Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) VREUX, IMPRIMERIE CHARLES HRISSEY GEORGES DARIEN BAS LES COEURS! PARIS NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE ALBERT SAVINE, DITEUR _12, Rue des Pyramides, 12_ 1889 BAS LES COEURS I La guerre a t dclare hier. La nouvelle en est parvenue Versailles dans la soire. M. Beaudrain, le professeur du lyce qui vient me donner des leons tous les jours, de quatre heures et demie six heures, m'a appris la chose ds son arrive, en posant sa serviette sur la table. Il a eu tort. Moi qui suis l'afft de tous les prtextes qui peuvent me permettre de ne rien faire, j'ai saisi avec empressement celui qui m'tait offert. --Ah! la guerre est dclare! Est-ce qu'on va se battre bientt, monsieur? --Pas avant quelques jours, a rpondu M. Beaudrain avec suffisance. Un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontr en venant ici, m'a dit que nous ne passerions gure le Rhin avant un huitaine de jours. --Alors, nous allons passer le Rhin? --Naturellement. Il est ncessaire de franchir ce fleuve pour envahir la Prusse. --Alors, nous envahirons la Prusse? --Naturellement, puisque nous avons 1813 et 1815 venger. --Ah! oui, 1813 et 1815! Aprs Waterloo, n'est-ce pas, monsieur? Quand Napolon a t battu?... --Napolon n'a pas t battu. Il a t trahi, a fait M. Beaudrain en hochant la tte d'un air sombre. Mais donnez-moi donc votre devoir; c'est un chapitre des _Commentaires_, je crois? --Oui, monsieur... J'ai vu chez M. Pion... --... Les _Commentaires_... Ah! c'tait un bien grand capitaine que Csar! Eh! eh! nous suivons ses traces. Seulement nous n'aurons pas besoin de perdre trois jours, comme lui, jeter un pont sur le Rhin; nous irons un peu plus vite, eh! eh!... Qu'est-ce que vous avez vu, chez M. Pion? --Une gravure qui reprsente Napolon partant pour Sainte-Hlne et prononant ces mots: O France... Le professeur m'a coup la parole d'un geste brusque; et, passant la main droite dans son gilet, la main gauche derrire le dos, il a murmur d'une voix lugubre en levant les yeux au plafond: --O France, quelques tratres de moins et tu serais encore la reine des nations!... --C'est sur le _Bellrophon_, n'est-ce pas, monsieur, que l'Empereur tait embarqu? --Je vous apprendrai cela plus tard, mon ami. Pour le moment, nous n'en sommes qu' l'histoire grecque... la Tyrannie des Trente... Mais donnez-moi votre devoir. J'ai tendu sans peur la feuille de papier. M. Beaudrain me l'a rendue dix minutes aprs avec un trait de crayon bleu la onzime ligne et une croix en marge: --Un non-sens, mon ami, un non-sens. Hier, vous n'aviez qu'un contre-sens. Somme tout, ce n'est pas mal, car le passage n'est pas commode. Je m'tonne que vous vous en soyez si bien tir. a ne m'tonne pas, pour une bonne raison: je copie tout simplement mes versions, depuis deux mois, sur une traduction des _Commentaires_ que j'ai achete dix sous au bouquiniste de la rue Royale. Les jours pairs, je glisse tratreusement un tout petit contre-sens dans le texte irrprochable; les jours impairs, j'y introduis un non-sens. Hier, c'tait le 17. Mon pre est entr. --Bonjour, monsieur Beaudrain. Eh bien! votre lve?... --Ma foi, monsieur Barbier, j'en suis vraiment bien content, je lui faisais justement des loges... A propos, dites donc, a y est. --a y est, a rpt mon pre, et ce n'est vraiment pas trop tt. Ces canailles de Prussiens commenaient nous chauffer les oreilles. a ne vaut jamais rien de se laisser marcher sur les pieds. Avant un mois nous serons Berlin. --Un mois environ, a fait M. Beaudrain. Il faut bien compter un mois. Un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontr en venant ici, m'a dit que nous ne passerions gure le Rhin avant une huitaine de jours. --Oui, oui, les prparatifs... les... les... les prparatifs. On n'a jamais pens tout... --Oh! pardon, pardon, papa! s'est crie ma soeur Louise qui a ouvert la porte, un journal dpli la main, le marchal Le Boeuf a affirm que tout tait prt et, dans quatre ou cinq jours... --Eh! eh! a rican M. Beaudrain en saluant ma soeur, les dames sont toujours presses. J'apprenais justement monsieur votre pre, mademoiselle, qu'un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontr en venant ici, m'a dit... Ce matin, neuf heures, mon pre m'a envoy chercher le journal la gare. --Tu demanderas le _Figaro_. J'ai demand le _Figaro_. --Vous ne prfrez pas le _Gaulois_ ou le _Paris-Journal_? insinue la marchande qui est justement en train de lire, derrire sa table, le dernier numro qui lui reste. --Non, non, le _Figaro_. Elle replie lentement la feuille et me la tend en soupirant. Comme a doit tre intressant! Au coin de la rue, je dplie demi le journal. On me dfend de le lire, la maison; mais tant pis, je risque un oeil--un oeil que tire un titre flamboyant: _La Guerre_. Je dvore l'article. Non plus furtivement, comme je fais quelquefois, un oeil dchiffrant les lignes aperues dans l'entre-billement du papier, un oeil explorant les environs, mais sans gne, tranquillement, _coram populo_, portant le journal tout dpli devant moi, bras tendus, comme une affiche que je vais coller le long d'un mur. Et, quand je le ferme, vingt pas de la maison, des phrases dansent encore devant moi, pesantes comme des massues, des lignes longues, droites comme des pes, les petites lignes des alinas acres comme des couteaux; j'ai dans la tte comme un remuement d'armes, un cliquetis de ferrailles. Je rciterais l'article d'un bout l'autre, j'indiquerais la place des virgules et mme des points d'exclamation: Le tambour bat, le clairon sonne,--c'est la guerre! Aux armes! Aux armes! ... Aux armes! Sus ces beaux fils de la sabretache, qui pient l'horizon les baonnettes de la France!... ... Place au canon! Et chapeau bas! Il va faire la troue la civilisation! A l'humanit!... C'est sa voix qui va chanter l'hosanna de la victoire! ... La France reculer?... C'est le soleil qui s'arrte... Et quel est le nouveau Josu qui fera reculer le soleil de la France?... Moltke, peut-tre?...!!!-- Je suis empoign... *** --Tu as l'air tout chose, Jean, me dit mon pre djeuner. --C'est probablement la dclaration de de guerre qui le tracasse, rpond ma soeur en ricanant. Je ne rplique pas. A quoi bon? Cette pimbche de Louise se figure que je suis trop petit pour m'occuper de politique et, deux ou trois questions, que je lui ai poses ce matin elle m'a fait des rponses moqueuses. Mais, attends un peu, ma belle, dans cinq ou six ans je m'en occuperai, de politique; et tant que je voudrai, encore. Tandis que toi, tu n'es qu'une femme; et les femmes... Quand j'en aurai une, je ne lui permettrai de lire que les faits-divers, dans mon journal. Et si Jules n'est pas un imbcile, il fera comme moi. Il faudra que je le lui dise, tout l'heure. Je le lui dis. Je le retiens dans un coin de sa maison de l'avenue de Villeneuve-l'tang o nous avons t lui rendre visite, l'aprs-midi, et je lui explique mon systme. Il m'coute en souriant. --Tu n'as peut-tre pas tort, mon ami. Seulement, tu oublies une chose: c'est que je ne suis pas encore ton beau-frre et que... --Oh! c'est tout comme, Jules, car dans deux mois Louise et toi vous serez maris. --Et si la guerre tourne mal? Je rpondrais bien que ce n'est pas possible, mais il faudrait avouer que j'ai lu le journal qui prdit la victoire, et j'aime mieux ne pas rpondre, passer pour manquer d'informations. Je suis Jules au jardin o Lon, le frre de Jules, un garon de mon ge, et Mlle Gteclair, leur tante, causent avec mon pre et ma soeur. Ils parlent de certains changements apporter l'arrangement du terrain. --Il faudrait avant tout, dit Louise, un massif d'arbres verts pour cacher le rservoir. --Jules y a song ce matin, rpond Mlle Gteclair. --Et que penseriez-vous, fait mon pre qui vient de rflchir profondment, sa canne sous le bras, son menton dans la main, que penseriez-vous d'une jolie corbeille de verveines ou de graniums au milieu de cette pelouse? --Ce serait gentil, dit Jules. --Adorable, s'crie Louise. --Maintenant, continue mon pre en se pourlchant les lvres et en arrondissant les bras, on pourrait gayer un peu la faade en plaant, par exemple, droite une boule rouge, gauche une boule verte et au milieu une boule dore. Hein? Ce serait-il gentil? --Charmant! Charmant! a me parat bte, tout simplement. On ferait bien mieux de conserver cette grande pelouse o l'on peut se rouler son aise et faire de bonnes parties de quilles. Depuis un mois, chaque fois que nous venons chez Jules, c'est pour dresser des plans dont l'excution doit rvolutionner sa proprit. Il n'est question que de changement, de transformation, de drangement. Et Jules qui trouve a tout naturel! Il renverserait sa maison pour les beaux yeux de Louise. Ah! s'il la connaissait comme moi... --Viens-tu arroser les fleurs avec moi? me demande Lon. --Mais non. Il fait encore trop chaud. La vrit, c'est que je ne veux pas quitter les grandes personnes. Elles vont certainement parler de la guerre, des Prussiens, et je ne veux pas perdre un mot de ce qu'elles vont dire. J'attends une bonne heure, prtant l'oreille, tout en faisant semblant de m'intresser aux fleurs, aux arbustes. Rien; ils n'ont parl de rien; a a joliment l'air de les occuper, la guerre! Dieu de Dieu! comme je m'ennuie! Nous nous en allons, quand mon pre se tourne vers Jules. --Croyez-vous? Cette vieille canaille de Thiers qui ne trouvait pas de motif avouable de guerre? --Ah! Gambetta a march, lui, rpond Jules. Dcidment, c'est mon homme. --Peuh! un drle de pistolet! Et mon pre fait un geste de mpris pendant que ma soeur pince les lvres. --Oh! moi, vous savez, reprend vivement Jules tout rougissant, je m'occupe si peu de politique... --C'est comme moi, dit Mlle Gteclair. J'ai demand la permission de rester une heure de plus pour aider Lon arroser les fleurs. Je l'entrane dans un coin du jardin. --Est-ce que Jules t'a parl de la guerre? --Oui. --Qu'est-ce qu'il t'a dit? --Que c'tait bien embtant. --Et ta tante t'en a-t-elle parl? --Oui. --Qu'est-ce qu'elle t'a dit? --Que c'tait bien malheureux. Ah! comme on voit qu'ils ne s'occupent pas de politique! *** Le soir, aprs dner, j'ai ma revanche. Les voisins font invasion chez nous. M. Pion, d'abord, le capitaine en retraite qui entre en criant: --Hein! qu'est-ce que je vous disais, Barbier? a finit-il par la guerre, oui ou non, cette question Hohenzollern? Et Mme Pion ajoute, en retirant son chapeau: --Les Prussiens se figuraient, parce qu'ils ont t vainqueurs Sadowa, qu'ils allaient nous avaler d'une bouche! On n'a pas ide d'une pareille insolence. Et s'asseyant ct de ma soeur, prs de la fentre: --Vous comprenez bien, mon enfant, qu' Sadowa, comme le dit si bien mon mari, les Prussiens n'avaient aucun mrite vaincre: ils avaient le fusil aiguille. Nous, avec le Chassepot, je vous rponds... Puis, c'est M. Legros, l'picier, qui entre en riant aux clats. --Avez-vous vu comme le marquis de Pir a clou le bec Thiers, au Corps lgislatif? Il lui a dit: Vous tes la trompette des dsastres de la France. Allez Coblentz! Il lui a dit: Allez Coblentz! Elle est bien bonne? --Savez-vous ce qu'on leur promet, l dedans, aux opposants? demande M. Pion en frappant sur un numro du _Pays_ qu'il tire de sa poche: le billon la bouche et les menottes au poignet. Si j'tais quelque chose dans le gouvernement, ce serait dj fait, ajoute-t-il en caressant sa grosse moustache. --Bah! laissez-les donc faire, dit Mme Arnal, qui fait son entre son tour. Tenez, j'arrive de Paris. Savez-vous ce qu'on fait dans les rues? On crie: A Berlin! Berlin!... Prs de la gare, je vois un rassemblement. J'approche. Savez-vous ce que c'tait? Un mdaill de Sainte-Hlne, messieurs, qui pleurait chaudes larmes au milieu de la foule... Il pleurait de joie, le brave homme! Vrai, j'ai eu envie de l'embrasser. Ah! je comprends a. a devait tre beau. Mon enthousiasme augmente de minute en minute. Il est prs de dborder. Je voudrais tre assez grand pour crier: Berlin! dans la rue. Oh! il faudra que je me paye a un de ces jours. Les ides guerrires tourbillonnent dans mon cerveau comme des papillons rouges enferms dans une bote. J'ai le sang la tte, les oreilles qui tintent, il me semble percevoir le bruit du canon et des cymbales, de la fusillade et de la grosse caisse; ce n'est que peu peu que j'arrive comprendre M. Pion qui donne des dtails. Ah! les Prussiens peuvent venir. Nous les attendons. Nous sommes prts: jamais le service de l'intendance n'a t organis comme il l'est, nos arsenaux regorgent d'approvisionnements de tout genre; nous pouvons armer cinq cent mille hommes en moins de dix jours et notre artillerie est formidable. --Et puis, s'crie M. Legros, nous avons la _Marseillaise!_ --Bravo! Bravo! s'crient Mme Arnal et ma soeur. Et elles se prcipitent vers le piano. --Non, non, je vous en prie, murmure Mme Pion qui se pme. Pas de musique ce soir, je vous en prie. Je suis tellement nerve! Tout ce qui touche l'arme, la guerre, voyez-vous, a me remue au del de toute expression. Ah! l'on n'est pas pour rien la femme d'un militaire... --Vive l'Empereur! crie M. Pion. --Tiens! j'ai une ide, fait mon pre qui disparat et revient au bout de cinq minutes avec un grand carton la main et plusieurs botes sous le bras. --Qu'est-ce que c'est, papa? --Tu vas voir, curieux. Louise, va donc dire Catherine de tendre un drap blanc, le long du mur. Je hausse les paules ddaigneusement. C'est la lanterne magique qu'on veut nous montrer. --A notre ge, dis-je tout bas Lon qui vient d'entrer. --C'est rudement bte, mais a ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je pincerai ta soeur. --Pince-la fort. Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle est trop intressant. Ah! mon pre est un malin. Ce ne sont pas les verres reprsentant l'histoire du Chaperon Rouge ou du Chat Bott qu'il glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en couleurs vives les pisodes divers des campagnes de Crime et d'Italie, de bons vieux verres que j'avais oublis, qui m'ont amus autrefois, qui aujourd'hui m'meuvent. Et puis, dcidment, mon pre a le chic pour montrer la lanterne magique. Il ne vous place pas le verre, btement, entre les rainures du fer-blanc, pour le laisser l, immobile, jusqu' ce que le spectateur lui crie: Assez!--Il a un systme lui. Les premiers tableaux--le dpart des rgiments,--il les pousse lentement, peu peu, dans la lanterne, et l'on croit voir dfiler, au pas acclr, le long du drap, les lignards l'allure ferme et les lourds grenadiers; pour les chasseurs pied, le verre va un peu plus vite: du pas gymnastique. Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats prcurseurs des grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec les bersagliers, rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves. Pour les batailles, c'est terrible. C'est peine si, dans le va-et-vient rapide des personnages qui s'gorgent sur le drap blanc, on arrive distinguer les formes humaines, voir autre chose qu'une effrayante mle, une masse informe et bariole clabousse de boue rouge. Comme a donne l'ide d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai mme pas la force de hurler comme les autres spectateurs qui, dans l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements d'anthropophages. Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargs apparaissent. Trois ou quatre personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs et des zouaves effrayants, aux longues moustaches en croc, embrochant des Russes qui joignent les mains et des Autrichiens tombs terre. --Pas de piti pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en faire autant aux Prussiens. --Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emball, et dont je perois dans l'obscurit la longue silhouette tendant le poing vers l'orbe o un soldat bless agonise, un coup de baonnette au ventre. Mon pre glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains derrire le dos. Il sait que ce tableau-l n'a pas besoin d'tre agit comme les autres, que tous les artifices sont inutiles cette fois-ci. Il est sr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un bateau o des malheureux se tordent dans les flammes. C'est pouvantable. --Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces brigands de Prussiens, si l'on pouvait les faire griller tous comme a! II J'ai douze ans. Mon pre en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf. Catherine, notre bonne, n'a pas d'ge. Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promen en lisires dans les alles du parc et qui a guid mes premiers pas le long des charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me rapportait la maison dans ses bras quand j'tais fatigu d'avoir tran mes souliers bleus sur les tapis verts de Le Ntre. Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure au travail comme un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au dfi par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos bras tendu. Elle est longue comme un jour sans pain et a l'ennuie parce qu'elle est oblige de faire elle-mme ses tabliers bleus: ceux qu'on achte tout confectionns sont trs _bons_ et cotent moins cher, mais on n'en trouve pas sa taille. Elle est plate comme une limande et a lui est peu prs gal. Quand on la taquine l-dessus, elle se borne fournir une explication trs simple: elle a mont en graine tout d'un coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagn en hauteur, elle l'a perdu en largeur. Elle ressemble un gendarme: un gendarme qui aurait un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque ct du menton. Les poireaux, voil le malheur de Catherine. Elle en a trois la figure et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir autre part. --Pas un seul! s'crie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai les preuves qui voudra. Personne ne lui en a jamais demand. Elle a essay de diffrents remdes qui devaient faire disparatre en un clin-d'oeil ses vgtations importunes. Ils ont chou. Quelqu'un, il y a six mois, lui en a indiqu un nouveau: les artichauts sauvages. Depuis ce temps-l, elle en cherche; elle leur fait la chasse partout; elle y passe ses heures de libert, elle y dpense ses demi-journes du dimanche, jusqu' l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu. Si Catherine a une haine et un dgot: les poireaux, elle a une admiration et un amour: son frre. Il existe en chair et en os, ce frre, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en effigie, tout le long des murs de la chambre de sa soeur. Il est l debout, assis, pied, cheval, en veste d'curie, en grande tenue, tte nue, cuirass et casqu. Chaque fois qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie les deux tiers et lui rclame une photographie. La dernire qu'elle a reue est superbe: elle a vingt centimtres de haut, elle est peinte et la tte du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lvres, a t dlicatement colle par le photographe entre le casque et la cuirasse d'un cavalier acphale, comme on en fabrique d'avance, la grosse. Catherine ne tarit pas d'loges sur son frre. --Vous auriez d vous engager dans son rgiment, fait mon pre. Vous avez la taille, je crois? --Ah! monsieur, si 'avait t possible! Comme je l'aurais soign! Mon pre et ma soeur rient aux clats. Je ne sais pas pourquoi, mais je leur en veux de leur rire. A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup d'affection pour Catherine, autrefois, mais je m'en suis dtach insensiblement. M'ayant connu au berceau, elle a continu me traiter en enfant; elle ne peut arriver se figurer que je vais tre bientt un homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des petits tapotements trs doux, des lissages d'toffes, de ces gestes qui ajustent les robes de bbs--qui arrangent les bavettes.--Et puis, au point de vue intellectuel, nous avons cess toutes relations. Elle a un mot qui explique tout et qui a fini par me dplaire. A toutes mes questions sur les chiens crass, les aveugles et les boiteux, les chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu'on mne au cimetire, elle faisait la mme rponse: C'est le bon Dieu qui l'a puni. --Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui tait dans l'aquarium est mort? --C'est le bon Dieu qui l'a puni. a m'a paru insuffisant--et douteux. Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver trouver du plaisir dans la socit d'un tre aussi born. Je la mprise un peu. Elle m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperue, et en souffre. Tant pis. Ma soeur est une pimbche. C'est une petite poupe, pas vilaine, si l'on veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, goste, rapporteuse, pince. Orgueilleuse comme un paon. --Pourquoi? J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois: --On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendme. Ma foi, oui. Elle m'embte. Mon pre est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est propritaire, Versailles, de l'tablissement du _Vieux Clagny_. C'est, lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom: Barbier, le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver la gare. Il possde aussi un chantier Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est tout voisin d'un autre: _le chantier des Grands-Hommes_, qui lui fait une concurrence dsastreuse. Mon pre a essay de reprendre le dessus, plusieurs fois, sans aucun rsultat apprciable. A chaque chec, une envie folle lui venait de se dbarrasser de son tablissement parisien. --J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a Versailles! Pourtant, il ne pouvait se rsoudre vendre. A la fin, une ide, une ide fixe, l'a possd: acheter les _Grands Hommes_. Il y a sept ans qu'il rve cette acquisition--qu'il sait impossible--et 'a t le sujet de discussions terribles que je me rappelle vaguement, avec ma mre. Mon pre lui reprochait, de plus en plus prement, avec brutalit dans les derniers temps, de ne pas avoir pay sa dot. Il l'accusait de l'avoir vol, de s'tre entendue avec son pre elle, le grand-pre Toussaint, pour le filouter. --Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as mme pas pens tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!... Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de fripons, de canailles!... De canailles!... J'ai encore de ces cris-l dans les oreilles, de ces cris haineux, mal touffs par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et s'insultaient, que mon pre bousculait ma mre _pour de l'argent_. Et depuis ce temps-l j'ai le dgot et la peur de l'argent. J'ai presque devin, douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et d'infme une ignoble pice de cent sous. J'ai grandi au milieu de discussions d'intrt coupes de scnes de plus en plus violentes jusqu' la mort de ma mre. Ces scnes ont effac en moi, la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir quand j'voque son souvenir, que ple et craintive, baissant la tte, pauvre bte maltraite sans piti par son matre, et fuyant sous les coups. J'ai gard aussi, de ce temps-l, une grande frayeur de mon pre. Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque chose de mchant qu'il ne peut arriver adoucir. --Monsieur n'est pas commode, dit Catherine. C'est peu prs a: pas commode, raboteux, angles droits. Il me gne. Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en truquant de toutes les faons.--Je lui dsobis rarement. Je n'ai pas peur qu'il me mette mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse remarquer, de son ton froid, qu'il a la bont de ne pas me priver de dessert. A part les deux heures de leons que me donne M. Beaudrain, le soir je suis peu prs libre. Je ne m'amuse gure. Sans Lon qui vient souvent jouer avec moi, et le pre Merlin, notre voisin, que je vais voir presque tous les jours, je crverais d'ennui. J'aimerais bien aller m'amuser au chantier; mais mon pre me dfend de parler aux ouvriers. Un jour, Louise m'a vu causer l'un d'eux. Elle a mouchard. J'ai reu un savon et l'ouvrier aussi. --a t'apprendra parler ces gens-l, m'a dit Louise. Avec a que tu es dj si bien lev! Je voudrais demeurer Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner Versailles. C'est ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que c'est mort. --Une ville charmante, dit M. Beaudrain. Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur ses lvres, qui plent comme de l'corce de bouleau. M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens qui habitent Versailles: drles comme des enterrements. M. Legros, seul de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement il est bte comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton ras de prs, tout piqu de trous, qui ressemble une pomme d'arrosoir. Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent Paris o son mari tient un magasin, et a se voit. J'aimerais bien me marier avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautt un peu moins, par exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent quelque part. Mais je n'en suis pas encore l. J'ai le temps d'attendre. Pour le moment, mon pre me gne, Catherine m'ennuie, Louise m'embte, Versailles m'assomme. Voil. III Nous finissons de djeuner. Mme Arnal entre. --Vous ne savez pas? --Quoi donc? --Le pre Merlin est revenu. --Bah! Vous tes sre? --Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs. Et, plus bas: --Il a un linge blanc autour de la tte; le front tout entortill... Il y a quelque chose l-dessous. --Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux savoir quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas frquenter toute sorte de monde. N'est-ce pas, papa? --Sans doute, sans doute; mais... --Oh! tu sais, tu ne m'teras pas de l'ide qu'il a attrap ses horions la manifestation... tenez, madame, j'ai gard le journal. Le voil. Elle lit: --A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande compose de quelques centaines de voyous, escortant un grand drle portant un drapeau, se dirige vers le Chteau-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-cts des boulevards. Et bientt la foule, ne pouvant plus contenir son indignation, se prcipite sur ces stipendis de Bismarck et les disperse, non sans avoir administr quelques-uns des plus acharns une correction bien mrite. Mme Arnal hoche la tte. --Dame! vous comprenez bien qu'avec des ides comme les siennes... --Oh! il faut savoir quoi s'en tenir, rpte Louise trs surexcite. Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le pre Merlin pour lui tirer les vers du nez. Ce rle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon pre. --Mais papa ne voudra peut-tre pas... --Avec a que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des demi-journes entires, chez le pre Merlin! Allons, tche de faire ce qu'on te dit. Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au pre Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne rpterai rien, rien. *** Je sonne sa porte. Il vient m'ouvrir, un bton de frotteur la main et un pied dchauss. Il frotte. Gare mes oreilles si je fais des btises. --Ah! c'est toi! Ton ami Lon n'est pas avec toi? C'est dommage. La premire fois que je le verrai, ce garnement-l, je lui donnerai de mes nouvelles; il m'a cass un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va au jardin. Tu peux bcher la troisime plate-bande, celle du fond. --Oui, monsieur Merlin; et vous... --Je frotte! Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends bientt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement de la brosse qui, temps gaux, heurte les plinthes. C'est un brave homme, le pre Merlin, mais il a ses manies. Quand il est en colre, quand il a quelque sujet de contrarit ou d'affliction, vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne faudrait pas choisir ce moment-l pour le taquiner. Quand il vous a dit: Je frotte! il n'y a plus qu' le laisser tranquille. Je frotte! c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le croire, l'nonc d'une occupation domestique. a veut dire: Je suis en colre. Je passe ma colre sur mon plancher. J'aime mieux a que de la passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles. a veut dire: Fichez-moi la paix. On sait quoi s'en tenir l-dessus, dans le voisinage. Mais on continue le frquenter, lui faire bon visage, malgr a, malgr ses opinions ultra-rpublicaines qu'il affiche trs ouvertement. Il a de si belles fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gdon, l'horticulteur, pour ses hortensias, le pre Merlin, plein de ddain pour les produits prims, a traduit son opinion par un mot qui a fait rougir les dames. Il a dit: --C'est de la fouterie. Les dames qui ont rougi ont d se rendre compte qu'il n'y avait rien d'exagr dans cette apprciation, car elles ont continu demander au bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement. Car il est gracieux quand il veut, le pre Merlin, trs gracieux mme. On voit qu'il a t bien lev. Il est fort comme un Turc, aussi, malgr ses cinquante ans passs. Je l'ai entendu dire, propos d'un jeune homme de vingt-deux ans, bien rbl, qui le tournait en ridicule: --Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette. Et le jeune homme s'est tenu coi. Il aime beaucoup les enfants. Il parat qu'il en a eu, mais qu'ils sont morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prtend qu'il n'a jamais t mari et qu'il vivait en concubinage. a m'intrigue fort. J'ai demand des renseignements Catherine qui m'a rpondu, mais avec un grand accent de conviction cette fois: --Le pre Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni. Un jour que le vieux m'avait parl longtemps de ses enfants et de _sa femme_, comme si de rien n'tait, en se dclarant mme trs malheureux de les avoir perdus, j'ai os demander Mme Arnal ce que c'tait que le concubinage. Elle a commenc une explication vague, s'est trouble et a fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait jamais parler de ces choses-l, que tout a c'tait bien vilain. Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue. Pourtant le pre Merlin, tous les soirs rgulirement, recueille celui du quartier. Il se promne dans les rues, pendant une petite heure, avec une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent lui faire plaisir. J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse l'engrais, dans ses prgrinations la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a rencontr un soir, prcdant la brouette, la pelle sur l'paule, faisant le service d'claireur; elle a prvenu mon pre qui m'a formellement dfendu de continuer me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin! Est-ce que j'aurais l'intention de devenir rpublicain, par hasard? Ma soeur en rougissait jusqu'aux oreilles. Le lendemain soir, comme je voyais le pre Merlin rder autour de sa brouette et que je cherchais un prtexte pour ne pas l'accompagner, il m'a dit lui-mme de ne pas venir avec lui. --Car on te l'a dfendu, n'est-ce pas? --Oui, monsieur. Il a hauss les paules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la ville, il hausse les paules. C'est surtout lorsque je lui demande un bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'paules accompagn d'un mince sourire railleur--toujours le mme--qui en dit long. Il ne doit gure se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a jamais parl mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est fix son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit savoir juger les hommes, le pre Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est peut-tre pour cela qu'il les mprise un peu--et qu'il n'en dit rien. Son haussement d'paules ne signifie pas: Ce que vous me dites ne m'intresse pas. a me laisse froid. Il veut dire: Je le savais avant vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas. Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions causer srieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne a, et--le plus tt possible. Tiens! le voil qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est plus ple que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la tte. Je vais lui demander des nouvelles de sa sant et tcher de le faire causer. Il peut se fier moi et me raconter tout ce qu'il voudra. Je ne dirai rien, la maison. --Vous allez souvent Paris, maintenant, monsieur Merlin? --Mais oui. --Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez t pour l'enterrement de Victor Noir. --Ah! --Est-ce que c'tait un bel enterrement? --Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de vivants. --Ah!... Et la dernire fois, vous y tes rest trois jours? Pas de rponse. --Est-ce que c'est Paris que vous vous tes fait mal la tte? Le pre Merlin m'a pris aux paules, m'a fait tourner comme un toton et m'a mis bien en face de lui. --coute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce sale mtier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou plutt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je ne te rpterai pas a deux fois. Et il est all s'asseoir sous le berceau, devant une table o sont dposs ses journaux. *** Ah! c'est comme a?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reoit encore chez nous... tu peux parler! Je dirai tout! Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de vouloir desserrer les dents... Si, il vient de dposer son journal pour bourrer sa pipe et il a murmur: --Nous allons voir combien de temps ces cochons-l vont encore nous pousseter avec leurs panaches. J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut. --Monsieur Merlin, je m'en vais. --Si tu veux. --Ah! te voil, s'crie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien? Je lche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en oublier une syllabe. --Eh bien! il a dit: Nous allons voir combien de temps ces cochons-l vont encore nous pousseter avec leurs panaches. --Tonnerre de Brest! s'crie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le salaud qui a dit a? --C'est M. Merlin, dit ma soeur en tendant les bras. --Misrable! Gredin! --Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut pas mdire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a grandi l'ombre de deux panaches: celui du Barnais et celui de Napolon. --Oser dire des choses pareilles! s'crie ma soeur. --Et le jour mme o l'on parle d'illuminer la ville pour fter le dpart de nos braves troupiers, gmit Mme Arnal. Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations? Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon pre au sujet de la dcoration de la rue. M. Beaudrain dclare, peut-tre pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le pre Merlin, qu'il a encore en sa possession les lanternes vnitiennes qui lui ont servi en 48. --Ah! en 48. Des lampions! Des lampions. Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en mmoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baonnettes, les barricades, une femme aux longs cheveux dnous brandissant une escopette qui avait frapp tout particulirement M. Beaudrain, et un jeune voyou, port par les cheveux, bras tendu, par un municipal cheval, dont l'image ne peut s'chapper du cerveau de mon pre. On en oublie un peu les illuminations, le dpart des soldats. --Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise mon pre, quand nous sommes seuls, il faut dfendre Jean de retourner chez le pre Merlin. --Oh! je n'y retournerai pas! --Alors, tu vois bien, fait mon pre, que ce n'est pas la peine de le lui dfendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me brouiller avec quelqu'un pour des btises, pour de la politique... Des btises! Des insultes lances notre brave arme, ceux qui nous gouvernent, qui vont nous mener la victoire, comme disait tout l'heure M. Pion? Des btises! les injures de ce vieux brigand de rpublicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?... Mon pre n'a pas de nerf. IV C'est aujourd'hui que part le dernier rgiment casern dans la ville: un rgiment de ligne. Lon et moi, nous avons t l'attendre sur la place du March pour l'accompagner jusqu' la gare. C'est pique le dpart des troupes. Jamais je n'ai prouv ce que j'prouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil de juillet qui fait briller les armes et tinceler les cuirasses, vous met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que rebondissent sur les pavs les lourds caissons aux roues cercles de fer, pendant que s'allongent au-dessus des affts les canons de bronze la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la _Marseillaise_, l'or des paulettes et les broderies des uniformes clatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes o l'aigle ouvre ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes pars pour le combat, au-dessus de ces btes de chair et de fer qui vont se ruer la bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le sang gonfle les veines, la fivre vous brle, et il faut crier, crier, crier encore, pour ne pas devenir fou. Ah! j'ai cri: A Berlin! depuis quelques jours. Je m'en suis donn coeur-joie. J'en ai presque attrap une extinction de voix. Pourvu que je puisse encore acclamer le rgiment qui va venir... --Est-ce qu'il va se dcider, la fin? demande Lon qui s'impatiente. Si nous allions un peu plus loin? --Mais non, mais non, nous sommes bien ici. C'est jour de march, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui ont apport leurs lgumes; leurs talages sont sous les arbres, et, par-ci par-l envahissent les trottoirs. Nous nous sommes cass entre une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les clients quatre pattes. Il est oblig de se tenir quatre pattes parce que, chaque instant, un oignon se dtache du tas et roule sur le bitume; le vieux n'a qu' tendre la main pour le ratteindre. C'est un malin, ce vieux-l. Bon! un oignon qui roule. Le marchand se prcipite pour le rattraper; mais un officier qui passe, bott et peronn, vient de mettre le pied dessus. Il glisse et tombe sur le genou. Le vieux retire sa casquette. --Pardon, excuse, mon officier. L'officier se relve, saisit sa cravache par le petit bout et, toute vole, envoie un coup de pommeau sur le crne dnud du vieux qui tombe la renverse. Du sang jaillit sur les oignons. --V'l l'rgiment! crie Lon. La musique clate au bout de la rue. Nous nous prcipitons. --As-tu vu ce pauvre vieux? --C'est bien fait. Il n'avait qu' faire attention ses oignons. Si l'officier s'tait cass la jambe, hein? Je ne rponds pas. Je suis trop occup regarder les soldats que nous escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs. Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'motion insparable d'un dpart--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronn, ct de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'paule. a fait plaisir de voir l'union qui rgne entre officiers et soldats. Le colonel, un vieux tout gris, salue de l'pe quand on l'acclame et un clairon, au premier rang, a fourr un gros bouquet de roses dans le pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres bouquets sont enfoncs dans les canons des fusils, des bouteilles montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois chiens, les pattes croises, sont tendus sur la toile de tente roule autour des havre-sacs. On applaudit les chiens. Place du March, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au rgiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que, derrire lui, travers ses jambes, on aperoit la blouse bleue du marchand d'oignons, tendu sur le parquet. Rue Duplessis, chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs, offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros, l'picier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apport des cigares qu'il distribue. --Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs... Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat s'y trompe. --Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir l'oeil, tes cigares, eh! sale pkin? M. Legros proteste. Malgr tout, il a de la peine s'en tirer. --A l'oeil, mes cigares, l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez besoin d'allumettes, voil ma bote. De-ci de-l, on entrane les troupiers dans les cabarets. Devant Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens sont aligns sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de dbandade. Mais, tout coup, la musique entame la _Marseillaise_. Allons enfants de la patrie, Le jour de gloire est arriv... Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations enthousiastes les suivent jusqu' la gare. *** A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche. --Attendez, je vais vous donner des sous. Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma poche. Je lui paierai son litre. *** --Tenez, voil votre bidon. --Merci bien, jeune homme. C'est peut-tre le dernier litre que je boirai que vous m'offrez l. --Le dernier! s'crie Lon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand vous reviendrez vainqueur! Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la tte. --Merci tout de mme... Il n'a pas l'air d'avoir confiance, rellement. *** --Comprends-tu a? me demande Lon en revenant. Douter de la victoire! Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas de coeur!... Je ne sais pas trop. Il ne considre peut-tre pas la guerre comme une partie de plaisir, il s'en fait peut-tre une ide plus exacte que nous, au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore pens se prsentent mon esprit... --Eh bien? tait-ce beau? me demande mon pre qui prend le caf, sous la tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion. --Oh! oui. --Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain endiabl! Moi, voyez-vous, j'ai d renoncer assister au dpart des troupes. a me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde dition de la campagne de Prusse... --En 1806, fait M. Beaudrain... Ina... --Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier Saint-Cloud par un personnage des plus haut placs: Cette guerre de 1870, comme celle de 1859, sera mene _tambour battant_. L'Empereur, qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, rpte M. Pion en tordant sa longue moustache. --Le fait est que les Allemands ne sont gure de taille se mesurer avec nous, dit mon pre. Les services de leur arme sont trs dfectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les grandes maisons de commerce font faillite les unes aprs les autres... --Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le dmontre. Dans l'histoire passe on peut lire l'histoire future... Et puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs, voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa serviette--voyez l'avis d'un homme gnralement froid, toujours sens, d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tte--M. Francisque Sarcey: Il faut crier fort si l'on veut tre entendu loin. Si ce foyer ptillait d'une flamme moins vive, il ne rpandrait pas sa chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes s'mouvoir. Qu'on se rappelle l'immortel lan de 92. C'taient les mmes transports qui prludrent aux mmes victoires. --Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va bientt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean... Et le professeur disparat, sa serviette sous le bras. --Et nos gnraux, s'crie M. Pion en frappant sur l'paule de mon pre. Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse? --L'Empereur a agi sagement en se rservant le commandement en chef, dit mon pre. --Et en confiant le poste de major gnral au marchal Le Boeuf. Il a prpar la victoire de longue main celui-l. C'est grce lui que tout est prt. --Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous. --On l'a vu l'oeuvre. --C'est comme le gnral de Cousin-Montauban. --C'est Bazaine qui m'intresse tout particulirement. C'est un compatriote, un enfant de Versailles... --A qui le dites-vous? Sa maison est deux pas de la mienne. --Ah! dites donc, il y a dans le _Figaro_ d'aujourd'hui un article sur le gnral Frossard, le gouverneur du Prince Imprial... un article d'douard Lockroy... c'est trs intressant. Le gnral Frossard est un homme g, froid, calme. On le dit un stratgiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien command. Le gnral Frossard a expliqu son auguste lve toutes les guerres de l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain lances par de petits canons en bois. Quand le gnral Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et faire rtrograder l'arme franaise, le Prince Imprial se fcha: --Non!... Jamais!... s'cria-t-il avec un mouvement de colre. Et, malgr les instances de son prcepteur, il disposa ses batteries et crasa d'un coup l'arme anglaise, l'arme prussienne, Blcher et Wellington. --Ah! c'est beau! s'crie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions de la victoire! Allons donc! Non, il n'y a pas en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la gare tait ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbcile; une figure idiote--quelque Bas-Breton--un illettr. Oui, un illettr; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi... Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en propritaire. Mon pre ne m'en empche pas et ma soeur, heureuse de pouvoir causer avec moi des vnements du jour, me les passe elle-mme. J'apprends ainsi que c'est peine si l'on s'aperoit qu'un vide s'est produit dans nos arsenaux, que la guerre ne peut avoir aucune surprise inquitante pour nous; notre admirable corps d'claireurs, dont le moindre trappeur rendrait des points Bas-de-Cuir, sondera le terrain devant chaque soldat; et que l'administration franaise a, de son ct, un service d'espions parfaitement organis. J'ai lu la rponse de l'Empereur l'adresse du Corps lgislatif. J'ai vu comment il a rpondu l'Impratrice qui disait au Prince Imprial, en l'embrassant, au moment du dpart: --Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir. --Madame, nous le ferons tous. J'ai vu comment il a veill aux arrangements de sa maison militaire avec une austrit toute spartiate. Son domestique est rduit un seul valet de chambre. Deux cantines suffiront transporter tout le bagage imprial. Pour bien faire la guerre, a rpondu Sa Majest un gnral, il faut la faire en sous-lieutenant. Il parat que l'enthousiasme est norme, en province, au passage des rgiments. On s'embrasse, dit la _Libert_--un journal srieux,--les mains et les coeurs s'treignent. Il faut bien le dire, le succs est surtout pour les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une verve tourdissante. --Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la mnagerie d'Afrique? Eh bien! ils la verront! De fait, ils sont effroyables voir: moiti nus, coiffs de rouge, l'oeil allum par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr! Au moment o j'cris, douze cents zouaves entrent en gare, perchs sur les wagons, dansant un cancan chevel et hurlant pleins poumons. Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves! *** J'en ai vu un--sur un journal illustr qu'expose le libraire, au bout de la rue.--Il est couch plat ventre, en face d'un Prussien qui le regarde, de l'autre ct de la frontire. --C'est-y joli, Berlin? demande le zouave. --Et Paris? --Qu qu'a t'fait? T'y vas pas. Il y a aussi une caricature qui reprsente un militaire faisant ses adieux sa payse. --Reviendras-tu bientt? dit la payse. --Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens. C'est trs drle. Ce qui est drle, aussi, c'est les nouvelles la main des journaux: Connaissez-vous la dernire mode? Appeler son chien Bismarck et lui accrocher un criteau portant: Vive la France! Faire acclamer la France par Bismarck, c'est tout de mme raide. Ou bien: M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco, devenu Franais maintenant, y mettra de la dcence, il n'abusera pas trop du... Prussien. Les chansons sont plus srieuses,--mais aussi belles: Puisque c'est l'heure de la haine, Faisons parler les chassepots... Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte: _Berceau du progrs_, pays magnanime, _Ton bras glorieux_ qui frappe et rdime, Reprend sa vigueur et reporte enfin Notre aigle immortel aux rives du Rhin. Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scne et les Prussiens ont t prvenus qu'ils pouvaient, s'ils tenaient conserver un spcimen de leur marine, le placer immdiatement dans le muse de Berlin.--Ma soeur la chante, cette chanson-l. Du matin au soir on lui entend rpter le refrain: Et vous, hache au poing, race antique, Debout, matelots!... La Baltique _Dresse pour vous ses flots vengeurs!_ Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus srieuses: je copie les proclamations. J'ai achet un cahier tout exprs pour a. Lon aussi. Nous rdons par la ville, piant le moment o l'afficheur colle sur les murs des carrs de papier blanc, l'afft des placards manant de l'autorit. Nous passons notre travail M. Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre fermoir. Entre autres choses importantes, nous avons dj transcrit la Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation l'Arme. Dans la premire, il est dit que: Le glorieux drapeau que nous dployons encore une fois devant ceux qui nous provoquent est le mme qui porta travers l'Europe les ides civilisatrices de notre grande Rvolution. Et, dans la seconde: De nos succs dpend le sort de la libert et de la civilisation. D'ici peu, nous nous livrerons d'autres travaux. Jules a fait cadeau Lon d'une carte du Thtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour marquer les positions des belligrants. Les petits drapeaux dorment dans leur bote, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux franais, en attendant que le canon les rveille et qu'on les pique sur les places conquises. Pour nous distraire, le soir, Lon et moi, nous parcourons la ville avec une troupe de camarades, en chantant la _Marseillaise_ et le _chant du Dpart_. Mourir pour la Patrie, C'est le sort le plus beau... --Sacre bande de polissons! a cri l'autre soir le pre Merlin, par sa fentre, comme nous passions devant chez lui en hurlant a; si vos parents n'taient pas des nes, il y a longtemps qu'ils vous auraient flanqus au lit coups de martinet! Quelle vieille canaille! V Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck. --Si tu veux, me dit Lon, nous laisserons la carte du Thtre de la Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme a, tous ceux qui entreront ici pourront voir o nous en sommes... Si nous piquions quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin? --Gardez-vous-en bien! s'crie M. Beaudrain qui recopie sur son registre la dpche de l'empereur l'impratrice, que nous venons de lui apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous rserve tant de surprises! Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur Rastadt? Connaissez-vous le plan labor par notre tat-major? tes-vous dans le secret des dieux?... Ah! jeunes tourneaux... Mais, dites-moi donc, tes-vous bien srs d'avoir transcrit fidlement la dpche?... Louis vient de recevoir le baptme du feu; il a t _admirable de sang-froid_ et n'a _nullement t impressionn_... a fait un plonasme. --Monsieur, c'tait comme a. --Ah!... Une division du gnral Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Saarbruck.... La _rive_..., la _rive_ d'une _ville_... --Vous tes certains qu'il y avait: _la rive_? --Oui, monsieur. --Nous tions en _premire ligne_, mais les balles et les boulets _tombaient nos pieds_. --Monsieur, dit Lon, voil une phrase qui m'a tonn. --A tort, mon ami, tort. Cela prouve simplement que les fusils aiguille ne valent rien... et dmontre en mme temps la supriorit du Chassepot. Louis a conserv une balle qui est tombe prs de lui. Il y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche. --Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tus. Les risques de la guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs. Et il ajoute: --Cette dpche du chef de l'tat est modeste. Elle l'est mme beaucoup trop. Elle ferait croire une simple escarmouche; et c'est une grande victoire que nous avons remporte, une grande victoire! Le soir, on a illumin et on a pavois la ville. Je voudrais bien tre demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux? *** Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commenc, que la division Frossard a culbut trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses ont impitoyablement fauch l'ennemi, et que l'empereur est rentr triomphant Metz. Il parat que Sa Majest semblait rajeunie de vingt ans. Le prince imprial tait trs crne. Son oeil bleu lanait des clairs. Des milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs. On a bombard et brl Saarbruck, aussi. Tant mieux. a apprendra aux Prussiens dmolir le pont de Kehl, les vandales. Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui l'affirme; et il apprend au public qu'il est dj arriv au ministre de l'intrieur six demandes pour la place de sous-prfet de Saarbruck. --Et ce n'est qu'un commencement, rpte M. Pion en se frottant les mains, un tout petit commencement. L'arme allemande meurt de faim. Avant-hier, six cents Badois affams ont pass la frontire et sont venus se faire hberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade. --Ainsi, du reste, que le gnral de Moltke, fait ma soeur. Quant Frdric-Charles, il est gravement indispos... --Et Bismarck a la colique! s'crie M. Legros en tamponnant son front avec son mouchoir, car il fait trs chaud et il transpire facilement... Ah! quand la grande racle? Oui, quand? A bientt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue au Pain, prs du march. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots: AU PRUSSIEN _Spcialit de vestes_. VI Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a partout, au-dessus des portes, aux fentres, dans les arbres et aux ridelles des charrettes. Le boueux qui enlve les ordures, le matin, a piqu un tendard d'un sou, surmont d'une plume rouge, sur le collier de son cheval et la prfecture a arbor une grande bannire, toute frange, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubann comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnat plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite. La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu a. Il y a du monde dans les rues jusqu' dix heures. Mon pre m'a dj emmen deux fois au caf avec lui, et j'ai profit de la cohue--presque la moiti des chaises est occupe, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au kirsh. Mon pre avale son grog petites gorges en trinquant toutes les deux minutes la victoire de la France et la sant de l'empereur et nous ne partons que trs tard, aprs neuf heures et demie. Nous passons par les rues qu'clairent les lampions et les lanternes vnitiennes aux raies multicolores. a sent la vieille graisse, et, quand on passe trop prs des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule dans le cou. C'est trs beau. *** Mais, tout coup, un drapeau disparat, puis dix, puis vingt. On les arrache par centaines, on les arrache tous et on dcroche les lampions. Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris! D'abord, 'a t un engourdissement. On en est rest l. Puis, on s'est rvolt, on n'a pas voulu croire; on a parl de mensonge ignoble, de manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait quoi s'en tenir: nous avons t surpris, pris en tratre, crass sous le nombre. --Nous sommes manche manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais nous la _belle_. *** Eh bien! nous l'avons gagne, la belle! Et rapidement encore! On vient de coller sur les murs, ce soir, 6 aot, une dpche qui annonce une revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a t battu plate couture et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son arme. --40,000 prisonniers! s'crie ma soeur... Et on a bien d en tuer autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion? --Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... condition qu'ils appartiennent tous l'arme rgulire, car, dans le cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes sans autre forme de procs. Vous savez que, dans les guerres de l'Empire, particulirement en Espagne, tout habitant pris les armes la main tait fusill sommairement. --Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse excuter ces Prussiens... Ah! si nous avions des dtails sur la bataille... --Nous en aurons demain. Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des dtails pour illuminer et pavoiser. Tout le monde, en ville, a dj sorti ses drapeaux et rattach ses lampions. Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas jug propos de pavoiser son tablissement. Pourquoi? C'est ce que se demande la foule, qui s'est masse sur le trottoir, en face de chez lui. Un vieux monsieur la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne bec de corne entre les jambes s'crie: --Ce sont des Prussiens! --Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens! Et une chaise de la terrasse, lance toute vole, brise la glace de la devanture. Le tumulte augmente. Les vocifrations se croisent. On continue jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les becs de gaz. --A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens! Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement, tout est dj cass et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis dsol. --A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens! Le patron et la patronne du caf sortent en faisant des gestes. Mais on les accueille par des hues, par des grossirets sans nom. a me semble exagr ces insultes, car enfin si ce n'taient pas des Prussiens? La femme rentre, terrifie, en se bouchant les oreilles, pendant que le mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout ple, mais on voit qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas tre un Prussien. Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie: --Lches!... Imbciles!... Sauvages!... Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang, profite d'un moment d'accalmie pour dire: --Arborez le drapeau franais et l'on vous laissera tranquille. La patronne, qui a d entendre, apparat une fentre du premier avec un drapeau qu'elle droule. On applaudit... Mais, presque aussitt, les hues et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais, tout rouge, avec un petit carr bleu, ray d'argent l'angle. Un monsieur, employ la prfecture, cravat de blanc, et un maon, se prcipitent sur le propritaire du caf; celui-ci, d'un coup de poing en pleine figure, envoie rouler l'employ sur le trottoir, le nez en sang; mais il est saisi la gorge par la main pltreuse du maon. Alors, la foule se rue... --Arrtez! arrtez! au nom de la loi! C'est la police, le commissaire, ceint de son charpe, en tte. On se disperse, la hte. *** J'apprends, en rentrant la maison, par M. Legros, que le cafetier n'est pas un Prussien. Il le connat: il lui fournit des cigares. C'est un Anglais naturalis franais, mais sa femme est Anglaise. --Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client, vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu' un certain point; c'tait son droit, aprs tout, de ne pas pavoiser. --Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu' moiti Franais? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger notre pain, alors? --Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne... mon avis, du moins. --A votre avis? Possible. Pas au mien. Un tranger, c'est un parasite, ni plus ni moins. Je ne connais que a et le port d'armes. D'abord, on devrait tous les expulser, dans ce moment, les trangers: ce sont tous des espions. Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque le caillou que j'ai lanc. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir un mouvement d'admiration lorsqu'on a dploy le drapeau anglais. Il est trs beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le franais. Au point de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le drapeau franais est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux fentres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus je le regarde, plus je le trouve agaant, gueulard et crapuleux. Je n'irai dire a personne, pour sr. Ce ne serait gure le moment. On vient d'apprendre que la bataille annonce par la dpche n'a pas eu lieu et que, par consquent, nous n'aurons la peine d'hberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000 hommes. La dception est norme. Les drapeaux et les lampions ont disparu des faades comme par enchantement. Il parat que ce n'tait qu'un canard, un coup de Bourse. --A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et l'on a bris toutes les chaises; puis, on a t saccager une maison de banque allemande. Trs bien! a servira de leon aux Prussiens. --Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontr Capoul dans la rue et qu'on lui a fait chanter la _Marseillaise_. Si vous aviez pu entendre a! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien! --Avec la _Marseillaise_, dit M. Pion, le Franais est invincible. Voil: A Wissembourg, on n'avait pas chant la _Marseillaise_. Maintenant, on va la chanter partout, et, a va changer de note. J'ai copi tout l'heure une dpche ministrielle qui en dit long sans en avoir l'air: L'ennemi parat vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratgiques. Et j'ai lu un journal qui affirme que la prise de Wissembourg est une faute commise par l'arme prussienne. Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils n'en sortiront pas vivants. *** Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent pas de gants. J'en ai dj plant pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Thtre de la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, o, pourtant, Frossard a _failli vaincre_. Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement, hroquement, battus comme Roland Roncevaux, battus comme une poigne de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entire de barbares. Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour surprendre les corps les plus faibles et les craser sans danger! Beaux vainqueurs, que ces lches Teutons qui ne savent combattre que lorsqu'ils sont dix contre un! M. Pion ne drage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de sauvages, depuis le matin jusqu'au soir. M. Beaudrain cite le vers fameux: A vaincre sans pril on triomphe sans gloire. Et il ajoute chaque fois: --Eh! eh! on jurerait que Corneille a prvu les Prussiens. Cependant, il ne faut pas dsesprer. Tout n'est pas perdu. On vient d'afficher une proclamation de l'Impratrice: Vous me verrez la premire au danger pour dfendre le drapeau de la France. --Des phrases comme a vous rconfortent, dit Mme Pion. C'est capable de rchauffer les plus froids. --Pour sr, rpond M. Legros qui s'ponge avec nergie. Mon pre lit le journal du jour. Les Prussiens sont bout de souffle. La Prusse foule notre terre franaise. Songez-vous bien cela? Oui, n'est-ce pas?--Et vous avez compris? Et au lieu de craindre quoi que ce soit, vous riez, vous haussez les paules, et vous vous apprtez _aux volupts du massacre_? Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les vieux de 1814, la France meurtrie et sanglante, laisse pour morte sous le talon des barbares? Ce sera le dernier sang vers! Soit! Mais, du moins, _qu'il soit vers par cataractes, avec la divine furie du dluge_! L'arme prussienne est chez nous! _Nous la tenons!_ La voici _enfin_, non plus seulement en face de nos braves, mais en face de deux millions de citoyens, qui veulent mourir ou qui veulent tuer. La Prusse s'est laisse prendre _cette ruse de la Providence. C'est Dieu qui a t le seul vrai tacticien dans toute cette affaire_. --Les Prussiens? dit Catherine qui vient annoncer que le dner est servi et qui a entendu les dernires phrases; c'est le bon Dieu qui les punit. Le 8 aot le dpartement de Seine-et-Oise est dclar en tat de sige. VII Le ministre Olivier n'existe plus. C'est le gnral Cousin-Montauban, comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans la situation actuelle, la plume doit faire place l'pe. --_Cedat toga armis_, rpte-t-il depuis deux jours. Le nouveau ministre de la guerre est un rsolu. Il a dit, en prenant possession de son portefeuille: --Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt trente ans. Il s'agit de mettre cette force immense mme de rsister, par le nombre qu'elle reprsente, l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_. --L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au Corps lgislatif. Une dpche que j'ai reue m'annonce que des dragons prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans organiss militairement en francs-tireurs sont sortis arms, ont tu dix dragons et ramen des prisonniers. La Chambre a applaudi bruyamment. D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Aprs la premire bataille, si le sort favorise les armes franaises, ces puissances entreront immdiatement en ligne. Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation dplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue jusqu'au ventre. Ce qu'il faut, dit un journal, c'est tre prt pour la retraite des Prussiens, retraite qui, forcment, s'effectuera avant peu, et que les volontaires changeront en droute en se jetant sur les flancs de l'arme. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chasss de France! Des coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en change de leur victoire, ni un ruisseau, ni un cu, _dussent-ils mme nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'me de la France en serait humilie et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage. _Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._ Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et stratgiques entre mon pre, M. Pion et M. Legros. L'picier-marchand de tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des ides lui: il vient d'tre nomm lieutenant de la garde nationale. ne fait pas l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, lui faire partager ses opinions, ou au moins lui imposer silence. Ils vont parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le hol. --Il n'est peut-tre pas mauvais que nous ayons t vaincus, dit M. Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts cancaner et dnigrer, que nous avions besoin d'une leon. --Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion. --Je parle des Franais en gnral, monsieur. --Le Franais en gnral est magnanime, monsieur, chevaleresque, monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans embches et sans tratrises..... et quant ceux qui lui souhaitent des dfaites..... --Vous ne parlez pas pour moi, j'espre? --Je parle des mauvais Franais en gnral. D'ailleurs, maintenant que vous avez acquis un grade... --Je n'ai rien acquis du tout! s'crie M. Legros qui doit son grade l'lection. On m'a librement lu, librement, vous entendez? Pourquoi ne vous tes-vous pas prsent l'lection, vous aussi? --Moi, rpond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai servi. J'ai occup un grade lev dans la hirarchie militaire et je ne tiens pas, vous comprenez pourquoi, faire partie d'une milice bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment l'autre, me confier un poste important... --Ah! oui, dans un magasin!... Car vous tiez capitaine d'habillement, n'est-ce pas? --A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous dj fait faire votre uniforme de lieutenant? --Oui, monsieur. --Et les galons ne vous gnent pas? --Vous verrez a quand nous irons au feu! s'crie M. Legros furieux. Monsieur Beaudrain intervient. --Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment o l'ennemi a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions intestines... des... des... voyons, voyons... M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le prfet qu'il accuse de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expdie. C'est honteux: les hommes de sa compagnie sont obligs de faire l'exercice avec des btons. Ils ont un fusil piston pour douze et une baonnette pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui perd dj confiance. Si l'administration tait moins bte... --Ne calomniez pas le gouvernement imprial, fait M. Pion, svrement. --Mais, fichtre de fichtre! on prend des prcautions, au moins; on ne livre pas un dpartement sans dfense aux coups de l'ennemi... Avez-vous vu cette invitation ridicule lance tous les pompiers de France de venir dfendre la capitale? --Je l'ai copie hier, dit M. Beaudrain. --Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans? --Il est peut-tre dj trop tard, fait mon pre. Si on leur donnait des armes, ils ne mettraient pas longtemps les enterrer. Pourvu qu'on ne touche pas ce qu'ils possdent, ils se fichent pas mal du reste, allez. --Vous exagrez, rpond M. Legros. Mais il est certain que nos populations sont bien abattues. Et si deux rgiments de Prussiens, seulement, se prsentaient devant Versailles, nous n'aurions qu' leur ouvrir les portes. M. Pion lve les paules. --On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune exprience des choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme a. Eh bien! si, on prend les villes comme a. Quatre uhlans prussiens, le 12 aot, trois heures, ont pris possession de Nancy. La nouvelle produit une motion profonde. Quatre uhlans! Est-ce possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats? Pas un seul. Et les citoyens? Ils n'avaient pas d'armes. --Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait d se faire tuer! --Pourquoi? demanda M. Legros tonn. --Pour l'exemple, Monsieur! La population, comme avertie par un de ses pressentiments prcurseurs des catastrophes, se dcourage tout fait. De temps en temps elle s'anime; on dirait qu'elle a la fivre. Un beau jour, on s'aperoit que, depuis dix ans, les pturages du plateau de Satory sont afferms des Allemands et que des gens suspects occupent les abords de l'cole de Saint-Cyr. L-dessus, on ne voit plus partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fentres des maisons occupes par les trangers. Un sergent de ville, voyant un aveugle marcher lentement en ttant devant lui le terrain avec son bton, lui donne un croc-en-jambe pour voir si c'est un vrai aveugle. C'est un vrai aveugle. Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras. Je n'ai pas encore vu arrter d'espion--mais j'ai vu arrter un individu qu'on prenait pour un espion.--C'tait un vieux bonhomme, portant des lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son chemin un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mcontent sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a cri: --C'est un espion. On a saisi le vieillard, on l'a rou de coups, on a lacr ses habits, on a cass ses lunettes, et on l'a tran chez le commissaire. Nous avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le vieux bonhomme est sorti, accompagn par un agent qui l'a aid se rendre chez un de ses parents qu'il tait venu visiter. Si l'on perd confiance Versailles, il parat qu' Paris on conserve bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir un dimanche, M. Arnal entre autres, s'tonnent de nous voir conserver des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils sont certains du succs. Bazaine va oprer sa jonction avec Mac-Mahon et leurs deux armes n'en formeront plus qu'une seule, norme, en face d'armes ennemies, dcimes et pouvantes. Nous pouvons, d'un moment l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. a dpend d'un rien. --A Paris, disent-ils, on attend le rsultat des oprations avec la plus entire confiance... Le fait est qu'ils ne sentent gure la dfaite. Ils sont gais comme des pinsons. Leur entrain a fini par nous gagner. Nous avons t visiter le muse, au chteau, avec eux. Nous nous sommes arrts longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui reprsentent les victoires de la Rpublique et de l'Empire. --Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-l! dit M. Arnal en secouant la tte. --Des Romains, dit M. Beaudrain. Devant le tableau qui reprsente la bataille d'Ina, mon pre fait halte en frappant le parquet du pied. Il a l'air mcontent. C'est son habitude, quand il arrive devant cette toile-l. Il trouve que Napolon n'est pas ressemblant. --Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur Beaudrain, il n'y est pas? --Pas tout fait, en effet. --Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le russit bien... Ah! ce diable d'Horace Vernet!... Et, comme on longe une interminable galerie peuple de statues, mon pre raconte l'histoire de l'hirondelle trace avec un bouchon noirci sur un plafond du Palais-Royal. --Est-ce que vous croyez rellement, demande M. Arnal en se croisant les bras thtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que, lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut se laisser flanquer une vole par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez, on devrait faire visiter le muse de Versailles toutes les troupes qui partent pour la frontire. a les lectriserait. Avant de rentrer la maison, mon pre fait voir ses invits, tout ct, la proprit qui appartient Bazaine. Il est tout fier d'avoir pour voisin l'illustre marchal. Le soir, dner, on trinque et on retrinque aux succs de l'arme franaise et la sant de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu parti. Et, malgr les coups de coude de sa femme, il entonne. As-tu vu Bismarck?... Ah! ils sont srs de la victoire, les Parisiens! *** Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succdent. Dans la Baltique, une partie de la flotte franaise bloque Koenigsberg et une autre partie, Dantzig. L'Empereur a quitt Metz, le 14, pour aller combattre l'invasion, et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont t livres aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la journe du 18, particulirement, les Prussiens ont subi un chec considrable. Trois divisions allemandes ont t culbutes dans les carrires de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrs, des dessins d'envoys spciaux reprsentant la chute des rgiments tombant les uns sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux entremlement d'armes, d'hommes et de chevaux. a vous donne froid dans le dos. On assure que, de la splendide arme du prince Frdric-Charles, il ne reste que des dbris. Et le ministre de la guerre a annonc au Corps lgislatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck a t ananti. Il n'en subsiste pas un. Les trangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus leurs sympathies pour la France. Le _Figaro_ reoit de Louvain une lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs tous les Belges. Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis donc pas riche. Tant que durera la guerre contre ces _brigands de Prussiens_, je vous enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blesss franais. Fils d'un rvolutionnaire de 1830, je donne pour _mon pre qui n'est plus_... Courage, Franais!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore des couteaux et si cette dernire arme vous manque, alors... _alors, il vous reste de l'arsenic_! Faites qu'ils crvent _tous_ en France, tous les Prussiens qui ont eu l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacr de la patrie! O France de 89! les cosaques dposent leur fumier dans vos champs, qui ne devraient tre abreuvs _que de leur sang_! Je suis mari et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays: _j'aurais l'occasion d'en tuer_. Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe personne ni de mon nom, ni de l'acte que j'accomplis. a vous met de la joie au coeur, des lettres comme a. On voit qu'on n'est pas abandonn, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend que Bazaine est coup. Il est vrai qu'on annonce, aussitt, que le maintien des communications du marchal avec Verdun et Chlons n'entrait pas dans les plans du commandant en chef. La situation du marchal Bazaine, dit un journal, est le rsultat d'une tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine rester sous Metz. Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son fils--notre Fritz--et de ses gnraux! Quant aux simples Prussiens, ce sont des misrables qui meurent de faim; mais la France est toujours charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir. --Et pourtant, dit mon pre, ces gens-l ont recours, pour escamoter la victoire, des procds bien odieux. --Je crois bien! s'crie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils brlent les villages, ils envoient des espions partout et il parat mme que vingt navires formidablement arms viennent de partir d'Amrique, emportant une quantit considrable de flibustiers, tous allemands; ces pirates se proposent de dbarquer dans les ports ouverts de France, et de les mettre au pillage! --Oui! mais bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un journal la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui la Chambre une dpche ainsi conue: Corps franc compos de quelques Franais a pntr sur territoire badois; trains badois manquent aujourd'hui. Il y a un instant de stupfaction. Ma soeur revient la premire elle. --Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur! Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions: --Vive la France! Vive l'Empereur! --A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu dj cette ide-l; mais je n'avais os en faire part personne. Les gens sont si drles! Ah! 'aurait t un coup tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont occups en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire! --Oh! oui, fait ma soeur, merveille. --Ah! j'ai eu bien d'autres ides, continue M. Pion en s'asseyant, pendant que nous l'coutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh bien! j'avais pens une chose... --Faire vrifier les chaussures avant leur entre en magasin? insinue mon pre. --Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pens tout simplement habituer le soldat marcher pieds nus. Oh! pas une longue trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomtres. D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient facilement, voyez-vous; a leur serait trs utile. En cas de besoin, ils pourraient se dchausser et continuer l'tape pieds nus. Ce n'est qu'une habitude prendre: voyez les Arabes, les sauvages... --videmment, videmment, fait ma soeur. Mais je pense encore votre premire ide. Il serait peut-tre encore temps de la mettre excution. --Peut-tre bien, rpond M. Pion en tirant sa moustache. Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques jours, une vritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'tre reconduit Berlin par deux officiers gnraux. Sa folie a un caractre furieux: c'est le dsastre de Jaumont qui en a provoqu la manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en diffrentes rencontres. Le _Figaro_ annonce que nous avons remport une grande victoire--chrement achete, il est vrai-- Grandpr. Mais, justement, des personnes qui ont des parents l'arme viennent de recevoir des lettres--qui sont arrives en bloc. Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de l'indiscipline gnrale de l'arme franaise et de l'organisation pitoyable de l'intendance militaire. Les rgiments sont disloqus, bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'arme. On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine, pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la mme phrase: Nous avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle. Est-ce qu'ils se seraient donn le mot? Pour le calembour peut-tre, mais pour le reste? Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: Hier soir, de six heures et quart neuf heures et demie, la gare des marchandises de Reims a t mise au pillage par trois ou quatre cents tranards du corps de Failly. Ces soldats, appartenant diffrentes armes, s'taient entendus l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont bris ou ouvert prs de cent cinquante wagons, ont jet sur les voies, au risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre, les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les barils de salaisons, les effets d'habillement et d'quipement, et aussi une grande partie des bagages de l'Empereur. Les revendeurs attendaient de l'autre ct de la clture brise. Ils payaient 20 centimes pice les draps de l'Empereur, 50 centimes les pains de sucre. Les bagages des officiers d'un rgiment d'infanterie de marine ont t pris dans la bagarre... *** Que croire? VIII Mon grand-pre maternel, le pre Toussaint, croit que a finira mal. Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau nous donner.--Il a expos des tas de raisons. Il avait l'air de chercher faire excuser sa visite: il est trs mal avec mon pre. Il a parl du temps, qui est trs beau, des rcoltes qui ne seront pas mauvaises, de sa sant lui, qui va cahin-caha, de la sant de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout. --Ah! pour a, non; pas bien du tout. Et, comme mon pre lui demandait quand il l'avait vue pour la dernire fois, le vieux a fait une rponse vague. Puis, il a parl d'une maladie terrible qui frappait les dindons: il en avait dj perdu une bonne douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remde: le marc de caf. Ah! s'il avait su a huit jours plus tt... --C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donn ce remde-l? a demand mon pre en souriant malignement. --Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aim les voir crever tous les uns aprs les autres, mes dindons!... Ah! le brigand! Et dire qu'on l'a nomm maire de la commune! C'est la ruine du pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enrags dans les rues... C'est une calamit! Mon pre a laiss le vieux dblatrer son aise contre Dubois--sa bte noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a cherch savoir ce qui avait pu le pousser nous faire une visite. Le pre Toussaint, contre son habitude, a t trs franc. Il tait venu nous proposer un trait d'alliance, tout simplement. Convaincu que la guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour arriver Paris, il tait d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des autres avant peu et qu'il valait mieux, par consquent, oublier les discussions passes que de continuer vivre comme chiens et chats. --Voil mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous rserve--sans embrasser ses petits-enfants. Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon pre dans celle de mon grand-pre et j'ai t embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis piqu les lvres, car il n'avait pas fait sa barbe. --Ainsi, c'est entendu? a demand le vieux en partant. Comme c'est le 3 septembre la fte Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez. --C'est entendu, a dit mon pre qui a referm la porte en murmurant: --Quelle comdie! Il a tout simplement peur de rester tout seul Moussy, si les Prussiens viennent dans le dpartement, et il veut s'assurer un logement chez nous, pour faire des conomies... Malgr tout, mon pre a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, aprs avoir travers les bois qui relient Versailles Moussy-en-Josas, nous arrivons chez mon grand-pre. Il nous guette, depuis quelque temps dj, assure-t-il, de la porte du jardinet qui prcde la maison, et il nous fait entrer dans la salle manger o Germaine, sa bonne, vient de servir le djeuner. C'est une crature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme, toute petite--six pouces de jambes et le derrire tout de suite,--sche comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau, noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent dans le potage, car elle est toujours dcoiffe.--Avec a, pas vilaine du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prtend qu'elle aurait fait un beau petit garon. Mon grand-pre n'a qu'une opinion sur elle: --Elle vaut son pesant d'or. Germaine, au contraire, a deux opinions sur son matre. Tantt, c'est la crme des hommes et tantt, c'est un vieux grigou. Expliquez-moi a. --Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle rpondu un jour que je lui demandais la raison de ces apprciations compltement opposes. Et d'abord, si votre grand-pre avait le sens commun, il ne mettrait jamais les pieds Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire a votre papa de ma part. Elle le lui a dit elle-mme plusieurs reprises; elle venait Versailles exprs pour se plaindre de la conduite du pre Toussaint qui passait des trois et quatre jours Paris. --Des trois et quatre jours, monsieur, et il tait parti pour une aprs-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel tat, je vous en rponds! --Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon pre, visiblement ennuy. a ne me regarde pas. --a ne vous fait gure honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en allant. Ce qui nous fait honneur, c'est la faon dont nous accueillons les diffrents plats qu'elle a prpars. Germaine est un vrai cordon-bleu et mon pre lui fait des loges. --Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments, voyez-vous, a me fait tourner la tte, et je serais capable de manquer mes pets-de-nonne. --C'est vrai, a! s'crie mon grand-pre, elle n'aime pas les compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle ne les aurait pas vols. Ma soeur, qui doit tre au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux oreilles. Le bonhomme s'en aperoit; immdiatement, il change de sujet de conversation: --Figurez-vous, Barbier, que ce sclrat de Dubois... Le voil parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lche pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-l; Dubois est un misrable; Dubois ne vaut pas la corde pour le pendre... Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a t nomm il y a six mois environ, au dsespoir de mon grand-pre qui avait fait des pieds et des mains pour arriver dcrocher l'charpe tricolore. Dubois possde la plus belle ferme du pays; c'est un gros garon rjoui, pas trop bte, assez honnte homme. Comme il aime rire, il a blagu le pre Toussaint propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste propos de quoi.--Il s'est moqu de Germaine aussi--c'est elle-mme qui me l'a dit.--Il prtend qu'elle ressemble un hrisson. De plus, Dubois passe pour tre _libral_ et mon grand-pre prtend que c'est un rouge. --Oui, un rouge! Il ne va jamais la messe, d'abord. Mon grand-pre non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine la messe et aux vpres. Elle va la messe pour son propre compte et aux vpres pour celui de son matre. --Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans a, il laisserait les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un chapelet, le long du chemin. Et puis, il a vot: _Non_, au plbiscite. J'en suis sr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait peut-tre pas maire, cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper en petits morceaux que de faire du tort mon prochain... N'empche que la commune n'est gure en sret entre les mains d'un gueux pareil. Dubois est un gueux, videmment. Et la preuve, c'est qu'il a russi empcher mon grand-pre de s'adjuger un grand morceau de pr qui fait suite son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il prtend audacieusement que ce pr fait partie de sa proprit et il a essay plus de dix fois de mettre la main dessus; il tait mme arriv, du temps de l'ancien maire, en faire couper le foin rgulirement et le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe; Dubois vient mme de prouver, dernirement, que le pr appartient bel et bien la commune, et il a fourni des pices qui tablissent le fait. --Ce sont des faux! hurle mon grand-pre; des faux abominables! Et, comme nous passons, aprs djeuner, pour nous rendre chez la tante Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empcher de crier: --S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-l tranerait le boulet! *** La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur du pre Toussaint, la tante de ma mre. Elle a aujourd'hui soixante-huit ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, Bercy! A la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas d'enfant, elle avait rsolu de venir se fixer Versailles, ct de nous. Mais le grand-pre Toussaint est intervenu. Il a dclar que sa soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, c'tait toujours trs bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la campagne tait bien prfrable, surtout pour une personne qui avait longtemps habit Paris. L, depuis, il s'est mis vanter les charmes de la vie champtre, a assur qu'il vivait au milieu des champs comme un coq en pte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni moins. Et, lorsqu'il a eu moiti convaincu sa soeur, il a annonc qu'il y avait justement, Moussy-en-Josas, ct de chez lui, une belle proprit vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII, _arrang la moderne_. Mme Moreau a achet la proprit, sduite par l'espoir de se voir chtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un chteau; il a grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et briques rouges, prcd d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux tilleuls. Par derrire, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec vases, balustrade en pierre et pice d'eau. Mon grand-pre avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur venir habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa succession, qu'il savait considrable. D'abord, sa tactique lui russit bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappe de paralysie; la maladie la rendit dfiante et, la suite de quelques tentatives peu dlicates, elle rompit presque compltement avec mon grand-pre. J'ai appris tout cela peu peu, la maison, par des indiscrtions de Catherine ou par des conversations entre mon pre et ma soeur. J'ai appris aussi que, par testament dpos chez un notaire, ma tante Moreau a divis ce qu'elle possde en trois parts: la premire doit revenir Louise, la seconde moi et la troisime est rserve aux hpitaux. Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, ce testament, en entrant dans la grande pice o la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si dcrpite, si use, la pauvre femme! A notre entre, pourtant, un clair de joie a illumin sa physionomie suranne, mais maintenant elle a repris son aspect morne; ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses joues creuses, sa mchoire troite et prominente, ses yeux qui ont l'air de trous, tout dans son visage voque l'ide d'un crne sur lequel on aurait coll de la peau tanne et jaunie comme celle d'un tambour de basque. a sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne que, peu peu, l'impression de frayeur glace, qui m'avait saisi en entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre sant, elle s'informe de nos tudes. --Et vous tes-vous bien amuss, ce matin, chez votre grand-pre? --Mais, nous sommes arrivs pour djeuner, ma tante. --Vous a-t-il mens la fte, au moins? Car c'est la fte du pays, aujourd'hui et demain. --Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout l'heure. --Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entr? Justine, allez donc demander monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me voir. La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vtue de noir, un bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-pre qui se promne dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!... Mais le voil qui parat. Il s'avance, courb, son chapeau appuy sur le ventre, tout souriant. --H! ma chre Clotilde, comme vous paraissez bien portante, aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui, mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur pied tout d'un coup, un de ces jours... --Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, rpond ma tante en tendant la main son frre; mais il me semble, depuis que ces enfants sont entrs, que je vais un peu mieux. Elle nous invite dner. Mon grand-pre, pendant le repas, trouve moyen de faire preuve d'un amabilit surprenante. Sa figure de vieux renard s'adoucit prodigieusement, ses lvres pinces s'paississent, l'clat cruel de ses yeux se voile de bont. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il m'tonne beaucoup. La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau Louise d'une belle paire de boucles d'oreilles enferme dans un crin bleu. A moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or. --Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donn, mais je n'en ai pas: je m'attendais si peu votre visite. Tu t'en achteras avec. Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui joue le _Chant du Dpart_. Ils vont trs bien, ces chevaux de bois et, avec la baguette en fer, j'enlve au moins une douzaine d'anneaux. Louise n'en a attrap que deux. C'est si maladroit, les femmes! Je reviendrai la fte. J'y reviendrai demain matin--car nous passons la nuit chez le grand-pre et nous ne retournons Versailles que demain soir. *** J'y reviens. J'y passe la journe. Elle n'est pas mal du tout, cette fte, pour une fte de village. Il y a au moins une cinquantaine de baraques, des tourniquets o l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en pain d'pice; des massacres o l'on abat des Prussiens tour de bras. On peut s'en payer: deux balles pour un sou. Du reste, tout est la prussienne, cette anne, tout, jusqu'aux tirs enfantins, l'arbalte. On a remplac les animaux par des Allemands--le marchand dit que c'est la mme chose--et, lorsqu'on plante la flche au milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son trne--celui o il va pied, bien entendu. En rentrant chez mon grand-pre, je le trouve, dans le verger, causant avec mon pre sous un pommier. Une discussion d'intrt, sans doute. J'coute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche sa fin; je ne puis arriver savoir de quoi il est question. J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drle de tte! Oh! il n'est pas franc du collier, pour sr. Deux petits yeux de cochon, en vrille, ptillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche toute petite, rentrs aux coins, sans lvres: une fente peine perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mchoire forte, carre, qui avance et qui a l'air de vouloir se dmantibuler quand il mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils des plis de soufflet de forge. Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant mon pre qu'il ne dsire pas froisser cependant, car en mme temps il a des gestes qui veulent tre bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au passage: Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais la place des autres.--Dame, la sensibilit, c'est beau, mais a mne loin;--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien: --Toutou, tou, tou... a fait un drle d'effet. On pense du miel dans du vinaigre... *** Germaine apporte un journal. --Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles. Ma soeur s'empare de la feuille de papier. --Lis haute voix, dit mon pre. --D'aprs les renseignements qui nous sont parvenus d'une source particulire, mais en laquelle nous avons une entire confiance, de graves vnements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre correspondant dsigne comme le troisime jour de combat. Le marchal Mac-Mahon, aprs avoir t renforc par le corps du gnral Vinoy, a livr un combat dans lequel nos armes auraient remport un clatant succs. Les Prussiens seraient vaincus, culbuts, et trente canons leur auraient t enlevs. Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot massacre appliqu l'arme allemande ne serait pas une expression exagre. *** Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand crdit, surgit l'instant mme. Ce matin, dix heures, un ami de la famille d'Orlans, Paris, a reu une lettre du prince de Joinville, date de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre a quatre pages, qui contiennent de nombreux dtails sur les journes des 30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de notre arme. Mais elle se complte par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de triomphe et un vritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce _post-scriptum_ de la bouche mme de la personne qui l'a lu dans la lettre originale elle-mme. Le voici intgralement: La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons. Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France! --Tout a, fait mon grand-pre quand ma soeur a fini sa lecture, tout a, a ne me dit rien de bon. a sent le roussi, mes amis, a sent le roussi. *** --Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur mon pre lorsque le grand-pre nous a quitts, le soir, la dernire maison du village. --Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tent de croire, moi aussi, que a ne va pas bien. Nous revenons pied Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer des choses dans les taillis; tout l'heure, dans un sentier que nous traversions, une branche m'a cingl le visage et j'ai saut en arrire en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande alle qui mne la route, ma frayeur s'accrot devant les formes imprvues des branches noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros troncs qui ressemblent des hommes, devant le fouillis mystrieux des buissons o je crois percevoir des bruits de voix, o je dcouvre avec terreur les canons de fusil d'une embuscade. Enfin, au dtour du chemin, le rideau sombre de la fort se dchire. Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route. Nous y sommes. Il me semble qu'on me dcharge les paules d'un poids norme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les maisons qui prcdent la ville... *** A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-mnage impossible. Les gardes nationaux d'un poste qu'on a d installer dans la journe, discutent grands cris avec une douzaine de voituriers dont les charrettes restent en panne, le long du trottoir. --Alors, il n'y a plus moyen de passer? --Vous passerez quand le chef de poste aura examin vos papiers. Un charretier s'esclaffe. --Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu, pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape. L-dessus, c'est un toll gnral Le factionnaire lui-mme pose son fusil contre la grille et se mle la discussion. Nous sommes dj loin que nous entendons encore les cris: --On devrait vous fusiller, espce de Prussien! --Prussien vous-mme! --Vous allez voir a quand nous aurons la Rpublique! --Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon pre chaque pas; mais qu'est-ce qu'il y a donc? Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avanons, plus la rue est encombre. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un rassemblement considrable. Des hommes, la lueur des becs de gaz, lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres prorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui s'allongent sur la chausse jaunie par l'clairage de la prfecture, en face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu, on ne comprend pas trs bien; ce sont les mmes mots, pourtant, qui reviennent le plus souvent: patriotisme, Rpublique, dfense nationale... --Mon pre attrape par le bras un de ces orateurs improviss: c'est M. Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il l, cet homme placide? Mon pre l'interroge: --Eh bien! a va donc mal! --Comment! Vous ne savez pas! Sedan?... --Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous t battus, oui ou non? M. Legros croise les bras, et regardant mon pre bien en face: --La France vient d'essuyer une horrible dfaite. L'Empereur a t fait prisonnier avec 80,000 hommes. Ma soeur pousse un cri, pendant que mon pre reste bouche be. Des gens nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons tre assez btes pour ignorer des choses pareilles. Mon pre sent qu'il est ncessaire de donner une explication. --Nous arrivons de la campagne, vous comprenez... On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise. --Oui, vous n'tes pas au courant; a se voit, fait M. Legros avec compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a dcrt sa dchance et la Rpublique vient d'tre proclame Paris. --Ah! bah! Quand a? --Aujourd'hui. Aussitt la dpche officielle arrive, on va la proclamer ici. Restez donc; vous allez voir a. Tenez! vous apercevez bien Vilain qui se promne dans la cour de la mairie, les mains derrire le dos. Eh bien! il attend la dpche pour grimper sur une chaise et proclamer la Rpublique. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, Vilain l'avocat qui a plaid contre le sminaire et qui a flanqu une vole sa femme pour l'empcher d'aller la messe. C'est un pur, celui-l! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! L'oubli des principes, mon cher ami, voil ce qui nous a perdus; on le disait tout l'heure ct de moi, et c'est bien vrai... Les principes! Les principes d'abord!... Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur. J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-pre, une vieille gravure qui reprsente Charlotte Corday conduite l'chafaud par une bande de sans-culottes. Je me tourne vers ma soeur. --Dis donc, Louise, ce sont bien des rpublicains, ceux qui escortent la charrette de Charlotte Corday? --Oui. Des rpublicains rouges. Ah! trs bien. Il y a peut-tre des rpublicains qui ne sont pas des rpublicains rouges. Un gendarme sort de la prfecture, arrive au grand trot. Il tient un papier la main. Tout le monde se prcipite en hurlant. On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle hauteur du visage. Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il s'arrte: des applaudissements clatent. Il fouille dans la poche de sa redingote. Je me cache entre les jambes de mon pre. Ce qu'il cherche, ce doit tre le couteau de la guillotine... Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met lire. Ce ne doit pas tre un rpublicain rouge. Allons! tant mieux. Il arrive la proraison. Un grand geste la Mirabeau. Il flanque les deux chandelles par terre. --Vive Vilain!!! --Vive la Rpublique! --C'est a, ronchonne le pre Merlin qui se trouve ct de nous et que je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien a: les principes d'abord--mais les hommes avant. IX Nous sommes en rpublique, et a se voit: on a enlev l'aigle du drapeau de la mairie et on l'a remplac par un fer de lance; on a effac le mot _Imprial_ du fronton des difices et on appelle l'Empereur Badinguet. --C'est un beau spectacle, rpte mon pre dix fois par jour, que celui de cette rvolution pacifique. --En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de violences, de dsordres... --Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en riant le pre Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la basse-cour impriale, je crois. Elle a pris sa vole assez vite pour mettre ses plumes l'abri. Et, quant la simple canaille bonapartiste, moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves o elle s'est cache... --Le fait est, dit gnreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus monsieur Pion, depuis quelques jours. Le pre Merlin sourit. --Il aura trouv, dit mon pre, que l'cho manque ici lorsqu'il pousse ses cris de: Vive l'Empereur! --Ah! bah! fait le pre Merlin, trs tonn. Il me semble pourtant que vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en l'honneur de son ex-majest; je crois mme avoir reconnu la jolie voix de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean. Je baisse la tte, tout confus; c'est vrai, j'ai cri: Vive l'Empereur! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse. --Nous avons eu confiance en lui jusqu' Sedan. --Oui, jusqu' Sedan, appuie mon pre. Sedan nous a ouvert les yeux. Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais t ce qu'on appelle un csarien. --Moi non plus, affirme M. Beaudrain. --L'Empire tant tabli, j'ai bien t forc de l'accepter. --De le tolrer. Le mot est plus juste. --Le commerce a ses exigences. --Le professorat aussi. --Au fond je n'ai jamais t partisan de la tyrannie napolonienne. --Moi non plus. --Je suis, croyez-le bien, un dmocrate convaincu. --Moi aussi. --Enfin, dclare mon pre qu'embarrasse le regard narquois de son interlocuteur, enfin, nous avons la Rpublique. C'est dj une grande chose. --C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le pre Merlin en se levant pour se retirer. --Ce monsieur Merland est tonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a disparu. Il n'est jamais content. *** Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, sa place, je serais enchant. Son mariage avec ma soeur, qui devait tre clbr la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achvement de la guerre. Voil-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, sa place, que la guerre ne se termint jamais. J'aime beaucoup Jules et, si j'osais, je lui dcouvrirais le fond de ma pense. J'ai guett l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux dfauts que j'ai dcouverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je l'ai manque. Dcidment, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre Jules, si triste, qu'il me fait piti. Je n'aurais jamais l'audace d'augmenter son chagrin par des rvlations utiles sans doute, mais affligeantes. --D'ailleurs, m'a dit Lon, tu perdrais ton temps. Il en est toqu, de ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi? Oh! non, je ne le crois pas. Je suis mme certain qu'elle ne l'aime pas. Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de Jules, la maison, on le fait suivre immdiatement de l'nonc de ses capacits, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un des principaux employs. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degr d'affection qu'elle portait son fianc, j'ai entendu ma soeur rpondre: --Il aime tant sa tante et son frre. Comment voulez-vous qu'on n'prouve pas de la sympathie pour lui? Le ton tait faux. Je ne m'y suis pas tromp. Mme Arnal non plus, car elle a ajout en souriant demi: --C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, mazette! Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fire d'avoir dcroch avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que a,--mais elle n'aime pas Jules. Aprs tout, si Jules est toqu d'elle au point de ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de continuer m'occuper de ces affaires l. Et puis, si le mariage ne se faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la crmonie, un beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour enseigne une rose entoure de ces mots: _A l'image des dames_. Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper de lui: j'ai bien d'autres chats fouetter. Des vnements plus srieux rclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il parat que les Prussiens s'avancent vers Paris marches forces. J'ai dj copi un bulletin qui engage les cultivateurs du dpartement porter leurs rcoltes Paris. --On ferait bien mieux de les laisser o elles sont et de les dfendre, dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde nationale, et le sabre au cot. *** J'ai t le voir commander la manoeuvre ses hommes, dans la cour de l'usine gaz, et je m'en suis tenu les ctes toute la journe. Je n'ai encore rien vu d'aussi ridicule. a n'empche pas le marchand de tabac de se prendre au srieux. Il prtend qu'il faut enflammer les courages et dblatre du matin au soir contre le gouvernement qui s'obstine ne pas envoyer d'armes. --Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait pas livrer l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire! --Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros tait le dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irrparables qui peuvent rsulter d'une rsistance inutile. --Je ne songe rien, quand j'ai le sol sacr de la patrie dfendre. --Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins... --Je pense la patrie! --Mais par piti... --Pas de piti... *** On dirait que les autorits ont pris les avis de M. Legros, car elles font afficher des dcisions impitoyables. Ordre est donn par la prfecture de mettre le feu aux granges, de dtruire par la flamme toutes les meules du dpartement et d'incendier en mme temps avec du ptrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se rpandent dans les campagnes pour mettre ces ordres excution. Il parat que ce n'est pas la crme des honntes gens, ces francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et se dclarent prts les repousser par la force. La prfecture est oblige de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment pris de s'abstenir des actes d'hostilit isole qui n'auraient d'autre rsultat que d'attirer des reprsailles terribles sur des populations sans dfense. Le document se termine par le cri de: Vive la patrie. --Des populations sans dfense! s'crie amrement M. Legros. Je crois bien! On nous enlve jusqu' notre garde mobile! Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chausss, vtus pour la plupart d'une mchante blouse de toile grise, arms de pitoyables fusils tabatire, ils sont partis en chantant. Ils n'ont pas d chanter longtemps, par exemple. Quand les ttes se sont un peu refroidies, quand les fumes de l'alcool et du vin se sont dissipes, ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats chapps de Sedan. Fantassins aux souliers culs, aux pieds sanglants, cavaliers harasss monts sur des fantmes de chevaux, artilleurs sans pices et sans caissons, ils fuient devant l'arme allemande; et ces longues files misrables, ces bandes lamentables, ces clops, ces extnus, ces dcourags, ces fourbus, traversent la ville, tous les jours, en criant la trahison. Ils ont tous le mme clair de haine dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont mens la dfaite, et le mme geste de menace, aussi, l'adresse de leur chefs qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus. --Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'criait l'autre jour un petit voltigeur qui s'tait assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous commencerions par descendre pas mal de Franais avant de canarder les Prussiens! Et, ce pitoyable dfil des dbris de notre arme, s'ajoute la dbche des habitants des campagnes. Affols par les rcits terribles colports de bouche en bouche, par les dtails pouvantables donns par les journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants, chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures charges de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs longs convois terrifis. Ils se htent, car derrire eux on ouvre des tranches profondes sur les chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les chausses, avec leur branches. *** --Bravo! voil ce qu'il fallait! s'crie M. Legros qui revient enchant d'une visite qu'il a t faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voil ce qui s'appelle donner du fil retordre messieurs les Allemands! S'ils ont jamais envie de venir Versailles, ils n'y entreront pas facilement. --A moins, dit mon pre, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne sautent les tranches. --Ou moins, plutt, dit le pre Merlin, qu'ils ne vous prient de combler trs proprement vos petits fosss et qu'ils ne vous engagent ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus. --Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir a!... D'abord, vous, monsieur Merlin, vous n'tes pas un patriote. --Vous croyez? --Oui. --Et pourquoi a? --Parce que vous avez dclar que le gouvernement agissait en sauvage en dcrtant la destruction par le feu des btiments qui gnent la dfense et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de l'ennemi. --J'ai dit a, c'est vrai. Et j'ai mme ajout que les Prussiens, qui ont leurs derrires assurs, trouveraient o ils voudraient les ressources qui leur sont ncessaires. Ces destructions taient donc parfaitement inutiles. --Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout brl. --Except, pourtant, les rserves des fourrages de l'intendance militaire, Rambouillet et Versailles. --On les a oublies. --Heureusement qu'on n'a pas _oubli_ de les vendre des particuliers qui n'ont pas _oubli_, eux non plus, de les acheter un prix drisoire. *** Le 15, Jules, qui fait partie d'un des rgiments de Paris, vient nous faire ses adieux. Il emmne avec lui Lon et Mlle Gteclair. A-t-il de la chance, ce Lon! C'est moi qui voudrais bien aller Paris. --Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu? --Oui, n'aie pas peur. --Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-tre pas grand'chose. C'est une affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront pas, naturellement, investir compltement la capitale et, ma foi, lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils seront bien obligs de faire la paix. --C'est mon avis, dit mon pre. --Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous qu'ils fassent une brche dans les remparts? Avez-vous remarqu l'paisseur des remparts, monsieur Gteclair? --Mais oui. --Et vous, monsieur Barbier? --Mais oui. --C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une paisseur!... Un mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--l.--Et, derrire, une masse norme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la terre. Voil... Ah! quelle paisseur!... Nous accompagnons Jules la gare. Elle est assige par les migrants; les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va partir. J'embrasse Lon et Mlle Gteclair laquelle Mme Arnal, qui est venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national Paris. --Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du coton dans ses oreilles, le soir. Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon pre et celle de M. Legros. Il s'approche de ma soeur. --Allons, embrassez-vous, fait mon pre. Louise avance son front et Jules y dpose un baiser... La locomotive siffle et les voyageurs, aprs un dernier adieu, se prcipitent vers les wagons. *** Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral. --Il faut se faire une raison, ma chre petite. Ainsi moi, regardez donc, j'ai mon mari Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais... Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son voyage: --Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux sparations. a me fend le coeur. Cette pauvre petite! Il dit a tout bas, la main sur la troisime cte. Puis, tout haut: --Allons! encore un soldat de plus pour la dfense de la Ville-Lumire! Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis certain, quant moi, que les Prussiens vont trouver leurs matres sous Paris. L'arme a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui l'assurent--: elle est anime du patriotisme le plus pur... Tiens! qu'est-ce que je vois l-bas? --Un rassemblement, je crois... Oui, un rassemblement qui s'est form autour d'un turco assis sur le trottoir, le dos appuy un mur. Son sac tout charg est jet ct de lui et il a envoy, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, ses grands yeux brillant du feu de la fivre et ses dents blanches, serres par la souffrance et la colre, qui clatent dans le noir du visage dont la peau est colle aux os. Il refuse de se lever, parat-il; il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demand du pain et qu'on l'a maltrait. Il veut mourir l. La foule regarde. M. Legros s'approche. --Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester l. Allez la mairie... Le turco secoue la tte. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros montre son sabre et les galons de sa manche. --Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne plus causer de scandale et d'aller la mairie. Le turco secoue encore la tte. --Moi, plus connatre officiers... officiers trahi... M. Legros n'y tient plus. --Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme franais... Mais il n'achve pas; le turco se dresse demi et s'crie d'une voix terrible: --Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui, Prussien!... Et il retombe. --Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose en face. Et elle dsigne un caf, de l'autre ct de la rue, dont le propritaire, en bras de chemise, regarde la scne tranquillement, du pas de sa porte. --Jamais de la vie! s'crie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son drapeau! Rien! rien! qu'il crve comme un chien!... Il nous entrane sa suite... *** Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pens ce turco--et j'ai pens aussi au petit soldat qui m'avait donn son bidon remplir, la gare, le jour du dpart des rgiments, et qui avait l'air si triste... A-t-il t tu?... X Je viens d'entendre dire, dans une papeterie o j'ai t acheter un cahier, qu'on a aperu les Prussiens Ablon. Je me dpche de rentrer pour porter cette nouvelle la maison. a fera plaisir mon pre; il soutenait hier M. Legros que les Allemands seraient Versailles avant huit jours et M. Legros prtendait qu'ils ne mettraient probablement pas le pied dans le dpartement. Depuis quelques jours du reste, on fait chez nous, du matin au soir, de vritables cours de stratgie. M. Beaudrain, mon pre, le marchand de tabac, exposent tour tour leurs systmes; les dames s'en mlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon pre s'crie, en haussant les paules: --Laissez-moi donc tranquille! Et M. Beaudrain lui rpond: --Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira par s'entendre. Mais mon pre ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et l'on ne s'entend jamais. Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des revers prouvs par nos gnraux, des batailles perdues, des dsastres qui se multiplient, tout le monde s'crie la fois: --C'est infme! Et l'on convient, avec une unanimit touchante, que, si nous sommes vaincus, c'est que nous avons t trahis, vendus, livrs. Infme Le Boeuf! Infme Palikao! infme de Failly! infme Frossard! Infme l'empereur--Badingue--Invasion III! --C'est infme! Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-l dans l'oreille. Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon. Il a un drle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent des places invraisemblables. Le tapis de la table est demi arrach et trane terre. M. Legros a les pieds dessus et le trpigne avec fureur; M. Beaudrain lve les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un trapze; ma soeur, tout bouriffe, se dissimule derrire un fauteuil o le pre Merlin, trs tranquille, est assis, les jambes croises. --Oui, c'est infme! infme! C'est moi qui vous le dis! Et mon pre, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes cartes, le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuy au mur, les mains dans ses poches. C'est M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas vu la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il ple comme a, si ple qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse derrire le canap. --Rellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'crie M. Beaudrain. Oser prtendre que Badinguet... --Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion. --Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac. --... oser prtendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en hochant la tte, ne s'est rendu Sedan que pour sauver son arme! --Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien fait! --C'est infme! crie mon pre. --C'est votre sale Rpublique qui est infme! Rien n'tait perdu si le gouvernement imprial tait rest debout. Avec votre Rpublique, vous allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne! --Espce de Prussien! --Badingueusard! --Mauvais patriote! --Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur! --A bas Badinguet! hurle M. Legros. --Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. a vous va mieux, sans-culotte manqu! Des hues couvrent la voix de M. Pion. --C'est scandaleux!... C'est infme!... A bas Badinguet!... A bas la Marianne!... --On devrait vous fusiller!... M. Pion s'lance vers M. Legros qui a prononc la dernire phrase. --Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourn casaque... M. Beaudrain cherche s'interposer. --Permettez! Messieurs, permettez!... Mais mon pre met la main sur l'paule de M. Pion. --Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez comprendre que votre prsence... dsormais... M. Pion se retourne, tout d'une pice. --Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis pas prs de remettre les pieds chez vous... C'est gal, Barbier, vous n'avez pas t long changer votre fusil d'paule... Moi, je joue franc jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi! Et il sort, en faisant claquer la porte. --Il n'y avait qu' l'expdier, dit mon pre en se frottant les mains. Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... Il n'a jamais coup cinq bras deux Suisses, peut-tre... Qu'est-ce que vous dites de a, monsieur Merlin? --Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide. --Certainement, appuie M. Legros. On est rpublicain ou on ne l'est pas. Le pre Merlin sourit. Mon pre, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperoit. --Tu tais l? Qu'est-ce que tu fais? --Papa, j'ai appris tout l'heure qu'on a aperu les Prussiens Ablon. Je venais te le dire. --A Ablon! s'crie M. Beaudrain. Diable de diable! Et il sort une carte du dpartement qu'il porte toujours sur lui. --Tenez! l! Toutes les ttes se penchent. --En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine traverser. On va leur disputer le passage, j'espre. Ah! si tout le monde fait son devoir... M. Beaudrain relve la tte. Il a l'air inspir. --Faire son devoir! Oui, tout est, l!... Il faut lever nos coeurs... Elevons nos coeurs! _Sursum corda!..._ --_Sursum corda!_ rptent mon pre et le marchand de tabac, qui ne savent pas le latin. --_Sursum corda!_ Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en frappant sur la table, que ce ne soit pas l un vain mot. Prenons ds maintenant l'engagement de dfendre, par tous les moyens en notre pouvoir, le sol sacr de la patrie. Faisons serment... a va devenir intressant. Malheureusement, mon pre s'avise de ma prsence. --Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs t'attendent. Le soir, j'ai demand ma soeur des dtails sur ce qui s'tait pass aprs mon dpart. Elle a refus de m'en donner. --Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prt serment. --Oui. --Monsieur Merlin aussi? --Non. Il est parti aussitt aprs toi. Il avait ses fleurs arroser. --Ah!... Et l'on a fait serment de... --a ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'il faut lever ton coeur. _Sursum corda!..._ *** J'lve mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de Picardie pour voir si je n'aperois pas les Prussiens. Quand j'ai constat l'absence de tout casque pointe l'horizon, je vais passer le reste de ma matine dans le parc. Ce n'est pas bien drle, le parc: avec ses alles montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pice monte. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en dniche un, a va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est un dsastre. J'en suis rduit examiner le parc dans ses moindres dtails. C'est triste mon ge, allez! Ce fameux Le Ntre tait dcidment au-dessous de tout comme jardinier. --C'tait le modle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre par coeur, dans les_ Morceaux choisis_, une pice o il est question de la pit filiale du planteur de buis. --C'tait le modle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut honor de l'amiti du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver quelque chose de bien, il faut avoir un haut degr le sentiment de la famille. M. Beaudrain doit me tromper. Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, les bronzes crouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent les vieux arbres, les murs des terrasses tapisss d'un buis sale qui ressemble du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis toutes les sauces, coup toutes les coupes; on l'a taill en carrs, en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu plus gai: on pourrait se croire dans un cimetire. Mais on n'a point plant de fleurs. Pas de frivolits! On a prfr l'utile l'agrable. On a mis de petits treillages au pied des plantations du modle des fils et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus. Il y a, du ct de l'alle o les marmousets prennent leur bain de pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadr par des rampes de marbre, lpreuses, moussues, pareilles des crotes de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de buis--toujours--vgtent de misrables arbustes gringalets, tout ronds, tondus la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs pitoyables, taills en pointes--pointus y empaler des mcrants.--Je ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette faon des vgtaux qui ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'tre au supplice, ces arbres. J'en ai vu qui leur ressemblaient, dans une bote champtre, en sapin, qu'on m'avait donne dans le temps pour mes trennes: ils avaient un feuillage en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de bois; ils n'taient pas aussi vilains que ceux-l et ils sentaient bon la colle et la peinture, au moins. Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me retourne pas, mme lorsque je suis arriv au bout. Je sais que, si je me retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du chteau, avec ses hautes fentres petits carreaux qui font l'effet d'normes pices de canevas dpiautes, o manquent la laine de la tapisserie, la vie des couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la trame des treillages. A travers les trous, j'aperois de l'herbe qu'on n'a pas passe la tondeuse, des mousses l'alignement incorrect, des pquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent l tranquillement, sans rgle, la bonne franquette, comme si ce n'tait pas dfendu. a doit tre dfendu, pourtant. Ah! si Le Ntre vivait encore!... *** L'autre jour, en rentrant pour le dner, j'ai rencontr Mme Pion. Elle m'a demand si mon pre tait toujours aussi toqu. Je lui ai rpondu, pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. L-dessus, nous avons caus et, comme elle revenait du march, elle m'a offert, avant de me quitter, une belle grappe de raisin. --Mais, madame, je vous remercie. --Prends donc, bta. Vas-tu faire des manires, toi aussi? --Mais c'est que je n'ai pas encore dn. --Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert. Je rentre la maison, ma grappe la main. --Sapristi! me dit Louise. Tu as l un beau raisin. O as-tu pris a? --On me l'a donn. --Qui a? --Mme Pion. --Tu dis?... --Mme Pion. --Ah!!! Louise se prcipite dans le jardin o mon pre fume sa pipe en prenant son vermouth. Une minute aprs, j'entends la voix paternelle. Je manque de m'trangler avec un grain trs gros que je viens d'avaler. --Jean, arrive ici tout de suite. Je m'avance, pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe derrire mon dos. --Tu as accept un raisin de Mme Pion? Je lve la tte. Horreur! mon pre n'est pas seul. Il y a l M. et Mme Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal... --Veux-tu me rpondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donn ce raisin? --Oui, papa. --Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des raisins badingueusards? Tu n'as pas honte? J'essaye de sauver mon raisin. --Si, papa, j'ai honte. --Alors, jette ta grappe. J'hsite. Quel dommage! De si bon raisin! --Jette ta grappe! Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant de partir, de quelle faon M. Legros me regardait, j'ai aperu le sourcil fronc de M. Beaudrain et les lvres pinces de Mme Arnal. Je comprends toute l'tendue de ma faute. Je comprends que tout le monde sait dj que je suis un corrompu, un vendu, un tratre. Quelle honte! Il ne me reste plus qu' aller me cacher dans ma chambre. Mais Catherine m'arrte au passage, sur la premire marche de l'escalier. Elle a une lettre la main. --Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre? Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis charg de dpouiller sa correspondance. --Ce n'est pas encore de mon frre. C'est de mes parents. Je reconnais l'criture du matre d'cole. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, Haute-Vienne, n'est-ce pas? --Oui. --J'esprais que ce serait de mon frre. Il y a si longtemps que je n'ai pas reu de ses nouvelles. Enfin! voyons... Je lis: Ma chre fille, Nous avons une nouvelle t'apprendre avec beaucoup de mnagements, car elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme ta mre en a reu en l'apprenant sans mnagements. C'est donc un grand malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reu un procs-verbal militaire apprenant le dcs de ton pauvre frre Grgoire, ma chre fille. Ta mre est dans les larmes sans dcesser la nuit et le jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous dsolons tant que l'on ne peut gure la consoler non plus. Il y a trois garons de la commune qui ont t tus aussi et pas un seul Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et c'est un grand malheur, car les rcoltes sont belles ici et nous n'avons point nous plaindre pour quant nous, nous avons deux cochons gras vendre. Monsieur le cur te fait dire de prier pour l'me de ton pauvre frre et je ne connais pas d'autres nouvelles. Ton pre pour la vie qui t'embrasse... Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laiss tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, elle se lve et s'essuie les yeux. --Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi o il y a les _deux cochons gras vendre_. --L, Catherine. La bonne prend la plume qui lui sert marquer, en signes bizarres, ses comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je lui ai indiqu la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. Je la suis. --Pardon de vous dranger, monsieur, dit-elle mon pre, mais j'ai reu une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous... Mon pre recommence la lecture que je viens de faire. --Il n'y a pas en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini. Votre frre est mort en dfendant la patrie. --Mort comme un hros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces hros obscurs qui... --Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, ces mots, saisit par le bras. Oui, Amlie, comme nous mourrons tous plutt que de laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacr de la France. --Oui, tous, approuve mon pre d'une voix sombre. Consolez-vous, Catherine; songez... --Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver me figurer que c'est arriv... Un garon si fort, si beau... Vingt-quatre ans, monsieur... vingt-quatre ans... Elle fond en larmes. --Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux. --Et ces pauvres parents, gmit Mme Legros. Cette pauvre vieille mre... Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais... --Avez-vous remarqu le style de la lettre? demande tout bas M. Beaudrain mon pre. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, mais une motion qui dborde. Et ce passage sur les rcoltes! cette antithse entre les ruines que fait la guerre et les dons gnreux de Crs! C'est d'une simplicit... rustique... Pas une expression triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les rcoltes! Ah! le terme est choisi de main de matre, fait le professeur en secouant la tte. Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_! Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprs d'elle et la console. Mme Legros continue dblatrer contre Bismarck, Guillaume et Badinguet. --Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les attacher un poteau et les faire mourir coups d'pingle... Les faire souffrir des journes entires, quoi!... --Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme saint Laurent. Le feu, il n'y a que a. Je me suis brl il y a quinze jours, moi, en torrfiant du caf. Eh bien! j'ai encore la marque de la brlure. C'est d'un douloureux! --Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? C'est pouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de l'cartlement, ou de l'corchement, ou du crucifiement; mais ce sont des moyens bien rapides... Non, en vrit, je crois que le pal... --Ce qu'il faudrait, fait mon pre, je vais vous le dire: il faudrait attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et les laisser mourir l! --Bravo! crie M. Legros. Catherine lve la tte, tonne et, de ses yeux rougis tout grands ouverts, semble interroger l'picier. --Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons votre frre, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils ont vers! La vengeance!... Catherine s'est leve et semble boire les paroles du marchand de tabac. --Eh bien! s'crie-t-elle tout coup, et comme hors d'elle-mme, eh bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frre!... Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai, je le tuerai... Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants. --Vraiment, a fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!... --Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en tendant le bras. C'est une hrone! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle vient de dire! Ah! c'est beau! --C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se lchant les lvres. --Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande mon pre. --Je n'en doute nullement, rpond le professeur... Eh! eh! ce ne serait point la premire fois qu'une femme se serait conduite d'une faon virile... L'histoire nous apprend... --Judith et Holopherne! s'crie Mme Legros. --Je voulais parler, dit M. Beaudrain mcontent de voir sa phrase interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente dans la tte de Sisara. --Ah! fait philosophiquement l'picire... C'est que c'est moins connu, voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith! --Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment dirai-je?... --Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith! M. Legros essaye de calmer sa femme. --Tu te montes, ma chre amie... Tu avances l des choses, vraiment... Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est... enfin... --Et puis aprs? demande l'picire agace. Quand il s'agit de sauver la patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frre. Ah! Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jug jusqu'ici? Mettre en balance des intrts suprieurs et un lger sacrifice! --Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagrez un peu. --Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle, moi! --C'est brave, je l'avoue, dclare M. Beaudrain; mais c'est peut-tre aller trop loin. Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve a tout naturel. Judith s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe la tte. Voil. C'est trs simple. Et je ne comprends pas pour quelle raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge comme une pivoine. --Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'crie l'picire en regardant Mme Arnal, pendant que son poux lui frappe sur l'paule et que mon pre sourit, ainsi que M. Beaudrain. --Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a gure de pice sans prologue, et que, lorsqu'on tient arriver l'pilogue... --Ah! c'est ! dit Mme Arnal. L'pilogue, la bonne heure; j'en suis. Mais le prologue... Quel prologue? quel pilogue? Mme Arnal minaude. --Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non, dcidment... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble que si un tranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette ide-l... Je ne comprends pas... --Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgr les supplications de son mari; ah! mais oui, tout!... Mme Legros est une vraie patriote. Elle comprend tout. a ne fait pas un pli. XI Quelqu'un qui parat bien tonn en pntrant chez nous ce matin, c'est M. Legros. Il trouve mon pre en train d'enterrer, dans une grande fosse qu'il a creuse tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide mon pre dans ce travail et mon grand-pre Toussaint, qui a quitt Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons huils et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil pierre qui ornaient ma chambre gisent ct de lui. --Comment! s'crie l'picier d'une voix absolument consterne, comment! Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol! --Ma foi, fait mon pre embarrass, je... c'est--dire... c'est cause des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arriv... --Et l'ennemi qui est nos portes! gmit le marchand de tabac. --Oh! soyez tranquille! si la ville songe se dfendre... --Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros indign. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres. --Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai l, dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment complet. --A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'nergie du corps d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne serait gure possible de rsister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun fasse son devoir... --Vous savez bien que nous avons jur de le faire... Entortillez bien le revolver, pre Toussaint, le mcanisme craint l'humidit... Alors, Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?... --Aujourd'hui, les Prussiens trouveront qui parler. Du reste, nous ne les attendons gure avant trois ou quatre jours. Toutes nos prcautions sont prises; les barrires sont fermes et les postes qui les gardent ont ordre de n'ouvrir qu' des parlementaires. Nous sommes Versailles une douzaine de mille hommes au moins... --Dont trois mille arms, dit le pre Toussaint en ricanant. Et encore! --C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son fusil de chasse. Avec ce fusil-l, on pourrait armer un homme, donner un dfenseur la patrie. --Allons donc! a ferait un fusil de plus reporter la mairie, aprs l'entre des Prussiens, et voil tout. Tenez, Barbier, voil votre fusil et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous prfrez le remettre aux Allemands? Comme vous voudrez. Mon pre arrange les armes dans la fosse. --C'est dommage, dit-il. J'ai un sacr diable de loir qui vient manger les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, propos, monsieur Legros, vous me prterez bien votre fusil, vous? Vous me rendrez service. --Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois... L'picier balbutie, se trouble, rougit. Le pre Toussaint le regarde curieusement et, tout coup, clate de rire. --Dites donc que vous l'avez enterr aussi, votre fusil, sacr farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la place dans le trou... M. Legros s'en va, rouge de colre. --Savez-vous, Barbier, demande mon grand-pre, que si les Prussiens arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort de me moquer de lui? --C'est bien possible, fait mon pre qui achve de combler la fosse. Heureusement, les Allemands ne sont pas encore l... --Au fait, Jean, as-tu port la poste les lettres que j'ai crites ce matin? --Pas encore, papa. --Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la leve a lieu onze heures. Je vais la poste, je laisse tomber les lettres dans la bote et je reviens en chantonnant, le nez baiss, comme si je comptais les brins d'herbe qui poussent entre les pavs. Un grand bruit de galopade, en haut de la rue Duplessis, me fait lever la tte. --Oh! Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop. C'est terrible! Ils me font l'effet de gants et leurs chevaux, dont les fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des tincelles, me semblent normes, eux aussi. Oh! que j'ai peur! Ils sont passs, ils sont dj loin, que je ne puis bouger de ma place. Je tourne la tte, seulement, et je les aperois, tout l-bas, galopant toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrtent. Comment! ils ne sont que quatre! J'aurais jur qu'ils taient cent. On dirait des lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au poing et, attache au bras droit, une longue lance avec une banderole noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils reprennent le galop et je ne distingue plus que l'tincellement des sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effars, devant l'pouvantable chevauche... Je rentre la maison, en courant. --Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre Prussiens!... On se prcipite, on m'entoure, on me demande des dtails. J'en donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on m'en redemande encore. On m'coute en frissonnant. --Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses membres. --Oh! oui! Et grands! grands! --Brrr!! --Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing? --Deux fois plus gros que le revolver de papa! --Et des lances? --Et des lances. --Et des sabres? --Et des sabres. --Brrr!! --Ils ne t'ont rien dit en passant? --Non, rien... mais ils m'ont regard d'un air furieux. Un, surtout, qui avait une grande barbe rouge. En ralit, je ne sais mme pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends a sous mon bonnet; a fait bien. a me donne l'air homme. Je murmure mme en avanant le menton: --J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer. Ma soeur m'embrasse. a ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit rudement mue. --Les brigands! s'crie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables, ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on pense... Et sa figure, terrible tout l'heure lorsque j'ai annonc l'entre des Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir menti. --Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains. --Il faut fermer tous les contrevents des fentres qui donnent sur la rue, rpond mon pre, verrouiller les portes et, ma foi... djeuner en attendant les vnements... Ce sera toujours un djeuner que les Prussiens n'auront pas. Nous djeunons tristement, du bout des dents, changeant nos craintes, nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refus de venir Versailles. --Elle aurait pourtant t plus en sret ici, dans une ville, qu'en pleine campagne, dit Louise. --Ah! s'crie mon grand-pre, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour la dcider. Je lui ai dit: Vous voyez bien; moi, je suis un homme et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu. Barbier sera enchant de vous offrir l'hospitalit... --Parbleu! s'crient mon pre et ma soeur. --Elle s'est obstine rester quand mme. Savez-vous ce qu'elle m'a rpondu: Que voulez-vous que les Allemands fassent une vieille bonne femme comme moi? Il faudrait tre bien mchant pour me faire du mal. --Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux. --Je souhaite, dit mon pre... Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons la pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne cette heure-l... Qui peut sonner? Qui peut avoir sonn? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas? Nous nous consultons. Enfin, je suis charg d'aller regarder, avec prcaution, par une fentre des mansardes, quelle est la personne qui se prsente notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne sans faire de bruit, je me penche et j'aperois M. Legros. Il n'a plus son uniforme; il est en civil. Il m'a mme l'air de trembler trs fort; il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je vais lui ouvrir la porte. --Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intrieure. Les Prussiens sont dans la ville... c'est--dire une avant-garde... des parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laisss entrer, car on a beau tre ferme... patriote... il faut tre sens, rflchir... se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter contre une arme... On a sign midi un capitulation honorable... trs honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est trs honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit tre dsarme... oui... et puis, on doit combler les tranches et enlever les abatis qui barrent les routes... C'est naturel, aprs tout, puisque les Prussiens arrivent ici deux heures et qu'on a sign une capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pens vous dire que les Prussiens arrivent Versailles deux heures? Ils arrivent deux heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-tre pas bon dans les rues, bientt... Au revoir. Le marchand de tabac s'en va. Sa dernire phrase me donne rflchir: il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie d'aller faire un tour... du ct o vont arriver les Allemands. Si je parle de mon envie mon pre, il ne me laissera pas sortir, c'est clair. Alors, il faudrait m'clipser la muette ou me rsigner manquer l'entre des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, ce serait bien embtant... Je m'clipserai... *** Je m'clipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je prends ma course vers le boulevard du Roi. Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fentres fermes, toutes les portes closes. Je le remonte presque jusqu' la grille; le poste des gardes nationaux est dsert. Deux douaniers seulement montent la faction, les yeux tourns du ct de la campagne. J'attends--en tremblant. Pourvu que personne ne vienne me dranger, ne s'aperoive de ma prsence et ne me force dguerpir! Je tremble de plus en plus--mais c'est rudement bon de trembler comme a. J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura encore pour longtemps, mais je n'ose pas... Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche un bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. Le coeur me bat craquer, la respiration me manque... --Les voil! Ce sont les douaniers qui ont cri a, et ils prennent leur course vers la ville. Ils me frlent en passant et leur terreur me gagne. Je les suis. Mais, en courant, j'aperois, de l'autre ct du boulevard, cinq ou six curieux qui se sont arrts et qui se dissimulent derrire les arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache derrire un arbre, moi aussi, et je regarde en carquillant les yeux. L-bas, sur la route, cinquante pas de la barrire, une douzaine de cavaliers, pareils ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas et s'arrtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs. --Les uhlans! dit une voix ct de moi. Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que mes ongles s'enfoncent dans l'corce de l'arbre contre lequel je suis coll. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de leurs uniformes dchirs et l'un d'eux, au premier rang, a la figure entoure d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller! Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrire, une masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits tambours, gure plus grands que des tambours de basque, et les fifres. Ils jouaient une marche guerrire, ces tambours et ces fifres, suivis de fantassins l'uniforme bleu sombre, qui dfilent, chausss de bottes o ils ont fourr leurs pantalons, le fusil plat sur l'paule, le manteau roul en sautoir. Et ces hommes, souills de boue et de poussire, noirs de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pnible, conservent l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se cadence d'un bout l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent sur le flanc des troupes et les officiers, l'pe la main, en costume simple, sans dorures, sans paulettes, orn seulement d'un peu de velours, s'avancent la tte de leurs compagnies, raides et droits comme des automates. Il en passe, il en passe toujours. Je suis moiti sorti de derrire mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur. Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une musique dont j'aperois les instruments, tout l-bas, devant un groupe d'officiers cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne des troupes, depuis les premiers rangs qui dj ont atteint le chteau jusqu'aux derniers qui dbouchent du Chesnay, des hurrahs clatent et couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique, de nouveau, dchire l'air de ses notes victorieuses... Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient les musiques de nos rgiments partant pour la frontire, l'hymne qui rend le Franais invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de la dclaration de guerre et que j'ai chant, moi aussi, lorsque nous croyions la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des drapeaux tricolores sur la route de Berlin... Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps, peut-tre; et il nous faudra regarder flotter les tendards noirs et blancs, pareils celui que porte un officier dcor d'une croix en fer, au milieu du dernier rgiment d'infanterie. C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs couchs sur les affts peints en bleu, avec ses servants pied et cheval coiffs de casques surmonts d'une boule en cuivre. Il y a des fleurs la gueule des pices et les caissons et les prolonges sont enguirlands de lierre et de feuillage... La cavalerie succde l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tte de mort au bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures chelles... Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des derniers caissons, avoir aperu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baonnette au canon, marchent des soldats franais prisonniers, sans armes, sales, dguenills, l'air abattu, dsespr. Ils sont deux cents, au moins... et je regarde, tant que je puis les voir, les kpis rouges de ces malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les voitures passent toujours, escortes par des uhlans. Il y a des prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout la fin, des caissons pleins de paille, des voitures de tous modles, des camions mme, portant le drapeau blanc croix rouge des ambulances, d'o s'chappent des cris faire frmir, des gmissements lamentables. Un dernier peloton de uhlans. C'est fini. --C'est tout un corps d'arme qui vient de passer, me dit un monsieur qui est rest derrire un arbre, pas loin de moi, pendant le dfil des troupes, c'est le 5e corps prussien, gnral de Kirchbach. J'ai dj vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la canne la main. Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur long et maigre qui sort craintivement d'une alle o il s'tait tapi pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, jette droite et gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfonc sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon ct. --Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent? C'est M. Beaudrain. Je le reconnais la voix, beaucoup plus qu' la figure, une figure qui a pris des tons jaune ple--une couleur de panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain doit avoir une fire peur. --Ce que je fais, monsieur? Je rentre la maison... --Et vous avez assist l'entre des Prussiens? --Oui, monsieur. --Exprs? --Oui, monsieur. Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front, l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le dfil triomphal des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau l'envers, une tte brle? --Mais, vous-mme, monsieur... --Moi, c'est diffrent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que l'arme ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela, croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'tais all faire une visite ct, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercept par les hordes prussiennes... Et vous tes rest l tout le temps. --Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu les prisonniers? --Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'tais dans cette alle, l, et je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sr. Un mauvais coup est vite attrap et je n'ai qu'une mdiocre confiance dans la gnrosit des Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons, filons... M. Beaudrain m'entrane. Nous passons par des rues dtournes, des chemins dserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blmit. Au coin d'une rue, il me quitte. --coutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez vous, mais... je crains... une personne seule attire moins l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!... Et il part, se dissimulant le long des murailles. Je rentre la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. Mon pre m'ouvre la porte. --D'o viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures... Je vois venir une rprimande--autre chose peut-tre.--Je me tire de ce mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai vu--mme un peu plus.--Lorsque je dclare que j'ai vu des prisonniers franais, Catherine pleure chaudes larmes. Ma soeur s'tonne d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon pre s'indigne fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la _Marseillaise_. --C'est infme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnat bien l l'esprit teuton! Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je profite de sa colre pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux le spectacle de tout l'heure et je ne puis penser autre chose. J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fentre, tout doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mtres, devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien cheval est arrt. Il parle avec une personne qui se trouve l'intrieur, mais je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, qu'il ne possde pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un signe bref, indiquant la ville; et l'picier, qui a compris, part en courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en examinant les maisons du voisinage. Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, essouffl. Il tend au Prussien, en se dcouvrant, une chose enveloppe dans du papier. C'est un norme cigare. L'officier l'allume, paye et s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, bien doucement, pour qu'il n'entende rien. J'ai envie de descendre pour raconter mon pre ce que je viens de voir; mais il m'a formellement dfendu d'ouvrir les contrevents et il me gronderait certainement. Je suis forc de garder a pour moi. C'est dommage. Ah! ce fameux M. Legros! *** Le soir, le garon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris qu'un rgiment prussien faisait boire ses chevaux l'usine gaz, dans les bassins. Il parat aussi que les Prussiens ont allum des feux de bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et qu'ils se prparent passer la nuit la belle toile. --Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-pre. --Ils supposent sans doute qu'elles sont mines, fait le garon boucher. --Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pens miner les avenues! s'crie Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit. --Oh! ils prennent bien leurs prcautions, assure le garon boucher. Il passe des patrouilles partout et ils ont pos des sentinelles tous les coins de rues; j'ai vu a il y a une demi-heure, en allant porter de la viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dgotant, des sauvages comme a; ils n'achtent mme pas de la viande aux commerants; ils tranent derrire eux des bestiaux qu'ils ont vols droite et gauche et ils les ont parqus sur la place d'Armes. Comme c'est propre! --C'est infme, dit mon pre. --Est-ce qu'ils resteront longtemps Versailles? demande Catherine, songeuse. --Oh! non. Du moment qu'on a sign une capitulation... --Une capitulation honorable, fait ma soeur. --Dans ce cas-l, comme le disait tout l'heure le patron, ils ont le droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper. --, dit le pre Toussaint, ce n'est pas aussi sr que du vinaigre. --Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a sign une capitulation honorable... *** Nous apprenons, le lendemain matin, que l'tat-major prussien a fait cette rflexion qu'il n'avait pas traiter avec une ville ouverte. Aprs quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux. XII Les Prussiens se sont installs en matres Versailles. La ville est devenue le quartier gnral de l'arme qui doit assiger Paris. Tous les jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffs d'immenses casques chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Aprs mon escapade de l'autre jour, mon pre m'a dclar que, si je sortais sans sa permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et l'eau, et je suis forc de m'en rapporter aux rcits des divers fournisseurs qui nous apportent des nouvelles en mme temps que des provisions. Il parat que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal. Ils respectent les personnes et les proprits et se bornent faire des rquisitions. Ils ont d'abord rclam toutes les armes qui se trouvaient dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont t invits rapporter leurs fusils la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire tirer l'oreille. Hier matin, mon pre est sorti avec tout son quipement; il a t rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough, son beau sabre dragonne d'argent. Ce lger sacrifice n'a pas content les Prussiens qui rclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais, matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous reprsentait comme d'affreux barbares, sont fort civiliss et trs au courant des objets ncessaires la vie moderne. --Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne prennent rien, a ne va pas trop mal. --En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent? ricane mon grand-pre. On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous. C'est moi qui ai t leur ouvrir--aprs avoir constat leur identit par la fentre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une pe au ct. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade? Il nous l'apprend lui-mme en pntrant dans la salle manger, o mon pre, mon grand-pre et ma soeur attendent, debout. --Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour moi, sous-officier porte-pe au 58e rgiment d'infanterie, et deux hommes. Ma soeur a l'air bien tonne d'entendre un Prussien parler franais; celui-ci n'est pas vilain, aprs tout, il a une petite moustache trs gentille, des yeux bruns trs intelligents. Quant aux soldats qui l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils promnent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai peur. Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient dposs en entrant et ils suivent mon pre, qui les guide vers une grande pice inoccupe o l'on va leur dresser des lits. --Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, dclare le sous-officier. Mon pre insiste. Il veut faire bien les choses; il tient donner des lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la _chambre d'amis_, o il sera trs bien. --Tenez, par ici, tout au fond du couloir. Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre; elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas, heureusement, mais mon pre devient blanc comme un linge. --Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons install l'Allemand dans sa chambre, tu vas aller la cuisine, tu prendras tous les couteaux pointus et tu les donneras ta soeur pour qu'elle les enferme clef dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche. Je descends la cuisine et je commence ramasser les couteaux. Je ne suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche. --Catherine, voulez-vous me dcrocher le tourne-broche? --Pourquoi faire, monsieur Jean? --Pour l'emporter. --L'emporter o? --Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer..... --Est-ce que vous tes fou, monsieur Jean? --Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empcher de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en tuer un. Mais nous vous en empcherons. Catherine me regarde avec piti. Elle lve les paules et me prend par le bras. --Vous n'empcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens? Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle chaque interrogation. Elle a fini par me coller la porte vitre dont je vais casser les carreaux avec mes paules. Mais tout d'un coup, la porte s'ouvre, je manque de tomber et mon pre parat derrire moi. Il est tout vert de rage. --Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire cet enfant... C'est moi qui l'avais envoy chercher les couteaux... pour vous empcher de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous song aux consquences de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer clef... jusqu' ce que j'aie pris une dtermination... Catherine monte l'escalier quatre quatre, furieuse, pleurant, suivie par mon pre, et j'entends la clef qui grince dans la serrure. *** Nous achevons la journe dans les transes. La belle-soeur du charcutier a consenti remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui nous a fait dner et qui a fabriqu, pour les deux soldats allemands, un norme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le sous-officier porte-pe dne avec nous. Il a l'air bien lev, se montre trs galant vis--vis de ma soeur et engage avec mon grand-pre une longue conversation sur la langue franaise que, d'ailleurs, il parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains idiotismes. Le pre Toussaint lui donne les renseignements les plus tendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et d'pithtes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit: --Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement mene... Bismarck, ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krpp... Le Prussien est enchant. Aprs dner il se met au piano et joue deux ou trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous souhaite trs poliment une bonne nuit. --Un charmant garon, dit mon pre. --Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean? --Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien. --Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-pre. Les Allemands ne sont pas si froces qu'on veut bien le dire, au bout du compte... Mais c'est cette damne Catherine qui m'inquite. Mon pre aussi semble trs inquiet. Je suis sr qu'il ne ferme pas l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquitude se change en trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le jardin. --Vous avez de belles fleurs. Cela vous drangerait-il de m'apprendre les noms que j'ignore? --Mais non, au contraire... avec plaisir... Mon grand-pre et moi nous suivons mon pre qui accompagne l'Allemand. --Quel est le nom de cette fleur rouge? --Un granium. --Et celle-l? --Un oeillet d'inde. --Et celles-l, l-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces fleurs. Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au grand dsespoir de mon pre qui lve les bras au ciel et fait mon grand-pre des signes dsesprs. Qu'y a-t-il? Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous de la fentre de Catherine et l-haut, contre la vitre, on aperoit l'immobile silhouette de la bonne. --Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le pre Toussaint qui frmit. Et ton pre qui a oubli d'enlever les pots de fleurs qui se trouvent sur la fentre! Quelle imprudence! S'il prenait envie cette fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prvu a, moi! je lui aurais enlev jusqu' son pot de chambre et j'aurais cadenass la croise. Jean, surveille-la bien, cette croise. --Oui, grand-papa. --Je vais essayer d'engager le Prussien rentrer. Mais celui-ci, pench sur la plate-bande, s'abme dans la contemplation d'une touffe de rosiers. --Quel est le nom de ces rosiers? --Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin est un peu frais... --Non, non. Trs beau, ce matin. Cette fleur se nomme? --Un glaeul... mais, permettez. Il me semble avoir oubli de vous offrir la goutte, et si vous... --Merci beaucoup. J'ai pris du caf et cela me suffit. Le Prussien ne s'en ira pas et, l-haut, la terrible silhouette guette toujours. Mon pre se tord les mains... Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte, mais mon grand-pre m'arrte. Il a une inspiration. Il s'approche de l'Allemand, le chapeau la main. --Qu'y a-t-il monsieur? --Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le prsume du moins, une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pntrant ici... je craindrais... une crise, peut-tre... Les sentiments chevaleresques de votre nation me sont trop connus... --Oh! je rentre, alors; je rentre immdiatement, fait le Prussien en frisant sa moustache. Mon pre et mon grand-pre l'escortent pendant que je vais ouvrir. *** Ce n'est pas une dame qui a sonn, c'est une femme. C'est Germaine. --Monsieur est ici? --Oui, Germaine. --Je veux lui parler tout de suite. --Vous savez qu'il y a des Prussiens ici? --Qu'est-ce que a me fait! Je ne vois que a et des chiens, depuis bientt huit jours. Germaine expose mon grand-pre l'objet de sa visite. Il parat que les Allemands qui se sont installs Moussy ont dclar que toute maison inhabite appartient aux soldats et qu'ils considrent comme telle toute habitation o ne rsident que des domestiques. --Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabites. On dirait qu'ils ne rvent que plaies et bosses, ces animaux-l. --Ont-ils commis des dgts la maison? demande mon grand-pre anxieux. --Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq loger. Et ils mangent, vous savez! L'argent file d'une drle de faon. Il faudra mme que monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais monsieur ferait mieux de revenir. --Et au Pavillon? demande ma soeur. --Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripote: quinze ou vingt, au moins; c'est l que demeure le commandant. --Ah! mon Dieu s'crie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle doit avoir peur! --Aprs a, dit Germaine, ils ne sont pas trop mchants. Il faut dire aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la commune trouve qu'il se conduit trs bien. --Une canaille comme a! murmure mon grand-pre. Ah! il a ses raisons, bien sr, pour faire le bon aptre! Un Dubois! en voil un qui est fait pour pcher en eau trouble comme les chiens pour mordre! --Enfin, dit Germaine impatiente, je voudrais bien avoir une rponse de monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les mains de ce qui arrivera. Mon grand-pre rflchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de ses yeux noirs. Enfin, il prend une dtermination; il se lve. --Ma foi, tant pis! je retourne chez moi. Nous essayons de combattre sa rsolution; mais le vieux est compltement dcid. Il nous fait ses adieux, trs mu. --Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tt possible. Avant de partir, pourtant, il engage mon pre se dbarrasser de Catherine. --Le plus tt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections. Si vous gardez cette fille-l ici, il vous arrivera malheur, je vous en rponds... --Vous avez raison, dit mon pre. Je vais m'occuper de cela. *** Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'aprs-midi et revient vers quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait l'entre des troupes, ct de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris qu'elles formaient le 5e corps prussien. Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se cachent derrire des lunettes d'or, une bouche dente o sautille un bout de langue violtre, et un nez norme, cass en deux, en forme de potence, et picot comme un d coudre. Ce nez m'avait dj stupfait, chaque fois que j'avais rencontr le monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais un accident; je supposais que le monsieur avait fourr son appendice nasal dans un nid de gupes. Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a de drles de choses dans la nature. --C'est un nez d'Isralite, me dit mon pre, le soir. M. Zabulon Hoffner est isralite. --Ah! c'est un Juif! --Un Isralite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est trs impoli. --Ah!... Il a un nom allemand. --C'est possible, fait mon pre, mais il n'est pas Allemand. Il est Luxembourgeois. Ce n'est pas la mme chose. Du reste, il s'est montr fort complaisant. Je le connaissais trs peu, et il s'est charg de me procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchant d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyaut mmes... Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous. XIII Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aide faire sa malle et y emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. Elle est partie sans colre, en disant mme qu'_elle comprenait a_, en nous souhaitant toutes sortes de prosprits. Et ce n'est qu'une fois dans la rue qu'elle a laiss chapper ses sanglots qu'elle avait contenus jusque-l. Je l'ai suivie des yeux, de ma fentre, aussi longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trbuchant chaque pas, les yeux voils par les larmes, ct de l'homme qui tranait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient remonter ses paules et elle tait oblige de s'arrter pour sortir son mouchoir carreaux bleus de la poche de sa robe noire. J'ai pleur comme un veau. Pauvre fille! J'ai mpris son ignorance, j'ai fait fi de son affection, je lui ai fait bien des mchancets. Et, maintenant qu'elle n'est plus l, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arrach quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis triste comme tout. J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours dehors. Il y a tant de choses voir! Je connais tous les uniformes de l'arme allemande, infanterie, artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes franais. Les Bavarois seuls ne reprsentent pas trop mal, avec leurs grands casques qui ressemblent ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du pre Adam et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi aussi, quand j'tais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais je les suais aprs, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils devraient tre propres. Les Prussiens sont bien moins dgotants, mais leurs casques pointes les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte sans visire, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr sont peu prs pareils ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans les remplir. Les pantalons des cavaliers m'tonnent: ils sont basans trs haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop sombre, pas lgante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, d'paulettes, de clinquant, de panaches. Les officiers eux-mmes sont vtus trs simplement; ils sont coiffs d'une casquette plate visire et portent presque tous au bras droit un brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais accrocher leurs sabres et de les laisser traner derrire eux sur les pavs, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se figurer qu'on a attach des casseroles la queue de tous les chiens de la ville. J'ai vu les fameux fusils aiguilles, les canons Krpp, les singulires voitures chelles; j'ai t voir l'abattoir qu'on a install la gare, les postes de police qu'on a installs un peu partout, les canons pris sur les Franais, rangs dans la grande cour du Chteau, autour de la statue de Louis XIV. J'ai regard, l'autre jour, de la place d'Armes, un gnral, qu'on dit tre le prince royal, distribuer des mdailles aux soldats au pied de cette statue. Le chteau est converti en ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau nerlandais flotte sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les rues: aux fentres des trangers qui se mettent sous la protection de leurs pavillons nationaux, aux croises des gens qui ont obtenu de soigner chez eux des blesss et qui ont arbor le pavillon de la convention de Genve. *** Mme Arnal est de ces derniers. On a plac chez elle un capitaine allemand bless, un grand gaillard belle barbe blonde. Elle le soigne avec un dvouement sans exemple. Elle espre qu'avant quinze jours le bless sera sur pied. Elle est trs fire des compliments que lui fait tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle dclare que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de charit. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de mnagements, de commisrations, d'attendrissements. Elle a des apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes prix fixe. Son temps est mesur, en effet. Elle ne peut gure s'absenter. Son bless a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, ce monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses dfendues par le mdecin. --Il faut tre l, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les enfants... Et elle ajoute, tout bas: --Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter trop d'intrt mon bless. A force de voir souffrir les gens, on s'y attache; on ne les considre plus comme des ennemis... Ah! savoir concilier ses obligations d'infirmire avec ses devoirs de Franaise!... C'est faire tourner la tte!... l'humanit!... la patrie!... Je me sauve. A tout l'heure... *** M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gnant. --Les routes sont toutes dfonces; on ne peut mme pas aller Buc sans se crotter jusqu'aux genoux. M. Legros prtend ne pas se faire de bile. --A quoi a servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis fataliste. Depuis l'arrive des Prussiens, pourtant, il parat avoir engraiss. Ma soeur, justement tonne de cet embonpoint subit, a t malicieusement aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livr navement le secret de la corpulence exagre de son poux: M. Legros se plastronne--plastron par devant, plastron par derrire.--On assure mme qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, partir de cinq heures du soir, sans crier: Ami! Ami! tue-tte. Qu'y a-t-il de vrai l dedans? --Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas vous moquer de lui. Aucune prcaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille avait t tremp tout entier dans les ondes du Styx, la flche troyenne n'et point caus sa mort... Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est positivement malade de peur; il a d renoncer, depuis quelque temps dj, me donner des leons. Il passait le temps des rptitions se murmurer lui-mme: --Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent pas a.... Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il tait arriv se figurer que Versailles allait sauter. --Les gouts sont mins! disait-il. J'en suis sr. Notre dernire heure est venue. Ce jour-l, il a chang de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des jaunes: il a t jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune citron. Prsentement, il est d'une nuance mal dtermine, nuance d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran. *** --Et dire, s'crie mon pre, un matin que presque tous nos amis sont runis dans le jardin pour prendre l'apritif, dire qu'il y a des gens qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un peu jouer, Jean... Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends trs bien. --Hier soir, j'avais t faire un tour du ct de la porte de Bthune. Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont tabli l? --Eh! qui donc? mon Dieu! demande le pre Merlin intrigu. --Une femme! une Franaise, monsieur! --Oh! fait ma soeur. --Si l'on peut appeler a une Franaise. Cette gueuse, vous savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse soldats qui passait sa vie dans les postes, lorsque nos troupes taient ici, et que nos troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles. --En change de ses bons services, ricane le pre Merlin. Vous voyez bien que c'est une Franaise. --C'tait, monsieur, c'tait; elle a abdiqu ce titre. Quoi! faire ce point litire de ses sentiments, se livrer l'ennemi de sa patrie! Ah! a t plus fort que moi; malgr le dgot que m'inspire cette crature, je me suis approch d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a rpondu? Elle m'a rpondu que le rata des Prussiens valait bien celui des Franais. Alors, ma foi, je n'ai plus pu me contenir et je l'ai traite comme elle le mrite... --Ah! monsieur Barbier, s'crie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous en conjure! --Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indigne. Laisser passer sans protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des monstruosits... Dans quel sicle vivons-nous?... --C'est infme! dit ma soeur. --Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste? --Je n'en ai point vu, rpond mon pre. --C'est a. Les officiers sont des gens bien levs qui ne laisseraient pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer ... l'entre de ces cratures dans les postes... Mon bless me le disait hier... La discipline est de fer, ce sujet-l... --En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'arme prussienne est admirable. --Admirable. C'est le mot, dit le pre Merlin. --La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est elle qui protge l'habitant inoffensif contre les fureurs de la soldatesque. --Et puis, sans discipline, pas d'arme, dit mon pre. C'est leur discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires. --A propos de discipline, dit le pre Merlin, j'ai vu tout l'heure, de ma fentre, un spectacle bien intressant. --Quoi donc? demandent en mme temps ma soeur et Mme Arnal. --J'tais... Mais on ne doit pas avoir encore baiss le rideau. Si, au lieu de vous raconter la pice, je vous la faisais voir? Voulez-vous venir chez moi, un instant? --Mais oui, mais oui. Dpchons-nous. Jean, viens-tu? Nous suivons le pre Merlin jusque dans son cabinet de travail, au premier tage. La croise, grande ouverte, donne sur un vaste terrain vague o les Allemands ont amoncel du bois brler et du charbon. Cinq ou six soldats, d'habitude, gardent le dpt. Que peut-il se passer l? Nous nous prcipitons la fentre. Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit doigt sur la couture du pantalon, la tte droite, les talons joints, est camp devant un tas de fagots, la face au bois. Derrire lui, un officier--un lieutenant je crois--se promne de long en large, lisant un journal, fumant un cigare gros comme un manche balai. Chaque fois qu'il passe derrire le soldat, v'lan! il lui envoie toute vole un coup de pied dans le bas des reins. On entend trs distinctement le bruit de la botte qui, intervalle rguliers, toutes les minutes peu prs, se colle au postrieur du troupier. A chaque coup, l'homme tressaute lgrement, trs lgrement; mais il ne bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marque dans le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongs le long du passepoil et il semble toujours regarder, l'ordonnance, quinze pas devant lui. --Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le pre Merlin, a durait dj depuis un bon quart d'heure. a fait donc maintenant cinquante minutes. --Sapristi! dit mon pre, quelle obissance! quelle soumission! cinquante coups de pieds au derrire! Le pre Merlin veut fermer la fentre. --Oh! attendons la fin, implore ma soeur, merveille. Le pre Merlin lui jette un regard trange. Puis il pousse la croise et tourne l'espagnolette. --Vous trouvez donc ce spectacle bien intressant, mademoiselle? --Oh! c'est si amusant. Ce qui doit tre bien drle aussi, c'est la figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir. --Eh! eh! si Frdric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme! s'crie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants sont dignes de toi! --Qu'est-ce qui vous prend? demande le pre Merlin avec intrt. tes-vous malade, monsieur Beaudrain? --Non; mais cette discipline, cette obissance passive... c'est extraordinaire, vraiment. --Le fait est que c'est beau, dit mon pre. C'est le manque de discipline qui nous a perdus, nous autres. --Esprons que a nous servira de leon, dit Louise. --Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'arme allemande est trop svrement commande pour se livrer des dsordres graves. Il y a beaucoup esprer d'une discipline semblable..... *** Nous descendons l'escalier. --Ah! la discipline, s'crie mon pre, c'est beau. On dira ce qu'on voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les Franais en aient un jour une pareille. --Ainsi soit-il! dit le pre Merlin. XIV Le pre Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses tats. Il entre en tremblant dans la salle manger, s'assied dans un coin et, aprs avoir demand mon pre si les Prussiens ne rdent pas par l, si personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible. --Tel que vous me voyez, je reviens de chez le gnral en chef... Et le vieux dsigne d'un geste l'habit noir dont il est revtu, sa cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a pos sur la table. Nous l'coutons avec anxit. --Hier, Moussy, on a tir sur une patrouille allemande... Hier soir, vers huit heures... --Ah! s'crie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle catastrophe!... --Un affreux malheur! fait mon grand-pre en hochant la tte, car les Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont pris comme otages six habitants et le maire de la commune. --Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme! --Chut! fait mon pre en mettant un doigt sur ses lvres et en indiquant du regard la porte qui ouvre sur le vestibule. Et il demande tout bas, terrifi: --Rellement, ils vont les fusiller? --Quand je suis parti, ce matin, c'tait une chose convenue... --Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait ce qui nous serait arriv! --Les Prussiens, continue mon grand-pre, avaient enchan ces malheureux et les avaient enferms dans l'glise. Ils y ont pass la nuit, gards par des factionnaires qui menaaient de faire feu sur quiconque approchait et rpondaient par des coups de crosse aux supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'tait affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait que des gmissements et des sanglots... Mon grand-pre a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous aussi, retenir nos larmes. --Mais quel est le misrable qui avait tir sur les Prussiens? demande mon pre. --Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous parisiens qui ne sont bons qu' faire arriver du mal aux gens inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: Monsieur Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur grce au gnral, Versailles; dire que ceux qui ont tir sur les Allemands sont trangers la commune; que nous sommes incapables de nous livrer des actes semblables; que mme nous les empcherions, si c'tait en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vrit, quoi!... Vous tes au courant de bien des choses, vous connaissez les usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller? Comment dire: Non. Comment? Je vous le demande. --Pas possible, dit mon pre... Et vous avez t chez le gnral? --J'en viens. Et j'ai l... Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppe elle-mme dans une feuille de papier bleu. --J'ai l une lettre de grce. --Tous les prisonniers sont gracis? --Tous. Ils doivent tre mis en libert immdiatement... l'exception du maire. --Ah! le maire ne sera pas mis en libert? Mais on ne le fusillera pas? --Non, non; on se contentera de le garder vue... C'est tout ce que j'ai pu obtenir... --Ce pauvre Dubois! fait ma soeur. --Ah! c'est bien malheureux, gmit mon grand-pre... surtout pour moi. Nous n'tions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore de mchantes langues pour prtendre que je n'ai pas fait tout mon possible... Dieu m'est tmoin, pourtant, que je me suis mis en quatre. J'ai pris le gnral par tous les bouts. Je me suis jet ses genoux en pleurant... J'aurais donn tout pour obtenir une grce entire... Dans des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des offenses; on ne connat plus d'ennemis... on ne connat que des Franais... Louise saute au cou du pre Toussaint pendant que, trs mus, mon pre et moi, nous serrons les mains rides du vieillard. --Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant se dgager. Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que les Prussiens, ceux-l!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si a a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand mme ils auraient tu un ou deux Allemands, la belle pousse!... Mais je m'attarde ici et l'on m'attend... --Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras ces malheureux que la libert leur est rendue! Je voudrais tant t'accompagner! --Quelle ide folle! dit mon pre. Ce n'est pas la place d'une femme. En effet. Mais moi, moi qui suis un garon si j'allais Moussy? Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition repousse par mon pre et accepte par mon grand-pre.--Il y a dbat, mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crve de jalousie. --Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques jours, il nglige ses leons..... Il n'apprend rien, et il oublie trs vite... --Je le ramnerai aprs-demain, dit le pre Toussaint en souriant. *** Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrive, nous aperoit et court prvenir les habitants. Ils accourent et pressent mon grand-pre de questions. --Eh bien? Eh bien? --J'ai russi. J'ai la grce, la grce... --Oh! ah! oh! *** Nous traversons le village grands pas. Les femmes se penchent par les fentres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer d'un air indiffrent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon grand-pre lui remet la lettre du gnral. Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble un taureau. --Je suis content que vous ayez russi, monsieur, dit-il mon grand-pre quand il a fini, en excellent franais. Content pour vous, non pour moi. Je crois qu'un exemple tait ncessaire. Vous pouvez aller porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres pour qu'on les relche immdiatement... l'exception du nomm Dubois, maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier? Mon grand-pre fait un signe de tte affirmatif. Nous entrons dans l'glise. Les otages, les pieds et les mains lis, sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placs une cruche d'eau et des pains de munition. Un officier allemand, assis l'orgue, joue une valse. Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et les dlient. Mon grand-pre, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et lui parle voix basse. Dubois dtourne la tte et ne rpond pas. Nous sortons; et les habitants masss sur la place, les malheureux dlivrs, flicitent le pre Toussaint, lui serrent la main, le remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une ovation. *** Mais les groupes se disloquent, les habitants s'cartent. Le tambour vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place. Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux francs-tireurs, s'ils en trouvent. --Ma foi, a sera pain bnit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens se font arranger comme il faut. Des canailles comme a! Si les Prussiens avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien volontiers un coup de main. Tout le monde l'approuve. Le commandant se met la tte des Allemands qui partent dans la direction du bois. Ils ne sont pas encore revenus, quatre heures du soir, lorsque je vais faire une visite la tante Moreau. Mais j'ai peine mis les pieds au Pavillon que des coups de feu clatent au loin, dans le bois. --Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose affreuse que la guerre! Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa figure amaigrie, de ses mains dcharnes, me produit un lugubre effet. Elle s'en aperoit. --A mon ge, vois-tu, a frappe rudement des vnements pareils... Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop mchants. Le commandant lui-mme, malgr ses allures brutales, ne manque point de politesse. Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du petit salon o nous nous trouvons et passe sa tte dans l'entre-billement. --Ne vous inquitez pas, madame, dit-il la tante Moreau, cause des coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de srieux absolument. Un bcheron, dans la cabane duquel nous avons trouv un vieux fusil, et que nous avons pass par les armes. Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois plir, ses yeux se ferment, sa tte se renverse sur le dossier de son fauteuil. Elle se trouve mal. --Justine! Justine! La femme de chambre accourt avec la cuisinire et Germaine, qui vient me chercher, arrive presque au mme moment. Les trois femmes prodiguent leurs soins ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant elle, qu'on se voit forc de la porter dans sa chambre. Elle est dsole de s'tre vanouie. --Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette histoire de bcheron, qui m'a bouleverse... Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux. En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une seconde; elle a deux mots dire au commandant, de la part de mon grand-pre. L'officier se promne en fumant sa pipe sous les tilleuls; et j'entends sa grosse voix qui rpond: --Dites votre matre que je ne sortirai pas. Je l'attends ici. De quoi peut-il tre question? Je vais le demander mon grand-pre. Et, aussitt arriv, j'ai dj tourn le bouton de la porte de la salle manger o le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par le bras. --Il ne faut pas dranger monsieur. Il cause avec quelqu'un. J'ai eu le temps de voir ce _quelqu'un_. C'est un individu qui a l'air d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si c'tait un officier de francs-tireurs? Un espion franais? Si mon grand-pre s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements ncessaires pour surprendre les Prussiens? Si?... Je questionne Germaine. Elle semble trs tonne de mon insistance. --Cet homme-l? Mais, c'est un homme qui avait t chez Dubois. Il voulait parler au maire, ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en prison, le garon d'curie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean. J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va. Mon grand-pre arrive. --Eh bien! comment va ta tante? Je raconte ce qui s'est pass, l'affreuse nouvelle donne par l'officier, l'vanouissement... --Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante... Germaine, donnez-moi mon manteau... Un vanouissement... --Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa? --Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure. Vingt-cinq minutes aprs, il est l. --Tu vois que je tiens parole. J'ai t vite, hein? --Et ma tante va-t-elle mieux? --Ta tante... oui... c'est--dire... beaucoup mieux. Nous nous mettons table. *** --Jean, me dit mon grand-pre aprs dner, je ne devais te ramener chez ton pre qu'aprs-demain; mais j'ai justement faire Versailles demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. a t'ennuie? --Mais oui, un peu. --Bah! tu rattraperas a une autre fois. Je dirai ton pre de te laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu ngligeras tes leons... a fera enrager Louise... Je ris. Dcidment, je m'tais tromp tout l'heure. L'homme qui tait l, assis ma place, tait bien un paysan. Mon grand-pre serait moins gai si l'on devait se battre Moussy ce soir, se tirer des coups de fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne par la fentre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je ne puis arriver m'endormir. *** Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon paule. Je me rveille en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit. --Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rviez? Je regarde, effar, autour de moi. Il fait grand jour. --Dpchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prt et monsieur vous attend. Une demi-heure aprs, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tte d'un peloton de Prussiens, baonnette au fusil, apparat sur la route. Mon grand-pre m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur, derrire une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands s'avancent grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains attaches derrire le dos. J'aperois un grand chapeau neuf, un visage ple, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le reconnais... --Grand-papa, cet homme... --Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne a ramass le long d'un foss. Les Prussiens sont trs svres... pour a... pour les vagabonds... On l'aura ramass... Seulement, il vaut mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-l... a vaut mieux... Mon grand-pre ment, j'en suis sr. Pourquoi ment-il? O mne-t-on cet homme enchan? Pourquoi nous sommes-nous cachs? Nous nous remettons en route et bientt nous atteignons l'entre des bois qui s'tendent jusqu' Versailles. Mais, tout coup, je saisis deux mains le bras de mon grand-pre. L-bas, derrire le village, une dcharge terrible vient d'clater. --Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?... Le vieux blmit affreusement. --Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le matin... c'est leur habitude... le matin...... Ses dents claquent. XV Mon pre est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre s'ternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui entoure Paris et le sige de la capitale, qui semble dispose se bien dfendre, peut traner en longueur. a ne fait pas marcher les affaires, tout a, au contraire. Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon pre se plaint du matin au soir d'tre oblig de rester les bras croiss et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le grant qui le dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires, que diable! Dans une ville assige, on a besoin de matriaux, de planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en bois--toujours en bois.--Mon continue se dsoler. --Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du grant! Est-ce bte, la guerre! Comme a gnerait les belligrants, hein? de laisser passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau dire, si les affaires marchaient si bien Paris, le grant aurait trouv moyen de me le faire savoir... --Mais, comment, papa? --N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles. Mon pre se monte. La colre le fait draisonner. C'est qui, parmi nos amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain et les poux Legros chouent compltement dans leurs tentatives et Mme Arnal n'obtient que de trs minces rsultats. Quant au pre Merlin, il prtend qu'un peuple qui a dclar la guerre un autre peuple et qui n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices. --Mais, nom d'une pipe! s'crie mon pre, est-ce que c'est moi qui ai dclar la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement, moi? --Sans aucun doute. Vous tes une des units qui constituent le peuple souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos mandataires... --Et si ces mandataires me trompent? --Il faut les flanquer dehors. --C'est commode dire. --Et faire. --Et s'ils dclarent la guerre sans mon assentiment? --Alors, il ne faut pas crier: A Berlin! Il faut crier: Vive la paix! --Je ne suis pas socialiste, moi. --Tant pis pour vous. --Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon pre, furieux. Et il ne drage pas de toute la soire-- moins que M. Zabulon Hoffner ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus grande sur l'esprit de mon pre, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de longues conversations ensemble, des conversations voix basse. Quelquefois, j'en saisis des bribes: --Il n'y a pas qu'avec les Franais qu'on puisse gagner de l'argent... Aprs tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-tre quelque chose faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et une pice de cent sous vaut partout cinq francs... Parfois, mon pre a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser des questions embarrassantes, et l'autre semble se drober; il lche des phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa franchise. J'ai remarqu que le nom du prfet prussien, M. de Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations. Car, maintenant, le dpartement de Seine-et-Oise est organis la prussienne. Nous avons un prfet prussien, des fonctionnaires prussiens; certains employs franais ont conserv leurs fonctions, d'autres ont t remplacs. Il y a une administration prussienne au lieu d'une administration franaise, mais du moment que l'administration ne nous manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annonc le maintien de toutes les lois franaises, _en tant que l'tat de guerre n'en rclamait pas la suppression_. Des instructions ont paru qui rorganisent l'administration dpartementale sur la base du canton; le maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est charg des communications avec l'autorit centrale, du service de la poste, de la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec les habitants ont t rgularises et les maires ont t invits verser, tous les mois, la caisse de la prfecture, un douzime de l'impt foncier fix pour l'anne 1870. On voit tout de suite que le prfet prussien connat son affaire. Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il ressemble Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en forme de cerf-volant, couleur de jus de rglisse. J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promne dans les rues, pied, sans escorte, habill trs simplement; il a l'air d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux terribles: des yeux d'une nergie froide et sinistre, brillants et durs comme l'acier, qui clatent dans la pleur de son masque austre. Bismarck se promne seul, souvent, mont sur un grand cheval, dans les alles du parc; et c'est un spectacle trange, mais empoignant, que celui de ce colosse la face hargneuse et tourmente, chevauchant tranquillement sur les gazons des tapis verts, vtu d'habits civils, mais coiff d'une large casquette blanche lisrs jaunes--la casquette des cuirassiers blancs. Le 5 octobre, j'ai assist l'entre du roi de Prusse. Au moment o sa calche allait pntrer dans la cour de la prfecture, o il doit habiter, il s'est lev tout droit dans la voiture et a salu la foule qui l'acclamait. Les soldats allemands ont pouss des hurrahs et des Versaillais, masss en grand nombre sous les arbres de l'avenue de Paris, ont cri: Vive le Roi! Parmi les manifestants, j'ai reconnu M. Zabulon Hoffner. En rentrant, j'ai racont la chose mon pre. --Eh bien? Et puis, aprs? Tu n'es qu'une petite bte. M. Hoffner sait ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il et t bien habile d'aller crier: A bas Guillaume! C'est dj trs beau de la part d'un tranger comme lui, d'un Luxembourgeois, de servir nos intrts comme il l'a fait jusqu'ici. Il nous a rendu dj bien des services et donn bien des renseignements. Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a t intern en Allemagne et que mon grand-pre Toussaint a t nomm maire sa place. --Ah! vraiment, fait Louise, voil pourquoi nous n'avons pas vu grand-papa, depuis quelque temps. --Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont trs occups. Rien que la collection des impts et des rquisitions en argent leur prend beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemniss largement. --Comment cela? demande mon pre. --Mon Dieu, M. de Brauchitsh a dcid de passer aux maires, pour les ddommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme impose au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune. --Ah! diable! Ah! diable! fait mon pre; mais c'est un mtier trs lucratif, que celui de maire prussien. M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme a chaque fois qu'il vient de nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques jours, il nous en donne beaucoup. Il parat que les Allemands sont bien loin d'tre tranquilles. Des vnements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment l'autre... --O? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intrigues. M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu peu, se laisse arracher des dtails. Les Prussiens redoutent un mouvement de l'arme de Metz. Ils savent bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous soyons--que le marchal Bazaine n'est pas rest pour rien sous cette place forte. Il attendait le moment d'agir. --Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur Zabulon. --Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lvres. Je ne sais encore rien,--rien de prcis, tout au moins.--Mais, un de ces jours... *** Ce jour est venu. M. Hoffner, aprs avoir fait fermer toutes les portes clef, a tir de dessous son gilet une feuille de papier de soie couverte de caractres microscopiques. C'est une dpche apporte de Metz par un ballon. --Un ballon! s'crie Mme Arnal. Il est arriv Versailles? Il est?... M. Hoffner, trs digne, l'interrompt. --Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai jur de garder le secret. La moindre indiscrtion... --Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux. Le Luxembourgeois lit la dpche. Elle est courte, mais expressive: Grande sortie de nuit a eu lieu. Marchal Bazaine avait fait entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler paille autour des roues des pices et caissons. Prussiens compltement surpris dans leur sommeil et mis compltement en droute. En avons fait un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications coupes. Le marchal, laissant seulement Metz le nombre d'hommes ncessaires la garde des remparts, va les poursuivre l'pe dans les reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et charpie. Vive la France! --Enfin! s'crie ma soeur! enfin!... --Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on pouvait... --C'est possible, madame, rpond M. Hoffner. Trs possible. A l'heure qu'il est, cette dpche est parvenue dans toutes les villes non occupes par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute nature n'affluent bientt Metz, car les routes vont tre libres, si elles ne le sont pas dj. Mais, puisque les petits ruisseaux font des grandes rivires, si un comit de Dames se formait ici, je serais--ou plutt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire parvenir au marchal les objets destins son arme. --Mais comment?... demande Mme Arnal. --Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas. *** Le comit est form. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une mercenaire. Une quantit de dames l'imitent. Mme Arnal en nglige son capitaine bless qui commenait se lever, pourtant. --Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs... --Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le pre Merlin qui est venu nous voir et qui a paru tout tonn de trouver le salon transform en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie? Ma soeur lui fait des rponses vagues. Elle se dfie de lui. C'est un mauvais patriote. Moi, je me dfie plutt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et puis, il a prtendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi, que a m'amuserait. Depuis ce temps l, on me fait faire de la charpie et a m'embte. Tous les soirs on porte avec mille prcautions de gros paquets chez le Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se frottant les mains, comme s'il tait enchant d'avoir jou un bon tour aux Prussiens. --C'est parti! dit-il. --O? XVI M. Zabulon Hoffner est venu parler mon pre de deux de ses amis qui habitent Saint-Cloud et qui sont forcs d'abandonner la ville, expose au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont dj, depuis le 5 octobre, quitt leurs demeures, mais MM. Hermann et Mller--les amis en question--ne se sont dcids partir qu' la dernire extrmit. On leur a offert un refuge au grand sminaire de Versailles, mais ils ne savent o mettre leurs meubles qu'ils ont tenu emporter avec eux. Si M. Barbier tait assez complaisant pour vouloir bien leur prter un des hangars qui ne lui servent pas... --Mais comment donc! a dit mon pre. Certainement! --D'ailleurs, a affirm M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur avoir rendu service. Ce sont de fort honntes gens et, qui plus est, d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des Alsaciens: c'est tout dire. --Alsaciens! a cri Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa? --Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire vos amis que le hangar est leur disposition. Ils peuvent venir. *** Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme un coup de trique, et M. Mller court et gros--loin du ciel et prs de l'obsit.--Ils amnent avec eux quatre grandes voitures charges de meubles. Aprs avoir fait force compliments, aprs avoir remerci mon pre pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procder au dchargement. On a empil le contenu des voitures sous le hangar, qui s'est trouv moiti plein. --Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon pre, qui assiste l'opration, avec moi. --Heureusement, rpond M. Mller, car nous en aurons besoin. --Auriez-vous autre chose apporter? demande mon pre tonn. --Oui, des meubles. Encore autant, peu prs; peut-tre un peu plus. --Votre tablissement tait donc bien important? --Extrmement important. --Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous tiez lampistes? --Oui, lampistes, dclare Mller. Mais Hermann ajoute bien vite: --Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles. --C'est a mme, approuve Mller; nous vendions des meubles, comme a, de temps autre... Et nous avons mme en dpt quelques mobiliers que des amis nous ont confis avant leur dpart. Nous tenons expressment ne pas les laisser Saint-Cloud; ils n'auraient qu' tre vols ou dtriors... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous... --Je comprends a, dit mon pre. Mais vous n'avez pas apport vos lampes. --Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann lgrement gn. Eh bien! nous avons rflchi; nous les laissons Saint-Cloud. C'est si fragile! Et que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'tait des pendules... Il clate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas d'Allemands loger pour le moment et nous invitons les deux associs dner. Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous sommes peine au rti qu'ils ont dj charg Guillaume et Bismarck de plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc missaire. Ils nous ont prouv, clair comme le jour, que le feu avait t mis au Chteau de Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu, des soldats activer les flammes et mettre le palais sac. --Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments impriaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux proprits particulires; ils dvalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel a fait expdier huit pianos en Allemagne. --C'est ignoble, dit ma soeur. --Infme! dit mon pre. --La race teutonne a t de toute antiquit une race de voleurs, affirme Mller. --Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rvent de s'annexer notre chre Alsace, notre Alsace si loyale, si honnte, si franaise! --La province la plus franaise, dit Mller la larme l'oeil. Les Alsaciens ne nous quittent que trs tard, en s'excusant des drangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment. Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrire eux. Ils en ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit. --Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire Hermann. Comment bourrons-nous chamais regonnatre fotre gomblaisance? Et Mller, qui tient hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous quitter, ajoute avec un gmissement: --C'est pien tr t'dre oplich d'apantonner ses bnades! --Quels braves gens! s'crie ma soeur, quand ils sont partis. Une dtresse pareille, a fend le coeur. Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop polis. --La politesse ne gte jamais rien, dit mon pre. Vois donc, lorsque le gnral franais Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reu impoliment!... Ma foi, non. Les Prussiens ont t trs honntes. Ils ont promen le gnral, plusieurs fois, de la prfecture o rside Guillaume jusqu' la maison de la rue Clagny o demeure Bismarck, avec tous les gards dus son rang. J'ai t faire le pied de grue, avec mon pre, devant cette maison o flotte le drapeau tricolore de la Confdration germanique, pour apercevoir le gnral franais. Au bout d'une heure, il est sorti en calche, accompagn de deux gnraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai cri: Vive la France! Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon pre m'a flanqu une gifle. --As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin? Qu'est venu faire Versailles le gnral Boyer? Voil la question que chacun se pose et laquelle personne ne rpond. M. Zabulon Hoffner lui-mme ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait, c'est que le gnral arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout bas, que le marchal Bazaine a remport de grandes victoires qui mettent les armes allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armes franaises couvrent la ligne de l'Eure et le gnral Trochu combine un mouvement tournant de la dernire importance. --Il se pourrait mme, dclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous en prie--que le roi de Prusse soit compltement cern l'heure qu'il est et qu'il ne reste Versailles que parce que le chemin de l'Allemagne lui est ferm. Ah! les Prussiens ne sont pas la noce! Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les alles et venues des soldats qui logent chez nous, qui pie leurs moindres mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur leurs visages, assure qu'ils sont plongs dans le dsespoir le plus profond. On ne le dirait gure. Ils ont des figures larges comme des derrires de papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes d'api. L'autre jour, j'ai assist avec M. Legros au passage d'un cercueil allemand qu'on portait au cimetire. --Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'picier; du reste, on s'aperoit bien qu'ils sont tous malades. Encore une maladie comme a et on ne leur verra plus les yeux. On ne parle partout, dans la ville, que d'un succs prochain, dfinitif. Mme Arnal a compltement abandonn son bless qui se promne mlancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai rencontr: il a l'air de s'amuser comme un cur sans casuel. A la maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratgiques les plus extravagantes. Le pre Merlin qui nous a surpris, deux ou trois fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqu de nous trs ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prtend qu'il n'a jamais t Franais et qu'il pourrait trs bien tre vendu aux Prussiens. --On a vu des choses plus drles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le menton. Et Mme Arnal s'crie: --C'est un vieux rossignol glands! Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands loger, Louise se met au piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne. Il chante comme une serrure. *** Mais, tout coup, la nouvelle de la reddition de Metz se rpand. Les Allemands affirment que Bazaine a capitul, le 28 octobre, et a mis bas les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la prfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville. Un journal rdig en franais par des Prussiens et auquel, dit-on, collabore le chancelier, donne les dtails les plus circonstancis sur la capitulation. Malgr tout, on refuse de croire au dsastre. Il faudrait tre fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier. --Je suis bien de votre avis, fait mon pre. Ce qui ne l'empche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur officiel_ coll sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire un rsum fidle de ce que contient le journal. Le plus souvent, il contient de drles de choses. Il prtend que la lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous manquons aussi de gnraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par les avocats et les journalistes qui aspirent les remplacer. La France est divise en deux camps: une minorit turbulente et malsaine, plus dispose tourner ses armes contre les prtres que contre les Prussiens--tmoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des sminaires et des couvents de Carmlites;--et la grande majorit de la nation, effraye de ces menaces de rvolution sociale et demandant la paix tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Franais n'ont plus depuis longtemps qu'un dsir: vendre cher leurs produits et vivre grassement dans les jouissances de la matire. Un jour, un article sur Gambetta et la guerre outrance indigne tout le monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhteur du caf de Madrid, qui, sous le prtexte de dfense nationale, vise au triomphe d'un parti. La France est gouverne par des tragdiens, des tragdiens de petits thtres, sans engagements fixes. --C'est pouvantable! dit M. Legros. --Peut-tre, rpond le pre Merlin, mais a me semble assez juste. M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait mme plus au pre Merlin l'honneur de lui rpondre. A quoi bon? Malgr les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles se succdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation inaccoutume rgne dans le camp ennemi. Les Prussiens lvent partout d'normes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils? On parle mystrieusement de locomotives blindes qui devaient, pendant la nuit, transporter les troupes franaises en plein coeur de Versailles; on parle de ceci, de cela... *** Pourtant, il faut se rendre l'vidence: Metz a capitul; il n'y a plus en douter. Alors, c'est un concert de maldictions. On injurie Bazaine sur tous les tons possibles. --C'est un tratre! un bandit! un vendu! Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les catastrophes. --C'est infme! --Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint dans son honneur la ville qui a donn le jour au gnral en chef de l'arme de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas dsesprer. Nous avons jur d'lever nos coeurs. Que notre devise soit celle du gouvernement de la Dfense nationale: A outrance! On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme les autres, mais quelque chose m'en empche. L'autre jour, une colonne de prisonniers franais s'est arrte devant chez lui. Ces malheureux mouraient de soif. --Donnez donc boire ces braves gens! a cri l'officier prussien qui commandait l'escorte, en se tournant vers l'picerie. Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puis tour de rle. Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie, de l'abondance. Maintenant, comme il a jur d'lever son coeur, il tient peut-tre garder son vin pour lui. a doit lever les coeurs, le vin pur..... *** M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxit depuis quelque temps. Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule qu'il tait lorsqu'il s'est oppos, au mois de juillet, la dclaration de guerre. On ne parle plus de l'envoyer Coblentz; on parle de l'envoyer au Panthon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un grand homme, un citoyen illustre; ce peut tre un sauveur. M. Legros l'affirme. --Si M. Thiers russit, s'crie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est moi qui vous le dis. XVII Il y a quelque temps dj que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la Jonchre, lorsque le canon franais, se rapprochant, semblait toucher aux portes de Versailles, il a t pris d'une crise de nerfs. Il a fallu le remonter grand'peine de sa cave o il s'tait blotti et le transporter mourant dans sa chambre. Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a obtenu des autorits prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se rendre Caen, o demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville, d'tre victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en veulent, etc., etc. --Si nous allions le voir? demande mon pre. C'est bien le moins que tu ailles serrer la main de ton professeur avant son dpart, Jean. Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien faire, nous accompagne. Quant Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, son grand regret; elle est oblige d'aller chercher son bless qui est parti prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre heures, pour le ramener chez elle. --Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement nerveux! Un rien entrave leur gurison. Un rien! la moindre contrarit!... Mais elle nous remet une lettre l'adresse de son mari, Paris, en nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen quelconque, dans la capitale assige. --Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!... Le professeur demeure dans une maison contigu au lyce. L'entre principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la jouissance d'une entre particulire sur une cour du lyce; c'est la cour des cuisines. M. Beaudrain est trs fier de cette entre. Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous cts gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites barbouilles de graisse, des casseroles vert-de-grises. Des tas de vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de lgumes putrfis entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des poireaux qui ressemblent des algues, des feuilles de choux blafardes, et, de temps en temps, apparat la forme indcise d'un arlequin qui fait la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par l'_entre particulire_ et nous poursuit dans l'escalier. Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous explique qu'il se hte, car il a peur que les Allemands se ravisent et lui enlvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait piti; ce n'est plus que l'ombre de lui-mme. Il est horriblement troubl et, rellement, il ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un tuyau-de-pole tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses prparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal l'embarrasse beaucoup; il ne sait o la fourrer. Si les Prussiens la dcouvraient! Enfin il dclare que, pour plus de sret, il la mettra dans ses bottes. Nous nous en allons aprs lui avoir souhait un bon voyage et le professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moiti de sa langue. Il murmure: Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva... Et, aprs du Virgile, du Casimir Delavigne: Adieu, Madeleine chrie... La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais... ... Qui te rflchis dans les eaux... Les eaux grasses... Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge du lyce nous barre le passage. Un convoi de blesss entre dans l'tablissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des voitures, dont les bches de toile grise portent la croix rouge, et d'o sortent des gmissements, me glace le sang dans les veines. --Tous des blesss prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de Franais ici. --Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever! Le concierge nous donne des dtails. D'aprs lui, toutes les nuits, on emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes. --Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le marchand de tabac. Et il ajoute: --Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Chteau. J'ai l'habitude de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blesss franais. C'est ma femme qui veut a. Une ide de femme. Elle voulait que je donne dix francs. Je donne cent sous. C'est assez. --Mais, demande mon pre, on vous laisse donc pntrer dans l'ambulance du Chteau? --Non, non. Seulement, je passe devant, tout prs. Je fais signe un cur--un cur franais, l'abb Chrtien--qui se trouve toujours l l'aprs-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les Franais. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux Allemands! Tout pour les ntres! On peut se fier lui pour a. Tout le monde le sait. Vous connaissez l'abb Chrtien? --Je l'ai vu. Il a une sale tte. --Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous dis que a... Nous arrivons au Chteau. Nous passons devant la galerie des marchaux o est installe l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M. Legros, qui regarde par toutes les fentres, n'aperoit pas l'abb Chrtien. --C'est qu'il n'est pas l... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voil une soeur de charit. Il lui fait signe. Deux minutes aprs, la soeur ouvre la porte et s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et ple. --Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu d'argent... un peu d'argent pour les blesss... D'habitude, je donne la mme somme, tous les huit jours, l'abb Chrtien... Il allonge la pice de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur. --Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les ntres, pas pour les Prussiens... rien que pour les ntres... La soeur a retir la main et, tendant le bras vers la longue galerie o souffrent les mutils: --Pour tous, dit-elle. M. Legros est stupfait. --Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je ne peux pas... --Alors, gardez votre argent, mon frre. Je ne peux pas le prendre. Et la soeur est rentre, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a ferm la porte tout doucement. M. Legros est furieux; mon pre aussi. --Ah! la bguine! la garce! la sale bguine! Avez-vous vu a? Pas pour deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!... Et le marchand de tabac frappe sur la pice de cent sous qu'il a remise dans le gousset de son gilet. --J'aimerais mieux la jeter dans la pice d'eau des Suisses que de la donner aux Prussiens! --Sacr nom d'un chien! vous avez raison, dit mon pre. Et on appelle a des soeurs de charit! Quelque chose de propre!... *** En rentrant, nous trouvons la maison Justine, la femme de chambre de la tante Moreau. Elle vient prier mon pre, de la part de la tante, de venir la voir le plus tt possible Moussy. --Diable! dit mon pre, a tombe mal. J'ai justement faire ce soir avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... trs importante... Et je serai probablement trs occup pendant quelque temps... Mon pre rflchit. --Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint surtout de la solitude dans laquelle elle vit, ce qu'affirme Justine... a lui ferait une socit. Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalirement. Petite pronnelle! Attends un peu! Mais mon pre approuve l'ide qu'elle vient d'mettre et je suis pri--pas trop poliment--d'aller m'habiller. --Tu resteras Moussy deux jours, trois jours, peut-tre une semaine. a dpend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu' Versailles, aprs tout. Une heure aprs, je pars avec Justine. XVIII --Mon enfant, on veut me faire mourir! Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pntre dans le salon du Pavillon o l'on a roul son fauteuil, devant la chemine. --On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entoure d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout prs de moi, l... J'approche, trs mu. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre. C'est malgr moi que je lui tends mon visage et je frmis quand, de ses lvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles froides o brille un point blanc, terrible. Une ide m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dgager. Je ne veux pas rester l. Elle est folle! --Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi l, tiens, prs de moi, tout prs... La voix est lugubre et douce; une voix de mourant. --Prends une chaise... Mets-toi prs du feu... Je suis si heureuse de te voir... Et, brusquement, d'un ton rauque: --Ton pre est-il venu avec toi? --Non, ma tante. Il est trs occup pour le moment. Il a dit qu'un de ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi. La vieille femme porte la main son coeur: --Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!... pourvu que je n'y sois plus... Elle clate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras dcharns: --Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que tu m'aimeras tout de mme... que tu ne me le reprocheras jamais... quand je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Je me suis jet ses genoux. --Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie... --Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misrable... Ah! qu'on est lche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie ne valait pas la peine... --Ma tante, je vous en prie... Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle quelqu'un. --Justine! Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras. --N'appelle pas?... Je te dfends!... Cette fille ne m'obit plus... Elle obit _lui_. Il la paye... J'en suis sr... Je la regarde, stupfait. Elle n'a point lch mon bras; elle m'attire elle. --Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh! bien, coute. Je vais te parler comme je parlerais ton pre, s'il tait ici. Je vais tout te dire. coute-moi bien. Et, plus tard, quand je serai morte, quand on dira que je n'tais qu'une vieille gueuse, tu pourras... Elle recommence pleurer et, travers ses sanglots, me raconte des choses affreuses. Depuis prs d'un mois, des scnes atroces ont lieu chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer tous les excs, toutes les orgies, tous les outrages. --C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai t prs d'en mourir de frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils taient pays pour le faire... --Pays! ma tante; et par qui? Elle me regarde douloureusement. --Pauvre, pauvre petit! Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de soupirs: --Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue bout de forces... n'en pouvant plus. Et il m'a propos de faire cesser ces... ces choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... condition... que je vous... que je vous dpouille, mes pauvres enfants... que je vous dshrite... Et moi, lche, lche, pour conserver ma vie... ma misrable vie que je sentais s'en aller... j'ai accept... j'ai fini par accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont recommenc... Tout le monde est vendu _lui_. _Il_ veut me faire mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande pardon, mais dfends-moi, dfends-moi... Jean!... Et ses bras qu'elle a croiss autour de mon cou, tout d'un coup se dtendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute blanche, sur le dossier du fauteuil. Cette fois, j'appelle. J'appelle grands cris. Justine accourt. --Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur! Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas revenue elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire difficilement. --Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le mdecin, me dit la femme de chambre. C'est le major allemand qui nous sert de mdecin. L'autre est parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher M. Toussaint. --Oui, j'y vais. *** Je pars en courant. J'ai dj dpass la ferme de Dubois, l'ancien maire, lorsque des appels, derrire moi, me font tourner la tte. --Pst! pst! petit, coute donc un peu. Une femme vtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche. --Que me voulez-vous, madame? --O vas-tu si vite que a? Chez ton grand-pre, au moins? --Oui. Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil: --Alors, c'est que la vieille est claque? --Quelle vieille? --Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on ne connaissait pas vos affaires! Je reste tout interloqu. Cette femme se moque de moi, c'est clair. --Madame, vous n'tes gure polie. Dans tous les cas, si vous vous intressez ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte. --Si je m'intresse!... Petit bandit!... La femme de Dubois a saut sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une belle cravate bleue toute neuve--: --Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire ton grand-pre, ton vieux cochon de grand-pre, de te payer une cravate encore plus belle que celle-l. a ne le gnera pas, car il aura pu mettre dans son sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui qu'il a reu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre l'officier de francs-tireurs qu'on a fusill l-bas dans le pr. Entends-tu, morveux? Et, tiens, voil pour toi! Elle lche ma cravate et me flanque une paire de gifles. --Graine d'assassin! petit-fils d'assassin! *** Elle ferme sa porte la vole. Je reste l, hbt, sans voir, sans oser comprendre. Puis, des larmes s'chappent de mes yeux et je cours me jeter plat-ventre derrire un buisson o je reste pleurer, malgr le froid, jusqu' ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre au Pavillon en tremblant, me retournant chaque pas pour regarder derrire moi. --Vous n'avez donc pas t chercher votre grand-pre? me demande Justine. --Non... Je me suis amus en route... Et puis, il tait trop tard... --Heureusement qu'il est venu tout l'heure. Il vient de s'en aller. Je vous conduirai demain matin chez lui pour djeuner. Des dtonations clatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet. --Qu'est-ce qu'il y a, Justine? --Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlvent les balles de leurs cartouches et jettent les cartouches dans la chemine. C'est trs drle; a fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, puisque les balles sont enleves. De nouvelles dtonations crpitent. J'entr'ouvre la porte du salon. Devant la chemine o ptille un feu de bois, ma tante est assise, la figure terreuse, les yeux ferms, les bras pendants. De chaque ct d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tte, ivre sans doute, dpouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui clate, la vieille tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre mme pas les yeux. --Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrter! --Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. Vous verrez comment vous serez reu! --Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre... --Mais a la distrait, a, monsieur Jean! --Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite! --C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fchez pas. Si vous y tenez... Justine appelle la cuisinire--une paysanne des environs--et, nous trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole. --L, dit Justine. Je vais la dshabiller et l'aider se coucher. Allez donc dner, monsieur Jean. Votre dner est servi, en bas, dans la salle manger. J'attends que vous soyez parti pour dshabiller madame. Je descends. Je dne en deux bouches et je demande remonter auprs de ma tante. --Elle dort, dclare la femme de chambre. Le mdecin a dfendu de la dranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux jours elle se lve. C'est dj quelque chose, puisque dernirement elle est reste quatre jours couche. Cette fois-l nous avons bien cru que c'tait fini.... Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne comprends plus. Je n'ai plus d'ides. Il me semble qu'on m'a coul du plomb dans le cerveau. --Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean? --Oui... Oui... On me conduit la chambre qu'on m'a prpare, une chambre du premier tage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au rez-de-chausse, dans une chambre contigu celle de ma tante. --C'est moi qui couche l maintenant, me dit Justine. C'est tout ct de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit... Je suis extnu, j'ai la tte en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je fais un rve trange, dans lequel je vois passer le paysan que les Prussiens escortaient--celui qu'on a fusill, dans le pr;--j'assiste son excution; et, immdiatement aprs le bruit dchirant du feu de peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des cris affreux, des hurlements, un vacarme pouvantable... Puis, le bruit s'apaise... et je me vois, fuyant Versailles, travers le bois et poursuivi par mon grand-pre qui, pour me saisir tend des mains toutes rouges... *** J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me rveille en sursaut, terrifi, couvert de sueur. C'est Justine qui entre. --Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre tante... votre pauvre tante... Une ide me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon sant. --Morte? --Non... non... mais... --Justine! dites-moi la vrit! --Venez vite, monsieur Jean... Deux minutes aprs, je suis en bas. La chambre de ma tante est claire par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en uniforme, est assis, les jambes croises, sur une chaise basse. Au pied du lit, prs d'une table sur laquelle est pos un crucifix, la cuisinire campagnarde est agenouille, un mouchoir appuy sur les yeux. Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remont trs haut et qu'ont agripp avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts semblent se resserrer de plus en plus, les paupires battent, doucement. Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se dtendent, par saccades, les paupires se relvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute blanche, parat sortir de l'orbite. La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie la chemine pour ne pas tomber. *** Un coup de sonnette retentit. --Voil M. Toussaint, dit Justine qui pleure chaudes larmes. Je vais lui ouvrir. Je la suis; mais je ne dpasse pas le salon. Aussitt que la femme de chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fentre, j'enjambe la barre d'appui et je me laisse glisser terre. Et je me sauve, travers champs, travers bois comme dans mon rve, dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces... Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin! Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon grand-pre!... Jamais!... Jamais!... XIX Quelques jours se sont passs. Je me suis raisonn. J'ai rflchi. Je ne dirai rien. Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux terribles que j'ai vus se drouler devant moi, bien que les paroles affreuses de la paysanne me poursuivent sans relche, bien que je sente sa dernire insulte imprime sur mon front comme avec un fer rouge, je suis dcid garder pour moi la honte, ne rien rvler des turpitudes qui me font frmir et crier, la nuit, ne pas trahir le secret des ignominies qui m'crasent. L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai t prs de tout dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les paroles qui me brlaient la langue, qui m'tranglaient pourtant, que j'avais besoin de hurler. Et j'ai racont seulement la mort de la tante, devant moi; j'ai dit l'pouvante que ce spectacle m'avait caus, et comment je m'tais sauv, sans trop savoir pourquoi, pris de peur. Mon pre et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insist. Ils ne m'ont pas sembl s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funrailles, ils n'avaient pas du tout--mme ma soeur--des figures d'enterrement. Moi, je n'ai pas t l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne pourrais pas supporter la vue de mon grand-pre. J'ai pass la journe dans ma chambre, pleurer, couter le frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les pices de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chmait depuis longtemps, a repris son activit. Cela m'a fort tonn, mon retour. Comment le travail a-t-il recommenc, tout d'un coup? Pour qui travaille-t-on? *** Mon pre, qui j'ai pos ces questions, m'a fait des rponses vagues. On dirait qu'il est embarrass, qu'il a quelque chose cacher. Mais, aujourd'hui, je vais savoir quoi m'en tenir. Mon pre et ma soeur sont partis ce matin, de bonne heure. Ils vont Moussy, pour la leve des scells, et ne rentreront gure avant une heure, pour djeuner. Midi va bientt sonner et les ouvriers enfilent dj leurs vestes. Je descends au chantier et je m'approche du contrematre. --Monsieur Benot, pour qui donc travaille-t-on, maintenant? --Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'tat-major. --L'tat-major allemand? --Dame! --Alors, mon pre travaille pour les Allemands? --Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait bien bte de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient..... Le contrematre se rapproche de moi et, tout bas: --Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu a l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des madriers; ils tablissent des batteries, des redoutes, un tas de machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez. --Bombarder Paris! --Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacres fournitures de bois leur faire. Ah! le patron a eu une fire chance de tomber l-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait avoir a... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes? --Oui, je sais... Ah! vous croyez? --Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouv en conversation propos des fournitures avec le citoyen en question... Et puis, vous savez, ce particulier-l a bien une tte s'entendre avec les Prussiens... a ne m'tonnerait mme pas, qu'il ait demand une bonne petite commission votre papa..... *** --Jean! Je me retourne. C'est mon pre qui m'appelle par la fentre de la salle manger. Il a l'air en colre. --Viens ici tout de suite! --Oui, papa. Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui m'attend: un bon savon pour avoir caus avec les ouvriers. C'est l'affaire d'un quart d'heure. Mon pre y met le temps. *** --Jean, tu es un petit malheureux! Quel drle de dbut! Mon pre prouve-t-il le besoin de changer la forme de ses prologues? --Tu m'as menti! Mon pre me crie a d'une voix furieuse. Il n'est pas question des ouvriers. Qu'y a-t-il? --Tu m'as menti! Tu as menti ta soeur! Tu as menti tout le monde! --Mais, papa... mais, papa... --Viens ici, et tche de dire la vrit, cette fois. Lorsque tu es arriv chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il pass? --Mais, rien, papa. --Sacr nom d'un chien! si tu continues mentir, tu auras affaire moi!... Que s'est-il pass? que t'a dit ta tante, pendant le temps que tu es rest seul avec elle, en arrivant? Car tu es rest seul avec elle, j'en suis sr; la cuisinire nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise? --Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le rougir. Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon pre m'a appel. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien. --Allons, veux-tu parler? que s'est-il pass? --Rien. --Que t'a dit ta tante? --Elle m'a dit qu'elle tait bien malheureuse... et bien malade... C'est tout. --Et puis? --Et puis elle s'est vanouie. --Et alors? --Justine a envoy la cuisinire chercher le mdecin allemand... --Et toi, on t'a envoy chercher ton grand-pre? --Oui, papa. --Y as-tu t? --Non, papa. --Et tu es rest prs de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce temps-l? --Je me suis amus en route. --Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer mentir! Petit misrable! Mon pre s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, ct de Louise. --Reste l, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as t chez ton grand-pre. Tu es rest chez lui jusqu' la nuit! Et tu t'es entendu avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prvenir!... Est-ce cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgr tes mensonges?... Mon pre se lve et me secoue de toutes ses forces. --Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donn, le pre Toussaint, ce qu'il t'a promis, plutt, pour te faire son complice. Tu vas nous le dire! Et tout de suite! Parle! --Allons, parle donc! s'crie ma soeur en grinant des dents. Maintenant que c'est fait!... --Je n'ai pas t chez grand-papa! Mon pre m'allonge une gifle terrible. --Non! je n'y ai pas t! --Alors, qu'as-tu fait? --Rien! Mon pre se rassied, blanc de colre. Pendant deux minutes, un grand silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en trpignant sur le parquet. --Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon pre, d'une voix qui veut tre douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent, les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me dsoler, nous rduire au dsespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?... --Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, srement. Et ma soeur me lance un coup d'oeil froce. --Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait? Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, toi et ta soeur; elle avait fait un testament, dpos chez un notaire de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas? Je ne rponds pas. Mon pre frappe du pied et continue en crispant les doigts sur son pantalon: --Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scells, on a dcouvert un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton grand-pre--le pre Toussaint--lgataire universel! Mon pre hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne bronche pas. --Lgataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous n'avez plus rien! rien! rien!... Et le pre Toussaint a tout! tout!... Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez t vols, ta soeur et toi? Indignement, atrocement vols!... Et ta tante avait d te prvenir de a! Elle t'en avait prvenu, j'en suis convaincu! Moralement convaincu!... Et tu aurais d venir nous prvenir, nous avertir immdiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais fait dchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-pre, tu restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-pre, des moyens qu'il a employs... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?... Rponds!... Mais rponds donc!... --Ma tante ne m'a rien dit. Mon pre se lve. --Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes... --Non! Elle ne m'a rien dit. --Prends garde toi, Jean! Prends garde toi!... Si tu ne dis pas la vrit, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de grand-pre... --Je n'ai pas t chez grand-papa! Mon pre lve le poing; mais je me gare et je reois, sur le coude, un coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu' la porte. --Menteur! Hypocrite! Jsuite! Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lvres, s'crie en me tendant le poing: --On devrait te mettre dans une maison de correction! Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'crie en regardant mon pre bien en face: --Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux a! J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me prcipite dans la rue. XX Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuy sur les yeux. *** --Eh bien! matre Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc? C'est le pre Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin, en ce triste quipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relve la tte. --Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu? --Oui... oui, monsieur... --Et qui? Ce n'est pas ton pre, je pense? --Si, monsieur... --Qu'est-ce que tu as donc fait? Je ne rponds pas. Je recommence pleurer. Le pre Merlin me prend par la main. --Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux. Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un froid de chien, ce matin... Je suis assis dans la salle manger, au coin du feu, la tte dans les mains, sanglotant toujours. --Alors, on n'a pas t sage? On a fait de grosses btises? Qu'est-ce qu'on a fait, allons? --Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais... --Pourquoi pas? C'est donc bien grave? --Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non... Et je secoue la tte en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la loyaut et de la douceur, de la bont pour les faibles, de la sympathie pour les souffrants. Tout remu encore par la scne atroce laquelle je viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur dbordant de terreur et de honte, je me sens entran vers ce vieil homme la face honnte et digne. Je sens que derrire ce visage, sur lequel une expression de raillerie douce a fait place la piti, il ne peut y avoir qu'une me droite. Et je comprends que je puis avoir confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera peut-tre du courage et du coeur, moi qui n'ai plus de force, qui ne sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser. J'essuie mes larmes et, bravement: --Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout. Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un dtail, sans passer un mot... Le vieux s'est lev et se promne de long en large. De temps en temps, il crispe les poings en murmurant: --Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois... --Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte vous, je n'ai pas voulu le raconter mon pre, mme quand il m'a battu. Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que papa travaille pour les Prussiens pour les aider bombarder Paris... Je crierai a tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de correction!... Le pre Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains. --Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et coute-moi un peu... Tu veux bien m'couter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas? --Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me parliez... que vous me parliez comme un ami, parce que, voyez-vous, je... j'ai trop de chagrin... Je recommence sangloter. --Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle un ami, comme on parle un homme, car il te faut maintenant la force, le courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colre, laisser tes nerfs se dtendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de toi-mme. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas rentrer chez toi pour djeuner, n'est-ce pas? Je secoue la tte. --Non. Eh bien! tu vas djeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne prvenir tes parents que je t'ai rencontr en route et que je te garderai avec moi pendant l'aprs-midi. Je te reconduirai moi-mme ce soir, quand nous aurons caus. Nous djeunons tranquillement et peu peu, je sens mes angoisses s'apaiser, ma colre dcrotre et, malgr les frissons qui me secouent encore, je sens le calme descendre en moi. *** --Mon enfant, me dit le pre Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais tout l'heure d'aller rvler les horribles secrets qui te psent, de crier sur les toits les iniquits dont tu as t le tmoin, de publier les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire, repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse l ta colre, mais conserve ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frmissements qui t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-tre au souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'tre un homme. C'est une dure leon qui t'est donne l, mon enfant, tu le comprendras un jour. Elle peut te profiter toi, si tu veux. Si tu veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans au moins, ton me d'enfant qui est sincre et droite; si tu es assez robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui. Quant divulguer ce que tu as vu, quoi bon? A quel rsultat arriverais-tu, en agissant ainsi? --Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de correction!... Le pre Merlin sourit. --Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuads, maintenant, que tu ne sais pas grand'chose; que tu t'es laiss entortiller btement, sans rien voir, que tu es tomb sans t'en douter dans les panneaux que te tendait ton grand-pre, pour t'empcher de revenir Versailles avant la mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbcile, vois-tu, un imbcile qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sr. Mais toi, de ton ct, garde-toi bien... --Oh! je ne parle personne, la maison! Je ne peux parler personne. Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon pre? Il ne m'coute pas ou ne me rpond pas. A ma soeur? Elle se moque de moi. Le vieux hausse les paules. --Eh bien! tu me parleras, moi. Et si tu manques de courage, je t'en donnerai. --Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu vous causer, voulu tre votre ami... --Bah! dit le pre Merlin, qui cependant semble mu, je ne vaux pas mieux que les autres! --Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon pre, vous ne livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris a, ce matin, a m'a boulevers. Il me semble que mon pre est un brigand, un tratre... --Ton pre est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voil tout... Et le vieux parcourt la pice, de long en large, les mains derrire le dos. --... Un bourgeois, parbleu!... --Et dire qu' la maison, on ne parlait que de patriotisme, de dfense nationale, de guerre outrance! On ne parlait que d'lever son coeur!... --Le patriotisme, murmure le pre Merlin qui semble se parler lui-mme, mais dont la voix s'lve peu peu, le patriotisme! Une trouvaille du sicle! Une cration toute nouvelle! Une invention des bourgeois merveills par la lgende de l'an II, hbts par les panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drle, ils en rvent tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture glands d'or des commissaires de la Convention aux armes!... On n'a qu' dsosser Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en guerre, les sires de Framboisy; mais a ne les empche pas de faire les crnes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, ces nes-l, pour voir comment vous serez reus... J'en sais quelque chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches et les casse-ttes tricolores!... Et puis, la dbcle: encore le patriotisme... Seulement plus de casse-ttes: les souvenirs de 92. a vous assomme tout de mme... Ah! les souvenirs de 92! Le pass pris tmoin du prsent! Les fantmes devant les fantoches! Les objurgations, les vocations, les exhumations... Mnes de Bonaparte, protgez-nous! Aprs Bonaparte, c'est Klber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et Palafox?... Voil: ils avaient moins de panaches... Et puis, le dnigrement prconu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongres de victoires, les enthousiasmes, les nervements, les dfaillances, les chaises qu'on brise la Bourse, la _Marseillaise_ qu'on fait chanter Capoul. C'est du patriotisme, tout a! C'est du patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'picier et celui du journaliste--les journalistes! Quels misrables!--... Mais le patriotisme de premire classe, le patriotisme extra, le fin et le rp, c'est celui de Gambetta. Ah! celui-l, par exemple, j'espre bien lui voir lever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une pierre de forteresse!... Et une fiert de thtre, et des phrases creuses, et des dclamations ampoules, et encore 92--lorsqu'il n'y a plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu' une chute plus irrmdiable, aprs des tueries inutiles, des boucheries idiotes, des carnages imbciles. Ah! il a tenu haut le drapeau, celui-l... Le drapeau!... Voil Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours fait litire de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera encore, le chacal; et il pourra, si a lui plat, recommencer Transnonain. Qu'est-ce que a fait? C'est un patriote... Ah! ils y tiennent, leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient aux sentiments factices, ceux qu'on n'prouve pas--et qu'on se targue d'prouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intrt. Oh! alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la poudre d'ardoise pile, la viande pourrie, la farine avarie... Tiens, petit, tu serais l'arme, toi,--et le vieux me frappe sur l'paule--tu serais soldat, que ton pre, entends-tu, ton pre? fournirait, pour de l'argent, aux Prussiens, de quoi tablir les batteries qui devraient tirer sur toi!... C'est dgotant, hein? C'est infme? Oui, je sais bien... mais c'est logique, aprs tout. Ou plutt, ce serait logique s'il n'y avait pas le patriotisme... L'intrt! l'intrt!... Le paysan, au moins, ne cache pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes... Mais le bourgeois! ce mouton affubl d'une peau de tigre! cet imbcile qu'un plumet rend enrag et qu'une paulette fait rver de batailles... et qui ne comprend mme pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations tiennent faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples... La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impt du sang?... Refuser l'impt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un peu, mon garon, attends un peu, et tu verras de drles de choses, plus tard... Tout le monde soldat... Tu verras a... Plus de peuples: des armes. Plus d'humanit: du patriotisme. Plus de progrs: des drapeaux. Plus de libert, d'galit, de fraternit: des coups de fusil... Ah! salet humaine! Ah! btise! Ah! cochonnerie!..... *** Le pre Merlin s'arrte devant moi. --Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-l, vois-tu... La guerre, je la hais. --Oh! moi aussi, je la hais! --Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as dj des convictions? Et il ajoute, trs srieux: --Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent. *** Quand je rentre la maison, reconduit par le pre Merlin, des tas d'ides tourbillonnent dans ma tte. J'prouve des sensations que je n'ai jamais prouves. Je rve de fraternit et de justice. Et tout le reste me semble trs bas, trs bas. XXI J'ai pass bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'viter, de s'loigner de moi comme d'une bte galeuse; ma soeur surtout affecte un mpris de moi, un ddain de ma personne qui se traduisent de mille faons. Quant mon pre, il se contente de ne m'adresser la parole que lorsque la chose est tout fait indispensable. Le temps n'est pas gai, non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; les vivres commencent manquer; les denres les plus indispensables font dfaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de spculation sur la misre publique. On dblatre contre certains commerants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui se font les pourvoyeurs de l'ennemi. Le prfet prussien s'est mu. Il s'est arrang avec un groupe de ngociants dont fait partie mon pre pour crer un immense entrept de marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour subvenir aux besoins du dpartement. J'ai entendu mon pre parler plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose. Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il parat que l'opposition du conseil municipal, des vnements imprvus, ont fait chouer la combinaison, la grande colre du prfet. Et ce fonctionnaire, irrit de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner l'arme allemande avec l'argent franais, a fait mettre le maire en prison et a frapp la ville d'une amende de 50,000 francs. --C'est une sale affaire, m'a dit le pre Merlin, l'autre jour, sans vouloir m'apprendre pourtant quel rle avait jou mon pre. Un vilain rle, j'en suis sr. Ah! je suis bien content de pouvoir passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journes. J'avais craint, tout d'abord, qu'on s'effaroucht, la maison, de la frquence de mes visites chez le vieux, qu'on me dfendt de retourner chez lui. Mais on n'a pas l'air fch, tout au contraire, de mes longues absences; ma prsence gnait mon pre et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine au pre Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, aujourd'hui. D'ailleurs, il conomise mes parents des frais de rptiteur; il me donne des leons, pour m'entretenir la main, dit-il. Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M. Beaudrain. *** L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'tais seul dans le cabinet du vieux, au premier tage, lorsque, en regardant par la fentre, du ct de la maison de Mme Arnal, j'ai t tmoin d'un spectacle qui m'a fortement tonn. J'ai appel le bonhomme. --Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir! --Quoi donc? m'a-t-il demand d'en bas. --Madame Arnal... Elle est contre sa croise, dans sa chambre... et elle embrasse le Prussien..., son bless prussien... Tenez! tenez! elle l'embrasse! --Ce n'est que cela! a cri le vieux en redescendant les trois marches qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle l'embrasse... Un concubinage en rgle... Ah! c'est a, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui disait que c'tait si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en rgle... *** Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens... Le bombardement de Paris a commenc hier et 'a t, toute la nuit, un roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais rougir, dans l'ombre, en pensant que mon pre avait aid mettre en batterie ces pices qui crachaient la mort sur la grande ville. Il a d gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a pass sur son front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que nous hbergeons, que les obus dpassaient la rue Saint-Jacques. Si le chantier de Paris tait atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont dsign, sur un plan de la capitale, comme ayant dj souffert des projectiles, le Panthon et le Luxembourg. Ah! sapristi!... M. Legros se mprend l'expression soucieuse du visage de mon pre. --Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne tiennent pas, les brigands, imiter nos zouaves l'assaut de Sbastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les ntres vont faire une sortie en rgle et forcer les casques pointes sortir de leurs retranchements. Ah! si les Franais venaient seulement jusqu' Versailles! nous sommes ici dix mille hommes... *** Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des Glaces, au chteau, que Guillaume ressaisit la couronne de Frdric Barberousse. Et, le soir, une fte triomphale a lieu la prfecture, illumine giorno, enguirlande de lierre et de rubans, pendant que des musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. La foule regarde, applaudit mme, comme elle a dj regard et applaudi lorsque des rjouissances semblables ont clbr la capitulation de Metz. --L'Empire d'Allemagne, me dit le pre Merlin qui je vais donner des dtails sur la crmonie, et que je trouve en train de frotter avec rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homognit des peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, plutt! Le parquage de la chair canon... Chauvin peut battre la caisse des deux cts du Rhin, maintenant... a prsage un avenir tout rose la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi tranquille aujourd'hui. Je frotte...! Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire continue rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, semble se rapprocher et, plusieurs reprises, le crpitement de la fusillade arrive nos oreilles. Une bataille est engage non loin de nous, une bataille terrible, sans doute. --C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur. *** Toute la journe, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans interruption; on dirait, au bruit des dtonations qui devient plus clair d'heure en heure, que les Franais gagnent du terrain. On dit dj qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlev les redoutes de Montretout, qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck se sont sauvs Saint-Germain... Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes cheval parcourent la ville en sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne dfilent au grand trot, les rgiments d'infanterie se succdent sur la route de Saint-Cloud... Le soir vient, que la bataille dure encore. Les rserves allemandes sont masses, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les Franais entreront Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du boulevard de la Reine et les a dvastes... Mais il fait jour, et nous attendons en vain le ptillement de la mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands qui, rgulirement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares clatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant pleins poumons, tranant derrire eux des Franais prisonniers. *** --Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours. Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi nous apprend qu'une insurrection terrible a clat Paris, le 22, que les Franais ont t battus Saint-Quentin et que l'arme de l'Est est en droute. Nous sommes rsigns tout. Et, lorsque la nouvelle de la capitulation se rpand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque insensibles. Depuis quatre mois nous vivons compltement isols, sans communications avec la province et avec Paris, sans nouvelles prcises mme des oprations qui ont lieu tout ct de nous. Nous avons d'abord espr, puis attendu la dlivrance; mais, peu peu, le dcouragement nous a abattus, la dmoralisation nous a gangrens et affaiblis. Une torpeur insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont rendus incapables du moindre effort, de toute rsolution, et nous nous sommes trouvs, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Franais. Il fallait un coup de tonnerre, un vnement imprvu, comme la sortie du 19 janvier, pour nous tirer de notre lthargie, pour produire chez nous une surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs, lorsque notre espoir se trouvait du, nous nous assoupissions, de nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale. Moi, je l'ai souhaite, cette chute, je l'ai dsire ardemment. J'touffe, je me sens empoisonn peu peu par l'air vici que je respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux en sortir, en sortir tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux pas grandir dans l'touffante atmosphre familiale, comme les plantes qu'on fait pousser dans les serres chaudes o montent des vapeurs malsaines, et qui s'tiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux grandir l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre. Oh! que je voudrais tre un homme! Tous les jours... Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Mller, sont arrivs devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils ont demand mon pre s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours seulement, mettre l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont appris, disent-ils, que les Prussiens ont rsolu d'incendier Saint-Cloud et, immdiatement, ils ont entrepris de dmnager les choses les plus prcieuses--pour les rendre plus tard leurs propritaires. --Nous nous zommes tfous bour saufer ze que nous afons bu, a sanglot Mller. Et Hermann a ajout: --Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier? Mon pre a hsit et je l'ai entendu qui disait tout bas ma soeur: --Ce sont des filous, tu sais. Ma soeur a fait un signe de tte affirmatif; et, aussitt, elle s'est approche d'une des voitures. --Mais c'est une commode Louis XV que vous avez l? Et une horloge de Boule? Et une glace de Venise. --Foui, matemoiselle, a rpondu Mller. Tes obchets brzieux. Et si matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honors. Ma soeur a rougi--trs lgrement--mais elle a accept. On a rang les meubles sous un hangar. *** Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu Saint-Cloud et que la ville entire est en flammes... Oh! que je voudrais tre un homme! XXII Jules est revenu. Il est revenu sans nous prvenir, profitant de l'armistice, au moment o nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en l'apercevant, a pli et pouss un cri comme si elle avait march sur un crapaud. Il est revenu charg de vivres--il croyait Versailles dnu de tout.--Il a apport avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de chocolat, du caf, du th, du vermicelle, un tas de choses qu'il a trimballes tout le long de la route stratgique n 15--une route horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait suivre, pied.--Il ne m'a mme pas oubli, l'excellent garon; il me donne un beau livre, un beau livre dor, que Lon a absolument voulu m'envoyer. --Et Lon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gteclair, a-t-elle beaucoup souffert, pendant le sige? Vous ne saviez donc rien de Versailles? Des masses de questions auxquelles Jules rpond de son mieux. Il n'a pas beaucoup chang; il a un peu maigri, seulement. --Ah! nous tions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent pens vous, allez! C'est dgotant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu prononcer le nom de son fianc. --Et les affaires? demande mon pre. a ne va pas fort, hein? --Oh! non, pas fort, rpond Jules, pas fort du tout. Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres maisons de la capitale, a reu une rude atteinte. On sera oblig d'y mettre du sien, de tous les cts. Ainsi, il a accept, lui, une diminution de plus de moiti sur ses appointements. --Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible d'abandonner une maison laquelle je suis aussi attach; a durera ce que a durera; pas longtemps, esprons-le. Et puis, je crois qu'il y a l-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche aprs la cogne... --Oh! videmment, dit mon pre. Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis sr, a esquiss une petite moue que je connais trs bien: sa moue de dception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu peux courir aprs. Rage, rage, rage, Tu mangeras du cirage... Jules a dn avec nous, naturellement. --Hein! a fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon pre. Et la viande frache, et les lgumes verts, voil ce qui lui fait plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne connat pas son bonheur. Il n'a pas l'air trs joyeux. Souffre-t-il du peu de sympathie que nous semblons lui tmoigner, de notre manque de dmonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgr ses efforts pour paratre gai, il est morose. --J'aurais d vous prvenir de mon arrive, dit-il la fin du repas. Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris... --Oui, oui, dit Louise. L'motion, le plaisir... --Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles! Et, vrai dire, je n'y ai mme pas pens. J'avais si grande envie de vous voir... *** Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'tait valable que pour quarante-huit heures, jours d'arrive et de dpart compris. Nous l'avons accompagn jusqu' la porte de la ville. Louise, en le quittant, s'est contente de lui tendre la main. Il avait l'air trs triste. --Esprons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon pre. Tout fait prsumer que les hostilits ne seront pas reprises et qu'on va signer la paix. --C'est plus que probable, a rpondu Jules. Aussi, bientt. *** Il est probable, en effet, que la paix va tre signe. En attendant, l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend la France elle-mme. Les lections ont lieu sous la direction du maire de Versailles charg des fonctions du prfet. Le dpartement de Seine-et-Oise a lu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon pre a vot pour Jules Favre. Il ne sait pas pourquoi. M. Legros a vot pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir faire un calembour. Le marchand de vins du coin a vot pour Gambetta et M. Legros rpte toute la journe, en riant: --Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac, Thiers. *** L'assemble ainsi lue doit discuter les prliminaires de la paix. Pour baser la demande d'indemnit qu'ils doivent prsenter la France, les Prussiens font le calcul des dpenses auxquelles ils ont t entrans pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et rquisitions de toute nature dont l'Allemagne a t victime, de 1792 1815. --Le compte de la Prusse seule, m'a dit le pre Merlin, s'lve six milliards. --Six milliards! --Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon ami, en mme temps que celles du second. Et remarque bien que si les Allemands, maintenant, en pleine trve, frappent les dpartements occups par eux d'normes contributions de guerre, remarque bien que s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des prcdents. Ils peuvent opposer nos rclamations, comme ils le font, du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulirement en Prusse, par Napolon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre... *** Oh! oui, c'est beau! Mon pre m'a emmen avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les points qui dominent Paris, les endroits o les Prussiens avaient tabli leurs batteries, o ont eu lieu des combats. Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du chteau, noirci par les flammes, est effrayant. Les murailles perces jour sont encore debout: de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les planchers se sont effondrs en emplissant de dcombres des salles o tremblotent des lambeaux de tapisserie, o l'on entrevoit des morceaux de bas-reliefs, des dbris d'ornements. Les branches d'un lustre mergent d'un tas de pltras. Une corniche norme est tombe tout d'une pice devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fentres ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre, mange par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conserv leurs barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu de bleu, au dernier tage, un tableau est accroch dans son cadre d'or, au-dessus d'une chemine qui branle. Il y a des alles du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets poss sur le gazon des tapis verts. De grands arbres coups au pied se sont abattus avec leurs branches en mutilant des statues. Des retranchements sont levs partout, des paulements, des palissades, des chevaux de frise; et, derrire les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont t entasss les uns sur les autres. Des alles nouvelles ont t ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus. Partout la mort, la dvastation. Saint-Cloud est presque compltement brl. Les murs des maisons restes debout sont percs de meurtrires et garnis de crneaux, des tranches sont creuses dans les jardins et des arbres fruitiers ont t coups par le milieu et aiguiss comme des piques pour hrisser les abords des retranchements. Des barricades ont t leves avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des charrues. Les ponts ont saut. A Svres, dans le quartier qui avoisine la Seine, les maisons sont ventres par les bombes. Et, comme nous passons, des soldats vendent publiquement aux enchres les meubles des habitations dsertes: il y a l des convoyeurs prussiens qui ont arrt leurs fourgons chargs d'objets vols,--et des brocanteurs franais. Ah! oui, c'est beau; a fait partie du programme de la guerre, tout a. Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entre de l'arme victorieuse dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oubli. Nous avons appris, le 25 fvrier, qu'ils doivent faire prochainement leur entre triomphale Paris. Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tte, tout fiers d'effacer ainsi la honte de l'entre de Napolon Berlin, aprs Ina. --Maintenant, dit le pre Merlin, la France n'a plus qu'une chose faire: c'est de chercher un nouveau Napolon. Et tu verras qu'elle ne mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'tre en vrai. Il peut tre en toc. a ne fait rien. *** Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuye au bras de son mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de passer quarante-huit heures Versailles. --Dire qu'on n'a pas encore sign la paix! s'crie Mme Arnal en frappant du pied. Quand on pense que tu es oblig de retourner Paris, mon gros chien-chien! Et sans se gner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari. --Pauvre mignonne, dit M. Arnal trs mu, en se dbarrassant de l'treinte conjugale, comme tu as d t'ennuyer! surtout dans la compagnie d'un clop, en tte tte avec un malade!... --Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une ide! Les jours, a passait encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces ides qu'on se fait... ces... ides... quand on n'a pas de nouvelles... --Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non plus. Mais, maintenant... Oh! propos, j'avais oubli; il faut que je vous montre... --Quoi donc? demande mon pre. M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier pli en huit, le dplie avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature reprsentant un gamin de Paris brlant du sucre, sur une pelle rouge, derrire le dos des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elyses. --Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux! XXIII Nous sommes redevenus Franais. Les Allemands doivent demeurer encore quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est dbarrass de leur prsence. Les communications sont rtablies. Mon pre en a profit pour aller Paris--d'o il est revenu songeur. Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant de ses perplexits. Il parat que la situation de notre chantier de la rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier des _Grands Hommes_ est dplorable. --Ah! dit mon pre, il y aurait l une affaire magnifique... Le propritaire des _Grands Hommes_ est bout de ressources... Il n'a pas gagn d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille francs... Hein? vois-tu a d'ici, Louise? acheter les _Grands Hommes_, ne faire des deux tablissements qu'un seul... un seul, norme, colossal... rserver une large place la menuiserie; et, qui sait? peut-tre entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence au Vieux Chne. Vois-tu a d'ici, hein?... Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relche par son ide fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille canaille de pre Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la tante Moreau! Si l'on avait pu prvoir!... --Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dpouiller ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la bouche!... Et vous verrez qu'il ne crvera pas, le vieux chenapan, qu'il ne nous dbarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez a... Crapule, va!... Mon pre ne drage pas. Quelquefois il passe sa colre sur moi. --C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais t moins bte! Ah! je t'apprendrai faire l'imbcile, idiot! Pour viter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Lon et Mlle Gteclair qui viennent d'arriver Versailles. *** C'est drle, Lon est convaincu que les Franais ont t vainqueurs. Je ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme a. Il admet bien qu'en dfinitive nous sommes battus, mais battus sans l'tre, battus avec le beau rle, battus pour la forme. Il prtend qu'au fond, en poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la question, il est impossible de douter de notre succs dfinitif. C'est un succs moral, ce succs-l; mais enfin c'est un succs--et le plus grand. --Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux et digne, assistant avec une hauteur mprisante l'entre des Prussiens, n'a pas remport sur l'ennemi une grande victoire morale? Je n'en sais rien. --Et puis, vois-tu, continue Lon, dans cette guerre, nous nous sommes conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas t trahis!... Tiens! regarde ce morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et dis-moi si une population qui se rsigne en faire son unique nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population hroque. Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris! Je crois qu'on en trouverait pas mal. Lon a videmment une aptitude toute spciale expliquer et justifier nos revers. --C'est que je suis un bon Franais, un patriote! Je m'en doutais. L-dessus, il me fait voir une quantit de dessins et de gravures qu'il a rapports de Paris, des chromolithographies reprsentant l'Alsace et la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la France prise la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche la main; et, enfin, il droule une grande image, enlumine de couleurs criardes, o l'on voit trois dames habilles, la premire en bleu, la seconde en blanc, la troisime en rouge, qui passent, la tte haute, devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitul: A Metz. Quand mme! --Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Lon. Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson l-dessus. Et il ouvre de beaux livres, dors sur tranche, couvertures multicolores, qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions hroques des Franais, ils clbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur d'me, et, comme intermde, ravalent les Allemands et les dnigrent sur tous les tons. Ils sont illustrs, ces livres-l; et les gravures qu'ils renferment vous font assister la dfense de Belfort, de Bitche, la bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen... --Trouve-moi des faits pareils l'actif des Prussiens, me dit Lon. Trouves-en et tu me les apporteras. --Oui, je te les apporterai. *** Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me dfend de continuer frquenter Lon. On prtend que sa socit m'est nuisible, qu'il fume, qu'on l'a rencontr dans la rue la cigarette la bouche: des prtextes qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est venu la maison dans la journe et qu'il a tenu avec mon pre une longue conversation. Il est parti avec une figure longue comme a. --Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas la noce cette anne. Que s'est-il pass? Je le demande au pre Merlin qui se contente de hausser les paules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des pices de cent sous. --Pauvre Jules! --Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais beaucoup d'intrt, pourtant. Je ris, pendant que le pre Merlin me fait signe de m'asseoir. --Mon enfant, je dois t'annoncer que mes dmarches auprs de ton pre ont abouti. Je suis parvenu lui faire comprendre qu'il tait dans ton intrt d'aller passer quelque temps dans un tablissement scolaire. Aussitt que la tranquillit sera compltement rtablie, on t'enverra Paris, dans un lyce, pour continuer tes tudes. Ce n'est pas gai, un collge. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-mme que tu aimais mieux vivre entre les quatre murs d'un btiment noir que dans un milieu que tu excres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours l, tu sais. Trs mu, je serre les mains du vieillard. --Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lyces, monsieur Merlin? --Bientt, probablement. *** C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir dans nos murs trs prochainement. Il nous explique aussi de quelle faon il a pass le temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pice de vers qu'il adresse Gambetta, le coryphe de la guerre outrance. M. Beaudrain nous laisse entendre que c'est peut-tre un moyen trs habile d'obtenir les palmes d'officier d'acadmie. Pourtant, il se trouve fort embarrass; il n'a pas tout fait termin sa pice. Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis arrt ce distique: Tu compris... (Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en posie. Voyez notre matre Boileau.) Tu compris qu'il fallait lever notre coeur Et, si l'on succombait, tomber, _non sans grandeur_. C'est prcisment ce: _non sans grandeur_ qui cause mon tourment. Il me semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis: _avec honneur_. Mais je crois avoir dj lu cette fin d'alexandrin quelque part. J'ai dpouill, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs recueils de posies, mais je ne suis pas encore compltement rassur. Un auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de plagiat. Rflexion faite, je laisserai peut-tre: _non sans grandeur_. Et pourtant... Esprons qu'il se dcidera. --Si M. Beaudrain revient, dit mon pre en fermant la lettre, c'est que nous n'avons plus rien craindre. Je le crois aussi. *** Mais, tout coup, le soir du 18 mars, le bruit se rpand dans la ville qu'une insurrection terrible vient d'clater Paris. XXIV Versailles offre depuis quelques jours un spectacle trange. Ainsi que le pristyle d'un thtre, dsert et silencieux pendant la reprsentation de la pice, se remplit de spectateurs bruyants aussitt que le rideau a cach la scne, la ville du Grand Roi, si taciturne et si triste, a vu tout coup envahir ses rues et ses boulevards tranquilles par l'agitation apeure d'un peuple en fivre. Autour de l'Assemble qui sige dans le chteau sont venus se masser les migrs de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille rfugis, appartenant toutes les classes de la socit, sont accourus s'abriter derrire les baonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hte d'armer et de former en rgiments pour combattre l'insurrection. Les troupes qui se sont chappes de Paris, les gendarmes, les sergents de ville qui ont entour leurs kpis d'un manchon blanc, les prisonniers sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses, sont camps sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les oprations sont commences, dj. Thiers n'a pas voulu perdre de temps. Et les jeunes lgants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent aller, le soir, en sortant du thtre o des acteurs illustres jouent des vaudevilles clbres, entendre les canons franais cracher leurs obus sur la grande ville o flotte le drapeau rouge. Les migrs se sont cass o ils ont pu, dans les htels et dans les maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministre des finances--et sa mre. M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce genoux. Il a une mine de pain d'pice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste, on dirait qu'un imprsario, cach derrire lui, vient de tirer une ficelle. J'y ai t pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien, derrire M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote sangle sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il doit y avoir aussi un fond de culotte lustr par l'abus des ronds de cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu. M. de Folbert est trs solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide comme un manche balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses petites paules remontent. Elles sont si troites que j'ai toujours peur d'en voir passer un morceau par l'chancrure du faux-col. En politique, il est modr comme une lampe carcel remonte par une main circonspecte. Il s'exprime en phrases officielles: --La hirarchie... les propinants... les statuts organiques... la prpondrance administrative de l'tat.... Il est trs poli. Il dit: --Voudriez-vous tre assez aimable pour avoir l'extrme obligeance de me faire parvenir la salire? Il me fait suer. Sa mre est une vieille personne solennelle, figure longue, ple, ple--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises. Mon pre professe une admiration sans bornes pour son locataire. --Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin. Sans chasses? Peut-tre bien. M. de Folbert a un oncle dput, un oncle hritage, s'il vous plat, et trs populaire dans sa circonscription; cet oncle, fatigu de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu pour lui cder son sige la Chambre. --Quel avenir! rpte mon pre merveill. Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et financire, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance mme de temps en temps, la drobe, de petits coups d'oeil amricains. Est-ce que ma soeur aurait l'ide?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madame _de_, a fait bien Madame _de_... Tout le monde ne s'appelle pas madame _de_. Et puis, elle serait dpu... Dit-on _dpute_ ou _dputte_? *** Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figur.--Il a fait obtenir mon pre la construction d'une norme ambulance en bois, dans le grand terrain vague qu'on voit des fentres du pre Merlin, et o les Prussiens avaient tabli un dpt de charbons. Mon pre pousse le plus possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter gros.--Une chose, pourtant, le dsole; c'est de ne pas pouvoir employer des piles entires de planches pourries qui moisissent dans le chantier de la rue Saint-Jacques. --'aurait t si facile de placer a ici. a aurait pass comme une lettre la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez malheureux! Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il ait le temps d'achever sa construction. --C'est qu'on me ferait une rduction sur le prix convenu... Pourvu que les communards se dfendent encore un mois!... Mais, bientt, une crainte encore plus terrible le saisit. Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris mon pre que le pre Toussaint, depuis le dpart des Allemands, mne une vie de polichinelle. --Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il les amne au Pavillon, o il s'est install. --Quelle honte! s'crie Louise. --Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que a finira mal. Je fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui arrivera malheur, pour sr!... Un homme sanguin et fort comme lui... Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgr son ge. Il se met dans des tats, je ne vous dis que a! Et c'est toujours aprs djeuner ou aprs dner, quand il s'est empiffr de nourriture, qu'il... Mon pre interrompt brutalement Germaine. --Laissez-nous tranquille avec a! Ne nous racontez pas ces ignominies. Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas. --Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'tait pour vous montrer que vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez ensemble, mais, en qualit de parent..... --Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou! Et je vous dfends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous venez ici. --Pour votre bien, monsieur, pour sr. Et elle revient, pour notre bien, peu prs tous les trois jours. La dernire fois, elle a pris mon pre part et mon pre, au lieu de l'conduire, l'a entrane dans la salle manger o il l'a coute longtemps. Quand il est sorti, il tait blanc comme un linge. *** Je sais, prsent, ce que lui a appris Germaine. Le pre Toussaint a amen au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et qui il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait dfiler ses amis et connaissances dans la maison o est morte la tante Moreau et o ont lieu, maintenant, des orgies faire rougir un templier. Mon pre a appris autre chose encore; il a t mis au courant des bruits qui courent Moussy sur le compte de mon grand-pre. Les premiers jours, il a russi se contenir. Mais, prsent, sa colre clate chaque instant en imprcations terribles: --Le vieux cochon! Le vieux tratre! Un bandit qui mrite la mort dix fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on sait! Ma soeur, qui s'aperoit de l'effet dplorable que produisent ces emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils, essaye de calmer mon pre. Elle n'y russit pas pour longtemps. --Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu' moi de le faire fusiller! Il rpte a, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui commencent se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses ides de vengeance, rien, ni l'achvement de l'ambulance--qu'on va dmolir, car on s'est aperu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrive des bandes de prisonniers que l'on trane Versailles. --Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je vous assure que a en vaut la peine. Si vous saviez comme on les arrange! Ah! les canailles! Et ils ne rpliquent pas, je vous assure! On les charperait sur place, sans les soldats de l'escorte! *** Moi, j'ai t les voir, une fois. Je suis arriv au bout de la rue Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes nationaux, en habits civils, en haillons, blesss, clops, portant au front la colre de la dfaite et le dsespoir de la cause perdue, s'avanaient farouches, la tte haute, avec la vision de la mort. La foule les huait. Des bourgeois, la face claire par la satisfaction immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus. Derrire, venaient des femmes, toutes ttes nues; des femmes du peuple, portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habilles de riches costumes. On leur avait enlev leurs ombrelles, celles-l, leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon avait accroches sa selle. Elles se htaient, les pauvres, faisant de grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs trs bien leur jetaient des insultes sans nom, que des dames du monde leur lanaient des pierres. Je me suis sauv, coeur, et j'ai regard longtemps, le soir, le ciel tout rouge, sanglant, du ct de Paris, o la bataille continue. Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut rsister jusqu' la mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'arme versaillaise, ptrolent la ville et l'incendient. Mon pre est dsol. Il se souvient qu'il n'a pas renouvel la police d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes. *** Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon pre va lui ouvrir et revient, en tenant une lettre la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert assises sur un banc du jardin. Il dchire l'enveloppe, mais, au moment d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est forc de la passer ma soeur. --Tiens, lis... C'est de Paris... Louise commence: --Monsieur--Tout est sauv... --Hein? fait mon pre. Tu dis?... --Tout est sauv. Au moment de l'entre des troupes nous avions pris nos prcautions. Nous avions mis en lieu sr les fonds et les livres de caisse... Et elle continue pendant que mon pre donne les preuves de la joie la plus exubrante. Il s'est lev et se livre, pendant la lecture, des tentatives d'exercices chorgraphiques qu'il ne mne point toujours bonne fin. C'est gal, j'en suis tout tonn. Il a d danser le cancan dans sa jeunesse, mon pre. Il s'interrompt tout coup. --Il tait grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent percer le mur de la maison voisine et se prcipiter dans le chantier. Les insurgs avaient dj apport du ptrole. Ils n'ont pas eu le temps de s'enfuir. On en a tu huit sous la porte cochre... --Huit! s'crie mon pre. Ah! tant mieux! Ce _tant mieux_ m'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je n'oublierai jamais ce cri-l. *** Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure chaudes larmes. --Ah! mes amis, ces canailles-l m'ont tout brl! Mon Dieu! Mon Dieu! Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de sels et un verre d'eau sucre. --Oui... tout brl, continue-t-elle... tout perdu... Et, au bout d'une minute: --Heureusement que nous tions assurs et que mon mari avait mis en sret la plus grande partie des marchandises. Comme a... --Vous serez indemniss, fait mon pre avec un geste goste. --Oh! pour cela, j'y compte bien, s'crie-t-elle. Et plutt deux fois qu'une. Il ne manquerait plus que cela! Et elle se reprend pleurer. --Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne me reste plus rien; rien, pas mme un mouchoir pour m'essuyer les yeux!... Prenez le pan de votre chemise, alors. Et la morale? Embtant! XXV En descendant dans la salle manger, huit heures, Louise et moi, pour le djeuner du matin, nous trouvons notre pre qui semble nous attendre en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont poss sur la table. --Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle vous apprendre. Votre grand-pre est mort. --Grand-papa Toussaint! s'crie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel pouvantable malheur! Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de dsespoir. Mais l'accent est faux, le geste exagr; les inflexions brusques de l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est contrefait, dissonant; et l'agitation outre qu'affecte ma soeur achve de dfigurer le peu d'motion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon pre tait plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les larmes hypocrites d'un dsespoir factice. --J'ai appris cette nouvelle, continue mon pre, hier au soir, vers dix heures, lorsque vous tiez dj couchs. Je n'ai pas voulu vous en faire part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit... --Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant. --Votre grand-pre est mort hier, subitement, d'un coup de sang, sept heures et demie, aprs son dner. Je vais aller Moussy tout de suite... *** Mais Mme de Folbert et son fils font leur entre, et il faut recommencer pour eux le rcit de la mort du grand-pre. Ils paraissent profondment affects. Mme de Folbert dclare que c'est un malheur irrparable. --Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les grands-parents. C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, pousser de longs soupirs entrecoups de sanglots. Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui s'est content de secouer la tte de droite gauche, se lever avec prcaution et s'approcher petits pas de la chaise de ma soeur. Il bredouille, tout en avanant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en prtant l'oreille, on peroit des bouts de phrases: --C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je pouvais, si... j'osais esprer... s'il m'tait permis... si j'tais assez heureux pour voir des liens plus srieux... non, plus solides... non... oui, plus solides que ceux d'une simple amiti... unir nos deux familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle... Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimtre par seconde. Louise se lve, tamponne ses yeux une dernire fois et, avec un norme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle du chef de bureau. Nous nous sommes levs, nous aussi. Et Mme de Folbert s'crie en tendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas: --Soyez heureux, mes enfants! J'ai dj vu quelque chose comme a, dans le temps, avec Jules. Louise avait la mme tte. Allons, elle sera dpu... Je ne sais toujours pas comment on fminise ce mot-l. Il faudra que je regarde dans un dictionnaire. *** Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me faut, toute la journe, faire des courses qui n'en finissent pas: aller chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier pour commander des crpes, chez celui-ci, chez celui-l. Ma soeur aussi se donne beaucoup de mal. Et c'est peine si elle trouve une minute, le soir, lorsque mon pre revient de Moussy, pour lui dire l'oreille: --Une bonne journe, hein? Oui, une bonne journe pour tous les deux. Mon pre cache mal sa joie: ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouve, et le rve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se raliser. Il va pouvoir acheter les _Grands Hommes_ et fonder Paris un tablissement important. Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a trouv dans les papiers du grand-pre--qui n'a pas laiss de testament--une note datant de plusieurs annes dj. Dans cette note le vieux demandait que son corps ft inhum Versailles. Mon pre hsite exaucer ce dsir. --Des tracas, des drangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de faire un testament, le pre Toussaint aurait probablement chang d'avis... Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce dtail devant nos locataires, et ma soeur le supplie d'excuter les dernires volonts du vieux. --Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. a fera mieux, tous les points de vue. a fera voir que nous n'avons pas de rancune. --Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon pre. Pourtant, il finit par se dcider. Le grand-pre sera enterr Versailles. *** Il sera enterr Versailles, mais je n'aurai pas de vtements de deuil. Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement reprsent mon pre que des habits noirs seraient bien plus convenables. Car, enfin, un costume marron... --Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de mme. D'abord, le marron, c'est deuil. Et puis, c'est assez bon. *** Et c'est habill de marron que je suis le cercueil, depuis l'glise de Moussy o l'on a dit une messe jusqu' la porte des Chantiers o les employs de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons l la plus grande partie des invits qui nous avons donn rendez-vous, pour leur pargner de trop grands drangements, l'entre de la ville: M. et Mme Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner... Le Luxembourgeois se place ct de mon pre, lorsque le convoi se remet en marche. --J'ai trouv la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi, et je me suis empress... --Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis quelque temps dj... M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanment quitt Versailles. Il est rest Paris pendant la Commune. Il a mme profit de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a fourni des renseignements--des renseignements prcieux-- ses risques et prils. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montr ingrat. M. Hoffner a t rcompens, il le dclare lui-mme, bien au del de ses mrites. Et, de plus, il va tre l'objet d'une distinction des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur. --En vrit? fait mon pre. Mes compliments, mes compliments... Et vos amis, propos, vos amis... messieurs Hermann et Mller... que sont-ils devenus? Ils ont enlev leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais j'tais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retourns Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce? --Non, non. Ils avaient l'intention de s'tablir Versailles, mais on leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accept. Ils ont vendu... rendu, c'est--dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils avaient apports de Saint-Cloud. Ils les ont rendus leurs propritaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position, la Prsidence. --A la Prsidence! Ah! bah! Ah! bah!... --Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces malheureuses provinces sacrifies... Les Alsaciens avant tout! Voil le mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice... --Je crois bien!... *** Nous arrivons au cimetire. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de toutes les larmes qui se rpandent sur la tombe du vieillard, ce sont peut-tre celles que je verse qui sont encore les plus sincres... *** La crmonie est termine; les fossoyeurs achvent de combler la fosse. On se spare la porte du cimetire. Ma soeur, les yeux tout rouges, rentre en voiture la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je suis mon pre qui se rend pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter la facture. Le pre Merlin nous accompagne. Mon pre semble dcharg d'un grand poids. Les ides funbres ne le tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau temps, et enfin, de politique. --Oui, nous avions raison de ne pas dsesprer, pendant la guerre. Nous avons t battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que jamais; et les Prussiens, Saint-Germain et Saint-Denis, assistent avec rage son rveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple qui, pour vivre, n'hsite pas couper le mal sa racine, s'amputer hroquement? Oui, nous avions raison. Il faut lever nos coeurs! Debout! Encore plus haut! _Sursum corda!_ Il s'agit de prendre notre revanche aujourd'hui. La grande! La dfinitive! La patrie est forte, maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune, le baptme de sang ncessaire. Ce sang lave toutes les hontes passes: nous n'avons plus de boue essuyer, nous n'avons qu'une revanche prendre. Haut les coeurs!... *** Nous sommes arrivs sur la place d'Armes. Et je regarde les pices d'artillerie prises Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons rays et me lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangs symtriquement, ainsi que de glorieux trophes. A droite, l'Orangerie, o sont entasss les prisonniers; gauche, les Grandes curies, o sigent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de Satory, o on les fusille. *** Mon pre continue: --La revanche! La revanche terrible, sans piti! l'anantissement de l'Allemagne! Que tout Franais tienne le fusil! Tout pour la guerre! Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voil ce que je pense, moi; et je vous le dis comme je le pense, tout crment. Je ne sais pas faire de phrases, moi. Je suis un bon bourgeois... Tout coup, il s'arrte. L-bas, dbouchant de la cour du Chteau, passant dans l'alle mnage entre les canons parqus sur la place, une voiture arrive au grand trot. *** --C'est Thiers! s'crie mon pre. Le vainqueur de la Commune! Le grand patriote! Et il ajoute: --Il faut l'acclamer. Le coup approche rapidement. Par la portire, j'entrevois un toupet blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon pre m'empoigne par le bras et, levant son chapeau: --Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive Thiers! Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a t. Je sais ce qu'il est. Je ne saluerai pas. La voiture est dj passe, et je n'ai pas salu, je n'ai pas mis le doigt mon chapeau. *** Mon pre se tourne vers moi: --Pourquoi n'as-tu pas salu? Je ne rponds pas. Il lve la main. Qu'il frappe. Mais le pre Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon pre et moi et, souriant: --Dcidment, Barbier,--pour revenir nos moutons--je dois avouer que vous aviez raison tout l'heure: vous tes un bon bourgeois. Villerville, aot 1889. End of the Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien License: Share Alike