Produced by Daniel Fromont [Transcriber's note: Guy Chantepleure (pseudonyme de Jeanne Violet, Mme Edgar Dussap) (1875-19??), _La passagre_ (1911), dition de 1921. Observation: this is an abridged version.] E. GREVIN -- IMPRIMERIE DE LAGNY GUY CHANTEPLEURE LA PASSAGERE PARIS CALMANN-LEVY, EDITEURS 3, RUE AUBER, 3 1921 LA PASSAGERE PREMIERE PARTIE I -- Vous Vichy, cher ami! Roger Lecoulteux zzaye trs fort. Un peu courtaud pour l'lgance de son costume d't, les cheveux trop blonds, la peau trop rose, semblable un gros enfant joyeusement rep et frachement dbarbouill, il s'est dress devant Kerjean, il l'arrte, gnant les passants au milieu de l'alle bitume qui, du Hall des Sources au Casino, traverse le Vieux Parc de Vichy. -- Qu'est-ce qui vous attire ici, Kerjean?... Je parierais que c'est le meeting d'aviation. -- Vous gagneriez. -- Moi, je suis venu sur la demande de ma mre qui commenait une cure, puis, la cure accomplie, ma mre est partie... et, sur son conseil, je suis rest... Toute une histoire! -- Vraiment! Kerjean sourit. Il est rare que Roger Lecoulteux mette de suite trois phrases, sans allguer les actes ou citer les opinions de sa mre. -- Kerjean, cher ami, j'tais au champ d'Abrest, hier... Comment ne vous y ai-je pas vu?... C'est surprenant! -- C'est trs naturel... Dans une runion de ce genre, on voit les pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs clbres... et les ingnieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperus... -- Peste! Je sais, dans les milieux aronautiques, des gens qui ne vous considrent pas comme un ingnieur obscur!... Vous tes toujours chez Patain? -- Toujours. -- Content? -- Trs content. -- Tant mieux, donc!... Cher ami... Je suis follement pris d'une jeune fille exquise. Ma mre veut que je me marie... Elle pense qu'un homme doit se marier la fleur de l'ge et que je suis point... Lecoulteux s'est empar de Kerjean; il lui a pris le bras, il l'entrane dans la direction du Casino. Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du corps, cette aisance particulire des gestes qu'une saine activit physique et la pratique des sports dveloppent chez les hommes robustes. Il s'habille de vtements commodes qui ont l'allure anglaise et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les femmes qui on le prsente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent paratre intressants, sympathiques et presque beaux... Et peut-tre regrettent-elles que, trop souvent tourns vers quelque mystrieux problme dont l'nigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant o dort le bleu ardent de la flamme, n'en clairent que si fugitivement la sculpture maladroite et puissante. Les voici au caf de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air. -- Dites-moi, Kerjean, quand vous tiez l'Ecole centrale, avec Etienne Davranay et mon cousin Lignire, -- celui qui prospecte Madagascar, -- vous alliez souvent chez Mme Davranay? -- Trs souvent. Davranay et moi, nous nous runissions chaque soir pour prparer les examens. J'tais seul Paris et rcemment arriv de ma province. Comme Etienne, j'avais, tout jeune, perdu mon pre. Ma mre tait reste Fougres, auprs du vieux tilleul... Ce fut, je crois, mon isolement de grand orphelin de vingt ans, livr lui-mme et aux prils de Babylone, qui me valut tout d'abord la sympathie vraiment cordiale et maternelle de Mme Davranay et m'ouvrit sa maison, o je fus reu en ami... J'en suis demeur l'hte habituel et bien reconnaissant pendant plusieurs annes... jusqu' cette affreuse catastrophe... vous avez su?... -- Oui... une explosion de chaudire... Etienne Davranay et deux de ses ouvriers tus... une horreur sans nom!... Mais vous voyez toujours Mme Davranay?... -- Certainement... mais, depuis la mort de son fils, Mme Davranay n'habite plus gure qu'en passant son htel de la rue d'Offmont... -- On m'a dit... Elle ne quitte la Peuplire que pour Monte-Carlo en hiver, Vichy, Aix en t... Etrange cette passion du jeu s'emparant aussi compltement d'une femme de cet ge! -- J'ai toujours vu Mme Davranay jouer avec fivre, mme dans son salon trs familial... -- Heureusement que Mme Davranay a de quoi faire! -- Mais j'ignorais que vous fussiez en relations avec Mme Davranay, Lecoulteux?... Le visage rose de Lecoulteux exprimait une satisfaction discrte. -- Puisque vous tes un fidle de l'htel de la rue d'Offmont et du petit chteau de Montjoie-la-Peuplire, Kerjean, vous connaissez Mlle Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davranay... C'est elle que j'aime. -- La petite Phyl! La surprise avait fait sursauter Kerjean. -- La petite Phyl! rpta-t-il. Mais c'est une enfant! -- Elle a dix-huit ans... moi, vingt-cinq... rpliqua Lecoulteux. Pas si enfant, d'ailleurs! Quand l'avez-vous vue? -- Mais, hier... J'ai rencontr Mme Davranay et sa filleule la laiterie du Nouveau-Parc. La filleule savourait de grande tartines et de la crme... La petite Phyl!... Je crois bien que "Mlle Phyllis Boisjoli", comme vous dites, ne cessera jamais tout fait d'tre mes yeux la gamine qui je racontais des histoires et qui, dans les jeux extravagants auxquels je prenais part -- le plus souvent avec la mission de dlivrer un princesse captive -- m'appelait le "Bon-gant"... J'avais vingt ans... j'en ai trente et un... calculez!" -- Depuis ces temps prhistoriques, suggra Lecoulteux, Phyllis Boisjoli a quelque peu chang! -- Oh! elle a beaucoup grandi... mais en vrit, c'est toujours ma mignonne et folle petite compagne de nagure... Comment voulez-vous que je puisse voir en elle une demoiselle marier? Intrieurement, Kerjean ajoutait: -- Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle? Et soudain, cette ide d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl lui parut si absurde qu'il se mit rire, joyeusement, de ce rire jeune, de ce rire neuf qui lui tait propre. -- Ma mre a pens que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi... -- Et avez-vous quelque raison d'esprer que Phyllis partage cette opinion de Mme votre mre? -- Mon Dieu, cher ami, pas encore... Je sais que je ne suis pas ce qu'on appelle un homme sduisant... et je sais que je ne suis pas un homme riche... Vingt-cinq mille francs de rente, qu'est-ce que cela?... Mais Mlle Boisjoli se trouve dans une situation particulire... -- Ma vieille amie chrit et gte sa pupille comme la plus tendre des mres... Elle la dotera certainement. -- On dit mme que, n'ayant plus d'hritier direct, elle compte lui laisser sa fortune... Mais, voyez-vous que j'pouse Phyllis avec une dot de cent ou deux cent mille francs... et qu'un beau jour Mme Davranay -- qui est de complexion apoplectique -- meure intestat?... Ah! je serai bien, moi! Le rire de l'homme primitif sonna de nouveau. -- De ce que l'on soit "follement pris", il ne faudrait pas conclure que l'on ft tout fait fou, mon cher, protesta Lecoulteux. Et je vous assure qu'on peut, en telle occurrence, raisonner et prvoir sans tre pour cela moins amoureux. Il y a ici d'autres jeunes gens qui admirent Mlle Boisjoli autant que moi et qui, jusqu' prsent, ne se sont pas plus dclars que moi... -- Qui par exemple? -- Le petit docteur Sorbier... -- Un gentil garon... trs intelligent, trs srieux. -- Peuh! Si l'on veut... Puis Fabrice de Mauve. -- Le romancier? A ce nom connu, presque clbre, Kerjean avait fronc les sourcils. Il l'avait plusieurs fois rencontr, il revit Fabrice de Mauve, la silhouette jeune, fine, expressive de grce et de force, le beau visage dlicat et viril, les lvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le regard aigu, insistant, qui observait et voulait sduire. Kerjean ne mconnaissait point le talent littraire de Fabrice de Mauve, mais cette psychologie exaspre, la fois douloureuse et cruelle, ce parti pris d'esthtisme, ml l'observation de la ralit palpitante, cette sensualit subtile et presque maladive, cette langue nerveuse qui allait de l'extrme raffinement l'extrme brutalit, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient dans ses prfrences instinctives pour une conception plus robuste, plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il savait ou devinait de la personnalit morale de l'crivain lui tait moins sympathique encore. Cette vanit, assoiffe de lucre et de rclame, cet arrivisme insinuant et forcen qu'habitait une lgance un peu hautaine de grand seigneur-pote, rebutaient sa droiture ombrageuse, ennemie jusqu' l'absurde peut-tre de tous les compromis, de toutes les concessions, de toutes les habilets calcules en vue du succs ou du gain. -- L'homme dangereux, celui-l, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pense. L'homme femmes? Kerjean eut un lger haussement d'paules. Rapproch de l'image lgre et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs voquaient en lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut dplaisant. -- C'est possible, dit-il... Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une femme... heureusement! Lecoulteux parut rflchir: -- Et vous, Kerjean... vous? Vous ne songez pas pouser Phyllis Boisjoli? Kerjean rit de bon coeur. -- Moi, pouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens de vous dire que je l'ai vue natre, ou peu prs... Sans compter que j'ai dj toutes les manies d'un vieux garon endurci... Il s'tait lev et il avait pay les consommations. Kerjean s'loigne, d'anciens souvenirs se rveillent. Cette petite Phyl! N'tait-ce pas hier qu'elle accourait au coup de sonnette toujours reconnu? -- Bonjour, Kerjean... Tu as piqu un dix-neuf en descriptive? Bravo! Et la "colle" avec Louf d'Amphi? Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les professeurs lui taient familiers, comme aussi l'argot de l'cole, dont les mots inlgants taient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix charmante, cristalline, qui donnait ses paroles une grce spciale. Quand la petite Phyl entre-billait la porte du cabinet de travail et montrait son nez rose, Etienne se fchait, mais Kerjean essayait d'arranger les choses. Le "Bon-gant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse qui l'entranait sa suite dans le monde enchant des contes et des jeux. A Kerjean, un seul rle tait dvolu, celui du Bon-gant: gnie puissant et tutlaire, personnage pique et fabuleux, le Bon-gant devait tre de toutes les histoires. Lorsque la petite Phyl avait t gronde, -- ce qui arrivait tout de mme quelquefois, -- et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'tait prs du grand ami qu'elle se rfugiait: "Console-moi, "Bon-gant", je suis si mchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle. Et les annes se sont succd sans que Guillaume Kerjean cesst d'tre le meilleur et certainement le plus sincre sinon l'unique ami de Phyllis Boisjoli. Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimit a conserv, en dpit du temps coul et des conditions de vie nouvelles, le mme caractre d'affection confiante et d'allgre camaraderie. Leurs causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que leurs jeux de jadis. Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis Paris. Elle avait grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grce trange, un peu mystrieuse, ni de cette apparence d'extrme fragilit. Elle avait gard sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son me riait au coin de ses lvres innocentes et dans ses yeux ravis. Kerjean l'a trouve charmante, claire et frache comme l'aube. Pauvre petite Phyl! Voici dj que les calculs gostes, les basses rivalits, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles ou brutales, dont elle ne souponne rien, vont s'agiter autour d'elle, l'arracher peut-tre ses limbes heureuses... Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparat telle qu'hier au nouveau parc, savourant son goter de tartines et de crme!... Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une pouse, aimer, dsirer une femme? II Ce soir-l, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de chaises et de gens, la terrasse illumine du casino o le concert de neuf heures allait commencer et se hta de gagner le jardin. Dj l'orchestre prludait. Kerjean porta sa chaise au del des parterres. Un lger cri jaillit tout prs de lui, une voix singulirement limpide dit: "Bonjour, Kerjean!" -- Bonsoir, petite Phyl! rpondit-il tonn et joyeux. Que faites-vous ici toute seule? -- Je ne suis pas venue seule... Mlle Ribes veille sur moi... Tenez! La voici qui s'avise de mon tte--tte avec un fantme masculin et accourt... au risque de se faire voler son fauteuil!... Nous avons conclu un trait, et elle me laisse couter le concert de ma place favorite. -- Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous coutez le concert d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la rvolte tait tendre, Mlle Ribes qui s'tait approche et tendait amicalement la main au jeune homme. -- Kerjean ne peut me donner tort, chre vieille obstine, puisqu'il avait choisi la mme place que moi. -- Que rpondre cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux nafs et fidles, qui tait depuis plusieurs annes la demoiselle de compagnie de Mme Davranay. -- Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, dclara Phyllis, un concert en plein air, le soir, c'est fait pour tre cout de loin, par des gens qui rvent... C'est fait pour n'tre entendu qu'un peu, en phrases inacheves, en mesures parses, en notes errantes qui voltigent sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des penses mlancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on ne sait plus trs bien d'o viennent ces sonorits gares dans la nuit, parce qu'on ne sait plus trs bien o l'on est soi-mme... Mlle Ribes, puisque Kerjean est l et peut me garder, je vais vous installer, l, au pied de la terrasse... Vous ne perdrez aucune note... Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma fort parfume. Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clart, fine, prcieuse. Sa robe simple et harmonieuse tait faite d'une toffe soyeuse. C'tait vaporeux, imprcis et charmant. Un grand chapeau de tulle encadrait d'une nue sombre les brillants cheveux blonds, bouffants peine, le visage clair aux pommettes dlicates, un peu saillantes, les longs yeux, o riait la douceur innocente d'un trs jeune regard. Kerjean regarda Phyllis. -- Vous avez l'air d'une petite fe de l'aurore qui, par malice, se serait enveloppe des plus jolies lueurs du crpuscule... -- Vous tes fort galant, Kerjean. Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, prs de la grille d'enceinte. Il y eut un silence. Kerjean savait qu' cette heure, Mme Davranay, assise une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait toute son dmon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une parole qui les voqut. -- Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce soir, Phyllis? -- Qui vous a dit cela? -- Un adorateur. -- Un adorateur?... Lequel? -- Lequel! Voyez-vous cette belle assurance. -- Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", a veut dire simplement le docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?... Il n'y a pas l de quoi se montrer orgueilleuse. Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom... Mais il se garda de toute allusion celui dont on ne lui parlait pas. -- Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontr aujourd'hui, Kerjean? -- Non, c'est Lecoulteux. -- Roro?... Pauvre Roro! -- Pauvre Roro! Son affaire est claire celui-l!... -- Vous ne voudriez pourtant pas me voir pouser Lecoulteux? -- Ni Lecoulteux ni personne... pour le moment. Vous tes trop jeune, petite Phyl! Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit rire trs gaiement... Kerjean rpta mentalement: Oui, certes, elle tait trop jeune. -- Kerjean... si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup... j'aimerais _trop_... -- _Trop!_... J'espre que non. -- Est-ce que vous avez dj aim trop, Kerjean? -- Oh! jamais! Son accent convaincu amusa la petite Phyl. -- Vous n'avez jamais dsir vous marier?... -- Non. Je crois bien que la carrire d'un vieux garon me plat trop pour que j'en change. -- Oh! il est certain que, quand on est arriv trente ans sans se marier, dit-elle du ton dont elle et cit l'ge de Mathusalem... C'est vrai, Bon-gant, que vous avez dj un peu l'air d'un vieux garon... Vous savez, le Bon-gant ne se mariait jamais dans les contes... Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une trs vieille fille, nous nous runirons pour vivre ensemble... -- Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la princesse se mariait toujours... -- Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la qurir... Allez-vous l'amener mes pieds? -- Non, rpliqua Kerjean plus srieusement que la question ne semblait le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le prince Charmant que je voudrais amener vos pieds, ma petite amie. Elle soupira sans rien dire. -- On dirait que vous tres triste, ce soir... et la petite Phyl triste, c'est si trange, si contre nature! -- Peut-tre y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas, Kerjean?... Je ne suis pas triste, cependant... Kerjean, vous ne m'avez rien dit de vous... Vous devez tre fier des succs de la maison Patain?... Vous ne volez pas dans les meetings?... -- Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre joie... Il faut avoir fait de l'aviation pour connatre l'ivresse de la solitude absolue sept cents mtres au-dessus du sol... -- Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les toiles? L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquite et barbare. -- Kerjean, dit Phyllis, allez dire marraine que je rentre l'htel tout de suite. Je suis trs lasse... Comme Kerjean prenait cong d'elle, elle ajouta: -- C'est demain que vous djeunez avec nous?... -- Entendu, petite Phyl... demain. Kerjean retint un moment la main souple qui s'tait abandonne sa main. -- ...Laissez vos diables bleus dans la "fort", ajouta-t-il. S'inclinant lgrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants, mais, pour la premire fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abmes. III Penche au-dessus de la grande bote ronde que lui prsentait un petit marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinant, et gagnait ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goter du matin". -- Mademoiselle... Voulez-vous des "plis" ou des "cornets"?... Les "plis" avaient l'air de petits mouchoirs bien repasss, bien lisses... Un "pli" valait deux "cornets"... Cependant les cornets avaient la prfrence de Phyllis. Elle apprciait leur finesse tentante et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils s'embotaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les croquant un un, le long du chemin. Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de suite et vint elle. -- C'est bon le "plaisir, Mesdames"? -- Un rgal!... gotez... La petite Phyl avait obi Kerjean; elle avait laiss dans la nuit les mauvais esprits de sa mlancolie. -- Comme vous voil fleurie! s'cria Kerjean. D'o viennent ces roses?... du mme pays que votre sourire du matin?... -- Je ne puis gure vous rpondre... Aucune carte n'accompagnait l'envoi... Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'tait charmant pour causer en badinage. Phyllis se mit rire. -- Eh bien... oui, l... mon bouquet tait sign. Il y a trois jours, j'ai dit _quelqu'un_ -- sans arrire-pense, je vous assure -- que ma fleur favorite tait la rose France... et aussi, que j'aimais passionnment le subtil parfum des freesias... Mon bouquet est sign... une petite signature lgre... invisible... Fabrice de Mauve... Etes-vous content? Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de suite dans les yeux ensoleills, sur les lvres joyeuses. -- Je le croyais absent, Fabrice de Mauve? -- Il l'est, en effet, depuis deux jours... cause d'une pice de lui qu'on reprsente Dieppe... Mais les fleurs venaient de Paris... (Elle croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons gauche... I y a dans la rue Cunin-Gridaine un petit collier d'amthystes que je veux acheter... Vous connaissez Fabrice de Mauve? -- Trs peu. -- N'importe... Que pensez-vous de lui? -- C'est un trs joli garon. -- Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir mme une intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean... -- Non, certes, de Mauve est un crivain de grand talent. J'espre, toutefois, que vous ne le savez que par ou-dire... Phyllis avait rougi. -- Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses... des fragments... Et puis le sonnet qu'il a crit pour moi... un bijou... une merveille... -- J'en suis persuad... -- Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous plat? Le jeune homme hsita. Il tait franc, mais pas brutal. -- Eh! bien... Non... pas beaucoup, dit-il pourtant. Phyllis parut confondue. -- Mais pourquoi? Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit d'teindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait. -- Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont trs dissemblables, je suppose.... Mais je vous le rpte, je connais peu Fabrice de Mauve. -- C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez pas... Et quand on ne le connat pas, il a l'air... un peu impertinent, n'est-ce pas? Je l'ai trouv moi aussi... au dbut!... Mais cet air lui sied. Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voil prise! Phyllis s'arrta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoit, puis des pingles chapeau dont le modle l'amusait et donna son adresse pour que tout y ft port. -- Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean. -- Quand partez-vous? -- Aprs-demain soir... Marraine a chang... Elle change souvent pour les dparts. La voix de la jeune fille tait triste, soudain. -- Kerjean vous l'avez vue, hier... dans cette horrible salle de jeu? Il eut un signe affirmatif. Aprs avoir t l'esclave meurtrie et rsigne d'un mari qui l'avait pouse pour sa fortune, elle avait t l'esclave heureuse d'un fils affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort de ce fils l'avait livre ensuite un penchant violent, bientt un vice. Au milieu de cette vie trange, Phyllis Boisjoli, fille adopte de sa tendresse avide, n'avait jamais du son coeur. Et Phyllis et pu faire de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui et sembl. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerait sans y songer, la filleule adorait et respectait les moindres dsirs de sa marraine. ...Aprs le djeuner dans l'appartement que Mme Davranay occupait l'htel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille dame demeura seule avec Kerjean. Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu' ce que la porte se ft referme. -- Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle grce!... Il ne manque pas de bons aptres pour me chanter ses louanges... Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune... et je ne veux pas qu'on me la prenne maintenant... -- Oui, fit Kerjean, elle est jeune... et portant... Il s'interrompit. Mme Davranay rit: -- Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est srieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs de fortune... Et Phyllis sera riche, trs riche, mon ami... Je n'ai plus de famille. Ma nice, Laure Arguin, une vieille fille revche que je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma petite Phyl aura la Peuplire... et tout ce que je possde... Mme Davranay parla de Phyllis longuement. -- Il y a dj longtemps, reprit Mme Davranay, que je pense ces choses, et j'ai t... lche, mon pauvre Kerjean... Oui, c'est stupide, jusqu' prsent le courage m'a manqu pour prendre mes dispositions testamentaires... Mais, ds mon retour, c'est dcid, j'appelle mon notaire... -- Madame, fit Kerjean trs affectueusement, voulez-vous permettre l'ami tout dvou qui se rjouit profondment de votre rsolution gnreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?... Faites l'impossible pour que tout ceci soit ignor... Notre petite Phyl sera aime, elle l'est dj sans doute... Laissez celui qui l'aimera le mrite du petit acte de dsintressement, de courage qu'il accomplirait en l'pousant sans connatre vos intentions. Si je vous parle ainsi... --Compris, mon bon Kerjean!... Vous n'avez pas tort.... Et je me mfierai pour elle... Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait. IV Trs jeune, muni depuis un an seulement de son diplme d'ingnieur des arts et manufactures, silencieux, rserv, et pourtant aussi hardi dans ses rves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide dans ses paroles et ses prtentions, Guillaume avait tout d'abord accept Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants d'automobiles, des fonctions de dbutant et une rmunration mdiocre. Mais son intelligence aigu, son infatigable activit, ses intuitions d'inventeur-n, toute cette personnalit prenante s'tait rapidement impose. Ainsi, quatre ans peine aprs sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune homme tait devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blriot, attacher son nom aux recherches aronautiques. Ds que cette amlioration considrable de sa situation s'tait produite, Kerjean avait obtenu de sa mre qu'elle quittt Fougres et s'installt prs de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison d'aspect provincial, rue Boursault. On y avait envoy de Fougres une partie du mobilier de famille. Guillaume avait dispos les meubles avec le souci de donner chaque chambre la physionomie qu'avait Fougres la pice correspondante. Mais Mme Kerjean ne devait pas goter la douceur de cet accueil de l'enfant chri parmi les choses familires. A la veille du jour fix pour son dpart de Fougres, une bronchite complique de pleursie l'avait enleve brutalement la sollicitude filiale. Six ans avaient pass. Rien n'avait t chang dans la demeure o Mme Kerjean n'tait jamais entre, et o, cependant, tout parlait d'elle. La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mre qui ne viendrait plus. Anak, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays, tirait vanit du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un grain de poussire. On se mirait dans ses parquets. Les tablissements Patain avaient t reconstruits, trs agrandis, Levallois. Ds le matin, Kerjean s'y rendait, moins que des essais d'appareils ne dussent avoir lieu Issy-les-Moulineaux. Le soir, le vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait doux et hospitalier. Il aimait son tranquille intrieur de clibataire, les soires qu'il y passait en tudes et en lectures. Il tait rest Guillaume le Taciturne. Il tait devenu l'obscur chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point prendre de passager. Kerjean n'avait revu avant leur dpart de Vichy ni Phyllis ni Mme Davranay. Toutes les deux taient sorties, lorsqu'il s'tait prsent l'htel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperu Phyllis, reconnu son rire... Mais d'autres voix se mlaient ce rire, d'autres chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve. La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son sjour. Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dpche. Elle tait date d'Aix. Elle disait: "_Mme Davranay, frappe d'hmiplgie dans la salle de jeu, morte deux heures aprs, sans avoir repris connaissance_." V Comme Kerjean s'arrtait dans la rue d'Offmont pour sonner la grille de l'htel que Mme Davranay avait habit vingt ans, Lecoulteux en sortait. -- Cher ami! s'cria le bon jeune homme... Je viens de dposer ma carte, pour la petite Phyl... Je vous assure que j'ai beaucoup de chagrin!... J'aimais cette jolie enfant, Kerjean... et si ma mre... Kerjean l'interrompit: -- Mon cher, laissez donc l Mme votre mre... Et si vous aimez Phyllis, pousez Phyllis... Lecoulteux prit le bras de l'ingnieur et l'entrana de quelques pas plus loin. -- Alors... c'est vrai?... Elle n'a rien... _rien_, la pauvre petite? -- Trop vrai!... Elle n'a rien... Mme Davranay n'a pas laiss de testament. Selon la loi, sa nice, Mlle Laure Arguin, est son unique hritire. -- Quelle misre! murmura Lecoulteux... Quelle misre..." Il se tut. Puis: -- Vous savez, Kerjean... mme maintenant, elle ne voudrait pas de moi, la petite Phyl... C'est un autre qui lui plat... A Vichy, les deux derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous annoncer les fianailles. Je vois encore le sourire de la petite Phyl... Mais je connais de Mauve... Maintenant il la demandera encore moins que moi... Pauvre petite Phyl!... Vous l'avez revue, Kerjean, depuis cette journe funbre? -- Deux fois... Elle adorait sa marraine et la pleure dsesprment... Je ne crois pas qu'elle se fasse une ide trs exacte des difficults matrielles de sa situation. -- Elle vous aime beaucoup, Kerjean... C'est elle qui a voulu qu'on vous tlgraphit en mme temps qu' Mlle Arguin. -- Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidlit... Je ne l'aime pas d'amour, moi!... Mais, hlas! que peut-on pour elle? -- Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou la Peuplire... -- Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas... L'attitude et toute la manire d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables... Phyllis est subie quelques jours... Voil tout. -- Que va-t-elle devenir?... dites, Kerjean? -- Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche une place d'institutrice... ou de lectrice... -- Une place? Pauvre gosse!... -- La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas? -- Quelle misre! Quelle misre! Et prenant cong de Kerjean, il s'loigna. Celui-ci le suivit des yeux un moment, et alla sonner la grille de l'htel. Une anxit, presque une angoisse, l'treignait. Il aimait cette enfant comme une petite soeur, trs doucement, trs prcieusement, de l'affection que les forts donnent aux faibles. Matre Baudin, qui Mme Davranay avait maintes fois confi ses intentions testamentaires, avait rappel Mlle Arguin qu'en recueillant Phyllis la dfunte avait entendu s'acquitter d'une dette contracte au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggr la possibilit d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez quitable: reporter sur la tte de la jeune fille la petite pension qu'elle-mme, alors dans le besoin, avait reue de sa tante, pendant prs de trente annes. Mais Mlle Arguin s'tait montre irrductible. Kerjean s'tait son tour autoris de sa dernire conversation avec Mme Davranay pour risquer une dmarche. Il avait parl avec chaleur, il s'tait cru persuasif. Ses arguments s'taient briss contre l'aversion froide et inflexible qui avait dcourag matre Baudin. -- Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle dclar. Comme tant de jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mre, elle gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire... Guillaume avait regard la vieille fille. -- Le travail est la plus belle et la plus saine des coles, mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas t prpares... Avez-vous pens tous les dangers qui peuvent guetter une jeune crature abandonne dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain, jolie... et innocente comme un petit enfant? Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'tait pris la croire touche, mue peut-tre dans sa terreur sacre du mal. Mais presque aussitt ces paroles taient tombes glaciales: -- Une honnte fille, une bonne chrtienne n'a rien craindre des piges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonne si elle compte beaucoup d'amis aussi ardents la dfendre que... vous! Une portire se souleva, la jeune fille entrait. Elle tendit ses deux mains Kerjean qui les serra et les garda un moment dans les siennes. -- Oh! Kerjean, mon ami!... Comme vous tes bon! Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse. Devant ce visage navr, dire: "Avez-vous dcid quelque chose? Quels sont vos projets?..." Il n'osait pas... il ne voulait pas... Jamais il n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amiti d'homme. Le silence pesa sur eux. Puis la voix fragile reprit: -- Un emploi m'a t propos... Des gens qui passent deux mois Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur petite fille et la faire travailler... S'ils sont contents, ils garderont l'institutrice Paris... Kerjean prit une des mains ples et, sans un mot, y appuya ses lvres. -- J'aurai voulu pleurer en paix... Et voil... cela ne m'est plus permis... -- Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots perdus d'il y a trois jours... Vous tres trs courageuse pourtant... -- La pauvre Ribes a cherch, en mme temps pour elle et pour moi... Mlle Arguin m'avait galement offert son appui... Elle compte sur le travail pour me rgnrer... Et peut-tre est-elle bien aise de se dbarrasser de moi. -- Cette crature est odieuse!... Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche. -- Mon vieux Kerjean, vous tes furieux qu'elle ait tout cet argent... qui, par le fait, lui revenait de droit. -- Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune homme. -- Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi... Mais sont-ils sans excuses? Marraine, la chre marraine, si bonne pourtant, n'a jamais aim sa nice... qui le sentait bien... Moi, je trouvais Mlle Laure infiniment svre, horriblement ennuyeuse... j'tais polie avec elle, rien de plus... Comment et-elle aim la fillette indiffrente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur... et aussi, Kerjean, -- oh! oui! maintenant je le comprends!... -- la fortune de sa tante? Elle tait la parente pauvre, oublie, nglige, peine supporte.. J'tais l'trangre heureuse, aime... oh! si aime! si aime!... Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime, personne... que vous, mon ami! Le coeur serr, Kerjean pensait au temps o, toute petite et tendrement chrie, Phyllis lui disait les mmes paroles. -- Ma pauvre enfant, le Bon-gant tient rester votre "meilleur et unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis... Les yeux brillants de Phyllis s'arrtrent sur les siens. -- Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvt dans l'horrible situation o je suis,... est-ce que vous l'auriez laisse plus d'une semaine sans un mot de vous?... Est-ce que vous ne viendriez pas la voir?... Est-ce que... dites, Kerjean? -- Petite Phyl, il y a des questions de biensance, de correction... Peut-tre, aprs tout, est-il plus discret, plus dlicat de la part d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment... Phyllis l'interrompit: -- Oh! Kerjean... Dire ou crire une pauvre enfant: "Vous n'tes pas seule dans la vie, je vous aime... Faites un signe et je... Kerjean, _vous_, vous auriez... -- Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi paternelle, ces mots-l, _quelqu'un_ avait-il le droit de vous les dire? -- Mon ami, vous savez dj qu'il s'agit de M. de Mauve... Je l'avais rencontr le printemps dernier Paris... Nous l'avons retrouv Vichy... Il me plaisait beaucoup!... Le monde entier prenait un air de fte, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours, surtout!... J'tais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi... Il ne voyait que moi!... La veille de notre sparation, Vichy, il a saisi ma main et l'a effleure de ses lvres... Oh! peine!... Mais il ne m'a jamais dit un mot d'amour... Depuis... il ne m'a plus donn le moindre signe de vie... Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de Kerjean que, troubl par cette supplication muette, le jeune homme dit: -- Je vous rpte que de Mauve a pu craindre d'tre indiscret... Des scrupules... -- Si je m'tais aussi cruellement trompe sur Fabrice de Mauve, Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce que... je le mpriserais... Mais il y aurait quelque chose de bris... de mort en moi... Maintenant, il faut que je parte... dans trois jours! Kerjean la regardait avec une piti infinie. -- Vous m'crirez. -- Oh! trs souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-tre la fillette sera-t-elle gentille... -- Mlle Ribes connat les parents? -- Je ne crois pas... Ce sont, parat-il, des gens trs honorables... J'espre que je leur plairai... Mais quelle drle d'institutrice je ferai, Kerjean! Je ne possde pas le moindre parchemin, je dessine un peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon lve allait tre plus instruite que moi? -- Elle vous adorera... Maintenant, petite Phyl, coutez... Promettez-moi que vous n'hsiterez jamais vous adresser moi... si quelque difficult surgissait... -- Je vous le promets... Vous viendrez me dire adieu, la gare? -- A la gare, non... Vous ne partez pas seule... et l'on pourrait trouver trange... Elle ne put s'empcher de rire. -- J'oubliais... ..."Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quitte. Ainsi que Lecoulteux, Kerjean considrait comme certaine la dfection de Fabrice de Mauve. Quel pige avait t, pour l'me nave de Phyllis, cette duplicit banale!... Que la pauvre enfant connt, en mme temps que l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le dchirement de l'abandon; que si jeune, si sincre, elle et heurt dj son coeur la froide lchet d'un homme... c'tait par trop cruel! VI "Houlgate, Villa des Vagues, 18 aot. "Vous m'avez recommand de vous crire, mon ami Kerjean... A peine arrive Houlgate, peine installe dans ma chambre de Pichin, je m'assois ma table, devant la fentre ouverte toute grande sur la mer, et je prends ma plume... "Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup vous conter... Mais je suis seule, je suis triste... Tout est froid et noir autour de moi, et j'ai besoin de sentir prsent, malgr la distance, votre coeur d'ami, votre grand coeur si fort, si chaud, si bon. "Kerjean, combien j'tais insouciante et gaie ce matin du mois dernier o je croquais des cornets de plaisir... Je croyais au bonheur, alors; j'y croyais comme on croit quelque chose dont on n'et jamais song douter... "Et ma marraine est morte!... Et quand je cesse de penser ma pauvre marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser quelqu'un dont je suis peut-tre plus spare maintenant que si mort tait entre nous. Alors je n'ai plus de courage. "Mais je vous cris des choses sans but... Mon lve est gentille, pas trs jolie, mais toute souriante et bonne embrasser comme un bb. Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!" "Mme de Valois doit tre remarque partout comme une fort belle personne. Ses traits sont rguliers, sa taille superbe. Elle est trs froide mais extrmement courtoise. "M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il appartienne au mme milieu social. Son aspect physique, ses manires, son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un trs brave homme. Il adore sa fillette et me tmoigne une bienveillance cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les enfants"... En route, il nous a achet toutes les deux des bonbons... C'tait gentil... Mais comme ces gens me sont trangers, indiffrents moi et mes peines! "Au revoir, mon ami, rpondez vite. "Bon-gant, aimez toujours votre petite "Phyl." "Villa des Vagues, 20 aot. "Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!... Elle me fait du bien. "Vous dites: "La vie est l qui nous prend, qui nous entrane; il nous faut marcher, poursuivre notre route..." Vous dites: "A votre ge, le devoir est aussi d'esprer..." "Je ne sais pas si j'espre, mon ami, mais je vis et les jours passent. La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires d'autrefois, les histoires du Bon-gant. "Mon lve? Je me demande ce que lui enseigne... Elle est paresseuse comme une chenille... et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux enfants un travail de vacances. Je lui ai donn un _trs bien_... Mme Valois a jug mon indulgence excessive et me l'a reproche. Elle est assez hautaine et ne me plat gure. Ses belles manires, son beau langage, sont vritablement les plus fastidieux, les plus insipides du monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est trs patient avec elle. "Au revoir, mon ami. Je vous promets d'tre vaillante. "Bien affectueusement. "Phyllis." "Villa des Vignes, 27 aot. "Vous tes bon de me rpondre si fidlement. Je voudrais vous crire des lettres intressantes, mais je ne suis libre que le soir... "La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs, Liliane et moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez? C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma plus lointaine ascendance, une petite sirne dont je porte la ressemblance mystrieuse. "Nous faisons aussi de longues promenades travers la campagne, au hasard des plus ravissants chemins creux... Quelquefois, M. Valois nous accompagne. Il manque dcidment de toute espce de distinction, mais je le prfre sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques, d'hommes de lettres. Sa grosse tte fourmille de souvenirs anecdotiques, et ses rcits trs vivants, sa manire de conter m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino, Liliane va chercher son pre, et nous jouons au jeu d'oie tous les trois, moins que ce ne soit au Nain jaune... "Mon cher Kerjean, voil ma vie! La vtre est peut-tre plus paisible encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris, conquis, enivr... De "chercher" vous passionne. "Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir. "Je vous aime bien. "Votre petite Phyllis." "29 aot. "Mon cher Kerjean, qu'allez-vous penser? Vraiment, les hommes ont des ides singulires! Vous craignez que ma socit ne plaise que _trop_ M. Valois... Vous me recommandez la prudence... et mme la mfiance et je ne sais quoi... Mon pauvre Bon-gant, vous tes fou! Songez que M. Valois est un homme srieux, un homme mari, qu'il a au moins dix ans de plus que vous, qu'il pourrait tre mon pre!... Le voyez-vous me faisant la cour? C'est absurde. "Je vous jure que je ne suis pour lui qu'une enfant peine plus ge que Liliane. Dormez donc tranquille! "Au revoir, mon ami, je vous envoie mes plus tendres gentillesses. "Phyllis." "3 septembre. "J'ai "dmaigri" un peu... et surtout je me sens plus brave. "On espre toujours, Kerjean, rien n'est plus vrai... L'oubli de certains souvenirs est difficile... je ne le vois que trop!... Ne peut-il paratre quelqu'un d'autre aussi impossible qu' moi?... Je suis folle!... "Au revoir et bien affectueusement vous, cher Bon-gant d'autrefois. "Phyllis." "9 septembre. "Kerjean, quand vous parlez de M. Valois, on dirait que vous tes jaloux! Pensez-vous que la place de "Bon-gant" soit prendre?... Ce brave homme est mon seul espoir. Il chrit sa petite fille et voit combien Liliane m'aime... Peut-tre convaincra-t-il sa femme de me garder Paris... "Hier, prcisment, M. Valois a vu que j'avais pleur (hlas! Kerjean, il y a des jours, des heures o je ne puis m'empcher de pleurer), et, sans grand tact, mais avec une trs vidente bienveillance, il m'a demand si quelqu'un m'avait fait de la peine. "M. Valois paraissait tout apitoy, tout dsireux de me tmoigner sa compassion... Il m'a pris la main comme vous quand j'ai de la peine... Je la lui ai retire, soyez tranquille; je dteste que quelqu'un d'tranger me touche... Mais j'ai remerci M. Valois de sa bont. "Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose d'heureux -- la seule chose heureuse pour moi -- arrivait... Oh! Kerjean! n'est-il pas trange que je puisse attendre encore des choses heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de mon coeur... "Si vous lisiez en moi, vous y verriez certainement combien vous auriez tort d'tre jaloux de qui que ce ft. J'ai entendu dire de je ne sais qui: "Elle a t la femme d'un seul amour." On pourra dire cela de moi, Kerjean, mais il faudra qu'on ajoute: "Elle a t aussi la femme d'une seule amiti." "Votre petite Phyl." "Villa des Vagues, 10 septembre. "Mon cher Kerjean, je pars demain la premire heure. Je quitte Houlgate et les Valois... C'est une histoire rvoltante et parfaitement ridicule que je vous conterai. Vous aviez raison. Je manque d'exprience, mais le monde est quelquefois bien laid. "J'espre que Mlle Arguin voudra me donner asile une fois encore. Je ne lui demanderai de me supporter que juste le temps de trouver un autre emploi... Aussi bien, o pourrais-je aller, sinon chez elle, mon pauvre Kerjean? Je n'ai personne... "Je ne vous prie pas de venir me voir rue d'Offmont. Si ma nouvelle intrusion avait contrari Mlle Laure, elle ne manquerait pas de me reprocher le sans-gne de recevoir votre visite sous son toit... C'est moi qui irai chez vous, rue Boursault, demain, vers cinq heures... J'ai un tel besoin de vous voir! "A bientt, prenez ma main et serrez-la bien fort dans votre bonne et loyale patte d'ami. "Phyllis." VII Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait caus sa fuite. -- ...J'tais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre pos sur la table... M. Valois est venu derrire moi... j'ai cru qu'il regardait les gravures... Et je n'osais rien dire, bien que cette prsence invisible et toute proche me ft dsagrable... Puis j'ai senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est pose sur mon cou... Alors je me suis retourne, brusquement, et je lui ai donn une gifle... Oh! une gifle... Kerjean, le visage dur, un peu ple, mordait sa lvre, et ses doigts se fermaient, crisps, sur ses paumes. -- Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leon ce lche individu! -- J'avais tout ensemble envie de le battre encore... et de sangloter... Je me sentais seule, tellement abandonne... Ah! le lche, Kerjean! Le lche, le goujat!... La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent des yeux. -- La vrit, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous tes beaucoup trop jeune, beaucoup trop jolie pour tre institutrice... -- Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre situation... Mlle Laure m'a parl d'une dame, une de ses amies de pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux grandes filles une demoiselle de compagnie... -- Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin... Vous avez connu Jacqueline..." -- Je l'ai vue quand j'tais petite, mais je me souviens d'elle -- Depuis la mort de son pre, elle voyage... Elle vous et prise auprs d'elle. Vous auriez t sa demoiselle de compagnie, sa lectrice, que sais-je?... et elle vous aurait aime comme une soeur... Phyllis soupira. -- Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean... La petite pendule d'or commenait sonner six heures. -- Oh! dit la jeune fille, que c'est joli... Je n'tais jamais venue chez vous, Kerjean, mais je me reprsentais votre salon tel que je le vois... L'ensemble est un peu "vieux garon" vous savez... Mais tout y est beau, simple, solide... net et franc... -- En vrit, je crois n'avoir pas mme une tasse de th vous offrir... Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anak en fait d'excellent et qui embaume. Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses trs simples avec un contentement puril qui riait dans sa voix grave. Le sirop de framboise, l'eau toute frache qui embuait le verre, les petites galettes bretonnes -- gloire d'Anak -- furent servis dans le salon, sur le guridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis la mme petite clart de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand elle gotait avec des tartines et de la crme. Quelques jours aprs, Kerjean reut une lettre de Phyllis. La veuve du notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commenc par dclarer que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et tait afflige d'un physique tout fait impropre au rle de chaperon. Mais Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser son admirable amie Laure. L'accord avait t conclu. Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses la main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'blouissante puret de son teint rose. C'tait bien une jeune fille dans tout l'innocence en mme temps que dans toute la grce de sa dlicieuse juvnilit... Mais qui donc garderait une pareille institutrice? Pour la centime fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais un ami dans la gne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme, une jeune fille... que puis-je faire?" VIII "Paris, 39 bis rue des Vignes, 3 octobre. "Mon cher Kerjean, me voici chez Mme Chardon-Pluche, remplissant depuis dix jours mes fonctions de demoiselle de compagnie et de promeneuse. "Mme Chardon-Pluche vient seulement de s'installer Paris, o il tait l'avance entendu que tout serait trs neuf, trs parisien et trs moderne -- lisez: "vaguement anglais et d'un horrible modern style". On a l'impression d'y tre l'htel. Souvent je rve, mlancolique, ma vnrable Peuplire ou votre beau salon ancien de la rue Boursault. "Mme Chardon-Pluche n'est ni lgante ni distingue. Marcelle a vingt-quatre ans, Edme vingt-deux. Voue leur en donneriez aisment vingt-huit ou trente. Je crains toujours, quand nous sortons ensemble, qu'on ne me prenne pour une jeune fille trs mal leve, qui a besoin deux gouvernantes. "Mon pauvre ami, ne croyez pas, si je raconte ces choses, que ce soit pour me plaindre, c'est plutt pour m'amuser. "Phyllis." "Paris, 18 octobre. "Mon cher Kerjean, "Les jours se suivent et se ressemblent. "Dimanche, cependant, nous sommes alles dans le monde, Marcelle, Edme et moi, chez une amie de Mme Chardon-Pluche, qui avait runi quelques jeunes filles et quelques jeunes gens. "Ce fut trs amusant, ma foi!... On n'a pas dans, mais on a caus, chant, fait des jeux d'esprit et un peu flirt, je crois... Je ne tiens gure au flirt, mais cette fois, eh bien! oui, cette fois, j'tais contente de flirter... Je me disais: "Je suis donc encore une jeune fille comme les autres, aprs tout..." "Au revoir, mon ami... A bientt, je voudrais! "Votre petite Phyl." IX Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son attention sur un cho qui dsola son amiti. Il rsolut d'aller trouver Phyllis, quitte user de diplomatie pour ne pas trop mcontenter Mme Chardon-Pluche. "Nous avons annonc, il y a quelque temps, disait le journal, les fianailles de M. Fabrice de Mauve, l'crivain, le pote bien connu, avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le grand industriel havrais. Le mariage sera clbr au Havre, le 22 novembre prochain." Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle aimait, Kerjean voulait lui pargner le saisissement douloureux de l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait la fcheuse nouvelle, ce qui n'tait que trop possible, il voulait qu'elle pt au moins confier sa grande peine, prouver la douceur d'une compassion amie. Par prudence, il crivit: "Ma chre petite Phyl, "Me voici de retour Paris et bien dsireux d'aller vous trouver, aprs ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants, un trs ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi prsente, votre requte puisse tre ma accueillie. Le "trs ancien ami" compte se prsenter chez vous vers six heures. "Votre trs affectueusement dvou "Kerjean." Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixe, Kerjean fut introduit dans un salon o tout tait d'un vert cru. La petite Phyl parut. Elle souriait, trs pale; ce sourire de bienvenue tait doux, triste. -- Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean... -- Je suis bien portante. Elle l'avait fait asseoir prs de la chemine et s'tait assise elle-mme en face de lui. -- Alors, Mme Chardon-Pluche a autoris ma visite? -- Oui... assez schement... mais sans difficult. Elle m'a demand si je ne dsirais pas qu'elle assistt notre entretien... Je lui ai dit que vous tiez un trs ancien ami... et elle n'a pas insist. Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais, soudain, au milieu d'une phrase, avant mme qu'il et parl, elle s'interrompit: --Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas? Il inclina la tte en silence. -- Vous l'avez appris par les journaux? -- Hier matin... en arrivant. -- Moi, il y a dix jours que je le sais... Et, depuis, je n'ai pas eu le courage de vous crire... Je connais cette Alice Tourneur qu'il pouse... Elle n'est pas jolie... elle est trop grande, trop forte, trop massive... elle n'est pas trs intelligente, elle manque de toute distinction... Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix millions d'esprances!... -- Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue.... Cependant, j'ai t... saisi. Elle reprit, du mme ton neutre et comme indiffrent: -- Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est crie tout coup: "Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte d'instinct je me suis cramponne ma chaise... Il me semblait que je tombais dans un trou... J'ai prtext une vague indisposition... On ne s'est dout de rien. -- Ma pauvre, pauvre petite Phyl! -- Il y a longtemps que nous n'espriez plus en Fabrice de Mauve, vous, Kerjean... Mais moi, j'esprais encore, j'esprais de toute mon me... Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront... Il m'aime, je le sais..." Oh! Kerjean je ne pouvais croire tant de duplicit!... Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes. -- Phyllis... cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'tait de votre affection. -- Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai dclar que, si je devais cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en mme temps de l'aimer... J'ai ajout: "Quelque chose en moi serait mort..." Je ne veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il a tu... Je suis calme, vous voyez... Je voudrais tre brave... Les larmes avaient jailli. -- Vous tes trs brave, affirma Guillaume. -- Mon ami, je suis trs jeune, trs ignorante... Tout est confus en moi... Comprenez-vous qu' sentir tout coup, brutalement, qu'aux yeux de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les autres en horreur, en dgot?... Je n'aimerai plus jamais personne... Je ne me marierai jamais... Kerjean l'avait cout sans songer l'interrompre, trangement heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'et rvolt comme un sacrilge. Il avait entendu parler de la jalousie des pres qui marient leur fille, pre chez certains comme une jalousie d'amant. Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler, singulirement, ce qu'il venait lui-mme de pressentir. Le Bon-gant et voulu abriter de tout mal et de toute peine la frle petite princesse... -- Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi, j'ai confiance. Je veux croire que, malgr cette dsillusion qui l'a bless, votre coeur n'est pas mort... qu'il se rchauffera au contact d'un autre coeur encore ignor de vous et de moi, mais qui sera trs bon, trs aimant, trs fidle... -- Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une fillette qui vient de casser sa poupe et qui l'on en promet une nouvelle... Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort... X Kerjean, oisif, un peu las, rvait des choses imprcises. La sonnette de la porte retentit. Des pas presss, lgers, bruissaient sur le parquet du salon, dont la porte tait ouverte... Guillaume se leva violemment: -- Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici, pareille heure? Car, dans le cadre bant de la porte, c'tait la mince silhouette de Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser. Cependant, la jeune fille tait entre... Devant cette pleur, ce mutisme frmissant, le mcontentement de Kerjean tomba. -- Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez... -- Kerjean, cette femme a t atroce... -- Mme Chardon-Pluche? -- Elle m'a insulte, elle m'a chasse. -- Comment? Parlez vite! Phyllis semblait puise. Kerjean voulait qu'elle s'asst, prs du feu, mais elle demeurait debout au milieu de la pice, nerveuse, sans larmes. -- Elle m'avait prise en grippe... L'autre jour dj, quand vous tes venu... elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais inexactement renseigne, que vous tiez plus jeune qu'elle n'avait pu le supposer d'aprs mes paroles, que sa responsabilit... Aujourd'hui, Edme lui a racont que nous vous avions rencontr au parc Monceau... Ce soir, le dner peine fini, elle m'a fait une scne terrible, elle m'a reproch d'tre pour ses filles un "lment de corruption", Kerjean!... Elle avait patient autant que possible, cause de Mlle Arguin, mais, puisque, aprs avoir reu un homme en tte tte chez elle... je poussais l'inconvenance jusqu' donner des rendez-vous au parc Monceau sous l'gide de ses innocentes filles, jusqu' leur prsenter mes amoureux... -- Ah! a! -- Oui, mon ami, c'tait par trop fort... Je me suis rvolte... J'ai dit Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur... Et, quand cette affreuse personne m'a donn mes huit jours comme une domestique, je lui ai rpondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son toit... Sans plus l'couter, j'ai couru ma chambre, j'ai jet mes affaires dans ma malle... Ah! me sauver, me sauver... Mais me sauver o? Mlle Arguin m'a laiss clairement comprendre que sa maison ne m'hospitaliserait plus... Alors il n'y avait plus que vous... Et quand le concierge, ma malle charge, a demand quelle adresse il devait dire au cocher... j'ai donn la vtre, mon ami... -- Mais vous avez bien fait... vous avez bien fait! s'cria le jeune homme. Elle pleurait, cachant son visage: -- Je ne pouvais aller l'htel, Kerjean!... J'aurais eu si peur... et puis je sentais bien que marraine n'et pas aim me savoir l'htel toute seule... et que marraine m'et confie vous... -- Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire... Ma petite Phyl, ne pleurez pas!... -- Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie.... chercher une autre maison... o l'on me maltraitera d'une autre manire... je ne peux plus... Les gens sont trop injustes, trop mchants!... Je ne peux plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi... Kerjean tait rest debout prs d'elle. -- Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais trs heureux, mais ne voyez-vous pas que c'est impossible? Vous tes trs jeune, je n'ai que trente ans... Vous n'tes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si vous viviez prs de moi, on dirait... de trs vilaines choses... Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de dsespoir. -- Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il n'avait pas t si cruel... maintenant, je suis comme un pave... je n'ai plus de force... -- Nous chercherons... nous aurons une ide... tout s'arrangera, je vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vrit de quoi attendre la solution du problme. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl... et nous trouverons quelque chose... Mais ce soir, il faut ne plus pleurer... Elle eut un cri; -- Vous me gardez, ce soir? Il sourit: -- Mais, naturellement, je vous garde... L'heure ne nous laisse pas le choix... Je vais dire Anak de vous prparer la chambre de ma mre... Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans les yeux: -- Une fois de plus, le Bon-gant a sauv la princesse! dit-elle. XI Guillaume ne dormit qu'une partie de la nuit et s'veilla soucieux. A sept heures et demie, comme il djeunait dans la salle manger, Phyllis entra, blonde et claire comme un rayon de soleil. Anak la suivait, portant un plateau. -- Bonjour, vieux Kerjean! fit la jeune fille; Anak m'avait apport mon chocolat dans ma chambre, mais j'ai prfr djeuner avec vous. Une robe blanche, ample et souple, l'enveloppait de longs plis. Elle ne s'tait pas coiffe; ses cheveux taient encore natts de chaque ct de son visage. Kerjean sourit. -- Bonjour, petite Phyl!... Phyllis s'tait assise en face de son hte et gotait du bout de sa cuillre le chocolat trop chaud. -- Kerjean, avez-vous trouv quelque chose? Il hsita devant le sourire confiant. -- Eh bien, la vrit, non, pas encore... Je vais demander Mme Saugeret, la femme d'un ingnieur chez Patain... Car vous ne devez pas rester un jour de plus ici... Si dj l'on savait... Phyllis l'interrompit: -- Kerjean, j'ai une ide, moi... une ide qui me parat splendide... Seulement, il faut que l'approuviez, que vous l'acceptiez... Et je crois que nous ne jugeons pas toujours les choses de mme... -- Mais si, pourquoi pas? Voyons votre ide, petite Phyl? -- Elle arrangerait tout, Bon-gant! Et je serai si tranquille, si contente! -- Eh bien, dites, alors? -- Vous allez vous gendarmer... -- Je vous coute. -- Attendez que j'aie bu mon chocolat... Quand elle eut repos la tasse vide: -- Si j'tais votre soeur, Kerjean, vous voudriez bien me garder ici, n'est-ce pas? Ma prsence ne vous ennuierait pas?... -- Mais, ma petite Phyl, assurment non... Cependant, je ne vois pas... -- Il y autre chose que je vous ai entendu dire... Kerjean, c'est que vous aviez dcid de ne pas vous marier... -- Non certes... mais... Le visage de Phyllis s'illumina. -- Eh bien, alors, rflchissez un moment et vous verrez que la solution cherche est toute prte... Puisque nous ne voulez pas vous marier... et puisque je n'aimerai plus jamais personne... c'est trs simple... Epousez-moi! -- Qu'est-ce que vous dites? Sans se troubler, elle expliqua: -- Je dis que vous devriez m'pouser; Kerjean... Pour vous, je ne serais qu'une petite soeur trs affectueuse, trs reconnaissante... Pour le monde, je serais votre femme... voil. -- Ma petite Phyl, ma pauvre enfant, mais c'est d'une extravagance sans nom... une telle combinaison est enfantine... et irralisable... il est impossible de l'envisager srieusement... -- Irralisable, pourquoi? -- Pour cent raisons... -- Lesquelles?... -- Ma chre petite... un homme et une femme maris sans l'tre... vivant comme frre et soeur... l'enfant que vous tes... vous ne pouvez concevoir toutes les difficults, toutes les quivoques... Aussi bien, laissons ce ct de la question. Il y a autre chose... Vous dites: Je n'aimerai plus jamais personne... Croyez-vous qu'une telle parole soit article de foi dans la bouche d'une enfant de dix-neuf ans? -- Je ne suis pas une enfant, Kerjean... et je vous rpte que je me sens jamais dgote de l'amour. -- A jamais dgote de l'amour, ma pauvre mignonne! Mais on vous aimera, Phyllis, on vous aimera, parce que vous tes faite pour tre aime... Et comment voudriez-vous rpondre aujourd'hui que vous ne comprendrez pas un jour quel abme sparait votre petite flirt avec de Mauve, votre naf roman de fillette sentimentale, et... l'amour, le vrai... celui prcisment dont vous ne pouvez pas tre "dgote", parce que vous ne le connaissez pas? Phyllis fut saisie, offense. Son ami lui parut brutal. -- Vous tes bien mchant! s'cria-t-elle. Sa voix s'trangla. -- J'ai beaucoup, beaucoup de chagrin, Kerjean... Kerjean regretta des paroles qui, d'ailleurs, avaient un peu dpass sa pense. Mais cette disproportion entre les regrets de Phyllis et les mrites de celui qui les causait l'avait toujours agac. -- Ma chre petite, dit-il, je ne doute pas de ce grand chagrin. Mais c'est parce que je sais combien sincrement votre pauvre petit coeur s'tait donn, que je puis prvoir qu'un jour ou l'autre il rclamera de la vie... Ce jour-l, vous dplorerez amrement, croyez-moi, d'avoir li votre avenir ... un frre. Kerjean s'nerva. -- Ma petite enfant, si j'ai renonc au mariage, c'est parce que je tiens mon indpendance, parce que j'en ai besoin... Phyllis eut un cri. -- Alors vous avez peur que je vous ennuie, que je vous gne? -- Non!... mais non!... vous ne me gneriez pas... ce n'est pas cela que j'ai voulu dire... Ma petite Phyl, je serais trs heureux de vous avoir toujours auprs de moi... Mais, enfin, vous savez que ma profession comporte des devoirs, des servitudes... des risques, avec lesquels il faut bien que le compte... Il n'y aurait pas de place pour une femme, pouse ou soeur... Je vis en sauvage... Je fuis le monde... Je m'absente frquemment... Mes recherches, mes expriences m'absorbent plus que vous ne croyez... Voyez-vous l'existence que je pourrais offrir ma petite compagne?... Phyllis secoua la tte. -- Oui, je comprends, dit-elle... Pas de passager! L'enivrante solitude!... Un jour dj, vous m'avez dit cela, Kerjean. Elle tait demeure la mme place, enfantine et fragile dans sa robe anglique, avec ses deux nattes de pensionnaire. Il vint s'asseoir prs d'elle, prit une des mains. -- Non, ma petite Phyl, dit-il, non, je ne veux pas prendre votre vie, parce que ce serait la sacrifier... et parce que ce serait une grande folie... une irrparable folie... parce que... Avant qu'il et fini sa phrase, la porte fut brusquement ouverte et, repoussant Anak, Mlle Arguin parut. XII -- Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici! Kerjean s'tait lev. -- Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut l'honneur de votre visite? Trs calme, son beau regard d'honnte homme interrogeait. Les petits yeux luisants quittrent la robe blanche, les nattes blondes, pour croiser ce regard, et le dfirent. -- Ce matin, la premire heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est arrive toute bouleverse, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques justes observations, Phyllis Boisjoli s'tait, hier soir, enfuie de chez elle... J'ai svrement blm Mme Chardon-Pluche d'avoir laiss partir pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en vrit savoir o aller. Mais mon amie m'a rpondu: "Mlle Boisjoli savait o aller... Elle a fait chercher une automobile par le concierge et a donn une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle de son am..." Mes lvre se refusent profrer le mot que Mme Chardon-Pluche a cru pouvoir employer! Phyllis avait tressailli de tout son tre, mais elle s'tait tue; elle se sentait dfendue, protge... Ce lui fut d'une extrme, d'une poignante douceur. -- Vos lvres font bien de ne pas rpter une aussi monstrueuse calomnie. Votre coeur et mieux fait encore en ne l'accueillant pas... Je respecte trop l'enfant qui nous coute, madame, pour rfuter devant elle une accusation de ce genre... Cette boue-l, Dieu merci, ne salit que ceux qui la jettent... Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme Chardon-Pluche, elle en a t chasse avec de telles paroles, de telles insinuations, -- en attendant l'insulte top claire dont vous avez t le messagre, -- qu'elle n'et plus pu y demeurer une heure de plus sans lchet... Sa premire pense a t d'aller vous, mais votre accueil en une rcente circonstance lui avait nettement indiqu votre dsir de ne plus la revoir... Alors, trs innocemment, sans supposer qu'un acte, ses yeux tout simple, pouvait tre mal interprt, mal compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, l'ami fidle, qui... Guillaume eut une imperceptible hsitation, puis il acheva: -- ...qui, devant tre bientt son mari, lui semblait tre, ds maintenant, son appui, son protecteur naturel.. -- Son mari! rpta Mlle Arguin au comble de la surprise... Vous pousez Phyllis Boisjoli? Le profond et mle regard de Guillaume croisa le regard perant de Mlle Arguin. -- Phyllis connat depuis longtemps l'affection que je lui ai voue, fit le jeune homme; elle sait de quelle amiti Mme Davranay, sa chre marraine, m'honorait... et elle veut bien me confier sa vie. Mlle Arguin paraissait saisie, presque dcontenance. -- Dieu soit lou! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grce, monsieur, ne point vous fliciter d'une dcision que j'approuve... Elle avana de quelques pas vers Phyllis. -- Adieu, Phyllis. J'espre que vous serez pour l'homme qui vous prend pauvre et dnue de tout, l'pouse dvoue dont le roi Salomon dit "qu'elle a plus de valeur que les perles". Phyllis inclina la tte gravement: -- Je l'espre aussi, dit-elle. Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait courtoisement. Presque aussitt le jeune homme rentra. -- Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalit l'ait voulu... Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionne, la petite Phyl avait couru lui, elle lui jetait autour du cou ses bras clins: -- Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidle ami, mon frre, cria-t-elle. Vous tes bon... Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur, je suis contente! Merci, merci, merci! -- Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie... Puissiez-vous ne jamais le regretter! -- Nous serons trs heureux, affirma-t-elle. Kerjean pensait; "Il y a douze heures peine, j'tais satisfait de mon sort, j'avais une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la tranquillit, des habitudes calmes qui m'taient prcieuses. Je faisais de grands projets glorieux... Et parce qu'une petite fille qui ne m'est rien, que je n'aime certainement pas d'amour... et que j'aime bien plus, en vrit, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce qu'une petite fille dsole a imagin pour elle et pour moi un plan de vie comme si elle et invent un jeu; parce qu'elle m'a parl de sa gentille manire douce et rsigne de princesse qui se souvient encore d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confie, abandonne moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si dsarme que l'en ai frmi; parce qu'un lan de tout mon coeur a bouscul toute ma volont, toute ma raison, je viens de commettre une grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me prcipiter dans une aventure absurde et sans issue! Cependant, de sa voix douce, avec cet accent dlicat qui semblait changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fes, tombent des lvres de la belle princesse, la petite Phyl rptait: -- Nous serons heureux, Bon-gant... L'amiti, c'est la plus belle et la meilleure des choses... Nous nous moquerons bien de l'amour! DEUXIEME PARTIE JOURNAL DE PHYLLIS I Bruges, 10 dcembre 191... Aller Bruges, voir Bruges, c'tait mon souhait ardent! Pourquoi? Je n'ai point le confesser ici... Un mystrieux sortilge m'y attirait... Et voici: depuis deux heures, je suis Bruges! Il me semble que je rve, il me semble que c'est une ombre qui va me guider travers les vnrables petites rues, le long des eaux calmes et tristes. Je suis Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout coup dvaste par la disparition de ma bien-aime marraine, puis par un autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers dsirs se trouvent encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent... Et que je sache encore en tre contente! Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine? Patain m'offrait quelques jours de cong, l'occasion de mon mariage... Je n'ai pas os refuser... Nous irons o vous voudrez..." J'ai battu des mains et j'ai rpliqu: -- Quel bonheur! Nous irons Bruges! Kerjean a paru contrari. -- A Bruges? Ce n'est gure la saison. Ne vous semblerait-il pas plus agrable de lzarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou San-Remo? -- Le soleil m'nerve et je dteste le bleu... Bruges est l'unique lieu du monde o je me soucie d'aller. Il a dit simplement: -- Ah! Et il n'a pas demand pourquoi. Il n'a vu l qu'une toquade de la petite princesse... Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean... Avant-hier, quand on nous a maris dans la petite chapelle du couvent, j'tais triste, trs triste... Je pensais ma chre marraine, je pensais l'homme que, tant de fois, mes rves m'avaient montr agenouill mes cts sous la bndiction du prtre... Je pensais tout "ce qui aurait pu tre..." et ne serait jamais. Et je me disais: "Puisque j'ai renonc l'amour, puisque mon roman est fini... quel tre plus sr, plus fidle, plus noble euss-je pu confier ma vie?" Un moment, comme nous tions debout, j'ai lev les yeux vers Kerjean, si grand prs de moi. Il tait ple. Rien de sa pense ne transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il disait Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tche que j'accepte sincrement, bien que je la juge folle...Bnissez ma prcieuse petite Phyl, ma petite soeur choisie... Faites qu'elle soit heureuse, quand mme... Je serai pour cette enfant l'ami fidle, le frre dont elle a besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal... Je prends la responsabilit de sa vie." Et voil, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles. Nous avons dn dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant! L'htel o nous sommes descendus, Bruxelles, donne sur le parc, dans la partie haute de la ville. J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la matine. Aussitt prte, j'ai frapp la porte de Kerjean. Il m'a demand de mes nouvelles. -- Je vais trs bien, je me sens heureuse de vivre... Comme tout est amusant! Ce matin, en m'veillant, je me suis tout coup rappel que nous sommes maris... et je me suis mis rire toute seule.... Et vous, Kerjean? -- Je ris moins facilement que vous.... Puis, aprs une petite pause, il a ajout: -- Vous feriez mieux de ne plus m'appeler par mon nom de famille... L'ide m'gaya. -- Tiens! c'est vrai!... Kerjean, c'est votre nom de famille!... Comment voulez-vous que vous appelle? -- Mais, par mon nom de baptme... Guillaume. -- C'est vrai!... ai-je dit encore. Guillaume le Taciturne! Mais cela me paratra si drle de vous appeler Guillaume... Vous ne me gronderez pas si je me trompe?... Il a dit: "Enjleuse!" -- Et vous m'aimerez autant qu'autrefois? Tout coup, je n'avais plus envie de rire. J'ai dit: -- Kerjean, il faut m'aimer beaucoup... II Bruges, 11 dcembre. On! C'est trop dsastreux! Je n'aurai jamais le courage d'crire... Si j'cris, ce n'est pas pour noter les impressions que j'attendais de Bruges, que j'y venais chercher, l'esprit et le coeur hants de doux rcits... Il pleut!... Une pluie implacable qui tombait dj ce matin au moment o j'ai ouvert les yeux, qui tombe encore ce soir, tandis que je veille dans le silence endormi... Mon dsespoir a t si violent que Kerjean m'a trouve effondres dans un fauteuil avec un visage de carme. Ma premire vision ma premire sensation de Bruges tait l'avance dflore... Oh! que c'tait triste! Il a essay de me consoler. Mais on dirait, je ne sais pourquoi, que cette pluie lui dplat moins qu' moi... Nous avons pass dans le hall de l'htel -- car je n'ai pas voulu sortir -- une soire assommante. Moi, je me distrayais de temps autre, en observant du coin de l'oeil un jeune couple arriv Bruges en mme temps que Kerjean et moi... De nouveaux maris, ils se parlent bas, ils se regardent d'un air bte, on croit tout le temps qu'ils vont s'embrasser... La jeune femme est ravissante, brune, un teint blanc trs pur et le plus fin, le plus dlicat profil... un came antique... Je me demande si Kerjean me trouve aussi jolie que cette jeune femme brune? III Bruges, 12 dcembre. Visit l'hpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli. Kerjean m'a conduite devant le grand rtable du "Mariage mystique". Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrire moi, nous avons contempl. Kerjean jouissait de mon ravissement. Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui s'clairent et dont la douceur charme rit... Au sortir de l'hpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener pied. Nous avons ouvert nos parapluies... Dans une vieille rue paisible et dlabre, avec ses petites maisons jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses troits pignons... une angoisse indfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean. -- Guillaume, ai-je murmur (je m'tudie prononcer "Guillaume"), Guillaume, Bruges m'ennuie... Voulez-vous que nous retournions Paris? Dans le train Quelques notes griffonnes pour clore ce journal. Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms vocateurs. Nous pntrons dans la rue Cour-de-Gand la recherche de vieilles maisons intressantes. Et voil que, soudain, nous nous trouvons devant celle qui porte -- indment, parat-il -- le nom de "Maison de Memling". -- Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regrett de ne pas voir cette maison... Mais cette rplique est arrive sur moi, vite, comme si elle s'chappait: -- Elle est historique... Fabrice de mauve y a fait des achats... -- Comment le savez-vous? -- Vous me l'avez dit vous-mme, Vichy, en me racontant que de Mauve vous avait beaucoup parl de Bruges... et que votre rve tait d'y aller un jour... -- Vous avez bonne mmoire... ai-je murmur. C'tait mchant de m'avoir parl de Fabrice de Mauve!... Kerjean l'a compris. Il s'est approch de moi doucement et a pass son bras sous le mien. ...Je n'aime plus Bruges... Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait aimer? Le train court dans la nuit. Depuis qu'installs en tte tte dans un wagon o la complaisance rmunre du chef de train nous dfend des intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il a son bon visage souriant... du temps o il n'tait pas encore Guillaume. Adieu! Bruges... sans regrets! IV Paris, 31 dcembre. Dans la chambre bretonne qui, avant d'tre la mienne, fut celle d'une autre Mme Kerjean, je me suis assise ma table devant le petit cahier dlaiss depuis Bruges... Et j'cris... Depuis quinze jours, je suis de retour Paris, et la chre vieille maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis l'abri du monde qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean, mon ami, mon frre... aussi heureuse, je pense, que peut l'tre une femme qui a renonc au bonheur. Le surlendemain de notre arrive, Guillaume (je commence m'habituer dire Guillaume) m'a dclar que nous devions avoir une conversation d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux. -- Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici matresse de maison... ministre des finances... Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre au fond d'un tiroir... En vrit, je me sens impuissante exprimer ce que j'ai ressenti. Oui, j'avais oubli qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans argent! Je n'avais pas pens, moi qui souhaitais de lui tre douce, d'apporter de la joie, de la gaiet dans sa maison, je n'avais pas pens que j'allais tre une charge trs lourde... Son argent, durement gagn, je le lui prenais! Ces petits billets bleus qui frmissaient dans la longue main adroite et que, tout coup, je regardais avec respect... La rvlation fut brusque, foudroyante... Et je me vis si coupable que, tout coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase que je n'entendais plus, je fondis en larmes... Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je sanglotais toujours sans rpondre. Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se mit rire. -- Oh! Kerjean, m'criai-je. Il souriait: -- Alors, c'est fini de pleurer? Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus tendrement que moi. Paris, 2 janvier. Presse d'offrir mon prsent d'trennes, -- une prcieuse petite mdaille florentine qui me venait de mon pre, -- je suis entre dans la salle manger. -- C'est moi, Guillaume, bonjour, -- et surtout bonne anne! Des remerciements d'abord... Cette petite table Empire que j'avais admire chez un antiquaire... Quelle jolie surprise! Guillaume, votre tour d'tre surpris et d'tre content... Comme il semble touch... -- Petite Phyl... Mais cette mdaille est une chose trs belle!... Et vous y teniez... -- Mais c'est parce que ma mdaille tait belle et parce que j'y tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous.. -- Oh! petite fe que vous tes!... -- Et maintenant, m'cri-je, dites-moi que vous me... que vous nous souhaitez une bonne anne. Un peu de mlancolie a pass dans les yeux qui me regardaient. -- Notre avenir... Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite... Il s'est tu. Il y avait une chose que j'hsitais dire et, soudain, presque malgr moi, je l'ai dite: -- Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frre embrasse sa soeur... Et c'est le jour de l'an... Brusquement, mes larmes m'taient montes au bord des paupires. Il a saisi ma tte entre ses deux grandes mains, et il a bais mes yeux trs tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regarde sans rien dire... V 17 janvier. Guillaume est arriv au salon o je brodais, installe devant ma table ouvrage. Un grand feu crpitait. Mes fleurs, des violettes aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise d'hiver soufflait. En entrant, Guillaume s'est cri: -- Qu'il fait bon! Il s'tait assis prs du feu. J'tais debout devant lui. Il a pris mes mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgr lui: -- Je rentrais dcourag... -- Dcourag, vous, Guillaume! Il souriait de ma stupfaction. -- Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures mauvaises?... Il y a des jours o je vois clair... c'est comme une petite lueur que j'aperois, qui me guide... Je la suis... elle m'entrane, je me crois au but. Hlas, brusquement, je dois constater que tout est recommencer... Je recommence... Parfois, j'en ai la tte un peu casse... Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune confiance dans le rsultat final... -- Mais _moi_, j'ai confiance en vous. Je m'tais agenouille prs de son fauteuil... -- Oh! petite princesse! s'est-il cri. Vous mes genoux! ce sont les rles renverss! D'un bond joyeux, je m'tais remise sur mes pieds. Il a secou la tte en souriant. -- Maintenant, je vais travailler. Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence et de foi... -- Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir dj trouv! Il a soupir. -- Vous vaincrez toutes les difficults, affirmai-je... Il souriait, rconfort. -- Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider? -- Ma mignonne... -- Vous vous mfiez de mes capacits?... Vous rappelez-vous... vous me faisiez mes problmes d'arithmtique pendant que je me reposais, couche devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc... -- Oui, dit Kerjean... Vous aviez la poser et le sourire d'un petit sphinx... -- Il tait doux et prcieux pour une petite princesse ignorante d'avoir un grand esclave trs savant! Allez travailler, mon ami, je ne vous drangerai pas... -- Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les tnbres. Je me suis sentie trs fire. 18 janvier. Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais quel renseignement Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne l'effrayait pas, il a dn avec nous. C'est la premire fois que nous avions un convive. Je jouais avec aisance et plaisir mon rle de matresse de maison. Avec un -propos admirable et des coups d'oeil malins jets vers Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans tonnement mon mariage. -- J'avais devin, moi, et depuis longtemps... Je ne lui avait pas cach ma pense, ce diable de Kerjean: "Vous, vous pouserez Phyllis Boisjoli!..." -- Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume. -- Je l'entends encore me rpondre: "La petite Phyl?... Mais c'est une enfant, cher ami, je l'ai vue natre!" J'tais un peu agace. Guillaume aussi... Trouvant la gaffe insuffisante, il parla du mnage Fabrice de Mauve! Epatant, patant!... On les rencontrait ensemble partout!... Je suis devenue rouge, puis ple... Guillaume est rest indchiffrable. L'aimable garon nous a quitts en nous promettant de revenir. Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue natre... et que je suis une enfant! 20 janvier. Nous causons beaucoup, propos de toutes choses. Si Guillaume prtend qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je pourrais rpondre qu'auprs de lui, j'prouve l'impression contraire. Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus compltement qu'autrefois... Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre soit devenu plus facile lire, c'est plutt qu'aux anciens jours, insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec ngligence, en passant... mes yeux gostes et futiles de petite princesse... 22 janvier. J'ai fait une apparition chez les Mauriceau... Mais j'ai vit le "jour" de madame, ne voulant aucun prix _penser_ Fabrice de Mauve... J'ai rempli galement mes devoirs de politesse auprs de Mlle Arguin, que j'ai manque; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle et avec qui je n'ai pas chang dix mots. Je lui ai parl de "mon mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me parat trs drle... Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse lui ni quand je pense lui. Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me proccupe de jouer congrment mon rle d'heureuse jeune marie... Et, soudain, je constate que l'amiti -- une certaine amiti -- est une bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le mme langage que l'amour. VI Paris, 25 janvier. Guillaume voulait m'emmener Issy-les-Moulineaux pour voir avec lui un dpart d'aroplanes. J'ai refus. Ah! Dieu, je mourrais de peur! Guillaume paraissait confondu. -- Mais pourquoi? Quand je vous parle de ces choses... -- Quand vous m'en parlez, c'est diffrent... Je retourne au temps du Bon-gant, des contes... tout est possible, facile... Mais si je voyais de vrais aroplanes, je me ferais une ide plus relle, plus terrible des dangers que vous courez chaque moment... et je ne vivrais plus. Je m'tais jete dans ses bras comme on se rfugie... Il me regarda un moment en souriant, un peu, trs peu, et d'un drle d'air comme s'il tait mu, et ne voulait pas qu'on s'avist de son motion. 20 fvrier. Mlle Jacqueline Albin arrive Paris et projette d'y passer quelques mois. Guillaume est all la recevoir la gare. Si le retour de Mlle Aubin s'tait annonc trois mois plus tt, je ne serais pas la femme de Guillaume. Je me demande si Guillaume regrette de m'avoir pouse? Cette question laquelle, nagure, je ne songeais mme pas, me passe par l'esprit, sans cesse maintenant... 23 fvrier. Mlle Albin a trente-deux ans. Elle est encore trs jolie, quoiqu'un peu trop forte mon got. Elle m'a embrasse tout de suite, puis elle m'a regarde attentivement, en disant comme Guillaume: -- Mon Dieu, quelle enfant vous tes! Elle est trs intelligente, trs instruite. Elle a parl de ses voyages avec Guillaume. Et j'ai constat qu'elle comprenait beaucoup mieux que moi ce que Guillaume lui disait de ses recherches aronautiques et des rsultats dj obtenus. J'aimais suivre leur causerie. Cependant mon plaisir se mlait d'un peu de peine, parce qu'en les coutant, je concevais plus nettement toute la distance qui spare d'un homme comme Guillaume la petite fille frivole, rieuse et insignifiante que je suis. VII Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau qui nous invite dner pour jeudi prochain avec les de Mauve et quelques amis. Elle dsire runir chez elle "les deux nouveaux mnages de la saison"... J'ai senti que mes joues s'empourpraient. -- Non... cela non!... J'crirai que je ne sors pas, que je suis en deuil... -- Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit d'un dner intime... -- Eh bien... Je trouverai un prtexte... Je ne veux pas aller ce dner... je ne pourrais pas supporter... --Phyllis... vous avez peur... peur de rencontrer Fabrice de Mauve... Guillaume tait ple, et il avait l'air dur tout coup. J'ai murmur: -- C'est affreusement mchant vous de dire cela. Il est pourtant bien facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut tre que pnible pour moi... -- Il me sera parfaitement dsagrable moi aussi de me retrouver -- dans un salon o je serai tenu de me montrer courtois -- en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours mpris... et que je dteste maintenant au del de tout ce qu'il vous est possible d'imaginer!... Mais je dois votre dignit et la mienne de vous conduire ce dner... vous me devez d'y aller, Phyllis... J'tais ennuye, triste... A quoi bon rveiller cette vieille histoire? Je dsire l'oublier... Bruges a t ma dernire fidlit ce pass qui m'a meurtrie... J'en suis revenue due et un peu confuse, un peu honteuse des secrtes penses qui m'y avaient conduite... Mais qu'prouverai-je, quand je me retrouverai prs de lui?... Si je l'ai aim, c'est qu'il m'tait apparu comme le hros de mes rves romanesques; je lui savais gr d'tre avec tant d'lgance et d'esprit, ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beaut fine et virile de grand seigneur trs moderne, la sduction de son regard, de sa voix, de ses paroles, m'avait conquise. Qu'il et t trs aim, qu'on et beaucoup souffert pour lui et cause de lui, ne me dplaisait pas. Il n'tait pas jusqu' son vident mpris de l'amour et des femmes qui ne me semblt mriter la plus tendre indulgence, quand je pensais en triompher. Oui, qu'prouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blesse, dsillusionne, humilie?... Je souffrirai... Si j'allais aussi regretter... Si j'allais me sentir faible et malheureuse, pleurer... Si j'allais tre jalouse de la femme que Fabrice m'a prfre?... Guillaume a raison. J'ai peur... Mme jour, dans la soire. Comme il ne devait pas retourner Levallois dans la journe, cause de son dpart pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est rentr la maison pour le djeuner. -- Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver les journes bien longues et les soires interminables! -- Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie... Je serais heureux qu'elle devnt votre amie. -- Elle le deviendra certainement... Mais Jacqueline, ce n'est pas vous, mon grand ami! Et soudain un dsir fou me vint de dire: -- Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous? Mais je n'ai pas os... Ces quelques jours de solitude, de libert lui agrent peut-tre? Guillaume m'a serr la main. D'un petit mouvement absolument irraisonn, je l'avais dj retenu. -- Guillaume, ai-je dit, vous avez t si bon! Je souriais trs gentiment en lui tendant mon visage. Alors trs vite, il a pris ma tte entre ses deux mains, comme au jour de l'an... mais ce fut un autre baiser. Ses lvres sont douces et violentes... 5 mars. Chaque jour, j'adresse mon ami une lettre o je lui raconte toute ma vie quotidienne. Les messages que je reois sont plus brefs, mais aussi rguliers. Il me semble que Guillaume est parti depuis un an... au moins! Je le lui ai crit. Et sa lettre de ce matin tait encore meilleure que toutes les autres. "Ma petite Phyl chrie, vous me dites que vous pensez beaucoup moi... Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les moments o je m'occupe d'affaires -- et encore! -- il ne se passe pas une minute sans que je pense vous... Hier, je vous avais crit une grande lettre, que j'ai dtruite... parce que certaines paroles... parce que, de loin, on n'est pas toujours compris... Ah! quel dsir j'avais de vous emmener..." VIII 8 mars, dans la nuit. Je ne puis dormir... Je crois que j'ai de la fivre... C'est cette soire chez les Mauriceau... A deux heures, comme j'tais lasse de me retourner dans mon lit, je me suis leve... et j'cris pour tuer mon nervement. Quelle absurde journe!... Tout l'aprs-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa lettre avait annonce... Et naturellement, au lieu de me dire que les paquebots et mme les trains ne pratiquent pas la politesse des rois, je me suis figur les choses les plus extravagantes... qu'il s'tait perdu dans les brouillards de la mer du Nord. Je me suis dcide m'habiller. La pauvre Anak s'effarait devant les agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans que la besogne avant. J'ai entendu un bruit de cl... on a frapp ma porte... et j'ai t si contente, si soulage que je n'ai mme pas pens que ma chambre tait en dsordre, et que ma robe n'tais pas attache. J'ai cri: "Entrez!" Et j'ai saut au cou de Guillaume! Des bourrasques, une vritable tempte de mer, avaient rendu la traverse du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume. Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusrent Guillaume. Il a beaucoup admir ma tunique... et peut-tre un peu moi, puis, comme Anak reprenait sa tche interrompue, il a ri. -- Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais... Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, trs vite, trs bien, ses doigts m'effleurant peine, il a attach la robe. Ce n'tait peut-tre pas cause de ce dner inopportun que j'tais ple. ...Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa. Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de velours est une oeuvre d'artiste. A table j'tais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin et un vieillard trs spirituel... L'un et l'autre se sont montrs fort empresss... La conversation gnrale, bientt, a tout envahi. La conversation gnrale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espce de confrence... et le confrencier, c'est toujours M. de Mauve. Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, ides et mots tincellent, chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe... On est bloui et charm... Guillaume ne partage aucune des ides de M. de Mauve, que ce soit en politique, en morale ou en littrature. Ces deux hommes ne sont pas de la mme race. C'est le principe essentiel de leur tre qui s'oppose. Le dner m'a sembl long... La soire aussi. Un moment, je me suis trouve seule dans le petit salon et Fabrice de Mauve m'y a rejointe. Son visage mergea tout prs du mien. Son visage blond, fin et comme un peu frip dj, ses yeux froids et enjleurs, ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pense vraie, ses lvres rouges, la fois minces et charnues, pleines de grce et inquitantes comme une menace. Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volont, une sorte de rpulsion, un instinct profond, me jeta de ct, loin de ce visage, de ces yeux, de cette bouche qui souriaient... -- Oh! s'cria M. de Mauve, je vous ai fait peur... -- Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'loigner. Il m'et dplu que le beau Fabrice me prtt un trouble, une crainte que, grce Dieu, je n'prouvais pas... -- Restez, dit-il... Je dsirais si passionnment vous voir!... Vous tes plus ple, plus fine, plus mystrieuse qu'autrefois... Un regard froid l'arrta. -- Mais, cher monsieur, vous tes mari. -- Ne raillez pas... Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison. -- Non, je ne le savais pas. -- Et... vous? -- Moi? -- Est-ce un mariage de raison que vous avez fait? -- Moi?... Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'et autant dplu qu'une vie mdiocre... -- Alors, vous aimez votre mari? -- J'aime mon mari... de tout mon coeur! -- Etrange... trange... -- Etrange, quoi? -- Que je n'aie jamais pressenti votre... affection pour Kerjean... Depuis quand l'aimez-vous... voyons? -- Depuis... toujours. -- Voil qui est trop... beaucoup trop! -- Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que j'admire... et que j'aime le plus au monde... Je l'ai aim comme une enfant... Je suis une femme... et... je l'aime, voil tout... je suis trs heureuse avec lui... Et maintenant, laissez-moi retourner dans l'autre salon, je vous prie. Sur ces mots, je l'ai laiss. Il avait son sourire d'ironie suprieure, mais je crois qu'il tait un peu vex... et moi... Oh! moi, je ne sais pas comment dire, j'tais tonn... j'avais comme une ivresse d'tonnement! Il tait prs de minuit. Nous avons pris cong de nos htes. Quand nous sous sommes retrouvs la maison: -- Guillaume, m'criai-je, je n'aime plus cet homme... Je le sais, j'en suis sre, maintenant. Il m'a sembl que les yeux de Guillaume s'clairaient. Je me suis sauve. IX 8 mars. J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai ouvert les yeux. Guillaume n'tait pas sorti. Il avait reu "un monsieur d'affaires" -- c'est le terme consacr par Anak. Je tendais mon front. -- Petite Phyl, un clerc de matre Baudin me quitte l'instant... Mlle Arguin est morte. J'eus un cri de piti. -- Pauvre Mlle Laure! -- Une congestion crbrale comme votre pauvre marraine. Guillaume se tut un moment. Il tait trs ple. -- Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une sorte de froideur... Elle a fait de vous sa lgataire universelle. Je comprenais peine. -- Matre Baudin tait galement charg de vous transmettre, ds le dcs de sa cliente, cette lettre crite pour vous. Je lus: "Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience sincrement, impitoyablement, elle vous rpondra que vous hassez Phyllis Boisjoli... "Guillaume Kerjean avait dit la vrit. La haine abritait mon coeur. Je le comprenais, je le sentais tout coup avec une intensit singulire. C'tait comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil. "Phyllis, je vous ai hae de toutes les iniquits dont j'avais pti, de toutes les dceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait laisses en moi... et, quand j'ai t riche, je me suis rjouie de vous voir dpouille. "Je rends grce Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent. "Aujourd'hui, j'ai solennellement rpudi les mauvais instincts de mon coeur en vous nommant ma lgataire universelle..." ...Guillaume, son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et me la rendit. J'eusse t incapable de dire de faon prcise ce que j'prouvais. Cet hritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on m'annonait, je la sentais peser sur mes paules, lourde et noire comme un vtement de deuil. Et brusquement, j'clatai en sanglots. ...Guillaume a compris mon dsir de rendre Mlle Laure tous les devoirs. Pendant la crmonie funbre, alors mme qu'il semblait occup par d'autres soins, je sentais que toute sa pense, tout son coeur tait prs de moi. Il a t parfaitement bon... Mais pourquoi, par instants, semblait-il si sombre? Pourquoi cet air contraint? Il n'est plus tout fait le mme. 16 mars. J'ai dit: -- Avez-vous parl matre Baudin de la rente viagre pour ma pauvre vieille Ribes? -- Oui, c'est entendu. -- Je suis contente... Les questions d'argent pour moi ne sont jamais simples... et mon plus grand dsir est de m'en occuper jamais... Quelle chance d'tre en puissance de mari! -- Mais moi, je n'ai pas hrit. -- Moi, c'est vous... Oh! Guillaume, si c'est fortune ma caus une vraie satisfaction, c'est quand j'ai pens qu'au moins, je... que... -- Que quoi? -- Qu'au moins je ne vous coterai plus rien... Vous avez t si bon, si gnreux pour moi! En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment sincre, tait maladroit. Guillaume m'a regard froidement. -- Guillaume, je ne comprends pas... il semble que vous soyez fch, contrari de ce qui est arriv... Alors, si vous le prfriez, je pourrais refuser tout cet argent... Je ne tiens pas tre riche, si cela vous ennuie... Guillaume s'est retourn vers moi. J'ai senti que ses lvres tremblaient. Il a souri: -- Non, mon enfant chrie... Vous tes un peu saisie, un peu trouble... Bientt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez dans la vie de luxe, d'lgance pour laquelle vous tes ne!... Vous tes l'abri du besoin, votre avenir se trouve assur... -- J'tais l'abri du besoin... -- Oui, certes, relativement, ma chre petite, mais que de choses vous manquaient!... Oh! je le sais, allez!... Je n'ai, moi, que mes appointements... Je me mis pleurer. 28 mars. Il travaille beaucoup, il travaille trop... Il a l'air fatigu, presque malade. Hier, on m'a tlphon qu'il ne rentrerait pas dner et resterait aux ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures... Ce matin, je me suis lance vers lui avec une vhmence involontaire. -- Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela... -- Il m'tait impossible de quitter... Ah! Phyllis, cette fois, je crois que j'ai trouv... enfin, enfin! J'ai eu un cri de joie. ...Pour la premire fois, depuis que je suis l'hritire de Mlle Arguin, j'ai fait des projets... D'abord, revoir ma chre Peuplire, la retrouver accueillante et maternelle aprs l'avoir pleure, y revivre les jours paisibles et simples que j'aimais... C'est une pense qui m'est si douce que mon allgresse clatait sur mes lvres, dans mes yeux... -- Guillaume, nous serons des chtelains trs aims... Nous ferons une quantit de choses trs utiles et trs bonnes dans la voisinage... Je parlais, je parlais... -- Oh! Guillaume, je voudrais qu'il ft possible de retrouver tous ces braves serviteurs de marraine... Je voudrais la maison rue d'Offmont telle qu'elle tait... quand je l'habitais, quand vous y veniez... -- Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis... Il faudra bien en parler... X 30 mars. J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux tre brave. J'attendais si peu ce qui allait m'tre dit! Pas un instant, je n'avais song _cela_... Le feu tait clair, l'atmosphre tait douce, les violettes sentaient bon... Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux... Et voici que Guillaume a dit: -- Petite Phyl... Ma chre enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce pas... Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour vous... et pour moi. Je me suis rappel que Guillaume avait paru peu dsireux d'habiter l'htel de la rue d'Offmont... Il a paru mu. -- Ma petite Phyl, je voudrais... En ce moment, je pense aux caprices de la destine. Qu'un mois de vie et t accord encore Mme Davranay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous son hritire, et... Moi, j'aurais t votre tuteur, peut-tre... et peut-tre aussi vous vous seriez marie... et vous ne m'eussiez jamais dit: "Epousez-moi." -- Non... j'aurais pous Fabrice de Mauve. Guillaume a tressailli: -- Vous n'auriez pas pous Fabrice de Mauve... Il me semble que... quelque chose... je ne sais quoi... et empch ce mariage rvoltant!... Mais j'en reviens la petite fille qui, confiante en son meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage trange: "Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est trs simple, pousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tent de se marier, le "Bon-gant" serait charm d'acqurir ainsi une dlicieuse petite soeur... Quant vous, peu vous importait, puisque votre coeur tait mort, d'unir votre existence un homme que vous ne pourriez aimer d'amour. Et vous dcidiez: "Nous serons heureux!"... Mon enfant chri, tout ceci tait enfantin, extravagant... Je vous l'ai dclar nagure... Nanmoins, j'ai accept ce rle de "mari fraternel" que votre innocence m'offrait si gentiment. Vous tiez malheureuse, accable par des difficults trop lourdes pour vous, et je ne pouvais vous prter mon appui sans... Maintenant, tout a chang... Cette fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protger de toute mon amiti, tant que ma protection tait ncessaire, est devenue inutile... -- Guillaume, que voulez-vous dire? -- Je veux dire, mon enfant, que la possibilit de refaire votre vie vous est maintenant offerte, et je dsire vous rendre votre libert. Il me semblait qu'un lment trange glaait mon coeur. Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix altre, Guillaume parla: -- Phyllis, ma chre enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce que je viens de vous dire?... Comment imaginiez-vous dans votre vie nouvelle une place pour moi... pour l'homme simple, peu fortun, que je suis?... Que serais-je auprs de vous, dites-moi, rue d'Offmont ou la Peuplire?... Je profiterais du luxe de la maison, des multiples avantages d'une grande fortune... Songez que je n'ai rien moi... Ma petite! Comment ne l'avez-vous pas compris? -- Guillaume, Guillaume, c'est de la dmence... Vous prsentez les choses avec un parti pris mchant et vous les dformez plaisir... Vous n'tes qu'un orgueilleux, voil la vrit... -- Oui... petite Phyl... il y a des situations qui amoindrissent un homme... si elles ne l'avilissent pas... Celle de mari pauvre d'une femme riche... -- Ah! Guillaume... vous continuez dfigurer les faits les plus simples... Quand vous m'avez pouse, Guillaume, c'est moi qui tais pauvre... et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes maris; ce n'est pas moi qui hrite, c'est nous deux... -- Vous n'tes pas ma femme... Il n'y a entre nous qu'un lien fictif, dont la seule raison d'tre tait votre situation difficile... et qui par consquent tombe d'elle-mme. Il a dit "vous n'tes pas ma femme". J'ai dit, et ma voix m'a fait peur: -- C'est donc une chose trs facile de divorcer? Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitt ressaisi. -- Ma pauvre petite, un mariage comme le ntre est de ceux que l'Eglise annule... Il s'interrompit. Sa voix tait pleine d'angoisse. -- Il est essentiel d'viter que vous quittiez ma maison brusquement... Georges Patain veut suivre le circuit de France et dsire que je l'accompagne... Nul ne s'tonnera de vous voir accepter pendant mon absence l'hospitalit d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous recevoir... D'une voix lasse et pourtant prcise, Guillaume m'entretint encore de ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne ft connue qu'une fois consomme. Quand il eut termin: -- Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a cot de vous parler comme je viens de le faire... Toute fausse et difficile qu'elle me part souvent, notre vie commune tait douce... Mais, plus tard, ma petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de comprendre qu'une dcision si pnible tait sage... J'ai couru lui: -- Guillaume, m'criai-je, mon ami... mon grand ami tendre et fidle... Il me tenait presse contre lui. Je ne voyais pas son visage. -- Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous nous verrons souvent... trs souvent... Et nous pourrons encore tre heureux... Il baisa mon front, longuement, et, tout coup, me repoussa: -- Allez dormir, mon enfant... dit-il... Moi, il faut que je travaille. Et, l'instant d'aprs, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers. ...Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rv ces choses tranges? Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre vie, aprs ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez plus pauvre que vous ne m'aviez prise? TROISIEME PARTIE I Jacqueline disait: -- Je conois vos scrupules, votre rpugnance quant cette fortune, mon ami... Je conois aussi qu'une pareille situation vous paraisse fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si inattendu... J'tais si certaine que vous tiez heureux... que votre mariage tait le dnouement d'une trs vieux, et trs jeune, roman d'amour. -- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi. -- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nomme ainsi... Elle tait encore une enfant, une toute petite chose frle que, dj, elle vous tait chre... que dj elle avait dans votre vie sa place elle... Guillaume sourit: -- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle tait encore une enfant... Et quand elle a cess de l'tre, je m'en suis peine avis. J'ai continu de l'aimer avec la mme sollicitude merveille... Je l'aimais d'une tendresse trange o se fondaient toutes les nuances d'un sentiment profond et trs pur... Elle tait ma petite soeur, elle tait ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse... J'tais le bon gant qui devait pour elle vaincre les mauvais destins... Peut-tre a-t-elle t aussi, qui sait, en ces temps trs ralistes, ma petite fleur d'idal, ma petite pouse de rve? -- Il lui appartenait encore d'tre simplement, humainement, votre femme... -- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a t qu'une simple association... Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitt le visage rude, mle, et cependant presque ingnu, de Guillaume. -- Guillaume, tes-vous sr que Phyllis ne vous aime pas? Guillaume se mit rire. -- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection trs chaude, trs fidle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frre... Elle m'aime avec de charmants lans de tendresse, une grce docile et enjleuse d'enfant clin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un jour elle m'a reproch de ne jamais l'embrasser... Un frre embrasse bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine, personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette mon cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle accourt ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient djeuner avec moi, toute frache dans son peignoir blanc, ses beaux cheveux natts... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'ide que, de cette intimit invraisemblable qui la laisse calme, paisible comme un petit enfant, je pourrais, moi, aprs tout, tre troubl, ne lui a mme pas pass par l'esprit... -- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez? -- Moi! Les lvres de Kerjean se serrrent un peu. -- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez. Peut-tre ai-je, pendant trop de jours, vcu, respir prs d'elle... dans un solitude trop vocatrice... En vrit, je crois qu'un saint mme y eut un peu perdu la tte... Mais mon affection, trs profonde, pour la chre petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tche fraternelle est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout le possible... II Trois semaines taient dj finies, et Phyllis n'avait pas fait de confidences Jacqueline Tous les deux ou trois jours, Phyllis recevait de Guillaume une carte ou une lettre assez brve laquelle elle rpondait fidlement. Quand lettre ou carte manquait la date prvue, elle avouait: "J'ai toujours peur qu'il ne fasse une imprudence..." -- Qu'en pensez-vous qu'il revienne, Jacqueline? Je m'ennuie de lui... Et puis, nous reprendrions notre bonne vie d'autrefois!... Un jour, comme, en toute innocence, Jacqueline lui signalait, dans un journal quotidien, une jolie nouvelle de Fabrice de Mauve, Phyllis s'cria: -- Vous savez, Jacqueline, il y a trs longtemps, quand j'tais jeune, Fabrice de Mauve m'a fait la cour... et je l'ai aim! -- Non, je ne savais pas... -- J'avais, dans mon deuil cruel, un tel besoin de protection, de tendresse... Il s'est retir... Ce fut atroce!... Et cependant j'aimerais mieux mourir maintenant que d'tre la femme de Fabrice de Mauve. -- Parce que vous l'avez jug... -- Parce que je l'ai jug, oui... et parce que je ne l'aime plus... Comme le coeur change! -- Pas toujours, fit doucement Jacqueline. -- Avant de connatre M. de mauve, j'avais un grand dsir d'aimer... Mes yeux et mon coeur cherchaient vaguement leur hros... Et M. de Mauve est venu... Alors, j'ai cru que je l'aimais... J'ai aim en lui un tre que mon imagination avait, de toutes pices, cr et auquel elle prtait ces traits sduisants, cette grce aristocratique, ce talent de pote... Mais ce n'tait pas lui que j'aimais... J'tais une petite fille en ce temps-l, Guillaume avait raison. Je ne comprenais pas... Il y a beaucoup de choses que j'ai comprises depuis... Si mince dans sa robe blanche, les cheveux fins et blonds, le teint transparent, elle avait l'air d'une fillette. Et cependant, peut-tre ce coeur si tendre, si doux, et qu'on croyait frivole et puril, ce gentil coeur d'enfant, de princesse ou de fe... battait comme un coeur de femme. III Le Circuit de France boucl, pour la gloire de la maison Patain, Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison prcise. Elle resta dix jours sans recevoir le moindre message. Enfin, un mot arriva. Guillaume tait de retour depuis plusieurs jours dj; il travaillait comme un forcen. Il renonait pour l'instant venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point se montrer rue Boursault. La manire d'agir de ces jeunes gens qui, tous les deux Paris, continuaient de vivre spars, paratrait trange. Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl, j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline...". Phyllis s'cria: -- Votre visite Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux renseigne. Il me tient l'cart de sa vie... ...Anak avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint presque aussitt, avec une sorte de hte. Un lger pansement barrait le front. Il prvint la question: -- Oh! rien du tout... J'ai cass du bois... pour la premire fois de ma vie... L'accident est tout fait tranger mon nouvel engin, heureusement!... Dites-moi vite... Phyllis? Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis tait bien portante, et, comme de coutume, affectueuse, gentille... Elle s'tait beaucoup intresse au circuit... Elle s'tait un peu fche en apprenant qu'il ne viendrait pas la voir... Guillaume paraissait du. Il se tut un moment. Puis il s'anima: -- Oh! je vis dans l'ivresse de la russite!... Et ce moteur extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps, de rsister toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et toutes les vitesses, je l'ai trouv... Patain exulte! Mais maintenant, il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une prouesse... -- Et que ferez-vous? -- Rien de trs difficile... Nice-Ajaccio avec un passager... 250 kilomtres en deux heures... sans bateau... Voyez-vous un bateau qui nous suivrait 125 l'heure!... Kerjean regarda fixement la jeune femme. -- Jacqueline, s'cria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits ma petite Phyl, au moins!... Pauvre mignonne!... Elle avait toujours peur qu'un accident ne m'arrivt... Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix change, il demanda: -- Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin? -- Je ne sais. Elle accepte sans rvolte, ce qu'elle juge ncessaire... tout en regrettant vivement, je crois, cette vie deux, cette vie fraternelle qui lui tait douce... Un moment, il rva, puis il dit: -- Ce mariage fut une aberration... Phyllis ne pouvait tre heureuse avec moi... -- Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez... mais alors, pourquoi? Il haussa les paules. -- Est-ce que je pouvais accepter cette fortune... moi?... il y a l une question d'orgueil, de dignit qui ne se discute mme pas... Pauvre petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant... Jacqueline, il y a des heures o je ne sais plus trs bien o est la vrit... Guillaume prit la main de la jeune femme: -- Au revoir, mon amie... et, rappelez-vous que Phyllis doit tout ignorer. ...Phyllis l'attendait, questionneuse: -- Vite, vite, racontez, Jacqueline. Guillaume avait beaucoup parl de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa dcouverte donnait des rsultats inesprs. Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de l'essai projet. -- Comme vous rpondez drlement, Jacqueline! murmura Phyllis... Il n'est pas malade?... -- Il va bien, mais il a eu un petit accident. Un cri clata: -- Il est bless! -- Mais non, pas bless... une simple coupure au front... presque rien, je n'aurais pas d vous le dire... Phyllis tait blme et voulait aller prs de Guillaume, ce soir, tout de suite... Un peu calme, elle crivit: "Mon grand ami. Je serai demain matin neuf heures au Parc Monceau... Venez m'y trouver... Je veux vous voir... Si je ne vous vois pas, je ferai une sottise. "Trs affectueusement, "Votre petite Phyl." IV Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue Velasquez. Sans tre aperu lui-mme, il la vit descendre de son automobile. Guillaume suivait troitement la ligne charmante de son corps, de ses mouvements, l'or ensoleill des cheveux lourds, la lueur rose du teint fragile, le rouge vivant et charnu des lvres... Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'tre jamais rappele aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait cette minute, dans la lumire de ce matin de mai. Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde, avait envahi la dlicate suavit de son teint. Il prit son bras et l'entrana sous les platanes. Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil, effleurant la paupire, la petite blessure peine cicatrise... Elle l'avait vue tout de suite, du premier regard... Elle et aim y poser ses lvres... Mais elle pensait dissimuler cette motion. Elle attendit de pouvoir affermir sa voix: -- C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez eu un accident... -- Oui, c'est fini, acquiesa Guillaume, c'tait d'ailleurs peu de chose. Mais il s'tonnait un peu douloureusement que Phyllis prt avec philosophie une aventure qui, somme toute, et pu lui coter la vie. Et quand, de la mme manire flegmatique, elle s'informa des circonstances de l'accident, il rpondit d'assez mauvais grce. Alors elle se tut. Ce n'tait pas ainsi qu'il avait imagin leur rencontre. Il prit sa main: -- Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous? Il la regardait, sans quitter sa main. -- Je ne sais pas, Guillaume... je ne puis vous l'expliquer... Nous sommes rests trop longtemps spars... Cela m'intimide... Il me semble que je ne vous retrouve plus tout fait le mme, vous non plus... Guillaume se sentit affreusement triste de se sparer de Phyllis ainsi. Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu... Ils n'taient plus qu' quinze mtres de la maison de Jacqueline. Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder. Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils taient tristes et mcontents l'un de l'autre. V Phyllis soupira: -- Je me sens toute seule... J'ai comme une inquitude quand je ne sais pas o il est... Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre. La femme de chambre entra, apportant une lettre. L'enveloppe contenait une lettre crite de la main de Guillaume, pour qu'elle ft remise Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus petite, cachete: "Pour Phyllis. En cas d'accident." Jacqueline lut la lettre qui lui tait destine. "Ma chre Jacqueline, "Quand mon message vous parviendra, nous roulerons dj vers la Cte d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse. "J'ai tout espoir de russir. Nanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est appel lutter. Bref, l'hypothse d'une dfaite aussi doit tre envisage... avec toutes ses ventualits, mme les pires. "Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez bien remettre Phyllis cette lettre crite pour elle et qui lui dit ma grande tendresse. "De tout mon coeur, "Guillaume Kerjean." VI Comme la petite Phyl s'veillait, plotte et mlancolique entre ses deux nattes blondes, Jacqueline vint dans le chambre. -- Qu'y a-t-il, Jacqueline? Jacqueline avait ouvert les rideaux; elle s'tait assise au pied du lit. -- Petite Phyl... je vais manquer une promesse... La petite Phyl s'tait redresse sur son oreiller. -- Qu'y a-t-il, Jacqueline?... J'ai peur... Et Jacqueline dit: -- Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingnieur de chez Patain doivent faire un vol de 250 kilomtres au-dessus de la Mditerrane, sans tre convoys... La petite Phyl interrogeait de tout son regard. -- Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume... Ma petite Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle place... Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est malhabile lire dans un coeur de femme, comme le vtre... Ma pauvre petite, coutez-moi... Dans la lettre que j'ai reue tait une seconde lettre crite pour vous... mais qui ne devait vous tre remise qu'en cas... d'accident... La petite Phyl tremblait. Elle prit l'enveloppe. Avidement, passionnment, elle lisait. "Phyllis, mon amour, ma mignonne adore. "Si cette lettre arrive toi, c'est que j'aurai succomb... Ce m'est nanmoins un rconfort de l'crire... Ma chrie, je t'cris pour la douceur de te dire enfin, que je t'aime... "Oui, cette heure, je veux tout oublier pour te dire combien je t'aime, combien je t'ai aime... La petite Phyl lisait. "Parfois, j'tais injuste et mchant, parce que j'tais malheureux. Le travail me sauvait. Cette vie, dont je pleure le charme aujourd'hui, cette vie anormale, douloureuse, me torturait lentement... "Je pensais: je l'aimerai tant que, peu peu, elle apprendra voir en moi non plus le vieil ami d'autrefois, mais un mari, un amant... "Mais c'est alors que Mlle Arguin est morte... Vois-tu ce mari fraternel se mettant faire la cour sa femme au moment o elle hrite de plusieurs millions? "Dsormais cet argent tait entre nous... "Tu tais riche, ma petite princesse... et je ne me sentais plus le droit de t'aimer... De l'orgueil, comme tu disais, peut-tre. Mais qu'aurais-tu pens toi-mme si je n'avais pas eu cet orgueil? "Je t'aimais d'un amour profond, complet, qui s'tait empar de moi, chair et me... Ma chrie, ne t'ai-je pas toujours aime? Que fallait-il pour que cette grande tendresse d'autrefois devnt l'amour tout-puissant d'aujourd'hui? Il fallait seulement que, dans l'enfant adore, m'appart la femme dlicieuse que ma petite Phyl est devenue... et que j'ignorais... et qui s'ignore encore elle-mme.. celle, t'en souviens-tu, dont le coeur est endormi et que le fils du roi doit rveiller un jour..." La petite Phyl lisait, lisait. Cette lettre de Guillaume, cette lettre l'enivrait... C'tait un cri d'amour... Et Phyllis l'avait entendu, ce cri... -- Ah! Jacqueline! Jacqueline, il m'aime! Elle se mit pleurer nerveusement. -- Je vais le rejoindre... je veux le voir... -- Mais, ma pauvre enfant, je ne crois pas que vous puissiez arriver temps... -- Si, si, j'arriverai temps... Oh! oui, j'arriverai... et alors, alors... Je lui dirai qu'il faut vivre pour moi... pour que nous soyons heureux... enfin, enfin heureux! Dans les yeux de la petite Phyl, il y eut comme une extase. VII -- O est M. Kerjean?... L'homme la regarde, hsitant. -- Je suis Mme Kerjean... Conduisez-moi tout de suite, je vous prie... Phyllis se hte. -- Vite, vite... Ils partent au soleil levant... L'homme rit: -- On pensait plus causer qu' partir tout l'heure... M. Vignol a pris mal cette nuit... Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le prendre avec lui... Phyllis s'pouvante. -- Mais il emmnera quelqu'un d'autre? -- Non, madame, je ne crois pas. L'homme s'arrte, sentant sa maladresse. -- Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean. Soudain, au grand tonnement de l'homme, son visage s'illumine... Les mcaniciens prouvaient l'hlice. Un bruit d'ouragan emplissait la tente o le grand oiseau blanc attendait. Effondr sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tte d'un air las et malheureux. Kerjean s'obstinait refuser toute concession: -- Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmnerai personne... Nous remettrons l'preuve avec passager une autre fois. A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage et les cintres des ailes, les mcaniciens l'amenrent jusqu' l'ouverture de la tente. A peine retombe, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix dit: -- C'est moi, Guillaume... Guillaume avait tressailli. Son visage blmit. La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tte contre l'paule de Guillaume. Ses yeux tendres se levrent vers les yeux qui vitaient leur regard. -- Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener? -- Vous emmener! Elle eut un petit rire fbrile. -- Quand je vous ai demand en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-l aussi, je vous demandais de prendre une passagre... Vous ne vouliez pas... Vous m'avez dit des paroles trs sages, et puis... vous l'avez prise avec vous!... Emmenez-moi, voulez-vous? -- Mais songez un peu... un vol de 250 kilomtres au-dessus de la Mditerrane... je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer, vous parler... Elle l'interrompit: -- Je serais avec vous... J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai foi en votre oeuvre... Je n'aurais pas peur... puisque vous seriez l. Elle lui souriait: -- C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires... Vous tes le Bon-gant, je suis la petite princesse... N'avons-nous pas fait dj de merveilleux voyages?... Emmenez-moi, Guillaume... emmenez-moi... Elle parlait comme en rve. Il l'coutait avec un visage douloureux. -- Ma petite Phyl... vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur... trs peur pour vous... et je serais proccup, inquiet, hsitant, alors que toute ma lucidit, tout mon sang-froid me sont indispensables. Elle secoua la tte avec obstination. -- Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire... Et puis d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger... -- Ma chre petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise. Il y a ce grand danger: l'Inconnu! De nouveau, elle appuya sa tte contre l'paule de Guillaume. Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'motion. Tous bas, trs simplement, elle dit: -- C'est cause du danger que je suis venue, Guillaume... si vous deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous. Ses yeux se levrent, fervents. Et Guillaume ne sut plus les fuir... Ses yeux d'homme et de rveur cdrent l'attirance tendre, perdue des yeux d'enfant... Il ne vit plus que l'abme dlicieux de leurs prunelles d'o montait vers lui l'me mystrieuse, chaste et hardie d'une femme... Il dit seulement: -- Nous vivrons, mon enfant chrie... Nous vivrons, ma prcieuse petite passagre... Je vous emporte avec moi! Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche. VIII Il l'enleva dans ses bras pour l'installer devant le sige du pilote. Il la tint un moment serre troitement contre sa poitrine. Puis il la dposa doucement sur le sige de bois, l'enveloppa dans son manteau de fourrure, boucla la ceinture et les courroies. Elle le regardait avec des yeux souriants o il y avait de la joie... Il lui adressa quelques recommandations brves, lui fit mettre ses lunettes d'automobile. Il grimpa lestement dans le fuselage et s'assit. La petite Phyl se retourna pour le regarder. Il lui tendit la main et leurs doigts, un moment, s'entrelacrent. ...Quand, aprs quelques mtres de course rapide sur l'herbe rase du pr, la petite Phyl a vu le sol s'enfoncer l'avant de l'appareil, elle a compris que l'oiseau prenait son vol et un subtil frisson l'a saisie... Puis, peu peu, une paix confiante s'est faite en elle... ...Le monoplan volait deux cents mtres au-dessus de la mer. La petite Phyl ne voit plus rien que le ciel et la mer... La mer est si vaste et si dserte qu'elle songe la cration du monde, aux temps mornes o Dieu n'avait pas encore spar la terre d'avec les eaux... La petite princesse peut se croire au bord de l'infini... Un moment, tout tait si calme que, n'ayant faire agir aucune commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont poses sur les paules de Phyllis... Phyllis a inclin la tte vers elles, et elle a appuy sa bouche... Ce fut un instant de douceur infinie... ...L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte... Soudain, la voix de Kerjean crie: -- La Terre! Et Phyllis a l'impression qu'il a cri: "La vie"! Alors son coeur se fond et la petite Phyl se met pleurer, parce qu'elle est heureuse... Aprs tout, les rves de la princesse ont peut-tre annonc la vrit... IX L'oiseau s'est pos sur la grve. Les grands bras tendres qui ont confi la petite Phyl aux ailes magiques de l'oiseau, l'ont entoure pour la reprendre... Guillaume l'a questionne fivreusement. Elle a rpondu seulement: -- Je suis heureuse... Et leurs yeux se sont souri... Et maintenant, travers les bois odorants, le long des pentes fleuries, Guillaume a pris la bien-aime contre son coeur... Ils s'embrassent perdument, ivres de leur amour, ils se contemplent comme des tres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis... Et, doucement, passionnment, gardant encore sous ses paupires mi-closes l'extase du dernier baiser reu, souriant dj, les lvres offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure: -- Je t'aime... je t'adore, mon mari!... _Juillet, 1911_. End of the Project Gutenberg EBook of La passagre, by Guy Chantepleure License: Share Alike