Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com. Alphonse Daudet PORT-TARASCON DERNIRES AVENTURES DE L'ILLUSTRE TARTARIN (1890) Table des matires LIVRE PREMIER Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII LIVRE DEUXIME Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V LIVRE TROISIME Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI LON ALLARD Au subtil et profond romancier Des _Fictions_ et des _Vies Muettes_ Son frre et son ami Alphonse Daudet Offre ce livre d'humour C'tait septembre, et c'tait la Provence, une rentre de vendange, il y a cinq ou six ans. Du grand break attel de deux camarguais qui nous emportait toute bride, le pote Mistral, l'an de mes fils et moi, vers la gare de Tarascon et le train rapide du P.-L.-M., elle nous semblait divine cette fin de jour d'une pleur ardente, un jour mat, puis, fivreux, passionn comme un beau visage de femme de l-bas. Pas un souffle d'air malgr le train de notre course. Les roseaux d'Espagne longues feuilles rubanes, droits et rigides au bord du chemin; et par toutes ces routes de campagne, d'un blanc de neige, d'un blanc de rve, o la poussire craquait immobile sous les roues, un lent dfil de charrettes charges de raisins noirs, rien que des noirs, -- garons et filles venant derrire, muets et graves, tous grands, bien dcoupls, la jambe longue et les yeux noirs. Grappes d'yeux noirs, et de raisins noirs, on ne voyait que cela dans les cuves, sous le feutre bords rabattus des vendangeurs, sous le fichu de tte dont les femmes gardaient les pointes entre les dentes serres. Quelquefois, l'angle d'un champ, une croix se dressait dans le blanc du ciel, ayant chacun de ses bras une lourde grappe noire, pendue en ex-voto. V!... (vois!) me jetait Mistral avec un geste attendri, un sourire de fiert presque maternelle devant les manifestations ingnument paennes de sont peuple de Provence, puis il reprenait son rcit, quelque beau conte parfum et dor des bords du Rhne, comme le Goethe provenal en sme la vole, de ses deux mains toujours ouvertes, dont l'une est posie et l'autre ralit. miracle des mots, magique concordance de l'heure, du dcor et de la fire lgende paysanne que le pote droulait pour nous tout le long de l'troit chemin, entre les champs d'oliviers et de vignes!... Qu'on tait bien, que la vie m'tait blanche et lgre! Tout coup mes yeux se voilrent, une angoisse m'treignit le coeur. Pre, comme tu es ple! me dit mon fils, et j'eus peine la force de murmurer, en lui montrant le chteau du roi Ren, dont les quatre tours me regardaient venir du fond de la plaine: Voil Tarascon! C'est que nous avions un terrible compte rgler, les tarasconnais et moi. Je les savais trs monts, me gardant rancune noire de mes plaisanteries sur leur ville et sur son grand homme, l'illustre, le dlicieux Tartarin. Des lettres, des menaces anonymes m'avaient souvent averti: Si tu passes jamais par Tarascon, gare! D'autres brandissaient sur ma tte la vengeance du hros: Tremblez! le vieux lion a encore bec et ongles! Un lion bec, diable! Plus grave encore: Je tenais d'un commandant de gendarmerie de la rgion qu'un commis-voyageur parisien ayant, par une homonymie fcheuse ou simple fumisterie, sign Alphonse Daudet sur le registre de l'htel, s'tait vu brutalement assailli la porte d'un caf et menac d'un plongeon dans le Rhne, selon les traditions locales: _D brin o d bran_ _Cabussaran_ _Dou fenestroun_ _De Taracoun_ _Dedins lou Rose__[1]_ C'tait un vieux couplet de 93, qui se chante encore l-bas, soulign de sinistres commentaires sur le drame dont les tours du roi Ren furent tmoins cette poque. Or, comme il ne me plaisait gure de piquer une tte du fenestron de Tarascon, j'avais toujours vit dans mes voyages du Midi de passer par cette bonne ville. Et voil que cette fois un mauvais sort, le dsir d'aller embrasser mon cher Mistral, l'impossibilit de prendre le Rapide ailleurs que l, me jetaient dans la gueule du lion bec. Encore si je n'avais eu que Tartarin; une rencontre d'homme homme, un duel la flche empoisonne sous les arbres du tour-de- ville n'tait pas pour me faire peur. Mais la colre d'un peuple, et le Rhne, ce vaste Rhne!... Ah! je vous rponds que tout n'est pas rose dans l'existence du romancier... Chose trange, mesure que nous approchions de la ville, les chemins se dpeuplaient, les charrettes de vendanges devenaient plus rares. Bientt nous n'emes plus devant nous que la route vide et blanche, et tout autour dans la campagne le large et la solitude du dsert. C'est bizarre, disait Mistral, tous bas un peu impressionn, on se croirait un dimanche. -- Si c'tait dimanche, nous entendrions les cloches... ajouta mon fils, sur le mme ton, car le silence qui enveloppait la ville et sa banlieue avait quelque chose d'opprimant. Rien, pas une cloche, pas un cri, pas mme un de ces bruits de charronnage tintant si clair dans l'atmosphre vibrante du Midi. Pourtant les premires maisons du faubourg se levaient au bout du chemin; un moulin d'huile, l'octroi crpi neuf. Nous arrivions. Et notre stupeur fut grande, peine engags dans cette longue rue caillouteuse, de la trouver abandonne, les portes et les fentres closes, sans chien ni chat, enfants ni poules, ni personne, le portail enfum du marchal ferrant dgarni des deux roues qui le flanquent l'ordinaire, les grands rideaux de treillis dont les seuils tarasconnais s'abritent sont les mouches, rentrs, disparus comme les mouches elles-mmes et l'exquise bouffe de soupe l'ail que toutes les cuisines auraient d exhaler cette heure- l. Tarascon ne sentant plus l'ail, imagine-t-on une chose pareille! Mistral et moi, nous nous regardions pouvants; et, vraiment, il y avait de quoi. S'attendre aux rugissements d'un peuple en dlire, et trouver le silence de mort de cette Pompi! En ville, o nous pouvions mettre un nom sur tous les logis, sur toutes les boutiques familires nos yeux depuis l'enfance, cette impression de vide et d'abandon devint encore plus saisissante. Ferme, la pharmacie Bzuquet de la placette, l'armurier Costecalde ferm pareillement, et la confiserie Rbuffat, la renomme des berlingots. Disparus, les panonceaux du notaire Cambalalette, et l'enseigne sur toile peinte de Marie-Joseph- Spiridion Excourbanis, fabricant de saucisson d'Arles; car le saucisson d'Arles s'est toujours fait Tarascon, et je signale en passant ce grand dni de justice historique. Mais enfin qu'taient devenus les tarasconnais? Notre break roulait sur le cours, dans l'ombre tide des platanes espaant leurs troncs blancs et lisses, o plus une cigale ne chantait: envoles aussi les cigales! Et devant la maison de Tartarin, toutes ses persiennes fermes, aveugle et muette comme ses voisines, contre le mur bas du fameux jardinet, plus une caisse de cirage, plus un petit dcrotteur pour vous crier: Cira, moussu? L'un de nous dit: Il y a peut tre le cholra. Tarascon, en effet, quand vient une pidmie, l'habitant dmnage et campe sous des tentes bonne distance de la ville, jusqu' ce que le mauvais air soit pass. Sur ce mot de cholra, dont tous les provenaux ont une peur farouche, le cocher enleva ses btes, et quelques minutes aprs nous stoppions l'escalier de la gare, perche tout en haut du grand viaduc qui longe et domine la ville. Ici nous retrouvions la vie, des voix humaines, des visages. Dans l'entrecroisement des rails, les trains se succdaient sans relche, monte, descente, haltaient avec des claquements de portires, des appels de station. Tarascon, cinq minutes d'arrt..., changement de voiture pour Nmes, Montpellier, Cette... Tout de suite Mistral courut au commissaire de surveillance, vieux serviteur qui n'a pas quitt sa gare depuis trente-cinq ans: Eh! b, matre Picard... Et les Tarasconnais? O sont-ils? Qu'en avez-vous fait? L'autre, tout surpris de notre tonnement: Comment!... Vous ne savez pas? D'o sortez-vous donc?... Vous ne lisez donc rien?...Ils lui ont fait pourtant assez de rclame, leur le de Port-Tarascon... Eh! oui, mon bon...Partis, les Tarasconnais... Partis coloniser, l'illustre Tartarin en tte... Et tout emport avec eux, dmnag jusqu' la tarasque! Il s'interrompit pour donner des ordres, s'activer le long de la voie, tandis qu' nos pieds dans le couchant, nous regardions monter les tours, les clochers et clochetons de la ville abandonne, ses vieux remparts dors par le soleil d'un superbe ton de croustade et donnant l'ide exact d'un pt de bcasses dont il ne resterait plus que la crote. Et dites-moi, monsieur Picard, demanda Mistral au commissaire qui revenait vers nous avec un bon sourire, pas autrement inquiet de savoir Tarascon sur les chemins... Y a-t-il longtemps de cette migration? -- Six mois. -- Et l'on a pas de leurs nouvelles? -- Aucune. Pcare! Quelque temps aprs nous en avions des nouvelles, dtailles, prcises, assez pour me permettre de vous conter l'exode de ce vaillant petit peuple la suite de son hros, et les formidables msaventures qui les assaillirent. * * * Pascal a dit: Il faut de l'agrable et du rel; mais il faut que cet agrable soit lui-mme pris du vrai. J'ai tch de me conformer sa doctrine dans cette histoire de Port-Tarascon. Mon rcit est pris du vrai, fait avec des lettres d'migrants, le mmorial du jeune secrtaire de Tartarin, des dpositions empruntes la _Gazette des Tribunaux; _et quand vous rencontrerez a et l, quelque tarasconnade par trop extravagante, que le crique me croque si elle est de mon invention[2]! LIVRE PREMIER Chapitre I _Dolances de Tarascon contre l'tat des choses. -- Les boeufs, les Pres blancs. --Un tarasconnais au pays. -- Sige et reddition de l'abbaye de Pamprigouste._ Franquebalme, mon bon..., Je ne suis pas content de la France!... Nos gouvernants nous font de tout. Profres un soir par Tartarin devant la chemine du cercle, avec le geste et l'accent qu'on imagine, ces paroles mmorables rsument bien ce qui se pensait et disait Tarascon-sur-Rhne deux ou trois mois avant l'migration. Le Tarasconnais en gnral ne s'occupe pas de politique: indolent de nature, indiffrent tout ce qui ne l'atteint pas localement, il tient pour l'_tat de choses_, comme il dit. Pas moins, depuis quelque temps, on lui reprochait un tas de choses, l'_tat de choses_! Nos gouvernants nous font de tout! disait Tartarin. Dans ce de tout il y avait d'abord l'interdiction des courses de taureaux. Vous connaissez sans doute l'histoire de ce Tarasconnais trs mauvais chrtien et garnement de la pire espce, lequel aprs sa mort s'tant introduit au Paradis par surprise, pendant que saint Pierre avait le dos tourn, n'en voulait plus sortir, malgr les supplications du divin porte-clefs. Alors, que fit le grand saint Pierre? Il envoya toute une vole d'anges clamer devant le ciel autant qu'ils auraient de voix: T! t!... les boeufs!... T! t!... les boeufs!... qui est le cri des courses tarasconnaises. Oyant cela, le bandit change de figure: Vous avez donc des courses, par ici, grand saint Pierre? -- Des courses?... je crois bien magnifiques, mon bon. -- O donc ?... o se font-elles, ces courses? -- Devant le Paradis... Il y a du large, tu penses. Du coup le Tarasconnais se prcipite dehors pour voir, et les portes du ciel se referment sur lui tout jamais. Si je rappelle ici cette lgende aussi vieille que les bancs du tour-de-ville, c'est afin d'indiquer la passion des gens de Tarascon pour les courses de taureaux et la colre o les mit la suppression de ce genre d'exercice. Aprs, vint l'ordre d'expulser les Pres-Blancs de fermer leur joli couvent de Pamprigouste, perch sur une collinette toute grise de thym et de lavande install l depuis des sicles aux portes de la ville, d'o l'on aperoit, entre les pins, la dentelle de ses clochetons carillonnant dans les brises claires du matin avec le chant des alouettes, au crpuscule avec le cri mlancolique des courlis. Les Tarasconnais les aimaient beaucoup, leurs Pres-Blancs, doux, bons, inoffensifs, et qui savaient tirer des herbes parfumes dont la montagnette est couverte un si excellent lixir; ils les aimaient pareillement pour leurs pts d'hirondelles et leurs dlicieux _pains-poires[3]_, qui sont des coings envelopps d'une pte fine et dore, d'o le nom de Pamprigouste[4] donn l'abbaye. Aussi quand l'ordre officiel d'avoir quitter leur couvent fut envoy aux Pres et que ceux-ci refusrent de sortir, quinze cents deux mille Tarasconnais du commun, portefaix, dcrotteurs, dchargeurs de bateaux du Rhne, ce que nous appelons la _rafataille_, vinrent s'enfermer dans Pamprigouste avec les bons moines. La bourgeoisie tarasconnaise, les messieurs du cercle, Tartarin en tte, pensaient bien aussi soutenir la sainte cause. Il n'y eut pas une minute d'hsitation. Mais on ne se jette pas dans une pareille entreprise sans prparatifs d'aucune sorte. Bon pour la rafataille, d'agir ainsi tourdiment. Avant tout, il fallait des costumes. Et ils furent commands; de superbes costumes renouvels de la croisade, longues lvites noires, avec une grande croix blanche sur la poitrine, et partout, devant, derrire, des entrelacements de fmurs soutachs. La soutache surtout prit beaucoup de temps. Quant tout fut prt, le couvent tait dj investi. Les troupes l'entouraient d'un triple cercle, campes dans les champs et sur les pentes pierreuses de la petite colline. Les pantalons rouges de loin semblaient dans le thym et la lavande une floraison subite de coquelicots. On rencontrait par les chemins de continuelles patrouilles de cavaliers, la carabine le long de la cuisse, le fourreau de sabre battant le flanc du cheval, l'tui de revolver la ceinture. Mais ce dploiement de forces n'tait pas pour arrter l'intrpide Tartarin, qui avait rsolu de passer, ainsi qu'un gros de messieurs du cercle. la file indienne, rampant sur les mains et les genoux avec toutes les prcautions, toutes les ruses classiques des sauvages de Fenimore, ils russirent se glisser travers les lignes d'investissement, longeant les ranges des tentes endormies, tournant les sentinelles, les patrouilles, et de l'un l'autre se signalant les passages dangereux par une imparfaite imitation de cris d'oiseaux. Il en fallait du courage pour tenter l'aventure par ces nuits claires comme un plein jour; Il est vrai de dire que les assigeants avaient tout intrt laisser entrer le plus de monde possible. Ce qu'on voulait, c'tait affamer l'abbaye plutt que l'emporter de vive force. Aussi les soldats dtournaient-ils volontiers la tte en voyant ces ombres errantes au clair de la lune et des toiles. Plus d'un officier, qui avait pris l'absinthe au cercle avec l'illustre tueur de lions, le reconnut de loin malgr son dguisement et le salua d'un appel familier: Bonne nuit, monsieur Tartarin! Une fois dans la place, Tartarin organisa la dfense. Ce diable d'homme avait lu tous les livres sur tous les siges et blocus. Il embrigada les Tarasconnais en milice, sous les ordres du brave commandant Bravida, et, plein des souvenirs de Sbastopol et de Plewna, il leur fit remuer de la terre, beaucoup de terre, entoura l'abbaye de talus, de fosss, de fortifications de tous genres, dont le cercle petit petit se resserrait ne pouvoir plus respirer, en sorte que les assigs se trouvrent comme emmurs derrire leurs travaux de dfense, ce qui faisait l'affaire des assigeants. Le couvent mtamorphos en place forte fut soumis la discipline militaire. C'est ainsi qu'il en doit tre, l'tat de sige dclar. Tout se faisait par roulements de tambour et sonneries de clairon. Ds le petit jour, au rveil, le tambour grondait, par les cours, les corridors et sous les arceaux du clotre. On sonnait du matin au soir, aux prires _tara-ta-ta_, au trsorier _tara-ta-ta_, au Pre htelier _tara-ta-ta_; des coups de clairons imprieux, secs et sonores, dchirant l'air. On claironnait pour l'Anglus, pour Matines et Complies. C'tait faire honte l'arme assigeante, qui menait beaucoup moins de bruit, au large de la campagne, tandis que l-haut, au sommet de la petite colline, derrire les fins crneaux de l'abbaye- forteresse, claironnades et tambourinades mles aux tintements des carillons faisaient un fier ramage et jetaient aux quatre vents, en promesse de victoire, un chant allgre, mi-belliqueux et mi-sacr. Le diantre, c'est que les assigeants, bien tranquilles dans leurs lignes, sans se donner aucune peine, se ravitaillaient facilement et tout le jour faisaient bombance. La Provence est un pays de dlices, qui produit toutes sortes de bonnes choses. Vins clairs et dors, saucisses et saucissons d'Arles, melons exquis, pastques savoureuses, nougats de Montlimar, tout tait pour les troupes du gouvernement: il n'en entrait miette ni goutte dans l'abbaye bloque. Aussi, d'un ct, les soldats, qui n'avaient jamais vu pareille fte, engraissaient crever leurs tuniques, les chevaux montraient des croupes luisantes et rebondies, tandis que de l'autre, prcaire! les pauvres Tarasconnais, la rafataille surtout, levs tt, couchs tard, surmens, sans cesse en alerte, remuant et brouettant la terre de jour et de nuit, la brlure du soleil et des torches, se desschaient et maigrissaient que c'tait piti. De plus, les provisions des bons Pres s'puisaient; pts d'hirondelles et pains-poires tiraient la fin. Pourrait-on tenir encore longtemps? C'tait la question tous les jours discute sur les remparts et terrassements crevasss par la scheresse. Et les lches qui n'attaquent pas! disaient ceux de Tarascon, montrant le poing aux pantalons rouges vautrs dans l'herbe l'ombre des pins. Mais l'ide d'attaquer eux-mmes ne leur venait pas, tant ce brave petit peuple a le sentiment de la conservation. Une seule fois, Excourbanis, un violent parla de tenter une sortie en masse, les moines devant, et de culbuter tous ces mercenaires. Tartarin haussa ses larges paules et ne rpondit qu'un mot: Enfant!. Puis, prenant par le bras le bouillant Excourbanis, il l'entrana au sommet de la contrescarpe, et lui montrant d'un geste immense les cordons de troupes tags sur la colline, les sentinelles places tous les sentiers: Oui ou non, sommes-nous les assigs? Est-ce nous qui devons donner l'assaut?... Il y eut autour de lui un murmure approbateur: videmment... Il a raison... C'est eux de commencer, puisqu'ils assigent Et l'on vit une fois de plus que nul ne connaissait les lois de la guerre comme Tartarin. Il fallait pourtant prendre un parti. Un jour, le Conseil se rassembla dans la grande salle du Chapitre, claire de hauts vitraux, entoure de boiseries sculptes, et le Pre htelier lut son rapport sur les ressources de la place. Tous les Pres-Blancs coutaient, silencieux, droits sur leurs _misricordes_, demi-siges forme hypocrite qui permettent d'tre assis en paraissant debout. Lamentable, le rapport du Pre htelier! Ce qu'ils avaient dvor depuis le commencement du sige, les Tarasconnais! Pts d'hirondelles, tant de cents; pains-poires, tant de mille; et tant de ceci, et tant de cela! De toutes les choses qu'il numrait et dont on tait au commencement si bien pourvu, il restait si peu, si peu, qu'autant dire il n'en restait rien. Les Rvrends se regardaient l'un l'autre, la mine longue, et convenaient entre eux qu'avec toutes ces rserves, tant donn l'attitude d'un ennemi qui ne voulait rien pousser l'extrme, ils auraient pu tenir pendant des annes sans manquer de rien, si l'on n'tait venu leur secours. Le Pre htelier, d'une voix monotone et navre, continuait de lire, quand une clameur l'interrompit. La porte de la salle ouverte avec fracas, Tartarin parat, un Tartarin mu, tragique, le sang aux joues, la barbe bouffante sur la croix blanche de son costume. Il salue de l'pe le Prieur tout droit sur sa misricorde, puis les Pres l'un aprs l'autre, et, gravement: Monsieur le Prieur, je ne peux plus tenir mes hommes... On meurt de faim... Toutes les citernes sont vides. Le moment est venu de rendre la place, ou de nous ensevelir sous ses dbris. Ce qu'il ne disait pas, mais qui avait bien aussi son importance, c'est que, depuis quinze jours, il tait priv de son chocolat du matin, qu'il le voyait en rve, gras, fumant, huileux, accompagn d'un verre d'eau frache claire comme du cristal, au lieu de l'eau saumtre des citernes, laquelle il tait rduit maintenant. Tout de suite le Conseil fut debout, et dans une rumeur de voix parlant toutes ensemble exprima un avis unanime: Rendre la place... Il faut rendre la place... Seul, le Pre Bataillet, un homme excessif, proposa de faire sauter le couvent avec ce qu'on avait de poudre, d'y mettre le feu lui-mme. Mais on refusa de l'couter, et la nuit venue, laissant les clefs sur les portes, moines et miliciens, suivis d'Excourbanis, de Bravida, de Tartarin avec son gros de messieurs du cercle, tous les dfenseurs de Pamprigouste sortirent, sans tambours ni clairons cette fois, et descendirent silencieusement la colline en une procession fantomatique, sous la clart de la lune et le bienveillant regard des sentinelles ennemies. Cette mmorable dfense de l'abbaye fit grand honneur Tartarin; mais l'occupation du couvent de leurs Pres-Blancs par les troupes jeta au coeur des Tarasconnais une sombre rancune. Chapitre II _La pharmacie de la Placette. -- Apparition d'un homme du Nord. - - Dieu le veut, monsieur le Duc! -- Un paradis au-del des mers._ Quelque temps aprs la fermeture du couvent, le pharmacien Bzuquet prenait un soir le frais, devant sa porte, avec son lve Pascalon et le Rvrend Pre Bataillet. Il faut dire que les moines disperss avaient t recueillis par les familles tarasconnaises. Chacune avait voulu avoir son Pre Blanc; les gens aiss, les boutiquiers, ceux de la bourgeoisie, en possdaient un en particulier; quant aux familles artisanes, elles s'associaient, se mettaient plusieurs pour entretenir un de ces saints hommes, en participation. Dans toutes les boutiques on voyait une cagoule blanche. Chez l'armurier Costecalde au milieu des fusils, des carabines et des couteaux de chasse, au comptoir du mercier Beaumevieille derrire les ranges de bobines de soie, partout se dressait la mme apparition d'un grand oiseau blanc qui semblait un plican familier. Et la prsence des Pres tait pour chaque demeure une vraie bndiction. Bien levs, doux, enjous, discrets, ils n'taient pas gnants, ne tenaient pas une grande place au foyer, et cependant y apportaient une bont, une rserve inaccoutume. C'tait comme si l'on avait eu le bon Dieu chez soi: les hommes se retenaient de jurer et de dire des gros mots; les femmes ne mentaient plus, ou gure; les petits restaient bien sages et bien droits sur leur chaise haute. Le matin, le soir, l'heure de la prire, aux repas pour le _Bndicit_ et les _Grces_, les grandes manches blanches s'ouvraient comme des ailes protectrices sur toute la famille assemble, et, avec cette bndiction perptuelle au-dessus de leur tte, les Tarasconnais ne pouvaient faire autrement que de vivre saints et vertueux. Chacun tait fier de son Rvrend, le vantait, le faisait valoir, surtout le pharmacien Bzuquet, qui la bonne fortune tait chue d'avoir chez lui le Pre Bataillet. Tout feu, tout nerfs, ce R. P. Bataillet, dou d'une vritable loquence populaire, et renomm pour sa manire de raconter paraboles et lgendes; c'tait un superbe gaillard, bien dcoupl le teint brl, des yeux de braise, une tte de cabcilla. Sous les longs plis de l'paisse bure, il avait vraiment belle prestance, bien qu'une paule ft un peu plus haute que l'autre, et qu'il marcht de ct. Mais on ne s'apercevait plus de ces lgers dfauts, lorsqu'il descendait de chaire, aprs le sermon, et fendait la foule, son grand nez au vent, press de regagner la sacristie, tout vibrant encore, et secou lui-mme par sa propre loquence. Les femmes enthousiastes, coupaient au passage avec leurs ciseaux des morceaux de sa cape blanche; on l'appelait cause de cela le Pre festonn, et sa robe tait toujours tellement dchiquete, si tt hors d'usage, que le couvent avait grand-peine l'en fournir. Bzuquet, tait donc devant la pharmacie avec Pascalon, et en face d'eux le Pre Bataillet, assis sur sa chaise la cavalire. Ils respiraient avec dlices, dans une scurit bate de repos, car en ce moment de la journe il n'y a, plus de clientle pour Bzuquet. C'est comme pendant la nuit; les malades peuvent bien se rouler, se tortiller: le brave pharmacien ne se drangerait pour rien au monde; l'heure est passe d'tre malade. Il coutait, ainsi que Pascalon, une de ces belles histoires comme, savait en conter le Rvrend, pendant qu'au lointain de la ville ou attendait passer la retraite au milieu des fredons d'un beau couchant d't. Tout coup l'lve se leva, rouge, mu, et bgaya, le doigt tendu vers l'autre extrmit de la Placette: Voil monsieur Tar... tar... tarin!. On sait quelle admiration personnelle et particulire professait Pascalon pour le grand homme dont la silhouette gesticulante se dtachait l-bas dans les brumes lumineuses, accompagne d'un autre personnage gant de gris, soign de mise, et qui semblait couter, silencieux et raide. Quelqu'un du Nord, cela se voyait de reste. Dans le Midi, l'homme du Nord se reconnat son attitude tranquille, la concision de son lent parler, tout aussi srement que le mridional se trahit dans le Nord par son exubrance de pantomime et de dbit. Les Tarasconnais taient habitus voir souvent Tartarin en compagnie d'trangers, car on ne passe pas dans leur ville sans visiter comme attraction le fameux tueur de lions, l'alpiniste illustre, le Vauban moderne qui le sige de Pamprigouste faisait une renomme nouvelle. De cette affluence de visiteurs rsultait une re de prosprit autre fois inconnue. Les hteliers faisaient fortune; on vendait chez les libraires des biographies du grand homme; on ne voyait aux vitrines que ses portraits en Teur, en ascensionniste, en costume de crois, sous toutes les formes et dans toutes les attitudes de son existence hroque. Mais cette fois ce n'tait pas un visiteur ordinaire, un premier venu de passage, qui accompagnait Tartarin. La Placette traverse, le hros, d'un geste emphatique, dsigna son compagnon: Mon cher Bzuquet, mon Rvrend Pre, je, vous prsente monsieur le duc de Mons.... Un duc!... _Outre!_ Il n'en tait jamais venu Tarascon. On y avait bien vu un chameau, un baobab, une peau de lion, une collection de flches empoisonnes et d'alpenstocks d'honneur... mais un duc, jamais! Bzuquet s'tait lev, saluait, un peu intimid de se trouver ainsi, sans avoir t prvenu, en prsence d'un si grand personnage. Il bredouillait: Monsieur le Duc... Tartarin l'interrompit: Entrons, messieurs, nous avons parler de choses graves. Il passa le premier, le dos rond, l'air mystrieux, dans le petit salon de la pharmacie, dont la fentre, donnant sur la place, servait de vitrine pour les bocaux foetus, les longs tnias en tricot, et les paquets de cigarettes de camphre. La porte se referma sur eux comme sur des conspirateurs. Pascalon restait seul dans la boutique, avec l'ordre de Bzuquet de rpondre aux clients et de ne laisser personne approcher du salon sous aucun prtexte. L'lve, trs intrigu, se mit ranger sur les tagres les botes de jujube, les flacons de _sirupus gummi_ et autres produits d'officine. Le bruit des voix, par moments, arrivant jusqu' lui, il distinguait surtout le creux de Tartarin profrant des mots tranges: Polynsie... Paradis terrestre..., canne sucre, distilleries..., colonie libre. Puis un clat du Pre Bataillet: Bravo! J'en suis. Quant l'homme du Nord, il parlait si bas, qu'on n'entendait rien. Pascalon avait beau enfoncer son oreille dans la serrure... Tout coup, la porte s'ouvrit avec fracas, pousse _manu militari_ par la poigne nergique du Pre, et l'lve alla rouler l'autre bout de la pharmacie. Mais, dans l'agitation gnrale, personne n'y fit attention. Tartarin, debout sur le seuil, le doigt lev vers les paquets de ttes de pavots qui schaient au plafond de la boutique, avec une mimique d'archange brandissant le glaive, s'cria: Dieu le veut, monsieur le Duc! Notre oeuvre sera grande!. Il y eut une confusion de mains tendues qui se cherchaient, se mlaient, se serraient, poignes de mains nergiques comme pour sceller tout jamais d'irrvocables engagements. Tout chaud de cette dernire effusion, Tartarin, redress, grandi, sortit de la pharmacie avec le duc de Mons pour continuer leur tourne en ville. Deux jours aprs, le _Forum_ et le _Galoubet_, les deux organes de Tarascon, taient pleins d'articles ci de rclames sur une colossale affaire. Le titre portait en grosses lettres: COLONIE LIBRE DE PORT-TARASCON. Et des annonces stupfiantes: vendre, terres 5 francs l'hectare donnant un rendement de plusieurs mille francs par an... Fortune rapide et assure... On demande des colons. Puis venait l'historique de l'le o devait s'tablir la colonie projete, le achete au roi Ngonko par le duc de Mons dans le cours de ses voyages, entoure d'ailleurs d'autres territoires qu'on pourrait acqurir plus tard pour agrandir les tablissements. Un climat _paradisiaque_, une temprature ocanienne, trs modre malgr sa proximit de l'quateur, ne variant que de deux trois degrs, entre 25 et 28; pays trs fertile, bois miracle et merveilleusement arros, s'levant rapidement partir de la mer, ce qui permettait chacun de choisir la hauteur convenant le mieux son temprament. Enfin les vivres abondaient, fruits dlicieux tous les arbres, gibiers varis dans les bois et les plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute une Flotte, un port de sret ferm par des jetes, avec arrire- port, bassin de radoub, quais, dbarcadres, phare, smaphore, grues vapeur, rien ne manquerait. Les travaux taient dj commencs par des ouvriers chinois et canaques, sous la direction et sur les plans des plus habiles ingnieurs, des architectes les plus distingus. Les colons trouveraient en arrivant des installations confortables, et mme, par d'ingnieuses combinaisons, avec 50 francs de plus, les maisons seraient amnages selon les besoins de chacun. Vous pensez si les imaginations tarasconnaises se mirent travailler la lecture de ces merveilles. Dans toutes les familles on faisait des plans. L'un rvait des persiennes vertes, l'autre un joli perron; celui-ci voulait de la brique, celui-l du moellon. On dessinait, on coloriait, on ajoutait un dtail un autre; un pigeonnier serait gracieux, une girouette ne ferait pas mal. Oh! Papa, une vranda! -- Va pour la vranda, mes enfants! Pour ce qu'il en cotait. En mme temps que les braves habitants de Tarascon se passaient ainsi toutes leurs fantaisies d'installations idales, les articles du Forum et du Galoubet taient reproduits dans tous les journaux du Midi, les villes, les campagnes inondes de prospectus vignettes encadrs de palmiers, de cocotiers, bananiers, lataniers, toute la faune exotique; une propagande effrne s'tendait sur la Provence entire. Par les routes poudreuses des banlieues de Tarascon passait au grand trot le cabriolet de Tartarin, conduisant lui-mme avec le Pre Bataillet assis prs de lui sur le devant, serrs l'un prs de l'autre pour faire un rempart de leurs corps au duc de Mons, envelopp d'un voile vert et dvor par les moustiques, qui l'assaillaient rageusement de tous cts, en troupes bourdonnantes, altrs du sang de l'homme du Nord, s'acharnant le boursoufler de leurs piqres. C'est, qu'il en tait, du Nord, celui-l! Pas de gestes, peu de paroles, et un sang-froid!... Il ne s'emballait pas, voyait les choses comme elles sont, posment. On pouvait tre tranquille. Et sur les placettes ombrages de platanes, dans les vieux bourgs, les cabarets mangs de mouches, dans les salles de danse, partout, c'taient des allocutions, des sermons, des confrences. Le duc de Mons, en termes clairs et concis, d'une simplicit, de vrit toute nue, exposait les dlices de Port-Tarascon et les bnfices de l'affaire; l'ardente parole du moine prchait l'migration la faon de Pierre l'Ermite. Tartarin, poudreux de la route comme au sortir d'une bataille, jetait de sa voix sonore quelques phrases ronflantes:victoire, conqute, nouvelle patrie, que son geste nergique envoyait au loin, par-dessus les ttes. D'autres fois se tenaient des runions contradictoires, o tout se passait par demandes et rponses. Y a-t-il des btes venimeuses? -- Pas une. Pas un serpent. Pas mme de moustiques. En fait de btes fauves, rien du tout. -- Mais on dit que l-bas, dans l'Ocanie, il y a des anthropophages? -- Jamais de, la vie! Tous vgtariens... -- Est-ce vrai que les sauvages vont tout nus? -- , c'est peut-tre un peu vrai, mais pas tous. D'ailleurs nous les habillerons. Articles, confrences, tout eut un succs fou. Les bons s'enlevaient par cent et par mille, les migrants affluaient, et pas seulement de Tarascon, de tout le Midi! Il en venait mme de Beaucaire. Mais, halte l! Tarascon les trouvait bien hardis, ces gens de Beaucaire! Depuis des sicles, entre les deux cits voisines, spares seulement par le Rhne, gronde une haine sourde qui menace de ne plus finir. Si vous en cherchez les motifs, on vous rpondra des deux cts par des mots qui n'expliquent rien: Nous les connaissons, les Tarasconnais..., disent les gens de Beaucaire, d'un ton mystrieux. Et ceux de Tarascon ripostent en clignant leur oeil finaud: On sait ce qu'ils valent, messieurs les Beaucairois. De fait, d'une ville l'autre les communications sont nulles, et le pont qu'on a jet entre elles ne sert absolument rien. Personne ne le franchit jamais. Par hostilit d'abord, ensuite parce que la violence du mistral et la largeur du fleuve cet endroit en rendent le passage trs dangereux. Mais si l'on n'acceptait pas de colons de Beaucaire, l'argent de tout le monde tait parfaitement accueilli. Les fameux hectares 5 francs (rendement de plusieurs mille francs par an) se dbitaient par fournes. On recevait aussi de partout les dons en nature que les fervents de l'oeuvre envoyaient pour les besoins de la colonie. Le Forum publiait les listes, et parmi ces dons se trouvaient les choses les plus extraordinaires: _Anonyme_: Une bote de petites perles blanches. -- Un lot de numros du _Forum_. _M. Bcoulet_: Quarante-cinq rsilles en chenilles et perles pour les femmes indiennes. _Mme Dourladoure_: Six mouchoirs et six couteaux pour le presbytre. _Anonyme:_ Une bannire brode pour l'orphon. _Anduze, de Maguelonne_: Un flamant empaill. _Famille Margue_: Six douzaines de colliers de chiens. _Anonyme_: Une veste soutache. _Une dame pieuse de_ Marseille: Une chasuble, un orfroi de thurifraire et un pavillon de ciboire. _La mme_: Une collection de coloptres sous verre. Et, rgulirement, dans chaque liste, tait mentionn un envoi de Mlle Tournatoire: _Costume complet pour habiller un sauvage_. C'tait sa proccupation constante, cette bonne vieille demoiselle. Tous ces dons bizarres, fantaisistes, o la cocasserie mridionale talait son imagination, taient dirigs par pleines caisses sur les docks, les grands magasins de la Colonie libre, tablis Marseille. Le duc de Mons avait fix l son centre d'oprations. De ses bureaux, luxueusement installs, il brassait en grand les affaires, montait des socits de distillerie de canne sucre ou d'exploitation du tripang, sorte de mollusque dont les Chinois sont trs friands et qu'ils payent fort cher, disait le prospectus. Chaque journe de l'infatigable duc voyait clore une ide nouvelle, poindre quelque grande machination qui le soir mme se trouvait lance. Entre temps, il organisait un comit d'actionnaires marseillais sous la prsidence du banquier grec Kagaraspaki, et des fonds taient verss la banque ottomane Pamenya-ben-Kaga, maison de toute scurit. Tartarin passait maintenant sa vie, une vie enfivre, voyager de Tarascon Marseille et de Marseille Tarascon. Il chauffait l'enthousiasme de ses concitoyens, continuait la propagande locale, et tout coup filait par l'express pour aller assister quelque conseil, quelque runion d'actionnaires. Son admiration pour le duc grandissait chaque jour. Il donnait tous comme exemple le sang-froid du duc de Mons, la raison du duc de Mons: Pas de danger qu'il exagre, celui-l; avec lui, pas de ces coups de mirage que Daudet nous a tant reprochs! En revanche, le duc se montrait peu, toujours abrit sous sa gaze moustiques, parlait encore moins. L'homme du Nord s'effaait devant l'homme du Midi, le mettait sans cesse en avant et laissait son intarissable faconde le soin des explications, des promesses, de tous les engagements. Il se contentait de dire: Monsieur Tartarin connat seul toute ma pense. Et vous jugez si Tartarin tait fier! Chapitre III _La Gazette de Port-Tarascon. -- Bonnes nouvelles de la colonie. -- En Polygamille -- Tarascon se prpare lever l'ancre. -- Ne partez pas! Au nom du ciel, ne partez pas!_ Un matin, Tarascon s'veilla avec cette dpche tous les coins de rue: _La Farandole, grand voilier de douze cents tonneaux, vient de quitter Marseille au point du jour, emportant dans ses flancs, avec les destines de tout un peuple, des pacotilles pour les sauvages et un chargement d'instruments aratoires. Huit cents migrants bord, tous Tarasconnais, parmi lesquels Bompard, gouverneur provisoire de la colonie, Bzuquet, mdecin-pharmacien, le Rvrend Pre Vezole, le notaire Cambalette, cadastreur. Je les ai conduits moi-mme au large. Tout va bien. Le duc rayonne, Faites imprimer._ TARTARIN DE TARASCON. Ce tlgramme, affich dans toute la ville par les soins de Pascalon, qui il tait adress, la remplit d'allgresse. Les rues avaient pris un air de fte, tout le monde dehors, des groupes arrts devant chaque affiche de la bienheureuse dpche, dont les mots se rptaient de bouche en bouche: Huit cents migrants bord... Le duc rayonne... Et pas un Tarasconnais qui ne rayonnt comme le duc. C'tait la deuxime fourne d'migrants qu'un mois aprs la premire emporte par le vapeur _Lucifer_, Tartarin, investi du beau titre et des importantes fonctions de gouverneur de Port- Tarascon, expdiait ainsi de Marseille vers la terre promise. Les deux fois, mme dpche, mme enthousiasme, mme rayonnement du duc. Le _Lucifer_, malheureusement, n'avait pas encore dpass l'entre de l'isthme de Suez. Arrt l par un accident, son arbre de couche cass, ce vieux vapeur achet d'occasion devait attendre d'tre ralli et secouru par la _Farandole_ pour continuer sa route. Cet accident, qui aurait pu sembler de mauvais augure, ne refroidissait en rien l'enthousiasme colonisateur des Tarasconnais. Il est vrai qu' bord de ce premier navire ne se trouvait que la rafataille; vous savez, les gens du commun, ceux qu'on envoie toujours en avant-garde. Sur la _Farandole_, de la rafataille encore, mle de quelques cerveaux brls, tels que le notaire Cambalalette, cadastreur de la colonie. Le pharmacien Bzuquet, homme paisible malgr ses formidables moustaches, aimant ses aises, craignant le chaud et le froid, peu port aux aventures lointaines et prilleuses, avait longtemps rsist avant de consentir s'embarquer. Il ne fallait rien moins pour le dcider que le diplme de mdecin, envi pendant toute sa vie, ce diplme que le gouverneur de Port-Tarascon lui dcernait aujourd'hui de son autorit prive. Il en dcernait bien d'autres, le gouverneur! des diplmes, des brevets, des commissions, nommant directeurs, sous-directeurs, secrtaires, commissaires, grands de premire classe et de deuxime classe, ce qui lui permettait de satisfaire le got de ses compatriotes pour tout ce qui est titre, honneur, distinction, costume et soutache. L'embarquement du Pre Vezole n'avait rien ncessit de semblable. Une si brave pte d'homme, toujours prt tout, content de tout, disant: Dieu soit lou! tout ce qui arrivait. Dieu soit lou! Quand il avait d quitter le couvent; Dieu soit lou! Quand il s'tait vu fourrer bord de ce grand voilier, ple-mle avec la rafataille, les destines de tout un peuple et les pacotilles pour sauvages. La _Farandole_ partie, il ne restait plus que la noblesse et la bourgeoisie. Pour ceux-ci, rien ne pressait: ils laissaient l'avant-garde le temps d'envoyer des nouvelles de son arrive l- bas, afin qu'on st quoi s'en tenir. Tartarin, lui non plus, en sa qualit de gouverneur, d'organisateur, de dpositaire de la pense du duc de Mons, ne pouvait quitter la France qu'avec le dernier convoi. Mais en attendant ce jour impatiemment dsir, il dployait cette nergie, ce feu au corps que l'on a pu admirer dans toutes ses entreprises. Sans cesse en route entre Tarascon et Marseille, insaisissable comme un mtore qu'emporte une invisible force, il n'apparaissait, ici ou l, que pour repartir aussitt. Vous vous fatiguez trop, Ma...a... tre!... bgayait Pascalon, les soirs o le grand homme arrivait la pharmacie, le front fumant, le dos arrondi. Mais Tartarin se redressait: Je me reposerai l-bas. l'oeuvre, Pascalon, l'oeuvre! L'lve charg de la garde de la pharmacie depuis le dpart de Bzuquet, cumulait avec cette responsabilit de bien plus importantes fonctions. Pour continuer la propagande si bien commence, Tartarin publiait un journal, la _Gazette de Port-Tarascon_, que Pascalon rdigeait lui seul de la premire la dernire ligne, d'aprs les indications, et sous la direction suprme du gouverneur. Cette combinaison nuisait bien un peu aux intrts de la pharmacie; les articles crire, les preuves corriger, les courses l'imprimerie, ne laissaient gure de temps aux travaux d'officine, mais Port-Tarascon, avant tout! La _Gazette_ donnait chaque jour au public de la mtropole les nouvelles de la colonie. Elle contenait des articles sur ses ressources, ses beauts, son magnifique avenir; on y trouvait aussi des faits divers, des varits, des rcits pour tous les gots. Rcits de voyages la dcouverte des les, conqutes, combats contre les sauvages, pour les esprits aventureux. Aux gentilshommes campagnards, des histoires de chasse travers les forts, d'tonnantes parties de pche sur des rivires extraordinairement poissonneuses, avec description des mthodes et des engins de pche des naturels du pays. Les gens plus, paisibles, boutiquiers braves bourgeois sdentaires, se dlectaient la lecture de quelque frais djeuner sur l'herbe au bord d'un ruisseau cascade, sous l'ombre de grands arbres exotiques; ils y croyaient tre, et sentaient gicler sous leurs dents le jus des fruits savoureux, mangues, ananas et bananes. Et pas de mouches! disait le journal, les mouches tant, comme on sait, le trouble-fte de toutes les parties de campagne en terre de Tarascon. La _Gazette_ publiait mme un roman, _la Belle Tarasconnaise_, une fille de colon enleve par le fils d'un roi papoua; et les pripties de ce drame d'amour ouvraient aux imaginations des jeunes personnes des horizons sans fin. La partie financire donnait le cours des denres coloniales, les annonces d'mission des bons de terre et des actions de sucrerie ou de distillerie, ainsi que les noms des souscripteurs et les listes de dons en nature qui continuaient affluer, avec l'ternel costume pour un sauvage de Mlle Tournatoire. Pour suffire de si frquents envois, il fallait que la bonne demoiselle et install chez elle de vritables ateliers de confection. Du reste elle n'tait pas la seule que ce prochain dmnagement pour des les inconnues et si lointaines et jete en d'tranges proccupations. Un jour Tartarin se reposait tranquillement chez lui, dans sa petite maison, ses babouches aux pieds, douillettement envelopp de sa robe de chambre, pas inoccup cependant, car prs de lui, sur sa table, s'parpillaient des livres et des papiers: les relations de voyages de Bougainville, de Dumont-Durville, des ouvrages sur la colonisation, des manuels de cultures diverses. Au milieu de ses flches empoisonnes, avec l'ombre du baobab qui tremblotait minusculement sur les stores, il tudiait sa colonie et se bourrait la mmoire de renseignements puiss dans les livres. Entre temps il signait quelque brevet, nommait un grand de premire classe ou crait sur papier tte un emploi nouveau pour satisfaire, autant que possible, le dlire ambitieux de ses concitoyens. Tandis qu'il travaillait ainsi, ouvrant de yeux et soufflant dans ses joues, on lui annonait qu'une dame voile de et qui refusait de dire son nom, demandait lui parler. Elle n'avait mme pas voulu entrer, et attendait dans le jardin, o il courut prcipitamment, en pantoufles et en robe de chambre. Le jour finissait, le crpuscule rendait dj les objets indistincts; mais, malgr l'ombre tombante et l'paisse voilette, rien qu'au feu des yeux ardents qui brillaient sous le tulle, Tartarin reconnut sa visiteuse: Madame Excourbanis! -- Monsieur Tartarin, vous voyez une femme bien malheureuse. La voix tremblait, lourde de larmes. Le bonhomme en fut tout mu et l'accent paternel: -- Ma pauvre Evelina, qu'avez-vous?... Dites... Tartarin appelait ainsi par leur petit nom peu prs toutes les dames de la ville, qu'il avait connues enfants, qu'il avait maries comme officier municipal, restant pour elles un confident, un ami, presque un oncle. Il prit le bras d'Evelina, la fit marcher en rond autour du petit bassin aux poissons rouges, pendant qu'elle lui contait son chagrin, ses inquitudes conjugales. Depuis qu'il tait question de s'en aller coloniser au loin, Excourbanis prenait plaisir lui dire propos de tout sur un ton de menace gouailleuse: Tu verras, tu verras, quand nous serons l-bas, en _Polygamille._ Elle, trs jalouse, mais aussi nave, mme un peu btasse, prenait au srieux cette plaisanterie. Est-ce vrai, cela, monsieur Tartarin, que dans cet affreux pays les hommes peuvent se marier plusieurs fois? Il l'a rassura doucement. Mais non, ma chre Evelina, vous vous trompez. Tous les sauvages de nos les sont monogames. La correction de leurs moeurs est parfaite, et, sous la direction de nos Pres-Blancs, rien craindre de ce ct-l. Pourtant, le nom mme du pays?... Cette _Polygamille_?... Alors seulement il comprit la drlerie de ce grand farceur d'Excourbanis, et partit d'un joyeux clat de rire. Votre mari se moque de vous, ma petite. Ce n'est pas la _Polygamie_ que le pays s'appelle, c'est _Polynsie_, ce qui signifie: groupe d'les, et n'a rien pour vous alarmer. On en a ri longtemps dans la socit tarasconnaise! Cependant les semaines passaient et toujours pas de lettres des migrants, rien que des dpches communiques de Marseille par le duc. Dpches laconiques, expdies la hte d'Aden, de Sydney, des diffrentes escales de la _Farandole_. Aprs tout, on ne devait pas trop s'tonner, tant donn l'indolence de la race. Pourquoi auraient-ils crit? Des tlgrammes suffisaient bien; ceux qu'on recevait, rgulirement publis par la Gazette n'apportaient d'ailleurs que de bonnes nouvelles: _Traverse dlicieuse, mer d'huile, tous bien portants._ Il n'en fallait pas plus pour entretenir l'enthousiasme. Un jour enfin, en tte du journal, parut la dpche suivante expdie toujours via Marseille: _Arrivs Port-Tarascon. -- Entre triomphale -- Amiti avec naturels venus au-devant sur la jete -- Pavillon tarasconnais flotte sur maison de ville -- Te Deum chant dans l'glise mtropolitaine -- Tout est prt, venez vite._ la suite, un article dithyrambique, dict par Tartarin, sur l'occupation de la nouvelle patrie, sur la jeune ville fonde, la visible protection de Dieu, le drapeau de la civilisation plant en terre vierge, l'avenir ouvert tous. Du coup, les dernires hsitations s'vanouirent. Une nouvelle mission de bons cent francs l'hectare s'enleva comme des petits pains blancs. Le tiers, le clerg, la noblesse, tout Tarascon voulait partir; c'tait une fivre, une folie d'migration rpandue par la ville, et les grincheux, comme Costecalde, les tides ou les mfiants se montraient maintenant les plus enrags de colonisation lointaine. Partout on activait les prparatifs du matin au soir. On clouait les caisses jusque dans les rues jonches de paille, de foin, au milieu d'un roulement de coups de marteau. Les hommes travaillaient en bras de chemise, tous de bonne humeur, chantant, sifflant, et l'on s'empruntait les outils de porte porte en changeant de gais propos. Les femmes emballaient leurs ajustements, les Pres-Blancs leurs ciboires, les tout petits leurs joujoux. Le navire nolis pour emporter tout le haut Tarascon, baptis le _Tutu-panpan_, nom populaire du tambourin tarasconnais, tait un grand steamer en fer command par le capitaine Scrapouchinat, un long-cours toulonnais. L'embarquement devait avoir lieu Tarascon mme. Les eaux du Rhne tant belles et le navire sans grand tirant d'eau, on avait pu lui faire remonter le fleuve jusqu' la ville, et l'amener bord du quai, o le chargement et l'arrimage prirent un grand mois. Pendant que les matelots rangeaient dans la cale les innombrables caisses, les futurs passagers installaient d'avance leurs cabines; et avec quel entrain! Quelle urbanit! Chacun cherchant se rendre serviable et agrable aux autres. Cette place vous va mieux? Comment donc! -- Cette cabine vous plat davantage? votre aide! Et ainsi de tout. La noblesse tarasconnaise, si morgueuse d'ordinaire, les d'Aigueboulide, les d'Escudelle, gens qui d'habitude vous regardaient du haut de leur grand nez, fraternisaient maintenant avec la bourgeoisie. Au milieu du tohu-bohu de l'embarquement, on reut un matin une lettre du Pre Vezole, le premier courrier dat de Port-Tarascon: Dieu soit lou! Nous sommes arrivs, disait le bon Pre. Nous manquons de bien des petites choses, mais Dieu soit lou tout de mme!... Gure d'enthousiasme dans cette lettre, gure de dtails non plus. Le Rvrend se bornait parler du Roi Ngonko, et de Likiriki, la fillette du roi, une charmante enfant qui il avait donn une rsille de perles. Il demandait ensuite qu'on envoyt quelques objets un peu plus pratiques que les dons habituels des souscripteurs. C'tait tout. Du port, de la ville, de l'installation des colons, pas un mot. Le Pre Bataillet grondait, furieux: Je le trouve mou, votre Pre Vezole... Ce que je vais vous le secouer en arrivant! Cette lettre tait en effet bien froide, venant d'un homme si bienveillant; mais le mauvais effet qu'elle aurait pu produire se perdit dans le remue-mnage de l'installation bord, dans le bruit assourdissant de ce dmnagement de toute une ville. Le gouverneur -- on n'appelait plus Tartarin que de ce nom -- passait ses journes sur le pont du _Tutu-panpan_. Les mains derrire le dos, souriant, allant de long en large, au milieu d'un encombrement de tas de choses trangers, panetires, crdences, bassinoires, qui n'avaient pas encore trouv place dans l'arrimage de la cale, il donnait des conseils d'un ton patriarcal: Vous emportez trop, mes enfants. Vous trouverez tout ce qu'il vous faut l-bas. Ainsi lui, ses flches, son baobab, ses poissons rouges, il laissait tout a, se contentant d'une carabine amricaine trente-deux coups et d'une cargaison de flanelle. Et comme il surveillait tout, comme il avait l'oeil tout, non seulement bord mais aussi terre, tant aux rptitions de l'orphon qu'aux exercices de la milice sur le cours! Cette organisation militaire des Tarasconnais, survivant au sige de Pamprigouste, avait t renforce, en vue de la dfense de la colonie et des conqutes que l'on comptait faire pour l'agrandir! Et Tartarin, enchant de l'attitude martiale des miliciens, leur exprimait souvent sa satisfaction, ainsi qu' leur chef Bravida, dans des ordres du jour. Pourtant un pli sillonnait anxieusement parfois le front du Gouverneur. Deux jours avant l'embarquement, Barafort, un pcheur du Rhne, trouvait dans les oseraies de la rive une bouteille vide hermtiquement bouche, dont le verre tait encore assez transparent pour laisser distinguer l'intrieur quelque chose comme un papier roul. Pas un pcheur n'ignore qu'une pave de ce genre doit tre remise aux mains de l'autorit, et Barafort apportait au gouverneur Tartarin la mystrieuse bouteille contenant cette lettre tranger: _Tartarin._ _Tarascon._ _Europe._ _Cataclysme pouvantable Port-Tarascon. le, ville, port, tout englouti, disparu. Bompard admirable comme toujours, et comme toujours mort victime de son dvouement. Ne partez pas, au nom du ciel! Que personne ne parle!_ Cette trouvaille paraissait l'oeuvre d'un farceur. Comment cette bouteille, du fond de l'Ocanie, serait-elle arrive de flot en flot directement jusqu' Tarascon? Et puis ce mort comme toujours ne trahissait-il pas une mystification? N'importe, ce prsage troublait le triomphe de Tartarin. Chapitre IV _Embarquement de Tarasque -- Machine avant! -- Les abeilles quittent la ruche. -- L'odeur de l'Inde et l'odeur de Tarascon. -- Tartarin apprend le papoua. -- Distractions de la traverse._ Vous parlez de pittoresque. Si vous aviez vu le pont du _Tutu-panpan_ ce matin de mai 1881, c'est l qu'il y en avait du pittoresque! Tous les directeurs en tenue de crmonie: Tournatoire directeur gnral de la sant, Costecalde directeur des cultures, Bravida gnral en chef de milice, et vingt autres offrant aux yeux un mlange de costumes varis, brods d'or et d'argent; beaucoup portant en outre le manteau de grand de premire classe, rouge, galonn d'or. Au milieu de cette foule chamarre, la tache blanche du Pre Bataillet, grand aumnier de la colonie et chapelain du Gouverneur. La milice surtout tincelait. La plus grande partie des simples miliciens ayant t expdie par les autres bateaux, il ne restait gure l que les officiers, sabre aux poings, revolver la ceinture, le buste cambr, la poitrine en avant sous le coquet dolman aiguillettes et brandebourgs, fiers surtout de leurs magnifiques bottes au miroitant vernis. Parmi les uniformes et les costumes se mlaient les toilettes des dames, de couleurs chatoyantes, claires et gaies, avec des rubans et des charpes flottant l'air, et, par-ci par-l, quelques coiffes tarasconnaises de servantes. Sur tout cela, sur le navire aux cuivres tincelants, aux mts dresss vers le ciel, imaginez un beau soleil, un soleil de jour de fte, pour horizon le large Rhne, vagu comme une mer, rebrouss par le mistral, et vous aurez l'ide du _Tutu-panpan_ en partance pour Port-Tarascon. Le duc de Mons n'avait pu assister au lancement, retenu Londres par une nouvelle mission. C'est qu'il en fallait de l'argent, pour payer bateaux, quipages et ingnieurs, tous les frais de l'migration! Le duc avait annonc des fonds le matin mme par dpche. Et tous admiraient le ct pratique de l'homme du Nord. Quel exemple il nous donne, messieurs! dclamait Tartarin, ajoutant toujours: Imitons-le... Pas _d'emballemain_! C'est vrai que lui-mme avait l'air trs calme, trs simple aussi, sans le moindre flafla, au milieu de tous ses administrs en costume, seulement le grand cordon de l'_Ordre_ en sautoir sur sa redingote. Du pont du _Tutu-panpan_, on voyait les colons venir de loin, par groupes, apparatre des tournants de rue, puis dboucher sur le quai, enfin reconnaissables et salus par leurs noms: Ah! Voil les Roquetaillade!... --T! Monsieur Franquebalme! Et des cris, des bravos enthousiastes! On fit entre autres une ovation l'antique douairire comtesse d'Aigueboulide, quasi centenaire, quand on la vit monter lestement bord, en mantelet de soie puce, la tte branlante, portant d'une main sa chaufferette et de l'autre sa vieille perruche empaille. La ville se vidait de minute en minute, les rues semblaient plus larges entre les maisons closes, les boutiques volets ferms, et toutes les persiennes ou jalousies baisses. Tout le monde bord, il y eut une minute de grand recueillement, de silence solennel, berc par le sifflement de la vapeur sous pression. Des centaines d'yeux se tournaient vers le capitaine, debout sur la dunette, prt donner l'ordre de draper. Tout coup quelqu'un cria: Et la Tarasque... Vous n'tes pas sans avoir entendu parler de la Tarasque, l'animal fabuleux qui a donn son nom la ville de Tarascon. Pour rappeler son histoire brivement, c'tait, cette Tarasque, en des temps trs anciens, un monstre redoutable, qui dsolait l'embouchure du Rhne. Sainte Marthe, venue en Provence aprs la mort de Jsus, alla, vtue de blanc, chercher la bte au milieu des marais, et l'amena en ville, lie seulement d'un ruban bleu, mais dompte, captive par l'innocence et la pit de la sainte. Depuis, les Tarasconnais clbrent tous les dix ans une fte o l'on promne travers les rues un monstre en bois et carton peint, tenant de la tortue, du serpent et du crocodile, grossire et burlesque effigie de la Tarasque d'autrefois, vnre maintenant comme une idole, loge aux frais de l'tat et connue dans tout le pays sous le nom de la mre-grand!. Partir sans la mre-grand, ne leur semblait pas possible. Quelques jeunes gens s'lancrent et l'amenrent au quai rapidement. Ce fut une explosion de larmes, de cris d'enthousiasme, comme si l'me de la ville, la patrie elle-mme respirait en ce monstre de carton d'un si difficile embarquement. Beaucoup trop grande pour trouver place l'intrieur du navire, on attacha la Tarasque sur le pont l'arrire; et l, cocasse, norme, l'air d'un monstre de ferie, avec son ventre en toile et ses cailles peintes, sa tte dresse au-dessus du bastingage, elle compltait bien l'ensemble pittoresque et bizarre du chargement, semblait une de ces chimres sculptes la proue des naufs et charges de prsider aux destines du voyage. On l'entourait avec respect; quelques-uns lui parlaient, la flattaient de la main. En voyant cette motion, Tartarin craignit qu'elle n'veillt dans les coeurs le regret de la patrie quitte, et, sur un signe de lui, le capitaine Scrapouchinat commanda tout coup, d'une voix formidable: Machine en avant!... Aussitt clatrent les sonneries de la fanfare, les sifflements de la vapeur, les bouillonnements de l'eau sous l'hlice, domins par la voix d'Excourbanis: Fen d brut!... faisons du bruit!.... Le rivage s'enfuit d'un bond; la ville, les tours du roi Ren, reculrent dans le lointain, de plus en plus rapetisses, comme brouilles dans la vibrante lumire du soleil sur le Rhne. Tous, penchs sur les bordages, tranquilles, souriants, indiffrents, regardaient la patrie s'en aller, disparatre l- bas, sans plus d'motion, maintenant qu'ils avaient avec eux la bonne Tarasque, qu'un essaim d'abeilles changeant de ruche au son des chaudrons, ou qu'un grand triangle d'tourneaux en vol vers l'Afrique. Et, vraiment, elle les protgea, leur Tarasque. Temps divin, mer resplendissante, pas une tempte, pas un grain, jamais traverse ne fut plus favorable. Au canal de Suez, on tira bien un peu la langue, sous le feu d'un soleil ardent, malgr la coiffure coloniale adopte par tous l'exemple de Tartarin: casque de lige recouvert de toile blanche et garni d'un voile de gaze verte; mais ils ne souffrirent pas trop de cette temprature de fournaise, laquelle le ciel de Provence les avait ds longtemps acclimats. Aprs Port-Sad et Suez, aprs Aden, la mer Rouge franchie, le _Tutu-panpan_ se lana travers la mer des Indes, d'une marche rapide et soutenue, sous un ciel blanc, laiteux, velout comme un de ces aolis, une de ces crmeuses pommades d'ail que les migrants mangeaient tous leurs repas. Ce qu'il s'en consommait d'ail, bord! On en avait emport d'normes provisions, et son dlicieux bouquet marquait le sillage du navire, mlant l'odeur de Tarascon l'odeur de l'Inde. Bientt on longea des les mergeant de la mer en corbeilles de fleurs tranges o voltigeaient de magnifiques oiseaux habills de pierreries. Les nuits calmes, transparentes, illumines de myriades d'toiles, semblaient traverses de vagues musiques lointaines et de danses de bayadres. Aux Maldives, Ceylan, Singapour, on et fait des escales divines, mais les Tarasconnaises, Mme Excourbanis en tte, dfendaient leurs maris de descendre terre. Un froce instinct de jalousie les mettait toutes en garde contre ce dangereux climat des Indes et ses effluves amollissantes qui flottaient jusque sur le pont du _Tutu-panpan_. Il n'y avait qu' voir, le soir venu, le timide Pascalon s'appuyer au bastingage auprs de Mlle Clorinde des Espazettes, grande et belle jeune fille dont le charme aristocratique l'attirait. Le bon Tartarin leur souriait de loin dans sa barbe, et d'avance prvoyait un mariage pour l'arrive. Du reste, depuis le commencement de la traverse, le Gouverneur se montrait tous d'une douceur, d'une indulgence, qui contrastait avec les violences et les sombreurs du capitaine Scrapouchinat, vritable tyran son bord, s'emportant au moindre mot parlant tout de suite de vous faire fusiller comme un singe vert. Tartarin, patient et raisonnable, se soumettait aux caprices du capitaine, cherchait mme l'excuser, et, pour dtourner la colre de ses miliciens, leur donnait l'exemple d'une infatigable activit. Les heures de sa matine taient consacres l'tude du papoua, sous la direction de son chapelain, le R.P. Bataillet, qui, en sa qualit d'ancien missionnaire, connaissait cette langue et bien d'autres. Dans la journe, Tartarin runissait tout son monde, soit sur le pont, soit dans le salon, et faisait des confrences, dbitait sa science toute frache sur les plantations de canne sucre et l'exploitation du tripang. Deux fois par semaine, cours de chasse, car l-bas, dans la colonie, on allait trouver du gibier, ce ne serait pas comme Tarascon, o l'on tait rduit chasser des casquettes lances en l'air. Vous tirez bien, enfants, mais vous tirez trop vite, disait Tartarin. Ils avaient le sang trop chaud; il faudrait se modrer. Et il leur donnait d'excellents conseils, leur enseignait les temps qu'il fallait prendre selon les diffrentes espces animales, en comptant mthodiquement comme au mtronome. Pour la caille, trois temps. Un, deux, trois..., pan!... a y est... Pour la perdrix, -- et secouant sa main ouverte il imitait le vol de l'oiseau, -- pour la perdrix, comptez deux seulement. Un, deux..., pan!... Ramassez, elle est morte. Ainsi passaient les heures monotones de la traverse, et chaque tour d'hlice rapprochait de la ralisation de leurs rves tous ces braves gens qui se beraient au long de la route de beaux projets d'avenir, voyageaient avec l'illusion de ce qui les attendait l-bas, ne parlaient qu'installation, dfrichements, embellissements imaginaires leurs futures proprits. Le dimanche tait jour de repos, jour de fte. Le Pre Bataillet disait la messe l'arrire, en grande pompe; et des sonneries de clairons clataient, les tambours battaient aux champs, au moment o le prtre levait l'hostie. Aprs la messe, le Rvrend Pre racontait quelqu'une de ces paraboles ardentes o il excellait, moins un sermon qu'un mystre potique tout brlant de foi mridionale. Voici un de ces rcits, naf comme une histoire de saints se droulant sur les vitraux d'une vieille glise de village; mais, pour en savourer tout le charme, il vous faut imaginer le bateau lav de frais, tous ses cuivres reluisants, les dames en cercle, le Gouverneur sur son fauteuil cann, entour de ses directeurs en grand costume, les miliciens sur deux rangs, les matelots dans les enflchures, et tout ce monde silencieux, attentif, les yeux tourns vers le Pre, debout sur les marches de l'autel. Les coups de l'hlice rythment sa voix; sur le ciel pur, profond, la fume du steamer s'allonge, droite et mince; les dauphins cabriolent au ras des lames; les oiseaux de mer, golands, albatros, suivent en criant le sillage du navire, et le Pre-Blanc, avec son paule de ct, a l'air lui-mme, quand il lve et secoue ses larges manches, d'un de ces grands oiseaux battant des ailes et prt partir. Chapitre V _La vritable lgende de l'Antchrist raconte par le R. P. Bataillet sur le pont du Tutu-Panpan._ C'est encore au paradis que je vous emmne, mes enfants, dans cette vaste antichambre bleu-de-roi o se tient le grand saint Pierre, son trousseau de clefs la ceinture, toujours prt ouvrir sa porte aux mes des lus, lorsqu'il s'en prsente; malheureusement, depuis des annes et des annes, l'humanit est devenue si mchante, que les meilleurs, aprs la mort, s'arrtent au purgatoire, sans aller plus haut, et que le bon saint Pierre n'a pour toute besogne qu' passer ses clefs rouilles au papier de verre, et chasser les toiles d'araignes tendues en travers de sa porte comme des scells de justice. Par moment, il a l'illusion que quelqu'un frappe. Il se dit: Enfin... En voil un, ce n'est pas trop tt.... Puis, son guichet ouvert, rien que l'immensit, l'ternel silence, les plantes immobiles ou roulant dans l'espace avec un bruit doux d'orange mre dtache de la branche, mais pas l'ombre d'un lu. Pensez quelle humiliation pour ce bon saint qui nous aime tant, et comme il se dsole de jour et de nuit, comme il en tombe de ces larmes brlantes, dvorantes, qui ont fini par creuser au long de ses joues deux ornires profondes pareilles celles qu'on voit sur les routes des carrires entre Tarascon et Montmajour! Or, une fois que saint Joseph, venu pour lui tenir compagnie, car la longue il s'ennuyait, le pauvre porte-clefs, toujours seul dans son antichambre, une fois donc que saint Joseph lui disait pour le consoler: Mais, en dfinitive, qu'est-ce que peut te faire que ces gens d'en bas ne se prsentent plus ton guichet?... Est-ce que tu n'es pas bien ici, caress des plus douces musiques et des odeurs les plus suaves?.... Et tandis qu'il parlait ainsi, du fond des sept ciels ouverts en enfilade se coulait une brise tide charge de sons, de parfums, dont rien ne saurait vous donner l'ide, mes chers amis, pas mme ce got de citronnelle et de framboises fraches que l'haleine de mer nous souffle depuis un moment dans la figure, de ce grand bouquet d'les roses sous le vent. H! fit le bon saint Pierre, je ne m'y trouve que trop bien dans ce paradis de bndiction, mais j'y voudrais tous ces pauvres enfant avec moi.... Et brusquement pris d'indignation: Ah les gueux, ah! Les imbciles... Non, vois-tu, Joseph, le Seigneur est trop bon pour ces misrables... Et sa place, je sais bien ce que je ferais. -- Que ferais-tu, mon brave Pierre? -- T! pardi, un grand coup de pied dans la fourmilire et va te promener de l'humanit! Saint Joseph hocha sa vieille barbe... Il le faudrait terriblement fort, tout de mme, ce coup de pied qui dmolirait la terre... Passe encore pour les Turcs, les Infidles, ces peuplades d'Asie qui tombent en pourriture, mais le monde chrtien, c'est cal, c'est solide, bti par le fils... -- Justement, reprit saint Pierre... Mais ce que le Christ a bti, le Christ pourrait aussi bien le dtruire. Je leur enverrais mon Fils Divin une seconde fois ces galriens de par l-bas, et cet Antchrist qui serait le Christ dguis aurait tt fait de vous les mettre en bourtouillade. Le bon saint parlait dans sa colre, sans bien penser ce qu'il disait, sans se douter surtout que ses paroles seraient rptes au Divin Matre, et sa surprise fut grande quand tout coup le Fils de l'homme se dressa devant lui, un petit paquet sur l'paule au bout d'un bton de route, ordonnant de sa voix ferme et douce: Pierre, viens... Je t'emmne. la pleur de Jsus, la fivre de ses grands yeux cerns qui jetaient encore plus de feux que son aurole, Pierre comprit tout de suite, et regretta d'avoir trop parl. Que n'aurait-il pas donn pour que cette seconde mission du Fils de Dieu sur la terre n'et pas lieu, surtout pour n'tre pas lui-mme du voyage! Il s'agitait, tout perdu, les mains chevrotantes: Ah! mon Dieu... Ah! mon Dieu... Et mes clefs, qu'est-ce que j'en vais faire? C'est vrai que pour une aussi longue route son lourd trousseau n'tait pas commode.Et ma porte, qui me la gardera? Sur quoi Jsus sourit, lisant le fond de son me, et dit: Laisse les clefs sur la serrure, Pierre... Pas de risque qu'on entre jamais chez nous, tu sais bien. Il parlait doucement, mais on sentait tout de mme quelque chose d'implacable dans son sourire et dans sa voix. Comme il est dit aux saintes critures, des signes dans le ciel annoncrent la venue sur terre du Fils de l'homme, mais depuis longtemps les humains accroupis ne regardaient plus le ciel, et, distraits par leurs passions, rien ne leur signala la prsence du Matre et du vieux serviteur qui l'accompagnait, d'autant que les deux voyageurs avaient emport de la rechange et se dguisaient en tout ce qu'ils voulaient. Pas moins, dans la premire ville o ils arrivrent, la veille justement qu'un bandit fameux nomm Sanguinarias, auteur de crimes pouvantables, devait tre mis mort, les ouvriers employs dresser les bois de justice dans la nuit s'tonnrent de voir travailler avec eux, au feu des torches, deux compagnons venus on ne sait d'o, l'un souple et fier comme un btard de prince, la barbe en fourche, des yeux de pierreries, l'autre dj courb, l'air bonasson et endormi, deux longues cicatrice en rigole sur ses joues fripes. Puis, au petit jour, l'chafaud debout, le peuple et les autorits en cercle pour le supplice, les deux trangers avaient disparu, laissant toute la mcanique si trangement ensorcele que lorsqu'on eut tendu le condamn sur la planche, le couteau, pourtant bien aiguis, d'un acier de bonne marque, tomba vingt fois de suite sans parvenir seulement lui entamer la peau. Vous voyez le tableau d'ici, les magistrats effars, l'horripilation de la foule, le bourreau bousculant ses aides, arrachant ses cheveux tremps de sueur, Sanguinarias lui-mme -- il tait de Beaucaire naturellement ce malandrin, et joignait tous ses mauvais instincts un amour-propre diabolique -- Sanguinarias trs vex, tournant et retournant son cou de taureau noir dans la lunette, disant: Ah! a... mais qu'est-ce que j'ai donc?... je ne suis donc pas fabriqu comme les autres qu'on ne peut venir bout de moi!.... Et la fin des fins, les gendarmes obligs de l'emporter de force, de le rentrer dans son cachot, pendant que la canaille hurlante dansait autour de l'chafaud mis en pices, flambant et crpitant jusqu'au ciel comme un feu de la Saint-Jean. Ds lors en cette ville, et par toute la terre civilise, il y eut un sort jet sur les arrts suprmes de la justice. Le glaive de la loi ne coupait plus, et comme c'est la mort seule que les assassins redoutent, bientt un dbordement de crimes couvrit le monde, les rues et les chemins ne furent plus tenables pour les honntes gens terrifis, tandis que dans les centrales, bondes par-dessus les toits, les coupe-jarrets s'engraissaient de bons jus de viandes, fendaient la figure de leurs gardiens coups de sabot, leur faisaient sauter l'oeil avec le pouce, ou, simplement par curiosit, s'amusaient leur dvisser la tte pour voir ce qu'il y avait dedans. Devant le grand dgt caus dans l'humanit rien que par le dsarmement de la justice, le brave saint Pierre trouvait qu'il y en avait assez, et, le coeur gonfl de piti, avec un bon gros rire courtisan: La leon est russie, Matre, et je crois qu'ils s'en souviendront... Pas moins, si nous remontions, maintenant... C'est que, je vais vous dire, j'ai peur qu'on ait besoin de moi, l- haut. Le Fils de l'homme eut son ple sourire: Rappelle-toi, fit-il, le doigt lev... Ce que le Christ a bti, le Christ seul pourra le dtruire! Et Pierre songeait, la tte basse: J'ai trop parl, pauvres enfants, j'ai trop parl!. Ils se trouvaient en ce moment sur des pentes fertiles au pied desquelles une riche cit impriale tendait perte de vue ses dmes, ses terrasses, clochers brods, tours et flches de cathdrales o des croix de toutes formes, en marbre et en or, tincelaient dans le couchant paisible. J'espre qu'ils en ont, par ici, des couvents et des glises! reprit le bon vieillard, essayant de dtourner la colre du Seigneur... a fait plaisir au moins!. Mais vous savez que ce que Jsus mprise sur toute chose c'est le culte hypocrite et somptueux des Pharisiens, ces glises o l'on va la messe par genre et ces couvents qui fabriquent du garus et du chocolat; aussi pressait-il le pas sans rpondre, et les moissons tant trs hautes, par-dessus les bls dans la descente, du formidable destructeur de l'humanit on ne voyait qu'un paquet de hardes sautillant au bout d'un bton de routier... Et donc, en cette ville o ils entrrent, vivait un vieux, vieux empereur, le doyen des princes de l'Europe comme il en tait le plus juste et le plus puissant, qui gardait la guerre enchane aux essieux de ses canons et, par force ou persuasion, empchait les peuples de se dvorer entre eux. Tant qu'il serait l, il y avait comme un accord tacite de chien loup que les ouailles brouteraient tranquilles; aprs, par exemple, gare l-dessous! C'est pourquoi tout le monde y tenait, la vie du bon empereur; pas une mre qui ne ft prte s'ouvrir les veines pour lui faire du sang plus vermeil et plus riche. Puis, soudainement, tout cet amour se tourna en haine, un mot d'ordre infernal circula: Tuons-le..., c'est le bon tyran, le plus excrable de tous, puisqu'il ne nous laisse pas mme le droit la rvolte. Et sous le palais imprial min, dynamit, dans la nuit du caveau o les conjurs s'activaient, de l'eau jusqu' la ceinture vous laisse deviner quel mystrieux compagnon aux yeux tincelants menait l'oeuvre de mort, fermant les coeurs la peur, la piti, et, quand le coup partit, poussant le hourrah suprme... Ah! Le pauvre empereur, on ne retrouva pas gros de lui sous les dcombres! Quelques flocons de barbe roussie, une main de justice tordue par la flamme; et tout de suite la Guerre dmusele hurla, le ciel fut noir de corbeaux assembls au-dessus des frontires, la grande tuerie commena et ne finit plus. Pendant que les peuples s'gorgeaient au moyen d'engins pouvantables, que de toutes parts sur l'horizon les villes prises d'assaut flambaient comme des torches, par les chemins encombrs de btail en droute, de charrettes sans conducteurs, le long des champs en friche, des fleuves rouges de sang, des vignes et des moissons impitoyablement massacres, Jsus de son pas allgre, toujours le bton sur l'paule et sur ses talons le bon vieux saint qui essayait vainement de le flchir. Jsus tirait vers un pays trs loin o professait un docteur fameux, du nom de M. Mauve. M. Mauve, grand gurisseur d'hommes et de btes, dirigeant sa volont toutes les forces de la nature, avait quasiment trouv la prolongation de la vie humaine; il y tait, il s'en fallait de , quand, une nuit, par la maladresse d'un nouveau garon de laboratoire, trs beau, trs ple, et qu'on ne revit jamais plus, plusieurs bocaux remplis de poisons trs subtils restrent dbouchs, et au matin M. Mauve, en ouvrant sa porte, tomba raide asphyxi. Du coup la vie humaine ne fut pas prolonge, bien au contraire; car le savant collectionnait chez lui, pour l'tude, une foule d'anciens flaux, d'extraordinaires lpres d'gypte et du Moyen Age, dont les germes vads des cornues se rpandirent par le monde entier et le dsolrent. Il y eut des pluies de crapauds, empestes et ignobles, comme du temps des Hbreux; puis des fivres, jaune, maligne, quarte, tierce, seconde, des pestes, des typhus, un tas de maladies perdues, greffes sur de toutes rcentes, d'autre aussi qu'on ne connaissait pas encore, et dans le peuple tout cela s'appelait le mal de M. Mauve. Dieu vous garde de ce mal terrible, mes enfants! Les os fondaient comme du verre, les muscles s'effilochaient. On souffrait tant, qu'on ne criait plus; les malades avant de mourir tombaient par morceaux, s'en allaient en bouillie sur les chemins, et la voirie n'avait pas assez de pelles ni de tombereaux pour les ramasser. Mtin! Voil une bonne affaire de faite!... disait saint Pierre d'une joie faussement joyeuse o roulaient des larmes... Et prsent, Matre, si nous rentrions chez nous... Je commence me languir. Jsus savait bien que ce semblant de languison cachait une grande piti pour les humains, et lui, pourtant si bon, s'tait jur de les exterminer jusqu'au dernier. Il faut dire aussi qu'ils lui en avaient tant fait!... on se lasse la fin. Pour lors, continuant sa route sans rpondre, il marchait dans la campagne avec son vieux serviteur par un petit matin vert et ros, lorsqu' travers les appels des coqs et toute la brame animale qui salue le lever du jour, une clameur humaine vint jusqu' eux, un cri de femme montant grandes ondes, par preintes, tantt immense dchirer l'horizon, puis s'apaisant en une longue plainte douce, laquelle ceux qui l'ont entendue une fois ne peuvent plus se tromper. Dans le jour qui commenait, un tre arrivait au monde. Jsus, songeur, s'arrta. S'il en naissait toujours, quoi servait de les dtruire... Et tourn vers le chaume d'o le cri tait venu, il leva sa main blanche en menace. Piti!... Matre, piti pour les tout petits! sanglota le brave saint Pierre. Le Seigneur le rassura d'un mot. cet enfant de lait comme tous ceux qui natraient dornavant sur la terre, il venait de faire un don de bienvenue. Pierre n'osa pas demander ce que c'tait, mais moi je peux vous le dire, mes amis. Jsus leur avait donn l'exprience, ces pauvres agneaux, et ce fut quelque chose de terrible. Pensez que, jusqu'alors, quand un homme mourait, l'exprience de cet homme s'en allait avec lui. Mais voil qu'aprs le don de Jsus, il y eut sur la terre de l'exprience accumule. Les enfants naquirent tristes, vieux, dcourags; peine les yeux ouverts, ils dcouvraient le bout de tout, et l'on vit cette chose abominable: des suicides d'enfants, des tout petits cherchant se dtruire de leurs menottes dsespres. Et cependant ce n'tait pas encore assez, la race maudite ne voulait pas s'teindre et s'obstinait vivre quand mme. Alors, pour en finir plus vite, le Christ enleva aux hommes et aux femmes le got de l'amour, le sentiment de la beaut. Il n'y eut plus de joie d'aucune sorte sur la terre, plus d'effusion dans la prire ni dans la volupt. On ne cherchait plus que l'oubli de tout, on n'aspirait qu'au sommeil... Oh! Dormir..., ne plus penser, ne plus vivre... Elle tait, comme vous voyez, dans un bien triste tat, la pauvre humanit, et n'en avait sans doute plus pour longtemps, car l'infatigable exterminateur htait de plus en plus sa besogne. Il parcourait toujours le monde, en errant voyageur, le paquet au bout du bton, son compagnon derrire lui, bien las, bien courb, les deux sillons de larmes se creusant davantage le long de ses joues, mesure que le Matre sur son passage dchanait les volcans, les cyclones et les tremblements de terre. Or, un beau matin d'Assomption, comme Jsus marchait sur la mer, glissant la surface des flots ainsi que nous le montrent les critures, il arriva au milieu des les de l'Ocanie, dans ces mmes parages du Pacifique que nous traversons en ce moment. D'un bouquet d'les tout verdoyant venaient jusqu' lui sur la brise de mer des voix de femmes et d'enfants qui chantaient des cantiques provenaux. T! s'cria saint Pierre, on dirait des airs de Tarascon. Jsus se tourna demi: De mauvais chrtiens, je crois, ces Tarasconnais? -- Oh! Matre, ils se sont bien amends depuis les temps, s'empressa de rpondre le bon saint, craignant que sur un signe de la main divine l'le dont ils approchaient ne s'engloutt sous les flots. Cette le, vous l'avez devin, n'tait autre que Port-Tarascon, o les habitants, en l'honneur de l'Assomption, faisaient une procession solennelle. Et quelle procession, mes enfants! D'abord les pnitents, tous les pnitents, des bleus, des blancs, des gris, de toutes les couleurs, prcds de leurs clochettes qui mlaient ensemble leur notes de cristal et d'argent. Aprs les pnitents, les confrries de femmes, tout de blanc vtues et couvertes de longs voiles comme les saintes du Paradis. Puis venaient les vieilles bannires, si hautes que les figures de saints, aux auroles tisses en or dans les toffes de soie, semblaient descendre du ciel au-dessus de la foule. Le Saint- Sacrement avanait ensuite, sous son dais de velours rouge, trs lent, trs lourd, surmont de grands panaches, prs duquel les enfants de choeur portaient au bout de longs btons dors de grosses lanternes vertes o brlaient de petites flammes. Et tout le peuple suivait, jeunes et vieux, chantant et priant tant qu'ils avaient de souffle. La procession se droulait tout autour de l'le, tantt sur la plage, tantt au versant des collines, tantt sur les sommets o les grands encensoirs, balancs, laissaient de lgres fumes bleues dans le soleil. Saint Pierre bloui murmura: Que c'est beau!... sans une parole de plus, car il dsesprait de flchir son compagnon, aprs tant de vaines tentatives: mais justement il se trompait. Le Fils de l'homme, touch au coeur par ces transports de foi nave, regardait flotter les bannires de Port-Tarascon, et songeait, immobile sur la crte des vagues, regrettant pour la premire fois sa mission de mort. Soudain il leva son ple et doux visage et, dans le silence de la mer apaise, d'une forte voix qui remplit l'univers, il cria vers le ciel: Pre, Pre, un sursis!... Et ils se comprirent sans plus parler, le Pre et le Fils, travers le clair espace. Le pre Bataillet en tait l de son rcit. L'auditoire silencieux restait sans bouger de place, trs mu, quand tout coup, du haut de la passerelle du _Tutu-panpan_, le capitaine Scrapouchinat cria: L'le de Port-Tarascon est en vue, monsieur le Gouverneur. Avant une heure nous serons dans la rade. Alors tout le monde fut debout et il y eut un grand brouhaha. Chapitre VI _L'arrive Port-Tarascon. -- Personne. -- Dbarquement des milices. -- PHARMA... BEZU Bravida prend le contact. -- Terrible catastrophe. -- Un pharmacien tatou._ Que diable est ceci?... personne au-devant de nous..., dit Tartarin, le tumulte des premiers cris de joie apais. Sans doute le navire n'avait pas encore t signal de la terre. Il fallait s'annoncer. Trois coups de canon roulrent travers deux longues les d'un vert gras, d'un vert rhumatisme, entre lesquelles le steamer venait de s'engager. Tous les regards taient tourns vers le rivage le plus proche, une troite bande de sable, large de quelques mtres seulement; au-del, des pentes raides toutes couvertes d'un croulement de sombre verdure depuis les sommets jusqu' la mer. Quand l'cho des coups de canon eut cess de gronder, un grand silence enveloppa de nouveau ces les d'aspect sinistre. Toujours personne: et le plus inexplicable encore, c'est qu'on ne voyait ni port, ni fort, ni ville, ni jetes, ni bassins de radoub..., rien! Tartarin se tourna vers Scrapouchinat qui dj donnait des ordres pour le mouillage: tes-vous bien sr, capitaine?... L'irascible long-cours rpondait par une salve de jurons. S'il tait sr, coquin de sort!... il connaissait son mtier peut-tre, nom d'un tonnerre!... il savait conduire son navire!... Pascalon, allez me chercher la carte de l'le... fit Tartarin, toujours trs calme. Il possdait heureusement une carte de la colonie, dresse une trs grande chelle, o taient minutieusement dtaills caps, golfes, rivires, montagnes, et jusqu' l'emplacement des principaux monuments de la ville. Elle fut aussitt tale, et Tartarin, entour de tous, se mit l'tudier en suivant du doigt. Bien cela; ici, l'le de Port-Tarascon..., l'autre le en face, l..., le promontoire chose..., trs bien... gauche les rcifs de coraux... parfaitement... Mais alors, quoi? La ville, le port, les habitants, qu'est-ce que tout a tait devenu? Timide, bgayant un peu, Pascalon suggra que peut-tre il y avait l-dessous une farce de Bompard, si connu en Tarascon pour ses plaisanteries. Bompard peut-tre, fit Tartarin... mais Bzuquet, un homme de toute prudence, de tout srieux... Du reste, pour si farceur qu'on soit, on n'escamote pas une ville, un port, des bassins de carnage. la longue-vue, on apercevait bien sur la cte quelque chose comme une baraque; mais les rcifs de coraux ne permettaient pas au navire d'approcher davantage, et, cette distance, tout se perdait dans le vert noir des feuillages. Trs perplexes, tous regardaient, dj prts pour le dbarquement, leurs paquets la main, la vieille douairire d'Aigueboulide elle-mme portant sa petite chaufferette, et, dans la stupfaction gnrale, on entendit le Gouverneur en personne murmurer demi- voix: C'est vraiment bien extraordinaire!... Tout coup il se redressa: Capitaine, faites armer le grand canot. Commandant Bravida, sonnez la milice. Pendant que le clairon ta-ra-ta-tait, que Bravida faisait appel, Tartarin, plein d'aisance, rassurait les dames: Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certainement.... Et aux hommes, ceux qui ne venaient pas terre: Dans une heure nous serons de retour. Attendez-nous l, que personne ne bouge. Ils n'avaient garde de bouger, l'entouraient, disaient comme lui: Oui, monsieur le Gouverneur... Tout va s'expliquer... certainement.... Et en ce moment Tartarin leur paraissait immense. Dans le grand canot, il prit place avec son secrtaire Pascalon, son chapelain le Pre Bataillet, Bravida, Tournatoire, Excourbanis et la milice, tous arms jusqu'aux dents, sabres, haches, revolvers et carabines, sans oublier le fameux winchester trente-deux coups. mesure qu'on se rapprochait de ce silencieux rivage o rien ne remuait, on distinguait un vieil appontement en madriers et planches, tout rong de mousse dans une eau croupie. Que ce ft l cette jete sur laquelle les naturels venaient au-devant des passagers de la _Farandole_, voil qui semblait incroyable. Un peu plus loin apparaissait une espce de vieille baraque, aux fentres fermes de volets de fer, rouges, peints au minium, qui jetaient un reflet sanglant dans l'eau morte. Un toit de planches la recouvrait, mais crevass, disjoint. Sitt dbarqus, ce fut l que l'on courut. Une ruine, l'intrieur comme au dehors. De grands lambeaux de ciel se voyaient travers la toiture, le plancher gondol s'effritait en pourriture de bois, d'normes lzards disparaissaient dans les crevasses, des btes noires grouillaient le long des murs, de visqueux crapauds bavaient dans les coins. Tartarin, en entrant le premier, avait failli marcher sur un serpent gros comme le bras. Partout une odeur d'humide, de moisi, coeurante et fade. quelques dbris de cloisons encore debout, on reconnaissait que la baraque avait t divise en compartiments troits comme des boxes d'curie ou des cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient en lettres d'un pied ces mots: Pharma... Bzu... Le reste avait disparu, mang par la moisissure; mais pour deviner Pharmacie Bzuquet, il ne fallait pas tre grand clerc. Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce versant de l'le tait malsain, et aprs un essai de colonisation ils sont alls s'installer de l'autre ct. Puis, d'une voix dcide, il donna l'ordre au commandant Bravida de partir en reconnaissance la tte de la milice: il pousserait jusqu'en haut de la montagne; de l, explorerait le pays et verrait certainement fumer les toits de la ville. Ds que vous aurez pris le contact, vous nous avertirez par une mousquetade. Quant lui, il resterait en bas, au quartier gnral, avec son secrtaire, son chapelain et quelques autres. Bravida et le lieutenant Excourbanis rangrent leurs hommes et se mirent en route. Les miliciens avancrent en bon ordre; mais le terrain montant, recouvert d'une mousse algueuse et glissante, rendait la marche difficile, et les rangs ne tardrent pas se diviser. On traversa un petit ruisseau, sur le bord duquel restaient quelques vestiges d'un lavoir, un battoir oubli, tout cela verdi par cette mousse dvorante, envahissante, qu'on retrouvait chaque pas. Un peu plus loin, les traces d'une autre construction, qui semblait avoir t un blockhaus. Le bon ordre des milices acheva de se dsorganiser par la rencontre de centaines de trous trs rapprochs les uns des autres, tratreusement masqus d'une vgtation de ronces et de lianes. Plusieurs hommes s'y effondrrent avec un grand fracas de buffleteries et d'armes, faisant fuir sous leur chute de ces gros lzards pareils ceux de la baraque. Ces trous n'taient pas trop profonds, rien que de lgres excavations creuses en alignement. On dirait un ancien cimetire, observa le lieutenant Excourbanis. Cette ide lui venait de vagues apparences de croix, faites de branches entrelaces, maintenant reverdies, retournes la nature, et prenant des formes de ceps de vigne sauvage. En tous cas un cimetire dmnag, car il n'y restait plus trace d'ossements. Aprs une pnible escalade travers d'pais fourrs, ils arrivrent enfin sur la hauteur. On y respirait un air plus sain, renouvel par la brise et tout charg des senteurs marines. Au loin s'tendait une grande lande aprs laquelle les terrains redescendaient insensiblement vers la mer. La ville devait tre par l. Un milicien, le doigt tendu, montra des fumes qui montaient, pendant qu'Excourbanis criait d'un ton joyeux: coutez..., les tambourins..., la farandole! Il n'y avait pas s'y tromper, c'tait bien la vibration sautillante d'un air de farandole. Port-Tarascon venait au-devant d'eux. On voyait dj les gens de la ville, une foule mergeant l-bas des pentes, l'extrmit du plateau. Halte! dit subitement Bravida, on dirait des sauvages. En tte de la bande, devant les tambourins, un grand noir dansait, maigre, en tricot de matelot, des lunettes bleues sur les yeux, brandissant un tomahawk. Les deux troupes arrtes et s'observant distance tout coup Bravida partit d'un clat de rire: C'est trop fort!... Ah! Le farceur..., et, rengainant son sabre au fourreau, il se mit courir en avant. Ses hommes le rappelaient: Commandant!... commandant!... Mais il ne les coutait pas, courait toujours, et, croyant s'adresser Bompard, criait au danseur en approchant: Connu, mon bon..., trop sauvage..., trop nature... L'autre continuait danser en faisant tournoyer son arme; et quand le malheureux Bravida s'aperut qu'il avait en face de lui un vritable canaque, il tait trop tard pour viter le terrible coup de casse-tte qui dfona son casque en lige, fit sauter sa pauvre petite cervelle et l'tendit raide. En mme temps clatait une tempte de hurlements, de flches et de balles. En voyant tomber leur commandant, les miliciens avaient fait feu d'instinct, puis s'taient enfuis, sans s'apercevoir que les sauvages faisaient de mme. D'en bas Tartarin entendit la fusillade. Ils ont pris le contact, dit-il allgrement. Mais sa joie se changea en stupeur lorsqu'il vit sa petite arme revenir en dsordre, bondissant travers bois, les uns sans chapeaux, d'autres sans souliers, jetant tous le mme cri terrifiant: Les sauvages!... les sauvages!.... Il y eut un moment de panique effroyable. Le canot prit le large et se sauva toutes rames. Le Gouverneur courait sur le rivage, clamant: Du sang-froid!... du sang-froid!... d'une voix blanche, d'une voix de goland en dtresse qui redoublait la peur de tous. Le ple-mle du sauve-qui-peut se prolongea quelques instants sur l'troit banc de sable; mais comme on ne savait de quel ct fuir, on finit par se rassembler. Aucun sauvage d'ailleurs ne se montrant, on put se reconnatre, s'interroger. Et le commandant? -- Mort. Quand Excourbanis eut racont la funeste mprise de Bravida, Tartarin s'cria: Malheureux Placide... Aussi quelle imprudence... en pays ennemi... Il ne s'clairait donc pas!... Tout de suite il donna l'ordre de placer des sentinelles, qui, dsignes, s'loignrent lentement deux par deux, bien dcides ne pas trop s'carter du gros de la troupe. Puis on se runit en conseil, pendant que Tournatoire s'occupait du pansement d'un bless qui avait reu une flche empoisonne et enflait vue d'oeil d'une faon extraordinaire. Tartarin prit la parole: Avant tout, viter l'effusion de sang. Et il proposa d'envoyer le Pre Bataillet avec une palme qu'il agiterait de loin, afin de savoir un peu ce qui se passait du ct de l'ennemi et ce qu'taient devenus les premiers occupants de l'le. Le Pre Bataillet se rcria: Ah! _Va!_ Une palme!... J'aimerais mieux votre winchester trente-deux coups. -- H! bien, si le rvrend ne veut pas y aller, j'irai, moi, reprit le Gouverneur. Seulement, vous m'accompagnerez, monsieur le chapelain, car je ne sais pas assez le papoua... -- Moi non plus, je ne le sais pas. -- Comment diable!... Mais alors qu'est-ce que vous m'apprenez depuis trois mois?... Toutes les leons que j'ai prises pendant la traverse, quelle langue tait-ce donc?... Le Pre Bataillet, en beau Tarasconnais qu'il tait, se tira d'affaire en disant qu'il ne savait pas le papoua de par ici, mais le papoua de par l-bas. Pendant la discussion, une nouvelle panique se produisit, des coups de fusil clatrent dans la direction des sentinelles, et de la profondeur du bois sortit une voix perdue qui criait avec l'accent de Tarascon: Ne tirez pas..., mille noms de noms!... ne tirez pas! Une minute aprs, bondissait des broussailles un tre bizarre, hideux, couvert de tatouages vermillon et noir qui lui faisaient comme un maillot de clown de la tte aux pieds. C'tait Bzuquet. T!... Bzuquet. -- Eh! comment va? -- Comment se fait-il?... -- Mais o sont les autres? -- Et la ville, et le port, et le bassin de radoub? -- De la ville, rpondit le pharmacien en montrant la baraque en ruine, voil ce qui reste; des habitants, voici, -- et il se dsignait lui-mme. -- Mais avant tout, jetez-moi vite quelque chose sur le corps pour cacher les abominations dont ces misrables m'ont couvert. De vrai, toutes les imaginations les plus immondes de sauvages en dlire lui avaient t dessines sur la peau coups de poinon. Excourbanis lui donna son manteau de grand de premire classe, et, aprs s'tre rconfort d'une lampe d'eau-de-vie, l'infortun Bzuquet commena, avec l'accent qu'il n'avait pas perdu et l'locution tarasconnaise: Si vous ftes _douloureusement _surpris ce matin en voyant que la ville de Port-Tarascon n'existait que sur la carte, pensez si nous autres de la _Farandole _et du _Lucifer, _en arrivant... -- Pardon que je vous coupe, dit Tartarin en voyant les sentinelles, la lisire du bois, donner des signes d'inquitude. Je crois qu'il sera plus sage que vous fassiez votre rcit bord. Ici, les cannibales peuvent nous surprendre. -- Pas du tout... Votre fusillade les a mis en fuite... Ils ont tous quitt l'le, et j'en ai profit pour m'vader. Tartarin insista. Il prfrait le rcit de Bzuquet bord, devant le grand Conseil runi. La situation tait trop grave. On hla le canot, qui depuis le commencement de l'chauffoure se tenait lchement distance, et l'on regagna le navire, o tout le monde attendait avec angoisse le rsultat de la premire reconnaissance. Chapitre VII _Continuez, Bzuquet... -- Le duc de Mons est-il ou non un imposteur? -- L'avocat Franquebalme -- Verum enim vero, le parce que du parce qu'est-ce. -- Un plbiscite. -- Le Tutu- panpan disparat l'horizon._ Sinistre, cette odysse des premiers occupants de Port-Tarascon, raconte dans le salon du _Tutu-panpan, _devant le Conseil o sigeait les Anciens, le Gouverneur, les Directeurs, les Grands de premire et de deuxime classe, le capitaine Scrapouchinat et son tat-major, tandis qu'en haut, sur le pont, les passagers, fivreux d'impatience et de curiosit, ne percevaient que le bourdonnement soutenu de la basse-taille du pharmacien et les violentes interruptions de son auditoire. D'abord, sitt l'embarquement, la _Farandole __ _peine sortie du port de Marseille, Bompard, gouverneur provisoire et chef de l'expdition, brusquement pris d'un mal trange, de forme contagieuse, disait-il, s'tait fait descendre terre, passant ses pouvoirs Bzuquet... Heureux Bompard!... On et dit qu'il devinait tout ce qui les attendait l-bas. Suez, trouv le _Lucifer_ en trop mauvais tat pour continuer sa route et transbord sa cargaison sur la _Farandole_ dj bonde. Ce qu'ils avaient souffert de la chaleur, sur ce damn navire! Restait-on dehors, on fondait au soleil; si l'on descendait, on touffait, serrs les uns contre les autres. Aussi, en arrivant Port-Tarascon, malgr la dception de ne rien trouver du tout, ni ville, ni port, ni constructions d'aucune sorte, on avait un tel besoin de s'espacer, de se dtendre, que le dbarquement sur cette le dserte leur semblait un soulagement, une vraie joie. Le notaire Cambalalette, le cadastreur, les avait mme gays d'une chansonnette comique sur le cadastre ocanien. Ensuite taient venues les rflexions srieuses. Nous dcidmes alors, dit Bzuquet, d'envoyer le navire Sydney pour en rapporter des matriaux de construction et vous faire passer la dpche dsespre que vous avez reue. De toutes parts des protestations clatrent. Une dpche dsespre?... -- Quelle dpche?... -- Nous n'avons pas reu de dpche... La voix de Tartarin domina le tumulte: En fait de dpche, mon cher Bzuquet, nous n'avons eu que celle o vous racontiez la belle rception que vous avaient faite les indignes et le _Te Deum _chant la cathdrale. Les yeux du pharmacien s'largissaient de stupeur: Un _Te Deum _la cathdrale! Quelle cathdrale? -- Tout s'expliquera... Continuez, Ferdinand..., dit Tartarin. -- Je continue..., rpondit Bzuquet. Et son rcit devint de plus en plus lugubre. Les colons s'taient mis courageusement l'oeuvre. Possdant des instruments aratoires, ils commencrent dfricher; seulement le terrain tait excrable, rien ne poussait. Puis vinrent les pluies... Un cri de l'auditoire interrompit de nouveau l'orateur: Il pleut donc? -- S'il pleut!... Plus qu' Lyon..., plus qu'en Suisse..., dix mois de l'anne. Ce fut une consternation. Tous les regards se tournrent vers les hublots, travers lesquels on distinguait des brumes paisses, des nues immobiles sur le vert noir, le vert rhumatisme de la cte. Continuez, Ferdinand, dit Tartarin. Et Bzuquet continua. Avec les pluies perptuelles, les eaux stagnantes, les fivres, la malaria, le cimetire fut bien vite inaugur. Aux maladies s'ajoutaient l'ennui, la _languison. _Les plus vaillants n'avaient mme pas le courage de travailler, tellement s'amollissaient les corps dans ce climat tout dtremp. On se nourrissait de conserves ainsi que de lzards, de serpents apports par les Papouas camps de l'autre ct de l'le, et qui, sous prtexte de vendre le produit de leur pche et de leur chasse, se glissaient astucieusement dans la colonie, sans que personne se mfit d'eux. Si bien qu'une belle nuit les sauvages envahirent le baraquement, pntrant comme des diables par la porte, par les fentres, par les ouvertures du toit, s'emparrent des armes, massacrrent ceux qui tentaient de rsister et emmenrent les autres leur camp. Pendant un mois ce fut une suite ininterrompue d'horribles festins. Les prisonniers, tour de rle, taient assomms coups de casse-tte, rtis sur des pierres brlantes dans la terre, comme des cochons de lait, et dvors par ces sauvages cannibales... Le cri d'horreur pouss par tout le conseil porta la terreur jusque sur le pont, et le gouverneur eut peine la force de murmurer encore: Continuez, Ferdinand. Le pharmacien avait vu disparatre ainsi, un par un, tous ses compagnons, le doux Pre Vezole, souriant et rsign, disant: Dieu soit lou! jusqu' la fin, le notaire Cambalalette, le joyeux cadastreur, trouvant la force de rire mme sur le gril. Et les monstres m'ont oblig d'en manger, de ce pauvre Cambalalette ajouta Bzuquet tout frmissant encore de ce souvenir. Dans le silence qui suivit, le bilieux Costecalde, jaune, la bouche tordue de rage, se tourna vers le Gouverneur: Pas moins, vous nous aviez dit, vous aviez crit et fait crire qu'il n'y avait pas d'anthropophages! Et comme le gouverneur accabl baissait la tte, Bzuquet rpondit: Pas d'anthropophages!... C'est--dire qu'ils le sont tous. Ils n'ont pas de plus grand rgal que la chair humaine, surtout la ntre, celle des blancs de Tarascon, ce point qu'aprs avoir mang les vivant ils ont pass aux morts. Vous avez vu l'ancien cimetire? Il n'y reste rien, pas un os; ils ont tout racl, nettoy, torch comme des assiettes chez nous, quand la soupe est bonne ou qu'on nous sert une carbonade l'aoli. -- Mais vous-mme, Bzuquet, demanda un grand de premire classe, comment ftes-vous pargn? Le pharmacien pensait qu' vivre dans les bocaux, mariner dans les produits pharmaceutiques, menthe, arsenic, arnica, ipcacuana, sa chair la longue avait pris un got d'herbages qui ne leur allait sans doute pas, moins qu'au contraire, justement cause de son odeur de pharmacie, on ne l'et gard pour la bonne bouche. Le rcit termin: H bien, maintenant, qu'est-ce que nous faisons? interrogea le marquis des Espazettes. -- Quoi, qu'est-ce que vous faites?... dit Scrapouchinat de son ton hargneux, vous n'allez toujours pas rester ici, je pense? On s'cria de tous cts: Ah! Non... Bien sr que non... --...Quoique je ne sois pay que pour vous amener, continua le capitaine, je suis prt rapatrier ceux qui voudront. En ce moment tous ses dfauts de caractre lui furent pardonns. Ils oublirent qu'ils n'taient, pour lui, que des singes verts bons fusiller. On l'entoura, on le flicita, les mains se tendaient vers lui. Au milieu du bruit, la voix de Tartarin se fit tout coup entendre, sur un ton de grande dignit: Vous ferez ce que vous voudrez, messieurs, quant moi je reste. J'ai ma mission de Gouverneur, il faut que je la remplisse. Scrapouchinat hurlait: Gouverneur de quoi? Puisqu'il n'y a rien? Et les autres: Le capitaine a raison... puisqu'il n'y a rien... Mais Tartarin: Le duc de Mons a ma parole, messieurs. -- C'est un filou, votre duc de Mons, dit Bzuquet, je m'en suis toujours dout, mme avant d'en avoir la preuve. -- O est-elle cette preuve? -- Pas dans ma poche, toujours! Et d'un geste pudique le pharmacien serrait autour de son corps le manteau de grand de premire classe qui abritait sa nudit tatoue. Ce qu'il y a de sr, c'est que Bompard agonisant m'a dit, au moment de quitter la _Farandole: Mfiez_-vous du Belge, c'est un blagueur..._ _S'il avait pu parler, m'en dire davantage..., mais la maladie ne lui en laissait pas la force. D'ailleurs, quelles meilleures preuves pouvait-on avoir que cette le mme, infertile, malsaine, o le duc les avait envoys pour dfricher et coloniser, et ces fausses dpches? Un grand mouvement se fit dans le conseil, tous parlant la fois, approuvant Bzuquet, accablant le duc d'injurieuses pithtes: menteur..., blagueur..., sale Belge!... Tartarin, hroque, leur tenait tte tous: Jusqu' preuve du contraire, je rserve mon opinion sur monsieur de Mons... -- La ntre est faite, d'opinion..., un voleur!... -- Il a pu tre imprudent, mal clair lui-mme... -- Ne le dfendez pas, il mrite le bagne... -- Quant moi, nomm par lui Gouverneur de Port-Tarascon, je reste Port- Tarascon... -- Restez-y seul alors. -- Seul, soit, si vous m'abandonnez. Qu'on me laisse des outils de labour... -- Mais puisque je vous dis que rien ne vient, lui cria Bzuquet. -- Vous vous y tes mal pris, Ferdinand. Alors Scrapouchinat s'emporta, frappant du poing la table du conseil. Il est fou!... Je ne sais ce qui me tient de l'emmener de force et, s'il rsiste, de le fusiller comme un singe vert. -- Essayez donc, coquin de sort! Bouffant de colre, le geste menaant, le Pre Bataillet, venait de se dresser aux cts de Tartarin. Il y eut change de violentes paroles, de locutions tarasconnaises telles que _Vous manquez de sens... Vous dparlez... Vous dites des choses qui ne sont pas de dire..._ Dieu sait comment tout cela et fini sans l'intervention de l'avocat Franquebalme, directeur de la justice. C'tait, ce Franquebalme, un avocat trs disert, aux arguments maills de _toutes fois et quantes, d'une part, d'autre part, _aux discours ciments la romaine, solides comme l'aqueduc du pont du Gard. Beau prud'homme latin, nourri d'loquence et de logique cicroniennes, dduisant toujours par _verum enim vero _le _parce que du parce qu'est-ce, _il profita du premier moment d'accalmie pour prendre la parole et, en longues et belles priodes qui se droulaient sans fin, mit l'avis d'un plbiscite. Les passagers voteraient oui ou non; d'une part ceux qui voudraient rester resteraient; d'autre part ceux qui voudraient s'en aller s'en iraient avec le navire, aprs que les charpentiers du bord auraient reconstruit la grande maison et le blockhaus. Cette motion de Franquebalme, qui mettait tout le monde d'accord, une fois adopte, sans plus tarder on fit commencer le vote. Une grande agitation se produisit sur le pont et dans les cabines, ds qu'on sut de quoi il s'agissait. On n'entendait que plaintes et gmissements. Ces pauvres gens avaient mis leur avoir en l'achat des fameux hectares: allaient-ils donc tout perdre, renoncer ces terres qu'ils avaient payes, leur espoir de colonisation. Ces raisons d'intrt les poussaient rester, mais aussitt un regard sur le sinistre paysage les jetait dans l'hsitation. La grande baraque en ruines, cette verdure noire et mouille derrire laquelle on s'imaginait le dsert et les cannibales, la perspective d'tre mangs comme Cambalalette, rien de tout cela n'tait encourageant, et les dsirs se tournaient alors vers la terre de Provence, si imprudemment abandonne. La foule des migrants remplissait le navire d'un grouillement de fourmilire dvaste. La vieille douairire d'Aigueboulide errait sur le pont, sans lcher sa chaufferette ni sa perruche. Au milieu de la rumeur des discussions qui prcdaient le vote, on n'entendait que des imprcations contre le Belge, le sale Belge... Ah! Ce n'tait plus M. le duc de Mons!... Le sale Belge... On disait cela les dents serres, le poing tendu. Malgr tout, sur un millier de Tarasconnais, cent cinquante votrent pour rester avec Tartarin. Il faut dire que la plupart taient des dignitaires et que le Gouverneur avait promis de leur laisser leurs fonctions et leurs titres. De nouvelles discussions s'levrent pour le partage des vivres entre les partants et les restants. Vous vous ravitaillerez Sydney, disaient ceux de l'le ceux du navire. -- Vous chasserez et vous pcherez, rpondaient les autres, qu'avez-vous besoin de tant de conserves? La Tarasque donna lieu aussi de terribles dbats. Retournerait- elle Tarascon?... Resterait-elle la colonie?... La dispute fut trs ardente. Plusieurs fois Scrapouchinat menaa le Pre Bataillet de le faire passer par les armes. Pour maintenir la paix, l'avocat Franquebalme dut employer de nouveau toutes les ressources de sa sagesse de Nestor et faire intervenir ses judicieux _verum enim vero. _Mais il eut beaucoup de peine calmer les esprits, surexcits en dessous par cet hypocrite Excourbanis qui ne cherchait qu' entretenir la discorde. Velu, hirsute, criard, avec sa devise de _Fen d brut!., _faisons du bruit!... Le lieutenant de la milice tait tellement du Midi qu'il en tait ngre, et ngre pas seulement par la noirceur de la peau et les cheveux crpus, mais aussi par sa lchet, son dsir de plaire, dansant toujours la bamboula du succs devant le plus fort, devant le capitaine Scrapouchinat entour de son quipage quand on tait bord, devant Tartarin au milieu de la milice quand on se trouvait terre. chacun d'eux il expliquait diffremment les raisons qui le dcidaient opter pour Port- Tarascon, disant Scrapouchinat: Je reste parce que ma femme va s'accoucher, sans quoi... Et Tartarin: Pour rien au monde je ne ferai route encore avec cet ostrogoth. Enfin, aprs bien des tiraillements, le partage se termina tant bien que mal. La Tarasque restait ceux du navire en change d'une caronade et d'une chaloupe. Tartarin avait arrach, pice pice, vivres, armes et caisses d'outils. Pendant plusieurs jours il y eut un perptuel va-et- vient de canots chargs de mille choses, fusils, conserves, boites de thon et de sardines, biscuits, provisions de pts d'hirondelles et de pains-poires. En mme temps la cogne rsonnait dans les bois, o l'on faisait force abattages pour la rparation de la grande maison et du blockhaus. Les sonneries du clairon se mlaient au bruit des haches et des marteaux. Dans le jour les miliciens en armes gardaient les travailleurs, par crainte d'une attaque des sauvages; la nuit, ils restaient camps sur le rivage, autour des bivouacs. Pour se rompre au service en campagne, disait Tartarin. Quand tout fut prt, on se quitta un peu frachement. Les partants jalousaient les restants: ce qui ne les empchaient pas de dire sur un petit ton moqueur: Si a marche, crivez-vous, alors nous reviendrons... De leur ct, malgr leur apparente confiance, bien des colons auraient prfr tre bord. L'ancre drape, le navire tira une salve de coups de canon, et la caronade, servie par le Pre Bataillet, rpondit de la terre, pendant qu'Excourbanis jouait sur sa clarinette: _Bon voyage, cher Dumollet._ N'importe! Quand le _Tutu-panpan _eut doubl le promontoire et dfinitivement disparu, bien des yeux se mouillrent sur le rivage, et la rade de Port-Tarascon devint subitement immense. LIVRE DEUXIME Chapitre I _MMORIAL DE PORT-TARASCON._ Journal rdig par le Secrtaire PASCALON. _O se trouve consign tout ce qui a t dit et fait dans la colonie libre sous le Gouvernement de Tartarin._ _20 dcembre 1881. - _J'entreprends de consigner sur ce registre les principaux vnements de la colonie. J'aurai du mal, avec toute la besogne qui m'incombe dj: directeur du secrtariat, tant de paperasses administratives, et puis, ds que j'ai une minute, quelques vers provenaux brouillonns la hte, car il ne faut pas que les fonctions officielles tuent le Flibre en moi. Enfin j'essayerai, et ce sera curieux, un jour, de lire ces dbuts de l'histoire d'un grand peuple. Je n'ai parl personne du travail que je commence aujourd'hui, pas mme au Gouverneur. noter d'abord la bonne tournure des affaires depuis huit jours que le _Tutu-panpan _est parti. On s'installe. Le drapeau de Port- Tarascon, qui porte la Tarasque cartele sur les couleurs franaises, flotte au sommet du blockhaus. C'est l qu'est tabli le Gouvernement, c'est--dire notre Tartarin, les directeurs et les bureaux. Les directeurs clibataires, comme moi, M. Tournatoire, directeur de la sant, et le Pre Bataillet, grand chef de l'artillerie et de la marine, sont logs au Gouvernement, et mangent la table de Tartarin. M. Costecalde et M. Excourbanis, qui sont maris, mangent et couchent en ville. Nous appelons _en ville _la grande maison que les charpentiers du _Tutu-panpan _ont remise en tat. On a fait tout autour une sorte de boulevard, auquel on a donn le nom de Tour-de-Ville, comme Tarascon. L'habitude est dj prise parmi nous. On dit Nous irons en ville, ce soir... tes-vous all en ville, ce matin?... Si nous allions en ville?... Et cela semble tout naturel. Le blockhaus est spar de la ville par un ruisseau que nous appelons le Petit- Rhne. De mon bureau, quand la fentre est ouverte, j'entends les battoirs des laveuses, toutes penches le long de la berge, leurs chants, leurs appels en ce parler provenal si color, si pimpant, et je peux me croire encore au pays. Une seule chose me gte le sjour du Gouvernement: la poudrire. On nous a laiss une grande quantit de poudre dpose dans le sous-sol avec des provisions de diverse nature, ail, conserves, liquides, rserves d'armes, d'instruments et d'outils; le tout soigneusement cadenass; mais c'est gal, de penser qu'on a l, sous les pieds, une si grande quantit de matires combustibles et explosibles, la peur vous prend, surtout la nuit. _25_ _septembre. _- Hier, Mme Excourbanis s'est heureusement accouche[5] d'un gros garon, le premier citoyen inscrit sur les registres d'tat-civil de Port-Tarascon. Il a t baptis en grande crmonie Sainte Marthe des Lataniers, notre petite glise provisoire construite en bambous et toiture de larges feuilles. J'ai eu le bonheur d'tre parrain et d'avoir pour commre Mlle Clorinde des Espazettes, bien un peu grande pour moi, mais si jolie, si bravette sous les taches de lumire qui filtraient travers le treillis de bambous et les feuilles mal jointes du toit! Toute la ville se trouvait l. Notre bon Gouverneur a prononc de belles paroles qui nous ont tous mus, et le Pre Bataillet a racont une de ses plus jolies lgendes. Partout, ce jour-l, les travaux ont t suspendus, comme un jour de fte. Aprs le baptme, promenade sur le Tour-de-Ville. Tout le monde tait en joie; il semblait que le nouveau-n apportt de l'espoir et du bonheur la colonie. Le Gouvernement a fait distribuer double ration de thon et de pains-poires; et sur toutes les tables, le soir, fumait un plat d'extra. Nous autres, nous avions mis rtir un porc sauvage tu par le marquis, le premier fusil de l'le aprs Tartarin. Le dner fini, rest seul avec mon bon matre, je le sentais si affectueux, si paternel, que je lui ai avou mon amour pour Mlle Clorinde. Il a souri, il le connaissait et m'a promis d'intervenir, plein de paroles encourageantes. Malheureusement, la marquise est une d'Escudelle de Lambesc, trs fire de ses origines, et moi rien qu'un simple roturier. De bonne famille, sans doute, rien nous reprocher, mais ayant toujours vcu bourgeois. J'ai aussi contre moi ma timidit, mon lger bgayement. Je commence en plus me dplumer un peu dans le haut... Il est vrai que la direction du secrtariat mon ge!... Ah! S'il n'y avait que le marquis! Lui, pardi! Pourvu qu'il chasse... Ce n'est pas comme la marquise, avec ses quartiers. Pour vous donner une ide de son orgueil, cette personne, tout le monde, en ville, se runit le soir dans le salon commun. C'est trs gentil; les dames font leur tricot, les hommes leur partie de whist. Mme des Espazettes, elle, trop fire, reste avec ses filles, dans leur cabine tellement troite que, quand ces dames se changent de robe, elles ne peuvent le faire que l'une aprs l'autre. H bien, la marquise aime mieux passer ses soires l, recevoir chez elle, offrir aux invits qui ne savent o s'asseoir des infusions de tilleul ou de camomille, plutt que de se mler avec tout le monde, par horreur de la _rafataille_. C'est pour vous dire! Enfin, malgr tout, j'ai encore de l'espoir. _29_ _septembre. -- _Hier, le Gouverneur est descendu en ville. Il m'avait promis de parler de mon affaire et de me savoir dire quelque chose en remontant. Vous pensez si je l'attendais avec impatience! Mai, au retour, il ne m'a ouvert la bouche de rien. Pendant le djeuner il tait nerveux; en causant avec son chapelain, il lui est chapp de dire Diffremment, nous manquons un peu trop de rafataille Port-Tarascon... Comme Mme des Espazettes de Lambesc a toujours ce mot mprisant de rafataille aux lvres, j'ai pens qu'il l'avait vue et que ma demande n'tait pas accueillie, mais je n'ai pu savoir la vrit, car tout de suite le Gouverneur s'est mis parler du rapport du directeur Costecalde au sujet des cultures. Dsastreux, ce rapport. Essais infructueux: ni mas, ni bl, ni pommes de terre, ni carottes, rien ne vient. Pas d'humus, pas de soleil, trop d'eau, un sous-sol impermable, toutes les semences noyes. Bref, ce qu'avait annonc Bzuquet, et plus sinistre encore! Il faut dire que le directeur des cultures fait peut-tre exprs de pousser les choses au pire, de les prsenter sous leur plus mauvais jour. Un si mauvais esprit, ce Costecalde! Toujours jaloux de la gloire de Tartarin et anim contre lui d'une haine sournoise. Le Rvrend Pre Bataillet, qui n'y va pas par quatre chemins, demandait carrment sa destitution, mais le Gouverneur lui a rpondu avec sa haute raison et sa modration habituelles: Pas d'emballement... Puis, en sortant de table, il est entr dans le cabinet de Costecalde et lui est venu comme a, trs calme: Et autrement, monsieur le Directeur, ces cultures? L'autre a rpondu sans se bouger, aigrement: J'ai adress mon rapport monsieur le Gouverneur. -- Voyons, voyons. Costecalde, il est un peu svre, votre rapport! Costecalde devint tout jaune. Il est comme il est, et si a vous fche... Sa voix sonnait l'insolence, mais Tartarin se contint cause des assistants. Costecalde, fit-il avec deux flammes dans ses petits yeux gris, je vous dirai deux mots quand nous serons seuls. C'tait terrible, j'en avais la sueur qui me coulait... _30_ _septembre. _- C'est bien ce que je craignais, ma demande a t repousse par les des Espazettes. Je suis de trop petite extraction. On m'autorise venir comme autrefois, mais dfense d'esprer... Qu'esprent-ils donc eux-mmes?... Ils sont seuls de nobles dans la colonie. qui comptent-ils donner leur fille. Ah! Monsieur le marquis vous en agissez bien mal avec moi... Que faire?... Quel parti prendre?... Clorinde m'aime, je le sais; mais elle est trop sage pour s'enlever avec un jeune homme et partir se marier dans quelque autre pays... Le moyen d'abord, puisque nous sommes dans une le, sans communications avec le dehors! Encore j'aurais compris leur refus, quand je n'tais qu'lve en pharmacie. Mais aujourd'hui, avec ma position, mon avenir... Combien d'autres s'estimeraient heureuses de ma recherche! Sans aller bien loin, cette petite Franquebalme, bonne musicienne, qui joue le piano, qui apprend ses soeurs, en voil une dont les parents seraient enchants si je levais seulement un doigt! Ah! Clorinde, Clorinde... Finis, les jours de bonheur!... Et pour m'achever, la pluie tombe depuis ce matin, tombe sans arrt, rayant tout, noyant tout, mettant un voile gris sur les choses. Bzuquet n'avait pas menti. Il pleut, Port-Tarascon, il pleut... La pluie vous entoure de partout, vous enferme comme dans un grillage serr de cage cigales. Plus d'horizons. La pluie, rien que la pluie. Elle inonde la terre, elle crible la mer, qui mle la pluie tombante une pluie remontante d'claboussures et d'embruns... _3_ _octobre. -- _Le mot du Gouverneur tait juste nous manquons un peu trop de _rafataille_! Moins de quartiers de noblesse, moins de grands dignitaires, et quelques plombiers, maons, couvreurs, charpentiers de plus, tout irait mieux dans la colonie. Cette nuit, avec la pluie continue, ces trombes d'eau irrsistibles, le toit de la grande maison a crev et une inondation s'est produite en ville. Toute la matine, plaintes sur plaintes, va-et-vient incessant de la ville au Gouvernement. Les bureaux se sont rejet la responsabilit des uns aux autres. Les cultures ont dit que l'affaire regardait le secrtariat, le secrtariat soutenait que c'tait une question relevant de la sant; celle-ci a renvoy les plaignants la marine parce qu'il s'agissait de travaux de charpente. En ville, ils s'en prenaient l'tat de choses, et ne dcolraient pas. Pendant ce temps, la fissure s'largissait, l'eau tombait en cascade du toit, et dans toutes les cabines on ne voyait que des gens avec des parapluies ouverts, qui se chamaillaient, criaient, accusaient le Gouvernement, inonds et furieux. Heureusement que nous n'en manquons pas, de parapluies! Dans nos pacotilles d'objets pour changes avec les sauvages, il y en avait une grande quantit, presque autant que de colliers de chiens. Pour en finir avec l'inondation, c'est une fille Alric, au service de Mlle Tournatoire, qui a chel le toit et clou dessus une feuille de zinc emprunte au magasin. Le Gouverneur m'a charg de lui crire une lettre de flicitations. Si je consigne ici l'incident, c'est parce que dans cette circonstance la faiblesse de la colonie m'est apparue. Administration excellente, zle, complique mme, et bien franaise; mais, pour coloniser, les forces manquent: plus de paperasses que de bras. Je suis aussi frapp d'une chose, c'est que chacun de nos gros bonnets se trouve charg de la besogne laquelle il tait le moins apte et prpar. Voil l'armurier Costecalde qui a pass sa vie au milieu des pistolets, des Lefaucheux, de tous les engins de chasse, il est directeur des cultures. Excourbanis n'avait pas son pareil pour fabriquer le saucisson d'Arles, h bien, depuis l'accident de Bravida, on l'a fait directeur de la guerre et chef des milices. Le Pre Bataillet a pris l'artillerie et la marine, parce qu'il a l'humeur belliqueuse, mais en dfinitive, ce qu'il sait le mieux encore, c'est dire la messe et raconter des histoires. En ville, la mme chose. Nous avons l un tas de braves gens, petits rentiers, marchands de rouennerie, piciers, ptissiers, qui possdent des hectares et ne savent qu'en faire, n'ayant pas la moindre notion de culture. Je ne vois gure que le Gouverneur qui connaisse vraiment son affaire. Ah! celui-l, il sait tout, il a tout vu, tout lu, se reprsente surtout les choses avec une vivacit!... Malheureusement il est trop bon et ne veut jamais croire au mal. Ainsi encore maintenant il a confiance au Belge, ce sclrat, cet imposteur de duc de Mons; il espre encore le voir arriver avec des colons, des provisions, et tous les jours quand j'entre dans sa chambre, son premier mot est: Pas de navire en vue, ce matin, Pascalon?... Et dire qu'un homme aussi bienveillant, un si excellent Gouverneur, a des ennemis! Oui, des ennemis dj, il le sait et ne fait qu'en rire. C'est tout naturel qu'on m'en veuille, me dit-il quelquefois, puisque je suis l'tat de choses. _8_ _octobre. _- Pass la matine tablir un tableau de recensement que je donne ici. Ce document sur l'origine de la colonie aura cela d'intressant qu'il a t dress par un des fondateurs, un des ouvriers de la premire heure. En regard de chaque nom, mis une petite note afin de bien connatre ceux qui sont pour ou contre le Gouverneur. Ne figurent sur cette liste ni les femmes ni les enfants, parce qu'ils ne votent pas. Colonie de Port-Tarascon TABLEAU DE RECENSEMENT[6] NOMS -- TITRES ET QUALITS -- OBSERVATIONS S. Ex. Tartarin -- Gouverneur, grand cordon de l'ordre Testanire (Pascal dit Pascalon) -- Directeur du secrtariat, grand de 2e classe -- Excellent, si j'ose le dire R. P. Bataillet -- Directeur de l'artillerie et de la Marine, Chapelain du Gouverneur et grand de 1e classe -- Pense bien mais exalt Excourbanis (Spiridion) -- Directeur de la guerre, chef des milices et de l'orphon, grand de 1e classe -- surveiller Dr Tournatoire -- Directeur de la Sant, mdecin en chef de la colonie, grand de 1e classe -- Excellent Costecalde (Fabius) -- Directeur des cultures, grand de 1e classe -- Excrable Franquebalme (Cicron) -- Directeur de la justice, grand de 1e classe -- Trs bon mais ennuyeux Torquebiau (Marius) -- Sous-directeur au secrtariat, grand de 2e classe -- Bon Bzuquet (Ferdinand) -- Sous-directeur la sant, mdecin adjoint et pharmacien de la colonie Galoffre -- Sacristain et garde d'artillerie -- Trs bon Rugimabaud (Antonin)/Barban (Snque) -- Attach au service des cultures -- Trs mauvais Marquis des Espazettes -- lieutenant de la milice -- Bon Baumevieille (Dosithe)/Caussemille (Timothe)/Escaras -- Colon -- Bon Barafort (Alphonse) -- Colon -- Douteux Rabinat (marin) -- Colon -- Bon Coudougnan (marin)/ Roumengas (marin) -- Colon -- Douteux Douladour (marin)/Migeville (marin)/ Mainfort (marin)/ Bousquet (marin)/ Lafranque (marin) / Traversire -- Colon -- Bon Bouffartigue(Nron) -- Patissier -- Bon Pertus -- Cafetier -- Trs mauvais Rebuffat -- Confiseur -- Bon Berdoulat (Marc) -- Tambour -- Bon Fourcade -- Clairon -- Bon Bcoulet -- Clairon -- Mauvais Vzanet -- milicien -- Douteux Malbos -- Milicient -- Bon Caissargue/ Bouillargue -- milicien -- Trs mauvais Habidos/Trouhias/ Reyranglade/Tolozan -- Milicien -- Bon Margouty/ Prou -- Milicien -- Douteux Trouche -- Milicien -- Bon Sve -- Milicien -- Douteux Sorgue -- Milicien -- Bon Cade/Puech/Bosc -- Milicien -- Trs bon Jouve -- Milicien -- Bon Truphnus/ Roquetaillade/Barbusse -- Milicien -- Excrable Barbouin -- Milicien -- Mauvais Rougnonas/Saucine -- Milicien -- Trs bon Sauze/Roure/Barbigal -- Milicien -- Bon Merinjane -- Milicien -- Douteux Ventebren -- Milicien -- Bon Gavot -- Milicien -- Mauvais Marc-Aurelle -- Milicien -- Trs bon Coq de Mer/Ponge (an)/Gargas/Lapalud/Bezouce -- Orphoniste -- Bon Ponge (jeune) -- Orphoniste -- Mauvais Picheral -- Orphoniste -- Bon Mzoule/Oustalet/Terron (Marc-Antoine) -- Chasseur -- Bon _10_ _octobre. _- Le marquis des Espazettes et quelques adroits tireurs, ne pouvant plus sortir cause de la pluie, avaient imagin d'installer des cibles en vieilles boites de fer-blanc, rcipients de conserves de thon, de sardines ou de pains-poires, et toute la journe ils tiraient l-dessus par les fentres. Nos anciens chasseurs de casquettes, maintenant que casques et casquettes sont trop difficiles renouveler, passaient ainsi chasseurs de conserves. Excellent exercice en soi. Mais Costecalde ayant persuad au Gouverneur que cela entranait un trop grand gaspillage de poudre, un dcret vient de paratre interdisant le tir des boites. Les chasseurs de conserves sont furieux, la noblesse boude; seuls Costecalde et sa bande se frottent les mains. Mais enfin que peut-on lui reprocher, notre pauvre Gouverneur? Ce sclrat de Belge l'a tromp comme nous. Est-ce de sa faute s'il pleut toujours, si l'on ne peut pas faire courir des boeufs cause du mauvais temps? C'est comme un sort sur ces malheureuses courses, que nos Tarasconnais se rjouissaient tant de trouver ici; on avait amen tout exprs quelques vaches et un taureau de Camargue, le _Romain, _fameux dans les ftes votives du Midi. cause des pluies, qui ne permettaient pas de les laisser au pturage, on tenait les btes dans une curie, mais voil que, sans qu'on sache comment. - Je ne serais pas tonn qu'il y ait encore du Costecalde l-dessous, - le _Romain _s'est chapp. Maintenant il bat la fort, il est devenu sauvage, un vrai bison. Et c'est lui qui met en fuite et fait courir le monde, au lieu qu'on le fasse courir. Est-ce encore la faute de notre Tartarin? Chapitre II _Les courses de taureaux Port-Tarascon. -- Aventures et combats. -- Arrive du roi Ngonko et de sa fille Likiriki. - Tartarin frotte son nez contre le nez du roi. -- Un grand diplomate._ Jour par jour, page page, avec la minutie des grises rayures de la pluie, avec la monotonie terne et dsesprante de son embue sur la rade, le mmorial que nous avons sous les yeux continue la chronique de la colonie; mais, craignant de fatiguer le lecteur, nous allons rsumer le journal de l'ami Pascalon. Les rapports se tendant de plus en plus entre la ville et le Gouvernement, pour essayer de rattraper sa popularit Tartarin dcida d'organiser enfin les courses de taureaux, pas avec le _Romain, _bien entendu, qui tenait toujours le maquis, mais avec les trois vaches qui restaient. Bien tiques, bien maigres, ces trois malheureuses Camarguaises habitues au plein air, au grand soleil, et recluses dans une humide et sombre curie depuis leur arrive Port-Tarascon! N'importe! Cela valait mieux que rien. D'avance, sur un terrain de sable au bord de la mer o s'exerait la milice d'habitude, une estrade avait t dresse, le cirque tabli au moyen de piquets et de cordes tendues. On profita d'une entre-lueur de beau temps, et l'tat de choses, chamarr, entour de ses dignitaires en grand costume, prit place sur l'estrade, pendant que colons, miliciens, leurs dames, demoiselles et servantes, se tassaient autour des cordes, et que les petits couraient dans le rond en criant _T!... T!... _les boeufs_..._ Oublis en ce moment les ennuis des longs jours pluvieux, oublis les griefs contre le Belge, le sale Belge _T!... T!... _les boeufs_... _Rien que ce cri les grisait tous de joie. Soudain un roulement de tambours. C'tait le signal. Le cirque envahi se vida en un clin d'oeil et une des btes entra dans la lice, accueillie par de frntiques hourras. Elle n'avait rien de terrible. Une pauvre vache efflanque, effare, qui regardait autour d'elle de ses gros yeux dshabitus de la lumire; elle se planta au milieu du cirque et ne bougea plus, avec un long meuglement plaintif, son flot de rubans entre les cornes, jusqu' ce que la foule indigne l'et chasse de l'arne coups de triques. Pour la seconde vache, ce fut bien une autre affaire. Rien ne put la dcider sortir de l'curie. On eut beau la pousser, la tirer, par la queue, par les cornes, lui piquer le museau d'une pointe de trident, impossible de lui faire passer la porte. Alors, voyons la troisime. On la disait trs mchante, celle-l, trs excite. En effet, elle entra dans le cirque au galop, creusant le sable de ses pieds fourchus, se fouettant les flancs de sa queue, distribuant les coups de tte droite et gauche..., Enfin on allait avoir une belle course!... Pas plus! La bte prend son lan, franchit la corde, carte la foule de ses cornes baisses, et court tout droit se jeter dans la mer. De l'eau jusqu'au jarret, puis jusqu'au garrot, elle avanait, avanait toujours. Bientt on ne vit plus que ses naseaux, le croissant de ses deux cornes au-dessus de la mer. Elle resta l jusqu'au soir, sinistre, silencieuse et toute la colonie, du rivage, l'injuriait, la sifflait, lui jetait des pierres, sifflets et hues dont le pauvre tat de choses, descendu de son estrade, avait bien aussi sa part. Les courses manques, il fallait un drivatif la mauvaise humeur gnrale; le meilleur fut la guerre, une expdition contre le roi Ngonko. Le drle, depuis la mort de Bravida, de Cambalalette, du pre Vzole et de tant d'autres braves Tarasconnais, s'tait enfui avec ses Papouas, et ds lors on n'avait plus entendu parler de lui. Il habitait, disait-on, dans une le voisine, deux ou trois lieues au large, dont on distinguait les lignes confuses par les jours clairs, mais invisible la plupart du temps derrire l'horizon embrum de pluies continuelles. Tartarin, d'humeur pacifique, avait longtemps recul devant une expdition, mais cette fois la politique le dcida. La chaloupe mise en tat, rpare, approvisionne, orne l'avant de la couleuvrine servie par le Pre Bataillet et son sacristain Galoffre, vingt miliciens bien arms embarqurent sous les ordres d'Excourbanis et du marquis des Espazettes, et un matin on prit la mer. Leur absence dura trois jours, qui parurent bien longs la colonie. Puis, vers la fin du troisime jour, un coup de couleuvrine entendu au large amena tout le monde sur le rivage, et l'on vit arriver la chaloupe, ses voiles dehors, l'avant relev, d'une allure rapide, comme pousse par un vent de triomphe. Avant mme qu'elle et atteint la plage, les cris joyeux de ceux qui la montaient, le _fn d brut_ d'Excourbanis, annonaient de loin le succs complet de l'expdition. On avait tir une vengeance clatante des cannibales, brl des tas de villages, tu au dire de chacun des milliers de Papouas. Le chiffre variait, mais toujours norme; les rcits aussi diffraient; le certain, c'est qu'on ramenait cinq ou six prisonniers de marque, parmi lesquels le roi Ngonko lui-mme et sa fille Likiriki, conduits au Gouvernement au milieu des ovations que la foule faisait aux vainqueurs. Les miliciens dfilaient, portant, comme les soldats de Christophe Colomb au retour de la dcouverte du Nouveau-Monde, toutes sortes d'objets tranges, plumes clatantes, peaux de btes, armes et dfroques de sauvages. Mais on se pressait surtout sur le passage des prisonniers. Les bons Tarasconnais les examinaient avec une curiosit haineuse. Le Pre Bataillet avait fait jeter sur leur nudit moricaude quelques couvertures dont ils s'enveloppaient demi; et de les voir ainsi affubls, de se dire qu'ils avaient mang le Pre Vezole, le notaire Cambalalette et tant d'autres, on sentait le mme frmissement de rpulsion que devant des boas de mnagerie digrant sous les plis de leur litire de laine. Le roi Ngonko marchait le premier, long vieux noir au gros ventre d'enfant de lait, coiff comme d'une calotte par une chevelure crpue et toute blanche, une pipe en terre rouge de Marseille pendue son bras gauche par une ficelle. Prs de lui la petite Likiriki, aux yeux luisants de diablotin, pare de colliers de corail et de bracelets de coquillages ross. Aprs eux de grands singes noirs longs bras, grimaant d'horribles sourires dents pointues. On se permit d'abord quelques plaisanteries, on disait: Voil de l'ouvrage pour Mlle Tournatoire, et la bonne vieille demoiselle, reprise par son ide fixe, songeait, en effet, habiller tous ces sauvages; mais la curiosit se tourna bientt en fureur au souvenir des compatriotes mangs par les cannibales. Des clameurs: mort... mort!... zou!... se firent entendre. Excourbanis, pour se donner l'air plus militaire, avait repris le mot de Scrapouchinat et criait qu'il fallait les fusiller tous comme des singes verts! Tartarin se tourna vers lui, et du geste arrtant ce furieux: Spiridion, dit-il, respectons les lois de la guerre. Ne vous extasiez pas trop cette belle parole masquait un acte politique. Dfenseur acharn du duc de Mons, au fond Tartarin gardait un doute. Si tout de mme il avait eu affaire un filou! Le trait que de Mons disait avoir pass avec le roi Ngonko pour l'achat de l'le serait alors faux comme le reste, le territoire ne leur appartiendrait pas. Les bons pour hectares ne seraient que des papiers sans valeur. Aussi le Gouverneur, bien loin de songer fusiller ses prisonniers comme des singes verts. fit-il au roi papoua une rception solennelle. Il savait comment s'y prendre, ayant lu tous les rcits des navigateurs, connaissant par coeur Cook, Bougainville, d'Entrecasteaux. Il s'approcha du roi et frotta son nez contre le sien. Le sauvage parut trs surpris, car cet usage n'existait plus depuis longtemps chez ces peuplades. Pourtant le roi se laissa faire, croyant sans doute quelque tradition tarasconnaise; et les autres prisonniers, voyant cela, mme la petite Likiriki qui n'avait qu'un petit nez de chat, presque pas de nez du tout, voulurent absolument excuter la mme crmonie avec Tartarin. Quand on se fut bien frott le nez, il s'agit d'entrer en communication par la parole avec ces animaux. Le Pre Bataillet leur parla d'abord son papoua de par l-bas, mais comme ce n'tait pas le papoua de par ici, naturellement ils n'y comprirent goutte. Cicron Franquebalme, qui savait peu prs l'anglais, essaya de cette langue. Excourbanis leur bredouilla quelques mots d'espagnol, mais sans plus de succs l'un que l'autre. Faisons-les toujours manger, dit alors Tartarin. On ouvrit quelques boites de thon. Cette fois les sauvages comprirent, se jetrent aussitt sur les conserves, et les dvorrent gloutonnement, vidant les boites, les nettoyant jusqu'au fond avec leurs doigts ruisselants d'huile. Puis, aprs de larges lampes d'eau-de-vie qu'il semblait aimer tout particulirement, le roi, la grande stupeur de Tartarin et des autres, entonna d'une voix rauque: _D brin o d bran_ _Cabussaran_ _Dou fenestroun_ _De Tarascoun_ _Dedins lou Ros_ Cette chanson tarasconnaise ructe par ce sauvage aux lvres lippues, aux dents noires de btel, prenait une physionomie fantastique et froce. Mais comment Ngonko savait-il le tarasconnais? Aprs un moment de stupfaction, on s'expliqua. Pendant les quelques mois de voisinage avec les infortuns passagers de la _Farandole _et du _Lucifer, _les Papouas avaient appris le parler des bords du Rhne; ils le dnaturaient bien un peu mais, les gestes aidant, on pouvait parvenir s'entendre. Et l'on s'entendit. Interrog au sujet du duc de Mons, le roi Ngonko dclara que de ce blanc, ni de qui que ce ft de semblable jamais de sa vie il n'avait entendu parler; Pareillement que l'le n'avait jamais t vendue; Pareillement qu'il n'avait jamais eu de trait. Jamais de trait!... Tartarin, sans s'mouvoir, en fit prparer un, sance tenante. L'rudit Franquebalme collabora pour beaucoup la rdaction svre et minutieuse de ce document. Il y mit toute sa connaissance de la loi, trouva de nombreux attendu que... et avec son ciment romain en fit un tout solide et compact. Le roi Ngonko cdait l'le de Port-Tarascon moyennant un baril de rhum, dix livres de tabac, deux parapluies de cotonnade et une douzaine de colliers de chiens. Un codicille ajout au trait autorisait Ngonko, sa fille et ses compagnons s'installer sur la cte occidentale de l'le, cette partie o l'on n'allait jamais cause du _Romain, _le fameux taureau devenu bison, la seule bte dangereuse de la colonie. Tout cela conclu en confrence secrte et enlev en quelques heures. Ainsi, grce l'habilet diplomatique de Tartarin, les bons d'hectares se trouvrent valables, et reprsentrent rellement quelque chose, ce qui ne leur tait jamais arriv. Chapitre III _Il pleut toujours -- Invasion de maladies aqueuses -- La soupe l'ail. -- Ordre du gouverneur -- L'ail va manquer! -- L'ail ne manquera pas. -- Le baptme de Likiriki..._ Cependant toujours la mouillure, toujours le ciel gris et l'eau qui tombait, qui tombait... Le matin, en ville, on voyait s'entrouvrir les fentres, des mains se tendre dehors: Il pleut? -- Il pleut!... Il pleuvait continuellement, comme dans les rcits de Bzuquet. Pauvre Bzuquet! Malgr tant de misres endures avec ceux de la _Farandole _et du _Lucifer, _il tait rest Port-Tarascon n'osant retourner en terre chrtienne cause de son tatouage. Redevenu pharmacien et aide-major de classe trs infime sous les ordres de Tournatoire, l'ancien gouverneur provisoire aimait encore mieux cela que d'exhiber dans les pays civiliss sa figure monstrueuse et ses mains toutes piquetes et carmines. Seulement il se vengeait de ses malheurs en faisant ses compagnons les prdictions les plus sinistres. S'ils se plaignaient de la pluie, de la boue, de la moisissure, il haussait les paules: Attendez un peu... Vous en verrez bien d'autres! Et il ne se trompait pas. De vivre ainsi toujours tremps, par l- dessus le manque de viandes fraches, beaucoup tombrent malades. Les vaches taient depuis longtemps manges. On ne comptait plus sur les chasseurs, quoiqu'il y et parmi eux des tireurs trs adroits, tels que le marquis des Espazettes, et tous pntrs des principes de Tartarin, deux temps pour la caille, trois temps pour la perdrix. Le diable, c'est qu'il n'y avait ni perdrix, ni cailles, ni rien de semblable, pas mme de golands ni de mouettes, aucun oiseau de mer n'abordant jamais ce ct de l'le. On ne rencontrait dans les excursions de chasse que quelques porcs sauvages, mais si rares! ou des kangourous, d'un tir trs difficile cause de leurs bonds sautillants. Tartarin ne pouvait dire au juste combien il fallait compter pour cet animal. Un jour le marquis des Espazettes l'interrogeant ce sujet, il rpondit un peu au hasard: Comptez six, monsieur le marquis... Des Espazettes compta six et n'attrapa rien qu'un gros rhume sous la pluie torrents et indiscontinue. Il faudra que j'y aille moi-mme, dit Tartarin; mais il remettait toujours la partie, cause du mauvais temps, et la venaison se faisait de plus en plus rare. Certainement les gros lzards n'taient pas mauvais, mais force d'en manger on prenait en horreur cette chair blanche et fade, dont le ptissier Bouffartigue faisait des conserves, d'aprs les procds des Pres-Blancs. cette privation de viande frache s'ajoutait le manque d'exercice. Que faire dehors, sous cette pluie, dans les flaques de boue qui les entouraient? Noy, sombr, le Tour-de-Ville! Quelques vaillants colons, Escarras, Douladour, Mainfort, Roquetaillade, partaient parfois malgr l'averse pour aller bcher la terre; remuer leurs hectares, acharns des essais de plantations qui produisaient des choses extraordinaires: dans la chaleur humide de cette terre toujours trempe, les cleris en une nuit devenaient des arbres gigantesques, et d'un dur! Les choux aussi prenaient un dveloppement phnomnal, mais tout en tiges, longues comme des fts de palmiers; quant aux pommes de terre et aux carottes, il fallait y renoncer. Bzuquet l'avait bien dit: rien ne venait ou tout venait trop. ces causes multiples de dmoralisation, joignez le mal d'ennui, le souvenir de la patrie si lointaine, le regret des chauds _cagnards[7] _tarasconnais, le long des vieux remparts dors de lumire, et ne vous tonnez pas si le nombre des malades augmentait chaque jour. Heureusement pour eux que le directeur de la sant Tournatoire ne croyait pas la pharmacope, et au lieu de droguer, de _poutringuer _ses malades comme Bzuquet, leur ordonnait une bonne petite soupe l'ail. Et pas dire: mon bel ami! jamais il ne manquait son coup. Vous aviez des gens tout gonfls, sans voix ni souffle, qui demandaient dj le prtre et le notaire. Arrivait la petite soupe l'ail, trois gousses dans un petit pot, trois cuilleres de bonne huile d'olive avec une rtie dessus, et ces gens qui ne pouvaient plus parler commenaient par dire: _Outre!, _a sent bon... Rien que l'odeur les revenait tout de suite. Ils prenaient une assiette, deux assiettes, et la troisime les voil debout, dsenfls, la voix naturelle, puis le soir au salon faisant leur partie de whist. Disons aussi que c'taient tous des Tarasconnais. Une seule malade, et malade de marque, la trs haute dame des Espazettes ne de l'Escudelle de Lambesc, avait refus le remde de Tournatoire. Bon pour la rafataille, la soupe l'ail, mais quand on descend des croisades!... Elle ne voulait pas plus en entendre parler que du mariage de Clorinde avec Pascalon. La malheureuse dame tait pourtant dans un tat dplorable. Celle-l, oui, l'avait, le _mal. _Entendez par ce nom vague la maladie bizarre, aqueuse, abattue sur cette colonie de mridionaux. Ceux qui en souffraient devenaient subitement trs laids, les yeux tout suintants, le ventre et les jambes enfls; cela faisait penser au terrible mal de M. Mauve dans la lgende du _Fils de l'homme._ La pauvre marquise tait donc toute _boudenfle _pour employer une expression du Mmorial; et chaque soir, quand le doux et dsespr Pascalon descendait en ville, il trouvait la pauvre femme au lit, sous un grand parapluie de cotonnade bleue attach son chevet, geignant et s'obstinant refuser la soupe l'ail, pendant que la longue et douce Clorinde s'activait autour d'une cafetire de tilleul, et que le marquis, dans un coin, bourrait philosophiquement des cartouches pour sa chasse trs alatoire du lendemain. Dans les cases voisines, l'eau s'gouttait sur les parapluies ouverts, les enfants piaillaient, ou des bruits de dispute, des clats de discussions politiques arrivaient du salon; et toujours le crpitement de la pluie sur les vitres, sur le toit de zinc, toujours le gargouillement des gouttires en cascades. Entre temps, Costecalde continuait ses sourdes menes, le jour dans son cabinet de directeur des cultures, le soir en ville, dans le salon commun, avec ses mes damnes Barban et Rugimabaud, qui l'aidaient rpandre les bruits les plus sinistres, celui-ci entre autres L'ail va manquer!... Et quelle consternation de penser qu'un jour prochain on serait peut-tre priv de cet ail sauveur, gurisseur, de cette panace universelle garde dans les magasins du Gouvernement, qui Costecalde reprochait de l'accaparer. Excourbanis, -- et de quels tonitruements! -- soutenait la calomnie du directeur des cultures. Il y a un vieux proverbe tarasconnais qui dit Larrons de Pise, le jour se battent entre eux, et la nuit volent ensemble. C'tait bien le cas de cet Excourbanis double face, qui, devant Tartarin, au Gouvernement, parlait contre Costecalde, tandis qu'en ville, le soir, il faisait chorus avec les pires ennemis du Gouverneur. Tartarin, dont on sait la patience et la bont, tait loin d'ignorer ces attaques. Le soir, lorsqu'il fumait sa pipe accoud la fentre ouverte, parmi les bruits nocturnes, mls aux murmures du Petit-Rhne et de tous les ruisselets forms par les averses sur les pentes, il distinguait de lointaines discussions, des chos de voix furieuses, il voyait travers l'air brouill d'eau les lumires tremblotantes courir derrire les vitres de la grande maison; et l'ide que tout ce train tait caus par Costecalde, sa main frmissait sur la barre d'appui, ses yeux crachaient de la flamme dans l'ombre mais comme, aprs tout, ces motions, jointes l'humidit de l'air, pouvaient lui faire prendre le mal, il se matrisait, refermait la fentre et allait tranquillement se coucher. Les choses pourtant s'envenimrent au point qu'il se dcida un grand parti, cassa aux gages Costecalde et ses deux sides, enleva mme au directeur son manteau de premire classe, nommant sa place Beaumevieille, ancien horloger, pas plus fort peut-tre en culture que son prdcesseur, mais coup sr trs honnte homme, et merveilleusement second par Labranque, ancien fabricant de toile cire, et Rebuffat, _ la renomme des berlingots, _qui remplaaient comme sous-directeurs Rugimabaud et Barban. Le dcret fut affich de trs bonne heure sur la porte de la grande maison, en sorte que Costecalde, sortant le matin pour aller son bureau, en reut l'outrage en pleine figure. C'est alors qu'on put voir combien Tartarin avait eu raison d'agir avec cette vigueur. Dans l'affaire d'une heure ou deux surgirent et se dirigrent vers la Rsidence une vingtaine peut-tre de mcontents, tous arms jusqu'aux yeux et criant: bas le Gouverneur!... mort!... Au Rhne!... Zou! Zou!... Dmission! Dmission! Derrire la bande suivait matre Excourbanis, hurlant plus fort que tous les autres: Dmission!... _Fen d brut!... _Dmission!... Malheureusement il pleuvait, et verse, ce qui les obligeait de tenir leur parapluie d'une main et leur fusil de l'autre. Du reste, le gouvernement avait pris ses mesures. Pass le Petit-Rhne, les insurgs arrivrent devant le blockhaus, et virent ceci: Au premier tage, Tartarin s'encadrait dans sa fentre large ouverte, avec son winchester trente-deux coups, et derrire lui ses fidles chasseurs de casquettes ou de conserves, le marquis des Espazettes au premier rang, des tireurs qui trois cents pas vous mettaient, en comptant quatre, leur balle dans le petit rond d'tiquette d'une boite de pains-poires. En bas, sous l'auvent du grand portail, le Pre Bataillet, pench sur sa caronade, n'attendait pour tirer que le signal du Gouverneur. Si formidable et si inattendu l'aspect de cette artillerie, mche allume, que les rvolts reculrent, et qu'Excourbanis, par un de ces brusques changements d'allures qui lui taient habituels, se mit danser un pas frntique, ce qu'il appelait cyniquement la bamboula du succs, sous la fentre de Tartarin, rugissant tant qu'il avait de souffle: Vive le Gouverneur!... Vive l'tat de choses!... Faisons du bruit!... Ah! ah! ah! Tartarin, du haut de son poste, le winchester toujours au poing, lana d'une voix vibrante: Rentrons chez nous, messieurs les mcontents. L'eau tombe, et je craindrais de vous retenir plus longtemps sous l'onde. Ds demain, nous allons runir notre bon peuple dans ses comices et demander la nation si elle veut encore de nous. Jusque-l, qu'on se tienne calme, ou gare dessous! On vota ds le lendemain, et l'ancien tat de choses fut rlu une majorit crasante. Quelques jours aprs, comme contraste toute cette agitation, avait lieu le baptme de la jeune Likiriki, la petite princesse papouane, la fille du roi Ngonko, leve par le Rvrend Pre Bataillet, qui avait achev l'oeuvre de conversion commence par le Pre Vezole, Dieu soit lou! C'tait vraiment une dlicieuse petite singesse, bien roule, bien moule, et souple, et rebondie, cette princesse peau jaune, pare de ses colliers de corail, de sa robe rayures bleues confectionne par Mlle Tournatoire. Pour parrain le Gouverneur, et pour marraine Mme Franquebalme. On la baptisa sous les noms de Marthe-Marie-Tartarine. Seulement, cause de l'pouvantable temps qu'il faisait ce jour-l, ainsi que la veille, du reste, et les jours suivants, le baptme ne put avoir lieu Sainte-Marthe des Lataniers, envahie par des torrents d'eau sous son toit de feuillage depuis longtemps effondr. On se runit pour la crmonie dans le salon de la grande maison, et vous pensez quels souvenirs remus par ce baptme au coeur du tendre Pascalon, se revoyant parrain avec sa Clorinde. ce passage de son journal, que nous ne faisons que rsumer, il y a ici une trace de larmes et ces mots tout dlavs: Pauvre de moi et pauvre d'elle! Et c'est au lendemain du baptme de Likiriki qu'eut lieu l'pouvantable catastrophe... Mais les faits deviennent trop graves: laissons la parole au Mmorial. Chapitre IV _SUITE DU MMORIAL DE PASCALON._ _4 dcembre. _-Aujourd'hui, deuxime dimanche de l'avent, le sacristain Galoffre, inspecteur de la marine, s'en venant comme tous les matins visiter la chaloupe, ne l'a plus trouve. L'anneau, la chane, tout tait arrach le bateau, disparu. Il a cru d'abord quelque nouveau tour de Ngonko et de sa bande, dont nous continuons nous mfier; mais dans le trou laiss par l'arrachement de l'anneau s'talait, toute trempe d'eau et salie de boue, une large enveloppe l'adresse du Gouverneur. Cette enveloppe contenait les cartes P. P. C. de Costecalde, de Barban et de Rugimabaud; sur la carte de Barban avaient galement sign et pris cong quatre miliciens Caissargue, Bouillargue, Truphnus et Roquetaillade. Depuis quelques jours la chaloupe se trouvait toute prte, garnie de provisions, en vue d'une nouvelle expdition projete par le R. P. Bataillet. Les misrables ont profit de cette aubaine. Ils ont tout emport, mme la boussole, et leurs fusils par-dessus le march. Et dire que les trois premiers sont maris, qu'ils laissent derrire eux des femmes et une tape d'enfants! Les femmes passe encore de les abandonner ainsi, mais des enfants! Le sentiment gnral de la colonie la suite de cet vnement, une grande stupeur. Tant qu'on avait la chaloupe, il restait l'espoir de gagner le continent d'le en le, on croyait la possibilit d'aller chercher du secours; maintenant, il semble que ce soit les ponts coups avec le restant du monde. Le Pre Bataillet est entr dans une colre terrible, appelant tous les feux du ciel sur ces bandits, voleurs, dserteurs et pis encore. Excourbanis, lui, allait partout criant qu'on aurait d les fusiller comme des singes verts et qu'il fallait, titre de reprsailles, passer par les armes leurs femmes et leurs enfants. Le Gouverneur, seul, a gard tout son sang-froid: Ne nous emballons pas, disait-il. Aprs tout, ce sont des Tarasconnais encore. Plaignons-les, songeons aux dangers qu'ils vont courir. Truphnus seul parmi eux a quelques notions de la voile. Puis, cette belle pense lui est venue de faire des enfants abandonns les pupilles de la colonie. Au fond, je le crois trs heureux d'tre dbarrass de son ennemi mortel et de ses acolytes. Dans la journe, Son Excellence m'a dict l'ordre du jour suivant, qui a t affich en ville: ORDRE _Nous, Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon et dpendances, grand cordon de l'ordre, etc., etc..._ _Recommandons le plus grand calme la population._ _Les coupables seront poursuivis avec activit et soumis toutes les svrits de la loi._ _Le Directeur de l'artillerie et de la marine est charg de l'excution du prsent dcret._ En post-scriptum, pour rpondre certains mauvais bruits qui couraient depuis quelque temps, il m'a fait ajouter: _L'ail ne manquera pas._ _6 dcembre. -- _L'ordre du Gouverneur a produit en ville le meilleur effet. On aurait bien pu se faire cette rflexion: Poursuivre les coupables? Comment? Par o? Avec quoi? Mais ce n'est pas pour rien qu'un proverbe dit chez nous: L'homme par la parole et le boeuf par les cornes. La race tarasconnaise est si sensible aux belles phrases que personne n'a mis la parole du Gouverneur en doute. Un rayon de soleil entre deux averses est arriv par l-dessus et voil tout le monde ravi: sur le Tour-de-Ville ce sont des danses et des rires. Ah! le joli peuple, et vraiment commode manier! _10 dcembre. -- _Un honneur inou m'arrive: je suis promu grand de premire classe. Trouv le brevet ce matin djeuner sous mon assiette. Le Gouverneur s'est montr trs heureux d'avoir pu m'accorder cette haute distinction; Franquebalme, Beaumevieille, le Rvrend, ont paru aussi enchants que moi-mme de la nouvelle dignit qui me fait leur gal. Le soir, descendu chez les des Espazettes, o la nouvelle tait dj connue. Le marquis m'a donn l'accolade devant Clorinde, toute rouge de plaisir. La marquise seule semblait indiffrente mes nouveaux honneurs. Pour elle, ce manteau de grand ne me relve pas encore de ma roture. Que lui faudrait-il donc?... De premire classe!... Et mon ge!... _14 dcembre. -- _Il se passe quelque chose d'extraordinaire au Gouvernement, de si extraordinaire que j'ose peine le confier ce registre. Le Gouverneur a un sentiment! Et pour qui? Je vous le donne en mille. Pour se petite filleule, la princesse Likiriki! Lui, Tartarin, notre grand Tartarin, qui a refus tant de beaux partis, ne voulant d'autre pouse que la gloire, pris d'une singesse! Singesse de sang royal, je veux bien, rgnre par l'eau du baptme, mais reste sauvage en dessous, menteuse, gourmande, chapardeuse, et si cocasse de moeurs et d'habitudes! des costumes en loques, toujours en haut de quelque cocotier ds qu'il ne pleut pas, s'amusant jeter sur les crnes dnuds de nos anciens des noix dures comme des cailloux. Elle a manqu ainsi d'assommer le vnrable Migeville. Puis l'cart entre leurs deux ges. Tartarin a bien soixante ans; il grisonne, il prend du corps. Elle, douze quinze ans, au plus; l'ge de la petite Fleurance dans la chanson de chez nous: _L'a prise si jeunette,_ _Ne sait se ceinturer._ Et c'est cette fillette, ce sauvageon des les, que nous aurions pour souveraine! Depuis longtemps, j'avais not certains indices. Ainsi les indulgences du Gouverneur pour le pre, ce vieux bandit de Ngonko, qu'il invitait souvent notre table, malgr la malpropret de ce hideux gorille, mangeant avec ses doigts, se gavant d'eau-de-vie jusqu' rouler sous sa chaise. Tartarin traitait tout cela de bonne gaiet cordiale, et si la petite princesse, l'exemple de son pre, se livrait quelque fantaisie bizarre nous donner froid dans le dos tous, notre bon matre souriait, la couvait d'un regard paternel qui demandait grce pour elle et disait: C'est une enfant... Tant bien, malgr ces symptmes, d'autres plus probants encore, je n'y voulais pas croire; mais le doute ne m'est plus permis. _18_ _dcembre. -- _Ce matin, au conseil, le Gouverneur s'est ouvert nous de son projet de mariage avec la petite princesse. Il a prtext la politique, parl d'un mariage de convenances, des intrts de la colonie: Port-Tarascon tait isol, perdu dans l'Ocan, sans alliances. En pousant la fille d'un roi papoua, il nous amenait une flotte, une arme. Personne dans le conseil n'a fait d'objection. Excourbanis, le premier, s'est lanc, trpignant d'enthousiasme Bravo!... Parfait!... quand la noce?... Ah! ah! ah!... Ce soir, en ville, qui sait ce qu'il va rpandre d'infamies. Cicron Franquebalme, par habitude, a dvid ses implacables raisonnements sur le pour et sur le contre, que si d'une part la colonie..., il convient de dire que d'autre part..., toutefois et quantes... _verum enim vero..._, et finalement il s'est rang l'opinion du Gouverneur. Beaumevieille et Tournatoire ont embot le pas derrire lui. Quant au Pre Bataillet, il semblait au fait de l'histoire, et n'a pas protest. Le comique, c'tait les figures hypocrites que nous avions tous, feignant de croire aux intrts coloniaux invoqus par Tartarin, au milieu d'un grand silence approbateur. Tout coup ses bons yeux se sont mouills de larmes gaies, et il nous a dit trs doucement: Et puis, voyez, mes amis, ce n'est pas tout a..., moi je l'aime, cette petite. C'tait si simple, si touchant, que nous avons eu tous le coeur retourn. H! faites donc, monsieur le Gouverneur, faites donc et on l'entourait, on lui serrait les mains. _20_ _dcembre. -- _Le projet du Gouverneur est trs discut en ville, moins svrement jug cependant que je n'aurais cru. Les hommes en parlent gaiement, la tarasconnaise, avec la pointe de malice qu'on met chez nous aux choses de l'amour. Les femmes sont gnralement plus hostiles, le groupe de Mlle Tournatoire surtout. Puisqu'il voulait se marier, pourquoi ne pas choisir dans la nation? Beaucoup en parlant ainsi pensent elles- mmes ou leurs demoiselles. Excourbanis, venu en ville dans la soire, s'est mis du parti des dames et montrait les cts faibles du mariage: ce beau-pre sans tenue, ivrogne, cannibale; puis la fiance elle-mme ayant selon toute vraisemblance, mang du Tarasconnais. Tartarin aurait d plus y rflchir. En entendant parler ce tratre, je sentais la colre qui me montait et je suis sorti du salon bien vite, tant j'avais peur de lui envoyer un empltre dans la figure. On a le sang vif Tarascon, outre! Quitt de l, entr chez les des Espazettes. La marquise bien faible, toujours couche, pauvre femme, rpugnant toujours la soupe l'ail de Tournatoire, m'a dit, sitt qu'elle m'a vu H bien, monsieur le chambellan, y aura-t-il des dames du palais prs de la nouvelle reine? Elle voulait rire; mais tout de suite l'ide m'est venue qu'il y avait l quelque chose pour nous. Demoiselle d'honneur ou dame du palais, Clorinde habiterait la Rsidence, on pourrait se voir toute heure... Un tel bonheur serait-il possible! mon retour, le Gouverneur venait de se coucher, mais je n'ai pas voulu attendre au lendemain pour l'entretenir de mon projet, qu'il a trouv de bonne politique. Rest trs tard prs de son lit causer avec lui de ses amours et des miennes. _25 dcembre. -- _Hier soir, veille de Nol, toute la colonie se runissait dans le grand salon, le Gouvernement, les dignitaires, et nous avons clbr notre belle fte provenale cinq mille lieues de la patrie. Le Pre Bataillet a dit la messe de minuit, puis on a pos le _cache-feu. _C'est une bche de bois que le plus vieux de l'assistance promne autour de la salle et jette dans le feu en l'arrosant de vin blanc. La princesse Likiriki tait l, trs amuse de la crmonie, et des nougats, des coques, des estvenons, et mille friandises locales dont l'ingnieux ptissier Bouffartigue avait par la table. On a chant de vieux nols: _Voici le roi Maure_ _Avec ses yeux tout trvirs;_ _L'enfant Jsus pleure,_ _Le roi n'ose plus entrer_ Ces chants, les gteaux, le grand feu autour duquel on faisait cercle, tout cela nous rappelait le pays, malgr le bruit d'eau qu'on entendait sur le toit et les parapluies ouverts dans le salon cause des fissures. un moment, le Pre Bataillet a entonn sur l'harmonium la belle chanson de Frdric Mistral, _Jean de Tarascon pris par les corsaires, _l'histoire d'un Tarasconnais tomb aux mains des Turcs, prenant le turban sans vergogne et tout prs d'pouser la fille du pacha quand il entend sur le rivage chanter en provenal les matelots d'une barque tarasconnaise. Alors, _Comme l'eau jaillit sous un coup de rame -- un grand flot de larmes -- crve son coeur dur; -- le despatri pense la patrie, -- et se dsespre -- d'tre avec les Turcs._ ce vers _comme l'eau jaillit sous un coup de rame, _un sanglot nous a tous secous. Le Gouverneur lui-mme buvait ses larmes, la tte renverse, et on voyait le grand cordon de l'Ordre qui se soulevait sur sa poitrine d'athlte. Voil qui va changer peut- tre bien des choses, rien que cette chanson du grand Mistral. _29_ _dcembre. -- _Aujourd'hui, dix heures du matin, mariage de S. Exc. Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon, avec la princesse royale Ngonko. Ont sign au contrat: S. M. Ngonko, qui a fait une croix pour paraphe, les directeurs et les grands dignitaires de la colonie, puis la messe a t dite dans le grand salon. Crmonie trs simple, trs digne, les miliciens en armes, tout le monde en grand costume. Seul Ngonko faisait tache. Son attitude comme roi et comme pre a t dplorable. Rien dire de la princesse, trs jolie dans sa robe blanche et sa parure de corail. Le soir, grande fte, double ration de vivres, coups de canon, salves de nos tireurs de conserves, et des vivats, des chants, une joie universelle. Et il pleut!... Et il en tombe!... Chapitre V _Apparition du duc de Mons -- L'le bombarde -- Ce n'tait pas le duc de Mons. -- Amenez le drapeau, coquin de sort! -- Douze heures aux Tarasconnais pour vacuer l'le sans bateau. -- la table de Tartarin, tous jurent de suivre leur Gouverneur dans sa captivit._ _V! V!... _Un navire!... Un navire dans la rade. ce cri pouss un matin par le milicien Berdoulat, en train de chercher des oeufs de tortue sous une pluie battante, les colons de Port-Tarascon se montrrent aux ouvertures de leur arche envase, et en mme temps que mille cris rpercutaient le cri de Berdoulat: Un navire, _v! v_!_ _un navire! par les fentres, par les portes, gambadant, cabriolant comme une pantomime anglaise, la foule se prcipitait sur la plage, qu'elle emplissait d'un mugissement de veaux marins. Le Gouverneur, averti, accourut aussitt et, tout en achevant de boutonner sa jaquette, il rayonnait sous le ciel ruisselant au milieu de son peuple en parapluies: H bien, mes enfants, quand je vous le disais qu'il reviendrait!... C'est le duc!... -- Le duc? -- Qui voulez-vous que ce soit? H! Oui, notre brave duc de Mons, qui vient ravitailler sa colonie, nous apporter les armes, les instruments et les bras de rafataille que je n'ai jamais cess de lui rclamer. Il fallait voir, ce moment, les figures effares de ceux qui s'taient le plus indigns contre le sale Belge, car tous n'avaient pas l'impudence d'Excourbanis criant et tourbillonnant sur la plage Vive le duc de Mons! Ah! ah! ah!... Vive notre sauveur!... Pendant ce temps, un grand steamer, haut sur l'eau, imposant, s'avanait dans la rade. Il siffla, cracha sa vapeur, laissa tomber son ancre retentissante, mais trs loin du rivage cause des coraux, puis resta l, immobile sous la pluie et dans le silence. Les colons commenaient s'tonner du peu d'empressement que mettaient les gens du navire rpondre leurs acclamations, leurs signaux de parapluies et de chapeaux agits. Il leur semblait froid, le noble duc. Diffremment, il n'est peut-tre pas sr que c'est nous. -- Ou bien nous en veut-il du mal qu'on a dit de lui. -- Du mal? Moi je n'en ai jamais dit. -- Ni moi certes. -- Moi, pas davantage... Tartarin, au milieu de la confusion, ne perdit pas la tte. Il donna l'ordre d'agiter le drapeau au fate de la Rsidence et d'assurer les couleurs d'un coup de canon. Le coup partit, les couleurs tarasconnaises ondoyrent dans l'air. Au mme instant une effroyable dtonation remplit la rade, enveloppant le navire d'un nuage de lourde fume, tandis qu'une espce d'oiseau noir, passant au-dessus des ttes avec un sifflement rauque, venait s'abattre sur le toit du magasin qu'il corna. Il y eut d'abord un mouvement de stupeur. Mais ils nous ti!... tirent dessus! clama Pascalon. l'exemple du Gouverneur, toute la colonie s'tait jete plat ventre sur la rive. Alors, ce ne serait donc pas le duc, disait tout bas Tartarin Cicron Franquebalme, lequel, affal dans la boue prs de lui, crut devoir entamer une de ses discussions rigoureuses..., que si d'une part il tait supposable..., d'autre part on pouvait se dire aussi... L'arrive d'un nouvel obus interrompit son raisonnement. Pour le coup, le Pre Bataillet bondit, et d'une voix furibonde appela le sacristain Galoffre, son garde d'artillerie, disant qu' eux deux ils allaient riposter avec la caronade. Je vous le dfends bien, par exemple, lui cria Tartarin. Quelle imprudence!...Tenez-le, vous autres..., empchez-le... Torquebiau et Galoffre lui-mme prirent le Rvrend chacun par un bras et le forcrent se coucher comme tout le monde, au moment o le troisime coup de canon partait du navire, toujours dans la direction du drapeau tarasconnais. Visiblement on en voulait aux couleurs nationales. Tartarin le comprit; il comprit aussi que, le drapeau disparu, les obus cesseraient de pleuvoir; et, de toute la puissance de ses poumons, il mugit: Amenez le drapeau, coquin de sort! Aussitt, tous de crier comme lui: Amenez le drapeau!... Amenez donc le drapeau!... Mais personne ne l'amenait, ni colons ni miliciens ne se souciant de grimper l- haut pour cette dangereuse besogne. Ce fut encore la fille Alric qui se dvoua. Elle _chela _le toit et mit bas le malencontreux pavillon. Alors seulement le steamer cessa de tirer. Quelques instants, aprs, deux chaloupes charges de soldats, dont on voyait de loin tinceler les armes, se dtachaient du navire et s'avanaient vers le rivage au rythme des grands avirons des vaisseaux d'tat. mesure qu'elles approchaient; on pouvait distinguer les couleurs anglaises tranant l'arrire dans le sillage d'cume. La distance tait grande, et Tartarin eut le temps de se relever, d'effacer les macules de boue restes ses vtements, mme de se faire apporter le cordon de l'Ordre, qu'il passa la hte pardessus sa jaquette vert-serpent. Il avait suffisamment tenue de gouverneur quand les deux chaloupes atterrirent. Le premier, un officier anglais, hautain, le chapeau en bataille, sauta sur la plage, et derrire lui se rangrent les matelots, portant tous crit sur leur bonnet de marine _Tomahawk, _plus une compagnie de dbarquement. Tartarin, trs digne, sa lippe des grands jours, attendait, ayant sa droite le Pre Bataillet et sa gauche Franquebalme. Quant Excourbanis, au lieu de rester prs d'eux, il s'tait lanc la rencontre des Anglais, prt danser devant le vainqueur une bamboula frntique. Mais l'officier de Sa Gracieuse Majest, sans prendre garde ce fantoche, marcha droit vers Tartarin et demanda en anglais: Quelle nation? Franquebalme, qui comprenait, rpondit dans la mme langue Tarasconnais. L'officier ouvrit des yeux ronds comme des assiettes ce nom de peuple qu'il n'avait jamais vu sur aucune carte marine, et demanda plus insolemment encore: Que faites-vous dans cette le? De quel droit l'occupez-vous? Franquebalme, interloqu, traduisit la demande Tartarin, qui commanda Rpondez que l'le est nous, Cicron, qu'elle nous a t cde par le roi Ngonko, et que nous avons un trait en bonne forme. Franquebalme n'eut pas besoin de continuer son rle d'interprte. L'Anglais se tourna vers le Gouverneur et dit en excellent franais: Ngonko? Connais pas... Il n'y a pas de roi Ngonko... Aussitt Tartarin donna l'ordre de chercher partout son royal beau-pre et de l'amener. En attendant, il proposa l'officier anglais de venir jusqu'au Gouvernement, o il lui communiquerait les pices. L'officier accepta et suivit, laissant la garde des chaloupes ses soldats de marine rangs l'arme au pied, la baonnette au canon. Et quelles baonnettes! D'un luisant, d'un tranchant, donner la chair de poule. Du calme! Mes enfants, du calme! murmurait Tartarin sur son passage. Recommandation bien inutile, except pour le Pre Bataillet, qui continuait d'cumer. Mais on avait l'oeil sur lui. Si vous ne vous tenez pas, mon Rvrend, je vous attache lui disait Excourbanis, fou de terreur. Pendant ce temps o cherchait Ngonko, on l'appelait de tous les cts, vainement. Un milicien finit par le dcouvrir au fond du magasin, ronflant entre deux barriques, ivre d'ail, d'huile de lampe et d'alcool brler, dont il avait absorb presque toute la rserve. On l'amena dans cet tat, empest et gluant, devant le Gouverneur; mais il fut impossible d'en tirer un mot. Alors Tartarin lut le trait haute voix, montra la croix en signature de Sa Majest, le sceau du Gouvernement, des grands dignitaires de la colonie. Ce document authentique prouvait les droits des Tarasconnais sur l'le, ou rien ne les prouverait. L'officier haussa les paules: Ce sauvage est un simple pickpocket, monsieur... Il vous a vendu ce qui ne lui appartenait pas. L'le est depuis longtemps une possession anglaise. En face de cette dclaration, laquelle les canons du _Tomahawk et _les baonnettes des soldats de marine donnaient une valeur considrable, Tartarin sentit toute discussion inutile, et se contenta de faire une scne terrible son indigne beau-pre: Vieux coquin!... Pourquoi nous as-tu dit que l'le tait toi?... Pourquoi nous l'as-tu vendue?... N'as-tu pas honte de t'tre jou d'honntes gens? Ngonko demeurait muet, abruti, sa courte intelligence de sauvage toute volatilise en vapeurs d'ail et d'alcool. Qu'on l'emporte!... dit Tartarin aux miliciens qui l'avaient amen, et se tournant vers l'officier, rest raide, impassible, pendant cette scne de famille: En tous cas, monsieur, ma bonne foi est indiscutable. -- Les tribunaux anglais en dcideront..., rpondit l'autre du haut de sa morgue. Ds ce moment vous tes mon prisonnier. Quant aux habitants, il faut que dans les vingt quatre heures ils aient vacu l'le, sinon nous les passerons par les armes. -- Outre!... Passer par les armes! s'exclama Tartarin, mais d'abord comment voulez-vous qu'ils vacuent? Nous n'avons pas de bateau. moins qu'ils ne se sauvent la nage... On finit par faire entendre raison l'Anglais, qui consentit prendre les colons son bord jusqu' Gibraltar, condition que toutes les armes seraient rendues, mme les fusils de chasse, les revolvers et le winchester trente-deux coups. Aprs quoi, il s'en retourna djeuner sur sa frgate, laissant un poste en armes pour garder le Gouverneur. C'tait aussi l'heure de se mettre table au Gouvernement, et, aprs avoir cherch la princesse sur tous les lataniers et cocotiers de la Rsidence, comme on ne la trouvait nulle part, on s'assit, en laissant sa place vide. Tout le monde tait si mu, que le Pre Bataillet en oublia le Bndicit, Ils mangeaient depuis quelques instants en silence, le nez dans leurs assiettes, quand tout coup Pascalon se dressa et, levant son verre: Messieurs, notre Gou... verneur est pri... pri... sonnier de guerre. Jurons tous de le suivre dans sa cap... cap... cap... Sans attendre la fin, tous debout, les verres tendus, crirent d'enthousiasme: Parfaitement! -- Feu de Dieu! si nous le suivrons!... -- Je crois bien!... Jusque sur l'chafaud!... -- Ha! ha! ha!... Vive Tartarin!... hurlait Excourbanis. Une heure aprs, l'exception de Pascalon, tous avaient lch le Gouverneur, tous, mme la petite princesse Likiriki, miraculeusement retrouve sur le toit de la Rsidence. C'est l qu'elle s'tait rfugie au premier bruit de la canonnade, sans se rendre compte des risques bien plus grands qu'elle courait l- haut, et tellement folle d'pouvante, que ses dames d'honneur n'avaient pu la dcider descendre qu'en lui montrant de loin une bote de sardines ouverte, comme on offre une sucrerie une perruche chappe de sa cage. Ma chre enfant, lui dit Tartarin d'un ton solennel quand on l'eut amene prs de lui, je suis prisonnier de guerre. Que prfrez-vous? Venir avec moi ou bien rester dans l'le? Je pense que les Anglais vous y laisseront, mais en ce cas vous ne me verrez plus. Sans hsiter, bien en face, elle rpondit dans son gazouillis enfantin et clair: Moi rester l'le, touzou. -- C'est bien, vous tes libre, dit Tartarin, rsign; mais au fond le pauvre homme avait le coeur en morceaux. Le soir, dans la solitude de la rsidence, abandonn de sa femme, de ses dignitaires, n'ayant plus prs de lui que Pascalon, il rva longtemps la fentre ouverte. Au loin clignotaient les lumires de la ville; on entendait des voix irrites, les chansons des Anglais camps sur le rivage et le fracas du Petit-Rhne grossi par les pluies. Tartarin referma sa fentre avec un gros soupir et, tout en mettant son foulard de nuit, un vaste foulard pois qu'il nouait en serre-tte, il dit son fidle secrtaire: Quand les autres m'ont reni, cela ne m'a pas trop surpris ni chagrin; mais cette petite..., vrai! j'aurais cru qu'elle aurait plus d'attachement. Le bon Pascalon essaya de le consoler. Aprs tout, cette princesse sauvage tait un colis bien trange ramener Tarascon, -- car finalement on y rentrerait toujours ce Tarascon, -- et quand Tartarin reprendrait son existence d'autrefois, l-bas, sa femme papoua aurait pu le gner, l'afficher... Rappelez-vous, mon bon matre, lorsque vous revntes d'Algrie, votre cha... chameau, comme vous le trouviez encombrant... Tout de suite Pascalon s'interrompit et devint trs rouge. Quelle ide d'aller parler de chameau propos d'une princesse de sang royal! Et pour rparer ce que cette comparaison avait d'irrvrencieux, il fit remarquer Tartarin l'analogie de sa situation avec celle de Napolon prisonnier des Anglais et abandonn par Marie-Louise. En effet, dit Tartarin trs fier de ce rapprochement; et l'identit de leurs deux destines, lui et au grand Napolon, lui fit passer une excellente nuit. Le lendemain, Port-Tarascon tait vacu la grande joie des colons. Leur argent perdu, les hectares illusoires, le grand coup de banque du sale Belge dont ils avaient t victimes, tout cela ne leur semblait rien auprs du soulagement qu'ils prouvaient sortir enfin de ce marcage. On les embarqua les premiers, pour viter tout conflit avec l'tat de choses, qu'ils rendaient maintenant responsable de leur mauvais sort. Comme on les conduisait aux chaloupes, Tartarin se montra sa fentre, mais dut s'en retirer bien vite sous les hues qui l'accueillirent et devant les poings menaants tendus vers lui. Bien sr que par un jour de soleil les Tarasconnais se seraient montrs plus indulgents, mais l'embarquement se faisait sous une pluie torrentielle, les malheureux pataugeaient dans la fange, emportaient aux semelles des kilos de cette terre maudite, et les parapluies garantissaient peine le petit bagage que chacun tenait en main. Quand tous les colons eurent quitt l'le, ce fut le tour de Tartarin. Depuis le matin, Pascalon s'agitait, prparant tout, runissant en liasses les archives de la colonie. la dernire heure, il lui vint une ide de gnie. Il demanda Tartarin s'il devait mettre pour se rendre bord son manteau de premire classe. Mets-le toujours, a les impressionnera!... rpondit le Gouverneur. Et lui-mme passa le grand cordon de l'Ordre. En bas on entendait sonner les crosses de fusil de l'escorte, la voix dure de l'officier appelant: Monsieur Tartarin! Allons, monsieur le Gouverneur! Avant de descendre, Tartarin jeta un dernier regard autour de l'le, sur cette maison o il avait aim, o il avait souffert, subi toutes les affres du pouvoir et de la passion. Voyant ce moment le chef du secrtariat dissimuler un cahier sous son manteau, il s'informa, voulut voir, et Pascalon dut faire son bon matre l'aveu du Mmorial. H bien, continue, mon enfant, dit doucement Tartarin en lui pinant l'oreille, comme faisait Napolon ses grenadiers, tu seras mon petit Las Cases. La similitude de sa destine avec celle de Napolon le proccupait depuis la veille. Oui, c'tait bien cela... Les Anglais, Marie-Louise, Las Cases... Une vraie analogie de circonstances et de type... Et tous deux du Midi, coquin de sort! LIVRE TROISIME Chapitre I _De la rception que les Anglais firent Tartarin bord du Tomahawk. _- _Derniers adieux l'le de Port Tarascon. _- _Conversation du Gouverneur sur le tillac avec son petit Las Cases. _- _Costecalde est retrouv. _- _La dame du commodore. _- _Tartarin tire sa premire baleine._ La dignit d'attitude de Tartarin, lorsqu'il monta sur le pont du _Tomahawk_, impressionna fort les Anglais, saisis surtout par le grand cordon de l'Ordre, ros avec la Tarasque brode, dont le Gouverneur s'charpait comme d'un symbole maonnique, et aussi par le manteau rouge et noir de grand de premire classe qui enveloppait Pascalon de la tte aux pieds. Les Anglais ont en effet, par-dessus tout, le respect de la hirarchie, du fonctionnarisme et du maboulisme (de _maboul, _en langue arabe l'innocent, le bon toqu). la coupe du navire, Tartarin fut reu par l'officier de service et conduit dans une cabine des premires avec les plus grands gards. Pascalon le suivit, bien rcompens de son dvouement, Car on lui donna la chambre ct du Gouverneur, au lieu de le fourrer dans l'entrepont comme les autres Tarasconnais, entasss l en misrable troupeau d'migrants, et ple-mle avec eux tout l'ancien tat-major de l'le, ainsi puni de sa faiblesse et de sa lchet. Entre la cabine de Tartarin et celle de son fidle secrtaire se trouvait un petit salon garni de divans, de panoplies, de plantes exotiques, et une salle manger o deux blocs de glace, dans des vases d'encoignure, entretenaient une perptuelle fracheur. Un matre d'htel, deux ou trois domestiques, taient attachs la personne de Son Excellence, qui acceptait ces honneurs du plus beau sang-froid, et chaque nouvelle prvenance rpondait Parfaite _main_!_ _d'un ton de souverain habitu tous les respects et toutes les sollicitudes. Au moment o on leva l'ancre, Tartarin monta sur le pont, malgr la pluie, pour dire un dernier adieu son le. Elle lui apparut confusment, dans le brouillard, assez distincte cependant travers ce voile gris pour qu'on pt entrevoir le roi Ngonko et ses bandits en train de piller la ville, la Rsidence, et de danser sur le rivage une farandole effrne. Tous les catchumnes du Pre Bataillet, sitt le missionnaire et les gendarmes partis, retournaient leur bon instinct de nature. Pascalon crut mme reconnatre, au milieu des danses, la gracieuse silhouette de Likiriki, mais il n'en dit rien, de peur d'affliger son bon matre, qui semblait du reste fort indiffrent tout cela. Trs calme, les mains au dos, dans une historique et marmorenne attitude, le hros tarasconnais regardait devant lui sans voir de plus en plus proccup des analogies de sa destine avec celle de Napolon, s'tonnant de dcouvrir entre le grand homme et lui mille points de ressemblance, mme des faiblesses communes dont il convenait trs simplement. Ainsi, tenez, disait-il son petit Las Cases, Napolon avait des colres terribles; moi de mme, surtout dans mon jeune temps... Par exemple, cette fois, au caf de la Comdie, o, discutant avec Costecalde, j'envoyai d'un coup de poing sa tasse et la mienne en mille miettes... -- Bonaparte Loben!... remarqua timidement Pascalon. -- Tout juste, mon enfant, fit Tartarin avec un bon sourire. Mais, en y songeant, c'est par l'imagination, leur fougueuse imagination mridionale, que l'Empereur et lui s'taient le plus ressembls. Napolon l'avait grandiose, dbordante, preuve sa campagne d'gypte, ses courses dans le dsert sur un chameau, -- encore une similitude frappante, ce chameau, -- sa campagne de Russie, son rve de la conqute des Indes. Et lui, Tartarin, son existence tout entire n'tait-elle pas un rve fabuleux!... Les lions, les nihilistes, la Jungfrau, le gouvernement de cette le cinq mille lieues de France! Certes il ne contestait pas la supriorit de l'Empereur, certains points de vue; mais lui, du moins, n'avait pas fait verser le sang, des fleuves de sang! ni terrifi le monde comme _l'otre..._ Cependant l'le disparaissait au loin, et Tartarin, appuy contre le bastingage, continuait parler haute voix pour la galerie, pour les matelots qui enlevaient les escarbilles tombes sur le pont, pour les officiers de quart qui s'taient rapprochs. la longue, il devenait ennuyeux. Pascalon lui demanda la permission d'aller l'avant se mler aux Tarasconnais, dont on apercevait de loin quelques groupes consterns sous la pluie, afin, disait-il, de savoir un peu ce qu'ils pensaient du Gouverneur, surtout dans l'esprance de glisser sa chre Clorinde quelques mots d'encouragement et de consolation. Une heure plus tard, en revenant, il trouva Tartarin install sur le divan du petit salon, l'aise, en caleon de flanelle et foulard de tte, comme chez lui Tarascon, dans sa petite maison du Cours, en train de fumer pipette devant un dlicieux sherry- gobbler. D'une humeur adorable, le matre demanda: H bien, qu'est-ce qu'ils vous ont dit de moi, ces braves gens? Pascalon ne cacha pas qu'ils lui avaient paru tous trs monts! Empils dans l'entrepont de l'avant comme des bestiaux, mal nourris, durement traits, ils rendaient le Gouverneur responsable de toutes leurs dconvenues. Mais Tartarin haussa les paules; il connaissait son peuple, vous pensez bien! Tout cela scherait au premier matin de soleil. Sr qu'ils ne sont pas mchants, rpondit Pascalon, mais c'est ce mauvais gueux de Costecalde qui les excite. -- Costecalde. Comment a?... Que parlez-vous de Costecalde? Tartarin s'tait troubl en entendant ce nom funeste. Pascalon lui expliqua comment leur ennemi, rencontr et recueilli en mer par le _Tomahawk _dans un canot o il mourait de faim et de soif, avait tratreusement signal la prsence d'une colonie provenale sur territoire anglais, et guid le navire jusque dans la rade de Port-Tarascon. Les yeux du Gouverneur tincelrent Ah! le gueux!... Ah! le forban!... Il se calma au rcit que lui fit Pascalon des sinistres aventures de l'ancien fonctionnaire et de ses acolytes. Truphnus noy!... Les trois autres miliciens, en descendant terre pour faire de l'eau, pris par les anthropophages!... Barban trouv mort d'inanition au fond de la barque!... Quant Rugimabaud, un requin l'avait mang. _Ah vai! _un requin!... Dites plutt cet infme Costecalde. -- Mais le plus extraordinaire de tout, monsieur le Gou... Gouverneur, c'est que Costecalde prtend avoir rencontr en pleine mer, un jour de tempte, sous les clairs, devinez qui?... -- Que diable veux-tu que je devine? -- La Tarasque la mre-grand! -- Quelle imposture!... Aprs tout, qui sait?... Le _Tutu-panpan _pouvait avoir fait naufrage; ou peut-tre qu'un coup de mer avait enlev la Tarasque amarre sur le pont... ce moment le steward vint prsenter le menu M. le Gouverneur, qui s'attablait quelques instants aprs, avec son secrtaire, en face d'un excellent dner au Champagne, o figuraient de superbes tranches de saumon, un roastbeef ros, cuit miracle, et pour dessert le plus savoureux pudding. Tartarin le trouva si bon qu'il en fit porter une bonne part au Pre Bataillet et Franquebalme; quant Pascalon, il confectionna quelques sandwichs de saumon qu'il mit de ct. Est-il besoin de dire pour qui_, pcare!_ _ _ Ds le deuxime jour de navigation, lorsque l'le ne fut plus en vue, comme si elle et t au milieu de ces archipels un rservoir isol de brouillards et de pluie, le beau temps apparut. Chaque matin, aprs le djeuner, Tartarin montait sur le pont et s'installait une place, toujours la mme, pour causer avec Pascalon. Ainsi Napolon, bord du _Northumberland, _avait son poste favori, ce canon auquel il s'appuyait et qu'on appelait le canon de l'Empereur. Le grand Tarasconnais pensait-il cela? Cette concidence tait- elle voulue? Peut-tre; mais elle ne doit le diminuer en rien nos yeux. Est-ce que Napolon, en se livrant l'Angleterre, ne songeait pas Thmistocle, et sans mme le dissimuler? Je viens comme Thmistocle... Et qui sait si Thmistocle lui- mme, venant s'asseoir au foyer des Perses...? L'humanit est si vieille, si encombre, si pitine! On y marche toujours dans les traces de quelqu'un... Du reste, les dtails que Tartarin donnait son petit Las Cases ne rappelaient en rien l'existence de Napolon et lui taient bien personnels lui, Tartarin de Tarascon. C'tait son enfance sur le Tour-de-Ville, ses prcoces aventures en revenant du cercle, la nuit; tout petit, dj le got des armes, des chasses aux grands fauves; et toujours ce bon sens latin qui ne l'abandonnait pas dans les plus folles escapades, cette voix intrieure qui lui disait Rentre de bonne heure..., ne t'enrhume pas. C'tait encore, au lointain de sa mmoire, dans une excursion au pont du Gard, une vieille, vieille gitane, lui disant, aprs avoir regard les lignes de sa main Un jour, tu seras roi. Vous pensez si cet horoscope fit rire tout le monde! Il devait se raliser pourtant. Ici le grand homme s'interrompit: Je vous jette ces choses, voyez, un peu la bousculade, comme elles me viennent, mais pour le Mmorial je crois que cela pourra vous tre utile... -- Certes! fit Pascalon, qui buvait les paroles de son hros, tandis qu'une demi-douzaine de jeunes midships, groups autour de Tartarin, coutaient ses rcits, bouche be. Mais la plus attentive tait la femme du commodore, une toute jeune, dolente et dlicate crole, tendue non loin de l sur une chaise longue en bambou, avec des poses abandonnes, la pleur chaude d'un magnolia, de grands yeux noirs, doux, profonds, pensifs... Celle-l, oui, s'en abreuvait des histoires de Tartarin. Tout fier de voir son matre si passionnment cout, Pascalon le voulait plus glorieux encore, lui faisait raconter ses chasses au lion, son ascension de la Jungfrau, la dfense de Pamprigouste. Et le hros, bon enfant comme toujours, prtant la main cet innocent comprage, se livrait tout entier, se laissait feuilleter comme un livre, mais un livre images, illustr par son expressive mimique tarasconnaise et les _pan! pan! de _ses aventures de chasse. La crole, frileusement pelotonne sur sa chaise longue, tressaillait chaque clat de voix, et ses motions se marquaient d'une touche fine, d'une vaporeuse monte de ros sur son teint dlicat d'aquarelle. Quand le mari, le commodore, sorte de Hudson Lowe museau de fouine mchante, venait la chercher pour la faire rentrer, elle suppliait: Non, non..., pas encore, coulant un regard vers le grand homme de Tarascon, qui n'tait pas sans l'avoir remarque non plus et, pour elle, haussait la voix avec quelque chose de plus noble dans l'attitude et dans l'accent. Quelquefois, en regagnant leur cabine aprs une de ces sances, il interrogeait Pascalon d'un air ngligent: Que vous a dit la dame du commodore? Il me semble qu'il tait question de moi, h?... -- Effectivement, ma...tre. Cette personne me disait qu'elle avait dj beaucoup entendu parler de vous. -- Cela ne m'tonne pas, fit Tartarin simplement, je suis trs populaire en Angleterre. Encore une analogie avec Napolon. Un matin, mont sur le pont de bonne heure, il fut trs tonn de ne pas y trouver sa crole comme d'habitude. Sans doute le mauvais temps qu'il faisait ce jour-l, la temprature un peu vive, les embruns claboussant la dunette, ne lui avaient pas permis de sortir, si dlicate de sant, si nerveusement impressionnable! Le pont lui-mme et l'quipage semblaient gagns par l'agitation de la mer. Une baleine venait d'tre signale, fait assez rare dans ces parages. Elle n'avait pas d'vents, ne lanait pas de jets d'eau; quoi des matelots prtendaient reconnatre une femelle, d'autres une baleine d'espce particulire. On n'tait pas d'accord. Comme elle restait sur la route du navire sans s'loigner, un dlgu du carr des lves alla demander au commandant la permission de la pcher. Il refusa, mauvais chien comme toujours, sous prtexte qu'on n'avait pas de temps perdre et donna seulement l'autorisation de tirer la bte quelques coups de fusil. Elle se trouvait deux cent cinquante ou trois cents mtres environ, et tantt se montrait, tantt disparaissait, suivant le mouvement de la mer, moutonnante et trs lourde, ce qui rendait le tir difficile. Aprs quelques coups de feu, dont les gabiers dans les enflchures annonaient les rsultats, elle n'avait pas encore t touche, car elle continuait jouer, cabrioler au ras de l'eau, et tout le monde regardait, mme les Tarasconnais, qui grelottaient l-bas l'avant, arross, tremps, bien plus exposs aux claboussures des coups de mer que les gentlemen de l'arrire. Ml aux jeunes officiers, qui essayaient leur adresse, Tartarin jugeait les coups: Trop loin!... trop court!... -- Si vous tiriez, ma...atre? bla Pascalon. Aussitt, d'un geste vif de jeunesse, un midship se tourna vers Tartarin: Voulez-vous, monsieur le Gouverneur? Il offrait sa carabine; et ce fut quelque chose, la faon dont Tartarin prit l'arme, la soupesa, l'paula, tandis que Pascalon demandait, fier et timide: Combien comptez-vous pour la baleine? -- Je n'ai pas souvent tir ce gibier-l, rpondit le hros, mais il me semble qu'on peut compter dix. Il visa, compta dix, tira et rendit la carabine l'officier. Je crois qu'elle en a, dit le midshipman. -- Hurrah!... criaient les matelots. -- Je le savais, dit Tartarin, modeste. Mais ce moment des hurlements pouvantables remplirent l'air, une bousculade enrage qui fit accourir le commandant, croyant quelque assaut de son bord par une bande de pirates. Les Tarasconnais de l'avant bondissaient, gesticulaient, vocifrant tous ensemble dans le bruit du vent et des vagues. La Tarasque... Il a tir sur la Tarasque... Il a tir sur la mre-grand... -- _Outre! _Que disent-ils donc? fit Tartarin, qui plissait. dix mtres maintenant du navire, la Tarasque de Tarascon, la monstrueuse idole, dressait au-dessus des flots verts son dos squameux, sa tte chimrique au rire froce et vermillonn, aux yeux sanglants. Faite de bois trs dur, solidement charpente, elle tenait la lame depuis le jour o, comme on le sut plus tard, un coup de mer l'avait arrache du pont de Scrapouchinat. Elle roulait au gr de tous les courants marins, luisante, algueuse, coquillageuse, mais sans avarie, chappe aux typhons les plus pouvantables, intacte, indestructible; et sa premire, son unique blessure, tait celle que Tartarin de Tarascon venait de lui faire... Lui! elle! La cicatrice toute frache apparaissait au milieu du front de la pauvre mre-grand! Un officier anglais s'exclama: Regardez donc, lieutenant Shipp, quel drle d'animal est-ce que cela? -- C'est la Tarasque, jeune homme, dit Tartarin solennel. C'est l'aeule, la grand'mre vnrable de tout bon Tarasconnais. L'officier resta stupfait, et il y avait de quoi, en apprenant que ce monstre bizarre tait la grand'mre de l'trange peuplade noiraude et moustachue, recueillie sur une le sauvage cinq mille lieues en mer. Tartarin s'tait dcouvert respectueusement en parlant ainsi, mais dj la mre-grand tait loin, emporte par les courants du Pacifique, o elle doit errer encore, insubmersible pave que les rcits des voyageurs, sous le nom de poulpe gant, de serpent de mer, signalent tantt ici, tantt l, la grande terreur des quipages baleiniers. Aussi longtemps qu'on put la voir, le hros la suivit des yeux, sans mot dire; quand elle ne fut plus qu'un petit point noir l'horizon blanchissant des flots, alors seulement il murmura d'une voix faible: Pascalon, je vous le dis, voil un coup de fusil qui me portera malheur! Et tout le reste du jour il demeura soucieux, plein de remords et de terreur sacre. Chapitre II _Un dner chez le commodore. _- _Tartarin esquisse un pas de farandole. _- _Dfinition du Tarasconnais par le lieutenant Shipp. _- _En vue de Gibraltar. _- _La vengeance de la Tarasque._ On naviguait depuis une semaine, on approchait des ctes parfumes de l'Inde, sous le mme ciel laiteux, sur la mme mer huileuse et douce qu'au premier voyage, et Tartarin, par une belle aprs-midi de chaleur et de clart, faisait la sieste en caleon dans se chambre, sa bonne grosse tte serre dans son foulard pois, dont les bouts, trop longs, se dressaient comme de paisibles oreilles de ruminant. Tout coup Pascalon se prcipita dans la cabine. Hein!... Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a? demanda brusquement le grand homme en arrachant son serre-tte, car il n'aimait pas qu'on le vit ainsi. Pascalon rpondit, suffoquant, les yeux ronds, bgue plus que jamais: Je crois qu'elle en tient. -- Qui?... La Tarasque?... H, coquin de sort! je ne le sais que trop. -- Non, dit Pascalon, plus bas qu'un souffle, la dame du commodore. -- Pcare! pauvre petite! encore une!... Mais qui vous fait croire cela? Pour toute rponse, Pascalon tendit un carton imprim, par lequel lord commodore et lady William Plantagenet priaient Son Excellence le Gouverneur Tartarin et M. Pascalon, directeur du secrtariat, dner pour le soir mme. Oh! les femmes!... les femmes!... s'cria Tartarin, car videmment cette invitation dner venait de la femme du commandant; l'ide ne pouvait tre du mari, il n'avait pas une tte invitations. Puis, s'interrogeant avec gravit: Dois-je accepter, pas moins?... Ma situation de prisonnier de guerre... Pascalon, qui savait ses auteurs, rappela qu' bord du _Northumberland, _Napolon mangeait la table de l'amiral. Voil qui me dcide, fit aussitt le Gouverneur. -- Seulement, ajouta Pascalon, l'Empereur se retirait avec les dames ds qu'on apportait les vins. -- Parfaitement, ceci me dcide encore plus. Rpondez, la troisime personne, que nous acceptons. -- L'habit, n'est-ce pas, matre? -- Certes. Pascalon aurait voulu aussi endosser son manteau de premire classe, mais le matre ne fut pas de cet avis; lui-mme ne passerait pas le cordon de l'Ordre. Ce n'est pas le Gouverneur qu'on invite, dit-il son secrtaire, c'est Tartarin. Il y a une nuance. Ce diable d'homme comprenait tout. Le dner fut vraiment princier, servi dans une vaste salle manger, toute reluisante, richement meuble en thuya et en rable, et pour cloisons, pour plancher, de ces jolies boiseries anglaises, si fines, si minutieuses, dont les minces lamelles semblent s'emboter comme des joujoux. Tartarin tait assis la place d'honneur, la droite de lady William. Peu de monde invit, seulement le lieutenant Shipp et le docteur du bord, qui comprenaient le franais. Un domestique en livre nankin, raide, solennel, se tenait debout derrire chaque convive. Rien de riche comme le service des vins, la massive argenterie aux armes des Plantagenet, et au milieu de la table un magnifique surtout garni des orchides les plus lares. Pascalon, trs intimid au milieu de tout ce luxe, bgayait d'autant plus qu'il se trouvait toujours la bouche pleine au moment o on lui adressait la parole. Il admirait l'aisance tranquille de Tartarin en face de ce commodore aux babines de chat-tigre, aux yeux verts stris de sang sous des cils d'albinos. Mais le Tartarin, bon traqueur de fauves, se moquait un peu des chats-tigres, et faisait sa cour lady Plantagenet avec autant d'empressement et de grce que si le commodore et t cent lieues de l. Milady, de son ct, ne cachait pas sa sympathie pour le hros et le regardait avec des yeux tendres, des yeux extraordinaires. Les malheureux! Le mari va tout voir, se disait chaque instant Pascalon. Eh bien, non, le mari ne voyait rien, et semblait lui aussi prendre un plaisir extrme aux rcits du grand Tarasconnais. Sur un dsir de lady William, Tartarin conta l'histoire de la Tarasque, sainte Marthe et son ruban bleu; il parla de son peuple, dit la race tarasconnaise, ses traditions, son exode; puis il exposa son gouvernement, ses projets, ses rformes, le nouveau code qu'il prparait. Un code, par exemple, c'tait bien la premire fois qu'il lui arrivait d'en parler, mme Pascalon; mais sait-on jamais tout ce que roulent ces vastes cervelles de conducteurs de peuples! Il fut profond, il fut gai, il chanta des airs du pays, Jean de Tarascon pris par les corsaires, ses amours avec la fille du sultan. Pench vers lady William, de quel vibrant et brlant mi-voix il lui fredonnait le couplet: _On dit qu'en tant gnral d'arme, -- la tte enrame -- avec du laurier, la fille du roi jolie et luisante, -- de lui amoureuse, -- un jour lui disait..._ La languissante crole, si ple d'ordinaire, en devenait toute rose. Puis, la chanson finie, elle voulut savoir ce que c'tait que la farandole, cette danse dont les Tarasconnais parlent toujours. Oh mon Dieu, c'est bien simple, vous allez voir..., fit le bon Tartarin. Et, voulant mnager l'effet pour lui tout seul, il dit son secrtaire: Restez, vous, Pascalon. Il s'tait lev, il esquissa un pas en le rythmant sur un air de farandole, _Ra-pa-taplan, pa-ta-tin, pa-ta-tan... _Malheureusement le navire tanguait: il tomba, se releva, toujours de bonne humeur, et fut le premier rire de sa msaventure. Malgr le _cant _et_ _la discipline, toute la table s'esclaffait, trouvait le Gouverneur dlicieux. Tout coup les vins apparurent. Aussitt lady William quitta la salle, et Tartarin, jetant brusquement sa serviette, se retira son tour sans saluer, sans s'excuser, conformment la lgende napolonienne. Les Anglais se regardrent avec stupeur, changeant quelques mots voix basse. Son Excellence ne boit jamais de vin..., dit Pascalon, qui crut devoir expliquer la sortie de son bon matre et prendre la parole sa place. Il tarasconnait fort agrablement lui aussi et, tout en tenant tte aux Anglais pour boire le _claret_, il les gayait, les frictionnait de sa verve joyeuse et de sa chaude pantomime. Puis, lorsqu'on se leva de table, se doutant bien que Tartarin tait mont sur le pont rejoindre lady Plantagenet, il s'offrit insidieusement pour faire la partie du commodore, grand amateur d'checs. Les autres convives du dner causaient et fumaient autour d'eux; et un moment, le lieutenant Shipp ayant chuchot au docteur une drlerie qui le fit beaucoup rire, le commodore leva la tte: Qu'est-ce qu'il a dit, ce Shipp? Le lieutenant rpta sa phrase, et l'on rit encore plus fort sans que Pascalon pt comprendre de quoi il s'agissait. L-haut, pendant ce temps, appuy au fauteuil de lady William, dans le parfum de la brise mourante et l'blouissant reflet sur la mer, sur le pont du navire, d'un soleil couchant qui suspendait tous les cordages des gouttelettes de groseille, Tartarin racontait ses amours avec la princesse Likiriki, et leur sparation dchirante. Il savait que les femmes aiment consoler, et que porter ses chagrins de coeur en charpe est la meilleure faon de russir auprs d'elles. Oh! la scne des adieux entre la petite et lui, chuchote de tout prs par Tartarin dans le mystre du crpuscule! Qui n'a pas entendu cela n'a rien entendu. Je ne vous affirmerai pas que le rcit ft absolument exact, que la scne ne ft pas un rien arrange; mais, en tout cas, c'tait comme il aurait voulu que cela ft, une Likiriki passionne et brlante, la pauvre princesse prise entre ses sentiments de famille et son amour conjugal, s'accrochant au hros de ses petites mains dsespres: Emmne-moi! emmne-moi! Lui, le coeur broy, la repoussant, s'arrachant ses treintes Non, mon enfant, il le faut. Reste avec ton vieux pre, il n'a plus que toi,... En racontant ces choses, il versait de vraies larmes et il lui semblait que les beaux yeux croles levs vers lui se mouillaient son rcit, pendant que le soleil, lentement descendu dans la mer, laissait l'horizon noy dans une bue violette. Soudain des ombres s'approchrent, et la voix du commodore, coupante, glaciale, rompit le charme: Il est tard, il fait trop frais pour vous, ma chre, il faut rentrer. Elle se leva, s'inclina lgrement: Bonne nuit, monsieur Tartarin! Et il resta tout mu de la douceur qu'elle avait mise dans cette parole. Pendant quelques instants encore il se promena sur le pont, entendant toujours ce Bonne nuit, monsieur Tartarin! Mais le commodore avait raison, le soir frachissait rapidement, il prit le parti d'aller se coucher. En passant devant le petit salon, il aperut par la porte entrouverte Pascalon, assis une table, la tte dans ses mains, trs occup feuilleter un dictionnaire. Que faites-vous l, enfant? Le fidle secrtaire lui apprit le scandale caus par son brusque dpart, les chuchotements indigns autour de la table et surtout une certaine phrase mystrieuse du lieutenant Shipp, que le commodore avait fait rpter et dont ils s'taient tous tant gays. Quoique j'entende passablement l'anglais, je n'ai pas bien saisi ce que cela voulait dire, mais j'ai retenu les mots et je suis en train de reconstituer la phrase. Pendant ces explications Tartarin s'tait couch, bien tendu dans son lit, bien l'aise, la tte enveloppe de son foulard, un grand verre d'eau de fleur d'oranger, et il demanda, en allumant la pipe qu'il fumait tous les soirs avant de s'endormir: tes-vous venu bout de votre traduction? -- Oui, mon bon matre, la voici: _En somme, le type tarasconnais, c'est le Franais grossi, exagr, comme vu dans une boule de jardin_. -- Et vous dites qu'ils ont tant ri l-dessus? -- Tous, le lieutenant, le docteur, le commodore lui-mme, ils ne s'arrtaient pas de rire. Tartarin haussa les paules avec une moue de piti. Il se connat que ces Anglais n'ont pas souvent occasion de rire, pour s'amuser de btises pareilles! Allons, bonsoir, mon enfant, va te coucher. Et bientt tous deux furent partis dans les rves o l'un retrouvait sa Clorinde, l'autre la dame du commodore, car Likiriki tait dj bien loin. Les jours suivaient les jours, se groupaient en semaines, et le voyage continuait, une traverse charmante, dlicieuse, o Tartarin, qui aimait tant inspirer la sympathie, l'admiration, les sentait autour de lui sous les formes les plus varies. C'est lui qui aurait pu dire comme Victor Jacquemont[8] dans sa correspondance: Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! Ces hommes, qui paraissent si impassibles et qui entre eux demeurent toujours si froids, mon abandon les dtend aussitt. Ils deviennent caressants malgr eux et pour la premire fois de leur vie, je fais des bonnes gens, je fais des Franais de tous les Anglais avec lesquels je reste vingt-quatre heures. Tout le monde, bord, l'arrire comme l'avant du _Tomahawk_, officiers et matelots l'adoraient; il n'tait plus question de prisonnier de guerre, de procs devant les tribunaux anglais; on devait le relcher ds qu'on arriverait Gibraltar. Quant au farouche commodore, enchant d'avoir trouv un partenaire de la force de Pascalon, il le tenait le soir, pendant des heures, devant l'chiquier, ce qui dsesprait l'infortun soupirant de Clorinde et l'empchait d'aller lui porter, l'avant, des friandises de son dner. Car les pauvres Tarasconnais, eux, continuaient mener leur triste vie d'migrants, toujours parqus dans leur chiourme, et c'tait la tristesse, le remords de Tartarin, lorsqu'il prorait sur la dunette ou fusait sa cour, l'heure mlancolique du couchant, de voir au loin, en contre-bas, ses compatriotes entasss comme un vil btail, sous la garde d'une sentinelle, dtournant leurs regards de lui avec horreur, surtout depuis le jour o il avait tir sur la Tarasque. Ils ne lui pardonnaient pas ce crime, et lui non plus ne l'oubliait pas, ce coup de fusil qui devait lui porter malheur. On avait pass le dtroit de Malacca, la mer Rouge, doubl la pointe de Sicile; on approchait de Gibraltar. Un matin, la terre tant signale, Tartarin et Pascalon prparaient leurs malles, aids par un des domestiques, quand tout coup ils eurent la sensation de balancement que produit un navire l'arrt. Le _Tomahawk_ stoppait; en mme temps, on entendait s'approcher un bruit de rames. Regardez donc, Pascalon, dit Tartarin, c'est peut-tre le pilote... Le canot accostait en effet, mais ce n'tait pas le pilote; il portait le pavillon franais, des matelots franais le montaient; et parmi eux deux hommes habills de noir, en chapeaux hauts de forme. L'me de Tartarin vibra. Ah! le drapeau franais!... Laisse que je le regarde, mon enfant. Il s'lana vers le hublot, mais ce moment la porte de la cabine s'ouvrit, laissant passer un grand flot de lumire; et deux agents de police en bourgeois, aux faons communes et brutales, munis de mandats d'arrt, de permis d'extradition, tout le tremblement posrent leurs pattes sur le malheureux tat de choses et sur son secrtaire. Le Gouverneur recula, blme et digne: Prenez garde ce que vous faites, je suis Tartarin de Tarascon. -- C'est vous que nous cherchons, justement. Et les voil tous deux emballs, sans un mot d'explication ni de rponse leurs questions multiples, sans savoir ce qu'ils avaient fait, pourquoi on les arrtait, o on les conduisait. Rien que la honte de passer chargs de fers, car on leur avait mis les menottes, devant les matelots et les midships, sous les rires et les hues de leurs compatriotes, qui, penchs au-dessus du bordage, applaudissaient, criaient toute gorge: C'est bien fait!... zou... zou... pendant qu'on descendait les captifs dans le canot. En ce moment Tartarin et voulu s'engloutir au fond de la mer. De prisonnier de guerre comme Napolon et Thmistocle, passer l'tat de vulgaire filou! Et la dame du commodore qui regardait! Dcidment, il avait raison, la Tarasque se vengeait, elle se vengeait cruellement. Chapitre III _SUITE DU MMORIAL DE PASCALON._ _5 juillet. Prison de Tarascon sur Rhne._ --_ _Je reviens de l'instruction, je sais enfin de quoi l'on nous accuse, le Gouverneur et moi, et pourquoi, brusquement saisis sur le _Tomahawk, _harponns en plein bonheur, en plein rve, comme deux langoustes tires du fond de l'eau claire, nous fmes transbords sur un navire franais, ramens Marseille, les menottes aux poings, dirigs sur Tarascon et mis au secret dans la prison de la ville. Nous sommes prvenus d'escroquerie, d'homicide par imprudence et d'infraction aux lois sur l'migration. Ah! pour sr que j'ai d l'enfreindre, la loi sur l'migration, car c'est la premire fois que j'entends son nom, seulement son nom, cette coquine de loi. Aprs deux jours d'incarcration, avec dfense absolue de parler quiconque -- c'est a qui est terrible pour des Tarasconnais, -- nous fmes conduits au palais par-devant le juge d'instruction, M. Bonaric. Ce magistrat a commenc sa carrire Tarascon, il y a une dizaine d'annes, et me connaissait parfaitement, tant venu plus de cent fois la pharmacie, o je lui prparais une pommade pour un eczma chronique qu'il a dessus la joue. Pas moins qu'il m'a demand mes nom, prnoms, ge, profession, comme si nous ne nous tions jamais vus. J'ai d dire tout ce que je savais de l'affaire de Port-Tarascon et parler deux heures durant sans m'arrter. Son greffier ne pouvait pas me suivre, tant j'allais. Puis, ni bonjour ni bonsoir Prvenu, vous pouvez vous retirer. Dans le corridor du palais de justice, trouv mon pauvre Gouverneur que je n'avais pas revu depuis le jour de notre incarcration. Il m'a paru bien chang. Au passage, il me serra la main et me fit de sa bonne voix: Courage! enfant. La vrit est comme l'huile, elle remonte toujours dessus. Il n a pas pu m'en dire plus, les gendarmes l'entranaient brutalement. Des gendarmes, pour lui!... Tartarin dans les fers, Tarascon!... Et cette colre, cette haine de tout un peuple!... Je les aurai toujours dans l'oreille ces cris de fureur de la populace, ce souffle chaud de rafataille, quand la voiture cellulaire nous a ramens la prison, cadenasss chacun dans notre compartiment. Je ne pouvais rien voir, mais j'entendais autour de nous une grande rumeur de foule. un moment, la voiture s'est arrte sur la place du March; j'ai reconnu cela l'odeur qui me venait par les fentes, dans les petites raies de lumire blonde, et c'tait comme l'haleine mme de la ville, cette odeur de pommes d'amour, d'aubergines, de melons de Cavaillon, et de poivrons rouges et de gros oignons doux. De sentir toutes ces bonnes choses dont je suis priv depuis si longtemps, cela m'agourmandait. Il y avait tant de monde que nos chevaux ne pouvaient plus avancer. Un Tarascon plein, bond, croire que jamais personne n'a t tu, ni noy, ni dvor par les anthropophages. Ne m'a-t- il pas sembl reconnatre la voix de Cambalalette, le cadastreur! C'est une illusion, certainement, puisque Bzuquet lui-mme en a mang, de notre regrett Cambalalette. Par exemple, je suis sr d'avoir entendu le gong d'Excourbanis. Celui-l, il n'y a pas s'y tromper, il dominait tous les autres cris l'eau!... Zou!... au Rhne! au Rhne. _Fen d brut! _ l'eau Tartarin! l'eau Tartarin!... Quelle leon d'histoire! Quelle page pour le Mmorial! J'oubliais de dire que le juge Bonaric m'a rendu mon registre saisi bord du _Tomahawk. _Il l'a trouv intressant, m'a mme engag le continuer, et, propos de certaines locutions tarasconnaises qui s'y glissent de temps en temps, il m'est venu comme a en souriant dans ses favoris roux: Nous avions dj le _Mmorial; _vous, c'est le _Mridional de Sainte-Hlne. _J'ai fait semblant de rire de son jeu de mots. _Du 5 au 6 juillet. -- _La prison de ville, Tarascon, est un chteau historique, l'ancien chteau du roi Ren, qui se voit de loin au bord du Rhne, flanqu de ses quatre tours. Nous n'avons pas de chance avec les chteaux historiques. Dj, en Suisse, quand notre illustre Tartarin fut pris pour un chef nihiliste et nous tous avec lui, on nous jeta dans le cachot de Bonnivar, au chteau de Chillon. Ici, il est vrai, c'est moins triste; on est en pleine lumire, ventil par le vent du Rhne, et il ne pleut pas comme en Suisse ou Port-Tarascon. Mon cachot est trs troit: quatre murs de pierre crpie, un lit de fer, une table et une chaise. Le soleil y entre par un fenestron grillag, pic sur le Rhne. C'est de l que, pendant la grande Rvolution, les Jacobins ont t prcipits dans le fleuve, sur l'air fameux: _D brin o d bran, cabussaran..._ Et, comme le rpertoire populaire ne change pas beaucoup, on nous le chante nous aussi, ce sinistre refrain. Je ne sais pas o ils ont log mon pauvre gouverneur; mais il doit entendre comme moi ces voix qui montent, le soir, des bords du Rhne et il doit faire d'tranges rflexions. Encore si l'on nous avait mis l'un prs de l'autre!... quoique, vrai dire, j'prouve, depuis mon arrive un certain soulagement tre seul, me reprendre. L'intimit d'un grand homme est si fatigante la longue! Il vous parle toujours de lui et ne s'occupe jamais de ce qui vous intresse. Ainsi, sur le _Tomahawk, _pas une minute moi, pas un instant pour tre auprs de ma Clorinde. Tant de fois je me disais Elle est l-bas! Mais je ne pouvais m'chapper. Aprs dner, j'avais dj la partie d'checs du commodore, puis le reste du jour Tartarin ne me lchait plus, surtout depuis que je lui avais fait l'aveu du Mmorial. crivez ceci... N'oubliez pas de dire cela... Et des anecdotes sur lui, sur ses parents souvent, pas trs intressantes. Songez-vous que Las Cases a fait ce mtier pendant des annes! L'Empereur le rveillait six heures du matin, l'emmenait, pied, cheval, en voiture, et sitt en route: Vous y tes, Las Cases?... Alors continuons... Quand j'eus sign le trait de Campo-Formio... Le pauvre confident avait ses affaires, lui aussi, son enfant malade, sa femme reste en France, mais qu'tait cela pour l'autre qui ne songeait qu' se raconter, s'expliquer devant l'Europe, l'Univers, la Postrit, tous les jours, tous les soirs et pendant des annes! C'est--dire que la vraie victime de Sainte-Hlne n'a pas t Napolon, mais Las Cases. Moi, maintenant, ce supplice m'est pargn. Dieu m'est tmoin que je n'ai rien fait pour cela, mais on nous a mis part et j'en profite pour penser moi, mon infortune, qui est grande, ma Clorinde bien-aime. Me croit-elle coupable?... Elle, non; mais sa famille, tous ces Espazettes de l'Escudelle de Lambesc?... Dans ce monde l, un homme sans titre est toujours coupable. En tous cas je n'ai plus d'espoir qu'on m'accueille jamais pour mari de Clorinde, dchu que je suis de mes grandeurs; j'irai reprendre mon emploi entre les bocaux de Bzuquet, la pharmacie de la Placette... Et voil la gloire! _17 juillet. _- Une chose qui me fait inquiter beaucoup, c'est que personne ne vienne me voir dans ma prison. Ils m'en veulent autant qu' mon matre. Ma seule distraction, tout seulet dans ma cellule, est de monter sur la table; j'arrive ainsi au fenestron, et de l j'ai une vue merveilleuse entre les barreaux. Le Rhne roule du soleil parpill parmi ses petites les d'un vert ple que le vent bouriffe. Le ciel est tout ray du vol noir des martinets; leurs petits cris se poursuivent, passant tout contre moi ou tombant de trs haut, et tout en bas se balance le pont de fil de fer, si long, si mince, qu'on s'attend toujours le voir partir, envol un chapeau. Sur les bords du fleuve, des ruines de vieux chteaux, celui de Beaucaire avec la ville ses pieds, ceux de Courterolle, de Vacquerie. Derrire ces gros murs, bouls par le temps, il se tenait autrefois des cours d'amour, o les trouvres, les flibres d'alors, taient aims par des princesses et des reines qu'ils chantaient, comme Pascalon chante sa Clorinde. Mais quel changement, pcare! depuis ces poques lointaines. prsent les somptueux manoirs ne sont plus que des trous envahis de ronces; et les flibres ont beau clbrer grandes dames et damoiselles, les damoiselles se moquent joliment d'eux. Une vue moins attristante est celle du canal de Beaucaire avec tous ses bateaux peints en vert, en jaune, serrs en tas, et sur les quais les taches rouges des militaires que je vois se promener du haut de mon fenestron. Ils doivent tre bien contents, les gens de Beaucaire, de la msaventure de Tarascon et de l'croulement de notre grand homme; car la renomme de Tartarin les offusquait, ces orgueilleux voisins d'en face. Dans mon enfance, je me rappelle quels _esbrouffes _ils faisaient encore avec leur foire de Beaucaire. On y venait de partout, -- pas de Tarascon, par exemple, le pont en fil de fer est si dangereux! -- C'tait une affluence norme, plus de cinq cent mille mes au moins, ensemble sur le champ de foire!... D'anne en anne tout cela s'est vid. La foire de Beaucaire existe toujours, mais personne n'y vient. En ville on ne voit que des criteaux: _ louer..., louer..., _et s'il arrive par hasard un voyageur, un reprsentant de maison de commerce, l'habitant lui fait fte, on se l'arrache, le conseil municipal va au-devant de lui, musique en tte. Finalement, Beaucaire a perdu tout renom; tandis que Tarascon devenait clbre... Et grce qui, sinon Tartarin? Mont sur ma table, tout l'heure, je regardais dehors en songeant ces choses. Le soleil disparu, la nuit venait, et tout coup, de l'autre ct du Rhne, un grand feu s'alluma sur la tour du chteau de Beaucaire. Il brla longtemps, longtemps je le regardai, et il me sembla qu'il avait quelque chose de mystrieux, ce feu, jetant un reflet rougetre sur le Rhne, dans le grand silence de la nuit travers par le vol mou des orfraies. Qu'est-ce que cela peut tre? Un signal? Est-ce que quelqu'un, quelque admirateur de notre grand Tartarin, voudrait le faire vader?... C'est si extraordinaire, cette flamme allume tout en haut d'une tour en ruines et juste en face de sa prison! _18 juillet. -- _En revenant aujourd'hui de l'instruction, comme la voiture cellulaire passait devant Sainte-Marthe, entendu la voix, toujours imprieuse de la marquise des Espazettes qui criait avec l'accent d'ici: Clornde!... Clornde! et une voix douce, anglique, la voix de ma bien-aime, qui rpondait Mamain! Sans doute elle allait l'glise prier pour moi, pour l'issue du procs. Rentr dans ma prison, trs mu... crit quelques vers provenaux sur Le soir, la mme heure, toujours le mme feu sur la tour de Beaucaire. Il brille l-bas, dans la nuit, comme les bchers qu'on allume pour la Saint-Jean. videmment, c'est un signal. Tartarin, avec qui j'ai pu changer deux mots l'instruction dans le couloir du juge, a vu comme moi ces feux travers les barreaux de sa gele, et quand je lui ai dit ce que j'en pensais, que des amis voulaient peut-tre le faire vader comme Napolon Sainte- Hlne, il a paru trs frapp de ce rapprochement. Ah! vraiment, Napolon Sainte-Hlne..., on a essay de le sauver? Mais, aprs un moment de rflexion, il m'a dclar qu'il n'y consentirait jamais. Certes, ce n'est pas la descente des trois cents pieds de la tour sur une chelle de corde, secoue la nuit par le vent du Rhne, qui me ferait peur. Non, ne croyez pas cela, enfant!... Ce que je redouterais le plus, c'est que j'aurais l'air de fuir l'accusation: Tartarin de Tarascon ne s'vadera pas. Ah! si tous ceux qui hurlent sur son passage: Au Rhne! Zou! au Rhne! avaient pu l'entendre!... Et on l'accuse d'escroquerie! On a pu le croire complice de ce misrable duc de Mons!... Allons donc!... Est-ce que c'est possible?... Tout de mme il ne le soutient plus, son duc, maintenant; il le juge sa vritable valeur, ce sclrat de Belge! On le verra bien sa belle dfense, car Tartarin se dfendra lui-mme devant le tribunal. Pour moi, je bgaye trop pour parler publiquement: je serai dfendu par Cicron Franquebalme, et tout le monde sait quelle incomparable logique de raisonnement il sait mettre dans ses plaidoyers. _20 juillet, soir. -- _Ces heures que je passe chez le juge d'instruction sont bien douloureuses pour moi! Le difficile n'est pas de me dfendre, mais de le faire sans trop accabler mon pauvre matre. Il a t si imprudent, il a eu tant de confiance en ce duc de Mons! Et puis, avec l'eczma intermittent de M. Bonaric, on ne sait jamais si l'on doit craindre ou esprer; la maladie tourne chez ce magistrat l'ide fixe, furieux quand a se voit, bon enfant quand a ne se voit pas. Quelqu'un chez qui a se voit, et a se verra toujours, c'est le malheureux Bzuquet, qui vivait autrefois trs bien avec son tatouage l-bas, dans les mers lointaines, mais maintenant, sous le ciel tarasconnais, se dgote lui-mme, ne sort plus, reste terr tant qu'il peut au fond de son officine, o il combine des herbages, des omelettes, et sert les clients sous un masque de velours, comme un conjur d'opra-comique. Il est remarquer combien les hommes sont sensibles tous ces maux physiques, dartres, taches, eczmas; plus peut-tre que les femmes. De l sans doute la rancune de Bzuquet contre Tartarin, cause de tous ses maux. _24 juillet -- _Appel de nouveau hier devant M. Bonaric, je crois que c'est la dernire fois. Il m'a montr une bouteille trouve dans les les par un pcheur du Rhne, et m'a fait lire une lettre que renfermait cette bouteille: _Tartarin. -- Tarascon. -- Prison de ville. -- Courage! Un ami veille de l'autre ct du pont. Il passera quand le moment sera venu._ UNE VICTIME DU DUC DE MONS. Le juge m'a demand si je me rappelais avoir dj vu cette criture. J'ai rpondu que je ne la connaissais pas; et, comme il faut toujours dire le vrai, j'ai ajout qu'une premire fois on avait tent ce genre de correspondance avec Tartarin: qu'avant notre dpart de Tarascon une bouteille toute semblable lui tait parvenue avec une lettre, sans qu'il y et attach d'importance, ne voyant l que l'effet d'une plaisanterie. Le juge m'a dit C'est bien. Et l-dessus, comme toujours: Vous pouvez vous retirer. _26 juillet. -- _L'instruction est termine, on annonce le procs comme trs prochain. La ville est en bullition. Les dbats commenceront vers le 1er aot. D'ici l, je ne vais pas dormir. Il y a longtemps d'ailleurs que je n'ai plus gure de sommeil, dans cette troite logette brlante comme un four. Je suis oblig de laisser le fenestron ouvert: il entre des nues de moustiques et j'entends les rats qui grignotent dans tous les coins. Ces jours derniers, j'ai eu plusieurs entrevues avec Cicron Franquebalme. Il m'a parl de Tartarin avec beaucoup d'amertume; je sens qu'il lui en veut de ne pas lui avoir confi sa cause. Pauvre Tartarin, il n'a personne pour lui! Il parait qu'on a renouvel tout le tribunal. Franquebalme m'a donn les noms des juges: Prsident, Mouillard; assesseurs, Beckmann et Robert du Nord. Pas d'influences faire agir. Ces messieurs ne sont pas d'ici, me dit-on. D'ailleurs leurs noms semblent l'indiquer. Pour je ne sais quel motif, on a disjoint de la poursuite dirige contre nous les deux chefs d'accusation relatifs au dlit d'homicide par imprudence et l'infraction des lois sur l'migration. Cits comparoir: Tartarin de Tarascon, le duc de Mons -- mais a m'tonnerait bien qu'il comparoisse! -- et Pascal Testanire dit Pascalon. _31 juillet. -- _Nuit de fivre et d'angoisse. C'est pour demain. Rest au lit trs tard. Seulement la force d'crire sur la muraille ce proverbe tarasconnais que j'ai entendu si souvent dire Bravida, qui les savait tous: _Rester au lit sans dormir,_ _Attendre sans voir venir,_ _Aimer sans avoir plaisir,_ _Sont trois choses qui font mourir_ Chapitre IV _Un procs dans le Midi. _- _Dpositions contradictoires. _- _Tartarin jure devant Dieu et devant les hommes. _- _Les brodeurs de Tarascon. _- _Rugimabaud mang par le requin. _- _Un tmoin inattendu._ Ah! _boufre _non, qu'ils n'taient pas d'ici, les juges du pauvre Tartarin. Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu' les voir par cette flamboyante aprs-midi d'aot o se plaidait l'affaire du Gouverneur dans la grand'salle du palais de justice, pleine faire craquer les murs. Le mois d'aot Tarascon, je vous dirai, est le mois de la lourde chaleur. Il y fait chaud comme en Algrie, et les prcautions contre l'ardeur du ciel sont les mmes que dans nos villes d'Afrique: la retraite dans les rues avant midi, les casernes consignes, les auvents mis toutes les boutiques. Mais le procs de Tartarin avait chang ces habitudes locales, et l'on imagine aisment la temprature que devait atteindre cette salle d'audience bonde de monde, avec les dames falbalas et panaches empiles sur les tribunes du fond. Deux heures sonnaient au jaquemart du palais; et par les hautes fentres larges ouvertes, devant lesquelles descendaient de longs rideaux jaunes formant stores, entrait, avec les battements de la lumire rverbre, le bruit assourdissant des cigales sur les alisiers et les platanes du Cours, -- gros arbres feuilles blanches, feuilles de poussire, -- les rumeurs de la foule reste dehors, les cris des marchands d'eau, comme aux arnes les jours de courses: Qui veut boire? L'eau est frache!... Vraiment il fallait tre de Tarascon pour rsister la chaleur qu'il faisait l-dedans, une de ces chaleurs o mme un condamn mort se serait endormi pendant le prononc de sa sentence. Aussi les plus crass dans la salle taient-ils les trois juges, tous trangers ce brlant Midi. Le prsident Mouillard, un Lyonnais, comme un Suisse de France, l'air austre, tte longue, chenue et philosophique, donnant envie de pleurer rien qu' le regarder, puis ses deux assesseurs, Beckmann qui arrivait de Lille, et Robert du Nord, d'encore bien plus haut. Ds le commencement des dbats, ces trois messieurs taient tombs malgr eux dans une vague torpeur, les yeux fixs sur les grands carrs de lumire dcoups derrire les rideaux jaunes, et pendant l'interminable appel des tmoins, au nombre de deux cent cinquante au moins, et tous charge, ils avaient fini par s'endormir tout fait. Les gendarmes, qui n'taient pas du Midi davantage et qui l'on avait eu la cruaut de laisser leurs lourdes buffleteries, dormaient aussi. Sans doute ce sont l de mauvaises conditions pour rendre la vraie justice. Heureusement que les magistrats avaient tudi l'affaire d'avance, sans cela ils n'y auraient jamais rien compris, n'entendant, dans leur inattentive somnolence, que le bruit des cigales et un confus bourdonnement de mouches et de voix. Aprs le dfil des tmoins, le substitut Bompard du Mazet commena la lecture de l'acte d'accusation. Du plein Midi, celui-l, par exemple! un tout petit velu, chevelu, bedonnant, une barbe en copeaux noirs, des yeux sortis comme d'un coup de pouce et tout sanglants dans un teint de vsicatoire, une voix de cuivre qui vous crachait du mtal dans les oreilles; et une mimique, et des bonds!... La gloire du parquet tarasconnais. On faisait des lieues pour l'entendre; mais, cette fois, ce qui pimentait son rquisitoire, c'tait la parent de l'orateur avec le fameux Bompard, une des premires victimes de l'affaire de Port-Tarascon. Jamais accusateur ne se montra plus acharn, plus passionn moins juste, moins partial; c'est ce qu'on aime Tarascon, tout ce qui vibre, tout ce qui vous monte!... Comme il le secouait le pauvre Tartarin, assis avec son secrtaire entre deux gendarmes! Quelle loque, sous ses crocs baveux, devenait tout ce pass de gloire! Pascalon, perdu, honteux, se cachait la tte dans ses mains; mais Tartarin, lui, trs calme, coutait, le front droit, les yeux clairs, sentant sa journe finie, l'heure venue du grand dclin, sachant qu'il y a des lois naturelles de grandeur comme de pesanteur, et rsign les subir toutes, pendant que Bompard du Mazet, de plus en plus insultant, le reprsentait comme un vulgaire escroc abusant d'une renomme illusoire, de lions peut- tre jamais tus, d'ascensions peut-tre jamais faites, s'associant un aventurier, un inconnu, ce duc de Mons que la justice ne retrouvait mme pas devant elle. Et il faisait Tartarin plus sclrat encore que ce duc de Mons, qui du moins n'exploitait pas ses compatriotes, tandis que lui avait spcul sur les Tarasconnais, les avait vols, juguls, rduits aller aux portes, fouiller les balayures pour y chercher leur pain. Qu'attendre, d'ailleurs, messieurs de la Cour, qu'attendre d'un homme qui a tir sur la Tarasque, sur la mre-grand?... cette proraison, des sanglots patriotiques roulrent dans les tribunes; des hurlements leur rpondaient de la rue, o la voix du substitut tait arrive, fracassant portes et fentres; et lui- mme, boulevers par ses propres accents, se mit larmoyer, gargouiller si fort que les juges se rveillrent en sursaut. Croyant que toutes les gouttires et chneux du palais crevaient sous une pluie d'orage. Bompard du Mazet avait parl pendant cinq heures. ce moment, bien que la chaleur tt encore crasante, un petit vent frais du Rhne commenait gonfler les rideaux jaunes des fentres. Le prsident Mouillard ne se rendormit plus; nouvellement install dans le pays, la stupeur o le plongeait la fougue inventive des Tarasconnais suffit largement le tenir veill. Tartarin le premier donna le signal de cette nave et dlicieuse imposture qui est comme l'arme, le bouquet de l'endroit. un passage de son interrogatoire, que nous croyons devoir raccourcir, il se leva brusquement et, la main tendue: Devant Dieu et devant les hommes, je jure que je n'ai pas crit cette lettre. Il s'agissait d'une lettre envoye par lui de Marseille Pascalon, rdacteur de la _Gazette, _pour l'moustiller, l'exciter des inventions plus fertiles, plus abondantes. Non, mille fois non, l'accus n'avait pas crit cela; il se dbattait, protestait. Peut-tre, je ne dis pas, le sieur de Mons, non comparant... Et comme il sifflait entre ses lvres ddaigneuses ce non comparant! Le prsident alors: Faites passer cette lettre l'accus. Tartarin la prit, la regarda et rpondit trs simplement: C'est vrai, c'est bien mon criture. Cette lettre est de moi, je ne m'en rappelais pas. Il y avait de quoi faire pleurer des tigres! Un moment aprs, le mme pisode avec Pascalon, propos d'un article de la Gazette racontant la rception l'htel de ville de Port-Tarascon des passagers de la _Farandole _et du _Lucifer par _les indignes, le roi Ngonko et les premiers occupants de l'le, avec une description trs dtaille de l'htel de ville. La lecture de cet article soulevait chaque mot dans la salle d'inextinguibles fous rires coups de cris d'indignation; Pascalon lui-mme se rvoltait, protestait de son banc, tour de bras: ce n'tait pas de lui, jamais de la vie il n'aurait pu signer de si normes invraisemblances. On lui mit sous les yeux l'article imprim, illustr d'images faites sur ses indications, sign de son nom, de plus son propre texte retrouv l'imprimerie Trinquelague. C'est crasant dit alors le malheureux Pascalon, les yeux en boule, a m'tait compltement sorti de la tte. Tartarin prit la dfense de son secrtaire: La vrit, monsieur le prsident, c'est que, croyant aveuglment toutes les histoires du sieur de Mons, non comparant... -- Il a bon dos, le sieur de Mons, interrompit frocement le substitut. -- Je donnais ce malheureux enfant, continua Tartarin, l'ide de l'article faire en lui disant Brodez l-dessus. Et il brodait. -- C'est vrai que je n'ai jamais fait que bro... broder..., bgaya timidement Pascalon. Ah! des brodeurs, il allait en voir, le prsident Mouillard, en interrogeant les tmoins, tous de Tarascon, tous inventifs, dmentant aujourd'hui ce qu'ils avaient affirm la veille. Mais vous l'avez dit l'instruction. -- Moi, j'ai dit a? ah! vrai... Je n'en ai pas ouvert la bouche. -- Mais vous avez sign. -- Signs?... Pas plus... -- Voici votre signature. -- C'est, pardi, vrai... Eh! bien, monsieur le prsident, personne de plus surpris que moi. Et pour tous c'tait ainsi, aucun ne se rappelait. Les juges restaient effars, hagards, devant ces contradictions, ces apparences de mauvaise foi, ne sachant pas, ces froids hommes du Nord, faire la part de l'invention et de la fantaisie des pays de lumire. Un des plus extraordinaires fut Costecalde. Racontant qu'il avait t chass de l'le, forc d'abandonner sa femme et ses enfants par les exactions de Tartarin le tyran. Il fallait entendre le drame de la chaloupe, les morts effrayantes et successives de ses malheureux compagnons; Rugimabaud, qui nageait prs de la barque pour se donner un peu de fracheur au corps, brusquement entran par un requin, coup en deux. Ah! le sourire de mon ami... je le vois encore; il me tendait les bras, j'allais lui, tout coup sa figure se crispe, il disparat, et plus rien... rien qu'un rond de sang qui s'largissait sur l'eau. Et il faisait un grand rond devant lui avec sa main crispe, tandis que de ses yeux tombaient des larmes grosses comme des pois chiches. En entendant le nom de Rugimabaud, les deux juges Beckmann et Robert du Nord, depuis un moment rveills, se penchrent vers le prsident, et dans l'unanime explosion de sanglots cause par le rcit de Costecalde on voyait les trois toques noires dodelinant de l'une l'autre. Puis le prsident Mouillard s'adressa au tmoin: Vous dites que Rugimabaud a t mang sous vos yeux par un requin? Mais le tribunal vient d'entendre comme cit charge un certain Rugimabaud dbarqu de ce matin...; ne serait-ce pas le mme que celui de la chaloupe?... -- Mais si, parfaitement..., c'est moi, je suis le mme..., clama l'ancien sous-directeur aux cultures. Tiens, Rugimabaud est ici, fit Costecalde pas plus troubl. Je ne l'avais pas vu, c'est la premire nouvelle. Une toque noire observa: Il n'aurait donc pas t mang comme vous venez de le dire? -- C'est que j'aurai confondu avec Truphnus... -- Boufre! Mais je suis l, moi aussi, je n'ai pas t mang..., protesta la voix de Truphnus. Et Costecalde, qui commenait s'impatienter: Enfin, que ce soit l'un ou l'autre, je sais toujours qu'il y en a eu un de dvor par un requin, j'ai vu le rond. L-dessus, il continua sa dposition, comme si rien ne s'tait pass. Avant qu'il quittt la barre, le prsident voulut savoir combien se montait, selon lui, le nombre des victimes. Le tmoin rpondit: _Crante _mille au moins, ce qui est la faon, l-bas, de prononcer quarante mille. Or, comme les registres de la colonie constataient qu'il n'y avait jamais eu plus de quatre cents habitants dans l'le, on se figure l'effarement du prsident Mouillard et de ses juges. Ils en suaient pleins seaux, les malheureux, n'ayant jamais ou dbats pareils, dpositions aussi extravagantes. Ce n'tait sur ce banc des tmoins que dmentis farouches, brusques interruptions; des gens qui bondissaient, s'arrachaient les mots de la bouche, croire que la bouche allait venir avec; et des grincements de dents, et des rires dmoniaques! Un procs fantastique, tragi- comique, o il n'tait question que de Tarasconnais mangs, noys, cuits, rtis, bouillis, dvors, tatous, hachs en petits morceaux, se retrouvant l tous sur le mme banc, bien portants, leurs membres au complet, sans une dent de moins, pas mme une raflure. Les deux ou trois qui manquaient encore l'appel, on les attendait d'une minute l'autre, ils devaient avoir eu la mme veine que leurs compagnons, et c'est pour cela que le juge d'instruction Bonaric, plus au fait des moeurs de ses compatriotes, avait engag le prsident laisser de ct la question d'homicide par imprudence. Cependant le dfil des tmoins continuait, de plus en plus bruyant et cocasse. Dans la salle, le public prenait parti, conspuait, applaudissait, riant sans peur ni vergogne au nez du prsident, qui menaait chaque instant de faire vacuer le prtoire, mais, tout ahuri lui- mme par tant de vacarme et d'incohrence, ne faisait rien vacuer du tout et, les coudes sur la table, prenait deux mains sa tte prs d'clater. Dans une embellie relative, Robert du Nord, un grand vieux mince, aux lvres ironiques entre deux longues floches de favoris blancs, dit en se renversant, la toque sur l'oreille: En somme, dans tout cela, je ne vois gure que la Tarasque qui ne soit pas revenue Le substitut Bompard du Mazet se dressa brusquement, sorti de sa boite comme un diable: Et mon oncle?... -- Et Bompard? fit la salle en cho. Le substitut continua de sa voix d'ophiclide: Je ferai remarquer au tribunal que mon oncle Bompard a t une des premires victimes. Si j'ai eu la discrtion de ne pas parler de lui dans mon rquisitoire, il n'en est pas moins vrai que celui-l du moins n'est pas revenu, qu'il ne reviendra jamais... -- Pardon, monsieur le substitut, interrompit le prsident, mais voici justement un M. Bompard qui me fait passer sa carte et demande tre entendu... Est-ce le vtre? C'tait le sien, Bompard (Gonzague). Ce nom, si connu de tous les Tarasconnais, souleva un immense tumulte. Public, tmoins, accuss, tout le monde tait debout, montait sur les bancs, se penchait, criait, cherchait voir, haletant d'impatience et de curiosit. Devant cette agitation, le prsident Mouillard ordonna une suspension d'audience de quelques minutes, dont on profita pour emporter une douzaine de gendarmes vanouis, demi-morts de chaleur et d'ahurissement. Chapitre V _Bompard a pass le pont. -- Histoire d'une lettre huit cachets rouges. -- Bompard en appelle tout Tarascon, qui ne rpond pas. -- __Mais lisez-la donc, cette lettre, coquin de sort! - Menteurs du Nord et menteurs du Midi._ C'est lui, c'est Gonzague!... _V! V!_ -- Comme il a forci! -- Qu'il est blafard! -- Il semble un Teur (Turc). Depuis si longtemps qu'ils ne l'avaient vu, nos Tarasconnais le reconnaissaient peine, ce brave Bompard si maigre autrefois avec sa tte de Palikare moustachu, ses yeux de chvre folle; gras maintenant, _boudenfle, _comme ils disent, mais la mme moustache, les mmes yeux dlirants dans sa face largie et bouffie. Sans regarder ni droite ni gauche, il s'avana derrire l'huissier jusqu' la barre. Demande: C'est bien vous Gonzague Bompard? -- dire le vrai, monsieur le prsident, j'en doute presque quand je vois -- geste emphatique de Bompard vers le banc des accuss -- quand je vois, dis-je, sur ce banc d'infamie notre gloire la plus pure, quand j'entends conspuer dans cette enceinte l'honneur et la probit mmes... -- Merci, Gonzague, fit de sa place Tartarin trangl d'motion. Il avait support sans broncher toutes les injures, mais la sympathie de son vieux camarade lui crevait le coeur, lui faisait monter les larmes comme un enfant sur lequel on s'apitoie. Bompard reprit: Va, mon vaillant concitoyen, tu n'y moisiras pas sur ton sale blanc, et j'apporte ici la preuve..., la preuve... Il cherchait dans ses poches, tirait une pipe de Marseille, un couteau, un vieux silex, un briquet, un peloton de ficelle, un mtre, un baromtre, une bote homopathique, et posait ces objets l'un aprs l'autre sur la table du greffier. Voyons, tmoin Bompard, quand vous aurez fini! dit le prsident impatient. Et le substitut Bompard du Mazet: Allons, mon oncle, dpchons-nous. L'oncle se retourna vers lui: Ah! oui, je t'engage, toi, aprs tout ce que tu t'es permis de dire notre pauvre ami!... Attends un peu que je te dshrite! Sclrat! Le neveu resta froid sous cette menace, et l'oncle, toujours en qute dans ses poches, talant devant lui toute une collection d'objets fantastiques, trouva la fin ce qu'il cherchait une grande enveloppe scelle de cinq cachets rouges. Monsieur le prsident, voici un document duquel il appert que le duc de Mons est le dernier des drles, des galriens, des... Les gros mots allaient venir. Le prsident l'interrompit: C'est bon, donnez le document. Il ouvrit la lettre mystrieuse et, aprs l'avoir lue, la communiqua ses deux assesseurs, qui mirent leur nez dessus, l'pluchrent soigneusement, sans rien laisser voir de leurs impressions. De vrais juges du Nord, pardi! ferms, cadenasss. Qu'y avait-il dans cette coquine de lettre? Avec ces types-l, il tait difficile de s'en faire une ide. Les assistants se haussaient, se penchaient, regardant de loin, les mains en abat-jour; on s'interrogeait jusqu'au fond des tribunes: _Qu'es aco? _qu'est-ce que, diable, a peut tre? Et comme tous les incidents de l'audience gagnaient le dehors, grce aux fentres et aux portes restes ouvertes, une grande rumeur montait sur le cours, des clameurs confuses, le frmissement d'une houle de mer lorsqu'il se lve jolie brise. Pour le coup, les gendarmes ne dormaient plus, les mouches en grappes au plafond se rveillaient, elles aussi, et la fracheur du soir pntrant dans la salle, avec l'pouvante des courants d'air particulire aux Tarasconnais, ceux qui taient prs des fentres demandaient grands cris qu'on fermt, qu'il y avait de quoi prendre le mal de la mort. Pour la centime fois le prsident Mouillard glapit: Un peu de silence, ou je fais vacuer, et l'interrogatoire continua: D. Tmoin Bompard, comment cette lettre est-elle venue entre vos mains et quel moment? R. Au dpart de la _Farandole, _ Marseille, le duc, ou soi-disant duc de Mons, me remit donc mes pouvoirs de gouverneur provisoire de Port-Tarascon, et en mme temps il me glissa ce pli, ferm de cinq cachets rouges bien qu'il n'y et pas d'argent dedans. J'y trouverais, disait-il, ses dernires instructions, et il me recommandait bien de ne l'ouvrir que devant une quelconque des les de l'Amiraut par je ne sais quel degr de latitude et de longitude. Du reste c'est marqu sur l'enveloppe, vous pouvez voir... D. Oui, oui, je vois,... Et alors? R. Alors, monsieur le prsident, voil que je fus pris de cette maladie subite, qu'on a d vous dire, et mme contagieuse et _cangreneuse _et tout, et qu'on fut oblig de me descendre agonisant au Chteau -- d'If. Une fois terre, je me tordais de douleur, toujours la lettre dans ma poche, car j'avais oubli, au milieu de mes souffrances, de la donner Bzuquet en lui repassant les pouvoirs. D. Un oubli regrettable... Et ensuite? R. Ensuite, monsieur le prsident, quand je fus un peu mieux, que je pus me lever et reprendre mes habillements, pas encore bien solide -- ah! si vous aviez vu ce que je semblais!... -- un jour j'envoyai la main la poche, par hasard... T! la lettre aux cachets rouges... Le prsident, d'un ton svre: Tmoin Bompard, ne serait-il pas plus conforme la vrit de dire que cette lettre. Destine n'tre dcachete qu' quatre mille lieues de France, vous avez prfr l'ouvrir tout de suite et en plein port de Marseille pour savoir ce qu'il y avait dedans, et qu'en lisant son contenu vous avez recul devant les responsabilits normes qui vous incombaient? -- Vous ne connaissez pas Bompard, monsieur le prsident. J'en appelle Tarascon tout entier, ici prsent. Un silence de tombe accueillit cet effet oratoire. Surnomm l'Imposteur par ses concitoyens, qui ne sont pourtant pas trs scrupuleux en fait de vracit, Bompard montrait vraiment un fier toupet de les appeler en tmoignage; aussi, Tarascon interrog ne rpondit rien. Lui, sans s'mouvoir: Vous voyez, monsieur le juge..., qui ne dit mot consent... Et, reprenant son rcit: Pour lors, quand je retrouvai la lettre, Bzuquet, parti depuis des semaines, tait trop loin pour que je la lui passe; je me dcidai donc en prendre connaissance, et vous pensez mon horrible situation Trs horrible aussi tait la situation de l'auditoire, qui ne savait toujours pas ce que contenait cette lettre reste sur le bureau du tribunal et dont on parlait tout le temps. Et chacun de tendre le cou; mais, de si loin, on ne pouvait rien voir que les grands cachets rouges, hypnotisants, de l'enveloppe, qui, de minute en minute, semblait grandir, devenait norme. Bompard continua: Que faire, je vous demande, aprs avoir pris communication de ces horreurs? Rattraper la _Farandole _ la nage? J'y ai song un moment, puis j'ai dout de mes forces. Empcher le _Tutu-panpan _de partir en rvlant mes compatriotes ce pli abominable; doucher leur enthousiasme de ce grand jet d'eau froide? Mais je me fusse fait lapider. Enfin, que voulez-vous, je me suis donn peur... Je n'ai pas mme os me montrer Tarascon dans mon embarras de savoir que dire. C'est alors que je vins me cacher en face, Beaucaire, d'o je pouvais tout voir sans tre vu. J'y cumulais deux positions celle de gardien du champ de foire et de conservateur du chteau. J'avais des loisirs, vous pensez. Du haut de la vieille tour, avec une bonne lunette, je regardais de l'autre ct du Rhne l'agitation de mes concitoyens qui se prparaient au dpart. Et je me rongeais, je me dsolais... Je leur tendais les bras; je leur criais de loin comme s'ils avaient pu m'entendre: Arrtez!..., Ne partez pas!... J'ai mme essay de les prvenir par bouteille... Dites-le, Tartarin, dites ces messieurs que j'essayai de vous prvenir. -- Je l'atteste, fit Tartarin du banc d'infamie. -- Ah! ce que j'ai souffert, monsieur le prsident, quand j'ai vu le _Tutu-panpan _partir pour le pays des chimres!... Mais j'ai souffert bien plus encore quand ils sont revenus, quand j'ai su qu'en face de moi gmissait dans les fers, sur la paille comme un tas de sorbes, mon illustre compatriote Tartarin. Le savoir dans cette tour faussement accus!... Diffremment vous me direz que j'aurais d faire plus tt la preuve de son innocence; mais quand on s'est enfonc dans une mauvaise route, c'est le diable pour se remettre en bon chemin. J'avais commenc par ne rien dire, c'tait de plus en plus difficile de parler, sans compter la peur du pont, ce terrible pont qu'il fallait passer. Pas moins que je l'ai pass, ce pont du diable, je l'ai travers ce matin par une bourrasque pouvantable, oblig de marcher quatre pattes, comme on ascension du mont Blanc. Vous vous rappelez, Tartarin? -- Si je me rappelle rpondit Tartarin tristement, avec le regret des heures glorieuses. -- Ce qu'il tanguait, ce pont! ce qu'il m'a fallu d'hrosme!... Mais je n'aime pas me vanter. Finalement me voil, et cette fois je rapporte, la preuve, la preuve irrfutable... -- Irrfutable, croyez-vous? fit Mouillard de sa voix tranquille. Qui nous garantit que cette trange lettre, oublie si longtemps dans votre poche, soit bien du duc de Mons ou soi-disant tel? C'est que vous me paraissez sujets et caution, vous autres Tarasconnais! Tout ce que j'entends de menteries depuis sept heures... Un sourd grognement de fauves en cage roula dans la salle, dans les tribunes jusque sur le Tour-de-Ville. Tarascon n'tait pas content et protestait. Gonzague Bompard, lui, se contenta de sourire ineffablement. En ce qui me concerne, monsieur le prsident, vous dire que je n'exagre pas toujours un peu lorsque je parle, qu'on pourrait faire de moi le directeur du bureau _Veritas, _je_ n'irai pas jusque-l; mais, tenez, adressez-vous celui-ci -- il dsignait Tartarin; -- comme vracit, c'est encore ce que nous avons de mieux Tarascon. Il ne fallut pas longtemps Tartarin pour reconnatre l'criture et la signature du sieur de Mons, criture et signature malheureusement trop pratiques de lui; puis, tout debout, tourn vers le tribunal, brandissant d'une main rageuse le terrible mystre aux cinq cachets rouges: mon tour, monsieur le prsident, arm de cette lucubration cynique, je vous adjure de reconnatre que tous les imposteurs ne sont pas du Midi. Ah! vous nous appelez menteurs, nous autres de Tarascon. Mais nous ne sommes que des gens d'imagination et de paroles dbordantes, des trouveurs, des brodeurs, des improvisateurs fconds, ivres de sve et de lumire, qui se laissent prendre eux-mmes leurs inventions stupfiantes et ingnues. Quelle diffrence avec vos menteurs du Nord, sans joie ni spontanit, qui ont toujours un but, une vise sclrate, comme le signataire de cette lettre! Oui, certes, on peut le dire, en fait de mensonge, quand le Nord s'en mle, le Midi ne peut pas lui tenir pied!... Parti sur ce thme, devant un public tarasconnais, Tartarin aurait d enlever la salle. Mais c'tait fini du pauvre grand homme et de sa popularit. Personne ne l'coutait plus. On n'en avait qu' cette mystrieuse missive qu'il agitait au bout de son bras. L'infortun voulait parler encore, on ne le lui permit pas. De tous cts des cris partaient: La lettre!..., la lettre!... -- Enlevez-le, zou! -- Qu'il lise la lettre! Cdant lui-mme la volont de la foule, le prsident Mouillard pronona: Greffier, donnez lecture de la pice. Un immense Ah de soulagement; et, dans le silence qui suivit, rien que le bourdonnement des mouches d'aot et le _cra-cra _des cigales qui rythmait le battement des poitrines haletantes. Le greffier commena en nasillant: monsieur Gonzague Bompard, Gouverneur provisoire de la colonie de Port-Tarascon, pour tre ouvert par 144 30' longitude Est, en face les les de l'Amiraut. _Mon cher monsieur Bompard,_ _ _ _Il n'est si bonne plaisanterie qui ne doive prendre fin._ _Virez de bord tout de suite et rentrez tranquillement chez vous avec vos Tarasconnais._ _Il n'y a pas d'le, pas de trait, pas de Port-Tarascon, ni d'ares, ni d'hectares, ni de distilleries, ni de sucreries, ni de rien du tout... Seulement une excellente opration financire qu m'a valu quelques millions, cette heure soigneusement mis l'abri ainsi que mon auguste personne._ _En dfinitive, une jolie tarasconnade que vos compatriotes et leur illustre chef Tartarin voudront bien me pardonner puisqu'elle les a distraits, occups, et leur a rendu le got de leur dlicieuse petite ville, qu'ils avaient perdu._ DUC DE MONS. _Pas plus duc qu'il n'est de Mons. peine des environs._ Cette fois, le prsident eut beau menacer de faire vacuer la salle, rien ne put contenir les hurlements, les rugissements, qui clatrent, gagnrent la rue, le cours, l'esplanade, remplirent toute la ville. Ah! le Belge, le sale Belge, si on l'avait tenu, comme on le lui aurait fait, le coup du fenestron, la tte la premire dans le Rhne! Hommes, femmes, enfants, tous s'en mlaient, et c'est au milieu de ce charivari pouvantable que le prsident Mouillard pronona l'acquittement de Tartarin et de Pascalon, au grand dsespoir de Cicron Franquebalme, oblig de rentrer, d'avaler son discours, ses _verum enim vero, _ses _parce que du parce qu'est-ce, _tout le ciment romain de son plaidoyer monumental. L'audience se vidait, le public se rpandait par les rues, sur le Tour-de-Ville, places et placettes, continuant de vomir sa colre en vocifrations: Belge!... sale Belge!... Menteur du Nord!... Menteur du Nord! Chapitre VI _SUITE ET FIN DU MMORIAL DE PASCALON._ _8 octobre. _En mme temps que ma position la pharmacie Bzuquet, j'ai reconquis l'estime de mes concitoyens et retrouv l'existence tranquille d'autrefois, sur la Placette, entre les deux bocaux jaune et vert de la devanture, avec cette diffrence que Bzuquet se tient maintenant au fond de la boutique, comme si c'tait lui l'lve, et fait aller le pilon dans le morceau de marbre, broyant ses drogues avec une colre! De temps en temps il s'interrompt pour tirer une petite glace de sa poche et regarder son tatouage. Malheureux Ferdinand! ni pommades ni cataplasmes, rien n'y fait, pas mme la petite soupe l'ail conseille par le docteur Tournatoire. Il en a pour la vie, de ces infernales enluminures. Moi, cependant, je paqute, j'tiqute, je dbite l'alos et l'picacoine, je fais la causette avec le client, je m'amuse de tout ce qui se raconte en ville. Les jours de march il nous vient beaucoup de monde le mardi et le vendredi, la pharmacie ne dsemplit pas. Depuis que les vignes vont mieux, nos paysans se sont remis se droguer, se poutringuer. Ils adorent cela, dans la banlieue de Tarascon; pour eux, se purger c'est une fte. Le reste de la semaine, on est au calme, la sonnette de la boutique tinte rarement. Je passe mon temps regarder les inscriptions des grands flacons de verre et de faence blanche, rangs sur les tagres: _sirupus gummi, assa foetida, et le _inscrit en grec au-dessus du comptoir entre deux serpents. Aprs tant d'agitations, tant d'aventures, ce grand repos de ma vie ne me dplait pas. Je prpare un volume de vers provenaux, _Li Gingourlo (Les Jujubes). _Dans le Nord on ne connat les jujubes que comme produit pharmaceutique; ici ces fruits du jujubier sont de petites olives rouges, croquantes et charmantes, sur un arbre au feuillage clair. Je runirai dans ce volume mes paysages, mes vers d'amour... Pcare! je la vois quelquefois passer, ma Clorinde, longue et souple, sautillant sur les cailloux pointus de la Placette, ce qu'elle appelait l-bas son pas du kanguroo; elle va la seconde messe, son livre d'heures la main suivie de la femme Alric, qui _chelait _toujours les toits et qui depuis le retour Tarascon est passe du service de Mlle Tournatoire celui de ces dames des Espazettes. Pas une fois Clorinde ne regarde vers la pharmacie. Rentr chez Bzuquet, je n'existe plus pour elle. La ville a repris son aspect tranquille, rinstall. On se promne sur le cours, sur l'esplanade; le soir on va au cercle, la comdie. Tout le monde est revenu, l'exception du Pre Bataillet, rest aux Philippines, pour y fonder une nouvelle communaut de Pres-Blancs. Ici le couvent de Pamprigouste s'est rouvert un tout petit peu, le Rvrend Pre Vzole (Dieu soit lou!) y est rentr avec quelques autres rvrends, et les cloches ont recommenc de sonner tout doucement, une par une; nous n'en sommes pas encore au plein carillon, mais on le devine tout proche. Qui se douterait que tant d'vnements se sont passs! Comme tout cela est dj loin, et que la race tarasconnaise est facilement oublieuse! Il n'y a qu' voir nos chasseurs, le marquis des Espazettes en tte, partir tout flambants neufs le dimanche matin, avec la mme ardeur, l'espre d'un gibier qui n'existe pas. Moi, le dimanche, aprs djeuner, je vais rendre mes devoirs Tartarin. Voil bien, en haut du cours, la maison aux persiennes vertes, les boites des petits dcrotteurs devant la grille; mais tout est ferm, tout est silencieux, je pousse la porte... je trouve le hros dans son jardin, tournant, les mains derrire le dos, autour du bassin aux poissons rouges, ou dans son cabinet au milieu des kriss et des flches empoisonnes. Il ne les regarde seulement plus, ses chres collections. Le cadre est toujours le mme, mais que l'homme a chang! Ils ont eu beau l'acquitter, le grand homme se sent dchu, dboulonn, il a perdu son socle, et c'est ce qui le rend triste. Nous causons. Le docteur Tournatoire vient quelquefois; il apporte sa bonne humeur et ses plaisanteries la Purgon dans ce logis mlancolique. Franquebalme vient aussi le dimanche. Tartarin lui a confi la dfense de ses intrts. Un procs Toulon avec le capitaine Scrapouchinat, qui rclame ses frais de rapatriement; un autre procs avec la veuve Bravida, qui se porte partie civile pour ses enfants mineurs, Si mon pauvre cher matre perdait ces deux affaires, comment s'en tirerait-il? Il a dj tant dpens dans cette lamentable aventure de Port-Tarascon. Que ne suis-je riche!... Malheureusement ce n'est pas ce que je gagne chez Bzuquet qui me permettra de lui venir en aide. _10 octobre. -- _Les _Jujubes _paratront _en _Avignon chez le libraire Roumanille; je suis bien heureux. Une autre bonne fortune: on organise une grande cavalcade en l'honneur de la Sainte-Marthe, qui vient le 19 du courant, et en l'honneur aussi de la rentre des Tarasconnais sur la terre de France. Dourladoure et moi, du flibrige tous les deux, devons reprsenter la Posie provenale sur un char allgorique. _20 octobre... -- _Hier dimanche la cavalcade a eu lieu. Long dfil de chars, cavaliers en costumes historiques tendant au bout de longues gaules des aumnires pour quter. Un grand concours de foule, du monde toutes les fentres; mais, malgr tout, l'entrain, la gaiet, n'taient pas de la fte. L'ingniosit des organisateurs n'a pu suppler l'absence de notre mre-grand; on sentait un trou, un vide, le char de la Tarasque manquait. De sourdes rancunes se rveillaient, au souvenir du malencontreux coup de fusil tir sur elle, l-bas, dans le Pacifique; des grognements se sont fait entendre dans le cortge en passant devant la maison de Tartarin. Comme la bande Costecalde essayait d'exciter la foule par quelques cris, le marquis des Espazettes, en costume de Templier, s'est retourn sur son cheval Paix l! messieurs... Il avait vraiment grand air, et tout de suite le dsordre s'est arrt. La tramontane, un vent de neige, soufflait. Dourladoure et moi nous la sentions cruellement, sous nos pourpoints Charles VI prts par la troupe d'opra de passage Tarascon en ce moment; assis chacun en haut d'une tour, -- car notre char, tran par six boeufs blancs, reprsentait le chteau du roi Ren en bois et carton peints, -- cette coquine de bise nous transperait, et les vers que nous rcitions, nos grands luths la main, grelottaient autant que nous. Dourladoure me disait: Outre! C'est qu'on gle! Et pas moyen de descendre, les chelles qui avaient servi nous jucher l-haut ayant t retires. Sur le Tour-de-Ville le supplice devint intolrable... Et, pour nous achever, j'eus l'ide -- vanit de l'amour! -- de prendre par la traverse pour passer devant la maison du marquis des Espazettes. Nous voil engags dans ces rues trs troites, tout juste la place pour les roues du char. L'htel du marquis tait ferm, sombre et muet dans ses vieilles murailles de pierre noire, toutes les persiennes closes pour bien indiquer que la noblesse boudait les plaisirs de la rafataille. Je dis quelques vers, tirs des _Jujubes, _de ma voix tremblante, en tendant mon filet de qute, mais rien ne bougea, personne ne parut. Alors je donnai l'ordre au conducteur d'avancer. Impossible, le char tait pris, encanch des deux cts. On avait beau tirer devant, tirer derrire, il se trouvait press entre les hautes murailles, et par les persiennes fermes nous entendions tout prs de nous notre hauteur, des rires touffs pendant que nous restions ridiculement perchs, transis de froid, sur nos tourelles de carton. Dcidment il ne m'a pas port bonheur, le chteau du roi Ren! Il a fallu dteler les boeufs, aller chercher des chelles pour nous descendre, et tout cela a pris du temps!... _23 octobre. -- _Qu'est-ce que c'est donc que ce mal de gloire? On ne peut plus vivre sans elle, quand une fois ou l'a connue. J'tais chez Tartarin dimanche; nous causions dans le jardin, marchant le long des alles sables. Par-dessus le mur, les arbres du cours nous envoyaient des paquets de feuilles mortes, et comme je voyais de la mlancolie dans ses yeux, je lui rappelais les heures triomphantes de sa vie. Rien ne pouvait le distraire, pas mme les analogies entre son existence et celle de Napolon. Ah! va, Napolon!... la bonne blague!., le soleil des tropiques m'avait tap sur la coloquinte. Ne me parlez plus de cela, je vous en prie, vous me ferez plaisir. Je le regardais stupfait. Pas moins, la dame du commodore... -- Laisse-moi donc tranquille! Elle s'est moque de moi tout le temps, la dame du commodore! Nous avons fait quelques pas en silence. Les cris des petits dcrotteurs qui jouaient au bouchon devant la porte venaient jusqu' nous dans les coups de vent emportant les feuilles par tourbillons. Il m'a dit encore: J'y vois clair, maintenant. Les Tarasconnais m'ont ouvert les yeux; c'est comme si l'on m'avait opr de la cataracte. Il m'a paru extraordinaire. la porte, tout coup, en me serrant la main: Tu sais, petit, on va vendre chez moi. J'ai perdu mon procs contre Scrapouchinat, contre la veuve Bravida aussi, malgr les arguments de Franquebalme... Il btit trop solide, ce garon-l; son aqueduc romain lui est tomb dessus et nous avons t crass sous le poids. Timidement, j'osai lui offrir mes petites conomies, je les aurais donnes de grand coeur, mais Tartarin a refus. Merci, mon enfant, je pense que les armes, les curiosits, les plantes rares, feront assez d'argent. Si a ne suffit pas, je vendrai la maison. Aprs, je verrai. Adieu, petit... Tout a n'est rien. Quelle philosophie!... _31 octobre. -- _Aujourd'hui j'ai eu une grande peine. Je servais la pharmacie la femme Truphnus pour son enfant qui se plaint de lances dans la tte, quand un grincement de roues sur la Placette m'a fait lever les yeux. J'avais reconnu les ressorts du grand carrosse de la douairire d'Aigueboulide. La vieille tait dedans, sa perruche empaille ct d'elle, en face ma Clorinde avec une autre personne que je ne voyais pas bien, car le jour me venait contre, seulement un uniforme bleu, un kpi brod. Qui donc est avec ces dames? -- Mais le petit-fils de la douairire, le vicomte Charlexis d'Aigueboulide, qui est officier de chasseurs. Vous ne savez donc pas que Mlle Clorinde et lui doivent s'pouser le mois qui vient? a m'a donn un coup! Je devais sembler la mort. Et moi qui gardais encore un espoir. Oh! tout fait un mariage d'inclination, continuait ce bourreau de femme Truphnus... Mais vous savez ce que nous disons?... Qui se marie par amour, bonne nuit et mauvais jours. J'aurais bien voulu me marier ainsi, pcar! _5 novembre. -- _On a vendu hier chez Tartarin. Je n'y tais pas, mais Franquebalme, venu le soir la pharmacie, m'a racont la scne. Il parat que c'tait navrant. La vente n'a rien fait. On vendait devant la porte, selon l'habitude de chez nous. Rien, pas un sou, et pourtant il tait venu beaucoup de monde. Ces armes de tous les pays, flches empoisonnes, sagaies, yatagans, revolvers, winchester trente-deux coups, rien de rien. Rien, les magnifiques peaux de lions de l'Atlas, rien l'alpenstok, son glorieux bton de la Jungfrau, toutes ces richesses, ces curiosits, vrai muse de notre ville, vendues des prix drisoires... La foi perdue! Et ce baobab dans son petit pot, qui, pendant trente ans, a fait l'admiration de la contre! Quand on l'a mis sur la table, quand le crieur a annonc _arbos gigentea, _des villages entiers peuvent tenir sous son ombrage... Il parat qu'il y a eu un fou rire. De chez lui Tartarin les entendait, ces rires, en tournant dans son petit jardin avec deux amis. Il leur a dit sans amertume: Oprs de la cataracte, eux aussi, mes bons Tarasconnais. Ils y voient, maintenant; mais ils sont cruels. Le plus triste, c'est que la vente n'ayant pas produit assez, il a d cder la maison aux des Espazettes, qui la destinent au jeune mnage. Et lui, le pauvre grand homme, ou ira-t-il? Passera-t-il le pont comme il en a vaguement parl? Se rfugiera-t-il Beaucaire prs de son vieil ami Bompard? Pendant que Franquebalme, debout au milieu de la pharmacie, me racontait ces pisodes sinistres, Bzuquet, dans le fond, apparaissant demi par l'entrebillement de la porte avec ses enluminures ineffaables, a lanc dans un rire de dmon papoua: C'est bien fait! c'est bien fait! Comme si c'tait Tartarin qui l'et tatou lui-mme. _7 novembre. _- C'est demain dimanche que mon bon matre doit quitter la ville et passer le pont... Est-ce possible? Tartarin de Tarascon devenu Tartarin de Beaucaire!... Voyez, rien que pour l'oreille..., quelle diffrence!... Et puis ce pont, ce terrible pont passer Je sais bien que Tartarin a franchi d'autres obstacles!... c'est gal, ce sont l de ces choses qui se disent dans la colre, mais qui ne se font pas. Je doute encore. _Dimanche, 10 dcembre. -- _Sept heures du soir. Je rentre navr; peine la force de jeter ces quelques lignes. C'est fait, il est parti, il a pass le pont. Nous nous tions donn rendez-vous chez lui, trois ou quatre, Tournatoire, Franquebalme, Baumevieille, puis Malbos, un ancien de la milice, qui nous a rejoints en route. J'avais le coeur serr devant la dtresse de ces murs nus, de ce jardin dpouill. Tartarin n'a pas mme regard autour de lui. C'est l ce que nous avons de bon, nous autres Tarasconnais, notre mobilit. Par elle, nous sommes moins tristes que les autres peuples. Il a donn les cls Franquebalme: Vous les remettrez au marquis des Espazettes. Je ne lui en veux pas de n'tre pas venu, c'est tout naturel. Comme disait Bravida: _Amour du seigneur,_ _Amiti du verre_ _Ils ont fait de nous,_ _Ils ne veulent plus nous voir._ Et se tournant vers moi: Tu en sais quelque chose, petit! Cette allusion Clorinde m'a touch. Penser moi au milieu de ces circonstances! Une fois sortis, sur le cours, il faisait un vent terrible. Nous pensions tous en nous-mmes: Gare le pont, tout l'heure! Lui ne semblait pas le moins du monde proccup. cause du mistral, on ne voyait personne en ville; rencontr seulement la musique qui revenait de l'esplanade, les soldats, emptrs de leurs instruments, retenant d'une main les pans de leurs capotes que le vent envolait. Tartarin parlait lentement, en marche au milieu de nous comme pour une promenade. Il nous entretenait de lui, rien que de lui, ainsi qu' son habitude. Moi, voyez-vous, j'ai le mal des gens de chez nous. Je me suis trop nourri de regardelle... Tarascon nous appelons regardelle tout ce qui tente les yeux, dont nous avons envie et que la main n'atteint pas. C'est la nourriture des rveurs, des gens d'imagination. Et Tartarin disait vrai, personne plus que lui n'a consomm de regardelle. Comme je portais le sac, le carton chapeau, le pardessus de mon hros, je marchais un peu derrire, je n'entendais pas tout. Des mots m'chappaient dans le vent qui redoublait mesure qu'on approchait du Rhne. J'ai compris qu'il disait n'en vouloir personne et parlait de son existence avec une douce philosophie. ... Ce gueusard de Daudet a crit de moi que j'tais un Don Quichotte dans la peau de Sancho... Il a dit vrai. Ce type de Don Quichotte souffl, douillet, empot dans sa graisse et toujours infrieur son rve, est assez frquent Tarascon et dans sa banlieue. Un peu plus loin, un tournant de traverse, nous avons vu fuir le dos d'Excourbanis, qui, en passant devant le magasin de l'armurier Costecalde, nomm de ce matin conseiller municipal de la ville, criait toute gorge: Ah! ah!... _Fen d brut... _Vive Costecalde! Mme celui-l, je ne lui en veux, pas, a dit Tartarin. Pourtant cet Excourbanis reprsente le plus horrible ct du Midi tarasconnais. Je ne parle pas de ses cris, quoiqu'il brame vraiment plus que de raison, mais de cet pouvantable dsir de plaire, d'tre aimable, qui l'amne aux plus abjectes lchets. Il est devant Costecalde: Au Rhne Tartarin! Il serait avec moi que, pour me flatter, il en crierait autant de Costecalde. part a, mes enfants, jolie race, la race tarasconnaise, et sans elle la France depuis longtemps serait morte de pdantisme et d'ennui. Nous arrivions au Rhne; devant nous un couchant triste, quelques nuages trs hauts. Le vent semblait se calmer, tout de mme le pont n'tait pas rassurant. On s'arrta l'entre et il ne nous demanda pas d'aller plus loin. Allons, adieu, mes enfants... On s'embrassa; il commena par Baumevieille, le plus g, et finit par moi. Je pleurais, tout ruisselant, sans pouvoir m'essuyer, car j'avais toujours la mallette et le pardessus, et je peux dire que le grand homme a bu mes larmes. mu lui-mme, il prit ses effets, carton d'une main, pardessus sur le bras, la mallette de l'autre main, et comme Tournatoire lui disait: Surtout, Tartarin, soignez-vous bien... Climat malsain, Beaucaire... Petite soupe l'ail... n'oubliez pas. Il rpondit en clignant de l'oeil: N'ayez peur... Vous savez le proverbe de la vieille: _Au plus la vieille allait, -- au plus elle apprenait, -- et pour ce, mourir ne voulait. _Je ferai comme elle. Nous le vmes s'loigner sous les arceaux, un peu lourd, mais bon pas. Le pont tanguait horriblement. Deux ou trois fois il s'arrta cause de son chapeau qui partait. Nous lui criions de loin, sans avancer: Adieu, Tartarin! Lui ne se retournait pas, ne disait rien, trop mu; seulement, avec le carton chapeau il nous faisait signe aussi, par derrire: Adieu... Adieu... _Trois mois aprs. _-_Dimanche soir -- _je rouvre ce Mmorial depuis longtemps interrompu, ce vieux registre vert, que je laisserai mes enfants, si j'en ai jamais, us aux coins, commenc cinq mille lieues de France, qui m'a suivi sur vies mers, en prison, partout. Un peu d'espace m' y reste, j'en profite pour consigner le bruit qui courait en ville, ce matin: Tartarin a cess de vivre! On n'avait plus de ses nouvelles depuis trois mois. Je savais qu'il demeurait Beaucaire, prs de Bompard, qu'il l'aidait garder le champ de foire et conserver le chteau. Mtiers de regardelle, en somme, ces mtiers-l. Bien souvent, me languissant de mon bon matre, je m'tais propos de l'aller voir, mais ce diable de pont me retenait toujours. Une fois, regardant du ct du chteau de Beaucaire, l-haut, tout en haut, je me figurai voir quelqu'un qui braquait une lorgnette vers Tarascon. a avait l'air de Bompard. Il disparut, entra dans la tour et revint avec un autre, trs gros, qui semblait Tartarin. Celui-ci prit la lunette, lui aussi, et la lcha pour faire aller ses bras en signe de connaissance; mais c'tait si loin, si petit, si vague, que je n'eus pas l'motion que j'aurais cru ressentir. Ce matin, tout angoiss sans savoir pourquoi, je suis sorti en ville, pour ma barbe, comme tous les dimanches, et j'ai t frapp de voir le ciel voil, roux, un de ces ciels sans lumire qui mettent en valeur les arbres, les bancs, les trottoirs, les maisons. J'en ai fait la remarque en entrant chez Marc-Aurle, le barbier. Quel drle de soleil! Il ne chauffe pas, n'claire pas... Est-ce qu'il y a une clipse? -- Comment, monsieur Pascalon, vous ne le savez pas?... Elle est annonce depuis le premier du mois. Et en mme temps qu'il me tenait par le nez avec le rasoir tout prs: Et la nouvelle, vous la connaissez, dites?... Il paratrait que notre grand homme n'est plus de ce monde. -- Quel grand homme? Quand il nomma Tartarin, d'un peu plus je me coupais avec son rasoir. Voil ce que c'est de se dpatrier!... Il n'a pas pu vivre sans Tarascon... Marc-Aurle le barbier ne croyait pas dire si juste. Sans Tarascon et sans la gloire, c'tait sur qu'il ne pourrait pas vivre. Pauvre bon matre! Pauvre Tartarin!... Tout de mme, cette concidence... une clipse le jour de sa mort! Et quel drle de peuple que le ntre! Je parie bien qu'en ville la nouvelle leur a fait de la peine tous, mais ils ont affect de prendre la chose trs la lgre. Tout a, parce que depuis l'affaire de Port-Tarascon, qui les a montrs si emballs, si exagrs, les Tarasconnais veulent paratre trs rassis, trs matres d'eux-mmes, corrigs pour toujours. Eh bien, la vrit, c'est que nous ne sommes pas corrigs le moins du monde; seulement, au lieu de mentir en del nous mentons en de. Nous ne disons plus: Hier aux arnes on tait plus de cinquante mille, au moins. Mais: Aux arnes, hier, si l'on tait une demi-douzaine, c'est tout le bout du monde. De l'exagration tout de mme. [1] De gr ou de force - ils feront le saut - du fenestron - de Tarascon - dedans le Rhne. [2] Lire dans les journaux d'il y a douze ans, le procs de la Nouvelle-France et de la colonie de Port-Breton, ainsi que le curieux volume publi chez Dreyfous, par le docteur Baudoin, mdecin de l'expdition. [3] Panpri [4] Panpri-gousto [5] Locution tarasconnaise. Le _Mmorial en _fourmille ; on n'a pas cru devoir y retoucher. [6] Note du transcripteur : le tableau de recensement est prsent ici sous forme de paragraphes se succdant. Les champs sont dlimits par des tirets (-). Pour des raisons de prsentation, les noms se succdant et ayant les mmes caractristiques sont regroups dans un mme paragraphe et sont spars par le symbole suivant (/). [7] Abris contre le vent. [8] Clbre voyageur franais. End of the Project Gutenberg EBook of Port-Tarascon, by Alphonse Daudet License: Share Alike