Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) JULES CLARETIE DE L'ACADMIE FRANAISE OEUVRES COMPLTES =L'AMRICAINE= ROMAN CONTEMPORAIN * * * * * _A MADAME H.-S. S._ Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris Philadelphie, ce livre o vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui m'ont t donns par l'minent homme d'tat, le profond philosophe et le causeur charmant dont vous portez le nom respect. Je n'ai pas eu la prtention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les moeurs intimes de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Amricains que j'ai vus, et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: _l'Amricaine_, l'tude spciale d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espre:--un portrait de femme. Ce que j'ai surtout vis, vrai dire, dans le roman que je vous envoie, madame, ce n'est pas l'Amrique, c'est le divorce qui, du reste, est d'importation amricaine. On divorce avec une facilit prodigieuse chez vous. Nous n'en sommes pas tout fait l en France, mais nous marchons vite, et il n'est pas mauvais de ragir. Et vous m'approuverez d'autant plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amrique est comme un nid d'affections et de souvenirs, avec l'image chre de celui qui m'a honor de son amiti. Recevez, madame, travers le temps et l'loignement, l'hommage de mon profond respect. Jules Claretie. L'AMRICAINE I En juillet, Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu doux, lgrement ouat de nuages blancs, devant la mer plate et verte aux bords vaseux dentels d'cume blanche, le docteur Fargeas, le savant nvrologiste, causait l'ombre d'un grand parasol plant dans le sable fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des barques filer l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fume droite, et, en amateur d'art qu'il tait, comparant aux _marines_ accroches Paris, dans son cabinet, la cte violace qui se montrait au fond, trs loin, plaque de tons ross ou jaunes, vers le cap de la Hve, l-bas. Il se laissait aller, le docteur, ces lents bavardages des jours de repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, l'air militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu l'avant-veille aux _Roches Noires_, et un jeune homme coiff du petit chapeau paillasson large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les jambes croises, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de toile crue. Joli garon, ce M. de Bernire, un peu cousin du marquis de Solis; mais aussi spirituellement flneur, railleur, dcadent ou pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis tait--avec dix annes de plus sur les paules--enthousiaste, crdule, courant la mode la conqute de quelque vrit scientifique, et que Fargeas lui-mme, restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son visage maigre. Ils s'taient, aprs le djeuner, rencontrs et assis machinalement sur la plage, dans le _far niente_ dlicieux de la vie des eaux, le docteur descendant de sa villa, btie dans le nid de verdure de la cte de Grce, Bernire et M. de Solis sortant du mme htel o ils se retrouvaient sans s'y tre donn rendez-vous. Fargeas avait jadis soign la marquise de Solis et donnait, de temps autre, des conseils hyginiques M. de Bernire qui ne les suivait pas. Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant ces faux malades, simplement anmis ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris, une mthode curative lui: la causerie, le laisser-passer, le haussement d'paules et le: Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours la fin! --Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernire, en continuant frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie sous le caoutchouc de la bottine. --Mes malades? Tous bien portants! Et le docteur ajouta, en riant: --Je les visite si peu! --Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un vident respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des matres en l'art de gurir! --Oh! un des matres!--- le savant hochait la tte.--La vrit est que je suis peut-tre parmi les mdecins un des moins... malfaisants! Bernire sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir. --Malfaisant est joli! Un ban pour _malfaisant_! --Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en mdecine... voil ma force! J'ai remarqu qu' tout prendre il n'y a jamais de maladies relles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est rellement en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son mal le rassure et il en gurit malgr le mdecin! L'homme ou la femme est-il malade imaginaire? Comme tout propos le mdecin est consult, alors... ah! alors, a devient dangereux! --Il n'y a donc votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies qu'on croit avoir? --videmment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure prouver. Le jeune Bernire, aprs avoir applaudi, se mit protester. --Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il. Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garon blond, fris, avec une mince moustache finement retrousse sur des lvres un peu ples, et un monocle crispant, comme une hmiplgie, tout un ct de sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit oeil bleu perant: --Mais parfaitement, dit le mdecin. Voyons, tenez: Quel ge avez-vous? --Vingt-huit ans. --Et, vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions? --Beaucoup! fit Bernire. --tes-vous joueur? --Peu! --Bibliophile? --Mdiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!... --Avare? Je vous demande pardon.... --Papa me trouve prodigue, rpondit Bernire, mais la petite Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire! Non, je ne suis pas avare! --Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le jeu, ni les femmes... pas mme la petite.... --Emilienne (des Bouffes).... --Pas mme Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations, oui! Des dlassements!... Soit! --Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondment ennuy, revenu de tout. Des dlassements? Quelquefois! --Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions, non! Vous voyez bien vous-mme.... Vous dites: Heu! heu! Une passion, mais cela vous prend corps et me, vous tient, vous tord, vous absorbe, vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une vraie, une absolue passion! L'un tait un brave garon qui cherchait le moyen d'abolir la misre.... Il est mort fou! L'autre tait un vieux sculpteur rat qui passa sa vie sculpter des noix de coco, certain de tailler l-dedans un chef-d'oeuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est pas plus bte de s'affoler pour un beau rve ou de s'abrutir sur un pareil travail que de perdre sa vie pour une femme! Bernire coutait Fargeas en souriant, comme il et prt l'oreille un air de bravoure ou une confrence; mais il n'en semblait pas fort mu. Il rpondit de sa voix lente et lasse: --Mon cousin Solis est cependant l, docteur, pour vous prouver qu'il peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco! --Comment? --Dame! une noble passion: celle des voyages. --Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'prouvait pas compltement... entirement... jusqu' en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est revenu! --C'est qu'on se lasse de tout, docteur! rpondit le marquis de Solis qui, machinalement, traait sur le sable de la plage, une carte quelconque, chimrique, sans doute. Le docteur Fargeas eut presque un clat de rire triomphant: --On se lasse de tout. Voil! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose, moi! --Alors, votre avis, demanda le marquis, l'amour? --Oh! je n'y crois pas, fit Bernire. --J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme la mdecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mre et du pre pour l'enfant.... Je crois tous les amours accompagns d'un qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous voudrez.... Je crois l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas l'amour sans pithte!... Cet amour-l n'est qu'un farceur.... Il prtend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et des griffes!... --C'est--dire, fit M. de Solis, qu' ramener votre thorie la pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son foyer et d'autre salut que le mariage? --Voil! rpta Fargeas, joyeusement. M. de Bernire crut bien embarrasser le mdecin: --Alors, docteur, pourquoi ne vous tes-vous pas mari, vous? --Moi? Parce que j'avais une passion.... --La science? --Parfaitement. --Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme. Fargeas haussait les paules. --Il y a tant d'imbciles qui croient tout savoir sans avoir rien appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouv la femme qui... la femme.... --Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour! --Ou l'intrt!... --Vous, l'intrt?... Jamais de la vie! Le marquis de Solis, pendant ce bavardage lger, regardait, sans les voir, les pcheuses d'quilles, rapportant de la mer, leur pelle la main, ces longs poissons d'argent tte de brochet, qui cachent leur tte dans le sable, et les pcheurs de crevettes, rentrant, leur filet sur l'paule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers l'paule, comme une longue et lente thorie de travailleurs. Il regardait, mais sa pense tait ailleurs. Tout ce qui se disait l, prs de lui, semblait rveiller en lui des souvenirs, des sensations endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu triste, maigre et pli, avec un front lgrement dgarni, et une barbe noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une expression de rverie triste. A cette songerie mme, le marquis parut s'arracher pour demander au docteur: --Vous tes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme idale, faite pour lui et qui prsente l'incarnation mme, la ralisation de son rve? --Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a mme plusieurs, rpondit gaiement Fargeas. --Bon. Mais pour les femmes? dit Bernire. --Oh! pour les femmes! Demandez Emilienne Delannoy.... Demandez mme mistress Montgomery, qui est une honnte femme et qui a pourtant dj chang... d'idal!... --Mme Montgomery? Et Bernire semblait attendre du docteur Fargeas une explication. --Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... chang... comme cela? --Oh! lgalement! Divorce, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher Bernire, aussi honnte que peut l'tre une femme.... --Qui n'aime pas son mari. --Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari? --Parce qu'il n'a rien de... de l'idal, parbleu! --a dpend. On ne sait pas, fit gravement le mdecin. --Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idal de Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle sculpter, chanter, peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus qu' nous dsesprer. --Ou nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne d'Hozier. Les dbits de consolation ne manquent pas. C'est comme les dbits d'alcool, a pullule. --Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?... --Une admirable et capiteuse crature! rpondit Bernire. Amricaine, comme toutes les femmes qui fournissent des pithtes de parfumeurs aux chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en rvolution... en bullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beaut--vous voyez que je suis moderniste--de comparable elle que la trs belle miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-l!.... A l'heure du bain de miss Arabella, on frte des barques Deauville pour aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime ce moment psychologique-l! C'est trs beau, d'ailleurs. a mrite d'tre vu! --Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis. --La fille d'un colonel. Trs bel homme. N'ayant pas l'air de badiner. Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il parat qu'il a jou du revolver, la tte de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill.... Je l'ai rencontr, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mre. Trs belle aussi. Ils sont tous trs beaux, ces Dickson. D'ailleurs--et Bernire s'talait avec une nonchalance affecte dans son tonneau d'osier--toute cette race amricaine humilie effroyablement nos dcadences. Nous avons l'air d'anmis, comme dit le docteur, ct de ces colosses en pierre de taille. Voyez M. Norton! --Norton? fit M. de Solis. Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tte, et il interrogeait Bernire pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler. --Mais de M. Norton, le richissime Norton, le _milliardaire_--pour tre plus rcent, plus actuel.--Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a achet l'htel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a log pour sept ou huit millions de peintures, sans compter les tlphones! Richard Norton! Ce nom, videmment, rveillait chez le marquis tout un monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, New-York, et il le retrouvait prsent sur cette plage normande, aprs quelle sparation et quelles traverses! --Il est ici, Norton?... --L-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande, une des dernires vers les Roches Noires. On la voit d'ici. Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du ct de cette longue ligne de constructions diverses, lgantes ou bizarres, qui, comme des yeux avides de lumire et d'air, ouvrent leur fentres sur la mer. --L-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y a entass encore des rarets profusion.... Ce serait un muse Paris! A Trouville, c'est une vritable curiosit.... Mais rien n'est assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il adore, et qui est bien, du reste, la crature la plus exquise que je connaisse! Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au nom de Mme Norton, un tressaillement lger, une contraction passagre qui n'et pas videmment chapp Fargeas. Mais le mdecin, les yeux mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme travers ses cils, pour juger de la qualit de la lumire. M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression indiffrente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme l'et fait un simple curieux des _potinires_ de la plage. Le docteur connaissait d'autant mieux l'Amricaine qu'il la soignait, Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, New-York, indtermine--une nvrose, la fameuse, l'invitable nvrose moderne--mais que le matre franais devinait bien vite: le germe d'une affection cardiaque, une angoisse ressemblant l'angine de poitrine. Au total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son pre, qu'elle adorait, avait atteint profondment la jeune femme, et, pour l'arracher une sorte de mlancolie constante, un chagrin qui persistait sous le sourire mme de la mondaine, Richard Norton avait amen Mme Norton en France. --Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis. --Oui. Et rsigne! --Et adorable! ajouta M. de Bernire. Des cheveux tonnants! Chtain clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces reflets-l, regardez bien! --Seulement, dit le docteur Fargeas, cette potique et dlicieuse crature a, dans la traverse, failli payer cher la consultation qu'on venait me demander. Le vent, les rafales, la dpression baromtrique, amenaient chez elle comme un arrt dans le battement du coeur, comme une pause de la vie. Phnomnes fugitifs, du reste, et qui disparatront radicalement avec du repos! Puis, aprs avoir questionn, il semblait que M. de Solis chercht ne plus parler de l'Amricaine. Il restait l, le regard accroch la grande maison normande, l-bas, et il parlait d'autre chose, de ses voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait. --Mme de Solis a d tre bien heureuse de vous revoir? dit le docteur. --Ma mre!... Pauvre chre femme! Je me suis presque reproch de l'avoir quitte tant elle a eu de joie me retrouver! Que je vous sais gr, mon cher docteur, de me l'avoir rendue! --Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui sont confisqus par la mort. Je n'ai eu d'autre mrite que d'avoir donn la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait pour sa gurison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la mdecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les mdecins leurs malades et qui, par l'imagination, suffit trs souvent les gurir. J'ai fait des cures tonnantes en ordonnant, avec de graves froncements de sourcils, des pilules de _mica panis_. _Mica panis!_ Les malades avalaient cela avec des frissons d'inquitude et d'esprance. Puis ils se sentaient soulags. _Mica panis!_ Traduction: boulettes de mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimre! Et la conversation s'garait maintenant sur les gnralits, la mdecine, les nouvelles du matin, l'article de la _Vie Parisienne_ consacr aux paules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson. C'tait M. de Bernire qui parlait et M. de Solis n'coutait plus. Toute sa pense tait comme emporte vers cette villa qui se dressait, au bout de la plage ensoleille, dans la lumire, avec ses toits rouges.... Et, tout coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur en tte tte, leur serrant la main, prtextant une lettre oublie, une dpche jeter au tlgraphe, et il s'loignait, disparaissant par la rue.... Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder en faire autant, et Bernire se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un cigare, qu'en sa qualit de pessimiste il exigeait dlicieux, comme toutes choses, car il citait Schopenhaur et pratiquait Epicure. Fin observateur, du reste, l'espce de trouble de M. de Solis ne lui avait pas tout fait chapp, et il se demandait pourquoi le marquis lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parl de cette lettre. Ils devaient monter cheval ensemble, tout l'heure. Comment le marquis l'oubliait-il? Alors, l'insistance de Solis s'informer de la sant de Mme Norton, l'vident intrt que prenait le marquis ce que le docteur lui disait de l'Amricaine, donnaient Bernire de fugitives ides de roman bauch, d'une intrigue possible. --Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis! Mais la pense mme s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec la petite fume bleue du cigare. Et Bernire oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son ct, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer avec la volupt d'un tre bien portant qui aime vivre, un homme gros et gras, trs rond, trs rouge, les cheveux et les favoris grisonnants, qui s'avanait vers lui, sans le voir. --Tiens, monsieur Montgomery! C'tait bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus entour, le plus envi, le plus jalous de la plage, et portant philosophiquement le poids de la beaut de sa femme. --Ah! monsieur de Bernire! dit le gros petit homme en souriant. Eh bien! qu'est-ce que vous faites l, Schopenhaur? Vous digrez, je parie! Mais, dsenchant que vous tes, est-ce que vous ne devriez pas vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corve? --Une corve, oui, mais curieuse! dit Bernire, en jetant son cigare inachev. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous tes bien quelquefois entr dans un thtre o l'on joue une mauvaise pice?... --Souvent, dit l'Amricain, avec un grain d'accent saxon. Il s'tait assis prs de Bernire, sur une chaise dont les pieds s'enfonaient dans le sable. --Elle dure, cette pice ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on reste, fit M. de Bernire.... On reste, on ne sait pas pourquoi.... Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut dranger personne.... Voil la vie, mon cher monsieur Montgomery! --Oh! il y a bien quelques petits agrments autour! Vous avez, du reste, raison, rien n'est assommant comme une comdie maussade. On nous en a jou une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait l une comdienne qu'on nous donnait pour un premier prix du Conservatoire!... En quelle anne, bon Dieu?... --Peut-tre du temps de Talma! --Et je suis rest... cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah! non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, mme moi! --Ah! bah?... fit Bernire. --Merci! dit rapidement l'Amricain. M. de Bernire essayait de corriger son _Ah! bah?_ --Je voulais dire.... --Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela vous tonne? Cela m'tonne moi-mme d'tre le mari de la plus jolie femme de la colonie amricaine. Une beaut... professionnelle! --Oui, _professional beauty_! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut pas traduire! M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier: --Je comprends... oui.... Qui fait profession de beaut.... A Paris, on s'y tromperait! Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier: --Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Trs aimable, Mme Montgomery... trs aimable... hors de chez elle! L'autre jour, _Papillonne_... oui, _Papillonne_, du _Figaro_, a eu l'ide de raconter l'histoire de notre mariage.... Trs potique, cette histoire! --Vraiment?... fit M. de Bernire. Montgomery s'inclina dans un lger salut. --Merci encore! Puis, comme le jeune homme, videmment, voulait tenter encore de rattraper son exclamation envole: --Oh! n'expliquez pas! rpta l'Amricain. Divorce d'avec un premier mari. --Mme Montgomery? --Oui. Vous n'avez donc pas lu _Papillonne?_.... Je suis son second!... prise de moi cause de... mon Dieu! cause de mon nom. --C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernire, en faisant sonner le nom historique. Mais Montgomery l'interrompit encore: --Oh! n'insistez pas!... Il y a deux _m_ en franais! Montgommery! Un seul mon nom! C'est ce qui ennuie un peu Mme Montgomery. --Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un _m_ et un _de_.... --J'y ai song. Mais a se verrait.... --Oh! dit le jeune homme en riant, a se voit tous les jours! --Norton se moquerait de moi! --Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus l pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parl de M. Norton. --Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery. --Trs peu! Comme on connat les trangers Paris! --Je vous ai vu chez lui, la dernire soire qu'il a donne au Parc Monceau! --C'tait la premire fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de son htel!... Un luxe et un got! La serre surtout! tonnante, la serre!... Un bijou parisien vu la lumire Edison!... Seulement on n'y parle pas assez franais. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des Amricains--mais des Parisiens, j'en cherchais!...--Le plus Parisien, c'tait encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au juste.... Ah a! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton, qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs Philadelphie! --C'est le faux Norton! --Comment, le faux Norton? --Oui... comme je suis un Montgomery avec deux _m_!... Le vrai Norton, c'est mon Norton moi, Richard Hepworth Norton... le propritaire des mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, _Norton le Riche_, comme on l'appelle pour le diffrencier de _Norton le Pauvre_, qui n'a que vingt millions.... --Oh! le malheureux! --.... De rente! ajouta Montgomery froidement. --Alors, dit Bernire, Richard Norton! --Oh! Richard Norton! Richissime, lui! --C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour avoir le strict ncessaire, il faut tre.... --Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde amricain qui a invent ces superlatifs. Et en route pour l'norme, l'excessif, le gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre vieille Europe, sur une motte de terre use et avec les quatre sous qui suffisaient autrefois nos pres!... Qui n'est pas trop riche maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dn! Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aim! --Je comprends... dit Bernire, en ouvrant son ombrelle... vous ne voulez pas vivre comme des piciers. L'Amricain hocha la tte avec un petit air railleur: --Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Amricain, il ne faut jamais railler l'tat qui semble le plus ridicule pour vos prjugs franais, parce que l'ambassadeur ou le prsident des tats-Unis peut prcisment l'avoir exerc.... L'homme qui vous parle a fait sa fortune dans un comptoir d'picerie. --Un Montgomery? --Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout, moi, de m'en souvenir!... --Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associ, M. Norton, ce n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagn cette maison normande, les collections qu'il y loge et son htel de Paris, l'tonnement des invits, le joyau du parc Monceau? --C'est peut-tre avec des pruneaux qu'il a gagn tout cela! Je ne le lui ai pas demand, rpondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne demandons jamais d'o vient une grande fortune et une jolie femme. Nous saluons l'une et nous respectons l'autre. --C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernire qui s'tait lev, trouvant dcidment le soleil trop chaud. --Oh! les deux! dit l'Amricain. Les deux! --Mme lorsqu'il s'agit de miss Dickson?... --C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie crature! Elle serait capable de rendre Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai: Trouville d'un ct, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, cheval, sur la plage, elle tait peindre! Un portrait de Carolus questre! --A propos de portrait, monsieur de Bernire, demanda l'Amricain, pour le prochain Salon, avez-vous un peintre me recommander, vous qui tes un raffin.... Mais un peintre de choix et qui russirait Mme Montgomery? --Qui russirait Mme Montgomery? rpta Bernire. Et travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout enchant de sa question; il le regardait avec un lger, trs lger sourire narquois: ces maris! --Qui russirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez justement un de vos compatriotes, un peintre amricain trs la mode, tout fait la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le got de Whistler... l'auteur de la _Femme en noir_.... Edward Harrisson! Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'tait glac brusquement. --Harrisson, dit-il. Impossible! --Pourquoi? --C'est le premier mari de ma femme! --Ah bah? fit M. de Bernire. Il avait envie d'ajouter: Raison de plus, il la connat mieux. Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lvres. Il s'tonna seulement que la belle Mme Montgomery n'et pas eu le bon got de commencer par choisir le mari actuel et ne ft pas arrive M. Montgomery par le plus court chemin. Mais, aprs tout, une femme a le droit de se tromper! --Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage, sans le divorce, c'est une gele. --Et avec le divorce, c'est la gele tempre par l'vasion! --Pas autre chose! --Eh bien, cher monsieur, je flicite Mme Montgomery de s'tre vade, et je vous flicite d'avoir profit de l'vasion! Venez-vous faire un tour aux petits chevaux? --Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer. --Et le jeu?... --Oh! dit l'Amricain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu, c'est comme le pain jet: un vol fait ceux qui n'en ont pas! Bernire se demandait, en coutant Montgomery, si l'Amricain n'mettait point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque. Non, point du tout, le travailleur enrichi tait de bonne foi, n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagn. Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les _planches_, sous un soleil qui, l-bas, faisait tinceler la mer, le jeune homme continuait sa causerie et questionnait encore. --Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conois qu'on jette les louis par les fentres, mais qu'on se les fasse rcler par le rteau d'un croupier, je trouve cela absurde! --Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernire. Et il y en a si peu, si peu! --Vous trouvez?... Vous tes bien heureux!... --Pas du tout; je m'ennuie considrablement. --Mariez-vous. --A quoi bon? --Mais dame! fit l'Amricain. Ne ft-ce que pour avoir des enfants! --Peuh!... La vie est un si petit cadeau leur faire!... Et puis on est sr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous n'en avez pas! --Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon enfant gte! --Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernire, au seuil du Casino. Vous tes un homme d'action, moi un homme de doute.... --Mieux que a, je crois: un dliquescent! --Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de dix-neuvime! --Tous? --Tous ceux qui pensent! --Qui ne pensent qu' eux!... --Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir o sont les gens qui songent spcialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul: il est mort! --Mais, est-ce que vous n'tes pas un peu parent de M. de Solis? --Je suis son cousin! --Est-ce qu'il pensait mme lui, en allant au Tonkin faire des observations sur le climat de ce diable de pays? --Non. --Est-ce qu'il se piquait d'tre un dcadent? --Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon cousin, un hros. Oui, ma parole! Elles confirment les rgles, les exceptions! --Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbcile, c'est d'tre une exception!... Ah! si j'tais jeune et si j'tais Franais!... --Eh bien? --Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas. Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher monsieur! --Non pas, je vous prie. Aprs vous! --Aprs vous! --Eh bien, dit Bernire en prenant le bras de l'Amricain, mon cher monsieur Montgomery, passons ensemble! II --Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra! Le valet qui s'adressait cet ordre, donn d'un ton ferme o, sous une politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutt un homme jeune, brun, mince, la barbe entire, taille en pointe, la redingote serre la taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans dcoration la boutonnire. Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitus une mare de solliciteurs arrivant l, mme Trouville, au seuil de la maison de l'Amricain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne voyaient que rarement dans l'antichambre des figures franaises, et dans la rponse que fit au jeune homme le domestique aprs avoir dpos sur un plateau d'argent la carte donne, il y avait une nuance toute particulire de respect. --Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre! Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'oeil sur la carte et d'y lire un nom: _Marquis de Solis_, ouvrait crmonieusement la porte d'un petit salon du rez-de-chausse donnant sur le vestibule et y introduisait le marquis. M. de Solis s'assit, et trs tonn de trouver un tel crmonial dans cette faon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux accrochs dans ce petit salon meubl comme un Trianon, blanc et or. Les matres illustres y taient reprsents par quelque toile, une aquarelle ou un morceau de choix. Mais ce n'tait videmment l que de petits chantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, New-York comme Paris, tait clbre. Le marquis entendait en mme temps le valet appeler quelqu'un, dans un cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont le cabinet de travail se trouvait videmment au premier ou au second tage, sur la mer, tait visible. M. de Solis avait, un moment, hsit se prsenter chez Norton, remuer tout coup un pass qui lui tait cher. Il l'aimait, ce Norton, pour l'avoir connu l-bas, au Nouveau Monde, o M. de Solis tait all tudier les vignes amricaines, voulant essayer de dfendre ce qui pouvait tre sauv encore de la fortune de la marquise, sa mre. Libre, clibataire, voyageur par got et, depuis quelques annes, par une sorte de besoin physique et moral, comme s'il avait eu secouer dans la fivre des dplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait trouv peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout dire, fussent, comme l'Amricain, des hommes. Et, par une ironique destine, dans cet homme respect, dans cet ami dont le marquis emportait le souvenir travers la vie, le hasard avait voulu que Solis dt rencontrer l'tre insolemment heureux, n prcisment pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme aime. Tout un roman inachev, volontairement inachev, dans le dchirement du sacrifice, dans un monde de rves finis, chasss, se dressait l, tout coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait annonc la prsence, Trouville, de Richard Norton et de celle qui s'appelait mistress Norton. Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontre, il y a quatre annes dj, New-York, chez M. Harley, son pre, et lorsque, dans les causeries de jeune homme jeune fille, dans les confidences irrflchies, plus intimes chaque jour, il s'tait laiss aller avouer presque cette Sylvia--Sylvia! l'cho de ce nom tait ce qui lui restait de ce pass!--tout un amour grandissant, le seul amour vrai qu'il et prouv de sa vie. Et elle-mme, cette Sylvia, ne semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur du regard, dans la pression plus lente du _shake-hands_, dans les paroles mmes tombes de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave aussi? Comme il l'avait aime, dans sa fiert, dans ce calme un peu hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traverse du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif, luisaient avec une acuit trange! Il tait rsolu en faire sa femme, si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille un Franais! De Sylvia, Georges de Solis tait sr. Il n'avait qu' parler, il allait parler, et voil qu'une dpche alarme, pressante, de Mme de Solis, rappelait tout coup le marquis en France. Il fallait que le fils revnt pour disputer l'acharnement froce des cranciers la fortune des Solis. Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes d'pres coquins ce que son pre, affol de spculations malheureuses, pouvait encore avoir laiss. Mais, devant les dbris de cette fortune, suffisante pour sa mre et pour lui, insuffisante pour la fille du banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser chapper la demande et l'aveu qui lui brlaient les lvres. Il attendait, il comptait sur quelque hasard heureux, et le temps passait, et, l-bas, Sylvia oubliait, sans doute, se croyant oublie, et, le jour o Solis apprenait que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le monde, pour chapper sa propre pense, sa souffrance, comme une bte blesse qui fuit, esprant secouer, en courant, la douleur de la blessure. Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites perdues. Le marquis avait promen sa tristesse et harass sa curiosit travers ces voyages, missions de savant ou sjours qu'il s'imposait lui-mme dans l'Extrme-Orient, il avait us son temps, sa vie, mais rien en lui, rien n'tait cicatris! L'oubli n'tait pas venu, et lorsque le docteur avait parl de Norton, un serrement de coeur rendait le marquis tout ple. Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia ft plus complte, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme ft prcisment, par une ironie mauvaise, un tre qu'il avait aim profondment, un de ceux qui se donnent et qui on se donne ds le premier regard, dans la premire poigne de main. Solis ne se rappelait pas que Norton lui et jamais parl de miss Harley. Et pourtant, lis intimement l'un l'autre, ces deux hommes avaient chang bien des confidences, autrefois. Solis, recommand Richard Norton par le reprsentant des tats-Unis Paris, ancien compagnon de Norton, avait t l'hte de Richard dans des tablissements miniers que le Franais voulait tudier, et leurs relations, nes du hasard, s'taient--comme le fer s'acirise au feu--change en amiti dvoue, complte, dans l'preuve du pril. Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent vus pour la premire fois dans un salon, ils se fussent aims en supposant qu'ils eussent pu causer, en toute libert de coeur, comme, l-bas, dans le tte tte des journes longues o Norton expliquait et Solis coutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton n'avait laiss deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la connaissait peut-tre pas alors! Il l'avait rencontre depuis, il s'en tait pris, il avait demand sa main.... Georges saurait les dtails de tout cela, ds sa premire causerie avec Norton. Il avait comme une hte fivreuse le revoir. Le revoir?... Ou la revoir! Il n'osait mme pas se poser la question lui-mme. Mais, avec cette facult presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines mes, il sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia.... Il avait d'ailleurs fait, sans presque rflchir--machinalement, comme d'instinct--le chemin qui conduisait la villa Norton, et il se trouvait devant la porte, prt sonner--bien mieux, ayant sonn--et se demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette femme qu'il avait timidement, silencieusement adore.... Il hsitait encore presque, dans ce salon d'attente o on l'avait introduit, il regrettait d'tre venu, il se disait qu'il et mieux valu, pour lui-mme et pour elle, n'avoir jamais retrouv ce pass. Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement bord d'un navire, et le valet rentra, priant monsieur le marquis de le suivre. Solis, prcd par le domestique, monta un escalier rampe de bois sculpt o des faences de prix taient accroches, les couleurs des vieux Rouen rpondant aux vieux reflets mordors des plats mezzo-arabes;--et au second tage de la villa, aussi luxueuse qu'un htel des Champs-Elyses, Georges de Solis se trouva devant un laquais qui, crmonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de travail, donnant par un large _window_ sur la mer:--une porte au seuil de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement, lui cria avec un accent yankee assez prononc: --Ah! la bonne aubaine! Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare. --Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous amne? Les deux hommes s'entre-regardrent un moment avec cette curiosit instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent par-dessus les annes passes, et Georges de Solis retrouvait, avec un plaisir vrai, tout autre pense disparue pour une minute, son ami Norton tel qu'il l'avait quitt, bti chaux et sable, la carrure large avec des paules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front volontaire, o l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lvres rases nergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles cartes du visage, la tenue mme un peu puritaine--une redingote longue, boutonne sur ce grand torse solide--rien, chez l'Amricain, n'avait chang, subi d'atteintes; et, son tour, Norton, de ses yeux gris enfoncs dans des sourcils hrisss en broussailles, interrogeait le visage du marquis et disait gaiement: --Vous tes toujours le mme! --Oh! oh!... j'ai plus de bistre la peau et moins de cheveux sur la tte! Les voyages.... --Et d'o venez-vous? --D'un peu partout. Du diable! --J'tais all chez vous ds mon arrive Paris! Personne. Votre mre en province. Vous.... --En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mre que j'avais retrouve Solis mon retour, et moi, nous avons quitt les Landes et je viens essayer de donner un peu de sant et un bain d'air ma chre bien-aime. J'aurais pu aller Biarritz, qui est plus prs de Dax, mais Paris, o il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de vendre, aprs cette saison d'eaux, une de nos proprits, qui ne rapporte plus ce qu'elle cote. Et mon projet est ensuite d'aller m'enterrer Solis, avec ma mre. --Vous me ferez l'honneur de me prsenter elle, dit Norton. --Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois raconter comment vous m'avez si joliment empch d'tre rti tout vif, le jour de cet incendie, dans votre mine de ptrole. Ce que j'ai pens souvent notre aventure!... Nous sommes sortis de l, je vous vois encore quand j'ai repris peu prs connaissance, moi demi asphyxi, vous la barbe grille et les cheveux rass par le feu! --Vous voyez qu'ils ont repouss, fit Norton en riant. Et ne parlez pas de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-l, ait, comme on dit dans les romans, sauv l'autre, c'est vous! Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tir du brasier o un faux pas vous avait fait tomber, mais vous n'y tiez, mon cher, venu que pour m'en arracher, moi, et sans votre intervention j'tais parfaitement assomm par les poutres.... Oh! tout net! Et rduit l'tat de charbon par-dessus le march! Si vous racontez de cette faon-l vos voyages Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moiti. C'est trop de modestie et il est temps que j'arrive pour faire connatre la vrit! --Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service! _Ex aequo!_ D'ailleurs, c'est dj vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous savez, Norton, je vous dirai avec plus de vrit ce que vous me disiez tout l'heure: Vous n'avez pas chang.... Si!... Vous avez rajeuni! --Quand on a dpass la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espce de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manoeuvre, au milieu de ses ouvriers, l-bas.... Je me suis--comment diriez-vous?--adouci, fminis, pour plaire la chre femme que j'ai pouse.... Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif attendrissement, et Solis, trs mu, matre de lui-mme pourtant et essayant de paratre, non pas indiffrent--intress au contraire, mais comme un ami au bonheur d'un ami--Solis devinait que cet homme prouvait une sorte de besoin violent:--parler de l'adore.... --C'est vrai, vous tes mari! dit le marquis. --Et la meilleure des cratures! Ah! que je regrette que mistress Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir! --Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur de se souvenir de moi? --De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Trs souvent! Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas. Chose trange, ce que lui disait l Norton, au lieu de lui tre agrable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au contraire, gardait son nom en sa mmoire, prcieusement, comme en un sanctuaire. Il pensait, repensait elle et n'en parlait personne! Elle parlait de lui, indiffrente, console, heureuse! Et ce souvenir que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence mme et que l'oubli! --C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante. --Ah? dit M. de Solis. --Oui, c'est pour sa sant que je me suis dcid me fixer Paris.... Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hrit de sa mre, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et grand buveur, que la goutte avait tu, un fond de temprament arthritique. Et, si l'hrdit maternelle se ft borne l, tout et t pour le mieux; mais elle lui a communiqu cette impressionnabilit extrme, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux ts dans la Floride ne suffisaient pas la remettre en bon tat. Et puis, encore une fois, je ne crois qu' Fargeas, j'ai pour Sylvia la superstition de Fargeas! Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de Sylvia entendu l, prononc tout haut, pour la premire fois depuis des annes, lui causait une impression singulire. Il le saluait de la paupire comme un soldat salue de la tte la premire balle. Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec l'effusion dbordante de l'homme qui aime--puis il s'interrompit, disant avec une motion profonde: --Voyez ce que c'est que l'amiti! Il n'y a pas cinq minutes que vous tes l, mon cher Solis, et je vous dis, vous, tout naturellement, ce que je ne dirais personne, ce que je ne m'avoue que vaguement moi-mme.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!... Ils taient assis en face l'un de l'autre, devant le window, deux pas d'une table o, sous des presse-papiers, des dpches, des lettres, des brochures s'entassaient, mthodiquement classes, annotes, runies par des pingles. --Un cigare?... dit Norton. --Merci, vous savez bien que je ne fume pas! --C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'tes-vous devenu, cher ami? Solis hocha la tte: --Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyag pour me dsennuyer, allant en Annam comme j'tais all aux tats-Unis, comme j'aurais fln sur le boulevard. --Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la _Revue_ un travail, sur la colonisation de l'Extrme-Orient, qui me parat assez pratique! --Et, pour l'crire, il tait inutile d'aller si loin. C'est peut-tre Paris qu'on apprend le plus de choses, mme sur les pays lointains!... J'ai trouv au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en savaient, je vous jure, autant que moi. Le tlgraphe leur apprenait en dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois dcouvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est trs joli quand on n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages! --Des souvenirs.... Votre mre? --Ah! la chre sainte! fit M. de Solis. Son souvenir elle m'et rendu le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oublis, ceux-l, d'ailleurs, j'espre; oui, perdus en route, laisss en chemin, avec ma poudre brle et mes cartouches vides! Je suis venu avec la rsolution formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprs de ma chemine, heureux, comme vous... mari, comme vous! --Heureux! fit Richard en hochant la tte. --Voyons!--Et le marquis essayait de sourire aprs s'tre contraint chasser les souvenirs qui lui montaient au coeur.--Voyons, Norton, connatriez-vous une jeune fille qui voult d'un brave garon un peu attrist, mais point maussade, dsillusionn sur bien des points, mais pas la mode, peu pessimiste--mon cousin Bernire se charge de cette spcialit-l--et gardant encore assez de foi, de passion, pour commettre, au besoin, quelque folie et mme pour se rsigner la sagesse? Ma mre tient ne pas me voir devenir vieux garon! Marions-nous donc! Et, aprs tout, le voyage au coin du feu est le seul que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est rsolu! J'ai un peu peur du mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier bain.... Mais je suis dcid me jeter la nage! Avez-vous quelqu'un pour m'apprendre nager, Norton? L'Amricain n'avait pas quitt des yeux le marquis, tandis que M. de Solis parlait, laissant sous cette gaiet factice deviner quelque ironie douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de nouveau parce qu'il a soif d'oubli. --Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter l'eau? Eh bien! mais c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne connais personne digne de vous... srieusement.... Si je voyais une jeune fille remarquable parmi nos Amricaines.... --Non! oh! pas une Amricaine! dit vivement Solis. --Et pourquoi? --Je n'pouserai jamais une Amricaine! --Pourquoi...? --Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le mariage, avec la diffrence des caractres sans y ajouter la diffrence des races! Le marquis tait presque grave et si srieux que Richard Norton ne put s'empcher de sourire: --Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Amricaines, et exquises, et srieuses, et dvoues sous leurs airs excentriques! --Je le sais bien! fit Solis. --D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire aussi grave comme une loterie! --Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son pli de lvres agressif. Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Amricain et voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois dans l'esprit de Solis. --Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher Georges, que la dot vous est indiffrente. --Absolument. --D'autant plus, qu'en Amrique, la dot n'existe pas, ce qui enlve au mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de ngociants, ce ddain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure. Solis tait, un moment, demeur sans rpondre, regardant sur la chemine une trange pendule, dont le balancier tait un pilon d'acier. --Je ne songe pas du tout, fit-il, l'oeil toujours fix sur ce balancier, mais pas du tout, critiquer vos moeurs ou vos jeunes filles, en vous disant que je n'pouserai point une Amricaine... pas plus que je n'entends parler d'un march, quand je prononce ce vilain mot: _Une affaire_. Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas pous celle qu'on devait aimer, il faut peut-tre laisser au hasard le soin de nous faire aimer celle qu'on pousera! --Ah! par exemple! Voil une jolie thorie! dit Norton, riant un peu. --Ce n'est pas une thorie, c'est une des mille ncessits o nous rduit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez--vous--et le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une une, comme un homme marcherait avec prcaution, pas pas, sur quelque tang gel--vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un mariage d'amour.... Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert, mais ses yeux piaient le visage de Norton. --J'adorais la jeune fille qui j'ai demand sa main! rpondit l'Amricain, trs gravement. Solis riposta, la voix haute: --Moi, j'ai ador une femme exquise, qui je n'ai pas os dire que je l'aimais! --Je vous rpterai encore: Pourquoi? --Vous tiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre fortune, votre nom qui vous vouliez. --Sans doute.... --Moi, dit M. de Solis, j'tais assez pauvre, comparativement cette jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager une existence qui lui et sembl mesquine, compare celle qu'elle avait, jusque-l, mene chez son pre. Et mon amour me criait de parler, et mon orgueil m'ordonnait de me taire. --Il est dommage que cette jeune fille n'et pas t une Yankee, comme vous dites. Vous auriez t plus l'aise. Je sais une jeune fille dont le pre a cinq cent mille dollars de rente et qui a pous un pasteur de Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est trs heureuse. Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe espagnol qui dit: La tache de sang de la mre, une autre mre l'efface! Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Amricaines, brunes, blondes, rousses, et de dlicieuses, et de capiteuses, et de charmantes, et c'est peut-tre--en dpit de vos restrictions sur la race--l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote. --Peut-tre! rpondit M. de Solis. Puis, regardant toujours cette pendule o l'oeuvre d'art se faisait machine, il ajouta: --Je ne crois pas! L'Amricain haussa les paules. --Parbleu! On ne croit jamais ces choses-l jusqu'au jour o l'on s'aperoit que ce qu'il y a de plus rapide aprs l'oubli des vivants disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait ternels.... Et c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma devise particulire.... Je ne passe point ma vie m'attarder aux fantmes du sentiment. M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et il prouvait, se trouver l, Trouville, dans le cabinet de l'Amricain, presque pareil un _office_ de New-York, la sensation d'un voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord de la mer, Norton avait apport sa marque particulire et l'estampille de ses gots personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un caractre spcial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste, de ces bibelots qui rappelaient Trouville l'htel de la rue Rembrandt, cette pice d'aspect svre--gaye seulement par la troue de la mer, de la lumire, par le window--ce grand cabinet ressemblait la vaste cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et ct d'un _Cavalier_, de Velazquez, argent comme une vieille orfvrerie, une aquarelle reprsentant, sur une mer dplorablement bleue, un yacht portant le nom de Mme Norton: _Sylvia_; le cadre de cette _marine_, signe d'un artiste amricain, touchant presque un paysage o, l'ombre de pins gigantesques--quelques-uns entams, couchs terre et dj dbits--une petite maison de pionniers laissait envoler sa fume douce comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le pre. Le logis o, tant de fois, le soir, sous la lampe ptrole, le vieux Norton avait lu la Bible ses cinq enfants, groups autour de la table o brillait encore la cogne du dfricheur de bois! Un tableau que Richard transportait partout o il allait, accrochait au-dessus de sa tte, comme un Russe l'icne sainte dans son isba. Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de bois, c'tait la famille, le vieux couch maintenant sous le marbre d'un monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur de dynastie; _Abraham Norton_. C'tait le pre, la mre au bon sourire, les soeurs, maries maintenant, et les deux frres, tous deux tus pendant la guerre de scession, sous le drapeau toil. Le yacht, c'tait la vie prsente, l'amour profond d'une existence, l'unique amour, la rcompense de toute une vie laborieuse, la femme adore, la chre Sylvia! Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothque en bne, laissant porte de la main des livres en nombre restreint mais choisis, utiles, traits de physique, de chimie ou de morale, cette chimie de l'me. Sur une tagre, des minerais, aux tiquettes l'encre rouge, ppites d'or ou chantillons de charbons--un modle de locomotive, bijou de mcanisme, ct d'un tlphone--puis, sur la chemine, comme le cachet mme de l'amricanisme du matre, la pendule caractristique, celle dont le balancier tait un pilon d'acier montant et descendant avec une rgularit de chronomtre et dont chaque mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac lger de la pendule d'Europe, Norton prfrait la constatation du temps faite par un horloger utilitaire. Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa langue de fer: _Go ahead!_ et de son pilon o la lumire du dehors accrochait des reflets d'acier, craser ce que Richard Norton appelait les fantmes du sentiment. --Ce que vous me dites ne m'tonne pas, fit le marquis. Il y a tout une faon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne marque pas le temps, elle l'crase!... Les Hollandais, qui taient cependant des gens pratiques, donnaient leurs horloges une posie qui sentait le rve.... Ils montraient les bateaux oscillant chaque seconde, les moulins tournant, perdus, de minute en minute, des pcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson argent, et la lune, la ple lune se levant sur des paysages fantastiques et presque chinois, comme on en voit Saardam.... Mais c'tait, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens enferms dans leur maisonnette, auprs du Zuyderze gel, une fentre ouverte sur l'idal; et, dans la fume de leur pipe, ils revoyaient leur pass ou leurs voyages, tandis que doucement, rgulirement, le tic tac du balancier berait leurs songeries, silencieuses comme un bon sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des roues mcaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense instinctivement tout ce qu'il y a de supprim, d'aplati et de lourdement assomm dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les pendules--ces marqueuses du temps qui fuit--comme il faut parer les tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la posie et sous les fleurs. --Et moi, dit Norton, je crois et je vous le rpte, qu'il faut montrer et clbrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vrits, ses prets, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et la faire aimer! Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taill comme dans le coeur d'un chne et qui, debout, ses larges mains poses sur la chemine, le contemplait avec une expression la fois joyeuse et pleine de dfi--de dfi contre le sort. --Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous mprisez si fort le rve, c'est que vous avez probablement trouv la ralit du bonheur. --J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!... --Pourtant? demanda le marquis. Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pense de mlancolie. --Mon pauvre ami, dit l'Amricain, tout le monde a ses peines... ses inquitudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout l'heure.... J'ai trouv, moi, qui n'avais et n'ai point l'air--n'est-ce pas?--d'un hros de roman, la crature idale et la fois la meilleure des femmes. J'ai pous une jeune fille qui est vraiment--vous l'avez peu vue, mais vous la connaissez--une me d'lite tout fait suprieure.... Je l'aime du plus profond de mon coeur.... Je donnerais en bloc tout ce que je possde pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite vaillamment la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien, cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite flicit qui, certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les qumandeurs, les exploiteurs, les indiffrents, les conseilleurs, les reporters qui parlent, m'en agacer, du _richissime_ Norton--Richard souriait--toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens, font de moi un tre privilgi du sort, enviable tous les points de vue--tout cela, Solis, cette chance mme dont je remercie le sort, ne tient pas devant cette vrit brutale: je suis inquiet, je suis attrist... et, au fond, tout au fond de l'me, voulez-vous que je vous le dise? malgr mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, gnreuse, eh bien! voil, mon cher: je ne suis pas heureux! --Pas heureux! --Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-l ne tient qu' un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre ami Norton, pour un Yankee, et malgr cette pendule utilitaire qui vous dplat tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voil ce que a prouve. Et plt Dieu que mon inquitude ft un roman! Mais non, Sylvia souffre. --Sylvia? rpta le marquis, en donnant ce nom une expression d'motion singulire que Norton ne remarqua pas. --Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du coeur ou des nerfs, qui sait?... Nvrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie--pour m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rtrcissement de la valvule mitrale, voil le terme scientifique--et c'est cela qui empoisonne la joie que j'ai de me sentir matre de ma vie, rcompens dans mon labeur, riche, libre--mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui, comme un mur de cimetire! Maintenant, Solis passait par une sorte d'preuve nouvelle, et une cruaut satisfaite lui venait la pense, lui entrait au coeur, tandis qu'il coutait, silencieusement l, Richard Norton lui confier ses doutes. Oui, peu peu, l'Amricain laissait fouiller en lui, pntrer dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouv, disait comment son mariage avec miss Harley s'tait fait. Et dix fois Georges l'et interrompu, prt crier: Mais taisez-vous! s'il n'et ressenti cette amre consolation de savoir, d'apprendre des lvres du mari lui-mme, qu'il y avait, comme lendemain cette union, une dception, une souffrance. --J'avais, disait Norton, rencontr souvent, chez son pre, la jeune fille que je devais pouser. Triste, pensive, trs srieuse. C'est par l qu'elle m'avait sduit. Je ne suis ni pensif ni mlancolique, moi! _Les contraires_ s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hsitais me dclarer, non pas cause de ma fortune, parbleu non! mais cause de son intelligence et de sa beaut, de cette grce qui ne semblait pas faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bcheron! Puis, un jour, comme, la voyant plus attriste, je me sentis plus mu... et plus loquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas confier sa peine--car elle en avait-- quelqu'un qui la partaget. Je lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dvouer elle.... Il parat qu'elle devina que je ne mentais gure.... Le pre tait mon ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voil maris! --Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir s'enfoncer lui-mme un peu d'acier dans le coeur. --L'amour d'un ct, l'amiti de l'autre, rpondit Norton, que la question sembla rendre srieux. Mais des deux cts la confiance la plus profonde et la plus complte.... Peut-tre y eut-il chez elle comme une hte de se marier... pour ne plus hsiter--qui sait? pour oublier... fit-il, comme lui-mme...--Mais--et sa voix devint plus rsolue--nous sommes habitus des unions et des dcisions rapides; et la famille, chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit d'une parole donne, du fond du coeur, devant un pasteur qui bnit deux tres au nom de Dieu, et dans la froideur mme de cette crmonie, il y a une gravit... une simplicit qui ont leur grandeur et qui me plaisent.... --Et la posie? demanda Solis en dsignant la pendule. --Oh! la posie! La posie est partout o il y a une affection vraie. On me donnait celle que j'aimais! J'tais, quand je l'ai pouse, fou de joie, ivre d'espoir; j'tais heureux! Mon cher, mais c'est encore une posie, le bonheur! --C'est peut-tre la meilleure, en effet, dit le marquis, trs ple. Et depuis? --Depuis...--Norton hsita un moment--depuis.... Ah! les idylles humaines ne durent pas longtemps!... La premire douleur pour ma femme fut la mort de son pre.... Ruin, le pauvre homme, sans que j'aie su qu'il tait embarrass dans ses affaires, tant il avait la fiert de son honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!... --Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au contrat? --Le contrat! quel contrat?--Et Norton riait.--Oh! nous n'avons pas de ces discussions d'intrts amoureux par-devant notaires, nous autres! L'Amricain pouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministriel lui en impose l'obligation par trait discut comme un procs... _Elle_ apporte pour sa dot sa beaut, _lui_, pour dot, son courage! Et en route, la garde de Dieu! Les parents ont travaill, amass, ils sont vieux! Ce n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aims, leurs derniers jours sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien et dment gagn! S'ils ont encore de l'apptit et mangent leur fortune, eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquitait pas plus de savoir si son pre lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que j'aurais un jour de l'hritage!... Et voil notre affreux mercantilisme yankee, mon cher ami, le voil! Quoi qu'il en soit--que cette catastrophe ait attrist ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne au coeur--depuis ce temps la sant de mistress Norton m'inquite, et je me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que font les actions de mes mines de ptrole la Bourse de New-York ou de Chicago. --Et, demanda Solis, peut-tre pour dtourner sa pense de Sylvia, vous continuez diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui demandent une surveillance de tous les instants? Norton se mit encore sourire, montrant ses dents saines et fortes dans sa barbe fauve. --Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits. Le cble transatlantique me tient, dans l'htel de la rue Rembrandt ou dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si j'tais assis l-bas mon office.... Je suis un Amricain de Paris; mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amrique.... Ou plutt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival. --Et trs enchant de vous retrouver, de me rchauffer votre vaillance, mon cher Norton, mais--sa voix, qu'il voulait rendre assure, tremblait un peu--attrist... oui... attrist... de ne pas vous savoir compltement heureux! --Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous, indiquez-moi o il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquitudes mistress Norton lorsque vous la verrez! --Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets. L'Amricain avait, tout en parlant, pouss le bouton d'ivoire d'un timbre lectrique. --Voyez si madame est rentre, dit-il un valet qui parut rapidement et s'inclina pour toute rponse. Solis tait debout, regardant Norton dont la stature haute se dtachait sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au loin. Il se demandait encore pourquoi il tait venu et s'il ne devait pas ds prsent s'enfuir, ne plus reparatre. Dans quelques minutes, il allait revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre, allait prvenir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle! Et cette entrevue, aprs des annes, le mari allait y assister, elle aurait lieu tout l'heure. Maintenant, un silence tombait entre ces deux tres qui venaient d'prouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalit comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien se dire: --Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amiti d'assister, ce soir, un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez l la belle miss Dickson et Mlle Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on fait ici de trs bonne musique, je vous assure.... Tous les Amricains ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente musicienne et le programme est trs choisi. Je sais bien que vous ne viendriez pas pour le programme. Madame votre mre me ferait-elle la grce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation soudaine, mais je ne vous savais pas Trouville, c'est mon excuse. --Je serai enchant de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage, dit le marquis. Quant ma mre, n'y comptez pas.... Elle n'aime point le monde.... Et je ne suis pas bien sr qu'elle vous pardonne de lui avoir pris son fils mme pour un soir! --Alors, sept heures, mon cher Solis! --Non, je ne dnerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis la chre femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de mon retour, et je dne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes l, en tte tte, en petit cabinet, comme deux amoureux. --Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-tre cet amour-l qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite Mme votre mre demain, et je la remercierai de vous avoir laiss venir nous un moment, ce soir. Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton ces paroles, une amertume plus cruelle encore que tout l'heure, et, de ses yeux clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pense attriste de Richard. Mais le domestique frappait la porte et, sur un mot de Norton, se montrait bientt, restant sur le seuil. --Madame?... dit l'Amricain. Madame tait encore absente, Mlle Meredith rentrait l'instant, mais seule; Mlle Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton. --Et bien! dit Richard avec cette gaiet brusque et mle qui coupait lestement ses trs rares moments de mlancolie, mon cher Solis, vous allez toujours voir ma nice! Et le domestique s'tant loign: --Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rve, mon ami, idale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nice?... Si elle n'tait pas Amricaine, elle ferait absolument votre affaire! Norton allait continuer. Il s'arrta. Une voix claire, gaie, sans accs, chantante et caressante, disait au seuil de la porte: --Suis-je indiscrte? Et Solis apercevait, l, debout, comme hsitant entrer, une grande jeune fille, lgante et mince, dont les yeux noirs, trs vifs, dans un fin visage un peu ple, le frapprent tout d'abord. Une robe grise, un mantelet, glissant demi sur des paules jeunes et faisant ensuite comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, friss lgrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement pos. Dans tout cet tre, dans cette toilette, dans ce joli sourire, dans ces petites mains gantes de sude, quelque chose d'une fille de race, assouplie pourtant par une certaine sduction sans faon: la franchise gaie de la grisette avec le port de tte un peu hautain de la patricienne. Miss Meredith, en s'avanant--Norton l'en priant du geste--salua M. de Solis et attendit que son oncle lui et prsent le marquis. Puis, au nom de Solis, elle rpondit par un mot gracieux, sans fausse politesse. Elle connaissait bien le marquis. --Mon oncle Richard m'a souvent parl de vous, monsieur. Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir en Amrique; je suis enchante, sachant que vous tes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France. C'tait, dans toute sa sincrit, sans faon et sans phrase, l'accueil d'une matresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait une femme mettant l'aise un de ses htes. Solis tait habitu cette franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu bizarre en France. Mais de tout cet tre jeune et loyal rayonnait une sorte de grce particulire, la sduction des yeux sans tristesse, des lvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle crature de vingt ans. --Vous avez laiss Sylvia en promenade? --Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. Mme de Louverchal fait une vente dans sa villa au profit de pcheurs ruins par l'ouragan du mois de janvier. Et Sylvia dvalise les comptoirs. Si elle n'envoie pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle encombrera votre maison, je vous en prviens! --Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres. M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un peu press. --Vous nous quittez? fit Norton. --Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith en souriant. --Oh! mademoiselle!... Mais tout en tant ici en villgiature, j'ai un petit travail expdier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires trangres.... Une communication sur les tablissements d'Hano.... Et puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est prcieux, mme Trouville. --Et jamais aussi bien employ que lorsque je vous vois, mon cher Georges.... Au moins, ce soir, n'est-ce pas? C'est promis. --Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un lger effort. Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'loigna, accompagn par Richard qui, le touchant l'paule, le guidait avec le geste familier et dvou d'un an tendant son bras sur le frre cadet. * * * * * --va.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dgants, rglait sa montre sur la fameuse horloge pilon. --Comment je le trouve? --Oui. --Mais... bien. --Trs bien?... --Trs bien, si vous voulez! --Un vrai gentilhomme! --Oui, et un gentleman. --Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garon, aimable, distingu, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de n'pouser jamais, jamais, une Amricaine! Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une fuse de jeunesse: --Vrai? dit-elle. Il s'est promis a!... Eh bien, il est bte alors! III Le dner tait depuis longtemps fini, et miss va servait le th chez Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Svres aux invits de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano, trs entoure par M. de Bernire, le docteur Fargeas et un gros homme, dj grisonnant, qui riait trs fort, flirtait la fois avec la musique et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer, tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le colonel Dickson, le pre trs glorieux de la belle miss Arabella. Il tait si haut, ce colonel, avec sa tte pointue barbe longue, rousse, strie de poils gris, et sortant d'un norme col blanc, serr comme un col d'uniforme; il tait si long, si lanc, qu'en apercevant, au bout de son corps, la fume de son londrs, on et pu, dans l'ombre, le prendre pour une haute chemine d'usine en combustion. Sa femme, la colonelle Dickson, norme et grasse, vase sur un canap, teintait de cognac le th blond que lui avait apport miss Meredith, et contemplait, de ses gros yeux bleus, rveurs, le groupe form, l-bas, sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entoure d'habits noirs, parmi lesquels ce jeune Bernire, qui, disait-on, tait un bon parti. Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon cribl d'toiles et sur la longue file de points d'or aperus dans la nuit, au loin, et qui taient les lumires du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice, aux ventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et dj rondelette, avec un type isralite assez prononc et une belle carnation mordore de juive, feuilletait un album et causait mdecine avec le docteur Fargeas, un peu tonn. --Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout l'heure Liliane Montgomery, mistress Norton. --Trs jolie! --Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalaurat au docteur, je parie! La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une sorte de prcipitation, sa cuiller dans sa tasse de th. Elle avait, avec son intrt de mre, la vague perception que la fille du banquier, ce gros M. Offenburger, qui riait, l-bas, d'un rire guttural, en se penchant sur la partition d'Arabella--oui, elle devinait que cette jolie petite juive allemande pensait ce M. de Bernire, qui, pour le moment, ne semblait pas s'en inquiter. Joli garon, Bernire. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire un mari pour Arabella. Il tait un des deux ou trois cents candidats possibles que la belle Amricaine avait dj rencontrs sur la plage. Il plaisait surtout Mme Dickson, parce qu'il tait pessimiste et que la colonelle, ayant prouv des dceptions, elle aussi, trouvait que la vie tait amre, trs amre. C'est bien peut-tre pourquoi la colonelle sucrait si fort son th, qu'elle prenait l'tat de sirop alcoolis. Et ce n'tait pas la premire fois qu'elle avait remarqu, la colonelle, les coups d'oeil particuliers de Mlle Offenburger M. de Bernire! Certainement, certainement, le jeune vicomte n'tait pas indiffrent la jolie smite, et quant Bernire, lui.... Mais Mme Dickson comptait sur les paules d'Arabella, les plus admirables paules que pt montrer une belle fille de vingt ans! D'ailleurs, en comparant Arabella Mlle Offenburger, mistress Dickson n'tait pas inquite. Sous la lampe, debout prs du docteur, Hlne Offenburger tait exquise, avec ses grands yeux doux, noirs, voils de cils comme d'une dentelle, et ses avides lvres rouges, et son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses cheveux; mais Arabella, l-bas, au piano, grande, superbe, sa tte de statue grecque pose sur les splendeurs d'une poitrine clatante de blancheur, peine rose par les bougies, cette admirable Arabella, comme coiffe d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrs, soyeux, tait irrsistible. Oui, Arabella, insolente de beaut, de sant, de force, rejetait dans l'ombre, ds qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout aussitt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue, minuscule et noiraude. Quant va, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et venait, toute lgre, rieuse, laissant l le canap, o causaient Sylvia et Liliane, allant au piano, o Arabella mlait les airs d'oprette aux romances amricaines, au window o Norton fumait avec le colonel, et, gaie, bonne fille, aimable, jetant et l une tincelle ou une malice de son esprit et une fuse de sa gaiet. Mais, quoi! Cette brunette, va elle-mme, lance, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle Offenburger ou Arabella. Elle semblait, la colonelle, une comparse dans ce salon, o, videmment, miss Dickson remplissait le premier rle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'tait que M. de Bernire ne s'occupait point d'va. Mais point du tout. Pour la colonelle, les femmes maries ne comptaient pas plus que miss va ou que les hommes maris. Elle et pu cependant admirer un peu aussi les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress Montgomery. La lumire d'une applique pose au-dessus de la tte de Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un clat de soie les paules ples, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un blond fauve, retrousss d'un bloc. Une sorte de rdition d'Arabella, la mme insolence de beaut avec plus d'embonpoint, une vitalit plus spciale, quelque chose de plus mr et de plus attirant. Une neige qui ne jette pas de froid, avait dit, un soir, M. de Bernire. Et ct de Liliane Montgomery, Sylvia Norton--affine, frle, une sorte de Parisienne de New-York--sduisante avec sa bonne grce un peu triste, sa douceur mlancolique, la vague tendresse de ses yeux qui regardaient au loin, l-bas, vers la cte, les toiles d'or et le ciel. Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout fait jolie dans sa toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de vierge, et de ses mains alanguies et qui--c'tait une impression pour ceux qui la voyaient dans sa grce tendre--semblaient porter le deuil de quelque chose de disparu, de bris, d'envol. Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractre si diffrent, et s'aimaient prcisment peut-tre parce que le contraste de leurs natures les avait, ds le premier jour de leur rencontre, bien attaches l'une l'autre. Liliane tait en France la seule personne que Mme Norton pt appeler son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants New-York, Sylvia et Mme Montgomery se revoyaient, changeant leurs projets d'amour dans des causeries de jeunes filles, et, lorsque spares par la vie--Liliane pousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard Norton--les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succd tout d'abord aux chres confessions intimes. Puis les silences taient venus, avec les sparations plus profondes, Liliane partant pour l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux tats-Unis ct de Norton. Il y avait eu l une interruption force de relation et d'amiti, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu. Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume tous ses caprices, rvant de la vie active et surchauffe des femmes la mode, posant peine le pied Paris pour assister au Vernissage, au Concours hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre Menton ou Pau. De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian--elle avait francis son nom et signait _Liliane_--ne se souciait plus, ne parlait jamais et essayait de se fliciter d'avoir divorc et de porter le nom de son second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un grand nom de France. Ce nom, qu'elle et voulu plus authentique, elle le promenait aux _mardis_ de la Comdie, Cauterets, Biarritz, aux ftes des fleurs de Nice, sous les gais _confetti_ italiens, cette neige du Carnaval. Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M. Montgomery, son mari, lui avait annonc l'installation de M. et Mme Norton dans l'htel bti par le raffineur Bonivet, revendu la duchesse d'Escard et achet trois millions tout net par Richard Norton, qui y avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'oeuvres d'art. Montgomery, en plus d'une affaire, tait l'associ de Norton, et le hasard voulait que l'affection unt prcisment les deux femmes comme l'intrt et l'estime unissaient les maris. Ds son retour Paris, deux mois avant ce sjour Trouville, Liliane arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou, l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout fait jolie, avec sa grce un peu frle, ses traits fins et son air doux. Elle, grande, tincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les paules larges, avec son grand cou lgant et fier, demandait Sylvia: Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraiss? Je fais des exercices de clown pour ne pas devenir norme. Mais qu'est-ce que vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais dsole de me voir bouffie! Et, en cette premire rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries de renouement d'amiti o se rassemblent un un tous les fils du pass, comme les fibres d'une chaire ampute, les deux amies s'taient retrouves, telles que jadis, changeant non plus leurs rves, cette fois, mais leurs souvenirs, leurs dceptions. Toutes deux avaient encore prsente cette premire causerie, ces confidences qui revenaient plus d'une fois Sylvia et l'effrayaient. --Vous tes, rptait alors Sylvia, la premire personne dont la rencontre Paris me cause une joie, ma chre Liliane! --Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, a! disait Mme Montgomery en riant. Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement: --Il ne saurait tre question d'eux, puisque je ne les connais pas! Et, certaine que mistress Norton, par une rception, un concert, une fte, un tapage quelconque--tout ce qu'elle aimait, elle, Liliane--poserait, quelque soir, sa candidature une de ces royauts parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques mondaines pour _Moniteurs officiels_, Mme Montgomery attaquait tout de suite, ds cette premire entrevue, la question intressante: --Ma chre Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux pour vous! C'est une amusante connaissance faire. Trs gais, trs fins!... Un peu gourms pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma chre! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous n'tions pas l pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une rsidence allemande. --Alors, Paris vous plat?... --Beaucoup. Depuis que j'y ai entran M. Montgomery, je ne m'y suis pas ennuye un moment, pas une minute. Et pourtant.... Liliane s'tait arrte, le coeur gros et soupirant. Coeur qui soupire.... --Et pourtant quoi? avait demand Sylvia. --Rien. Vous tes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout fait... haut cot. --Vous dites? --Je dis que Richard Norton _vaut_ considrablement. Il n'est pas prince, il n'est pas duc, oui, voil tout ce qui lui manque.... Mais il est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup! Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Amricaine une belle humeur si clatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels, que la mlancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminue. Le babillage de Liliane faisait la jeune femme l'effet d'un cordial qui et ptill comme du champagne. Sylvia la retrouvait, aprs un divorce, telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui, autrefois, New-York, rvait de porter une couronne, savait par coeur l'_Armorial_ de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle n'allait point supplier son pre d'acqurir l'_article_ ainsi annonc par le _New-York Herald_: A vendre, blason et usage du nom d'une aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100 dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield street, Pittsburg. Mais il et fallu voir comme le pre de Liliane, pntr jusqu'aux moelles de sentiments dmocratiques, parlait de cette fausse aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars comme s'il se ft agi de ballots de caf! Liliane alors, qui aimait et respectait son pre, laissait l ses rves nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant l'_Inter-Ocean_, ce journal qui publie la liste des clibataires disponibles de la Cit, l'usage des dames, avec description de leurs personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de vie et autres informations intressantes. Et lorsque Sylvia demandait son amie: --Que cherchez-vous dans cette gazette? --Moi? Un mari titr comme un Montmorency! rpondait Liliane en riant. L'amour, un amour-passion, feu de paille envol en fume, l'amour qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fivre d'honneurs nobiliaires--fivre qui est un peu la maladie gnrale dans la Rpublique du roi Coton--mais divorce par colre, et remarie par convenance, parce que Montgomery tait riche et lui avait paru dvou, Liliane revenait malgr elle ses songeries de jeune fille et reprochait seulement Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de n'tre ni ducs ni princes! --Mais, ma chre Sylvia, en dpit de ce dfaut, votre mari, vous l'aimez? --Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait pour moi! rpondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est venu parce qu'il prtend que le docteur Fargeas peut seul me gurir de cette espce de maladie qui me mine, une sorte d'anmie, une affection cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires New-York et il a tout quitt pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de me rendre, en France, aussi brillante et aussi envie que possible. Je ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dvou, de coeur plus loyal. Liliane coutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois. --Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites l, tout simplement. Terrible. --Comment, terrible? Vous tes donc toujours aussi railleuse qu'autrefois, ma chre Liliane? --Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie vous avez des faons de faire l'loge de votre mari qui me font penser la manire dont je parle du mien, moi.... Trs gentil, ce bon Montgomery, trs dvou, soumis tous mes caprices, guettant pour la satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais Montgomery, voil!... Montgomery avec un _m_!... Montgomery de la Deuxime Avenue, _Conserves et Liqueurs_.... Ah! chre, croyez-moi!... Tous mes instincts aristocratiques sont heurts par ce souvenir-l.... Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des Montgommery lgendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me semble qu'on me frotte l'piderme avec une brosse de crin... j'en saignerais!... S'appeler Montgomery et n'tre qu'une fausse Montgomery, une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'_Almanach Bottin_ au lieu de l'_Almanach Gotha_! Vous devez comprendre a, vous qui tes aristocrate comme toute bonne rpublicaine... d'Amrique! --Je comprends--et la voix de Sylvia tait devenue douce, lente, rsigne--que si vous aimez M. Montgomery, vous devez tre heureuse. --Et je comprends que vous n'tes peut-tre pas, vous, trs... trs heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un moment?... le coeur le plus loyal, l'ami le plus dvou! Ah! pas tant de compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout de dire d'un homme Ah! le misrable! Ah! quel misrable! Mais je l'adore! Au contraire, ce misrable devient immdiatement un ange! C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez! --Harrisson? --Oui! le prdcesseur de Montgomery! --Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chre Liliane, pourquoi avez-vous divorc? La belle Liliane avait eu dans les yeux l'clair rapide d'une colre passe. Puis, haussant les paules: --Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un peintre!... Des modles! Il prtendait qu'il ne pouvait me faire poser ternellement devant lui. Moi! Cela aurait donn une ennuyeuse uniformit sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient. Les clients se plaignaient. C'tait malsain pour son talent.... Il fallait changer. La ncessit... l'amour de l'art.... Je n'ai pas compris.... Jalousie.... Scnes.... Appel la loi.... Un an de procs.... Plaidoiries!... Et le tout termin, adieu Mme Harrisson! Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... _de l-bas!_ ajoutait Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton. --Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est trs aimable.... --_L'ami le plus dvou... le coeur le plus loyal!_... rptait Mme Montgomery imitant le ton de Mme Norton. Et comme Sylvia en parut tout coup un peu attriste: --Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis l est mchant. D'autant plus que mes ennuis moi ne tirent pas consquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis que vous, si vous tes mlancolique, c'est que vous souffrez.... Non?... Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnment? --Pas du tout. Mme de Montgomery hochait la tte: --Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous qu'il y a cinq ans... chez votre pre... New-York.... J'tais alors Mme Harrisson--ah! le misrable, cet Harrisson--un jeune homme venait souvent, souvent.... Un Franais que nous trouvions tout fait... comment dirai-je? tout fait convenable! --M. de Solis! --Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oubli le nom... ni moi.... Marquise!... Cela m'et assez souri d'tre marquise: Madame _la marquise de Montgomery_! Joli coup de clairon pour l'entre dans un salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis--tiens, mme le prnom qui me revient!--j'aurais cru.... --Vous auriez cru? --Rien! Une de mes ides folles! Vous savez que j'en ai beaucoup! Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paratre indiffrente ce babil dont le grelot lger sonnait pourtant le glas d'un cher pass disparu. Mais Liliane revenait cet _autrefois_ avec une fbrile curiosit de femme. --Il tait absolument pris de vous, M. de Solis.... --Oh! pris! --Une Parisienne dirait qu'il tait _toqu_ de vous! --Liliane! Et la voix de Mme Norton, un peu touffe, se faisait svre. --C'est le mot qui vous choque? Toqu! Ah! vous en entendrez bien d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais pari, moi, que M. de Solis.... --M'aurait demande en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez perdu, ma chre Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et d'ailleurs mon pre.... --Votre pre n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amrique nous nous marions nous-mmes, de notre propre volont, et nous disposons de notre main sauf nous en mordre les doigts.... Ah! oui, nous les mordre jusqu'au sang.... Et comment votre pre, qui n'tait pas un parvenu comme tant d'autres ou un philosophe ddaigneux comme le mien, mais un pur Amricain, n'aurait-il pas t enchant de vous voir marquise? L'entretien, en dpit de sa lgret, du ton plaisant de Mme Montgomery, semblait devenir pnible Sylvia qui, essayant de n'attacher aucune importance toutes ces paroles, dit cependant d'un ton ferme: --Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le pass est pass. J'ai pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de mes rves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur vole. --Oui, mais s'ils sont bien apprivoiss, les oiseaux reviennent! Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis? --Jamais! Et je vous saurais mme gr de ne plus m'en entretenir. --Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chre Sylvia, cela me fait croire que la petite blessure n'est pas tout fait cicatrise. Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis tait l, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis! --Ah? Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia. --Trs loin! Liliane ajoutait, curieuse: --Vous ne lisez donc pas les journaux? --Peu! --Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reois des ballots et je les dvore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: _La belle Mme Montgomery_!... _La dernire toilette de Mme Montgomery_!... _Dplacements et villgiatures de Mme Montgomery_!... Il y en a qui risquent le de... _de Montgomery_! a me fait soupirer... oh! oui, soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes amis... d'Amrique. Oh! il ne se donne pas un souper chez Delmonico--notre _Caf Anglais_ nous--que je n'en connaisse le menu. C'est trs amusant, trs amusant. Eh bien! M. de Solis--je ne sais pas o j'ai lu a--M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais o pour je ne sais quoi. Mais il a failli tre assassin et un peu dcapit par les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur. --Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre indiffrent. --Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va Paris quand on n'y est pas n et on y reste quand on est Parisien. C'est bien votre avis, Sylvia? --Certainement. Mais.... --Mais quoi? --M. de Solis? --Ah! ah!... il vous intresse encore? Eh bien! mais il est sain et sauf, M. de Solis!... Il a jou du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher revolver amricain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou autres... envols! Pft!... comme vos rves! Ne vous inquitez pas du marquis! Plus aucun danger! Aucun! --J'en suis bien heureuse! Trs heureuse! Elle souriait maintenant Mme Montgomery qui la regardait. --Mais, ma pauvre Sylvia, vous tes toute trouble! Ce n'est pas mon histoire au moins! --Non, mais cette... nervosit maladive, dont me gurira difficilement le docteur, me cause tout instant de petites secousses. Je suis vraiment trop impressionnable. --Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le docteur Fargeas pour vous gurir, je compte sur le docteur Paris. Ah! chre, Paris! quel mdecin! Il en a sauv bien d'autres! Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air: --Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Amricains, eux, s'y retrouvent toujours. * * * * * Il y avait deux mois, deux mois passs, que les deux amies avaient chang ces confidences, Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette causerie avec Liliane, Sylvia avait gard un souvenir troubl, une sorte d'inquitude, repensant ce Georges de Solis qui lui tait apparu l-bas, chez son pre, et qu'elle avait pu croire le fianc, l'poux, l'tre choisi et aim! Un passant, ce marquis de Solis. Il tait venu et il tait reparti, aprs avoir devin pourtant que Sylvia se sentait attire vers lui! Et lui-mme, n'avait-il pas laiss la jeune fille lire en lui? Ne s'taient-ils point dit, l'un l'autre, de ces mots qu'on n'oublie jamais, jamais plus? Georges de Solis!... Pourquoi tait-il parti presque subitement, laissant Sylvia attriste, Sylvia qui tait rsolue demander M. Harley, son pre, de l'unir ce gentilhomme franais? Il le lui avait murmur, pourtant, il le lui avait involontairement laiss souponner, l'aveu d'un amour qui, tout coup, s'tait comme effac, envol! Pourquoi? Elle l'avait devin, depuis. Mais, au premier moment, la douleur avait t cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait devin. M. de Solis s'loignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour n'tre pas accus, lui tranger, de viser par le mariage la fille d'un des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine tait si proche! Et, en songeant ce pass, en revivant ces journes enfouies que le babillage de Liliane lui avait rappeles, toutes vivantes encore et bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre, Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accable et triste, pensant M. de Solis qui n'tait plus l! Il avait emport une de ses illusions, une de ses confiances! Elle s'tait cru aime! Puis, dans le logis paternel, entrait, timide, avec sa loyaut d'homme et sa navet d'enfant, Richard Norton qui, pouss par le pre, demandait Sylvia si elle consentirait unir sa vie la sienne, et, devant les prires de M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui semblait--puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles, puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer--il lui semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans rflexion, sans hsitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie inespre Norton, une consolation M. Harley, tait un sacrifice, l'immolation d'une esprance. Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait ferm le roman inachev et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce dvouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie heureuse. Et, alors, dans toute l'honntet de son coeur, elle rpondait au pasteur qu'elle suivrait l'poux choisi partout, toujours, dans la bonne ou la mauvaise fortune. Elle la revoyait cette journe qui avait dcid de sa vie. L-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait envoy, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose th jusqu' la rose pourpre, et l, sous ce _marriage-bell_, sous cette cloche fleurie, le pasteur avait uni Richard Sylvia, devant le livre de la loi, la Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment. Cloche de roses rouges et roses ples! Que de fois, depuis lors, Sylvia Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un carillon d'esprance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du coeur, semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait vers lui, comme la drive, ou lorsque l'tourderie d'une cervele ramenait ce pass la songerie de la jeune femme! Et c'tait cela qu'avait fait Mme Montgomery, le jour o elle avait rappel Sylvia tout ce pass vanoui. Mais cette motion ressentie lorsque les deux amies s'taient retrouves, Sylvia l'prouvait plus violente peut-tre maintenant, et l, assise prs de Liliane, qui tentait de l'gayer, elle pensait ce que Norton lui avait annonc tout l'heure: la prsence du marquis Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir mme probablement, l, dans ce salon, M. de Solis reparatrait. Et dans le bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella accompagnait d'un refrain de quelque oprette de Sullivan, Sylvia regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de Georges de Solis. Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont quelques-uns lui taient si indiffrents, il lui faudrait traiter froidement cet homme dont elle avait rv de partager la vie! Elle s'efforait de paratre calme, souriante, aimant mieux, aprs tout, puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit lui, tendant une main qui tremblerait peut-tre un peu, mais qui serait la main d'une honnte femme et d'une amie. Et assise, ct de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu murmure de la mer montante roulait, l-bas, sur la plage, avec son rythme majestueux, mlancoliquement, dans le bruit berceur des flots, elle entendait, lointaines aussi, et comme noyes dans ces murmures, les cloches, les cloches des fianailles, les tintements du _marriage-bell_, les sons attrists de la cloche de roses, des pauvres roses fanes! Elle regardait Norton aussi. Dcoupant sa carrure large sur l'horizon clair, ct de le silhouette, droite comme une perche houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un dernier cigare et Montgomery tait all le rejoindre. Puis le cigare achev, Norton revenait ses invits et prenait des mains d'va un peu de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs, son menton ras et son profil d'aigle, trempait ses lvres dans un petit verre d'argent et dclarait Norton qu'en dpit de son horreur des alcools il trouvait cette eau-de-vie dlicieuse. --Elle est clbre, dans tous les cas, disait Norton. --Dans les deux Amriques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse! ajoutait Montgomery. --Elle est franaise, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai achet a un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait gard qu'un ft de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se sparer. Peut-tre tenait-il se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie. Je lui ai pay cela au poids de l'or. Il a tent la fortune. Il n'a pas russi, et, comme un imbcile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des remords parfois, de lui avoir achet son alcool. Il se ft gris avec, cela l'et consol, il serait peut-tre encore vivant! --Cela dpend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois indpendante des souffrance morales. Affaire d'hrdit. L'atavisme joue aussi son rle l-dedans. Richard Norton, debout et son verre de cognac la main, frappa doucement sur l'paule du mdecin tendu sur un divan. --Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la fatalit en tout! --Ncessairement. La thorie de l'hrdit a remplac dans le monde moderne la fatalit antique. --Et alors, le suicide? Affaire de fatalit? --D'une fatalit de temprament. Oui. Trs souvent. --Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette comme un fardeau qui nous pse trop? --Mon cher monsieur Norton, rpondit le docteur Fargeas, je ne crois qu' trois choses insupportables: la Misre, la Maladie et la Mort. Et pourtant l'humanit passe son temps avaler celles-ci et supporter celle-l, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous agace ou nous navre, le monde finirait vite! --Alors, la vie, vous la trouvez excellente? Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas quelque thorie pessimiste. --Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le mdecin. Mais comme la mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les souffrances qui la composent, je prfre encore, aprs avoir tudi l'un et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, cette fameuse dlivrance qui est une dlivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton, lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et laissez-le des imbciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous n'avez pas craindre a! Vous tes un homme heureux! --Oh! dit l'Amricain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la Ncessit! Il regarda avec une sorte de dfi, d'orgueil mle, les amis qui, autour de lui, dgustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fiert d'un fils de ses oeuvres, sans la moindre infatuation qui sentt le parvenu: --Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien, qu'avec mon prsent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donns. Le murmure d'incrdulit de Montgomery et la protestation courtisanesque du colonel Dickson se formulrent bien vite par une interruption du docteur: --Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton, et votre habilet, et votre patience?... --Et la chance, prcisa l'Amricain. Oh! parfaitement, la chance aussi! Il ne faut pas tre si fier de ses succs en ce monde, et si l'on se dit--ce qui est vrai--que la chance est bien souvent la collaboratrice de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, a nous rend pitoyable pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et arrivaient quoi?... rien!--ou sans atavisme, mon cher docteur, sans hrdit, quoi que vous en disiez--au suicide comme mon bonhomme de capitaine. Oui, j'ai bien pioch! Oh! rudement! bravement! Je crois certainement qu'il me reste de ce temps-l des crevasses aux mains. Je n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...--et appuy la chemine, les yeux mi-clos, comme berc par un bon souvenir, il se laissait aller doucement vers le pass--la date me revenait ce matin en crivant mon courrier--il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une barque sur l'Hudson et j'aidais mon pre, mon brave et saint homme de pre, fendre le bois.... Oui, quand je pense a, j'ai eu beau travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, prsent, vous ne m'empcherez pas de me dire que la chance m'a favoris, car elle m'a donn la fortune et, avec la fortune, la chre femme pour qui je donnerais cette fortune-l! Il avait dit cela d'une voix assure, debout, cherchant des yeux Sylvia, qui coutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dvoue. --Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais parler de son bonheur si haut. Norton la regarda, un peu inquiet. --Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie ranon. Croyez-vous que si la sant de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitt New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant Fargeas, oui, c'est la faute de ce cher et illustre matre si je suis ici. --Ma faute?... fit le savant. --Oui, votre faute. Je vous ai propos de venir New-York soigner spcialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress Norton. --Et j'ai refus! dit Fargeas. --Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte blanche. --Gurison forfait! Mais, rpondit trs simplement le docteur, j'avais Paris tout mon service d'hpital, de pauvres diables qui ne m'offraient rien du tout. Dans ces cas-l, vous concevez, on n'hsite pas! --Pas Amricain, le docteur, murmura M. de Bernire miss va qui passait prs de lui. La jolie Amricaine fit une rvrence. --Mais digne de l'tre, vous avez raison! rpondit-elle. Et Bernire se pina les lvres, pendant que la belle Arabella lui disait avec son gentil accent yankee: --coutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux quand je le joue sur le violoncelle! --Et, aprs tout, continuait Fargeas qui s'tait lev, ce qui convenait le mieux votre chre malade--qui n'est plus aussi souffrante, non, madame, non, vous n'tes dj plus trs intressante--c'tait la distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'crit sur un ticket de chemin de fer! Systme excellent, d'ailleurs! Si les malades gurissent distance, le mdecin en a tout le mrite. S'ils ne gurissent pas, il n'en a plus la responsabilit.... Il est si loin. --Alors, dit encore Norton, j'ai transport Paris une partie de ma galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de mistress Norton, de manire ce qu'elle se crut New-York, chez nous, dans notre maison amricaine, et j'espre bien que Paris aidant, et Trouville par-dessus le march, je ramnerai l-bas ma femme souriante, gurie, et pour toujours--ah! le beau rve!--heureuse! --J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et Mme Norton n'a pas mis mes ordonnances en dfaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas? --Plus du tout, rpondit Sylvia qui s'efforait de sourire. --Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta Mme Montgomery en riant. Une femme s'en sert comme de son ventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce qu'on a des nerfs? Le gros Offenburger s'tait approch, les yeux allums, quand Norton avait parl de ses tableaux, comme s'il et entendu compter un sac d'cus. Collectionneur d'oeuvres d'art, il savait que la galerie Norton tait clbre. --Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez fait transporter en France? --Ceux que mistress Norton prfre, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupr. --Et, continua le banquier, aviez-vous pris la prcaution de les faire assurer, au moins? --Oh! l'assurance est la rgle de tout bon Amricain! fit Norton. Trs hardi, le Yankee, mais trs prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une fortune! Voil! Ce que je voudrais trouver, je le rpte sans cesse, comme un refrain--et il riait--c'est une compagnie qui assurt le bonheur! --Si elle se fonde, cette compagnie-l, dit le docteur Fargeas, ne prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires! IV La colonelle Dickson continuait pier, de ses gros yeux bleus, ce qui se passait dans le salon. Assise la mme place, elle tenait toujours la main sa tasse de th vide, pour se donner une contenance. Le vicomte de Bernire, pench sur le piano o Arabella laissait courir ses doigts fusels, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle l'et d'abord trouve insignifiante, il y avait l cette miss va, fine, rieuse, remuante, et, avec va, Mlle Offenburger, avec son beau profil hbraque et ses paules grasses et ses mains toutes petites et ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gnaient la colonelle. Mme Dickson semblait avoir dcidment jet son dvolu sur Bernire, si amusant avec son dandysme de dcadent, son esprit, sa fortune et son titre! Arabella vicomtesse! La perspective tait loin de dplaire la colonelle. Elle avait rv des ducs, des princes, des altesses. Mais Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hte et, depuis l'aventure, l'Amricaine se mfiait. D'ailleurs le colonel avait pris ses renseignements sur Bernire. Bonne famille. Orphelin. Un titre authentique. Arabella pouvait flirter. C'tait encore cette petite Allemande qui gnait la colonelle Dickson. videmment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement des regards doux du ct de M. de Bernire. Elle avait, elle aussi, des vues sur le vicomte, peut-tre. Lui, Bernire, se sentait doucement envelopp par ces prvenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son pessimisme. Il trouvait la belle Arabella dlicieuse et la petite Offenburger trs apptissante. Et miss va, qui le raillait volontiers, lui semblait piquante en diable, la gentille Amricaine, trs piquante. Mais Bernire ne songeait, du reste, srieusement ni celle-ci ni celle-l et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au loin les lumires du Havre, et se disait qu'il tait bon et doux d'entendre, aprs un dner exquis, une musique agrable joue par une jolie femme. Ce rle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de Bernire tait bien dcid le jouer partout et toujours. Il avait reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses d'une bonne musique ou d'une posie de choix, il n'y a pas grand' chose dans l'existence. Il se piquait lgamment de passer pour un dcadent, un tre du et doucement ironique sans les grandes colres des rvolts romantiques d'autrefois, sans le ddain des petits blass de sa connaissance. Le jeune homme, pendant tout le dner, avait observ, tudi, prenant d'ordinaire la vie pour un spectacle o il n'apportait pas grande passion, peine un grain de curiosit, mais trouvant la situation actuelle--car il se sentait vis la fois par les Offenburger et les Dickson, par l'Allemagne et l'Amrique--quelque chose d'original et d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lass de tout, n'ayant jamais eu, mme vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernire avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu de monter sur la scne. A quoi bon jouer un rle? On n'a plus ni le droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses fantaisies, le vicomte n'avait mme pas de caprices, simplement parce qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-tre t aim, il n'en et pas mis sa main au feu--les femmes sont si drles!--mais certainement, disait-il, il n'avait jamais rellement aim d'amour, d'un amour vrai. Il avait dchiquet son coeur en amourettes, en _amourachettes_. Voil, du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment, trouvait l'idal un peu ridicule et ne croyait qu' la science, qu'il trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, dix-huit ans, il s'tait battu bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il tait rare qu'il parlt de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir dsagrable qu'il fallait chasser. Il avait brl, comme risibles, les vieilles photographies de 1871 qui le reprsentaient, encore imberbe, harnach sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de batailles, quoiqu'il et, dans un coin, le brevet de la mdaille militaire, ni de patrie, bien qu'il et, en Suisse, au Righi, chang une balle avec un officier alpin italien qui, la table d'hte, se moquait un peu de nos zouaves. Paul de Bernire tait un sceptique aimable, fanfaron de doute, et prtendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un peu.... Prsent Norton, Paris, il s'tait intimement li avec lui Trouville--grce au docteur Fargeas, son ami--et il coutait volontiers les admonestations de l'Amricain, qu'il enviait d'tre un homme utile, les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une musique, mais n'avait rien de plus press que d'oublier la fois les unes et les autres. Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes. Ecoeur par le vide des discussions quotidiennes, il prouvait une sensation d'anmie intellectuelle, non sans charme, pareille ces torpeurs dlicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme une mare, tait la fin trop grand, il se laissait glisser au courant du jour, vivant en curieux, puisqu'il et t dplac de vivre en hros, et portant, comme une fleur la boutonnire, ce nom de dcadent qui rsumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son ge. tre dsillusionn, partisan de l'abdication en toutes choses, ne lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet esprit fin, dans les priodes de dcadence, des spectacles de dcomposition sociale beaucoup plus intressants que les scnes dramatiques des grandes poques de foi. Et il regardait, comme accoud sur le rebord d'une loge, la comdie contemporaine, dont la singularit fermente lui paraissait si attirante qu'il n'prouvait mme plus la tentation d'en siffler le dcousu et l'immoralit. Ce Parisien, dcid ne pas tre dupe d'un temps poliment goste et galement corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule et la passion. Le ridicule, Bernire n'avait pas le redouter. Tout fait charmant, avec sa sveltesse juvnile, une moustache blonde, un peu retrousse, sur ses lvres fines, les cheveux friss, un monocle l'oeil droit, par habitude, il ressemblait vaguement un joli cavalier en tenue bourgeoise, et on cherchait instinctivement ses talons un bout d'peron et sa boutonnire un bout de ruban. Grand, trs nerveux, les poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front la cheville, une lgance spciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller sduisant, qui n'tait pas la rectitude anglaise, mais cette lgance spciale, sduisante, sans faon, qui est la grce et la bonne grce franaises. La passion? Il fallait peut-tre Bernire plus de soin pour la fuir. L, comme en toutes choses, son ddain tait n, peut-tre, ds son dbut, de quelque confiance due. La dception ressemble ces enfants qui sortent maladifs du sein dchir de leur mre morte. Le nouveau-n vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernire avait aim peut-tre avec trop de confiance et une foi trop vive; il s'tait trouv bte et, brusquement, s'tait repris tout entier. Dsormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait ces amateurs d'art tout prts montrer leurs trsors, joyeusement, et qui, au premier mot absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus. Aussi bien, Arabella et Hlne Offenburger et va Meredith pouvaient tre exquises, sduisantes, troublantes, tout leur aise: le coeur de Bernire tait ferm. Ma foi, oui, dsormais il le gardait, son coeur, trsor avari et un peu entam! Il ne se sentait pas de taille jouer longtemps les rles de dupe. L encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un ddaigneux, il ne donnerait rien de lui-mme. Rsolu ne point se marier, et, de toutes les dceptions redoutables, la plus redoute par lui tant celle du lendemain du mariage, il mnerait doucement sa vie de garon jusqu' la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliner sa libert! Et, malgr le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde, Bernire tait, depuis longtemps dj, plus troubl et agac qu'il ne le voulait paratre. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre les pieds chez les Norton, quoiqu'il y ft reu avec une cordialit touchante. Les cheveux noirs, friss sur le front, de miss Meredith, le proccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il tait Trouville, il songeait trop souvent cette voix claire, ce bon regard amical, cette main tendue franchement, ce charme enveloppant de la jeune fille. Il prouvait un plaisir trop vif aller revoir ces Amricains qu'il appelait maintenant des amis. La fin de sa saison d'hiver lui avait sembl fade parce qu' son gr les _five o'clock_ n'arrivaient pas deux fois par jour. Il tait temps de partir pour les eaux. On menait Paris une existence dsolante. La vie parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connatre, est pourtant trs occupe: invitations, visites, premires reprsentations, expositions de cercles, sances d'escrime, toutes les distractions journalires, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout railler; ce perptuel mouvement tournant dans le vide, ces ternels dj vu ennuyaient Bernire. Une soire passe chez les Norton, comme Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre got aux choses. Il appelait ces repos des apritifs. Seulement la vision de miss Meredith, son gr, s'y mlait trop. Il ne s'tait pas jur de ne plus tre amoureux pour devenir amoureux d'une petite Yankee, oiseau de passage destin traverser l'Ocan. Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur latente d'abord, puis charmeuse, Paul y rsistait, trouvant absurde de se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grce mme d'va qui le traitait avec cette intimit franche des jeunes filles de son pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d't en Bretagne, dans quelque trou, Douarnenez, la Baie des Trpasss, au diable; mais il se disait que c'tait aprs tout accorder un peu trop d'importance vraiment un tat d'esprit assez vague que de le secouer, de s'en dbarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il prouvait pour elle! En supposant mme--ce qu'il niait--que ce ft un semblant, un fantme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le flirt est une occupation comme une autre. Il est l'amour ce que le caquetage est l'loquence. Un divertissement. Un babil. --Quant l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on coupe un cor, disait le vicomte. a ne tient pas plus notre individu qu'un durillon. Pendant le repas, il s'tait donc impos de trs peu regarder miss Meredith et de partager ses coups d'oeil d'amateur entr les yeux bleus d'Arabella Dickson et les regards noirs, trs tendres, de Mlle Offenburger. La colonelle avait t mme tout fait charme de savoir, dans le bruit du repas, cette apprciation du vicomte sur la beaut de sa fille: --Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombs dans la neige. Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite lorsque Bernire, aprs le dessert, avait si fort insist auprs du docteur Fargeas pour savoir d'o sortaient les Offenburger. --Elle est charmante, Mlle Hlne, docteur; mais elle a quelque chose d'exotique, d'arabe, d'oriental.... --Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous proccupe beaucoup, Mlle Offenburger! --Curiosit pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me proccupt, comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger. Mme Dickson tait demeure un moment silencieuse, regardant le jeune homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui taient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur Fargeas rpondait Bernire: --Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. leve la franaise, son pre est Hambourgeois et sa mre tait Anglaise. --Mme Offenburger est morte? --Depuis des annes. Trs gentille, Mlle Offenburger, vous avez raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable crature, un peu... composite... trs instruite, je dirai presque trop savante pour mon got... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon ami! Elle est prcisment aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout, que vous tes essentiellement d'_actualit_ en ne croyant rien! --Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois rien? avait rpliqu Bernire qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait cette grande statue d'Arabella et cette petite pouliche d'Hlne Offenburger. Il tait d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de Paris, pour ne point connatre Offenburger--cet Offenburger dont la jolie fille tait aussi fine d'attaches et de beaut que le pre tait norme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri, gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqu sur d'normes lvres rouges, des favoris noirs, friss comme des crins, lui mettant comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rose, et ses grands yeux d'Oriental ruminant, tranant sur les hommes et les choses avec une affectation de bont placide qui tait tout simplement une sorte de ddain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre supriorit. Quand il avait sur la tte son chapeau, qu'il gardait volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et le teint clair de son visage; il ne reprenait son ge que lorsqu'il se dcouvrait, laissant voir--comme prsent--un crne chauve, bossu de protubrances et plus jaune que la face--contrastant si bien avec le teint rose, que Paul de Bernire comparat mentalement le banquier un sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-tre bien tait-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait volontiers sa coiffure visse son front. Trs bon homme d'ailleurs, la surface. Sucr et glac. Le vicomte et pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de got, collectionneur acharn, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut les bibelots sous le feu des enchres, l'Htel des Ventes, prtant ses tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie de lire sur les catalogues et sur les tiquettes: _Collection de M. Mos Offenburger_; ayant, dans ses curies, des chevaux de prix que l'on couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un quipage que le jury primait l'exhibition des Tuileries. Trs luxueux d'allures, mais d'humeur dmocratique. On s'adressait lui quand on voulait fonder un journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne se rservait mme pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernire avait mme prouv, dner, un agacement particulier, en dpit de son dcadentisme, entendre le Hambourgeois dplorer, avec son accent d'outre-Rhin, les _ptisses_ qu'on faisait en France et la _dgadence_ de ce _cran_, trs _cran_ pays. On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet Offenburger. Il tait tomb Paris--voil quinze ans--comme un arolithe, mais un arolithe en or. Il avait attir les regards, autour du Lac, par ses quipages; les lorgnettes, l'Opra, par les diamants de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beaut de sa fille; les reporters, son htel, par ses ftes et son vin de Tokai; les peintres par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et, peu peu, cet amalgame d'autorits diverses, ces intrts diffrents, masss autour de lui, avaient form comme une boule norme qui roulait, roulait travers Paris et et fait boule de neige si la renomme d'Offenburger et t parfaitement immacule. Roi d'une rpublique d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois Offenburger, peut-tre naturalis Franais, tait devenu, par la complicit des bons journalistes et des trottins de la finance, une sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour savoir ce que pensait de leurs dclarations publiques l'ambassadeur de son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la France et, tout honor de porter aux jours de fte la dcoration de son souverain, il trouvait que les hommes d'tat des bords de la Seine s'effrayaient trop du _ratigalisme_ et ne marchaient pas assez de l'avant. Offenburger ne frquentait pas seulement les politiciens qui font les emprunts et les gazetiers qui dfont les politiciens, il tendait aussi sur ses connaissances dmocratiques comme une crme de _high-life_. Il invitait ses _rallye-papers_ des clubmen en renom, des gentilshommes dont les colonnes de la _Vie parisienne_ sont comme les feuillets de l'_Almanach Gotha_. Le marquis d'Ayglars, rest fringant malgr la cinquantaine, tait pour le financier le rabatteur de cette chasse aux illustrations nobiliaires. Il exerait chez Offenburger, amicalement, disaient quelques-uns, en qualit de conseiller bien appoint, disaient les autres, des fonctions de semi-matre de maison, faisant les honneurs du chteau de Luzancy, comme il et fait ceux de son propre castel, si d'Ayglars n'avait pas t ras par la bande noire. Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande au sellier sans l'agrment du marquis. C'tait pour Offenburger que d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'tait pour lui qu'il rdigeait une faon de code du crmonial que le banquier tudiait, _potassait_ comme un lve qui veut passer sans faute son baccalaurat. Le marquis tait, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer tait pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire l'archiduc Heinrich--que Mos Offenburger, lorsque le prince tait venu en France, avait trait, Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois: --Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frre! On donnerait un bal dans ses curies! Il a des tableaux admirables, des curiosits extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un quipage de chasse tonnant! Il me dgote, cet Offenburger! Paul de Bernire se rappelait, un un, tous ces _racontars_ de la chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu' Hambourg; mais en regardant la grce ouate de chair de la charmante Hlne, le vicomte oubliait tous les ridicules du pre et se plaisait--toujours en amateur-- comparer entre elles Mlle Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme la Diane de Houdon, et miss va, vraiment exquise avec son calme regard d'honnte fille. Il y avait aussi, l-bas, la belle Mme Montgomery et Sylvia, assises dans la pnombre, et Bernire jouissait d'un plaisir artistique tout particulier; la vue de ces cratures adorables, rassembles l comme des oeuvres d'art en un muse et qu'il analysait en connaisseur, en raffin, sans les aimer, oh! bien dcid n'en aimer aucune! Et pendant que les notes--d'une chanson amricaine, d'une sorte de tremblante romance ngre, souligne d'accords mlancoliques comme des soupirs d'esclaves--chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul, avec son dilettantisme de gourmet, comparat avec une infinie volupt sa situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharn de son hte Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accabl d'affaires, ou du colonel promenant sa fille travers le monde, ou de Fargeas mme, vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait dlicieusement du _farniente_ de son existence d'amateur. Libre, choy, caress par ces regards de femmes et se disant: --Voil. Pas de proccupations. Des sourires! Et la libert de juger! Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque indiscrte songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se disait, lui qui avait, en sa vie, tudi plus de filles que de jeunes filles: --Qui donc prtend que la jeune fille est indchiffrable? Le plus difficile dchiffrer de ces tres d'lection qui sont l, ce serait encore la femme! A quoi pense Mme Norton prsentement et de quoi souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je dfie la thorie de la grande nvrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette souffrance-l! Et, maintenant, toujours en curieux--Mlle Offenburger, ayant succd Arabella au piano et y jouant du Beethoven--Bernire s'tait assis en face de mistress Norton, regardant Sylvia accoude sur le canap. Elle ne causait plus avec Mme Montgomery, elle coutait au contraire, charme. Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans l'attention qu'elle prtait la symphonie. Ses sourcils se fronaient sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une motion et une fivre. Peut-tre cela prouvait tout simplement que Sylvia tait artiste, tout son tre vibrant cette voix de l'au-del. Mais va, debout prs du piano, tait aussi mue que Mme Norton. La petite Amricaine, les mains croises, coutait, comme en extase. Arabella, impassible, s'tait assise ct de sa mre qui envoyait Mlle Offenburger un sourire un peu ddaigneux, envieux aussi. Hlne Offenburger tait une musicienne consomme, un peu sche et mthodique, mais trs sre. Quand elle eut fini, Bernire ne put s'empcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains Hlne qui, aprs les avoir serres, cartait, d'un joli geste bref, ses mches de cheveux noirs un peu tombes sur son front, et va disait Mlle Offenburger: --Que vous tes heureuse, mademoiselle, d'tre aussi bonne musicienne!... Hlne ne montrait, du reste, ni tonnement ni anxit. Elle se savait musicienne excellente; elle n'avait pas en tirer coquetterie: c'tait un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son professeur autrefois tait content d'elle, lui disant que si elle voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un grand nom, dans la musique: --J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant. On parla alors de Beethoven. va dit quelques mots, trs doucement, exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le matre, et on discuta les gnies respectifs de Beethoven et de Mozart. --Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernire. Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la faon dont Mlle Offenburger constata la supriorit de Beethoven, par le volume du cerveau de Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout l'heure, les doigts sur le piano, faisait chanter la posie et le rve, se laissait aller, le plus simplement du monde, devant Sylvia tonne, Bernire, subitement amus, et Liliane Montgomery, effraye presque, une comparaison entre le rapport du volume encphalique et le dveloppement intellectuel. Et elle disait _encphalique_. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et sa jolie petite bouche aux lvres charnues, en parlant, demeurait charmante. Puis, elle passait du crne de Beethoven un autre crne, non plus d'un musicien, mais d'un penseur. --Savez-vous que le crne de Descartes avait 1,700 centimtres cubes, soit 150 centimtres de plus que la moyenne des crnes des Parisiens d'aujourd'hui? Et ce n'tait pas tout. Le crne de La Fontaine mesurait 1,950 centimtres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre crivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un peu moins que celui de Cromwell. --Et celui-l? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse, croyant embarrasser la jeune fille. --2,230, rpondit la petite bouche rouge de Mlle Hlne Offenburger. Le gros banquier talait ses pectoraux avec fiert, et Mme Dickson regardait le colonel, comme pour lui dire: Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella? Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard trs calme. Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation taler son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'tait tout simple. Mais Mme Montgomery semblait tourdie, comme si elle et cout quelque chose d'inentendu, une langue trangre. --Je parie, ma chre va, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout cela? --Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith. Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans sa rponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'tait tout naturel chez une crature qui semblait le naturel mme. Mais--chose singulire--toute cette rudition scientifique de Mlle Offenburger ne dplaisait pas Paul de Bernire. Elle tait curieuse, cette jeune fille au profil oriental, trs curieuse. Une Encyclopdie aux yeux de velours, c'tait piquant. Il ne se ft pas risqu causer anthropologie avec elle, diable! non; mais il se ft diverti volontiers l'entendre si gentiment, de sa petite voix trs douce, parler de capacits crniennes et la voir presque peser des cerveaux dans sa jolie main d'enfant. Ah! la dlicieuse petite confrencire! Elle tait peut-tre doctoresse! Paul avait envie de le lui demander. --Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous pensez de Mlle Offenburger? --Trs jolie! Oh! trs jolie!... Mais je ne voudrais pas tre forc de passer devant elle mon baccalaurat. Je serais refus! --Comme bachelier, peut-tre, mais comme mari, je ne crois pas! --Oh! comme mari, fit Bernire. Comme mari, je n'aurai jamais mon diplme! --Vous tes pourtant fait pour tre mari, dit alors le docteur Fargeas, qui s'tait approch. --Moi? Et Bernire essaya de sourire. --Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mriter cette menace? --Vous?... Vous tes un faux dsabus, un faux sceptique, un faux ironique, et je vous ordonne le coin du feu.... --Comme aux bouilloires! Merci! Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi antimatrimoniale amenait ses lvres une lgre grimace. Elle allait, d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annona M. le marquis de Solis. Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entre de Georges, et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois enjambes, et lui tendant la main: --A la bonne heure! Voil qui est charmant!... L'Amricain cherchait des yeux Sylvia, qui s'tait leve, toute ple, tandis que Mme Montgomery la regardait de ct, avec un petit sourire narquois. Mme Norton restait droite devant le canap sur lequel elle tait assise, tout l'heure, ct de Liliane, et Norton se retourna vers elle pour lui prsenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait anxieusement le regard de Sylvia. Il tait venu brusquement, avec une sorte de hte, aprs s'tre demand pendant une partie de la soire s'il viendrait. Il sentait, d'instinct, que cette minute de sa vie tait grave et pouvait tre douloureuse. Un moment il s'tait dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il partirait de Trouville sans l'avoir revue. Il avait, depuis la veille, quitt les _Roches Noires_ et lou, dans une maison particulire, un appartement dont les fentres s'ouvraient sur la mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, sa gauche, la jete, la bordure, les maisons de Deauville: l-bas, devant lui, la plage, avec son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert par la grande voix de la mer. Il vivait l--son mot Norton tait exact--en tte tte avec sa mre. Ce mnage d'une vieille femme et de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis et, la veille encore, regard comme un mal fait la chre crature une soire passe loin d'elle, aprs tant de mois, si longs, si longs, o il avait t spar d'elle. Il retrouvait--avec quelle joie!--la marquise toujours belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprs d'elle, Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmente et songeuse, dchire, amre, sans pessimisme et sans dsespoir, aboutissait cet assoupissement doux, ce blottissement de coureur d'univers, trouvant enfin que rien ne vaut cette affection, premire et dernire, troite et chaude comme un berceau. Une soire arrache cette intimit, drobe cette tendresse, c'tait beaucoup. C'tait trop. Le marquis tait dcid vivre en sauvage. Il se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter la marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait observ l-bas. Elle l'coutait avec dlices et le couvait des yeux, avec l'goste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin, le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dvorait de ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour, instinctivement la mre devinait la mlancolie de quelque passion oublie! Oui, 'avait t tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui restait, puis, tout coup, il avait prouv une pre envie de revoir Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosit, comme un besoin d'interroger une eau dormante qui aurait reflt son image autrefois et de lui demander si, cette image, elle en avait conserv, elle en gardait encore l'ombre, le fantme. Et maintenant, elle tait l, Sylvia, l, devant lui, froide en apparence, roidie; mais sur ses lvres, qu'un imperceptible tremblement nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait. --Ma chre Sylvia, dit Norton de sa voix franche, trs mle, je n'ai pas vous prsenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de ce mot, dont on abuse. Presque un frre, n'est-ce pas, Solis? --Presque un frre, oui, rpondit le marquis, dont la voix s'tranglait un peu. Tous les htes du salon regardaient. Miss Arabella portait mme un lorgnon ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre lui plaisait: Marquis! Sylvia, faisant un effort, tendait Georges de Solis une main qu'il effleurait peine, comme effray de la saisir entre ses doigts. --A la bonne heure! Vieille amiti, double amiti! dit Norton joyeux, pendant que Liliane murmurait tourdiment l'oreille de son mari: --Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir! --Vous dites? demanda Montgomery. --Rien! a ne vous regarde pas! Ou plutt si.... Mais c'est indiffrent. Et Liliane dtourna la tte. --Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amiti chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des Amricaines qui aiment leur foyer et aussi les htes de ce foyer de famille. --L! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les maris!... Montgomery sollicitait encore l'explication. --Eh bien? --Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en tes un autre! Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, tudiait aussi le marquis de Solis, demanda en riant: --Comment, monsieur se figurait donc que les Amricaines sont toutes des extravagantes comme on en voit beaucoup? --Oui, dit Sylvia. Le marquis salua. --Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, o une jeune fille peut traverser, seule, les tats-Unis, sans tre insulte, que j'ai appris respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde: la bonne grce d'une honnte femme. --Trs bien! Ah! dit en riant miss va, pour un Franais, cela, c'est trs bien! --Comment, pour un Franais?... Ah a! mais cette petite fille des Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas Bernire. Bernire sourit. --Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voil!... Sylvia tait reste presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant trouver quelques mots lui dire, quelques mots o le prsent, avec tous ses droits, sa ralit, son devenir, ft affirm sans que le pass, ce pass vnr et sacr qui leur tait cher, ft effac dans son souvenir; et, en prononant avec un respect dvou ce nom, _mon mari_, avant tous les autres, elle dit Solis: --Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Aprs vous avoir accueilli chez mon pre, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme.... --Comme autrefois! dit Georges, la gorge serre. Mme Montgomery ne put s'empcher de laisser tout doucement chapper un petit _hum_! dans un lger accs de toux, et Sylvia s'asseyant vivement comme si elle se ft sentie dfaillir, Norton vint doucement vers elle, lui demandant si elle n'tait pas souffrante. Mais Sylvia n'avait rien. --Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette aprs-midi! --Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous tes souffrante. Vous avez la fivre! Il lui avait touch la main. Sylvia se mit rire. --Moi? la fivre! La fivre, moi? Voyez donc, docteur! Elle tendait son pouls Fargeas. --M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos.... --Jamais je ne me suis mieux porte! La fivre? Eh bien, c'est Trouville qui me la donne, la fivre, voil tout. Je voudrais presque repartir. --Repartir? dit Liliane. Norton hocha la tte. --Nous repartirons, ma chre Sylvia... quand le docteur le permettra.... Quand vous serez gurie! Mais rappelez-vous la traverse et les dangers courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui vous autorisera quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son ordonnance. --Gurie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait Georges de Solis qui, s'loignant, l-bas, sous la lampe, causait avec miss va et Mlle Offenburger. Et, dans cette causerie, miss va, railleuse, rappelait M. de Solis ce que le marquis avait dit Norton, propos de l'Amrique, des Amricaines, et, rieuse, lui jetait gaiement: --Ah! il parat, monsieur, que vous ne nous aimez pas?... --Mademoiselle.... --Oh! vous tes libre! Pensez ce que vous voudrez des Amricaines; moi je trouve vos Parisiennes exquises, je conois qu'on les prfre toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien ne vaut l'Amrique au monde! Rien.... Except Paris! N'est-ce pas, mademoiselle Hlne? --Oh! dit trs srieusement Mlle Offenburger, cela dpend.... Paris me semble une ville livre des penses... peu importantes! --Ah bah! fit Bernire qui s'tait approch. Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphme, accourait dfendre son Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amrique: --Comment, peu importantes? La mode, les thtres, les courses, le Salon, le Vernissage? --Important, tout cela, mais pas srieux! dit Mlle Hlne. Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural: --Ma fille et moi nous _rfons_ plus de _cravit_ dans la nation pour l'_afenir_ des _testines_ de la France! _Crafit!_ _Crafit!_ Bernire avait fort envie de lui jeter sa gravit au nez, ce gros homme, et de le prier de parler au moins franais en parlant de l'_afenir_ de la France. Mais va, lentement, rpondait la petite savante: --Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fire de me dire que l'htel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient M. Norton, Amricain, que la serre en est claire la lumire Edison.... Amricain! orne de peintures de M. Harrisson.... --Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier mari de sa femme. --Harrisson, Amricain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore New-York, qui suis, je vous le rpte, fire de mon pays, qui trouve que l'Amrique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me dplat pas trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore. J'adore le thtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout, qui me dplat mme sur certains points, Paris est incomparable. Et vous, n'tes-vous pas de mon avis? --Ma fille, rpondit le gras Hambourgeois, dteste les spectacles! --Ah a! mais qu'est-ce qu'elle fait, Paris, Mlle Offenburger? Son salut? --Son purgatoire? dit Bernire. --Elle prfre la Sorbonne! --Et le Collge de France! dit Mlle Hlne, gravement. Bernire, pench l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur: --Ce n'est pas une femme, c'est une thse! Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou superbe, lui demandait: --Ah! propos, docteur, mes nvralgies? --Vos nvralgies? Quantits ngligeables! Rien du tout, vos nvralgies! --Vous ne craignez pas que l'air de la mer?... --Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer Vichy, vous? --Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment Trouville. Mais je redoute que.... --L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer! --Vous me disiez le contraire, l'an dernier. --Parce que c'tait l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller Luchon, l'an dernier. --Alors, Trouville? Pour les migraines? --Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire.... Vous avez bien apport avec vous.... --De vos pilules de valriane? --Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes varis: quatre toilettes par jour. Excellent, a, comme exercice! --A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici. Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas, l'interrogeait tout bas son tour: --Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas? --Pas mme imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est trs bien port. --Et Mme Norton? --Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regard sa jolie peau blanche, fine, veloute, comme double d'un transparent de soie rose? --Les Amricaines ont les plus belles peaux du monde, docteur. --Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants. C'est comme a! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur, qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de l'oeil. --Pas imaginaire? fit Montgomery. --Eh! eh! L'imagination joue peut-tre aussi son rle dans cette souffrance-l.... L'imagination... ou le souvenir! --Pauvre Norton! murmura l'Amricain, il l'aime tant! --Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas. Et il se retira vivement, l'anglaise. * * * * * La soire d'ailleurs s'avanait. Et depuis l'arrive de Georges, une sorte de contrainte particulire emplissait le salon, planait sur les invits de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin, entoure de son pre et de sa mre, qui lui parlaient tout bas, elle promenait, ddaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur Bernire, rapprochs l'un de l'autre et causant avec va. Le gros Offenburger prouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'tre seule, entranait doucement son mari vers la porte. --Nous arriverons encore pour la petite pice! On joue une comdie au Casino! Allons, vite!... Une pice indite. --Je l'aimerais mieux pas indite, rpondait Montgomery. Il y aurait plus de chance pour qu'elle ft bonne! Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait, d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: Du courage! ou: Prenez garde! Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, tait gn, restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans son esprit, la perception indistincte, magntique, d'une situation inquitante. De forme, d'appellation mme, ce sentiment, cette impression n'en avait aucune. C'tait quelque chose d'innomm et d'irraisonn; mais, videmment, l'arrive de Solis avait provoqu l--peut-tre par hasard--une motion inattendue. Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jets dans la conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant la mmoire de Norton: Je n'pouserai jamais une Amricaine! Pourquoi? --Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rveries, nous verrons bien! Jusqu'au moment du dpart, Solis n'changea avec Sylvia que des paroles assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque indiscrte, le colonel Dickson, laissant l sa fille, se mlait la conversation. Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante, la soire ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa, demanda prendre cong, ds qu'il vit le salon se vider. Lui aussi prouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer l'aise. --A bientt, lui dit Norton. --A bientt. --Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Prsentez-lui tous mes respects! Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia, Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une hsitation presque imperceptible. Puis le marquis salua mistress Norton: --Madame.... --Monsieur.... Norton les trouvait bien crmonieux et bien polis. --Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le _shake-hands_, voyons!... A l'amricaine! Et, comme s'il et voulu les pousser l'un vers l'autre, il tait l, entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main. Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant trs bien, trs bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, New-York, et il et pari mille dollars que miss Harley n'avait pas t insensible au marquis en ce temps-l.... --Naf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naf, qu'il ne l'est peut-tre pas! * * * * * Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nice et mistress Norton. --Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il va. --Charmant! On voit bien qu'il a voyag en Amrique! Et la jeune fille, tendant son front son oncle et sa main Sylvia, ajouta: --Bonsoir! --Bonsoir, chre enfant! --Vous n'tes pas souffrante, rellement? demanda Norton sa femme. Et il regardait, inquiet et proccup, le visage de Sylvia. --Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y paratra plus! Demain! C'tait prcisment la pense, le mot qui venait au cerveau de Norton. Demain!--Demain, il saurait si prcisment Sylvia n'tait pas celle qui faisait dire au marquis de Solis: Jamais! jamais je n'pouserai une Amricaine! --Vous avez raison, ma chre Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais travailler. A demain. Sur le chemin du Casino o les Dickson allaient retrouver M. et Mme Montgomery, le colonel disait la belle miss Arabella: --Il est fort bien, le marquis! --Et le vicomte est trs aimable, ajoutait la colonelle. --Qu'en pensez-vous, Arabella? --Maman? --Je vous demande ce que vous en pensez? Alors, dans la nuit, sous les mystrieuses toiles, la belle miss Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale: --J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement et indiffremment l'un ou l'autre! Le colonel et la colonelle rpondirent en mme temps: --Trs bien! V Georges de Solis et Bernire revenaient, seuls, en causant, par les rues quasi dsertes. Bernire fumait un dernier cigare et humait l'air salin, trouvant, malgr son pessimisme mont en pingle comme un bijou, qu'il y a plaisir se promener, sous le ciel toil, par une belle nuit d't. Les deux cousins ne parlaient pas. Bernire chantonnait un motif de Wagner et le marquis songeait. Il venait d'prouver, la dominant pour que nul ne s'en aperut, une des motions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, aprs des annes, que l'amour prouv pour Sylvia tait aussi fort en lui. Il ne s'en rendait pas compte. C'tait, pour lui, une de ces douleurs assoupies, presque chres, auxquelles on tient comme la preuve mme d'une souffrance prouve longtemps, mais apaise--une douleur devenue atroce.--Et brusquement tout se rveillait; le mal, endormi, se faisait sentir et criait. Rien de romanesque, dans cette rencontre: il tait tout simple que Georges allt droit Richard qu'il aimait, et Sylvia, tant devenue la femme de Norton, tout naturel que le rve d'autrefois se fondt en une sympathie faite de dvouement et de respect. La vie est pleine de ces romans inachevs. Mais, dans la premire pression de mains, en donnant Sylvia ce _shake-hands_ l'amricaine, dont parlait Norton, Solis avait, presque avec effroi, senti un frmissement inattendu et comme une terreur. Et il emportait, troubl, mcontent de lui-mme, cette impression qui l'irritait, lui faisait la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de l'avoir quitte, comme cela, si vite! Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-mme de quoi lui avait-elle parl? Il et t pour elle un indiffrent, un inconnu qu'elle ne l'et pas reu autrement dans son salon. Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait plus long que toutes les paroles, et le marquis, aprs avoir cherch l'oubli au bout du monde, se retrouvait l, face face avec cette femme qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on s'il y a des _jamais_ en ce monde o il n'y a pas de _toujours_? Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait Sylvia. Trs jolie. Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-tre, avec cet air souffrant, son regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui revenait--ses souvenirs se mlant les uns aux autres--il ne savait quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un loge suprme: Elle tait douce! --La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut. Et justement, comme si, en chantonnant, Bernire et suivi une pense parallle, le vicomte disait son cousin, entre deux bouffes de cigare: --Tout de mme, ces Amricaines, gentilles croquer, comme des coeurs! --Trs jolies, dit Solis. --Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel profil! Quelles paules! Un beau marbre.... La petite banquire, si grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air ct d'une petite caille trottinant prs d'une statue! Mais j'aime encore mieux la nice, la nice de Norton. Drlette, cette miss va! Et fine! Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Amricaines! Aprs deux ou trois pas faits encore, Bernire jeta son cigare et ajouta: --La plus jolie est encore Mme Norton! --C'est mon avis, dit Solis trs froidement. --Un peu nvropathe.... Mais Fargeas a mis la nvrose la mode. C'est comme les vapeurs au XVIIIe sicle: a donne une contenance, c'est bien port. --Ne parle pas des dfauts la mode, fit le marquis: tu en as un qui peut compter. --Lequel? Le pessimisme? --Puisque cela s'appelle comme a! --Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de plus forcens. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et, se dclarant dgots d'une telle destine et prts la quitter, s'vanouissent si l'oeuf la coque qu'on leur sert n'est pas assez frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art de mdire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme s'affirme surtout table entre des femmes charmantes et des mets choisis. --Et a ne te semble pas ridicule? --Non. a me semble drle. Et tant que a dure je suis le courant, comme je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans l'exagrer. Mais c'est un chapeau dj dmod le pessimisme dont les dcadents se sont coiffs. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi, tu vois, je l'use Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons autre chose. Et ce sera la mme chose! Identiquement. Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir causer, et Solis, maintenant, essayait de prouver son cousin que son affectation de pessimisme, ce sport de dcadentisme dont Bernire se moquait lui-mme, taient pardonnables la condition que la comdie et une fin. --Et quelle fin? --Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie. --J'en ai un: tuer le temps! --Travaille. --Eh! eh! c'est un travail que d'exister! --Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes pas te marier? --Et toi? --Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut Bernire devenir plus srieuse, moi, j'ai ma mre! --Et moi, j'ai moi. Et il y a une norme diffrence entre nous, dit le vicomte. Je ne parle pas de l'ge, ma parole, tu es plus jeune que moi, non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect mme. Mais je ne tiens pas aliner ma libert, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis que ta mre.... Ah! ta mre, pauvre chre femme, elle serait si heureuse de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras, et que--tu connais les contes de fes--ils furent trs heureux et ils eurent beaucoup d'enfants. --Je ne crois pas aux contes de fes! dit Solis. Bernire, gaiement, se mit rire. --Ah! ah! les voil les enthousiastes, les voil bien! Et il imitait le dbit amusant de quelque acteur la mode: --Ils ne croient pas aux contes de fes et nous y croyons, nous, les pessimistes! Nous ne croyons mme qu' a! Ah! il n'y a plus de contes de fes? Mais, malheureux, tu crois donc peut-tre l'Histoire, cette gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux, pour tre complet! Il redevint brusquement srieux en frappant sur l'paule de son cousin: --Comment ne pas croire aux contes de fes, quand on voit ma tante! Ah! moi qui n'ai plus ni pre ni mre, je te l'envie, celle-l. Et lorsque je dis que je n'ai point de mre, je suis un infme ingrat, car elle m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette maman-l, je sais ce qu'elle espre; elle ne te le dira peut-tre pas--mais c'est de vieillir auprs de toi, ct de toi et d'une autre et de devenir grand'mre, comme dans ces admirables contes de fes que tu blasphmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie! Solis s'arrta, essayant de dchiffrer, dans cette claire nuit, sur le visage de Paul, le degr de srieux de cette confidence. Alors, c'tait vrai? La marquise avait souvent parl son neveu de ce rve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le savait bien, mais le temps avait pass. Y pensait-elle encore? --Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu' a. Et veux-tu que je te dise? Ta n'as qu' te bien tenir si tu veux rester garon! Ta pauvre mre tudie les jeunes filles peu prs comme la mre Dickson suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rv de pcher une bru Trouville-sur-Mer! --Tu es fou! dit Solis. --Trs certainement. Seulement, je ne suis pas bte. Et, crois-moi, pour peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une fameuse joie ta mre en lui demandant de l'accepter pour fille. a, c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-tre pas, je te le rpte. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon mariage moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon coeur la vole, dans le tas.... Pas Arabella, non, Arabella excepte! Trop belle pour moi, Arabella! --Prends garde, fit le marquis sans rpondre aux conseils de son cousin, c'est peut-tre celle-l qui te menace. --C'est possible. La vie est si drle. Mais elle serait moins drle avec cette compagne videmment marmorenne. Ils taient arrivs, au bout de la rue, devant la maison o logeait Mme de Solis. --Adieu, Georges. Songe ce que je t'ai dit. C'est trs srieux, fit Paul de Bernire. --J'y songerai; mais toute rflexion est faite. Me marier? Il est trop tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voil tout. Finis, les voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mre ne peut pas me demander plus. --Si, si! Elle voudrait.... Et Bernire fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tte d'enfant. --Oh! dit Solis d'une voix tout coup amre, des enfants! Pour le plaisir qu'il y a vivre! Le vicomte se mit rire encore et de bon coeur. --Eh bien! voil! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le parfait pessimiste, c'est toi, malheureux! --Non, dit srieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des amours rentres qui ressemblent de la misanthropie. --C'est--dire? --Rien! --Mais encore? Et comme Solis ne rpondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et dit en riant: --A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire. Onze heures! Je serais dshonor si je me couchais avec les poules. Je te verrai sur la plage. --A demain, rpondit Solis. * * * * * Et ce lendemain ramenait les mmes rencontres et les mmes propos, dans cette vie monotone et berante des eaux o les jours passent dans le merveilleux dcor de la mer, avec l'lgance de Paris mle au calme, au repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernire retrouvait sur le sable fin, l'ombre des parasols, les htes de Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant un salut Fargeas, un mon cher marquis M. de Solis, et un bonjour, cher! au vicomte. --Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle tait clatante, en effet--voil une mine resplendissante! --Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout l'heure, j'ai attrap un coup de soleil. --Pour qui? demanda Bernire. L'Amricaine se mit rire. --Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue, le prince Korteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce prince! --Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont princes! --Eh! eh! fit Bernire, a ne serait pas dsagrable pour les Amricaines qui aiment tre princesses. Le docteur arrta d'un geste le vicomte. --Eh bien! si M. Montgomery vous entendait.... --Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connat mes instincts. --Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amrique! Et Fargeas hochait la tte. --Tout ce qui porte un titre, mme non contrl la Monnaie, vous blouit! Mais savez-vous que a s'achte, les titres? Mme Montgomery s'tait assise ct du docteur, son ombrelle rouge lui donnant un clat nouveau comme un reflet de chaud soleil. --Parfaitement, dit-elle. J'ai reu d'Italie un prospectus. M. Montgomery mdite le prospectus.... --Et o est-il, M. Montgomery? --Comment? Vous le demandez! Mais il est Deauville! Regardez votre montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson.... --La fille du colonel? --Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses curiosits les plus tonnantes un ancien soldat de la guerre de scession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phnomne vivait dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se prsenta pour l'engager, le guerrier non colonel tait mort. La lgende veut qu'on n'ait plus retrouv son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la milice simplement. --Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta Bernire. --Et d'un garde national qui blouit l'Europe avec les paules de miss Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'vnement quotidien de Deauville! On frterait volontiers les omnibus des htels afin d'arriver temps pour la crmonie! Des paules?... Mais tout le monde en a des paules! Et si on voulait.... --Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prire, un peu de bonne volont! --Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre civile! Le Nord et le Sud! Bernire ajouta galamment: --On serait pour l'Union! Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avanait sur les planches, entre le colonel, haut sur pattes comme un hron, et la colonelle, que suivait un petit homme gros, rougeaud, vtu de gris clair: --Ah! a, mais, dites donc, la voil, miss Arabella! Comment! A Trouville, cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc pas baigne! --Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du ct des Amricains. Alors les reporters auront tlgraphi la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui, mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle! --Flirtant! C'tait M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du bain. Elle avait eu sance de portrait le matin, et Montgomery passant devant la villa loue, Deauville, par le colonel, M. Dickson avait invit Montgomery venir voir Arabella reprsente cheval sur le rivage, comme Olivars camp sur sa selle. Et M. Montgomery tait entr, souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nomm le peintre. Edward Harrisson! Ce tratre d'Harrisson! Puis, Montgomery avait ramen dans sa voiture les Dickson Trouville et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule proccupation profonde, la seule pense de Mlle Dickson.... --Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!... --Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme Montgomery. --Vous avez raison, miss Arabella, rptait Montgomery tout en s'avanant vers le groupe form par Liliane, Bernire, le docteur et M. de Solis, votre portrait... grce vous, car le peintre n'est qu'un instrument... votre portrait sera tonnant! Un chef-d'oeuvre! --Vous trouvez? --Presque aussi joli que vous! --Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Trs cher! --Bah! on payerait pour le voir! --Eh! c'est une ide, a! fit M. Dickson. La mre disait tout bas Arabella, en lui montrant les gens assis prs de Liliane: --Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est l! --Bien, maman! --Et, ct du marquis, M. de Bernire. --J'ai vu, maman! Mais--elle tenait son ide--j'aimerais mieux le marquis. --videmment. On parlait toujours du portrait--malgr Montgomery qui voulait maintenant dtourner la conversation--le colonel et Arabella en parlaient encore lorsqu'ils prirent place ct de Fargeas et de ses amis, sous le parasol. --Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui tait curieuse. Arabella laissa ngligemment tomber ces mots, d'un air alangui: --Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons.... --Qui cela? dit Liliane. Montgomery rpondit trs vite: --Un peintre! Oui, un peintre de passage Deauville! --De passage! Lui! dit Arabella, comme blesse. Il a la plus belle villa de Deauville, M. Harrisson! Liliane rptait: --Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?... Et Montgomery, pour enlever de l'importance son prdcesseur: --Oh!... une pochade... une simple pochade!... --Oui, fit Arabella, une chose enleve! Mais enleve avec un... un.... Comment dit-on, monsieur le marquis? Et elle se tournait vers Solis, rest silencieux. --Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent ces parisianismes. --Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire. --Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui vous a empche de prendre comme d'habitude.... --Mon bain! oui! Une dernire sance! Je suis fatigue... fatigue de poser comme a.... Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu manire, la main haute tenant les rnes, la tte tourne, l'oeil rveur. --Oh! d'un gracieux! dit Bernire. --Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss Dickson, avait eu l'ide de me reprsenter en naade.... --Excellente, l'ide! fit Bernire, tandis que Liliane, railleuse disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique: --En naade? Mais le colonel intervint, trs digne: --Oh! il y a naade et naade.... Une ondine, soit; mais une ondine comme il faut... une ondine _respectable_!... --Oui, ajouta la mre. Assez.... --Et, rien de trop! complta la fille. Liliane se pencha vers Bernire: --Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas. Le vicomte allait rpter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa longue barbe, le colonel, trs grave, indiquait d'un ton de clergyman entamant un sermon, la faon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson, entendaient cet assez et ce rien de trop: --Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degr o la dcence finit et o le dshabill commencerait. Tout l'art de la _respectabilit_ apparat l. --Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle et rpt une leon, avec un ami, un parent, un tranger, il y a une _respectabilit_ particulire! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous.... --Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernire au colonel. Le colonel rpondit: --Ces dames ont beaucoup voyag! --Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables d'htes, on rencontre des individualits si dangereuses! --Des _types_! dit Arabella froidement. --Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseign sa fille quelles plaisanteries sont permises un tranger, par rang d'ordre. --A un cousin, par degr de parent... complta mistress Dickson. --A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais son peintre? Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que la colonelle jetait rapidement sa fille: --Occupe-toi du marquis. --Bien, maman. --Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery sa femme. Mais, en vrit, on dirait que vous tes jalouse de miss Arabella?... --Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse. --Vous l'avouez? --Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-tre mme pour le Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une valeur!... Considrable. --Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur considrable. --Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery. --Harrisson! Harrisson! Vous tes toujours me parler d'Harrisson! Tandis que, moins que tout autre, vous devriez.... Il s'arrtait, craignant d'tre entendu, et se levait, comme pour lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella, suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec Solis, Liliane se levait son tour et disait Montgomery: --Je devrais, quoi?... Je devrais mconnatre le talent d'Edward Harrisson, parce qu'il a t mon mari? Le mari n'a rien voir avec l'artiste! --Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand on en parle je ne puis m'empcher d'prouver un petit agacement facile comprendre! --Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer entendre parler d'Edward! Il porte un nom clbre, lui! Tous les journaux impriment son nom, lui! --Avec a qu'ils n'impriment pas le vtre, dit Montgomery. Ils impriment tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom clbre! un nom clbre! Mais, moi aussi, j'ai un nom clbre! --Avec un seul _m_!... --Dame! Je ne peux pas tre Montgomery de New-York et Montgomery d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir, je n'ai pas borgn un roi de France dans un tournoi! a! Je l'avoue, je n'ai borgn personne! Et c'est bien heureux, car il est probable que si j'borgnais un homme dans un tournoi, la prfecture de police.... Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie. --Vous tes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de vos torts? --J'en ai donc beaucoup? --Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, ct du portrait d'Arabella... en naade... _respectable_, il y ait un portrait agrable de moi... en desse.... --En desse? Par Harrisson? --Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre mon genre de physionomie! --La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery pouss bout, il fallait qu'il la gardt! --Ah! vous sortez de la question, dit Liliane trs simplement. Eh bien, est-ce dit? --Quoi? --Le portrait. --Par... lui? --Par Edward! --Je vous dfends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspr. Mais Liliane, toute cline, s'approchait du _second_, lui prenait le bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge: --Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel! --Ah! Liliane! Liliane!... Et Montgomery se sentait faiblir. --Eh bien! soit!... Je verrai.... --Oh! Lionel! rptait Liliane suppliante. --Oui... oui... c'est convenu.... Je lui crirai!... Je lui crirai!... Mais aprs cette preuve.... Preuve d'amour... de dvouement... de... de confiance... d'abngation.... --Eh bien, aprs celle-l, je vous en demanderai d'autres, voil! J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute rieuse. Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella. Montgomery, un peu rveur, se demandait s'il tait bien convenable qu'un mari, un mari divorc, Harrisson.... Edward... entreprt ainsi le portrait de sa femme. --Ah a! disait tout coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde, qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur mon yacht?... Monsieur de Solis? Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernire s'avanait: --Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux.... Arabella haussa gentiment ses belles paules. --Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied marin, vous! --J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur, mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne.... --Et a tourne mal, fit l'Amricaine. --Gnralement. Comme on en tait l, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras. --Oh! une recrue! Bravo! Et peine miss Meredith fut-elle avance que la belle Arabella lui demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre: --Vous venez avec nous, va? --Et o cela? --On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-tre en Angleterre! --Non.... Oh! non. Je reste Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une _yachtswoman_!... --Vous dites? demanda Bernire. --_Yachtswoman!_ Oui, rpta firement, d'un ton trs grave, le colonel Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de Londres! Mdaille d'or aux rgates de Douvres! Le vicomte salua Arabella trs bas. --Mes compliments, mademoiselle. Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M. Montgomery, qui causait avec Fargeas. M. Montgomery s'avana. --Mon amie? --Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achterez un yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le mouvement. --Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un mois Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies.... --Eh bien? --Eh bien! mais, je suis ruin, moi! Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisration profonde. --Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'tre pas des Montgommery de France.... --Vous me pardonnez le manque de tournoi? --Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'tre avare! Allons voir le yacht! --Qui m'aime me suive! s'cria miss Dickson gaiement, tandis que Mme Montgomery murmurait entre ses jolies dents: Oui, on te suit. --Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges. --Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la mer, son grand solo de violoncelle! --Tous les talents! modula Bernire. --Ce pourrait tre son nom, rpondit Mme Dickson. Bicyclettiste de premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui! Et tous les talents envoyait au marquis de Solis un engageant sourire, penchant sur son cou sa tte de statue grecque et roucoulant pour dire: --Vous ne venez pas, monsieur le marquis? --Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, rpondit Solis, je suis forc de rester ici. J'attends quelqu'un! --Malgr le violoncelle? lui glissa l'oreille le cousin Bernire. Miss Dickson avait l'air piqu: --Ah! tant pis! Je regrette... pour nous! --Il attendait miss va, dit tout bas Montgomery Liliane qui, le regardant, stupfaite, ne put s'empcher de lui dire: --Oh! vous tes fin, vous! Trs fin! Et pendant que Fargeas s'loignait avec le colonel, Mme Dickson donnait rapidement, tout bas, cet avis sa fille: --Votre bras M. de Bernire! Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se dtacher du marquis. --Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mre. On verra aprs pour la main de l'autre! * * * * * Georges regardait s'loigner, avec Bernire, cette grande belle fille que couvait des yeux, comme elle et surveill un talage, la grosse Mme Dickson, et, examinant miss va qui se tenait devant lui, le bout de son ombrelle ferme enfonc dans le sable et son petit volume sous le bras: --Pourquoi n'avez-vous pas accompagn miss Dickson? lui demanda-t-il. Ces grandes gaiets vous ennuient? --Non, dit va trs simplement. Je ne m'ennuie jamais! --Mme--il essayait de sourire--mme quand vous n'tes pas dans votre libre Amrique? --Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en s'asseyant. Pas toujours. Non. Georges restait debout devant elle, les mains appuyes au dossier d'une chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs, tandis que le vent agitait autour de sa fine tte ses folles mches brunes. --Et l'on prtend, dit-il, que les Amricaines n'ont pas le souci du coin du feu! --Oui, on s'imagine que nous vivons tous l'htel dans un _boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais! --Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitt? va fit une petite moue railleuse. --D'abord parce que je tenais accompagner mon oncle, que j'aime beaucoup, Sylvia dont la sant m'inquitait, et parce qu'aussi bien il faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tente de monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot. --Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?... --C'est trs joli... dit la jeune fille, trs joli. Je suis juste. Tout cela me plat. Mais c'est l'tranger! Je ne comprends pas qu'on vive ailleurs que l o l'on a tous ses souvenirs. --Voil qui est charmant, mais qui n'est gure amricain! --Pourquoi? --Une Amricaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au dpart. En avant! _Go ahead!_ Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman qu'elle avait apport. Elle s'arrta, rpondant franchement au marquis: --C'est ce que je vous disais tout l'heure. On s'imagine des choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-tre leur langue, mais vous ne connaissez pas les Amricaines. --Je les ai vues chez elles pourtant. --Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez elles. L'Amricaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Amricaine, une Amricaine spciale, ce n'est pas l'Amricaine. --Croyez-vous? --J'en suis sre. Cosmopolite, la faon d'Arabella, leve en pension Paris, connaissant toutes les tables d'htes de l'Europe; l'hiver Florence o elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de Boulogne o elle apprend l'quitation; l't aux bains de mer o elle apprend conduire un yacht; parfois en Suisse, o, laissant la rame pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau ou dompt un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi, aprs l'avoir vu se coucher Saint-Malo derrire le grand B. Ce sont des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignors, et qui ne font pas de bruit et qui se contentent d'tre heureux, dans les nids, l-bas! Elle avait dit cela si gentiment, sans pdantisme, en donnant une expression de douceur tendre, une sensation ouate, dlicieuse ces mots: _les nids_, _l-bas_, et si alerte dans son esprit, un sourire bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, tonn de cette raison et charm de cet esprit: --On ne dfend pas plus spirituellement son pays que vous, mademoiselle.... --Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui, patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille franaise qui vous ferait cette profession de foi. --Qui vous a fait croire cela? --Mais... des Franais.... M. de Bernire et.... --Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout lorsqu'il vous dit qu'il ne croit rien! C'est un fanfaron du dcadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous parlez l!... Alors, soyez moins tonns, vous Amricains, puisque nous commenons par nous mconnatre, que nous vous mconnaissions vous-mmes! --Le fait est, dit va en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous ce qui me frappe, ce qui me gne... Paris, en France? --Quoi?... Voyons! Et l'ombrelle de miss va ayant gliss sur le sable, il la ramassait vivement, la tendait miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait, s'asseyait ct de la jeune fille, attendant sa rponse et trouvant comme un plaisir oublier prs d'elle Sylvia ou plutt penser encore Sylvia. --Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gne? --C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit! --Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous? --Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la plupart des Parisiens qui semblent toujours proccups de dire un bon mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand on a t habitue dire les choses tout simplement, sans faons! C'est comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fuse! Et quand il y en a trop, de fuses.... --On s'en va! --Voil! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles sont! --Et vous avez bien raison de me les dire. --D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la premire fois, il n'y a pas vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est que je vous connaissais dj par mon oncle Richard. Il vous aime tant, mon oncle Richard! Il m'a racont comment vous lui avez sauv la vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-l...--et elle montrait le petit livre. --Moi! Je lui ai sauv la vie? --Vous! --Jamais! C'est.... --C'est la vrit, puisqu'il le dit. Il nous le rptait encore ce matin devant Sylvia. --Ah! dit Georges qui devint assez ple. --Et elle tait tout mue ce rcit-l, Sylvia!... Comme lui! comme moi! Qu'est-ce que vous avez donc? Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal l'aise, comme souffrant. --Rien... c'est ce souvenir! --Ah! dit va, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard! C'est la bont mme! Le dvouement fait homme! Il a t si excellent pour les siens!... Il a remplac pour moi mon pre mort; et ma mre morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un peu que je vous aime beaucoup! Le marquis essaya de sourire, doucement railleur: --Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gne un peu, il y a au moins un Parisien qui vous feriez grce? Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une belle franchise: --Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zle, un zle!... Ah! puisse-t-il la gurir bien vite et nous permettre de partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; vous deux, vous me rconcilierez tout fait avec Paris! --Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une faon de lui prouver votre amiti, au docteur! Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le plus tt possible! C'est votre prire? --Oui, justement. Ma pense, c'est bien cela! --Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien Paris? --Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si prs, l'Amrique! --Oui! dit Solis. On revient en France! --Non pas, non pas! fit va joyeusement. On retourne New-York! * * * * * Le marquis trouvait cette jolie Amricaine, si profondment femme et srieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines, raillant tout coup la songerie de son regard--il lui trouvait un charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme pntrant, amiteux et berceur de l'tre fait pour le foyer, pour la tideur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-l, celle-l, dans sa petite main, tenait une existence de joie calme et vraie! Et Georges restait l, causant, oubliant le temps qui passait, et cependant, avec l'acharnement de l'ide fixe, pensant Sylvia, mme en contemplant va, et comparant les yeux bleus, les yeux tranges, troublants, mditatifs et douloureux, de la femme, ces yeux clairs, noirs et francs, de la jeune fille. Puis, peu peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares, va prtextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant le sable fin, mettant des clarts aveuglantes sur la mer, paillete de feu, sur le sable, et elle disait: --Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule? Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant: --Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est drle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous! --C'est qu'ils ressemblent tous la vie, qui est assez banale. --Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez cela M. de Bernire! Elle marchait ct de Solis et riait sous son ombrelle. --Il m'amuse, M. de Bernire; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un Schopenhaur du boulevard. Renvoy Mlle Offenburger. --Et Mlle Offenburger serait trs capable de le garder, dit le marquis. Ce qui serait dommage. --Pourquoi? --Parce que mon cousin est charmant. --Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante? --Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopdie_ marchait, elle serait comme cela! --Vous n'aimez pas les femmes savantes? --Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'talage. Vous devez tre aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas sur les toits? --Parce que je ne sais rien. J'ai un diplme du cours de cuisine et je pourrais tre doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols moi-mme, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter! --Eh! eh! fit M. de Solis, si Molire tait l, il n'hsiterait pas! * * * * * Ils arrivaient sur la plage, une sorte de mare ou de ruisselet form par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oublies ou de petits cours d'eau minuscules. va s'arrta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main. --Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde! --Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines? Au mme moment des voix d'enfants criaient, comme une niche d'oiseaux, de loin: --Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont! Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jet des planchettes cales par des tas de sable figurant des piles de petits ponts improviss, et l-dessus les promeneurs passaient les flaques. --S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis. Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports les bagages d'un voyageur qui dbarque. --De ce ct, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien! le mien est meilleur! Solis avait dj travers une des passerelles et offrait sa main va qui disait merci et passait son tour. Et, comme le marquis donnait quelques sous un petit gamin de treize ou quatorze ans qui se tenait l, debout, de l'autre ct du ruisselet, prs de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la paille, les cheveux tombant droits des deux cts d'un visage frais et rouge, recuit et tann dj par le vent de mer. En mme temps, le petit reconnaissait l'Amricaine et disait, sa casquette la main, en fouillant dans sa veste aprs avoir gliss en poche les sous donns par le marquis: --Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, la mare haute, aller votre villa! --Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance! L'enfant hochait la tte et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait va avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dvou. --Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connat! Et l'autre, donc! L'autre! Georges n'avait pas besoin de demander l'enfant le nom de cette autre et, tout bas, il la nommait lui-mme: Sylvia--il devinait des visites de charit et de bont des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait prcieusement, tendant va un bracelet d'or, mais dont la chanette pendait, casse: --Oui, voil un machin qu'on a laiss tomber chez la maman, hier... l'une ou l'autre! --C'est Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet. --Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda le marquis. va se mit rire. --Oh! nous avons nos petits secrets! --C'est, dit alors le petit M. de Solis d'un air entendu, des dames qui viennent comme a voir comment que va maman, qui est malade.... Et alors donc hier.... Mais va interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de rapporter lui-mme le bracelet Sylvia. --Suis-nous, mon enfant. Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le gamin, marchant leurs cts, expliquait, doucement, d'une voix un peu tranante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pcheurs o parfois venaient les Amricaines, la demoiselle qui tait l et l'_autre_. Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le pre avait eu un frre mort la mer, du ct d'Ostende. Ils taient associs, les deux frres. Et la mre souffrait, geignait, depuis des temps, avec les fivres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses ponts, pendant l't. L'hiver, il allait l'cole. Quand il serait grand, il serait marin, comme le pre Ruaud, marin de l'tat d'abord, puis pcheur, comme tous les siens. Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait devant la villa des Norton--et va, ayant demand si mistress Norton tait chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud: --Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez aussi, monsieur de Solis? Georges hsitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrtion en revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au salon? * * * * * Sylvia tait l justement, dans cette mme pice o, la veille, Georges de Solis l'avait revue, o elle lui avait, comme travers un foss creus par les annes, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa venue. --A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie.... Elle s'arrta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais elle tait moins rassure qu'elle ne voulait le paratre. Elle s'expliquait, par le sentiment qu'elle prouvait, l'empressement de M. de Solis. Mais pourtant si tt, si vite! Et allait-elle, maintenant, vivre prs de lui, le voir souvent? --Ma chre Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud. L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux tonns, de beaux yeux bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une glise, se retourna vite en entendant son nom. --Oui, parat que c'est votre bracelet, madame, dit-il Sylvia. Il s'aura dtach pendant que vous parliez la mre, chez nous. Et alors, c'est le pre qui l'a trouv au pied du lit en rentrant de la pche et qui a dit: Francis, porte a le plus vite possible ces dames amricaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller la fte!... Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit. --A la fte! dit la jeune fille, ah! trs joli! Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait peur d'avoir dit quelque sottise. Mais Sylvia le rassura bien vite: --Un brave homme, ton pre! Tu lui diras merci pour moi! Mon bracelet.... Elle le prenait des mains d'va et cherchait le rattacher son poignet. --Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis. --Pourrez-vous? --C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts effleuraient l'piderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin que ces gros bijoux anglais... ou anglo-amricains que portent vos compatriotes. --Merci, interrompit va, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-l! J'en porte, de ces gros bijoux! Elle montrait au marquis la lourde chane d'or qu'elle avait au poignet, avec un cadenas et un petit trousseau de cls comme fermeture. --Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu.... Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice: --On ne voit que ce qu'on regarde.... Et s'approchant de Sylvia: --Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chanette est brise. Sylvia, un peu plie, avait remerci M. de Solis et, ne sachant que dire pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle demandait Francis: --Et comment va la maman? --Comme ci, comme a, madame; merci bien! C'est dans les reins que a la tient maintenant aprs ses fivres! Un mauvais tour qu'elle a pris en poussant le cabestan!... a sera rien, qu'elle dit. Mais voil, elle crie, elle crie, et a ennuie papa!... --Ah! a l'ennuie?... fit va. Le petit Francis hochait la tte, l'air trs srieux, une expression de songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure nave d'enfant. --Faut tre juste, il dit comme a qu'il a besoin de sommeil pour se reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le bateau, et qu'on a pass une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est gal, il est dur tout de mme pour la maman, le pre! --Pauvre femme! dit Sylvia. --Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda va. --Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme a, on ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flner avec le pre Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!... --Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que c'est? L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mlancolique presque. --B dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de trop! Alors! Ah! alors! --Eh bien, alors? dit le marquis. --Rien, monsieur! Voil! Ce n'est pas toujours gai! --Mais encore.... --Eh! b dame!... les coups.... a pleut, les coups! Il cogne, c'est rien de le dire! Voil!... --Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mre aussi? --Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est gal, c'est tout de mme pas chic! Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tte profond, il y avait tout un petit monde de penses, de larmes d'enfant refoules, et de longues, longues heures tristes. --Et, tu l'aimes, ta mre? --Dame! dit l'enfant, c'est maman! --Et ton pre? C'tait Georges qui interrogeait. --Aussi! rpondit l'enfant. --Malgr?... --Dame! c'est papa! --Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis. --Francis.... Francis-Joseph Ruaud. --Quel ge as-tu? L'enfant cherchait. --Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de l'an dernier. --Alors, a doit te faire treize, dit va. --Dans ces environs-l, oui, rpondit l'enfant srieusement. --Et tu veux tre marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant comme les autres. --Oui, je le disais la demoiselle et au monsieur, tout l'heure. Marin. Mais pas tout de suite marin de l'tat, marin de la cte. --Pourquoi? --A cause de mes vieux! --Le pre? dit Georges. --Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne dj! Mais je suis ambitieux. --Tu dis? --Ambitieux! rpta firement le petit. Je veux plus que a! --Qu'est-ce que tu gagnes? --Oh! bien... des fois, par jour... six sous. --Combien? demanda Sylvia, effraye de tant de misre. --Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix. --Et le pre? --Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a pas de bateau pont, une mchante barque seulement et qu'il faut encore payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, a aime manger frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte! --Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernire.... Je regrette qu'il ne soit pas l, dit miss Meredith. --Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez? --Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le pot-au-feu... le dimanche.... --C'est un vnement, le pot-au-feu? dit Georges. L'enfant sourit. --Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voil pour toi... oui, pour le bracelet.... Elle tendait aux petites mains gerces du gamin une pice d'or qu'il prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il la tendait son tour l'Amricaine, effray, inquiet de cette joie: --Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas pour a que je le rapportais, allez!... C'est pas pour a! --Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens ce que ta mre puisse se soigner comme elle voudra. C'est pour elle! --Merci pour maman, alors! dit le petit. --Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens souvent... souvent, mon enfant.... --Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas faire mes ponts ou quand mes filets seront scher, parce qu'autrement... papa.... Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras. --Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai, vous n'y tiez pas, votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai monsieur? Et il dsignait Georges de Solis. --Pourquoi monsieur? dit va, tonne. Francis comprit qu'il se trompait et dit Sylvia: --Ah! ce n'est pas votre mari? --Quelle ide! fit va. --Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru! * * * * * Il s'tait fait brusquement, dans le salon, un silence gn. va et Sylvia se regardaient, un peu embarrasses; et la jeune femme mme baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que Francis Ruaud demandait miss Meredith: --Par o qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin. --Je vais te reconduire, dit va. Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon o le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce martyre, la blessure de ces deux tres condamns souffrir. VI Ils taient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, aprs des annes, seuls aprs la sparation de leurs deux existences, leur double vie continue au hasard des destins, avec les ocans et l'espace pour les sparer. Ils taient seuls et une sorte de timidit presque douloureuse leur venait tout coup, l'un et l'autre, comme si chacun de ces deux tres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait prononcer. Norton tait au Havre, son office, expdiant des instructions New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient Norton. Ils ne songeaient qu' leur pass, ce cher pass qui n'avait point de nom, ce qu'il y avait de tranch dans leur destine, tout ce qui aurait pu tre, tout ce qui n'tait pas et qui ne serait jamais. Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette et triste qu' la fin Georges interrompit en disant: --Avouez qu'il y a d'tranges hasards dans la vie! --Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il voulait dire. Et, lui: --L, tout l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait gure se douter des souvenirs qu'il rveillait. --Quels souvenirs? Elle s'efforait de se drober encore la confidence qui montait aux lvres de Solis. --Quels souvenirs? Vous les avez oublis? fit-il. --Je ne dis pas cela, rpliqua mistress Norton froidement, mais je sais qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et quoi bon? --Aussi vous demand-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant.... Et Solis hochait la tte. --Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le savoir! Sylvia essaya de sourire. --Bah! dit-elle. Vous n'en tes pas, monsieur de Solis, ignorer que l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou moins consoles. Il releva le mot vivement. --Consoles?... Voil un mot qui est presque aussi douloureux pour moi que la mprise du petit Francis Ruaud! --Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia. --Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler! M. de Solis avait mis un tel accent de sincrit douloureuse dans ses paroles, que l'honnte femme, mlancoliquement, lui rpondit, avec une douceur voulue et comme implacable, pour lui donner entendre que tout tait fini, pass, enfui: --Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de notre destine, comme chaque vague, l-bas, emporte quelque dbris tomb sur la plage. --Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette voix, tout ce qui a t... est loin, emport, bien loin? --Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien vous de chercher savoir ce qui peut rester de vous dans ce coeur de femme.... Je ne vous ai jamais oubli.... Vous me connaissez assez pour savoir que je suis fidle une affection comme un serment! Mais il faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu rver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu.... Mon pre a conseill, exig ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes les promesses de bonheur futur, un mari dvou, courageux et bon, et vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre pre pouvait plus mal choisir! --Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondment que Richard, rpondit Solis. Mais--vous pardonnerez mon amiti ces questions qui me viennent aux lvres maintenant chaque fois que je vous vois--les promesses de bonheur que votre pre entrevoyait pour vous, l'avenir les a-t-il tenues? Je vous rpte que c'est le plus fidle et le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau dire, chaque vague, l-bas, n'emporte pas toutes les paves.... Non, non.... Il en restera, tout l'heure, sur le sable.... Il en restera au fond de nos coeurs! --Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me gurir. Le reste du monde n'y est pour rien. --Alors, vous tes heureuse? Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant la fois sa rponse. --Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paratre se contraindre ou mentir. La voix de Solis s'altra un peu. --J'aime tenir cette assurance de vous-mme. Cela me rassure et me console lgrement mon tour. J'aurai plus de courage me rsigner! --Vous rsigner?... --Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez! D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait votre foyer, courent l'univers et usent leur vie chasser un souvenir qui les poursuit partout! Ils s'imaginent que les tres qu'ils regrettent souffrent des mmes regrets, prouvent les mmes angoisses au souvenir des rves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimriques! Chasseurs de romans! Coeurs nafs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'tre dont ils se sont loigns... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de rencontrer chez lui une tristesse gale la leur, alors ils se heurtent je ne sais quelle piti console, une rsignation devenue un bonheur. Ils n'ont qu'une chose faire, voyez-vous, dcidment:--reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux et disparatre. Peut-tre qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, la vole, le fardeau de leur premier rve! Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette amertume soudaine: --Vous me disiez, tout l'heure, que vous tiez le plus dvou de mes amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me reprochez-vous, aprs tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne s'appelle pas une rsignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous avez raison, Georges...--et il tressaillit ce nom d'autrefois--le mieux, prsent, est de vous loigner, de me laisser dans ma paix, dans la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me diriez me serait douloureuse et, en dpit de ce que vous pouvez croire, le souvenir de nos pauvres honntes rves de jeunes gens, autrefois, est assez vivant dans ma pense pour que votre prsence ravive des regrets que je croyais effacs pour toujours.... --Des regrets? --Vous voyez bien, dit-elle encore, se mprenant au cri d'espoir de Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en France pour vous avoir revu et vous avoir suppli de m'oublier; mais tout fait, cette fois, tout fait.... --Vous fuir! s'cria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier? jamais! --Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez plaisir m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme vous gardez cette affection elle-mme! Laissez-moi croire qu'on peut effacer de son coeur mme ce qui y semble le plus profondment imprim.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'tre heureuse... tchez d'tre heureux! Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait: --C'est peut-tre ce que j'attends pour tre console!... Mais il ne rpondit, lui, que par un grand cri, un cri dsespr d'amour: --Le bonheur! Il tait avec vous, le bonheur! --Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si peu dpens! La mlancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et, prenant les mains de Sylvia dans un lan de tendresse dvoue: --Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez! --goste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de souffrir?... * * * * * Elle venait de trahir, avec sa rsignation souriante, l'tat mme de son me. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de Georges; et, pour couper court ces confidences qui l'oppressaient, l'entranaient sur la pente des souvenirs, elle s'chappa, en quelque sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout ce qui tait banal, d'usage courant et formait la conversation de tout le monde. Mais la pense de Georges tait ailleurs; il n'coutait pas, rpondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'tre auprs d'elle, envelopp comme d'une torpeur de rve. Ils taient l, dans ce duo de propos inutiles qu'ils changeaient comme pour se fuir eux-mmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque Richard entra. Au contraire, la venue du mari les dlivrait presque d'une angoisse. A travers les banalits dernires, ils sentaient que des aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y laisser gagner. Norton tait donc le bienvenu. Il parut soucieux, d'ailleurs, Solis, et Sylvia le trouva fort ple. Un bon sourire claira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main son ami, puis quand il demanda mistress Norton si elle se sentait mieux, si le docteur Fargeas tait content d'elle: --Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui! --Tant mieux, ma chre; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre tat. Ils parlrent alors pendant quelques instants encore de choses indiffrentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda M. de Solis la permission de se retirer. Elle tait un peu lasse et reverrait le marquis bientt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait, elle mettait une bonne grce, une mlancolie pleine de sous-entendus que devinait Georges et qui voulaient dire: Eh bien! oui, nous nous aimions. Mais le voil, celui que je dois aimer! Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'loigner avec l'impression que la douceur des paroles changes tout l'heure aboutissait la constatation cruelle de cette ralit: toutes les rveries se heurtaient un fait et s'y brisaient. Il lui semblait tre tomb du haut d'un rve et il se retrouvait prsent devant le mari, ce vivant obstacle, ce rival qui tait son fraternel ami. En dpit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit goste de ne songer qu' lui-mme, Georges remarqua alors une sorte de nervosit, une inquitude, chez Norton. Est-ce que quelque complication tait survenue du ct de l'Amrique? Pris par tant d'intrts divers, Norton ressemblait un gnral d'arme surveillant ses troupes engages la fois de tous cts. Il devait y avoir, videmment, une proccupation matrielle quelconque chez l'Amricain, mais, la premire question du marquis, Richard rpondit vivement que ce n'taient pas les affaires qui l'obsdaient en ce moment. Pas le moins du monde. --Et qu'est-ce donc? demanda Solis. --Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une pice que vous savez, cela va vous paratre peut-tre un peu ridicule. Je deviens nerveux, moi aussi, je suis la mode. La grande nvrose, vous savez! Je vais passer l'tat de client du docteur Fargeas. Oui, moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine! Il essayait de rire. --Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il me passe une infinit de visions par la cervelle. --Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister? --J'ai cela, d'abord, ma sant, fit Norton. Visiblement, depuis que je suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne voulant ni inquiter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une petite matresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de boeuf amricain. Mais, enfin, le fait est l. Ai-je trop travaill, surexcit mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain, c'est que ces insomnies _m'crasent_, pour parler comme Offenburger. Je n'ai plus qu'un sommeil difficile, coup de rveils brusques.... Le cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lanc, tandis que le corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement appellent le tintouin... et--Norton souriait--c'est peut-tre que je m'en suis donn trop, du tintouin. Bref, j'prouve une lassitude visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine nergie pour renoncer l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit, mais m'abrutissait au rveil.... Alors, je veille... je pense.... Les nuits passent; mais dans ces veilles de fivre, des ides tristes, absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsdent. Je vous demande pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous disais toujours de substituer l'action au rve et de vous moquer des diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter au vent d'une confidence tout ce qui m'touffe et m'inquite. Mon corps est ici, mais ma pense est l-bas, en Amrique. Je travaille comme un ngre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de ngociants, d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues la mienne, me proccupent et j'ai bien peur d'une chose.... --Laquelle? demanda Solis. Mais Norton s'tait arrt. Puis, nerveusement, comme si une impulsion intrieure le contraignt dclarer ce qui tait, en ralit, la grande inquitude de sa vie: --Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir us mon bonheur intime faire vivre tant de gens! --Votre bonheur? C'tait le mme mot, prononc tout l'heure par la femme, qui se retrouvait sur les lvres du mari. Le bonheur! Mot ternel de l'humanit prise de ce rve, cri d'angoisse de tous les tres, appel dsespr vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur! --Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce que Sylvia n'est pas heureuse. Solis sentit ce nom de la jeune femme, nerveusement prononc par le mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre la gorge, tout coup, comme une angine. Il et voulu que la conversation en restt l, prouvant subitement une certaine gne. Ce tte tte subit prenait un caractre inattendu de solennit qui troublait le jeune homme jusqu' l'irriter. --Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton bizarre, pour couper court un silence presque gnant, car maintenant Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au loin. Elle a tout pour tre parfaitement heureuse. Ce sont des ides que vous vous faites l!... Vous l'aimez.... --De toute mon me! --Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas. Norton n'avait pas rpondu et s'tait mis marcher, baissant la tte, s'arrtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'oeil perdu. --Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous aime ou ne vous aime pas; ou plutt on devine bien, quand on n'est ni un sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors mme qu'elle croit peut-tre, de trs bonne foi, vous aimer encore. --Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est change? demandait-il tout coup Solis qui essayait de sourire. --Non. Je trouve mistress Norton toujours la mme. --Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a pous tait tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me donner tout elle, je me dois aussi ceux qui vivent de moi, l-bas. Elle m'a aim, elle ne m'aime plus. * * * * * Il ne savait pas quelles tortures il infligeait Georges; il semblait Norton qu'il et une satisfaction se livrer, carter les bords de la plaie pour en montrer le fond. Il avait cette pre joie des souffrants qui prouvent aggraver leur douleur des volupts morbides. A qui se ft-il confi, d'ailleurs, sinon cet ami, plus jeune que lui, mais dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas, il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter ces confidences; il dgonflait son coeur avec une amertume qui lui faisait du bien, le consolait. Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en tait certain. Les vagues mlancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosits qui rsistaient la science mme du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun doute. Il l'avait condamne une vie qui pesait lourdement sur ses paules. --Une journe de notre existence ressemble, quoi que je fasse, toutes les autres journes. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole, il est des moments o je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces affaires et o, et goste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour moi, pour moi seul et pour elle! --Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas? --Pourquoi? Pourquoi? Norton haussa les paules. --Demandez mes mineurs, mes ouvriers, aux gens de mes _ranchs_, s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux. --Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs! --C'est une question, a, dit Norton. J'ai englouti des sommes normes dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu procderait par voie de rformes conomiques et il y aurait plus d'un foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens! --Alors c'est par philanthropie que vous continuez rester dans les affaires? --C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue moi. a me fait plaisir. Et, dans un relvement de tte, l'Amricain se redressait, comme s'il et eu l, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il tranait, qu'il faisait vivre. --J'ai l'orgueil d'tre le distributeur de pain tout une foule. Oh! ce n'est pas l'embarras. J'ai trouv ici mme des gens tout prts partager ma mission. --Offenburger? demanda M. de Solis. --Offenburger, justement. --Je l'aurais pari. Il faut que le banquier sente non pas de la philanthropie, mais des ppites dans l'affaire pour qu'il y mette l'ongle. C'est un malin, Offenburger! --Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatu de son argent, glorieux, bruyant, mais pas mchant. Il vous trouve trs aimable, par parenthse. Parbleu, dit l'Amricain, si vous vouliez vous marier, voil une occasion: Mlle Hlne est assez jolie, je pense.... --Trs jolie! Mais elle a deux grands dfauts: elle est trop riche.... --On le lui passera, ce dfaut-l! --Et trop savante! --Elle est de son temps. --Alors j'aurais mieux aim vivre du temps de sa mre, qui devait tre jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drle de filiation! dit le marquis. Le pre, Hambourgeois et juif; la mre, Anglaise et protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hlne? --Catholique! --Complet! Le mli-mlo de la socit actuelle! Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir, ne sachant pas comment dtourner de lui les confidences navres de ce mari dont l'affection allait lui naturellement. Il s'efforait d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui tait sur ses lvres et non dans son coeur, puis tout coup, se sentait trangement troubl parce que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait, la voix brve: --Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs dans ce voyage deux o l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et quand on s'est senti aim d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien n'gale la souffrance de celui des deux qui devine un moment donn qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pense de l'tre ador va ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis l. Et voil le fond de mon coeur! Et voil pourquoi je souffre crier, me briser la tte contre la muraille! Solis sentait, sur sa main, la pression brlante des doigts de cet homme secou d'une fivre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc lectrique, lorsque, presque malgr lui, avec rage, Norton avait laiss jaillir cette confidence, chaude comme un jet de sang: --Un autre! On en aime un autre! Un blouissement avait zigzagu devant lui; et, d'instinct, son cri avait t une consolation donne, un mensonge fait Norton et lui-mme: --Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous! Et, s'entendant parler, il avait prouv une sensation qu'il pouvait analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait rpondu trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge et clat, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton regrettait l'amour. Et cet amour, son cri pouss n'allait-il pas le trahir? --Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de plus honnte en ce monde, rpondit le mari avec un amer apptit de confidences; je dis qu'elle m'chappe, qu'elle se rfugie pour me fuir, moi qui suis la ralit, dans quelque rve, quelque songerie, quelque roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe; mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je ne suis plus seul dans la pense de Sylvia; c'est que la vie que je lui ai faite a abouti pour elle une dception; c'est que, moi l'adorant prouver une joie rien qu' vous parler d'elle, nous sommes, elle, malheureuse crier, moi, malheureux pleurer. Voil la vie, mon cher! Et il y a des gens qui font des lchets pour la conserver! Solis tait effray de cet tat d'me, de cette souffrance du mari qui, avec une acuit singulire, lisait livre ouvert, dans le coeur de sa femme, et parlait prcisment de cet autre que sa femme pouvait aimer-- qui?-- l'autre, lui, Solis, lui, l'aim d'hier, le voleur d'amour de demain. Et il ressentait un sentiment de gne atroce. Il et voulu, encore une fois, arrter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une joie profonde entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque terrifi. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait cependant rien souponner, ne voulait point pntrer son secret en lui livrant le sien. Mais le Yankee tait incapable d'un machiavlisme semblable. C'tait une souffrance intrieure qui, seule, le poussait se livrer ainsi, comme si, en se dgonflant le coeur, toute l'amertume en et coul, par une fissure. Georges prit le parti le meilleur pour cacher son motion, ce fut d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagrait! Son tat d'esprit lui montrait des fantmes o il n'y en avait pas. Comment Mme Norton n'et-elle pas t heureuse, dans la vie qu'il lui donnait, et aime comme elle se sentait aime par lui? --Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous tes injuste envers le sort. Vous vous plaignez d'tre trop heureux. --Je sais ce que je dis. Mais, aprs tout, quoi! il faut bien accepter les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous avoir ennuy de ce que vous appelez mes fantmes. --Non, pas ennuy, interrompit Georges, attrist. --C'est peu prs la mme chose. L-dessus, je vous prie de m'excuser, cher ami. Mme l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance achever. Quelques lettres crire, comme on dit dans vos comdies. Oubliez donc mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je me suis terriblement rattrap. Je vous le rpte: pardon. On a toujours tort de parler. --Mme un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint. --Oh! mon cher, quand on se confie un ami qui ne vous aime pas, on l'ennuie, et un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, demain! Et, imperceptiblement, le marquis hsita serrer la main que lui tendait le mari. VII Georges de Solis, rentr chez lui, passa une nuit enfivre, se demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant l entre ces deux tres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une douleur profonde, dbilitante comme une plaie cache. Et c'tait lui qui, par une mchancet du sort, causait toute cette peine, qu'il partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu prs de lui la chre femme qui ne vivait que de sa vie, comme il et repris son existence de hasards, l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus, pour les user! Partir! C'tait la seule pense bien nette qui lui vnt l'esprit, soit qu'il s'tendt dans son lit, soit qu'il se relevt pour regarder travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se gonflait au loin. Oui, partir! C'tait ce que lui conseillait la sagesse, dans le dsarroi de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les tres affams d'oubli, comme lui, ou affols d'action comme les pionniers de l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, tait-ce de la sagesse ou du la lchet? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait devin, entendu! Et c'tait lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme autrefois, alors qu'il la croyait perdue? C'est que ce n'tait point Sylvia qu'il fuirait, c'tait la femme de Norton. Sa main avait tour tour senti, quelques minutes de distance, le frmissement peureux de la main de la femme et le loyal et sr _shake-hands_ du mari. Oui, mieux valait se remettre en route, aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde d'une nouvelle terre ignore ou laisser ses os en chemin, dans quelque coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fivre colre semblait se changer en rsolution, une image se dressait tout coup entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:--le visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris, de la marquise de Solis. Sa mre! Allait-il, une fois encore, la laisser seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il revenait jamais, la chre isole? tait-ce donc la chre femme qui devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des dceptions, des souffrances de son fils? --Pauvre mre! --Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'loigner de ceux qu'on aime quand les jours sont compts pendant lesquels on peut encore les avoir, les choyer, les aimer. Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait t, il resterait auprs de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et ce fut sur cette dtermination qu'il s'endormit un peu, l'aube, comme si le jour naissant et alourdi ses paupires tires et brles par l'insomnie. * * * * * En descendant la salle manger, l'heure du djeuner, il fut tout heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le cou, comme lorsqu'il se blottissait prs d'elle tant tout petit. Puis on se mit table. Georges essaya, pendant le repas, de donner tous ses propos un accent de gaiet qui semblait Mme de Solis un peu factice. --Tu ne trouves pas, dit la fin la marquise avec un petit sourire, que ce cristal sonne un peu faux? Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un lger son, triste et subtil. --Oui, ajouta la mre, il a beau vibrer, il doit tre cass. Pourquoi me fait-il penser ta gaiet de ce matin? Georges ne rpondait pas. --Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conois que le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mre a beau tre une mre, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton Amricaine a toujours le don d'absorber ton esprit! --Je vous jure!... interrompit M. de Solis. --Ne jure pas. J'y vois trs bien sans lunettes! Le djeuner tait achev. La marquise se leva, disant en souriant: --Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une folie! --Ce n'est pas une folie. --O cela te mnerait-il? dit la mre presque brusquement. Le marquis rpondit: --Nulle part... ou trs loin! Car j'ai un moment song, cette nuit, me remettre en route, et sans vous, ma bien-aime.... Mme de Solis hocha la tte: --Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait pay les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mre qui est tout enchante de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir, pourquoi? Parce que tu as retrouv Paris une amourette de New-York! C'est absurde. Absurde et mchant! dit-elle, pendant que Georges s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les mains, ces chres mains maternelles aux veines bleues un peu gonfles et qu'il baisait avec tendresse. Elle se dgagea, caressant la tte de son fils ainsi que jadis, et avec le ton clin d'une berceuse--essayant d'endormir en lui une douleur, comme autrefois la fivre: --Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin et, au lieu de recommencer imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un conseil te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer Solis avec moi! Tu reverras les vieilles alles de tilleuls o tu as couru tout petit. Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler vers l'alle des Poteaux... comme des papillons!... --Ma mre! dit le marquis d'un ton o la tendresse mme tait un reproche. --Ah! tu te rvoltes! Oui, j'ai mis dans ma tte de te marier. Il faut toujours finir par l, va. J'en parlais tout l'heure avec M. Norton. --Norton! --Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plat ce tailleur de chnes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitt sur la plage. Tu sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontr qui allait au tlgraphe, l'air proccup. Je ne sais quelle dpche il attend. Georges demanda: --Et vous avez parl de moi? --De toi. --Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont intressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de grave! --Comment a, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la marquise. Pour toi, peut-tre! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pens la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparatre, heureux, las de courir le monde et enchant de te reposer un peu, enfin! --A Solis? --Ou ailleurs! Tiens, demande un jour mistress Norton elle-mme si ce n'est pas le dnouement que sa raison et son amiti te conseilleraient! Je suis une vieille goste, mais--que veux-tu?--je suis lasse d'tre toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de toi, date de je ne sais combien de mille lieues ou par une dpche de l'_Agence Havas_! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule Paris, vrai, je me serais remarie!... Je suis fort bavarde! J'aurais eu, du moins, quelqu'un pour m'couter! Allons, va, cher enfant, si tu as besoin d'tre consol--si tu as quelque chagrin, quelque petite cicatrice cache--et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout l'heure--pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au foyer de Solis!... --C'est que je ne tiens peut-tre pas la trouver, cette consolation-l, ma pauvre chre mre! Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait la marquise la sensation que l'tat d'esprit de M. de Solis tait plus grave qu'elle ne le croyait. Elle en prouvait une inquitude nouvelle, qui se calma un peu lorsque Georges rsuma l'entretien en disant que, consol ou non, il resterait auprs d'elle, Trouville, si la marquise y voulait achever la saison; Solis, si elle voulait partir tout de suite. --Aprs tout, songeait-elle, cette passion pour l'Amricaine pourrait bien n'tre qu'un feu de paille, et, l-bas, dans le tte tte, au fond du chteau, la mre aurait certainement raison de la mlancolie du fils. Elle n'attendrait mme pas si longtemps pour essayer de couper court ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton tait une honnte femme, la marquise se rservait de faire appel Sylvia elle-mme. * * * * * Le soir mme, sous prtexte de demander M. Norton des nouvelles de cette dpche qui le proccupait si fort, elle pria Georges de l'accompagner la villa. Mme de Solis n'et pas dsir faire cette visite que, tout naturellement, comme pouss par une force, le marquis se ft rendu chez Norton o il se jurait cependant de ne plus reparatre. Et, aprs cette premire visite, d'autres visites se succdaient, amenant dans la promiscuit de la vie des eaux une intimit quasi quotidienne, malgr l'inquitude veille de la mre, malgr les dsirs de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires qu'il traitait, brassait, distance, qu'il tenait comme au bout du cble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville enfume, _Smoky town_, _Norton City_, qui portait son nom, proccup de ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de ses _offices_ de New-York, la _Cit Empire_, remuant un monde travers l'Atlantique et ne songeant cependant, en ralit, qu' la sant de cette femme pour laquelle il venait qumander, lui, le roi du fer, du ptrole et de la houille, la science du matre de la Charit. Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait trouv soucieux, attendant une dpche importante, grave. Le marquis allait prcisment, ce soir-l, la villa, accompagnant Mme de Solis. Norton et Sylvia taient au salon donnant sur la mer. --Eh bien! demanda le marquis, la dpche, mon cher Norton? --Rien encore, dit-il. J'ai pri Montgomery de tlgraphier encore, deux fois, trois fois. Il paraissait inquiet. --Est-ce une chose qui vous proccupe plus particulirement? dit Georges qui semblait viter de parler Sylvia, trs froide. Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les gravures d'une revue amricaine. --Oui, dit Norton, je suis tonn que Snapkings ne m'ait pas donn de nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chre Sylvia, dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amrique qui m'inquite le plus vivement aujourd'hui. --Et c'est? dit-elle en posant sur un guridon le _Harper's Magazine_. --C'est vous! rpondit Norton. --Moi? --Oui! Vous tes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que toute la science de Fargeas.... Georges prouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'tait confi lui dans l'intimit, ne parlait tout haut de ses inquitudes. Le marquis voulait dtourner une conversation qui pouvait tre pnible Sylvia. Il n'osait pas. Mais Mme de Solis, comme si elle et tout devin, rpondit bien vite en s'adressant Norton: --On ne gurit pas en un jour des affections qui datent de loin dj, mais tout arrive qui sait attendre! Je suis persuade que mistress Norton retournera New-York compltement rtablie. Rtablie et heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prdire a! Je suis femme. Cela suffit! --Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la sant de ma chre Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voil ce qui me rend anxieux toute heure de ma vie! --Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis. --Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas, Georges? Il s'tait tourn vers le marquis rest debout et un peu ple. --Et, propos, ajouta l'Amricain, j'ai vous parler. --A moi? fit M. de Solis. --A vous! --De choses graves? --Assez graves. Et trs intimes. --Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voil une mre qui son fils dit: Je vais m'en aller!, et une femme qui son mari dit: Allez-vous-en. tre supprimes, c'est notre sort. Rien de ce qui est srieux ne nous regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur, voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh bien! nous ferons acte d'obissance. --Avec plaisir! dit Sylvia. Mistress Norton avait cependant comme une hsitation s'loigner, vaguement inquite de cet entretien demand par Norton. Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondment. Puis, ds qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que l'Amricain parlt, lui dit avec une sorte d'effusion: --Vous tes inquiet, dcidment.... Cette dpche?... Mais Richard l'interrompit d'un geste bref: --La dpche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui, de votre avenir, reprendre notre conversation intime l'endroit prcis o nous l'avons laisse, le jour de notre premire entrevue.... Vous ne vous en souvenez pas? --Non! rpondit Georges qui prvoyait maintenant une conversation prilleuse et voulait tudier le jeu de son adversaire. --Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire o nous en tions rests, fit Norton. Et, se passant la main sur le front: --Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas? --En effet!... Norton prit, sur un guridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida demi dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lvres sches comme aux heures de fivre. Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit froidement, rsumant une conversation avec la nettet d'un homme d'affaires: --Vous me disiez qu'arriv une date dcisive de votre vie o vous songiez vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au coeur.... Vous rappelez-vous cette confidence? --Parfaitement, dit Solis. --Moi, je me suis souvent report cet entretien! Vous m'avez alors vaguement racont ce roman; mais il tait assez lointain, assez oubli, et, je pense, perdu, dans le brouillard du pass, pour qu'il vous ft possible de disposer librement de votre existence et de votre coeur.... C'est bien ce que j'ai compris alors? --A peu prs! fit le marquis. --Oh! A peu prs ou tout fait! dit l'Amricain avec un peu de brusquerie. Quand il s'agit du pass, une nuance de plus ou de moins ne saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous vouliez vous marier. Donc le pass tait enterr bel et bien! Vous aviez raison! J'ai beaucoup song depuis, je vous le rpte, vos confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos projets.... Vous cherchez une fiance. Eh bien! je vous en ai trouv une! --Vous? dit Georges en le regardant bien en face. Trs froid, l'Amricain affectait de sourire et, d'un ton net, continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il ne fumait pas: --Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille. Trs bonne. Toute se dvouer celui qu'elle aimera. Un petit coeur d'or, et, avec ce coeur-l, pour dot, trois millions. --Norton! dit Solis en fronant le sourcil. --C'est peut-tre trop peu? fit l'Amricain, en souriant, comme s'il se mprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme elle une partie de ce que je possde. C'est va, ma nice va! --Miss va! --Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout des ongles et elle vous trouve assez de son got pour pardonner bien des choses Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plat. --Elle vous a dit?... --Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espce de trappeur absorb dans ses proccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il, toute son attention accroche au cble transatlantique, je vois fort bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour de moi. va est une crature exquise que j'adore, vous tes un ami dvou que j'estime et, en vous unissant l'un l'autre, je suis persuad de faire un mariage heureux... s'il y en a! --Miss va est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous dites, certainement.... Mais.... Richard attendait la rponse de Solis. Et Georges, embarrass, devinant une arrire-pense chez Norton et, dans cette causerie amicale--non pas un pige, une preuve--Georges hsitait, cherchait une raison de refus. --Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nice? Vous seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six! Le marquis se rcria, trouvant l peut-tre le prtexte souhait: --Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille.... Richard l'interrompit bien vite: --Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien j'aime l'enfant de ma chre soeur. a a grandi mes cts! a m'a vu pauvre! Il est bien juste que a partage avec moi, maintenant que je suis riche. --Miss va ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre un homme digne d'elle. Norton s'tait lev. --Il n'y a pas le lui souhaiter! Cet homme-l, le voil! C'est vous! Et il frappa sur l'paule de Solis, rest assis. --C'est impossible! dit le marquis. --Pourquoi? --Parce que j'ai rflchi... parce que les vellits de mariage que je vous confiais ont fait place d'autres ides. --Vous ne voulez plus vous marier? --Non. --La vocation du clibat vous a pouss vite! fit Norton, railleur. --D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'pousais une femme, c'est parce que je l'aimerais. --va, toute dispose vous aimer, saurait fort bien se faire adorer!... rpondit Norton. Mais en vrit, mon cher, je ne fais, en vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre porte de votre dcision cet avenir dont vous vous proccupiez quand vous vous tes confi moi!... Je vous entends encore: Lorsqu'on n'a pas pous celle qu'on devait aimer, il faut peut-tre laisser au hasard le soin de nous faire aimer celle qu'on pousera! N'tes-vous plus de cet avis? Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'tait l comme une sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait faire dcouvrir son ami. Et Solis, matre de lui, jouait serr, affectant de ne pas comprendre. --Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout fait. J'ai rflchi, je viens de vous le dire: je veux rester libre! --Libre!... fit Norton. Un honnte homme qui pouse une honnte femme double sa libert d'un dvouement, et c'est par l surtout qu'il apprend cette vrit qu'il n'est pas de libert sans devoir!... Ce mariage! C'est une pense qui m'est venue tout coup comme viennent les ides heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant--ce mariage--et le bonheur d'va et le vtre! Je l'avais rv!... Je le voulais. Oui, oui--il appuyait sur le mot.--Je le voulais. Et morbleu, dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez! --Pourquoi? dit Georges. Norton s'animait peu peu. --Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'pouserez pas va parce qu'elle est Amricaine? Mme de Solis, qui est ptrie de prjugs franais contre les Amricains, me disait, il n'y a qu'un moment, qu'va est pour elle la jeune fille idale. --Ma mre savait-elle que vous deviez me parler de miss va? --Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprs d'elle, mari, cas, fix.... --Si vous aviez dit la marquise de Solis que miss Meredith compte sa fortune par millions, ma mre vous et rpondu que les hritires de ce genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que leur nom. Richard se mit rire un peu nerveusement. --Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas me jeter la tte des millions que nous avons gagns loyalement, comme vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et puisque je n'ai pas, comme tant d'imbciles parvenus, la sottise d'tre vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire regretter, cette richesse-l. Si je pense vous pour va, c'est que je veux que mon enfant soit la fois heureuse et honore, et que, je vous le rpte, je l'aime comme je vous estime. --Vous tes la gnrosit mme, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit, et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier. --Vous ne voulez pas? --Non. --Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre libert? --Comment? demanda Georges, un peu hautain. --Ne serait-ce pas, plutt, dit Norton en se plantant devant M. de Solis, parce qu'en ralit vous n'tes plus libre? --Je ne comprends pas, dit le marquis froidement. --L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laisse je ne sais o... peut-tre en Amrique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oublie? Ah! vous m'avez peu prs racont cette histoire-l, mon cher marquis! Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou l'autre, me mler de votre vie!... Georges souriait. --Ma vie n'a rien de bien mystrieux et il vous est loisible de m'interroger! --Eh bien! si, pour m'expliquer moi-mme pourquoi vous refusez le parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la femme que vous avez aime, et si cette femme vit encore et o elle est, me rpondriez-vous franchement, sans hsitation? --Je rpondrais franchement, loyalement, si ce n'tait pas aussi le secret d'une autre! Norton, nerveux, haussa les paules et, comme pour se contraindre au calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon grands pas et se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible. L'Amricain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un moment, brutal et laissait, avec des haltements de locomotive, exhaler ses doutes: --Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voil le mot. Et voil bien aussi ce qui fait que votre refus m'est expliqu! Comment pouseriez-vous va si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main une femme quand il a donn son coeur une autre? L'autre! l'autre! C'est celle-l, l'obstacle. Et elle est l, parbleu, l'autre, devant vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, ternellement, toujours! Vous y pensez encore! Vous ne pensez qu' elle! Vous vouliez vous mariez, me disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en France! videmment, en France! Qui sait? A Trouville peut-tre. --J'aurais, si elle tait ici, comme vous le dites, d'autant plus de mrite m'loigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller Solis pour toujours! rpondit doucement Solis. --Vous?... Partir? --Et comment voulez-vous que j'pouse miss va? Elle est trop jeune, trop avide de vie pour que je lui donne choisir entre les deux existences qui me sollicitent: ou les journes d'un tre lass accroupi au coin du feu d'un vieux chteau des Landes, ou l'existence de colis d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui Trouville et demain Tombouctou, si Solis lui fait trop peur! Norton enfonait son regard clair dans les yeux calmes du marquis. --C'est pour cela seulement que vous refusez? --Pour cela seulement, dit Georges. * * * * * L'Amricain n'tait pas convaincu. Toutes les rticences du marquis, il les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-mme. Une fuite est un aveu, souvent.... Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien, lorsqu'un bruit de voix vint du ct de la porte; un domestique annona: Monsieur Montgomery et, essouffl, trs rouge, une dpche la main, Montgomery entra, disant son associ en hochant la tte: --Ah! Norton!... mon cher Norton! --Eh bien? fit Richard, trs froid. Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cachet. --La dpche... mauvaise nouvelle! --Vous savez ce qu'elle contient? --Oui, on avait adress la nouvelle en duplicata moi et vous en mme temps. J'ai lu ma dpche! --Mais! Quoi donc? demandait Georges. --Les mines de Saint-John... prs de Norton City, commena Montgomery. Norton, qui avait dcachet lentement le papier bleu, contenant deux lignes imprimes, complta la phrase d'un ton trs simple: --Inondes. Puis, relisant la dpche, grosse de consquences et de prils dans sa brivet dramatique: _Rapides mesures prendre.... Venez!_ L'Amricain repliait le papier bleu trs doucement, comme un gnral recevant l'ordre de charger, et il dit, l'oeil fix sur un point invisible, comme par del l'Atlantique: --Inondes, les mines?... Ce serait un dsastre! Ma fortune... celle d'va! Et, souriant Georges d'une faon trange, presque fataliste: --Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'va n'a plus rien et que ses millions ne sauraient gner les gentilshommes ddaigneux! Et, ne pouvant retenir un mouvement de rvolte contre l'imprvu qui venait l brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu: --Saint-John inond! Tonnerre! dit-il. Mais, d'un mot, son associ le ramenait la situation, la ncessit de prendre un parti sur-le-champ. --Eh bien? demanda Montgomery. --Eh bien?... Et Norton regarda sa montre. --Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au tlgraphe, Montgomery? --Au tlgraphe? dit Georges. --Oui!... Rpondre l-bas qu'on m'attende New-York par le prochain transatlantique. --Vous partez? --Ncessairement. Je veux voir les choses par moi-mme. --Vous partez seul? demanda Montgomery. --Je n'en sais rien! rpondit Richard. Cela dpend de mistress Norton. VIII Norton n'avait rien dit Sylvia. Congdiant M. de Solis, il le priait de ne rien laisser souponner la marquise, et Georges, retrouvant sa mre, s'loignait de la villa normande en emportant une impression bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la perception qu'une peine morale s'ajoutait la maladie de Sylvia et que le Yankee chercherait suivre dsormais la piste, tout savoir. Mais Norton avait d'abord rsister l'imprvu. Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matine. Il passerait la plus grande partie de la nuit faire les calculs ncessits par la catastrophe. L'Amricain se retrouverait d'ailleurs prt la lutte et n'ayant rien perdu de cette nergie, de cette combativit, de cette sorte de courage la fois musculaire et moral qu'ils appellent le _pluck_. Norton tait debout, de grand matin, ayant combin tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre, voulant avant de quitter la France laisser des instructions la Banque, arrter aussi, bord de la _Normandie_, qui partait dans trois jours, le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-tre demanderait-il mistress Norton de l'accompagner. Il lui dplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la perspective de ses mines de Saint-John inondes lui semblait moins dsagrable que les inquitudes morales qui grandissaient en lui mesure qu'il analysait plus profondment et de plus prs l'tat d'esprit de sa femme. Volontairement il se dbattait non contre la jalousie encore, mais contre des ides qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient regarder presque comme une quantit ngligeable le malheur dont le tlgraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du succs, le soldat de la fortune, haussait les paules--ces paules qu'il sentait assez robustes pour tout supporter--en se disant: --Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur morale! La ncessit, qui le contraignait rgler ses affaires la Banque, prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses ides noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frmissement des rudes labeurs au temps de sa jeunesse. Norton prouvait, se trouver parmi ces matelots, la sensation d'tre New-York ou dans quelque port amricain o se brassaient des millions d'affaires. Ces peaux de boeufs dbarques et jetes terre, comme des planches finement scies, ces tas de bois de Norvge la bonne odeur de sapin, entasss gomtriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, des blocs de beurre; ces forts coupes de bois de campche semblables des troncs saignants; ces bassins o des ouvriers frappaient sur les flancs de mtal des navires, o les transatlantiques chauffaient, attendant le dpart, o les bateaux arrivaient rongs par les traverses lointaines et portant incrusts leur ventre des coquillages blancs et longs, inconnus sous le ciel de France, accrochs et l dans les mers du Sud et, dans leurs formes lancoles, pareils des floraisons blanches; ces terrassements qu'on faisait, l-bas, perte de vue, vers Tancarville; cette terre remue, ces quais tout neufs, tout blancs sous le ciel clair, cette conqute de l'homme sur la mer, cette activit qui lui semblait toute simple et mme un peu alanguie, lui, Amricain, remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers plus tumultueux et plus enfivr.... Odeurs de goudron, de bois des les, de cuirs tanns, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la poudre et le salptre.... Puis, tout coup, bord de la _Normandie_, c'tait Sylvia qu'il pensait: il revoyait les places mmes o, de New-York au Havre, il s'tait assis avec elle sous la tente, pendant les longues journes o, les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel et la mer. Il redemandait les deux cabines contigus qu'il avait occupes; il s'arrtait devant la carte o l'pingle, surmonte d'un petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la distance parcourue. Avec quelle curiosit de voyageuse va suivait, sur les courbes traces en plein Atlantique, les progrs du steamer!... Sylvia, elle, demeurait indiffrente comme si, en Amrique ou en Europe, la vie dt tre galement monotone et vide. Ou encore, si le vent se levait, elle semblait respirer mal l'aise, angoisse comme si une main lui et serr le coeur, comme si elle et touff dans la rafale--puis elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mlancolies de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait prsent et repassait devant ses yeux. --Oui, en partant, il emmnerait peut-tre Sylvia et va avec elle. Il arrtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle serait l bientt sans doute et que le malheur qui les rappelait l-bas lui pargnait peut-tre lui, ici, une souffrance. Assur de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton, ses instructions une fois donnes la Banque, revint Trouville o Montgomery l'attendait la villa normande, en lisant le _New-York Herald_. --Eh bien, mon cher Montgomery, voil qui est convenu, lui dit Norton. Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me tlgraphier New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dpche que vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel dsastre pourrait tre prjudiciable nos affaires. Vous tes un de mes associs dans l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle reste, avec ma nice, je serai sous peu de jours de retour Trouville ou Paris. D'ici l je vous charge de mes intrts matriels en France. J'espre qu'on ne sait rien, rien encore? --Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, o l'on commente volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la dpche! --Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout rparer l-bas, avant que l'veil n'ait t donn. J'ai beaucoup rflchi et je suis arm. En principe, le malheur n'est pas sans remde.... Mais les mauvais bruits grossissent par l'loignement. Si on savait Paris que les mines de Saint-John sont inondes, mon crdit, tout considrable qu'il est, s'en trouverait diminu, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour les grandes entreprises qu'il me reste faire! Des entreprises utiles bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cits ouvrires, des _boardings-houses_ pour les artisans, des railways bon march... des wagons spciaux pour les pauvres gens.... --Rves de philanthrope qui peuvent vous coter cher! --Et o avez-vous vu que les rves ne cotent pas cher? fit Norton avec un sourire triste. Tout se paye, mme les chimres... surtout les chimres!... Alors, cher ami, c'est entendu? --Entendu! Je vous cblerai toutes les nouvelles un peu importantes.... Quand je dis toutes! J'en ngligerai! Il y en a beaucoup ngliger, beaucoup, beaucoup. Et Montgomery ajouta en balanant sa grosse tte: --Heureusement! Il y avait, dans ce mot, comme une rticence cache qui veilla l'attention de Richard. --Pourquoi heureusement? dit-il. --Ah! c'est que, si l'on se laissait aller faire attention tout ce qui se colporte! --Le monde, en effet, a des paroles perdre! fit Norton. --S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse! --Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime pas les nigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu? --Rien! oh! rien du tout! Je fais comme a de la philosophie, en l'air! --Tiens, ma femme! dit-il en regardant travers les vitraux de la baie. Ma femme et M. de Bernire! Ils viennent rendre visite mistress Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organise pour aujourd'hui! Une _surprise-party_! --Vous n'avez pas dit mistress Montgomery quelle dpche j'avais reue, n'est-ce pas? --Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons trs peu ma femme et moi! Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait. Et Montgomery laissait chapper un soupir, gros comme le haltement d'un soufflet de forge. Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or releve de rubans couleur mousse. --Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main Richard. Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu tonn: --Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher? --Trs bien! fit Montgomery. --Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane. --Voil le portrait, le voil! grommela Montgomery parlant Norton. Montgomery rpondit: --J'ai vu Harrisson. Et la rponse amena chez lui le mme gros soupir gonfl. --Et il a accept? demanda Mme Montgomery. --Et il a accept? --Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connat dj ma physionomie! Le second mari de la belle Liliane essaya d'luder une grimace et dit: --C'est ce qu'il a prcisment eu la bont de me faire remarquer!... Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Trs correct!... C'est gal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!... --Dites donc, vous n'allez pas tre jaloux? fit Liliane. D'abord, quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidle que s'il s'crivait avec deux _m_.... Et puis, s'il y avait quelqu'un qui dt tre jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est Harrisson. --Parfaitement, interrompit Montgomery.... Mais c'est gal... je vous jure que Carolus.... --Carolus? --Carolus vous et fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson! --Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'tudit, Carolus! Tandis qu'avec Harrisson, c'est tout fait! Et se tournant vers Norton qui n'coutait pas, l'oeil perdu dans des penses lointaines: --Sylvia est-elle visible? --Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas Montgomery, ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et mme, si mon dpart pouvait passer inaperu.... --Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien me dire, ma chre Liliane? demanda Montgomery sa femme. --Non! au revoir, cher! --Au revoir! Ils s'loignaient. Elle rappela Montgomery avec un sourire: --Ah! Lionel... mon cher Lionel.... --Liliane? --Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le mrite de votre dmarche!... Deux fois merci! --Par deux _m_! dit en sortant Montgomery--soupirant toujours. Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des femmes qui se rsignent, et elle demanda un valet de pied de l'annoncer chez mistress Norton. Sylvia tait dans sa chambre, tendue sur une chaise longue, et, se soulevant demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait l comme un rayon de soleil. --Bonjour, chre. Voyons ce visage, dit Liliane. Et elle regardait son amie. --Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hte de vous voir! Mes visites ne vous font peut-tre pas autant de plaisir qu' moi. --Qu'est-ce que vous dites l? fit Sylvia, vous savez combien je vous aime! --Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas toujours plaire votre mlancolie. Mais aujourd'hui--elle baissait la voix--j'ai vous parler.... Ah! tout fait srieusement... presque vous gronder! --Moi? dit Mme Norton, un peu tonne de l'air grave qu'affectait tout coup son amie. --Oui! Vous n'tes pas assez prudente, ma chre. Vous allez vous promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard! --C'est ce que me rpte le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente aussi, comme vous dites! Mais il a beau prtendre que l'air de la mer, une certaine heure, peut tre nuisible ma poitrine... ou mes nerfs, je ne sais pas au juste... je n'en prouve pas moins d'infinies sensations de bien-tre me sentir seule, libre, pensant ce qui me plat, allant o je veux, sur cette plage alors dserte! --J'entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que je vous reproche, c'est.... --C'est... quoi? Liliane hsita un moment, comme si elle craignait d'tre indiscrte, puis, doucement assise prs de son amie, en lui prenant les mains: --Ma chre Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me jetterais l'eau pour vous! Et quand je dis l'eau, ce ne serait pas un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu; vrai! Je voudrais vous voir heureuse, trs heureuse; je sais que vous ne l'tes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous donnera le bonheur! --Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincrement tonne. --C'est pourtant bien simple. Me voil, moi, par exemple!... J'ai pous Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai pous, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus pourquoi.... J'ai accept la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincrit, chre amie, pour la diffrence, oh! mon Dieu! a ne valait pas la peine!... Un mari, c'est toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre! Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes. --Vraiment, ma chre amie, dit-elle, je vous coute et je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire! --Voyons... vous me permettez d'tre franche, n'est-ce pas? --Je vous le demande.... --Vous ne vous fcherez de rien? --De rien. --Vous savez, je vous le rpte, que je suis votre amie? --Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton. --Qu'est-ce que vous avez fait Arabella Dickson? --A Arabella? --Ou mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, l'un des Dickson?... --Mais je ne leur ai rien fait du tout, rpondit Sylvia, trs surprise. Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouve fort belle, cette Arabella... voil tout! --Voil tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: Voil tout, quand on a devant soi une mre acharne marier sa fille, une fille fatigue de promener ses paules de Monte-Carlo Wiesbaden, et de Luchon Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a d assiger plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-l est furieux contre vous, ma chre Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah! des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans miel! ajouta Liliane en riant. Sylvia devenait inquite sans pouvoir s'expliquer la cause mme de cette inquitude. Elle demanda: --Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins je comprends comment je puis, moi.... --Eh bien! mais ne vous fchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis? --M. de Solis? --Oui!... C'tait sur lui que le colonel et la colonelle et la petite colonelle avaient braqu leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le faire.... --Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement. --C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons, Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant trs... trs indiscrte.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincre et profond, oui, je vous jure que c'est l'amiti que je vous porte qui me fait parler.... Je vous ai dit que vous tiez trs imprudente.... Eh bien! je vous le rpte, vous tes trs imprudente! --Moi?... Et que signifie?... --Voyons! Vous tes alle souvent du ct de Tourgeville, dans une petite cahute de pcheurs... trs pittoresque... oh! trs pittoresque... je l'ai photographie. Je vous montrerai mme le clich.... Trs russi. Excellent, mon appareil. Un _dtective_. Mais vous y tes alle plus d'une fois une heure o il n'y avait gure de lumire... photognique! --J'allais porter des secours une pauvre femme laquelle je m'intresse, rpondit Sylvia. Liliane souriait. --Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier, on vous y a vue! --Hier? --Et que cinq minutes aprs votre entre chez la mre Ruaud.... M. de Solis.... --M. de Solis? --Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... aprs vous! --Aprs moi? --Je ne sais pas ce que pouvait avoir faire le colonel Dickson de ce ct-l.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours est-il qu'il vous a vue! Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colre montant ses joues plies. --Il m'a vue, moi?... L-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux! dit-elle indigne. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu voir une autre femme.... Mais ce n'tait pas moi! Ce n'tait pas moi! Son accent de sincrit douloureuse fit presque regretter mistress Montgomery d'avoir parl. --Je vous crois, ma chre Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont racont.... --Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les paules. De quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont l pier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre femme!... Elle s'arrta, tout coup, pensive, inquite, et dit brusquent: --Quelle autre femme? Alors Liliane hocha la tte, souriant presque mlancoliquement, l'ternelle rieuse: --Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voil un point d'interrogation que je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi! --Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu. --Rien!... Mais l'ide seule qu'une autre... cette simple ide!... Mais vous tes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus srieux que je ne l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous plains! Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant tait voil de larmes, et, avec une sorte de piti maternelle, elle essayait de donner un peu de confiance cette me en dtresse. Deux ou trois petits coups frapps la porte les firent tressaillir l'une et l'autre. --Essuyez vos yeux, Sylvia! Puis, souriante: --Entrez! dit-elle. C'tait le docteur Fargeas. --Par exemple, fit-il en riant, voil une villa bien garde! Pas de domestiques pour annoncer!--Eh bien, chre madame Norton, les nerfs aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs? --Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore trouble. --Oh! oh!--et le docteur hochait la tte--nous ne les domptons pas trop, ces misrables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc? --Je ne sais... une motion.... --Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit Mme Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle Sylvia. --Non, ma chre Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez vraiment! Fargeas faisait, en se tordant les lvres, une petite moue mcontente. --Ah! les motions, les surexcitations... c'est pourtant dfendu a!... C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que a nous russisse, le bord de la mer!... Dcidment il faudrait essayer des montagnes.... Bagnres.... Cambo... ou tout bonnement revenir Paris.... C'est encore l qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l't! --On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une ide, docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amrique? Fargeas fit de la tte un signe ngatif. --Une traverse! Non, non. Ne songeons pas cela. Mais je voudrais, sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos.... Avez-vous une plume? Je vais rdiger une ordonnance.... Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il crivait rapidement, Mme Montgomery lisait par-dessus son paule: --Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour continuer pendant un mois, dans une tasse de tisane de valriane, matin et soir. --C'est toujours la mme chose! dit-elle. --Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remdes.... Mais.... Il s'arrta, comme craignant d'en trop dire. --Mais? demanda Liliane. --Pardon, chre madame, la Facult a ses secrets. --Et la femme les devine... quelquefois! dit Mme Montgomery. Elle s'tait retourne vers Sylvia qui maintenant le valet de pied apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'motion de mistress Norton. --Quoi donc? demanda-t-elle. Elle regarda les cartes son tour: Monsieur de Bernire. Le marquis et la marquise de Solis!... --Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir. --Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez cont m'a un peu trouble. Seriez-vous assez aimable, chre amie, pour faire prendre patience la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment. --Parfaitement, je descends, dit Liliane. Elle regardait Fargeas qui crivait toujours, n'ayant pas lev la tte, et dj sur le seuil de la porte: --De la valriane! Pour le coeur, oui, pensait mistress Montgomery.... a l'empche de battre, a ne l'empche pas de souffrir. IX Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachete de voiles lumineuses, le ciel ray de vols de mouettes pareilles des flocons blancs--Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu. --Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera vous dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter pour la remplacer.... --Nous ne drangeons personne?... demanda Mme de Solis. --Pas mme moi, qui ai achev mon ordonnance, dit Fargeas en entrant. --Une malade? demanda la marquise. Le fils complta vivement l'interrogation de la mre. --Mme Norton?... --Oh! toujours le mme tat de surexcitation, mais rien de plus grave, Dieu merci, rpondit Fargeas. --Vous rpondez de gurir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit encore M. de Solis. Et Liliane songeait: --Si le colonel tait l, il devinerait tout, et rapidement et sans lorgnette de campagne. --Mme Norton, rpondit Fargeas, ne serait en danger que si des motions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu merci, nous n'avons rien de semblable redouter. Et bien, marquis, et vous? Est-ce que vous resterez longtemps Trouville? --Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous demandiez mon fils: Ah a! est-ce que vous n'allez pas bientt partir? Fargeas rpondit srieusement: --C'est que le dplacement est ce que je recommande le plus volontiers! Changer d'air! changer d'ides! tout est l! --Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait le logis accoutum, le coin du feu? --Ah! ah!--et le docteur avait son hochement de tte habituel.--Cela dpend des affections, de leur nature et de leur gravit. --Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir compagnie Solis, mais j'ai rflchi.... Et puis, on me l'crit de l-bas--Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges cette anne! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est affect de cette maladie morale que tous vos remdes ne guriraient pas, docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fcher.... --Pourquoi? demanda Liliane. --Parce que c'est trs dsobligeant pour vos compatriotes ce que je vais dire. Mistress Montgomery se mit rire. --Je parie que vous allez dauber sur les Amricains, les Amricaines et sur ce que vous appelez d'un mot trs difficile prononcer, l'_amricanisme_. --Justement, rpondit la marquise. Bernire, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit vivement: --Les Amricaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des cratures suprieures, les Amricaines! De vraies femmes, les Amricaines! Mais il n'y a plus que les Amricaines au monde... et au demi-monde! --Merci! dit Liliane. La marquise, doucement, en femme du XVIIIe sicle causant du fond de son fauteuil, n'en continua pas moins: --Ce qui n'empche point l'Amrique d'avoir ravag les vignes de Solis et, avec nos vignes, nos moeurs franaises, nos pauvres vieilles moeurs intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empche pas, votre Amrique, avec ses dlicieuses Amricaines, d'avoir apport Paris, comme mes raisins l-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais une maladie amricaine... le mildew! --Vous dites? fit Dernire. --Le mildew. --Prononcez mildiou, fit mistress Montgomery, qui riait toujours. --J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le mildiou, s'il vous plat, ma tante? --Demandez au docteur, fit Mme de Solis. --Vous n'tes pas propritaire de vignes, voil ce que cela prouve, cher monsieur. --Non, dit Dernire. --Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amrique et que nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on s'est avis de planter en France des vignes amricaines! Nous avions alors le phylloxra.... --Plus patriotique, le phylloxra, dit Bernire. --On a combattu le phylloxra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit parasite qui tache de rouge et qui dessche les feuilles vertes, qui les tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et de la chaux et qui reparat au printemps avec les roses, quand on l'a cru bien brl, bien enterr, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait de notre France une Amrique au petit pied! Le mildew, ce fracas incessant qui a remplac la bonne vie sans morgue de nos grand'mres; le mildew, cette pose ternelle, cette ternelle reprsentation et cette mise en scne si diffrente de l'existence intime, discrte, et comme parfume de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bont est aussi grande; il y a toujours les mmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne, que le soleil y dore, y mrit toujours le vin le plus gnreux; mais, regardez bien, esprit, bont, coeur, et la vigne et la vie, tout cela est comme piqu, comme tach. Tout cela a quelque chose. Quoi? De l'impondrable! De l'indfinissable! Je ne dis pas de l'ingurissable! Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut tre mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic, c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache ternel dans le steeple-chase acharn, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu, c'est le mildew! --Ah! bont du ciel! s'cria mistress Montgomery, qui avait cout le speech narquois de la marquise comme au thtre on coute un air de bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela? --Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu prs! Mais il y a des exceptions!... dit-elle avec un fin sourire. --Et en voici une! s'cria mistress Montgomery en montrant va qui entrait. --Venez, venez, ma chre va la rescousse! On dit du mal de notre Amrique. va s'arrta aprs avoir salu Mme de Solis. --On dit du mal de l'Amrique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tte trs brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux. --La marquise, rpondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti Paris, endommag ses vignes; je ne sais quoi! Mme de Solis sourit encore: --Oh! une boutade! Ce n'tait pas pour vous que je parlais, ma chre enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Franaise un peu entte dans les moeurs d'autrefois et, partout o je vois des excentricits qui montrent le bout de leurs griffes.... --Vous criez que les coupables sont les Amricaines! dit Liliane. Le docteur Fargeas rpliqua: --Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement a nous-mmes? --Je rie me permettrais pas de rpondre Mme de Solis, fit va, mais je crois que nous avons, les uns et les autres, nous pardonner un peu... beaucoup de dfauts! Il est tout naturel qu'on juge les Amricains Paris comme nous jugeons les Franais New-York. C'est vrai, quand je suis venue, je croyais srieusement que je faisais mon entre dans Babylone! --Les jardins suspendus! dit M. de Bernire. --Oh! pis que cela: une succession de cavernes! --Et maintenant? --Ah! maintenant! Je m'aperois que j'tais injuste... comme la marquise, sans doute! --Nous n'avons pas encore invent le mildew! fit Mme de Solis. Elle s'tait approche d'va et regardant, au poignet de la jeune fille, un petit cercle d'or orn de perles: --Tiens, un joli bracelet que vous avez l! --Il n'est pas de Tiffany, il est franais, dit va, qui, se tournant vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: Vous voyez, monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me parliez, vous rappelez-vous? --Ah! c'est vrai! dit le marquis. --Il vous plat, celui-l? --Oui! --C'est le mme que celui de Sylvia. --Il est charmant!... dit Georges. --Charmant!... ajouta Liliane. Et va pensait: Charmant, parce que Sylvia l'a trouv joli! Bernire, qui avait aussi regard le bracelet en rptant, comme tout le monde, le mot officiel: _charmant_, demanda, tout coup, Liliane: --Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?... --Dites! --Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reu sign de vous, hier? Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol pli en deux. --Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu? --Si, j'ai lu! Demain, six heures prcises, _Surprise-party_, villa normande, chez mistress Norton! --Surprise-party? Eh bien? --Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, six heures, sans que Mme Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons son piano, nous faisons danser, nous sommes matres du logis... nous donnons une fte chez Sylvia, qui l'ignore, voil! _Surprise-party?_ Vous ne connaissez pas? Coutume amricaine! --Le _mildew_! rpta Mme de Solis. Fargeas souriait: --Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, a se fait, ces choses-l? --Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une _surprise-party_, chez vous, tout coup, une heure indue?... --Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable d'envoyer chercher des gardiens de la paix! --Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas! --Mais, vous savez, dit en riant va, votre _surprise-party_... maintenant que je suis prvenue.... --Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery, n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira peut-tre. --D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernire. La belle miss Arabella doit tre des ntres.... --Comment! Miss Dickson? --Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille, signe de votre main!... --Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait l une belle affaire!... Les lettres taient expdies avant que j'eusse appris les bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est dsagrable! --Pourquoi? demanda Bernire. --Rien! Tant pis! On le verra manoeuvrer, le colonel, voil tout! La marquise de Solis s'tait penche demi vers Fargeas et lui demandait: --Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Amricaines? --Non, pas toutes! Vous l'avez dit! Et, montrant va qui causait avec Georges: --Il y a des exceptions! --Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dvore pas toutes les grappes! Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que celle-l, non plus, n'tait pas atteinte du mildew, comme le pensait peut-tre la marquise; mais mistress Norton s'approchait dj de Mme de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de s'tre fait attendre: --J'tais un peu souffrante!... --Votre sant? J'esprais que vous alliez mieux! --Demandez au docteur, dit Sylvia. --Cela devrait aller mieux! La vrit est que je ne suis pas trs content, rpondit Fargeas. * * * * * Mme de Solis tudiait, avec une sorte d'inquitude mortelle--goste en ralit--la jolie Amricaine dont son fils vitait le regard, et lentement, avec une expression de bont relle: --Je n'entends rien la mdecine, dit-elle, mais il me semble, chre mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre souffrance. --De l'imagination? Et Sylvia semblait chercher se rendre compte elle-mme de son tat d'esprit. --Oh! je sais bien! dit la marquise. Ds qu'on croit souffrir, on souffre! Comme on est malheureux au moral, ds qu'on croit l'tre! Comme on est amoureux en mourir, ds qu'on se figure qu'on est amoureux! Voyons, docteur, n'ai-je pas raison? --Si! si!... Cela entre dans ma thorie, cela! Je ne m'apitoie que sur les maux invitables! --Qui sont? demanda Georges pour se mler la conversation. --Oh! je crois vous avoir dj donn et redonn ma formule. Ne me faites pas rabcher. C'est du _dj dit_. Elle tient dans trois _m_ majuscules! --Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant. --Et ces trois _m_, docteur? --Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misre, la Maladie et la Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise. --Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui coutait, trs mue, la maladie qui nat d'une souffrance morale, cache, d'un idal meurtri, d'un amour qu'on touffe?... --Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-l? interrompit Fargeas, l'air sceptique. --Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre. M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, trs grave et, comme Sylvia tait prs de lui, il ajouta rapidement trs bas: --Le plaindre et l'adorer. Sylvia ne rpondit rien, comme si elle n'et pas entendu; mais cette adoration affirme l furtivement, imprudemment aussi, avec l'espce de dfi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait dans le coeur; et l'oeil inquiet d'va piait sur le visage de Sylvia la moindre trace d'motion, et, en mme temps, l'imperceptible mouvement de lvres du marquis parlant mistress Norton. La mre aussi piait peut-tre, car interrompant presque l'lan de son fils, elle disait doucement: --Eh! bien, moi, j'en ai rencontr quelques-uns de ces amours vrais, et je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a mme dont j'ai entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que a a des ailes, a! Mais je scandaliserais bien miss va en lui affirmant que si on lui jure qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-tre trs joli, trs agrable, trs musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune importance. Elle ne doit pas s'en proccuper. Je connais des gens qui l'ont dite cent fois cent femmes diffrentes et qui ne sont pas morts le moins du monde! Et la marquise, souriant va, ajouta: --Je vous dpotise la vie, hein, mon enfant? La petite Amricaine rpondit nettement: --Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais gure, moi, qu'un galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux, comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi. --Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise. Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas mistress Montgomery, qui se mit rire en rpondant: --Amricaine, pourtant! Que faites-vous du mildew? --Oh! je vous ai dit qu'on en gurissait, rpliqua Mme de Solis. Le docteur Fargeas s'intressait visiblement cette conversation qui, sous la banalit apparente des propos changs, cachait un secret devin plus qu' demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif qu'il entendait traiter par la mthode antiseptique, comme tout autre microbe. --Eh bien! mais, dit-il, voil miss va, la moins romanesque des jeunes filles, qui vient de dbiter une phrase de roman! --Moi? --Vous!... Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous! Mais vivre ou mourir, ma chre enfant, dans ces cas-l, c'est la mme chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le divorce.... --Ah! le divorce! s'cria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore quelque chose d'amricain, a. Le divorce! Autre espce de.... Mistress Montgomery l'interrompit vivement: --Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des gens qui en ont essay et que vous pourriez blesser! --Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent... aprs l'preuve? La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit geste indiffrent: --Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est trs gentil, trs gentil... et de prs!... --Ah! dame! fit le docteur. a a sa lune de miel aussi!... Mais elle s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce, moi, c'est d'avoir t je ne sais quelle posie au mariage... posie de la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une chambre d'auberge! Grce au divorce, voil le mariage banalis! --Pourtant, dans notre effroyable Amrique, comme l'appellerait volontiers la marquise, le divorce a bien son agrment, dit mistress Montgomery. Je m'ennuie? Je m'chappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon.... --Mon idal! dit Mme de Solis. --Avec retouche! complta Bernire. --Preste, voici ma main! Oh! aucune publication! Tu me plais? Je te plais? Marions-nous! Et l'on va se marier! Vite, une _licence_! Un magistrat. Un ministre protestant ou un prtre catholique, tout est excellent. Bonjour, bonsoir! Une ou deux questions, un petit sermon, un certificat sur papier... libre! Gratification l'officiant! Poigne de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regrett cette pompe et cette musique d'un mariage la Madeleine. Elle semblait penser quelque rve non ralis dans son existence de jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le dfil de _tout Paris_ la sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre espce de posie: la posie du reportage!... --Il y a pourtant, dit miss va de son ton bref, srieux et profond, dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'mouvant qui doit, je pense, enlever la crmonie ce froid de couteau dont parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant ceux qui sont l, devant lui, le livre o nous avons, tout enfant, appris nos premires prires, leur lit ceci: _Vous prenez cet homme--ou cette femme--dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la sant comme dans la maladie, dans la pauvret comme dans la richesse_--et qu'on rpond: Oui! je le jure! Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni d'hostile, rien de l'allure prdicante des salutistes; au contraire, une foi relle, une tonnante profondeur d'me. Georges et Sylvia l'coutaient, frapps l'un et l'autre. --Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que a, qu'on ne jurt pas! La marie est charmante, le mari est amoureux.... Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur d'oranger fane! Ah! les lendemains de ces moments-l! Je ne le vois pas aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont invent, parmi les cas de rupture, les infirmits ou le malheur! Tu me plaisais? Je te plaisais! C'tait bien!...--Tu es malade, perdu de sant, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre affaire! Cas de divorce!... J'ai connu--c'tait le bon temps, c'tait le vieux jeu--de pauvres diables que la souffrance, loin de dsunir, rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanit pouvoir dire qu'elles n'avaient appartenu qu' un seul homme vivant! --J'en sais mme qui ont voulu n'aimer qu'un seul tre au monde, mme mort! rpondit doucement la marquise de Solis. Mistress Montgomery se mit rire. --C'est trs joli, tout cela! Mais vos Franaises avaient trouv le moyen facile de ne pas divorcer... mme avant la loi.... Elles divoraient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Amricaine! Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus honnte, c'est plus franc! --Mistress Montgomery est divorce! dit la marquise au docteur, un peu ennuy de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprs de Liliane: --Madame, croyez bien... je ne voulais pas.... --Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis compltement de votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change l'ordonnance et a ne gurit rien! Voyons, Bernire, il faut pourtant l'organiser notre fameuse party? Il est dj quatre heures, mon cher. --A vos ordres, madame! dit le vicomte. Et Liliane, tendant la main Sylvia: --Nous vous quittons, chre amie! A bientt! Et un peu de gaiet, voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des folies pour vous distraire! Et trs sages, mes folies! A bientt!... Et pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas. --Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence... aucune! --Tant mieux!--Et bas le colonel! Sylvia s'tait comme dtache de mistress Montgomery, et, rapidement, passant prs de Georges, lui jetait ces mots, trs vite: --J'ai vous parler, monsieur de Solis. --A moi? --Oui. Revenez dans un moment! Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait ce que Sylvia venait de lui dire: Aucune imprudence! et trouvait que son amie tait plus insense encore qu'elle ne le supposait. --Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis. --Oui.... J'ai une visite faire tout prs.... Je repasserai peut-tre par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutt pour avoir le plaisir de la revoir.... --Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main Fargeas en passant devant lui. --Sans rancune, madame! * * * * * Georges de Solis avait salu profondment Sylvia. Il sortait avec sa mre pendant qu'va, un peu ple, le suivait des yeux. La jeune fille, reste seule avec Sylvia, dit alors, aprs un silence: --Charmante, Mme de Solis! --N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...--elle sembla hsiter--et son fils? --Le marquis? fit va, un peu tonne. --Oui! --Un gentleman accompli, rpondit la jeune fille froidement. --Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme! va sourit lgrement et rpliqua, la voix un peu sche: --Disons un honnte homme, et tout sera dit! Sylvia avait regard la petite Amricaine. --Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chre va! --Moi? Qui vous fait croire? --La manire dont vous en parlez! --Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref. --Norton m'en a parl pour vous! --Mon oncle? --Il a des ides trs personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille vous laisser, naturellement, toute libert.... va sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle pensait de M. de Solis. --Norton, continuait la jeune femme, serait certainement trs heureux de savoir votre avenir assur par une union.... --Quelle union? interrompit va. M. de Solis vous a-t-il charge de me parler pour lui? --Non, je vous ai dit que votre oncle.... --Mon oncle n'ignore pas que mes ides sur le mariage sont trs nettes. Le serment que je prterai, comme je le disais tout l'heure, sera pour toute mon existence, et je n'accepterai ce mme serment que d'un homme qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son me. Je ne parle pas de M. de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas. Ces mots avaient t dits avec une dcision qui sentait la vrit, et Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'clair d'une joie involontaire. --Vous ne l'aimez pas, va? Vous n'aimez pas M. de Solis? --Non. Mais Sylvia insistait: --Regardez-moi bien! Vous tes ma soeur! Une soeur chrie! Il m'a sembl surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis.... --Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le rpte, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai! La rponse, cette fois, avait dans sa rsolution quelque chose d'hostile qui inquita mistress Norton. --Qu'est-ce que vous avez, ma chre va? Ce que je vous ai dit ne vous a pas blesse? --Blesse? Non! fit va. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon coeur, je vous le dis... franchement... comme une soeur... puisque vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce qu'il peut m'aimer, lui? --Qui vous dit--et Sylvia hsitait un peu--que M. de Solis?... Cette fois, une amertume perait vraiment dans les paroles de cette enfant, et Sylvia rpondait, en regardant les beaux grands yeux clairs, la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille: --S'il peut vous aimer?... Avec votre grce, votre beaut, votre bont! --Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit va. D'autres l'aiment peut-tre! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se proccupe de moi?... Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout l'heure, M. de Solis avait regard--regard parce qu'il ressemblait au bracelet de Sylvia--et, lentement: --Mme en me parlant, il pense une autre! --A une autre? va, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!... --Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous le verrez!... A vous, il le dira certainement. Elle avait jet ces derniers mots d'un ton brusque, voulant videmment terminer l un entretien qui lui dplaisait, lui pesait, et, malgr un appel de Sylvia, elle s'loigna, poussant la porte, remontant jusqu' sa chambre avec des sanglots dans la poitrine. --va! Elle tait loin dj, va, cherchant le coin solitaire o, sans honte, elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi? * * * * * Sylvia restait seule, effraye. Une pense lui venait maintenant, inquitante, et elle avait encore dans les oreilles l'accent avec lequel va lui avait comme cingl ces mots au visage: Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le verrez! --Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle. X M. de Solis avait hte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire furtivement qu'elle avait lui parler? Quand? Le plus tt possible. Une visite nouvelle dans une mme journe ne pouvait-elle sembler dplace, veiller les soupons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence se montrer la villa, aujourd'hui mme, puisque Sylvia lui demandait de revenir dans un moment? Ne pouvait-il reparatre sous le prtexte de lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas. Il n'y avait point d'obstacle: il en et souhait, tout prt la lutte, las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte rsign, cach. Ses apptits d'aventures, sa soif de nouveau s'veillaient, le poussaient rver quelque brusque exode, un dpart avec cette femme partageant dsormais ses explorations, ses dangers et sa vie. Quelle folie! Et pourtant cette pense lui venait, depuis quelques jours, le tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa, aprs avoir chez lui reconduit sa mre, sa mre qu'il trompait en lui disant qu'il s'arrtait un moment au Casino, lire les journaux, alors qu'il retournait vers l'adore, vers le pril. Sylvia tait encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit annoncer. Elle avait approch de la porte ouverte un _rocking-chair_, et, tendue l, elle regardait la mer, trs verte, par-dessus des touffes poudreuses de tamaris. Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il reviendrait, elle tait demeure l; elle lui tendit la main et il resta, un moment, la regarder, heureux de ce silence qui troublait un peu la jeune femme. --Vous n'avez pas vu va? demanda-t-elle, pour parler. --Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith? --Une ide. Je ne sais pas. --Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait, aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au juste le mot? --Je n'ai pas remarqu, dit Georges. Mais hier elle semblait si heureuse... elle riait d'un rire d'enfant. --Hier? demanda Sylvia. --Hier soir. --Vous l'avez vue hier? Et Sylvia tonne, interrogeait Solis du regard plus encore que de la voix. --Je l'ai rencontre chez la mre Ruaud; elle venait furtivement apporter un secours la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait.... --Oui, oui! dit Sylvia qui pensait va, cette rencontre d'va et du marquis. Et M. de Solis continuait, voquant le souvenir de la veille, la triste demeure des pcheurs o il avait retrouv miss Meredith, la mre souffrante, le pre demi alcoolique.... --Elle! ah! c'tait elle! interrompit Sylvia. --Qui donc? --Rien! Une absurdit que m'a rapporte mistress Montgomery. --Quelle absurdit? --Aprs tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire.... Elle s'interrompit pour dire: --Je remarque qu'va s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et, peut-tre, qui sait? quand elle espre vous rencontrer.... --Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a t tonne de me trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, l, prise comme en faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson? Une absurdit? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le colonel, que, l-bas, c'tait vous? Eh bien, quoi? Quand c'et t vous? Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos oeuvres de charit comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple. --Mais, fit Sylvia, il a pu trouver trange que je me cache pour aller chez cette pauvre femme la mme heure que vous. --Et il l'a dit? Et il l'a racont? --videmment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! aprs les mchants, je ne sais rien de plus dtestable que les sots! Et, sot et mchant, qui sait si cet homme n'est pas la fois l'un et l'autre? M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme prvoyant un malheur et songeant au moyen de l'viter. --Il y a un moyen bien simple de rpondre la niaiserie du colonel Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vrit. --La vrit! Et aprs? S'il a invent et colport sur vous quelque mchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss va, voil tout. --C'est vrai, dit Sylvia. Mais.... --Mais quoi? --Mais va est libre, elle! --Libre! Eh bien? demanda Solis, indiffrent. Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler tremblante et, lentement, glissant presque les mots au coeur de M. de Solis: --Elle est charmante, dit-elle. Georges rpta, trs sincrement: --Charmante! --Si j'avais un frre, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss Meredith! Elle avait, cette fois, parl avec une fermet qui laissait deviner toute sa pense, cette pense du sacrifice o il y avait un conseil, et, dans une ide de renoncement, presque un ordre. Georges, amrement, lui demanda: --Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez.... Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire. --Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, moi, d'pouser va, comme m'en a parl Norton! Est-ce pour m'prouver ou pour me torturer? --Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste. --Est-ce une preuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et toujours aussi profondment, aussi follement? --On peut aimer va. Est-ce que je sais? On oublie!... --Qui oublie? s'cria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages, les tres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur coeur volont. Je ne suis pas de ceux-l! Et comment oublierais-je, quand je vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respir la mme atmosphre que vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouve malheureuse, souffrant de la mme souffrance qui me dchire et qui me tue? Sylvia s'tait leve, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu, mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux. --Si je souffre, dit-elle firement, ne craignez rien, je suis assez forte pour supporter ma souffrance! Le marquis haussa les paules. --Assez forte! Et je vous vois ple, triste, et chaque jour mon inquitude s'accrot et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu vous fuir et j'aurais d le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure, si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus ce pass dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui, comment, quand, en partant, il m'et sembl que je vous laissais frappe d'un mal que le docteur Fargeas cherche o il n'est pas, et qui est l, l, dans votre coeur, dans vos souvenirs, comme dans les miens? --Monsieur de Solis! --Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous n'avez rien oubli de nos pauvres rves, mais je le vois, mais je le devine, mais je le sais! Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque l'oreille, il voquait les visions passes: --Vous vous les rappelez nos chres causeries, l-bas, dans la maison de votre pre, et nos espoirs et nos chastes serments?... Par la fentre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonn par le hasard, entrait, lointain, caressant, apport par le vent et coup comme par bouffes, un air de valse effac, peine perceptible, et cependant troublant, exquis, comme de la poussire d'harmonie. Et, entran doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort--et les premires rencontres, et ce soir o, lors du mariage d'une amie de Sylvia--une amie disparue depuis--ils s'taient trouvs, lui, le Franais, et elle, la jolie Amricaine, sous la cloche de fleurs destine aux poux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole embaume pour couronner, comme un dme d'glise, le premier baiser de la marie, du mari. Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, tait devenu ple lorsque les amies, battant des mains, avaient dit: --Ils ont pass sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancs! Leurs mains alors s'taient dsunies et, sous ces roses, au lieu de se sentir rapproch de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en tait senti si loin, si loin.... C'tait pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait embaumer la cloche de roses, _the marriage bell_! --Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que ces souvenirs torturaient. Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'pre joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce pass: --Ah! j'ai t fou alors de ne pas tout dire votre pre, de ne pas lui crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme mon bonheur vivant! --Tout cela est le pass, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son motion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui une honnte femme comme vous parliez alors une honnte fille! --C'est le pass, mais il est toujours l, puisqu'il me navre et qu'il vous tue! Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de rsolution dans celle de Sylvia, et la jeune femme rpondait: --Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis. --Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez dj morte?... Ah! Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappe au coeur et vous savoir un autre!... --Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!... --Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne fait rien pour les empcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour ramener vos lvres un sourire, je remuerais ciel et terre! --Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! rpta Sylvia fermement. --Eh! dit le jeune homme avec colre, il est votre mari!... Et, quand j'y songe, toute cette amiti me pse et je la dteste, et je voudrais le har!... --Georges! --Vous aime-t-il autant que moi? s'cria M. de Solis. Vous devine-t-il comme moi? A-t-il pour pense unique, dans son existence, vous, toujours vous, rien que vous? Moi, je ne pense rien, qu' vous, Sylvia! J'ai harass ma vie chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai partout emporte et partout retrouve!... L-bas, vous tiez avec moi! Et si je me dsolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec cette pense que vous tiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous pleurez... vous m'aimez. --Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effraye. Et il rpta fermement: --Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi.... Elle fit un mouvement pour s'loigner. Il la retint. --Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire.... J'ai fait des rves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rves possibles, cette fois, des rves qui sont porte de notre main... des rves qui se raliseront... demain... si vous voulez! --Que signifie?... Il tait tout ple, avec une folie dans les yeux, un feu de fivre. --Il n'est pas seulement dans le pass, dit-il tout bas, ce bonheur que nous avons laiss fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai toujours! Voulez-vous de mon dvouement ternel, de mon existence voue tout entire votre bonheur? --Votre dvouement... votre existence.... Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas comprendre. --Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec une fermet soudaine, comme un homme qui joue sa tte prend une rsolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que vous, je ne pense qu' vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous? Ce n'tait pas la folie d'une heure que rvait Solis, c'tait le sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le pass retrouv tout coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une tentation. perdue, chancelante, elle tait tombe sur le _rocking-chair_, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-mme, elle disait d'une voix d'enfant tremblante: --Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez! Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait au coeur une angoisse, au cerveau une griserie de libert.... Mais, plus il la sentait trouble, plus il faisait, avec l'gosme des amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise nu. --Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pse et vous tue? Est-ce que ce n'est pas vrai que votre coeur touffe? Est-ce que ce n'est pas vrai que j'ai devin, Sylvia? Et elle, toujours effare: --Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection mme dont vous parlez.... --C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se rsigne; c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se rvolte!... Je ne parle pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse souffrir, qui ne se doute mme pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse au fond de votre coeur!... Eh bien! pour toute crature humaine, Sylvia, il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son coeur battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai mene m'a donn le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aim que vous, et je vous aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon tre, et je veux vous emporter je ne sais o, o l'on ne meurt pas et o l'on s'aime! --Georges! Georges! dit-elle, entrane, souleve par ce souffle de passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez quelles tortures vous me condamnez sous prtexte de me consoler et de me plaindre! --Si ces tortures sont les dernires, qu'importe? s'cria Solis. --Les dernires?... Hlas! --Vous voyez bien que tout en vous se dbat, que vous souffrez en mourir! Eh bien! pour le salut de la crature humaine qu'on aime le plus au monde, tout est permis! --Tout? --Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un enlvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe o nous nous cacherons. Une maison ignore au bout de cette mer qui est l et qui nous appelle, et o nous serons libres.... --tes-vous fou? --Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous atteignent, vous, il pourra mdire son aise, le monde! Et nous aurons, du moins, vcu de ce qui tait notre vie:--notre amour! --Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mre.... --Je vous adore, dit-il perdu, et je veux que vous viviez! Je veux que tu vives! Eh bien! c'est vous, sachant combien je vous aime, de savoir si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure! * * * * * Elle tait blme, torture, et cependant heureuse, heureuse comme dans une hallucination, un rve fou. Et elle se demandait si ce n'tait pas la sagesse, cette folie que lui proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il lui parlait d'une ternit d'amour. Et il tait eux, cet autrefois, refleuri tout coup comme un printemps retrouv. M. de Solis lui aurait donn son nom en Amrique. Il lui offrait ici toute son existence, tout son tre. Et c'tait maintenant une griserie dlicieuse qui l'enveloppait toute, c'tait une sorte d'tourdissement lger comme dans le vaporeux tat des morphines. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout coup la ralit. Il tait l, Norton, quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un renseignement un domestique. Norton! Le mari! La loi! Le devoir! --C'est lui! fit-elle. --Norton? Je ne veux pas le voir! Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement vers la porte oppose celle par laquelle arrivait la voix de Richard. Alors, comme avec une tristesse amre, Sylvia lui disait: --Dj, le remords! --Non, la jalousie! rpondit-il, presque farouche. A bientt! Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de Solis, et entendant encore Norton parler, ct, prt entrer sans doute. Elle prouvait une sensation d'affaissement, une sorte de dlabrement moral. Il lui semblait que, matriellement, Georges lui avait fait une blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux rves! --Il m'a fait mal! songeait-elle. Et pourtant elle n'et point voulu qu'il et gard le silence. Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-mme, lorsque Norton entra. * * * * * Trs ple, l'air proccup, presque sombre, il regarda autour de lui, dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda: --Qui tait l? --Ici? dit-elle. --J'ai entendu une autre voix que la vtre! --C'tait M. de Solis, rpondit-elle. --Ah! Et Norton resta silencieux. Puis, brusquement: --Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis? --Il ignorait peut-tre que c'tait vous! --Vraiment?... dit Norton. Sa voix devint vibrante. --Vous ne savez pas mentir, ma chre Sylvia! Vous tes toute ple! --Mentir! Pourquoi mentirais-je? --De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard souponneux. --Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes.... Elle cherchait, balbutiait presque. --Insignifiantes? rpta Norton, ironique. Insignifiantes? Ncessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous tait parfaitement indiffrent, n'est-ce pas? Indiffrent, absolument? --Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de Solis? --Pour rien!... fit-il en s'efforant de garder un calme sous lequel grondait une colre. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino, par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient gure que j'tais l et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connat pas Trouville. --Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprtant recevoir--comme un coup de poignard--une calomnie en pleine poitrine. --Peu vous importe. Mais j'ai vous annoncer, ma chre Sylvia, une nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indiffrente que la conversation de M. de Solis. Elle attendait, silencieuse. --Une nouvelle dsagrable! prcisa le mari. --Laquelle? --Mes affaires ncessitent ma prsence immdiate New-York. Nous partons aprs-demain! --Aprs-demain? --Samedi, dit-il froidement. Sylvia laissa simplement chapper un ah! qui pouvait paratre rsign. --Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la regardant bien en face, de ses yeux gris. Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle dit, un peu ironique son tour, puis vraiment triste: --Vous avez une manire de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui ressemble quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habitue ce ton-l. --Je vous remercie d'y avoir pris garde, rpondit Norton. Mais, chaque jour, on dcouvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut. Moi, je ne pourrais pas! --Vous parlez par nigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout. --Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez! Il se promenait maintenant travers le salon, sa haute taille et ses paules larges un peu tasses comme sous un fardeau inattendu, et faisant craquer ses doigts, machinalement. --Mais, en vrit, dit Sylvia, vous semblez bien moins proccup de retourner en Amrique pour arranger vos affaires que de me faire quitter la France? Il s'arrta et, trs froid, avec un sourire: --Vous voyez donc bien, ma chre Sylvia, que vous comprenez parfaitement. Sylvia redressait firement sa jolie tte fine et dont l'expression mlancolique devenait maintenant militante, comme indigne: --Je comprends que je ne sais quel soupon absurde... odieux... pis que cela, insultant, vous est entr dans l'esprit! Et j'avais assez de mes souffrances sans qu'il vous prt la fantaisie de les venir augmenter par un doute qui m'outrage. --Je ne vous ai parl de rien. J'ai fait simplement allusion des propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un outrage! --C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez avoir entendus! --Qui vous les a rapports? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience croissait visiblement. --Ah! laissez l M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis! --J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chre amie! dit Richard, la voix pre. --Moi? --M. de Solis--j'aurais d m'en souvenir--avait t l'hte de votre pre, il y a trois ou quatre ans? --Oui! rpondit-elle simplement. --M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous pouser! --Oui! --Et s'il avait demand votre main, vous la lui auriez accorde? --Oui! dit-elle nettement. --Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant M. de Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi? Sylvia rpondit avec la mme franchise loyale: --J'ai jur d'tre votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme vous m'avez donn votre nom. --Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on pas les autres? Imbcile! Imbcile que j'tais! Et je me croyais aim! Et je n'avais des penses de luxe que pour cette femme! Et moi qui vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse insense, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine travail, le mari! Et elle... elle.... --Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout votre dvouement, Richard! rpondit lentement Sylvia. Il avait repris, travers le salon, sa marche saccade, et, spare de lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantt se dtacher sur le fond de mer tantt s'enfoncer dans la pnombre de la vaste pice. Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrtant parfois pour lui parler, jetait des exclamations emportes: --Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!... Reconnaissante comme au portefaix qui trane le fardeau durant le voyage!... Ce n'tait pas votre reconnaissance que je voulais, moi, c'tait votre amour! --Je vous ai gard loyalement la parole que je vous ai donne loyalement! dit-elle encore. --Oui. Et cependant les indiffrents et les sots connaissent assez, parat-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une raillerie vienne me souffleter tout coup et me crever le coeur dans un casino de bains de mer! --Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que je ne connais pas, qui ne me connaissent pas? --Au reste, fit-il, les dsoeuvrs, en France, pourront demain, s'ils veulent, parler leur aise de l'Amricain Norton et du dpart de mistress Norton l'Amricaine!... Je vous ai dit que nous partions.... Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus longtemps Trouville.... Ayez la bont de donner vos ordres.... --Sur-le-champ? dit-elle tonne. --Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupes sur la _Normandie_ pour venir en France. --Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui me restent ici.... --Des amies? va nous accompagne. --Mistress Montgomery! --Vous la retrouverez quelque jour, en Amrique. --C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce dpart n'est qu'une fugue soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile d'insister. Je ne partirai pas! Elle avait mis toute sa rsolution nerveuse dans ce refus, et Norton connaissait l'nergie de cet tre rsistant sous son apparence frle. --Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie--je vous prie, mistress Norton--dit-il en insistant, de ne point me laisser partir seul. --Je n'ai pas demand venir en France. Je ne quitterai pas la France parce que le propos d'un passant aura effleur mon nom! Et, d'ailleurs, pour ceux-l mmes qui sont ici--pour le colonel Dickson ou mistress Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de moi--un dpart aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait sembl m'avoir atteinte en me contraignant la retraite. Je ne partirai pas. --Sylvia! dit Norton, dont le visage, ple tout l'heure, se congestionnait violemment. --Eh bien?... fit-elle rsolue, trs calme. --Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours soumis vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous figurez que je puis renoncer ce que je veux quand ma volont a dcid quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je suis un homme qui sait o il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure, Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus Trouville et que vous m'accompagniez en Amrique, o je vais. La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux, et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, rpondant: --Votre volont, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plat de me souponner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!... Il rpta, menaant comme tout l'heure, ce nom aim pourtant: --Sylvia! Puis s'arrtant devant le regard clair, calme, attrist aussi, de cette femme: --Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser bout! Vous voulez que je croie tout?... --Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais o? Des folies ou des infamies? --Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais, dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste, je suis brutal... soit.... Mais, aprs tout, n'ai-je pas fait preuve d'un sang-froid qui m'tonne lorsque, tout l'heure, de ces mains-l--et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois--je n'ai pas cras les imbciles qui contaient, en ricanant, les aventures de l'Amricaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux yeux... et j'allais faire quelque esclandre--un malheur--lorsque cette ide m'est venue que le scandale tait plus redoutable pour vous que les vilenies... les calomnies de ces niais froces.... En relevant leur propos, je lui redonnais une force.... Je le relanais, au lieu de le laisser traner terre et crever comme un ballon charg de gaz empoisonn.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, moi, Sylvia! Vous devez le savoir et le voir!... J'touffe.... J'ai devant moi des visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut m'excuser.... Il rpta, cette fois, d'un ton net, absolu: --Il faut me suivre! --Alors, c'est un ordre? --Ordre ou prire, peu importe! --Il importe si fort que j'aurais cd une prire et que je n'obirai jamais un ordre! --Jamais? --Jamais! --Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces misrables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y rester avec votre amant? --Mon amant?... C'est une infamie, s'cria Sylvia, et vous venez de dire un mensonge! --Il tait ici. Il s'est enfui devant moi. O est le mensonge? Sur mes lvres ou sur les vtres? M'avez-vous avou, oui ou non, tout l'heure, que vous l'aviez aim? --Ce n'tait pas un aveu, c'tait la vrit! dit-elle, ayant retrouv sa fiert calme. --Et la vrit... la vrit d'autrefois et la vrit d'aujourd'hui... c'est que vous l'aimez toujours? --Toujours! Oui, je l'aime toujours! rpondit-elle, la tte haute. Aprs? --Vous osez!... Tu oses! --Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lches dont vous me parliez m'ont calomnie! Je l'aime et je suis une honnte femme! Il coutait, fou de colre, ayant peur de lui-mme, sentant une rage lui monter aux yeux. --Une honnte femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez va! Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons! Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre lectrique, prs de la glace et pressa sur le bouton d'ivoire. --Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste. Elle s'tait appuye contre la table pour ne pas tomber. Elle tait blme, les lvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient. --Je pars, dit Norton, et je vous emmne. --De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en route! Un domestique parut et, derrire lui, le docteur Fargeas qui revenait, trs guilleret. Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'loigner. Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'oeil, il devina qu'entre ces deux tres une sorte de choc lectrique venait de se produire--les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre--et, allant Sylvia, presque dfaillante: --Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc? --Rien!... Rien, docteur! disait-elle. Elle essayait de sourire. Elle chancelait. --Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur. Et, interrogeant Norton brusquement: --Enfin, quoi?... --Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York, rpondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec moi! --Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la tuer? --La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa, l'tranglant presque. Fargeas faisait respirer Sylvia, qui s'tait assise, une ampoule de nitrite d'amyle qu'il avait casse du bout des doigts, sur son mouchoir, et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, demi tourn vers Norton: --Ah! a dpend de vous, a! Ses nerfs sont dans un tel tat!... Si vous l'aimez.... --Si je l'aime? fit Richard. --Vous avez remis entre mes mains sa sant. Eh bien! Un dpart, avec la dpression baromtrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais! Je m'y oppose. --La tuer? songeait Norton. Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparatre avec cette adore qui, dans le coeur, gardait le nom d'un autre. * * * * * Tout coup, dans le grand silence de la villa, un bruit clata comme au signal d'un rgisseur dans un thtre, une fanfare retentit, une trombe de gaiet entra; et, pareille une farandole se droulant travers les escaliers et les couloirs, une trane de gens, guids par mistress Montgomery, se prcipita, et Liliane, lgante, arme d'un mirliton, Montgomery essouffl, Bernire donnant la main la belle Arabella que suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son pre le gros banquier apoplectique, tout une pousse de fous s'invitant eux-mmes, arrivant l'amricaine, dans cette _partie de surprise_ qui rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient l'air les chos de leurs fanfares: --Hip! hip! hurrah!... _Surprise-party!_ disait Liliane. --Nous sommes chez nous! --_Go ahead!_ s'criait Bernire. Et Liliane, commandant comme l'assaut: --Au piano, Arabella! au piano! --Volontiers! Miss Dickson tait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel disait Norton: --Quel dommage! Elle a oubli son violoncelle! Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la dtestait pas. Elle amenait chez Sylvia une raction soudaine dont les nerfs de la jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se redressait, essayant de sourire cette invasion, ces affols qui, par droit de conqute fantaisiste, prenaient possession de son domicile, Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient pas seulement l en dsoeuvrs qui s'amusent, mais en curieux qui pient. Et, cette bande perdue, va venait se joindre, son tour, attire par le bruit. --La voil, la _surprise-party_! lui disait en riant mistress Montgomery. --Plaisir amricain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous plaire, miss va? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drle! Trs drle. Original. Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu ple. Alors, le colonel, avec une affectation d'intrt: --Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton. --Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de fatigue, voil tout. --Ce n'est-rien, rpondait Sylvia. Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit ternel, leva hardiment, comme un bton de commandement, son mirliton enrubann, et de sa voix claire, joyeusement: --Allons, allons, Sylvia, un peu de gaiet! Arabella, attaquez la _Marche des Milligans_! Nous accompagnerons, nous!... Fte de Saint-Cloud Trouville! Hip! hip! --Hurrah! cria Bernire. Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entranant, plein de titillations et de saccades, Bernire et mistress Montgomery accompagnaient en s'interrompant pour rire, et va examinait tour tour le colonel qui, avec une gravit de clergymann, battait la mesure, tandis que la colonelle pongeait son front, la petite Offenburger qui causait avec son pre, le banquier imitant la grosse caisse, et Montgomery parlant l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune fille s'arrtait sur le mlancolique visage de Sylvia, assise ct de Fargeas qui hochait la tte. Et la jolie va, srieuse et comme navre par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa o, pour la premire fois, elle avait pleur, o elle sentait instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Amricaine se disait, toute triste: --Si la marquise de Solis tait l, elle dirait, cette fois, que les Amricaines sont dcidment folles! Oui, elle le dirait! Furieusement, Arabella Dickson enlevait la _Marche des Milligans_, et Liliane, entre deux accords de mirliton, disait Bernire: --Tout l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui, Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction publique. _Surprise-party!_ --Le _mildew_! songeait va Meredith. XI Georges de Solis, en quittant la Villa, tait sorti un peu au hasard, par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indiffrent au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rays faisant sur le sable des taches joyeuses. Il suivait les _planches_ en songeant encore ce qu'il venait de dire, ce qu'il avait os dire Sylvia. Moralement il touffait. Son existence s'tait borne jusqu'ici des devoirs et un amour. Il n'avait pas us sa passion, en la banalisant, en l'miettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme une prison lourde, une mort certaine. Fuir avec elle? Oui, puisque sa destine tait d'errer et que l'univers lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mre? Mais Richard Norton? Le mari? Il cartait violemment leur image; il ne voulait voir que Sylvia. Il ne voulait penser qu' elle. C'tait une fivre qui lui montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'tait pas Sylvia, sur tout ce qui n'tait pas son amour. Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrtant machinalement devant le tir, hypnotis, en apparence, par ces cartons trous, en ralit, n'apercevant rien que sa propre pense. Il rentra alors, dna avec la marquise qui le trouva proccup, nerveux; puis, contre son habitude, il sortit, la nuit venue. --Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait s'loigner. --Non. Pourquoi? --Tu es ple. Tu as l'air triste. --Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me fatigue. Le bord de la mer me fera du bien. Il tait agit visiblement, il n'avait qu'une pense, raliser cette folie dont il avait parl Sylvia comme d'un rve. Une fuite en 1891, un enlvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez trange, presque ironique et peu fin de sicle. Mais les explorateurs et les chercheurs d'inconnu sont peut-tre les derniers romantiques. Ce danger brav, ce dpart brusque et fou lui plaisait. Mais comment partir? Et quand? Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles, frmir d'une tentation de libert et d'amour. Elle l'aimait encore, et c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeur fidle et partag qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insens: la rupture avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la mme tmrit que lui? Une rflexion ne l'arrterait-elle pas, brusquement, en chemin? Il tait entr, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour s'tourdir, comme un besoin de bruit. La foule tait grande. On dansait. Dans la salle des petits chevaux, des joueurs se donnaient l'illusion de la roulette. En allant de la salle de bal la salle de jeu, M. de Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au bras de son pre. La foule, instinctivement, s'cartait devant l'admirable fille et le gigantesque Amricain aux poils roux. Gontran de Bernire venait derrire, causant avec un monsieur trs pur, trs correct, trs pingl, cravat de blanc, un gardnia la boutonnire, et qui tait le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de mistress Montgomery. Un artiste tenue de diplomate. Chauve, du reste, avec des favoris interminables. Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa chapper un _ah_! de satisfaction. Elle s'arrta, lui tendant la main. Elle tait dlicieuse avec ses cheveux colors relevs sur la nuque, un petit chapeau marin, en paille blanche, pos dessus, jupe et veston blancs, un dshabill trs habill, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les hanches. --Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regrett la villa Norton, ce soir. --Trs regrett, dit le colonel. --Charmante, la _surprise-party_ organise par mistress Montgomery. Oh! elle s'entend aux petites ftes, mistress Montgomery. N'est-ce pas, monsieur Harrisson? --Elle s'y entend, rpondit flegmatiquement le premier mari. --J'avais, ajouta Arabella en souriant, espr vous voir, monsieur de Solis! --Je sors trs peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici! Le colonel hocha la tte, sa tte si haut perche, et caressant sa longue barbe: --Oh! oh! vous sortez trs peu? Vous ne venez pas souvent au Casino, mais.... Il s'arrta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire. Toute la rvolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard violemment impratif, et le marquis saisit mme, avec une sorte de brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre: --J'ai prcisment un mot vous dire, colonel. --Volontiers, mon cher marquis. --Oh! seul seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle? Arabella sourit. --M. de Bernire me servira de cavalier, dit-elle. Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges l'attira dans un coin de la salle o de bons bourgeois prenaient le chaud, sur des fauteuils. --Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de nommer, des propos qui ne me conviennent pas. --Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de gant maigre. --Je dis que vous avez calomni la plus respectable des femmes et que vous avez associ mon nom vos calomnies. Savez-vous comment nous appelons cela en franais? --Je connais la langue franaise, dit le colonel froidement, et je vous dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne ft du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-tre parl--et dans l'intrt de la sant d'une personne qui vous parat chre--de promenades trop frquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on est souffrante.... --Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous dfends, l'avenir, de vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler. --Vous me d-fen-dez? dit l'Amricain en scandant les mots. --Parfaitement. --De quel droit, monsieur? Le colonel avait une attitude fire dont l'hrosme, assez fortement alcoolis, devait tre arros de nombreux _cocktails_. --De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends. --Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement au coeur. C'est comprhensible: elle est trs jolie! Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal. Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans les yeux: --Taisez-vous, monsieur, vous tes un lche! --J'espre que vous ne l'tes pas, monsieur! dit le colonel en se dgageant. --Tout vos ordres! --Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de Bernire, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du colonel et se doutant bien que cet apart cachait une discussion grave. Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson--Arabella pousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait? --On s'est chamaill? demanda Bernire, une fois seul avec Georges. --Oh! presque rien! --Une provocation? --Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des suites.... Ah!... tu prviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot ma mre! Je vais l'embrasser. Pauvre femme! --Diable, dit Bernire en essayant de plaisanter, tu es expditif! Perds pas ton temps! Toute vapeur! Train express! * * * * * A la villa Norton, cette soire avait t silencieuse, triste, et la journe du lendemain devait tre plus inquite encore. Soit que le colonel Dickson et laiss chapper, au Casino mme, le secret de son altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le peintre Harrisson avant tous les autres, il n'et pas demand ses tmoins de garder le silence, soit encore qu'il et intrt mler son nom le nom du marquis, l'incident de la veille tait, ds le lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit mme, les chos devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y tait venue de trs bonne heure, affaire, nerveuse, et, en arrivant pour prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas prouvait une sensation trs singulire; il lui semblait que les objets mme, les meubles, avaient un aspect inaccoutum, dramatique. Les choses, qui ont leur malice, ont aussi leur divination. Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il trouva toujours trs nerveuse, mais plus rsolue et comme ayant fait un effort sur elle-mme. Norton tait absent. Fargeas se borna une sorte d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia, il se heurta presque, au bas de l'escalier, miss Meredith, qui attendait, visiblement anxieuse. --Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda va. --Toujours dans son tat d'innervation, mademoiselle, mais visiblement plus nergique aujourd'hui. On dirait que quelque motion nouvelle l'a releve.... --Une motion? dit la jeune fille. --Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur. --Rien. Il regardait va toute ple et hocha la tte de son air la fois narquois et indulgent. --Je ne vous conseillerai jamais de chercher jouer la comdie, ma chre enfant.... Vous ne sauriez pas! --Mais, docteur.... --Si mistress Norton est, comment dirai-je? remonte, vous tes, vous, au contraire, trs inquite. --Et pourquoi serais-je inquite? demanda va, relevant sa tte brune et essayant de sourire. --Ah! a, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas. Il ajouta doucement: --Peut-tre tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel Dickson avec M. de Solis. Et comme va faisait un mouvement involontaire: --L! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien d'autres? Il sait manier l'pe, tenir le pistolet. Rien craindre pour lui! va rpondit, la voix lente: --Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis? --Hein?... Comment?... fit le docteur. Il attendit un moment et ajouta: --Soit, mettons que je me suis tromp. C'est peut-tre bien, alors, le colonel Dickson qui vous intresse? Un mouvement d'paules d'va, accompagn d'un geste o le souhait devenait une menace, lui rpondit: --Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort tait juste, le colonel!... --Trs bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais. Il tait certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis. Pauvre petite! Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et qu'elle tait habille pour sortir. Il lui demanda si elle voulait l'accompagner. --Oui, certes. Avec plaisir, docteur. Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur la regardait du coin de l'oeil, toute ple, dlicieuse.... Et tout coup, il la vit devenir trs rouge et elle s'cria, en apercevant, de loin, quelqu'un qui venait vers eux: --M. de Solis! Lorsqu'il fut prs de Georges, il lui tendit la main, disant: --Eh bien, mon cher marquis, je vous flicite. --Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salu va. --Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel Dickson. --Je ne me suis pas rencontr avec le colonel Dickson. va, hsitante, demanda: --Alors... ce duel... c'est fini? --A peu prs! rpondit Georges. --Vous ne vous battez pas? Un signe rapide du docteur fit connatre Georges qu'il devait nier toute rencontre. --Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est termin! --Ah! tant mieux! J'tais d'une inquitude! --Et, tout l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre de.... --Ah! tout l'heure! tout l'heure! fit-elle en riant. Fargeas lui prit les mains, paternellement: --Je vous l'ai dit, ma chre enfant, la comdie, vous ne saurez jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes visites mes malades sont peut-tre inutiles, mais elles sont presses. Et saluant M. de Solis, il s'loigna assez vite du ct des rues, laissant en tte tte, quelques pas de la plage, dans l'atmosphre matinale, va et M. de Solis. * * * * * La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement rassrne, heureuse. --Savez-vous que je suis trs contente? disait-elle. Un duel! Je trouve cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson, qui est trs redoutable, parat-il, pouvait.... C'est pourtant lui, n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refus le duel? --Soyez certaine, mademoiselle, rpondit Georges, que ce n'est pas moi! --Aprs a, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de vritables exploits pendant la guerre de scession. Et depuis contre les Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un hros, ce qu'il parat, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant, non, je ne doute plus!... --Pourquoi? --Un homme qui a la terrible rputation du colonel et qui n'hsite pas reconnatre ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le colonel Dickson a fait ses preuves de loyaut aujourd'hui. Car il a reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis? --Assurment! --C'tait, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bont et l'honneur mmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que le colonel, lui, au tir,--en vous quittant--avait cass devant tout le monde un nombre plus que respectable de poupes, vous concevez dans quelles transes j'ai pass la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer l, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas perdre votre temps, au moins? --Oh! mademoiselle! --Tant mieux. Vous tes d'ailleurs condamn me subir un peu. Vous m'avez donn assez d'inquitudes. Oui, oui, vous allez me trouver absurde! Une Amricaine, cela ne doit pas avoir les sensibilits subtiles de vos Franaises! Eh bien, je vous voyais l, debout, devant le pistolet du colonel Dickson.... --Et pass l'tat de poupe! dit le marquis. Mais je sais mieux me dfendre que les bonshommes de pltre, mademoiselle. D'ailleurs je suis d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours vainqueur. --Oh! oh! une superstition. --Mieux que cela, une conviction. --Excellente, cette conviction, quand elle est appuye sur beaucoup d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment inquite. Elle tait charmante, avec son babil joyeux, cette juvnile franchise, ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialit de camarade qui troublait un peu, ou plutt attirait Solis, et il la regardait doucement, un peu tonn, comme on tudierait tout coup un paysage peine aperu jusque-l. --Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits mriter cette inquitude-l. va souriait toujours. --Comment, plus de droits? C'est--dire avoir couru plus de dangers? A quoi bon, puisque le rsultat est le mme? Je suis pratique, vous savez. Elle marchait maintenant ses cts, dlicieuse, tout son fin visage de brune anim d'une fivre heureuse, et le vent sur son front agitait doucement de petites mches frises que Georges n'avait jamais remarques et qui taient d'une coquetterie charmante. Il avait plaisir entendre cette enfant lui parler de lui et, l'interrogeant, il lui disait: --Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait trait en petite poupe, cela vous et t dsagrable? --Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que je vous le redise? fit-elle. Vous n'tes plus intressant, prsent... plus du tout.... --Il faut donc, pour mriter votre attention, miss va, tre toujours expos un pril? Elle secoua la tte gentiment: --Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais venu l'ide, en allant avec vous porter un secours ces pauvres Ruaud, qu'on s'aviserait de dcouvrir je ne sais quel roman dans ce qui tait une promenade de charit!... --Le monde est mchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa ration de calomnie quotidienne. va fit une petite moue et dit rsolument: --Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde! Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention lui.... Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu m'importerait qu'il ft mcontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon me et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne! --Si le colonel Dickson avait dit de vous.... --Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais suppli de le laisser dire.... D'autant plus que nous.... Elle s'arrta, et Georges, compltant la pense: --D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous dfendre, n'est-ce pas? --C'est encore une question, rpondit l'Amricaine. Un honnte homme a toujours le droit de dfendre une honnte femme qu'on calomnie. --Mme quand il s'agit d'une jeune fille? --Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se ft agi de moi, c'et t toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est beaucoup plus indiffrent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de l'amiti, je vous aurais conjur de laisser l Dickson et miss Dickson et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu du colonel! Oh! je sais que je blesse vos prjugs belliqueux! Notez que j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voil... je le veux bien employ.... Georges coutait un peu surpris, trs intress, presque charm par cette franchise, ce mpris exquis des prjugs, ces ides nettes d'un petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille: --Vous tes tout fait... tout fait originale, miss va. Elle rpliqua, hochant la tte: --Dites excentrique, allez, ne vous gnez pas! --Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employ? A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosit qu'elle sentait veille en lui, tout coup. Et alors, elle parlait coeur ouvert, elle se livrait toute et il lisait, comme en un livre inconnu, dans cette me claire comme de l'eau de roche: --Le courage bien employ!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se dfinit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui dfend son pays... ou qui voue toute son existence une ide gnreuse et utile--est-ce que je sais?--Celui-l fait un acte de courage.... Le courage, c'est quand vous allez... o cela? Dans quelque rizire d'Asie, chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vrit videmment, une dcouverte, un progrs.... Elle s'arrta, srieuse. --Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-tre oublier qu'il faut dire. Solis se sentit remu par le son de cette voix qui, subitement, devint triste. --Oublier?... oublier qui? --Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchante de savoir que cette affaire est termine.... Elle lui tendait la main comme pour s'loigner de lui; mais Georges insistant: --Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais oublier peut-tre.... Oublier quoi?... Que voulez-vous dire? Elle le regarda bien en face. --Oh! je n'ai jamais de rticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne. --Un secret? Quel secret, miss va? Et instinctivement sa main cherchait retenir la jeune fille. Mais elle, essayant de rire: --Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante! Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a pas mme de duel. --Et s'il y en avait un? dit le marquis. Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi ple que lorsque Fargeas l'avait interroge, tout l'heure. --Alors, fit-elle, la voix brve, ce que vous m'affirmiez, il n'y a qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'tait pas vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson? --Miss va!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle! --Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout tait fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez fait! Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle et voulu dissimuler, et elle s'tait un moment appuye sur son ombrelle pour ne pas tomber. Il tait stupfait; il avait essay de la prendre dans ses bras, craignant de la voir dfaillir, mais elle avait dj essuy ses yeux, fbrilement, et elle disait: --Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit accs... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue.... Vous voyez, c'est pass!... Qu'est-ce que vous avez votre tour? --Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!... --Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu! Il l'arrta, comprenant qu'il l'avait peine. --Je vous demande pardon, mademoiselle! --Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas.... * * * * * Elle ne lui tendit mme plus la main, comme tout l'heure et elle s'loigna rapidement, marchant vite, se sentant touffer, suffoquant. En arrivant la villa, elle essaya de composer son visage: elle se trouvait en face de Richard Norton qui sortait. Trs froid, trs ple, Norton avait dans le regard une expression de mlancolie qui ne lui tait pas habituelle, et va fut frappe de l'air de bont triste avec lequel il l'interrogea. D'o venait-elle? Pourquoi ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas et pu le faire Sylvia, un peu de calme et de repos. va monta son appartement en essayant de paratre rassure. Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il voulait parler en homme celui qui avait t son ami. Rencontrerait-il le marquis? Georges avait regagn son logis en se rptant ce qu'va venait de lui dire. Il prouvait, se rappeler les paroles de la petite Amricaine, une sorte de volupt particulire, bizarre. Cette franchise de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hsiter, certes--l'image de Sylvia tant l, devant sa pense toujours prsente--mais troubl. Il et voulu, par curiosit pure, sans doute, comme Bernire et pu le faire par dilettantisme, connatre le fond mme de ce coeur d'enfant. Une enfant, oui, mais si dtermine, exquise avec de petites rsolutions hroques! Puis il se reprenait penser Sylvia, cette folle, mais irrsistible ide de fuite qu'il avait glisse l'oreille de l'adore. Une folie, soit; ce qui est insens parfois, n'est-ce pas la sagesse suprme? Et il lui semblait qu'une voix intrieure--sa propre voix--lui disait encore de partir. Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous nous-mmes une loi nouvelle!. ternelles raisons que se donne la folie d'amour. Mots exquis ressasss depuis que le monde est monde et que le coeur est faible. Banalits charmeuses, auxquelles se laisse prendre le coeur des femmes, comme si certaine posie de l'affranchissement tait la prface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et crera des obstacles aux passions humaines, les mmes aspirations, les mmes refrains mneront aux mmes duperies. C'est un air que chacun transpose pour sa voix. Georges, assis dans son cabinet de travail, encombr de cartes et de livres, avait commenc, dchir, puis recommenc pour Sylvia une lettre qu'il voulait lui envoyer, prcisant plus nettement ce qu'il lui avait murmur, gliss dans l'me. Sa mre, entrant pour le voir, l'avait surpris, crivant, l'oeil fivreux, et cachant brusquement un billet inachev dans un buvard. Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A qui crivait-il? Pourquoi se cachait-il? Mais la question indiscrte n'et pas obtenu de rponse sans doute. Trop femme pour ne point deviner en partie, la marquise tait certaine que cette lettre furtive tait destine mistress Norton. --Quelle sottise peut-il bien mditer? pensait-elle. Elle l'aurait demand peut-tre si le domestique ne ft venu annoncer M. Richard Norton, qui dsirait parler M. le marquis. La mre, subitement inquite, regarda son fils qui rpondait trs calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis: --Je suis charm.... Faites entrer. --Je vais vous laisser, dit la marquise avant mme que Norton ft entr. Mais pourquoi vient-il ici? --Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite. --Promets-moi que tu me rpteras tout l'heure ce qu'il aura dit. --Que voulez-vous qu'il me dise? --Promets-le-moi, dit fermement la marquise. --Oh! volontiers. Je vous le promets! Richard parut un peu ennuy en apercevant Mme de Solis; mais elle prit bien vite cong de lui, ne voulant pas tre indiscrte, et, confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner dans sa chambre sans chercher savoir, mme par les premiers mots de Norton, si l'Amricain venait en ami ou en ennemi. La premire minute de l'entretien de Richard avec son fils lui et cependant tout appris. La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de travail, lui dsignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Amricain pronona trs froidement: --Vous devinez pourquoi je viens chez vous? --Non, dit le marquis. --Vous vous battez ce soir--il tira sa montre--vous vous battez dans cinq heures, avec le colonel Dickson. --Oui, dit M. de Solis. --La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait t remise ce soir sur la demande des tmoins du colonel. Solis rpondit simplement: --Vous tes trs bien inform! --C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause de ce duel! Georges regarda l'Amricain. Sous leurs sourcils hrisss, les yeux gris du Yankee voulaient demeurer froids, trs calmes: une flamme les trahissait, un clat de fivre. --Si vous savez la cause de cette rencontre, rpondit le marquis, vous savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la personne que je dfends. --En ne la nommant pas, moi, cette personne, vous montrez vous-mme que vous n'avez pas le droit de la dfendre! Le marquis essaya de sourire. --Un honnte homme a toujours le droit de prendre la dfense d'une honntet calomnie. --Non, dit Norton, quand, en voulant la protger, il l'expose une calomnie nouvelle! Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards comme ils eussent crois une pe; et, s'efforant de rester impassible devant le mari rclamant son droit, M. de Solis rpliquait: --Cette calomnie, j'ai march droit elle ds que je l'ai connue! --Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnte femme, vous la compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est le mien! --C'est--dire? --Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le colonel, ayant insult mistress Norton, c'est moi qu'il doit compte de l'outrage! * * * * * M. de Solis resta un moment sans rpondre, puis, avec un lger rictus des lvres qui semblait souligner l'impossibilit de cette substitution d'un adversaire un autre: --J'ai envoy mes tmoins au colonel. La rencontre est dcide. L'heure est fixe. Je ne puis, sous aucun prtexte, ne pas me trouver un rendez-vous que j'ai demand moi-mme. --Il faut pourtant, rpondit vivement Richard, que, pour l'honneur de celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari de mistress Norton! --Pourquoi? --Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vrit tout entire. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez! J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la respecte. La situation est nette, je pense. Georges, trs ple, voulut rpondre: --C'est pour qu'on la respectt que j'ai dfendu au colonel Dickson.... --Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilge est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le portera, ce nom, je revendiquerai ce privilge. Et c'est encore le meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur! --Tant qu'elle portera votre nom?... --Oui. --Que voulez-vous dire? --Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une dlivrance. --Norton! fit M. de Solis, avec un accent o passait l'cho de toute l'amiti d'autrefois. L'Amricain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque: --Ah! en vrit, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de plus!... --Mon ami! Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton. --Taisez-vous, au nom mme d'une amiti qui ne vous a point, parat-il, enlev le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au monde. --Voler?... fit le marquis, se levant vivement. Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait: --Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la souffrance assise mon foyer, c'est la dsolation et la dception dans ce coeur gonfl et qui clate--et de ses poings rudes il se frappait la poitrine--c'est la douleur, c'est la torture, c'est la sparation, c'est le divorce! Voil! Le divorce! ce mot tombait l comme un coup de foudre. Le divorce! Georges n'y avait pas pens. Le divorce?... Lui qui rvait la libert, Norton lui-mme la lui apportait--et l, presque sous la loyale main de cet homme, dans le buvard, cache comme une arme de lche, il y avait une lettre, la lettre destine la femme, la lettre qui disait: Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres! --Vous croyez peut-tre, dit Norton avec une violente expression de souffrance--vous croyez aimer celle que vous avez rencontre autrefois et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une crature adore; et pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la tue, c'est de lui rendre cette libert que notre loi nous permet, et ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la joie du sacrifice. Oui, voil l'affection vraie, l'amour vrai, le dvouement vrai.... Tout le reste? Du dsir... ou des phrases! --Norton.... --Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a insulte? Plus que lui, je l'ai calomnie, moi qui lui ai jet au visage.... Il s'arrta. --Ah! j'tais fou! Mais la rage me secouait et le soupon.... --Le soupon? dit Solis. --Oui, rpondit franchement le Yankee, je vous souponnais! Je vous accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accus?... Parbleu! vous n'tiez pas assez vil, j'en suis certain, tant mon ami, pour prendre, avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis certain, vous ne l'auriez pas fait! Un geste rapide, un geste perdu de Solis rpondait, pas un mot ne venant aux lvres du jeune homme et la pense de la lettre infme lui tordant le coeur. --Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pense un souvenir d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre voir s'il n'tait pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme n'avait pas oubli votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remu les cendres teintes! Et que le coeur de Sylvia qui venait vers moi lentement, touch du dvouement de tout une existence que je lui donnais, moi, dfaut d'une passion d'une heure; que ce coeur s'loignt de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et fou jusqu' souponner et menacer une femme; eh! parbleu, a, que vous importait! Vous tiez dans votre rle! Qu'est-ce qu'une amiti, mme de frre, ct d'un amour, mme d'antan? Et souffre mari, pleure va, c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honntet! J'aime, moi, l'amoureux, le passant, le fantme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon me! Et j'ai bien, je pense, le droit d'tre aim. --Je vous jure... dit Solis. --Vous tes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela rpond tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le rpte et j'ai le devoir et le droit de vous le rpter, tant que vous ne pourrez, aux yeux du monde, tre pour elle que le scandale, laissez le soin de la dfendre celui qui est le protecteur de par la loi. --Mistress Norton est la plus honnte des femmes! s'cria Solis. --C'est pour cela que je veux que personne ne se mle de protger son honntet! Moi! moi seul! --Et, encore une fois, vous voulez?... --Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit moi, seulement moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress Norton a un mari pour la dfendre, elle trouve, pour prendre en main sa cause, un tranger! --Un tranger qui la vnre! --Dites donc la vrit: un tranger qui l'aime. Et, cette vrit, que le monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la souponne, cette vrit-l, et voil Sylvia perdue! --Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel Dickson. --Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel est en tat de tenir une arme aprs notre rencontre. Mais, ce soir, le colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est charg de cela. --C'est votre volont? dit Georges de Solis. --C'est mon ordre, rpondit Norton. --Et maintenant? Le marquis avait envie de tendre la main cet homme, de lui demander pardon, de lutter de gnrosit avec ce _roi du fer_, l'homme des dollars et des chiffres, des _business_ et des labeurs de tcherons, plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mle sacrifice, et dans l'touffement de son amour. Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, goste, avait song enlever Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait elle. --Maintenant, rpondit froidement l'Amricain, je n'ai plus rien vous dire. Il sortit sans que M. de Solis et le courage d'ajouter un mot. Le marquis le laissait partir, entendant s'loigner les pas lourds et lents, comme lasss, du Yankee. Mais lorsque la marquise, trs mue, ayant, toute seule, pens ces histoires de cours d'assises o le mari arm d'un revolver--le revolver amricain, autre forme du _mildew_--se dresse tout coup entre la femme et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquite, rentra chez son fils pour lui demander: Eh bien? --Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes. Et la marquise remarqua qu' la flamme d'une bougie rouge allume encore, Georges avait brl un papier dont les cendres flottaient autour du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consums.... XII Aprs M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti tait pris depuis la veille. Il avait trop aim cette femme pour en devenir le bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas taient formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur la _Normandie_. Il voulait montrer mistress Norton combien il l'aimait. Sylvia achevait sa toilette au moment o il se fit annoncer chez elle. Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congdia en apercevant Richard, lui tendait ses gants. --Vous sortiez? dit-il. --Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas: prendre l'air. --Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai vous parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai m'expliquer entirement, froidement avec vous. Explication tout fait ncessaire pour notre commune dignit, notre repos commun. Sylvia ta son chapeau et s'asseyant en face de Norton: --Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais chez ces pcheurs, dans cette pauvre maison o l'on m'a vue, parat-il, l'autre jour. Cette fois ce n'et pas t va, mais moi qu'on et pu suivre et pier en toute ralit. J'ai chang d'ides. Je ne sortirai plus! --Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie ces pauvres gens ce que vous comptiez leur porter? --Non. Le petit Francis viendra lui-mme comme je le lui ai permis, s'il ne me voit pas dans un moment. J'tais en retard. Il est peut-tre en route. Norton eut, sur ses lvres rases, un sourire triste, et la voix trs calme, presque douce, faisant un visible effort pour matriser une motion intrieure qui se trahissait malgr lui: --Vous vous inquitez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misre; vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres souffrances pourtant qui mritent un peu de piti. Sylvia rpondit: --Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la piti toutes les souffrances! --Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et jusqu'o elle peut pousser un tre qui aime! Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence passe. Mais la blessure morale de Sylvia tait trop rcente et avait t trop forte pour que la femme pardonnt. --Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amrement, que la jalousie permette un tre qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menace et outrage! Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse. --Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir. --Encore? Il hocha la tte, fit un geste las et rsign. --Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le mme homme qu'hier? J'ai beaucoup pens, song.... J'ai revcu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou de colre, j'tais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers cette Amrique o j'ai trop tard revenir... cause de vous... et o dcidment je vais revenir bientt.... Sylvia laissa chapper un mouvement d'inquitude. Il prcisa: --Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je ne vous demanderais pas de me suivre, alors mme que le docteur Fargeas m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me remerciez pas?... Je vous en sais gr!... Vous voyez que j'ai beaucoup rflchi, Sylvia, beaucoup. --En effet, dit-elle, tonne, je ne vous reconnais pas! Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds. Il rpliqua, non sans fiert: --Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait plus juste. Je croyais vous avoir appris estimer mon dvouement avant de vous donner redouter une colre dont je regrette l'explosion, je vous le rpte encore. --Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais d oublier vos bonts passes. Je vous demande pardon!... --Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que j'ai pris aprs les longues, les amres rflexions de ces dernires heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez jamais aim. --Je ne vous.... Il l'interrompit vivement: --Oh! Si je n'en suis plus la colre, nous n'en sommes plus la politesse. Vous avez obi votre pre en m'pousant... mais, en m'pousant, votre coeur allait probablement un autre! Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et rpondit avec l'accent sincre et franc d'une honnte femme: --En vous pousant, je ne songeais plus personne, esprant bien que ma vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir toujours, loyalement, le serment que je prtais! --Oui, dit Norton. Et comme si du fond du pass une voix lointaine, une voix ironiquement cruelle et rpte pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi, lentement, avec quelque chose de bris dans la parole, ce serment prt sous la cloche fleurie, la cloche de roses: Je jure de rester fidle celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la sant comme dans la maladie, dans la pauvret comme dans la richesse. Puis, rsumant:--Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai t indigne de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai pas su le tenir!... Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se rvoltait d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre lui-mme. Elle eut encore, comme pour protester, un lan qu'il rprima bien vite, continuant son espce de confession d'un ton froid, ferme, attrist: --Dieu m'est tmoin que j'ai tout essay pour que vous fussiez heureuse, vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-l. Je savais trs bien que je n'tais pas un hros de roman, et que l'existence que je vous offrais tait, pour une nature comme la vtre, un peu trop monotone, un peu trop svre. Que voulez-vous? J'ai tant de choses en tte. Des grappes d'hommes que je tire aprs moi et qu'il faut vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dvouement que j'esprais que vous ne regretteriez rien du pass. Je m'tais tromp. Je suis trop violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce coeur que j'aurais voulu tout moi. Je vous voyais--avec quel dsespoir!--devenir ple, vous attrister chaque jour davantage, et quand j'ai appris ici, dans ce pays o j'esprais que vous retrouveriez la sant et o vous avez retrouv... quoi? tout ce que vous regrettiez... quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi c'tait le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi... alors je n'ai pas t matre de moi. Tout mon amour, moi, s'est rvolt, les paroles de rage sont montes mes lvres comme des sanglots, et j'ai laiss chapper des mots irrparables peut-tre, mais que je regrette jusqu'au fond de l'me et dont je vous demande pardon. --Pardon?... s'cria Sylvia. Vous! A moi? Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les avait entendues, coutes avec une volupt secrte. Elle avait presque envie de crier qu'elle tait coupable. Et c'tait Norton qui demandait qu'on lui pardonnt! --J'espre, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colre en faveur des annes d'affection et de respect que je vous avais vous. Je ne me consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aim! --Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire? Elle devinait que le mot suprme d'un tel entretien n'avait pas encore t prononc et elle l'attendait, anxieuse, presque effraye. --C'est tout simple, dit Norton, rsolu. Et rptant avec une sorte d'insistance, comme s'il et pris plaisir se faire souffrir lui-mme: --Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous ai faite, en dpit de ma bonne volont et de mon affection, vous tue. L'union qu'avait souhaite votre pre et que vous aviez accepte est devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir. --La loi? balbutia Sylvia. Norton laissa tomber enfin le mot: --Oui. Le divorce. Elle tressaillit. Mais lui, froidement: --Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez tre heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un goste. Et je puis tre un farouche, un violent... je ne suis pas un goste, Sylvia. --Et c'est vous qui voulez.... --C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voil o m'a conduit la rflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir! --Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement. Il leva les yeux sur elle, et trs doucement: --Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charit? Je pourrais me laisser prendre votre dvouement, je ne tarderais pas m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que ce que j'ai rsolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie pre et rude, mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu... tout... except d'tre aim.... Il dpend de moi, du moins, de vous prouver que j'tais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le plus grand de l'amour qui dsire ou de celui qui se sacrifie! --Votre volont est-elle un ordre? demanda Sylvia aprs un moment de rflexion. --Un ordre, rpondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que la joie d'avoir un enfant nous ft refuse. J'avais souvent compt, pour vous ramener moi, sur la douce voix d'un cher petit tre.... Non! Tout est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents en sparant deux malheureux. Les enfants ont tout y perdre.... Nous sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre union si, entre nous deux, un pauvre enfant ft l pour souffrir! Il ajouta rsolument: --J'ai dj consult un solicitor: --Un solicitor? dit Sylvia. --Il faut un avocat pour toute la question lgale. Le seul fait pour vous de demeurer loigne de moi, en France, pendant un certain laps de temps, un an, je crois, entranera la sparation, je veux dire le divorce. Mais je tiens ce que la demande soit formule de manire ce que tous les torts, tous... soient de mon ct. La formule une fois rdige, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans quelques heures. Vous n'aurez plus qu' signer, et.... --M. Cadogan? --Vous le connaissez, M. Cadogan? * * * * * Il s'arrta tout coup, entendant du bruit et se demandant qui venait l. Quelqu'un frappait la porte. Norton laissa chapper un mouvement d'ennui. --J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas tre seuls! --C'est va, dit Sylvia. Et la voix de la jeune fille, entendue travers la porte, calma le dpit de Richard qui alla lui-mme ouvrir et se trouva en face d'va poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hsitant, sa casquette la main, avec des cheveux embroussaills toujours, mais des vtements plus propres qu'autrefois. La jeune fille le tenait par les paules et lui disait, pendant qu'il semblait avoir envie de fuir: --Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera pas! Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front: --Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la vase.... Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures. --Voici un garon qui tient absolument voir Sylvia, dit va en le menant jusqu' Norton. Le petit Francis restait l, muet, attendant qu'on l'interroget. --Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia. --Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme a que si vous ne veniez pas, je pouvais.... va regardait tour tour Norton et Sylvia avec le vague instinct qu'elle avait troubl un entretien grave. Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gnait?... --Tu as quelque chose? dit-elle Norton. --Moi? fit Richard. Rien. Demande Sylvia. Que veux-tu que j'aie? Et se tournant vers Francis Ruaud: --Alors, mon enfant, tu venais parler mistress Norton.... --Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme a: Puisque la dame ne vient pas, vas-y la villa, et n'oublie pas, Francis! N'oublie pas!... Comme si je pouvais oublier! --C'est votre mre qui vous envoie? dit Sylvia. --C'est maman.... --Elle est mieux portante, la pauvre femme? --Oui! Oh! oui, madame. L'enfant s'arrta, se gratta le front et ajouta: --Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, cause d'elle; non, cause de papa! --Comment, demanda va, le pre Ruaud? Francis hocha la tte, tout triste: --Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux! Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait, venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guri... et voil que papa, crac! en dbarquant mercredi matin, le pied lui a manqu, et alors quoi! il a but sur une mauvaise pierre, le genou a port, et a a gonfl, gonfl!... Le mdecin dit comme a que a pourrait bien tre mauvais. Il a parl d'opration, le mdecin. C'est ce que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! a ne serait pas heureux... heureux... d'avoir plus qu'une jambe! --Pauvre homme! dit Sylvia. Norton s'tait approch du petit, et regardant l'enfant: --Alors, ton pre?... Il se dsole?... Naturellement. Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis et, avec une finesse de petit Normand: --C'est encore bien drle tout a, allez, monsieur! moi, a me fait gros coeur, n'est-ce pas? de voir le pre tendu comme a et la jambe dans une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet accident-l, c'est tonnant, a fera peut-tre que.... --Que quoi?... dit va. L'enfant hsitait, comme s'il n'osait parler. --Voyons, dit Norton. --Je ne sais pas si c'est bien moi de jaser.... Puis prenant son parti: --Aprs a, au fait, vous savez bien comment ils taient entre eux, papa et maman?... Vous avez vu a?... leurs chamailleries! Ils ne se convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que le pre avait le tort de trop...--et il fit le geste de boire--et peut-tre bien que quand il a but, c'est cause d'un peu de _Calvados_!... Mais pas mchant au fond, mon pre Ruaud.... Et pourtant, ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'tait fini, ils allaient se sparer! Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisrent d'instinct, lectriquement. --Se sparer? fit Norton. --Comment? dit Sylvia. --Dame! rpondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer pour rien, parce que si le pre a du courage au travail, il est faible, cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainants vers les boles de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour payer les tournes d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait: C'est trop la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as donc une taie sur l'oeil comme les merlans de l'an dernier? On s'chine tenir la maison propre, ne pas faire de dettes et, au bout de l'an, le tout a pass en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son ct.... Toi la bouteille, moi ma couture. Et va comme je te pousse! Et ils y pensaient, monsieur et madame, s'en aller, toi ici, moi l, et ils l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le pre disait: Tu sais que a cote pour se sparer!--a cote la peine de prendre ses cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que rpondait la bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va droite, je vais gauche! J'en ai assez! --Et toi, Francis? demanda va. Norton tait ple et maintenant Sylvia ne le regardait plus. --Moi, dans tout a, bdame, dit l'enfant, je payais les pots casss, qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir, pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: Si c'est a, je travaillerai avec le pre et, quand j'aurai mis de ct des sous ou une pice blanche--est-ce qu'on sait?--eh bien! je porterai a la maman! Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de a. Ils s'taient chamaills, les vieux, le matin du jour o, en descendant du bateau, le pre--et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme qui tombe--et cette fois-l, je croyais bien que c'tait une affaire rgle. Oh! une scne celle-l! une scne!... Pomme! Maman avait dj fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: Non, c'est plus possible, c'est plus Dieu possible! --Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les yeux de Sylvia. --Dame! rpta l'enfant, se quitter! a fait, comme dit papa, grouiller quelque chose dans l'estomac. --Alors? dit Sylvia. --Mais quand on l'a rapport comme a, bras, sur deux rames, et si ple, le pre, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien dit, maman! Elle s'est mise le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit: Te voil bien, ah! bien, te voil bien! Et c'est encore moi qui vais avoir la peine maintenant!... Et dame, elle en a, la pauvre, et elle s'en donne de la peine! Et elle dit comme a, vingt fois, peut-tre, au jour la journe: C'est pourtant vrai que j'allais te planter l, vieux, et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des mauvaises cratures.... Mais c'est pas le moment de te laisser l, n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance. D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh bien, o la chvre est attache, il faut qu'elle broute! Restons ensemble! Et d'entendre a, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le petit Ruaud, mais, tout de mme, a me fait plaisir! --Et elle reste? dit Sylvia. --Et votre pre? demanda Norton. --Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: Faut peut-tre, qui sait? tre malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va! Et quand je les vois qui ont comme a les yeux mouills, en se donnant la main, je me dis mon tour: Tout de mme, si a les runissait, l'accident, tu ne serais pas mcontent, mon petit Francis!... C'est si dur, allez, monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent pas! --Il faut peut-tre tre malheureux pour s'aimer! dit alors lentement Norton en rptant les paroles du marin. Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas heureux.... Mais, comme s'il et peur, aprs l'odieux de la brutalit, d'avoir le ridicule de la sensibilit, il secoua la tte et demanda brusquement l'enfant: --O est ta maison, mon garon? --Tout l-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant va. Mademoiselle en connat bien le chemin! --Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith. --Non, je vais avec toi! dit Richard Francis. J'ai sortir. Pendant que Sylvia, trs trouble par ce que, dans son inconscience, l'enfant venait de remuer en elle de penses, va disait Norton: --Comme tu es mu! --Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-tre! Et, vois... comme j'ai accomplir quelque chose de grave--une affaire--je veux d'abord faire acte de charit.--Un ftiche! Comme au jeu! --Alors, tu vas chez les Ruaud? --Charitable par gosme. Oui. Toi, reste avec Sylvia. --Pourquoi? --Elle te le dira peut-tre, fit Norton. Et, avec un signe Francis: --Viens, petit! Sylvia s'tait retourne. --O allez-vous? demanda-t-elle Norton. --Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout l'heure! --Tout l'heure?... --Vous l'avez voulu! rpondit-il en souriant. Il ajouta: --Et je le veux! Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrta sur le pas de la porte, et saluant va et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet: --Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le malheur qui est arriv au pre; elle a recommand aussi de vous souhaiter mille prosprits!... Mille prosprits, elle a rpt. Au revoir, madame... mademoiselle. Et l'enfant rejoignant Norton, n'tait plus l, que Sylvia, hochant la tte, rptait machinalement: --Mille prosprits! Ces souhaits de bonheur, ils tombaient l avec quelle cruaut ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, o tait-il? XIII En voyant sortir Norton, va eut la sensation d'un drame cach, le pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'tre chang des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le devinait. Et pourquoi Norton s'loignait-il avec une sorte de hte nerveuse qui ne lui tait pas habituelle? --Si M. de Solis l'avait trompe? Si Norton.... Et ces mots, elle les disait tout haut, en veillant aussitt chez Sylvia une mme inquitude. --Norton? Sylvia rptait le nom, demandant va de complter sa pense. --Je suis sre, s'cria la jeune fille, que Richard va servir de tmoin M. de Solis. --Richard? --M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit va. Et c'est videmment Richard qu'il a choisi pour second.... --Lui? --Voil pourquoi tout l'heure cette motion!... Ah! j'aurais d deviner! --Il est impossible que Norton serve de tmoin M. de Solis, rpondit Sylvia. --Pourquoi? Deux amis, deux frres! --C'est impossible... impossible.... --Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-tre entre.... --Entre le marquis et le colonel Dickson. --Es-tu sre? Et si c'tait, dit Sylvia qui une pense nouvelle venait, entre Norton et.... Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre ide. --Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec Francis Ruaud. Si nous allions.... --O? dit va.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confi, c'est qu'il n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret pour toi! * * * * * Il n'aime que toi au monde! va ne remarqua pas l'expression de Sylvia et la rougeur rapide qui lui traversrent le visage; il y avait comme de la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton, mal l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec l'impression trange de se trouver moiti gare, trouble jusqu' l'me, un moment de sa vie o tout le reste de son existence se jouait dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard. Un domestique qui entrait annonant M. Montgomery la tira de cette sorte de torpeur. Et va fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-tre ce qui se passait au dehors. Le gros homme entra, affair, inquiet, s'pongeant le front. --Mistress Norton! Miss va, bonjour! Je vous salue! O est Norton? --Il est sorti tout l'heure, rpondit va.... Je croyais que vous deviez le voir!... --Sans doute! sans doute! --Pour ce duel? demanda va. Montgomery parut tonn. --Le duel? Vous savez donc? --Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore? L'Amricain haussa les paules, s'ventant maintenant avec son mouchoir. --Ah! le duel! Ce n'est pas a qui m'inquite. C'est ce que Norton ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel! --Finie! Et va, joyeuse, regardait Sylvia. --Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais.... Il s'arrta trs ennuy, faisant claquer sa langue contre ses dents. --Mais quoi?... --Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de commerce qui ne concernent que Norton et moi.... --Vous avez l'air tout boulevers, monsieur Montgomery, dit va, srieuse et devinant un danger nouveau. Lui, maintenant, s'efforait de sourire. --Moi? Boulevers! Mais non! J'ai un peu chaud, voil tout.... Il fait une temprature sur la plage!... Et puis cette dpche!... --Quelle dpche? --De New-York.... * * * * * Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper. --Oh! insignifiante, insignifiante.... va le regarda bravement. --Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que vous avez apprendre mon oncle? --Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas trs grave... intressant, voil le mot... intressant. --Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dpche est insignifiante? Montgomery rpliqua, trs vite: --Absolument insignifiante et... et... intressante; voil... intressante et insignifiante... comme toutes les dpches.... Il balbutia, trs mal l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et redoutant de parler davantage. --Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui se noierait et qui l'on jetterait une boue de sauvetage. C'tait mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette mastic de la tte aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa jolie tte. --Ah! chres amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur! --Quoi donc? demanda Montgomery. --Liliane nous dira, elle, fit va, ce que contient cette dpche.... Mais Montgomery doucement: --Elle ne peut pas! Elle ne sait rien! Sylvia avait tendu la main Liliane: --D'o venez-vous, chre amie? --D'o je viens? Et mistress Montgomery cria presque: --D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez Harrisson! Montgomery fit la grimace. --Harrisson! --Le grand peintre? demanda Sylvia. Mais la belle Liliane jeta les hauts cris: --Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrime ordre! --Ah! bah! fit Montgomery enchant. --Un tre qui exigeait trente-cinq sances de deux heures... trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilit! --D'immobilit? dit encore Montgomery. --Complte! Comme celle que je viens de subir!... --C'est vrai, fit le mari, j'avais oubli.... C'tait aujourd'hui la premire sance.... --Un tre qui m'aurait donn un torticolis et qui m'aurait rendue muette me faire tenir l, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un mot!... Mistress Montgomery... un peu plus de ct... _please_! Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery.... Merci!... a aurait dur comme a pendant trente-cinq jours!... Ah! non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Trs mauvaise, son esquisse! Et puis--concevez-vous cela?--il ne voulait pas mettre mon portrait au Salon!... Il a dj deux tableaux pour le Salon, cet Harrisson.... Une _Naade_... d'aprs miss Arabella! et un portrait d'Arabella elle-mme en amazone!... Arabella cheval! sur la plage! Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'et t le mien, qui venait mal, trs mal, horriblement mal! Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa ptulance, et Montgomery de rpondre froidement: --Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella ft mieux trait! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas. Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les paules son tour: --Vous croyez a, vous? --Bref, votre portrait? insista le mari. --Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable! --Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art! Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le peintre, continuait: --Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fivre quand il peint qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous voyiez son esquisse d'aprs moi!... Des yeux petits comme a.... Un nez dplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais! Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson? --Mon Harrisson? dit l'Amricain, stupfait. --Oui, il me faisait un portrait de mari! Voil! --Merci, rpliqua Montgomery. Puis il ajouta: --Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime. --Comme les Montgomery! --Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut absolument que je retrouve Norton! Et demandant Sylvia: --Il est all, vous dites? --Chez ces pcheurs, rpondit va, vous savez.... --Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin. --Puis au tlgraphe, ajouta va. Montgomery rpondit: --J'y vais. --Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous, Lionel, c'est si rare! Le gros homme devint rouge comme une fraise mre et soupira, enchant: --Ah! Liliane, si je n'tais pas aussi inquiet, comme je serais heureux! --Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout conter sa femme, ajouta Liliane, gentiment, trs bas. Et comme il rpondait par des signes, en montrant Sylvia et va. --Tout... mon bon Lionel! Elle cherchait son bras, se pendait lui et, tout heureux: --Mais vous tes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchant que cet Harrisson ait manqu votre portrait! Il se tourna vers Sylvia. --A tout l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens! --Nous revenons! insista Liliane. Et il s'loignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait presque l'oreille--la bouche rose prs de l'oreille rouge: --Vous allez tout me dire, n'est-ce pas--tout, Lionel? Tout? va sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgr les affirmations de Montgomery, elle tait certaine que cette dpche de New-York dont il avait parl ne devait pas tre aussi insignifiante qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intrts communs avec Richard! Son air fivreux ne prouvait-il pas qu'il y avait pril en Amrique comme en France? La jeune fille n'osait mme plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand silence tombait entre ces deux femmes, absorbes par leurs penses, enveloppes comme d'une atmosphre d'angoisses. Et Sylvia avait comme un pre besoin d'tre seule--seule pour se retrouver avec le souvenir de Georges--seule pour se dire que maintenant cette libert qu'elle souhaitait, que Solis rvait, elle tait l, porte de sa main, le divorce la lui donnait--et, avec cette libert, la possibilit d'unir sa vie cet homme, ce disparu de cinq annes qui tait redevenu pour elle le rve vivant, le bonheur possible. Oui, elle voulait tre loin d'va pour penser lui, se demander:--Que faire? --Fuir! disait Georges. Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle tait libre, encore une fois, lgalement libre. Le divorce l'affranchissait. Elle pouvait tre la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il saurait! Et ce mot arrtait sa pense. --Heureux? Pourquoi une vague inquitude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui, il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le divorce, et t une faute, une tache.... Elle se leva, touffant, presque tremblante cette ide que la jeune fille pouvait lire en elle, dans ses yeux.... --O vas-tu? lui demanda va. --Chez moi. Et va n'osait mme pas questionner, devinant elle ne savait quoi de trouble et de tragique en ce coeur o le nom de Georges de Solis tait crit. Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'tait trouve aussi profondment triste. Elle avait envie de pleurer. Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce beau temps d't, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer sur elle quelque chose d'inconnu et de dsespr. Son inaction lui pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si courir au devant du danger--puisqu'il y en avait un--pouvait le conjurer. Et indcise, hsitante, elle restait l, regardant la mer par la fentre ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur. * * * * * va, elle, tait demeure au salon, assise, s'abandonnant au sort, lorsque tout coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges? Elle se leva toute droite, comme lectrise. C'tait Mme de Solis. La marquise avait, malgr le sourire dont elle salua va, un air proccup qui frappa la jeune fille. Certainement, hors de la villa, quelque drame se droulait, l-bas. Mais, puisque la mre tait l, maintenant va allait savoir. Elle s'tait avance, disant, joyeuse: --Vous! madame la marquise!... Aprs lui avoir pris les mains: --Oui, ma chre miss Meredith, moi, rpondit Mme de Solis, et qui suis enchante de vous trouver ici... tout fait enchante. Je viens parler mistress Norton. J'ai les choses les plus srieuses lui dire. --Les plus srieuses? interrogea va. --Et les plus douloureuses. --Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il? --Ne vous effrayez pas, ma chre enfant. Je viens ici pour tout rparer, s'il est possible. --Tout rparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda va toute ple. --Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je vous en supplie! Ne vous tonnez mme pas de ce que je dirai tout l'heure mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre.... Oui, elle seront surprenantes, en apparence... trs surprenantes... extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait? Elle s'arrta: --Qui sait? Quoi? demanda va inquite. --Le vtre peut-tre, rpondit Mme de Solis. --Je ne comprends pas, madame! --Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu' couter et vous taire. Et, encore une fois, pas d'tonnement. Je joue une partie srieuse, et je la joue comme il me plat. J'ai dj gagn un gros enjeu d'un ct, je veux prsent en gagner un autre, ici! a, je voudrais voir mistress Norton! --On va la prvenir de votre visite, dit va. --Merci. Miss Meredith sonna, faisant dire Sylvia que la marquise de Solis demandait parler mistress Norton. * * * * * Et, pendant un moment, la marquise et va demeurrent seules, n'osant prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tte tout un plan de campagne qu'elle avait combin en chemin, et la jeune fille n'osait questionner, sentant son coeur battre, toute torture. Sylvia entra, fort mue cette ide qu'elle se trouvait en face de la mre de Georges, et Mme de Solis fut frappe de la pleur de la jeune femme. --Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les choses les plus importantes... les plus... palpitantes vous communiquer! --Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avanant un sige, pendant qu'va rptait mentalement les paroles de la marquise: Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait ces paroles fivreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait de fuir--de fuir avec lui! Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie! murmurait cet homme--cet homme, dont la mre tait l, essayant de sourire et disant avec une froideur apparente: --Voil, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery? --Il tait ici il y a une heure, rpondit Sylvia. --Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui fait le fond d'un article trs comment ce matin du _New-Brooklyn Herald_? --Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia. --Je regrette bien, rpondit froidement Mme de Solis, que M. Montgomery ne soit pas l; il vous et expliqu mieux que moi ce dont il s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment dirai-je?... impliqu dans cet article. --Impliqu? Le mot parut trange Sylvia, et va demanda bien vite: --Que reproche donc ce journal M. Montgomery? La marquise affectait un air dtach, un ton lger de conversation mondaine, comme si ce qu'elle disait n'et pas recouvert un monde de dsastres et de douleurs. --Ce qu'il reproche M. Montgomery, le _New-Brooklyn Herald_? Oh! mon Dieu, exactement ce qu'il reproche M. Richard Norton. --Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associ de mon... de M. Norton, et je veux savoir.... La marquise sourit. --A quoi bon? Ce sont des calomnies! --Raison de plus pour se rendre compte d'o, ou de qui elles viennent, dit Sylvia. Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau. --De qui? fit-elle ngligemment. Mais c'est bien simple! De quelque actionnaire ls dans ses intrts.... Oh! cela n'a ni retenue ni piti, un homme qu'on ruine! --Un homme qu'on ruine? s'cria Sylvia. Et, tout l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine. --Madame!... fit va frmissante. Mais la marquise l'interrompit: --Ah! miss va, miss va, vous n'tes gure obissante! Vous m'aviez promis de me laisser tout dire! --Et moi, rpliqua fivreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en effet! --Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de cruaut insultante. --Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des rticences qui sont aussi des outrages! --Eh bien, soit! rpliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais.... Elle s'interrompit, prtant l'oreille un bruit de voix, du ct de l'antichambre. --Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernire... mon neveu.... Je ne sais si je dois, devant lui.... --Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit Sylvia avec dignit. Bernire tait entr, saluant mistress Norton, puis va et Mme de Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui rpondissent autrement que par un signe de tte. --Est-ce que vous savez, monsieur de Bernire, demanda Sylvia, ce que Mme de Solis vient me rpter?... --Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre. La marquise prcisa bien vite. --Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton! Bernire parut suffoqu: --Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?... --Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir! --Eh bien! soit, chre madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que M. de Bernire a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de Trouville, du Havre, de toute la cte. Vous savez qu'il y a autant de petites potinires au bord de la mer qu'il y a de fourmilires dans les bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin.... * * * * * Le mot fit encore Sylvia comme une blessure et, mesure que la marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante. Elle rpta, la lvre hautaine: --Son venin?... --Oh! madame! Dont on ne devrait mme pas s'occuper, dit Bernire. va coutait, croyant quelque cauchemar pnible et se demandant quelle partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir s'tonner de rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fiert, son respect pour Norton se rvolter, et il lui fallait faire, sur sa nature violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une aiguille l'une aprs l'autre, en pleine chair. --Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont tout disposs verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters parisiens vont s'en mler! Je prvois des _interviews_! Mais, dans le cas prsent, ce sont les Amricains--vos Amricains, ma chre va--qui me semblent dployer le plus d'activit... d'activit acide, empoisonne, contre M. Norton. --Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith. M. de Bernire rpliqua: --C'est pour a! --Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-tre pour a qu'on prtend, par exemple--et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous dnoncer, en amie--on prtend... il faut absolument faire cesser cette calomnie... on prtend... mais, en vrit, je n'ose, malgr votre permission.... --Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement Sylvia. On prtend.... Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tte haute, avec un regard de dfi, tandis que Bernire essayait, tout bas, en suppliant, de rduire la marquise au silence. Mme de Solis n'coutait pas son neveu. --Eh bien, dit-elle, on prtend, on assure, rpte... c'est tout un roman.... --Et un vilain roman!... interrompit Bernire. --On raconte que M. Richard Norton a achet des terres dans l'Ouest, je ne sais pas o, qu'on a creus un puits sans y rencontrer une seule goutte d'huile minrale. Et voil qu'un jour... miracle! La source jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes l pour faire entendre la vrit! --La vrit! la vrit! fit Bernire. Mais ce sont d'infmes calomnies, ma tante! --videmment, dit Mme de Solis. --Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia. Le vicomte fit un effort: --Eh bien, donc, voil.... Aprs l'appel aux intresss, nomination d'une commission qui s'en va vrifier.... Elle interroge les puits...--Je vous rpte ce que dit cet affreux _New-Brooklyn Herald_--Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minrale! Elle regarde, la commission, elle examine, elle en goterait, de cette huile, au besoin!... Elle rapporte des chantillons. Distribution aux actionnaires.... --Un dividende! fit Mme de Solis froidement. --.... Liquide! ajouta Bernire. Et la marquise, la lvre pince: --- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est maintenant sec comme nos sablonnires. Plus une goutte d'huile, de cette huile achete, dit brutalement le journal, en Pennsylvanie, amene dans l'Ouest et verse dans le puits par... des compres. --Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia. --Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une mission! La marquise sourit. --C'est une ignominie! dit va dont le visage tait devenu blme. Elle n'entendit mme pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite: --Mais, taisez-vous donc! --Et, reprenait Bernire, si nous n'tions pas persuads qu'il s'agit d'une calomnie abominable, je n'aurais mme pas os faire allusion des propos indignes qui ne mritent mme point l'attention ddaigneuse et le mpris qu'on a pour eux! va s'tait laisse tomber sur un divan, les mains croises entre ses genoux, hochant la tte. --Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, tous ces gens qui nous insultent ainsi sans nous connatre? --Rien, dit Bernire, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont rien faire.... --Alors, voil ce qu'on a invent? s'cria Sylvia. Voil ce qu'on a colport, par dsoeuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme on regarderait, sur la plage, un dbris de barque s'enfoncer? Norton a tromp ses actionnaires! Norton a invent cette ignoble combinaison! Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est trs possible! Ces Amricains! Avec leurs _business_! D'o cela vient-il? D'o cela sort-il? Pourquoi a n'est-il pas rest chez soi? a apporte ici son argent, son luxe, son tapage, sa charit parfois! Mais de quelle source provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton! Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout net, ce qu'il parat, parbleu:--un voleur!...--Eh bien! ils ont menti, ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant la fois Bernire et Mme de Solis, ils ont lchement et btement menti!... Et dans ce frle corps de souffrante, une nergie grondait, gnreuse, ardente, l'nergie de l'honntet n'admettant pas, relevant comme un dfi, l'insulte un tre respect. * * * * * Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette colre, la flamme aux yeux, les cheveux demi dnous et tombant sur le front. Elle et voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait jusqu'au bout l'exprience, en femme de coeur connaissant le coeur des femmes: --Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la situation actuelle de Norton est l pour rpondre ces calomnies. --Quelle situation? demanda Sylvia. --Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincre, dans cette ruine! --La ruine? dit va. Mme de Solis prit l'air navr de quelqu'un qui vient de commettre une lourde imprudence. --Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, moi... et l'tat de sa fortune et sa rsolution nouvelle? M. Cadogan, son avocat, est prcisment mon ami. --Son avocat? rpta va, pendant que Sylvia restait l, devant Mme de Solis, le regard perdu dans un rve. --Ah! mais, en vrit, fit la marquise, je suis d'une tourderie! J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est impossible que vous ignoriez. --Quoi? interrogea miss Meredith. Mais Sylvia rpondit: --va, chre va! Paul de Bernire fit alors quelques pas vers la porte. --Je me retire. Je vous demande pardon.... Mais ce fut va qui le retint firement: --Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre! --Eh bien! rpliqua Mme de Solis, cette sparation.... M. Cadogan va venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de divorce. --Un divorce? va regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfivrs, les prunelles de la jeune femme. Et Sylvia restait muette. --Tu ne rponds pas? dit va. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia! --Oh! il faut tre juste, c'est M. Norton qui la veut, cette sparation, fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur nous, notre destine nous! Il souffrira peut-tre, lui, mais est-ce que vous ne souffrez pas, et depuis des annes, ma chre Sylvia? Il est attrist, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut tre libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a souhaite, sans s'inquiter de celui dont elle a port le nom. Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir. --Madame! dit Sylvia. --On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse M. Norton.... --Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme. --C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari.... --Mme quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit va indigne. La marquise lui prit la main: --Chut! Vous allez tout gter, vous! --Mais c'est un scorpion, ma bonne chre tante! pensait Paul de Bernire, tonn. Et il regardait la marquise de Solis avec une stupfaction profonde--comme un homme qui verrait, tout coup, un bton de voyage s'animer, se tordre, siffler et devenir vipre. XIV Richard Norton, pendant que la marquise de Solis largissait, irritait, avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire Sylvia, Richard, le mari, amenait la villa le solicitor dont il avait annonc la venue mistress Norton. Ce n'tait pas sans rpugnance que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait pas dans l'espce des causes absolues de sparation. C'tait un sexagnaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs trs drus et des dents trs solides, et toute sa face rase dcelait la force. On ne l'attendrissait pas facilement. --Je vous trouve bon, vous, dit-il Norton, de casser votre existence en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se rsignerait avec de la patience et du temps. L'ge en fait bien d'autres. --Je veux, rpondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'tre vieille. Le raisonnement paraissait M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton, n'tant pas un enfant, pouvait rgler comme il l'entendait sa destine, et, si mistress Norton acceptait le divorce.... --Vous tes sr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor. --J'en suis sr. --Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les dteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de mariages rputs mauvais que le temps avait bonifis, comme les vins. Incompatibilit d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais quand on vieillit?... Ah! la compatibilit des maux rtablit l'quilibre! Les rhumatismes soigner deviennent l'cole mutuelle du dsarmement et de la rsignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec un dvouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prtendait ou croyait dtester quand elle tait jeune. Supposez-les divorcs, ils n'auraient pas trouv, elle, les mmes soins, lui, la mme sensibilit. Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'gosme sont aussi puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-l la compltent et la finissent. * * * * * Mais M. Cadogan n'tait pas l pour appliquer ses propres thories. Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il avait dclar son client son sentiment intime: il ne lui restait plus qu' accomplir son devoir. Richard Norton le fit entrer dans le salon o se tenait Sylvia, entoure de Bernire et des trois femmes, et avec une solennit qui n'avait rien de thtral, un ton grave et triste: --Je vous prsente M. Cadogan, solicitor! Il alla droit Sylvia et ajouta, parlant voix basse: --Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques tmoins. Ils pourront rpter, un jour, la dclaration que je tiens faire! Sylvia, trs ple, semblait le conjurer du regard, comme pour lui demander de traiter en tte tte, dans le silence, cette redoutable question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'tait assis et fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le prsenta Sylvia en disant trs haut: --Voici la premire signature que vous ayez donner pour tre libre, Sylvia. --Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot, de tentations et de rves. C'tait le souhait ardent de Georges: libre! C'tait ce que le jeune homme faisait reluire, l'horizon, comme une aube d'existence nouvelle! C'tait aussi l'aspiration ardente de sa vie comprime, lasse. Libre! --Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M. Cadogan se chargera de suivre la procdure ncessaire aux tats-Unis! M. Cadogan ajouta: --Procdure toute simple, madame. Le seul fait de vivre Paris, vous, tandis que M. Norton habitera New-York, entrane le droit de divorce aprs une anne. Mme de Solis et Bernire se tenaient dans un coin, attendant, spectateurs d'un drame, tandis qu'va s'approchait comme suppliante, de Sylvia, qui, debout, l'oeil fixe, semblait hypnotise par quelque chose d'invisible ou de lointain, l-bas, vers la mer. Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, Mme Montgomery entrait et, contrairement ses allures de tourbillon, se glissait pas furtifs comme dans une chambre d'agonie. Et Norton, impassible, la voix un peu altre pourtant, disait Sylvia change en statue: --Un an! Vous entendez? Vous avez une anne attendre pour tre libre! Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache bien, du reste, madame--et je le dis ici tout haut, comme devant un tribunal--je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi! --Richard! s'cria va en prenant la main de Norton comme pour l'empcher de continuer. Il repoussa lgrement la jeune fille. --Laisse-moi, dit-il. Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les lvres de la jeune femme, le mot de tout l'heure revenait: Libre! --Votre nom l, madame! dit le mari en dsignant sur le papier la place qui attendait le nom de Sylvia; vous n'avez qu' mettre votre signature l... et cette libert de vivre selon vos voeux que votre union avec moi vous enlevait vous est rendue! --Ma signature? M. Cadogan ajouta: --Si vous voulez lire les considrants, madame?... --A quoi bon? fit-elle. --Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton. Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur: --Alors, c'est la libert, la libert, cela? --La libert, oui, dit Norton. Mme de Solis s'tait rapproche de mistress Norton; elle lui dit presque l'oreille: --Il est ruin, il est pauvre! --Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on dit? Richard haussa les paules. --Que vous importe? Je la referai. Honntement, loyalement. --Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en face. --Seul! --Eh bien! dit-elle en relevant la tte, et votre compagne de tous les jours, qu'en faites-vous?... Elle a partag votre luxe, elle partagera votre misre! Il recula comme si on l'et repouss brusquement, et Sylvia, les yeux ardents, rptant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois, les paroles de dvouement et de devoir: --_Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la sant comme dans la maladie, dans la pauvret comme dans la richesse!_ Et, superbe, tte haute, toute son honntet passant dans son regard et dans sa voix: --Cet acte que vous me prsentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point--et elle se tournait vers la marquise--ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez vol vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de Norton que vous m'avez donn, je le garde, puisqu'on l'insulte. Elle avait, de ses mains nerveuses, dchir le papier de Cadogan et elle en jetait les morceaux ses pieds, sur le tapis, comme elle et march sur la calomnie elle-mme. va pleurait. Norton, blme et prt faiblir sous la joie, lui que les preuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes Sylvia, pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait la jeune femme: --Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffrt pour vous apprendre ce qu'il vaut! Et c'est moi.... --Vous? dit Norton. --Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'tait risqu, mais je connais le coeur des femmes! Il suffit d'une larme pour y faire fleurir la piti, et avec la piti.... --L'amour? demanda Norton tremblant Sylvia, qui le regarda longuement. Mais le Yankee tait prt maintenant secouer ses accusateurs comme un taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets. --Eh! que m'importe!... Ma vie entire rpond pour moi! Et avec vous, Sylvia--ah! avec toi, j'en recommencerai une autre! --Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est l-bas, il faut partir. Quand vous voudrez! Ils n'avaient pas pris garde Mme Montgomery qui avait cout, trs mue, des larmes montant par aventure ses yeux rieurs qu'elle essuyait vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges. --Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Bernire Mme de Solis, je vous comparais--mentalement-- une vipre, moi? Imbcile! Vous tes un terre-neuve.... --Tout simplement, dit la marquise. Liliane s'tait approche son tour de Mme de Solis: --Trs bien! oh! trs bien! dit-elle. Vous tes une femme excellente, excellente, marquise. --Un peu goste aussi, fit Mme de Solis. Je pense moi, croyez-le bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait. Il n'entrait pas, vrai dire: il bondissait en avant, toujours essouffl et, cette fois, comme charg de renseignements. Il prenait les mains de Richard et les serrait les briser: --Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associ.... Bonne nouvelle! grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile! Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le mot.... l'huile. --Oh! Lionel! allez! allez! a vaut autant que la peinture! dit mistress Montgomery. --Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui! Superbes! Une nappe norme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard! --_Go ahead!_ cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et le branle-bas de combat. --Et la calomnie noye l-dedans! dit Mme de Solis. --Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car j'ai fait afficher la dpche au Casino! En partant pour Paris, il tait furieux, le colonel! Vert! Littralement vert!... Vert chrme, comme dirait.... Il s'arrta. va demanda: --En partant? Mais ce duel? --Oh! pour mmoire, le duel! Simple dmonstration inoffensive. Le colonel a dclar n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre... intention, et il a t modeste, tout fait modeste. En Amrique, il peut avoir pris un fort, mais Trouville il a pris le train! --C'est gal, fit Bernire, je regrette miss Arabella! Liliane se mit rire. --Oh! vous tes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table d'hte... dans un demi-monde meilleur! * * * * * Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins mu par l'arrive et les nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait sa femme: --Nous partirons le plus tt possible pour New-York, ma chre Sylvia. Oui, ds que le docteur Fargeas vous signera votre _exeat_. Et quelque preuve que nous y ayons rencontre, nous garderons un bon souvenir de la France. va aussi, je crois! --Moi? dit va vivement, si M. et Mme Montgomery veulent bien me permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur htel, je demanderai mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime beaucoup.... --Quoi donc? demanda la marquise de Solis. La petite Amricaine rpondit: --J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me convertir! La marquise embrassa va sur le front, lui disant dj: Ma chre enfant! --Alors, glissa doucement l'oreille de Mme de Solis la jolie Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis pousera une Amricaine?... Le mildew! --Mchante! fit la mre. Liliane trouvait qu'on pouvait peut-tre laisser seuls M. et Mme Norton qui devaient avoir se parler, aprs cette journe d'orage. Elle entrana Mme de Solis qu'elle reconduisit jusqu' son logis, et, en chemin, Montgomery s'tonnant que le malheur et rapproch ces deux tres, quand il en dsunit tant d'autres, Liliane faisait la moue, jetant ces mots: Que vous tes prosaque, Lionel! et la marquise rpondait: --C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un hrosme latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des coeurs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour battre la charge de l'hrosme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous les jours des tortures ou des btes froces braver, comme du temps de Polyeucte. Mais on retrouverait trs vite des Pauline si les lions de l'Hippodrome taient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme le reste. Sylvia, au temps de la Rvolution, si l'on et arrt son mari, et cri: Vive la Gironde! ou: Vive le roi! pour le suivre sur l'chafaud, selon qu'il et t girondin ou royaliste. Il n'y a plus aujourd'hui braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais il y a toujours le dvouement fminin instinctif pour braver cette autre guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu rester fidle l'honneur du nom: c'est du cornlien bourgeois qui vaut bien l'autre, ou plutt qui est identique l'autre. Pauline meurt, Sylvia se condamne vivre et tue son amour. Voil. Le vieux franais dirait notre belle Amricaine: Bravo, ma fille! Je vous demande pardon de mon bavardage. Oh! les confrencires!... Bonsoir. Je vous ennuie!... --Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame! On se spara. Mme de Solis songeait qu'il serait peut-tre plus difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus fous que les femmes. tait-il au logis, le marquis? Elle aborderait sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir Georges tout de suite. Il tait dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le crpuscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couch. --Ah! mon enfant, dit la mre en le tirant de sa songerie. Veux-tu tre franc avec moi? Rponds. Tu voulais fuir avec Mme Norton. Que lui disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre brle? Il ne rpondait pas. --Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est juste:--toutes les btises de l'amour sont sacres, comme les dettes de jeu. Il n'y a que l'honntet courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu proposais quelque folie cette femme?... Me permets-tu de deviner?... Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la _Favorite_. Oh! que c'est dmod, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait rpondu ta lettre si elle l'avait reue? La marquise dit bien vite: --D'abord elle n'aurait rien rpondu. Ou plutt, c'est son mari qui se serait charg de la rponse. Au fait, il l'a donne, sans connatre ton autographe. Et, cette rponse, je te l'apporte. --Son mari? fit Georges, tonn. --Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas racont que tu voulais fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, trs visibles pour moi, les symptmes d'une certaine fivre particulire, celle de l'enlvement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voil: sur ces entrefaites Norton a t indignement attaqu, calomni. On l'a dit ruin. On a dit pis que cela. Et il parat qu'au fond de l'me exquise de coeur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour ce trs brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de tempte a souffl l-dessus, rallum ce qui tait teint et.... --Et... dit Georges, anxieux. La marquise s'interrompit: --Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honnte femme prouve savoir que les femmes honntes ne sont pas rares, quoi qu'on dise!... J'en sais mme qui sont encore des honntes filles et que je trouve dlicieuses.... Sans aller bien loin, miss va.... Georges de Solis avait fait un mouvement de dpit qui ne contraria pas trop Mme de Solis. va! Le nom, se disait-elle, n'tait donc pas indiffrent au marquis? --Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins pour New-York. --Avec lui? dit M. de Solis. --Qu'y a-t-il d'tonnant cela? Oui, elle partira. Oh! moins que Norton ne reste Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur Fargeas n'envoie les Norton aux Pyrnes, avant de les laisser reprendre le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher matre, je lui dirai que toutes ses pilules de valriane ne valent pas ma cure moi. Et comme Georges regardait sa mre d'un air tonn, la marquise ajouta doucement: --Parfaitement: ma cure. J'ai coup dans le vif. Vous tiez deux fous. J'ai ouvert le robinet douches. Mistress Norton n'a rien de mieux faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de tcher d'adorer quelqu'un que je connais et qui t'aime dj. Elle ajouta en riant: --Tu sais, ce n'est pas Mlle Offenburger que je veux dire. Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-tre trop dit dj, pour un soir. Georges de Solis resta, jusqu' la nuit venue, contempler la mer immense, les lueurs des phares, les points d'or des toiles. Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute sa vie, voilait son avenir comme d'un crpe. Puis, dans cette nuit mme, une clart d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui, au loin, et pass sur des fleurs. Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur Fargeas qui la trouvait transfigure, toute heureuse, le mdecin ouvrit au hasard un volume qui tranait et qu'un signet marquait une page dtermine: --Rosetti? La _Maison de vie_? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas.... --Oh! un de mes volumes prfrs! rpondit Sylvia. Je l'avais prt M. de Solis qui me l'a renvoy ce matin! Alors, lentement, le docteur lut, de cette _Maison de vie_, le sonnet marqu--peut-tre par hasard--le sonnet XCVII auquel le marquis avait mis le signet: ...Mon nom est: _Qui aurait pu tre!_ Et je me nomme aussi: _Jamais plus, Trop tard, Adieu._ --C'est trs joli, dit le docteur. Trs joli! Il posa le volume et ajouta: --La posie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le conseiller des sages. On peut trs bien l'employer en mdecine.... Au revoir, chre madame, et mes compliments sur votre sant! Quand vous aurez pass trois semaines Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous pourrez faire la traverse sans nulle crainte!... Je rponds de tout maintenant. * * * * * Ce mme jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss va--toutes deux dlicieuses sous leurs ombrelles claires--rencontraient Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste, la jolie Liliane alla droit lui: --Monsieur de Solis? Il salua, paraissant sortir d'un rve. --Monsieur de Solis, nous allons porter des secours nos amis les Ruaud... du ct de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez pas? --Moi? dit-il, hsitant. --Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith. Et, comme il s'en dfendait un peu: --Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez! Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les _planches_, miss va, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta l'oreille--trs bas--ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Amricaine: --Allons, marquise! FIN PARIS.--IMPRIMERIE BREVETE MICHELS ET FILS 6, 8 et 10, rue d'Alexandrie. End of the Project Gutenberg EBook of L'amricaine, by Jules Claretie License: Share Alike