Produced by Rnald Lvesque LA FILLE DU PIRATE MILE CHEVALIER PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 A MA MRE PROLOGUE EN MER I --Range carguer la grand'voile! A peine ce commandement fut-il transmis par le porte-voix du capitaine et rpt par le sifflet du matre de manoeuvres, que cinq matelots s'lancrent sur les chelles de corde. Mais au mme moment, une rafale pouvantable enveloppa le brick comme dans une trombe, et deux fois successives le courba tribord bbord, au point que les vagues bondirent par-dessus ses lisses. --Amenez les huniers sur le pont! cria le capitaine Franois d'une voix de stentor. L'ordre se perdit dans le fracas de la tempte, et il n'tait pas articul qu'une seconde colonne d'air fondit sur le navire avec la rapidit de la foudre, brisa le perroquet du grand mt, les cacatois du mt de misaine et emporta les toiles qui restaient dehors. Un mousse, cramponn l'extrmit d'une vergue, o il s'efforait de fixer la voile avec les rabans de ferlage, fut enlev par le tourbillon et tomba la mer. Cet accident passa inaperu au milieu de l'anxit gnrale. Le vaisseau penchait affreusement sur le ct et menaait de s'engloutir. --A la barre! tonna le porte-voix. Le chef de timonerie y tait dj. --Elle ne gouverne plus, capitaine! s'cria-t-il sourdement. --Bas le grand mt! Cinq minutes aprs, l'arbre, sap sa base, s'abattait avec un horrible craquement. Dj, le brick se relevait, lorsqu'un autre coup de vent faillit le submerger de nouveau. La position tait dsespre. Il n'y avait plus hsiter. Le commandant le comprit. Assis son banc de quart, il avait surveill avec un sang-froid merveilleux les progrs de l'ouragan, et quand il vit qu'il ne lui restait qu'un moyen de sauver son vaisseau, il n'hsita pas l'employer. --Rasez tout! s'cria-t-il. Puis, le bruit cadenc des haches frappant coups redoubls le pied des deux derniers mts se joignit aux mugissements des lments en furie, et bientt le navire flotta au gr des flots. Cependant la tempte se calma peu peu: on renaissait l'esprance, lorsque, tout coup, un calier parut sur le pont. --Nous faisons eau! dit-il au capitaine qui se tenait sur le gaillard d'arrire, debout, immobile, les bras croiss sur la poitrine. --Grez les pompes! ordonna l'autre, sans qu'un muscle de sa face bouget.--O est la voie? demanda-t-il ensuite au calier. --Dans la soute aux biscuits. Trois pieds de bordage en drive. --Tout le monde aux pompes! Chacun s'empressa d'obir; et au bout d'une heure les pompes commencrent franchir. Alors les calfats descendirent dans la cale et parvinrent rparer les principales avaries. Mais la nuit tait arrive, et il fallut remettre au lendemain le soin de s'orienter. II Le brick qui venait, grce l'habilet de son capitaine, d'chapper cette pouvantable tourmente, s'appelait l'_Alcyon_. Parti de Marseille avec un chargement de vins pour la Louisiane, il avait t chass de sa route par des vents contraires et pouss sur les ctes de la Nouvelle-cosse. Il portait une vingtaine de passagers seulement son bord. L'un de ces passagers, jeune homme de vingt-cinq vingt-huit ans, tait fils de l'armateur qui appartenait l'_Alcyon_. Son pre l'envoyait la Nouvelle-Orlans pour y tablir un comptoir. C'tait le dernier enfant de quatre qu'avait eus l'armateur. Deux taient morts la fleur de l'ge, un autre, l'an, avait disparu dans son adolescence, et jamais depuis on n'en avait eu de nouvelles. On supposait gnralement qu'il s'tait noy. III Pendant la tempte, Charles, sur l'ordre du capitaine, tait rest dans la grande cabine; mais quand le danger eut cess, il monta sur le pont o il demeura le reste de la nuit en confrence avec les officiers. Le lendemain matin, une voile parut l'horizon. Cette vue ranima le courage dfaillant des malheureux naufrags. Aussitt on cessa de travailler un radeau,--dont on avait entrepris la construction avec des espars et des vergues de rechanges,--pour tablir des signaux. Ils ne furent que trop bien distingus. Une heure s'tait peine coule quand un navire silla dans les eaux de l'_Alcyon_. C'tait une longue corvette, noire comme de l'encre, couronne d'une bande rouge sanglant. Nul pavillon ne flottait sa drisse. Mais des flammes noires ornaient ses cacatois. Le capitaine de l'_Alcyon_, qui cherchait reconnatre la corvette, l'aide de sa longue-vue, frona soudain les sourcils et frappa du pied. --Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Charles attribuant ces mouvements la mauvaise humeur. --Rien de bon! rien de bon!--Lieutenant! Un officier s'approcha. --Voyez! dit le capitaine en passant la lunette son second. Ds que celui-ci eut regard il plit. --Le _Corbeau_! murmura-t-il. --Le _Corbeau_! rptrent, en se signant, des matelots qui se trouvaient prs du lieutenant. --Mais qu'est-ce que cela signifie! dit Charles, frapp de la stupeur qui se peignait sur le visage des assistants. --C'est le _Corbeau_! --Mais encore, capitaine... --Allons, il faut nous prparer mourir. Avoir travers le grain pour tomber sous la griffe du _Corbeau_, mille sabords! --Mais, persista le fils de l'armateur, expliquez-moi au moins de quoi il s'agit. --Il s'agit, monsieur, rpliqua le vieux marin, de faire vos dispositions testamentaires. Tenez, voici le _Corbeau_ qui croasse; comprenez-vous! Comme le capitaine prononait ces mots, un clair illumina les ondes de l'Atlantique, puis une dtonation se fit entendre et deux boulets rams balayrent le pont de l'_Alcyon_. --C'est un corsaire! s'cria Charles avec imptuosit, il faut nous battre. Nous avons des armes et des munitions... Le capitaine haussa les paules. --Une embarcation la mer! ordonna-t-il. Quand le canot eut t mis flots, le commandant y descendit, accompagn de quatre vigoureux rameurs. --Mais qu'est-ce que cela signifie? rptait Charles tonn d'un incident aussi extraordinaire. --Cela signifie, monsieur, que dans une heure nous servirons probablement de pture aux requins, lui rpliqua le troisime. --Pourquoi ne pas nous dfendre? --Se dfendre contre le _Corbeau_! examinez un peu cette mchoire! IV La corvette, pousse par une frache brise nord-ouest, nageait rapidement, toutes voiles dferles, depuis ses royales jusqu' ses focs et ses bonnettes hautes et basses. C'tait un magnifique navire de guerre cambr, svelte, lanc comme un yacht, portant firement son encolure, et plus firement encore ses trois flches qui ployaient comme des baleines sous le fardeau de ses toiles gonfles. A la proue un immense corbeau, les ailes dployes, semblait prt fondre sur sa proie. Deux caronades, du plus fort calibre, avanaient leurs gueules bantes au-dessus de l'envergure au menaant volatile, perch immdiatement sous le beaupr. Les vingt sabords du _Corbeau_ taient garnis de vingt canons. La gueule de ces vingt canons avait t peinte en rouge comme la ligne de la prceinte. Sur le pont, au pied des mts, se tenaient des groupes d'hommes arms jusqu'aux dents. Tous taient vtus de chemises rouges, large collet rabattu, bord d'un filet noir, et de pantalons gris de fer, serrs la taille par une ceinture de cuir, dans laquelle taient passs des pistolets, un poignard, et une hache double tranchant. Ils avaient la tte et les bras nus. Au moment o le canot dtach de l'_Alcyon_ approchait du _Corbeau_, ce dernier amenait sa voilure et prparait ses grappins d'abordage. Le capitaine Franois hla, et peu aprs son esquif tait hiss par les palans du _Corbeau_. Un homme se promenait seul sur la dunette. Il avait la physionomie dure, le visage bronz, les yeux pleins d'un feu sombre et une paisse barbe noire. Sa stature tait leve, ses membres nous des attaches souples, nerveuses, ses mouvements brusques, imprieux. Un chapeau de toile cire, sans ornement, couvrait son chef, mais sa veste en velours brun, ainsi que son pantalon, de mme toffe, taient galonns d'argent. A son ct pendait un sabre turc, et la main droite il tenait un porte-voix. Ce personnage paraissait avoir trente ans environ. Le capitaine de l'_Alcyon_ marcha bravement lui. --Comment s'appelle ta coquille de noix? fit le pirate avec un accent gascon trs-prononc. --L'_Alcyon_. --De quoi se compose la cargaison! --De vins. --Et puis? --Des conserves. --As-tu des passagers? --Une vingtaine, pour lesquels je suis venu rclamer votre piti. Le forban sourit ironiquement. --O allais-tu? --A la Nouvelle-Orlans. Mais le mauvais temps... --Et tu venais! --De Marseille. --Ah! de Marseille, fit l'autre avec une certaine motion. Ensuite, il se tourna, leva un doigt en l'air; et quatre hommes se jetrent sur le capitaine Franois, le terrassrent et lui garottrent les pieds et les poings. Les rameurs qui l'avaient suivi subirent le mme sort. V Dj le _Corbeau_ accostait l'_Alcyon_. Le premier de ces vaisseaux mit en panne et amarra le second ses flancs. Les flibustiers se prcipitrent sur leur victime comme des vautours sur un cadavre. Nul parmi les matelots du btiment marchand n'osa leur opposer de rsistance. La terreur qu'inspirait le nom seul du _Corbeau_ avait glac d'effroi les plus braves. Tous furent lis et transbords, ainsi que les passagers, l'exception du fils de l'armateur. Charles, maudissant la lchet de ces gens, s'tait arm d'une paire de pistolets, et, adoss au gouvernail, il menaait de brler la cervelle quiconque tenterait de s'emparer de sa personne. D'abord intimids par cette attitude dtermine, les forbans reculrent, puis ils se rurent, comme des furieux, contre l'intrpide jeune homme. Mais celui-ci fit feu de ses deux coups et deux pirates tombrent; leurs compagnons poussrent un cri de vengeance et fondirent en masse sur Charles, qui, sans perdre son sang-froid, s'tait empar d'une barre de cabestan et la faisait voltiger autour de lui avec une redoutable dextrit. Dj son levier avait mis hors de combat nombre des assaillants, lorsqu'un officier du _Corbeau_, impatient de cette lutte compromettante pour les siens, paula une petite carabine, ajusta le fils de l'armateur et lcha la dtente. Atteint au dessous de l'omoplate, Charles laissa choir la barre de cabestan dont il s'tait fait un si formidable auxiliaire, et s'affaissa sur le pont. VI Alors commena le pillage de l'_Alcyon_. Mais tout s'accomplit dans le plus grand ordre. Une discipline de fer courbait la nature sauvage de ces dmons face humaine. La cargaison du navire captur passa rapidement sur le navire captureur. Ensuite tous les individus trouvs bord de l'_Alcyon_, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, furent lis deux deux, et jets la mer avec un boulet de trente-six aux pieds. En accomplissant cette affreuse excution, les matelots du _Corbeau_ ne riaient ni ne gmissaient. Ils taient calmes, insensibles. Pour eux ces meurtres n'avaient rien d'odieux. C'tait une coutume, un devoir, une ncessite. D'ailleurs c'tait la rgle. Chaque fois que le _Corbeau_ faisait une prise,--et cela arrivait frquemment,--nul ne recevait quartier; et pas un des marins engags sur les paquebots transatlantiques ne l'ignorait; aussi la rputation de la corvette noire tait-elle en harmonie avec l'pouvante que son quipage inspirait. Ordinairement le _Corbeau_ croisait dans le golfe Saint-Laurent, sur la route d'Europe en Amrique; et, comme disaient les matelots, qui de prs l'avait vu, plus ne le revoyait. VII Il tait midi. Le soleil, voil depuis le matin par de lgres brumes, perait l'orient. Aux teintes blanchtres de l'atmosphre succdait peu peu un azur limpide, dont les rverbrations sur la nappe aqueuse se doraient aux tides rayons de l'astre du jour. La nature semblait sourire en dployant ses grandeurs clestes et marines. L'homme s'levait la contemplation de ce beau spectacle. Rien, notre avis ne parle plus loquemment l'esprit et au coeur que le tableau du ciel et de la pleine mer. Immensit sous immensit! Mystre contre mystre! Ou suis-je? que suis-je? Ces deux questions se pressent sur vos lvres. Soyez chrtien, musulman, paen, idoltre, diste, panthiste, polythiste, rationaliste, matrialiste, nihiliste,--soyez ce que vous voudrez,--si votre vue n'a plus d'autre limite que le firmament et l'eau, vous rougirez de votre petitesse, et un moment, une minute, une seconde, vous douterez! Non, il n'y a pas de croyance humaine qui rsiste l'infini! Notre nature est trop borne pour cela. En tout, pour comprendre, pour tre fort, il nous faut du tangible, du palpable, du mallable. Nous nous impatientons malgr nous, contre ce qui cesse de frapper nos sens. Et cette impatience nous amne dire avec Montaigne: --Que sais-je? Puis avec Shakspeare: --Suis-je ou ne suis-je pas! VIII La nuit vint:--nuit calme et potique. A la vote cleste couraient des petits nuages diaphanes, derrires lesquels la lune mirait son disque argent. Plus uni qu'une glace tait l'Ocan, rflchissant, dans sa transparence, la coupole de l'empire. O nuit d'amour, de langueur, de volupt! Cependant une masse sombre, informe, se dressait au milieu de l'Atlantique. L'onde clapotait petit bruit autour, et formait de lgres franges d'cume, qui allaient en dgradant insensiblement, et finissaient par se confondre dans le bleu de la plaine liquide. Cette masse, c'tait la carcasse de l'_Alcyon_. Aprs avoir dpouill le brick, les corsaires l'avaient abandonn la grce de Dieu. Et toujours l'onde clapotait petit bruit autour et formait de lgres franges d'cume, qui allaient en dgradant insensiblement, et finissaient par se perdre dans le bleu de la plaine liquide. Tout tait morne, silencieux bord de l'_Alcyon_, pauvre navire si gai la veille, si fringant, si anim! On et dit d'une tombe place sur une autre tombe! Mais coutez! Ce n'est pas un murmure des vagues, ce n'est pas un soupir de la brise, pas le cri d'un oiseau de nuit, c'est un gmissement humain! Et toujours l'onde clapote petit bruit autour de l'_Alcyon_, et forme des franges d'cume neigeuse, qui vont se dgradant et finissent par se perdre dans le bleu de la plaine liquide! C'est un gmissement humain! Je croyais pourtant que le _Corbeau_ n'avait pas laiss crature vivante bord de l'_Alcyon_. Mais le gmissement recommence; un homme se soulve pniblement prs du gouvernail, il passe la main sur son front, il interroge ses souvenirs. C'est Charles, c'est le fils de l'armateur marseillais! Et toujours l'onde clapote petit bruit autour du brick et forme de lgres franges d'cume, qui vont se dgradant peu peu et finissent par se fondre dans le bleu de la plaine liquide. IX Oui, c'tait Charles. Notre brave jeune homme n'avait pas t grivement bless. A son vanouissement il devait la vie; car un lambeau de toile tant tomb sur son corps, peu aprs sa chute, et l'ayant recouvert, les forbans n'avaient plus pris attention lui. En recouvrant la connaissance, il se sentit trs-faible, mais, mesure que ses forces revenaient, sa mmoire se faisait jour. Il se trana sa cabine, o par bonheur il trouva quelques provisions ngliges par les bandits. Il mangea modrment et retourna se coucher sur le couronnement. Deux jours aprs, un bateau-pilote le recueillait et le transportait Halifax. Il crivit aussitt son pre. La perte successive de plusieurs btiments avait ruin celui-ci, qui rpondit qu'il partait pour les Grandes-Indes afin d'y tenter fortune. Dsormais Charles tait sans ressources. Mais il tait plein de force et d'nergie. L'adversit le trouva inbranlable. S'tant rendu Qubec, il y entreprit un petit commerce et se maria avec une Canadienne. Elle tait belle et aimante. Durant quelques annes, Charles jouit d'une flicit sans nuages. Par malheur, le sort, acharn sa poursuite, lui mnageait un dernier coup. Sa femme le rendit pre et mourut dans les douleurs de l'enfantement. C'en tait trop! Charles ne put survivre son affliction. Bientt il suivait son pouse au tombeau et laissait sur cette terre de souffrance une orpheline, nomme Angle. Angle avait sur l'paule gauche une tache de rousseur, ayant la forme d'un papillon. PREMIRE PARTIE LE CHARRETIER I Prenez-le Londres, Paris, Rome, Madrid, Lisbonne, Vienne, Berlin, Saint-Ptersbourg, New-York, Qubec ou Montral, et le conducteur de voitures publiques sera toujours le mme--un type unique. Il est la fois l'tre le plus remuant et le plus pacifique de la terre. Sa gat est inaltrable, sa docilit l'preuve, sa discrtion proverbiale. Causeur par temprament, il sait se rendre muet comme Harpocrate. Aussi curieux qu'une femme, il compte la prudence parmi ses premires qualits. Observateur pntrant, sa finesse ne trahit jamais le rsultat de ses investigations. Vif jusqu' l'excs, il est d'une patience anglique, s'il le faut. Ttu comme une mule de la Sierra-Morena, on ne l'a point encore vu rsister aux flatteries d'un louis. Ennemi jur de la police, il est tu et toi avec ses agents. Enfin, soit qu'il reste stationnaire, soit qu'il marche, soit qu'il trotte, soit qu'il galope, soit qu'il vole, le conducteur de voitures publiques est le factotum de la socit. Que de services n'a-t-il pas rendus? Que de services ne rend-il pas et ne rendra-t-il pas? On devrait lui voter des mdailles, lui attacher des dcorations sur la poitrine, lui riger des statues! Mais l'humanit est ainsi faite: elle mprise ceux qui lui sont utiles pour encenser ceux qui lui sont nuisibles! Cependant, perch sur son strapontin, comme un cormoran au sommet d'un rocher, le conducteur de voitures publiques regarde onduler la foule ses pieds, et rit sous cape, en sifflant un air de sa composition; car il est pote, il est artiste, notre homme! Voyez-le plutt. Qui mieux que lui connat les monuments d'une ville, leur histoire, leur chronique, leur lgende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en vogue, la toilette la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets! Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira o va cette lgante, hermtiquement voile; d'o revient ce monsieur envelopp jusqu'aux yeux dans son cache-nez.--Il a press les doigts dlicats des plus grandes duchesses, caus avec les sommits de la littrature, de la peinture de la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont universelles, sa mmoire vaut une encyclopdie, son tact est infini. Astronome par ncessit, il vous prdira le beau ou le mauvais temps, comme la fleur des almanachs. Mais, malgr tous ses talents, le conducteur de voitures publiques appartient la classe des incompris. O honte de notre sicle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas rvler sur votre compte, fires dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le ddain aux lvres, devant son modeste sapin! Grces au ciel, il est bon, il est charitable, il est misricordieux, le conducteur de voitures publiques! Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme des socits vieillies: la civilisation est venue lui, il s'est laiss faire. Sa moralit est peu prs celle de Bartholo. Passant du compos au simple, de l'entier la fraction, nous allons, si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, Montral, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures publiques canadien. Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrs. Mais ici il n'a pas boug d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il demeurait fidle aux traditions de nos aeux. Aussi se moque-t-il de ses prtentieux confrres d'outre-Atlantique qui se font appeler _cocher_, et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de _charretier_. Ce non vnrable, il l'aime, il le chrit, il le respecte comme titre de noblesse. Malheur qui le lui contesterait! Si maintenant nous dlaissons encore une fois le champ banal des gnralits pour celui des particularits, si nous exilons l'entier pour patronner l'unit, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix tait charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place Notre-Dame, devant l'glise, qu'il marquait vingt-six ans, n'tait pas beau garon, mais possdait en revanche les plus belles btes de toute la paroisse de Montral. C'taient deux chevaux bais-bruns, la robe soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la tte, trottant vite et menu, pas malins en toute, comme disait leur matre, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse penser si Pierre Morlaix tait vain de son attelage! Vraiment il fallait le voir assis sur le sige de sa calche, double d'toffe gauffre, il fallait le voir brlant le pav de la grande rue Saint-Jacques, par un beau jour d't, il fallait voir avec quelle clrit il vous emportait les _partis_, le dimanche, Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver tait le bon temps de notre ami. Ds que la neige tendait sa nappe de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calche, l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir impermable et sortait son _sleigh_! Un superbe traneau, ma foi, en velours cramoisi et tout drap de splendides pelleteries qui retombaient jusqu' terre! Il en avait fait des jaloux, ce sleigh-l! Les charretiers de la place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du March--foin, se mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque lgante rasant avec la rapidit d'une locomotive le sol argent de concrtions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns n'avaient-ils pas complot la perte du joli traneau! Oui; mais Pierre, Morlaix tait un rude gars! Il avait dcouvert la conjuration, fustig d'importance les conspirateurs et son traneau jouissait de l'estime publique. A peine arriv son poste le matin, il tait retenu! Nul n'avait souvenance qu'il ft rest dix minutes inoccup. Le samedi soir on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et matre Pierre, afin de contenter tout le monde, le mettait gnreusement l'enchre! Alors, le traneau montait, montait, montait! Les ttes s'chauffaient et souvent la location tait adjuge sur une offre de quinze dollars. Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait sur ses antagonistes un coup d'oeil de dfi, et la foule, que ces scnes hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains. Tel tait Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18..., comme le brave phaton revenait d'une course dans Griffinton, il fut frapp par cette interpellation significative: --Oh! Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et la lueur du rverbre voisin, aperut un individu, emboss dans un ample manteau, collet relev, et coiff d'un casque[1] en fourrure. [Note 1: Tel est le nom que les Canadiens-Franais donnent leur coiffure d'hiver.] --Approche! fit ce personnage d'un ton bref. Le charretier avana sa voiture prs du trottoir, et dit: --Embarquez. L'inconnu sauta dans le traneau, ramena soigneusement sur lui la robe de boeuf, borde d'une bande carlate. --O va-t-on, monsieur? demanda Pierre. --Faubourg Qubec, et promptement! Ces mots taient peine prononcs que Carillon et la Brune dvoraient l'espace avec la vitesse du vent. Le froid tait sec, la neige grinait sous les patins du sleigh et des narines des chevaux s'levait un nuage de vapeur blanchtre, qui tranchait sur les teintes bleues, projetes par le firmament, nacr de perles tincelantes. --Quelle rue? dit Pierre, en franchissant la place Dalhousie. --Rue de la Visitation. --Quel numro? --Marche. Je t'avertirai quand je voudrai descendre. Habitu au caprice de ses pratiques, le charretier poursuivit droit son chemin jusqu' la rue de la Visitation qu'il enfila trop brusquement, car le traneau s'accrocha une borne et se renversa sur le ct. Heureusement les chevaux s'arrtrent d'eux-mmes; mais Pierre fut lanc au milieu de la voie, ainsi que son voyageur. --Maladroit! s'cria celui-ci, en sa relevant. Ne pouvais-tu faire attention? --Excusez, balbutia le conducteur confus, et s'assurant qu'il n'tait pas bless. --Allons, leste! dit l'autre, en ramassant sur la neige, un objet qu'il avait sans doute laiss chapper et que Pierre Morlaix crut tre un pistolet. Ils reprirent leur place et se remirent en route. Mais au coin de la rue Sainte-Catherine, l'inconnu posa sa main sur l'paule de Pierre Morlaix: --Voici un louis. Attends-moi ici; tu me ramneras. Ce disant, il sautait terre, et disparaissait derrire un pt de maisons. Sduit par la gnrosit de son passager (afin de nous servir du terme local), Pierre l'attendit patiemment jusqu'au petit jour. A la fin, lass de fumer des pipes, de s'agiter le corps, les pieds et les bras pour s'chauffer, il rsolut de rentrer ses chevaux leur curie. Ensuite, avant de se coucher, il voulut nettoyer son traneau. Mais quelle fut sa surprise de trouver sur le coussin un petit portefeuille de maroquin noir! Pierre l'ouvrit sans scrupule, en marmottant: --C'est ce monsieur qui, sans doute, l'aura oubli! il ne manquera pas de le rclamer, et on le lui rendra. Le portefeuille contenait vingt _bills de_ cinquante piastres chacun et un billet, sans adresse et sans signature, ainsi conu: Il ne tient qu' vous de vous en assurer si vous le dsirez. Il est chez elle. --a ne m'apprend pas grand'chose, dit le charretier en serrant le portefeuille dans la poche de son capot. II A l'poque o commence cette histoire, Montral tait loin d'occuper l'tendue qu'il embrasse maintenant. Le faubourg Qubec, si peupl aujourd'hui, ne comptait gure que quelques maisonnettes parpilles travers de vastes prairies marcageuses et sillonnes de ruisseaux. Sur l'emplacement du pt actuellement born par les rues Sainte-Catherine et Dorchester, Beaudry et de la Visitation, s'levait une cahute en bois, appuye contre quelques hangars et chantiers de la plus chtive apparence. Cette cahute n'avait qu'un tage; autour rgnait une galerie dlabre laquelle on arrivait par un escalier de quatre marches. Le toit, couvert en bardeaux, se projetait en forme d'auvent au-dessus de la galerie et l'abritait tant bien que mal. Il tait surmont d'une lucarne-demoiselle, alors demi enterre sous la neige. La faade de la masure donnait au sud; elle possdait deux fentres et une porte basse ouverte l'extrmit gauche vis--vis de l'escalier. Devant cette maison s'tendait la cour, ceinte d'une palissade en souches d'rable, grossirement empiles les unes sur les autres. Des tas de fumiers, revtus d'une paisse couche de glace, et un poulailler, composaient les principaux ornements de la cour, o l'on pntrait par une frle barrire, retenue avec des liens d'osier en guise de gonds et fermant au moyen d'une corde qu'on nouait une cheville fiche dans un montant dispos cet effet. La maison appartenait une vieille femme. Habitation et habitante jouissaient d'une mauvaise rputation. Dans le voisinage on n'en parlait qu'avec terreur. Ceux que leurs affaires obligeaient passer prs de la rsidence de la mre Guilloux, ne manquaient jamais de se signer, et le nom seul de la maritorne suffisait pour imposer silence aux enfants criards. La mre Guilloux n'avait plus d'ge. On la disait veuve d'un matelot, que nul n'avait connu. Quand elle, c'tait une grande femme, sche, osseuse, d'un aspect repoussant. Son visage ressemblait assez une peau de parchemin dessche, plisse, recroqueville par la chaleur. Pommettes, maxillaires, saillissaient affreusement. Le front tait troit aux tempes, bas, dprim, en grande partie cach par des mches de cheveux blanc-sale qui s'chappaient d'un bonnet d'indienne dont la couleur primitive avait disparu depuis longtemps sous un triple enduit de graisse. De petits yeux ronds, fors en trous de vrille, un nez cras, aplati comme par un coup de marteau, une bouche norme, dpouille de sa lvre suprieure et laissant nu quelques crocs jauntres, un menton coutur par une cicatrice cruciale, aux bords de laquelle avaient cr des touffes de poils gris, achevaient de justifier l'effroi superstitieux que cette hideuse crature rpandait autour de sa personne et de sa proprit. D'o venait la mre Guilloux? Problme! Dix ans auparavant elle s'tait installe dans la baraque que nous avons dcrite, aprs l'avoir achete un pcheur, et depuis lors elle y vivait Quels taient ses moyens d'existence? Autre problme aussi insoluble que le premier. Les commres du quartier prtendaient bien que la mre Guilloux entretenait doux commerce d'amiti avec le diable, et qu'elle devait l'esprit malin les beaux louis d'or que chaque semaine elle changeait au march contre les primeurs de la saison; mais le diable est ordinairement un pauvre hre, plus charg de conscience que de piastres, et nous doutons que malgr sa prtendue tendresse pour l'me de la mre Guilloux il et t capable de se constituer le banquier-pourvoyeur de son estomac. Comment la mre Guilloux employait-elle ses journes? Troisime mystre qu'aucun Oedipe n'avait pu percer. Ce n'est pas qu'on n'et tent d'en dchirer le voile; Dieu merci! Montral, aussi bien que partout ailleurs, il ne manque pas de gens plus enclins soigner les intrts des voisins que les leurs. La charit est si excellente vertu! Mais, en cette occasion, madame Charit s'tait bourgeoisement cass le nez. La mre Guilloux ou la Camarde, comme on l'appelait communment, tmoignait peu de got pour la socit. Et les intrpides bienfaitrices qui avaient essay de porter leur curiosit dans son asile avaient t dment conduites par le cerbre du logis, un certain chien-loup, malingre, dcharn comme sa matresse, mais possesseur, au reste, de splendides mchoires qui auraient merveill nos dentistes-osanores. Ce chien-loup se nommait Hurleur. En t, mons. Hurleur gtait sous la galerie, en hiver il se promenait flegmatiquement au-dessus. Jamais il ne dsertait son poste. Quelqu'un approchait-il trop prs de la clture, le fidle portier s'lanait dans la cour, se dressait sur ses pattes de devant contre la barre transversale de la barrire, et montrait coquettement l'audacieux ses dents blanches et aigus. C'tait vraiment un chien-modle. Les Franais lui auraient, sans nul doute dcern le prix Monthyon. Moins apprciateurs des nobles qualits que les Franais, les Canadiens ne tenaient pas notre animal en haute estime. Au contraire: ils lui avaient vou toutes les maldictions imaginables. Un garnement,--de la pire espce, nous aimons le croire,--ne s'tait-il pas avis de vouloir jouer un mauvais tour ce prototype de la race canine! Mais aussi il avait pay cher sa mchancet! si cher que, sans l'intervention de la Camarde, sire Hurleur et bel et bien dvor le jeune fou, qui en fut quitte pour une paule triture et une demi-douzaine de ctes corches. Je vous laisse penser si cet accident avait caus sensation! On parla de brler la mre Guilloux, sa _turne_ et son abominable gardien. Mais lorsqu'il fallut mettre le projet excution, ce fut comme au Conseil tenu par les Rats. L'un dit: Je n'y vais point, je ne suis pas si sot, L'autre: Je ne saurais. Si bien que, sans rien faire, On se quitta. En fin de compte, il fut dcid que le cas serait soumis au constable. Inutile de reproduire les fioritures dont on enjoliva ce grief capital. Titilles par le poivre-long de l'anxit, les langues manoeuvrrent avec une facilit miraculeuse, et Belzbuth sait de combien d'infamies dites et indites on chargea la veuve du matelot. Le magistrat couta gravement les rapports des plaignants et promit qu'il oprerait le jour mme une visite domiciliaire dans ce repaire de monstruosits. Effectivement, une heure aprs, il arrivait, accompagn de deux agents subalternes, devant la maison suspecte. Des groupes nombreux s'taient forms quelque distance, afin de juger si Satan aurait plus d'gards pour un officier public que pour de simples particuliers. Dj Hurleur poussait un grognement de sinistre augure, lorsque la Camarde parut sur la galerie. A la vue de la police, elle grimaa un sourire qui rehaussa encore la laideur de sa face. Ensuite, rappelant l'ordre son chien-griffon, elle s'avana la rencontre du commissaire. --Madame, commena celui-ci.... La mgre l'interrompit en lui prsentant un papier qu'elle avait la main. D'un clin d'oeil le bailli l'eut parcouru, et on remarqua--chose trange!--qu'il s'inclina aussitt humblement devant la Camarde, et enjoignit ses recors de se retirer; lui-mme ne tarda pas les rejoindre, en sortant de l cour reculons. Ici, permettez-moi de placer une ligne de points d'exclamation pour vous peindre l'bahissement des spectateurs de cette scne! !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Bon, criez-vous, c'tait une princesse dguise. Les salamalecs d'un honorable fonctionnaire de la cit dmontrrent victorieusement que toutes les imputations sur son compte taient fausses, et que ses infirmits mritaient le respect, non les railleries.--Ah! que vous apprciez mal nos aimables Eumnides du faubourg Qubec! Quoi! vous avez la candeur de supposer qu'elles avaient entass des montagnes d'hypothses, sond toutes les profondeurs de l'Enfer, bti des forteresses de soupons, interrog tous les chos du on dit chafaud pice pice le plus formidable difice d'interprtations connu de mmoire de femme, pour voir tout cela se dissoudre, s'vanouir, s'annihiler comme une vaine fume, parce qu'il avait plu un policeman anglais de courber le dos devant une gueuse!--Non, non, filles de Bretons et de Normands ne broutent gure au rtelier de la crdulit. Ce n'est pas elles qu'on mystifie aisment. Notre-Dame-de-Bon-Secours! pour changer leurs convictions, besoin est d'arguments solides, substantiels, palpables. Essayez de les prendre avec le miel de la politesse ou le vinaigre de la colre! Donc aprs l'entrevue de la Camarde avec les agents de la police, madame Raviot dit madame Bouvet: --Sainte Vierge! qu qu'aurait cru a? Not' bailli qu'est ensorcel itou! --En effette! Pour le sr, la vieille chipie y ait jet in sort. --Ah! ben! j'sommes fiarement prserves, c't'heure, dans Montral, ajouta une jeune fille, en rajustant sa _cline_ que le vent avait drange. --J'gage qu'il est protestant, c'particulier-l! --Tout d'mme qu'c'a s'pourrait! --Des horreurs! --Y iront drette dans la chaudire bouillante! Ainsi de suite. Voil o en taient la Camarde et sa demeure, quand l'inconnu que Pierre Morlaix dbarqua l'angle des rues de la Visitation et Dorchester, s'approcha de la maison maudite. III Notre personnage marcha droit la barrire, dtacha la ficelle qui la fermait, en homme accoutum aux tres, franchit la cour, donna une caresse au chien-griffon, qui, drogeant ses habitudes hostiles, tait accouru gambader autour de lui, monta l'escalier et frappa la porte quatre fois successives, et une cinquime, aprs une demi-minute d'intervalle. Des pas ne tardrent pas se faire entendre de l'intrieur, puis un triple grincement de verrous, puis la Camarde parut, tenant la main une chandelle de suif baveuse. --Ah! c'est vous, dit-elle d'une voix rauque; il est bien tard! Nous dsesprions... --Mike est-il ici? --Oui, monsieur. Il est dans le cabinet du fond. --clairez-moi, Juliette. Ils se trouvaient alors dans une vaste cuisine sombre, malpropre, lambrisse de toiles d'araigne et de batterie de cuisine brche ou rouille. Un grand pole en fonte occupait le centre de la pice, dont le plafond tait form de solives grimaantes et soutenues, a et l, par des tais peine quarris. Pour le plancher, il gmissait sous une couverture d'immondices visqueuse et glissante. En un coin, des figurines de cire, s'efforant de reprsenter le tableau de Jsus la Crche, jaunissaient dans leur chsse de verre fl. L'atmosphre de cette cuisine tait lourde, coeurante. On y respirait une odeur de boucane et de graillon, que justifiaient des chapelets de poissons sals pendus des crochets et un chaudron dans lequel roussissaient, en grsillant l'ardeur du feu, de menus morceaux de lard. La vieille prit un trousseau de clefs et se dirigea vers une porte latrale. --Ou allez-vous? demanda l'inconnu. --Chut! fit la Camarde en ouvrant la porte avec prcaution. --Est-ce que ce serait dj fini? --Venez, monsieur Larenon. Ils entrrent dans une chambre dont l'aspect contrastait trangement avec celui de la premire pice. C'tait passer d'un ignoble taudis dans un riant boudoir. A la vrit, le mot boudoir est peut-tre hasard; mais en sortant de la cuisine, o tout exasprait les sens, il tait impossible de ne pas tre dlicieusement impressionn, par l'apparence coquette de cette chambre, tendue d'un joli papier rose satin, nids d'amour, et de laquelle s'chappait une douce senteur d'iris. L'appartement tait petit, petit, mais gentil, mais gentil, plaisir! D'abord, un beau tapis, bien chaud, bien moelleux pour reposer les pieds, un plafond bien blanc, bord de moulures, avec une belle rosace, d'o descendait, par des cordons de soie, une lampe astrale, qui projetait des ondes de lumire vaporeuse. Ensuite, c'tait une table en acajou, une berceuse, une causeuse en velours orange, une fentre garnie de rideaux de brocard draps en haut sous leur baguette de cuivre dor et retenus par des embrasses de mme mtal, enfin un lit perdu sous les plis de ses amples courtines en soie blanche, seme de bouquets de fleur. Si la varit des couleurs de cet ameublement n'accusait pas un got raffin, leur opposition flattait l'oeil et amenait sur les lvres un sourire de bonne humeur. --Voyez, dit voix basse la mre Guilloux, en dsignant le lit, elle est l. Un clair de joie illumina la prunelle noire de l'tranger. --Quoi, dit-il, Mike a russi? --Admirablement; mais le drle, en l'apportant, m'a sembl ivre. Il voulait la garder avec lui dans le cabinet; j'ai craint... vous comprenez? --Oui, rpondit Larenon avec un geste de dgot; le misrable en aurait bien t capable. --Alors je lui ai dit que, selon vos ordres, elle devait tre dpose dans cette chambre jusqu' votre arrive. --Vous avez bien fait, Juliette... Mais fermez donc la croise, elle doit tre ouverte; je sens un courant d'air... --Un courant d'air! c'est, ma foi, vrai; il doit provenir de la cuisine, car je me suis assure que le chssis tait ferm, quand nous emes couch la petite. Elle dormait, que c'tait bonheur la contempler! Vous voulez la voir? --Sans doute. La Camarde s'avana vers le lit sur la pointe du pied et carta les rideaux. Mais aussitt elle lcha une exclamation de surprise fort naturelle. --Qu'est-ce? s'cria Larenon en regardant par-dessus l'paule de la vieille: --Envole! --Hein! --Elle n'y est plus... elle est partie! --Que dis-tu, malheureuse? fit l'trange visiteur, en la repoussant brutalement. --Oh! grce, grce, monsieur Larenon! balbutia-t-elle d'une voix suppliante. Je vous jure.... --Arrire! A cet instant un nouvel individu se prsenta sur le seuil de l'appartement. Il tait affubl de haillons adipeux: un chapeau rp, sans forme, une sorte de houppelande, perce aux coudes, dchiquete l'extrmit des manches, sevre de boutons, serre la taille par des lambeaux d'charpe en laine, un pantalon de droguet trou aux genoux, et des mocassins dchirs. Si l'enveloppe de ce personnage tait peu attrayante, sa physionomie l'tait encore moins. Il n'tait gure possible d'imaginer visage plus hideusement laid. On et dit le miroir de toutes les passions honteuses, une cration de William Hogarth. --Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il en chancelant. Ah! c'est vous, bourgeois; bon. Vous tes content.. Mais comme y ont l'air chiffonn! qu'est-ce qu'elle a la Camarde! Oh! ne la battez pas... pif! paf! pan! Bateau! comme c'est touch! Attrape, mes amours! bateau! Est-ce que le bourgeois prtendrait... Ouf! il va la tuer, le diable m'emporte! Heureusement qu'il a des gants le bourgeois, sans cela il s'corcherait les doigts sur cette vieille carcasse dplume! Tonnerre! voil un coup de poing qui vaut trente-six chandelles!.... et ce coup de pied... Il faut tout de mme qu'elle soit firement dure la Camarde!... bateau! il en pleut aujourd'hui des indulgences! Mais, ils vont rveiller... Oh! Oh! je m'oppose, je m'oppose, je m'oppose, potence! L-dessus, notre homme s'lance sur Larenon qui, emport par une colre indicible, frappait furieusement la mre Guilloux, et lui dit: --Oh, monsieur! L'autre se retourna, l'oeil tincelant, les traits contracts par l'irritation: --C'est toi, Mike! Est-il vrai que tu l'avais enlev?... --Comment, si c'est vrai, bourgeois! Cette satane sorcire prtendrait-elle le contraire? --Tiens, dit Larenon en le conduisant vers la fentre, qui effectivement tait ouverte... --Eh bien! rpliqua Mike cherchant comprendre, tandis que la Camarde profitait de cette circonstance pour s'enfuir. --Eh bien, l'affaire est manque! --Bateau! que le diable m'emporte si je sais... --Notre proie s'est chappe. --Quelle proie? --Qu'as-tu fait, ce soir? Tche de me rpondre correctement, quoique tu sois ivre comme un Polonais. --Ce que j'ai fait, ce que j'ai fait, bateau! ce que j'ai fait, oh! j'ai gagn notre procs, bourgeois. --Oui, mais o est l'enfant! Mike courut au lit. --Oh! dit-il, d'un ton menaant, aprs y avoir jet un coup d'oeil, la Camarde a voulu manger ma botte de foin. Un moment, un moment! Il sortit, et bientt l'on perut le bruit d'une violente dispute, ensuite un grand cri... Larenon tonn se disposait rejoindre l'Irlandais, lorsque celui-ci rentra. Il tenait la main un long couteau dgouttant de sang. --C'est rpar! dit-il froidement, en essuyant la lame de l'arme sur la manche de son habit. --Mais l'enfant! Mike parla durant plusieurs minutes l'oreille de Larenon, et la fin ce dernier, dont le visage avait donn des signes de satisfaction visible, s'cria: --Parfait! Tu as eu raison. Aussi bien il tait temps d'en finir avec elle. Mais le chien! --Le chien, bateau! c'est juste le chien.... Oh! j'ai mon ide. Ne vous inquitez pas. L'Irlandais sortit de nouveau, et Larenon se jeta sur la causeuse, ou il demeura prs d'une heure plong dans un abme de rflexions. Au retour de l'autre, il se leva. --Partez le premier, dit Mike, en lui remettant entre les bras un enfant endormi. Le mystrieux personnage examina une seconde la figure de l'enfant, l'enveloppa soigneusement dans son manteau, sauta par la fentre et disparut. Mike alors dfit le lit, renversa les matelas au milieu de la chambre, parpilla les feuilles de mas qui remplissaient la paillasse, saisit la lampe, mit le feu trois ou quatre places diffrentes, sauta par la fentre et disparut son tour. L'aurore commenait poindre. DEUXIME PARTIE L'VASION I --Numro 1. Onze heures! Rien ne bouge. --Numro 2. Onze heures! Bien ne bouge! reprit le deuxime factionnaire. Ce cri, pass de bouche en bouche, et rpt par toutes les sentinelles, fit le tour de la prison de Montral. II La prison de Montral tait un btiment situ sur la rue Notre-Dame, presque vis--vis de la place Jacques-Cartier et adoss au Champ-de-Mars. Des murs levs l'entouraient. De cette prison, aujourd'hui, il ne reste que le pignon nord-est, la partie mridionale a t dmolie pour faire place aux constructions du nouveau Palais-de-Justice, et il est bien souhaiter que l'on se hte de dmolir ce pignon, espce de bicoque qui jure affreusement ct du plus beau monument public de la mtropole canadienne. A l'poque dont nous parlons, la prison de Montral formait un paralllogramme long, compos de deux tages et d'un rez-de-chausse. Les deux tages taient occups par les simples dlinquants; mais le rez-de-chausse tait affect aux grands criminels. Ceux-ci taient gnralement parqus, deux deux, dans des cachots vastes et assez bien ars. III Si le lecteur consent pntrer avec nous dans l'un de ses cachots, au moment o les sentinelles s'envoient le mot d'ordre, il y trouvera deux prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance. Malgr l'heure avance de la nuit, les captifs ne dorment pas. Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils coutent. --Bon; le factionnaire est rentr dans sa gurite. Donnez-moi la lime, Mike. Et l'individu apostroph passe son camarade une petite lime finement trempe. Puis l'on peroit un lger son, acre, rgulier, monotone, mais qui se confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes oxydes. C'est le frottement du mtal contre le mtal; c'est le grincement de l'acier mordant le fer. Les prisonniers travaillent leur vasion. Une obscurit complte enveloppe la cellule; au dehors il pleut verse. --Est-ce fait, monsieur Alphonse? --Pas encore. coutez... on dirait que quelqu'un vient. --Non, dit Mike, aprs une minute de pause. Vous pouvez continuer. --Fini! s'cria bientt Alphonse. Le barreau est sci. Il ne nous reste plus qu' l'arracher. Prenons-le par le bas et tirons nous. Chut! il me semble.... En effet, des pas sonores et cadencs rsonnaient quelque distance. --La ronde, murmura Mike; tant mieux; il y aura maintenant moins de danger craindre. Les pas se rapprochrent et s'loignrent lentement. --A l'oeuvre maintenant! dit Alphonse. Les prisonniers empoignrent le barreau pleines mains, et anims de cette nergie fbrile, qui dcuple les forces dans les positions prilleuses, le descellrent en deux ou trois secousses. --Ah! nous sommes libres! dit Mike, en bondissant de joie. --Silence! Le plus difficile n'est pas fait. Avez-vous des cordes? --Voici. --Sortons! A cet instant, la sentinelle voisine criait: --Numro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge. IV La fentre du cachot tait de niveau avec le sol de la cour, et dfendue seulement par une croise cadenasse, un treillis en fil d'archal et six barreaux de fer. Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient t qu'un jeu pour les prisonniers; on a vu de quelle manire ils s'taient dbarrasss du plus formidable obstacle. Le premier, Mike, se glissa travers l'troite ouverture et mit le pied sur le prau; Alphonse le suivit de prs. Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigrent vers le mur d'enceinte. L, ils firent halte et s'assurrent qu'ils n'avaient pas t remarqus. Le ciel tait noir comme l'bne, et l'espace voil par les torrents d'une pluie diluvienne. On ne voyait pas deux pas de soi. --Allons, dit Alphonse, d'une voix peine intelligible, lancez la corde et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut. D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le fate paraissait faiblement travers l'opacit des tnbres, et droulant une longue corde noeuds, termine par un crochet de fer, il saisit ce crochet l'extrmit et le lana en l'air. Il avait mathmatiquement calcul la puissance de sa projection, car le crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrire. Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu' ce qu'il prouvt de la rsistance. L'instrument tait ancr au rebord du mur. --A vous! dit Mike. Alphonse s'tant cramponn la corde, commena de grimper. Son compagnon l'imita sur-le-champ. Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension. Dj, ils s'apprtaient descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes retentit. Mus par un mme instinct, les deux fugitifs se couchrent plat-ventre. --Numro 1. Minuit. Tout.... V Une dtonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait distingu des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur. Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans l'intrieur de la prison. Se sachant dcouvert, Alphonse sauta vivement de l'autre ct. Mais l'alarme tait donne. Les factionnaires extrieurs se tenaient sur le qui vive, tandis que le poste alors tabli devant la Place Jacques-Cartier, se mettait en mouvement. Alphonse tait maladroitement tomb, et, dans sa chute, s'tait bless la tte. Par bonheur, toutefois, il ne dfaillit point. Se relevant donc avec une agilit incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue Saint-Louis, qu'il longea toutes jambes. Mais un soldat l'avait aperu, et s'tait mis sa poursuite, ainsi que plusieurs de ses camarades. Le malheureux vad, comprenant qu'il ne leur chapperait qu'en leur faisant perdre sa trace travers le ddale de ruelles qui s'enchevtrent dans le faubourg Qubec, enfila d'abord la rue Perthuis, tourna gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup. Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement. Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin. Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait our crier de toutes parts; Arrtez-le! arrtez-le! perdu, gar, fivreux, le fuyard se prcipita dans une alle sombre, ouvrit une porte, et s'vanouit presque sur le seuil de l'appartement o il tait entr. VI Les moeurs canadiennes ont conserv toute la nave simplicit des anciennes moeurs franaises. Rien n'a t altr ou oblitr. L'Europen qui arrive au Canada se croit transport parmi les Franais d'avant la rvolution de 89. Institutions, coutumes, prjugs, sont ici en vigueur comme ils l'taient sous le rgne de Louis XVI. Seule la langue a t adultre. Il s'y est gliss quelques anglicismes. Mais encore ces adultrations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes n'ont pas eu les subir. Les habitants parlent le patois des paysans normands, et bien peu entendent l'anglais. Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs franaises, parce qu'elles sont gnralises et non localises dans telle ou telle classe de la socit. En d'autres termes, la mme dnomination souvent est affecte aux usages de ce pays. Pour n'en montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veille. Jadis la veille tait fort la mode parmi les Franais; cette heure elle n'est plus gure connue que dans les petits villages loigns des grandes routes. Dans les villes, on ne connat que la soire ou le bal. C'est l ce qui a remplac la douce veille, candide, bergre, sans apprt, sans luxe, sans prtention, la veille o l'on contait des histoires bien lugubres, o l'on caquetait, o l'on tillait, o l'on filait, o l'on dansait gament, et o l'on s'aimait plus avec le coeur qu'avec les lvres. Le Canada a chapp aux soires! Vraiment, nous l'en flicitons et nous souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvnients de la soire. Citadins et villageois, ministres et ngociants, crsus et proltaires, tout le monde donne des veilles sur les bords du Saint-Laurent, et c'est plaisir que d'assister ces charmantes runions, desquelles ont t bannis l'tiquette, la morgue, le froid dcorum, et toutes les sottises empeses qui glacent les relations des peuples ultra-civiliss. Lecteur, ce que nous venons d'crire n'est pas brillant, tant s'en faut! c'est que nous avons pour les rflexions la mme horreur que vous, et que notre plume a profit d'une distraction de notre cerveau pour faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hlas! ne sera probablement pas la dernire. VII Or, il y avait veille, ce soir-l, chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs. Pierre Morlaix tait le plus riche charretier de Montral. Il possdait alors deux calches, trois traneaux et quatre carrioles; en outre une douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison qu'il habitait, rue des Voltigeurs. Jolie maison, ma foi!--coquette, pimpante, en briques rouges, stries de filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,--un vritable nid d'amour! Les veilleurs taient runis dans la salle. Cette pice tait peu prs la mme dans toutes les maisons des ouvriers canadiens leur aise. Si elle ne se recommande point par le luxe du dcor et de l'ameublement, elle est unique pour la propret. Pas de tentures aux murailles, mais une sorte de grisaille tirant sur le bleu-fonc; pas de tapis pour appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lav chaque matin, et d'une blancheur immacule; pas de plafond lambriss ou moul, mais de petites solives bien quarries, et supportant le plancher suprieur. Pour des meubles, la salle n'en a gure. A l'exception d'une huche, d'un buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'corce, je ne sais pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur[2]. [Note 2: Profession correspondant celle de commissaire-priseur.] Toutefois n'omettons pas certains traits caractristiques. La salle a une chemine dont la tablette est gnralement charge de pieuses figurines, en cire ou en pltre, et le manteau orn d'une splendide enluminure, reprsentant la victoire de saint Michel sur le Diable, ou la dcollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus et l, vous remarquez les Quatre Saisons, ou un lgant, fris, pinc, musqu, et paraphant Victor, ou une lgante, haute en couleurs, trangle la taille comme une gupe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet, votre oeil rencontre invariablement, placs chaque extrmit, des courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres de la famille des cucurbitaces, et, au centre, un pot de fleurs artificielles et plus frquemment une corbeille de fruits en pltre, coloris avec un luxe inou. Voil la salle canadienne, qu'en pensez-vous? VIII Donc il y avait veille chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs. Et je vous promets que si jamais veille fut joyeuse, ce fut celle-l. Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!--de vritables machines vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de vie! Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les jambes croises, faisait l'orchestre lui tout seul. Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se compost que d'un instrument--le violon de matre Pierre. --Et en avant deux! criait notre mntrier, en se trmoussant droite, gauche, avec la frnsie d'un artiste consomm. Et les couples s'avanaient, souriant, babillant rougissant, sautillant, se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gat, plus d'entrain, dans ce petit quadrille, excut au son d'une musique criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals o l'on marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des hanches, les jambes raides, compasses, aux accords d'une musique aride, difficile, savante. Et c'taient de joyeuses exclamations, de vives interpellations, de bruyants propos, de frais clats de rire, et, dominant le tout, la voix de Pierre reprenait: --En avant les deux autres! Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,--airs, notre got, cent fois prfrables la plupart de ces compositions modernes, qui n'ont d'autre mrite que de faire ressortir le travail de l'excutant et de dsesprer le danseur. IX Pendant que les _jeunesses_ s'battaient, les commres causaient, groupes dans un coin. --Tout d'mme que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame Morlaix, en piquant son aiguille tricoter dans ses cheveux. --Oui, en effette, rpliqua madame Raviot. C'est pas pour dire, mais la fille au pre Sauvageot, porter des bracelets en or vrai, a sent... hein! --Moi, d'abord, j'vas dfendre not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta une troisime. --Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais ces cratures-l... hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or vrai... D'abord elle n'tait pas la messe c'te dernier dimanche. --P't't'ben qu'elle tait malade, dit une me plus charitable. --Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mre Cadet. A preuve qu'elle n'tait pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantt dans la rue St-Jacques. --Et moi aussite. --Y avait un original qui la suivait par darrire, c'est pas pour dire... mais y n'avait pas bonne faon, c'mirliflor-l. --J'cr ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait. --Si j'avions une gourgandine comme c'telle-l, moi et mon homme, Jsus, Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le cur. --C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indiffrente, la Victorine. Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouv un bon parti. --Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'pre Roger qu'est-z-un si honnte homme! --Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en a une. --La coquine, dshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu qu'nous afficotions comme les cratures d' c't'heure. --Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas t d'la noce. --C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme c'te chre Angle! --Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angle est un'fille modle. C'est sage... sage comme une image! --Pauv'p'tite, a n'a pourtant ni pre ni mre. --Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est charge personne, dit la mre Morlaix. Elle est fire, dame! Not'Pierre l'a prie de rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen. --Arr'gardez-m'l, un peu, danser! Queue gentille tournure! et d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien leve, ma'ame Morlaix. --Pour le sr, j'n'avons pas liard, c'est qu'aussite, elle apprenait comme un ange. --Bon, v'l, le gros Jacques qui y parle l'oreille; j'parie qu'y voudrait lui en conter! X La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes dames, rpondait en ce moment une question de son cavalier: --Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir. --Mais, Angle? --Une autre que moi regarderait votre prire comme une insulte. Je veux bien vous excuser; mais de grce, cessez. --Mchante! vous ne m'aimez pas. --Non, en vrit, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos propositions! --Mais quel mal? --La pastourelle! A vous! Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et retourna prendre sa partenaire, pour la conduire son vis--vis. --Dcidment, vous refusez! lui dit-il. --Dcidment, je refuse et vous dfends de renouveler vos tentatives, rpliqua-t-elle d'un ton sec. --Vous ne m'aimez pas. --Soit. La contredanse tait acheve et minuit sonnait. --Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de partir. --Encore une ronde! rpondit en cho Pierre Morlaix, raclant sur son crin-crin le motif de la ronde. Dj une gracieuse chane, aux anneaux fminins et masculins, s'tait boucle autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mlodieux, disaient: Avant que de nous quitter, Il faut chacun contenter, Contentez, la chose est belle! Entrez-y, mademoiselle, Faites un tour, A l'entour, Embrassez vos amours. La versification n'tait pas riche, mais ce refrain est si doux, si avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie! Jacques, la onzime reprise, pntra dans le cercle qui, tout aussitt, tourbillonna vivement autour de lui: Avant de nous quitter, Il faut chacun contenter. Contentez, etc. Le couplet fini, Jacques hsita une seconde; ses regards parcouraient l'crin de beauts qui attendaient qu'il fixt son choix. Son dpit le poussait piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur conseiller, et le jeune homme s'approcha dlibrment d'Angle, laquelle il dit en la baisant au front: --Me pardonnez-vous? --Vous ne le mritez gure. XI La veille tait termine, on se spara cordialement, le sourire aux lvres, comme on s'tait abord. Les cavaliers reconduisirent leurs belles, et Jacques accompagna son amie jusqu' la rue du Loup. L, ils se quittrent. Angle s'enfona dans une alle sombre qui menait son domicile; et, comme l'obscurit lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa chambre en fredonnant: A la claire fontaine, M'en allant promener, J'ai trouv l'eau si belle Que je me suis baign. Il y a si longtemps Que.... Mais ce chant succda tout coup un cri d'pouvante, le pied de la jeune fille avait rencontr un obstacle, et elle tait tombe tout de son long sur un corps humide! XII La peur est le fruit de la surprise souleve son plus haut degr. Nul au monde n'est exempt de ce mouvement de l'me qui stupfie les sens et dsespre la raison. La peur se produit chaque instant. Les philosophes stociens, qui s'exeraient l'insensibilit complte, eux qui taient parvenus glacer le rire, desscher la source des larmes, n'ont pu triompher de la peur. La peur est un des lments de notre existence, puisque cette existence est un ternel compos d'espoir et de dception. Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immdiate, instantane, celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes surnaturelles, anantit spontanment les fonctions de notre intellect et parfois mme les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on dsire la russite ou l'insuccs d'une entreprise. Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi affecter plus ou moins l'conomie animale. Celle-l est plutt une sensation qu'un sentiment, car elle agit avec une violence extrme sur le corps: les dfaillances, la syncope, l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes. Fait trange! les choses ou les tres les plus communs, peuvent provoquer la peur chez les plus grands gnies: on en a vu s'vanouir l'aspect d'une araigne, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais ce qui est plus propre susciter cette passion, comme l'appelle Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant face face avec un individu mort, ne reculeront d'pouvante. Cette impression est plus vive encore, lorsque l'obscurit nous environne, car la simple obscurit suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chre lectrice, je vous laisse penser, aprs vous avoir demand pardon de la prcdente digression, je vous laisse imaginer si mademoiselle Angle se sentit terrifie en tombant, au milieu d'paisses tnbres, sur un corps humide. XIII Mais, mademoiselle Angle tait fire, comme nous l'a appris la vieille madame Morlaix, par consquent elle tait brave. La premire motion calme, elle se relve, et, quoique toute tremblante, elle court une petite table o elle a coutume de dposer une bote phosphorique. Elle allume sa lampe, et revient prs du corps. --Sainte-Marie, mre de Dieu, priez pour nous! s'cria-t-elle en apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a t assassin! Au secours! Mais Angle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'cho. Alors, matrisant ses craintes, elle prend son pot--l'eau, une serviette, et, s'agenouillant ct du bless, commence de lui laver le visage. Les traits de l'inconnu sont ples comme ceux d'un mort, ses yeux ferms, ses lvres dcolores, mais son pouls bat faiblement. La jeune fille conoit une esprance. Avec un peu de charpie, applique sur la plaie, elle arrte l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau de Cologne qui sert ses ablutions, elle en humecte les lvres du patient et lui en frotte le front et les narines. Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, la chaleur ramne le coloris sur les joues de l'vad, Angle redouble ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre demi les paupires, en murmurant: --O suis-je? XIV Le croira-t-on? ces trois mots pouvantrent plus mademoiselle Angle, que sa chute son entre chez elle. Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une rponse. Tant qu'elle avait eu affaire un tre inanim, sa piti naturelle, cet instinct qui invite toutes les femmes secourir la faiblesse, avait touff ses apprhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand le bless renaquit la vie, la position changea. Mille penses, mille craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. Quel tait cet homme? d'o venait-il? Comment s'tait-il introduit dans son domicile! Si c'tait un voleur, un meurtrier, un incendiaire! Cependant, Alphonse fit un mouvement: --J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son sant. La frayeur d'Angle augmenta; car elle s'aperut alors seulement du dsordre qui rgnait dans la toilette de l'tranger, dont les vtements dchirs taient maculs de fange et de sang. --J'ai soif, rpta Alphonse, qui tait parvenu fixer perpendiculairement son coude au plancher et placer sa tte dans le creux de sa main; donnez-moi boire. Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angle, se reprochant la pusillanimit qu'elle venait de manifester, s'empressa de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia de ce service. Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en supporter le poids, et la gentille infirmire fut oblige de se baisser pour l'aider porter le vase ses lvres. IV L'imagination d'un artiste aurait peine inventer un tableau plus mouvant que celui-l dont le hasard s'tait charg de poser les personnages et de broyer les couleurs. Pour encadrement une chambre demi plonge dans l'ombre; au premier plan, claire par la clart douteuse d'une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fracheur et de jeunesse, accroupie devant un homme tendu,--la moiti de la face ensevelie dans le clair-obscur, l'autre moiti, blanche, livide, marbre de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqus contre les tempes,--lui prsente un verre d'eau, en soutenant la tte de l'objet de ses soins, avec son bras pass, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparat confusment la forme d'un lit cach par des rideaux d'indienne. Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage du Christ dans la _Descente de Croix_ de Rubens. La jeune fille se montre nous comme la _Charit_. Le tout a un caractre lugubre et doux la fois. Si la tte et la posture de l'homme voquent l'esprit des ides sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble prs d'expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxit rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rves, pour soulager nos misres humaines par la promesse d'une vie meilleure. XVI Alphonse but lentement, puis il attira lui l main de sa bienfaitrice, et la baisa. --Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angle n'osant retirer son bras. L'vad l'examinait d'un air tonn et reconnaissant. --Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues paupires. --Je ne sais! je ne sais! --Voulez-vous que j'aille chercher un mdecin? --Un mdecin! non, non! oh! je vous en conjure... Tenez, pardon, mademoiselle... pardon... je suis mieux... bien! je vais m'loigner... Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent dfaut, et sans l'appui d'Angle, sa tte serait tombe lourdement sur le plancher. --Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur. --De grce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez piti d'un malheureux; ne me livrez pas mes bourreaux! Angle tressaillit. --A vos bourreaux? --Ce soir, je me suis chapp de la prison. --De la prison, juste ciel! --Soyez sans inquitude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un faussaire; mais j'avais t incarcr pour dlit politique, et cette nuit, je suis parvenu briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqu par les soldats, bless, ne sachant o j'allais, ce que je faisais, je me suis jet dans cette maison... et... tenez, mademoiselle... entendez-vous?... oh! entendez-vous?... ils sont dans la rue... l... ils me cherchent... ils vont entrer ici!... Oh! je suis perdu... Par grce, pour l'amour de votre mre, mademoiselle, cachez-moi... dfendez-moi... Ils viennent, ne les laissez point entrer... Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis sa piste, rdaient autour de la demeure d'Angle, en poussant des vocifrations et d'horribles blasphmes, et, dj, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis le pied dans l'alle qui prcdait la chambre de la jeune fille. XVII Angle se leva, courut la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant vers Alphonse: --Essayez de vous traner, dit-elle. Le jeune homme parvint se mettre debout, et s'appuyant sur l'paule de sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant la chambre. --Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angle, qui, aussitt, retourna dans la pice principale. On frappait la porte. Angle teignit la lampe et se jeta tout habille sur son lit. Les coups redoublrent contre le frle panneau de pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de rpondre, lorsque l'audition du dialogue suivant l'engagea rester muette. --Que faites-vous l, vous autres? --Mais, sergent, on a aperu le prisonnier de ce ct. --Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, dcampez! D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai. --Dick prtend qu'il s'est introduit dans cette alle. --Oui, _by God_, j'en suis sr. Tenez, regardez, voici des empreintes humides sur le plancher. --Bast! c'est un soulier de femme! --Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche! Ce commandement reut aussitt son excution. Le bruit des voix, le son des pas s'teignirent peu peu dans le lointain, et l'on n'entendit plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait sur un sol fangeux. XVIII Le dpart des soldats dtourna le poids qui oppressait la poitrine d'Angle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de reconnaissance au matre de nos destines. Ensuite elle sauta bas de son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner la clef dans la serrure, Angle s'arrta. Sa timidit, bannie par l'imminence d'un pril renaissait escorte de craintes sans objet, de palpitations, d'irrsolutions. Toutefois, aprs quelques pourparlers avec sa raison, la jeune fille se dcida ouvrir. Alphonse s'tait assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de notre hrone. --Ils sont partis; vous pouvez tre tranquille, lui dit-elle d'un air presque embarrass. --Partis! rpliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous, mademoiselle! Angle balbutia une phrase inintelligible, et l'vad reprit: --Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi! En disant ces mots, il se dressa et se soutint la cloison de la pice; mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolrent sous lui, il trbucha, et sans le secours d'Angle, serait encore tomb terre. --Vous tes trop faible pour marcher.--insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si loquente quand elles dsirent une chose.--Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin... Alphonse ne demandait pas mieux que d'obir. Bientt Angle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eut confectionn un lit, et prenant got au mtier de garde-malade, elle pansa la blessure de l'chapp, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant: --Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper. mu jusqu'aux larmes par les tmoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement ses lvres: --Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que ce nom je le rvre comme on rvre le nom de sa mre, jusqu'au dernier soupir. --Angle, rpondit la jeune fille. --Angle! Dieu inspira votre marraine. .................................................................... Une demi-heure aprs, Alphonse dormait d'un sommeil agit, mais Angle tait en proie une fivreuse insomnie. XIX Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? Depuis l'origine des choses, on s'est efforc de dfinir ce sentiment qui embrase deux tres de sexes diffrents d'une flamme souvent inextinguible: L'amour, s'crient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout: l'amour, affirment les rformateurs, sera la base des socits futures; l'amour, chante le pote, c'est le bleu de l'ther; l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idal du beau; l'amour, crit le psychologiste, c'est de l'gosme deux. Voil bien des solutions! Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hsitez! Hlas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrog philosophe cosmogonique, rformateur, pote, artiste, psychologiste, vous ressemblez l'Astrologue de Lafontaine. En voulant tudier les astres, vous vous tes jet dans un puits. L'amour est donc un phnomne indfinissable. Nous l'appelons phnomne, parce que les trangets les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus rvoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napolon est juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de nous qui ne marche en ce monde guid par le phare de l'amour. Le Szaffle d'Eugne Sue est un monstre. L'homme, engendr par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'tre. C'est l le signe de sa faiblesse, son pch originel. A la nourrice ses premires affections, la famille son attachement, ensuite la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirasss de ddain, de morgue, d'indpendance pour les indiffrents, nous sommes doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabe, Samson et Dalila, Holopherne et Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort rpugne s'humilier mme devant ceux qu'il aime; mais ses intrts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intrts, disons-nous, car, abstraction faite des passions, l'homme sent la ncessit de mnager ceux qu'il aime, et il les mnage, moins cause des qualits qu'il reconnat en eux, qu' cause du profit qu'il tirera de ces qualits.--L'amour galise les rangs; c'est le grand niveleur charg de transformer insensiblement la socit, et d'entretenir cette sve de perfectibilit dont Dieu a dpos quelques gouttes au fond de notre me, dessche par le souffle de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme la fois un homme et une femme, cet amour est le plus nergique de tous. Son contrle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchane, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre rsultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous dbarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frlement de robe, du rcit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brle sourdement et finit par clater avec une violence d'autant plus grande qu'il est rest davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment et combustible de tout ce qui devrait l'touffer. Les obstacles, les dceptions, les rebuffades, les mpris l'attisent, l'esprance le nourrit, l'idal le grandit, la ralit l'touffe. On a rpt satit que le mariage tait l'teignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un penseur a dit ou crit avant nous--que la possession de l'objet aim est le cnotaphe de l'amour; et nous pourrons-- l'instar de maints confrres--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilit pour la science, quoique non sans utilit pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en mtaphysique comme en physique, il n'y a rien d'inutile ici-bas; Amen! XX L'aurore se montra souriante, radieuse; bientt un rayon de soleil, aux teintes molles et roses, vint se tamiser travers les persiennes de la fentre de mademoiselle Angle et s'battre sur le plancher de sa chambre. La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement, mais sans recevoir de rponse. Aprs avoir attendu une minute ou deux, Angle se dtermina entrer. Alphonse tait couch; son corps frissonnait, ses dents s'entre-choquaient, il avait le visage inond de sueur, et ses grands yeux ouverts, immobiles, annonaient l'garement. Angle s'approcha et lui prit le bras: --tes-vous plus malade? Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine tait chaude et bruyante. --Il a la fivre! une fivre crbrale! murmura la jeune fille! Mon Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler un mdecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, prs de moi? On s'apercevra de sa prsence! Et les soins qui lui manqueront... mon Dieu! mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?... Mais... oh! oui, c'est a! oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti. En achevant ces mots, mademoiselle Angle jeta une mante sur ses paules; et, aprs avoir enferm son protg double tour, se rendit prcipitamment la rue des Voltigeurs. XXI Il tait cinq heures peine. Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis que sa mre prparait le caf. --Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angle; mais quoi, si matinale! viens-tu djeuner avec nous? --J'aurais vous parler, rpondit-elle mi-voix. --A me parler, moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles. --Pas ici... On pourrait nous entendre. --Oh! oh! c'est donc srieux! mais comme te v'l faite! Seigneur Dieu! est-ce que tu serais malade? --Non, non. Entrons dans la salle. --Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira! fillette. Mais puisque te v'l, tu prendras bien une tasse de caf avec nous; a n'empchera pas de dboutonner ton petit coeur. --Du tout. Ce que j'ai vous dire est trs-press. Il n'y a pas un moment perdre. --Pour lors, j'coute. Ils taient dans la chambre. Angle narra brivement au charretier ce qui lui tait arriv depuis son retour chez elle. On s'imagine aisment la surprise du brave Pierre en entendant un pareil rcit. Il poussait des exclamations, lanait force Bateau!, Tonnerre! et puisait toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif. --Eh bien! dit Angle, en terminant; il faut aviser! --Diable! oui, il faut aviser! rpondit le charretier, se grattant le front suivant son habitude, lorsqu'il tait contrari. --Nous ne pouvons songer rendre ce pauvre jeune homme aux gens de police. --Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non! rendre un Canadien ces brigands d'_policemen_! j'aimerais mieux tre pendu en haut du clocher de l'_English Church_. --Oui, dit en souriant Angle, je sais que vous n'aimez pas normment les hommes de police; mais cela... --Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot la mre, puis atteler mes chevaux la calche couverte, et si ce particulier est ce qu'il prtend tre, nous le garderons cach ici... o il ne manquera de rien. --Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'cria Angle, dans un lan de reconnaissance qui prouvait que son coeur... (Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une mdisance, peut-tre bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement, nous nous sommes aperu qu'il tait temps de finir ce chapitre). XXII Et Pierre courut l'curie, atteler ses meilleurs chevaux--les rejetons de Carillon et la Brune, deux matresses btes dans leur temps, mais, hlas! descendues de vie trpas, depuis une dizaine d'annes-- sa calche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait Angle: [Note 3: Les canadiens appellent _calche_ une voiture un seul cheval, monte sur des roues fort leves.] --Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jsus Seigneur! comme tu sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrire itou, d'pis qu'test-entre? La jeune fille s'empressa de conter la veuve ce qui lui tait survenu. --C'pauvre cher garon, s'cria la mre Morlaix, est-y ben svrement bless? --J'espre que ce ne sera rien; quelques jours de repos... --Crs-tu? --Dame! --Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'parat-t-y ben comme y faut? C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-l. Qu'est-ce qui aurait jamais imagin, mon enfant? tout d'mme que l'monde d'aujourd'hui est un drle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car enfin! c'est ben curieux que c't'histore-l? Comment qu'tu l'appelles? --J'ignore son nom, rpondit Angle, trop occupe par le tourbillon d'ides qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante attention la loquacit de la bonne vieille. XXIII En ce moment, un individu entra dans la salle en s'criant familirement: --Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie! C'tait Jacques, le cavalier qui, la veille, avait reconduit Angle sa demeure. Celle-ci frmit involontairement. --Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la jeune fille. Vous tes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchant de voir que notre veille n'a pas fltri les roses de votre teint. Matre Jacques dbita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses inspirations dans sa mmoire, et qui est enchant de saisir l'occasion de produire ses connaissances. Un coup d'oeil notre hrone et une seconde de rflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme de sa formule complimenteuse. --Vous tes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angle, maudissant dans le fond de son coeur l'arrive de l'intrus. --L'amabilit, mademoiselle, est le fruit de votre prsence. --Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lvres, rpliqua la jeune fille, en bauchant un sourire contraint. --Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme a, mon gars! intervint madame Morlaix, pour couper court ce dialogue. --A la Pointe-aux-Trembles. --Pourquo faire? --Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas besoin de me fouler la rate. --C'est vrai, a; t'es riche, to, Jacques. Ton pre a de beaux biens! --Eh! eh! oui, tout de mme! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans sa cravate. Celle qui voudra me marier sera joliment heureuse, hein, ma'ame Morlaix? --Pour le sr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y du butin cheux vous! --Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angle voudra... --Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernire en se dirigeant vers la porte. --Est-ce que ma proposition?... --Je vais mon magasin. --A votre magasin! dj! mais il n'est pas mme six heures! --Oh! j'ai de l'ouvrage trs-press. --Permettez-moi de vous accompagner. --Non, non, merci de votre obligeance, au revoir! Et la jeune fille sortit aussitt, laissant son amoureux tout stupfait de cette brusque retraite. XXIV Jacques Bourgeot tait un gros garon de vingt-quatre ans, joufflu, imberbe et fortement enclin l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris terne, le nez gros, le visage rond, le col pais, les paules larges, les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait l'intelligence; tout, au contraire, annonait un esprit lourd, comme la carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg n'aurait pas manqu de dire; Voil une cration humaine incomplte! jamais l'tre intrieur n'a russi et ne russira triompher de l'tre extrieur. L'_ange_ qui est en nous ne saurait vivre derrire cette forteresse d'animalit. Toutes les nergies de l'individu doivent tre employes au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilit, doit tre paralys par la matrialisation de toutes les essences spirituelles. Un partisan de Gall et trouv, sur son crne, la bosse de la secrtivit, et un aptre de Lavater et distingu sur son visage des signes non quivoques d'gosme. Disons-le l'honneur de la science, physiognomoniste, phrnologiste et spiritualiste ne se seraient pas tromps. Jacques Bourgeot possdait malheureusement, un haut degr, toutes les imperfections diagnostiques par son aspect physique. Incapable d'une pense originale, dissimul, vaniteux, ne recevant d'impression que par l'piderme, il tait compltement tranger aux jouissances des nobles sentiments. Son beau-pre, ancien commerant, retir des affaires depuis quelques annes, avait essay de lui donner une instruction en rapport avec sa fortune; mais Jacques rsista toutes les tentatives des professeurs pour lui enseigner les premiers lments des langues franaise, anglaise et latine. Il sortit du collge, comme il y tait entr, sachant lire et crire. Cependant il avait complt son cours d'tude, sa famille n'en demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement satisfait, quand le jeune crtin demanda la permission de voyager en Europe, pour achever de se former. Cette demande fut considre comme une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-ngociant, quoiqu'il ft avare et aimt peu le fils de sa femme, accorda celui-ci un crdit chez un banquier de Londres, et Jacques partit immdiatement. Aprs une absence de dix-huit mois, et aprs avoir gaspill douze cents louis, notre touriste revint, rapportant de ses prgrinations, une plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons la dernire mode de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais got de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui l'interrogrent sur la Grande-Bretagne, il rpondit que c'tait un pays ennuyeux. Par contre, la France lui avait sembl fort amusante, et, une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il rpliqua: Oui, c'est bien beau, quand on sait l'italien. Nanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succs. Lanc dans le monde sous le patronage de grandes esprances pcuniaires, notre jeune homme se vit courtis par les mamans qui avaient des filles marier. Mais mesure qu'on dcouvrit l'inanit de son cerveau, le cercle qui s'tait arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rtrcit, et, un jour, il se trouva aussi isol que le plus chtif tudiant en droit de sa ville natale. C'est alors qu'il lia connaissance avec Angle. Un incident assez vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, revenant de l'atelier de couture o elle tait employe, fut attaque au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit tait noire; le quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu taient propices pour accomplir un dtestable projet, mais la victime se dbattit vigoureusement en appelant au secours. Jacques, qui rdait aux environs, accourut ses cris, et l'agresseur, en apercevant un tmoin de sa brutalit, prit sur-le-champ la fuite. Le rsultat de cette dlivrance est facile comprendre. Jacques sollicita et obtint la faveur d'escorter jusqu' domicile sa belle protge. En la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques visites, et, peine un mois s'tait-il coul depuis cet vnement, qu'il jurait Angle de l'aimer toute sa vie. La jeune fille avait prvu la dclaration, car une femme n'ignore jamais les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques et pu la sduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, comme on l'est son ge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait des obligations envers l'homme qui l'avait arrache aux violences d'un ivrogne, Angle se plut attiser la flamme qu'elle avait allume. Aussi, timide son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la retenue de celle qui en tait l'objet, et s'alimentant des lueurs d'esprance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il promptement une passion imprieuse et tyrannique. Certes, cette passion n'avait pas le caractre pur et sacr des grandes affections, c'tait un instinct ardent, irrsistible, capable d'oprer des prodiges pour tre pay de retour, et capable, en mme temps, des plus noirs forfaits pour arriver la possession de ce qu'il convoitait. Angle ne se doutait gure des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les prils. En sa prsence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, plein d'gards et d'obsquiosits, et l'imprvoyante enfant jouait avec lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle et observ son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole un autre homme, si elle l'et suivi dans sa chambre, aprs une de ces bouderies qui lui taient familires, Angle aurait t pouvante de l'exaspration dans laquelle entrait, tout coup, le cavalier qui lui paraissait si doux et si bonasse, comme elle le qualifiait. Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, suffisamment accentus prsent, pour que nous le ramenions sur le thtre de l'action. XXV --Mademoiselle Angle est bien presse, ce matin, dit Jacques, tandis que la mre Morlaix achevait de _parer_ le djeuner sur la table. --Dame, mon garon, quand on a de l'ouvrage! Angle n'a pas l'losir de faire la paresseuse, c't'e chre p'tit'fille du bon Dieu! --Il ne tiendrait qu' elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune homme. --Ah! ben oui; crs-tu? --Tiens, voil bien Pierre qui s'en va aussi! s'cria Jacques, en distinguant par la fentre le charretier qui passait avec sa calche. --Oui, on l'a engag hier soir, la place Jacques Cartier. --A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrire. --P't't'ben son bourgeois l'aura envoy de ce ct, rpondit la vieille un peu dconcerte. --Sa voiture est vide! --Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquites, mon garon? --Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait me conduire la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'tais venu. --Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journe. --a me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais tre oblig de faire la route pied. Et il sortit aussitt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il tourna gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait Angle. Une voiture stationnait devant l'alle. Bourgeot reconnut le cheval de Pierre Morlaix. Cette dcouverte si naturelle en apparence, fit jaillir un soupon dans son coeur. Se postant derrire une pile de bois de construction, de faon voir sans tre vu, l'amant d'Angle se mit observer. Il n'attendit pas longtemps. Pierre dboucha de l'alle portant sur ses paules un paquet envelopp dans une couverture. Angle le suivait par-derrire. Elle monta dans la calche, aida le charretier dposer le fardeau sur les coussins; ensuite, Pierre s'lana sur son sige et l'quipage partit au grand trot. Les soupons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut la poursuite de la calche, et la rejoignit l'instant ou elle disparaissait sous un hangar attenant la demeure de Pierre Morlaix. --Que signifie cela? pensa l'amant d'Angle. Se moquerait-on de moi? Ah! bien, je saurai dvoiler ce mystre! TROISIME PARTIE ANGLE ET ALPHONSE I Alphonse Maigret naquit Qubec, dans une honnte famille d'artisans. De bonne heure il manifesta un got prononc pour l'tude et une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le connaissaient. Alphonse avait peine atteint sa sixime anne, quand il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de banque, pour une somme considrable. Le nom du propritaire tait grav sur la couverture. Sans rentrer la maison paternelle et sans consulter personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu le prcieux objet, et le lui remit entre les mains. C'tait M. Huot, un des principaux, notaires de la ville. --Cher petit, dit-il Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le dois une reconnaissance ternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu l'obtiendras. --Merci, monsieur, rpondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne mrite rien. Surpris de cette rplique, qui annonait la fois une intelligence prcoce et une probit rare, le notaire questionna l'enfant sur ses parents, et le congdia aprs une heure de conversation en lui promettant de s'occuper de son sort. II M. Huot tait un homme bon et vertueux, il aimait obliger ses semblables; aussi tint-il parole. S'tant assur que le pre d'Alphonse jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier sa charge et l'envoya au collge. L'adolescent ralisa toutes les esprances qu'avait fait concevoir l'enfant. Ses progrs furent rapides, et chaque anne il enleva une moisson de lauriers. Mais l'inverse de la plupart des coliers que les succs bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait l'accabler. La solidit de son jugement, la droiture de son imagination ne se dmentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un compagnon aimable, serviable, gnreux; pour ses matres, il fut un lve laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il fut un garon plein de nobles qualits, et pour ses parents un fils excellent d'une humeur gale et d'une exquise dlicatesse de caractre. Grce ses dispositions naturelles, Alphonse s'tait donc concili l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint dcder. A cette poque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait se faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait pouss dans la carrire de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui arrachait un guide sr et un ami clair; cependant, quoique sans ressources pcuniaires, il poursuivit vaillamment ses tudes. Afin de subvenir ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leons de franais et d'anglais, car il possdait galement ces deux langues. Mais un nouveau malheur ne tarda pas l'assaillir. Son pre, charpentier de profession, se tua en tombant d'un chafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une vieille mre infirme et plusieurs frres et soeurs en bas ge. III Aussitt, la vocation du digne jeune homme fut change. Il fallait du pain sa famille: il rsolut de lui en donner, dt cette dtermination briser jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de prtendre ses talents et ses brillantes qualits. Dans son enfance, aux heures de rcration, il avait appris en jouant, manier la cogne et la bsaigu; il n'hsita point se consacrer un mtier qui procurerait la subsistance sa pauvre mre. Un ancien ami de M. Maigret lui enseigna le _tour du mtier_, et, au bout d'un mois d'apprentissage, Alphonse, employ, sur le port de Qubec, la construction des navires, gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier l'ouvrage, notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps d'approfondir Ferrire, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier l'art de la mcanique. IV Souvent, Alphonse Maigret avait gmi sur la rvoltante ingalit des classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie ct de la misre s'tiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une indicible tristesse. Il tait trop grand pour envelopper l'humanit dans une orgueilleuse maldiction, mais trop courageux aussi pour ne pas chercher un remde aux maux dont l'aspect affligeait son me. La politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui parut dtestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent combattre son influence. Mais mesure qu'il avana dans ses recherches sur le droit naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communaut entre eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et se cra un systme organisateur que n'auraient pas dsapprouv les rformateurs modernes. Ce systme peut tre rsum par quelques aphorismes: La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent avoir part ses bienfaits; donc la terre ne doit point tre le partage exclusif de quelques-uns, donc la terre doit tre affranchie, donc, enfin, la tenure seigneuriale doit tre abolie[4]. [Note 4: Le systme fodal n'a t aboli au Canada qu'en 1855.] Tous les hommes sont gaux devant la nature, donc ils doivent tre gaux devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il peut tout; donc il a le droit de nommer et de rvoquer ses lgislateurs, donc la Noblesse hrditaire doit tre supprime. Toutes les fractions d'un tat social quelconque doivent travailler quilibrer l'entier, et tous les tats sociaux quilibrer l'humanit; donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphre, l'galit des conditions, au nivellement des castes. Pour instrument de ce travail, nous avons le _progrs_. Le progrs, c'est la manne donne aux peuples. Le dsir du progrs rvle un esprit magnanime, car le progrs est le fils an de la vertu. Le progrs, c'est l'acheminement vers la perfection. La perfection, c'est Dieu. Le progrs, c'est la rflection de la lumire spirituelle sur tous les actes physiques ou moraux. Vouloir le progrs, c'est vouloir la radiation du mot GOSME, puisque c'est vouloir une commune participation aux bnfices de l'intelligence. Vouloir le progrs, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI, puisque c'est vouloir une commune participation aux bnfices de la vie matrielle. Le progrs, c'est l'galit, la fraternit. C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus thologales. Point de progrs, si les masses ne prennent part ce sacrement qu'on nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, l-bas, dans cette mansarde. Le progrs appartient tout le monde, c'est un lot commun, chacun a donc le droit de venir s'asseoir sa sainte table. A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a des frres commensaux. Le progrs compose l'air hyginique que nous respirons; il nous pntre par tous les pores, dans une atmosphre vraiment dmocratique. Le simoun de l'absolutisme dessche son fluide prophylactique et vivificateur. Le progrs fleurit au sein de la dmocratie, il s'tiole et s'alanguit sous le souffle pestilentiel de la tyrannie. L'homme doit sans cesse aspirer la libert complte, ou au pouvoir d'exercer son gr toutes ses facults avec les droits d'autrui pour bornes et sa conscience pour rgle. La LIBERT COMPLTE c'est: La libert religieuse; La libert d'enseignement La libert de conscience; La libert de la parole; La libert de la presse; La libert d'industrie; La libert individuelle. Il viendra un temps o l'homme ne relvera que de l'opinion de ses semblables. Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives. C'est ainsi que j'interprte la parole de Jsus: Mon royaume n'est pas de ce monde. V Ses ides philosophiques taient au niveau de ses thories politiques. Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en parlant des destines de l'humanit: L'homme est n pour tre libre, intelligent et bon. Par son intelligence, l'homme marche la vrit. Par sa libert, l'homme aspire au bonheur. Par sa bont, l'homme veut la justice. Vrit, bonheur, justice, voil les lments de la destine humaine. La vrit et la justice sont la route; le bonheur est le but. Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le monde, si l'homme veut la vrit, la justice, le bonheur? C'est que primitivement l'ignorance tait la condition de l'homme et de la socit, et c'est de cette ignorance que sont sortis les flaux qui nous accablent: L'gosme, La misre, Les fausses doctrines, Les lois injustes, etc., etc. Et ce sont ces flaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamn d'horribles souffrances!... Mais une esprance immortelle le soutient!... La souffrance mme force l'humanit dvelopper les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon de la ncessit, le travail fconde la terre, cre l'industrie et les richesses; l'tude mrit la raison de l'homme, anantit successivement toute superstition, tout prjug, toute erreur. Sur les ruines des socits subversives s'lvent des socits moins injustes. L'humanit prend possession de sa puissance et dchire le voile qui lui cachait sa vritable destine. VI Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dpasser les bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames? Oh! les feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien que les publicistes, il faudrait les accrocher la lanterne! mais, que voulez-vous? chacun a ses petits dfauts, nous comme vous chres lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces dfauts sont grossiers chez le ntre! Qui est coupable? pas vous assurment; imaginez-vous que nous le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le cherchions, ce mchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite nos nerfs, aigrit notre voix, exaspre nos doigts, met du feu sous nos pieds, de la lave dans notre corps, des pingles sur le coussin de notre fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah! oui, si nous le cherchions! Voyons:--o est-il? qu'on nous le montre? o se cache-t-il! qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste, ce dchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce...--Mesdames, placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter. Messieurs, ttez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations! il est dans notre sang, il est dans notre conomie, il s'appelle la nature organise. A moi, cette dcouverte prouve que nul ne peut chapper son caractre; vous, elle ne prouve rien sinon, peut-tre que je vous ennuie, mais elle prouve, en mme temps, qu'Alphonse Maigret tant libral, je suis bien oblig de le peindre avec ses qualits et ses imperfections. VII Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'purer au creuset de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens actifs et intelligents; il se plut leur inculquer une partie des connaissances qu'il avait acquises. Sa charit, son amnit lui firent de nombreux amis. Et ce qui est rare ses gaux, tout en le chrissant, gardrent toujours vis--vis de lui une dfrence entire. Il ne tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou mme de trouver mauvais qu'il ne se livrt pas la familiarit ordinaire dans les chantiers. Un trait de courage, accompli on prsence de tous ses camarades, acheva de lui gagner la considration de ceux qui, d'abord, l'avaient trait de demoiselle. Certaine aprs-midi, qu'Alphonse tait occup radouber un brick la Pointe Lvi, une tempte effroyable clata tout coup. Le Saint-Laurent grossit avec une rapidit prodigieuse, ses grandes lames se dferlrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires mouills dans la baie drapant sur leurs ancres, s'entre-choqurent tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une barque, partie de Qubec, luttait contre la violence des flots pour atteindre le rivage; mais, quoique monte par trois hommes robustes, elle ne pouvait aborder et menaait chaque instant de chavirer. Les charpentiers, rpandus sur la grve, cherchaient par leurs clameurs encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'garaient au milieu des lments en furie! Soudain une vague norme, bondissante, arrive. Ne la voyant pas venir, l'homme assis la barre tourne le cap vers elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frle embarcation. Un cri dchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que les mugissements de l'onde courrouce, le sifflement de la bise qui se lamente dans les agrs des paquebots. --Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse. On lui obit. Le jeune homme est dans le fleuve. Tantt il nage, tantt il plonge, et toujours il avance vers le lieu o les trois naufrags ont enfonc. Aprs dix minutes d'efforts inous; et aprs tre rest longtemps sous les eaux, il reparat tout coup, tenant un homme par le bras. Au moyen de sa corde, on l'aide regagner la rive. Il dpose son fardeau, et, sans vouloir couter les conseils des assistants, qui l'engagent se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramne bientt une seconde victime. Mais alors ses facults physiques puises ne lui permirent pas une troisime tentative, et le Saint-Laurent conserva sa dernire proie. Je l'ai dit, cet acte d'intrpidit et de vigueur lui concilia, jamais, les gards de quelques ouvriers qui, par jalousie, taient disposs le dnigrer. VIII Devenu promptement un habile charpentier et un mcanicien distingu, Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnte aisance sa famille. Il aurait pu vivre heureux et mme monter les degrs de la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques ses intrts personnels. Mais il tait dou d'une me trop noble, trop enthousiaste pour ne pas viser la ralisation de pareilles doctrines. Non content de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il se mlait toutes les agitations, souleves cette poque, dans la population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la Grande-Bretagne prodiguaient ses compatriotes. Ayant appris qu'un mouvement populaire se prparait Montral, il y courut aussitt. Mais l'insurrection fut touffe son closion, et notre dmocrate, saisi avec plusieurs des conjurs, fut plong dans un cachot. Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael,--plus gnralement connu sous celui de Mike, dtenu pour dlit criminel. Mike tait un homme rsolu et entreprenant, Alphonse ne l'tait pas moins. Les deux prisonniers conurent un projet d'vasion. On sait comment ils l'excutrent: l'un fut repris, l'autre s'chappa, vint tomber chez mademoiselle Angle, qui le fit transporter la maison de Pierre Morlaix, o nous allons le retrouver en tte--tte avec la gracieuse enfant. IX Il tait minuit. Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux blancs, bien propres, un jeune homme dormait. Assise son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille reposait aussi. Le sommeil l'avait gagne, tandis qu'elle veillait son compagnon; sa tte alanguie s'tait peu peu affaisse sur son paule, puis doucement, trs-doucement, tait alle se creuser un nid sur l'oreiller voisin. Dans ce combat entre sa volont et la nature qui rclamait ses droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu peu, rompu leur digue d'caille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes parfumes. A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scne charmante, scne comme les aime un pote. Place sur une petite table, en arrire des deux personnages, la veilleuse, de sa clart limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait comme sous une gaze diaphane, travers laquelle, les formes, les angles, se noyaient harmonieusement. Il et fallu le pinceau de Paul Vronse pour peindre la mlodie de ces deux ttes, se dtachant sur la blancheur immacule du lit, au milieu d'un crpuscule, vaporeux. Rien de heurt dans les contours, rien de brusque dans les teintes--c'tait cette dgradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce moelleux de linaments qui font l'honneur et le dsespoir des artistes. Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur, avaient nom Angle et Alphonse. X Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frmissement d'une phalne, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit. A ces sons imperceptibles se mlait le murmure de la respiration rgulire des deux dormeurs. Bruits argentins comme une symphonie lointaine. Tout coup, le jeune homme fit un mouvement.--La jeune fille ne bougea point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations alternatives. Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxime. Ensuite, il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitt, ne pouvant supporter le faible clat de la lumire. Plusieurs minutes s'coulrent sans qu'il songet dessiller les paupires. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau. Aprs avoir ainsi revisit Qubec, sa ville natale;--sa pauvre vieille mre, ses frres et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle de son arrestation avait navrs de douleur; aprs avoir repass les diverses pripties de la conspiration dont il tait victime; aprs avoir aperu sa prison, assist sa propre vasion; aprs tre entr dans la chambre d'Angle l'ange qui l'avait sauv; aprs avoir senti son coeur battre d'une douce motion, la rminiscence de ce que sa protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont il pressentait plutt qu'il n'avait vu les charmes. Le dlicieux visage d'Angle, soutenu dans sa main gauche, tait tourn vers le sien, si prs que celui du malade se baignait dans les effluves d'un souffle embaum, si prs que les boucles soyeuses de la belle jeune fille se mariaient la brune chevelure du jeune homme. Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase, oubliant les pres lancements de la blessure qu'il avait l'paule oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant son haleine, de peur de l'veiller. Par hasard, le bras du jeune homme tendu sous le cou de la jeune fille, lui tenait lieu de coussin. Qui pourrait dire ce qu'prouva alors le charpentier encore sous le coup des violentes commotions crbrales qu'il avait prouves? Angle rvait, car un chaste sourire voguait sur ses lvres vermeilles comme le bouton de la rose de mai. Lui aussi, il crut qu'il rvait, ou que son me avait quitt son enveloppe d'argile pour s'lever dans des sphres inconnues. Son esprit vierge, enclin la contemplation, n'avait jamais imagin que la vie pt prsenter des sensations tellement enivrantes, qu'on dsirt la mort pour les emporter avec soi dans la tombe. Et, cependant, toutes les penses d'Alphonse taient pures et saintes. Il tait heureux d'un bonheur trange, dont l'affaiblissement de son cerveau, par une fivre violente, exaltait les jouissances jusqu' l'infini. XI Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue la muraille, fit entendre ce _ron-ron_ enrhum qui prcde le choc du marteau sur le timbre, et Angle s'veilla en sursaut. Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprcier toute la dlicatesse, Alphonse feignit aussitt de dormir. Trompe par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le dsordre de sa toilette, se dgagea du collier que le bras du malade formait autour de son cou, et ayant jet sur le ple visage de notre hros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut un petit miroir, devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage. Le charpentier l'piait entre les cils de ses yeux entr'ouverts. Quand elle eut fini, Angle revint, d'un pas lger, prs de la couchette, borda les couvertures qui s'taient dranges, renouvela la veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quitte pour savourer les pavots de Morphe. Dieu qu'elle tait ravissante ainsi, notre Angle! Comme la robe de barge noir qu'elle portait, sur une jupe de piqu blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si mignonne sa naissance, qu'on l'aurait emprisonne entre deux empans, si dveloppe la hauteur des paules, qu'on craignait de la voir flchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige! Comme cette mme robe tranchait vivement avec la carnation veloute de la jeune fille, carnation qui avait emprunt ses nuances la pulpe d'une pche? Comme, enfin, on aurait aim baiser ses petits doigts blancs, effils, aux ongles transparents et ross comme l'opale, qui s'chappaient des manches longues, agrafes au poignet de cette robe de barge noir! Les phalanges de ces doigts, ornes de fossettes, nuances de filets d'azur, eussent dfi le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angle et fait plir la madone de Sanzio. Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume incolore, des mots inanims! Si Pygmalion voulait le feu sacr de la vie pour Galate, si son chef-d'oeuvre lui semblait frapp de mort, que dirons-nous, nous qui ne possdons pour mouler la beaut d'Angle, pour vivifier ses grces inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni! Quoi donc, la langue franaise offrirait des expressions correspondantes ce modle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte tait un cartel lanc l'art! Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de cette chevelure blonde, aux reflets dors, qui, se partageant au-dessus du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente torsade derrire une tte, dont le galbe surpassait celui de la _Vnus de Milo_! Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une puret anglique! indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbs en demi-cercle! clairer ce grand oeil brillant o roulait une prunelle noire, comme le jais, dans un mdaillon d'mail, frang d'une fibrille rose tendre! Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taill sur des mplats arrondis, et prcdant une bouche plus frache que le calice d'une fleur, et dans laquelle tincelaient les trente-deux perles classiques, chantes par tous les potes du XVIIIe sicle! Quoi donc, notre main inhabile pourrait dvoiler ces trsors enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle Angle _la jolie fille du faubourg Qubec_. Avouons-le, en toute humilit, nous ne la croyons pas! Aussi, pour ne point tenter une tche impossible, nous vous dirons, lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que pouvait tre celle que la foule envieuse et toujours plus prte mdire qu' louanger, avait unanimement baptise _la jolie fille, du faubourg Qubec_. XII Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L'on n'entendait que le frlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des moustiques et le frmissement de la phalne qui achevait de brler ses ailes la flamme de la lampe. Alphonse n'avait pas chang de position: bloui par le soleil mme de son admiration, il rvait dans la ralit qu'il avait sous les sens. Probablement, cet tat aurait dur plusieurs heures encore, sans qu'il lui vnt l'ide d'en sortir. Mais sa poitrine oppresse, livra cours une petite toux sche qui, tout de suite, veilla l'attention de son infirmire. Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide. A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de reconnaissance, Angle poussa un cri de joie. Alphonse prit sa main, qu'elle lui abandonna sans rsistance. --J'ai t bien malade, n'est-ce pas? murmura-t-il, d'une voix plaintive. --Oh! Puis ce fut tout... ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur innocence, confondirent leurs mes dans un regard passionn. La main d'Angle tremblait dans celle d'Alphonse, celle d'Alphonse frmissait dans celle d'Angle. Ils s'aimaient: avaient-ils besoin de se le dire? XIII La premire, Angle s'arracha aux fascinations de ce magntisme dominateur. --Avez-vous soif? demanda-t-elle d'un ton troubl. Le charpentier ne rpondit pas. Il errait toujours dans les plaines d'un monde thr. La jeune fille ritra sa question en lui prparant une potion. --J'tais si bien! balbutia Alphonse; pourquoi m'avez-vous quitt, ma soeur? --Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angle, revenant vers lui, les yeux baisss. Il prit la tasse, la porta ses lvres, et puis l'en dtourna. --Vous ne voulez pas boire? --Je n'ai pas soif. --N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire. --Mon Dieu! vous savez mon nom! qui vous l'a appris? comment se peut-il? --Eh! eh! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville? rpliqua-t-elle en souriant. Voil huit jours passs depuis votre vasion monsieur! --Huit jours! --Oui, huit; nous entrons dans le neuvime. --Mais... --Buvez d'abord; aprs je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous tes en sret, chez de braves gens, qui se feraient plutt hacher que de vous livrer vos bourreaux. --Oh! commena le charpentier. --Buvez... je vous en prie... pour l'amour de... --Pour l'amour de vous! s'cria Alphonse, en avalant d'un trait le contenu de la tasse. --Merci, dit-elle en rougissant. --Merci! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi?... --Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le mdecin l'a dfendu. Pour vous tranquilliser je vous apprendrai que vous tes chez un ami, qui partage toutes vos ides politiques. Je vous y ai fait transporter le jour... vous vous souvenez? Le jeune homme hocha affirmativement la tte et la jolie fille continua: --Par malheur, votre blessure s'tait envenime, pendant la nuit. Le dlire vous possdait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici, vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptmes d'une fivre violente se dclaraient... Nous n'avions pas prvu ce cas. --J'ai d vous causer bien du tourment! --Entt, dit presque gaiement Angle, ne vous ai-je pas interdit la parole? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur! Sa voix avait adopt cette inflexion enfantine et imprative dont les femmes usent assez volontiers avec ceux qu'elles affectionnent. --Je vous jure, commena Alphonse... --Bon! dit-elle, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue, effile comme celle d'une duchesse; est-ce ainsi que vous tenez compte de mes ordres? Mchant, va! il ne veut pas gurir! Voyons, buvez maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses prendre. Lorsqu'il eut bu, sa gentille compagne reprit: --Je disais donc que vous tiez bien malade et que nous... Enfin Pierre songea au docteur Dubois, un honnte mdecin, un digne Canadien. Il lui confia notre secret, et c'est lui qui vous a soign. XIV La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mre Morlaix s'avanait pas de loups. --Quiens! quiens! vous jasez, enfants, marmotta-t-elle en approchant du lit; eh ben! comment qu'y va c'te cher amour du bon Dieu? D'un regard, Alphonse avait interrog sa bienfaitrice. --Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mre. --Oui, sa mre... sa mre d'adoption, dit la bonne vieille avec un mlange d'orgueil et de plaisir, car c'est moi qui l'a nourrie, leve, induque not'e Angle. Mais v'l que je bavasse comme une pie..... --Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse. --Quo, quo! me baiser la main, seigneur, Jsus! y pensez-vous, mon fils? est-ce qu'on est une jeunesse, nous aut'es? embrassez-moi, a vaudra mieux! l, sur les deux joues, Pardi! j'savons qui vous tes: un brave et digne garon, firement savant, mais pas vaniteux en toute! Ah! vot'mre doit t'joliment contente d'avoir un enfant comme 'tui-l! Dame! vous tes ahuri! c'est qu'j'avons t aux informations sur vot'compte, et qu'on nous a cont tous les beaux sacrifices que vous avez faits pour vot'chre famille! C'est ben, a, mon gars! l'bon Dieu, qu'est l-haut, vous bnira! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben, cheux vous! j'avons reu d'leux nouvelles, pas plus tard qu'hier et y savons itou ous qu'vous tes! Mais, motus! V'l c'te pauvre Angle qu'est fatigue, j'viens la r'lever! Allons p'tite, il est temps d'aller t'coucher. A ce moment, un cri perant retentit dans la rue des Voltigeurs. --Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se prcipitant vers la fentre. QUATRIME PARTIE LA SORCIRE I Le lecteur n'a point oubli l'espionnage auquel s'tait consciencieusement livr Jacques Bourgeot, ni les paroles menaantes qu'il avait prononces, en remarquant que les inquitudes de sa jalousie prenaient de la consistance. Un instant, il se demanda s'il ne rentrerait point chez Pierre Morlaix, afin de tcher d'y saisir le fil de l'intrigue qu'il pressentait; mais, rflexion faite, il se rsolut user de ruse; et, aprs avoir attendu prs d'une heure pour voir si Angle et le charretier ressortiraient, il se dirigea vers la rue Notre-Dame. Comme il arrivait sur la place Jacques Cartier, un jeune homme, la mine astucieuse et repoussante, l'aborda. --Bonjour, Jacques. --Bonjour. --Comment a va-t-il, aujourd'hui? --Bien, rpondit, d'un ton bourru, le fils du commerant retir. --Tu parais diantrement maussade. Est-ce qu'on t'aurait marche sur le pied? --March sur le...! qu'est-ce que tu veux dire? --Pardi! je te demande si, par hasard, tu aurais eu dispute avec quelqu'un... tu as la figure aussi nbuleuse qu'une soire de novembre. Mais viens-tu prendre une _gobe_? a chassera les brumes du matin. --Je refuse pas, quoique tu parles toujours en _tarmes_, toi! --Sapristi! c'est mon devoir, mon coq[5]; on n'est pas journaliste pour rien. O entrons-nous? [Note 5: Locution canadienne, comme _gobe_, etc.] --Crdi, il y a de fameux brandy chez la mre Halley, si on y allait? II La mre Halley demeurait au commencement de la grande rue Saint-Jacques. Les deux jeunes gens furent bientt rendus. --Eh bien, quoi de neuf? fit le journaliste son compagnon, tout en dgustant un verre d'eau-de-vie. --Quatre et cinq font neuf, rpliqua Jacques avec le rire de la niaiserie satisfaite. --Pas fort, mon coq, pas fort, ajouta aussitt l'autre. Avec des jeux de mots de ce calibre-l, tu ne feras pas fortune. --On ne fait pas ce qui est fait, riposta Jacques d'un air suffisant. --Peste! --Je n'ai pas besoin de travailler pour vivre, moi! --Heureusement que monsieur ton beau-pre s'est amus te prcder en ce bas monde! tu dois une fire chandelle la Providence, mon gros. --Dame! a se peut bien! rpondit Bourgeot, ne comprenant pas l'allusion cache sous cette phrase banale. Mais quelles nouvelles? tu en sais des nouvelles, toi qui cris dans la gazette? --On dit que madame B*** est accouche d'un enfant deux ttes. --Un enfant deux ttes! --Oui, un monstre. --Et il est vivant? --Non; mort-n. --On ne l'enterrera pas au cimetire, je pense. --Pourquoi non? --Un enfant deux ttes! seigneur! mais c'est une conception du diable! L'as-tu vu? --Comme je te vois. Jacques recula pouvant, en faisant un signe de croix. --Tu ne l'as pas touch, au moins? balbutia-t-il. --Au contraire; je l'ai palp et puis t'assurer qu'il tait parfaitement conform; tu n'aurais donc pas os... --Moi! s'cria Bourgeot, essayant de vaincre la peur que lui causait cette rvlation, moi! Ah! j'aurais fait comme les autres... Un enfant deux ttes! --On dit que des voleurs se sont introduits dans un magasin de joaillerie et ont enlev des bijoux pour une somme considrable, reprit le journaliste, en riant sous cape de la pusillanimit de son crdule auditeur. On dit que monsieur G*** se spare d'avec sa femme qu'il aurait surprise en tte--tte avec un trop aimable cousin; mais la grandissime nouvelle... --Cette nouvelle? --La nouvelle par excellence... --C'est? --La nouvelle qui a mis toute la ville en moi..... --Dbonderas-tu? --C'est la nouvelle de l'vasion d'Alphonse Maigret. --Alphonse Maigret! qu'est-ce que c'est que a? je ne connais pas ce nom-l. --Tu m'tonnes. --Ah ben, crois-tu que j'aie des relations avec les escrocs, moi, Jacques Bourgeot, qui aura, un jour, plus d'un millier de louis de revenus. --Alphonse Maigret est pire qu'un voleur, c'est un brigand de rebelle. Il tait le chef de l'insurrection qui faillit clater Montral, lors des dernires lections, tu te rappelles? --Ah! c'est un annexionniste. --Oui, un amricanisateur. Il avait t arrt et jet en prison, grce la bravoure de notre police anglaise... --Et il s'est chapp, le gredin? --Il s'est chapp la nuit dernire. On lui avait donn pour camarade de chambre un vaurien, accus, il me semble, d'avoir _forg_ un _bill_. Ils ont lim les barreaux de leur cachot... --Et se sont sauvs? --Pas tous deux; car le coquin t, dit-on, repinc immdiatement et le sclrat... --Le Maigret? --Lui-mme. Il a djou les recherches de la police. --On ne l'a donc pas aperu.... --Que si. Les soldats lancs sa piste l'ont suivi pas pas jusque dans Wolfe street, et l ils ont perdu sa trace. --Ils auraient d tirer dessus, comme sur un chien enrag. --Impossible, il pleuvait verse, et c'est peine si les fantassins pouvaient entrevoir son ombre travers les tnbres. --Les damns Bostonnais[6] vont tre joliment contents. [Note 6: Au Canada, les gens qui cherchent annexer la colonie aux tats-Unis sont ainsi nomms.] --Oh! qu'ils ne se rjouissent pas l'avance! Alphonse n'est pas loin, c'est sr, il a reu une blessure; on a distingu des taches de sang au bas du mur de la prison. videmment, il est cach en quelque place du faubourg Qubec. Nos policemen ont le nez fin, je parierais bien que la journe ne s'coulera pas sans qu'ils aient flair leur homme. --Ne disais-tu pas que c'est dans la rue du Loup qu'il a disparu? --Oui, mon gros, dans Wolfe street. Buvons-nous un autre coup? --Comme tu voudras. --Bon! voil que tu rajustes ta physionomie d'me en peine. --C'est bien dans la rue du Loup? reprit Jacques, en fourrant le pouce dans son nez, geste qui annonait chez lui une vive contention d'esprit. --Es-tu sourd? je te l'ai dj rpt deux fois. --Ah! c'est dans la rue du Loup! --Encore! Faudra-t-il te le rabcher jusqu' demain! c'est dans Wolfe street, autrement la rue du Loup, ou du gnral Wolfe! Est-ce que cela ne te suffit pas? Mais j'y songe, elle doit t'tre familire cette rue-l. L'idole de tes amours, la jolie fille du faubourg Qubec, ne niche-t-elle pas dans ces parages? --Que t'importe! rpondit Jacques d'une voix brve. --Oh! oh! mon coq, est-ce que nous nous fcherions? Sois sans crainte, je ne m'aviserai pas de courir sur tes brises, bien que la divine Angle... --Assez! --M'empcheras-tu de faire l'loge de ta matresse? --Elle se passera bien de tes sots compliments. --Merci, monsieur Jacques; votre incomparable franchise sduit mon coeur un point indicible. Trinquons ensemble, morbleu! Deux sots de notre espce auraient tort de se quitter sans fraterniser. --Je suis une bte, dit Bourgeot, qui voulait obtenir par une maladroite concession quelques renseignements plus prcis. --Tu ne me l'apprends pas. --Mchant critique. --Chacun son mtier. --Tu ne sais plus rien sur le compte de l'vad? --Non, ma foi. --On l'a sans doute interrog? --a me parat friser toutes les facettes de la probabilit, repartit l'autre d'un accent superbe. --Et le nom du rebelle.... je ne m'en souviens plus? --Alphonse Maigret. Un charpentier de Qubec; un tribun de carrefour; un pilier de taverne; un ivrogne; la lie du peuple! --Il est bless? --A preuve que, sans la pluie, il aurait laiss derrire lui un ruisseau de sang. --Vraiment! --Mais quel intrt!... --De l'intrt un pareil misrable, moi! tu badines, interrompit Jacques avec une brusquerie qui aurait veill l'attention d'un observateur plus clairvoyant que le jeune diplomate qui il s'adressait. --Huit heures! dit celui-ci, en tirant sa montre; diable! c'est demain jour de publication; faut que j'aille mon bureau, tu paies la consommation! je n'ai pas de change[7]. [Note 7: Monnaie.] --Pas de change, a lui arrive plus souvent qu' son tour, marronna Bourgeot, en soldant l'cot, tandis que le journaliste s'clipsait sournoisement. III Jacques se promena pendant prs d'une heure, aprs tre sorti de la _bar_[8] de la mre Halley. [Note 8: Buvette.] Mille penses se heurtaient dans son cerveau. Malgr son peu de perspicacit, il faisait entre l'vasion d'Alphonse et la scne dont il avait t tmoin, dans la matine, des rapprochements qui pouvaient tre fatals l'vad, aussi bien qu' ceux qui lui prtaient si charitablement aide et asile. Mais Pierre Morlaix tait un citoyen estim de tout le monde; pour l'accuser, il fallait des preuves. Bourgeot n'en avait aucune. D'ailleurs, son amour-propre, sa vanit acceptaient avec rpugnance la vraisemblance de la trahison d'Angle. Car nous sommes ainsi faits: quand nous dsirons fortement qu'une chose tourne notre avantage, il nous en cote tant de la voir se dclarer notre ennemie, que nous combattons mme l'vidence. Cet axiome est surtout vrai en amour. Il n'est point d'amant, qui, sr d'tre tromp, et ayant form un plan de vengeance, ne sera heureux si sa matresse parvient se disculper. La recherche du bonheur nous proccupe ce point, que nous prfrons le bonheur imaginaire au malheur en perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la ralit, surtout quand elles sont favorables la satisfaction de notre moi. IV Jacques donc se dtermina garder, durant quelque temps, le silence, et pier ce qui se passerait dans la maison du charretier. Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture, sa station habituelle. --Ah! ah! vous v'l, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous ne faites pas un tour? --On m'avait dit que tu tais engag? --Moi! ah! oui, mais j'ai laiss mon bourgeois en haut du faubourg, et maintenant je suis libre... votre service, m'sieur Jacques. --Est-ce que tu pourrais me conduire la Pointe-aux-Trembles. --Si a vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite heure nous serons arrivs. --Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calche. Puis, se ravisant: --A propos, quelle heure est-il? Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent, communment dsignes sous le nom de bassinoires. --Neuf heures moins vingt-cinq, rpondit-il, aprs avoir consult le cadran. --Neuf heures moins vingt-cinq? Alors je change d'avis, tu vas me conduire Lachine. V Le temps tait superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait dor de ses rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait rjoui les plaines clestes! Jacques Bourgeot n'tait pas homme se laisser impressionner par les charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, ds que la calche eut dpass le village des Tanneries, commena-t-il, avec son conducteur, la conversation suivante: --Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville? --Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien encore. --Tu n'as rien appris? --Rien en toute. L'particulier que j'ai charri, ce matin, tait muet comme le travail de ma calche. --Tu ne le connais pas? --Pas un brin, rpondit Pierre, en excitant ses chevaux. --Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit... --Vous dites, m'sieur Jacques? --Il court un bruit, hum! Le chef de la rbellion s'est vad. --Qui a? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa voix. --Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard. --Et il a dsert la prison? --Pendant la nuit dernire. --C'est y ben possible, m'sieur Jacques! --Comment, tu ignorais cela, toi? --Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la premire nouvelle. Mais ousqu'y s'est rfugi? --Tu le sais peut-tre mieux que moi? dit l'amant d'Angle en se penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre Morlaix. --Moi! rpliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous voulez rire m'sieur Jacques. --Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les soupons que sa question avait fait natre dans l'esprit du charretier, si c'tait, par hasard, ton voyageur de ce matin? --H? h! h! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin! h! ho! h! --Qu'y aurait-il d'impossible? --Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de Lachine, parpilles au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient dus bouquets d'arbres touffus. O dbarquez-vous? --Prs de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais Caughnawaga. Tu attendras mon retour. Bientt il sauta terre, en murmurant: --Puiss-je trouver cette vieille sorcire d'Iroquoise! VI A l'extrmit septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de quinze. Elle tait forme de pieux fichs en terre, revtus d'un bousillage de glaise, et surmonts d'une toiture d'corce. De chaque ct une porte, faite d'corces suspendues, donnait accs dans cette hutte, dont l'intrieur, clair par des trous pratiqus dans le mur, tait aussi misrable que l'extrieur. Au centre tait le foyer, prs duquel une demi douzaine de chiens dcharns, le museau entre les pattes, reposaient ordinairement leurs membres tiques. A des poutrelles transversales, taient accrochs des quartiers de venaison, des bottes d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des planches de _bois blanc_, disposes en rayon, une verge du sol, s'tendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers ustensiles de mnage, comme poterie en terre cuite, cuelles et marmites de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils connussent la vaisselle de terre et de mtal, faisaient rougir au feu, puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les aliments ncessaires leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis--vis, une sorte de grande chsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux formes bizarres et monstrueuses. Ces figures reprsentaient les idoles autrefois adores par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos taient tout-puissants et fiers: C'tait, d'abord, _Agreskoue_, le Souverain tre, et Dieu de la guerre; _Atahensic_, qui commandait la foule des mauvais Gnies; _Touskeka_, chef des bons Esprits, _Malcomek_, etc. Chacune de ces divinits, peinte avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs. Enfin, au pied de la chsse, immdiatement sous une des ouvertures par lesquelles le jour pntrait dans la hutte, scintillait une couche de poussire, dont les nuances vives, varies et chatoyantes blouissaient l'oeil. Cette poussire tait le produit de petits coquillages, soigneusement pils et renferms dans un cercle de frne, ayant environ deux pouces de hauteur. Du milieu, s'lanait une baguette garnie de peaux de serpents enrouls et qui hrissaient de leurs ttes hideuses la tige et le bout de ce nouveau caduce. Accroupie devant le cercle, une femme tudiait avec attention les traces que deux lzards laissaient sur la poussire, en tournant autour de la baguette, laquelle ils taient attachs par des fils venant rayonner la circonfrence. Cette femme tait riche de vieillesse et de laideur. Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune, un _brayet_, des mitas et des mocassins orns de verroteries et de broderies barioles. Son visage tait tatou, sillonn de rides profondes. A son nez et ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines rouges, avec une tte de vipre, en guise de mdaillon, descendait sur sa poitrine sche et terreuse. Cette femme tait la Vipre-grise, la sorcire iroquoise. Elle se disait issue de la Chaudire-noire, ce fameux Sagamos qui, en 1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada[9], et elle jouissait d'une haute considration parmi ses compatriotes. [Note 9: Voir les _Sagamos Illustres_, par M. Maximilien Bibaud, chapitre XXVI.] Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonne au Sault St-Louis, ft dj convertie au catholicisme, la Vipre-grise exerait une influence immdiate sur le conseil des chefs qui, en maintes occasions, se prvalaient de ses jongleries pour faire adopter des rsolutions importantes. VII Aprs avoir travers le Saint-Laurent en canot, et abord Caughnawaga, Jacques Bourgeot s'achemina vers l'habitation de la Vipre-grise. Le jeune homme tait sombre et presque tremblant. Il hsita durant plusieurs minutes, avant de s'introduire dans l'antre de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage deux mains, il entra. La Vipre-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait d'un tronc d'arbre creux recouvert d'une peau d'lan, et sans changer de position, sans tourner les yeux, frappa dessus en cadence avec un bton court. Jacques demeura debout contre la porte, n'osant ni parler ni avancer. Les chiens s'taient dresss sur leurs pattes et grondaient sourdement. Tout coup, la sorcire, s'animant au son de la musique, rejeta sa couverture en arrire, se leva vivement, et chanta d'une voix chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin: VIII Un jour, le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'tait venu sur la terre et qu'il ne savait pas ce qu'taient devenues les cratures sorties de ses mains cratrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait fait la lune, le soleil, les toiles, la terre, les plantes, les btes, pour qu'ils fussent heureux; mais il se dfiait de l'Esprit noir qui n'aime que le mal. Pour s'assurer par ses yeux de la vrit, il descendit sur la terre, au bord d'un tang; il vit, dans les ondes transparentes, une carpe qui se promenait sur le sable dor. Aussitt, il se change en carpe et se laisse glisser dans l'eau. --Eh bien, ma chre amie, dit-il la carpe, tu dois tre trs-heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment des vermisseaux pour vivre. --Moi heureuse! rpondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'tre, quand je vois sans cesse ma poursuite le brochet prt me dvorer? Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda. --Mon ami, lui dit-il, tu dois tre trs-heureux, car tu habites une savane o l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort pour te dfendre de tes ennemis. --Comment serais-je heureux, rpondit-il, quand mes yeux sont constamment tourns vers la fort pour en voir sortir, avec fracas, le mammouth gant, qui se prcipite sur mes frres et les dvore? Manitou soupira et entra dans la fort o il rencontra un cureuil: il se changea en cureuil et grimpa sur l'arbre o le petit animal avait tabli son nid. --Tu dois tre heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourris, et ton agilit te sauve des btes froces. --Comment serais-je heureux, quand les arbres dfeuills sont couverts de frimas et que la volverenne[10] ou le lynx viennent dvorer ma famille jusque dans les arbres les plus levs? [Note 10: _Volverenne_, espce de loup-cervier.] Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras. --Tu dois tre heureuse, car tu aimes ton enfant et tu en es aime. --Je serais moins malheureuse, rpondit la vache marine, si les lynx, les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'taient sans cesse cachs dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver, quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en patience? Manitou devint triste. Il se disposait remonter vers le ciel, lorsqu'il aperut plusieurs animaux fort occups dans la petite le d'un lac: c'taient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et leur dit: --Eh bien, vous tes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je vous vois obligs de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abriteront contre l'intemprie des saisons. --Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le Grand-Esprit nous a dous de sagesse et de prudence. Manitou fut consol et dit: --Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des cratures tout fait heureuses. Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes, augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit chasser les ours et les lans, et leur dit: --Allez! Ensuite, Manitou remonta dans le monde des Esprits, et dit: --Je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait[11]. [Note 11: Nous avons emprunt la traduction de ce chant l'_Encyclopdie canadienne_, laquelle il avait t adress une lettre conue en ces termes: M. BIBAUD.--La chanson suivante des Sauvages du Canada, si on s'en rapportait elle, tablirait le fait qu'autrefois Lamantin et Mammouth, existaient dans ce pays. Je vais rapporter quelques fragments, traduits du langage des Sauvages du Canada qui la chantent encore, comme une des plus importantes de leurs traditions. K. _Encyclopdie canadienne_, rdige par M. Bibaud pre. Tome 1, pages 62-63.] IX A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait des danses fantastiques et des contorsions si tranges, si furibondes, que Jacques, pouvant, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens s'taient rangs devant la porte et en gardaient la sortie en grinant les dents d'une manire menaante. Force fut au jeune homme de rester. Quand La Vipre-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha de l'tranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchets de taches sanguinolentes: --Pourquoi, visage ple, as-tu quitt la rive gauche de _Ladauanna_ [12] pour venir la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes frres ont infligs tous mes frres de la famille Moawake-Huronne? Le Matchi-Manitou[13] est irrit contre ta race; il m'avertit que bientt elle sera disperse, anantie, par une troupe, plus nombreuse que les grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamits dont toi et les tiens avez abreuv les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, branlant la terre comme un troupeau de bisons? coute ce qu'ils disent: Mort, mort aux visages ples! ils ont port la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de nos vaillants anctres, apprenez au guerrier ouvrir les veines de son ennemi, et boire, dans son crne, le sang de la vengeance! Mort, mort aux visages ples! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim sous la flche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pres! [Note 12: Le Saint-Laurent.] [Note 13: Esprit du mal.] [Note 14: Pre des humains, suivant les croyances religieuses des Sauvages du Nord.] Jacques fit peu attention ces paroles; mais tirant de sa poche deux louis d'or, il les plaa dans la main de la magicienne. X --Ah! dit-elle, en considrant les deux pices avec un air de cupidit, tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par qui je connais les choses passes, prsentes et futures. [Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La premire bagatelle qu'ils voyaient en songe.] [Note 16: Dieu de la science divinatoire.] --Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma matresse me trompe. --Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Sal, rpondit emphatiquement La Vipre-grise. Atahuata[17] a cr la femme avec un nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'tait Atahensic [19]. Toi, mon frre, tu as un rival. [Note 17: Le dieu de la cosmogonie.] [Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger la tradition de la cration comme elle s'est transmise chez les Sauvagea du Nord: Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'teignt avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui prtrent le secours de leurs ailes et le portrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de l'eau auprs d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un prsent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reoit des prsents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le ciel mme. Dieu s'en aperut et dans sa colre la prcipita en bas. Mais une tortue la reut sur son dos, o la loutre et d'autres poissons apportrent du limon du fond de la mer et formrent une petite le qui s'tendit peu peu et forma tout le globe. (Les Sagamos Illustres.--Introduction.)] [Note 19: D'aprs Charlevoix, nom de la premire femme et gnie du mal.] --Un rival! s'cria Jacques. --Un rival puissant, par ses charmes et ses malfices, rpta la magicienne avec exaltation. Viens! Le saisissant par le bras, elle l'entrana vers l'tre, attisa le feu, et plaa au-dessus une chaudire en fer battu qu'elle remplit d'eau. Ensuite, elle jeta dans la chaudire une poigne d'_abesoutchenza_[20] (gin-seng), et d'autres plantes mdicinales dont elle surveilla la cuisson, en observant les globules qui montaient la surface de l'eau. La dcoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses mains dans le vase, les leva en l'air, les joignit, en trpignant comme un nergumne, et poussa des cris affreux. [Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient une plante, dont la racine ressemble un embryon.--On attribue cette plante des proprits mdicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent _Aureliana canadensis_.] A ces cris, les chiens mlrent leurs rauques aboiements, et bientt ce fut, dans la hutte, un charivari infernal. Le tumulte apais, l'Iroquoise puisa dans la chaudire avec une cuelle en bois, et tendit le breuvage Jacques. --Bois, mon frre, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a enseigne Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera ton corps de toutes ses souillures, et ton me s'lancera, travers l'espace infini, dans les prairies o habite Ouahiche. --Boire a! fit Jacques, sans dguiser sa rpugnance. --Bois, mon frre, bois! Le temps s'coule, emportant, parcelle parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une une, les feuilles de l'rable. --Mais quoi bon! --Bois, ou frmis, l'Esprit du mal est l qui te presse! Moiti par frayeur, moiti pour complaire la Vipre-grise, Jacques porta l'cuelle ses lvres; mais peine eut-il got la potion bouillante, qu'il laissa tomber terre contenant et contenu, avec une exclamation de douleur. --Maudite sorcire! s'cria-t-il, j'ai la langue brle. L'Iroquoise ne l'coutait pas; agenouille devant le liquide rpandu, elle suivait anxieusement les filets qu'il dcrivait en serpentant sur le sol. XI --Michabou[21] est propice, dit subitement la Vipre-grise en bondissant; il m'inspire, il me pntre, il me captive... Que dsires-tu? [Note 21: Nom du premier Esprit ou Grand Livre.] --Je veux savoir si ma matresse me trompe, rpta machinalement Bourgeot. --Ta matresse, la fille aux ples couleurs... je l'aperois... elle est l... elle voltige comme le papillon! --Elle en aime un autre! --L'amour, la jalousie, l'intrt, conduisent les fils d'Atahensic. --C'est elle qui a donn asile au rebelle? --Rien n'chappe aux serviteurs d'Ouahiche! --Mais qu'y a-t-il? Angle... --La fille aux ples couleurs est chrie de Jouskeka; il la protge; il lui tresse une couronne de fleurs... A son bien-aim, il prsente le calumet de la paix. --Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien. --Avance, dit la Vipre-grise, nous allons prparer la sagamit. Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de mas, qu'elle remua pendant cinq minutes, l'aide d'une spatule en bois. Bourgeot la regardait toujours avec une curiosit mle d'effroi. Quand la bouillie fut assez paissie, l'Iroquoise enleva la chaudire de dessus le brasier. --Mangeons! Le jeune homme refusa de prendre part au festin. --Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron[22] se prononcera contre mon frre. [Note 22: Esprit malfaisant. Il tait fils d'Atahensic et tua son frre Sou-Keka. Cette tradition est identique celle de Can et Abel, de mme que la plupart des traditions cosmogoniques des sauvages ont une analogie frappante avec la tradition mosaque.] --Dis-moi si Angle me trompe? --La vierge aime de mon frre est bien belle! --Qu'est-ce que cela te fait? --La vierge aime de mon frre est plus parfume que la blanche grappe du merisier. --Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tte? Angle rpond-t-elle mon amour? --L'amour est une tincelle jaillie de l'astre du jour. --Satane diablesse! s'cria Bourgeot impatient et s'lanant sur la Vipre-grise. Les chiens se rurent en hurlant contre l'audacieux tandis que l'Iroquoise disait tranquillement: --Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frre daigne obir ses ordres! --Mais parle donc! L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens s'loignrent. --Mon frre a un ennemi! --Alphonse Maigret. --L'ennemi de mon frre a sduit la vierge aux ples couleurs. --Il l'a sduite... dis-tu? --Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme l'onde des sources. --Et Alphonse Maigret... le chef de la rbellion, l'chapp de la prison de Montral... c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix? La devineresse tait retourne prs du cercle magique: --Que mon frre pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant Bourgeot la poussire aux clatantes couleurs. Le jeune homme obit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans la couche pulvrine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des muscles. --Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne. Et les deux lzards commencrent pitiner sur l'empreinte de la main, en rtrcissant chaque rotation, le fil qui les liait au pivot divinatoire. Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires, la Vipre-grise avait bourr de ptun son calumet et fumait, enfonce dans une profonde rverie. --Mon frre, dit-elle, la fin; la fille aux couleurs ples, est aime d'Areskoui... --Qu'ai-je faire avec ton Areskoui? --Ce qui est, sera. Le lzard vert s'est arrt en travers sur la ligne mdiane; c'est un signe de mort. --Mais Angle?... --La vierge se conforme aux volonts suprmes! --Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix? --L'abeille se rfugie dans le calice embaum, pour y pomper un suc nourrissant. --Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien! --Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui fond sur elle. Va donc, la faveur des tnbres. XII La Vipre-grise parla longuement l'oreille d Jacques Bourgeot; tantt l'interrogeant, tantt rpondant ses questions. Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le lendemain. Il ne manqua pas sa promesse, et durant plusieurs jours, de frquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angle et la sorcire iroquoise. A la suite de leur dernire rencontre, La Vipre-grise lui dit: --Ouahiche m'est apparu, que mon frre soit satisfait! la vrit brille! Si mon frre se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, prs du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frre appelle trois fois, Au secours, il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux ples couleurs le trahit. Fidle cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin, cach dans l'embrasure d'une porte, lieu d'o il pouvait pier ce qui se passait chez le charretier, cria de toutes ses forces: --Au secours! C'est alors que l'imprudente Angle se montra, comme nous l'avons dit, la fentre de la chambre occupe par Alphonse Maigret. CINQUIME PARTIE JALOUSIE CONTRE AMOUR I On a tabli une diffrence entre le coeur et le cerveau (traduisez esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les sensations naturelles, au second, les sentiments tudis.--Tandis que Bichat, avec son effroyable science, dfinissait en trois mots, le sige accept de nos motions, et disait: le coeur? _Un muscle creux_! lord Byron mditait l'impressionnabilit unique et suprme du cerveau (_brains_). Si le Franais se posait en ngateur des ides reues, si l'Anglais essayait de changer le trne de nos facults, avaient-ils plus tort ou raison que le vieil Homre, s'criant par la bouche de l'un de ses hros: Mon _diaphragme_ vous aime? Les progrs de la physique, mcanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et mme de l'anatomie, ont t considrables depuis un sicle; mais cependant, on n'est point encore parvenu dterminer l'organe rel des conceptions internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu' preuve du contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous un rle passif, et le cerveau un rle actif. Celui-ci produira, celui-ci recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au contrle du cerveau. Les organes extrieurs transmettent la sensation au cerveau qui la juge, l'apprcie, et renvoie au coeur le rsultat de son examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue ou affaiblit l'effet pour lui-mme. De l nat cette sorte d'antagonisme dans notre nature. Le coeur est ou profondment ulcr ou entirement satisfait, alors que le cerveau nage dans un ocan d'incertitudes. II Voil certes des rflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en apercevant le buste d'Angle s'estompant dans la baie de la fentre, au milieu d'un nimbe de lumire projete par la lampe. Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'prouva sur-le-champ, car, tandis que son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore lutter contre l'vidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre la station de police, pour dceler la retraite d'Alphonse Maigret, il abandonna bientt ce dessein dans la crainte de s'tre laiss tromper par les apparences. Que le rebelle ne ft pas cach chez Pierre Morlaix, et, par sa dposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il aimait! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir caus des tracasseries une famille qu'elle chrissait au del de toute expression. Un rsultat bien plus grave dcoulerait de la prsence du prisonnier dans la maison du charretier: Pierre serait arrt pour avoir prt asile l'vad, et, trs-certainement, son apprhension lverait une barrire infranchissable entre Angle, et l'auteur de la dnonciation. La jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot. Incertain, fivreux, il cherchait coordonner ses ides, quand une voix murmura son oreille: --Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui fond dessus. III Jacques se retourna vivement: La Vipre-grise tait devant lui: --Mon frre est-il convaincu de la vrit de mes rponses! dit l'Iroquoise, en montrant Angle et la mre Morlaix, qui s'taient aussi penches la fentre et s'enquraient de la cause du cri qu'on avait entendu. --Tes rponses, dit le jeune homme, sans dguiser sa colre, tes rponses, que m'ont-elles prouv? Suis-je plus avanc maintenant que je l'tais avant ma visite ta hutte? Crois-tu que je ne savais pas ce qui se passe? --La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcire. Si mon frre n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frre accuse-t-il la Vipre-grise? ne lui a-t-elle pas enseign ce qu'il dsirait connatre? --Soit! mais que veux-tu prsent? qui t'a permis de surveiller mes actions? --La fureur est aveugle, rpta l'Iroquoise; elle empche souvent les guerriers de surprendre leur ennemi. --Est-ce l tout ce que tu avais me dire? --Les visage ples aiment mieux parler qu'couter. Pourtant, celui qui veut tre fort et dominer les autres, doit apprendre se taire. S'il repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils s'loignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces. --loignons-nous, dit Jacques, on nous observe! IV La nuit tait si calme que, bien que ce colloque et lieu une assez grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait veill l'attention d'Angle. --Ferme l'chssis, mon enfant, dit la mre Morlaix, aprs un instant de silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse rveiller les voisins. --Chut! fit la jeune fille, posant le doigt sur ses lvres pour avertir la vieille dame de se taire. Je crois..... --Tu crois? --Attendez un instant; je ne suis pas sre. Ah! voil la lune qui donne vers cette porte. --Quelle porte? --L-bas! la porte cochre de M. Perrin. --P'tite folle! queu veux-tu que j'voie! --C'est qu'il me semble..... --Eh ben! C'est une coureuse d'_Inguienne_, dit la vieille, distinguant le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochre. --Oui, reprit Angle d'un ton agit, c'est une indienne; mais il y a un homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe..... --Eh ben? --C'est Jacques Bourgeot. --Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier? --J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses membres. --Peur! V --Oui, ma mre! la prsence de Jacques ici... cette heure, en compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble! --Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et pour rien encore! --Fermons le chssis, je vous en prie, et allez rveiller Pierre, car je prvois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot... Oh! prsent, je comprends sa conduite avec moi depuis huit jours! --Qu'est-ce que tu me chantes-l? --Oui; lui ordinairement si doux, si obissant; il est devenu tout coup sombre, aigre! Il m'a questionne, m'a menace... Oui, oui, je comprends tout... tout maintenant! Mais dpchez-vous, ma bonne mre; dites Pierre que je veux lui parler. --Qu'y a-t-il donc? demanda le bless, en s'accoudant sur son lit. Qu'avez-vous, mademoiselle? votre visage est dcompos... --Rien, je n'ai rien. Ne vous inquitez pas, balbutia la jeune fille, d'un ton qui dmentait le sens de ses paroles. --Cependant... essaya encore Alphonse, apprhendant quelque sinistre. L'arrive de Pierre Morlaix, qui accourait demi vtu, coupa court ce dialogue. --Ah! mon ami, dit la jeune fille, entranant le charretier dans un coin de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace. VI Jacques avait emmen l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et discutait chaleureusement avec elle. --Allons! terminons-en, s'cria-t-il. --Mon frre s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche rgulirement comme l'eau du grand fleuve. Que mon frre fasse Michabou les prsents ncessaires, et le rival de mon frre disparatra avant le lever du soleil. --Mais un meurtre! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre! oh! je ne puis consentir. --Le visage ple n'a pour ennemis que des visages ples, dit la Vipre-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pense dans des gnralits. --Notre conversation restera jamais secrte! --Le feu brle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il veut. --Bon, dit Jacques, avec une impatience fbrile, tandis que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon... je consens... Tu auras ce que tu exiges. VII Cependant Pierre Morlaix, qui avait cout avec une grande attention ce que lui communiquait Angle voix basse, fit tout coup un geste de surprise. --Quoi! Jacques Bourgeot! s'cria-t-il, es-tu ben certaine? --Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs, je ne saurais me mprendre. Le timbre de sa voix est trop particulier pour qu'on le confonde avec un autre. --De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garon-l, dit le charretier. Pourtant, rien ne prouve..... --Je vous rpte qu'il mdite quelque trahison. Croyez-en ma pntration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici, Jacques rde sans cesse autour de la maison, et... --Batiscan[23] j'crs qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous mitonne du grabuge. P't't'ben aussi que nous avons eu tort de nous embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de _policemen_ n'plaisantent pas. [Note 23: Baptme! bateau! batiscan! sont les trois jurons favoris des Canadiens.] --Ah! Pierre, dit Angle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir un pareil langage, vous si brave, si gnreux! --Dame! coute donc, si ce n'tait que moi, j'm'ficherais de tous les _policemen_ comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans de beaux draps, s'ils apprennent... --Moi! oh! n'ayez pas d'inquitudes. Deux heures, au moins, s'couleront avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le _warrant_[24] ainsi... [Note 24: Mandat d'amener.] --Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton ide. Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras ta chambre. --Non, dit Angle, retenant le charretier par la manche, vous ne me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas o l'on oprerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des soupons... --Je n'y avais pas song... c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie? --Moi, rpondit vivement la jeune fille. --Ah! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu' l'harnacher, n'est-ce pas! Angle rpliqua affirmativement par un signe de tte et Pierre courut son curie. VIII Durant ce dialogue la mre Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour le malade. --Buvez, dit-elle, en lui prsentant une tasse pleine du consomm; buvez, a vous ravigotera. --Merci, ma bonne dame, rpondit Alphonse, repoussant doucement la tasse, je n'ai point soif. --Il faut boire, monsieur, ajouta Angle qui s'tait approche du lit; car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit voyage! --Seigneur Jsus, qu'est-ce que tu bavasses-l, ma fille? s'cria la vieille, au comble de la surprise. --J'apprhende, ma mre, que la retraite de monsieur Maigret n'ait t dcouverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de mener notre bless en lieu plus sr. --Mademoiselle, balbutia Alphonse... --Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment perdre. Buvez ce bouillon: puis ma mre vous aidera vous vtir, tandis que j'irai prendre ma mante. --Mais y n'est pas capable de s'tenir dboute, c'pauvre jeune homme, dit la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire c't'heure? --A la Cte-des-Neiges. --Ah! chez monsieur Jobinet. --Oui, oui, reprit Angle; htons-nous. Voyez, il est prs de trois heures l'horloge, nous devons nous dpcher pour arriver avant le grand jour. Aprs ces mots elle sortit, et la mre Morlaix ayant pris, dans une armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientt revtu l'intressant malade. IX Malgr son extrme dbilit, Alphonse put descendre dans la cour, appuy au bras du charretier. Inutile de rapporter les expressions de remercment dont il gratifia ses dignes htes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de notre ami tait un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur adressa. --En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main. Dj la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de dvorer l'espace. Angle s'lana lestement dans la calche, ds qu'on n'y eut plac son cher malade. A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre. --Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Laurent. --N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparatre de la chambre tout ce qui indiquerait sa rcente occupation. --Bien; marche et que Dieu vous protge! X Celui qui se rveille, la suite d'une violente maladie et se trouve transport dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tte--tte avec une jeune fille inconnue, mais ravissante; trangre, mais empresse, mais attentive comme une soeur, celui-l s'imagine tre le jouet d'un rve et longtemps refuse de croire la ralit. Puis, insensiblement, mesure que ses sens s'ouvrent la lumire, il repasse ses souvenirs, compare son pass avec son prsent, et s'il est jeune, s'il est libre, il supplie l'tre suprme de prolonger l'tat de souffrance qui lui vaut un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par des peines physiques ou morales, que l'homme apprcie la femme sa juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considre assez gnralement l'autre partie du genre humain comme infrieure lui. Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme prfre la socit de la femme celle de l'homme, parce que la femme a toujours sa disposition des trsors de tendresse, des dlicatesses de prvoyance que les hommes ne possdent pas. De son ct, la femme, auprs d'un valtudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire ses semblables, pour grandir en raison de la dfaillance de l'homme. Elle est fire de la supriorit que, temporairement, elle exerce sur lui. Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de l'esprance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle est la cratrice. Ne soyons donc pas tonn si un amour rciproque finit frquemment par embraser celui qui reoit les soins et celle qui les donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'gosme:--gosme de la reconnaissance chez le premier, gosme de l'artiste chez l'autre. XI Angle _mangeait_ parfaitement un cheval. Faonne sa main, la Grise emportait son lger vhicule avec une rapidit arienne, et, en quelques minutes, les dernires maisons de Montral disparurent dans les brumes de la nuit. La chaleur avait t intense pendant toute la journe prcdente, et un orage, chass par le vent l'heure du crpuscule, rassemblait alors ses nues vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'levaient des vapeurs blanchtres, et de frquents clairs lacraient les limites de l'horizon. Plong dans une sorte d'abattement fivreux, Alphonse Maigret restait insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le hros d'un des contes d'Hoffmann. Angle, agite par mille motions diverses, restait muette. L'un et l'autre nanmoins se sentaient nager sur un ocan de flicit, que troublait peine l'imminence des prils dont ils taient environns. Le jeune homme jouissait du prsent, sans dfinir la batitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en distinguer les couleurs. Elle naissait la vie, en naissant l'amour. tre aime de _lui_, tel tait dsormais l'unique dsir d'Angle. Et _lui_, l'aimait, Angle le savait; les regards d'Alphonse, le tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouv qu'elle tait paye de retour! Quand on aime sincrement pour la premire fois, on se demande comment l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne la joie, et le vide du coeur fait place une suave ivresse, dont la mort seule peut teindre le souvenir. XII La calche brlait la route en soulevant des flots de poussire; les deux jeunes gens n'avaient pas encore chang une parole, lorsque tout coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagne d'un pouvantable coup de tonnerre! Effraye par l'clair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un violent cart. Angle essaya de la matriser; mais, surprise au moment ou elle s'y attendait le moins, au lieu de rendre les rnes, elle les tira elle, et l'animal continua de reculer vers le foss qui bordait le chemin. --Lchez les guides! lchez les guides! lui dit Alphonse. Il n'tait plus temps! La voiture roula dans le foss! Par bonheur, un gros peuplier l'arrta dans sa chute et l'empcha de se renverser sur le ct. Angle alors sauta terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena sur la route. --Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant ct d'Alphonse, vous n'tes pas bless, j'espre! --Non, rpondit le charpentier, mais vous? --Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur. Maudite tourdie, je ne sais vraiment quoi je songeais...--Qu'est-ce donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! misricorde divine, qui sont ces hommes? XIII La calche avait atteint la lisire du bois. Trois individus, de mauvaise mine, se tenaient debout derrire un arbre abattu qui barrait le passage. --Stop, cria l'un d'eux avec un _brogue_[25] trs-prononc. [Note 25: Patois irlandais.] L'injonction tait inutile, car la Grise s'tait arrte court devant l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied. --Sainte-Vierge! murmura Angle, serait-ce des brigands? --Que voulez-vous? demanda Alphonse en levant la voix autant qu'il put. --Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur les lvres de son compagnon; si c'taient des gens envoys votre poursuite? --La bourse ou la vie! rpondait en mme temps l'homme qui les avait apostrophs. --Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret sa libratrice. Les trois hommes avaient franchi la barrire qui les sparait des voyageurs, et deux d'entre eux s'taient approchs de la voiture, tandis que le troisime maintenait le cheval par la bride. --Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si vous appelez, vous tes morts! --Nous ne possdons rien, mademoiselle et moi, rpondit Alphonse en anglais. --C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture. --Ce monsieur est malade! dit Angle dont l'amour exaltait le courage jusqu' l'hrosme. --Est-ce que nous nous serions tromps? marmotta le bandit. John, passe-moi la lanterne. Le personnage apostroph tira de dessous sa souquenille une lanterne sourde, et la remit son camarade. Celui-ci la porta la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas. --_By Jesus-Christ!_ vois-je ou ne vois-je pas clair? s'cria-t-il. --Mike! dit Alphonse avec non moins d'tonnement. --Mon compagnon de prison! --Vous tes aussi chapp! --Eh! grce vous, monsieur, j'ai dit adieu la _jug_ [26]. Une coquine de balle m'avait caress le pouce, quand nous chevauchions sur le mur, vous vous rappelez,--ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et retomber sur le prau. On m'empoigna et me mit l'infirmerie. C'tait mon affaire; car, le lendemain, je pris honntement cong de notre gelier par la porte de sa cassine. [Note 26: Littralement cruche; en argot anglais, prison.] --Et maintenant? --Maintenant, je cherche gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin de moi, je suis tout votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a oblig! --Je voudrais passer; je suis trs-press. --Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste? --Oui. --Allons, les anciens, cria Michael ses complices qui ne soufflaient mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect ce bourgeois! Dbarrassons la route. S'tant mis l'oeuvre, ils cartrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit Maigret: --Jurez-moi, sur le salut de votre me, que jamais vous ne parlerez de notre rencontre ici. --Je le jure, rpliqua Alphonse. --Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle! --Oh! oui, s'cria vivement Angle. --C'est bien, dit Mike; allez! Aussitt, la calche s'loigna fond de train. Mais, elle n'avait pas fait un mille, que deux coups de feu branlrent tous les chos de la montagne. --Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille. Soit qu'il ft entirement bris par la diversit de ces secousses successives, soit qu'il ft absorb par ses rflexions, le charpentier n'entendit ni les dtonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie. XIV Profitons de la distance qui spare encore notre fugitif de la Cte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (o il doit trouver un asile) et faire connaissance avec ce personnage. M. Jobinet est Franais d'origine; il rside au Canada depuis une quarantaine d'annes, y a fait une belle fortune dans le commerce des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonns. Nul symptme de caducit n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de force et d'lasticit. M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est pntr de l'excellence des institutions librales; aussi le cite-t-on, dix milles la ronde, comme un homme de progrs; mais, M. Jobinet possde de bons lots de terre au soleil, trois maisons la ville, une la campagne, des louis d'or, en veux-tu, en v'l, et personne ne s'avise de contrecarrer M. Jobinet. Quand on est gr comme lui, disent les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut. M. Jobinet avait t le fournisseur de Pierre Morlaix. _Carillon, la Brune_, ces incomparables btes, dont le souvenir arrachait encore des larmes aux yeux du charretier, taient sorties du haras de M. Jobinet. Pas besoin d'ajouter, aprs cela, que Pierre avait pour le susdit M. Jobinet une estime mle de vnration et de respect. Les deux clibataires,--car M. Jobinet tait demeur fidle saint Nicolas en dpit de toutes les sductions,--vidaient quelques flacons de vieux vins franais, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix la Cte-des-Neiges. Leur attachement rciproque avait cr en raison de la somme d'expansion que leur avait procur la bouteille. Un jour, M. Jobinet s'aperut qu'il tait trop seul. Il pria son ami Pierre de vouloir bien lui confier Angle, jeune fille que le charretier avait adopte. Mais, celui-ci secoua la tte: --Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'tait que moi je consentirais, mais Angle refusera. L'enfant est fire, ah! dame! --Amne-la moi, je la dciderai. Morlaix amena Angle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses propositions: --Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais trait ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; h! h! la mort approche, je suis sans hritier direct, etc. Ses tentatives furent infructueuses. Angle ne voulait rien devoir personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche s'ennuyer (ce fut son expression) auprs de lui. Angle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine. M. Jobinet avait reu une ducation passable dans sa jeunesse. Plus tard il avait roul sa bosse sur trois parties du monde. A dfaut d'rudition, il tait dou d'une mmoire heureuse, d'un jugement sain, et avait largement profit de ses voyages pour tudier les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, propos, assaisonner ses rcits, en relevaient la saveur et soutenaient l'attention de ses auditeurs. La frquentation du bon vieillard profita beaucoup Angle; et M. Jobinet ne tarda gure concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette tendresse idoltre que les gens gs conoivent habituellement pour les derniers fruits de leur snilit, ou pour ceux qui parviennent ranimer la flamme agonisante de leur sensibilit. Alors, il supplia notre amie de renoncer ses travaux manuels, et de prendre part aux richesses qu'il avait amasses. Il essaya de faire jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanit,--les deux mobiles principaux des femmes;--tout fut inutile. Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille. Mais, dsireux de lui pargner de la peine quoi qu'il lui en cott, au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda Angle divers ouvrages de couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite vil prix. Cette dlicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de vgter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angle vivait dans une abondance presque luxueuse. XV Maintenant que nous avons esquiss les relations de quelques-uns de nos personnages avec M. Jobinet, retournons la calche qui arrive au village de la Cte-des-Neiges. L'aurore se levait derrire un rideau de lourds nuages noirs, et quelques grosses gouttes de pluie commenaient tomber. Angle dirigea la Grise dans une troite alle encaisse entre des haies d'aubpines, et, bientt, longea une clture forme par d'pais buissons artistement taills. Derrire la clture, on apercevait un vaste jardin potager born au sud par une charmante maison de campagne. --Attendez une minute, dit la jeune fille en arrtant prs de la porte de la clture. Elle sauta terre, ouvrit la porte simplement ferme par un lien d'osier, et s'avana vers une fentre de l'habitation. Au moment o elle atteignait cette fentre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tte. --Comment! est-ce possible? vous, mon enfant! --Monsieur Jobinet, j'ai un service vous demander. --Entrez, alors. --Non. Et la jeune fille se hta de raconter les aventures de son protg. --C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas hsiter. Les domestiques ne sont pas encore debout. Nous le dposerons provisoirement dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la croise. Dans la journe, j'aviserai... Bien; allons le chercher. M. Jobinet sortit immdiatement. Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut tabli, dans la chambre Bleue, sur un lit de camp qu'Angle s'tait empresse de lui dresser. --A prsent, dit le vieillard la jeune fille, je vais vous reconduire, afin de dtruire les soupons que pourrait faire natre votre venue ici, et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troubl durant mon absence. Ils montrent en voiture, et reprirent le chemin de Montral. Comme ils touchaient la lisire du bois, prs de Mile End, la Grise fit un faux pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets. M. Jobinet descendit pour aider le cheval se relever. Mais, en se baissant, il remarqua que le sol tait violemment foul et couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle la Grise avait gliss, et s'tendaient jusqu'au fourr. --Que signifie cela? s'cria-t-il. --Qu'est-ce! s'enquit Angle en se penchant sur le rebord de la calche. --Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de pistolet... --Que dites-vous! --Ah! je ne vous ai pas encore appris! --Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est dchire. Et il tenait la main un morceau de carton glac sur lequel on lisait la moiti d'un nom. --Montrez! dit Angle. --Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui prsentant l'objet tout macul de boue et de sang. +--------------------- | | Mme et M. Bourg | +--------------- --Un crime! balbutia la jeune fille. SIXIME PARTIE UNE HISTOIRE SANGLANTE I Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe torrents; des clairs blafards dchirent le manteau des astres; les roulements du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le Saint-Laurent, mlant sa voix celle de la tempte, dferle bruyamment ses lames moutonneuses contre les jetes du rivage. Les quais de Montral sont dserts, les nombreuses tavernes de la rue des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart. Seuls quelques rares fanaux, levs sur la grve, guident la marche des navires attards. La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une lgende allemande. Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chanes, le sifflement des rafales dans leurs agrs, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des lments en furie. Batelier, prends garde ton esquif; passant, prends garde ta bourse: amis, htez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la dsolation, la mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montral. Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux, Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre, Part, conduisant la nuit, la tempte et la foudre. II Silence! coutons: O'er the glad waters of the dark blue sea, Our thoughts as boundless, and our souls as free, Far as the breeze can bear, the billows foam, Survey our empire, and behold our home! These are our realms, no limits to their sway, Our flag the sceptre all who meet obey, Ours the wild life in tumult still to range From toil to rest, and joy in every change... Des applaudissements frntiques accueillent ces paroles lances comme un dfi la fureur de la nature. Qui ose porter cet insolent cartel? Paix! le chant continue: Oh! who can tell? not thou luxurious slave! Whose soul would sicken over the heaving wave; Not thou, vain lord of wantonness and case! Whom slumber soothes not pleasure cannot please. Oh! who can tell? save he whose heart hath tried, And danced in triumph o'er the waters wide. The exulting sense the pulse's maddening play, That thrills the wanderer of that trackless way?[27] [Note 27: Voici la traduction aussi littrale que possible de ce morceau: Sur Fonde joyeuse de la mer azure, sans bornes comme notre esprit et nos mes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague cumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est l qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre est le drapeau auquel tous doivent obir. Notre vie errante est de toujours passer du travail au repos que la joie accompagne chaque changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure! toi dont l'me tremble l'aspect de la vague qui s'lance, ni toi, seigneur vaniteux, adonn au libertinage et la paresse! toi que le sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a essay, qui a t berc en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a senti cette motion enivrante, cette pulsation acclre qui fait battre le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.] Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une lgende allemande. Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chanes le sifflement des rafales dans leurs agrs, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des lments en furie. III Pntrons dans une taverne, situe l'extrmit ouest de la rue de la Commune. C'est de l qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers. La _bar_ est inoccupe pour le moment, mais dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter. Ces trois individus sont ivres. On s'en aperoit leur contenance, leurs cris, leur conversation, et surtout deux bouteilles de whiskey, vides ct d'eux. L'un rpond au nom de Mike ou Michal indiffremment: nous le connaissons. C'est un homme de haute taille, sec comme un chalas; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, pais; le nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche dmesurment fendue; les bras longs, les doigts osseux, cuirasss d'un enduit de poussire et de crasse, lequel, pour tre enlev, exigerait l'excoriation de l'piderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipice, le plus misrable qu'il soit possible d'imaginer. Ses compagnons ne lui cdent pas un point, en laideur et en malpropret physiques. Htons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre conscience, que Mike est leur matre en laideur et en malpropret morales. Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses dfauts et ses qualits. N'est pas honnte homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant vaut se pmer au bout d'une corde que de rler sa dernire heure sur un lit de plume. Dcidment Mike tait un philosophe de l'cole des optimistes, et certes, il ne manquait qu'un peu d'rudition pour composer son pitaphe comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme le brave docteur Pangloss. IV --Oh! _bar-keeper_[28], une bouteille! cria tout coup l'un des trois hommes. [Note 28: Garon.] --Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous servirons nous-mmes. --J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de systme. Je veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons! --Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en dposant sur la table les objets ncessaires pour prparer le punch. --Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second. Et l'Irlandais d'union puissant, quoique raill, entonna l'hymne dont nous avons cit des fragments plus haut. Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds ou porter le verre leurs lvres. --C'est superbe! --Magnifique! --A la sant de Mike! --A la vtre! --Ou as-tu appris cela, chum?[29] --a! Ah! vous voulez savoir o j'ai appris a, mes pigeons? --Dis-le nous... --Mille millions d'cubiers, o j'ai appris a? eh! o apprend-t-on de pareilles chansons?-- [Note 29: Camarade.] En mer, et pas sur le plancher des vaches! H! h! c'est que j'ai t matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de cages,[30] bons, tout au plus manoeuvrer des perches ou des guenilles de toiles, grandes comme l'aile d'un goland. [Note 30: Trains de bois flott.] --Fais pas tant tes embarras! --Mes embarras! Qui est-ce qui prtend que je fais mes embarras! Est-ce que je n'ai pas servi bord du _Corbeau_, moi! --_Le Corbeau!_ --Oui, le _Corbeau_, une corvette de plus de vingt canons, rien que a, et des mts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-l. a vous filait ses seize milles l'heure, et quand a se mettait en colre.... --Eh bien? --Ah! ah! quand le _Corbeau_ se mettait en colre, mes agneaux, rpondit Mike, en se pinant le nez d'un air narquois; quand le _Corbeau_ se mettait en colre, ah! dame, malheur qui se trouvait porte de sa griffe; le capitaine Larenon n'y allait pas de main morte. --Le capitaine Larenon? --Oui, le commandant du _Corbeau_, que j'ai, par parenthse, dpch vers le diable. Fier homme autrefois, mais... --Mais? Il m'avait jou des tours, et, ma foi, j'ai d viter une peine au bourreau. Buvons! V --Donc, dit l'Irlandais, qui l'ivresse dliait la langue, donc, le capitaine Larenon tait un dur cuire, dans son temps. Un jour il me condamna un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digr ce boulet-l. Voil que nous venions de capturer un brick, charg de Jamaque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d'un four, et froid.... c'tait sur les ctes de Saint-Jean, c'est tout dire. Voil que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voil des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider passer ton quart. Mais le capitaine qui a dfendu de se rafrachir avant demain--le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaum... vous comprenez, je m'en suis repass gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme ct... Le lendemain, nom d'une coutille! je m'veille dans la cale, en tte--tte avec une populeuse colonie de rats! --Drle, dit un des buveurs. --Oui, trs-drle, ajouta l'autre. --Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tte de faire des miennes ou plutt d'en faire notre capitaine Larenon, j'avais sa cale sur la conscience! Je fis ma punition. C'tait dur, mais j'avais mang de la racine de patience. a m'est souvent arriv... de manger de ce vgtal. Mille coutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux du soir au matin, ou rciproquement, vice versa, comme disait le capitaine; votre aise! Or voil-t-il pas que notre commandant m'avait pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une affection... enfin, il ne m'appelait plus que son trs-cher Mike, le vieux caman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous tions au mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par l, et moi qui vous lui en gardais une.... soigne? j'ai toujours eu l'estomac rebelle certains mets. Mais, ma foi, je m'tais laiss sduire; oui, tel que vous me voyez, j'tais comme le chien couchant du capitaine Larenon, brigand de capitaine, va! Il l'a pay cher... h! h!--Verse-moi un verre du punch, John! L'individu apostroph s'empressa d'obir. --Allons, la sant de l Camarde! dit l'Irlandais, en levant son verre, plein jusqu'au bord. --La Camarde, qu'est-ce que cela? --La Camarde, oh! rien... une vieille histoire... une femme la Camarde, il y a une quarantaine d'annes... on le disait du moins de mon temps. --Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa pipe qu'il avait oubli de bourrer. --La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant demi les yeux et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut retrouver la mmoire en isolant son attention des objets extrieurs! --Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'_Cageux_, reprit Mike. Combien y a-t-il de temps que tu habites le pays? --Le pays, rpta le personnage interpell sous le nom de l'_Cageux_; le pays? hum! bien vingt ans pour le moins. --Vingt ans! vingt ans! murmura Michal, dont l'ivresse commenait embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! a s'est vu! vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies coloniales, hein! l'_Cageux_? --Vingt ans, rpta celui-ci flegmatiquement. Oui, prsent, j'en suis bien sr, a me parat clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'tait en 18... --Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, rpondit l'Irlandais. --Trs-juste, appuya l'_Cageux_. Oui; c'est bien a, dix et dix font vingt, je suis venu au Canada au 18... Mais qu'a donc John, avec son brle-gueule? --Mon brle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous a? --Eh! par l'ancre de misricorde, emplis-le de tabac et ne t'chin pas aspirer de l'air chauff. --Mais.... --Mais, imbcile, ne t'aperois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, en ce moment, aussi vide que ta poche! --Tiens, c'est ma foi vrai, dit John aprs s'tre assur du fait. --Or a, continua Mike, dont le jugement tait compltement englouti sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes son gosier, or a, je m'en vais, _chums_, vous conter une histoire. --Une histoire, rpliqua l'Cageux, bah! a endort, les histoires; moi j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple. --Tu dis? s'cria John qui tait parvenu allumer sa pipe. --De par tous les sabords du _Corbeau_, il parle de la Marseillaise, rpartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fire chanson. Faut entendre le Franais la chanter. L-bas, en mer... c'tait en la chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient l'abordage... la Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un peu: Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arriv! --Comprends pas, dit John. Contre nous de la tyrannie, L'tendard sanglant est lev! --Quand je te dis que je comprends pas. --Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui vous a fabriqu cet air-l n'tait pas manchot. --a ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la conte, mon histoire? a nous fera passer le temps. --Marche. --Auparavant, rinons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une rasade. --L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est que a, l'entrepont? --Imbcile, profra l'Cageux, riant gorge dploye. --By God! s'cria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air courrouc. --V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lana la face de son compagnon. --Attrape! riposta aussitt l'autre avec un mouvement semblable. Les deux projectiles lchs simultanment dans des directions diamtralement opposes, se rencontrrent au milieu de leur parcours, et briss par la violence du choc, s'parpillrent en morceaux sur la table. --C'est bte a, dit l'Irlandais, remarquant que quelques clats de verre taient tombs dans le vase qui contenait le punch au rhum. --Bte! qu'est-ce qui dit que c'est bte? hurla John. --Moi, rpondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que c'est bte. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voil, pour le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas..... --Au diable! interrompit John, emport par une sorte de dlire et empoignant, en mme temps, une autre bouteille. --Eh! eh! a va se gter, dit imperturbablement l'Irlandais. --S'il a le malheur de bouger, commena l'Cageux. --Il s'en gardera bien, reprt Mike. --Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa brunir la lame sur le revers de sa main. --Lches, rla John, d'une voix trangle par la rage. --Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affile de son arme aux rayons douteux de la chandelle qui clairait cette scne. --Lches! oui, vous tes des lches, ritra John; deux contre un... lches! --Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang moi tout seul. Ah! il s'imagine.... En disant ces mots, notre homme s'tait lev et se prparait sans doute fondre sur son adversaire; mais avant qu'il et eu le loisir d'excuter son dessein et mme d'achever sa phrase, la bouteille que John serrait entre ses doigts crisps, darde avec violence, venait l'atteindre au front. VI Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fle couverte d'une paisse chevelure, dont les mches drues et plantureuses tombaient jusque sur ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire, ne lui causa d'autre mal qu'un tourdissement passager. Cependant la scne menaait de devenir srieusement dramatique, lorsqu'un quatrime personnage entra dans le cabinet o se tenait Mike et ses deux compagnons. --Ah a! s'cria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur prononce, j'espre que vous allez me cesser ce tapage-l, ou je vous envoie tous vous rafrachir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la police.... --Chut! dit Mike, voil un mot qui a le privilge de me dchirer les oreilles en quarante-cinq parties ingales, bateau! --Bas les couteaux! bas les couteaux! enjoignit le bar-keeper, remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, arms chacun d'un poignard, se disposaient s'charper pour la plus grande gloire de leur brit respective. --Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais, en s'adressant au cabaretier. --Attends, tu vas voir, rpondit celui-ci sortant de sa poche une paire de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure bouriffe, les prunelles ardentes, les narines frmissantes, le corps demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les sparait. --Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la cervelle comme un chien. --Bateau, j'aimerais tre tmoin du fait, dit Mike, qui tait flegmatiquement rest assis et continuait de polir la lame de son couteau. --Arrire! dit tout coup l'Cageux, essayant d'carter Stephen pour se prcipiter sur John. --Arrire toi-mme! rpondit le cabaretier; arrire ou je fais feu! Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'tait prudemment esquiv. --Affreux gredin! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de cette brusque retraite; il a dcamp. En place; repos! --Oh! il me le paiera! mchonna l'Cageux entre ses dents. --Bateau, dit Mike, il l'a chapp belle! Sans toi, Stephen, je crois que ce brave Cageux..... --Est-ce termin? interrompit le bar-keeper. --a m'en a l'air. --Non, non, non, maugrait l'Cageux en dchiquetant la table avec son couteau; non, ce n'est pas termin, non, je le retrouverai..... --Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons ma proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen? --Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dpenses s'lvent dj plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore montr la couleur de vos piastres. --Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lvres. --Soldez-moi. --Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de louis, que je suis lest d'or? Tiens, regarde! brle-toi les cubiers aux rayons de ce mtal; mais dfense tes vilaines pattes d'y toucher! sinon..... Disant ces mots, Mike dployait complaisamment sur la table, un chiffon sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or. VII --Oh! exclama l'Cageux, dont la colre l'aspect de ce trsor, tomba comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu'il y ait tant de richesses que a sur la terre! --Par le _Corbeau_! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession. Cdant une cupidit habituelle, le _bar-keeper_, glissait ses doigts velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui. --Stop, s'cria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un coup sur les ongles. Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons inintelligibles. --Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions abondent dans la cale; voici une guine, apporte-nous boire et garde le reste pour toi. Et il fit rouler une pice d'or vers le cabaretier, qui empocha avidement cette aubaine inattendue. L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'merveillement que de convoitise. --Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en veine de prodigalit. Puise dans le tas, a ne me cote pas cher. Soit qu'il n'et pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crt pas un tel accs de gnrosit, l'Cageux ne s'empressa aucunement d'obir. --Bast! est-il bte! s'cria Michal, riant et haussant les paules; approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n'y en a plus, il y en a encore, comme dit l'autre. --Que d'argent! que d'argent! murmurait l'Cageux. --Oh! l'animal, qui prend a pour de l'argent! mais c'est de l'or, du vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pse donc, bte brute! Et, ramassant une poigne de louis, il les dposa dans la main de son camarade. VIII Stephen rentrait cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots orns d'une couronne de plomb. Le visage de l'htelier tait soucieux, quoique clair par un sourire de jubilation. videmment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dpouiller Mike. Mais l'Irlandais avait trop ft l'extrait d'orge et de canne sucre pour souponner les intentions rapaces de Stephen. Du reste, les et-il pressenties, qu'il s'en serait moqu, car, en fait de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son matre dans tout le district de Montral. Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les profondeurs de son capot. --C'est bien le cas de rpter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets avec des lingots d'or..... Oui, c'tait sur le pont du _Corbeau_,. Mille millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de cet or! Quand je vous dirai qu'un jour, tant court de munitions, nous avons mitraill une frgate coups de biscayens d'or... plus que a de genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi tait tonn! Et le capitaine Larenon, comme il tait joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins celle-l pourra se vanter que nous ne lsinons pas, disait-il au chef de timonerie, en lui montrant la frgate! Dieu de Dieu! nous achetons cher ses faveurs... Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour rire! Quand je songe... a me reproche... enfin! Oh! buvons. Qu'est-ce que tu manipules-l, Stephen? --Du Champagne, du Champagne, rpondit le cabaretier, levant triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tte. --Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupfaction. IX --Du Champagne! dit Mike, dbouche. Stephen, dbouche, mon brave. J'en ai diantrement lamp dans mon temps, nom d'une garcette! --Comme a saute, s'cria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la rupture des fils de fer. --C'est qu'il est fameux, rpartit le cabaretier, remplissant les verres du liquide ptillant. --A la ntre! --A la ntre! --C'est fichtrement bon, dit l'Cageux aprs avoir ingurgit une rasade. O a se fabrique-t-il, ce vin-l? --En Champagne, niais, rpliqua Stephen, d'un ton capable. --Et ousque c'est a, la Champagne? --Eh! eh! est-il bte, l'Cageux! la Champagne! pardi! c'est en Champagne. --En effet, la Champagne... --Est en Champagne, intervint l'Irlandais? vous tes forts sur la gographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans quelle partie du monde se loge la Champagne? --Dans les Grandes-Indes, rpondit glorieusement Stephen. --Psit! --Tu m'en montreras peut-tre, toi, monsieur le savant! --Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyag, moi! On ne fait pas le tour du monde sans connatre sa carte. --C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a t marin, lui! --Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larenon, un commandant hupp, mais... --Mais? --Dame, il avait ses dfauts, puis... --Puis? --Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout. --Ah! ah! fit l'htelier qui s'ingniait augmenter l'ivresse de ses pratiques; conte-nous a. --Oh! c'est une longue histoire! --N'importe, a nous aidera vider quelques bouteilles. --Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci? --Plus que tu en boirais en une semaine. --C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer! tout comme si j'avais mang une demi-livre de poudre. --Allons, renouvelons la dose, et tu dvideras ton cheveau, n'est-ce pas? --a va, s'cria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie, moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de pchs il me faudra bredouiller au jour du grand jugement! Les verres furent remplis et sabls trois fois successives; puis l'Irlandais, d'une voix avine, commena le rcit suivant, souvent entrecoup de blasphmes et de hoquets. X Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de l'Irlande. Le nom de mon pre et de ma mre n'ont jamais, que je sache, figur sur les registres de l'glise ou de la mairie. Je ne me suis jamais, non plus, donn la peine de chercher pntrer ce mystre. En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings de celui-ci, les coups de pieds de celui-l. Sans doute, j'tais venu au monde sous une mauvaise toile. Mais, comme disent les mahomtans, Allah est grand, nul ne peut chapper sa destine. A dix ans, je servais en qualit de mousse bord d'un caboteur. L aussi poings et pieds ne me mnageaient gure. Par bonheur, les auteurs inconnus de ma personne m'avaient dou d'une enveloppe solide et d'un coeur de bronze. Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce soir-l copieux rgal aux requins. Et, probablement, j'aurais partag le sort de mes matres, sans un jeune garon qui supplia le capitaine du corsaire de me laisser la vie sauve. Le navire qui nous avait capturs s'appelait le _Corbeau_. C'tait bien le plus fin voilier qui jamais et sillonn les mers. L, encore tempte de coups de poings et ouragan de coups de pieds m'assaillirent plus frquemment que je ne l'aurais voulu. Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me rsignai. Du reste, si le service tait rude bord du _Corbeau_, nous avions parfois du bon temps. Grce mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection toute particulire, j'tais-- quelques horions prs--moins molest que les autres mousses, mes collgues. Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles mmes ne m'taient point pargnes. Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau. a m'allait cette existence, que voulez-vous? Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance, demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prires; demain du sang, du feu, d'effroyables orgies! Ma foi, j'aimais dj les motions: toutes ces vicissitudes,--le fouet, la bastonnade compris,--me charmaient plus que je ne saurais dire. Dix annes s'coulrent; j'tais devenu matelot. Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut tu. Mon protecteur, Louis Larenon, prit aussitt le commandement du _Corbeau_. XI Quel homme c'tait que le capitaine Larenon, mille sabords! dur, implacable, mais habile, mais courageux! Un jour il y eut une rvolte bord. Il arrive sur le pont, sans armes. --A mort! mort! crient tous les marina on se ruant sur lui. Sa vie tait en danger, je me prcipitai entre lui et les assaillants. --Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leon cette bande d'imbciles. --Non, rpondis-je, ils vous tueront. Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le couronnement o se tenaient les conjurs: --Tas de lches, leur dit-il, que dsirez-vous? --A mort! mort! hurlait-on de toutes parts. A mort! rpta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter avec moi sans armes comme je le suis? Et, en prononant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot qui se trouvait prs de lui et le lana la mer, comme il aurait fait d'un boulet de huit, quoi! Les mutins continuent leurs vocifrations; un autre matelot va rejoindre le premier; ensuite un troisime, un quatrime; enfin, tout l'quipage y aurait pass, ah! je vous le jure, si les corsaires intimids n'eussent demand merci. Quel homme que c'tait que le capitaine Larenon! Son nom et celui du _Corbeau_ donnaient la chair de poule aux plus vieux loups de mer. Il n'y avait pas un port de la Mditerrane l'Atlantique et de l'Atlantique au Pacifique o nous ne fussions redouts comme la peste. Mais c'tait sur les ctes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur du _Corbeau_. Depuis Montral jusqu' Gasp, il tait l'pouvantail des habitants et des navigateurs. Nos ttes avaient t mises prix: on offrait jusqu' vingt mille piastres pour celle du capitaine. Oui, par le diable! mais il tait plus facile d'achalander que de prendre la tte du capitaine Larenon ou de l'un de ses hardis compagnons. Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux fois j'ai fait la nique au bourreau. Regardez! En mme temps, l'Irlandais dnoua l'charpe graisseuse qu'il portait en guise de cravate, et montra ses auditeurs une raie bleutre dont il avait le col entour. XII --O tonnerre, as-tu attrap a? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure du bout de ses doigts. --a, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Qubec. --Un souvenir de Qubec? --Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tte carre. --Du bourreau! rpta l'Cageux, trop honnte homme dans le fond pour avoir jamais rien eu dmler avec dame justice. --Du bourreau, un imbcile de ta sorte, qui ne savait pas son mtier ou le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai t pendu, pendu en chair et en os, moi Michael, surnomm Mike. --Blague! fit Stephen, d'un air incrdule. --Blague! s'cria l'Irlandais; qui est-ce qui prtend que je blague! --Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire qu'un pendu revient aussi facilement la vie qu'un ver qu'on a coup en tronons? --C'est pourtant comme a, except qu'au lieu de me couper le cou, on me l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon physique aprs l'excution! J'tais grandi de six pouces au moins, et je tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux, que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du _Corbeau_. --Mais enfin, ce n'est pas fort ais comprendre. --Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-mme. --Alors... --Alors, voil l'affaire en deux mots. Essayez d'tre plus malins que moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts! --Nous t'coutons, dit le bar-keeper. XIII --Pour lors, nous avions relch Qubec. Un soir,--ce soir-l je me disputais avec les pavs,--j'entre dans une auberge de la rue Champlain; on dansait. La danse m'a toujours sduit, et dans mon temps je sautais sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait l un joueur de cornemuse qui travaillait son instrument comme un enrag, un ngre qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une demi-douzaine de pcores plus sales et plus laides les unes que les autres. Voil que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de damn, puis que je tourne le cap sur une gigue. --Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des bordes comme a, je vas te mettre l'ancre, moi. --Arrive, lui rpondis-je. Mon homme me tombe sur les paules. Pif, paf, pouf! Nous nous bchons d'emble, et, tout coup, il roule sur le plancher, en beuglant: --Je suis mort! -Il avait dit vrai. On m'arrte, on me mne en prison, on me condamne au collier de chanvre, et huit jours aprs je me disposais aller, le lendemain, prsenter mes respects mylord Satan, quand un individu entra dans mon cachot. C'tait le chirurgien du bord.--du _Corbeau_, s'entend! Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommod des bras, des jambes, des caboches! Il est trpass, Dieu veuille avoir son me! je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si a ne lui fait pas de bien, a ne lui fera pas de mal. --Eh bien! mon garon, tu t'es donc laiss pincer? me dit-il. --Pinc! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le dmnagement final. --Tu es philosophe, Mike! --C'est le cas de l'tre ou jamais. --Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas rvl quel navire tu appartenais. --Dame, major, a ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison aurait empoisonn mon dernier soupir, je suis dlicat, voyez-vous. --Brave Mike! --Il n'y a pas de quoi. --Je suis venu pour te sauver. --Sans plaisanterie, au moins? --Sans plaisanterie. --Merci, major, mais que faut-il faire. --Te laisser pendre. --Hein? --Oui, te laisser pendre. --Singulire faon de me sauver; mais, en dfinitive, pendu pour pendu, j'aime autant m'excuter de bonne grce. D'ailleurs, j'tais dj dcid. C'est l tout ce que vous avez me dire? --Tu n'as pas confiance en moi? --Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de sort! je suis sr d'tre pendu demain, six heures du matin... --Et d'tre ressuscit? --a, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment loin, eh! eh! --Ce qui n'empchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens. --Pas d'objection, pas d'objection; faites, major. Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si a me faisait souffrir. En tous cas, a ne me procure pas des jouissances excessives, rpliquai-je. --Mais tu pourras nanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice. --Cette btise. --Bon. Maintenant tu peux tre certain de vivre aussi longtemps que Mathusalem. --Je ne le souhaite pas, major. L-dessus, il me quitte, aprs quelques recommandations. L'opration avait dur jusqu' deux heures du matin. A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le major m'avait plac au beau milieu des oeuvres-vives. Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe d'intelligence qui me parut de bon augure. --Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour l'autre monde, lui dis-je. --Je ne vous le conseille pas, reprt-il en portant la main son cou. C'tait significatif. --En route, nom d'une bombe! --Ne haussez pas la voix, et mme abstenez-vous de parler, me souffla-t-il l'oreille. --Pourquoi a? --Pourquoi! a pourrait dranger l'appareil. --Brigand d'appareil! mais s'il ne russit pas, je monterai l-haut sans tre lest; car crever sans avoir... --Marchons. Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer, l'estomac vide. Nanmoins j'obis. On m'a racont que vingt minutes aprs cet entretien, je me balanais au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les oiseaux de proie s'apprtaient, en chantant mes funrailles, banqueter sur ma carcasse. Quoi qu'il en soit, je me rveillai sur le pont du _Corbeau_, et voil! --Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu. --Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement, lorsque le scherif eut dress mon procs-verbal constatant mon dcs, on me dpendit la hte et on me transfra bord de notre navire, o, grce aux soins du major, je fus radoub, ragr et capable de remettre la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des chirurgiens comme notre major Dupr![31] [Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la mdecine offrent plusieurs traits du mme genre. On se rappelle encore qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu, appartenant au parti libral, fut pondu Barcelone et sauv par un chirurgien qui, antrieurement la strangulation, lui avait pratiqu, prs de l'os hyode, une incision dans laquelle il avait gliss une petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du condamn et le monde ambiant.] --Buvons sa sant, dit Stephen. --Ah! il a dignement mrit un toast, ajouta Mike. Ce qui m'tonne, c'est qu'il s'est laiss sombrer, lui qui a tant arrach de chrtiens la Camarde. --A sa sant! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas parfaitement... --Qu' cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes rflexions aussi saugrenues que ta personne. XIV Ce dialogue fut suivi d'un intermde, durant lequel le choc des verres succda au cliquetis des paroles. Mais bientt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles taient vides. --Va en chercher d'autres, ivrogne, lui rpliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le march. --Farceur! ricana Stephen en s'loignant. --Du mme, encor du mme, toujours et toujours du mme! lui cria l'Irlandais. Le Champagne tait ma liqueur favorite autrefois; je ne sais pas comment j'ai pu changer de got. Ah! si ma bourse n'avait pas vari? mais tout est fragile en ce monde. Vanit des vanits, tout n'est que vanit... hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit! je m'en soucie comme d'une chaloupe dfonce, et toi, l'Cageux? tu ne dis rien, tu te tiens l comme une tanche pme sur une botte de paille! Je gage que tu es dj pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin, a leur tourne la boule ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi et imite-moi, je suis solide un coup de liquide comme l'tait le _Corbeau_ un coup de mer. On n'a pas t corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme?.. Oh! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux! a ressemble pas mal un nuage... Bon, voil que tout vire autour de moi... Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu danser comme a sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades... La table et les chaises qui s'en mlent... Allez! allez! je ferai l'orchestre... pas de raison pour que a finisse! Quelle tempte! notre cabine roule de tribord bbord, comme si Lucifer la secouait dans ses bras... oh! arrtez, je m'oppose... Jette la dernire ancre, l'Cageux... Bravo! voil Stephen... verse-moi boire, l'ancien... je sue toutes les larmes de mon corps... XV L'ivresse de Mike avait pris un caractre d'hallucination fivreuse; il tait prsumer qu'une seule goutte de boisson forte achverait de le tuer. Se flattant de cet espoir, l'htelier, qui convoitait le magot de l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie. Mais il s'tait tromp dans ses conjectures; car peine l'ex-flibustier eut-il ingurgit le breuvage, qu'une raction s'opra subitement dans ses manires. Il recouvra une sorte de lucidit factice. Ce phnomne n'est point rare dans les cas d'brit complte. --Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drle, dit-il Stephen. Ah! ah! a te ganterait d'hriter de la cargaison de l'ami Miko, hein? --Bast! articula Stephen en se mordant les lvres. --A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce pauvre Cageux qui doit tre altr comme une ponge dessche au soleil des tropiques. --Non; je ne bois plus. --Tu dis? --J'en ai assez; je m'en vas. --Peuh! --Il faut que je travaille demain. --Je ne t'en empcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme; mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures passer avec nous pour tre demain; ainsi ne forons pas la consigne. D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,--une belle histoire! --a va, dit Stephen. XVI Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larenon avait bord du _Corbeau_, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la dtestais, car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure. a, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulire avait du got pour le lieutenant. Dieu de dieu! m'en a-t-elle valu des rcompenses de garcettes, la gredine! heureusement je ne suis pas un ingrat, et et je l'ai paye capital et intrts. Pour lors, un jour que nous flnions sur les ctes de Terre-Neuve, voil que le matelot de vigie signale un brick--l'_Alcyon_, je n'oublierai jamais ce nom-l. En moins de rien, le brick, tait coul avec tout son quipage, et son chargement pass notre bord. Le soir le capitaine Larenon m'appelle dans sa cabine. --Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, ple, aux cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons captur cette aprs-midi? --Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme ple, aux cheveux blonds, a gratifi votre serviteur d'une paire de soufflets dont ses paules garderont longtemps la mmoire. --Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme? --Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. a m'a fait de la peine, car il tait brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se dfendre! --Pauvre Charles! murmura alors le capitaine Larenon; que n'ai-je su plus tt!... --Comment... --C'tait mon frre! --Votre frre! --Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu? --Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan, il a reint deux des ntres, et bless une demi-douzaine d'autres; et sans le second... --Sans le second? --Diable! Du train o il y allait, nous aurions bien pu passer un mauvais quart-d'heure. --Mais le second, le second! s'cria le capitaine en brisant la table d'un coup de poing signe qui m'annona qu'il tait temps de ferler les voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers. --Le second, rpliquai-je, oh! il lui a envoy une balle en pleine carne. XVII --C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en: Vous comprenez que je ne me fis pas prier. Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larenon! ventre de baleine! tait-il un peu en colre! Quand je vous dirai que les cubiers lui sortaient de la tte, que ses cheveux taient droits et raides sur son crne, comme des cabillots dans les rteliers, que ses dents craquaient comme s'il et-broy des galets entre leurs marteaux, et que, dans ses mains crispes, il brisait la coquille de son sabre! Pour lors, je virai de bord. Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le _Corbeau_ que dans la paume de ma main. On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un plongeon dans la grande tasse. Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais quoi m'en tenir. Notre commandant avait lch une borde au second, vous sentez. Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le _Corbeau_ fit naufrage... Pauvre _Corbeau_, va! Le capitaine Larenon, trois des ntres et moi chapprent seuls. C'est dans les parages de Cuba que nous choumes. Aprs a nous fmes la traite des noirs, avec une barque affrte par des armateurs. Chien de mtier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille tonnerres! a dura deux ou trois ans. Il y avait longtemps que nous tions dbarrasss de cette chipie dont je vous ai parl. Dans un abordage elle s'tait fait larguer la poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoye Montral, avec une bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-l, comme je l'appris plus tard, il n'tait pas regardant, le capitaine! [Note 32: La poulaine, dans le langage figur des matelots est le nez du navire comme les cubiers en sont les yeux. Par larguer la poulaine, Mike veut dire couper le nez.] Le trafic africain ne donnait pas. Un beau matin, le commandant Larenon et moi, nous nous trouvmes aussi sec sur le pav de New-York, que des morues sur une botte de paille. Faut vous dire que, malgr tout, je l'aimais encore le commandant; preuve, c'est que je le suivais comme un chien. Ma foi! ne sachant plus o prendre le vent; nous nous tions engags sur un baleinier, lui comme second, moi comme matre d'quipage, et nous avions touch trois mois de solde l'avance, quand le capitaine me dit: --Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike. --Quoi donc, commandant? --Mon pre est mort aux Indes, en laissant une fortune considrable. --Pas possible! --Aussi vrai que je te le dis. Mais il parat que mon frre, Charles Bourgeot.... --Bourgeot! --Oui, c'est mon nom vritable, Larenon n'est qu'un pseudonyme. --Et? --Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frre Charles reste l'unique hritier.... --Mais comment savez-vous? --En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon frre rsidait Qubec, conois-tu? --Mais, commandant, votre frre Charles, mais, n'est-ce pas lui qui.... --tait bord de l'_Alcyon_? --Je n'osais vous rappeler ce souvenir. --S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui. --Bast! c'est impossible, puisqu'il a t tu et jet la mer. --Si c'est un imposteur, tant mieux! --De fait, vous serez le lgataire universel. --En attendant, dpchons-nous de faire voile vers la mtropole du Canada. --Et notre engagement? --Imbcile! Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu toucheras bon port. Aprs dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre Qubec. Fameuse ville, potence des potences, que Qubec, quoique j'y aie dans la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc! Enfin, nous amarrons. Le commandant Larenon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des recherches, des recherches, et le mme soir il est renseign! --Mike, qu'il me dit. --Prsent, capitaine. --Tu m'es dvou! --Jusqu' la culasse, capitaine. --Nous allons tre riches, si tu veux. --Riches, a m'accommode. Que devons-nous faire? --Nous aurons un trois-mts, et tu seras mon second. --C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il grer pour cela? --Presque rien. --C'est encore mieux. --Cependant... --Ah! j'coute. --Mon frre Charles, ce qu'il parat, n'a pas t tu comme tu le pensais, encore moins lanc la mer. --Hein! j'en doute. --Voici ce qu'on m'a racont; il aurait t bless, serait demeur inaperu bord de l'_Alcyon_, et aprs notre dpart, un bateau-pilote l'aurait recueilli, transport Halifax. --a sent tonnerrement le mystre. --J'en conviens, mais il possdait des papiers qui ont tabli son identit. Bref, il est venu Qubec o il s'est mari. --C'est toujours drle! --Bref, il est mort dernirement. --Ah! je commence respirer, capitaine. --Mais il a laiss un enfant. --Et une femme? --Non, sa femme l'avait prcd au tombeau. --Resta l'enfant. --Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs. --Connu, commandant. --Que veux-tu dire? --L'enfant nous gne. --Troun de l'air! --Quel ge? --Deux ans peine. --Facile de s'en dlivrer. Je joignis les mains pour donner du sens mes paroles. --Non, pas a, rpondit-il en se frappant le front; pas a! Il tait curieux, parfois, le capitaine Larenon: sur terre, une vritable poule mouille. --J'excuterai vos ordres. --Me jures-tu?... --Sur l'me de mon pre que je n'ai jamais connu! --Tu enlveras l'enfant et me l'apporteras Montral, mais je ne veux pas que mal lui arrive. --On le soignera... fiez-vous moi. Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit o le poupard avait t mis en nourrice: puis il me dit: --Tu mettras le feu la maison, tu sauveras la petite, pendant l'incendie, et la conduiras Montral. --Pourquoi mettre le feu la maison? --Eh! afin qu'on croie l'enfant brl. --Magnifique, commandant, magnifique! Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura mme,--je ne sais trop comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fmes une ripaille, une ripaille... enfin! L'enfant fut men chez la mre Juliette, Montral. La mre Juliette tait l'ancienne matresse du capitaine Larenon. Ici, on l'avait baptise la Camarde. XVIII --La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Qubec. C'tait une femme hideuse, sans nez. --C'est cela mme, rpliqua l'Irlandais. --N'a-t-elle pas t rtie avec sa cassine? --Attends: tu le sauras. Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son pouvantable rcit: XIX Donc j'avais transport l'enfant chez la Camarde. C'tait en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup! Pour me rchauffer, je m'amusai pinter quelques verres en attendant le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonn de l'appeler depuis que nous avions quitt la marine. Pendant ce temps la vieille sorcire ne s'avisa-t-elle pas de vouloir nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien Mike qu'on joue de ces tours-l. Le commandant arriva; plus d'enfant. Quelle rage! une tonne de salptre embrase, quoi! Il commena taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il et touch sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus quitable et plus complte! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait! Ce n'tait que le dbut. Juliette prtendait que l'enfant avait gagn le large! Un enfant la mamelle, il aurait fallu tre bte pour avaler celle-l! Pour lors, je sentais se rveiller ma petite inimiti pour la Camarde. En voyant le capitaine Larenon bcher, a me donna envie d'en faire autant.--Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et rancunier, en tonnerre, moi! --Donc, je rflchis que Juliette pouvait bien avoir cach l'enfant pour s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine: --Stop! Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satane Camarde qui s'tait rfugie dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis: --O donc est la petite' --Sais pas. --Ah! ah! je vais te rafrachir la mmoire. J'avais mon _knife_[33], un beau _knife_, un souvenir d'autrefois! le tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille--histoire de la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des ralingues. Elle crie son chien: [Note 33: Un couteau.] --Ici, Hurleur! --Peuh! Matre Hurleur me chatouillait dj les mollets. --Oh! oh! un moment, un moment; Deux coups de couteau envoient ledit chien o nous irons tous quelque jour. Juliette essaya de tirer une borde. --Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous se spareront sans se serrer la main? --Au secours! --O est la petite? rponds-moi, et dpchons. --Je ne veux pas le dire. --Alors, je la dterrerai. Et mon couteau faisait une large troue dans la carcasse de la Camarde. C'tait justice. Jamais ma conscience ne m'a reproch ce pch vniel. Je trouvai l'enfant cach dans un caquet de guenilles. L'ayant rapporte au capitaine Larenon, je mis le feu la cambuse qui, au bout d'une heure, tait rduite en cendres. --Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achve. XX --Buvons, rpta l'Cageux se croyant en proie un affreux cauchemar. --Buvons jusqu' la mort! ajouta Stephen atteint lui-mme de l'ivresse qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses htes. --Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie. Aprs une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole. XXI a finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin... Pour lors, le capitaine devait faire disparatre l'enfant et se rendre en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son pre. Moi, je devais l'attendre aux tats-Unis, o il viendrait me prendre avec un nouveau corsaire. Il m'oublia. Seize annes se passrent sans que j'en entendisse parler. Durant cet intervalle, je roulai ma bosse de ct et d'autre, et par aventure tombai, il y a quelques semaines, Montral. J'tais aussi sec qu'un rat d'glise. A mon ge on ne vit pas d'amour et d'eau claire. J'entre chez un changeur, je lui prsente un _bill_ de ma faon. On m'empoigne sous prtexte que le bill tait faux. Dix ans de pnitencier en perspective; quelle chance! Un brave jeune homme, un rpublicain, comme ils disent, devient mon compagnon de cachot. Nous tchons de nous chapper. Il y parvient. Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,--Dieu la bnisse!--m'avait bless. Presque rien, un bobo! On m'envoie l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je russis drober les habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous tire loyalement ma rvrence la prison, par la grand'porte, s'il vous plat. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis. Une fois dehors du ptrin, que faire? je commenais tirer la langue, quand, dans une _bar_, on pronona le nom de Bourgeot. Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larenon? Veillons au bossoir, tonnerre! a mrite considration. Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il tait log comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que a de genre! l'eau me montait la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup aim la bagatelle, le capitaine Larenon! Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'tait mon homme, mon ancien commandant, le capitaine Larenon! mais chang! il avait fait cargaison de graisse. Tout autre que moi ne l'et pas reconnu. Dans ma joie, je courais pour l'embrasser. --Que voulez-vous? --Capitaine! Il plit. --Je suis Mike, votre... --Ce nom m'est tranger. L-dessus, il me tourne le dos et on me campe la porte. En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot tait Franais, natif de Marseille, dbarqu ici, il y a plusieurs annes, qu'il avait pous une veuve et adopt le fils de cette femme. Il se donnait pour commerant retir des affaires, voyez-vous a, ventre de baleine! Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie, minute! minute! J'aurais pu l'expdier la potence par l'entremise du bourreau, mais ce moyen tait compromettant, et le rsultat peu fructueux. Je patientai. L'occasion de me venger s'offrit bientt: hier, je sus d'un domestique, que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne. J'embauche deux Irlandais, et nous tablissons une croisire, au pied de la montagne. Bateau, comme j'tais content! mon coeur battait. Oh! les ingrats, je les dteste! Brigand de capitaine, m'avoir reu comme a, moi qui avais fait sa fortune!... XXII Mike ne put complter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient d'envahir soudainement le cabaret et de se prcipiter sur les trois buveurs. En vain, ces derniers opposrent une vive rsistance, ils furent garrotts et conduits la prison de Montral, o l'Irlandais entra en rptant: --Ventre de baleine! je pensais bien que a finirait mal. SEPTIME PARTIE DEUX AMANTS I ALPHONSE A ANGLE New-York..., Mademoiselle, N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon dpart, je n'ai pu vous demander la permission de vous crire quelquefois. Telle tait cependant mon intention; j'en ai fait part notre excellent ami, M. Jobinet. Pour toute rponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre de moi ne vous dplairait pas. Si je me suis tromp, excusez mon erreur, mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la rparer, car rien ne me serait plus pnible supporter que votre courroux. Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois vous m'avez arrach une mort certaine et je n'ai pu encore vous exprimer les sentiments de reconnaissance qui dbordent mon coeur. N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant j'oubliais votre sublime dvouement et les prils que vous avez courus pour me mettre en sret! Peut-tre aurait-il t plus convenable que j'adressasse ma missive votre bon pre Morlaix; peut-tre l'eussiez-vous prfr; mais j'prouve, en songeant vous, une motion inexprimable, des palpitations tranges que je n'oserais confier un homme. Vous tes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne rirez pas de moi, naf jeune homme, peine entr dans la vie, qui n'ai vu le monde que dans un chantier ou travers les livres. Ces livres m'ont dit que votre sexe tait meilleur et plus dlicat que le ntre. Je le crois, car ma mre est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la douleur se glisse maintenant dans mon me, c'est quand je pense cette pauvre vieille mre que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu! pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes auprs d'eux que lorsque nous en sommes spars? Cela ne viendrait-il pas de ce que prs d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection? Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutum. Nous n'y attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies nous entendions autour de nous des voix trangres, qu'au lieu de la prvoyance maternelle, nous soyons obligs de demander aide des soins mercenaires, et nous commenons apprcier la valeur des liens du sang. L'affection qu'alors on porte sa famille trouve sans doute son mobile dans l'gosme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet gosme est si naturel de part et d'autre! c'est une chane si douce porter que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donns la Providence. Oh! oui, car aimer les ntres pour nous-mmes c'est les inviter nous aimer et entretenir ainsi dans la socit de saintes relations dont la Bienveillance et la Charit tiennent les fils imperceptibles. Mais je m'oublie vous parler un langage auquel une jeune fille n'est pas habitue. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne qui je puisse communiquer toutes les penses qui flottent devant mon imagination, depuis mon arrive ici. Ma mre est bonne, mais elle n'a jamais su lire dans mon coeur et j'ai un caractre si expansif! Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assure, mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidle jusqu' la mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force dans votre caractre, d'hrosme dans votre noblesse pour m'avoir secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait vanouie, ou aurait cri au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas frmi, vous n'avez pas trembl! vous m'avez soign, moi inconnu, moi couvert de sang et de vtements misrables, vous m'avez soign, comme une soeur soigne un frre! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens je crus un instant que mon me ravie son enveloppe terrestre avait t transporte dans une autre sphre o une sylphide, un ange l'avait prise sous sa protection. Le rve dura longtemps, jusqu'au jour o je m'veillai dans cette blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse t heureux d'expirer durant ces heures de fivre ardente! Je nageais dans un tel ocan de bonheur! Nanmoins, chose singulire, que je ne m'explique pas! aprs tre sorti du dlire, en vous apercevant, quelques pas de moi, en me convainquant que je n'tais pas le jouet d'un rve, que la ralit m'environnait, je pris got l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma position, je priai, dans mon coeur, l'ternel de m'arracher du trpas. Quelle est donc la signification de ces incohrences? Aujourd'hui encore, tantt je me cramponne la vie de toute la puissance de mon tre, tantt je suis prt m'abandonner au dsespoir. Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir vous dire combien,--malgr notre courte connaissance,--je me suis pntr de la sublime harmonie de vos qualits; il me serait agrable de retracer les potiques images que votre prsence fait concevoir, mais les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misres vraies ou supposes. C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous cuirassons de personnalit. Qu'il faut de courage pour supporter la douleur au sein de la gat! J'avais cru que je possdais ce courage; la prison, la triste perspective d'une condamnation mort me trouvaient insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-tre la pense d'une vasion ne me ft venue. Il me semble que j'aurais march d'un pas ferme au supplice. D'o vient que, maintenant, je suis plein d'hsitations et d'incertitudes? Les tats-Unis ne sont-ils pas la plus magnifique contre possible? N'ai-je pas la gloire de prosprer en paix, l'ombre de la bannire toile! Oh! quel mystre que nos passions! Ds ma plus tendre enfance j'ai chri la Rpublique. En sortant du collge, je soupirais pour le jour o je pourrais aller m'tablir dans les tats. A prsent, j'y suis: matriellement j'ai autant de jouissances que j'ai prtendu en avoir, et, je le confesse, la mlancolie rgne constamment sur mon front. En quittant les rives de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est souleve et des larmes abondantes ont coul de mes yeux. N'eussent t les exhortations de M. Jobinet, qui m'accompagna jusqu' Saint-Jean, je me serais livr mes ennemis, plutt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui, j'ai laiss l-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-mme. Qubec, Montral, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme dans mes insomnies. En vain, j'ai cherch ici quelques distractions. Le bruit, le mouvement m'irritent; les thtres me sont insupportables. Ni la mchancet, ni l'envie ne forment l'essence de mon temprament; et je me surprends envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent ct de moi emports dans leurs brillants quipages; et je dteste parfois ces femmes tincelantes de parure que je vois au spectacle! N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous lequel on dguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison, sans cesse aux prises avec la bestialit? O est la lumire sacre? o est le vrai? Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'tre sage ici-bas! Nous contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous jalousons, nous hassons! Affreux dilemme! Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie la dfinition! Est-il n pour la souffrance ou la flicit?--Le savoir l'crase, l'ignorance l'abrutit. Nous devons accepter la science de la vie formule ou la rejeter. Mais si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrs, la perfectibilit? Rien. Marche! nous crie une voix intrieure, et nous marchons d'ombre en obscurit, d'obscurit en tnbres, de tnbres en opacit? L'antiquit claire trbuche dans son acheminement. Les ges contemporains ferment les yeux pour franchir le prcipice: Entendez-vous ce cri de Shakspeare: _To be or not to be!_ Ne tremblez-vous pas l'expression de Montaigne? Que sais-je? Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des Encyclopdistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes? De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle? Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutt que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonch de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal moi de vous montrer les pines qui hrissent le mien? Mais j'ai toute confiance, en votre bont. Elle excusera mes carts, n'est-ce pas? Il doit tre si doux de pardonner au malheur! A New-York, ma situation financire est tolrable. J'ai trouv de l'ouvrage comme employ chef chez un armateur. Mes compagnons de travail compatissent mes maux et vraiment je serais content de ma destine, si le souvenir de la patrie.... enfin! Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas tre repousse en parvenant sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir et l'expression de la reconnaissance inaltrable, d'un homme qui sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vtre. ALPHONSE MAIGRET. P. S. Aprs ma mre et vous, mon coeur appartient tout entier nos amis Pierre Morlaix et Jobinet. II Qu'on juge de l'tonnement d'Angle en lisant cette singulire lettre! Les fleurs de sensibilit (hrisses par les ronces du doute) qui y panchaient leurs suaves parfums, causrent la jeune fille un trouble inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui frmissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthe de tristesse s'garait dans des rgions trop ariennes pour empoisonner le coeur religieux et croyant de notre hrone, les vagues aspirations qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rose l'extrmit d'une branche d'aubpine, les demi-aveux qu'on y dvoilait, devaient toucher et sduire une femme. Peut-tre, en crivant, l'exil s'ignorait-il lui-mme: mais Angle, avec la pntration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse. Sre d'tre srieusement aime, elle se demanda si elle aimait. Alors, la rougeur monta ses joues, son pouls battit violemment. Ce fut tout: la jeune fille laissa chapper le papier qu'elle tenait dans ses blanches mains, et son imagination se prit vaguer travers les bocages odorants de la rverie. D'abord, de gracieuses images, papillons foltres aux ailes d'or et d'meraude, voltigrent devant ses yeux demi clos. Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombrag par les rameaux des arbres touffus, mollement appuye au bras d'un ange: l'onde murmurait leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nnuphar; l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux dlices de ses harmonieux concerts! Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux charmes de cette amoureuse journe. Ils avanaient lentement, bien lentement, changeant de rares paroles; mais ces paroles taient autant de perles prcieuses, de mlodies ineffables: et puis elles taient entrecoupes de ces longs silences, qui sont les plus chers entretiens des mes aimantes. Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre! Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se droulait toujours charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient ainsi dans l'extase d'une mutuelle flicit.... III Tout coup, Angle tressaillit: ses traits se dcomposrent, une sueur froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de sa bouche tomba une exclamation dchirante: --Mon Dieu! L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons foltres! adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur! Pauvre Angle, quelle tempte soudaine vous a donc jete sur le roc de la ralit! Douteriez-vous aussi, vous! Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, ptrie par les grces; leve par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi; riche de jeunesse, d'esprance, vous tes inaccessible au scepticisme! Et cependant, cependant, votre pied s'est pos sur un serpant cach sous l'herbe embaume; cependant, voil que l'odieux reptile a roul autour de votre corps tide et satin, son corps froid et visqueux, voici qu'il dresse sa tte hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin. Pauvre, pauvre Angle! IV Il y a dans les socits un tyran, plus despotique que la loi, un matre plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'excuteur des hautes oeuvres. Ce bourreau, ce matre, ce tyran, c'est le prjug. Le prjug est la pierre d'achoppement du progrs: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre terre de la civilisation. On dracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais rglements, en une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trnes, comme un verre de cristal; mais pour dtruire le prjug, l'arme des sicles est peine suffisante. ...Certains prjugs sucs avec le lait Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse. a dit Chnier. Remplacez le mot vieillesse par le mot _mort_, et vous aurez une ide complte, malheureusement vraie.--Le prjug est une sve fconde, dont toute l'influence ne saurait tre dtruite que par une autre sve, celle de l'ducation... et encore! Nul de nous, hlas! n'est exempt de prjugs! Fils de l'enttement et de la tradition, les prjugs sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite forms l'cole de l'habitude et dfinitivement ports l'empire du monde par l'amour-propre individuel. Le prjug ne compte gure qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis un sicle une lutte acharne. Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcle, le pousse dans ses derniers retranchements, l'assige, l'affame, et ne lui laisse ni trve, ni merci! tonnez-vous donc que tant de gens momifis attaquent, comme pernicieux, le dveloppement de la presse! Le prjug vous dit: Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents solidaires des fautes de leurs enfants. En d'autres termes: Un fils vole, assassine; une fille pche contre l'honneur; le pre et la mre doivent tre mpriss! Et rciproquement, Le prjug nous dit encore: Si tu tues tu seras tu: le juge qui te condamnera mort sera respect, considr; le bourreau qui excutera la sentence sera mpris, vilipend! Le prjug nous dit--oh! c'est horrible:--tu n'as pas demand vivre, pourtant tu as t lanc sur cette terre, que tu te hterais de quitter sans la crainte de commettre une lchet, et on te montre au doigt, on te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestifr, quoique tu sois honnte, instruit, dou de nobles et brillantes qualits, parce que... le nom de ton pre est rest en blanc sur les registres de l'tat civil! Tu ne connais pas ton pre, tu ne peux prsenter au monde le sarcophage d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lpreux! --Mais je ne suis pas l'auteur de mon tre. --N'importe! --Je travaille me rendre utile. --N'importe, nous ne voulons pas de toi. --Je me sacrifierai pour mes semblables. --Tes sacrifices!... fi donc! --Je serai votre valet. --Mon valet, toi! quelle audace! --Votre esclave. --Rien... Btard, moins que tu ne puisses opposer un prjug un autre prjug, moins que tu ne puisses doubler d'or le mystre de ta naissance, il te faut boire les ddains des descendances putatives. Le livre, par contre, vous dit: L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions. Lui, qu'assigent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aeux illustres, si des enfants clbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le pch d'un pre le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre. Le livre vous dit encore: Sois honnte, fais le bien pour le bien, cherche tre heureux autant que possible en ce bas monde, sans nuire ton prochain, et tu rempliras ainsi la mission que chacun de nous a reue avec la naissance. Il vous dira: Le privilge de la noblesse hrditaire est une absurdit. Les honneurs que donnent la fortune sont infrieurs ceux que donnent les talents personnels. Les mariages d'argent--ces ventes qui font de deux tres libres, jeunes, des esclaves pour l'avenir--sont des monstruosits: c'est dans le travail et l'amour que repose le bonheur rel. Il osera mme ajouter que eux qui prtendent touffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les passions sont aussi ncessaires l'existence d'un tat social que les aliments nutritifs l'existence de l'homme. Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M. A. Karr crivait, dernirement, de si jolies choses dans ses _Bourdonnements_. V Comme des clairs dans une nuit obscure, les rminiscences du prjug luirent tout coup l'esprit; d'Angle. Pauvre chre enfant, un mystre enveloppait sa naissance dans des plis tnbreux: elle ne connaissait ni pre ni mre lgitims par la loi. Et cette mme loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le stigmate: BTARDE! Qu'importaient alors sa beaut, ses agrments physiques! que faisaient alors ses vertus, son ducation, ses rares qualits intellectuelles! C'est--dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant, cet aveu, allait fuir pouvant, et qu'il lui faudrait elle inhumer la honte de ses parents dans un couvent, o mme elle ne serait peut-tre pas entirement l'abri des prventions du vulgaire! Mon Dieu! pourquoi donc nous avez-vous inocul le virus de l'affliction ds notre origine? Serait-ce parce que, de mme que toute douleur physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers la vertu? ou serait-ce parce que l'humanit est ternellement destine souffrir dans sa lutte entre le cylindre du pass et le cylindre de l'avenir? Effroyable problme! VI Angle, tombe genoux devant une image de la Vierge, priait. Rien n'est plus propre raffermir la foi religieuse que l'amour qui en est la base. L'amour rpugne autant l'athisme que la sensitive au souffle glacial de l'hiver. La prire de la jolie fille du faubourg Qubec dura longtemps; et, lorsqu'elle se releva, la srnit brillait sur son visage. Telle, aprs une tempte, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le retour d'un soleil vivifiant. Encore perle par les gouttes de pluie, la reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus doux armes. Ayant jet sur ses paules une mantille et pos sur sa tte un petit chapeau de paille, Angle se rend chez Pierre Morlaix. Ce fut d'un pas lger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup la rue des Voltigeurs. Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa dmarche se ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva la maison de briques, aux contrevents verts, o s'tait coule la plus grande partie de son enfance, elle tremblait comme la feuille d'rable agite par les vents d'automne. Les palpitations augmentrent encore quand elle mit le pied sur le seuil de la porte, et s'accrurent bientt ce point qu'elle fut oblige de s'appuyer au mur pour ne pas tomber. Pauvre, pauvre Angle, que mchant est ce monde qui vous cause tant de douleurs! VII Aprs une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et mettre de l'ordre dans son esprit, Angle entra. La mre Morlaix tait seule dans la salle, occupe brunir sa batterie de cuisine. --Jsus seigneur! te v'l, mon enfant, dit-elle en quittant son travail pour embrasser Angle; mais d'o est-ce que tu r'sous [34] comme a? y a au moins un sicle qu'on n't'a vue; j'cryais quasiment qu't'tais malade. [Note 34: sors.] --Malade! non, ma bonne mre, rpliqua la jeune fille, bauchant un sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et... --Et tu t'es fatigue, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si c'est pas tannant d's'chigner comme a, quand tu pourrais rester cheux nous, ousqu'on ne te refuse rien. --C'est vrai... --Vrai, Angle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici, plus que tes pre-z-et mre ne t'ont jamais aime. Ces derniers mots, prononcs sans mauvaise intention, avivrent toutes les plaies d'Angle: deux larmes brlantes brillrent au coin de ses paupires. --Bon, v'l-t-y pas que tu vas geindre, c't'heure, poursuivit la vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si gaie, si riante; maintenant... --Pierre est-il ici? interrompit Angle, pour couper court cette intemprance de langue qui la gnait. --Pierre y va-t-arriver prendre son dner. T'as-t-y quque chose de particulier lui dire? Un bruit de voiture rsonna en ce moment au dehors. C'tait le charretier. La jolie fille courut sa rencontre. VIII --Mon ami, lui dit Angle, je dsirerais vous parler. --Aussitt que j'aurai remis ma calche. --Non, tout de suite, c'est trs-important. --Allons, allons, je t'coute, dit Pierre, surpris au plus haut point. --Pas ici: montons votre chambre. --La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec Angle, ayez donc l'oeil mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque chose me communiquer. --Que mystre encore! murmura madame Morlaix. IX Parvenus dans la chambre du charretier, Angle lui dit rsolument:--Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mre et vous m'avez gnreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne connaissez-vous rien de ma famille vritable? --De ta famille? fit le cocher reculant d'un pas. --Oh! je vous en supplie? --Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine? --Oh! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez tmoign que trop de bonts. Ma vie tout entire ne suffira point pour acquitter ma dette de reconnaissance que j'ai contracte envers vous; mais... --Hlas! je te comprends, dit Pierre mu. On t'aura reproch de n'avoir ni pre ni mre, et... --Vous vous trompez, personne ne m'a... Les sanglots lui couprent la voix. --Chre fille bien-aime, notre tendresse ne te suffit donc plus? s'cria le charretier en la baisant passionnment au front. --Que dites-vous l, mon ami? --C'est que, vois-tu, Angle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai dj racont. J'ai cherch ds lors; aujourd'hui mme je cherche, et... --Et? rpta la jeune fille palpitante d'anxit. --Et, reprit Pierre en secouant tristement la tte, je ne sais rien de plus. Une nuit de janvier 18... en revenant du Griffinton, je rencontrai un individu qui embarqua prs de moi et se fit conduire la rue de la Visitation. L, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne reparut plus. Dans mon traneau, il avait oubli un portefeuille en maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et revins la maison que nous habitions ma mre et moi, dans le faubourg Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperus un paquet blanc dpos contre une porte; je m'en emparai: c'tait toi, mon enfant, endormie dans une couverture. --Et, dit Angle, avec une agitation indicible, cette couverture, les langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque? --Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang. --Quelle nigme! mon Dieu, c'est affreux! s'cria la jeune fille, en pressant convulsivement ses mains contre ses yeux. X --Oui, reprit le charretier comme s'il rpondait une question mentale, oui, c'est bien mystrieux, pour le certain. J'ai souvent rv cette nuit-l. C'tait le bon temps o je possdais Carillon et la Brune, deux btes... ah! enfin... Et il faisait un frte que la barbe en fumait... Oh! je ne l'oublierai jamais... puis ces pressentiments... Bast! il ne faut pas y croire... les pressentiments, c'est de la btise. --Des pressentiments! s'cria Angle qui ne perdait pas un mot de ce monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils? --Rien, rien du tout, s'cria brusquement Morlaix. D'abord, les pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le cur dit qu'il ne faut pas y ajouter foi, sous peine de pch. --Pierre, oh! piti, fit la jeune fille affole, piti pour une pauvre orpheline; dvoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous prsumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connatre ni son pre, ni sa mre! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas... --Allons, allons, ne te dsole pas comme a, mon enfant, dit Pierre mu jusqu'aux larmes. a me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui donnerais tout au monde, jusqu' mon dernier attelage--un attelage ben superbe cependant--pour te sentir heureuse. Quelle ide subite aussi... --Pierre, vous ne rpondez pas ma question, interrompit Angle d'un ton suppliant. --C'est vrai; mais... --Vous voulez donc me faire mourir! s'cria-t-elle avec cet accent dsespr dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel manque rarement de vaincre l'opinitret de ceux qui les aiment. --Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angle! Je passerais au feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te dire ce que j'ai suppos quelquefois, en songeant cette nuit-l. Mais au moins ne dis plus que je veux te faire mourir. --Parlez, Pierre, mon ami, mon pre, oh! parlez vite, dit Angle, en pressant les grosses mains basanes et calleuses du charretier dans ses petites mains blanches et satines. --Eh ben! il m'est venu l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqu en sortant du Griffinton et dbarqu au coin de la rue Visitation, n'tait pas tranger .... Le charretier hsita. --A? rpta anxieusement la jolie fille. --A... ma foi, je cherche le mot. --A moi? --Oui, c'est pour trouver a que je me creusais la tte. Angle poussa un soupir de dsappointement --Pas tranger moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous suggrer une semblable conjecture? --Ah! voil! je l'ignore moi-mme. a m'est venu un jour dans la cervelle, puis a y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgr tous mes efforts pour me dbarrasser de cette imagination, elle est toujours l qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le front, j'ai eu tort de te parler de a, puisque a ne sert de rien. Il y a plus de seize ans que cette histoire est arrive; et maintenant qu'aucun indice n'a justifi mes prsomptions, il aurait mieux valu me taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit la torture. --Seize ans, hlas! ce n'est que trop rel, murmura Angle. Jamais je ne dchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies de ce monde. --Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre stupfait. Tu draisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnomme la jolie fille du faubourg Qubec; toi qui as reu une ducation comme pas une des demoiselles les plus huppes, toi que chacun envie, toi qui pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui hriteras, quelque beau matin, de dix mille cus, que nous t'avons amasss, ma mre et moi, toi, chre enfant, tu crois au malheur, parce que.... --Oh! je me souviens de toutes vos bonts pour moi, Pierre, dit Angle en sanglotant,--le dvouement de toute ma vie ne suffirait pas pour payer la dette de reconnaissance... --Chut! assez caus, interrompit le charretier en lui fermant la bouche sous un baiser. Allons, schez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la mchante; nous dnerons, et aprs, pour te distraire, je te mnerai faire un tour de promenade la Longue-Pointe, dans la nouvelle calche que j'ai achete pour toi, mauvaise fille. --Non, dit Angle, je ne puis y aller; des travaux pressants... --Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lche pas. L'ouvrage se fera comme il voudra. --Pardon, mon ami; c'est impossible. --Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire comme a. Joignant le geste la parole, Pierre entrana sa fille adoptive dans la salle. --Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va manger la soupe avec nous. --Non, ma mre, dit Angle en arrtant madame Morlaix; excusez-moi, je n'ai pas faim. --Bast! l'apptit vient en mangeant. --En vrit, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi. --Es-tu malade? --Non, rpartit-elle avec un sourire forc. Aprs quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient recueillie, Angle put regagner son domicile. Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du regard en marmottant: --Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette ordinaire. Faudra que je la surveille. XI Arrive son domicile, Angle relut la lettre d'Alphonse, et, s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet, commena une rponse. Mais peine les premires lignes taient-elles crites, que la jeune fille, mcontente sans doute d'elle-mme, dchira le papier qui les renfermait. Une seconde tentative pistolaire eut le mme sort, la troisime fut plus heureuse, car aprs vingt minutas de travail, notre hrone dposa la plume d'un air satisfait et parcourut des yeux sa missive. Elle tait ainsi conue: Montral... Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que votre sant est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant d'motions diverses, supportes en si peu de jours, jointes aux fatigues d'un long voyage n'eussent altr votre constitution. Grces Dieu, il n'en est rien; ma sainte patronne a exauc les voeux que je n'ai cess de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquite ou chagrine! Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et je vous avouerai franchement que je ne comprends rien toutes vos subtilits philosophiques, plus propres mon sens obscurcir le jugement qu' l'clairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prtendait indiquer une direction votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez dbrouiller des nigmes trop au-dessus de notre faible entendement. Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous? La Providence ne vous a-t-elle pas montr assez qu'elle prtait son appui ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez chapp tant d'ennemis conjurs pour votre perte? Non, cela ne peut tre. Un aveugle ne nierait pas des faits aussi palpables; consquemment vous, qui avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos apprciations, vous ne devez pas discuter semblable vidence. Du moins, c'est de cette faon que je comprends les choses. Au cas o vous croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me dsabuser; vous n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincrement que vous eussiez la foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur, oui, bien heureux! Ne voil-t-il pas que je tombe dans le mme travers que vous? Pourtant, de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point provoqu et ne suis-je pas tenue par mes principes mmes et ma foi condamner, par consquent, combattre ce qui motive vos tristes incertitudes? Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui rpugne mon caractre, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur moi. Maintenant, vous ne serez peut-tre pas fch de recevoir quelques nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas, sans doute, de vous intresser. D'abord, si vous avez conu quelques inquitudes sur la sant de votre bonne mre et de vos frres et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis mme de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir et matin, le Tout-Puissant de veiller votre bonheur sur cette terre. Votre mre, monsieur, a fait crire, mon pre adoptif... Si vous saviez combien elle tmoigne de sollicitude pour tout ce qui vous concerne! Pauvre femme afflige, vous avez bien raison de l'aimer! a doit tre si bon d'aimer sa mre! celle qui nous a donn le jour, qui nous a inculqu sa propre vie, son me, dans le lait dont elle nourrissait nos jeunes ans! Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance celle qui s'est tant et si souvent sacrifie pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais pas assez de jours pour m'acquitter, vis--vis de ma mre cls la dette originelle que j'ai contracte en venant au monde! Une mre! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mre! Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnment votre mre; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacr des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des amours. Aimer sa mre! que cela doit tre dlicieux! ciel! il me semble que j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mre! N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus charmante, plus grande que celle d'une, mre? une mre pour laquelle on n'a point de secrets: une mre qui nous connat mieux que nous-mmes, qui sait et nos qualits et nos dfauts; qui, aprs nous avoir gratifis de la vie physique, s'occupe nous insuffler la vie morale; qui lit dans nos penses, touffe le germe des mauvaises, fconde la semence des bonnes! une mre! Ah! monsieur, il leur est dfendu de jamais se plaindre ceux qui ont une mre. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce que toutes ces petites misres qui escortent notre court passage sur cette plante, quand nous avons une mre prs de nous ou que nous esprons retrouver un jour! Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jsus, n'tait-il pas soutenu par la prsence de sa mre, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au calvaire de ses tortures? Et puis, quand au penser de sa mre on peut joindre celui d'un pre!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de ces tres sacrs! Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dgots, toutes les insultes, tous les dboires! eux le droit de gmir et d'envisager la mort comme un bienfait: eux les plaintes drobes, les larmes secrtes, les dsespoirs touffs! Il y a encore une classe de malheureux plus dsols que les orphelins!... A mon tour, monsieur, de faire appel votre indulgence. Je m'oublie dans mon gosme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous intresser. Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrts sur la lisire du bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet? eh bien, il paratrait que ces sclrats attendaient l un citoyen trs-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dpouill d'une grosse somme d'or. Leur procs est commenc. Aujourd'hui, on dit qu'il y aura de curieuses rvlations de la part d'un Irlandais, un nomm Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est vad de prison avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frmis rien qu'en songeant ce type ignoble de dgradation. gorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se vouer un horrible supplice, et se damner ternellement! Mon Dieu! tout cela m'tonne si fort que j'ai peine y croire. M. Bourgeot,--l'homme assassin,--a un beau-fils. Penseriez-vous que Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son pre tait mrite? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru cela si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant moi, le fils a dit en pariant de son beau-pre: --Bast, aprs tout, il tait assez vieux pour faire un mort! Oh! mais c'est pouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui dtestais dj ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai pris en amiti! Ma lettre est dj bien trop longue, il est temps que je termine. Bon courage donc, monsieur. Esprons que votre mauvaise toile s'clipsera pour faire, de nouveau, place la bonne, et qu'un jour vous serez rendu vos parents et ceux qui vous aiment. En attendant, croyez-moi, Monsieur, Votre servante, ANGLE. XII Deux mois s'coulrent sans qu'Angle reut une rponse sa lettre. La jeune fille tait fort inquite; ses parents adoptifs la voyaient dprir chaque jour, et dj ils regrettaient les soins dont ils avaient entour le fugitif, quand, un matin, Angle arriva chez eux toute joyeuse. --Il m'a crit! il m'a crit! cria-t-elle en entrant. --Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il tait soulag d'un grand poids. --J'savais qu'i n'tait pas malhonnte en toute, c'te jeunesse, dit la mre Morlaix. --Voici sa lettre, reprit Angle; elle est longue; voulez-vous que je vous la lise? --Comme de raison, rpliqua la bonne femme. --Il est Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angle. --A Saint-Jean-de-Terre-Neuve! --Oui, il est all surveiller une pche pour le compte de l'armateur qui l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre. La mre Morlaix et son fils se rapprochrent de leur protge, laquelle, tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commena d'une voix claire et musicale. XIII Saint-Jean de Terre-Neuve... Surtout ne m'en veuillez pas, chre mademoiselle; votre lettre si bienveillante, si aime m'est parvenue au moment o mon patron m'ordonnait d'aller visiter un tablissement de pcherie qu'il ici. Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse crit tout d'abord. Mais le navire mettait la voile; et, depuis lors, je n'ai point quitt la mer. Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume pour vous dire combien je vous suis oblig des preuves d'affection que vous daignez tmoigner au malheureux exil. Si vous saviez comme elle m'a soulag, votre lettre, comme elle m'a rconcili avec moi-mme! Les beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon coeur. Fortun mille fois, qui pourra passer ses jours prs d'une personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi indulgente pour les carts d'autrui, que svre pour elle-mme! Ah! je vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle, mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, la reconnaissance ternelle que je vous dois. Cet aveu ne me cote point, car il est celui d'un homme honnte, qui dsire uniquement votre flicit et qui vous obira en toutes les choses que vous lui commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait l'engager au mal. Maintenant, vous tes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez piquants, et si je russis les dire convenablement, je suis sr qu'ils vous intresseront: D'abord; quand je me prsentai au capitaine du navire, avec les lettres de crdit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais dj pch le maquereau. --Jamais, lui rpondis-je. --Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre mon bord. --Mais l'armateur.... --L'armateur! Qu'est-ce que a me fait? Il me faut des hommes exercs ou rien. Les novices encombrent un btiment. Ils gnent les matelots, tombent malades; il faut les ramener terre. Je n'en veux pas. --Quoi, vous me refusez! --Dsol, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant exerc, s'il le veut. Pour un _greenhorn_[35], a ne me va pas plus qu'un verre d'eau quand j'ai du rhum discrtion. [Note 35: Novice, naf, niais.] --Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le mtier de charpentier bord. --Vraiment! --Sur ma parole. --Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant. --Ainsi, c'est convenu? --Oui, mais une condition. --Dites. --Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en borde ce matin. --Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront. --Sans doute, grommela le capitaine, car de mme que tous ses collgues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose. Je fus install bord dans une mauvaise cabine, juste peine assez grande pour qu'un homme s'y put remuer, et o nous couchions, quatre: le pilote, le premier matre, un mousse et moi. Avant le dpart, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'tais renseign sur la question des pcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux points principaux o l'on fait la guerre au maquereau, sur les ctes de l'Amrique septentrionale. La flotte, employe chaque anne cette pche, se partage en deux sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-cosse. Ces btiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Ocan d'amorces, ils capturent gnralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux occups isolment la mme besogne dans les mmes eaux. Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix cent vingt tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre section, organisation totalement distincte de la premire. Parmi ces btiments, ceux qui sont affrts pour le cap Anne sont les plus petits; ils jaugent de soixante-dix quatre-vingt-dix tonneaux. Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix cent vingt. Une vive mulation rgne entre les gens des deux caps. Elle dgnre souvent en des rixes sanglantes. Les pcheurs ne reoivent pas de salaires; mais ils ont droit la moiti du poisson pris, dduction faite, sur leur part, de ce qui est d pour les frais d'appt, les gages du matre-queux, et le prix, par baril, de l'inspection l'empaquetage et la salaison. Le dernier article cote environ sept francs par baril. En somme, on peut valuer aux trois septimes environ les bnfices nets qui reviennent chaque homme sur la prise gnrale: Les patrons des navires fournissent toutes les provisions, le sel, les hameons, les lignes, le plomb, l'tain, etc., et habituellement ils se rservent le droit de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le vaisseau soit prt recommencer un autre voyage. L'quipage peut, toutefois, disposer son gr de sa part, mais rarement il use de ce privilge, prfrant s'en rapporter aux propritaires qui font la vente et remettent l'argent leurs hommes. De gros marchands de New-York ou de Boston achtent, d'ordinaire, les maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix varient naturellement suivant la qualit. Saint-Jean possde huit ou dix tablissements affects ce ngoce. Tous ont un intrt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc sal, caf, th, chocolat, sucre, riz, mlasse, beurre, patates, farine, etc., car nos pcheurs vous ont un palais dlicat! Ils se sont fait la plus haute ide de la ncessit de bien vivre, veulent chaque repas du pain frais et chaud, ainsi que leurs gteaux pour le th, et des ptisseries toutes les fois qu'ils ont faim c'est--dire tout moment. En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces picuriens d'eau sale, un personnage d'une importance gale celle du patron. La premire question d'un matelot l'autre est celle-ci: --Quel est votre patron? Puis: --Quel est votre cuisinier? Les rponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un engagement. Et il la fait aussitt cette demande. Je dis demande, car un bon pcheur peut toujours obtenir un engagement. tant par l indpendant, il se montre difficile dans son choix. Les quatre cinquimes des quipages sont des Yankees ou des Nouveaux-cossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens, cossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvgiens. Ce sont communment des marins de premire classe, car ils tiennent presque toujours la mer d'un bout de l'anne l'autre: sept mois la pche de la morue, et cinq celle du maquereau. Cette dernire est peut-tre la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agrable. En janvier, on affrte les golettes pour les Grands-Bancs ou pour le banc Georges. Le dernier est deux cents milles l'est de Boston, en plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur leurs ancres pendant la tempte et les grains; et les matelots sont continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles intempries. Un grand nombre se glent les mains et les pieds. Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs avant qu'ils ait atteint la vieillesse. Les btiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont gure abrits; mais le voyage est plus long, et beaucoup de matelots le prfrent cause de la certitude de plus gros profits. En juin, ces btiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les nettoie, on fait leur toilette avant de les expdier la Baie. Tout le monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs la Baie ressemble l'heure de la rcration, aprs la rclusion dans une salle d'cole. Toutes les golettes sont peintes peu prs de la mme manire, en noir avec une bande blanche, et les mts enrubanns ou bariols de jaune. Ils sont aussi grs de mme, portant gnralement un grand mt,--mais pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile de misaine, avec toile de beaupr pour les brises lgres. On les construit de manire ce qu'ils unissent la solidit la capacit; et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est gnralement considr comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus une courte distance; mais l'exprience et la pratique ont appris aux pcheurs tablir, dans le grement et la coque, cent points de diffrence qui chappent aux pkins, comme disent les soldats franais. De fait, j'ai souvent, l'aide d'une longue-vue, aperu l'horizon la pointe d'un grand mt et peut-tre une voile de perroquet, alors que tous les gens de l'quipage pouvaient dire o se dirigeait ce navire, quelle tait sa forme et mme son nom. Les vaisseaux cotent de quinze vingt-cinq mille francs la pice. Le patron est gnralement intress pour un quart, dont les dividendes, avec son tant pour cent (de 3 5 %), sur la part de la prise appartenant au navire, forment la seule diffrence entre sa portion et celle de l'quipage; et il arrive quelquefois qu'il y a bord des pcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-mme, quoique de tels exemples soient rares. Le travail du patron est de moiti plus pnible que celui de l'quipage, car il lui faut tre debout toute la nuit, quand il y a des indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit jeter l'appt pour tenir le poisson prs du navire, rester au gouvernail tandis que le navire file travers les bancs de maquereaux et en entrant au port comme en en sortant. Par dessus tout cela, il a mission de veiller ce que rien ne se dtriore dans le grement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie est en proie une anxit continuelle et n'obtient qu'une rcompense minime pour tant de peines. L'quipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde son tour et fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a qu' manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut l'appter. Les golettes portent trois fois le nombre de bras suffisants pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre l'oeuvre ou dployer toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de guerre. Quand j'arrivai le jour du dpart bord du Franklin, la golette qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'tait pas des plus encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'tait une inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans heurter quelque objet d'habillement o d'alimentation. Le matre-cook tait l'avant. Il mettait en ordre son petit assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur: --Ah! ah! vous voil, monsieur le novice. J'espre bien que vous serez malade avant demain matin. Ce souhait n'tait pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune bon coeur, et pour me concilier les bonnes grces du dispensateur des vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans faon, comme une chose due. L'quipage ne tarda pas se montrer. Bel quipage, ma foi! Jamais je n'avais vu, mme Qubec, une troupe de jeunes hommes plus robustes, plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'tait plaisir les entendre. La connaissance fut bientt faite. Quoique j'eusse un certain commandement sur ces hommes, je prfrai me les gagner tout de suite par l'affection plutt que de m'imposer eux. Une dame-Jeanne pleine de Jamaque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits d'union de nos bonnes relations. Nous fumions et buvions dj comme de vieux amis quand la voix du patron retentit: --Parez la grand'voile! larguez la misaine! dployez les focs. Aussitt tout le monde se leva et courut excuter les ordres. Notre patron ou capitaine se mit la roue, et moi, pour ne pas rester inactif, j'aidai les hommes hler les cordages. Ils furent surpris de voir que je n'tais pas aussi ignorant du mtier qu'ils l'avaient cru d'abord. Ces notions me conquirent leur estime. Peu aprs, ordre fut donn de ranger les bagages. Et en moins de dix minutes le pont se trouva libre. Vers cinq heures on annona le souper. Nous descendmes dans l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais ds que mon apptit fut tabli un peu plus tard, et que l'importance d'tre le premier table m'et t dmontre, je reconnus bien vite le nant des crmonies). Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je obtenir une place, et plus difficilement quelques vivres. Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses maritimes n'avaient gure dpass le Saguenay en bas de Qubec, et je n'tais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est vrai; mais le pressentiment me coupa l'apptit. Aprs le souper, je me retirai dans ma cabine o je ne tardai pas m'endormir. Des rves affreux troublrent mon sommeil. Et, le lendemain matin, je m'veillai rien moins que charm de la vie de marin. Durant toute la journe, les gens de l'quipage me lorgnaient, chaque instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptmes du mal fameux, et prts, sans doute, me prodiguer des soins leur manire. Mais Neptune me protgea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant trois jours je me sentisse faible, et peu dispos manger. Le sixime jour, nous jetmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au dtroit de Canso, nous y restmes quarante-huit heures pour faire de l'eau. Je m'amusai fort prendre des homards, courir la campagne et cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de la Nouvelle-cosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute particulire. Le patron et moi nous visitmes aussi une golette qui retournait son port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette golette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il tait petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau et rapportaient qu'un grand nombre de btiments de Gloucester taient dans la Baie. Le lendemain, nous remmes la voile. Bientt aprs; le patron nous appela et nous partagea, les lignes, les hameons, le plomb et l'tain. Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de l grosseur des fortes ligues truites. Les places que les pcheurs devaient occuper furent alors marques et tires au sort, l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et l mienne, qui sont les mmes sur tous les vaisseaux, c'est--dire que le cuisinier a celle d'avant, juste aprs le mat de misaine, le patron celle du milieu, et le surveillant celle d'arrire, l'cart de toutes les autres. Ces places sont appeles cadres, comme les lits des navires. Je trouvai mon cadre situ, en consquence, la poupe, fort commode et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais continuellement, par mon dfaut d'habitude, emml les lignes de l'quipage. Ayant donc plong mes premiers regards dans les mystres de l'opration, je me mis fumer, tendu au soleil, en tudiant avec un profond intrt les procds de l'quipage. La premire chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres respectifs de faon, pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se mit la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer, auquel l'hameon est solidement fix, le tige de la tige et la pointe demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'tain qu'o verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqu tous les plombs dont il a besoin, il passe l'instrument son voisin qui s'en sert son tour. Au bout de trois heures, tous les plombs taient couls, et les hommes, accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des rpes, du papier de verre et de la peau de chien-marin, polir, amincir, et faonner les plombs suivant leurs fantaisies. Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais russi verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie sur le plancher et une particule dans le moule. Deux matelots vinrent mon secours. Et fort heureusement. Sans eux, je me fusse brl avec la patience d'un martyr. Le lendemain, en arrivant mon cadre, je le trouvai gr de lignes, plombs, hameons et de tout ce qui tait ncessaire pour faire une pche plantureuse, si l'adresse du pcheur rpondait l'excellence des instruments. A qui tais-je redevable de cette dlicate attention? Aux braves matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, deux garons honntes et prvenants, s'il en fut. Ils m'ont combl de petits soins pendant tout le cour du voyage. Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, qui ils envoient une foule de compliments... XV --Tout de mme que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, interrompit le charretier. --Pardi, ajouta sa mre, y v'naient s'rgaler tous les dimanches cheux nous. C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur Alphonse. --Continue, fillette; a m'intresse, dit Pierre. Et Angle poursuivit: XVI ... Comme l'quipage tait prt maintenant la pche, et que nous approchions du futur thtre de nos exploits, le patron distribua les heures des repas dans l'ordre suivant: Djeuner quatre heures du matin ( moins que le poisson ne morde; dans ce cas, aussitt aprs qu'il a mordu). Dner, onze heures avant midi (avec la mme exception). Th quatre heures aprs midi (toujours avec la mme exception). Souper, toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain matin (pas d'exception cela, car le maquereau ne mord plus aprs le soleil couch). Nota. Dfense de jouer aux cartes, except lorsque l'ancre est jete. Le surlendemain, je dormais profondment, quand, pour la premire fois de la vie, je fus rveill par ce cri: --Tout le monde sur le pont! voici le maquereau! Je me dressai tout d'un coup; ma tte frappa contre le plancher suprieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller. Les matelots taient dj en haut. Je ne tardai pas les rejoindre, malgr les douleurs que me causait une grosse bosse au front. Les poissons commenaient frtiller dj dans les barriques dfonces qu'on place la droite de chaque pcheur. Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientt en sentant que a, mordait. Mais je n'avais pas t assez leste. Le poisson chappa. Je relanai ma ligne. Un maquereau s'accrocha l'hameon; voulant profiter d'une premire exprience, je donnai un coup si brusque au fil pour le sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameon hors de la gueule du poisson. De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succs. Un moment je sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment aprs il tait parti. Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux ronds tourns vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de ma maladresse. Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle tait presque pleine. Il y avait de quoi se dsesprer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner ma barrique. Son vide inaltr les fit sourire un peu. Mais ils m'engagrent ne me pas dcourager et promirent de m'aider la prochaine occasion. Vers dix heures, l'un d'eux cria: --Patron, un banc de maquereaux bbord! ils sont un mille de distance. Nous tendmes nos regards dans cette direction. On apercevait une grosse ride aisment reconnaissable entre les griffes de chat faites par le vent. Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaa califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appt, un autre se logea de mme sur la chaloupe de la golette; un troisime se porta la bote aux amorces; le reste de l'quipage s'tablit aux coutes du grand mt et du mt de misaine, aux cordages, aux palans et aux drisses. --Vire vent devant derrire, commanda le patron. Puis ensuite: --Mettez en panne. Au bout de cinq minutes, la golette tait presque stationnaire, au milieu d'un amas de poissons si profond, si considrable, qu'il et retard sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles dehors. La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait paillete d'argent. Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi: Quand a mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme a! Et il amena un maquereau sur le bord. --Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du premier coup, vous lui brisez la mchoire suprieure et le perdez. Mais quand il est trois pieds de vous, allongez la main droite le long de la ligne, six pouces de son museau, comme a, puis enlevez vivement et envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme a. De la sorte, l'hameon se dcrochera et le plomb entranera la ligne dans l'eau. Faites de mme l'gard de l'autre ligne. Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des explications; et il me livra mon habilet. Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je russis hler sur la golette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameon. Cela donna tant rire nos compagnons que je renonai ce mode primitif, usit par nos pcheurs d'eau douce. Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divismes en quatre bandes, pour le prparer et le saler. On s'y prend ainsi pour ces oprations: tout le monde endosse des vtements de toile huile l'exception du patron, qui demeure au gouvernail, et dont les poissons sont apprts par la bande la plus proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main gauche et l'tend sur une table. Il tire un couteau long, affil et mince, l'enfonce dans la tte du poisson et le tranche jusqu', la queue, sans le sparer entirement. Ensuite, d'un tour de poignet, il lance la victime dans la _cuve aux tranchs_, sorte de bote en bois, ayant environ quatre pieds carrs et six pouces de profondeur, de chaque ct de laquelle se tiennent les videurs. Ils enlvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson de la main gauche et en dtachant, avec le pouce de la droite, les oues de chaque ct. Tous les viscres sont extraits avec les doigts, et le poisson est prcipit dans un baril de sel. Il y reste pendant une heure. Aprs quoi, il est sal et mis dans un autre baril. Ds que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque au nom du propritaire, ou d'autre manire, pour les distinguer, et on les arrime dans la cale. La rapidit et la dextrit avec lesquelles une prise de poisson est apprte, sont vraiment surprenantes. J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur, et quoique je travaillasse avec toute l'activit possible, je ne parvins pas les tenir tout le temps en haleine. Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les troupes font toujours assaut de clrit pour achever le plus tt leur ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le souper est le seul repas auquel l'quipage entier se rassemble dans l'entrepont, et que le logement est assez troit pour douze hommes, on comprend aisment que les premiers venus sont les premiers (et les mieux) servis. Tout le poisson tant apprt, on lave le pont; les barils qui n'ont pu tenir dans la cale, sont convenablement rangs autour des mts, de manire ne pas gner les manoeuvres, et on se remet la pche. Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande quantit qu'on le dsire, cette pche serait une tche assez dgotante; et mme, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre d'occupations plus propres. Mais c'est chose fort mouvante que de prendre le maquereau quand il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces frtillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces cris impatients que l'on entend chaque minute, tout cela vous anime et vous amuse beaucoup. --Retirez vos lignes, elles gnent les miennes! s'exclame un matelot. --A qui ces hameons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre. --Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisime. --Des amorces ici, patron, demande un quatrime. Et son voisin qui se lve triomphalement: --J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_ On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espce. Un juron nergique rsonne deux pas de moi; c'est un matelot qui a cass sa ligne. Un cri d'tonnement lui succde: c'est son camarade qui a pris un jeune requin. Enfin, il rgne sur la golette une ardeur, une joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontres ailleurs. Mais il n'est permis qu' la langue et aux membres suprieurs de s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de longues heures dans une immobilit complte. Remuez-les un tant soit peu et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_ leurs lignes qui vous environnent de toutes parts. Peu peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pche se ralentit. A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se dlasser. Alors, voil sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des contes joyeux, des rires bruyants. On se ddommage coeur que veux tu du long silence, de la pnible position observs prcdemment. On se mettrait dj chanter si la voix du cuisinier ne se faisait entendre: --Mes enfants, voici le maquereau qui revient! En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages reprennent leur gravit; les rires et les gaudrioles expirent sur les lvres, on se remet la besogne. Parfois l'quipage demeurera sa tche pendant quatre heures nouvelles, jusqu' ce que le patron dise: --Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprter (non pas nous, mais la prise). C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur, le patron! Aprs avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant trois semaines nos lignes chmrent. Nous croismes le long de la Nouvelle-cosse, du Nouveau-Brunswick et des ctes du Canada; nous remontmes aussi les ctes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant o je pouvais aller embrasser ma bonne mre Qubec. Mais, hlas! c'et t un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il me fut refus. Chaque jour, cependant, nous dcouvrions d'innombrables quantits de poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient pas mordre. Nous hlmes les patrons de quarante bateaux-pcheurs au moins et changemes invariablement ces paroles: --Avez-vous pris du poisson depuis peu? --Non. --En avez-vous vu? --Oui. --O? --Il y en a considrablement dans la Baie. --Je sais. --Vous y tes all? --Oui, j'en ai pris. --Et maintenant? --Maintenant, il ne veut pas mordre. D'aventure, une golette loigne d'un demi-mille environ, et nageant dans les mmes eaux que nous, se grait pour nous inviter une joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le dfi avec enthousiasme. C'tait un incident agrable au milieu de l'ennui qui nous dvorait. Car c'est une chose triste que de n'avoir rien faire du matin au soir! La monotonie des scnes pse sur l'esprit d'un poids de plomb, et, pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer six mois sur un btiment pris par un calme plat. Enfin, notre matre-queux, qui tait toujours au guet, signala un banc de maquereaux. Je vous laisse penser si la nouvelle fut accueillie avec des transports d'allgresse. Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les amorces avec une voracit dont je n'avais point eu encore d'exemple, et, en moins de deux heures, nous en emes captur plus de vingt barils. Grande fut la satisfaction bord du Franklin. Le soir, aprs la journe, il y eut bal et rjouissances sur le pont. On fit une distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passrent une partie de la nuit fter l'heureuse capture. Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'le du prince Edouard, nous rencontrmes plusieurs navires, tous chargs de maquereaux. Le temps tait fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle du nord-ouest. Nous continuions la pche avec des rsultats fort agrables, lorsqu'un matin le patron nous dit: --Allons, mes gars, a commence bien faire! Il faut en laisser pour la saison prochaine. Demain nous irons dposer notre fret Saint-Jean. Au moment o il parla ainsi, nous tions sur un banc de maquereaux. Ce jour-l, nous ajoutmes dix-huit barils de poissons aux autres prises que nous avions dj faites, et notre pche fut termine. Le dimanche suivant nous touchmes Saint-Jean-de-Terre-Neuve, o je suis depuis lors, achevant d'inspecter l'tablissement de pcherie de mon armateur, et attendant un navire qui me ramnera New-York. Je vous ai, mademoiselle, donn ces dtails sur mon petit voyage, afin que vous les communiquiez M. Jobinet. Comme il doit frter, l'anne prochaine, un navire pour faire la pche au maquereau, et comme il m'a demand des informations ce sujet, il ne sera peut-tre pas fch de savoir de quelle manire les Yankees pratiquent cette pche. Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui tre de quelque utilit. Pour moi, je ne me croirai jamais libr de la dette de gratitude que j'ai contracte envers lui. Je ne parle pas de ce que je vous dois vous, mademoiselle, ni vos dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et sa respectable mre; mais si le tmoignage le plus sincre et le plus ardent d'un coeur profondment touch par vos nobles qualits, ne vous semble pas une vaine protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute son existence. ALPHONSE. Rponse, je vous prie, New-York. XVII Il y avait dj quelques jours qu'Angle avait reu cette lettre et elle songeait y rpondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra prcipitamment dans sa chambre. --Angle! --Eh bien, qu'avez-vous? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise de l'agitation qui rgnait sur le visage ordinairement serein du charretier. --Ce qu'il y a, bont divine! s'cria Pierre; ce qu'il y a... oh! j'touffe de joie... --Mais, mon Dieu! comme vous paraissez mu! --Allons, viens! suis-moi... il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ! Ah! Seigneur Jsus, je m'en doutais ben!... Cependant, qui et pens?... Quelle histoire! quelle histoire! je n'en reviens pas... --Qu'est-ce donc? --Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilit tonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser, car le bonheur me suffoque... je ne sais pas ce que je dis. --Voyons, calmez-vous, fit Angle, en lui rendant caresse pour caresse. --Me calmer! eh! oui, qu'on se calmera! mais comme tout cela est merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand! --Enfin... --Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons... Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en chemin. Vite, embarquons! La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement. Pierre lui prit le bras et l'entrana vers sa calche, qui attendait la porte. XVIII --O allons-nous? demanda Angle, aprs s'tre installe. --Pas de soin, ma fille, rpondit le charretier, en excitant les chevaux; pas de soin, tu le sauras bientt, un tout p'tit brin de patience. La voiture volait avec la rapidit du vent, en soulevai derrire elle un nuage de poussire. Aprs cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrta ses chevaux devant le palais de justice, prs de la place Jacques Cartier. XIX Une vritable mare humaine refluait du prtoire vers la rue Notre-Dame, et la foule s'coulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'difice, avec tous les signes d'un vif dsappointement. Voici ce qui s'tait pass: Traduit devant la cour d'assises de Montral, l'Irlandais Mike, autant par forfanterie que par dsespoir d'chapper jamais la corde, avait fait les aveux les plus complets, c'est--dire qu'il avait recommenc le rcit de son histoire personnelle. Je laisse penser si cette narration fit une profonde impression sur l'auditoire et les juges. Pierre Morlaix, ml la multitude des assistants, prtait une oreille avide l'expos de ce tissu d'horreurs,--expos fait d'un ton froid, parfois railleur et toujours anim par le pittoresque de l'expression. Mike arriva l'enlvement de la petite fille. Interrog sur la date de cet enlvement, il donna une rponse qui fit tressaillir le charretier. Le prsident du tribunal ayant demand l'inculp s'il savait ce qu'tait devenu l'enfant: --Non, rpondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coul bas. --Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs? --Je me souviens que ses yeux taient noirs comme l'aile d'un corbeau et ses cheveux blonds comme l'or, rpondit Mike. --Et rien de plus particulier? --Ah! attendez, s'cria l'Irlandais en se frappant le front comme un homme dont la mmoire commence s'clairer de nouvelles lueurs; attendez, bateau! Oui c'est cela... Il me semble que je la vois... sur l'paule gauche, l'enfant portait une marque rousse, tout fait semblable un petit papillon, et au cou une mdaille d'argent avec ce nom sur la face: ANGLE. A ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angle. Pourquoi dire que tous les dtails qu'il venait d'entendre s'accordaient lui prouver que sa fille adoptive n'tait autre que la nice de feu le capitaine Larenon, ou de M. Bourgeot, comme il s'tait fait nommer Montral. Pendant que le charretier brlait le pav pour annoncer sa chre enfant que le secret de sa naissance tait dvoil, le tribunal renvoyait huitaine la continuation des dbats sur cette affaire. XX On prit des informations Qubec. Toutes vinrent appuyer les aveux de Mike qui, cependant, confront avec Angle, confessa d'abord ne point la reconnatre. Mais, lorsqu'on lui montra le signe qu'elle avait sur l'paule gauche, il jura que c'tait bien le mme qu'il avait vu seize ans auparavant. Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n'tait point morte. Elle vivait dans un petit village prs de la mtropole. Mande Montral, elle corrobora les dpositions de l'Irlandais, par rapport l'incendie de la maison qu'elle habitait jadis Qubec avec l'orpheline de Charles Larenon et la disparition de l'enfant qu'on pensait avoir t dvore par les flammes. Toutes ces preuves accumules n'taient-elles pas suffisantes pour constater l'identit de notre hrone et rtablir sa filiation lgitime? XXI Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pntrant n'ait dj devin? L'Cageux et Stephen furent acquitts, Mike condamn la potence, avec les deux complices--deux anciens matelots--qui l'avaient aid dans la perptration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant: --Bateau! je savais bien que je savourerais une seconde fois les volupts de la corde! PILOGUE _La jolie fille du faubourg Qubec_ fut longtemps la _jolie femme de New-York_. Il y a quelques annes encore, en la voyant passer, doucement appuye au bras de son mari, M. Alphonse Maigret, un des plus riches constructeurs de navires des tats-Unis, les promeneurs s'arrtaient, et de leur bouche ce cri s'chappait: --Mon Dieu, quel beau couple! TABLE PROLOGUE.--En Mer. PREMIRE PARTIE.--Le Charretier. DEUXIME PARTIE.--L'vasion. TROISIME PARTIE.--Angle et Alphonse. QUATRIME PARTIE.--La Sorcire. CINQUIME PARTIE.--Jalousie contre amour. SIXIME PARTIE.--Une histoire sanglante. SEPTIME PARTIE.--Deux amants. PILOGUE. End of the Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by mile Chevalier License: Share Alike