Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica). GEORGES DARIEN BIRIBI DISCIPLINE MILITAIRE PARIS ALBERT SAVINE, DITEUR 12, RUE DES PYRAMIDES, 12 1890 PRFACE Ce livre est un livre vrai. _Biribi_ a t vcu. Il n'a point t compos avec des lambeaux de souvenirs, des haillons de documents, les loques pailletes des rcits suspects. Ce n'est pas un habit d'Arlequin, c'est une casaque de forat--sans doublure. Mon _hros_ l'a endosse, cette casaque, et elle s'est colle sa peau. Elle est devenue sa peau mme. J'aurais mieux fait, on me l'a dit, de la jeter--avec art--sur les paules en bois d'un mannequin. Pourquoi? Parce que j'aurais pu, ainsi, mettre une sourdine aux cris rageurs de mes personnages, dlayer leur fiel dans de l'eau sucre, matelasser les murs du cachot o ils corchent leurs poings crisps, idyliser leurs fureurs bestiales, servir enfin au public, au lieu d'un tord-boyau infme, un ml-cassis trs bourgeois,--avec beaucoup de cassis. J'aurais pu, aussi, parler d'un tas de choses dont je n'ai point parl, ne pas ddaigner la partie descriptive, tirer sur le caoutchouc des sensations possibles, et ne point laisser de ct, comme je l'ai fait,--volontairement,--des sentiments ncessaires: la piti, par exemple. J'aurais pu, surtout, m'en tenir aux gnralits, rester dans le vague, faire patte de velours,--en laissant voir, adroitement, que je suis seul et unique en mon genre pour les pattes de velours,--et me montrer enfin trs digne, trs auguste, trs solennel,--presque nuptial,--trs haut sur faux-col. Aux personnes qui me donnaient ces conseils, j'avais tout d'abord envie de rpondre, en employant, pour parler leur langue, des expressions qui me rpugnent, que j'avais voulu faire de la psychologie, l'analyse d'un tat d'me, la dissection d'une conscience, le dcoupage d'un caractre. Mais, comme elles m'auraient ri au nez, je leur ai rpondu, tout simplement, que j'avais voulu faire de _la Vie_. Et elles ont ri derrire mon dos. Ce n'est pourtant pas si drle que a. J'ai mis en scne un homme, un soldat, expuls, aprs quelques mois de sjour dans diffrents rgiments, des rangs de l'arme rgulire, et envoy,--sans jugement,--aux Compagnies de Discipline. Sans jugement, car le Conseil de corps devant lequel il comparait se contente de faire le total de ses punitions plus ou moins nombreuses, et le gnral, qui dcide de son envoi Biribi, suit l'avis du Conseil de corps. Il est incorpor aux Compagnies de Discipline comme _forte tte_, indisciplin, brebis galeuse, individu intraitable donnant _le mauvais exemple_. Aucun tribunal, civil ou militaire, ne l'a fltri; les folios de punitions de son livret matricule sont noirs, mais son casier judiciaire est blanc. Pas un malfaiteur, un irrgulier. Cet homme passe trois ans aux Compagnies de Discipline; et comment il a us ces trois annes, j'ai essay de le montrer. J'ai voulu qu'il vct comme il a vcu, qu'il penst comme il a pens, qu'il parlt comme il a parl. Je l'ai laiss libre, mme, de pousser ces cris affreux qui crvent le silence des bagnes et qui n'avaient point trouv d'cho, jusqu'ici. J'ai voulu qu'il ft lui,--un paria, un dsol, un malheureux qui, pendant trois ans, renferm, aigri, repli, n'a regard qu'en lui-mme, n'a pas lu une ligne, n'a respir que l'air de son cachot,--un cachot ouvert, le pire de tous. J'ai voulu, surtout, qu'il ft ce douloureux, fort et jeune, qui pendant longtemps ne peut pas aimer et qui finit par har. J'ai voulu qu'il souffrt, par devant tmoins, ce qu'il a souffert isol. Maintenant, a-t-on bien fait de l'envoyer l-bas? A-t-on eu tort de le faire souffrir? Peut-tre. Mais ce sont des questions auxquelles je ne veux pas rpondre. Mon livre n'est pas l. Il est tout entier dans l'tude de l'homme, il n'est point dans l'tude des milieux. Je constate les effets, je ne recherche pas les causes. _Biribi_ n'est pas un roman thse, c'est l'tude sincre d'un morceau de vie, d'un lambeau saignant d'existence. Ce n'est pas non plus,--et ce serait commettre une grossire erreur que de le croire,--un roman militaire. O voit-on l'arme dans ce livre, l'arme telle que nous la connaissons, l'arme telle que nous la rencontrons tous les jours, l'arme rgulire, enfin? Est-ce l'arme, cette poigne d'indisciplins revtus de la capote grise et soumis des rglements inconnus dans les rgiments? Est-ce l'arme, ce bas-fonds o croupissent les relgus militaires? C'est l'arme comme le bagne est la socit. L'arme! Mais si j'eusse voulu parler d'elle, je n'aurais point t la chercher l. J'aurais t la chercher o elle est. Et, dans un roman prochain, _L'paulette_, je me rserve le droit de dire ce que j'en pense et de convaincre de mauvaise foi ceux qui m'auront mal jug. Ah! je le sais bien, le malheureux que je mets en scne, aigri par la souffrance, aveugl par la haine, s'emporte violemment, parfois, contre le systme militaire tout entier. Il le charge de tous ses crimes, lui fait porter le poids de toutes ses dfaillances, l'accuse de toutes ses mauvaises passions... Mais c'tait ncessaire, cela! C'tait ncessaire, cette exagration mme des diatribes, cette outrance maladive de la colre et des imprcations! La souffrance rclame. Seulement, cette dclamation-l, souvent, ce n'est pas un cri de rvolte: c'est un billement. La haine est immortelle, dit mon _hros_ dans un des chapitres de ce livre. Non, elle finit par s'teindre; elle est tellement lourde porter! Si grandes qu'aient t sa misre et ses douleurs, si justes que puissent tre ses ressentiments, l'homme, sortant du milieu o il a souffert, ne demande qu' oublier. Il oubliera, lui aussi. Ou alors, il faudrait qu'il ne trouvt, dans la socit o il est rentr, que la dception qui brise aprs l'humiliation qui ronge, que le dsespoir morne aprs la souffrance rageuse. Mais cela n'est pas possible... Et il ne restera, de son existence sombre de paria, que ces confessions poignantes qu'il a arraches brutalement, telles quelles, de son coeur encore endolori, et que je transcris ici, en ce livre incomplet sans doute, mais qui aura, du moins, le mrite d'tre sincre. Paris, janvier 1890. GEORGES DARIEN. BIRIBI DISCIPLINE MILITAIRE I --_Alea jacta est!_... Je viens de passer le Rubicon... Le Rubicon, c'est le ruisseau de la rue Saint-Dominique, en face du bureau de recrutement. Je rejoins mon pre qui m'attend sur le trottoir. --Eh bien! a y est? --Oui, p'pa. Je dis: Oui, p'pa, d'un ton mal assur, un peu honteux, presque pleurnichard, comme si j'avais encore huit ans, comme si mon pre me demandait si j'ai termin un pensum que je n'ai pas commenc, si j'ai ressenti les effets d'une purge que je n'ai pas voulu prendre. Pourtant, je n'ai plus huit ans: j'en ai presque dix-neuf; je ne suis plus un enfant, je suis un homme--et un homme bien conform. C'est la loi qui l'assure, qui vient de me l'affirmer par l'organe d'un mdecin militaire dont les lunettes bleues ont le privilge d'inspecter tous les jours deux ou trois cents corps d'hommes tout nus. --Marche bien, c't homme-l!... Bon pour le service!... Je rpte cette phrase mon pre, qui m'coute en carquillant les yeux, la bouche entr'ouverte, l'air stupfait. Toutes les deux minutes il m'interrompt pour me demander: --Tu as sign? Alors a y est?... Ils t'ont donn ta feuille de route? Alors, a y est?... Et, toutes les deux minutes un quart, je rponds: --Oui, p'pa. Je ne me borne pas, d'ailleurs, cette affirmation--flanque d'une constatation de paternit en raccourci. Je parle, je parle, comme si je tenais bien faire voir que le mdecin aux lunettes bleues ne m'a pas arrach la langue, comme si le coup de toise que j'ai reu tout l'heure sur la tte avait fait jaillir de ma cervelle des mondes d'ides. Tristes ides cependant que celles que j'exprime en gesticulant, au risque de faire envoler des arbres de l'Esplanade des Invalides que nous traversons tous les pierrots gouailleurs qui font la nique aux passants. Considrations banales sur l'tat militaire, espoirs btes d'avancement rapide, lieux communs hroquement stupides, expression surchauffe d'un patriotisme sentimental de caf-concert; tout cela compliqu du rabchage oblig d'anecdotes d'une trivialit coeurante. Mon pre parat s'intresser prodigieusement ce que je lui raconte; il incline la tte en signe d'approbation; il murmure: --Certainement... videmment... rien de plus vrai... Et, tout d'un coup, me regardant bien en face: --Alors, dcidment a y est?... c'est fini? Il a l'air de sortir d'un rve, de revenir de trs loin. Il n'a pas entendu un mot de tout ce que j'ai dit, c'est clair. Mon flux de paroles a seulement berc ses penses tristes que je devinais et que je voulais chasser, comme elles ont laiss froid mon cerveau que j'essayais de griser. Je me tais subitement, secou d'un grand frisson, envahi soudain par une colre noire, un dgot norme, qui me porteraient me donner des coups de pied moi-mme ou me tirer les oreilles, si je n'avais peur de passer pour un alin. La chose que je viens de faire, je le sais, tait une chose force; mais je sens que c'est aussi une chose bte, triste, et, qui plus est, irrparable. Et nous marchons cte cte, sans plus rien dire, traversant sur le pont dsert des Invalides la Seine jauntre ride par un vent froid, moi, le fils qui ai voulu mettre un terme une situation douloureuse, et lui, le pre dsol d'avoir t oblig de me laisser faire. Nous semblons deux trangers. Et je me tais, aussi, parce que je sens que, si je recommenais parler, je n'aurais plus dans la bouche les paroles btes et endormantes de tout l'heure et que je ne pourrais plus trouver que des phrases amres et des mots mchants. Je m'tais pourtant bien promis de rester calme, depuis le moment o j'avais rsolu de m'engager; j'tais pourtant bien dcid encore, il y a cinq minutes peine, refouler les colres sourdes que je sentais gronder en moi. J'avais fait de grands gestes pour ne pas mettre la main dans ma poche o je sentais ma feuille de route, j'avais cri pour ne pas grincer des dents, j'avais ri parce que les contorsions douloureuses de mon visage et mon rictus de rageur disparaissaient sous la grimace du rire; j'avais imit ces conscrits imbciles qui chantent pour s'tourdir et qui pinglent leur chapeau, chez le mastroquet, en hurlant des chansons patriotiques, le numro qu'ils viennent de tirer en tremblant, la larme l'oeil, d'une urne place entre deux gendarmes. Et, brusquement, j'ai senti que j'tais bout d'efforts, moi qui n'ai pas bu d'alcool, et que je ne pouvais plus continuer cette comdie qui m'coeure et qu'on n'a pas prise au srieux. Car mon pre n'a pas t ma dupe. Il ne me le dit pas mais je le sens bien. Je le vois, marchant six pas de moi, sur la contre-alle du Cours-la-Reine que nous descendons, la tte baisse, morne, affaisse. Il ouvre son parapluie et s'approche de moi. --Mets-toi l'abri; il pleut. En effet, quelques gouttes d'eau piquent de points bruns la poussire grise. --Oh! bah! ce n'est rien. --Mais tu n'as pas de parapluie. Ton chapeau va s'abmer... --Qu'est-ce que a fait? Je ne le porterai plus demain. Mon pre a tourn la tte gauche, comme pour regarder quelque chose du ct des Champs-Elyses, mais pas assez vite pour que je n'aie eu le temps de voir une larme trembler au bord de ses cils. Cette larme-l me remue. Ah a! est-ce que je vais continuer garder cet air d'enterrement, cette mine de pleureur aux pompes funbres? A quoi a me sert-il, au bout du compte, de froncer les sourcils et de me payer une tte de bourreau de mlodrame? Ce qui est fait est fait, n'en parlons plus. L'heure des rcriminations est passe. Et, bravement, je demande mon pre ce qu'il regarde par l, gauche. --Moi? Rien, rien... --Ah! propos, figure-toi qu'au bureau de recrutement... Je lui raconte des histoires quelconques; je lui parle d'un individu qui ne voulait pas ter sa chemise pour passer la visite et d'un autre qui avait oubli de retirer ses bottes. Je trouve vraiment ces petits incidents trs drles. J'en ris aux clats, je m'en tiens les ctes. Mon pre se contente de sourire; un sourire jaune. Il faut pourtant tre gai, que diable! Il faut arriver lui faire croire que je ne suis pas trop mcontent de mon sort, que je pars de bon coeur, que la nouvelle vie que je vais mener ne m'inspire pas la moindre rpulsion. Je me bats les flancs pour le drider; je ridiculise les passants; je me moque d'un marchand de coco qui agite sa crcelle malgr la saison, et d'un monsieur qui, sur une impriale d'omnibus, bat la semelle avec rage. Rien n'y fait. Mes clats de rire et mes explosions de gat ratent comme des fuses mouilles dont la baguette retombe piteusement terre; et, quand je quitte mon pre, au bureau des tramways, il me serre les doigts un peu fort dans sa main moite et me dit: A demain avec une voix mouille. Je le regarde s'loigner, vot, appuy sur sa canne, triste et las... --Courcelles! En voiture! Je grimpe sur l'omnibus. Je vais au parc Monceau, A ct du parc Monceau, tout au moins, o habite mon oncle, avec sa femme et sa fille. Mon oncle, c'est une pompe morale. Une pompe morale vieux jeu, avec un cylindre apostolique, un piston prud'hommesque, une soupape systme Guizot et une soupape systme Berquin. Ma tante, elle, ne moralise pas pour son compte. Mais, lorsque son mari dogmatise, elle approuve. Et ma cousine ratifie. Que trouvez-vous redire a?--Absolument rien, n'est-ce pas? Mais moi qui suis en proie une irritation croissante, moi dont les nerfs agacs frmissent et se contractent, comme les muscles mis nu d'un animal sous l'influence d'un courant lectrique, toutes les paroles de consolation et d'encouragement btes qu'on me prodigue depuis deux jours, moi qui sens bouillonner dans mon cerveau une colre dont je ne m'explique pas la cause mais dont je serais bien aise de me dcharger sur quelqu'un, j'y trouve quelque chose redire. Et je suis dcid, absolument dcid, ne pas me laisser faire de morale et jeter plutt par-dessus bord, comme un chargement inutile, tous les sentiments affectueux--tous!--qui m'unissent cette branche respectable de ma famille. Je brusque les choses. J'entre chez mon oncle en criant: --Je viens de m'engager! J'pie en mme temps sur sa physionomie les signes de la stupfaction, les marques de l'tonnement; et, comme il va assurment tomber la renverse, je me reproche de ne pas m'tre assur, avant de pousser mon exclamation, s'il avait un fauteuil derrire lui. Mais il ne tombe pas. Il me rpond trs tranquillement: --Ah! tu viens de t'engager. Il rpte ma phrase, tout simplement, en y ajoutant une interjection, une toute petite interjection. Est-ce que a ne le surprendrait pas, par hasard? Pas le moins du monde, car il ajoute: --a ne m'tonne pas de toi. Il me fait signe de m'asseoir, s'assied lui-mme, croise les jambes et continue en se frottant les mains: --a ne m'tonne pas de toi, car je t'ai toujours regard comme relativement intelligent. Relativement, bien entendu, car, notre poque, il y a tant d'hommes de talent! Tu as eu assez d'esprit pour comprendre que l'existence que tu mnes depuis ta sortie du collge ne pouvait pas toujours durer. Qu'avais-tu derrire toi depuis deux ans? Une vie de fainant, honteuse et indigne. Qu'avais-tu devant toi? Mazas. Parfaitement, Mazas. Tu as beau hocher la tte, les enfants qui dsobissent leurs parents, ne suivent pas les bons exemples et n'coutent pas les bons conseils finissent toujours Mazas. Si tu avais cinq ans de moins, je dirais la Roquette, mais tu as dix-neuf ans. Je ne veux pas rcriminer, te faire des reproches que tu as pourtant bien mrits; je ne te parlerai pas de ton ingratitude envers nous que tu ne venais pas voir une fois tous les six mois, de ton indiffrence l'gard de ta tante qui tu ne daignais mme pas envoyer un bouquet pour sa fte. Nous qui avons toujours t si bons pour toi! qui t'avons toujours donn de si bons avis, absolument comme si tu avais t notre fils! nous qui te donnions tous les jours notre exemple! nous qui... Tiens, je vais profiter de ce que nous sommes seuls pour te le dire: la semaine dernire, ta cousine a fait dire une messe ton intention... pour que vous tourniez bien, Monsieur... Il se lve, se promne de long en large et s'crie en roulant au plafond des yeux de poisson frit: --Dieu, qui voit le fond des coeurs, l'a sans doute exauce! C'est bien possible, mais je ne serais pas fch de placer un mot. --Mon oncle... --Mais, malheureux! tu as donc oubli jusqu'aux lois fondamentales de la politesse? Tu ne sais donc plus qu'il est inconvenant de couper la parole aux personnes qui... qui... Tu verras, quand tu seras soldat, si tu interrompras impunment tes chefs! Ah! tu en as besoin, vois-tu, de manger de la vache enrage! Ma tante, qui vient d'entrer avec ma cousine, a surpris ces dernires paroles. Elle s'approche de moi. --Tu t'es engag? Tu vas tre soldat? Eh bien! entre nous, mon ami, a ne te fera pas de mal de manger de la vache enrage. --a lui fera mme beaucoup de bien, appuie ma cousine, avec un petit air convaincu. J'esquisse un geste de dngation, mais mon oncle me jette un regard furieux. Cette fois, c'est bien entendu, j'ai besoin de manger de la vache enrage. Je n'ai plus qu' me figurer que c'est un traitement suivre, voil tout. D'ailleurs, a doit me faire beaucoup de bien. --Tu as toujours eu un caractre excrable, continue mon oncle. Ds l'ge le plus tendre, tu faisais tourner le lait de ta nourrice... --C'est une horreur, dit ma tante. --Une abomination! dit ma cousine. Mais sa mre lui lance un coup d'oeil de travers. Une jeune fille ne doit pas faire semblant de savoir que les nourrices ont du lait. C'est trs inconvenant. Mon oncle veut clore l'incident. --Tes instincts pervers, s'crie-t-il, se sont dvelopps avec l'ge!... Et il numre les queues de lapins que j'ai tires, les hannetons que j'ai fait rtir, les mouches que j'ai carteles. Ah! a ne l'tonne pas, que je me sois, plus tard, si mal conduit l'gard de mes parents! Quand on prend, si jeune, l'habitude de faire du mal aux btes.... Ma tante intervient: --Mon ami, mon ami!... --C'est vrai, fait mon oncle qui s'aperoit que la passion l'gare. C'est vrai! Ce petit malheureux allait me faire dire des choses!... Je suis rellement boulevers... Une conduite aussi dplorable!... --Ce n'est pas tout fait sa faute, mon ami; tu sais bien que sa religion... --En effet, ajoute ma cousine, tu sais bien, papa, que les protestants... Je m'y attendais. C'est l'excuse hypocrite dont ils affectent de couvrir ce qu'ils appellent mes fautes, excuse qui n'est en ralit, pour eux, qu'un outrage avec lequel ils me souffltent. Sa religion! Protestant! Me les ont-ils assez jets au nez, ces deux mots, tout en les susurrant d'une voix doucereuse et benote de cagot mielleux qui ne demande qu' disculper et qui fait la part des choses! Ont-ils jamais manqu une occasion de me les coller sur le visage, ainsi qu'un stigmate, dvotement, onctueusement, comme ils se collent eux-mmes de la cendre sur le front, le lendemain du mardi gras? Et j'tais assez bte pour en rougir, assez mou pour avoir honte, assez lche pour ne pas la dfendre, cette religion dont les dogmes pourtant me font rire et dont je ferais bon march si je ne sentais pas, derrire son rituel vieilli et ses doctrines surannes, deux grandes choses pour le triomphe desquelles elle a su trouver des confesseurs qui ont t des prcurseurs et des martyrs qui ont t des hros: la vrit et la libert. Est-ce que cette fois encore?... Hlas! oui, cette fois encore, je me contente de baisser la tte. Et la morale montait toujours!... Mon oncle a gliss lgrement sur mon enfance: il s'est appesanti sur mon adolescence et m'a reproch de n'avoir jamais eu de prix de thme grec. Il en est maintenant ma jeunesse. Il ne comprend dcidment pas que je n'aie pu arriver m'entendre avec mes parents et que j'aie dsert le toit paternel. Il veut bien avouer que je n'ai peut-tre pas eu tous les torts, au dbut... --Mais enfin, que les parents fassent ceci ou cela, les enfants n'ont pas s'en plaindre... Pourquoi pas? --Les enfants ne doivent jamais s'occuper des affaires des parents... Mme quand elles les regardent directement? --Tu devais tout supporter en silence. Les enfants sont faits pour a. D'ailleurs, lorsqu'il se passait chez toi des choses qui ne te plaisaient point, il y avait un moyen bien simple de ne pas s'en apercevoir. C'tait de faire l'aveugle. L'aveugle?... Je ne sais pas jouer de la clarinette. J'ai laiss chapper a--tout haut.--Mon oncle se lve, furieux. --Comment, malheureux! tu plaisantes! tu oses plaisanter avec les choses srieuses! Mais tu n'as donc de respect pour rien? Tu te moques donc de tout? Tu n'as donc plus ni me, ni coeur, ni conscience, ni... rien?... Ah! cette manie de dnigrement! Le mal du sicle! Cette manie de raisonner envers et contre tout!... Ah! elle te cotera cher, cette manie-l!... Quand tu seras soldat, je te conseille, mon ami, de continuer discuter avec ton insolence habituelle. Sais-tu ce qu'on te fera, si tu raisonnes, si tu es insolent? hein? le sais-tu? --Non, mon oncle. --On te passera par les armes. --On t'excutera, dit ma tante. --On te fusillera, dit ma cousine. J'en ai la chair de poule; et mon oncle, qui a produit son effet, continue son rquisitoire. --Depuis, qu'as-tu fait? Tu as pass, je crois, deux mois dans un bureau. Au bout de ces deux mois, tu as jug propos de gifler un sous-chef et l'on t'a flanqu dehors. Continue appliquer ce petit systme-l dans l'arme, et ce ne sera pas dehors qu'on te mettra, ce sera dedans. Ma tante et ma cousine clatent de rire. Je ris aussi, en me forant un peu--je me chatouille la paume de la main avec le petit doigt. Que voulez-vous? Mon oncle a soixante ans; son rpertoire de jeux de mots est bien vieux, c'est vrai; mais on ne peut vraiment pas lui demander d'apprendre par coeur, son ge, le nouveau recueil des coq--l'ne et des calembours, augment d'une prface en vers. Je me mets sa place, je sais trs bien que, lorsque j'aurai soixante ans et que je dirai, par exemple: Ce qui est plus fort qu'un Turc, c'est deux Turcs, j'prouverai un grand plaisir voir s'esclaffer mes auditeurs. Mon rire a drid mon oncle. Il fait un geste vague de commisration indulgente. --Depuis ce temps, comment as-tu vcu? Je l'ignore et ne veux pas le savoir. A quoi t'es-tu occup? A crire. Des btises. Tu as fait des vers--on me les a montrs. Des vers abominables, dans lesquels tu appelles mssieur Thiers Gronte assassin et Gambetta Cromwell de carton et diminutif de Mirabeau. Sais-tu pourquoi, seulement? Je fais signe que non. Je ne sais pas pourquoi. Mon oncle hausse les paules. --Je m'en doutais! --J'en tais sre, fait ma tante. --Convaincue! appuie ma cousine. --Tu es parti de chez ton pre. Tu as d mener une vie misrable, manger dans d'ignobles gargotes, coucher dans des repaires infmes... Ma cousine se bouche les yeux. --D'ailleurs, tes vtements en disent long... --A propos, fait ma tante, nous te retiendrions bien dner, mais, tu sais, c'est aujourd'hui vendredi; nous faisons maigre et, comme tu es protestant... Je suis protestant, en effet, mais je crois que, pour le moment, ce sont mes habits qui protestent. --En effet, dit mon oncle, il faut respecter toutes les convictions. 'a toujours t mon avis. Eh bien! mon ami, puisque tu vas entrer dans une nouvelle carrire, prends la ferme rsolution de t'y bien conduire; sois respectueux et obissant l'gard de tes chefs; le rgiment est une grande famille dont le pre est le colonel et dont la mre est la France. Quels que soient les ordres qu'on te donne, ne les examine pas, ne les critique jamais; excute-les les yeux ferms... a ne doit pas toujours tre commode. --Le plus bel avenir s'ouvre devant toi. Tu peux te faire en peu de temps une position magnifique... Tout soldat, a dit Napolon, porte... --Oui, la giberne... le bton de marchal... --C'est a! c'est a! Moque-toi un peu des paroles d'un grand homme!... D'ailleurs, mon ami, tout ce que je t'ai dit, c'est dans ton intrt. Tourne bien, tourne mal, a ne peut rien nous faire, au fond. Nous dshonorer, a, tu ne le peux pas: nous ne portons pas le mme nom que toi. La charit chrtienne nous ordonne de faire des voeux pour toi et de te donner de bons prceptes; quant au reste, a nous est gal... C'est curieux, je m'en doutais presque. --Tche de monter vite de grade en grade. C'est le meilleur moyen d'avoir un avancement rapide. Surtout, vite les mauvaises compagnies; il y a partout des gens avec lesquels il ne faut se lier aucun prix. Si tu es dispos te bien conduire, faire la joie de ta famille et l'honneur de ton pays, tu ne les frquenteras point, tu les laisseras de ct. Du reste, vous ne pourriez pas vous accorder longtemps; le vice n'a jamais fait bon mnage avec la vertu. a doit tre vrai, mais a ne me semble pas neuf. Je pense avoir lu autrefois, dans Lhomond, cet exemple tonnant: La vertu et le vice sont contraires, _virtus et vitium sunt contraria_. Tout le monde vient de se lever. Je crois la petite sance termine et je me lve comme les autres. Ma tante me promet, en me quittant, de me faire cadeau de mon premier uniforme, quand je serai nomm officier. Ma cousine m'offrira un sabre,--un beau sabre. Dcidment, elles n'ont pas l'air de croire outre mesure mon avenir. Mon oncle ne me promet rien, mais, en me reconduisant jusqu' la porte, il me donne quelque chose... Un conseil, un dernier conseil. --Quand tu auras des galons, mon ami... Souviens-toi bien de ce que je vais te dire, grave-le dans ta mmoire. --Oui, mon oncle. --Quand tu auras des galons,--sois svre, mais juste. Il ferme la porte. Je descends l'escalier furieux. Furieux surtout contre moi. Quoi! j'tais dcid, en entrant dans cette maison, ne pas me laisser dbiter trois mots de cette sempiternelle thorie de la vertu et des moeurs qui me dgote et m'assomme! J'tais rsolu interrompre brutalement la coule de cette avalanche moralisatrice qui vous engloutit sous ses phrases glaces! J'tais dtermin rompre avec clat, avec insolence mme--une insolence qui aurait t de la franchise--plutt que de permettre mon oncle de me tenir encore une fois ce langage qui n'est pas son langage lui seul, mais qui est celui de tous les gens qui pensent comme lui, qui voient comme lui, qui pensent faux et qui voient faux--des gens que je mprise dj et que, je le sens bien, je finirai par har. Et je n'ai pas trouv une phrase pour lui rpondre, pas un mot pour l'arrter! Est-ce que j'ai manqu de courage? Est-ce que, encore cette fois-ci, j'ai capitul devant sa morale bte? Est-ce que je suis un imbcile? Non. La vrit, c'est que je ne savais quoi lui rpondre. Je ne savais pas. Je ne suis pas un imbcile, je suis un ignorant. Je sentais qu'il y avait bien des rpliques lui faire cependant, bien des objections lui opposer, mais je ne trouvais rien, rien. Rien, part peut-tre des railleries sur la forme grotesque de leurs thories, sur la sottise dans laquelle ils dlayent leurs pauvres vieilles ides, arlequins centenaires cuits toujours la mme sauce; rien part des moqueries sur la figure extrieure, gothique et manire, de leurs prceptes faux qu'ils talent dogmatiquement. Et, si j'avais ri de la couche de ridicule dont ils badigeonnent leur frocit goste, si j'avais raill la forme absurde qui s'enroule autour de leur vanit venimeuse comme les capsules molles et sans saveur autour de l'amertume des mdicaments, ils m'auraient trait--pour de bon--de mauvais plaisant, de sans-coeur, de farceur qui ne respecte rien, qui n'a pas de considration pour les choses srieuses. Ils auraient eu raison. Ce qu'il faut, ce ne sont pas les coups d'pingle de la moquerie, les coups de canif de la blague, dans ce voile de btise qu'ils ont tendu--peut-tre exprs--devant leur mchancet doucereuse. C'est le coup de couteau brutal qui crverait la cotte de mailles faite de tous les lieux communs et de toutes les banalits cousus pice pice dont ils couvrent leur morale troite et hypocrite, et qui la mettrait nu. Ce coup de couteau-l, je ne peux pas le donner--pas encore. Quand je fais des rflexions, je mets les mains dans mes poches. C'est, chez moi, une habitude prise. Je ne peux pas rflchir les mains ballantes; il n'y a pas s'y tromper, quand j'ai les mains ballantes, je ne rflchis pas. Je vis alors une vie sans pense, la vie d'un tre inconscient, la vie du fakir qui contemple son nombril, la vie du chien errant qui trle dans les rues en compissant les devantures. Mais, pour le moment, comme je fais des rflexions graves, j'enfonce les mains trs avant dans mes poches et, fort tonn, je sens rouler sous mes doigts des choses rondes. Ces choses rondes, ce sont des pices de monnaie. Mon Dieu! oui. Avant mon dpart, on a fait une petite qute. Tout le monde a apport son obole, tout le monde, jusqu' la femme de chambre de ma tante, une vieille fille ride et jauntre, au corsage plat, aux yeux glacs, et qui semble vouloir absolument mourir d'un pucelage rentr. Je compte les espces. Je trouve dix-sept francs cinquante centimes. Maintenant, comme il faut tre juste avec tout le monde, je dois avouer que ma poche est dcousue et que j'ai entendu, tout l'heure, quelque chose tomber terre. C'tait sans doute un sou. Il devait y avoir dix-sept francs cinquante-cinq. Pourtant, je n'en suis pas sr. Je n'en mettrais pas ma main au feu. Dix-sept francs cinquante, c'est mince! Il n'y a pas de quoi faire la noce, assurment. Mais la sagesse antique et moderne ne nous apprennent-elles pas nous contenter de peu? D'ailleurs, ma cousine m'a promis d'appeler sur ma tte les bndictions du ciel. En attendant, je pourrai toujours, ce soir, ajouter un petit extra mon ordinaire assez maigre. Je mangerai un plat de plus, un dessert--pas des pruneaux, par exemple! Ah! non; aprs la morale avunculaire, ils feraient double emploi!... _Non bis in idem!_... Le lendemain soir, mon pre m'a conduit la gare. Nous avons parl--de choses quelconques--en nous promenant. Il a attendu le dernier appel des voyageurs pour me laisser partir, et alors, me jetant les bras autour du cou, il a laiss chapper deux grosses larmes et je l'ai entendu qui me disait tout bas: Tu sais, mon enfant, je t'ai toujours bien aim! a m'a mu. Je ne le cache pas, a m'a mu. Seulement, maintenant, je veux raisonner mes motions, arriver me les expliquer. J'y ai rflchi toute la nuit, en chemin de fer... Je ne crois pas que a suffise un pre, d'aimer ses enfants. Pourquoi?--Je ne sais pas. J'y rflchirai encore. J'arriverai peut-tre le savoir. II Voil six mois que je suis Nantes, canonnier de deuxime classe au 41e d'artillerie. Six mois ts de soixante, restent cinquante-quatre. --a commence se tirer, dit mon camarade de lit, un Bordelais qui s'est engag aussi, un cochon vendu comme moi. --C'est gal, c'est encore rudement long. --De quoi? de quoi? s'crie un conducteur de la classe 76, un gros garon qui va tre libr du service dans quelques jours et qui hurle: La classe! toute la journe.--De quoi? On trouve le temps long? on s'embte? Est-ce qu'on a t te chercher, dis donc, pour t'amener au rgiment? Est-ce que tu n'y es pas venu tout seul? Il faut avoir un sacr toupet pour se plaindre de ce qu'on a demand! Pourquoi t'es-tu engag, alors? Pourquoi n'es-tu pas rest chez toi? Alors, dans la chambre, des rires clatent, des ricanements grincent. --La planche pain tait tombe. --Le four tait dmoli. --Il avait mis sa soupire au Mont-de-Pit. Ah! je les connais par coeur, ces vieilles railleries rgimentaires, ces plaisanteries toujours les mmes, qui me froissaient si fort, qui me faisaient si mal au coeur, les premiers jours. Maintenant encore, peut-tre, elles me chatouillent dsagrablement, mais elles ne me font plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l'envie de me jeter sur les blagueurs et de leur fermer la bouche coups de poings, au risque de me rendre ridicule et d'ameuter contre moi la haine et le mpris. Je comprends qu'ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui n'ont rejoint le rgiment qu'au moment o les Pandores leur ont apport leurs feuilles de route, eux qui sont arrivs au corps en rechignant, comme des chiens qu'on fouette, malgr les rubans de leurs chapeaux et leurs chansons mouilles d'eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand ils me font sentir, mme un peu lourdement, leur mpris de paysans ou d'ouvriers obligs de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un fusil, quand ils me jettent au nez leur commisration ddaigneuse--que je commence trouver lgitime--pour les propres--rien incapables de faire oeuvre de leurs dix doigts et rduits, aussitt qu'ils s'aperoivent que leurs pres ne sont pas ns avant eux, piquer une tte dans l'arme. Je ne leur en veux plus, mais je persiste trouver le temps trs long. Comment les ai-je passs ces six mois qui forment la dixime partie du temps que je me suis engag consacrer, avec fidlit et honneur, au service de mon pays? Je serais bien embarrass de le dire au juste. Je les ai passs, voil tout. J'ai appris monter cheval, faire l'exercice du sabre, du revolver et du mousqueton. J'ai dsappris la manire de marcher d'une faon convenable, porter les mains autrement que Dumanet et d'avoir l'air d'autre chose que d'un individu ficel dans un uniforme termin en bas par des bottes de porteur d'eau et en haut par un shako qui ressemble un pot cirage. Je sais rciter la thorie, mais je ne sais plus raisonner. J'ai appris panser les chevaux, les triller et leur laver la queue grande eau. J'ai perdu l'habitude de me dbarbouiller tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut cracher trs longtemps pour la contraindre conserver les huit plis rglementaires. Je porte des bottes perons, mais je ne porte pas de chaussettes. Je sais que je dois le respect mes suprieurs, mais je ne sais plus que je dois me respecter moi-mme. Pour sortir en ville, je mets un dolman, et a me fait plaisir, parce qu'il descend un peu plus bas que ma veste et qu'on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand je m'assieds, combien ma chemise est sale; je mets aussi des gants blancs et a m'ennuie, parce que je suis oblig de les retirer pour me moucher--avec le mouchoir du pre Adam. Je m'astique, rgulirement quatre heures par jour, les fesses sur une selle. Je manoeuvre d'une faon passable. Quand je suis de garde et de faction, j'ai l'air tout aussi bte qu'un factionnaire quelconque. Je tiens ma place assez convenablement aux revues, mme aux revues cheval. Ces jours-l, je l'avoue, je me pique d'honneur. Je ne voudrais pas ternir l'clat de ces crmonies guerrires dans lesquelles on voit dfiler un matriel tout battant neuf, des chevaux aux crinires bien peignes et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqus au sang de boeuf--du sang qu'on va chercher dans des seaux, l'abattoir,--des hommes fourbis, dors, brillants sur toutes les coutures et dont pas un, sur cent, n'a du linge propre. Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intressantes, les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien! malgr tout, je m'ennuie. Je m'ennuie en me levant, quatre heures du matin, pour la corve d'curie. Je m'ennuie au pansage, je m'ennuie la manoeuvre. Je m'ennuie en montant la garde; je m'ennuie quand je sors en ville, la main gante, tenant le sabre, l'ordonnance, les yeux tourns droite et gauche pour chercher un suprieur saluer. Je m'ennuie en pntrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de graisse, vtus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m'ennuie de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la carne, du bouillon, qui est de l'eau chaude, et des lgumes qu'on a cueillis sur les tas d'ordures d'un march au lieu de les rcolter dans les champs. Je m'ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas salir ma couverture, sur mon poussette, un magnifique carr de drap jaune--qui empeste la sueur de cheval. Et je m'ennuie surtout le soir, lorsque, tendu dans mon lit o les puces et les punaises ne me laissent pas fermer l'oeil, je pense la fatigante tristesse de la journe qui vient de finir. Je m'embte furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne pas le laisser voir. J'espre que a finira par se passer. Je prends mon courage deux mains et tche de faire preuve de bonne volont. J'y mets du mien, tant que je peux. Je n'en mets pas assez, cependant. Il y a diffrentes choses... la thorie, notamment... Je la rcite peu prs, pas trop mal--pas trop bien non plus--mais toujours d'un ton gnan-gnan, indiffrent, sans conviction. a parat me laisser froid, ne rien me dire. Je n'ai pas l'air de me figurer que l'avenir de la France est l-dedans. --Aucune de ces phrases: Au commandement, Haut pistolet!--La baguette en avant--Les rnes passes sur l'encolure ne font bondir votre coeur dans votre poitrine, m'a dit l'autre jour le capitaine-instructeur. C'est juste; il est peu rebondissant, mon coeur. Si jamais on me dissque, je crois que les carabins auront bien du mal jouer la raquette avec. Il y a encore une autre chose qui achve de me mettre mal dans les papiers de mes chefs. J'astique d'une faon dplorable; et, malheureusement, on est assez port, dans l'arme, juger de l'intelligence d'un homme d'aprs le degr de luisant et de poli qu'il est capable de donner un bout de fer ou un morceau de cuir. Faites-vous astiquer! me rpte le capitaine, qui maintenant me fourre dedans, rgulirement, chaque revue. Je n'ai pas le sou. Je ne peux pas me faire astiquer. --Alors, vous n'arriverez rien. a ne m'tonnerait pas. --Vous devriez demander vous faire rayer du peloton des lves-brigadiers, me dit le mar'chef, un assez bon garon. Vous feriez votre service tranquillement et personne ne vous punirait. Rflchissez a. J'y rflchirai. En attendant, je couche en permanence la salle de police. Un soir, on vient m'y chercher. Il parat qu'il y a du nouveau. On mobilise une batterie pour l'envoyer en Tunisie. On a dress une liste des hommes qui la composent et je suis inscrit un des premiers. --Quand part-on? --Dans deux jours. Vous emmenez vos chevaux--sans harnachement, sans rien--et vous allez vous faire armer Vincennes. A Vincennes? Pour aller en Tunisie? Pourquoi pas Dunkerque? Quelle drle d'ide! Enfin, tant mieux! Je reverrai peut-tre Paris, en passant. III J'ai revu Paris. Beaucoup trop, malheureusement. Au moment o nous tions prts nous embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arriv. On nous a dmobiliss et l'on nous a verss dans les diffrentes batteries d'un des rgiments caserns dans la place. Je suis rest presque un an Vincennes. A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le mtier militaire tait une impression d'ennui mal caractris, de fatigue physique et intellectuelle, de pesanteur crbrale. J'avais d'abord t tonnamment secou comme on l'est toujours quand on pntre dans un milieu inconnu, et, tourdi, bloui, je n'avais vu que la surface des choses, je n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphre alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au mme trantran monotone, je m'tais laiss aller peu peu l'observation animale des rglements, l'accoutumance irrflchie des prescriptions, l'acceptation d'une vie toute machinale de bte de somme qui prend tous les matins le mme collier pour le mme travail et dont l'existence misrable est rgle d'avance, jour par jour et heure par heure, par la mchancet ou l'idiotie d'un matre impitoyable. Un mois de plus, et ma personnalit sombrait dans le gouffre o s'en sont englouties tant d'autres. Je ne pensais plus. J'tais presque une chose. J'tais sur le point de faire un soldat. Un soldat--un bon soldat peut-tre--mais rien de plus. Je n'avais pas perdu assez tt mon caractre particulier, ce qui fait que, dans la vie civile, on est soi et non un autre, pour esprer arriver jamais monter en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractre gnral qui assimile si bien un troupier un autre troupier, et qui ne les diffrencie quelque peu que par le degr de respect que la discipline leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.--On avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne pouvais plus gure me sauver, mme par les oeuvres. Un ambitieux a tout gagner, dans l'arme, se laisser dprimer le cerveau, ds les premiers jours, par le coup de pouce des rglements. D'ailleurs, moins de circonstances assez rares, d'vnements qui rompent la monotonie d'une existence abtissante, vous permettent de remettre la main sur votre personnalit, il faut toujours en venir l, tt ou tard. Mais alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre dressage--c'est le mot consacr--qu'on ne tient compte un cheval vicieux de s'tre laiss dompter par la fatigue. Je ne l'avais pas adopt assez vite, cet tat d'esprit que les adjudicataires d'habillements militaires fournissent trois cent mille hommes, en mme temps que leurs vtements en mauvais drap et leurs chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Un mois de plus, je le rpte, j'tais dress, et je faisais un soldat. Mon sjour Vincennes a tout chang. Je ne suis pas un soldat. --Vous n'tes pas un soldat! Vous tes un malheureux! C'est le colonel, entour de tous les officiers du rgiment, qui vient de me dire a en passant une revue de chambres. J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, taient synonymes. Il parat que non, car il a ajout: --Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait passer par des chemins o il n'y a pas de pierres. L-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule. J'ai toujours dsir avoir un colonel qui et l'habitude de priser. Je suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatire, les officiers auraient ternu. En attendant, je dois passer incessamment par un chemin o il n'y a pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais trs bien qu'il ne me conduira pas Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les diffrents chemins que je suis depuis onze mois me mnent toujours au mme endroit: la prison. Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y rintgre pour un laps de temps dtermin, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile habituel se compose d'une salle oblongue, prive de jour et dont l'atmosphre est continuellement vicie par des manations qui s'chappent d'une espce d'armoire mal ferme. Cette armoire est l'antre de Jules. Jules, l'insparable compagnon des prisonniers, l'urne lacrymatoire des affligs. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de faire sentir trop autocratiquement sa prsence; et c'est tout au plus si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir d'avoir, pendant la nuit, abus de la permission lui accorde de repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclines et d'un couvre-pieds trou que le brigadier de garde me passe tous les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des batailles acharnes. On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour nous permettre de nous livrer des exercices varis et intelligents. Nous commenons par la corve des latrines; aprs quoi nous nettoyons les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous nous montrons impitoyables; le moindre ftu de paille ne trouve pas grce devant nous; et si, par hasard, un crottin apparat, nous nous prcipitons dessus comme des dvots sur un morceau de la vraie croix. Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre que la cour de notre quartier. Une seule chose m'tonne: c'est que nous ne l'ayons pas encore cire. Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante, n'est-ce pas? Eh bien! je la prfre la vie que mnent les bons soldats,--ceux qu'on honore,-- la vie qu'on mne dans ces trois grands corps de btiment cinq tages, vie d'abrutissement malpropre, de misre monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire mes cinq ans comme les autres, courbant la tte sous les rglements, respectant les consignes, m'habituant l'pouvantable banalit des tableaux de service. Je ne pourrai plus excuter, sans les examiner--les yeux ferms--les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers stupidifis par le mtier imbcile. Je ne pourrai plus supporter sans murmurer l'ironie lourde ou la grossiret bte du langage des officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au mess ou au cercle, comme les cabotines de caf-concert de bas tage se repassent, dans la coulisse, leurs gants fans et leurs bijoux en strass. La sensation que me fait prouver l'tat militaire n'est plus une sensation d'ennui, c'est une sensation de dgot. Dgot terrible, continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforc de le vaincre. Oui, j'ai essay d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une permission de quatre jours, que j'avais passe Paris, peu de temps aprs mon arrive Vincennes. J'avais quitt, chez un camarade, mon pantalon basan et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des vtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'tais senti plus lger, plus dispos, dlivr d'une gne norme, les paules dgages du manteau de plomb des rglements,--libre.--Je m'tais trouv tout tonn de pouvoir agir ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si c'tait bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien longtemps enchan qui l'on vient de retirer son collier. Chose trange! en dpouillant mon uniforme, j'avais dpouill les tristes ides que j'avais acquises depuis mon entre au service et j'avais retrouv la facult de penser. Pour la premire fois depuis plusieurs mois, pendant ces quatre jours, j'ai pens, j'ai rflchi, j'ai raisonn; je me suis aperu que j'ai jou cinq ans de ma vie pile ou face et que le profil qui reste dcouvert me fait une vilaine grimace. Ah! je l'avais bien prvu ds le premier jour, le jour o j'avais sign de si mauvais coeur ma feuille d'engagement, je l'avais bien prvu, que je ne ferais pas l'arme, comme me le demandait mon oncle, l'honneur de mon pays et la gloire de ma famille. Mais, au moins, j'avais espr que je pourrais y passer btement, mais tranquillement, les cinq annes que je ne pouvais passer ailleurs. Et maintenant, j'en suis me demander s'il n'aurait pas mieux valu faire le soldat imbcile, le numro matricule que j'aurais fait si j'tais rest Nantes, que de venir Paris chercher l'aversion de _ma profession_, la haine de mon esclavage. Car, maintenant, c'est fait. Les rsolutions de soumission et d'obissance que j'ai abandonnes, je n'ai plus pu les reprendre. Je les ai laisses o elles taient tombes, comme ces loques par trop sordides qu'un chiffonnier expulse avec ddain de son cachemire d'osier, qu'il remue quelque temps du bout du crochet et qu'il se dcide lcher. Depuis, je suis retourn bien des fois Paris. Seulement, comme je n'avais pas complt ma masse, en dbet, et que mon capitaine me refusait systmatiquement toute espce de permission, je m'abstenais de lui rclamer ses petits carrs de papier et je partais en borde. Je passais cinq ou six jours Paris, seul ou presque seul, ne frquentant que quelques camarades qui n'avaient pas toujours le temps de s'occuper de moi. Ma famille, je ne la voyais pas, naturellement. Quant au reste, je n'avais jamais connu que deux ou trois gamines, belles de la beaut du diable et btes comme des enseignes de modistes, qui s'taient envoles je ne savais o. Pendant des journes, j'allais par les rues, flnant, me laissant guider par ma fantaisie, buvant avidement l'air libre. L seulement je me sentais vivre, et bien des fois, en pensant aux annes de servitude qui m'attendaient encore, l'envie m'est monte au coeur de terminer une de ces bordes par le suicide. Je revenais pourtant, ne voulant pas tre puni comme dserteur, furieux contre moi au moment de rentrer au quartier. Je me reprochais le triste courage qui me portait franchir la grille. J'aurais remerci avec effusion un passant qui, d'une pousse brutale, m'aurait jet l'intrieur. Immdiatement, j'tais mis en prison; l'absence illgale, voil le principal motif de mes punitions. J'en ai encore quelques-unes pour ivresse. Mon Dieu, oui! Je me suis piqu le nez quelquefois... On me punit aussi assez souvent pour rponses inconvenantes. Je suis inconvenant, c'est vrai, mais ce n'est pas tout fait de ma faute. C'est une mauvais habitude qui m'est venue tout d'un coup, la suite d'avanies faites de gat de coeur, de vexations idiotes, d'affronts de toutes sortes que longtemps j'avais avals sans rien dire. Un beau jour, j'ai dcouvert que ce parti pris d'injures m'avait gonfl le coeur, aigri le caractre, comme ces gouttes d'eau qui, tombant une une, commencent par glisser sur la pierre et finissent par la creuser. Mon horreur, ou plutt mon dgot de l'tat militaire est maintenant si grand que je m'estime fort heureux de ne plus partager l'existence de ces hommes, mes camarades, que je vois aller et venir par la chambre, depuis que le colonel est sorti, marchant sur la pointe du pied, parlant bas, n'osant pas se montrer aux fentres, le grand chef se promenant encore dans la cour du quartier. Toute la semaine, ils ont vcu ainsi, courbaturs par la rptition inutile des mmes manoeuvres et des mmes exercices, terroriss par les dogmes de la religion soldatesque, plis en deux sous le respect et la peur que leur inspire la doctrine de l'obissance passive. Vritables btes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal logs, blanchis le long des murs, dpouills de toute espce d'ide, les mmes expressions et les mmes locutions revenant sans cesse dans leur langage imbcile, ils n'ont plus que deux proccupations, ils n'prouvent plus que deux besoins: manger et dormir. Et, aujourd'hui, dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traner leurs sabres dans les rues, btement, deux par deux ou trois par trois, s'entretenant encore--exclusivement--pendant ces quelques heures de pseudo-libert, des dtails du service, des commandements, des consignes--esclaves si bien faits leur servitude qu'ils ne savent plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet qu'ils ont reus ou de la solidit de leur manille.--Puis, ils s'en iront dans les cabarets louches, dans les ruelles o l'on vend de l'eau-de-vie qui rpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils s'attableront l, cinq ou six devant un litre, chantant tue-tte: C'est boire qu'il nous faut!... en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer, gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges o il faut faire la queue, quelquefois, comme au thtre, devant la porte des putains. O btail aveugle et sans pense, chair canon et viande cravache, troupeau fidle et hbt de cette glise: la caserne et de sa chapelle: le lupanar! Ah, oui, je rejoindrai tout l'heure, avec plaisir, la bote dont je suis sorti hier et o je dois rentrer bientt. Le rapport me portant ce matin huit jours de prison pour rponse insolente. Plutt la prison que le spectacle de cet avachissement stupide, de l'coeurante banalit de cette vie misrable! Plutt la dsertion--le seul vrai remde peut-tre--plutt tout que de jouer un rle, puisque j'ai conscience de son indignit, dans cette comdie ignoble, dans cette parade o Mangin s'impose aux spectateurs et arrive, force de donner des coups de pied dans le derrire de Vert-de-Gris se faire prendre au srieux--mme par sa victime. J'entends sonner onze heures. Onze heures! Et l'on n'est pas encore venu me chercher pour me conduire la Malle! Est-ce qu'ils ne penseraient plus moi, par hasard? Je m'tends sur mon lit, mon lit que je ne fatigue pas beaucoup, d'ordinaire; ce qui d'ailleurs, n'empche pas le fourrier de m'imputer trimestriellement toutes les dgradations possibles. J'essaye de piquer un roupillon. Je commence m'endormir. --Froissard, au bureau! J'ouvre demi l'oeil gauche. C'est le mar'chef qui m'appelle. Qu'est-ce qu'il y a donc? --Il y a qu'il faudrait d'abord vous lever quand on vous appelle et prendre la position militaire pour parler vos suprieurs. Hum!... Runissez tous vos effets et portez-les au magasin d'habillement. Vous tes dsign pour faire partie d'un dtachement de cinquante hommes qui va relever une partie de la 3e batterie _bis_, au Kef, en Tunisie. Vous partez demain. Comment! on va en Afrique aussi simplement que cela, maintenant? Autrefois, c'tait plus compliqu: il fallait faire cinq ou six fois le tour de la France pour se faire armer et quiper. Il est vrai que a n'en valait peut-tre pas mieux pour a. --Avez-vous fini vos rflexions? On vous dit que vous partez demain soir et que dans trois jours vous prenez le bateau. Est-ce qu'il va sur l'eau, au moins, ce bateau-l? IV Le Kef, ville principale de la Tunisie. Population:--Commerce:--Industrie:--Je laisse des blancs tout en donnant aux Cortamberts, qui ne sont jamais embarrasss, la permission de combler ces lacunes leur fantaisie. De loin, la ville, btie en amphithtre sur le penchant d'une montagne, vous fait l'effet d'une dgringolade de fromage blanc entre des murailles en nougat; le tout domin par une pice monte sur laquelle il aurait plu de la crme fouette. On en mangerait. De prs, a change. Ce n'est plus qu'un amas de maisons misrables, bties avec des cailloux et de la boue, aux rares et troites fentres grilles, aux toits en coupole blanchis la chaux. et l, des ruelles paves de pierres pointues percent cette agglomration de cahutes et s'en vont, avec des allures tortueuses de vrilles, aboutir dans des places carres o s'ouvre la porte d'une mosque. C'est dans ces places que, plusieurs fois par semaine, se tiennent les marchs. C'est l qu'on amne les petits boeufs secs et trapus, les biques aux longs poils noirs, les bourriques aux petites jambes nerveuses, au garrot ensanglant, l'chine meurtrie, les moutons sales et maigres, portant toute leur graisse dans une queue norme qui se balance entre leurs pattes de derrire comme une grosse sabretache. C'est l que s'talent, par terre, sous des lambeaux de toile, sur des trteaux, l'or blond des crales, le brun glac des dattes, le vert criard et frais des pastques aux chairs blanches et roses, le velours bleutre des figues, le violet des aubergines, l'incarnat des grenades, le jaune des citrouilles, le rouge froid des tomates et le rouge chaud des piments. Et, ct de ces tas de lgumes dont les couleurs vives clatent sous le ciel clair, entre ces amoncellements de fruits qui sentent bon et sur lesquels le soleil jette de l'or, de hautes perches s'lvent o pendent des lambeaux sanguinolents, quartiers de chairs que va dcouper sur un billot, grands coups de coutelas, un boucher nu jusqu' la ceinture, le torse clabouss de gicles sanglantes, les bras empts de rouge, la barbe souille de caillots, effrayant. Et les ruelles montent vers la vieille Kasbah dmantele et ouverte, descendent vers les remparts croulants dont les courtines denteles laissent passer de loin en loin la gueule antique d'un canon de bronze pench de travers ou couch sur les talus ct de son afft pourri. Elles s'largissent ici, en face des portes bardes de fer de magasins devant lesquels des dromadaires accroupis balancent, au bout de leurs longs cous, leurs petites ttes aux yeux mi-clos. L, elles se rtrcissent et le marchand d'eau qui revient de la fontaine avec ses nons chargs d'outres frappe grands coups de bton, en poussant des cris sauvages, son troupeau indocile qui se bouscule pour passer. Puis elles s'enfoncent sous les longs arceaux d'une voie sombre o s'ouvrent les boutiques de loudis qui vendent des toffes, des armes ou des poteries, l'choppe des savetiers arabes, l'antre d'un marchand de cacaout ou de beignets l'huile--une huile infecte dont l'cre parfum vous poursuit. Elles passent devant des cafs maures o des Arabes accroupis sur des nattes, silencieux, vident petits coups une tasse minuscule en jouant aux cartes ou en grenant leur chapelet, pendant que le cafetier, impassible, entretient le feu de son fourneau en agitant doucement un petit cran d'alfa. Elles longent des cimetires o des taupinires troites et presses, couvertes de cailloux, indiquent les tombes, d'troites terrasses o les dvots, le soir, font la prire; des porches larges et bas sous lesquels viennent s'asseoir parfois, les jambes croises, des mendiants chanteurs. Ignobles, pouilleux, le capuchon d'un burnous en loques rabattu sur leur face simiesque, frappant de leurs longs doigts dcharns la peau jaunie d'un tambourin, ils commencent par laisser chapper des sons rauques de leurs gosiers secs, et puis, peu peu, s'animant eux-mmes, sans s'occuper de leur auditoire, qu'une foule les entoure ou qu'ils n'aient devant eux que des chiens errants, se mettent chanter un long pome, passant subitement des tons les plus sourds aux modulations les plus douces, des notes les plus attendrissantes aux cris les plus stridents, aux vocifrations les plus dchirantes. On dirait qu'un souffle gare leur esprit, les exalte, qu'un grand frisson les parcourt tout entiers, qu'une fivre les embrase, qu'un enthousiasme curieux les transporte. Alors, ils se transfigurent: ils deviennent trs grands, ces frntiques; trs beaux, ces exalts rageurs; magnifiques, ces visionnaires; presque sublimes, ces inspirs! Avatar de mendigos vermineux en Homres imperturbables. J'prouve un grand plaisir, vraiment, depuis que j'ai quitt la France, depuis que j'ai abandonn l'horrible existence de la caserne pour la vie plus supportable des camps, aller et venir droite et gauche. Je me reprends peu peu. Et, pendant mes heures de libert, assez frquentes, je ne manque pas un des spectacles, toujours attrayants pour un nouveau venu, que peut offrir une ville africaine. Je ne me promne pas, du reste, que dans les quartiers arabes, je vais aussi dans le quartier europen. Il me plat moins. Je serais bien embarrass de dire pourquoi, par exemple. Il n'y manque absolument rien, non pas de ce qu'on pourrait souhaiter, mais de ce qu'on trouve le plus communment en France; des cartes et des billards, des cafs et des caboulots. De grandes pancartes indiquent chaque pas les prix--trs raisonnables--des diffrentes boissons que des dames de nationalits varies, en jupons courts et en corsages chancrs, sont toujours prtes vous servir. Les femmes, le jeu, l'alcool, voil les trois produits de notre civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indignes de leurs moeurs grossires et sauvages. Ah! le progrs doit leur apparatre sous les plus riantes couleurs, ces braves Arabes; ils se le reprsentent sous la forme des tonneaux de liqueurs que nous tranons derrire nos convois et la queue de nos colonnes; ils l'incarnent dans la personne d'un gouverneur militaire, d'un rgime soldatesque qui fait peser sur eux son joug imbcile et lourd, et qui a pour complment indispensable la tourbe des juifs et des mercantis. De jolis cocos, ceux-l! Les commerants de nos colonies, les hardis pionniers de la civilisation! L'cume de tous les peuples, bandits de toutes les nations, usuriers et voleurs, les paules tumfies par l'application de ces vsicatoires qui sont des articles du Code, ayant tous une canne polir--et quelle canne! Pas trs nombreux, mais bien brillant, l'lment europen. La plupart de ces gens-l ne font pas de fort belles affaires. Leur fonds achet crdit, ils se htent, avant l'chance, d'en boire une partie et de manger l'autre. Ils finissent gnralement par la faillite, si c'est faire faillite que de mettre un beau soir la clef sous la porte et de cingler pendant la nuit vers de nouveaux rivages. Quelques-uns cependant--des gens maris (!) le plus souvent--se maintiennent flot. Ce sont des ambitieux qui entretiennent des ides folles, qui caressent des chimres. Ils esprent qu'aprs avoir, pendant un certain temps, servi des pompiers et des perroquets dans une salle d'o madame s'chappe quelquefois pour aller visiter l'arrire-boutique en compagnie d'habitus, ils pourront un jour se retirer dans quelque bon fromage o ils mangeront leur faim, sans nul souci, en travaillant le moins possible. Leur rve, c'est de lui coller un gros numro, ce fromage-l. Pourquoi pas, aprs tout? S'il n'y a de sots mtiers que ceux qui ne rapportent rien, celui-ci est assurment l'un des plus intelligents qu'on puisse exercer en Afrique. D'ailleurs, ils ont devant les yeux l'exemple de certains de leurs confrres d'Algrie, d'anciens honntes gens qui sont redevenus de trs braves gens depuis qu'ils ont les poches pleines, que les gendarmes saluent trs bas, qui arrivent se faire nommer maires d'un village ou d'une bourgade et qui marient facilement leurs filles--grosse dot, petite tache de famille-- des conseillers de prfecture. On ne peut srieusement, n'est-ce pas? dsesprer du redressement moral d'un peuple quand des aptres comme ceux-l ont entrepris sa conversion. Le fait est que, si les prdicateurs enseignent consciencieusement la foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur ct, y mettent du leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles btes affaisses dans les ornires de la routine, encrotes au possible, qui ne comprennent pas quelle utilit il peut y avoir tuer le ver tous les matins et faire prcder chaque repas d'un ou de plusieurs verres d'extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c'est perdre son temps. Je parle d'une partie de la jeune gnration qui commence se laisser dessiller les yeux, rejeter des doctrines surannes, vouloir srieusement rattraper le temps perdu. Ils n'y vont pas de main morte, ceux-l! Ils chantent plein gosier les louanges de l'alcoolisme! Il y a de ces gaillards qui n'ont pas leurs pareils pour couper la verte et qui distinguent l'oeil--oui, l'oeil--le vrai Pernod de l'imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et gagnent tous les coups. Quant aux enfants--aux mouchachous--ils donnent les plus belles esprances. Ils vous disent: Et ta soeur!--en franais--et vous taillent des basanes--en franais.--On en trouve mme qui commencent par parler argot; qui ne savent pas dire: pain--mais qui disent: du gringle;--qui ignorent la viande, mais qui connaissent la bidoche;--voire mme la barbaque. Oh! ils apprennent trs facilement. Il parat mme qu'ils retiennent bien. Que voulez-vous de plus? --Ce que je voudrais, ce serait que le gouvernement ft un peu moins bte et un peu moins rosse. Je me retourne. Celui qui interrompt les rflexions que j'ai fini par me faire haute voix est un colon dont j'ai fait la connaissance, il y a quelque temps. Ses concessions sont tablies une bonne journe de marche du Kef, non loin de la ligne de chemin de fer qui doit finir par relier l'Algrie Tunis. --Oui, continue-t-il en me frappant sur l'paule, voil ce que je demande. Qu'est-ce que vous pensez, vous, de gens qui veulent toute force avoir des colonies et qui, une fois qu'ils les ont, font tout ce qu'ils peuvent pour les empcher de leur tre utiles quelque chose? Je fais un geste vague. --Je vous ai, je crois, dj racont mon histoire? --Oui, elle est difiante. --Vous savez que, lorsque je suis arriv en Tunisie, lorsque j'ai commenc exploiter une concession qu'on m'a fait payer beaux deniers comptant, je croyais pouvoir esprer l'appui, au moins moral, de l'administration... --Vous auriez aussi bien fait de compter sur les bndictions de ce marabout qui chante son cantique l-haut. --J'ai essay de passer plusieurs marchs pour la fourniture des grains et des fourrages militaires... --Ils taient trop secs, vos fourrages. --Voyant qu'il n'y avait rien faire de ce ct, j'ai essay de tirer parti de mes produits en les envoyant sur les souks. J'ai donc entrepris de tracer une route directe et commode entre mes terrains et la gare la plus proche, travers des terres en jachre. Aussitt les papiers timbrs ont plu chez moi. --Ah bah! --J'ai appris ainsi que ces vastes terrains incultes qui s'tendent perte de vue appartiennent, sauf quelques parcelles concdes des malheureux comme moi, une Socit anonyme dont le sige est Paris. Cette Socit, qui prtend avoir achet ces terres, et qui les a peut-tre achetes un prix drisoire qu'elle n'a probablement pas pay, ne veut en cder la moindre partie que contre des sommes exorbitantes. De sorte que si, plus tard, le gouvernement franais--ou celui du bey, comme vous voudrez--prend la bonne rsolution d'accorder des concessions gratuites de nouveaux colons, il se verra oblig de racheter un franc le mtre au moins ce qu'il a donn pour rien. Voyez-vous d'ici ce que gagnera la Compagnie? --Vingt sous du franc, exactement. --Tous les dbouchs m'tant ferms, ou peu prs, j'ai vgt quelque temps, tirant le diable par la queue la lui arracher. L'autre jour, j'ai tent une dernire chance. J'ai crit au ministre pour lui demander le prt d'une somme peu considrable, garantie d'ailleurs, et que je me faisais fort de rembourser en peu de temps. J'aurais pu marcher, avec a... Au bout d'un mois, on m'a renvoy ma demande en me disant qu'il fallait, avant tout, la faire passer par la voie hirarchique. Aujourd'hui, je suis venu ici chercher la rponse qui vient d'arriver... --Toujours par voie hirarchique? --De plus en plus. --Et... est-elle satisfaisante, la rponse? --Est-ce que vous vous foutez de moi? Satisfaisante! Tenez, lisez-moi a: Le ministre porte la connaissance de l'intress que le gouvernement, quel que soit son dsir de venir en aide aux colons, se voit dans l'obligation de ne leur accorder aucun secours, pcuniaire ou autre. Etc., etc. Hein! qu'est-ce que vous en dites? --Dame! s'ils n'ont pas le sou... --Quand on n'a pas le sou, on reste chez soi! quand on n'a pas le sou, on ne cherche pas conqurir des colonies pour en faire les cimetires des imbciles assez btes pour s'y tablir!... Ah! je sais bien ce que vous allez me dire: Il ne fallait pas y venir; tu l'as voulu, c'est bien fait--Je sais bien, je n'aurais pas d avoir confiance; mais, qu'est-ce que vous voulez? A l'poque de mon dpart je n'aurais jamais pu me figurer que c'tait tout simplement pour permettre une squelle de bandits de spculer sur des morceaux de papier achets au poids--aux palefreniers du Bardo, qu'on avait vers le sang et dpens les millions de la France. Ce que c'est que d'tre naf!... Mes terres sont bonnes pourtant; on pourrait faire deux rcoltes par an... Quand je pense tous ces beaux terrains que l'imbcillit de nos gouvernants laisse en friche, je me demande rellement comment il peut se trouver des gens assez simples pour ne pas clater de rire en entendant prononcer ces deux mots: Colonies franaises. Moi, maintenant, je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de m'acheter une corde pour me pendre que de continuer l'existence que je mne. A qui m'adresser, pour me faire avancer les sommes dont j'ai besoin et avec lesquelles je serais certain d'arriver, en peu de temps, un beau rsultat? A qui? A des tablissements de crdit? Allez-y voir! D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que toutes ces botes-l prtent au capital, mais non au travail... Alors, quoi? Finir de manger mes quatre sous et piquer une tte dans la Medjerdah? Ce serait peut-tre le plus simple... Tenez, tout a, voulez-vous que je vous dise? c'est de la fouterie... Il m'a pris par les bras. --Venez donc boire quelque chose... A quoi a sert-il, aprs tout, de se faire de la bile? Quand je m'en fourrerais les quatre doigts et le pouce dans l'oeil... Nous allons dner ensemble, n'est-ce pas? --Je ne demanderais pas mieux, mais il est dj tard, et comme je dois tre rentr au camp pour l'appel... --Bah! l'appel! je parie qu'ils ne le font pas une fois tous les quinze jours. Venez donc; si vous rentrez une demi-heure ou une heure en retard, personne ne s'en apercevra... On s'en est aperu. Le capitaine commandant la batterie vient de m'infliger huit jours de prison. Ce n'est pourtant pas un mauvais diable, ce capitaine, gros bonhomme toujours essouffl, tapotant sans cesse avec son mouchoir son front qui ruisselle constamment de sueur. Du reste, il a eu soin de me faire prvenir par le fourrier qui m'a annonc ma punition: Dites-lui bien que ce n'est pas moi qui le punis, c'est le rglement. Le gnral m'a recommand d'tre trs svre et, ma foi, vous comprenez... c'est leur faute aussi, s'ils se font punir, ces gredins-l; ils ne veulent rien entendre. Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au moins une fois par semaine... Tous les samedis, rgulirement, le gros capiston vient assister la lecture du rapport qu'il coute tout en nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; aprs quoi il nous fait un petit discours portant sur la ncessit de nous bien conduire et d'viter les punitions, le tout entreml de recommandations morales et de prescriptions hyginiques. L'exorde et le fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la proraison est toujours la mme: Je ne saurais trop vous recommander d'tre trs propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est trs ncessaire dans ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite ponge destine cet usage-l. Tenez, la voil. (Il sort de sa poche une chose ronde enveloppe d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du papier, cause de l'humidit. Ah! et puis, quand vous allez voir les femmes... oui, je comprends a... les femmes... on n'est pas de bois... eh! bien... beaucoup de prcautions. Vous m'entendez? L'eau ne cote pas cher, n'est-ce pas? Sans a, quand vous serez rentrs en France, que vous serez maris, vous aurez des enfants... des petits enfants... a sera comme des petits lapins. On m'a relgu, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le marabout des hommes punis--une grande tente conique dresse devant le gourbi qui sert de corps de garde, ct de la gurite en feuillage dans laquelle s'assied sans faon le factionnaire vtu de toile blanche, son kpi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton pos dans un coin. Je regarde, travers la portire releve, derrire la corde laquelle sont attachs nos chevaux et nos mulets, maigres et galeux, la route poudreuse et gristre, au sol ray par les roues des arabas et mouchet par les pieds des btes de somme, qui se droule comme un long ruban pour disparatre, tout l-bas, aprs l'pre monte d'une cte rude, derrire le col de Gardimaou. Elle est borde de l'autre ct, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges feuilles pineuses d'un vert bleutre, dont les troncs rugueux s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombes, ont l'air de grands crans fauves. Derrire, tout en bas, on aperoit la plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algrie, et dont les asprits et les dclivits disparaissent dans l'uniformit confuse des sables blonds. Le soir commence descendre; de longues ombres cendres s'tendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui s'parpillent en millions d'tincelles et s'enfuient gauche, du ct de la troue de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de poussire d'or, tandis qu' droite, s'assombrissant de plus en plus, toute une suite d'minences aux formes tranges, de montagnes aux bizarres dcoupures, la dgringolade des derniers contre-forts de l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir. --Le capitaine! J'entends un bruit de grosses bottes, un cliquetis d'perons. C'est lui. Il entre. --Froissard, vous tes l?... Ah! oui... Eh bien! j'ai une triste nouvelle vous apprendre. Le gnral, sachant que vous avez dj encouru beaucoup de punitions, m'a fait demander votre livret. Je crois qu'il a l'intention de vous faire passer devant un Conseil de corps. Voil, voil... je vous l'avais bien dit... Si vous aviez voulu m'couter... mais non... on veut en faire sa tte... Et patati et patata. Son petit laus ne m'avance pas grand'chose, videmment; mais c'est gal, a me fait presque plaisir de l'entendre me bougonner, ce gros poussah qui, malgr tout, porte de l'intrt ses hommes et ne les regarde pas tout fait comme des animaux. Il n'a pas l'air de se figurer qu'il est ptri d'une autre pte qu'eux; il a certainement le coeur moins racorni que tous ceux que j'ai rencontrs jusqu'ici, automates graisss de morgue tudesque et remonts tous les matins par la clef de l'orgueil idiot. C'est encore un homme, au bout du compte, ce vieux maboul que j'entends ronchonner en s'en allant: --Rien couter... faire la noce... rentr en France... p'tits enfants... p'tits lapins..... V Je viens d'tre conduit la Kasbah entre quatre hommes, baonnette au canon, commands par un brigadier, sabre au poing. J'attends dans la cour, un rectangle chauff blanc par le soleil qui tombe pic, qu'on veuille bien m'introduire dans la salle o s'est runi le Conseil de corps. De quoi est-il compos, ce Conseil? Un planton, qui promne les chevaux, me renseigne ce sujet. --Il y a le lieutenant et le sous-lieutenant de ta batterie, un lieutenant et un capitaine d'infanterie et un commandant des chasseurs d'Afrique. Ton capitaine a fait dire qu'il tait malade. Il n'est pas rgulirement form, mon Conseil de corps. Pourtant, tant donn le petit nombre d'officiers de mon rgiment prsents au Kef, je ne peux pas rclamer. Les rglements exigent bien, il est vrai, que ce tribunal ne renferme que des officiers du corps auquel appartient l'inculp--puisque inculp il y a.--Ces rglements ont videmment leur raison d'tre. Il est clair que, si l'homme qui a donn des preuves de son insubordination, qui a dmontr qu'il tait sous l'influence de ce que ces messieurs appellent un mauvais esprit, comparait devant ceux mmes qui lui ont inflig les punitions qui l'amnent devant eux, il y a au moins quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ces accusateurs transforms subitement en juges reconnaissent qu'il y a lieu d'expdier le dlinquant aux compagnies de discipline. a simplifie normment les choses. a vite une perte de temps toujours dsagrable. Pas de dfense possible de la part de l'inculp; une accusation base simplement sur les punitions plus ou moins nombreuses, et plus ou moins mrites portes par les juges eux-mmes qui ne tiennent pas, naturellement, se donner des dmentis. La sentence n'a plus besoin que d'tre ratifie par le gnral commandant le corps d'arme, ce qui n'est qu'une question de jours. La justice reoit un croc-en-jambe, ce qui est dj une bonne chose, mais elle le reoit en trs peu de temps, ce qui est une chose excellente. Moi, j'ai une chance norme. Je vais passer devant un conseil compos en majorit d'officiers qui ne me connaissent pas et qui, par consquent, ne doivent pas tenir outre mesure faire preuve mon gard de la plus grande svrit. Il y a bien le sous-lieutenant et le lieutenant de ma batterie, deux pince-sans-rire, mauvaise piquette de la Pi-po, fanatiques de la discipline la prussienne; mais comme ils ne joueront en somme qu'un rle assez effac... --Faites entrer! J'entre. La porte se referme. --Asseyez-vous, me dit le commandant. Je m'assieds sur un banc en face de ces messieurs, aligns en rang d'oignons, derrire une table recouverte du tapis vert traditionnel. Le commandant me regarde--d'un air assez bienveillant. Ma tte a l'air de lui revenir, dcidment; et c'est en hochant douloureusement le front qu'il continue: --Canonnier Froissard, vous avez eu, depuis votre entre au service, une conduite dplorable. Vous avez encouru un grand nombre de punitions. Nous sommes runis, vous le savez, pour dcider de votre envoi aux Compagnies de discipline. Qu'avez-vous dire pour votre dfense? --Deux choses: 1 Que ma conduite n'a pas t mauvaise depuis mon entre au service; elle n'a commenc l'tre que du jour o les taquineries et les vexations de toute nature m'ayant pouss bout, je suis devenu une de ces ttes de Turc sur lesquelles frappe tour de bras l'aveugle cohue des galonns; que, d'ailleurs, dans l'arme, quand un homme a commenc mettre le pied dans le bourbier des punitions, on n'essaye pas de le retirer, on l'enfonce. 2 Que, si j'ai commis des fautes--et, je le fais remarquer en passant, toutes fautes contre la discipline--je les ai expies et que je ne crois pas qu'on puisse, raisonnablement, chtier deux fois, pour le mme dlit, un individu, si malintentionn qu'il soit. Que, par consquent, j'ai beaucoup de peine comprendre pourquoi l'on veut, aujourd'hui, m'infliger une peine norme prcisment parce que j'en ai dj subi un nombre considrable. J'examine l'attitude de mes juges. Les deux officiers de ma batterie sont devenus tout verts, le petit pte-sec de sous-lieutenant principalement, qui pince ses lvres blanches, qu'il vient de mordre. Le capitaine et le lieutenant d'infanterie n'ont pas bronch; ils ont l'air de s'amuser comme deux crotes de pain derrire une malle. Quant au commandant, il a ouvert de grands yeux; il semble trs tonn, ne s'tant jamais imagin, probablement, qu'on pt envisager la question un point de vue pareil. Il ne parat pas furieux, tout au contraire; on dirait mme qu'il n'est pas fch, mais pas fch du tout, en vieux soldat d'Afrique qu'il est, de voir mettre jour l'ineptie des rglements dont l'troitesse et la duret lui ont toujours sembl quelque peu ridicules. Seulement, il ne sait plus quoi dire et ce n'est qu'au bout de deux ou trois minutes qu'il se rappelle subitement qu'il a encore accomplir une petite formalit. --Je vais vous lire vos punitions. Et il commence. Il commence, mais il n'a pas fini. Ah! non. Les deux pages du livret sont pleines et l'on a t oblig d'ajouter plusieurs _rallonges_. Et des motifs d'une longueur! Quand il n'y en a plus, il y en a encore. C'est comme la galette du pre Coupe-Toujours, au Gymnase. Le commandant n'en peut plus. Il est tout rouge. Il a beau courter en diable des motifs par trop chargs et sauter pieds joints par dessus des punitions tout entires, il manque de salive, il est bout de forces. Il va attraper une extinction de voix. Il pousse un long soupir et s'arrte. --Tenez, lieutenant, je vous en prie, lisez donc la suite. C'est si mal crit, tout a... Ouf!... Il passe le livret au petit sous-lieutenant qui esquisse un sourire mchant. Il ne passe rien, celui-l; il appuie sur les mots, comme s'il voulait les forcer entrer bon gr mal gr dans l'oreille de ses auditeurs; il lit les motifs d'une voix indigne de procureur gnral qui numre les mfaits de l'accus, et trane sur le texte des rponses inconvenantes, qu'il pelle presque, d'un ton strident et venimeux. Il dnombre les rcidives. C'est la dixime fois, messieurs.--Remarquez bien, messieurs, que c'est la onzime fois. Je crois qu'il va demander ma tte. Il ne demande pas ma tte, mais il demande, aussitt qu'il a referm le livret, s'il ne pourrait pas prsenter quelques observations personnelles. Il m'a tudi, il me connat fond; il ne serait peut-tre pas inutile... --Compltement inutile, fait le commandant qui a repris haleine, mais qui reste profondment vex d'avoir t oblig de s'interrompre au plus beau moment et de cder son rle un sous-lieutenant; le conseil est fix. Et, se tournant vers moi: --Vous avez entendu la lecture de vos punitions. Les trouvez-vous mrites? --Je n'ai les trouver ni mrites ni immrites. On me les a infliges la suite de fautes que j'ai commises; je crois donc avoir expi ces fautes. Je n'ai qu' rpter ce que j'ai dj dit tout l'heure... --Tout l'heure, vous disiez des choses qui n'ont pas le sens commun. Ne les rptez pas! s'crie le commandant en frappant la table avec mon livret, ce livret dont les quatre ou cinq pages de rallonges lui restent sur le coeur. Quand on a un pareil nombre de punitions, on ne mrite aucune piti. D'ailleurs, on vous ferait grce, que vous recommenceriez demain. Demandez plutt vos officiers. --C'est certain, siffle le petit sous-lieutenant. Il n'y pas en douter. --Qu'en savez-vous, mon lieutenant? Second sifflement: --J'en suis sr. Pas un mot de plus. Le commandant est press d'en finir. Il vient de jeter un coup d'oeil sur le capitaine et le lieutenant d'infanterie qui se sont assoupis, la tte dans la main, et qui menacent de s'endormir tout fait. Il m'expdie avec une dernire phrase. --Le conseil sait quoi s'en tenir sur votre compte. Je vous le rpte, un soldat qui s'est fait punir aussi souvent que vous mrite d'tre puni srieusement. Du reste, on vous l'a dit, nous vous ferions grce que vous recommenceriez demain. Et puis, vous donnez le mauvais exemple... Ah! voil, je m'y attendais! Le mauvais exemple! Et je m'crie, d'une voix qui rveille les deux dormeurs et qui fait sauter le sous-lieutenant sur sa chaise: --Alors, c'est pour cela que vous m'envoyez au bagne,--car c'est le bagne, ces compagnies de discipline?--C'est pour cela que vous me prenez trois ans de ma vie,--car j'ai encore trois ans faire, vous le savez! Pour cela! parce que j'ai dj souffert beaucoup de la mchancet acharne de mes suprieurs, parce que vous savez qu'ils ne me lcheront pas, parce que vous savez que je serai puni demain, comme je l'ai t hier, comme je le suis aujourd'hui, parce que vous pensez que je donne le mauvais exemple! De quoi m'accusez-vous, dites donc? D'avoir t votre victime! Pourquoi me jugez-vous? pour des tendances! Sur quoi me condamnez-vous? sur des prsomptions! --Sortez! sortez! On m'a pouss dehors et l'on a referm la porte... --Qu'est-ce qu'ils t'ont dit? me demandent les hommes de garde qui me reconduisent au camp entre leurs baonnettes. J'allais rpondre: Des infamies! Mais j'ai rflchi. --Ils m'ont dit des btises... J'ai attendu pendant prs d'un mois la dcision du gnral. Je savais trs bien que je pouvais compter sur un ordre d'envoi bien et dment sign et paraph, mais je trouvais le temps long. J'aurais prfr tre fix tout de suite. J'aurais voulu pouvoir avancer le cours du temps pour bannir toute incertitude, et j'aurais voulu en mme temps le retarder, car on m'avait donn sur les compagnies de discipline,--Biribi,--des renseignements qui, franchement, me faisaient peur. Un matin, le marchal des logis chef est venu me lire le rapport: Par dcision de M. le gnral commandant, la division Nord de la Tunisie, le nomm Froissard (Jean), canonnier de 2e classe la 13e batterie _bis_ dtache au Kef, passera la 5e Compagnie de Fusiliers de Discipline. --Je dois vous prvenir, a-t-il ajout, que le convoi qui va Zous-el-Souk, o se trouve le dpt de la compagnie, part aprs-demain. On vous dsarmera demain. Le lendemain soir, en effet, on m'appelle au bureau. Je rends mes armes, mes effets de grand quipement et je ne conserve que mon linge et mes chaussures. --Vous passerez la nuit au corps de garde, me dit le capitaine, qui entre comme j'allais sortir. Comme a, vous aurez une couverture. Ah! sacr farceur! Quelle rage aviez-vous donc de vous faire fourrer dedans tout le temps?... Enfin, vous avouerez que, moi, je n'y ai pas mis de mchancet. Je n'ai mme pas voulu aller dire ce que j'aurais t forc de raconter; je ne pouvais pas jurer que vous tes un ange, n'est-ce pas?... Et puis, cette ide d'aller engueuler ces messieurs, l-haut, la Kasbah! Sacrdi! Il faut avoir diablement envie de casser des cailloux un sou le mtre, avec un maillet en bois!... Donnez-moi une poigne de main tout de mme, allez! mauvaise tte... Je me suis retir dans le gourbi du corps de garde o, jusqu' dix heures, les camarades sont venus par groupes ou isolment, me faire leurs adieux et me remonter le moral. Ils ont une faon eux, par exemple, de vous remonter le moral; ils vous remontent a tour de bras, et allez donc! Ils n'ont pas peur de casser le ressort. --Il faut bien te figurer une chose, c'est qu'aussitt arriv l-bas, tu vas voir tout le monde te tomber sur le dos. On va te commander des choses impossibles, te faire faire des corves abominables; tiens, j'ai entendu dire qu'ils distribuaient aux nouveaux arrivs des manches balais,--tu entends, des manches balais,--et qu'ils les foraient balayer le camp avec a. Aussitt que l'un d'eux se permettait de dire au chaouch: Mais je ne peux pas balayer avec un morceau de bois, le chaouch le mettait en prison. --Oui, ajoute un autre, rien de plus vrai. Ou bien, on les oblige compter les cailloux du camp ou arroser des poteaux jusqu' ce qu'il y pousse des feuilles. A la moindre rflexion, au bloc. Tout a, c'est pour s'assurer du caractre des individus qu'on leur envoie. Si vous avez le malheur de renauder le premier jour, vous tes classs parmi les mauvaises ttes, et il y a bien des chances pour que vous finissiez mal. Le mieux, c'est de supporter tout sans rien dire; de faire l'imbcile, en un mot. Il ne faut pas jouer au malin, l-dedans. Tu sais, on y laisse sa peau facilement. --Pour sr! s'crie un troisime. J'ai vu le cimetire des Disciplinaires en passant, en allant An-Meleg. Il y a plus de petites croix qu'il n'y a de brins d'herbe. --Allons, allons! reprend un brigadier qui trouve qu'on pousse les choses un peu trop au noir, il ne faut pas non plus charger le tableau de gat de coeur. On n'est pas bien Biribi, c'est clair, mais on n'y claque pas toujours. Et puis, en se conduisant bien, on peut en sortir... --Ah! bah! avant la fin de son cong? --Certainement. Au bout d'un an, de six mois mme. a dpend. --Enfin, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure passer; du moment que a compte sur le cong, c'est le principal, me dit en me serrant la main un de mes compagnons de prison qui vient de s'chapper du marabout des hommes punis. Moi aussi, j'ai pas mal de punitions, et il n'y aurait rien d'impossible... ma foi, oui, je pourrais bien aller te rejoindre d'ici quelque temps. --C'est a, viens me retrouver. Je te rserverai une pioche et je te ferai matriculer une brouette... Tout le monde est parti. J'essaye de dormir, mais je ne peux y arriver. En me retournant, j'aperois quelque chose dans un coin. Qu'est-ce que c'est? C'est un recueil de ces feuilletons que publie le _Petit Journal_ et que dcoupent quotidiennement de religieux ciseaux de concierges. Comment sont-ils venus ici, ces deux cents morceaux de papier relis d'un morceau de carton gris et colls avec de la sauce blanche? Mystre. Le feuilleton est idiot, c'est vident, mais je me mets le lire avec conviction, la lueur vacillante d'un lampion. Je tourne les pages, sans comprendre grand'chose, ne cherchant mme pas comprendre, tellement l'histoire m'intresse, mais m'vertuant dnicher le sommeil que le feuilletoniste a certainement dissimul adroitement,--comme on cache la baguette cache-tampon,--entre les lignes vides de sens et les phrases creuses. J'ai beau faire, je ne puis le trouver, le sommeil. J'en suis furieux. Est-ce que je manque d'adresse, ou est-ce qu'il y a rellement tromperie sur la qualit de la marchandise?... Que faire pour tuer le temps, pour chasser les penses tristes, les ides noires qui m'assigent, qui tourbillonnent autour de moi comme ces insectes de nuit qui vous harclent et qu'on ne peut craser? Les hommes de garde couchs ct de moi ronflent poings ferms. Je sors pour essayer de causer avec le factionnaire; c'est justement un croquant, un Limousin pteux qui n'est pas fichu d'expectorer deux mots en trois heures. De rage, je rentre et je reprends mon feuilleton. Cette fois-ci, quand le diable y serait, il me donnera le sommeil moral, puisqu'il n'a pas voulu m'accorder le sommeil physique; et je me mets le dvorer au grand galop, lisant demi-voix pour m'tourdir, bredouillant comme un prtre qui rabche son brviaire, me fourrant les doigts dans les oreilles comme un gosse qui s'aperoit, la dernire minute, qu'il ne sait pas un mot de sa leon. C'est peut-tre la dernire chose que je lis, pour longtemps, aprs tout, ce roman sans queue ni tte, cette lucubration inepte. Pendant trois ans, probablement, il me faudra vivre d'une vritable vie de brute, sans autre distraction intellectuelle que la lecture du Code pnal coll, comme une menace, la fin de mon livret. Le jour commence paratre. J'entends les conducteurs qui appellent les chevaux et qui tranent les harnachements. L'artillerie ne fournira que trois prolonges pour le convoi. Elles sont atteles; elles sont prtes partir. Un marchal des logis vient me chercher. La nuit m'a sembl bien longue, mais je ne puis d'empcher de dire: --Dj! Oui, dj. Il faut grimper la Kasbah pour prendre les chargements et se joindre aux arabas de l'Administration et aux mulets de bt des tringlots. --Croyez-vous qu'on va me laisser libre jusqu' Zous-el-Souk? --Je ne sais pas, mais je crains bien que non, me rpond le sous-officier en montant la rampe qui mne la vieille forteresse. On m'a donn l'ordre de vous conduire la gendarmerie. A la gendarmerie? Pourquoi faire? Pourquoi faire? Je vais le savoir, car on vient de m'introduire dans une salle dont la porte s'ouvre sur l'une des nombreuses cours intrieures de la Kasbah. Des lits sont rangs contre le mur, la tte desquels sont accrochs des pantalons bleus bandes noires, des kpis bleus tresse et grenade blanches, et ces espces de gibecires en cuir fauve qu'on est habitu voir rebondir gracieusement sur les flancs lastiques des hirondelles de potence. --Ah! ah! voil l'homme! s'crie le brigadier qui, devant une petite table, donne des instructions un de ses satellites debout ct de lui. Asseyez-vous l une minute; nous allons nous occuper de vous. J'attends un bon quart d'heure. Le brigadier a fini de faire des recommandations son subordonn; il a griffonn pendant cinq minutes et s'est mis ensuite fouiller dans un tas de ferrailles, derrire la porte. Il ne semble pas s'occuper normment de moi; pourtant, il ne m'oublie pas tout fait, car il me demande en souriant finement--tout est relatif bien entendu et nous sommes dans la bote de Pandore: --Avez-vous l'habitude de dire votre chapelet quelquefois? --Mon chapelet?... Le brigadier clate de rire; les gendarmes encore couchs se tordent dans leurs couvertures et celui qui est dj lev se tient littralement les ctes. Je ne comprends pas trs bien, mais ce doit tre drle. Je ne veux pas avoir l'air de faire bande part de ne pas trouver de sel une plaisanterie qui peut tre bonne, en dfinitive; et je me mets rire comme les autres. --Ah! vous riez? Eh bien! approchez ici; donnez-moi vos mains. --Mes mains!... Les menottes!... Est-ce que vous me prenez pour un filou, par hasard? --Donnez-moi vos mains, que je vous dis! et dpchez-vous. --Jamais de la vie! Je saute en arrire, je m'accule dans un coin; je n'en sortirai que quand on m'en arrachera. Est-ce que je suis un voleur, pour qu'on m'attache les poignets? Est-ce que je suis un malfaiteur, pour qu'on m'enchane? Est-ce que j'ai commis aucun des crimes ou des dlits justiciables d'un tribunal, mme des tribunaux militaires? Ils n'y regardent pourtant pas deux fois, ceux-l! Est-ce qu'on peut me reprocher aucun acte contraire l'honntet, aucun acte tombant sous le coup des rpressions de la loi? Moi, prsenter les mains aux menottes, tranquillement, de bonne volont, comme l'escarpe pris en flagrant dlit ou le pgriot poiss sur le tas! Plutt me faire briser les membres!... --Alors, on vous les brisera. Ils se sont prcipits sur moi, trois ou quatre, m'ont ramen les bras en avant et m'ont serr les poignets dans la chane infme. Encore un cran! n'ayez pas peur de tirer dessus. a lui apprendra rouspter. a ne m'apprendra rien du tout. Ce que a pourrait m'apprendre, je le sais depuis longtemps: c'est que le jour o j'ai jet bas mes effets de civil pour endosser l'habit militaire, j'ai dpouill en mme temps ma qualit de citoyen et que, tant soldat, je suis un peu plus qu'une chose, puisque j'ai des devoirs, mais beaucoup moins qu'un homme, puisque je n'ai plus de droits. Le gendarme qui doit m'escorter m'a conduit l'entre de la cour, devant la route qui traverse la Kasbah et m'a fait asseoir sur une grosse pierre. --Attendez-moi l. J'attends. On doit me prendre pour une bte fauve exhibe la porte d'une mnagerie pour attirer les curieux. Des individus viennent me regarder, les uns avec piti, les autres avec ddain. Le fournisseur des fourrages, un voleur retour du bagne, condamn jadis vingt ans de travaux forcs pour viol et incendie, passe cheval et me lance un regard mprisant, je n'en veux pas cette canaille. Il est bien forc, ce fagot, pour frayer avec les honntes gens, de prendre leurs faons ignobles et leurs manires coeurantes. Ceux qu'il frquente depuis sa sortie du bagne ont dteint sur lui, a se voit. Ils passent justement aussi, ceux-l: trois officiers d'administration, fringants, la cravache la main, qui, en m'apercevant, prennent un air narquois qui s'accentue chez le premier et qui se change, chez les deux autres, en une grimace de dgot. Ils laissent tomber sur mes menottes un coup d'oeil ddaigneux et dtournent vivement la tte. Ils ont l'estomac dlicat; ils n'en peuvent supporter davantage. Ah! je les connais pourtant... Ils ne semblent pas se douter, les dgots, que le prisonnier assis sur la borne, au bord du chemin, ne changerait pas sa conscience contre la leur et qu'il ne voudrait, pour rien au monde, troquer ses mains enchanes contre leurs mains gantes de blanc, mais graisses, en dessous, par les pattes crochues des riz-pain-sel. Le gendarme--mon gendarme--arrive au trot. --Vous marcherez ct de mon cheval, et tchez de ne pas vous carter. Le convoi s'branle, traverse la ville... Il est encore de bonne heure, heureusement. Pas grand monde pour nous regarder: quelques Arabes seulement et des mouchachous qui ont bien vite vu ma chane et se sont mis crier: Chapard! chapard! La premire tape n'est pas longue: dix-huit kilomtres, peu prs; mais c'est trs gnant pour la marche, d'avoir les mains attaches. Je demande au Pandore de me permettre de monter dans une prolonge. --Tout l'heure; nous sommes trop prs de la ville. Il m'a laiss faire dix kilomtres pied, le rossard. --Vous savez, m'a-t-il dit en arrivant l'tape--un plateau absolument nu au bas duquel coule un ruisseau--ce n'est pas que j'aie peur que vous vous chappiez, mais je veux que vous restiez ct de moi. Comme je suis responsable de vous, vous comprenez... Ainsi, maintenant, en attendant que la cuisine soit faite, j'ai envie de faire la sieste; eh bien, vous allez la faire en mme temps que moi... tenez, l'ombre de cet olivier. --Mais je n'ai pas envie de dormir. --a ne fait rien. Elle n'est pas mauvaise! Ils ont des ides eux, ces gendarmes. Vouloir forcer les gens dormir! Et si je ne peux pas, moi? Si je ne peux pas, je ne suis pas le seul: mon garde du corps non plus ne parat pas trouver facilement le sommeil. Il se tourne et se retourne comme saint Laurent sur son gril. --Ah! a y est. Je ne dormirai pas! sacr nom de nom! Il se met sur son sant. --Vous non plus, vous ne dormez pas? --Non. --Vraiment! Ah! propos, vous ne m'avez pas racont pourquoi l'on vous envoie Biribi. Dites-moi donc a; cela fera passer le temps. Je lui donne des raisons quelconques: beaucoup de punitions pour diffrents motifs... Il cligne de l'oeil. --Diffrents motifs... oui, je connais a. Il y a une femme l-dessous. Une femme?... propos de quoi?... Aprs tout, s'il y tient: --Oui... une femme... une femme... --Je parie que lorsque vous avez fait vos btises, vous tiez en garnison dans les environs de Paris; car vous tes de Paris, n'est-ce pas?... Quand on est si prs de chez soi, a finit toujours mal. --Oui, j'tais tout ct de Paris. --J'en tais sr! Tenez, je devine, vous deviez tre Versailles. Je ne veux pas le dtromper, a le mettrait de mauvaise humeur; je lui dclare que j'tais Versailles. Comme a il va peut-tre me laisser la paix. --Ah! ah! ce sacr Versailles. a me rappelle de fameux souvenirs. J'y ai tenu garnison, moi aussi. Il y a dj quelques temps, par exemple. J'tais dans la garde mobile. Vous savez, la garde mobile?... Nous faisions le service de la Chambre des dputs... Nous avions des shakos avec des plaques et des V blancs argents... --Ah! oui. --Ce vieux Versailles! J'y avais une bonne amie... je peux bien dire a maintenant... une charcutire... la fille d'un charcutier... au coin de l'avenue de Paris et de la rue des Chantiers. Vous connaissez peut-tre? Vous l'avez sans doute vue, en passant? Elle est toujours dans la boutique. Quel raseur! Est-ce qu'il a l'intention de continuer longtemps? Le meilleur moyen de le faire taire est peut-tre encore d'abonder dans son sens. --Oui, en effet; il me semble me rappeler... Une bien jolie fille... --Ah! pour a!--Il fait claquer ses lvres sur ses doigts.--Ce que je m'en suis pay, des parties! Quelles noces! J'ai saut plus de quatre fois par dessus le mur, allez!... Ce que c'est que la vie, tout de mme! Dire que, si je m'tais fait pincer, j'aurais peut-tre t envoy Biribi comme vous!... Mais, dame! on ne s'est pas fait prendre et on est gendarme! Il se frappe la poitrine avec enthousiasme. --Oui, on est gendarme! --a se voit. --N'est-ce pas que a se voit? L'uniforme me va bien, c'est une justice me rendre... Tenez, je vais enfreindre les rglements en votre faveur: je vais vous ter les menottes. Je ne devrais pas, mais enfin... par exemple, il ne faut pas essayer de vous sauver... L, a y est. Vous pouvez aller passer la journe avec vos camarades. Seulement, vous savez, demain, pour arriver, je vous rattacherai. Vous comprenez, a c'est forc. --Tiens! il s'est dcid te lcher, me disent les hommes du convoi. Ce n'est vraiment pas malheureux. Nous allons pouvoir passer la soire ensemble, au moins. La cuisine est faite. On se met manger et l'on descend, la nuit tombante, chez le mercanti dont la baraque s'lve seule, dans l'tranglement de la valle, le long d'un ruisseau. On a bu ma bonne chance, l'coulement rapide du temps. Et je me suis senti le coeur serr, des larmes me sont venues aux paupires en recevant les consolations, banales peut-tre, mais bien cordiales, de ces braves gens avec lesquels je trinquais pour la dernire fois. L'tape du lendemain est longue. Nous traversons de longues valles striles, nous longeons des prcipices, nous gravissons des montagnes abruptes. Et, tout d'un coup, aprs la descente d'une dernire cte rude, de l'autre ct d'une rivire qu'on traverse gu, on voit se drouler une longue plaine au milieu de laquelle, dix kilomtres au moins, s'lvent des btiments blancs dont les toits de tuiles rouges clatent au soleil. C'est Zous-el-Souk. Dans une heure et demie nous y serons. Nous y sommes. Le Pandore m'a remis les menottes et vient de confier son cheval un tringlot. --Venez avec moi. Je le suis, traversant grandes enjambes, sans mot dire, la voie du chemin de fer et longeant l'espce de rue aux deux cts de laquelle s'lvent quelques maisons l'europenne, auberges et cantines. Brusquement, devant nous, apparat le parapet en terre des retranchements qui entourent le camp. Derrire, on aperoit le sommet des marabouts et les toits de baraquements en briques. C'est l. Je franchis le parapet. Je suis dans le camp. Et le gendarme,--qui est plus gendarme que mchant,--aprs m'avoir souffl l'oreille: --Allons, mon garon, du courage! crie un sous-officier qui se promne, les mains derrire le dos: --V'l un oiseau que j'vous amne! VI --Ah! il n'en manque pas de ce gibier-l! s'crie le sous-officier en ricanant. Et, s'adressant moi: --Allons, ouvrez votre sac. J'ouvre le sac distribution que j'ai apport et j'en tire mes effets de linge et chaussures. Il examine le tout au fur et mesure, minutieusement. --Vous n'avez pas d'argent sur vous? --Non. --Vous ne pouvez pas dire: Non, sergent? O avez-vous donc appris la politesse, bougre de cochon? Dshabillez-vous. Je me dshabille et il palpe mes habits scrupuleusement, froissant le col de la chemise et la ceinture du pantalon, fourrant les mains dans mes souliers. Il me fait ouvrir la bouche et cracher par terre. Il regarde s'il ne tombe pas des pices de cent sous. --C'est bon. Si jamais l'on trouve sur vous de l'argent, du tabac ou d'autres choses dfendues, gare vous.--Venez avec moi. Je le suis, en chemise, mes effets sous le bras. Il me fait entrer dans une baraque dont la porte est surmonte d'un criteau portant ces mots: Magasin d'habillement. Tout le long des murs courent des rayons chargs d'uniformes, de linge, de gros paquets envelopps de papier gris; au plafond sont suspendus des sacs, des ceinturons, des ustensiles de campement. --Encore un! hurle un sous-officier qui, tout au fond, crit sur un gros registre. On n'en finit jamais avec ces salauds-l. Flanquez-moi vos affaires dans un coin. a a l'air encore joliment propre, tout a! Plein de poux, au moins... Arrivez ici, nom de Dieu! Il me jette la figure un pantalon, une veste et une capote. --Essayez-moi a. J'enfile le pantalon. Un pantalon de prisonnier, en drap gris, tout uni. J'endosse la capote, grise aussi, avec des boutons de cuivre sans grenade, sans numro; au collet clate un gros 5 en drap rouge. Il n'y a pas de glace dans la baraque et je le regrette. Je voudrais bien pouvoir me regarder un peu. Je dois ressembler un pensionnaire de Centrale. Il ne me manque plus que le bonnet. --Attrappez a. Je reois en pleine poitrine une chose en drap gris--toujours--dont je ne m'explique pas bien la nature. Je finis par m'apercevoir que c'est un kpi. Un kpi extraordinaire, par exemple. Trs haut de forme, sans boutons, sans jugulaire, un 5 rouge simplement coll sur l'toffe grise, orn d'une visire fantastique. Elle a au moins dix-huit centimtres de long, cette visire; c'est un carr de cuir d'une paisseur extravagante dans lequel un cordonnier intelligent trouverait moyen de dcouper une paire de semelles; avec un peu d'industrie, il pourrait mme rserver de quoi fabriquer les talons. Elle m'tonne, cette visire; je n'en reviens pas. Quel a t le dessein du gouvernement en dotant les compagnies de discipline d'un couvre-chef comportant un accessoire de dimensions aussi exagres? A-t-il voulu faire preuve de sa mansutude, mme envers des indignes, en leur donnant le moyen de prserver des coups de soleil leurs nez indisciplins? N'a-t-il pas plutt voulu leur fournir un petit meuble portatif, une tablette toujours utile dans les hasards des campements et qui peut leur servir dposer la portion retire de leur gamelle ou tendre la feuille de papier lettres qui doit porter de leurs nouvelles leurs parents? --tes-vous gn dans votre uniforme? me demande le sergent d'habillement. Pas le moins du monde. Je danse dedans. Les jambes du pantalon ressemblent deux sacs dans lesquels mes tibias se perdent; je pourrais mettre un locataire dans la capote. Quant au kpi, deux fois trop grand, il ne me descend pas tout fait sur les yeux parce que mes oreilles l'arrtent en route. --a va bien. Tenez, voil un fourniment, un fusil, un sac. Et votre veste, vous l'oubliez? C'est vrai, j'oubliais ma veste que je n'ai pas essaye et qui est reste par terre. Le sergent parat furieux de ma ngligence. --La veste, ici, constitue la grande tenue. Vous entendez? Pour le travail, vous mettrez votre pantalon de treillis et votre blouse. Pour les appels et partir de la soupe du soir, le pantalon de drap et la capote. Le pantalon de drap et la veste sont rservs pour les circonstances exceptionnelles. a me parat trs logique. En effet, si les soldats de l'arme rgulire revtent la veste pour faire les corves les plus dgotantes, celle des latrines, par exemple, il est clair qu'on ne peut mieux punir ceux qui se sont mal conduits qu'en les contraignant endosser le mme vtement pour les revues de gnral-inspecteur. Il faudrait avoir le caractre bien mal fait, profondment perverti, pour ne pas tre sensible une prescription de ce genre-l. Cette rflexion me met en gat. J'esquisse un sourire lger--oh! trs lger.--Seulement, le sergent l'aperoit tout de mme. --Vous riez de mes observations, nom de Dieu! Vous serez priv de vin pendant huit jours! Venez, que je vous mne chez le perruquier. Le perruquier, qui a t averti, probablement, est la porte avec ses instruments. Il repasse son rasoir sur une vieille semelle de godillot. Que va-t-il me faire? Va-t-il se livrer sur moi l'une de ces expriences dont on m'a parl au Kef? Tient-on absolument connatre le fond de mon caractre? Va-t-il me saigner aux quatre membres pour voir si je supporterai l'opration sans crier? Va-t-il simplement me circoncire? --Faites-le asseoir sur cette pierre au pied de votre marabout, lui dit le sergent qui un de ses collgues vient de faire signe et qui est forc de s'loigner; et je vous engage le soigner. a y est. Je m'asseois plus mort que vif. Je regarde mon bourreau dans les yeux, comme pour implorer sa piti. Il n'a pas l'air mchant. Il a plutt l'air triste. Il porte la tenue de travail--blouse et pantalon blancs--et un kpi comme le mien. C'est un disciplinaire aussi, videmment. J'en serai peut-tre quitte pour la peur. Il abandonne son rasoir et prend une paire de ciseaux. --Je vais commencer par les cheveux. Et il se met en devoir de me les tailler, le plus ras possible. Tout en travaillant il cause. --Tu es arriv ce matin? --Oui. --Combien as-tu encore de temps faire? --Trois ans. --Trois ans!--Il ricane--Assieds-toi un peu. a va se passer. Puis, s'apercevant sans doute que ses sarcasmes m'attristent, il reprend, d'une voix basse, de cette voix des prisonniers qui craignent d'tre entendus et qui jettent, en parlant, des regards furtifs autour d'eux: --Tu sais, ce que je t'en dis, c'est pour blaguer. Le temps parat long, ici; mais enfin, a se tire tout de mme. Ainsi, moi, j'avais vingt mois faire quand je suis arriv et, dans trois mois, je serai libr. --Ah! --Oui. A moins que d'ici l il ne m'arrive quelque anicroche. On n'est jamais sr du lendemain, ici. C'est qui essayera de vous faire passer au conseil de guerre. Les congs sont en caoutchouc, on les rallonge facilement. C'est pourtant bien assez de nous faire faire notre temps jour pour jour. --Ah! l'on fait ses cinq ans en entier? --Tout juste. Tu ne savais pas a? Je parie que tu ne sais seulement pas comment a se passe, ici? Et il me donne des dtails. Il m'apprend qu'aucun des rglements en vigueur dans l'arme rgulire n'est applicable aux Compagnies de Discipline et qu'elles sont entirement soumises, par le fait, au bon plaisir du capitaine. Il est formellement dfendu de communiquer avec les soldats des autres corps ainsi qu'avec les indignes et les colons; quant aux lettres, il faut les dcacheter devant le vaguemestre, qui s'assure qu'elles ne contiennent ni argent ni mandat, et qui retient mme les timbres, quand elles en renferment. La nourriture? Elle ne vaut pas cher; l'ordinaire est mis en coupe rgle. Le prt? On le touche en nature--quand on le touche. On n'est admis au prt qu'aprs deux mois au moins de sjour la compagnie; la premire punition de prison, on est ray de la liste. --Alors, o passent les cinq centimes par jour et par homme allous par l'tat? --Moi non plus. Probablement o passe le vin que les chaouchs suppriment rgulirement la moiti de l'effectif. Tu sais ce que c'est qu'un chaouch? C'est un pied-de-banc, ou simplement un pied. Et un pied-de-banc, c'est un sergent.--Nous, on nous appelle les Camisards. --Ah! mais propos, le sergent d'habillement m'a dclar tout l'heure que je serais priv de vin pendant huit jours. --Eh bien! pendant huit jours il boira ta sant le quart de vin accord aux troupes de Tunisie. Tu commences bien, ajoute-t-il en riant. Si tu continues comme a, avant huit jours tu iras faire un voyage l dedans. Et il me dsigne une petite cour ferme de murs derrire lesquels on entend les pas alourdis d'hommes pesamment chargs, le cliquetis des armes qu'on manoeuvre, des commandements longuement espacs. --Qu'est-ce que c'est que a? --C'est la prison. Les prisonniers sont en train de faire le peloton. Tu ne connais pas la prison, ici? et la cellule? et les fers? Je fais un signe de tte ngatif. --Non? Eh bien, je te souhaite de ne jamais faire connaissance avec. Et puis, tu peux te vanter d'avoir de la chance: tu arrives juste au moment o les silos sont supprims. Tiens, tu vois, l-bas, au bout de la cour, ces trois trous moiti bouchs avec du sable? C'taient les silos. J'en ai vu descendre, l-dedans, des malheureux! Ah! l, l! --Et on les a supprims, ces silos? --Oui, il y a un mois environ. On y avait mis un type auquel on avait attach les mains derrire le dos. Il y est rest prs de quinze jours. A midi et le soir on lui jetait, comme d'habitude son bidon d'eau qui se vidait en route et son quart de pain qu'il attrappait comme il pouvait. Je me souviens que, pendant les cinq ou six derniers jours, il criait constamment pour qu'on le fit sortir. Enfin, quand on l'a retir, il tait moiti mang par les vers. --Oui, mang par les vers, reprend le perruquier qui a fini de me couper les cheveux et remue un vieux blaireau dans un quart de fer blanc. Tu comprends bien qu'ayant les mains attaches derrire le dos, il ne pouvait pas se dculotter. Il tait forc de faire ses besoins dans son pantalon. A force, les excrments ont engendr des vers et les vers se sont mis lui manger la chair. Il avait le bassin et le bas-ventre moiti dvors. On l'a port l'hpital et il est mort huit jours aprs. Le mdecin en chef a fait du ptard et a rclam au ministre. Alors, on a supprim les silos. Oh! a ne fait rien, il y a des choses qui les remplacent avantageusement. Tu verras. Lve le menton, que je te rase. Tu sais, ici, on rase tout, barbe et moustache. Les disciplinaires n'ont pas le droit d'en porter. C'est ce qui les distingue des condamns aux travaux publics qui, eux, portent la barbe et la moustache, mais ont la tte compltement rase l'aide d'un rasoir. C'est pour a qu'on les appelle les Ttes-de-Veaux. --Ah! et pourquoi leur rase-t-on le crne, eux, et la face nous? --C'est ce qu'on se demande, me rpond le perruquier. Sans doute, et c'est quoi l'on ne peut trouver de rponse, la btise s'alliant toujours, et dans une large mesure, la mchancet, dans la rdaction des rglements militaires. Tout d'un coup, le clairon sonne. --C'est la breloque, me dit le perruquier qui a cess de me raser, la sonnerie qui annonce la fin du travail. Tu vas voir les hommes revenir des chantiers. Oh! ils ne sont pas beaucoup; une cinquantaine, tout au plus. Le reste est droite et gauche, dans des dtachements. Seulement, ils vont probablement rentrer tous au Dpt un de ces jours; on dit que la compagnie va partir prochainement pour le Sud. --Vraiment? --Oui. Le capitaine est depuis deux jours Tunis pour prendre des ordres... Tiens, les voil. Ils rentrent en effet, les disciplinaires qui reviennent du travail; quatre par quatre, correctement aligns, leurs outils sur l'paule, ils pntrent dans le camp et s'alignent devant la range des marabouts. Ils ont un air sinistre, avec leurs figures glabres, bronzes, leurs yeux sans expression sous leurs sourcils froncs, leurs physionomies d'esclaves reints et rageurs. Ils entrent l'un aprs l'autre dans une baraque o ils dposent leurs pelles et leurs pioches, que le sous-officier qui m'a reu le matin compte au fur et mesure, et disparaissent dans les tentes. Le sergent a fini de _dnombrer_ les pelles et les pioches. Il ferme la porte de la baraque et m'aperoit. --Qu'est-ce que vous foutez l? Voulez-vous vous dpcher d'aller astiquer vos armes et votre fourniment! On ne vous a pas dit que vous comptiez la 10e section?... Vous comptez la 10e. Voil votre marabout, en face. Portez-y vos affaires. Et que je vous y repince, le bec en l'air!... J'entre dans la tente, tranant derrire moi mes effets entasss dans un couvre-pieds. Sept ou huit hommes, dans cette tente, accroupis sur des nattes, occups nettoyer leurs fusils. Je cherche une place. Aucun d'eux ne m'adresse la parole. On dirait qu'ils ont peur de se compromettre. --Tiens, mets-toi l, me dit la fin un garon sec et maigre, de taille assez exigu, mais la physionomie franche et ouverte, aux yeux noirs pleins d'nergie. Mets-toi l et nettoie tes affaires. Il y a revue d'armes une heure. --A une heure? Bah! alors, j'ai le temps; il est peine dix heures. --Ah! tu as le temps, s'crient en mme temps quatre ou cinq de mes nouveaux camarades. Tu vas voir a tout l'heure, comme on a le temps de faire quelque chose, ici! Depuis cinq heures du matin nous sommes au travail, et jusqu' huit heures du soir si tu nous trouves un quart d'heure de libert, tu seras rudement malin. Ils ont eu raison. Je n'ai pas t assez malin pour trouver ce quart d'heure-l. A dix heures, on a sonn la soupe. Il a fallu aller s'aligner, se mettre en rangs et dfiler un par un devant la cuisine o chacun prend, en passant, une gamelle moiti vide. A onze heures, le clairon a sonn de nouveau. Encore un alignement, encore un dfil sous un hangar o l'on nous a rangs en cercle: il s'agissait, cette fois-ci, d'une thorie de trois quarts d'heure sur le respect d aux suprieurs. A midi, nouvelle sonnerie, nouvel alignement. On fait l'appel gnral. De midi et demie une heure, les pieds-de-banc passent une revue d'armes dans les tentes. A une heure, le clairon appelle au travail. On s'aligne, on double par quatre et l'on part pour les chantiers dont on revient cinq heures. A cinq heures et demie, clairon, alignement, dfil devant la cuisine, On a une demi-heure pour manger la soupe. A six heures, le clairon se fait encore entendre. On se dirige cette fois-ci--toujours aprs s'tre aligns--vers un grand terrain o s'lvent des appareils de gymnastique. Une heure et demie de trapze, de barre fixe et de corde noeuds; la dernire demi-heure est consacre aux sauts de piste. Le clairon sonne, comme la nuit tombe; c'est la retraite. On rentre au camp, on s'aligne une dernire fois et les chaouchs procdent l'appel du soir. On a le droit de dormir jusqu'au lendemain, cinq heures du matin. De dormir, bien entendu; il est dfendu de parler, en effet, aprs l'appel du soir--ainsi qu'il est interdit de causer sur les chantiers--et les chaouchs veillent, en rdant comme des chiens autour des tentes, l'observation des rglements. Y ai-je assez souffert, mon Dieu! sur ces chantiers, pendant les quatre mortelles heures de travail de l'aprs-midi! Il s'agit de creuser une rampe conduisant facilement la Medjerdah qui coule deux cents mtres du camp. On m'avait muni d'une pioche. Il y avait certainement deux heures que je m'escrimais avec cet instrument, que je n'avais pas encore abattu assez de terre pour cacher le fond de la brouette. C'est qu'elle tait dure en diable, cette terre! Il m'en venait des calus aux mains, je suais grosses gouttes, j'avais les bras rompus et je n'avanais pas. Les chaouchs qui nous gardaient, le revolver au ct, venaient bien, tour de rle, me menacer de me fiche dedans et me traiter d'imbcile. a m'encourageait un peu, videmment, mais mon outil persistait ne faire au sol tunisien que d'insignifiantes blessures. J'tais forc de m'avouer que je n'tais pas plus adroit de mes mains qu'un cochon de sa queue. Je devais bnficier, il est vrai, d'une circonstance attnuante: j'tais gn, trs gn dans mes efforts. Chaque fois que je portais la tte en avant et que j'tendais les bras pour accompagner le coup de pioche, mon kpi me descendait sur les yeux. Je n'y voyais plus clair du tout. A la fin, exaspr, j'ai pris le parti de mettre mon couvre-chef en arrire, en casseur d'assiettes, la grande visire en l'air, toute droite, menaant le ciel. Un caporal est accouru. --Vous n'en foutez pas un coup! bougre de feignant! Vous avez de la veine que ce soit la premire journe! Si vous travaillez comme a demain, gare votre peau! Et puis, qu'est-ce que c'est que cette manire de se coiffer la d'Artagnan, avec un air de se fiche du peuple? Coiffez-vous droit! --Caporal, mon kpi me descend sur les yeux. Il est beaucoup trop grand. --Mettez de l'herbe dans le fond. J'ai arrach quatre ou cinq poignes d'herbes et je les ai mises dans le fond. Il m'en pend des brins sur le front et sur les joues. Je dois ressembler un dieu marin qui voyage incognito, avoir l'air d'un palefrenier distrait qui craint de ne plus penser la provende de son cheval, d'un herboriste en excursion qui a oubli sa boite de fer-blanc. Et puis c'est d'un gnant! a vous pique, a vous chatouille. On ne se figure pas comme c'est gnant, d'avoir des vgtaux sur la tte. Enfin, la journe est finie. Ouf! A propos, j'en ai encore combien, comme celle-l, passer? Trois fois trois cent-soixante-cinq font... Mille quatre-vingt-quinze. Mille quatre-vingt-quinze jours pareils celui-l! Mais il y a de quoi devenir fou! Et, m'tendant sur la natte qui me sert de matelas, je me plonge dans des rflexions lugubres. Mon voisin, celui qui, le matin, m'a indiqu une place ct de lui, se tourne de mon cot. --Tu n'as pas de tabac, au moins? --Non. Il me passe un paquet de tabac et du papier cigarettes. Puis, il s'enveloppe la tte de son couvre-pieds pour enflammer une allumette qu'il fait craquer tout en toussant trs fort. --Tu feras comme moi pour allumer et tu cacheras le feu. Il est dfendu de fumer aprs l'appel et il ne faut pas faire voir la lumire. D'ailleurs, tu n'es pas admis au prt; tu n'a pas le droit de fumer. Je suis ses indications et, quand j'ai allum une cigarette, il reprend; --Comment t'appelles-tu, dj? --Froissard. --Ne parle pas si fort; on pourrait t'entendre et on te flanquerait dedans. On peut causer, mais tout bas. Moi, je m'appelle Queslier. Tu es de Paris? --Oui. --Moi aussi. Il y en a pas mal de Parisiens, ici. Eh bien! puisque nous sommes pays, je vais te donner un bon conseil: c'est de faire l'imbcile tant que tu pourras et de ne jamais rpondre aux grads ouvertement. Tu comprends, nous sommes au dpt; ils se sentent forts; ils sont presque aussi nombreux que nous, et si ne marchions pas droit, ils ont des troupes rgulires, ct d'eux. Ah! quand on est en dtachement, c'est autre chose. Moi j'y tais. J'tais au dtachement de Sandouch; je suis tomb malade et l'on m'a expdi l'hpital. De l, on m'a envoy ici. En dtachement, on est beaucoup plus libre; on est l quarante ou cinquante hommes, au plus, avec trois ou quatre grads qui, quelquefois, n'en mnent pas large. --Et tu n'y retourneras pas, Sandouch? --Mais non. J'aime autant a. Tout le monde y est malade. Sur cent vingt que nous tions, je suis sr qu'il y en a peine dix exempts de fivres et de dysenterie. On nous faisait tracer une route dans des terrains marcageux; alors, tu comprends... Du reste, la Compagnie ne va pas tarder partir d'ici. --Tu crois? Et o ira-t-on? --Je ne sais pas. Dans le Sud. J'ai entendu le capitaine en parler l'autre jour. Il est justement Tunis pour cette affaire-l. Dans le courant du mois prochain, tu verras rentrer les dtachements. Seulement. je ne sais pas comment celui de Sandouch s'y prendra pour revenir, moins de faire les tapes quatre pattes. --Ils sont si malades que cela? demande un homme couch en face de moi, de l'autre ct de la tente, que j'ai vu revenir de Tunis, par le chemin de fer dans la soire, avec ses armes et son sac. Queslier ne rpond pas; et, quand on commence entendre les ronflements de l'individu qui s'est dcid s'endormir, il se penche vers moi. --Tu sais, quand tu auras quelque chose dire, garde-le pour toi, a vaudra mieux. Ne t'avise pas d'aller faire part de tes impressions au premier venu. Le camp est plein de bourriques. Et, comme je parais tonn de l'expression: --Oui, des bourriques, des moutons, des espions, si tu veux. C'en est plein. A part cinq ou six anciens, il n'y a ici que des jeunes, des nouveaux arrivs, un troupeau de vaches qui ne demandent qu' se mettre bien dans les papiers des pieds-de-banc. Pour a, vois-tu, ils feraient tout. Ils se dnoncent rciproquement; ils se cassent du sucre sur le dos les uns des autres. Ils vendraient leur pre. Qu'est-ce que je dis? Le vendre? Ils sont bien trop btes pour a: ils le donneraient. Dfie-toi d'eux. Si je t'en parle, tu sais, c'est par exprience. Il y a assez longtemps que je suis la Compagnie pour les connatre. --Depuis combien de temps y es-tu? --Depuis dix mois. --Et combien en as-tu encore faire? --Quarante. --Quarante? Mais tu y fais donc ton cong? Il me raconte son histoire. Il est mcanicien-ajusteur. Depuis l'ge de dix-huit ans, il faisait partie d'un groupe socialiste dont il avait suivi assidment les sances jusqu'au moment de la conscription. Aprs avoir tir, au sort, un mauvais numro, ne se sentant aucun got pour l'tat militaire, ne comprenant pas, d'ailleurs, pourquoi le gouvernement lui demandait cinq ans de sa vie, lui, ouvrier, non-possdant, pour la dfense de la proprit, il hsita fort rejoindre le corps qui devait lui tre dsign ultrieurement. Il s'adressa quelques chefs du parti rvolutionnaire qui l'engagrent faire son temps, tout au moins s'il tait envoy dans un rgiment casern en France. L'ordre de route arriva. On l'envoyait Saint-Girons. Il s'y rendit et y passa prs de trois mois, trs tranquille, ne se livrant aucune propagande. Un beau jour, le colonel le fit appeler et lui dclara qu'il avait l'intention de l'envoyer en Afrique; le rgiment y avait un bataillon, Karmouan. Ce bataillon manquait de comptables; le commandant en rclamait chaque courrier. Queslier pouvait trs bien faire l'affaire; on avait pens lui; il avait de bonnes notes, paraissait robuste, etc. Bref, il fut conduit Marseille, embarqu sur un paquebot qui partait pour la Tunisie. Aussitt qu'il fut arriv Karmouan, le commandant le fit demander et lui dit brle-pourpoint: Vous tes une canaille. Vous avez fait partie d'une socit secrte qui s'appelle: _la Dynamite_. Du reste, voil les notes qu'on m'a transmises votre sujet. Le colonel n'a pas voulu vous traiter comme vous le mritiez, en France, cause de ces sales journaux qui fourrent leur nez dans tout ce qui ne les regarde pas. C'est pour cela qu'il vous a envoy ici. Et moi, je vous dclare ceci: c'est que, si vous ne filez pas droit, je vous montrerai comment je traite les communards. Vous voyez ces quatre galons-l? Eh bien! je n'en avais que trois avant la Commune; le quatrime, on me l'a donn pour en avoir trip quelques douzaines, de ces salauds!... Allez, crapule! Vingt-quatre heures aprs, Queslier avait quinze jours de prison pour avoir manqu l'appel du soir. En ralit, il s'tait trouv en retard de deux minutes peine. Il crivit une lettre de rclamation au gnral commandant le corps d'occupation. Le commandant, ayant eu connaissance du fait, crivit de son ct au gnral pour protester contre les calomnies enfermes dans la missive expdie par un de ses soldats. Le gnral, difi par les notes que le commandant avait jointes sa lettre, considrant en outre que Queslier s'tait servi d'encre violette pour correspondre avec lui, lui octroya gnreusement soixante jours de prison. Queslier fit sans murmurer ces soixante jours. Au bout des deux mois, comme il allait sortir, le commandant eut l'ide de visiter les locaux disciplinaires. Il examina minutieusement les murs et finit par dcouvrir sur l'un d'eux l'inscription qu'il cherchait sans doute. On avait crit sur la muraille: Vive la Rvolution sociale! Queslier protesta de son innocence. Nanmoins, il fut maintenu en prison jusqu' nouvel ordre, passa au conseil de corps huit jours aprs et fut presque aussitt dirig sur la 5e compagnie de discipline. --Hein? Qu'est-ce que tu en dis? me demande Queslier. Est-ce assez canaille? Est-ce assez jsuite? Tu vois, maintenant, je n'ai pas d'intrt dissimuler, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que ce n'est pas moi qui avais crit sur le mur. --C'est raide tout de mme. --Ecoute donc quelque chose de plus raide encore, si c'est possible. J'avais, dans le groupe dont je faisais partie, Paris, deux camarades qui ont tir au sort en mme temps que moi. Ils ont eu de bons numros. Ils n'avaient qu'un an faire. On les a expdis dans un rgiment en garnison du ct de Bordeaux; il y ont pass huit jours et, au bout de cette semaine, sans jugement, sans rien, sans les faire passer au conseil de guerre ni au conseil de corps, sans les prvenir, on leur a mis les menottes aux mains et on les a envoys, entre deux gendarmes, comme deux malfaiteurs, dans un rgiment dont j'ai oubli le numro, mais qui occupe plusieurs points dans le Sud-Oranais. --Ah! oui, continue-t-il au bout d'un instant, on voit de drles de choses. Pourtant, vrai dire, il n'y a l rien d'tonnant. Avec un gouvernement bourgeois!... Tu as l'air d'avoir reu de l'ducation, toi? Tu es bachelier, au moins? --Oui. --T'es-tu occup quelquefois des questions sociales. --Trs peu. --Ah! Eh bien! si tu veux, je t'instruirai l-dessus, moi. Tu verras qu'il n'y a pas que du coton dans nos ides, nous, et qu'il n'y a pas besoin de savoir le latin pour voir clair. C'est curieux comme, gnralement, les gens instruits sont btes. Tiens, il y a l, au bout de la tente, un grand garon, bachelier aussi, pas mauvais diable, mais si peu malin! Il ne se rend mme pas compte de sa situation, l'animal, et, quand il sera rentr dans la vie civile, si jamais il y a un coup de chien, je suis sr qu'il nous canardera avec plaisir, nous qui ne demanderions qu' nous faire crever la peau pour mettre un terme un tat de choses dont il a t victime. Parole d'honneur, les illettrs ont l'intelligence plus ouverte; celui qui est couch ct de moi, l, il comprend trs bien... --Celui qui a les bras couverts de tatouages? --Les bras? Si tu disais le corps. Il est tatou des pieds la tte. Il est tatou en amiral. Il a le costume complet; les palmes par devant, les pans de l'habit brod sur les fesses, les paulettes sur les paules, les ornements sur le cou et les bandes du pantalon sur les jambes. On lui a mme tatou une paire de bottes avec des glands, sur les mollets et sur les pieds. Il se nomme Pormelle, mais on l'appelle l'Amiral, cause de ses tatouages. C'est un trs bon garon. Dans la tente, tu peux te fier lui et Barnoux, le bachelier. Barca... Dis donc, voil au moins une heure que nous causons. Si nous dormions un peu? Oui, mais auparavant, je voudrais bien lui poser une question qui me brle la langue. --On m'a dit qu'il y avait des sorties, qu'on pouvait, au bout d'un certain temps, sortir de la compagnie et tre vers dans l'arme rgulire. Est-ce vrai? Queslier se met sur son sant. --Oui, c'est vrai. Pour sortir d'ici, il y a deux moyens: faire comme celui-ci... Et il tend le bras vers l'homme qui lui a adress la parole tout l'heure, et auquel il n'a pas voulu rpondre. --Qu'est-ce qu'il a fait? --Il a rendu un faux tmoignage pour faire plaisir un chaouch; un chaouch qui voulait se dbarrasser d'un pauvre diable qui l'embtait. Le chaouch a prtendu faussement que l'individu en question l'avait insult et ce lche-l, auquel je casserais la gueule si je ne craignais qu'on ne me fit payer sa sale peau plus cher qu'elle ne vaut, a affirm avoir entendu l'insulte. Il revient aujourd'hui de Tunis o il a servi de tmoin charge et a fait condamner l'autre cinq ans de travaux publics. Quand on veut gagner une sortie, le plus simple est de faire comme lui. Maintenant, il y a encore un autre moyen. --Quel moyen? --Lcher les pieds des grads, se mettre genoux devant eux. a, c'est moins difficile, mais, c'est gal, je n'ai jamais pu m'y habituer. Et Queslier s'allonge sur sa natte. Je rflchis longtemps. Oui, c'est dgotant, c'est odieux, de faire partie de cette bande de chiens-couchants qui s'en vont, l'oreille basse et la queue en trompette, flatter leurs matres et lcher les mains de leurs bourreaux; mais passer trois annes ici, dans ce bagne, dans un pareil milieu!... C'est l'abrutissement, sans doute; la mort, peut-tre.... En aurai-je la force, seulement? Aurai-je la force de recommencer, sans paix ni trve, des journes comme celle que je viens de finir? Aurai-je le courage de souffrir, pendant trois ans, tout seul, sans personne pour me soutenir,--sans personne pour me regarder,--avec le fantme de la libert future qui fuira devant moi et le spectre de la libert passe qui, dj, grimace douloureusement?... Me mettre plat ventre dans la boue, alors? Payer ma dlivrance avec la sale monnaie qui a cours ici, ramasser ma grce dans l'ordure?... Ah! malheureux!... Et je ne sais comment, tout d'un coup, se dresse devant mes yeux l'image d'une vieille parente qui m'a lev, une protestante austre. Je me souviens d'un jour o, aprs avoir fait quelque sottise, je m'tais jet ses genoux pour lui demander pardon, et je me rappelle avec quelle force la vieille calviniste m'avait remis sur mes pieds en criant: --Relve-toi, gamin! Un homme ne doit s'agenouiller que devant Dieu! Je ne crois plus en Dieu--en son Dieu. Je ne me mettrai genoux devant personne. VII Il me semble qu'il y a des sicles que je suis arriv la Compagnie,--et il n'y a que deux mois. Le temps ne m'a jamais paru aussi long. Les journes ont plus de vingt-quatre heures, ici... De toutes les sensations douloureuses qui m'avaient assailli au dbut et qui, peu peu, m'abandonnent, celle de l'interminable longueur du temps est la seule qui persiste. Elle augmente d'intensit tous les jours. Elle m'assomme; elle me dsespre aussi, car elle me force penser--et je voudrais ne plus penser. Je voudrais vivre en bte. Comme le boeuf qu'on fait sortir tous les matins de l'table, le front courb sous le mme joug, qui trace aujourd'hui un sillon, demain un sillon parallle, pitinant sans cesse le mme champ ferm du mme horizon, impassible, habitu au poids de la charrue, insensible l'aiguillon du bouvier. Les coups d'aiguillon que je reois, moi, ce sont les insultes. Ils ne m'pargnent pas, les chaouchs, durant les journes sans fin qui se ressemblent toutes, mme les dimanches, consacrs aux _travaux de propret_. Que je prenne part un exercice, que j'assiste une revue, que, pendant le travail, j'essuie mon front mouill de sueur, l'injure pleut sur moi. --Ils te cherchent, m'a dit Queslier. Ta figure ne leur revient pas, probablement. Ils veulent trouver un prtexte pour te mettre en prison et pour t'envoyer de l au conseil de guerre. Ne dis rien, ne rponds rien. Je ne rponds rien. J'avale silencieusement les outrages, je ferme l'oreille aux provocations. C'est dur, tout de mme; je ne sais pas si j'aurai le courage de supporter cela pendant les trente-quatre mois que j'ai encore faire. J'ai beau me rpter qu'on n'est jamais sali que par la boue et que ces gens qui s'acharnent lchement sur moi sont des brutes et des canailles... Ah! oui, des brutes et des canailles, ces sous-officiers et ces caporaux aussi dnus de coeur que d'intelligence, ces hommes qui demandent aller exercer contre ceux qu'ils devraient considrer comme leurs frres, des soldats comme eux, le mtier de garde-chiourme! Quelle vie ignoble et vile ils mnent! comme ils devraient trouver triste leur existence, s'ils savaient s'en rendre compte! Has, mpriss, se jugeant peut-tre mprisables, ils font ce qu'ils peuvent pour se venger de ce ddain et de ce dgot qu'ils sentent peser sur eux. Rien ne leur cote pour cela. Ils ne reculent ni devant les brutalits, ni devant les mensonges, ni devant les provocations, ni devant la calomnie. Il n'est pas de moyen qu'ils n'emploient, il n'est pas de manoeuvre, basse et vile laquelle ils ne se livrent pour arriver avoir raison d'un individu qui ne se plie pas toutes leurs fantaisies. Le sentiment de la haine contre les malheureux qu'ils ont sous leurs ordres et qu'ils commandent revolver au poing, celui de la vengeance idiote et lche satisfaire tout prix, finissent par touffer chez eux tout autre sentiment. L'homme est annihil et remplac par la bte fauve. Les neuf diximes sont des Corses. Parmi les officiers, quelques-uns, comme leurs sous-ordres, qu'ils valent bien, ont demand quitter leurs rgiments pour venir aux Compagnies de Discipline; D'autres y ont t envoys par mesure disciplinaire; ceux-l, n'ayant d'autre dessein que d'essayer de rentrer dans les cadres de l'arme rgulire, font gnralement preuve d'un zle exagr qui se traduit par des actes d'une svrit excessive. La plupart du temps, ils vitent de se compromettre directement. A quoi bon? N'ont-ils pas sans cesse sous la main les chaouchs toujours prts satisfaire leurs haines ou leurs rancunes? Ils savent si bien se transformer en chiens-couchants, ces boule-dogues, et mettre leur avilissement et leur bassesse l'gard de leurs suprieurs au niveau de leur morgue et de leur insolence vis--vis de leurs infrieurs! Tout ce monde-l vit--est-ce vivre?--sous la coupe du grand pontife: le capitaine. Un drle de corps, celui-l: moiti calotin, moiti bandit. Un Robert-Macaire mtin de Tartufe, un Cartouche qui sait se mtamorphoser en Basile. Un nez qui ressemble un bec de vautour, des moustaches la Victor-Emmanuel, des yeux de cafard et un menton de chanoine; l'air d'un bedeau assassin qui vous montre le ciel de la main gauche et qui vous assomme, de la main droite, avec un goupillon. Il porte son kpi sur l'oreille, de la faon dont le capitaine Fracasse devait porter son feutre et tourne les pouces, en vous parlant, comme les dvotes, aprs djeuner. Quand il a une mchancet dire, il sait comme pas un l'entortiller de phrases mielleuses qui semblent toutes fraches pondues par un sacristain. La famille, la religion, cela revient sans cesse dans ses discours o il nous promet de nous faire passer au conseil de guerre pour la moindre peccadille. Il a l'air de donner l'absolution un homme quand il le fourre en prison et de lui accorder la bndiction papale lorsqu'il ordonne de le mettre aux fers. Il trafique de nous comme de simples ngres. Il vend notre travail aux mercantis du pays auxquels nous levons des maisons, son compte, en utilisant, bien entendu, les matriaux du gouvernement. Il se soucie fort peu de ce que nous pouvons en penser. Il offre au Dieu de paix et de charit la haine et le mpris qu'il peut inspirer aux malheureux qu'il a sous ses ordres. Du reste, il se commet le moins possible avec eux, les regarde comme des serfs taillables et corvables merci dont il doit simplement chercher tirer tout le parti possible, et garde des allures de pontife difficilement abordable. Mchant, il l'est, et cela se conoit. Un homme qui conserve encore au fond de lui quelques sentiments d'humanit ne demande pas remplir de pareilles fonctions. Sans scrupule aussi, malgr ses mmeries de marguillier. Tout lui est bon, pourvu qu'il remplisse ses poches. Une cruaut ne lui dplat pas, quand il n'a rien de mieux faire. Autrement, il prfre un tripotage, une combinaison quelconque qui lui permettra de grossir le sac d'cus qu'il remplit nos dpens. S'il avait t bourreau et qu'il et aperu, au moment de faire tomber le couperet, une pice de dix sous sur la plate-forme de la guillotine, il aurait parfaitement laiss le cou du patient dans la lunette et et ramass la pice avant de tirer la ficelle. --Tu as tort de t'emporter comme cela contre les hommes, me dit Queslier le soir, lorsque je lui fais part de l'amertume de mes rflexions. Il ne faut pas s'en prendre aux individus; il faut s'attaquer au systme. Le systme, il y a longtemps qu'il le connat et qu'il le dteste, cet ouvrier qui sait tout au plus ce qu'on enseigne l'cole primaire, mais qui a appris, l'cole de la misre, penser bien et voir juste. Il m'a expliqu, verset par verset, le texte de cet vangile que j'avais peine feuillet, dans mon ddain bourgeois, et dont les chapitres sont crits avec le sang et les larmes des Douloureux,--quelquefois avec leur fiel. Je comprends aujourd'hui bien des choses que je ne m'expliquais pas hier. Je sais que les Compagnies de Discipline, les ateliers de Travaux Publics, sont la consquence immdiate et force des armes permanentes. Je sais pourquoi une pnalit norme est suspendue au-dessus de la tte du soldat indocile et pourquoi, lorsque celui-ci est assez habile pour se drober, lorsque la griffe ignoble de la justice militaire n'a pas pu l'agripper, au lieu de le battre de verges et de lui donner des cartouches jaunes--ce qu'on faisait autrefois--on l'envoie Biribi,--ce qui est pire. Je sais pourquoi la socit bourgeoise qui, pour sauvegarder ses intrts, fait d'un citoyen un soldat, fait d'un soldat un forat le jour o celui-ci essaye de secouer le joug de la discipline crasante qui l'humilie et l'abruti. C'est parce qu'elle a besoin, comme toutes les socits usurpatrices, d'appuyer sa domination sur la terreur, parce qu'elle a besoin de se faire craindre sous peine de perdre son prestige et de risquer l'croulement. Ce qu'elle veut, tout prix, c'est une obissance passive et aveugle, un abrutissement complet, un avilissement sans bornes, l'obissance de la machine la main du mcanicien, la soumission du chien savant la baguette du banquiste. Prenez un homme, faites-lui faire abngation de son libre-arbitre, de sa libert, de sa conscience, et vous aurez un soldat. Aujourd'hui, la fin du dix-neuvime sicle, quoi qu'on en dise, il y a autant de diffrence entre ces deux mots: soldats et citoyens, qu'il y en avait au temps de Csar entre ces deux autres: Milices et Quirites. Et cela se conoit. L'arme, c'est la pierre angulaire de l'difice social actuel; c'est la force sanctionnant les conqutes de la force; c'est la barrire leve bien moins contre les tentatives d'invasion de l'tranger que contre les revendications des nationaux. Les soldats, ces fils du peuple arms contre leur pre, ne sont ni plus ni moins que des gendarmes dguiss. Au lieu d'une culotte bleue, ils portent un pantalon rouge. Voil tout. Le but de leurs chefs, les souteneurs de l'tat, est d'obtenir d'eux, textuellement, une obissance absolue et une soumission de tous les instants, la discipline faisant la force principale des armes. Or, la discipline--on l'a dit--la discipline, _c'est la peur_. Il faut que le soldat ait plus peur de ce qui est derrire lui que de ce qui est devant lui; il faut qu'il ait plus peur du peloton d'excution que de l'ennemi qu'il a combattre. _C'est la peur._ Le soldat doit avoir peur de ses chefs. Il lui est dfendu de rire lorsqu'il voit Matamore se dmasquer et Tranche-Montagne se mtamorphoser en Ramollet. Il lui est dfendu de s'indigner quand il voit commettre ces vilenies ou ces injustices qui vous soulvent le coeur. Il lui est dfendu de parler et mme de penser, ses chefs ayant seuls le droit de le faire et le faisant pour lui. Et s'il rit, s'il s'indigne, s'il parle, s'il pense, s'il n'a pas peur, alors malheur lui! C'est un indisciplin: disciplinons-le! c'est un insurg: matons-le! Donnons un exemple aux autres!--Au bagne!--A Biribi! Oui, cela, je le sais maintenant. Je le sens.--Je l'ai senti tout d'un coup, si brusquement que j'en suis tout troubl. La fouille o s'est effondr l'chafaudage branlant de mes vieilles ides bourgeoises, je n'ose encore la combler avec de nouvelles croyances. Je suis un converti, mais je ne suis pas un convaincu. --Il faut s'attaquer au systme, rpte Queslier, rien qu'au systme. Vois-tu, lorsque le peuple saura bien ce que c'est que les armes permanentes, quand il saura qu'il est de son intrt de jeter bas cette institution qui le ruine, quand il comprendra que ceux qui vivent de l'tat militaire ne forment qu'une caste tablie sur des prjugs et des intrts gostes, il n'en aura pas pour longtemps... Un quart d'heure de rflexion et une heure de colre... Je hoche la tte. Je crois que pour arracher de leurs gonds les portes de l'enfer social, la colre ne suffit point. C'est la Foi qu'il faudrait. --Alors, tu penses que le peuple n'a pas la foi? Tu ne crois pas au peuple? Pas trop. Il passera de l'eau sous les ponts, j'en ai peur, avant qu'il prenne le parti de ne plus rserver ses adorations aux idoles qui boivent ses sueurs et son sang. Et je crains bien que ses admirations et son respect n'aillent longtemps encore l'tre empanach, bariol, couvert de clinquant,--retre, condottiere, soudard ou soldat,-- celui qui a t l'Homme d'Armes, et qui devient aujourd'hui, par la force mme des choses, le maquereau social. VIII --Voil le dtachement de Sandouch qui rentre! s'crie l'Amiral, qui vient de sortir pour aller reporter les gamelles la cuisine. Nous nous prcipitons tous hors des marabouts. Au loin, sur la route qui, quinze cents mtres du camp, traverse la Medjerdah, on aperoit une longue file de mulets dont les cacolets sont chargs d'hommes. Derrire, sans ordre, marchant par petits groupes ou isolment, des soldats revtus de la capote grise qui, de loin, parat noire, suivent lentement, s'arrtant parfois un instant et reprenant leur marche titubante d'ivrognes ou d'hallucins. On dirait un cortge macabre suivi d'une procession de croque-morts ivres. Ils arrivent, ils entrent dans le camp. Un dfil lamentable d'hommes harasss, clops, au teint plomb ou jauntre, aux yeux ternes, aux membres las. Une douzaine peine portent leurs sacs; une quarantaine, la figure terreuse, les yeux moiti ferms ou agrandis par la fivre et brillant d'un clat qui fait mal, les mains osseuses pendant au bout des bras inertes, sont juchs sur les cacolets. Il faut les prendre sous les aisselles, deux ou trois, pour les aider descendre; et, peine terre, sans se soucier des ruades des mulets, sourds aux ordres des chaouchs qui leur commandent de se lever, ils se laissent tomber au milieu du chemin, n'importe o, s'affalant comme des choses, incapables de faire un mouvement. Ils ont peine la force de parler, ne rpondant pas aux questions qu'on leur pose, demandant boire d'une voix sourde, entrecoupe, en dcouvrant sous leurs lvres violettes de longues dents jaunes que les frissons de la fivre entrechoquent. Il faut prendre le parti de les aider aller s'asseoir sur le soubassement en pierres d'une baraque. Un un arrivent les tranards, boitant, tirant la jambe, couverts de poussire, quelques-uns avec leurs pantalons et leurs capotes tout mouills--des fivreux qui se sont agenouills dans l'eau, pour boire, en traversant la Medjerdah. L'officier qui commande le dtachement, un lieutenant aux longues moustaches blondes, les fait aligner sur un seul rang. Les hommes se rangent tant bien que mal, les plus malades s'appuyant sur leurs fusils ou sur les btons qui les ont aids marcher, pendant les tapes. Ils ont l'air tristement pensif des chevaux fourbus, des btes de somme reintes qui s'affaissent dans les brancards, le corps tass, appuy dans l'avaloire, la tte morne, pendant hors du collier. Le capitaine arrive, sa canne la main. Il jette sur les malheureux un long regard mprisant. --Beaucoup de malades, n'est-ce pas, monsieur Dusaule? --Beaucoup, mon capitaine. Trente-huit hommes ont d faire les tapes sur les cacolets. --Trente-huit! C'est beaucoup trop! Vous auriez d les forcer--oh! tout doucement-- revenir pied. Rien n'est bon comme la marche pour chasser les maux de tte, les migraines. Et vous savez, ces fivres-l, ce ne sont que des migraines. Un peu violentes, tout simplement... En voil un qui a une sale figure, par exemple... --Il est trs malade, mon capitaine. --A-t-il de bonnes notes? Comment s'appelle-t-il? --Palet. Vous lui avez inflig dernirement quinze jours de prison. --Ah! oui, je me souviens. En change d'une punition de quatre jours de salle de police porte par le sergent Baltazi, pour avoir boutonn sa capote gauche le seize du mois dernier. Il faut toujours faire bien attention ce que les hommes boutonnent leurs capotes quinze jours gauche et quinze jours droite. C'est trs important, voyez-vous, monsieur Dusaule. Sans a, les plastrons s'usent toujours du mme ct... Alors, vous disiez qu'il est trs malade, ce Palet? --Oui, mon capitaine. --Oui... oh!... peuh!... un mauvais garnement qui ne veut rien couter. Je suis sr que la moiti des gens qui sont l n'ont gagn leurs fivres et leurs dysenteries que parce qu'ils ont enfreint les rglements. Ainsi, je parierais que ce Palet ne quittait pas, tous les jours, cinq heures du soir, la tenue de toile pour endosser la tenue de drap. C'est pourtant bien prescrit. Si l'on prenait le parti de les fourrer dedans toutes les fois qu'ils n'obissent pas, il y aurait moiti moins de malades. Il faut toujours agir avec douceur, Monsieur Dusaule, avec la plus grande douceur, la religion nous en fait un devoir, mais il faut se montrer sans piti... Et se tournant vers Palet qui n'a pas boug, coll contre le mur, la tte renverse en arrire, les bras pendant le long du corps: --Vous entendez: sans piti! Je suis dcid me montrer sans piti! Palet ne bronche pas. On dirait que a lui est gal. Il n'a pas seulement l'air de s'apercevoir que c'est lui qu'on fait l'honneur de parler. Le capitaine se retourne, rageant blanc, vers les hommes peu prs valides: --Ceux-l se portent bien, n'est-ce pas, monsieur Dusaule! Oui..., oui..., ils ont assez bonne mine.... ils ont besoin de se nettoyer un peu..., mais... Ah! qu'est-ce que c'est que ces btons que j'aperois l-bas! Voulez-vous me jeter a!... et un peu vite! En voil des faons! Des soldats qui se promnent la canne la main! Qu'est-ce que votre famille dirait, si elle vous voyait? Elle serait fire de vous, vraiment!... Vous avez grand tort, lieutenant, d'autoriser ces choses-l... Allons, vous, l-bas, le dernier, vous qui claquez des dents, m'avez-vous entendu? Voulez-vous jeter ce bton? L'homme jette le bton et tombe sur les genoux. --Voyez-vous, monsieur Dusaule, voyez-vous les effets de l'usage de la canne? On s'y habitue, on ne peut pas s'en passer et, quand on vous la retire on tombe par terre... Rellement, vous n'tes pas assez svre... Je suis trs mcontent... Nous devons partir aprs-demain matin pour le Sud. A la pointe du jour, un train spcial doit venir chercher la compagnie pour la conduire Tunis. Nous allons dans le sud de la Tunisie, parat-il; on ne sait pas au juste quel endroit. Depuis deux jours, tous les autres dtachements sont rentrs au dpt. Ils ont t moins prouvs que celui de Sandouch, mais ils contiennent de fortes ttes, des individus malfaisants dont le capitaine se mfie. Il a fait runir tous les grads et leur a recommand la plus grande svrit avant le dpart et pendant la route. Il a pass ensuite une revue des 350 hommes de la compagnie--hors une vingtaine dont le mdecin avait demand l'envoi l'hpital le plus voisin--en tenue de campagne. Cette revue a t lamentable. Au milieu d'un mouvement, des hommes tombaient comme des masses, dclaraient ne plus pouvoir se relever et restaient l; des files entires, composes d'hommes reints, ployant sous le poids du sac, ou de nouveaux arrivs expulss des rgiments caserns en France ou sortant de la cavalerie et non habitus porter l'as de carreau, demeuraient honteusement en arrire. Les fusiliers venus des dtachements, anciens disciplinaires, mauvaises ttes pour la plupart, profitaient de la confusion gnrale pour manoeuvrer d'une faon pitoyable. Le capitaine tait vert de rage. Il a ordonn pour ce soir une revue de dtail. Tout homme, a-t-il dclar aux grads, tout homme qui il manquera quelque chose, si minime soit-elle, devra tre mis immdiatement en prvention de conseil de guerre. Je n'admettrai aucune excuse. On ne doit rien perdre, ici, mme pas une brosse graisse, mme pas un cordon de gutre. Quand un de ces gens-l vous dit qu'il a perdu un objet quelconque, votre devoir est de lui rpondre qu'il l'a vendu et de le faire passer au conseil de guerre pour vente d'un effet de grand ou de petit quipement. Je compte sur vous. Il faut tre sans piti. Il n'a pas prch dans le dsert, l'impitoyable. La revue a t terrible. Les chaouchs, lchs comme des chiens auxquels on a enlev leur muselire et qui on a ordonn de mordre, vous demandaient compte des poils d'une brosse et des clous des godillots. Malgr leur zle, ils taient obligs de constater que rien ne manquait. Ils avaient envie d'en pleurer, les Corses surtout, cette race immonde qui n'a jamais su choisir qu'entre le couteau du bandit et le sabre du garde-chiourme. Dans leur dpit, ils s'en prenaient aux hommes qui se trouvaient devant eux, leur dbitant, avec leur faux accent italien, tout le rpertoire des idioties qui forment le fond de leur langage: --Tenez-vous droit!... Les mains dans le rang!... La tte droite!... Les talons joints!... Quatre jours de salle de police!... Vous en aurez huit... Tout d'un coup un pied-de-banc, qui n'a pas encore fini d'inspecter sa section, pousse un cri de triomphe. Il vient de s'apercevoir qu'un de ses hommes, le nomm Loupat, un petit chasseur cheval, arriv de France au bout de dix-huit mois de service, n'a pas le nombre rglementaire de cartouches. Le chaouch compte et recompte les cartouches et se relve enfin, souriant: --Il en manque deux. Je vais prvenir le capitaine. Cinq minutes aprs, il revient et, s'adressant Loupat qui, le regard perdu, semble un animal qui voit venir le coup de masse qui doit l'assommer et ne sait comment l'viter: --Vous pouvez rester avec vos camarades. Le capitaine a dit que ce n'tait pas la peine de vous mettre en prison pour une nuit. En passant Tunis, nous vous y laisserons. a vous apprendra vendre vos cartouches. C'est la premire fois que j'assiste une scne semblable. Le conseil de guerre, la condamnation pour vol, la fltrissure indlbile imprime sur le front d'un homme, parce qu'il a perdu deux cartouches!... L'indignation me fait frissonner. Mais c'est du noir, surtout, qui me descend dans l'me, quand je pense que je serai si longtemps encore, tous les jours et plusieurs fois par jour, la merci d'une pareille situation. Le lendemain matin, le clairon sonne le rveil quatre heures. Il fait presque nuit. Il nous faut cinq minutes pour aller la gare o le train doit venir nous prendre cinq heures prcises. A cinq heures moins vingt, la compagnie, sac au dos, est range par sections sur la route qui traverse le camp. Le clairon sonne l'appel et, sur toute la ligne, les Prsent! rpondent aux noms cris par les sous-officiers. --Rendez l'appel! Les pieds-de-banc dfilent et rendent l'appel au capitaine. --Manque personne... Manque personne... --Il manque Loupat, mon capitaine. --Loupat! celui d'hier!--Ah! la canaille! Il a dsert cette nuit pour essayer de se soustraire au conseil de guerre; mais, soyez tranquille, on le rattrapera. On n'chappe jamais un juste chtiment.--Poursuivez... Les grads continuent leur dfil. --Manque personne... Manque personne... --Mon lieutenant, regardez donc l-bas! C'est un homme qui parle au lieutenant Dusaule, en tendant le bras du ct du gymnase. On a entendu; tout le monde tourne les yeux dans cette direction. Sous le portique, tout contre le gros poteau de gauche, un corps se balance, noir, au bout d'une corde. Le lieutenant part en courant, grimpe la corde noeuds, palpe le pendu et revient en hochant la tte. --Mort? lui demande de loin le capitaine. C'est Loupat, n'est-ce pas? Le lieutenant fait signe que oui. --Il est dj tout froid. --Le misrable! s'crie le capitaine. Attenter ses jours! Allez donc prcher les bons sentiments des gens pareils! Rien ne les arrte, ni la religion, ni le souvenir de leur famille, rien, rien! Enfin, il s'est fait justice lui-mme... Par le flanc droit!... marche!.. Le capitaine est cheval. Il jette, en passant devant le gymnase, un coup d'oeil sur le cadavre. Il murmure: --Il n'y a pas dire, nous ne pouvons pas nous occuper de a. Nous sommes dj en retard. Le train n'attend pas. Il faudra que je pense faire faire les critures indispensables... Puis, il se penche vers le sous-officier qui, la veille, s'est aperu de la disparition des deux cartouches: --Un mauvais soldat, ce Loupat, n'est-ce pas?... tait-il fort en gymnastique? --Non, mon capitaine, il ne savait absolument rien faire. Il pouvait peine se tenir au trapze. Tous les jours, je le privais de vin pour a; rien n'y faisait. --Voyez-vous a! et il trouve moyen, pour se pendre, de monter tout en haut de ce portique, d'attacher sa corde, de se la passer au cou et de se laisser tomber dans le vide. a doit tre trs difficile faire, tout a. Dire que ces canailles-l n'ont d'nergie que pour le mal!... Nous nous sommes embarqus dans les wagons qui se mettent en route pour Tunis. Je passe la tte la portire et j'aperois l-bas, tout l-bas dj, car le train file vite, une petite forme noire qui se balance au vent, sous un gibet, et que commencent venir lcher doucement les premiers rayons du soleil. IX Le train nous a dbarqus Tunis et nous avons travers la ville, escorts par les _poveri disgraziati!_ des Italiens et les: Pauvres malheureux! des Franais, pour aller camper auprs de la caserne d'artillerie. Le lendemain matin, nous nous sommes mis en marche pour La Goulette. Il pleuvait. Le sol gras tait dtremp et l'on n'avanait qu'avec une peine extrme. Malgr les pauses frquentes, les tranards devenaient de plus en plus nombreux et, toutes les cinq minutes, un homme tombait qu'il fallait dbarrasser de son sac ou hisser sur les mulets qui nous suivaient. Le capitaine galopait d'un bout l'autre de la colonne, criant, temptant, exhortant, sans pouvoir venir bout de la fatigue des uns et de la mauvaise volont des autres, anciens disciplinaires, blass sur les menaces et les mauvais traitements, se fichant du tiers comme du quart, et faisant exprs de ne pas avancer pour ne pas laisser en arrire leurs camarades malades. Les plus jeunes seuls, les derniers arrivs la compagnie, voulaient bien l'couter; et ils marchaient en avant, en rangs serrs, presque aligns, toujours cinq ou six cents mtres de la cohue des tranards. --Regarde donc les pierrots, l-bas, s'crie l'Amiral, qui fait partie d'un groupe au milieu duquel je me trouve; oh! l, l! regarde-les donc cavaler; on dirait qu'ils ont le feu au cul! --Qu'est-ce que tu veux? rpond Queslier. C'est tout bleu, a arrive de France et, dame! au moindre mot des chaouchs, a fait dans ses pantalons. --C'est clair, riposte Bernoux, le bachelier qui couchait dans ma tente Zous-el-Souk, et qui interrompt une discussion qu'il a engage depuis au moins une heure, au sujet des moeurs carthaginoises, avec un jeune homme qui revient de dtachement, un licenci s lettres qui est pote. C'est clair. Seulement, il y a une chose regrettable: c'est que ces jeunes soldats, terroriss par les cris et les menaces de messieurs les grads, ne tarderont pas se transformer en vritables mouchards. Il faudra faire bien attention nous si nous ne voulons pas tre victimes de leur couardise. Le licenci, Rabasse, approuve du geste; mais Queslier ne partage pas son opinion. --Il y en aura toujours une bonne moiti qui ne se transformeront pas en bourriques. Quant aux autres... --Les autres, on les dressera, s'crie l'Amiral. --On leur fera rentrer leurs bourriqueries dans la gueule coups de riclos, riposte un grand gaillard sec et maigre, qu'on appelle le Crocodile, et qui, parat-il, ne sort pas de la prison. --Y a que a faire, dclare tranquillement une espce de gringalet la figure osseuse, ple sous le hle, aux membres grles, la bouche crispe de voyou parisien dont il a l'accent canaille; et, s'ils rouspettent, y a qu' les faire en douceur, au pre Franois. Tu sais, Crocodile, le coup du foulard? Et il fait le geste, tranquillement cynique, grinant un: crac! qui fait courir son rictus d'une oreille l'autre et lui donne une physionomie d'un comique effrayant. Il le ferait comme il le dit, d'ailleurs, cet astque qu'on a surnomm Acajou cause de ses cheveux rouges et qui se vante d'avoir, Paris, au cours d'une rixe, saign un cogne dans l'escalier d'un bastringue. --Voulez-vous marcher, oui ou non? s'crie un pied-de-banc que le capitaine a envoy pour hter l'allure des retardataires et qui est arriv notre groupe. --Sergent, rpond Barnoux avec urbanit, je vous ferai observer que la marche s'excute par une srie de pas. Nous excutons une srie de pas. Donc, nous sommes en marche. Acajou proteste. --La marche, c'est pas a. La marche, c'est ce qui vous tire des larmes des pieds. --Il est vident, ajoute Rabasse, sans se soucier de l'interruption, que, puisqu'il n'est question que de la marche et non de sa rapidit, la succession plus ou moins prompte des susdits pas ne fait absolument rien l'affaire. --Avez-vous fini de me rpondre, nom de Dieu! hurle le chaouch. Je vais tous vous fourrer dedans. Acajou s'approche de lui: --Va donc un peu te baigner, eh! sale outil! --Un tmoin! un tmoin! rugit le sergent avec son accent corse. On m'a insult! Et, saisissant le bras de Queslier: --Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme? Queslier se dgage et ne rpond rien. --Voulez-vous dire que vous l'avez entendu, hein! voulez-vous le dire?... --H! Queslier, ricane le Crocodile, il se figure peut-tre que nous comprenons le corse. Nous autres, on est de Pantruche; on n'entrave pas le corsico. Et, comme il marche derrire le sous-officier, il lui donne, comme par mgarde, un coup de pied dans les talons. --Pardon, excuse, sergent... c'est mon pied qu'a gliss. Le chaouch, rageur, m'attrape par le bras. --Vous avez entendu, vous? Ne dites pas non ou je vous ferai passer en conseil de guerre. Je le jure par le sang du Christ. --Je n'ai rien entendu. Le Corse s'en va, la figure blanche, les poings crisps, mchant des _Porco di Cristo!_ --Tu marcheras toujours avec nous pendant les tapes, me dit l'Amiral. Sans a, les chaouchs chercheraient te jouer un sale tour. Ne va jamais avec ces pierrots, l-bas... Tiens, o sont-ils? on ne les voit plus. On ne les voit plus, en effet. La route est couverte, tout au loin, de tranards qui n'ont pas l'air trs presss d'arriver l'tape. Ils s'en vont tranquillement, deux par deux ou trois par trois, quinze ou vingt mtres les uns des autres, s'interpellant de temps en temps en temps pour se faire part des menaces que leur ont distribues les pieds-de-banc et pour rire gorge dploye de l'inutilit de leurs efforts. Notre groupe est un des derniers. Et Barnoux et Rabasse, qui n'ont pas termin leur discussion, se prennent au collet toutes les cinq minutes et s'arrtent pour se crier d'une voix furieuse: --Je te dis qu'il y avait un aqueduc pour amener l'eau Carthage! --Et moi, je te dis qu'il n'y avait que des citernes!.... --C'est trop fort! Lis Flaubert! --Flaubert s'est tromp! Nous avons mis plus de six heures pour faire les dix-huit kilomtres de l'tape. --Nous allons voir si a se passera comme a aprs le dbarquement Gabs, siffle entre ses dents serres le capitaine qui, cheval, assiste l'arrive des retardataires qu'il dvisage comme pour les reconnatre au besoin. X Nous avons t obligs de laisser un certain nombre de malades dans les hpitaux, au Kram, la Goulette et Gabs. Nous ne sommes plus gure que trois cents quand nous levons les tentes, le lendemain de notre dbarquement, trois heures du matin, pour effectuer la premire des six tapes qui doivent nous mener An-Halib, le nouveau dpt de la Compagnie. Il fait encore nuit quand nous partons. Et, aprs avoir travers un ruisseau, la rivire de Gabs, c'est encore au milieu de l'obscurit, paissie par la vote pesante des hautes frondaisons, que nous pntrons dans l'oasis. Nous suivons un chemin bris chaque saillie des petits murs en terre dont les Arabes entourent leurs jardins, souvent presss les uns sur les autres par l'tranglement de la route, nous heurtant au moindre cart, butant contre les racines des arbres et les pierres arraches du sol poussireux par les pieds des chameaux. Il fait frais, sous ce dme de feuillage, dont les dcoupures bizarres nous apparaissent toutes noires quand nous levons les yeux en haut, mais l'air est lourd; on respire difficilement, la poitrine tendue violemment par le poids du sac dont les courroies coupent les paules, la main gauche engourdie, la main droite fatigue de tenir la bretelle du fusil dont la crosse frappe chaque pas sur la cuisse, les oreilles agaces par le tintement du quart de fer blanc qui choque la poigne de la baonnette. Les pas, alourdis par l'norme poids du chargement et par la difficult de cette marche de nuit dont les -coups fatiguent et nervent, soulvent une poussire dense qui remplit les narines et pique les yeux. On marche la bouche ouverte, le haut de la capote dboutonn, le mouchoir tout tremp la main pour essuyer la sueur qui coule sur le visage, la respiration oppresse, avec la sensation d'une chaleur humide de cataplasme, dans le dos, la place du sac. Pendant prs d'une heure et demie, nous allons ainsi, le kpi en arrire, le cou tendu, la tte basse, sans rien voir que les troncs des palmiers qui se succdent comme de hautes colonnes au-dessus des parapets de terre fleuris de branches d'arbustes aux odeurs fortes et derrire lesquels on entend de loin en loin le clapotement d'un ruisseau. Tout d'un coup, aprs un dernier dtour de la route, le rideau sombre du feuillage se dchire, une longue plaine de sable jaune, rose tout au loin par les premiers rayons du jour, se droule jusqu'au pied de montagnes bleues la base et dont les sommets sont rouges. On hte le pas et, tout en dbouchant dans la plaine, on entonne des chansons de marche; les anciens entament le _Chant des Camisards_, un chant monotone et plaintif dont j'entendrai bien des fois encore retentir les couplets; un chant noirci par la rsignation du paria et plaqu de rouge par l'ironie du galrien qui rve de briser sa chane: Savez-vous ce qu'il faut faire En ce lieu? Il faut tout voir et se taire, Nom de Dieu!... Nos chaouchs, qui sont des vaches, Nous emmerdent, nous attachent, Mais sur leur gourite on crache Quand on peut. Et, tous en choeur, ils se mettent hurler le refrain: Rptons l'envi Ce refrain sans souci: Vivent l'amour et le vin, La danse, les joyeux festins! Oui, tout cela reviendra, Oui, tout cela reviendra, Quand le diable le voudra! --Halte! s'crie le capitaine. Nous nous arrtons et nous dposons nos sacs normes qui nous montent mi-corps, si pesamment chargs que les bretelles en craquent. Le mien me parat tellement lourd, je suis tellement harass, que je ne sais vraiment pas si, tout l'heure, je serai capable d'arriver la pause en mme temps que les autres et si je ne serai pas forc de rester en route, comme les tranards qu'on a laisss en arrire et qui sortent seulement maintenant de l'oasis. Nous les attendons, assis par terre, derrire les fusils runis en faisceaux; je respire largement l'air frais du matin, passant la main sur une touffe d'herbe humide de rose. --Il fait bon, maintenant, me dit Queslier, mais a ne va pas durer longtemps. Tu vas voir, d'ici un quart d'heure. Le jour, en effet, est compltement lev et le soleil, tout l-bas, norme boule rouge qui monte lentement, commence envoyer ses rayons sur l'oasis dont il fait claquer les verdures puissantes, ensanglante les montagnes qui bornent l'horizon et vient accrocher, la pointe des baonnettes, des tincellements d'argent poli. A peine le dernier retardataire nous a-t-il rejoints et a-t-il dpos son sac, que le sifflet du capitaine retentit. --Garde vos! rompez faisceaux! Par sections, droite alignement! --Qu'est-ce qu'il va nous faire faire? dis-je au Crocodile, qui se trouve ct de moi. --Je ne sais pas. Il est bien fichu de nous faire marcher comme a, par sections, en colonnes de compagnie. Ah! la vieille carne! Eh! parbleu, oui! il tait fichu de le faire, car il l'a fait. Au milieu du sable o l'on enfonce jusqu'aux chevilles, sous un soleil brlant qui tombe d'aplomb, gravissant les monticules et descendant dans les ravinements que creusent les grands vents, nous avons fait les quinze ou seize kilomtres qui nous restaient encore faire, aligns comme la parade, les sections distance entire, ainsi que sur le champ de manoeuvres. Chaque fois qu'un homme tombait ou restait en arrire, le capitaine arrtait la compagnie et lui faisait faire du maniement d'armes jusqu' ce que le malheureux et repris sa place dans les rangs. Deux fois seulement, il a command la halte et ne nous a permis de quitter nos sacs, pendant trois minutes, qu'aprs avoir rectifi l'alignement des faisceaux. --Alignez les crosses! alignez les crosses! Sergents, veillez l'alignement des crosses! Ils resteront sac au dos tant que l'alignement ne sera pas correct! Rappelez-vous que, pendant la marche, je ne veux pas qu'il soit prononc un seul mot. --Est-ce qu'il est permis de boire, mon capitaine? crie l'Amiral, la seconde pause, comme le kbir renouvelle ses recommandations. --Non! On ne boit pas en route! L'eau coupe les jambes! Un clat de rire norme, homrique, secoue la compagnie d'un bout l'autre. --Rompez faisceaux! En avant..., marche! --a nous fera dix kilomtres sans pause, ricane l'Amiral, mais il ne sera pas dit qu'on s'est fichu de la gueule des Camisards sans qu'ils rendent la pareille. --Voulez-vous vous taire? crie un sergent qui marche deux pas de nous. Des grognements sourds lui coupent la parole. La rvolte commence gronder, en effet, dans les rangs de ces hommes que l'on mne comme des chiens depuis trois heures, qui, exasprs maintenant, deviennent insensibles la fatigue, ne sentent plus le poids du sac, et qui, tout en tordant leurs doigts crisps sur la crosse de leurs fusils, lancent aux chaouchs qui marchent ct d'eux, l'oeil morne, des regards effrayants. Ils vont grands pas, maintenant, irrits, rageurs, sombres, comme les btes cruelles, mises en fureur par les coups de fouet et les coups de fourche des valets, rveilles de leur abattement par le cinglement des cravaches, et qui rdent grandes enjambes dans leurs cages, voyant rouge, n'attendant que l'arrive du dompteur pour lui sauter la gorge. Il ne faut plus qu'une goutte d'eau pour faire dborder le vase, qu'une chiquenaude pour faire clater les colres qu'on contient encore grand'peine. Cette goutte d'eau, la versera-t-on? La donnera-t-on, cette chiquenaude? Non, car douze cents mtres peine on aperoit les roseaux et les hautes herbes qui bordent le petit ruisseau le long duquel nous allons camper... Eh bien! si... Tout d'un coup, le sifflet du capitaine se fait entendre. --Halte! Un homme est tomb, dans la deuxime section et, tendu comme une masse sur le sable, rlant, ple de la pleur de la mort, ne peut plus se relever. Les chaouchs s'empressent autour de lui, le prennent par les paules, essayent de le remettre sur ses pieds. Il retombe, inerte. Nous avons eu le temps de le reconnatre. C'est Palet, ce pauvre diable qui revient de Sandouch, min par la fivre et la dysenterie, misrable qu'on force traner son agonie lamentable dans les sables qui recouvriront ses os. Car ce n'est dj plus qu'un cadavre, cet homme dont la face exsangue, dans laquelle clatent deux yeux normes, nous a arrach tous un cri de piti. --Relevez-le de force! crie le capitaine. Forcez-le marcher! C'est dans son intrt! Nous serions obligs de l'abandonner l! Alors, comme un tonnerre, des exclamations indignes clatent. --Il y a des mulets, derrire la compagnie! --Qu'on dcharge les sacs des pieds-de-banc, il y aura de la place pour les malades! --C'est indigne!--C'est affreux!--C'est une honte!--A bas les chaouchs! Les menaces et les injures se croisent, les vocifrations augmentent, le tumulte devient norme. Le capitaine se dresse sur ses triers: --Garde vos!... Baonnette... on! En avant... Pas gymnastique... Marche! --Pas gymnastique sur place! s'crie Acajou dont la voix vrillarde de voyou perce les grondements irrits. Et, comme un mot d'ordre, la compagnie entire obit au gamin dont la figure ple est belle, vraiment, agrandie par la dtente des nerfs toujours irrits du faubourien, claire par la lueur blafarde et froce de l'hrosme gouailleur. On fait du pas gymnastique sur place. On n'avance point d'une semelle. --Sergents! hurle le capitaine, ces hommes-l ne veulent pas marcher? Vous avez droit de vie et de mort sur eux! Vous avez des revolvers, faites-en usage: brlez-leur la cervelle! Brusquement le tumulte s'apaise. Et, au milieu du silence effrayant, on entend le bruit sec que font les fusils qu'on arme. Le capitaine est tout ple. Le lieutenant Dusaule s'approche de lui et lui parle voix basse. Il pique son cheval et part au galop. Nous nous prcipitons sur un mulet charg des sacs des pieds-de-banc. Les sacs sont jets terre et Palet hiss sur le mulet. Les chaouchs ramassent leurs sacs et en passent les courroies sur leurs paules, au milieu des clats de rire, tandis que la compagnie, dbande, en dsordre, chantant et hurlant, se dirige vers le ruisseau... --C'est gal, me dit Queslier en arrivant l'tape, je regrette bien qu'aucun des chaouchs n'ait eu le coeur de dcharger son revolver. Ah! quel dommage! quel dommage!... a commenait si bien!... --Il est regrettable en effet, dit Barnoux du ton le plus tranquille, que le dpart prcipit du principal acteur ait fait manquer le dernier acte. C'est un drame qui se termine en comdie. --_Desinit in piscem_, approuve Rabasse. C'est vraiment bien malheureux... --Ce qu'il y a de sr, s'crient le Crocodile et l'Amiral, c'est que le capiston ne nous y repincera pas demain, sa petite promenade en colonne. Il peut se taper, s'il compte sur nous... Dans la soire, le mdecin de la compagnie, qui tait rest Gabs, est arriv au camp avec le lieutenant-trsorier. Il s'est assis devant la tente du capitaine et a fait sonner la visite. C'est un petit freluquet, tout rcemment sorti du Val-de-Grce, trs fier de son mchant galon d'or qui lui donne le droit d'estropier les gens au nom de la discipline et de leur faire prendre de l'ipcacuanha pour la plus grande gloire du drapeau. Cinquante hommes au moins sont accourus la sonnerie. L'avorton aux parements de velours grenat en a tout d'abord renvoy une trentaine dont les pieds corchs lui ont sembl trs sains et dont l'puisement vident lui a paru quelque peu douteux. Quant aux vingt autres, il s'est dcid les examiner un peu plus srieusement. Le capitaine a apport son pliant et est venu s'asseoir ct du docteur, aprs s'tre fait donner les livrets matricules des vingt malades. Il tenait ces livrets la main et les feuilletait mesure que les hommes passaient la visite. --Comme a, major, voyez-vous, je me rendrai compte, d'aprs le nombre de leurs punitions, de leur capacit ou de leur incapacit de porter le sac et de faire la route. Vous dites, major, que vous tes dispos faire monter cet homme-l sur les cacolets... Voyons un peu... Lenoir... Lenoir... Voil; oui, assez bon soldat. Cependant, je remarque une punition pour rponse insolente. Hum! hum! Un homme qui rpond insolemment, sur les cacolets... Exemptons-le du sac tout simplement, n'est-ce pas, docteur? --Comme vous voudrez, mon capitaine. Et l'infirmier crit sur son livre: Exempt de sac, tandis que Lenoir s'en va en titubant. --Et celui-l? --Mon Dieu, mon capitaine, pas grand'chose; un un peu de fivre, voil tout. Je crois qu'en l'exemptant de sac... --Voyons, voyons... Dupan... Dupan... Voil... Pas une punition. Trs bon soldat. Sur les cacolets, docteur; sur les cacolets! --Bien, mon capitaine. C'tait d'ailleurs mon intention, car, rflexion faite... La comdie a dur trois quarts d'heure, peu prs. Un homme seul reste encore visiter; il est assis par terre, le dos tourn au mdecin. --Eh bien! vous, l-bas, voulez-vous venir? demande ce dernier, impatient. L'homme se lve avec peine et s'approche. --Ah! c'est le fameux Palet! s'crie le capitaine en ricanant. Eh bien! vous ne devez pas tre trop fatigu, puisque vous avez achev l'tape d'aujourd'hui sur les mulets.... Bon pour la marche, docteur, et pour le sac aussi. Palet ne bouge pas; mais, fixant sur le capitaine ses grands yeux hagards, il dit d'une voix sourde: --Mon capitaine, vous savez que je suis trs malade. Vous m'en voulez. Vous m'avez empch d'entrer l'hpital, La Goulette. A Gabs, vous m'avez refus l'autorisation d'aller passer la visite du mdecin en chef. Ce matin, j'ai fait ce que j'ai pu pour faire l'tape; je ne suis tomb que lorsque j'ai t bout de forces. Si mes camarades m'ont mis sur un mulet, ce n'est pas ma faute. D'ailleurs, j'aurais autant aim crever o j'tais. Maintenant, je n'en peux plus. Je viens vous demander de me reconnatre malade et de me faire mettre sur les cacolets ou au moins de m'exempter de sac. Voulez-vous? Si vous voulez seulement me retirer mon sac, je me tranerai comme je pourrai et j'arriverai peut-tre faire l'tape. Si vous ne voulez pas, quand je ne pourrai plus aller, je tomberai et je crverai l. a m'est bien gal, allez! Si vous saviez ce que je m'en fiche!... Le mdecin a l'air attendri. Il tte le pouls du malade et hoche la tte. Le capitaine, devant cette piti, n'ose pas se montrer trop dur: --Vous tes un trs mauvais soldat... Vous tes cribl de punitions... Ce matin encore, vous avez commis un acte d'indiscipline impardonnable. Vous avez refus de vous lever quand vos suprieurs vous l'ordonnaient. Rien que pour cela, je devrais vous faire passer au conseil de guerre... Et puis, vous venez d'exprimer des sentiments dont un chrtien doit avoir honte. Vous avez parl de vous laisser mourir... Savez-vous que c'est le suicide, cela!... Enfin, vous tes malade... N'est-ce pas, docteur, il est malade? --Oui, mon capitaine. --Oh! peut-tre pas tant qu'il le parat... Je ne peux pas, tant donne votre conduite, vous faire monter sur les cacolets, ni mme vous exempter de sac; mais, comme je veux me montrer bon et compatissant, je vous retire votre seconde paire de souliers. Vous la donnerez aux muletiers qui la mettront dans leur chargement... Ah! vous y joindrez vos gutres de toile, si vous voulez. Palet s'en va en souriant d'un sourire lugubre... ...Il fait encore nuit quand on sonne le rveil, et, aussitt le caf bu, Queslier me prend par le bras. --Mets ton sac, prends ton fusil et viens avec nous. --O a? --Viens toujours. Ils sont une douzaine au moins qui, afin d'chapper aux vexations de la veille, partent en avant pour faire l'tape isolment. D'autres groupes sont dj partis, parat-il. --Tu comprends, me dit Barnoux, une fois dans la montagne--et nous y serons avant deux heures--nous nous cachons dans un ravin et nous laissons passer la compagnie. Aprs quoi, nous nous remettrons en marche tranquillement, et nous arriverons Sidi-Ahmed, o nous devons coucher ce soir, une demi-heure aprs les autres. D'ailleurs, sois tranquille, nous ne serons pas les seuls tranards. L'tape, aujourd'hui, a plus de quarante kilomtres. Il faisait peine jour que nous commencions gravir les premires ctes de la montagne et, au lever du soleil, nous tions tendus derrire de gros rochers qui bordent la route. --Si nous cassions la crote? demandent le Crocodile et Acajou. Et ils dbouclent leurs musettes qui sont bourres de dattes. L'Amiral ouvre son sac et en tire un litre d'absinthe. Je demande Barnoux d'o proviennent ces provisions. --Les dattes ont t achetes des Arabes, mon cher, et l'absinthe un mercanti de Gabs. Du reste, il y en a encore. N'est-ce pas, Queslier? --Parbleu! J'en ai deux litres dans mon sac. --Mais je croyais que les disciplinaires n'avaient pas d'argent, ne devaient pas en avoir. --Nous n'en avons pas non plus; nous payons en nature. Nous payons avec les godillots du magasin. --a apprendra au sergent d'habillement mieux faire coudre ses ballots, ajoute Acajou. Il faut qu'un ballot soit ouvert ou ferm; moi, je ne sors pas de l. Nous venons d'achever notre dnette quand nous entendons, au bas de la cte, les cailloux rouler sous les pieds des hommes qui commencent la gravir. Nous montons tour de rle sur une grosse pierre d'o nous pouvons, sans tre vus, examiner, travers une coupure du roc, ce qui se passe sur la route. Des hommes dfilent, sans ordre, des distances ingales les uns des autres, escorts par les chaouchs que l'Amiral dsigne mesure, voix basse: --Tiens, voil Salpierri, Lazaquo, Cavalli, Monsoti, Balanzi, Raporini, Norvi... --Toute la bande des macaronis, quoi! murmure Acajou. S'il n'y a pas de quoi assaisonner a avec du plomb en guise de fromage! Tas de pantes, va! Et il grimpe sur la pierre avec l'agilit d'un chat sauvage. --Ah! ah! attention! voil le capiston... Ah! le mec, ce qu'il doit rager! Il est tout ple; on dirait qu'il a la colique... Dire que si je voulais, d'ici, je le rayerais du tableau d'avancement aussi bien que le ministre... Qui est-ce qui me passe mon fling? Tiens... toute la bande des pierrots qui le suit. Ah! l, l! il y a de quoi se gondoler. Ils font des enjambes comme s'ils voulaient se dvisser les jambes... Et les corsicos, par-derrire, qui les menacent de les ficher au bloc... Tiens, je n'aperois pas mon ami Craponi... C'est bien dommage... Je lui aurais offert quelque chose avec plaisir; c'est pas de la blague, j'aimerais mieux lui donner un verre d'arsenic que de le laisser crever de soif... Il ne passe plus personne... Ah! voil trois types qui viennent de s'asseoir sur les pierres, presque en face de nous... Je monte mon tour. Je ne vois que les trois malheureux qui se sont accroupis au bord de la route, trois nouveaux arrivs la compagnie, sans doute, peu habitus la marche, et que je ne connais pas. J'entends les pas de deux chevaux. Ce sont le mdecin et le lieutenant-trsorier qui s'avancent botte botte, en riant. --Dites-donc, demande le major au lieutenant, en passant devant les trois pauvres diables qui viennent de secouer leurs bidons vides d'un air dsespr, dites-donc, est-ce qu'on leur laisse leurs vivres, aux hommes qui restent en arrire? --Mais oui; pourquoi? --On devrait les leur enlever. Ils seraient forcs de suivre ou ils crveraient de faim. Je suis descendu, indign, et je me suis assis ct des autres qui attendent, l'ombre des rochers, que les mulets soient passs pour se remettre en route. Ils passent; on entend le bruit de leurs sabots pesants qui frappent les cailloux, le cliquetis des chanes qui les attachent deux par deux. --En route! dit l'Amiral au bout d'une dizaine de minutes. Nous sortons de notre trou. Nous ne sommes pas les seuls tranards, comme l'avait prdit Barnoux. Au bas de la cte, on aperoit encore des hommes qui ne sont pas dcids la gravir. Et il faut monter, monter sans cesse, sous la chaleur grandissante, pour atteindre le col qui traverse la montagne. A un dtour du chemin un homme est assis, s'essuyant la figure avec son mouchoir. Je le reconnais; il me reconnat aussi. C'est celui qui couchait dans mon marabout, Zous-el-Souk, et auquel Queslier avait refus de rpondre, le soir de mon arrive. Il me demande si je ne pourrais pas lui donner une gorge d'eau. Pris de piti, bien que l'individu ne m'inspire gure d'intrt, je mets la main mon bidon qui est encore presque plein. Mais Queslier m'a prvenu. Il a ramass une grosse motte de sable et l'a brise sur la tte du misrable en criant: --Les vaches, voil ce qu'on leur donne boire! Il se tourne vers moi. --a t'tonne, ce que je fais l, n'est-ce pas? a te semble dur? Eh bien! rflchis un peu ce qu'il a fait, lui, pour se concilier l'estime des grads, pour tcher de gagner une sortie. Pense un peu aux souffrances horribles qu'endure et que doit endurer encore pendant cinq longues annes le malheureux qu'il a aid faire condamner, et tu me diras si mon action n'est pas juste. Tu me diras si j'aurais d donner une goutte d'eau cette canaille. Tu me diras si, au lieu d'une motte de terre, ce n'est pas un coup de fusil qu'il mrite!... Ah! il ne faut pas faire le difficile, ici; il ne faut pas faire la petite bouche! Je t'ai vu tout l'heure faire la grimace quand Barnoux t'a expliqu d'o provenaient les dattes que nous avons manges. Nous avons vol le magasin, c'est vrai; mais, est-ce qu'on ne nous vole pas tous les jours, nous? Depuis plus de deux mois que tu es la compagnie, combien de fois as-tu touch ton quart de vin? Pas une. Combien de prts t'a-t-on pays? Pas un. Qu'est-ce qu'on met dans ta gamelle? De l'eau chaude. A qui profite ton travail? Aux filous qui t'exploitent. Vols! je te dis, nous sommes vols du matin au soir et du premier janvier la Saint-Sylvestre! Rclamer! A qui? Tu sais bien que nous avons toujours tort, nous autres! on ne nous fait pas justice! nous sommes des parias! Eh bien! cette justice qu'on nous refuse, il faut nous la faire nous-mmes. Et surtout, il faut expulser du milieu de nous et traiter comme des chiens ceux qui se conduisent comme des chiens, ceux qui sont assez lches pour servir les rancunes d'une ignoble horde de garde-chiournes... --Ah! tonnerre de Dieu! s'crie l'Amiral, qui marche en avant; il vient de tourner un coude de la route qui, longue et droite maintenant, traverse un plateau troit entre deux pics levs, pour redescendre sur l'autre versant. Ah! bon Dieu! regardez donc! Et il part en courant. Nous le suivons. C'est horrible! Le sac au dos, la bretelle du fusil passe autour du cou, les mains lies avec des cordes, un homme est attach la queue d'un mulet. Il n'a plus la force de lever les jambes, et ses pieds, qu'il trane lamentablement, dans ses efforts pour suivre l'allure trop rapide de l'animal, soulvent des nuages de poussire. Un sergent, une baguette la main, cingle la croupe du mulet qui, impassible, ignorant la honteuse besogne qu'on lui fait faire, continue son chemin du mme pas rgulier. Tout d'un coup, l'homme bute contre un caillou. Il tombe sur les genoux et, entran par le mulet qui marche toujours, se renverse sur le ct, les jambes tendues, les bras raidis dans une tension effrayante. Et, en sa face ple renverse en arrire, la bouche grande ouverte, toute noire, laisse chapper un hurlement de douleur. Le chaouch se retourne, la baguette la main, pour frapper l'homme; mais il nous a aperus; nous sommes cent pas peine. Et il a eu peur, l'infme! et il s'est sauv, le lche! en courant de toutes ses forces. Le Crocodile a coup la corde, et Palet--car c'est lui--est rest tendu sur le dos, incapable de faire un mouvement; les habits dchirs, couvert de poussire, les poignets tumfis et bleuis par la pression des cordes. Nous nous empressons autour de lui, nous le dbarrassons de son fourniment et nous lui faisons avaler quelques gorges d'eau. Il se remet peu peu. --Nous porterons tout ton attirail nous tous, lui dit Barnoux. Pourras-tu marcher comme a? --Je pense que oui... en me reposant de temps en temps... --Quel est le pied qui tait avec toi? --C'est Craponi. --Craponi! s'crie Acajou. Ah! je m'en doutais. Nous n'avons pas eu le temps de le reconnatre, mais je m'en doutais. Ah! la canaille! s'il avait eu le coeur de rester l, au moins! J'ai justement un compte rgler avec lui... Ah! ces Corses, ce que a a le foie blanc, tout de mme! Aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main, je le saignais comme un cochon!... --Peuh! dit Queslier en levant les paules, les hommes, vois-tu, a n'avance pas grand'chose de les descendre. Un de perdu, dix de retrouvs. Rabasse est assez de cet avis. Seulement, il fait observer qu'on se dbarrasse bien des animaux nuisibles et que, par consquent... --Ah! s'crie l'Amiral, qui traduit la pense commune, si jamais la guerre clate et qu'on soit conduit par des tres pareils, ce ne sont pas les Prussiens qu'on dgringolera les premiers! Nous ne sommes arrivs Sidi-Ahmed qu' la chute du jour. On nous a appris que nous faisions partie d'un dtachement form des derniers tranards, au nombre d'une soixantaine, et qui allait occuper le poste d'El-Gatous. Nous ne devons donc plus marcher sous les ordres du capitaine qui, avec le gros de la compagnie, a encore quatre tapes faire pour atteindre An-Halib. --a m'tonne bien qu'on ne nous fasse pas appeler pour l'affaire de tantt, dit le Crocodile. Craponi a d porter plainte. --Tiens, le voil justement qui vient par ici. Le Corse, figure basse et hypocritement froce, s'approche en effet de l'endroit o nous avons mont notre tente. --Queslier, le capitaine vous demande. Queslier sort et revient trois minutes aprs. --Eh bien? --Eh bien! il m'a annonc que je le suivais au dpt en qualit de mcanicien. Il prtend qu'il aura besoin d'ouvriers; a m'embte rudement. --Il ne t'a pas parl d'autre chose? --Non, pas un mot. --C'est bien tonnant, murmure le Crocodile en hochant la tte. --Tais-toi donc! crie Acajou en lui frappant sur l'paule. Tu ne connais rien aux caractres, toi. Le capiston, c'est un rancunier; il aime laisser mrir sa vengeance, comme on dit dans les romans. Moi, je comprends a; chacun son got. Seulement, tu sais, je prfre ne pas monter avec lui An-Halib... XI Les quatre tapes que nous avons faites avec le lieutenant Dusaule, qui commande le dtachement, ne nous ont pas sembl rudes. Il s'tait empress de faire monter les malades sur les cacolets et de forcer les grads porter leurs sacs. Ceux-ci, d'ailleurs, ne se sont pas trop fait tirer l'oreille; ce sont, l'exception d'un Corse qui, seul, n'ose pas trop faire preuve de mchancet, de gros paysans qu'on a tirs presque par force de leurs rgiments, pour les faire passer dans les cadres des Compagnies de Discipline. Le caporal de mon escouade, un Berrichon qui n'a pas invent l'eau sucre, m'a fait un aveu l'autre jour. Pour l'engager venir en Afrique, son capitaine lui a assur que l-bas, les grads portaient un grand sabre. Il a hsit longtemps, mais le grand sabre l'a dcid. --Et puis, a-t-il ajout tout bas, en regardant de tous cts pour voir si personne ne pouvait l'entendre, et puis je ne savais pas au juste ce que c'tait que ces Compagnies de Discipline. Ah! si j'avais su ce que je sais maintenant, si j'avais pu prvoir qu'on me ferait faire un mtier pareil!... Ah! je ne suis pas malin, c'est vrai, mais soyez tranquille, je n'aurais pas t assez mchant pour accepter... Plus btes que mchants? Oui, c'est bien possible. Mais est-ce une excuse? Mille fois non. C'est nous qui en supportons le poids, de cette btise-l. Leur stupidit! Est-ce qu'elle ne les met pas tous les jours aux pieds de ceux qui ont un galon plus large que le leur et qui leur commandent de se conduire en brutes? Leur idiotie! Est-ce qu'elle ne leur fait pas excuter frocement des ordres qui leur rpugnent peut-tre mais qu'il leur serait facile de ne pas se faire donner? Est-ce qu'ils ne pourraient pas, si le mtier ignoble qu'ils font leur parat si pesant, rendre leurs galons et demander passer dans d'autres corps? Qu'est-ce qui les retient? qu'est-ce qui les force se faire les bas excuteurs des vengeances et des rancunes d'individus qu'il mprisent? Ah! parbleu! ce qui les retient, c'est l'amour du galon, la gloriole du grade, le dsir imbcile de rentrer au pays, envers et contre tout, un bout de laine sur la manche. Ce qui les force s'aplatir, c'est le respect de la discipline, des rglements qui ont fait de ces paysans des valets de bourreaux et leur ont mis la main un fer rouge pour marquer leurs frres l'paule. Qu'ils aient le courage de leur opinion, alors, et qu'ils ne viennent pas se plaindre de l'abjection de leur tat, sous prtexte qu'ils se sont fourrs btement dans un gupier d'o il ne leur faudrait qu'un peu de coeur pour sortir! Qu'ils ne viennent plus me corner leurs plaintes aux oreilles, moi qui suis la tte de Turc sur laquelle ils taperont au moindre signe, car je leur dirai ce que je pense de leur conduite en partie double. Ah! oui, coups pour coups, j'aime mieux les coups de fouet impitoyables d'un bourreau acharn qui frappe tour de bras que la flagellation hypocrite d'un homme qui vous demande, chaque fois que le surveillant a le dos tourn: Est-ce que je vous ai fait mal? --Pourtant, il y en a de qui il ne faut pas se plaindre, me dit un homme de mon marabout qui je fais part de mes ides ce sujet, un mois environ aprs notre arrive El Gatous. Ainsi, le lieutenant par exemple; qu'as-tu lui reprocher? Crois-tu qu'on ne pourrait pas trouver pire? Si, on pourrait trouver pire; mais ce n'est pas une raison pour que je ne m'en plaigne pas. Il n'est sans doute pas mchant au fond, ce grand gaillard blond, sec, aux airs de casseur en goguette, mais il affecte avec nous des allures de directeur de gele indulgent qui me semblent au moins dplaces. Les travaux qu'il nous impose ne sont pas durs. Comme on ne lui a pas encore donn d'ordres pour la construction d'un fortin qu'on doit lever sur la montagne qui domine le camp, il nous envoie tout simplement chercher du bois dans la plaine. Nous rapportons deux fagots par jour, et voil tout. Jamais d'exercice, pas de punitions. Il dfend aux pieds-de-banc de nous priver de vin. Seulement, il est toujours tout prt vous lancer des boniments qui, comme dit le Crocodile, ne sont vraiment pas de saison. --Eh! dites donc, vous, l-bas, espce de repris de justice, ne passez donc pas si prs de ma tente. J'ai oubli de fermer la porte. --Pourquoi est-ce que vous tes si maigre, vous? Il faudra que je regarde si les poches de votre pantalon ne sont pas perces. --Eh! l-bas, l'homme qui a une tte de voleur--mais non, pas vous, vous avez une tte d'assassin--est-ce que vous vous fichez du peuple, pour ne pas apporter un fagot un peu plus gros? Je parie que vous travailliez plus dur que a, la Roquette ou la Sant. Quelques-uns se trouvent froisss, mais la plus grande partie passe l-dessus. Il est si bon zig qu'on peut bien lui pardonner a, si a l'amuse. D'ailleurs il a, aux yeux des anciens Camisards qui ont repris certaines habitudes forcment abandonnes, une qualit sans pareille; il ferme les yeux sur un tat de choses qui tend tablir, dans un coin du dtachement, une Sodome en miniature. En qualit d'officier, il ferme les yeux, c'est vrai; mais, comme blagueur, il tient faire voir qu'on ne lui monte pas le coup facilement et qu'il s'aperoit fort bien de ce qui se passe. Il donne des conseils aux messieurs. --Vous savez, vous, vous qui avez l'habitude de faire des grimaces derrire le dos du petit, ct de vous, j'ai quelque chose vous dire. Si vous russissez ... comment dirais-je? faire souche, enfin, nous partagerons. --Quoi donc, mon lieutenant? --Le million et le sac de pommes de terre que la reine d'Angleterre... Il se montre aussi trs aimable vis--vis des dames. --Ne vous fatiguez pas trop... une position intressante... je comprends a. --Vous ne m'oublierez pas pour le baptme, hein? Vous savez, je n'aime que les pralines... Et, comme l'un des individus souponns se dbattait l'autre jour contre une avalanche de compliments semblables, il lui a cri avec l'intonation et les gestes d'un rdeur de barrires: --De quoi? des magnes? En faut pas! ou je fais apporter une assiette de son. Je ne sais pas si j'arriverai, la longue, m'y faire, mais je crois que je mettrai du temps m'habituer ces grossirets farcies de blague qui forcent parfois le camp tout entier se tenir les ctes, ces polissonneries de pitre autoritaire qui commande le rire et qui doit garder rancune, dans son orgueil bless de paillasse qui ne dride pas son public, ceux que ses saillies ne font pas s'esclaffer. D'ailleurs, j'ai de moins en moins envie de rire. Depuis quelques jours dj je suis malade et je sens la fivre me ronger peu peu. J'ai beau essayer de ragir, un moment vient o je suis oblig d'aller m'tendre, avec sept ou huit autres, sur un tas d'alfa, dans le marabout des malades. Un jour, on a sonn la visite. Un mdecin, qui passait par l, s'tait dcid nous examiner, sur la prire du lieutenant. Il a sign un bon d'hpital pour une demi-douzaine d'hommes dont je fais partie, ainsi que Palet dont l'tat, depuis deux mois que nous sommes El Gatous, n'a gure fait qu'empirer, malgr un repos absolu. Nous devons partir, le soir mme, pour An-Halib o nous arriverons dans deux jours. --Combien sont-ils? vient demander le lieutenant, comme les mulets qui doivent nous porter se disposent se mettre en route. Comment! six! tant que a! Et dire que voil la gnration qui doit repousser l'Allemand!... Ah! l, l! quand ils seront maris, c'est peine s'ils seront fichus... J'allais dire quelque chose de pas propre... Choua... XII An-Halib est situ au milieu des montagnes, au bout d'une valle longue et troite, profondment ravine par les lits d'oueds sec, seme par-ci par-l de bouquets d'oliviers maigres, de figuiers tiques et de cactus poussireux. A l'entre de la valle s'lve un village arabe aux maisons malpropres, construites avec des cailloux et de la boue, entoures de tas d'immondices d'une hauteur extravagante, sur lesquels jouent des mouchachous hideusement sales et compltement nus. De cette agglomration de cahutes dgotantes s'chappent des odeurs infectes, des relents repoussants. Les murs, qui tombent en ruine et sur lesquels courent des chiens hargneux qui aboient avec rage, suent la misre atroce, et, travers l'entre-billement des portes devant lesquelles sont assis des sidis pouilleux, on aperoit des grouillements d'tres vtus de loques, pataugeant, ple-mle avec les animaux, dans l'ordure excrmentielle. Tout, jusqu'au sol gris, poussireux, strile, sem de cailloux--trane de cendres jetes entre l'lvation de montagnes rougetres ronges des hauteurs ingales, aux sommets pels et galeux, donne l'ide d'une dsolation profonde. Il n'y a pas mme d'eau dans cet horrible pays; il faut aller la chercher plusieurs kilomtres, jusqu' un puits d'o reviennent des moukres, qui plient sous le poids des outres pleines. Elles passent ct de nous, djetes, hideuses, sans ge, les pieds nus tout gris de poussire, une odeur de fauve s'exhalant de leur corps de femelles en sueur, n'ayant plus rien de la femme. La tte entoure d'une loque noire, des lambeaux de toile bleue jets sur le corps, d'normes anneaux d'argent aux oreilles, elles descendent la cte avec des torsions et des soubresauts ignobles, brises, casses en deux, scandant de geignements sourds leur titubante dmarche d'animaux uss. On dirait de vieilles barriques dfonces des deux bouts qui roulent lamentablement, leurs douves dessches et disjointes jouant en grinant dans leur armature dcrpite de cercles vermoulus. Les muletiers nous font descendre devant une grande tente qui sert provisoirement d'hpital, ct d'un marabout dchir dans l'intrieur duquel on entrevoit trois planches poses sur des trtaux; au-dessous sont deux grands seaux remplis jusqu'aux bords d'une eau rougetre. --Tu vois a? me dit Palet qui a tout de suite devin, avec l'instinct des mourants, la destination de la table sinistre; eh bien! c'est mon dernier lit. Un infirmier, un tablier sale autour du corps, nous fait signe d'entrer. Il est pitoyable, l'aspect de cette grande tente dont le toit us par les pluies et les portes dcousues laissent passer des courants d'air qui soulvent la poussire du sol. Une vingtaine de lits de fer, tout au plus et, dans le bout, une agglomration de paillasses sur lesquelles des hommes sont rouls dans des couvertures. Il n'y a pas de draps pour tout le monde, et l'on a t oblig de faire lever un malade pour donner son lit Palet auquel le major vient de tter le pouls. --Foutu! a grogn le toubib entre ses dents, sans mme se donner la peine de dtourner la tte. A nous, on a dsign des paillasses tendues par terre, dgotantes, manges de vermine, et l'on nous a distribu des couvertures macules par les djections des malades. Qu'il est triste, cet hpital, et combien sont longues ces journes qu'on passe en tte--tte avec des moribonds dont les souffrances aigrissent le caractre et dont il faut, bon gr mal gr, partager les terreurs et les angoisses! Et quand, pouss par le dgot universel et la tristesse morbide qui vous envahissent dans cet antre de la douleur malpropre et de la mort inconsole, on sort en se tranant pour chercher un peu de soleil, on se sent si faible, si abattu, qu'on n'a mme pas la force de marcher un peu. On s'assied, en plein soleil, frileux malgr la temprature, claquant des dents, la sueur inondant le corps. Et, la nuit tombante, il faut rentrer dans cette tente, o l'on passe de si affreuses nuits troubles par d'pouvantables cauchemars, par des frayeurs subites et vagues qui vous prennent la gorge et vous glacent le sang dans les veines. Oh! ces nuits horribles, tuantes, o l'on voit des mourants carter les draps, de leurs doigts maigres, et essayer de soulever leurs faces verdtres qu'clairent les rayons blafards d'une lanterne! Ces nuits o des hommes qui seront bientt des cadavres poussent tout coup un cri strident et ramnent sur eux, avec rage, leurs couvertures agrippes, comme pour se dfendre d'un ennemi invisible dont ils ont senti l'approche! Ces nuits o l'on entend les sanglots enfantins de Palet qui a le dlire et qui, dans sa lente agonie, appelle sa mre en pleurant? --Maman!... maman!... Oh! je les aurai toujours dans les oreilles, ces deux mots que, pendant trois nuits, j'ai entendu retentir sinistrement dans cet hpital lamentable! Ces plaintes, douces d'abord, humides de tendresse, et mouilles de larmes, finissant en hurlements qui vous faisaient dresser les cheveux sur la tte!--Hurlements dsesprs du mourant qui n'a plus conscience des choses, qui sait seulement qu'il va mourir, et qui proteste, dans un cri suprme, contre l'abandon de ceux qu'il a aims. Ah! il faut essayer de sortir de l, car je sens que peu peu ma raison s'gare, mon corps s'affaiblit et que j'y laisserai ma peau, moi aussi. Rester l-dedans pour me gurir? Allons donc! Ce n'est pas le traitement qu'on me fait suivre, ce ne sont pas les soins qu'on me prodigue qui changeront quelque chose mon tat. Du sulfate de quinine, j'en prendrai tout aussi bien dehors, et des baignades au drap mouill, je m'en passerai facilement. Le drap mouill? Parfaitement. L'eau est rare, An-Halib. Il faut aller la chercher au loin et la rapporter dans de petits barils qu'on place sur les bts des mulets! Aussi, ne faut-il pas penser plonger les malades dans des baignoires qui, d'ailleurs, font dfaut. Le major a imagin de faire mouiller des draps et de faire rouler dans ces draps humides les hommes auxquels il a ordonn des bains. Il n'est pas souvent embarrass pour ses prescriptions, le docteur, ni pour leur excution non plus. Les hommes qui sont spcialement chargs de creuser des trous, l haut, sur la petite colline qui fait face l'hpital, doivent en savoir quelque chose. Ils n'ont pas le temps de chmer. --Tiens, vient me dire un infirmier qui m'apporte un thermomtre, colle-toi a sous le bras. Tout l'heure, tu me diras combien a marque. Je regarde. Le thermomtre monte jusqu' 38 degrs. Et je crie l'infirmier: --Il marque 36. --36! Mais alors, a va trs bien! Le major arrive pour passer la visite du matin. C'est mon tour. Il s'arrte devant ma paillasse. --Eh bien! vous, il parat que vous allez mieux? Levez-vous, pour voir; marchez un peu. Je marche en me raidissant, comme un grenadier prussien. J'ai si peur qu'il ne me trouve pas encore assez bien portant, qu'il ne me force rester!... --Bon! vous sortirez ce soir. XIII Acajou avait dit vrai, Sidi-Ahmed. Le capitaine aime laisser mrir sa vengeance. Il parat que son premier soin, en arrivant An-Halib, a t de faire runir la compagnie l'endroit o se croisent trois chemins dont deux disparaissent derrire les montagnes, chaque bout de la valle, et dont le troisime, espce de sentier raboteux, gravit une petite colline o poussent parmi les cailloux quelques figuiers de Barbarie. --Vous voyez ces trois routes, a-t-il cri aux hommes qui le regardaient, intrigus. La premire, droite, est la route de France; la seconde, gauche, est celle de Bne, de Bougie, o sont les ateliers de Travaux-Publics et les Pnitenciers; la troisime, en face de nous, est celle du cimetire. Vous choisirez. --On ne saurait tre plus explicite, hein? me demande Queslier qui est venu me voir dans ma tente et qui me donne ces dtails. Tout est l, en effet. Vous voulez retourner en France? Entassez lchets sur infamies, ignominies monstrueuses sur complaisances ignobles, et nous verrons. Vous ne voulez pas vous soumettre? Nous vous ferons passer au conseil de guerre qui, pour un semblant de refus d'obissance, une parole un peu vive, vous octroiera gnreusement le maximum de la peine porte par le Code. Dans le cas o nous ne pourrions relever contre vous aucun motif de conseil de guerre, la chose est trs simple: deux ou trois tours de trop aux fers, un noeud de plus au billon, quelques gamelles oublies, et voil tout. On n'a plus qu' creuser une fosse. Ce n'est pas bien long, allez! --Mais c'est monstrueux! --Oui, monstrueux! Et il a tenu parole, va, l'homme qui prche la religion, la famille et les bons sentiments. Si ceux qui sont dj l-haut, sur la colline, pouvaient parler, ils te nommeraient celui qui les y a envoys; tu peux aller te renseigner, aussi, auprs des malheureux qu'il laisse croupir en prison, dans un ravin, et auxquels il fait endurer les plus horribles supplices. Va leur demander quel est le rgime qu'on leur impose, pourquoi on les fait mourir de soif et de faim, pourquoi on les met aux fers, la crapaudine, pourquoi, au moindre mot, on leur met un billon. --Tu es sr? Tu les as vus? --Si je les ai vus? Dj vingt fois. Et tu les verras aussi, toi, la premire fois que tu seras de garde. Ah! tu ne sais pas ce que c'est que la prison, aux Compagnies de Discipline? Eh bien! tu verras s'il y a de quoi rire... Tiens, on est si malheureux, ici, qu'il y a des hommes qui font exprs de passer au conseil de guerre pour quitter la compagnie. La semaine dernire, les gendarmes en ont emmen sept. Il y en a encore quatre, maintenant, au ravin, qui attendent le prochain convoi pour partir. Ils font exprs, entends-tu? exprs. Ils aiment mieux rallonger leur cong que de continuer mener une existence pareille. Et nous, nous qui ne sommes pas punis, tu ne peux te figurer combien nous sommes misrables, j'aimerais mieux ramer sur une galre que d'aller au travail avec les chaouchs qui nous mnent comme on ne mnerait pas des chiens. Les forats, au bagne, sont certainement plus heureux. La nourriture? Infecte. On crve littralement de faim. Du pain que les mulets ne veulent pas manger; des gamelles moiti pleines d'un bouillon rpugnant... Ah! vrai, il faut avoir envie de s'en tirer, pour supporter tout a sans rien dire... Il n'a point exagr; je l'ai bien vu, le lendemain matin. Je n'aurais jamais imagin qu'on pt traiter des hommes comme nous ont traits, au travail, revolver au poing, des chaouchs qui ne parlaient que de nous brler la cervelle chaque fois que nous levions la tte. J'ai t terrifi, d'abord. Puis, j'ai compris qu'ils taient dans leur rle, ces garde-chiourmes, en nous torturant sans piti; j'ai compris qu'il n'y avait ni grce attendre d'eux ni grce leur faire, et que c'tait une lutte terrible, une lutte de sauvages qui s'engageait entre eux et nous. La colre m'est monte au cerveau et a chass la fivre. Je suis fort, prsent, plus fort que je ne l'tais avant de tomber malade; et gare au premier qui m'insultera, qui me cherchera une querelle d'Allemand, qui tentera de me marcher sur les pieds! Je laisserai mrir ma vengeance, moi aussi; et, puisqu'on a le droit de m'injurier en plein soleil et de me menacer en plein jour, j'outragerai dans l'ombre et je menacerai la nuit--quitte frapper, s'il le faut. Je n'oublierai rien. Et je ne faiblirai pas, car j'aurai toujours, pour me soutenir: la rage. Un chaouch m'aborde. --Froissard, ce soir, aussitt aprs le travail, vous vous mettrez en tenue, sans armes. Veste et pantalon de drap. Vous tes command pour l'enterrement. --L'enterrement de qui, sergent? --De Palet. XIV Nous sommes dix, six hommes en armes et quatre porteurs, commands par l'adjudant, un chien de quartier bte et hargneux, qui la fait la pose. Nous nous acheminons vers l'hpital. --Par ici, nous dit un infirmier qui nous conduit au marabout dchir devant lequel nous tions descendus de mulet, en arrivant An-Halib. Tenez, voil. Et il retire un lambeau de toile qui recouvre deux caisses biscuits cloues bout bout, fermes, en guise de couvercle, par des morceaux de planches pourries. Nous avons le coeur serr en soulevant ce semblant de cercueil pour le placer sur la civire qui, dans un coin du marabout, sinistre et sanglante--car le sang, mal pomp par la sciure qui entoure le cadavre, coule parfois pendant le trajet--attend les misrables qu'elle conduit leur dernire demeure. L'adjudant s'est loign pour parler avec le major qui, un peu plus loin, prend l'absinthe sous un olivier. L'infirmier, rest l en attendant la leve du corps, nous donne des dtails. Palet est mort la veille, dans la nuit. --Avant de mourir, il a fait un vacarme pouvantable. Jamais je n'ai vu un gueulard pareil. Ce matin, on est venu chercher ses effets. Comme il avait une chemise presque neuve, votre sergent d'habillement n'a pas voulu le laisser enterrer avec. Il la lui a fait enlever et a envoy, du magasin, une chemise hors de service. Le major l'a dissqu neuf heures et prtend qu'il est mort de consomption et de fatigue autant que de la fivre. Moi, vous savez... L'adjudant revient. Nous empoignons, trois hommes et moi, chacun un brancard de la civire. Les hommes en armes se placent derrire, leurs fusils sous le bras. --En avant, marche! Nous suivons cinq minutes le chemin qui conduit au camp, puis nous gravissons le sentier qui mne au cimetire. A chaque instant, nous entendons le heurt du corps contre les planches des botes biscuits, trop larges. Il est lugubre, ce bruit, et nous marchons grands pas, pour en finir au plus vite, obsds par la vision du cadavre dissqu et pantelant, croque-morts qui sentons peser sur nous la condamnation mort qui a frapp le macchabe que nous trimballons. Sur le plateau, ct de figuiers de Barbarie, derrire un petit mur en pierres sches, une vingtaine de tombes dont les plus rcentes forment des bourrelets sur la terre rougetre, surmontes de petites croix de bois noir. Au bout de la dernire range, une fosse est creuse auprs de laquelle se tiennent deux hommes appuys sur des pelles. --H! vous, l-bas, espces de fainants! leur crie l'adjudant, vous ne pouvez pas profiter du temps qui vous reste, quand vous avez fini de creuser votre trou, pour remettre des pierres sur le mur? Nous dposons le cercueil ct de la fosse. On prpare les cordes. --Tchez d'aller doucement, dit l'adjudant. Sans a, les caisses se dclouent en route. Je vous fiche tous dedans, si vous n'allez pas doucement. Un des hommes en armes, que je ne connais pas, et qu'on me dit tre un nomm Lecreux, employ au bureau, s'approche de lui, une feuille de papier la main. --Mon adjudant, voulez-vous avoir la bont de me permettre de prononcer quelques paroles sur la tombe de notre camarade? --Dpchez-vous, alors, nom de Dieu. Lecreux dplie sa feuille de papier et commence: Cher camarade, c'est avec un bien vif regret que nous te conduisons aujourd'hui au champ du repos. Moissonn la fleur de l'ge, comme une plante peine close, tu as eu au moins, pour consoler tes derniers moments, le secours des sentiments religieux que garde dans son coeur tout Franais digne de ce nom. Tomb au champ d'honneur, sur cette terre de Tunisie que tu as contribu donner ta patrie, ta place est marque dans le Panthon de tous ces hros inconnus qui n'ont point de monument. Ton pays, ta famille doivent tre fiers de toi. Et pourquoi obscurcirait-elle ses vtements, ta famille, en apprenant que tu as succomb en tenant haut et ferme le drapeau de la France, ce drapeau qui....religion--patrie--honneur--drapeau--famille... --Foutez de la terre l-dessus, dit l'adjudant, quand c'est fini et qu'on a fait glisser dans la fosse le cercueil dont les planches ont craqu. Et rondement; allez! Nous sommes redescendus au camp, pensifs. Ah! pauvre petit soldat, toi qui es mort en appelant ta mre, toi qui, dans ton dlire, avais en ton oeil terne la vision de ta chaumire, tu vas dormir l, rong, vingt-trois ans, par les vers de cette terre sur laquelle tu as tant pti, sur laquelle tu es mort, seul, abandonn de tous, sans personne pour calmer tes ultimes angoisses, sans d'autre main pour te fermer les yeux que la main brutale d'un infirmier qui t'engueulait, la nuit, quand tes cris dsesprs venaient troubler son sommeil. Ah! je sais bien, moi, pourquoi ta maladie est devenue incurable. Je sais bien, mieux que le mdecin qui a dissqu ton corps amaigri, pourquoi tu es couch dans la tombe. Et je te plains, va, pauvre victime, de tout mon coeur, comme je plains ta mre qui t'attend peut-tre en comptant les jours, et qui va recevoir, sec et lugubre, un procs-verbal de dcs... Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, cadavre! Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, la mre! Je ne vous plains pas, entendez-vous? pas plus que je ne plains les fils que tuent les buveurs de sang, pas plus que je ne plains les mres qui pleurent ceux qu'elles ont envoys la mort. Ah! vieilles folles de femmes qui enfantez dans la douleur pour livrer le fruit de vos entrailles au Minotaure qui les mange, vous ne savez donc pas que les louves se font massacrer plutt que d'abandonner leurs louveteaux et qu'il y a des btes qui crvent, quand on leur enlve leurs petits? Vous ne comprenez donc pas qu'il vaudrait mieux dchirer vos fils de vos propres mains, si vous n'avez pas eu le bonheur d'tre striles, que de les lever jusqu' vingt et un ans pour les jeter dans les griffes de ceux qui veulent en faire de la chair canon? Vous n'avez donc plus d'ongles au bout des doigts pour dfendre vos enfants? Vous n'avez donc plus de dents pour mordre les mains des sacrificateurs maudits qui viennent vous les voler?... Ah! vous vous laissez faire! Ah! vous ne rsistez pas! Et vous voulez qu'on ait piti de vous, au jour sombre de la catastrophe, quand les os de vos enfants, tombs sur une terre lointaine, sont rongs par les hynes et blanchissent au soleil dans les cimetires abandonns? Vous voulez qu'on vous plaigne et qu'on vnre vos larmes?... Eh bien! moi, je n'aurai pas de commisration pour vos douleurs et vos sanglots me laisseront froid. Car je sais que ce n'est pas avec des pleurs que vous attendrirez l'idole qui rclame le sang de vos fils, car je sais que vous souffrirez avec angoisses tant que vous ne l'aurez pas jete terre, de vos mains de femmes, tant que vous n'aurez pas dchir le masque bariol derrire lequel se cache sa face hideuse.... Et si tu ne me crois pas, toi, la mre que le cadavre qui est couch l a appele pendant trois nuits, viens ici. Parle-lui tout bas; coute ce qu'il rpondra ton coeur, si ton coeur sait le comprendre. Et tu verras s'il ne lui dit pas que c'est toi qu'il doit sa mort et que c'est ce qui l'a tu que s'adressait ici, sur sa tombe, comme un soufflet ironiquement macabre donn ta faiblesse, le pangyrique d'un idiot.... Le soir, je rencontre Lecreux. Au milieu d'un cercle de quinze ou vingt hommes qui coutent, bouche bante, il lit et relit son discours. Les applaudissements pleuvent. --Ah! trs chic! trs chic! trs bien! --Mais c'est au cimetire qu'il fallait l'entendre. a vous faisait un effet.... Un des assistants m'aperoit; il m'interpelle. --N'est-ce pas, Froissard, c'tait bien? --Merde! XV On travaille beaucoup An-Halib. On lve, grands frais, un magasin de ravitaillement, un bordj pour les officiers, un Cercle et un hpital. Ces btiments sont videmment sous l'influence d'un mauvais esprit, car ils ont un mal du diable se tenir debout. On dirait qu'ils sont fatigus avant d'tre au monde et qu'ils n'ont aucune envie de figurer sur la carte de l'tat-major; au moindre vent, la moindre averse, on les voit s'affaisser comme s'il leur prenait des faiblesses. Deux heures de mauvais temps dtruisent l'ouvrage d'une semaine. L'hpital surtout fait preuve d'une mauvaise volont persistante. Voil trois fois qu'on le reconstruit et trois fois qu'il s'croule. L'norme vote de pierres qui lui sert de toiture abuse certainement de sa situation pour peser de tout son poids sur les deux murs latraux; et ceux-ci, fatigus des efforts qu'ils sont obligs de faire pour la soutenir, profitent de la premire occasion, une mchante pluie par exemple, pour s'carter comme les feuillets d'un livre qu'on a plac sur le dos. Il n'y a plus qu' recommencer. Le capitaine du gnie qui, aid de quelques sapeurs, dirige les travaux, avoue bien qu'en faisant venir des tuiles, ce qui ne serait pas la mer boire, on pourrait tablir des couvertures un peu moins crasantes pour les monuments. Seulement, ordre a t donn de former des votes, de couvrir en pierres. Et l'on forme des votes, et l'on couvre en pierres. a tient ce que a tient. C'est toujours la France qui paye. Du reste, il dclare carrment qu'il se fiche de a comme d'une guigne. On l'a envoy An-Halib pour remettre debout des difices peu solides, et il les remettra debout, malgr vent et mare. Il s'est mis l'oeuvre il y a un mois, parat-il, et a commenc par faire tout flanquer par terre. Il a appris, le roublard, que la construction des btiments avait empli les poches de son prdcesseur, parti Sfax pour y chercher la croix, et il ne veut pas paratre plus bte que lui. Il empochera mme des bnfices d'autant plus grands qu'il est dcid employer les anciens matriaux. Il fait retailler les pierres et gratter soigneusement la chaux ou le pltre qui y sont rests attachs. La sueur de camisard ne cote pas cher, on s'en aperoit. Du matin au soir, il faut trimer comme des chevaux, bcher comme des ngres, mouiller sa chemise. Et encore, si l'on n'attrapait que des calus aux mains, si l'on ne souffrait que des ampoules! Si l'on n'avait pas perptuellement les entrailles tordues par la faim, le visage soufflet par les injures bestiales et les menaces froces des chaouchs! Si l'on tait traits en hommes, au moins, et non en ngres courbs sous la matraque! Ah! je comprends ceux qui dsertent, ceux qui s'chappent, souvent sans armes et sans vivres, du bagne intolrable; malheureux dont quelques-uns ne reparaissent plus, mais dont le plus grand nombre est ramen par les gendarmes ou par des Arabes qui viennent toucher une prime. Je comprends qu'ils essayent, au risque de la mort ou du conseil de guerre, de se soustraire aux traitements qu'on leur fait endurer et de reconqurir la libert dont on les a dpouills sans motifs. Et comment ne pas les excuser, quand on en voit d'autres, mes sensibles ou cerveaux plus faibles, amens au suicide par les brutalits et les injustices des tortionnaires galonns? Pousss bout, dsols, dsesprs, accabls de douleur et de souffrance, ils se voient acculs dans la mort. Ils s'aperoivent peu peu que la vie ne leur est plus supportable. Plongs dans une misre noire et livrs la faim angoissante, dgots de tout, ils ne considrent plus l'existence que comme une longue suite de souffrances que leur continuit mme doit accrotre. De jour en jour, ils envisagent la mort de plus prs; elle ne leur fait plus peur. Et, un beau matin, appuyant un canon de fusil sous leur menton, ils se font sauter la cervelle. Queslier avait bien raison de le dire: il faut avoir rudement envie de se tirer de l pour endurer tout cela patiemment... Moi aussi, j'ai song au suicide; moi aussi, j'ai pens la dsertion. --Tu es fou, m'a dit Queslier. Dserter, ici, ce n'est pas possible, ou du moins c'est bien difficile. Si tu es repris, tu rallonges ton cong de plusieurs annes, et, tu ne l'ignores pas, tu as quatre-vingt-dix chances sur cent contre toi. Te tuer, ce serait peut-tre un peu moins bte, mais je ne te conseillerai d'employer ce moyen-l qu' la dernire extrmit. Il me semble, d'ailleurs, que tu es assez fort pour supporter des souffrances qui poussent quelques malheureux se donner la mort. Je sais bien que nous avons encore plus de deux ans et demi tirer, mais, tu verras, a se passera. Il faut seulement bien nous dterminer sortir d'ici; il faut que cette pense-l ne nous quitte pas, et nous en sortirons. --Et la menace du conseil de guerre toujours suspendue sur notre tte, pour quoi la comptes-tu? --Il faut lui chapper, au conseil de guerre; il le faut, entends-tu? Mais je te jure bien que si jamais, par malheur, je me voyais sur le point d'y passer.... --Eh bien? --Eh bien! ce n'est pas cinq ans ni dix ans de prison qu'on me condamnerait... --Tu te tuerais? --Non, je les laisserais me tuer. Mais avant... Et il fait le geste de mettre en joue un pied-de-banc qui passe. Pourquoi pas, aprs tout? La violence n'appelle-t-elle pas la violence? Et quel nom donner ces lois pnale auxquelles l'arme est soumise? De quel nom les fltrir? de quel nom les stigmatiser? Tous les jours, l'appel de midi, on nous fait former le cercle; un cercle au milieu duquel se place un chaouch, un livret la main, et autour duquel rde l'adjudant, comme un chien qui cherche mordre. Le chaouch fait, en nonnant, appuyant sur les mots avec son insupportable accent corse, et comme pris d'un certain respect devant les feuillets infmes, la lecture du code pnal. Oh! ce code, tellement ignoble qu'il est horrible et tellement horrible qu'il est ignoble! ce code qui n'a pour but que la vengeance pour le pass et la terreur pour l'avenir! ce code o l'on entend revenir sans cesse ce mot: mort! mort! comme l'cho des lois froces des temps barbares, comme le refrain de litanies sanglantes!... Ah! bourgeois stupide, toi qui demandes qu'on dgage le soldat de l'norme pnalit qui pse sur lui, tu es donc assez aveugle pour ne pas voir que c'est pour te dfendre, toi et tes biens, qu'on a crit ce code pouvantable? Tu ne sais donc pas que ces lois sauvages sont ta sauvegarde? Tu ne comprends donc pas qu'il les faut, ces lois, pour te permettre de digrer en paix et de mcher tranquillement ton cure-dents en accolant btement l'un l'autre ces deux mots inconciliables: Patrie et humanit? Tu ne comprends donc pas que, sans ce code qui t'assure de leur obissance, tu n'aurais bientt plus d'esclaves pour maintenir le boeuf qui foule tes grains dans la grange et auquel tu as li la bouche?... Esclaves? Eh! parbleu, oui! nous le sommes, ilotes de l'arme, parias du militarisme, condamns sans jugement des travaux crasants, condamns la faim, la soif, des tortures atroces, la privation de tous moyens de distractions, aussi bien intellectuelles que physiques, la privation de femmes,--avec toutes ses consquences monstrueuses? Esclaves? Oui, mais pas plus--et moins peut-tre--que les autres, les bons soldats, ceux qu'on n'a pas revtus de notre livre lugubrement ridicule et qui se figurent stupidement porter un uniforme quand ils n'ont sur le dos qu'une casaque de forat. --a n'empche pas que ceux-l, on les soigne, dit en riant d'un gros rire mon camarade de lit, un Bourguignon, bon garon, pas trs malin, nomm Chaumiette. Il n'y a pas de danger qu'on leur fasse faire des corves de bois comme celle que nous allons faire... Tiens, entends-tu le clairon? Il s'agit, en effet, d'aller chercher du bois dans la montagne pour chauffer une fourne de chaux que le capitaine a fait prparer. On a tabli, au milieu du camp, une grande balance o chacun, en arrivant, doit venir peser ses fagots et en faire constater le poids. Quand ce poids n'est pas atteint, il faut retourner chercher le complment. --Viens avec moi, me dit Chaumiette. Je connais un coin o il y a beaucoup de bois. Nous trouverons de quoi faire notre charge. C'est le petit Lucas, tu sais, celui qui couche dans le marabout ct du ntre, qui m'a montr la place. Il va venir avec nous. Le petit Lucas arrive. --Vous savez, il ne faut rien en dire personne... Juste dans cet endroit-l, il y a un vieux puits abandonn, trs profond et, dedans, deux ou trois nids de pigeons. Les petits doivent commencer tre gros. S'ils sont bons manger, j'irai les dnicher, nous les ferons cuire dans un ravin et nous boulotterons a ce soir. Au bout d'une heure de marche dans la montagne, nous sommes arrivs au fameux endroit: une petite valle pierreuse au bout de laquelle poussent quelques buissons d'pines. --Tenez, voyez-vous, dit Lucas, le puits est derrire les buissons. Et il nous conduit auprs d'une large ouverture bante au ras du sol. Le puits n'a jamais t maonn; il a t perc mme la terre qui, par place, s'est boule, laissant par-ci par-l de grosses pierres qui font saillie le long des parois. Des arbustes, des plantes, ont pouss au hasard, verticalement ou horizontalement, entremlant leurs branches et leurs feuilles et, formant un fouillis tel, dans le rtrcissement sombre du puits, qu'on n'en peut apercevoir le fond, dessch sans doute, trente ou quarante mtres peut-tre. A quelques pieds seulement de l'ouverture, deux nids de pigeons apparaissent entre les larges feuilles d'un figuier sauvage. --Entendez-vous les cris des petits? demande Lucas. Les voyez-vous? Je vais descendre les chercher et je vous les passerai. --Veux-tu qu'on t'attache avec des ceintures? demande Chaumiette. Si tu allais tomber... --Pas de danger. Il descend en s'aidant des asprits des parois, se retenant aux branches. Il tient les deux nids. Il nous les passe l'un aprs l'autre. --Y en a-t-il, hein?... Ah! j'entends encore piauler en dessous... Il se penche pendant que, agenouills au bord du puits, Chaumiette et moi, nous cherchons voir. --Ah! deux autres nids! Tout... Nous poussons un cri. La touffe d'herbe laquelle se cramponnait Lucas s'est arrache et il est tomb dans le gouffre, la tte la premire, au milieu d'un grand bruit de branches casses et de feuillages froisss, accompagn dans sa chute par une avalanche de sable et de pierres qu'on entend seules rouler encore. --Lucas! Lucas!... Rien ne rpond. --Il nous faudrait des cordes, des ceintures, dit Chaumiette. Nous grimpons sur un monticule et, de l, nous appelons l'aide grands cris. Une dizaine d'hommes accourent. Un chaouch aussi. --Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? --Lucas vient de tomber dans ce puits-l en faisant son fagot. --Oui? ricane le chaouch. En faisant son fagot? Et ces deux nids de pigeons? --Vite, des ceintures, crie Chaumiette. Nouez-les bout bout. Je vais m'attacher par le milieu du corps et je vais descendre. Il n'est peut-tre pas mort. En tous cas, il faut le remonter. On ne peut pas le laisser l une minute de plus. --Mais toi, tu risques ta vie aussi, en descendant l-dedans. --Bah! laisse donc. Qu'est-ce que a fout? --Attends un peu, au moins, voil des camarades qui arrivent. On pourrait doubler les ceintures... Chaumiette n'a rien voulu entendre. Il dgringole rapidement, retenu par la corde forme avec les ceintures que nous tenons plusieurs. Tout d'un coup, il s'arrte. On ne le voit plus, mais on entend sa voix sortir du puits. --Tenez bien la corde... Je l'ai trouv. Il ne remue plus. Passez-moi vite une autre corde, que je l'attache... Bon. Maintenant, tirez... doucement. Je le pousserai en dessous, tout en remontant. Trois minutes aprs, nous hissons le corps encore chaud de Lucas. Il s'est fracass le crne sur un rocher. Chaumiette, les mains et les bras en sang, les vtements dchirs, la figure gratigne par les ronces et les pines, remonte son tour. --Ah! le pauvre gars! il tait tomb jusqu'au fond! Il n'y a pas d'eau, dans ce puits-l... C'tait plein de sang, par terre. Le chaouch jette sur le cadavre son regard froidement idiot de bte mchante: --a lui apprendra aller chercher des nids au lieu de travailler... Le soir, on nous a fait runir pour nous lire un rapport spcial du capitaine: Le fusilier Lucas s'est tu, aujourd'hui, en tombant dans un puits. Il avait quitt le travail pour aller dnicher des nids de pigeons. Il est mort victime de son acte d'indiscipline et frapp aussi, sans doute, par la main de la Providence qui veut que nous fassions toujours preuve de mansutude l'gard des animaux et que nous ne les maltraitions point sans motif. Or, qu'y a-t-il de plus cruel que d'arracher du nid maternel, vivante image de la famille, de jeunes oiseaux sans plumes encore, pour les dvorer gloutonnement? La punition qui frappe la dsobissance et l'inhumanit du fusilier Lucas doit servir d'exemple tous les hommes de la compagnie et leur rappeler que Dieu, qui sonde nos coeurs, voit aussi toutes nos actions. XVI --C'est la premire fois que vous prenez la garde? --Oui, sergent. --Venez avec moi. Je vais vous expliquer la consigne; et, quand vous serez de faction, si les prisonniers ne vous coutent pas, vous n'aurez qu' venir me le dire. C'est la premire fois, en effet, que je suis de garde An-Halib. Je suis descendu, cinq heures du soir, avec une dizaine d'hommes en armes, pour garder pendant vingt-quatre heures les prisonniers parqus dans ce qu'on appelle le ravin. C'est, au bas du camp, un quadrilatre ferm par un mur en pierres sches et en terre, entour d'un foss. Outre les tentes des prisonniers, il y a deux marabouts, l'un pour les hommes de garde, l'autre pour le chef de poste. Le sergent qui nous commande aujourd'hui passe pour une des plus belles rosses de la compagnie; c'est un Corse, face plate agrmente d'un nez norme, qui ne donnerait pas ses deux mauvais galons pour tout l'or du Prou et qui se redresse, quand il est en fonctions, comme un pou sur une gale. Il s'appelle Salpierri, mais on l'a surnomm Bec-de-Puce. Il bgaye en bavant et a l'habitude d'avancer les lvres, en cul de poule, ne laissant entre elles qu'un tout petit interstice. Il me semble toujours, quand il me parle, qu'il a l'intention de me souffler un noyau de cerise la figure. --Vous savez, a-t-il siffl en crachotant, sept heures, quand j'ai pris la faction, vous avez droit de vie et de mort sur ces gens-l. Et il m'a indiqu du doigt un criteau clou un poteau et qui porte ces mots: Les sentinelles sont autorises faire usage de leurs armes. Usage! quel usage? Est-on autoris donner des coups de crosse ou des coups de baonnette? A-t-on le droit d'assommer les malheureux qu'on surveille ou de les fusiller bout portant? Elle ne vous renseigne gure ce sujet, la pancarte. D'ailleurs, je m'en fiche, moi, de la pancarte, et je ne perdrai pas mon temps en discuter la rdaction, comme les bourriques qui voudraient bien savoir au juste s'il leur est permis de larder leurs camarades ou simplement de leur enfoncer les ctes. J'tais dj dcid, en arrivant au ravin, ne pas me montrer dur pour les prisonniers; mais, maintenant, je suis rsolu les laisser faire ce qu'ils voudront. Ils peuvent parler et mme chanter, si a leur fait plaisir. Je leur distribue mon tabac. Je leur fais cadeau de mes allumettes. Ils ont soif; je leur apporte un seau d'eau que je trimballe de tente en tente. Ils boivent, ils fument et ils causent. Ils commencent chantonner. Ils ont bien raison de ne pas se gner. Une srie de sifflements part du marabout du chef de poste. --Factionnaire, il me semble que j'entends du bruit. Si a continue, je vous fiche dedans. a m'est gal. --Vous savez que vous avez le droit de faire usage de vos armes. Faire usage de mes armes? De la peau! Ah! a, pour qui me prend-il, ce Corse? Est-ce qu'il se figure que j'ai, comme lui, dans les veines, du sang de ces bandits sinistres qui sont brigands dans les maquis ou garde-chiourmes dans les bagnes? Est-ce qu'il croit, rellement, que j'aurai jamais la lchet de maltraiter ces hommes, qui sont l, couchs sur la terre nue, chacun sous une simple toile de tente si basse et si troite qu'ils ne peuvent mme pas s'y remuer. On les appelle des _tombeaux_, ces tentes montes avec la toile rglementaire porte par les deux moitis de supports et haute peine de cinquante centimtres, sur soixante de largeur. Les prisonniers y entrent en se mettant plat ventre, rampant, usant de prcautions infinies pour ne pas les dmonter; et une fois dedans, c'est tout au plus s'ils peuvent changer de position, quand ils ont tout un ct du corps compltement ankylos. C'est sous ce lambeau de toile, exposs toutes les intempries, garantis du froid des nuits par un couvre-pieds drisoire, qu'il leur faut rparer leurs forces. Et, chaque matin, en dehors des corves les plus pnibles, ils doivent faire trois heures du peloton de chasse le plus reintant; autant l'aprs-midi, sous la chaleur accablante. Il est vrai qu'on les nourrit bien: ils ne touchent ni vin, ni caf et n'ont de viande qu'une fois par jour. Leur seconde gamelle ne contient que du bouillon. Ah! ils n'ont pas oubli la faim dans l'arsenal des peines atroces dont ils peuvent disposer, les tortionnaires! Ils n'ont pas ddaign ce chtiment infme et et qui dshonorerait un bourreau, ces hommes qui osent dire des citoyens libres, au nom d'un hypocrite patriotisme de caste: Il faut tre soldat ou crever! Il n'y a pas que des hommes punis de prison, dans ces _tombeaux_ devant lesquels je passe et je repasse, le fusil sur l'paule; il y a aussi des hommes punis de cellule. Ceux-l ne font pas le peloton. Ils restent nuit et jour tendus sous leur tente dont ils ne doivent sortir sous aucun prtexte. Seulement, ils _n'ont droit qu' une soupe sur quatre, soit une gamelle tous les deux jours_. Ils restent donc un jour et demi sans manger, reoivent une soupe, jenent encore pendant trente-six heures, et ainsi de suite pendant le nombre de jours de cellule qu'ils ont faire. L'eau aussi, on la leur mesure. On leur en donne un bidon d'un litre tous les jours, pas une goutte de plus. La chaleur tant touffante, dix heures du matin cette eau est en bullition. Je n'aurais jamais imagin qu'on pt infliger des hommes--surtout des hommes qui ne sont sous le coup d'aucun jugement--des traitements semblables. Et ces deux punitions ne sont pas encore les plus terribles. Il en existe une troisime qui l'emporte de beaucoup sur elles en horreur et en ignominie: c'est la cellule avec fers. L'homme puni de fers est soumis au mme rgime alimentaire que l'homme puni de cellule: il n'a qu'une soupe tous les deux jours. De plus, on lui met aux pieds une barre, c'est-dire deux forts anneaux de fer qu'on lui passe la hauteur des chevilles et qui sont runis, derrire, par une barre de fer maintenue par un crou accompagn d'un cadenas. Cette barre, longue d'environ quarante centimtres, est assez forte pour servir d'entrave la bte froce la plus vigoureuse. L'homme, une fois ses pieds pris dans l'engin de torture, doit se coucher plat ventre. On lui ramne derrire le dos ses deux mains auxquelles on met aussi les fers. On lui prend les poignets dans une sorte de double bracelet spar par un pas de vis sur lequel se meut une tringle de fer qu'on peut monter et descendre volont. On tourne cette tringle jusqu' ce qu'elle serre fortement les poignets et on l'empche de descendre en la fixant au moyen d'un cadenas. L'homme mis aux fers, on le pousse sous son tombeau. Quand on lui apporte sa soupe, tous les deux jours, il la mange comme il peut, en lapant comme un chien. S'il veut boire, il est oblig de prendre le goulot de son bidon entre ses dents et de pencher la tte en arrire pour laisser couler l'eau. S'il renverse sa gamelle, s'il laisse tomber son bidon, tant pis pour lui. Il lui faut rester vingt-quatre heures sans boire et trente-six heures sans manger. Et, si le malheureux fait entendre une plainte, si la souffrance lui arrache un cri, on lui met un billon; on lui passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrire la tte avec une corde. Quelquefois--car il faut varier les plaisirs--les chaouchs prfrent le mettre la crapaudine. Rien de plus facile. Les fers des mains sont termins par un anneau. On passe dans cet anneau une corde qu'on fait glisser autour de la barre; on tire sur la corde et on l'attache au moyen d'un ou de plusieurs noeuds au moment prcis o les poignets du patient sont colls ses talons. Ils sont trois, l-bas, tout au bout du ravin, qui sont aux fers depuis plusieurs jours dj, attachs comme on n'attache pas des btes fauves, les membres briss, dvors le jour par les mouches, la nuit transis de froid, mangs vivants par la vermine. Ils nous ont demand, quand nous avons pris la garde, de verser un peu d'eau, par piti, sur leurs chevilles en sang et sur leurs poignets gonfls et bleuis. Le Corse les a menacs, pour toute rponse, de leur mettre le billon s'ils disaient un mot de plus. Il a fallu que j'aille, tout l'heure, pas de loup, verser le contenu d'un bidon sur les chairs tumfies et meurtries de ces misrables qu'on torture, au nom de la discipline militaire, avec des raffinements de barbarie dignes de l'Inquisition. Et maintenant, en coutant leurs plaintes douloureuses et le grincement des fers qu'ils font crier en essayant de se retourner, je pense toutes sortes de choses atroces qui m'ont t racontes, l-haut, par des hommes sur lesquels s'est exerce, depuis de longues annes, la frocit des buveurs de sang. Les ateliers de Travaux Publics, les Pnitenciers militaires... tous ces bagnes que remplissent des tribunaux dont les sentences iniques eussent indign Torquemada et fait rougir Laubardemont; ces bagnes dans lesquels les condamns doivent produire une somme de travail dtermine par la cupidit des garde-chiourmes, intresss aux bnfices; ces bagnes dans lesquels les ressentiments des chaouchs se traduisent par des punitions pouvantables: trente, soixante jours de cellule, avec une soupe tous les deux jours; les fers aux pieds, aux mains, la crapaudine, le _Camisard_. Le _Camisard_, un supplice qui dpasse en horreur tout ce qu'on pourrait imaginer: le dtenu a les pieds pris dans des pdottes scelles au mur de sa cellule; on lui passe une camisole qui lui maintient derrire le dos les bras qu'on tire verticalement et qu'on attache un anneau scell aussi au mur la hauteur de la tte; cet anneau pend un collier qui enserre le cou. Il reste l, le patient, pendant quatre ou huit jours, au rgime, au quart de pain, satisfaisant ses besoins sous lui, dormant debout... Et le fort Barreau, dont on lit priodiquement le rgime dans les Pnitenciers, et o sont envoys les dtenus contre lesquels ont t puises toutes les mesures disciplinaires! Quatre-vingt-dix jours de cellule au quart de pain, dans une casemate absolument nue, avec bastonnades, aspersion de cellule, au moindre mot, au moindre signe! Un rgime tellement atroce que les malheureux qui doivent le subir y rsistent peine un mois et, puiss, anmis, tus petit feu, doivent tre dirigs sur un hpital dont ils ne sortent, neuf fois sur dix, que les pieds en avant... Ah! bon Dieu! Et dire qu'on a aboli le servage, la torture et les oubliettes!... J'ai pens toute la nuit ces monstruosits. Le lendemain matin, quand j'ai pris la faction, six heures, les prisonniers s'alignaient, un norme sac au dos, pour le peloton. Ils sont huit. --Garde vos! crie Bec-de-Puce en sortant de sa tente, le revolver au ct. Et il passe devant le rang, inspectant la tenue, soulevant les sacs, pour s'assurer qu'ils ont bien le poids rglementaire--un poids incroyable. --Pourquoi n'avez-vous pas astiqu les boutons de votre capote, vous? --Parce que j'ai peur de les user. --Comment vous appelez-vous, dj? --Hominard. --Bien, Vous aurez huit jours de salle de police avec le motif. Vous verrez si a fait des petits. --Pourvu qu'ils soient moins vilains que toi, c'est tout ce qu'il me faut. Le chaouch ne rpond pas. Il fait mettre baonnette au canon et commande du maniement d'armes en dcomposant: --Portez armes!... Deux!... Trois! Et il espace ses commandements! Chaque mouvement dure plus de cinq minutes. C'est qu'il est fait depuis longtemps, le pied-de-banc, ces luttes quotidiennes entre grads et disciplinaires qui, outrs, pousss bout, se fichant de tout except du conseil de guerre, ont appris par coeur le code pnal et font essuyer leurs bourreaux toutes les avanies, tous les outrages que la loi n'a pas prvus. Ce sont eux qui ont imagin de ne jamais parler aux chaouchs qu'en les tutoyant, le tutoiement tant considr comme un acte d'indiscipline, mais non comme une injure. Ils n'iront jamais, ceux-l, traiter un grad d'imbcile; mais ils lui diront, vingt-cinq fois par jour que, sur cent individus, lui compris, quatre-vingt-dix-neuf sont dous d'une intelligence de beaucoup suprieure la sienne. Ils rpondront ses coups de fouet par des coups d'pingle et ses brutalits par des vexations sanglantes. Picadores qui ont entrepris d'exciter le taureau et de le mettre en rage en le piquant d'aiguillons, sans que jamais la pointe acre s'enfonce dans les chairs et fasse jaillir le sang. Le chaouch, les dents serres, reoit, sans rien dire, les quolibets et les railleries qui le font blmir et les offenses qui le font trembler de colre. D'une voix saccade, il continue commander du maniement d'armes, en espaant les temps de plus en plus. Il a l'air d'attendre quelque chose qui ne vient pas, et il attend, en effet. Il sait que la comdie se termine parfois en drame, et qu'il suffit d'un instant d'oubli pour que l'un des malheureux qu'il esquinte laisse chapper une parole un peu trop vive ou une exclamation irrflchie. Il sait que, vaincu par la fatigue, bout de forces, l'un d'eux refusera peut-tre de continuer le peloton. C'est le conseil de guerre: cinq ans, dix ans de prison dans le premier cas, deux dans le second. Alors, il se frottera les mains; il pourra s'arracher, pendant quelque temps, au pays perdu o il exerce son ignoble mtier; comme tmoin charge, il accompagnera sa victime Tunis, o sige le tribunal; l, il pourra s'amuser. Et il oubliera, entre les bouteilles d'absinthe et les filles quinze sous, le malheureux qui gmit dans une cellule, seul avec la vision terrible de sa vie brise. Combien en ai-je vu, dj, de ces grads, le lendemain d'un rengagement, exciter et provoquer odieusement des hommes, dans le dessein, s'ils arrivaient les faire mettre en prvention de conseil de guerre, de les suivre comme tmoins jusqu' Tunis o ils pourront rigoler, au moins, en dpensant le montant de leur prime! --Pas gymnastique... marche! crie le sergent. Les huit hommes se mettent en mouvement et, en passant devant lui, chacun d'eux lui lance un coup de patte: --Tiens, ce pauvre Bec-de-Puce, il est tout ple! On dirait qu'il va claquer! --C'est vrai que tu rptes ton rle pour aller figurer la Morgue? --On ne voudrait pas de lui. On ne verrait plus que son nez dans l'tablissement. --Tais-toi donc. a et ses pieds, c'est ce qu'il a de plus beau dans la figure. --Faut pas blaguer son tassot; il sert de portemanteau son camarade de lit. --C'est gal, il ferait un fameux chien de chasse! --Oui! mais c'est dommage qu'on lui voie la cervelle par les narines. La pluie pourrait l'endommager. --Faut-il tout de mme qu'une femme soit malheureuse, pour tre force de s'reinter pendant neuf mois porter un oiseau pareil! Bec-de-Puce ne sourcille pas. --Par le flanc gauche... halte! Reposez.... armes! Lentement, il passe devant le rang, les mains derrire le dos. Il rectifie les positions. --La crosse en arrire... les doigts allongs... Tubois, huit jours de salle de police... le canon dtach du corps. Hominard, joignez les talons... A chacune de ses observations rpond un murmure dont je ne distingue gure le sens, bien que je ne sois qu' cinq ou six pas. --Sergent, dit Hominard sans quitter la position, j'ai quelque chose vous demander. --Aprs le peloton. --Sergent, c'est trs press et a vous regarde. --Qu'est-ce que c'est? --Est-ce que c'est vrai qu'en Corse, quand on a envie de manger du dessert, on s'en va flanquer des coups de pied dans les chnes, pour faire tomber des pralines cochons? --Huit jours de salle de police, avec le motif. --Vache! L'exclamation m'est parvenue, trs distincte, cette fois. Bec-de-Puce se tourne vers moi. --Vous avez entendu, factionnaire? --Quoi donc, sergent? --Ce que cet homme vient de me dire. --Oui, sergent; il vous a demand si c'tait vrai qu'en Corse... --Mais non, pas cela. Ce qu'il vient de dire. Il m'a appel vache. --Je n'ai pas entendu. --Non? --Non. --Trs bien. Il griffonne quelques mots sur un bout de papier et appelle un des hommes de garde qui sort en courant du marabout. --Portez a au capitaine. Vous attendrez la rponse. Elle ne s'est pas fait attendre, la rponse. Elle est laconique, mais expressive: Mettez immdiatement aux fers cet indisciplin. On m'a mis aux fers. --Ce n'est pas la peine de faire voir votre colre, allez! ricane Bec-de-Puce, comme je grince des dents en sentant la tringle, visse sans piti, me faire craquer les os. Moi, en colre? Allons donc! Et contre qui? contre toi, peut-tre, vil instrument, tortionnaire inconscient? Contre toi? Mais je ne t'en veux mme pas, entends-tu? de tes brutalits idiotes et de tes lches sarcasmes. Et certes, si jamais l'heure de la justice vient sonner, ce ne sera ni toi ni tes semblables que je crverai la paillasse; mais je me ruerai comme un fauve sur le systme abject qui t'a jet sur le dos, toi, une livre de bourreau et qui m'a revtu, moi, d'un costume de forat; je l'agripperai la gorge et je ne lcherai prise que quand je l'aurai trangl. Et, si je ne russis pas touffer le monstre, s'il me saigne avant que j'aie pu en faire un cadavre, j'aurai du moins montr d'autres comment il faut s'y prendre pour arriver terrasser l'ennemi et pour le jeter, trip et sanglant, comme une charogne immonde, dans le cloaque de la voirie. C'est pour cela que je ne me mets pas en colre. Je souffre... Je souffrirai encore longtemps, sans doute; mais, tant que j'aurai un souffle, tant que je sentirai mon coeur d'homme battre sous ma capote grise de galrien, je rsisterai l'pre monte des passions qui usent, des emportements striles. Elle dure trop peu, vois-tu, la colre. Je n'ai que faire, moi, des dlires que le vent emporte et des fureurs qu'une nuit abat. Ce qu'il me faut, ce que je veux emporter d'ici, tout entire, terrible et me brlant le coeur, c'est la haine; la haine que je veux garder au dedans de moi, sous l'impassibilit de ma carcasse. Car la haine est forte et impitoyable; le temps ne l'mousse pas; elle ne transige point. Elle s'accrot avec les annes; chaque jour d'abjection l'augmente; chaque heure d'indignation la fconde, chaque larme la fait plus saine, chaque grincement de dents plus implacable. La haine, c'est comme les balles: en la mchant, on l'empoisonne. XVII Voil des mois que je ne sors pas de la prison. Quand les chaouchs ont pris un homme en grippe, ils ne le lchent point. Je souffre horriblement. Moralement d'abord. C'est une chose terrible que d'tre oblig, avec un caractre violent, entier, d'avaler silencieusement tous les outrages et de ronger ses colres. Et puis, je suis seul. Personne, de prs ni de loin, pour m'encourager, pour me mettre du coeur au ventre. Eh bien! j'aime mieux cela, au fond. Je prfre cet isolement, cet abandon, aux pitis qui usent l'nergie et aux lamentations qui masculent. Cela m'terait du courage, je crois, de savoir qu'on pleure sur mon sort; et je sais gr tous ceux qui pourraient s'intresser moi de leur ingratitude goste; je leur sais gr de n'avoir jamais fait luire mes yeux ces feux follets de l'esprance menteuse qui ne brillent que pour vous faire tomber, en disparaissant, dans les fondrires de l'abattement. J'ai foul aux pieds, depuis longtemps, les croyances btes de mon enfance et je n'cris plus personne. Pas une seule fois, mme dans les minutes les plus atroces, je n'ai pens appeler mon aide les sentiments religieux ou le souvenir de la famille. Je ne veux pas donner mes douleurs cette consolation purile. Je serais oblig de l'enlever, plus tard, comme un appareil qu'on arrache brutalement d'une blessure mal ferme et qui laisse la plaie vif. La rage seule me soutient. Je me repais de ma haine. J'irai jusqu'au bout ainsi, sans faiblir, car j'ai foi en l'avenir, car je sais que c'est avec les fers qu'il a trouvs dans les cachots de la Bastille que le peuple a forg la Louisette. Je souffre physiquement, aussi. Et la souffrance morale pse peu, peut-tre, ct de cette souffrance-l. Le peloton de chasse, avec le ventre vide, la gorge sche, la sueur qui inonde le corps et dont les gouttes sales viennent piquer les yeux; l'immobilit, pendant des heures, dans les poses les plus fatigantes du maniement d'armes ou de l'escrime la baonnette, en plein soleil; les sries de pas de course, avec une charge faire reculer une bte de somme, sur une piste dont la poussire souleve altre et aveugle! Les fers qui brisent les membres; le billon qui fend la bouche et ensanglante la lvre qui ne peut mme plus s'indigner! Et surtout la faim, la faim atroce qui tord les entrailles, qui affole; la soif dvorante qui fait hurler! Quoi de plus terrible que la fatigue immense, presque invincible, qui s'appesantit sur le corps extnu? Quelles luttes soutenir contre les forces qui s'en vont, contre l'nergie qui disparat, contre l'avachissement qui ne tarderait pas avoir raison de l'esprit nerv!... Il faut ragir, pourtant, rsister jusqu'au dernier moment et rire au nez du Code pnal,--ce canon charg, mche allume, devant lequel je dois vivre. Un homme de garde, en passant devant mon tombeau, laisse tomber un papier pli en quatre. Je le ramasse. C'est un billet de Queslier. Il m'avertit qu'il a pu disposer d'un pain et qu'il l'a cach, mon intention, un endroit qu'il m'indique. Je n'aurai qu' m'esquiver, le soir, pour aller le chercher. C'est deux cents mtres du ravin, tout au plus. Tant mieux, ma foi! Je crve de faim, depuis huit jours que je suis en cellule, avec une soupe tous les deux jours. Je n'ai pas mang depuis hier matin... Tiens, mais propos, d'o provient-il, ce pain? --Quelle blague! me dit tout bas un de mes voisins, en cellule aussi et qui j'ai promis d'en donner un morceau. Tu ne sais donc pas que, toutes les nuits, il y a des types qui vont chaparder des pains sur les rayons de la grande tente de l'administration? Moi, je ne leur donne pas tort... Moi non plus. Je ne donnerai jamais tort l'homme qui drobera une boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces affams, de leur infliger une condamnation pour vol,--le vol de la nourriture que leurs suprieurs leur grinchissent. Il fait presque nuit. J'allonge la tte pour examiner la place et voir la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!... Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit m'vader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est justement seul dehors. Les autres hommes de garde sont sous leur marabout, le pied-de-banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau en rampant; je me glisse le long du mur sur lequel je me hisse sans bruit. Je prends mon lan pour sauter le foss... Zut! une pierre qui tombe et roule sur une vieille bote de conserves... tant pis! Je saute et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; j'ai dj parcouru la moiti du chemin... --Halte-l!... Halte-l!... Halte-l, ou je fais feu. Un gros olivier est ct de moi. Instinctivement, je me jette derrire, plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil clate et la balle s'enfonce dans l'arbre, un mtre de terre, avec le bruit mat d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien vis! Je me relve vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin vent, pour indiquer que je reviens. On m'a mis aux fers.--Ils ont cru que je voulais dserter, les imbciles! Pendant la nuit, Chaumiette a repris la faction. Il s'est approch de mon tombeau. --Est-ce que tu dors? --Non. --Tu sais, tout l'heure... je t'avais bien vu partir, mais je ne disais rien... c'est le sergent qui t'a entendu... Il m'a command de tirer... tu comprends... il tait ct de moi... j'ai tir en l'air!... --Lche! XVIII Lche! Pourquoi? Est-ce que ce Chaumiette qui vient de tirer sur moi n'a pas risqu sa vie, il y a dj quelques mois, pour retirer Lucas du puits o il tait tomb? C'est un lche, cet homme qui, pouvant se drober aussi bien que les autres, presque convaincu qu'il ne remonterait du gouffre qu'un cadavre, n'a pas mme voulu attendre, pour y descendre, qu'on et prpar une corde solide? Un lche, lui qui courait chance, en se laissant entraner par sa gnrosit, de se briser le crne, comme l'autre, contre la pointe d'un rocher? Un lche, ce garon hardi, aux sentiments mles, que le danger n'effraye pas et que le pril ne fait pas blmir? Allons donc!... Non, ce n'est pas un lche. C'est un peureux. Un peureux qui se jettera dans le feu, aujourd'hui, pour sauver un camarade, et qui lui cassera la tte, demain, au moindre mot d'un chaouch. Son coeur n'est point bas; il est timide. Son courage disparat devant une consigne; sa hardiesse tombe devant un mot d'ordre. Il est trop brave pour reculer; il est trop poltron pour oser. Il a l'apprhension du chtiment, la crainte du rglement, la peur du galonn... La peur, oui, c'est bien la principale colonne du temple soldatesque. L'arme: une boutique dans laquelle on passe les consciences la lessive et o les caractres, tordus comme des linges mouills, sont placs sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante. Ce n'est que par la peur que le systme militaire a pu s'tablir. Ce n'est que par la peur qu'il se maintient. Il doit peser sur les imaginations par la terreur, comme il doit remplir d'obscurit l'me des peuples pour les empcher de voir au del de l'horizon stupide des frontires. Il doit s'entourer d'un appareil mystrieux, d'une sorte de pompe religieuse o l'horreur s'allie la magnificence, o les fanfares retentissent au milieu des hurlements du carnage, o l'on distingue confusment, jets ple-mle sur le manteau sanglant de la gloire, les panaches des gnraux et les menottes des gendarmes, le bton de marchal et les douze balles du peloton d'excution, les palmes du triomphe et les ossements des victimes. Il lui faut cela pour que la foule s'tonne et le redoute, comme elle reste bouche be devant un charlatan dont le clinquant et le panache l'attirent, mais dont elle se recule, craintive, aussitt qu'elle a vu briller une pince dans la main de l'oprateur. Il faut cela pour que le peuple, toujours en extase devant le merveilleux qu'il ne cherche pas approfondir, soit saisi, son aspect, d'une frayeur vague qui confine parfois l'admiration. Sauvage qui se prosterne, plein de terreur et de respect, devant l'arme feu qu'il ne s'explique pas et qui doit le foudroyer. Nous sommes ici trois cents hommes, l'cume de l'arme, le vomissement de tous les rgiments, mlange confus de tous les caractres, scories de toutes les classes de la socit. On peut trouver de tout, parmi nous, depuis le fils de famille jusqu'au rdeur de barrires, depuis le lettr jusqu' l'ignorant, depuis l'ouvrier jusqu'au mendigo tireur de pieds de biche, depuis le travailleur qui ne cane pas devant le turbin jusqu'au trimardeur qui va faire la chasse aux crotes de pain avec un fusil de toile. Eh bien! sur ces trois cents hommes, je suis sr qu'il n'y en a pas vingt qui soient conscients, qui sachent pourquoi ils se sont irrits contre les prescriptions btes et les rglements atroces, pourquoi ils se sont soulevs contre la discipline, qui ne soient pas, au fond, des insurgs pour rire, des rvolts la manque... La peur les mne encore par l'oreille, ces rfractaires; la peur, qui soutient tant d'abus et de prjugs pourris qu'on ficherait par terre en soufflant dessus,--s'ils n'taient pas tays par les dos terrifis d'imbciles qui ne raisonnent point. XIX Je suis sorti de prison hier soir, avec cinq ou six autres. Le capitaine a graci les hommes auxquels il ne restait pas plus de quinze jours faire. Cette clmence inusite a une cause. Le gnral commandant la division doit venir, aujourd'hui, inspecter la 5e Compagnie de Discipline. Toute la compagnie, en grande tenue, est aligne, depuis prs d'une heure, sur le front de bandire. Le capitaine, pied, se promne avec les officiers, d'un air proccup. De temps en temps il jette un coup d'oeil sur les rangs et crie un chaouch: --Faites descendre le pantalon de cet homme-l... Remontez la plaque du ceinturon...... Le kpi droit!... Sergents, veillez ce qu'ils aient leurs kpis bien droits... et faites-leur drouler leurs couvre-nuques, tous!... Toutes les trois minutes, il s'arrte et regarde attentivement droite, du ct de la route de Gabs. Il frappe du pied, il fronce le sourcil. Il semble impatient, anxieux. --Mais qu'est-ce que c'est donc que ce gnral-l? me demande Hominard, qui est plac ct de moi. Est-ce que c'est un phnomne en vacances? Je ne sais pas au juste. Je n'en ai entendu parler que par quelques journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombs entre les mains et par les racontars des nouveaux arrivs de France. Il parat qu'on ne parle que de lui, l-bas, de ses grandes capacits, de son patriotisme, de ses sentiments rpublicains, de toutes les qualits, enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bte blanche d'un peuple. Je ne serais pas fch de le voir. C'est peut-tre un phnomne, rellement... --Garde vos! L-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d'une trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se tourne vers l'adjudant et, lui frappant sur l'paule: --Vous le voyez, celui-l? Eh bien! il sera ministre de la guerre! La voiture est cinquante pas. --Portez... armes! Prsentez... armes! Prestement, le gnral est descendu et s'est avanc vers le capitaine. Nous l'avons vu. Nous avons vu sa belle barbe poivre et sel, ses bottes perons normes et son kpi la Saumur, qui dissimule mal une coiffure de garon boucher. Aprs les compliments d'usage, il s'est dcid passer devant les rangs. Notre uniforme, qu'il n'a jamais vu, parat l'tonner fortement. --Et de quelle couleur sont leurs kpis? demande-t-il au capitaine, intrigu qu'il est par la forme trange de nos coiffures dont la nuance est cache par nos couvre-nuques blancs. --Il sont gris, mon gnral, comme leurs pantalons et leurs capotes. --Pas possible! Alors, ils ne sont pas rouges? --Non, mon gnral. --Quelle navet! dis-je mon voisin de droite, cet imbcile de Lecreux. --a chappe tout le monde, ces choses-l, me rpond-il tout bas. a ne l'empche pas d'tre trs fort--oui, trs fort. C'est possible. D'ailleurs, a m'est gal. Mon enthousiasme n'a pas l'habitude de s'enflammer, pour clater de tous les cts, comme une chandelle romaine, la moindre tincelle. --Mettez sac terre, vous, et installez rapidement. Tiens, il est tout ct de moi, le gnral, et c'est justement Lecreux qu'il vient d'ordonner de placer, sur une serviette tendue par terre, le contenu de son sac. Il le regarde faire, tranquillement, les mains dans les poches, le kpi en arrire, la Jean-Jean. Je profite de l'occasion pour le dvisager loisir. Tout coup, il se baisse et se relve en souriant, une brosse graisse la main. --Pourriez-vous me dire, capitaine, pourquoi cette brosse n'est pas matricule? Le capitaine bredouille. Les officiers font des nez longs comme a. Les chaouchs tremblent, comme des feuilles. Ils ont oubli de matriculer une brosse! Le gnral s'aperoit de l'embarras des galonns. Il a l'air d'en jouir; mais il ne veut pas se montrer froce: --C'est un oubli, je l'admets... Cependant, rappelez-vous, capitaine, qu'il faut tout matriculer, ces gens-l, jusqu'aux clous des souliers. Ils ne doivent rien perdre, rien garer. Sans a, le conseil de guerre... La discipline, voyez-vous, il n'y a que a... la discipline!... oh! moi, l-dessus, je me montrerai toujours impitoyable... moi, moi... je... voyez-vous... moi... On lui a amen son cheval. Il l'enfourche. --Lieutenant, prenez le commandement de la compagnie. Tous les officiers nous ont fait manoeuvrer, tour de rle. Ils n'y taient plus. Ils donnaient des ordres saugrenus qui faisaient heurter les sections les unes contre les autres, au milieu d'un inextricable ple-mle. Ils perdaient la tte, visiblement ensorcels par le charme qui se dgageait du dieu, blouis par son clat, fascins par l'ascendant de son regard. Et lui, tranquille, souriant, la jambe passe sur l'encolure de son cheval, les regardait de haut, paraissant leur savoir bon gr du trouble vident qu'il jetait dans leurs esprits, les remerciait du coin de l'oeil--Louis XIV daignant se montrer charm d'avoir embarrass un pauvre homme. --Eh bien! qu'en penses-tu, du gnral? vient me demander Lecreux quand la revue est termine. Crois-tu qu'en voil un, au moins? Ah! s'ils taient tous comme lui!... Il semble trs content, Lecreux. Il a t choisi entre tous pour exposer aux yeux du grand chef ses chemises et ses godillots. Il en aurait reu un coup de pied dans le derrire, qu'il paratrait peut-tre encore plus fier; mais ce peu lui suffit. Il a l'air radieux. Il y a des gens comme a. Ce que je pense du gnral? Beaucoup de choses ou rien du tout, comme on veut. Je le vois se promener, talant ses grces, ainsi qu'un paon qui fait la roue, devant le Cercle des officiers. Le capitaine l'accompagne, toujours un pas en arrire, par dfrence, ou peut-tre pour viter les grands gestes du personnage. Du reste, je n'ai plus besoin de le regarder, je l'ai bien examin, tout l'heure. Une tte de gouapeur banal, de godailleur vulgaire, de poisseux la mie de pain. Un front troit et bas; des yeux gris-bleu de larbin nigmatique, sournois et menteur, qui siffle le vin des singes dans l'escalier de la cave, et qui les dbine, quand ils sont sortis; l'allure louche et torse du laquais qui sait concilier toutes les complaisances et toutes les bassesses avec toutes les impertinences et tous les orgueils. Derrire la banalit du visage se cachent la duplicit et l'hypocrisie qu'on devine sous l'piderme, comme des boutons malsains qui couvent sous la peau. On sent que cet homme, qui pourrait tre un crne, n'est qu'un crneur. Sa physionomie fait souponner des choses qui tonnent: la hardiesse probable du caractre trangle par l'abtardissement de la conscience et l'troitesse de l'esprit, l'nergie conserve seulement pour le mensonge,--le balai sale avec lequel il doit, impassible et cynique, carter tous les obstacles. Il y a en lui du valet de bourreau patelin et du sacristain solard, de la culotte de peau et du rastaquoure. Il y a en lui l'toffe d'un aventurier quivoque, d'un de ces Catilinas dsosss auxquels le peuple, mastroquet stupide des gloires sophistiques, est toujours dispos flanquer, l'oeil, des mufes de vanit, des bitures de prsomption... Le peuple, ridicule victime, au bout du compte, dupe imbcile, irrmdiablement prostitu aux sauteurs paulettes, toujours prt couper dans la pommade patriotique-- la moelle de meurt-de-faim... XX Je viens de m'tendre sur ma natte, fourbu, nerv, furieux comme je ne l'ai jamais t depuis les treize mois que je suis la compagnie. C'tait aujourd'hui le 14 Juillet. On a clbr la Fte nationale, An-Halib. Il y a eu, le matin, une grande revue et un tir d'honneur, deux distributions de vin et trois distributions de caf et, l'aprs-midi, des courses en sacs et des courses pied, des jeux du baquet et de la pole. Un poteau de tlgraphe enduit de suif servait de mt de cocagne et, un cercle de barrique accroch au sommet, pendaient des paquets de tabac et de la cire astiquer, des botes de cirage et des saucisses, des btons de sucre de pomme et des fioles tripoli. Rien de profondment triste comme ces rjouissances de prisonniers, rien d'ironiquement lugubre comme cet anniversaire de la prise de la Bastille ft dans un bagne!... coeurs et fatigus par le spectacle de ces divertissements stupides, nous nous tions retirs, trois ou quatre, vers la fin de l'aprs-midi, dans un marabout. Un pied-de-banc qui passait et qui nous a entendus parler s'est prcipit dans la tente: --Voulez-vous sortir, nom de Dieu! et aller vous amuser avec les autres? Est-ce que vous vous figurez que 'a t invent pour les chiens, le 14 juillet?... Si je vous repince ne pas vous amuser, je vous fiche dedans!... Et il nous a fallu assister, le soir, une reprsentation thtrale donne dans une baraque en planches et en toile, construite tout exprs. Les acteurs s'taient grims tant bien que mal et ont jou deux ou trois pices quelconques au milieu des applaudissements. Deux d'entre eux, qui remplissaient les rles de femmes et qui portaient des jupes et des chapeaux pchs je ne sais o, excitaient des murmures d'admiration--et de rage. J'ai vu, leur apparition, des visages se contracter et des doigts se crisper sur les bancs, j'ai entendu des cris bestiaux de fauves en rut se mler aux _bis_ d'enfivrs qui se fichaient pas mal de la pice, mais qui voulaient se repatre, encore et encore, du gonflement factice des corsages et de l'normit des croupes, de cette illusion de la chair femelle dont la faim, depuis longtemps, les torturait. Un petit officier, arriv de France depuis deux mois peine, le lieutenant Ponchard, s'est lev de la chaise qu'il occupait auprs du capitaine et, sous prtexte de donner des conseils aux acteurs, est entr dans les coulisses. --Ce qu'il fourgonne dans les jupes de celui qui fait la femme de chambre! est venu nous dire un blagueur qui avait t regarder travers une fente de la toile. Non, c'est rien que de le dire! Dame! c'est qu'ils sont aussi sevrs que nous, les officiers. --Mais ils peuvent au moins, de temps en temps, faire un voyage Gabs ou ailleurs, dans une ville o il y a des femmes! s'est cri un de mes voisins; tandis que nous!... Ah! bon Dieu!... Moi, ce soir, c'est pas de la blague, je coucherais avec une truie!... J'ai ri--ou j'ai fait semblant de rire--de ces emportements furieux, de ces apptits que le jene n'a pas dompts, mais a rendus plus froces. Mais maintenant que je suis seul, rvant tout veill ct de mes camarades endormis, je me demande si une grande partie du dsespoir qui s'est empar de moi, depuis ma sortie de prison, n'est point faite de la privation de ces plaisirs physiques que rclamait tout l'heure, grands cris, devant l'talage de formes en papier et en fil de fer, la surexcitation des spectateurs. Je me demande si l'norme ennui qui m'accable est bien produit par l'absence de distractions intellectuelles, s'il n'est pas plutt l'effet du manque de sensations naturelles--dont les flagellations des chaouchs m'ont empch de souffrir jusqu'ici. Perptuellement en butte aux mchancets sournoises des galonns, sans cesse tmoin et victime des iniquits rancunires des garde-chiourmes, je m'tais raidi contre les dfaillances, et j'avais oppos aux faiblesses du corps et aux avachissements de l'esprit la surexcitation de la rage et la barrire d'airain de la haine. Je comptais jour par jour le temps qui me restait faire et je regardais avec impatience, mais sans crainte, tourner l'aiguille sur le cadran de la libert. Je savais que je finirais par entendre sonner l'heure de la dlivrance--parce que je voulais l'entendre sonner--et voil que ma force m'abandonne au moment o mes tourments diminuent, que mon nergie disparat avec les souffrances qui l'avaient fait natre et les coups de fouet qui l'irritaient! Voil que je n'ai mme plus la force de regarder en face les deux ans qui me restent passer ici, devant ce code pnal dont je me moquais hier et qui me terrifie aujourd'hui; voil que j'aurais la lchet de les troquer, ces deux ans, tant j'ai peur du conseil de guerre, contre cinq annes de bagne, avec la libert assure au bout! Je n'avais encore jamais ressenti ce que j'prouve prsent avec une intensit effrayante: le dgot de tout, mme de l'existence, ce dgot norme qui porterait un homme aux pires atrocits et le ferait marcher, tranquille et haussant les paules, au devant des ventualits les plus terribles, les plus ignobles--ou les plus btes.--Je me sens, dans toute la force du terme, abruti... Et qui sait si ce n'est pas pour venir plus facilement bout de ma rsistance qui les irrite, que les chaouchs ont rsolu de ne plus me mettre en prison propos de bottes et de me forcer vivre avec des moutons et des abattus dont la frquentation affaiblit? Qui sait si ce n'est pas pour me pousser quelque extrmit qu'ils m'ont dsign pour aller, demain matin, avec une douzaine d'autres, renforcer le dtachement d'El-Ksob? El-Ksob, le plus mauvais poste de la compagnie, command par un officier froce, et d'o remontent toutes les semaines, pour tre mis en prvention de conseil de guerre, des malheureux dont nous allons prendre la place. Ah! j'aimerais mieux la prison... Je suis un tortur dont le courage consiste braver les bourreaux dans la chambre de la question, mais qui se laisse aller la dernire des faiblesses aussitt qu'on l'a rintgr dans son cachot aux guichets tratres. Ma rage a besoin d'tre alimente tous les jours par une nouvelle injure. Ma haine des tortionnaires m'abandonne aussitt que leurs tenailles ont cess de me pincer la chair. Ma haine!... Cette haine qui, ainsi qu'un roseau fragile, va se briser et me percer la main, et sur laquelle je pensais m'appuyer, comme sur un bton, pour terminer l'tape horrible; cette haine que je n'ai voulu sacrifier rien, ni au souvenir ni l'espoir, qui m'a fait repousser les consolations que m'offrait la nature, la nature magnifique, que j'ai refus de regarder. Je n'ai pas voulu que sa splendeur, qui aurait illumin la noirceur de mes rves, mousst le tranchant de ma volont, comme la rose du soir, qui relve les fleurs couches par la chaleur du jour, dtend les cordes des arcs. Ma haine... Je ne sais mme plus si je hais. J'ai peur. Les tnbres s'paississent autour de moi. Toutes les formes du dcouragement se ruent l'assaut de mon imagination fatigue, malade. Et je me sens, peu peu, rouler dans l'abme du dsespoir sans fond... J'ai froid l'me... XXI --Est-ce que tu connais quelqu'un El-Ksob? me demande Hominard, comme nous partons d'An-Halib. --Ma foi, Queslier vient de me dire que nous y trouverions quelques copains. --Bien sr, dit Queslier qui fait aussi partie du dtachement. On a envoy El-Ksob une douzaine d'hommes d'El-Gatous, pour aider la construction du bordj. Nous allons retrouver le Crocodile, Acajou, Rabasse... --Et l'Amiral? --L'Amiral aussi; c'est lui qui conduit le tombereau du Gnie. Il est venu une fois An-Halib, pour chercher de la chaux, pendant que tu tais en prison. Il m'a dit qu'ils taient l-bas quelques bonnes ttes, mais pas mal de jeunes arrivs de France... Tu sais, il parat que a pte sec El-Ksob. Avec les grads qu'il y a: le caporal Mouffe, l'ancien calotin dfroqu, l'Homme-Kelb... --Qu'est-ce que c'est que l'Homme-Kelb? --Comment! tu n'as pas entendu parler de l'Homme-Kelb? L'Homme-Chien qui a du poil jusque dans les oreilles? --Non. --Eh bien, tu ne vas pas tarder faire sa connaissance, ainsi que celle de l'honorable capitaine Mafeugnat. Ah! tu te figures que tu vas avoir affaire des chaouchs ordinaires? Pas du tout. Ce sont des chaouchs de choix, de premire catgorie. On n'en fait plus comme a. Le moule est perdu. Le capitaine d'abord: un capitaine en second qu'on a envoy aux Compagnies de Discipline parce qu'il prfrait les bouteilles pleines aux bouteilles vides et dont le nez ressemble une pomme de terre pourrie ou une poire blette... --Queslier! s'crie le caporal qui nous commande et qui a entendu la dernire phrase, je vous porte quatre jours de salle de police avec le motif, si vous dites un mot de plus. Queslier prend le parti de se taire et, haussant les paules, force l'allure pour se porter en avant. Je le suis avec Hominard et bientt nous marchons une trentaine de pas de nos sept camarades; entre leurs capotes et leurs kpis gris, apparaissent le kpi et le pantalon rouge du caporal. Nous descendons une cte caillouteuse. La route, troite, borde de grosses pierres, s'engage dans un dfil, le long du lit ravin d'un oued dont les galets gristres et polis recouvrent demi des amas de roseaux desschs ou les troncs noirtres d'arbres dracins et apports l par les eaux, l'poque des grandes pluies. Puis, aprs un dernier dtour, nous entrons dans une valle aride, seme de loin en loin de buissons d'pines et encaisse entre des collines tailles pic, au terrain rougetre, sur lequel des touffes d'alfa font l'effet de petits bouquets verts. Tout d'un coup, aprs le passage d'un oued qui dgringole des montagnes de droite, la chane des collines s'carte gauche et laisse apercevoir une plaine immense pique de broussailles et de grands arbres, et borne tout l-bas, au diable, par des montagnes d'un bleu cru. La route tourne droite et, au pied d'une minence qu'elle gravit, s'lve un bouquet de gommiers. --Ouf! dit Queslier en laissant tomber son sac, voil douze kilomtres de faits: la moiti de l'tape. Nous pouvons bien nous reposer un quart d'heure. Hominard et moi nous mettons sac terre et nous nous asseyons en attendant les camarades qui sont, maintenant, plusieurs centaines de mtres en arrire. --Dites donc! s'crie le caporal en approchant, si vous profitez de ce que je ne suis pas mchant pour vous moquer de moi, je vous ficherai dedans, vous savez. --Qui est-ce qui se moque de vous, caporal? demande Hominard. Est-ce pour moi que vous dites a, par hasard? --Pour vous, pour Froissard et pour Queslier. Je ne veux pas que vous marchiez en avant, comme vous venez de le faire. Nous n'aurions qu' rencontrer un officier, sur la route... Je ne suis pas mchant, mais je n'aime pas qu'on ait l'air d'en avoir deux... Pour toute rponse, Hominard tire sa pipe de sa poche et la bourre tranquillement. Il se retourne pour me demander une allumette; mais il reste le bras tendu, fixant les yeux sur la colline le long de laquelle serpente la route et que nous allons grimper tout l'heure. --Tiens, regarde donc l-haut? --Eh! c'est le tombereau d'El-Ksob, dit Queslier, dont la vue perante a reconnu l'attelage du gnie. Et je parie que c'est l'Amiral qui le conduit... oui... oui... c'est bien lui. Il va au moins chercher quelque chose An-Halib. --Ma foi, tant mieux; il pourra nous donner quelques renseignements sur El-Ksob. Et je m'avance sur la route. Le tombereau descend lentement la cte. Au-dessus des ridelles on voit s'lever quelque chose qui ressemble une perche... Tiens, c'est un fusil avec la baonnette enfonce dans le fourreau, au bout. --Oh! l'Amiral! L'Amiral esquisse un geste vague, mais ne rpond pas. Il est accompagn par un sergent dans lequel je reconnais cet infme Craponi qui avait attach Palet la queue d'un mulet. --C'est cette rosse de Craponi qui lui dfend de nous rpondre, murmure Queslier. Mais qu'est-ce qu'il a donc dans sa voiture? Le tombereau n'est plus qu' vingt pas. Je m'avance au devant du premier mulet, que je saisis par la bride. --Voulez-vous lcher cet animal! s'crie Craponi. Et vous, marchez! en avant! je vous dfends de vous arrter, entendez-vous? Mais l'Amiral n'a pas l'air de comprendre que c'est lui que le Corse s'adresse. Il a saisi le cordeau qu'il retient d'une main ferme et a mis sa voiture en travers de la route. --Vous pouvez regarder ce qu'il y a dedans, nous dit-il, sans serrer les mains que nous lui tendons. Ne vous pressez pas, allez! je ne partirai pas avant que vous ayez vu. Et, se tournant vers le pied-de-banc: --Tu entends, toi, je ne partirai pas avant. Si a ne te plat pas, c'est le mme prix. --Caporal! crie Craponi au cabot qui, assis sous les gommiers, regarde la scne de loin, sans y rien comprendre; caporal! rappelez vos hommes, ou je vous porte une punition en arrivant An-Halib! Le caporal s'lance en courant, mais Queslier est dj mont sur une roue, moi sur l'autre. Au fond du tombereau un fusil dress tout droit, un sac et un fourniment et, en travers, quelque chose comme un long paquet envelopp de couvre-pieds gris. --Qu'est-ce que c'est que a? demande Queslier qui se penche et tire lui les couvertures. a a l'air lourd... Ah!... Il pousse un cri et est oblig de se cramponner aux ridelles pour ne pas tomber la renverse. Je me penche mon tour, anxieux, et un cri d'horreur m'chappe aussi. Ce qu'enveloppent les couvre-pieds, c'est un cadavre. La tte amaigrie, aux joues creuses, au teint plomb, est colle dans un angle du tombereau et de cette face livide, affreusement contracte, aux yeux ouverts encore dans lesquels est reste fige l'expression d'une rage atroce, aux mchoires fortement serres l'une contre l'autre, se dgage une impression de souffrance pouvantable. Cette tte, je l'ai reconnue, Queslier aussi. C'est celle de Barnoux. Nous nous prcipitons vers l'Amiral pour lui demander des dtails, tandis que les huit hommes qui nous accompagnent, Hominard en tte, grimpent l'envi sur la voiture. Le caporal, emport par la curiosit, monte aussi sur un brancard. --Tu peux regarder, va! lui cria Queslier. Ce sont tes confrres qui l'ont assassin, celui-l. Si tu avais deux sous de coeur, tu rendrais tes galons ceux qui te les ont donns, aprs avoir vu a! Le caporal bgaye, pleurniche. --Pas de ma faute... moi... pas mchant... --Mets-y un clou, eh! cafard! gueule Hominard qui a port la main sa cartouchire; mets-y un clou, ou je te fous une balle dans la peau! Les assassins n'ont qu' fermer leur bote, ici, ou on leur crve la gueule comme des kelbs! Le cabot, terrifi, jette les yeux autour de lui. Il est tout seul. Craponi, prvoyant la scne, s'est clips aussitt qu'il nous a vus monter sur le tombereau. On l'aperoit, tout au bout de la route, silhouette ignoble d'animal lche et fuyant. --Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment El-Ksob, nous dit en terminant l'Amiral qui nous a expliqu comment Barnous est mort, trangl par les chaouchs; mais ce que je puis vous assurer, c'est que, lorsque je suis parti, a chauffait dur. Les hommes ne veulent pas sortir du camp et les grads, qui sont runis autour du capitaine, n'osent pas s'approcher d'eux. Ce matin, le Crocodile et une vingtaine d'autres parlaient de descendre le cadre et de dserter, avec armes et bagages, en Tripolitaine. Je ne sais pas comment a a tourn, mais les grads n'en mnent pas large. Moi, je ne voulais pas, d'abord, conduire le corps An-Halib, mais j'ai rflchi. Autant valait moi qu'un autre, car moi, je n'aurai pas peur de raconter au capitaine comment les choses se sont passes... --Ce n'est pas au capitaine qu'il faut aller porter plainte, s'crie Queslier. Le capitaine! Ah! il s'en fiche pas mal! C'est le gnral qu'il faudrait aller trouver, Boufsa! Et nous verrions bien s'il ne nous accorderait pas justice. Je suis assez de cet avis, bien que je ne compte gure sur la justice du gnral--prcisment parce qu'il est gnral. --Le plus simple, a serait encore de descendre toute la racaille coups de flingot, insinue Hominard en fixant le cabot qui, tout ple, flageolle sur ses jambes. --C'est peut-tre en bonne voie d'excution, ce systme-l, rpond l'Amiral. Vous savez, aprs ce qui s'est pass ce matin, a ne m'tonnerait pas qu'on ait dj fait du boeuf la mode avec la viande des pieds-de-banc... Tiens! Eh bien! o est-il pass mon Corsico?... Oh! Craponi! Fripouilli! Macaroni!... Le caporal, tremblant, s'approche de l'Amiral. --Le sergent est parti depuis quelque temps dj. Comme vous ne pouvez pas remonter sans escorte An-Halib, je vais vous accompagner. Les hommes iront bien tout seuls jusqu' El-Ksob. --C'est a, dit Queslier, dbarrasse-nous de toi. Il n'aurait qu' nous prendre envie de te casser les pattes en route... Mais Hominard se rcrie. --De quoi? de quoi? Monsieur a le flub? Monsieur veut se trotter? Ah! mais non, par exemple! Pas de a! On nous a donn un cabot pour nous conduire et je veux mon cabot. Un cabot comme a, qui m'a menac de me ficher dedans parce que je marchais trop vite! Il n'y a pas de danger que je le lche! Et je vais le faire marcher devant moi, encore, avec accompagnement de coups de pied dans les talons s'il a l'air de vouloir caner... a ne marque pas, les coups de pied dans les talons... seulement, a pince. Le caporal essaye de protester. --Je n'ai pas peur, je n'ai rien redouter... Je n'ai jamais t mchant... c'est une justice me rendre, je n'ai jamais t mchant... --Elle n'est pas mauvaise! Mais qu'est-ce que a nous fout, tout a? Mchant ou pas, si on dcide de venger Barnoux sur la peau de tes copains d'El-Ksob, tu y passeras comme eux, en mme temps... Ah! maintenant, dans le cas o la reprsentation serait dj finie quand nous arriverons, on jouerait une nouvelle pice exprs pour toi... Plains-toi donc, eh! taffeur!... Un duo nous deux! c'est moi qui jouerais de la clarinette! --En route, nom de Dieu! s'crie Queslier. Et pas de halte jusqu' El-Ksob? Nous verrons ce qu'il y a faire, avec les autres; il faudra qu'ils le payent, leur assassinat! Au revoir, l'Amiral! Nous avons repris nos sacs et nous nous sommes mis en marche. Elle ne nous a pas sembl longue, la seconde moiti de l'tape. Excits par l'indignation, la rage au coeur, nous avons march grands pas, silencieux, mornes, distendant seulement les mchoires dans un rire froce chaque fois qu'Hominard, ce farceur que la blague ne quitte pas, mme dans la colre, engueulait son cabot. Des impitoyables, souvent, ces rigoleurs qui dissimulent la violence de leur indignation sous les drleries de la farce--comme on cache un stylet dans le manche d'un riflard--et qui jettent pleines poignes, sur les raflures que fait la pointe froide de la menace, le sel cuisant de l'ironie. --Allons, trotte donc; on dirait que tu as peur de t'user la plante des pieds! Tu ne ferais jamais tort qu'aux vers. Ils ne te diront pas merci pour une demi-livre de viande que tu leur apporteras en plus. Aprs a, Monsieur a peut-tre pass un trait avec les astibloches? --Si tu ne marches pas plus vite, je ne te laisserai pas faire ton testament. Au bout d'une heure et demie, du haut d'une minence qui domine une valle, nous apercevons El-Ksob. Il est neuf heures du matin. Le blanc des marabouts, ros au sommet, clate sur le bleu pur du ciel, gauche, tandis qu' droite, le soleil qui vient de jeter sa pourpre caligineuse sur la pointe des montagnes, commence rougir les contours de constructions inacheves dont les formes s'effacent et ne semblent plus qu'une masse violace et confuse au milieu de l'blouissement dor des rayons. XXII --Par ici! caporal! Par ici! Ne laissez pas vos hommes entrer dans le camp, s'crie le capitaine Mafeugnat aussitt qu'il nous aperoit. Et il sort, en faisant de grands gestes, d'une des deux maisonnettes bties sur la petite esplanade qui prcde les retranchements levs autour de l'emplacement des marabouts. Les grads, un sergent et un caporal, sortent aussi de leur cahute et font quelques pas au devant de nous. --Mais, qu'est-ce qu'il a nous appeler? me demande Queslier. Est-ce qu'il se figure que nous arrivons avec l'intention de lui servir de gardes du corps? Ah! mais non! Moi, d'abord, j'ai bien envie d'aller tout de suite retrouver les autres. Ils nous appellent aussi, les autres. Ils sont runis en groupe compact, au milieu du camp, devant les tentes et, par-dessus le parapet, nous font signe de venir les rejoindre. Pourquoi pas? Le capitaine va videmment nous faire camper part, nous enjoindre de ne pas communiquer avec eux et, si nous enfreignons sa dfense, il pourra nous accuser d'avoir refus de lui obir. Jusqu' prsent, nous n'avons reu aucun ordre direct; le capitaine n'a parl qu'au caporal qui nous conduit,--le caporal Fleur-de-Gourde, comme Hominard vient de le baptiser en route.--Queslier me pousse le coude... Nous sautons le foss, lui et moi, et nous avons franchi le retranchement avant que le cabot ait eu le temps de se retourner. --Voulez-vous revenir ici! s'crie-t-il, furieux de s'tre laiss manquer de respect devant un capitaine; voulez-vous!... L'motion arrte la parole dans sa gorge. Les huit camarades, Hominard en tte, viennent de lui passer entre les jambes et ont pris le mme chemin que nous. --Vous aurez de mes nouvelles! tas de bandits! hurle le capitaine qui a vu de loin la scne et qui reprend le chemin de sa maison en nous tendant le poing. --Ses menaces et rien, dit le Crocodile en haussant les paules, c'est absolument le mme tabac. --Depuis ce matin, ajoute Acajou en ricanant, chaque fois qu'il nous donne un ordre, c'est comme s'il pissait dans un violon pour faire de la musique. Quand on a un frre venger, conclut-il tragiquement, on ne connat plus rien. Encore un drle de type, ce gamin, dont l'impudence effronte couvre la rsolution audacieuse et qui crase honteusement, entre deux phrases de mlodrame ou deux couplets de beuglant, sa sensibilit de petite fille. On sent qu'il a au plus haut degr la rancune de l'injure subie, cet avorton, qu'il l'a conservera pendant des annes, s'il le faut, mais qu'il ne l'effacera compltement que lorsqu'il aura fait payer l'insulte l'insulteur, par une mauvaise plaisanterie, un mauvais tour--ou un mauvais coup.--Pour le moment, il demande l'abatage immdiat des chaouchs, capitaine en tte. --Oeil pour oeil, dent pour dent! Qu'est-ce que tu en penses, Rabasse? Rabasse nous explique comment Barnoux a t assassin. Il avait, parat-il, parmi les sapeurs du gnie qui dirigent les travaux du bordj qu'on construit ct du camp, un camarade, un Bordelais comme lui. Ce camarade est parvenu, hier, 14 Juillet, la faveur du dsordre qu'avaient produit les diffrents jeux organiss pour clbrer la fte, lui passer quelques bouteilles de liqueur. Barnoux tait en train de les vider, le soir, aprs l'extinction des feux, avec les hommes de son marabout, quand le sergent Craponi, faisant une ronde, a entendu du bruit et est entr dans la tente. Il s'est aperu de ce qui se passait et a fait sortir Barnoux qu'il a amen devant le capitaine. --Dites-moi de qui vous tenez ces bouteilles, lui a dit Mafeugnat. Barnoux, naturellement, a refus. Le capitaine a donn l'ordre de le mettre aux fers. Comme il rsistait, Craponi, l'Homme-Kelb et Mouffe se sont prcipits sur lui et l'ont mis la crapaudine; puis, pour que personne ne vnt le dtacher, ils l'ont transport devant leur maison. L, Barnoux ayant pouss quelques plaintes, les trois brutes ont t prvenir le capitaine qui est venu demander au patient s'il voulait se taire. --Vos cris empchent tout le monde de dormir. Voil les sergents qui assurent que vous ne leur laissez pas fermer l'oeil. --Mon capitaine, je ne crie et je ne me plains que parce que je souffre. On a serr les fers tellement fort que j'ai les poignets briss. Vous pouvez regarder si ce n'est pas vrai. --Je m'en moque, vous n'avez que ce que vous mritez. --Mon capitaine, un homme ne mrite jamais d'tre trait comme je le suis. Si vous aviez un peu de coeur, vous le comprendriez... --Le billon! mettez-lui le billon! s'est cri le tortionnaire aux trois galons. Et les chaouchs, aprs avoir enfonc de force un chiffon sale dans la bouche de leur victime, lui ont entour la tte avec des serviettes et des cordes. --Toute la nuit, nous dit Rabasse, il est rest l, jet sur le sable comme un paquet. Et ce matin, au jour, le factionnaire, ne le voyant pas remuer, s'est approch. Il l'a secou et s'est aperu qu'il tait mort touff. Aussitt, le capitaine l'a fait mettre dans le tombereau du gnie et... --Oui, nous avons rencontr l'Amiral en route. --Ah! si tu avais vu le camp ce matin! s'crie le Crocodile. Tout le monde tait en rvolution. Vrai! je ne sais pas comment ils sont encore en vie, les chaouchs! --Il faudrait pourtant se dcider, dit Acajou. Moi, je mets une boule noire, et toi? Moi, je mets une boule blanche. Oui, une boule blanche. Je viens de jeter un coup d'oeil sur les visages des individus qui m'entourent et, certes, si j'ai dcouvert quelques faces dcides, j'ai vu bien des physionomies d'indcis et d'irrsolus. Je devine que j'ai devant moi des abtis qui n'ont mme pas eu le courage d'tre lches tout de suite et qui se sont emballs, ce matin, surtout parce qu'ils ont vu clater l'indignation de quelques crnes. Leur demi-journe d'insoumission commence leur peser, et je sens que, malgr eux peut-tre, d'un instant l'autre, leur colre va tomber plat. Ces moutons transforms subitement en loups vont redevenir des moutons. Je sens qu'il n'y a rien tenter avec ces molasses. Je sens que, si nous levions nos fusils contre les assassins de Barnoux, ils se prcipiteraient pour nous retenir les bras,--heureux de racheter leur rbellion par de l'aplatissement,--ou nous casseraient la tte par derrire. Et puis, je ne suis pas d'avis de recourir la violence. Si j'avais t l ce matin, quatre heures, quand on a relev le cadavre, j'aurais t le premier prcher la rvolte et peut-tre envoyer une balle dans la peau d'un des trangleurs. Maintenant il est trop tard. Il y a une autre raison encore. En dehors de la vengeance immdiate, toujours excusable, je ne comprends la mort d'un homme que comme sanction d'une ide juste. Ici, l'excution des misrables ne prouverait rien. Elle serait la consquence mrite de leur frocit, et voil tout. Si, un jour, quand l'heure sera venue de jeter par terre le systme militaire, il faut rpandre du sang,--et il le faudra,--on les retrouvera, les tortionnaires. Eux ou d'autres, peu importe. Tous les individus qui composent une caste sont solidaires les uns des autres. Le fait brutal est l, pourtant. Il y a eu rbellion. Depuis le matin, le camp entier refuse d'obir aux ordres donns par les chefs. On a pouss des cris d'indignation, on a profr des menaces. Il est temps de mettre un terme cette situation fausse. Se soumettre sans rien dire? Ils sont l une douzaine qui ne le voudraient pas; et puis, ce serait avouer implicitement qu'on a eu tort. Se plaindre? Oui, mais qui? --Au gnral, parbleu! s'crie Queslier, comme je le disais pendant la route! Je saute sur cette ide. Je sais d'avance quoi m'en tenir sur les rsultats de la visite que nous allons faire au commandant du cercle. Je ne me fais pas d'illusion sur la porte des rclamations que nous pourrons lui adresser et qu'il sera peu prs forc de prendre, pour la forme, en considration. Seulement, le projet de Queslier a un bon ct. Le gnral sera oblig d'admettre, si nous poussons jusqu' lui, que le camp d'El-Ksob a agi de bonne foi et ne s'est rvolt que sous l'influence de l'indignation. Rester l, ce serait risquer de se voir accuser d'avoir tout simplement obi des chefs de complot dont le plan a avort et dont on demanderait les noms,--qui seraient livrs, indubitablement. Et puis, qui sait? c'est peut-tre un brave homme, ce gnral? Il est capable de forcer Mafeugnat et ses acolytes changer de corps; il est capable de les faire passer au conseil de guerre... Il est capable... De quoi n'est-il pas capable? --Parbleu! s'crient les hommes qui m'entourent et, auxquels je viens d'exposer ces dernires ides; allons, en route tout de suite. Tout le dtachement veut se mettre en marche, immdiatement, pour arriver Boufsa, o se trouve le gnral, aprs-demain matin. Il a fallu faire entendre raison ces enrags,--des enrags qui commenaient voir tout en rouge, aprs avoir vu tout en noir, et qui ne parlaient de rien moins que de la condamnation mort de Mafeugnat, au conseil de guerre devant lequel le ferait passer le gnral. Il est dcid que nous partons six, Queslier, le Crocodile, Acajou, moi et deux autres. Nous faisons la qute pour avoir du pain pendant les deux jours que nous aurons marcher. Chacun nous apporte un croton ou un morceau de biscuit. Nos musettes sont peu prs pleines. --Assez comme a, dit Acajou. Sans a, nous engraisserions et nous ne pourrions plus doubler les tapes. Quand on n'a pas l'habitude de manger sa faim, vous comprenez... Nous empoignons nos fusils et nous sortons du camp la queue leu-leu. Le capitaine, qui cause sur sa porte avec les chaouchs, nous aperoit. --Halte-l! o allez-vous? --Nous allons Boufsa, porter une lettre presse au gnral, rpond le Crocodile. Le capitaine devient tout ple. --Rentrez dans le camp! Je vous dfends de faire un pas de plus! Pour toute rponse, nous nous remettons en marche. D'un bond, Mafeugnat rentre chez lui et sort avec un revolver la main. Il lve le bras. --Si vous ne vous arrtez pas, je fais feu! Nous sommes dix pas de lui et il met en joue le Crocodile. Tous ensemble, nous prenons la main nos fusils chargs pendant que les chaouchs, Fleur-de-Gourde en tte, se prcipitent dans leur cahute sous prtexte de chercher leurs armes. --Allons, va donc raccrocher ton crucifix ressort, dit Acajou au capitaine, tu vois bien qu'il ne nous fait pas peur. C'est des noyaux de cerises qu'il y a dedans. Mafeugnat est vert de rage. Il murmure, d'une voix brise par la colre: --Je vous ferai tous passer en conseil de guerre! --Aprs toi! crie le Crocodile. Et Acajou, qui est rest le dernier, se retourne pour lui dire en riant: --A quoi a te sert-il de faire tes yeux en boules de loto? On sait bien que tu n'es pas mchant; tu ne ferais pas de mal un lion; tu aimerais mieux lui donner un morceau de pain qu'un coup de pied... XXIII Le gnral, Boufsa, a paru indign de ce que nous lui avons appris. Il a prescrit une enqute et nous a promis, s'il y a lieu de le faire, de punir svrement les coupables. En attendant, il nous a fait reconduire El-Ksob. Nous sommes retombs sous la coupe du capitaine Mafeugnat et de ses sides, qui nous en font voir de dures. Quelle canaille, que ce Mafeugnat! Une face jaunie par la bile, perce de petits yeux de cochon et agrmente d'un nez enfl, pourri, en dcomposition, constamment enduit d'onguents ou de pommade; une physionomie rpugnante, ronge par le vice et crispe par la mchancet; une tte de bourreau malade, de tortionnaire galeux, d'inquisiteur constip. Il est toujours en train de rder, la tte baisse, comme une hyne dans sa cage, autour de sa maisonnette. On dirait qu'il est en qute d'une trille ou qu'il est la recherche d'un clysopompe. L'autre jour, je suis pass dix pas de lui. Il s'est arrt net et m'a lanc un regard furieux. Ce n'est pourtant pas de ma faute si ses pustules ne veulent pas gurir et si les hommes de corve trouvent vide, tous les matins, le Jules qui lui est rserv. La maladie rend irritable et injuste, je le sais bien, mais ce n'est pas une raison pour avoir l'air d'accuser les gens d'avoir jet un sort sur vos tumeurs et d'avoir enchant votre os iliaque. --Vous, vous m'avez l'air de filer un mauvais coton, m'a dit hier le sergent qu'on appelle l'Homme-Kelb; avec votre air de vous ficher du monde, je crois que vous n'irez pas loin... Et ne me regardez pas comme cela, quand je vous interloque... Je n'en veux pas, de ces coups de z'yeux!... Il ne veut pas qu'on le regarde, ce sauvage poilu, moul dans un cor de chasse. Quel dommage! Il est pourtant bien intressant voir, avec sa figure blafarde d'assassin lche, son nez en pied de marmite o pend une roupie infecte et son poil roux de Judas hirsute qui lui envahit les yeux et cache ses larges oreilles aplaties. Et le caporal Mouffe, un ignoramus aux yeux morts de poisson vid, qui a jet le froc aux orties pour endosser une livre de gelier! C'est lui, ce Mouffe, qui a fait saisir l'autre jour un malade atteint de dysenterie qui, n'ayant pas le temps d'aller au dehors du camp, avait pos culotte quelques pas de sa tente. Il l'a fait renverser par terre et lui a fait traner la figure dans les excrments. Il a trouv un homme pour accomplir cette besogne lche, un nomm Prey, sorte de brute inconsciente, qui porte ces mots tatous sur le front: Pas de chance. Quand le malade s'est relev, il avait les mains et les bras dchirs par les pointes des cailloux sur lesquels il tait tomb, et du sang coulait travers l'ordure dont tait souill son visage. C'est lui, ce Mouffe, qui, tous les soirs, aprs l'appel, chauss de chaussons de lisire, rampe autour des marabouts pour pier le moindre bruit, et qui rpte toutes les cinq minutes, d'une voix nasillarde de prtre idiot: --Je veux entendre le plus profond silence! Quels tres, mon Dieu! Ah! mieux vaudrait mille fois vivre dans les montagnes, avec les btes, avec les chacals et les hynes dont on entend les hurlements, la nuit, que de passer son existence avec ces brutes qui croient tre des hommes! Et il faut trimer, avec a, comme des ngres. Nous travaillons la construction d'un bordj, ct du camp. Cinq heures de terrassement le matin, quatre le soir, avec les chaouchs, revolver au ct, se promenant sans cesse le long de la tranche, punissant ceux qui lvent la tte, punissant ceux qui travaillent mollement, punissant ceux qui n'arrivent pas terminer leur tche, engueulant tout le monde tort et travers. Je me moque de leurs menaces; je me fiche de leurs engueulades. D'ailleurs, ils se sont dcids me laisser assez tranquille; ils se sont aperus que j'abattais ma part de turbin assez consciencieusement. Le travail ne me fait plus peur, en effet. Je me suis habitu au maniement de la pioche et de la pelle, et la multiplicit des calus a rendu la peau de mes mains aussi dure et aussi rugueuse que de la peau de crocodile. C'est trs utile, de ne pas avoir l'piderme trop dlicat lorsqu'on a remuer un sol aussi rocheux et aussi rude entamer que celui que nous ventrons, terrain pierreux dans lequel la pioche porte faux et rebondit sur le roc, en envoyant dans les bras des contrecoups douloureux. Il ne manque pas de gens qui n'ont pas autant de chance que moi et qui se donnent un mal du diable sans arriver des rsultats apprciables. Il y a ainsi dans mon quipe un certain Dubuisson qui pourrait facilement emporter dans ses poches, la fin de chaque sance, toute la terre qu'il a pioche. Il a commenc par travailler avec acharnement, mais, voyant que son courage ne lui servait rien, il s'est ralenti peu peu et se contente maintenant de gratter lgrement le sol avec la pointe de sa pioche. Quand il a abattu de quoi remplir un kpi, il prend sa pelle et se met en devoir de dbarrasser la fouille. --Dubuisson! lui crie l'Homme-Kelb, voulez-vous lancer la terre plus fort que a! Elle retombe toute dans la tranche. --Sergent, ce n'est pas de ma faute. Il y a un crochet au bout de ma pelle. --Tchez de la charger un peu plus, votre pelle! Et baissez-vous pour ramasser ces pierres! --Impossible, sergent; la terre est trop basse. Mettez-la d'abord sur un billard et nous verrons. --Huit jours de salle de police!... Avec le motif... Impertinence flagrante! Dubuisson, sans rien dire, continue tapoter autour d'une grosse pierre. Voil trois jours qu'il la gratte, cette pierre, tout doucement. On dirait qu'il a peur de lui faire du mal. Il prtend qu'elle est colle. --Oui, sergent, colle. Ou plutt, voulez-vous que je vous dise? Cette pierre-l, elle n'en a pas l'air, n'est-ce pas? Eh bien! c'est le commencement d'un banc. On s'en aperoit bien quand on tape dessus. Tenez... pif! paf! Entendez-vous comme a rsonne? Il n'y a pas s'y tromper, c'est la tte d'un banc de pierre. a s'tend peut-tre plusieurs lieues... --Huit jours de salle de police... Fichez de ma fiole, nom de Dieu! L'Homme-Kelb s'en va, furieux. Le caporal Mouffe s'approche son tour. --Dubuisson, je commence par vous mettre quatre jours pour nonchalance au travail, et je vais vous en mettre huit si vous ne piochez pas plus fort que a. --Je ne peux pas, caporal; je n'ai pas les bras assez longs. Jugez vous-mme. Ce n'est pas mauvaise volont. Vous comprenez bien que je n'y peux rien, si maman m'a fait les bras courts. L'quipe a clat de rire au nez du cabot et l'on a surnomm Dubuisson: Bras-Court. Sacr Bras-Court! Petit petit, il est arriv imposer sa flemme. Les chaouchs continuent le fourrer dedans, mais ont compltement renonc exiger de lui un travail srieux. Comme il est musicien, il passe son temps, sur les chantiers, nous chanter, demi-voix, des morceaux en vogue au moment de son dpart de France. De temps en temps, quand les pieds-de-banc ont le dos tourn, il place le manche de sa pelle sur son bras gauche, comme une guitare, tandis que, de la main droite, il pince des cordes imaginaires. Je suis heureux de l'avoir ct de moi, ce fainant obstin. Il me met de la joie au coeur, avec ses morceaux de romances et ses bribes d'opra-comique. Et nous ne nous plaignons pas de faire sa tche, d'enlever un peu plus de terre ou d'aller vider quelques chignoles de plus, pourvu qu'il nous donne ses chansons. Un peu de gat fait oublier tant de choses! Nous sommes si malheureux! D'abord, nous crevons de faim. Depuis que je suis El-Ksob, je n'ai pas fait encore un seul repas avec du pain. Ce sont des chameaux qui nous l'apportent d'An-Halib, le pain, tous les deux jours, onze heures. On se jette dessus, littralement. A midi, je crois qu'il serait impossible de trouver, dans tout le camp, de quoi reconstituer la moiti d'une boule de son. En garder un peu pour manger avec les gamelles, ce n'est pas la peine d'y songer. D'abord, la faim fait taire la prvoyance; elle a besoin d'tre calme immdiatement. Et puis, entre nous, nous nous volons les crotes qui restent. On m'en a vol, j'en ai vol. La morale? Les affams s'assoient dessus. Pendant une demi-heure, aprs la distribution du pain, on n'entend sous les marabouts qu'un grand bruit de mchoires. Chacun, en silence, tortore son bricheton jusqu' la dernire miette. Ce n'est pas long avaler, les trois livres de gringle! Ce qu'il y a de malheureux, c'est qu'il ne tient pas au corps, ce pain frais. Il s'en va avec une rapidit!... On a beau faire des efforts pour le conserver, c'est comme si l'on chantait. --C'est la faute de cette cochonnerie d'eau que nous avalons, dclarent, en hochant douloureusement la tte, des dsols qui, une heure peine aprs avoir briff leur boule, reviennent d'un endroit cart en boutonnant leurs pantalons. C'est vrai, c'est la faute de l'eau que nous buvons, une eau sature de magnsie, que les mulets vont chercher un puits creus dans une coupure, au pied d'une montagne. Elle dbilite d'une faon effrayante, cette eau; elle vous flanque des diarrhes atroces--quand ce n'est pas la dysenterie.--On a toujours l'estomac vide avec cette eau-l. On digre en mangeant. On fait la pige aux canards. Ah! ils seraient leur aise, ici, ceux qui prtendent que la libert du ventre est la premire des liberts! La gamelle ne contient qu'une chopine d'eau chaude sur laquelle flottent deux tranches de pain et qui recouvre un morceau de viande gros comme le pouce. On trouve aussi, quelquefois, tout au fond, une douzaine de haricots qui, aprs avoir pass vingt-quatre heures dans la marmite, pourraient encore servir pour tuer des piafs, avec une fronde. Comme les hommes sont bien nourris, a le toupet d'crire le capitaine Mafeugnat dans les rapports que le caporal Fleur-de-Gourde, qui fait fonction de secrtaire, nous lit tous les jours, midi, on peut exiger d'eux une grande somme de travail. Sur les quatre heures de repos ou de sieste, on prendra tous les jours une ou deux heures qui seront consacres des travaux ncessaires l'amlioration du camp. Et, quotidiennement, une dcision ridicule maille de citations latines nous indique l'ouvrage entreprendre. Aujourd'hui, le dtachement ira faire une corve de bois; les hommes seront envoys de diffrents cts, deux par deux. _Numero Deus impare gaudet._--Aujourd'hui, le dtachement divis en trois parties _coram populo_, muni d'outils _ex quo_, se rendra sur la route d'An-Halib pour arracher des pierres _ad hoc_. --Quel idiot! s'crie Rabasse; ce qui me fait rager, moi, ce n'est pas tant d'tre sur pied du matin au soir, que de me voir command par un imbcile de cette trempe-l! Dire qu'on flanque des galons des nes pareils! Moi, ce qui me fait rager, dans cet affreux camp d'El-Ksob, c'est chaque chose en particulier et tout en gnral. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs; presque tous les hommes du dtachement, surmens et agacs, sont surexcits d'une faon effrayante. Nous sentons peser sur nous la surveillance la plus troite, l'espionnage le plus atroce. La moindre faute, le moindre cart, sont punis avec une svrit exagre. La fatigue et la faim sont riges en systme. Nous ne dormons qu'une nuit sur deux: tous les soirs, sur les cinquante hommes prsents l'effectif, on en commande vingt-quatre pour la garde. Il faut aller monter la faction tous les coins du camp et jusque sur les montagnes, pour se remettre, le lendemain, au travail reintant. Il devient de plus en plus dur, ce travail. Les chaouchs, au lieu d'avoir le revolver au ct, l'ont maintenant la main et parlent, cinquante fois par sance, de vous brler la cervelle. Craponi, qui est revenu d'An-Halib, et qui nous a pris en grippe, Rabasse et moi, nous met rgulirement en joue deux fois par heure. Seulement, ils n'osent gure mettre leurs menaces excution, les couards. Ils lisent dans nos yeux notre exaspration. Ils savent bien qu'au premier coup de revolver toutes les pioches se lveraient et que ce n'est pas dans le sol que leurs pics iraient s'enfoncer. --Mais tire donc! a cri le Crocodile au caporal Mouffe qui le couchait en joue, tire donc, si tu as du coeur!... Hein! tu canes! taffeur! Ah! ah! a serait plus vite fait qu'une horloge, va, de te faire un talus dans le dos, si tu me manquais! Le capitaine Mafeugnat, inform de l'irritation des esprits, n'a pas cd. De l'intrieur de sa maison o il se tient enferm, deux revolvers chargs sans cesse sa porte, il continue prescrire les mesures les plus rigoureuses. Il vient d'envoyer au Dpt, en prvention de conseil, pour vol de vivres, deux malheureux qui avaient ramass, autour de la cuisine, une dizaine de pommes de terre avaries. Il a eu aussi une ide de gnie: il a interdit l'usage du pas acclr; nous ne devons plus marcher qu'au pas gymnastique. Le pas gymnastique partout: l'intrieur ou l'extrieur du camp, au travail, en corve; il faut courir pour aller chercher sa gamelle, courir pour la rapporter, courir pour aller remplacer un camarade en faction, courir pour aller aux cabinets, courir pour porter du mortier aux maons. Nous vivons les coudes colls au corps, les jarrets raidis, les cuisses successivement leves horizontalement. On nous prendrait pour des fous. Nous semblons des monomanes de la course. Nous avons l'air d'avoir le dlire de l'allure rapide. Et il ne faut pas s'amuser jouer avec cette dcision stupide. Les peines appliquer aux dlinquants sont arrtes d'avance: quatre jours de prison au premier qui use du pas acclr; huit jours en cas de rcidive; quinze jours la troisime fois. C'est trs joli, tout a, videmment. C'est mme trop beau pour durer. Justement les chaouchs redoublent de mchancet; ils viennent, parat-il, de recevoir de mauvaises nouvelles. L'affaire Barnoux n'a pu tre touffe et le conseil de guerre rclame les bourreaux. L'Homme-Kelb, qui ce soir est chef de poste, se promne de long en large, en tirant rageusement les poils de sa barbe, devant les tombeaux sous lesquels sont tendus une douzaine de prisonniers. Acajou, qui est du nombre, lui demande la permission de sortir un instant pour aller satisfaire ses besoins. --Non! vous profitez de cela pour aller causer avec les autres. C'est interdit par les rglements. Un homme puni ne doit pas avoir de rapports avec ses camarades. --Cependant, sergent... --Foutez-moi la paix. Chiez au pied de votre tente; un homme de garde enlvera a avec une pelle. Acajou s'excute. Et, quand il a fini, il interpelle le sergent qui a continu sa promenade et se trouve au bout du camp. --Sergent!... sergent!... --Qu'est-ce que vous voulez? nom de Dieu? vocifre l'Homme-Kelb. --Une poigne de ta barbe pour me torcher le cul. Le pied-de-banc s'est prcipit sur l'avorton et, au milieu des hues gnrales, lui a mis les fers aux pieds et aux mains. --Tue-moi donc aussi, comme Barnoux! crie Acajou. Va donc! Un crime de plus ou de moins, qu'est-ce a te fait? Mets-moi donc le billon, eh! barbe poux! --Oui! je vous le mettrai, le billon, nom de Dieu! hurle le chaouch. Ah! vous avez l'air de vous moquer de moi parce qu'on vous a dit que je passais au conseil de guerre pour avoir fait mon devoir? a ne m'empchera pas de le faire, mon devoir, nom de Dieu! et jusqu'au bout, sacr nom de Dieu! Et j'en billonnerai encore, des Camisards! Tous les hommes sont sortis des tentes et, au milieu du camp, se sont mis hurler: --A l'assassin! l'assassin! l'assassin! L'homme-Kelb, pris de peur, a abandonn sa victime et s'est sauv. Le lendemain matin, nous sommes entrs vingt en prison. Nous avions l'intention de nous rebiffer, mais, rflexion faite, nous n'avons rien dit. Qu'est-ce que a peut nous fiche, la prison? Nous sommes srs maintenant que les tortionnaires vont passer devant le conseil de guerre. Nous sommes contents. Nous sommes rests quinze jours sous les tombeaux, faisant sept heures par jour d'un peloton de chasse pouvantable, crevant de faim. --Ce qu'on dclare ballon! s'crie de temps en temps Bras-Court qui fait sans doute allusion, en employant cette expression mtaphorique, au gaz qui contribue seul gonfler son abdomen. Srieusement, je commence avoir les dents geles. C'est vrai; je ne sais vraiment pas comment nous arrivons nous soutenir. Nous souffrons de la soif, aussi, car la chaleur est accablante, et nous recevons peine, par jour, le litre d'eau rglementaire. Mafeugnat a dfendu expressment de nous en donner une goutte de plus, mme pour laver notre linge. Nous ne le lavons pas. Nous sommes mangs vivants par les mies de pain ressorts et par les ppins mcaniques. Un beau matin, un convoi est pass, qui a emmen les bourreaux Tunis. L'officier qui a remplac le capitaine Mafeugnat a fait sortir de prison tous les hommes punis. --Qu'est-ce que tu crois qu'ils attraperont, Mafeugnat et ses acolytes? me demande Queslier d'un air gouailleur. --Ma foi, je ne sais pas. --Moi je le sais. Ils seront acquitts, comme je te l'ai dj dit. Veux-tu parier? Je parie un demi-biscuit. Il a eu raison, le sceptique. Deux mois aprs, nous avons appris qu'ils avaient t non seulement acquitts, mais qu'on les avait fait passer dans un rgiment, en leur accordant des loges pour leur conduite intrpide. XXIV C'est le lieutenant Ponchard, cet officier que j'avais vu pour la premire fois An-Alib, le 14 juillet, qui a remplac El-Ksob le capitaine Mafeugnat. Tout nouvellement arriv de France, n'tant jamais sorti du Dpt o il n'avait pas exerc de commandement direct, il n'a pas eu le temps d'acqurir la duret et la scheresse de coeur dont ses collgues se font gloire. On a fait descendre d'An-Alib, avec lui, des grads dont la svrit et la violence n'ont rien d'exagr. La fleur des pois des chaouchs. Par le fait, eu gard surtout au triste tat dans lequel nous nous trouvions il y a quelques jours peine, nous ne sommes pas trop malheureux. En dehors des heures de travail, on nous laisse peu prs tranquilles. Nous jouissons d'une certaine libert--la libert au bout d'une chane. Nous continuons dclarer ballon, par exemple. Ah! oui, nous claquons du bec srieusement. --Maintenant, si l'on pouvait manger peu prs sa faim, disait l'autre jour Rabasse, on n'aurait pas trop se plaindre... Mais comment faire pour arriver un pareil rsultat? A force de se creuser la tte et de retourner la question sous toutes ses faces, il est arriv dcouvrir un moyen: il s'est abouch en secret avec l'un des sapeurs du gnie qui surveillent les travaux du bordj, et le sapeur, allch par la promesse d'une forte prime, a consenti se laisser adresser une certaine somme dont il remettra, en nature, le montant au disciplinaire. --Oui, mon cher, m'a dit Rabasse qui m'a fait part de sa combinaison, j'ai t oblig de lui promettre vingt-cinq pour cent. Et encore, il s'est fait tirer l'oreille, l'animal. Crois-tu que c'est assez salaud, des individus pareils? Dame! c'est un bon soldat, celui-l; il est inscrit sur le tableau d'avancement! Il verrait crever de soif un Camisard qu'il ne lui donnerait pas un verre d'eau, mais pour dix francs, il lui passera un litre d'absinthe. C'est joli, la solidarit dans l'arme. --A ta place, ai-je rpondu, je le dnoncerais, quitte perdre mon argent. Il ne l'aurait pas vol. --Bah! qu'est-ce que tu veux? Mieux vaut encore passer par l et ne pas crever de faim. Je commence en avoir assez, vois-tu, d'entendre hurler mes boyaux. Moi aussi. Je pourrais, un jour sur deux, mettre mon estomac en location ou laisser mon tube digestif au vestiaire. Ce que j'ai souffert de la faim, dans ce satan pays!... --Tu devrais faire comme moi, a conclu Rabasse, et te faire envoyer de l'argent. Pourquoi pas? Seulement, voil: je ne sais pas par qui m'en faire envoyer. Mes parents? Je les ai saqus d'une sale faon, il y a dj longtemps; d'ailleurs, pour rien au monde, je ne voudrais leur demander un sou... Alors, quoi?... Paf! voil que mes souvenirs qui se sont mis danser une sarabande dans mon cerveau d'affam s'abattent sur la figure d'un cousin loign; un brave garon, que je n'ai pas vu depuis longtemps, mais qui m'a toujours port un certain intrt. Est-ce une raison pour croire qu'il va s'empresser de dposer son offrande sur l'autel de ma fringale? Puis-je esprer que la victime viendra elle-mme tendre au couteau, qui ne demande qu' l'ouvrir, non pas sa gorge, mais sa bourse? Essayons. Je joue du cousin. Je lui cris une lettre insidieuse et apitoyante. Je le prends par tous les bouts; je le tte de tous les cts. J'ai l'air d'un rtiaire qui cherche envelopper l'ennemi de son filet pour le percer de son trident. Quatre pages! c'est assez. Je ne lui dis pas, dans ces quatre pages, que je suis aux Compagnies de Discipline. Je ne veux pas effaroucher sa pudeur, mettre en droute ses instincts honntes de bon bourgeois, le forcer coller les mains sur ses yeux.--J'aime bien mieux qu'il les mette sa poche.--Je lui raconte une petite histoire: J'ai t envoy dans le Sud, tout dans le Sud, pour escorter une mission scientifique charge d'tudier les inscriptions romaines graves sur les sables du dsert. Il n'y a pas de bureaux de poste, dans ce pays-l. Il y en aura peut-tre un jour; esprons-le du moins, cher cousin. En attendant, je serais trs heureux si mon excellent parent consentait m'envoyer une certaine somme au nom du sapeur Bompan qui me la fera parvenir sans faute. J'esquisse mme un lger portrait du sapeur: la crme des honntes gens, un coeur d'or; tout est sacr pour lui, etc. Je n'cris pas mon pre, ni mon oncle, parce que je ne voudrais pas qu'ils se fissent du mauvais sang en me sachant si loin; je ne sais pas au juste quand se terminera notre voyage. J'ai tout lieu de croire, cependant, que nous ne pousserons pas jusqu'aux sources du Nil. Relisons un peu, pour voir. C'est a, c'est a... tout y est: la chaleur, les gazelles, les palmiers, les chameaux. Tous les jours, nous mangeons un bifteck de chameau... Quelquefois, nous sommes presss par la soif. Que faisons-nous? Nous ouvrons la bosse d'un chameau, ce rservoir dont la Providence a gratifi le vaisseau du dsert, et nous nous dsaltrons en remerciant Dieu... Les chameaux restent quarante jours sans manger. C'est trs curieux. Je parle aussi des lions; je consacre deux lignes la hyne et une phrase entire au boa constrictor. Allons, a n'a pas l'air d'aller mal... Ah! sacr nom d'une pipe! j'ai oubli l'autruche! a fait pourtant rudement bien, l'autruche! Vite: A l'approche du chasseur, l'autruche enfouit sa tte dans le sable. Maintenant, a peut marcher. Voila une lettre, au moins, qui prouve que les pays que je visite font quelque impression sur moi. J'prouve des sensations. Je ressens quelque chose l, l, au spectacle des tableaux grandioses de la nature. Je ne vais pas le nez en l'air, comme un imbcile, sans rien voir, sans penser rien. Ah! mais non. Je sens, je vois, je vois mme trs bien; et la preuve, c'est que je vois absolument comme tous ceux qui ont vu avant moi. En relisant Buffon, mon cousin pourra constater que je ne le trompe pas. Je porte ma lettre au vaguemestre et j'attends. Je sais que je ne pourrai pas avoir de rponse avant une dizaine de jours. Nous travaillons toujours la construction du bordj, un quadrilatre garni de casemates couvertes de votes en pierres et dfendu par des bastions, aux deux angles opposs. Le travail est moins dur, maintenant que nous n'avons plus sur le dos la bande des trangleurs; seulement, il est plus compliqu. Le lieutenant du gnie, qui est un roublard, a embauch quelques Italiens pour la maonnerie et nous a chargs, nous, d'extraire la pierre des carrires et de fabriquer la chaux et le pltre ncessaires. Nous avons tabli des fours et, pendant que les uns les remplissent, les autres s'en vont faire dans la montagne la provision de bois indispensable. On ne nous escorte pas dans nos prgrinations et, pourvu que nous revenions avec un fagot peu prs raisonnable, personne ne nous chicane. Nous n'abusons pas outre mesure de la libert qui nous est laisse; nous en abusons un peu, naturellement, car l'homme n'est pas parfait et l'affam moins que tout autre; mais nous nous bornons dvaliser par-ci par-l un Arabe dont les bourricots sont chargs de dattes, ou enlever un agneau que nous faisons rtir dans un ravin. Il y a aussi, derrire les montagnes, des jardins plants de figuiers o nous allons pousser des reconnaissances assez souvent. Les Arabes se sont aperus que leurs fruits disparaissaient comme par enchantement et se sont mis monter la garde. Au lieu de les dtrousser en cachette, nous les avons dtrousss en leur prsence et, comme ils ont fait mine de se rebiffer, nous leur avons flanqu une vole. L-dessus, ils ont t se plaindre au camp, o le factionnaire, naturellement, les a reus coups de crosse. Les indignes l'ont trouve mauvaise; ils ont pris le parti de dposer une plainte au bureau arabe, An-Halib. Et, lorsque nous sommes retourns dans les jardins pour faire notre petite provision, nous avons trouv un vieil Arabe qui nous a fait voir de loin un bout de papier sortant demi d'un tui de cuir qu'il portait sur la poitrine. Le vieillard nous a fait comprendre que ce papier lui donnait le droit de nous faire mettre en prison, si nous persistions pntrer sur ses terrains sans son autorisation. --Tiens, c'est drle, me dit le Crocodile. Qu'est-ce que a peut tre que ce papier-l? --Je ne sais pas, mais c'est bien facile voir. Et je m'approche du vieux, qui recule en faisant de grands gestes. Il dclare qu'il a pay son papier cent sous au bureau arabe et qu'il ne le laissera pas prendre. Je lui explique que je ne tiens pas du tout le lui prendre, mais que je voudrais bien le voir, mme d'un peu loin. L'Arabe se retire l'cart, sort son papier de l'tui, le dplie soigneusement et me le montre, trois pas. J'en reste bleu. C'est une page de la _Dame de Montsoreau_! --Et tu as pay a cent sous? L'Arabe me fait un signe affirmatif. --Douro, douro. Le Crocodile me frappe sur l'paule. --patant, hein? Et dire qu'on fait passer des hommes au conseil de guerre pour avoir perdu une brosse ou vol des pommes de terre. Un beau jour, on nous remplace dans nos fonctions de bcherons et de chaufourniers par des indignes qui rapportent du bois sur des bourricots et qui font de la chaux la grce de Dieu. Pour nous, nous sommes employs simplement servir les maons. Qu'est-ce que ce changement peut signifier? Un sapeur, sur les chantiers, nous donne la clef de l'nigme. Le lieutenant du gnie attend un gnral inspecteur des travaux. Or, comme il marque rgulirement et quotidiennement sur ses livres de comptes trente journes d'indignes porteurs de bois et trente journes d'indignes chaufourniers, il ne se soucie gure d'tre pris en flagrant dlit de contradiction avec lui-mme. Il tient tablir, pour un ou deux jours, dans la pratique, l'quilibre qu'il a tabli thoriquement entre les recettes et les dpenses. Le gnral est pass, a examin, a flicit et s'est retir on ne peut plus satisfait, promettant au lieutenant la croix qu'il a si bien mrite. Le soir mme, les Arabes ont t congdis et n'ont plus figur, l'tat d'auxiliaires, que sur les livres o des tats de solde sont dresss priodiquement. Quel roublard, cet officier du gnie! --Il la connat dans les coins, dit Bras-Court en hochant la tte, le soir, quand nous sommes runis dans un coin du camp pour causer ou couter des contes. --Tout a, voyez-vous, dit Acajou d'un ton sentencieux, c'est voleur et compagnie. Seulement, il vaut mieux ne pas dire tout haut ce qu'on en pense... Ah! qui le tour de raser? A toi, l'Amiral! L'Amiral secoue la tte. Ce n'est pas son tour. Queslier qui est assis sur une pierre, dans un coin, pensif, a l'air de se rveiller en sursaut. --A qui le tour?... C'est une histoire que vous voulez? Eh bien! je vais vous en raconter une. Elle est drle; vous allez voir. Et puis, c'est une histoire de voleurs, a fera votre affaire. coutez: Il y avait une fois un juif arabe qui s'appelait Choumka. Il tait de Karmouan, une grande ville dont vous devez avoir entendu parler, si vous ne la connaissez pas. C'tait un de ces industriels comme vous avez pu en voir partout, surtout au commencement de l'expdition; suivant les colonnes, se promenant dans les villes de garnison porteur d'un mchant ventaire, criant: Grand bazar! A la bon march! A la concurrence! Kif-kif madame la France! vendant du papier cigarettes, l'article de Paris, la goutte et l'picerie;--la graine des mercantis, enfin, pelotant les soldats, les sous-officiers et les officiers, mesure qu'ils avancent dans le commerce et devenant parfois fournisseurs des denres d'ordinaire en mme temps que procureurs pour les tats-majors. En 1883, les fonctionnaires comptents de la subdivision de Jouffe et le gnral E... qui la commandait, devaient adjuger un ou plusieurs particuliers la fourniture des subsistances et des moyens de transport pour tous les postes situs entre Jouffe et Karmouan, sur un parcours d'environ 150 kilomtres. Il y avait l des millions extorquer l'tat. Les gros bonnets le comprirent bien et se demandrent pourquoi ils ne s'adjugeraient pas eux-mmes cette entreprise laquelle on pouvait ajouter, d'ailleurs, celle de toutes les fournitures militaires: viande, alfa, orge et fourrages. Il n'y avait qu'une difficult: l'adjudication tait publique et il tait difficile d'tre en mme temps adjudicateur et adjudicataire. L'tat-major de Karmouan eut une ide splendide: il dsigna celui de Jouffe un individu qui pourrait servir d'homme de paille. Cet individu tait Choumka. L'ide fut fort gote et Choumka fut accept avec enthousiasme, entre la poire et le fromage d'une orgie dont il avait sans doute procur l'lment fminin. Tout le monde tait merveill. Ce que c'tait que le commerce! Choumka, le mercanti, celui qui avait vendu la goutte aux soldats derrire la Kasbah, tait devenu fournisseur de toutes les subsistances militaires et des moyens de transport! Il avait un parc d'arabas Jouffe, un autre Karmouan! Que n'avait-il pas? Il avait tout! a alla bien assez longtemps. Les bailleurs de fonds et le titulaire de l'adjudication s'entendaient comme larrons en foire. Ce dernier se contentait de la part que le lion voulait bien lui laisser, sans prjudice de la vente--combien de fois rpte--des mmes bottes d'alfa ou de foin et des mmes sacs d'orge, qui ne sortaient de ses magasins que pour y revenir, le soir mme, sur des prolonges escortes d'un marchal des logis ou autre adjudant. Choumka tait aussi fournisseur des matriaux pour le gnie, pierres, chaux, pltre, etc. Il sut obtenir les bonnes grces du commandant suprieur du cercle et se fit donner des hommes de corve qui travaillrent lui construire une maison sur une des places de la ville. Un bataillon d'infanterie fournissait les hommes; le gnie, les plans et devis, les outils et les matriaux; la maison avanait rapidement; c'tait une sorte de villa que devait habiter plus tard l'tat-major... Quelle mouche les piqua tous, tout d'un coup? Quelle est la moukre que Choumka ne put ou ne voulut procurer pour une petite soire la Poste?--C'tait l qu'avaient lieu les orgies et tous les hommes de mon bataillon qui ont pris la faction au Trsor ont vu dfiler les bacchanales.--Toujours est-il qu'on se fcha. On enleva les outils du gnie qui se trouvaient dans la btisse, on supprima les hommes de corve. Choumka, qui tait videmment devenu quelqu'un et qui s'tait enrichi nombre de tripotages, eut l'air de se moquer carrment de ces messieurs. Il prit des ouvriers italiens et arabes et continua tranquillement sa maison. L'tat-major fut piqu au vif. Il rsolut de se venger et de jouer quelque bon tour l'insolent qui le narguait. Une occasion magnifique se prsentait; un sergent-major du gnie venait justement de dserter avec une forte somme d'argent, et s'tait embarqu Jouffe dans un tonneau. On fit un inventaire au gnie; il manquait des outils. On fit des perquisitions et l'on trouva chez Choumka quelques pelles ou quelques pioches qui y avaient t oublies--ou rapportes intentionnellement.--On mit Choumka en prison. Il se rebiffa, menaa de vendre la mche. Alors, on voulut le faire sortir. Mais, tout d'un coup, il refusa. Il dclara que, puisqu'on l'avait mis en prison pour vol, il voulait qu'il y et jugement; et, malgr toutes les dmarches tentes pour le dissuader, il ne voulut pas en dmordre. Il intenta enfin un procs au gnral E. et ses acolytes et fit venir Jouffe un grand avocat de Paris. On se figurait que Choumka n'avait ni livres ni comptabilit; tout au contraire, il produisit des registres d'entre, de sortie, de doit et d'avoir on ne peut plus en rgle. On avait devant soi un vritable ngociant. L'affaire vint devant le conseil de guerre sant Jouffe qui, quoi qu'il en et, fut forc d'accorder Choumka des dommages-intrts trs considrables payables par le gnral E. et consorts, qui ne tardrent pas se voir rappels en France. Choumka, lui, est toujours adjudicataire de toutes les fournitures; mais, maintenant, c'est parce que, grce sa fortune, il n'a plus de concurrents redouter; il dtient tous les moyens de transport. Il va par Karmouan en burnous de soie, avec montre, chane et breloques en or massif au gousset. Sa maison est superbement finie et les officiers de la garnison y sont ses trs humbles locataires.--Voil. Acajou, riant d'un rire sardonique, donne la moralit: --C'est un adroit filou qui en a roul d'autres comme des chapeaux d'Auvergnats. --Ah! parbleu! s'crie Rabasse, on l'a dit et c'est rudement vrai: les armes permanentes sont une cause permanente de dmoralisation. Tant qu'elles existeront... --Oui, dit Queslier. Et elles existeront tant que la Rvolution sociale ne les aura pas flanques par terre. Ah! a ne serait pas malin, pourtant, vois-tu; il y en a tant, de malheureux, qui ne demandent qu' laisser l le pantalon rouge pour retourner chez eux! Je suis sr qu'avec un simple dcret... J'interviens. --Laisse-moi faire une supposition, Queslier. Je suppose que la Rvolution soit faite. On a dcrt l'abolition des armes permanentes. Le dcret est port la connaissance d'un colonel commandant un rgiment dans une ville quelconque. Aussitt, il fait runir ses deux mille hommes et leur lit la dcision en question. Les deux mille hommes sont disposs partir, n'est-ce pas, Queslier? et joyeusement, encore? --Naturellement. --Oui. Mais le colonel fait suivre sa lecture de ces quelques mots: Que ceux qui veulent abandonner le drapeau, dlaisser les intrts suprieurs de la patrie, que ceux-l s'en aillent. Mais qu'ils restent, ceux qui ne veulent pas dserter le champ d'honneur, qui veulent rester fidles au devoir militaire et bien mriter de leur pays! Alors, sur ces deux mille, sais-tu combien sortiront des rangs? Cinquante, peine! Et si le colonel crie aux autres: Fusillez-moi ces cinquante hommes! ce sera qui, parmi les dix-neuf cent cinquante, se prcipitera pour les coller au mur! Queslier rflchit un instant. --Oui. C'est vrai. A moins que, sur les cinquante hommes, il ne s'en trouve un qui lve son fusil et envoie une balle dans la peau du colonel. Alors, tout le rgiment partirait. Oui, il faudrait a... c'est malheureux, pourtant!... Peut-tre. Mais qui la faute si, aux yeux de la foule, le Droit lui-mme doit chercher sa sanction dans la force--la force inutile souvent, et bte quelquefois?--A qui la faute si le peuple ne comprend pas encore qu'on puisse imprimer le sceau de l'ternit, autrement qu'avec du sang, sur la face des rvolutions? C'est l'aveuglement des peuples--ces parias hbts par la misre et l'ignorance, ces souffrants dont les passions ont toujours, au fond, quelque chose de religieux--qui rclame de la foi rvolutionnaire des sacrifices sanglants et des scapulaires rouges. XXV --Dis donc, toi, pourquoi as-tu cass le manche de ta pioche, hier? --Moi! j'ai cass un manche de pioche? --Viens voir un peu ici, si ce n'est pas vrai. C'est le sapeur du gnie Bompan qui m'interpelle et qui m'entrane dans la casemate o l'on serre les outils tous les soirs. Qu'est-ce qu'il me chante, avec sa pioche? --C'est une blague. Seulement, je voulais te parler sans attirer l'attention des pieds-de-banc. J'ai reu ce matin une lettre d'un de tes parents, avec un mandat. Il y a une feuille pour toi. Tiens, la voil. C'est la rponse du cousin. Il se dclare prt me faire parvenir tous les mois une certaine somme, par les voies que je lui ai indiques. Il me souhaite une bonne sant et m'engage manger du chameau le moins souvent possible. On lui a dit que c'tait chauffant. Brave cousin! il me demande aussi un peu plus de dtails sur le pays. Je lui en donnerai des flottes. Je lui apprendrai comment on fabrique la couscous. Un post-scriptum: Tu me rembourseras les sommes que je t'avancerai jusqu' ta libration, ton retour, lorsque tu auras rgl tes comptes. C'est entendu. Maintenant, je vais pouvoir mastiquer ma fantaisie. Il n'est vraiment pas trop tt. Bompan doit me passer un pain tous les deux jours et, de temps en temps, un litre de vin ou d'absinthe. Aprs la misre, l'orgie. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, qui jouisse du bien-tre, qui me plonge dans les dlices. Plusieurs de mes camarades ont us du mme moyen que moi et, soit par l'entremise des sapeurs du gnie, soit par celle des ouvriers italiens, se sont fait envoyer de l'argent. --Est-ce que les purotains peuvent y mettre un doigt? est venu demander Acajou qui, les dents longues et l'estomac creux, est entr l'autre jour dans le marabout o nous recevons mystrieusement nos provisions. Bien entendu. Pique dans le tas, mon gars, et avec la fourchette du pre Adam, encore. Seulement, ne boulotte pas tout; il faut que tout le monde vive. C'est Voltaire qui a dit a. a n'tonne pas Acajou; du reste, il est trop bien lev pour se flanquer une indigestion. Il prtend que, rien que pour la sant, il vaut mieux _rester sur sa faim_.--Drle de monture! Nous sommes une cinquantaine, maintenant, au dtachement, depuis qu'on y a fait descendre une douzaine de bleus rcemment arrivs de France; et sur ces cinquante, je ne crois pas qu'on en trouverait cinq disposs se plaindre du rgime que nous supportons. Nous n'avons presque rien faire en dehors des heures de travail au bordj, nous nous arrangeons de faon ne pas crever de faim; nous buvons un petit coup de temps en temps et nous fumons comme des locomotives. Rellement, pour des forats, nous ne sommes pas mal. Le lieutenant Ponchard, satisfait probablement de se voir chef de dtachement et de ne relever que de lui-mme, se confine de plus en plus dans sa maison o, parat-il, il se flanque de jolies cuites avec les pieds-de-banc qui, de leur ct, nous laissent peu prs livrs nous-mmes. Nous l'apercevons de temps autre, se promenant dans les environs du camp, bras dessus, bras dessous, avec son ordonnance. Un soldat de l'arme rgulire, cette ordonnance, comme toutes celles des officiers sans troupes--et les Compagnies de Discipline ne sont considres que comme des troupes irrgulires. Depuis quelque temps, il tranche du matre, ce larbin louche; il prend l'habitude de nous surveiller du coin de l'oeil et de fournir sur nous, son patron, des rapports plus ou moins exacts. Il a mme eu le talent de faire mettre en prison cette brute de Prey qui lui avait fait un compliment quivoque. --C'est moi que vous injuriez en insultant mon ordonnance! est venu dire, d'une voix empte, le lieutenant Ponchard, ivre ne pas se tenir debout. Prey, je vous mets quinze jours de prison. Et Prey a mont son tombeau... d'o l'officier l'a fait sortir le lendemain, aprs lui avoir fait subir un interrogatoire. --Vous tes-vous bien rendu compte de ce que vous avez dit hier? --Non, mon lieutenant. --Alors, vous tes fou? --J'sais pas, mon lieutenant. J'tais de faction, deux pas. L'officier s'est tourn vers moi, l'oeil encore allum par la soulographie de la veille. --Et vous, factionnaire, croyez-vous qu'il soit fou? --Oui, mon lieutenant, je le crois. --Alors, qu'il s'en aille... El-Ksob n'est pas une succursale de Charenton. Et il est parti en riant. Je n'ai pas menti. Prey est bien un fou, un pauvre fou. Aucune proportion entre les lignes de cette face bestiale qui porte tatou: Pas de chance sur le front o descendent des cheveux hrisss; le maxillaire infrieur avanant sur le suprieur et laissant entrevoir la pointe acre des canines; les yeux injects de sang. On sent que, chez cet tre au cerveau dsquilibr, la conscience n'existe pas. On sent que, dans sa navet cynique, il n'hsiterait pas se servir, pour tendre du fromage sur son pain, du lingre la virole encore rouge avec lequel il aurait surin, la veille, un pante au coin d'une borne.--Un de ces prdestins des fins lugubres, pousss vers le crime par une fatalit inluctable, et sur le berceau desquels le couperet sinistre de la guillotine a projet son ombre triangulaire. Je connais peu de sa vie. Le peu qu'il en sait lui-mme et qu'il m'a racont en riant, d'un air triste, avec des expressions baroques, magnifiques et atroces, qui font couler dans le dos le froid d'une lame de couteau et qui jettent parfois comme un rayon d'or sur des remuements de boue: le pre au bagne, la mre indigne, la maison de correction treize ans... Toute l'pope lamentable d'un de ces parias dans la pauvre me desquels la socit ne sait pas voir et dont elle jette un jour le cadavre, la bourgeoise jouisseuse, dans le panier sanglant du bourreau. Il tuera, ce Prey, il tuera; et, quand il aura pay sa dette--la dette de l'hrdit sombre et de son organisme morbide--des savants viendront, qui pseront soigneusement son cerveau d'assassin, qui l'tudieront au microscope, qui dclareront que le criminel n'tait que l'instrument aveugle d'une cause hors de lui et qu'il tait irresponsable. Pauvre homme!... a ne fait rien, l'officier me prend pour un blagueur; il me l'a dit carrment. --Vous croyiez que j'tais saoul, l'autre jour, quand vous m'avez dit que Prey tait fou? Vous tes un fumiste... Mais vous avez raison d'essayer de tirer vos camarades de prison. A votre place, j'en ferais autant. C'est bien possible. D'autant plus possible qu'il a l'air de s'abrutir de jour en jour davantage. Un abrutissement doux d'ivrogne larmoyant, un laisser-aller compatissant de gaga expansif. Presque tous les soirs, aprs la soupe, il vient nous retrouver dans le coin du camp o nous avons pris l'habitude de nous runir. Il coute nos histoires, nous distribue du tabac et, quand il est gris comme un Polonais, nous fait chanter en choeur. --Chantez quelque chose de cochon... Moi, je n'aime que ce qui est cochon... Il accompagne au refrain. --Allons, encore une fois! Je vous donnerai trois paquets de gros tabac... On dit que la reine des garces est morte, Est morte comme elle a vcu..... A la fin, il essuie une larme d'attendrissement qui roule au bord de sa paupire rouge. --C'est tout de mme trop cochon... Enfin, moi, je n'aime que ce qui est cochon... Heureusement qu'il n'y a pas de demoiselles ici, n'est-ce pas, toi? Et il regarde son ordonnance qui est venu lui nouer un foulard autour du cou pour l'empcher d'attraper un rhume... Aprs les chansons, on fait de longs rcits,--des rcits pornographiques. Ils se prolongent souvent trs avant dans la nuit, ces contes sales, bien aprs l'heure du coucher, aprs l'heure de l'appel du soir qu'on ne sonne pas, le plus souvent. Et, au milieu de l'obscurit grandissante, dans la nuit que percent les feux des prunelles enflammes, on voit de temps en temps se lever des hommes qui se prtendent fatigus, qui se retirent dans leurs marabouts, qui sortent du camp, par couples, l'un suivant l'autre rapidement, sous des prtextes quelconques. On les blaguait, tout d'abord; maintenant, on ne les blague plus. C'est tout au plus si l'on se pousse du coude quand on les voit partir. Le mpris a fait place l'envie. --Pourquoi que tu ne te fais pas une gigolette! m'a demand l'autre jour le Crocodile, _qui en est_. Dame! je sais bien, c'est un peu... Enfin, quoi? ce n'est pas de notre faute si nous n'avons pas de grives et si nous sommes forcs de prendre des merles... XXVI Je suis plus malheureux que les pierres. Il s'agrandit de jour en jour, le trou que creuse depuis si longtemps dans mon me le pic impitoyable de l'ennui. Ce trou me fait peur, mais je n'ai rien pour le combler. Rien, pas mme la haine. Elle disparat peu peu, elle aussi, lorsque s'efface le souvenir de l'indignation qui l'avait fait sortir tout arme du cerveau, comme Athne portant la lance. Il y a des moments o je ne me sens pas assez misrable, o je voudrais souffrir davantage, o je voudrais tre tortur comme je ne l'ai pas encore t. J'ai soif de la douleur, parce que la douleur me donne la rage et que je suis assez fort pour triompher de l'abattement lorsque je suis plein d'amertume et que j'ai tremp dans le fiel la dbilit de mon coeur. Oh! si l'on pouvait har toujours! Je me suis sond et prouv, et j'ai reconnu ma faiblesse. D'abord, je suis seul,--tout seul. Je n'ai mme pas ces compagnons qu'on appelle des souvenirs, ces remmorances qui font tressaillir et qui amnent, malgr lui parfois, la dtente du sourire sur la face crispe de l'abandonn. Tous les jours de ma vie se sont engloutis les uns aprs les autres dans le mme bourbier fangeux. C'est ma faute, peut-tre. J'ai mal fait, sans doute, de me dpouiller toujours de mes motions et de les prcipiter dans le puits o je les coutais, pench en riant sur la margelle, rebondir le long des parois avant de crever la prunelle glauque du grand oeil qui brillait au fond. Je porte la peine de mon insensibilit voulue. J'ai toujours t un repli et un rtif. Mon enfance n'a point t gaie. Je n'ai jamais aim ma famille o je n'avais trouv que des sympathies insuffisantes, des effarouchements bbtes et des dfiances trop peu voiles. En butte aux animosits que j'avais excites, profondment affect par les injustices et plus encore par les mauvais traitements mrits, mais entt comme un ne rouge, je lui ai fait une guerre sans merci, quitte en souffrir moi-mme,--comme je crevais les encriers de plomb du collge, nerveusement, par besoin de nuire, au risque de me noircir les doigts. Je lui en voulais moins de ses colres et de ses mchancets que de ses ridicules et de ses tentatives de rconciliation. J'avais bien du mal, quelquefois, rsister l'assaut des apitoiements btes, me raidir contre la pousse des _bons sentiments_, ces bliers ttes d'nes des ducations idiotes qui battent en brche les nergies, et avec lesquels on essayait de mettre nant mes rsistances. Je tenais bon, pourtant, gardant au dedans de moi une secrte rancune contre ceux qui avaient t sur le point de m'arracher une capitulation. J'aurais eu tellement honte de me laisser dompter! Mes premires haines viennent de l. Je nourrissais aussi une aversion norme contre ceux qui avaient de l'autorit sur moi, mes matres, les gens qui essayaient d'touffer, sous le couvercle des bons conseils, mes aspirations vers un inconnu qui m'attirait, contre ceux surtout qui posaient, sur mes irritations douloureuses, le cataplasme mollient de leur bont,--que je prenais, de parti pris, pour de l'hypocrisie. Plus tard, je me suis aperu que j'tais devenu la proie de mon insensibilit moqueuse. J'tais assez sceptique pour ne croire rien et assez cynique pour en rire. L'indiffrence ironique tait entre en moi, peu peu, comme un coin serr par le tronc dans lequel on l'enfonce et qu'on ne peut plus arracher. A ce moment-l, peut-tre, par dgot et par fatigue, j'aurais t capable de me faire trouer la peau pour une ide creuse quelconque--mais condition de pouvoir blaguer, cinq minutes, l'utopie qui aurait caus ma mort, avant de tourner de l'oeil. J'aurais t heureux, pourtant, de pouvoir croire, d'avoir une conviction qui ft moi, bien moi, qui me remplt le cerveau, que je ne pusse arriver m'enlever moi-mme. J'ai tout fait pour cela, tout. J'ai compris qu'on ne gurissait pas le doute, cet ulcre, en le grattant avec ces tessons qui sont des raisonnements, quand ils ne sont pas des sophismes. J'ai voulu croire btement, aveuglement--parce que je voulais croire--avec la foi du charbonnier. Je n'ai pas pu. J'ai pass ainsi deux ans; deux annes sur le noir desquelles je ne pourrais plus rien voir si je n'avais sali leur voile sombre, de loin en loin, voluptueusement, de la tache rouge d'une cochonnerie ou de l'accroc d'une mchancet. Il me fallait cela, de temps en temps. Ma foi, oui! J'prouvais un besoin norme, irrsistible, de faire saigner un coeur qui s'tait ouvert moi, de cracher dans une main qu'on me tendait et que j'avais serre bien des fois avec effusion. Les haines taient trop lourdes porter, le dgot me pesait trop fort pour qu'il me ft possible de garder au dedans de moi, bien longtemps, une dpravation d'autant plus profonde que j'en avais parfaitement conscience. J'en arrivais fatalement dtester les gens qui me montraient de l'affection. Leur bont m'agaait, leur confiance m'nervait. J'avais envie de leur crier: Mais vous ne me comprenez donc pas?... Vous ne voyez donc pas que je suis fatigu de faire patte de velours et qu'il va falloir que j'tende les griffes? Puis, une ide me saisissait, implacablement me torturait. Est-ce qu'ils me prennent pour un mouton, ces imbciles? Ils ne se doutent mme pas que toute la douceur qu'ils me font avaler se change en fiel dans mes entrailles! Et un jour, n'en pouvant plus, exaspr, je leur lanais au visage la gicle sale de ma mchancet! Alors, j'prouvais une joie intense, vhmente, grandie encore par un serrement de coeur avec lequel je ne cherchais par lutter, car il irritait ma jouissance. Je ressentais une volupt pre me rappeler tous les dtails de ma conduite indigne--plaisir d'assassin qui va et vient, fivreusement, dans la rue o il a surin sa victime. Je pourrais passer au crible tout le limon de mon enfance et de mon adolescence sans trouver une seule de ces paillettes d'or qu'on appelle des heures de joie. J'ai lutt longtemps avec les autres et avec moi-mme, voil tout. Je me suis engag... Et maintenant, maintenant que j'ai l'ge de comprendre, maintenant que j'ai souffert, o en suis-je? Ai-je trouv le flambeau qui doit me guider dans la route sombre que j'ai choisie? Pourrais-je placer une rponse aprs les interrogations qui, devant mon esprit d'enfant, venaient suspendre leurs silhouettes tordues par l'ironie et gonfles par le ddain au-dessus du point final des honntes phrases convenues? Ai-je appris quelque chose, moi qui ai reni la famille parce que j'touffais dans son atmosphre? Je dois tre fort, prsent, je dois tre arm pour la lutte, cette lutte dont j'ai rv vaguement depuis si longtemps, je dois tre descendu au fond des choses, je dois savoir... Hlas! mme aux questions que j'ai le plus creuses, j'ai peine trouv une rponse, tellement les solutions se dmentent, tellement les contradictions se heurtent. J'ai pens bien des fois aux dernires paroles de mon pre, le jour o il m'a quitt, et je ne sais pas encore pourquoi il ne suffit point un pre d'aimer ses enfants. Je ne sais mme pas s'il ne vaudrait pas mieux, pour lui et pour eux, qu'il ne les aimt point du tout. J'ai seulement pu entrevoir, au flanc de la famille, cette plaie puante et corrompue: l'hritage, l'argent... Non, je ne sais rien. Ma pauvre science, dont j'avais rv de faire une armure forge de toutes pices sur l'enclume de la souffrance avec le marteau de la haine, n'est toujours, malgr tout, qu'un assemblage de haillons et de morceaux graisss de la graisse du pot-au-feu et salis de l'encre de l'cole--dcroche-moi-a lamentable de loques bourgeoises tiquetes par des pions.--C'est si dur faire disparatre, les sornettes que l'on vous a fourres de force dans la boule--vieux clous rouills dans un mur et qu'on ne peut arracher qu'en faisant clater le pltre. Je suis toujours l'enfant que pousse son instinct, mais qui ne sait pas voir. La douleur ne m'a pas clair, la souffrance ne m'a pas ouvert les yeux... Ah! Misre! les paules me saignent, cependant, d'avoir tir ton dur collier! Ah! Vache enrage! j'en ai bouff, pourtant, de ta sale carne!... Oh! avoir une vision nette! avoir une perception juste! Avoir la foi! La foi! oh! si je l'avais, je n'prouverais pas ce que j'prouve, je ne me laisserais pas agripper, comme un ple malfaiteur, par le dsespoir et le dcouragement, ces gendarmes blmes des consciences lches.--Je ne hausserais pas les paules devant les rages passes, je n'aurais pas le petit rire sec de la piti moqueuse au souvenir des grands lancements qui si souvent m'ont bris. Car j'en suis l, prsent. J'en suis me demander si je n'ai pas t le cabotin qui se laisse empoigner par son rle, le rhteur qui se laisse emballer par ses sophismes! J'en suis me demander si ma haine du militarisme n'est pas une haine de carton, si ce n'est pas l'cho du rappel qu'a battu la Famine, avec ses doigts maigres, sur mon ventre creux, et si ce rappel ne va pas en s'assourdissant et en s'attnuant, aussitt qu'on a mouill la peau lche avec un litre de vin ou une chopine d'absinthe! De la blague, alors, mes cris de colre? Du battage, mes emportements furieux? Du chiqu, les frissons qui me glaaient les moelles? Quelle piti! Et comme c'est lugubre, tout de mme, de ne pouvoir comprendre ce que l'on a dans le ventre, de ne pouvoir croire en soi! Se figurer qu'on porte au coeur une plaie vive, quand on n'a peut-tre sur la poitrine que l'empltre menteur d'un estropi la flan! Ah! bon Dieu! dire que j'ai t si misrable, pendant des annes, parce qu'on voulait me forcer voir les choses travers un carreau brouill! Et voil que je viens de m'apercevoir que, sur le trou qu'avait fait dans cette vitre mon poing d'enfant, j'ai coll, de mes mains d'homme, le papier huil de la dclamation!.... Je suis plus malheureux que les pierres. Je sens mon me se fondre... Insens! Au lieu de vivre ddaigneux et sombre, les yeux fixs sur un avenir menteur, si tu avais pris ta part des joies saines de la famille, si tu n'avais pas trangl tes motions et ferm ton coeur, tu ne serais pas harcel par le doute impitoyable, ou tu pourrais du moins trouver une consolation dans la tranquillit de tes souvenirs et la srnit de tes espoirs. Ce serait si bon, de pouvoir calmer tes peines avec les rminiscences des affections anciennes! Ce serait... Mensonge!... Ce n'est pas avec cette huile rance qu'il me faut panser la large blessure que m'ont faite petits coups les stylets empoisonns du dgot et de la solitude. Ah! je m'en fous pas mal, par exemple, du sourire bat des esprances gueules plates! Et comme je m'en bats l'oeil, de ne pas avoir roul ma jeunesse, ainsi qu'un merlan frire, dans la farine fadasse des panchements familiaux!... Ah! c'est bien le doute qui me fait souffrir, vraiment!... C'est trange, comme on aime se tromper soi-mme, comme on aime transformer en palimpseste, aussitt qu'on en a lu deux lignes, le livre grand ouvert de son coeur! Car je sais quel est mon mal, prsent. Je la connais, l'affreuse bte qui se dmne en moi, qui me surexcite et me torture, et plonge mon esprit dans la nuit. Oh! il faut que je le hurle, que je fasse retentir mes cris de rage impuissante, comme le fauve qui, la nuit, dans la montagne, les flancs serrs et la gorge sche, lance vers les toiles impassibles le rugissement dsespr des ruts inassouvis. Une vision m'obsde. Un cauchemar me poursuit. Du jour o j'ai commenc songer l'amour, j'ai t perdu. C'est en vain que j'ai essay d'touffer le cri la chair, c'est en vain que j'ai tent de matriser mes crispations angoissantes. Toujours, de plus en plus imprieux, l'appel se faisait entendre, et je frmissais malgr moi, sursautant au milieu d'une accalmie, ainsi qu'au premier coup de langue de la diane, les dormeurs, rveills en sursaut, ouvrent les yeux, effars. Voil des mois que cela dure, des mois que je roule ce rocher qui retombe sans cesse sur moi, au milieu des clats de rire des corrompus qui m'entourent. Elles ont fini par me couper les bras, leurs railleries, et je viens de me coucher ct du roc que, Sisyphe esquint, je n'ai mme plus la force de soulever. Ma cervelle est imbibe de luxure. C'est une ponge qu'il m'est impossible de presser sans faire couler travers mes doigts le pus des passions sales. L'affreuse image qui s'y est incruste devient de plus en plus confuse, comme celle d'un objet qui a pos trop longtemps devant l'appareil finit par se brouiller sur la plaque. Il est des choses que je voudrais taire, des abominations que je voudrais pouvoir passer sous silence. Je ressemble l'un de ces arbres malingres et rabougris, couverts de vgtations hideuses, de lpres ignobles, de mousses galeuses, qui se tordent au fond d'un ravin sans air, au bord d'un fangeux marcage, et qui, plants dans la vastitude solitaire de la plaine ou dans le resserrement fraternel de la fort, auraient crev le ciel libre de la saine pousse de leurs branches. Ah! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infmes qui, mes cts, se prtent la satisfaction des dsirs que la privation de femmes a surexcits! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps dj que mon sang bouillonne en leur prsence, et j'ai t pris, trop de fois, de l'envie terrible de les tuer--ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec ddain; ce sont des intonations fminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des traits de femmes que j'pie fivreusement--et que je dcouvre--sur leurs visages; ce sont des faces de passionnes et des profils d'amoureuses que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparat. Cette cristallisation infme me remplit d'une joie pre qui me brise. Oh! les rves que je fais, somnambule lubrique, dans ces interminables journes o mon corps s'affaiblit peu peu sous l'action de l'ide troublante! Oh! les hallucinations qui m'treignent dans ces nuits sans sommeil o les extravagances du dlire s'attachent brlantes ma peau, comme la tunique du Centaure! Ces nuits o j'cume de rage comme un fou, o je pleure comme un enfant; ces nuits pleines d'accs frntiques, d'espoirs ardents, de convulsions douloureuses, d'attentes insenses et d'anxits poignantes, o mon coeur cesse de battre tout coup, ainsi qu' un susurrement d'amour, au moindre bruissement du vent--o je me suis surpris, tressaillant de honte, tendre mes mains tremblantes de dsir vers les paillasses o les lueurs ples de la lune, perant la toile, me faisaient entrevoir, dans les corps tendus des dormeurs, de libidineuses apophyses!... Ah! je ne veux point cder la tentation! N'importe quoi, plutt... Ma foi, oui, n'importe quoi! Je suis descendu au ravin o paissent les bourriques que mon voisin appelle ses mmes, et j'ai fait la cour, moi aussi, mademoiselle Peau-d'ne... Autant aurait valu essayer d'tancher ma soif avec du vinaigre. Maintenant, c'est fini... Je suis la proie du rve malsain. Je ne suis plus moi; j'appartiens ce bourreau: l'ide abjecte. Je ne vois plus rien qu'une chose: la femme; pas mme la femme, l'organe; pas mme l'organe, quelque chose de monstrueux, de vague, d'innommable, la rsultante affreuse de la rverie infme: deux cuisses ouvertes et, dans l'cartement attractif du compas de chair, le vide sans forme, sans nom, la chose quelconque, mais vivante, intelligente, humaine, consolante, celle qui seule peut donner: la Satisfaction... Oh! qui me dlivrera de cette obsession? Qui brisera cette griffe immonde qui treint mon cerveau! Qui arrachera de devant mes yeux cette image qui m'exaspre, cet i grec de viande--qui me rendra fou!... XXVII J'ai de la veine. On vient de rendre justice mon mrite. Le conducteur des mulets qui vont chercher de l'eau au puits ayant perdu l'estime des _grosses_ lgumes, a t destitu. C'est moi qu'on a choisi pour le remplacer. --Chanard, est venu me dire Rabasse, le pote, qui prtend savoir mener les bourdons, lui aussi, et qui aurait bien voulu se voir promu au grade de porteur d'eau; tu n'as plus qu' te battre les flancs, prsent! Pas tout fait. Il faut que je fasse au puits six voyages par jour: trois le matin, trois le soir. Un homme de corve doit m'accompagner pour remplir les tonneaux que nous plaons sur les bts. Ce n'est pas reintant. Nous avons le temps de nous amuser en route. Je n'en ai justement pas, d'homme de corve. Il m'en faut un. Je n'aurai pas t prpos la lavasse, comme dit Acajou, et investi d'une autorit--limite--sur deux btes de somme et un subalterne, sans avoir us des prrogatives que me confre ma charge. Il m'en faut un. --Sergent, je n'ai pas d'homme de corve. --Je vais vous en dsigner un. Le premier qui sortira de sa tente... Gabriel! venez ici. Vous allez vous rendre au puits, avec Froissard; jusqu' nouvel ordre, vous continuerez. --Oui, sergent. Je reste clou ma place, stupide. Gabriel! lui! _elle!_... Mais je n'en veux pas!... Je... Et, tout d'un coup, je sens mes mains qui se glacent, tout mon sang qui me remonte au coeur. _Il_ vient de me regarder en souriant..... ................................................................... XXVIII Je l'adore... Ah! si je pouvais les passer ici, comme cela, les neuf mois qui me restent faire!... C'est pour rire... Le lieutenant Ponchard vient d'tre appel au commandement d'une compagnie d'un bataillon d'Afrique, en Algrie, et c'est un sergent qui va le remplacer comme chef de dtachement. Un Corse, ce sergent, et un Corse qui m'en veut, un Corse qui m'a gard rancune: Craponi. Gare moi! Il n'y a pas une semaine qu'il est en fonctions que j'ai dj pour plusieurs mois de bloc sur la planche. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, sur lequel se soit appesantie sa vengeance: nous sommes une douzaine en prison. Les grads, que maintenait la bonhomie du lieutenant, ont repris courage et ont compltement chang d'allures, depuis l'arrive de Craponi. --Quel tas de vaches! me dit Acajou, le soir, quand nous rentrons sous notre tombeau, aprs avoir fait le peloton. Il a raison, Acajou. Mais je n'ai plus que neuf mois tirer, et je les dfie bien de me faire faire un jour de plus. --Ne dfie personne, me souffle le factionnaire qui nous garde et qui m'a entendu. Craponi parlait de toi tout l'heure, avec Norvi; tu sais, le pied-de-banc qui vient de se rengager? J'insiste. Qu'ont-ils dit? --Presque rien. Norvi a touch sa prime de rengagement et veut aller la manger--ou la boire-- Tunis. Pour arriver ce beau rsultat, il faut qu'il fasse passer un homme au conseil de guerre. --Et il a parl de moi? --De toi et du Crocodile. --Les canailles! --Ils ne sont pas dcids. Ils vont jouer votre tte au piquet, en cent cinquante: Norvi joue pour le Crocodile et Craponi pour toi. J'ai entendu a il y a cinq minutes, en passant devant leur baraque. Ils sont en train de jouer, prsent. --Promne-toi encore, sans avoir l'air de rien, et tche de savoir... Un brusque clat de voix me coupe la parole. --Quinte et quatorze, quatre-vingt-quatorze! j'ai gagn de trente!... --C'est Craponi qui a gagn, me dit le factionnaire, qui plit. Je ne plis peut-tre pas--je ne sais pas--mais j'ai un petit tremblement nerveux. --Oui, c'est lui, mon vieux, tu as raison! Seulement, tout n'est pas dit. A nous deux, la belle! a va tre drle!... a n'a pas t drle du tout. Pendant un mois, les chaouchs m'ont _cherch_ de toutes les faons sans arriver aucun rsultat, malgr leur mchancet hypocrite. J'tais sr de moi, certain d'aller jusqu'au bout, sans plier. Et je rptais la phrase lamentable du soldat martyris par ses chefs: Ils auront la graisse, mais pas la peau. Un soir, mon pied a tourn sur un caillou. Le lendemain matin j'avais la cheville gonfle et je pouvais peine me tenir debout. J'ai vu qu'il me serait impossible de faire le peloton. --Va montrer ton pied au sergent, m'a dit un camarade. Comme il n'y a pas de mdecin ici, il sera forc de te faire remonter An-Halib et, pendant qu'on te soignera, tu seras mieux qu'ici, en prison. Je monte clopin-clopant jusqu' la baraque des chaouchs. --Qu'est-ce que vous voulez? vient me demander Craponi qui, tonn de me voir l, fait deux pas au-del du seuil. --Sergent, je me suis foul le pied et je viens vous demander... --Attendez-moi l un moment. Il est rentr dans la maison, et en est sorti deux minutes aprs. --Qu'est-ce que vous dites que vous avez? --J'ai le pied foul, sergent, et je voudrais monter An-Halib, pour me prsenter devant le major, avec le convoi qui part aujourd'hui. --Empoignez-moi cet homme-l, Cristo!--Vous m'insultez! vous m'insultez! Trois grads, deux sergents et un caporal, se sont prcipits hors de la baraque. Ils m'ont saisi par les bras et par le cou et m'ont tran jusqu' un gros arbre qui s'lve, seul et dessch, une cinquantaine de pas de la route. --Apportez-moi des cordes! crie Norvi un homme de garde. --Mais qu'est-ce que j'ai fait, sergent? Pourquoi m'attachez-vous? --Silence! porco! ou je vous mets le billon! Ils m'ont attach les pieds, les mains, et m'ont li troitement l'arbre; puis ils m'ont laiss seul. Que penser? que croire? J'ai pass quatre heures me les poser, ces deux questions, sans trouver de rponse, ou en trouvant trop; ne sentant pas la morsure des cordes qui m'entraient dans les chairs, mais avec la sensation d'une douleur sourde, cause par un coup de masse, sur la tte. A neuf heures, le clairon sonne pour la lecture du rapport. Je tends l'oreille, mais il m'est impossible de surprendre autre chose qu'un bredouillement indcis. --Rompez les rangs, marche! Craponi se dirige vers moi, son cahier de rapports la main. Il s'arrte trois pas, remuant deux secondes ses lvres blmes. --Froissard--huit jours de prison--lorsque le sergent chef de dtachement lui faisait une observation, a rpondu ce dernier: Tu me fais chier, bougre d'idiot! J'ai un hurlement. --C'est faux! Je ne vous ai pas dit a! C'est faux! --C'est vrai. Le Corse me regarde en dessous, une placidit douce dans ses deux yeux noirs d'hypocrite imperturbable. Il fait un demi-tour par principes et, en s'en allant: --Insulte un suprieur pendant ou l'occasion du service, dix ans de travaux publics. J'ai senti le froid d'une lame de couteau m'entrer entre les deux paules. Je suis perdu! XXIX Je suis perdu! Cette pense ne me quitte pas. Elle me harcle; je ne vois pas autre chose, rien, rien. Et, chaque fois que je m'crie en moi-mme, indign: --Mais l'accusation porte contre moi est un infme mensonge! C'est faux! J'entends la voix blanche du Corse qui rpond: C'est vrai! Et je sens que le Corse aura raison, toujours raison, et que mon tmoignage moi, Camisard revtu de la capote grise, ne pse pas plus, devant l'affirmation du galonn, qu'une plume devant un coup de vent... C'est se briser la tte contre les murs! Perdu!... Je me redis ce mot tout le long des vingt-cinq kilomtres que j'ai faire, les mains attaches, pour arriver An-Halib. Perdu!... Je me le redis encore quand, le soir, on m'a mis les fers aux pieds et aux mains et qu'on m'a jet dans le coin du ravin o l'on relgue les hommes en prvention. Dix ans de travaux publics! Ah! mieux vaudrait la mort, mille fois!... La mort... Et je me souviens de la rponse de Queslier, un jour o nous parlions du conseil de guerre: Si jamais, par malheur, ils m'y faisaient passer, ce n'est ni cinq ans ni dix ans de prison qu'ils me condamneraient. Et je vois son geste rapide mettant en joue un chaouch. --Est-ce un cadenas anglais que tu as tes fers? murmure une voix qui sort du tombeau voisin du mien. Je me retourne, tant bien que mal, et j'aperois sous la toile releve la moiti d'un visage qui ne m'est pas connu. --Oui, c'est un cadenas anglais. Pourquoi? --Parce que j'ai une fausse clef que je me suis faite avec un morceau de fil de fer. Tu ne me connais pas, mais moi, je te connais, ou plutt j'ai entendu parler de toi. Je vais aller te dtacher. Et, en effet, rampant avec des prcautions de sauvage, l'homme se glisse le long de mon tombeau et se met travailler le cadenas. --a y est. Dfaisons quatre ou cinq tours et refermons. Maintenant, tu peux mettre tes mains l dedans et les retirer volont. Tu es en prvention de conseil de guerre? Tu viens d'El-Ksob? --Oui. --Alors, on n'instruira ton affaire que demain dans l'aprs-midi. Moi, j'ai dj t appel chez le capiston. Mon flanche est dans le sac. Je pars la fin de la semaine pour passer au tourniquet. --Pourquoi passes-tu au conseil de guerre? --Pour refus d'obissance. J'attraperai deux ans de prison. Je l'ai fait exprs. Je m'embtais ici... Il a un rire idiot. --Tu comprends, quand j'aurai fini mes deux ans, je serai vers dans une autre compagnie... J'y serai peut-tre moins mal qu'ici... Tu sais, je t'ai dtach, mais tche de ne pas le faire voir. Ne profite pas de a pour aller te promener... Non, mon ami, non, je n'irai pas me promener. Pas aujourd'hui, du moins; mais demain, aprs la confrontation avec les tmoins chez le capitaine, si je vois que l'ignoble complot qu'on a form contre moi russit, si je vois que le crime que les abjects chaouchs ont depuis si longtemps prmdit est sur le point de s'accomplir, eh bien! il se pourrait que j'aille faire une petite promenade, la nuit, quand on n'y voit point trois pas. Il se pourrait que je monte l-haut, au camp, que je prenne une baonnette dans un marabout et que j'entre tout doucement, sans me laisser voir de personne, dans la baraque o ronflent les pieds-de-banc, ou dans le bord o dort le capitaine. Et il pourrait se faire aussi, vois-tu, que j'aie du sang aux mains lorsque je viendrai rveiller le chef de poste, aprs ma promenade nocturne, pour le prier de m'crouer. Tu ne m'aurais pas dtach, n'est-ce pas, si tu t'tais dout de a? Et si je te livrais mon secret maintenant, tu appellerais le chaouch de garde grands cris, n'est-ce pas? Mais tu ne te doutes de rien; tu dors peut-tre tranquillement, avec tes deux ans de prison en perspective, toi qui _fais exprs_ de passer au conseil de guerre! Et tu ne supposes pas qu'il y ait des gens assez fous pour ne vouloir y passer aucun prix et pour prfrer, lorsque les buveurs de sang ont rsolu de leur voler dix annes de leur vie, douze balles dans la peau dix ans de travaux publics. XXX --Oui, mon capitaine, oui! j'ai tout entendu. C'tait moi qui faisais la cuisine des grads, El-Ksob. Vous savez probablement que, dans le mur de leur baraque, on a pratiqu une petite fentre, un guichet, pour passer les plats. Eh bien! ce guichet tait rest ouvert. Quand j'ai vu Froissard arriver, je me suis dout de quelque chose. Je me suis dissimul le long du mur et j'ai prt l'oreille... C'est Queslier qui parle, Queslier qui a fait des pieds et des mains pour remonter d'El-Ksob au dpt, car il sait quelle infme machination a t ourdie contre moi, car il ne veut pas, lui qui a vu tendre le traquenard dans lequel je suis tomb, que je sois la victime des imposteurs galonns qui ont jur ma perte. Il dit tout,--et sans mnager ses expressions, ma foi:--la partie de piquet au sanglant enjeu joue un mois auparavant; la rentre subite de Craponi dans sa maison, lorsque je me suis prsent sur le seuil, et la consigne atroce qu'il a donne ses sous-ordres. --Voici ses propres paroles, mon capitaine: Froissard est l. Je vais ressortir et lui demander ce qui l'amne; aussitt qu'il aura dit cinq ou six mots, je crierai: Vous m'insultez, misrable! Vous sortirez et vous le saisirez solidement. Nous le ferons passer au conseil et vous me servirez de tmoins. _Sar divertevole_. Comme a, nous pourrons aller Tunis. --Vous mentez! s'crie le capitaine qui, assis devant le pupitre de la salle des rapports, a bondi sur sa chaise. Queslier tend la main. --Mon capitaine, je jure que je dis la vrit. --Prenez garde ce que vous dites! Si vous essayez de tromper la justice, de calomnier vos suprieurs, un chtiment pouvantable vous attend! Rflchissez ce que vous allez dire. Jusqu' prsent je n'ai rien entendu. Je vous interrogerai encore dans cinq minutes. Rflchissez, Queslier, rflchissez! Vous voulez sauver un camarade, malheureux! Savez-vous s'il est digne de votre dvouement, d'abord! Savez-vous s'il ne va pas faire des aveux, tout l'heure? Savez-vous s'il n'en a pas fait dj? Ah! mon pauvre enfant! Tenez, allez-vous-en! sortez d'ici! Profitez d'un moment d'indulgence. J'ai piti de vous. Je ne suis pas seulement votre capitaine, votre commandant, je suis aussi votre pre; vous retournerez ce soir votre dtachement et j'ignorerai que vous tes venu ici. Suivez le bon conseil que je vous donne, ne vous compromettez pas davantage, ne persistez pas... --Mon capitaine, ma place est ici. --Indisciplin! mauvaise tte! rebelle! canaille! Gare votre peau! on ne rit pas avec moi! Vous entendez?... On ne rit pas!... Je vous le ferai voir, moi! Bougre!... Le capitaine cume. Subitement, il se calme. Il croise les bras sur le pupitre. --A vous, Froissard. Qu'avez-vous dire pour vous justifier? On m'a fait asseoir sur une chaise dont la paille me brle le derrire. J'ai des picotements par tout le corps, des fourmis dans les jambes. Je ne peux pas rester en place. C'est impossible. Pour cent mille francs et une montre en or, je ne demeurerais pas sur cette chaise. Je me lve. --Mon... --Asseyez-vous! Je me rassieds. --Mon capitaine... C'est plus fort que moi, je me lve encore. --Asseyez-vous! Je me rassieds. Oh! cette chaise!... --Mon capitaine, lorsque je me suis prsent... --Asseyez-vous! C'est vrai, je me suis encore lev. --Lorsque je me suis prsent devant... Je ne suis plus assis que sur une fesse. --...Devant le sergent Craponi... Je ne suis plus assis du tout; je suis, moiti courb, comme si je faisais une rvrence, et j'ai crisp mon poing derrire mon dos, sur le dossier du sige d'angoisse. --Je lui ai dit simplement... J'ai lch le dossier et je me suis redress. --..._Sergent, je suis... --Asseyez-vous! J'empoigne la chaise deux mains et, toute vole, je la lance contre le mur. On entend un craquement. --Vous avez bris cette chaise, vous payerez a. Tout se paye, ici. Sergent, donnez une autre chaise au prvenu. Ah! non! Qu'on me donne la question, si l'on veut, mais pas de chaise! La commodit de la conversation, peut-tre; mais l'incommodit de la dfense, pour sr! Et, afin que a finisse plus vite, je m'crie, sans faire semblant de m'apercevoir que l'horrible meuble est dj derrire moi: --Je suis innocent! Je n'ai insult personne: la dposition de vos gardes-chiourme est un affreux mensonge! --Vous payerez tout a!... Asseyez-vous! Si l'on veut. Maintenant, a m'est gal. Le capitaine se tourne vers Queslier. --Persistez-vous dans vos prcdentes dclarations? Ce que vous avez dit est-il vrai? --C'est vrai. --Sergent Craponi, est-ce vrai? --C'est faux. Oh! quelle diffrence d'intonation entre la voix franche de Queslier et la voix fausse du Corse! Comme l'une a la clart de la vrit et l'autre l'accent sourd du mensonge! --Sergent Norvi, est-ce vrai? --C'est faux. --Sergent Balanzi, est-ce vrai? --C'est faux. --Caporal Balteux... J'entends d'avance sa rponse... Je suis foutu! Mais Queslier s'est lanc vers le caporal et l'a saisi par le bras. --Caporal, vous tes Franais, vous! Vous n'tes pas Corse! Les Franais ne savent pas mentir! Vous ne voudrez pas faire condamner un innocent, prter la main... Le capitaine s'est lev. Il frappe du poing sur le pupitre et ses hurlements se croisent avec les exclamations de Queslier. --Caporal! Suivez l'exemple de vos chefs... la hirarchie!... la famille!... Vous retournerez voir votre famille avec des galons d'or... Vous serez sergent! Vous tes un des premiers sur le tableau d'avancement... --Vous savez tout; ne soyez pas sergent, soyez honnte homme. a vaut mieux, allez! Le caporal tend la main. Il fait signe qu'il veut parler. Un grand silence. --Les sergents vous ont tromp, mon capitaine. Froissard est innocent. Queslier a dit la vrit. Je le jure!... On nous a fait sortir, Queslier et moi. Je ne passerai pas au conseil de guerre. Seulement, j'aurai soixante jours de prison pour bris d'un ustensile appartenant l'Etat. Ce qu'il est veinard, l'Etat! Je voudrais bien tre sa place. Non, j'aimerais mieux avoir ce qui reste de la chaise, pour la casser tout fait. Queslier aussi a soixante jours de prison. Lui, par exemple, c'est pour s'tre permis de saisir familirement par le bras un suprieur, pendant le service. --Qu'est-ce que a fiche? me dit-il au moment o l'on nous boucle. Pourvu que a compte sur le cong............................. Voil trois mois, dj, que l'affreux cauchemar est pass; trois mois qu'il s'est effac, l'horrible rve de l'existence brise comme une lame d'pe par le bton d'un manant; trois mois que le spectre du crime accomplir a disparu de devant mes yeux. Ah! je suis soulag d'un grand poids. Il m'a rendu bien vil, l'infme mtier. J'ai vol, j'ai forniqu. Mais j'ai pu au moins carter de mes doigts souills et tremblants le fantme de l'assassinat... ... Cette phrase que je viens d'crire me fait honte. Elle ment. Je ne l'efface pas, je la laisse. Je n'ai pas le courage, vraiment, de la biffer d'un trait de plume, car c'est bien dur de tout dire, mme quand on s'est promis de faire une confession sincre--mme quand on n'a pas de remords. Pas de remords, non. Je n'ai t, l encore, que l'agent contraint et aveugle d'une cause hors de moi. Avoir des mnagements pour moi, affol qui, inconsciemment, ai agi en brute, ce serait avoir des gards pour ceux qui, depuis si longtemps, appuient sur mon esprit leur lourd talon. Et ce n'est que justice, aprs tout, si je secoue, sur leurs faces viles, mes mains taches de sanie et de sang. J'ai assassin. Ah! je veux me hter, maintenant. J'en ai assez de ces horreurs; j'en ai trop de ces ignominies. Je sens que je ne pourrai bientt plus dgorger goutte goutte toute la honte qu'on m'a fait boire et plaquer de larges taches, sur le papier blanc, avec toutes les infamies qu'on m'a forc commettre... Il a fallu aller nettoyer les puits, Bir-Tala. Travail dur, rpugnant. On a choisi, pour l'accomplir, une quipe de prisonniers. Nous partons, douze, huit heures du soir, pour faire, pendant la nuit, l'tape de quarante kilomtres, dans les montagnes o aucun chemin n'est trac. Nous nous apercevons, en arrivant, le lendemain matin, que l'un de nous manque l'appel. C'est un jeune soldat, peu habitu la marche, qui a d rester en arrire. Nous l'attendons en vain toute la journe et, la nuit venue, nous allumons de grands feux. --Ce saligaud-l s'est au moins fait pincer par les Arabes, ronchonne l'adjudant qui nous commande. Il n'est gure admissible qu'il soit rest dans la montagne. Enfin, si demain, dix heures, il n'est pas l, je donnerai la demi-journe six d'entre vous pour aller sa recherche. La nuit et la matine se passent. Personne. --Vous allez partir deux par deux, chacun d'un ct. Vous, Froissard, avec l'Amiral, par l; vous, dans cette direction. --Mon adjudant, il nous faudrait de l'eau. On la mesure, l'eau. Celle qu'on pourrait tirer du puits n'est pas buvable, et il reste peine un petit tonneau sur les quatre que les mulets ont apports d'An-Halib. La chaleur est accablante, justement. --Ce ne sera pas trop d'un bidon, dit l'Amiral. --Un bidon! comme vous y allez! s'crie l'adjudant. Un demi-bidon, s'il vous plat. --Mais, mon adjudant, puisque le tonneau tait encore plein tout l'heure... --Et ce qu'il m'a fallu pour ma toilette? Nous avons un cri de stupfaction. --Sa toilette! le moment est bien choisi... --Qu'est-ce que c'est? Demi-tour! et vite! Et nous partons, sous le soleil de plomb, gravissant les montagnes abruptes, dgringolant les pentes caillouteuses des oueds, avec cette chopine d'eau, bientt bouillante, et dont il ne reste pas une goutte au bout d'une heure. Combien de temps avons-nous march, l'Amiral et moi? Je l'ignore. Mais je sais que jamais je n'ai tant souffert de la chaleur, que jamais la soif ne m'a tortur ainsi. Il vient un moment o, le corps en sueur, extnus, la gorge sche, nous laissons tomber nos fusils par terre et nous nous tendons, haletants, sur le sable brlant. Nous avons un doigt d'cume dessche sur les lvres; nous ne pouvons plus parler. L'Amiral me tire par le bras et me fait signe de nous remettre en route. O allons-nous? Droit devant nous. Nous n'avons plus l'espoir de retrouver le camarade gar. Il est mort, sans doute; il est tomb entre les mains des Arabes et l'on n'entendra plus jamais parler de lui, pas plus que de ces tranards qui, la queue des colonnes, disparaissent mystrieusement. Nous n'en pouvons plus. Il ne nous reste qu' regagner le camp. Nous gravissons une crte pour nous orienter. L'Amiral marche dix pas devant moi. Brusquement, il pousse un cri strident et, derrire un rocher, disparat en courant. Je le suis... Alors, que s'est-il pass? Comment dire cette chose? Comment rendre cette image que j'ai l, devant les yeux? Un puits avec une margelle de pierres rouges; deux Arabes, un vieux et un jeune, un enfant de quinze ans, tirant de l'eau dont ils remplissent des outres places sur un non; l'Amiral saisissant le vieillard par le bras, le vieillard levant sa faucille dans un geste dsespr, une lame qui brille et l'Arabe tombant la renverse, sa grande barbe blanche toute droite. Et je me vois aussi, moi, saisissant la gorge l'enfant qui n'a pas le temps de jeter un cri et lui enfonant, trois reprises, ma baonnette dans la poitrine... En moins d'une minute, tout cela. Et quoi encore? Je ne me rappelle pas; je ne sais plus. Les avons-nous prcipits dans le puits, les cadavres? Je l'ignore. En vrit, je l'ignore. Et je ne sais mme pas si nous en avons bu beaucoup, de cette eau qui avait une petite teinte rouge et qui nous a sembl si bonne, quand la soif, qui nous avait subitement quitts, un instant, nous est revenue plus ardente... Ce que je vois bien, par exemple,--oh! trs distinctement!--c'est l'Amiral assis prs du puits dans lequel il s'amuse jeter des cailloux en disant: --Ah! le vieux chameau! Il ne voulait pas me laisser boire dans sa _guerba!_ Et je ris doucement, moi, car je viens de faire reluire au soleil ma baonnette que j'ai frotte avec du sable aprs l'avoir passe dans des touffes d'alfa. Parole d'honneur! elle est plus propre et plus nette que si elle sortait de chez l'armurier. XXXI Je suis en prison--encore--et je fais le peloton--toujours. Ce n'est plus El-Ksob, ici. Je n'ai plus de vin, plus d'alcool, plus de tabac, plus de Louis-Quinze--plus mme de pain. Je suis retomb dans la misre noire. Eh bien! tant mieux! Je suis content de m'tre dbarrass de tout cela, d'avoir secou toute cette honte. J'ai reconquis ma haine d'autrefois, la rage qui me met le feu au ventre, ma volont d'nergumne. Je veux sortir du Barathre. Du courage, il m'en faut encore pendant une demi-anne. J'en aurai. Je suis bien portant, d'ailleurs, malgr les fers, malgr les mauvais traitements, malgr les privations du rgime cellulaire. Je me suis rhabitu ne plus manger qu'une soupe sur quatre. De la blague, tout a, lorsqu'on sait qu'on sera libre au bout de six mois! Je me sens fort, en dpit de tout. Et j'ai mme une pointe de vanit goste en jetant un coup d'oeil, parmi les vingt hommes qui me suivent, sur deux ou trois malheureux qui clochent du pied et se tranent difficilement. Car c'est moi qui tiens la tte, c'est moi qui mne _le bal_, allant toujours, tant et plus, du mme pas rgulier, habitu la charge norme que je porte et qui ne pse plus sur mes paules, les bras rompus aux mouvements les plus pnibles et les plus prolongs du maniement d'armes que j'excute machinalement, sans gne. Je crois qu'un homme, lorsqu'il a pu dpasser un certain degr de fatigue et d'abattement, franchir, par un effort tenace de rsolution, la limite qu'il s'est d'abord figur ne pouvoir atteindre, est capable de continuer, sans plus souffrir, l'exercice qui lui a sembl impossible, de sauter, maintes et maintes fois, par dessus l'obstacle qu'il a pens refuser. On arrive s'insensibiliser. J'prouve un serrement de coeur, pourtant, lorsque, chaque tour de piste, j'arrive devant la petite butte de gazon sur laquelle est mont le sergent de garde qui nous fait manoeuvrer. Un homme est assis, au pied du tertre, son sac terre, ct de lui, son fusil entre les jambes. C'est Queslier. Pauvre garon! Brave coeur! Il y a longtemps qu'il souffre, dj, car le climat meurtrier l'a anmi, car les tourments qu'on lui a fait endurer l'ont affaibli tel point qu'il n'a pas pu continuer le peloton, ce matin, et qu'il a t forc de se faire porter malade. On a t chercher le mdecin-major. Il arrive. --C'est vous qui vous tes fait porter malade? O avez-vous mal? --Partout, monsieur le major. --Mais enfin, de quoi vous plaignez-vous? De quoi souffrez-vous? --De la fatigue. Je n'en puis plus. --Ce n'est pas une maladie, cela. Voyons, vous n'avez pas autre chose? --Mais, monsieur le major, examinez-moi. Je vous assure que je suis extnu, bris, reint. Je n'ai plus trois gouttes de sang dans les veines. Mes jambes ne peuvent plus me porter... Un flot de paroles dsespres. --Mon ami, vous tes peut-tre fatigu, je n'en disconviens pas. Seulement, pour moi, cela ne suffit point. Je ne puis vous reconnatre malade. Et, se tournant vers le chef de poste, le major ajoute: --Sergent, vous pouvez commander cet homme de continuer son exercice. Et il s'en va, tranquillement, les paillettes d'or de son kpi clatant au soleil au-dessus de la bande de velours; frappant sa botte, petits coups, de sa cravache pomme d'argent. --Queslier, placez-vous le premier... en tte!... Pas gymnastique, marche! Le malheureux fait cinq ou six pas en titubant. --Nom de Dieu! Plus vite que a! Marchez-lui sur les talons, Froissard. Queslier s'arrte et laisse tomber son fusil. J'essaye de lui donner du courage; mais je sens qu'il ne peut plus faire un pas. Ses jambes raidies flageollent sous lui. Ah! bon Dieu! --Queslier! pour vous tout seul!... pas gymnastique, marche! Queslier ne bouge pas. --Les deux premiers, arrivez ici... Froissard et le suivant. Nous nous approchons du sergent qui est descendu du tertre et qui s'est dirig vers Queslier. --Vous savez qu'aux termes d'une circulaire promulgue par le gnral commandant la division d'occupation de Tunisie, tout homme qui se fait porter malade au cours d'un exercice quelconque et qui n'est pas reconnu tel par le major, doit tre considr comme ayant refus l'obissance son suprieur... Froissard et vous, vous tes tmoins que cet homme s'est fait porter malade au cours d'un exercice et n'a pas t reconnu tel? Que faire?... Il me vient une ide: --Sergent, vous ne lui avez pas lu le Code pnal. --C'est inutile. J'aurais mme pu le faire mettre en prvention de conseil de guerre aussitt aprs le dpart du major. La circulaire du gnral m'y autorise. --Cependant, sergent, le code est dj assez svre... --Ce n'est pas l'avis du gnral, probablement..... D'ailleurs, taisez-vous! --N'insiste pas, me dit Queslier, qui sourit tristement. Je ne peux plus mettre un pied devant l'autre. Et il me lance un regard que je comprends... --Vous tes tmoins, n'est-ce pas? --Oui, sergent. On a emmen Queslier auquel on a mis, sous _son tombeau_, les fers aux pieds et aux mains. Le peloton est fini. Si je pouvais ne pas tre aperu!... Justement une bande de grads fait son entre dans le ravin avec un saladier de fer-blanc, norme, plein de punch. Ils pntrent dans le marabout du sergent de garde pour trinquer avec leur collgue de service. Il y a eu une promotion ce matin, parat-il; un des pieds-de-banc, Balanzi, a t nomm sergent-major. C'est le factionnaire qui, tout bas, vient de me jeter cette nouvelle. Il a raison. J'entends des hurlements, mls des clats de rire, sortir du marabout. En choeur, les chaouchs entonnent une chanson: Nous avons un sergent-major... ... Il a cinq pieds, six pouces, Et des galons en or! Des galons en or! Dire que c'est avec a qu'on trangle un peuple! Personne? Pas de danger? La sentinelle tourne le dos. Sans bruit, je me glisse jusqu'au tombeau de Queslier. --Rien n'est perdu, vois-tu, rien. Je passerai au conseil, mais je m'en tirerai. Il n'est pas possible qu'ils osent me condamner. Si je croyais le contraire... Mais non, ce n'est pas possible... Tu as compris mon coup d'oeil, tout l'heure? J'aime bien mieux que ce soit toi qui me serves de tmoin. Tu me dfendras, au moins, et tu pourras m'aider me tirer de leurs pattes, Tunis. Avec toi, je peux tout esprer, au lieu qu'avec une bourrique, j'aurais t frais!... Allons, mon vieux, ne te fais pas de bile, va; a n'en vaut pas la peine, tout a. Nous retournerons Paris, malgr eux, les crapules! Et nous irons voir s'il y a encore de la place dans un jardin de la rue des Rosiers o l'on colle autre chose que des espaliers, le long des murs. XXXII On nous a mis en subsistance, Tunis, la caserne des zouaves et--naturellement--on nous a fourrs en prison. Queslier, lui, avec les hommes en prvention, est dtenu la Kasbah. Je m'y morfonds, dans cette prison, d'o je ne peux sortir qu'une heure et demie par jour, pour prendre l'air, et o je me trouve en tte--tte avec des hommes de diffrents corps qui passent leur temps comparer les uns aux autres, partialement, les rgiments auxquels ils appartiennent. Presque toujours ils se disputent. Quelquefois ils se battent. On dirait qu'il s'agit de choses srieuses. Pauvres diables! --L'affaire Queslier ne sera pas probablement appele avant une quinzaine de jours, m'a dit un zouave, qui a un copain employ au tribunal, et qui vient d'entrer la malle. Il n'y est rest que deux jours. Malheureusement, car il tait moins bte que les autres et, dans mon gosme de reclus, j'aurais prfr le garder plus longtemps--pour pouvoir causer avec lui. --Je te ferai passer des journaux, m'a-t-il dit en s'en allant. a te distraira. Je l'ai remerci d'avance--tout en ne comptant gure sur lui. J'ai eu tort. Un des hommes de corve qui nous apportent la soupe m'a remis ce soir, de sa part, un paquet de papiers. De vieux journaux de France, un roman-feuilleton et deux numros d'un journal local, imprim moiti en arabe, moiti en franais. Voyons le dernier numro... Tiens: Conseil de guerre de Tunis. Ce doit tre intressant. Hier, le soldat Passar, du 4e tirailleurs, ayant lanc son soulier la tte du commissaire pendant que celui-ci lui lisait le jugement qui le condamnait aux travaux publics, a t, sance tenante, frapp d'une condamnation mort. Quels singuliers magistrats, que ces membres d'un tribunal qui s'rige en juge et en partie, dans sa propre cause! Quelle drle de justice, tout de mme, que cette justice qui n'a mme pas la pudeur de se considrer comme au-dessus des offenses et qui inflige la monstrueuse peine de mort un malheureux exaspr! Poursuivons. Avant-hier a eu lieu l'excution d'un jeune soldat du 175e de ligne. Ce soldat s'tait, la suite d'une simple punition de deux jours de consigne, jet sur son caporal et l'avait soufflet. Le coupable a t fusill devant des dtachements des divers corps de troupe de la garnison. Une foule norme d'indignes taient accourus de la ville et des environs pour assister au spectacle. L'excution d'un Franais par des Franais veillait quelque peu la curiosit. Le condamn a fait preuve du plus grand courage et a conserv devant le peloton la plus ferme des attitudes. Au point de vue du prestige moral du nom franais en Afrique, nous ne saurions que nous en fliciter... Quel est le plus misrable, le plus vil, du Code qui _condamne mort_ un homme qui en a gifl un autre, ou du journal qui dclare n'avoir _qu' se fliciter_ d'un semblable assassinat?... XXXIII La salle banale d'un conseil de guerre. J'ai prouv, en entrant dans cette salle, non pas l'impression de respect craintif qu'on ressent en entrant dans un prtoire, mais la sensation de dgot terrible et de dfiance rpulsive qui fait hsiter sur le seuil d'un abattoir, l'entre d'un corridor obscur dont on ignore l'issue et o le pied glisse sur les dalles gluantes. La composition ordinaire du tribunal: Un colonel de zouaves, prsident; un commandant, un lieutenant et un sous-lieutenant d'autres corps; un adjudant de chasseurs d'Afrique. Comme commissaire, un lieutenant de tirailleurs assist d'un marchal des logis de chasseurs, greffier. La dfense est prsente par un avocat ou un officier quelconque. Le public? Les tmoins des diffrentes causes inscrites au rle de l'audience. Derrire, des soldats d'infanterie, baonnette au canon. Un tirailleur indigne, d'abord. Il a dsert. Il parle mal franais, et un sergent de son rgiment lui sert d'interprte. a ne dure pas longtemps, nom d'une pipe! Cinq minutes peine. Trois ans de travaux publics. Le Bico s'en va en pleurant. Un fantassin, ensuite. Attitude morne, abattue. Il est accus d'avoir dit son adjudant qui refusait de le laisser sortir du quartier: Je te casserais bien une patte. C'est un garon trs bien, ce qu'on dit, de famille riche. Le fait est qu'il s'est pay un avocat civil qui a mis sa toque de travers et qui fait de grands gestes pour se dbarrasser des manches de sa toge, beaucoup trop longues. Il plaide l'enfantillage, l'avocat civil. a ne russit pas son client: cinq ans de prison. C'est le minimum, aprs tout. --Affaire Queslier! On nous a fait sortir, l'autre tmoin et moi; mais, de l'endroit o l'on nous a relgus, je puis entendre peu prs tout. Queslier, simplement, explique l'affaire. Il assure qu'au moment o il a d cesser de faire le peloton, il tait trs malade et que, du reste, il l'est encore. Depuis qu'il est Tunis, il a demand la visite d'un mdecin qui pourrait constater la vracit de ses affirmations. On lui a refus cette visite. La voix du prsident s'lve, hargneuse. --Abrgez! abrgez! Le fait de se faire porter malade au cours d'un exercice est assimil un refus d'obissance, lorsque le major ne reconnat pas la maladie. Vous tes-vous fait porter malade? --Oui, mon colonel. --Que faisiez-vous en ce moment-l? --Le peloton de punition. --Le major a-t-il constat votre maladie? --Non, mon colonel, mais... --Asseyez-vous! On nous fait rentrer dans la salle pendant que le greffier lit l'acte d'accusation. Le colonel nous interroge, mon camarade et moi. Trois questions chacun; celles qu'il a dj poses Queslier. Impossible de placer un mot. Brutalement, il nous coupe la parole. Queslier sera condamn, le malheureux; c'est certain. Le parti pris est grav sur toutes ces faces de galonns qui sont nos suprieurs,--et qui sont aussi nos juges. Le commissaire a la parole. Il n'en abuse point. Il se contente de lire les punitions du prvenu qui, affirme-t-il, est un sujet dangereux. C'est ainsi qu'il soutient une accusation, ce commissaire-l. Il est vrai qu'il demande le maximum de la peine. Le dfenseur s'avance. C'est un sous-lieutenant de zouaves, tout jeune, qui tremble, devant son colonel, un peu plus fort que la feuille de papier qu'il tient la main. C'est pourtant difficile. Il la lit, cette feuille de papier, en bredouillant, en mchant les mots, en avalant des phrases entires. Oh! la belle plaidoirie! Et comme la confiance doit descendre dans l'me d'un inculp, lorsqu'il voit sa libert ou sa vie dispute aux membres d'un tribunal par un orateur de cette force! Tiens! c'est fini... A propos, quelles sont ses conclusions, l'avocat? Moi, je ne sais pas. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Je n'entends plus. Que demande-t-il? Le minimum, ou l'acquittement--ou le maximum? Pourquoi pas? puisque son suprieur--le commissaire--l'a demand... --Queslier, avez-vous quelque chose dire pour votre dfense? --J'ai dire que je n'ai refus d'obir personne. tant malade, je n'ai pu continuer un exercice que j'accomplissais. Malheureusement pour moi, le major... --Asseyez-vous. Les juges font semblant de dlibrer. Ils rendent le verdict: Deux ans de prison. Deux ans!... XXXIV Je suis revenu An-Halib, profondment coeur, indign. Ah! je ne m'tais jamais fait d'illusions sur l'ignominie du systme militaire; mais c'est gal, il est des choses qu'on ne peut croire que lorsqu'on les a vues; et j'en vois de drles, depuis quelque temps. La sonde que j'ai laisse tomber dans la fange soldatesque n'a pas pu trouver le fond; quel bourbier de vilenies, quelle sentine de bassesses! Je sens que le mpris m'empoigne et que le dgot me monte au coeur. C'est curieux, cela: le militarisme arrive concilier dans mon esprit ces choses inconciliables d'ordinaire: la haine et le mpris, le dgot et la crainte. Oui, la crainte. Une crainte particulire, par exemple. Celle probablement que peut faire prouver l'apprhension du contact de l'ignoble chauve-souris ou du crapaud visqueux. Je n'avais pas ressenti cela, jusqu' prsent. Il est vrai que je n'avais gure eu connaissance que de la partie brutale du systme, et que la partie plus particulirement jsuitique tait reste voile mes yeux. Maintenant que j'ai tout vu, maintenant que j'ai vu Tartufe porter des paulettes et Laubardemont un panache, maintenant que je sais qu'il me faut redouter non seulement la griffe du tigre, mais la dent de la vipre et le dard du scorpion, j'ai peur. Sortirai-je jamais d'ici? Encore quatre mois, mon Dieu!... comme c'est long! Je passe des jours bien tristes et des nuits bien lugubres! J'essaye, pourtant, d'attnuer la sensation trop forte du prsent avec la vision de l'avenir. Je voudrais que cette image pt abolir dans mon esprit toutes les autres images et que le rose dont je l'enlumine mt un clair de gat sur le fond noir de mes penses... Un rien me trouble, le moindre incident me bouleverse. Les nerfs s'en mlent. Les petites peurs, les grandes craintes, les crneries passagres, les longs affaissements, les vigoureux espoirs qui vous enlvent avec l'lasticit d'un tremplin, et le filet lche de la dsesprance dans lequel on retombe, mou et flasque--sans pouvoir se briser les os... Je me suis fait un petit calendrier sur lequel, tous les soirs, j'efface une journe. J'en ai encore, des coups de crayon donner!... Une superstition stupide s'est empare de moi, aussi. Partout je cherche des prsages, heureux ou malheureux, des indices d'une libration prochaine ou d'un vnement cruel. --Si le gros nuage gris, gauche, a atteint la montagne avant le petit nuage blanc, droite, ce sera bon signe pour moi. Et, si c'est le nuage blanc qui arrive premier, j'ai toujours d'assez bons yeux pour m'apercevoir qu'un coin du nuage gris--trs lger, c'est vrai--a atteint le but avant lui. Dans ce dernier cas, pourtant, je ne suis pas parfaitement tranquille. Ma conscience me reproche tout bas une indlicatesse coupable. Je voudrais avoir un sou, pour jouer la chose pile ou face. Comme a, je ne pourrais pas tricher. Je n'ai pas un sou--heureusement.--Car, si j'avais le malheur de perdre, je sens bien que je n'aurais pas la force de me rebiffer contre la dcision de l'oracle, et que je serais sans aucun doute la victime de ma crdulit idiote, mais forcene. --Froissard, une lettre pour vous. Le vaguemestre me tend une enveloppe que je dois ouvrir devant lui. Tiens, une lettre de mon cousin, du cousin qui m'envoyait de l'argent El-Ksob, au temps des orgies sardanapalesques avec les Gitons callipyges. Mais, propos, comment a-t-il pu savoir mon adresse, le cousin? Qui diable a pu lui apprendre... Voyons la lettre. Mon cher cousin, ton secret est enfin dvoil. Je sais tout. N'ayant pas reu de tes nouvelles depuis quelque temps, j'ai t demander des renseignements au ministre de la guerre. Ces renseignements sont pouvantables... Et patati et patata. On lui a dit que j'avais t envoy aux Compagnies de Discipline pour mauvaise conduite et indiscipline, etc.--Un tas d'horreurs, quoi! Le cousin se dclare scandalis. Pauvre cousin! Personne n'y va, ces Compagnies de Discipline. a, c'est exagr, cousin. Il vaudrait beaucoup mieux dire que tout le monde n'y va pas. Quel malheur que tu n'aies pas pu sortir de l! Quelle tache sur ton existence! Tu n'as pour ainsi dire plus de famille, maintenant... Et il entre dans de longs dtails pour finir par me dclarer qu' Paris, toutes les personnes que je connais me tourneront le dos... a me permettra de leur flanquer plus facilement mon pied quelque part, si elles ne sont pas polies. Et qu'il faudra que j'aie un fier toupet pour oser me montrer dans les rues. J'aurai ce toupet-l, cousin--et je ne mettrai pas de masque. Allons, une feuille de papier, une plume, et vite, vite, une rponse l'aimable parent. Il pourrait, malgr tout, avoir conserv des illusions sur mon compte, et je ne veux point lui en laisser. Ce serait abuser de sa candeur. Et puis, a me fera du bien, d'crire un peu ce que je pense. C'est capable de me remonter. On t'a dit vrai, cousin, on t'a dit vrai. Je t'avais mont un bateau. Je t'avais tir une carotte... Je suis aux Compagnies de Discipline depuis bientt trois ans. J'y ai t et j'y suis encore, physiquement et moralement, aussi malheureux qu'il est possible de l'tre. On m'y a envoy, t'a-t-on dit, d'abord pour mauvaise conduite,--une expression assez lastique, entre parenthses--ce qui est moiti faux; ensuite pour indiscipline, ce qui est entirement vrai. J'ai bu un coup par-ci par l, c'est exact; j'ai fait la noce quelquefois, je l'avoue. C'est tout. Si j'tais un mauvais sujet invtr, j'en ferais carrment l'aveu, car les potins et les cancans, vois-tu, je m'en fiche comme de Colin-Tampon. Voil donc une des causes pour lesquelles m'ont envoy la Discipline--tu peux lire bagne, avec la condamnation en moins, mais les tortures en plus--des gens dont l'tat d'brit est continuel, dix-neuf fois sur vingt grossiers par habitude et btes par nature, et chez lesquels l'absinthe et les rglements militaires combins ont produit cette lvation intellectuelle et morale, et cette abngation patriotique que nous aimons admirer dans Bazaine--et compagnie. La seconde cause de ma relgation--passe-moi le mot, il est la mode depuis que les bourgeois qui nous gouvernent ont pris le parti de relguer--surtout ne va pas lire: transporter-- Cayenne, les rcidivistes, leurs victimes--la seconde cause de ma relgation loin des rangs de l'arme rgulire, dis-je, c'est mon indiscipline. Ici, ma foi, je ne me dfends point, oh! point du tout. Je suis un indisciplin, c'est vrai. Pas pour longtemps, pourtant; car l'indiscipline ne pouvant exister qu'avec l'esclavage et le jour de la dlivrance devant prochainement luire pour moi, j'espre tre bientt, non plus un indisciplin, mais un insurg. ... Si je n'ai pas crit plus tt, si je suis rest si longtemps sans donner de mes nouvelles, si je n'ai pas avou la vrit, je l'ai fait pour deux raisons que voici: d'abord, quand j'ai un verre de fiel boire, j'aime le boire seul; ensuite, j'ai craint que l'un de vous n'et l'ide d'aller intercder en ma faveur, pleurer ma grce auprs de tel ou tel empanach influent. Voil surtout ce que je redoutais, car je tiens la garder tout entire, ma haine contre les tortionnaires galons d'or et les voleurs culotte de peau. Je n'ai jamais courb l'chine devant eux et j'aurais eu honte de voir quelqu'un le faire pour moi... Ce sont des bandits, vois-tu, et ils m'ont fait souffrir autant qu'on peut faire souffrir un homme. Mais, au moins, je partirai d'ici en esprant que, de mme qu'on a hiss le dernier pirate la grande vergue de son navire, on pendra le dernier buveur de sang la hampe du chiffon ensanglant qui lui sert de drapeau. Je partirai avec l'espoir d'entendre bientt sonner l'heure de la justice--et la vengeance est le corollaire de la justice--pour tous ceux qui ont eu faim, pour tous ceux qui ont souffert, pour tous ceux qui ont pleur... Je viens de jeter la lettre la boite et je regrette presque, maintenant, de l'avoir envoye. Ce pauvre cousin!... Et puis, tant pis, aprs tout! Au diable la famille! Ah! la famille! Elle peut se vanter d'avoir trouv un fameux dissolvant dans l'arme. Ce ne sont jamais les quatre pages couvertes du gribouillage paternel ou des pattes de mouche de la mre qu'il cherche dans l'enveloppe qu'il vient d'ouvrir, le militaire. Et, s'il ne trouve pas, entre les deux feuilles de papier, le mandat qu'il espre, il ne se donne gure la peine de la lire, la lettre. Il s'en moque pas mal, allez! Et les rponses!--ces rponses qui sont des demandes--des demandes qu'on passe une heure entourer de cinq ou six phrases qui veulent avoir l'air d'tre affectueuses! La famille, elle est plus loin du soldat, soyez-en srs, que la France des Polonais. Et, si vous ne le croyez pas, vous n'avez qu' demander un illettr, qui vous a pri d'crire une lettre, ce qu'il dsire que vous y mettiez. --Ce que tu voudras, comme pour toi... Comme pour toi,--je n'ai jamais pu en tirer autre chose. Comme pour toi! XXXV Le dernier jour est arriv! Il y en a qui chantent a, en descendant du magasin d'habillement. Moi, je ne chante pas. Je ne porte plus la triste livre de la Compagnie, pourtant. On vient de me la retirer, en mme temps que les fers--que je gardais depuis dix jours. J'ai un uniforme d'artilleur avec lequel je vais rentrer en France. Nous partons demain, dix ou douze librables, la pointe du jour, pour faire les six tapes qui doivent nous mener Gabs, o nous prendrons le bateau. Je ne chante pas, non que je sois triste--au contraire!--mais j'ai peur. Je suis comme le marin qui le sol sur lequel il met le pied, aprs un long voyage, parat chancelant. Et puis, une crainte folle m'a saisi, il y a un grand quart d'heure, au moment o je pntrais dans le magasin d'habillement, sans retirer mon kpi. --Voulez-vous vous dcouvrir, insolent! m'a cri le sergent d'habillement d'une voix furieuse. J'ai compris que cet homme, outr de me voir partir, moi qu'il dteste, cherchait une querelle d'Allemand. Je n'ai rien dit. Je ne veux rien dire de toute la soire. Il est six heures; je vais aller me coucher sous un marabout dont je ne bougerai pas jusqu' demain. Je ne veux pas me donner moi-mme l'occasion de faire une sottise, de compromettre ma libert que je touche--enfin. Je suis tendu sous une tente. Je fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille, mais je ne dors pas. Je pense. Je pense cette arme que je vais quitter. Je l'envisage froidement, laissant de ct toutes mes haines. C'est une chose mauvaise. C'est une institution malsaine, nfaste. L'arme incarne la nation. L'histoire nous met a dans la tte, de force, au moyen de toutes les tricheries, de tous les mensonges. Drle d'histoire que celle-l! Dix anecdotes y rsument un sicle, une gasconnade y remplit un rgne. Batailles! batailles! combats! Elle a os fourrer la Rvolution dans la sabretache des gnraux plumets et jusque dans le chapeau de Bonaparte, comme elle a fait bouillir le grand mouvement des Communes qui prcda la bataille de Bouvines dans le chaudron o les marmitons de Philippe-Auguste ont cum une soupe au vin. Elle prche la haine des peuples, le respect du soudard, la sanctification de la guerre, la glorification du carnage... Ah! Mascarille! toi qui voulais la mettre en madrigaux, l'Histoire! Elle nous a donn le chauvinisme, cette histoire-l; le chauvinisme, cette pidmie qui s'abat sur les masses et les pousse, affoles, la recherche d'un dictateur. L'arme incarne la nation! Elle la diminue. Elle incarne la force brutale et aveugle, la force au service de celui qui sait lui plaire et--c'est triste dire, mais c'est vrai--de celui qui peut la payer. Cela s'est fait, mais ne se fera plus. Si, la blessure ne se gurira point. La gangrne y est. L'arme, c'est le rceptacle de toutes les mauvaises passions, la sentine de tous les vices. Tout le monde vole, l-dedans, depuis le caporal d'ordinaire, depuis l'homme de corve qui tient une anse du panier, jusqu' l'intendant gnral, jusqu'au ministre. Ce qui se nomme _gratte_ et _rabiau_ en bas s'appelle en haut _boni_ et _pot-de-vin_. Tout le monde s'y dteste, tout le monde s'y envie, tout le monde s'y torture, tout le monde s'y espionne, tout le monde s'y dnonce. Cela, au nom de soi-disant principes de discipline dgradante, de hirarchie inutile. Avoir un grade, c'est avoir le droit de punir. Punir toujours, punir pour tout. De peines corporelles, naturellement; celles-l seules sont en vigueur... Ah! c'est triste qu'un bout de galon permette un homme de mettre en prison son ennemi--ou de faire fusiller son camarade. L'arme, c'est le cancer social, c'est la pieuvre dont les tentacules pompent le sang des peuples et dont ils devront couper les cent bras, coups de hache, s'ils veulent vivre. Ah! je sais bien: le patriotisme!... Le patriotisme n'a rien faire avec l'arme, rien; et ce serait grand bien, vraiment, s'il n'tait plus l'apanage d'une caste, la chose d'une coterie, l'objet curieux que des escamoteurs ont cach dans leur gibecire, et qu'ils montrent de temps en temps, mystrieux et dignes, la foule bante qui applaudit. Ce sentiment-l, je crois, n'est pas forcment cousu au fond d'un pantalon rouge. Il y a peut-tre autant de patriotisme dans l'crasement banal d'un maon qui tombe d'un chafaudage ou dans la crevaison ignore d'un mineur foudroy par un coup de grisou, que dans la mort glorieuse d'un gnral tu l'ennemi. Et il y a de bons patriotes, voyez-vous, qui hassent la guerre, mais qui la feraient avec joie--si l'on tentait d'assassiner la France--parce qu'ils auraient l'espoir grandiose, ceux-l, non pas d'craser un peuple, mais d'anantir, avec le gouvernement qui le rgit, toutes les tendances rtrogrades, fodales, anachroniques--le caporalisme. Je rflchis longtemps ces choses. Je pense aussi aux trois annes que j'ai passes ici, mon existence de paria! Quelle vie! quel spectacle!... Et, lorsqu'ils ont dfil devant mes yeux, bien en lumire, tous ces affreux tableaux que j'voque avec horreur, je m'aperois que je n'en ai vu nettement qu'un ct, jusqu' prsent, et qu'une partie m'en a chapp,--la partie la plus ignoble, sans doute, de ces consquences de la compression. Emport par la passion, aveugl par la haine, je n'ai jamais senti mes cts, parmi mes compagnons de servitude, que les insoumis, que ceux qui rsistaient, ne voulaient pas plier; les seuls vnements qui aient frapp mon esprit sont ceux grce auxquels s'est affirme la lutte de l'homme qui veut rester libre contre la discipline abjecte. Les journes remplies de la farce grossire de l'existence servile n'ont rien laiss en moi. Je les ai subies, tout simplement. Et quant au grand troupeau des disciplins, des soumis, des domestiqus, je ne l'ai mme pas ddaign, je ne l'ai point vu. Qu'une bassesse de ces malheureux, par-ci par-l, m'ait fait hausser les paules, qu'une de leurs vilenies m'ait fait lever le coeur, c'est possible. Rien de plus. C'est pour cela que je les ai badigeonns en rouge, tous les fonds couleur de cendre; et je sens que je n'aurai jamais le courage, maintenant, de plaquer des rappels de gris sur les vigueurs des premiers plans. Ah! c'est bien la platitude et la banalit, pourtant, qui s'talent, comme de larges nappes d'eau croupissante, au-dessus desquelles font saillie, de loin en loin, les asprits des caractres forts. Ce ct-l m'a chapp... Ma foi, tant mieux! J'ai dj remu tant de boue pour les retirer de la fange o ils gisaient, tous ces souvenirs amers... --Froissard, tu dors? Ce sont des camarades, qui viennent me faire leurs adieux et me souhaiter un bon voyage. Quelques-uns, des Parisiens, me donnent des commissions... Le clairon! Un coup de langue prolong: c'est l'extinction des feux. Encore une nuit et je serai libre. Libre!... Demain! XXXVI --Fontainebleau!... Melun!... Le train va vite. Dans une heure, nous serons Paris... Oh! Paris!... Paris!... C'est depuis Marseille seulement que j'ai commenc librement respirer. Jusque-l, j'avais souffert, j'avais trembl, m'attendant chaque instant une catastrophe; intimement convaincu que quelque pouvantable difficult allait s'lever, qu'un obstacle insurmontable s'opposerait mon retour en France, que quelque chose de terrible allait me clouer, pour jamais, sur ce sol d'Afrique qui, j'en tais sr, devait me garder. Je me trouvais dans la situation du chrtien livr aux btes, dans le cirque, et qui ne peut dtacher ses yeux de la porte de la fosse qu'on va soulever tout l'heure, et par o la bte va sortir. La bte ne s'est pas montre, c'est un gendarme qui a paru. Un brave gendarme qui ne pensait pas mal, certainement, et qui s'est trouv subitement devant moi, sur le paquebot, au dtour d'un rouf. J'ai eu une horrible peur. J'ai trbuch. J'ai t forc de me retenir un palan pour ne pas tomber la renverse. --On voit que le vin du cambusier n'est pas mauvais, m'a dit le Pandore, qui m'a cru ivre, et qui s'est mis rire, grassement... Deux ou trois frayeurs comme celle-l, et j'aurais perdu la boule. J'aurais t atteint, pour de bon, du dlire de la perscution... Nous sommes partis de Marseille trois heures de l'aprs-midi, et, dans ma joie de me sentir enfin seul, livr moi-mme, dbarrass du sous-officier qui nous avait escorts jusque-l, je n'ai vu ni la gare, ni la grande salle d'attente retentissante des exclamations mridionales; je suis pass rapidement devant le jardin plant d'arbres o se promnent, un panier au bras, des marchandes de provisions. Un jardin, une gare, des paniers, des marchands? C'est possible. Je ne sais pas. Je suis entr tout droit dans la salle du dpart et je me suis assis, contre la porte qui donne sur le quai, sur un banc. Mon coeur battait trs fort, mes genoux tremblaient, un flot de sang me montait au visage.--Je n'avais plus de sang qu' la tte. J'avais mon billet dans la poche de mon dolman et je le sentais,--oui, je le sentais, travers la doublure, travers la toile de ma chemise, comme s'il avait voulu m'entrer dans la chair! Il me brlait la peau, ce morceau de carton. Tout d'un coup, la porte s'ouvre. Je m'lance, bousculant l'employ, je me prcipite dans un wagon comme une bte froce dans la cage o saigne un quartier de viande. J'ai ferm la porte sur moi, toute vole, et je me suis laiss tomber sur la banquette. Brusquement, je me suis senti _libre_. J'ai prouv, pendant une minute, une jouissance indfinissable. Pour la premire fois de ma vie--la seule peut-tre--j'ai peru, dans sa plnitude, la sensation de _libert_. .......................... ......................................... --Froissard, as-tu faim? Veux-tu manger un morceau? Ce sont mes camarades de route qui finissent leurs provisions, avant d'arriver Paris, et qui m'invitent casser la crote. Non, je n'ai pas faim; non, je ne veux pas manger. Il me semble que je n'aurai plus jamais besoin de manger. --Ah! non, toi, l-bas, garde le cervelas pour toi. Il y a de l'ail dedans, et, comme on va sucer la pomme sa gonzesse... De gros rires. Quatre faubouriens, sur les sept que nous sommes. Quatre ouvriers qui vont reprendre leur mtier, en arrivant, avec la misre qui les guettera au coin de l'tabli et la dbauche qui leur fera signe, au premier tournant de la rue. Rien attendre d'eux, rien. Des rcits fantastiques de leurs campagnes, peut-tre, des histoires dormir debout, des exagrations idiotes, des hbleries... Ah! il n'y a pas de danger qu'ils aillent porter, dans l'atelier, sur les chantiers, le rcit sincre de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont endur,--la haine du militarisme! On les retrouvera arrts, badauds imbciles, sur les boulevards o dfilent les griffetons, au son d'une musique de sauvages; Longchamps, les jours de revue, et l'on pourra les entendre applaudir, bien fort, au passage d'un gnral peinturlur comme une image d'pinal, d'un colonel dont le plumet se dresse, au-dessus du shako, comme un pinceau de treize sous au-dessus d'un pot colle. A quoi a leur sert-il d'avoir souffert?... Des animaux, alors? Pas mme. Des btes sans rancune. Et les autres: Le premier est un garon instruit, un duqu que je connais peu. Il se livre des comparaisons trs intressantes entre la vgtation africaine et celle de la France. Ces comparaisons me font suer. Le second, c'est cet imbcile de Lecreux. Il est libr en mme temps que moi. Je ne lui ai pas dit quatre mots, je crois, depuis que nous sommes partis d'An-Halib. C'est gal, je serais curieux de savoir quoi il peut penser, cet tre-l. Je vais le lui demander. Je l'appellerai mon vieux Lecreux. a le flattera. --Mon vieux Lecreux, tu ne dis rien. A quoi penses-tu? --Je pense une pice de vers que j'ai faite... Il fait des vers! J'aurais d m'en douter!... --Que j'ai commence, plutt, An-Halib. Je veux arriver dmontrer l'inanit de tout systme philosophique. Je viens justement de trouver deux vers. Tiens, les voici: Pythagore, Solon, Socrate et Cicron Ont discouru longtemps sans rien dire de bon... --Comment trouves-tu a? --Fous-moi la paix! --Tu dis? --Fous-moi la paix, ou je te casse la gueule! Ils se sont tous retourns. Ils m'ont cru fou. Tant pis pour eux. Le train siffle longuement.--Il entre en gare.--Il s'arrte. Je descends en courant; je me sauve ainsi qu'un voleur, sans faire d'adieux, sans serrer une main, sans rien dire personne-- personne! J'ai envie de pleurer de rage............................ O suis-je? Sur le boulevard Saint-Germain, prs du pont Sully. Je suis venu l tout d'une traite, en grandes enjambes, sans regarder derrire moi, comme si j'avais la police mes trousses. Ainsi, je suis Paris? Tiens! comme c'est tranquille! C'est drle, je me figurais autre chose. Mon rve a gliss sur le pav gras dont la pente mne l'gout, et s'en va vau-l'eau, maintenant, roul par les flots sales de ce fleuve qui coule, bte et jaune, dans les brumes grises, et dont le courant se partage, au tranchant des piles du pont, sans un bruissement, sans un bruit, sans une cume. Les maisons aux hautes faades ples, aux fentres mornes, les longues avenues au sol cendr et froid o tremblotent les squelettes ridicules des arbres violets, le ciel blafard et dcolor comme une vieille bche, les silhouettes vilaines des difices mangs par les vapeurs caligineuses que piquent dj les points jaunes des becs de gaz, les taches noires et frissonnantes des passants qui glissent vite, silencieusement... Ils ne me regardent mme pas, ces passants... Si. Une jeune fille a jet sur moi un coup d'oeil tonn et je l'ai entendue qui disait tout bas sa compagne: --Comme il est noir! Comme il est noir!... C'est tout. Alors, on ne voit rien sur ma figure? Il n'y a rien d'crit, sur mon visage? Les souffrances n'y ont pas laiss leur marque, les insultes n'y ont pas imprim leur stigmate. Et l'on ne peut mme pas, sur mes membres, comme sur l'chine d'une bte maltraite, compter les coups que j'ai reus, dnombrer toutes mes cicatrices! Ah! pourquoi ne m'a-t-on pas meurtri le corps, au lieu de me torturer l'me? Pourquoi la honte ne m'a-t-elle pas cingl comme un fouet? Pourquoi les douleurs n'ont-elles point t des couteaux et les affronts des fers rouges? Je pourrais montrer les blessures de ma peau, au moins, puisque je ne peux faire voir les plaies saignantes de mon coeur. Je pourrais mettre ma chair lacre sous les yeux des indiffrents et fourrer dans mes ulcres les doigts blagueurs des incrdules! Le dcouragement m'assomme. Un dsir violent me saisit. Une envie atroce me tenaille: je voudrais tre Lecreux. Je ne souffrirais pas comme a, je ne ressentirais pas le mal lancinant qui me point. Et je m'crierais gament, ce soir, table, en dbouchant une bouteille: --En voil une que les chaouchs ne boiront pas! Ce serait toute ma vengeance, ma foi! et, aprs, je ne songerais plus au pass. Je n'aurais mme pas la peine d'empcher les souvenirs d'autrefois de se prsenter mon esprit. Je n'y penserais point, cet autrefois--naturellement--pas plus qu'on ne pense un mdicament amer qu'on a aval, une tache de boue qui sali vos vtements et qu'un coup de brosse efface... Ma vengeance!... Est-ce que je veux me venger? Oui, si c'est se venger que d'ouvrir devant tous le livre de son existence, de montrer ce qu'on a souffert, de dire ce qu'on a pens. Je veux faire cela prsent. Si c'est vengeance, tant pis; et si c'est justice, tant mieux. Je crois que ce sera justice, simplement. La haine me gonfle le coeur, c'est vrai. Mais elle est trop forte, je le sens bien, pour pouvoir jamais s'assouvir--ou se calmer. Elle ne me quittera plus, maintenant; et c'est elle qui mettra un frein mes emportements et brisera mes colres. Mais c'est elle aussi qui, calme et froide, me montre dj le pilori auquel je dois clouer, ainsi qu'une pancarte au-dessus de la tte des malfaiteurs, l'ignominie de mes bourreaux. Je m'enfonce dans les profondeurs du boulevard dsert. La nuit est tombe. Le brouillard s'est paissi... C'est dans une nuit plus noire encore que les opprims doivent lever la voix. C'est dans une obscurit plus grande qu'ils doivent faire clater la trompette aux oreilles de la Socit--la Socit, vieille gueuse imbcile qui creuse elle-mme, avec des boniments macabres, la fosse dans laquelle elle tombera, moribonde--sandwich qui se balade, inconsciente, portant, sur les criteaux qui pendent son cou et font sonner ses tibias, un grand point d'interrogation--tout rouge. Paris, 1888. FIN SAINT-DENIS.--IMPRIMERIE BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS. End of the Project Gutenberg EBook of Biribi, by Georges Darien License: Share Alike