Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) LA CONQUTE D'UNE CUISINIRE I [Illustration] SEUL CONTRE TROIS BELLES-MRES PAR EUGNE CHAVETTE I --Des femmes, parbleu! aies-en dix la fois, vingt... cent mme!... Ce n'est pas moi qui t'en blmerai, puisque je te prche d'exemple. Mais ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on appelle vulgairement un _collage_. Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux djeuneurs attabls dans un cabinet du caf Anglais, ayant vue sur le boulevard. Aprs un succulent repas, ils en taient au moment du moka. Aprs s'tre humect le palais d'une gorge de caf, le parleur reprit la parole: --Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bte ton ge, qui vous endort l'heure d'tre frtillant, qui abrutit ces belles annes de la jeunesse qu'un homme doit employer jeter sa gourme afin de faire, plus tard, un bon mari! Le second convive, un fort beau garon de vingt-cinq ans, allait rpliquer, mais son morigneur ne lui en laissa pas le temps. --Quand ta mre, ma bonne et chre soeur, est morte, reprit-il, elle te laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente. Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires l'aide de carottes plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est pas compltement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges droite et gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne te servent qu' lutter stupidement contre la gne d'un collage, pouah! pouah! mon trs cher neveu! Et, aprs cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorge de caf. Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air tonn pour demander: --Mais, mon oncle, propos de quoi me dites-vous cela? Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour rgaler ses narines de l'arme du moka, l'oncle regarda son neveu en face et rpliqua d'un ton doucement grondeur: --Ne fais donc pas la bte, Gontran! As-tu, par hasard, la prtention de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, chaque visite, j'ai beau sonner tour de bras, tu me laisses le nez devant la porte ferme aprs que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque trou invisible, donnant sur le carr... Je la connais, cette blague-l; je la faisais autrefois mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et soutiens-moi le contraire! N'osant pas nier, le neveu tenta d'attnuer sa faute: --Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distingue, bien leve, avana-t-il. --Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais qu'elle ressemble beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose l'lve de Saint-Denis, la princesse en sucre, grimaant au moindre mot de gaudriole, faisant ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la _Dernire Pense de Weber_... Ah! si tu savais comme, moi aussi, on a tent de me pousser la _Dernire Pense de Weber_! Mais je ne me laissais pas engluer, attendu que ce n'est pas de ce ct-l que je cherche, avec les femmes, d'o vient le vent. Aussi, ds la seconde sance de piano, je filais la sourdine en me disant: A un autre la mijaure! Je ne la prte pas, je la donne! Aprs cette profession de foi, dbite d'une voix railleuse et pleine d'une fatuit passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa tasse vide, en ajoutant d'un ton un peu sec: --Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lcher ta belle et de courir d'autres amours moins collantes. Je tiens te trouver libre du plus petit lien quand viendra le jour o je t'aurai obtenu la fiance que je guette depuis longtemps pour toi. Puis, en appuyant sur les mots: --C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Ds demain, plus de collage, ajouta-t-il. Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins d'obtenir un dlai. --Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner une pauvre femme sans ressources. --C'est juste! fit l'oncle. Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en poursuivant: --J'avais prvu ton objection et prpar ma rponse. Tiens, voici dix mille francs que tu donneras ta dulcine en l'invitant aller jouer ailleurs sa _Dernire Pense_ de Weber. Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de banque. Ensuite, comme s'il regardait la question compltement vide, il passa un autre sujet: --Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien mari, mon garon, et si mes esprances se ralisent, la fille que, je te le rpte, j'ai en vue pour toi, te fera des plus riches... Une dot norme, mon cher! --Oh! riche, rpta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses dots des filles aillent tout droit aux garons sans le sou comme moi? --Comment! sans le sou comme toi! Ah ! est-ce que tu te figures que ma succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter encore, aprs moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement, neveu, je te prviens que je te les ferai attendre le plus tard possible. Ce disant, l'oncle avait redress son torse vigoureux, qu'il se mit palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse: --Car le coffre est bon et durera longtemps... Une sant de fer... J'en suis encore connatre un simple mal de tte. Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au pch mignon de son oncle. --Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre sant ft vraiment de fer pour avoir rsist tant de conqutes... car vous les comptez par centaines, vos conqutes. Agrablement chatouill en son amour-propre d'homme bonnes fortunes, l'oncle dodelina la tte en disant d'une voix attendrie: --Le fait est qu'elles ont t nombreuses, les brunes, blondes et rousses qui ont gay mon existence. --Et nombreuses aussi seront celles qui l'gayeront encore. --Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu attrist. --Allons donc! Qu'importe l'ge quand le coeur a toujours vingt ans et que, comme vous disiez, on possde une sant de fer!... Vous tes de la mme toffe que le duc de Richelieu qui, quatre-vingts ans, dit-on, ne s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire. --Oh! oh! lcha modestement le quinquagnaire, quatre-vingts ans! Je ne suis pas aussi ambitieux. --Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze annes sur la planche cueillir les myrtes. --Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment l'oncle, caress doucement par l'esprance. Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa matresse, condamne par ce juge si plein d'indulgence pour lui-mme. Il allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui s'enorgueillissait de son dire: --Mais dans toutes ces conqutes, que tu chiffres toi-mme par centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends? Et, ramen ainsi la question, il montra au jeune homme le paquet de billets de banque, rests sur la nappe, en ajoutant: --Mets-moi a dans ta poche et, ds demain, tu sais? ta demoiselle dehors! que mon exemple te serve de leon. Ensuite, revenant ses moutons, il reprit: --Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! a durera ce que a durera! Le jour o il me faudra dteler, alors j'userai de la consolation que je me suis mnage pour mes vieux jours. --La consolation? rpta le neveu sans comprendre. --Oui. Tout l'heure je te disais que le coffre tait solide... Et l'estomac donc!!! Un estomac digrer des cailloux! Jusqu' ce jour les femmes ont t ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai t bfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gard ses forces vives. Quand viendra l'heure o les femmes seront devenues des pommes trop vertes pour mon ge, alors je m'abandonnerai la bonne nourriture. --Autrement dit la gourmandise. --Oui, la gourmandise, ce rel et srieux plaisir de la verte vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se prsente deux fois par jour. Avec un bon estomac, partant un bel apptit, et soixante mille livres de rente, la gourmandise vous conduit agrablement la fin de votre carrire. --Alors vous cultiverez les petits plats? --Je ne te dis que a, mon neveu. --Vous hanterez les grands restaurants? --Du tout! du tout! fit l'oncle vivement. --O trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins? --Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais, j'en conviens... mais, la longue, avec leurs sauces et leurs pices, ils emptent le got et chauffent l'intestin... Une cuisine ne peut-elle pas tre la fois saine et dlicate, quand elle est surveille et bien dirige?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles. A ce programme nonc par son oncle, Gontran haussa les paules en disant: --En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses ratatouilles. --Pourquoi? --Parce que tout bon chef ne vous tolrera pas ainsi perptuellement sur son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en serez rduit des marmitons empoisonneurs. L'oncle secoua la tte en disant: --Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront mes casseroles, attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour certaines prparations, celle d'une femme. --Ah! vous prendrez une cuisinire? --Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre. --Heu! heu! fit ironiquement le neveu. --Pourquoi ton heu! heu! --Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous serait peut-tre plus facile de dnicher un merle blanc. --J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse se procurer, dclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possde soixante mille livres de rente. En mme temps qu'il faisait cette rponse, l'oncle avait machinalement regard, par la fentre, le trottoir du boulevard o se croisaient les nombreux passants. Tout coup il se leva brusquement de table en s'criant d'une voix joyeuse: --Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe l-bas! D'o diable sort-elle? Voici un sicle que je ne l'ai vue... il faut que je la rattrape. Et, tendant la main Gontran en guise d'adieu, il s'lana vers la porte du cabinet la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant, sur le seuil de la pice, il se retourna pour lancer cette dernire recommandation: --Et, tu sais, lche ton collage. Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte payer, mais ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de mille francs. II En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur lui le gibier qu'il allait chasser. Cent mtres au plus le sparaient de la demoiselle Pistache qui filait, trottant menu et dcouvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un peu boueux du trottoir l'obligeait retrousser ses jupes. --Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable? Bast! j'en ai vu bien d'autres! se dit-il en se lanant sur la piste. Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'tait un ardent et infatigable suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prnom, s'appelait Athanase Fraimoulu. Quand son neveu, en valuant ses conqutes par centaines, avait trouv en lui l'toffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait s'en tenir la quantit, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par la qualit, ce n'tait plus qu'un Richelieu _ l'chalote_ (qu'on nous permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'tait pas difficile sur la catgorie de ses victimes. D'o qu'elle vnt et quelle que ft sa position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas soupirer longtemps aux toiles, il triomphait uniquement des vertus de composition facile. Mon beau Nanase, mon Tatase chri, double abrviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le boulevard, les prtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout superbe comme un dompteur au milieu des btes froces qu'il a vaincues. Une passion aussi absorbante aurait d le conduire l'gosme le plus parfait. Pourtant, il n'en tait rien. Tant qu'un jupon n'tait pas sous les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et, surtout, intelligent. Il avait report sur son neveu Gontran Lambert, l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mre du jeune homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruine en poursuivant les plus stupides recherches. Fraimoulu avait plac le peu de la succession maternelle qui revenait Gontran et, de ses propres deniers, il avait pourvu l'ducation de son neveu. Au sortir du collge, il avait plac le jeune homme chez un architecte. Quand le btiment marche, tout marche, s'tait-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il comptait lui faciliter avec ses cus. La preuve en tait dans ces deux cent mille francs, mis, par lui, de ct pour la dot de Gontran qu'il voulait marier et bien marier. Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de toute comptition dangereuse. Deux fois, il tait parti pour entamer l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalit avait voulu que ces deux fois-l fussent par un jour de pluie et l'amoureux Athanase, l'une et l'autre fois, avait t dtourn de son droit chemin par une jolie jambe de femme suivre. A cette double distraction, il s'tait donn pour excuse que cette poire de mariage cueillir n'tait pas encore tout fait mre. De plus, Gontran, un peu trop jeune pour le mnage, n'avait pas eu le temps, suivant son expression, de jeter ses gourmes. Mais, aujourd'hui, tout tait point. L'heure tait venue. Aussi Fraimoulu s'tait-il bien promis, tout aussitt aprs avoir djeun avec son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle vise par lui, et, sance tenante, de lui bcler l'affaire. Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait propos, mais le mollet de Caroline Pistache, qui passait, avait dispos. Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas cette fois se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car il avait t dj le petit Tatase de mademoiselle Pistache. Arriv vingt mtres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette distance, rglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retrousses mettaient dcouvert. --Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine proie dpasser le faubourg Montmartre. Il pressa le pas, et, dj il avait raccourci la distance de moiti quand, soudain, il fit un brusque arrt en murmurant, tout bahi d'admiration: --Sapristi! la magnifique crature!!! D'o diable Pistache la connat-elle? En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrte au passage par une autre femme marchant sa rencontre. Quiconque aime les beauts plantureuses aurait partag l'admiration de Fraimoulu pour celle qu'il traitait de crature magnifique. C'tait une femme d'une trentaine d'annes, aux robustes formes, aux traits rguliers, mais massifs, l'opulente chevelure, tout clatante de force et de sant... un Rubens! comme on dit. Vtue d'une robe de laine, bien ajuste sur ses formes rebondies et fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu bouriffs, s'talait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur son dos. A son bras tait pass un panier carr long, muni d'un double couvercle. C'tait elle, ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait tre du dernier drle, car Pistache, en l'coutant, pouffait de rire... Cependant, Athanase, arrt sur place et les yeux dards tincelants sur la femme au panier, se disait en interrogeant sa mmoire: --Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai dj vue... Oui, mais o a?... Je demanderai tout l'heure Pistache des renseignements qui m'claireront sur l'endroit o je me suis rencontr avec ce morceau de roi. Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si cocasse Pistache, qui s'en tenait les ctes, Athanase, tournant le dos aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses petits pas de ct. --Ah! quelle roublarde tu fais! bgayait Pistache, secoue par le rire. Alors tu lui as flanqu un bguin? --De premier choix. A ce point qu'il s'est dbarrass de sa femme... Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir qu'une seule personne, son docteur. --Mais si ce mdecin allait se tourner contre toi? --Pas moyen, ma chre. --Pourquoi? --Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait prendre pour mdecin. --Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave? --Un vritable enrag. Sans doute que Pistache se crut suffisamment claire sur ce point, car elle aborda un autre sujet. --Mais que devient la jeune fille dans tout a? Elle est d'ge tre marie? --Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en veux pas, moi, cette petite. Je pousse d'autant mieux son mariage que a lui fera quitter la bote. Alors j'aurai l'autre bien entirement sous la patte. Puis, aprs un temps d'une seconde: --Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon dredon, je te le promets, ajouta la belle au panier. --Il a donc un fort sac? --Un sac monstre. En plus que tout ce qui venait d'tre dit entre les deux femmes demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux coutes, il lui tait impossible, mme avec la clef du mystre, d'y comprendre goutte, car, tout le temps, il avait t distrait par la question qui se dressait en son cerveau. --O donc ai-je dj rencontr cette remarquable bacchante? Et, avec l'espoir que sa mmoire s'claircirait par une nouvelle contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna. Alors Pistache le reconnut. Sans doute que c'tait conviction intime chez Pistache que l'agrable doit toujours cder le pas l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvt aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte phrase, voix basse, qui, malgr son laconisme, devait dsigner Fraimoulu, car la femme au panier, aprs un court regard sur Athanase, prit cong de sa camarade par cette simple phrase: --Alors, bonne chance. Puis, en mme temps que Pistache s'loignait, elle continua sa route en sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un second regard. --Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en marche sur la piste de Pistache. Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable fille, dont le mollet, pourtant, se montrait dcouvert de dix centimtres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent. Tout enthousiasm par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu, en suivant Pistache, ne marchait plus pouss par l'unique dsir de s'entendre appeler mon petit Nanase par la nymphe qui le prcdait. --Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette patante Erigone... A coup sr, un mot de Pistache me rappellera o je l'ai vue... car, c'est certain, je me suis dj rencontr avec cette splendidissime crature... oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus fort, se disait-il, en proie un frisson qui lui montait le long de la colonne vertbrale. Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont aprs un imperceptible mouvement de tte qui lui fit voir Athanase toujours sur la piste. A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt pas entre lui et celle que, nagure encore, il appelait sa proie. Arrive devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pntrer sous la vote, crut devoir adresser son poursuivant le plus aimable sourire. Vingt pas, nous l'avons dit, sparaient Fraimoulu de la porte o venait d'entrer la belle. Sur ces vingt pas, notre hros en fit cinq, puis, tout coup, il s'arrta, la figure convulse par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds comme clous sur le trottoir. --Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d'une voix saccade par une vive et dsagrable motion. Nanmoins, aprs une minute d'attente, il se remit et voulut continuer sa marche. Mais, son huitime pas, cinq mtres tout au plus de la porte de Pistache, il s'arrta plus brusquement que la premire fois. --Encore!!! bgaya-t-il d'un ton dsespr. Et comme, ce moment, Pistache, inquite du retard de celui qu'elle comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tte une fentre de l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire. Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du beau sexe montra le poing Pistache en grondant avec fureur: --Va-t'en au diable! satane femelle! Engeance maudite! Et, tournant le dos, il remonta la rue. tait-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant ft subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait motiv l'effroi et la colre du galant chevalier des belles au point de lui faire renier sa devise: Tout pour les dames? Ce devrait tre, tout la fois, bien srieux et bien dsesprant, car lui qui, nagure, arpentait le trottoir d'une allure si dlibre, s'en allait maintenant, d'un pas mou, en murmurant tout navr: --Tois! fini!! ratibois!!! Cette marche ne le conduisit pas loin. Ds qu'il eut tourn sur le boulevard, il pntra dans la premire maison d'angle, monta deux tages et sonna une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots: _Cabillaud, docteur-mdecin_. A son coup de sonnette vint ouvrir une smillante blonde d'une vingtaine d'annes, l'oeil gai, au nez en trompette et qu' son tablier blanc, macul de quelques gouttes de sang qui devait tre celui d'une volaille, il tait facile de reconnatre pour la cuisinire de cans. Vingt minutes auparavant, Athanase serait tomb en arrt devant cette accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en prsence d'une toile de Raphal et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une rponse ngative: --M. Cabillaud est-il chez lui? --Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinire. --Le mdecin. --Tous deux sont mdecins. --Celui qui a une verrue sur le nez. --Ah! bon! Le pre, alors. La cuisinire dgagea l'entre et, quand Fraimoulu eut pntr dans l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant: --Tenez, frappez sans crainte de les dranger. Voici plus d'un quart d'heure que je les entends rire l dedans comme des bossus. Je serais bien venue pour les couter; mais, par malheur, j'ai plumer un poulet, et je ne puis quitter ma bte pendant que le corps est encore chaud. Aprs ce double renseignement donn sur son habitude d'couter aux portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinire quitta le visiteur pour retourner son poulet. Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois coups frapps la porte par Athanase qui, faute de rponse, se dcida ouvrir. A son entre, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bgayant: --Ah! elle est bonne celle-l! Comment as-tu pu l'inventer d'une pareille force? Moi, dans ma longue carrire de mdecin, j'ai d quelquefois en pousser mes malades, mais, au grand jamais, je ne... S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'criant d'une voix aimable: --Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!... Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous. Et comme, aprs avoir fait deux pas, le client s'tait arrt en regardant le deuxime individu qui se trouvait dans le cabinet, le docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage: --Oui, de passer chez vous pour vous prsenter mon fils Gustave, reu mdecin depuis six mois, auquel je cde ma clientle, car l'ge est venu pour moi de prendre du repos. Pendant que le fils Gustave, qui tait un garon taill en forces, s'inclinait devant Athanase, le pre continua en riant: --Oui, je veux vous cder mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre sant de fer dfie tous les mdecins de la terre. Ensuite, avant que Fraimoulu pt rpliquer: --Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la mdecine perd son temps, que, tout l'heure votre entre, l'ide m'est venue que vous vous prsentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon dner... Hein! n'est-ce pas que j'ai devin? Sur ce, toujours sans attendre de rponse, le mdecin runit le bout de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'criant: --J'ai une cuisinire, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La desse des fritures!!! --La fe des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchrissant sur l'admiration paternelle. --Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets la thurgovienne!!! appuya le pre. --Ni pour le souffl d'andouilles!!! insista Gustave. A cet loge, Fraimoulu rpondit par un mouvement triste de la tte et cette phrase dbite d'une voix mue: --Vous vous trompez, docteur. --Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le souffl d'andouilles? fit Cabillaud pre comprenant tort. --Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez propos de ma sant que vous prnez M. votre fils... Elle s'est dtraque! --Pas possible! fit sincrement Cabillaud. --Comme je vous l'affirme. --Dtraque... depuis longtemps? --Il y a vingt minutes peine. Et, toujours de sa voix mue, Fraimoulu continua en tranant ses mots: --Je viens d'tre prvenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je, j'tais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le dur de la dalle en granit. Tout coup cette sensation a disparu et, alors, il m'a sembl que... --... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud pre. --... Que vous fouliez un tapis? demanda en mme temps Cabillaud fils. --Prcisment! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant. Aprs cet aveu, les deux docteurs se regardrent, puis le papa, en grattant sa verrue, pronona gravement: --Mauvais signe! --Vilain pronostic! dclara Gustave. Et les deux mdecins s'unirent en choeur pour dire: --Premire menace de la paralysie gnrale!!! Il faut renoncer au beau sexe!... Dtelez, dtelez vite. --Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment o j'ai prouv cette singulire sensation, je me suis aussitt souvenu de ce que vous m'avez dit, docteur, il y a deux ans, propos de mon intrpidit avec les dames: Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement soyez prvenu que si, un jour, tout coup, vous vous sentez marcher sur un tapis, cela vous sera un srieux avertissement qu'il faut mettre les amours au rancart. --Oui, et j'ai mme ajout: Charmant joujou que la femme! mais, au contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en amusent, c'est elle qui, un beau jour, dmolit son joueur. --Alors je suis dmoli? --Pas encore, mais vous tes prvenu qu'il est urgent de donner votre dmission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas devenir gteux... Voyons, l, dites-le franchement, avez-vous un intrt quelconque devenir gteux? Y tenez-vous? --Mais non! mais non! fit navement Athanase. --Alors, de la sagesse. --Tout de mme, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien triste! --Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avana Cabillaud pre d'un ton consolateur. --Ou le cor de chasse, proposa Gustave. Athanase secoua la tte en homme qui ne trouvait pas de son got les compensations offertes et, bien timidement, rpliqua: --Sans penser qu'il m'en faudrait user si tt, je m'tais rserv une consolation pour mes vieux jours. --Laquelle? --La boustifaille. Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna sa verrue des tremblements de glatine secoue, et croisant les mains: -Oh! comme vous tes dans le vrai! La table, il n'y a que a de srieux en ce bas monde! s'cria-t-il, les lvres humides et l'oeil ptillant de gourmandise. Il parut que c'tait le pch de famille, car Gustave s'empressa d'ajouter: --Vnus en personne serait devant moi que j'hsiterais lui donner la prfrence sur le souffl aux andouilles de Clarisse et le canard l'andalouse de... Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la confection du canard l'andalouse, le jeune docteur s'arrta et, bien vite, remplaa le nom par cette conclusion: --Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour vous. Ainsi doucement pouss vers la voie qui lui restait suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant: --Aussi, dit-il, j'espre que, ds aujourd'hui, vous me permettrez de vous compter au nombre de mes convives futurs. --Nous rpondrons votre premier appel, promit Cabillaud pre qui, pour un bon repas, aurait refus d'tre cit dans les journaux comme tant mort victime du devoir, par un temps d'pidmie. --Appel que je vous adresserai aussitt que j'aurai trouv un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu. A ces mots, Cabillaud avana les lvres en moue, secoua la tte d'un air de doute et pronona: --Trouver un bon cordon bleu! voil le _hic_... a n'est pas facile!!! Athanase eut la mme rponse qu'il avait faite son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait mis le doute qu'une bonne cuisinire ft d'une dcouverte facile. --En y mettant le prix, on y arrive. Mais cette rponse parut peu rassurer le docteur la verrue qui s'adressant son fils: --Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, dbaucher une bonne cuisinire pour monsieur? Il se consulta: --Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possde trois. --Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille nourrir! s'exclama Athanase. --Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant. Fraimoulu avait belle occasion de s'tonner encore sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut dtourn par un souvenir qui lui traversa l'esprit. --Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phnix de main de matre. Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinrent, et, aprs avoir insist inutilement pour qu'il restt dner, afin d'apprcier le poulet la thurgovienne et le souffl d'andouilles de leur cuisinire Clarisse, ils le laissrent partir. En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mlancolique. --Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'cria-t-il en reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser. III M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, tait un petit homme grassouillet, rougeaud lunettes en or. Du moment que quelqu'un vous aborde en s'criant: C'est Dieu qui t'envoie! il y a toujours gros parier que ce quelqu'un doit avoir quelque chose, voire un service, vous demander. Or Ducanif, qui tait d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'tait l'approche de l'heure du dner, rpliqua par cette demande: --Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus l'aise, assis dans un caf. --Dix verres de vermouth, s'ils te sont agrables! s'cria Fraimoulu en lui montrant les tables de la devanture d'un caf situ dix pas d'eux. --Je t'coute, dbuta Ducanif aussitt que les deux consommations leur eurent t servies. --Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinire... Bonne n'est pas assez; une excellente... ou plutt un cordon bleu de premier mrite... Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les appointements qu'on exigera. A mesure qu'Athanase avait formul son dsir, Ducanif avait cout d'un air ahuri, et lorsque son ami eut cess de parler, il demanda sur le ton du plus profond tonnement: --Pourquoi diable t'adresses-tu moi pour te procurer une bonne cuisinire? Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement tonne quand il rpondit: --A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu' toi? --Parce que? --Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achaland de tous les bureaux de placement de domestiques des deux sexes. --Bureau o j'ai dj gagn plus de trente mille livres de rente, appuya complaisamment Ducanif. Puis, revenant la question. --En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de chercher une concordance. --Ah a! fit Athanase drout, est-ce que, parmi les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinires? --Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ deux mille... Ah! fichtre! les cuisinires, c'est le meilleur article de mon mtier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois quarts aux cuisinires! --Et, sur ces deux mille cuisinires, tu ne peux m'en fournir une? --Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau boire. Il y a belle lurette que j'aurais ferm boutique si je m'tais btement mis placer de bonnes cuisinires. Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hbts de l'homme qui ne comprend pas: --Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il. Ensuite, se rengorgeant superbe: --Moi, poursuivit-il, je ne procde pas comme mes confrres... c'est--dire navement. Je traite la question svre, logique... A Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinire est de 50 francs par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une prime de 3% sur les moluments de la premire anne, c'est--dire 18 francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passs dans la place. Jusqu' ce dlai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace... Tu comprends, hein? --Parfaitement. --Donc, que j'envoie une bonne cuisinire, la voici qui s'installe dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me bouchant un trou pendant des annes, et tout a pour ses misrables 18 francs une fois donns... mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai invent de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se fait inscrire pour l'envoi d'un domestique. Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua: --Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaais que de bonnes cuisinires, tous les dbouchs, au bout d'un certain temps, ne seraient pas ferms?... Alors que deviendrait mon bureau de placement??? Cela dit en adressant au ciel un regard dsespr, Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter: --Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinires, c'est autre chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau. --Ah! vraiment! fit Athanase. --Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque anne, la bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon. Celles-l, avant la fin du mois, on les fiche la porte en leur payant les _huit jours_, afin de s'en dbarrasser plus vite. Vingt jours d'appointements, les huit jours de cong et le denier Dieu reu en entrant leur compltent plus que leur mois, mme aprs dfalcation faite des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas? --Parbleu! lcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur. --Dans mon bataillon d'lite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement chaque mauvaise cuisinire; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne. Total: 200 francs.--Mettons dix annes conscutives de ce mange, et nous arrivons au chiffre de _deux mille francs_ que m'aura produit chacune de ces gaillardes. Ensuite, en appuyant: --Et mon bataillon, je le rpte, compte trois cents de ces drlesses d'lite! continua Ducanif radieux. Puis, avec le ton du plus souverain mpris: --Oui, chacune deux mille francs en dix annes... tandis que celle que tu appelles une bonne cuisinire, que j'ai place, il y a dix ans, n'a pas quitt sa place et ne m'a rapport que sa misrable prime de 18 francs. Et avec une profonde conviction: --Hein! fit-il avec force, dis-moi prsent s'il est de mon intrt, moi qui veux amasser une honnte fortune, de coller de bonnes cuisinires aux bourgeois??? Athanase tait si bien convaincu qu'il se contenta de dire: --Alors une chose m'tonne. --Laquelle? --C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux annes d'exercice... tu n'aies encore amass que trente mille livres de rente. Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par laquelle s'chappait une grande partie de son argent, car il demeura une seconde interdit. Mais vitant de rpondre l'observation, il revint vivement son sujet: --Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je suis compltement ta disposition s'il te plat d'avoir une servante voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, ds demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure. Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement. --Bigre de bigre! maugra-t-il tout dcourag et commenant comprendre qu'un cordon bleu habile, honnte et de conduite, n'tait pas d'une dcouverte facile. Tout coup, il regarda Ducanif en face. --Mais alors, fit-il, pour toi-mme, c'est donc une ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine? Une seconde fois, Ducanif, cette question, parut interloqu; mais, surmontant vite son trouble, il rpondit d'un ton de prche: --L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, ct de son bonheur. C'est lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux fois-l que j'ai eu la chance de rencontrer Hlose. Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure auparavant au docteur Cabillaud pre propos de sa cuisinire Clarisse, Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant: --Mon Hlose vous fait des fricots que c'est se mettre genoux devant... Tiens! accepte mon dner aujourd'hui et tu pourras te vanter d'avoir mang des mets des dieux. --Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, rpondit Athanase. --Demain, c'est dit. Hlose nous fera un canard aux ananas dont tu te lcheras les babines jusqu'aux oreilles. --Est-ce qu'elle confectionne aussi le souffl d'andouilles comme le cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Hlose en dfaut devant un plat inconnu. Mais cette question Ducanif s'cria: --Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le gaillard. --Il est mon mdecin depuis plus de trente-cinq ans. --Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine. --Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton mdecin? --Mon mdecin et mon ami... Il vient dner la maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande que mon Hlose a bien voulu apprendre sa Clarisse le secret du souffl d'andouilles. En revanche, celle-ci lui a rvl le poulet la thurgovienne. Et, en garon qui sait rendre justice qui de droit, Ducanif continua avec de petits hochements de tte approbateurs: --Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la pareille de Clarisse ou d'Hlose. --Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lcha Athanase agac. Du moment que Cabillaud et toi avez trouv chacun le vtre, pourquoi ne dnicherais-je pas aussi cet oiseau rare? --Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour Lourdes... Ou bien fais... Au lieu de continuer, Ducanif s'arrta soudainement, les yeux carquills, la bouche ouverte, en homme surpris par une ide subite; puis aprs s'tre secou pour se dbarrasser de cette sorte de torpeur, il s'cria joyeusement: --Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas Cydalise!... Une perle aussi, celle-l! Une vraie perle! Mdaille d'Angleterre, au club des Gourmands, pour sa sauce prince de Galles et ses queues de boeuf Victoria... deux merveilles! En voil une qui te ganterait bien. --Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bgaya Fraimoulu palpitant d'motion et qui s'tait senti lui venir l'eau la bouche en coutant l'loge de ladite Cydalise. Mais l'enthousiasme venait de s'teindre chez Ducanif qui reprit avec hsitation: --Seulement, reste savoir si Cydalise est dfinitivement partie de chez M. Grandvivier. --Qu'est-ce que M. Grandvivier? --Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entre il y a environ deux ans et o elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui me fait dire: Reste savoir si elle est sortie de cette maison qui, pour elle, est un vrai paradis. Aprs avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cass, cela suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda: --Alors, pourquoi venir me prner les mdailles de ta fameuse Cydalise? Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant la voix: --Voici la chose, dit-il mystrieusement. Il y a environ deux mois, Cydalise est venue mon bureau pour me demander de lui trouver une autre place. Comme je m'tonnais de ce dsir de quitter une maison o elle taille et rogne en matresse absolue, o son matre qui, jamais, ne met le nez dans ses comptes, lui tmoigne un intrt qui se traduit chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements... car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministre... bref, comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle voulait quitter, elle a longtemps hsit me rpondre; puis, tout coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'touffait, elle m'a fait cette singulire rponse: Oui, mais, dans cette bote-l, j'ai peur!!! Puis, ple comme une morte et frissonnant de tous ses membres, elle a rpt: Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sr, j'y laisserai mes os!... Je sens a d'avance! Et, aprs ces mots, elle se remit trembler de plus belle. --Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, le matre de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui avait cout de toutes oreilles. --Non, fit carrment Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un seul mot dire. C'est un homme froid... ou, plutt, triste... de moeurs austres, de la plus irrprochable conduite et dont je rpondrais sur ma tte. --Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait ainsi peur Cydalise? avana Fraimoulu. --Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine, son pre l'a envoye dans le midi de la France, o habite sa famille. --Mais alors d'o vient cette terreur de Cydalise qui la pousse quitter la place? insista Fraimoulu. --Ah! l-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle avait lch, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot. --Et tu l'as revue? --Non... et comme voici deux mois que la scne s'est passe sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera reste chez M. Grandvivier. La conqute de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il proposa: --Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? O demeure le magistrat? --Rue de Turenne, 174. Athanase qui aimait mieux, dans son intrieur, avoir journellement sous les yeux un visage agrable qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant l'adresse sur son carnet: --Quel genre de femme, ta Cydalise? --Une brune, jeune, bien en point, de la plus complte fracheur. Ces renseignements donns, Ducanif revint la charge en disant: --Je crois que tu en seras pour une dmarche inutile. De ces transitions successives de l'esprance au dcouragement, il tait rsult pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernires paroles du placeur amenrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas tre impossible dcouvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Hlose? MM. Cabillaud pre et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M. Grandvivier ne possdait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'tait pas introuvable! La preuve en tait qu' lui, Fraimoulu, on avait cit tantt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouv trois... Oui, trois! En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise. --Trois! rpta-t-il; ce monsieur-l s'est donc charg de nourrir tout un arrondissement? --Non, il vit seul avec ses trois cuisinires et, le plus drle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au restaurant. --Que me chantes-tu l? fit Ducanif en ouvrant des yeux normes. --Je puis mme te dire le nom du monsieur qui m'a t cit par Cabillaud pre... il se nomme Camuflet... Le connais-tu? --Non, dit Ducanif aprs avoir interrog sa mmoire, et je regrette de ne pas le connatre... Avoir trois cuisinires et ne pas s'en servir!... Il doit y avoir l-dessous un motif curieux apprendre. --Et que j'apprendrai peut-tre, car mon intention est d'aller dire ce M. Camuflet: Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, cdez-m'en au moins une. Encore une fois, Ducanif lui jeta un bton dans les roues. --Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des gargoteuses?... Ce qui donne le croire, c'est que le matre mange en ville. --Si elles taient des gargoteuses, il ne les garderait pas son service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnat leur talent. --Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui? Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif n'en tait sorti en disant: --Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinires s'opposera peut-tre, si tu lui en demandes une, ce qu'il n'en possde plus que deux... Aussi te rpterai-je, ce sujet, ce que je te disais propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une dmarche inutile. Dcidment Ducanif tait un taquin qui se plaisait dcourager les gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui rpliqua avec aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement--et il appuya sur le facilement--une bonne cuisinire sans avoir vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'taient procur des cuisinires excellentes--et il appuya aussi sur le excellentes par le moyen le plus simple: ils s'taient tout bonifacement adresss leurs fournisseurs, au boucher, l'picier, au fruitier, etc., etc. Pour ce qui l'avait concern, la sortie rageuse de Fraimoulu avait laiss Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinires procures par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant ventre dboutonn au nez de son ami dconcert. --Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'conomie et de propret fournies leurs clients par le boucher ou l'picier! balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarit. Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un saut de surprise en s'criant: --Six heures passes! C'est Hlose qui va me montrer un nez long, elle qui m'avait recommand l'exactitude en m'annonant, pour le dner, deux plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien dcid, tu ne veux pas venir dner ce soir la maison? --Non; c'est dit pour demain. Sur ce, les deux amis quittrent le caf, et comme c'tait en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite son ami. Trente mtres plus loin Ducanif s'arrta devant la boutique d'un boucher en disant: --Entrons l, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinires modles que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients. La bouchre, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe. Le matre boucher et son garon s'occupaient, chacun, de servir sa pratique, reprsente par deux filles en bonnet. --Je suis vous, mon cher Ducanif, cria le matre boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse. --Faites, mon bon, faites, rpondit le placeur en poussant Fraimoulu du ct des balances dans lesquelles le garon boucher tait en train de peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait. --Heu! heu! fit la cuisinire, elle a un fier vent, votre marchandise, mon gros. --Bah! vous leur accommoderez a la provenale, ma belle! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient pas. Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir: --Un kilo huit hectos! --Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage. Cependant la cuisinire avait gagn le comptoir o par le guichet, elle changeait son argent contre la facture que lui passait la bouchre en disant: --Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la place que nous vous avons procure, il ne faudra pas craindre de vous adresser encore nous. Et, ce disant, aprs lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinire avait enferme dans sa bourse, elle lui glissa encore une poigne de sous que la fille, cette fois, fit disparatre dans une autre poche. --Sa remise sur les six hectos compts en trop, sans parler du _sou par livre_ qui se rgle la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une viande bien frache! murmura son tour le placeur Athanase. Cependant, au fond de la boutique, o le matre boucher servait sa cliente, s'leva une voix criarde et mcontente qui disait: --Mais elle est dgotante, votre ctelette! Rien que de la graisse!... Je n'en voudrais pas pour mon chien. --Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant dj accept bien d'autres morceaux de viande! --Ah! je vous trouve bon dans ce rle-l, pre Charot. Oui, j'en ai accept bien d'autres... mais c'tait pour mes bourgeois... tandis que cette ctelette est pour moi. La voix du boucher vibra d'un immense et sincre repentir en rpondant aussitt: --Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce assez beau et riche en chair? Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, aprs avoir cri la matresse bouchre: --Nous revenons l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac. Quand ils furent sur le trottoir: --Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux chantillons des perles procures aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer l'tude, je connais un picier chez lequel nous pouvons entrer. --J'y renonce! articula lugubrement Athanase. Aprs quoi, d'une voix dsespre: --Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinire? gmit-il. --Je te l'ai dj dit: espre en un miracle... Adresse-toi au ciel. Va-t'en faire un plerinage Lourdes, goguenarda Ducanif. Il tendit la main son ami. --Adieu jusqu' demain. N'oublie pas que nous nous mettrons table six heures. Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son cong par cette phrase: --Quand tu aura tt de la cuisine de mon Hlose, alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon bleu! Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dner dans un des plus clbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire de son ide fixe: --Ce mets aurait gagn cent pour cent tre apprt par la main d'une femme. Il regagna son domicile, sombre et rveur, les poings serrs, la tte en feu. Devant la porte de sa maison, la crise clata. --Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me fallt-il, pour cela, dclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout... cet goste nomm Camuflet, qui a l'audace d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!! Sur les dix heures, quand il fut couch, le calme se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui revint l'esprit et il murmura: --Dire que j'ai pass deux heures avec Ducanif et que j'ai compltement oubli de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dne chez lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et nous terminerons l'affaire en famille. L-dessus, il s'endormit. Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets la thurgovienne et des souffls d'andouilles, tandis qu'une voix aigu et gouailleuse rptait ces mots: --Pas de cordon bleu!!! IV Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble lui appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux soixante mille livres de rente qu'il possdait. Jusqu' ce jour, un fort modeste logement de garon, compos de deux pices, avait suffi au clibataire qui ne mangeait pas chez lui. Maintenant que sa sant lui ordonnait imprieusement la vie d'intrieur, le local devenait trop exigu. Donc, en ouvrant les yeux aprs sa nuit secoue par le cauchemar, la premire pense qui vint l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que tout d'abord, avant de se procurer une cuisinire, il fallait avoir une cuisine. Chaque matin, il tait d'usage que le concierge montt chez le propritaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois, quand le fonctionnaire se prsenta, Fraimoulu l'accueillit par cette question: --L'appartement du second sur le devant est-il toujours vacant? --Cela dpend de monsieur, rpondit obsquieusement le portier. --En quoi? --Aprs tre rest longtemps sans amateurs, le local a fini par en trouver un. Hier, sur les deux heures, s'est prsent un monsieur. Il a dit qu'il s'en accommoderait, si le propritaire lui accordait quelques petits changements qu'il compte demander. Il m'a prvenu qu'il reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec vous. La veille encore, Fraimoulu se serait rjoui d'avoir trouv un locataire pour son appartement inoccup; mais aujourd'hui le local convenait trop bien la ralisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener pour qu'il se soucit du preneur qui s'offrait. Il ouvrait la bouche pour refuser le locataire en question, quand il en fut empch par le concierge qui poursuivit: --Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s'ouvrir un autre; car en mme temps que je louais presque le second tage, j'tais prvenu par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonait son appartement. Telle est mme sa hte de s'en aller qu'il m'a prvenu que, si vous consentez la rsiliation du bail, il abandonnerait ses six mois de loyer d'avance. Ce M. Picador tait un trop bon locataire pour que Fraimoulu lcht le personnage, qui avait encore quatre annes de bail. De plus, le logement du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout la fois s'y installer et d'un autre ct laisser l'appartement du premier, pendant quatre annes encore, sur les reins de M. Picador. La rsolution d'Athanase tait arrte. --Je prends l'appartement du second tage pour moi, annona-t-il au portier. En consquence, vous annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit renoncer cette location... Quant M. Picador, vous l'avertirez que je lui refuse de rompre son bail. Puis curieusement, il demanda: --Mais propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier encore dans son appartement, veut-il donc, cette heure, si prestement dcamper? --Autant que j'ai pu comprendre par le peu qu'en a dit le valet de chambre, qui n'est pas grand causeur, il parat que c'est propos de la cuisinire. A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille. --La cuisinire? rpta-t-il. Cette fille est-elle experte en son tat?... Est-ce qu'il la congdie? --Non, il la garde... Quant son talent, le valet de chambre dit qu'elle en sait juste assez pour apprter de la mort aux rats. Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de six mois d'avance, quittait-il son appartement propos d'une cuisinire qu'il conservait, bien qu'elle cuisint si mal? Il y avait l un mystre qui allait intriguer le propritaire, s'il n'et t distrait par cette phrase du portier: --Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d'empocher les six mois d'avance de M. Picador. --Quel moyen? --Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant l'appartement du deuxime tage M. Grandvivier. --Hein! Grandvivier!!! fit le propritaire en tressaillant ce nom. --Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location du deuxime tage. --N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en tte le matre de la fameuse Cydalise. --J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, mais elle est celle d'un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand scot favoris grisonnants et menton ras, froid comme un marbre, triste comme la pluie. --Et il s'appelle Grandvivier? --C'est le nom qu'il m'a donn, ainsi que son adresse, pour que j'aille aux rfrences... Il demeure rue de Turenne, 174. --C'est bien le matre de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir venir sous sa main celui dont il voulait conqurir la cuisinire. Cependant le concierge avait continu: --Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu en terre, m'a rudement tonn en me parlant de ses projets pour l'appartement... Il compte y donner des dners, des ftes, des bals... Il n'a pourtant pas l'allure d'un enrag meneur de cotillons. A ce qui tonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les dtails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication: --Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir prs de lui sa fille qu'il avait envoye dans le Midi cause de sa poitrine faible. Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu'il projette de donner. A ce moment une voix cria du dehors: --Anatole! Anatole! --C'est mon pouse qui m'appelle du bas de l'escalier. Sans doute affaire de service. Monsieur permet-il que j'aille me montrer par-dessus la rampe? demanda le portier. --Faites, dit Fraimoulu. Et, deux secondes aprs, on entendit la voix de l'pouse d'Anatole qui criait: --Dis au propritaire que c'est le monsieur qui est venu hier pour l'appartement louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser monter? --Allez le chercher, Anatole, commanda le propritaire accouru sur le carr. Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entre, conduit par le concierge qui se retira aussitt. --Bigre! on peut le mettre derrire n'importe quel corbillard, il aura toujours l'air d'tre de la famille du mort conduit en terre! pensa Athanase la vue de l'air profondment triste du magistrat. L'appartement convenait parfaitement M. Grandvivier qui, sans marchander sur le prix, tait tout dispos le louer si le propritaire consentait modifier la disposition de certaines pices. Il s'agissait de deux cloisons dplacer. Elles taient pour ainsi dire, volantes. Cela ne nuirait en rien la solidit des plafonds. Du reste, le locataire prendrait sa charge tous les frais et le travail s'excuterait sous les yeux de l'architecte du propritaire. --Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase. --Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillit, de vous prsenter un de mes amis, trs comptent dans la partie, un ancien entrepreneur, retir des affaires aprs grosse fortune faite, du nom de Camuflet, proposa le magistrat. En entendant ce nom, le propritaire eut peine retenir sa surprise. tait-ce le Camuflet qui avait trois cuisinires dont il ne se servait pas??? O demeurait-il? M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire judiciaire dont il s'occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son emmnagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d'tre excuts. Fraimoulu, impatient de savoir quoi s'en tenir propos de Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai. --Camuflet? rpta-t-il, mais j'ai un ami de collge s'appelant ainsi... Il demeure rue Bossuet. --Le mien habite la rue Mhul. --Oui, Mhul! Bossuet! je me trompais de musicien... Oui, rue Mhul, 18. --Mon ami est au 29. --Alors, ce n'est pas le mme, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la rue et le numro. Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au plus vite, l'adresse indique, s'assurer si ce Camuflet tait le mme qui se payait trois cordons bleus inutiles. Entre le propritaire et le magistrat, l'affaire de la location fut conclue sance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche. --Au lieu du deuxime tage, j'habiterai le logement de M. Picador. Le magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tte... Pour me consoler de ce futur dsagrment, je bnficie des six mois de loyer d'avance abandonns par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant son immeuble sur les onze heures pour aller djeuner. Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador ncessitait pour Athanase un supplment notoire de meubles et, surtout, une batterie de cuisine. De l vint qu'aprs son djeuner, pris au restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui s'engagea, en quarante-huit heures, lui monter son appartement au complet. --Cuisine comprise? appuya le propritaire. --Cuisine, et mme, si vous le dsirez, cuisinire comprise... Cela ne rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous tre agrable, je puis m'en charger... Je m'adresserai mon boucher qui... --Non! non! s'cria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels chantillons de cuisinires fournissaient les bouchers. Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il tait environ deux heures. Jusqu' six heures, moment o il irait dner chez Ducanif, il avait un long temps tuer... Que ferait-il?... Alors le dmon de la curiosit vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet qu'il avait surprise M. Grandvivier. --Si j'allais le voir? se demanda-t-il. Le mystre du monsieur aux trois cuisinires dont il n'usait pas intriguait trop Athanase pour qu'il pt rsister son dsir. Vingt minutes aprs, il tait devant le numro 29 de la rue Mhul. En somme, il avait son entre toute faite chez ce monsieur. Il se prsenterait pour parler des cloisons changer, dont M. Grandvivier devait confier la surveillance son ami. --M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il la loge qui, en ce moment, contenait portier et portire. Le mari regarda sa femme en demandant: --A-t-il rompu sa laisse? --Non, il n'a pu encore dcamper, rpondit la portire. --Au troisime, la porte en face, enseigna le concierge aprs cette rponse. En arrivant sur le carr du troisime tage, Athanase hsita fort sonner. Derrire la porte qui lui avait t dsigne retentissait une tempte de piailleries fminines. Deux cents pintades n'auraient pu arriver ensemble produire un pareil tintamarre. Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'tait dcid agiter, le silence se fit tout coup, puis un pas tranant rsonna et la porte fut ouverte par un petit homme d'une quarantaine d'annes. C'tait M. Camuflet en personne. A la demande d'un entretien adresse par son visiteur, il marcha en avant pour le guider vers la pice qui lui servait de bureau. Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'tait croire, pour Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient tromp. Seulement, l'air qu'on respirait dans le local tait satur des senteurs culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et la gorge et vous soulevait le coeur. Un affam de _la Mduse_, en respirant ce compos trange, aurait immdiatement perdu l'apptit. En vingt mots, Athanase eut expliqu l'affaire des cloisons, et ce que M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet. --Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intrt commun, promit le petit homme. Fraimoulu, qui suffoquait, avait hte de s'en aller sans plus rien demander. Il se leva donc en disant: --Je pars, car je crains de vous avoir drang au moment o vous alliez vous mettre table. --Ah! oui, vous dites cela cause de l'infection qui rgne ici... En ce moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre la bire, et une troisime l'oignon. Et, aprs avoir ouvert une fentre pour faire rentrer un peu d'air respirable, Camuflet ajouta d'un ton tranquille: --a empoisonne, c'est la vrit, mais a possde aussi son bon ct. Par ces fortes chaleurs, je n'ai pas une seule mouche ici... Elle n'y vivrait pas! V Fraimoulu, tout l'heure si press de s'en aller, avait, maintenant, deux bonnes raisons pour rester. La fentre, qui venait d'tre ouverte, lui rendait l'atmosphre moins suffocante, et puis il se sentait pris par le dsir d'tudier le personnage qu'il avait sous les yeux. Alors seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complte d'homme prt sortir, tait en grand deuil. A porte de sa main, sur un bureau, se trouvait son chapeau entirement entour d'un crpe. La mine, pourtant, ne rpondait pas aux vtements, car, sous ce costume funbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent d'ironie dans sa voix quand il reprit: --Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pices diffrentes, cuisent trois soupes diverses sous l'oeil de trois surveillantes... Et, aprs ces trois soupes, viendront trois fricots... Et ces fricots succderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement, il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine. --Et le dimanche? demanda tout hasard Fraimoulu, un peu dmont par cette confidence. --Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le jour rserv aux fritures. C'est n'y pas tenir, mme avec toutes les fentres ouvertes!!! Que Fraimoulu voult encore dtourner une des trois cuisinires de Camuflet! Oh! non! Le dsir lui en tait bien pass en sentant l'horrible fumet de leurs prparations. Mais il ne lui en restait pas moins savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attaches ses fourneaux. Il lcha donc son plomb de sonde en disant: --Il parat que vous avez un bel apptit, puisque, pour le contenter, il vous faut une triple cuisine en permanence. --Jamais, jamais vous ne me feriez goter, mme du bout du doigt, aux abominables prparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec une profonde rpulsion. Et, pour mieux affirmer son dire: --Tenez, ajouta-t-il, la dpense pour la cuisine, depuis seize mois... j'ai fait le compte ce matin... a dpass vingt-trois mille francs! Eh bien! de cette norme somme, il ne m'est pas entr un sou dans l'estomac... Un seul sou, vous m'entendez? Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n'en comprenait pas plus ces trois cuisines spares. Cependant Camuflet continuait: --Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux les conduire dner avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues. --Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua demander Athanase. --Celles-l mmes qui les prparent, rpondit Camuflet avec un sourire froce. Une question bien simple vint aux lvres de Fraimoulu qui la lcha: --Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas les congdier? A cette demande, Camuflet secoua tristement la tte et d'une voix dsespre: --Impossible! murmura-t-il. Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands tonns, il continua en dbitant: --Voil o conduit une nature trop sensible... comme la mienne... Voil o amne l'abus trop immodr du mariage. --Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette exclamation peu compromettante. Mais l'tonnement d'Athanase devint aussitt de la stupfaction; car, aprs n'avoir rien compris, il comprit tout coup trop bien en entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase renversante: --Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui y sont entres chacune la suite d'un lgitime mariage. --Un lgitime mariage!... rpta Athanase, tressautant cette rvlation. --Tout ce qu'il y a de plus lgitime. --Toutes les trois!... --Oui, toutes les trois, insista Camuflet. Sur ce, il poussa un norme soupir, qu'il fit suivre de cet aveu: --Oui, monsieur, je me suis mari trois fois. Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la plus naturelle du monde, lui avouait tre _trigame_, Camuflet continua: --Si jamais vous commettez l'imprudence de vous marier trois fois, gardez-vous bien de la monstrueuse btise dont je me suis rendu coupable celle de... Au lieu d'achever il s'arrta brusquement, le regard tendu par-dessus l'paule d'Athanase. Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d'air lui chatouiller la nuque. En plus de la fentre ouverte devant lui, une autre ouverture avait d s'oprer derrire lui. Le silence subit et le regard de Camuflet, joints ce courant d'air, firent donc que Athanase tourna la tte pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos. Alors, sur le pas d'une porte, qui s'tait doucement ouverte, il aperut une vieille dame, au nez crochu, l'oeil mauvais, la bouche mince et pince, qui, si elle tait d'une bonne nature, ne payait vraiment pas de mine. Et, au mme moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognes. --Le pauvre diable est trigame bien laid march! pensa Fraimoulu qui, aprs une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout apitoy sur Camuflet. Mais ce dernier avait quitt son sige et, grave au possible, il prenait son chapeau en disant: --Je vous le rpte, monsieur le commissaire de police, la justice se trompe mon gard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le juge d'instruction, me souponne... Quand et pourquoi aurais-je cach le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon arrestation, c'est certain, ne saurait tre longtemps maintenue... Je suis prt vous suivre... Marchons! Sur ce Marchons, Camuflet se dirigea prestement vers la quatrime porte qui conduisait la sortie de l'appartement et disparut avant que les trois femmes, stupfaites en entendant parler d'arrestation, pussent faire la plus petite tentative pour le retenir. Du premier coup, Athanase avait compris que cette scne n'avait d'autre motif, pour Camuflet, que de se soustraire quelque dsagrable assaut dont les trois harpies allaient l'assaillir. En consquence, il suivit le petit homme, aprs lui avoir donn la rplique en rptant: --Marchons! Sur le carr de l'tage infrieur, il rejoignit Camuflet qui l'attendait en riant de tout son coeur. --Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la poudre d'escampette?... Je me suis rappel temps l'affaire que mon ami Grandvivier instruit en ce moment et j'en ai tir parti. Ensuite, avec une sorte de terreur: --Filons vite, ajouta-t-il, car l'ide pourrait leur venir de me poursuivre! Bien lui en avait pris de dtaler, car, pendant qu'il descendait la hte, Fraimoulu, qui le suivait d'un pas plus compt, aperut, en levant les yeux, les ttes des trois mgres, avances par-dessus la rampe, qui suivaient Camuflet, leur chappant, de ce regard que doit avoir le requin pour la proie qui s'est soustraite sa voracit. Sur le trottoir, vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme qui lui tendit joyeusement la main en disant: --Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer ma dlivrance! Et il ponctua sa phrase d'un ouf! tellement gonfl de satisfaction, qu'il suffisait pour faire comprendre quel point le malheureux apprciait cette dlivrance. Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois femmes, crut bon de faire un petit bout de morale qui prouvt du moins que, sur l'article mariage, il ne partageait pas les vues larges de Camuflet. --Vous me semblez mener une bien triste existence, avana-t-il d'un ton grave. --Une existence de damn. --Moi, votre place, je n'hsiterais pas aller vivre l'tranger... ce qui aurait pour vous deux avantages. --Oui, dont le premier serait de me dlivrer des trois diablesses qui me tourmentent, approuva Camuflet. Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d'une minute, il demanda: --Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait mon passage l'tranger? --Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu tonn par la question. --Non, sur mon honneur! Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait mettre les points sur les _i_. Alors, tranant sa phrase il dbita d'un ton svre: --Quand ce second avantage ne consisterait qu' vous soustraire une condamnation aux travaux forcs, il vaut la peine qu'on en tienne compte. Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez habituelle aux gens qui cherchent deviner un problme, et finit par dire: --A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcs! --Mais propos de ces trois cratures que, suivant ce que vous m'avez avou, trois mariages lgitimes ont runies sous votre toit. --Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, oui, ce que j'ai fait l est idiot, archi-bte, d'une stupidit dont on trouve peu d'exemples... Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon coeur... qualit que je ne sache pas punissable des galres. --Jadis, on vous et pendu pour cela. --Pendu! rpta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains efforts pour comprendre. Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle conscience de sa faute, Fraimoulu mit les pieds dans le plat. --Ah ! fit-il schement, parce que la bigamie est dfendue, pensez-vous donc que la trigamie soit autorise? --O voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda navement Camuflet qui, dcidment, perdait pied. --Ne m'avez-vous pas dit que vous vous tiez mari trois fois? --Et je vous le rpte encore... Tel que vous me voyez, quarante ans, je suis dj trois fois veuf. A cette rvlation, Fraimoulu bondit de surprise en s'criant: --Alors, a fait six fois!... --Six fois quoi? --Que vous vous tes mari!... Trois femmes mortes... et les trois autres que je viens de voir chez vous et qui, je rpte encore ce que vous m'avez dit, sont entres sous votre toit par suite d'un mariage lgitime. Ce fut au tour de Camuflet d'excuter un bond d'tonnement. Mais peine fut-il retomb sur ses pieds qu'il clata de rire en disant: --Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! Oui, je me suis mari trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf... --Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout l'heure, vous ont fait fuir? insista Fraimoulu. --Celles-l sont mes trois belles-mres que j'ai commis la faute de garder. Puis, avec un grand srieux, Camuflet ajouta d'un ton repentant: --Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu'elle se punisse des travaux forcs! Une sincre admiration, celle qu'on prouve contempler un phnomne extraordinaire, s'empara de Fraimoulu. --Vous vivez avec trois belles-mres, vous!!! s'exclama-t-il. --Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa Camuflet. Bonnes ou mauvaises, les motions taient de courte dure chez l'infortun qui, en adjoignant trois belles-mres son existence, s'tait, pour ainsi dire, donn son purgatoire sur terre. En un clin d'oeil, il passa du dcouragement l'insouciance. --Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore se donner du bon temps! --Oui, quand on parvient rompre sa laisse, comme m'a dit votre concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos. --Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur bourdes... comme, tout l'heure, celle de me faire arrter pour le crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enqute. --Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parl? --Le crime rvl par la trouvaille d'un cadavre de femme sous un parquet? Non, je ne l'ai pas invent; il est bien vritable... Voici plus de cinq semaines que ce cher juge d'instruction s'occupe de l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez! Un souvenir revint alors l'esprit de Fraimoulu. Il se rappela que, le matin, quand M. Grandvivier s'tait prsent pour lui louer son appartement, il avait annonc son intention de retarder de quinze jours son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant, terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps. --Il parlait, coup sr, de ce crime que les journaux ont appel l'affaire du cadavre sous un parquet, affirma Camuflet. --M. Grandvivier a-t-il trouv le coupable? demanda Athanase. --Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un bateleur de foire, paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prvenu est innocent ou qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en finit pas avec lui. --Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu'il faut attribuer l'air profondment triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se souvint combien tait lugubre, sa visite du matin, celui qui allait devenir son locataire. --C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, ce pauvre vieil ami... Et dire que je l'ai connu gai comme un pinson!... Voici prs d'un an qu'il a tourn comme a au noir. --Ne se peut-il pas, d'aprs ce qu'on m'a dit, que cette humeur sombre soit motive par le mauvais tat de sant de sa fille qu'il a t oblig d'envoyer dans le Midi? avana Fraimoulu en tirant parti de la confidence de Ducanif sur le juge d'instruction. --C'est possible... Le coup a d tre d'autant plus terrible pour le pre que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La dernire fois que je vis Angle, elle tait frache et alerte... Huit jours aprs, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n'tait plus l, et il m'apprit qu'il avait t contraint de se sparer de son enfant dont la sant avait exig un sjour dans le Midi. Fraimoulu crut devoir une consolation Camuflet, dont la voix s'tait mue en parlant de la fille de son ami. --Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne nouvelle. En me louant l'appartement, M. Grandvivier m'a fait part de son intention d'y donner des bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit avoir recouvr sa complte sant. --Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; alors le bon temps va revenir! car, voyez-vous, on s'amusait chez Grandvivier, et surtout... Il fit une pause pour se passer sensuellement la langue sur les lvres, puis: --Et surtout, on y dnait bien. --Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vant la cuisinire du magistrat, une nomme Cydalise qui, parat-il, fait une cuisine remarquable. Camuflet, cet loge, secoua la tte en disant d'un air un peu tonn: --Cuisine dont elle ne profite gure, la brave fille... Depuis quelque temps, elle maigrit, elle maigrit que a fait piti... Elle doit avoir en tte quelque papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en souffle mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parl, n'en sait pas plus que moi sur le secret qui tourmente sa cuisinire. Fraimoulu l'avait belle rpter ce que lui avait cont Ducanif sur cette terreur mystrieuse qui poussait Cydalise quitter une maison o, disait-elle, elle laisserait ses os, mais il jugea prudent de n'en pas ouvrir la bouche. --Peut-tre Cydalise souffre-t-elle de quelque passion contrarie? avana-t-il. --Ou a-t-elle pris trop coeur la maladie de sa jeune matresse? supposa Camuflet plus moral. Tout en causant, ils avaient, petits pas compts, gagn, par les boulevards, l'entre du passage des Panoramas. Alors Camuflet s'arrta et tendant la main Athanase: --Encore une fois merci, mon cher librateur, dit-il en riant, car sans vous je n'aurais pu me dlivrer seul de mes trois belles-mres. --Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de votre prtendue arrestation pour complicit dans le crime du cadavre sous le parquet... Oui, ce soir, elles vous repinceront. --Ce soir! rpta le triple veuf; mais je compte bien ne pas les revoir avant trois ou quatre jours!... Oui, quatre jours que j'aurai censment passs sur la paille humide des cachots avant de parvenir faire reconnatre mon innocence. Et, poussant un gros soupir: --Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! Comme je leur aurais gliss la blague du volontariat d'un an... dans l'infanterie de marine... en garnison au loin, en Cochinchine, par exemple! Puis, se remettant rire tout en secouant la main d'Athanase, il ajouta: --Adieu, mon librateur... ou plutt, au revoir, car je compte vous rendre ma visite, quand j'irai dans votre immeuble, m'occuper de ces cloisons dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller le changement. Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mres, tout frtillant de satisfaction de s'tre conquis quatre ou cinq jours de vacances, entra dans le passage des Panoramas et disparut aux yeux d'Athanase. Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore d'une heure qu'il ft l'instant d'aller dner chez Ducanif. Jusqu' la rue Caumartin o demeurait le placeur, il avait devant lui soixante minutes flner de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses quatorze lieues en quinze jours. Il partit donc tout rvant, d'abord Camuflet et ses trois belles-mres, puis cette Cydalise qui, pousse par une pouvante mystrieuse, voulait quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette place o elle faisait ses choux gras. En mme temps que, mentalement, il employait cette locution, il lui en revint une autre, synonyme et tout aussi figure qu'il avait entendue la veille. Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon dredon, dit cette belle fille, qu'il avait coute, quand elle causait, avec Pistache, devant la la boutique de Barbedienne. --J'avais dj vu cette fille... mais o donc? se rpta-t-il en interrogeant encore sa mmoire tout aussi inutilement que la veille. Si lentement qu'il allt, Fraimoulu avait fini pourtant par faire du chemin: il se trouvait sur le boulevard des Capucines, la hauteur du caf de la Paix, dont la devanture s'tendait de l'autre ct de la chausse, le long du trottoir parallle celui qu'il suivait. Alors l'ide lui vint que, pour faire honneur aux bonnes choses qu'avait promises son estomac son amphitryon Ducanif en lui prnant sa cuisinire Hlose, il tait utile au pralable de bien nettoyer la place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de toute autre boisson apritive. En consquence, il se mit en devoir de traverser la chausse afin de gagner le caf de la Paix. A ce moment, le long de la bordure du trottoir, stationnait une voiture de place, dont le cocher, assis sur son sige, tait absorb par la lecture d'un journal. --Oh! oh! fit Athanase tonn en reconnaissant la personne qui occupait cette voiture immobile. La surprise de Fraimoulu avait mme le droit d'tre double, d'abord propos de l'individu et puis cause de l'emploi qu'il faisait de son temps. Ce personnage tait le magistrat Grandvivier. Par la fente du store soigneusement baiss de la portire qui faisait face au caf de la Paix, le juge d'instruction dardait, sur les consommateurs attabls en plein air, devant le caf, un regard tellement dur, cruel, implacable, qu'Athanase, qui l'examinait par l'autre portire reste entr'ouverte, en fut presque effray. --Mazette! il en veut solidement celui qu'il guette! pensa-t-il. Ensuite une ide lui venant: --Est-ce qu'il est l'afft de l'assassin de la femme cache sous le parquet? se demanda-t-il. Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps l'esprit. M. Grandvivier surveillant un assassin aurait eu le regard curieux, inquiet peut-tre, mais ses yeux n'auraient pas trahi cette haine froce qu'Athanase y lisait. Son visage, d'une pleur livide, n'aurait pas t si affreusement convuls par une colre froide. Non, ce n'tait pas le magistrat qui piait de la sorte, par la fente du store... C'tait l'homme, rien que l'homme, la vengeance au coeur, surveillant un ennemi mortel. --A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu qui, ayant pass derrire la voiture, promenait de loin ses regards sur les nombreux consommateurs assis devant le caf. Ils taient l plus d'une centaine. Impossible donc tait de deviner, dans le nombre, celui qu'espionnait le magistrat. Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se leva un monsieur qui, aprs coups de chapeau et poignes de main changes avec ses voisins, se faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu du trottoir et, prenant le courant des promeneurs, suivit le boulevard dans la direction de l'glise de la Madeleine. Machinalement, les yeux d'Athanase s'taient fixs sur le partant, qu'ils accompagnaient dans sa marche. C'tait un grand garon d'une trentaine d'annes, la moustache blonde firement retrousse, la physionomie quelque peu effronte, l'allure dgingande. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, en homme qui croit le trottoir lui seul, coudoyant, sans gne ni la moindre excuse, ceux qui ne lui dgageaient pas assez vite le passage. Fraimoulu n'avait pas encore quitt son homme du regard, quand, derrire lui, retentit une voix, brve et fbrile, qui disait: --Cocher, suivez-moi de loin... Cette voix tait celle de M. Grandvivier qui venait de sortir de la voiture. Les yeux fixs sur le mme jeune homme moustache blonde, ce qui l'empcha de reconnatre Fraimoulu quand il passa prs de lui, le juge d'instruction traversa la chausse et, vingt pas de distance, se mit sur la piste du marcheur. --Voil celui contre lequel mon magistrat me parat avoir une bien mauvaise dent, pensa Fraimoulu. A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes le sparaient encore de l'heure de se mettre table chez Ducanif. --Si mon tour, je suivais le Grandvivier? se demanda-t-il. Et, tout aussitt, il se remit en marche, mais sans quitter son trottoir, ce qui lui permettait de voir tout la fois le magistrat et celui dont ce dernier tenait la piste. Arriv l'angle de la rue Caumartin, le jeune homme tourna dans la rue. Sans doute que le juge d'instruction, coutumier des habitudes de son gibier, savait qu'il n'allait pas loin dans la rue, car, au lieu de doubler le coin, il s'arrta l'angle, avanant un peu la tte pour regarder o allait entrer celui qui s'loignait. Quant Fraimoulu, du point o il se trouvait sur le trottoir, la rue Caumartin lui apparaissant toute en enfilade, il vit le jeune homme pntrer dans la seconde maison droite. --Tiens! fit-il, juste l o habite Ducanif. M. Grandvivier tait remont dans sa voiture, qui s'loignait, quand Athanase entra aussi dans la maison, se proposant de demander son ami si, par hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond. Au troisime tage, il sonna. A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta de surprise. C'tait la splendide crature, cette mme Erigone qui, la veille, se promettait, avant quatre ans, d'avoir de la plume dans son dredon. Son bahissement parut avoir chapp la belle fille. Elle lui fit passage en disant: --M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez un locataire de la maison. Il remonte dans un instant. Quand Fraimoulu, derrire la servante qui le conduisait au salon, traversa la salle manger, la vue de la table prpare lui fit se dire: --Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa femme, sa fille et moi. Pas d'tranger qui m'aurait gn pour plaider la cause de mon neveu Gontran devant la famille. Il fut un peu tonn, son entre dans le salon o l'avait introduit la cuisinire, de le trouver dsert. --Ces dames sont sans doute encore leur toilette, se dit-il en excusant les matresses de la maison de ne pas tre l pour recevoir leurs invits. Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout aussitt, retentit la voix de Ducanif qui criait: --Il est au salon? Trs bien! Je vais l'y rejoindre... Hlose, je n'ai pas besoin de vous recommander de dployer tous vos talents pour mon ami Fraimoulu qui, je vous en avertis, est une fine fourchette. Une demi-seconde aprs cette recommandation, le placeur entrait dans le salon. Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa fille avaient manqu pour accueillir son hte, il vint droit, la main tendue, Athanase en disant: --J'tais la fentre quand tu as travers la chausse du boulevard devant la rue Caumartin. En te voyant arriver, je me suis aperu que j'avais compltement oubli de te prier d'amener ton neveu. --Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me serais bien gard de faire ta commission, rpliqua Fraimoulu saisissant le joint pour planter le premier jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu. --Pourquoi n'aurais-tu pas amen ce brave Gontran? demanda Ducanif surpris. --Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas l pour assister la demande que, tout l'heure, propos de ta fille, j'ai l'intention de vous adresser toi et ta femme. Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement penaude. --Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu ne sais donc pas?... C'est vrai, j'ai omis de t'avertir... --M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille ce ton qui sonnait mal pour ses esprances. --Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif avec effort. Oh! une sparation sans scandale... toute l'amiable... pour cause d'incompatibilit d'humeur. Athanase se trouvait l devant un de ces cas pour lesquels a t invent le proverbe: Entre l'arbre et l'corce, il ne faut pas mettre le doigt. Il n'insista donc pas au sujet de l'pouse. --Mais, fit-il, et ta fille? --Je l'ai laisse sa mre... mais crois bien que ma tendresse paternelle ne l'oublie pas un seul instant... je m'occupe d'elle, je veille sur son avenir. --Oui, car elle est l'ge d'tre marie, dit Athanase prenant ce biais pour revenir son but. --Je le sais, je le sais, rpta Ducanif. Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner l'assaut. --Aussi, reprit-il, avais-je pens que mon neveu Gontran ferait pour toi un excellent gendre. --Un gendre! rpta Ducanif dont le visage exprima un nouveau trouble. --Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... Je lui donne deux cent mille francs de dot... et aprs moi, il trouvera un joli magot de soixante mille livres de rente. L'oncle avait attribu le trouble du placeur la joie que devait lui causer ce parti qu'on lui offrait pour sa fille. Il tendit donc la main Ducanif en disant: --Allons! tope l! C'est convenu, n'est-ce pas? Nous consulterons les enfants pour la date du mariage. Mais, au lieu de toper comme il y tait invit, Ducanif se prit les cheveux poigne-main en s'criant tout dsespr: --Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si tard!!! Voici trois jours que ma parole est engage. --Tu as fait choix d'un gendre? --Oui, un jeune et charmant garon. --Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aim de ta fille? insista Fraimoulu. tait-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette double question ou qu'il n'y voulait pas rpondre? Toujours est-il qu'aprs avoir regard droite et gauche dans le salon il s'cria tout coup: --Eh! mais, j'y pense! O est donc Gustave? --Quel Gustave? --Gustave Cabillaud, mon mdecin... le fils du vieux Cabillaud, ton docteur... car il est des ntres, ce soir, dner. Fraimoulu n'tait pas homme jeter le manche aprs la cogne. Il revint donc la charge en demandant: --Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran? Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hsiter. Puis, avec cette espce d'emportement que mettent certaines gens se tirer d'un mauvais cas, il rpliqua: --Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille... lui qui vit maritalement avec une matresse! --Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne doutant pas que Gontran et obi un ordre qu'il avait appuy de dix beaux billets de mille francs. --Rompue! rpta Ducanif. Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontr ton neveu avec sa particulire au bras... une personne fort jolie et des plus distingues, ma foi! Cette nouvelle, loin d'mouvoir Athanase, le confirma dans sa certitude que Gontran s'tait rsign. Il pensa que, lors de la rencontre de Ducanif, son neveu devait conduire son Ariane quelque gare de chemin de fer o il allait l'emballer pour la province. Il revint donc, plus entt, ses moutons. --Aprs tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit pas toujours se conclure. Et maintenant que je t'ai parl de Gontran, tu rflchiras. Ducanif, parut-il, tait dcid ne pas terniser la question, car, une fois encore, il rompit les chiens en disant: --C'est bien drle que tu n'aies pas trouv Gustave en entrant au salon! Je l'y avais laiss quand aprs avoir reconnu, par la fentre, que tu m'amenais pas ton neveu, je suis descendu l'tage en dessous pour inviter le baron. --Quel baron? --Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite ma maison... Tu vas le voir... je te le recommande comme un vrai type! En voil un auquel il ne faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses duels par centaines! --Et comment as-tu fait la connaissance de ce Belge si friand de la lame? Ducanif fut empch de rpondre par l'entre du docteur Cabillaud fils qui arriva en rabattant sur ses mains l'extrmit des manches de son habit. --Qu'tiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? s'cria Ducanif tout aimable. --Je reviens de la cuisine o j'ai t me passer un peu d'eau sur les mains... et m'enqurir des plats miraculeux que nous prpare votre Hlose, rpondit tranquillement le docteur. --Mazette! il a mis le temps se passer de l'eau sur les mains! pensa Fraimoulu. Soudain, sans qu'il pt se rendre compte pourquoi le souvenir s'veillait en lui, lui revint encore la mmoire, nette, prcise, la conversation, sur le boulevard, entre Hlose et mademoiselle Pistache o la cuisinire se vantait d'avoir englu son matre avec l'aide d'un mdecin, du petit nom de Gustave, qui tait fou d'elle. Athanase croyait toujours entendre les gorges chaudes que faisaient les deux filles sur ce patron crdule et bern, dont la fortune tait vise par Hlose. En pensant que Ducanif, spar de sa femme et de sa fille, tait, pour ainsi dire, au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont le visage trahissait les apptits de toutes sortes, Fraimoulu sentit un petit frisson lui courir dans le dos et, inquiet sans savoir pourquoi, se posa cette question: --Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de mauvais draps? Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, tait venu lui avec un empressement joyeux. --Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous tes mon malade, attendu que mon pre vous a donn moi en me cdant sa clientle... Eh bien! tes-vous toujours dcid vous abandonner uniquement au rgime de la gourmandise? Oui, n'est-ce pas? puisque je vous trouve prs de vous asseoir l'excellente table de Ducanif... Bon dbut de traitement!... Excellent dbut en vrit! Si gaiement qu'et t dbite cette tirade, elle sonna faux l'oreille de Fraimoulu, troubl par ses prventions. --Vous tes-vous assur d'un bon cordon bleu? continua Gustave. Hein! mon pre vous a-t-il tromp en vous affirmant que c'tait fruit rare?... Mais vous y arriverez, j'en ai le pressentiment. Aprs un petit coup d'oeil donn la pendule, le docteur prouva le besoin de jeter une pierre dans le jardin de Ducanif en formulant ce conseil: --Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la main la plus grande exactitude pour l'heure des repas. Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la pendule en ajoutant: --Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, mon bon Ducanif? Le placeur avait tout d'abord devin le reproche sous-entendu sur le retard se mettre table. --Mon cher Gustave, rpliqua-t-il, je vous demande un peu d'indulgence pour mon dernier convive, le baron de Walhofer. --Le baron de Walhofer? rpta le docteur d'un ton qui interrogeait sur le personnage dont il semblait entendre le nom pour la premire fois. --Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu. --Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernirement, j'ai fait connaissance et que je vous prsenterai dans un instant... Un parfait garon. --Oui, mais peu exact! pronona schement Gustave aprs un nouveau coup d'oeil la pendule. --Il faut dire que je l'ai invit il y a un quart d'heure... et comme bouche-trou, riposta le placeur l'excuse du retardataire. La figure du mdecin parut s'tonner de cette invitation qui datait d'un quart d'heure. --J'ai oubli de vous apprendre que M. de Walhofer habite dans la maison mme, ajouta Ducanif. Fraimoulu n'avait cess de surveiller le docteur. --Dcidment, ils ne se connaissent pas, se rpta-t-il. Un coup de sonnette se fit entendre. --Le voici! annona Ducanif qui alla attendre l'arrivant sur le seuil de la porte du salon. Effectivement, c'tait le baron. Il entra, raide, plein de morgue, sans le plus petit mot qui plaidt pour son inexactitude, se contentant d'adresser un fort bref salut aux deux invits de son amphitryon. --Oh! voil un dplaisant bonhomme, souffla le docteur Fraimoulu qu' son air ahuri il jugeait partager son impression premire au sujet de l'arrivant. Le mdecin se trompait sur le motif de l'bahissement d'Athanase. Si ce dernier s'tait troubl la vue du baron, c'est qu'il venait de reconnatre en lui ce mme jeune homme que M. Grandvivier, une heure auparavant, piait du fond de sa voiture, d'un regard si plein de haine, et qu'il avait, au dpart du caf, suivi jusqu' l'entre de la rue Caumartin. --A table! et rattrapons le temps perdu! cria gaiement Ducanif aprs qu'il eut achev les prsentations. Et, montrant le chemin, il passa dans la salle manger, suivi par le baron et le docteur, marchant de front, qui laissaient Athanase un peu en arrire. Au moment de passer la porte, les deux hommes s'arrtrent, l'un et l'autre voulant, par politesse, se cder le pas: il y eut entre eux, pour ce fait, un rapprochement. --Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui marchait derrire eux. Si prestement qu'eut t excut le geste, il avait vu le docteur glisser un petit papier dans la poche du gilet de celui que, cinq minutes auparavant, il avait paru ne connatre nullement et pour lequel il avait, tout bas, exprim Fraimoulu son sentiment d'antipathie. --Ducanif est jou par un trio de coquins, pensa-t-il en runissant dans sa pense Gustave, le baron et Hlose qui, ce moment, posait la soupire sur la table. Le mdecin s'tait charg de servir. Il tendit Athanase la premire assiette de potage en disant: --A l'oeuvre on reconnat l'artisan. Cher monsieur, gotez cela: on a prvenu Hlose que vous tiez fin connaisseur, et elle a rpondu qu'elle attendait sans crainte votre jugement. --Excellent! dclara Fraimoulu aprs sa cuillere avale en adressant un regard de flicitation Hlose qui, debout derrire Ducanif, faisait face au docteur. --Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Hlose de notre excellent Ducanif n'a pas sa pareille pour la bisque. --En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, riposta le placeur en renvoyant la cuisinire du docteur l'loge qui tait adress la sienne. --Disons tout de suite que Clarisse et Hlose sont sans rivales, accorda le mdecin. Au souvenir de Grandvivier et de son afft en voiture, la curiosit poussa Fraimoulu voir quel effet produirait sur M. de Walhofer le nom du magistrat. --Sans rivales! sans rivales! rpta-t-il en riant, on m'a pourtant cit un autre grand cordon bleu, dont on m'a fort vant le mrite. Sans regarder Ducanif qui, aprs avoir fourni des renseignements tout confidentiels, ne devait pas se soucier d'tre mis en cause, il ajouta en guettant en dessous le baron: --C'est une certaine Cydalise, actuellement au service d'un magistrat appel Grandvivier. M. de Walhofer, pench sur son assiette, allait porter sa cuillre ses lvres. Au nom de Cydalise, il avait suspendu son geste. A celui du juge, il avait repos la cuillre, coutant de toutes ses oreilles, mais sans lever le front. --Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la maison du magistrat?... Elle y est donc mal? demanda navement le docteur. Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre son preuve en rptant le nom du magistrat, Fraimoulu rpondit: --Elle y est trs bien, parat-il. Seulement j'ignore quel chagrin ou remords tourmente cette Cydalise, mais elle a peur chez M. Grandvivier. Cette fois, l'effet fut immdiat. Le baron releva brusquement sa face devenue livide, et son regard, aigu comme une pointe d'acier, alla se poser sur Fraimoulu. --Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous cet examen, montrait sa physionomie la plus paterne. VI S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles cornent aux absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement l'heure du dner chez Ducanif. Quel tait cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son apparence glaciale, tait susceptible d'une passion violente, s'il faut croire la frocit haineuse qui convulsait son visage alors que, derrire le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer? Que s'tait-il pass entre ces deux hommes? Pour le savoir, il faut, momentanment, quitter Ducanif et ses convives et remonter de quelques annes dans la vie du magistrat. M. Grandvivier tait riche et mme fort riche. Son pre, gros manufacturier de Lille, lui avait laiss un fort bel hritage qu'il avait quintupl, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses spculations ou plutt par une bonne action alors que Paris, boulevers par d'immenses travaux, tait une mine d'or pour toute industrie qui touchait au btiment. M. Grandvivier s'tait intress au sort de deux Lillois, ses compatriotes, hardis et courageux garons, venus Paris en qute de la fortune et auxquels, pour russir, il ne manquait qu'une seule chose: l'argent des dbuts. Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en grand, et bientt, grce l'activit des associs, la maison _Camuflet et Bazart_ fut des mieux connues sur la place. Rien n'tait plus disparate que le caractre des deux associs. Camuflet, petit homme actif, ingnieux, jovial, s'tait charg des comptes, des travaux obtenir, des marchs dbattre. Bazart, peu parleur, tte froide, rsolu, conduisait les ouvriers et surveillait les travaux. De ces deux caractres opposs tait rsulte une entente parfaite qui, jointe la probit et l'intelligence des deux Lillois, les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants envers celui qui leur avait facilit cette russite, ils avaient fait la part de M. Grandvivier qui, aprs l'avoir longtemps refuse, finit par l'accepter. Une fois riche, les associs pensrent se marier. Camuflet se laissa prendre aux charmes de la fille d'une fruitire et, se disant qu'au lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit d'exiger, il valait mieux employer son argent faire une heureuse, il pousa la jeune fille. Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie, petite princesse leve dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais volontaire, coquette, lgre et qui, en pousant l'entrepreneur enrichi, ne vit que ses cus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet homme rude et un peu farouche. Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'tait pas possible entre les poux. Le mnage alla de mal en pis jusqu'au moment d'une violente scne qui fit brusquement tout clater. Quand il s'tait mari, Bazart s'tait promis, au bout d'une anne, de se retirer des affaires pour se consacrer tout entier sa femme. Dans ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire son successeur. Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'tait un compos de qualits et de dfauts: il tait courageux, serviable, bon coeur; mais, par contre, il tait ivrogne, coureur et surtout paresseux l'extrme. Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui avait t octroy par ses compagnons de chantier. Du reste, la Godaille tait fort aim par les pratiques de cabaret qu'il rgalait gnreusement, grce l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux varis. Quand il avait sa pointe de vin en tte, la Godaille grimpait sur une table et, d'abondance et d'improvisation, dbitait ses auditeurs, qui se tordaient de rire, une srie de calembredaines que le plus difficile bateleur de foire aurait t fort heureux, pour sa parade, de pouvoir rciter du haut de ses trteaux. Ajoutons que la Godaille tait un fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup encourager son humeur libertine. Tel tait le garon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amen sous son toit pour lui faire partager la vie de famille. Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on sache que Camuflet, de son ct, tait parfaitement heureux avec son pouse, la fille d'une fruitire. Elle lui faisait une telle vie de coq en pte que quand elle mourut au bout d'une anne de mariage, le cher homme avait si bien pris got aux douces dorloteries du mnage, qu'il s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait pour deux; il ne regarda pas encore la dot, et, comme la fille de sa portire lui alla l'me avec son nez en trompette, il pousa la fille de sa portire. Le dsintressement de Camuflet eut sa rcompense, car sa deuxime pouse fit son bonheur... Hlas! bonheur fort court! Six mois, aprs, elle mourut d'une indigestion de choucroute. C'tait vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute d'une compagne dvoue pour veiller sur lui, il fallut demander des soins une personne trangre. Le mdecin du veuf plor lui amena donc une garde-malade. A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite administrer des tisanes, manipuler des cataplasmes et poser des sangsues. Elle avait connu de hautes destines, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des Palombes, du nom de son noble poux, mort gnral en chef au service de M. de Tonneins, ancien avou de Prigueux qui tait devenu roi d'Araucanie. Aussi l'illustre dame rptait-elle satit qu'elle n'tait pas ne pour son mtier, et, lorsque le besoin d'une irrigation molliente s'imposait au malade, elle lui mettait au pralable un bandeau sur les yeux, tant elle rougissait d'tre vue dans l'exercice de certaines pratiques de sa profession. Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se dchargea de bien des petits soins donner sur sa fille qu'elle s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller l'me de Camuflet tait praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la demoiselle, qui tait aquilin, lui alla encore l'me. Aussi deux mois plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, pousa la fille de sa garde-malade. Dcidment, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisime madame Camuflet ne fut pas infrieure ses devancires dans la tche de crer son mari des jours de miel. Il et t parfaitement heureux sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait plaisir, Camuflet qui n'tait pas goste, fut profondment affect du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associ Bazart. Le magistrat, veuf depuis quinze annes, avait une fille qu'il chrissait. Tout coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa son enfant, contraignit le pre, du jour au lendemain, s'en sparer en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. tait-ce l'angoisse de son coeur paternel et la douleur de la sparation qui affectaient le moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont la table s'offrait frquemment aux intimes, devint sombre et triste. Ce devait tre, coup sr, la pense de sa fille qui lui torturait incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui tait parl de son enfant, son visage se faisait plus morne. Quant Bazart, son mnage tait devenu un enfer dont la Godaille tait le diable qui fit clater la chaudire. Il avait la rputation d'un casse-coeur, et nous le rptons, il tait beau garon, ce cher la Godaille. D'un autre ct, la femme de son oncle tait jolie, coquette et lgre. De plus, elle jouait la femme incomprise, dont les aspirations ne trouvaient pas se satisfaire devant la nature inculte et grossire de son mari. Le fait tait que Bazart s'entendait mieux conduire un chantier de cinq cents compagnons qu' mener la seule femme qui ft entre dans sa vie. Sa parole rude et peu chtie, qui faisait obir les ouvriers, dtonnait d'une faon agaante aux oreilles de sa femme rebelle. Pour elle, son mari tait une brute, et de ce que Bazart, patient comme toutes les natures nergiques, rongeait son frein, elle avait conclu que cette brute tait de celles qu'on arrive museler. --Mon ours! disait-elle quand elle avait parler de son mari. Mais il n'est ours si bien apprivois qui ne gronde quand il est par trop aguich. A propos de la Godaille, la jalousie fit clater Bazart. Il y eut une scne terrible qui offrit cette particularit qu' mesure qu'elle se prolongea, le mari, qui avait dbut par la fureur, calma le ton de sa voix qui ne vibra plus que sche, froide, rsolue, trahissant une colre sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait explosion. Alors madame Bazart eut peur. Une heure aprs, comme l'entrepreneur tait dans son bureau, on frappa la porte. C'tait la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes. --Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement mue. Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut rflchir, puis d'un ton sec: --J'coute, dit-il. --Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point. Il fit une petite pause, puis continua: --Mais il y aussi un honnte garon qui ne toucherait pas au bien d'autrui et qui garde sa reconnaissance qui lui a voulu du bien... et vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez faire de moi votre successeur... Fichue ide, entre nous, que vous aviez eue l, car tout aurait t bien vite bu et mang!... Aussi, mon oncle, je vous ai aim et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le coco une pocharderie de huit jours que je me serais dgris subitement rien qu' vous entendre me souffler: J'ai un service te demander. Croyez-vous tout ce que je vous dis l, mon oncle? --Oui, articula Bazart. --Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me comprenez? Pour moi, elle tait sacre. tait-ce un pige que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se renseigner? Il haussa les paules et riposta ironiquement: --Oh! toi ou d'autres! --Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit la Godaille vitant le pige; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un tort me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir dtal en vous plantant l avec vos bonnes intentions mon gard. Et il montra son paquet de hardes en ajoutant: --Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon. --Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un clair trange alluma l'oeil. --Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir. --Sans argent? --J'ai encore vingt francs gagns avant-hier au billard. --Que vas-tu devenir? --Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je rponds. Quant au reste, va comme je te pousse! Je trouverai toujours bien me mettre un morceau de pain sous la dent. --Tu ne me demandes rien? --Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poigne qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de votre soeur. --Adieu! dit Bazart en lui tendant la main. La poigne de main fut change et, sans un mot de plus, la Godaille s'loigna, suivi du regard par son oncle qui, en mme temps, eut un singulier sourire. Le lendemain, Bazart, tout dsol, se prsenta chez le commissaire de police pour lui dclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait disparu du domicile conjugal. Il fut franc dans le rcit de la scne qui avait eu lieu, avoua sa jalousie, confessa la brutalit de son langage dans ses reproches, conta le dpart de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa dposition en s'criant: --O est-elle alle? A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui n'tait pas tenu d'tre sensible, rpondit tout crment: --Parbleu! Elle est alle rejoindre la Godaille dont elle est folle... Ces mauvais sujets-l font souvent commettre pis que pendre aux femmes. Et en guise de proraison: --Vrifiez votre caisse. Je serais fort tonn qu'elle ft partie les mains vides, conseilla-t-il. De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en prsence de deux tmoins et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs. A la seconde visite du mari abandonn chez le commissaire de police pour lui dnoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le cas n'tait pas de ceux o il est dit: Cherchez la femme. Cette fois, il s'agissait de chercher l'homme. --On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu, nous aurons des nouvelles de matre la Godaille, promit-il. Mais, en secouant la tte d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir se dcider croire le jeune homme coupable. Non, la scne des adieux n'tait pas une comdie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout mu quand, aprs s'tre jet son paquet sur l'paule, il s'tait loign en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille dame_. A ces mots, le commissaire clata de rire. --_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_, rcita-t-il gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir son air pour inviter votre femme le suivre. Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda quelle heure madame Bazart pouvait avoir fil avec l'argent vol! Sur ce, Bazart recommena tristement le rcit que, la veille, son dsespoir avait rendu incomplet. Tout de suite aprs le dpart de la Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son pouse, le courage lui avait manqu. Alors il s'tait dit que mieux valait laisser quelques heures l'apaisement de sa femme qui, furieuse d'avoir t malmene, ne voudrait, sur le moment, entendre rien. En consquence, il avait quitt la maison et dn en ville. Aprs avoir vagu par les rues pour tuer le temps, il tait rentr chez lui sur les onze heures du soir. Alors il avait trouv son domicile vide, mais le soupon ne lui tait pas encore venu que sa femme se ft enfuie. Il avait pens que, comme cela tait arriv pour plusieurs brouilles, elle avait t conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis, lequel, aprs l'avoir calme, allait la lui ramener. --Chez vous, personne, votre retour, n'a pu vous renseigner sur l'heure du dpart de votre pouse? demanda le commissaire. --Personne. --Vous n'avez pas de domestique? --Si; mais ma cuisinire m'avait demand le matin mme une permission de spectacle. Elle tait donc absente quand je revins chez moi. Aprs ce renseignement donn, Bazart essuya ses yeux mouills de larmes et continua: --Dcid ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par malheur, la journe avait t rude pour moi; j'tais harass de fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je m'veillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'tait pas encore revenue. Jusqu'au moment o je vins vous faire ma dclaration, j'errai comme un corps sans me, ddaignant de rpondre la cuisinire dont une exclamation m'avait pourtant mis mme de pouvoir peu prs prciser le moment o ma femme avait d partir. Je vous l'ai dit, nous avions accord ma servante une permission de spectacle et, pour qu'elle ft libre plus tt, nous tions convenus qu'elle disposerait sur la table les restes froids de notre djeuner du matin. Cette exemption d'une cuisine faire lui avait donc permis de s'en aller six heures. Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre, voulut desservir la salle manger, elle s'aperut aussitt d'un dtail que mon trouble m'avait empch de remarquer, c'est--dire que les plats taient rests intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dn. --Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a d quitter la maison aussitt aprs le dpart de votre cuisinire pour le spectacle? --Je le crois. --Et quand la Godaille tait-il venu pour vous faire ses adieux? --Trois quarts d'heure environ auparavant. --Tout de suite aprs, vous, n'osant pas affronter la scne du raccommodement, vous tes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu' onze heures du soir? --Oui. --C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit aide par la Godaille, qui serait rentr aprs vous avoir vu partir, a fait le coup des 25,000 francs et a dcamp avec cette poire pour la soif... de son cher la Godaille? Malgr cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'tait pas faite en l'me du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant: --Si la malheureuse avait t se jeter dans la Seine! --Alors les 25,000 francs ont d tre vols en pices de cent sous, afin de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie sche, le commissaire, froiss qu'on ne prt pas son dire pour parole d'vangile. --Repassez dans huit jours, finit-il en forme de cong. Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les chos leur rclamer sa femme. Vingt fois, il se prsenta chez M. Grandvivier pour lui demander un moyen de retrouver la fugitive. Soit qu'il et assez dj de la peine secrte qui le rongeait sans se mler de celle d'un autre, soit qu'il penst que c'tait un mauvais moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en tait si carrment loigne, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal: --De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-mme. Bazart avait aussi t chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir l'infortune de son ex-associ, quand, lui-mme, il venait d'tre frapp par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisime femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes, aprs avoir plong son mari, pendant huit mois, dans un ocan de flicits, avait quitt ce bas monde la suite d'un refroidissement. Trois femmes en trois ans!!! Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par contre, il faut le reconnatre, portait la guigne aux femmes. Aprs les huit jours couls, Bazart retourna tout droit chez le commissaire, qui, en le voyant, s'cria: --Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper qu'au bout de la France, Perpignan, dans une troupe de saltimbanques de foire o il s'tait engag... On dit que ce garon n'a pas son pareil pour faire la parade! L'loge de la Godaille ne suffisait pas Bazart qui demanda vivement: --Et ma femme? Le commissaire se gratta l'oreille. --Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous annoncer que nous sommes sans la plus petite notion. --Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez infailliblement la piste de mon pouse... Il fallait arrter mon neveu, l'interroger. --Eh! eh! arrter!!! Comme vous y allez, vous! On a us d'abord du moyen le plus prudent, c'est--dire qu'on a mis le garon en surveillance avec l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite madame Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile! Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais loign de plus de deux cents mtres de la baraque des saltimbanques... Devant cet insuccs, on a chang de batteries. --Ah! fit Bazart, se reprenant l'esprance que lui avaient enleve ces premiers renseignements. Le commissaire continua: --A dfaut de la femme, on tcha de retrouver l'argent. Si la Godaille se livrait des dpenses exagres, c'tait la preuve qu' un moment ou un autre il avait t rejoint par madame Bazart qui, grce vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaill les poches... De ce ct-l, on s'est cass le nez. Le paillasse est endett chez plusieurs aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte somme perdue au jeu... J'insiste sur ce dtail, car il est tout son honneur. --A son honneur! rpta Bazart tonn. --Oui, son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve chez le saltimbanque un fonds de probit, car, parat-il, manier les cartes, il possde une habilet de prestidigitateur qui, s'il le voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la troupe de saltimbanques, qu'on a interrog adroitement, a avou qu' je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, o il s'tait arrt pour donner une reprsentation, son paillasse la Godaille avait vertement envoy promener une socit de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme s'il voulait mettre leur service son adresse aux cartes. --Le fait est que souvent il a excut, devant moi, les plus tonnants tours de cartes. Il me prvenait; j'avais le nez dessus, et, malgr a, je n'y voyais que du feu, avoua Bazart. Et, revenant vite son cruel souci: --Mais ma femme?... insista-t-il. --Nous en sommes rduits cette supposition que madame aura fil droit sur l'Espagne avec le magot. Pour drouter les soupons, la Godaille se sera engag dans cette troupe qu'il savait s'en aller l'autre bout de la France. Aujourd'hui qu'il est Perpignan, un beau matin il sautera par-dessus la frontire pour aller rejoindre la belle et ses cus. Cela dit, le commissaire termina la sance en rptant sa phrase: --Repassez dans huit jours. A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire secoua la tte en disant avec une franchise un peu crue: --Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le paillasse que votre colombe a dsert son colombier... En ce moment, la Godaille est Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attach la troupe qui peu peu remonte la France. Quant madame Bazart, pas l'ombre d'une nouvelle! Le mari abandonn fut immdiatement repris par ses ides noires et clatant en sanglots: --Elle se sera suicide! gmit-il. Pendant cette quinzaine de jours couls, le commissaire avait appris, par ses informations, bien des frasques de l'pouse en fuite. Il chercha donc consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique. --Les vingt-cinq mille francs emports sont loin de prouver des ides de suicide. Malgr cet argument premptoire, Bazart n'en prit nullement son parti. Pendant plus de quatre mois, il fit insrer dans tous les journaux une note qui promettait le pardon le plus complet l'pouse rentre au bercail. Grce cette publicit, son infortune conjugale fut connue de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune, amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler: --Est-il bte d'aimer ainsi une rien du tout! --Pour sr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous annoncera qu'il est mort. --Ou qu'il est devenu fou. Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortun. Faisant trve au chagrin secret qui, lui-mme, le dvorait, il cherchait relever le moral de Bazart. Seulement, chose trange, ce n'tait pas la rsignation ni la clmence qu'il lui prchait: --On attend son heure et, tt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un ton sec. Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc se venger, lui, ce magistrat qui employait tout le temps que ne rclamaient pas ses fonctions en de longues promenades o, obsd par une sombre proccupation, il marchait, tte baisse, semblant chercher une ide qui le fuyait toujours? C'est ainsi qu'un jour, se trouvant Saint-Mand o l'avait conduit une de ses longues courses l'aventure, le juge voulut revenir par la barrire du Trne et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avanait vers la barrire, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui allait toujours grandissant, s'il n'et t absorb par ses lugubres mditations. On tait aux environs de la fte de Pques. Ce monstrueux charivari tait caus par les musiques discordantes des nombreuses baraques de saltimbanques que la fameuse foire au pain d'pice avait amonceles sur la place. Il tait trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route tait obstrue par la cohue des badauds figs devant les diffrents trteaux couter les boniments des bateleurs. M. Grandvivier s'engagea dans la foule. Il avait franchi la moiti de la place quand, soudain, il s'arrta et releva la tte au son d'une voix, de lui connue, qui criait: --Supposons que vous soyez dans une soire du grand monde o on s'embte vingt francs par tte. Tout coup vous vous rappelez que vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous approchez de la matresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont l billant, chez vous, comme des merlans sur le sable... Dans ce saltimbanque, costum en paillasse, M. Grandvivier, du premier coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart. Tout en donnant ainsi la foule un chantillon du langage du grand monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que, par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de demi-guirlande arrondie, d'une main l'autre. A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'claira joyeux, un sourire parut sur ses lvres, et il murmura: --Oh! l'ide tant cherche!!! VII tait-ce la vue du bateleur qui avait caus M. Grandvivier l'clair de sa satisfaction dont, un instant, s'tait illumin son visage assombri? tait-ce... ce qui et alors compltement drout quiconque connaissait le juge... la grce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes? Un observateur et t d'autant plus embarrass de prciser que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression navre et qu'il murmura d'un ton dcourag ces mots mystrieux: --Oui, mais comment? Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme clou au sol, et le regard obstinment fix sur le jeune homme. Lorsque, aprs son boniment termin, le paillasse fut rentr dans la baraque et que le public se mit escalader les marches de l'estrade pour assister la reprsentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard s'tait report sur les toiles dont la peinture grotesque avait la prtention de retracer toutes les sductions qui attendaient les curieux chaque sance. Parmi ces tableaux grossiers, il en tait un montrant une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes parpilles et laissant voir mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche. Au-dessus de la tte de ce monsieur si bien mis s'talait une banderole portant ces mots: _Sance de tours de cartes et de prestidigitation amusante par M. la Godaille, le clbre escamoteur dont la plus haute socit a su apprcier le talent_. --Oui, mais comment? se rpta encore le juge, quand, aprs cinq minutes passes devant ce tableau, il se remit en marche. Il voulait sans doute apprendre Bazart sa rencontre avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien protg. La servante qui vint ouvrir lui annona que son matre tait absent et, comme elle avait la langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie affectueuse. Ah! la vie lui tait bien triste, au cher homme, depuis la fuite de madame, c'est--dire depuis une anne. Plus il allait, plus il devenait morose et renfrogn... Il en deviendrait fou... il l'tait mme dj un brin. Oui, il tait un tantinet dtraqu. Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couch tout de son long sur le parquet, et toujours la mme place, devant la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rverie de fumeur, il croyait revoir l'pouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet. Grandvivier laissait bavarder la servante, coutant avec surprise cette rvlation de la fantasque lubie du mari dlaiss. Et la fille continuait sur le compte de son matre. Ah! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant tromp avec le tiers et le quart!... Elle lui cotait cher, cette chambre! Pour elle il avait refus bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison, vritable masure dont il tait propritaire et dont, malgr sa rsistance, il allait tre dlog par une expropriation pour cause d'utilit publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire passer une grande voie. Il avait plaid et archiplaid pour garder sa baraque debout. S'il tait absent aujourd'hui, c'tait parce que, en ce moment mme, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine pour dguerpir. L, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il ft dj un peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand prix, vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite l'ancienne mode, avec moiti des chambres en contre-bas et moiti exhausses d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou? La domestique disait la vrit et le juge, pendant qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier tage o il voulait loger sa future pouse, avait fait poser un second parquet, en surlvation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des pices, vritables halles impossibles, chauffer en hiver. --Alors c'est aujourd'hui que votre matre va dfinitivement tre contraint par jugement dguerpir? dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait haleine. --Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pav... Avec a que nous serons bien plaindre quand nous serons installs dans un logement salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge. A cent mtres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus l'entrepreneur. Il avait t repris par cette ide qui lui tait monte au cerveau la vue de la Godaille. --C'est l le moyen! Oui, mais comment? se disait-il. Et cette mme phrase, il se la rpta pour la vingtime fois, le soir, la tte sur l'oreiller avant de s'endormir. Le lendemain, l'aube, il fut brusquement tir de son sommeil par son valet de chambre qui lui disait d'une voix altre: --Monsieur, Clarisse est l qui veut vous parler. --Quelle Clarisse? fit le juge encore demi endormi. --La servante de M. Bazart. --Ne pouvait-elle remettre sa visite une heure moins matinale? Ce qu'elle veut me dire ne doit pas tre tant press. Sans doute quelque commission de son matre. En voyant le juge si rtif s'veiller tout fait, son valet de chambre n'usa plus de prcaution, et dit vivement: --M. Bazart a t assassin cette nuit!... En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla la hte pour recevoir Clarisse. Bien que compltement affole, cette fille, avant d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait tre le meilleur ami de son matre dfunt. Ce matin, en pntrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire son rveil, elle avait trouv la chambre vide et le lit non foul. Certaine que son matre tait rentr la veille, elle avait cherch ailleurs et dans l'ancienne chambre de madame, juste cette mme place du parquet o il avait l'habitude de s'tendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couch au milieu d'une mare de sang et le coeur perc d'un couteau laiss dans la blessure. Ce couteau, long et affil, tait une pice du service dcouper. Il avait t pris dans un des tiroirs du buffet de la salle manger. L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait dans la chambre. La secousse que lui avait donne la vue de ce cadavre branlait encore tout le systme nerveux de la cuisinire Clarisse, qui parlait fbrilement et mots prcipits. La veille, quand M. Bazart tait revenu du tribunal, il avait perdu son procs. Au lieu de s'emporter, il tait calme; mais, sous cette apparence tranquille, la domestique avait devin une rage sourde contre ceux qui l'expropriaient. --Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison! avait-il dit. --Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux autres plus belles, avait rpliqu Clarisse. Au lieu de rpondre, il avait bourr et allum sa pipe, puis il avait t s'tendre sur le parquet sa place accoutume, et s'tait mis fumer. M. Grandvivier, curieux de connatre tout ce qui avait prcd la mort de son ami, interrompit le rcit de la servante pour demander: --Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet? --Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire tait nerveux, saccad. De plus, il parlait tout haut, si haut mme que je l'entendais de la salle manger o je me tenais, inquite de son tat. --Et que disait-il? --Cela se rapportait l'expropriation. --Prcisez. --Il disait comme cela: Moi qui croyais que a durerait jusqu'aprs ma mort! Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: Baste! quand ils dmoliront, je ne serai plus l pour les voir. Je serai au diable! Ce qui me prouva que la dmolition de la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister son renversement. --Cet tat d'irritation a-t-il dur jusqu'au soir? --Oh! non, car une heure aprs, du fond de ma cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre qui mieux mieux. --L'un et l'autre? Quel tait donc cet autre? --M. Frdric, parbleu! --Quel est ce M. Frdric? --Le neveu de M. Bazart. --Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge. --Lui-mme! Il parat qu'il travaille, en ce moment, la foire au pain d'pice. Alors il avait pens rendre visite M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis un an. --Comment votre matre a-t-il reu son neveu? dit M. Grandvivier aprs un tressaillement caus par cette entre en scne de la Godaille. --A bras ouverts et en s'criant: Tu arrives propos, tu tombes pic, garon! Cela tait dit convulsivement et, coup sur coup, il le rpta tant et tant que M. Frdric, tonn, finit par lui demander: Pourquoi donc trouvez-vous que je tombe si bien pic? Un instant, mon matre eut la vraie rponse sur les lvres... De a, j'en suis certaine... puis, il hsita une seconde et enfin rpondit; Mais pour prendre ta part d'un excellent dner que Clarisse va nous prparer. Aprs quoi, brusquement, il montra une chaise son neveu, en ajoutant: Mets-toi l, garon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais crire deux lettres presses.--Faites, mon oncle, dit M. Frdric. Tout en crivant, l'oncle disait: J'ai eu des torts ton gard, neveu, et je tiens les rparer. L-dessus, le jeune homme se mit rire en rpondant: Oh! des torts! Pas le moins du monde! Et mon matre, qui avait fini sa premire lettre et tait en train de la mettre dans sa poche, riposta: Si, si, j'ai eu des torts et, je le rpte, je tiens les rparer. Il faisait allusion la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux propos de madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il crivait sa seconde lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il crivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa en disant: Au besoin, Frdric, il faudra te souvenir du papier que je viens de placer dans ce tiroir. Et, sans laisser M. Frdric le temps de demander une explication, il s'cria: --Maintenant, garon, pendant que Clarisse va nous fricoter la hte un bon dner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre sparation. Une heure aprs, ils taient table. Gai comme autrefois, M. Frdric, sans pour cela en perdre une bouche, dbitait un tas de cocasseries M. Bazart qui en riait ventre dboutonn. Sur les dix heures, mon matre m'appela. Il tira de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement: --Tu vas aller porter cette lettre la poste. En revenant, tu monteras te coucher! Il est inutile que tu veilles nous attendre. Histoire de vider encore une ou deux bouteilles et, aprs, Frdric est assez grand garon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. L-dessus, je partis porter la lettre la poste... M. Grandvivier interrompit encore le rcit de Clarisse pour demander: --A qui tait adresse cette lettre? --Voil ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante. --Et puis? pronona le juge en l'invitant achever son histoire. --Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouv mon matre mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue ici pour demander ce que j'avais faire. --Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre quartier et lui rpter mot pour mot ce que vous venez de me conter. --Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte. Mais elle s'arrta pour se retourner. --J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiter M. Frdric, n'est-ce pas? Il est bien vident que le brave jeune homme est tout fait innocent de l'assassinat de son oncle. Au lieu de rpondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte en disant: --Puisque je vous recommande de tout rpter au commissaire! Quand il fut seul, cet homme si profondment attrist d'habitude clata d'un long rire de joie immense. --Ils vont arrter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur. Un coup frapp la porte lui fit retrouver son calme. C'tait son domestique qui lui apportait les lettres arrives par la premire distribution du matin. VIII Quand la police tient sa proie porte, elle profite de l'occasion avec un notable empressement. Elle commena donc par tendre la main sur la cuisinire Clarisse aprs qu'elle eut achev sa dposition sur la mort violente de son matre Bazart et, une heure aprs, la Godaille, arrt sa baraque, tait bel et bien coffr.--En somme, neveu et servante taient les deux dernires personnes qui avaient approch de la victime. A la mme heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur gnral qui, en mme temps qu'il tait son chef, comptait au nombre de ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on et nglig, depuis quatre mois, de lui confier une cause instruire. A ce reproche, son suprieur rpondait que, le sachant fort affect par le mauvais tat de sant de sa fille, il avait cru lui tre agrable en ne compliquant pas ses inquitudes paternelles d'un travail suivre. Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la suscription portait l'angle ce seul mot qui rsumait la teneur de la lettre: _Assassinat_. --Puisque tu te plains d'tre laiss au repos, voici une affaire qui se prsente bien point pour t'en faire sortir, dit le procureur en ouvrant la lettre, dont le contenu n'tait autre que le rapport, rdig par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart. Et, sance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique affaire. M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu son chef cette visite matinale que pour se trouver juste l quand arriverait le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard trahissait une satisfaction farouche. --Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson de haine en joie. En magistrat actif qu'il tait, il dcida pour le jour mme, sur le lieu du crime, de confronter les prvenus avec le cadavre de la victime. Pour cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examint la blessure et la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud pre qui, du vivant de Bazart, avait t son mdecin. En attendant l'arrive des prvenus, le juge et le mdecin avaient faire l'examen prparatoire d'o rsulterait le procs-verbal du docteur. Cabillaud tudia la position du cadavre, inspecta longuement la blessure, considra le couteau qu'il avait retir du corps, puis promena lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de lutte entre Bazart et son meurtrier. Tout cela, sans mot dire et en caressant l'norme verrue qui ornait une des ailes de son nez. Quand, pour y dposer le couteau ensanglant, il s'approcha de la table prs de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regard agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme: --Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a d tre surpris par son assassin. Le mdecin, ces mots, regarda le juge et, se remettant caresser sa verrue: --Euh! euh! fit-il. Etes-vous sr, mon magistrat, qu'il y ait eu un assassin? Pour toute rponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre tendu leurs pieds. --Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, l, un corps dont le coeur a t travers par un couteau; mais, je le rpte, cela prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin? Et, lentement: --Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il. --Alors, suivant vous?... interrogea le juge. --Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide. Une lueur de mcontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de trop courte dure pour avoir t surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit d'un ton qui affirmait: --Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tu. --Pourquoi ce suicide alors? --Ah! voil ce qui est chercher. Peut-tre est-ce par suite du chagrin que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui, pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrarit, l'a conduit au suicide. M. Grandvivier, l'appui de ce que le docteur avanait, aurait pu se souvenir combien Bazart avait t exaspr par l'expropriation qui allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, ce moment, un grand bruit, se produisant au rez-de-chausse, annona l'arrive des prvenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tte au mdecin en disant d'un ton sec: --Jusqu' ce que j'aie interrog les prvenus, vous me permettrez de ne pas tre de votre avis. Avec Clarisse, la Godaille et les agents, tait arriv aussi le greffier du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soigne faisait cracher ses poumons dans les crises rptes d'une toux horrible entendre. --Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit affectueusement le juge. Mais il avait affaire un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur la table, tala ses papiers et prpara plume et encre en disant: --Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume. Suivant la diffrence de leur temprament, l'attitude des prvenus n'tait pas la mme. Clarisse, demi hbte, pleurait chaudes larmes. La Godaille, tout fivreux, tait muet et ddaigneux, mais on devinait en lui une colre contenue qui ferait explosion au premier mot. Grandvivier commena l'interrogatoire par la femme laquelle il demanda, en lui montrant le cadavre: --Reconnaissez-vous le mort? --Oui, c'est mon pauvre matre, balbutia-t-elle. Dire que le voil trpass, lui qui riait hier de si bon coeur! A cette rponse, le juge lana un coup d'oeil au docteur qui avait parl de suicide motiv par un chagrin profond et, pour qu'il ft bien appuy sur ce point, il reprit: --Ah! il riait, dites-vous? --Comme un bienheureux. C'tait croire qu'il ne songeait plus cette expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de drager. C'tait donc l cette contrarit, vive et persistante qui, jointe son dsespoir de mari abandonn, devait, suivant le docteur, avoir pouss Bazart se tuer. A son tour, Cabillaud pre adressa au magistrat un regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'o sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une voix svre: --Fille Clarisse Pommier, vous tes prvenue de complicit dans l'assassinat de votre matre. Le juge d'instruction tait de ceux qui procdent par un coup de foudre, ne laissant pas aux prvenus pour chafauder leur dfense en prparant les rponses, le temps que leur fourniraient trop de questions prparatoires. Mais, quoi qu'il ft, il ne pouvait empcher que Clarisse, au lieu de penser qu'elle tait devant un juge, ne vt en lui que l'ami de son matre, ami auquel, le matin mme, elle tait venue conter, en toute franchise, comment les choses s'taient passes. Il arriva donc que l'effet qui aurait d rsulter de cette attaque _ex abrupto_ fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin de prendre l'accusation au srieux, crut une plaisanterie et, son dsespoir s'apaisant, elle s'cria navement: --Est-ce que je ne vous ai pas tout cont? Vous savez bien que j'tais monte pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon matre m'avait envoye mettre la poste... O donc aurais-je vu votre assassin, puisque je n'ai quitt ma chambre que ce matin?... En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait agit M. Grandvivier. Sans rpondre la servante, et comme c'tait d'une confrontation et non pas encore d'un vritable interrogatoire en rgle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant: --Emmenez cette femme dans une pice du rez-de-chausse et attendez mes ordres. --Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'pouvante premire s'tait dissipe depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de son matre. Puis, sans se douter de la gravit de sa situation, elle suivit ses gardiens. Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque. --Frdric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre? --Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitt hier plein de vie et de gaiet? --A quelle heure? Cette question fit clater l'indignation du jeune homme qui s'cria: --Ah a! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de prtendre que j'ai tu le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frapp? Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute. Je suis parti onze heures. J'ai pris mes jambes mon cou et, vingt minutes aprs, j'arrivais ma baraque sur le champ de foire o dix tmoins vous attesteront que j'ai pass la nuit. Il y allait aussi tout navement, le brave garon, et ne s'attendait gure cette question: --De neuf heures, moment o la domestique est alle se coucher, jusqu' onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre dpart, vous reconnaissez tre rest seul, absolument seul, avec votre oncle? --Oui... et Dieu sait si nous avons ri!... Sans tenir compte de cette rponse, le magistrat posa cette question: --N'y avait-il pas eu, il y a une anne, une cause de brouille entre vous et le dfunt? --Ah! oui, propos de sa femme... Mais cela tait si bien tomb l'eau que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis, ses soupons avaient t injustes mon gard, m'a rpt qu'il avait, envers moi, des torts rparer. Pas plus que la premire fois, le juge ne s'arrta sur cette rponse et, continuant: --Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement. La question parut la Godaille si peu intresser sa situation, qu'il rpondit gouailleusement: --On ne me l'avait pas donne garder. --Vous persistez nier? --A nier quoi? --Que, dans la soire d'hier, alors que, la servante partie, vous tes rest seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallum, entre vous, une querelle au sujet du pass? Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en rpondant, le doigt tendu vers le bureau du dfunt: --J'ai le pressentiment que vous trouverez l une preuve que mon oncle n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon oncle a trac un crit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur laquelle il a encore crit quatre ou cinq mots; puis il l'a serre dans le bureau en me disant: --Au besoin, garon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce tiroir ton intention. C'est le deuxime tiroir gauche. M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir dsign, en tira l'enveloppe et, haute voix, lut la suscription suivante: --_Ceci est mon testament_, pronona-t-il. Puis, en vertu de son pouvoir discrtionnaire, il dcacheta l'enveloppe dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence. Aprs avoir pass l'crit son greffier pour qu'il le joignt au dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme, rsumait la teneur du papier: --Saviez-vous que, par cet crit, M. Bazart vous nommait son hritier? --Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement qui ne contenait aucune intonation de cupidit satisfaite. Cependant le docteur Cabillaud avait cout de toutes ses oreilles. Quand il avait t question du testament, il avait lgrement secou la tte. --J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tu... son testament, fait hier, est une preuve l'appui du suicide. Pour que ce juge, que j'ai prvenu, ne s'en aperoive pas, il faut qu'il sache bien peu son mtier... Un ne, quoi! Comme si le juge craignait que certaine rponse ft faite la question qu'il allait poser, il y eut une petite hsitation dans sa voix quand il demanda: --Avant le testament, votre oncle, suivant la dclaration de la fille Clarisse, a crit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a donne porter la poste. --C'est vrai. --La fille Clarisse, ayant dclar ne pas savoir lire n'a pu dire qui cette lettre tait destine. Pouvez-vous dsigner ce destinataire? --Non. Quand la Godaille fit cette rponse, le docteur Cabillaud tait en train d'examiner la figure du juge. --Tiens! pensa-t-il, on dirait que voil un non qui lui fait plaisir! Dans le but d'amener le prvenu se troubler quand il entendrait ritrer la mme question, M. Grandvivier redemanda lentement: --Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant o la cuisinire est partie, jusqu' onze heures, moment de votre prtendu dpart, vous tes rest seul avec M. Bazart? Si le juge s'tait propos de dmonter le saltimbanque du sang-froid qu'il avait recouvr, il obtint russite complte, car le jeune homme s'cria furieusement: --De quoi? mon prtendu dpart? Est-ce que vous allez prtendre que c'est pendant que nous tions seuls que j'ai assassin mon oncle!!! Et, avec une ironie amre: --Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me rptait que je tombais pic, il voulait dire que j'arrivais propos pour tre accus d'tre son assassin, il ne se trompait gure! Puis, avec exaspration: --Mais, enfin, tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi j'aurais tu mon oncle? Le jeu du magistrat devait tre d'irriter son homme l'extrme, car en posant le doigt sur le testament il rpondit: --Peut-tre par impatience d'hriter. Le motif allgu manqua son effet. Au lieu de redoubler la colre du bateleur, elle le fit clater d'un long rire mprisant. --Pour ses cus! Je m'en souciais bien de ses cus!... Et puis, est-ce que je savais, quand il l'a crit devant moi, qu'il faisait son testament en ma faveur? --Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles vous tes rest seul avec lui. La colre de la Godaille s'tait change en une moquerie amre et provocante. --Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai t pris de cette fameuse impatience! Au lieu de rpondre directement, le juge, en le regardant en face, articula, mots pess, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se lier ce qui prcdait, contenait une accusation: --Et, dfaut que vous tiez prvenu de la teneur du testament, ne saviez-vous pas que vous restiez son seul hritier, aprs l'trange disparition de la personne laquelle la tendresse de M. Bazart aurait pu laisser l'hritage? L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long clat de rire convulsif. --Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi m'accuser d'avoir tu madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y tes! Ensuite, se calmant: --Oh! non, continua-t-il, la poupe a fil bien tranquillement, au grand jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener pour ne pas affronter la colre de la particulire, tait entr chez elle, il l'aurait trouve en train de faire ses malles et ses caisses... Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a d les clouer, car c'taient des poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle ft rest la maison au lieu de fuir devant l'orage, il et entendu le vacarme... a s'entendait mme des chambres de bonnes. A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue, l'avait cout, immobile comme l'araigne qui guette la mouche s'emptrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui tait parti avant que Bazart quittt la maison, savait-il ce qui s'tait pass aprs la sortie de l'oncle? Il tait donc revenu en l'absence de Bazart? Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-l, la cuisinire Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exempte d'un dner faire, avait dj pris le large? --Oui, avait continu le jeune homme, je crois les entendre encore ses poum! poum! C'tait croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle dmolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu dcamper son mari, elle n'avait pas se gner puisqu'elle se savait seule au logis. --Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M. Grandvivier, jugeant que le prvenu s'tait suffisamment enferr. A cette question, la Godaille resta bouche bante, l'oeil troubl, jet hors de garde. --Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scne, pas si bte que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas suicide? La suite va me le dire. Mais le mdecin n'tait pas destin entendre cette suite, car le juge, soit qu'il ft sincre, soit qu'il juget utile de se dbarrasser de l'couteur, se tourna vers lui en disant: --Mille pardons, docteur, de vous avoir oubli! Au lieu de vous laisser captif dans ce coin, j'aurais d vous rendre la libert qui vous est ncessaire pour aller crire votre rapport. Je compte que vous me l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi! Devant ce cong en rgle, Cabillaud pre ne pouvait rsister. Il se leva en disant: --Dans deux heures, vous aurez ce rapport. L'opinion du mdecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il demanda: --Avez-vous chang d'avis, docteur? Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'tre ainsi remerci en indiquant au prvenu le systme de dfense qu'il avait suivre, car il riposta d'un ton sec: --Chang d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide. Sur cette pichenette moralement administre l'amour-propre du juge, Cabillaud sortit en caressant sa verrue. L'incident avait donn au saltimbanque le temps de retrouver son sang-froid. C'tait un avantage sur lui que le juge venait de perdre. Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son greffier Seuffray fut pris d'une pouvantable quinte de toux qui le plia en deux sur son procs-verbal. --Un petit rhume! un simple petit rhume! rptait encore ce fanatique du devoir que deux mois peine sparaient du tombeau et qui voulait mourir sur son papier timbr. Cette crise dcida le juge en finir. --Emmenez le prvenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le bateleur. Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de Bazart fut conduit au cimetire. Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinire Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin mme, en libert. La malheureuse fille pleurait chaudes larmes. Aussitt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait tenu conduire sa demeure dernire ce client dont il n'avait pas la mort se reprocher, rattrapa la cuisinire qui s'loignait. --Vous voici sans place, ma chre fille? dbuta-t-il en taquinant sa verrue. --Hlas! soupira la cuisinire. --J'ai dn une fois chez votre dfunt matre, et il me souvient encore de certain dlicieux souffl d'andouilles... En avez-vous toujours la recette, mon enfant? --Oui, monsieur. --Et aussi celle des foies de canard la Voltaire? --Aussi. Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du srieux sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie parisienne, modula de sa voix la plus persuasive: --Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre... Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-mme le march!!! Est-ce l une place qui vous convienne? Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda: --Et le caf au lait le matin? --Une soupire de caf au lait! promit Cabillaud en veine de gnrosit. --Alors, c'est dit. Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevt la perle qu'il venait de conqurir, le gourmand docteur la fit aussitt monter dans le fiacre qui allait les conduire tous deux son logis. * * * * * La socit d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu' la fin du dlai de dix jours qu'elle avait accord Bazart pour dmnager. Donc, le lendemain mme de l'enterrement, une bande de dmolisseurs s'abattit sur la masure que le dfunt Bazart avait si nergiquement dfendue contre la mise bas. Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirme par la hte que mirent les gens de police et de justice accourir, se rpandit dans tout le quartier. En dposant le parquet du premier tage, les ouvriers avaient reconnu que ce parquet avait t rapport aprs coup pour diminuer la hauteur des pices. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide d'une profondeur de plus d'un mtre. De ce vide, les ouvriers avaient tir une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'vent, car elle tait faite en feuilles de zinc trs pais et soigneusement soude sur tous les points. Aprs avoir dtach, coups de hachettes et de pioches, la feuille de zinc suprieure, ceux qui venaient d'excuter cette opration reculrent d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre. C'tait le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous son enveloppe mtallique, avait assez prserve de la dcomposition pour qu'on pt constater que la victime, avant d'tre enferme l, avait t tue l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui avait bris le ct gauche du crne. Entre les deux parquets, on dcouvrit, encore dchiquets par les rats, des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout un trousseau de femme. Et dans la victime, on ne tarda pas reconnatre la belle madame Bazart que, depuis plus d'une anne, on accusait d'avoir dsert, avec ses malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant. IX Cependant la Godaille tait toujours en prison, o il tait tenu au secret le plus svre. Deux fois, une semaine d'intervalle, il avait t amen dans le cabinet du juge d'instruction qui, chacune de ces sances de deux heures, l'avait tourn et retourn sans pouvoir lui tirer rien qui le traht comme coupable du meurtre de Bazart. Le mot de suicide, prononc par Cabillaud, n'tait pas tomb dans l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'tait d'autant mieux accroch ce moyen de dfense que, dans les longues heures de sa captivit, o son cerveau travaillait sans cesse, sa mmoire avait coordonn une srie de souvenirs qui, de cette supposition premire, faisaient une ralit. Oui, son oncle songeait se tuer quand, son arrive, il s'criait: Tu tombes pic! Cela ne signifiait-il pas qu'il avait d se dire qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, lguer son bien? Le Tu tombes pic! devait rpondre, dans l'esprit de l'oncle, cette autre phrase: Je ne savais de qui faire mon hritier, je ne songeais pas toi; mais te voici pour te rappeler en personne mon souvenir... Tu tombes pic! Et, l-dessus, l'oncle s'tait mis crire le testament en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter cette gnrosit, il rptait en crivant: J'ai eu des torts envers toi, mon garon; je tiens les rparer. Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'tait pas possible que, dans cet crit, Bazart prvnt un ami de son suicide, afin que personne ne ft inquit quand, le lendemain, il serait dcouvert avec son couteau dans le coeur? Quel tait cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre la main? Ne l'avait-il pas reue? S'tait-elle perdue? Bref, le saltimbanque s'tait si bien persuad du suicide de Bazart, qu'il avait chafaud sur ce point tout son systme de dfense pour le jour o il comparatrait encore devant le juge d'instruction. Ce jour vint le lendemain. Aussitt en prsence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thme tout prt, attendit la premire phrase du juge pour produire ses arguments. On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa surprise, quand, au lieu du dbut attendu, le magistrat commena par cette terrifiante question: --Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on vient de dcouvrir le cadavre cach sous un parquet. A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard, pantelant de tous ses membres, trangl par l'motion qui lui serrait la gorge, retomba lourdement sur le sige qu'il venait de quitter. Le magistrat allait continuer. Il en fut empch par une crise de toux si violente du greffier que, tout mu de l'tat de son employ, qui semblait prs de mourir suffoqu, il souleva doucement le vieillard qu'il conduisit vers la porte en disant: --Il faut tre raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez pas de me laisser seul avec le prvenu! Les gardes ne veillent-ils pas dans le couloir, la porte de ma voix? Certes, il n'tait gure craindre, l'infortun bateleur, tout bris par la terreur, affol par cette nouvelle accusation qui se dressait contre lui. Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de l'autre ct de la table en face de la Godaille. C'tait la premire fois qu'ils se trouvaient seuls en prsence. La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le jeune homme qui, serrant entre ses mains son crne o bourdonnait un commencement de folie, tomba genoux en bgayant d'une voix dsespre: --Par piti, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me voulez-vous? --Ce que je vous veux? rpta le juge aprs un silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque, il avait sembl hsiter. Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant: --Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez faire sauter la coupe. Paralys par une stupfaction indicible, La Godaille, pendant vingt secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux gars, croyant avoir mal entendu, ou, plutt, se demandant si la folie qui, tout l'heure, lui battait aux tempes, ne s'tait pas dclare. Mais non, le jeu de cartes tait bien l, devant lui, sur la table, et, instinctivement, il avana la main pour le toucher. Au contact de cet engin de son mtier, il prouva un frmissement dans les doigts et, sans qu'il et conscience de son acte, il se mit manier et battre les cartes avec une surprenante adresse. Alors il releva la tte et vit le regard du magistrat fixement attach sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'criant: --Non! non! c'est encore un pige que vous me tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit avouer que, revenu dans la maison de mon oncle, aprs lui avoir fait mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant ses caisses. Et avec l'accent d'une sincrit indniable: --Pourtant, reprit-il, mon retour n'tait pas un bien gros crime. Si j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'tais revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire ce spectacle que lui avaient permis ses matres. C'tait une partie carre projete depuis longtemps avec Adle, la cuisinire d'une dame Badubois, et son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les cuirassiers. Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspration sourde, serra les poings en grondant. --Et c'est parce que j'ai parl de ces coups de marteau entendus que vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient de retrouver le cadavre. Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer devant lui et, aprs lui avoir doucement pos ses mains sur les paules, il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie: --Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnte garon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous tes prvenu. Avant que le bateleur ft revenu de l'bahissement caus par ces paroles, le juge avait continu: --Ces coups de marteau, que vous attribuiez madame Bazart taient donns par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au logis, s'occupait faire disparatre le cadavre sous le plancher. Durant plus d'une anne, pendant qu'on croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la joie froce de la vengeance satisfaite, allait s'tendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait le cadavre de celle qui l'avait si souvent tromp... Ce crime, je l'ai connu avant la dcouverte du corps. --Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commena la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat, aprs un geste de main pour lui imposer silence avait continu: --De l venait la rsistance faite par votre oncle la Socit d'expropriation qui voulait dmolir sa maison. En jetant la masure bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir de garder sa maison, alors il se tua... J'ai t le premier connatre son suicide. Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la parole d'un nouveau geste: --Car, poursuivit-il, c'tait moi qu'tait adresse la lettre crite devant vous par Bazart et qu'il avait charg Clarisse de mettre la poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence. --Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commena encore la Godaille. Il fut interrompu nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de cartes, rpta: --Parce que je veux que vous m'appreniez faire sauter la coupe. Pour avoir chang de cause, l'bahissement de la Godaille n'en tait pas moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, svre et srieux, qui voulait tre initi la science coupable de tricher au jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'tait pas dtraqu en son intelligence. M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du saltimbanque. Alors, d'une voix sche et dure, il demanda: --La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui ne connat ni piti ni merci! --Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma. --Vous avez donc un ennemi mortel? --Oui, oui, rpta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un petit coin, car je le tuerais sans misricorde, aussi froidement qu'il a gorg mon pauvre Carambol, un doux garon, qui n'aurait pas fait de mal une puce. Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings crisps et grina entre ses dents: --Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra si le bton et la savate ont t invents pour battre le beurre!!! Au mot de Belge, un nuage avait pass sur le front de M. Grandvivier, mais si promptement qu'il avait dj disparu quand le juge demanda: --Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande? La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina: --Bonnes mains! longs doigts bien effils! Avec du zle, vous en saurez autant que le matre en trois leons... Il ne vous restera plus qu' vous exercer dans le silence du cabinet. --Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leons, j'ai un second service vous demander, pronona le magistrat. --Quel service? --Celui de vous garder encore trois jours en prison. --Hum! hum! fit d'abord le bateleur. Puis, brusquement: --Va comme il est dit! s'cria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A prsent, je vous aime parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a dit de vous qui avez t son protecteur, de vous qu'il voyait en proie une souffrance secrte, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine qui vous tient au coeur!... Contre qui? a ne me regarde pas, mais je parierais contre un coquin, contre un sacripant punir... le pareil de mon Belge... Or, comme pour arriver se venger d'un gredin, tous les moyens sont bons, et qu'il vous plat de savoir faire sauter la coupe... en vous donnant ma leon, j'ai l'intime conviction que, si trange qu'elle soit, je rends service un honnte homme dont je n'ai pas besoin de connatre le secret qui le fait agir. L-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion ce que lui avait encore demand le juge, il ajouta en riant: --Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni plus maigre. L-dessus il tendit le paquet au juge: --Attention! commanda-t-il. Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prts accourir au premier appel du magistrat qui, priv de son greffier, tait rest seul avec un bandit coupable de deux assassinats. Et il tait heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour couter, aurait t diantrement tonn d'entendre la voix du prvenu qui disait, en hachant ses phrases: --De la souplesse dans le poignet, un doigt agile, pas de raideur dans les articulations... L, rptez la premire position... Attention! Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant le paquet suprieur entre la jointure du pouce et la partie du mtacarpe qui rpond la naissance de l'index... Votre paquet infrieur galement serr entre le mme point de mtacarpe et la premire jointure du doigt mdium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre premire position. Et l'indiscret, que nous supposons coutant la porte entre-bille, aurait, si grande qu'elle ft, senti sa surprise se doubler, en entendant la voix grave du juge rpliquer: --Oui, mais c'est le passage de la premire la deuxime position qui m'est difficile. --Vous tes trop modeste. A juger par votre dbut et en vous exerant un peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du prfet de police... Voyons, rptons-le, ce passage qui vous semble si difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet infrieur. Grandvivier, parat-il, fautait ce difficile passage, car la voix de la Godaille reprenait vivement: --Sous le paquet infrieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela. Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait d prendre la main gauche de l'lve entre les deux siennes pour guider le mouvement des deux doigts malhabiles. --L, de cette manire! pas de raideur! disait-il. Et il ajouta avec impatience: --Mais allez donc! Puis, aprs une petite pause: --Ah! bon! je vois ce qui vous arrte. Vous regardez la cicatrice que j'ai la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mre: tt ou tard, a lui reviendra, je vous le jure! Aprs ces mots, prononcs d'un ton qui sonnait la haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour ajouter: --Conserver le pouce dans la mme position, dployer les quatre autres doigts pour donner au paquet la position renverse! Et la leon continua: Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le cabinet du juge. --Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur dsignant le prvenu qui se tenait tellement abattu sur son sige qu'il fallut le soulever sous les bras. Il s'en allait morne et dsespr entre ses deux gardiens quand, tout coup, il s'arrta pour dire: --Reconduisez-moi au juge. --Remettez la causette demain, conseilla le brigadier dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe. --Non, j'ai un aveu faire, dclara le prisonnier en poussant un norme soupir qui prouvait que cet aveu l'touffait. Les deux gardes ramenrent leur homme au cabinet du juge qui se prparait partir. --C'est le prvenu qui veut avouer, annona le brigadier en poussant la Godaille dans la chambre dont il referma la porte. Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant: --Je me suis fait ramener parce que j'avais oubli de vous donner un bon conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut a pour dlier les articulations et donner de la souplesse au doigt. Un coup de sonnette fit reparatre les gardes qui reprirent leur prisonnier. --Il n'tait pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut remis en marche. --Et pourtant il a fch le juge tout rouge, dclara le prisonnier d'un air tonn. --Que lui avez-vous donc avou? --Que je prfrais la libert la prison. --Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on ne connat pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le brigadier. Aprs la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassembl ses papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre la porte entre-bille du cabinet: --Puis-je entrer? tes-vous seul? Je ne vous drange pas? S'il en est autrement, j'attendrai. A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se montrer. --Entrez, mon cher Camuflet, rpondit-il. C'tait, en effet, l'ancien associ de Bazart, l'homme triplement veuf. Il se laissa tomber lourdement sur un sige et, avec un accent qui aurait attendri les pierres les plus dures, il s'cria en se prenant les cheveux poigne-mains: --Que le ciel vous prserve de jamais vivre avec trois belles-mres!! X Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Aprs l'avoir connu boulot, joufflu et color, il le retrouvait plus jaune qu'un coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable du petit homme, et l'exclamation navre dont il avait ponctu son apparition, firent comprendre au juge qu'il allait tre pris pour confident, et il accepta cet emploi. --Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite mon domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines. --Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant. Et ils n'taient pas encore plus de vingt pas du cabinet que le petit homme commenait ainsi: --Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout russi? Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'tait plutt ses trois femmes dfuntes que le mariage n'avait pas russi, mais il se contenta de rpondre par cette banale consolation qui rimait bien avec le ton dsol de Camuflet. --Les plus malheureux sont ceux qui restent. --Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois belles-mres! Et, les yeux au ciel, les dents serres, les poings ferms, tout crisp de la tte aux pieds, il articula rageusement: --Oh! comme Fnelon tait dans le vrai! --Qu'a dit Fnelon propos de belles-mres? Rafrachissez-moi la mmoire. --Si ce n'est Fnelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit: Faites-vous faire une belle-mre en sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur la joue, vous la trouverez toujours amre!!! Jugeant oiseux de dfendre Fnelon d'avoir nonc une pareille opinion, Grandvivier, gardant son srieux, reprit: --Trois belles-mres! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous tes mis dans une position aussi... Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'cria aussitt: --Aussi phnomnale... car je suis un phnomne!... Ainsi m'a appel un ami auquel je demandais ce que j'avais faire et qui m'a rpondu: Fais-toi voir au cirque. Quand j'ai consult le commissaire de police pour qu'il m'aidt retrouver ma libert, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et il a ajout: Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs alinistes; le premier mdecin venu n'hsitera pas vous dlivrer un certificat de folie... Le magistrat coutait, vitant un geste ou un mot qui montrt qu'il tait de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait pas laiss le temps de l'exprimer, car il repartit de plus belle: --Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela tablit des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du pass me remet en mmoire un fait quelconque d'un de mes trois mnages, si je m'avise de dire: --C'tait du temps de ma chre Sophie. Aussitt les deux autres belles-mres se redressent jalouses, et glapissantes, les doigts crochus: --Vous avez donc oubli ma pauvre Agathe? hurle l'une. --Ne vous souvient-il plus de ma Perptue? beugle l'autre. Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagns de dluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent ce point que mon faencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les mois, me fait la mme remise que pour les colonies. Une question vint naturellement aux lvres du juge: --Alors, pourquoi avez-vous gard ces dames? Camuflet secoua la tte et avec un lyrisme larmoyant: --Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour dlaisser l'oranger? rpondit-il. Sans s'arrter cette potique mtamorphose de belles-mres en orangers, le juge continua: --tait-ce dlaisser ces dames que les envoyer vivre part avec une pension? --Quand j'y ai pens, il tait trop tard. Elles taient mme le rtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! coutez l'histoire de mes trois mariages... Quand j'ai demand ma premire femme sa mre: Jamais je ne me sparerai de ma fille!!! s'est crie la maman, qui tenait une fruiterie-crmerie. J'tais donc dans l'alternative, pour pouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds la belle-mre. J'ai opt pour le dernier parti. Camuflet s'arrta pour envoyer un soupir la mmoire de sa premire femme, puis continua: --Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis la maman: Restons ensemble pour la pleurer! Pour ne pas l'humilier par cet hospitalit gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinire, j'ajoutai: Engourdissez votre douleur en faisant des ratas, et elle alla pleurer dans ses casseroles. Ce serait vouloir ma mort que de me sparer de mon enfant! me rpondit pareillement la portire laquelle je demandai la main de sa fille pour en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de ma belle-mre ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer chez moi... o elle rencontra la belle-mre numro 1 ... Elles n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un refroidissement, attrap sur les chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je dis alors aux mamans de mes dfuntes: Le malheur vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre cuisiner. Je me trouvai donc ainsi avec deux belles-mres. --Et deux cuisinires, appuya le juge. --Oui, mais nul calcul d'gosme n'avait dict ma conduite, car je partageais mon dgot entre les ratas de la crmire et les ratatouilles de la portire. Je dus mme cette circonstance de constater combien est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragot de mouton est celui fait par une portire. Content d'avoir clair la religion de son ami sur cette fausse rputation accorde aux portires, Camuflet poursuivit: --Quand l'amour m'incita rallumer pour la troisime fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mre, haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux premires... Huit jours aprs, elles l'appelaient: la mre Tisane, et la guerre tait allume. --Et elle s'est continue votre troisime veuvage, interrompit Grandvivier qui voulait s'tre dbarrass du narrateur avant d'atteindre sa maison. --Oui, guerre d'autant plus acharne que c'est, entre ces trois harpies qui se cramponnent la place, qui fera dguerpir les autres. Et, fait inou, ces cratures qui se craignent et se hassent au point de ne pas oser manger la mme pitance... ce qui fait que toute l'anne, j'ai trois cuisines diffrentes sur le feu... ces mgres, dis-je, ne s'entendent que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon nouveau toit, je les ai retrouves installes, elles et leur triple cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont sacrifi leur avenir. J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits j'allais joindre la mare. Sans vous, cette heure, je serais riche? me dit le numro 1. Pour mon malheur, j'ai quitt ma loge. Celle qui m'a succd a pous le propritaire! gmit le numro 2. Quant la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et triste en me disant: A quoi bon rentrer dans la carrire des sangsues et des irrigations mollientes? J'ai perdu, grce vous, ma main et mon coup d'oeil. Alors devant ces trois femmes, dont, leur dire, j'ai caus l'infortune, je baisse la tte et je me tais. Ayant renonc la lutte, je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de faire des fugues de trois ou quatre jours. Aprs ce rcit de son infortune dbit sur un ton tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander: --Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier? --Faites, mon ami. --Eh bien! aprs mes quelques jours de libert, quand je rentre la maison o j'ai laiss ces trois femmes enfermes, nez nez, savez-vous la pense qui m'obsde? --Non, dites. --Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mres comme des rats! Vous savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une bote. Le lendemain on ouvre la bote et, au lieu des rats, on ne trouve plus que les trois queues... ils se sont entre-dvors. Cela confess, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son malheur pouvait s'attribuer lui-mme, termina en rptant sa jolie phrase: --J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour dlaisser l'oranger? Dans le narr du petit homme, une particularit avait intrigu le magistrat. --Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension? --Seules! seules! seules! articula Camuflet. --Toutes trois veuves, alors? --Toutes trois veuves. Le n 1 a vu son poux le fruitier cras par une voiture de choux. Le n 2, en se rveillant le matin, a trouv son mari pendu au cordon de sa loge... Les trennes avaient t mauvaises, parat-il... Quant au n 3, noble dame Buffard des Palombes, son poux le gnral est mort au champ d'honneur, l-bas, en Araucanie. --Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille pouse par vous? --Toutes n'avaient qu'un enfant. --Et elles ne se connaissent plus de parents? --Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma Camuflet. Nanmoins, aprs une courte rflexion, il ajouta ce mot plein d'hsitation: --Pourtant... --Pourtant... quoi? insista le juge. --Pourtant, se dcida dire le triple veuf, trois dcouvertes, que j'aie rcemment faites, devraient me faire hsiter certifier qu'elles n'ont pas l'ombre d'une relation. --Trois dcouvertes? rpta le juge tendant l'oreille quelque rvlation qu'il prvoyait burlesque. Camuflet prit un air mystrieux: --Oui, trois dcouvertes tranges. L'autre matin, en entrant dans la chambre de madame Craquefert... c'est le n 1... il m'a sembl sentir comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les chemines qui fument. Camuflet de plus en plus mystrieux, baissa encore la voix pour continuer: --Avant-hier, mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet, devant la chemine de madame Giraudon, le n 2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue au chat? Sachez donc que j'ai trouv l'empreinte, en boue noire et paisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un second de cette taille, on ferait un pont. Aprs avoir un peu respir, Camuflet continua: --Quant la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme elle avait tendu son tablier mouill scher sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regard dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drle! je l'ai sur le bout de la langue et il ne me revient pas. Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient fini par amener les deux causeurs cent mtres de la demeure de Grandvivier. Dsireux de se sparer du petit homme qui, le nez en l'air, cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant: --Me voici ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant dtourn de votre retour. Merci et adieu! --Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le magistrat. --Si vous le trouvez, vous me le direz votre premire rencontre; rien ne presse, dit Grandvivier, en cherchant dgager ses doigts. Camuflet poussa un cri de joie. --Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer. A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitt succder un hurlement de douleur. --Eh! eh! vous m'crasez la main... Mazette! Vous avez la poigne de main vigoureuse! --Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a pris quand j'ai reconnu tout coup mon impolitesse votre gard... Dire que vous m'avez reconduit jusqu' ma porte et que je vous laissais partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dner. Tout en secouant sa main, que le juge avait broye au nom de Walhofer, Camuflet ouvrit des yeux tincelants de gourmandise. --Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinire Cydalise, on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade. XI L'immeuble de la rue de Turenne, o demeurait M. Grandvivier, possdait, entre cour et jardin, un pavillon, compose d'un rez-de-chausse et d'un tage, surmont de combles, que le juge louait en totalit. Jadis soign et tout fleuri, le jardin, o la fille du magistrat avait tant couru en ses premires annes, tait devenu inculte depuis le dpart de la jeune malade. Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris tait malheureusement paye par les dsagrments du voisinage. Sur les trois faces de ce carr verdoyant prenait vue le derrire des maisons mitoyennes, masures la faade noire et dlabre, aux plombs infects, aux fentres ignobles, o s'talaient, schant au soleil, les loques des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on tait aussitt pi par ces locataires curieux. A ces contrarits, il fallait joindre l'inquitude de ne pas se savoir en parfaite scurit contre un voisin mal intentionn, car le mur, qui sparait le jardin des cours de ces habitations, tait si peu lev qu'il n'aurait mme pu tre un obstacle pour le malfaiteur le moins ingambe. Au prix exorbitant o se taxe le terrain Paris, ce jardin reprsentait un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu un propritaire assez riche pour ddaigner la spculation, mais tout dernirement l'immeuble et ses dpendances avaient pass aux mains d'un acqureur qui se proposait d'utiliser le jardin en y levant des constructions de rapport. En consquence, M. Grandvivier avait reu un cong qui l'obligeait, sous peu changer de rsidence. Sans s'tonner de cette invitation dner faite aprs coup, Camuflet avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon o un perron de trois marches donnait accs dans le vestibule. --Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier son hte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chausse o ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait dposer dans son cabinet la serviette gonfle de papiers qu'il rapportait du Palais. Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarit d'un habitu de la maison, il rpondit gaiement: --Non, non. J'aime mieux descendre la cuisine faire Cydalise une petite visite intresse, car, en lui apprenant que je suis votre convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire. Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, dsirait connatre le menu afin de dcider l'avance sur quels plats il aurait restreindre son apptit pour pouvoir le faire charger fond sur d'autres. Pendant que le magistrat montait l'tage suprieur, il enfila donc l'escalier qui conduisait la cuisine installe dans le sous-sol. --Il y a un sicle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'cria Cydalise en saluant le familier de la maison. Restez-vous dner aujourd'hui? --Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander vos meilleures sauces. Mais tout coup: --Oh! oh! lcha-t-il avec tonnement aprs avoir examin la cuisinire, qui s'offrait lui bien claire par une des fentres du sous-sol. --Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise. --Etes-vous ou avez-vous t malade, mon enfant? demanda le petit homme. --Est-ce que vous me trouvez change? --Que sont devenues vos joues fraches et vos belles couleurs? Cydalise sembla chercher un peu sa rponse, puis elle finit par dire: --Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de mes fourneaux qui me vaut a... M. Grandvivier devrait bien me laisser partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'loigner d'ici. Pendant qu'elle prononait les derniers mots, elle eut un lger frisson et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'troite ouverture laissait apercevoir le dernier tage. --Avant peu, M. Grandvivier va dmnager. Peut-tre le nouveau domicile vous donnera-t-il une cuisine mieux are que ce sous-sol, avana Camuflet qui, en gourmand intress, ne tenait pas voir partir d'une maison o il avait son couvert la cuisinire qui faisait tant de plats dlicieux. --Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en secouant la tte. Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire Camuflet que la fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son gosme de goinfre se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement: --Voulez-vous que je fasse part M. Grandvivier de votre dsir de quitter son service? --Il le connat. --Ah! fit Camuflet tonn, et il refuse de vous rendre la libert... vous sachant malade? --Il dit que je m'coute trop, fit Cydalise avec une hsitation qui donnait douter que ce ft bien l ce qu'avait rpondu son matre. Mais ce dtail chappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette proposition: --Voulez-vous que je me fasse votre avocat prs de M. Grandvivier pour appuyer une nouvelle requte? --Je vous en serai oblige, dit la cuisinire aprs une pause durant laquelle elle avait sembl se consulter. Dans son dsir d'obliger celle qui voyait sa sant menace srieusement si son cong ne lui tait accord, Camuflet passa l'ennemi en disant: --Et puis, ma belle, aprs que votre matre vous aura encore refus, il vous restera toujours une ressource. --Laquelle? --De prendre, un beau matin, la clef des champs. --Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout le corps comme si, prendre la fuite, elle voyait un terrible danger. Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, ft l-haut l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble de la cuisinire, se rsuma en ces mots: --C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre libert M. Grandvivier. Et il s'empressa de remonter l'escalier aprs avoir lanc cette recommandation dernire, qui exigeait la juste rmunration du service qu'il allait rendre: --Surtout, un bon dner! Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait prcd. Le retour de Camuflet tait assez bruyant pour faire tourner la tte au juge qui se montrait de dos l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car le juge resta immobile devant la croise qui clairait sur le jardin, les regards attachs sur les rideaux qui tombaient devant les vitres. --S'amuse-t-il contempler les broderies de la mousseline? pensa le veuf tonn. Quand il se fut approch du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir, tant il tait absorb dans sa distraction, Camuflet constata que ce n'taient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces rideaux taient d'un tissu si fin que, s'ils eussent t relevs, ils n'auraient pas mieux laiss voir le jardin. --Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de ct, chercha les yeux du juge pour connatre la direction du regard. --Peste! quels yeux furibonds! se dit-il. Et, comme il avait dcouvert que M. Grandvivier, l'abri derrire ce rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des objets du dehors, avait les yeux tourns vers le haut de la maison qui, derrire le mur de sparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet, son tour, regarda dans la mme direction. A une fentre du quatrime tage de cette maison tait accoud un jeune homme d'une trentaine d'annes, la figure hardie, aux longues moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de meilleur passe-temps que de savourer l'arme du tabac qu'il tait en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptises du vulgaire nom de brle-gueule. La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui tait vtu d'une blouse malpropre et coiff d'une casquette ignoble. --Ce n'est pas ce garon qu'il en veut? se dit Camuflet aprs avoir encore regard les yeux tincelants et la figure convulse cruellement du magistrat. Camuflet tant un homme qui aimait chercher la cause de tout effet, il finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge: --A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin. Ensuite, pour que son hte ne le surprt pas en flagrant dlit d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit brusquement en s'criant: --Me voici! Pardon, cher ami, de m'tre fait attendre! Quand M. Grandvivier, cette bruyante entre, se retourna vers son invit, son visage avait retrouv l'expression froide qui lui tait habituelle. --Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prte nous servir? En rponse cette question, Camuflet n'eut qu' montrer la porte sur le seuil de laquelle venait d'apparatre le valet de chambre qui annona: --Monsieur est servi! Jadis la maison avait compt une nombreuse domesticit; mais depuis qu'il s'tait spar de sa fille, le magistrat l'avait rduite Cydalise et ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt annes, dont le dvouement l'aurait fait se jeter au feu pour son matre. Camuflet s'tait engag parler pour la cuisinire entre la poire et le fromage; mais, peine table, il plaida pour le cordon bleu. --Savez-vous, dbuta-t-il, que j'ai trouv bien mauvaise mine Cydalise? Elle m'a sembl tre assez gravement malade. N'tes-vous pas d'avis qu'un cong de trois mois, passs la campagne, la remettrait du bon ct? --Est-ce elle qui vous a charg d'obtenir de moi ce cong? demanda tranquillement M. Grandvivier. --Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la franchise. Le juge se tourna vers son valet de chambre. --Va chercher Cydalise, commanda-t-il. --L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la cuisinire avait sa cause gagne. Quand Cydalise se prsenta, elle tait ple et tremblante. Le juge darda dans ses yeux un regard froid et sinistre, en mme temps qu'il demandait d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle tait douce et affectueuse: --Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez tmoign, devant M. Camuflet, le dsir de quitter ma maison? La servante, plus ple encore, ferma les yeux devant ce regard implacable qui semblait lui brler la vue et rpondit d'un ton qu'elle s'efforait de raffermir: --Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter. --La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri par cette rponse. Cependant le juge avait continu: --Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en rcompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent francs. --Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer une carotte son matre! pensa alors Camuflet en se donnant cette explication du revirement de la cuisinire. XII A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, Cydalise s'tait incline sans mot dire, puis elle s'tait loigne, toujours ple et frmissante encore de ce frisson qui l'avait secoue sous le regard aigu de son matre. --Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment o elle allait disparatre. En passant dans le salon, arez cette pice qui sent un peu le renferm... Ouvrez la fentre sur le jardin. Le trouble du cordon bleu avait chapp Camuflet dont l'attention avait t subitement accapare par un canard-bigarade que le valet venait de servir sur la table, devant son nez. M. Grandvivier tait rest l'oreille tendue, semblant attendre l'excution de son ordre. --Cydalise! cria-t-il encore aussitt que le grincement de la crmone de la fentre du salon lui eut annonc, de loin, qu'il tait obi. A cet appel, la cuisinire reparut sur le seuil de la salle manger. Son motion de tout l'heure n'tait rien ct de celle qui la torturait maintenant, aprs avoir ouvert la fentre. Le teint livide, les yeux agrandis par l'pouvante, les lvres convulsives, s'appuyant, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, elle attendit que son matre lui ft savoir pourquoi il l'avait rappele. L'ordre d'ouvrir la fentre sur le jardin avait-il quelque chose qui concernt l'individu que, vingt minutes auparavant, le magistrat avait regard si haineusement fumer sa pipe la croise de son taudis? Aprs cet ordre excut, le matre voulait-il constater l'effet produit sur la cuisinire? S'il en tait ainsi, rien n'en tmoigna, car, sans paratre avoir remarqu l'motion de cette fille, il dit gaiement: --Je vous ai rappele, Cydalise, pour vous faire souvenir que M. Camuflet est trs friand de ces panequets que vous prparez si bien. --Oh! oui!!! fit goulment le petit homme qui, s'arrachant son extase devant le canard-bigarade, tourna vers le cordon bleu un regard tout suppliant de bien lui soigner cette friandise. Alors, avant qu'elle et disparu, il remarqua le visage dcompos de la servante. --Dcidment cette fille est malade! dit-il au juge. Elle a eu beau nier, je vous atteste qu'elle m'avait vritablement charg de vous demander un cong. --Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier, c'est tout au plus un malaise qui tient la mauvaise ventilation du sous-sol o est tablie la cuisine. J'aviserai ce que le nouvel appartement que je vais chercher ait une cuisine vaste et, sur tout, bien are... car vous savez qu'un cong m'oblige dmnager bientt? --Vous regretterez votre jardin... C'est si agrable d'avoir un peu de verdure sous les yeux! avana Camuflet ne pensant plus Cydalise. --Oui, fit le juge, c'est agrable... mais a n'est pas, non plus, sans ennuis. On n'est pour ainsi dire pas chez soi. A peine met-on le pied dans les alles qu'on se trouve immdiatement surveill par un voisin. --Comme celui qui, tout l'heure, fumait sa pipe la fentre du cinquime tage de la bicoque qui ferme le fond de la proprit, dit Camuflet se rappelant le fumeur, l'allure de chenapan, qu'il avait surpris le magistrat piant, travers le rideau, d'un regard charg de tant de haine. M. Grandvivier tourna vers lui un visage tonn: --Un mauvais chenapan? rpta-t-il. --Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garon d'une trentaine d'annes, longues moustaches blondes... --Je ne l'ai pas encore remarqu, dit le juge d'un ton tellement naturel que Camuflet, au souvenir de ce qu'il avait vu, se demanda aussitt: --Ah ! si ce n'tait pas ce drle qui, pourtant, devait lui crever la vue, que regardait-il donc dans la maison en face d'un si mauvais oeil? En plus que Camuflet ne se serait pas permis d'aller contre l'affirmation d'un amphitryon chez lequel on dgustait si fine cuisine, il fut dispens d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui dtourna brusquement la conversation par cette demande: --Si nous parlions du baron de Walhofer? --Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui avait la mmoire courte. --Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez trouv la carte dans la poche du tablier de celle de vos belles-mres qui s'appelle madame Buffard des Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune? Vieux?... --Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement que de nom... rien que de nom... par sa carte prise dans la poche du tablier. --Ah! je croyais!... fit ngligemment M. Grandvivier dont pourtant l'oeil avait trahi une expression de mcontentement cette rponse. Puis, aprs une courte pause, il ajouta en souriant: --Moi, votre place, je tiendrais connatre ce baron. --A quoi bon? --Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur librateur?... --De qui ou de quoi diable peut-il me dlivrer? lcha le petit homme ahuri. --Parbleu! de la belle-mre en question!... Rien ne vous dit que ce baron ne soit pas un soupirant qui la convoite en mariage? A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa chaise en s'criant: --Mais elle a ses cinquante-six ans sonns, la bonne dame! --Le baron a peut-tre la soixantaine. A tout ge, le coeur est jeune, affirma M. Grandvivier. Camuflet partit d'un clat de rire. --Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux qu'il en ft ainsi!... Et bien volontiers, je fournirais une petite dot pour tre dbarrass de noble dame Buffard des Palombes. Et, se laissant aller l'esprance: --Que dis-je! reprit-il; je fournirais mme trois dots, si trois amoureux voulaient me faire la maison nette de mes trois belles-mres. M. Grandvivier appuya sur la corde sensible. --Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numro 1, vous aviez surpris une odeur de fume de tabac. N'est-ce pas aussi, l, quelque soupirant qui a laiss trace de son passage?... C'est comme ces deux grands pieds tout boueux qui avaient laiss leurs empreintes sur le parquet: ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent un coeur gonfl d'amour pour votre numro 2?... Oui, j'ai le pressentiment que bientt vos trois dames vous quitteront pour convoler de justes noces. --Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas justes que, pourvu qu'elles me dbarrassassent de mes belles-mres, je m'en accommoderais encore. M. Grandvivier, coup sr, poursuivait un but secret, car il revint ses moutons en disant: --D'abord et avant tout, je voudrais, votre place, avoir le coeur net au sujet du baron de Walhofer. --Pourquoi lui plutt que les autres? --Vos dames se jalousent, n'est-ce pas? --Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient aussitt se mordre le front. --Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura chez les autres une rage envieuse du _conjungo_ qui vous rendra vite votre libert... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-l, vous le connaissez au moins de nom... Tchez, pourtant, d'en savoir plus sur son compte; ce qu'il est, d'o il vient, quelles sont ses ressources, ses ambitions, ses projets, etc. --Ds demain, je me mettrai sur la piste. Aussitt le baron dcouvert, je ne quitterai plus ses talons. --Sans qu'il s'en aperoive, bien entendu. --Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'tre bientt dlivr du trio qui empoisonnait, tout la fois, son existence par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple cuisine. --Vous connaissez trop bien l'intrt que je vous porte pour ignorer combien je serai heureux d'tre tenu au courant de vos dcouvertes, dit M. Grandvivier. --Demain mme, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, toutes jambes, pour vous le conter. --Demain, soit! accorda le juge, mais dans la soire, car mon aprs-midi sera prise par le Palais. Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous prsenter dans la soire, venez encore me demander dner. --Accept! pronona sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour les bons morceaux. Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonfl par une digestion laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il traversait la cour et murmura: --Mon espion sans le savoir. Cependant son convive s'loignait en repassant dans sa mmoire tous les incidents de sa soire: --J'aurais pourtant jur que c'tait bien le fumeur longues moustaches que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris l'afft derrire son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il de faon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des cachotteries? A cette pense, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite. --En fait de manies, il en a contract, depuis peu, une assez cocasse. Il y a gros parier qu'il ne s'est pas aperu qu'aprs le dessert il n'a cess de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano? Alors ce serait pour s'assouplir les articulations. Aprs le dpart de son convive, M. Grandvivier tait remont son cabinet de travail. Quelqu'un qui l'et surveill du jardin l'aurait vu crire ou compulser des pices judiciaires, car les rideaux de ses fentres, qu'il avait oubli de tirer, permettaient, travers les vitres dgages, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes, clair en plein qu'il tait par la lampe pose sur son bureau. Au coup de onze heures, qui sonnaient une glise voisine, M. Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine. Dans cette pice, les rideaux doublaient la vitre, mais travers leur mince tissu filtrait la lueur de la lampe. Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait sans doute dans son lit en attendant l'arrive du sommeil. Tout coup l'obscurit se fit la fentre. Le magistrat avait d teindre sa lampe en se sentant s'assoupir. Voil tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont il ne pouvait se douter, c'tait que le magistrat n'tait ni couch ni endormi. Aussitt aprs avoir teint sa lampe, il tait venu se poster derrire le rideau et, travers les dessins jour de la guipure, il s'tait mis, lui prsent dans l'ombre, surveiller le jardin clair par un splendide clair de lune. Au fond apparaissait le mur de clture, se dtachant en noir sur les faades des masures blanchies par la lune. Aprs une longue attente, une tte apparut la crte de ce mur, puis un buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin. --Il a t pris l'ancien signal de la fentre du salon ouverte par Cydalise! ricana doucement le juge de faon sinistre. A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de la maison. Il allait petits pas, vitant de faire craquer le sable de l'alle. --Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda M. Grandvivier. Mais vivement: --Non, non, dit-il, l'autre m'chapperait peut-tre... il me faut frapper ensemble les deux misrables qui, seuls au monde, connaissent le secret de ma pauvre fille. Dans l'ombre, il montra le poing l'homme disant d'une voix trangle par la colre: --A bientt, bandit! * * * * * Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui louer son appartement,--le mme jour o Fraimoulu, en qute d'une bonne cuisinire, se prsenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en possder trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police venant l'arrter comme complice dans l'affaire de la Femme sous le parquet,--le mme jour encore o Fraimoulu, aprs avoir surpris le juge au guet dans un fiacre, tait venu dner chez son ami Ducanif, repas qu'il comptait partager avec l'pouse et la fille du placeur et qui, la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils et du baron de Walhofer. XIII Le lendemain matin de la soire passe chez son ami Ducanif, le brave Athanase Fraimoulu se rveilla de mchante humeur. Il avait vu s'en aller veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il avait si longtemps caress au profit de son neveu Gontran. Si Ducanif ne lui avait pas dj annonc qu'il s'adressait trop tard lui, car il avait dj dispos de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqu de se demander s'il tait prudent de faire entrer son neveu dans une famille o la mre et la fille vivaient d'un ct, pendant que, de l'autre, le pre tait accapar par un trio de coquins. Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mmoire ses observations de la veille. --Oui, pensait-il, Ducanif, n'en pas douter, est entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dpiauter. Les gredins sont dj parvenus l'isoler en le sparant de sa femme et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser! L-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les dtails, rsumait la situation. Selon lui, la cuisinire Hlose et son amant, le docteur Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir t seuls d'abord essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer ft venu de lui-mme, en dogue affam et menaant qui a senti une copieuse pte, et se ft impos, le trio s'tait complt. Le bon accord rgnerait-il toujours entre eux? A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tte. Heu! heu! Walhofer lui avait sembl tre un mtin qui, l'heure du partage, montrerait de terribles crocs ses associs Gustave et Hlose. Il serait le troisime larron qui volerait l'ne. Quel rle s'tait-il donn dans la comdie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon plumer, tait venu se loger dans la maison de Ducanif! Quand Fraimoulu avait propos son neveu Gontran pour gendre Ducanif, ce dernier n'avait-il pas annonc qu'il avait engag dj sa parole ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui devait pouser la fille? Fraimoulu n'avait pas la prtention de se poser en devin, mais il pouvait prdire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mang fort, bu sec et trs peu parl. Malgr cette tenue prudente de celui dans lequel il suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins prouv la plus mauvaise impression. Quand il eut achev sa toilette, Fraimoulu avait pris rsolument son parti de l'chec subi par son projet de marier son neveu Gontran mademoiselle Ducanif. --Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles marier... Un souvenir lui donna sa fin de phrase: --... Quand ce ne serait que la fille de mon trs prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention o il est, a-t-il dit, de donner des bals et des dners dans son nouveau logement laisse supposer que mademoiselle Grandvivier, compltement gurie, va revenir prs de son pre... Je n'ai pas compt avec le magistrat, mais j'ai l'ide que Gontran trouverait des cus de ce ct-l. En pointant ainsi ses vises, Athanase pensa combien un magistrat, sur la dcence et les moeurs, devait chercher la petite bte, et il s'applaudit fort d'avoir exig de Gontran qu'il ment une existence moins irrgulire. Oui, mais ce dernier s'tait-il rsign? Un doute vint l'esprit de Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui proposait Gontran pour gendre: Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une matresse!... Et comme il avait rpliqu en affirmant que cette liaison tait rompue, Ducanif avait ajout: Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontr Gontran avec sa particulire au bras... Une personne trs jolie et fort distingue. Du moment que son neveu avait accept les dix mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu tait convaincu que Gontran avait obi; mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle, dont la toilette tait termine, mit son chapeau en se disant: --Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette. Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombre de meubles. C'tait le dmnagement de M. Picador, ce locataire tant press de dcamper qu'il avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui rsilier son bail; ce quoi le propritaire avait consenti puisque, contraint par ordre des mdecins modifier sa vie, il lui fallait un appartement plus confortable que l'exigu local de clibataire, ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu' ce jour. Cet appartement, situ au-dessous de celui que M. Grandvivier avait lou la veille, tait bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois Gontran mari, celui-ci consentt venir vivre avec sa femme sous le toit de son oncle. A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tte en rptant son refrain: --Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitt sa matresse. Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situ sur le boulevard Saint-Martin. Chemin faisant, il continua ses rflexions. Aprs tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il gayerait son existence par la socit de quelques bons amis qu'il traiterait de son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette introuvable bonne cuisinire. O la dnicherait-il? La veille, il avait pens dtourner celle de son prochain, mais son envie tait sinon teinte, du moins fort refroidie. A coup sr il n'irait pas prendre une des trois cuisinires de M. Camuflet qu'on lui avait dit en possder trois. En plus qu'il savait maintenant quel titre elles taient chez ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragots infects qui l'auraient asphyxi, si Camuflet n'avait pas ouvert la fentre. Il avait aussi song soudoyer Hlose, le cordon bleu de Ducanif. Mais celle-l il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lch la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne de son matre le placeur, et Fraimoulu prvoyait dans l'avenir de Ducanif une catastrophe o seraient mls le baron de Walhofer et le mdecin Cabillaud fils. Des cuisinires mrites qui lui avaient t cites, restait encore Clarisse et Cydalise. Clarisse au docteur Cabillaud pre, le savant la verrue? Il serait toujours temps de s'occuper de celle-l quand il aurait chou prs de cette fameuse Cydalise, la cuisinire du juge, que Ducanif lui avait tant prne lorsqu'il lui avait annonc en confidence qu'elle allait quitter son matre. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait cette fille bien porte pour l'attirer son service. Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tche difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu. Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se lchait d'avance les babines la pense des plats succulents qui, dans l'avenir, se succderaient sur sa table. Tout en rflchissant, il avait atteint la maison o habitait Gontran Lambert, son neveu. Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq tages qui conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix dernires fois qu'il s'tait prsent, Fraimoulu s'tait si bien cass le nez devant la porte toujours obstinment ferme, malgr ses coups de sonnette ritrs, qu'il s'tait dit: --Si mon bandit de neveu et sa drlesse n'ont pas quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent mon coup de sonnette. Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille. --On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il est diantrement lger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il avait l'oreille fine, il possdait, par contre, une respiration courte, qui s'tait mal accorde des cinq raides tages qu'il lui avait fallu grimper. Donc, soit qu'il se ft tromp en croyant entendre un pas lger, soit que les rauques sifflements de sa respiration eussent annonc l'ennemi la personne qui allait ouvrir, la porte demeura ferme. Aprs deux autres coups de sonnette, demeurs inutiles, Fraimoulu se rsigna au seul parti qu'il avait prendre, celui de descendre les cinq tages si pniblement monts. Ah! dame! il n'tait pas prcisment la gaiet, ce pauvre Athanase, et il n'et pas fallu lui marcher fort sur le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait poser! Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu dj plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle de son locataire. --Vous direz mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il de dire. Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui accusa neuf heures. --Mon neveu ne va chez son architecte qu' dix heures... il ne pourra donc pas me prtendre qu'il tait dj parti son bureau. Et, en forme de conclusion, il ajouta: --Le brigand n'a pas congdi sa princesse!... Ils vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donns comme un vrai serin. Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien fond; il se rtracta aussitt: --Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnte garon qui m'et renvoy mon argent si sa rsolution et t de ne pas rompre... Or, pas de restitution... donc, rupture. A sa rentre dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur le pas de la loge, s'cria en l'apercevant: --Tenez! voil justement monsieur!... il va vous donner la signature que vous demandez. --Lettre recommande! annona le facteur Athanase en lui prsentant son livret signer. Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots crits sous le nom: Mon cher oncle, Je vous renvoie les billets de banque, oublis par vous, dans le restaurant o nous djeunions hier quand vous m'avez quitt si prcipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache. A cette restitution, qui parlait d'elle-mme, Athanase fut pris d'un accs de colre qu'il exhala en ces mots: --Mon satan polisson a gard sa poupe!... J'irai, moi, la faire dcamper!!! Pour un rien, il y serait mme all tout de suite: mais il rflchit que c'tait avoir une prtention niaise que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mnerait qu' venir carillonner sur le carr, comme ce matin. Pour faire dguerpir quelqu'un d'un endroit, il faut soi-mme se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder son expdition de la matine comme une entre dans la place. Il tait donc prsumer qu'il en serait de mme tout nouvel assaut. Fraimoulu tait un de ces ttus qui, une fois qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que les obstacles vaincre rendent ingnieux. Son ardent dsir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre. --Duss-je me dguiser en charbonnier, j'entrerai la premire fois en me prsentant par l'escalier de service! se promit-il. Il djeuna chez lui de plats que le concierge avait t lui chercher dans un restaurant voisin. C'tait d'autant plus excrable que le portier, en passant devant la loge, avait emprunt la sauce de chaque mets pour se corser un certain ragot de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, aprs ce mlange, il se promettait une fte. Ce djeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son ambition de possder un cordon bleu. --Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilit qu'il trouverait s'attacher cette fille, qui voulait quitter son matre actuel. Le portier lui apporta son caf. --Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs? s'tait dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il s'tait donc mis de ct une demi-tasse dguster la suite de son ragot cors, puis, aprs avoir combl le vide dans la cafetire du propritaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait mont ce caf baptis, qu'il plaa devant Fraimoulu en annonant: --Il y a en bas un monsieur qui demande vous parler. Dois-je le faire monter? Sa msaventure avec son neveu ne laissait pas Fraimoulu assez de patience pour couter le premier venu. --Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il compltt ses renseignements sur celui qui demandait audience. --C'est un monsieur qui m'a d'abord demand visiter l'appartement qu'a lou hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux excuter pour le locataire et autoriss par vous. Aprs cette visite, il s'est inform si vous tiez visible. --C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le propritaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite, l'avait transform en commissaire de police afin de pouvoir chapper ses belles-mres. Le concierge, sur le oui rpondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de redescendre, car celui qu'il annonait tait mont sur ses talons et, tout aussitt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui demandait: --Comment se porte mon librateur? Hein! je ne suis pas long rendre les visites qu'on m'a faites? C'tait bien Camuflet. Il s'avana en tendant la main Athanase. En prenant dans la sienne la main qui lui tait offerte, le propritaire eut un mouvement de surprise. --Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arriv? Avez-vous eu une explication un peu vive avec vos belles-mres? --Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela cause de mon oeil? a se voit, n'est-ce pas? --C'est un superbe pochon. En effet, l'oeil droit du triple veuf tait entour d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez celui qui l'avait octroy un biceps de premire force. --Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrap dans une attaque nocturne. --Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui faisait mme rayonner son pochon. --Ah! c'est que je vais vous dire... commena Camuflet. Ensuite, aprs l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa poitrine soulage du poids de tout un monde, il s'cria: --Je vais tre dlivr de mes belles-mres!! --Par la police? --Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage! --Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard. --Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mres qui vont se marier. --A leur ge! Camuflet clata de rire. --Oui, leur ge... C'est aussi ce que je me suis cri quand M. Grandvivier a fait luire mes yeux cet espoir de dlivrance. Je ne voulais pas y croire; cela me paraissait n'tre qu'un conte de fes... car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois vieilles folles avait son amoureux! Et, en frappant sur un ct de sa redingote, Camuflet ajouta: --L, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de mes belles-mres... D'un seul coup de filet, j'ai amen cette correspondance. Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte gravit: --Je dois rendre cette justice mes belles-mres que, chez elles, si le coeur a parl, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez plutt... Ce disant, le veuf avait tir trois lettres de sa poche; il en ouvrit une en poursuivant: --Celle-ci est adresse madame Craquefer, mon numro 1... Elle est d'un laconisme loquent. Et Camuflet lut: _Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit dj une fois; je te le rpte... Aboule vite, ou sinon gare la danse... Sign:_ TON ANTOINE. --Vous aviez raison. Ce paladin-l ne me semble pas, comme vous l'avanciez, possder des millions, avana Fraimoulu aprs cette lecture. --Et il en est de mme pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon numro 2. coutez ce billet d'amour, dit Camuflet. Il avait dpli la deuxime lettre et se mit lire: _Eh! la mre, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est sec, oh! mais sec, que a en fait piti tous les camarades! Tche donc d'expdier au plus vite des monacos ton chri._ --Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or! --Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont je vais vous lire l'ptre, rpliqua Camuflet qui ouvrit la troisime lettre: _Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port. Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prtends toujours prouver pour moi..._ Comme Camuflet s'tait arrt, Fraimoulu demanda: --C'est tout? --Non, cela se termine par une phrase assez nigmatique, rpondit Camuflet qui se remit lire: _J'ai deux grues couches en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons fricoter._ Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu. --Comprenez-vous? demanda-t-il. --Non, fit Athanase. Mais, la curiosit l'excitant: --Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres tranges? reprit-il. Camuflet se redressa tout firot et avec un sourire malin: --En pratiquant un prcepte bien connu. --Lequel? --_Diviser pour rgner_. Camuflet disait la vrit. Mais, pour connatre l'exploit qui l'avait rendu matre de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures en arrire. L'avant-veille, quand il avait quitt M. Grandvivier, aprs que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilit d'tre dlivr de son esclavage en mariant ses trois belles-mres, il tait parti en se promettant d'arriver dcouvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom de la carte trouve dans la poche du tablier de haute dame Buffard des Palombes. --Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec le baron, je verrai mes numros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, courir au conjungo. Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui l'attendait encore dner, pour lui donner des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqu sa poule. --Rien de neuf sur le Walhofer, annona-t-il, pendant que mes mgres taient alles aux provisions,--car chacune fait son march sparment, tant elle aurait peur de manger quelque chose achet par l'autre,--j'ai furet dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des Palombes avec l'espoir de dnicher un portrait, une lettre, ou l'indice quelconque de la voie suivre... Rien! rien! Puis en riant: --Si mauvais rsultat que j'aie vous annoncer, j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empcher de m'vader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne s'tait prsent un M. Fraimoulu se disant propritaire d'une maison o, parat-il, vous avez lou, ce matin, un appartement. --C'est vrai. J'ai termin avec M. Fraimoulu, aprs qu'il a t convenu de certains travaux excuter, pour lesquels je vous ai dsign au propritaire. --C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but de s'entendre avec moi sur la prompte excution de ces travaux qu'il s'imaginait tre fort presss. A quoi j'ai rpondu qu'il faisait erreur, car votre intention tait de n'emmnager qu'aprs que vous seriez parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait peut-tre un mois. --Sur ce point, vous vous tes tromp, mon cher Camuflet. --C'est pourtant vous-mme qui m'avez annonc ce dlai. --Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont prsents moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonait devoir tre si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu. --Alors l'assassin de mon associ Bazart serait donc autre que son neveu le saltimbanque? --Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espre, la Godaille sera remis en libert. --Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouv sous un plancher? --Tout certifie que c'est Bazart lui-mme qui a veng son honneur de mari outrag. --Diable! il n'y allait pas de main morte se dbarrasser de ceux qui le gnaient!!! S'il avait eu trois belles-mres, lui! Voyez-vous a d'ici? Cette rflexion de Camuflet l'ayant ramen ses moutons, il fit au juge le rcit de sa ruse, pour prendre sa vole, d'avoir travesti Fraimoulu en commissaire de police venant l'arrter comme complice de l'assassinat de la femme Bazart. Ensuite, revenant la question prsente: --Avec tout a, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai dcouvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numro trois. L'intrt mystrieux qu'avait M. Grandvivier faire de Camuflet, l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la comdie; il parut rflchir, puis, en secouant la tte: --Peut-tre vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place, je chercherais apprendre la vrit par les deux autres belles-mres. Dans la vie commune que mnent ces dames, elles ne sont pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels. --Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot, jamais!... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point, une alliance complte. --Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain prcepte. --Quel prcepte! --Diviser pour rgner. --Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le rpte, sur cet unique point: me fourrer dedans! dit Camuflet convaincu. --Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une alliance n'est pas toujours seulement dfensive. Quelquefois elle est neutre. C'est--dire qu' ct de ceux qui se sont engags se dfendre mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi ceux-l. Camuflet devint rveur. Soudain il tressaillit en s'criant: --Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le trio. --La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre ide d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal en pratique; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scne. --Alors, comment...? --Je vous l'ai dit: diviser pour rgner. --C'est--dire les mettre couteaux tirs, sans paratre y tre pour rien. --Parfaitement. A la fin de la soire, le magistrat dit Camuflet sur le point de partir: --Vous savez du reste combien je m'intresse vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos dcouvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donns. --On m'arracherait plutt le nez que de m'en tirer les vers, rpondit navement le veuf. Il s'en allait lentement, l'esprit la recherche d'un moyen d'utiliser sa portire, quand, cinquante mtres de la demeure du magistrat, un homme sortit d'une rue latrale et se mit suivre la rue de Turenne, dans la mme direction que Camuflet qui le prcdait. Cet homme tait coiff d'une casquette et vtu d'une blouse; il marchait en fumant sa pipe. Au moment o il avait dbouch de la rue latrale, le bec de gaz, plac l'angle, l'avait si bien clair que Camuflet avait pu voir son visage. --Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garon que M. Grandvivier, hier, travers son rideau, regardait de faon si froce alors qu'il fumait la fentre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu. Et, sans penser mal, puisque c'tait sa route suivre, Camuflet continua sa marche derrire le fumeur. Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En consquence, il fut bientt absorb par le problme que M. Grandvivier lui avait donn rsoudre: savoir: _diviser pour rgner_, en faisant, avec adresse, et sans paratre y avoir pouss en rien, sortir la concierge de son alliance avec les belles-mres. --Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numros, d'une manire quelconque, font leurs frasques, elles doivent, coup sr, tre protges par le silence de mes concierges... de la portire surtout, une matresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces. Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement dix mtres derrire l'homme la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait fini par oublier compltement. Il n'tait pas loin de minuit. A cette heure, o, dans certains quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude tait profonde dans la rue de Turenne. Le fumeur, dont la pense n'tait pas, comme celle du triple veuf, travaille par la solution d'un problme, ne tarda donc pas entendre le pas qui rsonnait derrire lui. Tout en continuant sa marche, il tourna la tte pour voir qui lui arrivait sur les talons. Si l'obscurit de la rue et la distance lui dfendaient de voir les traits de son suiveur, elles lui permettaient de constater sa petite taille et de se rassurer contre le danger d'une attaque nocturne. A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire sur le boulevard. C'tait aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement, doubla l'angle et, comme celui qu'il prcdait, tourna gauche, en arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, aprs ce crochet, avoir laiss son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant pas conscience qu'il et embot le pas celui qu'il avait oubli, ils remontrent le mme trottoir. Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, court de provision pour sa pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au pralable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vrifier s'il tait en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa devant le nez, prenant ainsi de l'avance. A ce passage de Camuflet dans la trane de lumire produite par le bureau de tabac encore pleinement clair, le fumeur vit le triple veuf, pas assez tt pourtant, car celui-ci l'avait dj assez dpass pour qu'il n'et pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnatre sa petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos. --L'avorton de tout l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la moindre importance. Aprs une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux longues moustaches reprit sa route, tout occup de tirer sur sa pipe dont, au bureau, il avait imparfaitement allum la nouvelle charge. Cent mtres plus loin, la pipe tait teinte. L'homme tira de sa poche une bote d'allumettes. Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans la figure, menaait d'teindre son allumette, il se retourna pour donner la flamme l'abri de son individu, ce qui le mit en face de l'espace qu'il venait de parcourir. --Oh! oh! fit-il subitement d'un ton compos de mfiance et de surprise, est-ce que ce moucheron-l me filerait, par hasard? Dame! il y avait motif surprise. Le petit homme qui, aprs l'avoir dpass devant le bureau de tabac, aurait d, maintenant, tre bien avant, se retrouvait encore derrire lui, une trentaine de mtres, d'autant plus visible qu' cette heure avance les passants n'taient plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite taille. En ce bas monde, o il n'est pas de miracle, le fait tait des plus simples expliquer. Pendant que le fumeur tait dans le bureau de tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure l'oeil-de-boeuf plac au-dessus du comptoir, et comme sa montre tait arrte, il l'avait remonte et mise l'heure. C'tait alors que le jeune homme, sa sortie du bureau de tabac, avait son tour dpass le petit homme sans le remarquer, occup qu'il tait tirer sa pipe dont le tabac humide se refusait la combustion. tant expliqu ce qui avait caus la surprise du fumeur, il resterait encore chercher ce qui avait veill sa mfiance. Il est croire qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans cesse prts se moucher. Bref, il devait tre en situation de craindre d'tre pi, car il gronda encore: --Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrt, il ne continue pas sa marche. En effet, le veuf tait rest sur place, mais non pour la cause que lui prtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avanait plus, c'est qu'il venait d'tre immobilis par la joie d'avoir soudainement trouv le moyen de mettre ses belles-mres en hostilit avec sa portire. --Oui, oui, se rptait-il, de cette faon, je les amnerai tout gentiment se manger le nez... et la portire, en leur tournant casaque, viendra me crier gare!... Cependant le fumeur s'tait remis en marche, mais en doublant le pas. A ce train-l, si tout l'heure il retrouvait encore le particulier sur ses talons, c'est que, bien dcidment, il le filait. --Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il avec un vilain rire. Aprs dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore. Toujours mme distance et courant aussi, il aperut Camuflet. Pouvait-il se douter que, si le petit homme acclrait ainsi sa marche, c'tait que, maintenant qu'il tenait son ide, il lui tardait d'tre rentr au logis pour bien tudier son projet. Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra les poings et murmura entre ses dents: --Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire est bonne! Et bientt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard. --Allons! c'est bien moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au mme tournant, il vit apparatre Camuflet dont c'tait le chemin pour gagner, par la place Louvois, la rue Mhul qu'il habitait. Le jeune homme tenta encore une preuve. Il entra dans la sombre rue Delayrac, dserte cette heure avance, car il tait pass minuit. Une minute aprs, le triple veuf arrivait dans la rue. Et, sans prter la moindre attention celui qui le prcdait, absorb, qu'il tait dans ses combinaisons machiavliques contre ses belles-mres, il s'avanait dans l'obscurit en se disant: --Oui, excellente ide qui me permettra de _diviser pour rgn_... Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empch par un terrible coup de poing qui venait de lui tre assn par un homme, bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait t si soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le trottoir o il s'vanouit. Aprs son ennemi terrass, le jeune homme n'avait pas l'intention de s'en tenir l, car, se penchant sur le corps, il avanait dj ses deux mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout coup, il se releva en murmurant avec surprise: --Eh! mais, c'est le _pante_ aux cus!!! J'allais faire de la belle besogne, moi!... J'ai failli crever la caisse de la vieille. Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les dtours des rues voisines en se disant: --Aprs tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un homme. Si je n'en avais jamais accommod que comme cela, j'en connais qui mangeraient encore de la soupe. Ensuite, en souriant: --Je ne m'tonne plus, prsent, s'il suivait le mme chemin que moi... Nous allions au mme endroit. Cependant Camuflet avait repris connaissance et s'tait relev. Tout trbuchant et la main sur son oeil endolori, il regagnait son domicile en se demandant: --A qui dois-je ce coup de poing-l? On m'a laiss ma montre et mon porte-monnaie; donc c'est une vengeance qui a d se tromper d'individu. Le brave garon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de Turenne? Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte cochre, que ce mme jeune homme, de l'autre ct de la rue, cach dans l'ombre, guettait sa rentre en se disant: --Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!... Pourvu qu' rentrer si tard il n'empche pas la vieille de venir. De quelle vieille parlait-il? Elles taient trois vieilles chez le veuf. La portire avait guett le retour de Camuflet pour lui faire algarade au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui lui permit de voir en quel piteux tat son locataire avait un oeil, et elle grogna hargneusement: --Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans les brasseries, ils devraient penser aux infortuns qui veillent les attendre. --Toi, ma sorcire, demain tu me feras la risette! pensa le retardaire qui fila sans rpondre. Au moment o Camuflet, tendu dans son lit, souffla sa bougie pour s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la maison. XIV Elles s'excraient du plus fin fond de leur coeur, les trois belles-mres de Camuflet. Celle qui serait tombe l'eau n'aurait pu compter, pour ne pas se noyer, sur un ftu de paille que lui aurait lanc une des deux autres. Des chiens de faence se seraient, coup sr, rconcilis avant que, dans le trio, se ft produite une marque de conciliation. Ce qui a t dit sur la cuisine spare que chacune se faisait, tant leur haine tait double de mfiance, se reproduisait dans les autres dtails. Vous n'auriez pas mme obtenu que celle-ci se lavt les mains dans l'eau qu'auraient monte ses rivales. C'tait, ce sujet, la premire occupation laquelle se livraient le matin ces bonnes dames. Chacune descendait remplir la pompe de la cour le seau d'eau ncessaire aux usages de la journe. A prix d'or, vous n'eussiez pas obtenu que ces seaux fussent dverss dans une fontaine commune. Et il en tait ainsi pour tout. Aprs la provision d'eau monte, chacune partait aux vivres qu'elle comptait fricoter sparment pour ses repas de la journe. C'tait, pour leur gendre, le plus doux moment de la journe, car ces dames, potinires au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs pendant deux bonnes heures, durant lesquelles Camuflet savourait le charme d'un calme profond. Quand, le lendemain de son pochon reu, le petit homme s'veilla, son premier souci fut de tendre l'oreille. A la complte tranquillit de l'appartement, il sut quel point du programme quotidien en taient ses belles-mres. --Elles ont dj mont leurs seaux d'eau et, cette heure, elles jouent de la langue chez les marchands du quartier... Alerte! c'est le vrai moment pour moi! se dit-il, aprs s'tre habill en un clin d'oeil. Il se rendit chez chacune de ses belles-mres et, trois fois, il sortit sur le carr avec un seau plein, puis, trois fois aussi, il rentra avec un seau vide qu'il alla soigneusement reporter sa place habituelle. Cela fait, il attendit. Un quart d'heure aprs, un violent coup de sonnette se fit entendre la porte de l'appartement. Un lphant en fureur aurait sonn moins fort. Camuflet alla ouvrir. Il fut presque renvers par la portire, qui se prcipita comme une trombe dans l'appartement. Ses yeux, qui lanaient des flammes, lui sortaient de la tte, une terrible colre lui contractait le visage, et, ce fut d'une voix rauque, car la rage l'tranglait, qu'elle put grand'peine demander: --O sont-elles? --Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents. --Vos saligaudes de belles-mres!... Le mot tait roide. Camuflet aurait protest si la portire lui en et laiss le temps, mais cette dernire reprit avec une furie croissante: --Est-ce qu'elles se figurent, quand le propritaire vient de me laver la tte de si rude faon, et par leur faute, que cela va se passer ainsi! Et, avec un redoublement d'exaspration: --Ah! , toutes les trois, elles taient donc, ce matin, ivres ne pouvoir se tenir sur leurs jambes? Camuflet se redressa digne et svre. --Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mres n'ont pas les habitudes d'ivrognerie que vous leur prtez. Cette rponse fit repartir de plus belle la concierge qui s'cria: --Alors, si elles taient de sang-froid, elles l'ont donc fait exprs pour me faire perdre ma place?... Ah! les misrables! elles me le paieront!!! On aurait donn le bon Dieu sans confession Camuflet tant il y avait en lui de bonhomie quand il demanda: --Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles donc fait? --Ce qu'elles m'ont fait? rpta la portire en grinant des dents. Alors, en tournant sur ses talons: --Venez le voir! dit-elle. Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le carr en rptant: venez le voir! venez le voir! Quand ils eurent atteint le palier, la portire, avec un geste tragique, montra la descente de l'escalier en prononant ce seul mot: --Regardez! Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre d'avance combien les coupables auraient dfendre nergiquement leurs chignons et leurs yeux contre les griffes de la portire en proie une de ces rages bleues qui font mordre du fer. En effet, pour une portire ayant le respect, comme on dit, de son escalier, il y avait de quoi se fcher tout rouge. Depuis le carr de Camuflet jusqu' la loge du concierge, c'est--dire sur une descente de trois tages, l'escalier s'tait transform en une cascade. Chaque marche s'gouttait sur la suivante avec un petit bruit charmant. On se serait cru en Suisse quand sautille, le long du rocher, l'eau produite par la fonte des glaciers. --Ah! vous allez laver votre escalier grande eau, chre madame Crotin? demanda Camuflet avec une ingnuit qui semblait croire que le dluge provenait du fait de la concierge. --Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes de belles-mres qui m'ont jou ce mauvais tour! hurla la Crotin. --Croyez-vous? croyez-vous? rpta Camuflet avec doute. Ces dames sont incapables d'une telle lgret; je les connais... Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portire qui haussa brusquement les paules et articula sous le nez du veuf: --Ah! ouiche! que vous les connaissez!... Comme moi je connais le Congo! Et comme elle tenait son pithte, elle rpta: --Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je ne vous dis que a, mon bonhomme. Camuflet avait intrt ne pas laisser se refroidir, chez la Crotin, la colre qui pouvait la rendre bavarde. Il remua la tte en rpliquant: --Vous devez accuser tort. La bile se remua immdiatement chez le cerbre femelle qui glapit: --De quoi! J'accuse tort!... Est-ce qu'elles auront le toupet de nier!... Mais regardez donc vous-mme... Est-ce que les traces d'eau ne vont pas se perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de l!... Et pas une goutte d'eau l'tage suprieur... Vous avez beau tre aveugle sur bien des choses, a doit pourtant vous crever les yeux. On juge avec quelle joie secrte le triple veuf avait entendu le Vous avez beau tre aveugle sur bien des choses. C'tait l'cluse des rvlations qui commenait s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle en disant d'un ton convaincu: --Oui, vous accusez tort. Mes belles-mres sont des personnes d'ge... par consquent poses, srieuses... Un nouveau Ah! ouiche! des plus railleurs, lanc par la rageuse Crotin, coupa la phrase de Camuflet qui, sans paratre avoir entendu, poursuivit: --... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille farce. --Avec a qu'elles en sont compter leurs farces, les mtines! insinua la portire irrite par la contradiction. Mais, dcid faire le sourd, le petit homme continua en appuyant sur les mots: --Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau renvers par accident... Non, il y a l, rpandu sur vos marches, le contenu d'au moins dix seaux, peut-tre quinze, mchamment verss la file... Oui, l'intention de vous crer un ennui est patente, avre... Mais, je vous le rpte, de cette stupide plaisanterie, j'affirme que mesdames mes belles-mres sont parfaitement incapables. --Elles sont capables de tout! articula la concierge d'un ton sec qui accusait la plus profonde conviction. De ce qui prcde, Camuflet avait tir la leon que son trio n'tait pas irrprochable, mais rien de prcis ne lui avait t rvl. La Crotin devait avoir dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir avant que sa fureur ft apaise. --Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons ensemble de qui elle peut venir. Et en s'appuyant une main sur le coeur: --Je puis vous jurer, en commenant par moi, que jamais une pense de vengeance, contre vous n'a battu sous mon sein gauche. --Oh! vous, fit franchement le concierge, vous tes un serin, un vrai serin, mais pas une mchante bte pour deux sous! Avant que le veuf pt remercier la Crotin de la bonne opinion qu'elle avait de lui, cette dernire serra les poings et grina entre ses dents: --Mais elles, les gourgandines? --Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment Camuflet. --Parbleu, vos trois cratures! --Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, pouvez-vous, maman Crotin, parler ainsi de trois personnes respectables? --Vous tes, dans le quartier, le seul de votre avis! gouailla la Pipelet, dont la furie, devenue froide tournait l'ironie. --... de personnes que leur ge met l'abri du plus petit soupon, insista Camuflet. --Flte! flte! flte pour vos femmes d'ge! dbita la concierge. De la meilleure de vos fines commres, je ne donnerais pas un os de ctelette. Il tait patent pour le gendre que la Crotin avait ses trois belles-mres en pitre estime; mais sur quels faits appuyait-elle cette opinion dfavorable? Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il reprit donc: --En admettant que l'infamie d'avoir inond vos escaliers soit le rsultat d'une vengeance, mes belles-mres ne peuvent avoir aucun motif de se venger de vous. --Qui sait? lcha la Crotin. Aprs une petite pause, elle ajouta: --Quand ce ne serait qu' cause de la nuit dernire. Camuflet ne commit pas la faute de demander une explication. La soupape aux rvlations venait de se soulever. Il s'agissait de la laisser s'ouvrir d'elle-mme bante, il donna de l'peron en poursuivant: --Non, il ne me souvient pas que mes dames aient eu contre vous quelque gros motif de reproche qui leur conseillt la vengeance. Non, ce n'taient que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je les ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que vous tiez bavarde, curieuse... La colre remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, qui se redressa l'oeil en feu. --Ah! bavarde!... Ah! curieuse! rpta-t-elle. Est-ce que j'ai bavard sur les hommes qu'elles reoivent quand vous n'tes pas l, ou qu'elles vont retrouver chez la crmire et le marchand de vin? Est-ce que j'ai t jamais curieuse d'aller entendre ce qu'elles descendent conter dans la rue, aprs minuit, quand vous dormez, ceux qui les appellent coups de sifflet ou avec leurs _piiouit_! Ah! bavarde! Ai-je jamais appris l'une les manigances des autres? car chacune fait ses farces en cachette des autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est pour rpter que vous n'tes qu'un idiot et vous carotter vos cus. Tout ce qu'il entendait n'avait rien de trs flatteur pour l'amour-propre du petit homme, mais il n'en jubilait pas moins de tout son coeur. Dieu savait quelle oreille avide il tendait aux sorties furibondes de la concierge! Aussi son tympan fut-il agrablement chatouill par ces paroles de la Crotin: --Oui, on m'a inond l'escalier parce que, cette nuit, j'ai refus de tirer le cordon je ne sais laquelle des trois qui voulait aller rejoindre dans la rue le particulier qui, pendant un quart d'heure, l'avait rgal de ses coups de sifflet d'appel. Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont la face tendue talait au grand jour son oeil au pourtour noir et tumfi. --Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, l'avenir, ouvrez-le... C'est un conseil que je vous donne... Ensuite, comme si la seule prsence du petit homme ne lui suffisait pas pour dcharger sa bile, elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous la semelle de ses savates les flaques d'eau recueillies par les marches creuses, elle dvala par l'escalier en criant: --Je vais aller attendre au passage la rentre de vos coquines et je vous jure que je les ferai rire jaune! Camuflet suivit un instant du regard la descente de celle qui promettait de faire passer ses respectables dames un vilain quart d'heure. Aprs quoi, il rentra chez lui tout souriant. --Je ne suis pas prophte, murmurait-il, mais je crois pouvoir prdire que la bonne harmonie entre la Crotin et mes belles-mres va tre lgrement trouble. Au chapitre particulier de chaque belle-mre, il n'avait recueilli rien de prcis, mais l'ensemble des renseignements suffisait pour l'engager ne plus s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu' ce jour, il avait cru tant isoles en ce bas monde qu'il constituait leur unique relation. Il aurait bien pu rester sur le carr couter par-dessus la rampe la rception promise ses belles-mres par la Crotin. Il connaissait assez l'organe criard de ces dames pour tre certain, en sachant aussi quel diapason tait accorde la portire, que le quatuor furieux qui allait tre chant dans le vestibule lui monterait bien distinct des profondeurs de l'escalier. Mais quoi bon? Une scne bien plus curieuse et tout aussi aigre ne lui tait-elle pas rserve? Aprs avoir pass ensemble sous la langue de la portire, les bonnes dames, quand elles allaient se retrouver nez nez, devaient infailliblement se prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de l'escalier inond, elles ne pouvaient manquer de s'accuser mutuellement du dlit. De cette scne orageuse, o la fureur ferait oublier la prudence, Camuflet avait l'espoir d'extraire d'utiles dtails... espoir qui lui faisait se dire avec une satisfaction sincre: --Je vais donc pouvoir flanquer la porte ces trs chres dames. Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte de la cuisine claqua de vigoureuse faon, annonant la rentre des belles-mres. L'ouragan allait se dchaner avec violence. Camuflet, en consquence, dressa ses deux oreilles. Par malheur, le petit homme, tout l'heure sur le carr ruisselant d'eau, avait pris l'humidit aux pieds travers les minces semelles de ses pantoufles, et sa tte nue s'tait refroidie entre deux airs. Des pieds et du nez, il avait gagn un bon rhume qui, au moment mme o allait clater l'orage chez les belles-mres, se traduisit par un ternuement. A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi commun, les trois femmes, par suite de l'accord qui liait ces ennemies irrconciliables tant qu'il s'agissait de leur gendre, calmrent subitement leur fureur. Au lieu des clats d'une trombe de rage, un profond silence rgna dans le logis. Par exprience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute entre collgues, soulagent leur rage en tombant coups de fouet sur un de leurs voyageurs. --Je ferais bien de dcamper, se dit-il. Et, sans se le rpter quatre fois, il gagna doucement la porte du carr et fila comme un livre. --Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la loge. Quand il se fut arrt, elle lui tendit trois lettres en disant avec le plus profond mpris: --Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres rien. Vous les leur remettrez vous-mme, car, dornavant, je ne veux plus avoir de rapports avec ces cratures. Elle se tourna vers son poux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait une tasse de chocolat. --Es-tu de mon avis, Pancrace? --Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espces, dclara ddaigneusement Pancrace. Camuflet plaa les trois lettres dans une poche de son portefeuille et, d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit la Crotin. --Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arriv. Voici de quoi payer la peine de celui qui pongera les marches. La portire prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix: --Vous tes tout de mme une vraie bte du bon Dieu... C'est piti de voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle. Aprs une petite pause de rflexion: --Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle. --Je n'y manquerai pas, chre madame Crotin, promit Camuflet, comprenant que l'ancienne allie de ses belles-mres passait dans son camp. Il avait fait trois pas, quand elle le rappela: --Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle. --Deux mme. --Eh bien! aussitt que vous serez couch, ce soir, ne vous endormez pas. --Parce que? --Parce que, ce soir, ce sera le tour des _piiouit_. Et, sur ce renseignement nigmatique, elle retourna son fourneau sur lequel chauffait sa part de chocolat. Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit la femme. --Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme un de mes amis? demanda-t-il. --Sans doute. O demeure-t-il? --Je n'ai jamais su son adresse, dclara Camuflet qui dcampa sans reprendre son billet. --Il n'est pas dj si bte, cet imbcile! pensa la portire en empochant le cadeau. Qui veut la fin veut les moyens, dit un proverbe. Puisque Camuflet avait accept de la concierge les trois lettres adresses ses belles-mres, ce n'tait pas pour les garder intactes dans son portefeuille. Sa curiosit tait d'autant plus justifiable que, depuis deux jours que sa mfiance avait t veille, il en dcouvrait de belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une! empreintes boueuses de pieds normes chez l'autre! carte de baron dans la poche de la troisime!... Et voil que, tout l'heure, on lui avait appris que ces dames connaissaient de mystrieux _piiouit_ qui, la nuit, les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient rejoindre dans les crmeries ou chez les marchands de vin du quartier. Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parent, sans mme un ami qui s'intresst elles... et il avait, prsent dans son portefeuille, la preuve que chacune tait en correspondance rgle... Oui, avec qui? --Ce ne doit tre qu'avec des amoureux venus depuis peu, se rpondait Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirm ne plus connatre personne en cette valle de misre qu'on appelle l'existence. Des amoureux! leur ge! Mais quand il les aurait appeles vieilles folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils crivaient, et que lui, Camuflet, allait se rgaler de leur prose... car, tout en rflchissant ainsi, il venait de retirer de son portefeuille les trois lettres d'amour. Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son enveloppe macule de taches de vin. Le dernier portait la marque des doigts crasseux qui l'avaient pli... Et quelle criture, quelle orthographe trahissait l'adresse de ces poulets. --Mes belles-mres n'ont pas plac leur coeur dans les hautes classes! pensa Camuflet en ouvrant la premire lettre. Fichtre! non, ce n'tait pas dans les hautes classes qu'aimaient ces dames!... Elles avaient mme attrap en plein dans le mille, si leur intention premire avait t de viser parmi les archi-sans le sou, car, ainsi qu'on l'a vu en un chapitre prcdent, toutes ces lettres, dans un style plus ou moins imprieux, rclamaient de l'argent. --Comment! c'est ainsi que peut crire un baron! se demanda Camuflet aprs avoir lu l'crit destin madame Buffard des Palombes. Pour Camuflet, cette lettre devait maner d'autant plus infailliblement du baron qu'elle n'tait pas signe, preuve certaine, selon lui, que le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses pres! --Un vieux rou, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame de l'ge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonne. Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'taient que des demandes d'argent, Camuflet en tait heureux. --Tous ces soupirants qui tirent la langue aprs un cu vont se jeter sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage m'aura dbarrass de mes trois belles-mres, se disait il en se frottant les mains. Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la sparation des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues l'aventure, semblable la Jeannette de la fable de la _Laitire et le Pot au lait_, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa libert reconquise. Le plus press tait de faciliter le mariage du vieux baron avec le no 3. Aussitt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient d'eux-mmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre! Soudain, dans ce ciel bleu que l'esprance lui montrait, Camuflet vit apparatre un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier paragraphe du billet adress madame Buffard des Palombes? Camuflet, reprenant l'ptre dans sa poche, relut lentement la phrase nigmatique: _J'ai deux grues couches en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons fricoter._ --Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme bout d'efforts pour comprendre. Alors il pensa reconnatre en quel endroit le hasard de sa marche l'avait conduit. Il se trouvait l'entre de la rue Vivienne. Il tait donc tout port pour aller visiter ce nouvel appartement, lou par M. Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux diriger. Et voil comment Camuflet, aprs avoir inspect le local, avait rendu visite au propritaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouv achevant un excrable djeuner, son retour de l'expdition chez son neveu, qui n'avait eu d'autre rsultat que de le faire inutilement carillonner devant la porte de Gontran obstinment ferme. A celui que, la veille, il avait transform en commissaire de police pour qu'il l'aidt chapper ses belles-mres, Camuflet, tout heureux de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il esprait que Fraimoulu l'aiderait dchiffrer l'nigme qui terminait la lettre adresse dame Buffard de Palombes. --Comprenez-vous? avait-il demand. A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait ngativement rpondu. Puis, comme les affaires du petit homme l'intressaient moins que les siennes, il reprit: --Le travail excuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a lou sera-t-il de longue dure? --Du tout. Avec quelques carreaux de pltre et vingt ou trente heures de travail, ce sera chose bcle. --Mon nouveau locataire m'a parl vaguement de cloisons, sans m'en prciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de dtails. --Oui, deux. Une qui doit diminuer une pice de dbarras au profit d'un cabinet de toilette. --Et l'autre? --Ah! fit Camuflet en haussant les paules, pour celle-l, je ne comprends gure M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter, la cuisine est troite et ce point si mal are que sa cuisinire Cydalise en est malade. --Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la pice est vaste. La cuisinire y respirera pleins poumons, avana Fraimoulu. --Justement! Justement! rpta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa cloison? Cela fera une office pour Cydalise, a-t-il rpondu mon observation. --Mais la cuisine, de l'autre ct du couloir, possde dj une office, objecta Fraimoulu. --C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a rpliqu que cette office tait trop loin et trop spare de la cuisine. Dans la nouvelle, Cydalise aura tout sous la main, m'a-t-il rpliqu. En somme, c'tait le locataire qui payait les travaux. Il tait donc matre d'en agir son caprice et c'tait l chose sur laquelle il n'y avait rien voir pour les autres. --Aprs tout, a le regarde, dit Fraimoulu. --Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un bon tiers... et, aprs le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau incommode, rpliqua le triple veuf. Il porta la main sa poche. --Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et trac une espce de plan sur un papier que j'ai l. Il tendit le plan Fraimoulu en ajoutant: --Tenez, l, au dos de cette carte de visite. Seulement, il la prsenta sur la face contraire, ce qui permit Athanase de voir le nom. --Baron de Walhofer, lut-il. Et, pris de l'avide curiosit d'avoir des renseignements sur cet homme qu'il avait rencontr, la veille, la table de Ducanif, il s'cria: --Connaissez-vous ce baron? --Nullement. Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui la carte, tait plein d'interrogation, Camuflet se hta d'ajouter: --Pas autrement que de nom... par cette carte trouve dans la poche de ma belle-mre n 3. Il frappa sur la poche qui contenait les lettres. --Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient la missive o se trouve le paragraphe incomprhensible des deux grues couches en joue. Style, criture et orthographe rpondaient si mal ce jeune homme avec lequel il avait dn que Fraimoulu haussa les paules. --Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu. A ce ton, une esprance subite vint l'esprit de Camuflet. Est-ce que son heureuse chance voulait qu'il ft en prsence de quelqu'un qui pt lui donner sur le baron ces renseignements qu'il dsirait si ardemment, mais qu'il ne savait o prendre. --Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il. --Hier soir, nous nous sommes rencontrs la table d'un de mes amis, avoua Athanase. Dans le thme qu'il s'tait cr, Camuflet, on le sait, voyait le soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard. A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de soixante annes. De l vint donc qu'il s'cria: --Ah! vous connaissez ce vieillard? --Quel vieillard? fit Fraimoulu drout. --Le baron, parbleu! --Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au plus, affirma Athanase. Le petit homme tenait trop son ide pour en dmordre. --Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez? --Je ne sais plus propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il tait orphelin, affirma Fraimoulu. Ensuite, l'appui de son dire, il continua: --Mon baron est un blond, chevelure coupe ras, ce qui contraste avec ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garon, sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans compter une balafre sur la joue gauche. A mesure que Fraimoulu avait parl, la face de Camuflet s'tait empreinte de surprise. Le propritaire tait en train, trait pour trait, de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant, il avait vu fumant sa pipe, en tenue dguenille, la fentre d'une des masures qui s'clairaient sur le jardin de M. Grandvivier. Il confondit si bien dans sa pense le fumeur avec le personnage dont parlait Fraimoulu, qu'il repartit: --Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de mille francs une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a triste apparence sous sa blouse en loques. Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux tonns. --Une blouse! rpta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous lui prtez, je vous jure que ce jeune homme, malgr sa tenue un peu raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami. --Et vous tes certain que c'tait le baron? insista Camuflet s'enttant. --Pour tel il m'a t prsent par le matre de la maison et tel je l'ai entendu dsigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a fini par lui donner son petit nom. --Qui tait? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement inutile prendre. --Alfred, s'il m'en souvient bien. Le triple veuf avait trop coeur de renoncer son ide pour ne pas revenir l'assaut. --Est-ce qu'il ne demeure pas du ct de la rue de Turenne, votre baron? demanda-t-il. --Nullement. Il habite le numro 4 de la rue Caumartin, dans la maison mme o j'ai dn. Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il ne s'tait pas mis une seule bouche dans son estomac qui faisait rage, il songea aller djeuner. --Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains d'Athanase. Puis, en le retournant sur le bon sens o s'talait le nom du baron sans aucune adresse: --A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire imprimer aussi son domicile, dit-il. --Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre la disposition du premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite... Probablement que le baron a voulu carter ces gneurs-l, rpondit Fraimoulu. Cinq minutes aprs, le triple veuf tait attabl dans un restaurant. Son djeuner fut des plus brefs, car une ide, qui s'tait loge en sa tte, lui fit mettre les bouches doubles. --Je n'aurai pas le dmenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il se retrouva sur le trottoir. De son pas acclr, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes retrouver les masures qui, sur leurs faades de derrire, devaient clore le jardin du magistrat. --Ce doit tre l, pensa-t-il en s'engageant dans une alle sombre et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier occup du ressemelage d'un soulier. --Alfred est-il l-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptme appris de Fraimoulu. --Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison... Est-ce Bote--Poivre ou bien le Tombeur-des-Crnes? --Le blond longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre ces deux sobriquets. --Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crnes? Aprs avoir prononc le nom du Tombeur-des-Crnes avec une emphase qui attestait combien il tait fier de possder un tel locataire, le portier qui, tout en parlant, avait t occup enfoncer des clous dans sa semelle, releva la tte et regarda mieux Camuflet. Alors il sourit, et d'une voix goguenarde: --Que je suis bte, dit-il, de vous avoir demand auquel de mes deux Alfred vous avez affaire! dit-il. --Pourquoi? fit le petit homme. --Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de suite que c'est le Tombeur-des-Crnes que vous cherchez. --Bah! Et quoi, s'il vous plat, voit-on a en me regardant? --A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a coll cette tape-l sur l'oeil ne vous a pas mnag la marchandise! Il vous a copieusement servi! Avant que Camuflet pt demander quel rapport existait entre le Tombeur-des-Crnes et le coup de poing qui lui avait enjoliv l'oeil, le savetier continua de son ton toujours gouailleur: --Comme a, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac? --Quel trac? dit Camuflet. --Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant l'occasion de montrer que vous tes un gas poil... Hein! C'est a? Pas vrai? Camuflet, ahuri, ne rpondant pas, faute de deviner ce que parler voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son langage qui n'avait rien de celui des cours. --Faut pas en rougir. Tous les jours a arrive, quoi! un particulier vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en manire de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement, nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait? --Oui, qu'est-ce qu'on fait? rpta Camuflet de plus en plus baubi. --Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crnes et on lui dit: Je ne regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en l'air... Rglez-lui mon compte. Et le Tombeur-des-Crnes, qui est bon garon et trs complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre commission. Emerveill par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes, Camuflet restait bouche bante. Le savetier put continuer son aise: --Vous savez, le Tombeur-des-Crnes n'est pas regardant. Il rgle le compte ce que vous voulez: au sabre, l'pe, au bton, la savate. Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tte d'un air triste et continua: --La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reu dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne la savate, car il y trouverait difficilement son matre, seulement il aime mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en mange... mais je lui prfre le gigot l'ail. Le savetier, aprs cette confession sur la morue, frappa familirement sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel: --Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage la poche, le Tombeur-des-Crnes liquidera si amplement votre pochon, que l'autre aura du retour. Le bavardage du savetier avait eu un bon ct, celui de fournir Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pens, le prtexte pour aborder son jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements du portier, il et reconnu que le Tombeur-des-Crnes ne pouvait tre le baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite dans la maison la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient. En consquence, il remua ngativement la tte en disant: --Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arriv par une chute de l'impriale d'un omnibus et je ne sache pas que votre locataire se charge de corriger les omnibus. --a, c'est vrai. --Aprs tout le bien que j'avais entendu dire du talent l'escrime de M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crnes, je venais pour m'entendre avec lui sur des leons donner deux de mes fils. En avanant ce mensonge, l'intention de Camuflet tait, pour tromper le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'tage du Tombeur-des-Crnes, de faire une pause dans les escaliers, puis de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le locataire. Il se trouverait ainsi dgag de la fausse piste sur laquelle l'avait lanc la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait aperu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui avait fait Fraimoulu, disant avoir dn, la veille, avec le baron. Camuflet fut exempt de la station qu'il se proposait de faire dans l'escalier. Le portier, qui aurait d, s'il n'en avait t dtourn par le pochon, commencer par cette dclaration, lcha ces mots: --Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse. Je les lui remettrai la premire fois que je le verrai... un de ces soirs. --Il ne rentre donc pas rgulirement chaque jour? --Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par l-bas, dans les beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre qu'il a conserve. Forc par son mensonge d'avoir l'air d'tre press de trouver le professeur d'escrime qu'il voulait donner ses prtendus fils, Camuflet ne put faire autrement que de demander: --O se trouve cette salle? --L-dessus je ne saurais vous rpondre. D'abord le Tombeur n'aime pas trop conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intresse gure. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparat ici de loin en loin... Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous l'auriez trouv... Il a pass quarante-huit heures dans sa chambrette qu'il lui peine toujours de quitter... A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un sourire malin il articula: --Et pour cause. Le portier tait de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les vers du nez. Aussi, son couteur n'ayant tmoign nulle curiosit ce: Et pour cause, il se hta de dire Camuflet, d'une voix basse, qui par suite de la proximit du nez l'oreille, envoya aux narines du petit homme tout un parfum de chique et d'chalotes combines: --Oui, et pour cause, car il parat qu'il en tient ferme pour une cuisinire du voisinage... Rien qu'un mur sauter et il est chez sa belle. --En vrit, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur franchi pouvait bien tre celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier, poursuivait une autre ide. Il faisait bon tre des locataires du savetier, car il ne rechignait pas les faire mousser. --Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas malheur ce gaillard-l, il fera son chemin par les femmes. L'ide qu'avait le petit homme en tte lui tait souffl par un dernier doute: Si premptoirement qu'il lui ft prouv qu'il s'tait tromp en se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crnes, quand il poursuivait le baron, Camuflet ne voulait pas se rsigner. En somme, Alfred tait un petit nom, et le Tombeur des Crnes un sobriquet. Quel mal pouvait-il rsulter de ce que, entre ce prnom et ce sobriquet, il laisst tomber le nom de Walhofer. Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traant au crayon deux renseignements faux, il dit au savetier: --Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez, de remettre M. Walhofer. A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris. --Walhofer? rpta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien? --Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle ainsi. --Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave farceuse de mre... surnomme la Belle Flamande... Une rude gaillarde, allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants! Ensuite, tristement: --Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle Flamande qui, entre nous, doit tre firement dgomme, est revenue de tous ces triomphes... La dveine lui tait arrive la suite de la mort de son homme, un hercule qui s'tait cass un ressort dans le coffre en voulant soulever une charrette trop charge de militaires... J'tais l, quand a lui est arriv. Il a d'abord fait: Hein! puis il a lch. Ae! il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier d'enfant que vous voyez l... C'tait la fin. Il tait tois. La veuve Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'tait une fine mouche qui s'est bien vite rattrape aux branches. Tout dsireux de dcamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au savetier; il tait tant impatient de partir qu'il n'avait plus prt l'oreille aux derniers commrages du portier qui, au lieu de prendre le papier, continua en souriant: --Il parat que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remonte sur sa bte. Je me suis laiss dire qu'elle avait trouv le moyen de se loger dans la vie d'un bourgeois imbcile chez qui elle trouve gogo sa pte. Renonant voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton sec: --Vous voudrez bien remettre cette adresse votre locataire quand vous le verrez. Et, sans plus tarder, il enfila l'alle au petit pas de course, poursuivi nanmoins par la voix du savetier, qui, la tte passe par le vasistas de la loge, lui criait: --C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre un verre de vin. Camuflet n'arrta sa course qu' deux cents mtres de la maison d'Alfred, le Tombeur-des-Crnes. --Ouf! fit-il tout essouffl, quoi pensai-je en allant chercher le baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred, que j'avais vu fumant sa fentre, rpondait tellement au portrait que M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dn hier, que je suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un seul et mme individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches blondes, air mauvais, mme cicatrice sur la joue et mme ge de trente ans. En pensant l'ge, Camuflet eut un sourire. --M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'taient rendus, je ne les emploierais pas m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq... portt-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes. Sur cette rflexion, il pressa le pas. --A prsent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donn l'adresse, est bien sur les lvres du vrai baron. Il modra pourtant son pas pour trouver le prtexte sous lequel il se prsenterait devant M. Walhofer. Il ne fut pas long l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux publics tait assez connu sur la place pour qu'il pt avancer que, sur le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin que son conseil de surveillance ft compos de noms particules, parmi lesquels celui du baron belge ne serait pas dplac. Le trou du savetier ne ressemblait gure la loge de la rue Caumartin. Celle-ci tait presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur en jaquette de velours et pantoufles brodes, qui, en retirant la calotte dont tait couverte sa tte chauve, demanda poliment: --Que dsire monsieur? --Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui? dbita Camuflet. --M. le baron qui s'absente souvent pour aller chasser dans ses terres, se trouve tre prcisment de retour Paris depuis hier matin, annona le concierge. Sur ce, il s'inclina, en ajoutant: --Au deuxime tage, la porte en face. En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses deux visites, fit cette rflexion: --Il parat que l'un pour aller la chasse, l'autre pour se rendre sa salle d'arme, mes deux moustachus s'absentent souvent de leur domicile. Camuflet tait arriv devant la porte dsigne. Il avanait dj la main vers le cordon de la sonnette quand, au-dessus de lui, l'tage suprieur, il entendit ouvrir une porte. --A bientt, mon cher baron! dit une voix de femme. --Toujours votre: bientt! et rien n'arrive, rpondit, sche et mcontente, une voix d'homme. --N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite que les violons? rpliqua la femme. --Vous savez, Hlose, que pour vous comme pour votre Gustave, il ne ferait pas bon vous jouer de moi, accentua durement l'homme. --Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! dit railleusement celle qu'on venait de nommer Hlose. Accapar par la curiosit, Camuflet avait oubli de sonner. Il restait immobile, l'oreille tendue ces deux voix qui se chamaillaient au-dessus de lui. Dans sa situation d'couteur, il y avait un ct dangereux pour Camuflet, plant devant la porte du baron. S'il sonnait, il arriverait qu'au bruit de la sonnette ceux qui causaient l-haut se pencheraient par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'tonneraient de ne pas l'avoir entendu monter et finiraient par en conclure qu'il devait tre sur le carr depuis longtemps, l'oreille bien ouverte, en vritable indiscret curieux. D'aprs ce qu'il avait entendu, car la femme avait dj deux fois trait de baron son interlocuteur, il tait vident que c'tait M. de Walhofer qui sortait d'une visite chez un voisin... et qui en sortait mme mcontent, en juger par les paroles menaantes qu'il venait de prononcer. A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, le triple veuf laissa au dialogue le temps de se poursuivre. Sans relever l'pithte de croquemitaine, le baron avait repris: --Pourquoi n'est-il pas l, votre Gustave? --Je vous ai dj dit qu'il n'tait pas encore arriv, rpondit la femme qu'au nom d'Hlose, que lui avait donn M. de Walhofer, on a d reconnatre pour la cuisinire de Ducanif. --Pas arriv? Vous mentez! dit carrment le baron. --Ah! dites donc, vous, le mal embouch! fit Hlose. --Oui, vous mentez. Car, tout l'heure, quand de ma fentre je guettais le dpart de Ducanif pour monter ici, j'ai vu, derrire lui, le beau docteur se glisser tout aussitt dans la maison. --Vous aurez mal vu, voil tout, pronona Hlose d'une voix qui sembla perdre un peu de son assurance. --Je suis certain du fait... il a d me prcder ici des quelques instants que j'ai perdus l'attendre, en croyant qu'il entrerait d'abord chez moi, ainsi qu'il l'a dj fait plusieurs fois, alors que je laissais, comme aujourd'hui... elle y est mme encore en ce moment... ma cl sur la porte, afin qu'il n'et pas sonner. tant censs ne pas nous connatre, il est inutile qu'un coup de sonnette veille l'attention d'un voisin. En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers la porte du baron contre laquelle il s'tait adoss pour demeurer mieux cach aux deux causeurs du palier suprieur. --Tiens! c'est vrai! il a laiss sa cl la serrure, se dit-il en constatant le fait. Cependant la conversation d'en haut avait continu: --Si Gustave vous avait prcd ici, vous l'y auriez trouv votre arrive, objecta Hlose. --Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur dans quelque coin de l'appartement? --Voulez-vous visiter le logis? proposa Hlose. --Ou, alors, appuya le baron, il a d s'vader d'ici la sourdine, pendant que vous me teniez dans le salon. --Tenez, mon cher, vous tes absurde avec votre mfiance, articula la cuisinire impatiente. Quand il vous a donn rendez-vous ici, quelle raison aurait Gustave, votre arrive, de s'enfuir ou de se cacher? --Je vous rpte que je l'ai vu entrer dans la maison, insista M. de Walhofer. --Soit! accorda Hlose, je le veux bien. Mais ne se peut-il pas que Cabillaud, au lieu de monter directement, soit rest causer dans la loge ou soit entr chez le locataire du premier tage, le vieux podagre dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procur la clientle?... Au lieu de vous impatienter et de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait d'attendre Gustave... S'il est dans la maison, comme vous l'affirmez, il ne tardera pas arriver. Sans doute que ces raisons avaient amen chez le baron un doute qu'Hlose lut sur sa figure, car elle ajouta d'une voix douce: --Allons! mauvaise tte, rentrons et causons comme de bons amis en attendant le docteur. --Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hsitant. --Oh! l-dessus, vous pouvez tre tranquille. Notre imbcile ne reviendra pas avant cinq heures, rpondit en riant la cuisinire. Tout ce qu'il venait d'entendre, si trange que cela ft, importait peu Camuflet. Ce qu'il voulait uniquement, c'tait connatre de vue le baron. Il tenait voir le visage de celui qui faisait palpiter d'amour les cinquante-cinq printemps de madame Buffard des Palombes. Ayant repris sa position du dos tourn la porte du logis de M. de Walhofer, il se tenait immobile, le nez en l'air, guettant l'occasion favorable o il pt croire l'attention du baron compltement dtourne par Hlose. Alors, vite, il avancerait la tte en dehors, dans la cage de l'escalier et lancerait son regard en haut... Un coup d'oeil est si vite donn! Camuflet, en plus qu'il tournait le dos la porte, tait si profondment occup guetter l'instant propice pour couler son regard jusqu'au baron, qu'il n'avait pu remarquer un fait singulier qui se passait derrire lui. Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'tait entr'ouverte sans bruit, puis elle s'tait referme comme si celui qui voulait sortir si discrtement de chez le baron en et t empch par le dos de Camuflet qui lui barrait le passage. A coup sr, l'inconnu qui faisait ainsi jouer la porte ne tenait pas tre vu oprant sa sortie du logement de M. de Walhofer. Cependant l-haut la voix de la cuisinire Hlose avait repris: --Est-ce dcid? Rentrez-vous pour attendre Gustave? --Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant ses conditions pour n'avoir pas l'air de cder. Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, faisait le demi-tour la suite de la cuisinire. --C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout de son nez sans tre vu, pensa-t-il. Et vivement il s'avana, sur le bout des pieds, vers la rampe, pour se pencher et regarder en l'air. Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. Une srie de faits qui se produisirent coup sur coup, en une seconde, empcha sa curiosit d'tre satisfaite. Le baron devait tre plus prs de la porte que l'avait conjectur Camuflet, car ce dernier n'en tait encore qu' son second pas, quand se fit entendre le claquement de la porte que la cuisinire Hlose refermait sur M. de Walhofer, enfin entr. Au mme moment, au bas de l'escalier, la voix de quelqu'un qui avait dj mont quelques marches demandait en s'adressant au concierge: --Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti? --Non, monsieur Ducanif. --Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant devant sa porte... Si vous voyez Hlose sortir, pour aller aux provisions, prvenez-la de mon retour subit et, avant qu'elle fasse ses achats, dites-lui de venir prendre mes ordres chez le baron, car il m'est tomb pour ce soir des convives inattendus. --Mademoiselle Hlose est encore chez vous. --Guettez-la au passage. --Oui, monsieur Ducanif. Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue. --Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel M. Fraimoulu m'a dit avoir dn avec le baron, se rappela-t-il. Puis, au souvenir du dialogue de tout l'heure, il se dit: --C'est lui que sa cuisinire traitait si cavalirement d'imbcile... En le croisant sur l'escalier, je vais voir s'il a vraiment l'air aussi bte que cette fille le prtend. Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre la rencontre de Ducanif qui montait lentement. Ce pas fut unique. Soudainement, le petit homme se sentit la tte enveloppe dans une toffe paisse qui l'aveugla. Avant que la surprise lui permt un geste de rsistance ou un cri d'appel, il fut saisi bras-le-corps et enlev de terre. Son agresseur fit quelques pas, puis le laissa reprendre pied en lchant prise. Camuflet ne mit que deux secondes dgager sa tte de l'enveloppe qui l'touffait, enveloppe qui n'tait autre qu'un tapis de table. Mais, si court qu'et t le temps, il avait suffi son ennemi pour disparatre. Il se trouva dans une chambre, le nez devant une porte qu'on tait en train de refermer sur lui, car la serrure fit entendre un double craquement. Entre du baron sur les pas d'Hlose, apparition de Ducanif et emprisonnement de Camuflet, tout s'tait pass en une demi-minute. --O suis-je? se demanda le prisonnier en promenant son regard dans cette chambre inconnue, au milieu de laquelle se trouvait le guridon qui avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entour la tte du captif. Il ne fut pas long deviner o il tait. Il se trouvait toujours le nez bien en face de la porte du baron. Seulement, il avait chang de ct. Nagure, il se tenait devant. A prsent, il se voyait derrire. Bref, on l'avait transport et enferm dans le logis de M. de Walhofer. --Quel est le fumiste qui m'a jou cette farce? se demanda-t-il tout d'abord. Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le saisit. Celui qui l'avait assailli l'improviste sortait incontestablement du logis du baron. Que faisait-il en ce local pendant l'absence du matre? Ce devait tre un voleur qui, entr dans la maison en cherchant aventure, avait profit de l'occasion offerte par la clef que le baron avait laisse sur sa porte. Aprs son coup fait, le malfaiteur, au moment de sortir, avait aperu Camuflet sur le carr, et, l'aide du tapis et du tour de clef, il avait mis ce tmoin dans l'impossibilit de le reconnatre et de le poursuivre. --Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier en pensant que, quand on viendrait le dlivrer, ce serait pour le conduire devant un commissaire de police avec une jolie accusation de vol sur le dos. Et pas le moyen de sortir! La serrure ferme double tour s'y opposait formellement. --Bigre de bigre! maugrait-il. Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la sortie pouvait s'ouvrir du dedans. Mais le local tait un logement de garon, sans cuisine et, partant, sans escalier de service. En vingt enjambes, il eut vite parcouru les trois petites pices qui composaient le logis, pices meubles avec ce luxe criard et tout en clinquant que les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnatre que le baron avait us de ce procd expditif pour s'installer. Rien dans cet intrieur n'attestait la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets aims qui s'accrochent lentement aux murailles. Le voleur... car dans l'ide de Camuflet, il ne pouvait avoir eu affaire qu' un voleur..., avait-il manqu du temps ncessaire pour excuter son vol? Ou bien possdait-il la cl des meubles? Le fait tait que nulle trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, rien n'tait drang dans l'appartement. Il et t impossible de prciser quel meuble s'tait attaqu celui qui venait de s'vader du logement aprs y avoir enferm l'homme aux trois belles-mres. --Bigre de bigre! n'en rptait pas moins Camuflet, fort alarm de se voir en si vilaine passe. Que rpondrait-il ceux qui le trouveraient se promenant dans le logis du baron? La vrit mme n'tait pas croyable. Nul, commencer par lui-mme, ne pourrait signaler l'aimable farceur qui mettait ainsi les gens sous cl. --Si, si, pourtant! pensa le petit homme. Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet tait devenu le rpondant. Le malfaiteur, en fuyant, devait s'tre crois avec M. Ducanif qui, ce moment, montait l'escalier. Tout ce qui vient d'tre dit des terreurs et des affolements de Camuflet s'tait pass en dix fois moins de temps qu'il en a fallu pour le dtailler. La preuve en est que le petit homme fut tir de ses rflexions par le grincement de la cl dans la serrure. C'tait Ducanif qui, comme il l'avait annonc au concierge, venait en passant devant sa porte, rendre visite M. de Walhofer. Il avait vu la cl sur la serrure, il l'avait tourne et c'tait seulement aprs la porte ouverte que, par une rflexion tardive, il s'tait tonn que le baron fut chez lui avec sa porte ferme double tour et la cl en dehors. Il tait encore en pleine surprise quand il se trouva nez nez avec Camuflet accouru prs de la porte de sortie. Il n'y avait pas l de quoi faire cesser son tonnement. --Que fait ce monsieur enferm chez le baron? se demanda-t-il en rendant le profond salut que lui adressait le petit homme. --En voil un qui va prendre ma place, pensa de son ct Camuflet. XV Nous laisserons momentanment Camuflet et Ducanif nez nez dans l'appartement du baron de Walhofer pour monter l'tage au-dessus o nous avons vu Hlose faire rentrer le baron, qui en tait sorti mcontent de n'avoir pas rencontr le jeune Gustave Cabillaud au rendez-vous que celui-ci lui avait donn chez Ducanif en l'absence de ce dernier. --Je vous rpte que je n'attendrai pas plus de vingt minutes, avait annonc le baron quand il eut suivi la cuisinire dans le salon o il avait dj fait une premire pause inutile. --Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme vous l'affirmez, il est dans la maison... ce que je ne crois pas, du reste, dit la cuisinire. --Je suis certain de l'avoir vu, de ma fentre, se glisser dans la maison, derrire Ducanif qui s'en allait. Cette affirmation devait avoir quelque chose qui contrariait Hlose, car elle riposta d'un ton impatient: --Bon! bon! ne recommenons pas nous chicaner sur ce point. Le docteur nous mettra d'accord sur ce qui en est lorsqu'il sera venu. Elle achevait quand un coup de sonnette discret se fit entendre. --Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller ouvrir. --Au lieu du docteur, si c'tait Ducanif? avana le baron en la retenant. Elle se dgagea en disant d'une voix gaie: --Mazette! vous avez la tte dure, vous! Voil dix fois que je vous rpte que notre imbcile, suivant son habitude, ne reparatra pas avant cinq heures. Et il n'en est pas encore deux. --Oui, mais si, par impossible, c'tait Ducanif! --Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai haute voix l'arrive du crtin. Alors vous filerez par le couloir et, sitt que je l'aurai amen ici, vous dcamperez par la porte du carr que j'aurai laisse entr'ouverte. --Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant partir. Hlose courut la porte et ouvrit. C'tait en effet Gustave Cabillaud. --As-tu trouv le papier? demanda vivement la cuisinire voix trs basse. --Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave. Puis en montrant le salon: --Est-il toujours l? --Oui... et j'ai eu assez de peine l'empcher de redescendre chez lui... Il a devin sans peine que tu te trouvais dans l'appartement quand il est arriv et que tu avais fil pendant que je le gardais ici. Sur ces paroles rapidement changes, le docteur carta Hlose qui barrait le passage et s'lana vers le salon. --Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez vous. Ducanif monte l'escalier derrire moi. Je l'ai entendu dire au concierge qu'il allait vous rendre visite. --Ducanif rentrant cette heure, c'est impossible! s'cria Hlose. Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications et il y avait danger ce que Ducanif, en rentrant chez lui, y trouvt le baron, car Gustave poussa Walhofer par le coude en rptant avec insistance: --Vite! vite! Et, pour refermer la porte derrire lui, il suivit le baron qui, comprenant sans doute, sans en demander plus, la ncessit d'une prompte retraite, partait pas prcipits. Quand Gustave eut referm doucement la porte de l'appartement sur les talons du fugitif, il fut rejoint par la cuisinire qui riait. --Pourquoi lui as-tu cont cette blague du retour de Ducanif? demanda-t-elle. --C'est la vrit. Ducanif, en ce moment, monte l'escalier et va entrer chez le baron... Je ne sais ce qui lui est arriv, mais le fait est qu'il revient et que, ce soir, il l'a annonc au concierge Pitois, il aura du monde dner. Et, sans laisser la cuisinire parler, il appliqua son oreille la porte qu'il venait d'entre-biller avec prcaution et souffla: --Chut! chut! --Qu'coutes-tu ainsi? demanda Hlose aprs quelques secondes de silence. --Le vacarme que va faire le baron. --Quel vacarme? --En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif. --Est-ce que tu as laiss des traces qui l'avertiront tout de suite de ton exploit? --Avant de connatre le vol, il trouvera le voleur, dit Gustave en souriant. Hlose ouvrit des yeux tonns. --Oui, reprit le docteur avant qu'elle et questionn, j'ai enferm chez le baron je ne sais quel individu qui, pendant un quart d'heure, s'est tenu sur le carr, devant la porte, m'empchant de sortir sans tre vu. --Alors cet homme pourra te reconnatre et te dnoncer au baron? --Non; l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis dans l'impossibilit d'y voir. Remettant plus tard les explications dtailles, Gustave Cabillaud rpta: --Chut! Chut! On entendait le pas du baron rsonner sur les marches de l'escalier. --Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continu de descendre, annona-t-il. --Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser sur l'escalier avec Ducanif. Il va remonter son logis en ramenant mon bourgeois, supposa Hlose. Ils coutrent encore. --C'est drle! Le baron aurait d dj rencontrer Ducanif, dit le docteur qui, si promptement qu'il et agi, ne s'tait pas assez rendu compte du temps coul pour comprendre que Ducanif pouvait tre arriv chez M. de Walhofer. Hlose ne voulait pas dmordre de son ide que Ducanif, rgl en ses habitudes mieux qu'un papier de musique, pt tre revenu la maison avant cinq heures. --Tu te seras tromp en croyant reconnatre la voix de notre crtin, avana-t-elle. --Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai parfaitement entendu chargeant Pitois de te guetter au passage pour t'envoyer le rejoindre chez le baron o il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour le dner de ce soir. --Mais il ne m'avait pas annonc de dner pour ce soir! --Alors, c'est un dner impromptu... C'est, probablement cause de lui que Ducanif est revenu plus tt que d'habitude, expliqua Gustave. Ensuite, aprs encore avoir cout, il reprit tout surpris: --Que peut bien tre devenu Ducanif? Voici le baron qui, ne l'ayant pas rencontr, remonte seul. tant enfin convaincue que son amant ne s'tait pas tromp propos de son bourgeois, la cuisinire avana cette supposition: --Ducanif sera sans doute redescendu pour aller commander les gteaux du dessert chez le ptissier voisin... Affaire de cinq minutes... Il va remonter derrire les talons du Walhofer. --Et le trouvera en train de se colleter avec le prtendu voleur qu'il aura surpris au nid, ajouta Gustave en riant: --Crois-tu que ton homme l'aura attendu? --Je l'ai enferm double tour... Quand le baron se sera aperu du tour que je lui ai jou, il mettra infailliblement la chose sur le dos de l'autre. Et vivement: --Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remont devant sa porte, qui met la main sur la cl... coutons la scne. Mais Hlose, prise de curiosit, demanda: --Alors, tu as la lettre? --Oui. --Montre-la-moi! --Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur qui, tout en tendant l'oreille l'ouverture de la porte, plongea deux doigts dans une des poches de son gilet. Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage inquiet. Chacune de ses mains, alors, fouilla fbrilement l'une et l'autre poche du gilet, et ce fut quand il eut constat l'inutilit de ses recherches que, ple et frmissant de colre, il murmura entre ses dents: --Tonnerre du ciel! je l'ai perdue! A cet instant monta le bruit du claquement de la porte referme par le baron de Walhofer en rentrant chez lui. Alors Gustave et Hlose se regardrent l'un et l'autre, livides, tremblants, atterrs. --Entre les mains du baron, cet crit tait dj des plus dangereux pour nous... commena Gustave. --Et du moment qu'il est tomb en celles d'un autre, nous sommes tout fait perdus! acheva Hlose. Alors, d'une voix lente et sinistre: --Cet homme, que tu as enferm, es-tu sr de pouvoir le reconnatre? demanda-t-elle. --Trs sr, fit Gustave. --Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage? --Il n'en a pas eu le temps. --Eh bien! comme il se peut que cet homme ait trouv le papier, il faudra le tuer s'il nous est prouv qu'il n'en ait pas parl ou ne l'ait pas rendu au baron. Au lieu de s'engager par une rponse, le docteur s'lana sur le carr en disant: --Peut-tre l'ai-je perdu en montant ce dernier tage. --Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arriv sur le carr de M. de Walhofer. XVI Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrire laquelle se tenaient immobiles et souriants un jeune homme et une ravissante femme blonde d'une vingtaine d'annes. Drelin! din! recommena la sonnette. Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha l'oreille du jeune homme et lui souffla: --Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu, qui sonne? --A quoi le reconnais-tu, mignonne? --Quand ton oncle a mont nos cinq tages, sa respiration excute un bruit de trompette qui le trahit. --Pour plus de sret, faisons usage de notre judas, proposa Gontran qui jugeait que deux certitudes valent mieux qu'une. Ce disant, il avait retir une cheville plante dans un trou qui, allant toujours se rtrcissant, permettait au regard, par un orifice peu prs imperceptible sur le carr, de voir qui sonnait. --Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la tournure ni la chevelure grisonnante de mon cher parent, dclara Gontran au bout d'un court examen. --Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme aprs un soupir de satisfaction qui prouva combien elle avait redout que ce ft Fraimoulu. --L-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chrie, car notre particulier ne montre que son dos... Il faut attendre qu'il me tourne son visage. Et tout aussitt: --Ah! voici sa figure! annona Gontran. --Eh bien? demanda la blonde. --Non seulement je ne connais pas ce visiteur-l, mais il ne me souvient pas avoir jamais vu sa tte. Et Gontran quitta son trou en disant: --Je crois que nous pouvons nous risquer ouvrir. La blonde l'arrta vivement. --Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu tait un espion envoy par ton oncle? --Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne Henriette, que tu fais un ogre de mon oncle qui, pour moi, n'a qu'un tort ton gard... celui de ne pas te connatre, car il t'aimerait? --Un vilain homme qui veut nous sparer! pronona la blonde avec des larmes dans les yeux. --Nous sparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis pas l pour m'y opposer, ma bellotte? dit gentiment le jeune homme en tanchant les larmes sous un baiser. Pendant ce dialogue voix basse, le sonneur, de l'autre ct, s'tait impatient. Drelin! din! din! rpta la sonnette avec un vacarme beaucoup plus accentu. Immdiatement aprs, on entendit une voix mcontente qui grognait: --Que le diable trangle le portier qui m'a fait inutilement grimper cinq tages! --Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant le concierge, dit Gontran qui remit son oeil au trou. Aprs quoi, tout bas Henriette, qui s'tait rapproche pour qu'il lui communiqut ses observations: --C'est un jeune homme, annona-t-il... Le voici qui crit au crayon sur un feuillet qu'il a arrach de son carnet... il plie le papier... Maintenant, il se baisse pour le glisser sous la porte... Voil qui est fait. Puis, retenant la blonde qui s'lanait dj pour ramasser le papier: --Minute! chrie, dit-il; attendons au moins que ce monsieur soit parti. Ce fut seulement quand le bruit des pas s'tait teint dans la descente de l'escalier que Gontran prit le papier. Il le lut haute voix: _Venu pour proposer une bonne affaire M. Gontran Lambert.--Je repasserai demain._ _Sign:_ FRDRIC BAZART. Ce nom veilla la mmoire de Gontran. --Frdric Bazart! rpta-t-il. N'est-ce pas ainsi que tous les journaux, qui ont rendu compte du double crime, ont appel celui qu'on accusait d'avoir tu l'entrepreneur Bazart et sa femme? A ces mots, la belle blonde se mit trembler et telle tait la peur bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu, qu'elle bgaya: --Est-ce que ton oncle, pour nous sparer, songerait me faire assassiner? XVII L'accusation tait si monstrueusement grotesque, que Gontran clata de rire en s'criant: --Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins suspecter les gens, toi, ma mignonne!... Je vois d'ici mon oncle se promenant avec un sac la main et arrtant les passants pour leur demander: Voulez-vous assassiner la bonne amie de mon neveu? Je vais vous couvrir d'or. Ah! non, va, ma belle, dtrompe-toi! Loin d'tre aussi froce que tu le supposes, mon brave oncle Fraimoulu est le meilleur des hommes! --C'est qu'il doit tre furieux contre moi cause de ces dix mille francs qu'il t'avait donns pour rompre et que tu lui as renvoys... Il peut croire que c'est moi qui t'ai pouss agir ainsi... et j'en suis pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout cont qu'aprs avoir rendu la somme. Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse tte d'Henriette, et, en scandant sa phrase de baisers sur le front de la blonde, dbita d'une voix pleine de tendresse: --Rien ne nous sparera. Tu as t, tu es et tu seras toujours la bien-aime de mon coeur. --Oui, mais, rsister, tu perdras les bienfaits de M. Fraimoulu. --Baste! fit Gontran avec insouciance, les colres de l'oncle sont comme les giboules, violentes, mais de courte dure... Et puis, est-ce que je n'ai pas trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en touche pas autant chez mon patron, l'architecte? N'est-ce pas plus que suffisant pour vivre grandement l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur de possder, comme moi, une petite femme bien conome et pas coquette pour quatre sous?... Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'ge o l'on commence sa fortune. --Avec le mariage que t'aurait procur ton oncle, tu aurais trouv ta fortune toute faite. --Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette fortune-l ne vaudrait pas celle que je veux gagner moi-mme, car je compte bientt me lancer... Je vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus rien m'apprendre. Alors, vogue la galre! J'espre que la Providence des amoureux m'enverra des travaux. Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette pour ajouter en faisant sa voix des plus tendres: --Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de l'architecte dbutant avec une gentille blonde adore que tu connais. A cette promesse de mariage, la jeune femme plit et, aprs avoir secou la tte, murmura: --Jamais! --Hein! fit le jeune homme en se redressant ce mot. --Ta matresse, tant qu'il te plaira, mon bon Gontran, mais ta femme jamais! accentua Henriette d'un ton triste, mais rsolu. --Et qui s'y opposerait? s'cria Gontran. La jeune femme fixa son amant dans les yeux, semblant attendre que, de lui-mme, il devint l'obstacle qui s'opposait son projet; puis, contrainte un aveu par le silence du jeune homme dont le regard anxieux l'interrogeait, elle baissa la tte et, d'une voix navre, pronona ces deux mots: --Mon pass! A cette rponse, les deux bras de Gontran s'enlacrent convulsivement autour de la taille d'Henriette qu'il attira sur son sein et, en couvrant de baisers frntiques son doux visage ruisselant de larmes, il s'cria avec le plus douloureux accent: --Ton pass, pauvre chrie! Mais je ne me souvenais plus de ce pass que je croyais t'avoir fait oublier force d'amour... Est-ce parce qu'un misrable s'est rencontr sur ta route que ta vie doit tre perptuellement condamne l'horrible amertume du souvenir? Comme la jeune femme, qui dfaillait, s'tait laisse tomber sur une chaise, il se mit ses genoux, en continuant d'une voix chaude de tendresses infinies: --Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont j'ai su apprcier l'amour, le dvouement, la loyaut! toi, dont je veux faire ma femme, car je ne saurais donner mon nom nulle autre qui m'inspirerait une estime plus profonde! Puis, d'un ton de doux reproche: --Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui dit aimer son Gontran et ne parat pas se douter du dsespoir cruel o me plongerait l'impossibilit de pouvoir t'associer mes projets d'avenir heureux! Oh! oh! oui, la vilaine, que je dteste! Ce disant, il l'embrassait pleines lvres, tout frmissant d'une passion sincre. Ensuite, en souriant: --Allons, gentille coupable, faites une de vos belles risettes... et on vous pardonnera, dit-il d'un ton suppliant: Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage du jeune homme que sa matresse sentit se fondre sa rsistance croire au bonheur de l'avenir. Un sourire encore un peu triste parut sur sa bouche: --Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement. --Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le domptera, on le musellera, on le forcera rentrer ses dents et montrer ce qu'il est sous son apparence grondeuse, c'est--dire la crme des hommes et la pte des oncles, riposta Gontran retrouvant sa gaiet. --Voil quinze jours qu'il n'a plus reparu. --Dame! fit le jeune homme, monter cinq tages, quand on a la cinquantaine et du ventre, pour sonner devant une porte ferme, avoue que cela n'encourage pas revenir tous les quarts d'heure. --Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette. --Tu le veux? --Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait oubli son chagrin. --Mais... quoi? --N'accepte pas ses dix mille francs. --Henriette, je te condamne un baiser pour avoir rappel ce souvenir, dit Gontran avec une svrit feinte. Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix: --Condamne, payez votre amende. Et quand la condamne eut pay son amende qu'il lui remboursa aussitt double, il reprit: --Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle. --Surtout vite bien d'irriter sa colre, recommanda Henriette. --Sois donc tranquille. L'oncle, je le rpte, n'est pas un tigre... Et, ft-il un tigre, je m'engage te l'amener un jour en le conduisant au bout d'une faveur rose. --Quinze jours sans te donner de ses nouvelles n'est-ce pas une preuve qu'il boude? Un souvenir vint Gontran qui se frappa le front en s'criant: --J'y suis! La dernire fois que j'ai vu mon oncle, il pensait s'installer dans un local plus vaste. Si nous ne l'avons pas vu depuis quinze jours, c'est qu'il a t absorb par les tracas de son emmnagement et, surtout, par le souci de trouver une bonne cuisinire... Ah! si tu l'avais cout me parlant de la cuisinire qu'il dsire! Une cuisinire dont les plats allcheront les anges du ciel, me disait-il en se promenant la langue sur les lvres. --Pars vite! commanda Henriette en tendant son front au baiser d'adieu. Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'taient passs depuis que Fraimoulu tait venu sonner chez son neveu. --Monsieur Gontran, votre oncle habite, prsent, au second tage sur le devant. Vous arrivez bien, car on pend aujourd'hui la crmaillre. Il y a un festin tout casser. Ma femme est l-haut pour leur prter la main, dit le concierge Gontran lorsqu'il arriva la maison de son oncle. Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu o la porte lui fut ouverte par la concierge qui prtait la main, suivant l'expression de son poux. En voyant entrer son neveu dans le cabinet o, la plume la main, il se tenait devant son bureau, Fraimoulu s'cria vivement: --Par Dieu! mon garon, vous tombez bien propos, toi et ta belle criture! Tiens, prends ma place ce bureau. Il s'agit de me copier plusieurs exemplaires le menu que je vais te dicter. --Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en s'asseyant devant le bureau o l'attendaient une douzaine de cartons encadrement gaufr. L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitt dicter: POTAGES: _Au lait li,--aux laitues pure de navet,-- la bisque._ --Bigre! fit Gontran en crivant, trois potages! Vous allez bien, mon oncle. --Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux pater Ducanif, M. Grandvivier et Cabillaud pre, qui sont de mes convives. Ils verront que leurs Cydalise, Clarisse et Hlose ne sont que de la Saint-Jean ct de ma Nadje. --C'est votre nouvelle cuisinire qui porte ce nom russe? --Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on dit, a dpens plus de deux cent mille francs pour lui faire apprendre la cuisine dans toutes les capitales d'Europe. --Et qui vous a dit a? --Ma fruitire, qui me l'a procure. Nadje est une encyclopdie culinaire. Et Fraimoulu reprit sa dicte: RELEVS: _Dalle de saumon gnoise.--Brochet l'indienne.--Cromeski de maquereaux au beurre de Montpellier._ Pendant que le neveu crivait, l'oncle reprit: --Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. Je l'ai pince, pour ainsi dire, sa descente de wagon. J'ai mme t oblig de lui avancer six louis pour dgager ses malles qu'elle avait expdies en avant et qui l'attendaient la consigne... Il s'interrompit pour revenir son menu. ENTRES: _Ctelettes de mauviettes.--Boudin de faisan au suprme.--Filets de volailles la Singara.--Chartreuse d'ailerons de dindon._ Mais Fraimoulu tait si fier de son cordon bleu qu'il touffait n'en pas parler. Il oublia donc le menu pour reprendre: --Pour dgager ses malles, Nadje comptait sur l'avance que devait lui faire le Prsident du Snat chez qui elle allait entrer... car ce n'est ni plus ni moins qu'au Prsident du Snat que je l'ai enleve... Pour l'attacher mon service et qu'elle n'allt pas chez le prsident j'ai procd gnreusement... A titre de denier Dieu, je lui ai fait cadeau de deux mois d'appointements... Douze louis! --Douze et six pour les malles, dix-huit, compta tout haut le neveu. Fraimoulu revint sa dicte. --Nous continuons les Entres, dit-il. _Aspic d'amourettes.--Pain de volailles garni._--C'est tout. Passons prsent aux Rtis. --Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, mon oncle, que vos invits ne risqueront pas de se faire arrter pour avoir, en sortant de votre table, vol un petit pain chez un boulanger?... Quel balthazar!!!... Et c'est vous qui avez trouv tous ces plats-l? --Non, ce menu est de la composition de Nadje. --a doit coter gros. --J'ai remis ce matin Nadje vingt louis pour faire sa halle. --Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore le neveu. Et reprenant: --Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous ses fourneaux? Ce doit tre un beau spectacle aller voir, proposa-t-il, curieux qu'il tait de connatre le grand cordon bleu russe. --Impossible! dit schement Fraimoulu. --Parce que? --Nadje a fait la condition _sine qua non_ de son entre chez moi qu'on la laisserait seule ses savantes compositions, qu'elle ne serait trouble dans son travail par nul profane... pas mme moi... Elle craint un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle s'est donc enferme dans sa cuisine qui, l'heure dite, s'ouvrira pour le transport des plats sur la table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre la foi jure. Nadje est capricieuse comme tous les grands artistes. Inclinons-nous donc sans... La phrase de Fraimoulu lui fut coupe par un retentissant tintamarre de vaisselle casse. --En voici un qui a gagn largement sa journe, pensa le neveu. Ensuite, haute voix, il demanda: --Est-ce que Nadje prpare un fricot l'clat de vaisselle! --Non; a, c'est mon nouveau domestique. --Fourni aussi par la fruitire? --Non, il m'a t procur par mon boulanger qui m'a affirm que, dans son genre, il tait une perle. --J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de vaisselle, moi. --Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour servir table... pour me coiffer... pour me raser... Pietro--il s'appelle Pietro, mais il est Auvergnat--Pietro a la main un peu lourde, mais il se la fera lgre dans la pratique de son nouveau mtier. --Que faisait-il donc avant d'tre appel vous raser? --Il tait paveur. Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: Un homme averti en vaut deux, puisque Fraimoulu, averti par Ducanif du genre de domestiques que procurent les fournisseurs, tait si sincrement enchant de s'tre adress, pour monter sa maison, son boulanger et sa fruitire... Nadje, un phnomne! Pietro, une perle! C'tait, du premier coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse. --Ces gens-l vieilliront avec moi. On dit que la race des bons serviteurs a disparu: erreur! Ce sont les matres qui manquent de nez pour les dcouvrir, disait-il son neveu d'un air grave. --Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? demanda Gontran qui doutait qu' planter des radis on rcoltt des truffes. --Tu verras Nadje, tu verras Pietro; je ne te dis que a. --Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai dj entendu. --Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques mchantes assiettes casses!... Je te le rpte, Pietro a la main lourde... il se la fera lgre la longue, voil tout. --Je n'ai pas de conseil vous donner; mais, en attendant, moi, votre place, pour les dbuts de Pietro comme barbier, je commencerais par lui faire raser mon portier pendant un an ou deux, dbita Gontran sans rire. Mais Fraimoulu secoua la tte en homme qui ddaigne de rpondre des balivernes. --Quant Nadje, reprit le neveu, je ne l'ai ni vue ni entendue. J'avoue mme que j'ai grand apptit de la connatre... du moins ses oeuvres. --Dans une demi-heure, tu les dgusteras, promit l'oncle aprs avoir regard la pendule. --Sera-t-elle exacte? --Toujours sur le point! m'a dit la fruitire. Il parat qu'en Russie, chez le prince Krapouskoff, c'tait sur l'exactitude de Nadje qu'on rglait les pendules. --Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... Il ne faut pas remonter jusqu'avant la grande Rvolution pour trouver des cuisinires qui ne soient pas l'heure. --Avec Nadje, n'aie pas ce souci. A sept heures prcises, elle ouvrira la porte de sa cuisine. Alors les productions de ce gnie culinaire nous seront apportes sur la table par Pietro. --Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la main plus heureuse avec les plats qu'avec les assiettes!!! lcha Gontran qui s'amusait de la confiance de son oncle. Aussi revint-il Nadje. --Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition de ne pas entrer dans la cuisine quand votre cordon bleu sera ses fourneaux? --Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger de bons morceaux, je dois donc laisser qu'on me les apprte dans ce que l'on peut appeller le silence du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont leurs fantaisies... Je me suis laiss affirmer que Sardou avait crit ses meilleures pices enferm dans une cave. Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la dicte de son menu Gontran. Tout tait termin quand apparut le premier convive. C'tait le lecteur Cabillaud pre, l'homme la verrue. Il arrivait le bec enfarin par le billet d'invitation qui lui avait annonc le dbut de Nadje... la clbre Nadje que le Prsident du Snat voulait s'attacher prix d'or! disait ledit billet d'invitation. Cabillaud pre avait t trop fier de sa cuisinire Clarisse devant Fraimoulu pour que l'heureux matre de l'illustre Nadje ne se venget pas un peu. --Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois confectionner le souffl d'andouilles pour les chiens de ce noble Russe, lcha Athanase, sachant que le souffl d'andouilles tait le triomphe de Clarisse. Aprs le docteur la verrue vint Camuflet. Depuis quinze jours que lui tait arrive l'aventure de se trouver enferm chez le baron de Walhofer, le triple veuf, autrefois si jovial, tait devenu grave et inquiet. Aprs l'avoir prsent Cabillaud pre, le premier soin de Fraimoulu fut de demander l'homme aux trois belles-mres: --Vos dames vont bien? --Trop bien! rpondit Camuflet d'une voix pleine de sous-entendus et en clignant l'oeil autour duquel une teinte d'un jaune affaibli rappelait encore le pochon reu. Fraimoulu avait invit le petit homme par gard pour son nouveau locataire, M. Grandvivier, qu'il voulait attirer sa table; car, depuis une semaine, le magistrat avait quitt la rue de Turenne pour venir s'installer dans la maison d'Athanase o il occupait, on le sait, l'appartement situ au-dessus de celui du propritaire. --Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera pas me suivre. Il m'a charg de l'annoncer, dclara Camuflet. --Je n'ai risqu mon invitation votre ami, notre digne magistrat, qu'en apprenant qu'il tait dlivr de l'instruction sur la mort de votre ex-associ, M. Bazart, dit Fraimoulu. --Oui, le suicide de mon ancien copain ayant t prouv, voici dj une dizaine de jours qu'une ordonnance de non-lieu a remis en libert le jeune homme prvenu de l'assassinat de Bazart. --Le neveu du dfunt, je crois? --Son neveu et son hritier. Car, du moment qu'il a t reconnu innocent, il hrite la fortune de son oncle, en vertu d'un testament que Bazart avait crit quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille livres de rente environ. Occup qu'il tait transcrire ses menus, Gontran avait dress l'oreille en entendant parler de celui qui, dans la journe, tait venu sonner chez lui et qui, aprs trois carillons inutiles, avait gliss sous la porte l'crit par lequel il annonait son retour pour le lendemain afin de proposer une bonne affaire. Cependant le dialogue s'tait poursuivi. --Cinquante mille livres de rente! rpta Fraimoulu. Par malheur, cette fortune fondra vite entre les mains de ce garon auquel, s'il me souvient bien, sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de la Godaille. --Voil qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce que l'preuve par laquelle il vient de passer a t une leon pour lui? Je ne sais, mais la vrit est que le jeune homme est transform. Quand la fortune de son oncle lui donnerait le moyen de vivre rien faire, il parle, au contraire, de consacrer sa vie je ne sais quel but... Je tiens ces dtails de M. Grandvivier, que, ce matin mme, Frdric Bazart est venu voir pour le remercier de sa libert rendue et, en mme temps, lui demander des conseils sur son nouveau plan de conduite. La conversation fut interrompue par Cabillaud pre. En homme dont la gourmandise s'impatientait, le porteur de verrue avait dj consult deux fois la pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il ft l'instant de se mettre table. Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient caus sur la Godaille, le docteur s'tait adroitement chapp pour aller faire un petit tour d'inspection la cuisine. Mais en plus qu'il s'tait cass le nez sur la porte ferme par Nadje, il avait t accost par Pietro, l'Auvergnat paveur. Dans un langage qui, comme sa main, avait aussi besoin de se faire la longue, le valet de chambre dbutant lui avait lch cette phrase: --Qu'est-ce que vous me fouchez l? Si vous voulez pas que je vous fache dancher, fouchez-moi le camp au salon attendre la choupe. De sorte que le gourmand docteur tait revenu fort penaud, alors que le triple veuf et Athanase causaient encore de la Godaille. Et comme la pendule lui avait annonc vingt minutes avant la choupe, il avait interrompu l'entretien par cette question: --Serons-nous nombreux table? --Huit, le nombre voulu. Plus que les Grces et moins que les Muses, annona Fraimoulu qui possdait ses classiques de la table. Rendant mon ami Ducanif un dner qu'il m'a dernirement offert, j'ai cru lui tre agrable en invitant aussi les deux convives que j'avais rencontrs sa table; votre fils Gustave et un baron de Valhofer... Joignez ces messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et nous quatre ici prsents, voil ce nombre huit qui... La parole fut coupe Athanase par le vacarme d'un nouveau lot d'assiettes brises, dans la salle manger, par Pietro, qui continuait se faire la main. --J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des dbuts de Pietro comme barbier. Pendant une anne ou deux, qu'il commence par raser votre concierge, souffla Gontran son oncle. Un coup de sonnette se fit entendre. --Voil Ducanif et ses amis, annona Fraimoulu qui, au bruit de pas nombreux dans l'antichambre, devinait la prochaine apparition de plusieurs invits. Puis, en matre de maison qui songe mettre ses convives l'aise par une prsentation, il se pencha vers Camuflet. --Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il. --Aucun, dit le triple veuf. C'tait, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardrent pas faire leur entre. --M. Camuflet, annona Fraimoulu aux arrivants. Puis successivement: --M. Ducanif, dit-il au petit homme. Un fait incontestable tait que, quinze jours auparavant, Ducanif et Camuflet s'taient rencontrs nez nez et d'assez drle faon dans le logis du baron. Il n'y eut pourtant dans le salut chang entre les deux prsents, que la froideur de gens qui se trouvent pour la premire fois en prsence. --M. le docteur Gustave Cabillaud, continua Athanase. Camuflet s'inclina, sans rien qui traht une impression quelconque devant Gustave. --C'est celui que j'ai enferm chez le baron, quand il coutait Hlose et Walhofer causant sur le carr, pensa le docteur en rendant le salut. Comme il s'tait redress avant que Camuflet et compltement relev sa tte qui saluait, il enveloppa le triple veuf d'un regard sinistre en disant: --Si c'est lui qui a trouv la lettre, qu'en a-t-il fait? L'a-t-il rendue au baron? Pourquoi Walhofer, qui aurait d, dj, vingt fois, s'apercevoir du tour, n'en souffle-t-il mot? Et il cda la place au baron, guettant en dessous la physionomie des deux hommes, pendant cette troisime prsentation faite par Fraimoulu. Le baron eut une brusque et sche inclinaison de tte. Nanmoins, si court qu'et t le geste, Walhofer, avant qu'il et relev le front, avait eu, sur les lvres, un imperceptible sourire moqueur. Quant Camuflet, il est probable que, pour voir les traits du Belge, il n'avait plus retrouv l'occasion dont il avait t priv quand on l'avait aveugl avec un tapis de table et mis sous cl chez le baron, car d'un prompt coup d'oeil il dvisagea l'individu aux longues moustaches. --C'est le portrait tout crach du Tombeur-des-Crnes, pensa-t-il en comparant, dans sa mmoire, le baron avec le jeune homme qu'il avait vu fumer sa pipe la fentre prenant vue sur le jardin de la dernire demeure de M. Grandvivier. Son devoir de matre tant accompli, Fraimoulu pronona: --L! maintenant, il ne nous manque plus que M. Grandvivier. --Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment o le nom du juge avait t prononc, se trouvait, bien par hasard, avoir son regard tourn vers le baron. Il lui avait sembl, quand on avait nomm le magistrat, qu'un nuage rapide avait pass sur le front du Belge. Au nom du juge, Cabillaud pre, le doigt tendu vers la pendule, s'tait cri: --Alors il faut que le magistrat se dpche firement, s'il veut arriver l'heure. En effet, l'aiguille marquait sept heures. Et, tout aussitt, la pendule fit entendre lentement sa sonnerie. --Accordons les cinq minutes de grce, proposa Fraimoulu. --La peste soit du lambin! grommela Cabillaud pre qui ne plaisantait pas avec une seule minute de retard quand il s'agissait de nourriture. Tenant la main ses menus pour les distribuer, tout l'heure, sur la table, Gontran s'tait approch de son oncle pour lui souffler l'oreille: --Sept heures! A ce moment, Nadje doit avoir ouvert la porte de sa cuisine Pietro. --Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, c'tait sur l'exactitude de Nadje qu'on rglait les pendules? Les cinq minutes s'coulrent, puis cinq autres encore, sans que M. Grandvivier et paru. Alors, comme les invits faisaient silence, on entendit rsonner un grand coup. Ensuite un second. Enfin un troisime. --Tiens! souffla Gontran son oncle, vous avez donc chang la coutume de faire annoncer de vive voix que le potage tait servi? Vous prfrez l'usage du thtre o trois coups avertissent qu'on va commencer. A ce moment, la porte s'ouvrit. C'tait Pietro, bouche bante, oeil hbt, visage empreint d'une surprise immense. L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De tous ses naturels, elle n'en possdait vraisemblablement qu'un seul du doux nom de Pietro et celui-l tait un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel voir l'air profondment stupide avec lequel il regardait les invits. Fraimoulu prit son air grave et sa voix svre: --Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que le potage est servi? pronona-t-il. --La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que vous parla? dit le paveur se dcidant rpondre. Il clata de rire en se tenant le ventre deux mains, et quand sa gaiet, qui retombait en pluie sur les convives, se fut un peu teinte, il reprit: --La choupe! Si c'hest celle-l que vous mangea, je veux tre estranguia! Et il tourna le dos en criant: --Venez la voir, votre choupe! Fraimoulu en tte, on se prcipita sur les pas de Pietro, chacun pressentant quelque drame menaant son apptit. On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils provenaient de la porte de la cuisine, enfonce par Pietro quand, sept heures prcises, il n'avait pas vu la communication s'ouvrir sous la main de la ponctuelle Nadje. Le vigoureux paveur avait fait merveille. En trois coups de poing, il avait crev les trois panneaux. La cuisine tait dserte! Nul plat prpar n'apparaissait; aucune provision ne se voyait sur le buffet, attendant son tour de cuisson. Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau dont la cendre blanche attestait un feu teint depuis longtemps. Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette marmite, son trange contenu apparut tous les invits. A demi plein d'eau, ce rcipient renfermait, bien pli, le tablier de cuisinier de Nadje qui, par drision, y avait joint l'assortiment de lgumes qui accompagnent la cuisson du pot-au-feu. Aprs avoir trouv cette nouvelle faon de rendre son tablier, l'ex-cuisinire du prince Krapouskoff devait avoir dcamp depuis trois heures au moins. --Refait! pronona lugubrement Fraimoulu qui, pas une seconde, n'eut l'ide d'envoyer chez le Prsident du Snat pour savoir si Nadje n'avait pas cherch une nouvelle place chez ce haut dignitaire. --Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient cher, pensa Gontran au souvenir des trente-huit louis que la voleuse avait soutirs son oncle. Il tait sans piti, ce cher neveu, car, malgr le dsastre qui accablait Athanase, il s'approcha de lui pour demander tout bas: --Est-il toujours utile de placer mes menus sur la table? Fraimoulu, on le comprend de reste, n'tait pas la plaisanterie. Avoir eu la prtention d'humilier les matres d'Hlose, Clarisse et Cydalise par les dbuts du cordon bleu russe qui avait tudi son art dans toutes les capitales d'Europe, et n'avoir offrir ses convives qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'tait s'arracher le nez du dsespoir! Il pouvait, la vrit, se dire que Pietro lui restait, mais, ingrat envers la Providence qui lui avait laiss cette fiche de consolation, il hurla avec une rage indicible: --Que le diable touffe la satane mre Chandernac, ma fruitire, qui m'a procur cette voleuse!!! Je la danse de mes trente-huit louis!!! En sa qualit d'ancien placeur rcemment sorti des affaires, Ducanif avait la mmoire encore frache de bien des renseignements. --Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procure? dit-il. Alors je la connais, votre Nadje. Une grande rousse, avec une tache dans l'oeil et une lentille sur le menton, n'est-ce pas? --Prcisment. --Il y a gros parier qu'elle a fil parce qu'elle a appris que je serais de vos convives. Elle savait que je dmolirais les balanoires du prince Krapouskoff... Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui, de son vrai nom, se nomme Adle! --La Chandernac me l'avait tant recommande! Prenez ma tte si je vous trompe, me disait-elle. --La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui a dj procur vingt places o elle n'a pas fait long feu. La seule maison o elle aurait chance de rester serait une maison de dtention... Vous n'tes pas le premier qui elle ait jou le tour! Ce disant, un souvenir revint Ducanif qui, aprs avoir souri, continua: --Dans le nombre des exploits d'Adle, j'en connais de bien drles. Tenez, je vais vous en conter un. La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, eut souvent remplacer le rti par un joyeux ou intressant rcit fait ses convives. Mais les convives en question, au moment dudit rcit, s'taient dj mis, si peu que ce ft, quelque chose dans l'estomac, car le rti n'arrive pas d'emble au dbut d'un repas. La preuve en est que ventre affam n'ayant pas d'oreilles, les invits de la Scarron n'auraient pu couter le rcit, si leurs ventres n'avaient pas dj reu un acompte. Mais il n'en tait pas de mme pour les convives de Fraimoulu. Ils taient jeun, compltement jeun. Del vint donc que Gontran fut sage en avanant la proposition suivante: --Si nous faisions prcder l'histoire sur Adle d'une soupe l'oignon que nous ferait la portire et de deux douzaines de ctelettes aux cornichons que Pietro irait commander chez le charcutier? Mais ce notable changement introduit dans le menu n'tait pas du got de l'affam et gourmand Cabillaud pre, auquel les cornichons ne russissaient pas. Il est si vrai que la faim rend froce, qu'il y eut une intonation de raillerie amre dans la voix de l'homme la verrue quand il fit cette remarque: --Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne pas venir. C'tait vrai. Le juge n'tait pas l. Dans l'motion du dsastre, on avait oubli ce huitime convive manquant l'appel. Pourquoi cette absence qu'aucun mot d'excuse n'tait venu justifier? La distance parcourir ne pouvait attnuer cette impolitesse, puisque c'tait la simple affaire d'un tage descendre. Surexcit par les borborygmes qui grondaient dans son estomac aux abois, Cabillaud pre, toujours impitoyable pour la msaventure d'un ami, avait continu: --Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez qui flairent les mystifications! Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait voulu se jouer de ses invits!!! Devant cet affront, Athanase se redressa superbe. --En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, messieurs, de vous conduire, ce soir, au caf Anglais. Entranant sa suite son monde, calm par ces bonnes paroles, Fraimoulu allait sortir de la cuisine quand, sur son passage, se plaa Pietro qui disait: --Nous chommes chauvs! Pas bejoin de chortir pour chiqua la ratatouille, fouchtra! Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur et les Bourguignon ou Comtois du dix-huitime sicle, se mit danser une bourre devant les convives stupfaits, en hurlant: --Nous chommes sauvas! Aprs quoi, il se retourna pour crier: --Viens ichi, toi, conter ta choje ces messieurs. A cet appel, on vit, derrire l'Auvergnat, apparatre un vieux domestique tenue correcte qui, aprs s'tre respectueusement inclin, commena: --M. Grandvivier, mon matre, m'envoie M. Fraimoulu pour... --... Pour s'excuser de ne pouvoir tre des miens ce soir? interrompit Athanase. Le valet secoua ngativement la tte. --Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, d'accepter son dner. Ayant appris votre msaventure, il serait heureux de vous tirer d'embarras... En consquence, il a fait improviser par Cydalise un repas pour lequel il rclame toute votre indulgence. Et, pour donner le branle aux hsitants et entraner son monde, le valet salua encore et annona: --Ces messieurs sont servis! --Vite, la choupe! la choupe! beugla Pietro lui venant la rescousse. Un mouton suffit pour entraner tout le troupeau, dit-on. Ce mouton fut Cabillaud pre qui s'cria avec empressement: --J'accepte! --Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran son oncle pour le dcider. --J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette rsignation fire d'un grand capitaine vaincu rendant son pe. --Nous acceptons, ajoutrent les autres aprs cette dclaration de leur chef de file. A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre la route du logis de M. Grandvivier. En passant par la salle manger, Fraimoulu poussa un soupir de dsespoir devant sa table o n'apparaissaient que les petits pains. --Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains au pays, mon vieux pre, proposa Pietro. --Oui, dit gnreusement Fraimoulu qui, pour tout au monde, n'aurait pas mang du pain rassis. Cependant, Fraimoulu en tte, le groupe avait gagn l'escalier qu'il se mit monter. Le dernier qui venait la suite tait le baron Walhofer. Au milieu de l'tage, il s'arrta, semblant se consulter. Son oeil tait fixe, son front pliss, ses lvres un peu tremblantes, bref, la physionomie de quelqu'un qui se sait marcher un danger. Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le dernier avant le baron, fermait la marche, se retourna pour voir s'il tait suivi par le jeune homme. En l'apercevant, arrt sous le bec de gaz de l'escalier qui l'clairait pleinement, le triple veuf murmura: --C'est bien le portrait tout crach du Tombeur-de-Crnes. A ce moment, le baron se secouait comme pour se dbarrasser de sa dernire hsitation et reprenait sa monte en se disant: --Aprs tout, il ne m'a jamais vu! Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge. XVIII M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon o, en quelques mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation. Par sa cuisinire Cydalise qui, de longue date, connaissait la prtendue Nadje, il avait t prvenu qu'il fallait s'attendre quelque vilain tour de la part de cette drlesse. Alors il s'tait mis en mesure de venir en aide son propritaire, si les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifis. De l ce dner d'en cas qu'il avait fait prparer. Aprs ces explications donnes, il acquiesa la demande de Fraimoulu qui tenait lui prsenter les convives de raccroc qu'il amenait. --M. le baron de Walhofer, annona Athanase en dbutant par le jeune homme. Le juge s'inclina, faisant son invit mine autant gracieuse que le permettait son visage svre. --J'avais raison, il ne me connat pas, pensa le baron en cdant la place aux autres prsentations de Fraimoulu. Cinq minutes aprs, on tait table. Si improvis que ft ce dner, il tait excellent. Cydalise s'tait surpasse. --Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement le baron de Walhofer en lampant un verre de chambertin de bonne date. Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des convives, le regard de M. Grandvivier s'tait arrt une seconde sur le baron. --De lui-mme, le misrable est venu se mettre sous ma main! pensa le juge dont personne n'et pu souponner la haine qui grondait en son coeur. On n'tait pas encore moiti du repas et dj la socit tait de si joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire: --Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son histoire sur Adle... la fausse Nadje. --Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits d'Adle, la fausse Nadje! cria-t-on en choeur. Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille. --Je commence, dit-il. Mais il en fut empch par Cabillaud pre qui, le menton luisant de graisse, s'criait en savourant un plat de crtes de coq: --Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de manger mes bottes cette sauce-l! --Oh! vous seriez bien attrap si le pari tait tenu! ricana Camuflet. --Bah! bah! fit le gourmand docteur. Aprs tout, je tiendrais de famille. Mon grand-pre a bien mang un soulier... C'est une histoire de table. Voulez-vous que je vous la conte? --L'aventure d'Adle viendra plus tard. Je cde mon tour de parole, dit Ducanif. --En 1802, commena Cabillaud pre, le thtre de Bordeaux possdait une actrice du nom de Lanlaire qui tait au mieux avec la plus haute autorit militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protge, s'en donnait-elle son aise avec le parterre qui un beau jour se fcha tout rouge et siffla outrance. L'autorit militaire fit expulser les siffleurs. Le lendemain, tout le public tait enrhum. Ds que l'actrice voulait parler, on ternuait en masse. L'autorit militaire envoya une trentaine des enrhums passer la nuit en prison. Vous jugez si le parterre tait furieux! Tant furieux que, le surlendemain, quand Lanlaire entra en scne, le nez lui fut cras par un soulier que lui dcocha un spectateur qui l'avait retir de son pied. L'autorit militaire fit cerner le thtre et ne laissa qu'une seule issue par laquelle les spectateurs, un un, durent dfiler devant ladite autorit. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier; le deuxime aussi; le troisime pareillement; enfin tout le public n'avait plus qu'un pied chauss. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Ds ce jour, tout alla bien. * * * * * Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire de l'homme la verrue. Tous avaient l'air d'couter, mais leur attention tait ailleurs. Fraimoulu songeait prendre une clatante revanche de son dner manqu. Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui rparerait son chec. Camuflet, plac en face du baron, par consquent mme de bien le dvisager, ne cessait de se rpter: --C'est croire que le Tombeur-des-Crnes et le baron ne font qu'un. Si son attention n'et t concentre sur M. de Walhofer, Camuflet se serait aperu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se disait: --Est-ce cet imbcile, que j'avais enferm chez le baron, qui possde la lettre perdue par moi aprs l'avoir vole? Est-ce le baron qui cache son jeu? L'a-t-il lui-mme trouve? Car Gustave vivait dans une double angoisse rsultant de deux problmes qui se prsentaient sans cesse son esprit: le baron, qui aurait d s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans sa conversation que Gustave avait adroitement dirige sur ce point, n'indiquait qu' sa rentre chez lui il et trouv le prisonnier que l'amant d'Hlose avait enferm double tour. --Pour avoir voulu nous dlivrer du baron qui nous tient, Hlose et moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac. Alors un revirement de sa pense le ramenait Camuflet. --Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-l qui a ramass la lettre... l'a-t-il comprise?... Que veut-il en faire? Et, pour la centime fois, il se posait cette question: --Comment a-t-il pu sortir de chez le baron o je l'avais mis sous cl? De son ct, M. Grandvivier tait-il plus attentif que les autres au rcit du docteur Cabillaud? On aurait pu le croire voir son regard fix sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix. Oui, telle tait la direction du regard du juge, mais parfois, et cela n'avait que la dure de l'clair, ce regard s'abaissait sur le voisin de Ducanif, c'est--dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus prcipitamment la boulette. Quant au baron, il paraissait couter, juger par son maintien. Un peu renvers sur son sige, l'avant-bras droit allong sur la table, jouant avec son couteau la pointe duquel il ramassait une une les miettes de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les yeux baisss et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un lger sourire apparaissait sur ses lvres. Souriait-il au rcit de Cabillaud Pre? Non. En son cerveau vivait une pense qui lui faisait se rpter avec un imperceptible frmissement de joie: --Je suis dans la place! Il ne me connat pas!... Tout va bien. * * * * * Cependant Cabillaud pre continuait son histoire sur Lanlaire: Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tte que de retrouver le coupable propritaire du soulier qu'elle avait emport chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se rouler d'amour ses genoux. C'tait mon grand-pre. Lanlaire promit de se rendre, mais la condition que son soupirant, avant son triomphe, aurait mang sinon tout, du moins partie du soulier. L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-pre, amoureux au possible, accepta la condition. * * * * * L'apparition du caf, que le domestique apportait, coupa la parole Cabillaud, fort amateur de moka. D'un geste, M. Grandvivier arrta son domestique. --Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le caf au salon... Puis vous prparerez les tables de jeu. Et en regardant ses convives: --Ces messieurs dsireront sans doute jouer un peu. --Je ne dteste pas une partie de whist en digrant, avoua Cabillaud pre. Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le caf au salon. Sa tasse prestement vide, Gontran se rapprocha de l'homme la verrue, qui, debout dans un coin, humait son caf petites gorges. --Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. Vous disiez que votre grand-pre avait consenti manger son soulier... Sans se faire plus prier, Cabillaud continua: --Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grce. --Et la suite? demanda Gontran curieux. --La suite n'est pas drle. Quand il voulut toucher la rcompense promise, comme il approchait ses lvres du visage de Lanlaire, celle-ci le repoussa en s'criant: --Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me dgotez, vilain malpropre! Et elle le fit mettre la porte. Depuis cette aventure, mon grand-pre avait pris les souliers en telle aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons. * * * * * Cabillaud pre avait peine achev son rcit que Ducanif venait l'entraner vers une table de jeu o, avec Gustave et Camuflet, ils allaient faire un whist quatre. --Je te fais un piquet, proposa, son neveu, Fraimoulu, qui ne connaissait que ce jeu. M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient donc seuls en prsence. --Vous n'aimez pas jouer, monsieur le baron? demanda M. Grandvivier. Pour toute rponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe de tte donnant entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'tait faute d'avoir trouv se caser dans les parties formes. --Je m'offrirais bien, mais je suis un pitre joueur. C'est tout au plus si j'entends un peu l'cart, dit le magistrat. Puis, en indiquant une troisime table de jeu: --Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous demanderais une leon. Le baron crut tre agrable au juge. --Une partie d'cart? dit-il; je suis vos ordres. Le magistrat avait dit vrai en se traitant de pitre joueur. C'tait peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il fit faute sur faute. --Un pigeon qui se ferait facilement plumer! pensa le baron en constatant cette maladresse et cette ignorance. Il gagna haut la main. --Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes! --A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement Walhofer. --Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Et il offrit le jeu couper son adversaire pour une nouvelle partie. A ce moment s'leva la voix de Cabillaud pre qui disait la table de whist: --Nous avons le trick et les honneurs. Ensuite, profitant du rpit laiss par la donne des cartes, il ajouta: --Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats l'gard de M. Grandvivier venu si gnreusement notre secours quand nos apptits dvorants n'avaient se partager qu'un tablier de cuisine? Nous avons oubli de le remercier de son dlicieux dner... d'autant plus remarquable qu'il a t improvis. --Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je refuse un triomphe que je n'ai pas mrit. Si donc, messieurs, vous tes en veine de flicitations, il faut les adresser qui de droit; en un mot, rendre Csar ce qui appartient Csar. Alors s'adressant son domestique: --Augustin, fit-il, dites Cydalise de venir recevoir les compliments de ces messieurs. Si, aprs cet ordre, M. Grandvivier n'et ramen son attention sur ses cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tte aux pieds, avait secou le baron, devenu livide. En mme temps, son oeil, plein d'une mfiance craintive, s'tait fix sur le juge, semblant redouter un pige sous ce qui venait d'tre dit. Alors M. Grandvivier s'tait remis tout sa partie et, en fixant son jeu, tait en train de se consulter sur la carte qu'il avait jouer. En une seconde, le baron eut dompt son trouble et, pour ajouter son mot l'loge de Cydalise: --La vrit, dit-il, est que vous possdez, monsieur, un cordon bleu remarquable. --Oui, fit le juge; malheureusement, je vais tre forc de m'en sparer. L'attente de l'arrive de la cuisinire avait suspendu le jeu la table de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda: --Cydalise est donc toujours malade? --Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai d reconnatre qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse. --Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour faire disparatre ce genre d'affection, avana Cabillaud pre. --Aussi, reprit le magistrat, suis-je dcid accorder ma domestique la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines la campagne. --Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda Fraimoulu, saisi par l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise. A cette demande, un nuage d'inquitude avait paru sur le front de Walhofer. Il se dissipa quand le juge rpondit: --Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait, messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprcier une seconde fois sa cuisine. Il finissait quand apparut Cydalise. Fort occupe par la prparation de son dner, la cuisinire n'avait pens qu' ses fourneaux. L'ide ne lui tait pas venue de demander au domestique Augustin, peu causeur du reste, des dtails sur les convives. Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son matre avait reues sa table. --Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces messieurs ont tenu vous complimenter sur le repas excellent que vous nous avez improvis. --Ces messieurs sont trop bons, pronona Cydalise. Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-mme, pour rpter son salut chaque table de jeu. Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle prouva un violent soubresaut, fit un pas en arrire et, d'une seule pice, tomba vanouie sur le parquet. Cabillaud pre fut aussitt sur pied pour donner ses soins la cuisinire. --Rien de grave, annona-t-il. Rien qu'une surexcitation rsultant du zle qu'elle a probablement mis vouloir se surpasser en improvisant notre dner... Il faudrait la porter sur son lit. Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu, qui en sa qualit de propritaire, savait que l'appartement comportait deux chambres de domestiques sous les combles, dit son neveu: --Gontran, aide donc Augustin la porter au sixime tage. --Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas monter au sixime. Ayant fait excuter une nouvelle office sur une partie de la cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous mme cl que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas besoin d'aide pour porter la malade sur son lit. Puis, s'adressant Cabillaud pre qui s'apprtait suivre le valet tenant Cydalise en ses bras: --Mon cher docteur, dit-il, je la recommande vos bons soins. --Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre cuisinire soit rtablie. Ensuite, cartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner: --Non, reste l. J'y suffirai seul. Et il suivit Augustin emportant l'vanouie. Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqu qu'il se crt la cause de l'vanouissement de la cuisinire. Son visage n'avait exprim qu'un sentiment de compassion. Seulement, la chute de Cydalise sur le parquet, une colre froide lui avait mordu le coeur. --Maladroite maudite! avait-il pens. Cette fureur secrte s'tait trouble en entendant le juge annoncer que Cydalise, au lieu de loger au sixime tage, avait sa chambre dans l'appartement. --Comment pourrai-je, prsent, faire la leon cette poule mouille qui n'a pas su commander son motion en me voyant?... Ce n'est plus facile comme l-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici introduit chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse crature va-t-elle me trahir? Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings en se disant: --S'il en tait ainsi, malheur elle! Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier dire aprs le dpart de Cabillaud: --Voil qui me dcide accorder Cydalise cette cl des champs qu'elle m'a plusieurs fois demande. J'hsitais me sparer de cette femme qui est la fois bonne cuisinire et domestique dvoue. Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tte et ajouta d'un ton contrari: --Cela tombe mal. L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait autour du matre de la maison qui rpta en appuyant sur ses mots: --Oui, cela tombe trs mal. --Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dners pour lesquels le talent de Cydalise va vous faire dfaut? avana Fraimoulu, interprtant sa faon le regret du magistrat. --Non, fit le juge. Ma contrarit vient de ce que, au lieu de cette servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure ici, pour le moment prochain du retour de ma fille. --Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet. --Oui, dans une quinzaine de jours. --Parfaitement gurie? --Ayant recouvr toute sa sant, pronona gaiement M. Grandvivier. Et, revenant ses moutons: --Voil pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous ai fait lever, j'ai d rtrcir la cuisine afin d'avoir une nouvelle office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en une chambre de bonne qui n'existait pas, sous cl, dans l'appartement... Il est ncessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couche proximit. C'est l ce qui fait que je n'ai pas envoy Cydalise loger au sixime tage. Cependant Fraimoulu s'tait pench l'oreille de son neveu pour lui souffler tout bas: --Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire! Une belle dot!... Brise donc ta stupide liaison! Bien dcid la rsistance, Gontran, pour en finir une bonne fois, rpondit sur le mme ton son oncle: --Savez-vous la diffrence qui existe entre la Dame Blanche et mon mariage? --Non, lcha l'oncle ahuri. --C'est que la Dame Blanche vous regarde, et que mon mariage ne vous regarde pas du tout. A ce moment reparut Cabillaud pre, pour donner des nouvelles de la malade. --En revenant elle, annona-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes qui l'a soulage, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quitte, elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille! Cinq minutes aprs, tous partaient, reconduits jusqu' la porte par M. Grandvivier. En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit cong de lui par cette banalit dite d'une voix aimable: --Enchant de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de l'cart. --Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien des leons! rpliqua en riant Walhofer. --Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre lve, pronona le juge. En mme temps qu'il invitait le baron revenir, le magistrat lui tendait la main. --Pour sr, il ne me connat pas! se rpta le baron en serrant la main qui lui tait offerte. Derrire la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M. Grandvivier essuya avec dgot sur son vtement la main qu'avait touche le baron. --Gare toi, misrable! gronda-t-il. Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise. Le sommeil dont avait parl Cabillaud n'tait pas venu ou avait d tre de fort courte dure, car la cuisinire, l'entre de son matre, s'tait dresse sur son sant, ple, la figure convulse, frissonnante de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une voix brise: --Grce! Piti! --Grce! rpta le juge. Grce pour qui? Pour vous ou pour lui? M'avez-vous fait grce moi dont vous avez bris le coeur par la plus pouvantable torture? Avez-vous eu piti de ma pauvre enfant que vous avez perdue, vous et votre ignoble complice? Un instant le juge regarda cette fille anantie par une immense pouvante, puis il reprit: --Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grce, quoi bon? Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien craindre de ma vengeance. J'ai jur et je tiendrai mon serment de m'en remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le chtiment ne saurait tarder vous atteindre. Aprs un rire qui se pouvait comparer une sorte de rugissement rauque et froce, M. Grandvivier poursuivit: --Mais, pour lui, il n'en est pas de mme. Je ne confierai personne le soin de me venger... De lui-mme, il est venu se mettre sous ma main... et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable! Comme s'il croyait dj tenir sa proie, M. Grandvivier tendit un bras menaant en rptant son rire tout vibrant d'une haine farouche. Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref: --Demain, devant tmoins, je vous offrirai de vous laisser partir et vous refuserez votre libert. Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son matre, Cydalise bgaya d'une voix convulsive: --Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service. Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait demander lui cotait dire; puis avec effort: --Depuis combien de temps n'avez-vous parl votre misrable complice? A cette question, la cuisinire se mit trembler, et elle finit par balbutier: --Dans la dernire semaine que nous avons habit rue de Turenne, il est venu au milieu de la nuit. Et vivement, avec le ton d'une sincrit indniable, elle ajouta: --Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je l'avais attir. --Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, en vous ordonnant d'ouvrir la fentre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui, jadis, tait celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un moment, le dsir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la rflexion aidant, je l'ai laiss passer, car ma vengeance n'et pas t ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la rputation de ma fille soit effleure par l'ombre mme d'un soupon. Cydalise avait cout, frmissante, les yeux agrandis par l'pouvante. Tant de haine implacable avait accentu les paroles du juge, qu'elle s'cria effare: --Non, vous ne m'avez pas pardonn! --Vous avoir pardonn? rpta le magistrat en secouant la tte lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai jur, devant les aveux de votre repentir, de laisser au ciel, je vous le rpte, le soin de vous punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui laisse ce misrable chapper ma vengeance. --Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! pronona Cydalise avec une rage farouche. Aprs un court silence, M. Grandvivier reprit: --A votre dernire entrevue, que vous a demand cet homme? --Il tenait surtout savoir si votre fille allait bientt revenir. Un sourire cruel passa sur les lvres du juge. --A cette heure, il en est assur, dit-il, car, ce soir mme, devant mes invits, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angle. Ensuite, d'une voix qui ordonnait: --Demain, reprit-il, le chenapan rdera autour de la maison, guettant votre premire sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi o vous devez servir ses intrts... Sur ce point, vous lui laisserez croire que c'est lui que vous cdez... Puis, pour tudier les moyens de vous revoir sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez de ce qui aura t convenu ce sujet. Et d'un ton bref et dur: --Vous m'avez compris? ajouta le juge. --J'obirai, articula pniblement la servante, secoue par un nouveau frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se retirait lentement. Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas se soustraire par la fuite aux ordres de son matre? Il fallait qu'un terrible secret la mt sous la puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle rpta entre ses dents, qui claquaient d'pouvante: --Oui, oui, j'obirai! XIX --Gontran, on sonne. --Crois-tu, chrie? --Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit tre ce jeune homme venu hier et qui nous a gliss sous la porte le mot d'crit annonant qu'il reviendrait aujourd'hui; ce monsieur Frdric Bazart qui, m'as-tu dit, a, dernirement, t accus de deux assassinats. --Allons voir par le trou. Ces phrases, il est inutile de le dire, taient changes entre Gontran et sa matresse le lendemain du dner offert par M. Grandvivier Fraimoulu et ses invits aprs le bel exploit de la fameuse Nadje. --Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran Henriette, aprs avoir mis l'oeil au trou qui permettait de voir quiconque stationnait sur le carr. --Alors je vais m'enfermer dans la chambre coucher pendant que tu le recevras dans la salle manger, annona tout bas la jolie blonde avant de se retirer sur la pointe du pied. Gontran ouvrit la porte Frdric Bazart. Ds qu'il fut assis dans la salle manger o Gontran venait de l'introduire, Frdric dbuta de sa voix chaude et franche: --Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut d'abord bien se connatre. Il est donc bon que vous sachiez qu'il y a dix jours peine j'tais en prison, accus d'un double assassinat. Avec un particulier qui procdait aussi carrment, il n'y avait qu' l'imiter. Gontran rpondit donc: --Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient appris votre nom que j'ai retrouv, hier, au bas du billet que vous aviez gliss sous ma porte... Ils m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu avait t rendue en votre faveur. L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran. --Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincrement, je vous en conjure, avouez-moi si, malgr l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez capable d'assassinat. Le visage de l'ancien saltimbanque dnotait tant de loyaut et de franchise que Gontran n'hsita pas. --Non, fit-il. --Alors, dit en riant Frdric, nous ne tarderons pas nous entendre quand je vous aurai fait ma confession. L'unique souci de Gontran tait que l'entrevue s'abrget pour qu'il pt aller dlivrer Henriette, prisonnire dans la pice voisine. --A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement me dire quel motif je dois votre visite. --Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. coutez-moi, je vous prie. Sans attendre un acquiescement l'attention qu'il rclamait, Frdric poursuivit: --Avant mon arrestation, j'tais un vilain pierrot... Pas vicieux pour quatre sous, je m'en vante; mais noceur en diable, un tantinet paresseux et tout ce qu'il y a de plus loupeur... Quant l'instruction, lire, crire et compter, voil tout mon bagage. La voix du bateleur se fit grave pour continuer: --La prison m'a chang. J'en suis sorti un tout autre homme. Avec ma libert m'est arriv un hritage; les soixante mille livres de rente du pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tu... Une telle fortune... devinez-vous mon embarras?... moi qui ne sais qu'en faire! Gontran se mit rire. --Bien des gens, moi tout le premier, voudraient tre votre place, dit-il. --Comprenez-moi, reprit srieusement Frdric. Avec mon instruction incomplte, je n'ai pas en moi assez de ressources pour combattre l'ennui qui m'attend invitablement dans l'oisivet que me permet ma fortune... Mes distractions d'autrefois m'inspirent aujourd'hui un profond dgot... De plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'ge o l'homme a besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, je suis d'une nature qui aime grandement se remuer... Alors, savez-vous ce que je me suis dit? --Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme de cette franchise un peu triviale. --Je me suis dit: L'oisivet est mauvaise conseillre, mon bonhomme; en consquence il s'agit de mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant d'autres demandent la fortune au travail, toi, puisque tu as la fortune, fais l'inverse, demande-lui du travail. --Bonne ide! approuva Gontran. --Oui, mais, en fait de travail, il faut un tat. Le seul que je sache... et encore bien mdiocrement... c'est celui que j'ai appris pendant l'anne que j'ai passe avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur, l'associ de la maison Camuflet et Bazart... Va donc pour la btisse! me suis-je cri... Alors je suis venu vous trouver... pour vous dire: Vous tes jeune aussi. Vos tudes en architecture vous font un aide prcieux pour moi. Associons-nous. Vous apporterez la science, moi je fournirai mes capitaux et je conduirai le travail. Cela dit, Frdric tendit la main Gontran en demandant de sa voix redevenue gaie: --Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez l, mon associ! Gontran hsita. --Une question d'abord, dit-il avec tonnement. --Je vous coute. --Comment se fait-il que vous soyez venu directement vous adresser moi? --Ah! voici la chose! On a bien raison de dire qu' quelque chose malheur est bon... Le malheur de mon arrestation m'a valu un ami, ou, pour mieux dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intress moi. Ce protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction qui tait charg d'instruire mon affaire. Quand je lui ai parl de mon embarras devant mes cus, c'est lui qui m'a conseill le travail et, comme j'optais pour la btisse, il m'a prsent un de ses amis qui a t du btiment, M. Camuflet, l'ex-associ de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue l'ide de mon association avec un architecte. A son tour, M. Camuflet m'a renvoy un M. Lebrun. --Mon patron? fit Gontran. --Prcisment. --Qui a refus? --Qui m'a rpondu: Je suis assez riche et assez vieux pour prendre mon repos. Adressez-vous mon meilleur lve, Gontran Lambert, un garon auquel il ne manque que des capitaux pour russir. Alors je suis accouru pour vous crier: Voici les capitaux! Prenez le capitaliste par-dessus le march! Son explication donne, l'ancien saltimbanque tendit encore sa main Gontran en rptant: --Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous acceptez? Topez l, mon associ! Sans hsiter cette fois, Gontran mit sa main dans celle qui lui tait offerte. --J'accepte, dit-il. --Et nous dbuterons par une affaire que votre patron vous cde... Il s'agit de constructions lever, rue de Turenne, sur l'emplacement d'un jardin que le propritaire veut utiliser plus productivement... un arrire-btiment destin masquer un vilain voisinage... Tenez, M. Grandvivier, prcisment, tait encore, il y a deux semaines, le locataire de ce jardin qui va disparatre. Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque danser en s'criant: --Bravi! bravo! me voil sauv de l'ennui! Je vais donc enfin m'amuser en m'reintant travailler... Vous pourrez donner vos plans, monsieur Lambert, vous aurez en moi un rude contrematre pour les faire excuter. Et clatant de rire: --Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La Godaille!... Non, personne n'aura plus le droit de m'appeler La Godaille! Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti dans la pice voisine et soudain, sur le seuil de la salle manger, apparut Henriette mue, le sourire aux lvres, fixant sur le bateleur un regard tout tincelant de reconnaissance. A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer d'un pas Frdric, et, la voix chaude d'affection, il s'cria: --Ma bonne petite Henriette! La jeune femme marcha vers lui. --Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite Henriette qui n'a pas oubli son protecteur et qui, elle, vous nommera toujours La Godaille, parce que ce nom, depuis bien longtemps grav dans son coeur, lui rappelle le compagnon dvou qui, jadis, veilla sur elle au risque de sa vie. Ensuite, elle lui tendit le front en demandant: --Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon bon La Godaille? Et aprs avoir regard Gontran, tout stupfait de la scne, elle ajouta en souriant: --Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer sans craindre, cette fois, un coup de couteau. A ces mots, La Godaille plit. --Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, le coup de couteau du Tombeur-des Crnes... un compte qui me reste encore rgler. Mais cette impression haineuse fut de courte dure. La joie reparut sur le visage de La Godaille qui, appliquant ses lvres sur le front charmant qui lui tait offert, y dposa un bon gros baiser. Certes, Gontran ne pouvait tre jaloux de ce baiser tout fraternellement affectueux. Aussi fut-ce d'un ton la fois surpris et gai qu'il s'cria: --M'expliquerez-vous o vous vous tes connus? --Henriette ne vous a-t-elle donc jamais cont notre histoire? demanda La Godaille. --Chaque fois que j'ai tent de lui rvler tous les dtails de mon pass, Gontran m'en a empche, dit la gentille blonde en rougissant un peu. --Je voulais t'viter des souvenirs trop pnibles, mignonne, dit Gontran qui se retourna vers Frdric pour ajouter: Mais, de vous, monsieur Bazart, j'accepterai le rcit tout entier. Puis revenant Henriette: --Si tu nous prparais un bon petit djeuner pour fter M. Bazart, ton ancien ami et mon tout frais associ? proposa-t-il. --Je vais dployer tous mes talents culinaires, dit joyeusement la jolie blonde qui comprit que son amant voulait l'loigner. --A prsent, monsieur Bazart, je vous coute, reprit Gontran aprs le dpart de sa matresse. * * * * * --A dix-huit ans, je ne promettais gure, commena La Godaille. Vagabond, paresseux, j'avais dsert les sept ou huit mtiers que ma mre, reste veuve, avait tent de me faire apprendre. La maraude, le braconnage, les parties de bouchon taient mon fort. Mais ce qui m'attirait surtout, c'tait la socit des chanteurs ambulants, des faiseurs de tours, des montreurs de curiosits, des saltimbanques. On ne me voyait qu'avec eux; je me faisais leur compre, presque leur domestique, tant j'tais curieux d'apprendre leurs tours et de deviner leurs trucs. Ma pauvre mre crut que le dplacement tait le seul moyen de m'arracher cette vie de fainantise qui l'effrayait pour l'avenir. Elle rsolut donc de me faire quitter Lille. Mais o m'envoyer et, surtout, qui m'adresser qui pourrait me surveiller? J'avais deux oncles. L'un, frre de feu mon pre, tait entrepreneur Paris o il tait all tenter la fortune qui lui avait souri, car, frquemment, il envoyait des secours ma mre. L'autre oncle, frre de ma mre, tait gros cultivateur. Son mariage l'avait fix dans le pays de sa femme, la frontire du Nord, o il exploitait une ferme importante. En une seule enjambe, il pouvait passer d'un de ses champs en Belgique. Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, ma mre opta pour le fermier. M'envoyer Paris lui faisait trop peur. Mes instincts de vagabondage y auraient trouv, cent fois plus nombreuses, ces tentations auxquelles il fallait me soustraire. Un beau matin de printemps, je dbarquai donc chez mon oncle le fermier, le plus gros bonnet du village de Montrel, o on le dsignait sous le surnom du Pre aux cus. Sa maison d'habitation, un peu distante des btiments d'exploitation, tait la dernire du pays. Elle s'levait au bord de la route, pour ainsi dire sur la frontire. Vingt pas plus loin, on tait en Belgique, dont le premier village se nomme Reiseck. Mon oncle put me loger l'aise, car sa maison tait dix fois trop grande pour lui. C'tait une immense construction qui, avant la grande Rvolution, avait fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait dmoli le couvent pour n'en garder que ce btiment encore en bon tat de solidit. Aprs tre rests plus de vingt ans sans trouver un acqureur, le btiment et le terrain sur lequel s'tait, autrefois, tendu tout le couvent, avaient t vendus bas prix mon oncle. On m'installa donc dans une des dix vastes chambres qui restaient inoccupes. Ma premire journe se passa suivre mon oncle qui tint me faire visiter sa ferme, ses curies et, la nuit venue, jusqu'au lendemain, je ne fis qu'un somme. Quand je me rveillai, il tait grand jour. Le bruit de plusieurs voix qui causaient sur la route me fit aller ma fentre. En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers de la route, m'apparut une vaste btisse, dont la porte principale tait surmonte d'un tableau grotesque peinture, reprsentant un douanier joufflu et color, sangl dans son uniforme de grande tenue et portant la main un norme bouquet de roses. Plus bas se lisaient ces mots: AU DOUANIER GALANT. _Ici on loge pied et cheval_. TRUDENT, _aubergiste_. Les voix que j'avais entendues taient celles de six douaniers qui causaient avec l'aubergiste, un grand sec, debout sur le seuil de sa porte. Quand j'ouvris ma fentre, j'entendis une voix, dominant les autres, qui disait: --J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. Mais, je vous le jure, Trudent, je les pincerai ou j'y perdrai mes galons et mon nom de Vernot! --Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... Mais, pour y arriver, il faudrait d'abord une chose, rpondit l'aubergiste. --Laquelle? --Savoir o ils ont leur chenil. --Oh! je le dcouvrirai avant peu; j'ai mon moyen, dit le brigadier avec un sourire de malice. Il se retourna vers ses hommes. --En route! commanda-t-il. Les douaniers allaient se mettre en route quand, d'une fentre voisine de la mienne, partit la voix de mon oncle qui demandait: --Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson creux cette nuit, mon pauvre Vernot? * * * * * A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde fois, Gontran interrompit le conteur. --Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. Ce brigadier tait-il son parent? --C'tait son pre, dit La Godaille. Ancien sergent-major dans la ligne, Vernot la fin de son cong, avait obtenu de passer dans les douanes de la frontire. Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas tard se signaler en taillant de fortes croupires aux contrebandiers. Ses premiers coups avaient t heureux et, partant, les primes qui lui taient revenues sur ses prises avaient t grosses. Peut-tre aurait-on pu mettre son activit infatigable sur le compte de son avidit. Le soldat ne se dfendait pas trop sur ce point et donnait pour excuse son vif dsir de pouvoir amasser une petite dot sa fille Henriette, alors ge de seize ans, dont la naissance avait cot la vie sa mre. A l'poque dont je parle, Vernot tait un homme de quarante ans. Son ardeur pourchasser les contrebandiers, loin de s'affaiblir, avait, au contraire, t aiguise par la persistance de la dveine qui, depuis quelques annes, avait remplac ses succs du dbut. Il avait beau faire, la contrebande lui passait devant le nez, sans qu'il pt tendre assez vite la main pour l'arrter au saut de la frontire... Voil quel tait Vernot. --Bien, continuez votre histoire, dit Gontran. * * * * * A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait fait buisson creux, le brigadier tourna la tte de son ct: --Malheureusement, oui, Pre aux cus, rpondit-il en donnant mon parent son sobriquet. --Si vous n'tes pas trop press, venez donc me conter cela en vidant un cruchon de bire, proposa mon oncle. Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui s'cria d'une voix hargneuse: --Un cruchon de bire! Le voil bien, ce sac cus, qui ne se soucie pas de faire du tort au commerce des autres. Est-ce que je n'en vends pas, de la bire, moi! Ai-je besoin qu'on la donne pour rien ma porte... Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du tort, ce Crsus, je ne la raterai pas! Les douaniers s'taient mis rire cette sortie de l'aubergiste ls dans ses intrts. --Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, que vous tes toujours couteaux tirs avec le Pre aux cus. --Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne vous dis que a! gronda l'aubergiste. Ces paroles avaient d tre entendues par mon oncle. Il ddaigna d'y rpondre et cria au brigadier: --Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bire pour tout le monde. Si je voulais satisfaire ma curiosit, il fallait me hter de descendre dans la salle o allaient arriver le brigadier et ses camarades. J'avanai donc les mains pour refermer la fentre que je n'avais fait qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'troite fente des vantaux, m'avait laiss entendre sans tre vu par l'aubergiste qui, tout franchement, venait de se dclarer comme ennemi de mon oncle. Au moment o j'allais pousser la fentre, je fus surpris par un fait trange. Les douaniers qui se dirigeaient vers la porte de mon oncle, tournaient le dos Trudent. Alors je vis l'aubergiste dtendre vivement les doigts de ses mains comme s'il voulait indiquer un nombre, puis passer une de ses mains sur la tte en tenant l'index en l'air. A coup sr, c'tait un signal, mais qui s'adressait-il? Bien certainement, ce n'tait pas mon oncle. Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers taient assis devant la table, sur laquelle une servante tait en train de dposer des cruchons de bire. A mon entre, je fus accueilli par le regard mfiant de Vernot qui, dans tout tranger au pays, souponnait un contrebandier. Ce regard se fit aimable quand mon oncle m'eut prsent. Sitt la premire rasade bue, mon oncle dbuta: --Comme a, Vernot, vous n'avez pas eu de chance cette nuit? --Ah! ne m'en parlez pas, Pre aux cus. Figurez-vous un coup superbe dont j'avais eu vent et que je guettais depuis une semaine. --Un gros passage, alors? --Rien que de la dentelle! --Par chiens? --Oui, par chiens. --Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu mettre la main sur un pareil lopin. Votre part de prime et t bonne, dit mon oncle en s'apitoyant sur la mauvaise chance du brigadier. --Cette aubaine-l et grandement avanc la dot de ma petite Henriette! soupira Vernot. --Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, un vrai malin, avez-vous t refait? --C'est n'y rien comprendre! gronda le brigadier. Je m'tais mis l'afft l'angle du bois Monsion, et j'avais embusqu mes hommes trois cents mtres plus loin, la sente du Bas-Ternois, o les chiens passeraient aprs s'tre engags dans les Coudreaux. Au passage de la meute, je devais prvenir mes hommes par un coup de fusil tir sur le chien de tte. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut sur la gauche et je fis feu. Aussitt je vis arriver la meute, trente chiens environ et, comme je m'y attendais, ils s'engagrent dans les Coudreaux. --Bon, me dis-je, les camarades, prvenus par un coup de feu, vont les saluer au passage. J'attends. J'coute. Rien! Alors je m'impatiente et je cours mes hommes que je trouve toujours n'ayant pas encore vu apparatre un seul museau de chien. La meute entire avait disparu, comme engloutie dans une trappe. Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la queue d'un chien! Les auxiliaires que j'avais parpills sur trois lieues carres pour guetter o se rfugieraient les chiens chapps la fusillade n'avaient vu rien passer. Et, avec rage, le brigadier s'cria: --Que peut bien tre devenue cette satane meute? Aprs un petit temps, pendant lequel il avait vid son verre, mon oncle lui demanda: --Que concluez-vous de cela, brigadier? --Que le chenil o se rfugient les chiens, que nous supposions se trouver deux ou trois lieues dans le pays, doit exister plus prs de la frontire, par ici mme, dans les plus prs environs. Mon oncle se mit rire. --Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent ou moi qui puissions donner asile ces chiens. Vous savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot dire pour que je vous fasse visiter ma ferme de fond en comble. --Oh! oh! Pre aux cus, pouvez-vous me croire capable de vous souponner? protesta le brigadier qui, son tour, vida son verre. --Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien sur lequel vous avez fait feu? Habile tireur comme vous l'tes, vous ne pouvez l'avoir manqu. --Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber. Mais j'tais alors press de rejoindre les camarades. Quand je suis retourn plus tard sur mes pas, j'ai bien trouv une mare de sang, mais de chien, nant. Quelqu'un tait venu qui avait d emporter le mort ou le bless, car nulle piste de sang n'indiquait que la bte et cherch continuer sa marche... Encore un mystre que j'aurai claircir. Vernot achevait de parler quand un vacarme de trompettes et pistons se fit entendre sur la route. Nous courmes tous la porte pour nous rendre compte de ce charivari. --Tiens! annona un douanier, c'est une voiture de saltimbanques qui revient de quelque kermesse belge. C'tait en effet une voiture de bateleurs. Deux hommes qui marchaient ct des maigres biques d'attelage, avaient jug bon de faire, dans le village, une entre bruyante et soufflaient pleins poumons dans leurs instruments. Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant de cette voiture, se prlassait une femme d'une quarantaine d'annes, aux formes massives, dont le visage gardait quelques traces d'une beaut qui, en son temps, devait avoir sduit ceux qui ne tiennent pas absolument la mignardise. --C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annona encore le mme douanier. La Belle Flamande, paraissait-il, tait fort en rputation sur tous les champs de foire de Belgique et du nord de la France. Sa spcialit tait d'avaler des toupes enflammes, des cailloux et des lapins vivants. Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un hercule mort de la rupture d'un vaisseau dans la poitrine pour avoir voulu soulever une charrette trop charge de spectateurs. Cette mort, toute rcente, n'avait pas fort secou la tendresse conjugale de la Belle Flamande, car, l'entre de la voiture dans notre village, elle riait de tout coeur avec un jeune blond qui, assis ct d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides des deux rossinantes. Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, souponnait, par tat, un contrebandier dans tout nouvel arrivant au village. A la vue de la voiture qui allait entrer dans Montrel, il frona le sourcil en disant: --Pourquoi ces cocos-l reviennent-ils par la traverse au lieu de rentrer en France par la route? Ont-ils voulu viter le poste de visite? Allons voir a, les enfants. Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture qui venait de s'arrter devant l'auberge de Trudent. Je leur embotai le pas. Les saltimbanques, vous le savez, m'attiraient. Quand nous arrivmes, la Belle Flamande et le jeune blond avaient dj mis pied terre et, de l'arrire-voiture, taient sortis un homme et une femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, la troupe comprenait six personnes. S'avanant en tte, le jeune blond se dirigeait, suivi de la Belle Flamande, vers la porte de l'auberge, quand il fut arrt par Vernot qui lui posa la main sur le bras en disant: --Pas si vite, mon garon! La visite d'abord. Au contact de la main du brigadier, le blondin eut une lueur de colre dans l'oeil et il recula d'un pas comme pour se mettre en position de rsistance. Il tait joli garon, ce gars-l, mais, ce moment, tout le charme de son visage disparut pour faire place une expression farouche. Il devait avoir le sang qui lui arrivait facilement sous les ongles. Mais Vernot n'tait pas homme s'effaroucher pour si peu. --De quoi! de quoi! lcha-t-il railleusement; tu fais donc le gros dos, mon cadet? Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte lui monter au nez, et son chec de la nuit tait loin d'avoir calm sa bile. Il reprit d'un ton sec: --Allons! Plus de manires! Approche. Immdiatement le blond poussa une sorte de rugissement de colre et tomba, bien camp sur sa jambe droite, la garde de la savate en grinant: --Viens-y donc, mauvais gabelou! Quand je dis bien camp sur sa jambe droite, je me trompe... Car, voyez-vous, la savate, c'tait et c'est encore mon fort. De la mauvaise socit que j'avais frquente, je n'avais retir que ce talent-l, mais j'y tais pass matre... Elle avait trop de raideur, sa jambe! Le jarret lourd, empt, pas de dtente. Moi, j'aurais eu affaire au blondin, que je lui aurais mouch le nez avec le talon de ma botte avant que sa jambe droite se ft remue... J'ai su, depuis, que a lui provenait d'une ruade de cheval qu'il avait reue. En voyant le jeune homme vouloir rsister leur chef, les douaniers s'avancrent l'aide, mais Vernot les fit reculer en disant: --Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous que je ne suffirai pas seul rogner ses ergots ce jeune coq? Et il marcha sur le blondin. Je ne sais ce qui serait arriv si, ce moment, la Belle Flamande ne ft intervenue en disant: --Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans son droit. Il excute son devoir. A ces mots, le garon quitta sa pose de dfense et, sans mot dire, mais sombre et l'oeil mauvais, il laissa la main de Vernot tter ses poches. Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre la visite que le brigadier fit trs sommaire. Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les autres saltimbanques. Puis vint le tour de la voiture dans laquelle le brigadier monta. A ce moment, la Belle Flamande s'tait rapproche du blondin qui, la figure refrogne, se tenait l'cart. --Que t'es bte, fiston! Faut jamais rsister l'autorit. Il vous en cuit toujours! lui dit-elle mi-voix. --Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le jeune homme en tordant sa moustache d'une main nerveuse. --Eh! eh! fit vivement la femme alarme, tu sais? pas de btises! Crois en ta mre, Alfred! Le dialogue fut coup par la seconde femme de la troupe, une fort gentille brune, qui accourut pour dire la Belle Flamande: --Mfiez-vous pour la caisse: le gabelou va mettre la main dessus. En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de Vernot qui criait: --Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, perce de trous et ferme au cadenas?... Il y a, l dedans, quelque chose qui grouille. En trois bonds, la Flamande fut la portire du fond de la voiture pour rpondre Vernot: --C'est la caisse o j'enferme les lapins que je dvore tout vivants dans les foires, monsieur le brigadier. --Il parat que si vous les dvorez, la maman, vous ne les digrez pas, puisque vous les remettez sous cl aprs la reprsentation, goguenarda Vernot qui avait retrouv sa bonne humeur. --Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et rieuse, le sous-cl est une prcaution contre mes artistes qui, plusieurs fois, m'ont chip des lapins qu'ils ont fricots sans ma permission. Et, souriante, la voix douce, en tendant la cl: --Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier? demanda-t-elle. --Non, pas la peine, dit Vernot se dclarant satisfait par l'explication et, surtout, par l'offre de la cl. Il finissait de parler quand il me sembla entendre la seconde femme, la belle brune, qui soufflait Alfred: --Enfonc, le gabelou! La caisse trous ne renfermait donc pas le contenu annonc. Quel tait donc, dfaut de lapins, l'tre qui, suivant l'expression du brigadier, grouillait entre ces planches? Descendu de la voiture, le brigadier procda un interrogatoire: --D'o venez-vous? demanda-t-il la Flamande. --De la kermesse de Namur, en Belgique. --Et vous allez? --Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge de Trudent, o nous comptons nous reposer pendant trois ou quatre jours, attendu que la plus prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine prochaine. --Trs bien! pronona le brigadier qui fit ses hommes signe de le suivre. Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait si raide, la mine tant provocante, l'oeil si menaant, que le brigadier, agac par cet air furibond, lui dit d'un ton gouailleur: --Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colre et charrie droit, ou tu t'en trouverais mal. Un frisson de rage contenue secoua le jeune homme, mais il ne souffla mot. Seulement, lorsque le brigadier fut quelques pas, il rpta avec un sourire froce: --Toi, je te repigerai. Tous, les saltimbanques et moi, nous tions rests regarder s'loigner la petite troupe. A cent pas plus loin, nous vmes le brigadier se sparer de ses hommes, qui continurent leur route, tandis que lui se retournait vers nous. --Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le dos? demanda la Belle Flamande l'aubergiste Trudent, qui, depuis le commencement de la scne, s'tait tenu sur le pas de sa porte. --Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa gauche, dans le sentier qui conduit la petite maison qu'il habite. --Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui me fit presque peur. Tudieu! Il avait la rancune solide et la colre facile, ce beau blond! Il ne faisait pas bon qu'il vous en voult. --Non, pas seul, rpondit l'aubergiste; il demeure avec sa fille et un vieux douanier estropi, du nom de Carambol, qu'il a recueilli. --Ah! il a une fille? dit Alfred. --Une jolie demoiselle marier. --Bon! fit le blondin qui suivit sa mre entrant dans l'auberge. Ce n'tait rien que ce bon! et, pourtant il m'mut. A l'intonation du particulier quand il le pronona, je ne sais quel pressentiment m'avertit qu'un danger menaait la fille du brigadier. Aprs tre encore rest quelques minutes regarder les saltimbanques qui dchargeaient leur voiture, je retournai prs de mon oncle que je retrouvai toujours attabl devant son cruchon de bire et fumant sa pipe. --Eh bien! garon, me dit-il en souriant, il parat que tu as employ l un bon quart d'heure te distraire. Je lui fis, de ce qui s'tait pass, un rcit qu'il couta sans paratre y porter grande attention. Mais il en fut autrement lorsque j'arrivai parler de la caisse trous et qui tait cense renfermer des lapins. --Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me demanda-t-il avec une curiosit subitement veille. --C'est supposer. La dclaration faite par la Belle Flamande, que cette caisse renfermait des lapins, devait tre fausse, puisque, quand Vernot, y ajoutant foi, a refus la cl, j'ai entendu la seconde femme qui disait: Enfonc, le gabelou! --Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait contenir un tre vivant? --Dame! oui! Le brigadier a dit que a grouillait. Un souvenir me revint alors. --Oui, oui, appuyai-je, ce devait tre un animal... bless ou malade. Mon oncle releva brusquement la tte. --Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il avec un trs visible intrt. --C'est que, tout l'heure, comme ils dchargeaient la voiture, j'ai vu deux saltimbanques en tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la brusquerie, j'ai entendu l'autre lui dire: Doucement; il se mettrait geindre! Et, l-dessus, ils s'y sont pris comme s'ils portaient de la porcelaine fine. Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement sa chope, l'air tout recueilli, puis finit par me dire: --Garon, il faut me rendre un service. --Lequel? --Je veux savoir quel animal contient cette caisse. Avant que je pusse m'tonner sur son trange curiosit, il tira de sa poche une poigne de monnaie qu'il me tendit en ajoutant: --Voici de quoi rgaler les saltimbanques et te faire leur camarade. Et, d'un ton qui m'imposait une leon: --Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... Il faut que tu retrouves la caisse et que, tout seul, bien adroitement, tu arrives savoir l'animal qu'elle garde prisonnier. --Compris! dis-je. Je marchais vers la porte quand il me rappela. --Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander de revenir tout de suite m'avertir, dans le cas o l'animal en question serait... Il s'arrta comme s'il allait commettre une imprudence, sembla hsiter, puis se consulter, et enfin, se dcidant pour la confiance, il acheva: --... Serait un chien. --Un chien? rptai-je tonn. --Oui, un chien blanc, tachet de jaune... qui, s'il est bless, doit l'avoir t par un coup de feu... A prsent, pars, mon garon, en te disant que service et discrtion absolue te vaudront un joli billet de cent francs. Je m'loignai en riant de l'ide de ma mre qui m'avait expdi mon oncle pour me soustraire aux saltimbanques dont je faisais ma socit de prdilection. En s'installant l'auberge de Trudent, le premier souci de la troupe de la Belle Flamande, qui mourait de faim, avait t de s'attabler pour djeuner. Ils taient dans une pice gauche de la salle d'entre. J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des verres. Le billet de cent francs que m'avait promis mon oncle allait m'tre bien facile gagner, car le premier objet qui frappa ma vue, en pntrant dans la salle d'entre, fut la caisse trous. Presss qu'ils taient de manger, les saltimbanques avaient dpos l tout ce qu'ils avaient tir de la voiture. Au milieu des nombreux accessoires de la troupe se trouvait donc la caisse qui, par bonheur, ce qui prouvait qu'elle avait d tre rcemment ouverte,--tait dbarrasse de son cadenas, que je voyais pos sur le parquet. Personne n'tait l. Deux secondes me suffisaient pour lancer mon coup d'oeil. Je soulevai donc vite le couvercle. C'tait bien un chien... un chien blanc tachet de jaune... un chien au flanc trou par une arme feu. Il ne me restait plus qu' rejoindre mon oncle pour lui porter la nouvelle et toucher mes cent francs. Je refermais le couvercle quand, tout coup, une main se posa sur mon paule en mme temps que, derrire moi, une voix pronona ces mots: --La curiosit est un dfaut dangereux... trs dangereux! Je me retournai brusquement. C'tait le saltimbanque Alfred. Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il tenait la main un bol d'eau frache et des linges. Ses yeux, fixs sur moi, avaient ce mme regard mauvais dont, une heure auparavant, il avait suivi le brigadier Vernot son dpart. En somme, je savais quoi m'en tenir et j'avais hte d'aller apprendre mon oncle que la caisse renfermait un chien tel qu'il me l'avait dsign. Inutile tait de laisser matre Alfred le temps de me chercher la querelle que m'annonaient ses yeux menaants. Je prenais donc mon lan pour dguerpir sans avoir souffl mot quand, soudain, je vis Alfred refermer vivement la caisse, s'asseoir sur le couvercle et me sourire aprs m'avoir souffl voix basse: --Pas un mot du chien! La cause de ce changement vue devait tre un homme qui allait entrer dans l'auberge et que le fils de la Belle Flamande avait aperu avant moi. L'arrivant tait un invalide jambe de bois, d'une soixantaine d'annes, vtu d'un vieil uniforme de douanier des plus dlabrs. Il tait porteur d'un panier de cave rempli de bouteilles vides. --Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur le seuil du vestibule. En nous voyant, il souleva son kpi d'uniforme et nous demanda: --Vous tes de la troupe arrive ce matin? Nous n'emes pas le temps de rpondre. Son appel avait t entendu par l'aubergiste qui dboucha dans le vestibule par la porte de la salle o il surveillait le repas des saltimbanques. --Eh! c'est ce brave Carambol! s'cria-t-il. --Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler notre provision. Au moment de nous mettre table, nous nous sommes aperus que nous n'avions plus que de l'eau boire; alors mademoiselle Henriette m'a envoy au ravitaillement chez vous, rpondit l'invalide en montrant les bouteilles vides de son panier. L'aubergiste lui prit le panier et cria: --Craquefer! A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et vilain bonhomme qui Trudent passa le panier en disant: --Va emplir ces bouteilles la cave... Et, tu sais? ne confonds pas ton bec avec le goulot des bouteilles. --Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela de ma chobrita! protesta ledit Craquefer avec un accent plus auvergnat que sincre. J'tais arriv Montrel de la veille. Trudent ne me connaissait pas pour le neveu du Pre aux cus. En me voyant avec Alfred, toujours assis sur sa caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. J'aurais pu profiter de l'occasion pour dcamper, mais je ne sais quelle curiosit me fit rester. En attendant le retour de son garon, Trudent s'tait rapproch de l'invalide. --Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il. Toujours jolie? Toujours excellente mnagre? --Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la perle des filles. --Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, Carambol? --En pourrait-il tre autrement? Si vous saviez comme M. Vernot et sa fille sont bons pour le pauvre estropi qu'ils ont recueilli! pronona Carambol d'une voix mue. Alfred et moi nous pouvions couter tout l'aise Trudent et l'invalide, car ils causaient en nous tournant le dos. Quand il avait t question du brigadier Vernot, il m'avait sembl voir s'allumer l'oeil du beau blondin. L'expression que j'en ressentis fut vite efface par l'intrt que m'inspira la suite du dialogue. --Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, Vernot a d rentrer chez lui, ce matin, avec le nez long d'une aune. Il parat, ce qu'il m'a dit lui-mme, qu'il a rat cette nuit une belle prime sur un coup de contrebande qui l'a laiss bredouille. L'invalide secoua la tte en disant: --Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon brigadier en colre. --Quoi donc alors? --C'est le chien. --Quel chien? --Le chien de tte de meute qu'il a tir, qu'il est sr d'avoir atteint et dont il n'a pu retrouver ni traces ni cadavre. --Oh! pour un chien mort, voil-t-il pas de quoi se dsesprer! fit l'aubergiste moqueur. --D'abord, rien ne dit qu'il ft mort, pronona lentement l'ex-douanier la jambe de bois. Ds qu'il avait t question de chien, mon regard, bien involontairement, avait t chercher celui d'Alfred, toujours assis sur la caisse. Alors ses yeux, durs et menaants, semblrent me rpter l'injonction qu'il m'avait adresse l'apparition de l'invalide: --Pas un mot du chien! Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le blondin attachait l'animal bless tait d'couter la suite de la conversation. --Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne soit pas mort. De quelle utilit, je vous le demande, pourrait-il tre pour Vernot? Qu'en ferait le brigadier? --D'abord, il le soignerait. --Admettons encore qu'il le remette sur ses quatre pattes... Et aprs? --Aprs? rpta Carambol en riant. Vous devez vous en douter, monsieur Trudent, si vous savez comment se fait la contrebande de dentelles sur notre frontire. --Comment voulez-vous que je le sache? s'cria Trudent. Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation d'une surprise un peu indigne, la voix de l'aubergiste sonna faux mon oreille. L'invalide ne s'aperut de rien. Tout navement, il continua: --Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... Dans le pays qui veut frauder la douane, et pour le cas des dentelles, c'est, ici, la France, le contrebandier possde bien cach un chenil o sont enferms trente, cinquante ou soixante chiens bien nourris, bien choys, bien caresss. Ils vivent l heureux comme des rois... Une belle nuit, enferms dans des voitures, on leur fait passer la frontire. Une fois en Belgique, la vie change pour eux. On les enferme dans un autre chenil o l'on oublie de leur donner manger et o la pte est remplace par de grandissimes schlagues que leur administrent des gens costums en douaniers. --Diable! lcha l'aubergiste, les pauvres btes doivent alors regretter le chenil franais o la vie leur tait si douce. --Justement, monsieur Trudent, justement!... Et, en mme temps qu'elles regrettent ce chenil, les corrections reues des faux douaniers leur inspirent une profonde horreur de l'uniforme. --Bon! je comprends! De sorte que si un vrai douanier tentait de les amadouer, les chiens s'enfuiraient au bout du monde. --Vous y tes. Une belle nuit, on leur passe au cou un collier rempli de dentelles... Quelquefois la meute entire en emporte pour deux cent mille francs... Alors on ouvre le chenil et, grands coups de fouet, on les fait dtaler. Un seul de ces animaux n'a pas de collier, c'est le chien de tte. Gnralement, c'est un chien de chasse que, sous le nez des douaniers, en ayant l'air de lui faire quter le gibier, on a dress bien connatre le pays et les sentiers entre les deux chenils. C'est lui qui montre la voie aux btes qui pourraient s'garer. --Le chef de file alors? --Oui. Vous comprenez que l o ne passeraient pas des hommes passent des chiens... et vite, je vous en rponds... En quarante minutes, ils vous avalent le chemin qu'un contrebandier pied aurait mis deux heures franchir... Ils courent dans l'ombre, muets, insaisissables, d'une vitesse qui s'accrot toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas d'autre but, d'autre dsir que de regagner le chenil franais, le bon chenil o ils vont bientt se goberger... Prvenu l'avance, le propritaire de ce chenil en a laiss la porte ouverte. La meute arrive, elle s'y engouffre; on referme la porte et le coup est dj fait que les douaniers, en admettant qu'ils aient vu passer les chiens, sont encore plus d'une lieue la poursuite de la meute qui leur a fil sous le nez comme une trombe. L'aubergiste avait cout, bouche bante, yeux ouverts et surpris, en homme qui entend choses inconnues. --Le fait est qu'il est bien impossible de pincer cette contrebande-l, avana-t-il en hochant la tte. --Il y a un moyen, appuya Carambol. --Lequel? --C'est de connatre l'endroit du chenil. On va s'embusquer dans son voisinage, la meute arrive et, v'lan! on fait main basse sur les marchandises, les chiens et le propritaire du chenil. --Oui, mais dcouvrir le chenil, c'est l le difficile! avana Trudent qui, en somme, ne me semblait pas tre aussi ignorant qu'il voulait le paratre. --Voil pourquoi le brigadier Vernot est si mcontent de n'avoir pu retrouver, mort ou vivant encore, le chien de tte qu'il est certain d'avoir bless, pronona l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait le dboire de celui dont il recevait l'hospitalit. --Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il et trouv le chien encore vivant... --Alors le brigadier avait grande chance de dcouvrir le chenil. Il aurait soign et guri l'animal, puis, un beau matin, il aurait mis le chien en laisse et il y a cent parier que la bte, qu'il aurait laisse deux jours jeun, l'aurait conduit tout droit au chenil, o elle savait trouver une bonne pte. --Voyez-vous a! lcha Trudent d'une voix qui semblait merveille, mais dans laquelle, suivant moi, se trahissait un petit tremblement. Et il me parut que son tremblement s'accentuait davantage quand il demanda Carambol: --Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a pas retrouv son chien? --Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma l'invalide. --Je vous crois! je vous crois! rpta vivement l'aubergiste dont le ton, maintenant, sonnait si joyeux que la certitude m'arriva que ce gaillard-l tait le contrebandier inconnu la dcouverte duquel s'acharnait le brigadier Vernot. Cependant Carambol avait repris: --Si le chien n'est pas mort et qu'il ait t trouv par quelqu'un, ce quelqu'un-l, pour un peu qu'il soit malin, aura une belle balle jouer. --En quoi faisant? s'informa Trudent repris par son petit tremblement de voix. --Il aura deux cordes son arc... Ou il ira trouver Vernot qui de grand coeur--car il est enrag aprs son contrebandier--partagera la prime de la saisie que le chien aura facilite. --Et la seconde corde de son arc? dit Trudent. --Ou bien, alors, il excutera l'ide du brigadier pour dcouvrir le chenil l'aide du chien... et il fera chanter le propritaire du chenil. a vaut bien une dizaine de mille francs, ce secret-l. Tout en coutant, mes yeux s'taient attachs sur les deux causeurs qui, sur le pas de la porte, et nous tournant toujours le dos, devaient avoir oubli que nous tions l pour les entendre. Aux derniers mots de Carambol, je me retournai vivement vers Alfred pour lire sur son visage l'impression produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient la conduite suivre. A dfaut de sa figure qu'il me fut impossible de voir, car il baissait la tte, l'acte qu'il accomplissait me prouva qu'il reconnaissait le prix de sa trouvaille. Il tait en train de repasser le cadenas dans l'anneau de la caisse pour mettre le chien l'abri d'un nouveau regard indiscret. A ce moment, l'invalide disait: --Il me semble, monsieur Trudent, que votre garon ne se presse pas de me monter mon vin. --C'est vrai! fit l'aubergiste rappel la mesure du temps coul depuis qu'il causait. Et il se retourna en hurlant: --Craquefer! Alfred et moi, je le rpte, Trudent devait, comme pour son garon, nous avoir oublis, car, en nous retrouvant derrire lui et en songeant que nous n'avions souffl mot pendant l'entretien, ce qui prouvait que nous l'avions attentivement cout, ses traits exprimrent une inquitude des plus vives. Mais, avant qu'il pt rien dire, son garon Craquefer apparut avec le panier de bouteilles remplies. Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait plus rouge qu'un coucher de soleil. Il tait ivre comme un cent de grives. --Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le panier des mains. L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin n'arrivait pas noyer, car il rpliqua en faisant claquer son ongle sur une de ses dents: --Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu gros comme cha! En s'avanant vers son valet, Trudent avait dgag l'entre. Comme je ne me souciais nullement de me retrouver, avant peu, en tte tte avec Alfred, je profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur la route, me dirigeant vers la demeure de mon oncle. Mais, si prompte qu'avait t ma retraite, j'avais eu le temps de voir s'ouvrir la porte de la salle o mangeaient les saltimbanques et d'entendre la Belle Flamande, apparue sur le seuil, dire son fils: --Alfred, viens donc faire entendre raison cette folle de Cydalise! XX Si longue qu'elle ait t vous conter, la scne de l'auberge avait dur tout au plus une demi-heure. Quand je revins chez mon oncle, je le trouvai encore attabl devant son cruchon de bire et fumant toujours sa pipe. Depuis la veille que je le connaissais, je n'avais pas t long m'apercevoir que le Pre aux cus tait, en tous points, le type le plus complet de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne se faisant ni chaud ni froid des vnements qu'il prend comme ils viennent. Aussi fus-je tonn de la vivacit qu'il mit, en me voyant entrer, me demander: --Est-ce un chien que renferme la caisse? --Oui, et un chien tel que vous l'avez dsign: blanc tachet de jaune et bless. --Bon! fit le Pre aux cus, qui tira coup sur coup sept ou huit bouffes de sa pipe. Aprs un petit silence, il reprit: --Comment t'es-tu assur de la chose? Je lui racontai d'une bout l'autre ma scne avec Alfred, l'arrive de l'invalide Carambol, sa conversation avec Trudent sur le chien et la faon d'en tirer gros profit. Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse du valet d'auberge, l'Auvergnat Craquefer, jusqu' l'apparition dernire de la Belle Flamande venant chercher son fils Alfred pour qu'il ft entendre raison l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise. * * * * * Quand La Godaille avait parl de l'ivrogne auvergnat Craquefer, son auditeur Gontran avait souri au souvenir de cet autre charabia, l'ex-paveur Pietro, que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre et qui, la veille, s'exerait si bien la main en cassant la vaisselle. Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononait pour la seconde fois, il interrompit. --Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur Bazart, que vous connaissiez M. Grandvivier? --Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai dit aussi que, depuis ma sortie de prison, j'avais trouv en lui un protecteur dvou chez lequel la porte m'est et me sera toujours grande ouverte. --Donc, si vous tes all chez M. Grandvivier, vous n'tes pas sans y avoir vu sa cuisinire qui, elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux Cydalise, par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule? Frdric Bazart remua la tte. --Non, dit-il. Prtendre que, trait pour trait, je me souviens du visage de la bateleuse, ce serait mentir. Mais je me rappelle sa chevelure, ce qui me permet d'affirmer que la cuisinire n'est pas la Fille du Soleil. --C'tait le sobriquet de cette saltimbanque? --Oui, cause de son abondante chevelure d'un magnifique rouge ardent... La cuisinire du juge, au contraire, est brune. Gontran aurait pu objecter que les cheveux se teignent et qu'une brune devient sans peine une rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'nes, la foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans son ide de confondre les deux Cydalise en une seule. Mais, pendant qu'il tait en train de s'informer, il demanda, cette fois en forme de simple plaisanterie: --Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, ne rpondait pas aussi au doux et petit nom de Pietro? --Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi. --Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran. * * * * * La Godaille reprit son histoire. --Quand je lui eus tout cont, mon oncle mit la main au gousset de son pantalon et en tira une longue blague en cuir qui lui servait de porte-monnaie. Il y puisa cinq louis qu'il tala sur la table en me disant: --Voil les cent francs promis. Puis, ct des jaunets, il en posa cinq autres en ajoutant: --Et voici encore cent francs gagner. --En quoi faisant? demandai-je merveill. Le Pre au cus rflchit un peu. --Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, cet Alfred avait remis le cadenas la caisse. --Oui, mon oncle. --De sorte qu'il serait impossible d'offrir au chien... un morceau de sucre. Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu dire le Pre aux cus! Il m'avait sembl se reprendre au moment de prononcer d'autres mots. Ce fut pour m'en assurer que je rpliquai: --Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette empoisonne. J'en fus pour mon preuve. Rien ne bougea sur le visage de mon oncle, dont l'oeil, fix dans le vide, attestait une sorte de mditation sur ce qui lui restait me dire. Enfin il me regarda. --Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il. --Il m'a tout l'air d'tre une pratique finie. Sur cette rponse, nouveau silence qui se prolongea si longtemps que l'impatience me prit. --Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore indiqu ce que j'ai faire pour gagner les cinq autres louis. --Va dire cet Alfred que je veux lui parler, me rpondit-il brusquement. Et comme je m'loignais: --Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir. Je revins sur mes pas. --Surtout, me recommanda-t-il en tranant sur les mots, fais en sorte que Trudent ne se doute de rien. * * * * * Encore une fois, Gontran arrta le conteur par une question. --Est-ce que cette proccupation du Pre aux cus au sujet du chien ne vous donna aucun soupon? --Un instant l'ide me vint que mon oncle tait peut-tre le contrebandier qui mettait la douane sur les dents. S'il avait le moins du monde bronch quand j'avais parl de boulette empoisonne, ce seul moyen de se dbarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, mon doute serait devenu une certitude et j'aurais abandonn mes soupons l'gard de l'aubergiste que, en me souvenant de la manire dont il avait interrog l'invalide Carambol, j'accusais d'tre le coupable. Ce qui, surtout me confirma dans mon ide, ce fut prcisment, cette dernire recommandation de mon oncle de faire en sorte que Trudent ne se doutt de rien. Les paroles haineuses de l'aubergiste quand, le matin, mon oncle avait offert sa bire aux douaniers, m'avaient appris que les deux hommes vivaient en profonde msintelligence. Si mon oncle n'avait pas rpondu l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait tre parce qu'il attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... En s'emparant du chien, il possdait le moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier. En plus de cette raison, le Pre aux cus en avait une seconde d'agir de la sorte. --Quelle seconde raison? --Il tait maire du village et, en cette qualit, tenu de venir en aide aux douaniers pour que le coupable ft pinc. --Trs bien! approuva Gontran. Poursuivez votre rcit. * * * * * --Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand une crainte m'arrta... Que Trudent ne se doutt de rien, c'tait facile dire, mais difficile raliser. L'aubergiste me verrait entrer chez lui, parler Alfred qui aussitt prendrait le chemin de la maison de mon oncle. La mfiance viendrait donc immanquablement Trudent. Je rentrai au plus vite chez le Pre aux cus pour lui faire part de mes rflexions. Mon oncle n'tait plus dans la salle. Je visitai les autres pices. Personne! Il ne pouvait tre loin. Je regardai par la fentre, esprant l'apercevoir gagnant sa ferme. L'espace parcourir tait de deux cents mtres tout plants de pommes de terre. Il n'aurait pas mme eu le temps de franchir la moiti de cette distance. Toujours personne en vue. Comme, prs de la fentre, s'ouvrait la porte de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois, il me sembla entendre un bruit monter des profondeurs de la cave. --Il aura t se tirer un nouveau cruchon de bire, pensai-je. Dans ma hte d'avoir ma leon faite, au lieu d'attendre que mon oncle remontt, je descendis dans la cave. Elle tait magnifique, cette cave, spacieuse, saine, haute de vote, bien are, parfaitement claire; on voyait qu'elle datait du couvent dmoli. Mais, si belle qu'elle ft, le Pre aux cus ne s'y trouvait pas. --Par o diable a-t-il pass? me demandais-je, tout tonn de cette disparition, en remontant l'escalier. Une grande minute, je restai indcis sur le parti prendre. --Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant vers l'auberge de Trudent. A peine sorti, j'aperus, au loin et s'loignant, un individu, qu' sa dmarche il me fut facile de reconnatre pour le brigadier Vernot. Comme l'invalide Carambol, il portait au bras un panier qui laissait dpasser des goulots de bouteilles. Arriv au sentier qui menait sa demeure, il disparut dans les taillis. --Fichtre! me dis-je en souriant, il parat qu'on boit ferme chez le brigadier, puisque, en une demi-heure, voici le second panier qu'on vient chercher chez Trudent. En pntrant dans l'auberge, le premier que je vis fut l'aubergiste qui se tordait de rire au milieu du vestibule. Sans savoir qui j'tais ou, plutt, croyant que je faisais partie de la troupe, il me reconnut pour un des deux couteurs qui taient prsents sa conversation avec Carambol. --Devinez ce qui est arriv? me demanda-t-il brle-pourpoint. --Dites. --Vous tiez l quand mon pochard de Craquefer a remont de la cave les bouteilles remplies qu'attendait l'invalide. Il faut croire que mon maudit ivrogne, aprs avoir bu la cannelle, aura trbuch et que sa glissade l'aura amen devant un autre tonneau que celui qu'il venait de tter, car il y a rempli ses bouteilles. Trudent s'arrta pour donner cours un nouveau spasme de rire; puis, quand la crise se fut un peu puise, il bgaya: --De sorte que Vernot, pour viter une nouvelle course son estropi, vient de venir lui-mme me rapporter les bouteilles changer... Au moment de se mettre table, il s'tait aperu que mon Auvergnat leur avait servi du vinaigre d'Orlans. Et redevenant srieux: --Je suis mme dsol d'avoir fait attendre le brigadier qui, un bon quart d'heure durant, est rest dans le vestibule, pendant que j'tais, ct, en train de mettre le hol! --Ah! vos convives se disputaient? --Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... Pas tous, non... mais il y en avait un, nomm Alfred, qui battait comme pltre la grande rouge! Ah! l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mtine, tout de mme, la grande rouge. Elle se dfendait comme une diablesse enrage... Elle se serait laiss trangler plutt que de cder... Si je ne les avais pas spars, Alfred la tuait... --Quelle tait la cause de la dispute? --Je n'en sais rien. Je suis arriv au plus fort de la dgele... Quand je suis parti pour rpondre l'appel de Vernot qui venait changer ses bouteilles, le beau blond pongeait le sang qui lui coulait des balafres dont les ongles de la femme lui avaient sillonn la face... Quant la Cydalise, moiti assomme, elle rajustait son chignon en beuglant Alfred: Je me vengerai, tu peux y compter, je me vengerai! Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta: --A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer des femmes, votre camarade. Je protestai contre le mot de camarade en dclinant ma parent avec le Pre aux cus. Quand j'tais parti en me disant: Au petit bonheur! j'avais eu grandement raison, car le prtexte que je cherchais pour attirer Alfred chez mon oncle, sans exciter la mfiance de Trudent, me fut fourni par l'aubergiste lui-mme. En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint subitement hargneuse et il gronda: --Je gagerais que je devine pourquoi il vous a envoy, ce vieux taquin qui abuse de son autorit de maire pour tracasser le pauvre monde. Je parie que vous venez apporter l'ordre mes saltimbanques d'avoir venir lui faire viser leurs papiers. --Juste, monsieur Trudent, juste! m'criai-je en sautant sur le prtexte qui m'tait offert. --Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec un accent de rage qui acheva de me prouver combien peu mon oncle tait dans ses petits papiers. Nanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre o se tenaient les saltimbanques et cria: --On vient, de la part du maire, vous intimer l'ordre de porter vos papiers au visa. --Vas-y, Alfred! pronona la voix de la Belle Flamande. Pendant ces quelques mots, j'avais promen rapidement mon regard autour du vestibule. La caisse au chien et les nombreux bagages de la troupe qui, une demi-heure auparavant, encombraient la salle, avaient disparu. Le tout devait avoir t mont dans les chambres que les bateleurs allaient occuper durant leur court sjour. Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred pt donner lieu un mot imprudent que recueillerait l'oreille de Trudent, j'allai attendre le beau blond sur la route. Bientt je le vis apparatre la sortie de l'auberge conduit par Trudent qui me dsigna du doigt en disant: --Suivez le neveu du maire. Neveu du maire, j'tais presque une autorit... et j'avais vu le chien dans la caisse! Vous comprendrez donc avec quelle sombre mfiance Alfred s'avana vers moi. Quels projets ruminait-il? Je les ignorais encore. Mais le fait tait qu'il arrivait moi en ennemi qui se sent menac. --Le maire veut vous voir, lui dis-je. Il alla droit au but en me demandant: --Vous lui avez parl du chien que vous avez dcouvert en ouvrant la caisse comme un vrai mouchard? --Oui, dis-je carrment. Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait tort, je lui citai le proverbe: --Il faut puiser tandis que la corde est au puits. A mon nouveau retour, le Pre aux cus n'tait pas rentr dans la grande salle dont, tout l'heure, il avait si prestement disparu. Au bruit de mon pas, j'entendis sa voix qui, d'une pice voisine, demandait: --Qui est l? Faisant signe Alfred d'attendre pendant que je l'annoncerais, j'entrai dans cette pice o je trouvai mon oncle, toujours la pipe la bouche, assis devant un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus de ce bureau, sur un rtelier crmaillre clou la muraille, s'allongeaient trois fusils, vritables armes de luxe, dont le poli et le luisant tmoignaient du soin constant de leur propritaire les tenir en bon tat. J'abordai mon oncle en m'criant: --O tiez-vous donc pass, il y a dix minutes, quand je suis revenu pour vous parler? Aviez-vous quitt la maison? --Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu embarrass. Puis, d'un ton moqueur: --Tu m'auras mal cherch, mon garon. J'tais si certain de mon fait que je rpliquai: --Je vous ai si bien cherch que j'ai mme visit les caves o il m'avait sembl entendre un bruit de pas. D'un prompt geste de la main, le Pre aux cus m'imposa silence, puis me montra la porte que j'avais laisse ouverte derrire moi, ce qui permettait nos paroles d'arriver jusqu' Alfred attendant dans la grande salle. Le geste avait t tant imprieux et la figure, habituellement morne de mon oncle, avait montr un si subit apeurement, que j'en restai bahi. Je n'eus pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitt, le Pre aux cus me demanda: --Et ma commission? --Elle est faite, dis-je, je vous amne une personne de la troupe. Mon oncle posa vivement sur ses lvres un doigt qui me recommandait la prudence. Ensuite il pronona: --Prie d'entrer. Je n'eus qu' aller sur le seuil du cabinet pour faire signe de venir Alfred qui, du reste, devait avoir tout entendu, car il marchait dj vers la porte. Il entra raide et hargneux, salua peine et tendit un papier mon oncle en disant: --Voici le permis de circulation pour toute la troupe, monsieur le maire. Je m'tais recul dans un coin, curieux d'assister la scne. Le Pre aux cus prit le papier, le lut, puis il appliqua le cachet de la mairie. Tout en accomplissant cette dernire formalit, mon oncle commena l'entretien par une phrase qui avait une faon d'gratigner quelque peu la vrit. --Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui sait que je suis grand chasseur, m'a annonc que vous aviez un superbe chien de chasse vendre. Depuis longtemps j'ai trouv de telles mazettes que, si je rencontrais une vraie bte, je ne regarderais pas au prix. Et, l'appui de son dire, il ajouta: --J'irais jusqu' mille francs. Pendant ce dbut de mon oncle, j'examinais Alfred. Son visage s'tait clairci ds qu'il avait t question du chien. En mme temps que son regard rus fixait le Pre aux cus, un petit sourire narquois apparaissait sur ses lvres. --Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, insista mon oncle. --Oui, monsieur le maire, c'est gnreusement payer un chien de chasse... Je voudrais bien en avoir une vingtaine vous vendre ce prix-l! dclara Alfred. Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, aprs avoir un peu attendu, demanda: --Alors, c'est dit? --Dit... quoi? monsieur le maire. --Que vous me cdez votre chien pour mille francs? Alfred prit un air dsol et rpondit: --Mon chien n'est pas vendre. --J'en donne deux mille francs, dit le Pre aux cus irrit par ce refus. Le bateleur secoua la tte. --Trois mille! lana mon oncle sans rflchir. Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la sorte. C'tait se mettre la merci du vendeur en trahissant son ardent dsir de possder le chien. Aussi Alfred le lui fit bien sentir en rpliquant tout gouailleur: --Faut-il, tout de mme, monsieur le maire, que vous soyez un fier chasseur pour payer un chien si cher! Et, en tranant sur les mots, les yeux fixs sur ceux du maire, il continua: --Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un connaisseur. Vrai! la faon dont il pesa sur un connaisseur, c'tait croire qu'il se fichait de mon oncle. Quant moi, qui savais que mon parent, au fond des choses, cherchait le moyen de se venger de l'aubergiste en le faisant pincer en flagrant dlit de contrebande, je me disais: --Il faut qu'il en veuille raide Trudent pour payer trois mille francs un chien demi crev. --Voyons, est-ce dit trois mille francs? demanda le Pre aux cus avec impatience. Alfred secoua la tte en rptant: --Mon chien n'est pas vendre. Ensuite se reprenant: --Ou, plutt, dit-il, il est vendu. L'envie de se venger vous transforme drlement un homme, car mon oncle, dont je vous ai vant le caractre froid et apathique, en voyant sa vengeance contre Trudent lui chapper, bondit comme un lastique et, tout ple, s'cria furieusement: --Vendu! A qui? qui? Alfred sembla jouir de cette colre qui mettait hors de lui un homme si calme, puis moqueusement: --Au brigadier Vernot, fit-il. Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'criais: --Tiens! vous vous tes donc entendus ensemble, tout l'heure, quand il est revenu l'auberge? A mon grand tonnement, la figur d'Alfred changea. De railleuse, elle devint inquite et, sans penser qu'il se contredisait avec ce qu'il venait d'avancer, il me demanda tout surpris: --Le brigadier est-il vritablement revenu l'auberge? Vous en tes certain? --Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre qu'on lui avait donnes en place de bouteilles de vin. Quand je suis arriv pour vous chercher, Vernot venait de partir... Il tait rest plus d'un grand quart d'heure dans le vestibule attendre Trudent qui, en ce moment-l, tait occup dans la salle o vous aviez une conversation un peu anime avec une demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a t cont par l'aubergiste lui-mme que j'ai trouv riant encore de la bvue du vinaigre au lieu de vin commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de garon. La surprise tmoigne par Alfred en apprenant que le brigadier tait revenu l'auberge dmentait si bien ce qu'il avait affirm que mon oncle revint l'assaut en disant: --Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le brigadier depuis ce matin, ce n'est pas lui que vous avez vendu le chien. Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira en grognant avec mauvaise humeur: --A Vernot ou un autre, qu'importe! On peut toujours dire qu'on a vendu son chien quand on est certain que celui auquel on offrira l'animal n'osera pas vous refuser le prix qu'on exigera. --Oh! oh! fit mon oncle, voil de bien gros mots: n'osera pas et exigera! Il semble, vous entendre, que cet acqureur n'aura pas la possibilit de refuser le march. Une seconde fois, Alfred regarda le Pre aux cus dans les yeux et rpliqua: --Il serait alors un imbcile... N'est-ce pas votre avis, monsieur le maire? --Je ne vois pas trop en quoi... commena mon oncle qui me sembla un peu dmont. --Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon chien offre une particularit qui lui donne bien du prix aux yeux de certain acqureur. --Quelle particularit? --Celle d'avoir reu dans le flanc du plomb de douanier. --Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant des yeux tonns. --Voulez-vous que je vous fasse comprendre, monsieur le maire? demanda le beau blond d'un air goguenard. --Avec plaisir. --Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, personne ne se doute que vous tes un fieff contrebandier... --Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Pre aux cus avec indignation. --Puisque c'est une supposition. --Ah! oui, je l'oubliais! Continuez. --J'ajouterais donc: Je possde le chien de tte de votre meute. Que j'aille l'offrir la douane, l'animal la conduira tout droit ce chenil qu'elle cherche, sans qu'il lui soit jamais venu l'ide de vous souponner... Choisissez-donc entre tre perdu ou m'acheter mon chien dix mille francs. --Peste! ricana mon oncle, pendant que vous tes en veine de suppositions, vous supposez de bien grosses sommes. --Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec un aplomb monstre. --Mais supposons aussi que je refuse le prix exig? --Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit tout l'heure, vous seriez un imbcile. Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred prit sur le bureau du maire sa permission vise et fit deux pas vers la porte en disant: --Dsol, monsieur le maire, de ne pouvoir vous vendre mon chien... mais, vous le voyez, il est vendu d'avance. Moi, j'tais confondu de l'impudence du drle. Ce qu'on disait devant lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille d'un sourd! Il allait mettre profit tout ce que lui et moi, nous avions entendu Carambol dtailler l'aubergiste sur la manire de tirer argent du chien. Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est un plaisir des dieux ne s'est pas tromp. Ce plaisir-l, mon oncle tenait, cote que cote, le savourer l'gard de l'aubergiste Trudent, car il cria au beau blond qui ouvrait dj la porte: --Attendez donc, mon garon! Puis, en homme prudent: --Mais, fit-il, votre chien ne peut-il tre si grivement bless qu'il meure? Alors, ce serait pour vous affaire manque. --Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques jours, l'animal, qui n'est qu'affaibli par la perte de sang, sera remis sur pattes et me conduira au contrebandier. --Ou aux douaniers? --Oui, si le contrebandier, je le rpte, est assez imbcile pour me refuser, dit Alfred d'un ton sec. Il y eut un petit temps employ par le Pre aux cus rallumer sa pipe; puis doucettement, il demanda: --Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs? --Je serais heureux, monsieur le maire, de vous donner la prfrence. --Et quand me livreriez-vous l'animal contre espces? --Tout de suite, monsieur le maire; le temps d'aller chercher la caisse l'auberge et de vous l'apporter. --Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein jour. Je tiens, surtout, ce que votre aubergiste ne se doute de rien. --Il n'y verra que du feu, promit Alfred. Du moment qu'il mnageait un coup de Jarnac l'aubergiste, mon oncle me paraissait tout logique en faisant cette recommandation. --Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa le fils de la Belle Flamande. --Oui, ce soir, sur les dix heures. --C'est convenu! dit le beau blond en s'loignant. A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant la caisse trous, qu'il dposa avec prcaution sur la table, dans la grande salle dont mon oncle avait prudemment ferm les volets. Le jeune homme prit dans sa poche la cl du cadenas et, quand il l'eut ouvert, il souleva le couvercle. Soudain, mon oncle plit. Moi, je jetai un cri de surprise! Alfred poussa un rugissement de fureur! Il n'y avait pas de chien dans la caisse! A sa place se trouvait une bche entoure de chiffons. Tout frmissant d'une rage immense, Alfred se tourna vers moi et me demanda d'une voix rauque: --Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot tait revenu l'auberge? * * * * * A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue par l'entre d'Henriette qui dit son amant: --N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois qu'on sonne. Et peureuse: --Si c'tait ton oncle, M. Fraimoulu, venant me faire son algarade? ajouta-t-elle. --Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, laissant Frdric Bazart dans la salle manger, passa, suivi d'Henriette, dans l'antichambre o il mit l'oeil au trou. --Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud pre, avec qui j'ai dn hier au soir chez M. Grandvivier. Que lui est-il arriv? Il a la figure l'envers. Gontran ouvrit l'homme la verrue. Aussitt le mdecin se prcipita dans l'antichambre en s'criant: --Monsieur Lambert, je viens chez vous comme je suis all en vingt endroits... Avez-vous vu mon fils?... Savez-vous o est Gustave?... Depuis hier soir, sa sortie du dner de M. Grandvivier, mon fils a disparu! XXI Le docteur Cabillaud pre tait vraiment inquiet. La veille en sortant du dner de M. Grandvivier, il tait rentr seul chez lui. A la porte du juge, il s'tait spar de son fils qui avait allgu le besoin, avant d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de conduite MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer. Ce matin, Gustave n'tait pas rentr. Alors le pre, pris de peur, s'tait mis en qute. Tout cela, Cabillaud l'avait dbit d'une voix alarme en suivant Gontran qui l'introduisait dans la salle manger d'o La Godaille avait disparu. Ce dernier, craignant d'tre indiscret, avait laiss la place vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine o elle prparait ce djeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table. --J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la premire fois. En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit Gontran, aprs avoir fait asseoir l'homme la verrue. --Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en dsespoir de cause, aprs avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs. --Que vous ont-ils appris? --Le premier que j'ai visit, le baron de Walhofer, m'a rpondu qu' moiti du chemin il s'tait spar du groupe pour aller passer deux heures son cercle. Le fait m'a t attest, quand je leur ai fait visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait continu de les accompagner aprs le dpart du baron. --Et ensuite? --Rests trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui, avant de rentrer chez lui, a assist un dbat entre mon fils, qui insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser de la bonne volont de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M. Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirm que mon fils, en le laissant sa porte, tait reparti aprs avoir annonc que cette petite promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au plus vite. --Et il n'est pas rentr? --Non. Aussi, la frayeur dans l'me, suis-je parti sa recherche. Loin de partager l'inquitude du docteur, Gontran se mit sourire en demandant: --Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud? --Certainement. --Quel ge a M. votre fils? --Trente ans. --Et, trente ans, c'est la premire fois qu'il vous cause la surprise de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couch dans son lit. --Oh! non; le gaillard m'a bronz depuis longtemps sur ce genre de surprise. --Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutt que les autres fois? --C'est que j'ai une raison, pronona le docteur en hochant la tte avec tristesse. --Quelle raison? --Depuis trois semaines, Gustave s'tait rang. Un pigeon ne rentrait pas plus rgulirement au colombier. Hier, comme je le complimentais sur ce changement d'habitudes, il m'a rpondu trs srieusement: Si un matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arriv un malheur. --Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il un ennemi dont il et se mfier? --L-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot de plus. Vous comprenez donc quelle a t mon angoisse quand, ce matin, devant son lit vide, je me suis rappel sa phrase d'hier. Alors, j'ai pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous les convives de notre dner d'hier. J'arrive chez vous aprs avoir t visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu. --Ah! vous avez t voir mon oncle Fraimoulu? Si grandement inquiet que ft le docteur, il ne put, au nom du propritaire, retenir un sourire. --A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis arriv temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois empltres... Ah! vous tombez propos! s'est-il cri quand il m'a vu approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il m'a montr son buste. Un tigre! un vrai tigre! Il avait tout le torse mouchet de taches noires. --Que me contez-vous l? fit Gontran bahi. Comment mon oncle a-t-il pass l'tat de tigre? --A cause de l'affaire d'hier soir. --Quoi! le tour que lui a jou sa cuisinire Nadje lui a produit un tel effet? --Non, ce n'est pas Nadje que votre oncle doit d'tre en pareille capilotade. --A qui donc? --A son valet de chambre. --L'Auvergnat Pietro? --Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans prendre d'autres informations. --Un ancien paveur? --Ah! on peut lui confier un pav ce garon-l. S'il tape dessus aussi fort qu'il a cogn sur votre oncle, le pav doit tre solidement enfonc. Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples renseignements, le docteur continua: --Hier la plaisanterie de Nadje nous laissait sans vivres... mais non pas sans liquides, car votre oncle qui, parat-il, possde une cave de choix, avait, l'avance, mont les vins, vins de derrire les fagots, que nous devions dguster sa table. --Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives. --Quand il nous a fallu accepter le dner que, dans notre dtresse, nous offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus songer ses bouteilles disposes sur une tagre. --Alors Pietro, rest seul, s'est rafrachi la langue? --Si bien rafrachi que les seize bouteilles y ont pass. Aprs ce bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tte un peu lourde, a prouv le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en descendant de chez le magistrat, a dcouvert l'ivrogne allong sous ses draps... Vous devinez le reste de la scne? --Mon oncle a jet le pochard bas du lit? --Lequel pochard, ayant le rveil et surtout le vin mauvais, s'est mis rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les Auvergnats. Aprs quoi, il a pris son cong. Comme on tait en pleine nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'clairer dans l'escalier. --Vous devez, alors, avoir trouv mon pauvre oncle furibond. --Dites plutt tonn. --tonn? rpta Gontran; tonn de quoi? --De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait cess de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de phrases incomprhensibles. C'tait des: Tiens! chaligaud!... Attrape, Fche-Mathieu! A toi, chal chinge!... Et plus il cognait, plus il s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait d'avarice. --Pietro connaissait donc M. Camuflet? --Il devait l'avoir vu hier pour la premire fois, quand ce convive de votre oncle est arriv pour savourer le fameux dner de Nadje... Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, rest dans sa mmoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer M. Camuflet. Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille. Il tait, en consquence, bien excusable de chercher se dbarrasser de l'importun dont la visite retardait son djeuner et tenait Henriette et La Godaille prisonniers dans la cuisine. Il regarda la pendule en disant: --Je vais me hter de djeuner pour aller, ensuite, rendre visite mon oncle. --Mieux serait peut-tre de ne pas vous dranger. Qui sait si M. Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa msaventure? conseilla Cabillaud pre. La pendule tintant ses onze coups ramena le mdecin ses alarmes. --Onze heures, dit-il, le moment o Gustave et moi nous devrions nous mettre table. La faim rendait Gontran froce. Il sentit que le docteur allait s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps. --Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage que, pendant que vous tes vous mettre martel en tte propos de ce qu'un homme de trente ans n'a pas couch dans son lit, monsieur votre fils, rentr chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la faim au ventre: Pourquoi mon pre ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel l'heure des repas? --Croyez-vous? dit le mdecin se laissant aller l'esprance devant cette supposition. --Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez rire de vos angoisses de la matine. Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le mdecin qui rptait: --Je le souhaite! je le souhaite! Ses talons n'avaient pas dpass le seuil d'un millimtre que la porte tait referme sur le mdecin par Gontran qui poussa un norme Ouf! de satisfaction. Sans s'tre aperu de l'empressement qu'on avait mis se dbarrasser de lui, l'homme la verrue regagna son domicile pas presss. --Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse, dit-il sa cuisinire qui avait ouvert son coup de sonnette. --M. Gustave n'est pas arriv pour djeuner, dit la servante. --Et il n'a pas reparu de la matine? --Non. Un souvenir arrta l'inquitude qui allait reprendre le pre. Quand il s'tait prsent, en qute de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait dit en riant: --Je l'attends aujourd'hui mme djeuner. Je vais le voir m'arriver avec des dents aiguises par cette mme nuit, passe dehors, dont vous vous alarmez tant tort, mon cher ami... Votre garon a trente ans, que diable!... et il n'est pas sminariste. Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'tait qu'une variante de ce que lui avait rpt Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant pas Gustave son retour au logis, offrit ce leurre ses craintes en disant Clarisse: --Il doit tre djeuner chez Ducanif. --Non, rpta encore la cuisinire. --Qu'en savez-vous? --Chez M. Ducanif, o, d'habitude, on djeune dix heures et demie, on s'est tonn de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a envoy sa domestique Hlose s'informer si la disparition de votre fils, que vous lui aviez annonce ce matin votre visite, s'tait prolonge... Vous seriez arriv cinq minutes plus tt que vous vous seriez rencontr avec Hlose... Elle sort d'ici. Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud pre, n'ignorait certaines particularits de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tte: --Et Hlose, tout comme nous, ne sait pas o M. Gustave peut bien avoir pass la nuit. FIN DE SEUL CONTRE TROIS BELLES-MRES. L'pisode qui suit et termine: _Seul contre Trois Belles-Mres_ a pour titre: _Le Tombeur des Crnes_. MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY EN VENTE CHEZ LE MME DITEUR OUVRAGES D'EUGNE CHAVETTE LES PETITES COMDIES DU VICE, 1 vol. illustr par Benassit (25e mille)... 3 fr. 50 LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustr par Kauffmann (20e mille)... 3 fr. 50 LES BTISES VRAIES. 1 vol. illustr par Kauffmann (16e mille)... 3 fr. 50 LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. 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