans pour les faire travailler. [Note 762: L'Escoumin, ou les Escoumins.] [Note 763: L'le Rouge.] [Note 764: Le texte est ici conforme celui de l'dition originale. Il parat bien vident que l'imprimeur n'a pas compris le manuscrit de l'auteur. Voici la version qui nous parat la plus vraisemblable: Voulant mouiller l'ancre autre part, met la voile & va mouiller proche de la Malle baye. Le mot autre tait peut-tre en abrviation dans la copie. Nous ne croyons pas qu'on puisse trouver ce passage un autre sens plus raisonnable. meric de Caen tait dj mouill auprs du Chafaut au Basque; mais il ne pouvait rester l la vue de l'ennemi, surtout aprs avoir ainsi salu la chaloupe anglaise: il fallait donc aller mouiller ailleurs.] Cependant la petite barque o estoit Desdames suivoit ledit Emery de Can, mais ils s'arresterent une petite riviere pour prendre de l'eau, o ils furent deux jours cause du mauvais temps. Sortant de l ils furent jusques au Bic, quinze lieues de Tadoussac, sachant au vray par les Sauvages la prise de Qubec, & que ledit de Caen ne pouvoit viter qu'il ne fust pris pour s'estre trop hasard, ils ne furent point incrdules, ils se dlibrrent de s'en retourner chercher passage le long des costes, o estant vers Gaspey rencontrrent Joubert avec sa 264/1248 barque qui nous venoit secourir, mais trop tard, & leur dist, qu'il avoit est poursuivy des Anglois proche de Miscou, il leur dist aussi que le Capitaine Daniel estoit party pour mesme effect, & une autre barque pour les Peres Jesuites, o estoient les Reverends Pres l'Alleman & Norot. Il s'embarque avec ledit Joubert, & s'en retourne en France sans faire plus grands progrez, sinon que s'aller perdre la coste de Bretagne prs Benodet proche de Quinpercorentin, qui pensant au commencement que ce fussent quelques pirates, furent dtenus jusques ce qu'ils sceurent la vrit, & l ledit Joubert despendit plus qu'il n'avoit sauv de son naufrage. Voicy un defaut en ce voyage, de ne partir suivant l'ordre qui avoit est donn par les sieurs Directeurs de Paris, de partir de droitte route de Dieppe pour la Nouvelle France. Au lieu de ce faire, les vaisseaux vont attendre le sieur Chevalier de Rasilly, & ainsi laisserent perdre la saison, que s'ils fussent partis au 15 ou la fin de Mars, & que ledit Capitaine Daniel partant de bonne heure, comme dit est, il fust arriv Qubec le 20 ou la fin de May pour le plus tard, prs de deux mois premier que les Anglois, en nous secourant ils eussent jouy des traites, ce qui ne fut effectu pour le retardement. Les Directeurs de Bordeaux manqurent aussi, & empescherent les pataches de partir si promptement qu'elles eussent peu faire, & ledit sieur Chevalier de Rasilly n'eust laisse d'aller combattre les Anglois, que si cela eust est, l'ennemy eust 265/1249 est vaincu, & l'habitation recouverte. Mais le traitt de paix qui se fist entre le Roy de France & le Roy d'Angleterre empescha d'effectuer la commission qu'il avoit, qui fut change pour le voyage de Maroc o il fut, qui ne servit pas beaucoup, & par ainsi ceste Socit receut de grandes pertes en la despense qu'ils firent encore ceste anne, pensant que les vaisseaux du Roy devoient faire le voyage, sur les nouvelles certaines que l'on avoit que les Anglois estoient partis de Londres pour aller prendre Qubec. Voyl les effects de ces voyages, autant malheureux que mal entrepris. Retournons ce que nous fismes estant au moulin Baud, dans les vaisseaux de Quer, deux ou trois jours aprs nostre arrive, qui fut environ le premier d'Aoust, nous entrasmes dans le port de Tadoussac, o aussitost le Gnral fit charger le Flibot pour faire porter ce qui estoit de commoditez Qubec, fit monter[765] une barque Tadoussac de quelques 25 tonneaux qu'il avoit porte en fagots, o je vy Estienne Brusl truchement des Hurons, qui s'estoient mis au service de l'Anglois, & Marsolet, ausquels je fis une remonstrance touchant leur infidlit, tant envers le Roy qu' leur patrie, ils me dirent qu'ils avoient est pris par force, c'est ce qui n'est pas croyable, car en ces choses prendre un homme par force ce seroit plustost esperer deservice qu'une fidlit, leur disant, Vous dites qu'il vous ont donn chacun cent pistoles & quelque pratique, & leur ayant ainsi promis toute 266/1250 fidlit vous demeurez sans religion, mangeant chair Vendredy & Samedy, vous licentiant en des desbauches & libertinages desordonnes, souvenez-vous que Dieu vous punira si vous ne vous amendez, il n'y a parent ny amy qui ne vous dise le mesme, ce sont ceux qui accourront plustost faire faire vostre procez: que si vous saviez que ce que vous faites est desagreable Dieu & au monde, vous auriez horreur de vous mesme, encore vous qui avez est eslevez petits garons[766] en ces lieux, vendant maintenant ceux qui vous ont mis le pain la main: pensez vous estre prisez de cette nation? non, asseurez vous, car ils ne s'en servent que pour la necessit, en veillant tousjours sur vos actions, sachant que quand un autre vous offrira plus d'argent qu'ils ne font, vous les vendriez encore plustost que vostre nation, & ayant cognoissance du pas ils vous chasseront, car on se sert des perfides pour un temps, vous perdez vostre honneur, on vous monstrera au doigt de toutes parts, en quelque lieu que vous soyez: disant, Voil ceux qui ont trahy leur Roy & vendu leur patrie, & vaudroit mieux pour vous mourir que vivre de la faon au monde, car quelque chose qui arrive vous aurez tousjours un ver qui vous rongera la conscience, & en suitte plusieurs 267/1251 autres discours ce sujet: Ils me disoient, Nous savons trs bien que si l'on nous tenoit en France qu'on nous pendroit, nous sommes bien faschez de cela, mais la chose est faite, il faut boire le calice puisque nous y tommes, & nous resoudre de jamais ne retourner en France: l'on ne laissera pas de vivre, pauvres excusez, que si on vous attrappe vous qui estes sujets voyager, vous courez fortune d'estre pris & chastiez. [Note 765: C'est--dire, assembler les pices d'une barque qu'il avait apporte en fagots, ou dmonte.] [Note 766: S'il fallait prendre cette expression la lettre, Marsolet et Brl seraient venus en Canada ds 1603; puisque, d'aprs les Registres de N.-D. de Qubec, Marsolet, en 1603, tait dj g de seize ans; et tienne Brl parat avoir t peu prs du mme ge. Mais il semble qu'il faut tenir compte de l'indignation que soulevait dans l'esprit de l'auteur la mauvaise conduite de ces deux interprtes; surtout si l'on se rappelle ce qu'il dit ci-dessus, p. 244-5; qu'ils taient venus avec lui il y avait plus de quinze seize ans, c'est--dire, quelques annes avant 1613. En prenant un moyen terme entre ces deux donnes, qui ne sont videmment qu'approximatives, on peut affirmer avec assez de vraisemblance, que Marsolet et Brl taient dj employs, ds l'ge de 18 20 ans, dans les voyages de traite et de dcouverte l'poque de la fondation de Qubec, c'est--dire, vers 1608.] Je vis Louis le Sauvage[767] que les peres jesuistes avoient tant pris de peine instruire, & qui commenoit ce licentier en la vie des Anglois, bien qu'il disoit avoir une grande obligation ausdits Peres de ce qu'il savoit, estant en son coeur bon Catholique, & qu'un jour il esperoit le tesmoigner aux Franois si jamais ils revenoient en ces lieux: les Anglois le r'envoyerent en son pas avec son pre qui le vint voir, & ceux de sa nation qui en furent fort resjouis, ausquels il fit de grands discours de ce qu'il avoit veu tant en France qu'en Angleterre, Brusl truchement fut avec luy aux Hurons. [Note 767: Louis Amantacha, surnomm de Sainte-Foi, qu'il ne faut pas confondre avec celui dont il est fait mention ci-dessus, p. 137. Ce dernier, qui tait fils de Choumin, tait montagnais, et avait t instruit par les Pres Rcollets; tandis que celui dont parle ici l'auteur tait huron, et avait t, comme le remarque Champlain, instruit par les Pres Jsuites. Le jeune Amantacha fut envoy en France ds 1626. Voicy un petit Huron, dit le P. Charles Lalemant (Relat. 1626, p. 9), qui s'en va vous voir. Il est passionn de voir la France. Il nous affectionne grandement, & fait paroistre un grand desir d'estre instruict. Neantmoins le pre & le capitaine veulent le revoir l'an prochain, nous asseurant que s'il en est content, il le nous donnera pour quelques annes. Plus tard, en 1633, Amantacha descendit Qubec, et vint voir les Pres Jsuites. Le P. le Jeune l'invita penser un peu sa conscience; ce qu'il fit de fort bon coeur, et depuis il ne cessa d'tre l'un des meilleurs soutiens des missionnaires. (Relat. des Js.)] 268/1252 _Voyage de Quer Gnral Anglois Qubec. Ce qu'il dit au sieur de Champlain. Mauvais dessein de Marsolet. Response de l'Autheur au Gnral Quer. Le Gnral refuse l'Autheur d'emmener en France deux filles Sauvagesses par luy instruites en la Foy._ CHAPITRE V. Le Gnral Quer se delibere d'aller voir Qubec dans une chalouppe qu'il fait esquipper, & emmena Jacques Michel & quelques autres siens Capitaines de ses vaisseaux, & mon beau-frre: pendant son absence nous passasmes le temps le mieux qu'il nous fut possible, attendant son retour. Pour ce qui estoit des Sauvages les uns monstroient estre resjouis de ce changement, les autres non, selon la diversit des humeurs qui croyent souvent que les choses nouvelles apportent plus grand bien, c'est o maintes fois le monde se trompe: comme ces peuples pensoient recevoir plus de courtoisie de ces nouveaux Etrangers que de nous, ils treuverent en peu de temps toutes autres choses qui ne s'estoient imaginez, nous regrettans. Le Gnral fut quelque dix douze tours son voyage, son retour fut salu de quelques canonades, me disant qu'il estoit content de ce qu'il avoit veu, que si cela leur demeuroit ils feroient bien d'autres fruicts que ce qu'on y avoit fait, tant aux peuplades qu'aux bastiments & commerces de ce qui se pourroit faire dans le pas, par le travail & induftrie de ceux que l'on y envoyeroit. 269/1253 Quelques jours aprs son arrive il festoya tous ses Capitaines, pour cet effect il fit dresser une tante terre environne de verdures, sur la fin du disner il me donna lire une lettre qui luy avoit est envoye de Qubec, escrite de Marsolet truchement, (mescognoissant des biens qu'il avoit receus des societez Franoises) ou il y avoit escrit ce qui s'ensuit. Monsieur, depuis nostre arrive[768] Qubec un canau de Sauvage est descendu des trois rivieres, pour vous donner advis qu'un conseil s'est tenu de tous les Chefs & principaux du pas assemblez pour dlibrer, savoir si Monsieur de Champlain doit emmener en France les deux petites filles qu'il a, ils ont resolu que puisque les Franois ne sont plus demeurans en ces lieux, de ne les laisser aller, & vous prient les retenir, & ne leur permettre qu'ils s'en retournent, d'autant que si vous ne l'empeschez le pays se perdra, & est craindre qu'il n'arrive quelque accident de mort aux hommes qui demeurent en ces lieux, c'est pourquoy que s'il en arrive mal, je me descharge de ce que je dois, vous en ferez selon vostre volont: mais si me croyez comme vostre serviteur, vous ne permettrez qu'elles passent plus outre, en les r'envoyant icy: c'est tout ce qui s'est pass depuis vostre partement, j'espre m'en retourner Tadoussac pour avoir l'honneur de prendre cong de vous, comme 270/1254 estant, Monsieur, Vostre humble & affectionn serviteur Marsolet. [Note 768: Ces mots donneraient entendre que Marsolet n'tait pas mont Qubec en mme temps que le gnral.] Ayant leu ceste lettre, je jugeay aussi tost que le galand avoit invent ceste malice pour faire retenir ces filles, desquelles il vouloit abuser, comme l'on croyoit & autres mauvais Franois semblables luy, l'une de ces filles appelle Esperance, avoit dit quelque jours auparavant, que Marsolet estant au vaisseau l'avoit sollicite de s'en aller avec luy, luy promettant plusieurs commoditez pour l'attirer, mais que jamais elle n'y avoit voulu condescendre, mesme qu'elle s'en estoit plainte des sauvages qui luy avoient dit, Sais tu pas bien qu'il ne vaut rien, & qu'il est en mauvaise rputation avec tous les Sauvages pour estre un menteur, ne l'escoute point, tu es bien, Monsieur de Champlain vous ayme comme ses filles, aussi dirent elles, Nous luy portons de l'affection, ce que n'estant nous n'aurions desir de le suivre en France, qui fut le sujet que j'en parlay au Gnral. Monsieur vous me faites faveur, que vostre courtoisie s'estende me montrer ceste lettre, que si l'affaire est ainsi qu'il l'escrit, j'aurois tort de vous faire une demande inciville, en vous demandant permission d'emmener ces filles que j'ayme comme si elles estoient miennes, vous me permettrez que je parle pour ces pauvres innocentes qui m'ont est donnes par les sauvages assemblez en Conseil, sans que je les aye demandez, mais au contraire comme forc avec le consentement 271/1255 des filles & des parents, telle condition que j'en disposerois ma volont, pour les instruire en nostre Foy, comme si c'estoient mes enfans, ce que j'ay fait depuis deux ans le tout pour l'amour de Dieu, o j'ay eu un grand soing les entretenir de tout ce qui leur estoit neceaire, les desirant retirer des mains du Diable, o elles retomberont si faut que les reteniez: je vous supplie que vostre charit soit elle envers ces pauvres filles de ne les violenter, & souvenez vous que Dieu ne vous sera point ingrat si vous faites quelque chose pour luy, il a des recompenses grandes, tant pour le Ciel que pour la terre. Au reste je say trs asseurment que Marsolet a forg en son esprit ce qu'il vous mande, n'ayant treuv autre moyen pour perdre ces filles, & jouir de sa desordonne volont s'il peut. Je say asseurement que les Sauvages estant au Conseil des trois rivieres, il ne fut parl aucunement de ces filles, ny de ce que Marsolet vous a escrit, mesme je say que lors qu'estiez Qubec vous vous informastes si les Sauvages n'estoient point faschez de ce qu'elles s'en alloient, que Gros Jean de Dieppe qui s'est donn vous, truchement des Algommequins, vous dit au contraire, qu'ils fussent faschez de ce que je les emmenois, qu'ils en estoient bien contents, que s'il y avoit du danger de les emmener allant dans le pays comme il alloit, il n'y eut pas est pour beaucoup de choses, & Coullart vous dit aussi, Monsieur nous avons autant d'interest que personne, cause de 272/1256 ma femme & de mes enfans, que s'il y avoit quelque risque je vous le dirois librement, au contraire les Sauvages m'ont dit qu'ils en estoient bien aise, qu'elles estoient bien donnes, tout cecy est un tesmoignage suffisant, auquel devez adjouster Foy, plus qu' ce que vous mande Marsolet, qui veut abuser de ces filles, les ayant mesmes sollicites s'en aller avec luy, qu'il leur donneroit des presens: l'ayant ainsi dit aux Sauvages, vous vous en pouvez informer s'il vous plaist. Mais recognoissant que tant plus je luy en parlois, & plus il se roidissoit, je le laissay l sans parler d'advantage, il se leve de table tout fasch comme il sembloit, ce qui ne dura gueres: nous ne laissasmes de passer le temps attendant un jour plu propre luy en parler, & rechercher les moyens pour l'inciter penser cela, j'employay ma supplication ledit Jacques Michel & Thomas Quer son frre, qui luy en parlrent, il demeura obstin, ce que sachant ces deux pauvres filles, furent si tristes & fasches qu'ils en perdoient le boire & le manger en pleurant amrement, ce qui me donnoit de la compassion, en me disant, Est il possible que ce mauvais Capitaine nous vueille empescher d'aller en France avec toy, que nous tenons comme nostre pre, & duquel nous avons receu tant de biens faits, jusqu' oster ce qui estoit pour ta vie, durant les necessitez pour nous le donner, & nous entretenir jusqu' present d'habits: nous avons un tel desplaisir en nostre coeur que nous ne le pouvons dire, n'y auroit il point moyen de nous cacher dans le vaisseau, ou si nous pouvions te 273/1257 suivre avec un canau nous le ferions, te priant de demander encore une fois ce mauvais homme qu'il nous laisse aller avec toy, ou nous mourrons de desplaisir, plustost que de retourner avec nos Sauvages, & si tu ne peux obtenir que nous allions en France, au moins faits en sorte que nous demeurions avec la femme de Coullart, nous la servirons elle & tous ses enfans de tout nostre pouvoir en ton absence, attendant l'anne venir, & sachant de tes nouvelles aussi tost nous prendrons un canau pour t'aller treuver Tadoussac, ainsi me disoient leurs petits sentiments: Je leur fis faire chacune un habit de quelques robes de chambre & manteau que j'avois, pour ne les envoyer mal accommodes tant elles me faisoient de compassion. Je faisois ce qu'il m'estoit possible pour sauver ces deux pauvres ames, je tasche de faire encore un effort, puisqu'il n'y avoit qu' contenter les Sauvages par present, quand mesme il iroit de beaucoup, je fais dire par Thomas Quer son frre le Gnral, qu'il y avoit un moyen de rendre les Sauvages satisfaits en leur faisant un present, & leur dire que puisqu'ils avoient donn ces filles qu'ils dnotent tenir leurs paroles, voyant qu'ils ne le faisoient pas, qu'ils n'auroient sujet de se fier en eux, de ce qu'il leur pourroient dire, que neantmoins il leur faisoit un present de la valleur de Mil livres, en marchandises telles qu'ils voudroient, pour des castors qui estoient son bord moy appartenants, dont il m'avoit donn sa promesse payable Londres, que je la mettrois entre les mains de son frre, & seroit le present tel qu'il 274/1258 voudroit comme venant de sa part, il me promit luy dire, comme il fit, mais le Gnral n'y voulut du tout entendre, ce que sachant ce fut moy de prendre patience. Un jour que je le vis en trs bonne humeur, & croyant que je pourrois tenter la fortune de luy parler encore une fois, ce que je fis: il me donne quelque esperance sur le retour de Marsolet. Les vaisseaux revenans de Qubec j'appris que ce truchement venoit, je le faits advertir de ce que je desirois faire pour contenter les Sauvages, sachant que c'estoit le moyen, & qu'en faisant des presents l'on pouvoit emmener ces filles: au contraire ce malheureux ennemy du progrs de Dieu, faisant voir sa meschancet descouvert, dit que si on en parloit aux Sauvages qu'ils refuseroient ce present pour cet effect: disant audit Quer que ces filles avoient est donnes de la bonne volont, sans esperance autre que de nostre amiti, ainsi eust est cognu pour menteur, d'avoir escrit au Gnral des choses quoy ils n'avoient jamais pens au lieu de pallier ceste affaire il luy dit[769] que c'estoit mal fait luy d'empescher ces filles d'estre baptises, & avoir cognoissance de Dieu, qu'il en respondroit devant la justice divine, qu'il print garde qu'il avoit encore assez de remdes s'il vouloit persuader au Gnral de donner quelque present aux Sauvages comme j'offrois; que pour ce qui estoit de sa personne je le recognoistrois en tout ce qu'il me seroit possible, que quelque jour il pourroit avoir affaire de ses amis, estant en l'estat o il estoit, que s'il desiroit retourner en France, je le 275/1259 servirois en tout ce qu'il me seroit possible: tout ce qu'il me dit fut, qu'il ne pouvoit rien faire de cela, que s'il arrivoit quelque accident aux Anglois par les Sauvages, ils remettroient toute la faute sur luy, & le voyant ainsi obstin je le laissay l. [Note 769: Je luy dis...] De l il va treuver le Gnral, luy remonstrant ce que je luy avois dit & offert, & ouy dire que je voulois faire des presens aux Sauvages pour empescher ces filles d'estre retenues, que d'assembler ces peuples esloignez, il n'y avoit nulle apparence, & leur offrir des presents il n'estoit point convenable, d'autant qu'ils croyroient que vous auriez peur de les irriter, & que cela leur donneroit plus d'asseurance d'entreprendre sur ses hommes, qu'il failloit qu'il empeschast que je n'emmenasse ces filles, qu'il luy avoit vou trop de services pour ne luy dire ce qu'il savoit pour le bien du pays, & son advantage, qu'il print garde ce qu'il feroit, s'en deschargeant, & que s'il arrivoit quelque disgrace pendant son absence, qu'on ne s'en prist pas luy, & qu'il valloit mieux tenir ces peuples en paix, que d'estre en hasard de tomber en quelques mauvais accidens: Voil ce qu'il dit avoir represent au Gnral, lequel se resolut de retenir ces filles, & ne me permettre les emmener. Thomas Quer me dit y avoir fait ce qu'il avoit peu, le voyant fort esloign de ce que je pouvois esperer touchant les presens, quoy il ne vouloit consentir, Marsolet l'en ayant desgoust, ce qu'ayant entendu je n'en parlay plus: mais je ne me peus empescher de parler Marsolet & luy dire le desplaisir 276/1260 signal qu'il me faisoit en cette affaire, d'avoir innov des choses toutes contraires la vrit, & fait dire aux Sauvages ce quoy ils n'avoient jamais pens, qu'il pouvoit m'obliger en ceste occasion, comme je pourrois faire pour luy en d'autres, estant ainsi cause de la perte de ces filles & de leurs mes, qu'il en respondroit un jour devant Dieu, qu'il ne permettroit point que tost ou tard il ne receut le chastiment qu'il meritoit, n'ayant eu autre dessein que de jouir de l'une de ces filles, en recherchant les moyens que je ne les emmenasse, il me dit, Monsieur vous en croirez ce qu'il vous plaira, je n'ay dit que la vrit, quand je sers un maistre je luy dois estre fidle. Vous l'avez fort bien monstr (luy dis-je) en servant l'ennemy, pour deservir le Roy & ceux qui vous ont donn le moyen de vous lever en ces lieux depuis qu'estiez petit garon[770] jusqu' present qu'avez grandement dclin. [Note 770: Voyez ci-dessus, p. 266.] Ces pauvres filles voyant qu'il n'y avoit plus de remdes, commencrent s'attrister & pleurer amrement, de sorte que l'une eut la fivre, & fut long temps qu'elle ne vouloit manger, appellant Marsolet un chien & un traistre, disant ainsi, Comme il a veu que nous n'avons pas voulu condescendre ces volontez, il nous a donne un tel desplaisir que sans mourir jamais je n'en receus de semblable. Un soir comme le gnral donnoit souper aux Capitaines des vaisseaux, Marsolet estant en la chambre, l'une des deux filles appelle Esperance y vint; qui avoit le coeur fort trisste, & 277/1261 souspiroit, ce qu'entendant je luy demanday ce qu'elle avoit, sur ce elle appelle sa compagne nomme Charit, disant, j'ay un tel desplaisir que je n'auray point de repos que se ne descharge mon coeur envers Marsolet, duquel elle s'approche, & l'ayant envisag, luy dist, Il est impossible que je puisse estre contente que je ne parle toy: Que veux-tu dire? luy dist-il, Ce n'est point en secret que je veux parler, tous ceux qui entendent nostre langue l'entendront assez, & t'en priseront moins l'advenir s'ils ont de l'esprit, c'est une chose assez cogneue de tous les Sauvages que tu es un parfaict menteur, qui ne dis jamais ce que l'on te dit, mais tu inventes des mensonges en ton esprit pour te faire croire, & donne entendre ce que l'on ne t'a pas dit, pense que tu es mal voulu des Sauvages il y a long-temps & comme malicieux tu perseveres en tes menteries, de donner entendre ton Capitaine des choses qui n'ont jamais est dites par les Sauvages, mais meschant tu n'avois garde de dire le subject qui t'a meu inventer de telles faussetez, c'estoit que je n'ay pas voulu condescendre tes salles voluptez, me priant d'aller avec toy, que je ne manquerois d'aucune chose, tu m'ouvrirois tes coffres dans lesquels je prendrois ce qui me seroit agrable; ce que je refusay, tu me voulus faire des attouchemens deshonnestes, je rejettay tes effronteries, te disant, que si tu m'importunois davantage je m'en plaindrois: ce que voyant tu me laissas en repos, me disant que j'estois une opiniastre: asseure toy qu'on te fera bien ranger la raison, tu ne seras pas tousjours 278/1262 comme tu es, car je say bien que tu retourneras Qubec; je te dis que je ne t'apprehendois en aucune faon, je desire aller en France avec Monsieur de Champlain, qui m'a nourrie & entretenue de toutes commoditez jusques present, me monstrant prier Dieu, & beaucoup de choses vertueuses, que je ne me voulois point perdre, que tout le pas avoit consenty, & que ma volont estoit porte d'aller vivre & mourir en France, & y apprendre servir Dieu; mais miserable que tu es, au lieu d'avoir compassion de deux pauvres filles, tu te monstre en leur endroit pire qu'un chien, ressouviens toy que bien que ne ne fois qu'une fille, je procureray ta mort si je puis, en tant qu'il me sera possible, t'asseurant que si l'advenir tu m'approches je te donneray d'un cousteau dans le sein, quand je devrois mourir aussi-tost: Ah! perfide tu es cause de ma ruine, te pourray-je bien voir sans plorer, voyant celuy qui a caus mon malheur, un chien a le naturel meilleur que toy, il fuit celuy qui luy donne sa vie, mais toy tu destruis ceux qui t'ont donn la tienne, sans recognoissance de bon naturel envers tes frres que tu as vendus aux Anglois; Pense-tu que c'estoit bien faict pour de l'argent vendre ainsi ta nation? tu ne te contentes pas de cela en nous perdant aussi, & nous empeschant d'apprendre adorer le Dieu que tu mescrois qui te fera mourir, s'il y a de la justice pour les meschans. Sur cela elle se mit plorer ne pouvant presque plus parler, Marsolet luy disant, Tu as bien estudi cette leon: O meschant, dit elle, tu m'as donn assez de sujet de t'en dire davantage si mon coeur te le pouvoit exprimer. Le truchement se retournant 279/1263 l'autre petite fille appelle Charit, luy dist, Et toy ne me diras tu rien? Tout ce que je te saurois dire, dit-elle, ma compagne te l'a dit, & moy je te dis davantage, que si je tenois ton coeur j'en mangerois plus facilement & de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table. Chacun estimoit le courage & le discours de ceste fille, qui ne parloit nullement en Sauvagesse. Ce Marsolet demeura fort estonn de la vrit des discours d'une fille de douze ans, mais tout cela ne peust mouvoir ny attendrir le coeur dudit Gnral Quer. Le Capitaine Jacques Michel me dist en secret, qu'au voyage qu'il avoit fait Qubec[771], il avoit resolu de retenir ces filles, & pour trouver une excuse lgitime dist Marsolet qu'il luy escrivist la lettre que j'ay dit cy-dessus, mais estant en Angleterre, & luy ayant dit, il protesta que cela estoit faux, & qu'il n'y avoit jamais pens, que je pouvois cognoistre son humeur, & qu'il n'estoit point homme dissimuler & chercher des inventions pour les faire demeurer, que s'il eust eu la volont il l'eust faict librement, sans employer personne, & rien autre chose que ce que Marsolet luy en avoit dit, & [772] l'avoit fait resoudre les faire demeurer Qubec. [Note 771: C'est--dire, au voyage que le gnral avait fait Qubec, il avait rsolu...] [Note 772: Au lieu de cette particule (&), le manuscrit portait probablement _ne_.] Voil la conclusion prise que ces filles demeureroient, je ne laissay de faire pour elles tout ce que je peux, & les assister de petites commoditez, leur donnant esperance de nostre retour, 280/1264 qu'elles prinssent courage, & qu'elles fussent tousjours sages filles, continuant dire les prires que je leur avois enseignes: L'une me demanda un chapelet, disant que les Anglois avoient pris le tien, ce que je fis l'une, & mon beau-frre en donna un l'autre: car il ne falloit rien donner l'une que l'autre n'en eust autant pour oster la jalousie qui estoit entre elles, priant Coulart de les mettre avec sa femme tant qu'elles y voudroient estre, jusques ce qu'ils eussent des vaisseaux Franois, & qu'il taschast de les conserver, ne leur donnant aucun subject de les perdre, mais qu'il les traittast doucement, que c'estoit une grande charit pour Dieu, qui le recompenseroit: qu'elles luy serviroient en sa maison, en mille petites choses necessaires, que me faisant ce plaisir, o j'aurois moyen de le servir, je le ferois de bon coeur; Asseurez vous, Monsieur, me dist-il, que tant qu'elles auront la volont de demeurer avec moy, j'en auray du soin comme si c'estoit mes enfans, & disant cela en leur presence, elles luy firent une reverence, & en le remerciant luy dirent, Nous ne t'abandonnerons point non plus que nostre pre en l'absence de Monsieur de Champlain: ce qui nous donnera de la consolation, & nous fera patienter, c'est que nous esperons le retour des ranois, & s'il eust fallu qu'aussi-tost que nous fusmes arrivez Qubec, & eussions[773] est vers les Sauvages nous fussions mortes de desplaisir, & neantmoins nous estions resolues ma compagne & moy d'y demeurer plustost qu'avec les Anglois. [Note 773: Nous eussions...] 281/1265 L'on me dist que le Gnral Quer estant Qubec, avoit tanc son frre Louys Quer, de ce qu'il avoit permis de clbrer la saincte Messe, ce qu'il fit deffendre tous les Peres, & que les Peres Jesuites faisant embarquer leurs coffres pour aller Tadoussac, il voulut voir ce qui estoit dedans en la presence de son frre, Louys Quer, commandant au fort & habitation, comme le reverend Pere Mass leur monstroit ce qui estoit dedans, ils adviserent quelque chose, qui estoit envelopp: Il demanda le voir, le Pere le developpe, c'estoit un Calice, que Louys Quer voulut prendre; Le Pre luy disant, Monsieur, ce sont des choses sacres, ne les profanez pas s'il vous plaist, il se fasche de ces paroles pour avoir sujet de le prendre, Quoy? dist-il Ce qu'il en jurant, profaner, nous n'adjoustons point de foy en vos superstitions, je n'apprhende pas qu'il me fasse mal, ce disant il le prit, disant: Je fais cela pour le discours que vous m'avez fait, & aussi pour oster le subject qui vous fait idoltrer, comme nous sommes obligez de rabatre, entant que nous pouvons les superstitions, que si vous ne m'eussiez us de ces termes je vous l'aurois laiss. Quoy que s'en soit, ledit Louys Quer s'estoit tousjours bien comport jusques cette heure, ne luy en desplaise[774]. Ceste action n'estoit bonne ny valable, c'estoit chercher un maigre sujet pour prendre ces deux Calices, pour un homme qui veut vivre en honorable rputation devant les hommes vertueux: cette 282/1266 action ne sera jamais approuve, & void-on par beaucoup d'exemples le chastiment que Dieu a envoy ceux qui ont profan les vaisseaux sacrez des Temples. [Note 774: Ces derniers mots doivent se rattacher la phrase suivante: Ne luy en desplaise, ceste action n'estoit bonne...] _Le Gnral Quer demande l'Autheur certificat des armes & munitions du fort & de l'habitation de Qubec. Mort malheureuse de Jacques Michel. Plainte contre le Gnral Quer._ CHAPITRE VI. Ledit Gnral Quer me demanda le certificat des armes & munitions, & autres commoditez qui estoient tant au fort qu' l'habitation, que son frre Louis Quer m'avoit donn, auquel il avoit fait une grande reprimende, disant qu'il ne savoit ce qu'il avoit fait, sans savoir s'il y avoit paix entre la France & l'Angleterre, qu'il respondroit de tout ce qui estoit audit certificat, qu'il ne vouloit point que l'on vit aucune chose signe de sa main, ne sachant la consequence de cela, & le desplaisir que l'on pouvoit rendre ses amis, je luy dis Monsieur cela ne vous peut apporter tant de desplaisir que vous le dites, puisque vous avez donn tout pouvoir au Capitaine Louis de traiter avec moy, en vertu des Commissions qu'avez du Roy d'Angleterre, ayant pour agrable tout ce qu'il feroit comme vostre personne, autrement ce seroit le desobliger, en ne tenant sa parole, & vous en desadvouant le pouvoir que luy avez donn: Je ne le desadvoue point (dit-il) pour ce qui est de la 283/1267 composition qu'il vous a faite, je la maintiendray au pril de ma vie, mais pour ce qui est du certificat, cela est fait depuis ladite composition, & par consequent il ne vous pouvoit donner le certificat sans charge, ou en composant, pendant que vous estis encore maistre du fort, & par ainsi je vous prie me le donner. Il y a assez de personnes qui savent l'estat de la place, & ce qui y est, estant en Angleterre l'on vous en donnera un s'il est jug propos, & toute autre sorte de courtoisie. Voyant qu'il se mettoit en colre, & que je ne le pouvois retenir, je luy donnay le certificat, luy disant qu'il n'estoit point de besoin de se mettre en colre pour si peu de sujet, que vritablement je le desirois avoir pour ma descharge. Vous l'estes (me dit il) assez, l'on sait bien le miserable estat auquel vous estiez rduits, & le peu de ommoditez qui sont en armes & munitions tant au fort qu' l'habitation. Deux ou trois tours aprs ledit Jacques Michel estant saisi d'un grand assoupissement, fut trente cinq heures sans parler, au bout duquel temps il mourut rendant l'me, laquelle si on peut juger par les oeuvres & actions qu'il a faites, & qu'il fit le jour d'auparavant, & mourant en sa religion prtendue, je ne doute point qu'elle ne soit aux enfers: car le jour prcdent il avoit tellement jur & blasphem le nom de Dieu que j'en avois horreur, faisant mille sortes d'imprcations contre les bons Pres Jesuistes, & des habitans de S. Malo: disant, Qu'il se rendroit plustost forban qu'il ne leur eust rendu quelque signal desplaisir, deust il mourir. miserablement. Je ne me peus tenir de luy dire, Bon Dieu! comme 284/1268 pour un reform vous jurez, sachant si bien reprendre les autres quand ils le font. Il est vray, dit-il, mais je suis tellement outr de passion & de colre contre ces chiens de Malouins Espagnols, qui m'ont rendu de grands desplaisirs, & aussi serois-je content si j'avois frapp ce Jesuiste qui m'a donn un desmenty devant mon Gnral. Ce desplaisir qui luy estoit si sensible n'estoit alors pas tant pour les Malouins & le Pere Jesuiste comme pour le sujet des Anglois, desquels il se plaignoit grandement de l'avoir trs-mal traitt, & peu recogneu, contre les promesses qu'ils luy avoient faites. Il se plaignoit aussi de l'arrogance insupportable de son Gnral, pour un marchand de vin qu'il avoit est, estant Bordeaux & Coignac, & cogneu ignorant la mer, qui ne sait que c'est que de naviger, n'ayant jamais faict que ces deux voyages, & veut faire de l'entendu par ses discours pleins de vanit ceux qui ne le cognoissent pas bien, il trenche du Seigneur, il ne sait que c'est d'entretenir d'honnestes hommes, il veut que tout luy cede, & ne veut croire aucun conseil, qu'alors qu'il n'en peut plus, comme il fit ds l'anne passe, en laquelle sans moy il vouloit quitter le vaisseau de Roquemont, & ne l'eust jamais pris sans l'ordre que je luy donnay, il le vouloit aborder, mais je ne voulus y consentir, luy disant. Si nous l'abordons nous sommes perdus ne vous y frotez pas, je cognois mieux les Franois en ces choses que vous, qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau, hors les Canoniers & Officiers: c'est pourquoy il les faut 285/1269 battre coups de canons, dont nous avons l'advantage, les contraignant se rendre, vous conseillant encore une fois que si jamais vous rencontriez des Franois sur mer de ne les aborder, ils sont plus adroits & courageux que les Anglois, qui remportent l'abordage. Il creut mon conseil, me remettant tout l'ordre du combat, en quoy il avoit raison; car il y estoit peu expriment, comme il est encore, & son frre Thomas Quer, ils prennent des commandemens desquels ils n'en savent pas les charges, il leur faudroit estre encore vingt ans pour l'apprendre, & avoir est lev & nourry jeune garon pour savoir bien ce qui est necessaire un Capitaine de mer, autrement ils feront de lourdes fautes, mettant souvent la conduitte entre les mains d'un Maistre ou Pilote ignorant qui sera dans leur vaisseau. Quand il fut arriv Londre, il se vantoit que c'estoit luy qui avoit tout faict, plusieurs honnestes hommes qui le cognoissoient bien & moy aussi me disoient, Quer emporte la gloire de ce que vous avez faict: & de faict ils ont us envers moy d'ingratitude; Car outre mes appointements ils me devoient donner recompense, ce qu'ils n'ont faict: m'ont refus le commandement de l'un de leurs vaisseaux pour mon fils, je les avois instal en ceste affaire o ils ne cognoissoient rien, & n'y fussent jamais venus sans moy, ils me traittent mcaniquement en mon vaisseau: & non, comme j'ay appris, allant la mer, ils m'ont donn un yvrogne qui est fol pour mon Lieutenant, pour prendre garde sur mes actions: Je le veux chasser de mon vaisseau, ou luy feray un mauvais party, c'est un coquin sans courage, s'il se presente 286/1270 quelque occasion de combatre je le meneray comme il faut, ils auront encores recours moy, je le say bien, ils n'en sont pas o ils pensent, tout ainsi que j'ay eu moyen de donner l'industrie d'instruire cette affaire, je say aussi les moyens de les en faire sortir, & leur apprendre & d'autres, qu'ils ne doivent jamais mescontenter une personne comme moy: Il y a des Flamans assez & d'autres nations, quand un moyen me faudra, j'en trouveray d'autres, ils ont faict tout leur plaisir, il faut patienter, il sait bien que je ressens un grand desplaisir, mais il ne fait pas semblant de le cognoistre, il me fait bon visage, mais il voudroit que je fusse mort, je luy suis maintenant grand'charge, j'ay laiss ma patrie, comme ils ont fait, pour servir un estranger, jamais je n'auray l'me bien contente, je seray en horreur tout le monde, sans esperance de retourner en la France, l'on a fait mon procez, ainsi qu'on m'a dit, mais puis que l'on me traitte de toutes parts comme cela, c'est me mettre au desespoir, & faire plus de mal que jamais je n'ay fait, ne pouvant que perdre la vie une fois, mais je la puis bien faire perdre beaucoup si l'on me desespere, tous ces discours ne se passoient pas sans jurer. Je luy donnois courage, en luy disant, Ne vous desesperez point, il y a des remdes par tout, horsmis la mort, il y a des personnes qui ont fait des choses plus attroces que ce que vous avez faict, vous avez raison de vous repentir de ce qui s'est pass, & croy tant de vous, que si aviez recommencer, que vous ne le voudriez entreprendre, ains plustost mourir. Il 287/1271 est vray, me disoit-il: Nostre Roy est bon & juste, pardonnant plusieurs qui ont grandement offens sa Majest. Elle peut, luy dis-je, vous donner abolition en vous amendant & recognoissant vos fautes, en le servant fidlement l'advenir, vous serez en consideration tant pour vostre courage, que pour l'exprience qu'avez acquise en la mer, l'on a affaire d'hommes du mestier que vous menez, l'on ne vous voudra pas perdre quand l'on remonstrera sa Majest le service que vous luy pouvez rendre la navigation: changez vostre volont, & vous resoudez de retourner en vostre patrie, pour moy o j'auray moyen de vous y servir je le feray de bon coeur: Il me dit qu'on luy avoit escrit de France qu'il auroit la grce, s'il s'en vouloit retourner, mais qu'il ne s'y fieroit pas qu'il ne l'eust seelle, & outre que jamais il ne voudroit se tenir Dieppe, & qu'il iroit en autre ville de France, cela seroit trs bien fait, luy dis-je. Je say que la maladie qu'il eust, n'estoit que ce remors de conscience qui le bourreloit, & vouloit tesmoigner aux Anglois qu'il avoit un autre desplaisir, se couvrant du mescontentement qu'il avoit des Malouins, & du Pre Jesuiste, & de son fils, dont il se plaignoit grandement, mais la vrit estoit que cet homme estoit fort pensif, triste, & mlancolique, de se voir mespris de sa patrie, abhorr du monde, retenu pour un perfide & traistre Franois, qui meritoit un chastiment rigoureux (& tous ceux qui font le semblable, ne peuvent marcher la teste leve) & monstr au doit d'un chacun, mesme les Anglois entr'eux l'appelloient traistre, disant, Voyez cestuy l qui a 288/1272 vendu sa patrie, & autres qui l'ont renie, pour un peu de mescontentement qu'ils disent avoir eu en France. Il savoit tres-asseurement que ces discours se tenoient, aussi est-ce un puissant ennemy, que celuy qui a la conscience charge de si vilaines, detestables meschantes trahisons: il avoit raison d'avoir l'me bourrele, & mourir de desplaisir, plustost que survivre, & fut l le sujet de sa mort, & non ce que Quer & autres disoient, que c'estoit pour n'avoir donn un souflet au Pre Jesuiste qui estoit la mesme sagesse & vertu[775], ayant bien tesmoign aux voyages qu'il a fait dans les terres. [Note 775: La sagesse & vertu mesme.] Le Gnral Quer parlant aux Peres Jesuistes, leur dit, Messieurs vous aviez l'affaire de Canada, pour jouir de ce qu'avoit le sieur de Caen, lequel avez depossed. Pardonnez moy Monsieur, luy dit le Pere(2), ce n'est que la pure intention de la gloire de Dieu qui nous y a men, nous exposant tous dangers & prils pour cet effect, & la conversion des Sauvages de ces lieux: ledit Michel pressant dit, Ouy, ouy, convertir des Sauvages, mais plustost pour convertir des castors, ledit Pre respond assez promptement & sans y songer, Cela est faux, l'autre leve la main, en luy disant, Sans le respect du Gnral je vous donnerois un souflet, de me desmentir, le Pere luy respond, Vous m'excuserez, je n'entend point vous dmentir, j'en serois bien fasch, c'est un terme de parler que nous 289/1273 avons en nos escoles, quand on propose une question douteuse, ne tenant point cela pour offencer, c'est pourquoy je vous prie me pardonner, & croire que je ne l'ay point dit pour vous donner du desplaisir. Je laisse penser si ce sujet estoit capable de le faire mourir, sans autre plus violent desplaisir, comme j'ay dit cy dessus: aussi Dieu l'a puny ne luy faisant la grce de fe recognoistre l'heure de la mort, qui a coupp la broche tous ses desseins pernicieux & meschans. Estant mort il y eut plus de resjouissance entre les Anglois que de regret, neantmoins le Gnral Quer qui voulut luy tesmoigner la dernire preuve de son amiti qu'il disoit luy avoir port de son vivant, luy fit faire une chsse o il fut mis, commande son frre Thomas Quer d'armer quelques 200 hommes, qu'il fait mettre terre, les met en ordre quatre quatre, les maistres des vaisseaux prennent la chsse, & la mettent dedans une chalouppe, & arrivez sur le bord du rivage, les officiers des vaisseaux prennent le corps sur leurs espaules, & sur sa chsse avoient mis une espe nue, devant le corps marchoit un homme arm de toutes pices, avec la rondache & le coustelas, l'autre portoit une demie picque noircie, les soldats s'ouvrirent en deux, par le milieu desquels passa le corps avec tous les Capitaines & autres officiers des vaisseaux, qui l'accompagnoient marchant devant, les soldats qui le suivent comme est la coustume en telles funrailles, il fut port la fosse, o estant mis dedans l'on rompit la demie picque en deux, & la mit on dans la fosse, sur laquelle le 290/1274 Ministre fit des prires s'agenouillant & te levant plusieurs fois, respondant aux Ministres: leurs prires acheves, l'on couvre le corps de terre, cela fait ils se firent deux escoupetteries de mousquets, des soldats qui estoient rangez au tour de la fosse. Aprs l'on fut tirer le canon de tous les vaisseaux, jusqu' quelque 80 90 coups: cela fait chacun s'en retourne en son vaisseau, le pavillon du contre-Admiral estoit demy destendu, jusques ce qu'il y en eust un autre mis en la place, qui fut un Capitaine Anglois appell *****[776] le dueil n'en dura gueres, au contraire jamais ils ne se resjouirent tant & principalement en son vaisseau o il avoit quelques barils de vin d'Espagne: le voil pay de tout ce qu'il avoit fait. [Note 776: Le nom est laiss en blanc dans l'dition originale.] Tout ce que j'ay veu aprs sa mort est, l'honneur qu'il ne meritoit pas, ne pouvant esperer, s'il eust vescu, que le chastiment d'un supplice, si sa Majest ne luy eust donn sa grce. Durant le jour que nous fusmes Tadoussac[777], ledit Quer employa ses hommes couper quantit de mas de sapins, pour batteaux & chalouppes, comme du bois de bouleau pour brusler: ce mesnage estoit tousjours pour payer quelques avaries, & en avoit plus de besoin ceste anne l que l'autre, en laquelle il prit 19 vaisseaux Franois & Basques chargez de molue, & outre ce qu'il traita avec les Sauvages des marchandises qui estoient aux vaisseaux de la nouvelle societ, o commandoit Roquemont, 291/1275 y ayant aussi quantit de vivres & autres commoditez propres une habitation, qu'ils r'apportrent ceste anne Qubec, & outre la quantit des marchandises de rapport, ils pensoient faire meilleure traite qu'ils ne firent: ils ne traitrent que quelques 5000 castors & quelques 3 4 mille qu'ils prirent l'habitation, & le vaisseau d'Emery de Caen[778]. Ils n'ont eu autre chose qui est peu pour pouvoir rembourcer les frais de leur embarquement, en rendant ce qu'ils ont pris appartenant de Caen & ses associez au fort & l'habitation de Qubec, suyvant le trait de paix entre les deux couronnes de France & d'Angleterre [779]. [Note 777: Ce passage donne entendre que les vaisseaux restrent tout le temps mouills au moulin Baud, et que l'on se donna la peine d'aller enterrer Jacques Michel Tadoussac mme.] [Note 778: D'aprs les livres de compte de la Compagnie des marchands anglais, ils n'auraient trait que 4540 castors et 432 peaux d'lans; ils n'auraient de mme trouv au magasin que 1713 castors. Voici comment un des associs de la compagnie anglaise concilie cette diffrence: Il faut faire attention, dit-il, que les Anglais ne parlent que des castors ports au compte de la Compagnie, tandis que les Franais comprennent dans leur calcul toutes les peaux qu'ils avaient lorsque le fort fut rendu, sans distinction de ce qu'ils cachrent ou retinrent du consentement des Anglais. (Pices justif. n. XVII.)] [Note 779: Il fut rgl par le trait de Suse (24 avril 1,629) que d'autant qu'il y avoit beaucoup de vaisseaux en mer avec lettres de marque & pouvoir de combattre les ennemis, qui ne pourroient de si tost entendre cette paix, ny recevoir ordre de s'abstenir de toute hostilit, il seroit accord, que tout ce qui se passeroit l'espace de deux mois aprs cet accord fait, ne derogeroit ny empescheroit cette paix; ny la bonne volont des deux Couronnes; la charge toutesfois que ce qui seroit pris dans l'espace de deux mois depuis la signature dudit Traict, seroit restitu de part & d'autre. (Mercure franais.)] Pendant ce temps que nous estions Tadoussac, ledit Quer ne voulut permettre que les Catholiques priassent Dieu publiquement terre, o il avoit mis tous les Franois, horsmis deux qui estoient Huguenots, de l'esquippage dudit Emery de Caen, qui les faisoient rire pour avoir ceste prminence par dessus les autres, moy & quelques autres passions le temps avec ledit Gnral la chasse du gibier, qui y est en ceste saison abondante, & principalement d'allouettes, 292/1276 pluviers, courlieux, becassines desquels il en fut tu plus de 20000 outre la pesche que les Sauvages faisoient du saulmon & truites qu'ils nous apportoient en assez bonne quantit, & de l'plan que l'on prit en grand nombre avec des filets, & quelques autres poissons, le tout trs-excellent, jusqu' nostre partement. _Partement des Anglais au port de Tadoussac. Gnral Quer craint l'arrive du sieur de Rasilly. Arrive en Angleterre. L'Autheur y va treuver monsieur l'Ambassadeur de France. Le Roy & le conseil d'Angleterre promettent rendre Qubec. Arrive de l'Autheur Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel. Lettre du Reverend Pre l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrive de l'Autheur Paris._ CHAPITRE VII. Ledit Gnral ayant accommod le fort & habitation de Qubec de tout ce qu'il jugea estre necessaire, il fit donner caraine ses vaisseaux assez lgrement, nettoyer, gadomer & suiver, ce qu'estant fait, il fit partir une petite barque de 25 30 tonneaux, pour s'en aller porter Qubec ce qui restoit, o s'embarqurent mes deux petites Sauvagesses, nous levons les ancres & mettons sous voiles, ce qui n'estoit pas sans bien apprhender la rencontre du Chevalier de Rasilly, d'autant que nouvelles estoient venues par quelques Sauvages, qui asseuroient avoir veu dix vaisseaux Gaspey, bien armez qui nous attendoient audit lieu: c'est pourquoy l'on passa fort proche d'Enticosty 14 lieues dudit Gaspey pour n'estre 293/1277 apperceus: toutesfois ledit Quer disoit qu'il ne les apprehendoit en aucune faon, & que c'estoit faire se bien battre & que si tant estoit que les Franois eussent le dessus, qu'il mettroit le feu dans leurs vaisseaux, en faisant mourir beaucoup premier qu'en venir l, & quelques autres discours. Nous fusmes contrariez de fort mauvais temps, avec des brunes jusques sur le grand Ban, qui estoit le 16 du mois d'Octobre, nous eusmes la sonde, & le 18 la cognoissance de Sorlingues: pendant la traverse moururent onze hommes de la dysenterie, de l'esquippage de Quer. Le 20 nous relaschasmes Plemu[780], o nous eusmes nouvelle de la paix[781], ce qui fascha grandement ledit Quer. Le 25, sortismes dudit port, rangeant la coste de deux lieues. Le 27, passasmes devant Douvre, o ledit Quer fit descendre tous nos hommes avec les pres Jesuistes & Recollets, ausquels il donna passage, & tous ceux qui voulurent aller en France: & moy j'escrivay de ce lieu Monsieur de Lozon[782] que je m'en allois Londres, treuver Monsieur l'Ambassadeur[783], pour luy faire le rcit de tout ce qui s'estoit pass en nostre voyage, afin qu'il luy pleust faire expdier quelques lettres de sa Majest audit sieur Ambassadeur, pour avoir ceste affaire pour recommande, & y envoyer un homme exprs pour cet effect, chose comme trs necessaire & importante pour le bien de la Societ. [Note 780: Plymouth.] [Note 781: Le trait de Suse avait t conclu le 24 avril 1629, et il venait d'tre ratifi, le l6 septembre.] [Note 782: Jean de Lauson, l'un des principaux associs de la Compagnie de la Nouvelle-France, et le mme qui fut plus tard gouverneur du Canada.] [Note 783: C'tait alors M. de Chteauneuf.] 294/1278 En continuant nous passasmes par les Dunes, o il y avoit nombre de vaisseaux, & une remberge de six sept cens tonneaux que l'on salua, qui rendit le rciproque de trois coups de canon. Entrant en la riviere fusmes mouiller l'ancr devant Graveline[784], o mismes pied terre laissant les vaisseaux, ledit Quer frta un batteau pour aller Londres sur la riviere de la Tamise, auquel lieu arrivasmes le 29 dudit mois. [Note 784: Gravesend. Le contexte prouve videmment que c'est ici une faute typographique. _Entrant en la rivire_, c'est--dire, la Tamise. Il est bon de se rappeler en outre que le gnral Kertk tait parti prcisment de Gravesend; il est donc tout naturel que ses vaisseaux soient revenus au port d'o ils avaient fait voile au printemps. (Pices justificatives, n. V.)] Le l'en demain je fus treuver monsieur l'Ambassadeur, auquel je fis entendre tout le sujet de nostre voyage, ayant est pris deux mois aprs la paix, qui estoit le 20 Juillet, faute de vivres & munitions de guerre & de secours, ayant endur beaucoup de necessitez un an & demy, allant chercher des racines dans les bois pour vivre, bien que je n'eusse retenu que seize personnes au fort & l'habitation, ayant envoy la plus grand part de mes compagnons parmy les Sauvages, pour viter aux grandes famines qui arrivent en ces extremitez. Ce qu'ayant entendu ledit sieur Ambassadeur, il se dlibra d'en parler au Roy d'Angleterre, qui luy donna toute bonne esperance de rendre la place, comme de toutes les peleteries & marchandises, lesquelles il fit arrester. Je donnay des mmoires, & le procs verbal de ce qui s'estoit pass en ce voyage, & l'original de la capitulation[785] que 295/1279 j'avois faite avec le Gnral Quer, & une carte[786] du pays pour faire voir aux Anglois les descouvertures & la possession qu'avions prise dudit pays de la Nouvelle France, premier que les Anglois, qui n'y avoient est que sur nos brises, s'estans emparez depuis dix douze ans des lieux les plus signalez, mesme enlev deux habitations savoir celle du Port Royal o estoit Poitrincourt, o ils sont habituez de present, & celle de Pemetegoit appell autrement Norembeque: le tout saisi & enlev contre tout droit & raison, molestant les sujets du Roy, leur imposant un tribut sur la pesche du poisson: le tout pour les travailler, & en fin leur faire quitter la pesche, en se rendant maistre de toutes les costes peu peu. De plus afin d'obliger les sujets de sa Majest aller prendre des congez en Angleterre, &[787] ont impos depuis deux ou trois ans des noms en ladite Nouvelle France, comme la Nouvelle Angleterre & Nouvelle Escosse. Ils s'en sont advisez bien tard, ils le devoient faire avec raison, & non pas changer, ce qu'ils ne pourront jamais faire, on ne leur dispute pas les Virgines, ce qu'avec raison l'on pourroit faire, ayant est les premiers Franois qui les ont descouvertes il y a plus de quatre vingts ans, par commandement de nos Roys, cela se justifie par la relation des histoires tant Franoises qu'Estrangeres. Mais qui a caus qu'ils s'en sont emparez si facillement? c'est que le Roy n'en avoit fait estat jusqu' maintenant, que les justes 296/1280 plaintes qui luy en ont est faites, le fait resoudre recouvrir ce que les Anglois ont anticip, & le fera toutesfois & quantes que sa Majest le voudra. [Note 785: Voir ci-dessus, p. 240.] [Note 786: Probablement celle qu'il publia trois ans plus tard (dit. 1632), et que nous produisons dans cette prsente dition.] [Note 787: Au lieu de &, il faut lire _ils_.] Je fus prs de cinq sepmaines[788] proche de mondit sieur l'Ambassadeur, attendant tousjours nouvelles de France, & voyant le peu de diligence que l'on faisoit d'y envoyer, ou me donner advis de ce que l'on desiroit faire, je sceus de mondit sieur s'il n'avoit plus besoin de mon service, que je desirois m'en retourner en France, il me le permit, me donnant lettre pour Monseigneur le Cardinal, m'asseurant que le Roy d'Angleterre & son Conseil luy avoient promis de rendre la place au Roy, il s'y employa fort vertueusement[789], esperant faire donner un arrest au Conseil pour la reddition de l'habitation & commoditez qui y avoient est prtes. [Note 788: Depuis le 30 octobre jusqu'au 30 de novembre.] [Note 789: M. de Chteauneuf, ambassadeur extraordinaire auprs du roi d'Angleterre, fut remplac par M. Fontenay-Mareuil, nomm ambassadeur ordinaire, qui arriva Londres vers le commencement de fvrier 1630. Celui-ci reut ordre du cardinal de Richelieu de poursuivre activement les ngociations entames par son prdcesseur. Ds le commencement de fvrier, l'ambassade avait dj prsent cinq mmoires au sujet des affaires du Canada, comme on le voit par l'extrait suivant d'un document conserv au bureau des Papiers d'tat en Angleterre (State Paper Office, Colonial Papers, vol. V, n. 50): _Response de Messieurs les Commissaires establis pour les affaires estrangeres, sur cinq mmoires eux presents par M. l'Ambassadeur de France le premier de Febvrier 1629_ (11 fvrier 1630, style neuf). Touchant la restitution des places navires & biens qui ont est pris sur les Franois en Canada & particulirement du fort de Qubec, S. M. persiste en sa premire resolution signifie audit sieur Ambassadeur par un Mmoire qui luy fut delivr en Latin portant que ledit fort & habitation de Qubec qui fut prist par le Capitaine Kirke le 9 (19.) de Juillet, sera restitu en mesme estat qu'il estoit lors de la prise, sans rien abattre des fortifications ou btiments, ny en emporter des armes munitions marchandises ou utensiles qui y furent lors trouves. Et que si aucune chose en avoit est emporte, elle sera rendue soit en espece ou en valeur, selon la quantit de ce qu'il a peu ou pourra apparoir par nouvelle examination qui en sera faite sur serment avoir est trouv audit lieu. Semblablement les peaus qui ont est prises & emportes dud. port pour butin & chose de bonne prise, seront restitues selon qu'aussy il peut ou pourra apparoir par le compte exact qui en sera pris l, sur serment qu'elles auront est prises & emportes dudit lieu. C'est ce que S. M. offre & demeure tousjours en resolution d'accomplir selon la premire dclaration qu'elle en a faite & n'estime pas pouvoir estre presse davantage sur ce point l en vertu du dernier Traite. (Voir de plus. Mmoires du Card. de Richelieu et le Mercure franais, t. XV et XVI.)] 297/1281 Je partis de Londres le 30[790] pour aller Larie[791] treuver passage, comme plus proche de Dieppe, d'o il y a 21 lieues: sur le chemin je rencontray ledit sieur de Caen, qui s'en alloit pour le recouvrement de ses peleteries, auquel succinctement luy fis entendre ce qui s'estoit pass, & en quel estat estoient les affaires: arrivant Larie je fus quelques jours[792] attendre le vent pour passer, qui estant devenu bon, je m'embarquay le lendemain & arrivay Dieppe. [Note 790: Le 30 de novembre.] [Note 791: Ou La Rye, aujourd'hui Rye, dans le comt de Sussex.] [Note 792: C'est--dire, une dizaine de jours, s'il faut en juger par la date du rapport du capitaine Daniel, cit plus loin; moins que ce rapport n'ait t sign qu'aprs l'entrevue de celui-ci avec l'auteur.] Le jour en suivant arriva le Capitaine Daniel avec son vaisseau, qui avoit pris une habitation des Anglois, qui s'estoit habite ceste mesme anne l'isle du Cap Breton par un Escossois appell Stuart, qui se disoit parent du Roy d'Angleterre. Ledit Daniel me donna quelques lettres tant de Monsieur de Lozon Surintendant des affaires de la Nouvelle France, que de Messieurs les Directeurs, avec une Commission qu'ils m'envoyoient, comme estans pressez du partement de l'embarquement, & ne pouvant si tost avoir celle de sa Majest, & de Monseigneur le Cardinal pour m'envoyer, cause de l'absence de sa Majest, laquelle Commission portoit ce qui s'ensuit. _Les Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle France, Au sieur de Champlain l'un des associez en ladite Compagnie, Salut. L'exprience que vous vous estes acquise en 298/1282 la cognoissance du pays, & des Peuples de la Nouvelle France, pendant le sejour que vous y avez fait, joint la cognoissance particulire que nous avons de vos sens, suffisance, generosit, prudence, zele la gloire de Dieu, affection & fidelit au service du Roy, nous ayant portez vous nommer & presenter sa Majest, conformment au pouvoir qu'il luy a pleu nous en donner, pour en l'absence de Monseigneur le Cardinal de Richelieu Grand-Maistre Chef & Surintendant gnral des Mers & Commerce de France: commander en toute l'estendue dudit pays, rgir & gouverner tant les Naturels des lieux que les Franois qui y resident de prsent, & s'y habitueront cy aprs: Nous ne pouvons douter que ladite nomination ne soit agre, neantmoins ayant advis que les vaisseaux que nous vous envoyons, sous les charges & conduictes des sieurs Daniel & Joubert sont prests faire voile, & craignant que les lettres de provision de sa Majest ne peuvent estre arrives temps pour vous estre envoyes par lesdites flottes, estant d'ailleurs necessaire & trs important de n'en point diffrer le partement. A ces causes Nous par forme de provision seulement, & attendant l'urgente & pressante necessit de la chose, jugeant ne pouvoir faire meilleure eslection que de vostre personne, vous avons commis & dput, commettons & deputons par ces presentes, pour jusqu' ce qu'autrement sous le nom de la Compagnie y ayt est pourveu, commander pour le service de sa Majest, en l'absence de Monseigneur le Cardinal, audit pays de la Nouvelle France, Fort & Habitation de Qubec, & autres places & forts qui sont & seront cy aprs construits, ausquels vous establirez tels Capitaines que bon 299/1283 vous semblera: rgir & gouverner lesdits peuples ainsi que vous jugerez estre faire & generalement faire en icelle charge tout ce que vous estimerez & trouverrez la plus grande gloire de Dieu & de cet Estat, & utilit de ladite Compagnie. En foy de quoy avons sign ces presentes: A Paris le 21e jour de Mars 1629. & plus bas sign,_ De Lozon, Robineau, Alix, Barthlmy Quantin, Bonneau, Quantin, Houel, Haquenier, Castillon. Ledit Daniel me fit le rcit comme il s'estoit saisi du Fort du Milor Anglois, ainsi qu'il s'ensuit. _RELATION DU VOYAGE FAIT_ _Par le Capitaine Daniel de Dieppe, en la Nouvelle France, la presente anne 1629._ Le 22e jour d'Avril 1629, je suis party de Dieppe, sous le cong de Monseigneur le Cardinal de Richelieu, Grand Maistre, Chef & Surintendant Gnral de la Navigation & Commerce de France, conduisant les navires nommez le Grand S. Andr & la Marguerite, pour (suivant le commandement de Messieurs les Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle France) aller trouver Monsieur le Commandeur de Rasilly en Brouage ou la Rochelle, & del aller sous son escorte secourir & avictuailler le sieur de Champlain, & les Franois qui estoient au fort & l'habitation de Qubec en la Nouvelle France: & estant arriv le 17 de May Ch de Boys, le lendemain l'on 300/1284 publia la paix faite avec le Roy de la Grande Bretagne, & aprs avoir sejourn audit lieu l'espace de 39 tours, en attendant ledit sieur de Rasilly, & voyant qu'il ne s'advanoit de partir, & que la saison se passoit pour faire ledit voyage: Sur l'advis de mesdits sieurs les Directeurs, & sans plus attendre ledit sieur de Rasilly, je partis de la radde dudit Ch de Boys le 26e jour de juin, avec quatre vaisseaux & une barque appartenans ladite Compagnie, & continuant mon voyage jusques sur le Grand Ban, surpris que j'y fus de brunes & mauvais temps, je perdis la compagnie de mes autres vaisseaux, & fus contraint de poursuivre ma route seul, jusqu' ce qu'estant environ deux lieues proche de terre, j'apperceus un navire portant au grand Mas un pavillon Anglois, lequel ne me voyant aucun canon m'approcha la porte du pistolet, pensant que je fus totalement desgarny, lors je commenc faire ouvrir les sabors, & mettre seize pice de canon en batterie, de quoy s'estant ledit Anglois apperceu il s'effora de s'esvader, & moy de le poursuivre jusques ce que l'ayant approch je luy fis commandement de mettre son pavillon bas, comme estant sur les costes appartenantes au Roy de France, & de me monstrer sa commission, pour savoir s'il n'estoit point quelque forban, ce que m'ayant refus je fis tirer quelques coups de canon & l'aborday, ce fait ayant recogneu que sa commission estoit d'aller vers le Cap de Mallebarre trouver quelques siens compatriotes, & qu'il y portoit des vaches autres choses, je l'asseuray que la paix estoit faite entre les deux couronnes, & qu' ce suject il ne devoit rien craindre, & ainsi le laissay 301/1285 aller: & estant le 28e jour d'Aoust entr dans la riviere nomme par les Sauvages Grand Cibou, j'envoyay le jour d'aprs dans mon batteau dix de mes hommes le long de la coste, pour trouver quelques Sauvages & apprendre d'eux en quel estat estoit l'habitation de Qubec, & arrivant mesdits hommes au Port aux Balaines; y trouverent un navire de Bordeaux, le maistre duquel se nommoit Chambreau, qui leur dit que le sieur Jacques Stuart Millor Escossois estoit arriv audit lieu environ deux mois auparavant, avec deux grands navires & une patache Angloise, & qu'ayant trouv audit lieu Michel Dihourse de S. Jean de Luz, qui faisoit sa pescherie & secherie de molue, s'estoit ledit Milor Escossois saisi du navire & molue dudit Dihourse, & avoit permis que ses hommes fussent pillez & que ledit Milor avoit peu aprs envoy les deux plus grands de ses vaisseaux, avec le navire dudit Michel Dihourse, & partie de ses hommes vers le port Royal pour y faire habitation, comme aussi ledit Milor depuis son arrive avoit fait construire un fort audit port aux Balaines, & luy avoit enlev de force les trois pices de canon qu'il avoit dans son navire, pour les mettre dans ledit fort, mesme donne un escrit sign de sa main, par lequel il protestoit ne luy permettre ny aucun autre Franois, de pescher d'oresnavant en ladite coste, ny traitter avec les Sauvages, qu'il ne luy fut pay le dixiesme de tout, & que sa commission du Roy de la Grande Bretagne, luy permettoit de confisquer tous les vaisseaux qui iroient ausdits lieux sans son cong: Lesquelles choses m'estant rapportes, jugeant estre 302/1286 de mon devoir d'empescher que ledit Milor ne continua l'usurpation du pas, appartenant au Roy mon maistre, & n'exigea sur ses sujets le tribut qu'il se promettoit. Je fis prparer en armes 53 de mes hommes, & me pourveus d'eschelles & autres choses necessaires pour assiger & escalader ledit fort, si qu'estant arriv le 18 Septembre audit port aux Balaines, o estoit construict ledit fort, je mis pied terre, & fis advancer sur les deux heures aprs midy mes hommes vers ledit fort, selon l'ordre que je leur avois donn, & iceluy, attaquer par divers endroits, avec forces grenades, pots feu & autres artifices, nonobstant la resistance & les mousquetades des ennemis, lesquels se voyant pressez prindrent l'espouvente & se presenterent aussi tost sur leur rampart, avec un drappeau blanc en la main, demandant la vie & le quartier mon Lieutenant, ce pendant que je faisois les approches vers les portes dudit fort, que je fis promptement enfoncer, & aussi tost suivy de mes hommes j'entray dans ledit fort, & me saisis dudit Milor, que je treuvay arm d'un pistolet & d'une espe qu'il tenoit en ses mains, & de tous ses hommes, lesquels au nombre de quinze estoient armez de cuirasses, brassarts, cuisarts & bourguignottes, ayans chacun une harquebuse fusil en main, & le reste armez de mousquets & picques seulement: Et ayant iceux faict desarmez je fis oster les estendarts du Roy d'Angleterre, & fis mettre au lieu d'iceux ceux du Roy mon Maistre. Puis visitant ce qui estoit audit fort y trouv un Franois natif de Brest nomm Ren Cochoan, dtenu prisonnier 303/1287 jusques ce que son Capitaine (arriv deux jours auparavant en un port distant de deux lieues de celuy aux Balaines) eust apport une pice de canon qu'il avoit en son navire, & pay le dixiesme de ce qu'il pescheroit, & le jour suivant je fis quiper une carvelle Espagnolle que je trouvay eschoue devant ledit fort, & charger les vivres & munitions qui estoient en iceluy, & aprs l'avoir fait raser & desmolir, & le tout faict porter ladite riviere du grand Cybou, je fis avec toute diligence travailler en ce lieu cinquante de mes hommes, & vingt des Anglois la construction d'un retranchement ou fort sur l'entre de ladite riviere pour empescher les ennemis d'y entrer, dans lequel je laissay quarante hommes, compris le R. P. Vimond & Vieupont Jesuites, huict pices de canon, dix-huict cens de pouldre, six cens de mche, quarante mousquets, dix-huict picques, artifices, balles canon & mousquets, vivres & autres choses necessaires, avec tout ce qui avoit est trouv dans ladite habitation & fort desdits Anglois, & ayant fait dresser les armes du Roy & de Monseigneur le Cardinal, faict faire une Maison, Chappelle & magasin, pris serment de fidlit du sieur Claude natif de Beauvais, laiss pour commander ledit fort & habitation pour le service du Roy, & pareillement du reste des hommes demeurez audit lieu: Suis party le 5e jour de Novembre, & ay amen lesdits Anglois, femmes & enfans, desquels en ay mis 42, terre prs Palmue, port d'Angleterre, avec leurs hardes, & dix-huict ou vingt que j'ay amenez en France avec ledit Milor, attendant le 304/1288 commandement de mondit Seigneur le Cardinal Ce que je certifie estre vray, & ay sign la presente Relation. A Paris ce douziesme Dcembre 1629.[793] [Note 793: Pour plus de dtails sur cette expdition, voir: _Prise d'un seigneur escossois & de ses gens qui pilloient les navires pescheurs de France, par M. Daniel de Dieppe, Capitaine pour le Roy en la Marine, & Gnral de la Nouvelle France_, ddi M. le Prsident de Lauzon, intendant de la Cie. dudit pays, par le sieur de Malapart, soldat dudit sieur Daniel, Rouen, 1630; _The barbarous cariage of the French in Cape Britaine, lord Ewchiltree's Information_ (State Paper Office, Colonial Papers, vol. V, n. 46, 48).] Ayant sejourn deux jours Dieppe je m'acheminay Rouen, o je m'arrestay deux autres jours, & appris comme le vaisseau des Reverends Peres l'Allemand & Noyrot s'estoient perdus vers les Isles de Canseau, & me fit-on voir une lettre dudit Reverend Pre l'Allemand, Suprieur de la Mission des Pres Jesuites, en la nouvelle France, envoye de Bordeaux au R. P. Suprieur du Collge des Jesuites Paris, & datte du 22 Novembre 1629. comme il s'ensuit. MON REVEREND PERE, Pax Christi. _Castigans castigavit me Dominus & morti non tradidit me,_ Chastiment qui m'a est d'autant plus sensible que le naufrage a est accompagn de la mort du R. P. Noyrot & de nostre frre Louys, deux hommes qui devoient, ce me semble grandement servir nostre Sminaire. Or neantmoins puis que Dieu a dispos de la sorte, il nous faut chercher nos contentemens dans ses sainctes volontez, hors desquelles il n'y eut jamais esprit solide ny 305/1289 content, & se m'asseure que l'exprience aura fait voir vostre reverence que l'amertume de nos ressentiments dtrempe dans la douceur du bon plaisir de Dieu, auquel une ame s'attache inseparablement, perd ou le tout, ou la meilleure partie de son fiel. Si que s'il reste encore quelques souspirs pour les souffrances, ou passes ou presentes, ce n'est que pour aspirer davantage vers le Ciel, & perfectionner avec mrite ceste conformit dans laquelle l'ame a pris resolution de passer le reste de ses jours; De quatre des nostres que nous estions dans la barque, Dieu partageant l'esgal, en a pris deux, a laiss les deux autres. Ces deux bons Religieux trs-bien disposez & resignez la mort, serviront de victime pour appaiser la colre de Dieu justement jette[794] contre nous pour nos deffauts, & pour nous rendre desormais sa bont favorable au succeds du dessein entrepris. [Note 794: Irrite.] Ce qui nous perdit fut un grand coup de vent de Suest, qui s'esleva lors que nous estions la rive des terres, vent si imptueux que quelque soin & diligence que peust apporter nostre Pilote avec ses Matelots, Quelques voeux & prires que nous peussions faire pour destourner ce coup, jamais nous ne peusmes faire en sorte que nous n'allassions heurter contre les rochers: ce fut le 26e jour d'aprs nostre dpart, jour de sainct Barthelemy[795], environ sur les neuf heures du soir; De 24 que nous estions dans la barque, dix seulement eschapperent, les autres furent estouffez dans les eaux. Les deux nepveux du 306/1290 Pre Noyrot tindrent compagnie leur oncle, leurs corps ont est enterrez, entre autres celuy du P. Noyrot & de nostre frre, des sept autres nous n'en avons eu aucune nouvelles, quelque recherche que nous en ayons peu faire. De vous dire comment le Pre de Vieuxpont & moy avons eschapp du naufrage, il me seroit bien difficille, & croy que Dieu seul en a cognoissance, qui suivans les desseins de sa divine providence nous a preservez, car pour mon regard ne jugeant pas dans les apparences humaines qu'il me fust possible d'viter ce danger, j'avois pris resolution de me tenir dans la chambre du navire avec nostre frre Louys, nous disposans tous deux recevoir le coup de la mort, qui ne pouvoit tarder plus de trois _Merere_, & lors que j'entendis qu'on m'appelloit sur le haut du navire, je croyois que c'estoit quelqu'un qui avoit affaire de mon secours, je montay en haut, & trouvay que c'estoit le P. Noyrot qui me demandoit de rechef l'absolution: Aprs luy avoir donne, & chant tous ensemble le _Salve Regina_, je fus contrainct de demeurer en haut; car de descendre il n'y avoit plus de moyen, la mer estoit si haute, & le vent si furieux, qu'en moins de rien le cost qui panchoit sur le rocher fut mis en pices, j'estois proche du P. Noirot lors qu'un coup de mer vint si impetueusement donner contre le cost sur lequel nous estions qui rompit tout, & me separa du P. Noyrot, de la bouche duquel j'entendis ces dernires paroles, _In manus ci tuas Domine, etc_. Pour moy de ce coup je me trouvay engag entre 307/1291 quatre pices de bois, deux desquelles me donnerent si rudement contre la poictrine, & les deux autres me briserent si fort le dos que je croyois mourir auparavant que d'estre envelopp des flots, mais voicy un autre coup de mer qui me desengageant de ces bois m'enleva, & mon bonnet & mes pantoufles, & mist le reste du navire tout plat dans la mer: le tombay heureusement sur une planche que je n'abandonnay point, de rencontre elle estoit lie avec le reste du cost de ce navire. Nous voil doncques la mercy des flots, qui ne nous espargnoient point: ains s'eslevans je ne say combien de couldes au dessus de nous, tomboient par aprs sur nos testes. Aprs avoir flott longtemps de la sorte dans l'obscurit de la nuict, qui estoit desja commence, regardant l'entour de moy je m'apperceus que nous estions enfermez d'espines & sur tout environnez & prest du costau qui sembloit une isle, puis regardant un peu plus attentivement je contay six personnes qui n'estoient pas fort esloignes de moy, deux desquels m'appercevans, m'excitrent faire tous mes efforts pour m'approcher, ce ne fut pas sans peine, car les coups que j'avois receus dans le dbris du vaisseau m'avoient fort affoiblis: le fis tant neantmoins, qu'avec mes planches j'arrivay au lieu o ils estoient, & avec leur secours je me trouvay assis sur le grand mast, qui tenoit encore ferme avec une partie du vaisseau, je n'y fus pas long-temps car comme nous approchions plus prs de ceste isle, nos Matelots se lancrent bien-tost terre, & avec leur 308/1292 assistance tous ceux qui estoient sur le cost du navire y furent bien tost aprs. Nous voil donc sept de compagnie, je n'avois bonnet ny souliers, ma soutane & habits estoient tous deschirez, & si moulus de coups que je ne pouvois me soustenir, & de faict il fallut qu'on me soustint pour aller jusques dans le bois, aussi avois-je receu deux rudes coups aux deux jambes, mais sur tout la dextre, dont je me retiens encore, les mains fendues avec quelque contusion, la hanche escorche, la poitrine sur tout bort offence, nous nous retirasmes donc tous sept dans le bois, mouillez comme ceux qui venoient d'estre trempez dans la mer: la premire chose que nous fismes fut de remercier Dieu de ce qu'il nous avoit preservez, & puis le prier pour ceux qui pourroient estre morts. Cela faict pour nous eschauffer nous nous couchasmes les uns proches des autres, la terre & l'herbe qui avoient est mouillez de la pluye du jour n'estoient encore propre pour nous seicher, nous passasmes ainsi le reste de la nuict, pendant laquelle le P. de Vieuxpont (qui grces Dieu n'estoit point offenc) dormit fort bien. Le l'endemain si tost qu'il fut jour nous allasmes recognoistre le lieu o nous estions, & trouvasmes que c'estoit une isle de laquelle nous pouvions passer la terre ferme, sur le rivage nous trouvasmes forces choses que la mer y avoit jett, j'y trouvay deux pantoufles, un bonnet, un chappeau, une soutanne, & plusieurs autres choses necessaires. Sur tout Dieu nous y envoya pour vivres cinq bariques de vin, quelques dix 309/1293 pices de lard, de l'huile, du pain des fromages, & une harquebuse, & de la pouldre tout propos pour faire du feu. Aprs qu'on eut ainsi tout retir, le jour de sainct Louys[796] tous s'employerent faire le possible pour bastir une chalouppe du desbris du vaisseau, avec laquelle nous irions rangeant la coste chercher quelque navire de pescheurs: On se mit doncques travailler avec meschans ferremens que l'on trouva, elle estoit bien advance, le quatriesme jour, lors que nous eusmes cognoissance d'une chalouppe qui estoit sous voile venant vers le lieu o nous estions, ils receurent dedans un de nos matelots qui alla tout seul plus proche du lieu o elle devoit passer, ils le menrent dans leur vaisseau parler au Maistre, auquel il raconta nostre disgrace, le maistre tout aussi-tost s'embarqua dans une chalouppe & nous vint trouver, nous offrit tous le passage: Nous voila en asseurance, car le lendemain tous les hommes couchrent dans son vaisseau: C'estoit un vaisseau Basque qui faisoit pesche une lieue & demie du rocher, o nous fismes naufrage, & pour autant qu'il restoit encores bien du temps pour achever leur pesche, nous demeurasmes avec eux ce qui restoit du mois d'Aoust, & tout le mois de Septembre. Le premier d'Octobre arriva un Sauvage qui dist au Maistre que s'il ne s'en alloit il y auroit danger que les Anglois ne le surprissent. Cette nouvelle le disposa au dpart: Le mesme Sauvage nous dist que le Capitaine Daniel estoit vingt-cinq lieues de l qui bastissoit une maison, & y 310/1294 laissoit des Franois avec un de nos Peres: Cela me donna occasion de dire au P. de Vieuxpont qui me pressoit fort que je luy accordasse de demeurer avec ce Sauvage dans ceste coste, qui estoit bien l'un des meilleurs Sauvages qui se puisse rencontrer, Mon Pre voicy le moyen de contenter vostre reverence, le Pre Vimond sera bien aise d'avoir un compagnon. Ce Sauvage s'offre de mener vostre Reverence jusques au lieu o est Monsieur Daniel, si elle veut demeurer l elle y demeurera, si elle veut aller quelques mois avec les Sauvages, pour apprendre la langue elle le pourra faire, & ainsi le R. Pre Vimond & vostre Reverence auront leur contentement: le bon Pere fut extresmement joyeux de ceste occasion qui se presentoit, ainsi il s'embarque dans la chalouppe du Sauvage, je luy laissay tout ce que nous avions sauv, horsmis le grand Tableau duquel le matelot Basque s'estoit saisi, mais j'avois bien pens au retour de luy faire rendre, si une autre disgrace ne nous fut arrive. Nous partismes donc de la coste le 6 Octobre, & aprs avoir endur de si furieuses tempestes que nous n'avions encores exprimentes, le quarantiesme jour de nostre dpart entrant dans un port proche de S. Sebastien, nous fismes de rechef un second naufrage, le Navire rompu en mille pices, toute la molue perdue, ce que je peux faire ce fut de me sauver dans une chalouppe, dans laquelle je me jettay avec des pantoufles aux pieds, & un bonnet de nuict en teste, & en ceste esquippage m'en aller trouver nos Pres S. Sebastien, d'o je 311/1295 partis il y a huict jours, & suis arriv Bourdevac proche de Bordeaux le 20 de ce mois[797]. Voila le succeds de nostre voyage, par lequel vostre Reverence peut juger des obligations que j'ay DIEU. [Note 795: Le 24 aot.] [Note 796: Le 25 aot.] [Note 797: Le 20 de novembre.] De Rouen je m'acheminay Paris, o je fus saluer sa Majest, Monseigneur le Cardinal, & Messieurs les Associez, auquel je fis entendre tout le sujet de mon voyage, & ce qu'ils avoient faire, tant en Angleterre qu'aux autres choses qui convenoit pour le bien & utilit de ladite nouvelle France, l'on despescha quelque temps aprs mon arrive Paris, le sieur Daniel[798] le medecin pour aller Londres treuver mondit sieur l'Ambassadeur, avec lettres de sa Majest pour demander au Roy d'Angleterre qu'il eust faire rendre le Fort & Habitation de Qubec, & autres ports & havres qu'il avoit pris aux costes d'Acadie, aprs la paix faicte entre les deux Couronnes de France & d'Angleterre: Ce que mondit sieur l'Ambassadeur demande au Roy & son Conseil, qui ordonna que le Fort & Habitation seroient remis entre les mains de sa Majest, ou ceux qui auroient pouvoir d'elle, sans parler des costes d'Acadie. [Note 798: Probablement Andr Daniel. Le P. Ducreux le mentionne comme l'un des Cent-Associs, et lui donne le titre de _Doctor Medicus_.] Mondit sieur Ambassadeur renvoya Daniel porter la responce, savoir si sa Majest l'auroit pour agrable. Ce qu'attendant lesdits sieurs Directeurs ne laisserent de supplier sa Majest & Monseigneur le Cardinal leur vouloir octroyer six de ses 312/1296 vaisseaux avec quatre pataches qu'ils fourniroient pour aller au grand fleuve S. Laurens reprendre possession du Fort & Habitation de Qubec, suivant l'accord qui en seroit faict entre leurs Majests, que si cas advenant que l'on ne voulust remettre la place entre les mains de ceux qui auroient pouvoir de sa Majest, ils seroient contraints par toutes les voyes justes & raisonnables. Ladite Socit fournissant seize mille livres pour l'interests de six vingts mille livres, qu'il failloit mettre les vaisseaux hors. Monsieur le Chevalier de Rasilly fut esleu pour gnral de ceste flotte, on les esquippe & appareille de tout ce qui estoit necessaire, ce pendant sa Majest qui avoit faire aux guerres d'Italie, ne peust rendre response au Roy d'Angleterre, & mondit sieur l'Ambassadeur qui attendoit la despeche de sa Majest. L'Anglois prend alarme de l'armement de ses vaisseaux, ils en font plainte mondit sieur l'Ambassadeur, qui leur dit, qu'ils ne devoient apprhender sur ce sujet, d'autant que sa Majest n'avoit desir que de traitter l'amiable, puisqu'ils avoient ainsi commenc, que les vaisseaux que l'on armoit n'estoient que pour faire escorte ceux de la societ, qui avoient interest de reprendre possession de ce qui leur appartenoit, portant ce qui leur estoit necessaire pour les hommes qui devoient demeurer en ces lieux. Puisqu'ils entroient en ombrage, il feroit qu' son retour sa Majest leur donneroit contentement, en ostant le soubon qu'ils pourroient avoir, en traitant de ceste affaire l'amiable: sur ce de rechef le Roy de la grande Bretagne promet faire restituer ce que ses sujets avoient pris depuis la paix faite. 313/1297 Mondit sieur l'Ambassadeur s'en revient trouver sa Majest, & mondit Seigneur le Cardinal en Savoye, ausquels il fait entendre tout ce que dessus, ce que ouy l'on contremande le commandement qui avoit est donn pour les vaisseaux qui devoient aller audit Qubec, le voyage rompu, les affaires demeurent en cet estat, pour le divertissement que sa Majest avoit en Italie, & ne fit on response attendant la fin de ces guerres, ce pendant les Anglois qui ne perdent temps arment deux vaisseaux, avec vivres & marchandises pour porter audit Qubec, qui ne croyoient icelle anne rendre la place: l'on ne traita rien de ces affaires pour les causes susdites. D'autre part les sieurs Directeurs font esquipper deux vaisseaux pour le Cap Breton, & secourir ceux qui y estoient habituez, & deux autres qui furent accommodez Bordeaux, pour aller faire une habitation en l'Acadie, o estoit le fils de la Tour, qui avoit succed en la place du feu sieur Jean Biencour. Nous laisserons voguer ces vaisseaux tant d'un cost que d'autre, pour voir ce qui en russira leur retour, & quelles nouvelles nous apprendrons du progrez qui y aura est fait, & comme les hyvernans tant du Cap Breton, que Anglois auront pass le temps Qubec. Le sieur Tufet fait faire l'esquippage de ceux de Bordeaux l'an 1630. chargez de commoditez necessaires, pour aller faire une habitation la coste d'Acadie, o il met des ouvriers & artisans avec trois Religieux de l'ordre des Peres Recollets, le tout sous la conduitte du Capitaine Marot de sainct Jean de Lus, se mettent 314/1298 en mer pour avec la grce de Dieu parfaire leur voyage, ayant est contrariez de mauvais temps leur traverse prs de trois mois, ils arrivent un lieu qui s'appelle le Cap de Sable, sous la hauteur de 44 degrez o ils treuverent le fils de la Tour[799] & quelques autres volontaires Franois qui estoient avec luy, auquel ledit Marot donna des lettres dudit sieur Tufet, par lesquelles l'on mandoit audit de la Tour, de se maintenir tousjours dans le service du Roy, & de n'adhrer ny condescendre aux volontez de l'Anglois, comme plusieurs meschans Franois avoient fait, lesquels se ruynoient d'honneur & de rputation d'avoir deservy sa Majest, ce qui ne se pouvoit esperer de luy, s'estant tousjours maintenu jusqu' present, & que pour cet effect il luy envoyoit des vivres, rafreschissement, armes, & hommes pour l'assister, & faire difier une habitation au lieu qu'il jugeroit le plus commode, & plusieurs autres discours tendant ce sujet. La Tour tres-aise de voir naistre ce que peine il pouvoit esperer, qui neantmoins ne s'estoit laiss emporter aux persuasions de son pre [800] qui estoit avec les Anglois, souhaitant plustost 315/1299 la mort que de condescendre une telle meschancet que de trahir son Roy, qui donna du mcontentement aux Anglois, contre le pre de la Tour qui leur avoit asseur de runir son fils leur rendre toute sorte de service. [Note 799: Charles-Amador, fils de Claude-Turgis de Saint-tienne de la Tour. Il fut d'abord enseigne, puis lieutenant de M. de Biencourt, qui, en mourant, lui lgua ses droits sur Port-Royal, et le nomma son successeur dans le commandement. M. de Biencourt, autant qu'on peut en juger, tait mort vers le commencement de l'anne 1624. (_Conf_. Lettre de La Tour au roi, 1627, et page 83 ci-dessus.)] [Note 800: Claude de La Tour, pre, avait t pris l'anne prcdente, par la flotte de Kertk (ci-dessus, p. 17;). Il revenait de France pour rejoindre son fils dans l'Acadie. Emmen en Angleterre comme prisonnier, il laissa branler sa fidlit envers son souverain, et il pousa une dame anglaise de haute condition. Cette alliance lui imposa une espce d'obligation d'engager son fils remettre son fort en l'obissance du roi d'Angleterre; ce qui lui russit fort mal: car le jeune de La Tour rsista courageusement toutes les suggestions et mme les attaques de son pre. (Denys, t. I, p. 68 et suivantes.)] Ayant leu ces lettres, & la rception faicte avec le contentement qu'un chacun pouvoit desirer & principalement les Pres Recollets de se voir au lieu qu'ils avoient souhaitt, tant pour remettre les Franois au droit chemin de la crainte de Dieu, qui avoient est plusieurs annes sans avoir est confessez, ny receu le S. Sacrement, que pour l'esperance qu'ils se promettoient de faire quelque progrez envers la conversion de ces pauvres infidles, qui sont errans le long des costes, menant une vie miserable, telle que je l'ay represente cy dessus. Lesdits de la Tour & Marot adviserent qu'il falloit donner advis la Tour le pre, qui estoit au port Royal avec lesdits Anglois, de tout ce qui se passoit en ce lieu, le persuadant le faire revenir & laisser lesdits Anglois, ce qui fut excut, tant pour le remettre en son devoir, comme pour savoir de luy l'estat des Anglois & leur dessein, pour en suitte se gouverner selon qu'ils adviseroient suyvant sa relation. Ils envoyerent un nomm Lestan[801] avec lettre dudit la Tour son pre, qui l'ayant receue & leue aussi tost se mit en devoir de venir trouver son fils, ne pouvant ny esperant faire grande 316/1300 fortune avec les Anglois, qui avoient grandement diminu de l'opinion qu'ils en avoient eue[802]: Arriv qu'il fut audit Cap de Sable, il donne entendre ce que l'Anglois avoit dessein de faire, qui estoit de venir prendre leur fort, c'est pourquoy ils avoient se fortifier le mieux qu'il leur seroit possible, pour empescher l'Anglois de son dessein: savoir s'il disoit vray & pour se rendre necessaire, je tiens qu'il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que l'Anglois eust voulu remuer la Paix, estant & sachant les plaintes que l'on en avoit faites au Roy de la grande Bretagne, qui offroit de rendre & restituer tout ce qui avoit est pris depuis la paix faicte: quoy que ce soit, il ne faut pas ngliger de se loger fortement, aussi bien en temps de paix, que de guerre, pour se maintenir aux accidents qui peuvent arriver, c'est ce que je conseille tous entrepreneurs de rechercher lieu pour dormir en seuret. [Note 801: C'est peut-tre ce nomm Lestan qui a laiss son nom au Havre l'Estant prs de l'entre de la baie de Passamaquoddie.] [Note 802: D'aprs Denys, qui tenait ses renseignements de La Tour lui-mme, le retour du pre ne se fit pas tout fait comme le dit l'auteur. Claude de La Tour, n'ayant pu russir ni gagner son fils par des promesses, ni le contraindre par la force, se trouva fort embarrass, ne pouvant plus reparatre en Angleterre et encore moins retourner en France. Il prit le parti d'crire son fils, & le pria de souffrir que sa femme & luy demeurassent dans le pays... Son fils luy fit rponse, qu'il ne vouloit point estre la cause de sa mort, mais qu'il ne luy pouvoit accorder sa demande qu' condition qu'il n'entreroit ny luy ny sa femme dans son fort; qu'il leur feroit bastir un petit logement au dehors, que c'estoit tout ce qu'il pouvoit faire; il receut la condition que son fils luy fit. Le Capitaine envoya tout leur quipage terre, o la Tour pre dcendit avec sa femme, deux hommes pour le servir, & deux filles de chambre pour sa femme. Le jeune de la Tour leur fit bastir un logement quelque distance du fort, o ils s'accommodrent du mieux qu'ils peurent. Ils avoient apport quelques victuailles, qui ne furent pas plutost consommes, que la Tour fils y supplea, en nourrissant son pre & toute sa famille. Environ l'an mil six cens trente cinq, ajoute Denys, je passay par l; je fus voir le jeune de la Tour, qui me receut trs-bien, & me permit de voir son pre en son logement; ce que je fis. Il me receut bien, m'obligea de dner avec luy & sa femme; ils estoient fort proprement meublez. (Description de l'Amrique, t. I, p. 74-77.)] Ledit pre de la Tour fit aussi rapport qu'il estoit mort trente Escossois, de septante qu'ils estoient en cet hyvernement, qui avoient est mal accommodez: fut resolu tant 317/1301 par le Conseil desdits de la Tour pre & fils, que Marot, & Pres Recollets, de faire encore une habitation la riviere S. Jean pour plusieurs raisons telles quelles, qui est quatorze lieues du port Royal, plus au Nort dans la Baye Franoise: que pour parvenir l'excution de ceste entreprise, il estoit necessaire d'avoir des hommes & commoditez pour basti & se fortifier en ladite riviere. Pour ne perdre temps il falloit dpescher le moyen vaisseau audit sieur Tufet, & envoyer promptement des hommes & autres choses necessaires, pour s'opposer aux forces de l'Anglois, qui ne taschoit que de temps en temps usurper tout le pas, & qu'en icelle habitation nouvelle le pre de la Tour y commanderoit, le fils au Cap de Sable, qui fit retenir toutes les commoditez des vaisseaux qu'il jugea luy estre necessaires: Le moyen vaisseau ne fit ny traite ny pesche pour payer les fraiz de son embarquement, & ainsi lgrement s'en revient Bordeaux avec lettres tant des Peres Recollets que de la Tour, addressantes Messieurs les Directeurs de la Nouvelle France, qui fut vers la fin du mois d'Octobre: ledit Marot demeura l avec le grand vaisseau, pour essayer faire quelque chose pour payer le voyage. Ceste nouvelle receue dudit sieur Tufet, par le retour du moyen vaisseau si lger, ne luy peust donner grand contentement, pour le renvoy estre trop precipitement & lgrement fait, sans y avoir du sujet necessaire qui les peust avoir esmeuz cela. 318/1302 Car la resolution de ce Conseil qui avoient plustost leurs inclinations au bien de leur contentement, & autres de leurs affaires particulires, qu' conserver & employer le bien de ceux qui les employent leur proffit, pour supporter la despense qui se fait en cet embarquement, que si le mesnagement de ceux qui sont employez n'est fait avec soing & vigilence, accompagn de fidlit, les voyages se rendent inutils, font perdre courage aux entrepreneurs, qui ne font les rencontres selon leurs volontez, & souvent deceu de ce qu'ils s'estoient peu imaginer en ces desseins. Quelle raison avoit il d'envoyer ce vaisseau vuide pour demander du secours, lequel quand on l'eust voulu renvoyer mesme temps, avec les choses necessaires pour cet effect, il se fut pass plus de quatre cinq mois, qui n'eust peu estre que vers la fin de Fevrier ou Mars, dans la rigueur de l'hyver, o les neges sont de deux trois pieds, & les traverses fort fascheuses en ce temps, comme l'on voit assez par exprience, qui est fatiguer tous ceux d'un vaisseau, & quelquesfois courir risque de se perdre, ou estre desmatez & relcher qui se voit assez souvent pour se haster trop tost, encore qu' l'Acadie l'on peut aborder la terre en tout temps, & y arrivant en l'hyver l'on ne laine d'y avoir de grandes incommoditez, comme nous l'avons expriment. Que si l'Anglois eust eu volont d'aller prendre la Tour, & se sentant plus fort comme le representoit le Pre, ils l'eussent emport s'il n'eust est bien fortifi & amunitionn, premier que le secours de France luy fut arriv. 319/1303 Mais ayant des hommes & commoditez que ledit Marot avoit port, ils n'avoient que faire de craindre estant un peu fortifiez comme ils eussent peu faire, & laisser faire la pesche de poisson & traitte aux vaisseaux, & ne le renvoyer vuide avec une lettre: sa charge faite revenant de compagnie avec ledit Marot, il eust apport dequoy (au moins en partie) payer son voyage, & les lettres fussent venues aussi temps pour ce qu'ils desiroient, comme quand ils le firent partir sans rien rapporter, car ils pouvoient s'imaginer que l'on ne renvoyeroit qu'au Printemps, par consequent vaine leur resolution inconsidere & prcipite, qui a fait perdre beaucoup audit sieur Tufet, & des sieurs de la societ qui se fussent bien passs de telle depesche. Presqu'en ce mesme temps arriva un vaisseau pescheur du Cap Breton, dans lequel repassoit les Reverends Pres Vimond & Vieux-pont Jesuistes, par le commandement qui leur en avoit est faict de leur Reverend Pre Provincial, qui dirent qu' ladite habitation du grand Cibou, en l'isle dudit Cap Breton estoit mort douze Franois du mal de terre, qui est le securbut, & d'autres malades, le Printemps les remit: Ces maladies comme j'ay dit en mes premiers voyages, ne vient que de manger des salures, pour n'avoir des viandes ou autres choses rafraichissantes, comme nous avons esprouv en nos habitations par le pass. Durant l'hyvernement ils virent peu de Sauvages qui n'y viennent que par rencontre chercher les vaisseaux Franois qui y peuvent estre pour traitter avec eux: ces endroits ne sont pas beaucoup plaisans ny agrables que 320/1304 pour la pesche de molue. Ils laisserent les deux vaisseaux que Messieurs les Directeurs avoient envoyez pour le ecours d'icelle habitation, qui avoient traitt quelque nombre de peaux d'eslans, faisant leur pesche de poisson, comme plusieurs autres vaisseaux qui sont par toutes ces costes. Vers le 10 Octobre arriverent Londres deux vaisseaux Anglois, l'un du port de deux cens cinquante tonneaux, & l'autre de cent, qui revenoient de Qubec o ils avoient fait monter leur vaisseau de Tadoussac pour n'estre en la puissance de ceux qui eussent est plus forts qu'eux, s'il en fut venu comme ils s'imaginoient, en l'un commandoit le Capitaine Thomas Quer Vis-Admiral au voyage prcdent, & le Capitaine Breton Anglois bon marinier, lequel avoit fait bon traittement en son vaisseau aux Peres Jesuistes quand nous retournasmes de Qubec avec lesdits Anglois l'anne d'auparavant, lesquels ramenrent deux Franois qu'ils avoient retenus par del, l'un charpentier & l'autre laboureur, qui de Londres revindrent Paris, lequel nous dit qu'ils avoient rapport pour trois cens mille livres de peleterie, & estoit mort quatorze Anglois de nonante qu'ils estoient, de pauvret & misere durant l'hyver, & autres qui avoient est assez malades, n'ayant fait bastir ny dfricher aucune terre depuis nostre dpartement, sinon ensemencer ce qui estoit labour tant la maison des Pres Jesuistes que Peres Recollets, dans lesquelles maisons y avoit dix hommes pour les conserver, qu'au fort ils n'avoient fait qu'un parapel de planche sur le rampart, & remply deux plates formes que j'avois 321/1305 fait commencer: de bastiment dedans ils n'en avoient fait aucun, horsmis une de charpente contre le rempart, qu'en partie ils avoient dfait du cost de la pointe aux Diamants pour gaigner de la place, & qu'elle n'estoit pas encore acheve. Que dans le fort y avoit quatorze pices de canon, avec cinq espoirs de fonte verte qu'ils nous avoient pris, & quelques pierriers, estant bien amunitionnes, & estoient restez quelques septante Anglois. Que le tonnerre avoit tomb dans le fort & rompu une porte de la chambre des soldats, entr en icelle, meurtry trois quatre personnes, pass dessous une table, tu deux grands dogues qui estoient pour la garde, & s'en estoit all par le tuyau de la chemine qui en avoit abatu une partie, & ainsi se perdit en l'air. Dit que les mesnages Franois[803] qui resterent ont est trs mal traictez, de ceux qui se sont rendus aux Anglois, & principalement d'un appelle le Bailly, duquel j'ay parl cy dessus. Pour ce qui est du Capitaine Louis & des Anglois ils n'en ont point est inquitez: rapporte qu'ils s'attendoient bien que ceste anne les vaisseaux du Roy y deussent aller avec commission du Roy de la grande Bretagne, pour les en faire desloger, ce qu'ils eussent fait non autrement que par force: Voil ce que nous avons eu de nouvelles qu'injustement ils tiennent ceste place, & en tirent les moluments qui ne leur appartiennent, mais l'esperance que l'on a que le Roy d'Angleterre la fera rendre au Roy avec douceur & non de force, convenir des limites que chacun doit posseder, & non vouloir 322/1306 des Virgines embraser toutes les costes qui ne leurs appartiennent, comme il se peut voir & savoir par les relations de ceux qui ont premirement descouvert & possed actuellement & rellement ces terres, au nom de nos Roys devanciers jusqu' maintenant, sous LOUYS le JUSTE XIII. Roy de France & de Navarre, que Dieu veuille combler de milles benedictions, & accroistre son rgne d'une heureuse & longue vie. [Note 803: Ces mnages sont les cinq familles dont il a t parl ci-dessus, p. 205, 206.] FIN. _ABREG DES DESCOUVERTURES de la Nouvelle France, tant de ce que nous avons descouvert comme aussi les Anglais, depuis les Virgines Jusqu'au Freton Davis, & de ce qu'eux & nous pouvons prtendre, suivant le rapport des Historiens qui en ont descrit, que je rapporte cy dessous, qui feront juger un chacun du tout sans passion._ Les Anglois ne nous disputent point toute la Nouvelle France, & ne peuvent desnier ce que tout le monde a accord, ains seulement dbattent des confins, nous restraignant jusqu'au Cap Breton, qui est par la hauteur de quarante cinq degrs trois quarts de latitude, ne nous permettant pas d'aller plus au midy, s'attribuant tout ce qui est de la Floride jusqu'au dit Cap Breton, & ces dernires annes ils ont voulu s'estendre par usurpation jusqu'au fleuve sainct Laurent, comme ils ont fait. 323/1307 Voicy le fondement de leur prtention, qui est qu'environ l'an 1594,[804] estant aux costes de la Floride arriverent en un lieu que lesdits Anglois appelloient Mocosa, y ayant treuv quelques rivieres & pas qui leur agra, ils commencrent y vouloir bastir, luy imposant le nom de Virgines: mais ayant est contrariez par les Sauvages & autres accidents, ils furent contrains de quitter, ny ayant demeur que deux ou trois ans: neantmoins depuis le feu Roy Jacques d'Angleterre venant la couronne prit resolution de la recognoistre, habiter & cultiver, quoy ledit Roy favorisant a baill de grands privileges ceux qui entreprendroient ceste peuplade, & entr'autres a estendu le droict de leur retenue ds le 33e degr de l'levation jusqu'au 45 & 6, leur donnant pouvoir sur tous Estrangers qu'ils treuveroient dans ceste estendue de terre, & 50 mille avant en la mer. Ces lettres du Roy furent expdies l'an quatriesme de son rgne, & de grce 1607, le 10 d'Avril, il y a 24 ans. Voil tout ce qui se peut apprendre de leurs commissions & enseignements pour ces contres. Voicy ce que nous leurs respondons. [Note 804: La premire tentative d'tablissement la Virginie fut celle de sir Walter Raleigh, en 1584. Sir Francis Drake ramena la colonie en Angleterre au bout de deux ans (Holmes' _American Annals_).] En premier lieu, que leurs lettres royaux sur quoy ils se fondent les ddisent de leur prtention, parce qu'il est dit expressement dans icelles avec exception specifie, Nous leur donnons toutes les terres jusqu'au 45e degr, lesquelles ne sont point actuellement possedes par aucun Prince Chrestien. Or est il que lors de la datte de ces lettres, le Roy de France 324/1308 actuellement & rellement possedoit pour le moins jusqu'au quarantiesme degr de latitude desdites terres, o depuis quelques annes les Holandois s'y sont establis, tout le monde le sait par les voyages du sieur de Champlain imprimez, avec les cartes, ports, & havres de toutes les costes qu'il fit, qui depuis chacun s'en est servy, & les ont adapts sur les globes & cartes universelles, que l'on a corriges de cet chantillon de terre, & voit on par lesdits voyages qu'en l'an 1604, ils estoient saincte Croix, & en l'an 1607.[805] au port Royal, auquel ledit Champlain donna le nom, comme plusieurs autres lieux que l'on voit par ses cartes, le tout habit par le feu sieur de Mons, qui gouvernoit tout ce pas jusqu'au quarantiesme degr, comme Lieutenant de sa Majest tres-Chrestienne. [Note 805: De 1605 1607 (voir l'dition de 1613).] Auparavant l'an prcdent 1603 ledit Champlain par commandement de sa Majest fit le voyage de la Nouvelle France, en la grande riviere sainct Laurent, & son retour en fit rapport sa Majest, lequel rapport & description il fit imprimer deslors, partit de Hondefleur en Normandie le 15 de Mars audit an, en ce mesme temps le feu sieur Commandeur de Chaste gouverneur de Dieppe; estoit Lieutenant gnral en ladite Nouvelle France: depuis le 40 degr jusqu'au 52e de latitude. Si les Anglois disent que seulement ils n'ont pas possed les Virgines ds l'an 1603, 4 & 7, ains ds l'an 1594, qu'ils treuverent comme avons dit. L'on respond que la riviere qu'ils commenoient lors posseder est au 36e & 37e degr, & que ceste leur allgation 325/1309 l'advanture pourroit valloir, s'il n'estoit question que de tenir ceste riviere, & 7 8 lieues de l'un de l'autre cost d'icelle, car autant se peut porter la veue pour l'ordinaire, mais que s'attribuant par domination l'on s'estende trente & six fois plus loing que l'on n'a recognu, c'est vouloir avoir les bras ou plustost la cognoissance bien monstrueuse. Posons que cela se puisse faire. Il s'ensuiveroit que Ribaut & Laudonniere estant allez la Floride en bon esquippage, par auctorit du Roy Charles IX, l'an 1564, 5 & 6, pour cultiver & habiter le pas y estant difi la Caroline[806] au 35e ou 36e degr & par ainsi voil l'Anglois hors des Virgines, suyvant leurs propres machines. [Note 806: Voir ci-dessus, premire partie, p. 18, note 4.] Pourquoy eux estant au 36e ou 37e avanceront plustost au 45e que nous, comme ils confessent, estant au 46e ne descendrons nous jusqu'au 37e quel droict y ont ils plus que nous, voil ce que nous respondons aux Anglois. Et est trs certain & confess de tous, que sa Majest trs chrestienne, a prins possession de ces terres avant tout autre Prince Chrestien, & asseur que les Bretons & Normans treuverent premiers le grand Ban& les terres neufves, ces descouvertures faictes en l'an 1504, il y a 126 ans, ainsi qu'il se peut voir en l'histoire de Niflet[807] & Anthoine Magin imprim Douay. [Note 807: Wytfliet. (Voir ci-dessus, premire partie, p. 11, note 1.)] Et d'advantage tous confessent que par commandement du Roy Franois, Jean Verazan prit possession desdites terres au nom de France commenant ds le 33e degr de l'levation jusqu'au 326/1310 47e; ce fut par deux voyages desquels le dernier fut fait l'an 1523,[808] il y a 107 ans. [Note 808: Voir ci-dessus, premire partie, p. 11, note 2, 3 et 4.] Outre Jacques Cartier entra le premier en la grande riviere sainct Laurent, par deux voyages qu'il y fut, & descouvrit la plus grande part des costes de Canadas, son dernier voyage l'an 1535 il fut jusqu'au Grand Sault sainct Louis de ladite grande riviere. Et en l'an 1541, il fit un autre voyage comme Lieutenant de Messire Jean Franois de la Roque sieur de Robert-Val, qui estoit Lieutenant gnral audit pas, ce fut son troisiesme voyage o il demeura, ne pouvant vivre au pas avec les Sauvages qui estoient insupportables, & ne pouvoit descouvrir que ce qu'il avoit fait: il se dlibra de s'en retourner au Printemps, ce qu'il fit, en un vaisseau qu'il avoit reserv, & estant le travers de l'isle de terre neufve, il fit rencontre dudit sieur de Robert-Val qui venoit avec trois vaisseaux l'an 1542, il fit retourner ledit Cartier l'isle d'Orlans[809] o ils firent une habitation, & y estant demeur quelque temps, l'on tient que sa Majest le manda pour quelques affaires importantes, & ceste entreprise peu peu ne sortit aucun effect, pour n'y avoir apport la vigilance requise. [Note 809: La relation du voyage de M. de Roberval prouve, au contraire, que Cartier ne voulut point retourner avec lui, et partit incontinent pour se rendre en Bretagne. (Voy. du sieur de Roberval.)] Presque en ce mesme temps Alfonse Xintongeois fut envoy vers la Brador, par ledit sieur de Robert-Val, autres disent par sa Majest, lequel descouvrit la coste du Nort de la grande Baye 327/1311 au golphe sainct Laurent, & le passage de l'issle de terre neufve, la grande terre du Nort, au 52e degr de latitude[810]. [Note 810: Jean Alphonse, dans sa Cosmographie encore manuscrite, fait une description tonnamment exacte pour l'poque, de la cte du Labrador et du fleuve Saint-Laurent. jusqu' Qubec.] En suitte le Marquis de la Roche de Bretagne en l'an 1598,[811] fut en ces terres de la Nouvelle France, comme Lieutenant de sa Majest, & en suitte les sieurs Chauvin de Hondefleur en Normandie, Commandeur de Chaste & de Mons comme dit est, & le sieur de Poitrincourt, & Madame de Quercheville[812], qui eut quelque dpartement l'Acadie, y envoya la Saulsaye, avec lequel furent les Reverends Pres Jesuistes qui furent pris par les Anglois, (comme il a est dit cy dessus) comme le port Royal, & depuis 28 ans ledit sieur de Champlain ayant descouvert & fait descouvrir plusieurs contres, plus de quatre cinq cens lieues dans les terres, comme il se voit par ses relations cy dessus imprimes depuis l'an 1603. jusqu' present 1631. [Note 811: Voir ci-dessus, premire partie, p. 38, note 1.] [Note 812: Guercheville.] Venons ce qui se treuve descrit des voyages des Anglois, ce n'est pas assez qu'ils se vantent d'estre des premiers qui ont descouvert ces terres, il est question quelles elles sont. Il est trs certain que quand il se fait quelque descouverture nouvelle, l'on est assez curieux d'en descrire les temps, ce que les Anglois n'ont oubli, ny les autres nations, suyvant les mmoires qui leurs sont envoyez, ils n'oublient rien de ce qui se fait, mais nous ne treuvons en aucuns autheurs que les 328/1312 Anglois ayent jamais pris possession des pas de la Nouvelle France, qu'aprs les Franois. Il est vray que les Anglois ont descouvert du coste du Nort vers les terres de la Brador & Freton Davis, des terres, isles, & quelques passages depuis le 56e degr vers le Ple Artique, comme il se voit par les voyages qui ont est imprimez tant en Angleterre, qu'ailleurs, par lesquels il appert dequoy ils se peuvent prevalloir sans usurpation, comme ils ont fait en plusieurs lieux de la Nouvelle France: il faudroit estre aveugle, sans cognoissance, pour ne voir ce que les histoires nous font cognoistre de vritable. En premier lieu, Sebastien Cabot[813], sous le commandement du Roy Henry VII d'Angleterre l'an 1499 fut pour descouvrir quelques passages vers la Brador & s'en revint sans fruict, & depuis es annes 1576 77 & 78, Messire Martin Forbichet[814] y fit trois voyages, sept ans aprs Honfroy Guillebert[815] y fut, en suitte Jean Davis descouvrit un destroit appell de son nom. Estienne Permenud[816] fut l'isle de terre neufve la coste du Nord de l'Est de l'isle, en l'an 1583. un autre peu aprs nomm Rtehard Viitaaboux N.[817] fut la mesme coste, en 329/1313 suitte un appell le Capitaine George[818] y fut en l'an 1590, vers le Nort, de plus fraiche memoire l'an 1612[819] y fut un Capitaine Anglois au Nort, o il treuva un passage par le 63e degr, comme il se voit par la carte imprime en Angleterre, & y treuvant des difficultez pour treuver le passage que tant de navigateurs ont recherch, pour aller aux Indes Orientales du cost de l'Ouest: & depuis 35 ans ils se sont estendus tant aux Virgines qu'aux terres qui nous appartiennent. [Note 813: La premire expdition entreprise au nom du roi d'Angleterre, fut confie Jean Cabot et ses fils Louis, Sbastien et Sanche, par lettres de Henri VII, du 5 mars 1496, ou 15 mars 1497, style neuf. (Voir: Rymer, _Foedera_, vol. XII;--_a Memoir of Sbastian Cabot_, ch. IX.)] [Note 814: Frobisher.] [Note 815: Humphrey Gilbert.] [Note 816: tienne Parmenius, de Bude, savant hongrois, faisait partie du voyage de sir Humphrey Gilbert, et prit dans le naufrage du vaisseau amiral. (Hakluyt, vol. III.)] [Note 817: Probablement Richard Clarke de Weymouth, capitaine du vaisseau amiral de sir Humphrey Gilbert, au mme voyage, en 1583. (Hakluyt, vol. III.)] [Note 818: Voir ci-dessus, premire partie, p. 37, note 4.] [Note 819: Hudson fit son voyage en 1610 et 1611, et la relation en fut imprime en 1612. (Voir 1613, p. 293, note 1.)] Or le commun consentement de toute l'Europe & de despeindre la Nouvelle France, s'estendant au moins au 35e & 36e degrs de latitude, ainsi qu'il appert par les mapemondes imprimes en Espagne, Italie, Holande, Flandre, Allemagne & Angleterre mesme sinon depuis qu'ils se sont emparez des costes de la Nouvelle France, o est l'Acadie, Etechemains, l'Almonchicois, & la grande Riviere de sainct Laurent, o ils ont impos leur fantaisie des noms de Nouvelle Angleterre, Escosse, & autres, mais il est mal-ais de pouvoir effacer une chose qui est cognue de toute la Chrestient. FIN. 330/1314 _RELATION DE CE QUI S'EST pass durant l'anne 1631._ Messieurs les Associez de la Nouvelle France residens Bordeaux virent quipper au mois d'Avril de la presente anne 1631, un vaisseau, command par un nomm Laurent Ferchaud, dans lequel vaisseau ils auroient fait charger tout ce qui estoit necessaire pour secourir le Fort & habitation sainct Louys, scitu au Cap de Sable coste d'Acadie, sur l'entre d'un bon havre, & munitionn de tout ce qui luy est besoing pour la defence d'iceluy. Ayant fait sa navigation, & donn au sieur de la Tour commandement pour la Compagnie dans ledit Fort, ce dont il estoit charg par lesdits Associez, fit son retour Bordeaux la fin du mois d'Aoust ensuyvant, & repassa le sieur de Krainguille Lieutenant dudit sieur de la Tour, lequel rapporta nouvelle comme les Escossois ne se resoudoient point quitter le Port Royal, mais qu'ils s'y accommodoient de jour autre, & y avoient fait venir quelques mesnages & bestiaux pour peupler ce lieu qui ne leur appartient que par l'usurpation qu'ils en ont faite, comme a est dit cy dessus. Lesdits Associez recognoissant ce qui estoit necessaire sur ce que leur mandoit ledit sieur de la Tour, r'equipperent le mesme vaisseau au mois d'Octobre dernier, monstrant par leur diligence qu'ils n'oublient rien de ce qui est necessaire pour le peuplement & conservation de ces lieux, o ils ont envoy quantit d'artisans & des Religieux Recollets. 331/1315 En ceste mesme anne messieurs les Directeurs de Paris & Rouen firent quipper deux vaisseaux tant pour aller secourir l'habitation saincte Anne en l'isle du Cap Breton, que pour aller Miscou & Tadoussac faire traite & la pesche de poisson. Le premier vaisseau command par Hubert Anselme partit de Dieppe le 25 Mars, accommod de tout ce qui luy estoit necessaire pour son voyage: aprs quelques mauvais temps il fut jusques au travers du Cap des Rosiers, quelque dix ou douzes lieues de Gaspey entre du grand fleuve sainct Laurent, o estant il apperceut vers l'eau quelques vaisseaux qu'ils jugerent estre Anglois, qui leur fit changer de routte & aller Miscou pour faire leur traite avec les habitans du Pas. Le second vaisseau o commandoit le Capitaine Daniel partit le 26 d'Avril & fut l'habitation saincte Anne charg & accommod de tout ce qui estoit necessaire pour cedit lieu, qui est en trs bonne scituation, sur l'entre de l'un des meilleurs ports de ces costes, les contrarietez de mauvais temps luy furent fascheuses & n'arriva sur l'escore du grand Ban que le 16 de Juin, o il vit quantit de glaces: Le 18, terrirent au Cap de Raye, peu aprs apperceurent un vaisseau qu'ils jugerent estre Turc, lequel arrivant sur eux vent arrire, les fit appareiller & mettre en defence, mais le Turc ayant apperceu quantit d'hommes sur le tillac il se retira, & fit porter sur un navire Basque, auquel il tira quelques coups de canon & l'aborda: mais comme ils n'estoient pas bien saisis ils se separerent, & en 332/1316 ceste separation un matelot Basque qui estoit sur l'arrire de son vaisseau prit l'enseigne qui estoit sur l'arrire de celuy du Turc, laquelle il attira luy, & aussitost le vaisseau Basque commena fuir, & en fuyant ne laissoient de tirer forces coups de canons qui estoient sur l'arrire dudit vaisseau, de faon qu'il se sauva & emporta ladite enseigne, dans laquelle estoient dpeints trois croissans. Le vaisseau du Capitaine Daniel continuant sa routte, fut tellement contrari de brunes & grand vent, que ne pouvant porter voilles se trouva en une nuict obscure huict brasses d'eau, & entendoit la lame qui battoit contre les rochers, aussitost il jette l'ancre attendant le lendemain, pour voir s'ils pourroient cognoistre la terre, ce qu'ayant fait ils recogneurent que les mares les avoient portez aux isles sainct Pierre, o prenant cognoissance de la terre arriverent au fort & habitation saincte Anne le 24 de Juin, o ils trouverent quelque desordre, causez par l'assassinat commis par Gaude[820] qui commandoit audit Fort, en la personne d'un nomm Martel de la ville de Dieppe, qui estoit son Lieutenant. [Note 820: Il est appel Claude un peu plus haut.] Le Capitaine Daniel voyant ce desordre, & que ceux de l'habitation avoient retenu prisonnier ledit Gaude leur Capitaine aprs cet assassinat, s'informa de ce faict, tant des hommes de l'habitation que de la bouche dudit Gaude, & apprit que le lendemain de la Pentecoste ledit Gaude & Martel ayant soupp ensemble, l'heure d'entrer en garde estant venue Gaude donna le mot Martel, & aussi tost entra dans le Fort o il 333/1317 chargea une carabine de trois balles qu'il tira sur ledit Martel, par une canoniere dudit Fort, ainsi qu'il jouoit aux quilles, & luy donna trois balles dans le corps dont l'une luy pera le coeur. Ceste action ainsi laschement commise ne peut estre excusable audit Gaude, quoy qu'il soit vray que jamais ils ne se soient peu accorder ensemble, & que leurs humeurs estoient du tout incompatibles: Car si Gaude avoit envie de chastier ledit Martel, il devoit le faire prendre & le tenir prisonnier jusques l'arrive des vaisseaux, ou s'il doutoit qu'il y eust de la difficult de le faire cause des hommes de sa faction qui estoient en ceste habitation, il devoit s'armer de patience, & ce faisant il eust trouv que Messieurs les Directeurs de Paris y avoient donn ordre par leur prevoyance, car ils avoient enjoint au Capitaine Daniel de repasser en France ledit Martel, & laisser ledit Gaude en sa charge, avec ceux qu'il choysiroit, tant des hommes de l'habitation que d'autres nouveaux que l'on luy envoyoit dans le vaisseau du dit Capitaine Daniel, & ainsi il eut tir une honneste vengeance de son ennemy, sans se prcipiter dans ceste determine resolution, qui ne luy peut apporter que du blasme & de la peine s'il est pris, & s'il n'eust trouv les moyens de s'eschapper dans le pas, il eust couru risque de sa vie. Ce pendant il estoit necessaire que ledit Capitaine Daniel mit ordre en ce lieu, sur ce qui s'estoit passe, pour tenir chacun en son devoir: il envoya son vaisseau Miscou pour faire la 334/1318 pesche & la traite & en donna la conduicte Michel Gallois de Dieppe, & en mesme temps il despescha une pinasse d'environ vingt tonneaux, qu'il donna un appell Saincte Croix pour la commander, & l'envoya Tadoussac pour traiter avec les Sauvages: & estant ledit Gallois arriv Miscou, trouva deux vaisseaux Basques, l'un de Deux cens cinquante, & l'autre de Trois cens tonneaux, & une barque d'environ Trente cinq tonneaux, o commandoit le frre du Capitaine du May, qui avoit est equippe au Havre de Grce, lequel dit audit Gallois qu'il avoit commission de Monseigneur le Cardinal de faire la traite, visiter les vaisseaux qui alloient faire la pesche, & recognoistre les ports & havres de ces lieux, pour luy en faire son rapport, sans toutesfois luy monstrer sa commission: quoy ledit Gallois monstra bien qu'il estoit de lgre croyance, d'adjouster foy sur des paroles, & partant demeurrent bons amis, & donna du May advis audit Gallois, que les deux vaisseaux Basques n'avoient aucun cong ny commission, & que s'il le vouloit assister en ceste affaire ils les iroient sommer de leur monstrer leurs passeports, le dit Gallois luy ayant accord, furent de compagnie abord de l'un des deux navires Basques, ce que le maistre duquel leur monstra sa commission en tres bonne forme, en leur offrant toutes sortes d'assistances & de faveurs. Ce fait ils furent l'autre vaisseau, o ils ne trousverent que le Capitaine nomm Joannis Arnandel de sainct Jean de Lus avec un petit garon, (ses gens estans pour lors tous terre & en pescherie,) auquel Capitaine ils demandrent voir son cong, mais il n'avoit garde de leur monstrer, car il n'en 335/1319 avoit point: aussi sa responce fut que les congers n'estoient necessaires que pour avoir de l'argent ceux qui les delivrent, & que pour luy il n'avoit point accoustum d'en prendre, surquoy ledit du May luy fit responce que luy qui avoit coustume d'aller en mer, ne devoit point ignorer les ordonnances de France, notamment celles de l'Admirault qui declare pour pirates & voleurs, ceux qui vont en mer sans cong ou passeport, & partant que le trouvant ainsi & ne le pouvant juger autre que forban, il arrestoit sa personne & son vaisseau pour l'amener en France, & iceluy le faire juger de bonne prise, quoy ledit Arnandel ne se pouvant opposer, supplia ledit du May de luy laisser achever sa pescherie & qu'il le retint prisonnier pour ostage: laquelle pescherie estant faicte il y auroit moins de dommages & interests si la prise estoit dclare injuste, & plus de proffit si elle estoit bonne, ce qui fut accord par ledit du May, lequel aussi tost se saisit de toutes les armes & munitions dudit vaisseau, qu'il fit porter en son bord avec ledit Arnandel. Ce qu'estant fait du May & Gallois retournent au vaisseau dudit Arnandel avec quelques uns de leurs gens, & comme ils furent entrez dedans, ils appellerent tous les gens de l'quipage de Arnandel qui estoient terre, pour les advertir de l'accord & convention faicte entre leur Capitaine & eux, quoy un de ces Basques fit responce, Que la prise & detemption de leur Capitaine n'estoit pas grand'chose, & qu'ils pouvoient faire un autre Capitaine d'un petit garon de leur vaisseau, de quoy du 336/1320 May le voulant reprendre & remonstrer le tort qu'il avoit de parler si desadvantageusement de son chef, ce Basque & tous ses compagnons se mettent tous en fougue, & comme ils ont la teste prs du bonnet, gaignent le bas du vaisseau, se saisissant de quelques picques & mousquets qui estoient restez, & qui n'avoient est trouvez par ledit du May, & Gallois, & avec ces armes se defendent & attaquent si courageusement ledit du May & ses gens, qu'ils le contraignent de se retirer, avec quelques uns des siens qui furent blessez, lesquels il fit promptement embarquer avec luy dans sa chalouppe. Et comme ces gens avoient desja la teste eschauffe, ne se contentans de ce qu'ils avoyent faict, poursuivirent encores ledit du May, jusques ce qu'estant retir en son bord il fut contrainct de faire monter sur son tillac le Capitaine Arnandel, afin qu'il commandast ses gens de cesser leurs violences: mais le Capitaine se voyant libre se jetta promptement en l'eau, & tout vestu qu'il estoit gaigna la nage une chalouppe, o estoient quelques uns des siens, & ainsy se sauva de ses ennemys, desquels il eust tost aprs une bonne raison, car estant rentr dans son navire, il commena parler en Capitaine & non pas en prisonnier: & par la faveur & assistance d'un autre vaisseau Basque, duquel il envoya emprunter de la poudre & des armes, s'en vint fondre sur ledit du May, & luy tira deux ou trois coups de canon, & luy commanda de luy r'envoyer non seulement toutes ses armes & munitions qu'il luy avoit prises, mais encores celles qui estoient en son vaisseau, & de celuy dudit Gallois, autrement qu'il s'en alloit 337/1321 les couler fond: ce que voyant, furent contraints de ce faire n'ayant pas des forces pour resister, de faon qu'ils se trouverent pris par celuy qu'ils venoient de prendre. En ces entrefaites arriva de Tadoussac la pinasse o commandoit Saincte Croix, lequel avoit est rencontr des Anglois, qui luy avoient ost ses peleteries, & luy en avoient donn un mot descrit de la qualit & quantit, afin de n'estre point obligez en rendre d'advantage, attendu le trait de paix d'entre les deux Couronnes, & Thomas Quer Gnral de la Flotte Angloise, luy dist qu'il avoit charge du sieur Chevallier Alexander de se saisir de toutes les peleteries qu'il trouverroit aux vaisseaux qui contreviendroient aux commissions du Roy de la grande Bretagne, qui appartenoient ces lieux, ores qu'ils n'y eussent jamais est que depuis trois ans qu'ils s'en saisirent, contre le trait de paix, & ainsi ledit Saincte Croix fut contrainct de cder la force, esperant neantmoins que les Anglois luy payeroient tost ou tard ses peleteries, avec raison & justice. Arrivant, comme dit est, Miscou le jour mesme que se fit ceste rumeur d'entre le Basque & le Capitaine du May, il se trouva encores pris du vaisseau Basque, lequel parlant audit Saincte Croix luy fit commandement de le venir trouver en son bord, ce qu'ayant fait, il envoya qurir toutes les armes & munitions de ceste pinasse, avec ses voiles, disant que tout appartenoit un mesme maistre, & qu'il voulait s'asseurer d'eux, & les empescher de le plus troubler ny faire aucun tort, & tout ce que peust faire ledit Saincte Croix fut de protester 338/1322 contre ce Basque de tous ses despens, dommages & interests, de ce qu'il le troubloit ainsi en son traffic & sa traite, de quoy ledit Basque estant aucunement intimid, luy rendit incontinent ses voiles, & luy enjoingnit de sortir du port de Miscou, ce que fit ledit Saincte Croix lequel s'en vint en l'habitation saincte Anne trouver le Capitaine Daniel, o il arriva le 29 Aoust pour luy donner advis de ceste procdure des Basques, afin d'y donner ordre, mais desja trop tard, car les Basques d'ordinaire sont presque prests en ce temps l pour s'en retourner. Ceste disgrace fut encores suyvie d'une autre, cause par la malice de ces mesmes Basques, lesquels persuaderent aux Sauvages que les Franois les vouloient empoisonner par le moyen de l'eaue de vie qu'ils leur donnoient boire, & comme ces peuples sont d'assez facile croyance, ayans rencontr une chalouppe de Franois qui estoit proche de terre pour traiter avec eux, ces peuples mutins & barbares se jetterent sur ceste chalouppe, la ravagerent, pillrent ce qui estoit dedans: comme les matelots se vouloient opposer il y en eut un de tu d'un coup de flesche, & deux Sauvages qui furent aussi pareillement tuez coups d'espe, par un Franois de ladite chalouppe: & ainsi voil les Franois mal traitez des Anglois, des Basques, & encores des Sauvages, & contraincts de s'en revenir tous avec le vaisseau du Capitaine Gallois au fort & habitation Saincte Anne, avec ce peu de traite & de pesche qu'ils avoient faite. Et pareillement ledit du May ne voulant s'arrester ny destourner pour voir l'habitation Saincte Anne s'en revint en 339/1323 France, comme sit tost aprs le Capitaine Daniel, ayant premier que de partir laiss son frre pour commander en ladite habitation avec tout ce qui estoit necessaire pour les hommes qu'il y a laissez pour hyverner. Il ne se faut pas estonner s'il y a des Basques ainsi mutins, & mesprisans toutes sortes de loix & d'ordonnances, ne se soucians de congers ny passeports, non plus que faisoient cy devant les Rochelois n'ayans aucune apprehension de justice en leur pays, estans proche voisins de l'Espagnol: telles personnes meriteroient un chastiment exemplaire, qui font plustost le mestier de pirates que de marchands. Peu de tours aprs le partement du vaisseau dudit Capitaine Daniel, pour aller audit pays de la Nouvelle France, partit celuy du sieur de Caen, lequel avoit obtenu un cong de Monseigneur le Cardinal, pour aller audit pays y faire la traite icelle presente anne seulement, pour le redimer en quelques sortes de pertes qu'il remonstroit avoir souffertes, par la revocquation faicte de la commission qu'il avoit auparavant de sa Majest pour la traite dudit pays, & ayant mis son nepveu Emery de Caen pour commander ledit vaisseau, luy donna ordre de monter jusques Qubec, & au dessus s'il pouvoit, pour faire sa traite avec les Sauvages des Hurons: mais comme il fut dedans la riviere sainct Laurens, il fit rencontre des navires d'Anglois, les Capitaines desquels luy demandrent ce qu'il alloit faire en ces lieux, ausquels il respondit qu'il y alloit traiter & negotier en toute seuret, conformment au trait de paix fait entre les deux Couronnes de 340/1324 France & d'Angleterre, & qu'ils ne l'en pouvoient justement empescher, attendu qu'il estoit tout notoire que le Roy de la Grande Bretagne avoit promis au Roy de faire restituer le fort & habitation de Qubec, & qu'en bref il viendroit des vaisseaux de France pour en prendre possession. Les Anglois luy respondirent que quand ils verroient la commission de leur Roy, que trs volontiers ils laisseroient ces lieux, & qu'ils savoient trs bien que cest affaire se traitoit entre leurs Majestez, mais qu'en attendant ils jouyroient toujours du bnfice de la traite, puisqu'ils estoient possesseurs du pays, neantmoints qu'ils luy desiroient monstrer qu'ils ne luy vouloient point faire de prejudice, & qu'ils luy accorderoyent de faire sa traite concurremment avec eux: quoy ledit Emery de Caen condescendit, & fit monter son vaisseau jusques devant Qubec, o il demeura quelques jours, attendant la venue des Sauvages qui devoient descendre audit lieu. Entre ce temps arriva le Capitaine Thomas Quer Tadoussac avec un vaisseau de trois cens tonneaux bien equipp, & deux qui estoient Qubec de leur part, un grand & l'autre moyen. Mais comme les Anglois recogneurent le peu de Sauvages, & qu'il n'y avoit pas d'apparence de faire grande traite, leur proffit particulier leur fut en plus singuliere recommandation, que celuy d'Emery de Caen, auquel ils dirent qu'il devoit se resoudre ne faire aucune traite, puisqu'il n'y en pouvoit avoir assez pour eux, luy accordant de descharger ses marchandises dans le magazin de l'habitation, & y laisser un 341/1325 commis ou deux pour les luy garder, & les traiter durant l'hyver son bnfice, & afin qu'il ne peust faire aucune traite, les Anglois luy donnent des gardes en son vaisseau, jusques ce que la traite fut faicte, & lors ils s'en revindrent de compagnie quelque temps ensemble. Ledit Emery de Caen comme ayant son vaisseau, plus advantageux que ceux des Anglois, il prit le devant pour retourner Dieppe, o il arriva port de falut. Les gens de ce vaisseau rapportrent que le Ministre avoit fait une ligue de la plus part des soldats Anglois, pour tuer leur Capitaine avec les Franois revoltez du service du Roy: cela estant descouvert le Capitaine Louys en fit chastier quelques uns[821]. Le sujet de ceste rbellion estoit le mauvais traitement qu'il faisoit ses compagnons qui avoit caus ce desordre, par le conseil de ces deux ou trois mauvais Franois, ausquels il adjoustoit trop de foy. [Note 821: Le ministre, en particulier, fut tenu six mois en prison dans la maison des Jesuites. Au reste, ajoute le P. Lejeune, il n'estoit point de la mesme religion que les ouailles, car il estoit Protestant ou Luthrien, les Ker sont Calvinistes, ou de quelque autre religion plus libertine. (Relat. 1632.)] Voil le succez de tous ces voyages de la presente anne, qui tesmoignent assez le peu d'apparence qu'il y a de pouvoir rien advancer en la peuplade, ny au commerce de ces lieux, tandis qu'ils seront possedez par une autre nation. Les Franois qui sont restez audit Qubec sont encores tous vivans en bonne sant, resjouis du contentement, par l'esperance qu'ils ont, d'y voir ceste anne retourner leur compatriotes, ce qui est assez probable, puisque le Roy d'Angleterre sollicit par 342/1326 Monsieur de Fontenay Mareuil Ambassadeur de France, a promis de rechef de faire rendre ce pays, & que pour asseurance de sa promesse il a envoy en France le sieur de Bourlamaky, pour en asseurer sa Majest, & en delivrer les commissions & toutes lettres necessaires, sous esperance que sa Majest fera le semblable, pour quelques prtentions qu'ont les Anglois sur quelques particuliers Franois, & ainsi il y a grande esperance que cet accommodement se fera, avant que ledit sieur Bourlamaky s'en retourne en Angleterre. Depuis peu[822] entre sa Majest & l'Ambassadeur d'Angleterre a est accord la restitution du Fort & habitation de Qubec & autres lieux qui avoient est usurpez par les Anglois, contre le trait de paix, entre leurs Majestez. A ce printemps Monseigneur le Cardinal sous le bon plaisir de sa Majest, ordonne que Messieurs les Associez de la Nouvelle France, y envoyeront un nombre d'hommes, lesquels seront mis en possession du dit fort & habitation de Qubec par le sieur de Caen, qui en consideration de ce promet avec les vaisseaux du Roy, y passer lesdits hommes. Tant pour ce sujet qu'autres considerations, luy est accord pour ceste anne seulement la traite de peleterie ausdits lieux, aprs laquelle escheue ceux qu'il aura mis de sa part repasseront en France dans les vaisseaux de la societ, ainsi qu'il a est ordonn par mondit Seigneur le Cardinal Duc de Richelieu. [Note 822: Le trait de Saint-Germain-en-Laye fut sign le 29 mars 1632. (Mercure Franais, t. XVIII, pp. 39-56.--Rymer, _Foedera_, vol. VIII.)] A ce Printemps sous la conduicte de Monsieur le Commandeur de 343/1327 Rasilly, qui a toutes les qualitez requises d'un bon & parfait Capitaine de mer, prudent, sage & laborieux, pouss d'un sainct desir d'accroistre la gloire de Dieu, & porter son courage au pays de la Nouvelle France, pour y arborer l'estendart de Jesus Christ, & y faire florir les lys sous le bon plaisir de sa Majest & de Monseigneur le Cardinal, fait la Rochelle un embarquement avec toutes les choses necessaires pour y establir une colonie, suyvant le trait qu'il a fait avec Messieurs les Associez de la Nouvelle France, sous le bon plaisir de mondit Seigneur le Cardinal. Il n'y a point de doute que Dieu aydant il s'y peut faire de grands progrez l'advenir, les choses estant reigles par des personnes telles qu'est ledit sieur Commandeur de Rasilly. Dieu y sera servy & ador, lequel je prie luy faire prosperer ses bonnes & louables intentions, comme celles de ceste Nouvelle Socit, encores que par les pertes passes elle ne perd courage, estant maintenus de sa Majest & de mondit Seigneur le Cardinal. FIN. 2/1330 TRAITT DE LA MARINE ET DU DEVOIR D'UN BON MARINIER. PAR LE SIEUR DE CHAMPLAIN. 3/1331 AU LECTEUR. _Aprs avoir pass trente huict ans de mon aage faire plusieurs voyages sur mer & couru maints prils & hasards, (desquels Dieu m'a preserv) & ayant tousjours eu desir de voyager s lieux loingtains & estrangers, o je me suis grandement pleu, principalement en ce qui despendoit de la navigation, apprenant tant par exprience que par instruction que jay receue de plusieurs bons navigateurs, qu'au singulier plaisir que j'ay eu en la lecture des livres faits sur ce suject: c'est ce qui m'a me la fin de mes descouvertures de la nouvelle France Occidentale, pour mon contentement faire un petit traitt intelligible, & proffitable ceux qui s'en voudront servir, pour savoir ce qui est necessaire un bon & parfait navigateur, & notamment ce qui est des estimes, & comme l'on doit procder faire des cartes marines selon la boussolle des mariniers, car pour le reste de la navigation plusieurs bons autheurs en ont escrit assez particulirement, ce qui m'empesche de n'en dire davantage, te suppliant d'avoir agrable ce petit traitt, & s'il n'est selon ton sentiment excuse celuy qui l'a fait, ce qu'il a jug estre necessaire ceux qui auront la curiosit de le savoir plus particulirement, ce que je n'ay veu descrit ailleurs; demeurant, Amy Lecteur, VOSTRE SERVITEUR. 5/1333 [Illustration] TRAITT DE LA MARINE ET DU DEVOIR D'UN BON MARINIER. DE LA NAVIGATION. Il m'a sembl n'estre hors de propos de faire un petit traitt de ce qui est necessaire pour un bon & parfait navigateur, & des conditions qu'il doit avoir: sur toute chose estre homme de bien, craignant Dieu; ne permettre en son vaisseau que son sainct Nom soit blasphem, de peur que sa divine Majest, ne le chastie, pour se voir souvent dans les prils, & estre soigneux soir & matin de faire faire les prieres avant toute chose, & si le navigateur peut avoir le moyen, je luy conseille de mener avec luy un homme d'Eglise ou 6/1334 Religieux habile & capable, pour faire des exhortations de temps en temps aux soldats & mariniers, affin de les tenir tousjours en la crainte de Dieu, comme aussi les assister & confesser en leurs maladies, ou autrement les consoler durant les prils qui se rencontrent dans les hasards de la mer. Ne doit estre dlicat en son manger, ny en son boire, s'accommodant selon les lieux o il se treuvera, s'il est dlicat ou de petite complexion, changeant d'air & de nourriture, il est suject plusieurs maladies, & changeant des bons vivres en de grossiers, tels que sont ceux qui se mangent sur mer, qui engendrent un sang tout contraire leur nature: & ces personnes l doivent apprehender sur tout le Secubat[823] plus que d'autres qui ne laissent d'estre frappez en ces maladies de long cours, & doit on avoir provision de remdes singuliers pour ceux qui en sont atteints. [Note 823: Scorbut.] Doit estre robuste, dispos, avoir le pied marin, infatigables aux peines & travaux, affin que quelque accident qu'il arrive il se puisse presenter sur le tillac, & d'une forte voix commander chacun, ce qu'il doit faire. Quelques fois il ne doit mespriser de mettre luy mesme la main l'oeuvre, pour rendre la vigilance des matelots plus prompte, & que le desordre ne s'en ensuive: doit parler seul pour ce que la diversit des commandements, & principalement aux lieux douteux, ne face faire une manoeuvre pour l'autre. Il doit estre doux & affable en sa conversation, absolu en ses commandements, ne se communiquer trop facilement avec ses 7/1335 compagnons, si ce n'est avec ceux qui sont de commandement. Ce que ne faisant luy pourroit avec le temps engendrer un mespris: aussi chastier severement les meschans, & faire estat des bons, les aymant & gratifiant de fois autres de quelque caresse, louant ceux l, & ne mespriser les autres, affin que cela ne luy cause de l'envie, qui souvent fait naistre une mauvaise affection, qui est comme une gangrene qui peu peu corrompt & emporte le corps, ny pour avoir preveu de bonne heure[824], apportant quelque fois conspirations, divisions ou ligues, qui souvent font perdre les plus belles entreprises. [Note 824: Pour n'y avoir pourvu de bonne heure, emportant...] S'il se fait quelques prises bonnes & justes, il ne doit frustrer le droict de l'Admirale, ny de ceux qui sont avec luy, ny celuy de ses compagnons, tant soldats que matelots en quelque faon que ce soit: que rien ne se dissipe s'il peut pour son retour faire fidel rapport de tout. Il doit estre libral selon ses commoditez, & courtois aux vaincus, en les favorisant selon le droict de la guerre, sur tout tenir sa parolle s'il a fait quelque composition: car celuy qui ne la tient est rput lasche de courage, perd son honneur & rputation quelque vaillant qu'il toit, & jamais ne met on de confiance en luy. Il ne doit aussi user de cruaut ny de vengeance, comme ceux qui sont accoustumez aux actes inhumains, se faisant voir par cela plustost barbares que Chrestiens, mais si au contraire il use de la victoire avec courtoisie & modration, il sera estim de tous, des ennemis mesmes, qui luy porteront tout honneur & respect. 8/1336 Il ne se doit laisser surprendre au vin, car quand un chef ou un marinier est yvrongne, il n'est pas trop bon de luy confier le commandement ny conduite, pour les accidents qui en peuvent arriver, lors qu'il dort comme un pourceau, & qu'il perd tout jugement & raison, demeurant insolent par son yvrongnerie, lors qu'il seroit necessaire de sortir du danger, car s'il arrive qu'il se treuve en tel estat, il n'aura moyen de cognoistre sa route, ny reprendre ceux qui sont au gouvernail s'il vont mal ou bien, qui luy fait perdre son estime. Il est aussi souvent cause de la perte du vaisseau, remettant son soing sur l'ignorance d'un qu'il croira estre marinier, comme plusieurs exemples l'ont fait voir. Le marinier sage & advis ne se doit tant fier en son esprit particulier, lors qu'il est principalement besoing d'entreprendre quelque chose de consequence ou changer de route hasardeuse, qu'il prenne conseil de ceux qu'il cognoistra les plus advisez, & notamment des anciens navigateurs qui ont esprouv le plus de fortunes la mer, & sont sortis des dangers & prils, gouster les raisons qu'ils pourront allguer, toute chose n'estant souvent dans la teste d'un seul (car comme l'on dit) l'exprience passe science. Il doit estre craintif & retenu sans estre trop hasardeux, soit la cognoissance d'une terre, principalement en temps de brunes, mettre coste en travers selon le lieu, ou mettre un bort sur autre, d'autant qu'en ce temps de brune ou obscur il n'y a point de pilote: ne faire trop porter de voile pensant 9/1337 avancer chemin, qui souvent les fait rompre, & dmater le vaisseau ou estant foible de coste, & n'estre bien lest comme il doit, met la quille en haut. Doit faire du jour la nuict, & veiller la plus grande part d'icelle, coucher tousjours vestu pour promptement accourir aux accidents qui peuvent arriver, avoir un compas particulier, y regarder souvent si la route se fait bien, & voir si chacun de ceux qui sont au quart est en son devoir: doit faire un roole particulier des matelots qui seront destinez pour le quart, & bien dpartir les hommes entendus en la navigation, qui ayent soin sur ceux qui gouvernent, affin qu'il face tousjours bonne route, & les matelots bon quart, s'il y a suffisamment des soldats, l'un fera en sentinelle sur le devant, l'autre sur l'arrire, & le troisiesme au grand mas avec une lanterne pendue avec sa chandelle entre deux tillacs, pour voir & accourir aux choses qui quelques fois surviennent l'impourveu. Ne doit ignorer, mais savoir tout ce qui dpend des manoeuvres, du moins tout ce qui est necessaire pour appareiller le vaisseau, & mettre en funain prest faire voile, comme de toutes autres commoditez necessaires pour la conservation dudit navire. Doit estre fort soigneux d'avoir de bons vivres & boissons pour son voyage, & qu'ils soient de garde: avoir de bonnes soutes non humides pour la conservation de la galette ou biscuit, & principalement en un voyage de long cours, & en avoir plus que moins: car les voyages de mer ne se font que suivant le bon ou mauvais temps & contrarit des vents, faut estre bon oeconome 10/1338 en la distribution des vivres donnant chacun ce qui luy est necessaire avec raison, autrement cela engendre quelques fois des mescontentements entre les matelots & les soldats, que l'on traitte mal, & qui en ce temps l sont capables de faire plus de mal que de bien: commettre la distribution des victuailles un bon & fidel despensier, qui ne soit point yvrongne, ains bon mesnager, car un homme modeste en cet office ne se peut trop priser. Il doit estre grandement curieux que toutes chose soient bien ordonnes en son vaisseau, tant pour le fortifier que pour la pesanteur du canon qu'il pourroit avoir, que pour l'embellir, ce qu'il en aye du contentement en y entrant & sortant, & en donner ceux qui le voyent sur son appareil, comme l'Architecte se plaist aprs avoir dcor l'difice d'un superbe bastiment qu'il aura dessign, & toutes choses doivent estre grandement propres & nettes au vaisseau, l'imitation des Flamans qui l'emportent pour le commun, par dessus toutes les nations qui navigent sur mer. Doit estre grandement soigneux quand il y a des matelots & soldats, les faire tenir le plus nettement que faire se pourra, & apporter un tel ordre que les soldats soient separez des matelots, que le vaisseau ne soit point embarass quand il est question de venir en telles affaires de temps en temps, Se souvent faire nettoyer entre les tillacs les ordures qui s'y engendrent, qui occasionnent maintefois un mauvais air, & les maladies accompagnes de mortalitez, comme si c'estoit peste & contagion. 11/1339 Premier que s'embarquer il est necessaire d'avoir tout ce qui est requis pour assister les hommes, avec un ou deux bons Chirurgiens qui ne soient ignorants, comme sont la plus part de ceux qui vont en mer. S'il se peut, faut qu'il cognoisse son vaisseau & l'avoir navig, ou l'apprendra pour savoir l'assiette qu'il demande, & le fillage qu'il peut faire en vingt quatre heures, selon la violence des vents, & ce qu'il peut dchoir de sa route cost en travers, ou la cappe avec son papefis ou corps de voile pour le soustenir, afin qu'il ne se tourmente, & se soustienne plus au vent. Apprhender de se voir s prils ordinaires, soit par cas fortuit, o quelques fois l'ignorance ou la tmrit vous y engage, comme tomber avau le vent d'une coste, s'oppiniastrer doubler un Cap, ou faire une route hasardeuse de nuict parmy les bans, batures, escueils, isles, rochers & glaces: mais quand le malheur vous y porte, c'est o il faut monstrer un courage masle, se moquer de la mort bien qu'elle se presente, & faut d'une voix asseure & d'une resolution gaye, inciter un chacun prendre courage, faire ce que l'on pourra pour sortir du danger, & ainsi oster la timidit des coeurs les plus lasches: car quand on se voit en un lieu douteux chacun jette l'oeil sur celuy que l'on juge avoir de l'exprience, car si on le voit blesmir, & commander d'une voix tremblante & mal asseure, tout le reste perd courage, & souvent on a veu perdre des vaisseaux au lieu d'o ils eussent peu sortir, s'ils avoient veu leur chef courageux & resolu, user d'un commandement hardy & majestueux. 12/1340 Estre soigneux de faire sonder toutes costes, rades, ports, havres, escueils, bans, rochers & batures, pour en cognoistre le fond, les dangers, ancrages si besoin estoit, ou pour se savoir arouter si d'aventure l'on n'avoit aucune hauteur ny cognoissance de terre, dont on doit tenir conte sur son papier journal. Doit avoir bonne mmoire pour la cognoissance des terres, caps, montagnes & gisement des costes, transports des mares, leurs gisement o il aura est. Ne mouiller l'ancre qu'en bon fond, s'il n'est contraint de soulager ses cbles par tonnes, poinsons ou autres inventions, afin qu'il ne se coupe sur le fond de rocher gallay ou gros coquillage par laps de temps, & se tenir en ce lieu le moins que l'on pourra, si ce n'est par force, & les faire garnir aux ecubiers, de peur qu'il ne se couppe, d'autant que si le cble venoit faillir on seroit en danger de perdre la vie: c'est sur quoy il faut bien prendre garde avoir de bons cbles, ancres, grapins, haussieres, & sur tout donner bonne toue s'il se peut, principalement durant le mauvais temps, afin que le vaisseau soit soulag, & ne soit travaill ou chasse sur son ancre. N'estre paresseux de faire caller les voiles bas, quand on apperoit quelque grand vent qui se forme sur l'horison. Prendre garde aussi quand une tourmente arrive, & que le vaisseau est cost en travers, abaisser les matereaux, les vergues basses & bien saisies, comme de toutes autres manoeuvres, dmonter le canon si besoin est, & qu'au debat de la mer il ne travaille & ne rompe ses manoeuvres, ou autres choses, saisir bien les canons, si en ne les dmonte. Il y a 13/1341 des vaisseaux lesquels s'ils n'ont le grand papefis hors, ils ne se tourmentent pas tant que quand il ne l'ont point, l'exprience fait cognoistre ce qui est requis en cest affaire. Savoir bien amarer son vaisseau quand il est dans le port, afin qu'il n'en arrive aucun dommage, aussi ne permettre que l'on porte du feu en iceluy qu'avec lanterne, sur tout o est le magazin des poudres: empescher de petuner entre deux tillacs, car il ne faut qu'une bluette de feu pour brler tout, comme il arrive souvent par grand mal-heur. Estre curieux d'avoir de bons canonniers, bien entendus aux artifices, & autres choses necessaires un combat, que toutes choses soient bien appropries, accommodes & ordonnes en leurs chambres, & tout ce qui despend du canon. Aussi ne doit rien ignorer s'il peut, de ce qui est necessaire pour bastir un vaisseau non seulement, mais en savoir les mesures & proportions requises, en le voulant faire de tel port ou grandeur qu'il voudra, en un mot n'en rien ignorer pour en savoir discourir pertinemment quand il en sera besoin. Doit estre soigneux faire estime du vaisseau, savoir d'o il part, o il veut aller, o il se treuve, o les terres luy demeurent, quel rumb de vent, savoir ce qu'il deschet & ce qu'il fait sa route: Il ne se doit point endormir en ceste exercice, qui est grandement suject aux deffauts, c'est pourquoy tous changements de vents & route, il doit bien prendre garde d'approcher au plus prs de la certitude, car il se voit quelques fois de bons pilotes estre bien decheus en leurs estimes. 14/1342 Doit estre bon hauturien, tant de l'arbalestrile[825] que l'astrolabe, savoir en quelle partie marche le Soleil, ce qu'il dcline chaque jour, pour adjouster ou diminuer. [Note 825: L'arbalestrille, ou arbaleste, s'appelait ainsi, cause du rapport que cet instrument avait avec l'arbalte ordinaire. (Voir la description de cet instrument et celle de l'astrolabe dans l'_Hydrographie_ du P. Pournier, liv. IX.)] Comme de l'arbalestrile prendre la hauteur de l'estoile polaire, mettre les gardes rumb, y oster ou diminuer les degrs qui sont dessus ou dessous le pole, selon le lieu o l'on est. Savoir cognoistre la croisade, quand l'on est en la partie du Sud, appliquer ou diminuer les degrs, cognoistre si pouvez quelques fois autres estoiles pour prendre la hauteur, perdant les autres, ou ne l'ayant peu prendre au Soleil, pour ne le voir precisement midy. Savoir si les instruments dont on se sert sont justes & bien faits, & en un besoin d'en savoir faire d'autres pour son usage. Doit estre expriment bien pointer la carte, cognoistre si elle est justement faite selon le lieu de son mridien s'il s'y peut confier, combien l'on conte de lieues pour chaque rumb de vent pour eslever un degr: savoir les cours & mares, les gisements d'icelles, pour entrer propos aux havres, & autres lieux o il aura affaire, soit le jour ou la nuict: & si besoin est, estre muny de bons compas & routiers pour cet effect, & avoir des mariniers en son vaisseau qui les sachent, si par adventure il n'y avoit est, car cela quelquesfois sauve la vie tout une esquippage, quand on s'en sert en temps & lieu. 15/1343 Doit tousjours estre muny de bons compas en nombre, principalement s voyages de long cours & avoir pour iceux des roses qui Nordestent & Norrouestent, & autres Nort & Sud, avoir quantit d'orloges de sables, & autres commoditez servant cet effect. Faut qu'il sache prendre les declinaisons de l'emant, pour s'en servir en temps & lieu, cognoistre si les aiguilles sont bien touches & bien poses sur le pivot, la chape droitte, le balensier libre, & si tout n'est bien l'accommoder, & pour cet effect doit avoir une bonne pierre d'emant quoy qu'elle couste, oster tout le fer d'auprs les compas & boussoles, car cela est grandement nuisible. Qu'il sache treuver le pole de la pierre d'emant, non seulement avec les mesmes aiguilles des compas, si vous ne savez qu'elles soient bien touches: mais il y a d'autres moyens faciles, certains & sans erreur, car il y a des aiguilles, qui touches Nordestent & Norrouestent du pole de ladite pierre d'emant, deux & trois degrs, qui quelques fois engendrent & causent de grands erreurs en la navigation, & principallement en celles qui sont de long cours. N'oublier souvent, apprendre les declinaisons de l'aguidement en tous lieux, qui est de savoir combien elle dcline du Mridien vers l'Est, & Ouest, ce qui peut servir aux longitudes ayant ces observations, & retournant au mesme lieu d'o vous les auriez prises, trouvant la mesme declinaison vous sauriez o vous seriez, soit en l'hemisphere de l'Asie ou du Prou, & de ce on ne doit estre negligant, aussi sert pour savoir le 16/1344 Mridien du lieu, & appliquer la rose des vents, selon le lieu o vous navigerez: savoir tous les noms des airs de vent ou rumb de la rose du compas naviger. Savoir faire des cartes marines, pour exactement recognoistre les gisements des costes, entres des ports, havres, rades, rochers, bans, escueils, isles, ancrages, caps, transports des mares, les anses, rivieres & ruisseaux, avec leurs hauteurs, profondeurs, les amarques, balises, qui sont sur les cores des bans, & descrire la bont & fertilit des terres, quoy elles sont propres & ce que l'on en peut esperer, quels sont aussi les habitans des lieux, leurs loix, coustumes, & despeindre les oyseaux, animaux & poissons, plantes, fruicts, racines, arbres, & tout ce que l'on voit de rare, en cecy un peu de portraiture est tres necessaire, laquelle l'on doit s'exercer. Savoir la difference des longitudes d'un lieu l'autre, non seulement sur un paralelle, mais sur tous, & mesme de ceux qui different en degrs de latitude, comme seroit de Rome au destroit de Gillebratard, & ainsi de tous autres lieux du monde. Savoir le nombre d'or, la concurrence, le cycle solaire, la lettre Dominicale pour chacune des annes, quand il est bissexte ou non, les jours de la lune de sa conjonction, en quel jour entre les mois, ce qu'ils contiennent de jours chacun, la difference de l'an lunaire & de l'an solaire, l'ange de la lune, ce qu'elle fait chaque jour de degr, quels signes entrent en chaque mois, combien il faut de lieues en un degr Nort & Sud, ce que contiennent les jours sur chaque paralelle, & ce qu'ils diminuent ou croissent chaque jour, savoir l'heure 17/1345 du coucher, & lever du Soleil, quelle declinaison il fait chaque jour, soit la partie du Nort ou du Sud, savoir en quel jour entrent les festes mobiles. Savoir qu'est-ce que la sphere, l'axe de la sphere, l'horison, mridien, hauteur de degr, ligne quinoxiales, tropiques, zodiaque, paralelles, longitude, latitude, zenit, centre, les cercles artiques, antartiques, ples, partie du Nort, partie du Sud, & autres choses despendantes de la sphere, le nom des signes, des plantes, & leur mouvement. Savoir quelque chose des rgions, royaumes, villes, citez, terres, isles, mers, & autres telles singularitez qui sont sur la terre, partie de leurs hauteurs, longitudes, & declinaisons s'il se peut, & principalement le long des costes o la navigation se doit estendre, ce que sachant tant par pratique que par science, je croy qu'il se pourra tenir au rang des bons navigateurs. Outre ce que dessus, un bon capitaine de mer ne doit rien oublier de ce qui est necessaire un combat de mer, o souvent l'on se peut rencontrer: doit estre courageux, prevoyant, prudent, accompagn d'un bon & sain jugement, recherchant tous les avantages qu'il se pourra imaginer, soit pour l'offensive ou la deffensive, s'il peut se tenir au vent de l'ennemy: car chacun sait combien cela sert pour avoir de l'avantage, soit pour aborder ou non, la fume des coups de canons ou des artifices, offusquent quelques fois si bien l'ennemy qu'il se met en desordre, faisant perdre la cognoissance de ce qu'il doit faire, ce qui s'est souvent veu en des combats de mer. 18/1346 Le Capitaine doit prevoir que tous les canons, pierriers, balles, artifices, poudres & autres armes necessaires combatre ou se conserver soient en bon estat, manies & conduittes par gens exprimentez & entendus, pour esviter aux inconveniens qui peuvent arriver, & notamment des poudres & artifices: ne les commettre qu' des hommes sages & cognoissans, qui sachent les distribuer & en user propos: regarder d'y apporter un tel rglement toutes les affaires, que chacun suyve son ordre, soit pour le commandement des quartiers selon qu'ils seront ordonns: comme aussi pour les manoeuvres du vaisseau, que quand chacun sera en son quartier qu'il n'en parte, que ce ne soit [que] par le commandement du Chef ou autre qu'il aura ordonn, que pour ce suject tous les matelots & mariniers soient en estat & disposez pour avoir l'oeil aux manoeuvres & voiles, les bien saisir, tant par en bas que par en haut. Les pilotes doivent estre aussi soigneux des choses qui despendent du gouvernail & de ceux qui y seront mis: Aussi que tous les charpentiers & calfasteurs avec leurs ferrements, soient prparez pour reparer le dommage que l'ennemy pourroit faire au combat: Le vaisseau ne doit estre embarass, pour pouvoir aller librement visiter en bas, & refaire le dommage que le canon pourroit faire sous l'eaue: L'on doit avoir des vaisseaux prparez, pleins d'eaue pour esteindre le feu, si par hasard il arrivoit quelque accident, soit pour le sujet des poudres, artifices, & autres choses. Avoir esgard que les blesss soient secourus promptement par 19/1347 gens destinez cela, & que les Chirurgiens & quelques aydes soient en estat, & fournis de tous les instruments, qui leurs sont necessaires, comme des mdicaments & appareils, avec du feu en un brasier de fer, soit pour cauteriser ou faire autre chose quand la necessit le requerra. Que le chef soit tousjours l'airte tantost en un lieu tantost en un autre, pour encourager un chacun son devoir, donner un tel ordre qu'il n'y aye aucune confusion, d'autant qu'en toutes choses cela apporte des dommages notables, principalement en un combat de mer. Le sage & advis capitaine doit considerer tout ce qui est son avantage, en demander advis aux plus exprimentez, pour avec ce qu'il jugera estre necessaire & utile, l'excuter: Aux rencontres & aux effects on ne doit estre nouice, mais expriment en l'ordre des combats qui sont de plusieurs faons, d'attaquer & assaillir, & autres choses que l'exprience fait cognoistre plus avantageuses les uns que les autres. _Que les cartes pour la navigation sont necessaires._ Il n'y a rien si utile pour la navigation que la carte marine, d'autant qu'elle designe toutes les parties du monde, avec les costes, rades, ports, rivieres, caps, promontoirs, ances, plages, rochers, escueils, isles, bans, batures, entres des havres, les amarques & balisses, & leurs profondeurs, ancrages selon les lieux & dangers qui s'y peuvent rencontrer, les hauteurs, distances, & rumb de vent par lesquels l'on navige. Par la mesme on despeinct aussi les ruisseaux, achenals 20/1348 & terres doubles, qui paroissent dans les terres & le long des costes, parquoy je dis que les cartes qui sont exactement faites sans erreur, les reduisant pour les distances au mieux qu'il sera possible du rond au plat: encore qu'il y aye quelque difficult, nanmoins l'on y peut parvenir pour s'en servir & bien naviger: il faut que les rumbs de la rose des vents soient justement & dlicatement traces, que tous les degrs de l'eslevation soient bien esgaulx, que l'eschelle des lieux corresponde aux degrs de latitude, que tout soit bien en hauteur, & cecy la portraiture est necessaire pour savoir exactement faire une carte en laquelle quelquefois est necessaire de representer beaucoup de particularits selon les contres ou rgions, comme figurer les montagnes, terres doubles qui paroissent, costoyant les costes, Aussi se peuvent despeindre les oyseaux, animaux, poissons, arbres, plantes, racines, simples, fruicts, habits des nations de toutes les contres estrangeres, & tout ce que l'on peut voir & rencontrer de remarquable, & ainsi il est bien difficile sans carte marine de naviger, c'est pourquoy il est besoin que tous mariniers en ayent de bonnes, avec tous les instruments & autres choses necessaires la navigation, qu'ils soient justes & bien graduez, comme aussi faut avoir de bonnes Boussoles selon les lieux o l'on voudra naviger. _Comme l'on doit user de la carte marine._ Quand il est question d'entreprendre voyage, il faut voir sur vostre carte le lieu de l'levation d'o l'on part, & celuy o 21/1349 on veut aller, soit en longitude ou latitude, si c'est en la partie du Nort ou du Sud, & la distance du chemin, les rumbs par o il doit naviger, & les vents qui luy seront favorables: Le tout estant bien consider levez les ancres, mettez sous voiles, & ayant cingl quelque espace de temps, s'il arrive quelque contrarit de temps l'on navigera par un autre rumb le plus approchant de la route, & lors faut considrer le lieu o il se treuve selon l'estime qui sera faite du chemin, tenir bon conte sur le papier journal du changement de route avec la hauteur s'il peut, ou d'estimer au mieux qu'il luy sera possible: Pointer sa carte si l'on veut savoir le lieu o on est, conter les lieues du chemin, & ainsi l'on cognoistra o l'on sera descendu ou mont, & l'on regardera les rumbs de vent celuy qui a amen le vaisseau d'o il est party, pour quand on voudra faire l'estime: on doit avoir toutes choses bien calcules, pour savoir le chemin que l'on aura fait & dechu de la route, comme il sera montr cy aprs lors qu'il sera question de pointer la carte marine. _Comme, les cartes sont necessaires la navigation, pour tous Mariniers qui peuvent savoir le moyen de les fabriquer pour s'en ayder, en figurant les costes & autres choses cy dessus dictes, & la faon comme l'on y doit procder selon la Boussole des Mariniers._ Sur un papier ou carton l'on tracera une rose, ou plusieurs selon l'estendue de la carte, avec les trente deux rumbs, lesquels seront tirs le plus dlicatement & nettement que l'on 22/1350 pourra, sur lequel carton aux costs marquerez la quantit des degrs que l'on voudra estendre sur la carte, lesquels contiendront chacun dix-sept lieues & demie, & ferez l'eschelle de dix en dix lieues, qui conviendra aux lieues de degrez, ce que ayant est observ, ayez aussi vostre Boussole, qui soit selon le lieu de la declinaison du lieu, autrement il y pourroit avoir erreur, prenant un mridien pour un autre: si l'on desire tracer une coste d'un Cap l'autre, avec les bayes, caps, ports, rivieres, isles, basses, rochers, & autre chose qui peuvent servir de marques pour la navigation d'icelles contres, avec les sondes, ancrages: Je presupose qu'une coste aille d'un Cap l'autre selon que montre la Boussole de l'Ouest l'Est, & que le Cap A, soit quarante degrs & demy de latitude, poserez un poinct sur ledit carton, la mesme hauteur de quarante degrs & demy au poinct A, comme l'aurez treuve sur l'astrolabe, prenez vostre compas, mettant une pointe sur le rumb de vent, qui va de l'Ouest l'Est, & l'autre que metterez au poinct A, & courant la pointe sur le rumb de vent de l'Ouest l'Est, jusques au dernier cap vous y marquerez un poinct B, & tirez une ligne de A, B, paralelle au rumb Est & Ouest, ce faict estimez combien il y a de lieues du poinct A, B, & vous verrez qu'il y a vingt lieues, lesquelles l'on prendra sur l'eschelle, que rapporterez sur le point A, & l'autre poinct sur le rumb de vent tant qu'il se pourra estendre, de ces vingt lieues y marquerez B, qui sera l'estendue d'icelle coste prtendue. [Illustration] 23/1351 On portera la Boussole audit Cap B, lequel chemin se fait avec un bateau, pour recognoistre exactement ce qui sera le long de la coste, o l'on pourra mettre pied terre pour estre plus asseur, avoir le gisement de la coste: estant au Cap B, regardez sur la Boussole quel rumb de vent suit la coste, prenez qu'elle coure au Suest quinze lieues, il faut procder ceste seconde scituation comme la premire: prenez le compas, mettez une pointe au poinct B, & l'autre sur le rumb de vent qui est Suest & Norrouest, conforme la coste qui est le gisement, & tirerez une ligne paralelle au rumb de vent Suest & Norrouest l'on prendra quinze lieues sur l'eschelle & rapporterez une pointe au poinct B, & l'autre sur la ligne au poinct C, distant de quinze lieues: ce qu'estant observ, portez la Boussole sur tous les Caps & autres lieux, y procdant comme au commencement, & s'il y avoit quelques isles, rochers, bans, ou batures en mer, estant l'un des Caps regardez sur la Boussole quel rumb demeure l'isle, comme de B, D, de B, G, & F, tracez les rumbs des vents esgaux ceux de la rose des vents, suivant la forme cy dessus, & estant au Cap C, de rechef regardez avec la Boussole quels rumbs de vent vous demeurent lesdits caps de l'isle, c'est ce qu'il faut premirement observer: ce qu'ayant veu, vous les tracerez, & o ces rumbs de vent entrecouperont les deux autres, l sera la scituation des Caps de l'isle D, G, F, & la distance sera selon celle de la coste B, C, o il y a quinze lieues, & de B, D, onze & demie, & G, autant, F, dix-huict, & de C, F, dix, & G, huict, D, treize, & ainsi selon la distance des lieux 24/1352 qui seront esloigns de la coste, vous observerez comme aussi tout ce qui se pourra remarquer, faisant tousjours deux scituations, pour savoir combien les isles, ou rochers, bans, ou batures sont esloignes de la coste & par le moyen des 25/1353 intercessions qui s'entrecouppent aux rumbs de vent, l'on saura la scituation des lieux soit prs ou loing avec la distance. Il ne faut oublier de sonder souvent, & cognoistre les ancrages qui sont marques en la carte cy dessous, comme est ceste marque, faut mettre aussi le nombre des brasses en chiffres comme vous voyez audit carton. Reprenant le Cap C, & regardant la Boussole quel rumb de vent suit la coste, recognoissant qu'elle va l'Est un quart du Nordest vingt & une lieue & demie jusques au poinct H, du poinct H, regardez de rechef comme suit la coste qui va au Nort au Cap I, prs de dix-huict lieues du poinct I, faisant l'Est un quart du Suest, jusques au Cap K, dix-huict lieues & demie, & faisant le Sud un quart du Surrouest, jusques au Cap L, 28 lieues, & dudit Cap faisant l'Ouest Surrouest au Cap M, unze lieues, & ainsi l'on procdera, cherchant les rumbs de vent sur la rose qui est trace sur le papier ou carton: de ceste faon ferez toutes sortes de cartes naviger. Je pourrois bien montrer d'autres manires de faire des cartes pour la terre, mais elles ne serviroient pas pour la navigation, d'autant que l'on n'y applique les rumbs de vent selon les Boussoles de la navigation, comme l'on fait celle de quoy les mariniers se gouvernent, qui doivent estre selon la declinaison des lieux pour estre bien faites, autrement il y auroit de l'erreur si l'on prenoit un autre meridien que celuy qui est audit lieu d'o l'on fait la carte, que l'on ne laisse d'observer sur la terre, mais d'autre faon que le long des costes propres la navigation. [Illustration] 26/1354 _Des accidents qui arrivent beaucoup de navigateurs pour ce qui est des estimes, de quoy on ne se donne garde._ Et d'autant que l'estime que l'on doit faire aux voyages de mer, est trs necessaire pour la navigation, bien qu'il n'y aye demonstration certaines, qui fait que beaucoup d'erreurs s'en ensuivent, notamment ceux qui n'ont beaucoup d'exprience, ne cognoissant bien le cinglage du vaisseau o ils navigent, ou prenant un mridien au lieu d'un autre, pour ne savoir observer la declinaison du lieu o il navige, voulant prendre rumb pour un autre qui sera contraire la route, pour quelques fois y avoir de mauvais gouverneurs, qui font dchoir le vaisseau vau le vent. Tous ces deffauts en partie ne viennent que pour n'avoir cognoissance des longitudes comme des latitudes, & croy que pour en approcher faudroit prendre souvent les declinaisons de l'aiguille d'aimant[826], qui montre le vray mridien o l'on est comme j'ay dit cy dessus: de plus se voit des transports de mare que si l'on n'y prend garde font dchoir le vaisseau de sa route, outre la violence des tempestes, qui fait aller vau le vent le vaisseau, prenant un rumb pour un autre, en fin un nombre infiny d'autres accidents qui se rencontrent, empeschent de faire une estime asseure en la navigation, qui cause la perte d'une infinit de vaisseaux, sans la mort de plusieurs hommes, & le tout par 27/1355 l'opiniastret de certains navigateurs, qui croyent se faire tort si on les tenoit fautifs en leur estime, ne desirant se communiquer personne, de crainte qu'on apperoive leur deffaut, voulant par l faire croire qu'ils ont quelque rgle plus asseure que tous les autres, & tels navigateurs font souvent de mauvais voyages leur ruine, & de ceux qui sont sous leur conduite. [Note 826: Voir 1613, p. 270, note 1. Quelques auteurs ont cru que la dclinaison de l'aiguille suffisait pour dterminer les longitudes.] On ne doit oublier une chose en l'estime, qui est se faire plus de l'avant que de l'arrire, comme si le vaisseau faisoit deux lieues par chacune heure, luy en donner demy quart ou plus, conformment au chemin de l'estime qu'on fait selon la longueur des voyages, il vaut mieux estre vingt lieues de l'arrire que trop tost de l'avant, o l'on se pourroit treuver sur la terre ou en danger de se perdre, comme il arrive plusieurs vaiseaux faute de ne se donner garde, qui pensant estre bien esloignez de terre, faisant porter en l'obscurit de la nuict, aux temps des brunes, ou d'un grand orage, o ils n'ont point de veue, & se treuvent estonnez qu'ils se voient terre, & s'il y a de quoy sonder au lieu o l'on va, que l'on sonde un jour plustost que plus tard, & si l'on espere la treuver ayant ject le plomb, continuez de quatre horloges en quatre, en la nuict ou temps de brune, c'est le moyen d'eviter les prils, car l'on ne sauroit trop apprhender ce que l'on ne voudroit voir, d'autant qu'il ne se fait jamais deux fautes en telles navigations: aussi si avez doubler quelque cap ou isle la nuict ou durant la brune, prenez tousjours un demy quart de vent plus vers l'eaue pour eviter la terre, ou si quelque mare portoit dessus, prenez plustost un rumb entier: Le jugement du 28/1356 marinier doit aviser cela plus ou moins selon la violence des mares, & si l'on navigeoit dans les mers o il y a des glaces, & en doutant; prenez garde tout le jour, & ayez des matelots la hune pour descouvrir, & si n'en voyez le jour ou la nuict allez petit voile, & si la brune est ou qu'il face noir en lieu douteux, mettez l'autre bort, ou amenez tout bas, attendant que l'air soit clair & serain, & si vous en voyez, allez discrettement, & ne vous y engagez mal propos: La nuict ne faites porter pour eviter le danger, jusqu' ce qu'en soyez hors, & que l'on ne s'opiniatre de le faire inconsiderement parmy ses dangers, comme quelques fois je me suis veu dix-sept jours enferm dans les glaces, & sans l'assistance de Dieu nous nous fussions perdus, comme d'autres que nous vismes faire naufrage par leur tmrit. C'est pourquoy le sage marinier doit craindre autant les inconveniens qui peuvent arriver, comme ce qui est de l'estime, laquelle les plus anciens navigateurs sont les plus experts, pour ce suject je traitteray de la diffrence des estimes cy aprs. _Premier que, rapporter les diverses estimes l'on verra une chose remarquable de la providence de Dieu, des moyens qu'il a donn aux hommes pour eviter les prils de la plus part des navigations qui se treuvent aux longitudes, puisqu'il n'y a point de reigle bien asseure, non plus qu'en l'estime du marinier._ Dieu tout sage, tout bon, tout puissant, prevoyant que les hommes qui cinglent par les mers de ce grand Ocan, couroient 29/1357 mil prils & naufrages, s'il ne les assistoit de quelques enseignements, qui les peussent garantir de la mort, & perte de leurs vaisseaux: puisque l'homme n'avoit des certitudes asseures en ses navigations par les longitudes, & que nul ne se doit travailler en ceste vie pour ce suject, d'autant que ce seroit en vain, comme plusieurs l'ont expriment de nostre temps, il y a assez de demonstrations & escrits sans effects solides & arrestez. Or Dieu autheur de toutes choses, comme il ne luy a plu donner ceste cognoissance, il a donn un autre enseignement, par lequel les mariniers se peuvent redresser de leur estime, evitant les prils qu'ils pourroient courir beaucoup plus qu'ils ne font, si ce n'estoit cette providence Divine. C'est chose asseure que les hauteurs que l'on prend tant par le soleil que par l'estoile polaire & autres, donne une cognoissance certaine du lieu o l'on part, jusqu' celuy o l'on va, & o l'on est: pour ce qui est des latitudes qui radressent le marinier, mais non l'espace du chemin qui ne se fait que par estime hormis du Nort au Sud, on estime estre une chose dont on n'est pas bien certain de la distance qu'il y a d'un lieu autre, ou de quelque nombre ou chose semblable: que si le navigateur estoit asseur de sa route, il ne l'estimeroit pas, ains diroit plustost le poinct de certitude o se treuve le vaisseau quand il voudroit poincter la carte. On use encore d'une autre manire de parler, qui est quand l'estime ne se treuve bonne, il faut l'amander, & n'y a de rgle certaine non plus qu'en l'estime, c'est ce que je n'ay peu savoir ny apprendre d'aucuns mariniers, avec lesquels j'ay 30/1358 communique, sinon que tout se fait avec des rgles de fantaisie, qui sont diffrentes, les unes meilleures que les autres, dequoy il faut estre grandement soigneux en la navigation. C'est pourquoy les plus experts & anciens navigateurs, ont cognoissance plus parfaite aux estimes, & autres accidents qui arrivent la mer, que les autres qui souvent s'en font plus croire qu'ils ne savent. Or comme dit est, il y a des marques asseures la navigation, qui sont oposees aux dangers que l'on pourroit encourir, & si certains que quand l'on les cognoist, le marinier se rejouist, & ceux qui sont avec luy, comme s'ils estoient ja arrivez au port de salut, soulag de tous les soins & estimes passes, recognoissant les fautes qu'il avoit peu faire, comme s'il estoit trop de l'avant ou trop peu de l'arrire, & par ce moyen se gouverner & amander une autrefois son estime, & bien pointer sa carte: peu peu on se forme, en pratiquant souvent l'on se rend plus certains en la navigation. Voyons quelles sont ces amarques & enseignements, commenons par ceux de la Nouvelle France Occidentale. Il y a entre elle & nous un lieu qui s'appelle le grand ban, o nombre de vaisseaux tant Franois que Estrangers vont faire la pesche de molue, comme la terre ferme & isle d'icelle, qui s'y prend en partie de ces lieux en toute saison, manne qui ne se peut estimer tant pour la France qu'autres Royaumes & contres, o il s'en fait de trs grands & notables trafics. Ce grand ban tient du quarante & uniesme degr de latitude jusqu'au cinquante & uniesme sont quatre vingts dix lieues, il est Nordest & 31/1359 Surrouest, suivant le rapport des navigateurs par le moyen des sondes, ce qui ne se pouvoit faire autrement, & sa largeur en des endroits comme sur la hauteur de 44 46 degrez 50, 60, & 70 lieues quelque peu plus ou moins, selon la hauteur: & de ceste largeur allant au Nort il va en diminuant peu peu, & du 44e degr au 42e il se forme peu prs comme une ovale, o au bout il y a une pointe fort estroitte, ainsi que le representent tous les mariniers du pass, par le nombre infiny des sondes qu'ils y ont jettes, qui peu peu en ont fait cognoistre la figure, tant de ce ban que d'autres, qui sont Ouest & Ouest Norrouest d'iceluy comme le banc avert, & les banquereaux & autres qui sont peu esloignez de l'isle de sable, premier que venir ce grand ban de 25 & 30 lieues en mer. Il se voit de certains oyseaux par troupes qui s'appellent marmtes, qui donne une cognoissance au pilote qu'il n'est pas loing de l'escore du ban, qui sont les bords, alors l'on appreste le plomb & la sonde pour sonder, jusqu' ce que l'on parvienne ceste escore, pour cognoistre quand l'on sera proche d'entrer sur le grand ban, ceste sonde se jette de 6 en 6 heures de 4 en 4 de 2 en 2 ainsi que le pilote en croit estre proche ou esloign: or il cognoist quand il est l'escore au fond o il y aura en des endroits 90, 80, 70, 65, 60 & 50 brasses d'eaue, un peu plus ou moins, selon la hauteur o il se treuverra, & estant sur le dit ban, il treuvera 45, 40, 30 & 35 brasses d'eaue, un peu plus ou moins selon la hauteur. A ce deffaut la sonde aux exprimentez qui donne cognoissance o il est, & est certain que premier que voir la terre, il doit 32/1360 passer sur ce ban, qui luy fait cognoistre la distance du chemin qu'il a faire, & asseur de ce qu'il a fait, bien que son estime fust fautive, lequel ban est esloign de la plus prochaine terre de 25 lieues, qui est le Cap de Rase, sur la hauteur de 46 degrs, & demy, tenant l'isle de Terre Neufve, & entre le ban & la terre il y a grande profondeur, qui donne cognoisance que l'on est pass l'escore du ban de l'Ouest, Norrouest. De plus qu'estant sur ce grand ban, on y voit des marques certaines, par le nombre infiny d'oyseaux, qui sont comme fauquests, maupoules, huars, mauves, taillevent, poingoins ou apois, & quelques autres qui la plus part suivent les vaisseaux pescheurs qui prennent la molue, pour manger les testes & entrailles du poisson que l'on jette la mer: tout cecy se faict cognoistre comme dit est, o l'on est, qui donne un grand contentement un chacun: Le marinier ayant pris sa hauteur, ce qu'il ne doit ngliger en aucune faon, ou s'il n'a bonne hauteur qui revienne son estime, ce qu'il pensera avoir fait, ou s'il a cognoissance de la sonde il fera sa route pour gaigner le lieu o il desire aller: & le navigateur prevoiant par estime qu'il est proche de debanquer, il fait jetter la sonde jusqu' ce qu'il ne treuve plus de fond, ou pour le moins grande profondeur, comme de 100, 130 ou 140 brasses d'eaue, faisant quelque chemin, comme 10 en 12 lieues l'on rencontre le Ban Avert qui conduit la sonde, jusqu'au travers des isles sainct Pierre, separes de l'isle de Terre-Neufve 5 6 lieues, ou bien passerez par autres bans appellez les banquereaux, qui 33/1361 donnent parfaite cognoissance avec la hauteur o l'on est, & ainsi asseurement l'on fait sa route depuis ledit grand Ban. Mais si la hauteur n'est asseure que par estime du ban, l'on tasche le mieux que l'on peut d'aller cognoistre la terre pour s'arouter avec certitude, comme le Cap de Rase, saincte Marie, isles sainct Pierre, ou autres caps, attenants ladite isle de Terre-Neufve, ou quelques batures qu'aucuns, cognoissent la sonde & au poisson qui s'y pesche, & ainsi cherche lieu certain pour s'adresser & asseurer de la route, & allant recognoistre ces terres, que ce ne soit durant la brune ny de nuict: il y faut aller sagement & discrettement faisant faire bon quart, se donner garde des mares suivant le lieu o l'on est. Ceux qui partent du ban, beaucoup y en a qui sainct Pierre ou cap de Raye, tenant ladite isle de Terre-Neufve, entre l'isle sainct Paul ou Cap sainct Laurent, tenant l'isle du cap Breton, pour entrer au golphe sainct Laurent, ainsi que chacun desire faire sa route. Et si l'on desire aller la coste d'Acadie, Souricois, Etechemins, & Allemouchicois, l'on peut aller recognoistre le Cap Breton ou les isles de Canseau, l'Isle Verte, Sesambre, la Heve, Cap de Sable, Menasne, Isle Longue, & celle des Monts Deserts, ou le Cap-blan, proche de Mal Barre terre basse, 20 & 25 lieues vers l'eau on la sonde 50 brasses fond attreant, venant la terre, marque que Dieu a donne aux navigateurs pour ne se perdre, pourveu qu'ils ne soient point paresseux ny ngligents de sonder. 34/1362 Toutes cesdites costes & caps, cy dessus nommez, ne sont esloignez dudit grand Ban jusqu'au cap Breton que de 100, ou de Canseau 120 lieues, entre deux est l'Isle de Sable, sur la hauteur de 43 degrs & demy de latitude 25 30 lieues du Cap Breton, Nort & Sud, fort dangereuse & baturiere, de laquelle l'on se doit donner garde: les mares portent sur icelle venant du Nort & Nornorrouest. De faon que la navigation qui se fait en ces pas l est comme asseure sans courir beaucoup de risque, encores que les estimes ne soient bien certaines pour les cognoissances cy dessus dites, on sait o l'on est, refaisant une nouvelle, comme si on partoit d'un port, & l'ignorance d'un marinier qui a pass une ou deux fois seroit bien grande, si en 125 lieues qu'il y a du grand Ban aux costes de la Nouvelle France, fit tant d'erreurs en son estime, qu'il ne sceut se donner garde d'aborder la terre, o il iroit souvent sans la cognoissance dudit grand Ban, qui occasionne que tant de vaisseaux ne se perdent, comme ils feroient, si cela n'estoit, ce qui r'adresse le marinier de son estime. Et pour les navigations qui se font de la Nouvelle France Occidentale, aux costes de France, Angleterre, & Irlande, il y a des marques & enseignements en la mer, de la sonde que l'on l'apport [827] de 55 & 30 25 lieues en mer en des endroits, suivant la hauteur o l'on se treuve, donne cognoistre le lieu o l'on est, le chemin que l'on a faire & la route que l'on doit tenir, refaisant nouvelle estime, & si la hauteur 35/1363 n'est que par estime, les anciens navigateurs par une longue pratique tant du pass que de l'heure presente recognoissent le fond des sondes, si c'est rocher sable d'orloge, ou vaseux, argile, coquillage, autre fond grain d'orge, pailleteux, petits gravois, & ainsi d'autres noms qu'on donne pour cognoistre la diffrence des fonds, ce joincte la profondeur de tant de brasses, il cognoisse le lieu o ils sont, & la route qu'ils doivent tenir, soit pour aller aux costes de France, Angleterre ou Escone, & s'ils ne sont mariniers bien cognoissants ces sondes, il arrive qu'au lieu d'aller en la manche, ils vont celle de sainct George tres-mauvaise, si l'on n'en a la cognoissance qui est au Nort de Sorlingues & costes d'Angleterre: d'ailleurs il est craindre comme les costes de Bretagne, mais si le temps est beau, il n'y a rien apprehender, & si en si peu de chemin de 55, 30 & 25 lieues, on fait une si mauvaise estime, pour aller aborder la terre: le marinier seroit bien neuf & ignorant en ce qui seroit de la navigation, & par ainsi se recognoist la providence de Dieu, & enseignements qu'il donne aux mariniers, pour se conserver & les soulager des estimes. [Note 827: _Que l'on l'apporte_? ou peut-tre _que l'on a la porte de...?_] De plus, ce qui soulage grandement le marinier, est qu's costes d'Espagne il y a grande profondeur d'eau, & la plus part des terres fort hautes qui se peuvent voir de loing aux mariniers, qui fait que l'on n'en approche que selon que le navigateur desire il n'y a que la brune ou la nuict qui le pourroit endommager, & diray qu'en ce temps de brune on en approcheroit de fort prs, pour estre la coste saine, & eviter 36/1364 le pril, & remettre la mer, que l'on ne seroit si aysement une terre basse o l'on seroit dessus premier que se pouvoir garantir, ce qui arrive par l'estime du pilote qui croyoit estre trop de l'arrire, au contraire il se faut tousjours faire plus de l'avant. Or quoy que s'en soit l'on a des enseignements, premier qu'arriver terre, soit par sondes, hostes, terres, oyseaux, herbiers, qui se rencontrent en d'aucunes mers, poissons, changement de temps, saisons, & plusieurs autres marques, desquelles les navigateurs ont cognoissance, qui soulagent fort l'estime du pilote avec de grandes consolations: que si ces marques & enseignements n'estoient en la mer, la navigation seroit beaucoup plus perilleuse & suject aux risques qu'elle n'est, car en un bon vaisseau il n'y a craindre que la terre & le feu, c'est pourquoy quand on est entre des terres & proche des costes, il faut estre grandement soigneux de dormir plus le jour que la nuict, prendre garde aux transports des mares pour eviter le lieu o elles vous pourroient porter, afin que quand vous arriverez au port de salut, vous rendiez grces Dieu. Or voions les estimes des navigateurs trs necessaires au marinier, si on ne les a prises si justement, au moins en approcher peu prs, ce qu'il aye cognoissance pour le pouvoir r'adresser, pour ce qui est des distances des longitudes, qui seroient trs asseures, s'il se rencontroit un instrument si juste qu'il peust enseigner la vraye esgalit de l'heure, continuant sans erreur (comme il sera dit cy aprs,) que nous aurons monstr comme selon mon sentiment l'on se devroit gouverner dresser les papiers journaux, & celuy de l'estime. 37/1365 Ayez deux livres journaux, l'un pour les estimes particulires, & l'autre pour les discours des rencontres, & de ce qui se passera pendant les voyages, celuy des rencontres se fera en ceste manire. Le 20 de May, sommes partis d'un tel lieu, par la hauteur de 49 degrs de latitude, quatre heures du matin, sur les deux heures aprs midy nous avons fait rencontre de quatre vaisseaux Holandois, qui nous dirent venir du destroit, ayant fait rencontre de deux autres de guerre 20 lieues de Ourisant, & fait chasse sur eux, mais comme estant meilleurs voiliers s'estoient sauvez, croyant estre Turcs, & ainsi plusieurs autres choses, & qui se rencontrent de jour en jour. Et le papier ou livre journal des estimes doit estre particulier, comme il s'ensuit la table cy dessous, qui n'apportera nulle confusion au navigateur, au contraire un grand soulagement de voir tout par ordre, & pour promptement calculer son estime, pour les tracer sur sa carte ou carton, ainsi que bon luy semblera, l'on ne doit manquer de deux heures en deux heures, arrester l'estime ladite table cy dessous, du chemin que fait le vaisseau en premier lieu. _Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour au papier journal._ Au dessus est le long de la premire colomne, & le long d'icelle escriverez le mois, le jour & l'heure, que sortira le vaisseau du port ou autre endroit, au premier quarr sont les 38/1366 heures de deux en deux jusques douze, & recommencer deux jusques autre douze qui feront 24 heures, d'un midy autre, qu'assemblerez les lieues de vostre estime, & pointer vostre carte pour savoir le lieu o sera le vaisseau, au deuxiesme est le rumb de vent sur lequel l'on navige. Le troisiesme sont les lieues du chemin de l'estime. Au quatriesme le rumb de vent qui fait cingler le vaisseau. Au cinquiesme, la hauteur o se treuvera le vaisseau: or notez que si partez quatre heures du matin ou du soir, commencez conter les lieues de chemin. Au deuxiesme quarr o est marqu 4 heures, d'autant que de 4 6 il y a deux heures, afin de rencontrer le midy ou la minuict, pour se treuver en l'ordre de douze heures, pour venir 24, o finira l'estime. Ne faut oublier d'estre soigneux toutes les fois que l'on peut, de prendre la hauteur & pointer la carte d'un midy l'autre d'autant que l'on ne sauroit estre trop exact & diligent. Comme si je sortois du port par les 49. degrs de latitude, quatre heures du matin, je recognois que navigeant Ouest un quart au Norrouest, estimant faire deux lieues par heure, j'escrits deux lieues en la colomne deuxiesme, & allant estimans jusqu' douze lieues lesquelles venues je prens la hauteur s'il m'est possible, la prenant je treuve 48 degrs & 50 minutes, que je mets la sixiesme colomne vis vis de 12 heures, assemblant le chemin de l'estime que j'ay fait depuis 4 heures du matin jusqu' midy, je treuve qu'il y a 9 heures qu'il faut doubler & font 18 lieues de chemin, que marquerez sur la carte. Arrestez le poinct jusqu'au lendemain que ferez 39/1367 le semblable, chose facile si l'on desire s'en servir, car je n'ay point veu que fort peu d'estimes qui ne soient en quelque confusion au papier journal des rencontres, menant l'un avec l'autre, ce qui donne de la peine & plus de soing, qu'il faut viter en cela le plus qu'il est possible, en mettant le tout par ordre, comme il suit cy dessous en ceste table, qui n'est que pour 24 heures, continuant la route de midy jusqu' mi nuict, je treuve avoir fait 12 lieues trois quarts qu'il faut doubler, & qui font 25 lieues & demie qu'avez faict, & de minuict l'on continuera jusqu'au l'endemain midy, qu'arresterez l'estime & pointerez la carte, & ainsi tousjours continuerez l'ordre de ceste table cy dessus jusqu' la fin du voyage. +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | Heures | Rumb pour la route | Lieues | Rumb pour le vent | Degrs | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 2 | | | | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 4 | A Ouest 1/4 NO | 2 | Le vent Nort | 49 | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 6 | A Ouest | 2 | Le vent Nort | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 8 | A Ouest 1/4 SO | 1 1/2 | Vent Nort 1/4 NE | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 10 | A Ouest 1/4 SO | 1 1/4 | Le Vent NO | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 12 | Au SO 1/4 Ouest | 2 | Vent NO 1/4 Nort | 48 50'| +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 2 | Au SO 1/4 Ouest | 1 | Vent NO 1/4 Nort | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 4 | Au Surouest | 3/4 | Ouest Norrouest | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 6 | A Ouest 1/4 NO | 2 1/2 | Vent Nort | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 8 | A Ouest | 2 1/2 | Vent Nortnordest | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 10 | A Ouest | 3 | Vent Nordest | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ | 12 | A Ouest | 3 | Vent Est Nordest | | +--------+--------------------+--------+-------------------+--------+ 40/1368 _S'ensuit comme l'on peut savoir si un pilote a bien fait son estime, & pointer la carte._ Si un vaisseau sortoit d'un port qui fut sous la hauteur de 46 degrs de latitude, & navigeant par le rumb de l'Ouest Surouest, il faudroit savoir precisement l'heure qu'il sortiroit du port, & au pralable l'heure qu'il seroit quand il voudroit estimer le chemin qu'il auroit fait, & considerant le temps qu'il y a entre deux, par quelques bons instruments ou horloge la diffrence de ces deux lieux seroit la longitude, & ceste diffrence de temps reduitte en degrs de l'Esquinoctiale, qui seroit donner pour quatre minutes de temps un degr, qui en vaut 15 par heure, & en contant les lieues des degrs suivant le paralelle o se treuve le vaisseau, vous saurez s'il a dchu du rumb de vent de l'Ouest Surouest, soit plus l'Occident ou moins l'Orient. Par exemple un vaisseau partant d'un port de 46 degrs de latitude midy, & ayant navig Ouest Surouest 91 lieues, s'il a faict chemin, il se treuvera deux degrs plus aval, pos le cas que l'on ayt estim ce chemin, sachant la hauteur certaine de 44 degrs, il se peut faire qu'il sera plus ou moins sur ledit paralelle, selon le dechet que peut avoir fait le vaisseau. Le soleil estant son mridien regardez aussi tost l'instrument ou horloge, le midy de ce lieu, & regardez la diffrence qu'il y a du midy ou l'on est party, & celuy o l'on se treuve, qui fait la distance du chemin qui sera d'un tiers d'heure, qui font cinq degrs, qui reviennent 66 lieues 41/1369 12 & demie, & quelque peu d'avantage par chaque degr de longitude, sur le paralelle de 44 degrs de l'lvation o se treuve le vaisseau, il se voit qu'il a dchu du rumb de vent Ouest Surouest, & a cingl un autre, comme au Surouest un quart d'Ouest, bien que selon la Boussole il sembloit aller Ouest Surouest, d'autant que si le vaisseau avoit navig ce que le pilote avoit estim, il auroit treuv la diffrence du midy d'o il est party, celuy o il pensoit se treuver, qui eust est demie heure, ne s'estant treuv qu'un tiers & se trouveroit 25 lieues de l'arrire, moins que ce qu'il avoit estim: par ce moyen se cognoist le dechet du vaisseau, & la certitude du lieu o il se treuve, mais il est difficile de treuver des instruments justes, ou des horloges qui ne s'altrent peu ou beaucoup, ce qui feroit commettre de grandes fautes & erreurs par succession de temps. Quoy que s'en soit il est trs necessaire au navigateur se servir de l'estime pour le soulagement de la navigation qui se fait en plusieurs manires, mais aucun ne donne cognoissance de l'erreur que l'on y commet, mais bien comme l'on doit pointer la carte comme fait Medigne, que la pluspart des navigateurs suivent, qui est bonne pour pointer, mais non comme l'on doit amander la faute de l'estime, laissant cela la sagesse & discretion du marinier, comme il se voit cy dessous. 42/1370 De pointer la carte. Que l'on regarde d'o est party le vaisseau, o il se treuve, que l'on prenne deux compas, mettant la pointe de l'un d'o est party le vaisseau, & l'autre sur le vent qui l'a amen, prenez l'autre compas, mettez une pointe aux degrs de la hauteur que l'on a treuv, & l'autre pointe sur le plus proche vent d'Est, & s'ils viennent rencontrer les deux compas sans s'esgarer, les deux pointes qui viennent sur les vents, l'un qui amen le vaisseau, & l'autre sur l'Est, o les deux pointes de compas viennent se joindre, savoir celle qui fut mise d'o partit le vaisseau, & l'autre en la hauteur o il se treuve, considerant le poinct auquel il se rencontre, & mesurez combien de lieues l'on conte par degrs, & ayant veu combien de degrs il aura mont ou descendu depuis le lieu d'o il est party, jusques o il se treuve, il contera les lieues que montent les degrs, & si les lieues des degrs correspondent aux lieues du chemin, l'estime sera bonne si on regarde d'o vient la faute. Deux choses sont presupposer, en premier lieu que le navigateur aye toujours navig droictement sur le rumb de vent qu'il a estim sans s'esgarer, l'autre que l'estime convienne la hauteur qu'il trouverra, cela estant asseur il y aura apparence que tout ira bien, si les lieues des degrez correspondent au chemin que l'on aura estim sur ledit rumb, tant de lieues pour elever un degr, ce qui arrive peu souvent. 43/1371 Posons le cas qu'un vaisseau cinglast par un mesme rumb, il pourra arriver que l'on l'estimera avoir fait 50 lieues, & considerant la hauteur suivant le chemin, en contant tant de lieues pour elever un degr, l'on croira estre ce poinct, prenant la hauteur l'on trouverra demy degr moins au Sud, & l'on cognoist par l que l'estime n'est bonne, comme si l'on trouvoit en 50 lieues de chemin, avoir descendu deux degrs par le rumb Surrouest, neantmoins par la hauteur que l'on treuve, il se voit un tiers de diffrend, & si on recognoist qu'il a trop estim l'on doit amander ceste faute, o s'il treuvoit un tiers de degr plus que les deux degrs, l'on aura assez estim, ce que recognoissant que l'on voye sur le Surrouest ce que vaut un tiers, il fera 8 lieues & un tiers, que l'on rabatera de 50 qu'il avoit estim, restera 41 lieues & deux tiers qu'il a fait, & un degr & deux tiers qu'il aura descendu: si l'on treuve un tiers plus au Sud que les deux degrs, il faudra adjouter 50 lieues 8 & un tiers, pour faire deux degrs & un tiers, le vaisseau ayant navig 58 lieues & un tiers, qui est 8 lieues & un tiers qu'il a fait plus qu'il n'avoit estim, il n'y a point de doute quand le marinier navigera en asseurance d'un rumb sans deschoir, en prenant une asseure hauteur, convenant celle que l'on estime, il aura contentement en sa route, tant en la partie du Nort que du Sud. Ceste difficult oste, il s'en presente une autre plus pnible & difficile, o l'on se treuve bien empesch, pour apprendre quelque rgle extraordinaire, qui feroit savoir combien de lieues on sera decheu d'un rumb, par lequel on navig avec 44/1372 contrarit de mauvais temps, qui ne se peut juger que par estime, comme si on navigeoit Ouest par le vent Nornorrouest, l'on jugera le dechet selon la violence des vents plus ou moins, c'est icy aprs avoir fait plusieurs & longues bordes que l'on fait l'estime qu'on arreste sur la carte ou papier journal, prenant un rumb pour un autre, le vent venant devant comme Ouest du tout contraire la route, le vaisseau ne peut plus courir que bordes autres, au Sud Surrouest, & au Nornorouest, pour ne s'esgarer de sa route, tenant le mieux que l'on peut sa hauteur. Il ne laisse en ces contrarietez de dechoir soit du cost du Nort ou du Sud, & pourroit deriver au Suest ou au Nord est si la violence des vents est si grande, au lieu d'avancer chemin reculer de sa route, & estre contrainct pour ne perdre chemin sous voile, d'amener tout bas, amarer la barre du gouvernail sous le vent, & bien saisir toutes les manoeuvres qui peuvent travailler le vaisseau, comme amener bas les matereaux de hune, & saisir les vergues, roidir quelques fois les hauts bans quand ils sont trop lasches, comme le canon qu'il faut bien tenir en estat, pour eviter tout desordre. Il y a des vaisseaux qui ne se peuvent soustenir, s'ils n'ont le grand corps de voile au vent, le marinier en cela cognoistra ce qui est necessaire pour son vaisseau, estant quelques jours, en cet estat fcheux, agit du vent, de pluyes, brunes, & autres contrarietez ennuieuses la navigation. Le vent venant s'adoucir, la mer de furieuse & mauvaise qu'elle estoit se calme, l'air devient clair, & nettoy de nebuleuses & orages, 45/1373 le vaisseau se soulage, l'on met les voiles au vent, on reprend sa route, les voiles ne se rompent, & les manoeuvres n'endurent, le vaisseau fait son cinglage doucement, avec fort peu de dechet, l'estime aise faire, l'on n'a soucy comme quand le vaisseau estoit agit, chacun se rjouit sans se resouvenir du pass. Le marinier doit rapporter sur la carte toutes les routes dont il a deu tenir conte exactement, comme de ce qu'il aura decheu d'un bord sur l'autre, & cela fait il doit pointer sa carte pour savoir le lieu o il est. Or comme ces routes se rapportent par l'estime d'un navigateur grandement expriment, ne se trouvera en la mesme peine que d'autres qui font les entendus, quoy que peu exprimentez, qui pour discourir n'en voudroient ceder aux plus experts & anciens navigateurs, c'est pourquoy on doit bien regarder qui l'on donne la conduicte d'un vaisseau, pour les grands prils & dangers qu'il y a, qui s'evitent plustost par les bons capitaines de mer ou pilotes, qui savent comme ils se doivent gouverner & les routes qu'il faudroit tenir. Voicy une manire de pointer la carte, qui m'a tousjours sembl bonne. _Autre manire d'estimer & arrester le poinct sur la carte._ Prenez un carton ou papier blanc, sur lequel tracerez au cost des degrs de latitude, suivant le voyage que l'on fera, chacun contenant 17 lieues & demie, & faire l'eschelle des lieues conforme celle des degrs: au milieu du carton 46/1374 tracerez une ou deux roses de compas, suivant la distance du chemin qu'aurez faire, pour plus facilement compasser quand il en sera besoin. Les 32 rumbs de vents estans exactement tracs, ayez d'autre part vostre papier journal des estimes, sur lequel d'heure en heure & de jour en jour ferez conte du chemin qu'aurez fait, & n'oublier, comme dit est, de prendre hauteur tous les jours s'il vous est possible, ce qui sert de beaucoup, & de 24 en 24 heures pointer la carte, pour voir le lieu o vous ferez, ce qui se fera en cette manire: Sur le carton o seront tracez les rumbs de vents & les degrs, considerez la hauteur d'o vous partez, comme celuy o vous devez aller, & le rumb de vent qui est necessaire, avec celuy qui fait cingler le vaisseau, duquel devez cognoistre l'assiette si pouvez, ou l'exprience vous l'apprendra. Cela fait allez la grce de Dieu, & suivez vostre route qui sera Ouest, Norrouest partant du port qui sera par 46 degrs de hauteur, soit que l'on aye navig 91 lieues ce rumb de vent, qui sont deux degrs que j'ay mont plus au Nort: me trouvant 48 de latitude, il arrive que le vent vient changer, contraire ma route je cherche en ma carte le rumb de vent, le plus proche de ma route pour y naviger, ayant fait Ouest Norrouest 91 lieues, je trace ceste route sur le carton, & d'autant que je ne puis naviger par ce rumb, je vay par celuy du Norrouest, & y fais sur le rumb 25 ce qui me fait monter un degr de plus: quand de rechef il arrive du changement de temps. Et d'autant qu'il me faut aller par 50 degrs de latitude, & faire 180 lieues pour parvenir du lieu d'o je suis party, je prend en un autre rumb la terre o je veux 47/1375 aller, presque Ouest un quart au Norrouest, de hauteur 49 degrs & 65 lieues de chemin faire, je fais l'Ouest un quart au Norrouest, 45 lieues qui m'esleve demy degr, & me treuve de hauteur 49 degrs & demy, reste 23 lieues faire, le vent se leve du tout contraire, qui fait que je mets le cap au Norrouest un quart du Nort, qui ne me vaut que le Nort un quart au Norrouest, je cingle sur iceluy 18 lieues, qui fait que j'esleve demy degr plus que 50 qui fait 50 & demy, le lieu o je desire aller me demeure Ouest Surrouest 19 lieues, del vient que le vent se trouve si contraire & violent que je ne puis soustenir qu'avec le grand corps des voiles mettant le cap au Sud, ne m'avallant que le Suest, ayant demeur 4 jours en cet estat, ayant fait quelques 50 lieues, ce qui m'a recul de la route, je treuve selon l'estime 48 degrs & demy: on veut savoir le lieu o l'on est, & ce que le vaisseau a fait de chemin, & o demeure la terre o l'on desire aller, & quelle distance il y a, & du lieu o se suis party, sachez qu' mesure que l'escriverez au papier journal, l'on doit tracer toutes les routes que l'on aura faites suivant l'estime. Or du dernier point o est le vaisseau qui est 48 degrs & demy, tirez de ce centre ou lieu deux lignes, l'une d'o vous estes party de 46 degrs, & l'autre o desirez aller 50 voyez ces deux lignes, quels rumbs de vent ce sont, & combien l'on y conte de lieues pour elever un degr, suivant que seront lesdits deux rumbs, & si les lieues du chemin faites ou faire, conviennent justement avec la hauteur des degrs 48/1376 l'estime sera bonne, ce que verrez sur le carton, & treuverez que l'on est esloign du lieu o l'on se treuve, savoir que Ouest Norrouest est la route qu'on doit tenir peu prs, pour aller au 50 degr & 60 lieues de chemin faire, & la terre d'o vous estes party, demeure l'Est Suest de distance qu'avez fait 125 lieues n'estant que cinq lieues plus au midy de la droite route que je devois tenir du port de 46 degrs, il faut que vous ayez pris la hauteur, d'autant que cela vous r'adressera si vous avez trop ou trop peu estim pour amander le deffaut s'il s'en treuve, & par ce petit carton vous verrez toutes vos routes, le chemin & dechet qu'aurez fait en la navigation, ceste demonstration est facile & bonne quand elle est bien entendue. _Autre manire d'estimer que font beaucoup de navigateurs._ Ils tracent sur un papier ou carton une rose de compas avec les 32 vents, & s'ils navigent au Nort 20 lieues, ils marquent sur le rumb de vent au carton qui est Nort, 20 lieues, s'ils navigent au Nortnorrouest 30 lieues, ils les mettent sur ce mesme rumb de vent, & ainsi consecutivement tous les rumbs o ils navigent, quand ils veulent pointer la carte ils rapportent ce qui est des lieues suivant les rumbs de leur rose ceux de la carte. 49/1377 _Autre manire, de pointer aprs l'estim faicte._ Aprs comme dit est, que vous aurez trac sur le carton tous les degrs & rumb de vent que l'on aura navig, marquez le lieu o se trouve le vaisseau selon l'estime qu'aurez faite, & le degr auquel pensez estre, tirez de ce lieu une ligne jusqu' celuy d'o vous estes party, considerez quel rumb de vent il convient, contant les lieues qu'il faudra pour lever un degr, se rapportant justement aux degrs qu'aurez descendu ou mont, suivant l'estime il y a quelque apparence de vrit, il faut voir si l'estime est bonne, que l'on prenne hauteur, & si elle se rencontre celle que l'on aura estim: le chemin comme dit est convenant la quantit des degrs qu'avez mont, l'estime sera bonne si avez tousjours navig sur ledit air de vent sans dechoir, mais si la hauteur est de demy degr moins que l'on n'a estim ou demy degr plus, l'on procdera en ceste manire: du poinct o l'on a estim estre le vaisseau, tirez une ligne perpendiculaire qui marquera le mridien du lieu o l'on est: ayant pris la hauteur si treuvez demy degr moins que ce qu'avez estim, tirez une ligne paralelle du degr que aurez treuv, & o elle coupera la perpendiculaire sera le lieu o vous devrez estre, tirant une ligne de ce lieu celuy d'o vous estes party, fait cognoistre qu'avez navig par un autre rumb plus au Nort que celuy qu'aviez estim, & s'il se treuv demy degr davantage tirant comme la premire fois une paralelle, suivant la hauteur que l'on aura treuv coupant la 50/1378 ligne diametralle, en ce lieu doit estre le vaisseau plus au midy que l'estime qui en sera faite, tirant une ligne comme cy dessus est dit, vous verrez qu'aurez navig par un autre rumb que celuy qu'avez estim, laquelle par consequent se treuve fautive, c'est l o le dfaut se treuve qui ne se peut amender parfaictement, que par le moyen des instruments ou horloges qui seroyent justes comme j'ay dit cy dessus, ce qui se peut cognoistre quand l'on arrive sur l'ecore du Grand Ban, ou la sonde des costes de France & d'Angleterre, & autres enseignements comme dit est, o le marinier se r'adressera pour refaire nouvelle estime, & amander les dfauts: quand on navige le coute largue avec bon vent, les estimes se rencontrent assez souvent meilleures que ceux qui ordinairement navigent la boulline un bort sur autre, avec contrarit de mauvais temps qui fait faire maintes erreurs en la navigation. _Autre manire d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns Anglais bons navigateurs, qui m'a sembl fort seure au respect des estimes que l'on fait ordinairement[828]._ [Note 828: C'est le loch, dont l'usage a t adopt gnralement.] Il faut avoir une planchette de 3 pieds de hauteur sur 15 poulces de largeur, qui soit divise en 13 parties en sa longueur, & en cinq en sa largeur, au premier quarr les heures, & les quarrez suivant jusques 12 recommenant 2 aller de rechef 12 autres, qui feront 24 heures aux 12 51/1379 quarrez comme voyez en la figure suivante. Au second quarr ensuivant, seront marquez le nombre des noeuds, au troisiesme les brasses, & au quatriesme & cinquiesme les rumbs de vent sur lesquels on navige. Il faut une ligne qui ne soit pas trop grosse, affin qu'elle se file plus promptement, au bout de laquelle faut mettre une petite palette de bois de chesne d'environ un pied sur six poulces de large, qui soit charge d'une petite bande de plomb sur l'arrire, avec un petit tuyau de bois, qui sera attach une petite fiscelle aux deux costs de l'extrmit de la palette, & un autre petit bois en faon de fausset qui entre audit tuyau assez doucement, c'est ce qui fait que la palette se tient toujours droite derrire le vaisseau estant en la mer, & cela ne se dfait que lors que l'on tire ladite palette de l'eau. La ligne attache la palette doit avoir quelques 8 ou 10. brasses qui ne soient rien conter, avant que venir au premier noeud qui pourra estre environ plus ou moins la hauteur du lieu o l'on l'a jette, qui est sur l'arrire du vaisseau jusqu' ce qu'elle soit en la mer, & que veniez au premier noeud, un homme doit tenir la ligne, un autre une petite horloge de fable, contenant le temps de demie minute, qui peut estre l'intervalle de conter jusqu' 80 vingts sans se haster, mesme temps que le premier noeud passe par les mains de celuy qui jette la ligne, la laissant librement couler selon la vistesse du vaisseau, faire en vostre presence tourner le petit horloge jusques ce qu'il soit achev de passer, mesme temps 52/1380 l'on doit retenir la ligne & ne la laisser plus filer ou couler: la retirant, voir combien de brasses il y aura jusques au premier noeud de sa main en tirant ladite ligne, conter aprs tous les noeuds qui auront coul en la mer pendant que l'orloge passoit. Notez qu'autant de noeuds & d'espace qu'il y a entre chacun l'on faict 2000 de chemin en deux heures, il y a 7 brasses entre chaque noeud, de deux en deux heures l'on doit jetter en la mer la palette tant le jour que la nuict, & n'oublier 24 heures passes de faire vostre estime, en adjoustant vos nombres, pour savoir combien on aura fait de mille rduits en lieues, seront 3000 pour lieues. Par exemple comme l'on se doit comporter en ce conte, je treuve qu'en 24 heures l'on a navig & jett la ligne de deux en deux heures, & d'autant que le vaisseau va plus ou moins selon la violence des vents ou mares, s'il dechet aussi il y aura plus ou moins de noeuds coulez selon l'air du vaisseau: desirant supputer combien le vaisseau a fait de chemin, l'on adjouste tous les nombres des noeuds qui sont au 12 quarrs de la tablette, & se voit qu'il y en a 44 noeuds, & de plus trente six brasses & demie 7 brasses par noeud y aura cinq brasses, adjoutez le tout savoir 44 noeuds & cinq font 49 noeuds, multipliez par deux feront 98 mille 2000. pour noeuds, les reduisant en lieues se monteront 32 lieues trois quarts & quelque peu davantage, 3000. pour lieue qui est ce que le vaisseau aura fait de chemin en 24 heures, l'on ne doit oublier de prendre hauteur toutes occasions, pour r'adresser le chemin ou route, & tenir conte sur le papier journal, par ce 53/1381 moyen on cognoist ce que le vaisseau fait de chemin, & le dechet, & o il se treuve, & o leur demeure, le lieu o il espere aller[829], & quelle route il faut prendre pour y parvenir, & diray que de 8 vaisseaux qui estoient de compagnie sur 500 lieues avoir dit une heure & demie prs que l'on auroit sond(830), ce qui fut treuve vritable. [Note 829: Lisez: _et o lors demeure le lieu o il espre aller_.] [Note 830: Que l'on auroit sond.] +--------+--------+---------+-------------------------------+ | Heures | Noeuds | Brasses | Routes. Rumbs | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 2 | 3 | 2 | Cap au Nort 1/4 du Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 4 | 2 | 4 | Cap au Nort Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 6 | 4 | 2 | Cap au Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 8 | 5 | 3 | Cap au Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 10 | 2 | 3 1/2 | Cap au Nort 1/4 du Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 12 | 3 | 5 | Cap au Nort Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 2 | 2 | 3 | Cap au Nordest 1/4 de l'Est | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 4 | 2 | 4 | Cap au Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 6 | 6 | 1 | Cap au Nort | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 8 | 6 | 3 | Cap au Nordest 1/4 du Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 10 | 6 | 2 | Cap au Nort 1/4 du Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ | 12 | 3 | 4 | Cap au Nort Nordest | +--------+--------+---------+-------------------------------+ 54/1382 _Autre, manire de savoir le lieu o se treuve un vaisseau cinglant par quelque vent que ce soit._ Supposez qu'un vaisseau parte d'un port qui soit par les 44 degrs de latitude, & navig sur le rumb de vent Surrouest, faites vostre estime accoustume, & si vous croyez que le vent aye est si favorable qu'il n'aye point fait de dechet, le plustost que l'on pourra prendre hauteur que l'on le faicte, ce fait tirez une ligne parallele sur cette hauteur qui se treuvera en la carte de naviger, tirez aussi une ligne meridienne du port d'o vous estes party, qui coupe angle droit la parallele de la hauteur qu'on aura prise: prenez un compas & mettez une pointe au port d'o l'on est party, & l'autre sur la ligne meridienne, qui coupe angles droits la parallele, ne bougeant ceste pointe & levant l'autre du lieu d'o vous estes party, la faisant courir sur les rumbs de vent que croyriez avoir navig, & o la pointe dudit compas coupera le rumb de vent, sera le poinct du lieu o doit estre le vaisseau: avec ceste asseurance que le vaisseau n'aura fait aucun dechet, autrement n'auriez ce que desireriez que par estime. _Autre faon d'estimer par fantaisie._ [C]'Est qu'ayant pris la hauteur du lieu o l'on est, comme si l'on se treuvoit en la hauteur de 45. degrs de latitude, & ayant estime avoir fait 45 lieues plus ou moins sur un rumb de 55/1383 vent qu'on aura jug estre necessaire la route, & pour voir ce qui est vritable l'on prendra les 45 lieues sur l'eschelle de la carte, que mettrez sur le rumb de vent qu'on aura navig, & si les lieues dudit rumb en faisant tant pour elever un degr, respondent celles qu'on aura estim que peut avoir fait le vaisseau, l'on cognoistra l'estime estre bonne: mais si les lieues de l'estime sont moins ou plus que celle du rumb, pour parvenir en la hauteur o l'on se treuve: il est trs certain & asseur que le vaisseau a navig par un autre rumb que l'on ne pensoit, & ceste observation on met le poinct sa fantaisie, pour lesquelles choses & toutes autres dependantes la navigation, le grand soing & continuelle pratique fait beaucoup, tant pour la seuret du vaisseau que de ceux qui y navigent: c'est pourquoy que les bons & vrais exprimentez navigateurs & pilotes sont rechercher & en faire estat en les maintenant, pour tant plus leur donner courage de bien faire en cet art de navigation, lequel est grandement priser de toutes les nations du monde, pour les grands biens & advantages qu'en reoivent les Royaumes & contres, pour proches ou esloignes qu'elles soient. FIN. 1/1385 TABLE POUR COGNOISTRE LES LIEUX REMARQUABLES EN CESTE CARTE. A Baye des Isles (1). B Calesme (2). C Baye des Trespassez. D Cap de Leuy (3). E Port du Cap de Raye, o il se fait pesche de molue. F Coste de Nordest & Sudouest (4) de l'isle de Terre Neufve, qui n'est bien recognue. G (5) Passage du Nort au 52e degr. H Isle sainct Paul proche du Cap sainct Laurent. I Isle de Sasinou entre l'isle des Monts Deserts & les isles aux Corneilles. K Isle de Mont-real au sault sainct Louys qui contient quelque huict neuf lieues de circuit (6). L Riviere Jeannin (7). M Riviere S. Antoine (8). N (9) Manire d'eaue Sale qui se descharge en la mer, o il y a flus & reflus force poisson & coquillages & des huistres qui ne sont de grande saveur en aucuns endroits. p Port aux Coquilles, qui est une isle (10) l'entre de la riviere S. Croix bonne pescherie. Q Isles o il se fait pescherie de poisson. R Lac de Soissons (11). S Baye du Gouffre (12). T Isle des Monts Deserts fort haute. V Isle S. Barnab en la grande riviere proche du Bic. X Lesquemain o est une petite riviere abondante en Saulmon & Truittes, cost d'icelle est un petit islet de rocher o autresfois y avoit un degrast pour la pesche des Balaines. (1) Peut-tre la mme que la baye aux isles, indique plus loin sous le chiffre 53, c'est--dire, la baie de Boston, ou bien la baie de Toutes-Isles, que certains auteurs appellent simplement _baie des Isles_. La lettre A ne se trouve pas dans la carte,--(2) Ce nom parat rpondre _C. l'asne_, ou _cap l'ne_, cte sud de Terre-Neuve, soit pour la position, soit pour l'orthographe du mot.--(3) Aujourd'hui _pointe Lvis_, en face de Qubec.--(4) C'est--dire, _cte gisant nord-est sud-ouest_, ou _cte nord-ouest_.--(5) La lettre G manque; mais il est vident que l'auteur indique le dtroit de Belle-Isle.--(6) Lisez: _de longueur_. L'le de Montral a plus de vingt lieues de circuit.--(7) Probablement celle qui porte aujourd'hui le nom de rivire Boyer.--(8) Probablement la _Rivire du Sud_.--(9) La lettre N manque.--(10) L'le du Port-aux-Coquilles s'appelle aujourd'hui Campo-Bello.--(11) Le lac des Deux-Montagnes.--(12) Aujourd'hui la baie Saint-Paul, qui forme l'embouchure de la rivire du Gouffre. 2/1386 Y La pointe aux Allouettes, o au mois de Septembre il y en a telle quantit qu'on ne sauroit l'imaginer, comme d'autre sortes de gibier & coquillage. Z Isle aux Livres, ainsi nomme pour y en avoir est pris au commencement qu'elle fut descouverte. 2 Port Lesquille qui asseche de basse mer, il y a deux ruisseaux qui viennent des montagnes. 3 Port au Saulmon qui asseche de basse mer, il y a deux petits islets chargez en la saison de fraises, framboises & bluets, proche de ce lieu y a bonne rade pour les vaisseaux, & dans le port sont deux petits ruisseaux. 4 Riviere platte (1) venant des montagnes qui n'est navigeable que pour canaux, ce lieu asseche fort loing vers l'eaue, & le travers y a bon ancrage pour vaisseaux. 5 Isles aux Couldres qui a quelque lieue & demie de long, o sont quantit de lapins & perdrix & autre gibier en saison. A la pointe du Sudouest sont des prairies & quantit de battures vers l'eaue, il y a ancrage pour vaisseaux entre ladite isle & la terre du Nort. 6 Cap de Tourmente, une lieue duquel le sieur de Champlain avoit fait bastir une habitation qui fut brusle des Anglois l'an 1628, proche de ce lieu est le Cap Brusl, entre lequel & l'isle aux Couldres est un chenail de 8, 10 & 12 brasses d'eaue, du cost du Sud sont vazes & rochers, & du Nort hautes terres, etc. 7 Isle d'Orlans, de six lieues de longueur trs belle & agrable pour la diversit des bois, prairies & vignes qu'il y a en quelques endroits avec des noyers, le bout de laquelle isle du cost de l'Ouest s'appelle Cap de Cond. 8 Le Sault de Montmorency, la cheute duquel est de 20 brasses (2) de haut, provient d'une riviere venant des montagnes qui se descharge dans le fleuve sainct Laurens une lieue & demie de Qubec. 9 Riviere S. Charles, qui vient du lac S. Joseph (3) fort belle & agrable, o il y a des prairies de basse mer, les barques peuvent aller de pleine mer jusques au premier sault, sur icelle riviere sont basties les Eglises & habitation des R. P. Jesuistes & Recollets, la chasse du gibier y abonde au Printemps & en l'Automne. 10 Riviere des Etechemins, par o les Sauvages vont Quinebequi, traversant les terres avec difficult pour y avoir des saults & peu d'eaue, le sieur de Champlain en 1628, fit faire ceste descouverture, & fut trouv une nation de Sauvage 7 journes de Qubec qui cultivent la terre appelle les Abenaquiuoit. (1) Rivire de la Malbaie.--(2) Quarante brasses et davantage.--(3) La riviere Saint-Charles vient du lac Saint-Charles. Le lac Saint-Joseph se dcharge dans la rivire Jacques-Cartier. 3/1387 11 Riviere de Champlain proche de celle de Batisquan au Nord-ouest des Grondines. (1) 12 Riviere des Sauvages (2). 13 Isle verte cinq ou six lieues de Tadoussac. 14 Isle de Chasse(3). 15 Riviere de Batisquan fort agrable & poissonneuse. 16 Les Grondines & quelques isles qui sont proches, bon lieu de chasse & de pesche. 17 Riviere des Esturgeons & Saulmons(4), o il y a un sault d'eau de 15 20 pieds de hault, deux lieues de Saincte Croix, qui tombe en une forme de petit estang, qui se descharge en la grande riviere sainct Laurent. 18 Isle de sainct Eloy(5), il y a passage entre ladite isle & la terre du Nort. 19 Lac S. Pierre trs-beau, y ayant trois quatre brasses d'eau fort poissonneux environn de collines & terres unies avec des prairies par endroits, & plusieurs petites rivieres & ruisseaux qui s'y deschargent. 20 Riviere du Gast (6), fort plaisante, bien qu'il y aye peu d'eau. 21 Riviere sainct Antoine(7). 22 Riviere de Saincte Suzanne(8). 23 Riviere des Yrocois trs-belle, o il y a plusieurs isles & prairies, elle vient du lac de CHAMPLAIN qui a cinq ou six journes de longueur, abondante en poisson & gibier de plusieurs sortes: les vignes, noyers, pruniers & chastaigniers y sont fort frquents en plusieurs endroits, comme aussi des prairies & belles isles qui sont dans ledit lac, il faut passer un grand & un petit sault pour y parvenir. 24 (9) Sault de la riviere du Saguenay 50 lieues de Tadoussac, qui tombe de plus de dix ou douze brasses de hault. 25 Grand Sault (10), qui descend de quelque 15 pieds de hault entre un grand nombre d'isles, il contient de longueur demy lieue, & de large trois lieues. 26 Port au Mouton. 27 Baye de Campseau. 28 Cap Baturier l'isle de sainct Jean. 29 Riviere par o l'on va la Baye Franoise. 30 Chasse des Eslans. 31 Cap de Richelieu (11), l'Est de l'isle d'Orlans. 32 Petit banc proche de l'isle du Cap Breton. (1) Le chiffre manque. Cette rivire, qui porte encore le nom de Champlain, se jette dans le Saint-Laurent quelques lieues plus bas que les Trois-Rivires.--(2) La rivire de l'le Verte.--03 Les lets de Belle-Chasse.--(4) La rivire Jacques-Cartier.--(5) Cette petite le est en face de Batiscan--(6) D'aprs le texte de l'auteur, c'est plutt la rivire Dupont, ou Nicolet-voir 1613. P. 180.--(7) Probablement la rivire de Saint-Franois--(8) Aujourd'hui la rivire du Loup--(9) Le chiffre 24 manque. Il peut y avoir quelques trente-cinq lieues jusqu' la Dcharge, qui est plutt un rapide qu'une.--(10) Ou saut Saint-Louis. Le chiffre manque dans la carte.--(11) Aujourd'hui Argentenay. 4/1388 33 Riviere des Puans, qui vient d'un lac auquel il y a une mine de Cuivre de rosette. 34 Sault de Gaston(1), contenant prs de 2 lieues de large qui se descharge dans la mer douce, venant d'un autre grandissime lac, lequel & la mer douce contiennent 30 journes de canaux selon le rapport des Sauvages. _Retournant au Golfe S. Laurent & Coste d'Acadie._ 35 Riviere de Gaspey. 36 Riviere de Chaleu(2). 37 Plusieurs Isles prs de Miscou, comme est le port de Miscou entre deux Isles. 38 Cap de l'Isle sainct Jean. 39 Port au Rossignol. 40 Riviere Platte. 41 Port du Cap Naigr. En ce lieu y a une habitation de Franois en la baye dudit Cap, o commande le sieur de la Tour, qu'ils ont nomm le Port la Tour, o sont habitez les R. P. Recollets en l'an 1630. 42 Baye du Cap de Sable. 43 Baye Saine (3). 44 Baye Courante (4), o il y a nombre d'Isles abondantes en chasse de gibier, bonne pescherie & bons lieux pour les vaisseaux. 45 Port du Cap Fourchu assez aggreable, mais il asseche presque tout fait de basse mer, proche de ce lieu il y a quantit d'Isles & force chasse. 47 Petit passage de l'Isle Longue, en ce lieu y a bonne pescherie de molue. 48 Cap des deux Bayes (5). 49 Port des Mines (6) ou de bassemer, se trouve le long de la coste dans les rochers de petits morceaux de cuivre trs pur. 50 Isles de Bacchus(7) fort agrable, o il y a force vignes, noyers, pruniers & autres arbres. 51 Isles proches de l'entre de la riviere de Chouacoet. 52 Isles assez hautes (8) au nombre de 3 4 loignes de la terre de 2 3 lieues l'entre de la Baye Longue. 53 Baye aux Isles, o il y a des lieux propres pour mettre des vaisseaux, le pas est fort bon & peupl de nombre de Sauvages qui cultivent les terres, en ces lieux il y a force ciprs, vignes & noyers. (1) Le saut Sainte-Marie.--(2) La rivire de Ristigouche, qui se jette au fond de la baie des Chaleurs.--(3) La baie de Chibouctou.--(4) Aujourd'hui, la baie de Townsend.--(5) Aujourd'hui le cap de Chignectou.--(6) Aujourd'hui le havre l'Avocat. Le chiffre manque dans la carte.--(7) Aujourd'hui l'le _Richmond_ ou _Richman_.--(8) Ces les s'appellent aujourd'hui les de Batures (_Isles of Shoals_). Voir 1613, p. 56, notes 4 et 5. 5/1389 54 La soubonneuse(1) Isle prs d'une lieue vers l'eau. 55 Baye Longue (2). 56 Les sept Isles (3). 57 Riviere des Etechemins (4). _Les Virgines ou sont habituez les Anglais depuis le 363. jusques au 37e egr de latitude. Il y a environ 36 ou 37 ans sur les costes attenant de la Floride, que les Capitaines Ribaut & Laudonniere avoient descouvertes & fait une habitation._ 58 Plusieurs rivieres des Virgines qui se deschargent dans le Golfe. 59 Coste de fort belle terre habite de Sauvages qui la cultivent. 60 Poincte Confort. 61 Immestan(5). 62 Chesapeacq Bay. 63 Bedabedec le cost de l'Ouest de la riviere de Pemetegoet. 64 Belles Prairies. 65 Lieu dans le lac Champlain o les Yroquois furent deffaits par ledit sieur CHAMPLAIN l'an 1606 (6). 66 Petit Lac par o l'on va aux Yroquois, aprs avoir pass celuy de CHAMPLAIN. 67 Baye des Trespassez(7) l'Isle de Terre Neufve. 68 Chappeau Rouge (8). 69 Baye du sainct Esprit (9). 70 Les Vierges. 71 (10) Port Breton, proche du Cap sainct Laurent en l'Isle du Cap Breton. 72 Les Bergeronnettes (11), trois lieues de Tadoussac. 73 Le Cap d'Espoir, proche de l'Isle Perce. 74 Forillon, la poincte de Gaspey, 75 (12) Isle de Mont-real, au sault S. Louys, au fleuve sainct Laurent. (1) Vraisemblablement _Martha's Vineyard_.--(2) Cette baie ne porte aucun nom dans les cartes modernes; c'est cet enfoncement que fait la cte au nord du cap Anne.--(3) Ces sept Isles ne sont pas les mmes que celles du Saint-Laurent; elles sont la cte de la Nouvelle-Angleterre.--(4) Le chiffre 57 manque; mais il est visible que, par cette rivire des Etechemins, l'auteur veut parler de la rivire Sainte-Croix, appele Scoudic par les sauvages.--(5) Jamestown.--(6) Il faut lire 1609.--(7). La baie des Trpasss est dj indique plus haut par la lettre C, et cette premire indication est d'accord avec la tradition. Il semble que l'auteur a voulu dsigner, par le chiffre 67, la baie Sainte-Marie.--(8) Le cap du Chapeau-Rouge forme la pointe d'entre de la baie de Plaisance du ct de l'ouest.--(9) La baie de Fortune.--(10) Le chiffre 71 manque.--(11) Ou Bergeronnes, comme l'auteur les appelle lui-mme ailleurs.--(12) Le chiffre manque, aussi bien que la lettre K. Il est assez probable que le chiffre 74, qui forme un double emploi, a t mis pour 75, en cet endroit. 6/1390 76 Riviere des Prairies qui vient d'un lac(1) au sault S. Louys, o il y a deux Isles, dont celle de Mont-real en est une; l on y a fait la traite plusieurs annes avec les Sauvages. 77 Sault de la Chaudire, sur la riviere des Algommequins, qui vient de quelque 18 pieds de hault, se descharge entre des rochers o il ait un grand bruict. 78 Lac de Nibachis (2) Capitaine Sauvage, qui y a sa demeure, & y cultive quelque peu de terre o il seme du bled d'Inde. 79 (3) Unze lacs proche les uns des autres, contenans 1, 2 & 3 lieues abondans en poisson & gibier, les Sauvages prennent quelquesfois ce chemin, pour viter le sault des Calumets fort dangereux: partie de ces lieux sont chargez de pins qui jettent quantit de resine. 80 Sault des Pierres Calunmet qui sont comme albastre. 81 Isle de Tesouac(4), Capitaine Algommequin, o les Sauvages payent quelque tribut pour leur permettre le passage venir Qubec. 82 La riviere de Tesouac, o il y a cinq saults passer. 83 Riviere par o plusieurs Sauvages se vont rendre la mer du Nort du Saguenay, & aux trois rivieres faisant quelque chemin par terre. 84 Lacs par lesquels l'on passe pour aller la mer du Nort. 85 Riviere qui va (5) la mer du Nort. 86 Contre des Hurons, ainsi nomme par les Franois, o il y a nombre de peuples, & 17 villages fermez de trois pallissades de bois, avec des galleries tout au tour en forme de parapel pour se dfendre de leurs ennemis. Ce pas est par les 44 degrs & demy de latitude, trs bon, & les terres cultives des Sauvages. 87 Passage d'une lieue par terre, par o on porte les canots, 88 Riviere (6) qui se va descharger la mer douce. 89 Village renferm de 4 pallisades o le sieur de CHAMPLAIN fut la guerre contre les Antouhonorons, o il fut pris plusieurs prisonniers Sauvages. 90 Sault d'eau au bout du sault sainct Louis (7) fort hault, o plusieurs sortes de poissons descendans s'estourdissent. 91 Petite riviere (8) proche du sault de la Chaudire, o il y a un sault d'eau, qui vient de prs de 20 brades de hault, qui jette l'eau en telle quantit & de telle vistesse, qu'il se fait une arcade fort longue, au dessous de laquelle les Sauvages passent par plaisir, sans estre mouillez, chose fort plaisante voir. (1) La rivire des Prairies vient du lac des Deux-Montagnes. Ici, saut Saint-Louis veut dire videmment Montral et ses environs.--(2) Le lac au Rat-Musqu.--(3) Le chiffre 79 manque; mais les onze lacs sont figurs d'une manire tout fait reconnaissable.--(4) L'le des Allumettes.--(5) C'est--dire, _par o l'on va_ la mer du Nord.--(6) La rivire des Franais.--(7) Lisez: _au bout du lac Saint-Louis_ (ou Ontario). Ce saut est la chute de Niagara.--(8) La rivire Rideau. 7/1391 92 Ceste riviere [1] est fort belle, & passe par nombre de beaux lacs & prairies dont elle est borde, quantit d'Isles de plusieurs longueurs & largeurs, abondantes en chasse de cerfs & autres animaux, trs bonne pescherie de poissons excellens, quantit de terres dfriches trs bonnes, qui ont est abandonnes des Sauvages, au sujet de leurs guerres. Ceste riviere se descharge dans le lac S. Louys(2), & plusieurs nations vont en ces contres faire leur chasse pour leur provision d'hyver. 93 Bois des Chastaigniers, o il y a forces chastaignes sur le bord du lac S. Louis, & quantit de prairies, vignes & noyers, 94 Manire de lacs d'eau salle(3) au fond de la Baye Franoise, o va le flus & reflus de la mer: il y a des Isles o sont nombres d'oiseaux, quantit de prairies en plusieurs lieux, petites rivieres qui se deschargent dans ces manires de lacs, par lesquels on se va rendre dans le golfe S. Laurent proche de l'Isle S. Jean. 95 Isle Haute, d'une lieue de circuit, platte dessus, o il y a des eaues douces & quantit de bois, loigne du Port aux Mines & du Cap des deux Bayes d'une lieue, elle est leve de tous costez de plus de 40 toises, fors un endroict qui va en talluds o il y a une poincte de cailloux faite en triangle, & au milieu y a un estang d'eau sale & forces oiseaux qui font leurs nids en ceste Isle. La riviere des Algommequins(4) depuis le sault S. Louis jusques proche du lac des Bisserenis(5) il y a plus de 80 saults tant grands que petits, passer, soit par terre ou force de rames ou bien tirer par terre avec cordes, dont aucuns desdits saults sont fort dangereux, principalement descendre. Gens de Petun(6), c'est une nation qui cultive ceste herbe de laquelle ils font grand traffic avec les autres nations, ils ont de grands villages fermez de bois, & sement du bled d'Inde. Cheveux relevez (7), sont sauvages qui ne portent point de brayer & vont tout nuds, sinon l'hyver qu'ils se vestent de robes de peaux, lesquelles ils quittent sortant de la maison pour aller la Campagne. Ils sont grands chasseurs, pescheurs & voyageurs, cultivent la terre & sement du bled d'Inde, font secherie de bluets & framboises, dequoy ils font un grand traffic avec les autres peuples, desquels ils prennent en eschange des peleteries, pourcelaines, filets & autres commoditez, aucuns de ces peuples se percent les nazeaux, o ils attachent des patenostres, se descouppent le corps par raye o ils appliquent du charbon & autres couleurs, ont les cheveux fort droits, lesquels ils se graissent & peignent de rouge & leur visage aussi. (1) La rivire Trent et la baie de Quinte.--(2) Le lac Ontario.--(3) La baie de Chignectou et le bassin des Mines.--(4) Aujourd'hui l'Outaouais.--(5) Le lac Nipissing.--(6) Les Tionnontats, qui demeuraient au sud de la baie Gorgienne.--(7) Les Andatahouats. 8/1392 La nation Neutre (1), est une nation qui se maintient contre toutes les autres, & n'ont aucune guerre, sinon contre les Assistaqueronons, elle est fort puissante ayant 40 villages fort peuplez. Les Antouhonorons(2) sont 15 villages bastis en forte assiette, ennemis de toutes les autres nations, except de la Neutre, leur pas est beau & en trs bon climat proche la riviere S. Laurent, de laquelle ils empeschent le passage toutes les autres nations, ce qui fait qu'elle en est moins frquente, cultivent & ensemencent leurs terres. Les Yroquois avec les Antouhonorons font la guerre par ensemble toutes les autres nations, except la nation Neutre. Carantouanais(3), est une nation qui s'est retire au Midy des Antouhonorons, en trs beau & bon pas, o ils sont fortement logez, & sont amis de toutes les autres nations, fors desdits Antouhonorons, desquels ils ne sont qu' trois journes. Ils ont autresfois pris prisonniers des Flamans, lesquels ils renvoyerent sans leur mal faire, croyans que ce fussent des Franois. Depuis le Lac S. Louis jusques au sault S. Louis qui est le grand fleuve S. Laurent, il y a cinq saults, quantit de beaux lacs & belles Isles, le pas agrable & abondant en chasse & en pesche, propre pour habiter, si ce n'estoit les guerres que les Sauvages ont les uns contre les autres. La Mer Douce(4), est un grandissime lac o il y a nombre infiny d'Isles, il est fort profond & abondant en poisson de toutes sortes, & de monstrueuse grandeur, que l'on prend en divers temps & saisons, comme en la grand' mer. La coste du Midy est beaucoup plus agrable que celle du Nort, o il y a quantit de rochers & force caribous. Le lac des Busserenis(5) est fort beau, ayant quelque 25 lieues de circuit, & quantit d'Isles charges de bois & de prairies, o se cabannent les Sauvages pour pescher en la riviere l'esturgeon, brochets & carpes, de monstrueuse grandeur & trs-excellents, qui s'y prennent en quantit, mesme la chasse y est abondante, quoy que le pas ne soit pas beaucoup agrable cause des rochers en la plus part des endroits, (1) Les Attihouandaronk.--(2) Antouhoronons. Ce mot parat tre le mme que Ountouharonons, ou Tsonnontouans, tant cause de la ressemblance d'orthographe, que par la position qu'ils occupaient.--(3) Carantouanais. Il y a tout lieu de croire que ce sont les mmes que les Andastes.--(4) Ou lac Huron.--(5) Le lac des Bissirini, ou Nipissirini (Nipissing). FIN. 1/1393 DOCTRINE CHRESTIENNE Du R. P. LEDESME DE LA COMPAGNIE DE JESUS. Traduicte en Langage Canadois, autre que celuy des Montagnars, pour la Conversion des habitans dudit pays. _Par le R. P. Brebbeuf de la mesme Compagnie._ ACHRISTERRONON ochienda ch orrihoaienstcha. DU NOM CHRESTIEN, & de la doctrine Chrestienne. ESCAT AlENSTACOA. PREMIERE LEON. _Arrihoaienstechaens._ Issa Achristerronon chiont? _Le Maistre._ Estes vous Chrestien? _Ateienstechaens._ Aau, daotan haatarrat Aatio. _Le Disciple._ Ouy, par la grace de Dieu. M. _Sinen Atonas Acristerronon? D. Nihen de hotoain, chiach hocarratat arrihoaienstcha Achristehaan, stat onn atonachona. M. _Qui est celuy qu'on doit appeller Chrestien?_ D. Celuy, lequel ayant est baptiz croit, & fait profession de la Doctrine Chrestienne. M. _Tout aotan nonde Achristehaan arrihoaienstcha?_ D. Nen arrihoaienstechoutan de Assonaienstandi Onaoandio, Aiesus Chrift stat ec'ihondhec, chiach d'assonaienstan aot Ecankhucoat Aoettichaens, Apostreehaan, ch Arondeehaan. M. _Qu'est-ce que la Doctrine Chrtienne?_ D. C'est celle que nostre Seigneur Jesus Christ nous a enseigne, lors qu'il vivoit sur terre, & que la saincte Eglise Catholique, Apostolique & Romaine nous enseigne. 2/1394 M. _Touti chien endoron darrihoatere Achristehaan ecarrihoaienstchat?_ D. Aau, endoron ach, det icoatoncoandic ateenguiaens. M. _Est-il necessaire de savoir la Doctrine Chrestienne?_ D. Ouy, si nous voulons estre sauvez. _Achristerronon Oteracata._ _Tendi Aienstacoa_ _Du signe du Chrestien._ _Leon Seconde._ M. _Tout eca ateracatoutan Achrifterronon oteracata?_ D. Nen ateracatout d'Ecaot ecaronta, d te hanguiarront, aerhon assonenguiaendi Aiesus Chrift stat ahonatandionti de to. M. _Qui est le signe du Chrestien?_ D. C'est le signe de la saincte Croix, pour ce que nostre Seigneur nous a rachetez en icelle. M. _Tout ioti Isaer?_ D. Condi ioaer, aonressonkhrach anontsira ch andochiaentone, che enenssa sangoati onati, chiach aienhoiti onati, ch loaen. On Ochienda Aistan, ch Aen, ch dat aot Esken. Ca sen ti ioti. M. _Comment le faites vous?_ D. Je le faits mettant la main la teste & l'estomach, & puis l'espaule senestre, & dextre, disant: Au nom du Pre, & du Fils, & du sainct Esprit. Ainsi soit-il. M. _Tout Ec' ioti candi isaer?_ D. Ataahieraha tendi tearrihoa nonatoaincha de dat onattindoroncoa, Escat dat aot Achincacha toiiaen, on ochienda Aistan, ch Aen, ch dat aot Esken. Dinde scat, endi Onaoandio honheoncha ch ostaioancha, d ahonatonti aronta stat ono ahoton. M. _Pourquoy le faites vous ainsi?_ D. Premirement pour me mettre en mmoire les deux principaux mysteres de nostre foy: l'un de la tres-saincte Trinit, en prononant ces parolles. Au nom du Pre, & du Fils, & du S. Esprit: & l'autre de la mort & Passion de nostre Sauveur lequel s'estant fait homme, est mort pour nous en une Croix. M. _Tout ioti asson ec' isaer?_ D. Aerhon otorontonc' enstan iesta assoninont Aiesus Christ Onaoandio tonn stioti ionaeren. M. _Et pour quoy encore?_ D. Pour ce que nostre Seigneur donne beaucoup de biens & grces en vertu de ce signe. M. _Nahane ec' ierha?_ D. Assonoraoi stat iecas, tetenrr stat ietas, stat Aatio enditi, ftat iech, stat ierha enstan, iesta, ch stat iatonnhontaiona, iakerons arra. M. _Quand le faut-il faire?_ D. Le matin quand on se leve, le soir quand on se couche, quand on commence prier Dieu, quand on veut prendre sa rfection, au commencement de nos oeuvres, & quand on se trouve en quelq; danger, ou bien saisi de quelq; crainte. 3/1395 _Angoa Nono._ _Achinc Aienstacoa._ _De la fin de l'homme._ _Leon Troisiesme._ M. _Tout ek ichiatahaoi ondecha?_ D. Nen onde d anonho ch d arronca Aatio stat asson iondh, chiach agniactanhane Aondechahan d'aescoandic to et attindar aot Attisken. M. _Pour quelle fin avez vous est mis au mande?_ D. Pour aimer & servir Dieu en ceste vie, & par aprs estre jamais bien-heureux en Paradis. M. _Tout ec' ognianechoutan d'aoandaeratti aronhiaofie?_ D. Nen onde oon acacoa Aatio, aondechahan ach. M. _En quoy gist ceste flicit que nous esperons avoir en l'autre vie?_ D. A voir Dieu face face, & jouir ternellement de luy. M. _To ioua attiehoas Attichrifterronon, chia esattinguiaens, ch esattion Aronhia?_ D. Dac, Atoaincha, Andaeratic, Atatanonhoecha, ch Aerencoasti. M. _Combien de choses sont necessaires au Chrestien pour son salut, & parvenir sa fin?_ D. Quatre, Foy, Esperance, Charit, & bonnes oeuvres. _Nen Attoa'tociia._ _Dac Aienstacoa._ _De la Foy._ _Leon Quatriesme._ M. _Tout ichiatoain ch Atoaincha?_ D. Aoetti ach iatoain d hotoain ch hocarratat Nonendoe n aot Ecankhucoat aoettichaens, Apoftreehaan ch Arrondeehaan, ch anderacti d ioat aon ne Credo. M. _Que croyez vous par la Foy?_ D. Tout ce que tient & croit nostre Mre la saincte Eglise Catholique, Apostolique, & Romaine, & nommment au Credo. M. _To chihon n Credo._ D. 1. Iatoain on Aatio aoetti Andaourachaens, d saoteendichia Ecaronhiat ch econde ht. 2. Ch on Aiesus Christ anhoa hoen Onaoandio. 3. D ho kiachiahichien stat ihongoas dat aot Esken, ch d'asaocoeton Onarieehen Aoitsinonhachen. M. _Dites le Credo._ D. 1. Je croy en Dieu le Pre tout puissant, Crateur du Ciel & de la terre. 2. Et en Jesus Christ son Fils unique nostre Seigneur. 3. Qui a est conceu du S. Esprit, n de la Vierge Marie. 4/1396 4. Onsa hotonnhontaionati stat ahonandacratinen nehen d'ahatsinen Ponce Pilate, Ahonatonti, Aoenheon, ch ahonanonhkrahoi. 5. Ondechon onsa hatesten, Achinc eouanta onsa hatonnhonti. 6. Aronhia onsa haoecti, hoienhoiti ahiakrandeen Aatio ne Aistan aoetti Andaorachaens. 7. To tont ehendionrrand enondhechaens ch ondiheonchaens. 8. Iatoain on dat aot Esken. 9. Ne aot Ecankhucoate aoettiehaan, attindeia none ondatanonhoecha. 10. Ne Endionrhencha ottirihoanderacha. 11. Ondiheonchaen ondatonnhontacoa. 12. Ecannhonate d ta tecoannhonentas. Ca sen ti ioti. 4. A souffert sous Ponce Pilate, a est crucifi, mort & ensevely. 5. Est descendu aux Enfers, le tiers jour est resuscit de mort vie. 6. Il est mont aux Cieux, est assis la dextre de Dieu le Pre tout puissant. 7. De l viendra juger les vivans & les morts. 8. Je croy au sainct Esprit. 9. La saincte Eglise Catholique, la Communion des Saincts. 10. La remission des pchez. 11. La Resurrection de la chair. 12. La vie ternelle. Ainsi soit-il. _Oich Aienstacoua._ M. _Ichiaton ca, Ichiatoain on Aatio, tout aotan nonde Aatio?_ D. Nen haotan onde d hoteendichia Ecaronhia t ch econdechat, ch d aoetti ahonaoandiosti. _Leon Cinquiesme._ M. _Vous dites que vous croyez en Dieu, qu'est-ce que Dieu?_ D. C'est le Crateur du Ciel & de la terre, & le Seigneur Universel de toutes choses. M. _Tand ne aot Achincacha, tout aotan nonde?_ D. Onde haotan, Aistan, Hoen, ch n dat aot Esken, achinc iata, ch satat Aatio. M. _Et la Saincte Trinit qu'est-ce?_ D. C'est le Pre, le Fils, & le Sainct Esprit, trois personnes & un seul Dieu. M. _Tout ichien Aistan Aatio ihout?_ D. Aau. M. Le Pre est-il Dieu? D. Ouy. M. _Hoen Aatio tondi?_ D. Aau. M. Le Fils est-il Dieu? D. Ouy. M. _Dat aot Esken Aatio tondi?_ D. Aau. M. Le Sainct Esprit est-il Dieu? D. Ouy. 5/1397 M. _Achinc ichien thenon Atattio?_ D. Tastan, aerhon Achinc ihenon iatae, onecichien satat ara Aatio. M. _Sont-ce trois Dieux?_ D. Nenny, car encor bien que ce soyent trois personnes toutesfois ne sont qu'un seul Dieu. M. _Tout ichiatoain anderacti d n Onaoandio Aiesus Christ?_ D. Iatoain ca, onde Aatio ne Aistan hoen, chia tehindaouranchaens d'Aistan, chia tehindionrroane, chia tehindea: onde d'ono ahoton endin d anbannonhoec, outonrraon aot Aoitsinouhaehen Onarrieehen, ch onde sti ioti ihout dat atoain ono. M. _Que croyez vous sommairement de nostre Seigneur Jesus Christ?_ D. Je crois que c'est le Fils de Dieu le Pre, aussi puissant, aussi sage, aussi bon que le Pre: qu'il s'est sait homme pour nous au ventre, de la glorieuse Vierge Marie, & par ainsi qu'il est vray Dieu, & vray homme. M. _Tout aotan asson?_ D. Iatoain ca, assonatontaoa ondechon ottichiatorrecoa, honheoncha ch hotonnhontaionacha, h assonennhonaoa ecannhoiiat d ta tecoannhonentas. M. _Quoy plus?_ D. Que par sa mort & passion il nous a delivrez des peines d'Enfer, & acquis la vie ternelle. M. _Tout aotan onde Ankhucoa Aoettithaan?_ D. Onde Ankhucont ecankhucoat aoetti Attichristeronon attiatoainchaens. M. _Qu'est-ce que l'Eglise Catholique?_ D. C'est la congrgation de tous les fidles Chrestiens. M. _Sinen ankhucoandiont Ecankhucoat, sinen Aoandio?_ D. Nen Onaoandio Aiesus Christ, chia n Pape, d Aiesus Christ ihokhrihont cha ondecha. M. _Qui en est le chef?_ D. Nostre Seigneur Jesus Christ, & sous luy le Pape qui est son Vicaire en terre. M. _Tout eticoatoain d ne ecank hucoate aoettiehaan?_ D. 1. Nen ecoatoain ca, Escankhucoat, onde aoaton, satat ara escankhucoat dat atoain Ankhucoa. 2. Tastan tetseenguiaens o ats. 3. Onde ahonditenoa dat Aot Esken, ch onde sti ioti tastan teharrihoanderach, teoaton. M. _Que devons nous croire de l'Eglise?_ D. 1. Qu'elle est une, c'est dire, qu'il n'y a qu'une seule vraye Eglise. 2. Que hors d'icelle il n'y a point de salut. 3. Qu'elle est gouverne par le sainct Esprit, & partant qu'elle ne peut faillir. 6/1398 _Andaeratikoa._ _Oahia Aienstacoa. _De L'Esperance._ _Leon Sixiesme._ M. _Iaeron nonde tendin, d'attiehouas Attichristerronon?_ D. Nen onde Andaeratukoa. M. _Quelle est la seconde chose necessaire au Chrestien?_ D. L'esperance. M. _Tout ichiendaerati cha Ecandae raticoa?_ D. Nen Ecannhonat d ta tecoannhonentas, d iaoannhonaoas Arrihoae onenhonaoata. M. Qu'attendez vous par l'esperance?_ D. La vie ternelle, laquelle entr'autres moyens nous obtenons par l'Oraison. M. _Tout eca arriboutan dat arrihoata Attiriboa aouetti?_ D. Onde Pater noster. M. _Quelle est la premire & principale de toutes les Oraisons?_ D. C'est le Pater noster. M. _To atti?_ D. Nen atti horrihoichia nonde Onaoandio, anhoa ach, ch iendar Arrihoaon Ecarrihoat akhiaondi n aoetti d iaoaehoas ch iaoanditi Aatio. M. _Pourquoy?_ D. Pource que nostre Seigneur mesme la feit, & qu'il contient en soy tresparfaitement tout ce que nous devons demander Dieu. M. _To chihon ne Pater noster._ D. Onaistan de Aronhia istar. Sa sen tehoiiachiendater sachiendaoan. Ont' aioton sa cheoandiosta endind. Ont' aioton senchlen sarasta, ohoent soon ach toti ioti Aronhiaon. Ataindataia sen nonenda tara cha Ecantat aoantehan. Onta taoandionrhens, sen atonarrihoanderacoi, to chienne ioti nendi onsa o Aendionrhens de oa onkirrihoanderai. Enon ch chaha atakhioiiindahas d'oucaota. Oiiek ichien askiatontaoah d'oucaota. Ca sen ti ioti. M. _Dites le Pater noster._ D. Nostre Pre qui es s Cieux. Ton nom soit sanctifi. Ton Royaume nous advienne. Ta volont soit faite en la terre, comme au Ciel. Donne nous aujourd'huy nostre pain quotidien. Et nous pardonne nos offences, comme nous pardonnons ceux qui nous ont offencez. Et ne nous induis point en tentation. Mais delivres nous du mal. Ainsi soit-il. _Soutarr Aienstacoa._ M. _Tout ichien, atonenenditi aot Attisken?_ _Leon Septiesme._ M. _Faut-il prier les Saincts?_ 7/1399 D. Aau: Nen atti ihaononhoe nonde Aatio, ch haoningoas daotan. D. Ouy, pour ce qu'estans amis de Dieu, ils nous peuvent beaucoup aider, par leurs prires. M. _Iaoeron dat iscoaenditi d'attindeia Attisken?_ D. Onaoandio, Onarie, Esken de ihaacarratat, chia ch echa d ioaechiendaetat Ochiendaoan. M. _Quels entre autres priez vous?_ D. Nostre Dame, mon Ange Gardien, & le Sainct duquel je porte le nom. M. _Tout ichihoncoa Onarie Aoit sinouha?_ D. Ne Av Maria. M. _Quelle Oraison dites vous nostre Dame?_ D. L'Ave Maria. M. _To chihon Av Maria._ D. Coay Onarie onnonrroncoagnon ichien d ichiendhi d'anderaoatacoi, Issad etandat d'Aoandio, sonhoa dat khiessakhrendotas ottindekien aoetti, Ahonakrendotas eoa chioutonrra ecochiat. Aot Onarie Aatio Ondoe, lo ichien Ataihet saronoandih onendi d'icoarrihoanderai, onhoad, aoetti heoa stat etecoaenheond. Ca sen ti ioti. M. Dites l'Ave Maria. D. je vous salue Marie pleine de grce. Le Seigneur est avec vous. Vous estes beniste entre toutes les femmes, & benist est le fruict de vostre ventre JESUS. Saincte Marie Mere de Dieu, priez pour nous pauvres pecheurs, maintenant & l'heure de nostre mort. Ainsi soit-il. M. _Tout ichiboncoa stichienditi de Chiesken?_ D. Aot Aesken d iskiacarratas, stiharas Endeia Aatio, taarhatta senchien cha ecantat aoantehn, ch taacarratat ch taenditenoa. M. _Quand vous priez vostre Ange Gardien, quelle Oraison dites vous?_ D. Ange de Dieu, qui estes commis pour me garder, Illuminez moy, preservez moy, & me gouvernez aujourd'huy. _Atterr Aienstacoa._ M. _Tout ichien atonattindoroncoas aot Attisken ottloanchaehen?_ D. Aau. _Leon Huictiesme. M. _Faut-il honorer les reliques des Saincts?_ D. Ouy. M. _To atti?_ D. Onde atti dat Aot Esken ahaonratanon nonde, ch araehen etattirandeen ottindeiachaens Ottisken. M. _Pourquoy?_ D. Pource qu'elles ont est temples du sainct Esprit, & qu'elles doivent un jour estre reunies leurs mes glorieuses. M. _Tande aot Attisken ottionchia?_ D. Et senonroncoagnonch tondi decha, aerhon attiennrata nonde d akichiendaen. M. _Et leurs Images?_ D. Il les faut aussi honorer, pource qu'elles representent ceux ausquels nous devons honneur & reverence. 8/1400 M. _Sinen ichiehieraha stichienditi?_ D. Endi ach anderacti, ch ataenohonc, ch echa d ihonnonhoe, ch hontarrat, ch ankhucoa aoetti Attichristerronon. M. _Pour qui priez vous?_ D. Je prie non seulement pour moy, mais aussi pour mes parens & amis, & bienfaicteurs & pour toute l'Eglise. M. _Stan tetseehieras Attisken d'ondiheon?_ D. Taierhanto, Aerhon akiatontaoas nonde d'achonacoa, stat iaoanditi. M. _Ne faut-il pas aussi prier pour les ames des Trespassez?_ D. Ouy, d'autant que par nos prires nous les delivrons des peines de Purgatoire. M. _Tout aotan Achonacoa aatsi?_ D. Onde echa et attierrissen attindeiaehen Attisken, ne andaenrrocha d'ottirihoanderachaehen. M. _Qu'est-ce que Purgatoire?_ D. C'est le lieu o les ames de ceux qui meurent en la grce de Dieu, achevent de payer les peines deus leurs pchez. _Atatanonhoecha,_ _Enkhon Aienstacoa._ _De la Charit._ _Leon Neufiesme._ M. _Tout aotan achinc atont d'attiehoas Attichristerronon?_ D. N Atatanonhoecha. M. _Quelle est la troisiesme chose necessaire au Chrestien?_ D. La Charit. M. _Tout aotan iaoavonho Atatanouhoecha?_ D. Aatio ach anderacti, chia ch atti oa, titi ioti nendi onatanonho. M. _Qu'aimons nous par la charit?_ D. Dieu sur toutes choses, & nostre prochain comme nous mesmes. M. _Tout aotan ne onde anonheu anderacti Aatio?_ D. Nen onde stonn oerron iaoanonho nonaoan, ch nonanohonc, ch nonennhonaoan, Aatio d anderacti. M. _Qu'est-ce aimer Dieu sur toutes choses?_ D. C'est l'aimer plus que nos biens, que nos parens, que nostre vie. M. _Tout ec'ioti chia techienonhoe d'oa titi ioti d'etsonhoa?_ D. Nen ioti, stonn iheras ch iherha aoetti d aeanhoa iaras ch ierha endind, Aatioehaan ch endionrraehan. M. _En quelle faon aimez vous vostre prochain comme vous mesme?_ D. Luy desirant le mesme bien que je me desire selon Dieu & raison, & luy procurant ce que je ferois pour moy mesme. 9/1401 _Attierencoasti._ _Assan arre Aienstacoa._ _Des bonnes oeuvres._ _Leon Dixiesme._ M. _Iaoeron ca dac atont d attiehoas Attichristerronon?_ D. Nen att Aerencoasti, aerhon onn d'etsatan ahondiontichien, stan onn teerta to ara Atoaincha, d ta tehakhra Aerencoasti. M. _Qu'elle est la quatriesme chose necessaire au Chrestien?_ D. Les bonnes oeuvres, car aprs que quelqu'un est parvenu l'aage de discretion, la foy ne luy suffit plus sans les bonnes oeuvres. M. _An ihattieron Attierencoasti?_ D. Ocoendaenchaon Aatio atocoendachaen. M. _O sont contenues les bonnes oeuvres qu'il nous faut faire?_ D. Aux commandemens de Dieu. M. To chihon Atocoendaencha Aatio. D. 1. Escat ito chien hara ehechiechiendaen Aatio, eoa chech nonde ehestonho dat aondi. 2. Stan endea tehechienguiatand Aatio Ochienda, oa arra ondionhia. 3. Oahia arra echientaoa, chia stan teechienguiaentak escoentat. 4. Ehechiechiendaen d Hiaistan ch Sandoe, det chierh achiennhonetsis. 5. Enon tehechio d'atoain, stan tondi tehechiendionrraentons sescoaon, aarrio. 6. Stan teechiakhroand d'atoain, stan tondi teessaens sescoaon. 7. Stan teechiacoanrraeha, stan tondi teechiakheroncoand enstan iensta. 8. Stan teechiatendoton d'aioi ondionhia, stan heoa teechihougnah endea. 9. Oon to achaha d'andacoandetaion stat onn echienguia. 10. Stan tehechiatoncoan d'aioi ottioan d ta tehiras. M. _Dites les commandemens de Dieu._ D. 1. Un seul Dieu tu adoreras, & aimeras parfaitement. 2. Dieu en vain tu ne jureras, ny autre chose pareillement. 3. Les Dimenches tu garderas, en servant Dieu devotement. 4. Pre & mre honoreras, afin que vives longuement. 5. Homicide point ne seras, de fait, ne volontairement. 6. Luxurieux point ne seras, de corps ne de consentement. 7. L'avoir d'autruy tu n'embleras, ne retiendras ton escient. 8. Faux tesmoignage ne diras, ne mentiras aucunement. 9. L'oeuvre de chair ne desireras, qu'en mariage seulement. 10. Les biens d'autruy ne convoiteras, pour les avoir injustement. M. _Tout aotan essonattinontan d essoncarratat cha Ecoendaenchate d'Aatio?_ M. _Quelle recompense recevront ceux, qui garderont les Commandemens de Dieu?_ 10/1402 D. Nen essonatinnhonon Ennhonoane ecannhonat, d ta tecoannhoentas, ch d ta tehaoenterei aondi d'ochiatorr, ch d hanonat akioacha aoetti, ch d aondechahan etannhoaentaha. D. La vie ternelle, qui est une vie exempte de tous maux, & remplie de tous biens, & qui doit durer jamais. M. _Tand d attinoncontan tout ekhiottieren?_ D. Ihaochiensseni nonde Aatio, chiach ondechon ihaotti. M. _Quels maux encourent ceux qui les transgressent?_ D. L'ire de Dieu, & la damnation ternelle. _Onditenrrenchaens Attierencoasti._ _Scat ich Aienstacoa._ _Des oeuvres de misericorde._ _Leon Onziesme._ M. _Tand Atenrrencoa, eoa tondi endoron?_ D. Taierhanto, stan ichien Achristerronont d tehakerha nonde Atenrrenchaens aerencoasti. M. _Ne faut-il pas aussi exercer les oeuvres de misericorde?_ D. Ouy, & celuy qui ne le fait, ne mrite pas le nom de Chrestien. M. _To atti ihenon Atenrrencoa?_ D. Nen atti ihenon soutarr Eskenehaan, chiach soutarr tondi Erroneehaan. M. _Combien y a-il d'oeuvres de misericordes?> D. Il y en a sept Spirituelles, & sept Corporelles. M. _To chihon d'Eskenehaan._ D. l. Aienstan d tehottindiont. 2. Arreoa d hottirrihoanderach. 3. Andionhierrita d hottindionrrachen. 4. Arrihoaienstan d hottinhoaehoas. 5. Oon to akhrihote endandichoncoagnon. 6. Endionrhens ne arrihoanderacoa. 7. Enditi ch d enondhd, ch d Aiheond, ch ind ne d ha onessata. M. _Dites les Spirituelles._ D. . Enseigner les ignorans. 2. Corriger les defaillans. 3. Donner bon conseil ceux qui en ont besoin. 4. Consoler les desolez. 5. Porter patiemment les injures. 6. pardonner les offences. 7. Prier pour les vivans & trespassez, & pour ceux qui nous persecutent. M. _To chihon ne Erroneehaan._ D. 1. Andataia ondacaota d'ondatonnicesta. 2. Aerrata d hindachiaten. 3. Aennon d hottihoachon. M. _Dites les Corporelles._ D. 1. Donner manger aux pauvres qui ont faim. 2. Donner boire ceux qui ont soif. 3. Vestir ceux qui sont nuds. 11/1403 4. Aatontaoa d aconattindascoaen. 5. Andatar d hiheons. 6. Oat sechronon arata. 7. Anonkhra d ondiheon. 4. Racheter les prisonniers. 5. Visiter les malades. 6. Loger les plerins. 7. Ensevelir les morts. _Arrihoanderacha._ _Tendi tetch Aienstacoa._ _Des Pchez._ _Leon Douziesme._ M. _Onn ichien haoaen d ecoakhier, tout aotan nonhoa ecoateienstan?_ D. Ne Oucaota d ecoachiensseni ch ecoateoata. M. _Apres avoir veu le bien qu'il nous faut faire, que reste-il maintenant savoir?_ D. Le mal qu'il nous faut fuir. M. _Tout eca Oucaochoutan d'ecoateoata?_ D. Ne Arrihoanderacha. M. _Quel mal devons nous fuir?_ D. Le pch. M. _Tout aotan nonde Arrihoanderacha?_ D. Onde aat aoetti, d eatoncoan, ch d itseen ch d ierha, stat teharas Aatio. M. _Qu'est-ce que pch?_ D. Tout ce qui se dit, qui se desire, ou qui se fait, contre la loy & volont de Dieu. M. _To hioa uoarrihoanderachaen?_ D. Tendi, Adanehaan, ch n onionhoaehaan. M. _Combien y a-il de sortes de pchez?_ D. Deux, l'originel, & l'actuel. M. _Tout eca arrihoanderachuutan d'ichias, Adanehaan?_ D. Onde d'icoahoa stat tekhionatondi, ch d Achonacha ihochonas. M. _Qu'est-ce que le pch originel?_ D. C'est celuy que nous apportons avec nous, quand nous naissons, & qui nous est pardonn par le Baptesme. M. _Tout aotan nonde Onionhoaehaan arrihoanderacha?_ D. Onde nonde arrihoanderachoutan d'onionhoa icoarrihoandrach, stonn onendiont ch stat onatechiahaasta. M. _Qu'est-ce que le pch actuel?_ D. Celuy que nous commettons nous mesme aprs l'usage de raison. M. _To atti hioa ionarrihoanderacha onionhoaehaan?_ D. Tendi, scat arrihoanderacha arriotacoa, ch scat ioarrihoande iassa. M. _Combien y a-il de sortes de pchez actuels?_ D. Il y en a deux sortes, l'un est mortel, & l'autre vniel. M. _To atti iarrihoanderacha d'attioch?_ M. _Combien y a-il de pchez mortels?_ 12/1404 D. Soutarr, Andetaioacha, Aoiachata, Akhiechencha, Anonstecha, Anguiataesta, Andacoanonacha, Akiengnracha. D. Sept, c'est asavoir Orgueil, Ire, Envie, Avarice, Gourmandise, Luxure, Paresse. M. _Tout aotan assonendaoerhaan cha ecarrihouanderachat d'ihoch?_ D. Nen assonacoas Aatio onderaoatacoa, chia ne achiendaencha d'assonastacoandinen Aronhiaon. M. _Quel mal nous apporte le pch mortel?_ D. Il nous sait perdre Dieu, sa grce, & la gloire qui nous estoit promise. M. _Tout ec' ioti ec' ichia arriotacoa?_ D. Onde at d'assonachiah Nonesken, aerhon assonennhonacoan ennhonat d'Onderaoatacoi, chiach assonaios anheoncha d ta teoassach. M. _Pourquoy s'appelle-il mortel?_ D. Pour ce qu'il tue nostre me, luy faisant perdre la vie de la grce, & aussi pour ce qu'il nous rend dignes de la mort ternelle. M. _Tand ioarrihoandeiassa tout aotan nonde assonendaoerhaan?_ D. Tastan atoain teassonacoas anderaoatacoa stan heoa ta teassonati Ondechon, onekichien ihondanhousta Aatiod nonanonhoecha, ch onde ioti khionirreoata eca ondecha, ch onde haotan assonagnions arrihoanderachaon ecarrihoanderachat d'ihoch. M. _Et le pch vniel, quel mal nous fait-il?_ D. Il ne nous fait pas perdre la grce, ny mriter l'Enfer, mais il nous refroidit en l'amour de Dieu, & mrite des peines temporelles, & si nous meine au pch mortel. _Aot Ondateracata._ _Achinc ich Aienstacoa._ _Des Saincts Sacrements._ _Leon Treiziesme._ M. _Tout ichien, aoaton atti t'aoateoata ne arrihoanderacha, ch t'aoakerha cha ecattierencoasti dat onionhoachon?_ D. Stan aondi ta tecoandaourach d ta tessoningoascoa Aatio Onderaoatacoa. M. _Pouvons nous de nous mesme fuir le pch, & faire les bonnes oeuvres que nous avons dites?_ D. Nous ne les pouvons faire sans l'aide de la grce de Dieu. M. _Tout aotan dat ecoakhier chia ecoaen Aatio ne Onderaoatacoa?_ D. Endea ecoaerata aot Ankucoa Atoteracta. M. _Par quels moyens entre autres acquerrons nous la grce de Dieu?_ D. Par le bon usage & digne reception des Saincts Sacremens de l'Eglise. 13/1405 M. _To Ioateracata on Ankhucoae?_ D. Soutarr. M. _Combien y a-il de Sacremens en l'Eglise?_ D. Sept. M. _Iaoeron echa?_ D. Achonacha, Ahetsaroncoa, Endionrhencha, Atonesta, Ondakhiachenta Orenoncoa, Anerraesta, Anguiacha. M. _Qui sont-ils?_ D. Baptesme, Confirmation, Pnitence, Eucharistie, Extrme Onction, Ordre, Mariage. M. _Sinen nonde eca aherhon?_ D. Aiesus Christ Ouaoandio. M. _Qui les a instituez?_ D. Jesus Christ nostre Seigneur. M. _Tout atti nonde?_ D. Nen atti atahaonenguiaens, chiach ti ioti attindea ataonton Nonesken, ch atahaonanontan Aiesus Christ Ostaioancha atohiatt. M. _Pourquoy?_ D. Pour la guarison & sanctification de nos mes, & pour nous appliquer les fruicts de sa Passion. _Dac ich Aienstacoa._ _Achonacha._ M. _Tout aotan assonierha endind Ateracta d'Achonacha aatsi?_ D. Nen ihachonas Adanehaan arrihoanderacha, de icoahoa stat tekhionatondi, ch onde ioti Aoachristerronon aoaton, ch assonenastas Aatio, aerhon assonanontan Aatio Onderaoatacoa. Leon Quatorziesme. Baptesme. M. _Que fait en nous le Sacrement de Baptesme?_ D. Il efface le pch originel, avec lequel nous naissons & nous fait Chrestiens & enfans de Dieu, par le moyen de la grce qu'il nous confre. _Ahetsaroncoa._ M. _Tand Ahetsaroncoa?_ D. Nen assonahetsaron ataiaoateiat, ch ataiaoarrihoateha Atoaincha d khionatoainchaoi, stat tekhionachoni. _Confirmation._ M. _Et le Sacrement de Confirmation?_ D. Il nous donne force pour confesser constamment la foy que nous avons receue au Baptesme. _Endionrhencha._ M. _Tand Endionrhencha tout aotan eest nonde?_ D. Onde echa assonachonas cha ne arrihoanderacha d'icoarrihoanderai stat onn akhionachoni. _Pnitence._ M. _Dequoy nous sert le Sacrement de Pnitence?_ D. Nous recevons par iceluy la remission des pechez que nous avons commis apres le Baptesme. 14/1406 _Atonesta. M. _Tout ichierh d ne aot Atonesta?_ D. Ierh a, stonn Aoane ahohachendi, to tohan Onaoandio Aiesus Christ dat atoain ihenkhon ecaot Endiscara ch Airrata. _Eucharistie._ M. _Que croyez vous du tressainct Sacrement de l'Autel?_ D. Je croy qu'aprs la consecration qu'a fait le Prestre, nostre Seigneur Jesus Christ est rellement contenu tant en la saincte Hostie qu'au Calice. M. _Tande stonn ahohachendi d'Aoane, orast ihandataront Endiscara, che orast ihouchahenoutan Airratae?_ D, Tastan, aerhon stonn ihaoangnrakhia, d'Aoane, tohan Ecandatarat aratenni, ch erron aoaton d'Aiesus Christ, ch Ecouchahendat engon tondi d'Aiesus Christ aoaton. M. _Apres que le Prestre a consacr, ce qui est en l'Hostie, est-ce du pain, & du vin, ce qui est au Calice?_ D. Nenny, d'autant qu'en vertu des sacres paroles que le Prestre dit, le pain se change au corps de nostre Seigneur, & le vin en son sang. M. Tande ne Onesse tout aotan nonde? D. Ahierasta haotan nonde, ch iondhchaens akhracoa d'Aiesus Christ Nonenguiaenchaens Onheoncha ch Ostaioancha: chiach asson haotan horrihoutan et anhoa Aiesus Christ hatestaancoas d aondhed, ch de aiheond; onde echa sti ioti endoron dat eskenona to taoakra icoaoetti. M. _Qu'est-ce que la Messe?_ D. C'est une mmoire & vive representation de la mort & passion de nostre Sauveur Jesus Christ, & outre cela un Sacrifice, o il s'offre soy-mesme pour le salut des vivans, & des morts, & par ainsi nous devons tous y assister avec grande reverence. _Ondakhiachenta Orenoncoa._ M. _Tout aotan eest d'ondakhiachenta Orenoncoa?_ D. Assonarrihoanderachonas d'orast onarrihoanderachor, ch assonakheroncoasta ataiaoahouichegna ch nonakhriochaens, ch nonachiatorrec, ch Ondakiondatoatacoa. _Extrme Onction._ M. _A Quoy sert le Sacrement d'extreme Onction?_ D. Pour nettoyer des pchez que nous pourrions avoir de reste, & nous donner force pour resister aux ennuis & douleurs de la maladie, & aux tentations du diable. M. _Tout aotan asson?_ D. Onaest ichien asson t'aoateenguiaens onerroned d tetsoraoan nonde. M. _A quoy plus?_ D. Il nous sert d'avantage pour obtenir la sant du corps, si c'est le meilleur pour nous. 15/1407 _Anguiaecha._ M. _Tout aotan echa Anguiaecha ihaatsi?_ D. Ateracata haotan nonde, tonn Enguiahan ch Ondekien akhiontatastacoan ch akhiontatakhierratan Ankhucoaon, d'Ahoatsiraend ch d enda arrihoaienstand ottihoatsiraoan, ch de stan teakhroand, ch stan teandacoandetaiond oats. _Mariage._ M. _Qu'est-ce que Mariage?_ D. C'est un Sacrement auquel l'homme & la femme se joignent ensemble par la foy & promesse mutuelle en la face de l'Eglise, pour avoir ligne, la bien instruire & se garder de fornication. _Anerraesta._ M. _Tand Anerraesta tout aotan?_ D. Aot Akhucoa Oteracataoan nonde, d stottien Attioanens, onn tondi attindaouras ch akhrendotand ne aot orron Aiesus Christ Onenguiaenchaens, ch arrihoanderach orescaoand d honendacarratat, ch stan iesta aerhad aot Ankhucoad. Tand det attindeiachas Ecoattioanens, oont ahonendaronca nonde. _Ordre._ M. _Qu'est-ce que l'Ordre?_ D. C'est un Sacrement mis en l'Eglise, par lequel les Prestres reoivent la puissance de consacrer le prcieux corps de nostre Sauveur, absoudre ceux qui leur sont donnez en charge, & faire les autres choses concernans la police de l'Eglise. Enquoy il leur faut obir, ores qu'ils fussent de mauvaise vie. FIN. _A la plus grande gloire de Dieu._ 16/1408 L'ORAISON DOMINICALE TRADUITE EN LANGAGE DES MONTAGNARS DE CANADA Par le R. P. Mass de la Compagnie de JESUS. Noutaouynan Ca tayen Ouascoupetz. Nostre Pre qui es s cieux 1. Kit-ichenicassuin sakitaganiouisit. Ton nom soit en estime. 2. Pita ki-ouitapimacou agou Kit-outnats. Ainsi soit que nous soyons avec toy en ton Royaume. 3. Pita Ki-kitoin toutaganiouifit Assitz, ego Ouascouptz. Ainsi soit que ton comandement soit fait en la Terre, comme au Ciel. 4. Mirinan oucachigatz nimitchiminan, ouecht teouch. Donne nous aujourd'huy nostre nourriture, comme tousjours. 5. Gayez chouerimouinan ki maratirnisit agou, Et aye piti de nous si nous t'avons offenc, ouecht ni chouerimananet, ca kichiouahiamitz. ainsi que nous avons piti de ceux, qui nous ont donn suject de nous fascher. 6. Gayeu ega pemitaouinan machicaouintan, espich nekirakinaganiouiacou. Aussi ne nous permets t'offenser, lors que nous y serons induits. 7. Miatau canoueriminan eapech. Pita. Mais conserve nous tousjours. Ainsi soit. La Salutation Anglique. Ho h MARIE, miffit catouatichuin Kit-ouitchecou, Salut Marie, toute bont vous accompagne, Dieu kit-ouitapimuc. Dieu est avec vous. 17/1409 Ki-catouachichiriou miffit tachitau Iscoueouet, Vous estes la meilleure de tant qu'il y a de femmes, Gayez sakitaganiouiou k'oucouchich kittouascatamitz JESUS. & est en grand estime le Fils de vostre ventre JESUS. O ca catouachichien MARIE Ouccaouymau DIEU, O bonne Marie Mere de DIEU, ahiemiaouinan, ca maratiriniouitsiatz priez le pour nous, qui sommes pescheurs anoch, mac espich nipiatz, Pita. maintenant, & lors que nous mourrons, Ainsi soit. LE SYMBOLE des Apostres. Ne-Tapouitaouau DIEU Je croy en Dieu Outaouymau, Ca missit Nittaouitat le Pre, qui est tout puissant, ca Kichitat, Ouascoupniouy, mac Assiriouy. qui a fait le Ciel & la Terre. 2. Gayez ne tapouitaouau, JESUS CHRIST Oucouchichimau, Aussi je croy en JESUS-CHRIST son Fils tipan N'okimaminan. unique notre Seigneur. 3. Ca (Irinissouymau catouachichiriou espich ouitchiat,) Qui (l'Esprit tres-bon cooprant,) Irinicassout ouascatamitz Iscouechichay MARIE, ca ki penet. s'est fait homme au ventre de la Vierge Marie, qui l'enfanta. 4. Chibinat, espich okimaouitay Ponce Pilate, Il a souffert, durant le gouvernement de Ponce Pilate, ki kichtafcouaganiouyou, ki-nipahaganiouyou, mac ouaspitaganiouyou. a est clou en un bois, fait mourrir, & enterr. 5. Courasetet adamiscamigoutz, mac eabits nichtou kichiganich Est descendu aux Enfers, & aprs trois jours minahiaussout, caou iriniouit. reprenant son corps, a derechef vescu. 6. Ifparit Ouascoupetz, gayeu apit outisponesinitanitz DIEU Est mont s Cieux, & est assis la dextre de Dieu outaouy, ca nitaouitat missit. son pere, tout puissant. 7. Caou ke nougousit Ouascouptz, kticheastametz, gayez Derechef il apparoistra au Ciel, s nues, & couta cata-opineouet Iriniticou, a Ki-catouachichitouau: l il recevera les hommes, qui auront bien vecu: gayeu cata-ouebineouet ochicta ouisitouau adamiscamigoutz escouteoutz. aussi il precipitera les meschans s enfers dans le feu. 18/1410 8. Netapouitouau ego, ca catouachichiriou Irinissouimau. Je croy pareillement au tres-bon ESPRIT, 9. Gayez peiocout Ahiamitoin, ca catouachichit, missimitz Aussi une assemble d'hommes, qui est bonne, en tout le monde fakitaganiouyou, Outichioin ouirouau, ca catouachichitouau. bien ayme, l'entresoulagement de ceux qui sont bons. 10. Outicheouaticiniuin. La remisson des pchez. 11. Il Minahiauuin netchipaminanet. Le retour au corps de nos mes. 12. Iriniouin, ca nama nittanipin eapech. Pita. La vie, qui ne peut mourrir jamais. Amen. La Confession gnrale. Ne-ouitemouau DIEU ca missit nitaouitat, le confesse DIEU qui est tout-puissant, Catoua chichiriou MARIE, teaouch Ifcouechichay, la bonne Marie, tousjours Vierge, Michel Manitou, ca catouachichiat, ego Jean Michel l'ange, qui est bon, pareillement Jean Baptiste, Pierre, Paul, gayeu missit e tachitau, Baptiste, Pierre, Paul, & tous tant qu'ils sont, cacacouati chitouau, Ouascouptz, gayez Nouta qui sont bons au Ciel, aussi mon Pre je ki-ouytematin ne-ki-maratiriniouitsin vous confesse que j'ay pch Machicaouian, Machicaouian je suis meschant, je suis meschant, Machicaouissian. Ouay netahiemiau d'ordinaire meschant. Pour ce je prie catouachichiriou MARIE, teouch Iscouechichay, la trs-bonne Marie, tousjours Vierge, missit e tachitau catouachichitau tous tant qu'il y a de bons Ouascouptz, gayez Nouta kitahiemiaouinan Dieu, au Ciel, & vous mon Pre que vous priez pour moy Dieu, oua chouerimic. Pita. afin qu'il aye piti de moy. Ainsi soit. Les Commandemens de Dieu. 1. Peiocou tipan Dieu kigaahiemiau, mac kigasakihihau. Un seul Dieu tu prieras, & aymeras. 2. Outichenicassuin nama ki-caouyau ega tapouien agoue. Son Nom tu ne prononceras sans dire la vrit. 19/1411 3. Nama Ke-atoscaien kichigatz, kitoutaganiouytau, Tu ne travailleras s jours de commandement, miatau micouke ahiemiec. mais seulement tu prieras. 4. K'outtaouy, gayez Ouccaouy kiga tapouetouau, Ton Pere, aussi ta Mere tu croyras, ouay ke iriniouien kinouer. afin que tu vives long temps. 5. Aouhiez ega kiga-nipahau. Autruy tu ne tueras. 6. Ega ke machouessien. Tu ne seras Luxurieux. 7. Ega ke kimoutissien. Tu ne seras Larron. 8. Egakekirassien outamirouien ahouiez. Tu ne seras Menteur pour nuire autruy. 9. Kiou, ca peiocout, ochitau kigaouy maratchihau. De ta femme, unique, seulement desireras cognoissance. 10. Aouhiez out aouyouin ega kigaouy mamau. Pita. D'autruy les moyens tu ne desireras ravir. Ainsi soit-il. SOMMAIRE DES Commandemens de la Loy. 1. Soustissi gayeu epischian, ki-ga-sakihihau DIEU. Virillement & de tout ton pouvoir, tu aymeras Dieu. 2. Gayes aouhiez ki-ga-episterimau ego ki-hiau. Et autruy tu chriras comme toy-mesme. SOMMAIRE DES Commandemens de Nature. 1. Nana ketoutec kecou aouhiez ca ega meroueritamen aouhiez ketoutise. Tu ne feras chose autruy laquelle ne veuille autruy te faire. 2. Ouechte ke meroueritamen kiga-toutagouin ego ketoutec ahouhiez. Comme tu voudras qu'on te face de mesme feras autruy. LE SIGNE DU CHRESTIEN. NE-TAPOUITAOUAU Outaouymau, Oucouchichimau, Je croy au Pere, au Fils, mac catouachichiriou Irmissouimau, ca peocouchouet tipan Dieu. & au trs bon Esprit, qui sont un seul Dieu. Pita chouerimic agou. Ainsi soit qu'il aye piti de moy. POUR SE RECOMmander Dieu. NOKIMAU atamitz kitichiet Mon Seigneur entre vos mains je 20/1412 ki miritin n'itchipay: ouitchihime. vous donne mon ame: secourez moy Ki-ouebinau ou machicaouen vous avez terrasse ce meschant Manitou, ca ouitcherimic. Diable, qui me hayt. POUR DEMANDER pardon de ses pechez. PITA chouerimiecou agoue, Vueille avoir piti de nous, Dieu ca missit nitaouitat, miricou Dieu tout puissant, donne nous n'outiche ouaticiniouinan, le pardon de nos pchez, mac opinicou ouascouptz ecouta & nous retire au Ciel, l ou iriniouiacou eapech. Pita. nous vivrons jamais. Ainsi soit. ORAISON A l'ange gardien. MANITOU ca catouatichien, Esprit qui estes bon, ouecht kitotise Dieu, cachiouatessit, ainsi que vous enjoinst Dieu, misericordieux, ou cachigats kisnohime, ouitchihime mac canouerime. Pita. aujourd'huy enseignez moy, secourez moy, & me conservez. Ainsi soit-il. LA BENEDICtion de table. OUTAOUYMAU, Oucouchychimau, mac catouachichiriou Irinissouimau, Pere, Fils, & trs bon Esprit, tipan DIEU, oucachigatz, chiouatesiatz, acheminan ne-mitchiminan. seul Dieu, aujourd'huy, misericordieux, donne nous nostre vivre. Pita. Ainsi soit. LES GRACES aprs le repas. O Dieu! kinascomitinan, ca O Dieu! nous vous remercions, qui nitaouitaien missit, ca ki-ki-mirinan nemitchiminan. pouvez tout, qui nous avez donn nostre aliment. O DIEU pita chouerimiecou agoue tchipayet Noutaouynausebanit: O Dieu vueille avoir piti des ames de feu nos ancestres: mac espich nipicou netchipaminanet. O Dieu! Pita gayeu & quand nous mourrons des nostres. O Dieu! Ainsi soit aussi irimouiacou agoue, gayez ouitassitouiacou eapech. Pita. que nous vivions, & soyons en paix jamais. Ainsi soit. FIN. 1/1413 PICES JUSTIFICATIVES. I. (1629) The Generall of the French taken by Captaine Kirke in Canada doth acknowledge all good usage in respect of Diett and lodging. His grievances are, 1. That friendes and visitantes have not free accesse to him. 2. That he is upon a Diett where he hath much more then he desires without any agreement what he must pay for it, which makes him feare that if he should long continue as he doth, he should not be able to give satisfaction for it. Whereupon being asked whie he did not take his diett with the Maister of the house who had divers times invited him, offering him the freedome of his house and garden, he answered that he loved it private, and being further demaunded whie he did not expresse himselfe in that point of his diett the charge whereof he feared, he answered that he tooke what they brought him. And being againe demanded, whether he had not cleane linnen as was fitt, or that any that would have brought him cleane linnen had beene refused to come to him, he answered, that he had his linnen washed in the house, but in respect of the charge he desired to have a laundresse of his owne, whereupon asking of the Maister of the house whie he did refute it, he said that his house had beene much troubled with two women that came thither, and having some suspicion of them he refused them entrance. 3. The third grievance is, that he is detayned for a ransome which neither ought to be demanded, nor is he able to pay. For he holds himselfe to be noe lawfull prisoner of warre not having beene taken in warre, but upon a plantacion. And he insists much upon this, That all prisoners taken on both sides since the warre between the Crownes have beene freely delivered, not onely those that have beene taken by the Kings armies or fleetes, but such as have beene taken upon lettres of Marque, whereof he gives instance in some taken att Newfoundland, and insistes upon the freedome that Capt. Kirke gave to all the rest that were under his command. And for his ransome, he professeth his whole estate in France is not worth above 700. L. Sterling, and wisheth that for their satisfaction they would send over some man to search the notaries bookes and the contract of Mariage with his wife, or any other waie that may discover his estate, and should they keepe him ten yeares and ten yeares, he was altogether unable to pay a ransome, and wished that noe man would judge of his estate by his clinquant cloathes. 2/1414 The Commissarie Generall doth not complaine but acknowledgeth all good usage for Diett and lodging. His grievances are two. 1. That friendes are not permitted to come to him. 2. That he is kept prisoner for a ransome, beinge noe prisoner of warre, and useth the same argumentes as before. He saies that att the first he wanted linnen, but now his friendes have furnished him, And the Maister of the house being questioned, he answered, that he had offered him accomodacions in this kind which were refused. (_State Paper Office_, vol. V, n. 33.) II. A copie of Mr. Champleins depositions taken before Sr. Henry Martin Kt. the 9th. (19) of Novembr. 1629. Samuell Champlein of Browages in Guien in the Kingdome of France, gent. and late Lieutenant govournor of the forte in Canada called the St. Lewis at Kebecke, sworne before the right worll Sr Henry Martin Knight Judge of the high Court of Admiralty, saieth as followeth. To the first Intergatory he saith that he and the rest of the French latelie taken at Canada by Capt Kircke and his comp. have bin well intreated and used by him and his comp. ev. since they were taken by them, giveing them victualls and useing them as himselfe, and they have bin noe wayes dealt with to depose an untruth for ought hee knoweth. To the 2d. 3d. and 4th. hee saith that he was in the forte when Capt Kircke and his comp. tooke the same, and there were then in that forte and habitacion thereof when Kircke tooke the same viz. the 20th. day of July 1629. Stilo novo viz 4 brasse peeces weighing each about 150 lb weight, one other peece of brasse ordinance wey. 80 lb weight, 5 Iron boxes serving for the 5 brasse peeces of ordinance, 2 small Iron peeces of ordnance wey. each 8 hundred poundes weight, six murderers with their double boxes or chargers, one small Iron peece of ordnance wey. about 80 lb, 45 small Iron bulletts for the service of the foresaid 5 brasse peeces, six iron bullettes for the service of the foresaid, 26 brasse peeces wey. every one 3 poundes, 30 or 40 poundes of gunpowder all belonging to Mo. de Caen of Deepe Mo. Dollew[831] of Paris Mo. de Nouveau of the samm Mo. Ezemaell Caen of Roen Mo. Deshenn[832] of St. Mallos and 3 or 4 more whose names he doth not remember, aboute 30 poundes of match belonging to the French King, 13 whole and 1 broken muskett, a harquebush, a Croacke belonginge to the said merchants, 2 longe harquebushes 5 or 6 foote longe, a peece belonginge to the Kinge, 2 other harquebushes, 10. halbertes. 12 pikes belonginge to the Kinge, 5 or 6 thousand leaden bulletts plate and barres of lead belonging 60 Corseletts whereof 2 are compleat and pistole proof, 2 greate brasse croes wei. 80 lb, 1 pavilion to lodge aboute 20 men belonging to the King, a smithes fordge with the appurtenances, all necessaries 3/1415 for a kitchen, all tooles and necessaries for a Carpenter as appurtenances of Iron worke for a windmill a hand-mill to grinde corne, a brasse bell belonging to the said merchants, and as he hath bin toulld by the factors for the merchants there were in the warehouse or magazine in the said habitacions aboute two thousand five hundred or 3 thousand beavor skinnes and some cases of knifes the number whereof he hath not heard and some small Iron shafts which did belonge particularly to Mo. de Cane and the forte belonging to the King and the habitacion and houses there belonging to the said merchants were all left standing undefaced, and the inhabitants in those houses had some goods of their owne in them but what they were he cannot expresse, and this he affurmed upon his oath to be true, and more to these Interogatories he cannot answere. [Note 831: Dolu.] [Note 832: Deschnes.] To the 4th. he saith that there were not any victuals or ordinarie sustinance for men in the said forte or habitacion at the tyme of the taking of them, the men in the same haveing lived by the space of about 2 monthes before upon nothinge but rootes. To the 5th. and 6th. he saith that being in distresse for want of victuals this examinate sent his brother and twenty more persons in a small pinnace of 7 or 8 tonnes called the Le Loania[833] and one hundred coates or gownes to a place called Gaspey and gave his brother order to land twentie of them there, whereof as he remembreth 2 were weomen and 4 children, and gave them each of them 2 Coates of beaver to buy victualls of the Savages, and with the rest to saile to France to give notice of their distresse in the said forte ac aliter nescit. (_State Paper Office_, vol. V, n. 34.) [Note 833: La Coquinne.] III. 9 (19) Novembris 1629. Eustacie Boule of Paris in France gent. aged twenty nyne yeares or thereabouts sworne as aforesayde sayeth as followeth. To the first Interrogatory he sayeth that, those Frenchmen which Captaine Kirke tooke at Canada and brought home with him in his shippe have bin very well used by him, but this examinate beinge putt into another shippe called the William was at first some thinge ill used by the company of that shippe, but uppon complaint thereof to Captaine Kirke he caused him to be better used. And he hath not (as he sayeth) bin moved to depose any thinge but truth. To the second and third he sayeth That he was taken in the Shallopp the Coquinna before the fort was taken, but sayeth that he knoweth that there were in the interr[t] Forte three or fower brasse peeces of Ordnance, twoe iron peeces of ordinance, some musketts and other municion, the perticulers whereof he cannot expresse nor cann he expresse what quantety of goodes were then in that fort or habitacion but he heard that there were then in the habitacion a quantetye of beavers, knifes and Iron shaftes, and he hath heard that part of the munition of the sayd fort did belonge to the French Kinge, and the rest thereof to Mounsr. de Cane, Mounsr. Dolliew, Mounsr. Donovien, 4/1416 Mounsr. Harvey, Mounsr. Deyerton, Mounsr. de Shanne[834] and other French merchants and that the beavers knifes and shafts aforesayde belonged to Mounsr. de Cane in particuler ac aliter nescit. [Note 834: Deschnes.] To the fourth he sayeth That they in the fort aforesayde at the tyme of theire takinge fedd only uppon rootes and had noe other sustenance. To the fifth and sixte he sayeth That Mounsr. Shamplye[835] caused this examinate with twenty nyne persons more, men woemen and children to imbarque themselves in the Interrogate Pinnace and gave this examinate order to carrye them to Gaspie and there to leave them twenty of them amongst the savages to get victualls amongst them and to give them two coates of beaver a peece to buy victualles with, and with the rest to seeke passage for France to make knowne in what necessitye they in the Fort were, And this he affirmeth uppon his oath to be true who was Captayne of the sayde Shalloppe. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 35.) [Note 835: Champlain.] IV. 9 (19) Novembris 1629. Nicholas Blundell of Deepe in France, gent. aged 22 yeares or thereaboutes, sworne as aforesayde sayeth as followeth. To the first Interrogatory he sayeth That he and the rest of the French taken by Captaine Kirke at Caneda have bin well used and intreated by him in the best manner that he could and as well as himselfe, and hath not bin dealt with to speake any thing more then truth. To the second and third he sayeth That he was in the Fort of Cabecke when it was taken by Captaine Kirke, and he sayeth that there were then in the sayde fort two greate peeces of Iron Ordnance, but what other munition, goodes or marchandizes, were then [in] that fort or the habitacion thereof he cannott expresse, livinge as a private gentleman to his fashion Ac aliter nescit. To the fourth he sayeth That there was not any victuall or ordinary susteynance for men in the sayde fort at the tyme of the takinge thereof they havinge lived about a month or six weekes before, only uppon bitter rootes. To the fifth he cannott depose. To the last he sayeth that those in the Interrogate pinnace and all the rest of the people of the sayde fort and habitacion except sixteene were sent away, some to goe for France, and the rest to be releived amongst the Salvages in the country. (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 36.) V. The depositions of Capt. David Kyrcke, and Capt. Thomas Kyrcke, John Lowe and Thomas Wade, Factors for the Adventerers to Canada, taken before Sr. Henry Martin, Kt. and Judge of the Admiralty the 17th. (27) of November 1629. The 26th of March (5th. of April) 1629. we departed from Gravesend with sixe shipps and tow pinnaces and weare of the coast of England, about the 10th. (20) of April following. 5/1417 The 15'th (25) of June wee arrived at Greate Gaspe and went up to Taddowsacke and Quebecke, between that and the 3rd (13) of Julye; in these places we traded with the Natives of the Countrye for 4540 Beavor skinns and 432. stagge skinns, according to the accompt delivered to mee by the Factors and pursors of the shipps, as appeareth to bee true under ther oathes. About the 3rd (13) of Julye I sent my brother with tow hundred men to demaund the rendering of the forte of Quebecke, which was geven up unto him the 9th (19) ditto upon such articles and condicions as are set dowen under the hande writinge of Mr. Champlaine and Mounsier du Pon. My brother haveing possession of the Forte sent dowen to our shippes all such Bevore skinns as were found therin, which did amount to one thousand seaven hundreth and therteen beavors, as appeareth by the account of the Factors imployed to take the tale and accompte of them, and more beavor skins were not in the sayed Fortte and habitation as farre as I knowe. These above sayd are the depositions of Capt. David and Capt. Thomas Kyrcke, made the 17th Novembr. 1629. We John Lowe and Thomas Waade, Factors and pursers in this voyadge with the above sayed Capt. Kyrckes do likewise affirme upon our oathes taken the 17th Novembr. 1629. that there were noe more then 1713 Bevor skinns in the Forte and habitation to our knowledge and that there came no more to the Companies handes. This the parties abovesayd upon there severall oathes taken before Sr. Henry Martin Kt. Judge of the Admiraltye have affirmed to be true of theire knowledge. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 37.) VI. Demandes de l'Ambassadeur de France au Roy de la Grande Bretagne. Qu'il plaise sa Majest luy accorder la permission de faire saisir les pelletries & autres marchandises apportes de Canada dans deux vaisseaux par les Kirkes, & deschargez secretement, pour le droit des Franois interessez, contentant la vendition desdites marchandises, moiennant qu'il y ayt un commis par luy pour y assister, Et que l'argent quy en proviendra soit mis en sequestre jusques en dfinitive. Plus qu'il plaise sa Majest vouloir remettre son juge de l'admiraut la cognoissance & le jugement de trois vaisseaux pris en mer par les Holandois, & enmenez en ses portz, reclamez par les propritaires Franois. FONTENAY. (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 50.) VII (11 fvrier 1630.) L'ambassadeur de France supplie sa Majest de la Grande Bretagne qu'il luy plaise ordonner suivant & conformment ce qui a est promis & accord par les articles du XXIIIIe avril dernier, au Capitaine Querch & au Sir Guillaume Alexandre, & telz autres de ses subjectz qui sont ou se trouverront en la 6/1418 nouvelle France, de s'en retirer & remettre entre les mains de ceux qu'il plaira au Roy son Maistre d'y envoier & seront porteurs de sa commission, tous les lieux & places qu'ilz y ont occupez & habitez depuis ces derniers mouvemens, & particulirement la forteresse & habitation de Qubec, costes du Cap Breton & Port roial prins & occupez, scavoir la forteresse de Qubec par le Capitaine Querch & les costes du Cap Breton & Port roial par ledit Sir Guillaume Alexandre Escossois, depuis le XXIIIIe avril dernier. Et iceux remettre en mesme estat quilz les ont trouvez, sans en desmolir les fortifications ny bastimens des habitations, ny emporter aucunes armes, munitions, marchandises ny ustencilles de celles qui y estoient lors de la prinse, quilz seront tenuz de rendre & restituer avec toutes les pelletteries quilz ont apportes dudit pas, ensemble la patache commande par le Capitaine de Caen, qui a est amene en Angleterre, comme aussy le navire nomm la Marie de St jean de Luz, du port de soixante dix tonneaux, qui a est prins par ledit Alexandre au port des baleines, coste du Cap Breton, & partie des hommes ramenez icy par le Capitaine Pomere. (_Sur le dos est crite._) MEMOIRE Whereby the French Amb. desires his Majesty to give order for the restitution of all the places taken in Canada by the English and Scotts during these last troubles: Item of all the goods and ships brought from thence hether all in manner as it was taken, CANADA. (_State Paper Office, Colonial Sries_, vol. V, art. 50.) VIII. Response de Messieurs les Commissaires establis pour les affaires estrangeres sur cinq mmoires eux presents par Mr. l'Ambassadeur de France, le premier de Febvrier 1629. (11 fvrier 1630.) 1. Touchant la restitution des places, navires & biens qui ont est pris sur les Franois en Canada, & particulirement du fort de Qubec, Sa Majest persiste en sa premire resolution signifie audit Sieur Ambassadeur par un Mmoire qui luy fut delivr en Latin, portant que ledit fort & habitation de Qubec, qui fut prist par le Capitaine Kirke, le 9 (19) de Juillet, sera restitu en mesme estat qu'il estoit lors de la prise, sans rien abbatre des fortifications ou btiments, ny en emporter des armes, munitions, marchandises ou utensiles qui y furent lors trouves. Et que si aucune chose en avoit est emporte, elle sera rendue soit en espece ou en valeur, selon la quantit de ce qu'il a peu ou pourra apparoir par nouvelle examination qui en sera faite sur serment avoir est trouv audit lieu. Semblablement les peaus qui ont est prises & emportes dudit fort pour butin & choses de bonne prise, seront restitues selon qu'aussy il peut ou pourra apparoir par le compte exact qui en sera pris l, sur serment qu'elles auront est prises & emportes dudit lieu. C'est ce que sa Majest offre & demeure tousjours en resolution d'accomplir selon la premire dclaration qu'elle en a faite, & n'estime pas pouvoir estre presse davantage sur ce point l en vertu du dernier Trait. 2. Touchant l'abus que ledit Sieur Ambassadeur se plaint avoir est commis par les Marchans Anglois, en cachant & soustrayant 7/1419 les peaus qui ont est apportes de Canada, il a est ordonn par Messieurs du Conseil, & charge expresse par eux donne un des clercs du Conseil, de faire une visitation particulire & prendre Inventaire du nombre des peaus qui retient & de faire parfournir ce qui s'y trouvera de manque par les marchants afin d'accomplir toutes choses selon qu'il a est promis. 3. Quant aux marchandises que Pierre de Joffe & autres marchants de Calais reclament & disent leur avoir est prises en la navire de Hambourg, Messieurs du Conseil ont pris la cognoissance de ce fait par devers eux ainsy qu'ils en ont est requis, & se sont fait mettre entre les mains tous les enseignements qui le concernent, avec l'intention de faire faire restitution desdites marchandises selon qu'elles leur apparoistront appartenir de droit ausdits Franois. 4. 5. Touchant la navire particulire de St-jean de Luz, pris par le fils de Sr William Alexander, & amen Plemue, & trois autres navires nommez l'Amiti, le Pierre & le Michel de Calais, qui ont est pris & mens en Escosse, Sa Majest a donn ordre exprs qu'ils soyent restitus. (_Sur le dos est crit._) Responce de Messieurs les Commissaires aux Mmoires de l'Ambassadeur de France, Canada. _(State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 50.) IX. Charles, by the grace of God, Kinge of England Scotland France and Ireland, Defender of the faith, etc. To our right trustie and welbeloved Councellor, Sir Humfrey May Knight Vicechamberlaine of our houshold. Sir John Coke Knight, one of our principall Secretaries of State, Sir Julius Cesar Knight Master of the Rolls, and to our trustie and welbeloved Sir Henry Martin Knight Doctor of the Lawes and Judge of the Admiraltie, Greeting. Whereas Captaine David Kirke and his associats have taken certen goodes moveables merchandize and skynns, from certaine of the French which were remayning in the forte of Kebecke, the Colledge of jesuites, and in a shippe by him taken in Canada in the partes of America, Wee therefore, minding and resolving to be trulie informed and advertised of the same, and of the quality and values of the skynns goodes and merchandize there taken as aforesaid, have assigned and appointed, and by theis presents doe assigne and appointe you the said Sir Humfrey May, Sir John Coke, Sir Julius Cesar, and Sir Henry Martin, to be our Comissioners, giving and by theis presentes granting unto you or anie three or two of you full power and authority to call or send for before you or anie three or two of you at such tyme and tymes, place and places, as to you or anie three or two of you shall seeme most expdient as well all and singuler masters of shippes and mariners as all or any other person or persons whome you shall understand or conceive can give you informacion in or concerning the premisses, and shalbe necessarie to be called for the discovery of the premisses, or anie of them. And wee doe further hereby give unto you, or any three or two of you, full power and authoritie, as well by examinacion of the said masters of shippes marryners or any other person or persons whome you or anie three or two of you, shall thincke fitt upon 8/1420 theire corporall oathes, or without oathe as by anie such other lawfull waies and meanes whatsoever as to you or any three or two of you shalbe thought fitt and expdient to find out and discover the said goodes moveables merchandize and skynnes, and all other necessarie incidents and circumstances concerning the premisses whereby the truth maie the more plainely appeare and be made manifest unto you. And upon such examination taken and discovery made, Wee will require and comaund you or anie three or two of you to certifie and advertise us or our privie councell of such your proceedinges and howe and what you find concerning the premises. And theis presentes or the inrollement thereof shalbe unto you, or anie three or two of you, a sufficient warrant in this behalfe. And lastlie our will and pleasure is, that this our Comission shall continue in force, and that you our said Comissioners, or any three or two of you, shall proceed to the execution thereof, although the same be not from tyme to tyme continued by adjournment. IN WITNESS whereof, wee have caused theis our letters to be made patentes, Winnes our selfe at Westm. the fifte day of March in the fifte yeare of our Raigne. Per ipsum Regem WILLYS. (_Sur le dos est crit._) A comission to Sr. Humfrey May Knight, and others to examyne what goodes, merchandize and other thinges were taken by Captaine Kirke, at Canady, in the partes of America. 5 mar. 5 Car. WILLYS. (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 58.) X. In one onely point Monsieur de Chasteauneuf seemed to goe away ill satisfyed, that he could not obtayne a direct promise from His Majesty for ye restoring of Port Royall, joyning to Canada, where some Scottishmen are planted under ye title of Nova Scotia. This plantation was authorized by King James, of happy memorie, under letters patents of ye Kingdome of Scotland, and severall priviledges graunted unto some principall persons of ranke and quality of this Kingdome, with condition to undertake the same. True it is, it was not begun till towards the end of the warre with France, when some of His Majestys subjects of that Kingdome, went to Port Royall, and there seated themselves in a place where no French did inhabite. Mons. de Chasteauneuf pretending (rather out of his owne discourse, as wee here conceive, then by Commission) that all should be putt in state as it was before the warre, and by consequence those men withdrawne, hath pressed His Majesty earnestly for that purpose, and His Majesty without refusing or granting, hath taken time to advise of it, letting him know thus much that unless he found reason as well before as since the warre, to have that place free for his subjects plantation, he would recall them, but in case he shall find the plantation free for them in time of peace, the French will have noe cause to pretend possession thereof in regard of ye warre. Meanewhile Kebec, (which is a strong fortified place in the river of Canada which the English tooke) His Majesty is content should be restored, because the French were removed out of it by strong hand, and whatsoever was taken from them in that fort shall be restored likewise, whereby may appeare the reality of 9/1421 his Majestyes proceedings, and this I advertise your Lordship for your information, not that it should be needfull for you to treate or negotiate in it, but to ye end that if it should be spoken of upon Monsr. de Chasteauneuf's returne, you should not be ignorant how the businesse passed. DORCHESTER. Whitehall, 15th, Aprill 1630. (_Sur le dos est crit._) Lord of Dorchester to Sr. Is. Wake, 15. April 1630. Plantation of Canada, Nova Scotia, Port Royall and Kebec. (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 82.) XI, n. I. To the right honorable the Lords of his Majesties most honorable Privie Councell. Whereas I received an order from your Lordships of the nineth of this instant Aprill, concerning the difference between Generall de Cane and the Marchant Adventurers of Canada, about the Beaver skinns in question betweene them, I have sent for ye said merchants, ye greatest parte whereof appeared before mee at severall tymes, and seemed to bee willing that ye said Generall de Cane should have ye said skynns delivered unto him according to your Lpps. said order by ye said Solomon Smith marshall of ye Admiralty, but amongest the rest of the said merchants Captaine Kirke, who as I am informed hath the custodie of one of the keyes of each warehouse, there being two lockes to either warehouse dore wherein the said skynnes are. Although he hath byn diverse tymes warned never appeared before mee, who is either out of towne or else refuseth to bee spoken with all. So as I perceive the said skinns will not be delivered unto ye said Generall de Cane nor his Assignees untill some further order bee taken by your Lpps. therein, and further I humbly certifie unto your Lpps. that the said Generall de Cane at his last being with mee informed mee that his occasions were such that he cold not staie in England untill such tyme as ye difference betweene him and the said marchants was ended, but wold appoynt one as his Assignee to follow the said buisnes on his behalfe in his absence. In which place hee hath appoynted one Jaques Roynard[836], who appeared before mee and pretendeth his onlie staie in this Kingdome is to see this buisnes ended, which he alleadgeth is an extraordinary hinderance unto him in his affaires. All which I humbly leave unto your Lpps. consideration. This XXVIIIth of Aprill 1630. JAMES CAMBELL, Mayor. [Note 836: Kognard, ou Couillard, sieur de Lespinay.] XI, n. 2. To the Right Honorable the Lordes and others of his Majesties most Honorable Privy Councell. The humble Peticion of Generall de Caen. Shewing that according 10/1422 to your Honours Order directed to ye Lord Mayor of this Citty of London he hath proceeded to the sale of ye Beavers, and after divers and many profers and ye highest price offered by your Petr the said Beavers were then adjudged to your Petr who then offered the monyes, demanding the delivery of the said Beavers. But Capt. Kirck and his Company would not deliver the said Beavers nor ye keyes of ye warehowsen, where ye said Beavers are kept, upon any order from the said Lord Mayor to them as may appeare by his annexed Certificat with the protest for ye costes and dommages which ye said Petr hath and doeth suffer. Humbly therfore he beseecheth your Lpps. (considering your premises and ye injust dealings and tedius frivolous delayes of ye said Capt. Kirck and other adventureres for Canada), would be pleased to ordaine: That ye said Beaver may be speedily delivered to ye said Petr or his assignees, and the said Capt. Kirck and Comp. condempned to pay all costes and dommages which are or shall happen to ye Petr by reason of not delivery of the said Beavers. AND HE SHALL PRAY, etc. XI, n. 3. Knowe all men by theis presentes that on the Twelveth day of April One thousand six hundred and thirty, and in the sixt yeare of the Raigne of our Soveraigne Lord King Charles, etc. Before mee Josue Mainet Notary and Tabellion Publicq, dwelling in this Citty of London by the authority of the said Kinges most ex[t] Majesty. Admitted and sworne and in the presence of the witnesses herunder named personally apeared the noble William de Caen, Lord of La Motte Generall of the Fleete for New-France, and hath required of me the said Notary to summon the Englishe Adventurers of Canada in Comp. with Captaine Kirck to deliver or cause to be delivered the Keyes of the severall Warehowsen where the Beaver skins are layde up which have bin brought from Caneda, and sould unto the said Generall de Caen, and for to have possession of the said Beavers upon the conditions mentioned in the order of his Majesties most honorable Privy Counsell, dated the nynth of this month, And in case of refusall and not delivery of the said Keyes and Beavers upon the conditions aforesaid, the said Generall de Caen hath protesteth and doeth protest by theis presents of Exchange & Rechange and all costes dommages and interestes of the some of six thousand poundes starling, which the said Generall de Caen hath taken up here by Exchange for to pay and deposite for the said Beavers in the handes of the right Worshipfull James Cambell, Lord Mayor of this Citty of London, for to recover all the same of the said Adventureres of Caneda here of their goodes in time or place as of right it shall appertaine. As also for ye spoile and perishing of the said Beavers and loosing of the market for the same, the said Generall de Caen declaring moreover to have given, and doth give by theis presentes full power and authority to James Roynard[837], Sieur d'Espinez his Attorney, to cause the said Beavers to be delivered unto ye Factor of the said Generall de Caen here, who hath the monyes for to pay for ye said Beaveres upon the delivery of the said Beaveres: In Witnes whereof, the said Generall hath herunto set his hand and seale in London, in ye presence of Salomon de Quieuremont and Peter James, Witnesses hereunto required. The register of the the said Notary is thus subscribed de Caen, S, de Quieurmont, Peter James. [Note 837: Cognard, pour Couillard.] 11/1423 On the thirteenth day of ye said month of Aprill, I the said Notary at the request aforesaid tranaported myselfe unto the persons of Mistris Kirck, widdow of late Jarvis Kirck, in his life time merchant of this Citty of London, and to Captaine David Kirck, his sonne, and William Barkely also of London merchant Adventurers of Caneda, and have required them and every of them to deliver or cause to be delivered to the assignee of the said Generall de Caen, the keyes of the severall Warehousen where the said Beavers are layde up as aforesaid, And then I notified unto them the aforefaid protedt, and showed them the said order from his Majesties honorable privy Councill, Whereupon Mistris Kirck replyed shee had bin long sick, since her late husband's decease, and had not the keyes of the said Warehousen, but was ignorant of those buissineses which shee had comitted to her sons ordering, and the said Capt. David Kirck answered he was not Executor or administrator to his late father, and that he had not ye said keyes. And the said William Barkely having perused and read over the protest and order of ye Councell, answered thereupon that he hath not the said keyes of the said Beavers and therfore cannot delivered them: And on the fowerteenth day of Aprill, I the said Notary having alsoe required of Robert Charleton, also of London merchant and one of the said Adventurers unto whome I have notified the premises and delivered unto him an authentick coppy of the protest and order aforesaid, and I demanded of him the delivery of the said keyes. Whereupon the said Robert Charleton answered that hee neither is or ever was possessed of the said keyes where the said Beavers are kept, and for his part hee wisheth that the said Generall de Caen had the beavers for the price hee offered for them. And finally ye said Robert Charleton said that he canot get his part which he hath in the said Comp. and he doeth not knowe who hath the said keyes, neyther can hee deliver them. Of which severall answers aforesaid, I the said Notary have at the instance of Sieur Despinez made this present Act for to availe the said Generall de Caen as of right shall appertaine, Thus done and passed att London in the presence of William Hill and George Colles, Witnesses thereunto required. Josua Mainet, Not. Pub. (_Sur le dos est crit._) Requeste de Monsieur de Caen. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 87.) XII. May 18th. 1630. A letter to the Lord Mayor of London. Wee have bin informed that notwithstanding the strict directions that have bin given from this Board. A lettre to the Lord Mayor and Sheriffe of London. Whereas you have formerly received order from this Board to summmon the Marchants trading for Canada, to deliver the Keyes 12/1414 of the warehouses, where the Beaver skinns remaine unto your Lordshipp upon the depositing of a certaine som of money, which as wee are informed the said Marchants refuse to doe. We doe therefore pray and require your Lopp. etc., to the said Merchants an other summons to deliver the said Keyes, that so the said skins may be delivered unto Generall de Cane upon the depositing of so much money, as was agreed upon by our said former direction which if they refuse now againe to doe upon this second significacion, then wee require, and hereby authorize your Lopp. etc., to breake open the doores of the said warehouses, and to see the Beaver skinns delivered to the said Generall de Cane or his Assignes upon the depositing of the said sume of money as aforesaid, for which this shall your Lopp. etc., sufficient warrant etc., And so etc. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 92.) XIII. Samedie dernier, le Sec(re) du Moulin avec le Sr. de Caen s'estans transportez avec un Sergent & ses deputiez au magasin o les pelleteries qui avoient est apportes de Canada avoient est mises soubz le seel par ordonnance du Roy, comme il plaira Messieurs du Conseil le souvenir, un de la part de Querch seulement & de ses associez s'y estant present, il ne feust trouv audict magasin que trois cens castors & quatre cens orignaitz, par o Monseigneur l'Ambassadeur suplie le Roy & Messieurs de son conseil d'apporter son authorit pour faire reparer & chastier ceste entreprinse dudit Querch & ses associez, d'avoir est si osez de rompre les cadenatz & le scelle de la Justice & enlever lesdictes pelleteries. Et que pour ceste violence ilz soient condamnez remettre dedans trois jours en main tierce, les six mil castors quilz ont recogneu avoir apportez de Canada. Et qu' ce ilz soient contrainctz par emprisonnement de leurs personnes & saisie de tous leurs biens, sans prejudice de plus grande quantit que ledit Sr. de Caen veriffiera quilz ont apport de Canada, & vendu depuis leur retour des marchans Franois pour grandes sommes de deniers. (_Sur le dos est crit._) MEMORIAL Whereby the French Amb. desires that Mr. Capt. Kerke and other bee punished by prison, etc., because they have broken up the Magasin of the goods, brought from Canada, and that they make restitution within three dayes of the 6000. brought from thence, etc. CANADA. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 96.) XIV. Whitehall the second of June 1630. This day Thomas Fittz Marchant being convented before the Board for a notorious misdemeanor in imbeseling and conveying away certaine Beavor skins, out of a Warehouse wherein they were deposited by way of sequestration under lock hung on by order of the Court of Admiralty, was after examination taken of his 13/1425 Carriage therein, committed to the prison of the Fleete, and it was further ordered, that the examinations taken before the Board, should be transmitted to Master Atturney Generall, who after perusall of them is hereby prayed and required to take strickt examination of the business, aswell to discover who were actors or Abettors anie way in conveying away the said goods, as to whose hands anie parte of the same either in specie or anie parte of the moneyes ariseing upon the sale of them, are come, and how the same hath bin imployed, or disposed of, and by whose direction with all such other circumstances as he shall finde requisit touching the same, and that the Messinger who hath the said Fitz in custodie doe forthwith carry him before Mr. Atturney to the end he may take order for the present producing of the said Fittz, his booke of Account, without which he refuseth (as appeareth in his Examination before the Board) to declare what parte of the money ariseing upon the sale of the said goods he had already received. Whitehall the 16th. of June 1630. Upon consideration this day had at the Board of the difference depending betweene Monsr. de Cane a subject of the French Kings and Thomas Pittz and others English Merchants Adventurers to Canada, and upon consideration had in particuler of the great contempt and affront of all authoritie and Justice shewed by the said Fittz, whereunto also it is to be presumed that the rest of his partners were privie and Abettors, It was thought fit and ordered that his Majesties Atturney Generall doe proceede in Starr Chamber against the said Fittz, with all expedition, and that he likewise hasten the Commission agreed on and directed for the examination and discovery of the rest of the Actors or Abettors in the said misdemeanors, and that here of he give their Lordshipps an account at their next sitting on Fryday in the afternoone. Lastly it is thought fitt and ordered that the said Fittz be still continued prisoner in the Fleete. And that the Warden be expressly charged and required not to suffer him at all to goe abroad. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 97.) XV To the right honorable the Lords Comissioners for his Majesties Navie and Admiraltie of England. The petition of Sr. William Allexander Knight, Capt. David Kerk and others the adventurers in the joynt companie of Canada. Whereas it pleased his Majesty some three years agoe to give Comission under the great Seale of England to the pet[rs] for planting Colonies in the river of Cannada, and displanting of those who were then his Majesties ennemies in the said Landes, and for the better encouragement and enabling of the pet[rs] to give them by the same Commission sole power to trade with the natives within the Gulfe and river of Cannada: Now the pet[rs] are informed that there are divers shipps bound for the said Gulfe and river without warrant from them and contrary to his Majesties expresse pleasure by his Commission to them, which cannot but turne greatly to the prejudice of his Majesties service and the losse of the pet[rs] And they are particularly 14/1426 enformed of one shipp, called the Whale of London whose owners are Nathaniell Wright and Nathan Wright, the Masters Richard Brewerton and Wolston Goslyn, that is presently ready for the said voyage. Wherefore they doe humbly entreat your Lordshipps that for the foresaid shipp or any other which upon due information shalbe found to have any such intention contrary to his Majestys Commission to the pet[rs] there may be such course taken that they may be stayed or sufficient assureance given that they will prosecute noe such voyage. And they shall pray for your Lordshipps. The Lords Comissioners for ye Admiralty desire ye Lord Viscount Dorchester to be pleased to take this petition into present Consideration, and calling all parties before him to examine how farre ye limitts granted to ye petitioners (by Commission from his Majestie) extend in Latitude and Longitude, and if his Lordshipp shall find that the parties complayned of have intention to goe into those partes contrary to his Majesties Commission their Lordshipps thinke fitt and order that they be staid as is desired. Wallingford House, 26. Febr. 1630. (8 march 1631.) EDW. NICHOLAS. (_Sur le dos est crit._) R. 26. Febr. 1630. Pet. of Sr. Wm. Allexander. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 4.) XVI. Right trustie and welbeloved Cousins and Counsellors and trustie and welbeloved, Wee greete you well. Whereas wee are informed that there are certaine shippes bound for the gulph and river of Canada, contrarie to a power and comission given by us unto Sr. William Alexander Knight, Jerves Kirk and others therein contained, who by vertue thereof have been at greate Charges in setling and maintaining a Colonie and fort in these boundes, Our pleasure is that upon due information of any Shipp or shippes bound for the said Gulph and river of Canada, contrarie to our former warrant, and without power from the forenamed persons having interest in it you take such speedie course as is requisite for their stay and hinderance till our further pleasure be knowen. For doing whereof these presents shalbe unto you a sufficient warrant. From our Court at Whitehall the[838] (_Sur le dos est crit._) A cont. pt. of a lre. for hinderance of men going to Canada, desired by Sr. W. Alexander, ye 19 of Feb. 1630. (1st. march 1631.) (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 5.) [Note 838: Ainsi en blanc dans l'original.] XVII. A breife declaration what beaver skinnes Captaine David Kirke and his Companie brought from Canida, in the yeare 1629. and how the Forte of Kabecke was surrendred. 15/1427 That the sayd Captaine Kirke and his companie brought from Canida, the voyage aforesaide but the number of 6253 beaver skinnes. Deposed upon oath by Capt'aines David and Thos. Kirke, Jn. Lowe and Th. Wade their factors and pursers fol. I. That of the saide 6253 beaver skinns they gott and acquired by trade with the natives of Canada 4540. Deposed upon oath by the same parties fol. I. as also Jacques Reinard Sr. de Espines, Lieutenant to Monsr. de Cane, hath deposed ad 15 interrogator. fol'. 5, that he beleaveth they traded for 4000. beavers and all the other Frenchmen depose that the English traded there for beavers skines. That Captaine Kirke and his companie had not from the French above the number off 1713 beaver skinnes which with those had in trade as aforesaid maketh upp the number of 6253 skinnes. Deposed by the said Captaines David and Thomas Kirke, John Lowe and Thomas Wade, fol. I.[839] [Note 839: Dans le n. 13 du Vol. V, qui ne diffre pas essentiellement du n. 12, on lit de plus: _and M. Champlain governor of the Fort deposeth but of 2500. or 3000 beavers that were therein_, fol. 3.] That the time when the Fort of Keibecke was surrendred to Captaine Kirke, the French men in the same were in greate want of victualles havinge lived two months before uppon nothinge but bitter rootes. Deposed by Samuell Shamplin, Leieutenant Goverener, fol. 19, ad. 4, Nicolas Blundell, fol. 22 and Eustacie Boule, Fol. 23. That the French delivered to Captaine Kirke in exchange for victualls and for theire bringinge into England and sendinge them into France, at his chardges all the beaver skinnes which he had from them. Proved per contractum, fol. 24. [840] [Note 840: Le n. 13 porte: _Proved per contractum made at the takeinge in of the Forte_, fol. 8, 9.] That Captaine Kirke fedd for the space off three or fower months off the French, 100 persons and that those victualls in trucke which the natives would have gayned him more beavor skinnes then att those which he had from the French to the number of 1000. Deposed by Captaine David Kirke, fol. 27. ad. 9 and 10. Interr. And whereas there may seeme to be some difference betweene the depositions of the English and French, touchinge the number of beaver skinnes, that difference is thus to be reconsiled, namely that it is to be understood, that the English speake only off such beavers as came to the companies accompt, and the French speake off the whole number of skinnes that they had when the forte was surrendred, not naminge or expressinge what part off the same they themselves enjoyed by the permission off the English hid or imbeazilled, for it is evident by their owne depositions that by the content of the English, some of them had one garment and others two garments of beaver a peece, and Monsr. Shamplin and Monsr, Pountgrave had 227 beavers off those found in the Forte all which by estimation cannot be lesse then a thousand skinnes besides one; Monsr. Culliart now residing in 16/1428 Canida, had 250 of the said beavers which the English paid him for, as by his receipt may appeare and the Frenchmen themselves did privately convay away some beavers and hidd others the number whereof cannot be discovered by reason that by the articles of agreement they were permitted to carry out of the forte what beaver skinnes and others comodities they had, nither is it considered what at such a time both the French and English off the ordinarie people might convay away as pilladg which is impossible for the adventurers to finde out. (Sur le dos est crit.) Breviat of ye businesse of Kebeck as was brought me by one of ye Canada companie, ye 2. (12) of May, 1631. with a note of the Beaver skinnes taken and bought by Capt. Kerke in Canada. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 12.) XVIII. 27 May (6 June) 1631. Captaine David Kirke sworne and examined before the right worshipfull Sr. Henry Martin Knight, Judge of his Majesties high Court of the Admiralty uppon certaine Interrogatoryes answereth thereto as followeth. To the first Interrogatory hee sayeth That true it is, That he was Imployed cheife Comander in two voyages into Canida, in the yeares 1628. and 1629. and the first of those voyages he was sett forth and ymployed at the Chardges of his late father Gervase Kirke and others merchantes of London, and the last of those voyages at the chardges of Sr. William Alexander the yonger, the sayde Gervase Kirke and others theire partners. And this hee affirmeth uppon his oath to be true. To the second he sayeth That in the first of the said voyages, he tooke from the French all the Country of Canida that they had in possession, except the fort of Cabecke. To the third he sayeth That in the last voyage when he tooke the sayd fort of Cabecke he had not any notice or knowledge of the late peace concluded betweene England and France. To the fowerth he sayeth That in the sayde last voyage wherein he tooke the sayde fort of Cabecke, he had a Comission under the broade seale of England, authorizinge him to transplant the French at Canida, and utterly to expell them from that country. To the fift he sayeth That in the sayd last voyage in the river of Canida he mett whit a French pinnace whereof Emery de Cane was Comander, and that pinnace assalted this examinates shallops and shott at them before this examinate began fight with her. And that pinnace did kill two of this examinates company and hurt and maymed twelve or sixteene others of them. To the sixt he sayeth That the beaver and ottar skynnes now in sequestration under the lockes of the Admiraltye are the same that this examinate had by trade with the natives of Canida, and by composition from the French for victualls given them accordinge to that composition. To the seaventh he sayeth that the French at the tyme of the 17/1429 renderinge of the forte of Cabecke did bringe out of the same which they sould and disposed to theire owne use betwixt seaven and eight hundred beaver skinns, of which the greatest part they sould to the English here in England. To the 8th he sayeth that when this examinates men returned from the takinge of the sayde forte, this examinate would have taken some beaver skynnes from them which they desired him not to doe, because (as they did constantly affirme to him) they had bought part of them of the French in exchange of apparrell, and the rest they founde in ditches and in the wood where the french had hid them. To the nynth and tenth he sayeth That there was not in the sayde forte at the tyme of the rendition of the same to this examinates knowledge any victualls, save only one tubb of bitter rootes, and he sayeth uppon his oath, That for the victualls which he gave the French to releive them in Canida and homewards accordinge to Composition, he might have hade in trucke with the natives of that country more beavers by a thousand then he had out of the sayde fort of Cabecke. And this he affirmeth uppon his oath to be true, Further addinge that with his owne victualls he fedd of the French by the space of three or fower monthes at the least one hundred persons, and payde for theire victualls in England and freighted and victualled them a shipp and therein sent them from England to France according to the sayde composition. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art, 15.) XIX. Monsr. Monsr. d'Espin m'a faict savoir ce qui se pane. J'entendz par la vostre qu'aportez de bon vin. J'eusse eue grandement aize que feussiez venu d'un aultre fasson, pour vous monstrer que je ne suis pas tel qu'il a est raport Monsr. vostre cousin. Ou que j'eusse est vostre prisonnier, ou moy l'honneur de vous estre serviteur, j'entendz que nos deux Majestez sont d'acort. S'il vous plaist venir icy sur vostre Commission, vous recepverez ce que esperez de celuy qui est Monsr. Vostre trs affectionn, KIRCK. Je, Emery de Caen, Capitaine de la Marinne, commandant le navire nomm le _Don de Dieu_, suivant le cong qu'il a pleu Monseigneur le Cardinal de Richelieu, Grand Maistre, Chef & sur Intendant de la Navigation & Commerce de France, donner au sieur Guillaume de Caen, cy devant Gnral de la flotte de la Nouvelle France, pour envoyer un navire ladiste Nouvelle, traister avec les sauvages, recepvoir les debtes qu'il luy seroyent deubz, ledist sieur de Caen s'il en auroit donn le commandement, & estant arriv l'isle d'Orlans, prs l'habitation de Qubec, audist pas. J'aurois envoy Jacques Cognard, sieur de l'Espinay, porter la coppye de mon dist cong une signification dudist sieur de Caen, ensemble ma signification & protestation au bas, en datte du quatriesme jour de Juillet mil six cens trente un, au Capitaine Louis 18/1430 Kearke, Commandant pour le Roy de la Grand Bretagne, du fort & habitation du dist Qubec, lequel m'avoit mand pouvoir venir par ma commission, ce que j'aurois faist, & trois jours aprs mon arrive audict lieu il m'auroit faist mettre noz voilles, mousquets & piques dans la dicte habitation. Et ayant parl par plusieurs fois audist sieur Gouverneur & aux commis de la compagnye d'Angleterre, pour nous accorder pour faire la Traitte par ensemble pour esvitter aux desordres qui eussent peu arriver. Nous aurions en fin traitt l'un avec l'aultre pour pain, poix & aultres marchandises, des Castors & peaux d'orignal passez & grains de pourcelaine, lesquels castors & peaux ont est mis en leur magasin pour les separer entre eux & nous. Et ne m'auroyent desfendu la traitte ny donn empeschement jusques au jour d'hier que les Hurons sont arrivez avec quantit de castors & aultres peletries, ilz m'auroyent envoy leur principal commis, nomm Jehan Loo, me signifier une article comprise dans l'ordre qu'ilz ont de leur compagnye, signe de Monsieur le chevallier Guillaume Alexandre & le Capitaine David Kearke, cy devant gnral de la flotte Angloise pour le dist pas, pour & au nom de toute la compagnye, par laquelle ilz ordonnent de prendre & saisir tous navires qui traitteroyent dans le dist pas. Et prendre leurs castors jusques fin de traitt, & auroyent mis dans mon dit navire & barque plusieurs de leurs gens sans m'avoir laiss aulcun exploict de la dicte signiffication, pour m'empescher de traitter mes marchandises avec lesdistz sauvages. Et deffence moy de ce faire, encore que je leur aye remonstr & dit que le pas appartenoit au Roy mon souverain Seigneur & Maistre, Et que j'avois droist de traitter sans aucun contredit ny empeschement, suivant ma commission de mon dit Seigneur le Cardinal, & qu'ilz ne me montroyent aucune commission du Roy de la Grande Bretagne, pour me prendre, & empescher la traitte, eux ayans la force la main, & desirant entretenir le pais, de ma part ay protest cy devant & de rechef proteste pour le susdict Gnral de Caen & assossiez contre le sieur Gouverneur Kearke, & capitaine des vaisseaux leurs bourgeois & adventureurs en gnral, & chacun en leur propre & priv nom, de les faire respondre de tous despans, domages & interestz soufferts & souffrir pour l'arrest & empeschement qu'ilz me font de la vente & traitt de mes marchandises dont je leur en donneray facture, comme de la prinse des castors que j'avois traitts cy devant. Faist dans le navire nomm le _Don de Dieu_, devant le fort & habitation de Qubec, le vingt deulxiesme jour d'aoust mil six cens trente un, presence de Michel Morieu, Maistre dudist navire, Jacques Cognard sieur de l'Espinay, Olivier le Tardif, Jacques Barbault & Jacques Ferment, officiers du dist navire. Sign Emery de Caen, Michel Morieult, de l'Espinay, Tonnent, Jacques Barbault, Charles Mons, Dereau dit St Amours, le Merc de Jean Hanin, Chalot Poullain de Mury, Le Juif, Pierre Rousseau, Le Tardif, Le Merc de Jehan Crocquet, Jehan Tontain & le Merc de Nicolas Gomme. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 23.) 19/1431 XX. [L. S.] At Whitehall, the 14th. of October 1631. Present: Lo. Keeper Lo. Trea[r]. Lo. Privy Seale Ea. Marshall Ea. of Kelley Lo. V. Falkland Lo. Bp. of London Mr. Secr. Coke. Whereas Captaine Kirke and others the adventurers to Canada, did humbly shewe to the Board, that they having the sole Trade into those partes graunted unto them, prohibiting all others to trade thether, That neverthelesse divers persons viz. John Baker, James Ricrofte, Captaine Eustace Man, Henry West and others, have as Interlopers presumed to trade thether, carrying away a great parte of the said trade, to the great dammage and disablement of the said Adventurers to maintaine theire Collonie there for defence of the said Island or to proceede in the said Trade. Forasmuch as the said persons were thereupon this day convented before the Board some of the said Adventurers being then also present, And upon Entrance into the hearing of the Cause however the said Information in the generall appeared to be true, Yet for that the Examination of divers particulars objected on either parte, required a further tyme then the leasure of the board could permit. Their Lordshipps did thincke fitt and order that the further examination hereof be referrd to Mr. Sergt. Barkeley, Sr. Willm. Beecher and Mr. Nicholas, authorizing and requiring them to call for and peruse, all such writings, letters, Charter parties and Bookes of Account as they shall think fitt; As likewise to call before them and examine all such persons as they shall find cause, aswell for the finding out of the contemptuous carriage of the persons complainde of, as for the discoverie of the particular goodes and comodities and the true vallue of the same, by them brought from thence. And thereupon to make certificate to the Board, to the end such further order may be given as shalbe requisite. Lastly it is ordered that the persons complainde of shall enter into sufficient Bond to his Majestys use before the Clarke of the Councell attendant, not to sett out from henceforth any more Shipps to trade thether without lycence from his Majestie, or this Board. And shall give theire attendance de die in diem and not departe the Towne untill further order which Bond if they shall refuse to enter into, then to stand comitted to the custodie of a Messenger untill they shall conforme themselves. Ext. T. Meantys. (_Sur le dos est crit._) Canada 14th. Octob. 1631. Lo[dds] of ye Councells order of Reference concerning examinations of ye contempt ag[t] ye company of Canada. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 27.) 20/1432 XXI. May it please your Lopps. We having herewith returned the examinations which we have taken according to your Lopps. order of the 14th of October last upon the Complaint of the Adventurers to Canada wherein we make bould to observe unto your Lopps. that James Ricroft named in your Lopps. order (who was imployed as pylott and merchant in his voyage complained of) had bene imployed in a former voyage by ye Adventurers of Canada, and that (but by that imployment) he had noe knowledge of that Coast; We likewise finde by other circumstances that he was not ignorant that ye Forte of Kebecke in those partes was taken and mayntained by ye said Adventurers, the charge whereof is apparent they could not undergoe but by the benefitt of their trade there; Wee likewise finde that at his last arrival there notice was given him from the said Adventurers that he ought not to trade there, to which notwithstanding he would not conforme: And such notice is proved by a letre subscribed by hymselfe which lre. we herewith returne, But the said Ricroft utterly denieth thatt he subscribed the said lettre although it were by two witnesses to his face attested to us to be signed by himselfe, And further it appeares unto us by ye examination of Capt. Vincent Harris that the said Ricroft was not only an encourager of these merchants to undertake that voyage, but his carriage there did discourage the natives to trade with the Adventurers. As for Baker the Mr. of the Eliz complained of and Eustace Man (one of the owners and merchants of that shippe) albeit the notoriousnes of the actions of the Adventurers to Canada doth give a suspicion that they were not ignorant of his Majesties pleasure for their sole trade into those partes, yet by their examinations they deny any manner of notice of his Majesties pleasure or other order for ye Adventurers sole trade. And for Henry West mentioned in your Lopps. order it was alleadged to us that he was sicke and could not come to be examyned. We have also perused an Order termed a Com[on] which we finde to be made by the beforesaid H. West and Eustace Man as Merchants unto ye said John Baker and James Ricroft purporting their ymployment from ye port of London unto ye Coast of Candia, which word Candia was delivered by Eustace Man & Ricroft to be intended for Canada, The instrument of which order wee herewith together alsoe with the examination and letre aforesaid humbly present your Lordships, leving all the same to ye Lordships wisdom. 5. Nov. 1631. Examinations taken by us underwritten according to ye order of ye l4th of October 1631, from ye Rt. ho[ll] ye Lords of his Majesties ho. Councell. James Ricroft, Pilott of ye Eliz of London, examyned saith that Captaine Kirke and others professinge themselves to be a Companie did imploy him in the yere 1630 to Canada, and that he was paid by Mr. Eyres (beinge casheere for the said pretended Companie) sixe weekes after the end of ye voyage and that untill he was imployed by that Companie he never was in ye Gulf of Canada. That he heard ye Forte of Kebecke in those partes was in ye yeere 1628. surrendred by ye French to the said 21/1433 pretended Companie and saith, that when he was there imployed by ye said pretended Companie Captaine Lewis Kirke held ye possession of the said Forte. This examinate denyes that ever he knewe of or ever saw anie pattent to the said Companie untill he came last from sea. This examinate confesseth that he hath since 1630 bene imployed in a voyage to Canada by Capt. Eustace Man and one Hen. West in the Eliz of London. And did trade at Todasecke with ye savages that come thether for Beaver skins, and Elke skins, but he cannot tell to what quantity or vallue; but referres himselfe to the Customers Books for the Certaintie thereof. He saith that there was an order from his Merchants for his trade to the North parte of Canada and else where, which order is in the custody of Captaine Eustace Man, and confesseth that he did call to the Mr. of the Eliz (he beinge then deteyned as a prisoner by Captaine Vincent Harris, Capt. of the said Companies shippe named the Thomas) willing him to trade 3 for one which he sayeth was 3 Elkes skins for one Blankett. He denyes that he hath anie Charter parties, writinges or Bookes of accompt concerning his voyage. Jo. Baker Mr. of ye Eliz of London examyned saith that he did [not] know when he went out that there were anie that professed themselves to be of ye Companie of Canada, but heard that Capt. Kerke and others kept a Fort in Canada. And further sayth that James Ricroft his Pylott beinge deteyned by the Companie did send ye letre nor shewed him subscribed by Ricroft, and upon receipt thereof he refused to deliver anie goods therein required to be delivered and came for England with five Caskes and halfe of Beaver skins and some Elkes skins, for the certaine number whereof he referreth himselfe to the Customrs books, And faith that he was with ye said shippe tradinge in the said Gulfe about 20 dayes and that he had for his particuler about 40 pounds of Beaver skins; He denies that he wrought by way of challenge to Captaine Vincent Harris, but if he spake any wordes it was in his drinke and is forrie for it. Captaine Eustace Man one of the owners of the Eliz examined saith that he did sett forth the said Eliz (whereof Jo. Baker was Mr.) upon the motion and perswasion of James Ricroft for Canada and other partes and that untill his said shippe was gonne to sea he knewe not of, nor heard not of anie pattent graunted to anie Companie. That the order given ye Mr. for that voyage is in the Isle of Weight; That there were 531 Bearskins. that were brought from Canida and that they are all sold for above 500 . And 100 and odd Elkes skins which were sold for above 100 . But for the truth and certaintie of ye number of the said skins, he referreth himself to the Customers books And deneyeth that he hath any writinge Charter parties or bookes of accompts for he saith that the Mr. never gave him anie accompt in writinge of that voyage. Wm. Holmes purser of ye Thomas examyned saith that he did wright the letre produced dat. 12 May 1630 and read it unto Wm. Ricroft and saw him subscribe the same, In which letre it is apparent that Ricroft knewe of the Comission granted to Sr. Willm. Allexander. Edward Lees attendant upon Capt. Vinc. Harris Captaine of the 22/1434 Thomas, confesseth as much as ye said Holmes. Samuell Peirce Bever maker examyned saith that he bought of one Mr. Tho. Man, a Woollseller dwellinge by London stone about August last, ye quantitie of about 880 pound weight of Beaver skins in six hogsheads, which the said Tho. Man told him he had bought and received of one Captaine Eustace Man Merchant and owner of a shippe that came from Canada, for which said skins he paid to the said Thos. Man 880 . saith that he and some other Beaver makers whome he can name, bought of severall seamen that said they were belonginge to the said Capt. Mans Barque severall quantities of Beaver skins to the vallue of 300 weight. Captaine Vincent Harris Capt. of the Thomas examyned said that beinge imployed by ye Companie of Canada this last yeere to trade in those partes, and seeing ye said Eliz whereof Ja. Ricroft was pilote come into that Gulfe he commanded him to come aboard, and when he came he demanded by what authoritie he came thither, & what he did on that coast, whereto he answered he came to trade there aswell as this Examinate, whereupon this Examinate shewed him the Companies Com[on], and gave him the same to read which he did, and then sleighted it very much, and to expresse the Contempt he had of it went upon the decke and cryed to his shipp the Eliz that they should give 3 for one of that those of the Thomas did trade for, whereby those of the Company of Canada were constraincd to leave of the trade and goe from thence in regard the Savages would not come unto them. But reported that the Companie came to deceive them for that there were other of their Countrymen would give three tymes as much as they. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 33.) XXII. A note of all suche things as the Company hath in Canada and the nomber of men. Imprimis they have above 200 persons in the fort and habytation of Kebec and gone up som 400 leages in the country for further discoverys. In the fort there is 16 peeces of ordnance and 8 murderers. 75 musketts and 25 sowlinge peeces and 10 arkebusses a Croake and 30 pistolls 8 dozen of pikes and 24 holbeards and 40 Corseletts and 10 armors of prooffe and 6 Targetts. In the sayd fort there is 2000 of powder for the ordnance 300 of musketts powder, and one hundred and halfe of sowlinge powder, Rownd shott burd shott Langer shott and chrossbar shott enough for the use of there powder and 10 barrells more which the Maye have of the store of 3 pinaces which are there furnished with 6 peeces of ordinance a peece and 6 murderers a peece and 5 barills a powder a peece and all thinges convenyent for their Rigginge and Munition of war. The sayd 200 persons vittled accordinge to his Majesties allowance att sea for 18 monthes besides what they fownd upon the ground which is able to find them 6 months more soe that the are very well vittled for 2 years and within towe yeers if they worke as the have beegon the wilbee able to subsift of themselves. There is goods for to Trade with the natives of the Contrey more then wee are able to vent in 2 yeeres which goods are no 23/1435 wheare vendable butt in that contry and which goods stands use in 6000 . starlinge besides charges which doth amount to 6000 . more. All fort of tooles for smithes millers masones plasterers Carpendars Joyners bricklers whillons bakers bruers ship-carpenters shoomakers and taylors. 10 Shallops fitted with bases for the head and all other furniture. All fort of tooles beelonginge to the fortyfication. The abovesayde fort is soe well situated that the are able to withstand 10000 men and will not care for them, for whatsoever the can doe, for in winter they cannot staye in the countrey soe that whoesoever goes to beesidge them the cannott staye there above 3 monthes in all in which time the muskett will soe torment them that noe man is able to bee abroad in centry or threnches day nor night without loosinge there sightes for att least eyght dayes. Soe that if please his Majestie to keepe it wee doe not care what French or any other can doe thoe the have a 100 sayle of shipps and 10000 men as above sayde. (_Sur le dos est crit._) Note of all such thinges as the Company hath in Canada and the number of men. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, n. 38.) XXIII. Messrs. Je me remets respondre l'agrable vostre que m'a rendu le Sr Alexandre son retour, qui j'espere sera en bref. Cependant vostre homme Mr Lowe n'est comparu icy, qui certes est venu fort mal propos, car de luy on eust peu estre esclaircy de beaucoup de doutes qui ont rendu vos affaires avantageuses pour Decan & prjudiciables pour vous; toutesfois je vous asseure qu'on a faict tout ce qui a est possible, & que ce qui est accord conste hors des depositions fort clairement. Il y a deux points esquels on a trouv le plus de peine, l'un la pretension de Decan d'estre pay de ses Castors 12 . 10. selon qu'il les avoit enchery & acheptez, quoy aprs beaucoup d'altercations on a est forc de cder par l'exhibition d'un acte de Messeigneurs du Conseil priv de S. M., auquel est contenue vostre promesse de faire bon ledit prix ou en porter le dechet comme pouvez voir par ledict acte qui est du 22 Janvier 1628/29 auquel je vous remets. L'autre pour le poids des Castors, car le Sr Fitch dit bien d'avoir vendu lb. 4000 de Castors & 200 Castors, mais nous remet pour le nombre des Castors au seigneur Bicher, lequel atteste avoir compt 3500 peaux en un magasin & 620 en un autre, les reduisant 2409 & 33l Castors compte de Canada, ne disant pas sy les 2409 pesent seuls lb. 4000 ou bien si tous les 2740 pesent 4000 lb. Cecy me met en doubte, & ne savons comme le reigler. Decan prtend que Fitch n'a enlev que les 3500 peaux ou 2409 Castors qui estoyent en son magasin, lesquels doibvent peser 4000 lb poids d'Angleterre, les autres 331, n'ayant est en sa puissance ny les avoir vendus. En quoy il y a de l'apparence de raison, mais non pas assez pour la pouvoir tellement refuter ny accorder que ce soit selon l'equit. Nous devons nous trouver ensemble aujourd'huy pour voir ce qu'il pourra allguer pour vrifier son dire. Mais sy vostre homme eust est icy on eust peu voir & 24/1436 savoir les particularitez de tout, & traicter avec luy avec la solidit & resolution qui est requise pour rembarrer son audace. La faute est vous qui n'avez pourveu Monsr. l'Ambassadeur de meilleures defences, vous asseurant que toutes les armes qu'avez envoyes ont est employes sans obmission d'aucune part qu'on aye peu esplucher pour vostre advantage; vous verrez le tout son temps, quoy me remets. Prparez vous partir & soyez les premiers en toute faon pour prendre l'advantage de la traicte Tadoussac; n'allez pas trop foibles ny aussy ne vous mettez en despences extraordinaires, afin que puissiez faire le voyage profit & sans perte. Il faut que vous voyez de prendre ordre aux Interlopers, car cela vous gasteroit tout pour ceste anne; pour les suivantes, que ceux qui il touche y prennent esgard. J'ay trouv bon de vous donner cest advis par avance, & vous baisant les mains je demeure Messieurs Vostre affectionn serviteur, PH. BURLAMACHI. A Metz, ce 30 Janvier 1631. A Messrs. Messrs. les Dputs de la Comp[e] Angloise & Escossoise, negotians en Canada, LONDRES. (_Sur le dos est crit._) Copie d'une lettre escrite Metz le 30e de Janvier 1630, (1631) par le Sr. Burlamachi, aux Dputez de la Compagnie Angloise & Escossoise, negotians en Canada. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 39.) XXIV. That for supposed debtes to du Cane from ye Canada Marchantes (for skins, for debtes from savages and for knives) he hath bound the King to pay 8270 , sterling within ye space of two months. That for certeine French shipps etc. he hath likewise obliged his Majestie to pay in Paris unto whom ye French King mall appoynt (and that within two months allso) the tome of 6060 . sterling. Soe as in effect he hath condemned his Majestie in 14330 . sterling and given Bur: in pawn for ye payment with which it may be justly sayd he hath bought ye peace. For as concerning the first some it is most certeine that ther are butt 1730 skins belonging to ye French as appeers by depositions in the Admiralty ye Copies wherof Mr. Burlemachi hath and thes skins are still entire here. The knives are in ye fort, and ye debts from savages utterly denied. And as for ye second some nothing is more certaine then that his Majestie never had pennie of it. Butt suppose that thes sums of money were recoverable here why should the King be bound to pay them. Why were nott thes articles first consulted with his Majestie before ye signing of them, especially seeing in his name and to be certified under his greate seale Burlemachi is made a pledge. 25/1437 Why was nott caution also given for du Canes payment of ye frayght and charge of ye shipp of 150 tuns; and for payment of ye marchandize which the English are to leave in Canada. I conceave it most fitting that ye Canada Company should answere my Lo. Embas[ores] long letre. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 45.) XXV. Trusty and welbeloved etc. For soe much as there is made a finall good agreement betwixt us and our good brother the French King, and that all differences aswell betwixt our Crownes as subjects are settled by a mutuall and perfect accord, and that amongst other particularityes on our side v/e have consented to the restitution of the fort and habitation of Quebec in Canada, as taken by force of armes since the peace, howsoever the Comission were given out to you during the warre betwixt us and the sayd King: We preferring the accomplishment of our royall word and promise before all whatsoever allegations may be made to the contrary in this behalfe, as we have obliged ourselves to that King for the due performance thereof by an act passed under our great Seale of this our realme of England, soe we doe by these our lres. straightly charge and command you, _that upon the fight hereof yee doe give speedy notice and order to all such subjects of ours which are under your Comission and gouvernement aswell souldiers which are in garrison in the foresaid fort and habitation of Quebec for defence thereof, as inhabitants, which are there seated and planted, to [conforme themselves unto the sayde agreement and to] [841] _render according to the sayd agreement the sayd fort and habitation into the hands of such as shalbe by our sayd brother the French King appoynted and authorised to demand and receave the same from them_, in the same state yt was at the tyme of the taking, without demolishing any thing of the fortifications and buildings which were erected at the tyme of the taking, or without carrying away the armes munitions, marchandises or utensills which were then found there in. And yf any thing hath ben formerly carryed away from thence, our pleasure is, yt shalbe restored either in specie or value, according to the quantity of what hath ben made appeare uppon oath and was sett downe in a shedule made by mutuall content of such as had cheife comand on both sides at the taking and rendring thereof. And for soe doeing these our lres. shall not onely serve for warrant but likewise for such expresse signification of our will and pleasure, that whosoever officer, souldyer, or inhabitant shall not readily obey, but shew himselfe crosse or refractory thereunto, shall incurre our highest indignation and such punishment and penalty as shalbe due unto offendors of soe high a nature. [Note 841: Ces mots sont effacs dans l'original.] (_Sur le dos est crit cette note._) And every of you our subjects remayning in the foresayd fort and habitation, either as soldyers in garrison for defence thereof or inhabitants there seated and planted, imediately uppon sight hereof which shalbe presented by such as our good 26/1438 brother the French King shall appoynt and authorise for that purposse, to render the sayd fort and habitation of Quebec into their hands. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 46.) XXVI. Charles R. Trusty and welbeloved wee greete you well. Forasmuch as there is made a finall good agreement betwixt us and our good brother the French King, and that all differences aswell betwixt our Crownes as subjects are settled by a mutuall and perfectt accord, and that amongst other particularytyes on our side, we have consented to the restitution of the fort and habitation of Kebec in Canada, as taken by force of armes since the peace, howsoever the Commission were given out to you during the warre betwixt us and the sayd King: We preferring the accomplishment of our royall word and promise before all whatsoever allegations may be made to the contrary in this behalfe, as wee have obliged ourselves to that King for the due performance thereof by an act passed under our great seale of this our realme of England, soe we doe by these our letres straightly charge and comand you that uppon the first commoditie of sending into parts and meanes for ye people to returne yee doe give notice and order to all such subjects of ours which are under your Commission and government aswell souldiers which are in garrison in the foresaid fort and habitation of Kebec for defence thereof, as inhabitants, which are there seated and planted, to render according to the sayd agreement the sayd fort and habitation into the hands of such as shalbe by our said brother the French King appoynted and authorised to demaunde and receave the same from them, in the same state yt was at the tyme of the taking, without demolishing any thing of the fortifications and buildings which were erected at the tyme of the taking, or without carrying away the armes munitions merchandises or utensills which were then found therin. And yf any thing hath bene formerly carryed away from thence, our pleasure is, it shalbe restored eitheir in speicie or value, according to the quantity of what hath bene made appeare uppon oath and was sett downe in a schedule made by mutuall content of such as had cheife comaund on both sides at the taking and rendring thereof. And for so doeing these our letres shall not onely serve for warrant but likewise for such expresse signification of our will and pleasure, that whosoever officer, souldyer, or inhabitant shall not readily obey, but shew himselfe crosse or refractory therunto, shall incurre our highest indignation and such punishment and penalty as shalbe due unto offenders of soe high a nature. (Sur le dos est crit.) Letters from his Majesty to ye Canada marchants and ye comanders under them for rendring Kebeck corrected as in these first originals appeareth. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 47.) XXVII. Declaration du Sr. Champlain soubs serment des armes, munitions & autres utensiles laisses au fort de Kebeck lors de la rendition, qui doyvent selon le Traict estre restitues. 27/1439 4. Quattre pices d'Artillerie de fonte du poids d'environ 150 lb. piece. 1. Une pice d'Artillerie de fonte pesant environ 80 lb. 5. Cinq boites de fer servant pour les dites pices. 2. Deux plus petites pices d'Artillerie de fer pesant chacune 800 lb. 6. Six Pierriers avec leurs Chambres ou boites pour les charger. 1. une petite pice d'Artillerie de fer pesant environ 80 lb. 45. Quarante cinq petits boulets de fer pour les cinq pices d'Artillerie sudite. 6. Six boulets pour les autres pices, chacun pesant 3 lb. 30. ou 40. Trente ou quarante livres de Poudre Canon. 30 lb. Trente de Mesche, ou environ. 30. Trente Mousquets entiers & un rompu. 1. Une Harquebuze croc. 2. Deux longues harquebuzes de cinq ou six pieds. 2. Deux autres harquebuzes. 10. Dix Hallebardes. 12. Douze picques. 5. ou 6000. Cinq ou six mille livres de plomb en boulets, platine & bancs. 60. Soixante Corcelets, desquels deux sont complets & la preuve du Pistolet. 2. Deux grands pieds fourchus de fonte pesant 80 lb. 1. Un Pavillon ou tente pour loger Vingt hommes. 1. une forge de Mareschal avec les Appartenances. Toutes sortes de provisions pour la Cuisine. Tous Outils pour un Charpentier. Tous outils de fer propres pour un moulin vent. Un Moulin bras pour moudre du bled, etc. Une cloche de fonte. (Sur le dos est crit.) Copie de la deposition du Sr. de Champlain des armes & utensiles laisses au fort de Kebecq. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 49.) XXVIII. An answere made by the Adventurers to Canada unto a letre written by the right hon[ble] Sr Isaack Wake Knight Lord Ambassador for his Majestie of England, now resideing in Fraunce beareing date the 9th of Aprill 1632. To the first Article mentioned in his Lordshipps letre wherein he writes that the instructions he received from us were soe weake and came soe farr short for what was necessary for our defence that had he not gathered light from Monsieur de Caen his owne speeches, he should not have brought our busynes to soe good a passe. Wee answeare that those depositions and instructions which wee sent and delivered here to Mr. Burlamachi and which he had 28/1440 under the seale of the Admiralty by the Lordes of his Majesties privy Counsell their comaund, were soe authentique and sufficient, that if this cause had byn tryed here in England where witnesses would have byn allowed, which wee earnestly desired, We doubt not but to have recovered charges of de Caen rather then any money should have byn paid unto him. But the French Ambassador and Monsr. de Caen would never permitt any legall proceeding neither in the Admiralty nor in any other Court of justice here in England. Secondly, Whereas his Lordshipp writes that De Caen his pretentions were for 266000 livers, We marvaile not at his unreasonable demaund, knowing the French at well as we doe, whereof some of us have had woefull experience in the busynes with Morteau and Launay and others. But Monsr. de Caen att his being here claymed in all only 4266 beavors. And Monsr. Champlaine Governor of the Fort when, their goods were taken deposeth there were but 2500 or 3000 beavors belonging to the French att the most. Whereof at the rendring of the Fort the French that were then there, were by composition permitted and did carry away such as they pretended were their owne, and they had each of them a Coat conteyning 7 or 8 beavors a peice besides what they conveyed away secretly. And some were stollen by them as appeares by the depositions of Oliver le Tardiff one of their servauntes. Besides wee bought divers beavors of the said Frenchmen att the returne here of our shipps for which wee paid them above 400 . as by their acquittances appeareth which beavors they brought then in our shipps from thence. All which being deducted it will plainly appeare there could not come to our hands above 1713 beavors according to the depositions of our Captaynes and factors who kept a just and exact accompt of the same, which beavors were delivered unto us by the French there, upon composition and condition that wee should feed them and bring them home they being almost starved and must have perished without our releife they having fedd upon nothing but rootes for the space of Three monthes before, as appeares by the deposition of Monsr. Champlaine, Mo. Blundell, Mo. Bowley and others. And the victualls we gave them would have bought there above 4000 beavors, as appeares likewise by the depositions of Capteyn Kirke and others. The rest of the Beavors (which with the said 1713 received from the French are still in sequestration) Wee bought of the salvagcs with our owne goodes the French themselves confessing in their depositions that wee traded for 4000 Beavors. Thirdly, whereas his Lordshipp writes for the restitution of the shipp Hellen and the goods taken in her which were but of a small valewe, We answeare that the said shipp came out of Fraunce the 20th of May 1629 and the peace was proclaimed ten daies before to take effect from the 14th of Aprill before that, which peace they knew and heard of before their coming out of Fraunce as appeareth by the deposition of Jaques Raymond [842] Sieur de Espines Leiutennt to Mo. de Caen. Nevertheless at their comyng into the river of Canada they concealed the said peace and first assaulted and shott att our shallopps and after att our shipps to have surprized them and killed some of our men and wounded many others, which appeareth likewise by 29/1441 the deposition of the said Jaques Raymond and the deposition of our men. Now we conceive that by our lawe and the lawe of nations those men that shall assault us knowing of the peace concluded betweene both Kingdomes ought to suffer as Pyratts and the shipp and goods soe taken are lawfull prize and therefore noe restitution ought to be made but contrarily the French ought to give us satisfaction for our damages in the fight susteyned and also for loss of our mens lives. Howsoever wee wilbe contented to deliver such goods in Canada as were taken in the said shipp Hellen (if it be soe agreed and by his Majesty comaunded). [Note 842: Jacques Kognard (Couillard), sieur de l'Espin.] Fowerthly, whereas de Caen demaundeth satisfaction for Beavors owing to him by the Salvages we answeare that wee never received any of them for him, and therefore he may now goe and receive them himselfe. And for the Knyves which he pretendes to be worth 600 Beavors they remayne still in the Fort to be delivered unto him if it be soe concluded. Fifthly, concerning the number of Beavors which his Lordmipp saith is playne by the French depositions to be 4200 skynnes, although Mo. Champlaine their Governor whoe should know best deposeth but 2500 or 3000 beavors. We answeare that it is more playne by the depositions of the English that there were but 1713 beavors which came to our hands and they were delivered unto us upon composition by the French. That we should give them food whereby to preserve their lives from perishing and bring them home, which we conceive wee ought to enjoy having paid soe well for them in regard our provisions they had would have bought above 4000 beavors as is before expressed. And if there were any more the French carryed them away with them as they had permission to do. As appeareth by the contract made with Monsr. Champlayne and Monsr. Pountgrave att the rendringe of the Forte. Sixthly, concernyng the weight of the Beavors, Wee marvell a Calculation of 6625 . should be concluded on, seing the whole number of 4000 Beavors are still remayneing under their Lordshipps Comaund and may be weighed justly, Soe that they to whome they shalbe adjudged shall have noe losse by them. And for the price of 25 s. sterling per lb. If Mo. de Caen would have paid us the money for them upon our security to have repaid it to them to whome it should be adjudged he might have had them willingly. But whatsoever he pretended Monsr. de Caen had noe purpose to take them at that rate. For when he had a good part of them att the Lord Mayors house and might have had them from thence upon paying for them he nor his assignee Monsr. de Espines would not bring in money for them, though he was often urged thereunto, but suffered them there to remayne as they doe to this day. And whereas it appeares that it is concluded that de Caen shall have 82700 livers for such Beavors as were taken from him, Wee conceive that of right he ought to have nothing att all, but rather that he should give his Majestie satisfaction for the lives of his subjects which they tooke away contrary to the peace concluded. Whereof they were not ignorant but concealed the same as is before proved and confessed by them. And for the Beavors we had from the French, they were delivered unto us by contract to feed them and bring them home as is before expressed, and as appeareth by the contract made with them which cost us twice soe much as the Beavors were worth. Also wee conceive that the Charges wee have byn att in building 30/1442 and keeping the Fort nowe Three years should have byn considered in some measure. And if the French must be paid according to the price of beavor in England, Wee thinke it had byn very reasonable that they should have paid the Charges of bringing them home, seeing that which is bought in Canada for 2s. is worth here above xx s. And that voyage cost us above 20000 . which charge wee were att upon his Majesties Comaund and upon promise to enjoy both the goods wee should take the Fort and the Countrey. But now by this conclusion it should seeme wee have made a voyage for De Caen whoe (as he makes his reckoning) will have paid him here for every Beavor marchauntable (which he calculates att a pound and halfe in weight and att 25 s. sterling per lb.) which is 37 s. 6 d. sterling for every beavor, which cost not him above 3 s. sterling in Canada and wee have paid all the Charge of fetching and bringing them home hither which cometh to much more then all the beavers are worth. And if de Cane had sett forth shipps himselfe he must have byn att the like charge which would have cost hime more then his Beavors were worth. And therefore we conceive there is no reason he should have the value of the Beavors as they are worth here, seeing we have bought them there and paid all the charges of bringing them hither. By which agreement de Caen would make above 12 for one profitt and wee should loose all both principall which was our provisions they had for them and also the charge of bringing them hither. And it appeares that for such goodes as wee shall have remayneing in Canada and deliver de Caen wee are to have but 30 per Cent more then they cost us, which seemeth as strange on thother side; beinge that the charges of carryng the goodes thither and other expences will come to above Three tymes more then they cost besides the extraordinary yerely charge of keeping the Fort of Kebeck which must be raised upon the profitt of the goodes. Further whereas his Lordshipp hath ordered de Caen to pay 2400 lyvers for the bringing home of 60 men custome and all other charges, wee conceive it to bee a very poore allowance seeing his Majesties custome amounteth to above 1000 lyvers and the very freight of our shipps coste above 4000 . sterling besides Maryners wages and victualles. And also whereas his Lordshipp hath further agreed That de Caen shall pay the freight and all Charges of a shipp of 250 tonnes to fetch home our men and goodes and also to pay 30 per Cent for such goodes as wee shall have remayneing in the countrey, Wee marvell de Caen doth not send one & give order and security for the performance thereof, that soe wee [may send away a][843] shipp in good tyme, that the delivery of the Fort may be performed according to his Majesties Comaund. But wee hold it very unreasonable wee should have soe litle allowance 30 per cent for the reasons above expressed. [Note 843: Effac dans le manuscrit.] And lastly wee conceive the carryage of the busynes hath byn very unequall. For seeing our English Marchants have byn forced to goe into Fraunce to plead for such goodes as have byn taken from them by the French. Why should not the French come as well into England to plead for such goodes as have byn taken from them by the English. For all the world knoweth there is as good 31/1443 justice to be had in England as in France. For in the passage of the busynes for Canada, it is playne that the depositions of the French are fully approved and the English wholly rejected. Soe also in the proceeding about the shipp called the Benediction taken by the French; It appeareth by the English depositions that the goodes which the French tooke from the English amounted to 14000 . sterling and upwards. Yet their witnesses are not received nor allowed. But what the French have deposed is come to their handes (being little more than halfe of the said somme) is yeilded unto and restitution to be made for noe more. Soe that according to that rule it had byn but reason the English should have made restitution for noe more then what they proved came to their handes of the Frenchmens goodes. But in the whole course of their proceedinges it appeares the French are to receive and pay accordinge to their owne proofes and the depositions of the English are neither regarded nor their proofes on either side admitted or accompted of. DAVID KIRKE for my mother Elizabeth Kirke. ROBERT CHARLTON. WILLIAM BARKELEY. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 53.) XXIX, n. 1. May it please your Lordshipps. As I was comaunded by your Lordshipps order of the Five and twentieth of July last I have heard Captaine Man and Mr. Tomson traders about Canada, and not taking upon mee to examin whether the Traders offended against the priviledge granted by his Majestie or not, or whither they comitted any Contempt for that I conceived I was but to enforme myselfe what damages the Adventurers have susteyned and what profitt the other parties have made wherein I find that Captaine Kirke conceiveth himselfe damnified principally by the traders trucking for Bevers of which Captaine Man retorned 700 . worth of Bever and some Elkes skynnes and Mr. Tomson retorned about 1200 . worth of Bever, all which Captaine Kirke would have had allowed unto him besides amends for damages that may happen in the trade hereafter, but upon consideration of the Charge and expence the traders weare at in setting forth their shipps and it was but casuall whether those Bevers should ever have come to the handes of Captaine Kirke in case the Traders had not bought them, of the natives and although by their trading and giveing more to the natives for Bevers then was used there hath growen damage to the future trade, yett I find noe certainty that this shall fall uppon Captaine Kirke, and for that I cannot find that Mr. Tomsons voyage was profitable and the gaine of Captaine Mans voyage was not much, I proposed that for a finall end of those Controversies betweene them Captaine Man should pay 200 . and that M. Tomson should pay 400 markes without expecting any of their assentes. All which I humbly leave to your honors judgement. WM. NOYE. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 66.) 32/1444 XXIX, n. 2. Quinto die Septembris Anno 1632. Annoque Octavo R. Caroli Anglie. John Peacocke Sollicitor to the Adventurers of Canada make oath, That according to a Report of his Majesties Attorney Generall, he this deponent repaired to the house of Morrice Thomson merchant the third of this present moneth of September and then and there demaunded of the said Morrice Thomson the somme of Fowre hundred markes to and for the use of the said Adventurers of Canada. The Answer of the said Tomson to this depont was, he owed the Adventurers nothing nor nothing would pay. Jo. PEACOCK. Jur: quinto die Septembris 1632. Ro. Riche. (Sur le dos est crit.) 5 Sept. 1632 Mr. Atturney generalls Report in a difference betweene Captain Kirke on the one part and Mr. Tomson and Capt. Man on the other about trading to Canada. XXIX, n. 3. To the right hono[ble] the Lords and others of his Majesties most hono[ble] privy Counsell. The humble petition of the Adventurers to Canada. Humbly shewing. That according to your Lopps. order of the 25th of July last to Mr. Attorney Generall he made his reporte and therein awarded Morrice Thomson to paie to your pet[rs] Fower hundred markes which hath beene demaunded as appeares by affidavit hereunto annexed, which he refuseth to pay and Captaine Eustace Man, Two hundred Poundes, who absents himselfe although they both submitted themselves to this hono[ble] Board as it appeares by the said Order. The Petitioners humblie desires your Lopps. to take this their Contempt and their former into your Lopps. consideration, as also the great charge your petitioner have bin att in the taking of the Fort of Quebeck and keeping it ever since, and the now delivering it to the French allmost to the Ruyne of their estate. All which wee have done at his Majesties and your Lopps. Comaundes and humblie leave to your grave judgments. And (according to our bounden duties) shall ever praie, etc. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 66.) XXX. The 17th June 1633. The Canada Adventurers demandes from Monsr. Guill[me] de Cane of Diepe are as followeth. 33/1445 1. For the Charge of a Shipp of 250 tunnes for a voyage of 7 monthes victualled and manned with 70 men for fetching home 100 soldiers from the Forte of Kebecke in the river of Cannada being allowed by the Trinity House. 2550 00 s. 00 d. 2. For sundry goods delivered at Thadusacke the 28th June 1632 by William Holmes unto Mr. Delarraldow [de la Ralde] amounting to in all as per particulers. 0617 02 s. 06 d. 3. For 585 Beavers Marchants put aboard a French Pinace called the Lyon wherof Mr. de Rosse was Captaine being put abord by the order of Mr. de Cane and Monsr. La Rada the said skins doe weigh English waight 1000 lb. W[t] which at 25 s. per lb. is: 1250 00 s. 00 d. Summa 4417 02 s. 06 d. (Sur le dos est crit.) 1634. Octob. 12. Demands of the Canada merchants. (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 75.) XXXI. Contrat de mariage de Samuel de Champlain. (Registre des Insinuations au Greffe du Chatelet.) Lundy, 270. jour de decembre 1610. Par devant Nicolas Chocquillot & Loys Arragon, notaires & Garde-nottes du Roy nostre Sire en son Chastelet de Paris soubssignez, furent presents en leurs personnes M. Nicolas Boull, secretaire de la chambre du Roy, demeurant Paris, rue & paroisse Sainct Germain l'Auxerrois, & Marguerite Alix sa femme, de luy auctorise en cette partye au nom & comme stipulant & eulx faisant fort pour Hleyne Boull leur fille ce presente d'une part. Et noble homme Samuel de Champlain, sieur dudict lieu, capitaine ordinaire de la Marine, demeurant la ville de Brouage, pays de Sainctonge, fils de feu Anthoine de Champlain, vivant capitaine de la Marine, & de Dame Marguerite LeRoy, ses pere & mere, ledit sieur de Champlain estant de present en ceste ville de Paris, loge rue Tirechappe, de la paroisse Sainct Germain d'Auxerrois, pour luy & en son nom d'autre part. Lesquelles partyes, & de bon gr, ont recogneu & confess en la presence par l'advis & consentement de Messire Pierre du Gas, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy & son Lieutenant General en la Nouvelle France, Gouverneur de Pons en Sainctonge pour le service de sa Majest, amy; Honorable Homme Lucas Legendre, marchand bourgeoys de la ville de Rouen, aussi amy; Honorable Homme Hercules Rouer, bourgeois de Paris; Marcel Chesnu, marchand bourgeois de Paris; M. Jehan Roernan, secretaire dudict Sieur de Mons, amy dudit futur espoux, & Honorable Homme Franois Le Saige, apothicaire de l'ecurie du 34/1446 Roy, alli & amy; Jehan Ravenel, sieur de la Merrois; Pierre Nol, sieur de Cosign, amy; Me Anthoine de Murad, conseiller & aumosnier du Roy, amy; Anthoine Marye, Me Barbier, chirurgien, alli & amy; Geneviefve Le Saige, femme de Me Simon Alix, oncle du cost maternel de laditte Hleyne Boull; avoir faict, seignent & font entre eulx de bonne foy ledict traitt, accords, dons, douaires, promesses cy mentionnez qui ensuivent pour raison du mariage futur desdits Samuel de Champlain & Hleyne Boull, qui ont promis & promettent prendre l'un & l'autre par nom & loy de mariage dedans le plus bref temps que faire se pourra & sera advis entre eulx, leurs parents & amis, si Dieu & nostre mre Eglise s'y accordent, aux biens & droits eulx appartenants qu'ils promettent porter l'un avec l'autre. Et pour estre unis & conjoincts entre eulx selon les us & coustumes de Paris; lequel mariage neantmoins, en consideration du bas aage de la ditte Hleyne Boull, reste accord qu'il ne se sera & effectuera qu'aprs deux ans d'huy finis & accomplis, sinon & plus tost si il est trouv bon & advis entre leurs parents & amis passer outre la confection dudict mariage, en faveur duquel promettent & s'obligent solidairement ledict Boull & sa femme de bailler & payer auxdicts futurs mariez par advancement d'hoyrie venant par ladicte Boull aux successions futures de ses pere & mere la somme de six mille livres tournois en deniers comptans dans le jour prcdant leurs espousailles, & par tant ledist sieur futur espoux a dou & doue laditte future espouze de la somme de dix-huict cents livres tournois en douaire prefix pour une fois pay icelle douaire avoir & prendre par elle tost que douaire aura lieu sur tous & chacun les biens meubles & immeubles, presents & advenir dudict futur espoux, qu'il en a pour ce du tout us & coustume de Paris. A est accord que le survivant desdicts futurs mariez aura & prendra par prciput & avant que faire aucun partage des biens de leur communaut & hors part la somme de six cents livres savoir ledict sieur futur espoux pour ses habits, couvert & chevaulx, & laditte future espouze pour ses habits, bagues & joyaulx, selon la prize qui en sera faicte par l'inventaire, & sans ce ne faire sur icelle ou ladiste somme en deniers comptans audict choix & option dudict survivant, pourveu que lors de la dissolution dudict futur mariage il n'y ait enfant ou enfans vivant nez & procrez d'iceluy. Et recognoissent lesdicts futurs espoux, & ayant esgard la grande jeunesse de ladicte Hleyne Boull, & pour l'affection & amiti qu'ils luy portent, veult & entend ledict futur espoux aprs la consommation dudit mariage advancer & luy donner moyen de vivre & de s'entretenir aprs son deceds, & advenant qu'il fust prevenu de mort en ses voyages sur la mer & s lieux o il est employ pour le service du Roy, en ceste consideration & advenant, comme dict est, son deceds, veult & entend ledit futur espoux que laditte future espouze jouisse sa vye durant de tout & chacun les biens meubles & immeubles presents & advenir quelque part qu'ils soyent situez & assis, & qui pourront appartenir audict futur espoux soit par acquisition, successions, domaines ou aultrement, pourveu qu'il n'y ait enfant ou enfans vivans lors nez & procrez dudict futur mariage. Pour faire insinuer lequel dit contract au Greffe du Chastelet de Paris & part ou d'ailleurs o il appartiendra, ont lesdicts espoux faict & constitu & par ces presentes font & constituent leur procureur gnral & special le porteur des presentes... Faict & pass Paris en laditte rue & paroisse Sainct Germain, Enseigne du miroir, aprs midy, l'an mil six 35/1447 cents dix, le lundy vingtseptiesme jour de dcembre. Et ont lesdicts futurs espoux & aultres susnommez sign la minute des prsentes, demeure vers Arragon l'un de nous soubssignez. (Sign) CHOCQUILLOT & ARRAGON. [844] [Note 844: Le successeur d'Arragon demeure Boulevard Saint-Martin, celui de Chocquillot rue de Provence, No. 56. (Note de M. Lafontaine.)] Et plus bas est escript ce qui ensuyt: Ledict Sieur de Champlain, sieur dudict lieu comme dessus nomm, confesse avoir eu & receu desdicts Nicolas Bouller & Marguerite Alix sa femme aussy cy dessus nommez ledict Boull ce present la somme de quatre mille cinq cents livres sur & en moings de la somme de six mille livres tournois, audist Sieur de Champlain promis en faveur du mariage de luy & d'Hleyne Boull... Faict & pas Paris en l'estude des notaires soubssignez aprs midy l'an 1610, le mercredy vingtseptiesme [845] jour de dcembre. Et ont sign la minute des presentes estant au bas de la minute. Ledict contract de mariage sign de Chocquillot & Arragon. [Note 845: Le mercredi tait le vingt-neuvime.] XXXII. Lettre de Champlain au Card. de Richelieu 1635. [846] [Note 846: L'original est Paris, aux Archives des Affaires trangres.] Monseigneur, L'honneur des commandements que j'ay receu de vostre Grandeur m'a depuis plus relev le courage vous rendre toutes sortes de services avecque autant de fidellit & d'affection que l'on sauroit souhaitter d'un fidelle serviteur. Je n'y espargneray ny mon sang, ny ma vye dans les occasions qui s'en pourroient rencontrer. Il y a asss de subject en ces lieux, sy vostre Grandeur desire y contribuer son authorit, laquelle considerera, s'il luy plaist, l'estat de ce pas qui est tel, que l'estendue est plus de quinze cents lieues de longitude, accompagn d'un des beaux fleuves du monde, sur les mesmes paralleles de nostre France, o nombres de rivieres longues de plus de quatre cents lieues s'y deschargent, qui embellissent ces contres habites de nombre infiny de peuples, les uns sedentaires ayans villes & villages, bien que formez de bois la faon des Moscovites, aultres qui sont errans, chasseurs & pescheurs, tous n'aspirant que avoir un nombre de Franois & Religieux pour estre instruicts nostre foy. La beaut de ces terres ne peut se trop priser ny louer, tant pour la bont des terres, diversit des bois comme nous avons en France, comme la chasse des animaux, gibier & des poissons en abondance d'une monstrueuse grandeur, tout vous y tend les bras, Monseigneur, & semble que Dieu vous ayt reserv & faist naistre par dessus tous vos devanciers pour y faire un progrs agrable Dieu plus que aucun n'a faict. Depuis trente ans que je frquente ces contres, qui m'a donn une parfaicte cognoissance tant par exprience & le rapport que m'ont faict les habitans de ces contres. Monseigneur, pardonnez s'il vous plaise mon zle, si je vous dy que, aprs que vostre renomme s'est estendue en Orient, que la fassiez achever de cognoistre en l'Occident, 36/1448 comme elle a trs prudemment commenc chasser l'Anglois de Qubec, lequel neantmoins, depuis les traictez de paix faict entre les couronnes, vient encore traicter & troubler en ce fleuve, disant qu'il leur a est enjoinct d'en sortir, mais non d'y rester, & pour ce ont cong de leur Roy pour trente ans. Mais quand vostre Eminence voudra, elle leur pourra encore faire ressentir ce que peult vostre authorit, qui se pourra encore estendre, s'il luy plaise, ce subject qui se presente en ces lieux, faire une paix gnrale parmy ces peuples, qui ont guerre avec une nation qui tiennent plus des quatre cents lieues en subjection, qui faict que les rivieres & les chemins ne sont libres. Que si ceste paix se faict, nous jouyrons de tout & facilement: ayans le dedans des terres, nous chasserons, & constraindrons nos ennemis tant anglois que flammands, se retirer sur les costes, en leur ostant le commerce avecque lesdicts Iroquois, ils seront constraincts d'abandonner le tout. Il ne fault que cent vingt hommes armez la lgre, pour esviter les flesches; ce que ayant, avec deux ou trois mille Sauvages de guerre nos alliez, dans un an on se rendra maistres absolus de tous ces peuples, en y apportant l'ordre requis, & cela augmentera le culte de la religion, & un trafic incroyable. Le pas est riche en mines de cuivres, fer, acier, potin, argent & aultres minraux, qui s'y peuvent rencontrer. Monseigneur, le coust de six vingts hommes est peu sa Majest, l'entreprinse honorable autant qu'il se peult imaginer. Le tout pour la gloire de Dieu, lequel je prye de tout mon coeur vous donner acroissement en la prosperit de vos jours, & moy d'estre tous les temps de ma vye, Monseigneur, Vostre trs humble, trs fidelle & trs obeissant serviteur CHAMPLAIN. A Qubec, en la Nouvelle France, ce 15e d'aoust 1635. 1/1449 TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LES OEUVRES de Champlain. N. B. Les chiffres renvoient aux numros d'ordre qui se trouvent au bas des pages. Ce signe... marque les renvois qui ont moins d'importance, mais qui peuvent tre utiles dans certaines recherches. ABENAQUIS, ou ABENAQUIOIS; sollicitent l'alliance des Franais contre les Iroquois, 1180--l'auteur envoie reconnatre leur pays, 1182-3--retour des envoys, et leur rapport, 1216. ABRIOU, fils de Marchim; lui succde, 274. ACADIE (cte d'), 115--comprend le pays des Almouchiquois, 122--mines de cette cte, 114, 121, 123--le cap de La Hve est joignant cette cte, 156--la grande rivire Saint-Laurent ctoie la cte d'Acadie, 183--... 561, 711, 728, 1067, 1159. ACHELACY, pour ACHELAYI, ou Achela, ancien, nom sauvage de la pointe de Sainte-Croix (aujourd'hui le Platon), 309. AORES, ou ESSORES, o les vaisseaux des Indes prennent hauteur, 51. AIGLE (cap l'), diffrent de celui qui porte aujourd'hui le mme nom, 293 note 4; 790, note 4. ALBERT (le capitaine), commandant du fort Charles, en Floride, 672--... 689. ALFONSE (Jean), pilote de Roberval, 151, 692. ALEXANDER (Sir), chevalier, 1221. ALGONQUINS, primitivement Algoumequins, 72, 73--danse algonquine, 72, 75, 76--... 103--loigns de la grande rivire de soixante lieues, 105--... 109-11--quelques-uns cultivent la terre, 317--se joignent aux Hurons (1609) pour faire la guerre aux iroquois, 323, 346, 801-26--expdition de 1610, 356, 358-77--descendent la traite (1611) au saut Saint-Louis et Tadoussac, 397-412--leur pays, 447 et suiv., 857 et suiv.--un parti d'Algonquins est cause de la rupture de la paix avec les Iroquois, 1127. ALGONQUINS (le des), ou le de Tessouat, aujourd'hui le des Allumettes, 455, 456, 466, 468, 880, 881. ALGONQUINS (lac des), aujourd'hui lac des Allumettes, 508. ALGONQUINS (rivire des), ancien nom de l'Outaouais, 105, 108, 110--description de cette rivire, 444-70, 508, 509, 858-82--les sauvages vont au Saguenay par cette rivire, 509--... 857. ALMOUCHIQUOIS. Voyez _Armouchiquois_. ALOUETTE (l'), petit vaisseau des Jsuites, 1080-1--La Ralde fait demander ce vaisseau (1626) Miscou, pour l'aider contre les traiteurs dsobissants, 1113. ALOUETTES (pointe aux), ou pointe Saint-Mathieu, 69--description qu'en fait l'auteur, 74--... 287, 787, 1010, 1015, 1095. ANADABIJOU, grand sagamo, 70--rception qu'il fait Pont-Grav et l'auteur, 70-1--recommande Pont-Grav le fils de Bechourat, 126-7--les Algonquins, l'occasion de sa mort, font un prsent son fils, 410--... 1024, 1026. ANASSOU, capitaine sauvage; M. de Monts fait alliance avec lui, 222. ANEDA, capitaine sauvage de la baie de Casco, 198. ANGLAIS; dtroit trouv par eux, 148--les Anglais de la Virginie surprennent l'tablissement de La Saussaye, et 2/1450 ravagent l'Acadie, 773 et suiv.--premire tentative pour s'emparer du Canada, 1155-61--prennent le vaisseau de Roquemont, 1164-7, 1192--nouvelle de leur retour, 1220--paraissent derrire la pointe Lvis (1629), 122l--force de leur flotte, 1239--s'emparent de Qubec, 1222-32--emmnent sur leurs vaisseaux les Franais de Qubec, 1276--leurs prtentions sur la priorit des dcouvertes en Amrique, 1306-13. ANGLAIS (port aux), aujourd'hui Louisbourg, 280, 763. ANNE (cap), visit par Champlain, et M. de Monts. Voyez Iles (cap aux). ANSELME (Hubert), commandant d'un vaisseau de la compagnie des Cent-Associs (1631) destin pour Tadoussac; relche Miscou, 1315. ANTICOSTI, grande le situe l'entre du fleuve Saint-Laurent, 67--description de cette le, 1087-8--... 1276. ANTONS (le sieur des), de Saint-Malo, apporte des vivres Sainte-Croix, 224--occup la pche Canceau, 238 va Port Royal, ibid--retourne Canceau, ibid. ANVILLE (duc d'), amiral de France, approuve le projet de socit form par l'auteur, 886. ARCADIE, pour ACCADIE, ou Acadie, 115. Voyez Acadie. ARGALL (Samuel), capitaine anglais, s'empare de l'tablissement de La Saussaye, l'le des Monts-Dserts, 773-6--se rsout montrer la commission de La Saussaye, qu'il avait drobe, 776--dvaste Sainte-Croix et Port-Royal, 777--retourne en Virginie, 778. ARMOUCHIQUOIS, ou Almouchiquois, sauvages la cte d'Acadie, 122--redouts des Souriquois, ibid--exploration de la cte des Armouchicois, 193-224, 731-60--... 270-1--Chouacoet fait partie de leur pays, 271--... 561--moeurs et coutumes, 737, 750-2, 756-8--leur manire de faire les canots, 743-4--chemin suivre pour aller du lac Champlain la cte des Armouchiquois, 818. ARMOUCHIDES, sagamo ou chef sauvage, 113. ARNANDEL (Joannis) capitaine de vaisseau, de Saint-Jean-de-Luz, faisant la pche Miscou (1631), 1318-19--son vaisseau saisi par Dumay et Gallois, 1319--son quipage le dlivre, et il se maintient par la force, 1320. ASISTAGUERONON, ou Atsistahronon, nation du Feu, ennemie des Cheveux-Relevs et de la nation Neutre, 546, 931. ASTICOU, nom algonquin du saut de la Chaudire, sur l'Outaouais, 449, 862. ATTIGOUANTAN, ou Attignaouantan, nation de l'Ours, l'une des principales tribus huronnes, 511--l'auteur arrive chez cette tribu, 514--... 551,628. ATTIGOUANTAN (lac des), aujourd'hui lac Huron. L'auteur lui donne le nom de mer douce, 513. Voyez Douce (mer). ATTIOUANDARONK. Voyez Neutre (nation). AUBRY (messire Nicolas), prtre, cart dans le bois dix-sept jours, 164-5. AUMONT (marchal d'); l'auteur sert sous lui, 5, 702. BACCHUS (le de), la cte des Almouchiquois, 199-200--... 202, 241, 736. BAHAMA, ou BAHAM, canal, 49, 50. BAILLIF (le), natif d'Amiens, aide de sous-commis, Tadoussac (1622), 1038--se donne aux Anglais, 1228--le capitaine Louis Kertk lui remet les clefs du magasin de Qubec, ibid--M. de Caen l'avait chass pour mauvaise conduite, 1229--s'empare, au magasin, de tout ce qui appartenait ce dernier, ibid--vole au commis Corneille cent livres en or et en argent, avec plusieurs effets, 1231--sa conduite scandaleuse lui attire le mpris mme des Anglais, ibid--maltraite les Franais de Qubec, 1305. BAILLIF (le P. Georges le), Qubec (1621); instruction qu'il avait de la part du vice-roi, 995-6--commission que lui donne l'auteur, 1001-2--dput Tadoussac auprs du sieur de Caen, 1008-9--revient rendre compte de sa mission, 1009-10--dtermine l'auteur y descendre, 1010---l'y accompagne, 1010-12--part avec Pont-Grav pour la France, porteur d'une requte des habitants du pays, 1018. BALEINES (port aux), dans l'le du Cap-Breton, 1285. BANAMA. Voyez Panama. BANC de Terre-Neuve, ou le Grand-Banc, 66, 127, 280, 349, 435-6, 666. 3/1451 BARR (Nicolas), remplace le capitaine Albert au fort Charles, en Floride, 673. BASQUES. Ils se fortifient l'le Saint-Jean (1623), et se saisissent du vaisseau de Guers, 1045. BASQUES (anse aux). Voyez _Chasaut-aux-Basques_. BATISCAN, capitaine sauvage, 356, 389, 1198. BATISCAN (rivire de), 91. BATTURIER (cap), douze ou treize lieues de Mallebarre, 247, 755. BAUDE (Moulin-), lieu ainsi nomm prs de Tadoussac, 986, 1092, 1106--les vaisseaux de Kertk mouills en cet endroit (1629), 1239, 1243, 1244, 1249. BAYONNE (le de), en Gallice, 7. BEAU CHAINE, l'un des facteurs et commis de la compagnie des marchands, 612. BEAULIEU (le sieur de), conseiller et aumnier ordinaire du roi; par son entremise, l'auteur s'adresse au comte de Soissons pour l'engager prendre le Canada sous sa protection, 432. BEAUMONT (le sieur), matre des requtes; conseille au marchal de Thmines de demander la charge de lieutenant pendant la dtention du prince de Cond, et l'obtient, 966. BEAU-PORT (le), aujourd'hui Gloucester, dans le Massachusets, 242-4, 752. BECHOURAT, chef montagnais, probablement le mme que Begourat; donne son fils Pont-Grav pour l'emmener en France, 126. BEDABEDEC, pointe basse l'ouest de l'entre de la rivire de Pnobscot, 180, 181, 185, 187, 194,726--montagnes de Bedabedec, 731. BEGOURAT, sagamo montagnais, 121, 126. BERGERONNES (les grandes et les petites), ou Bergeronnettes, 1092, 1106. BERMUDE (la), le dangereuse, 50. BESOUAT, pour Tesouat, Voyez Tessouat. BESSABEZ, chef sauvage de la rivire de Pnobscot, 179, 183--son entrevue avec l'auteur, 184, 185--... 265, 267, 725, 729, 730. BIARD (le P. Pierre), jsuite, missionnaire en Acadie, 766 et s.--pris par les Anglais Saint-Sauveur, 773--conduit en Virginie, et menac de la mort par le Mareschal, 776--8--sa gnrosit envers le capitaine Turnel, 778-9--conduit en Angleterre, et de l en France, 780. BIC (le), ou le Pic, 68--un vaisseau rochelois fait la traite dans les environs (1624), 1059--... 1063, 1092, 11055--Desdames y apprend la nouvelle de la prise de Qubec, 1247. BIENCOURT (Charles de), sieur de Saint-Just, fils de M. de Poitrincourt; va trouver son pre Port-Royal, 387--l'y remplace, 765--g d'environ dix-neuf ans (1610), 767--repasse en France, ibid--son association avec les pres Jsuites, 768--retourne Port-Royal (1611), 768-9--y demeure, 769, 770, 772--encore en Acadie en 1624, 1067. BISEAU (M. du), ambassadeur de France en Angleterre, 780--obtient la dlivrance du sieur de La Mothe, ibid. BLANC (cap), aujourd'hui cap Cod, 212, 244-5, 748, 753. BLANCHE (baie), ou baie du cap Blanc (cap Cod), 244, 752. BLAVET, vacu par les Espagnols, 6, 7, 701-2--... 16. BONAVENTURE (le de), prs de Perc, 113, 1181, 1187. BONNERME, chirurgien, Qubec; l'auteur le fait emmenotter, 301--remis en libert, ibid--sa mort, 318. BORGNE (le), chef algonquin, 1198. BOULL (Eustache), beau-frre de l'auteur, vient en Canada (1618), 599--rencontre sa soeur Tadoussac (1620), 986--monte Qubec, 989--l'auteur le met au fort (1621) avec Dumay et quelques autres, 1001--nomm lieutenant de Champlain (1625), 1079--dput (1627) par l'auteur aux Trois-Rivires, pour prvenir une rupture avec les Iroquois, 1120--revient Qubec, 1121--... 1182-3--l'auteur l'envoie (1629) vers le Golfe, avec une trentaine de compagnons, chercher passage pour la France, 1214--pris par les Anglais, 1240, 1244--fait l'auteur le rcit de son voyage, 1240-4--accompagne le gnral anglais Qubec, 1252. BOULAY (rivire du), dans l'Acadie, 160, 715. BOURDET (le capitaine), commandant au fort de la Caroline, 674. BOUTONNIRES (cap des), 1090. 4/1452 BOUTRON, petite ville de la Nouvelle-Espagne, 25. BOUVIER ou BOVIER, marchand, en traite au saut Saint-Louis (1611), demande aux Hurons d'emmener avec eux un de ses hommes, 406--l'auteur a quelques paroles avec lui ce sujet, 408--Iroquet se charge de cet homme, ibid. BOYER, de Rouen, chirurgien, panse la blessure de l'auteur (1610), 365--arrive Tadoussac (1613), 437. BOYER, peut-tre le mme que le prcdent; grand chicaneur, fait signifier l'auteur un arrt du parlement, 968-9---... 981--deux familles inutiles, venues de sa part, sont renvoyes en France par l'auteur, 1019. BREBEUF (le P. Jean de), jsuite, arrive en Canada, 1070--revient (1629) du pays des Hurons, 1218. BRCOURT (le sieur de), receveur de l'amiraut, 984. BRETON (cap), dans l'le Saint-Laurent, ou du Cap-Breton, 115--... 386--plusieurs vaisseaux y prissent (1613), 436--... 711. BRETON (le capitaine), bon marinier anglais, avait bien trait les Jsuites au retour du Canada, (1629), 1304--revient de Qubec, (1630), ibid. BRETONS (les), furent des premiers dcouvrir les terres neuves, 666. BRION (le de), dans le golfe Saint-Laurent, 1084. BRISSAC (marchal de), 5, 6, 441, 702, 856. BRUGES (David de), pilote, 769. BRL (cap), prs du cap Tourmente, 1102. BRL (tienne), de Champigny, truchement pour les Hurons, dput vers les Carantouanais, 523, note 1--demeure avec eux, 590--depuis huit ans parmi les sauvages, 621 (voir 368)--raconte l'auteur ses aventures au pays des Carantouanais, 622-9--retourne avec les Hurons, 629-- Qubec, en 1623; va au-devant des sauvages pour les faire hter, 1043--rencontre les Hurons au saut de la Chaudire, 1045--sa mauvaise conduite, 1065--se donne aux Anglais, 1228, 1249--reproches que lui adresse l'auteur, 1249--monte au pays des Hurons, 1251. BRL (l'let), prs de Tadoussac, 1095. BUREL (le frre Gilbert), jsuite, arrive Qubec, 1070. BURLAMAQUI, ambassadeur du roi d'Angleterre en France, donne des assurances que le Canada sera remis aux Franais, 1326. CABAHIS, chef sauvage, 183--son entrevue avec l'auteur, 184, 186--renseignements qu'il lui donne sur la rivire de Pnobscot, 186--... 729-30. CABOT (Jean); commission qu'il reoit du roi d'Angleterre, 150. CABOT (Sbastien), fils de Jean; au service de l'Angleterre, 150, 1312. CADIX. Plan de cette ville en 1598, par Champlain, 7. CAEN (meric de), neveu du sieur Guillaume; celui-ci le laisse Qubec (1624) pour principal commis, 1067--commande en l'absence de Champlain, ibid--vice-amiral de la flotte (1626), 1080--arriv Perc, 1081--prend le commandement du vaisseau de La Ralde, avec la condition que les Huguenots n'y chanteront pas les psaumes, 1104-5--dpche de Tadoussac une chaloupe Qubec, 1105--La Ralde lui crit de Miscou de lui envoyer le petit vaisseau des Jsuites, Y Alouette, 1113--part de Qubec, ibid--son arrive (1627), 1121--monte aux Trois-Rivires pour se rendre la traite, ibid--s'efforce d'empcher la rupture de la paix, 1122--... 1125--redescend Qubec, et de l Tadoussac, 1128--occup la pche de la baleine, 1130--appel cousin de M. de Caen (Guillaume), 1235, 1240--rencontre Thomas Kertk vis--vis la Malbaie, 1235--pris par les Anglais, 1236-9--dtails sur ce qui lui tait arriv antrieurement, 1240-7--retourne en Canada (1631), sur le vaisseau de Guillaume de Caen, 1323--les Anglais ne lui permettent pas de traiter, 1324-5. CAEN (Guillaume de); lettre qu'il adresse l'auteur (1621), 993, 995--ce que mande son sujet le sieur Dolu, 995--pouvoirs lui donns par le vice-roi, 996,999--nouvelles lettres qu'il adresse l'auteur, 1007--surprend une lettre, avec copie d'un arrt en faveur de l'ancienne compagnie, adresse Pont-Grav, laquelle annonait que cet arrt lui avait t signifi 5/1453 Dieppe, ibid--teneur de cet arrt, 1007-8--l'auteur lui dpute le P. le Baillif et Guers, 1008--saisit le vaisseau de Pont-Grav, Tadoussac, 1009-13--traite avec l'auteur de ce qu'il y a faire pour l'habitation, 1013-17--part de Tadoussac, 1017--l'auteur envoie au-devant de lui son retour (1622), 1034--passe deux jours Qubec, et remonte aux Trois-Rivires, 1035--revient Qubec et descend Tadoussac, 1037--arrive de France (1623); sa rception Qubec, 1044--monte la traite, ibid--va visiter le cap Tourmente avec l'auteur, 1051--cause de son retard en 1624, 1060-1--nouvelle de son arrive, 1063--arrive Qubec, 1064--monte aux Trois-Rivires, 1065--en revient et va de nouveau visiter le cap Tourmente, ibid--dit l'auteur que M. de Montmorency le lui a concd avec l'le d'Orlans et quelques autres les, 1065-6--revient Qubec, 1066--laisse meric de Caen Qubec (1624) pour principal commis, 1067--arrte Gasp, 1068--amne (1625) les Jsuites Qubec, 1076--ses difficults avec les anciens associs, 1077-9--laisse Pont-Grav libre de repasser en France, ou de rester Qubec (1626), 1113--prie Pont-Grav (1627) de retourner hiverner Qubec, et l'y dcide, 1125--a quelques dmls avec le P. Noirot, 1129--refuse d'employer ses hommes au fort, 1132--dpos par la nouvelle socit, 1164--... 1165-6--avait envoy des meules de moulin, qui restrent Tadoussac, par la ngligence des commis, 1171-2--... 1210-1--envoie quelques secours Qubec, en attendant ceux de M. de Rasilly, 1240--l'auteur le rencontre qui s'en allait en Angleterre, pour y faire valoir ses droits, 1281--son vaisseau part pour le Canada avec un cong du cardinal de Richelieu pour cette anne seulement (1631), sous le commandement de son neveu meric, 1323. CAHIAGU, appel plus tard Saint-Jean-Baptiste, village huron, o sjourna l'auteur, 517, 518, 520, 522, 544, 907, 909, 929. CAIOU, rivire du Mexique, 28. CAMPCHE (cte de), o il y a quantit de sel, 46. CANADA. Description gnrale de ce pays, 67-124, 557-61, 1082-1103. CANADA (grande baie de), 67. CANADA (grande rivire de), ancien nom du Saint-Laurent, 68, 89,94, 95, 124. CANADA (terre de, ou province de), au temps de Cartier, 306-8. CANADIENS, ou CANADOIS, nom sous lequel on a dsign d'abord les sauvages du bas du fleuve, 184, 743. CANANE, pilote; parti de Gasp pour Bordeaux, est pris par les Turcs, 1068-9. CANARIES (les les), 9. CANCEAU, port d'Acadie, rendez-vous des vaisseaux de M. de Monts, 155--Pont-Grave y saisit quelques vaisseaux basques, 157--... 234, 236, 273, 275, 278, 280, 384 762,--le petit passage, 1087. CAP-BRETON (le du), appele encore Saint-Laurent, 115, 155, 170, 279, 1084--description de cette le, 279-80, 763--... 561. CAQUEMISTIC, sauvage montagnais; le P. Charles Lalemant baptise un de ses enfants, 1115--l'enfant est enterr au cimetire de Qubec, ibid. CARANTOUAN, village situ quelques journes au sud des Tsonnontouans, 520 note 1, 590, 622-5. CARANTOUANAIS, habitants de Carantouan, probablement les mmes que les Andastes, 520 note 1--expdition combine avec les Hurons contre les Tsonnontouans, 520, 523, 622-4. CARHAGOUHA, village huron. L'auteur y trouve rendu le P. le Caron, 516-7, 906-7--premire messe dite en ce village, 517--l'auteur y retourne voir le P. le Caron, 545. CARMARON, nom, probablement dfigur, d'un village huron; l'auteur y est bien reu, 515. CAROLINE (la), fort lev en Floride par Laudonnire, 674--... 677, 684. CARON (le P. Joseph le), rcollet, choisi pour les missions du Canada, 495--arrive Tadoussac, 497--monte au saut Saint-Louis sans s'arrter Qubec, 498--revient Qubec chercher des ornements d'glise, ibid--son zle pour le salut des sauvages, 501, 502--l'auteur le rencontre qui remontait, 504--part du saut Saint-Louis pour hiverner avec les Hurons, 506-7--fixe sa 6/1454 demeure au village de Carhagouha, 517--y clbre la premire messe, ibid--l'auteur vient le revoir aprs l'expdition contre les Iroquois, 545... 592--retourne en France, 593--... 614-- Qubec (1618),615--passe trois mois avec les sauvages (1623), 1040-1--retourne au pays des Hurons (1623) avec le P. Viel et le F. Sagard, 1050--... 1063--revient de France (1626), 1080, 1108--baptise un jeune sauvage nomm Louis, 1121, 1183--et un autre sauvage nomm Martin, 1142-3--gardien en 1629, 1184--... 1198. CARTHAGNE, ville de la Nouvelle-Grenade, 13--l'auteur y demeure un mois et demi, et en fait le plan, 47. CARTIER (Jacques), de Saint-Malo; on avait cru, pendant quelque temps, qu'il avait hivern la rivire qui porte son nom, 91--... 150--l'auteur prouve que Cartier hiverna prs de Qubec, dans la rivire Saint-Charles, 304-9--... 322, 415-l6--rsum de ses voyages par l'auteur, 668-71, 1310. CATHERINE (la), ou Sainte-Catherine, vaisseau de 250 tonneaux, sur lequel revint l'auteur en 1626, 1080-1--part de Tadoussac (1627), 1130. CAUMONT (Jean), dit le Mons, probablement celui qui plus tard est connu sous le nom de Gaumont; commis au magasin (1620-21), 99--part pour Tadoussac (1621), rencontre le capitaine Dumay, et retourne avec lui, 992--... 996. CAYMAN (les les), 22. CHABOT (Philippe), amiral de France, 668. CHABOT. Voyez Cabot. CHAFAUT-AUX-BASQUES, 1096-7--Emery de Caen y mouille en 1629, 1245. CHALEURS (baie des), 114, 116, 1085-6. CHAMBLY (rapides de). Voyez Iroquois (saut des). CHAMBREAU, matre d'un vaisseau de Bordeaux, au Cap-Breton en 1629, 1285. CHAMPDOR (Pierre-Angibaut, dit), l'un des pilotes de M. de Monts, dans son voyage la cte des Almouchiquois, 221--... 230, 231--opinitre et peu entendu au fait de la marine, 232, 239--Pont-Grav fait informer contre lui, 232-3--le fait dsemmenotter pour travailler une barque, 233--dsemmenott une seconde fois pour remdier un accident, 235--Pont-Grav lui fait grce, la prire de l'auteur et d'autres, 235--reste Port-Royal, 238--... 278. CHAMPLAIN (Samuel de). Employ dans l'arme, en Bretagne, 5--passe en Espagne, 5-7--part pour les Indes-Occidentales, 9--se rend Mexico, 25--retourne en Espagne au bout de deux ans et deux mois, 49-52--son premier voyage au Canada, 65, 701-2--entre dans le Saguenay jusqu' douze ou quinze lieues, 84--son voyage au saut Saint-Louis, 86-112--et Gasp, 112-19--rapport que lui fait Prvert sur les mines d'Acadie et sur le gougou, 121-6--retourne en France, 127--rend compte de son voyage au roi, 153, 704--M. de Monts lui demande de l'accompagner la Nouvelle-France, 706--part du. Havre-de-Grce (1604), 155--charg par M. de Monts d'aller reconnatre les lieux, 157-62--explore avec lui la baie Franaise, 165 et suiv.--son logement Sainte-Croix, 176--fait l'exploration de la cte de Norembgue, 177-87, 724-31--de la cte des Almouchiquois, 193-224, 238-63, 731-59--son occupation Port-Royal, 226-7--va la rivire Saint-Jean, 227--part avec Pont-Grav pour la cte de la Floride, et fait naufrage, 229-32--demeure Port-Royal avec M. de Poitrincourt, 238--y fait un chemin de l'habitation la Truittire, 264--tablit l'ordre de Bon-Temps, 268--explore, avec M. de Poitrincourt, le fond de la baie Franaise, 271-3--son retour en France (1607), 274-81, 760-4--rend compte de ses voyages M. de Monts, 283--ce qu'il dit de ses premires cartes, 283, 759-60--charg par M. de Monts de faire une habitation sur le fleuve Saint-Laurent, 283-4--part de Honfleur (1608), et vient fonder l'habitation de Qubec, 286-96, 303-4, 783-4, 792-3--conspiration contre sa vie, 296-302--sa premire expdition contre les Iroquois (1609), 321-48, 801-26--laisse pour commandant Qubec Pierre Chavin, et retourne en France, 348--rapport de son voyage Henri IV et M. de Monts, 349-51--encourage M. de Monts ne pas abandonner l'habitation de Qubec, 785--voyage de 1610, 351-74,785, 826-35--sa seconde expdition contre les Iroquois (1610), 358-70, 826-35--fait 7/1455 rparer les palissades autour de l'habitation de Qubec, 371--va trouver Pont-Grav Tadoussac, et le dissuade d'hiverner, 321-2--repasse en France, 373-7--voyage de 1611, 379-413, 838-53--danger qu'il court dans les glaces, 379-87--travaux qu'il fait faire la Place-Royale (Montral), 392-3, 838-41--M. de Monts lui remet (1611-12) le soin de former une nouvelle socit, 413-4, 432, 885--ses deux cartes de 1612 et 1613, 4l 8-22--moyen qu'il donne pour prendre la ligne mridienne, 422--nomm lieutenant du comte de Soissons, 433, 886-91--lieutenant du prince de Cond, 434. 891-2--difficults que lui suscitent les marchands (1612-13), 435, 892-3--son voyage de 1613 sur l'Outaouais, 435-74, 854-84, 893--nouvelles difficults de la part des marchands (1613-14), 894-6--va Fontainebleau faire rapport de son voyage au roi et au prince de Cond, 894--forme une nouvelle compagnie entre les marchands de Rouen et de Saint-Malo, auxquels refusent de se joindre les Rochelois, 894-7--s'occupe (1614) de procurer des missionnaires au Canada, 490-7--part de France (1615) avec quatre rcollets, 496-7, 897--fait travailler l'habitation de Qubec, la construction d'une chapelle et au logement des Rcollets, 499--se dcide aller au pays des Hurons, et les accompagner dans une expdition contre les Iroquois, 502 et suiv., 898 et suiv.--il y est bless de deux coups de flche, 533,920--contraint d'hiverner avec les Hurons, 536, 922--visite, avec le P. le Caron, la nation du Petun, 545-6, 930--puis celle des Cheveux-Relevs, 546-8, 931-2--choisi pour arbitre dans un diffrend entre les Hurons et les Algonquins, 549-56, 933-40--redescend Qubec, et repasse en France, 590-6, 963-5--son voyage de 1617, 596-8, 968-9--revient Qubec (1618) avec son beau-frre, 599-601, 614-5--y fait construire un fourneau, 615-6--monte aux Trois-Rivires avec le sieur de La Mothe, 617-8--retourne en France, 630-1--motifs de ses voyages et de ses travaux, 972--se dispose (1619) conduire sa famille au Canada, 978-9--la compagnie des marchands veut lui retirer le commandement de Qubec, pour le donner Pont-Grav, 978-80--lettre du roi et arrt du conseil: en sa faveur, 980-2--nomm lieutenant de M. de Montmorency, 983--autre lettre du roi en sa faveur, 984--amne sa famille au Canada (1620), 985-9--travaux qu'il fait faire l'habitation de Qubec, 990-1--reoit (1621) des lettres du roi, de M. de Montmorency, de M. de Puisieux, des sieurs Dolu, Villemenon et de Caen, 993-5--accommode les difficults entre l'ancienne et la nouvelle compagnie, 996-1015--fait parachever le magasin de Qubec, 1015-6--diverses entrevues avec Mahigan-Atic, qu'il fait capitaine, 1022-8--favorise les ngociations de paix avec les Iroquois, 1029-33--bonne rception qu'il fait (1622) au sieur de Caen, 1034-5--lettre que le roi lui adresse, 1035--reconduit le sieur de Caen Tadoussac, 1037--monte la traite la rivire des Iroquois (1623), 1044-5--va visiter le cap Tourmente avec M. de Caen, 1051--fait construire le nouveau magasin (1623-24), 1052-5, 1057, 1059--fait faire un chemin plus facile pour monter au fort Saint-Louis, 1053--retourne en France avec sa famille (1624), 1066-9--relation de son voyage, 1069--nomm lieutenant du duc de Ventadour, 1071-6--revient au Canada (1626), 1079-80, 1103-8--fait une habitation au cap Tourmente, 1109-10--reconstruit et agrandit le fort Saint-Louis, 1110-11--La Ralde lui crit de Miscou, 1113--descend au cap Tourmente, 1114--s'oppose de tout son pouvoir la rupture de la paix avec les Iroquois (1627), 1118-20--monte aux Trois-Rivires pour la mme fin, 1122--en revient, 1125--dnuement ans lequel on le laisse, 1130-1--va au cap Tourmente, 1133--les sauvages lui font prsent de trois jeunes filles, 1138-42--prcautions qu'il prend l'approche des Anglais, 1155, 1157--rponse qu'il fait la sommation de Kertk, 1161--nouvelle commission du roi (1628), 1165-6--fait faire un moulin bras, 1170--puis un moulin eau, 1172--ses projets pour soutenir son monde pendant l'hiver, 1173-5--envoie (1629) une dputation aux Abenaquis, 1180-3--envoie Tadoussac, puis Gasp, 1183-6--difficult avec Pont-Grav au sujet des pouvoirs, 1210-12--envoie son beau-frre vers le golfe, avec une trentaine de compagnons, chercher passage pour la France, 1214--ses efforts pour remdier la disette, 1219-20--rponse qu'il fait la sommation des Kertk, 8/1456 1223--signe, avec Pont-Grav, la capitulation de Qubec, 1226--va trouver son bord le capitaine Louis Kertk, qui le traite bien, 1227-8--descend Tadoussac avec Thomas Kertk, 1232--bien reu du gnral Kertk, 1239--Boull lui fait le rcit de ses aventures, 1240-4--le gnral anglais lui refuse la permission d'emmener les petites filles que lui avaient donnes, les sauvages, 1252-64--il les confie Couillard, 1264--remet au gnral David Kertk le certificat des armes et munitions que lui avait donn le capitaine Louis, 1266-7--comment il passait le temps Tadoussac, 1275--son dpart sur les vaisseaux anglais, 1276--son arrive en Angleterre, 1277--ses dmarches pour faire restituer Qubec aux Franais, 1277-80, 1295--lettres que lui envoyait la nouvelle compagnie, 1281--relation, que lui fait de son voyage le capitaine Daniel, 1283-8--rsum qu'il fait lui-mme de ses voyages, 1306. CHAMPLAIN (lac); description que l'auteur en fait, 337, 339, 344, 816, 817-8, 823. CHAMPLAIN (rivire), dans le Massachusets, 256. CHAPOUIN (le P. Jacques Garnier de), provincial des Rcollets de la province de Saint-Denis, bien dispos pour les missions du Canada, 493. CHARIOQUOIS, nom que l'auteur donne aux Hurons (1611), 397--loigns du saut Saint-Louis de quelques cent cinquante lieues, 408. Voyez Hurons. CHARIT, l'une des filles sauvages donnes l'auteur, 1261--discours qu'elle tient Marsollet devant le gnral anglais, 1263. CHARLES (fort), construit en Floride par Ribaut, 672--le capitaine Albert y reste commandant, 672, 689. CHARTON (le frre Franois), jsuite, arrive Qubec, 1070. CHASTE, ou CHATES (le commandeur de), gouverneur de Dieppe; obtient une commission du roi pour fonder un tablissement en Canada, 700-1--engage l'auteur y faire un voyage avec Pont-Grav, pour examiner le pays et en faire son rapport, 701-3--sa mort, 703--M. de Monts le remplace, 704-5--... 1308. CHATAM (port de). Voyez fortune (port). CHTEAUNEUF (monsieur de); les commissaires nomms pour discuter l'affaire du Canada s'assemblent chez lui, 971--... 1277 note 4, 1280 note 2. CHATES, ou CHATTE (cap de), 1090-1. CHAUDIRE (saut de la), sur l'Outaouais, 448-9, 469, 862, 881-2--crmonie que faisaient les sauvages en y passant, 469, 881-2. CHAUVIN (le capitaine), de Honfleur, en Normandie, 152--son entreprise au Canada, 696-700, 705, 1311. CHAVIN (le capitaine Pierre), de Dieppe; commandant Qubec (1609-10) en l'absence de Champlain, 348, 356--monte la traite la rivire des Iroquois, 366--revient de Tadoussac Qubec, 371--Pont-Grav lui mande de redescendre, 372--demeure Tadoussac commandant au vaisseau, en l'absence de Pont-Grav, 373. CHEROUOUNY, sauvage, auteur du meurtre de deux franais, 601 et suiv., 1179--trahi par un algonquin de l'le dans une ambassade chez les Iroquois, 1177--ceux-ci le font mourir misrablement, 1178-9. CHEVALIER, jeune homme de Saint-Malo, apporte au sieur de Poitrincourt des lettres de M. de Monts, lui mandant de passer en France, 269--M. de Poitrincourt l'envoie la rivire Saint-Jean et Sainte-Croix, 271--soupons contre lui, ibid--... 273. CHEVEUX-RELEVS (nation des); leurs moeurs et coutumes, 512-3, 546-7, 903-4, 931-2--l'auteur se rend dans leur pays, 546, 931--ennemis des Atsistahronon, ou nation du Feu, 546, 931--ont pour allie la nation Neutre contre les Atsistahronon, 548, 932. CHIGNECTOU. Voyez Deux-Baies (cap des). CHILLE, rivire du Mexique, 28. CHISEDEC, lieu ainsi nomm par les sauvages, sur le Saint-Laurent, 1093. CHOMINA, ou CHOUMIN, le Raisin, bon sauvage; porte secours aux Franais dans la disette, 1172--un de ses fils, baptis par le P. le Caron, retourne la vie sauvage, 1183--son dvouement pour les Franais, 1194 et suiv. CHOUACOUET, ou SACO (rivire de); M. de Monts et l'auteur s'y 9/1457 arrtent, 201--en repartent, 203--... 205, 217--M. de Monts y rencontre Marchim, 222--M. de Poitrincourt et l'auteur y arrtent, 240-1--... 250--est au pays des Almouchiquois, 271--... 739, 751. CHOUONTOUARONON, ou Sountouaronon (Tsonnontouans), 522, 910. Voyez Etitoithomnan. CLAUDE (le sieur), natif de Beauvais, commandant au Grand-Cibou (1629-30), 1287--assassine Martel son lieutenant, 1316. COCHOUAN (Ren), natif de Brest, dtenu prisonnier au port aux Baleines, par les Anglais, et dlivr par le capitaine Daniel, 1286. COD (cap). Voyez Blanc (cap). COHOUEPECH, chef almouchiquois, 243. COLIGNY (Gaspard de Chtillon, sire de), amiral de France, 672--envoie en Floride deux expditions, 672-9. COLLIER (le sieur), marchand de Rouen, associ de M. de Monts, 350. COLOMB (Christophe), 676. COLOMBE (dom Francisque), chevalier de Malte, gnral espagnol, 9. COND (le prince de); l'auteur lui ddie son quatrime voyage (1613), 429--le roi lui remet la direction des affaires du Canada, 434, 490, 891-2---nomme l'auteur son lieutenant, 434--donne des passe-ports pour quatre vaisseaux, ibid--... 470, 496, 893-7--sa dtention (1616), 966--mis en libert, 982--... 1072. COQUILLES (port aux), dans l'le de Campo-Bello, 230. CORMORANS (le aux), une lieue du cap de Sable, la cte d'Acadie, 158--... 236, 712. CORNEILLE DE VENDREMUR, d'Anvers, demeure premier commis Qubec (1626-27), la place de Pont-Grav, 1113--remet au capitaine Louis Kertk, Pont-Grav tant au lit, les clefs du magasin, 1228. CORNEILLES (cap aux), 223, 261-2. CORNEILLES (le aux), 194. CORTEREAL (Gaspar), navigateur portugais, 150. CORTEREAL (Michel),--frre de Gaspar, 150. CORTEZ (Fernand), 676. COTON (le P.), jsuite; envoie, la demande du roi, des missionnaires au Canada, 766--... 781, 783, 785. COUDRES (le aux); description qu'en fait l'auteur, 87, 293-4--... 90, 110, 791, 1100. COUILLARD (Guillaume), gendre de Louis Hbert; au service de la compagnie ds 1613 ou environ, 1152-3--sa rpugnance aller Tadoussac (1628) pour accommoder une barque, 1153-4--sa famille demande conseil l'auteur, aprs la prise de Qubec, avant d'accepter les offres des Anglais, 1232-4--ce qu'il dit au gnral Kertk au sujet des filles donnes l'auteur, 1255-6--se charge de les garder comme ses propres enfants, 1264. COURANT (le passage), ou dtroit de Canceau, 279. CRAMOLET, l'un des pilotes de M. de Monts, dans son voyage la cte des Almouchiquois, 221. CREUSE (rivire), mentionne par l'auteur, 508 note 5. CUBA (le de), 22--sa description, 48-9. DANIEL (le capitaine), de Dieppe; destin pour venir Qubec en compagnie de M. de Rasilly, 1240-2--on apprend par Joubert qu'il tait parti pour Qubec, 1248--arrive du Cap-Breton (1629), o il avait pris un tablissement appartenant aux Anglais, 1281--remet l'auteur des lettres de la nouvelle compagnie, ibid--relation de son voyage, 1283-8--... 1282--retourne Sainte-Anne de Cap-Breton (1631), 1315 et suiv. DANIEL (le sieur), mdecin, envoy Londres pour demander la restitution du Canada et de l'Acadie, 1295. DARACHE, matre d'un vaisseau basque, venu en traite Tadoussac, 288--l'auteur fait l'accord entre lui et Pont-Grav, 289. DARONTAL, ou ATIRONTA, chef huron; donne l'hospitalit l'auteur, 537, 543, 923, 928--l'auteur lui fait visiter l'habitation, 591-3, 963-5. DAUNE (Jean), capitaine de vaisseau, 769. DAUPHIN (cap), sur le Saint-Laurent, probablement le mme que le cap au Saumon, 293, 790. DAVIS (Freton), dtroit dcouvert par John Davis, 151, 693, 1312. DAVIS (John), navigateur anglais, dcouvre un passage auquel il donne son nom, 151, 693, 1312. 10/1458 DESEADE (la), ou la DSIRADE, 9, 10. DES CHAMPS, de Honneur, chirurgien, Port-Royal, 228. DESCHESNES (le sieur), remonte Qubec et aux Trois-Rivires pour la traite (1618), 601--Pont-Grav vient l'y rejoindre, 615--... 617-- Tadoussac (1620), 986--sur le point de prendre un vaisseau rochelois proche du Bic, ibid--parti de Qubec pour la rivire des Iroquois, 987--arrive Tadoussac (1623), 1042--monte la traite, 1044-5--va Tadoussac chercher les vivres pour l'habitation, 1051-- l'Acadie en 1624, 1067--cinq hommes de son quipage tus par les sauvages, ibid. DESDAMES; a. Qubec.(1622); dpch Tadoussac pour en ramener une barque, 1037--sous-commis en 1623, 1041--arrive de France avec le P. Nicolas Viel et le F. Sagard, 1042-3--apporte Qubec (1628) des nouvelles du sieur de Roquemont, 1164, 1166-7--rapporte avoir vu des vaisseaux anglais, 1167--l'auteur l'envoie Gasp, 1185-6--son retour, 1206--descend Gasp avec Boull (1629), et consent y demeurer, 1214--prend le commandement de la barque, 1241--... 1244--inform de la prise de Qubec, s'en retourne vers Gasp, puis en France, avec Joubert, 1247-8. DESMARAIS, gendre de Pont-Grav, arrive Qubec (1609), 321--remplace l'auteur Qubec, ibid--accompagne l'auteur dans la premire expdition contre les Iroquois, 326, 330--l'auteur le prie de s'en retourner l'habitation, 331---- Honneur (1610), d'o il devait s'embarquer pour le Canada, 354--arrive Qubec (1610), 371--arrive de nouveau Qubec (1623), avec tienne Brl, 1043. DESPRAIRIES, jeune homme de Saint-Malo, plein de courage, va au secours de l'auteur (1610), 363-4, 830-1. DESTOUCHE, enseigne de Champlain, arrive en Canada (1626), 1079--repart (1627), 1130. DEUX-BAIES (cap des), aujourd'hui Chignectou, dans la baie de Fundy, 168, 718-9. DEUX-MONTAGNES (lac des), 390, 394, 507, 858. DIHOURSE (Michel), de Saint-Jean-de-Luz; ses vaisseaux sont pris et pills par un lord cossais au Cap-Breton, 1285. DOLBEAU (le P. Jean), rcollet, choisi (1615) pour les missions du Canada, 495--arrive Tadoussac, 497--demeure Qubec avec frre Pacifique, 499--dit la premire messe, 505--demeure Qubec (1616-17) avec frre Pacifique, 595--de retour en Canada (1618), 615. DOLU (le sieur), grand audiencier de France, intendant de la Nouvelle-France, 983--met tous ses soins rgler les difficults de la socit, ibid--lettre qu'il adresse l'auteur, 993-5--nouvelles lettres, 1007--... 1008, 1212. DOUBLET, pilote, venant de l'le Saint-Jean et Miscou, arrive la rivire des Iroquois, 1045. DOUCE (mer), appele d'abord par l'auteur lac des Attigouantan, aujourd'hui lac Huron, 511--description de ce lac, 513-4, 904-5--... 547, 559, 628. DRAKE (Sir Francis); son entreprise sur Porto-Bello, et sa mort, 45-6. DUGAS (rivire). Voyez Gua (rivire du). DUGLAS, ou DU GLAS, de Honneur, pilote du vaisseau de Pont-Grav; il amne (1604) M. de Monts les matres des navires basques saisis par Pont-Grav, 176. DUMAY (le capitaine); arrive de France (1621) avec lettres de M. de Montmorency, 992-3--... 998--l'auteur l'envoie au-devant du sieur de Caen, 999-1000--lui confie (1621) le commandement du fort Saint-Louis, 1001--l'y maintient malgr les commis, 1003-4--demeure commandant Qubec en l'absence de l'auteur, 1010. DUMAY, frre du prcdent, commandant d'une barque d'environ trente-cinq tonneaux, Miscou (1631), 1318--surpris par les Basques, 1319-21. DUPARC (le sieur), jeune gentilhomme de Normandie, qui avait hivern Qubec de 1609 1610, 355--monte de Tadoussac Qubec pour prendre le commandement de la place dans l'automne de 1610, 373--il y hiverne, 373, 389--au saut Saint-Louis (1613), 471--commandant Qubec (1616), 602. DUPLESSIS. Voyez _Plessis_. DUPONT. Voyez _Pont-Grav_. 11/1459 DUPONT (rivire), aujourd'hui rivire de Nicolet, 328, 807. DU THET (le frre Gilbert), jsuite; accompagne les missionnaires en Acadie, 772--tu par les Anglais Saint-Sauveur dans l'le des Monts-Dserts, 774. DUVAL (Jean), chef de la conspiration contre l'auteur, 298--excut Qubec (1608), 302. DUVERGER (Bernard), rcollet, provincial de l'Immacule-Conception, bien dispos pour les missions du Canada, 491-3. DUVERNAY, gentilhomme de l'quipage de Dumay; Qubec en 1621; l'auteur l'envoie aux Trois-Rivires avec Halard, 1007--de retour (1623) du pays des Hurons, o il avait hivern, 1045--arrive de nouveau du mme pays (1624) 1063. CHAFAUD-AUX-BASQUES. Voyez _Chafaut-aux-Basques_. ENTOUHORONON, ou Tsonnontouans, l'une des cinq nations iroquoises, 520-1, 909--appels Ouentouoronon, 1127. ENTOUHORONON (lac des), aujourd'hui lac Ontario, 524, 526-7, 536, 911, 913-4. EQUILLE (rivire de l'), au port Royal, 166, 235, 717. EQUILLE (rivire de l'), se jette dans le Saint-Laurent, plus haut que le Saguenay, 1097. EROUACHY, sauvage; confirme la nouvelle de la mort de Pierre Magnan et de ses compagnons, 1175--ce qu'il rapporte des Abenaquis, 1180--sollicite la dlivrance d'un prisonnier auprs de l'auteur, 1194 et suiv. ESPAIGNOLLE, ou HISPANIOLA, dans l'le de Saint-Domingue, 22. ESPRANCE, l'une des filles sauvages donnes l'auteur; ce qu'elle dit de Marsollet, 1254--discours qu'elle lui tient devant le gnral anglais, 1260-2--remonte Qubec, 1276. ESQUEMIN (l'), ou les Escoumins, 119, 1092, 1105, 1244. ESQUIMAUX, sauvages du Labrador; ennemis des Montagnais, 1094. ESTURGEONS (rivire aux), qui se jette dans le lac Nipissing; mentionne par l'auteur, 511 note 2. ETCHEMIN (rivire), qui se dcharge dans le fleuve Saint-Laurent, prs de Qubec, 186. ETCHEMINS, 73--sauvages ainsi nomms en leur pays, 172--leurs moeurs, 186--... 743. ETCHEMINS (rivire des), ou de Sainte-Croix, 172, 174--.. 186, 722. TIENNE (matre), chirurgien, Port-Royal, 269. VQUE (cap l'), sur le Saint-Laurent, 116. FARILLON, ou FORILLON, petit rocher ainsi nomm, prs du cap de Gasp, 1085. FEMMES (port aux), ou la rivire Noire, un peu plus haut que Tadoussac, 1098. FERCHAUD (Laurent), commandant d'un vaisseau destin l'habitation de Saint-Louis, au cap de Sable, 1314--remet au sieur de la Tour les lettres de la nouvelle compagnie, ibid. FEU (nation du). Voyez Asistaguronon. FINNETERRE, en Gallice, 6. FLAMANDS. Leurs rapports avec les sauvages ds les premiers temps de la colonie, 521, 624--cinq de leurs hommes tus par les Iroquois, pour n'avoir pas voulu leur donner passage sur leurs terres, 1117--les Loups proposent aux Montagnais de s'unir eux pour ruiner les villages iroquois, 1118--disposs la paix avec les nations sauvages, 1193. FLECQUE (la), vaisseau de la compagnie; Tadoussac (1627), 1130. FLIBOT, petit vaisseau de prs de cent tonneaux, 1169--l'un des trois vaisseaux qui prirent Qubec (1629), 1227, 1243-4--l'auteur descend Tadoussac sur ce vaisseau avec Thomas Kertk, 1232--le gnral anglais le renvoie avec des provisions, 1249. FLORIDE ou FLOURIDE, au nord du canal de Bahama. 49--le roi d'Espagne n'en fait point d'tat, 51--... 115, 340--tentatives d'tablissement par Ribaut et Laudonnire, 672-9. FONTENAY-MAREUIL, ambassadeur de France Londres; s'occupe de faire rendre le Canada aux Franais, 1325-6. 12/1460 FORILLON. Voyez _Farillon_. FORT-NEUF, forteresse de la Havane, 48. FORTUN (port), aujourd'hui Chtain, 248-55--malheur arriv aux Franais dans ce port, 253-5--... 256, 262, 756, 759. FOUCHER, franais qui avait la garde de l'habitation du cap Tourmente, 1110--surpris par les Anglais, 1155-6--descend Gasp avec Boull, 1214, 1244. FOUQUES (le capitaine); M. de Monts le dpche Canceau, 175. FOURCHU (cap), en Acadie, 159, 163, 234, 235--... 274, 713. FRANAIS (rivire des); l'auteur passe par cette rivire pour aller au pays des Hurons, 511 note 4. FRANAISE (baie), ainsi nomme par M. de Monts, 160, 164, 714--description de cette baie, 165 et suiv.--l'auteur, avec M. de Poitrincourt, explore le fond de cette baie, 271-3. FRANOIS (Frre), jsuite. Voyez _Charton_. FROBISHER (Sir Martin), voyageur anglais, 151, 693, 1312. FROIDEMOUCHE, l'un des franais envoys de la Malbaie Qubec (1629) par meric de Caen, 1246-7--tait descendu dans la barque de Boull, 1246. FUNDY (baie de). Voyez _Franaise_ (baie). GALLOIS (Michel), de Dieppe, envoy de Sainte-Anne du Cap-Breton, Miscou, par le capitaine Daniel, 1317-8--surpris par les Basques, 1318-21. GASCOIN, pilote; arrive Qubec (1624), 1060-- Tadoussac, 1068--remonte Qubec, et apporte des nouvelles de M. de Caen, 1063. GASP, ou GACHEP, 68--description de ce lieu, 113, 1085--... 107, 113, 192, 286,387, 474, 763, 985, 1003, 1067-8, 1125. GASP (cap de), 1085, 1090. GATINEAU (la), rivire qui se jette dans l'Outaouais, mentionne par l'auteur, 447-8, 861. GAUDE. Voyez _Claude_. GENNES (rivire de), qui se jette dans le lac Saint-Pierre, du ct sud, probablement la rivire Yamaska, 328, 807. GEORGES (le capitaine), 151, 693, 1312-3. GEORGES (le sieur), marchand de La Rochelle, donne passage Nicolas de Vignau, dans son vaisseau faisant voile pour le Canada, 441, 856. GRARD (le capitaine), probablement pour Gurard; quitte la flotte de Miscou pour aller porter des nouvelles en France, 1067. GERVAIS (le Frre). Voyez _Mohier_. GILBERT (Sir Humphrey), voyageur anglais; se perd sur l'le de Sable, 151, 693, 1312. GLOUCESTER. Voy. _Beau-Port_ (le). GOUFFRE (rivire du), 294. GOUGOU, monstre ainsi appel par les sauvages, au rapport du sieur Prvert, 125-6. GOURGUES (Dominique de), gentilhomme gascon; venge la mort des franais massacrs en Floride par les Espagnols, 680-7. GRAND-BAIE, nom donn autrefois cette partie du golfe Saint-Laurent comprise entre le Labrador et la cte occidentale de Terre-Neuve, 418, 1038, 1088. GRAND-CIBOU, 1285--le capitaine Daniel y fait faire un retranchement, 1287--le P. de Vieuxpont y vient trouver le capitaine Daniel, 1294. GRANDMONT (monsieur de), 1038. GRAND-SAINT-ANDR (le), l'un des vaisseaux du capitaine Daniel, 1283. GREC (Le), jeune homme d'origine grecque, Qubec en 1628, 1154-5--l'auteur l'envoie au cap Tourmente avec deux sauvages, 1155--rencontre Foucher, qui avait chapp aux Anglais, ibid. GROS-JEAN, de Dieppe, truchement des Algonquins; se donne aux Anglais, 1255. GUA (rivire du), ou du GAS, 209, 745. GUADELOUPE (la), plan de cette le par Champlain, 10. GURARD, basque, crit de Tadoussac Pont-Grav, 1038. GUERCHEVILLE (madame de), favorise l'envoi des Jsuites au Canada, 765 et suiv.--obtient du roi les terres de la Nouvelle-France depuis le Saint-Laurent jusqu' la Floride, except Port-Royal, 771--fonde Saint-Sauveur, l'le des 13/1461 Monts-Dserts, 772--envoie Londres La Saussaye, pour obtenir quelques rparations, 780-1--... 781, 782. GUERS, commissionnaire, arrive Qubec (1620), 989--y fait lecture des lettres de commission de l'auteur, et en dresse procs-verbal, 989-90--envoy aux Trois-Rivires pour savoir ce qui s'y passe, 990--revient de France (1621) avec lettres de M. de Montmorency, 992-3--... 1001--dput Tadoussac avec le P. le Baillif auprs du sieur de Caen, 1008--l'auteur l'y renvoie avec lettre adressante au sieur de Caen, 1010-- Qubec, le 18 d'aot 1621, 1016. GUERS, peut-tre le mme que Gurard; les basques saisissent son vaisseau l'le Saint-Jean, 1045. GUINES (frre Modeste), rcollet, Tadoussac (1618), 615. HALARD (Jacques), arrive Qubec (1621), et donne avis l'auteur de l'arrive du sieur de Caen, 1006--monte la traite aux Trois-Rivires, 1007--certifie avoir livr des munitions l'auteur, Qubec, 1016-7--demeure Tadoussac (1624) pour la traite, 1061--crit de l une lettre l'auteur, 1062. HAUTE (l'le), l'entre de la rivire Pnobscot, 181, 260-1, 726. HAUTE (l'le), dans la baie de Fundy, mentionne, 168. HAVANE (la), rendez-vous de la flotte espagnole, 46--l'auteur y arrive, 47--description que l'auteur en fait, 47-8--l'auteur y sjourne quatre mois, 49. HAWKINS (Jean), capitaine anglais, secourt les Franais en Floride, 675. HBERT (Anne), fille ane de Louis; sa mort, 987. HBERT (le sieur Louis), apothicaire, se fixe Qubec avec sa famille, 596-8, note--... 615--tenant la place de M. de Biencourt (1613), 772-3--mort de sa fille ane, 987--son premier logement Qubec, 988-- Tadoussac (1621); mission que lui confie le sieur de Caen, 1014--diffrend entre lui et le sieur de La Ralde au sujet des prires, 1036--enseigne de M. de Caen, ibid--l'auteur lui fait reconstruire le pignon de sa maison, 1055--fait une chute, qui lui cause la mort, 1116--... 1171--sa famille soumise des exactions de la part des commis de la socit, 1188. HBERT (la veuve), Mari Rollet, femme de Louis Hbert; son dsert, 1219 le capitaine Louis Kertk accorde quelques soldats pour la garde de sa maison, 1228--demande conseil l'auteur avant d'accepter les offres des Anglais, 1232-5. HENRI IV. L'auteur fait le voyage de 1603 par son ordre, 283--lettres qu'il accorde M. de Monts pour faire un tablissement sur le Saint-Laurent, 284-5--rapport que l'auteur lui fait de son voyage, 348-50--nouvelle de sa mort Tadoussac, 372--protge les missionnaires du Canada, 766. HVE (La), cap joignant la cte d'Acadie, 156, 275, 711, 760--le vaisseau de La Saussaye y arrive, 772 HISPANIOLA, ou ESPAIGNOLLE, dans l'le de Saint-Domingue, 22. HOCHELAGA, ou OCHELAGA, 670. HONABETHA, chef almouchiquois, 209, 745. HOUEL (le sieur), secrtaire du roi et contrleur gnral des salines de Brouage; suggre l'auteur de demander des rcollets pour les missions du Canada, 491--s'occupe lui-mme de cette affaire, 492-3, 896. HUDSON, navigateur anglais; l'auteur mentionne ses voyages, 441, 1313. HUET (le P. Paul), rcollet, 596 note 1-- Qubec (1618), 615--repasse en France avec frre Pacifique, pour faire rapport sur les affaires du Canada, 630--plaintes que fait contre lui le sieur de Caen, 1009. HUISTRES (port aux), ou baie de Barnstable, Massachusets, 245, 753. HURON (lac). Voyez _Douce_ (mer). HURONS, appels d'abord les bons Iroquois, Ochateguins et Charioquois, 111, 317, 323, 346, 349, 356, 358, 370, 397, 408--emmnent avec eux (1615) le P. le Caron, 498, 500-2, 506--l'auteur monte en leur pays, et les accompagne dans une expdition contre les Iroquois, 503, 506 et suiv.--description de leur pays, 514-22, 561-2, 905-10, 940-1--moeurs et coutumes, 519-20, 562-90, 908-9, 944-63--l'auteur hiverne en leur pays, 536. 544-5 549. et suiv., 922, 929, 940, 963--leur population, 14/1462 562, 944--appels Hurons pour la premire fois, 800, 834--... 852--les PP. le Caron et Viel vont en mission dans leur pays, avec le frre Sagard, 1050--retour du frre Sagard, 1063-4--retour du P. Brebeuf (1629), 1218. ILES (cap aux), aujourd'hui cap Anne, 205, 206, 740, 74l--... 216, 750. ILES (port aux), 203-4. IMBERT (Simon), cendrier, serviteur de M. de Poitrincourt; plaintes faites contre lui, 771. IROQUET, chef algonquin, 324, 803--son fils avait vu l'auteur l'anne prcdente (1608), 324--arrive la rivire des Iroquois aprs la seconde bataille livre, 367, 833--fort affectionn l'auteur, 368--difficult qu'il fait d'emmener avec lui le garon de l'auteur, 368-70, 833-4--descend la traite (1611), 397, 844--... 403--emmne avec lui un des hommes de Bouvier, 408--faisant partie de l'expdition des Hurons (1615), 527, 914--hiverne avec sa troupe au pays des Hurons, 544, 929--mcontente les Hurons, 549, 933--bless de deux coups de flche, 549-50,934--fait manquer l'auteur le voyage du Nord que devaient lui faire faire les Nipissings, 551, 935--... 555, 939. IROQUOIS, 71, 73, 95--ce que les sauvages rapportent l'auteur de cette nation, 99, 109-10--les bons Iroquois, 111--... 209, 317, 32l--premire expdition de l'auteur contre eux, 322-48, 801-25--seconde expdition, 358-70, 826-34--assists dans leurs guerres par les Flamands, 521--troisime expdition de l'auteur contre eux, 502-7, 520, 522-44, 898-929--ngociations de paix avec eux (1622), 1029-33--seconde dputation (1624) pour terminer la paix, 1064--tout est rompu par la perfidie du tratre Simon, ibid--en guerre avec les Loups, 1117--rupture de la paix avec les nations allies (1627), 1119-20--nouvelle dputation pour la renouer, 1124-5--nouvelle rupture par les Algonquins, 1126-8, 1177-9. IROQUOIS (les bons), les mmes que les Hurons, 111. Voyez _Hurons_. IROQUOIS (lac des), ou lac Champlain, 99, 115. IROQUOIS (rivire des), aujourd'hui le Richelieu. Champlain remonte cette rivire cinq ou six lieues, 98--description qu'en font les sauvages l'auteur, 99--... 120--l'auteur remonte cette rivire (1609), et en fait une description plus dtaille, 328-37, 807-16--...358, 825, 1043, 1063--on y fait la traite (1623), 1045-50. IROQUOIS (premier saut des), ou saut de la rivire des Iroquois, aujourd'hui rapide de Chambly, 329, 332, 346, 808, 809, 810, 811, 825. JAMAY (le P. Denis), rcollet, choisi pour les missions du Canada, 495--arrive Tadoussac, 497--monte au saut Saint-Louis avec l'auteur, 499--redescend Qubec avec Pont-Grav, 506-7--retourne en France (1616), avec le P. le Caron, 593-4. JACQUES (matre), natif d'Esclavonie, bien entendu la recherche des minraux, 228. JACQUES-CARTIER (rivire), 91. JACQUES-CARTIER (rivire), aujourd'hui rivire Lairet, qui se jette dans la rivire Saint-Charles; Jacques Cartier hiverne son embouchure, 670. JEANNIN (le prsident), encourage l'auteur poursuivre ses dcouvertes, 432, 441, 856--favorise auprs du conseil la nomination du comte de Soissons, 886. JEAN PAUL, matelot, arrive Qubec (1623), 1042. JSUITES; chargs des missions de l'Acadie, 766-9--leur association avec le sieur Robin et M. de Biencourt, 768--quittent Port-Royal, 772-3--vont s'tablir avec La Saussaye Saint-Sauveur, dans l'le des Monts-Dserts, 773--faits prisonniers par les Anglais, 773 et suiv.--premiers jsuites arrivs Qubec, 1070, 1076--y font travailler au dfrichement, 1111-2--sont contraints (1627) de renvoyer tous leurs ouvriers, 1129--avaient Qubec (1628) un moulin bras, o la plupart allaient faire moudre, 1171--... 1219-20, 1222--l'auteur demande Louis Kertk des soldats pour empcher qu'on ne ravage rien chez eux, 1228--les Anglais se saisissent de plusieurs choses qui leur appartenaient, 1230--visite de 15/1463 Louis Kertk chez eux, 1231--vaisseau venant leur secours et rendu inutile par la prise de Qubec, 1240, 1248--reproche que leur fait le gnral Kertk, 1272--repassent en France, 1376-7. JOUAN CHOU, capitaine sauvage, 1104, il 87--offre qu'il fait Pont-Grav, 1206. JOUANISCOU, chef sauvage, 262, 265. JOUBERT; attendu avec des secours pour Qubec, 1240--rencontre Desdames, et retourne en France, 1247--fait naufrage la cte de Bretagne, 1248--... 1282. KNBEC (rivire de), 183, 185--les sauvages de cette rivire s'appellent Etchemins, comme ceux de Pnobscot, 185-6, 730--... 187, 194, 197--l'on va par cette rivire jusqu' Qubec, 197--son entre est dangereuse, 197-8--... 218, 222, 260. KERTK (David), gnral de la flotte anglaise; envoie de Tadoussac sommer le fort de Qubec, 1159-61--rponse que lui fait Champlain, 1161-3--renonce un instant son entreprise, 1163--dix jours Gasp, 1207-8--revient Tadoussac (1629), d'o il envoie ses deux frres sommer Qubec, 1220-3--ratifie la capitulation accorde par ses frres, 1227--reoit bien l'auteur, 1239--va voir Qubec avec Jacques Michel et autres, 1252--festoie ses officiers Tadoussac, 1252-3--son entretien avec l'auteur au sujet des filles sauvages donnes celui-ci, 1254-6--persiste refuser l'auteur la permission de les emmener avec lui, 1258-63--motifs de ce refus dvoils l'auteur par Jacques Michel, 1263--demande l'auteur de lui remettre le certificat des armes et munitions que lui avait donn le capitaine Louis, 1266-7--plaintes que faisait de lui Jacques Michel, 1268-70--ses diffrentes prises en Canada (1629), 1274-5--interdit aux catholiques l'exercice de leur culte, 1275--son retour en Angleterre, 1276-8. KERTK (Louis), frre de David; s'empare de Qubec, conjointement avec son frre Thomas, au nom de l'amiral, 1221-9--venu pour commander au fort de Qubec, 1222--prend possession du fort et de l'habitation, 1229-31--permet l'auteur d'emmener les filles sauvages donnes celui-ci, 1227-8--lui donne un certificat de tout ce qui se trouvait dans la place, 1229-30--visite les PP. Jsuites et les PP. Rcollets, 1231--son caractre, 1233, 1247--... 1265-6, 1305, 1325/ KERTK (Thomas), vice-amiral de son frre David; accorde la capitulation de Qubec (1629), conjointement avec son frre Louis, au nom de l'amiral, 1222-7--redescend Tadoussac avec l'auteur, 1232--s'empare du vaisseau de M. de Caen, 1235-9--la chaloupe de Boull prise par lui, 1242--l'auteur l'engage parler au gnral, son frre, en faveur des filles donnes par les sauvages, 1256--... 1269-73--revient du Canada (1630), 1304--y retourne (1631), 1324. KINIBKI. Voyez _Kinbec_. KRAINGUILLE (le sieur de), lieutenant du sieur de La Tour, au cap de Sable; repasse en France, 1314. LABRADOR (cte de), 151, 561, 692, 693--l'auteur avoue que les Anglais ont fait quelques dcouvertes vers cette cte, 1312. LA PERRIRE, ou LA FORRIRE, sauvage dput par les siens pour excuser le meurtre commis sur deux franais, 607-8--donne avis (1623) d'un complot form par les sauvages contre les Franais, 1044--arrive de Tadoussac (1628), 1145--son entrevue avec l'auteur, 1145-9--revient traiter quelques vivres et du petun, 1150. LA FRANCHISE (de); pice de vers qu'il adresse Champlain, 61. LALEMANT (le P. Charles), jsuite; arrive en Canada, 1070--... 1111--repasse en France, 1128-9--revenant au Canada avec le P. Noirot, 1240--on apprend par Joubert qu'il tait parti de France pour Qubec avec le P. Noirot, 1248--son naufrage, 1288-95. LAMETS, franais chapp aux Anglais avec quatre autres, la prise de Saint-Sauveur, 774. LA MOTHE-LE-VILIN (Nicolas); ses aventures l'Acadie, 599--son arrive en Canada, 599-601--monte de Tadoussac Qubec avec le 16/1464 P. Dolbeau, 615--et de Qubec aux Trois-Rivires avec l'auteur, 617-8--hiverne Qubec (1618-19), 630--lieutenant de La Saussaye en 1613, et pris par les Anglais l'le des Monts-Dserts, 773--emmen en Virginie, 775--fait prisonnier et conduit en Angleterre, 780--dlivr par l'entremise de M. du Biseau, ambassadeur, ibid. L'ANGE (le sieur), parisien; stances qu'il adresse l'auteur, 139--part pour le Canada avec l'auteur, 435-- Tadoussac, 437--en part pour le saut Saint-Louis avec l'auteur, ibid--va au-devant de lui son retour de l'Outaouais, 470--repart du saut avec l'auteur pour la France, 473. LA ROCHE (marquis de); son expdition l'le de Sable, 152, 155, 695-6, 1311--dfauts que remarque l'auteur sur son voyage, 696. LA ROCHE-DAILLON (le Pre), rcollet; arrive en Canada (1625), 1077--monte pour la seconde fois (1626) au pays des Hurons, 1112--l'auteur va le visiter (1629) pour avoir des provisions, 1184. LAROUTTE, pilote, accompagne l'auteur dans la premire expdition contre les Iroquois, 326, 330--demeure la garde de la barque pendant la seconde expdition de l'auteur, 360, 827. LAS DAMAS, golfe, 9. LAS VIRGINES, les, 10, 11. LA TOUR (le sieur Claude Turgis de Saint-tienne de), pris par les Kertk, 1159, 116l--travaille inutilement gagner son fils aux Anglais, 1298--revient le trouver au cap de Sable, 1299. LATOUR (Charles-Amador de), fils de Claude, successeur de M. de Biencourt, l'Acadie, 1297--tabli au cap de Sable, 1298--le capitaine Marot vient se joindre lui, 1298-9--ramne son pre au devoir, 1299--reoit des lettres (1631) de la nouvelle compagnie, 1314. LAUDONNIRE (le capitaine Ren de), gentilhomme poitevin; son entreprise en Floride, 674-9--dfauts observs dans son entreprise, 687-91. LAUSON (Jean de); l'auteur lui crit de Douvres, relativement la prise de Qubec, 1277--lettres qu'il avait adresses l'auteur et confies au capitaine Daniel, 1281. LAVIGNE, de Honfleur, commandant Tadoussac (1621) sur le vaisseau de Pont-Grav, 1005. LE COCQ, charpentier, l'un des deux franais envoys de la Malbaie Qubec (1629) par meric de Caen, 1246-7--tait descendu dans la barque de Boull, 1246. LE COCQ_(Jean), tu accidentellement Qubec, 1041. LEGENDRE (Lucas), marchand de Rouen, associ de M. de Monts, 350--... 35l--associ de la nouvelle compagnie (1624); crit une lettre l'auteur, 1061. LE GRAND (le capitaine), essaye vainement de s'emparer d'un vaisseau rochelois l'le Verte, 1015. LESCARBOT (Marc), avocat; joyeuse rception qu'il fait M. de Poitrincourt et l'auteur, 263--accompagne Chevalier la rivire Saint-Jean et Sainte-Croix, 271--... 278. LE SIRE, commis (1622), annonce Qubec l'arrive du sieur de Caen, et redescend Tadoussac, 1034. L'ESPINAY (Jacques Couillard, sieur de), lieutenant d'meric de Caen, pris par les Anglais, 1239. LESTAN, envoy par le jeune de La Tour au sieur Claude de La Tour, pre, pour le ramener au devoir, 1299. LVIS (cap de), ou pointe LVIS, prs de Qubec; les vaisseaux anglais paraissent derrire cette pointe (1629), 1221. LIENCOURT (M. de), gouverneur de Paris, mari madame de Guercheville, 770. LIVRES (le aux), 86, 110, 292-3, 789, 1097-8. LONGUE (baie), 204 note 5, 740 note 4, 741 note 3. LONGUE (l'le), 160--grand et petit passage, 160, 162, 165, 169, 234, 714. LOQUIN, l'un des commis et facteurs de la compagnie des marchands, 615--monte aux Trois-Rivires (1618) avec Pont-Grav, ibid--part de Tadoussac (1620) pour aller rejoindre Pont-Grav la rivire des Iroquois, 988--lieutenant (1623) du sieur de Caen; arrive Qubec pour aller en traite, 1043-4. LOUIS, jeune homme au service de M. de Monts, se noie dans le Grand-Saut, qui garde son nom, 394-6, 842-3. LOUIS DE SAINTE-FOY, ou Amantacha, sauvage instruit par les PP. Jsuites; se donne aux Anglais, 1251--monte au pays des Hurons 17/1465 avec tienne Brl, ibid. LOUIS NOGAOUACHIT, fils an de Choumin, baptis par le P. le Caron, 1121--retourne la vie sauvage, ibid. LOUIS (le Frre), jsuite, noy avec le P. Noirot, vers les les de Canceau, 1288-90. LOUIS XIII; lettres qu'il donne l'auteur (1618), 980--autre lettre (1620), 984--autre (1621), 993--autre (1622), 1035--l'auteur lui est prsent (1624) par M. de Montmorency, et lui fait rapport de son voyage, 1069--commission en faveur de Champlain (1628), 1165-6. LOUISBOURG. Voyez _Anglais_ (port aux). LOUPS (nation des), ou Mahingans, en guerre avec les Iroquois, 1117--proposent aux Montagnais de s'unir avec eux aux Flamands pour ruiner les villages iroquois, 1118--... 1117. LOUPS-MARINS (le aux), en Acadie, 159, 163, 713. MAGELLAN (dtroit de), 45. MAGNAN (Pierre), franais; va en ambassade chez les Iroquois, 1125--sa mort, 1126-7--cause de sa mort, 1127--il tait natif de Tougne, en Normandie, proche de Lisieux, 1127, 1179--dtails donns sur sa mort par rouachy, 1177-9. MAHIGAN-ATIC. Voyez _Miristou_. MAHIGANATHICOIS, ou Mahingans; nation, des Loups; cinq flamands tus par eux, 1113--... 1117, 1119, 1177--dsirent faire la paix avec les Iroquois, 1193. MAHINGANS. Voyez _Mahiganathicois_, et _Loups_. MAISONNEUVE (le sieur de), de Saint-Malo; muni d'un passe-port du prince de Cond pour trois vaisseaux; l'auteur le rencontre au saut Saint-Louis, 470, 883--offre passage l'auteur sur son vaisseau, 473, 893. MALBAIE (cap de la), ou cap l'Aigle, 1099. MALBAIE (rivire de la), appele aussi rivire Platte, 790, 1099--... 1235, 1246. MALLEBARRE (cap de), 1284. MALLEBARRE (port de), aujourd'hui Nauset, 213-21, 240, 246, 247, 255, 260, 749-54, 755, 759. MANCENILLE, port de l'le Saint-Domingue, 17. MANITOU, ou gnie chez les Montagnais et les Algonquins, 575, 579, 955, 957-8. MANITOUGATCHE. Voyez _Nasse_ (la). MANTANE. Voyez _Matane_. MANTHOUMERMER, chef sauvage, 195--rception qu'il fait M. de Monts et l'auteur, 195-6, 732-3. MARCHIM, chef sauvage, 196, 197, 241--tu par Sasinou, 274--son fils Abriou lui succde, ibid--... 733, 734. MARESCHAL (Le), commandant de la Virginie, veut faire mourir les Franais pris Saint-Sauveur, et ne s'appaise qu' la vue des lettres de La Saussaye, drobes par Argall, 776--renvoie Argall dvaster les postes d'Acadie, 776-7--rsolu de faire mourir le P. Biard, s'il abordait en Virginie, 778. MARGOTS (le aux), 172, 722. MARGUERITE (la), le o se pchent les perles, 11. MARGUERITE (la), l'un des vaisseaux du capitaine Daniel, 1283. MARILLAC (le sieur de), rapporte au conseil du roi les articles dresss par M. de Monts, 968--... 975. MAROT (le capitaine), de Saint-Jean-de-Luz, charg de la conduite d'une expdition l'Acadie, 1297--va rejoindre La Tour au cap de Sable, 1298-1302. MARSOLLET (Nicolas), de Rouen, truchement des Montagnais; l'auteur lui donne ordre de ne pas partir de Tadoussac pour Qubec avant le 8 d'aot (1624), 1062--se donne aux Anglais, 1229, 1249--reproches que lui adresse l'auteur, 1249, 1258-9--ce qu'il fait pour empcher que l'auteur n'emmne les petites filles que lui avaient donnes les sauvages, 1253-63. MARTEL, de Dieppe, lieutenant Sainte-Anne du Cap-Breton, assassin par son commandant, 1316-7. MARTIN, sauvage ainsi appel des Franais, pre de l'une des filles donnes l'auteur, 1142--baptis par le P. le Caron, ibid--sa fin malheureuse, 1143-4. MARTYRS (les des), ainsi nommes pour y avoir eu autrefois des franais tus par des sauvages, 275, 760. MASS (le P. Ennemond), missionnaire en Acadie, 767--tombe 18/1466 malade parmi les sauvages, 771-2--fait prisonnier par les Anglais, 773-5--retourne en France, 776-80----arrive Qubec, 1070--demeure en Canada (1627), 1129--suprieur (1629), 1218. MATANE, ou MANTANE, rivire qui se jette dans le fleuve Saint-Laurent, 68--les sauvages vont par cette rivire la baie des Chaleurs, 114--... 354, 1091--on fait la pche de la morue jusque-l, 1094. MATOU-OUESCARINI, ou Madouascarini, nation algonquine, 450, 864. MAY (rivire de), aujourd'hui rivire Saint-Jean, en Floride, 672, 674--... 677, 678. MECABAU, sauvage appel Martin par les Franais. Voyez _Martin_. MECHIQUE, ville. Voyez Mexico. MECHIQUE, ou MEXIQUE (rivire de), 28. MEILLERAYE (Charles de Mouy, sieur de la), vice-amiral de France, 668, 670. MEMBERTOU, ou MABRETOU, chef souriquois, 233-4--... 266, 267--nourri avec sa famille par M. de Poitrincourt, 268--va la guerre contre les Almouchiquois, 270, 274. MENANE, grande le la cte des Etchemins, 172--... 194, 229, 263, 721. MENENDEZ DE AVILEZ (Dom Pedro), chasse les Franais de la Floride, 677-9. MESSAMOUET, sauvage, va avec l'auteur la dcouverte d'une mine de cuivre, 176-7--... 239--accompagne M. de Poitrincourt jusqu' Chouacouet, 240--fait des prsents Onemechin, 241. MEXICO, visit par Champlain, 25, 44--description que l'auteur fait de cette ville et des productions du pays, 25-44. MEXIQUE, description qu'en fait l'auteur, 25-44. MICHEL (Jacques), rengat franais; conduit la flotte de Kenk Qubec, 1154--... 1168-9--l'auteur le rencontre au Moulin-Baud, 1239--contre-amiral de la flotte anglaise, ibid--conseil donn par lui aux Anglais ds l'Angleterre, 1243--... 124;--monte Qubec avec le gnral Kertk, 1252--l'auteur l'engage parler au gnral Kertk en faveur des filles donnes par les sauvages, 1256--secret qu'il confie l'auteur au sujet du gnral, 1263--sa dernire maladie, ses blasphmes, ses plaintes contre les Anglais, sa fin malheureuse, 1267-73--ses obsques, 1273-4. MINES.--Mines d'argent du Mexique, 28--mines de cuivre l'Acadie, 114, 122-5, 168-70, 176-7--mines d'argent la baie Sainte-Marie, 715--mines de fer la rivire du Boulay, en Acadie, ibid. MINES (port aux), aujourd'hui havre l'Avocat, dans la baie de Fundy, 168-9--... 227, 273. MIRAMICHI ou MISAMICHY, baie du golfe Saint-Laurent, 114, 719, 1087. MIRISTOU, sauvage fort attach aux Franais, 1021--diverses entrevues avec l'auteur, 1022-8--prend le nom de Mahigan-Atic, 1024--conditions auxquelles il est reu capitaine, 1027--fort bien accueilli de Pont-Grav et du sieur de La Ralde, 1034--refuse de s'allier aux Loups contre les Iroquois avant d'avoir l'avis de l'auteur, 1118--ce qu'il propose pour prvenir une rupture de la paix, 1119-20--monte aux Trois-Rivires avec l'auteur, 1122--nouvelles de sa mort, 1145. MISAMICHY, ou MESAMICHY. Voyez Miramichi. MISCOU (les..les de), dans le golfe Saint-Laurent, 1045, 1062, 1067, 1085-7--La Ralde y saisit plusieurs vaisseaux faisant la traite contre les dfenses, 1113--hiver de 1626-27, 1117--quelques franais y hivernent, ibid--la maison est saisie (1628) par les Kertk, 1159---la compagnie des Cents-Associs y envoie du secours (1631), 1315. MISTIGOCHE, ou MATIGOCHE, nom que les Montagnais donnaient aux Normands et aux Malouins, 357, 360, 827. MOCOSA, ancien nom de la Virginie, 6l, 1307. MOHIER (le frre Gervais), rcollet, baptise Trgatin, 1126. MOINERIE (de la), commandant d'un vaisseau de Saint-Malo, en traite Tadoussac, 437. MOLUES (baie des), aujourd'hui Malbaie, 113, 1085. MONAHIGAN. Voyez _Nef_ (la). MONTAGNAIS, sauvages du Saguenay et des environs de Qubec, 72-3--trafiquent avec d'autres nations du Nord, 86--expdition 19/1467 contre les Iroquois, 120-1--autre expdition (1609) avec l'auteur, 321-48, 801-26--soixante montagnais vont la guerre contre les Iroquois, 357--... 358, 828-9--rception qu'ils font Champlain (1613), 436--... 745. MONTE-CHRISTO, 19. MONTMORENCY (Charles de), amiral de France et de Bretagne; Champlain lui ddie son voyage de 1603, 59--s'entremet de l'affaire du Canada, 967, 969, 982--nomme l'auteur son lieutenant, 983--vice-roi de la Nouvelle-France, 984--prise de possession du Canada en son nom (1620), 989-90--lettre qu'il adresse l'auteur, 994--instruction qu'il donne au P. le Baillif, 995-6--prsente l'auteur au roi (1624), 1069--... 1072. MONTMORENCY (saut), prs de Qubec; l'auteur le mentionne pour la premire fois, 89--ainsi nomm par l'auteur, 792. MONT-ROYAL, une lieue de la Place-Royale (Montral), 391, 839. MONTS (Pierre du Gua, ou Dugas, sieur de); fait le voyage du Canada (1599) avec le sieur Chauvin, 698--obtient du roi (1603) une commission pour le Canada, 704-5--fait son embarquement (1604), 154-5, 705-6--l'auteur, sur sa demande, l'accompagne, 706--fait, avec l'auteur, l'exploration des ctes d'Acadie, 157 et suiv.--et de la baie Franaise, 165 et suiv.--fait une habitation dans l'le Sainte-Croix, 173-5, 706-7--reoit humainement les matres des navires saisis par Pont-Grav, 176--demeure d'abord dans le logement de Champlain, Sainte-Croix, ibid--envoie Champlain la dcouverte d'une mine de cuivre, 176-7--renvoie ses vaisseaux en France, 177--charge l'auteur d'explorer la cte de Norembgue, ibid--... 184--fait faire des jardinages Sainte-Croix, 188, 191--y fait accommoder une barque pour aller Gasp, 192--se dcide changer le lieu de son habitation, 193--son voyage la cte des Almouchiquois (1605), 193-224--transporte l'habitation de Sainte-Croix au port Royal, 224--part pour la France, 225-6--... 242, 260--sa commission rvoque, 707-9--rappelle sa colonie de Port-Royal, 269, 273 et suiv., 708--remarques de Champlain sur ses entreprises, 135, 152-4, 709-10--charge l'auteur de faire une habitation sur le Saint-Laurent (1608), 283-6, 783 et suiv.--sa commission rvoque de nouveau, 784--en sollicite vainement une nouvelle, 349-51, 785--... 394, 413--l'auteur lui rend compte du voyage de 1611, 413-4, 885--ses associs lui cdent leur part dans l'habitation de Qubec, 414--confie l'auteur le soin de former une nouvelle socit, 414, 885--nouveaux articles dresss par lui (1617), 968--... 595, 972--mort avant 1632, 1308. MONTS-DSERTS (le des), ainsi nomme par l'auteur, 179, 724--description de cette le, 178-81, 726--... 194, 261--tablissement form en cette le par La Saussaye, 773--les Anglais s'en emparent, 773 et suiv. MORE (le), forteresse de la Havane, 48. MOTIN; ode de ce pote sur les oeuvres de l'auteur, 143. MOULIN-BAUD. Voyez _Baud_. MOUSQUITES (port aux), 17. MOUTON (port au), en Acadie, 155--description de ce lieu, 156-7, 712. NACOU, port de la Guadeloupe, 10. NASSE (La), surnom du sauvage Manitougatche; annonce le retour des Anglais (1629), 1220. NATEL (Antoine), serrurier, dcouvre la conspiration contre l'auteur, et obtient sa grce, 298-300. NAUSET (port de). Voyez Mallebarre (port de). NEF (le de la), aujourd'hui appele Monahigan, 223. Voir note 2 de la page 222--... 731. NEGRE (cap), l'Acadie; pourquoi ainsi appel, 157, 712. NEUTRE (nation), ou Attiouandaronk, 546, 930--demeurant l'ouest du lac des Entouhoronon (Ontario), 548--son arme de quatre mille hommes, ibid--pourquoi l'auteur ne s'y rend pas, ibid--allie la nation du Petun contre les Assistaguronon, 548, 932. NEUVE-ESPAGNE, 16, 21. NIBACHIS, chef algonquin; rception qu'il fait l'auteur, 452-3, 866--fait quiper deux canots pour le conduire vers Tessouat, 454, 867. NICOLET (rivire de). Voyez Dupant. 20/1468 NIGANIS, ou NIGANICHE, dans l'le du cap-Breton, 273, 280, 763. NIPISSING (lac), ou lac des Nipissirini, l'auteur passe par ce lac en allant au pays des Hurons, 509-11--description de ce lac, 510-1. NIPISSIRINI, ou NIPISSINGS, nation des Sorciers, 44.3, 458--mal vus des autres nations algonquines, 458-9, 871--bonne rception qu'ils font l'auteur, 510-1--leurs moeurs et coutumes, ibid--... 549, 857. NOIROT (le Pre), jsuite, arrive en Canada, avec des provisions (1626), 1079-80, 1108, 1111--... 1129--a quelque dmls (en France) avec M. Guillaume de Caen, ibid--venant Qubec, rebrousse chemin l'approche des Anglais (1629), 1207, 1240--on apprend de ses nouvelles par Joubert, 1248--son naufrage et sa mort, 1288-95. NOREMBGUE (cte de); l'auteur en fait l'exploration, 177-87--... 340, 728--moeurs et coutumes des sauvages de cette cte, 191-2, 735-6. NOREMBGUE (rivire de), aujourd'hui baie de Fundy; l'auteur a cru que c'tait la rivire de Pnobscot, 174, 179--... 725, 731. NORMANDS; furent des premiers dcouvrir les terres neuves, 666. NOROT, nom d'un commandant de vaisseau, mentionn dans la lettre de David Kertk, 1159--et dans la rponse de Champlain, 1161. NOTRE-DAME (monts), 1090. NOUE (le P. Anne de), jsuite; son arrive Qubec, 1112--monte au pays des Hurons, Ibid--demeure en Canada (1627), 1129. NOUVELLE-ANGLETERRE, 1279. NOUVELLE-COSSE, 1279. Voyez _Acadie_. NOUVELLE-FRANCE. Voir _Canada_. Premire fois que l'auteur mentionne le Canada sous ce nom, 657--sa description, 659-64--ses limites, suivant l'auteur, 1313. OBENAQUIOUOIT. Voyez _Abenaquis_. OCHATEGUIN, chef huron, 324, 803--arrive la rivire des Iroquois aprs la seconde bataille livre, 367, 833--descend la traite (1611) avec deux cents de ses compatriotes, 397, 844--bless l'attaque du fort des Iroquois (1615), 533, 919. OCHATEGUINS, nom que l'auteur donne aux Hurons, 317, 323, 346--sont les bons Iroquois, 349--...356, 358, 370, 453, 464, 803, 525, 834. 867. OCHELAGA. Voyez _Hochelaga_. OIES (cap aux), 1099-1100. OISEAUX (le aux), 985, 1081, 1084. ONEMECHIN (Olmechin, suivant Lescarbot), capitaine almouchiquois, 200--chef de la rivire de Chouacouet, 241, 243--tu par Sasinou, 274--son fils Quconsicq lui succde, ibid-... 737. ONTARIO (lac). Voyez _Entouoronon_ (lac des). OQUI, ou OKI, manitou ou gnie chez les Hurons, 574 et suiv., 955 et suiv. ORANI, chef sauvage, bless l'attaque du fort des Iroquois (1615), 533, 919. ORLANS (le d'), 88, 108, 294-6, 438, 603, 791-2, 1103--M. de Caen dit l'auteur que M. de Montmorency la lui a concde avec le cap Tourmente, et quelques autres les, 1065-6. ORPHELINS (ban des), 1086. ORVILLE (le sieur d'), l'un des compagnons de M. de Monts, l'le Sainte-Croix, 176--la maladie l'empche de commander la place de M. de Monts, 225. OSTEMOY, OSTEMOUY, ou Autmoin, jongleur ou devin chez les Souriquois, 335. 8l4. OTAGUOTTOUEMIN, nation algonquine, 508, 900. OTONABI (rivire), mentionne par l'auteur, 524. OTOUACHA, premier village huron o aborde l'auteur, 514, 905. OUAGABEMAT, frre de Chomina, s'offre d'aller la cte des Etchemins pour traiter de la poudre; ce qui lui est accord, 1216. OUAGIMOU, ou OAGIMONT, suivant Lescarbot, sauvage, 265. OUEL (le sieur). Voyez _Houel_. OUESCHARINI, ou Ouaouiechkairini, nom algonquin de la Petite-Nation, 447, 467, 861, 880. OUTAOUAIS (rivire des). Voyez Algonquins (rivire des). OUTETOUCOS, capitaine montagnais; prit dans le saut 21/1469 Saint-Louis, 394-6, 842-3--ses compatriotes vont qurir son corps, et l'enterrent dans l'le Sainte-Hlne, 411. OUYGOUDY, nom sauvage de la rivire Saint-Jean, 171, 720. PANAMA, port, sur l'isthme du mme nom, 44-5--l'auteur met l'ide de couper l'isthme, 45. PANOUNIAS, sauvage qui fit, avec M. de Monts et l'auteur, le voyage du pays des Almouchiquois, 193-4--sa mort, 265--son enterrement, 266-7--... 270--guerre cause de sa mort, 274--avait t tu Norembgue (Pnobscot), par les gens d'Onemechin et de Marchim, 274. PARMENIUS (tienne), de Bude, savant hongrois, venu Terre-Neuve en 1583; y prit, 1312. PEMEMEN, fils de Sasinou, lui succde, 274. PEMETEGOIT, ou Pentagouet. Voyez _Pnobscot_. PENOBSCOT, ou PENTAGOUET, rivire du pays des Etchemins, appele par erreur Norembgue, 174, 179--ce que l'auteur en dit, 179-85, 725, 728-30--... 773, 782. PENTAGOUET. Voyez _Pnobscot_. PERC, ou ILE PERCE, 113-4, 116--l'auteur y rencontre Prvert, 121--... 286, 349--quantit de vaisseaux y font la pche (1610), 374--... 474, 601, 763, 1080. PETUN. Voyez _Tabac_. PETUN (nation du), ou Tionnontatronon; l'auteur se rend chez cette nation avec le P. le Caron, 545, 930--ce que l'auteur en dit, 545-6--ces peuples vivent comme les Hurons, 546. PIAT (le P. Irne), rcollet; hiverne avec les sauvages, 1040--entreprend une mission Tadoussac, 1041-2. PIC (le). Voyez _Bic_. PILOTOIS, ou PILOTOUA, devin ou jongleur chez les Montagnais, 82, 335--description de la jonglerie, 335-6, 814-5. PILLET (Charles), matelot de l'le de R, assassin par les sauvages, 603-5. PLACE-ROYALE, une lieue du mont Royal, 390-1, 839--description que l'auteur en fait, 390-3, 838-40--l'auteur y fait dfricher et y fait faire une muraille, 392-3, 840--... 394. PLAISANCE (baie de), Terre-Neuve, 1082. PLATTE (rivire). Voyez _Malbaie_. PLESSIS (frre Pacifique du), rcollet; choisi pour les missions du Canada, 495--arrive Tadoussac, 497--demeure Qubec avec le P. Dolbeau, 499, 505--hiverne (1616-17) avec le mme pre, 595-- Qubec (1618), 615--repasse en France avec le P. Paul Huet, pour faire rapport sur les affaires du Canada, 630-1--sa mort, 987. PLYMOUTH (port de), dans le Massachusets. Voyez Saint-Louis (port). POITRINCOURT, ou POUTRINCOURT (Jean de), 163--sur le point de s'garer aux les aux Margots, 172--demande Port-Royal M. de Monts, et retourne en France, 177-8, 765-6--revient Port-Royal, 236-7--fait travailler au dfrichement, 237--part pour explorer la cte de la Floride, et relche, 238--fait avec l'auteur un voyage d'exploration jusqu'au-del du pays des Almouchiquois, 239-63--fait faire un moulin une lieue de Port-Royal, 264--fait faire un chemin Port-Royal, depuis l'habitation jusqu' l'entre du port, 265--... 267--nourrit une partie des sauvages pendant l'hiver, 268--M. de Monts lui mande de ramener ses compagnons en France, 269--va avec l'auteur au fond de la baie Franaise, 271-3--demeure Port-Royal quelque temps aprs le dpart de ses compagnons, 273-4--son fils, M. de Biencourt, vient le rejoindre Port-Royal (1611), 387--lieutenant de M. de Monts (1607), 708--laisse son fils Port-Royal, 765-6--conditions auxquelles M. de Monts lui avait concd Port-Royal, 766--y retourne, 767--renvoie son fils en France, ibid--... 771-- Port-Royal (1629), 1279. POITRINCOURT (cap de), dans la baie Franaise, 272. PONT-Grav. Engage le sieur Chauvin demander le privilge de la traite, 697--fait le voyage du Canada comme lieutenant de ce dernier, 698--l'engage fixer son habitation plus haut que Tadoussac, ibid--retourne en France, 699--choisi de nouveau pour faire le voyage de Tadoussac, 701--voyage de 1603, 65, 22/1470 702-3--sauvages qu'il ramne de France, 70--essaye de franchir le saut Saint-Louis avec Champlain, 101-2--de retour Tadoussac, 112--emmne en France un jeune montagnais et une iroquoise, 126-7--part de France (1604) pour Canceau, 155, 706--M. de Monts envoie, du port au Mouton, une chaloupe au-devant de lui, 157--saisit quelques vaisseaux basques, ibid--M. de Monts lui envoie le capitaine Fouques Canceau, pour avoir des provisions, 175-6--envoie M. de Monts les matres des navires basques saisis Canceau, 176--arrive Sainte-Croix (1605), 193--choisit avec l'auteur la situation de Port-Royal, 224--y reste en qualit de lieutenant de M. de Monts, 225-6--fait accommoder une barque pour aller la dcouverte le long de la cte de la Floride, et fait naufrage, 229-32--atteint d'un mal de coeur, 230--retourne en France (1606), 238--maltrait, Tadoussac (1608) par un vaisseau basque, 288-9--l'auteur fait l'accord entre lui et le matre de ce vaisseau, 289--garde prisonniers les auteurs de la conspiration contre Champlain, 301--monte Qubec avec eux, 301-2--retourne en France, 303--de retour Tadoussac (1609), 321--monte Qubec et Sainte-Croix, 326, 805--de retour de Gasp Tadoussac, 348--se dcide passer en France, ibid--de nouveau charg de la traite Tadoussac (1610), 350--fait embarquer, Honfleur les choses ncessaires pour l'habitation, 351, 785--de retour Tadoussac, 356--monte en traite la rivire des Iroquois, 365--... 368--retourne Tadoussac, 370--forme la rsolution d'hiverner Qubec, 371--Champlain l'en dissuade, 371-2--repasse en France, 373-- Tadoussac (1611), 387-8--monte au saut Saint-Louis, 393, 402--redescend Tadoussac, 469--l'auteur s'embarque dans son vaisseau (1613), 435--les Rcollets viennent en Canada sur son vaisseau, 497--arrive Qubec avec le P. Denis Jamay, 499--est d'avis qu'il est ncessaire que l'auteur aille assister les Hurons contre leurs ennemis, 502-3--l'auteur le rencontre qui revient du saut avec le P. Denis, 506-7--de retour en France (1616)--au saut Saint-Louis, 591--repasse l'auteur en France, 595, 965--le ramne au Canada (1618), 599--... 614--monte . Qubec et aux Trois-Rivires, pour la traite (1618), 615--... 620--retourne en France, 630-1--la compagnie veut lui donner le commandement de Qubec la place de Champlain, 978-80--hiverne Qubec (1619-20), 981, 991--parti de Qubec (1620) pour la rivire des Iroquois, 987--descend des Trois-Rivires Qubec, et repasse en France, 991--arrive Qubec (1621), 1005--monte aux Trois-Rivires pour la traite, 1006--lettre tombe entre ses mains, 1009--de Caen saisit son vaisseau Tadoussac, 1009-13--l'auteur lui dpche un canot aux Trois-Rivires, 1010-- Tadoussac, 1012--prsente l'auteur une protestation contre de Caen, ibid--l'auteur prend vainement son vaisseau sous sa sauvegarde, 1013--de Caen lui rend son vaisseau, 1014--... 1015--part de Qubec avec le P. le Baillif, 1017-18--revient (1622), 1033--monte aux Trois-Rivires pour la traite, 1034--hiverne Qubec (1622-23) comme principal commis, 1037--... 1038--malade de la goutte, 1039-40-- la rivire des Iroquois (1623), 1043-- Qubec (1624), 1065--... 1068--meric de Caen lui dpche (1626) une chalouppe de Tadoussac, 1105--nouvelles de lui Tadoussac, 1106-7--repasse en France, 1113--revient Qubec (1627), la prire de Guillaume de Caen, 1125--... 1141, 1153, 1159, 1183, 1206--embarras de sa position, 1208-10, 1211-12--demande l'auteur de faire lire sa propre commission; l'auteur le lui accorde, et lit en mme temps la sienne, 1210-1--signe avec Champlain la capitulation de Qubec, 1226--malade au lit lors de la prise de la place, 1228--y demeure encore quelques jours, 1232. PONT-GRAV (Robert), fils, perd une main au port Fortun, 257--brouillerie entre lui et M. de Biencourt, apaise par les pres Jsuites, 769-- Sesambre (1613), 776--recueille son bord une partie des franais de Saint-Sauveur, pour les repasser en France, ibid. PORE (Thomas), l'un des principaux membres de l'ancienne compagnie des marchands, 1008. PORT-AUX-ANGLAIS, aujourd'hui Louisbourg. Voyez _Anglais_ (port aux). PORT-AUX-ILES, 203-4. PORT-NEUF, lieu ainsi nomm, plus bas que Tadoussac, sur le Saint-Laurent, 1093-4. 23/1471 PORTO-BELLO, ou Portovella, 16--description que l'auteur en fait, 44--expdition que Drake y fait, 45-6--l'auteur y demeure un mois, 46. PORTO-PLATTE, dans l'le Saint-Domingue, 17--plan de ce port, ibid. PORTO-RICO, 8--description qu'en fait Champlain, 11-16--comment les Anglais s'en emparrent, 12-13--le gnral espagnol y laisse garnison, 16. PORT-ROYAL, concd par M. de Monts M. de Poitrincourt, 177, 765--l'auteur et Pont-Grav en choisissent la situation, ibid--description que l'auteur en fait, 224-7--on y transporte l'habitation de Sainte-Croix, 224, 708--habitation abandonne un instant, 233-4--on y retourne, 236--amlioration qu'y font M. de Poitrincourt et l'auteur, 264-5--Champlain y tablit l'ordre de Bon Temps, 268--le scorbut y fait quelques ravages pendant l'hiver (1606-7), 269--l'habitation abandonne, 274--sauvages qu'on y baptise (1610), 767--M. de Biencourt y vient rejoindre son pre (1611), 387--M. de Poitrincourt y demeure encore en 1629, 1279--... 1285--au pouvoir des Anglais, 1299, 1314. PORTOVELLA. Voir _Porto-Belle_. POULAIN (le P. Guillaume), rcollet; plaintes que fait contre lui le sieur de Caen, 1009. PRAIRIES (rivire des), 500--premire messe dite par les Rcollets, 504--l'auteur passe par cette rivire pour aller au pays des Hurons, 507, 899-900. PRVERT (le sieur), de Saint Malo; envoy par Champlain aux mines d'Acadie, 114--lui fait rapport de son voyage, 121-4--emmne en Europe quatre sauvages, 127--part de Gasp, ibid--mine de cuivre dcouverte par lui, 168-70, 227. PROVENAL (le capitaine), oncle de Champlain, pilote gnral du roi d'Espagne, 6--repasse en Espagne la garnison de Blavet, ibid--se fait remplacer par Champlain pour le voyage aux Indes-Occidentales, 9. PUISIEUX (monsieur de), secrtaire des commandements du roi; lettre qu'il adresse l'auteur, 993, 994, 1017. QUBEC. L'auteur y mouille pour la premire fois, 89--... 108, 197--l'auteur y fonde une habitation, 296, 301, 303-4, 309, 784, 786, 792-3--premire excution d'un condamn, 302--maladie de la terre, 318-20--nombre des hivernants en 1608-9, 321--rejouissances qu'y font les sauvages (1609), 326--Pierre Chavin y commande (1609-10), 348--... 356--soixante montagnais y arrivent, 357--l'auteur y fait rdifier quelques palissades autour de l'habitation, 371--arrive de Desmarais, ibid--Duparc y commande (1610-11); nombre des hivernants, 373, 389--l'auteur y fait faire quelques rparations (1611), 412--M. de Monts en reste seul propritaire, 414--... 417, 434--hiver de 1612-13, sans beaucoup de froid et sans maladie, 438--... 497--l'auteur y fait construire (1615) la premire chapelle et le logement des Rcollets, 499--premire messe clbre par le P. Dolbeau, 505--l'auteur en part pour aller au pays des Hurons, 506--son retour, 591-2--l'auteur fait augmenter l'habitation du tiers pour le moins, 593--on commence y faire de la chaux, ibid--... 601--meurtre de deux franais commis par des sauvages, 601-14--arrive de l'auteur (1618) et du personnel de la traite, 615--l'auteur y demeure quelques jours pour visiter les travaux, 615-17--... 618--dpart des traitants, 630--... 782--cd par M. de Monts quelques marchands de La Rochelle, 784--l'auteur l'offre madame de Guercheville, 785--les difficults entre les associs (1612-13) empchent l'auteur de rien faire pour l'habitation, 892--tat des personnes qui doivent y tre menes et entretenues pour l'anne 1619, 973--mauvais tat de l'habitation (1620), 987-8--arrive de l'auteur avec sa famille, 989--prise de possession au nom de M. de Montmorency, ibid--rparation de l'habitation et commencement du fort Saint-Louis, 990--l'auteur construit ce fort contre le gr des marchands, 991, 992--fait parachever le magasin, 1015--armes et munitions dposes en 1621, 1016-7--deux familles inutiles renvoyes par l'auteur, 1019--ordonnances qu'il publie pour le maintien du bon ordre, ibid--famine cause par la division entre les deux socits, 1020--nombre des personnes qui hivernent (1622-23), 1037--... 24/1472 1039.--travaux faits l'habitation (1622-23), 1039-40, 1042--on essaye d'engager les sauvages descendre y faire la traite, 1043--arrive des traiteurs, 1050--nouveaux magasin, dont l'auteur donne le plan, 1051-3--il y fait faire un chemin pour monter au fort Saint-Louis, 1053--fait travailler au fort (1623-24), 1054-5--un coup de vent enlve la couverture du chteau, 1055--l'auteur fait continuer les travaux l'habitation, 1057-8, 1059, 1066--premire pierre du nouveau magasin, 1057-8--observations mtorologiques de l'auteur (1623-24), 1053-4, 1058-9--dpart de Champlain et de sa famille, 1066--le sieur meric de Caen reste commandant sa place, 1067--population en 1624, ibid--arrive des Jsuites, 1070, 1076--... 1079--disette de vivres (1626), 1106-7--arrive de l'auteur, 1108--travaux de l'habitation peu avancs, ibid.--population en 1626, 1109--l'auteur reconstruit et agrandit le fort, 1110-l--fait couvrir la moiti de l'habitation, 1111--fait amasser et scier le bois de charpente, 1115--un des ouvriers des pres Jsuites meurt de la jaunisse (1626), ibid--un enfant de Caqumistic enterr au cimetire de l'habitation, ibid--population en 1627, 1130--l'entretien du fort n'est pas du got des associs, 1131-2--deux franais tus par les sauvages, 1134 et suiv.--premier labour fait avec des boeufs, 1144--disette de vivres (1628), 1150-2--sommation de Kertk (1628); rponse de Champlain, 1159-63--l'auteur fait faire un moulin bras, 1170--puis un moulin eau, 1172--hiver de 1628-9, 1172-5--disette extrme, 1171-5, 1184-90--population en 1628-29, 1189--lecture publique des commissions de Pont-Grav et de l'auteur, 1211-2--retour des Anglais (1629), 1221-2--nouvelle sommation des Kertk, 1223--capitulation, 1223-7--les Anglais en prennent possession, et pillent le magasin, 1228-9--effets trouvs dans la place lors de la prise, 1229-30--dpart de l'auteur, 1232--visite du gnral David Kertk, 1252--dmarches pour obtenir la restitution de cette place, 1277-81, 1295-7, 1325-6--deux vaisseaux anglais en reviennent (1630), 1304--nouvelles qu'ils apportent, 1304-5--conspiration ourdie par un ministre contre le capitaine Louis Kertk, 1325--le fort et l'habitation sont rendus la France, 1326. QUECONSICQ, fils d'Onemechin, lui succde, 274. QUENECHOUAN, saut ainsi appel, 444, 858. QUENONGEBIN, ou Kinounchepirini, nation algonquine, 446, 860. QUENTIN (le P. Jacques), jsuite, missionnaire en Acadie, 772--fait prisonnier par les Anglais, 773-5--conduit en Virginie, puis en Angleterre, 775-80. QUINIBEQUI. Voyez _Kinbec_. QUINIBEQUI (lac de), ou baie de Merry-Meeting, 222. QUIOUHAMENEC, chef almouchiquois, 242. RALDE (le sieur de La); M. de Caen annonce l'auteur (1621) qu'il le lui enverra de Tadoussac, 1006--arrive de France (1622), 1033--monte aux Trois-Rivires, 1034--redescend Tadoussac pour aller Gasp, 1036--lieutenant du sieur de Caen, ibid--diffrend avec Hbert au sujet des prires, ibid-- Miscou (1624), 1062, 1067--retourne en France, 1068--nomm gnral de la flotte du Canada (1626), 1079-80, 1103--se rend Miscou, 1104--donne le commandement de son vaisseau meric de Caen, 1104-5--mande Qubec qu'on lui envoie l'Alouette pour lui prter main-forte, 1113--laisse Miscou quelques franais pour hiverner, 1117--nouvelles de son arrive Tadoussac (1627), 1121--... 1125--indispos contre les Jsuites, 1129--reoit nanmoins le P. Lalemant en son vaisseau, et le traite bien, 1130--part dans la Catherine, 1130--... 1132, 1151. RALLEAU (le sieur), secrtaire de M. de Monts, accompagne l'auteur dans l'exploration de la cte d'Acadie, 157--son entrevue avec le chef Secondon, 171--repasse en France, 177--revient Port-Royal (1606), 236--arrive de Niganis (1607), 273. RAMES (les), dans le golfe Saint-Laurent, 1084. RANGES (les les), la cte des Etchemins, 178, 194, 262, 724. RANGES (les les), la cte d'Acadie, 277. RASE (cap de), Terre-Neuve, 127, 1082. 25/1473 RASILLY (le chevalier de), attendu en Canada (1629), 1239-40--les vaisseaux de la nouvelle compagnie devaient le rejoindre avant de partir pour Qubec, 1248, 1283--sa flotte envoye au Maroc, 1249--... 1283-4--lu gnral de la flotte du Canada, 1296--prpare La Rochelle, un nouvel embarquement (1632), 1326-7. RAYE (cap de), Terre-Neuve, 67, 384, 387, 436, 1081-3. RAYE, ou REYE (Pierre), charron, rengat franais; se donne aux Anglais, 1229. RALLE (la), vaisseau du sieur Desdames, dans lequel le P. Nicolas Viel et le frre Sagard passrent en Canada, 1042. RCOLLETS. Le sieur Houel suggre l'auteur de demander des religieux de cet ordre pour les missions du Canada, 491--quatre sont choisis, 495--leur arrive Tadoussac, 497--leur premier logement Qubec, 499--... 896-7, 988-9, 1001, 1050, 1219--repasse en France, 1276--trois religieux de cet ordre vont l'Acadie, 1297-1301. RCONCILI (le), sauvage ainsi surnomm par les Franais; accepte des prsents de la part des Loups pour se joindre eux contre les Iroquois, 1118--ce que l'auteur trouve fort mauvais et fort dangereux, 1118-9--se rend secrtement aux Trois-Rivires, o il se montre oppos la guerre, 1120, 1122--va en ambassade chez les Iroquois, 1124-5--sa mort, 1126-7--il avait tu deux franais au cap Tourmente, 1127--... 1149. RIBAUT (Jacques), neveu de Jean, commandant d'un vaisseau la Floride, 678. RIBAUT (Jean); son expdition en Floride, 672-9--dfaut observ dans son entreprise, 687-91. RICHELIEU (le cardinal de); l'auteur lui ddie son livre de 1632, 643. RIDEAU (rivire), mentionne par l'auteur, 448, 86l. RIVIRE-PLATTE (cap de la), ou cap aux Oies, 1099. ROBERVAL (le sieur de), 151--son expdition au Canada, 692, 1310. ROBIN (le sieur); ses conventions avec les missionnaires du Canada, 768. ROCHE (ruisseau de la), au port Royal, 167. ROCHE (marquis de La). Voyez _La Roche_. ROCHELLE (La); M. de Monts y envoie les vaisseaux basques saisis par Pont-Grav Canceau, 176--... 237, 413. ROCHERS (anse aux), quelques lieues plus haut que Tadoussac, 1097. ROQUEMONT (Claude de), 1157--nouvelles apportes de lui Qubec par Desdames, 1164, 1168--fautes qu'il commit, suivant l'auteur, 1168-9--nouvelle de sa prise par les Anglais, 1191-2--... 1274-5. ROSSIGNOL, capitaine de vaisseau; on donne son nom un port de l'Acadie, 156--son vaisseau envoy Canceau, 175-6. ROSSIGNOL (port du), en Acadie; origine de ce nom, 156. ROUGE (l'le), vis--vis l'entre du Saguenay, 1096--meric de Caen y choue (1629) la vue des vaisseaux anglais, qui le laissent repartir, 1245. ROUMIER, sous-commis au magasin de Qubec; hiverne de 1619 1620, et retourne en France, 991--commis de la nouvelle socit (1621); apporte l'auteur plusieurs dpches, 1007. ROYAL (port), en Acadie, 161--ainsi nomm par l'auteur, 166, 717--description de ce port, 165-7--... 169. RUOS, ou RUAULX (le aux), 1101--sert de marque pour suivre le chenal, 1102. SABLE (baie de), en Acadie, 158, 712. SABLE (cap de), prs de la baie de Sable, en Acadie, 158-9,163, 235-6, 712--tabilssement du sieur de La Tour en cet endroit, 1298 et suiv. SABLE (le de); Sir Humphrey Gilbert y fait naufrage, 151, 693--le marquis de La Roche y laisse des hommes et des munitions, 152--description de cette le, 155--... 280. SACO. Voyez Chouacouet. SACQU, pour Sagn, 327. Voyez Saguenay. SAGARD (le frre Gabriel), rcollet, arrive en Canada (1623), 1043--part pour le pays des Hurons, avec le P. Viel et le P. le Caron, 1049-50--en revient (1624), 1063-4. SAGUENAY, rivire, 68-9--description que l'auteur en fait, 84-6, 290-2, 788--source de cette rivire, 327--direction pour y entrer, 1092-3. 26/1474 SAINE (baie), ou de Chibouctou, aujourd'hui baie d'Halifax, 275, 760. SAINT-ANTOINE (rivire), au port Royal, 167, 718. SAINT-BARNABE (le), dans le fleuve Saint-Laurent, 1091-2--le sieur de Roquemont y donne rendez-vous Desdames, 1166-7. SAINT-CHARLES (rivire), quelquefois appele simplement la Petite-Rivire, primitivement rivire Sainte-Croix (voyez ce mot), 669--prise en glace (novembre 1623), 1053--l'auteur y fait faire un chemin la Sapinire, 1054--... 1157. SAINT-DOMINGUE (le), 17--description de cette le, 21-2, 50-1--... 674. SAINT-LOI, petite le du fleuve Saint-Laurent, 93, 323, 803. SAINT-TIENNE (le), vaisseau de Saint-Malo, destin porter des vivres Sainte-Croix au printemps de 1605, 193--porte en Canada les pres Rcollets, 497. SAINT-JEAN (le), aujourd'hui le du Prince-Edouard, 124--les Basques s'y retirent et se mettent en dfense (1623), 1045--se saisissent du vaisseau de Guers, ibid--... 1087. SAINT-JEAN (rivire), appele des sauvages Ouygoudy, 170-1, 174, 177, 720-1--projet d'y faire une habitation, 1300-1. SAINT-JEAN-BAPTISTE. Voyez _Cabiague_. SAINT-JEAN-DE-LUZ, en la Nouvelle-Espagne, 24-5--l'auteur y arrive, 24--description de cette forteresse, 24-5--l'auteur y retourne, 46. SAINT-JULIAN, ou SAINT-JULIEN (le), navire du capitaine Provenal; du port de cinq cents tonneaux, 6--retenu pour le voyage des Indes, 8. SAINT-LAURENT (baie de), partie mridionale du golfe du mme nom, 169, 279, 763. SAINT-LAURENT (cap de), au nord du cap Breton, 67-8, 286, 387, 108l, 1083. SAINT-LAURENT (fleuve), appel Grande-Rivire de Canada, 68, 89, 95, 124--dsign pour la premire fois par l'auteur sous le nom de Saint-Laurent, 183--... 209, 557, 659, 663, 728 734. SAINT-LAURENT (golfe); description que l'auteur en donne, 1083-90. SAINT-LAURENT (le de), ou le du Cap-Breton, 115. SAINT-LOUIS (cap), 208--ainsi nomm par M. de Monts, 210--... 212, 244, 744, 746. SAINT-LOUIS (fort), Qubec, commenc par l'auteur (1620), 990--appel de ce nom pour la premire fois, 1053--l'auteur fait faire un chemin pour y monter plus facilement, ibid--travaux qu'il y fait faire, 1054-5--un coup de vent enlve la Couverture du chteau, 1055--l'auteur le reconstruit (1626) et l'agrandit, 1110-1--l'auteur l'entretient contre le gr des associs, 1131, 1188-9. SAINT-LOUIS (fort et habitation de), au cap de Sable, o commandait le sieur de La Tour, 1314. SAINT-LOUIS (port), aujourd'hui Plymouth, dans le Massachusets, 211, 747. SAINT-LOUIS (saut), appel d'abord le Grand-Saut, ou simplement le Saut, 86--description de ce lieu, 100-5, 396-7--... 370, 388, 390--un jeune homme, du nom de Louis, s'y noie (1611), 394-7--... 414, 416--traite de 1612, 459--traite de 1613, 438-9, 470-3--... 442, 507--traite de 1615, 497, 500--traite de 1616, 591--les sauvages demandent qu'on y fasse une habitation, 592--... 670, 701. SAINT-LUC (le marchal de), 5, 702. SAINT-LUC DE BARAMEDA. Voyez _San-Lucar de Barameda_. SAINT-MALO. Prtention des habitants de cette ville au privilge de la traite du Canada, 415-17. SAINT-MATHIEU (pointe de). Voyez _Alouettes_ (pointe aux). SAINT-NICOLAS, port et cap de ce nom, 19--combat entre les Espagnols et les Franais, 19-21. SAINT-PAUL (le), l'entre du golfe Saint-Laurent, 67, 286, 387, 1081. SAINT-PIERRE (le de), prs de Terre-Neuve, 67, 354, 387, 1082. SAINT-PIERRE (lac), largissement du fleuve Saint-Laurent, mentionn pour la premire fois par l'auteur, 94, 96--description qu'il en fait, 96-7, 327-8, 806-7--... 347. SAINT-SAUVEUR, habitation forme par La Saussaye, dans l'le des Monts-Dserts, 773--pris par les Anglais, 773-5--le capitaine Argall y retourne, rompt la croix que les pres y avaient plante, et en plante une autre avec le nom du roi d'Angleterre, 777. 27/1475 SAINT-VINCENT (cap), 7--les Espagnols y prennent deux vaisseaux anglais, 52. SAINTE-ANNE du Grand-Cibou, au Cap Breton. (Voyez Grand-Cibou). Secours que la compagnie des Cent-Associs y envoie (1631), 1315--assassinat du lieutenant Martel, commis par le commandant du fort, 1316-7--le capitaine Daniel y rtablit l'ordre, 1316 et suiv. SAINTE-CATHERINE (la). Voyez _Catherine_ (la). SAINTE-CROIX, commandant d'une pinasse, Sainte-Anne du Cap-Breton, 1318--le capitaine Daniel l'envoie de l Tadoussac, ibid--ses pelleteries lui sont enleves par Thomas Kertk, 1321--dsarm par un vaisseau basque; revient Sainte-Anne, 1321-2. SAINTE-CROIX (le), dans la rivire de ce nom, 173--M. de Monts y fait faire une habitation (1604), 173-6, 706--dpart des vaisseaux, en 1604, 177--M. de Monts y fait faire des jardinages, 188--ce qui s'y passe de remarquable pendant l'hiver (1604-5), 188-93--l'habitation est transporte au port Royal, 224--on y trouve de trs-beau bl l'anne suivante, 239--... 723, 731. SAINTE-CROIX (le), dans l'Outaouais; l'auteur y plante une croix avec les armes de France, 451, 864. SAINTE-CROIX (pointe), aujourd'hui le Platon, sur le fleuve Saint-Laurent, 90-2--le fleuve y est fort rapide et fort dangereux, ibid--... 322-3, 326-7, 617, 802-3, 806. SAINTE-CROIX (rivire), aujourd'hui rivire Saint-Charles, o hiverna Jacques-Cartier, 304-9. SAINTE-CROIX (rivire), ou rivire des Etchemins, 172-4, 178, i86, 239--petit passage de la rivire Sainte-Croix, 262. SAINTE-HLNE (le), en face de la Place-Royale, 393, 840--les Montagnais y enterrent Outetoucos leur chef (1611), 411--... 442, 857. SAINTE-HLNE (le port), la cte d'Acadie, 276, 761. SAINTE-MARGUERITE, port d'Acadie, 161-2, 716. SAINTE-MARGUERITE (rivire), qui se jette dans le Saint-Laurent, 117. SAINTE-MARGUERITE (rivire), en Acadie, 275, 760. SAINTE-MARIE (baie), en Acadie; description qu'en fait l'auteur, 161-2--M. de Monts s'y arrte, 163--il n'y trouve aucun lieu pour s'y fortifier facilement, 165--... 167--son vaisseau en part pour l'le Sainte-Croix, 175--... 716. SAINTE-MARIE (cap de), Terre-Neuve, 66, 286,1082. SAINTE-MARIE (rivire), aujourd'hui Sainte-Anne de la Prade, 3 23,'803. SAINTE-SUSANNE (rivire), aujourd'hui rivire du Loup, qui se jette dans le lac Saint-Pierre, 328, 807. SAINTE-SUSANNE du cap Blanc (rivire), 212, 748. SALEMANDE (la), vaisseau de 150 tonneaux, command par Pont-Grav (1621); vient Tadoussac, 1000. SAN-LUCAR DE BARAMEDA, 8--plan de cette ville par Champlain, ibid. SANTEIN (le sieur), commis du sieur Dolu (1622); apporte Qubec la nouvelle de la runion des deux socits, 1022. SASINOU, chef de la rivire de Knbec, 196-7, 222-3--Onemechin et Marchim tus par lui, 274--son fils Pememen lui succde, ibid--... 733-4. SAUMON (port au), 1098-9. SAUMON (rivire au), 293, 790. SAUSSAYE (le sieur de La); son entreprise en Acadie, 772-3--surpris par les Anglais, 773 et suiv.--se rend Londres pour demander la restitution de son vaisseau, 780-1--... 782. SAUT (le), ou le GRAND-SAUT. Voyez Saint-Louis (saut). SAUVAGES. Moeurs et coutumes des Montagnais et des Algonquins, 71-84, 120-1, 310-14, 333-7, 340-9 366-7, 455-9, 793-7, 798-800, 803-5--moeurs et coutumes des Hurons, 519-20, 562-90, 908-9, 944-63--moeurs et coutumes des Souriquois, 266-7--des Etchemins, 183, 191-2, 198--des Almouchiquois, 200-1, 207-9, 210, 2l 6-18, 248-50--sauvages du Labrador, 1088-9. SAVALETTE, capitaine de vaisseau basque, 277-8, 762. SAVALETTE (port de), en Acadie, 277-8, 762. SAVIGNON, jeune huron que garde l'auteur en change d'un franais, 370, 834--... 390--envoy par l'auteur au-devant de la flotte huronne, 393, 841--sur le point de se noyer dans le 28/1476 saut Saint-Louis, 394-6, 843--frre du capitaine Tregouaroti, 397, 844--se loue de son voyage en France, 398, 845--l'auteur lui donne son cong, 404, 850. SECONDON (ou CHKOUDUN suivant Lescarbot), chef de la rivire Saint-Jean, 171--avait montr la mine de cuivre Prvert, 227--... 239--accompagne M. de Poitrincourt jusqu' Chouacouet, 240--... 202, 205. SESAMBRE, le la cte d'Acadie, ainsi appele par les Malouins, 275, 760--une partie des Franais de Saint-Sauveur, avec le P. Mass, y viennent trouver Robert Pont-Grav, 776. SVILLE, 8--plan de cette ville par l'auteur (1598), ibid--... 52. SILLERY (Nicolas Brlart de), chancelier, 441, 856. SIMON (matre), mineur, accompagne l'auteur, 160, 715. SIMON, sauvage ainsi appel des Franais, 1055--l'auteur essaye vainement de le dissuader d'aller faire un coup chez les Iroquois, 1055-6--change de rsolution, 1057--compromet la paix en assommant un iroquois, 1064. SOISSONS (Charles de Bourbon, comte de). L'auteur l'engage prendre le Canada sous sa protection, 432--ce qu'il accepte, 433, 886 et suiv.--sa commission, 433--nomme l'auteur son lieutenant, 43 3, 886--sa mort, 434, 887--... 1072. SONDE (canal de la), 23. SOUBRIAGO, gnral de la flotte espagnole, 7, 9. SOUPONNEUSE (la), le, 256,759. SOURDIS (madame de), contribue l'approvisionnement des missionnaires du Canada, 767. SOURICOUA, rivire; probablement la mme que Gdac (Shediac), 114. SOURIQUOIS, sauvages de l'Acadie, 115, 184,728, 743. STADACA, pour STADACON, 307. STADACON, nom d'une bourgade sauvage, situe prs de la pointe de Qubec, 307. STUART (Jacques), milord cossais que le capitaine Daniel rapporte avoir t au Cap-Breton en 1629, 1285--le capitaine Daniel s'en saisit, 1285-7. TABAC, ou PETUN, appel herbe la Reine, 50--les mariniers et autres personnes en usent, 51--les sauvages en prsentent Pont-Grav et l'auteur, 71. TABAGIE, festin des sauvages, 70-2, 438, 457-8, 870--tabagie des Hurons, 563-6, 587. TADOUSSAC, port l'entre du Saguenay; description de ce lieu, 70-4, 84-6, 112-3, 119-21, 286-7, 290-2, 786-9--distance de ce port l'le aux Livres, 86--l'auteur y arrive pour la premire fois (1603), 68--en repart, 121--les sauvages de l'Acadie s'y rendent par la rivire Saint-Jean, 171--... 298, 321--ce qui s'y passe de remarquable en 1609, 321, 347-9--la traite, en 1610, y est fort mauvaise, 371-2--dpart des vaisseaux, 374--arrive de Champlain (1611), 387--Pont-Grav y demeure pour la traite, 388-9--arrive des vaisseaux (1613), 436-7--les pres Rcollets y arrivent (1615), 497--arrive des vaisseaux (1618), 601, 614--...6l7--dpart des vaisseaux, 631--l'auteur y arrive avec sa famille (1620), et y rencontre son beau-frre, 986--vaisseau rochelois y faisant la traite contre les dfenses, 986-7--... 991, 1000--vaisseau de Pont-Grav saisi par de Caen (1621), 1008-13--l'auteur s'y rend pour accommoder les difficults, 1010--ce qui s'y passe en 1621, 1005, 1008-15, 1017--en 1622, 1034, 1036-8--un vaisseau espagnol y vient espionner le sieur de Caen (1622), 1038-9--... 1092-3--arrive du vaisseau de la compagnie (1626), 1107-8--... 1128--les Kertk s'en emparent (1628), 1154, 1158-9--en repartent aprs avoir brl les barques, 1163-4--... 1172--David Kertk y fait monter une barque (1629), 1249--on y enterre Jacques Michel, contre-amiral de la flotte anglaise, 1273-4--la compagnie des Cent-Associs y envoie faire la traite (1631), le vaisseau relche Miscou, 1315. TAILLE (La), franais souponn d'avoir pris part (1608) la conspiration contre l'auteur, emmenott, puis remis en libert, 301. TANGUEUX (le aux), 163. TARDIF (Olivier le), de Ronfleur, truchement; Qubec (1622-23); dpch Tadoussac, 1042--sous-commis Qubec (1626-27), 1113--remet, de concert avec Corneille, les clefs du magasin au capitaine Louis Kertk, 1228. 29/1477 TECOUEHATA, chef sauvage, arrive au saut Saint-Louis avec quatorze canots, 411. TEQUENONQUIAYE, village huron, appel plus tard Ossossan, La Rochelle, Saint-Gabriel et la Conception. L'auteur y est bien reu, 516, 906. TERRE-FERME, 16. TERRE-FERME (rivire de), au Mexique, 28. TERRE-NEUVE. L'auteur mentionne ds 1603 plusieurs points de cette le, 66-7--... 561--par qui dcouverte, 666-7--... 1081--description de cette le, 1082-3. TESSOUAT, chef algonquin, 76 note 1--l'auteur se rend chez lui (1613), 454, 867-8--bonne rception qu'il lui fait, 454, 457 et suiv.; 868, 870 et suiv.--... 461, 876, 878--l'auteur prend cong de lui, 467, 880. TESSOUAT (le de), aujourd'hui le des Allumettes, visite par l'auteur (1613), 455-6, 868. TESTU (le capitaine), homme fort discret. Natel lui dcouvre la conspiration contre l'auteur, 298-9. THMINES (le marchal de), vice-roi pendant la dtention du prince de Cond, 966--en procs avec les associs, 967--arrt du conseil en sa faveur, 969-70--les envieux tchent de faire rompre sa commission, 970--dbout de ses prtentions, 982. THIBAUT (le capitaine), de la Rochelle, accompagne Champlain sa seconde expdition (1610) contre les Iroquois, 360--l'auteur repasse en France (1611) dans son vaisseau, 413. THOMAS, truchement pour les Algonquins; accompagne l'auteur dans son voyage de 1613, 453, 460, 462, 465, 866, 874-5, 878--... 552 note 2. TORTUE (le de la), 17, 18. TORTUE (le de la), l'ouvert de la rivire Knbec, 194, 197, 732, 734. TOUAGUAINCHAIN, village huron; l'auteur y est bien reu, 516, 906. TOURMENTE (cap), dix lieues au-dessous de Qubec; pourquoi ainsi nomm, 294, 791--... 603--visite qu'y fait l'auteur (1623) avec M. de Caen, 1051--M. de Caen y retourne (1624), et assure l'auteur que M. de Montmorency le lui a concd, 1065--... 1102-3--l'auteur y fait une habitation (1626), 1100---plan des logements, 1110--on y envoie les bestiaux, 1114--l'auteur y descend, ibid--hiver de 1626-7, 1117--meurtre commis en ce lieu plusieurs annes auparavant par le Rconcili, 1127--nombre de personnes qu'on y emploie, 1131,1189--voyage qu'y fait l'auteur (1627), 1133--... 1152--prise et destruction de l'habitation par les Anglais, 1154-8, 1204, 1244--l'auteur y envoie une chaloupe pour voir le dgt fait par l'ennemi, 1163. TOUS-LES-DIABLES (pointe de), aujourd'hui pointe aux Vaches, prs de Tadoussac, 69, 287, 436. Voir >i>Vaches_ (pointe aux). TOUS-LES-SAINTS (baie de), Terre-Neuve, 1082. TOUTES-ISLES (baie de), la cte d'Acadie, 157, 276, 761. TRAITE des pelleteries. Traite de 1603, Tadoussac, 70, 703--vaisseaux basques faisant la traite Canceau (1604), contre le privilge de M. de Monts, 157, 176-- Tadoussac (1608), 287-90-- la rivire des Iroquois (1610), 365-70--seconde traite (1610), fort mauvaise, 371-2--se fait (1611) Tadoussac et au saut Saint-Louis, 388-9, 393, 397-412, 838, 844-53--traite de 1613, au saut Saint-Louis, 43 8-9, 466, 470-3--de 1615, au mme lieu, 497--... 509, 511--traite de 1616, au mme lieu, 591--de 1618, aux Trois-Rivires, 601, 615, 617-8, 630--traite de 1621, au mme lieu, 1006-8--traite de 1623, au cap Massacre, ou de la Victoire, prs de l'entre de la rivire des Iroquois, 1045-50--traite de 1624, Qubec, 1064--de 1626, 1108--Pont-Grav remplac, comme premier commis, par Corneille de Vendremur, 1113--traite de 1627, la rivire des Iroquois, trs-bonne, 1121-2, 1128--traite de 1631, peu abondante, 1324. TREGAT, ou TRACADIE, entre la baie des Chaleurs et la baie de Miramichi, 114, 170, 719, 1087. TREGATIN, sauvage baptis par le frre Ger vais, 1126--ne persvre pas, ibid. TREGOUAROTI, capitaine huron, frre de Savignon; descend la traite (1611), 397, 403, 844--emmne avec lui un franais, 408. TREMBLAYE (La), commandant d'un vaisseau de Saint-Malo, en traite Tadoussac, 137 30/1478 TRPASSS (baie des), Terre-Neuve, 1082. TRESARD, jeune homme de La Rochelle; Champlain ne lui permet pas de l'accompagner la traite, 390. TRICHET (Pierre), avocat, de Bordeaux. Pice de vers compose par lui sur les voyages de l'auteur, 647. TROIS-RIVIRES (les); l'auteur mentionne ce lieu pour la premire fois, 94--les qui sont l'entre, ibid--l'auteur est d'avis que ce lieu serait propre une habitation, 94-5--... 327--on y fait la traite (1618), 601, 615, 617-8, 630--... 806--traite de 1621, 1004--les sauvages y tiennent conseil (1627) sur la guerre des Iroquois, 1120-21. TRUITTIRE (la), petite rivire l'ouest de Port-Royal, 264-5. TSONNONTOUANS. Voyez _Entouhonoron_. TUFET (le sieur), commence une habitation l'Acadie, 1297-8--peu de succs de son entreprise, 1301-2. TUILLERIE (monsieur de la), 1240. UBALDINI (Robert), nonce Paris, lors du dpart des Rcollets pour le Canada, 492 note 2. VACHES (pointe aux), appele d'abord pointe de tous les Diables, 69, 287, 436, 787, 1092. VARIN (Jean-Baptiste), envoy Qubec par M. de Caen, 1016. VENTADOUR (Henri de Lvis, duc de), vice-roi du Canada, 1069-70--nomme l'auteur son lieutenant, 1071 et suiv. VERA-CRUZ, 25. VRAZZANO (Jean), florentin, dcouvre les ctes de la Floride, 667,1309-10. VERTE (le), dans le Saint-Laurent; les Rochelois y font la traite contre les dfenses, 1015, 1094-5. VERTE (le), l'Acadie, 276-7, 761. VERTE (rivire de l'le), 276, 761. VICAILLE (la), vaisseau de David Kertk, d'o est date la sommation de Qubec, 1161. VIEL (le P. Nicolas), rcollet, arrive en Canada (1623), 1043--monte au pays des Hurons avec le P. le Caron et le frre Sagard, 1049-50--nouvelles qu'en apporte Du Vernay (1624), 1063. VIERGES (cap des), Terre-Neuve, 1081. VIERGES (les des), ou Las-Virgines, 674. VIEUXPONT (le P. de), jsuite, missionnaire (1629) au Grand-Cibou, 1287--son naufrage, 1289-92--va trouver le capitaine Daniel au Grand-Cibou, 1294--retourne en France (1630), 1303. VIGNAU (Nicolas de); ses impostures, 440 et suiv.; 855 et suiv.--conditions auxquelles l'auteur lui pardonne, 471. VIGNIER (le sieur), agit pour le prince de Cond dans l'affaire du Canada, 967--promet obtenir M. de Montmorency la commission de vice-roi, 982. VILLEMENON (le sieur de), intendant de l'amiraut; s'entremet pour M. de Montmorency dans l'affaire du Canada, 967, 982--lettres qu'il adresse l'auteur (1621), 993, 995--nouvelles lettres, 1007. VIMONT (le P. Barthlemi), jsuite, missionnaire au Grand-Cibou, 1287--retourne en France (1630), 1303. VIRGINES (les), la VIRGINIE; les Anglais de cette colonie s'emparent de l'tablissement de La Saussaye, l'le des Monts-Dserts, 773--dvastent Sainte-Croix et Port-Royal, 777--ancien nom de la Virginie, 6l, 1307. WAYMOUTH (George), capitaine de vaisseau anglais; mention de son voyage la cte de la Nouvelle-Angleterre, 222-3. FIN End of Project Gutenberg's Oeuvres de Champlain, by Samuel de Champlain License: Share Alike