Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net OXFORD HIGHER FRENCH SERIES EDITED BY LEON DELBOS, M.A. POSIES CHOISIES DE ANDR CHNIER EDITED BY JULES DEROCQUIGNY PROFESSEUR ADJOINT A LA FACULT DES LETTRES DE LILLE OXFORD AT THE CLARENDON PRESS 1907 HENRY FROWDE, M.A. PUBLISHER TO THE UNIVERSITY OF OXFORD LONDON, EDINBURGH NEW YORK, AND TORONTO H.F. XVII GENERAL PREFACE Encouraged by the favourable reception accorded to the 'Oxford Modern French Series,' the Delegates of the Clarendon Press determined, some time since, to issue a 'Higher Series' of French works intended for Upper Forms of Public Schools and for University and Private Students, and have entrusted me with the task of selecting and editing the various volumes that will be issued in due course. The titles of the works selected will at once make it clear that this series is a new departure, and that an attempt is made to provide annotated editions of books which have hitherto been obtainable only in the original French texts. That Madame de Stal, Madame de Girardin, Daniel Stern, Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, Gautier are among the authors whose works have been selected will leave no doubt as to the literary excellence of the texts included in this series. Works of such quality, intended only for advanced scholars, could not be annotated in the way hitherto usual, since those for whom they have been prepared are familiar with many things and many events of which younger students have no knowledge. Geographical and mythological notes have therefore been generally omitted, as also historical events either too well known to require elucidation or easily found in the ordinary books of reference. By such omissions a considerable amount of space has been saved which has allowed of the extension of the texts, and of their equipment with notes less elementary than usual, and at the same time brighter and more interesting, whilst great care has been taken to adapt them to the special character of each volume. The Introductions are also a novel feature of the present series. Originally they were to be exclusively written in English, but as it was desired that they should be as characteristic as possible, and not merely extracted from reference books, but real studies of the various authors and their works, it was decided that the editors should write them in their own native language. Whenever it has been possible each volume has been adorned with a portrait of the author at the time he wrote his book. In conclusion I wish to repeat here what I have said in the General Preface to the 'Oxford Modern French Series,' that 'those who speak a modern language best invariably possess a good literary knowledge of it.' This has been endorsed by the best teachers in this and other countries, and is a generally admitted fact. The present series by providing works of high literary merit will certainly facilitate the acquisition of the French language--a tongue which perhaps more than any other offers a variety of literary specimens which, for beauty of style, depth of sentiment, accuracy and neatness of expression, may be equalled but not surpassed. LEON DELBOS. OXFORD, _December_, 1905. INTRODUCTION I C'est Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mre grecque que naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait tre surtout connu et aim comme pote grec en franais. Il est vrai qu'il ne vit jamais la Grce et qu'il quitta Galata ds l'ge de deux ans et demi. Cependant ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur importance, ne ft-ce que celle qu'il y attachait lui-mme. Il a, en effet, aim les rappeler. 'Salut,' s'crie-t-il lorsqu'il pense tre la veille d'aller visiter la Grce. 'Salut, Thrace ma mre et la mre d'Orphe, Galata, que mes yeux dsiraient ds longtemps; Car c'est l qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lit d'un poux nourrisson de la France, Me fit natre Franais dans les murs de Byzance.' Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines du sang hellne et que le hasard l'avait fait natre 'dans les murs de Byzance,' il ne s'est pas cru dsign particulirement pour ressusciter l'hellnisme. Il convient d'ailleurs de reconnatre tout de suite que cette suggestion pouvait lui venir d'un autre ct. Il vivait en effet au milieu d'un mouvement puissant de retour l'antique. 'avait t d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait publi les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En mme temps, entre 1757 et 1766, on traduisait en franais les travaux de Winckelmann sur les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_ de R. Wood sur le gnie original d'Homre et sur ses crits, paru Londres en 1775, fut ensuite presque aussitt traduit. Entre 1772 et 1776 paraissaient Strasbourg les trois volumes de Brunck, les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des potes alexandrins. Ds 1757 l'abb Barthlemy travaille son _Voyage du jeune Anacharsis en Grce_, o, s'inspirant des rcentes dcouvertes et les fondant, il s'attache voquer, faire vivre comme des cratures de chair et de sang, les Athniens d'autrefois, jusque-l demeurs un peu trop l'tat d'ides abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, ds avant 1789, le premier volume de son _Voyage littraire de la Grce_ ou _Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallle de leurs moeurs_. L'antiquit dborde du domaine des archologues et des rudits. La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la dcoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins, s'unissait pour pousser Andr Chnier vers l'hellnisme. Est-on en droit d'attribuer l'origine d'Andr Chnier une influence plus profonde? Faut-il crire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette vhmence en amour du pote lgiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs dans le temprament franais, si encore Andr Chnier n'a pas pris cette fougue et cette vhmence dans ses modles grecs et latins, chez Sapho et chez Catulle? Ce sont l problmes obscurs. Il faut se contenter de les poser sans prsumer de les rsoudre. Quoiqu'il en soit, cette mre grecque,--elle s'appelait lisabeth Santi Lomaca, et Louis Chnier, consul de France, l'avait pouse Constantinople en 1755--c'est ct d'elle seule que l'enfant Andr grandit, puisque son pre, rentr Paris en 1765, repartait ds 1767 pour un sjour de dix-sept ans Sal, au Maroc, o il tait consul gnral. Elle dut d'ailleurs tre trs Parisienne. Femme intelligente et mondaine, elle avait un salon trs frquent. Artistes et littrateurs y taient assidus, et Andr connut l les peintres Cazes, Mme Vige Lebrun et David--et Andr s'essaiera peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri, avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, l'anthologie de qui il doit tant; l'abb Barthlmy; Guys, qui insra dans son ouvrage sur la Grce deux lettres de Mme Chnier sur les enterrements et sur les danses en Grce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur mule n'est malheureusement que trop palpable. On ne sait o Andr Chnier fit ses premires tudes. On sait seulement que, tout enfant, il fit de longs sjours dans le Languedoc, chez une tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera plus tard athe 'avec dlices'--et recevant une impression profonde de certain paysage de montagne. Vers 1773, c'est--dire vers l'ge de quinze ans, il est au collge de Navarre, o il fait de brillantes tudes, obtenant un premier prix de discours franais au concours gnral en 1778, o, de plus, il forma d'ardentes et solides amitis, plus tard inspiratrices de mles vers, avec Abel de Malartic, les frres de Pange et les frres Trudaine. Ds le collge il dut savoir par coeur les plus beaux passages des auteurs anciens. Dj il rimait, et ses premiers vers, imits de l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de langue, dj caractristiques de sa manire: Faible, peine allum, le flambeau de ses jours S'teint: dompt d'Ajax, le guerrier sans secours Tombe, un sommeil de fer accable sa paupire; Et son corps palpitant roule sur la poussire. En 1781 (on ne sait s'il quitta le collge en 1780 ou 1781) il avait commenc couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782 une note d'une lgie date du 23 avril 1782 nous le montre ayant dj adopt sa manire d'imiter l'antiquit. Il dclare en effet que le fond de son lgie est d Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point asservi le copier. Je l'ai souvent abandonn pour y mler, selon ma coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile, et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'crie-t-il, en citant Virgile) et comment ose-t-on en faire aprs ceux-l!' Il lui fallut penser une profession. De ses trois frres, l'an, Constantin, tait entr dans les consulats. Comme ses deux autres frres, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'arme. Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualit de cadet-gentilhomme attach un rgiment d'infanterie, le rgiment d'Angoumois. Au bout de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des lettres l'avait rapproch du marquis de Brazais, capitaine au rgiment de Dauphin-Cavalerie, qui il adressa une de ses premires productions, l'_ptre sur l'Amiti_ (p. 78). Revenu Paris, souffrant dj d'un mal qui lui arrachera des plaintes frquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll. 33-4), la gravelle, trs affect mme (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit avec joie une offre qui vient l'arracher lui-mme, l'offre que lui font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux annes. Il dit en effet dans ses adieux aux frres de Pange: Si je vis, le soleil aura pass deux fois Dans les douze palais o rsident les mois, D'une double moisson la grange sera pleine Avant que dans vos bras la voile me ramne On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grce, Andr vit la Suisse. Il fit un long sjour Rome. Sinon la Rome chrtienne, du moins la Rome antique l'merveilla. Les Romaines, s'il avait prolong ce sjour, auraient pu, en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme les Parisiennes, lui inspirer des lgies amoureuses. Il pousse de l jusqu' Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt son voyage, sans aller voir la Grce, et reprend le chemin de Paris. Ici se placent trois annes selon le coeur d'Andr Chnier, trois annes de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et de plaisirs. Ces trois annes, 1785, 1786, 1787, il les passe Paris, coupes de sjours la campagne, Montigny (p. 58, l. 16) chez les Trudaine, ou Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de sa vie deux parts, l'une donne au travail, l'autre la socit, la politique, aux plaisirs. Il se mle au milieu intellectuel de son temps. Il est par consquent encyclopdiste et philosophe, il a le culte de la raison; il est athe--et c'est l l'inspiration de son _Herms_ et de son _Amrique_. Il mne--et c'est l, avec l'imitation des lgiaques de l'antiquit, l'origine de ses lgies qui sont ses confessions amoureuses--la vie dissipe et voluptueuse de cette socit licencieuse et sceptique du XVIIIe sicle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la Reynire. Il aima Glycre et autres beauts faciles. Il eut des amours plus releves. Il aima Mme de Bonneuil, femme distingue originaire de l'le Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway, Irlandaise ne sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et qui fut la belle D. R. des lgies. Il aima et il fut aim. Car, malgr qu'il ft fort laid, avec sa tte norme, ses cheveux rares sur le devant, son teint bilieux et olivtre, ses traits gros, ses yeux petits, il avait de la vivacit dans le regard, bref, il tait 'rempli de charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard la tribune des Feuillants et fut frapp de l'impression de force qui se dgageait de cette figure 'athltique.' La fougue que Lacretelle lui vit la tribune, Andr Chnier dut l'avoir en amour. Cela parat assez dans ses lgies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les lgiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de mlancolie profonde o il songe la mort, aux rveries potiques, aux aspirations la solitude studieuse et aux demandes de consolation l'amiti, marque ces pices, d'une criture d'ailleurs si prcise, comme trs diffrentes des productions d'un Parny. Et la mme ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir, il l'apportait aussi l'tude. A vrai dire on se demande si jamais pote fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la plume la main--d'abord, peut-tre, pour le dsir de savoir et parce que, tant bien de son temps, il avait l'me d'un encyclopdiste--tant d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'prliminaire indispensable de l'art d'crire,'--mais surtout pour faire provision de matriaux utiliser et parce que, en lisant, les ides lui venaient. Il lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homre, Hsiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Thocrite, Mlagre, Catulle, Lucrce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle, Properce, Tacite, Salluste, Cicron, le _Florilegium_ de Stobe, Ptrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molire, Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et n'estime gure, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably, Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39, XIX) et pour lequel son frre Marie-Joseph lui reprochera d'tre trop indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'me a su voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui lui suggre, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces hrones, Clarisse et Clmentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian (p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un pome, _Suzanne_, et qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant son regret que davantage ne soit point traduit de cette littrature. Il crit des pages de prose qui le rvlent moraliste la faon de La Bruyre. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers, et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille, nullement press de rien publier, se rservant de revoir tout, d'amliorer tout, jamais prt rien lire ses amis (p. 60, l. 80; p. 85, ll. 64-9) dans ce petit cnacle littraire, prsid par Lebrun et dont taient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son frre, Marie-Joseph Chnier. Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, o l'inachev coudoie l'achev, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons Andr Chnier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits, mettant en rserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans un pome futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des textes imiter: 'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Tritriques, en Botie, et imiter d'une manire bien antique tout ce qu'il y a de bien dans le _Penthe_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers 55. Tout le choeur. Toute la scne du bouvier, vers 659. Voir la traduction des vers 693 et suivants, mls avec les vers 142 et suivants, dition de Brunck, etc. Ce sont des vers ou des expressions placer: 'en commencer une (bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...' Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pices traduites du Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses _Bucoliques_. Le mme feuillet souvent nous offre un fragment d'lgie, une note pour son _Herms_, une remarque philologique, quelques vers indiquant un projet d'glogue, une citation de Tibulle, etc. Ainsi il accumulait les matriaux que sa fin prmature ne lui a pas laiss le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utiliss tous au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-mme (ptre II, v. 47-92), il commenait cent choses la fois. Sans compter les projets de 'quadri,' dont on ne sait pas s'ils dsignaient un tableau qu'il aurait peint ou une idylle. Voil donc la vie, complte rellement, que mne Andr Chnier durant ces annes de Paris. En 1787, c'est--dire alors qu'il a vingt-cinq ans, il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres potiques sont dj excutes. C'est alors qu'il est nomm secrtaire d'ambassade Londres. Il se rendit son poste en dcembre 1787 (p. 74, XIX). Il se dplut Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentt humili dans une situation dpendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il ft rduit faire pauvre figure au milieu d'une socit aristocratique riche et volontiers ddaigneuse, soit plutt que, comme jadis Strasbourg, comme peut-tre en Italie, il ft pris de la nostalgie de son Paris et de ses habitudes faciles. La littrature anglaise, malgr 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph, il avait pour Shakespeare, ne parat pas lui avoir inspir grand enthousiasme, peut-tre parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais, il lui tait assez difficile de l'apprcier. Il a mme sur les potes anglais un jugement assez dur et fort injuste, peine adouci par cette concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs crits nombreux' ils sont 'dignes d'tre admirs par d'autres que par eux.' Sans doute, remarque M. Faguet, Andr Chnier songeait-il Young, trs en faveur cette poque, et on aime le supposer avec lui. Ce sjour Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou l't de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coup de tant de voyages Paris, qu'Andr Chnier finit par tre plus souvent Paris qu' Londres. Rentr Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme de Montmorin, de Mme de Stal, toute jeune encore. Il s'occupe plus que jamais de politique. Ds 1789 il fait partie de la _Socit Trudaine_, cercle d'amis qui accueille la Rvolution avec transport et devient la _Socit de 1789_, puis la _Socit des amis de la Constitution_. Il entre dans la politique militante par son _Avis au peuple franais sur ses vritables ennemis_ insr dans le _Journal de la Socit de 1789_, le 28 aot 1790, pour lequel il reut du roi de Pologne une mdaille accompagne d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une brochure, _L'Esprit de parti_. Il crit _Le Jeu de Paume_, o il trace grands traits la naissance de l'Assemble nationale et un programme politique, la premire oeuvre potique qu'il livre au public, compose dans le got des odes pindariques de Lebrun, mythologique, priphrastique et oratoire. Il crit vingt et un articles (de novembre 1791 juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rdig par les _Amis de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses premiers _ambes_, l'_Hymne sur l'entre triomphale des Suisses rvolts du rgiment de Chteauvieux_ (p. 123), la deuxime et dernire oeuvre potique qu'il ait jamais imprime. Lors du procs de Louis XVI il crit pour le malheureux roi quatre plaidoyers divers. Peu en sret Paris, malade de corps et d'me, aprs l'excution du roi, il se retire Versailles. L, dans sa retraite de la rue de Satory (n 69), il retourne sans doute son _Herms_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait 'Luciennes,' c'est--dire Louveciennes, chez sa mre, Mme Pourrat, il produit ses dernires posies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode Versailles_ (p. 116; voir aussi p. 75, XXII) et les lgies Fanny. C'est l aussi qu'il crivit son _Ode Charlotte Corday_ (p. 118), si diffrente d'ailleurs d'inspiration et plus semblable la posie officielle du temps. De retour chez son pre, rue de Clry, l'automne de 1793, au plus fort de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 Auteuil, chez Mme Pastoret, ne Piscatory, lorsque les commissaires chargs, en excution d'un ordre du Comit de sret gnrale, d'arrter cette femme, se prsentent sans la trouver et l'arrtent, lui, comme suspect. Il est men Saint-Lazare (la lettre d'crou est date du 9 mars), o il devait rester quatre mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher, l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses amis les Trudaine, qui vinrent bientt l'y rejoindre, et du peintre Suve, qui, le 29 messidor, fit le portrait du pote dans sa cellule. C'est en prison qu'il crit l'_Ode Marie-Joseph_, rang en politique dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture, o il dit ce frre: ...mes amis, ma famille, Sont tous les opprims, ceux qui versent des pleurs. C'est en prison qu'il compose ses _ambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspire par une de ses compagnes d'infortune, la duchesse de Fleury, ne de Coigny. Nous approchons maintenant du triste dnouement. Les prisons regorgeant de monde, le Comit de sret gnrale dcouvre--ou invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'vasion. C'tait l'occasion pour la justice d'tre expditive. Andr Chnier comparut le 7 thermidor devant le tribunal rvolutionnaire avec vingt-six autres victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement tait grande l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait Andr des faits concernant son frre Sauveur, galement arrt et intern dans une autre prison! Quand on se fut aperu de cette confusion, on ne prit mme pas la peine de rayer de l'acte d'accusation d'Andr ce qui s'appliquait Sauveur. Andr Chnier fut condamn et excut le soir mme, six heures, sur la place du Trne[1]--et non sur la place de la Rvolution comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort prcda de vingt-quatre heures celle des frres Trudaine. Deux jours plus tard Robespierre tombait et les excutions cessaient. [Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du Trne-Renvers, et elle fut le thtre de nombreuses excutions. On l'appelle actuellement la place de la Nation.] II [A] L'oeuvre d'Andr Chnier resta inconnue jusqu'en 1819, l'exclusion de quelques pomes ou fragments de pomes publis successivement en 1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6]. En 1819 enfin, H. de Latouche[7], qui Daunou, qui les tenait de Marie-Joseph Chnier, mort en 1811, avait confi une partie des manuscrits, donna la premire dition, forcment incomplte, infidle mme, puisque l'diteur, qui tait lui-mme un pote, faisait et l des retouches, discrtes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des coupures. La critique de 1819 fut unanime reconnatre en Chnier un pote. Elle fut unanime aussi reprocher ce pote ses innovations en langue et en versification. Chnier a, selon Npomucne Lemercier[8], des 'incorrections sans nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il 'dnature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises' et 'tourmente ses priodes.' [Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates, of which only those with reference numbers relate to the text of the Introduction.] [Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publie dans la _Dcade philosophique_ du 20 nivse, an iii (dcembre 1794).] [Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publie par le _Mercure de France_ du 1er germinal, an ix.] [Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'TRE SEUL... dans le _Gnie du Christianisme_ de Chateaubriand, note 15 des _claircissements_, 1802.] [Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des _lgies_ de Millevoye, 1814-16.] [Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans _Mlanges littraires, composs de morceaux indits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol_, ANDR CHNIER, par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.] [Footnote 7: OEUVRES POTIQUES D'ANDR CHNIER, publies par H. de Latouche. Paris, Beaudoin frres, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du volume Latouche donne MLANGES DE PROSE, articles publis du vivant de l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Rimpressions en 1820 et 1822.)] [Footnote 8: _Revue encyclopdique_, octobre 1819, compte rendu par Npomucne Lemercier.] Il fait une 'imitation outre des formules et des tours antiques.' Il multiplie les csures et rompt ses vers par de brusques enjambements. Et toute cette 'tmrit systmatique' vient de ce qu'il est 'agit du dsir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beauts parses mais clatantes,' des 'expressions trouves,' une 'tendance traduire les ides en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Dtail caractristique, Lemercier admire la priphrase: Dans les douze palais o rsident les mois, comme 'une lgante circonlocution.' Incorrections de style et de construction, dplacement des csures, voil les dfauts que dplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va aux lgies et aux idylles. C'est l seulement que l'on trouve ce que le talent d'Andr 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est l seulement qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.' [Footnote 9: _Lyce Franais_, tome ii, 1819, quatre articles par Charles Loyson.] Les 'imperfections de style et la versification brise' frappent galement Raynouard[10]. Andr Chnier 'dcline les participes prsents.' Il 'donne aux adjectifs des rgimes inusits.' Il a des mtaphores incohrentes. La csure de son vers est brise 'd'une manire qui choque l'oreille et le got.' De ces coupes pourtant il a parfois tir 'de trs saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque constante. Raynouard admire fort le _Jeune Malade_ et reconnat que Chnier, qui 'a vis l'originalit' dans le choix des sujets, dans le style, dans la versification, a dploy 'une vritable originalit dans l'idylle.' [Footnote 10: _Journal des Savants_, article sur les oeuvres compltes d'Andr Chnier par Raynouard, 1819.] Style incorrect, parfois barbare, ides vagues et incohrentes, manie de mutiler la phrase et de la tailler la grecque, coupes bizarres, prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces dfauts du pote, ajoute-t-il, est peut-tre le germe d'un perfectionnement pour la posie.' Victor Hugo voit dans l'oeuvre de Chnier une posie nouvelle. Il y trouve mme fracheur d'ides, mme luxe d'images que dans Lamartine. [Footnote 11: _Littrature et philosophie mles_, par Victor Hugo, dition _ne varietur_, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: _Sur Andr de Chnier_ (1819); _Sur un pote apparu en 1820_--c'est--dire Lamartine (1820).] On voit donc que les premiers critiques d'Andr Chnier reconnaissent en lui un novateur et que, mme, leurs habitudes sont vivement heurtes par ses innovations. En 1828--aprs une nouvelle dition[12], augmente de quelques morceaux indits, mais qui altre souvent le texte,--c'est encore la nouveaut de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chnier a 'une manire neuve de sentir et de rendre l'antiquit.' Il a fait pour la posie ce que Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le coloris par la simplicit. [Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDR CHNIER, dition nouvelle publie par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un facsimil.] [Footnote 13: _Tableau de la Littrature du XVIIIe sicle_, par Villemain (1828), 3e dition, Didier, 1841 (tome iv, leons 58, 59, 60).] En cette mme anne Sainte-Beuve, dans son _Tableau de la Posie franaise au XVIe sicle_[14], donne Andr Chnier, avec les hommes de la Pliade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme anctre aux romantiques. Andr Chnier ouvre une poque[15]. Il a retremp le vers flasque du XVIIIe sicle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais celui de Ronsard, de Baf et de Rgnier[16]. Sainte-Beuve se passionne pour Andr Chnier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Aprs les fragments indits donns par H. de Latouche[17] et sa nouvelle dition[18], Sainte-Beuve lui-mme publie de nouveaux fragments[19], insrs dans l'dition cliche de 1839[20]; il entreprend de corriger les ditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de Chnier (fils de Sauveur Chnier) et publie une importante tude sur Andr Chnier[21], o, examinant l'_Herms_ et corrigeant son impression premire, il prononce que celui qu'il revendiquait nagure comme un prcurseur du romantisme tait 'un homme aussi pleinement et chaudement de son sicle sa manire que pouvait l'tre Raynal ou Diderot.' [Footnote 14: _Tableau de la posie franaise au seizime sicle_, par Sainte-Beuve, 1828.] [Footnote 15: _Mathurin Rgnier et Andr Chnier_, par Sainte-Beuve (aot 1829), dans _Portraits Littraires_, tome i, pp. 159-75.] [Footnote 16: _Vie, posies et penses de Joseph Delorme_, par Sainte-Beuve, 1829.] [Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDR CHNIER, publis par H. de Latouche dans la _Revue de Paris_, dcembre 1829, mars 1830.] [Footnote 18: ANDR CHNIER, POSIES POSTHUMES ET INDITES publies par H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1838, article de G. Planche.] [Footnote 19: FRAGMENTS DE CHNIER, publis par Sainte-Beuve dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er fvrier 1839, sous le titre _Quelques documents indits sur Andr Chnier_.] [Footnote 20: POSIES D'ANDR, prcdes d'une notice par M. Henri de Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle dition. Paris, Charpentier, 1839.] [Footnote 21: _Portraits littraires_, par Sainte-Beuve, t. i, pp. 176-208 (1er fvrier 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDR CHNIER, _augmentes d'un grand nombre de morceaux indits et prcdes de toutes les relatives son procs devant le tribunal rvolutionnaire_... Paris, Ch. Gosselin, 1840.] Andr Chnier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme anctre du romantisme, sera plus tard proclam prcurseur de l'cole parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'apprciation que fit de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la coupe de sa phrase pittoresque et nergique, ont fait de ses pomes une oeuvre nouvelle et savante d'une mlodie entirement ignore, d'un clat inattendu.' [Footnote 22: _Andr Chnier_, par Leconte de Lisle, article publi dans la _Varit_, Rennes, 1840-41. _Posies de Franois Malherbe avec un_ COMMENTAIRE _indit par_ ANDR CHNIER, publies par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.] En avanant dans cette revue de la critique qu'a provoque l'oeuvre d'Andr Chnier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourr d'opinions contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez Andr Chnier, ne laisse prvoir le romantisme, et qui, tout en dclarant, avec une apparente contradiction, que sa posie annonce Lamartine, lui attribue une mlancolie uniquement littraire. Voici Nisard[24] pour qui Andr Chnier ne fut point de son temps et a gal ses matres antiques. [Footnote 23: _Cours de littrature dramatique_, par Saint-Marc Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12(t. IV, ch. liv).] [Footnote 24: _Histoire de la littrature franaise_, par D. Nisard, Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. _La Vrit sur la famille de Chnier_, par L.J.G, de Chnier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.] Voici un autre critique[25] qui accuse Andr Chnier d'avoir, en les traduisant et en les imitant, communiqu aux potes grecs l'affectation et le faux got du XVIIIe sicle, prtention que combat Sainte-Beuve[26] par une analyse du pome de _L'Aveugle_. [Footnote 25: _Andr Chnier et les potes grecs_, par Arnould Frmy, dans la _Revue indpendante_ du 10 mai 1844.] [Footnote 26: _Portraits contemporains_, par Sainte-Beuve (t. v: _Un factum contre Andr Chnier_, juin 1844). _Causeries du Lundi_, par Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, _Andr Chnier, homme politique_.)] Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'dition correcte de Chnier. Gabriel de Chnier, qui dtenait cette partie des manuscrits que n'avait pas eue H. de Latouche, ds 1844 en annonait une qui ne devait paratre que trente ans plus tard. Becq de Fouquires[27], sans les manuscrits, s'tait acharn constituer un texte pur, retrouver les nombreuses sources du pote et, enfin, en 1862, il donnait son dition critique, dont la deuxime dition, donne en 1872, reste encore aujourd'hui la plus prcieuse consulter--en la contrlant par les ditions plus rcentes-- cause de son introduction et de son commentaire continu. [Footnote 27: POSIES D'ANDR CHNIER. dition critique, publie par Becq de Fouquires, Paris, Charpentier, 1862.] Mais continuons notre audition des tmoignages contradictoires sur Andr Chnier. Pour Egger[28] Andr Chnier se distingue des lgiaques vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de svrit.' [Footnote 28: _L'Hellnisme en France_, par E. Egger, Paris, Didier, 1869, 2 vol. (Leons 31 et 32). POSIES D'ANDR CHNIER. dition critique, par Becq de Fouquires, deuxime dition, Paris, Charpentier, 1872. OEUVRES EN PROSE D'ANDR CHNIER, _Nouvelle dition; revue sur les textes originaux, prcde d'une tude sur la vie et les crits politiques d'Andr Chnier et sur la conspiration de Saint-Lazare, accompagne de notes historiques_, par Becq de Fouquires, Paris, Charpentier, 1872. OEUVRES POTIQUES D'ANDR DE CHNIER, publies par Gabriel de Chnier, Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzvirienne.) _Documents nouveaux sur Andr Chnier_, par Becq de Fouquires, Paris, Charpentier, 1875. _Leons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin Rgnier, Andr Chnier, Ausone_, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul Chaumas, 1876. OEUVRES EN PROSE D'ANDR CHNIER, _prcdes d'une notice sur le procs d'Andr Chnier et des actes de ce procs_, nouvelle dition, mise en ordre et annote par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.] Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un vritable ancien dans une langue moderne.' [Footnote 29: _La fin du XVIIIe sicle_, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome ii, pp. 206-378. POSIES D'ANDR CHNIER, par Becq de Fouquires, Paris, Charpentier, 1881. POSIES CHOISIES D'ANDR CHNIER, _ l'usage des classes_, publies avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquires, Paris, Delagrave, 1881. _Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'Andr Chnier_, par Becq de Fouquires, Paris, Charavay, 1881.] Pour Lo Joubert[30], il est 'un des matres de la posie de notre temps.'--'Il fit driver les genres vers une forme nouvelle; chez lui l'idylle tourne au tableau pique, l'lgie tend la mditation potique.' [Footnote 30: ANDR CHNIER. POSIES. dition nouvelle, avec une notice biographique et des notes par Lo Joubert, Paris, F. Didot, 1883. OEUVRES POTIQUES D'ANDR CHNIER, prcdes d'une tude sur Andr Chnier par Sainte-Beuve, nouvelle dition, complte en un volume, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.] Pour Eugne Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le pote bucolique et lgiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne ressemble personne dans notre littrature. Il forme la transition entre deux priodes littraires. [Footnote 31: OEUVRES POTIQUES D'ANDR CHNIER, publies avec une introduction et des notes, par Eugne Manuel, Paris, Jonaust Flammarion, librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).] Pour Fournel[32], c'est un mle et hardi gnie.--La complexit de sa posie est extrme, ses copies sont des crations. Tout en gardant 'une horreur du nologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances, des combinaisons empruntes au gnie des langues classiques et de notre vieille langue.' Vers la fin, lanc dans la mle politique, sa langue se teinte de ralisme. Lui qui avait us de la priphrase, il ne craint plus l'image triviale et cynique. [Footnote 32: _De Jean-Baptiste Rousseau Chnier_, par V. Fournel, Paris, F. Didot, 1886. OEUVRES POTIQUES D'ANDR CHNIER, _avec les tudes de Sainte-Beuve sur Andr Chnier, les mlanges littraires, la correspondance et une notice bibliographique_, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol. (Chefs-d'oeuvre de la littrature franaise.)] Pour Pellissier[33], il faut compter Chnier parm les prcurseurs du XIXe sicle, parce que les chefs de la jeune cole romantique l'ont considr comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe sicle. On relve bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en dire autant des dbuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis Ronsard, il ressuscite la posie d'images. Il est mu; son _Herms_ mme affecte des allures d'pope. [Footnote 33: _Le Mouvement littraire au XIXe sicle_, par G. Pellissier, Paris, Hachette, 1889.] Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur. [Footnote 34: _La vie littraire_, par Anatole France, Paris, C. Lvy, 1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).] Il fut la 'dernire expression d'un art expirant.' Il 'rsume le style Louis XVI et l'esprit encyclopdique,' et son influence 'n'est sensible chez aucun des potes de ce sicle.' Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pliade en retard. Il est plus grec que latin. Les petites pices font songer aux frises, aux groupes lgers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net, d'une prcision lgante. Dans les _lgies_, on retrouve la rhtorique laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous dfauts du temps. Il a t crateur en fait de style. Les _Idylles_ et les fragments piques sont d'une nouveaut et d'une fracheur merveilleuses. Le principal mrite de cette langue est la qualit du son. Il a le secret des vers 'amis de la mmoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils sont amis de l'oreille.' En versification, pour la libert des coupes, il remontait la Pliade. L'abus rapproche parfois ses vers de la prose.--C'est un isol. [Footnote 35: _Le XVIIIe sicle_, par E. Faguet, Paris, Lecne et Oudin, 1890.] Pour Haraszti[36], il n'a imit que les potes de la dcadence grecque, ou mme plutt les imitateurs romains de la posie alexandrine. 'Il transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le got de son temps.' Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme, c'est--dire le caractre rotique de sa posie. Andr Chnier a la sentimentalit du XVIIIe sicle. Il ne se dfend pas assez de la mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le pote de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chnier. Il lui reproche son absence d'originalit et son excs d'imitation. Il fait une analyse svre de sa langue, de sa versification, de ses procds de style. [Footnote 36: _La posie d'Andr Chnier_, par Jules Haraszti, professeur l'cole-rale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.] Pour Brunetire[37], Andr Chnier est un homme de la fin du XVIIIe sicle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se spare de son poque par ses rares qualits d'artiste. [Footnote 37: _Le XVIIIe sicle_, par E. Faguet, Paris, Lecne et Oudin, 1890.] Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne, avec plus de got, plus de science, et l'exprience de Boileau et de Voltaire. [Footnote 38: _Andr Chnier_, par Paul Morillot, Paris, Lecne et Oudin, 1894 (Classiques populaires).] Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthtique plus dvelopp que le sens potique. Il a le got du dessin, mme de la couleur. C'est un dilettante qui le don de l'invention a manqu; un humaniste opprim par ses souvenirs classiques. [Footnote 39: _La fin du classicisme et le retour l'antique dans la seconde moiti du XVIIIe sicle et les premires annes du XIXe en France_, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.] Pour Henri Potez[40], il y a dans les _lgies_ du Dorat, du Parny, du Bertin, et une inspiration plus sincre dans les passages o Andr Chnier chante l'amiti que dans sa note amoureuse. [Footnote 40: _L'lgie en France avant le Romantisme, de Parny Lamartine_ (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.] Pour Petit de Julleville[41], les _Bucoliques_ sont 'des rcits pathtiques enferms dans un cadre antique.' [Footnote 41: _Histoire de la Langue et de la Littrature franaises_, par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par Petit de Julleville).] Pour Brunetire[42], que nous retrouvons jugeant Andr Chnier, Andr Chnier est artiste, dilettante, autant que pote: ides ou sentiments n'ont pour lui de valeur que revtus d'une forme somptueuse. Il a contribu la dformation de l'idal classique[43]. C'est 'un Ronsard qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.' [Footnote 42: _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1898. _Classique ou Romantique?_ (non sign).] [Footnote 43: _Manuel de l'histoire de la littrature franaise_, par F. Brunetire, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).] On a vu comme avait t successive et chelonne sur de longues annes la rvlation de l'oeuvre d'Andr Chnier. En 1874 seulement avait paru, donne par le dtenteur des manuscrits, l'dition qu'on pouvait croire complte et dfinitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre laisse en portefeuille tait demeure fragmentaire. Or, l'diteur de 1874 n'avait pas publi tous les fragments. Sa veuve, qui tait reste en possession des manuscrits, les lgua sa mort la Bibliothque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce furent d'abord des fragments d'une Histoire gnrale des Littratures rve par A. Chnier[44], puis une oeuvre politique et sociale, intitule _Apologie_[45], enfin des Notes philologiques et littraires sur la littrature chinoise, des fragments sur l'histoire du christianisme, des projets et plans de posies et des 'quadri[46].' [Footnote 44: _Revue de Paris_, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES INDITES D'ANDR CHNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publi avec un avant-propos, par M. Abel Lefranc.] [Footnote 45: _Revue bleue (Revue politique et littraire)_, 5 mai 1900. APOLOGIE; UNE OEUVRE INDITE D'ANDR CHNIER, publie par M.A. Lefranc.] [Footnote 46: _Revue d'Histoire littraire de la France_, avril-juin 1901. FRAGMENTS INDITS D'A. CHNIER, publ. par A. Lefranc.] En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une trs ample bibliographie d'Andr Chnier o nous avons puis largement. La mme anne M. Faguet [48] revenait Andr Chnier dans une charmante biographie littraire. Il distingue assez subtilement les trois ou mme quatre manires (simultanes plutt que successives) du pote: la premire exquise et qui est reste pour tout le monde la caractristique mme du gnie d'Andr Chnier, o il ralise le rve de tous les humanistes franais depuis Ronsard: se faire une me antique, penser, sentir, tre mu et voir mme comme un ancien, manire concise o il semble qu'il ait voulu lutter de prcision nergique avec les bas-reliefs antiques, o, d'un mot choisi, court et juste, il suggre un infini de tristesse, de mlancolie, de rverie souriante ou de volupt, manire que, du reste, il n'abandonna jamais. La deuxime manire, celle des lgies, qui n'a plus la sobrit, la finesse, la ligne prcise, l'arrt net des pomes antiques, mais abandonne, sans diffusion, oratoire, sans dclamation, manire qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle une mlancolie profonde et tendre qui la fois rappelle La Fontaine et annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce got faux ou de ce got fade qui tait celui du temps o il vivait. Enfin aprs le Chnier-Ronsard, le Chnier-Tibulle, voici le Chnier-Lucrce avec l'_Herms_ et surtout le Chnier personnel, lyrique, qu'annonce le morceau _Oh ncessit dure_ et qui s'affirme dans l'_Ode Versailles_ et les vers lgers et ariens, aux sonorits chantantes, au rythme de vol d'oiseau, des pices Fanny, et dans les _ambes_. M. Faguet met en dehors les morceaux comme _le Jeu de Paume_ et peut-tre aussi _l'Hymne de Chteauvieux_ et _A Charlotte Corday_, guinds et pompeux, dignes de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chnier, et qui n'appartiennent aucune de ses manires. [Footnote 47: _Andr Chnier critique et critiqu_, par Paul Glachant, Paris, A. Lemerre, 1902.] [Footnote 48: _Andr Chnier_, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les grands crivains franais).] Nous voici en 1905. Jos-Maria de Hrdia, qui est mort avant d'avoir pu raliser son projet d'une dition des Bucoliques, en avait crit la prface, qui parut dans la _Revue des Deux Mondes_[49]. Selon lui les lgies, les Pomes, l'_Herms_, sont l'oeuvre du plus grand des potes du XVIIIe sicle; les Hymnes, les Odes, les ambes, du seul grand pote de la Rvolution, et les Bucoliques d'un grand pote de tous les ges. Andr Chnier renouvelle dans la posie franaise le sentiment de la nature que le seul La Fontaine n'avait pas entirement mconnu. Il voit, il sent la beaut multiple des choses, il en coute la musique et les traduit en des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignores. Son gnie est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque sommaire qu'il soit, participe l'action. Sa vision premire est toute plastique. Il se plat aux brusques dbuts, et cette allure soudaine, qui prcipite en plein drame, prte aux gestes, aux paroles et aux sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de la vie. Hrdia admire la souplesse du vers d'Andr Chnier dans les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de _L'Aveugle_. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts. Il s'arrte, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante, saccade, en une suite de traits o sont accumuls et varis les artifices du plus admirable mtier, il fait percevoir du mme coup l'oeil, l'oreille et l'esprit tout le dsordre furieux de cette hroque mle. Hrdia note encore les ellipses violentes, les latinismes hardis, les souples inversions, les drglements de syntaxe o le libre gnie de Chnier s'irrite et se joue. [Footnote 49: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1905. _Le manuscrit des Bucoliques_, par Jos Maria de Hrdia.] Nous voici au terme de notre enqute. Aprs les multiples contradictions parmi lesquelles elle nous a promen, elle nous a ramen notre point de dpart. Pour Hrdia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout le pote des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme pour eux, la langue et la versification sont trs caractristiques. Seulement l o ils se rcriaient, traitant Andr Chnier de barbare, lui, il admire. C'est donc que l encore Andr Chnier tait original et d'une originalit tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer. JULES DEROCQUIGNY. LILLE, _mars 1907_. NOTE. L'diteur reconnat avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup de notes, l'dition critique de Becq de Fouquires; pour la seconde partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul Glachant, _Andr Chnier critique et critiqu_. TABLE DES MATIRES GENERAL PREFACE INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIE BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES. I. L'AVEUGLE II. LE MENDIANT III. LA LIBERT IV. LE MALADE V. HYLAS VI. LA JEUNE TARENTINE VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE. VIII. PASIPHA IX. PANNYCHIS X. DRYAS XI. BACCHUS XII. LE CHNE DE CRS XIII. HERCULE XIV. RICHTHON XV. NRE XVI. MON VISAGE EST FLTRI XVII. O JEUNE ADOLESCENT! XVIII. LA NYMPHE L'APEROIT XIX. CHANSON DES YEUX XX. LES ESCLAVES D'AMOUR XXI. A VESPER XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE XXIII. LE SATYRE ET LA FLTE XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE XXV. L'IMPUR ET FIER POUX XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU XXIX. A L'HIRONDELLE XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT XXXIII. MNAS XXXIV. LES JARDINS XXXV. INVOCATION LA POSIE XXXVI. A LA SANT LGIES. FRAGMENTS D'LGIES. I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS II. AH! JE LES RECONNAIS III. AUX FRRES DE PANGE IV. AU CHEVALIER DE PANGE V. O MUSES, ACCOUREZ VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ME VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS IX. TEL J'TAIS AUTREFOIS X. FUMANT DANS LE CRISTAL XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR XII. NON, JE NE L'AIME PLUS XIII. O NCESSIT DURE! XIV. AUX DEUX FRRES TRUDAINE XV. O DLICES D'AMOUR XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT XX. SANS PARENTS, SANS AMIS XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS PITRES. I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS II. AMI, CHEZ NOS FRANAIS POMES. I. L'INVENTION II. HERMS. " II " III III. L'AMRIQUE. I. LE POTE DIVIN " II. SALUT, BELLE NUIT IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE " II. QUE SERT DES TOURS " III. AUX BORDS V. LA RPUBLIQUE DES LETTRES POSIES DIVERSES. I. HYMNE LA JUSTICE II. ... TERRE, TERRE CHRIE III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS IV. LA FRIVOLIT V. LE POTE ODES. I. A VERSAILLES II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY III. LA JEUNE CAPTIVE AMBES. I. HYMNE II. QUAND AU MOUTON BLANT III. COMME UN DERNIER RAYON NOTES POSIES CHOISIES DE ANDR CHNIER BUCOLIQUES IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES I L'AVEUGLE 'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, coute; O Sminthe-Apollon, je prirai sans doute, Si tu ne sers de guide cet aveugle errant.' C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant, Et prs des bois marchait, faible, et sur une pierre 5 S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux blants. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrte, Protg du vieillard la faiblesse inquite; 10 Ils l'coutaient de loin, et s'approchant de lui: Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l'empire cleste? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe; et les sons de sa voix 15 meuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.' Mais il entend leurs pas, prte l'oreille, espre, Se trouble, et tend dj les mains la prire. 'Ne crains point, disent-ils, malheureux tranger, Si plutt, sous un corps terrestre et passager, 20 Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grce, Tant une grce auguste ennoblit ta vieillesse! Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortun, Les humains prs de qui les flots t'ont amen Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. 25 Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; Mais aux clarts du jour ils ont ferm tes yeux. --Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, Vos discours sont prudents plus qu'on n'et d l'attendre; 30 Mais, toujours souponneux, l'indigent tranger Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. Ne me comparez point la troupe immortelle: Ces rides, ces cheveux, cette nuit ternelle, Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux? 35 Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux! Si vous en savez un, pauvre, errant, misrable, C'est celui-l seul que je suis comparable; Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris, Des chansons Phoebus voulu ravir le prix; 40 Ni, livr comme Oedipe la noire Eumnide, Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; Mais les dieux tout-puissants gardaient mon dclin Les tnbres, l'exil, l'indigence et la faim. --Prends, et puisse bientt changer ta destine!' 45 Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journe, Tient la peau d'une chvre aux crins noirs et luisants, Ils versent l'envi, sur ses genoux pesants, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande et les figues mielleuses; 50 Et du pain son chien entre ses pieds gisant, Tout hors d'haleine encore, humide et languissant, Qui, malgr les rameurs, se lanant la nage, L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage. 'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer; 55 Je vous salue, enfants venus de Jupiter; Heureux sont les parents qui tels vous firent natre! Mais venez, que mes mains cherchent vous connatre; Je crois avoir des yeux. Vous tes beaux tous trois. Vos visages sont doux, car douce est votre voix. 60 Qu'aimable est la vertu que la grce environne! Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots; Car jadis, abordant la sainte Dlos, Je vis prs d'Apollon, son autel de pierre, 65 Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. Vous crotrez, comme lui, grands, fconds, rvrs, Puisque les malheureux sont par vous honors. Le plus g de vous aura vu treize annes: A peine, mes enfants, vos mres taient nes, 70 Que j'tais presque vieux. Assieds-toi prs de moi, Toi, le plus grand de tous; je me confie toi. Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime! Comment, et d'o viens-tu? car l'onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 75 --Des marchands de Cym m'avaient pris avec eux. J'allais voir, m'loignant des rives de Carie, Si la Grce pour moi n'aurait point de patrie, Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques la mort nous esprons toujours. 80 Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage, Ils m'ont, je ne sais o, jet sur le rivage. --Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chant? Quelques sons de ta voix auraient tout achet. --Enfants! du rossignol la voix pure et lgre 85 N'a jamais apais le vautour sanguinaire; Et les riches, grossiers, avares, insolents, N'ont pas une me ouverte sentir les talents. Guid par ce bton, sur l'arne glissante, Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, 90 J'allais, et j'coutais le blement lointain De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain. Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor rsonn sous mes vieux doigts dbiles Je voulais des grands dieux implorer la bont, 95 Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalit, Lorsque d'normes chiens la voix formidable Sont venus m'assaillir; et j'tais misrable, Si vous (car c'tait vous), avant qu'ils m'eussent pris, N'eussiez arm pour moi les pierres et les cris. 100 --Mon pre, il est donc vrai: tout est devenu pire, Car jadis, aux accents d'une loquente lyre, Les tigres et les loups, vaincus, humilis, D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. --Les barbares! J'tais assis prs de la poupe. 105 "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux, Amuse notre ennui; tu rendras grce aux dieux." J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre: Ma bouche ne s'est point ouverte leur rpondre; 110 Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main J'ai retenu le dieu courrouc dans mon sein. Cym, puisque tes fils ddaignent Mnmosyne, Puisqu'ils ont fait outrage la muse divine, Que leur vie et leur mort s'teignent dans l'oubli, 115 Que ton nom dans la nuit demeure enseveli! --Viens, suis-nous la ville; elle est toute voisine, Et chrit les amis de la muse divine. Un sige aux clous d'argent te place nos festins; Et l les mets choisis, le miel et les bons vins, 120 Sous la colonne o pend une lyre d'ivoire, Te feront de tes maux oublier la mmoire. Et si, dans le chemin, rapsode ingnieux, Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux, Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, 125 T'a lui-mme dict de si douces merveilles. --Oui, je le veux; marchons. Mais o m'entranez-vous? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous? --Syros est l'le heureuse o nous vivons, mon pre. --Salut, belle Syros, deux fois hospitalire! 130 Car sur ses bords heureux je suis dj venu: Amis, je la connais. Vos pres m'ont connu. Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; J'tais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, 135 A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. J'ai vu Corinthe, Argos, et Crte et les cent villes, Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; Mais la terre et la mer, et l'ge et les malheurs, Ont puis ce corps fatigu de douleurs. 140 La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commenons par les dieux: "Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, 145 Salut! Venez moi, de l'Olympe habitantes, Muses! vous savez tout, vous, desses, et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."' Il poursuit; et dj les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; 150 Et ptres oubliant leur troupeau dlaiss, Et voyageurs quittant leur chemin commenc, Couraient. Il les entend prs de son jeune guide, L'un sur l'autre presss, tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, 155 Et l'coutaient en foule, et n'osaient respirer, Car en de longs dtours de chansons vagabondes Il enchanait de tout les semences fcondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, 160 Les oracles, les arts, les cits fraternelles, Et depuis le chaos les amours immortelles; D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux, Et le monde branl d'un signe de ses yeux, Et les dieux partags en une immense guerre, 165 Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre, Et les rois assembls, et sous les pieds guerriers Une nuit de poussire, et les chars meurtriers, Et les hros arms, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, 170 Les coursiers hrissant leur crinire longs flots, Et d'une voix humaine excitant les hros; De l, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les rcoltes fertiles; Mais bientt de soldats les remparts entours, 175 Les victimes tombant dans les parvis sacrs, Et les assauts mortels aux pouses plaintives, Et les mres en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Blants ou mugissants, les rustiques pipeaux, 180 Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flte et la lyre, et les noces dansantes. Puis, dchanant les vents soulever les mers, Il perdait les rochers sur les gouffres amers; De l, dans le sein frais d'une roche azure, 185 En foule il appelait les filles de Nre, Qui, bientt ses cris s'levant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux. Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodle, 190 Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants, Jeunes gens emports aux yeux de leurs parents, Enfants dont au berceau la vie est termine, Vierges dont le trpas suspendit l'hymne. Mais, bois, ruisseaux, monts, durs cailloux! 195 Quels doux frmissements vous agitrent tous, Quand bientt Lemnos, sur l'enclume divine, Il forgeait cette trame irrsistible et fine Autant que d'Arachn les piges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vnus, 200 Et quand il revtait d'une pierre soudaine La fire Niob, cette mre thbaine; Et quand il rptait en accents de douleur De la triste Adon l'imprudence et les pleurs, Qui d'un fils mconnu martre involontaire, 205 Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire! Ensuite, avec le vin, il versait aux hros Le puissant npenths, oubli de tous les maux; Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage; Du paisible lotos il mlait le breuvage: 210 Les mortels oubliaient, ce philtre charms, Et la douce patrie et les parents aims. Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pne Voyaient ensanglanter les banquets d'hymne, Quand Thse, au milieu de la joie et du vin, 215 La nuit o son ami reut son festin Le peuple monstrueux des enfants de la nue, Fut contraint d'arracher l'pouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithos: 220 'Attends; il faut ici que mon affront s'expie, Tratre!' Mais avant lui, sur le centaure impie Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hriss de flambeaux. L'insolent quadrupde en vain s'crie; il tombe, 225 Et son pied bat le sol qui doit tre sa tombe. Sous l'effort de Nessus, la table du repas Roule, crase Cymle, vagre, Priphas. Pirithos gorge Antimaque et Ptre, Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macare, 230 Qui de trois fiers lions, dpouills par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courb, levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout coup, sous l'airain d'un vase antique, immense, L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, 235 Sent de sa tte norme clater les dbris. Hercule et la massue entassent en trophe Clanis, Dmolon, Lycotas, et Riphe Qui portait sur ses crins, de taches colors, L'hrditaire clat des nuages dors. 240 Mais d'un double combat Eurynome est avide, Car ses pieds, agits en un cercle rapide, Battent coups presss l'armure de Nestor; Le quadrupde Hlops fuit; l'agile Crantor, Le bras lev, l'atteint; Eurynome l'arrte; 245 D'un rable noueux il va fendre sa tte, Lorsque le fils d'ge, invincible, sanglant, L'aperoit, l'autel prend un chne brlant, Sur sa croupe indompte, avec un cri terrible, S'lance, va saisir sa chevelure horrible, 250 L'entrane, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L'autel est dpouill. Tous vont s'armer de flamme, Et le bois porte au loin des hurlements de femme, L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, 255 Et les vases briss, et l'injure, et les cris. Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Dployait le tissu des saintes mlodies. Les trois enfants mus, son auguste aspect, Admiraient, d'un regard de joie et de respect, 260 De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. Et, partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfants, les rameaux la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, 265 Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre le; Viens, prophte loquent, aveugle harmonieux, Convive du nectar, disciple aim des dieux; Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospre Le jour o nous avons reu le grand HOMRE.' 270 II LE MENDIANT C'tait quand le printemps a reverdi les prs. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dors, Sous les monts Achens, non loin de Cryne, . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . Errait l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis, Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frne, 5 Entouraient de Lycus le fertile domaine. . . . . . . . . . . Soudain, l'autre bord, Du fond d'un bois pais, un noir fantme sort, Tout ple, demi-nu, la barbe hrisse: Il remuait peine une lvre glace, 10 Des hommes et des dieux implorait le secours, Et dans la fort sombre errait depuis deux jours; Il se trane, il n'attend qu'une mort douloureuse; Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect sorti du fond des bois, 15 Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe genoux; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, Et qu'il n'est point craindre, et qu'une ardente faim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. 20 'Si, comme je le crois, belle ds ton enfance, C'est le dieu de ces eaux qui t'a donn naissance, Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains, Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne 25 Qui te nomme sa fille et te destine au trne, Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprims sur la tte des rois. Belle vierge, sans doute enfant d'une desse, Crains de laisser prir l'tranger en dtresse: 30 L'tranger qui supplie est envoy des dieux.' Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux, . . . . . . . . et d'une voix encore Tremblante: 'Ami, le ciel coute qui l'implore. Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon, 35 Passe le pont mobile, entre dans la maison; J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans mfiance. Pour la douzime fois clbrant ma naissance, Mon pre doit donner une fte aujourd'hui. Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser lui, 40 C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit rpandre.' Elle achve ces mots, et, le coeur palpitant, S'enfuit; car l'tranger sur elle, en l'coutant, Fixait de ses yeux creux l'attention avide. 45 Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L'esclave prs de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. Cette sage affranchie avait nourri sa mre; Maintenant sous des lois de vigilance austre, 50 Elle et son vieil poux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortge nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et, posant ses mains sur ce visage antique: 'Indulgente nourrice, coute: il faut de toi 55 Que j'obtienne un grand bien. Ma mre, coute-moi; Un pauvre, un tranger, dans la misre extrme, Gmit sur l'autre bord, mourant, affam, blme... Ne me dcle point. De mon pre aujourd'hui J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. 60 Fais qu'il entre: et surtout, mre de ma mre! Garde que nul mortel a'insulte sa misre. --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux; Oui, qu' ton protg ta fte soit ouverte, 65 Ta mre, mon lve (inestimable perte!), Aimait soulager les faibles abattus; Tu lui ressembleras autant par tes vertus Que par tes yeux si doux et tes grces naves,' Mais cependant la nuit assemble les convives: 70 En habits somptueux, d'essences parfums, Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or forms Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines; Le toit s'gaye et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d'apprts savoureux 75 Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux: Sur leurs bases d'argent, des formes animes lvent dans leurs mains des torches enflammes; Les figures, l'onyx, le cristal, les mtaux En vases hrisss d'hommes ou d'animaux, 80 Partout, sur les buffets, sur la table, tincellent; Plus d'une lyre est prte; et partout s'amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s'tend sur les lits teints de mille couleurs; Prs de Lycus, sa fille, idole de la fte, 85 Est admise. La rose a couronn sa tte. Mais, pour que la dcence impose un juste frein, Lui-mme est par eux tous lu roi du festin. Et dj vins, chansons, joie, entretiens sans nombre, Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre 90 Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer, Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre; Et tous, l'oeil tonn, se taisent pour l'entendre. 'Lycus, fils d'vmon, que les dieux et le temps 95 N'osent jamais troubler tes destins clatants! Ta pourpre, tes trsors, ton front noble et tranquille, Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville. A ton riche banquet un peuple convi T'honore comme un dieu de l'Olympe envoy. 100 Regarde un tranger qui meurt dans la poussire, Si tu ne tends vers lui la main hospitalire. Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais: Trop de pudeur peut nuire qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente 105 Qui m'a seule indiqu ta porte bienfaisante!... Je fus riche autrefois: mon banquet opulent N'a jamais repouss l'tranger suppliant. Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui fltrit l'me autant que le visage, 110 Par qui l'homme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux! --tranger, tu dis vrai, le hasard tmraire Des bons ou des mchants fait le destin prospre. Mais sois mon hte. Ici l'on hait plus que l'enfer 115 Le public ennemi, le riche au coeur de fer, Enfant de Nmsis, dont le ddain barbare Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. Je rends grce l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. 120 Respecter l'indigence est un devoir suprme. Souvent les immortels (et Jupiter lui-mme) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil trans, Viennent tenter le coeur des humains fortuns.' D'accueil et de faveur un murmure s'lve. 125 Lycus descend, accourt, tend la main, le relve: 'Salut, pre tranger; et que puissent tes voeux Trouver le ciel propice tout ce que tu veux! Mon hte, lve-toi. Tu parais noble et sage; Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. 130 Souvent marchent ensemble indigence et vertu, Souvent d'un vil manteau le sage revtu, Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. Couvert de chauds tissus, l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, 135 Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les dieux ont pargn leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. 140 Mon hte, tu franchis le seuil de ma famille A l'heure qui jadis a vu natre ma fille. Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain: Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystre, 145 Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton pre!' Il retourne sa place aprs que l'indigent S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguire d'argent, Par une jeune esclave une eau pure est verse. Une table de cdre, o l'ponge est passe, 150 S'approche, et vient offrir son avide main Et les fumantes chairs sur le disque d'airain, Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses. 'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances, Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.' 155 Bientt Lycus se lve et fait emplir sa coupe, Et veut que l'chanson verse toute la troupe: 'Pour boire Jupiter, qui nous daigne envoyer L'tranger devenu l'hte de mon foyer.' Le vin de main en main va coulant la ronde; 160 Lycus lui-mme emplit une coupe profonde, L'envoie l'tranger: 'Salut, mon hte, bois. De ta ville bientt tu reverras les toits, Fussent-ils par-del les glaces du Caucase.' Des mains de l'chanson l'tranger prend le vase, 165 Se lve et sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mle son langage: 'Mon hte, maintenant que sous tes nobles toits 170 De l'importun besoin j'ai calm les abois, Oserai-je ma langue abandonner les rnes? Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais coute: le vin, par toi-mme vers, M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commenc, 175 Entends ce que peut-tre il et mieux valu taire. Excuse enfin ma langue, excuse ma prire; Car du vin, tu le sais, la tmraire ardeur Souvent l'excs mme enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, 180 Dchir de buissons ou d'insectes avides, D'un long jene fltri, d'un long chemin lass Et de plus d'un grand fleuve en nageant travers, Je parais nerv, sans vigueur, sans courage; Mais je suis n robuste et n'ai point pass l'ge. 185 La force et le travail, que je n'ai point perdus, Par un peu de repos me vont tre rendus. Emploie alors mes bras quelques soins rustiques. Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, Ou, sous les feux du jour, courb vers le sillon, 190 Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis mme, tournant la meule nourricire, Broyer le pur froment en farine lgre. Je puis, la serpe en main, planter et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. 195 Je tiendrai la faucille ou la faux recourbe, Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombe Viendra remplir ta grange en la belle saison; Afin que nul mortel ne dise en ta maison, Me regardant d'un oeil insultant et colre: 200 O vorace tranger, qu'on nourrit rien faire! --Vnrable indigent, va, nul mortel chez moi N'oserait lever sa langue contre toi. Tu peux ici rester, mme oisif et tranquille, Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. 205 --L'indigent se mfie.--Il n'est plus de danger. --L'homme est n pour souffrir.--Il est n pour changer. --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage: Toujours un vent glac ne souffle point l'orage. Le ciel d'un jour l'autre est humide ou serein, 210 Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain. --Mon hte, en tes discours prside la sagesse. Mais quoi! la confiante et paisible richesse Parle ainsi!... L'indigent espre en vain du sort; En esprant toujours il arrive la mort. 215 Dvor de besoins, de projets, d'insomnie, Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. Rebut des humains durs, envieux, ingrats, Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. Toutefois ta richesse accueille mes misres; 220 Et puisque ton coeur s'ouvre la voix des prires. Puisqu'il sait, mnageant le faible humili, D'indulgence et d'gards temprer la piti, S'il est des dieux du pauvre, Lycus! que ta vie Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie! 225 --Je te le dis encore: esprons, tranger. Que mon exemple au moins serve t'encourager Des changements du sort j'ai fait l'exprience. Toujours un mme clat n'a point l'indigence Fait du riche Lycus envier le destin. 230 J'ai moi-mme t pauvre et j'ai tendu la main. Clotas de Larisse, en ses jardins immenses, Offrit mon travail de justes rcompenses. "Jeune ami, j'ai trouv quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi." 235 Oui, oui, je m'en souviens: Clotas fut mon pre; Tu vois le fruit des dons de sa bont prospre. A tous les malheureux je rendrai dsormais Ce que dans mon malheur je dus ses bienfaits. Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage; 240 Vous n'avez point ici d'autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous reprsenter aux regards des humains. Veillez sur Clotas! Qu'une fleur ternelle, Fille d'une me pure, en ses traits tincelle; 245 Que nombre de bienfaits, ce sont l ses amours, Fassent une couronne chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d'amis entoure Recevra sans douleur sa vieillesse sacre, Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui 250 A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui. --Hte des malheureux, le sort inexorable Ne prend point les avis de l'homme secourable. Tous, par sa main de fer en aveugles pousss, Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucs. 255 Clotas est perdu; son injuste patrie L'a priv de ses biens; elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens ds longtemps envi, De ses nombreux amis en un jour oubli, Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, 260 Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate O ses htes, parmi les chants harmonieux, Savouraient jusqu'au jour les vins dlicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dpouille les buissons de quelques fruits sauvages; 265 Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, Il mange un pain amer tout tremp de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pnible mmoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, 270 Seul, d'exil en exil, de dserts en dserts, Pauvre et semblable moi, languissant et dbile, Sans appui qu'un bton, sans foyer, sans asile, Revtu de rame ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel attendri sur ses maux 275 D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage, Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Rpondant seuls la nuit ses gmissements; N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, 280 D'autres consolateurs que ses larmes amres, Il se trane; et souvent sur la pierre il s'endort A la porte d'un temple, en invoquant la mort. --Que m'as-tu dit? La foudre a tomb sur ma tte. Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fte! 285 Partons. Il faut vers lui trouver des chemins srs; Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance, Enivr des vapeurs d'une folle opulence, Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit, 290 Lui peut-tre il expire, affam, nu, proscrit, Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime. Parle: tait-ce bien lui? le connais-tu toi-mme? En quels lieux tait-il? o portait-il ses pas? Il sait o vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? 295 Parle: tait-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; O l'as-tu vu?--Mon hte, regret je t'afflige. C'tait lui, je l'ai vu ........................ .........................Les douleurs de son me Avaient chang ses traits. Ses deux fils et sa femme 300 A Delphes, confis au ministre du dieu, Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes, On les avait suivis jusques aux Thermopyles. Il en gardait encore un douloureux effroi. 305 Je le connais; je fus son ami comme toi. D'un mme sort jaloux une mme injustice Nous a tous deux plongs au mme prcipice. Il me donna jadis (ce bien seul m'est rest) Sa marque d'alliance et d'hospitalit. 310 Vois si tu la connais.' De surprise immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d'argile; Ce sceau, don mutuel d'immortelle amiti, Jadis Clotas par lui-mme envoy. Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage 315 L'tranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. 'Est-ce toi, Clotas? toi qu'ainsi je revoi? Tout ici t'appartient. O mon pre! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te mconnatre. Clotas! mon pre! toi qui fus mon matre, 320 Viens; je n'ai fait ici que garder ton trsor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor; J'ai honte ma fortune en regardant la tienne.' Et, dpouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son paule une agrafe d'argent, 325 Il l'attache lui-mme l'auguste indigent. Les convives levs l'entourent; l'allgresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; On cherche des habits, on rchauffe le bain. La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: 330 'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la premire, Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalire.' III LA LIBERT UN CHEVRIER, UN BERGER LE CHEVRIER Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux De noirs cheveux pars enveloppent tes yeux? LE BERGER Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre: Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre. LE CHEVRIER Quoi! tu sors de ces monts o tu n'as vu que toi, 5 Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi? LE BERGER Tu te plais mieux sans doute au bois, la prairie; Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie: Moi, sous un antre aride, en cet affreux sjour, Je me plais sur le roc voir passer le jour. 10 LE CHEVRIER Mais Crs a maudit cette terre pre et dure; Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; Tous ces rocs, calcins sous un soleil rongeur, Brlent et font hter les pas du voyageur. Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile 15 N'y donne au rossignol un balsamique asile. Quelque olivier au loin, maigre fcondit, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudit. Comment as-tu donc su d'herbes accoutumes Nourrir dans ce dsert tes brebis affames? 20 LE BERGER Que m'importe! est-ce moi qu'appartient ce troupeau? Je suis esclave. LE CHEVRIER Au moins un rustique pipeau A-t-il chass l'ennui de ton rocher sauvage? Tiens, veux-tu cette flte? Elle fut mon ouvrage. Prends: sur ce buis, fertile en agrables sons, 25 Tu pourras des oiseaux imiter les chansons. LE BERGER Non, garde tes prsents. Les oiseaux de tnbres, La chouette et l'orfraie, et leurs accents funbres, Voil les seuls chanteurs que je veuille couter; Voil quelles chansons je voudrais imiter. 30 Ta flte sous mes pieds serait bientt brise: Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rose, Et de vos rossignols les soupirs caressants, Rien ne plat mon coeur, rien ne flatte mes sens. Je suis esclave. LE CHEVRIER Hlas! que je te trouve plaindre! 35 Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi, De vivre pour autrui, de n'avoir rien soi. Protge-moi toujours, libert chrie! O mre des vertus, mre de la patrie! 40 LE BERGER Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois tes discours sont pour moi des affronts: Ton prtendu bonheur et m'afflige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave. LE CHEVRIER Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 45 Mais les dieux n'ont-ils point de remde pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre me assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs. LE BERGER Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs: 50 Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble mon service; C'est mon esclave aussi. Mon dsespoir muet Ne peut rendre qu' lui tous les maux qu'on me fait. LE CHEVRIER La terre, notre mre, et sa douce richesse, 55 Ne peut-elle, du moins, gayer ta tristesse? Vois combien elle est belle! et vois l't vermeil, Prodigue de trsors, brillants fils du soleil, Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, Varier du printemps l'uniforme verdure; 60 Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; Vois la pourpre des fleurs dont le pcher se pare Nous annoncer l'clat des fruits qu'il nous prpare. Au bord de ces prs verts regarde ces gurets, De qui les bls touffus, jaunissantes forts, 65 Du joyeux moissonneur attendent la faucille. D'agrestes dits quelle noble famille! La Rcolte et la Paix, aux yeux purs et sereins, Les pis sur le front, les pis dans les mains, 70 Qui viennent, sur les pas de la belle Esprance, Verser la corne d'or o fleurit l'abondance. LE BERGER Sans doute qu' tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas. Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, 75 Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'tre fertile; O, sous un ciel brlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim. Voil quelle est la terre. Elle n'est point ma mre, Elle est pour moi martre; et la nature entire 80 Est plus nue mes yeux, plus horrible mon coeur Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur. LE CHEVRIER Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, N'ont-ils donc rien qui plaise ton me insensible? N'aimes-tu point voir les jeux de tes agneaux? 85 Moi, je me plais auprs de mes jeunes chevreaux; Je m'occupe leurs jeux, j'aime leur voix blante; Et quand sur la rose et sur l'herbe brillante Vers leur mre en criant je les vois accourir, Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90 LE BERGER Ils sont toi: mais moi, j'eus une autre fortune; Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune Deux fois, avec ennui, promens chaque jour, Un matre souponneux nous attend au retour Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine; 95 Ou bien ils sont mourants, ils se tranent peine; En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. Je dois rendre les loups innocents et timides! 100 Et puis, menaces, cris, injure, emportements, Et lches cruauts qu'il nomme chtiments. LE CHEVRIER Toujours l'innocent les dieux sont favorables: Pourquoi fuir leur prsence, appui des misrables? Autour de leurs autels, pars de nos festons, 105 Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices, Te rendre Jupiter et les nymphes propices? LE BERGER Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers Sont mon triste coeur des plaisirs trangers. 110 Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs clairs; Je ne les aime pas: ils m'ont donn des fers. LE CHEVRIER Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrme 115 Rsiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour, la mienne, en ce bois fortun, Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-n. Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!... Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre. 120 LE BERGER Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? Ai-je, moi, des chevreaux donner comme toi? Chaque jour, par ce matre inflexible et barbare, Mes agneaux sont compts avec un soin avare. Trop heureux quand il daigne mes cris superflus 125 N'en pas redemander plus que je n'en reus! O juste Nmsis! si jamais je puis tre Le plus fort mon tour, si je puis me voir matre, Je serai dur, mchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi! 130 LE CHEVRIER Et moi, c'est vous qu'ici pour tmoins j'en appelle, Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidle Me trouvera toujours humain, compatissant, A leurs justes dsirs facile et complaisant, Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur matre 135 Et bnissent en paix l'instant qui les vit natre. LE BERGER Et moi, je le maudis, cet instant douloureux Qui me donna le jour pour tre malheureux; Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; Pour n'avoir rien moi, pour ne plaire personne; 140 Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil. LE CHEVRIER Berger infortun! ta plaintive dtresse De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. Vois cette chvre mre et ces chevreaux, tous deux 145 Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne De ta triste mmoire effacer tes malheurs, Et, soign par tes mains, distraire tes douleurs! 150 LE BERGER Oui, donne et sois maudit; car, si j'tais plus sage, Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre prsage: De mon despote avare ils choqueront les yeux. Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux; Il dira que chez lui j'ai vol le salaire 155 Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mre; Et, d'un si bon prtexte ardent se servir, C'est moi que lui-mme il viendra les ravir. (_Commenc le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787._) IV LE MALADE 'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystres, Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant, Prends piti de mon fils, de mon unique enfant! Prends piti de sa mre aux larmes condamne, 5 Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonne, Qui n'a pas d rester pour voir mourir son fils! Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, Assoupis dans son sein cette fivre brlante Qui dvore la fleur de sa vie innocente. 10 Apollon! si jamais, chapp du tombeau, Il retourne au Mnale avoir soin du troupeau, Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue De ma coupe d'onyx tes pieds suspendue; Et, chaque t nouveau, d'un jeune taureau blanc 15 La hache ton autel fera couler le sang. Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable? Ton funeste silence est-il inexorable? Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, Laisser ta mre seule avec ses cheveux blancs? 20 Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupire? Que j'unisse ta cendre celle de ton pre? C'est toi qui me devais ces soins religieux, Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? 25 Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. Ne lveras-tu point ces yeux appesantis? --Ma mre, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. Non, tu n'as plus de fils, ma mre bien-aime. Je te perds. Une plaie ardente, envenime, 30 Me ronge; avec effort je respire, et je crois Chaque fois respirer pour la dernire fois. Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; Tout me pse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. 35 Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! douleurs! --Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage; Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. La mauve, le dictame ont, avec les pavots, Ml leurs sucs puissants qui donnent le repos; 40 Sur le vase bouillant, attendrie mes larmes, Une Thessalienne a compos des charmes. Ton corps dbile a vu trois retours du soleil Sans connatre Crs, ni tes yeux le sommeil. Prends, mon fils, laisse-toi flchir ma prire; 45 C'est ta mre, ta vieille inconsolable mre Qui pleure, qui jadis te guidait pas pas, T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras, Que tu disais aimer, qui t'apprit le dire, Qui chantait, et souvent te forait sourire 50 Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs. Tiens, presse de ta lvre, hlas! ple et glace, Par qui cette mamelle tait jadis presse; Que ce suc te nourrisse et vienne ton secours, 55 Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours! --O coteaux d'rymanthe! vallons! bocage! O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frmir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin! 60 De lgres beauts troupe agile et dansante ... Tu sais, tu sais, ma mre? aux bords de l'rymanthe ... L, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ... O visage divin! ftes! chansons! Des pas entrelacs, des fleurs, une onde pure, 65 Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus Si blancs, si dlicats!... Je ne te verrai plus! Oh! portez, portez-moi sur les bords d'rymanthe, Que je la voie encor, cette vierge dansante! 70 Oh! que je voie au loin la fume longs flots S'lever de ce toit au bord de cet enclos! Assise tes cts, ses discours, sa tendresse, Sa voix, trop heureux pre! enchante ta vieillesse, Dieux! par-dessus la haie leve en remparts, 75 Je la vois, pas lents, en longs cheveux pars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanime, S'arrter et pleurer sa mre bien-aime. Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? 80 Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles! --Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insens Qui t'a jusqu' ce point cruellement bless? Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, 85 C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur Verra que c'est toujours cet amour en fureur. Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, Quelle vierge as-tu vue au bord de l'rymanthe? 90 N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur N'avait point de ta joue teint la jeune fleur! Parle. Est-ce cette Egl, fille du roi des ondes, Ou cette jeune Irne aux longues tresses blondes? Ou ne sera-ce point cette fire beaut 95 Dont j'entends le beau nom chaque jour rpt, Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? Qu'aux temples, aux festins, les mres, les pouses, Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? Cette belle Daphn?....--Dieux! ma mre, tais-toi, 100 Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fire, inflexible; Comme les immortels, elle est belle et terrible! Mille amants l'ont aime; ils l'ont aime en vain. Comme eux j'aurais trouv quelque refus hautain. Non, garde que jamais elle soit informe... 105 Mais, mort! tourment! mre bien-aime! Tu vois dans quels ennuis dprissent mes jours. Ma mre bien-aime, ah! viens mon secours. Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton ge, De sa mre ses yeux offrent la sainte image. 110 Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux, Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; Prends la coupe d'onyx Corinthe ravie; Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; Jette tout ses pieds; apprends-lui qui je suis; 115 Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. Tombe aux pieds du vieillard, gmis, implore, presse; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, desse. Pars; et si tu reviens sans les avoir flchis, Adieu, ma mre, adieu, tu n'auras plus de fils. 120 --J'aurai toujours un fils, va, la belle esprance Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremls de pleurs. Puis elle sort en hte, inquite et tremblante; 125 Sa dmarche est de crainte et d'ge chancelante. Elle arrive; et bientt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras.' Elle vient s'asseoir prs de la couche, Le vieillard la suivait, le sourire la bouche, 130 La jeune belle aussi, rouge et le front baiss, Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insens Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tte. 'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fte, Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? 135 Tu souffres. On me dit que je peux te gurir; Vis, et formons ensemble une seule famille: Que mon pre ait un fils, et ta mre une fille!' V HYLAS _Au chevalier de Pange._ Le navire loquent, fils des bois du Pne, Qui portait Colchos la Grce fortune, Craignant prs de l'Euxin les menaces du Nord, S'arrte, et se confie au doux calme d'un port. Aux regards des hros le rivage est tranquille; 5 Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe prpars, Chercher une onde pure en ces bords ignors. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine, Trois naades l'ont vu s'avancer dans la plaine. 10 Elles ont vu ce front de jeunesse clatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde l'instant Plus limpide, plus belle, un plus lger zphire, Un murmure plus doux l'avertit et soupire. Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; 15 Sa main errante suit l'clat de leurs couleurs; Elle oublie, les voir, l'emploi qui la demande, Et s'gare cueillir une belle guirlande. Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. Sur l'immobile arne il l'admire couler, 20 Se courbe, et, s'appuyant la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain Volent, fendent leurs eaux, l'entranent par la main En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. 25 Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux o l'amour est vant, Le rassure et le loue et flatte sa beaut. Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine De la jeunesse en fleur la premire tamine, 30 Ou schent en riant quelques pleurs gracieux Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. 'Quand ces trois corps d'albtre atteignaient le rivage, D'abord j'ai cru, dit-il, que c'tait mon image Qui, de cent flots briss prompte suivre la loi, 35 Ondoyante, volait et s'lanait vers moi.' Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, Va, vient, le cherche, crie auprs de l'onde pure: 'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois. Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix; 40 Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine, Lui rpond une voix non entendue et vaine. De Pange, c'est vers toi qu' l'heure du rveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, 45 Lui disais-je. Aussitt, pour te paratre belle, L'eau pure a ranim son front, ses yeux brillants; D'une troite ceinture elle a press ses flancs; Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tte, Et sa flte la main, sa flte qui s'apprte 50 A dfier un jour les pipeaux de Segrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forts. VI LA JEUNE TARENTINE Pleurez, doux alcyons! vous, oiseaux sacrs, Oiseaux chers Thtis, doux alcyons, pleurez! Elle a vcu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: L, l'hymen, les chansons, les fltes, lentement 5 Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journe, Dans le cdre enferm sa robe d'hymne, Et l'or dont au festin ses bras seraient pars, Et pour ses blonds cheveux les parfums prpars. 10 Mais, seule sur la proue, invoquant les toiles, Le vent imptueux qui soufflait dans les voiles L'enveloppe; tonne et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 15 Son beau corps a roul sous la vague marine. Thtis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, Aux monstres dvorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientt les belles Nrides L'lvent au-dessus des demeures humides, 20 Le portent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zphyr dpos mollement; Puis de loin, grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et tranant un long deuil, 25 Rptrent, hlas! autour de son cercueil: 'Hlas! chez ton amant tu n'es point ramene; Tu n'as point revtu ta robe d'hymne; L'or autour de tes bras n'a point serr de noeuds; Les doux parfums n'ont point coul sur tes cheveux.' 30 VII SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE _Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes ciseles; chacun chante le sujet reprsent sur sa coupe. L'un_: tranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasipha; _d'autres, d'autres_... EUROPE tranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes D'un pied lger et sr tu vois fendre les ondes, Est le seul que jamais Amphitrite ait port. Il nage aux bords crtois. Une jeune beaut Dont le vent fait voler l'charpe obissante 5 Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; Et, redoutant la vague et ses assauts humides, Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 10 L'art a rendu l'airain fluide et frmissant, On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-mme. Dans ses traits dguiss, du monarque suprme Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 15 Sidon l'a vu descendre au bord de ses gurets, Sous ce front emprunt couvrant ses artifices, Brillant objet des voeux de toutes les gnisses. La vierge tyrienne, Europe, son amour, Imprudente, le flatte; il la flatte son tour; 20 Et, se fiant lui, la belle dsire Ose asseoir sur son flanc cette charge adore. Il s'est lanc dans l'onde; et le divin nageur, Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur, A dj pass Chypre et ses rives fertiles; 25 Il s'approche de Crte, et va voir les cent villes. VIII PASIPHA Tu gmis sur l'Ida, mourante, chevele, O reine! de Minos pouse dsole! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Crs n'et pour le joug lev des troupeaux!... Tu voles pier sous quelle yeuse obscure, 5 Tranquille, il ruminait son antique pture, Quel lit de fleurs reut ses membres nonchalants, Quelle onde a ranim l'albtre de ses flancs. 'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crte, De ces vallons, fermez, entourez la retraite, 10 Si peut-tre vers lui des vestiges pars Ne viendront point guider mes pas et mes regards.' Insense! travers ronces, forts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle gnisse son superbe amant 15 Adressait devant elle un doux mugissement. 'La perfide mourra. Jupiter la demande.' Elle-mme son front attache la guirlande, L'entrane, et sur l'autel prenant le fer vengeur: 'Sois belle maintenant, et plais mon vainqueur.' 20 Elle frappe, et sa haine, la flamme lustrale, Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. IX PANNYCHIS _Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._ --_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_ --_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donn une statue de Vnus que mon pre m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la couche sur des feuilles de rose dans une corce de grenade... Tous les amants font toujours des chansons pour leur bergre... Et moi aussi, j'en ai fait une pour elle..._ --_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et des figues mielleuses..._ --_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met chanter_: 'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes; Nous avons mme toit, nos ges sont les mmes. Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau. Hier je me suis mis auprs de mon chevreau; Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu' peine 5 Faire arriver sa tte au niveau de la mienne. D'une coque de noix j'ai fait un abri sr Pour un beau scarabe tincelant d'azur; Il couche sur la laine, et je te le destine. Ce matin, j'ai trouv parmi l'algue marine 10 Une vaste coquille aux brillantes couleurs; Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs. Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse, Lancer sur notre tang des corces d'yeuse. Le chien de la maison est si doux! chaque soir, 25 Mollement sur son dos je veux te faire asseoir; Et, marchant devant toi jusques notre asile, Je guiderai les pas de ce coursier docile.' _Il s'en va bien bais, bien caress... Les jeunes beauts le suivent de loin. Arrives aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous lequel elles les voient occups former avec des buissons de myrte et de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue de Vnus; elles rient. Ils lvent la tte, les voient et leur disent de s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O heureux ge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments de notre enfance... j'ai entour d'une haie, pour le conserver, le jardin que j'avais alors... Une chvre l'aurait brout tout entier en une heure... C'est l que je vivais avec...; il m'appelait dj sa femme et je l'appelais mon poux... Nous n'tions pas plus hauts que telle plante... Nous nous serions perdus dans une fort de thym... Vous y verrez encore les romarins s'lever en berceau comme des cyprs autour du tombeau de marbre o sont crits les vers d'Anyt... Mon bien-aim m'avait donn une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur levai ce tombeau parmi le romarin. J'tais en pleurs... La belle Anyt passa, sa lyre la main..._ --_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._ --_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._ --_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de morale)..._ _Puis elle crivit sur la pierre_: 'O sauterelle, toi, rossignol des fougres, A toi, verte cigale, amante des bruyres, 30 Myro de cette tombe lve les honneurs, Et sa joue enfantine est humide de pleurs; Car l'avare Achron, les Soeurs impitoyables Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.' X DRYAS 'Tout est-il prt? partons. Oui, le mt est dress; Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est plac; La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte; Dj le gouvernail tourne aux mains du pilote. Insens! vainement le serrant dans leurs bras, 5 Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas; Il monte, on lve l'ancre. lev sur la poupe, Il remplit et couronne une cumante coupe, Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots. Tout retentit de cris, adieux des matelots. 10 Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue, Et des yeux et des mains longtemps il les salue. Insens! vainement une fois averti! On dtache le cble; il part; il est parti! Car il ne voyait pas que bientt sur sa tte 15 L'automne imptueux amassant la tempte L'attendait au passage, et l, loin de tout bord, Lui prparait bientt le naufrage et la mort. 'Dieux de la mer ge, vents, dieux humides, Glaucus et Palmon, et blanches Nrides, 20 Sauvez, sauvez Dryas. Dj voisin du port, Entre la terre et moi je rencontre la mort. Mon navire est bris. Sous les ondes avares Tous les miens ont pri. Dieux! rendez-moi mes lares! Dieux! entendez les cris d'un pre et d'un poux! 25 Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne vous.' Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente La planche, sous ses pieds fugitive et flottante, Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux... Et la vague en roulant sur les sables pierreux, 30 Blme, expirant, couvert d'une cume sale, Le vomit. Sa famille errante, chevele, Qui perait l'air de cris et se frappait le sein, Court, le saisit, l'entrane, et, le fer la main, Rendant grces aux flots d'avoir sauv sa tte, 35 Offre une brebis noire la noire tempte. XI BACCHUS Viens, divin Bacchus, jeune Thyone, O Dionyse, van, Iacchus et Lne; Viens, tel que tu parus aux dserts de Naxos Quand tu vins rassurer la fille de Minos. Le superbe lphant, en proie ta victoire, 5 Avait de ses dbris form ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchan, Le tigre aux larges flancs de taches sillonn, Et le lynx toil, la panthre sauvage, Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. 10 L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les Mnades couraient en longs cheveux pars Et chantaient vo, Bacchus et Thyone, Et Dionyse, van, Iacchus et Lne, Et tout ce que pour toi la Grce eut de beaux noms. 15 Et la voix des rochers rptait leurs chansons, Et le rauque tambour, les sonores cymbales, Les hautbois tortueux, et les doubles crotales Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, 20 Au hasard attroups autour du vieux Silne, Qui, sa coupe la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours dbile, chancelant, Pas pas cheminait sur son ne indolent. XII LE CHNE DE CRS Allons chanter, assis dans les saintes forts, Sous ce chne orgueilleux, favori de Crs, Qui loin autour de lui porte un immense ombrage, Tu vois, de tous cts pendant son feuillage, Couronnes et bandeaux et bouquets entasss, 5 Doux monuments des voeux par Crs exaucs. A son ombre souvent les nymphes bocagres Viennent former les pas de leurs danses lgres; Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour, Leurs mains s'entrelaant serpentent l'entour: 10 Et, les bras tendus, vingt Dryades peine Pressent ce tronc noueux et dont Crs est vaine. (Tir d'Ovide, _Mt._, viii.) XIII HERCULE Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidle poux d'une pouse imprudente Reut de son amour un prsent trop jaloux, Victime du centaure immol par ses coups; Il brise tes forts: ta cime paisse et sombre 5 En un bcher immense amoncelle sans nombre Les sapins rsineux que son bras a ploys. Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds tend du vieux lion la dpouille hroque, Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, 10 Attend sa rcompense et l'heure d'tre un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bcher tout en feu Brille autour du hros, et la flamme rapide Porte au palais divin l'me du grand Alcide! XIV RICHTHON J'apprends, pour disputer un prix si glorieux, Le bel art d'richthon, mortel prodigieux Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles, Jadis homme et serpent, tranait ses pieds agiles. lev sur un axe, richthon le premier 5 Aux liens du timon attacha le coursier, Et vainqueur, prs des mers, sur les sables arides, Fit voler grand bruit les quadriges rapides. Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents, Le premier, des coursiers osa presser les flancs. 10 Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrire, Ils surent aux liens livrer leur tte altire, Blanchir un frein d'cume, et, lgers, bondissants, Agiter, mesurer leurs pas retentissants. (Pris de Virgile.) XV NRE Mais telle qu' sa mort, pour la dernire fois, Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientt lui doit tre ravie, Chante, avant de partir, ses adieux la vie, Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, 5 Ple, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort: 'O vous, du Sbthus naades vagabondes, Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus, Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. 10 O cieux, terre, mer, prs, montagnes, rivages, Fleurs, bois mlodieux, vallons, grottes sauvages, Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours Nre tout son bien, Nre ses amours; Cette Nre, hlas! qu'il nommait sa Nre, 15 Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mre; Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, Aux regards des humains n'osa lever les yeux. Oh! soit que l'astre pur des deux frres d'Hlne Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; 20 Soit qu'aux bords de Pstum, sous ta soigneuse main, Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; Au coucher du soleil, si ton me attendrie Tombe en une muette et molle rverie, Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. 25 Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. Mon me vagabonde, travers le feuillage, Frmira; sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, S'levant comme un songe, tinceler dans l'air, 30 Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.' XVI Mon visage est fltri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la valle; Des blements lointains partout m'ont appele. J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: 5 C'taient d'autres pasteurs. O te chercher, toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connatre O sont donc tes troupeaux, o tu les mnes patre, Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux trangers que tu ne conduis pas. 10 (Tir du _Cantique des cantiques_.) XVII O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleurs; ils plissent pour toi: C'est ton front virginal, ta grce, ta dcence; Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur 5 N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupt rside. Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. 10 Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre; Viens remettre en mes mains ton me vierge et tendre, Afin que mes leons, moins timides que toi, Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassur, cette joue enfantine 15 Doive mes seuls baisers cette rougeur divine. Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tte sur mon sein! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'veiller, ne respirant qu' peine. 20 Mon charpe de lin, que je ferais flotter, Loin de ton beau visage aurait soin d'carter Les insectes volants dont les ailes bruyantes Aiment se poser sur les lvres dormantes. XVIII La nymphe l'aperoit, et l'arrte, et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire; Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, mu d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent l'aventure. 5 L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L'autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton. 'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, Toi si jeune et si beau, prs de moi jeune et belle. 10 Viens, mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. Dis, quel ge, mon fils, s'est coul pour toi? Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants, 15 Et l'olive a coul sur tes membres luisants. Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mre Qui t'a form si beau, qui t'a nourri pour plaire! Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante! Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! 20 N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher? Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle, Entr'ouvrit de Myrrha l'corce maternelle? Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants: 25 Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflamme; Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'tre aime...' XIX CHANSON DES YEUX Viens: l, sur des joncs frais ta place est toute prte. Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tte. Les yeux levs sur moi, tu resteras muet, Et je te chanterai la chanson qui te plat. Comme on voit, au moment o Phoebus va renatre, 5 La nuit prte s'enfuir, le jour prt paratre, Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, En un demi-sommeil se fermer demi. Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle. --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidle, 10 Car le... aussi dort le front vers les cieux,' Et j'irai te baiser et le front et les yeux. Ne me regarde point; cache, cache tes yeux; Mon sang en est brl; tes regards sont des feux. Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur premire, 15 Je veux avec mes mains te fermer la paupire, Ou, malgr tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux. (Le commencement est imit de Shakespeare, _Henry IV_.) XX 'Les esclaves d'amour ont tant vers de pleurs! S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille, Les muses contre lui nous offrent un asile; Les muses, seul objet de mes jeunes dsirs, 5 Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur lgitime effroi, Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.' 10 --'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses. Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer. Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire. 15 C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre. Si je chante les dieux, ou les hros, soudain Ma langue balbutie et se travaille en vain. Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-mme S'coule de ma bouche et vole ce que j'aime.' 20 XXI A VESPER O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore, Messager de la nuit, messager de l'aurore, Cruel astre au matin, le soir astre si doux! Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux, Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, 5 Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramnes, La vierge qu' l'hymen la nuit doit prsenter Redoute que Vesper se hte d'arriver. Puis, au bras d'un poux, elle accuse Phosphore De rallumer trop tt les flambeaux de l'aurore, 10 Brillante toile, adieu, le jour s'avance, cours, Ramne-moi bientt la nuit et mes amours. XXII Blanche et douce colombe, aimable prisonnire, Quel injuste ennemi te cache la lumire? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel tait beau!) Te promener longtemps sur le bord du ruisseau, Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, 5 Tournant tes doux regards et tes pas et ta tte. Cach dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre peine osant sauter, J'avais peur que le vent dcelt mon asile. Tout seul je gmissais, sur moi-mme immobile, 10 De ne pouvoir aller, le ciel tait si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau. Car, si j'avais os, sortant de ma retraite, Prs de ta tte amie aller porter ma tte, Avec toi murmurer et fouler sous mes pas 15 Le mme pr foul sous tes pieds dlicats, Mes ailes et ma voix auraient frmi de joie, Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. 20 Tous les deux l'instant, timide prisonnire, T'auraient, dans ta prison, ravie la lumire, Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau. Blanche et douce brebis la voix innocente, 25 Si j'avais, pour toucher ta laine obissante, Os sortir du bois et bondir avec toi, Te bler mes amours et t'appeler moi, Les deux loups souponneux qui marchaient ta suite M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite, 30 Et pour te dvorer eussent fondu sur toi Plutt que te laisser un moment avec moi. XXIII LE SATYRE ET LA FLTE Toi, de Mopsus ami! Non loin de Brcynthe, Certain satyre, un jour, trouva la flte sainte Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux Le cortge nerv de la mre des dieux. Il appelle aussitt du Sangar au Mandre 5 Les nymphes de l'Asie, et leur dit de l'entendre; Que tout l'art d'Hyagnis n'tait que dans ce bui; Qu'il a, grce au destin, des doigts tout comme lui. On s'assied. Le voil qui se travaille et sue, Souffle, agite ses doigts, tord sa lvre touffue, 10 Enfle sa joue paisse, et fait tant qu' la fin Le buis rsonne et pousse un cri rauque et chagrin. L'auditoire tonn se lve, non sans rire, Les loges railleurs fondent sur le satyre, Qui pleure, et des chiens mme, en fuyant vers le bois, 15 vite comme il peut les dents et les abois. XXIV De nuit, la nymphe errante travers le bois sombre Aperoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre, De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant. Le pied-de-chvre accourt, sur sa trace volant, Et dans une eau stagnante, ses pas oppose, 5 Tombe, et sa plainte amre excite leur rise. XXV L'impur et fier poux que la chvre dsire Baisse le front, se dresse et cherche le satyre. Le satyre, averti de cette inimiti, Affermit sur le sol la corne de son pi; Et leurs obliques fronts, lancs tous deux ensemble, 5 Se choquent; l'air frmit, le bois s'agite et tremble. XXVI Ma Muse fuit les champs abreuvs de carnage, Et ses pieds innocents ne se poseront pas O la cendre des morts gmirait sous ses pas. Elle plit d'entendre et le cri des batailles, Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, 5 Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain Souillerait la blancheur de sa robe de lin. (Traduit de Gessner.) XXVII _Un berger pote dira:_ Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre. Ma voix plat, Astrie, elle est flexible et tendre. Philomle, les bois, les eaux, les pampres verts, Les muses, le printemps, habitent dans mes vers. Le baiser dans mes vers tincelle et respire. 5 La source aux pieds d'argent qui m'arrte et m'inspire Y roule en murmurant son flot lger et pur. Souvent avec les cieux il se pare d'azur. Le souffle insinuant, qui frmit sous l'ombrage, Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. 10 Mes vers sont parfums et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l't ranime les couleurs, Soit celles que seize ans, t plus doux encore, Sur une belle joue ont l'art de faire clore. XXVIII Le lys est le plus beau des enfants du zphire, Il lve un front superbe et demande l'empire. Des suaves esprits dans sa coupe forms, L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaums. Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, 5 La violette fuit. Son parfum la rvle, Avertit qu'elle est l; que, voulant se cacher L, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher. XXIX A L'HIRONDELLE Fille de Pandion, jeune Athnienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, dbiles encor, Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor. Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. 5 Tu chantes; elle chante. vos chansons fidles Le moissonneur s'gaye, et l'automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie A ton nid sans piti cette innocente proie? 10 Et faut-il voir prir un chanteur sans appui Sous la morsure, hlas! d'un chanteur comme lui! (Trad. d'vnus de Paros.) XXX Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide, Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir aprs toi les restes superflus. Souviens-toi que Cyble est la mre commune. 5 Laisse la probit que trahit la fortune. Comme l'oiseau du ciel, se nourrir tes pieds De quelques grains pars sur la terre oublis. (Tir de Thomson.) XXXI Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir emplis de lait trente vases d'argile, Crains la gnisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui pat l'cart. Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. 5 Tu ne presseras point sa fconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds li Sous un cuir souple et lent ne demeure pli. (Vu et fait Catillon, prs Forges, le 4 aot 1792, et crit Gournay le lendemain.) XXXII Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-mme, appliquant la flte sur ma bouche, Riant et m'asseyant sur lui, prs de son coeur, M'appelant son rival et dj son vainqueur, Il faonnait ma lvre inhabile et peu sre 5 A souffler une haleine harmonieuse et pure; Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommenaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer tour tour les trous du buis sonore. 10 XXXIII MNAS 'Bergers, vous dont ici la chvre vagabonde, La brebis se tranant sous sa laine fconde, Au dos de la colline accompagnent les pas, A la jeune Mnas rendez, rendez, hlas! Par Crs, par sa fille et la Terre sacre, 5 Une grce lgre, autant que dsire. Ah! prs de vous, jadis, elle avait son berceau, Et sa vingtime anne a trouv le tombeau. Que vos agneaux du moins viennent prs de ma cendre Me bler les accents de leur voix douce et tendre, 10 Et patre au pied d'un roc o d'un son enchanteur La flte parlera sous les doigts du pasteur. Qu'au retour du printemps, dpouillant la prairie, Des dons du villageois ma tombe soit fleurie; Puis d'une brebis mre et docile sa main 15 En un vase d'argile il pressera le sein; Et sera chaque jour d'un lait pur arrose La pierre en ce tombeau sur mes mnes pose. Morts et vivants, il est encor pour nous unir Un commerce d'amour et de doux souvenir.' 20 _C'est en songe que la jeune Mnas est venue leur dire cela._ (Trad. de Lonidas de Tarente.) XXXIV LES JARDINS Secrets observateurs, leur studieuse main En des vases d'argile et de verre et d'airain Enferme la nature et les riches campagnes. Ce sont l leurs vallons, leurs forts, leurs montagnes. Barbares possesseurs, Procustes furieux, 5 Sous le niveau jaloux leur fer injurieux Mutile sans piti les plaintives dryades. Le plomb, les murs de pierre enchanant les naades, De bassins en bassins, de degrs en degrs, Guident leur chute esclave et leurs pas mesurs, 10 L, quelle muse libre et nave et fidle Peut natre? Loin du bois, comme si Philomle, Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur A cisel l'acanthe ou le lierre imposteur, Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore, 15 Dlices de la nuit, dlices de l'aurore! XXXV INVOCATION A LA POSIE Nymphe tendre et vermeille, jeune Posie! Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie? Quelles fleurs, prs d'une onde o s'garent tes pas, Se courbent mollement sous tes pieds dlicats? O te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: 5 Sur son visage blanc quelle pourpre tincelle! L'hirondelle a chant; Zphir est de retour: Il revient en dansant; il ramne l'amour. L'ombre, les prs, les fleurs, c'est sa douce famille, Et Jupiter se plat contempler sa fille, 10 Cette terre o partout, sous tes doigts gracieux, S'empressent de germer des vers mlodieux. Le fleuve qui s'tend dans les vallons humides Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides. Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil, 15 Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil. Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes, Lancent des vers brillants dans le fond des abmes. XXXVI A LA SANT Allons, muse rustique, enfant de la nature, Dtache ces cheveux, ceins ton front de verdure, Va de mon cher de Pange gayer les loisirs. Rassemble autour de toi tes champtres plaisirs; Ton cortge dansant de lgres dryades, 5 De nymphes au sein blanc, de foltres mnades. Entrez dans son asile aux muses consacr, O de sphres, d'crits, de beaux-arts entour, Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente Plit au sein des nuits prs d'une lampe ardente. 10 Hlas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs. Souvent son corps dbile est en proie aux douleurs. Muse, implore pour lui la Sant secourable, Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable, Qui partout fait briller le sourire, les jeux, 15 Les grces, le printemps. Qu'indulgente tes voeux, Le dictame la main, prs de lui descendue, Elle vienne avec toi prsenter sa vue Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais, Et le baume et la vie pars dans tous ses traits. 20 Dis-lui: 'Belle Sant, desse des desses, Toi sans qui rien ne plat, ni grandeurs, ni richesses, Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours, Viens, d'un mortel aim viens embellir les jours. Touche-le de ta main qui rpand l'ambroisie. 25 Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie, Les hymnes la bouche, entourer tes autels, Sant, reine des dieux, nourrice des mortels.' (Imit de l'Hymne d'Ariphron.) LGIES FRAGMENTS D'LGIES I Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire. Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. Tu n'aimes qu' rver, muette, seule, errante, 5 Et la rose plit sur ta bouche expirante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour; Et ce n'est pas moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut tre aim d'elles! 10 Sois tendre, mme faible; on doit l'tre un moment; Fidle, si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empress, sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grce... Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. 15 Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, Tu vas, sans te montrer, pier son passage. Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, Le suit encor longtemps quand il a disparu. 20 Certe, en ce bois voisin o trois ftes brillantes Font courir au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volonts du frein. II Ah! je les reconnais, et mon coeur se rveille. O sons! douces voix chres mon oreille! O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour, Vous qui m'avez aim ds que j'ai vu le jour! Leurs bras, mon berceau drobant mon enfance, 5 Me portaient sous la grotte o Virgile eut naissance, O j'entendais le bois murmurer et frmir, O leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat! de l'amour trop coupable folie! Souvent je les outrage et fuis et les oublie; 10 Et sitt que mon coeur est en proie au chagrin, Je les vois revenir le front doux et serein. J'tais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupons inquiets m'agite et me tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; 15 Ah! je la vois livre des bras trangers. Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure: Leur chant mlodieux assoupit ma blessure; Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits Se plaisent les suivre et retrouvent la paix. 20 Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: Par vous de l'Anio j'admire le rivage, 25 Par vous de Tivoli le potique ombrage, Et de Bacchus, assis sous des antres profonds, La nymphe et le satyre coutant les chansons. Par vous la rverie errante, vagabonde, Livre vos favoris la nature et le monde; 30 Par vous mon me, au gr de ses illusions, Vole et franchit les temps, les mers, les nations, Va vivre en d'autres corps, s'gare, se promne, Est tout ce qu'il lui plat, car tout est son domaine. Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, 35 Je vais changer en miel les dlices du thym. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frle atome d'oiseau, de leur molle tamine Je vais sous d'autres cieux dpouiller d'autres fleurs. Le papillon plus grand offre moins de couleurs; 40 Et l'Ornoque impur, la Floride fertile Admirent qu'un oiseau si tendre, si dbile, Mle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, Et pensent dans les airs voir nager des rubis. Sur un fleuve souvent l'clat de mon plumage 45 Fait quelque Lda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve moi-mme, en mes humides bras Je presse mollement des membres dlicats, Mille fraches beauts que partout j'environne; Je les tiens, les soulve, et murmure et bouillonne. 50 Mais surtout, Lycoris, Prote insidieux, Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux, Partout, sylphe ou zphyr, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide Livre d'autres baisers une infidle main, 55 Je suis l. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrte, Par un bruit imprvu t'pouvante et t'arrte. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur Mon nom et tes serments et ma juste fureur... 60 Mais prisse l'amant que satisfait la crainte! Prisse la beaut qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses serments une pnible loi, Et n'a point de plaisir me garder sa foi! III AUX FRRES DE PANGE Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prt descendre, Mes amis, dans vos mains je dpose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funbre linceul, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appels aux accents de l'airain lent et sombre, 5 De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrs aillent ensevelir Ma vie et ma dpouille, et tout mon souvenir. Eh! qui peut sans horreur, ses heures dernires, Se voir au loin prir dans des mmoires chres? 10 L'espoir que des amis pleureront notre sort Charme l'instant suprme et console la mort. Vous-mme choisirez mes jeunes reliques Quelque bord frquent des pnates rustiques, Des regards d'un beau ciel doucement anim, 15 Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est l prs d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu' mes mnes teints je demande un asile, Afin que votre ami soit prsent vos yeux, Afin qu'au voyageur amen dans ces lieux 20 La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, Raconte en ce tombeau quel malheureux habite; Quels maux ont abrg ses rapides instants; Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. Ah! le meurtre jamais n'a souill mon courage. 25 Ma bouche du mensonge ignora le langage, Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recl dans mon sein. Nul forfait odieux, nul remords implacable Ne dchire mon me inquite et coupable. 30 Vos regrets la verront pure et digne de pleurs, Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs, Et ce brillant midi qu'annonait mon aurore, Et ces fruits dans leur germe teints avant d'clore, Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. 35 Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. Souvent vos festins qu'gaya ma jeunesse, Au milieu des clats d'une vive allgresse, Frapps d'un souvenir, hlas! amer et doux, Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!' 40 Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journe. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fane. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les gotais peine, et voil que je meurs. Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, 45 Si parfois, un penchant imprieux et tendre Vous guidant vers la tombe o je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leur ami! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mmoire, 50 Inspirent vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de natre peine et de m'avoir perdu! Qu' votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'ge, tous les biens drobs la mienne; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, 55 N'allument dans vos flancs un pnible trpas; Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les dlices du ciel, Coulent toujours tremps d'ambroisie et de miel, 60 Et non sans quelque amour paisible et mutuelle; Et quand la mort viendra, qu'une amante fidle, Prs de vous dsole, en accusant les dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux. IV AU CHEVALIER DE PANGE Quand la feuille en festons a couronn les bois, L'amoureux rossignol n'touffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature Si, de ses dons heureux ngligeant la culture, Sur son triste rameau, muet dans ses amours, 5 Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mre, Dgot de poursuivre une muse trangre Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, Tu t'es fait du silence une coupable loi! 10 Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage O des jeunes rosiers le balsamique ombrage Et redit tes doux sons sans murmure couts, T'en allais-tu chercher la muse des cits, Cette muse, d'clat, de pourpre environne, 15 Qui, le glaive la main, du diadme orne, Vient au peuple assembl, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? Que n'tais-tu fidle ces muses tranquilles Qui cherchent la fracheur des rustiques asiles, 20 Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? Viens dire leurs concerts la beaut qui te brle. Amoureux, avec l'me et la voix de Tibulle Fuirais-tu les hameaux, ce sjour enchant 25 Qui rend plus sduisant l'clat de la beaut? L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu natre. La fille d'un pasteur, une vierge champtre, Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, Le trouva nouveau-n.... 30 Le sommeil entr'ouvrait ses lvres colores. Elle saisit le bout de ses ailes dores, L'ta de son berceau d'une timide main, Tout tremp de rose, et le mit dans son sein. Tout, mais surtout les champs sont rests son empire. 35 L tout aime, tout plat, tout jouit, tout soupire; L de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; L les prs, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline anime, L'me de mille fleurs dans les zphyrs seme; 40 L parmi les oiseaux l'amour vient se poser; L sous les antres frais habite le baiser. Les muses et l'amour ont les mmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des potes. Bois, cho, frais zphyrs, dieux champtres et doux, 45 Le gnie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chre; Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernire, Elle plat. Mes amis, vos yeux en sont tmoins. Et puis une plus belle et voulu plus de soins; 50 Dlicate et craintive, un rien la dcourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs Les zphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55 Ou le baiser ravi sur des lvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantt pas rveurs, mlancolique et lente, Elle erre avec une onde et pure et languissante; 60 Tantt elle va, vient, d'un pas lger et sr Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile cureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, 65 Dans une touffe paisse elle va se cacher, Et sans bruit pier, sur la grotte pendante, Ce que dira le faune la nymphe imprudente Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami, Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. 70 Souvent mme, coutant de plus hardis caprices, Elle ose regarder au fond des prcipices, O sur le roc mugit le torrent effrn Du droit sommet d'un mont tout coup dchan. Elle aime aussi chanter la moisson nouvelle, 75 Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'gar en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; 80 Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, Et son bras avec eux fait crier le pressoir. Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent; Nos ftes, nos banquets, nos courses te demandent; Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forts. 85 Chaque soir une table aux suaves apprts Assoira prs de nous nos belles adores, Ou, cherchant dans le bois des nymphes gares, Nous entendrons les ris, les chansons, les festins; Et les verres emplis sous les bosquets lointains 90 Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille, De leur voix argentine gayer notre oreille. Mais si, toujours ingrat ces charmantes soeurs, Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs; Si de leurs soins pressants la douce impatience 95 N'obtient que d'un refus la ddaigneuse offense; Qu' ton tour la beaut dont les yeux t'ont soumis Refuse tes soupirs ce qu'elle t'a promis; Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose; Et, quand tu lui viendras prsenter une rose, 100 Que l'ingrate tonne, en recevant ce don, Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom. V O muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! Soit qu'en ses beaux vallons Nme gare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; 5 Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhne, La lune sur les prs, o son flambeau vous luit, Dansantes vous admire au retour de la nuit; Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire, Et l'cho fatigu des clameurs du vulgaire. 10 Sur les pavs poudreux d'un bruyant carrefour Les potiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rverie au suave dlire; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain 15 Effarouchent les vers qui se taisent soudain. Venez. Que vos bonts ne me soient point avares. Mais, oh! faisant de vous mes pnates, mes lares, Quand pourrai-je habiter un champ qui soit moi, Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi 20 Dormir et ne rien faire, inutile pote, Goter le doux oubli d'une vie inquite? Vous savez si toujours, ds mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont port vers les champs; Si mon coeur dvorait vos champtres histoires, 25 Cet ge d'or si cher vos doctes mmoires, Ces fleuves, ces vergers, den aim des cieux Et du premier humain berceau dlicieux; L'pouse de Booz, chaste et belle indigente, Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; 30 Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hlas! Ses dix frres pasteurs qui ne l'attendaient pas; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop achet de quinze ans d'esclavage. Oh! oui, je veux un jour en des bords retirs, 35 Sur un riche coteau ceint de bois et de prs, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et fconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. L, je veux, ignorant le monde et ses travaux, 40 Loin du superbe ennui que l'clat environne, Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vcu, nous dit-on, ces pres des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; Avoir amis, enfants, pouse belle et sage; 45 Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans dsirs, Une paix dont nul bien n'gale les plaisirs. Douce mlancolie! aimable mensongre, Des antres, des forts desse tutlaire, 50 Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pntrer son coeur, Quand, sorti vers le soir des grottes recules, Il s'gare pas lents au penchant des valles, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, 55 Et sur les monts lointains un beau jour expirer, Dans sa volupt sage, et pensive et muette, Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tte. Il regarde ses pieds, dans le liquide azur Du fleuve, qui s'tend comme lui calme et pur, 60 Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit prs de lui, tout coup anims, Ces fantmes si beaux nos pleurs tant aims, Dont la troupe immortelle habite sa mmoire: 65 Julie, amante faible et tombe avec gloire; Clarisse, beaut sainte o respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gmir, qui prit sans murmure; Clmentine adore, me cleste et pure, 70 Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison; Mnes aux yeux charmants, vos images chries Accourent occuper ses belles rveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous 75 Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos perscuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout coup il pense, mortels dplaisirs! Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs 80 Ne sont peut-tre, hlas! que d'aimables chimres. De l'me et du gnie enfants imaginaires. Il se lve, il s'agite pas tumultueux; En projets enchanteurs il gare ses voeux. Il ira, le coeur plein d'une image divine, 85 Chercher si quelques lieux ont une Clmentine, Et dans quelque dsert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre ses genoux. VI O jours de mon printemps, jours couronns de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose, Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir mme au sein des douleurs, Sur ma tte bientt vos fleurs seront fanes, 5 Hlas! bientt le flux des rapides annes Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais mon tour, Champtre possesseur, dans mon humble chaumire Offrir mes amis une ombre hospitalire; 10 Voir mes lares charms, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et l nous souvenir, au milieu de nos ftes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, 15 O Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit o la Marne lente, en un long cercle d'les, Ombrage de bosquets l'herbe et les prs fertiles, J'ai su, pauvre et content, savourer longs traits Les muses, les plaisirs, et l'tude et la paix! 20 Qui ne sait tre pauvre est n pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les mnage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tte la prire, et son me aux affronts, Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, 25 Enrichir son tour quelques ttes serviles. De ses honteux trsors je ne suis point jaloux. Une pauvret libre est un trsor si doux! Il est si doux, si beau de s'tre fait soi-mme; De devoir tout soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; 30 Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se btir, des dpouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile O l'on coule une vie innocente et facile; De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; 35 De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, Et qu' l'amiti douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honntes caresses! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, Devant son propre coeur on n'a point rougir. 40 Si le sort ennemi m'assige et me dsole, On pleure; mais bientt la tristesse s'envole, Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indiffrent oubli. Les dlices des arts ont nourri mon enfance. 45 Tantt, quand d'un ruisseau, suivi ds sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans tude, Des vers fils de l'amour et de la solitude. 50 Tantt de mon pinceau les timides essais Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succs. Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire; Elle rit et s'gaye aux danses du satyre; Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, 55 Et pense voir et voit ses antiques aeux Qui, dans l'air appels ses hymnes sauvages, Arrtent prs de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, de la vie aimables enchanteurs, Des plus sombres ennuis riants consolateurs, 60 Amis srs dans la peine et constantes matresses, Dont l'or n'achte point l'amour ni les caresses, Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois fltris, Je n'ai point partag leur honte trop commune. 65 Sur le front des poux de l'aveugle fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux; J'ai respect les dons que j'ai reus de vous. Je ne vais point, prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des rcompenses viles, 70 Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frre, Ces vieilles amitis de l'enfance premire, Quand tous quatre, muets, sous un matre inhumain, 75 Jadis au chtiment nous prsentions la main; Et mon frre et Lebrun, les muses elles-mmes; De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime: Voil le cercle entier qui, le soir, quelquefois, A des vers non sans peine obtenus de ma voix, 80 Prte une oreille amie et cependant svre. Puiss-je ainsi toujours dans cette troupe chre Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront port longtemps mes pas de lieux en lieux, Amant des nouveauts compagnes de voyage; 85 Courant partout, partout cherchant mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'coute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer! VII L'art, des transports de l'me est un faible interprte: L'art ne fait que des vers; le coeur seul est pote. Sous sa fcondit le gnie opprim Ne peut garder l'ouvrage en sa tte form. Malgr lui, dans lui-mme, un vers sr et fidle 5 Se teint de sa pense et s'chappe avec elle. Son coeur dicte; il crit. A ce matre divin Il ne fait qu'obir et que prter sa main. S'il est aim, content, si rien ne le tourmente, Si la foltre joie et la jeunesse ardente 10 talent sur son teint l'clat de leurs couleurs, Ses vers, frais et vermeils, ptris d'ambre et de fleurs, Brillants de la sant qui luit sur son visage, Trouvent doux d'tre au monde et que vieillir est sage. Si, pauvre et gnreux, son coeur vient de souffrir 15 Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; Si la beaut qu'il aime, inconstante et lgre, L'oublie en coutant une amour trangre; De sables douloureux si ses flancs sont brls, Ses tristes vers en deuil, d'un long crpe voils, 20 Ne voyant que des maux sur la terre o nous sommes, Jugent qu'un prompt trpas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blme, il applaudit. Vainement la pense est rapide et volage: 25 Quand elle est prte fuir, il l'arrte au passage. Ainsi, dans ses crits partout se traduisant, Il fixe le pass pour lui toujours prsent, Et sait, de se connatre ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son me et sa vie. 30 VIII Reste, reste avec nous, pre des bons vins! Dieu propice, Bacchus! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore; Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'vapore, Comme de ce cristal aux mobiles clairs 5 Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs. Eh bien! mes pas ont-ils refus de vous suivre? 'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gmir, mendier des ddains, Suis-nous, si tu le peux. La joie nos festins 10 T'appelle. Viens, les fleurs ont couronn la table: Viens, viens y consoler ton me inconsolable.' Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin. Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, 15 Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; Ma pense est loin d'elle, et je n'en parle plus; Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beaut prsomptueuse et vaine Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chane, 20 Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis? Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. Qu'est-ce, amis? nos clats, nos jeux se ralentissent? Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent! Pourquoi vois-je languir ces vins abandonns, 25 Sous le lige tenace encore emprisonns? Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie, Vaudra ceux dont Madre a form l'ambroisie, Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux, Ou la vigne foule aux pressoirs de Cteaux. 30 Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille Qui, cher ses amis, l'amour indocile, Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, Laisse couler la vie et n'y pense jamais. Ah! qu'un front et qu'une me la tristesse en proie 35 Feignent malaisment et le rire et la joie! Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; Son fantme attrayant est partout devant moi; Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille. Peut-tre aux feux du vin que l'amour se rveille: 40 Sous les bosquets de Chypre, Vnus consacrs, Bacchus mrit l'azur de ses pampres dors. J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance, Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence. Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprs 45 De cette ingrate aime, en nos festins secrets, Je portais la hte ma bouche ravie La coupe demi-pleine ses lvres saisie, Ce nectar, de l'amour ministre insidieux, Bien loin de les teindre, aiguillonnait mes feux. 50 Ma main courait saisir, de transports chatouille, Sa tte noblement foltre, chevele. Elle riait; et moi, malgr ses bras jaloux, J'arrivais sa bouche, ses baisers si doux; J'avais soin de reprendre, utile stratagme! 55 Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-mme; Et sur ce sein, mes doigts gars, palpitants, Les cherchaient, les suivaient, et les taient longtemps. Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore, Si de tout conqurir la soif qui la dvore 60 Et flatt mon orgueil au lieu de l'outrager, Si mon amour n'avait qu'un outrage venger, Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'teindre, Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est plaindre De s'tre son amour longtemps accoutum, 65 Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aim! Pourquoi, grands dieux! pourquoi la ftes-vous si belle? Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidle: Que m'importe qu'un autre adore ses attraits, Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; 70 Que tous deux en riant ils me nomment peut-tre; De ses cheveux pars qu'un autre soit le matre; Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main Poursuive lentement des bouquets sur son sein? Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pense! 75 Riez, amis; nommez ma fureur insense. Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brle, et je pars Me coucher sur sa porte, implorer ses regards; Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes; Et dans ses yeux divins, pleins de grces, de charmes, 80 Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort. IX Tel j'tais autrefois et tel je suis encor. Quand ma main imprudente a tari mon trsor, Ou la nuit, accourant au sortir de la table, Si Laure m'a ferm le seuil inexorable, Je regagne mon toit. L, lecteur studieux, 5 Content et sans dsirs, je rends grces aux dieux. Je crie: O soins de l'homme, inquitudes vaines! Oh! que de vide, hlas! dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre au hasard emports Et l'argent et l'amour, aveugles dits! 10 Mais si Plutus revient, de sa source dore, Conduire dans mes mains quelque veine gare; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement: Adieu les grands discours, et le volume antique, 15 Et le sage Lyce, et l'auguste Portique; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et ftes et banquets, Et longs regards d'amour et molles lgies, Et jusques au matin amoureuses orgies. 20 X Fumant dans le cristal, que Bacchus longs flots Partout aille la ronde veiller les bons mots. Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne; Que des fleurs de sa tte elle pare la mienne; Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux 5 S'unisse la vapeur des vins dlicieux. Amis, que ce bonheur soit notre unique tude; Nous en perdrons sitt la charmante habitude! Htons-nous, l'heure fuit. Htons-nous de saisir L'instant, le seul instant donn pour le plaisir. 10 Un jour, tel est du sort l'arrt inexorable, Vnus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qu'un sein voluptueux, des lvres demi-closes 15 Respirent prs de nous leur haleine de roses; Que Phryn sans rserve abandonne nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux. Quand l'ge aura sur nous mis sa main fltrissante, Que pourra la beaut, quoique toute-puissante? 20 Vainement expose nos regards confus, Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus. Il faudra bien qu'arms de la philosophie, Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie, La science nous offre un utile secours 25 Qui dispute l'ennui le reste de nos jours. C'est alors qu'exil dans mon champtre asile, De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, J'irai de la nature tudier les lois: 30 Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite tendue; Quel Titan foudroy respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort; Quel bras guide les cieux; quel ordre enchan 35 Le soleil bienfaisant nous ramne l'anne; Quel signe aux ports lointains arrte l'tranger; Quel autre sur la mer conduit le passager, Quand sa patrie absente et longtemps appele Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Male; 40 Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur. Cependant jouissons; l'ge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie. Le moment d'tre sage est voisin du tombeau. 45 Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau. Marche, allons. Mne-moi chez ma belle matresse. J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dvorants, N'aient jamais vers le ciel tourn ses yeux mourants. 50 XI Souffre un moment encor; tout n'est que changement; L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamne? L'hiver ne glace point tous les mois de l'anne, L'Eurus retient souvent ses bonds imptueux; 5 Le fleuve, emprisonn dans des rocs tortueux, Lutte, s'chappe, et va, par des pentes fleuries, S'tendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'cueils et de vagues press, Pour mieux goter le calme, il faut avoir pass, 10 Des pnibles dtroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant pas inattendus, Frappe, et jette en vos mains mille dons imprvus: On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage 15 N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plong dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon rveil. Toi, qu'aid de l'aimant plus sr que les toiles, Le nocher sur la mer poursuit pleines voiles; 20 Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamants, d'azur, d'meraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rnes d'or qui gouvernent le monde, Brillante dit! tes riches favoris 25 Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! Peu; seulement assez pour que, libre de chane, Sur les bords o, malgr ses rides, ses revers, Belle encor l'Italie attire l'univers, 30 Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! C'est l que mes dsirs m'ont promis un asile; C'est l qu'un plus beau ciel peut-tre dans mes flancs teindra les douleurs et les sables brlants. L j'irai t'oublier, rire de ton absence; 35 L, dans un air plus pur respirer, en silence Et nonchalant du terme o finiront mes jours, La sant, le repos, les arts et les amours. XII Non, je ne l'aime plus; un autre la possde. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remde. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: Mon lgie en pleurs ne sait plus l'attendrir. Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; 5 Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Prs d'elle je voulais vous avoir pour soutien. Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien. Voil donc comme on aime! On vous tient, vous caresse, Sur les lvres toujours on a quelque promesse! 10 Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis, Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis. 'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville, Ignors et contents, un silence tranquille Ne montrera qu'au ciel notre asile cart. 15 L son me viendra m'aimer en libert. Fuyant d'un luxe vain l'entrave imprieuse, Sans suite, sans tmoins, seule et mystrieuse, Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret N'osera la connatre et savoir son secret. 20 Seul je vivrai pour elle, et mon me empresse piera ses dsirs, ses besoins, sa pense. C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux Sur sa tte le soir assemblerai les noeuds. Sa table par mes mains sera prte et choisie; 25 L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie. Seul, c'est moi qui serai partout, tout moment, Son esclave fidle et son fidle amant.' Tels taient mes projets qu'insenss et volages Le vent a dissips parmi de vains nuages! 30 Ah! quand d'un long espoir on flatta ses dsirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'tre inconstante, Le monde entier dteste une parjure amante; Fais-moi plutt gmir sous des glaives sanglants, 35 Avec le feu plutt dchire-moi les flancs.' O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes, Tu me priais alors de cesser de pleurer: En foule tes serments venaient me rassurer, 40 Mes craintes t'offensaient; tu n'tais pas de celles Qui font jeu de courir des flammes nouvelles: Mille sceptres offerts pour branler ta foi, Et-ce t rien au prix du bonheur d'tre moi? Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire 45 Aux clarts du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais mme; et moi, lent me dfier, J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgr toi sches; Et je baisais ce lin qui les avait touches. 50 Bien plus, pauvre insens! j'en rougis: mille fois Ta louange a mont ma lyre avec ma voix. Je voudrais que Vulcain, et l'onde o tout s'oublie, Et consum ces vers tmoins de ma folie. La mme lyre encor pourrait bien me venger, 55 Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi! toujours un soupir vers elle me ramne! Allons! Hassons-la, puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus! N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus? 60 XIII O ncessit dure! pesant esclavage! O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel ge, Flotter mes jours, tissus de dsirs et de pleurs, Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs! Souvent, las d'tre esclave et de boire la lie 5 De ce calice amer que l'on nomme la vie, Las du mpris des sots qui suit la pauvret, Je regarde la tombe, asile souhait; Je souris la mort volontaire et prochaine; Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chane; 10 Dj le doux poignard qui percerait mon sein Se prsente mes yeux et frmit sous ma main; Et puis mon coeur s'coute et s'ouvre la faiblesse: Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, Mes crits imparfaits; car, ses propres yeux, 15 L'homme sait se cacher d'un voile spcieux. A quelque noir destin qu'elle soit asservie, D'une treinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin, plutt que de mourir, Quelque prtexte ami de vivre et de souffrir. 20 Il a souffert, il souffre: aveugle d'esprance, Il se trane au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remde si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous. XIV AUX DEUX FRRES TRUDAINE Amis, couple chri, coeurs forms pour le mien, Je suis libre. Camille mes yeux n'est plus rien. L'clat de ses yeux noirs n'blouit plus ma vue; Mais cette libert sera bientt perdue. Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; 5 tre libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beauts brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un oeil indiffrent Ou l'or des blonds cheveux sur l'albtre courant, 10 Ou d'un flanc dlicat l'lgante noblesse, Ou d'un luxe poli la savante richesse? Sais-je persuader mes rves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent tre menteurs? Qu'une bouche o la rose, o le baiser respire, 15 Peut cacher un serpent l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein dlicieux Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux? Peu fait souponner le mal qu'on dissimule, Dupe de mes regards, mes dsirs crdule, 20 Elles trouvent mon coeur toujours prt s'ouvrir, Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. Je leur crois des vertus ds que je les vois belles, Sourd tous vos conseils, mes amis fidles! Relev d'une chute, une chute m'attend; 25 De Charybde Scylla toujours vague et flottant, Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, Je ne sais que prir de naufrage en naufrage. Ah! je voudrais n'avoir jamais reu le jour Dans ces vaines cits que tourmente l'amour, 30 O les jeunes beauts, par une longue tude, Font un art des serments et de l'ingratitude, Heureux loin de ces lieux clatants et trompeurs, Eh! qu'il et mieux valu natre un de ces pasteurs Ignors dans le sein de leurs Alpes fertiles, 35 Que nos yeux ont connus fortuns et tranquilles! Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchant O trois ptres hros ont la libert Rendu tous leurs neveux et l'Helvtie entire! Faible, dormant encor sur le sein de ma mre, 40 Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages! Hasly! frais lyse! honneur des pturages! Lieu qu'avec tant d'amour la nature a form, 45 O l'Aar roule un or pur en son onde sem. L, je verrais, assis dans ma grotte profonde, La gnisse tranant sa mamelle fconde, Prodiguant ses fils ce trsor indulgent, A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, 50 Promener prs des eaux sa tte nonchalante. Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin, s'tend l'ombre des monts, Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, Leur chanterait cet air si doux ces campagnes, 55 Cet air que d'Appenzell rptent les montagnes. Si septembre, cdant au long mois qui le suit, Marquait de froids zphirs l'approche de la nuit, Dans ses flancs colors une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, 60 Ou, brlant sur la cendre la fuite du jour, Un mlze odorant attendrait mon retour. Une rustique pouse et soigneuse et zle, Blanche (car sous l'ombrage au sein de la valle Les fureurs du soleil n'osent les outrager), 65 M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Le lait, enfant des sels de ma prairie humide, Tantt breuvage pur et tantt mets solide, En un globe fondant sous ses mains paissi, En disque savoureux la longue durci; 70 Et cependant sa voix simple et douce et lgre Me chanterait les airs que lui chantait sa mre. Hlas! aux lieux amers o je suis enchan, Ce repos mes jours ne fut point destin. J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. 75 Je veux, accompagn de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, Et le Rhne grondant sous d'immenses glaons, Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours la cime harmonieuse 80 O souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix thre. O lac, fils des torrents! Thun, onde sacre! Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts 85 Qui contenez ses flots presss de toutes parts! Salut, de la nature admirables caprices, O les bois, les cits, pendent en prcipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, 90 Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; Et toi, grotte escarpe et voisine des cieux, Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, Vote obscure o s'tend et chemine en silence 95 L'eau qui de roc en roc bientt fuit et s'lance, Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agit Retrouvera la joie et la tranquillit! XV O dlices d'amour! et toi, molle paresse, Vous aurez donc us mon oisive jeunesse! Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts, Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts; Rome d'amours en foule assige mon asile, 5 Sage vieillesse, accours! desse tranquille, De ma jeune saison teins ces feux brlants, Sage vieillesse! Heureux qui, ds ses premiers ans, A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, Couler d'un pas gal les ondes languissantes; 10 Dont les dsirs jamais n'ont troubl la raison; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison; Au sein de qui jamais une absente perdue N'a laiss l'aiguillon d'une trop belle vue; Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, 15 Ne le voit plus, sitt qu'il n'est plus sous ses yeux! Doux et cruels tyrans, brillantes hrones, Femmes, de ma mmoire habitantes divines, Fantmes enchanteurs, cessez de m'garer. O mon coeur! mes sens! laissez-moi respirer. 20 Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire Travailler loisir quelque oeuvre noble et fire Qui, sur l'amas des temps propre se maintenir, Me recommande aux yeux des ges venir. Mais, non! j'implore en vain un repos favorable; 25 Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable! XVI Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir natre au sein des douleurs. Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recle, Sous ses monts, de l'hiver la patrie ternelle, Et les fleurs du printemps et les biens de l't. 5 Sur leurs arides fronts le voyageur port S'tonne. Auprs des rocs d'ge en ge entasse, En flots pres et durs brille une mer glace. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois arm de fer soutient ses pas glissants. 10 Il entend retentir la voix du prcipice. Il se tourne et partout un amas se hrisse De sommets ou brls ou de glace paissis, Fils du vaste mont Blanc sur leurs ttes assis, Et qui s'lve autant au-dessus de leurs cimes 15 Qu'ils s'lvent eux-mmes au-dessus des abmes. Mais bientt leurs pieds qu'il descende; ses yeux S'tendent mollement vallons dlicieux, Pturages et prs, doux enfants des roses, Trient, Cluses, Magland, humides lyses, 20 Frais coteaux, o partout sur des flots vagabonds Pend le mlze altier, vieil habitant des monts. XVII Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade; Je te crie en quel lieu, sous la route, est cach Un abme, o dj mes pas ont trbuch. D'un mutuel amour combien doux est l'empire! Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, 5 Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour N'auront, dans un long temps, qu'un mme dernier jour! Mais bien peu, qu'ont sduits de si douces chimres, Out fui le repentir et les larmes amres. O potes amants! conseillers dangereux, 10 Qui vantez la douceur des tourments amoureux, Votre miel dguisait de funestes breuvages; Sur les rochers d'Eube, entours de naufrages, Allumant dans la nuit d'infidles flambeaux, Vous avez gar mes crdules vaisseaux. 15 Mais que dis-je? vos vers sont tout tremps de larmes. _Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est moi-mme; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices et ma... et ma..._ XVIII Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frres Chacun d'un front serein dguise ses misres. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui, Nul des autres mortels ne mesure les peines, 5 Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux Se dit: 'Except moi, tout le monde est heureux,' Ils sont tous malheureux. Leur prire importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune, 10 Ils changent; et bientt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs. XIX Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile De Douvre ou de Tanger fend la route mobile, Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit malade et chancelant. Son regard obscurci meurt. Sa tte pesante 5 Tourne comme le vent qui souffle la tourmente, Et son coeur nage et flotte en son sein agit Comme de bonds en bonds le navire emport. Il croit sentir sous lui fuir la planche lgre. Triste et ple, il se couche, et la nause amre 10 Soulve sa poitrine, et sa bouche longs flots Inonde les tapis destins au repos. Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage: Stupide, il a perdu sa force et son courage. Il ne retrouve plus ses membres engourdis. 15 Il ne peut secourir son ami ni son fils, Ni soutenir son pre, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante. _Fait en partie dans le vaisseau, en allant Douvres couch et souffrant, le 6. Ecrit Londres, le 10 dcembre 1787._ XX Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oubli sur la terre et loin de tous les miens, Par les vagues jet sur cette le farouche, Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. Auprs d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. 5 Je compte les moments, je souhaite la mort; Et pas un seul ami dont la voix m'encourage, Qui prs de moi s'asseye, et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein; Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main. 10 _Londres, dcembre 1787._ XXI Le doux sommeil habite o sourit la fortune, Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs, Sur des yeux que jamais n'ont altrs les pleurs. XXII SUR LA MORT D'UN ENFANT L'innocente victime, au terrestre sjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n'est rest de lui qu'un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. Adieu, fragile enfant chapp de nos bras: 5 Adieu, dans la maison d'o l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte La campagne d't rend la ville dserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, 10 Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char tes jeux destin, Par de fidles mains avec toi promen, Ne sillonnera plus les prs et le rivage. 15 Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bgayer les sons offerts ton oreille. 20 Adieu, dans la demeure o nous nous suivrons tous, O ta mre dj tourne ses yeux jaloux. XXIII Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah! si tu la voyais, cette belle coupable, Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grce et sans s'humilier. Pourtant de l'obtenir doucement inquite, 5 Et, les cheveux pars, immobile, muette, Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. 10 XXIV Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez flchir son coeur, dsarmer son courroux; Suppliez, gmissez, implorez sa clmence, Tant qu'elle vous admette enfin sa prsence. Entrez: ses genoux prosternez vos douleurs, 5 Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche. XXV Eh bien! je le voulais. J'aurais bien d me croire! Tant de fois ses torts je cdai la victoire! Je devais une fois du moins, pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience 5 Hier sut me contraindre la fuite, au silence, Ce matin, de mon coeur trop facile bont! Je veux la ramener sans blesser sa fiert; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. 10 C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux: Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaantes, Et larmes, couler toujours obissantes! Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, 15 Confus et repentant, demander mon pardon. PITRES I A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchane; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appel, Sans qui de l'univers je vivrais exil; Depuis que de Pandore un regard tmraire 5 Versa sur les humains un trsor de misre, Pensez-vous que du ciel l'indulgente piti Leur ait fait un prsent plus beau que l'amiti? Ah! si quelque mortel est n pour la connatre. C'est nous, mes de feu, dont l'Amour est le matre. 10 Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; Elle garde nos coeurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, Qui prs de la beaut rougit et s'intimide, Et, d'un pouvoir nouveau lentement domin, 15 Par l'appt du plaisir doucement entran, Crdule, et sur la foi d'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! 20 Combien il frmira d'entendre sur sa tte Gronder les aquilons et la noire tempte, Et d'cueils en cueils portera ses douleurs Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! Mais heureux dont le zle, au milieu du naufrage, 25 Viendra le recueillir, le pousser au rivage; Endormir dans ses flancs le poison ennemi; Rchauffer dans son sein le sein de son ami, Et de son fol amour touffer la semence, Ou du moins dans son coeur ranimer l'esprance! 30 Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien! Plaindre de s'immoler l'occasion ravie, tre heureux de sa joie et vivre de sa vie! Si le ciel a daign d'un regard amoureux 35 Accueillir ma prire et sourire mes voeux, Je ne demande point que mes sillons avides Boivent l'or du Pactole et ses trsors liquides; Ni que le diamant, sur la pourpre enchan, Pare mon coeur esclave au Louvre prostern; 40 Ni mme, voeu plus doux! que la main d'Uranie Embellisse mon front des palmes du gnie; Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras, Se partagent ma vie et pleurent mon trpas; Que ces doctes hros, dont la main de la Gloire 45 A consacr les noms au temple de Mmoire, Plutt que leurs talents, inspirent mon coeur Les aimables vertus qui firent leur bonheur; Et que de l'amiti ces antiques modles Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidles. 50 Si le feu qui respire en leurs divins crits D'une vive tincelle chauffa nos esprits; Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie, Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie: Gardons d'en ngliger la plus belle moiti; 55 Soyons heureux comme eux au sein de l'amiti. Horace, loin des flots qui tourmentent Cythre, Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; Lui-mme au doux Tibulle, ses tristes amours, Prta de l'amiti les utiles secours. 60 L'amiti rendit vains tous les traits de Lesbie; Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie. Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, De Gallus expirant consol le malheur? Voil l'exemple saint que mon coeur leur demande. 65 Ovide, ah! qu' mes yeux ton infortune est grande! Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrits Agrer de tes vers les lches faussets; Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. Pas un coeur qui, du tien zl dpositaire, 70 Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi, Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace. Que des dieux et des rois l'clatante disgrce Nous frappe: leur tonnerre aura tromp leurs mains; 75 Nous resterons unis en dpit des destins. Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle; Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle. Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats, L'un sur l'autre appuys, ne chancelleront pas. 80 Oui, mes amis, voil le bonheur, la sagesse. Que nous importe alors si le dieu du Permesse Ddaigne de nous voir, entre ses favoris, Charmer de l'Hlicon les bocages fleuris? Aux sentiers o leur vie offre un plus doux exemple, 85 O la flicit les reut dans son temple, Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau, De leur double laurier su ravir le plus beau. Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre. Ils reurent du ciel un coeur tel que le ntre; 90 Ce coeur fut leur gnie; il fut leur Apollon, Et leur docte fontaine, et leur sacr vallon. Castor charme les dieux, et son frre l'inspire. Loin de Patrocle, Achille aurait bris sa lyre. C'est prs de Pollion, dans les bras de Varus, 95 Que Virgile envia le destin de Nisus. Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine. N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine, Le Brun, faire gmir la lyre de douleurs Que jadis Simonide anima de ses pleurs? 100 Et toi, dont le gnie, amant de la retraite, Et des leons d'Ascra studieux interprte, Accompagnant l'anne en ses douze palais, tale sa richesse et ses vastes bienfaits; Brazais, que de tes chants mon me est pntre, 105 Quand ils vont couronner cette vierge adore Dont par la main du temps l'empire est respect, Et de qui la vieillesse augmente la beaut! L'homme insensible et froid en vain s'attache peindre Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre; 110 De ses tableaux fards les frivoles appas N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas. Eh! comment me tracer une image fidle Des traits dont votre main ignore le modle? Mais celui qui, dans soi descendant en secret, 115 Le contemple vivant, ce modle parfait, C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dvore; Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore; Lui qui trace, en un vers des Muses agr, Un sentiment profond que son coeur a cr. 120 Aimer, sentir, c'est l cette ivresse vante Qu'aux clestes foyers droba Promthe. Calliope jamais daigna-t-elle enflammer Un coeur inaccessible la douceur d'aimer? Non: l'amour, l'amiti, la sublime harmonie, 125 Tous ces dons prcieux n'ont qu'un mme gnie; Mme souffle anima le pote charmant, L'ami religieux et le parfait amant; Ce sont toutes vertus d'une me grande et fire. Bavius et Zole, et Gacon et Linire, 130 Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, Vcurent sans matresse, et n'eurent point d'amis. Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime, Ne sont point ns pourtant sous cet astre sublime, Voyez-les, dans des vers divins, dlicieux, 135 Vous habiller l'amour d'un clinquant prcieux; Badinage insipide o leur ennui se joue, Et qu'autant que l'amour le bon sens dsavoue. Voyez si d'une belle un jeune amant pris A tressailli jamais en lisant leurs crits; 140 Si leurs lyres jamais, froides comme leurs mes, De la sainte amiti respirrent les flammes. O peuples de hros, exemples des mortels! C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels; C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athne, 145 Aux temps sanctifis par la vertu romaine; Quand l'me de Llie animait Scipion, Quand Nicocls mourait au sein de Phocion; C'est aux murs o Lycurgue a consacr sa vie, O les vertus taient les lois de la patrie. 150 O demi-dieux amis! Atticus, Cicron, Caton, Brutus, Pompe, et Sulpice, et Varron! Ces hros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la libert vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur, 155 Les arts et l'amiti consolaient leur douleur. Sans l'amiti, quel antre ou quel sable infertile N'et t pour le sage un dsirable asile, Quand du Tibre avili le spectre ensanglant Armait la main du vice et la frocit; 160 Quand d'un vrai citoyen l'clat et le courage Rveillaient du tyran la souponneuse rage; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, taient pour l'apaiser l'offrande du Snat! Thrasas, Soranus, Sncion, Rustique, 165 Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entours de bourreaux, Braver du sclrat les indignes faisceaux, Du lche dlateur l'impudente richesse, Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. 170 Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des moeurs; Traverser d'un pied sr, sans tache, sans souillure, Les flots contagieux de cette mer impure; Vous crer, au flambeau de vos mles aeux, 175 Sur ce monde profane un monde vertueux. Oh! viens rendre leurs noms nos mes attentives, Amiti! de leur gloire ennoblis nos archives. Viens, viens: que nos climats, par ton souffle purs, Enfantent des rivaux ces hommes sacrs. 180 Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse Descendre des Vertus la troupe radieuse, De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. Ranime les beaux-arts, veille leur gnie, 185 Chasse de leur empire et la haine et l'envie: Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis; Pour conserver leur trne ils doivent tre unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages: Tout, jusqu' Plutus mme, encense leurs images; 190 Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talents. Ainsi l'on vit les Grecs prner d'un mme zle La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle; La main de Phidias cra des immortels, 195 Et Smyrne son Homre leva des autels. Nous, amis, cependant, de qui la noble audace Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse, Au rang de ces grands noms nous pouvons tre admis; Soyons cits comme eux entre les vrais amis. 200 Qu'au-del du trpas notre me mutuelle Vive et respire encor sur la lyre immortelle. Que nos noms soient sacrs, que nos chants glorieux Soient pour tous les amis un code prcieux. Qu'ils trouvent dans nos vers leur me et leurs penses; 205 Qu'ils raniment encor nos muses clipses, Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour D'tre chez leurs neveux imits leur tour. (1782.) II Ami, chez nos Franais ma muse voudrait plaire; Mais j'ai fui la satire leurs regards si chre. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui, Veut qu'un nom imprvu, dont l'aspect le dride, 5 gay au bout du vers une rime perfide; Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: J'estime peu cet art, ces leons qu'ils nous donnent 10 D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin, Au rire cre et perant d'un caprice malin. Le malheureux dj me semble assez plaindre D'avoir, mme avant lui, vu sa gloire s'teindre Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, 15 Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renomme et ses tristes merveilles, Faire tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tte ont dress leurs sommets et leurs poids. Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, 20 Que d'une dbonnaire et gnreuse argile On ait ptri mon me innocente et facile; Soit, comme ici, d'un oeil caustique et mdisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, Que le ciel, moins propice, envit ma plume 25 D'un sel ingnieux la piquante amertume, J'en profite ma gloire, et je viens devant toi Mpriser les raisins qui sont trop hauts pour moi. Aux reproches sanglants d'un vers noble et svre Ce pays toutefois offre une ample matire: 30 Soldats tyrans du peuple obscur et gmissant, Et juges endormis aux cris de l'innocent; Ministres oppresseurs, dont la main dtestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, 35 Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, Qui savent bien payer d'un mpris lgitime Le lche qui pour eux feint d'avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux Serait utile au moins s'il tait dangereux; 40 Non d'aller, aiguisant une vaine satire, Chercher sur quel pote on a droit de mdire; Si tel livre deux fois ne s'est pas imprim, Si tel est mal crit, tel autre mal rim. Ainsi donc, sans coter de larmes personne, 45 A mes gots innocents, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, Les enrle, les suis, les pousse tous ensemble. 50 S'garant son gr, mon ciseau vagabond Achve ce pome ou les pieds ou le front, Creuse l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler cet autre ou la jambe ou l'paule. Tous, boiteux, suspendus, tranent; mais je les vois 55 Tous bientt sur leurs pieds se tenir la fois. Ensemble lentement tous couvs sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, Ensemble sous le bois voltiger et courir. 60 Peut-tre il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pnible ennui. 'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire 65 D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, aprs boire, tendu dans sa chaise et se chauffant les pis, Aime dormir au bruit des vers psalmodis. --Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis gure. --Certe, un tel nous lut hier une ptre!... et son frre 70 Termina par une ode o j'ai trouv des traits!... --Ces messieurs plus fconds, dis-je, sont toujours prts. Mais moi, que le caprice et le hasard inspire, Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire. --Bon! bon! Et cet HERMS, dont vous ne parlez pas, 75 Que devient-il?--Il marche, il arrive grands pas. --Oh! je m'en fie vous.--Hlas! trop, je vous jure. --Combien de chants de faits?--Pas un, je vous assure. --Comment?--Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur, 80 Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achve leur moule enseveli sous terre; Puis, par un long canal en rameaux divis, Y fait couler les flots de l'airain embras; Si bien qu'au mme instant, cloches, petite et grande, 85 Sont prtes, et chacune attend et ne demande Qu' sonner quelque mort, et du haut d'une tour Rveiller la paroisse la pointe du jour. Moi, je suis ce fondeur: de mes crits en foule Je prpare longtemps et la forme et le moule; 90 Puis, sur tous la fois je fais couler l'airain: Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.' Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. Plus souvent leurs crits, aiguillons gnreux, 95 M'embrasent de leur flamme, et je cre avec eux. Un juge sourcilleux, piant mes ouvrages, Tout coup grands cris dnonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, Il s'admire et se plat de se voir si savant. 100 Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connatre Mille de mes larcins qu'il ignore peut-tre. Mon doigt sur mon manteau lui dvoile l'instant La couture invisible et qui va serpentant Pour joindre mon toffe une pourpre trangre. 105 Je lui montrerai l'art, ignor du vulgaire, De sparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces mtaux unis dont j'ai form le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, Tout ce que des Toscans la voix fire et suave, 110 Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers, M'offraient d'or et de soie, est pass dans mes vers. Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus fconds et plus purs fit couler dans la Grce; L, Promthe ardent, je drobe les feux 115 Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. Tantt chez un auteur j'adopte une pense, Mais qui revt, chez moi, souvent entrelace, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantt je ne retiens que les mots seulement: 120 J'en dtourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'tonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fut mes potiques doigts; De rimes couronne, et lgre et dansante, 125 En nombres mesurs elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux emprunts Croissent sur mon terrain mollement transplants; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientt mme corce les presse. 130 De ce mlange heureux l'insensible douceur Donne mes fruits nouveaux une antique saveur. Dvot adorateur de ces matres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager, 135 Ou bien de ma dfense eux-mmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet Virgile. Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi), Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi. 140 POMES I L'INVENTION O fils du Mincius, je te salue, toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi! Et vous, qui jadis, pour crer l'harmonie, L'Attique et l'onde ge, et la belle Ionie, Donnrent un ciel pur, les plaisirs, la beaut, 5 Des moeurs simples, des lois, la paix, la libert, Un langage sonore aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit n sur des lvres humaines! Nul ge ne verra plir vos saints lauriers, Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; 10 Et du temple des arts que la gloire environne Vos mains ont lev la premire colonne. A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, Votre exemple a dict d'importantes leons. Il nous dit que nos mains, pour vous tre fidles, 15 Y doivent lever des colonnes nouvelles. L'esclave imitateur nat et s'vanouit; La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise. Nous voyons les enfants de la fire Tamise, 20 De toute servitude ennemis indompts; Mieux qu'eux, par votre exemple, vous vaincre excits, Osons; de votre gloire clatante et durable Essayons d'puiser la source inpuisable. Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, 25 Blesser la vrit, le bon sens, la raison; Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse norme; Ce n'est pas, levant des poissons dans les airs, A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; 30 Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante Hrisser d'un lion la crinire sanglante: Dlires insenss! fantmes monstrueux! Et d'un cerveau malsain rves tumultueux! Ces transports drgls, vagabonde manie, 35 Sont l'accs de la fivre et non pas du gnie; D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, O, partout confondus, la vie et le trpas, Les tnbres, le jour, la forme et la matire, Luttent sans tre unis; mais l'esprit de lumire 40 Fait natre en ce chaos la concorde et le jour: D'lments diviss il reconnat l'amour, Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles, Spare et met en paix les semences rivales. Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui 45 Qui peint ce que chacun put sentir comme lui; Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, tale et fait briller leurs richesses secrtes; Qui, par des noeuds certains, imprvus et nouveaux, Unissant des objets qui paraissaient rivaux, 50 Montre et fait adopter la nature mre Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; C'est le fcond pinceau qui, sr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles pars, Les fait renatre ensemble, et, par un art suprme, 55 Des traits de vingt beauts forme la beaut mme. La nature dicta vingt genres opposs D'un fil lger entre eux chez les Grecs diviss. Nul genre, s'chappant de ses bornes prescrites, N'aurait os d'un autre envahir les limites, 60 Et Pindare sa lyre, en un couplet bouffon, N'aurait point de Marot associ le ton. De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse Arrosa si longtemps les cits de la Grce, De nos jours mme, hlas! nos aveugles vaisseaux 65 Ont encore oubli mille vastes rameaux. Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Rparaient des beaux-arts les longues funrailles, De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs, De leur auguste exemple lves inventeurs, 70 Des hommes immortels firent sur notre scne Revivre aux yeux franais les thtres d'Athne. Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre nos pleurs Des grands infortuns les illustres douleurs; D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines, 75 Sous l'amas des dbris, des ronces, des pines, Ont su, pleins des crits des Grecs et des Romains, Retrouver, parcourir leurs antiques chemins, Mais, oh! la belle palme et quel trsor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, 80 D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards, Saura guider sa muse aux immenses regards, De mille longs dtours la fois occupe, Dans les sentiers confus d'une vaste pope; Lui dire d'tre libre, et qu'elle n'aille pas 85 De Virgile et d'Homre pier tous les pas, Par leur secours peine leurs pieds leve; Mais, qu'auprs de leurs chars, dans un char enleve, Sur leurs sentiers marqus de vestiges si beaux, Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! 90 Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour nord et pour toiles, Les ctoyer sans cesse, et n'oser un instant, Seul et loin de tout bord, intrpide et flottant, Aller sonder les flancs du plus lointain Nre 95 Et du premier sillon fendre une onde ignore? Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur sicle est en dpt dans leurs nobles volumes. Tout a chang pour nous, moeurs, sciences, coutumes. 100 Pourquoi donc nous faut-il, par un pnible soin, Sans rien voir prs de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le pass, laissant ceux qui commencent, Sans penser, crivant d'aprs d'autres qui pensent, Retraant un tableau que nos yeux n'ont point vu, 105 Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grce hroque et naissante et sauvage Dans Homre nos yeux vit la parfaite image. Dmocrite, Platon, Epicure, Thals, Ont de loin Virgile indiqu les secrets 110 D'une nature encore leurs yeux trop voile. Torricelli, Newton, Kepler et Galile, Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trsors. Tous les arts sont unis: les sciences humaines 115 N'ont pu de leur empire tendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrire des vers. Quel long travail pour eux a conquis l'univers! Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, 120 Ses germes, ses coteaux, dpouille de Tthys; Les nuages pais, sur elle appesantis, De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre; Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre, Roi des antres du Nord, et, de glaces arms, 125 Ses pas usurpateurs sur nos monts imprims; Et l'oeil perant du verre, en la vaste tendue, Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue, Aux changements prdits, immuables, fixs, Que d'une plume d'or Bailly nous a tracs; 130 Aux lois de Cassini les comtes fidles; L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes; Une Cyble neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers; Quel amas de tableaux, de sublimes images, 135 Nat de ces grands objets rservs nos ges! Sous ces bois trangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers la fortune et plus chers au gnie, Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. 140 Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main Ngliget de saisir ces fcondes richesses, De notre Pinde auguste clatantes largesses? Nous en verrions briller leurs sublimes crits; 145 Et ces mmes objets, que vos doctes mpris Accueillent aujourd'hui d'un front dur et svre, Alors vos regards auraient seuls droit de plaire. Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur Aurait soin de dfendre tout jeune rimeur 150 D'oser sortir jamais de ce cercle d'images Que vos yeux auraient vu trac dans leurs ouvrages. Mais qui jamais a su, dans des vers sduisants, Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens? Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme 155 Et chatouilla l'oreille et pntra dans l'me? Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards, Rendaient leur sicle heureux plus propice aux beaux-arts. Eh bien! l'me est partout; la pense a des ailes. Volons, volons chez eux retrouver leurs modles; 160 Voyageons dans leur ge, o, libre, sans dtour, Chaque homme ose tre un homme et penser au grand jour. Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine, L du grand Cicron la vertueuse haine crase Cthgus, Catilina, Verrs; 165 L tonne Dmosthne; ici de Pricls La voix; l'ardente voix, de tous les coeurs matresse, Frappe, foudroie, agite, pouvante la Grce. Allons voir la grandeur et l'clat de leurs jeux. Ciel! la mer appele en un bassin pompeux! 170 Deux flottes parcourant cette enceinte profonde, Combattant sous les yeux du conqurant du monde! O terre de Plops! avec le monde entier Allons voir d'pidaure un agile coursier, Couronn dans les champs de Nme et d'lide; 175 Allons voir au thtre, aux accents d'Euripide, D'une sainte folie un peuple furieux Chanter: _Amour, tyran des hommes et des dieux_; Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers, revenons les rpandre; 180 Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre ide empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux leurs feux potiques; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. Direz-vous qu'un objet n sur leur Hlicon 185 A seul de nous charmer pu recevoir le don? Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles? Que nos travaux savants, nos calculs studieux, Qui subjuguent l'esprit et rpugnent aux yeux, 190 Que l'on croit malgr soi, sont pnibles, austres, Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimres? Ces objets, hrisss, dans leurs dtours nombreux, Des ronces d'un langage obscur et tnbreux, Pour l'me, pour les sens offrent-ils rien peindre? 195 Le langage des vers y pourrait-il atteindre? Voil ce que traits, prfaces, longs discours, Prose, rime, partout nous disent tous les jours. Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle La nature est en nous la source et le modle, 200 Pouvez-vous le penser que tout cet univers, Et cet ordre ternel, ces mouvements divers, L'immense vrit, la nature elle-mme, Soit moins grande en effet que ce brillant systme Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts 205 Disposaient avec art les fragiles ressorts? Mais quoi! ces vrits sont au loin recules, Dans un langage obscur saintement recles: Le peuple les ignore. O Muses, Phoebus! C'est l, c'est l sans doute un aiguillon de plus. 210 L'auguste posie, clatante interprte, Se couvrira de gloire en forant leur retraite. Cette reine des coeurs, la touchante voix, A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix, Sre de voir partout, introduite par elle, 215 Applaudir grands cris une beaut nouvelle, Et les objets nouveaux que sa voix a tents Partout, de bouche en bouche, aprs elle chants. Elle porte, travers leurs nuages plus sombres, Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres, 220 Et rit quand dans son vide un auteur oppress Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pens. Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronne, De doux ravissements partout accompagne, Aux lieux les plus dserts, ses pas, ses jeunes pas, 225 Trouvent mille trsors qu'on ne souponnait pas. Sur l'aride buisson que son regard se pose, Le buisson ses yeux rit et jette une rose. Elle sait ne point voir, dans son juste ddain, Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, 230 Ont perdu tout l'clat de leurs fracheurs vermeilles; Elle sait mme encore, charmantes merveilles! Sous ses doigts dlicats rparer et cueillir Celles qu'une autre main n'avait su que fltrir. Elle seule connat ces extases choisies, 235 D'un, esprit tout de feu mobiles fantaisies, Ces rves d'un moment, belles illusions, D'un monde imaginaire aimables visions, Qui ne frappent jamais, trop subtile lumire, Des terrestres esprits l'oeil pais et vulgaire. 240 Seule, de mots heureux, faciles, transparents, Elle sait revtir ces fantmes errants: Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide, De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide, Et sa chute souvent rencontre dans les airs 245 Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers; De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes prcieuses O la fire Vistule, en de nobles coteaux, Et le froid Nimen expirent dans ses eaux. 250 L, les arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante o vit l'insecte volatile: Dans cet or diaphane il est lui-mme encor; On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. Qui que tu sois enfin, toi, jeune pote, 255 Travaille, ose achever cette illustre conqute. De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin? Travaille. Un grand exemple est un puissant tmoin. Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-mme. Si pour toi la retraite est un bonheur suprme; 260 Si chaque jour les vers de ces matres fameux Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux; Si tu sens chaque jour, anim de leur me, Ce besoin de crer, ces transports, cette flamme, Travaille. A nos censeurs c'est toi de montrer 265 Tous ces trsors nouveaux qu'ils veulent ignorer. Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire Quand ils verront enfin, cette gloire trangre De rayons inconnus ceindre ton front brillant. Aux antres de Paros, le bloc tincelant 270 N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible. Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l'me, et tous ses traits. Tout l'Olympe respire en ses dtours secrets. L vivent de Vnus les beauts souveraines; 275 L des muscles nerveux, l de sanglantes veines Serpentent; l des flancs invaincus aux travaux, Pour soulager Atlas des clestes fardeaux, Aux volonts du fer leur enveloppe norme Cde, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe 280 Jaillissent, clatants, des dieux pour nos autels: C'est Apollon lui-mme, honneur des immortels; C'est Alcide vainqueur des monstres de Nme; C'est du vieillard troyen la mort envenime; C'est des Hbreux errants le chef, le dfenseur: 285 Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde clater cette voix cratrice du monde? Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homre atteignent les hauteurs, 290 Sachent dans la mmoire avoir comme eux un temple, Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; Faire, en s'loignant d'eux avec un soin jaloux, Ce qu'eux-mmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous! Que la nature seule, en ses vastes miracles, 295 Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; Que leurs vers, de Tthys respectant le sommeil, N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil; De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie, Et qu'enfin Calliope, lve d'Uranie, 300 Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton! Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure? Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure? O langue des Franais! est-il vrai que ton sort 305 Est de ramper toujours, et que toi seule as tort? Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse? Il n'est sot traducteur, de sa richesse enfl, Sot auteur d'un pome ou d'un discours siffl, 310 Ou d'un recueil ambr de chansons la glace, Qui ne vous avertisse, en sa fire prface, Que, si son style pais vous fatigue d'abord, Si sa prose vous pse et bientt vous endort, Si son vers est gn, sans feu, sans harmonie, 315 Il n'en est point coupable: il n'est pas sans gnie; Il a tous les talents qui font les grands succs; Mais enfin, malgr lui, ce langage franais, Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, L'a contraint d'tre lourd, gauche, plat, insipide, 320 Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despraux Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux? Est-ce Rousseau, Buffon, qu'il rsiste infidle? Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle, Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, 325 Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les dtours de ces mes profondes, S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fcondes? Un rimeur voit partout un nuage, et jamais D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets; 330 La langue se refuse ses demi-penses, De sang-froid, pas pas, avec peine amasses; Il se dpite alors, et, restant en chemin, Il se plaint qu'elle chappe et glisse de sa main. Celui qu'un vrai dmon presse, enflamme, domine, 335 Ignore un tel supplice: il pense, il imagine; Un langage imprvu, dans son me produit, Nat avec sa pense, et l'embrasse et la suit; Les images, les mots que le gnie inspire, O l'univers entier vit, se meut et respire, 340 Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir, En foule en son cerveau se htent de courir. D'eux-mmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble; Tout s'allie et se forme, et tout va natre ensemble. Sous l'insecte vengeur envoy par Junon, 345 Telle Io tourmente, en l'ardente saison, Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; Tel le bouillant pote, en ses transports brlants, Le front chevel, les yeux tincelants, 350 S'agite, se dbat, cherche en d'pais bocages S'il pourra de sa tte apaiser les orages Et secouer le dieu qui fatigue son sein. De sa bouche grands flots ce dieu dont il est plein Bientt en vers nombreux s'exhale et se dchane; 355 Leur sublime torrent roule, saisit, entrane. Les tours imptueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux Qu'a tremps la nature en ses couleurs fertiles, Les nombres tour tour turbulents ou faciles, 360 Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix; Dans la mmoire au loin tout s'imprime jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant forme, Du front de Jupiter s'lance tout arme, Secouant et le glaive et le casque guerrier, 365 Et l'horrible Gorgone l'aspect meurtrier. Des Toscans, je le sais, la langue est sduisante: Cire molle, tout peindre habile et complaisante, Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains Quand le Nord, s'puisant de barbares essaims, 370 Vint par une conqute en malheurs plus fconde Venger sur les Romains l'esclavage du monde, De leurs affreux accents la farouche pret Du Latin en tous lieux souilla la puret. On vit de ce mlange tranger et sauvage 375 Natre des langues soeurs, que le temps et l'usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D'une lime insensible ont poli lentement, Sans pouvoir en entier, malgr tous leurs prodiges, De la rouille barbare effacer les vestiges. 380 De l du Castillan la pompe et la fiert, Teint encor des couleurs du langage indompt Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grce et la douceur sur les lvres toscanes Fixrent leur empire; et la Seine la fois 385 De grce et de fiert sut composer sa voix. Mais ce langage, arm d'obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutt rendons grces aux dieux. Un faux clat longtemps ne peut tromper nos yeux; 390 Et notre langue mme, tout esprit vulgaire De nos vers ddaigneux fermant le sanctuaire, Avertit ds l'abord quiconque y veut monter Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, Et, recueillant affronts ou gloire sans mlange, 395 S'lever jusqu'au fate ou ramper dans la fange. II HERMS _Pome en trois chants_. FRAGMENT I.--PROLOGUE. Dans nos vastes cits, par le sort partags, Sous deux injustes lois les hommes sont rangs: Les uns, princes et grands, d'une avide opulence talent sans pudeur la barbare insolence; Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, 5 Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans. Admirer ces palais aux colonnes hautaines Dont eux-mmes ont pay les splendeurs inhumaines, Qu'eux-mmes ont arrachs aux entrailles des monts, Et tout tremps encor des sueurs de leurs fronts. 10 Moi, je me plus toujours, client de la nature, A voir son opulence et bienfaisante et pure, Cherchant loin de nos murs les temples, les palais O la Divinit me rvle ses traits, Ces monts, vainqueurs sacrs des fureurs du tonnerre, 15 Ces chnes, ces sapins, premiers-ns de la terre. Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris. D'un feu religieux le saint pote pris Cherche leur pur ther et plane sur leur cime. Mer bruyante, la voix du pote sublime 20 Lutte contre les vents; et tes flots agits Sont moins forts, moins puissants que ses vers indompts. A l'aspect du volcan, aux astres lance, Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pense. Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand! 25 Seul, il rve en silence la voix du torrent Qui le long des rochers se prcipite et tonne; Son esprit en torrent et s'lance et bouillonne. L, je vais dans mon sein mditant loisir Des chants faire entendre aux sicles venir; 30 L, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homre, Cet aveugle divin et me guide et m'claire. Souvent mon vol, arm des ailes de Buffon, Franchit avec Lucrce, au flambeau de Newton, La ceinture d'azur sur le globe tendue. 35 Je vois l'tre et la vie et leur source inconnue, Dans les fleuves d'ther tous les mondes roulants. Je poursuis la comte aux crins tincelants, Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. 40 Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux; Dans l'ternel concert je me place avec eux: En moi leurs doubles lois agissent et respirent: Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; Sur moi qui les attire ils psent leur tour. 45 Les lments divers, leur haine, leur amour, Les causes, l'infini s'ouvre mon oeil avide. Bientt redescendu sur notre fange humide, J'y rapporte des vers de nature enflamms, Aux purs rayons des dieux dans ma course allums. 50 coutez donc ces chants d'Herms dpositaires, O l'homme antique, errant dans ses routes premires, Fait revivre vos yeux l'empreinte de ses pas. Mais dans peu, m'lanant aux armes, aux combats, Je dirai l'Amrique l'Europe montre; 55 J'irai dans cette riche et sauvage contre Soumettre au Mananar le vaste Maragnon. Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom, Celui de cette Europe en grands exploits fconde, Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. 60 FRAGMENT II Chassez de vos autels, juges vains et frivoles, Ces hros conqurants, meurtrires idoles; Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs, De massacres fumants, teints de sang et de pleurs. Venez tomber aux pieds de plus nobles images: 65 Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages, Hros dont les vertus, les travaux bienfaisants, Ont clair la terre et mrit l'encens; Qui, dpouills d'eux-mmes et vivant pour leurs frres, Les ont soumis au frein des rgles salutaires, 70 Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens; En leur donnant des lois leur ont donn des biens, Des forces, des parents, la libert, la vie; Enfin qui d'un pays ont fait une patrie. Et que de fois pourtant leurs frres envieux 75 Ont d'affronts insenss, de mpris odieux, Accueilli les bienfaits de ces illustres guides, Comme dans leurs maisons ces animaux stupides Dont la dent mfiante ose outrager la main Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! 80 Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices Gote de la vertu les augustes dlices. Il le sait: les humains sont injustes, ingrats. Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas; Qu'un jour entre eux et lui s'lve avec murmure 85 D'insectes ennemis une nue obscure; N'importe, il les instruit, il les aime pour eux. Mme ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux. Il sait que leur vertu, leur bont, leur prudence, Doit tre son ouvrage et non sa rcompense, 90 Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau, De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau, An loin dans l'avenir sa grande me contemple Les sages opprims que soutient son exemple; Des mchants dans soi-mme il brave la noirceur: 95 C'est l qu'il sait les fuir; son asile est son coeur. De ce fate serein, son Olympe sublime, Il voit, juge, connat. Un dmon magnanime Agite ses pensers, vit dans son coeur brlant, Travaille son sommeil actif et vigilant, 100 Arrache au long repos sa nuit laborieuse, Allume avant le jour sa lampe studieuse, Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, Indompt dans la guerre, opulent dans la paix, Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, 105 Les sicles prosterns au pied de sa mmoire. Par ses sueurs bientt l'difice s'accrot. En vain l'esprit du peuple est rampant, est troit, En vain le seul prsent les frappe et les entrane, En vain leur raison faible et leur vue incertaine 110 Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, De sa raison cleste atteindre les hauteurs; Il appelle les dieux son conseil suprme. Ses dcrets, confis la voix des dieux mme, Entranent sans convaincre, et le monde bloui 115 Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantt son passage Un buisson enflamm recler l'ternel; C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, 120 De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-mme crite sur la pierre; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Une nymphe l'appelle et lui trace des lois, Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, 125 A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul, et la tempte et l'air, Et le cri des forts, et la foudre et l'clair; Tout. Il prend tmoin le monde et la nature. Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, 130 Quand au peuple tromp ce pige gnreux Lui rend sacr le joug qui doit le rendre heureux! (Troisime chant.) FRAGMENT III Du temps et du besoin l'invitable empire Dut avoir aux humains enseign l'art d'crire. D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier, 135 Lui seul des vrais succs put ouvrir le sentier, Sur la feuille d'gypte ou sur la peau ductile, Mme un jour sur le dos d'un albtre docile, Au fond des eaux form des dpouilles du lin, Une main loquente, avec cet art divin, 140 Tient, fait voir l'invisible et rapide pense, L'abstraite intelligence et palpable et trace; Peint des sons nos yeux, et transmet la fois Une voix aux couleurs, des couleurs la voix. Quand des premiers traits la fraternelle chane 145 Commena d'approcher, d'unir la race humaine, La terre et de hauts monts, des fleuves, des forts, Des contrats attests garants srs et muets, Furent le livre auguste et les lettres sacres Qui faisaient lire aux yeux les promesses jures. 150 Dans la suite peut-tre ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi; Ils surent donc, broyant de liquides matires, L'un sur l'autre imprimer leurs images grossires, Ou celle du tmoin, homme, plante ou rocher, 155 Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De l dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prtres, animaux peints en scnes vivantes, De la religion tnbreux monuments, Pour les sages futurs laborieux tourments, 160 Archives de l'tat, o les mains politiques Traaient en longs tableaux les annales publiques. De l, dans un amas d'emblmes captieux, Pour le peuple ignorant monstre religieux, Des membres ennemis vont composer ensemble 165 Un seul tout, tonn du noeud qui les rassemble: Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'caille et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-tre Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connatre 170 Que les objets prsents dans la nature pars, Et que tout notre esprit tait dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit descendre, Quand il fallut fixer, nommer, crire, entendre, Du coeur, des passions les plus secrets dtours, 175 Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts, Quel cercle troit bornait cette antique criture. Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle paissit la nuit. Quelque peuple la fin, par le travail instruit, 180 Compte combien de mots l'hrditaire usage A transmis jusqu' lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est invent, Et la main qui l'entend des lvres rpt Se souvient d'en tracer cette image fidle; 185 Et sitt qu'une ide inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots dj nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrler avec eux. C'est alors, sur des pas si faciles suivre, Que l'esprit des humains est assur de vivre. 190 C'est alors que le fer la pierre, aux mtaux, Livre, en dpt sacr pour les ges nouveaux, Nos mes et nos moeurs fidlement gardes; Et l'oeil sait reconnatre une forme aux ides. Ds lors des grands aeux les travaux, les vertus 195 Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le pass du prsent est l'arbitre et le pre, Le conduit par la main, l'encourage, l'claire. Les aeux, les enfants, les arrire-neveux, Tous sont du mme temps, ils ont les mmes voeux, 200 La patrie, au milieu des embches, des tratres, Remonte en sa mmoire, a recours aux anctres, Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil, Et des sicles vieillis assemble le conseil. (Troisime chant.) III L'AMRIQUE FRAGEMENT I _Il faut mettre ceci dans la bouche du pote (qui n'est pas moi)_: Le pote divin, tout esprit, tout pense, Ne sent point dans un corps son me embarrasse; Il va percer le ciel aux murailles d'azur; De la terre, des mers, le labyrinthe obscur. Ses vars ont revtu, prompts et lgers Protes, 5 Les formes tour tour ses yeux prsentes. Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts Tonnent prcipits en des gouffres profonds. L, des flancs sulfureux d'une ardente montagne, Ses vers cherchent les cieux et brlent les campagnes; 10 Et l, dans la mle aux reflux meurtriers, Leur clameur sanguinaire chauffe les guerriers, Puis, d'une aile glace assemblant les nuages, Ils volent, troublent l'onde et soufflent les naufrages, Et rptent au loin et les longs sifflements, 15 Et la tempte sombre aux noirs mugissements, Et le feu des clairs et les cris du tonnerre. Puis, d'un oeil doux et pur souriant la terre, Ils la couvrent de fleurs; ils rassrnent l'air. Le calme suit leurs pas et s'tend sur la mer. 20 FRAGMENT II _Le pote Alonzo d'Ercilla, la fin d'un repas nocturne en plein air, pri de chanter, chantera un morceau, astronomique._ 'Salut, belle nuit, tincelante et sombre, Consacre au repos. O silence de l'ombre, Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris De la rive arneuse o se brise Tthys. Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. 25 Lance-toi dans l'espace; et, pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des clairs, Les bonds de la comte aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, lancs de mon me, 30 Veulent parler aux dieux, et volent o reluit L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit. Accours, grande nature, mre du gnie; Accours, reine du monde, ternelle Uranie. Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion 35 Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive, emporte, Tu suives les dtours de la voie argente, Soleils amoncels dans le cleste azur, O le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, 40 Descends; non, porte-moi sur ta route brlante, Que je m'lve au ciel comme une flamme ardente. Dj ce corps pesant se dtache de moi. Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus toi. Terre, fuis sous mes pas. L'ther o le ciel nage 45 M'aspire. Je parcours l'ocan sans rivage. Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impntrable mur. Plus de nuit, et mon oeil et se perd et se mle Dans les torrents profonds de lumire ternelle. 50 Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiope et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pgase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux 55 Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Fconde immensit, les esprits magnanimes Aiment se plonger dans tes vivants abmes, Abmes de clarts, o, libre de ses fers, L'homme sige au conseil qui cra l'univers; 60 O l'me, remontant sa grande origine, Sent qu'elle est une part de l'essence divine...' IV L'ART D'AIMER FRAGMENT I Ah! tremble que ton me la sienne livre Ne s'en puisse arracher sans tre dchire. Mme au sein du bonheur, toujours dans ton esprit Garde ce qu'autrefois les sages ont crit: 'Une femme est toujours inconstante et futile, 5 Et qui pense fixer leur caprice mobile, Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon, Ou graver sur les flots un durable sillon.' FRAGMENT II Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible? Que servit Juno cet Argus si terrible, 10 Ce front, de jalousie arm de toutes parts, O veillaient la fois cent farouches regards? Mais quoi que l'on oppose et d'adresse et de force, Quand nul don, nul appt, nulle mielleuse amorce Ne pourraient au dragon ravir l'or de ses bois, 15 Et du Triple Cerbre assoupir les abois; On t'aime, garde-toi d'abandonner la place. Il faut oser. L'amour favorise l'audace. Si l'envie te nuire aiguise tous ses soins, Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? 20 Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes; Attacher leurs soupons de fausses alarmes; Semer toi-mme un bruit d'attaque, de danger; Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger. Et tandis que par toi leur prudence gare 25 Rit, s'applaudit de voir ton attente frustre, Aveugles, auprs d'eux ils laissent chapper Tes pas, qu'ils dfiaient de les pouvoir tromper. Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide, Un fleuve, pas secrets, des campagnes d'lide, 30 Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sr, Parmi les flots sals garde un flot doux et pur, Invisible, d'Enna va chercher le rivage, Et l'amer Tthys ignore son passage. FRAGMENT III Aux bords o l'on voit natre et l'Euphrate et le jour, 35 Plus d'obstacle et de crainte environne l'amour. Aussi................................................. ...................................................... ... Sans se pouvoir parler mme des yeux, On se parle, on se voit. Leur coeur ingnieux 40 Donne tout une voix entendue et muette. Tout de leurs doux pensers est le doux interprte. Dsirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs, Leurs dons savent tout dire; ils s'crivent des fleurs. Par la tulipe ardente une flamme est jure; 45 L'amarante immortelle atteste sa dure; L'oeillet gronde une belle; un lis vient l'apaiser. L'iris est un soupir; la rose est un baiser. C'est ainsi chaque jour qu'une sultane heureuse Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse. 50 Elle pare son sein de soupirs et de voeux; Et des billets d'amour embaument ses cheveux. V LA RPUBLIQUE DES LETTRES Fragment Il n'est que d'tre roi pour tre heureux au monde. Bnis soient tes dcrets, sagesse profonde! Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi, M'as fait dans mon asile et mon matre et mon roi. Mon Louvre est sous le toit, sur ma tte il s'abaisse; 5 De ses premiers regards l'orient le caresse. Lits, siges, table y sont portant de toutes parts Livres, dessins, crayons, confusment pars. L, je dors, chante, lis, pleure, tudie et pense. L, dans un calme pur, je mdite en silence 10 Ce qu'un jour je veux tre; et, seul m'applaudir, Je sme la moisson que je veux recueillir. L, je reviens toujours, et toujours les mains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines: Soit qu'en un livre antique loisir engag, 15 Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyag; Soit plutt que, passant et vallons et rivires, J'aie au loin parcouru les terres trangres. D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit et tout m'appelle; et, chaque ciel 20 M'offrant quelque dpouille utile et prcieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse. POSIES DIVERSES I HYMNE A LA JUSTICE A LA FRANCE France! belle contre, terre gnreuse, Que les dieux complaisants formaient pour tre heureuse, Tu ne sens point du nord les glaantes horreurs, Le midi de ses feux t'pargne les fureurs. Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles; 5 Ni des poisons pars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crdule; ni tes bois Des tigres frmissants ne redoutent la voix; Ni les vastes serpents ne tranent sur tes plantes En longs cercles hideux leurs cailles sonnantes. 10 Les chnes, les sapins et les ormes pais En utiles rameaux ombragent tes sommets, Et de Beaune et d'A les rives fortunes, Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrnes, Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux 15 Des vins dlicieux mris sur leurs coteaux. La Provence odorante et de Zphire aime Respire sur les mers une haleine embaume, Au bord des flots couvrant, dlicieux trsor, L'orange et le citron de leur tunique d'or, 20 Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses, Et ces rseaux lgers, diaphanes habits, O la frache grenade enferme ses rubis. Sur tes rochers touffus la chvre se hrisse, 25 Tes prs enflent de lait la fconde gnisse, Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon, paissir le tissu de leur blanche toison. Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux o l'Ocan boit l'urne de la Seine, 30 S'lvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de fleuves tortueux: L'indomptable Garonne aux vagues insenses, Le Rhne imptueux, fils des Alpes glaces, La Seine au flot royal, la Loire dans son sein 35 Incertaine, et la Sane, et mille autres enfin Qui, nourrissant partout, sur tes nobles rivages, Fleurs, moissons et vergers, et bois et pturages, Rampent au pied des murs d'opulentes cits Sous les arches de pierre grand bruit emports. 40 Dirai-je ces travaux, source de l'abondance, Ces ports o des deux mers l'active bienfaisance Amne les tributs du rivage lointain Que visite Phoebus le soir ou le matin? Dirai-je ces canaux, ces montagnes perces, 45 De bassins en bassins ces ondes amasses Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Tthys, Et ces vastes chemins en tous lieux dpartis, O l'tranger, l'aise achevant son voyage, Pense au nom des Trudaine et bnit leur ouvrage? 50 Ton peuple industrieux est n pour les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras. Il s'lance aux assauts, et son fer intrpide Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide. Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, 55 Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais, faibles, opprims, la tristesse inquite Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette, Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, Renverse devant eux les tables des repas, 60 Fltrit de longs soucis, empreinte douloureuse, Et leur front et leur me. O France! trop heureuse Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reus de la bont des cieux! Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage 65 Ne s'est sentais qu'aux lois d'un snat libre et sage, Qui t'pie, et, dans l'Inde clipsant ta splendeur, Sur tes fautes sans nombre lve sa grandeur. Il triomphe, il t'insulte. Oh! combien tes collines Tressailliraient de voir rparer tes ruines, 70 Et pour la libert donneraient sans regrets Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forts! J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misre, La mendicit blme et la douleur amre. Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur, 75 D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur, Versant aux pieds des grands des larmes inutiles, Tout tremp de sueurs pour toi-mme infertiles, Dcourag de vivre, et plein d'un juste effroi De mettre au jour des fils malheureux comme toi. 80 Tu vois sous les soldats les villes gmissantes; Corve, impts rongeurs, tributs, taxes pesantes, Le sel, fils de la terre, ou mme l'eau des mers, Sources d'oppression et de flaux divers; Mille brigands, couverts du nom sacr du prince, 85 S'unir dchirer une triste province, Et courir l'envi, de son sang altrs, Se partager entre eux ses membres dchirs! O sainte galit! dissipe nos tnbres, Renverse les verrous, les bastilles funbres. 90 Le riche indiffrent, dans un char promen, De ces gouffres secrets partout environn, Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-mme, Prs de ces noirs rduits de la misre extrme, D'une matresse impure achte les transports, 95 Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts. Malesherbes, Turgot, vous en qui la France Vit luire, hlas! en vain, sa dernire esprance; Ministres dont le coeur a connu la piti, Ministres dont le nom ne s'est point oubli, 100 Ah! si de telles mains, justement souveraines, Toujours de cet empire avaient tenu les rnes! L'quit clairvoyante aurait rgn sur nous; Le faible aurait os respirer prs de vous; L'oppresseur, vitant d'armer d'injustes plaintes, 105 Sinon quelque pudeur, aurait ou quelques craintes; Le dlateur impie, opprim par la faim, Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin, A l'insu de nos lois, l'insu, du vulgaire, Foudroys sons les coups d'un pouvoir arbitraire, 110 De cris non entendus, de funbres sanglots, Ne feraient point gmir les votes des cachots. Non, je ne veux plus vivre en ce sjour servile! J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile, Un asile ma vie en son paisible cours, 115 Une tombe ma cendre la fin de mes jours, O d'un grand au coeur dur l'opulence homicide Du sang d'un peuple entier ne sera point avide, Et ne me dira point, avec un rire affreux, Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux; 120 O, loin des ravisseurs, la main cultivatrice Recueille les dons d'une terre propice; O mon coeur, respirant sous un ciel tranger, Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager; O mes yeux, loigns des publiques misres, 125 Ne verront plus partout les larmes de mes frres, Et la ple indigence la mourante voix, Et les crimes puissants qui font trembler les lois. Toi donc, quit sainte, toi, vierge adore, De nos tristes climats pour longtemps ignore, 130 Daigne du haut des cieux goter le libre encens D'une lyre au coeur chaste, aux transports innocents, Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires, Flatter, prix d'argent, des faveurs arbitraires, Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, 135 Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De voeux pour les humains tous ses chants retentissent: La vrit l'enflamme, et ses cordes frmissent Quand l'air qui l'environne auprs d'elle a port Le doux nom des vertus et de la libert. 140 II ...Terre, terre chrie Que la libert sainte appelle sa patrie; Pre du grand snat, snat de Romans, Qui de la libert jetas les fondements; Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence, 5 Vienne; toutes enfin! monts sacrs d'o la France Vit natre le soleil avec la libert! Un jour le voyageur par le Rhne emport, Arrtant l'aviron dans la main de son guide, En silence, debout sur sa barque rapide, 10 Fixant vers l'Orient un oeil religieux, Contemplera longtemps ces sommets glorieux; Car son vieux pre, mu de transports magnanimes, Lui dira: 'Vois, mon fils, vois ces augustes cimes.' _Au bord du Rhne, le 7 juillet 1790._ III LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, Invita son ami dans son rustique asile. Il tait conome et soigneux de son bien; Mais l'hospitalit, leur antique lien, Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fte. 5 Tout fut prt: lard, raisin, et fromage, et noisette. Il cherchait par le luxe et la varit A vaincre les dgots d'un hte rebut, Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse, Jetait sur tout peine une dent ddaigneuse. 10 Et lui, d'orge et de bl faisant tout son repas, Laissait au citadin les mets plus dlicats. 'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misre Vivre au dos escarp de ce mont solitaire, Ou prfrer le monde tes tristes forts? 15 Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici prs: Festins, ftes, plaisirs y sont en abondance, L'heure s'coule, ami; tout fuit, la mort s'avance: Les grands ni les petits n'chappent ses lois; Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.' 20 Le villageois coute, accepte la partie: On se lve, et d'aller. Tous deux de compagnie, Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. La nuit quittait les cieux quand notre couple avide 25 Arrive en un palais opulent et splendide, Et voit fumer encor dans des plats de vermeil Des restes d'un souper le brillant appareil. L'un s'crie, et, riant de sa frayeur nave, L'autre sur le duvet fait placer son convive, 30 S'empresse de servir, ordonner, disposer, Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. Le campagnard bnit sa nouvelle fortune; Sa vie en ses dserts tait pre, importune: La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. 35 Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain Des valets grand bruit interrompent la fte; On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues rveills les glacent par leur voix; Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. 40 Alors le campagnard, honteux de son dlire: 'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire, Et je vais dans mon trou rejoindre en sret Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillit.' (Trad. d'Horace.) IV LA FRIVOLIT Mre du vain caprice et du lger prestige, La fantaisie aile autour d'elle voltige, Nymphe au corps ondoyant, n de lumire et d'air, Qui, mieux que l'onde agile ou le rapide clair, Ou la glace inquite au soleil prsente, 5 S'allume en un instant, purpurine, argente, Ou s'enflamme de rose, ou ptille d'azur. Un vol la prcipite, ingal et peu sr. La desse jamais ne connut d'autre guide. Les Rves transparents, troupe vaine et fluide, 10 D'un vol tincelant caressent ses lambris. Auprs d'elle toute heure elle occupe les Ris. L'un ptrit les baisers des bouches embaumes; L'autre, le jeune clat des lvres enflammes; L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau 15 En globe arien souffle une goutte d'eau. La reine, en cette cour qu'anime la folie, Va, vient, chante, se tait, regarde, coute, oublie, Et, dans mille cristaux qui portent son palais, Rit de voir mille fois tinceler ses traits. 20 V LE POTE ... Pour lui L'ombre du cabinet en dlices abonde. S'il fuit les graves riens, noble ennui du beau monde, Ou si, chez la beaut qui l'admit en secret, 5 Las de parler, enfin il demeure muet, Il regagne grands pas son asile et l'tude: Il y trouve la paix, la douce solitude, Ses livres, et sa plume au bec noir et malin, Et la sage folie, et le rire l'oeil fin. 10 ODES I A VERSAILLES O Versaille, bois, portiques, Marbres vivants, berceaux antiques, Par les dieux et les rois lyse embelli, A ton aspect, dans ma pense, Comme sur l'herbe aride une frache rose, 5 Coule un peu de calme et d'oubli. Paris me semble un autre empire, Ds que chez toi je vois sourire Mes pnates secrets couronns de rameaux, D'o souvent les monts et les plaines 10 Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines, Sous de triples cintres d'ormeaux. Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui; des grandeurs tu n'es plus le sjour: 15 Mais le sommeil, la solitude, Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'tude, Composent aujourd'hui ta cour. Ah! malheureux! ma jeunesse Une oisive et morne paresse 20 Ne laisse plus goter les studieux loisirs. Mon me, d'ennui consume, S'endort dans les langueurs. Louange et renomme N'inquitent plus mes dsirs. L'abandon, l'obscurit, l'ombre, 25 Une paix taciturne et sombre, Voil tous mes souhaits: cache mes tristes jours, Et nourris, s'il faut que je vive, De mon ple flambeau la clart fugitive Aux douces chimres d'amours. 30 L'me n'est point encor fltrie, La vie encor n'est point tarie, Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix Qui cherche les pas d'une belle, Qui peut ou s'gayer ou gmir auprs d'elle, 35 De ses jours peut porter le poids. J'aime; je vis. Heureux rivage! Tu conserves sa noble image, Son nom, qu' tes forts j'ose apprendre le soir, Quand, l'me doucement mue, 40 J'y reviens mditer l'instant o je l'ai vue, Et l'instant o je dois la voir. Pour elle seule encore abonde Cette source, jadis fconde, Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux. 45 Sur mes lvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces potiques nombres, Langage d'amour et des dieux. Ah! tmoin des succs du crime, Si l'homme juste et magnanime 50 Pouvait ouvrir son coeur la flicit, Versailles, tes routes fleuries, Ton silence, fertile en belles rveries, N'auraient que joie et volupt. Mais souvent tes vallons tranquilles, 55 Tes sommets verts, tes frais asiles, Tout coup mes yeux s'enveloppent de deuil. J'y vois errer l'ombre livide D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide Prcipite dans le cercueil. 60 II A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY Quoi! tandis que partout, ou sincres ou feintes, Des lches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels, Et que, prtre orgueilleux de cette idole vile, Des fanges du Parnasse un impudent reptile 5 Vomit un hymne infme au pied de ses autels. La vrit se tait! dans sa bouche glace, Des liens de la peur sa langue embarrasse Drobe un juste hommage aux exploits glorieux! Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie, 10 Quand, sous un joug honteux, la pense asservie, Tremblante, au fond du coeur, se cache tous les yeux? Non, non, je ne veux point t'honorer en silence, Toi qui crus par ta mort ressusciter la France Et dvouas tes jours punir des forfaits. 15 Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime, Pour faire honte aux dieux, pour rparer leur crime, Quand d'un homme ce monstre ils donnrent les traits. Le noir serpent, sorti de sa caverne impure, A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sre 20 Le venimeux tissu de ses jours abhorrs! Aux entrailles du tigre, ses dents homicides, Tu vins redemander et les membres livides Et le sang des humains qu'il avait dvors! Son oeil mourant t'a vue, en ta superbe joie, 25 Fliciter ton bras et contempler ta proie. Ton regard lui disait: 'Va, tyran furieux, Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules dlices, Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux.' 30 La Grce, fille illustre! admirant ton courage, puiserait Paros pour placer ton image Auprs d'Harmodius, auprs de son ami; Et des choeurs sur ta tombe, en une sainte ivresse, Chanteraient Nmsis, la tardive desse, 35 Qui frappe le mchant sur son trne endormi. Mais la France la hache abandonne ta tte. C'est au monstre gorg qu'on prpare une fte Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. Oh! quel noble ddain fit sourire ta bouche, 40 Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te faire plir aux menaces de mort! C'est lui qui dut plir, et tes juges sinistres, Et notre affreux snat et ses affreux ministres, Quand, leur tribunal, sans crainte et sans appui, 45 Ta douceur, ton langage et simple et magnanime Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce la vie est plus puissant que lui. Longtemps, sous les dehors d'une allgresse aimable, Dans ses dtours profonds ton me impntrable 50 Avait tenu cachs les destins du pervers. Ainsi, dans le secret amassant la tempte, Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprte A foudroyer les monts et soulever les mers. Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amene, 55 Tu semblais t'avancer sur le char d'hymne; Ton front resta paisible et ton regard serein. Calme sur l'chafaud, tu mprisas la rage D'un peuple abject, servile, et fcond en outrage, Et qui se croit alors et libre et souverain. 60 La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire, Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains! Et nous, eunuques vils, troupeau lche et sans me, Nous savons rpter quelques plaintes de femme; 65 Mais le fer pserait nos dbiles mains. Non, tu ne pensais pas qu'aux mnes de la France Un seul tratre immol sufft sa vengeance, Ou tirt du chaos ses dbris disperss. Tu voulais, enflammant les courages timides, 70 Rveiller les poignards sur tous ces parricides, De rapine, de sang, d'infamie engraisss. Un sclrat de moins rampe dans cette fange. La Vertu t'applaudit; de sa mle louange Entends, belle hrone, entends l'auguste voix. 75 O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre, Est ton arme sacre, alors que le tonnerre Laisse rgner le crime et te vend ses lois. III LA JEUNE CAPTIVE 'L'pi naissant mrit de la faux respect; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l't Boit les doux prsents de l'aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure prsente ait de trouble et d'ennui, 5 Je ne veux point mourir encore. 'Qu'un stoque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espre; au noir souffle du nord Je plie et relve ma tte. S'il est des jours amers, il en est de si doux! 10 Hlas! quel miel jamais n'a laiss de dgots? Quelle mer n'a point de tempte? 'L'illusion fconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs psent en vain, J'ai les ailes de l'esprance; 15 chappe aux rseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomle chante et s'lance. 'Est-ce moi de mourir? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords 20 Ni mon sommeil ne sont en proie. Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie. 'Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! 25 Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai pass les premiers peine. Au banquet de la vie peine commenc, Un instant seulement mes lvres ont press La coupe en mes mains encor pleine. 30 'Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison, Je veux achever mon anne. Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin: 35 Je veux achever ma journe. 'O mort! tu peux attendre; loigne, loigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, Le ple dsespoir dvore. Pour moi Pals encore a des asiles verts, 40 Les Amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux point mourir encore!' Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'veillait, coutant ces plaintes, cette voix, Ces voeux d'une jeune captive; 45 Et secouant le faix de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliai les accents De sa bouche aimable et nave. Ces chants, de ma prison tmoins harmonieux, Feront quelque amant des loisirs studieux 50 Chercher quelle fut cette belle: La grce dcorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront prs d'elle. _Saint-Lazare._ AMBES I HYMNE SUR L'ENTRE TRIOMPHALE DES SUISSES RVOLTS ET AMNISTIS DU RGIMENT DE CHATEAUVIEUX Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles; Rends-nous ces guerriers illustrs Par le sang de Dsille et par les funrailles De tant de Franais massacrs. Jamais rien de si grand n'embellit ton entre; 5 Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la vote sacre O la gloire donne un tombeau; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie Rentrrent aux murs de Paris, 10 Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie Prosterns devant ses crits. Un seul jour peut atteindre tant de renomme, Et ce beau jour luira bientt: C'est quand tu conduiras Jourdan notre arme, 15 Et Lafayette l'chafaud. Quelle rage Coblentz! quel deuil pour tous ces princes, Qui, partout diffamant nos lois, Excitent contre nous et contre nos provinces Et les esclaves et les rois! 20 Ils voulaient nous voir tous la folie en proie. Que leur front doit tre abattu! Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie Pour les amis de la vertu, Pour vous tous, mortels, qui rougissez encore 25 Et qui savez baisser les yeux, De voir des chevins que la Rpe honore Asseoir sur un char radieux Ces hros que jadis sur les bancs des galres Assit un arrt outrageant, 30 Et qui n'out gorg que trs peu de nos frres Et vol que trs peu d'argent! Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphes? Si sur la tombe des Persans Jadis Pindare, Eschyle, ont dress des trophes, 35 Il faut de plus nobles accents. Quarante meurtriers, chris de Robespierre, Vont s'lever sur nos autels. Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre, Htez-vous, rendez immortels 40 Le grand Collot d'Herbois, ses clients helvtiques, Ce front que donne des hros La vertu, la taverne et le secours des piques. Peuplez le ciel d'astres nouveaux, O vous, enfants d'Eudoxe et d'Hipparque et d'Euclide, 45 C'est par vous que les blonds cheveux Qui tombrent du front d'une reine timide Sont tresss en clestes feux; Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes Flotte encor dans l'azur des airs. 50 Faites gmir Atlas sous de plus nobles htes, Comme eux dominateurs des mers. Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles, Et que le nocher aux abois Invoque en leur galre, ornement des toiles, 55 Les Suisses de Collot d'Herbois. (_Journal de Paris_, 15 avril 1792.) II Quand au mouton blant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort, Ptres, chiens et moutons, toute la bergerie Ne s'informe plus de son sort. Les enfants qui suivaient ses bats dans la plaine, 5 Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaaient rubans et fleurs, Sans plus penser lui, le mangent s'il est tendre. Dans cet abme enseveli 10 J'ai le mme destin. Je m'y devais attendre. Accoutumons-nous l'oubli. Oublis comme moi dans cet affreux repaire, Mille autres moutons, comme moi, Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, 15 Seront servis au peuple-roi. Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chrie Un mot travers ces barreaux Et vers quelque baume en mon me fltrie; De l'or peut-tre mes bourreaux... 20 Mais tout est prcipice. Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis; vivez contents. En dpit de----soyez lents me suivre. Peut-tre en de plus heureux temps J'ai moi-mme, l'aspect des pleurs de l'infortune, 25 Dtourn mes regards distraits; A mon tour, aujourd'hui; mon malheur importune: Vivez, amis, vivez en paix. _Saint-Lazare._ III Comme un dernier rayon, comme un dernier zphyre Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'chafaud j'essaye encor ma lyre. Peut-tre est-ce bientt mon tour; Peut-tre avant que l'heure en cercle promene 5 Ait pos sur l'mail brillant, Dans les soixante pas o sa route est borne, Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupire. Avant que de ses deux moitis 10 Ce vers que je commence ait atteint la dernire, Peut-tre en ces murs effrays Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escort d'infmes soldats, branlant de mon nom ces longs corridors sombres, 15 O seul, dans la foule grands pas J'erre, aiguisant ces dards perscuteurs du crime, Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lvres soudain va suspendre la rime; Et chargeant mes bras de liens, 20 Me traner, amassant en foule mon passage Mes tristes compagnons reclus, Qui me connaissaient tous avant l'affreux message, Mais qui ne me connaissent plus. Eh bien! j'ai trop vcu. Quelle franchise auguste, 25 De mle constance et d'honneur Quels exemples sacrs doux l'me du juste, Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thmis terrible aux ttes criminelles, Quels pleurs d'une noble piti, 30 Des antiques bienfaits quels souvenirs fidles, Quels beaux changes d'amiti, Font digne de regrets l'habitacle des hommes? La peur blme et louche est leur Dieu, La bassesse, la honte. Ah! lches que nous sommes! 35 Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu. Vienne, vienne la mort! que la mort me dlivre!... Ainsi donc, mon coeur abattu Cde au poids de ses maux!--Non, non, puisse-je vivre! Ma vie importe la vertu. 40 Car l'honnte homme enfin, victime de l'outrage, Dans les cachots, prs du cercueil, Relve plus altiers son front et son langage, Brillant d'un gnreux orgueil. S'il est crit aux cieux que jamais une pe 45 N'tincellera dans mes mains, Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempe Peut encor servir les humains. Justice, vrit, si ma main, si ma bouche, Si mes pensers les plus secrets 50 Ne froncrent jamais votre sourcil farouche, Et si les infmes progrs, Si la rise atroce, ou plus atroce injure, L'encens de hideux sclrats, Ont pntr vos coeurs d'une large blessure, 55 Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. Mourir sans vider mon carquois! Sans percer, sans fouler, sans ptrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois! 60 Ces vers cadavreux de la France asservie, gorge! mon cher trsor, O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie! Par vous seuls je respire encor: Comme la poix brlante agite en ses veines 65 Ressuscite un flambeau mourant. Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines, D'esprance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide, L'invisible dent du chagrin, 70 Mes amis opprims, du menteur homicide Les succs, le sceptre d'airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine, L'opprobre de subir sa loi, Tout et tari ma vie, ou contre ma poitrine 75 Dirig mon poignard. Mais quoi! Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire Sur tant de justes massacrs! Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mmoire! Pour que des brigands abhorrs 80 Frmissent aux portraits noirs de leur ressemblance! Pour descendre jusqu'aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance Dj lev sur ces pervers! Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice! 85 Allons, touffe tes clameurs; Souffre, coeur gros de haine, affam de justice. Toi, vertu, pleure si je meurs. _Saint-Lazare._ FIN NOTES[50] [Footnote 50: N.B.--In the notes the student is occasionally referred to the following works:-- AYER (C.). _Grammaire compare de la Langue franaise_, quatrime dition, Paris, G. Fischbacher, 1885. DARMESTETER (A.). _Cours de grammaire historique de la Langue franaise_, ive partie: _Syntaxe_, pub. par les soins de M. Lopold Sudre, 2e dition, Paris, Delagrave, n.d. HAASE (A.). _Syntaxe franaise du XVIIe sicle_, traduite par M. Obit, Paris, Alph. Picard, 1898. MEYER-LBKE (W.). _Grammaire des Langues romanes_, traduction franaise par A. Doutrepont et G. Doutrepont, t. iii: _Syntaxe_, Paris, H. Welter, 1900.] BUCOLIQUES. I. L'AVEUGLE. L. 1._Iliad_, i. 37: 'Hear, thou god that bear'st the silver bow, O Smintheus.'--CHAPMAN. L. 3. _cet aveugle_, meaning 'himself,' is a Greek, and also Latin, idiom. Seneca, writing of himself, uses the phrase _in hoc sene_, which Montaigne (_Ess._ II. XXXV. translates _en ce vieillard_, followed by his own translator, Cotton, with: 'in this old fellow.' Corneille, _Polyeucte_, V. iii: 'C'en est assez: Flix, reprenez ce courroux Et sur _cet insolent_ i.e. _me_) vengez vos dieux et vous.' L. 4. _C'est ainsi qu'achevait l'aveugle... Et prs des bois marchait._ The inversion is quite usual, but what is less so is the absence of a subject before _marchait_. Here is, however, another instance of the same construction from Racine, _Idylle de la Paix_: 'Dj marchait devant les tendards Bellone, les cheveux pars et _se flattait_ d'terniser les guerres'... L. 6. _S'asseyait._ A very happy _enjambement_. The rhythm also stops as if for very weariness. L. 18. _ la prire._ Is this a Latinism, a translation of the Latin _ad preces_, or an extension of the use of _=pour_ so common in French? See note to p. 3, l. 88. L. 26. _pures_, i.e. _sans mlange_, 'unmixed, unalloyed.' Ll. 27, 28. Cf. in the _Odyssey_ (viii. 64): Demodocus, 'the blind singer, to whom, in recompense of his lost sight, the Muses had given an inward discernment, a soul and a voice to excite the hearts of men and gods to delight.'--Lamb, _Advent. of Ulys._, vii. Ll. 31, 32. Menander in Stobaeus, _Florilegium_, xcvi. Ll. 33-38. _Od._ vii. 208. L. 39. _Thamyris._ The story is told in the _Iliad_ (ii. 594): 'the muses.... Because he proudly durst affirm he could more sweetly sing than that Pierian race of Jove.... Bereft his eyesight, and his song that did the ear enchant, and of his skill to touch his harp disfurnished his hand.'--CHAPMAN. L. 45. _puisse... changer ta destine_, for _puisse ta destine changer_. The same construction may be seen in: 'Puisse prir comme eux quiconque leur ressemble.'--Racine, _Athalie_, IV. ii. Ll. 46, 47. _ce que... tient la peau._ For the inversion of the subject in relative clauses see Meyer-Lbke, iii. 751, and A. Darmesteter-Sudre, _Syntaxe_, 492. L. 48. _Ils versent..._ The verb _verser_, 'to cause a liquid to flow out of a vessel,' is extended to solids, e.g. '_verser_ du bl dans un sac' (LITTR). Ll. 49, 50. _les olives huileuses,... et les figues mielleuses._ 'The honied fig and unctuous olive smooth.'--Cowper, _Od._ vii. 139. L. 56. _venus de Jupiter._ In the sense in which Nausicaa, _Od._ vi. 207, says: '_From Jove come_ all strangers, and the needy of a home.'--CHAPMAN. Ll. 57-67. _Od._ vi. 154. L. 62. _ce palmier de Latone._ In Lamb's _Adventures of Ulysses_, the hero says to Nausicaa: 'Lately at Delos (where I touched) I saw a young palm which grew beside Apollo's temple; it exceeded all the trees which ever I beheld for straightness and beauty: I can compare you only to that.' Under this palm-tree Latona gave birth to Apollo and Diana. See also _Solomon's Song_, vii. 7: 'This thy stature is like to a _palm-tree_.' L. 69. _aura vu..._ The future is here used in order to express an hypothesis, as in this: 'Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore arriv?--Il _aura_ oubli.' See Ayer, _Gram. comp. de la langue franaise_, 203. For another similar use of the future see p. 25, l. 95. Ll. 73-5. _Od._ i. 169-73. But Telemachus addresses Athene in more nave words, saying: 'I do not think thou couldst come to this island _on foot_.' L. 74. _Comment, et d'o viens-tu?_ Boldly elliptical for 'comment es-tu venu ici et d'o viens-tu?' _l'onde maritime._ A rare use of the adj. _maritime_. La Fontaine has an instance of it: _Ce maritime empire_, VIII, ix; cf. 'la vague _marine_,' p. 29, l. 16. Ll. 81, 82. _Mais pauvre... Ils m'ont... jet_: a bold ellipsis as in 'Je t'aimais _inconstant_, qu'aurais-je fait _fidle_!'--RACINE. L. 88. _me ouverte sentir._ There are numerous instances in Chnier of the use of __ in the sense of _pour_, a somewhat archaic feature which, no doubt, was one of the grounds on which his early critics based their reproach of incorrectness. But this is really racy French. The employment of _ = pour_ may be traced throughout French literature: thirteenth century, 'Les dismes furent establies et dones anciennement _a_ sainte glise _soustenir_'; fourteenth century, 'Amis leur sont ncessaires _a_ leurs bonnes actions _acomplir_'; sixteenth century, 'Il le somma de partir _ parlementer_'; seventeenth century, 'La couronne n'a rien __ me _rendre_ content,' Molire, _D. Garc._ V. vi; '_A_ lui _rendre_ service elle m'ouvre la voie,' Corneille, _Sertorius_, II. v.; eighteenth century, '_A faire_ d'un tel gentilhomme un Achille au pied lger, l'adresse de Chiron mme et eu de la peine suffire,' J.-J. Rousseau, _mile_, ii.; nineteenth century, 'Que cette place est bonne __ le bien _poignarder_,' V. Hugo, _Cromwell_, V. iii; 'Il en faudrait un monde _ faire_ un grain de sable,' Lamartine, _Jocelyn_, quatrime poque (see the _Jocelyn_ of this series, p. 75, l. 308). It is not strange that this should have been thought incorrect, when we see the French Academy, in their judgement on the _Cid_, and Voltaire, in his notes to Corneille, make the same mistake. See Haase, 124, 2, and F. Godefroy, _Lexique compar de la Langue de Corneille_. For a similar instance see p. 6, l. 183. L. 93. _mobiles._ The epithet will be more easily understood if we think of its contrary, 'inert'. L. 98. _j'tais misrable..._ _Misrable_ is here used in the sense 'to be pitied,' a sense frequent in the seventeenth century. _j'tais_, the imperfect of the indicative for the conditional past, as in 'Hercule, ce dit-il, tu _devois_ bien purger La terre de cette hydre,' La Fontaine, _Fables_, VIII. v, or in 'Sans vous, _j'tais_ noy.' L. 100. _N'eussiez._ The more usual French construction would be, with repetition of the subject, '_vous_ n'eussiez.' _arm... les pierres et les cris._ A favourite phrase with Chnier (see p. 112, l. 105, and in _Le Jeu de Paume_, 'La tyrannie... _arme_... ses cent yeux...'). Racine, _Les Frres Ennemis_, I. iii, speaks of '_armer_ et le fer et la faim' against someone. An old translation of the Bible has '_J'armerai_ contre eux les dents des btes farouches,' _Deut._ xxxii. 24. Thus in the _Odyssey_, when the 'mastiffs' fly at Ulysses, the herdsman runs up, and 'his cry (with frequent stones flung at the dogs) repell'd this way and that their eager course they held.'--Chapman, _Odyss._ xiv. ll. 49-51. L. 110. _Ma bouche ne s'est point ouverte leur rpondre._ See note to p. 3, l. 88. L. 119. _place_ is, of course, a subjunctive. The omission of _que_ before subjunctives expressing a wish was the rule in Old French. The practice was still prevalent in seventeenth-century French. It is exceptional now, as in: _Fasse le ciel! Puissiez-vous russir! Vive la France!_ Ll. 119-121. _Un sige... sous la colonne._ Cf. _Odyss._ (Chapman's transl., viii. p. 365): 'His place was given him in a chair all graced With silver studs, and 'gainst a pillar placed;... The herald on a pin above his head His soundful harp hung.' L. 123. _Ingnieux_, here, seems to be used, not in its French sense of 'clever, having an aptitude for invention,' which would be but a poor compliment paid to the great Homer, but with its Latin meaning of 'gifted with genius.' L. 135. _vaillant._ I take it to mean, not 'courageous,' but 'vigorous in body, robust, able-bodied,' a sense not recorded in Littr, though well known in everyday French, the sense of English _valiant_ in 'the sturdy and _valiant_ beggars' of the statute-book. L. 140. _douleurs_, rheumatic pains. Ll. 149-156. E. Faguet, in his _Chnier_, observes how like a picture this is composed. In the foreground the blind man sitting under a tree, with the shepherds and wayfarers pressing around him, while the background displays the deserted flocks and roads, and the intervening space is crowded with the attentive nymphs and sylvans enticed out of their abodes. Ll. 149, 150. Virgil, _Ecl._ vi. 28 'tum rigidas motare cacumina quercus (videres).' L. 157. _Car en de longs dtours..._ A long line. Its twelve syllables certainly take more time in the delivery than any other twelve. Hence the better adapted the line is to convey the poet's meaning. L. 158. _Il enchanait._ The meaning is that he gave a _connected_ account of.... L. 162. _Les amours immortelles_ for _les amours des immortels_. Virgil, _Georg._ iv. 347. L. 164. _Iliad_, i. 528: 'He said; and his black eyebrows bent;... great heaven shook.'--CHAPMAN. L. 166. The war of the Titans. L. 167. The Trojan war is here entered upon. L. 168. Cf, Homer, _Iliad_, iii. 13; xiii. 336; Virgil, _Aeneid_, ix, 63, 64. L. 170. _Iliad_, ii, 455: 'And as a fire upon a huge wood, on the heights of hills; that far off hurls his light; so the divine brass shined on these.'--CHAPMAN. L. 172. _Iliad_, xix. 405, Xanthus, one of Achilles' horses ('twas Juno's will to make vocal the palate of the one,' to use Chapman's words), answers his master's charge to acquit himself well with a prediction that 'not far hence the fatal minutes are Of _his_ grave ruin.' L. 177. _mortels aux pouses..._ This must be an instance of those 'rgimes inusits donns aux adjectifs' which Raynouard censured in 1819. This is once more __ in the sense of _pour_. 'Rechercher un trpas si _mortel _ ma gloire,' Corneille, _Cid_, I. ii. But compare the (perhaps) more modern construction: 'Cette mode durera peu; elle est _mortelle pour_ les dents.'--Madame de Svign, 4 avril 1671 (in LITTR). L. 179. _Laetas segetes._ Virgil, _Georg._ i. I. L. 182. Homer. _Iliad_, xviii. 491; Hesiodus, _The Shield of Hercules_, 274. L. 183. _ soulever les mers._ _=pour._ See note to p. 3, l. 88. Ll. 185, 186. _Il._ xviii. 35-70. L. 189. Ulysses' descent to Hades, _Od._ xi. L. 190. _les champs d'asphodle._ _Od._ xi, 539. Ll. 191-194. _Od._ xi. 36. _Aeneid_, vi. 305. l. 192, and Dryden's translation of the corresponding line of Virgil may be compared: 'And youths entombed before their father's eyes.' Ll. 197-200. _Od._ viii. 274. Ovid, _Metam._ iv. 175. _Inconnus_, here, for _invisibles_. The stricture of the first critic of A. Chnier, Npomucne Lemercier, that the poet 'dnature le sens des mots,' if generally unjust, may apply to this instance. L. 201. _il revtait d'une pierre soudaine_ is very happily said for _il revtait soudainement de pierre_. L. 202. _Il._ xxiv. 602. L. 203. _Accents de douleurs_ would, in prose, be _accents de douleur_, without the _s_, which is here put that, as _douleurs_ rhymes with _pleurs_, the eye may be satisfied. L. 204. _Od._ xix. 518; Virgil, _Ecl._ vi. 78. L. 208. _Od._ iv. 220. L. 209. _Od._ x. 304. Ll. 210-212. _Od._ ix. 94. See Tennyson's _Lotos Eaters_. L. 211. _ ce philtre charms_, an instance of __ denoting a relation of cause--'Qui demeure surprise __ l'clat de ces lieux,' Molire, _Psych_, III. i. 988. See Haase, 123. L. 212. _Od._ ix. 54. L. 214. _Od._ xxi. 295; _Il._ i. 266, ii. 742; Ovid, _Met._ xii. 210. Chnier follows Ovid. L. 217. _enfants de la nue._ The Centaurs were descended from Ixion and Nephele, the cloud. L. 221. _mon affront_, i.e. the affront offered me. This is a frequent use. Thus Racine makes Athalie say: 'que je ne cherche point venger _mes_ injures,' i.e. the wrongs suffered by me. L. 224. Ovid, _Met._ xii. 247. L. 226. _Aen._ x. 730; _Od._ xviii. 99. Ll. 241-252. E. Faguet in his _Chnier_ quotes this passage as an instance of energetic precision. 'The problem, he writes, is to depict this: A centaur (bear in mind that a centaur is a creature half-beast, half-man, with the body of a horse, the bust and head of a man, four feet, two arms, all this you must bear in mind), a centaur, with his two fore-feet, is trying to bear down a man, while, with his right arm, armed with a club, he seeks to brain another man. A third man leaps on to the back of the centaur, whence, pulling back his enemy's head with one hand, he thrusts a burning brand down his throat. The problem is to put all this in clear, precise, energetic, picturesque lines, and in few lines too. Chnier has succeeded in putting it in twelve times twelve syllables, with the result that, as it is, it stands in sharp outline as in a piece of sculpture.' L. 246. _D'un rable noueux_, a club of maple. Dryden, _Aen._ '[Hercules] tossed about his head his _knotted oak_.' L. 250. _chevelure horrible_, in the Latin sense of 'horrid, bristling.' Ll. 254-256. _Et le bois porte au loin des hurlements... l'ongle frappant...._ Of course, what the wood conveys far away are such sounds as the trample of hoofs, the cries of the wounded warriors, the crash of the broken vessels, &c. L. 255. _l'ongle_, Lat. _ungula_, stands for _le sabot_. Cf. _Aen._ viii. 596 'quatit _ungula_ campum.' Ll. 260, 261. _Admiraient... abonder les paroles._ This use of _admirer_ followed by a pure infinitive, though, so far as we know, unprecedented, has nothing shocking in it and tends to make the line more concise. The construction is on the analogy of that which is customary with such verbs as _voir_, _entendre_, and 'admiraient abonder' is here said for 'voyaient avec admiration abonder.' Everything here is striking in the matter of language. _Admirer_ is somewhat archaic and means 'to wonder.' 'Abonder de sa bouche' is anything but a hackneyed phrase. The etymological meaning of _abonder_, Lat. _abundare_, to overflow, was surely in the mind of Chnier when he wrote this. Such novelties as these make his style exquisite. Some pains should be taken to make something pass into English of the felicitous phrasing. Shall we presume to submit this suggestion; 'they admired the divine words, how they flowed from his lips'? L. 262. _Comme en hiver la neige..._ _Il._ iii. 221, 'And words that flew about our ears, like drifts of winter's snow.'--CHAPMAN. Ll. 263-265. Cf. Homer, _Hymn to Apollo_, 514. L. 268. _Convive du nectar_ (table-companion of the gods--Horace's 'Conviva Deorom,' _Od._ i. 28--at their nectar) is a novel collocation of words, and, though of difficult analysis, grammatically speaking, is perfectly satisfactory as being easily understood, 'Partaker of nectar' would be an easy English rendering. L. 269. _prospre_ renders the _laetus_ of Virgil, _Aen._ i. 732. The English equivalent might be 'blest.' Chnier liked the word, as appears from his Commentary on Malherbe. L. 270. _Homre._ The name of the blind bard, which, ever since the first lines of the poem, has been a mystery for no reader, has been kept for the last word of the poem. II. LE MENDIANT. In this piece, illustrative of the rites of hospitality in ancient Greece, Chnier has drawn much of his inspiration from the arrival of Ulysses in Phaeacia; as it is described in the sixth book of the _Odyssey_. The reader will also notice, from the gaps in the text and unfinished lines, that the poem had not reached the stage of completion. Chnier, who himself published none but two of his poems, was prevented by death from giving the finishing touch to this and many other pieces. L. 8. _Od._ 127, 137; _Aen._ iii. 590. L. 15. _Aspect_, in the sense of 'apparition, ghost,' is a Latinism. Yet it is quite an allowable concretisation of the word, as in French and English 'apparition, vision,' in English 'sight' and in English 'aspect' itself, which we find used with the meaning of 'a thing seen' in the _N.E.D._ L. 21. _Od._ vi. 150. Ll. 23, 24. _les voeux des... humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains._ If the maid is a goddess indeed, the beggar entertains some hopes of her mercy, for, says he, 'oftentimes have the prayers of the unfortunate opened the bountiful hands of the immortals--obtained of those hands that they should "open their bounty" (_Henry VIII_, iii. 2. 184) to them.' Ll. 25, 26. _quelque front... qui te nomme_, one of those incoherent metaphors which our (in this respect) delicate taste demurs at, but which the old writers--Shakespeare being among the greatest sinners--indulged in freely. These two lines display imperfect rimes, the _o_ in _couronne_ being short, whilst the _o_ in _trne_ is long. L. 34. _Tremblante._ The 'rejet' helps the meaning. The reader's voice, arrested by the unavoidable pause at the end of the preceding line, is forced into imitating the hesitation that he is told was discernible in the maid's utterance. But perhaps this is more perceptible to a Frenchman used to more rigidity in the rimed versification of his great classics than to an Englishman with the freedom of blank verse in his ear. L. 35. _quand la nuit descend_, the present for the future. See Haase, 67, Remark I; Ayer, p. 466. L. 42. _il pleure aux pleurs..._ This is neatly said. Notice the use of the preposition __ expressing a relation of cause, as in '_A_ l'orgueil de ce tratre, De mes ressentiments je n'ai pas t matre' (Molire, _Tartufe_, v. 3. 1709). See Haase, 123. Cf. p. 7, l. 211. Ll. 51, 52. _au devoir... Rangent... Ranger _ = _soumettre , rduire ._ L. 54. _ses mains sur ce visage._ This was one of the rites observed by suppliants. See Euripides, _Hecuba_, 344. L. 55. _Indulgente._ Becq de Fouquires remarks that the adjective is used in its Latin sense of _complaisant_. This is the English meaning: 'disposed to gratify by compliance with desire or humour,' whilst the French meaning is restricted to that of being 'ready to overlook or forgive faults or failings.' L. 58. _sur l'autre bord._ Across the bridge. L. 62. _n'insulte sa misre._ _Insulter _, still in use by the side of transitive _insulter_, is the equivalent of obsolete English 'insult over, on, at.' L. 66. _mon lve_, not my 'pupil,' but my 'foster-child.' A farmer or a nurseryman speaking of the cattle he breeds or the plants he raises will say _mes lves_. But the term is here exceptionally applied to a human being. L. 74. _Le toit s'gaye et rit._ This line, criticized by Ponsard (_tudes antiques_) as non-Homeric, is a translation of Catullus, lxiv. 285 'queis permulsa domus iocundo _risit_ odore.' In fact, the attribution of feelings to inanimate things is as old as poetry itself. Countless instances in all languages might be adduced. For this use of _laugh_ in English see _N.E.D._, s.v. laugh 1 c., and notice that Pope, in translating the _Odyssey_, has made Homer say, 'In the dazzling goblet _laughs_ the wine,' iii. 601. L. 75. _au loin circule_, i.e. forms a long circle. L. 77. _animes_, appearing alive, of course, like the 'animated marble' of Pope, _Temple of Fame_, 73. Ll. 77, 78. _Od._ vii. 100, 'Youths forged of gold, at every table there, Stood holding flaming torches.'--CHAPMAN. Cf. Lucretius, ii. 24. L. 84. _lits teints._ _Aen._ i. 708, which Dryden translates 'The painted couches.' L. 86. _Est admise_: exceptionally, for women, as a rule, did not sit at the same table with the men. L. 89. _Et dj vins_, &c. The ellipsis of the verb imparts greater vivacity to the narrative. The unexpected interruption is therefore made more abrupt. L. 93. _s'assied parmi la cendre._ _Od._, vii. 153: '[Ulysses] went to the hearth, and in the ashes sat,' CHAPMAN; 'as the custom was in those days when any would make a petition to the throne,' adds Lamb by way of commentary, _Adventures of Ulysses_, vi. L. 94. _Od._ vii, 144, 145. '...His view With silence and with admiration strook The court quite through.'--CHAPMAN. Ll. 97-100. Hesiod, _Theog._ 84. _De l'Olympe envoy_, ibid. 97. L. 98. _Semblent d'un roi._ Elliptical for _semblent tre d'un roi_. _tre de_ itself is elliptical for _de tre celui, ceux_. The French idiom has its English equivalent in 'My kingdom _is_ not _of_ this world.' L. 100. _Od._ xiv. 205; Hesiod, _Theog._ 97. L. 102. _la main hospitalire_, with the definite article, not '_ta_ main...,' as has sometimes been printed, nor, as the more current phrase runs, '_une_ main.' The beggar is then made to use, as it were, a technical phrase, to name a well-known rite. In the same way we say '_the_ kiss of peace,' '_the_ stirrup-cup.' L. 104. _Od._ xvii 347: 'Bashful behaviour fits no needy man.'--CHAPMAN. L. 110. _Theognis_, 649. Ll. 111, 112. This seems to owe something to an extract from Menander in the _Florilegium_ of Stobaeus, xcvi, which, together with a line of _Theognis_, quoted under the same heading, has partly inspired the following lines of Chnier, ll. 113, 114. L. 115. _plus que l'enfer_, more than the gates of hell, is the phrase, _Il._ ix. 312; _Od._ xiv. 156. L. 116. _Le public ennemi_, i.e. _l'ennemi public_. The inversion is awkward, as the collocation of the words is precisely that which would express 'the hostile public.' Ll. 122-4. _Od._ xvii. 485. L. 123. _trans_, of course, goes with _haillons_. L. 125. _Il._ l. 22. L. 127. _et que puissent._ The more modern phrase would be _puissent tes voeux_. Malherbe: '_que puisses-tu_, grand soleil de nos jours, Faire sans fin le mme cours.' See Haase, 73 B. Ll. 127, 128. _Od._ xvii. 354. L. 134. For these details see _Od._ iv. 290. L. 139. _nourrit un long amour_: a very happy phrase, recalling La Fontaine's 'quittez le _long espoir_ et les vastes penses,' _Fables_, XL viii. In Shakespeare's '_A long farewell_ to all my greatness.' _Henry VIII_, iii. 2. 351, we have a similar use of 'long'. Such epithets stand in lieu of a whole phrase. L. 143. _Od._ vii. 174, 175: 'And there was spread A table, which the butler set with bread,'--CHAPMAN. L. 144. _Sieds-toi._ _Se seoir_, for instances of which we must go to the seventeenth century, its uses being confined to the present of the indicative, the imperative, and the infinitive, is an archaism. Such archaisms, like _que puissent_ above, give more solemnity to the tone, make the scene recede, as it were, into the past. L. 150. _l'ponge._ _Od._ i. 111: 'Some... With porous _sponges_ cleansing tables.'--CHAPMAN. L. 151. _S'approche_, i.e. 'is brought by the servants.' The stranger does not sit at the common table, but, as when Ulysses is entertained by Alcinous, a table is spread for him. L. 152. _le disque_: _discus_, platter for meat, whence O.E. 'disc,' E. 'dish,' and German _Tisch_, a table. _d'airain_; cf. _Il._ xi. 630: 'a brass fruit-dish.'--CHAPMAN. L. 153. _l'amphore vineuse._ An epithet of nature. Chnier, it will be noticed, used them freely, as the ancients did. L. 155. _leur lendemain..._ A thought akin to that in Homer, _Od._ xv. 400: 'Betwixt his sorrows every humane joys.'--CHAPMAN. Ll. 156-159. _Od._ vii. 178: '... command That instantly your heralds fill in wine, That to the god that doth in lightnings shine We may do sacrifice: for he is there Where these his reverend suppliants appear.'--CHAPMAN. L. 158. _Pour boire._ An unexpected passage from indirect to direct speech, as in Homer, _Il._ xv. 348. The abrupt break in construction is more telling in French than in English, where it is a more common device. L. 160. For this rite see _Od._ iii. 45. L. 163, 164. _Od._ vii. 192. L. 169. _De sourire et de plainte_ would be _de sourires et de plaintes_ in prose. But the two _s_'s of the plural would prevent the two _e_'s from being elided and so give two syllables more. L. 170. _tes nobles toits._ The plural for the singular, that the form of the word, riming with _abois_, may satisfy the eye. A Latinism besides. Ll. 174-179. _Od._ xiv. 462. I cannot refrain from giving here Chapman's quaint equivalent for _ce que... il et mieux valu taire_: 'strong wine,' he makes Ulysses say, 'moves the wise to... prefer a speech to _that were better in_.' L. 184. See _Od._ viii. 136. L. 185. _n'ai point pass l'ge_ 'o l'on est robuste' is understood. L. 186. _La force et le travail, que je n'ai point perdus_, a hendyadis for 'la force de travailler.' Ll. 188 ff. In the same way Ulysses (_Od._ xv. 317) declares to Eumaeus that he is ready to do all kind of menial work to earn a livelihood. L. 194. _diriger_, train. L. 195. _Et le cep et la treille._ The low vine-plant, such as is seen in the vine-growing parts of France, and the espalier or trellis vine. L. 196. _la faux recourbe._ One of those descriptive epithets so frequent in primitive poetry. Ll. 199-201. Hesiod, _Op. et Dies_, 307, 303-5. L. 201. _ rien faire._ Some purists censure the use of _rien_ without _ne_ on the ground that _rien_ of itself means _quelque chose_ (Lat. _rem_), as in: 'Pourquoi consentez-vous _rien_ prendre de lui?'--Molire, _Tartufe_, V. vii; but the abuse, if it is really to be considered as one, is authorized by the best writers, Molire, Racine, &c. In answers _rien_ is used by itself with the sense of 'nothing.' Add to this the phrases _pour rien_, _rduire rien_, _venir rien_, _un homme de rien_, _rien que cela_, _si peu que rien_, _moins que rien_, where _rien_ actually means 'nothing'. Also the substantive: _un rien, des riens_. Also _un vaurien_ (='un homme qui ne vaut rien'). The objection to _rien_ in the present sentence would be just if the omission of the negation _ne_ entailed the least ambiguity, but such is not the case. L. 202. _Od._ xix. 253 and 322. L. 203. _lever sa langue_ for _lever la voix_ is decidedly indefensible. But Chnier carefully avoids obvious alliances of words. See note to p. 64, l. 4. L. 205. _Sans craindre qu'un affront ne trouble._ The second negative _ne_ had better have been left out. The strict rule is to omit it after _sans_. Yet several instances of _sans que... ne_ and even _sans que... ne... point_ occur in the seventeenth century, namely in Mme de Svign. See Haase, 103 B. L. 206. _L'indigent se mfie._ Menander in Stobaeus, _Florilegium_, xcvi. _Od._ vii. 307. L. 209. A reminiscence of Horace, _Od._ ii. 9. The same thought occurs again at p. 66, l. 4. L. 210. Propertius, ii. 28. 31; Theocritus, _Idyll._ iv. 4. L. 211. _Et tel pleure._ Cf. 'Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.'--Racine, _Plaideurs_, i. I. Observe the fitness of those two forms of the same proverb to their several contexts. The _vendredi_ and _dimanche_, humorous precisions, would never do here. L. 212. _en tes discours prside_--not '__ tes discours.' Chnier means, not 'wisdom presides over thy discourses,' but 'wisdom rules, bears sway, prevails, is paramount in thy discourses,' Cf. _Od._ xix. 352; xx. 37. Ll. 228-231. _Aen._ i. 628. Ll. 229, 230. _n'a point l'indigence fait..._, 'has not caused indigence to envy the destiny of the wealthy Lycus,' The object of _faire_, which is at the same time the subject of the infinitive _envier_, is in the dative. See Littr, _Dict._, s. v. 'Faire,' Remarques 1-5; also Haase, 390. L. 235. _et te souviens._ This peculiar form of the imperative is used only when another imperative goes before. Whereas in the ordinary form, _souviens-toi_, the stressed form of the pronoun is used (as is the rule when the pronoun is the object of an imperative or a prepositional object: _cris-moi, nous avons song lui_), in this construction the pronoun preceding the verb follows the rule of all pronouns placed before verbs and is in the unstressed form. Ll. 250, 251. Hesiod, _Op. et Dies_, 285. L. 260. _qu'avait tissus l'Euphrate._ _Tissu_ is the past participle of the obsolete verb _tistre_, now replaced by _tisser_. L. 264. _Seul maintenant_--a sort of ablative absolute. L. 275. _Et sans que nul mortel._ _Nul_, though of itself a negative, occurs after _sans_: 'Sans _nuls_ gards pour les petits.'--La Bruyre, xiv. True it is that La Bruyre might have said, with Malherbe and La Fontaine, '_sans point_ d'gards...,' which nobody would think of using at the present day. 'Sans qu'_aucun_ mortel'--_aucun_=_aliquis unus_, and so is no negative--would have been more logical, but harsh. L. 282. By the device of concluding the long period with these three sad syllables, the pathos of the statement is heightened. L. 284. _a tomb._ _Tomber_, generally used with the auxiliary _tre_, also admits of the auxiliary _avoir_. Littr, _Dict._, s.v. 'Tomber,' 61. L. 287. _je ne revois._ The present used instead of the future tense imparts more emphasis to the asseveration. See Ayer, p. 466. L. 289. _vapeurs_, fumes. L. 291. _Od._ xiv. 42. L. 308. _au mme prcipice._ In Old French _ou_ (=_en le_) got confused with _au_ (=_ le_), whence a constant substitution of _au_ for _ou_ in the masculine, and, by extension, of _ la_ for _en la_ in the feminine. See Meyer-Lbke, 417, and Haase, 120, and cf. p. 33, l. 4. L. 317. _je revoi._ The Old French spelling (_voi_ from _video_) has been retained in versification for rhyming purposes. L. 323. _J'ai honte ma fortune_, instead of: 'J'ai honte _de_ ma fortune'; as Molire writes: 'J'aurais honte __ la prendre.'--_Le Dpit amoureux_, I. ii. L. 331. So Nausicaa does to Ulysses (_Od._ viii. 461). III. LA LIBERT. L. 1. _qui t'agite?_ _Qui_ here is a neuter and means 'what.' See Darmesteter, 416. L. 8. _parmi l'herbe._ Delicately archaic. Thus Corneille has '_parmi_ l'air,' _Mel._ IV. vi. and La Fontaine '_Parmi_ la plaine,' _Fables_, XI. i. 4. See Haase, 131 A. Ll. 12, 13. Notice the fine effect of imitative harmony in these lines. They are as rough as the landscape they describe. Much of their harshness is due to the predominance of the sound of _r_. Ll. 36, 37. Euripides, _Hec._ 332. L. 38. _rien soi._ _Soi_, which is now more especially used when the subject of the sentence is _on_, was formerly indiscriminately used with _lui_ put for _lui-mme_. See note to p. 29, VII, l. 10. L. 49. _Aen._ iv. 487. L. 54. _les maux qu'on me fait._ The plural of _mal_ is not common with the verb _faire_. There is an instance of it in Rgnier: 'sa barbe... o certains animaux... luy faisoient mille _maux_,' _Satire_ x, 171-4. L. 66. _De qui les bls._ This use of _de qui_, when the antecedent is an inanimate thing, was condemned by Vaugelas, whose rule has prevailed. Yet there is a tendency with many modern writers to return to the older practice. L. 72. The horn of plenty, or cornucopia, or Amalthaea's horn. L. 73. _Sans doute que._ How are we to account for this _que_? The phrase is the result of an ellipsis, and stands for 'il est sans doute que.' L. 75. _Je n'y vois._ _Y_ refers to _la terre_, l. 55. L. 80. _Elle est pour moi martre._ _Martre_ is an adjective here=inexorable. L. 87. _Je m'occupe leurs jeux._ For a distinction between _s'occuper _ and _s'occuper de_ see Littr, _Dict._, s.v. 'occuper,' Remarque. The meaning here is: I occupy my mind in seeing them play. L. 88. _sur la rose et sur l'herbe brillante_, a hendiadys for _sur l'herbe brillante de rose_. L. 93. _Deux fois... promens._ An ablative absolute. _Promener_, of course, is not the proper word for 'driving' a flock, but an expression of angry contempt for the tedious and, as it were, unprofitable work. L. 101. _injure_, in the singular, for the sake of the metre. L. 107. _Du chaume._ Calpurnius, _Aegl._ viii. 66. L. 117. _la mienne._ This syntactical incorrectness--for _la mienne_ cannot mean _ma vierge_--is in fact an elegance. The shepherd is full of the idea of his love, and most naturally says _la mienne_, meaning _ma bien-aime_. This neglect of strict logic is most natural. Ll. 151, 152. Some writers have printed _si j'tais plus sage...,_ as if the sentence were unfinished, and explain that 'I should not take them' is understood. But the thought rather seems to be expressed elliptically: Were I wiser, these gifts forebode no good to me (and I should listen to these misgivings). L. 156. _j'aurai pu._ The future expressing what is likely to have taken place. See Ayer, 203. IV. LE MALADE. M. Dezeimeris (_Leons nouvelles et remarques sur le texte de divers auteurs_, Bordeaux, 1879) has shown how much this poem owed to a Greek versified romance by Theodoras Prodromus, entitled _The Adventures of Rhodanthe and Dosicles_. To this very indifferent and cold production he has traced both the scheme and most characteristic details of Chnier's _Malade_. We have deemed it unadvisable to crowd our notes with the numerous passages of the Byzantine writer which have inspired our poet. Ll. 1-3. This invocation, a litany in form, may have been suggested by the Orphic hymn to Apollo. L. 6. _qui meurt abandonne_, i.e. _qui meurt si elle est abandonne_. L. 7. _Qui n'a pas d rester_..., 'who surely has not been spared by death that she might see her own son die.' Ll. 8, 9. _Assoupis, assoupis..._ Frequent repetitions occur throughout this piece, all with a most natural and pathetic effect. M. Dezeimeris that Chnier took the hint from Prodromus, in whose poem, however, the repetitions, for the most part irrelevant, are mere mannerism. L. 15. _un jeune taureau blanc._ 'Iuvencum candentem,' _Aen._ ix. 627. L. 22. _Aen._ x. 557. Ll. 24, 25. _Il._ i. 362. Thetis says to Achilles; 'Why weeps my son? what grieves thee? Speak, conceal not what hath laid such hard hand on thee, let both know.'--CHAPMAN. L. 34. See _tapes_ in A. Rich's _Dict. of Roman and Greek Antiq._ L. 36. _ douleurs!_ The _s_ is required by the rhyme rather than by the sense. L. 43. Euripides, _Hipp._ 135. L. 44. _Sans connatre Crs._ 'Non _Cereris_ placuere dapes, non pocula Bacchi' is Gaulmin's paraphrase of Prodromus (Paris, 1625). For a similar use of 'Ceres,' see Ovid, _Met._ iii. 437. Milton has: 'A field Of _Ceres_ ripe for harvest waving bends' (_Paradise Lost_, iv. 980, 981); and Byron: 'Beneath his ears of _Ceres_ groan the roads' (_Don Juan_, XII. ix). L. 46. _ta vieille inconsolable mre_, not _ton inconsolable vieille mre_, which would be the more usual, but less forcible, order. L. 48. _T'asseyait sur son sein._ _Sein_ (bosom) here stands for _giron_ (lap). This is the Latin phrase _in sinu_. The English Bible reads (Luke xvi. 23): 'He (the rich man) seeth Abraham... and Lazarus in his bosom,' whereas Langland, more explicit and accurate, says, 'Ich sauh hym [Lazarus] sitte... in Abraham's _lappe_' (_P. Pl._, C. ix, 283). L. 53. _presse de ta lvre._ She says this holding out the cup to him, so that there is no need for her to express the word 'cup,' which is therefore understood. Yet it appears that Chnier did not mean ll. 53, 54 to stand thus, as they are struck out in the MS. (Dezeimeris, p. 69). Ll. 59, 60. _sur leur jeune sein... leur robe._ He says _leur_, as if everybody ought to understand him, because his own thought is full of them--those dancing fair ones mentioned in the following line. This, as well as the preceding 'presse' and 'la mienne' higher up, is of those true touches that carry us into the atmosphere of life. L. 65. Reminiscences of Virgil, _Ecl._ v. 58; _Georg._ ii. 151. L. 70. _cette vierge dansante._ The first editor had altered this into 'cette vierge _charmante_,' either because the epithet recurs at ll. 61, 89, or because he objected to this declension, or rather adjectival use, of the past participle. For this syntactical feature see Darmesteter et Hatzfeld, _Le seizime sicle en France_, 210; Haase, 91. See also note to p. 62, l. 19. L. 71. Pallas (_Od._ i. 58) represents Ulysses as longing to see 'His country's smoke leap from her chimney tops.'--CHAPMAN. L. 74. _enchante ta vieillesse._ An easy correction would be _enchantent_, which would not spoil the metre, but, as a rule, Chnier makes the verb agree with the last subject. See Ayer, 217. Ll. 76, 77. Tibullus, i. 3. 8. L. 80. _Viendras-tu point...?_ The omission of _ne_ in direct interrogation, very frequent in the seventeenth century, is still to be met with in modern poetry, e.g.: '_Viendras-tu pas_ voir mes ondines?'--V. Hugo, _Ballades_, 4. (Haase, 101 A.) L. 84. Racine, _Phdre_, I. iii: 'Ariane, ma soeur, de quel amour _blesse_...' L. 93. Virgil, _Ecl._ vi. 21 'Aegle naiadum pulcherrima...' L. 95. _ne sera-ce point._ A future of doubt. L. 103. Ovid, _Met._ i. 481. L. 105. _garde que jamais elle soit_... _Ne_ was generally omitted in the seventeenth century after expressions of fear and after _garde_, _gardez_, _prenez garde_ (Haase, 104 B). L. 109. _va la trouver._ Cf. the first scene of the third act of Racine's _Phdre_. The entire poem is to some extent the counterpart of Racine's play. L. 126. _d'ge chancelante._ Cf. _Aen._ iv. 641. L. 132. _L'insens._ In the sense, Becq de Fouquires remarks, not of _demens_, but of _amens_, as in Ovid, _Am._ iii II. 25. V. HYLAS. The subject of the poem is taken from Theocritus, _Id._ xiii., and Virgil, _Ecl._ vi. L. 1. _Le navire loquent._ Argo, which Malherbe calls 'le navire qui parlait,' Lebrun 'la nef voix humaine,' and Chnier himself in a fragment (XLIX., p. 118 of the first volume of the edition published in 1874 by G. de Chnier), 'le vaisseau parleur.' L. 2. _Colchos._ This Colchos has never had any existence except in the imagination of French poets. It is, in fact, the accusative of _Colchi_, the Colchians, or inhabitants of Colchis, mistaken for the name of a town. Ll. 12-14. _Et leur onde... un... zphire, un murmure... 'l'avertit._ The verb is in the singular, agreeing with the last subject, as is the constant practice with Chnier. Cf. note to p. 25, l. 74. L. 14. _et soupire._ The first editor has corrected this into _et l'attire_. But the nymph first attracts the attention of the boy and then sighs out her desire (as again on l. 19). L. 15. _jette des fleurs._ _Jeter_ is said of plants and trees (E. _shoot_), whence _rejeton_ (E. _shoot_). L. 20. _il l'admire couler._ See note to p. 8, l, 260. L. 26. _Sur leur sein, dans leurs bras, assis_... Elliptical: 'he sitting on their knees,' For this sense of _sein_ see note to p. 24, l. 48. L. 29. _Leurs mains vont caressant._ _Aller_ with the gerund of a verb was a periphrase much in vogue in the sixteenth and seventeenth centuries, and meaning nothing more than the verb itself. It is now of rare use, except in poetry (Haase, 70 A). Palsgrave says that 'que je vous yraye devisant' amounts to 'que vous deviseroye,' Littr, however, in his dictionary (s. v. 'aller,' 21), says that it expresses continuity. L. 30. _tamine._ This is, Sainte-Beuve observes, the _prima lanugine malas_ of the Latins. Cf. 'Flaventem prima lanngine malas... 'Clytium,' _Aen._ x. 324, 'downy-cheeked Clytius'; or 'Clytius in his beardless bloom,' as Dryden, not very accurately, renders it. For _tamine_ see note to p. 50, l. 38. Ll. 38, 39. Virgil, _Ecl._ vi. 43. Ll. 46-52. The syntax of this sentence would incur the blame of a strict grammarian. He would first observe that in the wording, 'pour te paratre belle, l'eau pure...,' it is pure water that is represented as wanting to appear at its best, and that, in order to avoid this absurdity, the author should have written 'pour te paratre belle, elle (_the idyll_ a...)--in short, the construction that reappears in the following clause, 'elle a press ses flancs....' Next he might perhaps object to 'Et des fleurs sur son sein ... et sa flte la main,' a clause in which he would miss the verb. But say '_elle met_ des fleurs sur son sein, etc., et _elle prend_ sa flte la main,' and notice the loss in vivacity. As the young person bustles, so does the sentence. L. 51. _les pipeaux de Segrais._ Segrais (1624-1701) wrote idylls praised by Boileau. He also had a hand in the composition of the two novels of Mme de la Fayette, _Zade_ and _La Princesse de Clves_, and gave a metrical translation of the _Aeneid_, now forgotten. L. 52. _connus... aux nymphes._ Both _connu _ and _connu de_ are said, though the latter is more common at the present day. VI. LA JEUNE TARENTINE. This touching elegy, Becq de Fouquires observes, was suggested to Chnier by the following funereal epigram of Xenocritus of Rhodes in the _Greek Anthology_: 'Thy locks are still dripping, unfortunate maid, O Lysidice, poor shipwrecked creature, dead in the salt flood. As the waves leapt wild, thou, dismayed by the violence of the sea, fellst out of the ship; and now on a tombstone are read thy name and that of Cyme, the place of thy birth, but thy remains have been washed to some chill shore; a bitter grief to thy father Aristomachus, who, accompanying thee to the house of thy husband, brought him neither a bride nor a corpse.' L. 2. _Oiseaux chers Thtis._ 'Dilectae Thetidi alcyones,' Virgil, _Georg._ i. 399. L. 3. _Elle a vcu._ A euphemism, adopted from the Latin, for _elle est morte_, used in elevated style. Thus Corneille: 'Non, non; avant ce coup Sabine _aura vcu_.'--_Horace_, II. vi. L. 4. _Camarine_, a town in Sicily. L. 5. _l'hymen_, the hymeneal song. L. 8. _Dans le cdre_: an accurate detail. Cf. Euripides, _Alc._ 160. L. 11. _invoquant les toiles._ A reminiscence, happily adapted, of Virgil, _Aen._ vi. 338: 'Palinurus... who, while he steering viewed the stars,... Fell headlong down.'--DRYDEN. L. 13. _tonne._ _tonner_, whence E. _astun_, _stun_, _astony_, _astonish_, _astound_, from L. _extonare_ class. L. _attonare_, to strike with a thunderbolt, originally 'to strike senseless, powerless.' It is here nearer this sense than weakened sense of 'to surprise'. L. 21. _dans ce monument._ We here find that we are reading a 'funerary epigram' or epitaph. L. 22. _cap du Zphyr._ Cape Zephyrium at the southern end of Brutium. L. 25. _tranant un long deuil._ Chnier thus renews, with advantage to the meaning, the current phrase: 'mener (=_carry on_) un deuil,' to make dole, mourn. This use of _mener_ (cf. L. _ducere_ in same sense) may be paralleled in English by the _archaic_ 'lead great joy' (Caxton, _Sonnes of Aymon_, xx. 446), 'lead sorrow,' _Partenay_, 3785 (_N.E.D._, s. v. lead, 11 and 12 b). VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE. This piece, Becq de Fouquires remarks, is imitated from an idyll of Moschus (ii. 95 ff.). L. 3. Anacreon, xxxv. Ll. 5-7, Ovid, _Met._ ii. 874. L. 7. _les pleurs dans les yeux._ The current phrase is _les larmes aux yeux_. Ll. 9, 10. Ovid, _Fast._ v. 611. L. 10. _sous soi._ In _The Public School Elementary French Grammar_ by Brachet we read (par. 96): 'In modern French, _soi_ is only used when the subject is _on_, _tout le monde_, _chacun_, etc., or after an impersonal verb.' But this is contradicted by the practice of the best authors. See Littr, _Dict._, s. v. 'Soi,' Remarque; Haase, 13. Cf. note to p. 19, l. 38. L. 20. _le flatte._ This sense of F. _flatter_ was adopted in English, but has long been obsolete. Under the date 1599 there is a curious instance of this use in the _N. E. D._: 'Trout is a fish that loveth to be _flattered_ and clawed in the water.' L. 22. Ovid. _Met._ ii. 868. VIII. PASIPHA. Ll. 3-12. Virgil, _Ecl._ vi. 41 ff. L. 4. Four lines are missing here, which, being omitted in most editions, had escaped us. We here give them: Certe, aux antres d'Amnise, assez votre Lucine Donnait de beaux neveux aux mres de Gortyne; Certes, vous levez, aux gymnases crtois, D'autres jeunes troupeaux plus dignes de ton choix. L. 6. _son antique pture._ _Antique_ here means 'former' as in: 'Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes _antiques_ bonts,'--Racine, _Athalie_, III. vii. The same use of _antique_ occurs in Chnier's prose. Ll. 11. _Si peut-tre..._ Virgil's 'Si qua forte ferant oculis sese obvia nostris Errabunda bovis vestigia' (_Ecl._ vi. 57)--i.e., that we may see whether scattered traces will not meet our eyes. Ll. 13-22. Ovid, _De Arte Am._ i. 313 ff. L. 15. _superbe amant._ Virgil's 'superbos amantes,' _Georg._ iii. 217, 218. L. 21. _ la flamme lustrale._ By the lustral or purificatory flame. IX. PANNYCHIS. This idyll is imitated from Gessner's _Clymene and Damon_ (or _Daphne and Micon_ in some editions): 'Tell me, love, what wilt thou do with this little altar?... Dost thou not remember that in the days of our childhood it was our favourite resort? Then were we no taller than this young columbine. About the altar will I plant myrtle and rose bushes. If Pan protect them, their branches will soon overarch the altar and form a small temple of verdure.... Dost thou see these bushes? they still grow in the shape of an arbour, though untrimmed now; they were our bower. We built the vault as high as we could reach.... Had I not planted a little garden before the bower? Had we not hedged it in with rush? A sheep might have browsed off the hedge in a moment, it was so large.... Thou wast lucky to find a small mutilated image of Cupid. As a fond mother, thou wouldst lavish care and caresses on him; a nutshell was his cradle, where, lulled by thy songs, he would lie on rose leaves.' A cicada is also mentioned, which gets hurt in flying away. Then Damon: 'Thus passed the days of our childhood, when in our games thou wast my wife and I was thy husband.' L. 5. As in Ovid, _Met._ xiii. 841, the giant Polyphemus compares himself to Jupiter, so here the child compares himself to his young goat. Ll. 19-24. A translation of the fourteenth epigram of Anytus, p. 200, vol. i. [of the _Anthology_]. See also the twenty-ninth of Argentarius, vol. ii, p. 273. (_Note of A. Chnier._) Anytus of Tegea lived 300 years before the Christian era. L. 20. _verte cigale._ The cicada is brown. Chnier is here thinking of the large green grasshopper (_Locusta viridissima_). L. 21. _les honneurs._ The honours of this tomb, that is, this tomb and its adjuncts destined to honour thy memory. X. DRYAS. Andr Chnier had purposed to write sea-bucolics or idylls, which his notes, in which he indicates the _genre_ of his poems by Greek abbreviations, designate as [Greek: Bouk. enal.] (that is, [Greek: Boukolika enalia]), [Greek: Eid. enal.] (i.e. [Greek: Eidullia enalia]). Dryas is one of them. It appeared for the first time in G. de Chnier's edition, 1874. L. 4. _aux mains._ See note to p. 16, l. 308. L. 6. _tout se jette._ _Tout_, i.e. _tout le monde_, as in 'Femmes, moines, vieillards, _tout_ tait descendu.'--La Fontaine, _Fables_, VIII. ix. 4. The verb agrees with _tout_, which sums up the enumeration. Ayer, 217, 3 _b_. L. 8. _Il remplit et couronne._ Not of course in the sense in which Milton writes: 'Eve... their flowing cups With pleasant liquors _crown'd'_ (_Paradise Lost_, v. 444). This sense is unknown in French. But see Rich, _Dict. of Roman and Greek Antiq._, s.v. 'coronatus.' L. 19. _dieux humides_, water-gods. Thus Boileau: 'Il [le Rhin] voit fuir grands pas ses naades craintives Qui toutes accourant vers leur _humide_ roi...'--_Ep._ iv. This invocation is taken from Propertius, III. vii. 57. L. 23. _les ondes avares._ The greedy waves. Ll. 29. _et ses efforts nombreux_... The sentence has been left unfinished. L. 36. Virgil, _Aen._ iv. 304. XI. BACCHUS. This piece is imitated from Ovid, _Met._ iv. II ff. It also contains reminiscences of Ovid, _De Arte Am._ i. 541; Catullus, lxiv. 225. L. 1. _Thyone_ Thyoneus, i.e. son of Thyone, another name of Semele. L. 2. Dionysius, Evan, Iacchus, Lenaeus, names of Bacchus. The origin of the first three is obscure, while Lenaeus is from [Greek: lmos], a wine-press. L. 9. _toil._ The fur of the lynx is spotted. L. 11. _aux axes de tes chars._ Lat. _axis_ (Fr. _axe_) is properly Fr. _essieu_ (from Lat. _axiculus_), Eng. _axle_ which has also been sometimes replaced by _axis_. (The O. E. word was _ax_ (_x_), related to Lat. _axis_.) But here _axe_ is used, as in Latin, for _roue_, i.e. 'wheel.' See also note p. 65, XI, l. 2. L. 17. _Et le rauque tambour._ _Et_ does duty for _ainsi que_. L. 18. _Les hautbois tortueux_--'tibia curva' Tibul, ii. I. 86.--_les doubles crotales_:, crotals, or crotala, are a sort of castanets. They are called _doubles_ because they consisted of _two_ little brass plates, or rods. XII. LE CHNE DE CRS. This short fragment is taken from Ovid, _Met._ viii. 743. L. 3. _porte un immense ombrage._ I am under the impression that this happy use of _porter_ has been suggested to Chnier by the term used in painting of _ombre porte_, defined by Littr (s.v. _port_), 'ombre qu'un corps projette sur une surface.' Chnier frequented painters, and himself painted. L. 5. _bandeaux_, fillets. See _vittae_ in Rich, _Dict. of Roman and Greek Antiq._ XIII. HERCULE. Ll. 2-4. Imprudent in being too credulous, Dejanira became the innocent cause of Hercules' death; for, fearing his infidelity, she sent her husband a robe or shirt that the Centaur Nessas had given her, and which he had said would preserve her husband's love to her. No sooner had Hercules put on the garment his wife gave him than he suffered terrible agony, under which he ordered a funeral pile to be kindled, and placed himself in its flames, thus falling a victim to the Centaur, Nessus, whom he had slain. Hercules killed Nessus because, carrying Dejanira over a river, he attempted to run away with her. Ll. 5, 6. _ta cime... amoncelle._ Literally, 'thy top heaps up,' for 'thy top is heaped up with.' L. 9. _du vieux lion_, the Nemean lion. XIV. RICHTHON. L. 2. _richthon._ Erichtonius, fourth king of Athens, son of Vulcan and the Earth, was a cripple, invented chariots, and, after his death, became the constellation of Auriga, or the Waggoner. L. 5. _axe_, for _char._ See note to p. 65, XI, l. 2. For this line and the following see Virgil, _Georg._ iii. 113 ff. Ll. 11-14. Virgil, _Georg._ iii. 191, 192. L. 14. _Agiter... leurs pas._ Hurry (cf. _agitato_, in music=hurried) their pace, in opposition to _mesurer_, 'compose, moderate.' XV. NRE. L. 1.... _Mais_... This beginning shows that the piece is only a fragment. For this comparison see Ovid, _Heroid._ vii. 1, 2. L. 7. _Sbthus_. The river Sebetus runs through Campania. It is often mentioned by Sannazaro in his elegies, from which Chnier has borrowed the idea. Ll. 9, 10. _moi, celle qui te plus, moi, celle qui t'aimai._ In this instance the agreement of the verbs with _moi_ is condemned by modern grammarians. It would occur in the older language, and Bossuet himself has said, speaking of God, 'Je suis celui qui suis' (Lat. _sum qui sum_, Eng. 'I am that am,' Wyclif, _Ex._ iii. 14). See Littr, s.v. 'celui,' Rem. 4. L. 16. A reminiscence of Catullus, lxiv. 117 ff. L. 19. _l'astre pur des deux frres d'Hlne._ It is the 'fratres Helenae, lucida sidera' of Horace (_Od._ i. 3), namely Castor and Pollux. The constellation was said to be propitious to seafarers. L. 21. _Pstum._ A town in Lucania famous for its roses. See Virgil, _Georg._ iv. 118, 119. L. 29. _du sein de la mer._ _Il._ i. 359-361. Thetis 'instantly appeared up from the grey sea like a cloud.'--CHAPMAN. L. 30. _comme un songe._ In the _Odyssey_ (xi. 207) the soul of Ulysses' mother vanishes (like a dream). Also _Aen._ vi. 702. XVII. L. 1. _Song of Solomon_, i. 6. Ll. 7-10. _Song of Solomon_, i. 7. XVIII. L. 8. _le mol et doux coton._ Cf., in _N.E.D._, _Cotton_. 'Down or soft hair growing on the body.' _Obs. rare_ so F. _coton_=_poil_, 1615, Crooke, _Body of man_, 65: '_Pubes_ doeth more properly signifie the Downe or _cotton_ when it ariseth about those parts.' L. 11. Ovid, _Heroid._ xv. 93-95. L. 22. _ce jeune Troyen_, Ganymede. L. 23. Adonis, whose mother, Myrrha, had before his birth been turned into a tree that distilled myrrh. XIX. Ll. 1-8. Shakespeare, _I Henry IV._ iii. l. 214-222. That Chnier was sensible to the magic of this passage argues that, in spite of prejudices, he would recognize beauty wherever he found it. L. 11. _Car le_... Becq de Fouquires conjectures that the poet would have written 'car le _bel Endymion_...,' or rather 'car le _dieu d'amour_...,' but was prevented by the metre. L. 13. The song at the beginning of the fourth act of _Measure for Measure_ gave Chnier the idea of these lines. XX. Ll. 11-20. An imitation of Bion, _Idyll_ iv. L. 15. _et sa voix_... _Et_ here introduces a consequence, as in: 'Plus je vous envisage, _Et_ moins je me remets, monsieur, votre visage,' Racine, _Plaideurs_, II, iv; or in 'give him an inch, _and_ he take an ell.' Cf. p. 63, IX, l. 1. L. 20. _tu fais mes amours._ _Faire_ here is synonymous with _tre_ as in '_faire_ l'admiration de tous.' L. 28. _Te bler mes amours._ For another instance of this transitive use of _bler_ see p. 46, XXXIII, l. 10. L. 32, _Plutt que te laisser._ After _que_ following a comparative, modern visage prefers _de_ before the infinitive. See Haase, 88. XXIII. LE SATYRE ET LA FLTE. L. 1. _Toi, de Mopsus ami!_ Ironical. 'That thou never wast!' This beginning shows that these lines were meant as part of an eclogue: the subject to be two shepherds disputing the prize of singing. Mopsus is an excellent singer and poet mentioned in Virgil, _Ecl._ v. Berecynthus is a mountain in Phrygia on which the mysteries of Cybele were celebrated. L. 3. _Hyagnis._ According to Apuleius, _Flor._ iii, Hyagnis was the father and teacher of Marsyas, the flute-player. L. 4. _nerv_, emasculate. '_Semiviro_ Cybeles cum _grege_ iunxit iter,' Martial, iii. 91. L. 7. _dans ce bui._ _Bui_ is spelt thus in order to rhyme for the eye with _lui_. 'Buis' for 'flute'; a metonymy. L. 15. _des chiens mme._ In poetry the adjective _mme_ often remains uninflected. 'Les immortels _eux-mme_ en sont perscuts,' Malherbe, i. 279, 26, _d. des Grands crivains_. 'Un clat qui le rend respectable aux dieux _mme_,' Racine, _Esther_, II. vii. 678, same edition. Haase, 53, C. XXIV. This fragment is taken from the twenty-third idyll of Gessner. L. 1. _errante travers._ This inflected present participle is an archaism. See Haase, 91. See also note to p. 25, l. 70, as well as p. 24, l. 61; p. 56, l. 8; p. 62, l. 19. L. 4. _Le pied-de-chvre._ The poets of the Pliade used the compound _chvre-pied_. L. 6. _leur rise._ But only _one_ nymph has been mentioned. It is understood that she meant to provide sport for her companions. XXV. L. 1. _L'impur et fier poux._ Becq de Fouquires remarks that the he-goat is frequently designated by a periphrasis in Greek and Latin literature. L. 3. _averti de_, aware of. XXVI. This fragment is a translation of the first idyll of Gessner. XXVII. L. 6. _La source aux pieds d'argent._ Cf. 'La nymphe aux pieds d'argent,' p. 59, l. 47. Cf. also Milton's '_silver-buskined_ Nymphs,' _Arcades_, 33. XXIX. A L'HIRONDELLE. These lines are imitated from an epigram of Evenus of Paras. L. 1. _Fille de Pandion._ Pandion, son of and king of Athens, had two daughters, Procne and Philomela. Procne was ultimately turned into a swallow and Philomela into a nightingale. See Ovid, _Met._ vi. 412 ff. L. 10. _A ton nid._ _Nid_ for _niche_: 'Et portant son bec son modeste butin, De son _nid_ babillard revient calmer la faim.'--Delille, _En._ xii (in LITTR). In the same way 'nest,' in English, is used for 'brood.' Cf. Virgil, _Georg._ iv. 17, and La Font., _Fables_, X. vii. 17. XXX. These lines are imitated from Thomson, _Autumn_, 167-174. XXXI. Becq de Fouquires observes that when Andr Chnier composed this short bucolic fragment the revolutionary storm was raging. Chnier, a _suspect_, threatened with arrest, was sick in body and mind, and had gone to the waters at Forges for a few days' rest. L. 8. _lent_. _Lent_, in the sense of 'supple, flexible,' is a Latinism twice or thrice used by Chnier, and perhaps nowhere else to be found in French literature. The second instance occurs in his _Art d'aimer_, the third (doubtful) on p. 75, l. 17. 'Un cuir souple et _lent_ thus forms a pleonasm which mars this piece otherwise so neat. XXXII. L. 10. The subject might tempt a sculptor. XXXIII. MNAS. A translation of the ninety-eighth epitaph of Leonidas of Tarentum, _Anal._ t. i, p. 246 (note of Andr Chnier). The abbreviation means: _Analecta veterum poetarum_, published by Brunck, in three vols. L. 4. _rendez_, grant. E. _render_ once had this sense. _N.E.D._, s.v. 7. L. 5. _Par Crs._ Only women swore by Ceres. Spanheim in _Callimachus_, p. 655 (note of Andr Chnier). L. 6. _lgre_, slight. L. 10. _Me bler les accents...._ Cf. note to p. 41, l. 28. L. 16. _le sein._ _Sein_ is said of a woman, _mamelle_ of an animal. The word _pis_ (Lat. _pectus_, E. _dug_) would be the proper word here. L. 17. _Et sera...._ This inversion following the conjunction _et_ was very frequent in the older language. In the seventeenth century it is to be met with only, and but seldom, in Malherbe and La Fontaine. See Haase, 153 B. Andr Chnier is right in reviving old forms of expression when they come in handy. And here it cannot be denied that there is a gain in solemnity. Cf. note to p. 64, IX, l. 17. XXXIV. LES JARDINS. L. 1. _Secrets observateurs._ Prying into the secrets of nature. L. 7. _les plaintives dryades._ Is this mere poetic diction, as when Byron writes: 'the palm, the loftiest _dryad_ of the woods,' _Island_, II, xi. 17. Though the garden described is one seen by a Frenchman of the eighteenth century, yet it is viewed with the eyes of a Greek pantheist. L. 11. _fidle._ True to nature. L. 12. _Loin du bois, comme si...._ The uninverted order would be: 'Comme si Philomle allait, loin du bois, chercher.' L. 15. _dont le printemps s'honore_, which Spring boasts. XXXV. INVOCATION A LA POSIE. L. 5. _O te faut-il chercher?_ Understand 'O faut-il te chercher?' The construction is ambiguous, and the sentence might be misunderstood as: 'where is it necessary for thee to seek?' L. 5. _la saison nouvelle._ The _renouveau_, as our Old poets used to say, i. e. 'Spring.' So, in English, the '_new_ moon' (= F. la _nouvelle_ lune), and Tennyson speaks of 'the _new_ sun' (_Geraint_, 70). Ll. 6-10. Petrarch, _The Return of Spring_, cclxix. L. 11. _gracieux._ Not 'graceful' but '_gracious_'--in my opini on at least. L. 14. _liquides._ A very felicitous qualificative, apposite to both water and verse. Was Chnier the first of French poets to employ the phrase 'vers _liquides_'? Littr at least does not exemplify the use. It will hardly seem a novelty to the English student who has read of '_liquid_ notes, cadences,' &c. Ll. 15, 16. _Des vers... sont ce peuple de fleurs._ An inversion in which the verb agrees with the predicate. See Ayer, 212, 2. XXXVI. A LA SANT. Ll. 1-3. Compare these opening lines with the envoy or concluding part of _Hylas_, p. 28, l. 43. L. 9. _jeunesse prudente._ In the sense of Latin _prudens_, 'wise.' Prudence is generally considered as an attribute of old age. 'La _prudence_ est le fruit de la longue vie,' says the French (Sacy's) translation of the Bible, where the English Bible has: 'In length of days (is) understanding,' Job xii. 12. L. 10. _Plit._ _Plir sur des livres_ is a French idiom whose English equivalent would be 'to pore over books.' L. 23. _caresses d'amours._ The s in _amours_ is for the rime. LGIES. I. Ll. 1-4. Horace, _Od._ iii, 12. Ll. 7, 8. Tibulius, I. viii. 7. L. 20. _Le suit encor._ This hyperbole, frequent in poetry, Chnier seems to have been particularly fond of. Cf. note to p. 62, l. 39. L. 22. _nymphes._ _Nymphe_, as well as _coursier_ (l. 24), belonging to the poetic diction of those days, strike us as blemishes. But if we were to demur at such details we could hardly read anything written in the now accepted style. II. Ll. 1-8. Imitated from Horace, _Od._ iii. 4. L. 13. _Seul_ Elliptical: 'when I am alone.' L. 19. _distraits_, diverted from their uneasy, anxious thoughts. Ll. 21-28. Imitated from Horace, _Od._ III. iv. Ll. 23. _Catile._ Catilus and Tibur are one and the same place, now Tivoli (l. 26): _Moenia Catile_ in Horace. L. 24. _Blandusie._ Horace, _Od._ iii. 13, celebrates its fountain. L. 26. _Tivoli_, i.e. Tibur, where Horace's villa stood. L. 27. Horace, _Od._ II. xix. L. 35. Theocritus, _Id._ iii. 12. _Bruyante abeille_ is of course a nominative in apposition to _Je_. So with _rose_, &c. L. 36. _les dlices_, the sweets. Ll. 37. _Anthol._ v. 84. L. 38. _tamine._ A. Chnier seems to have used _tamine_, properly the stamen or male organ of flowers, for the pollen or fecundating dust which is secreted by the stamen. Cf. note to p. 27, l. 30. L. 47. Anacreon, _Od._ xx. The thought, as a lover's wish, is hackneyed. L. 61. _prisse l'amant que satisfait la crainte!_ The meaning, not very obvious, but explained by the following lines, is: Beshrew that lover who is content to frighten his mistress into fidelity. III. AUX FRRES DE PANGE. The following desponding lines were written by Chnier just before undertaking a journey to Switzerland and Italy. His friends, finding him in a very bad state of health, prevailed upon him to accompany them. His spirits seem to have been very low at that time, as appears from the thoughts of death he gives expression to, and numerous are the passages in which the melancholy mind of Chnier gloats upon death. L. 1. _je suis prt descendre._ Grammarians have long distinguished between _prs de_ and _prt _, but writers never did, until lately, when _prt _ was restricted to expressing 'ready to' and _prs de_ 'on the point of.' L. 3. _linceul._ In the _Dictionnaire des rimes franaises_, by Jean Le Febvre, Paris, 1587, _linceuil_ and _linceul_ are given. Littr observes that both pronunciations are heard. L. 13. _reliques._ The English student is likely to overlook this word, as English 'relics' means both (1) what remains as a memorial of a departed saint, martyr, or other holy person, and (2) the remains of a person, the body of one deceased. But this latter sense is of very rare occurrence in French, and Chnier uses it because, being seldom used, it is still all but novel. He thinks it 'fine and sonorous,' and proceeds to observe that Racine has it twice. Alfred de Musset, after him, employed _reliques_ figuratively in; 'Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments teints; Ces _reliques_ du coeur ont aussi leur poussire; Sur leurs restes sacrs ne portons pas les mains.' Yet it is easy to see that in this instance both senses are implied. L. 24. _qu'il dut vivre longtemps._ All editions, and our present selection after them, print _dut_ without a circumflex accent. _Dt_ is in fact the imperfect of the subjunctive used, as was usual in the older language and is still occasional in seventeenth-century French, for the pluperfect of the subjunctive, as in: 'Mais puisque son ddain, au lieu de le gurir, Ranime ton amour qu'il _dt_ faire mourir. Sers-toi de mon pouvoir,' Corneille, _Clit._ II. iv. 484. So here _dt_ stands for _et d = aurait d_. See Haase, 66 B. L. 25. _le meurtre jamais n'a souill mon courage._ Tibullus, iii. 5. 5 ff. When Chnier speaks of murder he has duelling in his mind, which he deprecated in his prose works. He also takes _courage_ in its older sense, frequent in the great French classics, and the oldest sense, recorded in English, of 'the heart as the seat of feeling, thought, &c.; spirit, mind, disposition, nature.'--_N.E.D._ L. 44. _et voil que je meurs_, and behold I die: a Biblical term. L. 49. _mes feux._ An instance of the conventional language of love, now exploded, like F. _flamme_ and E. _flame_. L. 52. _L'ennui._ _Ennui_ here says something more than its adoption into English would suggest. The English student, in order to realize its force, should refer to its earlier adoption represented by the form _annoy_. The word originated, according to Diez, in the Latin phrase _est mihi in odio_. For the weakened sense of _ennui,_ see p. 57, l. 41. L. 53. __, for. L. 56. _N'allument... un... trpas._ A bold phrase. The passage is from 'allumer une fivre,' through 'allumer une fivre mortelle,' to 'allumer une mort.' L. 61. _amour... mutuelle._ _Amour_ in the feminine is an archaism. _Amour_, Lat. _amor_, was feminine in Old French, as all such derivatives were and still are: _douleur_, _peur_, &c. Littr, s.v., Rem. 2; cf. p. 61, l. 18. IV. AU CHEVALIER DE PANGE. L. 27. Tibullus, ii. 1. 67. L. 28. Becq de Fouquires, in his notes, gives an epigram of Julianus (with the reference _Anth._, _Pl._ 588), which he observes has inspired this thought. L. 35. _Tout, mais surtout les champs sont rests._ _Tout_ and _les champs_ really belong to different propositions and the verb agrees with _les champs_. Cf. 'Somewhat, and in many cases a great deal, _is_ put upon us.'--Butler, _Analogy_, Part I. L. 44. _L'astre_, the sun, or Phoebus Apollo. L. 92. _De leur voix argentine._ 'The silvery voice of glasses' is pretty. Andr Chnier is depicting a true heathenish paradise. L. 98. _ingrat ._ We should rather say now _ingrat envers_. Many adjectives, Haase observes ( 125 B), now followed by _envers_, _pour_, _avec_, _de_, &c., were constructed with __, e.g. 'A moins que d'tre ingrate __ mon librateur.'--Corneille, _Andr._ v. 2, 1573. L. 97. _Qu' ton tour_... May, in return for thy ingratitude, the fair one... L. 102. _Ne t'ait vu de sa vie._ May she pretend that she never saw you before. V. M. Dezeimeris (_Leons diverses et remarques sur le texte de divers auteurs_) has shown that Chnier, in this elegy, had borrowed not a few hints from Ausonius, _Epistola_ X. L. 1. _solitaires divines._ Which is the noun, which the adjective? _Solitaire_ must be the noun (though certain critics have expressed the opinion that it is _divine_ which is the noun). Firstly, there is the masculine noun 'un solitaire,' and it is hard to see why there should not be a feminine, 'une solitaire.' Secondly, the subsequent lines show that Chnier addresses the Muses as lovers of solitude, and it is more logical that the predominant idea should be embodied in the noun, not in the epithet. L. 3. _Nme._ Nmes (earlier Nismes), in the dep. Gard. The final _s_ has been dropped to admit the elision of the _e_. 'Nmes gare' would have sounded most unnatural. L. 5. _aux bords de Loire._ The omission of the definite article before Loire and Garonne is archaic. It was the current practice in the sixteenth century, and still occurs occasionally in the seventeenth.--Haase, 3 B. It is to be noticed that in the next line Chnier writes 'ces nymphes _du_ Rhne,' and, in fact, the omission of _le_ before _Rhne_ seems hardly possible. It is difficult to account for such anomalies. A few individual relics of former usage have thus survived. One of these is the phrase 'entre Sambre et Meuse.' L. 7. _son flambeau vous luit._ Such constructions, where __ followed by an indirect object, or implicitly contained in the dative of the unstressed personal pronoun, where the present language uses _pour_, were quite current formerly, and, though uncommon, may still be used.--Haase, 125 B. L. 8. _Dansantes._ The predilection of Chnier for the inflected present participle has now been illustrated by many instances. See p. 24, l. 61; p. 25, ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1. Ll. 9-12. Cf. Cowley (_Essays: Of Agriculture_): 'One might as well undertake to dance in a crowd, as to make good verses in the midst of noise and tumult.' 'As well might corn as verse in cities grow; In vain the thankless glebe we plough and sow, Against th' unnatural soil in vain we strive, 'Tis not a ground in which these plants will thrive.' L. 15. _les rapides chars._ Conventionally poetical for _carrosses_, which, in those days, would have been the proper word. In the same way _airain_ should have been _fer_ (_cercles_ = tires). L. 17. _ne me soient point avares._ See note to p. 56, l. 7. L. 21. _Dormir._ The more modern construction would be _de dormir_. See Hasse, 87. An echo of La Fontaine, who divided his life into two parts, spent 'L'une dormir, et l'autre ne rien faire.' L. 22. _le doux oubli d'une vie._ Horace's _Oblivia vitae_. L. 31. _dans Sichem._ This is the wording of the older translation of the Bible. Ostervald's translation has '__ Sichem.' L. 33. _un amoureux courage._ We here touch the point where _courage_ = 'l'ensemble des passions qu'on rapporte au coeur' merges into _courage_ = 'fermet qui fait supporter ou braver le pril, la souffrance,' as Littr defines the two meanings. L. 35. Horace's well-known wish (_Sat._ II. vi). L. 42. _aux champs._ For the substitution of __ for _dans_ see note to p. 16, l. 308. L. 45. _Avoir amis, enfants, pouse._ The omission of the indefinite article before _pouse_ is quite normal in an enumeration. It is a feature of the old language. Besides 'avoir femme et enfant,' which is also an enumeration, we still say 'prendre femme.' L. 49. _aimable mensongre._ Chnier avails himself of a source of derivation always open. He turns the adjective _mensonger_ into a noun. This had already been done by Marot: 'De moi n'aura _mensonger_ ne buveur Bien ne faveur,' iv. 308, in Littr, _Hist._ Ll. 49-62. In this passage, a critic observes, we have, as it were, an earnest of the Lamartinian melancholy reverie. L. 66. _Julie._ The heroine of Rousseau's _Nouvelle Hlose_. L. 67. _Clarisse._ Clarissa Harlowe in Richardson's novel of this name. L. 70. _Clmentine._ The Lady Clementina in Richardson's novel, _Sir Charles Grandison_. VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS... L. 1. _couronns de rose_; _rose_ for _roses_, for the sake of the rhyme. L. 16. _Montigny._ An estate belonging to the brothers Trudaine, situated in Brie, eighteen leagues from Paris. L. 17. _o la Marne._ At Maroeuil, where the family of his friend de Pange had an estate. Ll. 19, 20. A reminiscence of an epigram in the _Greek Anthology_ (_Analecta_, t. ii. p. 429, C. viii). L. 22. _Qu'il... les mnage._ Let him humour them. Ll. 23, 24. _Qu'il plie... sa tte la prire, et son me aux affronts_, is slovenly written, the preposition __ having a different meaning in _ la prire_ (for which see note to p. 1, l. 18) and in _aux affronts_. Ll. 41-44. Amphis in Stobaeus, _Florilegium_, lx. L. 42. _On pleure._ This _on_ where we should expect _je_ must have been attracted by the _on_ in the sentence immediately preceding, and there is a fine effect in its use instead of the invidious _I_. The avowal, in this generalized shape, gains in discretion. L. 51. _mon pinceau._ Chnier tried his hand at painting. L. 57. __, by. See note to p. 7, l. 211. Here is a thirteenth-century instance of __ in the sense of _by_: 'Me gardez que ne soie prise __ beste cuiverte,' _Berte_ (in LITTR). Also this: '__ tous se fit aimer,' _Berte_, where we find __ constructed with a passive infinitive connected with _se laisser_ or _se faire_, a feature still extant in the seventeenth century: 'Je _me laissai conduire _ cet aimable guide,' Racine, _Iphig_. II. i. 501. See Haase, 125, Rem. ii. __ = _par_ has lived on in such phrases as: faire faire un habit __ un tailleur, voir dire, voir faire, entendre dire __ quelqu'un. L. 71. _lecteur._ It was, in fact, with difficulty that Chnier was prevailed upon to read out his poems. See below, l. 80, and p. 85, ll. 64-74. L. 73. _Abel._ Abel-Louis-Franois de Malartic, Chevalier de Fondat, 1760-1804. L. 76. _nous prsentions la main._ Juvenal, _Sat._ i. 15. L. 77. _Et mon frre et Lebrun._ Marie-Joseph Chnier, 1764-1811, adopted, like Andr, the military career, which he left after two years, and wrote tragedies, lyrical poems, epistles and satires, and also a few prose works, the most esteemed of which is his _Tableau de la littrature franaise depuis 1789_, a posthumous work, published in 1815. He was but an indifferent poet. Pierre-Denis-couchard Lebrun, called the French Pindar by his admirers, 1729-1807, a versifier of talent, wrote odes (in which he successively sang Louis XVI, the Republic, and the Empire), elegies, epistles, epigrams (in which he really excelled), and a poem on Nature. L. 78. _fugitif de._ Becq de Fouquires sees a Latinism here, while quoting two instances from Rousseau and Lebrun. But as Descartes, Bossuet, and Voltaire might be adduced too (see LITTR), it is difficult to accept his statement. VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ME... L. 2. Cf. Boileau: 'C'est peu d'tre pote; il faut tre amoureux'; and Musset: 'Tu te frappais le front en lisant Lamartine. Ah! frappe-toi le coeur; c'est l qu'est le gnie.' Cf. also Milton: 'Poetry should be simple, sensuous, and _passionate_.' L. 18. _une amour._ See note to p. 53, l. 61. L. 19. _De sables douloureux_... Chnier suffered from gravel. Cf. p. 66, l. 34. Ll. 21, 22. Theognis in Stobaeus, _Florilegium_, cxx. VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS... This elegy is imitated from Tibullus, III. vi, with perhaps a few reminiscences of Propertius, III. xvii. L. 15. _ne trouve plus des armes._ Why _des armes_ instead of _ne... plus d'armes_? Because, says Ayer (p. 407), the negation does not bear on the verb, while Haase ( 119 B., Rem. 1) will have it that it is in order to mark that the negation falls more on the verb than on the object. The latter explanation seems to us to be the correct one. The idea here is: Camille _no longer_ finds in my heart what she was wont to find there, namely, 'des armes.' L. 19. _Pleurante._ One of those inflected present participles for using which Chnier was censured by his early critics. Were they aware that this particular one occurs twice in Racine? '_Pleurante_, aprs son char voulez-vous qu'on me voie,' _Androm._ IV. v. 54; 'Que la veuve d'Hector _pleurante_ vos genoux,' ibid. III. iv. 3. Cf. p. 24, l. 61; p. 25, ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1; p. 56, l. 8. L. 26. _le lige tenace._ One of those periphrases so much in vogue in the eighteenth century. Yet, here, there might be an excuse in the playful tone adopted by the poet. And certainly what follows is in the same humorously dignified diction. L. 30. _aux pressoirs._ See note to p. 16, l. 308. L. 37. _je la voi._ See note to p. 17, l. 317. L. 39. _Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille._ Chnier had put the verb in the singular, as is his constant practice (see note to p. 25, l. 74), and the correction was not necessary. This metaphor Chnier seems to have delighted in. He repeats it in _Herms_: 'Autour du demi-dieu, les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient suspendus, Et _l'coutaient encore quand il ne chantait plus_.' Cf. Milton, _Par. Lost_, viii, 1-3. L. 48, _ ses lvres saisie_, snatched from her lips. L. 58. _longtemps._ _Longuement_ would be clearer, or _lentement_, as below, l. 74. L. 66. _n'aimer plus._ With an infinitive, the expletives _pas_, _point_, and _plus_ come immediately after _ne: ne plus_ aimer. Yet the construction we find here is also to be met with, though not so frequent: 'ils s'enveloppaient l-dedans, bien dcids _ne_ penser _plus_.'--MICHELET. Ayer, p. 563; Haase, 156, Rem, ii. L. 71, _en riant_, deriding me. IX. TEL J'TAIS AUTREFOIS... L. 1. _et tel_... See note to p. 40, l. 15. L. 2. _Quand ma main_... A quaint periphrasis for 'When I am out of cash.' L. 4. _m'a ferm le seuil._ Chnier had first written, 'Je vois qu'on m'a ferm la _porte_ inexorable.' On reconsidering it, he must have thought _fermer le seuil_ a more novel alliance of words, giving more force to the whole group _fermer le seuil inexorable_. Cf. _lever sa langue_ for _lever la voix_, p. 14, l. 203. L. 7. _O soins_... Persius, _Sat._ i. 'O curas hominum! O quantum est in rebus inane.' Ll. 11-14. Persius, _Sat._ iii. 109-111; Horace, _Od._ i. 9. 21. L. 15. _les grands discours._ Big words. L. 16. _Et le sage Lyce, et l'auguste Portique_: the Lyceum, i.e. the Aristotelian philosophy; the Porticus, i.e. the Stoic school. L. 17. _Et reviennent_... See note to p. 46, l. 17. L. 17. _et soupirs et billets_... This departure from current usage in omitting the definite article, which gives more rapidity to an enumeration, cannot be imitated in English. It is a feature of the older syntax which has been most fortunately preserved. The use of the definite article in Old and Middle French was much the same as in modern English. It was often omitted (as also the indefinite article) before _homme_, _chose_, _femme_, before nouns taken in a general sense and abstract nouns. The English student knows that Old English said _se mann_ for man (in general), _tha godan menn_ for _good men_ (in general), _seo gesceadwisnes_ for _wisdom_ (even when personified). Is it not likely that the present usage in English, established in the Middle English period, was much influenced by contemporary French usage? X. FUMANT DANS LE CRISTAL... 'The idea of this long fragment,' Chnier says, 'has been supplied me by a fine piece of Propertius, book iv, elegy 3;' and he proceeds to state that he has not servilely copied it, but, 'according to his wont,' mixed in it passages from Virgil, Horace, and Ovid, and everything that came to his hand, and frequently, too, 'following only himself.' He then criticizes his own achievement, and we shall, in our notes, avail ourselves of some of his remarks. The first sketch of this piece was written on April 23, 1782, as appears from a mention in the MS. L. 3. _Reine de mes banquets_... Chnier had first ended this line thus, 'que ma desse y vienne.' He observes, 'I know not whether the arrangement of this line will be approved. To me it appears precise, natural, and full of freedom.' L. 4. _Que des fleurs de sa tte elle pare la mienne._ 'The pleasant image offered by this line, Chnier observes, is drawn from a distich of Propertius in an... elegy which is the third of the first book.' Here it is: 'Et modo solvebam nostra de fronte corollas, Ponebamque tuis, Cynthia, temporibus.' L. 9. _l'heure fuit_, 'hora fugit.' No thought has been more hackneyed. Chnier himself observes: 'The meaning of this piece is that of a thousand passages in Ovid and Horace.' L. 11. _Un jour, tel est_... This line and the following, Chnier observes, are perhaps not, altogether, equal to the two lines of Propertius: 'Atque ubi iam _Venerem gravis interceperit aetas_, Sparserit et nigras _alba senecta comas_.' Ll. 15, 16. Chnier says on these two lines: '_Voluptueux_ is not good. There was needed an epithet to depict that fine palpitation which causes a youthful breast to heave. _Des lvres demi-closes_ is scarcely better. Unfortunately it is almost the only rhyme. The second line I think happy on account of the breath ascribed to the palpitations of the breast. The second hemistich of the first line makes this pass, for in poetry one word will pass under favour of another.' L. 17. _Phryn._ A Greek courtesan who sat to Praxiteles for his statues of Venus. Ll. 31, 32. 'I have,' Chnier observes, 'imitated as best I could these divine lines of Ovid: "... nee brachia longo... margine terrarum porrexerat Amphitrite"' (_Met._ lib. i). L. 31. _sur soi._ See note to p. 19, l. 38. Ll. 37-42. Virgil, _Georg._ i. 204-207, 252, Chnier, mentioning these sources, exclaims, 'What verses! and how does one dare write any after these! Mine, so petty and so inferior, have yet perhaps the advantage of mentioning Euripus and Malea, places celebrated for shipwrecks.' L. 40. _Euripe... Male_. Euripus separates Euboea from the mainland; Malea is a promontory in Laconia. L. 46. _jeune homme._ It is the Latin _puer_ (cf. obs. Eng. _boy_), a servant. XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR... L. 2. _L'axe_, the wheel. Thus Homer, _Il_. xvi. 378, uses [Greek: axn] for [Greek: trochos], Chnier was particularly fond of this word, and a note of his lets us into the secret of his affection for it. Having written, in a sketch of another piece, 'Si d'un _axe_ brlant le soleil nous claire,' he observes, 'I like _axe_ better than _char_. It is less trivial. The Latins say it everywhere: "Volat vi fervidus _axis_," Virg. (_Georg._ iii. 107); "Spoliis onerato Caesaris _axe_" Propert. (ii. 3. 13).' Anacreon, _Od._ iv, compares human life to a wheel. Cf. BUCOLICS, XIV, p. 35, l. 5. L. 4. Horace, _Od._ ii. 9: a reminiscence already met with, see p. 14, l. 209. Ll. 17, 18. _Moi qui...mon rveil._ Cf. this other instance occurring in Chnier, 'Moi, l'esprance amie est bien loin de mon coeur.' As we say, 'mon coeur _ moi_,' for the sake of emphasis, we can also, somewhat more disconnectedly; say '_moi_, mon coeur est sans espoir,' '_elle_, son coeur est libre.' The thought expressed here is a reminiscence of La Fontaine, _Fabl._ VII. xii. L. 20. _Le nocher... Nocher_ (from Lat. _nauclerus_, Greek [Greek: nauklros]), formerly a master's mate or a skipper, is, with _nautonier_, a poetic word for _pilote_. L. 21. _d'esclaves abondant._ _Abondant en esclaves_ would be more accordant with modern usage. La Bruyre writes, 'Si les hommes abondent _de_ biens' (in LITTR), and Haase, 114, illustrates the construction with a quotation from a letter of La Fontaine. L. 23. _du Potose._ Cerro de Potosi, a mountain of Bolivia, rich in metallic ores. L. 28. _libre de chane._ _Chane_ ought to have taken an _s_. But then it would not have rhymed for the eye. L. 34, _les sables brlants._ See note to p. 61 l. 19. L. 37. _nonchalant du terme._ This use of _nonchalant de_ shows Chnier to have been familiar with Montaigne, in whose writings it occurs frequently, e.g. 'Je veux... que la mort me trouve plantant mes choulx, mais _nonchalant d'elle_,' I. xix. _Nonchalant = non + chalant_, pres. part. of _chaloir_ (Lat. _calere_, to be hot, hence, desire ardently), an obsolescent verb now only used impersonally in the third person singular of the present indicative: 'Il ne me chaut de cela.' XII. NON, JE NE L'AIME PLUS... Ll. 5-8. Tibullus, II. iv. 13 ff. L. 9. _Voil donc comme on aime!_ This use of the indefinite _on_, at the same time familiar and poetical, occurs in Corneille, _Pol._ II. i: 'Est-ce l comme _on_ aime?' And in Molire, _Tart._ II. iv: 'C'est donc ainsi qu'_on_ aime?' The _nuance_ cannot pass into English. L. 13. Tibullus, I. v. 21. Ll. 14, 15. _Ignors et contents... notre asile...._ This abridged construction, with the past participle or the adjective before which _tant_ is understood, is neat when not equivocal, that is, when the past participle or the adjective are clearly connected with a noun or pronoun in the principal clause (_notre_, in the present case). Ayer, 278, 3. L. 30. _Le vent...._ Tibul. I. v. 36. A frequent image in Latin writers. In French many are the variations on this original theme: 'Autant en emporte le vent' (= so much breath is wasted). 'Ses paroles mielles S'en tant aux vents envoles,' writes La Fontaine, _Fab._ X. xi, and Bertin, _Am._ II. i, imitating the passage of Tibullus, has 'Les vents, hlas! en tourbillons fougueux Sur l'ocan ont emport mes voeux' (a sentence, by the bye, in which it is difficult to see the logic of 'en tourbillons fougueux' and 'sur l'ocan'). Ll. 33-54. Tibullus, i. 9. 17. L. 33. _Garde d'tre._ For _garde-toi d'tre_. In the older language the pronoun object of reflexive verbs was frequently omitted. A trace of this ellipsis is still extant with _faire_ followed by a reflexive verb in the _infinitive_ (_faire taire_ = _faire se taire_). Haase, 61. We still say _dpchons_, _arrtez_, for _dpchons-nous_, _arrtez-vous_. L. 38. _J'allais couvrant._ See note to p. 27, l. 29. L. 42. _Qui font jeu de..._, a simplification of the phrase 'se faire un jeu de.' L. 48. _avec le lin._ _Mouchoir_ would have appeared too prosaic in those days. Ll. 52. _a mont ma lyre avec ma voix._ Another instance of 'one word passing under favour of another,' for a voice can hardly be said to be _strung_. See note to p. 64, X, ll. 15, 16. Ll. 53, 54. Vulcan, the god of fire, for 'fire'. _L'onde o tout s'oublie_ is misleading as suggesting Lethe. _Consumer_, though representing chiefly the action of fire, originally means 'to use up destructively,' and so can apply to the action of water. (Cf. this English instance: 'The horses were partly (the ships being broken) _consumed_ in the sea.'--Usher, _Aun._ vi. 424, in _N.E.D._) The verb is moreover in the singular according to Chnier's practice (see note to p. 25, l. 74). XIII. O NCESSIT DURE!... L. 3. _tissus._ See note to p. 15, l. 260. L. 7. Voltaire, _Mrope_, II. ii: 'Il souffre le mpris qui suit la pauvret.' Ll. 14, 15. _Mes parents,... Mes crits imparfaits._ Elliptically expressed, the thought understood being obviously: 'such are the objections raised by my heart.' _Imparfaits_, of course, means unfinished.' Ll. 21. _aveugle d'esprance_, blinded by hope. XIV. AUX DEUX FRRES TRUDAINE. Ll. 7, 8. _Autant que l'univers... autant il a...._ _Autant que... autant..._ was displaced by _autant... autant..._ only lately. See Haase, 139, 4, and Littr. s.v., 4. L. 9. _sais-je voir._ _Sais-je_ is here more expressive than _puis-je_ would be. Ll. 15, 16. _Qu'une bouche... peut cacher un serpent l'ombre d'un sourire._ An incoherent metaphor. L. 26. _vague._ _Vague_, in the sense of Lat. _vagus_, 'wandering,' seems to have been of rare occurrence in French. There is only one instance of it in Littr: '[Mose] qui, sage, commanda au _vague_ peuple hbreu.'--RONSARD. Ll. 37. _ce lac enchant._ The Lake of Lucerne or the Vierwaldstttersee (the lake of the four forest cantons). L. 38. _trois ptres_--Stauffacher, Walther Frst, and Arnold von Melchthal. L. 39. _leurs neveux._ Their descendants a sense which the English 'nephew' retained till the end of the seventeenth century. L. 43. _Hasly._ A valley in Switzerland, to the S.E. of the canton of Berne, through which the Aar runs. L. 49. _ce trsor indulgent_, i.e. which she indulges them with: a Latinism. L. 52. _presser l'herbe._ One would vainly look for another instance of the phrase in Littr, whereas the English '_press_ a couch, a bed,' is very common (cf. bed-presser), which illustrates the difficulty of realizing what is novel and invented in a foreign writer. L. 53. Virgil, _Ecl._ i. 83. L. 54. _Ma conque._ A wrong extension of the sense of 'conch,' the shell given by mythology to the Tritons as a trumpet, to that of 'horn.' L. 55. _cet air_, the _Ranz-des-Vaches_. L. 62 ff. Cf. Horace, _Epod._ ii. 39 ff. L. 73. _aux lieux amers._ England; where Chnier made a stay as Secretary to the French Embassy. For _aux = en les_ see note to p. 16, l. 308. L. 79. _Arve._ The Arve (noisy water), a river in Haute-Savoie, waters the valley of Chamouni and falls into the Rhne near Geneva. For the omission of the article see note to p. 56, l. 5. L. 80. _la cime._ Engelberg; in Unterwalden. L. 85. _monts chevelus._ Dubellay has 'forts chevelues' and J.-B. Rousseau 'monts chevelus,' Cf. Virgil, _Ecl._ v. 63. Ll. 86. _Qui contenez._ In the sense which E. _contain_ formerly had, of 'to confine.' L. 93. _grotte...._ The _Trou de Saint Bat_ or _Saint Bat_ by the Lake of Thun, famous for its stalactites, where an English gentleman is said to have ended his days in abstinence. XV. O DLICES D'AMOUR!... In the editions by G. de Chnier and Moland this piece appears among the _lgies italiennes_, under the title _loge de la vieillesse_. A. Chnier had marked it [Greek: Eleg. ital]. His design is here, as we are told in one of his notes, to 'contredire pied pied l'lgie contre la vieillesse.' The poem has been left unfinished. L. 5. _Rome d'amours...._ If we are to take this as a genuine confession, A. Chnier would have been as sensible to the charms of the Roman beauties as he is known to have been to those of the Parisian belles. XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX SOURIT.... L. 3. _L'Allobroge_, the country of the Allobroges, now Savoy. XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT.... This fragment Becq de Fouquires thought was meant as part of the _Art d'aimer_, but G. de Chnier says that it is, in the MS., marked with the sign _El._ (elegy). L. 6. _qui ne font qu'un._ These words are struck out in the MS. No doubt Chnier thought the phrase too hackneyed. L. 14. _infidles._ Not to be trusted, treacherous, perfidious, as in this line: 'Je n'ai que trop connu leurs larmes _infidles_,' Voltaire, _Orph._ III. i. XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS.... L. 3. _ennui._ See note to p. 52, l. 52. L. 10 ff. Cf. La Fontaine, _Fables_, VI. xi. XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT.... L. 1. _Ainsi...._ This beginning shows that the fragment was meant as a comparison to be used in some future piece. Ll. 2. _Douvre._ Dover is, in French, Douvres, with an s, which has been left out for the requirements of the metre. L. 3. _noir_, dark. L. 12. This periphrastic line is a blemish amidst the precision of the rest. _Tapis_ did very well as a Latinism in the BUCOLICS. It is quite out of place here. L. 17. _sa main faible et lente...._ I should take _lente_ here as meaning 'limp' in the same Latin sense in which we found it before. See note to p. 45, XXXI, l. 8. XX. SANS PARENTS, SANS AMIS.... L. 4. _sur ma bouche...._ The current phrase is _ la bouche_, sometimes _dans la bouche_. _Sur_ is used in _sur les lvres_, _sur la langue_, and in _avoir le sourire sur la bouche_. L. 5. _noir_, dark, melancholy. XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT. L. 1. _L'innocente victime._ A child of Mme Laurent Lecoulteux, who, living at Lucienne, was often visited by Andr Chnier during his stay at Versailles in 1793, and sung by him under the name of Fanny; only a fragment of the elegy is here given. L. 6. _Adieu, dans la maison d'o l'on ne revient pas._ There is here a bold ellipsis: 'Adieu, _toi qui es_ dans la maison....' _Maison_ is Biblical; John xiv. 2. _D'o l'on ne revient pas_, cf. Job vii, 9. L. 13. _L'axe de l'humble char._ For _axe_ see note to p. 65, xi, l. 2. The phrasing now seems very old-fashioned indeed. L. 22. _O ta mre..._ She died, in fact, an untimely death, after having lost her children. XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT... Becq de Fouquires' edition places this piece in the _Art d'aimer_. XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ.. This fragment, given by G. de Chnier and Moland under the heading _lgie italienne_, was meant for the concluding lines of a poem. L. 1. _je me confie en vous._ _Se confier_ is constructed with _en_, _dans_, __, _sur_. L. 4. _vous admette... sa prsence._ _En sa prsence_ is generally said. XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS... L. 6. _Hier_, a dissyllable. It was a monosyllable in the older language, as indeed, etymologically, it should be. PITRES. I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS. L. 3._Brazais._ Andr Chnier, at the time he wrote this epistle, was serving as _cadet gentilhomme_ in a regiment of infantry quartered at Strasbourg, and the Marquis de Brazais was a cavalry officer in the same garrison. The piece, elegant and delicate as it is, is therefore to be ranked among the poet's _juvenilia_. L. 5. _Pandore._ The fable of Pandora's box is too well known to need relating. L. 6. _trsor de misre._ A Biblical expression. Cf. Prov. x. 2 and Jas. v. 3. In the latter passage the French translation by de Saci has: 'C'est l le _trsor de colre_ que vous amassez pour les derniers jours,' where the English Bible has: 'Ye have heaped treasure together.' L. 13 ff. Imitated from Horace, _Od._ I. v. L. 15. _d'un pouvoir... domin_, i.e. domin _par_ un pouvoir. Haase, 113. L. 18. _A cette mer trompeuse et se livre et s'engage._ The preposition __ required by _se livrer_, is an archaism after _s'engager_. For __=_sur_ see Haase, 130 B, and cf. note to p. 97, l. 383. It would seem, at first sight, that _s'engager sur_ says less than _se livrer _, but it makes the step more irretrievable. Ll. 25 ff. _heureux dont le zle..._ Elliptical for 'heureux _celui_ dont le zle,' on the analogy of 'heureux _qui..._' L. 27. _ses flancs._ The shipwrecked man's sides. Ll. 28. _Rchauffer dans son sein._ The rescuer's bosom. L. 29. _Et de soit fol amour._ The shipwrecked man's love. There is throughout these lines a sad confusion due to a loose use of the possessive, besides which _le zle_ (l. 25) is awkwardly made the subject of the whole sentence.--_touffer la semence._ The same metaphor occurs in La Fontaine, _Ode pour la paix_: '_touffe_ tous ces travaux et leurs _semences_ mortelles,' and in Racine, _Alexandre_, VI. iii: '_touffe_ dans mon sang ces _semences_ de guerre.' L. 33. _Plaindre... l'occasion ravie._ _Plaindre_ = 'to lament, regret,' as in 'Ce triste et fier honneur m'meut sans m'branler; J'aime ce qu'il me donne et je _plains_ ce qu'il m'te,' Corneille, _Hor._ II. iii. Ll. 35 ff. Tibullus, III. iii. L. 38. _l'or du Pactole._ The river Pactolus, in Lydia, was famed for its golden sands. L. 40. _mon coeur... prostern._ An incoherent metaphor. L. 60. See Horace, _Od._ I. xxxiii. Ll. 61. _Lesbie_, Lesbia, Catullus' mistress. L. 62. _Cynthie_, Cynthia, Propertius' mistress. L. 64. See Virgil, _Ecl._ x. L. 66. Ovid was an exile at Tomi, in Scythia, whence he addressed much base flattery to the emperor, and where he wrote his _Tristia_. L. 73. _un tel foudre._ According to French grammars, _foudre_ is generally feminine in its proper sense and masculine in its figurative sense, when it designates a man: _La foudre_ a clat. C'est _un foudre_ de guerre. Ayer, 69. But see LITTR, where _foudre_, poetic for 'catastrophe, destruction,' appears as a masculine noun in two quotations from Corneille (_Hor._ IV. v. and _Hracl._ I. iv.), and as a feminine noun in Bossuet, _Mar.-Thr._ L. 93. _Castor_, son of Jupiter, was immortal. When his brother Pollux died, Castor prayed Jupiter that Pollux might be made immortal. As the prayer could not be granted entirely, immortality was divided among the two, so that they lived and died alternately. Ll. 95, 96. Virgil has celebrated them in his glogues. For the episode of Nisus see _Aen._ ix. L. 99. _Le Brun._ 'Son of the author of the poem _La Religion_, and grandson of the great Racine; he died at Cadiz, at the time of the disaster which destroyed Lisbon and shook all the coast of Portugal and Spain.' (_Note of A. Chnier._) L. 102. _leons d'Ascra_, Ascraean lessons. Hesiod was born at Ascra in Boeotia. Hence Virgil calls his poem _Ascraeum carmen_, _Georg._ ii. 176. L. 103. _Accompagnant l'anne en ses douze palais._ Chnier, in another epistle, has written 'Si je vis, le soleil aura pass deux fois Dans _les douze palais_ o rsident les mois.' The twelve mansions or houses into which astrologers divided the sky. Chaucer uses 'palace' in the same sense: 'Mars shal entre as fast as he may glyde In-to his next _paleys_ to abyde,' _Compl. Mars_, 53. See _N.E.D._ Brazais had written a poem, _L'Anne_, which never appeared in print. L. 105. A paraphrase of a line of Brazais' unpublished poem: 'Vierge, qui t'embellis par les rides du temps.' Friendship, of course, is meant. L. 111. _tableaux fards_. Counterfeit, spurious. See the obs. verb _fard_ in _N.E.D._ L. 128. _L'ami religieux._ The following quotation (from the _N.E.D._) may serve for an explanation: 'A man devoted to a man, Loyal, _religious_ in love's hallowed vows.' Porter, _Angry wom. Abingd._ (Percy Soc.), 37. L. 130. Bavius, a Latin poetaster; see Virgil, _Ecl._ iii, 90. Zoilus, the detractor of Homer. Gacou, a French satiric poet of the seventeenth century, the libellous detractor of Boileau and J.-B. Rousseau. Linire, another French satiric poet of the seventeenth century, the declared enemy of Chapelain. (See Boileau, _Sat._ ix. 237.) L. 147. Plutarch relates that Scipio would always take Lelius' advice, which made him say that Lelius was the poet and Scipio the actor. Plutarch, _An seni sit ger. resp._ xxvii. L. 148. When Phocion, sentenced to death, was on the point of drinking the hemlock, Nicocles besought the favour of drinking first, which request his friend granted. Plutarch, _Phoc._ xxxvi. L. 168. _faisceaux_, the fasces. L. 201. _me mutuelle._ A new alliance of words, on the analogy of _affection mutuelle_. L. 202. Cf. Theocritus, _Idyll._ xii. 18. Ll. 207, 208. _ils s'attendent... d'tre._ _S'attendre de_ is now of rarer occurrence than _s'attendre _, but it was not so formerly. 'On ne s'attendait gure _De_ voir Ulysse en cette affaire.' La Fontaine, _Fab._ X. iii. See LITTR. II. AMI, CHEZ NOS FRANAIS. L. 16. _Sans aller_ refers to _me_, the object in the principal clause. _Sans que j'aille_ would be better syntax. But the prepositional infinitive was used in older French in a still more disconnected manner. 'Rends-le-moi _sans te fouiller_,' writes Molire, _L'Avare_ I. iii., could easily be more explicit, with: 'without _me_ or _my_ searching you,' See Haase, 85 D. Ll. 16-19. See Boileau, _Sat._ ix. 221-5, who is here excellently satirized. L. 28. An allusion to the fable of the Fox and the Grapes. La Fontaine, _Fab._ III. xi. L. 41. _Non d'aller._ An abrupt change in the construction. The meaning is: 'But it is not useful to go...' Ll. 47-60. The germ of all this development is in a letter of Chnier to his friend de Pange: 'Tu sais combien mes muses sont vagabondes. Elles ne peuvent achever promptement un seul projet; elles en font marcher cent la fois (a general marshalling his troops, ll. 49, 50). Elles font un pied ce pome et une paule celui-l. Ils boitent tous et ils seront sur pieds tous ensemble (The image of the sculptor, ll. 51-6). Elles les couvent tous la fois; ils sortiront tous la fois' (the simile of incubation, ll. 57-60). L. 59. _Sauront._ This use of _savoir_, as also that of _pouvoir_, so frequent in French, in sentences where the English translation is fain to omit them, is a French idiom, especially noticeable in the language of the seventeenth century. An Englishman cannot help being made aware of this feature when reading Molire, for instance. L. 71. _des traits._ Whatever there is that is salient, striking, brilliant, in a literary composition, LITTR says, s.v. 31: fine touches. Ll. 73. _inspire._ For the verb in the singular see note to p. 25, l. 74. Ll. 79-92. Here the simile of the founder has displaced that of the potter in the letter quoted above: 'L'argile que j'avais amollie et humecte pour en faire un pot l'eau, sous mon doigt capricieux, devient une tasse ou une thire.' L. 94. Cf. La Fontaine, _ptre Mgr de Soissons_. L. 96. _et je cre avec eux._ Thus happily does Chnier characterize his attempt at _original imitation_. Another important declaration will be found at ll. 117-9. L. 105. _une pourpre...._ The _purpureus pannus_ or purple patch of Horace, _Ars Poet._ 15. L. 109. _brave_, bold. L. 124. _fuit mes potiques doigts._ Once transformed by the poet's hand, prose goes and dances and sings. An easy improvement would be to delete the ';' after _doigts_ and the ',' after _dansante_. L. 130. _Les attache_, i.e. _les greffe_, grafts them. L. 140. _Montaigne...._ 'Je veulx qu'ils donnent une nazarde Plutarque sur mon nez,' _Ess._ I. x. 'I will have them wound Plutarch through my sides,' Cotton's translation. POMES. I. L'INVENTION. L. 1. _fis du Mincius_: Virgil, born at Mantua, on the banks of the river Mincius (now Mincio). L. 2. _peuple-roi_, Latin _populus-rex_, people-king. L. 4. _l'onde ge._ Tibullus' _Aegeas undas_, i. 3. L. 7. A most happy line. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 323. L. 9. Pope, _Essay on Criticism_, 181. Ll. 20, 21. Pope, _Essay on Criticism_, 715. Ll. 25-34. Horace, _Ep. ad Pis._, 1 ff. L. 37. _D'Ormus et d'Ariman._ Ahriman, the spirit of darkness or evil genius; Ormuzd, the spirit of light or good demon in Persian mythology. L. 46. Cf. Boileau: 'Une pense neuve est une pense qui a d venir tout le monde et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer.' L. 56. Xnophon, _Memorab._ iii. 10, makes Socrates set forth the same theory. L. 62. _Marot._ Clment Marot, a French poet of the sixteenth century, who excelled in badinage. Ll. 69. _Sophocle et Eschyle_--and Euripides, whom Chnier forgets. L. 71. _Des hommes immortels_, Corneille and Racine. L. 73. _instruits._ The _s_ of _instruits_ should be deleted. L. 92. _pour nord._ _Nord_ here stands for _toile du nord_ or _toile polaire._ 'Perdre la tramontane (the Mediterranean name of the Pole Star), la boussole, le nord,' are familiar expressions, meaning 'to be puzzled, not to know which way to turn, to lose one's head.' L. 95. _du plus lointain Nre._ Poetical for _Ocan_. Nereus, an ancient sea-god. Cf. _une Cyble neuve_ below, p. 91, l. 133. L. 100. Horace, _Ep. ad Pis._, 156. L. 130. _Bailly_, a French astronomer (1736-1793). He wrote an _Histoire de l'Astronomie_. Ll. 133. _Une Cyble._ Poetical for the earth, like _Nre_ the sea, p. 90, l. 95. L. 138. _Cusco_ was once the capital of Peru. This shows that Chnier was then meditating the poem _L'Amrique_, of which he wrote only fragments. L. 143. _Ngliget._ In colloquial French this would be, 'Pensez-vous que leur main _ngligerait_...?' In the same way, 'je ne pense pas qu'il vienne' or 'pensez-vous qu'il vienne' would be '... qu'il viendra.' L. 163. All the following passage is imitated from Petronius, _Satyr_, v. L. 170. _bassin pompeux._ See A. Rich, _Dict. of Roman and Greek Antiq._, under _Naumachia_. L. 178. Lucian, _Quomod. hist. conser. sit_, i, speaks of a kind of summer-madness which seized the inhabitants of Abdera. After witnessing the exciting performance of an actor, named Archelas, in Euripides' _Andromede_, they went about shouting out this line from the play, 'O Love, thou tyrant both of men and gods.' L. 184. _Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques_, i.e. let us express modern, personal thoughts in a form worthy of antiquity. L. 221. _son vide_, his empty mind. L. 223, _jette une rose._ See note to p. 27, l. 15. L. 243, Cf. Martial, VI. xv. L. 248. _ces larmes..._ Ovid, _Met._ ii. 584, explains the formation of amber by the tears the sisters of Phaeton shed. L. 262. _et dressent tes cheveux._ G. de Chnier, in his edition, prints _et dresser tes cheveux_. But the correction is unnecessary, as the same transitive employment of the verb occurs in a fragment of Chnier: '[Il] verse une sueur froide et _dresse ses cheveux_.' L. 272. _le docte ciseau._ _Docte_, meaning 'scholarly,' rather than 'skilful,' is, in my opinion at least, not very apposite here. L. 277. _flanes invaincus aux travaux_, i.e. _dans les_ travaux. See note to p. 16, l. 308. An allusion to Hercules. L. 282. Apollo Belvedere. L. 283. The Farnese Hercules. L. 284. The Laocoon group. L. 285. Michael Angelo's Moses. L. 294. _Ce qu'eux-mme._ See note to p. 42, l. 15. L. 298. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'On ajoute qu'picure croyait que le soleil s'allumait le matin et s'teignait le soir dans les eaux de l'Ocan.' Ll. 302. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'La posie, que nous appelons le langage des Dieux, tait jadis la langue consacre aux merveilles de la nature.' Is it not illustrative of the force of habit that Chnier should denounce the exploitation of Fable and gods by poets in the very conventional language he might be expected to object to? In reading l. 297 one would think that he purposed to drop Tethys for ever, but then come Apollo, Calliope, Urania! L. 307. _Ou si._ A very quaint interrogative turn which one is surprised to see Voltaire condemn in this line of Corneille: 'Tomb-je dans l'erreur, _ou si_ j'en vais sortir?' _Heracl._ IV. iv. See LITTR _Si_, 17. L. 309. _Il n'est sot traducteur..._ This is a feature of old syntax still extant in modern French. La Fontaine, in the seventeenth century, still writes, in accordance with older usage, '_Fille_ se coiffe volontiers,' _Fabl._ IV. i. 39. We still omit the definite article after _jamais_: 'Jamais _homme_ ne reut plus d'hommages.' Haase, 57. L. 311. _ambr._ Perfumed with ambergris--in a figurative sense, of course._... la glace..._ '_tre la glace_, LITTR (s.v. 5), is said of such productions of the mind as the spectator or the reader, fail to move him.' 'Si Corneille avait dans le Cid le plan de l'Acadmie, le Cid tait _ la glace_.' Voltaire, _Lettre d'Argental_, 4 oct. 1760. L. 313. _d'abord._ Synonyms: _au premier abord_, _de prime abord_, _ds l'abord_. The original meaning is, 'as soon as you accost him or it, at the first contact.' _D'aborde_ is thus explained by Cotgrave: 'At first, at first sight; as soon as they touched, incountred, or came, together.' A synonymous expression _d'arrive_, somewhat archaic. L. 320. _contraint d'tre._ See note to p. 102, l. 146. L. 322. _abuser._ Deceive, disappoint, baffle. L. 323. _infidle_, an unfaithful interpreter of their meaning. L. 327. _Creusant dans les dtours._ In a figurative sense, as in 'Les Anglais pensent profondment; Leur esprit, en cela, suit leur temprament; _Creusant dans_ les sujets et forts d'expriences, Ils tendent partout l'empire des sciences.' La Fontaine, _Fabl._ xii. 23. L. 329. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 40, 311; Boileau, _Art pot._, i. 147-154. _voit partout un nuage._ So Montaigne: 'Mes conceptions et mon jugement ne marchent qu' tastons...; je veois encores du pas au del, mais d'une veue trouble et _en nuage_, que je ne puis desmesler.'--_Essais_, I. xxv. L. 338. _l'embrasse._ The whole thought is wrapped or clasped by the adequate expression. L. 343. _D'eux-mme._ See note to p. 42, l. 15. L. 346. _Io._ The daughter of the river Inachus. Zeus, having fallen in no French reader of to-day would notice the word. It is a good old French word. We are thus made aware that it had been falling into disuse in the seventeenth century (when it occurs several times in La Fontaine and others), and especially in the eighteenth. E. _reserene_ occurs in Temple. FRAGMENT II. This was to be an episode. Alonzo d'Ercilla was a Spanish poet of the sixteenth century who, in a poem entitled _Araucania_, sang the conquest, achieved by the Spaniards, of the country south of Chili. Ll. 24. _arneuse_, an old, somewhat out-of-the-way word. It occurs in Rabelais. L. 28. A climax inspired by Virgil, _Aen._ v. 319. L. 52. _le Dauphin._ The Dolphin, a northern constellation, _Delphinius_. L, 53. _la Couronne._ The crown, _Corona borealis_. IV. L'ART D'AIMER. Ll. 6, 7. _Et qui pense... Il pense..._ This is a feature of old syntax. Instances of the construction occur in the seventeenth century: 'Qui dit prude, _il_ dit laide,' LA FONTAINE. Sometimes the repetition may be made with a demonstrative pronoun: 'Qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-l serait infme, PASCAL. L. 8. _un durable sillon._ Cf. '... having driven his plough through a morass which must close again behind it.' Froude, _Oceana_, iii. Ll. 29-34. Alpheus, in Elis (Peloponnesus), 'that renowned flood, so often sung, Divine Alpheus, who, by secret sluice, Stole under seas to meet his Arethuse.'--Milton, _Arcades_, 29 ff. The nymph Arethusa, one of Diana's nymphs, was by the goddess changed into a fountain, to save her from the pursuit of Alpheus, a hunter, while Alpheus himself became a river. Enna is a town in Sicily. The fact that the river Alpheus ran in a subterranean channel at several points in its course probably gave rise to the myth. L. 34. _amer_, an obvious misprint for _amre_. Besides, with _amer_ the line is deficient by one foot. L. 44. _ils s'crivent des fleurs._ This is as happy as it is bold. As much may be said of: 'Lit en bouquet la lettre...,' l. 50. All this fragment is gracefully ingenious. L. 46. _sa dure._ The duration of the 'flame,' of course. V. LA RPUBLIQUE DES LETTRES. L. 1. _Il n'est que de = le mieux est de..._ _'Il n'est que de_ jouer d'adresse en ce monde,' Molire, _Mal. Imag._, interm, l. sc. vi. _tre roi_, king _over oneself_... as is explained at l. 4. Cf. Horace, _Sat._ 1. iii. 132, and _Epist._ I. i. 106. L. 5. _Mon Louvre._ Racan, _Stances_: '_Roy_ de passions,... Sa cabane est _son Louvre_...' L. 15. _engag_, having engaged in (as Thackeray writes: 'Mr. B.,... engaging in a labyrinth of stables,' _Newcomes_, i. 127), i.e. having penetrated into. POSIES DIVERSES. I. HYMNE A LA JUSTICE. L. 5. Virgil, _Georg._ ii. 150 ff. L. 14. _les hauts Pyrnes_, generally feminine, e.g. 'Pyrnes _Orientales_.' But Chnier thinks of them as '_les Monts_ Pyrnes.' L. 18. _Respire_, breathes (forth). L. 19. _couvrant_, goes with _la Provence_. L. 36. _Incertaine._ Because it shifts its channel. L. 44. _Que visite Phoebus le soir ou le matin._ A poetic translation of _Orient_ and _Occident_. L. 47. _l'une et l'autre Tthys._ Catullus, 'Uterque Neptunus,' xxxi. 3. Cf. notes to Nre, p. 90, l. 95, and Cyble, p. 91, l. 133. L. 50. _Trudaine._ The grandfather of Chnier's friend, who was Director of Public Works under Louis XV, and laid out the fine roads of France. L. 54. _impie._ Not, of course, irreligious, but sacrilegious, as invading the (to a Frenchman) sacred territory of France--in the course of what Charles Lamb ironically calls 'the long, steady, deep-rooted, _rational_ antipathies of the great French and English nations.'--_Mrs. Battle's Opinions on Whist._ See another use of _impie_, p. 112, l. 107. L. 83. _Le sel._ An allusion to the gabelle or salt-tax imposed before the Revolution. This was written before 1789. L. 85. _Mille brigands_, the _partisans_ or men who constituted _partis_ or societies for the levy of certain taxes. L. 97. _Malesherbes, Turgot._ These Ministers retired in 1776, but Malesherbes resumed office, only for a few months, in 1787. L. 105. _armer d'injustes plaintes._ Cf. note to p. 4, l. 100. Ll. 107. _impie._ Offending honour, considered as a religion. Cf. p. 110, l. 54. Ll. 131, 132. _le libre encens d'une lyre au coeur chaste._ An incoherent metaphor. II. TERRE, TERRE CHRIE.... L. 3. _Romans_, a town in the department of Drme where the States General of Dauphin were held in 1788 as a prelude to the Revolution. III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS. Translated from Horace, _Sat._ II. vi. 80. Compare the much freer imitation or rather adaptation of Pope, p. 444 of Globe edition. L. 10. _une dent ddaigneuse._ Horace's 'Dente superbo.' L. 16. _ici prs_, a feature of colloquialism very much in place. In the same way does Molire use 'ici dessous, _L't._, I. iv., 'ici dedans,' _Pr._ vii., 'ici autour,' _D. Juan_, III. ii. L. 19. _Les grands ni les petits._ Grammarians find fault with sentences in which _ni_ is not repeated before each of the subjects or objects, but usage is against them. Haase, 140, Rem. iii. Ayer, 263, 3. LITTR, _ni_, 1, observes that the instances he quotes are in verse, but that they might be imitated in prose. L. 22. _et d'aller._ For the French historic infinitive see Meyer-Lbke, t, iii. p. 592, who does not think it a continuance of the Latin historic infinitive, but a new thing, as the various Romance languages follow in this sensibly different ways. Italian, Spanish, Portuguese using the infinitive with the preposition __ (which occurs in quite isolated cases in French: 'et bon prestre __ soy-retirer,' _Cent Nouvelles nouvelles_) Is the verb 'to begin' understood? Meyer-Lbke thinks that the infinitive with _de_ is used only because it was more generally employed, at the time when this turn of phrase originated, than the simple infinitive. L. 31. _S'empresse de servir, ordonner, disposer._ Observe the rapidity imparted to the sentence by the omission of _de_ before the last two infinitives, a departure from the more common and regular practice. L. 32. _excuser._ Used absolutely = 'be indulgent.' L. 35. _La tristesse...._ This rapid review of the Country Rat's grievances--all nouns and no verb--reminds one of a similar turn in La Fontaine's _La Mort et le Bcheron_, when the poor wood-cutter sees at a glance all his past life: 'Point de pain quelquefois, et jamais de repos.' L. 38, _et de rire._ See note to l. 22. IV. LA FRIVOLIT. L. 5. _la glace inquite._ The restless looking-glass, whose reflection flits about. L. 10. _fluide_, evanescent. V. LE POTE. This short fragment was first published in the edition of G. de Chnier, 1874, among a few others under the general heading of 'Satires.' ODES. I. A VERSAILLES. L. 9. _Mes pnates secrets._ Chnier, in 1792, after the death of the king, in whose defence he had written, almost despairing of the future of his country, fallen into the hands of Robespierre, Collot d'Herbois and Saint-Just, left Paris for Versailles, where his grief was somewhat alleviated by his love for Fanny, Mme Laurent Lecoulteux. See note to p. 75, _Sur la mort d'un enfant_, l. 1. Ll. 11. _Vont dirigeant._ See note to p. 27, l. 29. L. 13. _Les chars._ See note to p. 56, l. 15. L. 37. _rivage._ Not in the precise sense 'shore,' but, more vaguely, 'country,' 'place.' Thus F. _climat_ and E. _climate_ (or _clime_) have had their meaning extended to that of 'region.' L. 48. _Langage d'amour si des dieux._ Expressed archaically for _langage de l'amour_. L. 60. An allusion to the massacres of prisoners at Versailles in September, 1792. II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY. L. 6. _hymne infme._ Many poems were written on the occasion of Marat's death, among which one by Audouin, a deputy. L. 9. _Drobe..._ Robs, frustrates, glorious deeds of their due praise. Ll. 27-30. Aristophanes, _Thesmophoriazusae_, 667. L. 32. _Paros._ One of the Cyclades, famed for its white marble (Parian marble). L. 33. _Harmodius... son ami._ Harmodius and Aristogiton, who conspired with a few others to murder Hipparchus, younger brother of the tyrant Hippias, and Hipparchus himself, but succeeded in slaying Hipparchus alone. Harmodius was cut down on the spot by the guards, and Aristogiton was soon captured and tortured to death. When Hippias was expelled, Harmodius and Aristogiton became the most popular of Athenian heroes (_Encyclopaedia Britannica_). L. 57. Like Dido, when she has resolved to die. Virgil, _Aen._ iv. 475. III. LA JEUNE CAPTIVE. This celebrated poem was written in the _prison de Saint-Lazare_. _La Jeune Captive_ was a Mademoiselle de Coigny. She had, at the age of fifteen, married the Marquis de Rosset, later on Duc de Fleury. She was twenty-five at the time of her imprisonment. She was set free after the 9th of Thermidor. This poem first appeared in the _Dcade philosophique_, hardly six months after the death of Chnier. L. 11. Pindar, _Nem._ vii. 77. Ll. 28-30. Cf. p. 52, ll. 43, 44. Ll. 34, 35. Cf. p. 52, l. 42. L. 36. Cf. p. 52, l. 41. L. 39. _dvore._ For the verb in the singular see note to p. 25, l. 74. L. 40. _Pals._ The goddess of shepherds. This mythological allusion strangely mars this fine poem. L. 43. _triste et captif._ A kind of ablative absolute. Ll. 53, 54. This madrigal winding up this pathetic lyric is in poor taste indeed. AMBES. I. HYMNE SUR L'ENTRE TRIOMPHALE DES SUISSES DE CHATEAUVIEUX. This poem first appeared in the _Journal de Paris_, on April 15, 1792, the day of the festival. In 1790 the Swiss Regiment of Chateauvieux at Nancy had mutinied, seized the military chest, and killed heroic young Desilles, captain of the _Rgiment du Roi_, who was attempting to prevent fratricide bloodshed. For these misdeeds they were condemned to the galleys. In 1792 they were amnestied by a decree of the National Assembly, and Collot d'Herbois, at the _Club des Jacobins_, carried a motion that they should make a triumphal entry into Paris. See Carlyle, _French Revol._, pt. ii, bk. ii, ch. vi, and bk. vi, ch. x. Against this disgraceful resolution Chnier rose indignantly in several letters to the editors of the _Journal de Paris_, in an _address_ to the National Assembly, and in the present poem. L. 8. _Dsille._ See the above introductory notice. L. 6. The body of Mirabeau was transferred to the Pantheon on April 5, 1791. L. 10. Voltaire died in Paris in 1778, but as the clergy had not been called upon to assist him at his last moments his body was denied sepulture in Paris, and was buried at the Abbey of Scellires, of which a nephew of his was commendator. His remains, however, re-entered Paris solemnly on July 11 of the same year, where they lie in the crypt of the Pantheon. L. 15, _tu conduiras Jourdan._ _Tu_ refers to _divin triomphe_. Jourdan, nicknamed _Coupe-tte_, was at the head of the brigands of Vaucluse during the disturbances in the South of France in October, 1791. L. 17. _Coblentz._ The general quarters of the migrs. L. 27. An allusion to a meal taken in common by Ption and his colleagues of the Commune of Paris at a tavern, at La Rpe-Bercy, which they had caused to be mentioned in newspapers belonging to their party as something to be proud of. L. 34. _Persans._ The appellation _Persans_ is generally reserved for the Persians of to-day, the ancient Persians being designated as _les Perses_. L. 45. Eudoxus and Hipparchus, two celebrated ancient astronomers. Ll. 46-8. Berenice's hair, a small northern constellation near the tail of Leo. Berenice was the wife of Ptolemy Energetes, king of Egypt, _c._ 248 B. C. L. 49. Argo, a constellation in the Southern Hemisphere. L. 55. _en leur galre._ 'The forty Swiss,' writes Carlyle, 'were mounted into a triumphal car resembling a ship,' _Fr. Rev._ II. iii, x. II. QUAND AU MOUTON BLANT.... The two following pieces, dated from St.-Lazare, were written in the prison in a minute handwriting on small slips of paper concealed by Chnier in the linen that was fetched home to wash. L. 23. _Fouquier_. A blank in the MS. Fouquier-Tinville, the president of the Revolutionary Tribunal. III. COMME UN DERNIER RAVON.... Ll. 5-8. 'L'habitude est une seconde nature,' says a French proverb. This elaborate periphrasis verifies it. And no doubt but Chnier composed these lines in terrible earnest when he was daily expecting death. How can we say after this that the far-fetched conceits of Richard II in his prison (_K. Rich. II_, V. v.) are not what it was likely he should indulge in, in his desperate situation? L. 15. In the first edition the poem here came to an abrupt end. In that of 1826 the fifteen lines were given as having been written by Chnier but few moments before being taken to execution. The following nine lines were altogether omitted, and the rest of the piece given as a separate poem. L. 35. Var.: _La bassesse, la feinte_--le _dsespoir_, la _honte_. L. 58. _Mourir...!_ The infinitive used absolutely as an exclamation (or interrogation) in order to express surprise or indignation: 'Moi, me _taire_!' 'A qui _se fier_ prsent?' '_Offenser_ de la sorte une sainte personne!'--MOLIRE. See Ayer, 209, 4: Mever-Lbke, 528. L. 81. _noirs de leur ressemblance._ Black with their likeness energetically expressed. L. 83. _fouet._ A monosyllable, pronounced _fou_, and not _foi_, as some will do.--LITTR. L. 85. _cracher sur leurs noms._ Chnier does not mince it in these _ambes_. End of Project Gutenberg's Posies choisies de Andr Chnier, by Andr Chnier License: Share Alike