Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif Daniel Defoe MOLL FLANDERS (1722) Traduction de Marcel Schwob Table des matires PRFACE DU TRADUCTEUR MOLL FLANDERS PRFACE DU TRADUCTEUR _La fortune littraire de Robinson Cruso a t si prodigieuse que le nom de l'auteur, aux yeux du public, a presque disparu sous sa gloire. Si Daniel de Fo avait eu la prcaution de faire suivre sa signature du titre qu'il avait la clbrit_, la Peste de Londres, Roxana, le Colonel Jacques, le Capitaine Singleton et Moll Flanders _auraient fait leur chemin dans le monde. Mais il n'en a pas t ainsi. Pareille aventure tait arrive Cervantes, aprs avoir crit_ Don Quichotte. _Car on ne lut gure ses admirables nouvelles, son thtre, sans compter_ Galathe _et_ Persiles y Sigismunde. _Cervantes et Daniel de Fo ne composrent leurs grandes oeuvres qu'aprs avoir dpass l'ge mr. Tous deux avaient men auparavant une vie trs active: Cervantes, longtemps prisonnier, ayant vu les hommes et les choses, la guerre et la paix, mutil d'une main. De Fo, prisonnier aussi Newgate, expos au pilori, ml au brassage des affaires politiques au milieu d'une rvolution; l'un et l'autre harcels par des ennuis d'argent, l'un par des dettes, l'autre par des faillites successives; l'un et l'autre nergiques, rsistants, dous d'une extraordinaire force de travail. Et, ainsi que Don Quichotte contient l'histoire idale de Cervantes transpose dans la fiction, Robinson Cruso est l'histoire de Daniel de Fo au milieu des difficults de la vie._ _C'est de Fo lui-mme qui l'a dclar dans la prface au troisime volume de_ Robinson: _Srieuses rflexions durant la vie et les surprenantes aventures de Robinson Cruso. Ce roman, crit de Fo, bien qu'allgorique est aussi historique. De plus, il existe un homme bien connu dont la vie et les actions forment le sujet de ce volume, et auquel presque toutes les parties de l'histoire font directement allusion. Ceci est la pure vrit.... Il n'y a pas une circonstance de l'histoire imaginaire qui ne soit calque sur l'histoire relle.... C'est l'exposition d'une scne entire de vie relle durant vingt-huit annes passes dans les circonstances les plus errantes, affligeantes et dsoles que jamais homme ait traverses; et o j'ai vcu si longtemps d'une vie d'tranges merveilles, parmi de continuelles temptes; o je me suis battu avec la pire espce de sauvages et de cannibales, en d'innombrables et surprenants incidents; o j'ai t nourri par des miracles plus grands que celui des corbeaux; o j'ai souffert toute manire de violences et d'oppressions, d'injures, de reproches, de mpris des humains, d'attaques de dmons, de corrections du ciel et d'oppositions sur terre.... Puis, traitant de la reprsentation fictive de l'emprisonnement forc de Robinson dans son le, de Fo ajoute: Il est aussi raisonnable de reprsenter une espce d'emprisonnement par une autre, que de reprsenter n'importe quelle chose qui existe rellement par une autre qui n'existe pas. Si j'avais adopt la faon ordinaire d'crire l'histoire prive d'un homme, en vous exposant la conduite ou la vie que vous connaissiez, et sur les malheurs ou dfaillances de laquelle vous aviez parfois injustement triomph, tout ce que j'aurais dit ne vous aurait donn aucune diversion, aurait obtenu peine l'honneur d'une lecture, ou mieux point d'attention._ _Nous devons donc considrer Robinson Cruso comme une allgorie, un symbole_ (emblem) _qui enveloppe un livre dont le fond et t peut-tre assez analogue aux_ Mmoires _de Beaumarchais, mais que de Fo ne voulut pas crire directement. Tous les autres romans de de Fo doivent tre semblablement interprts. Ayant rduit sa propre vie par la pense la simplicit absolue afin de la reprsenter en art, il transforma plusieurs fois les symboles et les appliqua diverses sortes d'tres humains. C'est l'existence matrielle de l'homme, et sa difficult, qui a le plus puissamment frapp l'esprit de de Fo. Il y avait de bonnes raisons pour cela. Et ainsi que lui-mme a lutt, solitaire, pour obtenir une petite aisance et une protection contre les intempries du monde, ses hros et hrones sont des solitaires qui essayent de vivre en dpit de la nature et des hommes._ _Robinson, jet sur une le dserte, arrache la terre ce qu'il lui faut pour manger son pain quotidien; le pauvre Jacques, n parmi des voleurs, vit sa manire pour l'amour seul de l'existence, et sans rien possder, tremblant seulement le jour o il a trouv une bourse pleine d'or; Bob Singleton, le petit pirate, abandonn sur mer, conquiert de ses seules mains son droit vivre avec des moyens criminels; la courtisane Roxana parvient pniblement, aprs une vie honteuse, obtenir le respect de gens qui ignorent son pass; le malheureux sellier, rest Londres au milieu de la peste, arrange sa vie et se protge du mieux qu'il peut en dpit de l'affreuse pidmie; enfin Moll Flanders, aprs une vie de prostitution de calcul, ruine, ayant quarante-huit ans dj, et ne pouvant plus trafiquer de rien, aussi solitaire au milieu de la populeuse cit de Londres qu'Alexandre Selkirk dans l'le de Juan-Hernandez, se fait voleuse isole pour manger sa faim, et chaque vol successif semblant l'accroissement de bien-tre que Robinson dcouvre dans ses travaux, parvient dans un ge recul, malgr l'emprisonnement et la dportation, une sorte de scurit._ _Les Heurs et Malheurs de la Fameuse Moll Flanders, etc., qui naquit Newgate, et, durant une vie continuellement varie de trois fois vingt ans, outre son enfance, fut douze ans prostitue, cinq fois marie (dont l'une son propre frre), douze ans voleuse, huit ans flonne dporte en Virginie, finalement devint riche, vcut honnte, et mourut repentante; crits d'aprs ces propres mmoires, ils parurent le 27 Janvier 1722._ _De Fo avait soixante et un ans. Trois ans auparavant, il avait dbut dans le roman par_ Robinson Cruso. _En juin 1720, il avait publi_ le Capitaine Singleton. _Moins de deux mois aprs_ Moll Flanders _(17 mars 1722), il donnait un nouveau chef-d'oeuvre,_ le Journal de la peste de Londres, _son deux cent treizime ouvrage (on en connat deux cent cinquante-quatre) depuis 1687._ _Les biographes de de Fo ignorent quelle fut l'origine du roman_ Moll Flanders. _Sans doute l'ide lui en vint pendant son emprisonnement d'un an et demi Newgate en 1704. On en est rduit, pour expliquer le nom de l'hrone, noter cette concidence: dans le_ Post-Boy _du 9 janvier 1722, et aux numros prcdents, figure, l'annonce des livres en vente chez John Darby, et entre autres_ l'Histoire des Flandres _avec une carte par Moll._ _D'autre part, M. William Lee a retrouv_ dans Applebee's Journal, _dont de Fo tait le principal rdacteur, une lettre signe Moll, crite de la Foire aux Chiffons, la date du 16 juillet 1720. Cette femme est suppose s'adresser de Fo pour lui demander conseil. Elle s'exprime dans un singulier mlange de_ slang _et d'anglais. Elle a t voleuse et dporte. Mais, ayant amass un peu d'argent, elle a trouv le moyen de revenir en Angleterre o elle est en rupture de ban. Le malheur veut qu'elle ait rencontr un ancien camarade. Il me salue publiquement dans la rue, avec un cri prolong:-- excellente Moll, es-tu donc sortie de la tombe? n'tais-tu pas dporte?--Tais-toi Jack, dis-je, pour l'amour de Dieu! quoi, veux-tu donc me perdre?--Moi? dit-il, allons coquine, donne-moi une pice de douze, ou je cours te dnoncer sur-le-champ.... J'ai t force de cder et le misrable va me traiter comme une vache lait tout le reste de mes jours.Ainsi, ds le mois de juillet 1720, de Fo se proccupait du cas matriel et moral d'une voleuse en rupture de ban, expose au chantage, et imaginait de le faire raconter par Moll elle-mme._ _Mais ceux qui ont tudi de Fo ne semblent pas avoir attach assez d'importance un fait bien significatif. De Fo explique, dans sa prface, qu'il se borne publier un manuscrit de Mmoires corrig et un peu expurg. Nous ne pouvons dire que cette histoire contienne la fin de la vie de cette fameuse Moll Flanders, car personne ne saurait crire sa propre vie jusqu' la fin, moins de l'crire aprs la mort; mais la vie de son mari, crite par une troisime main, expose en dtail comment ils vcurent ensemble en Amrique, puis revinrent tous deux en Angleterre, au bout de huit ans, tant devenus trs riches, o elle vcut, dit-on, jusqu' un ge trs avanc, mais ne parut point extraordinairement repentante, sauf qu'en vrit elle parlait toujours avec rpugnance de sa vie d'autrefois. Et de Fo termine le livre par cette mention: crit en 1683._ _C'est ainsi que, pour le_ Journal de la Peste, _de Fo a tenu indiquer, par une note, l'endroit o est enterr l'auteur, qu'il supposait mort depuis longtemps. En effet, de Fo avait quatre ans au moment de l'pidmie (1665), et il n'en crivit le_ Journal _qu'en 1722--cinquante-sept ans plus tard.--Mais il voulait que l'on considrt son oeuvre comme les notes d'un tmoin. Il paratrait y avoir eu moins de ncessit de dater les mmoires de Moll Flanders en reculant l'anne jusqu'en 1683, si toutefois l'existence d'une vritable Moll, vers cette poque, ne venait pas appuyer la fiction de Fo._ _Or, une certaine Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, resta clbre au moins jusqu'en 1668. Elle mourut extrmement ge. Elle avait connu les contemporains de Shakespeare, peut-tre Shakespeare lui-mme. Voici ce qu'en rapporte Granger_ (Supplment l'histoire biographique, _p. 256_): _Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, nom sous lequel on la dsignait gnralement, tait une femme d'esprit masculin qui commit, soit en personne, soit comme complice, presque tous les crimes et folies notoires chez les pires excentriques des deux sexes. Elle fut infme comme prostitue et proxnte, diseuse de bonne aventure, pickpocket, voleuse et receleuse; elle fut aussi la complice d'un adroit faussaire. Son exploit le plus signal fut de dpouiller le gnral Fairfax sur la bruyre de Hounslow, ce qui la fit envoyer la prison de Newgate; mais grce une forte somme d'argent, elle fut remise en libert. Elle mourut d'hydropisie, l'ge de soixante-quinze ans, mais serait probablement morte auparavant, si elle n'avait eu l'habitude de fumer du tabac depuis de longues annes._ _M. Dodsley_ (Old Plays, _vol. VI) a copi la note suivante dans un manuscrit du British Musum:_ _Mme Mary Friths, alias Moll la Coupeuse de bourses, ne dans Barbican, fille d'un cordonnier, mourut en sa maison de Fleet Street, prs de la Taverne du Globe, le 26 juillet 1659, et fut enterre l'glise de Sainte-Brigitte. Elle laissa par testament vingt livres l'effet de faire couler du vin par les conduites d'eau lors du retour de Charles II, qui survint peu aprs._ _M. Steevens, dans ses commentaires sur Shakespeare_ (Twelfth Night, _A. I, Sc. III) note, sur les registres de la Stationer's Company, pour aot 1610, l'entre d'un livre nomm_ les Folies de la joyeuse Moll de Bankside, _avec ses promenades en vtements d'homme et leur explication, par John Day._ _En 1611, Thomas Middleton et Dekkar crivirent sur Moll leur clbre comdie_ The Roaring Girl _ou_ Moll la coupeuse de bourses.... _Le frontispice la reprsente vtue en homme, l'oeil oblique, la bouche tordue, avec ces mots en lgende:_ _Mon cas est chang: il faut que je travaille pour vivre._ _Nathaniel Field la cite, en 1639, dans sa comdie_ Amends fort Ladies. _Sa vie fut publie en in-12, en 1662, avec son portrait en habits d'homme: elle a prs d'elle un singe, un lion et un aigle. Dans la pice du_ Faux Astrologue _(1668), on la mentionne comme morte._ _Ainsi John Day, Nathaniel Field, Thomas Middleton, Thomas Dekkar, compagnons de Shakespeare, firent des pices sur Moll ds 1610 jusqu'en 1659. Il parat qu'elle vivait encore lorsqu'on publia sa vie en 1662. Toujours est-il qu'elle resta longtemps clbre. Le capitaine Hohnson place sa biographie parmi celles des grands voleurs dans son_ Histoire gnrale des Assassins, Voleurs et Pirates, etc. _(1736) ce qui indique la persistance d'une tradition. Ceux qui donnrent Daniel de Fo de si prcis dtails sur la peste de 1665 durent lui raconter mainte histoire sur l'extraordinaire vie de cette vieille femme, morte riche, aprs une existence infme, soixante-quinze ans. Le frontispice de la pice de Middleton, avec sa lgende, s'appliquerait Moll Flanders. De Fo insiste dans son livre sur les vtements d'homme que porte Moll. Ce n'est certes pas l un trait ordinaire. Il a d voir aussi dans sa jeunesse les nombreuses pices de thtre o figurait ce personnage populaire. Le livre de colportage contenant l'histoire de la vie de Moll la Coupeuse de bourses a certainement t feuillet par lui. Il la fait nommer avec admiration par Moll Flanders. Enfin, la preuve mme de l'identit de Mary Frith avec Moll Flanders, c'est la date de 1683 que de Fo assigne aux prtendus Mmoires complts par une troisime main. La tradition lui permettait de croire que la vieille Mary Frith avait vcu jusqu'aux environs de cette anne. Nous n'avons aucune preuve formelle de la date prcise de sa mort._ _La vie de Mary Frith a donc jou pour_ Moll Flanders _le mme rle que la relation d'Alexandre Selkirk pour_ Robinson Cruso. _C'est l'embryon rel que de Fo a fait germer en fiction. C'est le point de dpart d'un dveloppement qui a une porte bien plus haute. Mais il tait ncessaire de montrer que l'imagination de Daniel de Fo construit le plus puissamment sur des ralits, car Daniel de Fo est un crivain extrmement raliste. Si un livre peut tre compar _ Moll Flanders,_ c'est_ Germinie Lacerteux; _mais Moll Flanders n'agit que par passion de vivre, tandis que MM. de Goncourt ont analys d'autres mobiles chez Germinie. Ici, il semble qu'on entende retentir chaque page les paroles de la prire: Mon Dieu, donnez-nous notre pain quotidien! Par ce seul aiguillon Moll Flanders est excite au vice, puis au vol, et peu peu le vol, qui a t terriblement conscient au dbut, dgnre en habitude, et Moll Flanders vole pour voler._ _Et ce n'est pas seulement dans_ Moll Flanders _qu'on entend la prire de la faim. Les livres de Daniel de Fo ne sont que le dveloppement des deux supplications de l'humanit: Mon Dieu, donnez-nous notre pain quotidien;--mon Dieu, prservez-nous de la tentation! Ce furent les paroles qui hantrent sa vie et son imagination, jusqu' la dernire lettre qu'il crivit pour sa fille et pour son gendre quelques jours avant sa mort._ _Je ne veux point parler ici de la puissance artistique de Daniel de Fo. Il suffira de lire et d'admirer la vrit nue des sentiments et des actions. Ceux qui n'aiment pas seulement_ Robinson _comme le livre de leur enfance trouveront dans_ Moll Flanders _les mmes plaisirs et les mmes terreurs._ _Georges Borrow raconte dans_ Lavengro _qu'il rencontra sur le pont de Londres une vieille femme qui ne lisait qu'un livre. Elle ne voulait le vendre aucun prix. Elle y trouvait tout son amusement et toute sa consolation. C'tait un ancien livre aux pages uses, Borrow en lut quelques lignes: aussitt il reconnut l'air, le style, l'esprit de l'crivain du livre o d'abord il avait appris lire. Il couvrit son visage de ses mains, et pensa son enfance.... Ce livre de la vieille femme tait_ Moll Flanders. _Il me reste dire quelques mots de ma traduction. Je sens qu'elle est bien imparfaite, mais elle a au moins un mrite: partout o cela a t possible, les phrases ont conserv le mouvement et les coupures de la prose de de Fo. J'ai respect la couleur du style autant que j'ai pu. Les nonchalances de langage et les redites exquises de la narratrice ont t rendues avec le plus grand soin. Enfin j'ai essay de mettre sous les yeux du lecteur franais l'oeuvre mme de Daniel de Fo._ Marcel Schwob. * * * * * MOLL FLANDERS Mon vritable nom est si bien connu dans les archives ou registres des prisons de Newgate et de Old Bailey et certaines choses de telle importance en dpendent encore, qui sont relatives ma conduite particulire, qu'il ne faut pas attendre que je fasse mention ici de mon nom ou de l'origine de ma famille; peut-tre aprs ma mort ceci sera mieux connu; prsent il n'y aurait nulle convenance, non, quand mme on donnerait pleine et entire rmission, sans exception de personnes ou de crimes. Il suffira de vous dire que certaines de mes pires camarades, hors d'tat de me faire du mal, car elles sont sorties de ce monde par le chemin de l'chelle et de la corde que moi-mme j'ai souvent pens prendre, m'ayant connue par le nom de Moll Flanders, vous me permettrez de passer sous ce nom jusqu' ce que j'ose avouer tout ensemble qui j'ai t et qui je suis. On m'a dit que dans une nation voisine, soit en France, soit ailleurs, je n'en sais rien, il y a un ordre du roi, lorsqu'un criminel est condamn ou mourir ou aux galres ou tre dport, et qu'il laisse des enfants (qui sont d'ordinaire sans ressource par la confiscation des biens de leurs parents), pour que ces enfants soient immdiatement placs sous la direction du gouvernement et transports dans un hpital qu'on nomme Maison des Orphelins, o ils sont levs, vtus, nourris, instruits, et au temps de leur sortie entrent en apprentissage ou en service, tellement qu'ils sont capables de gagner leur vie par une conduite honnte et industrieuse. Si telle et t la coutume de notre pays, je n'aurais pas t laisse, pauvre fille dsole, sans amis, sans vtements, sans aide, sans personne pour m'aider, comme fut mon sort; par quoi je fus non seulement expose de trs grandes dtresses, mme avant de pouvoir ou comprendre ma situation ou l'amender, mais encore jete une vie scandaleuse en elle-mme, et qui par son ordinaire cours amne la destruction de l'me et du corps. Mais ici le cas fut diffrent. Ma mre fut convaincue de flonie pour un petit vol peine digne d'tre rapport: elle avait emprunt trois pices de fine Hollande un certain drapier dans Cheapside; les dtails en sont trop longs rpter, et je les ai entendus raconter de tant de faons que je puis peine dire quel est le rcit exact. Quoiqu'il en soit, ils s'accordent tous en ceci, que ma mre plaida son ventre, qu'on la trouva grosse, et qu'elle eut sept mois de rpit; aprs quoi on la saisit (comme ils disent) du premier jugement; mais elle obtint ensuite la faveur d'tre dporte aux plantations, et me laissa, n'tant pas ge de la moiti d'un an, et en mauvaises mains, comme vous pouvez croire. Ceci est trop prs des premires heures de ma vie pour que je puisse raconter aucune chose de moi, sinon par ou-dire; il suffira de mentionner que je naquis dans un si malheureux endroit qu'il n'y avait point de paroisse pour y avoir recours afin de me nourrir dans ma petite enfance, et je ne peux pas expliquer le moins du monde comment on me fit vivre; si ce n'est qu'une parente de ma mre (ainsi qu'on me l'a dit) m'emmena avec elle, mais aux frais de qui, ou par l'ordre de qui, c'est ce dont je ne sais rien. La premire chose dont je puisse me souvenir, ou que j'aie pu jamais apprendre sur moi, c'est que j'arrivai tre mle dans une bande de ces gens qu'on nomme Bohmiens ou gyptiens; mais je pense que je restai bien peu de temps parmi eux, car ils ne dcolorrent point ma peau, comme ils le font tous les enfants qu'ils emmnent, et je ne puis dire comment je vins parmi eux ni comment je les quittai. Ce fut Colchester, en Essex, que ces gens m'abandonnrent; et j'ai dans la tte la notion que c'est moi qui les abandonnai (c'est--dire que je me cachai et ne voulus pas aller plus loin avec eux), mais je ne saurais rien affirmer l-dessus. Je me rappelle seulement qu'ayant t prise par des officiers de la paroisse de Colchester, je leur rpondis que j'tais venue en ville avec les gyptiens, mais que je ne voulais pas aller plus loin avec eux, et qu'ainsi ils m'avaient laisse; mais o ils taient alls, voil ce que je ne savais pas; car, ayant envoy des gens par le pays pour s'enqurir, il parat qu'on ne put les trouver. J'tais maintenant en point d'tre pourvue; car bien que je ne fusse pas lgalement la charge de la paroisse pour telle au telle partie de la ville, pourtant, ds qu'on connut ma situation et qu'on sut que j'tais trop jeune pour travailler, n'ayant pas plus de trois ans d'ge, la piti mut les magistrats de la ville, et ils dcidrent de me prendre sous leur garde, et je devins eux tout comme si je fusse ne dans la cit. Dans la provision qu'ils firent pour moi, j'eus la chance d'tre mise en nourrice, comme ils disent, chez une bonne femme qui tait pauvre, en vrit, mais qui avait connu de meilleurs jours, et qui gagnait petitement sa vie en levant des enfants tels qu'on me supposait tre, et en les entretenant en toutes choses ncessaires jusqu' l'ge o l'on pensait qu'ils pourraient entrer en service ou gagner leur propre pain. Cette bonne femme avait aussi une petite cole qu'elle tenait pour enseigner aux enfants lire et coudre; et ayant, comme j'ai dit, autrefois vcu en bonne faon, elle levait les enfants avec beaucoup d'art autant qu'avec beaucoup de soin. Mais, ce qui valait tout le reste, elle les levait trs religieusement aussi, tant elle-mme une femme bien sobre et pieuse, secondement bonne mnagre et propre, et troisimement de faons et moeurs honntes. Si bien qu' ne point parler de la nourriture commune, du rude logement et des vtements grossiers, nous tions levs aussi civilement qu' la classe d'un matre de danse. Je continuai l jusqu' l'ge de huit ans, quand je fus terrifie par la nouvelle que les magistrats (je crois qu'on les nommait ainsi) avaient donn l'ordre de me mettre en service; je ne pouvais faire que bien peu de chose, o qu'on m'envoyt, sinon aller en course, ou servir de souillon quelque fille de cuisine; et comme on me le rptait souvent, j'en pris une grande frayeur; car j'avais une extrme aversion entrer en service, comme ils disaient, bien que je fusse si jeune; et je dis ma nourrice que je croyais pouvoir gagner ma vie sans entrer en service, si elle voulait bien me le permettre; car elle m'avait appris travailler de mon aiguille et filer de la grosse laine, qui est la principale industrie de cette ville, et je lui dis que si elle voulait bien me garder, je travaillerais bien fort. Je lui parlais presque chaque jour de travailler bien fort et, en somme, je ne faisais que travailler et pleurer tout le temps, ce qui affligea tellement l'excellente bonne femme qu'enfin elle se mit s'inquiter de moi: car elle m'aimait beaucoup. L-dessus, un jour, comme elle entrait dans la chambre o tous les pauvres enfants taient au travail, elle s'assit juste en face de moi; non pas sa place habituelle de matresse mais comme si elle se disposait dessein pour m'observer et me regarder travailler; j'tais en train de faire un ouvrage auquel elle m'avait mise, et je me souviens que c'tait marquer des chemises; et aprs un temps elle commena de me parler: --Petite sotte, dit-elle, tu es toujours pleurer (et je pleurais alors), dis-moi pourquoi tu pleures. --Parce qu'ils vont m'emmener, dis-je, et me mettre en service, et je ne peux pas faire le travail de mnage. --Eh bien, mon enfant, dit-elle, il est possible que tu ne puisses pas faire le travail de mnage, mais tu l'apprendras plus tard, et on ne te mettra pas au gros ouvrage tout de suite. --Si, on m'y mettra, dis-je, et si je ne peux pas le faire, on me battra, et les servantes me battront pour me faire faire le gros ouvrage, et je ne suis qu'une petite fille, et je ne peux pas le faire! Et je me remis pleurer jusqu' ne plus pouvoir parler. Ceci mut ma bonne nourrice maternelle; si bien qu'elle rsolut que je n'entrerais pas encore en condition; et elle me dit de ne pas pleurer, et qu'elle parlerait M. le maire et que je n'entrerais en service que quand je serais plus grande. Eh bien, ceci ne me satisfit pas; car la seule ide d'entrer en condition tait pour moi une chose si terrible que si elle m'avait assur que je n'y entrerais pas avant l'ge de vingt ans, cela aurait t entirement pareil pour moi; j'aurais pleur tout le temps, rien qu' l'apprhension que la chose finirait par arriver. Quand elle vit que je n'tais pas apaise, elle se mit en colre avec moi: --Et que veux-tu donc de plus, dit-elle, puisque je te dis que tu n'entreras en service que quand tu seras plus grande? --Oui, dis-je, mais il faudra tout de mme que j'y entre, la fin. --Mais quoi, dit-elle, est-ce que cette fille est folle? Quoi, tu veux donc tre une dame de qualit? --Oui, dis-je, et je pleurai de tout mon coeur, jusqu' clater encore en sanglots. Ceci fit rire la vieille demoiselle, comme vous pouvez bien penser. --Eh bien, madame, en vrit, dit-elle, en se moquant de moi, vous voulez donc tre une dame de qualit, et comment ferez-vous pour devenir dame de qualit? est-ce avec le bout de vos doigts? --Oui, dis-je encore innocemment. --Mais voyons, qu'est-ce que tu peux gagner, dit-elle; qu'est-ce que tu peux gagner par jour en travaillant? --Six sous, dis-je, quand je file, et huit sous quand je couds du gros linge. --Hlas! pauvre dame de qualit, dit-elle encore en riant, cela ne te mnera pas loin. --Cela me suffira, dis-je, si vous voulez bien me laisser vivre avec vous. Et je parlais d'un si pauvre ton suppliant que j'treignis le coeur de la bonne femme, comme elle me dit plus tard. --Mais, dit-elle, cela ne suffira pas te nourrir et t'acheter des vtements; et qui donc achtera des robes pour la petite dame de qualit? dit-elle. Et elle me souriait tout le temps. --Alors je travaillerai plus dur, dis-je, et je vous donnerai tout l'argent. --Mais, mon pauvre enfant, cela ne suffira pas, dit-elle; il y aura peine de quoi te fournir d'aliments. --Alors vous ne me donnerez pas d'aliments, dis-je encore, innocemment; mais vous me laisserez vivre avec vous. --Et tu pourras vivre sans aliments? dit-elle. --Oui, dis-je encore, comme un enfant, vous pouvez bien penser, et je pleurai encore de tout mon coeur. Je n'avais aucun calcul en tout ceci; vous pouvez facilement voir que tout tait de nature; mais c'tait joint tant d'innocence et tant de passion qu'en somme la bonne crature maternelle se mit pleurer aussi, et enfin sanglota aussi fort que moi, et me prit et me mena hors de la salle d'cole: Viens, dit-elle, tu n'iras pas en service, tu vivras avec moi; et ceci me consola pour le moment. L-dessus, elle alla faire visite au maire, mon affaire vint dans la conversation, et ma bonne nourrice raconta M. le maire toute l'histoire; il en fut si charm qu'il alla appeler sa femme et ses deux filles pour l'entendre, et ils s'en amusrent assez entre eux, comme vous pouvez bien penser. Enfin, une semaine ne s'tait pas coule, que voici tout coup madame la femme du maire et ses deux filles qui arrivent la maison pour voir ma vieille nourrice, et visiter son cole et les enfants. Aprs qu'elles les eurent regards un peu de temps: --Eh bien, madame, dit la femme du maire ma nourrice, et quelle est donc, je vous prie, la petite fille qui veut tre dame de qualit? Je l'entendis et je fus affreusement effraye, quoique sans savoir pourquoi non plus; mais madame la femme du maire vient jusqu' moi: --Eh bien, mademoiselle, dit-elle, et quel ouvrage faites-vous en ce moment? Le mot _mademoiselle_ tait un langage qu'on n'avait gure entendu parler dans notre cole, et je m'tonnai de quel triste nom elle m'appelait; nanmoins je me levai, fis une rvrence, et elle me prit mon ouvrage dans les mains, le regarda, et dit que c'tait trs bien; puis elle regarda une de mes mains: --Ma foi, dit-elle, elle pourra devenir dame de qualit, aprs tout; elle a une main de dame, je vous assure. Ceci me fit un immense plaisir; mais madame la femme du maire ne s'en tint pas l, mais elle mit sa main dans sa poche et me donna un shilling, et me recommanda d'tre bien attentive mon ouvrage et d'apprendre bien travailler, et peut-tre je pourrais devenir une dame de qualit, aprs tout. Et tout ce temps ma bonne vieille nourrice, et madame la femme du maire et tous les autres gens, ne me comprenaient nullement: car eux voulaient dire une sorte de chose par le mot dame de qualit et moi j'en voulais dire une toute diffrente; car hlas! tout ce que je comprenais en disant dame de qualit, c'est que je pourrais travailler pour moi et gagner assez pour vivre sans entrer en service; tandis que pour eux cela signifiait vivre dans une grande et haute position et je ne sais quoi. Eh bien, aprs que madame la femme du maire fut partie, ses deux filles arrivrent et demandrent aussi voir la dame de qualit, et elles me parlrent longtemps, et je leur rpondis ma guise innocente; mais toujours lorsqu'elles me demandaient si j'avais rsolu de devenir une dame de qualit, je rpondais oui: enfin elles me demandrent ce que c'tait qu'une dame de qualit. Ceci me troubla fort: toutefois j'expliquai ngativement que c'tait une personne qui n'entrait pas en service pour faire le mnage; elles en furent extrmement charmes, et mon petit babillage leur plut et leur sembla assez agrable, et elles me donnrent aussi de l'argent. Pour mon argent, je le donnai tout ma nourrice-matresse comme je l'appelais, et lui promis qu'elle aurait tout ce que je gagnerais quand je serais dame de qualit, aussi bien que maintenant; par ceci et d'autres choses que je disais, ma vieille gouvernante commena de comprendre ce que je voulais dire par dame de qualit, et que ce n'tait pas plus que d'tre capable de gagner mon pain par mon propre travail et enfin elle me demanda si ce n'tait pas cela. Je lui dis que oui, et j'insistai pour lui expliquer que vivre ainsi, c'tait tre dame de qualit; car, dis-je, il y a une telle, nommant une femme qui raccommodait de la dentelle et lavait les coiffes de dentelle des dames; elle, dis-je, c'est une dame de qualit, et on l'appelle _madame_. --Pauvre enfant, dit ma bonne vieille nourrice, tu pourras bientt tre une personne mal fame, et qui a eu deux btards. Je ne compris rien cela; mais je rpondis: Je suis sre qu'on l'appelle _madame_, et elle ne va pas en service, et elle ne fait pas le mnage; et ainsi je soutins qu'elle tait dame de qualit, et que je voulais tre dame de qualit, comme elle. Tout ceci fut rpt aux dames, et elles s'en amusrent et de temps en temps les filles de M. le maire venaient me voir et demandaient o tait la petite dame de qualit, ce qui ne me rendait pas peu fire de moi, d'ailleurs j'avais souvent la visite de ces jeunes dames, et elles en amenaient d'autres avec elles; de sorte que par cela je devins connue presque dans toute la ville. J'avais maintenant prs de dix ans et je commenais d'avoir l'air d'une petite femme, car j'tais extrmement srieuse, avec de belles manires, et comme j'avais souvent entendu dire aux dames que j'tais jolie, et que je deviendrais extrmement belle, vous pouvez penser que cela ne me rendait pas peu fire; toutefois cette vanit n'eut pas encore de mauvais effet sur moi; seulement, comme elles me donnaient souvent de l'argent que je donnais ma vieille nourrice, elle, honnte femme, avait l'intgrit de le dpenser pour moi afin de m'acheter coiffe, linge et gants, et j'allais nettement vtue; car si je portais des haillons, j'tais toujours trs propre, ou je les faisais barboter moi-mme dans l'eau, mais, dis-je, ma bonne vieille nourrice, quand on me donnait de l'argent, bien honntement le dpensait pour moi, et disait toujours aux dames que ceci ou cela avait t achet avec leur argent; et ceci faisait qu'elles m'en donnaient davantage; jusqu'enfin je fus tout de bon appele par les magistrats, pour entrer en service; mais j'tais alors devenue si excellente ouvrire, et les dames taient si bonnes pour moi, que j'en avais pass le besoin; car je pouvais gagner pour ma nourrice autant qu'il lui fallait pour m'entretenir; de sorte qu'elle leur dit que, s'ils lui permettaient, elle garderait la dame de qualit comme elle m'appelait, pour lui servir d'aide et donner leon aux enfants, ce que j'tais trs bien capable de faire; car j'tais trs agile au travail, bien que je fusse encore trs jeune. Mais la bont de ces dames ne s'arrta pas l, car lorsqu'elles comprirent que je n'tais plus entretenue par la cit, comme auparavant, elles me donnrent plus souvent de l'argent; et, mesure que je grandissais, elles m'apportaient de l'ouvrage faire pour elles: tel que linge rentoiler, dentelles rparer, coiffes faonner, et non seulement me payaient pour mon ouvrage, mais m'apprenaient mme le faire, de sorte que j'tais vritablement une dame de qualit, ainsi que je l'entendais; car avant d'avoir douze ans, non seulement je me suffisais en vtements et je payais ma nourrice pour m'entretenir, mais encore je mettais de l'argent dans ma poche. Les dames me donnaient aussi frquemment de leurs hardes ou de celles de leurs enfants; des bas, des jupons, des habits, les unes telle chose, les autres telle autre, et ma vieille femme soignait tout cela pour moi comme une mre, m'obligeait raccommoder, et tourner tout au meilleur usage: car c'tait une rare et excellente mnagre. la fin, une des dames se prit d'un tel caprice pour moi qu'elle dsirait m'avoir chez elle, dans sa maison, pour un mois, dit-elle, afin d'tre en compagnie de ses filles. Vous pensez que cette invitation tait excessivement aimable de sa part; toutefois, comme lui dit ma bonne femme, moins qu'elle se dcidt me garder pour tout de bon, elle ferait la petite dame de qualit plus de mal que de bien.--Eh bien, dit la dame, c'est vrai; je la prendrai chez moi seulement pendant une semaine, pour voir comment mes filles et elles s'accordent, et comment son caractre me plat, et ensuite je vous en dirai plus long; et cependant, s'il vient personne la voir comme d'ordinaire, dites-leur seulement que vous l'avez envoye en visite ma maison. Ceci tait prudemment mnag, et j'allai faire visite la dame, o je me plus tellement avec les jeunes demoiselles, et elles si fort avec moi, que j'eus assez faire pour me sparer d'elles, et elles en furent aussi fches que moi-mme. Je les quittai cependant et je vcus presque une anne encore avec mon honnte vielle femme; et je commenais maintenant de lui tre bien utile; car j'avais presque quatorze ans, j'tais grande pour mon ge, et j'avais dj l'air d'une petite femme; mais j'avais pris un tel got de l'air de qualit dont on vivait dans la maison de la dame, que je ne me sentais plus tant mon aise dans mon ancien logement; et je pensais qu'il tait beau d'tre vraiment dame de qualit, car j'avais maintenant des notions tout fait diffrentes sur les dames de qualit; et comme je pensais qu'il tait beau d'tre une dame de qualit, ainsi j'aimais tre parmi les dames de qualit, et voil pourquoi je dsirais ardemment y retourner. Quand j'eus environ quatorze ans et trois mois, ma bonne vieille nourrice (ma mre, je devrais l'appeler) tomba malade et mourut. Je me trouvai alors dans une triste condition, en vrit; car ainsi qu'il n'y a pas grand'peine mettre fin la famille d'une pauvre personne une fois qu'on les a tous emmens au cimetire, ainsi la pauvre bonne femme tant enterre, les enfants de la paroisse furent immdiatement enlevs par les marguilliers; l'cole tait finie et les externes qui y venaient n'avaient plus qu' attendre chez eux qu'on les envoyt ailleurs; pour ce qu'elle avait laiss, une fille elle, femme marie, arriva et balaya tout; et, comme on emportait les meubles, on ne trouva pas autre chose me dire que de conseiller par plaisanterie la petite dame de qualit de s'tablir maintenant son compte, si elle le voulait. J'tais perdue presque de frayeur, et je ne savais que faire; car j'tais pour ainsi dire mise la porte dans l'immense monde, et, ce qui tait encore pire, la vieille honnte femme avait gard par devers elle vingt et deux shillings moi, qui taient tout l'tat que la petite dame de qualit avait au monde; et quand je les demandai la fille, elle me bouscula et me dit que ce n'taient point ses affaires. Il tait vrai que la bonne pauvre femme en avait parl sa fille, disant que l'argent se trouvait tel endroit, et que c'tait l'argent de l'enfant, et qu'elle m'avait appele une ou deux fois pour me le donner, mais je ne me trouvais malheureusement pas l, et lorsque je revins, elle tait hors la condition de pouvoir en parler; toutefois la fille fut assez honnte ensuite pour me le donner, quoiqu'elle m'et d'abord ce sujet traite si cruellement. Maintenant j'tais une pauvre dame de qualit, en vrit, et juste cette mme nuit j'allais tre jete dans l'immense monde; car la fille avait tout emport, et je n'avais pas tant qu'un logement pour y aller, ou un bout de pain manger; mais il semble que quelques-uns des voisins prirent une si grande piti de moi, qu'ils en informrent la dame dans la famille de qui j'avais t; et immdiatement elle envoya sa servante pour me chercher; et me voil partie avec elles, sac et bagages, et avec le coeur joyeux, vous pouvez bien penser; la terreur de ma condition avait fait une telle impression sur moi, que je ne voulais plus tre dame de qualit, mais bien volontiers servante, et servante de telle espce pour laquelle on m'aurait crue bonne. Mais ma nouvelle gnreuse matresse avait de meilleures penses pour moi. Je la nomme gnreuse, car autant elle excdait la bonne femme avec qui j'avais vcu avant en tout, qu'en tat; je dis en tout, sauf en honntet; et pour cela, quoique ceci ft une dame bien exactement juste, cependant je ne dois pas oublier de dire en toutes occasions, que la premire, bien que pauvre, tait aussi foncirement honnte qu'il est possible. Je n'eus pas plus tt t emmene par cette bonne dame de qualit, que la premire dame, c'est--dire madame la femme du maire, envoya ses filles pour prendre soin de moi; et une autre famille qui m'avait remarque, quand j'tais la petite dame de qualit, me fit chercher, aprs celle-l, de sorte qu'on faisait grand cas de moi; et elles ne furent pas peu fches, surtout madame la femme du maire, que son amie m'et enleve elle; car disait-elle, je lui appartenais par droit, elle ayant t la premire qui et pris garde moi; mais celles qui me tenaient ne voulaient pas me laisser partir; et, pour moi, je ne pouvais tre mieux que l o j'tais. L, je continuai jusqu' ce que j'eusse entre dix-sept et dix-huit ans, et j'y trouvai tous les avantages d'ducation qu'on peut s'imaginer; cette dame avait des matres qui venaient pour enseigner ses filles danser, parler franais et crire, et d'autres pour leur enseigner la musique; et, comme j'tais toujours avec elles, j'apprenais aussi vite qu'elles; et quoique les matres ne fussent pas appoints pour m'enseigner, cependant j'apprenais par imitation et questions tout ce qu'elles apprenaient par instruction et direction. Si bien qu'en somme j'appris danser et parler franais aussi bien qu'aucune d'elles et chanter beaucoup mieux, car j'avais une meilleure voix qu'aucune d'elles; je ne pouvais pas aussi promptement arriver jouer du clavecin ou de l'pinette, parce que je n'avais pas d'instruments moi pour m'y exercer, et que je ne pouvais toucher les leurs que par intervalles, quand elles les laissaient; mais, pourtant, j'appris suffisamment bien, et finalement les jeunes demoiselles eurent deux instruments, c'est--dire un clavecin et une pinette aussi, et puis me donnrent leon elles-mmes; mais, pour ce qui est de danser, elles ne pouvaient mais que je n'apprisse les danses de campagne, parce qu'elles avaient toujours besoin de moi pour faire un nombre gal, et, d'autre part, elles mettaient aussi bon coeur m'apprendre tout ce qu'on leur avait enseign elles-mmes que moi profiter de leurs leons. Par ces moyens j'eus, comme j'ai dit, tous les avantages d'ducation que j'aurais pu avoir, si j'avais t autant demoiselle de qualit que l'taient celles avec qui je vivais, et, en quelques points, j'avais l'avantage sur mesdemoiselles, bien qu'elles fussent mes suprieures: en ce que tous mes dons taient de nature et que toutes leurs fortunes n'eussent pu fournir. D'abord j'tais jolie, avec plus d'apparence qu'aucune d'elles; deuximement j'tais mieux faite; troisimement, je chantais mieux, par quoi je veux dire que j'avais une meilleure voix; en quoi vous me permettrez de dire, j'espre, que je ne donne pas mon propre jugement, mais l'opinion de tous ceux qui connaissaient la famille. J'avais avec tout cela, la commune vanit de mon sexe, en ce qu'tant rellement considre comme trs jolie, ou, si vous voulez, comme une grande beaut, je le savais fort bien, et j'avais une aussi bonne opinion de moi-mme qu'homme du monde, et surtout j'aimais en entendre parler les gens, ce qui arrivait souvent et me donnait une grande satisfaction. Jusqu'ici mon histoire a t aise dire, et dans toute cette partie de ma vie, j'avais non seulement la rputation de vivre dans une trs bonne famille, mais aussi la renomme d'une jeune fille bien sobre, modeste et vertueuse, et telle j'avais toujours t; d'ailleurs, je n'avais jamais eu occasion de penser autre chose, ou de savoir ce qu'tait une tentation au vice. Mais ce dont j'tais trop fire fut ma perte. La matresse de la maison o j'tais avait deux fils, jeunes gentilshommes de qualit et tenue peu ordinaires, et ce fut mon malheur d'tre trs bien avec tous deux, mais ils se conduisirent avec moi d'une manire bien diffrente. L'an, un gentilhomme gai, qui connaissait la ville autant que la campagne, et, bien qu'il et de lgret assez pour commettre une mauvaise action, cependant avait trop de jugement pratique pour payer trop cher ses plaisirs; il commena par ce triste pige pour toutes les femmes, c'est--dire qu'il prenait garde toutes occasions combien j'tais jolie, comme il disait, combien agrable, combien mon port tait gracieux, et mille autres choses; et il y mettait autant de subtilit que s'il et eu la mme science prendre une femme au filet qu'une perdrix l'afft, car il s'arrangeait toujours pour rpter ces compliments ses soeurs au moment que, bien que je ne fusse pas l, cependant il savait que je n'tais pas assez loigne pour ne pas tre assure de l'entendre. Ses soeurs lui rpondaient doucement: Chut! frre, elle va t'entendre, elle est dans la chambre d' ct. Alors il s'interrompait et parlait voix basse, prtendant ne l'avoir pas su, et avouait qu'il avait eu tort; puis, feignant de s'oublier, se mettait parler de nouveau voix haute, et moi, qui tais si charme de l'entendre, je n'avais garde de ne point l'couter toutes occasions. Aprs qu'il eut ainsi amorc son hameon et assez aisment trouv le moyen de placer l'appt sur ma route, il joua jeu dcouvert, et un jour, passant par la chambre de sa soeur pendant que j'y tais, il entre avec un air de gaiet: --Oh! madame Betty, me dit-il, comment allez-vous, madame Betty? Est-ce que les joues ne vous brlent pas, madame Betty. Je fis une rvrence et me mis rougir, mais ne rpondis rien. --Pourquoi lui dis-tu cela, mon frre? dit la demoiselle. --Mais, reprit-il, parce que nous venons de parler d'elle, en bas, cette demi-heure. --Eh bien, dit sa soeur, vous n'avez pas pu dire de mal d'elle, j'en suis sre; ainsi, peu importe ce dont vous avez pu parler. --Non, non, dit-il, nous avons t si loin de dire du mal d'elle, que nous en avons dit infiniment de bien, et beaucoup, beaucoup de belles choses ont t rptes sur Mme Betty, je t'assure, et en particulier que c'est la plus jolie jeune fille de Colchester; et, bref, ils commencent en ville boire sa sant. --Je suis vraiment surprise de ce que tu dis, mon frre, rpond la soeur; il ne manque qu'une chose Betty, mais autant vaudrait qu'il lui manqut tout, car son sexe est en baisse sur le march au temps prsent; et si une jeune femme a beaut, naissance, ducation, esprit, sens, bonne faon et chastet, et tout a l'extrme, toutefois si elle n'a point d'argent, elle n'est rien; autant vaudrait que tout lui fit dfaut: l'argent seul, de nos jours, recommande une femme; les hommes se passent le beau jeu tour tour. Son frre cadet, qui tait l, s'cria: --Arrte, ma soeur, tu vas trop vite; je suis une exception ta rgle; je t'assure que si je trouve une femme aussi accomplie, je ne m'inquiterai gure de l'argent. --Oh! dit la soeur, mais tu prendras garde alors de ne point te mettre dans l'esprit une qui n'ait pas d'argent. --Pour cela, tu n'en sais rien non plus, dit le frre. --Mais pourquoi, ma soeur, dit le frre an, pourquoi cette exclamation sur la fortune? Tu n'es pas de celles qui elle fait dfaut, quelles que soient les qualits qui te manquent. --Je te comprends trs bien, mon frre, rplique la dame fort aigrement, tu supposes que j'ai la fortune et que la beaut me manque; mais tel est le temps que la premire suffira: je serai donc encore mieux partage que mes voisines. --Eh bien, dit le frre cadet, mais tes voisines pourront bien avoir part gale, car beaut ravit un mari parfois en dpit d'argent, et quand la fille se trouve mieux faite que la matresse, par chance elle fait un aussi bon march et monte en carrosse avant l'autre. Je crus qu'il tait temps pour moi de me retirer, et je le fis, mais pas assez loin pour ne pas saisir tout leur discours, o j'entendis abondance de belles choses qu'on disait de moi, ce qui excita ma vanit, mais ne me mit pas en chemin, comme je le dcouvris bientt, d'augmenter mon intrt dans la famille, car la soeur et le frre cadet se querellrent amrement l-dessus; et, comme il lui dit, mon sujet, des choses fort dsobligeantes, je pus voir facilement qu'elle en gardait rancune par la conduite qu'elle tint envers moi, et qui fut en vrit bien injuste, car je n'avais jamais eu la moindre pense de ce qu'elle souponnait en ce qui touchait son frre cadet; certainement l'an, sa faon obscure et lointaine, avait dit quantit de choses plaisamment que j'avais la folie de tenir pour srieuses ou de me flatter de l'espoir de ce que j'aurais d supposer qu'il n'entendrait jamais. Il arriva, un jour, qu'il monta tout courant l'escalier vers la chambre o ses soeurs se tenaient d'ordinaire pour coudre, comme il le faisait souvent, et, les appelant de loin avant d'entrer, comme il en avait aussi coutume, moi, tant l, seule, j'allai la porte et dis: --Monsieur, ces dames ne sont pas l, elles sont alles se promener au jardin. Comme je m'avanais pour parler ainsi, il venait d'arriver jusqu' la porte, et me saisissant dans ses bras, comme c'et t par chance: --Oh! madame Betty, dit-il, tes-vous donc l? C'est encore mieux, je veux vous parler vous bien plus qu' elles. Et puis, me tenant dans ses bras, il me baisa trois ou quatre fois. Je me dbattis pour me dgager, et toutefois je ne le fis que faiblement, et il me tint serre, et continua de me baiser jusqu' ce qu'il ft hors d'haleine; et, s'asseyant, il dit: --Chre Betty, je suis amoureux de vous. Ses paroles, je dois l'avouer, m'enflammrent le sang; tous mes esprits volrent mon coeur et me mirent assez en dsordre. Il rpta ensuite plusieurs fois qu'il tait amoureux de moi, et mon coeur disait aussi clairement qu'une voix que j'en tais charme; oui, et chaque fois qu'il disait: Je suis amoureux de vous, mes rougeurs rpondaient clairement: Je le voudrais bien, monsieur. Toutefois, rien d'autre ne se passa alors; ce ne fut qu'une surprise, et je me remis bientt. Il serait rest plus longtemps avec moi, mais par hasard, il regardai la fentre, et vit ses soeurs qui remontaient le jardin. Il prit donc cong, me baisa encore, me dit qu'il tait trs srieux, et que j'en entendrais bien promptement davantage. Et le voil parti infiniment joyeux, et s'il n'y avait eu un malheur en cela, j'aurais t dans le vrai, mais l'erreur tait que Mme Betty tait srieuse et que le gentilhomme ne l'tait pas. partir de ce temps, ma tte courut sur d'tranges choses, et je puis vritablement dire que je n'tais pas moi-mme, d'avoir un tel gentilhomme qui me rptait qu'il tait amoureux de moi, et que j'tais une si charmante crature, comme il me disait que je l'tais: c'taient l des choses que je ne savais comment supporter; ma vanit tait leve au dernier degr. Il est vrai que j'avais la tte pleine d'orgueil, mais, ne sachant rien des vices de ce temps, je n'avais pas une pense sur ma vertu; et si mon jeune matre l'avait propos premire vue, il et pu prendre toute libert qu'il et cru bonne; mais il ne perut pas son avantage, ce qui fut mon bonheur ce moment. Il ne se passa pas longtemps avant qu'il trouvt l'occasion de me surprendre encore, et presque dans la mme posture; en vrit, il y eut plus de dessein de sa part, quoique non de la mienne. Ce fut ainsi: les jeunes dames taient sorties pour faire des visites avec leur mre; son frre n'tait pas en ville, et pour son pre, il tait Londres depuis une semaine; il m'avait si bien guette qu'il savait o j'tais, tandis que moi je ne savais pas tant s'il tait la maison, et il monte vivement l'escalier, et, me voyant au travail, entre droit dans la chambre, o il commena juste comme l'autre fois, me prenant dans ses bras, et me baisant pendant presque un quart d'heure de suite. C'est dans la chambre de sa plus jeune soeur que j'tais, et comme il n'y avait personne la maison que la servante au bas de l'escalier, il en fut peut-tre plus hardi; bref, il commena d'tre pressant avec moi; il est possible qu'il me trouva un peu trop facile, car je ne lui rsistai pas tandis qu'il ne faisait que me tenir dans ses bras et me baiser; en vrit, cela me donnait trop de plaisir pour lui rsister beaucoup. Eh bien, fatigus de ce genre de travail, nous nous assmes, et l il me parla pendant longtemps; me dit qu'il tait charm de moi, qu'il ne pouvait avoir de repos qu'il ne m'et persuad qu'il tait amoureux de moi, et que si je pouvais l'aimer en retour, et si je voulais le rendre heureux, je lui sauverais la vie, et mille belles choses semblables. Je ne lui rpondis que peu, mais dcouvris aisment que j'tais une sotte et que je ne comprenais pas le moins du monde ce qu'il entendait. Puis il marcha par la chambre, et, me prenant par la main, je marchai avec lui, et soudain, prenant son avantage, il me jeta sur le lit et m'y baisa trs violemment, mais, pour lui faire justice, ne se livra aucune grossiret, seulement me baisa pendant trs longtemps; aprs quoi il crut entendre quelqu'un monter dans l'escalier, de sorte qu'il sauta du lit et me souleva, professant infiniment d'amour pour moi, mais me dit que c'tait une affection entirement honorable, et qu'il ne voulait me causer aucun mal, et l-dessus il me mit cinq guines dans la main et redescendit l'escalier. Je fus plus confondue de l'argent que je ne l'avais t auparavant de l'amour, et commenai de me sentir si leve que je savais peine si je touchais la terre. Ce gentilhomme avait maintenant enflamm son inclination autant que ma vanit, et, comme s'il et trouv qu'il avait une occasion et qu'il ft lch de ne pas la saisir, le voil qui remonte au bout d'environ une demi-heure, et reprend son travail avec moi, juste comme il avait fait avant, mais avec un peu moins de prparation. Et d'abord quand il ft entr dans la chambre, il se retourna et ferma la porte. --Madame Betty, dit-il, je m'tais figur tout l'heure que quelqu'un montait dans l'escalier, mais il n'en tait rien; toutefois, dit-il, si on me trouve dans la chambre avec vous, on ne me surprendra pas vous baiser. Je lui dis que je ne savais pas qui aurait pu monter l'escalier, car je croyais qu'il n'y avait personne la maison que la cuisinire et l'autre servante et elles ne prenaient jamais cet escalier-l. --Eh bien, ma mignonne, il vaut mieux s'assurer, en tout cas.--Et puis, s'assied, et nous commenmes causer. Et maintenant, quoique je fusse encore toute en feu de sa premire visite, ne pouvant parler que peu, il semblait qu'il me mt les paroles dans la bouche, me disant combien passionnment il m'aimait, et comment il ne pouvait rien avant d'avoir disposition de sa fortune, mais que dans ce temps-l il tait bien rsolu me rendre heureuse, et lui-mme, c'est--dire de m'pouser, et abondance de telles choses, dont moi pauvre sotte je ne comprenais pas le dessein, mais agissais comme s'il n'y et eu d'autre amour que celui qui tendait au mariage; et s'il et parl de l'autre je m'eusse trouv ni lieu ni pouvoir pour dire non; mais nous n'en tions pas encore venus ce point-l. Nous n'tions pas rests assis longtemps qu'il se leva et m'touffant vraiment la respiration sous ses baisers, me jeta de nouveau sur le lit; mais alors il alla plus loin que la dcence ne me permet de rapporter, et il n'aurait pas t en mon pouvoir de lui refuser ce moment, s'il avait pris plus de privauts qu'il ne fit. Toutefois, bien qu'il prt ces liberts, il n'alla pas jusqu' ce qu'on appelle la dernire faveur, laquelle, pour lui rendre justice, il ne tenta point; et ce renoncement volontaire lui servit d'excuse pour toutes ses liberts avec moi en d'autres occasions. Quand ce fut termin, il ne resta qu'un petit moment, mais me glissa presque une poigne d'or dans la main et me laissa mille prestations de sa passion pour moi, m'assurant qu'il m'aimait au-dessus de toutes les femmes du monde. Il ne semblera pas trange que maintenant je commenai de rflchir; mais, hlas! ce fut avec une rflexion bien peu solide. J'avais un fonds illimit de vanit et d'orgueil, un trs petit fonds de vertu. Parfois, certes, je ruminais en moi pour deviner ce que visait mon jeune matre, mais ne pensais rien qu'aux belles paroles et l'or; qu'il et intention de m'pouser ou non me paraissait affaire d'assez petite importance; et je ne pensais pas tant faire mes conditions pour capituler, jusqu' ce qu'il me fit une sorte de proposition en forme comme vous allez l'entendre. Ainsi je m'abandonnai la ruine sans la moindre inquitude. Jamais rien ne fut si stupide des deux cts; si j'avais agi selon la convenance, et rsist comme l'exigeaient l'honneur et la vertu, ou bien il et renonc ses attaques, ne trouvant point lieu d'attendre l'accomplissement de son dessein, ou bien il et fait de belles et honorables propositions de mariage; dans quel cas on aurait pu le blmer par aventure mais non moi. Bref, s'il m'et connue, et combien tait aise obtenir la bagatelle qu'il voulait, il ne se serait pas troubl davantage la tte, mais m'aurait donn quatre ou cinq guines et aurait couch avec moi la prochaine fois qu'il serait venu me trouver. D'autre part, si j'avais connu ses penses et combien dure il supposait que je serais gagner, j'aurais pu faire mes conditions, et si je n'avais capitul pour un mariage immdiat, j'aurais pu le faire pour tre entretenue jusqu'au mariage, et j'aurais eu ce que j'aurais voulu; car il tait riche l'excs, outre ses esprances; mais j'avais entirement abandonn de semblables penses et j'tais occupe seulement de l'orgueil de ma beaut, et de me savoir aime par un tel gentilhomme; pour l'or, je passais des heures entires le regarder; je comptais les guines plus de mille fois par jour. Jamais pauvre vaine crature ne fut si enveloppe par toutes les parties du mensonge que je ne le fus, ne considrant pas ce qui tait devant moi, et que la ruine tait tout prs de ma porte, et, en vrit, je crois que je dsirais plutt cette ruine que je ne m'tudiais l'viter. Nanmoins, pendant ce temps, j'avais assez de ruse pour ne donner lieu le moins du monde personne de la famille d'imaginer que j'entretinsse la moindre correspondance avec lui. peine si je le regardais en public ou si je lui rpondais, lorsqu'il m'adressait la parole; et cependant malgr tout, nous avions de temps en temps une petite entrevue o nous pouvions placer un mot ou deux, et et l un baiser, mais point de belle occasion pour le mal mdit; considrant surtout qu'il faisait plus de dtours qu'il n'en tait besoin, et que la chose lui paraissant difficile, il la rendait telle en ralit. Mais comme le dmon est un tentateur qui ne se lasse point, ainsi ne manque-t-il jamais de trouver l'occasion du crime auquel il invite. Ce fut un soir que j'tais au jardin, avec ses deux jeunes soeurs et lui, qu'il trouva le moyen de me glisser un billet dans la main o il me disait que le lendemain il me demanderait en prsence de tout le monde d'aller faire un message pour lui et que je le verrais quelque part sur mon chemin. En effet, aprs dner, il me dit gravement, ses soeurs tant toutes l: --Madame Betty, j'ai une faveur vous demander. --Et laquelle donc? demande la seconde soeur. --Alors, ma soeur, dit-il trs gravement, si tu ne peux te passer de Mme Betty aujourd'hui, tout autre moment sera bon. Mais si, dirent-elles, elles pouvaient se passer d'elle fort bien, et la soeur lui demanda pardon de sa question. --Eh bien, mais, dit la soeur ane, il faut que tu dises Mme Betty ce que c'est; si c'est quelque affaire prive que nous ne devions pas entendre, tu peux l'appeler dehors: la voil. --Comment, ma soeur, dit le gentilhomme trs gravement, que veux-tu dire? Je voulais seulement la prier de passer dans High Street (et il tire de sa poche un rabat), dans telle boutique. Et puis il leur raconte une longue histoire sur deux belles cravates de mousseline dont il avait demand le prix, et qu'il dsirait que j'allasse en message acheter un tour de cou, pour ce rabat qu'il montrait, et que si on ne voulait pas prendre le prix que j'offrirais des cravates, que je misse un shilling de plus et marchandasse avec eux; et ensuite il imagina d'autres messages et continua ainsi de me donner prou d'affaires, afin que je fusse bien assure de demeurer sortie un bon moment. Quand il m'et donn mes messages, il leur fit une longue histoire d'une visite qu'il allait rendre dans une famille qu'ils connaissaient tous, et o devaient se trouver tels et tels gentilshommes, et trs crmonieusement pria ses soeurs de l'accompagner, et elles, en semblable crmonie, lui refusrent cause d'une socit qui devait venir leur rendre visite cette aprs-midi; toutes choses, soit dit en passant, qu'il avait imagines dessein. Il avait peine fini de parler que son laquais entra pour lui dire que le carrosse de sir W... H... venait de s'arrter devant la porte; il y court et revient aussitt. --Hlas! dit-il haute voix, voil tout mon plaisir gt d'un seul coup; sir W... envoie son carrosse pour me ramener: il dsire me parler. Il parat que ce sir W... tait un gentilhomme qui vivait trois lieues de l, qui il avait parl dessein afin qu'il lui prtt sa voiture pour une affaire particulire et l'avait appointe pour venir le chercher au temps qu'elle arriva, vers trois heures. Aussitt il demanda sa meilleure perruque, son chapeau, son pe, et, ordonnant son laquais d'aller l'excuser l'autre endroit,--c'est--dire qu'il inventa une excuse pour renvoyer son laquais,--il se prpare monter dans le carrosse. Comme il sortait, il s'arrta un instant et me parle en grand srieux de son affaire, et trouve occasion de me dire trs doucement: --Venez me rejoindre, ma chrie, aussitt que possible. Je ne dis rien, mais lui fis ma rvrence, comme je l'avais faite auparavant, lorsqu'il avait parl devant tout le monde. Au bout d'un quart d'heure environ, je sortis aussi, sans avoir mis d'autre habit que celui que je portais, sauf que j'avais une coiffe, un masque, un ventail et une paire de gants dans ma poche; si bien qu'il n'y eut pas le moindre soupon dans la maison. Il m'attendait dans une rue de derrire, prs de laquelle il savait que je devais passer, et le cocher savait o il devait toucher, en un certain endroit nomm Mile-End, o vivait un confident lui, o nous entrmes, et o se trouvaient toutes les commodits du monde pour faire tout le mal qu'il nous plairait. Quand nous fumes ensemble, il commena, de me parler trs gravement et de me dire qu'il ne m'avait pas amene l pour me trahir; que la passion qu'il entretenait pour moi ne souffrait pas qu'il me dt; qu'il tait rsolu m'pouser sitt qu'il disposerait de sa fortune; que cependant, si je voulais accorder sa requte, il m'entretiendrait fort honorablement; et me fit mille protestations de sa sincrit et de l'affection qu'il me portait; et qu'il ne m'abandonnerait jamais, et comme je puis bien dire, fit mille fois plus de prambules qu'il n'en et eu besoin. Toutefois, comme il me pressait de parler, je lui dis que je n'avais point de raison de douter de la sincrit de son amour pour moi, aprs tant de protestations, mais.... Et ici je m'arrtai, comme si je lui laissais deviner le reste. --Mais quoi, ma chrie? dit-il. Je devine ce que vous voulez dire. Et si vous alliez devenir grosse, n'est-ce pas cela? Eh bien, alors, dit-il, j'aurai soin de vous et de vous pourvoir, aussi bien que l'enfant; et afin que vous puissiez voir que je ne plaisante pas, dit-il, voici quelque chose de srieux pour vous, et l-dessus il tire une bourse de soie avec cent guines et me la donna; et je vous en donnerai une autre pareille, dit-il, tous les ans jusqu' ce que je vous pouse. Ma couleur monta et s'enfuit la vue de la bourse, et tout ensemble au feu de sa proposition, si bien que je ne pus dire une parole, et il s'en aperut aisment; de sorte que, glissant la bourse dans mon sein, je ne lui fis plus de rsistance, mais lui laissai faire tout ce qui lui plaisait et aussi souvent qu'il lui plut et ainsi je scellai ma propre destruction d'un coup; car de ce jour, tant abandonne de ma vertu et de ma chastet, il ne me resta plus rien de valeur pour me recommander ou la bndiction de Dieu ou l'assistance des hommes. Mais les choses ne se terminrent pas l. Je retournai en ville, fis les affaires dont il m'avait prie, et fus rentre avant que personne s'tonnt de ma longue sortie; pour mon gentilhomme, il resta dehors jusque tard dans la nuit, et il n'y eut pas le moindre soupon dans la famille, soit sur son compte, soit sur le mien. Nous emes ensuite de frquentes occasions de renouveler notre crime, en particulier la maison, quand sa mre et les jeunes demoiselles sortaient en visite, ce qu'il guettait si troitement qu'il n'y manquait jamais; sachant toujours d'avance le moment o elles sortaient, et n'omettait pas alors de me surprendre toute seule et en absolue sret; de sorte que nous prmes notre plein de nos mauvais plaisirs pendant presque la moiti d'une anne; et cependant, ma bien grande satisfaction, je n'tais pas grosse. Mais avant que cette demi-anne ft expire, son frre cadet, de qui j'ai fait quelque mention, entra au jeu avec moi; et, me trouvant seule au jardin un soir, me commence une histoire de mme sorte, fit de bonnes et honntes protestations de son amour pour moi, et bref, me propose de m'pouser bellement, en tout honneur. J'tais maintenant confondue, et pousse une telle extrmit que je n'en avais jamais connu de semblable, je rsistai obstinment sa proposition et commenai de m'armer d'arguments: je lui exposai l'ingalit de cette alliance, le traitement que je rencontrerais dans sa famille, l'ingratitude que ce serait envers son bon pre et sa mre qui m'avaient recueillie dans leur maison avec de si gnreuses intentions et lorsque je me trouvais dans une condition si basse; et bref je dis, pour le dissuader, tout ce que je pus imaginer, except la vrit, ce qui aurait mis fin tout, mais dont je n'osais mme penser faire mention. Mais ici survint une circonstance que je n'attendais pas, en vrit, et qui me mit bout de ressources: car ce jeune gentilhomme, de mme qu'il tait simple et honnte, ainsi ne prtendait rien qui ne le fut galement; et, connaissant sa propre innocence, il n'tait pas si soigneux que l'tait son frre de tenir secret dans la maison qu'il et une douceur pour Mme Betty; et quoiqu'il ne leur fit pas savoir qu'il m'en avait parl, cependant il en dit assez pour laisser voir ses soeurs qu'il m'aimait, et sa mre le vit aussi, et quoiqu'elles n'en fissent point semblant mon gard, cependant elles ne le lui dissimulrent pas, et aussitt je trouvai que leur conduite envers moi tait change encore plus qu'auparavant. Je vis le nuage, quoique sans prvision de l'orage; il tait facile de voir, dis-je, que leur conduite tait change et que tous les jours elle devenait pire et pire; jusqu' ce qu'enfin je fus informe que dans trs peu de temps je serais prie de m'en aller. Je ne fus pas effraye de la nouvelle, tant pleinement assure que je serais pourvue, et surtout regardant que j'avais raison, chaque jour d'attendre d'tre grosse, et qu'alors je serais oblige de partir sans couleurs aucunes. Aprs quelque temps, le gentilhomme cadet saisit une occasion pour me dire que la tendresse qu'il entretenait pour moi s'tait bruite dans la famille; il ne m'en accusait pas, disait-il, car il savait assez par quel moyen on l'avait su; il me dit que c'taient ses propres paroles qui en avaient t l'occasion, car il n'avait pas tenu son respect pour moi aussi secret qu'il et pu, et la raison en tait qu'il tait au point que, si je voulais consentir l'accepter, il leur dirait tous ouvertement qu'il m'aimait et voulait m'pouser; qu'il tait vrai que son pre et sa mre en pourraient tre fchs et se montrer svres, mais qu'il tait maintenant fort capable de gagner sa vie, ayant profit dans le droit, et qu'il ne craindrait point de m'entretenir, et qu'en somme, comme il croyait que je n'aurais point honte de lui, ainsi tait-il rsolu n'avoir point honte de moi, qu'il ddaignait de craindre m'avouer maintenant, moi qu'il avait dcid d'avouer aprs que je serais sa femme; qu'ainsi je n'avais rien faire qu' lui donner ma main, et qu'il rpondrait du reste. J'tais maintenant dans une terrible condition, en vrit, et maintenant je me repentis de coeur de ma facilit avec le frre an; non par rflexion de conscience, car j'tais trangre ces choses, mais je ne pouvais songer servir de matresse l'un des frres et de femme l'autre; il me vint aussi la pense que l'an m'avait promis de me faire sa femme quand il aurait disposition de sa fortune; mais en un moment je me souvins d'avoir souvent pens qu'il n'avait jamais plus dit un mot de me prendre pour femme aprs qu'il m'et conquise pour matresse; et jusqu'ici, en vrit, quoique je dise que j'y pensais souvent, toutefois je n'en prenais pas d'inquitude car il ne semblait pas le moins du monde perdre de son affection pour moi, non plus que de sa gnrosit; quoique lui-mme et la discrtion de me recommander de ne point dpenser deux sols en habits, ou faire la moindre parade, parce que ncessairement cela exciterait quelque envie dans la famille, puisque chacun savait que je n'aurais pu obtenir ces choses par moyens ordinaires, sinon par quelque liaison prive dont on m'aurait souponne sur-le-champ. J'tais donc dans une grande angoisse et ne savais que faire; la principale difficult tait que le frre cadet non seulement m'assigeait troitement, mais le laissait voir; il entrait dans la chambre de sa soeur ou dans la chambre de sa mre, s'asseyait, et me disait mille choses aimables, en face d'elles; si bien que toute la maison en parlait, et que sa mre l'en blma, et que leur conduite envers moi parut toute change: bref, sa mre avait laiss tomber quelques paroles par o il tait facile de comprendre qu'elle voulait me faire quitter la famille, c'est--dire, en franais, me jeter la porte. Or, j'tais sre que ceci ne pouvait tre un secret pour son frre; seulement il pouvait penser (car personne n'y songeait encore) que son frre cadet ne m'avait fait aucune proposition; mais de mme que je voyais facilement que les choses iraient plus loin, ainsi vis-je pareillement qu'il y avait ncessit absolue de lui en parler ou qu'il m'en parlt, mais je ne savais pas si je devais m'ouvrir lui la premire ou bien attendre qu'il comment. Aprs srieuse considration, car, en vrit, je commenais maintenant d'abord considrer les choses trs srieusement, je rsolus de lui en parler la premire, et il ne se passa pas longtemps avant que j'en eusse l'occasion, car prcisment le jour suivant son frre alla Londres en affaires, et la famille tant sortie en visite, comme il arrivait avant, il vint, selon sa coutume, passer une heure ou deux avec Mme Betty. Quand il se fut assis un moment, il vit facilement qu'il y avait un changement dans mon visage, que je n'tais pas si libre avec lui et si gaie que de coutume, et surtout que je venais de pleurer; il ne fut pas long le remarquer, et me demanda trs tendrement ce qu'il y avait et si quelque chose me tourmentait. J'aurais bien remis la confidence, si j'avais pu, mais je ne pouvais plus dissimuler; et aprs m'tre fait longuement importuner pour me laisser tirer ce que je dsirais si ardemment rvler, je lui dis qu'il tait vrai qu'une chose me tourmentait, et une chose de nature telle que je pouvais peine la lui cacher, et que pourtant je ne pouvais savoir comment la lui dire; que c'tait une chose qui non seulement me surprenait, mais m'embarrassait fortement, et que je ne savais quelle dcision prendre, moins qu'il voult me conseiller. Il me rpondit avec une grande tendresse que, quelle que fut la confidence, je ne devais m'inquiter de rien, parce qu'il me protgerait de tout le monde. Je commenai tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames eussent obtenu quelque secrte information de notre liaison; car il tait facile de voir que leur conduite tait bien change mon gard, et maintenant les choses en taient venues au point qu'elles me trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon, quoique je n'y donnasse pas la moindre occasion; qu'au lieu que j'avais toujours couch d'ordinaire avec la soeur ane, on m'avait mise nagure coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais surprises plusieurs fois parler trs cruellement de moi; mais que ce qui confirmait le tout tait qu'une des servantes m'avait rapport qu'elle avait entendu dire que je devais tre mise la porte, et qu'il ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la maison. Il sourit en m'entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre cela si lgrement, quand il devait bien savoir que si nous tions dcouverts, j'tais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu'il n'en dt pas tre ruin, comme moi. Je lui reprochai vivement de ressembler au reste de son sexe, qui, ayant merci la rputation d'une femme, en font souvent leur jouet ou au moins la considrent comme une babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volont comme une chose de nulle valeur. Il vit que je m'chauffais et que j'tais srieuse, et il changea de style sur-le-champ; il me dit qu'il tait fch que j'eusse une telle pense sur lui; qu'il ne m'en avait jamais donn la moindre occasion, mais s'tait montr aussi soucieux de ma rputation que de la sienne propre; qu'il tait certain que notre liaison avait t gouverne avec tant d'adresse que pas une crature de la famille ne faisait tant que de la souponner; que s'il avait souri quand je lui avais dit mes penses, c'tait cause de l'assurance qu'il venait de recevoir qu'on n'avait mme pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu'il me dirait les raisons qu'il avait de se sentir en scurit, je sourirais comme lui, car il tait trs certain qu'elles me donneraient pleine satisfaction. --Voil un mystre que je ne saurais entendre, dis-je, ou comment pourrais-je tre satisfaite d'tre jete la porte? Car si notre liaison n'a pas t dcouverte, je ne sais ce que j'ai fait d'autre pour changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j'eusse t une de leurs enfants. --Mais vois-tu, mon enfant, dit-il: qu'ils sont inquiets ton sujet, c'est parfaitement vrai, mais qu'ils aient le moindre soupon du cas tel qu'il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c'est si loin d'tre vrai qu'ils souponnent mon frre Robin, et, en somme, ils sont pleinement persuads qu'il te fait la cour; oui-d, et c'est ce sot lui-mme qui le leur a mis dans la tte, car il ne cesse de babiller l-dessus et de se rendre ridicule. J'avoue que je pense qu'il a grand tort d'agir ainsi, puisqu'il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et les rend dsobligeants pour toi; mais c'est une satisfaction pour moi, cause de l'assurance que j'en tire qu'ils ne me souponnent en rien, et j'espre que tu en seras satisfaite aussi. --Et je le suis bien, dis-je, en une manire, mais qui ne touche nullement ma position, et ce n'est pas l la chose principale qui me tourmente, quoique j'en aie t bien inquite aussi. --Et qu'est-ce donc alors? dit-il. L-dessus j'clatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout; il s'effora de m'apaiser de son mieux, mais commena enfin de me presser trs fort de lui dire ce qu'il y avait; enfin, je rpondis que je croyais de mon devoir de le lui dire, et qu'il avait quelque droit de le savoir, outre que j'avais besoin de son conseil, car j'tais dans un tel embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute l'affaire: je lui dis avec quelle imprudence s'tait conduit son frre, en rendant la chose si publique, car s'il l'avait garde secrte j'aurais pu le refuser avec fermet sans en donner aucune raison, et, avec le temps, il aurait cess ses sollicitations; mais qu'il avait eu la vanit, d'abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu'il avait pris la libert, ensuite, de parler de son dessein la maison entire. Je lui dis quel point je lui avais rsist, et combien...ses offres taient honorables et sincres. --Mais, dis-je, ma situation va tre doublement difficile, car elles m'en veulent maintenant, parce qu'il dsire m'avoir; mais elles m'en voudront davantage quand elles verront que je l'ai refus, et elles diront bientt: Il doit y avoir quelque chose d'autre l-dedans, et que je suis dj marie quelqu'un d'autre, sans quoi je ne refuserais jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci. Ce discours le surprit vraiment beaucoup; il me dit que j'tais arrive, en effet, un point critique, et qu'il ne voyait pas comment je pourrais me tirer d'embarras; mais qu'il y rflchirait et qu'il me ferait savoir notre prochaine entrevue quelle rsolution il s'tait arrt; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement son frre, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens. Je parus sursauter ces mots ne pas donner mon consentement; je lui dis qu'il savait fort bien que je n'avais pas de consentement donner, qu'il s'tait engag m'pouser, et que moi, par l mme, j'tais engage lui, qu'il m'avait toujours dit que j'tais sa femme, et que je me considrais en effet comme telle, aussi bien que si la crmonie en et t passe, et que c'tait sa propre bouche qui m'en donnait droit, puisqu'il m'avait toujours persuade de me nommer sa femme. --Voyons, ma chrie, dit-il, ne t'inquite pas de cela maintenant; si je ne suis pas ton mari, je ferai tout l'office d'un mari, et que ces choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse-moi examiner un peu plus avant cette affaire et je pourrai t'en dire davantage notre prochaine entrevue. Ainsi il m'apaisa du mieux qu'il put, mais je le trouvai trs songeur, et quoiqu'il se montrt trs tendre et me baist mille fois et davantage, je crois, et me donnt de l'argent aussi, cependant il ne fit rien de plus pendant tout le temps que nous demeurmes ensemble, qui fut plus de deux heures, dont je m'tonnai fort, regardant sa coutume et l'occasion. Son frre ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se passa deux jours encore avant qu'il eut l'occasion de lui parler; mais alors, le tirant part, il lui parla trs secrtement l-dessus, et le mme soir trouva moyen (car nous emes une longue confrence) de me rpter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut environ comme suit. Il lui dit qu'il avait ou d'tranges nouvelles de lui depuis son dpart et, en particulier qu'il faisait l'amour Mme Betty. --Eh bien, dit son frre avec un peu d'humeur, et puis quoi? Cela regarde-t-il quelqu'un? --Voyons, lui dit son frre, ne te fche pas, Robin, je ne prtends nullement m'en mler, mais je trouve qu'elles s'en inquitent, et qu'elles ont ce sujet maltrait la pauvre fille, ce qui me peine autant que si c'tait moi-mme. --Que veux-tu dire par ELLES? dit Robin. --Je veux dire ma mre et les filles, dit le frre an. Mais coute, reprend-il, est-ce srieux? aimes-tu vraiment la fille? --Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement: je l'aime au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l'aurai, en dpit de ce qu'elles pourront faire ou dire; j'ai confiance que la fille ne me refusera point. Je fus perce au coeur ces paroles, car bien qu'il ft de toute raison de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma conscience, qu'il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette obligation; mais je savais qu'il tait de mon intrt de parler autrement ce moment, et j'interrompis donc son histoire en ces termes: --Oui-d, dis-je, pense-t-il que je ne le refuserai point? il verra bien que je le refuserai tout de mme. --Bien, ma chrie, dit-il, mais permets-moi de te rapporter toute l'histoire, telle qu'elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu voudras. L-dessus il continua et me dit qu'il avait ainsi rpondu: --Mais, mon frre, tu sais qu'elle n'a rien, et tu pourrais prtendre diffrentes dames qui ont de belles fortunes. --Peu m'importe, dit Robin, j'aime la fille, et je ne chercherai jamais flatter ma bourse, en me mariant, aux dpens de ma fantaisie. --Ainsi, ma chrie, ajoute-t-il, il n'y a rien lui opposer. --Si, si, dis-je, je saurai bien quoi lui opposer. J'ai appris dire non, maintenant, quoique je ne l'eusse pas appris autrefois; si le plus grand seigneur du pays m'offrait le mariage maintenant, je pourrais rpondre non de trs bon coeur. --Voyons, mais, ma chrie, dit-il, que peux-tu lui rpondre? Tu sais fort bien, ainsi que tu le disais l'autre jour qu'il te fera je ne sais combien de questions l-dessus et toute la maison s'tonnera de ce que cela peut bien signifier. --Comment? dis-je en souriant, je peux leur fermer la bouche tous, d'un seul coup, en lui disant, ainsi qu' eux, que je suis dj marie son frre an. Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu'elle le surprenait, et il ne put dissimuler le dsordre o elle le jeta; toutefois il rpliqua: --Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse tre vrai, en un sens, cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner une telle rponse, qui pourrait ne pas tre convenable pour plus d'une raison. --Non, non, dis-je gaiement, je ne suis pas si ardente laisser chapper ce secret sans votre consentement. --Mais que pourras-tu leur rpondre alors, dit-il, quand ils te trouveront dtermine contre une alliance qui serait apparemment si fort ton avantage? --Comment, lui dis-je, serai-je en dfaut? En premier lieu je ne suis point force de leur donner de raisons et d'autre part je puis leur dire que je suis marie dj, et m'en tenir l; et ce sera un arrt net pour lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule question ensuite. --Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera l-dessus, et si tu refuses absolument de rien leur dire, ils en seront dsobligs et pourront en outre en prendre du soupon. --Alors, dis-je, que puis-je faire? Que voudriez-vous que je fisse? J'tais assez en peine avant, comme je vous ai dit; et je vous ai fait connatre les dtails afin d'avoir votre avis. --Ma chrie, dit-il, j'y ai beaucoup rflchi, sois-en sre; et quoiqu'il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et qu'il risque d'abord de te paratre trange, cependant, toutes choses considres, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le laisser aller; et si tu le trouves sincre et srieux, de l'pouser. Je lui jetai un regard plein d'horreur sur ces paroles, et, devenant ple comme la mort, fus sur le point de tomber vanouie de la chaise o j'tais assise, quand, avec un tressaut: Ma chrie, dit-il tout haut, qu'as-tu? qu'y a-t-il? o vas-tu? et mille autres choses pareilles, et, me secouant et m'appelant tour tour, il me ramena un peu moi, quoiqu'il se passt un bon moment avant que je retrouvasse pleinement mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes. Quand je fus pleinement remise, il commena de nouveau: --Ma chrie, dit-il, il faudrait y songer bien srieusement; tu peux assez clairement voir quelle est l'attitude de la famille dans le cas prsent et qu'ils seraient tous enrags si j'tais en cause, au lieu que ce ft mon frre, et, ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine et la tienne tout ensemble. --Oui-d! criai-je, parlant encore avec colre; et toutes vos protestations et vos voeux doivent-ils tre branls par le dplaisir de la famille? Ne vous l'ai-je pas toujours object, et vous le traitiez lgrement, comme tant au-dessous de vous, et de peu d'importance; et en est-ce venu l, maintenant? Est-ce l votre foi et votre honneur, votre amour et la fermet de vos promesses? Il continua demeurer parfaitement calme, malgr tous mes reproches, et je ne les lui pargnais nullement; mais il rpondit enfin: --Ma chrie, je n'ai pas manqu encore une seule promesse; je t'ai dit que je t'pouserais quand j'entrerais en hritage; mais tu vois que mon pre est un homme vigoureux, de forte sant et qui peut vivre encore ses trente ans, et n'tre pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont autour de nous en ville; et tu ne m'as jamais demand de t'pouser plus tt, parce que tu savais que cela pourrait tre ma ruine; et pour le reste, je ne t'ai failli en rien. Je ne pouvais nier un mot de ce qu'il disait: --Mais comment alors, dis-je, pouvez-vous me persuader de faire un pas si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m'avez pas abandonne? N'accorderez-vous pas qu'il y ait de mon ct un peu d'affection et d'amour, quand il y en a tant eu du vtre? Ne vous ai-je pas fait des retours? N'ai-je donn aucun tmoignage de ma sincrit et de ma passion? Est-ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon honneur et de ma chastet n'est pas une preuve de ce que je suis attache vous par des liens trop forts pour les briser? --Mais ici, ma chrie, dit-il, tu pourras entrer dans une position sre, et paratre avec honneur, et la mmoire de ce que nous avons fait peut tre drape d'un ternel silence, comme si rien n'en et jamais t; tu conserveras toujours ma sincre affection, mais en toute honntet et parfaite justice envers mon frre; tu seras ma chre soeur, comme tu es maintenant ma chre.... Et l il s'arrta. --Votre chre catin, dis-je; c'tait ce que vous vouliez dire et vous auriez aussi bien pu le dire; mais je vous comprends; pourtant je vous prie de vous souvenir des longs discours dont vous m'entreteniez, et des longues heures de peine que vous vous tes donne pour me persuader de me regarder comme une honnte femme; que j'tais votre femme en intention, et que c'tait un mariage aussi effectif qui avait t pass entre nous, que si nous eussions t publiquement maris par le ministre de la paroisse; vous savez que ce sont l vos propres paroles. Je trouvai que c'tait l le serrer d'un peu trop prs; mais j'adoucis les choses dans ce qui suit; il demeura comme une souche pendant un moment, et je continuai ainsi: --Vous ne pouvez pas, dis-je, sans la plus extrme injustice, penser que j'aie cd toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait tre mis en doute, qui ne pouvait tre branl par rien de ce qui et pu survenir; si vous avez sur moi des penses si peu honorables, je suis force de vous demander quel fondement je vous ai donn une telle persuasion. Si jadis j'ai cd aux importunits de mon inclination, et si j'ai t engage croire que je suis vraiment votre femme, donnerai-je maintenant le dmenti tous ces arguments, et prendrai-je le nom de catin ou de matresse, qui est la mme chose? Et allez-vous me transfrer votre frre? Pouvez-vous transfrer mon affection? Pouvez-vous m'ordonner de cesser de vous aimer et m'ordonner de l'aimer? Est-il en mon pouvoir, croyez-vous, de faire un tel changement sur commande? Allez, monsieur, dis-je, soyez persuad que c'est une chose impossible, et, quel que puisse tre le changement de votre part, que je resterai toujours fidle; et j'aime encore bien mieux, puisque nous en sommes venus une si malheureuse conjoncture, tre votre catin que la femme de votre frre. Il parut satisfait et touch par l'impression de ce dernier discours, et me dit qu'il restait l o il s'tait tenu avant; qu'il ne m'avait t infidle en aucune promesse qu'il m'et faite encore, mais que tant de choses terribles s'offraient sa vue en cette affaire, qu'il avait song l'autre comme un remde; mais qu'il pensait bien qu'elle ne marquerait pas une entire sparation entre nous, que nous pourrions, au contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-tre avec plus de satisfaction qu'il n'tait possible en la situation o nous tions prsentement; qu'il se faisait fort de dire que je ne pouvais rien apprhender de sa part sur la dcouverte d'un secret qui ne pourrait que nous rduire rien, s'il paraissait au jour; enfin qu'il n'avait qu'une seule question me faire, et qui pourrait s'opposer son dessein, et que s'il obtenait une rponse cette question, il ne pouvait que penser encore que c'tait pour moi la seule dcision possible. Je devinai sa question sur-le-champ, savoir si je n'tais pas grosse. Pour ce qui tait de cela, lui dis-je, il n'avait besoin d'avoir cure, car je n'tais pas grosse. --Eh bien, alors, ma chrie, dit-il, nous n'avons pas le temps de causer plus longtemps maintenant; rflchis; pour moi, je ne puis qu'tre encore d'opinion que ce sera pour toi le meilleur parti prendre. Et l-dessus, il prit cong, et d'autant plus la hte que sa mre et ses soeurs sonnaient la grande porte dans le moment qu'il s'tait lev pour partir. Il me laissa dans la plus extrme confusion de pense; et il s'en aperut aisment le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne trouva pas l'occasion de me joindre jusqu'au dimanche d'aprs, qu'tant indispose, je n'allai pas l'glise, et lui, imaginant quelque excuse, resta la maison. Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie toute seule, et nous retombmes tout du long dans les mmes arguments; enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma pudeur, s'il pouvait supposer que j'entretinsse seulement l'ide de coucher avec deux frres, et lui assurai que c'tait une chose impossible; j'ajoutais que s'il me disait mme qu'il ne me reverrait jamais (et rien que la mort ne pourrait m'tre plus terrible), pourtant je ne pourrais jamais entretenir une pense si peu honorable pour moi et si vile pour lui; et qu'ainsi je le suppliais, s'il lui restait pour moi un grain de respect ou d'affection, qu'il ne m'en parlt plus ou qu'il tirt son pe pour me tuer. Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma; me dit que j'tais cruelle envers moi-mme, cruelle envers lui tout ensemble; que c'tait pour nous deux une crise inattendue, mais qu'il ne voyait pas d'autre moyen de nous sauver de la ruine, d'o il lui paraissait encore plus cruel; mais que s'il ne devait plus m'en parler, il ajouta avec une froideur inusite qu'il ne connaissait rien d'autre dont nous eussions causer, et ainsi se leva pour prendre cong; je me levai aussi, apparemment avec la mme indiffrence, mais quand il vint me donner ce qui semblait un baiser d'adieu, j'clatai dans une telle passion de larmes, que bien que j'eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant seulement la main, parus lui donner l'adieu, mais pleurai violemment. Il en fut sensiblement mu, se rassit, et me dit nombre de choses tendres, mais me pressa encore sur la ncessit de ce qu'il avait propos, affirmant toujours que si je refusais, il continuerait nanmoins m'entretenir du ncessaire, mais me laissant clairement voir qu'il me refuserait le point principal, oui, mme comme matresse; se faisant un point d'honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu'il en pouvait savoir, pourrait un jour ou l'autre venir tre la femme de son frre. La simple perte que j'en faisais comme galant n'tait pas tant mon affliction que la perte de sa personne, que j'aimais en vrit la folie, et la perte de toutes les esprances que j'entretenais, et sur lesquelles j'avais tout fond, de l'avoir un jour pour mari; ces choses m'accablrent l'esprit au point qu'en somme les agonies de ma pense me jetrent en une grosse fivre, et il se passa longtemps que personne dans la famille n'attendait plus de me voir vivre. J'tais rduite bien bas en vrit, et j'avais souvent le dlire; mais rien n'tait si imminent pour moi que la crainte o j'tais de dire dans mes rveries quelque chose qui pt lui porter prjudice. J'tais aussi tourmente dans mon esprit par le dsir de le voir, et lui tout autant par celui de me voir, car il m'aimait rellement avec la plus extrme passion; mais cela ne put se faire; il n'y eut pas le moindre moyen d'exprimer ce dsir d'un ct ou de l'autre. Ce fut prs de cinq semaines que je gardai le lit; et quoique la violence de ma fivre se ft apaise au bout de trois semaines, cependant elle revint par plusieurs fois; et les mdecins dirent deux ou trois reprises qu'il ne pouvaient plus rien faire pour moi, et qu'il fallait laisser agir la nature et la maladie; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux, mais si faible, si change, et je me remettais si lentement que les mdecins craignirent que je n'entrasse en maladie de langueur; et ce qui fut mon plus grand ennui, ils exprimrent l'avis que mon esprit tait accabl, que quelque chose me tourmentait, et qu'en somme j'tais amoureuse. L-dessus toute la maison se mit me presser de dire si j'tais amoureuse ou non, et de qui; mais, comme bien je pouvais, je niai que je fusse amoureuse de personne. Ils eurent cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant qu'ils taient table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte. Ils se trouvaient tre tous table, l'exception du pre; pour moi, j'tais malade, et dans ma chambre; au commencement de la conversation, la vieille dame qui m'avait envoy d'un plat manger, pria sa servante de monter me demander si j'en voulais davantage; mais la servante redescendit lui dire que je n'avais pas mang la moiti de ce qu'elle m'avait envoy dj. --Hlas! dit la vieille dame, la pauvre fille! Je crains bien qu'elle ne se remette jamais. --Mais, dit le frre an, comment Mme Betty pourrait-elle se remettre, puisqu'on dit qu'elle est amoureuse? --Je n'en crois rien, dit la vieille dame. --Pour moi, dit la soeur ane, je ne sais qu'en dire; on a fait un tel vacarme sur ce qu'elle tait si jolie et si charmante, et je ne sais quoi, et tout cela devant elle, que la tte de la pronnelle, je crois, en a t tourne, et qui sait de quoi elle peut tre possde aprs de telles faons? pour ma part, je ne sais qu'en penser. --Pourtant, ma soeur, il faut reconnatre qu'elle est trs jolie, dit le frre an. --Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma soeur, dit Robin, et voil ce qui te mortifie. --Bon, bon, l n'est pas la question, dit sa soeur; la fille n'est pas laide, et elle le sait bien; on n'a pas besoin de le lui rpter pour la rendre vaniteuse. --Nous ne disons pas qu'elle est vaniteuse, repart le frre an, mais qu'elle est amoureuse; peut-tre qu'elle est amoureuse de soi-mme: il parat que mes soeurs ont cette opinion. --Je voudrais bien qu'elle ft amoureuse de moi, dit Robin, je la tuerais vite de peine. --Que veux-tu dire par l, fils? dit la vieille dame; comment peux-tu parler ainsi? --Mais, madame, dit encore Robin fort honntement, pensez-vous que je laisserais la pauvre fille mourir d'amour, et pour moi, qu'elle a si prs de sa main pour le prendre? --Fi, mon frre, dit la soeur pune, comment peux-tu parler ainsi? Voudrais-tu donc prendre une crature qui ne possde pas quatre sous vaillants au monde? --De grce, mon enfant, dit Robin, la beaut est une dot et la bonne humeur en plus est une double dot; je te souhaiterais pour la tienne le demi-fonds qu'elle a des deux. De sorte qu'il lui ferma la bouche du coup. --Je dcouvre, dit la soeur ane, que si Betty n'est pas amoureuse, mon frre l'est; je m'tonne qu'il ne s'en soit pas ouvert Betty: je gage qu'elle ne dira pas NON. --Celles qui cdent quand elles sont pries, dit Robin, sont un pas devant celles qui ne sont jamais pries de cder, et deux pas devant celles qui cdent avant que d'tre pries, et voil une rponse pour toi, ma soeur. Ceci enflamma la soeur, et elle s'enleva de colre et dit que les choses en taient venues un point tel qu'il tait temps que la donzelle (c'tait moi) ft mise hors de la famille, et qu'except qu'elle n'tait point en tat d'tre jete la porte, elle esprait que son pre et sa mre n'y manqueraient pas, sitt qu'on pourrait la transporter. Robin rpliqua que c'tait l'affaire du matre et de la matresse de la maison, qui n'avaient pas de leons recevoir d'une personne d'aussi peu de jugement que sa soeur ane. Tout cela courut beaucoup plus loin: la soeur gronda, Robin moqua et railla, mais la pauvre Betty y perdit extrmement de terrain dans la famille. On me le raconta et je pleurai de tout coeur, et la vieille dame monta me voir, quelqu'un lui ayant dit quel point je m'en tourmentais. Je me plaignis elle qu'il tait bien dur que les docteurs donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n'avaient point de cause, et que c'tait encore plus dur si on considrait la situation o je me trouvais dans la famille; que j'esprais n'avoir rien fait pour diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion ce chamaillis entre ses fils et ses filles, et que j'avais plus grand besoin de penser ma bire que d'tre en amour, et la suppliai de ne pas me laisser souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, except les miennes. Elle fut sensible la justesse de ce que je disais, mais me dit que puisqu'il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet jacassait de ce train, elle me priait d'avoir assez confiance en elle pour lui rpondre bien sincrement une seule question. Je lui dis que je le ferais et avec la plus extrme simplicit et sincrit. Eh bien, alors, la question tait: Y avait-il eu quelque chose entre son fils Robert et moi? Je lui dis avec toutes les protestations de sincrit que je pus faire et bien pouvais-je les faire, qu'il n'y avait rien et qu'il n'y avait jamais rien eu; je lui dis que M. Robert avait plaisant et jacass, comme elle savait que c'tait sa manire, et que j'avais toujours pris ses paroles la faon que je supposais qu'il les entendait, pour un trange discours en l'air sans aucune signification, et lui assurai qu'il n'avait pas pass la moindre syllabe de ce qu'elle voulait dire entre nous, et que ceux qui l'avaient insinu m'avaient fait beaucoup de tort moi et n'avaient rendu aucun service M. Robert. La vieille dame ft pleinement satisfaite et me baisa, me consola et me parla gaiement, me recommanda d'avoir bien soin de ma sant et de ne me laisser manquer de rien, et ainsi prit cong; mais quand elle redescendit, elle trouva le frre avec ses soeurs aux prises; elles taient irrites jusqu' la fureur, parce qu'il leur reprochait d'tre vilaines, de n'avoir jamais eu de galants, de n'avoir jamais t pries d'amour, et d'avoir l'effronterie presque de le faire les premires, et mille choses semblables; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme elle tait jolie, comme elle avait bon caractre, comme elle chantait mieux qu'elles deux et dansait mieux, et combien elle tait mieux faite, en quoi faisant il n'omettait pas de chose dplaisante qui pt les vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour l'arrter, leur dit la conversation qu'elle avait eue avec moi et comment j'avais rpondu qu'il n'y avait rien entre M. Robert et moi. --Elle a tort l-dessus, dit Robin, car s'il n'y avait pas tant de choses entre nous, nous serions plus prs l'un de l'autre que nous ne le sommes; je lui ai dit que je l'aimais extraordinairement, dit-il, mais je n'ai jamais pu faire croire la friponne que je parlais srieusement. --Et je ne sais comment tu l'aurais pu, dit sa mre, il n'y a pas de personne de bon sens qui puisse te croire srieux de parler ainsi une pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de grce, mon fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n'as pu lui faire croire que tu parlais srieusement, qu'en devons-nous croire, nous? Car tu cours tellement l'aventure dans tes discours, que personne ne sait si tu es srieux ou si tu plaisantes; mais puisque je dcouvre que la fille, de ton propre aveu, a rpondu sincrement, je voudrais que tu le fisses aussi, en me disant srieusement pour que je sois fixe: Y a-t-il quelque chose l-dessous ou non? Es-tu srieux ou non? Es-tu gar, en vrit, ou non? C'est une question grave, et je voudrais bien que nous fussions satisfaites sur ce point. --Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou d'en faire plus de mensonges: je suis srieux autant qu'un homme qui s'en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu'elle m'aime et qu'elle veut bien m'pouser, je la prendrais demain matin jeun, et je dirais: Je la tiens, au lieu de manger mon djeuner. --Alors, dit la mre, j'ai un fils de perdu--et elle le dit d'un ton bien lugubre, comme une qui en ft trs afflige. --J'espre que non, madame, dit Robin: il n'y a pas d'homme perdu si une honnte femme le retrouve. --Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c'est une mendiante! --Mais alors, madame, elle a d'autant plus besoin de charit, dit Robin; je l'terai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons mendier ensemble. --C'est mal de plaisanter avec ces choses, dit la mre. --Je ne plaidante pas, madame, dit Robin: nous viendrons implorer votre pardon, madame, et votre bndiction, madame, et celle de mon pre. --Tout ceci est hors de propos, fils, dit la mre; si tu es srieux, tu es perdu. --J'ai bien peur que non, dit-il, car j'ai vraiment peur qu'elle ne veuille pas me prendre; aprs toutes les criailleries de mes soeurs, je crois que je ne parviendrai jamais l'y persuader. --Voil bien d'une belle histoire, elle n'est pas dj partie si loin; Mme Betty n'est point une sotte, dit la plus jeune soeur, penses-tu qu'elle a appris dire NON mieux que le reste du monde? --Non, madame Bel-Esprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n'est point une sotte, mais Mme Betty peut tre engage d'une autre manire, et alors quoi? --Pour cela, dit la soeur ane, nous ne pouvons rien en dire, mais qui donc serait-elle engage? Elle ne sort jamais; il faut bien que ce soit entre vous. --Je n'ai rien rpondre l-dessus, dit Robin, j'ai t suffisamment examin; voici mon frre, _s'il faut bien que ce soit entre nous_, entreprenez-le son tour. Ceci piqua le frre an au vif, et il en conclut que Robin avait dcouvert quelque chose, toutefois il se garda de paratre troubl: --De grce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires mon compte; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises; je n'ai rien dire aucune Mme Betty dans la paroisse. Et, l-dessus, il se leva et dcampa. --Non, dit la soeur ane, je me fais forte de rpondre pour mon frre, il connat mieux le monde. Ainsi se termina ce discours, qui laissait le frre an confondu; il conclut que son frre avait tout entirement dcouvert, et se mit douter si j'y avais ou non pris part; mais, malgr toute sa subtilit, il ne put parvenir me joindre; enfin, il tomba dans un tel embarras, qu'il en pensa dsesprer et rsolut qu'il me verrait quoiqu'il en advnt. En effet, il s'y prit de faon qu'un jour, aprs dner, guettant sa soeur ane jusqu' ce qu'il la vt monter l'escalier, il court aprs elle. --coute, ma soeur, dit-il, o donc est cette femme malade? Est-ce qu'on ne peut pas la voir? --Si, dit la soeur, je crois que oui; mais laisse-moi d'abord entrer un instant, et puis je te le dirai. Ainsi elle courut jusqu' ma porte et m'avertit, puis elle lui cria: --Mon frre, dit-elle, tu peux rentrer s'il te plat. Si bien qu'il entra, semblant perdu dans la mme sorte de fantaisie: --Eh bien, dit-il la porte, en entrant, o est donc cette personne malade qui est amoureuse? Comment vous trouvez-vous, madame Betty? J'aurais voulu me lever de ma chaise, mais j'tais si faible que je ne le pus pendant un bon moment; et il le vit bien, et sa soeur aussi, et elle dit: --Allons, n'essayez pas de vous lever, mon frre ne dsire aucune espce de crmonie, surtout maintenant que vous tes si faible. --Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise tranquillement, dit-il,--et puis s'assied sur une chaise, droit en face de moi, o il parut tre extraordinairement gai. Il nous tint une quantit de discours vagues, sa soeur et moi; parfois propos d'une chose, parfois propos d'une autre, seule fin de l'amuser, et puis de temps en temps revenait la vieille histoire. --Pauvre madame Betty, dit-il, c'est une triste chose que d'tre amoureuse; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie. Enfin je parlai un peu. --Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis-je, mais je crois que le docteur aurait pu trouver mieux faire que de s'amuser aux dpens de ses patients; si je n'avais eu d'autre maladie, je me serais trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu'il me rendt visite. --Quel proverbe? dit-il; quoi? _Quand amour est en l'me,_ _Le docteur est un ne._ Est-ce que c'est celui-l, madame Betty? Je souris et ne dis rien. --Oui-d! dit-il, je crois que l'effet a bien prouv que la cause est d'amour; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de service; vous vous remettez trs lentement, je souponne quelque chose l-dessous, madame; je souponne que vous soyez malade du mal des incurables. Je souris et dis: Non, vraiment, monsieur, ce n'est point du tout ma maladie. Nous emes abondance de tels discours, et parfois d'autres qui n'avaient pas plus de signification; d'aventure il me demanda de leur chanter une chanson; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons taient passs. Enfin il me demanda si je voulais qu'il me jout de la flte; sa soeur dit qu'elle croyait que ma tte ne pourrait le supporter; je m'inclinai et dis: --Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas; j'aime beaucoup la flte. Alors sa soeur dit: Eh bien, joue alors, mon frre. Sur quoi il tira de sa poche la clef de son cabinet: --Chre soeur, dit-il, je suis bien paresseux; je te prie d'aller jusque-l me chercher ma flte; elle est dans tel tiroir (nommant un endroit o il tait sr qu'elle n'tait point, afin qu'elle pt mettre un peu de temps la recherche). Sitt qu'elle fut partie, il me raconta toute l'histoire du discours de son frre mon sujet, et de son inquitude qui tait la cause de l'invention qu'il avait faite de cette visite. Je l'assurai que je n'avais jamais ouvert la bouche, soit son frre, soit personne d'autre; je lui dis l'horrible perplexit o j'tais; que mon amour pour lui, et la proposition qu'il m'avait faite d'oublier cette affection et de la transporter sur un autre, m'avaient abattue; et que j'avais mille fois souhait de mourir plutt que de gurir et d'avoir lutter avec les mmes circonstances qu'avant; j'ajoutai que je prvoyais qu'aussitt remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui tait d'pouser son frre, j'en abhorrais la pense, aprs ce qui s'tait pass entre nous, et qu'il pouvait demeurer persuad que je ne reverrais jamais son frre ce sujet. Que s'il voulait briser tous ses voeux et ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa conscience et lui-mme; mais il ne serait jamais capable de dire que moi, qu'il avait persuade de se nommer sa femme, et qui lui avais donn la libert de faire usage de moi comme d'une femme, je ne lui avais pas t fidle comme doit l'tre une femme, quoi qu'il pt tre envers moi. Il allait rpondre et avait dit qu'il tait fch de ne pouvoir me persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa soeur qui revenait, et je l'entendis aussi bien; et pourtant je m'arrachai ces quelques mots en rponse, qu'on ne pourrait jamais me persuader d'aimer un frre et d'pouser l'autre. Il secoua la tte et dit: Alors je suis perdu. Et sur ce point sa soeur entra dans la chambre et lui dit qu'elle ne pouvait trouver la flte. Eh bien, dit-il gaiement, cette paresse ne sert de rien, puis se lve et s'en va lui-mme pour la chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu'il n'et pu la trouver, mais il n'avait nulle envie de jouer; et d'ailleurs le message qu'il avait donn sa soeur avait trouv son objet d'autre manire; car il dsirait seulement me parler, ce qu'il avait fait, quoique non pas grandement sa satisfaction. Il se passa, peu de semaines aprs, que je pus aller et venir dans la maison, comme avant, et commenai me sentir plus forte; mais je continuai d'tre mlancolique et renferme, ce qui surprit toute la famille, except celui qui en savait la raison; toutefois ce fut longtemps avant qu'il y prt garde, et moi, aussi rpugnante parler que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne proposai de dire un mot en particulier en quelque manire que ce ft; et ce mange dura seize ou dix-sept semaines; de sorte qu'attendant chaque jour d'tre renvoye de la famille, par suite du dplaisir qu'ils avaient pris sur un autre chef en quoi je n'avais point de faute, je n'attendais rien de plus de ce gentilhomme, aprs tous ses voeux solennels, que ma perte et mon abandon. la fin je fis moi-mme la famille une ouverture au sujet de mon dpart; car un jour que la vieille dame me parlait srieusement de ma position et de la pesanteur que la maladie avait laisse sur mes esprits: --Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confi au sujet de mon fils n'ait eu sur vous quelque influence et que vous ne soyez mlancolique son propos; voulez-vous, je vous prie, me dire ce qu'il en est, si toutefois ce n'est point trop de libert? car pour Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle. --Mais, en vrit, madame, dis-je, l'affaire en est o je ne voudrais pas qu'elle ft, et je serai entirement sincre avec vous, quoi qu'il m'en advienne. Monsieur Robert m'a plusieurs fois propos le mariage, ce que je n'avais aucune raison d'attendre, regardant ma pauvre condition; mais je lui ai toujours rsist, et cela peut-tre avec des termes plus positifs qu'il ne me convenait, eu gard au respect que je devrais avoir pour toute branche de votre famille; mais, dis-je, madame, je n'aurais jamais pu oublier ce point les obligations que je vous ai, et toute votre maison, et souffrir de consentir une chose que je savais devoir vous tre ncessairement fort dsobligeante, et je lui ai dit positivement que jamais je n'entretiendrais une pense de cette sorte, moins d'avoir votre consentement, et aussi celui de son pre, qui j'tais lie par tant d'invincibles obligations. --Et ceci est-il possible, madame Betty? dit la vieille dame. Alors vous avez t bien plus juste envers nous que nous ne l'avons t pour vous; car nous vous avons tous regarde comme une espce de pige dress contre mon fils; et j'avais vous faire une proposition au sujet de votre dpart, qui tait caus par cette crainte; mais je n'en avais pas fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de vous abattre de nouveau; car nous avons encore de l'estime pour vous, quoique non pas au point de la laisser tourner la ruine de mon fils; mais s'il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort. --Pour ce qui est de la vrit de ce que j'avance, madame, dis-je, je vous en remets votre fils lui-mme: s'il veut me faire quelque justice, il vous dira l'histoire tout justement comme je l'ai dite. Voil la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute l'histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien qu'elles en furent surprises comme je croyais qu'elles le seraient; l'une dit qu'elle ne l'aurait jamais cru; l'autre, que Robin tait un sot; une autre dit qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle gagerait que Robin raconterait l'histoire d'autre faon; mais la vieille dame, rsolue aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre occasion de faire connatre son fils ce qui s'tait pass, rsolut aussi de parler son fils sur-le-champ, et le fit chercher, car il n'tait all qu' la maison d'un avocat, en ville, et, sur le message, revint aussitt. Ds qu'il arriva, car elles taient toutes ensemble: --Assieds-toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu avec toi. --De tout mon coeur, madame, dit Robin, l'air trs gai; j'espre qu'il s'agit d'une honnte femme pour moi, car je suis bien en peine l-dessus. --Comment cela peut-il tre? dit sa mre: n'as-tu pas dit que tu tais rsolu prendre Mme Betty? --Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu'un qui interdit les bans. --Interdit les bans? qui cela peut-il tre? --Point d'autre que Mme Betty elle-mme, dit Robin. --Comment, dit sa mre, lui as-tu donc pos la question? --Oui vraiment, madame, dit Robin, je l'ai attaque en forme cinq fois depuis qu'elle a t malade, et j'ai t repouss; la friponne est si ferme qu'elle ne veut ni capituler ni cder aucuns termes, sinon tels que je ne puis effectivement accorder. --Explique-toi, dit la mre, car je suis surprise, je ne te comprends pas; j'espre que tu ne parles pas srieusement. --Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne: il s'explique de lui-mme; elle ne veut pas de moi--voil ce qu'elle dit--n'est-ce pas assez clair? Je crois que c'est clair, vraiment, et suffisamment pnible aussi. --Oui, mais, dit la mre, tu parles de conditions que tu ne peux accorder; quoi? Veut-elle un contrat? Ce que tu lui apporteras doit tre selon sa dot; qu'est-ce qu'elle t'apporte? --Oh! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche; je suis satisfait sur ce point; mais c'est moi qui ne suis pas capable d'accomplir ses conditions, et elle est dcide de ne pas me prendre avant qu'elles soient remplies. Ici les soeurs interrompirent. --Madame, dit la soeur pune, il est impossible d'tre srieux avec lui; il ne rpondra jamais directement rien; vous feriez mieux de le laisser en repos, et de n'en plus parler; vous savez assez comment disposer d'elle pour la mettre hors de son chemin. Robin fut un peu chauff par l'impertinence de sa soeur, mais il la joignit en un moment. --Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers sa mre, avec lesquelles il est impossible de discuter: c'est une sage et une sotte; il est un peu dur pour moi d'avoir lutter la fois contre les deux. La plus jeune soeur s'entremit ensuite. --Nous devons tre bien sottes, en effet, dit-elle, dans l'opinion de mon frre, pour qu'il pense nous faire croire qu'il a srieusement demand Mme Betty de l'pouser et qu'elle l'a refus. --Tu rpondras, et tu ne rpondras point, a dit Salomon, rpliqua son frre; quand ton frre a dit qu'il ne lui avait pas demand moins de cinq fois, et qu'elle l'avait fermement refus, il me semble qu'une plus jeune soeur n'a pas douter de sa vracit, quand sa mre ne l'a point fait. --C'est que ma mre, vois-tu, n'a pas bien compris, dit la seconde soeur. --Il y a quelque diffrence, dit Robin, entre demander une explication et me dire qu'elle ne me croit pas. --Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es dispos nous laisser pntrer dans ce mystre, quelles taient donc ces conditions si dures? --Oui, madame, dit Robin, je l'eusse fait ds longtemps, si ces fcheuses ici ne m'avaient harcel par manire d'interruption. Les conditions sont que je vous amne, vous et mon pre, y consentir, sans quoi elle proteste qu'elle ne me verra plus jamais ce propos; et ce sont des conditions, comme je l'ai dit, que je suppose que je ne pourrai jamais remplir; j'espre que mes ardentes soeurs sont satisfaites maintenant, et qu'elles vont un peu rougir. Cette rponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la mre, cause de ce que je lui avais dit; pour les filles, elles demeurrent muettes longtemps; mais la mre dit, avec quelque passion: --Eh bien, j'avais dj entendu ceci, mais je ne pouvais le croire; mais s'il en est ainsi, nous avons toutes fait tort Betty, et elle s'est conduite mieux que je ne l'esprais. --Oui, vraiment, dit la soeur ane, s'il en est ainsi, elle a fort bien agi, en vrit. --Il faut bien avouer, dit la mre, que ce n'est point sa faute elle s'il a t assez sot pour se le mettre dans l'esprit; mais de lui avoir rendu une telle rponse montre plus de respect pour nous que je ne saurais l'exprimer; j'en estimerai la fille davantage, tant que je la connatrai. --Mais non pas moi, dit Robin, moins que vous donniez votre consentement. --Pour cela, j'y rflchirai encore, dit la mre; je t'assure que, s'il n'y avait pas bien d'autres objections, la conduite qu'elle a eue m'amnerait fort loin sur le chemin du consentement. --Je voudrais bien qu'elle vous ament jusqu'au bout, dit Robin: si vous aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous consentiriez bientt. --Mais voyons, Robin, dit la mre encore, es-tu rellement srieux? as-tu vraiment envie de l'avoir? --Rellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez encore sur ce chapitre; je ne dis pas que je l'aurai: comment pourrais-je me rsoudre l-dessus puisque vous voyez bien que je ne pourrai l'avoir sans votre consentement? mais je dis ceci, et je suis srieux, que je ne prendrai personne d'autre, si je me puis aider: Betty ou personne,--voil ma devise! et le choix entre les deux est aux soins de votre coeur, madame, pourvu seulement que mes soeurs ici, qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote. Tout ceci tait affreux pour moi, car la mre commenait cder, et Robin la serrait de prs. D'autre part, elle tint conseil avec son fils an, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de consentir, allguant l'amour passionn que son frre me portait, et le gnreux respect que j'avais montr pour la famille en refusant mes avantages sur un dlicat point d'honneur, et mille choses semblables. Et quant au pre, c'tait un homme tout tracass par les affaires publiques, occup faire valoir son argent, bien rarement chez lui, fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux soins de sa femme. Vous pouvez facilement penser que le secret tant, comme ils croyaient, dcouvert, il n'tait plus si difficile ni si dangereux pour le frre an, que personne ne souponnait de rien, d'avoir accs plus libre jusqu' moi; oui, et mme sa mre lui proposa de causer avec Mme Betty, ce qui tait justement ce qu'il dsirait: --Il se peut, fils, dit-elle, que tu aies plus de clarts en cette affaire que je n'en ai, et tu jugeras si elle a montr la rsolution que dit Robin, ou non. Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de cder au dsir de sa mre, elle m'amena vers lui dans la propre chambre o elle couchait, me dit que son fils avait affaire avec moi sa requte, puis nous laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle. Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa trs tendrement, mais me dit que les choses en taient venues leur crise, et que j'avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortune ma vie durant; que si je ne pouvais m'accorder son dsir, nous serions tous deux perdus. Puis il me dit toute l'histoire passe entre Robin, comme il l'appelait, sa mre, ses soeurs et lui-mme. --Et maintenant, ma chre enfant, dit-il, considrez ce que ce serait que d'pouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous peut offrir; imaginez, d'autre part, que vous serez plonge dans la noire condition d'une femme qui a perdu sa bonne renomme; et quoique je resterai votre ami priv tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je serais toujours souponn, ainsi craindrez-vous de me voir, et moi de vous reconnatre. Il ne me laissa pas le temps de rpondre, mais poursuivit ainsi: --Ce qui s'est pass entre nous, mon enfant, tant que nous serons d'accord, peut tre enterr et oubli; je resterai toujours votre ami sincre, sans nulle inclination une intimit plus voisine quand vous deviendrez ma soeur; je vous supplie d'y rflchir et de ne point vous opposer vous-mme votre salut et votre prosprit: et, afin de vous assurer de ma sincrit, ajoute-t-il, je vous offre ici cinq cents livres en manire d'excuse pour les liberts que j'ai prises avec vous, et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos vies passes dont il faut esprer que nous pourrons nous repentir. Je ne puis pas dire qu'aucune de ces paroles m'et assez mue pour me donner une pense dcisive, jusqu'enfin il me dit trs clairement que si je refusais, il avait le regret d'ajouter qu'il ne saurait continuer avec moi sur le mme pied qu'auparavant; que bien qu'il m'aimt autant que jamais, et que je lui donnasse tout l'agrment du monde, le sentiment de la vertu ne l'avait pas abandonn au point qu'il souffrt de coucher avec une femme qui son frre faisait sa cour pour l'pouser; que s'il prenait cong de moi sur un refus, quoi qu'il pt faire pour ne me laisser manquer de rien, s'tant engag d'abord m'entretenir, pourtant je ne devais point tre surprise s'il tait forc de me dire qu'il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu'en vrit je ne pouvais l'esprer. J'coutai cette dernire partie avec quelques signes de surprise et de trouble, et je me retins grand'peine de pmer, car vraiment je l'aimais jusqu' l'extravagance; mais il vit mon trouble, et m'engagea rflchir srieusement, m'assura que c'tait la seule manire de prserver notre mutuelle affection; que dans cette situation nous pourrions nous aimer en amis, avec la plus extrme passion, et avec un amour d'une parfaite puret, libres de nos justes remords, libres des soupons d'autres personnes; qu'il me serait toujours reconnaissant du bonheur qu'il me devait; qu'il serait mon dbiteur tant qu'il vivrait, et qu'il payerait sa dette tant qu'il lui resterait le souffle. Ainsi, il m'amena, en somme, une espce d'hsitation, o je me reprsentais tous les dangers avec des figures vives, encore forces par mon imagination; je me voyais jete seule dans l'immensit du monde, pauvre fille perdue, car je n'tais rien de moins, et peut-tre que je serais expose comme telle; avec bien peu d'argent pour me maintenir, sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville o je ne pouvais prtendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point, et il prenait garde toutes occasions de me peindre ces choses avec les plus sinistres couleurs; d'autre part, il ne manquait pas de me mettre devant les yeux la vie facile et prospre que j'allais mener. Il rpondit toutes les objections que je pouvais faire, et qui taient tires de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la ncessit o nous tions de prendre d'autres mesures; et, quant ses serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis fin par la grande probabilit qu'il y avait que je serais la femme de son frre avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses. Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et conquit tous mes arguments, et je commenai apercevoir le danger o j'tais et o je n'avais pas song d'abord, qui tait d'tre laisse l par les deux frres, et abandonne seule au monde pour trouver le moyen de vivre. Ceci et sa persuasion m'arrachrent enfin mon consentement, quoique avec tant de rpugnance qu'il tait bien facile de voir que j'irais l'glise comme l'ours au poteau; j'avais aussi quelques petites craintes que mon nouvel poux, pour qui, d'ailleurs, je n'avais pas la moindre affection, ft assez clairvoyant pour me demander des comptes notre premire rencontre au lit; mais soit qu'il l'et fait dessein ou non, je n'en sais rien, son frre an eut soin de le bien faire boire avant qu'il s'allt coucher, de sorte que j'eus le plaisir d'avoir un homme ivre pour compagnon de lit la premire nuit. Comment il s'y prit, je n'en sais rien, mais je fus persuade qu'il l'avait fait dessein, afin que son frre ne pt avoir nulle notion de la diffrence qu'il y a entre une pucelle et une femme marie; et, en effet, jamais il n'eut aucun doute l-dessus ou ne s'inquita l'esprit tel sujet. Il faut qu'ici je revienne un peu en arrire, l'endroit o j'ai interrompu. Le frre an tant venu bout de moi, son premier soin fut d'entreprendre sa mre; et il ne cessa qu'il ne l'et amene se soumettre, passive au point de n'informer le pre qu'au moyen de lettres crites par la poste; si bien qu'elle consentit notre mariage secret et se chargea d'arranger l'affaire ensuite avec le pre. Puis il cajola son frre, et lui persuada qu'il lui avait rendu un inestimable service, se vanta d'avoir obtenu le consentement de sa mre, ce qui tait vrai, mais n'avait point t fait pour le servir, mais pour se servir soi-mme; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le renom d'un ami fidle pour s'tre dbarrass de sa matresse en la mettant dans les bras de son frre pour en faire sa femme. Si naturellement les hommes renient l'honneur, la justice et jusqu' la religion, pour obtenir de la scurit! Il me faut revenir maintenant au frre Robin, comme nous l'appelions toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa mre, vint moi tout gonfl de la nouvelle, et m'en dit l'histoire avec une sincrit si visible que je dois avouer que je fus afflige de servir d'instrument dcevoir un si honnte gentilhomme; mais il n'y avait point de remde, il voulait me prendre, et je n'tais pas oblige de lui dire que j'tais la matresse de son frre, quoique je n'eusse eu d'autre moyen de l'carter; de sorte que je m'accommodai peu peu, et voil que nous fmes maris. La pudeur s'oppose ce que je rvle les secrets du lit nuptial; mais rien ne pouvait tre si appropri ma situation que de trouver un mari qui et la tte si brouille en se mettant au lit, qu'il ne put se souvenir le matin s'il avait eu commerce avec moi ou non; et je fus oblige de le lui affirmer, quoiqu'il n'en fut rien, afin d'tre assure qu'il ne s'inquiterait d'aucune chose. Il n'entre gure dans le dessein de cette histoire de vous instruire plus point sur cette famille et sur moi-mme, pendant les cinq annes que je vcus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j'eus deux enfants, et qu'il mourut au bout des cinq ans; il avait vraiment t un trs bon mari pour moi, et nous avions vcu trs agrablement ensemble; mais comme il n'avait pas reu grand'chose de sa famille, et que dans le peu de temps qu'il vcut il n'avait pas acquis grand tat, ma situation n'tait pas belle, et ce mariage ne me profita gure. Il est vrai que j'avais conserv les billets du frre an o il s'engageait me payer 500 pour mon consentement pouser son frre; et ces papiers, joints ce que j'avais mis de ct sur l'argent qu'il m'avait donn autrefois, et environ autant qui me venait de mon mari, me laissrent veuve avec prs de 1 200 en poche. Mes deux enfants me furent heureusement ts de dessus les bras par le pre et la mre de mon mari; et c'est le plus clair de ce qu'ils eurent de Mme Betty. J'avoue que je n'prouvai pas le chagrin qu'il convenait de la mort de mon mari; et je ne puis dire que je l'aie jamais aim comme j'aurais d le faire, ou que je rpondis la tendresse qu'il montra pour moi; car c'tait l'homme le plus dlicat, le plus doux et de meilleure humeur qu'une femme pt souhaiter; mais son frre, qui tait si continuellement devant mes yeux, au moins pendant notre sjour la campagne, tait pour moi un appt ternel; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je ne me dsirasse dans les bras de son frre; et bien que le frre ne ft jamais montre d'une affection de cette nature aprs notre mariage, mais se conduist justement la manire d'un frre, toutefois il me fut impossible d'avoir les mmes sentiments son gard; en somme, il ne se passait pas de jour o je ne commisse avec lui adultre et inceste dans mes dsirs, qui, sans doute, taient aussi criminels que des actes. Avant que mon mari mourt, son frre an se maria, et comme cette poque nous avions quitt la ville pour habiter Londres, la vieille dame nous crivit pour nous prier aux noces; mon mari y alla, mais je feignis d'tre indispose, et ainsi je pus rester la maison; car, en somme, je n'aurais pu supporter de le voir donn une autre femme, quoique sachant bien que jamais plus je ne l'aurais moi. J'tais maintenant, comme je l'avais t jadis, laisse libre au monde, et, tant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche, je ne m'estimais pas une mdiocre valeur; plusieurs marchands fort importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui se montrait trs ardent, et chez qui j'avais pris logement aprs la mort de mon mari, sa soeur tant de mes amies; l, j'eus toute libert et occasion d'tre gaie et de paratre dans la socit que je pouvais dsirer, n'y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la soeur de mon hte, et non tant matresse de sa vertu que je le pensais d'abord; elle me fit entrer dans un monde de socit extravagante, et mme emmena chez elle diffrentes personnes, qui il ne lui dplaisait pas de se montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renomme et les sots composent une assemble, je fus ici merveilleusement adule; j'eus abondance d'admirateurs, et de ceux qui se nomment amants; mais dans l'ensemble je ne reus pas une honnte proposition; quant au dessein qu'ils entretenaient tous, je l'entendais trop bien pour me laisser attirer dans des piges de ce genre. Le cas tait chang pour moi. J'avais de l'argent dans ma poche, et n'avais rien leur dire. J'avais t prise une fois cette piperie nomme amour, mais le jeu tait fini; j'tais rsolue maintenant ce qu'on m'poust, sinon rien, et tre bien marie ou point du tout. J'aimais, en vrit, la socit d'hommes enjous et de gens d'esprit, et je me laissais souvent divertir par eux, de mme que je m'entretenais avec les autres; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le plus terne pour ce que je visais; et, d'autre part, ceux qui venaient avec les plus brillantes propositions taient des plus ternes et dplaisants qui fussent au monde. Je n'tais point si rpugnante un marchand, mais alors je voulais avoir un marchand, par ma foi, qui et du gentilhomme, et que lorsqu'il prendrait l'envie mon mari de me mener la cour ou au thtre, il st porter l'pe, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et non pas sembler d'un croquant qui garde son justaucorps la marque des cordons de tablier ou la marque de son chapeau la perruque, portant son mtier au visage, comme si on l'et pendu son pe, au lieu de la lui attacher. Eh bien, je trouvai enfin cette crature amphibie, cette chose de terre et d'eau qu'on nomme gentilhomme marchand; et comme juste punition de ma folie, je fus prise au pige que je m'tais pour ainsi dire tendu. C'tait aussi un drapier, car bien que ma camarade m'et volontiers entreprise propos de son frre, il se trouva, quand nous en vnmes au point, que c'tait pour lui servir de matresse, et je restais fidle cette rgle qu'une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme matresse, si elle a assez d'argent pour se faire pouser. Ainsi ma vanit, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me maintenaient dans l'honntet, quoique l'issue montra que j'eusse bien mieux fait de me laisser vendre par ma camarade son frre que de m'tre vendue un marchand qui tait bltre, gentilhomme, boutiquier et mendiant tout ensemble. Mais je fus prcipite par le caprice que j'avais d'pouser un gentilhomme me ruiner de la manire la plus grossire que femme au monde; car mon nouveau mari, dcouvrant d'un coup une masse d'argent, tomba dans des dpenses si extravagantes, que tout ce que j'avais, joint ce qu'il avait, n'y et point tenu plus d'un an. Il eut infiniment de got pour moi pendant environ le quart d'une anne, et le profit que j'en tirai fut d'avoir le plaisir de voir dpenser pour moi une bonne partie de mon argent. --Allons, mon coeur, me dit-il une fois, voulez-vous venir faire un tour la campagne pendant huit jours? --Eh, mon ami, dis-je, o donc voulez-vous aller? --Peu m'importe o, dit-il, mais j'ai l'envie de me pousser de la qualit pendant une semaine; nous irons Oxford, dit-il. --Et comment irons-nous? dis-je; je ne sais point monter cheval, et c'est trop loin pour un carrosse. --Trop loin! dit-il--nul endroit n'est trop loin pour un carrosse six chevaux. Si je vous emmne, je veux que vous voyagiez en duchesse. --Hum! dis-je, mon ami, c'est une folie; mais puisque vous en avez l'envie, je ne dis plus rien. Eh bien, le jour fut fix; nous emes un riche carrosse, d'excellents chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en trs belles livres, un gentilhomme cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un autre cheval; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi, j'tais Sa Grandeur la Comtesse; et ainsi nous fmes le voyage d'Oxford, et ce fut une excursion charmante; car pour lui rendre son d, il n'y avait pas de mendiant au monde qui st mieux que mon mari trancher du seigneur. Nous visitmes toutes les curiosits d'Oxford et nous parlmes deux ou trois matres des collges de l'intention o nous tions d'envoyer l'Universit un neveu qui avait t laiss aux soins de Sa Seigneurie, en leur assurant qu'ils seraient dsigns comme tuteurs; nous nous divertmes berner divers pauvres coliers de l'espoir de devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter l'chappe; et ayant ainsi vcu en qualit pour ce qui tait au moins de la dpense, nous nous dirigemes vers Northampton, et en somme nous rentrmes au bout de douze jours, la chanson nous ayant cot 93. La vanit est la plus parfaite qualit d'un fat; mon mari avait cette excellence de n'attacher aucune valeur l'argent. Comme son histoire, ainsi que vous pouvez bien penser, est de trs petit poids, il suffira de vous dire qu'au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut envoy dans une maison de sergent, ayant t arrt sur un procs trop gros pour qu'il pt donner caution; de sorte qu'il m'envoya chercher pour venir le voir. Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j'avais prvu depuis quelque temps que tout s'en irait vau-l'eau, et j'avais pris garde de mettre en rserve, autant que possible, quelque chose pour moi; mais lorsqu'il me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n'esprais, me dit tout net qu'il avait agi en sot et s'tait laiss prendre o il et pu faire rsistance; qu'il prvoyait maintenant qu'il ne pourrait plus parvenir rien; que par ainsi il me priait de rentrer et d'emporter dans la nuit tout ce que j'avais de valeurs dans la maison, pour le mettre en sret; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du magasin 100 ou 200 de marchandises, je devais le faire. --Seulement, dit-il, ne m'en faites rien savoir; ne me dites pas ce que vous prenez, o vous l'emportez; car pour moi, dit-il, je suis rsolu me tirer de cette maison et m'en aller; et si vous n'entendez jamais plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur; Je suis fch du tort que je vous ai fait. Il ajouta quelques choses trs gracieuses pour moi, comme je m'en allais; car je vous ai dit que c'tait un gentilhomme, et ce fut tout le bnfice que j'en eus, en ce qu'il me traita fort galamment, jusqu' la fin, sinon qu'il dpensa tout ce que j'avais et me laissa le soin de drober ses cranciers de quoi manger. Nanmoins je fis ce qu'il m'avait dit, comme bien vous pouvez penser; et ayant ainsi pris cong de lui, je ne le revis plus jamais; car il trouva moyen de s'vader hors de la maison du baillif cette nuit ou la suivante; comment, je ne le sus point, car je ne parvins apprendre autre chose, sinon qu'il rentra chez lui environ trois heures du matin, fit transporter le reste de ses marchandises la Monnaie, et fermer la boutique; et, ayant lev l'argent qu'il put, il passa en France, d'o je reus deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je ne le vis pas quand il rentra, car m'ayant donn les instructions que j'ai dites, et moi ayant employ mon temps de mon mieux, je n'avais point d'affaire de retourner la maison, ne sachant si je n'y serais arrte par les cranciers; car une commission de banqueroute ayant t tablie peu aprs, on aurait pu m'arrter par ordre des commissaires. Mais mon mari s'tant dsesprment chapp de chez le baillif, en se laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d'un autre btiment d'o il avait saut et qui avait presque deux tages, en quoi il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses marchandises avant que les cranciers pussent venir saisir, c'est--dire, avant qu'ils eussent obtenu la commission temps pour envoyer les officiers prendre possession. Mon mari fut si honnte envers moi, car je rpte encore qu'il tenait beaucoup du gentilhomme, que dans la premire lettre qu'il m'crivit, il me fit savoir o il avait engag vingt pices de fine Hollande pour 30 qui valaient plus de 90 et joignit la reconnaissance pour aller les reprendre en payant l'argent, ce que je fis; et en bon temps j'en tirai plus de 100, ayant eu loisir pour les dtailler et les vendre des familles prives, selon l'occasion. Nanmoins, ceci compris et ce que j'avais mis en rserve auparavant, je trouvai, tout compte fait, que mon cas tait bien chang et ma fortune extrmement diminue; car avec la toile de Hollande et un paquet de mousselines fines que j'avais emport auparavant, quelque argenterie et d'autres choses, je me trouvai pouvoir peine disposer de 500, et ma condition tait trs singulire, car bien que je n'eusse pas d'enfant (j'en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il tait enterr), cependant j'tais une veuve fe, j'avais un mari, et point de mari, et je ne pouvais prtendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari ne reverrait jamais l'Angleterre, dt-il vivre cinquante ans. Ainsi, dis-je, j'tais enclose de mariage, quelle que ft l'offre qu'on me fit; et je n'avais point d'ami pour me conseiller, dans la condition o j'tais, du moins qui je pusse confier le secret de mes affaires; car si les commissaires eussent t informs de l'endroit o j'tais, ils m'eussent fait saisir et emporter tout ce que j'avais mis de ct. Dans ces apprhensions, la premire chose que je fis fut de disparatre entirement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom. Je le fis effectivement, et me rendis galement la Monnaie, o je pris logement en un endroit trs secret, m'habillai de vtements de veuve, et pris le nom de Mme Flanders. J'y fis la connaissance d'une bonne et modeste sorte de femme, qui tait veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition; son mari avait t capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage son retour des Indes occidentales, fut si afflig de sa perte, que bien qu'il et la vie sauve, son coeur se brisa et il mourut de douleur; sa veuve, tant poursuivie par les cranciers, fut force de chercher abri la Monnaie. Elle eut bientt rpar ses affaires avec l'aide de ses amis, et reprit sa libert; et trouvant que j'tait l plutt afin de vivre cache que pour chapper des poursuites, elle m'invita rentrer avec elle dans sa maison jusqu' ce que j'eusse quelque vue pour m'tablir dans le monde ma volont; d'ailleurs me disant qu'il y avait dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se prt de caprice pour moi et me ft la cour en la partie de la ville o elle habitait. J'acceptai son offre et je restai avec elle la moiti d'une anne; j'y serais reste plus longtemps si dans l'intervalle ce qu'elle me proposait ne lui tait survenu, c'est--dire qu'elle se maria, et fort son avantage. Mais si d'autres fortunes taient en croissance, la mienne semblait dcliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans et gens de cette espce. Pour les commandants, ils taient d'ordinaire de deux catgories: 1 tels qui, tant en bonnes affaires, c'est--dire, ayant un bon vaisseau, ne se dcidaient qu' un mariage avantageux; 2 tels qui, tant hors d'emploi, cherchaient une femme pour obtenir un vaisseau, je veux dire: 1 une femme qui, ayant de l'argent, leur permit d'acheter et tenir bonne part d'un vaisseau, pour encourager les partenaires, ou 2 une femme qui, si elle n'avait pas d'argent, avait du moins des amis qui s'occupaient de navigation et pouvait aider ainsi placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n'tais dans aucun des deux cas et j'avais l'apparence de devoir rester longtemps en panne. Ma situation n'tait pas de mdiocre dlicatesse. La condition o j'tais faisait que l'offre d'un bon mari m'tait la chose la plus ncessaire du monde; mais je vis bientt que la bonne manire n'tait pas de se prodiguer trop facilement; on dcouvrit bientt que la veuve n'avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal possible, bien que je fusse parfaitement leve, bien faite, spirituelle, rserve et agrable, toutes qualits dont je m'tais pare, bon droit ou non, ce n'est point l'affaire; mais je dis que tout cela n'tait de rien sans le billon. Pour parler tout net, la veuve, disait-on, n'avait point d'argent! Je rsolus donc qu'il tait ncessaire de changer de condition, et de paratre diffremment en quelque autre lieu, et mme de passer sous un autre nom, si j'en trouvais l'occasion. Je communiquai mes rflexions mon intime amie qui avait pous un capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute nue; mes fonds taient bas, car je n'avais gure tir que 540 de la clture de ma dernire affaire, et j'avais dpens un peu l-dessus; nanmoins il me restait environ 400, un grand nombre de robes trs riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point d'extraordinaire valeur, enfin prs de 30 ou 40 de toiles dont je n'avais point dispos. Ma chre et fidle amie, la femme du capitaine, m'tait fermement attache, et sachant ma condition, elle me fit frquemment des cadeaux selon que de l'argent lui venait dans les mains, et tels qu'ils reprsentaient un entretien complet; si bien que je ne dpensai pas de mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la tte et me dit que si je voulais me laisser gouverner par elle, j'obtiendrais certainement un mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune; je lui dis que je m'abandonnais entirement sa direction, et que je n'aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire, qu'elle ne m'et instruite, persuade que j'tais qu'elle me tirerait de toute difficult o elle m'entranerait, ce qu'elle promit. Le premier pas qu'elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine et d'aller dans la maison d'une de ses parentes la campagne, qu'elle m'indiqua, et o elle amena son mari pour me rendre visite, o, m'appelant sa chre cousine, elle arrangea les choses de telle sorte qu'elle et son mari tout ensemble m'invitrent trs passionnment venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un autre endroit qu'auparavant. En second lieu elle dit son mari que j'avais au moins 1 500 de fortune et que j'tais assure d'en avoir bien davantage. Il suffisait d'en dire autant son mari; je n'avais point agir sur ma part, mais me tenir coite, et attendre l'vnement, car soudain le bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine tait une fortune, qu'elle avait au moins 1 500 et peut-tre bien davantage, et que c'tait le capitaine qui le disait; et si on interrogeait aucunement le capitaine mon sujet, il ne se faisait point scrupule de l'affirmer quoiqu'il ne st pas un mot de plus sur l'affaire que sa femme ne lui avait dit; en quoi il n'entendait malice aucune, car il croyait rellement qu'il en tait ainsi. Avec cette rputation de fortune, je me trouvai bientt comble d'assez d'admirateurs o j'avais mon choix d'hommes; et moi, ayant jouer un jeu subtil, il ne me restait plus rien faire qu' trier parmi eux tous le plus propre mon dessein; c'est--dire l'homme qui semblerait le plus dispos s'en tenir au ou-dire sur ma fortune et ne pas s'enqurir trop avant des dtails: sinon je ne parvenais rien, car ma condition n'admettait nulle investigation trop stricte. Je marquai mon homme sans grande difficult par le jugement que je fis de sa faon de me courtiser; je l'avais laiss s'enfoncer dans ses protestations qu'il m'aimait le mieux du monde, et que si je voulais le rendre heureux, il serait satisfait de tout; choses qui, je le savais, taient fondes sur la supposition que j'tais trs riche, quoique je n'en eusse souffl mot. Ceci tait mon homme, mais il fallait le sonder fond; c'est l qu'tait mon salut, car s'il me faisait faux bond, je savais que j'tais perdue aussi srement qu'il tait perdu s'il me prenait; et si je n'levais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d'en lever sur la mienne; si bien que d'abord je feignis toutes occasions de douter de sa sincrit et lui dis que peut-tre il ne me courtisait que pour ma fortune, il me ferma la bouche l-dessus avec la tempte des protestations que j'ai dites mais je feignais de douter encore. Un matin, il te un diamant de son doigt, et crit ces mots sur le verre du chssis de ma chambre: _C'est vous que j'aime et rien que vous._ Je lus, et le priai de me prter la bague, avec laquelle j'crivis au-dessous: _En amour vous le dites tous._ Il reprend sa bague et crit de nouveau: _La vertu seule est une dot._ Je la lui redemandai et j'crivis au-dessous: _L'argent fait la vertu plutt._ Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqu si juste, et avec une sorte de fureur, il jura de me vaincre et crivit encore: _J'ai mpris pour l'or, et vous aime._ J'aventurai tout sur mon dernier coup de ds en posie, comme vous verrez, car j'crivis hardiment sous son vers: _Je suis pauvre et n'ai que moi-mme._ C'tait l une triste vrit pour moi; Je ne puis dire s'il me crut ou non; je supposais alors qu'il ne me croyait point. Quoi qu'il en ft, il vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une passion inimaginable, il me tint serre, tandis qu'il demandait plume et encre, m'affirmant qu'il ne pouvait plus avoir la patience d'crire laborieusement sur cette vitre; puis tirant un morceau de papier, il crivit encore: _Soyez mienne en tout dnuement._ Je pris sa plume et rpondis sur-le-champ: _Au for, vous pensez: Elle ment._ Il me dit que c'taient l des paroles cruelles, parce qu'elles n'taient pas justes, et que je l'obligeais me dmentir, ce qui s'accordait mal avec la politesse, et que puisque je l'avais insensiblement engag dans ce badinage potique, il me suppliait de ne pas le contraindre l'interrompre; si bien qu'il crivit: _Que d'amour seul soient nos dbats!_ J'crivis au-dessous: _Elle aime assez, qui ne hait pas._ Il considra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes, c'est--dire la plume; je dis qu'il le considra comme une faveur, et c'en tait une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit comme je l'entendais, c'est--dire que j'tais encline continuer notre fleuretage, comme en vrit j'avais bonne raison de l'tre, car c'tait l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontr, et je rflchissais souvent qu'il tait doublement criminel de dcevoir un homme qui semblait sincre; mais la ncessit qui me pressait un tablissement qui convint ma condition m'y obligeait par autorit; et certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire, me persuadaient fortement qu'il subirait son dsappointement avec plus de mansutude que quelque forcen tout en feu qui n'et eu pour le recommander que les passions qui servent rendre une femme malheureuse. D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisant avec lui (comme il le supposait) au sujet de ma pauvret, cependant quand il dcouvrit qu'elle tait vritable, il s'tait ferm la route des objections, regardant que, soit qu'il et plaisant, soit qu'il et parl srieusement, il avait dclar qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit que j'eusse plaisant, soit que j'eusse parl srieusement, j'avais dclar que j'tais trs pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des deux cts; et quoiqu'il pt dire ensuite qu'il avait t du il ne pourrait jamais dire que c'tait moi qui l'avais du. Il me poursuivit de prs ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point besoin de craindre de le perdre, je jouai le rle d'indiffrente plus longtemps que la prudence ne m'et autrement dict; mais je considrai combien cette rserve et cette indiffrence me donneraient d'avantage sur lui lorsque j'en viendrais lui avouer ma condition, et j'en usai avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de l ou que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je n'tais point d'humeur aventureuse. Je pris un jour la libert de lui dire qu'il tait vrai que j'avais reu de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enqute sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquitant de la sienne plus que de raison, mais que j'esprais qu'il me permettrait quelques questions auxquelles il rpondrait ou non suivant ses convenances; l'une de ces questions se rapportait la manire dont nous vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire qu'il possdait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je ne me souciais gure d'tre dporte. Il commena ds ce discours m'ouvrir bien volontiers toutes ses affaires et me dire de manire franche et ouverte toute sa condition, par o je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu d'environ 300 par an, mais qui, s'il les exploitait lui-mme, lui en rapportaient quatre fois plus, Trs bien, me dis-je, alors tu m'emmneras l-bas aussitt qu'il te plaira mais je me garderai bien de te le dire d'avance. Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le trouvai prt faire tout ce que je dsirerais, de sorte que je changeai de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point dsirer aller vivre l-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pt s'accorder un gentilhomme ayant 1 200 de revenu comme il me disait que serait son tat. Il me rpondit qu'il ne me demandait pas quelle tait ma fortune; qu'il m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa parole; mais que, quelle qu'elle ft, il ne me demanderait jamais d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, moins que je m'y dcidasse librement. Tout cela, comme vous pouvez bien penser, tait justement conforme mes souhaits, et en vrit rien n'et pu survenir de plus parfaitement agrable; je continuai jusque-l jouer cette sorte d'indiffrence dont il s'tonnait souvent; et si j'avais avou sincrement que ma grande fortune ne s'levait pas en tout 400 quand il en attendait 1 500, pourtant je suis persuade que je l'avais si fermement agripp et si longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande pour lui quand il apprit la vrit qu'elle n'eut t autrement; car n'ayant pas le moindre blme jeter sur moi, qui avais gard un air d'indiffrence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en vrit il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand mme il y en et moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'et dsir. Bref, nous fmes maris, et moi, pour ma part, trs bien marie, car c'tait l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa condition n'tait pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre part il ne l'avait pas amliore autant qu'il l'esprait. Quand nous fmes maris, je fus subtilement pousse lui apporter le petit fonds que j'avais et lui faire voir qu'il n'y en avait point davantage; mais ce fut une ncessit, de sorte que je choisis l'occasion, un jour que nous tions seuls, pour lui en parler brivement: --Mon ami, lui dis-je, voil quinze jours que nous sommes maris, n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez pous une femme qui a quelque chose ou qui n'a rien. --Ce sera au moment que vous voudrez, mon coeur, dit-il; pour moi, mon dsir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas beaucoup tourmente, dit-il, par mes questions l-dessus. --C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficult dont je puis peine me tirer. --Et laquelle, mon coeur? dit-il. --Eh bien, dis-je, voil; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur pour vous: on m'a rapport que le capitaine X... (le mari de mon amie) vous a dit que j'tais bien plus riche que je n'ai jamais prtendu l'tre, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parl ma requte. --Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parl, mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de sorte que je n'aurais pas de raison de vous blmer, quand bien mme vous n'auriez rien du tout. --Voil qui est si juste, dis-je, et si gnreux, que je suis doublement afflige d'avoir si peu de chose. --Moins vous avez, ma chrie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'espre que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-tre dire au capitaine qu'il m'a dup, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne m'avez-vous pas fait entendre que vous tiez pauvre? et c'est l ce que j'aurais d prvoir. --Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas t mle dans cette tromperie avant le mariage; si dsormais je vous trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais point pauvre ne possder rien. Et l, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160. --Voil quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-tre pas tout. Je l'avais amen si prs de n'attendre rien, par ce que j'avais dit auparavant, que l'argent, bien que la somme ft petite en elle-mme, parut doublement bienvenue. Il avoua que c'tait plus qu'il n'esprait, et qu'il n'avait point dout, par le discours que je lui avais tenu, que mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux diamants faisaient toute ma fortune. Je le laissai se rjouir des 160 pendant deux ou trois jours, et puis, tant sortie ce jour-l, comme si je fusse alle les chercher, je lui rapportai la maison encore 100 en or, en lui disant: Voil encore un peu plus de dot pour vous, et, en somme, au bout de la semaine je lui apportai 180 de plus et environ 60 de toiles, que je feignis d'avoir t force de prendre avec les 100 en or que je lui avais donnes en concordat d'une dette de 600 dont je n'aurais tir gure plus de cinq shillings pour la livre, ayant t encore la mieux partage. --Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fche de vous avouer que je vous ai donn toute ma fortune. J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600 ne m'et pas joue, j'en eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose tant ainsi, j'avais t sincre et ne m'tais rien rserv pour moi-mme, et s'il y en avait eu davantage, je lui aurais tout donn. Il fut si oblig par mes faons et si charm de la somme, car il avait t plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en pipant un homme au mariage par cet appt, chose que d'ailleurs je tiens pour une des plus dangereuses o une femme puisse s'engager, et o elle s'expose aux plus grands hasards d'tre maltraite par son mari. Mon mari, pour lui donner son d, tait un homme d'infiniment de bonne humeur, mais ce n'tait point un sot, et, trouvant que son revenu ne s'accordait pas la manire de vivre qu'il et entendu, si je lui eusse apport ce qu'il esprait, dsappoint d'ailleurs par le profit annuel de ses plantations en Virginie, il me dcouvrit maintes fois son inclination passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent me peignait de belles couleurs la faon dont on vivait l-bas, combien tout tait bon march, abondant, dlicieux, et mille choses pareilles. J'en vins bientt comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses terres ne rendaient presque rien cause de la distance, en comparaison du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien qu'il avait le dsir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il avait t dsappoint en pousant sa femme, et que je ne pouvais faire moins, par manire d'amende honorable, que de lui dire que j'tais prte partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre. Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grce que je mettais lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il et t dsappoint par ses esprances de fortune, il n'avait pas t dsappoint par sa femme, et que j'tais pour lui tout ce que peut tre une femme, mais que cette offre tait plus charmante qu'il n'tait capable d'exprimer. Pour couper court, nous nous dcidmes partir. Il me dit qu'il avait l-bas une trs bonne maison, bien garnie, o vivait sa mre, avec une soeur, qui taient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitt son arrive, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait sa mre sa vie durant, et qui lui reviendrait, lui, plus tard, de sorte que j'aurais toute la maison moi, et je trouvai tout justement comme il disait. Nous mmes bord du vaisseau, o nous nous embarqumes, une grande quantit de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge et autres ncessits, et une bonne cargaison de vente, et nous voil partis. Je ne rendrai point compte de la manire de notre voyage, qui fut longue et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'aprs un terrible passage, deux fois pouvants par d'affreuses temptes, et une fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui nous aborda et nous ta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait t le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par supplications se laissrent flchir et le rendirent; je dis, aprs toutes ces choses terribles, nous arrivmes la rivire d'York, en Virginie, et, venant notre plantation, nous fmes reus par la mre de mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer. Nous vcmes l tous ensemble: ma belle-mre, sur ma demande, continuant habiter dans la maison, car c'tait une trop bonne mre pour qu'on se spart d'elle; et mon mari d'abord resta le mme; et je me croyais la crature la plus heureuse qui ft en vie, quand un vnement trange et surprenant mit fin toute cette flicit en un moment et rendit ma condition la plus incommode du monde. Ma mre tait une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de trente ans; elle tait de bonne compagnie, dis-je, agrable, et m'entretenait en priv d'abondance d'histoires pour me divertir, autant sur la contre o nous tions que sur les habitants. Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie de ceux qui vivaient dans cette colonie y taient venus d'Angleterre dans une condition fort basse, et qu'en gnral il y avait deux classes: en premier lieu, tels qui taient transports par des matres de vaisseau pour tre vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui sont dports aprs avoir t reconnus coupables de crimes qui mritent la mort. --Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de diffrence: les planteurs les achtent, et ils vont travailler tous ensemble aux champs jusqu' ce que leur temps soit fini; quand il est expir, dit-elle, on leur donne des encouragements seule fin qu'ils plantent eux-mmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de terre, et ils se mettent au travail pour dblayer et dfricher le terrain, puis pour le planter de tabac et de bl, leur propre usage; et comme les marchands leur confient outils et le ncessaire sur le crdit de leur rcolte, avant qu'elle soit pousse, ils plantent chaque anne un peu plus que l'anne d'auparavant, et ainsi achtent ce qu'ils veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voil comment, mon enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage considrable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix, officiers des milices et magistrats des cits qui ont eu la main marque au fer rouge. Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rle qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne humeur, elle me dit qu'elle-mme faisait partie de la seconde classe d'habitants, qu'elle avait t embarque ouvertement, s'tant aventure trop loin dans un cas particulier, d'o elle tait devenue criminelle. --Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un trs beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la paume de la main, comme il arrive en ces circonstances. Cette histoire m'mut infiniment, mais ma mre, souriant, dit: --Il ne faut point vous merveiller de cela, ma fille, comme d'une chose trange, car plusieurs des personnes les plus considrables de la contre portent la marque du fer la main, et n'prouvent aucune honte la reconnatre: voici le major X..., dit-elle; c'tait un clbre pickpocket; voici le juge Ba...r: c'tait un voleur de boutiques, et tous deux ont t marqus la main, et je pourrais vous en nommer d'autres tels que ceux-l. Nous tnmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantit d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'tre dporte quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur un ton intime, lui demander de me raconter des parties de sa propre histoire, ce qu'elle fit avec une extrme simplicit et fort sincrement; comment elle tait tombe en mauvaise compagnie Londres pendant ses jeunes annes, ce qui tait venu de ce que sa mre l'envoyait frquemment porter manger une de ses parentes, qui tait prisonnire Newgate, dans une misrable condition affame, qui fut ensuite condamne mort, mais ayant obtenu rpit en plaidant son ventre, prit ensuite dans la prison. Ici ma belle-mre m'numra une longue liste des affreuses choses qui se passent d'ordinaire dans cet horrible lieu. --Et, mon enfant, dit ma mre, peut-tre que tu connais bien mal tout cela, ou il se peut mme que tu n'en aies jamais entendu parler; mais sois-en sre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison de Newgate engendre plus de voleurs et de misrables que tous les clubs et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de maldiction, dit ma mre, qui peuple demi cette colonie. Ici elle continua me raconter son histoire, si longuement, et de faon si dtaille, que je commenai me sentir trs trouble; mais lorsqu'elle arriva une circonstance particulire qui l'obligeait me dire son nom, je pensai m'vanouir sur place; elle vit que j'tais en dsordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me faisait souffrir. Je lui dis que j'tais si affecte de la mlancolique histoire qu'elle avait dite, que l'motion avait t trop forte pour moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler. --Mais, ma chrie, dit-elle trs tendrement, il ne faut nullement t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrives bien avant ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquitude; oui, et je les considre mme dans mon souvenir avec une satisfaction particulire, puisqu'elles ont servi m'amener jusqu'ici. Puis elle continua me raconter comment elle tait tombe entre les mains d'une bonne famille, o, par sa bonne conduite, sa matresse tant morte, son matre l'avait pouse, et c'est de lui qu'elle avait eu mon mari et ma soeur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement, aprs la mort de son mari, elle avait amlior les plantations un point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-l, si bien que la plus grande partie des terres avaient t mises en culture par elle, non par son mari; car elle tait veuve depuis plus de seize ans. J'coutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le grand besoin que j'prouvais de me retirer et de laisser libre cours mes passions; et qu'on juge quelle dut tre l'angoisse de mon esprit quand je vins rflchir que cette femme n'tait ni plus ni moins que ma propre mre, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que j'tais grosse d'un troisime des oeuvres de mon propre frre, et que je couchais encore avec lui toutes les nuits. J'tais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde. Oh! si l'histoire ne m'avait jamais t dite, tout aurait t si bien! ce n'aurait pas t un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais rien su! J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais perptuellement veille; je ne pouvais voir aucune utilit le rvler, et pourtant le dissimuler tait presque impossible; oui, et je ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais le secret mon mari, que je le voulusse ou non; si je le dcouvrais, le moins que je pouvais attendre tait de perdre mon mari; car c'tait un homme trop dlicat et trop honnte pour continuer tre mon mari aprs qu'il aurait su que j'tais sa soeur; si bien que j'tais embarrasse au dernier degr. Je laisse juger tous les hommes les difficults qui s'offraient ma vue: j'tais loin de mon pays natal, une distance prodigieuse, et je ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais trs bien, mais dans une condition insupportable en elle-mme; si je me dcouvrais ma mre, il pourrait tre difficile de la convaincre des dtails, et je n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'tais perdue; car la simple suggestion me sparerait immdiatement de mon mari, sans me gagner ni sa mre ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et l'incertitude de l'autre, je serais srement perdue. Cependant, comme je n'tais que trop sre de la vrit, il est clair que je vivais en plein inceste et en prostitution avoue, le tout sous l'apparence d'une honnte femme; et bien que je ne fusse pas trs touche du crime qu'il y avait l, pourtant l'action avait en elle quelque chose de choquant pour la nature et me rendait mme mon mari rpugnant. Nanmoins, aprs longue et srieuse dlibration, je rsolus qu'il tait absolument ncessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire la moindre dcouverte ni ma mre ni mon mari; et ainsi je vcus sous la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois annes encore. Pendant ce temps, ma mre prenait plaisir me raconter souvent de vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les jours de sa jeunesse elle avait t prostitue et voleuse; mais je crois, en vrit, qu'elle tait arrive se repentir sincrement de ces deux crimes, et qu'elle tait alors une femme bien pieuse, sobre, et de bonne religion. Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu tre; mais il est certain que la mienne m'tait fort incommode; car je ne vivais, comme je l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne pouvais en esprer rien de bon, ainsi en ralit l'issue n'en fut pas bonne et toute mon apparente prosprit s'usa et se termina dans la misre et la destruction. Il se passa quelque temps, la vrit, avant que les choses en vinssent l; car toutes nos affaires ensuite tournrent mal, et, ce qu'il y eut de pire, mon mari s'altra trangement, devint capricieux, jaloux et dplaisant, et j'tais autant impatiente de supporter sa conduite qu'elle tait draisonnable et injuste. Les choses allrent si loin et nous en vnmes enfin tre en si mauvais termes l'un avec l'autre que je rclamai l'excution d'une promesse qu'il m'avait faite volontairement quand j'avais consenti quitter avec lui l'Angleterre; c'tait que si je ne me plaisais pas vivre l-bas, je retournerais en Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donn avis un an l'avance pour rgler ses affaires. Je dis que je rclamais de lui l'excution de cette promesse, et je dois avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se pussent imaginer; mais je lui dclarai qu'il me traitait fort mal, que j'tais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et qu'il tait jaloux sans cause, ma conduite ayant t exempte de blme sans qu'il pt y trouver prtexte, et que notre dpart pour l'Angleterre lui en terait toute occasion. J'y insistai si absolument qu'il ne put viter d'en venir au point ou de me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgr qu'il usa de toute la subtilit dont il fut matre, et employa sa mre et d'autres agents pour prvaloir sur moi et me faire changer mes rsolutions; mais en vrit le fond de la chose gisait dans mon coeur, et c'est ce qui rendait toutes ses tentatives vaines, car mon coeur lui tait alin. J'tais dgote la pense d'entrer dans le mme lit que lui et j'employais mille prtextes d'indisposition et d'humeur pour l'empcher de me toucher, ne craignant rien tant que d'tre encore grosse ce qui srement et empch ou au moins retard mon passage en Angleterre. Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une rsolution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour l'Angleterre; que, bien qu'il me l'et promis, pourtant ce serait une chose draisonnable, ruineuse ses affaires, qui mettrait sa famille en un extrme dsordre et serait tout prs de le perdre entirement; qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y voudrait insister. Ceci me fit plonger de nouveau; car lorsque je considrais la situation avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu'il tait rellement, un homme diligent, prudent au fond, et qu'il ne savait rien de l'horrible condition o il tait, je ne pouvais que m'avouer que ma proposition tait trs draisonnable et qu'aucune femme ayant coeur le bien de sa famille n'et pu dsirer. Mais mon dplaisir tait d'autre nature; je ne le considrais plus comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre mre, et je rsolus de faon ou d'autre de me dgager de lui, mais par quelle manire, je ne le savais point. Il a t dit par des gens malintentionns de notre sexe que si nous sommes enttes un parti, il est impossible de nous dtourner de nos rsolutions; et en somme je ne cessais de mditer aux moyens de rendre mon dpart possible, et j'en vins l avec mon mari, que je lui proposai de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degr, et il me traita pas seulement de femme cruelle, mais de mre dnature, et me demanda comment je pouvais entretenir sans horreur la pense de laisser mes deux enfants sans mre (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais les revoir. Il est vrai que si tout et t bien, je ne l'eusse point fait, mais maintenant mon dsir rel tait de ne jamais plus les revoir, ni lui; et quant l'accusation o il me reprochait d'tre dnature, je pouvais facilement y rpondre moi-mme, qui savais que toute cette liaison tait dnature un point extrme. Toutefois, il n'y eut point de moyen d'amener mon mari au consentement; il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il tait hors de mon pouvoir de bouger sans son autorisation, comme le sait fort bien quiconque connat la constitution de cette contre. Nous emes beaucoup de querelles de famille l-dessus, et elles montrent une dangereuse hauteur; car de mme que j'tais devenue tout fait trangre lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant; en somme, je luttais de toutes mes forces pour l'amener se sparer de moi, ce qui tait par-dessus tout ce que je dsirais le plus. Il prit ma conduite fort mal, et en vrit bien pouvait-il le faire, car enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brche, en toutes occasions, l'extrmit, il me dit un jour qu'il pensait que je fusse folle, et que si je ne changeais point mes faons, il me mettrait en traitement, c'est--dire dans une maison de fous. Je lui dis qu'il trouverait que j'tais assez loin d'tre folle, et qu'il n'tait point en son pouvoir, ni d'aucun autre sclrat, de m'assassiner; je confesse qu'en mme temps j'avais le coeur serr la pense qu'il avait de me mettre dans une maison de fous, ce qui aurait dtruit toute possibilit de faire paratre la vrit; car alors personne n'et plus ajout foi une seule de mes paroles. Ceci m'amena donc une rsolution, quoi qu'il pt advenir, d'exposer entirement mon cas; mais de quelle faon m'y prendre, et qui, tait une difficult inextricable; lorsque survint une autre querelle avec mon mari, qui s'leva une extrmit telle que je fus pousse presque tout lui dire en face; mais bien qu'en rservant assez pour ne pas en venir aux dtails, j'en dis suffisamment pour le jeter dans une extraordinaire confusion, et enfin j'clatai et je dis toute l'histoire. Il commena par une expostulation calme sur l'enttement que je mettais vouloir partir pour l'Angleterre. Je dfendis ma rsolution et une parole dure en amenant une autre, comme il arrive d'ordinaire dans toute querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s'il fut mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une mre; qu'en somme je ne mritais pas d'tre traite en femme; qu'il avait employ avec moi tous les moyens les plus doux; qu'il m'avait oppos toute la tendresse et le calme dignes d'un mari ou d'un chrtien, et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutt en chien qu'en homme, plutt comme l'tranger le plus mprisable que comme un mari; qu'il avait une extrme aversion user avec moi de violence, mais qu'en somme il en voyait aujourd'hui la ncessit et que dans l'avenir il serait forc de prendre telles mesures qui me rduiraient mon devoir. Mon sang tait maintenant enflamm l'extrme, et rien ne pouvait paratre plus irrit! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents, je les mprisais galement; que pour mon passage en Angleterre, j'y tais rsolue, advint ce que pourrait; que pour ce qui tait de ne le point traiter en mari ni d'agir en mre de mes enfants, il y avait peut-tre l-dedans plus qu'il n'en pouvait encore comprendre, mais que je jugeais propos de lui dire ceci seulement: que ni lui n'tait mon mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j'avais bonne raison de ne point m'inquiter d'eux plus que je ne le faisais. J'avoue que je fus mue de piti pour lui sur mes paroles, car il changea de couleur, ple comme un mort, muet comme un frapp par la foudre, et une ou deux fois je crus qu'il allait pmer; en somme il fut pris d'un transport assez semblable une apoplexie; il tremblait; une sueur ou rose dcoulait de son visage, et cependant il tait froid comme la glbe; si bien que je fus oblige de courir chercher de quoi le ranimer; quand il fut revenu lui, il fut saisi de hauts-le-coeur et se mit vomir; et un peu aprs on le mit au lit, et le lendemain matin il tait dans une fivre violente. Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement; et quand il vint tre un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue une blessure mortelle et qu'il avait seulement une chose me demander avant toute explication. Je l'interrompis et lui dis que j'tais fche d'tre alle si loin, puisque je voyais le dsordre o mes paroles l'avaient jet, mais que je le suppliais de ne point parler d'explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire. Ceci accrut son impatience qui vraiment l'inquita plus qu'on ne saurait supporter; car, maintenant, il commena de souponner qu'il y avait quelque mystre encore envelopp, mais ne put en approcher, si fort qu'il devint; tout ce qui courait dans sa cervelle tait que j'avais un autre mari vivant, mais je l'assurai qu'il n'y avait nulle parcelle de telle chose en l'affaire; en vrit, pour mon autre mari, il tait rellement mort pour moi et il m'avait dit de le considrer comme tel, de sorte que je n'avais pas la moindre inquitude sur ce chapitre. Mais je trouvai maintenant que la chose tait alle trop loin pour la dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-mme me donna l'occasion de m'allger du secret bien ma satisfaction; il m'avait travaille trois ou quatre semaines, sans parvenir rien, pour obtenir seulement que je lui dise si j'avais prononc ces paroles seule fin de le mettre en colre, ou s'il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible, et refusai de rien expliquer, moins que d'abord il consentt mon dpart pour l'Angleterre, ce qu'il ne ferait jamais, dit-il, tant qu'il serait en vie; d'autre part, je lui dis qu'il tait en mon pouvoir de le rendre consentant au moment qu'il me plairait, ou mme de faire qu'il me supplierait de partir; et ceci accrut sa curiosit et le rendit importun au plus haut point. Enfin il dit toute cette histoire sa mre, et la mit l'oeuvre sur moi, afin de me tirer la vrit; en quoi elle employa vraiment toute son adresse la plus fine; mais je l'arrtai tout net en lui disant que le mystre de toute l'affaire tait en elle-mme, que c'tait le respect que je lui portais qui m'avait engage le dissimuler, et qu'en somme je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas insister. Elle fut frappe de stupeur ces mots, et ne sut que dire ni penser; puis cartant la supposition, et feignant de la regarder comme une tactique, elle continua m'importuner au sujet de son fils, afin de combler, s'il tait possible, la brche qui s'tait faite entre nous. Pour cela, lui dis-je, c'tait la vrit un excellent dessein sur sa part, mais il tait impossible qu'elle pt y russir; et que si je lui rvlais la vrit de ce qu'elle dsirait, elle m'accorderait que c'tait impossible, et cesserait de le dsirer. Enfin je parus cder son importunit, et lui dis que j'osais lui confier un secret de la plus grande importance, et qu'elle verrait bientt qu'il en tait ainsi; et que je consentirais le loger dans son coeur, si elle s'engageait solennellement ne pas le faire connatre son fils sans mon consentement. Elle mit longtemps me promettre cette partie-l, mais plutt que de ne pas entendre le grand secret, elle jura de s'y accorder, et aprs beaucoup d'autres prliminaires je commenai et lui dis toute l'histoire. D'abord, je lui dis combien elle tait troitement mle la malheureuse rupture qui s'tait faite entre son fils et moi, par m'avoir racont sa propre histoire, et me dit le nom qu'elle portait Londres; et que la surprise o elle avait vu que j'tais, m'avait saisie cette occasion; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et l'assurai, par tels autres signes qu'elle ne pouvait mconnatre, que je n'tais point d'autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille, ne de son corps dans la prison de Newgate; la mme qui l'avait sauve de la potence parce qu'elle tait dans son sein, qu'elle avait laisse en telles et telles mains lorsqu'elle avait t dporte. Il est impossible d'exprimer l'tonnement o elle fut; elle ne fut pas encline croire l'histoire, ou se souvenir des dtails; car immdiatement elle prvit la confusion qui devait s'ensuivre dans toute la famille; mais tout concordait si exactement avec les histoires qu'elle m'avait dites d'elle-mme, et que si elle ne m'avait pas eu dites, elle et t peut-tre bien aise de nier, qu'elle se trouva la bouche ferme, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou, et m'embrasser, et pleurer trs ardemment sur moi, sans dire une seule parole pendant un trs long temps; enfin elle clata: --Malheureuse enfant! dit-elle, quelle misrable chance a pu t'amener jusqu'ici? et encore dans les bras de mon fils! Terrible fille, dit-elle, mais nous sommes tous perdus! marie ton propre frre! trois enfants, et deux vivants, tous de la mme chair et du mme sang! mon fils et ma fille ayant couch ensemble comme mari et femme! tout confusion et folie! misrable famille! qu'allons-nous devenir? que faut-il dire? que faut-il faire? Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n'avais point le pouvoir de parler, et si je l'avais eu, je n'aurais su quoi dire, car chaque parole me blessait jusqu' l'me. Dans cette sorte de stupeur nous nous sparmes pour la premire fois; quoique ma mre ft plus surprise que je ne l'tais, parce que la chose tait plus nouvelle pour elle que pour moi, toutefois elle promit encore qu'elle n'en dirait rien son fils jusqu' ce que nous en eussions caus de nouveau. Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous emes une seconde confrence sur le mme sujet, o, semblant feindre d'oublier son histoire qu'elle m'avait dite, ou supposer que j'avais oubli quelques-uns des dtails, elle se prit les raconter avec des changements et des omissions; mais je lui rafrachis la mmoire sur beaucoup de points que je pensais qu'elle avait oublis, puis j'amenai le reste de l'histoire de faon si opportune qu'il lui fut impossible de s'en dgager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses exclamations sur la duret de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu dissip, nous entrmes en dbat serr sur ce qu'il convenait de faire d'abord avant de rien expliquer mon mari. Mais quel propos pouvaient tre toutes nos consultations? Aucune de nous ne pouvait voir d'issue notre anxit ou comment il pouvait tre sage de lui dvoiler une pareille tragdie; il tait impossible de juger ou de deviner l'humeur dont il recevrait le secret, ni les mesures qu'il prendrait; et s'il venait avoir assez peu le gouvernement de soi-mme pour le rendre public, il tait facile de prvoir que ce serait la ruine de la famille entire; et si enfin il saisissait l'avantage que la loi lui donnerait, il me rpudierait peut-tre avec ddain, et me laisserait lui faire procs pour la pauvre dot que je lui avais apporte, et peut-tre la dpenser en frais de justice pour tre mendiante en fin de compte; et ainsi le verrais-je peut-tre au bout de peu de mois dans les bras d'une autre femme, tandis que je serais moi-mme la plus malheureuse crature du monde. Ma mre tait aussi sensible tout ceci que moi; et en somme nous ne savions que faire. Aprs, quelque temps nous en vnmes de plus sobres rsolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que l'opinion de ma mre et la mienne diffraient entirement l'une de l'autre, tant contradictoires; car l'opinion de ma mre tait que je devais enterrer l'affaire profondment, et continuer vivre avec lui comme mon mari, jusqu' ce que quelque autre vnement rendit la dcouverte plus aise; et que cependant elle s'efforcerait de nous rconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer; et ainsi que toute l'affaire demeurt un secret aussi impntrable que la mort.--Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s'il vient au jour. Pour m'encourager ceci, elle promit de rendre ma condition aise et de me laisser sa mort tout ce qu'elle pourrait, en part rserve et spare de mon mari; de sorte que si la chose venait tre connue plus tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire rendre justice par lui. Cette proposition ne s'accordait point avec mon jugement, quoiqu'elle ft belle et tendre de la part de ma mre; mais mes ides couraient sur une tout autre route. Quant garder la chose enserre dans nos coeurs, et laisser tout en l'tat, je lui dis que c'tait impossible; et je lui demandai comment elle pouvait penser que je pourrais supporter l'ide de continuer vivre avec mon propre frre. En second lieu je lui dis que ce n'tait que parce qu'elle tait en vie qu'il y avait quelque support la dcouverte, et que tant qu'elle me reconnatrait pour sa fille, avec raison d'en tre persuade, personne d'autre n'en douterait; mais que si elle mourait avant la dcouverte, on me prendrait pour une crature imprudente qui avait forg ce mensonge afin d'abandonner mon mari, ou on me considrerait comme folle et gare. Alors je lui dis comment il m'avait menace dj de m'enfermer dans une maison de fous, et dans quelle inquitude j'avais t l-dessus, et comment c'tait la raison qui m'avait pousse tout lui dcouvrir. Et enfin je lui dis qu'aprs les plus srieuses rflexions possibles, j'en tait venue cette rsolution que j'esprais qui lui plairait et n'tait point extrme, qu'elle ust de son influence pour son fils pour m'obtenir le cong de partir pour l'Angleterre, comme je l'avais demand, et de me munir d'une suffisante somme d'argent, soit en marchandises que j'emportais, soit en billets de change, tout en lui suggrant qu'il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me rejoindre. Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui dcouvrirait graduellement le cas, suivant qu'elle serait guide par sa discrtion, de faon qu'il ne ft pas surpris l'excs et ne se rpandit pas en passions et en extravagances; et qu'elle aurait soin de l'empcher de prendre de l'aversion pour les enfants ou de les maltraiter, ou de se remarier, moins qu'il et la certitude que je fusse morte. C'tait l mon dessein, et mes raisons taient bonnes: je lui tais vritablement aline par toutes ces choses; en vrit je le hassais mortellement comme mari, et il tait impossible de m'ter l'aversion fixe que j'avais conue; en mme temps cette vie illgale et incestueuse, jointe l'aversion, me rendait la cohabitation avec lui la chose la plus rpugnante au monde; et je crois vraiment que j'en tais venue au point que j'eusse autant aim embrasser un chien, que de le laisser s'approcher de moi; pour quelle raison je ne pouvais souffrir la pense d'entrer dans les mmes draps que lui; je ne puis dire qu'il tait bien de ma part d'aller si loin, tandis que je ne me dcidais point lui dcouvrir le secret; mais je raconte ce qui tait, non pas ce qui aurait d ou qui n'aurait pas du tre. Dans ces opinions directement opposes ma mre et moi nous continumes longtemps, et il fut impossible de rconcilier nos jugements; nous emes beaucoup de disputes l-dessus, mais aucune de nous ne voulait cder ni ne pouvait convaincre l'autre. J'insistais sur mon aversion vivre en tat de mariage avec mon propre frre; et elle insistait sur ce qu'il tait impossible de l'amener consentir mon dpart pour l'Angleterre; et dans cette incertitude nous continumes, notre diffrend ne s'levant pas jusqu' la querelle ou rien d'analogue; mais nous n'tions pas capables de dcider ce qu'il fallait faire pour rparer cette terrible brche. Enfin je me rsolus un parti dsespr, et je dis ma mre que ma rsolution tait, en somme, que je lui dirais tout moi-mme. Ma mre fut pouvante la seule ide de mon dessein: mais je la priai de se rassurer, lui dis que je le ferais peu peu et doucement, avec tout l'art de la bonne humeur dont j'tais matresse, et que je choisirais aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari galement dans sa bonne humeur; je lui dis que je ne doutais point que si je pouvais avoir assez d'hypocrisie pour feindre plus d'affection pour lui que je n'en avais rellement, je russirais dans tout mon dessein et que nous nous sparerions par consentement et de bon gr car je pouvais l'aimer assez bien comme frre, quoique non pas comme mari. Et pendant tout ce temps il assigeait ma mre, afin de dcouvrir, si possible, ce que signifiait l'affreuse expression dont je m'tais servie, comme il disait, quand je lui avais cri que je n'tais pas sa femme devant la loi, ni mes enfants n'taient les siens devant la loi. Ma mre lui fit prendre patience, lui dit qu'elle ne pouvait tirer de moi nulle explication, mais qu'elle voyait que j'tais fort trouble par une chose qu'elle esprait bien me faire dire un jour; et cependant lui recommanda srieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me regagner par la douceur qu'il avait eue auparavant; lui dit qu'il m'avait terrifie et plonge dans l'horreur par ses menaces de m'enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais pousser une femme au dsespoir, quelque raison qu'il y et. Il lui promit d'adoucir sa conduite, et la pria de m'assurer qu'il m'aimait plus que jamais et qu'il n'entretenait point de dessein tel que m'envoyer dans une maison de fous, quoi qu'il pt dire pendant sa colre, et il pria aussi ma mre d'user pour moi des mmes persuasions afin que nous puissions vivre ensemble comme autrefois. Je sentis aussitt les effets de ce trait; la conduite de mon mari s'altra sur-le-champ, et ce fut tout un autre homme pour moi; rien ne saurait tre plus tendre et plus obligeant qu'il ne l'tait envers moi toutes occasions; et je ne pouvais faire moins que d'y donner quelque retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de faon maladroite, car rien ne m'tait plus effrayant que ses caresses, et l'apprhension de devenir de nouveau grosse de lui tait prs de me jeter dans des accs; et voil qui me faisait voir qu'il y avait ncessit absolue de lui rvler le tout sans dlai, ce que je fis toutefois avec toute la prcaution et la rserve qu'on peut s'imaginer. Il avait continu dans son changement de conduite mon gard depuis prs d'un mois, et nous commencions vivre d'un nouveau genre de vie l'un avec l'autre, et si j'avais pu me satisfaire de cette position, je crois qu'elle aurait pu durer tant que nous eussions vcu ensemble. Un soir que nous tions assis et que nous causions tous deux sous une petite tonnelle qui s'ouvrait sous un bosquet l'entre du jardin, il se trouva en humeur bien gaie et agrable, et me dit quantit de choses tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne entente, et les dsordres de notre rupture de jadis, et quelle satisfaction c'tait pour lui que nous eussions lieu d'esprer que jamais plus il ne s'lverait rien entre nous. Je tirai un profond soupir, et lui dis qu'il n'y avait femme du monde qui pt tre plus charme que moi de la bonne entente que nous avions conserve, ou plus afflige de la voir rompre, mais que j'tais fche de lui dire qu'il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse qui me tenait de trop prs au coeur et que je ne savais comment lui rvler, ce qui rendait mon rle fort misrable, et m'tait toute jouissance de repos. Il m'importuna de lui dire ce que c'tait; je lui rpondis que je ne saurais le faire; que tant que le secret lui resterait cach, moi seule je serais malheureuse, mais que s'il l'apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux; et qu'ainsi la chose la plus tendre que je pusse faire tait de le tenir dans les tnbres, et que c'tait la seule raison qui me portait lui tenir secret un mystre dont je pensais que la garde mme amnerait tt ou tard ma destruction. Il est impossible d'exprimer la surprise que lui donnrent ces paroles, et la double importunit dont il usa envers moi pour obtenir une rvlation; il m'assura qu'on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni mme fidle, si je continuais garder le secret. Je lui dis que je le pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me rsoudre. Il revint ce que j'avais dit autrefois, et me dit qu'il esprait que ce secret n'avait aucun rapport avec les paroles que m'avait arraches la colre, et qu'il avait rsolu d'oublier tout cela, comme l'effet d'un esprit prompt et excit. Je lui dis que j'eusse bien voulu pouvoir tout oublier moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l'impression tait trop profonde. Il me dit alors qu'il tait rsolu ne diffrer avec moi en rien, et qu'ainsi il ne m'importunerait plus l-dessus, et qu'il tait prt consentir tout ce que je dirais ou ferais; mais qu'il me suppliait seulement de convenir que, quoi que ce pt tre, notre tendresse l'un pour l'autre n'en serait plus jamais trouble. C'tait la chose la plus dsagrable qu'il pt me dire, car vraiment je dsirais qu'il continut m'importuner afin de m'obliger avouer ce dont la dissimulation me semblait tre la mort; de sorte que je rpondis tout net que je ne pouvais dire que je serais heureuse de ne plus tre importune, quoique ne sachant nullement comment cder. --Mais voyons, mon ami, dis-je, quelles conditions m'accorderez-vous si je vous dvoile cette affaire? --Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pourrez en raison me demander. --Eh bien, dis-je alors, promettez-moi sous seing que si vous ne trouvez pas que je sois en faute, ou volontairement mle aux causes des malheurs, qui vont suivre, vous ne me blmerez, ni ne me maltraiterez, ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d'un vnement qui n'est point survenu par ma faute. --C'est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que de ne point vous blmer pour ce qui n'est point de votre faute; donnez-moi une plume et de l'encre, dit-il. De sorte que je courus lui chercher plume, encre et papier, et il rdigea la condition dans les termes mmes o je l'avais propose et la signa de son nom. --Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma chrie? --Il faut encore, dis-je, que vous ne me blmiez pas de ne point vous avoir dcouvert le secret avant que je le connusse. --Trs juste encore, dit-il; de tout mon coeur. Et il crivit galement cette promesse et la signa. --Alors, mon ami, dis-je, je n'ai plus qu'une condition vous imposer, et c'est que, puisque personne n'y est ml que vous et moi, vous ne le rvlerez personne au monde, except votre mre; et que dans toutes les mesures que vous adopterez aprs la dcouverte, puisque j'y suis mle comme vous, quoique aussi innocente que vous-mme, vous ne vous laisserez point entraner par la colre, et n'agirez en rien mon prjudice ou au prjudice de votre mre, sans ma connaissance et mon consentement. Ceci le surprit un peu, et il crivit distinctement les paroles, mais les lut et les relut plusieurs reprises avant de les signer, hsitant parfois dans sa lecture, et rptant les mots: Au prjudice de ma mre! votre prjudice! Quelle peut tre cette mystrieuse chose?Pourtant enfin il signa. --Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous votre seing, mais comme vous allez our la plus inattendue et surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-tre famille au monde, je vous supplie de me promettre que vous l'entendrez avec calme, et avec la prsence d'esprit qui convient un homme de sens. --Je ferai de mon mieux, dit-il, condition que vous ne me tiendrez plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces prliminaires. --Eh bien, alors, dis-je, voici: De mme que je vous ai dit autrefois dans l'emportement que je n'tais pas votre femme devant la loi et que nos enfants n'taient pas nos enfants devant la loi, de mme il faut que je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillit et tendresse, mais avec assez d'affliction, que je suis votre propre soeur et vous mon propre frre, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mre aujourd'hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la vrit de ce que je dis en une manire qui ne peut tre nie ni contredite. Je le vis devenir ple, et ses yeux hagards, et je dis: --Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre prsence d'esprit: qui aurait pu en dire plus long pour vous prparer que je n'ai fait? Cependant j'appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de rhum (qui est le cordial ordinaire de la contre), car il perdait connaissance. Quand il fut un peu remis, je lui dis: --Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue explication; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour l'entendre jusqu'au bout et je la ferai aussi brve que possible. Et l-dessus je lui dis ce que je croyais ncessaire au fait mme, et, en particulier, comment ma mre tait venue me le dcouvrir. --Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes capitulations et que je n'ai pas t la cause de ce malheur et que je ne pouvais l'tre, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant. --J'en suis pleinement assur, dit-il, mais c'est une horrible surprise pour moi; toutefois, je sais un remde qui rparera tout, un remde qui mettra fin toutes vos difficults, sans que vous partiez pour l'Angleterre. --Ce serait trange, dis-je, comme tout le reste. --Non, non, ce sera ais; il n'y a d'autre personne qui gne en tout ceci que moi-mme. Il avait l'air d'tre agit par quelque dsordre en prononant ces paroles; mais je n'en apprhendai rien cet instant, croyant, comme on dit d'ordinaire, que ceux qui font de telles choses n'en parlent jamais, ou que ceux qui en parlent ne les font point. Mais la douleur n'tait pas venue en lui son extrmit, et j'observai qu'il devenait pensif et mlancolique et, en un mot, il me sembla que sa tte se troublait un peu. Je m'efforais de le rappeler ses esprits par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre conduite, et parfois il se trouvait bien, et me rpondait avec assez de courage; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses penses, et il alla jusqu' attenter par deux fois sa propre vie; la seconde, il fut sur le point d'trangler, et si sa mre n'tait pas entre dans la chambre l'instant mme, il ft mort; mais avec l'aide d'un serviteur ngre, elle coupa la corde et le rappela la vie. Enfin, grce une inlassable importunit, mon mari dont la sant paraissait dcliner se laissa persuader; et mon destin me poussant, je trouvai la route libre; et par l'intercession de ma mre, j'obtins une excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre. Quand je me sparai de mon frre (car c'est ainsi que je dois maintenant le nommer), nous convnmes qu'aprs que je serais arrive, il feindrait de recevoir la nouvelle que j'tais morte en Angleterre et qu'ainsi il pourrait se remarier quand il voudrait; il s'engagea correspondre avec moi comme sa soeur, et promit de m'aider et de me soutenir tant que je vivrais; et que s'il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour m'entretenir sous le nom de sa soeur; et sous quelques rapports il fut fidle sa parole; mais tout fut si trangement men que j'en prouvai fort sensiblement les dceptions, comme vous saurez bientt. Je partis au mois d'aot, aprs tre reste huit ans dans cette contre; et maintenant une nouvelle scne de malheurs m'attendait; peu de femmes peut-tre ont travers la pareille. Nous fmes assez bon voyage, jusqu'au moment de toucher la cte d'Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fmes secous par deux ou trois temptes, dont l'une nous chassa sur la cte d'Irlande, o nous relchmes Kinsale. L nous restmes environ treize jours, et, aprs nous tre rafrachis terre, nous nous embarqumes de nouveau, mais trouvmes de nouveau du fort mauvais temps, o le vaisseau rompit son grand mt, comme ils disent; mais nous entrmes enfin au port de Milford, en Cornouailles o, bien que je fusse trs loin de notre port de destination, pourtant ayant mis srement le pied sur le sol ferme de l'le de Bretagne, je rsolus de ne plus m'aventurer sur les eaux qui m'avaient t si terribles; de sorte qu'emmenant terre mes hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d'autres papiers, je rsolus de gagner Londres et de laisser le navire aller trouver son port; le port auquel il tait attach tait Bristol, o vivait le principal correspondant de mon frre. J'arrivai Londres au bout d'environ trois semaines, o j'appris, un peu aprs, que le navire tait arriv Bristol, mais en mme temps j'eus la douleur d'tre informe que par la violente tempte qu'il avait supporte, et le bris du grand mt, il avait t fortement avari, et qu'une grande partie de la cargaison tait toute gte. J'avais maintenant une nouvelle scne de vie sur les mains, et qui avait une affreuse apparence; j'tais partie avec une sorte d'adieu final; le chargement que j'avais apport avec moi tait considrable, en vrit, s'il ft arriv en bon tat, et par son aide, j'eusse pu me remarier suffisamment bien; mais, comme il tait, j'tais rduite en tout deux ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J'tais entirement sans amis, oui, mme sans connaissances; car je trouvai qu'il tait absolument ncessaire de ne pas raviver les connaissances d'autrefois; et pour ma subtile amie qui m'avait dispose jadis happer une fortune, elle tait morte et son mari aussi. Le soin de ma cargaison de marchandises m'obligea bientt aprs faire le voyage de Bristol, et pendant que je m'occupais de cette affaire, je me donnai le divertissement d'aller Bath; car ainsi que j'tais encore loin d'tre vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours t gaie, continuait de l'tre l'extrme; et moi qui tais, maintenant, en quelque faon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans fortune, j'esprais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre qui pt amliorer ma condition, ainsi qu'il tait arriv jadis. Bath est un lieu d'assez de galanterie, coteux et rempli de piges; j'y allais, la vrit, seule fin de saisir ce qui s'offrirait, mais je dois me rendre la justice d'affirmer que je n'avais d'autres intentions que d'honntes, et que je n'tais point d'abord hante par les penses qui me menrent ensuite sur la route o je souffris de me laisser guider par elles. L je restai toute l'arrire-saison, comme on dit l-bas, et j'y nouai de misrables liaisons qui plutt me poussrent aux folies o je tombai qu'elles ne me fortifirent l'encontre. Je vivais en agrment, recevais de la bonne socit, je veux dire une socit dlicate et joyeuse; mais je dcouvris avec dcouragement que cette faon de vivre me ferait rapidement sombrer, et que n'ayant point de revenu fixe, en dpensant sur le capital, je ne faisais que m'assurer de saigner mort et ceci me donna beaucoup de tristes rflexions. Toutefois je les secouai, et me flattai encore de l'espoir qu'une chose ou une autre se prsenterait mon avantage. Mais je n'tais point dans le lieu qu'il fallait; je n'tais plus Redriff, o, si je me fusse convenablement tablie, quelque honnte capitaine marin ou autre et pu me solliciter d'honorable mariage; mais j'tais Bath, o les hommes trouvent une matresse parfois, mais bien rarement viennent chercher une femme; et il s'ensuit que toutes les liaisons prives qu'une femme peut y esprer doivent avoir quelque tendance de cette sorte. J'avais pass suffisamment bien le dbut de la saison car bien que j'eusse nou liaison avec un gentilhomme qui venait Bath pour se divertir, je n'avais point consenti de trait pernicieux. Mais cette premire saison m'amena pourtant faire la connaissance d'une femme dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise maison, certes, mais qui n'tait pas elle-mme, remplie des meilleurs principes. Je m'tais, toutes occasions, conduite avec tant d'honntet, que ma rputation n'avait pas t touche par la moindre souillure, et tous les hommes avec qui j'avais frquent taient de si bonne renomme, que je n'avais pas obtenu le moindre blme sur ces liaisons; aucun d'eux ne semblait penser qu'il y et nul moyen de proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l'ai dit, un seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma compagnie, comme il l'appelait, laquelle, comme il lui plaisait dire, lui tait fort agrable, mais ce moment il n'y eut rien de plus. Je passai bien des heures mlancoliques Bath aprs que toute la socit eut quitt la ville, car bien que j'allasse parfois Bristol pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me semblait prfrable de retourner Bath et d'en faire ma rsidence, parce qu'tant en bons termes avec la femme chez qui j'avais log l't, je trouvai qu'en hiver je pouvais y vivre meilleur march que partout ailleurs. Ici, dis-je, je passai l'hiver aussi tristement que j'avais joyeusement pass l't; mais ayant nou une intimit plus troite avec la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m'empcher de lui communiquer quelqu'une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur l'esprit, et, en particulier, la pauvret de ma condition; je lui dis aussi que j'avais en Virginie ma mre et mon frre, qui taient dans une situation aise, et comme j'avais vritablement crite ma mre une lettre prive pour lui reprsenter ma condition et la grande perte que j'avais subie, ainsi ne manquai-je point de faire savoir ma nouvelle amie que j'attendais un envoi de fonds, ce qui tait vritable; et comme les navires allaient de Bristol la rivire de York, en Virginie, et retour, d'ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour Londres, et que mon frre correspondait principalement avec Bristol, je crus qu'il tait bien prfrable d'attendre mes envois l o j'tais que d'aller Londres. Ma nouvelle amie parut fort sensiblement mue de ma condition, et, en vrit, elle eut la bont de rduire le prix qu'il me cotait pour vivre avec elle, jusqu' tre si bas pendant l'hiver, que je me persuadai qu'elle ne gagnait rien sur moi; pour le logement, durant l'hiver, je ne payai rien du tout. Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu' ce que je trouvai ncessaire d'agir diffremment; elle avait quelques personnes de marque qui logeaient frquemment dans sa maison, et en particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l'ai dit, avait recherch ma socit l'hiver d'avant; il revint en compagnie d'un autre gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la mme maison; je souponnai ma propritaire de l'avoir invit, en lui faisant savoir que j'habitais toujours avec elle, mais elle le nia. Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me tmoigner une confiance particulire; c'tait un vritable gentilhomme, je dois l'avouer, et sa socit m'tait aussi agrable que la mienne, je crois, pouvait l'tre pour lui; il ne me fit d'autres professions que d'extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu, qu'ainsi qu'il le dclarait souvent, il pensait que s'il proposait rien d'autre, je le repousserais avec mpris; il eut bientt appris par moi que j'tais veuve, que j'tais arrive de Virginie Bristol par les derniers navires, et que j'attendais Bath la venue de la prochaine flottille de Virginie qui devait m'apporter des biens considrables; j'appris par lui qu'il avait une femme, mais que la dame avait la tte trouble, et qu'elle avait t place sous le gouvernement de ses propres parents, quoi il avait consenti, pour empcher tout blme l'endroit du mauvais mnagement de la cure; et que, cependant, il tait venu Bath pour se rcrer l'esprit dans des circonstances si mlancoliques. Ma propritaire qui, de son propre gr, encourageait cette liaison en toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d'un homme d'honneur et de vertu, autant que de grande fortune; et, en vrit, j'avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions logs tous deux de plain-pied, et qu'il ft souvent entr dans ma chambre, mme quand j'tais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne s'tait jamais avanc au del d'un baiser, ou ne m'avait sollicite mme de chose autre, jusque longtemps aprs, comme vous l'entendrez. Je faisais frquemment ma propritaire des remarques sur l'excs de sa modestie, et de son ct elle m'assurait qu'elle n'en tait pas surprise, l'ayant aperu ds l'abord; toutefois, elle me rptait qu'elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui, en faveur de ma socit, car en vrit il semblait qu'il ft toujours mes trousses. Je lui rpondis que je ne lui avais pas donn la moindre occasion d'imaginer que j'en eusse besoin ou que je dusse rien accepter de sa part; mais elle m'assura qu'elle s'en chargerait, et elle mena l'affaire avec tant de dextrit, que la premire fois que nous fmes seuls ensemble, aprs qu'elle lui eut parl, il se mit s'enqurir de ma condition, comment je m'tais entretenue depuis mon dbarquement, et si je n'avais point besoin d'argent. Je pris une attitude fort hardie; je lui dis que, bien que ma cargaison de tabac ft avarie, toutefois elle n'tait pas entirement perdue; que le marchand auquel j'avais t consigne m'avait traite avec tant d'honntet, que je n'avais point prouv de besoin, et que j'esprais par gouvernement frugal faire durer ce que je possdais jusqu' recevoir un autre envoi que j'attendais par la prochaine flotte; que cependant j'avais retranch sur mes dpenses, et qu'au lieu qu' la saison dernire j'avais entretenu une servante, maintenant je m'en passais; et qu'au lieu que j'avais alors une chambre avec une salle manger au premier tage, je n'avais maintenant qu'une chambre au second, et d'autres choses semblables. Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite aujourd'hui qu'auparavant; ajoutant que sa socit m'avait porte vivre bien plus gaiement que je n'eusse fait autrement, de quoi je lui tais fort oblige; et ainsi, j'cartai toute proposition pour l'instant. Il ne se passa pas longtemps qu'il m'entreprit de nouveau, et me dit qu'il trouvait que je rpugnais lui confier la vrit de ma condition, ce dont il tait fch, m'assurant qu'il s'en informait sans dessein de satisfaire sa curiosit, mais simplement pour m'aider, si l'occasion s'en offrait. Mais que, puisque je n'osais avouer que j'avais besoin d'assistance, il n'avait qu'une chose me demander, qui tait de lui promettre si j'tais en quelque manire gne, de le lui dire franchement, et d'user de lui avec la mme libert qu'il en faisait l'offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dvou, quoique peut-tre j'prouvasse la crainte de me fier lui. Je n'omis rien de ce qui convenait qui ft dit par une personne infiniment oblige, pour lui faire comprendre que j'prouvais fort vivement sa gnrosit; et, en vrit, partir de ce moment, je ne parus pas si rserve avec lui qu'auparavant, quoique nous tenant encore des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu; mais combien libre que ft notre conversation, je n'en pus venir cette libert qu'il dsirait, et qui tait de lui dire que j'avais besoin d'argent, quoique secrtement je fusse bien heureuse de son offre. Quelques semaines passrent l-dessus, et toujours je ne lui demandais point d'argent; quand ma propritaire, une ruse crature, qui m'en avait souvent presse, mais trouvait que je ne pouvais le faire, fabrique une histoire de sa propre invention et vient crment moi pendant que nous tions ensemble: --Oh! veuve, dit-elle, j'ai de mauvaises nouvelles vous apprendre ce matin. --Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont t pris par les Franais? Car c'est ce que je redoutais. --Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoye Bristol hier pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point rapport. Je n'tais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au jeu, de sorte que je la repris de court: --Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parl, dis-je, puisque je vous assure qu'il m'a apport tout l'argent que je l'avais envoy chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse o il y avait environ douze guines. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en donner la plus grande partie tout l'heure. Il avait paru un peu mcontent de sa faon de parler, autant que moi; trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de libert; mais quand il vit la rponse que je lui faisais, il se remit sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparlmes, et je le trouvai pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il esprait que je ne me laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais promis le contraire; je lui rpondis que j'avais t fort vexe de ce que ma propritaire et parl si ouvertement la veille d'une chose o elle n'avait point se mler; mais que j'avais suppos qu'elle dsirait tre paye de ce que je lui devais, qui tait environ huit guines, que j'avais rsolu de lui donner et lui avais donnes la mme nuit. Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que je l'avais paye, puis passa quelque autre discours pour le moment; mais le lendemain matin, ayant entendu que j'tais leve avant lui, il m'appela, et je lui rpondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il tait au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du lit, car il me dit qu'il avait quelque chose me dire. Aprs quelques expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien honnte et donner une rponse sincre une chose dont il me priait. Aprs une petite chicane sur le mot sincre, et lui avoir demand si jamais je lui avais donn des rponses qui ne fussent pas sincres, je lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa prire tait, dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussitt ma main dans ma poche, et riant de lui, je tirai la bourse o il y avait trois guines et demie; alors il me demanda si c'tait tout l'argent que j'avais; je lui dis: Non, riant encore, il s'en faut de beaucoup. Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'o je lui rapportai un petit tiroir secret o j'avais environ six guines de plus et un peu de monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que c'tait l toute ma fortune, honntement un shilling prs; il regarda l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le remit ple-mle dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira une clef, et me pria d'ouvrir une petite bote en bois de noyer qu'il avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans ce tiroir il y avait une grande quantit de monnaie en or, je crois prs de deux cents guines, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une pleine poigne; je ne voulais point, et me drobais; mais il me serrait la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y fit prendre autant de guines presque que j'en pus tenir la fois. Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre. Je rapporte cette histoire plus particulirement cause de sa bonne humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce ne fut pas longtemps aprs qu'il commena chaque jour de trouver des dfauts mes habits, mes dentelles, mes coiffes; et, en un mot, il me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie, d'ailleurs, quoique je ne le fisse point paratre; je n'aimais rien mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait bien mnager l'argent qu'il m'avait prt, sans quoi je ne pourrais jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il avait un sincre respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il ne m'avait pas prt cet argent, mais me l'avait donn, et qu'il pensait que je l'eusse bien mrit, lui ayant accord ma socit aussi entirement que je l'avais fait. Aprs cela, il me fit prendre une servante et tenir la maison et, son ami tant parti, il m'obligea prendre le gouvernement de son mnage, ce que je fis fort volontiers, persuade, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte. Nous avions vcu ainsi prs de trois mois, quand la socit de Bath commenant s'claircir, il parla de s'en aller, et il tait fort dsireux de m'emmener avec lui Londres; j'tais assez trouble de cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j'allais m'y trouver, ou comment il me traiterait; mais tandis que l'affaire tait en litige, il se trouva fort indispos; il tait all dans un endroit du Somersetshire qu'on nomme Shepton; et l il tomba trs malade, si malade qu'il ne pouvait voyager: si bien qu'il renvoya son laquais Bath pour me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il m'avait confi son argent et autres choses de valeur, et je ne savais qu'en faire; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le logement clef; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise porteurs Bath, o nous pourrions trouver plus d'aide et meilleurs conseils. Il y consentit et je le ramenai Bath, qui tait environ quinze lieues, autant que je m'en souviens; l il continua d'tre fort malade d'une fivre, et garda le lit cinq semaines; et tout ce temps je le soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j'eusse t sa femme; en vrit, si j'avais t sa femme, je n'aurais pu faire davantage; je restais assise auprs de lui si longtemps et si souvent, qu' la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage; en sorte que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m'y couchai, juste au pied de son lit. J'tais vraiment sensiblement affecte de sa condition et des apprhensions de perdre un ami tel qu'il tait et tel qu'il serait sans doute pour moi; et je restais assise pleurer prs de lui pendant bien des heures; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu'il arriva d'ailleurs, mais trs lentement. S'il en tait autrement que je ne vais dire, je ne rpugnerais pas le rvler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais j'affirme qu' travers toute cette liaison, except pour ce qui est d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous tions au lit, et de l'office ncessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il n'avait point pass entre nous la moindre parole ou action impure. Oh! si tout ft rest de mme jusqu' la fin! Aprs quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et j'aurais enlev mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le permettre, jusqu' ce qu'il pt s'aventurer sans personne pour le garder, et alors je repris quartier dans ma chambre. Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse pour lui; et quand il fut bien, il me fit prsent de cinquante guines pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqu ma vie pour sauver la sienne. Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sincre et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extrme rserve pour ma vertu et la sienne; je lui dis que j'tais pleinement satisfaite l-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il tait tout nu au lit avec moi, il prserverait aussi saintement ma vertu qu'il la dfendrait si j'tais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre quelque occasion de m'en donner un tmoignage indubitable. Ce fut longtemps aprs que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi; et maintenant, en vrit, notre intimit s'accrut. De Bristol, il m'emmena Gloucester, ce qui tait simplement un voyage de plaisance, pour prendre l'air, et l, par fortune, nous ne trouvmes de logement l'htellerie que dans une grande chambre deux lits. Le matre de la maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise: --Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enqurir si cette dame est votre pouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honntement coucher dans ces deux lits que si vous tiez dans deux chambres. Et l-dessus il tire un grand rideau qui s'tendait tout au travers de la chambre, et qui sparait les lits en effet. --Eh bien, dit mon ami, trs au point, ces lits feront l'affaire; pour le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble, quoique nous puissions loger l'un prs de l'autre. Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honntet. Quand nous en vnmes nous mettre au lit il sortit dcemment de la chambre, jusqu' ce que je fusse couche, et puis se mit au lit dans l'autre lit, d'o il me parla, s'tant tendu, assez longtemps. Enfin, rptant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de son lit: --Et maintenant, ma chrie vous allez voir combien je vais tre juste pour vous, et que je sais tenir parole. Et le voil venir jusqu' mon lit. Je fis quelque rsistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas rsist beaucoup, mme s'il n'et fait nulle de ces promesses; si bien qu'aprs une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer dans le lit; quand, il s'y fut couch, il m'entoura de ses bras, et ainsi je couchai toute la nuit prs de lui; mais il ne me fit rien de plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras, non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin, et me laissa aussi innocente pour lui que le jour o je fus ne.... J'accorde que c'tait l une noble action, mais comme c'tait ce que je n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite stupeur. Nous fmes le reste du voyage dans les mmes conditions qu'avant, et nous revnmes Bath, o, comme il avait occasion d'entrer chez moi quand il voulait, il rpta souvent la mme modration, et frquemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarits de mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit d'aller plus loin, et il en tirait grande vanit. Je ne dis pas que j'en tais aussi entirement charme qu'il pensait que je fusse, car j'avoue que j'tais bien plus vicieuse que lui. Nous vcmes ainsi prs de deux ans et avec la seule exception qu'il se rendit trois fois Londres durant ce temps, et qu'une fois il y sjourna quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement. Si nous avions continu ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer trop prs du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouvmes; et ici encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la premire infraction ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous tions au lit, bien chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis (je le rpte avec bont et horreur d'me) que je pouvais trouver dans mon coeur de le dgager de sa promesse pour une nuit et point davantage. Il me prit au mot sur-le-champ, et aprs cela, il n'y eut plus moyen de lui rsister, et en vrit, je n'avais point envie de lui rsister plus longtemps. Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'changeai la place d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est _catin_. Le matin nous fmes tous deux nos repentailles; je pleurai de tout coeur, et lui-mme reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous pouvions faire l'un et l'autre; et la route tant ainsi dbarrasse, les barrires de la vertu et de la conscience renverses, nous emes lutter contre moins d'obstacles. Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretnmes ensemble le reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un moment l'autre je soulevais cette objection mlancolique: Et si j'allais tre grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?Il m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidle, il me le resterait; et que, puisque nous en tions venus l, ce qu'en vrit il n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de l'enfant autant que de moi. Ceci nous renfora tous deux: je lui assurai que si j'tais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutt que de le nommer comme pre de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en faute de rien, si je venais tre grosse. Ces assurances rciproques nous endurcirent, et ensuite nous rptmes notre crime tant qu'il nous plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse. Aprs que j'en fus sre, et que je l'eus satisfait l-dessus, nous commenmes songer prendre des mesures pour nous conduire cette affaire, et je lui proposai de confier le secret ma propritaire, et de lui demander un conseil, quoi il s'accorda; ma propritaire, femme, ainsi que je trouvai, bien accoutume telles choses, ne s'en mit point en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en venir l, et nous plaisanta trs joyeusement tous deux; comme je l'ai dit, nous trouvmes que c'tait une vieille dame pleine d'exprience en ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea procurer une sage-femme et une nourrice, teindre toute curiosit, et en tirer notre rputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse. Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller Londres ou de feindre son dpart; quand il fut parti, elle informa les officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame prs d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit compte, comme elle prtendait, de son nom qui tait sir Walter Cleave; leur disant que c'tait un digne gentilhomme et qu'elle rpondrait toutes enqutes et autres choses semblables. Ceci eut donn bientt satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de crdit que si j'eusse t rellement milady Cleave, et fus assiste dans mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath; ce qui toutefois me rendit un peu plus coteuse pour lui; je lui exprimais souvent mon souci cet gard, mais il me priait de ne point m'en inquiter. Comme il m'avait munie trs suffisamment d'argent pour les dpenses extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y avoir de beau; mais je n'affectais point la lgret ni l'extravagance; d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de mettre de ct autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient les temps de pluie, comme je disais, lui faisant croire que j'avais tout dpens sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes couches. Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donn, et que j'ai dit plus haut, j'eus la fin de mes couches deux cents guines moi, comprenant aussi ce qui restait de mon argent. J'accouchai d'un beau garon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et quand il l'apprit, il m'crivit l-dessus une lettre bien tendre et obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y et meilleur air pour moi de partir pour Londres aussitt que je serais leve et remise, qu'il avait retenu des appartements pour moi Hammersmith, comme si je venais seulement de Londres, et qu'aprs quelque temps je retournerais Bath et qu'il m'accompagnerait. Son offre me plut assez, et je louai un carrosse ce propos, et prenant avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner tter et une fille servante, me voil partie pour Londres. Il me rencontra Reading dans sa propre voiture, o il me fit entrer, laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi m'amena mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de raisons d'tre charme, car c'taient de superbes chambres. Et maintenant, j'tais vraiment au point extrme de ce que je pouvais nommer prosprit, et je ne dsirais rien d'autre que d'tre sa femme par mariage, ce qui ne pouvait pas tre; et voil pourquoi en toutes occasions je m'tudiais pargner tout ce que je pouvais, comme j'ai dit, en prvision de la misre; sachant assez bien que telles choses ne durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des matresses en changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traites ne sont pas soigneuses prserver, par conduite prudente, l'estime de leurs personnes, ou le dlicat article de leur fidlit, d'o elles sont justement pousses l'cart avec mpris. Mais j'tais assure sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle inclinaison changer, ainsi n'avais-je aucune manire de connaissance, partant point de tentation d'autres vises; je ne tenais de socit que dans la famille o je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui demeurait la porte d'auprs; de sorte que lorsqu'il tait absent, je n'allais point faire de visites personne, et chaque fois qu'il arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle basse; si j'allais prendre l'air, c'tait toujours avec lui. Cette manire de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, tait certainement la chose du monde o il y avait le moins de dessein; il m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et jusqu' la nuit mme o nous avions enfreint nos rgles, il n'avait jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait toujours prouv une sincre affection pour moi, mais pas la moindre inclination relle faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je ne l'avais jamais souponn l-dessus; et que si la pense m'en ft venue, je n'eusse point si facilement cd aux liberts qui nous avaient amens jusque-l, mais que tout cela avait t une surprise. Il est vrai que depuis la premire heure o j'avais commenc converser avec lui, j'avais rsolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en priait; mais c'tait parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fmes ensemble cette nuit-l, et que les choses, ainsi que j'ai dit, taient alles si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas rsister l'inclination; mais je fus oblige de tout cder avant mme qu'il le demandt. Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais, et jamais n'exprima le moindre dplaisir de ma conduite nulle autre occasion, mais protestait toujours qu'il tait aussi ravi de ma socit qu'il l'avait t la premire heure que nous fmes runis ensemble. D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande hauteur de la satisfaction que j'prouvai, cependant j'avais la terrible perspective de la pauvret et de la faim, qui m'assigeait comme un spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas songer regarder en arrire; mais ainsi que la pauvret m'y avait conduite, ainsi la crainte de la pauvret m'y maintenait-elle; et frquemment je prenais la rsolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir pargner assez d'argent pour m'entretenir; mais c'taient des penses qui n'avaient point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles s'vanouissaient: car sa compagnie tait si dlicieuse qu'il tait impossible d'tre mlancolique lorsqu'il tait l; ces rflexions ne me venaient que pendant les heures o j'tais seule. Je vcus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et infortune, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le premier seul vcut; et quoique ayant dmnag deux fois pendant ces six annes, pourtant la sixime je retournai dans mon premier logement Hammersmith. C'est l que je fus surprise un matin par une lettre tendre, mais mlancolique, de mon monsieur; il m'crivait qu'il se sentait fort indispos et qu'il craignait d'avoir un nouvel accs de maladie, mais que, les parents de sa femme sjournant dans sa maison, il serait impraticable que je vinsse auprs de lui; il exprimait tout le mcontentement qu'il en prouvait, ayant le dsir qu'il me ft possible de le soigner et de le veiller comme autrefois. Je fus extrmement inquite l-dessus et trs impatiente de savoir ce qu'il en tait; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de nouvelles, ce qui me surprit, et je commenai d'tre trs tourmente, vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui suivirent je fus prs d'tre gare: ma difficult principale tait que je ne savais pas exactement o il se trouvait; car j'avais compris d'abord qu'il tait dans le logement de la mre de sa femme; mais m'tant rendue Londres, je trouvai, l'aide des indications que j'avais, afin de lui crire, comment je pourrais m'enqurir de lui; et l je trouvai qu'il tait dans une maison de Bloomsbury, o il s'tait transport avec toute sa famille; et que sa femme et la mre de sa femme taient dans la mme maison, quoiqu'on n'et pas souffert que la femme apprit qu'elle sjournait sous le mme toit que son mari. L j'appris galement bientt qu'il tait la dernire extrmit, d'o je pensai arriver la mienne, par mon ardeur connatre la vrit. Une nuit, j'eus la curiosit de me dguiser en fille servante, avec un bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai sa porte, comme si je fusse envoye par une dame de ses voisines l'endroit o il vivait auparavant; et, rendant des compliments aux matres et aux matresses, je dis que j'tais envoye pour demander comment allait M..., et comment il avait repos pendant la nuit. En apportant ce message, j'obtins l'occasion que je dsirais; car, parlant une des servantes, je lui tins un long conte de commre, et je lui tirai tous les dtails de sa maladie, que je trouvai tre une pleursie, accompagne de toux et de fivre; elle me dit aussi qui tait dans la maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le gentilhomme lui-mme, les mdecins disaient qu'il y avait bien peu d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il tait sur le point de mourir, et qu'il n'en valait gure mieux cette heure, car on n'esprait pas lui voir passer la nuit. Ceci tait une lourde nouvelle pour moi, et je commenai maintenant voir la fin de ma prosprit, et comprendre que j'avais bien fait d'agir en bonne mnagre et d'avoir mis quelque peu de ct pendant qu'il tait en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi pour soutenir mon existence. Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'ge, et point de provision faite pour lui, du moins ma connaissance; avec ces considrations et un coeur triste je rentrai la maison ce soir-l et je commenai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manire j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie. Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne m'informasse de nouveau trs rapidement de ce qui tait advenu; et n'osant m'aventurer moi-mme, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque aprs avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait quelque espoir qu'il pt vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps aprs je sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il avait pu sortir. Je n'eus point de doute alors que je n'ourais bientt quelque nouvelle de lui, et commenai de me rconforter sur ma condition, pensant qu'elle ft rtablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec infiniment de surprise, prs de deux mois, et n'appris rien, sinon qu'tant remis, il tait parti pour la campagne, afin de prendre l'air aprs sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus qu'il tait revenu dans sa maison de ville, mais je ne reus rien de lui. Je lui avais crit plusieurs lettres et les avais adresses comme d'ordinaire; et je trouvai qu'on en tait venu chercher deux ou trois, mais point les autres. Je lui crivis encore d'une manire plus pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je serais oblige de venir le trouver moi-mme, reprsentant ma condition, le loyer du logement payer, toute provision pour l'enfant qui manquait, et mon dplorable tat, dnue de tout entretien, aprs son trs solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle tait reste prs d'un mois dans la maison o je l'avais adresse sans qu'on ft venu la chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains une maison de caf o je trouvai qu'il avait coutume d'aller. Cette lettre lui arracha une rponse, par laquelle je vis bien que je serais abandonne, mais o je dcouvris qu'il m'avait envoy quelque temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner Bath; j'en viendrai tout l'heure son contenu. Il est vrai que les lits de maladie amnent des temps o des liaisons telles que celles-ci sont considres avec des visages diffrents et regardes avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon amant tait all aux portes de la mort et sur le bord extrme de l'ternit et, parat-il, avait t frapp d'un juste remords et de rflexions graves sur sa vie passe de galanterie et de lgret: et, entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'tait en vrit ni plus ni moins qu'une longue vie continue d'adultre, s'tait prsente lui telle qu'elle tait, non plus telle qu'autrefois il la pensait tre, et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes moeurs et la justice de ce gentilhomme l'empchrent d'aller l'extrme, mais voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aperut par ma dernire lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'tais point partie, pour Bath et que sa premire lettre ne m'tait point venue en main, sur quoi il m'crit la suivante: Madame, Je suis surpris que ma lettre date du 8 du mois dernier ne vous soit point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a t remise votre logement, et aux mains de votre servante. Il est inutile que je vous fasse connatre quelle a t ma condition depuis quelque temps pass; et comment, tant all jusqu'au nord de la tombe, par une grce inespre du ciel, et que j'ai bien peu mrite, j'ai t rendu la vie; dans la condition o j'ai t, vous ne serez point tonne que notre malheureuse liaison n'ait pas t le moindre des fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi tre rformes. Je serais dsireux de vous voir songer rentrer Bath; je joins cette lettre un billet de 50 pour que vous puissiez liquider votre loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'espre que ce ne sera pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de pareilles rflexions, et qu'elles puissent tourner votre avantage. Je suis, etc. Je fus frappe par cette lettre comme de mille blessures; les reproches de ma conscience taient tels que je ne saurais les exprimer, car je n'tais pas aveugle mon propre crime; et je rflchissais que j'eusse pu avec moins d'offense continuer avec mon frre, puisqu'il n'y avait pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne sachant rien. Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'tais une femme marie, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien qu'il m'et quitte par ncessit de sa condition, n'avait point le pouvoir de me dlier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni de me donner la libert lgale de me remarier; si bien que je n'avais rien t moins pendant tout ce temps qu'une prostitue et une femme adultre. Je me reprochai alors les liberts que j'avais prises, et d'avoir servi de pige pour ce gentilhomme, et d'avoir t la principale coupable; et maintenant, par grande merci, il avait t arrach l'abme par oeuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais l comme si j'eusse t abandonne par le ciel pour continuer ma route dans le mal. Dans ces rflexions, je continuai trs pensive et triste pendant presque un mois, et je ne retournai pas Bath, n'ayant aucune inclination me retrouver avec la femme auprs de qui j'avais t avant, de peur que, ainsi que je croyais, elle me pousst quelque mauvais genre de vie, comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que j'avais t rejete et dlaisse. Et maintenant j'tais grandement trouble au sujet de mon petit garon; c'tait pour moi la mort de me sparer de cet enfant; et pourtant quand je considrais le danger qu'il y avait d'tre abandonne un jour ou l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me dcidais le quitter; mais finalement je rsolus de demeurer moi-mme prs de lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'lever. J'crivis donc mon monsieur une courte lettre o je lui disais que j'avais obi ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon retour Bath; que bien que notre sparation fut pour moi un coup dont je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'tais entirement persuade que ses rflexions taient justes et que je serais bien loin de dsirer m'opposer sa rforme. Puis je lui reprsentai ma propre condition dans les termes les plus mouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortunes dtresses qui d'abord l'avaient mu d'une gnreuse amiti pour moi, pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle de notre liaison o je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors ft rompue dsormais; que je dsirais me repentir aussi sincrement qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque condition o je ne fusse pas expose aux tentations par l'affreuse perspective de la pauvret et de la dtresse; et s'il avait la moindre apprhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de me mettre en tat de retourner auprs de ma mre en Virginie, d'o il savait que j'tais venue, ce qui mettrait fin toutes les craintes qui pourraient lui venir l-dessus; je terminais en lui assurant que s'il voulait m'envoyer 50 de plus pour faciliter mon dpart, je lui renverrais une quittance gnrale: et lui promettrais de ne plus le troubler par aucune importunit, moins que ce ft pour demander de bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais ma mre vivante et que ma condition tait aise, et dont je pourrais alors le dcharger. Or, tout ceci tait une duperie, en ce que je n'avais nulle intention d'aller en Virginie, ainsi que le rcit des affaires que j'y avais eues, peut convaincre quiconque; mais l'objet tait de tirer de lui ces dernires 50, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que j'aurais attendre de lui. Nanmoins, l'argument que j'avais envoy en lui promettant une quittance gnrale et de ne plus jamais l'inquiter, prvalut effectivement, et il m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une quittance gnrale signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien amrement contre ma volont, l'affaire se trouva entirement termine. J'tais maintenant une personne isole, de nouveau, comme je puis bien m'appeler; j'tais dlie de toutes les obligations soit de femme marie, soit de matresse, qui fussent au monde; except mon mari le marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis prs de quinze ans, personne ne pouvait me blmer pour me croire entirement libre de tous; considrant surtout qu'il m'avait dit son dpart que si je n'avais point de nouvelles frquentes de lui, j'en devrais conclure qu'il tait mort, et que je pourrais librement me remarier avec celui qu'il me plairait. Je commenai maintenant dresser mes comptes; j'avais par maintes lettres et grande importunit, et aussi par l'intercession de ma mre, obtenu de mon frre un nouvel envoi de quelques marchandises de Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais emporte et ceci aussi avait t la condition que je lui scellerais une quittance gnrale, ce que j'avais d promettre, si dur que cela me part. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les marchandises, avant d'avoir sign la quittance: et ensuite je dcouvris sans cesse un prtexte ou l'autre pour m'chapper et remettre la signature; jusque enfin je prtendis qu'il me fallait crire mon frre avant de rien faire. En comptant cette rentre et avant d'avoir obtenu les dernires 50, je trouvai que ma fortune se montait tout compris, environ 400; de sorte qu'avec cette somme je possdais plus de 450. J'aurais pu conomiser 100 de plus, si je n'avais rencontr un malheur qui fut celui ci: l'orfvre qui je les avais confies fit banqueroute, de sorte que je perdis 70 de mon argent, l'accommodement de cet homme n'ayant pas donn plus de 30 p. 100. J'avais un peu d'argenterie mais pas beaucoup, et j'tais assez bien garnie d'habits et de linge. Avec ce fonds j'avais recommencer la vie dans ce monde; mais il faut bien penser que je n'tais plus la mme femme que lorsque je vivais Rotherhithe; car en premier lieu j'tais plus vieille de prs de vingt ans et je n'tais nullement avantage par ce surcrot d'annes, ni par mes prgrinations en Virginie, aller et retour, et quoique n'omettant rien qui pt me rehausser sinon de me peindre, quoi je ne m'abaissai jamais, cependant on verra toujours quelque diffrence entre une femme de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux. Je faisais d'innombrables projets pour mon tat de vie futur, et je commenai rflchir trs srieusement ce que je ferais, mais rien ne se prsentait. Je prenais bien garde ce que le monde me prt pour plus que je n'tais, et je faisais dire que j'tais une grande fortune et que mes biens taient entre mes mains: la dernire chose tait vraie, la premire comme j'ai dit. Je n'avais pas de connaissances, ce qui tait une de mes pires infortunes, et la consquence en tait que je n'avais personne pour me donner conseil, et par-dessus tout, que je n'avais personne qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition; et je trouvai par exprience qu'tre sans amis est la pire des situations, aprs la misre, o une femme puisse tre rduite; je dis femmeparce qu'il est vident que les hommes peuvent tre leurs propres conseillers et directeurs et savoir se tirer des difficults et des affaires mieux que les femmes; mais si une femme n'a pas d'ami pour lui faire part de ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c'est dix contre un qu'elle est perdue, oui, et plus elle a d'argent, plus elle est en danger d'tre trompe et qu'on lui fasse tort: et c'tait mon cas dans l'affaire des 100 que j'avais laisses aux mains de l'orfvre que j'ai dit, dont le crdit, parat-il, allait baissant dj auparavant; mais n'ayant personne que je pusse consulter, je n'en avais rien appris et perdu mon argent. Quand une femme est ainsi esseule et vide de conseil, elle est tout justement semblable un sac d'argent ou un joyau tomb sur la grand'route qui sera la proie du premier venu: s'il se rencontre un homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier par le crieur, et le propritaire pourra venir le savoir; mais combien de fois de telles choses tomberont-elles dans des mains qui ne se feront pas scrupule de les saisir pour une fois qu'elles viendront en de bonnes mains? C'tait videmment mon cas, car j'tais maintenant une femme libre, errante et drgle, et n'avais ni aide ni assistance, ni guide de ma conduite; je savais ce que je visais et ce dont j'avais besoin, mais je ne savais rien de la manire de parvenir mon but par des moyens directs; j'avais besoin d'tre place dans une condition d'existence sre, et si je me fusse trouve rencontrer un bon mari sobre, je lui eusse t femme aussi fidle que la vertu mme et pu la former. Si j'avais agi diffremment, c'est que le vice tait toujours entr par la porte de la ncessit, non par la porte de l'inclination, et je comprenais trop bien par le manque que j'en avais la valeur d'une vie tranquillement tablie, pour faire quoi que ce ft qui pt en aliner la flicit; oui, et j'aurais fait une meilleure femme pour toutes les difficults que j'avais traverses, oh! infiniment meilleure: et jamais, en aucun temps que j'avais t marie, je n'avais donn mes maris la moindre inquitude sur le sujet de ma conduite. Mais tout cela n'tait rien; je ne trouvais point de perspective encourageante; j'attendais; je vivais rgulirement, et avec autant de frugalit que le comportait ma condition; mais rien ne se prsentait, et mon capital diminuait vue d'oeil; je ne savais que faire; la terreur de la pauvret qui s'approchait pesait gravement sur mes esprits: j'avais un peu d'argent, mais je ne savais o le placer, et l'intrt n'en suffirait pas m'entretenir, au moins Londres. la fin une nouvelle scne s'ouvrit. Il y avait dans la maison o je logeais une dame des provinces du Nord et rien n'tait plus frquent dans ses discours que l'loge qu'elle faisait du bon march des provisions et de la facile manire de vivre dans son pays; combien tout tait abondant et bas prix, combien la socit y tait agrable, et d'autres choses semblables; jusque enfin je lui dis qu'elle m'avait presque tente d'aller vivre dans son pays; car moi qui tais veuve, bien que j'eusse suffisamment pour vivre, cependant je n'avais pas de moyens d'augmenter mes revenus, et que Londres tait un endroit rempli d'extravagances; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre moins de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de domestique, en ne paraissant jamais dans la socit, en m'enterrant dans le priv, comme si j'y fusse contrainte par ncessit. J'aurais d observer qu'on lui avait toujours fait croire, ainsi qu' tout le monde, que j'tais une grande fortune, ou au moins que j'avais trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout tait entre mes mains; et elle se montra infiniment engageante, sitt qu'elle vit que j'avais l'ombre d'un penchant aller dans son pays; elle me dit qu'elle avait une soeur qui vivait prs de Liverpool, que son frre y tait gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes domaines en Irlande; qu'elle partirait elle-mme pour s'y rendre dans deux mois; et que si je voulais bien lui accorder ma socit jusque-l, je serais reue aussi bien qu'elle-mme, un mois ou davantage, s'il me plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait; et que si je me dcidais m'y tablir, elle s'engageait veiller, quoiqu'ils n'entretinssent pas eux-mmes de pensionnaires, ce que je fusse recommande quelque famille agrable o je serais place ma satisfaction. Si cette femme avait connu ma vritable condition, elle n'aurait jamais tendu tant de piges ni fait tant de lassantes dmarches pour prendre une pauvre crature dsole, qui, une fois prise, ne devait point tre bonne grand'chose; et en vrit moi, dont le cas tait presque dsespr, et ne me semblait gure pouvoir tre bien pire, je n'tais pas fort soucieuse de ce qui pouvait m'arriver pourvu qu'on ne me ft point de mal, j'entends mon corps; de sorte que je souffris quoique non sans beaucoup d'invitations, et de grandes professions d'amiti sincre et de tendresse vritable, je souffris, dis-je, de me laisser persuader de partir avec elle; et je me prparai en consquence pour un voyage, quoique ne sachant absolument pas o je devais aller. Et maintenant je me trouvais dans une grande dtresse: le peu que j'avais au monde tait tout en argent sauf, comme j'ai dit avant, un peu d'argenterie, du linge et mes habits; pour des meubles ou objets de mnage, j'en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des logements meubls; mais je n'avais pas un ami au monde qui confier le peu que j'avais ou qui pt m'apprendre en disposer; je pensai la Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n'avais point d'ami qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement; quant garder ou porter sur moi des billets de banque, des billets de change ordre, ou telles choses, je le considrais comme imprudent, car si je venais les perdre, mon argent tait perdu, et j'tais ruine; et d'autre part, je craignais d'tre vole ou peut-tre assassine en quelque lieu tranger, si on les voyait et je ne savais que faire. Il me vint la pense, un matin, d'aller moi-mme la Banque, o j'tais souvent venue recevoir l'intrt de quelques billets que j'avais, et o j'avais trouv le clerc, qui je m'adressais, fort honnte pour moi, et de si bonne foi qu'un jour ou j'avais mal compt mon argent et pris moins que mon d, comme je m'en allais, il me fit remarquer l'erreur et me donna la diffrence qu'il et pu mettre dans sa poche. J'allai donc le trouver, et lui demandai s'il voulait bien prendre la peine de me donner un conseil, moi, pauvre veuve sans amis, qui ne savais comment faire. Il me dit que si je dsirais son opinion sur quoi que ce fut dans ce qui touchait ses affaires, il ferait de son mieux pour m'empcher d'prouver aucun tort; mais qu'il me recommanderait aussi une bonne personne sobre de ma connaissance, qui tait galement clerc dans les mmes affaires, quoique non dans leur maison, dont le jugement tait sain, et de l'honntet de qui je pouvais tre assure. --Car, ajouta-t-il, je rpondrai pour lui et pour chaque pas qu'il fera; s'il vous fait tort, madame, d'un fardin, que la faute en soit rejete sur moi; et il est enchant de venir en aide des gens qui sont dans votre situation: il le fait par acte de charit. Je fus un peu prise de court ces paroles, mais aprs un silence, je lui dis que j'eusse prfr me fier lui, parce que je l'avais reconnu honnte, mais que si cela ne pouvait tre, je prendrais sa recommandation, plutt que celle de qui que ce ft. --J'ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon ami que de moi-mme, et il est parfaitement en tat de vous assister, ce que je ne suis point. Il parat qu'il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et qu'il s'tait engag ne pas s'occuper d'autres affaires que de celles de son bureau; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son avis ou son assistance, et ceci, en vrit, m'encouragea. Il fixa le mme soir, aprs que la Banque serait ferme, pour me faire rencontrer avec son ami. Aussitt que j'eus vu cet ami et qu'il n'eut fait que commencer parler de ce qui m'amenait, je fus pleinement persuade que j'avais affaire un trs honnte homme; son visage le disait clairement, et sa renomme, comme je l'appris plus tard, tait partout si bonne, que je n'avais plus de cause d'entretenir des doutes. Aprs la premire entrevue, o je dis seulement ce que j'avais dit auparavant, il m'appointa venir le jour suivant, me disant que cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enqute, ce que toutefois je ne savais comment faire, n'ayant moi-mme aucune connaissance. En effet, je vins le trouver le lendemain, que j'entrai plus librement avec lui dans mon cas; je lui exposai amplement ma condition: que j'tais une veuve venue d'Amrique compltement esseule et sans amis, que j'avais un peu d'argent, mais bien peu, et que j'tais prs d'tre forcene de crainte de le perdre, n'ayant point d'ami au monde qui en confier le soin; que j'allais dans le nord de l'Angleterre pour y vivre bon compte, et ne pas gaspiller mon capital; que, bien volontiers je placerais mon argent la Banque, mais que je n'osais me risquer porter les billets sur moi; et comment correspondre l-dessus, ou avec qui, voil ce que je ne savais point. Il me dit que je pourrais placer mon argent la Banque, en compte, et que l'entre qu'on en ferait sur les livres me donnerait droit de le retirer quand il me plairait; que, lorsque je serais dans le Nord, je pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant volont; mais qu'alors on le considrerait comme de l'argent qui roule, et qu'on ne me donnerait point d'intrt dessus; que je pouvais aussi acheter des actions, qu'on me conserverait en dpt; mais qu'alors, si je dsirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour oprer le transfert, et que ce serait mme avec quelque difficult que je toucherai le dividende semestriel, moins de venir le recevoir en personne, ou d'avoir quelque ami qui je pusse me fier, et au nom de qui fussent les actions, afin qu'il pt agir pour moi, et que nous rencontrions alors la mme difficult qu'avant, et l-dessus il me regarda fixement et sourit un peu. Enfin il dit: --Pourquoi ne choisissez-vous pas un grant, madame, qui vous prendrait tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait t? --Oui, monsieur, et l'argent aussi peut-tre, dis-je, car je trouve que le risque est aussi grand de cette faon que de l'autre. Mais je me souviens que je me dis secrtement: Je voudrais bien que la question fut pose franchement, et je rflchirais trs srieusement avant de rpondre NON. Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu'il avait des intentions srieuses, mais, mon rel chagrin, je trouvai qu'il avait une femme; je me mis penser qu'il ft dans la condition de mon dernier amant, et que sa femme ft lunatique, ou quelque chose d'approchant. Pourtant nous ne fmes pas plus de discours ce jour-l, mais il me dit qu'il tait en trop grande presse d'affaires, mais que si je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il rflchirait ce qu'on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en tat de scurit, je lui dis que je viendrais, et le priai de m'indiquer o il demeurait; il me donna l'adresse par crit, et, en me la donnant, il me la lut et dit: --Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier moi. --Oui, monsieur, dis-je, je crois que je puis me fier vous, car vous avez une femme, dites-vous, et moi je ne cherche point un mari; d'ailleurs, je me risque vous confier mon argent, qui est tout ce que je possde au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier quoi que ce ft. Il dit l-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui taient belles et courtoises, et m'eussent infiniment plu, si elles eussent t srieuses; mais enfin je pris les indications qu'il m'avait donnes, et je m'accordai me trouver chez lui le mme soir sept heures. Lorsque j'arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon argent la Banque, afin que je pusse en recevoir l'intrt; mais il dcouvrait toujours quelque difficult ou il ne voyait point de sret, et je trouvai en lui une honntet si sincrement dsintresse, que je commenai de croire que j'avais certainement trouv l'honnte homme qu'il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures mains; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je n'avais point rencontr encore homme ou femme o je pusse me fier, mais que je voyais qu'il prenait un souci tant dsintress de mon salut, que je lui confierais librement le gouvernement du peu que j'avais, s'il voulait accepter d'tre l'intendant d'une pauvre veuve qui ne pouvait lui donner de salaire. Il sourit; puis, se levant avec trs grand respect, me salua; il me dit qu'il ne pouvait qu'tre charm que j'eusse si bonne opinion de lui; qu'il ne me tromperait point et ferait tout ce qui tait possible pour me servir, sans aucunement attendre de salaire; mais qu'il ne pouvait en aucune faon accepter un mandat qui pourrait l'amener se faire souponner d'agissements intresss, et que si je venais mourir, il pourrait avoir des discussions avec mes excuteurs, dont il lui rpugnerait fort de s'embarrasser. Je lui dis que si c'taient l toutes les objections, je les lverais bientt et le convaincrais qu'il n'y avait pas lieu de craindre la moindre difficult; car, d'abord, pour ce qui tait de le souponner, si jamais une telle pense pouvait se prsenter, c'et t maintenant le moment de le souponner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains; et le moment que je viendrais le souponner, il n'aurait qu' abandonner son office et refuser de continuer; puis, pour ce qui tait des excuteurs, je lui assurai que je n'avais point d'hritiers, ni de parents en Angleterre, et que je n'aurais d'autres hritiers ni excuteurs que lui-mme, moins que je changeasse ma condition, auquel cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont, toutefois, je n'avais aucune intention; mais je lui dis que si je mourais en l'tat o j'tais, tout le bien serait lui, et qu'il l'aurait bien mrit par la fidlit qu'il me montrerait, ainsi que j'en tais persuade. Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais prouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l'air extrmement charm, me dit qu'il pourrait souhaiter en tout honneur qu'il ne ft point mari, pour l'amour de moi; je souris, et lui dis que puisqu'il l'tait, mon offre ne pouvait prtendre aucun dessein sur lui, que le souhait d'une chose qui n'tait point permise tait criminel envers sa femme. Il me rpondit que j'avais tort; car, dit-il, ainsi que je l'ai dit avant, j'ai une femme, et je n'ai pas de femme et ce ne serait point un pch de souhaiter qu'elle ft pendue. --Je ne connais rien de votre condition l-dessus, monsieur, dis-je; mais ce ne saurait tre un dsir innocent que de souhaiter la mort de votre femme. --Je vous dis, rpte-t-il encore, que c'est ma femme et que ce n'est point ma femme; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu'elle est. --Voil qui est vrai, dis-je, monsieur; je ne sais point ce que vous tes, mais je vous prends pour un honnte homme; et c'est la cause de toute la confiance que je mets en vous. --Bon, bon, dit-il, et je le suis; mais je suis encore autre chose, madame; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est une p.... Il pronona ces paroles d'une espce de ton plaisant mais avec un sourire si embarrass que je vis bien qu'il tait frapp trs profondment; et son air tait lugubre tandis qu'il parlait. --Voil qui change le cas, en vrit, monsieur, dis-je, pour la partie dont vous parliez; mais un cocu, vous le savez, peut tre un honnte homme, et ici le cas n'est point chang du tout; d'ailleurs, il me parat, dis-je, puisque votre femme est si dshonnte, que vous avez bien trop d'honntet de la garder pour femme; mais voil une chose, dis-je, o je n'ai point me mler. --Oui, certes, dit-il, je songe bien l'ter de dessus mes mains; car pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et content; je vous jure que j'en suis irrit au plus haut point; mais je n'y puis rien faire; celle qui veut tre p... sera p.... Je changeai de discours, et commenai de parler de mon affaire, mais je trouvai qu'il ne voulait pas en rester l; de sorte que je le laissai parler; et il continua me raconter tous les dtails de son cas, trop longuement pour les rapporter ici; en particulier, qu'ayant t hors d'Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu'il occupait maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d'un officier de l'anne, et que lorsqu'il tait rentr en Angleterre, l'ayant reprise sur sa soumission et trs bien entretenue, elle s'tait enfuie de chez lui avec l'apprenti d'un marchand de toiles, aprs lui avoir vol tout ce qu'elle avait pu trouver, et qu'elle continuait vivre hors de la maison: de sorte que, madame, dit-il, elle n'est pas p... par ncessit, ce qui est le commun appt, mais par inclination, et pour l'amour du vice. Eh bien, je m'apitoyai sur lui, et lui souhaitai d'tre dbarrass d'elle tout de bon, et voulus en revenir mon affaire, mais il n'y eut point moyen; enfin, il me regarda fixement: --Voyez-vous, madame, vous tes venue me demander conseil, et je vous servirai avec autant de fidlit que si vous tiez ma propre soeur; mais il faut que je renverse les rles, puisque vous m'y obligez, et que vous montrez tant de bont pour moi, et je crois qu'il faut que je vous demande conseil mon tour; dites-moi ce qu'un pauvre homme tromp doit faire d'une p.... Que puis-je faire pour tirer justice d'elle? --Hlas! monsieur, dis-je, c'est un cas trop dlicat pour que je puisse y donner conseil, mais il me parat que puisqu'elle s'est enfuie de chez vous, vous vous en tes bel et bien dbarrass; que pouvez-vous dsirer de plus? --Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n'en ai point fini avec elle pour cela. --C'est vrai, dis-je; en effet, elle peut vous faire des dettes: mais la loi vous fournit des moyens pour vous garantir; vous pouvez la faire trompeter, comme on dit. --Non, non, dit-il, ce n'est pas le cas; j'ai veill tout cela; ce n'est pas de cette question-l que je parle, mais je voudrais tre dbarrass d'elle afin de me remarier. --Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer: si vous pouvez prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors vous serez libre. --C'est trs ennuyeux et trs coteux, dit-il. --Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une libert qu'elle prend elle-mme. --Certes, dit-il, mais il serait difficile d'amener une honnte femme jusque-l; et pour ce qui est des autres, dit-il, j'en ai trop endur avec elle, pour dsirer avoir affaire de nouvelles p.... L-dessus, il me vint la pense: Je t'aurais pris au mot de tout mon coeur, si tu m'avais seulement pos la question; mais je me dis cela part; pour lui, je lui rpondis: --Mais vous vous fermez la porte tout consentement d'honnte femme; car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et vous concluez qu'une femme qui vous accepterait ne saurait tre honnte. --Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu'une honnte femme m'accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis il se tourna tout net vers moi: --Voulez-vous me prendre, vous, madame? --Voil qui n'est point de jeu, dis-je, aprs ce que vous venez de dire; pourtant, de crainte que vous pensiez que je n'attends qu'une palinodie, je vous dirai en bons termes: Non, pas moi; mon affaire avec vous n'est pas celle-l, et je ne m'attendais pas que vous eussiez tourn en comdie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine. --Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pnible que la vtre peut l'tre; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-mme, car je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m'affolerai; et je ne sais o me tourner, je vous l'assure. --Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus ais de donner conseil dans votre cas que dans le mien. --Parlez alors, dit-il, je vous en supplie; car voici que vous m'encouragez. --Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir un divorce lgal, et alors vous trouverez assez d'honntes femmes que vous pourrez honorablement solliciter; le sexe n'est pas si rare que vous ne puissiez dcouvrir ce qu'il vous faut. --Bon, alors, dit-il, je suis srieux, et j'accepte votre conseil; mais auparavant je veux vous poser une question trs grave. --Toute question que vous voudrez, dis-je, except celle de tout l'heure. --Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette rponse, car, en somme, c'est l ce que je veux vous demander. --Vous pouvez demander ce qu'il vous plaira, dis-je, mais je vous ai dj rpondu l-dessus; d'ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir de moi si mauvaise opinion que de penser que je rpondrais une telle question faite d'avance? Est-ce que femme du monde pourrait croire que vous parlez srieusement, ou que vous avez d'autre dessein que de vous moquer d'elle? --Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous; je suis srieux, pensez-y. --Voyons, monsieur, dis-je d'un ton un peu grave, je suis venue vous trouver au sujet de mes propres affaires; je vous prie de me faire savoir le parti que vous me conseillez de prendre. --J'y aurai rflchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez. --Oui, mais, dis-je, vous m'empchez absolument de jamais revenir. --Comment cela? dit-il, l'air assez surpris. --Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre ce que je revienne vous voir sur le propos dont vous parlez. --Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de mme, et je n'en soufflerai plus mot jusqu' ce que j'aie mon divorce; mais je vous prie que vous vous prpariez tre en meilleure disposition quand ce sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point divorcer; voil ce que je dois au moins votre amiti inattendue, mais j'ai d'autres raisons encore. Il n'et rien pu dire au monde qui me donnt plus de plaisir; pourtant, je savais que le moyen de m'assurer de lui tait de reculer tant que la chose resterait aussi lointaine qu'elle semblait l'tre, et qu'il serait grand temps d'accepter le moment qu'il serait libre d'agir; de sorte que je lui dis fort respectueusement qu'il serait assez temps de penser ces choses quand il serait en condition d'en parler; cependant je lui dis que je m'en allais trs loin de lui et qu'il trouverait assez d'objets pour lui plaire davantage. Nous brismes l pour l'instant, et il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre affaire, ce quoi je m'accordai, aprs m'tre fait prier; quoique s'il m'et perce plus profondment, il et bien vu qu'il n'y avait nul besoin de me prier si fort. Je revins en effet le soir suivant, et j'amenai avec moi ma fille de chambre, afin de lui faire voir que j'avais une fille de chambre; il voulait que je priasse cette fille d'attendre, mais je ne le voulus point, et lui recommandai haute voix de revenir me chercher neuf heures; mais il s'y refusa, et me dit qu'il dsirait me reconduire jusque chez moi, ce dont je ne fus pas trs charme, supposant qu'il n'avait d'autre intention que de savoir o je demeurais et de s'enqurir de mon caractre et de ma condition; pourtant je m'y risquai; car tout ce que les gens de l-bas savaient de moi n'tait qu' mon avantage et tous les renseignements qu'il eut sur moi furent que j'tais une femme de fortune et une personne bien modeste et bien sobre; qu'ils fussent vrais ou non, vous pouvez voir combien il est ncessaire toutes femmes qui sont l'afft dans le monde de prserver la rputation de leur vertu, mme quand par fortune elles ont sacrifi la vertu elle-mme. Je trouvai, et n'en fus pas mdiocrement charme, qu'il avait prpar un souper pour moi; je trouvai aussi qu'il vivait fort grandement, et qu'il avait une maison trs bien garnie, ce qui me rjouit, en vrit, car je considrais tout comme tant moi. Nous emes maintenant une seconde confrence sur le mme sujet que la dernire; il me serra vraiment de trs prs; il protesta de son affection pour moi, et en vrit je n'avais point lieu d'en douter; il me dclara qu'elle avait commenc ds le premier moment que je lui avais parl et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui confier mon bien. Peu importe le moment o elle a commenc, pensai-je, pourvu qu'elle dure, tout ira assez bien. Il me dit alors combien l'offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l'avait engag. Et c'tait bien l'intention que j'avais, pensai-je; mais c'est que je croyais ce moment que tu tais clibataire. Aprs que nous emes soup, je remarquai qu'il me pressait trs fort de boire deux ou trois verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou deux; puis il me dit qu'il avait une proposition me faire, mais qu'il fallait lui promettre de ne point m'en offenser, si je ne voulais m'y accorder; je lui dis que j'esprais qu'il ne me ferait pas de proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle tait telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse point oblige d'entretenir son gard des sentiments qui ne conviendraient pas au respect que j'prouvais pour sa personne et la confiance que je lui avais tmoigne en venant chez lui, et je le suppliai de me permettre de partir; et en effet, je commenai de mettre mes gants et je feignis de vouloir m'en aller, ce que toutefois je n'entendais pas plus qu'il n'entendait me le permettre. Eh bien, il m'importuna de ne point parler de dpart; il m'assura qu'il tait bien loin de me proposer une chose qui ft peu honorable, et que si c'tait l ma pense, il n'en dirait point davantage. Pour cette partie, je ne la gotai en aucune faon; je lui dis que j'tais prte couter, quoi qu'il voult dire, persuade qu'il ne dirait rien qui ft indigne ou qu'il ne convnt pas que j'entendisse. Sur quoi il me dit que sa proposition tait la suivante: il me priait de l'pouser, bien qu'il n'et pas obtenu encore le divorce d'avec sa femme; et pour me satisfaire sur l'honntet de ses intentions, il me promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au lit avec lui, jusqu' ce que le divorce ft prononc.... Mon coeur rpondit oui cette offre ds les premiers mots, mais il tait ncessaire de jouer un peu l'hypocrite avec lui, de sorte que je parus dcliner la motion avec quelque animation, sous le prtexte qu'il n'avait point de bonne foi. Je lui dis qu'une telle proposition ne pouvait avoir de sens, et qu'elle nous emmlerait tous deux en des difficults inextricables, puisque si, en fin de compte, il n'obtenait pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non plus qu'y persister; de sorte que s'il tait dsappoint dans ce divorce, je lui laissais considrer la condition o nous serions tous deux. En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que c'tait une proposition o il n'y avait point de sens; alors il passa une autre, qui tait que je lui signerais et scellerais un contrat, m'engageant l'pouser sitt qu'il aurait obtenu le divorce, le contrat tant nul s'il n'y pouvait parvenir. Je lui dis qu'il y avait plus de raison en celle-ci qu'en l'autre; mais que ceci tant le premier moment o je pouvais imaginer qu'il et assez de faiblesse pour parler srieusement, je n'avais point coutume de rpondre oui la premire demande, et que j'y rflchirais. Je jouais avec cet amant comme un pcheur avec une truite; je voyais qu'il tait gripp l'hameon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle proposition, et que je diffrai ma rponse; je lui dis qu'il tait bien peu inform sur moi, et le priai de s'enqurir; je lui permis aussi de me reconduire mon logement, mais je ne voulus point lui offrir d'entrer, car je lui dis que ce serait peu dcent. En somme, je me risquai viter de signer un contrat, et la raison que j'en avais est que la dame qui m'avait invite aller avec elle dans le Lancashire y mettait tant d'insistance, et me promettait de si grandes fortunes, et que j'y trouverais de si belles choses, que j'eus la tentation d'aller essayer la fortune; peut-tre, me disais-je, que j'amenderai infiniment ma condition; et alors je ne me serais point fait scrupule de laisser l mon honnte bourgeois, dont je n'tais pas si amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche. En un mot, j'vitai le contrat; mais je lui dis que j'allais dans le Nord, et qu'il saurait o m'crire pour les affaires que je lui avais confies; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que j'entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque tout ce que je possdais au monde, et que je voulais bien lui promettre que sitt qu'il aurait termin les formalits de son divorce, s'il voulait m'en rendre compte, je viendrais Londres, et qu'alors nous parlerions srieusement de l'affaire. C'est avec un vil dessein que je partis, je dois l'avouer, quoique je fusse invite avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le dcouvrira; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une apparence extrme d'affection sincre et sans dguisement; me rgala de tout, sauf pour le prix du coche; et son frre, vint notre rencontre Warington avec un carrosse de gentilhomme; d'o nous fmes menes Liverpool avec autant de crmonies que j'en pouvais dsirer. Nous fmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d'un marchand de Liverpool pendant trois ou quatre jours; j'viterai de donner son nom cause de ce qui suivit; puis elle me dit qu'elle voulait me conduire la maison d'un de ses oncles o nous serions royalement entretenues; et son oncle, comme elle l'appelait, nous fit chercher dans un carrosse quatre chevaux, qui nous emmena prs de quarante lieues je ne sais o. Nous arrivmes cependant la maison de campagne d'un gentilhomme, o se trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment extraordinaire et o on l'appelait cousine; je lui dis que si elle avait rsolu de m'amener en de telles compagnies, elle et d me laisser emporter de plus belles robes; mais les dames relevrent mes paroles, et me dirent avec beaucoup de grce que dans leur pays on n'estimait pas tant les personnes leurs habits qu' Londres; que leur cousine les avait pleinement informes de ma qualit, et que je n'avais point besoin de vtements pour me faire valoir; en somme elles ne m'entretinrent pas pour ce que j'tais, mais pour ce qu'elles pensaient que je fusse, c'est--dire une dame veuve de grande fortune. La premire dcouverte que je fis l fut que la famille se composait toute de catholiques romains, y compris la cousine; nanmoins personne au monde n'et pu tenir meilleure conduite mon gard, et on me tmoigna la mme civilit que si j'eusse t de leur opinion. La vrit est que je n'avais pas tant de principes d'aucune sorte que je fusse bien dlicate en matire de religion; et tantt j'appris parler favorablement de l'glise de Rome; je leur dis en particulier que je ne voyais gure qu'un prjug d'ducation dans tous les diffrends qu'il y avait parmi les chrtiens sur le sujet de la religion, et que s'il se ft trouv que mon pre et t catholique romain, je ne doutais point que j'eusse t aussi charme de leur religion que de la mienne. Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j'tais assige jour et nuit par la belle socit, et par de ravissants discours, ainsi eus-je deux ou trois vieilles dames qui m'entreprirent aussi sur la religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule d'assister leur messe, et de me conformer tous leurs gestes suivant qu'elles m'en montraient le modle; mais je ne voulus point cder sans profit; de sorte que je ne fis que les encourager en gnral esprer que je me convertirais si on m'instruisait dans la doctrine catholique, comme elles disaient; si bien que la chose en resta l. Je demeurai ici environ six semaines; et puis ma conductrice me ramena dans un village de campagne six lieues environ de Liverpool, o son frre, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre carrosse, avec deux valets de pied en bonne livre; et tout aussitt il se mit me faire l'amour. Ainsi qu'il se trouva, on et pu penser que je ne saurais tre pipe, et en vrit c'est ce que je croyais, sachant que j'avais une carte sre Londres, que j'avais rsolu de ne pas lcher moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute apparence, ce frre tait un parti qui valait bien qu'on l'coutt, et le moins qu'on valut son bien tait un revenu annuel de 1 000 livres; mais la soeur disait que les terres en valaient 1 500, et qu'elles se trouvaient pour la plus grande partie en Irlande. Moi qui tais une grande fortune, et qui passais pour telle, j'tais bien trop leve pour qu'on ost me demander quel tait mon tat; et ma fausse amie, s'tant fie de sots racontars, l'avait grossie de 500 5 000 livres, et dans le moment que nous arrivmes dans son pays, elle en avait fait 15 000 livres. L'Irlandais, car tel je l'entendis tre, courut sur l'appt comme un forcen; en somme, il me fit la cour, m'envoya des cadeaux, s'endetta comme un fou dans les dpenses qu'il fit pour me courtiser; il avait, pour lui rendre justice, l'apparence d'un gentilhomme d'une lgance extrme; il tait grand, bien fait, et d'une adresse extraordinaire; parlait aussi naturellement de son parc et de ses curies, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers et ses domestiques, que s'il et t dans un manoir et que je les eusse vus tous autour de moi. Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de mon tat; mais m'assura que, lorsque nous irions Dublin, il me doterait d'une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu'il s'y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d'en assurer l'excution. C'tait l, en vrit, un langage auquel je n'avais point t habitue, et je me trouvais hors de toutes mes mesures; j'avais mon sein un dmon femelle qui me rptait toute heure combien son frre vivait largement; tantt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je dsirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir; tantt pour me demander la couleur de la livre de mon page; en somme mes yeux taient blouis; j'avais maintenant perdu le pouvoir de rpondre non, et, pour couper court l'histoire, je consentis au mariage; mais, pour tre plus privs, nous nous fmes mener plus l'intrieur du pays, et nous fmes maris par un prtre qui, j'en tais assure, nous marierait aussi effectivement qu'un pasteur de l'glise anglicane. Je ne puis dire que je n'eus point cette occasion quelques rflexions sur l'abandon dshonnte que je faisais de mon fidle bourgeois, qui m'aimait sincrement, et qui, s'efforant de se dptrer d'une scandaleuse coquine dont il avait reu un traitement barbare, se promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix: lequel choix venait de se livrer un autre d'une faon presque aussi scandaleuse que la femme qu'il voulait quitter. Mais l'clat scintillant du grand tat et des belles choses que celui que j'avais tromp et qui tait maintenant mon trompeur ne cessait de reprsenter mon imagination, m'entrana bien loin et ne me laissa point le temps de penser Londres, ou chose qui y ft, bien moins l'obligation que j'avais envers une personne d'infiniment plus de mrite rel que ce qui tait devant moi l'heure prsente. Mais la chose tait faite; j'tais maintenant dans les bras de mon nouvel poux, qui paraissait toujours le mme qu'auparavant; grand jusqu' la magnificence; et rien moins que mille livres par an ne pouvaient suffire l'ordinaire quipage o il paraissait. Aprs que nous emes t maris environ un mois, il commena parler de notre dpart pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l'Irlande. Cependant il ne me pressa point, car nous demeurmes encore prs de trois semaines; et puis il envoya chercher Chester un carrosse qui devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis--vis de Liverpool. L nous allmes en un beau bateau qu'on appelle pinasse, six rames; ses domestiques, chevaux et bagages furent transports par un bac. Il me fit ses excuses pour n'avoir point de connaissances Chester, mais me dit qu'il partirait en avant afin de me retenir quelque bel appartement dans une maison prive; je lui demandai combien de temps nous sjournerions Chester. Il me rpondit Point du tout; pas plus qu'une nuit ou deux, mais qu'il louerait immdiatement un carrosse pour aller Holyhead; alors je lui dis qu'il ne devait nullement se donner la peine de chercher un logement priv pour une ou deux nuits; car, Chester tant une grande ville, je n'avais point de doute qu'il n'y et l de fort bonnes htelleries, dont nous pourrions assez nous accommoder; de sorte que nous logemes dans une htellerie qui n'est pas loin de la cathdrale; j'ai oubli quelle en tait l'enseigne. Ici mon poux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je n'avais point d'affaires rgler Londres avant de partir; je lui dis que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin. --Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande partie de votre bien, que ma soeur me dit tre dpos principalement en argent liquide la Banque d'Angleterre, est assez en sret; mais au cas o il faudrait oprer quelque transfert, ou changement de titre, il pourrait tre ncessaire de nous rendre Londres et de rgler tout cela avant de passer l'eau. Je parus l-dessus faire trange mine, et lui dis que je ne savais point ce qu'il voulait dire; que je n'avais point d'effets la Banque d'Angleterre qui fussent ma connaissance, et que j'esprais qu'il ne pouvait dire que je lui eusse prtendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui en avais nullement parl; mais sa soeur lui avait dit que la plus grande partie de ma fortune tait dpose l. --Et si j'y ai fait allusion, ma chrie, dit-il, c'tait seulement afin que, s'il y avait quelque occasion de rgler vos affaires ou de les mettre en ordre, nous ne fussions pas obligs au hasard et la peine d'un voyage de retour;--car, ajoutait-il, il ne se souciait gure de me voir trop me risquer en mer. Je fus surprise de ce langage et commenai de me demander quel pouvait en tre le sens, quand soudain il me vint la pense que mon amie, qui l'appelait son frre, m'avait reprsente lui sous de fausses couleurs; et je me dis que j'irais au fond de cette affaire avant de quitter l'Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues, dans un pays tranger. L-dessus, j'appelai sa soeur dans ma chambre le matin suivant, et, lui faisant connatre le discours que j'avais eu avec son frre, je la suppliai de me rpter ce qu'elle lui avait dit, et sur quel fondement elle avait fait ce mariage. Elle m'avoua lui avoir assur que j'tais une grande fortune, et s'excusa sur ce qu'on le lui avait dit Londres. --_On_ vous l'a dit, repris-je avec chaleur; est-ce que moi, je vous l'ai jamais dit? --Non, dit-elle; il tait vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais j'avais dit plusieurs reprises que ce que j'avais tait ma pleine disposition. --Oui, en effet, rpliquai-je trs vivement, mais jamais je ne vous ai dit que je possdais ce qu'on appelle une fortune; non, que j'avais 100, ou la valeur de 100, et que c'tait tout ce j'avais au monde; et comment cela s'accorderait-il avec cette prtention que je suis une fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de l'Angleterre dans la seule intention de vivre bon march? Sur ces paroles que je criai avec chaleur et haute voix, mon mari entra dans la chambre, et je le priai d'entrer et de s'asseoir, pare que j'avais dire devant eux deux une chose d'importance, qu'il tait absolument ncessaire qu'il entendt. Il eut l'air un peu troubl de l'assurance avec laquelle je semblais parler, et vint s'asseoir prs de moi, ayant d'abord ferm la porte; sur quoi je commenai, car j'tais extrmement chauffe, et, me tournant vers lui: --J'ai bien peur, dis je, mon ami (car je m'adressai lui avec douceur), qu'on ait affreusement abus de vous et qu'on vous ait fait un tort qui ne pourra point se rparer, en vous amenant m'pouser; mais comme je n'y ai aucune part, je demande tre quitte de tout blme, et qu'il soit rejet l o il est juste qu'il tombe, nulle part ailleurs, car pour moi, je m'en lave entirement les mains. --Quel tort puis-je avoir prouv, ma chrie, dit-il, en vous pousant? J'espre que de toutes manires j'en ai tir honneur et avantage. --Je vous l'expliquerai tout l'heure, lui dis-je, et je crains que vous n'ayez trop de raison de vous juger fort maltrait; mais je vous convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n'y ai point eu de part. Il prit alors un air d'effarement et de stupeur, et commena, je crois, de souponner ce qui allait suivre; pourtant, il me regarda, en disant seulement: Continuez; il demeura assis, silencieux, comme pour couter ce que j'avais encore dire; de sorte que je continuai: --Je vous ai demand hier soir, dis-je, en m'adressant lui, si jamais je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que j'eusse quelque fortune dpose la Banque d'Angleterre ou ailleurs, et vous avez reconnu que non, ce qui est trs vrai; et je vous prie que vous me disiez ici, devant votre soeur, si jamais je vous ai donn quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu aucun discours sur ce sujet.--Et il reconnut encore que non; mais dit que je lui avais toujours sembl femme de fortune, qu'il tait persuad que je le fusse, et qu'il esprait n'avoir point t tromp. --Je ne vous demande pas si vous avez t tromp, dis-je; mais je le crains bien, et de l'avoir t moi-mme; mais je veux me justifier d'avoir t mle dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander votre soeur si jamais je lui ai parl de fortune ou de bien que j'eusse, ou si je lui ai donn les dtails l-dessus; et elle avoue que non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais prtendu que j'eusse du bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans ce pays afin d'pargner le peu que je possdais et de vivre bon march?--Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assur Londres que j'avais une trs grande fortune, qui tait dpose la Banque d'Angleterre. --Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel poux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dups, vous et moi, que de vous faire croire que j'tais une fortune et de vous pousser me solliciter de mariage. Il ne put dire une parole, mais montra sa soeur du doigt, et aprs un silence clata dans la plus furieuse colre o j'aie vu homme du monde; il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruin, dclarant qu'elle lui avait dit que j'avais 15 000, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main pour lui avoir procur cette alliance; puis il ajouta, s'adressant moi, qu'elle n'tait point du tout sa soeur, mais qu'elle avait t sa p..., depuis tantt deux ans; qu'elle avait dj reu de lui 100 d'acompte sur cette affaire, et qu'il tait entirement perdu si les choses taient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il allait sur-le-champ lui tirer le sang du coeur, ce qui la terrifia, et moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison o je logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle et os le faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorit qu'un ou-dire; et puis, se retournant vers moi, dit trs honntement qu'il craignait que nous fussions perdus tout deux; car, dire vrai, ma chrie, je n'ai point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce dmon me l'a fait dissiper pour me maintenir en cet quipage. Elle saisit l'occasion qu'il me parlait srieusement pour s'chapper de la chambre, et je ne la revis plus jamais. J'tais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je pensais de bien des manires avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit qu'il tait perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jete dans l'garement pur. --Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes maris ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de dsappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais t dupe, moi aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien. --Vous auriez t dupe, oui vraiment, ma chrie, dit-il, mais vous n'auriez point t perdue; car 15 000 nous auraient entretenus tous deux fort bravement dans ce pays; et j'avais rsolu de vous en consacrer jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling, et j'aurais pay le reste de mon affection et de la tendresse que je vous aurais montre pendant tout le temps de ma vie. C'tait fort honnte, en vrit; et je crois rellement qu'il parlait ainsi qu'il l'entendait, et que c'tait un homme aussi propre me rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'tait endett sur ce ridicule dessein dans le pays o nous tions, l'avenir paraissait morne et affreux, et je ne savais que dire ni que penser. Je lui dis qu'il tait bien malheureux que tant d'amour et tant de bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi prcipits dans la misre; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant moi, que c'tait mon infortune que le peu que j'avais ne pt suffire nous faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de banque de 20 et onze guines que je lui dis avoir pargnes sur mon petit revenu: et que par le rcit que m'avait fait cette crature de la manire dont on vivait dans le pays o nous tions, je m'attendais que cet argent m'et entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'tait t, je serais dnue de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait tre la condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche; pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il tait l. Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de la pense de me dpouiller et de me rduire la misre; qu'il lui restait cinquante guines, qui taient tout ce qu'il avait au monde, et il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les prendre, quand il dt mourir de faim par le manque qu'il en aurait. Je rpondis, en lui tmoignant un intrt pareil, que je ne pouvais supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait proposer quelque manire de vivre qui ft possible, que je ferais de mon mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le dsirer. Il me supplia de ne plus parler en cette faon, cause qu'il en serait affol; il dit qu'il avait t lev en gentilhomme, quoiqu'il ft rduit une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen auquel il pt penser, et qui mme ne se saurait employer, moins que je ne consentisse lui rpondre sur une question laquelle toutefois il dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y rpondrais honntement, mais que je ne pouvais dire si ce serait sa satisfaction ou autrement. --Eh bien, alors, ma chrie, rpondez-moi franchement, dit-il: est-ce que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou nous permettre de vivre en scurit, ou non? Ce fut mon bonheur de ne point m'tre dcouverte, ni ma condition, aucunement; non, pas mme mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honntet qu'il part avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bientt tre dissip, je rsolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze guines, et j'eusse t bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il m'et remise o j'tais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur moi un autre billet de 30 qui tait tout ce que j'avais apport avec moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion qui pourrait s'offrir: parce que cette crature, l'entremetteuse, qui nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'tranges choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne me plaisait point d'tre sans argent, quoi qu'il pt advenir. Ce billet, je le cachai; ce qui me fit plus gnreuse, du reste, en considration de son tat, car vraiment j'avais piti de lui de tout mon coeur. Mais pour revenir cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais dup de mon gr et que jamais je ne le ferais. J'tais bien fche de lui dire que le peu que je possdais ne nous entretiendrait pas tous deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le pays du Sud, et que c'tait la raison qui m'avait fait me remettre aux mains de cette femme qui l'appelait frre, cause qu'elle m'avait assur que je pourrais vivre trs bravement dans une ville du nom de Manchester, o je n'avais point encore t, pour environ 6 par an, et tout mon revenu ne dpassant pas 15 par an, je pensais que je pourrais en vivre facilement en attendant de meilleurs jours. Il secoua la tte et demeura silencieux, et nous passmes une soire bien mlancolique; pourtant, nous soupmes tous doux et nous demeurmes ensemble cette nuit-l, et quand nous fmes prs d'avoir fini de souper, il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une bouteille de vin: --Allons, ma chrie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inquitude; je tcherai trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser dcourager, c'est cder l'infortune. L-dessus, il emplit un verre et but ma sant, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci tait mon sujet. Il tait rellement d'esprit brave et galant, et j'en tais d'autant plus peine. Il y a quelque soulagement mme tre dfaite par un homme d'honneur plutt que par un coquin; mais ici le plus grand dsappointement tait sur sa part, car il avait vraiment dpens abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons elle s'tait avance; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la crature, qui, pour gagner 100 elle-mme, eut l'indignit de lui en laisser dpenser trois ou quatre fois plus, bien que ce ft peut-tre tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table th nous assurer que j'eusse quelque tat, ou que je fusse une fortune, ou chose qui ft. Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse t telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs sur une pauvre condition n'tait que de la fourberie, et bien mchante; mais le cas diffrait un peu, et en sa faveur lui: car il n'tait pas de ces gueux qui font mtier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait certains, et de happer six ou sept fortunes l'une aprs l'autre, pour les rafler et dcamper ensuite; mais c'tait dj un gentilhomme, infortun, et tomb bas, mais qui avait vcu en bonne faon; et quand mme j'eusse eu de la fortune, j'eusse t tout enrage contre la friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de l'homme, une fortune n'aurait point t mal place sur lui, car c'tait une personne charmante, en vrit, de principes gnreux, de bon sens, et qui avait abondance de bonne humeur. Nous emes quantit de conversations intimes cette nuit-l, car aucun de nous ne dormit beaucoup; il tait aussi repentant d'avoir t la cause de toutes ces duperies, que si c'et t de la flonie, et qu'il marcht au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait sur lui, et dit qu'il voulait partir l'arme pour tcher en gagner. Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruaut de vouloir m'emmener en Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister. Il me prit dans ses bras: --Mon coeur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour chapper l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prtendais faire, et afin que personne ne pt me demander de l'argent avant que je fusse garni pour leur en donner. --Mais o donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite? --Eh bien, mon coeur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan, ainsi que je l'avais dispos; j'avais intention ici de vous interroger quelque peu sur votre tat, comme vous voyez que j'ai fait; et quand vous m'auriez rendu compte des dtails, ainsi que je m'attendais que vous feriez, j'aurais imagin une excuse pour remettre notre voyage en Irlande un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon coeur, dit-il, j'tais dcid vous avouer toute la condition de mes propres affaires, et vous faire savoir qu'en effet j'avais us de ces finesses pour obtenir votre acquiescement m'pouser, mais qu'il ne me restait plus qu' vous demander pardon et vous dire avec quelle ardeur je m'efforcerais vous faire oublier ce qui tait pass par la flicit des jours venir. --Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et c'est ma douleur maintenant que de n'tre point en tat de vous montrer avec quelle aisance je me serais laiss rconcilier vous, et comme je vous aurais pass tous ces tours en rcompense de tant de bonne humeur; mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous tre accords, puisque nous n'avons pas de quoi vivre? Nous proposmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir o il n'y avait rien pour dbuter. Il me supplia enfin de n'en plus parler, car, disait-il, je lui briserais le coeur; de sorte que nous parlmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit cong de moi en mari, et puis s'endormit. Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui tais reste veille presque toute la nuit, j'avais trs grand sommeil et je demeurai couche jusqu' prs d'onze heures. Pendant ce temps, il prit ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et le voil parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais mouvante, sur la table, et que voici: Ma chrie, Je suis un chien; je vous ai dupe; mais j'y ai t entran par une vile crature, contrairement mes principes et l'ordinaire coutume de ma vie. Pardonnez-moi, ma chrie! Je vous demande pardon avec la plus extrme sincrit; je suis le plus misrable des hommes, de vous avoir due; j'ai t si heureux que de vous possder, et maintenant je suis si pitoyablement malheureux que d'tre forc de fuir loin de vous. Pardonnez-moi, ma chrie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je ne puis supporter de vous voir ruine par moi, et moi-mme incapable de vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de vous revoir; je vous dclare ici que vous tes libre; si vous pouvez vous marier votre avantage, ne refusez pas en songeant moi; je vous jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre une bonne fortune, tout cela sera pour vous, o que vous soyez. J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche, et allez Londres; j'espre qu'il suffira aux frais, sans que vous entamiez le vtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout coeur, et je le ferai aussi souvent que je penserai vous. Adieu, ma chrie, pour toujours. Je suis vous en toute affection. J. E. Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon coeur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes penses de m'avoir abandonne; car je serais alle avec lui au bout du monde, m'et-il fallu mendier mon pain. Je ttai dans ma poche; et l je trouvai dix guines, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite bague de diamant qui ne valait gure que 6 et un simple anneau d'or. Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures sans discontinuer, jusqu' ce que ma fille de chambre vint m'interrompre pour me dire que le dner tait prt: je ne mangeai que peu, et aprs dner il me prit un violent accs de larmes; et toujours je l'appelais par son nom, qui tait James: -- Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai; je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle, par la chambre, et l; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore; et ainsi je passai l'aprs-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le crpuscule du soir (c'tait au mois d'aot), quand, ma surprise indicible, le voici revenir l'htellerie et monter tout droit ma chambre. Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui pareillement; je ne pouvais deviner quelle tait l'occasion de son retour, et je commenai me demander si j'en devais tre heureuse ou fche; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut impossible de dissimuler ma joie, qui tait trop grande pour des sourires, car elle se rpandit en larmes. peine fut-il entr dans la chambre, qu'il courut moi et me prit dans ses bras, me tenant serre, et m'touffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une parole. Enfin je commenai: --Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi? quoi il ne fit pas de rponse, car il lui tait impossible de parler. Quand nos extases furent un peu passes, il me dit qu'il tait all plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas t en son pouvoir d'aller plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore me dire adieu. Je lui dis comment j'avais pass mon temps et comment je lui avais cri voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement dans la fort de Delamere, un endroit loign d'environ douze lieues. Je souris. --Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler voix haute, et parfois je me figurais que je te voyais courir aprs moi. --Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nomm les paroles. --Tu criais haute voix, et tu disais: Jemmy! Jemmy! reviens, reviens. Je me mis rire. --Mon coeur, dit-il, ne ris pas; car sois-en sre, j'ai entendu ta voix aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le veux, j'irai devant un magistrat prter serment l-dessus. Je commenai alors d'tre surprise et tonne; je fus effraye mme et lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appel. Aprs que nous nous fmes amuss un moment l-dessus, je lui dis: --Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plutt avec toi au bout du monde. Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui rendrais la tche aise autant que possible; mais que pour lui, ce serait sa perte, et qu'il le prvoyait assez. Cependant, il me dit qu'il avait rflchi, qu'il me laissait seule pour aller jusqu' Londres, qui tait un long voyage, et qu'il pouvait aussi bien prendre cette route-l qu'une autre; de sorte qu'il s'tait rsolu m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit promettre. Il me dit comment il avait congdi ses trois domestiques, vendu leurs chevaux, et envoy ces garons chercher fortune, tout cela en fort peu de temps, dans une ville prs de la route, je ne sais o, et, dit-il, il m'en a cot des larmes, et j'ai pleur tout seul de penser combien ils taient plus heureux que leur matre, puisqu'ils n'avaient qu' aller frapper la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs services, tandis que moi, dit-il, je ne savais o aller ni que faire. Je lui dis que j'avais t si compltement malheureuse quand il m'avait quitte, que je ne saurais l'tre davantage, et que maintenant qu'il tait revenu, je ne me sparerais jamais de lui, s'il voulait bien m'emmener, en quelque lieu qu'il allt. Et cependant, je convins que nous irions ensemble Londres; mais je ne pus arriver consentir qu'il me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses deux bagues, et ses dix guines; mais il ne voulut pas les reprendre; d'o je doutai fort qu'il avait rsolu de s'en aller sur la route et de m'abandonner. La vrit est que la condition o il tait, les expressions passionnes de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mle que j'avais prouve sur sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montr et sa manire de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout cela, dis-je, m'avait impressionne si vivement que je ne pouvais supporter l'ide de me sparer de lui. Deux jours aprs, nous quittmes Chester, moi dans le coche et lui cheval; je congdiai ma servante Chester; il s'opposa trs fort ce que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engage dans la campagne, puisque je n'avais point de domestique Londres, je lui dis que c'et t barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors sitt que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une dpense inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce chapitre. Il vint avec moi jusque Dunstable, trente lieues de Londres, et puis il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient me quitter, et qu'il ne lui tait point possible d'entrer dans Londres pour des raisons qu'il n'tait pas utile de me donner: et je vis qu'il se prparait partir. Le coche o nous tions ne s'arrtait pas d'ordinaire Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure: il voulut bien rester un moment la porte d'une htellerie o nous entrmes. tant l'htellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur lui demander, qui tait, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin de rflchir pendant ce temps quelque moyen d'viter une chose qui nous serait aussi ruineuse tous deux qu'une sparation finale: et que j'avais lui proposer une chose d'importance que peut-tre il trouverait notre avantage. C'tait une proposition o il y avait trop de raison pour qu'il la refust, de sorte qu'il appela l'htesse, et lui dit que sa femme se trouvait indispose et tant qu'elle ne saurait penser continuer son voyage en coche qui l'avait lasse presque jusqu' la mort, et lui demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois jours dans une maison prive o je pourrais me reposer un peu, puisque la route m'avait ce point excde. L'htesse, une brave femme de bonnes faons et fort obligeante, vint aussitt me voir; me dit qu'elle avait deux ou trois chambres qui taient trs bonnes et places l'cart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne ferait rien d'autre que d'tre attache ma personne; cette offre tait tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai voir les chambres, dont je fus charme; et en effet elles taient extraordinairement bien meubles, et d'un trs plaisant logement. Nous paymes donc le coche, d'o nous fmes dcharger nos hardes, et nous rsolmes de sjourner l un peu de temps. Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu' ce que mon argent ft bout; mais que je ne lui laisserais pas dpenser un shilling du sien; nous emes l-dessus une tendre chicane; mais je lui dis que c'tait sans doute la dernire fois que je jouirais de sa compagnie, et que je le priais de me laisser matresse sur ce point seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il consentit. L, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet je lui racontai comment j'avais vcu en Virginie, et que j'y avais ma mre, qui, croyais-je, tait encore en vie, quoique mon mari dt tre mort depuis plusieurs annes; je lui dis que si mes effets ne s'taient perdus en mer, et d'ailleurs je les exagrai assez, j'aurais eu assez de fortune pour nous viter de nous sparer en cette faon. Puis j'entrai dans des dtails sur l'tablissement des gens en ces contres, comment, par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que d'ailleurs on pouvait en acheter un prix si bas qu'il ne valait mme pas la peine d'tre mentionn. Puis je lui expliquai amplement et avec clart la nature des plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emport que la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement tablir sa famille et en peu d'annes amasser du bien. Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de 300 ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de mettre fin notre infortune, et restaurer notre condition dans le monde au point que nous avions espr tous deux; et j'ajoutai qu'au bout de sept ans nous pourrions tre en situation de laisser nos cultures en bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple de tels qui l'avaient fait et qui vivaient Londres maintenant sur un fort bon pied. En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais nous fmes arrts tantt par un obstacle, tantt par l'autre, jusqu'enfin il changea les rles, et se mit me parler presque dans les mmes termes de l'Irlande. Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde, pourvu qu'il et pu trouver des fonds pour s'tablir sur des terres, pourrait s'y procurer des fermes 50 par an, qui taient aussi bonnes que celles qu'on loue en Angleterre pour 200; que le rendement tait considrable et le sol si riche, que, sans grande conomie mme, nous tions srs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en Angleterre avec un revenu de 3 000; et qu'il avait form le dessein de me laisser Londres et d'aller l-bas pour tenter la fortune; et que s'il voyait qu'il pouvait disposer une manire de vivre aise et qui s'accordt au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher. J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au mot, c'est--dire qu'il me fallt convertir mon petit revenu en argent liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son exprience; mais il avait trop de justice pour le dsirer ou pour l'accepter, si je l'eusse offert: et il me devana l-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la fortune en cette faon, et que s'il trouvait qu'il pt faire quoi que ce soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de mon argent, jusqu' ce qu'il et fait son exprience avec un peu du sien, et il m'assura que s'il ne russissait pas en Irlande, il reviendrait me trouver et qu'il se joindrait moi pour mon dessein en Virginie. Je ne pus l'amener rien de plus, par quoi nous nous entretnmes prs d'un mois durant lequel je jouis de sa socit qui tait la plus charmante que j'eusse encore trouve dans toute ma vie. Pendant ce temps il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui tait surprenante en vrit, et pleine d'une varit infinie, suffisante emplir un plus beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprim; mais j'aurai l'occasion l-dessus d'en dire plus long. Nous nous sparmes enfin, quoique avec la plus extrme rpugnance sur ma part; et vraiment il prit cong de moi bien contre-coeur; mais la ncessit l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point vouloir venir Londres taient trs bonnes, ainsi que je la compris pleinement plus tard. Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse o il devait m'crire, quoique rservant encore le grand secret, qui tait de ne jamais lui faire savoir mon vritable nom, qui j'tais, et o il pourrait me trouver; lui de mme me fit savoir comment je devais m'y prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il ft assur de la recevoir. J'arrivai Londres le lendemain du jour o nous nous sparmes, mais je n'allai pas tout droit mon ancien logement; mais pour une autre raison que je ne veux pas dire je pris un logement priv dans Saint-Jones street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et l, tant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour rflchir sur mes rderies des sept derniers mois, car j'avais t absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passes en compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce plaisir fut extrmement amoindri quand je dcouvris peu de temps aprs que j'tais grosse. C'tait l une chose embarrassante, cause qu'il me serait bien difficile de trouver un endroit o faire mes couches; tant une des plus dlicates choses du monde en ce temps pour une femme trangre et qui n'avait point d'amis, d'tre entretenue en une telle condition sans donner quelque rpondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me procurer. J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon ami de la Banque ou plutt il prenait soin de correspondre avec moi, car il m'crivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dpens mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je lui crivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'tais en vie. J'avais laiss des instructions dans le Lancashire, si bien que je me faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite Saint-John je reus de lui un billet fort obligeant, o il m'assurait que son procs de divorce tait en bonne voie, bien qu'il y rencontrt des difficults qu'il n'avait point attendues. Je ne fus pas fche d'apprendre que son procs tait plus long qu'il n'avait pens; car bien que je ne fusse nullement en condition de le prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'pouser, tandis que j'tais grosse des oeuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que je connais ont os), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre, et, en un mot, j'tais rsolue le prendre s'il continuait dans le mme dessein, sitt mes relevailles; car je voyais apparemment que je n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cess de me presser de me remarier, m'ayant assur qu'il n'y aurait nulle rpugnance et que jamais il ne tenterait de rclamer ses droits, ainsi ne me faisais-je point scrupule de me rsoudre, si je le pouvais, et mon autre ami restait fidle l'accord; et j'avais infiniment de raisons d'en tre assure, par les lettres qu'il m'crivait, qui taient les plus tendres et les plus obligeantes du monde. Je commenais maintenant m'arrondir, et les personnes chez qui je logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la civilit, me firent comprendre qu'il fallait songer partir. Ceci me jeta dans une extrme perplexit, et je devins trs mlancolique; car en vrit je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant garder, difficult que je n'avais encore jamais rencontre, ainsi que mon histoire jusqu'ici le fait paratre. Dans le cours de cette affaire, je tombai trs malade et ma mlancolie accrut rellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de compte n'tre qu'une fivre, mais la vrit est que j'avais les apprhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire les apprhensions, car j'aurais t trop heureuse d'accoucher avant terme, mais je n'aurais pu mme entretenir la pense de prendre quoi que ce ft pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu' l'imagination d'une telle chose. Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer une sage-femme; j'levai d'abord quelques scrupules, mais aprs un peu de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire. Il parat que la matresse de la maison n'tait pas tant trangre des cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle ft, comme on verra tout l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi. Cette femme paraissait avoir quelque exprience dans son mtier, j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession o elle tait experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon htesse lui avait dit que j'tais fort mlancolique, et qu'elle pensait que cela m'et fait du mal et une fois, devant moi, lui dit: --Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles o vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnte personne. Et ainsi elle sortit de la chambre. Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mre se mit trs srieusement m'expliquer ce qu'elle entendait, sitt qu'elle fut partie: --Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre htesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le lui laisser voir. Elle entend que vous tes en une condition qui peut vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne dsirez pas que cela soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret qu'il est ncessaire (car je ne dsire nullement me mler dans ces affaires), je pourrais peut-tre trouver moyen de vous aider, de vous tirer de peine, et de vous ter toutes vos tristes penses ce sujet. Chaque parole que prononait cette crature m'tait un cordial, et me soufflait jusqu'au coeur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon sang commena de circuler aussitt, et tout mon corps fut transform; je me remis manger, et bientt j'allai mieux. Elle en dit encore bien davantage sur le mme propos; et puis, m'ayant presse de lui parler en toute franchise, et m'ayant promis le secret de la faon la plus solennelle, elle s'arrta un peu, comme pour voir l'impression que j'avais reue, et ce que j'allais dire. Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne point accepter son offre; je lui dis que ma position tait en partie comme elle avait devin, en partie diffrente, puisque j'tais rellement marie et que j'avais un mari, quoiqu'il ft si loign dans ce moment qu'il ne pouvait paratre publiquement. Elle m'arrta tout court et me dit que ce n'tait point son affaire. Toutes les dames qui se fiaient ses soins taient maries pour elle; toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un pre pour l'enfant, et que ce pre ft mari ou non, voil qui n'tait point du tout son affaire; son affaire tait de me servir dans ma condition prsente que j'eusse un mari ou non. --Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paratre, c'est n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme marie ou matresse, cela m'est tout un. Je vis bientt que catin ou femme marie, il fallait passer pour catin ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui dire telle qu'elle tait. De sorte que je la racontais aussi brivement que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion. --La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces dtails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout l'heure, qu'ils touchent au propos de votre affaire; mais c'est ce propos, savoir que je ne me soucie point d'tre vue ni cache, mais la difficult o je suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du pays. --Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de rpondant nommer pour viter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en telles occasions; et peut-tre, dit-elle, que vous ne savez pas bien comment disposer de l'enfant quand il viendra. --La fin, dis-je, ne m'inquite pas tant que le commencement. --Eh bien, madame, rpond la sage-femme, oserez-vous vous confier mes mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous, vous pouvez vous enqurir de moi; mon nom est B...; je demeure dans telle rue (nommant la rue), l'enseigne du Berceau; ma profession est celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs couches chez moi; j'ai donn caution la paroisse en gnral pour les assurer contre toute enqute sur ce qui viendra au monde sous mon toit. Je n'ai qu'une question vous adresser, madame, dit-elle, en toute cette affaire; et si vous y rpondez, vous pouvez tre entirement tranquille sur le reste. Je compris aussitt o elle voulait en venir et lui dis: --Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut tre ncessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance. J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente de grandes choses. --Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous vous accommodiez l'occasion et que vous fassiez de la dpense ou que vous alliez l'conomie, suivant que vous jugerez. Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que je n'avais rien d'autre lui demander que ceci: puisque j'avais d'argent assez, mais point en grande quantit, qu'elle voult bien tout disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se pourrait. Elle rpondit qu'elle apporterait un compte des dpenses en deux ou trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la priai de faire ainsi. Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets tait comme suit: 1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, dix shillings par semaine: 6 0 s. 2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1 10 s. 3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le tenir sur les fonts, et un clerc: 1 10 s. 4. Pour un souper de baptme (en comptant cinq invits): 1 0 s. Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse: 3 3 s. la fille pour le service: 0 10 s. --------- 13 13 s. Ceci tait le premier billet; le second tait dans les mmes termes. 1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., vingt shillings par semaine: 12 0 s. 2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2 10 s. 3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus: 2 0 s. 4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3 3 s. 5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5 5 s. 6. Pour une fille de service: 1 0 s. --------- 25 13 s. Ceci tait le billet de seconde classe; la troisime, dit-elle, tait d'un degr au-dessus, pour le cas o le pre ou les amis paraissaient. 1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux pices et un galetas pour une servante: 30 0 s. 2. Pour une nourrice pendant un mois et trs beau linge de couches: 4 4 s. 3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2 10 s. 4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5 0 s. 5. Pour ses honoraires, etc.: 10 10 s. 6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0 10 s. --------- 52 14 s. Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais fort raisonnable dans ses demandes, tout considr, et que je ne doutais point que ses commodits ne fussent excellentes. Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que j'tais afflige de lui dire que je craignais d'tre oblige paratre sa cliente au plus bas compte. --Et peut-tre, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien? --Non, point du tout, dit-elle, car o j'en ai une de la troisime classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la premire, et je gagne autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez examiner si vous tes bien entretenue ou mal. Puis elle expliqua les dtails de la note. --Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous avez l une pension de trois mois dix shillings seulement par semaine; je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas meilleur march l ou vous tes maintenant. --Non vraiment, dis-je, ni mme si bon compte, car je donne six shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-mme, ce qui me revient bien plus cher. --Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il arrive parfois, voil le prix du ministre conomis; et si vous n'avez point d'amis inviter, vous pouvez viter la dpense d'un souper; de sorte que si vous tez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne vous reviendront pas plus de 5 3 shillings de plus que ce que vous cote votre train de vie ordinaire. C'tait la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je pourrais tre force de rester avec elle plus de trois mois, et que je dsirais savoir si elle ne serait pas oblige de me prier de m'en aller avant que je fusse en condition de partir.--Non, dit-elle, sa maison tait grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir une dame qui venait de faire ses couches, jusqu' ce qu'elle s'en allt de son plein gr; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en pouvait loger, elle n'tait pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne pt trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait. Je trouvai que c'tait une dame minente sa faon, et en somme je m'accordai me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres choses, examina l'installation o j'tais, fit ses critiques sur le mauvais service et le manque de commodit, et me promit que je ne serais point ainsi traite dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien dire, cause que la femme de la maison avait un air trange, ou du moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais t malade, parce que j'tais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport mdiocre sur ma personne. --Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point trangre ces choses; elle a essay d'entretenir des dames qui taient en votre condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs, une dame fort prude, ainsi que vous l'avez trs bien vu; toutefois, puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je vais veiller ce que vous soyez un peu mieux soigne pendant que vous tes encore ici, et il ne vous en cotera pas davantage. Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous sparmes. Le matin suivant, elle m'envoya un poulet rti et chaud et une bouteille de sherry, et ordonna la servante de me prvenir qu'elle restait mon service tous les jours tant que je resterais l. Voil qui tait aimable et prvenant l'excs, et j'acceptai bien volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin de rien et pour ordonner la fille de venir la trouver le matin pour le dner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin, avant de partir, et midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et un plat de potage pour mon dner; et de cette faon elle me soignait distance; si bien que je fus infiniment charme et que je guris rapidement; car en vrit c'taient mes humeurs noires d'auparavant qui avaient t la partie principale de ma maladie. Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que la servante qu'elle m'envoya se trouverait tre quelque effronte crature sortie de Drury-Lane, et j'en tais assez tourmente; de sorte que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la premire nuit, mais que je gardais les yeux attachs sur elle aussi troitement que si elle et t une voleuse publique. L'honnte dame devina bientt ce qu'il en tait, et la renvoya avec un petit billet o elle me disait que je pouvais me fier la probit de sa servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus alors parfaitement rassure et en vrit, la conduite de cette servante parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus tard. Aussitt que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et tout tait si joli et si net qu'en somme je n'eus rien dire, mais fus merveilleusement charme de ce que j'avais rencontr, qui, considrant la mlancolique condition o je me trouvais, tait bien au del de ce que j'avais espr. On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des mchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'tais maintenant tombe; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de faire voir au monde, comme il tait facile une femme de se dbarrasser l du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs sortes de procds; et l'un d'entre eux tait que si un enfant naissait quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'tre appele maintes besognes prives), elle avait des gens toujours prts, qui, pour une pice d'argent, leur taient l'enfant de dessus les bras, et de dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait, taient fort honntement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant qu'il y en avait tant, par le rcit qu'elle en faisait, je ne puis le concevoir. Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle tait pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-tre t assassin, et de mainte femme qui, rendue dsespre par le malheur, aurait autrement t tente de dtruire ses enfants. Je lui accordai que c'tait la vrit, et une chose bien recommandable, pourvu que les pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent pas maltraits et abandonns par les nourrices. Elle me rpondit qu'elle avait toujours grand soin de cet article-l, et qu'elle n'avait point de nourrices dans son affaire qui ne fussent trs bonnes personnes, et telles qu'on pouvait y avoir confiance. Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc oblige de dire: --Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre part; mais la principale question est ce que font ces gens. Et de nouveau elle me ferma la bouche en rpondant qu'elle en prenait le soin le plus exact. La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets qui me donnt quelque dplaisir fut qu'une fois o elle me parlait de mon tat bien avanc de grossesse, elle dit quelques paroles qui semblaient signifier qu'elle pourrait me dbarrasser plus tt si j'en avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le dsir de mettre ainsi fin mes tourments; mais je lui fis voir bientt que j'en abhorrais jusqu' l'ide; et pour lui rendre justice elle s'y prit si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait rellement ou si elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais dire, qu'elle avait pris la ngative avant que je pusse m'expliquer. Pour abrger autant que possible cette partie, je quittai mon logement de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi qu'on la nommait dans la maison), et l, en vrit, je fus traite avec tant de courtoisie, soigne avec tant d'attention, tout me parut si bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en tirait ma gouvernante: mais je dcouvris ensuite qu'elle faisait profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires, et qu'en vrit elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit tait dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez en cette faon, je vous assure; car il est peine croyable quelle clientle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le tout compte priv, ou en bon franais compte de dbauche. Pendant que j'tais dans sa maison, qui fut prs de quatre mois, elle n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville, dont l'une logeait chez mon ancienne htesse de Saint-Jones, malgr toute la pruderie que celle-ci avait affecte avec moi. Tandis que j'tais l, et avant de prendre le lit, je reus de mon homme de confiance la Banque une lettre pleine de choses tendres et obligeantes, o il me pressait srieusement de retourner Londres. La lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce qu'elle avait t d'abord envoye dans le Lancashire d'o elle m'avait suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrt contre sa femme et qu'il tait prt tenir son engagement avec moi, si je voulais l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et d'affection, telles qu'il aurait t bien loin d'offrir s'il avait connu les circonstances o j'avais t, et que, tel qu'il en tait, j'avais t bien loin de mriter. J'envoyai une rponse cette lettre et la datai de Liverpool, mais l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle tait arrive dans un pli adress un ami en ville. Je le flicitai de sa dlivrance, mais j'levai des scrupules sur la validit lgale d'un second mariage, et lui dis que je supposais qu'il considrerait bien srieusement ce point avant de s'y rsoudre, la consquence tant trop grande un homme de son jugement pour qu'il s'y aventurt imprudemment, et terminai en lui souhaitant du bonheur quelle que ft sa dcision, sans rien lui laisser savoir de mes propres intentions ou lui rpondre sur sa proposition de mon retour Londres, mais je fis vaguement allusion l'ide que j'avais de revenir vers la fin de l'anne, ceci tant dat d'avril. Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau garon, et moi-mme en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma gouvernante joua son rle de sage-femme avec le plus grand art et toute l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au del de tout ce que j'avais jamais connu auparavant. Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et aprs mes couches furent tels, que si elle et t ma propre mre, ils n'eussent pu tre meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie drgle par la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne demeure et n'a rien laiss derrire elle pour indiquer le chemin. Je crois que j'tais au lit depuis vingt jours quand je reus une autre lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait fait signifier tel jour, et qu'il avait me donner une rponse tous mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais l'attendre et qu'il n'en avait aucun dsir; car sa femme, qui avait t prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui avait fait subir, sitt qu'elle avait appris qu'il avait gagn son point, s'tait bien misrablement t la vie le soir mme. Il s'exprimait fort honntement sur la part qu'il pouvait avoir dans son dsastre, mais s'claircissait d'y avoir prt la main, affirmant qu'il n'avait fait que se rendre justice en un cas o il avait t notoirement insult et bafou; toutefois il disait en tre fort afflig, et qu'il ne lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir o il tait que je voudrais bien venir le rconforter par ma compagnie; et puis il me pressait trs violemment en vrit, de lui donner quelques esprances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir qu'il me vt, quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce sujet. Je fus extrmement surprise par cette nouvelle, et commenai maintenant srieusement de rflchir sur ma condition et sur l'inexprimable malheur qui m'arrivait d'avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu'en faire. Enfin, je fis une allusion lointaine mon cas devant ma gouvernante. Je parus mlancolique pendant plusieurs jours, et elle m'attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m'attristait; je ne pouvais pour ma vie lui dire que j'avais une proposition de mariage aprs lui avoir si souvent rpt que j'avais un mari, de sorte que vraiment je ne savais quoi lui dire; j'avouai qu'il y avait une chose qui me tourmentait beaucoup, mais en mme temps je lui dis que je ne pouvais en parler personne au monde. Elle continua de m'importuner pendant plusieurs jours, mais il m'tait impossible, lui dis-je, de confier mon secret quiconque. Ceci, au lieu de lui servir de rponse, accrut ses importunits; elle allgua qu'on lui avait confi les plus grands secrets de cette nature, qu'il tait de son intrt de tout dissimuler, et que de dcouvrir des choses de cette nature serait sa ruine; elle me demanda si jamais je l'avais surprise babiller sur les affaires d'autrui, et comment il se faisait que j'eusse du soupon son gard. Elle me dit que s'ouvrir elle, c'tait ne dire mon secret personne; qu'elle tait muette comme la mort, et qu'il faudrait sans doute que ce fut un cas bien trange, pour qu'elle ne put m'y porter secours; mais que de le dissimuler tait me priver de toute aide possible ou moyen d'aide, et tout ensemble la priver de l'opportunit de me servir. Bref, son loquence fut si ensorcelante et son pouvoir de persuasion si grand qu'il n'y eut moyen de rien lui cacher. Si bien que je rsolus de lui ouvrir mon coeur; je lui dis l'histoire de mon mariage du Lancashire, et comment nous avions t dus tous deux; comment nous nous tions rencontrs et comment nous nous tions spars; comment il m'avait affranchie, autant qu'il avait t en son pouvoir, et m'avait donn pleine libert de me remarier, jurant que s'il l'apprenait, jamais il ne me rclamerait, ne me troublerait ou me ferait reconnatre; que je croyais bien tre libre, mais que j'avais affreusement peur de m'aventurer, de crainte des consquences qui pourraient suivre en cas de dcouverte. Puis je lui dis la bonne offre qu'on me faisait, lui montrai les lettres de mon ami o il m'invitait Londres et avec quelle affection elles taient crites; mais j'effaai son nom, et aussi l'histoire du dsastre de sa femme, sauf la ligne o il disait qu'elle tait morte. Elle se mit rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que l'autre n'tait point un mariage, mais une duperie sur les deux parts; et qu'ainsi que nous nous tions spars de consentement mutuel, la nature du contrat tait dtruite, et que nous tions dgags de toute obligation rciproque; elle tenait tous ces arguments au bout de sa langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison; non que ce ne ft aussi par l'aide de ma propre inclination. Mais alors vint la grande et principale difficult, qui tait l'enfant. Il fallait, me dit-elle, s'en dbarrasser, et de faon telle qu'il ne ft jamais possible quiconque de le dcouvrir. Je savais bien qu'il n'y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j'avais eu un enfant, car il aurait bientt dcouvert par l'ge du petit qu'il tait n, bien plus, qu'il avait t fait depuis mes relations avec lui, et toute l'affaire et t dtruite. Mais j'avais le coeur serr avec tant de force la pense de me sparer entirement de l'enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le laisser assassiner ou de l'abandonner la faim et aux mauvais traitements, ce qui tait presque la mme chose, que je n'y pouvais songer sans horreur. Toutes ces choses se reprsentaient ma vue sous la forme la plus noire et la plus terrible; et comme j'tais trs libre avec ma gouvernante que j'avais maintenant appris appeler mre, je lui reprsentai toutes les sombres penses qui me venaient l-dessus, et lui dis dans quelle dtresse j'tais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave ces paroles qu'aux autres; mais ainsi qu'elle tait endurcie ces choses au del de toute possibilit d'tre touche par le sentiment religieux et les scrupules du meurtre, ainsi tait-elle galement impntrable tout ce qui se rapportait l'affection. Elle me demanda si elle ne m'avait pas soigne et caresse pendant mes couches comme si j'eusse t son propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui. --Eh bien, ma chre, dit-elle, et quand vous serez partie, que serez-vous pour moi? Et que pourrait-il me faire d'apprendre que vous allez tre pendue? Pensez-vous qu'il n'y a pas des femmes qui parce que c'est leur mtier et leur gagne-pain, mettent leur point d'honneur avoir soin des enfants autant que si elles taient leurs propres mres? Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous t nourries nous-mmes? tes-vous bien sre d'avoir t nourrie par votre propre mre? et pourtant voil de la chair potele et blonde, mon enfant, dit la vieille mgre, en me passant la main sur les joues. N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjou; je n'ai point d'assassins mes ordres; j'emploie les meilleures nourrices qui se puissent trouver et j'ai aussi peu d'enfants qui prissent en leurs mains, que s'ils taient nourris par leurs mres; nous ne manquons ni de soin ni d'adresse. Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j'tais sre d'avoir t nourrie par ma propre mre; au contraire, j'tais sre qu'il n'en avait pas t ainsi; et je tremblai et je devins ple sur le mot mme. Srement, me dis-je, cette crature ne peut tre sorcire, et avoir tenu conversation avec un esprit qui pt l'informer de ce que j'tais avant que je fusse capable de le savoir moi-mme. Et je la regardai pleine d'effroi. Mais rflchissant qu'il n'tait pas possible qu'elle st rien sur moi, mon impression passa, et je commenai de me rassurer mais ce ne fut pas sur-le-champ. Elle s'aperut du dsordre o j'tais, mais n'en comprit pas la signification; de sorte qu'elle se lana dans d'extravagants discours sur la faiblesse que je montrais en supposant qu'on assassinait tous les enfants qui n'taient pas nourris par leur mre, et pour me persuader que les enfants qu'elle mettait l'cart taient aussi bien traits que si leur mre elle-mme leur et servi de nourrice. --Il se peut, ma mre, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes doutes sont bien fortement enracins. --Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns. --Alors, dis-je, d'abord: vous donnez ces gens une pice d'argent pour ter l'enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin tant qu'il vivra. Or, nous savons, ma mre, dis-je, que ce sont de pauvres gens et que leur gain consiste tre quittes de leur charge le plus tt qu'ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu'il vaut mieux pour eux que l'enfant meure, ils n'ont pas un soin par trop minutieux de son existence? --Tout cela n'est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que leur crdit est fond sur la vie de l'enfant, et qu'ils en ont aussi grand soin qu'aucune mre parmi vous toutes. --Oh! ma mre, dis-je, si j'tais seulement sre que mon petit bb sera bien soign, et qu'on ne le maltraitera pas, je serais heureuse! Mais il est impossible que je sois satisfaite sur ce point moins de le voir de mes yeux; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine; si bien que je ne sais comment faire. --Belle histoire que voil! dit la gouvernante. Vous voudriez voir l'enfant et ne pas le voir; vous voudriez vous cacher et vous dcouvrir tout ensemble; ce sont l des choses impossibles, ma chre, et il faut vous dcider faire tout justement comme d'autres mres consciencieuses l'ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu'elles doivent tre, quand bien mme vous les souhaiteriez diffrentes. Je compris ce qu'elle voulait dire par mres consciencieuses; elle aurait voulu dire consciencieuses catins, mais elle ne dsirait pas me dsobliger, car en vrit, dans ce cas, je n'tais point une catin, tant lgalement marie, sauf toutefois la force de mon mariage antrieur. Cependant, que je fusse ce qu'on voudra, je n'en tais pas venue cette extrmit d'endurcissement commune la profession: je veux dire tre dnature et n'avoir aucun souci du salut de mon enfant, et je prservai si longtemps cette honnte affection que je fus sur le point de renoncer mon ami de la Banque, qui m'avait si fortement presse de revenir et de l'pouser qu'il y avait peine possibilit de le refuser. Enfin ma vieille gouvernante vint moi, avec son assurance usuelle. --Allons, ma chre, dit-elle, j'ai trouv un moyen pour que vous soyez assure que votre enfant sera bien trait, et pourtant les gens qui en auront charge ne vous connatront jamais. --Oh! ma mre, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai lie vous pour toujours. --Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous faire quelque petite dpense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d'ordinaire aux personnes avec qui nous nous entendons? --Oui, oui, dis-je, de tout mon coeur, pourvu que je puisse rester inconnue. --Pour cela, dit-elle, vous pouvez tre tranquille; car jamais la nourrice n'osera s'enqurir de vous et une ou deux fois par an vous viendrez avec moi voir votre enfant et la faon dont il est trait, et vous vous satisferez sur ce qu'il est en bonnes mains, personne ne sachant qui vous tes. --Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant il me sera possible de cacher que je sois sa mre? Croyez-vous que c'est une chose possible? --Eh bien, dit-elle, mme si vous le dcouvrez, la nourrice n'en saura pas plus long; on lui dfendra de rien remarquer; et si elle s'y hasarde elle perdra l'argent que vous tes suppose devoir lui donner et on lui tera l'enfant. Je fus charme de tout ceci: de sorte que la semaine suivante on amena une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s'accordait ter l'enfant entirement de dessus nos bras pour 10 d'argent; mais si je lui donnais de plus 5 par an, elle s'engageait amener l'enfant la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous dsirions, ou bien nous irions nous-mmes le voir et nous assurer de la bonne manire dont elle le traiterait. La femme tait d'apparence saine et engageante; elle tait marie un manant, mais elle avait de trs bons vtements, portait du linge, et tout sur elle tait fort propre; et, le coeur lourd, aprs beaucoup de larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m'tais rendue Hertford pour la voir, et son logement, qui me plut assez; et je lui promis des merveilles si elle voulait tre bonne pour l'enfant; de sorte que ds les premiers mots elle sut que j'tais la mre de l'enfant: mais elle semblait tre si fort l'cart, et hors d'tat de s'enqurir de moi, que je crus tre assez en sret, de sorte qu'en somme, je consentis lui laisser l'enfant, et je lui donnai 10, c'est--dire que je les donnai ma gouvernante qui les donna la pauvre femme en ma prsence, elle s'engageant ne jamais me rendre l'enfant ou rclamer rien de plus pour l'avoir nourri et lev; sinon que je lui promettais, si elle en prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer les 5, sauf que j'avais promis ma gouvernante de le faire. Et ainsi je fus dlivre de mon grand tourment en une manire qui, bien qu'elle ne me satisft point du tout l'esprit, pourtant m'tait la plus commode, dans l'tat o mes affaires taient alors, entre toutes celles o j'eusse pu songer. Je commenai alors d'crire mon ami de la Banque dans un style plus tendre: et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je lui envoyai une lettre que j'esprais qu'il serait en ville quelque moment du mois d'aot; il me retourna une rponse conue dans les termes les plus passionns qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire savoir mon arrive temps pour qu'il pt venir ma rencontre deux journes de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne savais comment y rpondre. un moment, j'tais rsolue prendre le coche pour West-Chester, seule fin d'avoir la satisfaction de revenir, pour qu'il put me voir vraiment arriver dans le mme coche; car j'entretenais le soupon jaloux, quoique je n'y eusse aucun fondement, qu'il penst que je n'tais pas vraiment la campagne. J'essayai de chasser cette ide de ma raison, mais ce fut en vain: l'impression tait si forte dans mon esprit, qu'il m'tait impossible d'y rsister. Enfin, il me vint la pense, comme addition mon nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entirement toutes mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon nouvel amant vivait Londres ou dans le Lancashire: et quand je lui dis ma rsolution, elle fut pleinement persuade que c'tait dans le Lancashire. Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et j'envoyai la servante qui m'avait soigne depuis les premiers jours pour retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodit. Quand je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour notre correspondance, persuade qu'elle tait que mon affection pour mon enfant m'obligerait lui crire et mme venir la voir quand je rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi je pris cong, ravie d'tre libre et de sortir d'une telle maison, quelque plaisantes qu'y eussent t mes commodits. Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu' destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le Cheshire, o non seulement je n'avais aucune manire d'affaire, mais pas la moindre connaissance avec qui que ce ft en ville; mais je savais qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que je logeai l deux ou trois jours; jusqu' ce que, guettant une occasion, je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres, envoyant une lettre mon monsieur, o je lui fixais que je serais tel et tel jour Stony Stratford, o le cocher me dit qu'il devait loger. Il se trouva que j'avais pris un carrosse irrgulier, qui, ayant t lou pour transporter West-Chester certains messieurs en partance pour l'Irlande, tait maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait point strictement l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche ordinaire; de sorte qu'ayant t forc de s'arrter le dimanche, il y avait eu le temps de se prparer venir, et qu'autrement il n'et pu faire. Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez temps pour tre avec moi la nuit, mais il me joignit un endroit nomm Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville. Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m'tais trouve un peu dsappointe la nuit passe. Il me charma doublement aussi par la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide carrosse (de gentilhomme) quatre chevaux, avec un laquais. Il me fit sortir tout aussitt du coche qui s'arrta une htellerie de Brickhill et, descendant la mme htellerie, il fit dteler son carrosse et commanda le dner. Je lui demandai dans quelle intention il tait, car je voulais pousser plus avant le voyage; il dit que non, que j'avais besoin d'un peu de repos en route, et que c'tait l une maison de fort bonne espce, quoique la ville ft bien petite; de sorte que nous n'irions pas plus loin cette nuit, quoi qu'il en advnt. Je n'insistai pas beaucoup, car puisqu'il tait venu si loin pour me rencontrer et s'tait mis en si grands frais, il n'tait que raisonnable de l'obliger un peu, moi aussi; de sorte que je cdai facilement sur ce point. Aprs dner, nous allmes visiter la ville, l'glise et voir les champs et la campagne, ainsi que les trangers ont coutume de faire; et notre hte nous servit de guide pour nous conduire l'glise. J'observai que mon monsieur s'informait assez du ministre, et j'eus vent aussitt qu'il allait proposer de nous marier; et il s'ensuivit bientt qu'en somme je ne le refuserais pas; car, pour parler net, en mon tat, je n'tais point en condition maintenant de dire non; je n'avais plus de raison maintenant d'aller courir de tels risques. Mais tandis que ces penses me tournaient dans la tte, ce qui ne fut que l'affaire de peu d'instants, j'observai que mon hte le prenait part et lui parlait voix basse, quoique non si basse que je ne pusse entendre ces mots: Monsieur, si vous devez avoir occasion...Le reste, je ne pus l'entendre, mais il semble que ce ft ce propos: Monsieur, si vous devez avoir occasion d'employer un ministre, j'ai un ami tout prs qui vous servira et qui sera aussi secret qu'il pourra vous plaire. Mon monsieur rpondit assez haut pour que je l'entendisse: --Fort bien, je crois que je l'emploierai. peine fus-je revenue l'htellerie qu'il m'assaillit de paroles irrsistibles, m'assurant que puisqu'il avait eu la bonne fortune de me rencontrer et que tout s'accordait, ce serait hter sa flicit que de mettre fin la chose sur-le-champ. --Quoi, que voulez-vous dire? m'criai-je en rougissant un peu. Quoi, dans une auberge, et sur la grand'route? Dieu nous bnisse, dis-je, comment pouvez-vous parler ainsi? --Oh! dit-il, je puis fort bien parler ainsi; je suis venu seule fin de parler ainsi et je vais vous faire voir que c'est vrai. Et l-dessus il tire un gros paquet de paperasses. --Vous m'effrayez, dis-je; qu'est-ce que tout ceci? --Ne vous effrayez pas, mon coeur, dit-il, et me baisa. C'tait la premire fois qu'il prenait la libert de m'appeler son coeur. Puis il le rpta: Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c'est. Puis il tala tous ces papiers. Il y avait d'abord l'acte ou arrt de divorce d'avec sa femme et les pleins tmoignages sur son inconduite; puis il y avait les certificats du ministre et des marguilliers de la paroisse o elle vivait, prouvant qu'elle tait enterre, et attestant la manire de sa mort; la copie de l'ordonnance de l'officier de la Couronne par laquelle il assemblait des jurs afin d'examiner son cas, et le verdict du jury qui avait t rendu en ces termes: _Non compos mentis_. Tout cela tait pour me donner satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si scrupuleuse, s'il avait tout su, que de refuser de le prendre dfaut de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui dis que tout cela tait trs clair vraiment, mais qu'il n'et point eu besoin de l'apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans doute, dit-il, peut-tre qu'il y avait assez longtemps pour moi; mais qu'aucun temps que le temps prsent n'tait assez le temps pour lui. Il y avait d'autres papiers rouls, et je lui demandai ce que c'tait. --Et voil justement, dit-il, la question que je voulais que vous me fissiez. Et il tire un petit crin de chagrin et en sort une trs belle bague de diamant qu'il me donne. Je n'aurais pu la refuser, si j'avais eu envie de le faire, car il la passa mon doigt; de sorte que je ne fis que lui tirer une rvrence. Puis il sort une autre bague: --Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa poche. --Mais laissez-la-moi voir tout de mme, dis-je, et je souris; je devine bien ce que c'est; je pense que vous soyez fou. --J'aurais t bien fou, dit-il, si j'en avais fait moins. Et cependant il ne me la montra pas et j'avais grande envie de la voir; de sorte que je dis: --Mais enfin, laissez-la-moi voir. --Arrtez, dit-il, et regardez ici d'abord. Puis il reprit le rouleau et se mit lire, et voici que c'tait notre licence de mariage. --Mais, dis-je, tes-vous insens? Vous tiez pleinement assur, certes, que je cderais au premier mot, ou bien rsolu ne point accepter de refus! --La dernire chose que vous dites est bien le cas, rpondit-il. --Mais vous pouvez vous tromper, dis-je. --Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refus, je ne puis pas tre refus. Et l-dessus il se mit me baiser avec tant de violence que je ne pus me dptrer de lui. Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large, tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serre dans ses bras, mais sans tenter la moindre indcence, me supplia de consentir avec des prires et des arguments tant rpts, protestant de son affection, et jurant qu'il ne me lcherait pas que je ne lui eusse promis, qu'enfin je lui dis: --Mais je crois, en vrit, que vous tes rsolu ne pas tre refus. --Non, non, dit-il; il ne faut pas que je sois refus; je ne veux pas tre refus; je ne peux pas tre refus. --Bon, bon, lui dis-je, en lui donnant un lger baiser: alors on ne vous refusera pas; laissez-moi me lever. Il fut si transport par mon consentement et par la tendre faon en laquelle je m'y laissai aller, que je pensai du coup qu'il le prenait pour le mariage mme, et qu'il n'allait point attendre les formalits. Mais je lui faisais tort; car il me prit par la main, me leva, et puis me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir cd avec tant de grce; et il tait tellement submerg par la satisfaction, que je vis les larmes qui lui venaient aux yeux. Je me dtournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j'ai eu une once de sincre repentir pour une abominable vie de vingt-quatre annes passes, 'a t alors. --Oh! quel bonheur pour l'humanit, me dis-je moi-mme, qu'on ne puisse pas lire dans le coeur d'autrui! Comme j'aurais t heureuse si j'avais t la femme d'un homme de tant d'honntet et de tant d'affection, depuis le commencement! Puis il me vint la pense: --Quelle abominable crature je suis! Et comme cet innocent gentilhomme va tre dup par moi! Combien peu il se doute que, venant de divorcer d'avec une catin, il va se jeter dans les bras d'une autre! qu'il est sur le point d'en pouser une qui a couch avec deux frres et qui a eu trois enfants de son propre frre! une qui est ne Newgate, dont la mre tait une prostitue, et maintenant une voleuse dporte! une qui a couch avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu'il m'a vue! Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire? Aprs que ces reproches que je m'adressais furent passs, il s'ensuivit ainsi: --Eh bien, s'il faut que je sois sa femme, s'il plat Dieu me donner sa grce, je lui serai bonne femme et fidle, et je l'aimerai selon l'trange excs de la passion qu'il a pour moi; je lui ferai des amendes, par ce qu'il verra, pour les torts que je lui fais, et qu'il ne voit pas. Il tait impatient que je sortisse de ma chambre; mais trouvant que je restais trop longtemps, il descendit l'escalier et parla l'hte au sujet du ministre. Mon hte, gaillard officieux, quoique bien intentionn, avait fait chercher l'ecclsiastique; et quand mon monsieur se mit lui porter de l'envoyer chercher: --Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison. Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand il trouva le ministre, il lui demanda s'il voudrait bien s'aventurer marier un couple d'trangers, tous deux de leur gr. L'ecclsiastique rpondit que M... lui en avait touch quelques mots; qu'il esprait que ce n'tait point une affaire clandestine, qu'il lui paraissait avoir affaire une personne srieuse, et qu'il supposait que madame n'tait point jeune fille, o il et fallu le consentement d'amis. --Pour vous sortir de doute l-dessus, dit mon monsieur, lisez ce papier, et il tire la licence. --Je suis satisfait, dit le ministre; o est la dame? --Vous allez la voir tout l'heure, dit mon monsieur. Quand il eut dit, il monta l'escalier, et j'tais ce moment sortie de ma chambre; de sorte qu'il me dit que le ministre tait en bas, et qu'aprs lui avoir montr la licence, il s'accordait nous marier de tout son coeur, mais il demandait me voir; de sorte qu'il me demandait si je voulais le laisser monter. --Il sera assez temps, dis-je, au matin, n'est-ce pas? --Mais, dit-il, mon coeur, il semblait entretenir quelque scrupule que ce ft quelque jeune fille enleve ses parents, et je lui ai assur que nous tions tous deux d'ge disposer de notre consentement; et c'est de l qu'il a demand vous voir. --Eh bien, dis-je, faites comme il vous plaira. De sorte que voil qu'on fait monter l'ecclsiastique; et c'tait une bonne personne de caractre bien joyeux. On lui avait dit, parat-il, que nous nous tions rencontrs l par accident, que j'tais venue dans un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me rencontrer; que nous aurions d nous retrouver la nuit d'avant Stony Stratford, mais qu'il n'avait pu parvenir jusque-l. --Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a quelque bien; le dsappointement, monsieur, lui dit-il, a t pour vous, et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontrs Stony Stratford je n'eusse pas eu l'honneur de vous marier. Notre hte, avez-vous un livre ordinaire des prires? Je tressautai, comme d'effroi: --Monsieur, m'criai-je, que voulez-vous dire? Quoi, se marier dans une auberge, et la nuit! --Madame, dit le ministre, si vous dsirez que la crmonie en soit passe l'glise, vous serez satisfaite; mais je vous assure que votre mariage sera aussi solide ici qu' l'glise; nous ne sommes point astreints par les rglements ne marier nulle part qu' l'glise; et pour ce qui est de l'heure de la journe, elle n'a aucune importance dans le cas prsent; nos princes se marient en leurs chambres et huit ou dix heures du soir. Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et prtendis rpugner entirement me marier, sinon l'glise; mais tout n'tait que grimace; tant qu' la fin je parus me laisser flchir, et on fit venir notre hte, sa femme et sa fille. Notre hte fut pre, et clerc, et tout ensemble; et bien joyeux nous fmes, quoique j'avoue que les remords que j'avais prouvs auparavant pesaient lourdement sur moi et m'arrachaient de temps autre un profond soupir, ce que le mari remarqua, et s'effora de m'encourager, pensant, le pauvre homme, que j'avais quelques petites hsitations sur le pas que j'avais fait tant la hte. Nous tnmes pleine rjouissance ce soir-l, et cependant tout resta si secret dans l'htellerie, que pas un domestique de la maison n'en sut rien, car mon htesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas qu'aucune des servantes montt l'escalier. Je pris la fille de mon htesse pour demoiselle d'honneur, et envoyant chercher un boutiquier le lendemain matin, je fis prsent la jeune femme d'une jolie pice de broderies, aussi jolie qu'on put en dcouvrir en ville; et, trouvant que c'tait une ville dentellire, je donnai sa mre une pice de dentelle au fuseau pour se faire une coiffe. Une des raisons pour lesquelles notre hte garda si troitement le secret fut qu'il ne dsirait pas que la chose vnt aux oreilles du ministre de la paroisse; mais, si adroitement qu'il s'y prt, quelqu'un en eut vent, si bien qu'on mit les cloches sonner le lendemain matin de bonne heure, et qu'on nous fit sous notre fentre toute la musique qui put se trouver en ville; mais notre hte donna couleur que nous tions maris avant d'arriver; seulement qu'tant autrefois descendus chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison. Nous ne pmes trouver dans nos coeurs de bouger le lendemain; car, en somme, ayant t drangs par les cloches le matin, et n'ayant peut-tre pas trop dormi auparavant, nous fmes si pleins de sommeil ensuite, que nous restmes au lit jusqu' prs de midi. Je demandai mon htesse qu'elle ft en sorte que nous n'eussions plus de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s'arrangea si bien que nous fmes trs tranquilles. Mais une trange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps. La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j'tais alle jusqu'au bout de la salle, et, comme la journe tait belle et tide j'avais ouvert la fentre, et je m'y tenais pour prendre l'air, quand je vis trois gentilshommes qui passaient cheval et qui entraient dans une htellerie justement en face de la ntre. Il n'y avait pas le dissimuler, et je n'eus point lieu de me le demander, mais le second des trois tait mon mari du Lancashire. Je fus terrifie jusqu' la mort; je ne fus jamais dans une telle consternation en ma vie; je crus que je m'enfoncerais en terre; mon sang se glaa dans mes veines et je tremblai comme si j'eusse t saisie d'un accs froid de fivre. Il n'y avait point lieu de douter de la vrit, dis-je: je reconnaissais ses vtements, je reconnaissais son cheval et je reconnaissais son visage. La premire rflexion que je fis fut que mon mari n'tait pas auprs de moi pour voir mon dsordre, et j'en fus bien heureuse. Les gentilshommes ne furent pas longtemps dans la maison qu'ils vinrent la fentre de leur chambre, comme il arrive d'ordinaire; mais ma fentre tait ferme, vous pouvez en tre srs; cependant je ne pus m'empcher de les regarder la drobe, et l je le revis encore. Je l'entendis appeler un des domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je reus toutes les terrifiantes confirmations qu'il tait possible d'avoir sur ce que c'tait la personne mme. Mon prochain souci fut de connatre l'affaire qui l'amenait, mais c'tait une chose impossible. Tantt mon imagination formait l'ide d'une chose affreuse, tantt d'une autre; tantt je me figurais qu'il m'avait dcouverte, et qu'il venait me reprocher mon ingratitude et la souillure de l'honneur; puis je m'imaginai qu'il montait l'escalier pour m'insulter; et d'innombrables penses me venaient la tte de ce qui n'avait jamais t dans la sienne, ni ne pouvait y tre, moins que le diable le lui et rvl. Je demeurai dans ma frayeur prs de deux heures et quittai peine de l'oeil la fentre ou la porte de l'htellerie o ils taient. la fin, entendant un grand pitinement sous le porche de leur htellerie, je courus la fentre; et, ma grande satisfaction, je les vis tous trois ressortir et prendre la route de l'ouest; s'ils se fussent dirigs vers Londres, j'aurais t encore en frayeur qu'il me rencontrt de nouveau, et qu'il me reconnt; mais il prit la direction contraire, de sorte que je fus soulage de ce dsordre. Nous rsolmes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir, nous fmes alarms par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui chevauchaient comme s'ils fussent hors de sens; et qu'tait-ce sinon une hue sur trois voleurs de grand'route qui avaient pill deux carrosses et quelques voyageurs prs de Dunstable-Hill et il parat qu'avis avait t donn qu'on les avait vus Brickhill, dans telle maison, par o on entendait la maison o avaient t ces gentilshommes. La maison fut aussitt occupe et fouille. Mais il y avait assez de tmoignages que les gentilshommes taient partis depuis plus de trois heures. La foule s'tant amasse, nous emes promptement des nouvelles; et alors je me sentis le coeur troubl d'une bien autre manire. Je dis bientt aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que c'taient d'honntes personnes, et que je connaissais l'un de ces gentilshommes pour une fort honnte personne, et de bon tat dans le Lancashire. Le commissaire qui tait venu sur la hue fut immdiatement inform de ceci, et vint me trouver afin d'avoir satisfaction par ma propre bouche; et je lui assurai que j'avais vu les trois gentilshommes, comme j'tais la fentre, que je les avais vus ensuite aux fentres de la salle o ils avaient dn; que je les avais vus monter cheval et que je pourrais lui jurer que je connaissais l'un d'eux pour tre un tel, et que c'tait un gentilhomme de fort bon tat et de parfait caractre dans le Lancashire, d'o j'arrivais justement dans mon voyage. L'assurance avec laquelle je m'exprimais arrta tout net le menu peuple et donna telle satisfaction au commissaire qu'il sonna immdiatement la retraite, disant ses gens que ce n'taient pas l les hommes, mais qu'il avait reu avis que c'taient de trs honntes gentilshommes; et ainsi ils s'en retournrent tous. Quelle tait la vrit de la chose, je n'en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient t pills Dunstable-Hill, et 560 d'argent voles; de plus, quelques marchands de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient t dtrousss aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai expliquer l'affaire plus tard. Eh bien, cette alarme nous retint encore une journe, bien que mon poux m'assurt qu'il tait toujours beaucoup plus sr de voyager aprs un vol, parce qu'il tait certain que les voleurs s'taient enfuis assez loin, aprs avoir alarm le pays; mais j'tais inquite, et en vrit surtout de peur que ma vieille connaissance ft encore sur la grand'route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours d'affile plus dlicieux dans ma vie: je fus jeune marie pendant tout ce temps, et mon nouvel poux s'efforait de me charmer en tout. Oh! si cet tat de vie avait pu continuer! comme toutes mes peines passes auraient t oublies et mes futures douleurs vites! mais j'avais rendre compte d'une vie passe de l'espce la plus affreuse, tant en ce monde que dans un autre. Nous partmes le cinquime jour; et mon hte, parce qu'il me voyait inquite, monta lui-mme cheval, son fils, et trois honntes campagnards avec de bonnes armes feu, et sans rien nous dire, accompagnrent le carrosse, pour nous conduire en sret Dunstable. Nous ne pouvions faire moins que de les traiter trs bravement Dunstable, ce qui cota mon poux environ dix ou douze shillings, et quelque chose qu'il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon hte ne voulut rien prendre pour lui-mme. C'tait l le plus heureux arrangement qui se pt rencontrer pour moi; car si j'tais venue Londres sans tre marie, ou bien il m'aurait fallu aller chez lui pour l'entretien de la premire nuit, ou bien lui dcouvrir que je n'avais point une connaissance dans toute la cit de Londres qui pt recevoir une pauvre marie et lui donner logement pour sa nuit de noces avec son poux. Mais maintenant je ne fis point de scrupules pour rentrer droit la maison avec lui, et l je pris possession d'un coup d'une maison bien garnie et d'un mari en trs bonne condition, de sorte que j'avais la perspective d'une vie trs heureuse, si je m'entendais la conduire; et j'avais loisir de considrer la relle valeur de la vie que j'allais sans doute mener; combien elle serait diffrente du rle drgl que j'avais jou auparavant, et combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce que nous appelons une vie de plaisir. Oh! si cette particulire scne d'existence avait pu durer, ou si j'avais appris, dans le temps o je pus en jouir, en goter la vritable douceur, et si je n'tais pas tombe dans cette pauvret qui est le poison certain de la vertu, combien j'aurais t heureuse, non seulement alors, mais peut-tre pour toujours! Car tandis que je vivais ainsi, j'tais rellement repentante de toute ma vie passe; je la considrais avec horreur, et je puis vritablement dire que je me hassais moi-mme pour l'avoir mene. Souvent je rflchissais comment mon amant Bath, frapp par la main de Dieu, s'tait repenti, et m'avait abandonne, et avait refus de plus me voir, quoiqu'il m'aimt l'extrme; mais moi, aiguillonne par ce pire des dmons, la pauvret, retournai aux viles pratiques, et fis servir l'avantage de ce qu'on appelle une jolie figure soulager ma dtresse, faisant de la beaut l'entremetteuse du vice. J'ai vcu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillit; c'tait un homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincre, et en ses affaires diligent et juste; ses affaires n'embrassaient pas un grand cercle et ses revenus suffisaient pleinement vivre sur un pied ordinaire; je ne dis pas tenir quipage ou faire figure, ainsi que dit le monde, et je ne m'y tais point attendue ni ne le dsirais; car ainsi que j'avais horreur de la lgret et de l'extravagance de ma vie d'auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retire, de faon frugale, et entre nous; je ne recevais point de socit, ne faisais point de visites; je prenais soin de ma famille et j'obligeais mon mari; et ce genre de vie me devenait un plaisir. Nous vcmes dans un cours ininterrompu d'aise et de contentement pendant cinq ans, quand un coup soudain d'une main presque invisible ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire toutes celles qui avaient prcd. Mon mari ayant confi un de ses clercs associs une somme d'argent trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le clerc fit faillite, et la perte tomba trs lourdement sur mon mari. Cependant elle n'tait pas si forte que s'il et eu le courage de regarder ses malheurs en face, son crdit tait tellement bon, qu'ainsi que je lui disais, il et pu facilement la recouvrer; car se laisser abattre par la peine, c'est en doubler le poids, et celui qui veut y mourir, y mourra. Il tait en vain d'essayer de le consoler; la blessure tait trop profonde; c'est un coup qui avait perc les entrailles; il devint mlancolique et inconsolable, et de l tomba dans la lthargie et mourut. Je prvis le coup et fus extrmement oppresse dans mon esprit, car je voyais videmment que s'il mourait j'tais perdue. J'avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commenait maintenant tre temps pour moi de cesser d'avoir des enfants; car j'avais maintenant quarante-huit ans et je pense que, s'il avait vcu, je n'en aurais pas eu d'autres. J'tais maintenant abandonne dans un morne et inconsolable cas, en vrit, et en plusieurs choses le pire de tous. D'abord c'tait fini de mon temps florissant o je pouvais esprer d'tre courtise comme matresse; cette agrable partie avait dclin depuis quelque temps et les ruines seules paraissaient de ce qui avait t; et le pire de tout tait ceci, que j'tais la crature la plus dcourage et la plus inconsole qui ft au monde; moi qui avais encourag mon mari et m'tais efforce de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la douleur que je lui disais qui tait si ncessaire pour supporter le fardeau. Mais mon cas tait vritablement dplorable, car j'tais abandonne absolument sans amis ni aide, et la perte qu'avait subie mon mari avait rduit sa condition si bas que bien qu'en vrit je ne fusse pas en dette, cependant je pouvais facilement prvoir que ce que j'avais encore ne me suffirait longtemps; que la petite somme fondait tous les jours pour ma subsistance; de sorte qu'elle serait bientt entirement dpense, et puis je ne voyais plus devant moi que l'extrme dtresse, et ceci se reprsentait si vivement mes penses, qu'il semblait qu'elle ft arrive, autant qu'elle ft rellement trs proche; aussi mes apprhensions seules doublaient ma misre: car je me figurais que chaque pice de douze sous que je donnais pour une miche de pain tait la dernire que j'eusse au monde et que le lendemain j'allais jener, et m'affamer jusqu' la mort. Dans cette dtresse, je n'avais ni aide ni ami pour me consoler ou m'aviser; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour, tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et en vrit je me suis souvent tonne que ma raison n'en ait pas t affecte, car j'avais les vapeurs un tel degr que mon entendement tait parfois entirement perdu en fantaisies et en imaginations. Je vcus deux annes dans cette morne condition, consumant le peu que j'avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en quelque faon ne faisant que saigner mort, sans le moindre espoir, sans perspective de secours; et maintenant j'avais pleur si longtemps et si souvent que les larmes taient puises et que je commenai tre dsespre, car je devenais pauvre grands pas. Pour m'allger un peu, j'avais quitt ma maison et lou un logement: et ainsi que je rduisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de mes meubles, ce qui mit un peu d'argent dans ma poche, et je vcus prs d'un an l-dessus, dpensant avec bien de l'pargne, et tirant les choses l'extrme; mais encore quand je regardais devant moi, mon coeur s'enfonait en moi l'invitable approche de la misre et du besoin. Oh! que personne ne lise cette partie sans srieusement rflchir sur les circonstances d'un tat dsol et comment ils seraient aux prises avec le manque d'amis et le manque de pain; voil qui les fera certainement songer non seulement pargner ce qu'ils ont, mais se tourner vers le ciel pour implorer son soutien et la prire de l'homme sage; Ne me donne point la pauvret, afin que je ne vole point. Qu'ils se souviennent qu'un temps de dtresse est un temps d'affreuse tentation, et toute la force pour rsister est te; la pauvret presse, l'me est faite dsespre par la dtresse, et que peut-on faire? Ce fut un soir, qu'tant arrive, comme je puis dire, au dernier soupir, je crois que je puis vraiment dire que j'tais folle et que j'extravaguais, lorsque, pousse par je ne sais quel esprit, et comme il tait, faisant je ne sais quoi, ou pourquoi, je m'habillai (car j'avais encore d'assez bons habits) et je sortis. Je suis trs sre que je n'avais aucune manire de dessein dans ma tte quand je sortis; je ne savais ni ne considrais o aller, ni quelle affaire: mais ainsi que le diable m'avait pousse dehors et m'avait prpar son appt, ainsi il m'amena comme vous pouvez tre srs l'endroit mme, car je ne savais ni o j'allais ni ce que je faisais. Errant ainsi et l, je ne savais o, je passai prs de la boutique d'un apothicaire dans Leadenhall-Street, o je vis plac sur un escabeau juste devant le comptoir un petit paquet envelopp dans un linge blanc: derrire se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos, regardant en l'air vers le fond de la boutique o l'apprenti de l'apothicaire, comme je suppose tait mont sur le comptoir, le dos tourn la porte, lui aussi, et une chandelle la main, regardant et cherchant atteindre une tagre suprieure, pour y prendre quelque chose dont il avait besoin de sorte que tous deux taient occups: et personne d'autre dans la boutique. Ceci tait l'appt; et le diable qui avait prpar le pige m'aiguillonna, comme s'il et parl; car je me rappelle, et je n'oublierai jamais: ce fut comme une voix souffle au-dessus de mon paule: Prends le paquet; prends-le vite; fais-le maintenant. peine fut-ce dit que j'entrai dans la boutique, et, le dos tourn la fille, comme si je me fusse dresse pour me garer d'une charrette qui passait, je glissai ma main derrire moi et pris le paquet, et m'en allai avec, ni la servante, ni le garon ne m'ayant vue, ni personne d'autre. Il est impossible d'exprimer l'horreur de mon me pendant tout le temps de cette action. Quand je m'en allai, je n'eus pas le coeur de courir, ni peine de changer la vitesse de mon pas; je traversai la rue, en vrit, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que c'tait une rue de croise qui donnait dans Fenchurch-Street; de l je traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne saurais jamais dire quel chemin je pris ni o j'allais; je ne sentais pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m'loignais du danger, plus vite je courais, jusqu' ce que, lasse et hors d'haleine, je fus force de m'asseoir sur un petit banc une porte, et puis dcouvris que j'tais arrive dans Thames-Street, prs de Billingsgate. Je me reposai un peu et puis continuai ma route; mon sang tait tout en un feu, mon coeur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine; en somme j'tais sous une telle surprise que je ne savais ni o j'allais ni quoi faire. Aprs m'tre ainsi lasse faire un long chemin errant, et avec tant d'ardeur, je commenai de considrer, et de me diriger vers mon logement o je parvins environ neuf heures du soir. Pourquoi le paquet avait t fait ou quelle occasion plac la o je l'avais trouv, je ne le sus point, mais quand je vins l'ouvrir, je trouvai qu'il contenait un trousseau de bb, trs bon et presque neuf, la dentelle trs fine; il y avait une cuelle d'argent d'une pinte, un petit pot d'argent et six cuillers avec d'autre linge, une bonne chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18 shillings 6 deniers en argent. Tout le temps que j'ouvrais ces choses j'tais sous de si affreuses impressions de frayeur, et dans une telle terreur d'esprit, quoique je fusse parfaitement en sret, que je ne saurais en exprimer la manire; je m'assis et pleurai trs ardemment. --Seigneur! m'criai-je, que suis-je maintenant? une voleuse? Quoi! je serai prise au prochain coup, et emporte Newgate et je passerai au jugement capital! Et l-dessus je pleurai encore longtemps et je suis sre, si pauvre que je fusse, si j'eusse os dans ma terreur, j'aurais certainement rapport les affaires: mais ceci se passa aprs un temps. Eh bien, je me mis au lit cette nuit, mais dormis peu; l'horreur de l'action tait sur mon esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d'apprendre quelque nouvelle sur la perte; et j'tais avide de savoir ce qu'il en tait, si c'tait le bien d'une pauvre personne ou d'une riche; peut-tre dis-je, que c'est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaquet ces hardes afin d'aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le coeur par faute du peu que cela leur aurait donn; et cette pense me tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours. Mais mes propres dtresses rduisirent au silence toutes ces rflexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les jours plus terrifiante pour moi, m'endurcit le coeur par degrs. Ce fut alors que pesa surtout sur mon esprit la pense que j'avais eu des remords et que je m'tais, ainsi que je l'esprais, repentie de tous mes crimes passs; que j'avais vcu d'une vie sobre, srieuse et retire pendant plusieurs annes; mais que maintenant j'tais pousse par l'affreuse ncessit de mes circonstances jusqu'aux portes de la destruction, me et corps; et deux ou trois fois je tombai sur mes genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la dlivrance; mais je ne puis m'empcher de dire que mes prires n'avaient point d'espoir en elles; je ne savais que faire; tout n'tait que terreur au dehors et tnbres au dedans; et je rflchissais sur ma vie passe comme si je ne m'en fusse pas repentie, et que le ciel comment maintenant de me punir, et dt me rendre aussi misrable que j'avais t mauvaise. Si j'avais continu ici, j'aurais peut-tre t une vritable pnitente; mais j'avais un mauvais conseiller en moi, et il m'aiguillonnait sans cesse me soulager par les moyens les pires; de sorte qu'un soir il me tenta encore par la mme mauvaise impulsion qui avait dit: _prends ce paquet_, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se prsenter. Je sortis maintenant la lumire du jour, et j'errai je ne sais o, et en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un pige de terrible nature, en vrit, et tel que je n'en ai jamais rencontr avant ou depuis. Passant dans Aldersgate-Street, il y avait l une jolie petite fille qui venait de l'cole de danse et s'en retournait chez elle toute seule; et mon tentateur, comme un vrai dmon, me poussa vers cette innocente crature. Je lui parlai et elle me rpondit par son babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin jusqu' ce que j'arrivai dans une alle pave qui donne dans le Clos Saint-Barthlemy, et je la menai l-dedans. L'enfant dit que ce n'tait pas sa route pour rentrer. Je dis: --Si, mon petit coeur, c'est bien ta route; je vais te montrer ton chemin pour retourner chez toi. L'enfant portait un petit collier de perles d'or, et j'avais mon oeil sur ce collier, et dans le noir de l'alle, je me baissai, sous couleur de rattacher la collerette de l'enfant qui s'tait dfaite, et je lui tai son collier, et l'enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je continuai de mener l'enfant. L, dis-je, le diable me poussa tuer l'enfant dans l'alle noire, afin qu'elle ne crit pas; mais la seule pense me terrifia au point que je fus prs de tomber terre; mais je fis retourner l'enfant, et lui dis de s'en aller, car ce n'tait point son chemin pour rentrer; l'enfant dit qu'elle ferait comme je disais, et je passai jusque dans le Clos Saint-Barthlemy, et puis tournai vers un autre passage qui donne dans Long-Lane, de l dans Charterhouse-Yard et je ressortis dans John's-Street; puis croisant dans Smithfield, je descendis Chick-Lane, et j'entrai dans Fied-Lane pour gagner Holborn-Bridge, o me mlant dans la foule des gens qui y passent d'ordinaire, il n'et pas t possible d'tre dcouverte. Et ainsi je fis ma seconde sortie dans le monde. Les penses sur ce butin chassrent toutes les penses sur le premier, et les rflexions que j'avais faites se dissiprent promptement; la pauvret endurcissait mon coeur et mes propres ncessits me rendaient insouciante de tout. Cette dernire affaire ne me laissa pas grand souci; car n'ayant point fait de mal la pauvre enfant, je pensai seulement avoir donn aux parents une juste leon pour la ngligence qu'ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau, et que cela leur apprendrait prendre garde une autre fois. Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14. Je suppose qu'auparavant il avait appartenu la mre, car il tait trop grand pour l'enfant, mais que peut-tre la vanit de la mre qui voulait que sa fille et l'air brave l'cole de danse l'avait pousse le faire porter l'enfant et sans doute l'enfant avait une servante qui et d la surveiller, mais elle comme une ngligente friponne, s'occupant peut-tre de quelque garon qu'elle avait rencontr, la pauvre petite avait err jusqu' tomber dans mes mains. Toutefois je ne fis point de mal l'enfant; je ne fis pas tant que l'effrayer, car j'avais encore en moi infiniment d'imaginations tendres, et je ne faisais rien quoi, ainsi que je puis dire, la ncessit ne me pousst. J'eus un grand nombre d'aventures aprs celle-ci; mais j'tais jeune dans le mtier, et je ne savais comment m'y prendre autrement qu'ainsi que le diable me mettait les choses dans la tte, et en vrit, il ne tardait gure avec moi. Une des aventures que j'eus fut trs heureuse pour moi. Je passais par Lombard-Street, la tombe du soir, juste vers le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout coup arrive un homme tout courant prs de moi, prompt comme l'clair, et jette un paquet qui tait dans sa main juste derrire moi, comme je me tenais contre le coin de la maison au tournant de l'alle; juste comme il le jetait l dedans, il dit: --Dieu vous sauve, madame, laissez-le l un moment. Et le voil qui s'enfuit. Aprs lui en viennent deux autres et immdiatement un jeune homme sans chapeau, criant: Au voleur! Ils poursuivirent ces deux derniers hommes de si prs qu'ils furent forcs de laisser tomber ce qu'ils tenaient, et l'un deux fut pris par-dessus le march; l'autre russit s'chapper. Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu' ce qu'ils revinrent, tranant le pauvre homme qu'ils avaient pris et tirant aprs lui les choses qu'ils avaient trouves, fort satisfaits sur ce qu'ils avaient recouvr le butin et pris le voleur; et ainsi ils passrent prs de moi, car moi, je semblais seulement d'une qui se gart pour laisser avancer la foule. Une ou deux fois je demandai ce qu'il y avait, mais les gens ngligrent de me rpondre et je ne fus pas fort importune; mais aprs que la foule se fut entirement coule, je saisis mon occasion pour me retourner et ramasser ce qui tait derrire moi et m'en aller; ce que je fis en vrit avec moins de trouble que je n'avais fait avant, car ces choses, je ne les avais pas voles, mais elles taient venues toutes voles dans ma main. Je revins saine et sauve mon logement, charge de ma prise; c'tait une pice de beau taffetas lustr noir et une pice de velours; la dernire n'tait qu'un coupon de pice d'environ onze aunes; la premire tait une pice entire de prs de cinquante aunes; il semblait que ce ft la boutique d'un mercier qu'ils eussent pille; je dis pille tant les marchandises taient considrables qui y furent perdues; car les marchandises qu'ils recouvrrent furent en assez grand nombre, et je crois arrivrent environ six ou sept diffrentes pices de soie: comment ils avaient pu en voler tant, c'est ce que je ne puis dire; mais comme je n'avais fait que voler le voleur, je ne me fis point scrupule de prendre ces marchandises, et d'en tre fort joyeuse en plus. J'avais eu assez bonne chance jusque-l et j'eus plusieurs autres aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succs: mais je marchais, dans la crainte journalire que quelque malheur m'arrivt et que je viendrais certainement tre pendue la fin. L'impression que ces penses me faisaient tait trop forte pour la secouer, et elle m'arrta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache, auraient pu tre excutes en toute sret; mais il y a une chose que je ne puis omettre et qui fut un appt pour moi pendant de longs jours. J'entrais frquemment dans les villages qui taient autour de la ville afin de voir si je n'y rencontrerais rien sur mon chemin; et passant le long d'une maison prs de Stepney, je vis sur l'appui de la fentre deux bagues, l'une un petit anneau de diamant, l'autre une bague d'or simple; elles avaient t laisses l srement par quelque dame cervele, qui avait plus d'argent que de jugement, peut-tre seulement jusqu' ce qu'elle se ft lav les mains. Je passai plusieurs reprises prs de la fentre pour observer si je pouvais voir qu'il y et personne dans la chambre ou non, et je ne pus voir personne, mais encore n'tais pas sre; un moment aprs il me vnt l'ide de frapper contre la vitre; comme si j'eusse voulu parler quelqu'un, et s'il y avait l personne, on viendrait srement la fentre, et je leur dirais alors de ne point laisser l ces bagues parce que j'avais vu deux hommes suspects qui les considraient avec attention. Sitt pens, sitt fait; je cognai une ou deux fois, et personne ne vint, et aussitt je poussai fortement le carreau qui se brisa avec trs peu de bruit et j'enlevai les deux bagues et m'en allai; l'anneau de diamant valait 3 et l'autre peu prs 9 shillings. J'tais maintenant en embarras d'un march pour mes marchandises, et en particulier pour mes pices de soie. J'tais fort rpugnante les abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d'ordinaire les pauvres malheureux voleurs qui aprs avoir aventur leur existence pour une chose qui a peut-tre de la valeur, sont obligs de la vendre pour une chanson quand tout est fait; mais j'tais rsolue ne point faire ainsi, quelque moyen qu'il fallt prendre; pourtant je ne savais pas bien quel expdient recourir. Enfin je me rsolus aller trouver ma vieille gouvernante, et refaire sa connaissance. Je lui avais ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garon tant que je l'avais pu; mais enfin je fus oblige de m'arrter. Pourtant je lui avais crit une lettre dans laquelle je lui disais que ma condition tait rduite, que j'avais perdu mon mari, qu'il m'tait impossible dsormais de suffire cette dpense, et que je la suppliais que le pauvre enfant ne souffrt pas trop des malheurs de sa mre. Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu'elle pratiquait encore un peu son vieux mtier, mais qu'elle n'tait pas dans des circonstances si florissantes qu'autrefois; car elle avait t appele en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait t enleve, et au rapt de qui elle avait, parat-il, aid; et ce fut de bien prs qu'elle chappa la potence. Les frais aussi l'avaient ravage, de sorte que sa maison n'tait que mdiocrement garnie, et qu'elle n'avait pas si bonne rputation en son mtier qu'auparavant; pourtant elle tait solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c'tait une femme remuante, et qu'il lui restait quelque fonds, elle s'tait faite prteuse sur gages et vivait assez bien. Elle me reut de faon fort civile, et avec les manires obligeantes qu'elle avait toujours, m'assura qu'elle n'aurait pas moins de respect pour moi parce que j'tais rduite; qu'elle avait pris soin que mon garon fut trs bien soign, malgr que je ne pusse payer pour lui, et que la femme qui l'avait tait l'aise, de sorte que je ne devais point avoir d'inquitude son sujet, jusqu' ce que je fusse en mesure de m'en soucier effectivement. Je lui dis qu'il ne me restait pas beaucoup d'argent mais que j'avais quelques affaires qui valaient bien de l'argent, si elle pouvait me dire comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c'tait que j'avais. Je tirai le cordon de perles d'or, et lui dis que c'tait un des cadeaux que mon mari m'avait faits; puis je lui fis voir les deux pices de soie que je lui dis que j'avais eues d'Irlande et apportes en ville avec moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet d'argenterie et de cuillers, j'avais trouv moyen d'en disposer toute seule auparavant; et quant au trousseau du bb que j'avais, elle m'offrit de le prendre elle-mme, pensant que ce ft le mien. Elle me dit qu'elle s'tait faite prteuse sur gages et qu'elle vendrait ces objets pour moi, comme s'ils lui eussent t engags; de sorte qu'elle fit chercher au bout d'un moment les agents dont c'tait l'affaire, et qui lui achetrent tout cela, tant en ses mains, sans aucun scrupule, et encore en donnrent de bons prix. Je commenai maintenant de rflchir que cette femme ncessaire pourrait m'aider un peu en ma basse condition quelque affaire; car j'aurais joyeusement tourn la main vers n'importe quel emploi honnte, si j'eusse pu l'obtenir; mais des affaires honntes ne venaient pas porte d'elle. Si j'avais t plus jeune, peut-tre qu'elle et pu m'aider; mais mes ides taient loin de ce genre de vie, comme tant entirement hors de toute possibilit cinquante ans passs, ce qui tait mon cas, et c'est ce que je lui dis. Elle m'invita enfin venir et demeurer dans sa maison jusqu' ce que je pusse trouver quelque chose faire et que cela me coterait trs peu et c'est ce que j'acceptai avec joie; et maintenant, vivant un peu plus l'aise, j'entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit garon que j'avais eu de mon dernier mari; et sur ce point encore elle me mit l'aise, rservant seulement un payement de cinq livres par an, si cela m'tait possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que pendant un bon moment je cessai le vilain mtier o je venais si nouvellement d'entrer; et bien volontiers j'eusse pris du travail, sinon qu'il tait bien difficile d'en trouver une qui n'avait point de connaissances. Pourtant enfin je trouvai faire des ouvrages piqus pour literie de dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et j'y travaillai bien fort, et je commenai en vivre; mais le diligent dmon, qui avait rsolu que je continuerais son service, continuellement m'aiguillonnait sortir et aller me promener, c'est--dire voir si je rencontrerais quelque chose en route, l'ancienne faon. Une nuit j'obis aveuglment ses ordres et je tirai un long dtour par les rues, mais ne rencontrai point d'affaire; mais non contente de cela, je sortis aussi le soir suivant, que passant prs d'une maison de bire, je vis la porte d'une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur la table un pot d'argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce temps; il parat que quelque socit venait d'y boire et les garons ngligents avaient oubli de l'emporter. J'entrai dans le rduit franchement et, plaant le peu d'argent sur le coin du banc, je m'assis devant, et frappai du pied. Un garon vint bientt: je le priai d'aller me chercher une pinte de bire chaude, car le temps tait froid. Le garon partit courant, et je l'entendis descendre au cellier pour tirer la bire. Pendant que le garon tait parti, un autre garon arriva et me cria: --Avez-vous appel? Je parlai d'un air mlancolique et dis: --Non, le garon est all me chercher une pinte de bire. Pendant que j'tais assise l, j'entendis la femme au comptoir qui disait: --Sont-ils tous partis au cinq?--qui tait le rduit o je m'tais assise,--et le garon lui dit que oui. --Qui a desservi le pot? demanda la femme. --Moi, dit un autre garon: tenez, le voil: indiquant parat-il, un autre pot qu'il avait emport d'un autre rduit par erreur; ou bien il faut que le coquin et oubli qu'il ne l'avait pas emport, ce qu'il n'avait certainement pas fait. J'entendis tout ceci bien ma satisfaction, car je trouvai clairement qu'on ne s'apercevait pas que le pot manquait et qu'on pensait qu'il et t desservi. Je bus donc ma bire: j'appelai pour payer, et comme je partais, je dis: --Prenez garde, mon enfant, votre argenterie. Et j'indiquai un pot d'argent d'une pinte o il m'avait apport boire; le garon dit: --Oui, madame, la bonne heure,--et je m'en allai. Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps tait venu de la mettre l'preuve, afin que, si j'tais mise dans la ncessit d'tre dcouverte, elle pt m'offrir quelque assistance. Quand je fus reste la maison quelques moments, et que j'eus l'occasion de lui parler, je lui dis que j'avais un secret de la plus grande importance au monde lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir priv. Elle me dit qu'elle avait fidlement gard un de mes secrets; pourquoi doutais-je qu'elle en garderait un autre? Je lui dis que la plus trange chose du monde m'tait arrive, mmement sans aucun dessein; et ainsi je lui racontai toute l'histoire du pot. --Et l'avez-vous apport avec vous, ma chre? dit-elle. --Vraiment oui, dis-je, et le lui fis voir. Mais que dois-je faire maintenant? dis-je. Ne faut-il pas le rapporter? --Le rapporter! dit-elle. Oui-d! si vous voulez aller Newgate. --Mais, dis-je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m'arrter, puisque je le leur rapporterais. --Vous ne connaissez pas cette espce de gens, mon enfant, dit-elle: non seulement ils vous enverraient Newgate, mais encore vous feraient pendre, sans regarder aucunement l'honntet que vous mettriez le rendre; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu'ils ont perdus, afin de vous les faire payer. --Que faut-il faire, alors? dis-je. --Oui, vraiment, dit-elle; puisque aussi bien vous avez fait la fourberie, et que vous l'avez vol, il faut le garder maintenant; il n'y a plus moyen d'y revenir. D'ailleurs, mon enfant, dit-elle, n'en avons-nous pas besoin bien plus qu'eux? Je voudrais bien rencontrer pareille aubaine tous les huit jours. Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser que, depuis qu'elle s'tait faite prteuse sur gages, elle vivait parmi une espce de gens qui n'taient point des honntes que j'avais rencontrs chez elle autrefois. Ce ne fut pas longtemps que je le dcouvris encore plus clairement qu'auparavant; car, de temps autre, je voyais apporter des poignes de sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets semblables, non pour tre engags, mais pour tre vendus tout droit; et elle achetait tout sans faire de questions, o elle trouvait assez son compte, ainsi que je trouvai par son discours. Je trouvai ainsi qu'en suivant ce mtier, elle faisait toujours fondre la vaisselle d'argent qu'elle achetait, afin qu'on ne pt la rclamer; et elle vint me dire un matin qu'elle allait mettre fondre, et que si je le dsirais, elle y joindrait mon pot, afin qu'il ne ft vu de personne; je lui dis: De tout mon coeur. Elle le pesa donc et m'en donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu'elle n'en agissait pas de mme avec le reste de ses clients. Quelque temps aprs, comme j'tais au travail, et trs mlancolique, elle commence de me demander ce que j'avais. Je lui dis que je me sentais le coeur bien lourd, que j'avais bien peu de travail, et point de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit rire et me dit que je n'avais qu' sortir encore une fois, pour tenter la fortune; qu'il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pice de vaisselle d'argent. --Oh! ma mre, dis-je, c'est un mtier o je n'ai point d'exprience, et si je suis prise, je suis perdue du coup. --Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance d'une matresse d'cole qui vous ferait aussi adroite qu'elle le peut tre elle-mme. Je tremblai sur cette proposition, car jusqu'ici je n'avais ni complices ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma retenue et toutes mes craintes; et, en peu de temps, l'aide de cette complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renomme n'est point menteuse, je ne fusse pas moiti aussi jolie. Le camarade qu'elle me fit connatre tait habile en trois faons diverses de travailler; c'est savoir: voler les boutiques, tirer des carnets de boutique et de poche et couper des montres d'or au ct des dames; chose o elle russissait avec tant de dextrit que pas une femme n'arriva, comme elle, la perfection de l'art. La premire et la dernire de ces occupations me plurent assez: et je la servis quelque temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans payement aucun. Enfin, elle me mit l'preuve. Elle m'avait montr son art et j'avais plusieurs fois dcroch une montre de sa propre ceinture avec infiniment d'adresse; la fin elle me montra une proie, et c'tait une jeune dame enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au moment qu'elle sortirait de l'glise; elle passa d'un ct de la dame, et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba contre la dame avec une telle violence qu'elle fut dans une grande frayeur, et que toutes deux poussrent des cris terribles; au moment mme qu'elle bousculait la dame, j'avais saisi la montre, et la tenant de la bonne faon, le tressaut que fit la pauvre fit chapper l'agrafe sans qu'elle pt rien sentir; je partis sur-le-champ, laissant ma matresse d'cole sortir peu peu de sa frayeur et la dame de mme; et bientt la montre vint manquer. --Hlas! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m'ont renverse, je vous gage; je m'tonne que Madame ne se soit point aperue plus tt que sa montre tait vole: nous aurions encore pu les prendre. Elle colora si bien la chose que personne ne la souponna, et je fus rentre une bonne heure avant elle. Telle fut ma premire aventure en compagnie; la montre tait vraiment trs belle, enrichie de beaucoup de joyaux et ma gouvernante nous en donna 20 dont j'eus la moiti. Et ainsi je fus enregistre parfaite voleuse, endurcie un point o n'atteignent plus les rflexions de la conscience ou de la modestie, et un degr que je n'avais jamais cru possible en moi. Ainsi le diable qui avait commenc par le moyen d'une irrsistible pauvret me pousser vers ce vice m'amena jusqu' une hauteur au-dessus du commun, mme quand mes ncessits n'taient point si terrifiantes; car j'tais maintenant entre dans une petite veine de travail, et comme je n'tais pas en peine de manier l'aiguille, il tait fort probable que j'aurais pu gagner mon pain assez honntement. Je dois dire que si une telle perspective de travail s'tait prsente tout d'abord, quand je commenai sentir l'approche de ma condition misrable; si une telle perspective, dis-je, de gagner du pain par mon travail s'tait prsente alors, je ne serais jamais tombe dans ce vilain mtier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle j'tais maintenant embarque; mais l'habitude m'avait endurcie, et je devins audacieuse au dernier degr; et d'autant plus que j'avais continu si longtemps sans me faire prendre; car, en un mot, ma partenaire en vice et moi, nous continumes toutes deux si longtemps, sans jamais tre dcouvertes, que non seulement nous devnmes hardies, mais qu'encore nous devnmes riches, et que nous emes un moment vingt et une montres d'or entre les mains. Je me souviens qu'un jour tant un peu plus srieuse que de coutume, et trouvant que j'avais une aussi bonne provision d'avance que celle que j'avais (car j'avais prs de 200 d'argent pour ma part), il me vint la pense, sans doute de la part de quelque bon esprit s'il y en a de tels, qu'ainsi que d'abord la pauvret m'avait excite et que mes dtresses m'avaient pousse de si affreux moyens, ainsi voyant que ces dtresses taient maintenant soulages, et que je pouvais aussi gagner quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j'avais une si bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais-je pas maintenant, tandis que j'tais bien; puisque je ne pouvais m'attendre rester toujours libre, et qu'une fois surprise, j'tais perdue. Ce fut l sans doute l'heureuse minute o, si j'avais cout le conseil bni, quelle que ft la main dont il venait, j'aurais trouv encore une chance de vie aise. Mais mon destin tait autrement dtermin; l'avide dmon qui m'avait attire me tenait trop troitement serre pour me laisser revenir; mais ainsi que ma pauvret m'y avait conduite, ainsi l'avarice m'y fit rester, jusqu' ce qu'il n'y et plus moyen de retourner en arrire. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour me persuader de renoncer, l'avarice se dressait, et disait: --Continue; tu as eu trs bonne chance; continue jusqu' ce que tu aies quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras vivre ton aise, sans jamais plus travailler. Ainsi, moi qui avais t treinte jadis dans les griffes du diable, j'y tais retenue comme par un charme, et je n'avais point de pouvoir pour franchir l'enceinte du cercle, jusqu' ce que je fus engloutie dans des labyrinthes d'embarras trop grands pour que je pusse en sortir. Cependant ces penses me laissrent quelque impression, et me firent agir avec un peu plus de prudence qu'avant, et je prenais plus de prcautions que mes directrices pour elles-mmes. Ma camarade, comme je la nommai (j'aurais d l'appeler ma matresse), avec une autre de ses lves, fut la premire qui tomba dans le malheur; car, se trouvant en qute de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans Cheapside, mais furent grippes par un compagnon aux yeux perants, et saisies avec deux pices de batiste, qu'on trouva sur elles. C'en tait assez pour les loger toutes deux Newgate o elles eurent le malheur qu'on rappelt leur souvenir quelques-uns de leurs mfaits passs: deux autres accusations tant portes contre elles, et les faits tant prouvs, elles furent toutes deux condamnes mort; toutes deux plaidrent leurs ventres et toutes deux furent dclares grosses, quoique mon institutrice ne ft pas plus grosse que je ne l'tais moi-mme. J'allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour la prochaine; mais ce lieu m'inspirait tant d'horreur quand je rflchissais que c'tait le lieu de ma naissance malheureuse et des infortunes de ma mre, que je ne pus le supporter davantage et que je cessai mes visites. Et oh! si j'avais pu tre avertie par leurs dsastres, j'aurais pu tre heureuse encore, car jusque-l j'tais libre, et aucune accusation n'avait t porte contre moi; mais voil qui ne pouvait tre; ma mesure n'tait pas encore pleine. Ma camarade, portant la marque d'une ancienne rprouve, fut excute; la jeune criminelle eut grce de la vie, ayant obtenu un sursis; mais resta de longs jours souffrir de la faim dans sa prison, jusqu'enfin elle fit mettre son nom dans ce qu'on appelle une lettre de rmission et ainsi chappa. Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au coeur; et pendant un bon temps je ne fis point d'excursions. Mais une nuit, dans le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria: Au feu! Ma gouvernante se mit la fentre, car nous tions toutes leves, et cria immdiatement que la maison de Mme Une telle tait toute en feu, flambant par le haut, ce qui tait la vrit. Ici elle me poussa du coude. --Vite, mon enfant, dit-elle; voici une excellente occasion; le feu est si prs que vous pouvez y aller devant que la rue soit barre par la foule. Puis elle me donna mon rle: --Allez, mon enfant, la maison; courez et dites la dame ou quiconque vous verrez que vous tes venue pour leur aider, et que vous venez de chez Mme Une telle, c'est savoir une personne qu'elle connaissait plus loin dans la rue. Me voil partie, et arrivant la maison, je trouvai tout le monde dans la confusion, comme bien vous pensez; j'entrai toute courante, et trouvant une des servantes: --Hlas! mon doux coeur, m'criai-je, comment donc est arriv ce triste accident? O est votre matresse? Est-elle en sret? Et o sont les enfants? Je viens de chez Mme *** pour vous aider. Voil la fille qui court. --Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu'elle put hurler, voil une dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider. La pauvre dame, moiti hors du sens, avec un paquet sous son bras et deux petits enfants vient vers moi: --Madame, dis-je, souffrez que j'emmne ces pauvres petits chez Mme ***; elle vous fait prier de les lui envoyer; elle prendra soin des pauvres agneaux. Sur quoi j'en prends un qu'elle tenait par la main, et elle me met l'autre dans les bras. --Oh oui! oui! pour l'amour de Dieu, dit-elle, emportez-les! Oh! remerciez-la bien de sa bont! --N'avez-vous point autre chose mettre en sret, madame? dis-je; elle le gardera avec soin. --Oh! Seigneur! dit-elle, Dieu la bnisse! Prenez ce paquet d'argenterie et emportez-le chez elle aussi. Oh! c'est une bonne femme! Oh! nous sommes entirement ruins, perdus! Et voil qu'elle me quitte, se prcipitant tout gare, et les servantes sa suite, et me voil partie avec les deux enfants et le paquet. peine tais-je dans la rue que je vis une autre femme venir moi: --Hlas! matresse, dit-elle d'un ton piteux, vous allez laisser tomber cet enfant; allons, allons, voil un triste temps, souffrez que je vous aide. Et immdiatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour moi. --Non, dis-je, si vous voulez m'aider, prenez l'enfant par la main, aidez-moi le conduire seulement jusqu'au haut de la rue; j'irai avec vous et je vous payerai pour la peine. Elle ne put mais que d'aller, aprs ce que j'avais dit, mais la crature, en somme, tait du mme mtier que moi, et ne voulait rien que le paquet; pourtant elle vint avec moi jusqu' la porte, car elle ne put faire autrement. Quand nous fmes arrivs l, je lui dis l'oreille: --Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton mtier, tu peux rencontrer assez d'autres affaires. Elle me comprit, et s'en alla; je tambourinai la porte avec les enfants, et comme les gens de la maison s'taient levs dj au tumulte de l'incendie, on me fit bientt entrer, et je dis: --Madame est-elle veille? Prvenez-la je vous prie, que Mme*** sollicite d'elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants; pauvre dame, elle va tre perdue; leur maison est toute en flammes. Ils firent entrer les enfants de faon fort civile, s'apitoyrent sur la famille dans la dtresse, et me voil partie avec mon paquet. Une des servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je dis: --Non, mon doux coeur, c'est pour un autre endroit; cela n'est point eux. J'tais bonne distance de la presse, maintenant; si bien que je continuai et que j'apportai le paquet d'argenterie, qui tait trs considrable, droit la maison, chez ma vieille gouvernante; elle me dit qu'elle ne voulait pas l'ouvrir, mais me pria de m'en retourner et d'aller en chercher d'autre. Elle me fit jouer le mme jeu chez la dame de la maison qui touchait celle qui tait en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver jusque-l; mais cette heure l'alarme du feu tait si grande, tant de pompes incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la rue, que je ne pus m'approcher de la maison quoi que je fisse, si bien que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre, je commenai l'examiner. C'est avec horreur que je dis quel trsor j'y trouvai; il suffira de rapporter qu'outre la plus grande partie de la vaisselle plate de la famille, qui tait considrable, je trouvai une chane d'or, faonne l'ancienne mode, dont le fermoir tait bris, de sorte que je suppose qu'on ne s'en tait pas servi depuis des annes; mais l'or n'en tait pas plus mauvais: aussi un petit coffret de bagues de deuil, l'anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux briss de vieux fermoirs d'or, une montre en or, et une bourse contenant environ la somme de 24 en vieilles pices de monnaie d'or, et diverses autres choses de valeur. Ce fut l le plus grand et le pire butin o je fus jamais mle; car en vrit bien que, ainsi que je l'ai dit plus haut, je fusse endurcie maintenant au-del de tout pour voir de rflexion en d'autres cas, cependant je me sentis vritablement touche jusqu' l'me mme, quand je jetai les yeux sur ce trsor: de penser la pauvre dame inconsole qui avait perdu tant d'autres choses, et qui se disait qu'au moins elle tait certaine d'avoir sauv sa vaisselle plate et ses bijoux; combien elle serait surprise quand elle trouverait qu'elle avait t dupe et que la personne qui avait emport ses enfants et ses valeurs tait venue, comme elle l'avait prtendu, de chez la dame dans la rue voisine, mais qu'on lui avait amen les enfants sans qu'elle en st rien. Je dis que je confesse que l'inhumanit de cette action m'mut infiniment et me fit adoucir l'excs, et que des larmes me montrent aux yeux son sujet; mais malgr que j'eusse le sentiment qu'elle tait cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon coeur de faire la moindre restitution. Cette rflexion s'usa et j'oubliai promptement les circonstances qui l'accompagnaient. Ce ne fut pas tout; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment plus riche qu'avant, pourtant la rsolution que j'avais prise auparavant de quitter cet horrible mtier quand j'aurais gagn un peu plus, ne persista point; et l'avarice eut tant de succs, que je n'entretins plus l'esprance d'arriver un durable changement de vie; quoique sans cette perspective je ne pusse attendre ni sret ni tranquillit en la possession de ce que j'avais gagn; encore un peu,--voil quel tait le refrain toujours. la fin, cdant aux importunits de mon crime, je rejetai tout remords, et toutes les rflexions que je fis sur ce chef ne tournrent qu' ceci: c'est que peut-tre je pourrais trouver un butin au prochain coup qui complterait le tout; mais quoique certainement j'eusse obtenu ce butin-l, cependant chaque coup m'en faisait esprer un autre, et m'encourageait si fort continuer dans le mtier, que je n'avais point de got le laisser l. Dans cette condition, endurcie par le succs, et rsolue continuer, je tombai dans le pige o j'tais destine rencontrer ma dernire rcompense pour ce genre de vie. Mais ceci mme n'arriva point encore, car je rencontrai auparavant diverses autres aventures o j'eus du succs. Ma gouvernante fut pendant un temps rellement soucieuse de l'infortune de ma camarade qui avait t pendue, car elle en savait assez sur ma gouvernante pour l'envoyer sur le mme chemin, ce qui la rendait bien inquite; en vrit elle tait dans une trs grande frayeur. Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu'elle savait, ma gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-tre heureuse qu'elle et t pendue; car il tait en son pouvoir d'avoir obtenu un pardon aux dpens de ses amis; mais la perte qu'elle fit d'elle, et le sentiment de la tendresse qu'elle avait montre en ne faisant pas march de ce qu'elle savait, mut ma gouvernante la pleurer bien sincrement. Je la consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m'endurcit mriter plus compltement le mme sort. Quoi qu'il en soit, ainsi que j'ai dit, j'en devins d'autant plus prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue voler en boutique, spcialement parmi les merciers et les drapiers; c'est l une espce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en particulier dans une boutique o deux jeunes femmes taient nouvellement tablies sans avoir t leves dans le mtier; l j'emportai une pice de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de fil; mais ce ne fut qu'une fois; c'tait un tour qui ne pouvait pas resservir. Nous regardions toujours l'affaire comme un coup sr, chaque fois que nous entendions parler d'une boutique nouvelle, surtout l o les gens taient tels qui n'avaient point t levs tenir boutique; tels peuvent tre assurs qu'ils recevront pendant leurs dbuts deux ou trois visites; et il leur faudrait tre bien subtils, en vrit, pour y chapper. J'eus une ou deux aventures aprs celle-ci, mais qui ne furent que bagatelles. Rien de considrable ne s'offrant pendant longtemps, je commenai de penser qu'il fallait srieusement renoncer au mtier; mais ma gouvernante qui n'avait pas envie de me perdre, et esprait de moi de grandes choses, m'introduisit un jour dans la socit d'une jeune femme et d'un homme qui passait pour son mari; quoiqu'il parut ensuite que ce n'tait pas sa femme, mais qu'ils taient complices tous deux dans le mtier qu'ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et finalement pendus ensemble. J'entrai dans une espce de ligue avec ces deux par l'aide de ma gouvernante et ils me firent prendre part trois ou quatre aventures, o je leur vis plutt commettre quelques vols grossiers et malhabiles, en quoi rien ne put leur donner le succs qu'un grand fonds de hardiesse sur leur part et d'paisse ngligence sur celle des personnes voles; de sorte que je rsolus dornavant d'apporter infiniment de prudence m'aventurer avec eux; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant t proposs par eux, je dclinai l'offre, et leur persuadai d'y renoncer. Une fois ils avaient particulirement propos de voler un horloger trois montres d'or qu'ils avaient guettes pendant la journe pour trouver le lieu o il les serrait; l'un d'eux avait tant de clefs de toutes les sortes qu'il ne faisait point de doute d'ouvrir le lieu o l'horloger les avait serres; et ainsi nous fmes une espce d'arrangement; mais quand je vins examiner troitement la chose, je trouvai qu'ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus point m'embarquer, si bien qu'ils y allrent sans moi. Et ils pntrrent dans la maison par force et firent sauter les serrures l'endroit o taient les montres, mais ne trouvrent qu'une des montres d'or, et une d'argent, qu'ils prirent, et ressortirent de la maison, le tout trs nettement; mais la famille ayant t alarme se mit crier: Au voleur! et l'homme fut poursuivi et pris; la jeune femme s'tait enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrter au bout d'une certaine distance, et les montres furent trouves sur elle; et ainsi j'chappai une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, tant dlinquants anciens, quoique trs jeunes; et comme j'ai dit avant, ainsi qu'ils avaient vol ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus ensemble, et l prit fin ma nouvelle association. Je commenai maintenant d'tre trs circonspecte, ayant chapp de si prs me faire chauder, et avec un pareil exemple devant les yeux; mais j'avais une nouvelle tentatrice qui m'aiguillonnait tous les jours, je veux dire ma gouvernante, et maintenant se prsenta une affaire o, ainsi qu'elle avait t prpare par son gouvernement, ainsi elle esprait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantit de dentelles de Flandres qui tait loge dans une maison prive o elle en avait ou parler; et la dentelle de Flandres tant prohibe, c'tait de bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait dcouvrir; j'avais l-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la quantit que sur le lieu mme de la cachette. J'allai donc trouver un commis de la douane et lui dis que j'avais lui faire une rvlation, condition qu'il m'assurt que j'aurais ma juste part de la rcompense. C'tait l une offre si quitable que rien ne pouvait tre plus honnte; il s'y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous occupmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout droit la cachette, il m'en abandonna le soin; et le trou tant trs noir, je m'y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle la main, et ainsi lui passai les pices de dentelles, prenant garde, mesure que je les lui donnais, d'en dissimuler sur ma personne autant que j'en pus commodment emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300 de dentelles; et j'en cachai moi-mme environ la valeur de 50. Ces dentelles n'appartenaient point aux gens de la maison, mais un marchand qui les avait places en dpt chez eux; de sorte qu'ils ne furent pas si surpris que j'imaginais qu'ils le seraient. Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que je lui avais remis, et m'accordai venir le trouver dans une maison qu'il dirigeait lui-mme, o je le joignis aprs avoir dispos du butin que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soupon. Sitt que j'arrivai, il commena de capituler, persuad que je ne connaissais point le droit que j'avais dans la prise, et m'et volontiers congdie avec 20, mais je lui fis voir que je n'tais pas si ignorante qu'il le supposait; et pourtant j'tais fort aise qu'il propost au moins un prix fixe. Je demandai 100, et il monta 30; je tombai 80; et de nouveau il monta jusqu' 40; en un mot il offrit 50 et je consentis, demandant seulement une pice de dentelle, qui, je pense, tait de 8 ou 9, comme si c'et t pour la porter moi-mme, et il s'y accorda. De sorte que les 50 en bon argent me furent payes cette nuit mme, et le payement mit fin notre march; il ne sut d'ailleurs qui j'tais ni o il pourrait s'enqurir de moi; si bien qu'au cas o on et dcouvert qu'une partie des marchandises avait t escroque, il n'et pu m'en demander compte. Je partageai fort ponctuellement ces dpouilles avec ma gouvernante et elle me regarda depuis ce moment comme une roue fort habile en des affaires dlicates. Je trouvai que cette dernire opration tait du travail le meilleur et le plus ais qui ft ma porte, et je fis mon mtier de m'enqurir des marchandises prohibes; et aprs tre alle en acheter, d'ordinaire je les dnonais; mais aucune de ces dcouvertes ne monta rien de considrable ni de pareil ce que je viens de rapporter; mais j'tais circonspecte courir les grands risques auxquels je voyais d'autres s'exposer, et o ils se ruinaient tous les jours. La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or d'une dame. La chose survint dans une presse, l'entre d'une glise, o je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre tout plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un m'et pousse sur elle, et entre temps ayant bellement tir sur la montre, je trouvai qu'elle ne venait pas moi; je la lchai donc sur-le-champ, et me mis crier comme si on allait me tuer, qu'un homme venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement l des filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien vtues et je portais de trs bons habits, avec une montre d'or au ct, semblant autant d'une dame que d'autres. peine avais-je parl que l'autre dame se mit crier aussi: Au voleur, car on venait, dit-elle, d'essayer de dcrocher sa montre. Quand j'avais touch sa montre, j'tais tout prs d'elle, mais quand je m'criai, je m'arrtai pour ainsi dire court, et la foule l'entranant un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut quelque distance de moi, si bien qu'elle ne me souponna pas le moins du monde; mais quand elle cria au voleur, quelqu'un s'cria: Oui-d, et il y en a un autre par ici, on vient d'essayer de voler madame. Dans ce mme instant, un peu plus loin dans la foule, et mon grand bonheur, on cria encore: Au voleur! et vraiment on prit un jeune homme sur le fait. Ceci, bien qu'infortun pour le misrable, arriva fort point pour mon cas, malgr que j'eusse bravement port jusque-l mon assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la partie flottante de la foule se porta par l, et le pauvre garon fut livr la fureur de la rue, qui est une cruaut que je n'ai point besoin de dcrire, et que pourtant ils prfrent toujours tre envoys Newgate o ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'tre dports. Ainsi j'chappai de bien prs, et je fus si effraye que je ne m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment. Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les dtails de la mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce ft par la main, et me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les dangers avec une si subtile dextrit, que tandis que plusieurs de mes camarades se firent enfermer Newgate, dans le temps qu'elles avaient pratiqu le mtier depuis une demi-anne, je le pratiquais maintenant depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que me connatre; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai, et m'attendaient bien souvent mais je m'tais toujours chappe, quoique bien des fois dans le plus extrme danger. Un des plus grands dangers o j'tais maintenant, c'est que j'tais trop connue dans le mtier; et quelques-unes de celles dont la haine tait due plutt l'envie qu' aucune injure que je leur eusse faite, commencrent de se fcher que j'chappasse toujours quand elles se faisaient toujours prendre et emporter Newgate. Ce furent elles qui me donnrent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinit avec mon vritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais pass que le noir n'a de parent avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi que je l'ai dit, je m'tais fait appeler Mme Flanders quand je m'tais rfugie la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais, et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent me donner ce nom, ou quelle occasion. Je fus bientt informe que quelques-unes de celles qui s'taient fait emprisonner dans Newgate avaient jur de me dnoncer; et comme je savais que deux ou trois d'entre elles n'en taient que trop capables, je fus dans un grand souci et je restai enferme pendant un bon temps; mais ma gouvernante qui tait associe mon succs, et qui maintenant jouait coup sr, puisqu'elle n'avait point de part mes risques, ma gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vtir d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession nouvelle. J'tais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas trop mal; mais je mis longtemps apprendre me tenir dans mes nouveaux habits; il tait impossible d'tre aussi agile, prte point, et adroite en toutes ces choses, dans des vtements contraires la nature; et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le succs ni la facilit d'chapper que j'avais eus auparavant, et je rsolus d'abandonner cette mthode: mais ma rsolution fut confirme bientt aprs par l'accident suivant. Ainsi que ma gouvernante m'avait dguise en homme, ainsi me joignit-elle un homme, jeune garon assez expert en son affaire, et pendant trois semaines nous nous entendmes fort bien ensemble. Notre principale occupation tait de guetter les comptoirs dans les boutiques et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laiss traner par ngligence, et dans ce genre de travail nous fmes plusieurs bonnes affaires, comme nous disions. Et comme nous tions toujours ensemble, nous devnmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'tais pas un homme; non, quoique plusieurs reprises je fusse rentre avec lui dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse couch avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre dessein tait ailleurs, et il tait absolument ncessaire pour moi de lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les conditions de notre vie, o nous entrions tard, et o nous avions des affaires qui exigeaient que personne ne pt entrer dans notre logement, taient telles qu'il m'et t impossible de refuser de coucher avec lui, moins de lui rvler mon sexe; mais, comme il est, je parvins me dissimuler effectivement. Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientt fin cette vie, dont il faut l'avouer, j'tais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs belles prises en ce nouveau genre de mtier; mais la dernire aurait t extraordinaire. Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui tait derrire, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin. Par la fentre du magasin, nous apermes sur le comptoir ou tal qui tait juste devant cinq pices de soie, avec d'autres toffes; et quoiqu'il ft presque sombre, pourtant les gens tant occups dans le devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fentres ou bien l'avaient oubli. L-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se retenir; tout cela tait, disait-il, sa porte; et il m'affirma sous de violents jurons qu'il l'aurait, dt-il forcer la maison; je l'en dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de remde; si bien qu'il s'y prcipita la hte, fit glisser avec assez d'adresse un des carreaux de la fentre chssis, prit quatre pices de soie, et revint jusqu' moi en les tenant, mais fut immdiatement poursuivi par une terrible foule en tumulte; nous tions debout l'un ct de l'autre, en vrit, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait la main, quand je lui soufflai rapidement: --Tu es perdu! Il courut comme l'clair, et moi de mme; mais la poursuite tait plus ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa tomber deux des pices de soie, ce qui les arrta un instant; mais la foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientt aprs avec les deux pices qu'il tenait, et puis les autres me suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu' la maison de ma gouvernante o quelques gens aux yeux acrs me suivirent si chaudement qu'ils m'y bloqurent: ils ne frapprent pas aussitt la porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon dguisement, et de me vtir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arrivrent, ma gouvernante, qui avait son conte tout prt, tint sa porte ferme, et leur cria qu'aucun homme n'tait entr chez elle; la foule affirma qu'on avait vu entrer un homme et menaa d'enfoncer la porte. Ma gouvernante, point du tout surprise, leur rpondit avec placidit, leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser entrer que tels que le commissaire admettrait, tant draisonnable de laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser, quoique ce ft une foule. On alla donc chercher un commissaire sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire surveilla la porte et les hommes qu'il avait appoints fouillrent la maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle vint ma chambre, elle m'appela, et cria haute voix: --Ma cousine, je vous prie d'ouvrir votre porte; ce sont des messieurs qui sont obligs d'entrer afin d'examiner votre chambre. J'avais avec moi une enfant, qui tait la petite-fille de ma gouvernante, comme elle l'appelait; et je la priai d'ouvrir la porte; et j'tais l, assise au travail, avec un grand fouillis d'affaires autour de moi, comme si j'eusse t au travail toute la journe, dvtue et n'ayant que du linge de nuit sur la tte et une robe de chambre trs lche; ma gouvernante me fit une manire d'excuse pour le drangement qu'on me donnait, et m'en expliqua en partie l'occasion, et qu'elle n'y voyait d'autre remde que de leur ouvrir les portes et de leur permettre de se satisfaire, puisque tout ce qu'elle avait pu leur dire n'y avait point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher tant qu'il leur plairait; car s'il y avait personne dans la maison, j'tais certaine que ce n'tait point dans ma chambre; et pour le reste de la maison, je n'avais point y contredire, ne sachant nullement de quoi ils taient en qute. Tout autour de moi avait l'apparence si innocente et si honnte qu'ils me traitrent avec plus de civilit que je n'attendais, mais ce ne fut qu'aprs avoir minutieusement fouill la chambre jusque sous le lit, dans le lit, et partout ailleurs o il tait possible de cacher quoi que ce ft; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me demandrent pardon et redescendirent l'escalier. Quand ils eurent eu ainsi fouill la maison de la cave au grenier, et puis du grenier la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisrent assez bien la populace; mais ils emmenrent ma gouvernante devant la justice; deux hommes jurrent qu'ils avaient vu l'homme qu'ils poursuivaient entrer dans sa maison; ma gouvernante s'enleva dans ses paroles et fit grand bruit sur ce qu'on insultait sa maison et qu'on la traitait ainsi pour rien; que si un homme tait entr, il pourrait bien en ressortir tout l'heure, pour autant qu'elle en st, car elle tait prte faire serment qu'aucun homme sa connaissance n'avait pass sa porte de tout le jour, ce qui tait fort vritable; qu'il se pouvait bien que tandis qu'elle tait en haut quelque individu effray et pu trouver la porte ouverte et s'y prcipiter pour chercher abri s'il tait poursuivi, mais qu'elle n'en savait rien; et s'il en avait t ainsi, il tait certainement ressorti, peut-tre par l'autre porte, car elle avait une autre porte donnant dans une alle, et qu'ainsi il s'tait chapp. Tout cela tait vraiment assez probable; et le juge se contenta de lui faire prter le serment qu'elle n'avait point reu ou admis d'homme en sa maison dans le but de le cacher, protger, ou soustraire la justice; serment qu'elle pouvait prter de bonne foi, ce qu'aussi bien elle fit, et ainsi fut congdie. Il est ais de juger dans quelle frayeur je fus cette occasion, et il fut impossible ma gouvernante de jamais m'amener me dguiser de nouveau; en effet, lui disais-je, j'tais certaine de me trahir. Mon pauvre complice en cette msaventure tait maintenant dans un mauvais cas; il fut emmen devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie envoy Newgate, et les gens qui l'avaient pris taient tellement dsireux, autant que possible, de le poursuivre, qu'ils s'offrirent assister le jury en paraissant la session afin de soutenir la charge contre lui. Pourtant il obtint un sursis d'accusation, sur promesse de rvler ses complices, et en particulier l'homme avec lequel il avait commis ce vol; et il ne manqua pas d'y porter tous ses efforts, car il donna mon nom, qu'il dit tre Gabriel Spencer, qui tait le nom sous lequel je passais auprs de lui; et voil o parat la prudence que j'eus en me cachant de lui, sans quoi j'eusse t perdue. Il fit tout ce qu'il put pour dcouvrir ce Gabriel Spencer; il le dcrivit; il rvla l'endroit o il dit que je logeais; et, en un mot, tous les dtails qu'il fut possible sur mon habitation; mais lui ayant dissimul la principale circonstance, c'est--dire mon sexe, j'avais un vaste avantage, et il ne put arriver moi; il mit dans la peine deux ou trois familles par ses efforts pour me retrouver; mais on n'y savait rien de moi, sinon qu'il avait eu un camarade, qu'on avait vu, mais sur lequel on ne savait rien; et quant ma gouvernante, bien qu'elle et t l'intermdiaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait t faite de seconde main, et il ne savait rien d'elle non plus. Ceci tourna son dsavantage, car ayant fait la promesse de dcouvertes sans pouvoir la tenir, on considra qu'il avait bern la justice, et il fut plus frocement poursuivi par le boutiquier. J'tais toutefois affreusement inquite pendant tout ce temps, et afin d'tre tout fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le moment, mais ne sachant o aller, j'emmenai une fille de service, et je pris le coche pour Dunstable o j'allai voir mon ancien hte et mon htesse, l'endroit o j'avais si bravement vcu avec mon mari du Lancashire; l je lui contai une histoire affecte, que j'attendais tous les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoy une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais Dunstable dans son htellerie, et qu'il dbarquerait certainement, s'il avait bon vent, d'ici peu de jours; de sorte que j'tais venue passer quelques jours avec eux en attendant son arrive; car il viendrait ou bien par la poste ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais quoi que ce ft, il tait certain qu'il descendrait dans cette maison afin de me joindre. Mon htesse fut extrmement heureuse de me voir, et mon hte fit un tel remue-mnage que si j'eusse t une princesse je n'eusse pu tre mieux reue, et on m'aurait volontiers garde un mois ou deux si je l'avais cru bon. Mais mon affaire tait d'autre nature; j'tais trs inquite (quoique si bien dguise qu'il tait peine possible de me dcouvrir) et je craignais que cet homme me trouvt et malgr qu'il ne pt m'accuser de son vol, lui ayant persuad de ne point s'y aventurer, et ne m'y tant point mle moi-mme, pourtant il et pu me charger d'autres choses, et acheter sa propre vie aux dpens de la mienne. Ceci m'emplissait d'horribles apprhensions; je n'avais ni ressource, ni amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre remde que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis, car je lui fis savoir mon adresse et je reus plusieurs lettres d'elle pendant mon sjour. Quelques-unes me jetrent presque hors du sens, force d'effroi; mais la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il tait pendu, qui tait la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse apprise depuis longtemps. J'tais reste l cinq semaines et j'avais vcu en grand confort vraiment, si j'excepte la secrte anxit de mon esprit; mais quand je reus cette lettre, je repris ma mine agrable, et dis mon htesse que je venais de recevoir une lettre de mon poux d'Irlande, que j'avais d'excellentes nouvelles de sa sant, mais la mauvaise nouvelle que ses affaires ne lui permettaient pas de partir si tt qu'il l'et espr, si bien qu'il tait probable que j'allais rentrer sans lui. Mon htesse, cependant, me flicita des bonnes nouvelles, et que je fusse rassure sur sa sant: --Car j'ai remarqu, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez tre tout enfonce dans votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous tes toute change, et voil votre bonne humeur revenue, dit-elle. --Allons, allons, je suis fch que monsieur n'arrive pas encore, dit mon hte; cela m'aurait rjoui le coeur de le voir; quand vous serez assure de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez trs fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira. Sur tous ces beaux compliments nous nous sparmes, et je revins assez joyeuse Londres, o je trouvai ma gouvernante charme tout autant que je l'tais moi-mme. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me recommanderait plus jamais d'associ; car elle voyait bien, dit-elle, que ma chance tait meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et c'tait la vrit, car je tombais rarement en quelque danger quand j'tais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dextrit que lorsque j'tais embrouille dans les sottes mesures d'autres personnes qui avaient peut-tre moins de prvoyance que moi, et qui taient plus impatientes; car malgr que j'eusse autant de courage me risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de rien entreprendre, et j'avais plus de prsence d'esprit pour m'chapper. Je me suis souvent tonne mmement sur mon propre endurcissement en une autre faon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice, pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la srieuse rsolution de cesser ce mtier; d'autant qu'il faut considrer que j'tais maintenant trs loin d'tre pauvre, que la tentation de ncessit qui est la gnrale introduction de cette espce de vice m'tait maintenant te, que j'avais prs de 500 sous la main en argent liquide, de quoi j'eusse pu vivre trs bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200 d'pargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux. J'eus cependant une camarade dont le sort me toucha de prs pendant un bon moment, malgr que mon impression s'effat aussi la longue. Ce fut un cas vraiment d'infortune. J'avais mis la main sur une pice de trs beau damas dans la boutique d'un mercier d'o j'tais sortie toute nette; car j'avais gliss la pice cette camarade, au moment que nous sortions de la boutique; puis elle s'en alla de son ct, moi du mien. Nous n'avions pas t longtemps hors de la boutique que le mercier s'aperut que la pice d'toffe avait disparu, et envoya ses commis qui d'un ct, qui d'un autre; et bientt ils eurent saisi la femme qui portait la pice, et trouvrent le damas sur elle; pour moi je m'tais faufile par chance dans une maison o il y avait une chambre dentelle, au palier du premier escalier; et j'eus la satisfaction, ou la terreur, vraiment, de regarder par la fentre et de voir traner la pauvre crature devant la justice, qui l'envoya sur-le-champ Newgate. Je fus soigneuse ne rien tenter dans la chambre dentelle; mais je bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps; puis j'achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m'en allai, le coeur bien triste en vrit pour la pauvre femme qui tait en tribulation pour ce que moi seule avais vol. L encore mon ancienne prudence me fut bien utile; j'avais beau voler en compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui j'tais, ni ne pouvaient-ils jamais dcouvrir o je logeais, malgr qu'ils s'efforassent de m'pier quand je rentrais. Ils me connaissaient tous sous le nom de Moll Flanders, bien que mme quelques-uns d'entre eux se doutassent plutt que je fusse elle, qu'ils ne le savaient; mon nom tait public parmi eux, en vrit; mais comment me dcouvrir, voil ce qu'ils ne savaient point, ni tant que deviner o taient mes quartiers, si c'tait l'est de Cit ou l'ouest; et cette mfiance fut mon salut toutes ces occasions. Je demeurai enferme pendant longtemps sur l'occasion du dsastre de cette femme; je savais que si je tentais quoi que ce ft qui chout, et que si je me faisais emmener en prison, elle serait l, toute prte de tmoigner contre moi, et peut-tre de sauver sa vie mes dpens; je considrais que je commenais tre trs bien connue de nom Old Bailey, quoiqu'ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais entre leurs mains, je serais traite comme vieille dlinquante; et pour cette raison, j'tais rsolue voir ce qui arriverait cette pauvre crature avant de bouger, quoique plusieurs reprises, dans sa dtresse, je lui fis passer de l'argent pour la soulager. la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n'tait point elle qui avait vol les objets; mais qu'une Mme Flanders, ainsi qu'elle l'avait entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donn le paquet aprs qu'elles taient sorties de la boutique et lui avait dit de le rapporter chez elle. On lui demanda o tait cette Mme Flanders. Mais elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi; et les hommes du mercier jurant positivement qu'elle tait dans la boutique au moment que les marchandises avaient t voles, qu'ils s'taient aperus de leur disparition sur-le-champ, qu'ils l'avaient poursuivie, et qu'ils les avaient retrouves sur elle, l-dessus le jury rendit le verdict coupable; mais la cour, considrant qu'elle n'tait pas rellement la personne qui avait vol les objets et qu'il tait bien possible qu'elle ne pt pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait moi) par o elle et pu sauver sa vie, ce qui tait vrai, lui accorda la faveur d'tre dporte, qui fut l'extrme faveur qu'elle put obtenir; sinon que la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme Flanders, la cour intercderait pour son pardon; c'est savoir que si elle pouvait me dcouvrir et me faire pendre, elle ne serait point dporte. C'est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi elle fut embarque en excution de sa sentence peu de temps aprs. Il faut que je le rpte encore, le sort de cette pauvre femme m'affligea extrmement; et je commenai d'tre trs pensive, sachant que j'tais rellement l'instrument de son dsastre: mais ma pauvre vie, qui tait si videmment en danger, m'tait ma tendresse; et voyant qu'elle n'avait pas t mise mort, je fus aise de sa dportation, parce qu'elle tait alors hors d'tat de me faire du mal, quoi qu'il advnt. Le dsastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la dernire histoire que j'ai dite, et fut vraiment en partie l'occasion de la proposition que me fit ma gouvernante de me vtir d'habits d'homme, afin d'aller partout sans tre remarque; mais je fus bientt lasse de ce dguisement, ainsi que j'ai dit, parce qu'il m'exposait trop de difficults. J'tais maintenant tranquille, quant toute crainte de tmoignages rendus contre moi; car tous ceux qui avaient t mls mes affaires ou qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders taient pendus ou dports; et si j'avais eu l'infortune de me faire prendre, j'aurais pu m'appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu'on parvnt me charger d'aucun ancien crime; si bien que j'entamai mon nouveau crdit avec d'autant plus de libert et j'eus plusieurs heureuses aventures, quoique assez peu semblables celles que j'avais eues auparavant. Nous emes cette poque un autre incendie qui survint non loin du lieu o vivait ma gouvernante et je fis l une tentative comme avant, mais n'y tant pas arrive avant que la foule s'amasst, je ne pus parvenir jusqu' la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un malheur qui pensa mettre fin tout ensemble ma vie et mes mauvaises actions; car le feu tant fort furieux, et les gens en grande frayeur, qui dmnageaient leurs meubles et les jetaient par la croise, une fille laissa tomber d'une fentre un lit de plume justement sur moi; il est vrai que le lit de plume tant mol, ne pouvait point me briser les os; mais comme le poids tait fort grand, il s'augmentait de sa chute, je fus renverse terre et je demeurai un moment comme morte: d'ailleurs on ne s'inquita gure de me dbarrasser ou de me faire revenir moi; mais je gisais comme une morte, et on me laissa l, jusqu' l'heure o une personne qui allait pour enlever le lit de plume m'aida me relever; ce fut en vrit un miracle si les gens de la maison ne jetrent point d'autres meubles afin de les y faire tomber, chose qui m'et invitablement tue; mais j'tais rserve pour d'autres afflictions. Cet accident toutefois me gta le march pour un temps et je rentrai chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effraye, et elle eut bien de la peine me remettre sur pieds. C'tait maintenant la joyeuse poque de l'anne, et la foire Saint-Barthlemy tait commence; je n'avais jamais fait d'excursion de ce ct-l, et la foire n'tait point fort avantageuse pour moi; cependant cette anne j'allai faire un tour dans les clotres, et l je tombai dans une des boutiques rafle. C'tait une chose de peu de consquence pour moi; mais il entra un gentilhomme extrmement bien vtu, et trs riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa singulirement moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre la rafle pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je crois que c'tait un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais toujours avec infiniment de civilit, et en faon de gentilhomme. Il me tint si longtemps en conversation, qu' la fin il me tira du lieu o on jouait la rafle jusqu' la porte de la boutique, puis m'en fit sortir pour me promener dans le clotre, ne cessa point de me parler lgrement de mille choses, sans qu'il y et rien au propos; enfin il me dit qu'il tait charm de ma socit, et me demanda si je n'oserais point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il tait homme d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus rpugnante d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je cdai. Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je dcouvris plus tard qu'il avait la tte brouille par les fumes du vin qu'il avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il m'emmena au Spring-Garden, Knightsbridge, o nous nous promenmes dans les jardins, et o il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il buvait avec excs; il me pressa de boire aussi--mais je refusai. Jusque-l il avait gard sa parole, et n'avait rien tent qui ft contre la dcence; nous remontmes en carrosse, et il me promena par les rues, et ce moment il tait prs de dix heures du soir, qu'il fit arrter le carrosse une maison o il parat qu'il tait connu et o on ne fit point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer dans une chambre o il y avait un lit; d'abord je parus rpugnante monter; mais, aprs quelques paroles, l encore je cdai, ayant en vrit le dsir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui tait du lit, etc., je n'tais pas fort inquite l-dessus. Ici il commena de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et moi, peu peu, je cdai tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remontmes dans le carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les vapeurs de la boisson la tte; il montra quelque agitation et voulut recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je jouais maintenant coup sr, je rsistai, et je le fis tenir un peu tranquille, d'o peine cinq minutes aprs il tomba profondment endormi. Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui tai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle perruque calotte pleine, et ses gants frange d'argent, son pe et sa belle tabatire; puis ouvrant doucement la portire du carrosse, je me tins prte sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le carrosse s'arrtait dans l'troite rue qui est de l'autre ct de Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit, refermai la portire, et faussai compagnie mon gentilhomme et au carrosse tout ensemble. C'tait l en vrit une aventure imprvue et o je n'avais eu aucune manire de dessein; quoique je ne fusse pas dj si loin de la joyeuse partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un sot aussi aveugl par ses apptits ne reconnatrait pas une vieille femme d'une jeune. Je paraissais en vrit dix ou douze ans de moins que je n'avais; pourtant je n'tais point une jeune fille de dix-sept ans, et il tait ais de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la tte chauffe tout ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son dsir; il est possd la fois par deux dmons, et ne peut pas plus se gouverner par raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds tout ce qui tait bon en lui; oui et ses sens mmes sont obscurcis par sa propre rage, et il agit en absurde ses propres yeux: ainsi il continuera de boire, tant dj ivre; il ramassera une fille commune, sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveugl qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique; pouss par sa tte ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le savait mon misrable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa bourse d'or. Ce sont l les hommes dont Salomon dit: --Ils marchent comme le boeuf l'abattoir, jusqu' ce que le fer leur perce le foie. Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une contagion empoisonne et mortelle se mlant au sang dont le centre ou fontaine est dans le foie; d'o par la circulation rapide de la masse entire, cet affreux flau nausabond frappe immdiatement le foie, infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer. Il est vrai que le pauvre misrable sans dfense n'avait rien craindre de moi; quoique j'eusse grande apprhension d'abord sur ce que je pouvais avoir craindre de lui; mais c'tait vraiment un homme digne de piti en tant qu'il tait de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne agrable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'tait point mis au lit, ainsi qu'il me dit quand nous fmes ensemble; qu'il tait chauff et que son sang tait enflamm par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme si elle fut endormie, l'avait abandonn. Pour moi, mon affaire, c'tait son argent et ce que je pouvais gagner sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je l'eusse renvoy sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car je gage dix contre un qu'il avait une femme honnte et vertueuse et d'innocents enfants qui taient inquiets de lui et qui auraient bien voulu qu'il ft rentr pour prendre soin de lui jusqu' ce qu'il se remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considrerait ce qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir li frquentation avec une p...! Ramasse dans le pire des mauvais lieux, le clotre, parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui et perc le foie! Comme il se harait lui-mme chaque fois qu'il regarderait la folie et la brutalit de sa dbauche! Comme il abhorrerait la pense, s'il avait quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait--et tait-il sr de n'en point avoir?-- sa femme chaste et vertueuse, et de semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postrit! Si de tels gentilshommes regardaient seulement les mprisables penses qu'entretiennent sur eux les femmes mmes dont ils sont occups en des cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dgot. Ainsi que j'ai dit plus haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont souleves par aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense d'autre plaisir qu' l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses poches en qute de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aperoit pas plus au moment de sa folie qu'il ne le peut prvoir dans l'instant qu'il a commenc. J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en vrit ne mritait point d'tre mieux trait, que pendant qu'il tait occup avec elle d'une autre manire, elle fit passer sa bourse qui contenait vingt guines hors de son gousset o il l'avait mise de crainte qu'elle la lui prt, et glissa la place une autre bourse pleine de jetons dors. Aprs qu'il eut fini, il lui dit: --Voyons! ne m'as-tu point vol? Elle se mit plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il et beaucoup d'argent perdre. Il mit la main son gousset, et tta sa bourse des doigts, d'o il fut rassur, et ainsi elle s'en alla avec son argent. Et c'tait l le mtier de cette fille. Elle avait une montre d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prte de semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiqut son mtier avec succs. Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui contai l'histoire, elle put peine retenir ses larmes de penser comment un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque fois qu'un verre de vin lui montait la tte. Mais quant mon aubaine, et combien totalement je l'avais dpouill, elle me dit qu'elle en tait merveilleusement charme. --Oui, mon enfant, dit-elle, voil une aventure qui sans doute servira mieux le gurir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa vie. Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet. Je trouvai le lendemain qu'elle s'enqurait merveilleusement de ce gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa personne, son visage, tout concourait la faire souvenir d'un gentilhomme dont elle connaissait le caractre. Elle demeura pensive un moment et comme je continuais lui donner des dtails, elle se met dire: --Je parie cent livres que je connais cet homme. --J'en suis fche, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il ft expos pour tout l'or du monde. On lui a dj fait assez de mal, et je ne voudrais pas aider lui en faire davantage. --Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien me laisser satisfaire un peu ma curiosit, car si c'est lui, je te promets bien que je le retrouverai. Je fus un peu effare l-dessus, et lui dis le visage plein d'une inquitude apparente qu'il pourrait donc par le mme moyen me retrouver, moi et qu'alors j'tais perdue. Elle repartit vivement: --Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non, dit-elle, quand il dt avoir dix fois plus d'tat, j'ai gard ton secret dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier moi pour cette fois. Alors je n'en dis point davantage. Elle disposa son plan d'autre manire et sans me le faire connatre, mais elle tait rsolue tout dcouvrir; si bien qu'elle va trouver une certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire avec tel gentilhomme (qui--soit dit en passant--n'tait rien de moins qu'un baronnet, et de trs bonne famille) et qu'elle ne savait comment parvenir jusqu' lui sans tre introduite dans la maison. Son amie lui promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le gentilhomme tait en ville. Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** tait chez lui, mais qu'il lui tait arriv quelque accident, qu'il tait fort indispos, et qu'il tait impossible de le voir. --Quel accident? dit ma gouvernante, en toute hte, comme si elle ft surprise. --Mais, rpond mon amie, il tait all Hampstead pour y rendre visite un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqu et vol; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le maltraitrent, et il est fort indispos. --Vol! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris? --Mais, rpond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatire d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui tait dans sa poche, somme coup sr considrable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une bourse pleine de guines sur lui. --Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien qu'il tait ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourn les poches; et puis il est rentr trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a vol; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux pauvres femmes tous les jours. --Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***: c'est bien le plus honnte gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a pas dans toute la cit d'homme plus lgant ni de personne plus sobre et plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui le connaisse qui pareille ide pt venir. --Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires; autrement je vous assure que je trouverais l dedans quelque peu de ce que j'ai dit: tous vos hommes de rputation modeste ne valent parfois gure mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites. --Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honnte et sans aucun doute il a t vol. --Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire est d'autre nature. --Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est trs indispos et fort meurtri. --Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tomb en de bien mauvaises mains? Et puis elle demanda gravement: --O est-il meurtri, je vous prie? --Mais la tte, dit mon amie, une de ses mains et la figure, car ils l'ont trait avec barbarie. --Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende qu'il soit remis, et elle ajouta: j'espre que ce sera bientt. Et la voil partie me raconter l'histoire. --J'ai trouv ton beau gentilhomme, dit-elle,--et certes c'tait un beau gentilhomme--mais, Dieu ait piti de lui,--il est maintenant dans une triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu l'as presque tu. Je la regardai avec assez de dsordre. --Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis sre de ne lui avoir rien fait; il tait fort bien quand je le quittai, dis-je, sinon qu'il tait ivre et profondment endormi. --Voil ce que je ne sais point, dit-elle, mais cette heure il est dans une triste passe; et la voil qui me raconte tout ce que son amie avait dit. --Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tomb dans de mauvaises mains aprs que je l'ai quitt, car je l'avais laiss en assez bon tat. Environ dix jours aprs, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'tait enquise cependant par d'autres voies et elle avait ou dire qu'il tait remis; si bien qu'on lui permit de lui parler. C'tait une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne saurai la rpter, car elle tait matresse de sa langue, ainsi que j'ai dj dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique trangre, dans le seul dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait point une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement titre si amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part qu'elle se ft mle de ce qui n'tait point ses affaires; elle l'amura qu'ainsi que ce qu'elle avait dire tait un secret qui n'appartenait qu' lui, ainsi, qu'il acceptt son offre ou non, la chose resterait secrte pour tout le monde, moins qu'il la publit lui-mme; et que son refus ne lui terait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine libert d'agir ainsi qu'il le jugerait bon. Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en ses affaires qui demandt beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait tort personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de lui; que ce n'tait point une partie de son caractre d'tre injuste pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme pt lui rendre service, mais que s'il tait ainsi qu'elle avait dit, il ne pouvait se fcher qu'on s'effort de le servir, et qu'il la laissait donc libre de parler ou de ne point parler sa volont. Elle le trouva si parfaitement indiffrent qu'elle eut presque de la crainte aborder la question. Cependant aprs plusieurs dtours, elle lui dit que par un accident incroyable, elle tait venue avoir une connaissance particulire de cette malheureuse aventure o il tait tomb, et en une manire telle qu'il n'y avait personne au monde qu'elle-mme et lui qui en fussent informs, non, pas mme la personne qui avait t avec lui. Il prit d'abord une mine un peu en colre. --Quelle aventure? dit-il. --Mais, dit-elle, quand vous avez t vol au moment vous veniez de Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de chaque pas que vous avez fait ce jour-l depuis le clotre Smithfield jusqu'au Spring-Garden Knightsbridge et de l au *** dans le Strand, et comment vous resttes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci, dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la femme qui tait avec vous ne sait point du tout qui vous tes et ne le saura jamais. Et pourtant peut-tre que je peux vous servir plus encore, car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'tais informe de ces choses comme si je vous eusse demand le prix de mon silence; soyez persuad, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse dans ma tombe. Il fut tonn de son discours et lui dit gravement: --Madame, vous tes une trangre pour moi, mais il est bien infortun que vous ayez pntr le secret de la pire action de ma vie et d'une chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que j'avais tait que je pensais qu'elle ft connue seulement de Dieu et de ma propre conscience. --Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose o je pense que vous ftes entran par surprise, et peut-tre que la femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois venue l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle tre l-dedans plus muette que je ne l'ai t et le serai jamais. --Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi cette femme. Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa rien. Elle s'effora plutt de rsister; c'est ma propre extravagance et ma folie qui m'entranrent tout, oui, et qui l'y entranrent aussi. Je ne veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais m'attendra rien de moins d'elle en la condition o j'tais, et cette heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a vol ou si c'est le cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient tre traits de mme faon; mais je suis plus tourment d'autres choses que de tout ce qu'elle m'a t. Ma gouvernante alors commena d'entrer dans toute l'affaire, et il s'ouvrit franchement elle. D'abord elle lui dit en rponse ce qu'elle lui avait dit sur moi: --Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice la personne avec laquelle vous tes all. Je vous assure que c'est une femme de qualit, et que ce n'est point une fille commune de la ville, et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuade que ce n'est pas son mtier. Vous avez couru un grand risque en vrit, monsieur, mais si c'est l une partie de votre tourment, vous pouvez tre parfaitement tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touche avant vous depuis son mari, et il est mort voil tantt huit ans. Il parut que c'tait l sa peine et qu'il tait en grande frayeur l dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchant et dit: --Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'tais sr de ce que vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La tentation tait grande, et peut-tre qu'elle tait pauvre et qu'elle en avait besoin. --Si elle n'et pas t pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle ne vous aurait jamais cd, et, ainsi que sa pauvret l'entrana d'abord vous laisser faire ce que vous ftes, ainsi la mme pauvret la poussa se payer la fin, quand elle vit que vous tiez en une telle condition que si elle ne l'avait point fait, peut-tre que le prochain cocher ou porteur de chaises l'et pu faire votre plus grand dam. --Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le rpte encore, tous les gentilshommes qui agissent ainsi devraient tre traits de la mme manire, et cela les porterait veiller sur leurs actions. Je n'ai point d'inquitude l-dessus que relativement au sujet dont nous avons parl. L, il entra en quelques liberts avec elle sur ce qui s'tait pass entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme crive, et sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de crainte qu'il et reu quelque mal de moi et le communiqut. Il lui demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler. Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'tais une femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant de tranquillit l-dessus que si c'et t avec sa propre femme. Mais pour ce qui tait de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de dangereuses consquences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait savoir, s'efforant cependant de lui persuader de n'en point avoir le dsir, et qu'il n'en retirerait aucun bnfice, regardant qu'elle esprait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que pour moi, c'tait tout justement comme si je lui misse ma vie entre les mains. Il lui dit qu'il avait un grand dsir de me voir, qu'il lui donnerait toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et que tout d'abord, il me ferait grce en gnral de toute demande d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait l que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte il y renona. Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et il parut trs dsireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix son estimation. En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna trente guines qui tait plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il parat qu'elle avait cot bien davantage. Il parla aussi quelque peu de sa perruque qui lui avait cot, parat-il, soixante guines ainsi que de sa tabatire et peu de jours aprs elle les lui apporta aussi, ce qui l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guines. Le lendemain je lui envoyai sa belle pe et sa canne gratis et ne lui demandai rien. Alors il entra en une longue conversation sur la manire dont elle tait venue savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire l-dessus, comment elle l'avait su par une personne qui j'avais tout racont et qui devait m'aider disposer des effets que cette confidence lui avait apports, puisqu'elle tait de sa profession brocanteuse; qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignit, avait devin tout l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle avait rsolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna des assurances rptes, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un mot de la bouche, et que, bien qu'elle connt fort bien la femme (c'tait moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait nullement laiss savoir qu'elle tait la personne, ce qui d'ailleurs tait faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvnient car je n'en ouvris jamais la bouche quiconque. Je pensais bien souvent le revoir et j'tais fche d'avoir refus; j'tais persuade que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-tre obtenir quelque entretien. Quoique ce ft une vie assez mauvaise, pourtant elle n'tait pas si pleine de dangers que celle o j'tais engage. Cependant ces ides passrent la longue. Mais ma gouvernante le voyait souvent et il tait trs bon pour elle, lui donnant quelque chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excit de vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui, ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcel cette nuit-l. Ma gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse, lui dit qu'elle voyait que son dsir tait tellement fort qu'elle serait porte y cder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse, ajoutant que s'il lui plaisait de venir sa maison le soir, elle s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances rptes qu'il oublierait ce qui s'tait pass. Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en somme, elle m'amena bientt consentir en un cas o j'prouvais quelque regret d'avoir refus auparavant; si bien que je me prparai le voir. Je m'habillai du mieux que je pus mon avantage, je vous l'assure, et pour la premire fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la premire fois, dis-je, car je n'avais jamais cd la bassesse de me peindre avant ce jour, ayant toujours assez de vanit pour croire que je n'en avais point besoin. Il arriva l'heure fixe; et, ainsi qu'elle l'avait remarqu auparavant, il tait clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il ft loin d'tre ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charm de me voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire; j'implorai son pardon, maintes reprises, pour la part que j'y avais eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand d'abord je l'avais rencontr, que je ne serais pas sortie avec lui si je ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'et fait si souvent la promesse de ne rien tenter qui ft indcent. Il s'excusa sur le vin qu'il avait bu, et qu'il savait peine ce qu'il faisait et que s'il n'en et pas t ainsi, il n'et point pris avec moi la libert qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touch d'autre femme que moi depuis son mariage, et que 'avait t pour lui une surprise; me fit des compliments sur le grand agrment que je lui donnais, et autres choses semblables, et parla si longtemps en cette faon, que je trouvai que son animation le menait en somme l'humeur de recommencer. Mais je le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'tre touche par un homme depuis la mort de mon mari, c'est savoir de huit ans en a; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'tait bien ce que madame lui avait laiss entendre, et que c'tait son opinion l-dessus qui lui avait fait dsirer de me revoir; et que puisqu'il avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point trouv de fcheuses consquences, il pouvait en toute sret s'y aventurer encore; et en somme il en arriva l o j'attendais, qui ne saurait tre mis sur papier. Ma vieille gouvernante l'avait bien prvu, autant que moi; elle l'avait donc fait entrer dans une chambre o il n'y avait point de lit, mais qui donnait dans une seconde chambre o il y en avait un; nous nous y retirmes pour le restant de la nuit; et en somme, aprs que nous emes pass quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit; je me retirai, mais revins, toute dshabille, avant qu'il ft jour, et demeurai coucher avec lui jusqu'au matin. Quand il partit, je lui dis que j'esprais qu'il se sentait sr de n'avoir pas t vol. Il me dit qu'il tait pleinement satisfait l-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guines, qui tait le premier argent que j'eusse gagn en cette faon depuis bien des annes. Je reus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais proprement m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout fait, sans nul dsagrment ou sans me dire adieu; de sorte que l se termina cette courte scne de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me donner plus grand sujet de me repentir. Durant tout cet intervalle, je m'tais confine la plupart du temps la maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait d'aventures, non, de tout le quart d'une anne; mais alors, trouvant que le fonds manquait, et, rpugnante dpenser le capital, je me mis songer mon vieux mtier et regarder autour de moi dans la rue; et mon premier pas fut assez heureux. Je m'tais vtue d'habits trs pauvres; car, ayant diffrentes formes sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'toffe ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaai la porte de l'htellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire cette htellerie, et les coches relais pour Barnet, Totteridge, et autres villes de cette rgion, taient toujours l dans la rue, le soir, au moment qu'ils se prparaient partir; de sorte que j'tais prte pour tout ce qui se prsenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens venaient ces htelleries avec des ballots et de petits paquets, et demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour ceux qui les y emploient. Il arriva assez trangement que j'tais debout devant le porche de l'htellerie et qu'une femme qui se tenait l dj avant, et qui tait la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant remarque, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis que oui, que j'attendais ma matresse qui allait venir pour prendre le coche de Barnet; elle me demanda qui tait ma matresse, et je lui dis le premier nom de dame qui me vint l'esprit, mais il parat que je tombai sur un nom qui tait le mme que celui d'une famille demeurant Hadley, prs de Barnet. Je ne lui en dis point davantage, ni elle moi, pendant un bon moment; mais d'aventure quelqu'un l'ayant appele une porte un peu plus loin, elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de venir la chercher cette maison qui, parat-il, tait une maison de bire; je lui dis: Oui, bien volontiers, et la voil partie. peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je rpondis tout de suite: --C'est ici. --Est-ce que vous tes au service du coche de Barnet? dit-elle. --Oui, mon doux coeur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut? --Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle. --O sont-ils, mon doux coeur? dis-je. --Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans le coche, et je vais aller chercher ma matresse. --Htez-vous donc, mon doux coeur, lui dis-je, ou tout sera plein. Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant dans le coche en mme temps. --Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en mme temps. --Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enlve l'enfant. --Alors donnez-le-moi, dis-je. --Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention. --J'en rponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres. --L, prenez-le donc, dit-elle, et la voil partie. Sitt que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en vais vers la maison de bire o tait la femme du crocheteur; de sorte que si je l'avais rencontre, j'aurais paru seulement venir pour lui remettre le paquet et l'appeler ses affaires, comme si je fusse force de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le clos Saint-Barthlemy, de l dans Little-Britain, et travers Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street. Pour empcher que je fusse reconnue, je dtachai mon tablier bleu, et je le roulai autour du paquet qui tait envelopp dans un morceau d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet sur ma tte; et je fis trs bien, car, passant travers Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donn tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en allt avec sa matresse, qu'elle tait alle chercher, au coche de Barnet. Je vis qu'elle tait presse, et je n'avais point affaire de la retenir; de sorte que la voil partie, et j'apportai mon paquet trs tranquillement ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de vaisselle plate ou de joyaux; mais un trs bel habit de damas d'Inde, une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en trs belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en savais fort bien la valeur. Ce n'tait pas l vraiment un tour de ma propre invention, mais qui m'avait t donn par une qui l'avait pratiqu avec succs, et ma gouvernante en fut infiniment charme: et vraiment je l'essayai encore plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite prs du mme endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au coin de Petticoat-Lane, l o se tiennent les coches qui se rendent Stratford et Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre fois au Cheval Volant juste l'extrieur de Bishopsgate, l o remisaient cette poque les coches de Cheston, et j'avais toujours la bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine. Une autre fois je me postai devant un magasin prs du bord de l'eau, o viennent les navires ctiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne, Sunderland et autres lieux. L, le magasin tant ferm, arrive un jeune homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui taient arrivs de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait rclamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse tait pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait envoy les marchandises, et le nom de la personne qui elles taient expdies; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin, le garde-magasin ne devant point tre l de toute la nuit. Me voil vite partie crire une lettre de M, John Richardson de Newcastle son cher cousin Jemmy Cole, Londres, dans laquelle il l'avisait qu'il lui avait expdi par tel navire (car je me rappelais tous les dtails un cheveu prs) tant de pices de gros linge et tant d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la caisse tait marque L. C. N 1 et que le panier portait l'adresse sur une tiquette attache la corde. Environ une heure aprs je vins au magasin, o je trouvai le garde, et me fis dlivrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du linge tant d' peu prs 22. Je pourrais remplir tout ce discours de la varit de telles aventures que l'invention journalire me suggrait, et que je menais avec la plus extrme adresse, et toujours avec succs. la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche l'eau qu' la fin elle se casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgr qu'ils ne pussent me toucher fatalement, pourtant me firent connatre, chose qui n'tait seconde en dsagrment pour moi qu'au jugement de culpabilit mme. J'avais adopt pour dguisement l'habit d'une veuve; c'tait sans avoir en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce qui pouvait se prsenter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un grand cri d'au voleur! au voleur! Quelques artistes avaient, parat-il jou le tour un boutiquier, et comme elles taient poursuivies, les unes fuyaient d'un ct, les autres de l'autre; et l'une d'elles tait, disait-on, habille en veuve avec des vtements de deuil; sur quoi la foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'tais la personne, et d'autres que non. Immdiatement survint un des compagnons du mercier, et il jura tout haut que c'tait moi la personne, et ainsi me saisit; toutefois quand j'eus t ramene par la foule la boutique du mercier, le matre de la maison dit franchement que ce n'tait pas moi la femme, et voulut me faire lcher sur-le-champ, mais un autre garon dit gravement: Attendez, je vous prie, que M... (c'tait le compagnon) soit revenu, car il la connat; de sorte qu'on me garda prs d'une demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la boutique pour me servir de gelier; en causant avec le commissaire, je lui demandai o il demeurait et le mtier qu'il faisait; cet homme, n'apprhendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit sur-le-champ son nom, et l'endroit o il vivait; et me dit, par manire de plaisanterie, que je serais bien sre d'entendre son nom quand on me mnerait Old Bailey. Les domestiques de mme me traitrent avec effronterie, et on eut toutes les peines du monde leur faire ter les mains de dessus moi; le matre, en vrit, se montra plus civil, mais il ne voulut point me lcher, quoiqu'il convnt que je n'avais pas t dans sa boutique. Je commenai de relever la tte avec assez d'insolence, et lui dis que j'esprais qu'il ne serait point surpris si je rclamais satisfaction de ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que justice me ft rendue. Non, dit-il, c'tait une chose dont il ne pouvait me donner la libert; je la pourrais demander quand je viendrais devant la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le menaais, il ferait bonne garde sur moi cependant, et veillerait ce que je fusse mise l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'tait son temps maintenant, mais que ce serait le mien tout l'heure, et je gouvernai ma colre autant qu'il me ft possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il appelt un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume, encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au commissionnaire son nom, et o il demeurait, et le pauvre homme me le dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la manire dont on me traitait l; qu'il voyait qu'on m'y dtenait par force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire me dit qu'il me servirait de tout son coeur. --Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous mettre en libert, afin que je puisse parler d'autant plus clairement. L-dessus je m'adressai haute voix au matre de la boutique et je lui dis: --Monsieur, vous savez en me et conscience que je ne suis pas la personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre boutique tout l'heure; je demande donc que vous ne me dteniez pas ici plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour m'arrter. Cet homme l-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne ferait ni l'un ni l'autre jusqu' ce qu'il le juget bon. --Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois. Le commissionnaire dit: Oui, madame; et la chose commena de dplaire au commissaire qui s'effora de persuader au mercier de me congdier et de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je n'tais point la personne. --Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, tes-vous juge de paix ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je vous prie. Le commissaire lui dit, un peu piqu, mais avec assez d'honntet: --Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous sachiez parfaitement ce que vous faites cette heure. Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons, impudents et malhonntes au dernier point me traitrent avec barbarie; et l'un d'eux, le mme qui m'avait saisie d'abord, prtendit qu'il voulait me fouiller et commena de mettre les mains sur moi. Je lui crachai au visage, j'appelai haute voix le commissaire, et le priai de noter soigneusement la faon dont on me traitait, et je vous prie, monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin, et j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son matre reconnaissait que je n'tais point la personne; et, dit le commissaire, je crains bien que votre matre ne nous mette lui et moi tout ensemble dans la peine, si cette dame vient prouver qui elle est, o elle tait, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous prtendez. --Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la mme personne qui tait dans la boutique et je lui ai mis dans la main mme la pice de satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M. Anthony (c'taient d'autres compagnons) vont entrer; ils la reconnatront aussi bien que moi. Juste au moment o l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on prtendait que j'tais; et ils arrivrent suant et soufflant dans la boutique; et tranant la pauvre crature avec infiniment de triomphe et de la manire la plus sanguinaire jusqu' leur matre, qui tait dans l'arrire-boutique, ils s'crirent haute voix: --Voil la veuve, monsieur! Nous l'avons attrape la fin! --Que voulez-vous dire? dit le matre, mais nous l'avons dj; la voil assise l-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle. L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, rpliqua: --M... peut dire ce qu'il lui plat, et jurer ce qui lui plat; mais voil la femme, et voil ce qui reste du satin qu'elle a vol; je l'ai tir de dessous ses jupes avec ma propre main. Je commenai maintenant prendre un peu de coeur, mais souris et ne dis rien; le matre devint ple; le commissaire se retourna et me regarda. --Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez! Le cas tait clair et ne pouvait tre ni, de sorte qu'on remit entre les mains du commissaire la vritable voleuse, et le mercier me dit fort civilement qu'il tait fch de l'erreur, et qu'il esprait que je ne la prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les blmer s'ils mettaient autant d'exactitude se rendre justice. --Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez relche, quand votre insolent maraud m'eut saisie dans la rue, trane jusqu'ici, et que vous reconntes vous-mme que je n'tais pas la personne, j'aurais oubli l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en considration des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue fort souvent; mais la manire dont vous m'avez traite depuis ne se saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que j'en aie rparation et je l'obtiendrai. Alors il commena de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que c'tait que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas tre mon propre juge, que la loi dciderait pour moi, et que puisque je devais tre mene devant un magistrat, je lui ferais entendre l ce que j'avais dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la justice, cette heure; que j'tais en libert d'aller o il me ferait plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me laisser aller, puisque j'tais dcharge. Le commissaire lui rpondit tranquillement. --Monsieur, vous m'avez demand tout l'heure si j'tais commissaire ou juge de paix; vous m'avez ordonn de faire mon service; et vous m'avez mand cette dame comme prisonnire; cette heure, monsieur, je vois que vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un juge vraiment; mais je suis oblig de vous dire que cela n'est point en mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mand, mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent dcharger ce prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je l'emmne maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non. Le mercier d'abord le prit de trs haut avec le commissaire; mais comme il se trouva que ce commissaire n'tait point un officier gages, mais une bonne espce d'homme bien solide (je crois qu'il tait grainetier), et de bon sens, il ne voulut pas dmordre de son affaire, et refusa de me dcharger sans m'avoir mene devant un juge de paix, et j'y insistai aussi. Quand le mercier vit cela: --Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc o il vous plaira; je n'ai rien lui dire. --Mais, monsieur, dit le commissaire, j'espre bien que vous viendrez avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mande. --Non, par ma foi, dit le mercier; je vous rpte que je n'ai rien lui dire. --Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous en prie, dans votre propre intrt; le juge ne peut rien faire sans vous. --S'il vous plat, mon ami, dit le mercier, allez vos affaires; je vous dis encore une fois que je n'ai rien dire cette dame; au nom du roi je vous ordonne de la relcher. --Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce que c'est que d'tre commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger vous rudoyer. --Voil qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez dj. --Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez enfreint la paix en menant une honnte femme hors de la rue, o elle tait ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la faisant maltraiter ici par vos valets; et cette heure vous dites que je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilit vraiment en ne vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requrant tout homme que je verrais passer votre porte de me prter aide et assistance pour vous emmener par force; voil ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous prie de venir avec moi. Eh bien, malgr tout ce discours il refusa et parla grossirement au commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis: --Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais voil cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que je passais innocemment dans la rue, et vous tes tmoin de sa violence mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin que vous l'emmeniez devant un juge. --Oui, madame, dit le commissaire. Et se tournant vers l'homme: --Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec nous; j'espre que vous n'tes pas, comme votre matre, au-dessus du pouvoir du commissaire. Cet homme prit un air de voleur condamn, et se recula, puis regarda son matre, comme s'il et pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea l'insolence; et lui, en vrit, rsista au commissaire, et le repoussa de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'o le commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela l'aide: immdiatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit matre, compagnon et tous les valets. La premire mauvaise consquence de ce tumulte fut que la femme qui tait vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que deux autres qu'ils avaient arrts aussi: ceux-l taient-ils vraiment coupables ou non, je n'en puis rien dire. Cependant quelques-uns de ses voisins tant entrs, et voyant comment allaient les choses, s'taient efforcs de ramener le mercier dans son sens; et il commena d'tre convaincu qu'il tait dans son tort; de sorte qu'enfin nous allmes tous bien tranquillement devant le juge avec une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long de la route j'entendais les gens qui demandaient: Qu'est-ce qu'il y a? et d'autres qui rpondaient: C'est un mercier qui avait arrt une dame la place d'une voleuse; et aprs, la voleuse a t prise, et maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener devant la justice. Ceci charmait trangement la populace, et la foule augmentait vue d'oeil, et ils criaient pendant que nous marchions: O est-il, le coquin? O est-il, le mercier? et particulirement les femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'criaient: Le voil! le voil! et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et ainsi nous marchmes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le protger de la canaille; si bien que nous fmes le reste de la route en voiture, le commissaire et moi, et le mercier et le compagnon. Quand nous arrivmes devant le juge, qui tait un ancien gentilhomme de Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'tais trs rpugnante donner, mais il n'y avait point de remde; de sorte que je lui dis que mon nom tait Mary Flanders; que j'tais veuve, mon mari, qui tait capitaine marin, tant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais contredire, et que je logeais prsent en ville, avec telle personne, nommant ma gouvernante; mais que je me prparais partir pour l'Amrique o se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce jour-l pour m'acheter des vtements afin de m'habiller en demi-deuil, mais que je n'tais encore entre dans aucune boutique, lorsque cet individu, dsignant le compagnon du mercier, s'tait ru tout courant sur moi avec tant de furie que j'avais t bien effraye, et m'avait emmene la boutique de son matre; o, malgr que son matre reconnt que je n'tais point la personne, il n'avait pas voulu me relcher, mais m'avait mande un commissaire. Puis je continuai dire la faon en laquelle les compagnons merciers m'avaient traite; comment ils n'avaient point voulu souffrir que j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient trouv la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouv les marchandises voles, et tous les dtails comme il a t dit. Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au sujet de ma mise en libert, et enfin le refus qu'avait fait son valet de l'accompagner, quand je le lui avais mand et les encouragements que son matre lui avait donns l-dessus; comment enfin il avait frapp le commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai dj racont. Le juge ensuite couta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur tait facile de se tromper et que lorsqu'il avait dcouvert son erreur, il avait voulu me relcher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu dire, sinon qu'il prtendit que les autres lui avaient dit que j'tais vraiment la personne. Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'tais dcharge; qu'il tait bien fch que le compagnon du mercier eut mis si peu de discrtion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu l'injustice de me retenir ensuite, il tait persuad que j'eusse pardonn le premier affront; que toutefois il n'tait pas en son pouvoir de me donner rparation autrement que par une rprimande publique qu'il leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que j'userais de telles mthodes que m'indiquait la loi; que cependant il allait le lier par serment. Mais pour ce qui est de l'infraction la paix commise par le compagnon, il me dit qu'il me donnerait satisfaction l-dessus, puisqu'il l'enverrait Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour m'avoir assaillie moi-mme. En effet, il envoya cet homme Newgate pour cet assaut, et son matre donna caution, et puis nous partmes; mais j'eus la satisfaction de voir la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant des pierres et de la boue dans les carrosses o ils taient monts; et puis je rentrai chez moi. Aprs cette bousculade, voici que je rentre la maison et que je raconte l'affaire ma gouvernante et elle se met me rire la figure. --Qu'est-ce qui vous donna tant de gaiet? dis-je. Il n'y a pas lieu de rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure que j'ai t bien secoue et effraye aussi par une bande de vilains coquins. --Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance que tu as; voil un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au mercier 500 de dommages-intrts sans compter ce que tu tireras du compagnon. J'avais d'autres penses l-dessus qu'elle; et surtout cause que j'avais donn mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom tait si bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux semblables, que si cette cause venait tre juge publiquement, et qu'on et l'ide de faire enqute sur mon nom, aucune cour ne m'accorderait de dommages, ayant la rputation d'une personne de tel caractre. Cependant je fus oblige de commencer un procs en forme, et en consquence ma gouvernante me dcouvrit un homme de confiance pour le mener, tant un avou qui faisait de trs bonnes affaires et qui avait bonne rputation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle et employ quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en cota finalement au mercier 200 et plus, avec un souper qu'il fut forc de nous offrir par-dessus le march, ma gouvernante, l'avocat et moi. Ce ne fut pas longtemps aprs que l'affaire avec le mercier fut arrange que je sortis dans un quipage bien diffrent de tous ceux o j'avais paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus grossiers et les plus mprisables que je pus trouver, et j'errai et l, piant et guettant toutes les portes et fentres que j'approchai; et en vrit j'tais en une telle condition maintenant que je savais aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur naturelle de la salet et des haillons; j'avais t leve nettement et strictement et ne pouvais point tre autre en quelque tat que je fusse, de sorte que ce me fut le dguisement le plus dplaisant que jamais je portai. Je me dis tout l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car c'tait un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je pensai que chacun me regardt comme s'il et peur que je m'approchasse, de crainte que je ne lui tasse quelque chose ou peur de m'approcher de crainte que rien de moi ne passt sur lui. J'errai tout le soir la premire fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai la maison, mouille, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me coter cher. Comme je me tenais la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme cheval qui descend la porte et, voulant entrer dans la taverne, il appelle un des garons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez longtemps dans la taverne et le garon entendit son matre qui l'appelait, et pensant qu'il ft fch et me voyant debout prs de lui, m'appela: --Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose. --Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmne tranquillement et le conduis ma gouvernante. 'aurait t l une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais jamais pauvre voleur ne ft plus embarrass de savoir ce qu'il fallait faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette bte: l'envoyer une table tait insens, car il tait certain qu'avis en serait donn dans la gazette avec la description du cheval, de sorte que nous n'oserions pas aller le reprendre. Tout le remde que nous trouvmes cette malheureuse aventure fut de mener le cheval dans une htellerie et d'envoyer un billet par un commissaire la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui avait t perdu telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant men par la rue et incapable de le reconduire l'avait laiss l. Nous aurions pu attendre que le propritaire et fait publier et offrir une rcompense: mais nous n'osmes pas nous aventurer la recevoir. Ce fut donc l un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et rien n'y fut gagn, et je me sentis excde de sortir en haillons de mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en tirai des pressentiments menaants. Tandis que j'tais en ce dguisement, je rencontrai une socit de gens de la pire espce que j'aie jamais frquente, et je vins connatre un peu leurs faons. C'taient des faux-monnayeurs, et ils me firent de trs bonnes offres pour ce qui tait du profit, mais la partie o ils voulaient que je m'embarquasse tait la plus dangereuse, je veux dire le faonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse t prise, j'eusse rencontr mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse t brle mort, attache au poteau: si bien que, malgr qu'en apparence je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il est vrai que si j'eusse t rellement une mendiante ou dsespre ainsi que lorsque je dbutai, je me fusse peut-tre jointe eux car se soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais prsent telle n'tait pas ma condition, au moins ne voulais-je point courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pense d'tre brle au poteau jetait la terreur jusque dans mon me, me gelait le sang et me donnait les vapeurs un tel degr que je n'y pouvais penser sans trembler. Ceci mit fin en mme temps mon dguisement, car malgr que leur offre me dplt, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si je les eusse vus sans accepter, et malgr que j'eusse refus avec les plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent t bien prs de m'assassiner pour tre srs de leur affaire et avoir de la tranquillit, comme ils disent; quelle sorte de tranquillit, ceux-l le jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent tre tranquilles qui en assassinent d'autres pour chapper au danger. Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les aventures qu'elle faisait et avec succs, sur le bord de l'eau, et je me joignais elle, et nous menmes assez bien nos affaires. Un jour nous vnmes parmi des Hollandais Sainte-Catherine, o nous allmes sous couleur d'acheter des effets qui avaient t dbarqus secrtement. Je fus deux ou trois fois en une maison o nous vmes bonne quantit de marchandises prohibes, et une fois ma camarade emporta trois pices de soie noire de Hollande, qui se trouvrent de bonne prise, et j'en eus ma part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie, car on m'y avait vue si souvent qu'on commenait se douter de quelque chose. Voil qui me dconcerta un peu, et je rsolus de me pousser de ct ou d'autre, car je n'tais point accoutume rentrer si souvent sans aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai l'autre bout de la ville. Je passai travers l'Exchange dans le Strand, mais n'avais point d'ide d'y rien trouver, quand soudain je vis un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les autres, debout et regardant du mme ct; et qu'tait-ce, sinon quelque grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine allait venir. Je me portai tout prs du ct d'une boutique, le dos tourn au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait des dames qui se trouvaient prs de moi, le boutiquier et sa servante se trouvrent si occups regarder pour voir qui allait venir et dans quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la modiste paya assez cher pour avoir bay la reine. Je m'cartai de la boutique comme repousse par la presse; et me mlant la foule, je sortis l'autre porte de l'Exchange et ainsi dcampai avant qu'on s'apert que la dentelle avait disparu, et cause que je ne voulais pas tre suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai. J'avais peine ferm les portires du carrosse que je vis la fille du marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas au voleurparce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots vol et dentelles deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre les mains et courir et l les yeux gars comme une hors du sens. Le cocher qui m'avait prise montait sur son sige, mais n'tait pas tout fait mont, et les chevaux n'avaient pas encore boug, de sorte que j'tais terriblement inquite et je pris le paquet de dentelles, toute prte le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par devant, justement derrire le cocher, mais ma grande joie, en moins d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est savoir aussitt que le cocher fut mont et eut parl ses chevaux, de sorte qu'il partit et j'emportai mon butin qui valait prs de vingt livres. J'tais maintenant dans une bonne condition, en vrit, si j'eusse connu le moment o il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que j'tais la plus riche dans le mtier en Angleterre; et je crois bien que je l'tais: 700 d'argent, outre des habits, des bagues, quelque vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout vol, car j'avais fait d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si mme maintenant j'avais t touche par la grce du repentir, j'aurais encore eu le loisir de rflchir sur mes folies et de faire quelque rparation; mais la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait tait encore venir; et je ne pouvais m'empcher de faire mes sorties, comme je disais maintenant, non plus qu'au jour o c'tait mon extrmit vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain. Un jour je mis de trs beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne se prsenta jusqu' ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze ou treize ans, et elle avait une soeur, comme je supposai, prs d'elle, qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles taient accompagnes d'un laquais en livre; mais comme il n'est pas d'usage que les laquais marchent derrire les dames dans le Mail, ainsi je notai que le laquais s'arrta comme elles entraient dans le Mail, et l'ane des soeurs lui parla pour lui ordonner d'tre l sans faute quand elles retourneraient. Quand je l'entendis congdier son valet de pied, je m'avanai vers lui et lui demandai quelle petite dame c'tait l, et je bavardai un peu avec lui, disant que c'tait une bien jolie enfant qui tait avec elle, et combien l'ane aurait bonnes faons et tenue modeste: comme elle aurait l'air d'une petite femme; comme elle tait srieuse; et l'imbcile ne tarda pas me dire qui elle tait, que c'tait la fille ane de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune, que sa mre n'tait pas encore arrive en ville, mais qu'elle tait avec lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment d'autres dtails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-mme; et que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire. J'tais fort bien vtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la mme ligne que cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des nouvelles de son pre; quand madame sa mre allait venir en ville, et comment elle allait. Je lui parlai si familirement de toute sa famille qu'elle ne put mais que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai comment il se faisait qu'elle ft sortie sans Mme Chime (c'tait le nom de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui tait sa soeur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa soeur; quelle belle petite dame c'tait, et lui demandai si elle avait appris le franais et mille telles petites choses, quand soudain survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui allait au Parlement. Les dames coururent toutes d'un ct du Mail et j'aidai milady se tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle ft assez haut pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce temps je pris soin d'ter si nettement sa montre d'or lady Betty qu'elle ne s'aperut point qu'elle lui manquait jusqu' ce que la foule se ft coule et qu'elle ft revenue dans le milieu du Mail. Je la quittai parmi la foule mme, et lui dis, comme en grande hte: --Chre lady Betty, faites attention votre petite soeur. Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fche de m'en aller ainsi. La presse en telles occasions est vite passe, et l'endroit se vide sitt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement et une forte pousse au moment mme que le roi passe: si bien qu'ayant lch les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans que rien de fcheux ne survnt, je continuai de me serrer parmi la foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant de la foule jusqu' ce que j'arrivai au bout du Mail; l le roi continuant vers le quartier des gardes cheval, je m'en allai dans le passage qui cette poque traversait jusqu' l'extrmit de Haymarket; et l je me payai un carrosse et je dcampai, et j'avoue que je n'ai pas encore tenu ma parole, c'est savoir d'aller rendre visite lady Betty. J'avais eu un instant l'ide de me risquer rester avec lady Betty, jusqu' ce qu'elle s'apert que sa montre tait vole, et puis de m'crier avec elle haute voix et de la mener son carrosse, et de monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle paraissait tant charme de moi et si parfaitement dupe par l'aisance avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins penser que, malgr que l'enfant peut-tre n'et aucun soupon, d'autres personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais dcouverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais dj. J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aperut que sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya son laquais et l pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant dcrite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que c'tait la mme personne qui s'tait arrte causer si longtemps avec lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'tais assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle pt arriver jusqu' son laquais pour lui conter l'aventure. Je m'approche maintenant d'une nouvelle varit de vie. Endurcie par une longue race de crime et un succs sans parallle, je n'avais, ainsi que j'ai dit, aucune pense de laisser un mtier, lequel, s'il fallait en juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la misre et la douleur. Ce fut le jour de la Nol suivant, sur le soir, que pour achever une longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je trouverais sur mon chemin, quand passant prs d'un argentier qui travaillait dans Foster-Lane, je vis un appt qui me tenta, et auquel une de ma profession n'et su rsister car il n'y avait personne dans la boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait parse la fentre et prs de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait sur un ct de la boutique. J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pice d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison. Je n'avais rien touch dans la boutique, et ayant eu la lueur de quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de prsence d'esprit pour frapper trs fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais justement haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi. Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'tais dans le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je prtendis avec beaucoup de hauteur que j'tais entre pour acheter une demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'tait un argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en faonnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit rire l-dessus, et attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu son voisin, qu'il affirma et jura que je n'tais point entre pour acheter mais bien pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au matre de la boutique, qu'on tait all chercher entre temps dans quelque lieu voisin, qu'il tait inutile de faire un scandale, et de discuter l sur l'affaire; que cet homme affirmait que j'tais entre pour voler et qu'il fallait qu'il le prouvt; que je dsirais aller devant un magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commenais voir que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arrte. Le matre et la matresse de la boutique furent loin de se montrer aussi violents que l'homme d'en face; et le matre me dit: --Bonne dame, il se peut que vous soyez entre dans ma boutique, pour autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce ft une chose dangereuse vous que d'entrer dans une boutique telle que la mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si peu de justice mon voisin, qui a montr tant de prvenance, que de ne point reconnatre qu'il a eu raison sur sa part: malgr qu'en somme je ne trouve pas que vous ayez tent de prendre aucune chose, si bien qu'en vrit je ne sais trop que faire. Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait prouver contre moi quelque chose qui ft, je me soumettrais de bon coeur, mais que sinon, j'attendais rparation. Justement comme nous tions dans ce dbat, avec une grosse populace assemble devant la porte, voil que passe sir T. B., chevin de la cit et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignit d'entrer afin de dcider le cas. Il faut rendre l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec infiniment de justice et de modration et l'homme qui avait travers la rue pour m'arrter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte colre, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et je dis Sa Dignit que j'tais trangre dans Londres, tant nouvellement arrive du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je passais dans cette rue, et que j'tais entre dans une boutique d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en tirai, et lui dis que j'avais emport cette cuiller afin d'acheter les pareilles neuves, pour complter le service que j'avais la campagne. Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frapp du pied trs fort pour faire venir les gens et que j'avais appel aussi haute voix; qu'il tait vrai qu'il y avait des pices d'argenterie parses dans la boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touch aucune; qu'un individu tait arriv tout courant de la rue dans la boutique et m'avait empoigne de furieuse manire, dans le moment que j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu rellement l'intention de rendre quelque service son voisin, il aurait d se tenir distance et m'pier silencieusement pour voir si je touchais rien, et puis me prendre sur le fait. --Voil qui est vrai, dit M. l'chevin, et, se tournant vers l'homme qui m'avait arrte, il lui demanda s'il tait vrai que j'eusse frapp du pied. Il dit que oui, que j'avais frapp, mais qu'il se pouvait que cela ft du fait de sa venue. --Nenni, dit l'chevin, le reprenant de court, voici que vous vous contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle tait dans la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait pas vu jusqu'au moment o vous tiez venu sur elle. Or il tait vrai que j'avais en partie le dos tourn la rue, mais pourtant mon affaire tant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux tourns de tous les cts, ainsi avais-je rellement eu la lueur qu'il traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en ft point dout. Aprs avoir entendu tout plein, l'chevin donna son opinion, qui tait que son voisin s'tait mis dans l'erreur, et que j'tais innocente, et l'argentier y acquiesa, ainsi que sa femme, et ainsi je fus relche; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'chevin dit: --Mais arrtez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers, j'aime croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une cliente pour s'tre tromp. Je rpondis sur-le-champ: --Non, monsieur, j'achterai fort bien les cuillers, pour peu toutefois qu'elles s'apparient la cuiller que j'ai l et que j'ai apporte comme modle. Et l'argentier m'en fit voir qui taient de la faon mme; si bien qu'il pesa les cuillers et la valeur en monta trente-cinq shillings; de sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais prs de vingt guines, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi qu'il pt advenir, et j'y trouvai de l'utilit en d'autres occasions tout autant qu'en celle-ci. Quand M. l'chevin vit mon argent, il dit: --Eh bien, madame, cette heure je suis bien persuad qu'on vous a fait tort, et c'est pour cette raison que je vous ai pousse acheter les cuillers et que je vous ai retenue jusqu' ce que vous les eussiez achetes; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous aurais souponne de n'tre point entre dans cette boutique avec le dessein d'y acheter; car l'espce de gens qui viennent aux fins dont on vous avait accuse sont rarement gns par l'or qu'ils ont dans leurs poches, ainsi que je vois que vous en avez. Je souris et dis Sa Dignit que je voyais bien que je devais mon argent quelque peu de sa faveur, mais que j'esprais qu'elle n'tait point sans tre cause aussi par la justice qu'il m'avait rendue auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son opinion et qu' cette heure il tait intimement persuad qu'on m'avait fait tort. Ainsi je parvins me tirer d'une affaire o j'arrivai sur l'extrme bord de la destruction. Ce ne fut que trois jours aprs que, nullement rendue prudente par le danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art o je m'tais si longtemps employe, je m'aventurai dans une maison dont je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en vrit, sans tre aperue, de deux pices de soie fleurs, de celle qu'on nomme brocart, trs riche. Ce n'tait pas la boutique d'un mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une habitation prive, o demeurait, parat-il, un homme qui vendait des marchandises destines aux tisserands pour merciers, sorte de courtier ou facteur de marchand. Pour abrger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par deux filles qui s'lancrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrire, me fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur moi. Je les eusse payes de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le moyen: deux dragons enflamms n'eussent pas montr plus de fureur; elles lacrrent mes habits, m'injurirent et hurlrent, comme si elles eussent voulu m'assassiner; la matresse de la maison arriva ensuite, et puis le matre, et tous pleins d'insultes. Je donnai au matre de bonnes paroles, lui dis que la porte tait ouverte, que les choses taient une tentation pour moi, que j'tais pauvre, dans la dtresse, et que la pauvret tait une chose laquelle beaucoup de personnes ne pouvaient rsister, et le suppliai avec des larmes d'avoir piti de moi. La matresse de la maison tait mue de compassion et incline me laisser aller, et avait presque amen son mari y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les et envoyes, pour ramener un commissaire; sur quoi le matre dit qu'il ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il pourrait tre lui-mme dans la peine s'il me relchait. La vue d'un commissaire en vrit me frappa, et je pensai enfoncer en terre; je tombai en pmoison, et en vrit ces gens pensaient que je fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relcher. Je lui offris de lui payer les deux pices, quelle qu'en ft la valeur, quoique je ne les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de me perscuter mort, et de demander mon sang pour la seule tentative que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que je n'avais point forc de portes, ni rien emport; et quand j'arrivai devant le juge et que je plaidai l sur ce que je n'avais rien forc pour m'introduire, ni rien emport au dehors, le juge fut enclin me faire mettre en libert; mais la premire vilaine coquine qui m'avait arrte ayant affirm que j'tais sur le point de m'en aller avec les toffes, mais qu'elle m'avait arrte et tire en arrire, le juge sans plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang mme se glace la seule pense de ce nom: le lieu o tant de mes camarades avaient t enfermes sous les verrous, et d'o elles avaient t tires pour marcher l'arbre fatal; le lieu o ma mre avait si profondment souffert, o j'avais t mise au monde, et d'o je n'esprais point de rdemption que par une mort infme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps attendue, et qu'avec tant d'art et de succs j'avais si longtemps vit. J'tais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible de dcrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et que je considrai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus songer qu' quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrme; le tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la puanteur et la salet, et toutes les affreuses choses d'affliction que j'y voyais s'unissaient pour faire paratre que ce lieu fut un emblme de l'enfer lui-mme, et en quelque sorte sa porte d'entre. Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours aprs que je fus entre dans ce misrable lieu: et durant quelque temps j'eusse t bien heureuse d'y mourir, malgr que je ne considrasse point non plus la mort ainsi qu'il le faudrait; en vrit, rien ne pouvait tre plus empli d'horreur pour mon imagination que le lieu mme: rien ne m'tait plus odieux que la socit qui s'y trouvait. Oh! si j'avais t envoye en aucun lieu de l'univers, et point Newgate, je me fusse estime heureuse! Et puis comme les misrables endurcies qui taient l avant moi triomphrent sur moi! Quoi! Mme Flanders Newgate, enfin! quoi, Mme Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient que le diable m'et aide, disaient-elles, pour avoir rgn si longtemps; elles m'attendaient l depuis bien des annes, disaient-elles, et tais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient d'excrments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu, et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage, d'avoir le coeur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses n'iraient peut-tre pas si mal que je le craignais et autres paroles semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient ma sant; mais mettaient le tout mon compte; car elles me disaient que je ne faisais que d'arriver au collge, comme elles l'appelaient, et que, sr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient point. Je demandai l'une de cette bande depuis combien de temps elle tait l. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait paru quand elle y tait entre d'abord. Juste comme il me paraissait maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait qu'elle ft en enfer; et je crois bien encore que j'y suis, ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente plus l-dessus. --Je suppose, dis-je, que vous n'tes point en danger de ce qui va suivre. --Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis condamne, sentence rendue; seulement j'ai plaid mon ventre; mais je ne suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examine, et je m'attends tre rappele la prochaine session. Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu rpit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte, ou que si elle l'a t, elle a accouch. --Comment, dis-je, et vous n'tes pas plus soucieuse? --Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; quoi cela sert-il d'tre triste? Si je suis pendue, je ne serai plus l, voil tout. Et voil qu'elle se dtourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle s'en va, le refrain suivant de Newgate: _Tortouse balance,_ _Ma panse qui danse,_ _Un coup de cloche au clocheton,_ _Et c'est la fin de Jeanneton._ Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas si noir qu'on le peint; car en vrit nulles couleurs ne sauraient reprsenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle me le concevoir proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut devenir par degrs si naturel, et non seulement tolrable, mais encore agrable, voil une chose inintelligible sauf ceux qui en ont fait l'exprience, ainsi que j'ai fait. La mme nuit que je fus envoye Newgate, j'en fis passer la nouvelle ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au dedans. Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me rassurer, mais elle vit bien que c'tait en vain. Toutefois, comme elle disait, plier sous le poids n'tait qu'augmenter le poids; elle s'appliqua aussitt toutes les mthodes propres en empcher les effets que nous craignions, et d'abord elle dcouvrit les deux coquines enflammes qui m'avaient surprise; elle tcha les gagner, les persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens imaginables pour viter une poursuite; elle offrit une de ces filles 100 pour quitter sa matresse et ne pas comparatre contre moi; mais elle ne ft si rsolue, que malgr qu'elle ne ft que fille servante 3 de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle et refus, ainsi que le crut ma gouvernante, quand mme elle lui et offert 500. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point la duret de la premire et parut parfois encline montrer quelque piti; mais l'autre crature la sermonna, et ne voulut pas tant que la laisser parler ma gouvernante, mais menaa mon amie de la faire prendre pour corruption de tmoins. Puis elle s'adressa au matre, c'est savoir l'homme dont les marchandises avaient t voles, et particulirement sa femme, qui avait t encline d'abord prendre quelque piti de moi; elle trouva que la femme tait la mme encore, mais que l'homme allguait qu'il tait forc de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en justice. Ma gouvernante s'offrit trouver des amis qui feraient ter sa reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il ne fut pas possible de le convaincre qu'il y et aucun salut pour lui au monde, sinon de comparatre contre moi; si bien que j'allais avoir contre moi trois tmoins charge sur le fait mme, le matre et ses deux servantes; c'est--dire que j'tais aussi certaine d'encourir la peine de mort que je l'tais de vivre cette heure et que je n'avais rien faire qu' me prparer mourir. Je passai l bien des jours dans la plus extrme horreur: j'avais la mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais rien nuit et jour qu' des gibets et des cordes, mauvais esprits et dmons; il est impossible d'exprimer combien j'tais harasse entre les affreuses apprhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me reprochait mon horrible vie passe. Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu sa faon; mais tout son discours divin se portait me faire avouer mon crime, comme il le nommait (malgr qu'il ne st pas pourquoi j'tais l), dcouvrir entirement ce que j'avais fait, et autres choses semblables, sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si loin de toucher le propos mme que je n'en eus aucune manire de consolation; et puis d'observer la pauvre crature me prcher le matin confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi, voil qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me donner la nause, et son oeuvre aussi, par degrs, cause de l'homme qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer davantage. Je ne sais comment cela se fit, mais grce aux infatigables efforts de ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation porte contre moi la premire session, je veux dire au grand jury, Guildhall, si bien que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute c'est ce que j'aurais d regarder comme autant de temps qui m'tait donn pour rflchir sur ce qui tait pass, et me prparer ce qui allait venir; j'aurais d estimer que c'tait un rpit destin au repentir et l'avoir employ ainsi, mais c'est ce qui n'tait pas en moi. J'tais fche, comme avant, d'tre Newgate, mais je donnais peu de marques de repentir. Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui ptrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse s'goutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de limiers d'enfer eut sur moi la mme opration commune que sur les autres; je muai en pierre; je devins premirement insensible et stupide, puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune d'elles; en somme j'arrivai me plaire naturellement et m'accommoder ce lieu, autant en vrit que si j'y fusse ne. Il est peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de dgnrer au point que de rendre plaisant et agrable ce qui en soi est la plus complte misre. Voil une condition telle que je crois qu'il est peine possible d'en citer une pire; j'tais malheureuse avec un raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que moi, avait de la vie, de la sant, et de l'argent pour s'aider. J'avais sur moi un poids de crime qui et suffi abattre toute crature qui et gard le moindre pouvoir de rflexion, ou qui et encore quelque sentiment du bonheur en cette vie ou de la misre en l'autre: j'avais eu d'abord quelque remords, en vrit, mais point de repentir; je n'avais maintenant ni remords ni repentir. J'tais accuse d'un crime dont la punition tait la mort; la preuve tait si manifeste que je n'avais point lieu mme de plaider non coupable; j'avais le renom d'une vieille dlinquante, si bien que je n'avais rien attendre que la mort; ni n'avais-je moi-mme aucune pense d'chapper et cependant j'tais possde par une trange lthargie d'me; je n'avais en moi ni trouble, ni apprhensions, ni douleur; la premire surprise tait passe; j'tais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien plus, ma conscience, taient tout endormis: mon cours de vie pendant quarante ans avait t une horrible complication de vice, de prostitution, d'adultre, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot, j'avais pratiqu tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'ge de dix-huit ans ou environ jusqu' soixante; et pourtant je n'avais point de sens de ma condition, ni de pense du ciel ni de l'enfer, du moins qui allt plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le coeur de demander la merci de Dieu, ni en vrit d'y penser. Et je crois avoir donn ici une brve description de la plus complte misre sur terre. Toutes mes penses terrifiantes taient passes; les horreurs du lieu m'taient devenues familires; je n'prouvais pas plus de malaise par le tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte; en un mot, j'tais devenue un simple gibier de Newgate, aussi mchant et grossier que tout autre; oui, et j'avais peine retenu l'habitude et coutume de bonnes faons et manires qui jusque-l avait t rpandue dans toute ma conversation; si compltement tais-je dgnre et possde par la corruption que je n'tais pas plus la mme chose que j'avais t, que si je n'eusse jamais t autrement que ce que j'tais maintenant. Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre surprise soudaine qui me rappela un peu cette chose qu'on nomme douleur, et dont en vrit auparavant j'avais commenc passer le sens. On me raconta une nuit qu'il avait t apport en prison assez tard dans la nuit dernire trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'tait l) et qui avaient t poursuivis jusqu' Uxbrige par les gens de la campagne, et l pris aprs une courageuse rsistance, o beaucoup des paysans avaient t blesss et quelques-uns tus. On ne sera point tonn que nous, les prisonnires, nous fussions toutes assez dsireuses de voir ces braves gentilshommes hupps, dont on disait que leurs pareils ne s'taient point rencontrs encore, d'autant qu'on prtendait que le matin ils seraient transfrs dans le prau, ayant donn de l'argent au grand matre de la prison afin qu'on leur accordt la libert de ce meilleur sjour. Nous donc, les femmes, nous nous mmes sur leur chemin, afin d'tre sres de les voir; mais rien ne peut exprimer la surprise et la stupeur o je fus jete quand je vis le premier homme qui sortit, et que je reconnus pour tre mon mari du Lancashire, le mme avec qui j'avais vcu si bravement Dunstable, et le mme que j'avais vu ensuite Brickhill, lors de mon mariage avec mon dernier mari, ainsi que j'ai dit. Je fus comme tonne cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus pour l'instant; je quittai ma socit et me retirai autant qu'il est possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment pendant longtemps. --Affreuse crature que je suis, m'criai-je, combien de pauvres gens ai-je rendus malheureux! combien de misrables dsesprs ai-je envoys jusque chez le diable! Je plaai tout mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il m'avait dit Chester qu'il tait ruin par notre alliance et que ses fortunes taient faites dsespres cause de moi; car, pensant que j'eusse t une fortune, il s'tait enfonc dans la dette plus avant qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait l'arme et porterait le mousquet, ou qu'il achterait un cheval pour faire un tour, comme il disait; et malgr que je ne lui eusse jamais dit que j'tais une fortune et que je ne l'eusse pas proprement dup moi-mme, cependant j'avais encourag la fausse ide qu'il s'tait faite, et ainsi tais-je la cause originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que m'enfoncer plus avant dans mes penses et me donner de plus fortes rflexions que tout ce qui m'tait arriv jusqu'ici; je me lamentais nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il tait le capitaine de la bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le Fermier d'Or n'taient que des niais auprs de lui; qu'il serait srement pendu, quand il ne dt pas rester d'autres hommes aprs lui dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour tmoigner contre lui. Je fus noye dans la douleur que j'prouvais; ma propre condition ne me donnait point de souci, si je la comparais celle-ci, et je m'accablais de reproches son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa ruine d'un tel train que je ne gotais plus rien comme avant et que les premires rflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais commencrent me revenir; et mesure que ces choses revenaient, mon horreur de ce lieu et de la manire dont on y vivait me revint ainsi; en somme je fus parfaitement change et je devins une autre personne. Tandis que j'tais sous ces influences de douleur pour lui, je fus avertie qu' la prochaine session je serais cite devant le grand jury, et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilit avait t dj touche; la misrable hardiesse d'esprit que j'avais acquise s'affaissa et une conscience coupable commena de se rpandre dans tous mes sens. En un mot, je me mis penser; et de penser, en vrit, c'est un vrai pas d'avance de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette humeur d'me, dont j'ai tant parl, n'tait que privation de pense; celui qui est rendu sa pense est rendu lui-mme. Sitt que j'eus commenc, dis-je, de penser, la premire chose qui me vint l'esprit clata en ces termes: --Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais tre condamne, srement; et aprs, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je faire? Je serai srement condamne! Mon Dieu, ayez piti de moi, que vais-je devenir? C'tait une morne pense, direz-vous, pour la premire, depuis si longtemps qui avait jailli dans mon me en cette faon; et pourtant ceci mme n'tait que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas l dedans un seul mot de sincre repentir. Cependant, j'tais affreusement dprime, et inconsole un point extrme; et comme je n'avais nulle amie qui confier mes penses de dtresse, elles me pesaient si lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des pmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante, qui, pour lui rendre justice, agit en fidle amie; elle ne laissa point de pierre qu'elle ne retourna pour empcher le grand jury de dresser l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur parla, et s'effora de les remplir de dispositions favorables, cause que rien n'avait t enlev, et qu'il n'y avait point eu de maison force, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prtaient serment sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est savoir, de flonie et bris de clture. Je tombai vanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi comme une vraie mre; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter toute cette terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort tait assure; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je les voyais hocher la tte et dire qu'elles en taient bien fches, et autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant aucune n'tait venue me dire ses penses jusqu'enfin un des gardiens vint moi privment et dit avec un soupir: --Eh bien, madame Flanders, vous allez tre juge vendredi (et nous tions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire? Je devins blanche comme un linge et dis: --Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire. --H quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous prparer la mort, car je doute que vous serez condamne, et comme vous tes vieille dlinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est trs clair, et que les tmoins vous chargent de faon si positive, qu'il n'y a point y rsister. C'tait un coup percer les entrailles mmes d'une qui, comme moi, tait plie sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole, bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'clatai en sanglots et je lui dis: --Oh! monsieur, que faut-il faire? --Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour lui parler; car en vrit, madame Flanders, moins que vous n'ayez de bien puissants amis, vous n'tes point une femme faite pour ce monde. C'taient l des discours sans ambages, en vrit; mais ils me furent trs durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je restai veille; et maintenant je commenai de dire mes prires, ce que je n'avais gure fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou un peu de temps aprs; et en vrit je puis bien appeler ce que je faisais dire mes prires; car j'tais dans une telle confusion, et j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgr que je pleurasse et que je rptasse plusieurs reprises l'expression ordinaire:--Mon Dieu, ayez piti de moi!--je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'tre une misrable pcheresse, ainsi que je l'tais en effet, et de confesser mes pchs Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jsus-Christ; j'tais enfonce dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer en jugement capital, et que j'tais sre d'tre excute, et voil pourquoi je m'criais toute la nuit: --Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu, ayez piti de moi! et autres choses semblables. Ma pauvre malheureuse gouvernante tait maintenant aussi afflige que moi, et repentante avec infiniment plus de sincrit, quoiqu'il n'y et point de chance d'accusation porte contre elle; non qu'elle ne le mritt autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-mme; mais elle n'avait rien fait d'autre pendant bien des annes que de receler ce que moi et d'autres avions vol, et de nous encourager le voler. Mais elle sanglotait et se dmenait comme une forcene, se tordant les mains, et criant qu'elle tait perdue, qu'elle pensait qu'il y et sur elle une maldiction du ciel, qu'elle serait damne, qu'elle avait t la ruine de toutes ses amies, qu'elle avait amen une telle et une telle, et une telle l'chafaud; et l elle comptait quelque dix ou onze personnes, de certaines desquelles j'ai fait mention, qui taient venues une fin prcoce; et qu' cette heure elle tait l'occasion de ma perte, puisqu'elle m'avait persuade de continuer, alors que je voulais cesser. Je l'interrompis l: --Non, ma mre, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez conseill de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous couter; par ainsi vous n'avez point t blmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me suis amene cette misre! Et ainsi nous passions bien des heures ensemble. Eh bien, il n'y avait point de remde; le procs suivit son cours et le jeudi je fus transfre la maison des assises, o je fus assigne, comme ils disent, et le lendemain, je fus appointe pour tre juge. Sur l'assignation je plaidai non coupable, et bien le pouvais-je, car j'tais accuse de flonie et dbris de clture; c'est savoir d'avoir flonieusement vol deux pices de soie de brocart, estimes 46, marchandises appartenant Anthony Johnson, et d'avoir forc les portes; au lieu que je savais trs bien qu'ils ne pouvaient prtendre que j'eusse forc les portes, ou seulement soulev un verrou. Le vendredi je fus mene au jugement. J'avais puis mes esprits force de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir. Quand le jugement fut commenc et que l'acte d'accusation eut t lu, je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les tmoins et qu'ensuite on m'entendrait mon tour. Les tmoins taient les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vrit; car bien que la chose ft vraie, en somme, pourtant elles l'aggravrent un point extrme, et jurrent que j'avais les toffes entirement en ma possession, que je les avais caches sous mes habits, que je m'en allais avec, que j'avais pass le seuil d'un pied quand elles se firent voir, et qu'aussitt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que j'tais tout fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la rue avec les toffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite elles m'avaient arrte et qu'elles avaient trouv les toffes sur moi. Le fait en somme tait vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient arrte avant que j'eusse pass le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait pas beaucoup; car j'avais pris les toffes, et je les aurais emportes, si je n'avais pas t saisie. Je plaidai que je n'avais rien vol, qu'ils n'avaient rien perdu, que la porte tait ouverte, et que j'tais entre dessein d'acheter: si, ne voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des toffes, il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler, puisque je ne les avais point emportes plus loin que la porte, pour mieux les regarder la lumire. La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de plaisanterie sur mon intention d'acheter ces toffes, puisque ce n'tait point l une boutique faite pour en vendre; et quant les avoir portes la lumire pour les regarder, les servantes firent l-dessus d'impudentes moqueries, et y dpensrent tout leur esprit; elles dirent la cour que je les avais regardes bien suffisamment, et que je les avais trouves mon got, puisque je les avais empaquetes et que je m'en allais avec. En somme je fus juge coupable de flonie, et acquitte sur le bris de clture, ce qui ne fut qu'une mdiocre consolation, cause que le premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'et pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible sentence; et quand on vint me demander ce que j'avais dire en ma faveur pour en empcher l'excution, je demeurai muette un temps; mais quelqu'un m'encouragea tout haut parler aux juges, puisqu'ils pourraient reprsenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna un peu de coeur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour empcher la sentence, mais que j'avais beaucoup dire pour implorer la merci de la cour; que j'esprais qu'en un tel cas elle me ferait une part d'indulgence, puisque je n'avais point forc de porte, que je n'avais rien enlev, que personne n'avait rien perdu; que l'homme qui appartenaient ces toffes avait eu assez de bont pour dire qu'il dsirt qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honntement dit); qu'au pire c'tait la premire faute et que je n'avais jamais encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si mouvant, que malgr que je fusse en larmes, qui toutefois n'taient pas assez fortes pour touffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient taient mus aux larmes. Les juges demeurrent graves et silencieux, m'coutrent avec condescendance, et me donnrent le temps de dire tout ce qui me plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononcrent contre moi la sentence de mort: sentence qui me parut la mort mme, et qui me confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes. Ma pauvre gouvernante tait totalement inconsole; et elle qui auparavant m'avait rconforte, avait elle-mme besoin de l'tre; et parfois se lamentant, parfois furieuse, elle tait autant hors du sens qu'une folle Bedlam. On peut plutt s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle tait maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de trouver mon nom dans l'ordre d'excution qui devait arriver pour le supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de moi-mme. Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur sa requte vint me rendre visite. Il m'exhorta srieusement me repentir de tous mes pchs et ne plus jouer avec mon me, ne me flattant point d'esprances de vie, tant inform, dit-il, que je n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me tourner vers Dieu de toute mon me, et lui crier pardon au nom de Jsus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropries de l'criture, qui encourageaient les plus grands pcheurs se repentir et se dtourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla et pria avec moi. Ce fut alors que pour la premire fois j'prouvai quelques signes rels de repentir; je commenai maintenant de considrer ma vie passe avec horreur, et ayant une espce de vue de l'autre ct du temps, les choses de la vie, comme je crois qu'il arrive toute personne dans un tel moment, commencrent de prendre un aspect diffrent et tout une autre forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de flicit, de joie, les douleurs de la vie, me parurent des choses entirement changes; et je n'avais rien dans mes penses qui ne ft si infiniment suprieur tout ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande stupidit d'attacher de l'importance chose qui ft, quand elle et la plus grande valeur du monde. Le mot d'ternitse reprsenta avec toutes ses additions incomprhensibles, et j'en eus des notions si tendues que je ne sais comment les exprimer. Le bon gentilhomme fut tellement mu par la vue de l'influence que toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il bnit Dieu qui avait permis qu'il me vnt voir et rsolut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier moment. Ce ne fut pas moins de douze jours aprs que nous emes reu notre sentence avant que personne ft envoy au supplice; et puis l'ordre de mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom tait parmi les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles rsolutions; en vrit mon coeur s'enfona et je pmai deux fois, l'une aprs l'autre, mais ne prononai pas une parole. Le bon ministre tait bien afflig pour moi et fit ce qu'il put pour me rconforter avec les mmes arguments et la mme loquence touchante qu'il avait fait avant, et ne me quitta pas de la soire, tant que les gardiens voulurent lui permettre de rester, moins qu'il se ft clore sous les verrous avec moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point. Je m'tonnai fort de ne point le voir le lendemain, tant le jour avant celui qui avait t fix pour l'excution, et j'tais infiniment dcourage et dprime, et en vrit je tombais presque par manque de cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succs, donne lors de ses premires visites. J'attendis avec une grande impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint mon appartement: car j'avais obtenu la faveur, grce de l'argent, sans quoi en ce lieu on ne peut rien faire, de ne pas tre enferme dans le trou des condamns, parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale petite chambre pour moi seule. Mon coeur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix la porte, mme avant que de le voir; mais qu'on juge de l'espce de mouvement qui se fit dans mon me lorsque, aprs de brves excuses sur ce qu'il n'tait pas venu, il me montra que son temps avait t employ pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur qui avait examin mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis. Il usa de toute la prcaution possible me faire savoir ce qu'il et t d'une double cruaut de me dissimuler, car ainsi que la douleur m'avait bouleverse avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant et je tombai dans une pmoison plus dangereuse que la premire, et ce ne fut pas sans peine que je revins moi. Le lendemain matin il y eut une triste scne, en vrit, dans la prison. La premire chose dont je fus salue le matin fut le glas du gros bourdon du Saint-Spulcre qui annonait le jour. Sitt qu'il commena tinter, on entendit retentir de mornes gmissements et des cris qui venaient du trou des condamns, o gisaient six pauvres mes qui devaient tre excutes ce jour-l: les unes pour un crime, les autres pour un autre, et deux pour assassinat. Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les diffrents prisonniers qui exprimaient leurs grossires douleurs pour les pauvres cratures qui allaient mourir, mais d'une manire extrmement dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et maudissaient ceux qui les avaient amens l; beaucoup s'apitoyaient; et peu d'entre eux, trs peu, priaient pour eux. Il n'y avait gure l de place pour le recueillement d'esprit qu'il me fallait afin de bnir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme il tait, arrache d'entre les mchoires de cette destruction; je restais, comme il tait, muette et silencieuse, toute submerge par ce sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le coeur; car les passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop agites pour qu'elles puissent en peu de temps rgler leurs propres mouvements. Pendant tout le temps que les pauvres cratures condamnes se prparaient la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait auprs d'elles pour les disposer se soumettre la sentence; pendant tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'tait pas moins violent que si j'eusse t dans la mme condition que le jour d'avant; j'tais si fortement agite par ce surprenant accs que j'tais secoue comme si j'eusse t prise d'une fivre, si bien que je ne pouvais ni parler ni voir, sinon comme une gare. Sitt qu'on les eut toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sitt, dis-je, qu'elles furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes, comme si ce ft une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne pouvais-je l'arrter ni l'interrompre, non, malgr tout l'effort et le courage que j'y mettais. Cette crise de larmes me tint prs de deux heures, et ainsi que je crois, me dura jusqu' ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde; et puis suivit une bien humble, repentante, srieuse espce de joie; ce fut une relle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je passai la plus grande partie du jour. Ce fut environ quinze jours aprs, que j'eus quelques justes craintes d'tre comprise dans l'ordre d'excution des assises suivantes; et ce ne fut pas sans grande difficult, et enfin par humble ptition d'tre dporte que j'y chappai; si mal tais-je tenue la renomme, et si forte tait la rputation que j'avais d'tre une ancienne dlinquante au sens de la loi, quoi que je pusse tre aux yeux des juges, n'ayant jamais t amene encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que les juges ne pouvaient m'accuser d'tre une ancienne dlinquante, mais l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla. J'avais maintenant la certitude de la vie, en vrit, mais avec les dures conditions d'tre condamne tre dporte, ce qui tait, dis-je, une dure condition, en elle-mme, mais non point si on la considre par comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni sur le choix qui me fut donn; nous choisissons tous n'importe quoi plutt que la mort, surtout quand elle est accompagne d'une perspective aussi dplaisante au del, ce qui tait mon cas. Je reviens ici ma gouvernante, qui avait t dangereusement malade, et ayant approch autant de la mort par sa maladie que moi par ma sentence, tait extrmement repentante; je ne l'avais point vue pendant tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout justement sortir, elle vint me voir. Je lui dis ma condition et en quel diffrent flux et reflux de craintes et d'esprances j'avais t agite; je lui dis quoi j'avais chapp, et sous quelles conditions; et elle tait prsente lorsque le ministre commena d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice lorsque je me trouverais mle l'horrible compagnie que gnralement on dporte. En vrit, j'y rflchissais mlancoliquement moi-mme, car je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'tait pas sans fondement. --Bon, bon! dit-elle, mais j'espre bien que tu ne seras point tente par un si affreux exemple. Et aussitt que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas me dcourager; puisque peut-tre elle trouverait des voies et moyens pour disposer de moi d'une faon particulire, de quoi elle me parlerait plus plein plus tard. Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus gai que de coutume, et immdiatement j'entretins mille notions d'tre dlivre, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les mthodes, ni songer une qui ft praticable; mais j'y tais trop intresse pour la laisser partir sans qu'elle s'expliqut, ce que toutefois, elle fut trs rpugnante faire, mais comme je la pressais toujours, me rpondit en un peu de mots ainsi: --Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu dj connu une dans ta vie qui se ft dporter avec 100 dans sa poche? Je te le promets, mon enfant, dit-elle. Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu d'esprer d'autre chose que la stricte excution de l'ordre, et qu'ainsi que c'tait une svrit qu'on regardait comme une merci, il n'y avait point de doute qu'elle ne serait strictement observe. Elle rpondit seulement ceci: --Nous essayerons ce qu'on peut faire.... Et ainsi nous nous sparmes. Je demeurai en prison encore prs de quinze semaines; quelle en fut la raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarque bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize cratures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais de mon temps: et, en vrit, il faudrait une histoire plus longue que la mienne pour dcrire les degrs d'impudence et d'audacieuse coquinerie auxquelles ces treize arrivrent ainsi que la manire de leur conduite pendant le voyage; de laquelle je possde un divertissant rcit qui me fut donn par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il avait fait crire en grand dtail par son second. On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma dportation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop prs de la fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire. Il avait t transfr, ainsi que je l'ai remarqu dj de la section du matre la prison ordinaire, dans le prau, avec trois de ses camarades: car on en trouva un autre leur joindre aprs quelque temps; l, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en jugement prs de trois mois. Il semble qu'ils trouvrent le moyen de corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient tmoigner contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Aprs quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforcrent d'obtenir assez de preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les deux autres, desquels mon mari du Lancashire tait l'un, restaient encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre chacun d'eux; mais la loi les obligeant produire deux tmoins, ils ne pouvaient rien en faire; pourtant, ils taient rsolus ne point non plus relcher ces hommes; persuads qu'ils taient d'obtenir tmoignage la fin et, cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels prisonniers avaient t arrts, et que tout le monde pouvait venir la prison pour les voir. Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosit, feignant d'avoir t vole dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le prau, je me dguisai de telle manire et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'tais; mais sitt que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais trs bien. Aussitt on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter tmoignage contre un des voleurs de grand'route, grce quoi on me remettrait ma sentence de dportation. Ils l'apprirent et immdiatement mon mari dsira voir cette Mme Flanders qui le connaissait si bien et qui allait tmoigner contre lui; et, en consquence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai aussi bien que les meilleurs vtements que je souffris jamais de porter l me le permirent, et je me rendis dans le prau; mais j'avais un chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me demanda si je le connaissais; je lui dis qu' oui, fort bien; mais ainsi que j'avais cach mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et il n'eut pas la moindre ide de la personne que j'tais. Il me demanda o je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me tournant vers le gardien qui se trouvait l, je demandai s'il ne pouvait me permettre de lui parler seule. Il dit: Oui, oui et trs civilement se retira. Sitt qu'il fut parti et que j'eus ferm la porte, je rejetai mon chaperon, et clatant en larmes: --Mon chri, dis-je, tu ne me reconnais pas? Il devint ple et demeura sans voix comme un frapp par la foudre, et, incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots: Laissez-moi m'asseoir; puis, s'asseyant prs de la table, la tte appuye sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupfi. Je pleurais si violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse parler de nouveau; mais aprs avoir laiss libre cours ma passion, je rptai les mmes paroles: --Mon chri, tu ne me reconnais pas? Sur quoi il rpondit: Si, et ne dit plus rien pendant longtemps. Aprs avoir continu dans la mme surprise il releva les yeux vers moi, et dit: --Comment peux-tu tre aussi cruelle? Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je rpondis: --Comment peux-tu m'appeler cruelle? --De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce point pour m'insulter? Je ne t'ai pas vole, du moins sur la grand'route. Je vis bien par l qu'il ne savait rien des misrables circonstances o j'tais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait l, je fusse venue lui reprocher de m'avoir abandonne. Mais j'avais trop lui dire pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'tais bien loin de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'tais venue pour que nous nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisment que je n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma condition tait pire que la sienne, et en bien des faons. Il eut l'air un peu inquit sur cette impression que ma condition tait pire que la sienne, mais avec une sorte de sourire il dit: --Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchan, et Newgate, avec deux de mes compagnons dj excuts, peux-tu dire que ta condition est pire que la mienne? --Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage faire, s'il faut que je conte ou que tu coutes mon infortune histoire; mais si tu dsires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma condition est pire que la tienne. --Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends passer en jugement capital la prochaine session mme? --Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai t condamne mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien? Alors, en vrit, il demeura encore silencieux comme un frapp de mutisme, et aprs un instant il se dressa. --Infortun couple, dit-il, comment est-ce possible? Je le pris par la main: --Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je suis prisonnire dans cette mme maison, et en bien plus mauvaise condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour t'insulter quand je t'en dirai les dtails. Et l-dessus nous nous assmes tout deux, et je lui contai autant de mon histoire que je pensai convenable, arrivant enfin ce que j'avais t rduite une grande pauvret, et me reprsentant comme tombe dans une compagnie qui m'avait entrane soulager mes dtresses en une faon pour moi inaccoutume; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison d'un marchand, j'avais t arrte pour n'avoir fait qu'aller jusqu' la porte, une fille de service m'ayant saisie l'improviste; que je n'avais point forc de serrure ni rien enlev et que ce nonobstant j'avais t reconnue coupable et condamne mourir, mais que les juges ayant t touchs par la duret de ma condition, avaient obtenu pour moi la faveur d'tre dporte. Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais t prise dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui tait une grande et clbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'tait point l mon nom. Mais je plaai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et que sous ce nom j'avais t traite comme une ancienne dlinquante, malgr que ce ft la premire chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je lui fis un long rcit de ce qui m'tait arriv depuis qu'il m'avait vue; mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en ft dout; puis je lui racontai comment je l'avais vu Brickhill; comment il tait poursuivi; et comment, en dclarant que je le connaissais et que c'tait un fort honnte gentilhomme, j'avais arrt la hue et que le commissaire s'en tait retourn. Il couta trs attentivement toute mon histoire, et sourit de mes aventures, tant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait diriges en chef; mais quand je vins l'histoire de Little Brickhill, il demeura surpris: --Alors c'tait toi, ma chrie, dit-il, qui arrtas la populace Brickhill? --Oui, dis-je, c'tait moi, en vrit;--et je lui dis les dtails que j'avais observs alors son sujet. --Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauv la vie dans ce temps; et je suis heureux de te devoir la vie, toi; car je vais m'acquitter de ma dette cette heure, et te dlivrer de la condition o tu es, duss-je y prir. Je lui dis qu'il n'en fallait rien faire; que c'tait un risque trop grand, et qui ne valait pas qu'il en court le hasard, et pour une vie qui ne valait gure qu'il la sauvt. Peu importait, dit-il; c'tait pour lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donn une nouvelle vie; car, dit-il, je n'ai jamais t dans un vritable danger que cette fois-l, jusqu' la dernire minute o j'ai t pris. Et en vrit son danger ce moment tait en ce qu'il pensait qu'il n'et point t poursuivi par l; car ils avaient dcamp de Hocksley par un tout autre chemin; et ils taient arrivs Brickhill travers champs, par-dessus les haies, persuads de n'avoir t vus par personne. Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en vrit, ferait une trs trange histoire, et serait infiniment divertissante; et me dit qu'il avait pris la grand'route environ douze ans avant de m'avoir pouse; que la femme qui l'appelait frren'tait point sa parente, mais une qui tait affilie leur clique, et qui, tenant correspondance avec eux, vivait toujours en ville, cause qu'elle avait beaucoup de connaissances; qu'elle les avertissait fort exactement sur les personnes qui sortaient de la ville, et qu'ils avaient fait de riches butins sur ses renseignements; qu'elle pensait avoir mis la main sur la fortune pour lui, quand elle m'avait amene lui, mais qu'il s'tait trouv qu'elle avait t due, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir; que si j'avais eu un tat, ainsi qu'elle en avait t informe, il avait rsolu de quitter la grand'route et de vivre d'une nouvelle vie, sans jamais paratre en public avant qu'on et publi quelque pardon gnral, o qu'il et pu faire mettre son nom, pour de l'argent, dans quelque rmission particulire, de faon tre parfaitement l'aise; mais que les choses ayant tourn autrement, il avait d reprendre son vieux mtier. Il me fit un long rcit de quelques-unes de ses aventures, et en particulier d'une o il pilla les coches de West-Chester, prs Lichfield, o il fit un gros butin; et ensuite, comment il vola cinq leveurs dans l'Ouest, qui s'en allaient la foire de Burford, en Wiltshire, pour acheter des moutons; il me dit qu'il avait pris tant d'argent sur ces deux coups que s'il et su o me trouver, il aurait certainement accept ma proposition d'aller tous deux en Virginie; ou de nous tablir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise d'Amrique. Il me dit qu'il m'avait crit trois lettres et qu'il les avait adresses conformment ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en vrit; mais ces lettres m'tant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de rponse, afin qu'il penst qu'elles se fussent perdues. Je m'enquis alors des circonstances de son cas prsent, et de ce qu'il attendait quand il viendrait tre jug. Il me dit qu'il n'y avait point de preuves contre lui; cause que sur les trois vols dont on les accusait tous, c'tait sa bonne fortune qu'il n'y en et qu'un o il et t ml; et qu'on ne pouvait trouver qu'un tmoin sur ce fait, ce qui n'tait pas suffisant; mais qu'on esprait que d'autres se prsenteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en fusse une qui tait venue ce dessein; mais que si personne ne se prsentait contre lui, il esprait qu'il serait absous; qu'on lui avait insinu que s'il se soumettait la dportation, on la lui accorderait sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y rsigner, et qu'il pensait qu'il prfrerait encore la potence. Je le blmai l-dessus; d'abord cause que, s'il tait dport, il pouvait y avoir cent faons pour lui, qui tait gentilhomme et hardi aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-tre quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit sur cette partie, et dit que c'tait la dernire chose qu'il prfrait, ayant une certaine horreur dans l'esprit se faire envoyer aux plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde ft beaucoup plus supportable la potence, et, que c'tait l'opinion gnrale de tous les gentilshommes qui taient pousss par les exigences de leurs fortunes se mettre sur le grand chemin; que sur la place d'excution on trouvait au moins la fin de toutes les misres de l'tat prsent; et que, pour ce qui venait aprs, son avis, un homme avait autant de chances de se repentir sincrement pendant les derniers quinze jours de son existence, sous les agonies de la gele et du trou des condamns, qu'il en aurait jamais dans les forts et dserts de l'Amrique; que la servitude et les travaux forcs taient des choses auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce n'tait qu'un moyen de les forcer se faire leurs propres bourreaux, ce qui tait bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, mme quand il ne faisait qu'y penser. J'usai de mes efforts extrmes pour le persuader, et j'y joignis l'loquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui dis que l'infamie d'une excution publique devait peser plus lourdement sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il pt rencontrer par del la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une chance de vivre, tandis que l il n'en avait point; que ce serait pour lui la chose la plus aise du monde que de s'assurer d'un capitaine de navire, tant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie. Il me jeta un regard plein de dsir, et je devinai qu'il voulait dire qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'tait point l ce qu'il entendait. --Tu viens de me donner entendre, ma chrie, dit-il, qu'il pourrait y avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu qu'il pourrait tre possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner deux cents livres pour viter de partir que cent livres pour avoir ma libert, une fois que je serai l-bas. --C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que moi. --Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le connaisses, que tu ferais de mme; moins que ce ne soit, ainsi que tu me l'as dit, parce que tu as ta mre l-bas. Je lui dis que pour ma mre, elle devait tre morte depuis bien des annes; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient rduite la condition, o j'avais t depuis plusieurs annes, j'avais cess toute correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais reue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite dans la condition d'une voleuse dporte; que par ainsi, au cas o j'irais l-bas, j'tais rsolue ne les point voir; mais que j'avais bien des vues sur ce voyage, qui en teraient toutes les parties pnibles; et que s'il se trouvait oblig d'y aller aussi, je lui enseignerais aisment comment il fallait s'y prendre pour ne jamais entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas d'argent, qui est le seul ami vritable dans cette espce de condition. Il me sourit et me rpondit qu'il ne m'avait point dit qu'il et de l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'esprais qu'il n'avait point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui, s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgr que je n'en eusse pas beaucoup, pourtant je n'tais pas dans le besoin, et que pendant que j'en aurais, j'ajouterais plutt sa rserve que je ne l'affaiblirais, sachant bien que quoi qu'il et, en cas de dportation, il lui faudrait le dpenser jusqu'au dernier liard. Il s'exprima sur ce chef de la manire la plus tendre. Il me dit que l'argent qu'il avait n'tait point une somme considrable, mais qu'il ne m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura qu'il n'avait nullement parl avec de telles intentions; qu'il tait seulement attentif ce que je lui avais suggr; qu'ici il savait bien quoi faire, mais que l-bas il serait le misrable le plus impuissant qui ft au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose o il n'y avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'tais heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement chapper la servitude qu'il considrait comme la consquence de la dportation, mais encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait manquer d'y trouver le succs s'il y donnait seulement l'application commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se souvenir que je le lui avais conseill il y avait bien des annes et que je lui avais propos ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde. J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce que je disais, de la connaissance que j'avais de la mthode qu'il fallait prendre, et de la probabilit du succs, il me verrait d'abord me dlivrer moi-mme de la ncessit de passer la mer et puis que je partirais avec lui librement, de mon plein gr et que peut-tre j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais point cette proposition parce qu'il ne m'tait pas possible de vivre sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent t telles qu'elles taient suffisantes nous accommoder tous deux quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu o personne ne pourrait nous reprocher le pass, et o nous serions libres, sans les tortures d'un cachot de condamns pour nous y forcer, de considrer tous nos dsastres passs avec infiniment de satisfaction, regardant que nos ennemis nous oublieraient entirement, et que nous vivrions comme nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui et droit de rien nous dire, ou nous eux. Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je rpondis avec tant d'effet toutes ses objections passionnes, qu'il m'embrassa et me dit que je le traitais avec une sincrit laquelle il ne pouvait rsister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se soumettre son destin dans l'esprance de trouver le confort d'une si fidle conseillre et d'une telle compagne de misre; mais encore voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant, savoir qu'il pouvait y avoir quelque moyen de se librer, avant de partir, et qu'il pouvait tre possible d'viter entirement le dpart, ce qui son avis valait beaucoup mieux. Nous nous sparmes aprs cette longue confrence avec des tmoignages de tendresse et d'affection que je pensai qui taient gaux sinon suprieurs ceux de notre sparation de Dunstable. Enfin, aprs beaucoup de difficults, il consentit partir; et comme il ne fut pas l-dessus admis la dportation devant la cour, et sur ptition, ainsi que je l'avais t, il se trouva dans l'impossibilit d'viter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire. Le moment de ma propre dportation s'approchait. Ma gouvernante qui continuait se montrer amie dvoue avait tent d'obtenir un pardon, mais n'avait pu russir moins d'avoir pay une somme trop lourde pour ma bourse, puisque de la laisser vide, moins de me rsoudre reprendre mon vieux mtier, et t pire que la dportation, cause que l-bas je pouvais vivre, et ici non. C'est au mois de fvrier que je fus, avec treize autres forats, remise un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, bord d'un navire l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena bord, et le matre du vaisseau signa le reu. Cette nuit-l on ferma les coutilles sur nous, et on nous tint si troitement enferms que je pensai touffer par manque d'air; et le lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivire jusqu' un lieu nomm Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'vasion. Cependant quand le navire fut arriv l et eut jet l'ancre, nous emes l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont, tant particulirement rserv au capitaine et aux passagers. Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tte, et par le mouvement du navire je m'aperus que nous tions sous voile, je fus d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bientt aprs, voyant qu'on avait jet l'ancre, et que nous fmes avertis par quelques hommes que nous aurions le matin suivant la libert de monter sur le tillac et de parler nos amis qui nous viendraient voir. Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers; mais ensuite on nous donna de petites cabines--du moins ceux qui avaient quelque literie y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou caisses de vtements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de laine que celle qui tait sur leur dos, et pas un denier pour se tirer d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux bord, surtout les femmes, qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient besoin. Quand, le matin suivant, nous emes la libert de monter sur le tillac, je demandai l'un des officiers si je ne pouvais tre autorise envoyer une lettre terre pour mes amis, afin de leur faire savoir l'endroit o nous tions et de me faire envoyer quelques choses ncessaires. C'tait le bosseman, homme fort civil et affable, qui me dit que j'aurais toute libert que je dsirerais et qu'il pt me donner sans imprudence; je lui dis que je n'en dsirais point d'autre et il me rpondit que le canot du navire irait Londres la mare suivante, et qu'il donnerait ordre qu'on portt ma lettre. En effet quand le canot partit, le bosseman vint m'en avertir, me dit qu'il y montait lui-mme, et que si ma lettre tait prte, il en prendrait soin. J'avais prpar d'avance plume, encre et papier, et j'avais fait une lettre adresse ma gouvernante dans laquelle j'en avais enferm une autre pour mon camarade de prison: mais je ne lui laissai pas savoir que c'tait mon mari, et je le lui cachai jusqu' la fin. Dans ma lettre ma gouvernante je lui disais l'endroit o tait le navire et la pressais de m'envoyer les effets qu'elle m'avait prpars pour le voyage. Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en mme temps un shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que je le suppliais de charger de la lettre sitt qu'il viendrait terre, afin que, si possible, j'eusse une rponse rapporte de la mme main, et que j'apprisse ce que devenaient mes effets. --Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie reus, je suis perdue. Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j'en tais mieux fournie que les prisonniers ordinaires; que j'avais une bourse, o il ne manquait pas d'argent; et je trouvai que cette vue seule m'attira un traitement trs diffrent de celui que j'eusse autrement subi; car bien qu'il ft civil vraiment, auparavant, c'tait par une sorte de compassion naturelle qu'il ressentait pour une femme dans la dtresse; tandis qu'il le fut plus qu' l'ordinaire aprs, et me fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu'autrement je ne l'eusse t; ainsi qu'il paratra en lieu et place. Il remit fort honntement ma lettre dans les propres mains de ma gouvernante et me rapporta sa rponse. Et quand il me la donna il me rendit le shilling: --Tenez, dit-il, voil votre shilling que je vous rends, car j'ai remis la lettre moi-mme. Je ne sus que dire; j'tais toute surprise; mais aprs une pause je rpondis: --Monsieur, vous tes trop bon; ce n'et t que justice que vous vous fussiez alors pay du message. --Non, non, dit-il, je ne suis que trop pay. Qui est cette dame? Est-ce votre soeur? --Non, monsieur, dis-je; ce n'est point ma parente; mais c'est une trs chre amie, et la seule amie que j'aie au monde. --Eh bien! dit-il, il y a peu d'amies semblables. Figurez-vous qu'elle pleure comme une enfant. --Ah! oui, fis-je encore: je crois bien qu'elle donnerait cent livres pour me dlivrer de cette affreuse condition. --Vraiment oui! dit-il,--mais je pense que pour la moiti je pourrais bien vous mettre en mesure de vous dlivrer. Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l'entendre. --Hlas, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une dlivrance telle que si j'tais reprise, il m'en coterait la vie. --Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne garde, l'avenir: je n'y puis rien dire. Et nous ne tnmes pas plus de discours pour l'instant. Cependant ma gouvernante, fidle jusqu'au dernier moment, fit passer ma lettre dans la prison mon mari, et se chargea de la rponse; et le lendemain elle arriva elle-mme, m'apportant d'abord un hamac, comme on dit, avec la fourniture ordinaire; elle m'apporta aussi un coffre de mer, c'est savoir un de ces coffres qu'on fabrique pour les marins, avec toutes les commodits qui y sont contenues, et plein de presque tout ce dont je pouvais avoir besoin; et dans un des coins du coffre, o il y avait un tiroir secret, tait ma banque--c'est--dire qu'elle y avait serr autant d'argent que j'avais rsolu d'emporter avec moi; car j'avais ordonn qu'on conservt une partie de mon fonds, afin qu'elle pt m'envoyer ensuite tels effets dont j'aurais besoin quand je viendrais m'tablir: car l'argent dans cette contre ne sert pas grand'chose, o on achte tout pour du tabac; plus forte raison est-ce grand dommage d'en emporter d'ici. Mais mon cas tait particulier; il n'tait point bon pour moi de partir sans effets ni argent; et d'autre part pour une pauvre dporte qui allait tre vendue sitt qu'elle arriverait terre, d'emporter une cargaison de marchandises, cela et attir l'attention, et les et peut-tre fait saisir; de sorte que j'emportai ainsi une partie de mon fonds, et que je laissai le reste ma gouvernante. Ma gouvernante m'apporta un grand nombre d'autres effets; mais il ne convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir l'espce de capitaine que nous aurions. Quand elle entra dans le navire, je pensai qu'elle allait mourir vraiment; son coeur s'enfona, quand elle me vit, la pense de me quitter en cette condition; et elle pleura d'une manire si intolrable que je fus longtemps avant de pouvoir lui parler. Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison, dont je fus trangement embarrasse. Il me disait qu'il lui serait impossible de se faire dcharger temps pour partir dans le mme vaisseau: et par-dessus tout, il commenait se demander si on voudrait bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien qu'il consentit tre dport de plein gr, mais qu'on le ferait mettre bord de tel navire qu'on dsignerait, o il serait consign au capitaine ainsi qu'on fait pour les autres forats; tel qu'il commenait dsesprer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'o il pensait devenir forcen; regardant que si, d'autre part, je n'tais point l, au cas o quelque accident de mer ou de mortalit m'enlverait, il serait la crature la plus dsole du monde. C'tait une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti prendre: je dis ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me poussa fort ardemment traiter avec lui, mais je n'en avais point d'envie, jusqu' ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de prison, comme elle l'appelait, aurait la libert de partir avec moi, ou non. Enfin je fus force de lui livrer le secret de toute l'affaire, except toutefois de lui dire que c'tait mon mari, je lui dis que j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la libert de partir dans le mme vaisseau, et que je savais qu'il avait de l'argent. Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions l-bas, comment nous pourrions planter, nous tablir, devenir riches, en somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que nous devions nous marier sitt qu'il viendrait bord. Elle ne tarda pas acquiescer joyeusement mon dpart, quand elle apprit tout cela, et partir de ce moment elle fit son affaire de voir ce qu'il ft dlivr temps de manire embarquer dans le mme vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande difficult, et non sans qu'il passt toutes les formalits d'un forat dport, ce qu'il n'tait pas en ralit, puisqu'il n'avait point t jug, et qui fut une grande mortification pour lui. Comme notre sort tait maintenant dtermin et que nous tions tous deux embarqus relle destination de la Virginie, dans la mprisable qualit de forats transports destins tre vendus comme esclaves, moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il tait fort triste et dprim; la mortification d'tre ramen bord ainsi qu'il l'avait t comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en premier lieu qu'il serait dport de faon qu'il part gentilhomme en libert: il est vrai qu'on n'avait point donn ordre de le vendre lorsqu'il arriverait l-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour cette raison il fut oblig de payer son passage au capitaine, quoi nous n'tions point tenus: pour le reste, il tait autant hors d'tat qu'un enfant de faire quoi que ce ft sinon par instructions. Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en consquence n'tant point rsolue sur la manire dont je devais recevoir la proposition de l'honnte bosseman, ce qui en vrit lui parut assez trange. Au bout de ce temps, voici mon mari venir bord; il avait le visage colre et morne; son grand coeur tait gonfl de rage et de ddain, qu'il ft tran par trois gardiens de Newgate et jet bord comme un forat, quand il n'avait pas tant qu't amen en jugement. Il en fit faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il et quelque intrt, mais ils rencontrrent quelque obstacle dans leurs efforts, il leur fut rpondu qu'on lui avait tmoign assez de faveur et qu'on avait reu de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accord sa dportation, qu'il devait se juger fort bien trait de ce qu'on ne reprt pas les poursuites. Cette rponse le calma, car il savait trop bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et cette heure il voyait la bont de l'avis auquel il avait cd d'accepter l'offre de la dportation, et aprs que son irritation contre ces limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu passe, il prit l'air rassrn, commena d'tre joyeux, et comme je lui disais combien j'tais heureuse de l'avoir tir une fois encore de leurs mains, il me prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui avais donn le meilleur conseil qui ft possible. --Ma chrie, dit-il, tu m'as sauv la vie deux fois: elle t'appartient dsormais et je suivrai toujours tes conseils. Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup d'honntet et me dit que son fonds avait t assez fourni quand il tait entr en prison, mais que de vivre l comme il l'avait fait, en faon de gentilhomme, et, ce qui tait bien plus, d'avoir fait des amis, et d'avoir soutenu son procs, lui avait cot beaucoup d'argent, et en un mot il ne lui restait en tout que 108 qu'il avait sur lui en or. Je lui rendis aussi fidlement compte de mon fonds c'est--dire de ce que j'avais emport avec moi, car j'tais rsolue, quoi qu'il pt advenir, garder ce que j'avais laiss en rserve: au cas o je mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais laiss aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait elle, chose qu'elle avait bien mrite par ses services. Le fonds que j'avais sur moi tait de 246 et quelques shillings, de sorte que nous avions entre nous 354, mais jamais fortune plus mal acquise n'avait t runie pour commencer la vie. Notre plus grande infortune tait que ce fonds en argent ne reprsentait aucun profit l'emporter aux plantations; je crois que le sien tait rellement tout ce qui lui restait au monde, comme il me l'avait dit; mais moi qui avais entre 700 et 800 en banque quand ce dsastre me frappa et qui avais une des amies les plus fidles au monde pour s'en occuper, regardant que c'tait une femme qui n'avait point de principes, j'avais encore 300 que je lui avais laisses entre les mains et mises en rserve ainsi que j'ai dit; d'ailleurs, j'avais emport plusieurs choses de grande valeur, en particulier deux montres d'or, quelques petites pices de vaisselle plate et plusieurs bagues: le tout vol. Avec cette fortune et dans la soixante et unime anne de mon ge je me lanai dans un nouveau monde, comme je puis dire, dans la condition d'une pauvre dporte qu'on avait envoye au del des mers pour lui faire grce de la potence; mes habits taient pauvres et mdiocres, mais point dguenills ni sales, et personne ne savait, dans tout le vaisseau, que j'eusse rien de valeur sur moi. Cependant comme j'avais une grande quantit de trs bons habits et du linge en abondance que j'avais fait emballer dans deux grandes caisses, je les fis embarquer bord, non comme mes bagages, mais les ayant fait consigner mon vrai nom en Virginie; et j'avais dans ma poche les billets dchargement, et dans ces caisses taient mon argenterie et mes montres et tout ce qui avait de la valeur, except mon argent, que je conservais part dans un tiroir secret de mon coffre et qu'on ne pouvait dcouvrir ou bien ouvrir, si on le dcouvrait, sans mettre le coffre en pices. Le vaisseau commena maintenant de se remplir: plusieurs passagers vinrent bord qui n'avaient point t embarqus compte criminel, et on leur dsigna de quoi s'accommoder dans la grande cabine et autres parties du vaisseau, tandis que nous, forats, on nous fourra en bas je ne sais o. Mais quand mon mari vint bord, je parlai au bosseman qui m'avait de si bonne heure donn des marques d'amiti; je lui dis qu'il m'avait aid en bien des choses et que je ne lui avais fait aucun retour qui convnt et l-dessus je lui mis une guine dans la main; je lui dis que mon mari tait maintenant venu bord et que, bien que nous fussions dans notre infortune prsente, cependant nous avions t des personnes d'un autre caractre que la bande misrable avec laquelle nous tions venus, et que nous dsirions savoir si on ne pourrait obtenir du capitaine de nous admettre quelque commodit dans le vaisseau, chose pour laquelle nous lui ferions la satisfaction qu'il lui plairait et que nous le payerions de sa peine pour nous avoir procur cette faveur. Il prit la guine, ainsi que je pus voir, avec grande satisfaction, et m'assura de son assistance. Puis il nous dit qu'il ne faisait point doute que le capitaine, qui tait un des hommes de la meilleure humeur qui ft au monde, ne consentirait volontiers nous donner les aises que nous pourrions dsirer, et pour nous rassurer l-dessus, il me dit qu' la prochaine mare il irait le trouver seule fin de lui en parler. Le lendemain matin, m'tant trouve dormir plus longtemps que d'ordinaire, quand je me levai et que je montai sur le tillac, je vis le bosseman, parmi les hommes, ses affaires ordinaires; je fus un peu mlancolique de le voir l, et allant pour lui parler, il me vit et vint moi, et, sans lui donner le temps de me parler d'abord, je lui dis en souriant: --Je pense, monsieur, que vous nous ayez oublis, car je vois que vous avez bien des affaires. Il me rpondit aussitt: --Venez avec moi, vous allez voir. Et il m'emmena dans la grande cabine o je trouvai assis un homme de bonne apparence qui crivait et qui avait beaucoup de papiers devant lui. --Voici, dit le bosseman celui qui crivait, la dame dont vous a parl le capitaine. Et, se tournant vers moi, il ajouta: --J'ai t si loin d'oublier votre affaire, que je suis all la maison du capitaine et que je lui ai reprsent fidlement votre dsir d'tre fournie de commodits pour vous-mme, et votre mari, et le capitaine a envoy monsieur, qui est matre du vaisseau, dessein de tout vous montrer et de vous donner toutes les aises que vous dsirez et m'a pri de vous assurer que vous ne seriez pas traits ainsi que vous l'attendez, mais avec le mme respect que les autres passagers. L-dessus le matre me parla, et ne me donnant point le temps de remercier le bosseman de sa bont, confirma ce qu'il m'avait dit, et ajouta que c'tait la joie du capitaine de se montrer tendre et charitable surtout ceux qui se trouvaient dans quelque infortune, et l-dessus il me montra plusieurs cabines mnages les unes dans la grande cabine, les autres spares par des cloisons de l'habitacle du timonier, mais s'ouvrant dans la grande cabine, dessein pour les passagers, et me donna libert de choisir celle que je voudrais. Je pris une de ces dernires o il y avait d'excellentes commodits pour placer notre coffre et nos caisses et une table pour manger. Puis le matre me dit que le bosseman avait donn un rapport si excellent sur moi et mon mari qu'il avait ordre de nous dire que nous pourrions manger avec lui s'il nous plaisait pendant tout le voyage, aux conditions ordinaires qu'on fait aux passagers, que nous pourrions faire venir des provisions fraches si nous voulions, ou que, sinon, nous vivrions sur la provision ordinaire et que nous partagerions avec lui. Ce fut l une nouvelle bien revivifiante pour moi aprs tant de dures preuves et d'afflictions; je le remerciai et lui dis que le capitaine nous ferait les conditions qu'il voudrait et lui demandai l'autorisation d'aller prvenir mon mari qui ne se trouvait pas fort bien et n'tait point encore sorti de sa cabine. Je m'y rendis en effet, et mon mari dont les esprits taient encore si affaisss sous l'infamie, ainsi qu'il disait, qu'on lui faisait subir, que je le reconnaissais peine, fut tellement ranim par le rcit que je lui fis de l'accueil que nous trouverions sur le vaisseau, que ce fut tout un autre homme et qu'une nouvelle vigueur et un nouveau courage parurent sur son visage mme: tant il est vrai que les plus grands esprits quand ils sont renverss par leurs afflictions sont sujets aux plus grandes dpressions. Aprs quelque pause pour se remettre, mon mari monta avec moi, remercia le matre de la bont qu'il nous tmoignait et le pria d'offrir l'expression de sa reconnaissance au capitaine, lui proposant de payer d'avance le prix qu'il nous demanderait pour notre passage et pour les commodits qu'il nous donnait. Le matre lui dit que le capitaine viendrait bord l'aprs-midi et qu'il pourrait s'arranger avec lui. En effet, l'aprs-midi le capitaine arriva, et nous trouvmes que c'tait bien l'homme obligeant que nous avait reprsent le bosseman et il fut si charm de la conversation de mon mari qu'en somme il ne voulut point nous laisser garder la cabine que nous avions choisie, mais nous en donna une qui, ainsi que je l'ai dit avant, ouvrait dans la grande cabine, et ses conditions ne furent point exorbitantes: ce n'tait point un homme avide de faire de nous sa proie, mais pour quinze guines nous emes tout, notre passage et nos provisions, repas table du capitaine et fort bravement entretenus. Pendant tout ce temps, je ne m'tais fournie de rien de ce qui nous tait ncessaire quand nous arriverions l-bas et que nous commencerions nous appeler planteurs, et j'tais loin d'tre ignorante de ce qu'il fallait telle occasion, en particulier toutes sortes d'outils pour l'ouvrage des plantations et pour construire et toutes sortes de meubles qui, si on les achte dans le pays, doivent ncessairement coter le double. Je parlai ce sujet avec ma gouvernante, et elle alla trouver le capitaine, qui elle dit qu'elle esprait qu'on pourrait trouver moyen d'obtenir la libert de ses deux malheureux cousins, comme elle nous appelait, quand nous serions arrivs par del la mer; puis s'enquit de lui quelles choses il tait ncessaire d'emporter avec nous, et lui, en homme d'exprience, lui rpondit: --Madame, il faut d'abord que vos cousins se procurent une personne pour les acheter comme esclaves suivant les conditions de leur dportation, et puis, au nom de cette personne, ils pourront s'occuper de ce qu'il leur plaira, soit acheter des plantations dj exploites, soit acheter des terres en friche au gouvernement. Elle lui demanda alors s'il ne serait pas ncessaire de nous fournir d'outils et de matriaux pour tablir notre plantation, et il rpondit que oui, certes; puis, elle lui demanda son assistance en cela et lui dit qu'elle nous fournirait de tout ce qu'il nous faudrait, quoi qu'il lui en cott; sur quoi il lui donna une liste des choses ncessaires un planteur, qui, d'aprs son compte, montait 80 ou 100. Et, en somme, elle s'y prit aussi adroitement pour les acheter que si elle et t un vieux marchand de Virginie, sinon que sur mon indication elle acheta plus du double de tout ce dont il lui avait donn la liste. Elle embarqua toutes ces choses son nom, prit les billets de chargement et endossa ces billets au nom de mon mari, assurant ensuite la cargaison son propre nom, si bien que nous tions pars pour tous les vnements et pour tous les dsastres. J'aurais d vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108 qu'il portait sur lui, ainsi que j'ai dit, en monnaie d'or, pour le dpenser cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien que je n'entamai pas la somme que je lui avais laisse entre les mains, en fin de quoi nous emes prs de 200 en argent, ce qui tait plus que suffisant notre dessein. En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodits, nous fmes voile de Bugby's note Gravesend, o le vaisseau resta environ dix jours de plus et o le capitaine vint bord pour de bon. Ici le capitaine nous montra une civilit qu'en vrit nous n'avions point de raison d'attendre, c'est savoir qu'il nous permit d'aller terre pour nous rafrachir, aprs que nous lui emes donn nos paroles que nous ne nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisiblement bord. En vrit le capitaine avait assez d'assurances sur nos rsolutions de partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous tablir l-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de demeurer ici au pril de la vie: car ce n'aurait pas t moins. En somme, nous allmes tous terre avec le capitaine et soupmes ensemble Gravesend o nous fmes fort joyeux, passmes la nuit, couchmes dans la maison o nous avions soup et revnmes tous trs honntement bord avec lui le matin. L, nous achetmes dix douzaines de bouteilles de bonne bire, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui seraient agrables bord. Ma gouvernante resta avec nous tout ce temps et nous accompagna jusqu'aux Downs, ainsi que la femme du capitaine avec qui elle revint. Je n'eus jamais tant de tristesse en me sparant de ma propre mre que j'en eus pour me sparer d'elle, et je ne la revis jamais plus. Nous emes bon vent d'est le troisime jour aprs notre arrive aux Downs, et nous fmes voile de l le dixime jour d'avril, sans toucher ailleurs, jusqu'tant pouss sur la cte d'Irlande par une bourrasque bien forte, le vaisseau jeta l'ancre dans une petite baie prs d'une rivire dont je ne me rappelle pas le nom, mais on me dit que c'tait une rivire qui venait de Limerick et que c'tait la plus grande rivire d'Irlande. L, ayant t retenus par le mauvais temps, le capitaine qui continuait de montrer la mme humeur charmante, nous emmena de nouveau tous deux terre. Ce fut par bont pour mon mari, en vrit qui supportait fort mal la mer, surtout quand le vent soufflait avec tant de fureur. L, nous achetmes encore des provisions fraches, du boeuf, du porc, du mouton et de la volaille, et le capitaine resta pour mettre en saumure cinq ou six barils de boeuf, afin de renforcer les vivres. Nous ne fmes pas l plus de cinq jours que la temprature s'adoucissant aprs une bonne saute de vent, nous fmes voile de nouveau et, au bout de quarante-deux jours, arrivmes sans encombre la cte de Virginie. Quand nous approchmes de terre, le capitaine me fit venir et me dit qu'il trouvait par mon discours que j'avais quelques connaissances dans la contre et que j'y tais venue autrefois, de sorte qu'il supposait que je connaissais la coutume suivant laquelle on disposait des forats leur arrive. Je lui dis qu'il n'en tait rien et que pour les connaissances que j'avais l, il pouvait tre certain que je ne me ferais point connatre aucune d'elles tandis que j'tais dans les conditions d'une prisonnire, et que, pour le reste, nous nous abandonnions entirement lui pour nous assister ainsi qu'il lui avait plu de nous le promettre. Il me dit qu'il fallait qu'une personne du pays vnt m'acheter comme esclave, afin de rpondre de moi au gouverneur de la contre s'il me rclamait. Je lui dis que nous agirions selon ses directions, de sorte qu'il amena un planteur pour traiter avec lui comme s'il se ft agi de m'acheter comme esclave, n'y ayant point l'ordre de vendre mon mari, et l je lui fus vendue en formalit et je le suivis terre. Le capitaine alla avec nous et nous mena une certaine maison, que ce ft une taverne ou non, je n'en sais rien, mais on nous y donna un bol de punch fait avec du rhum, etc., et nous fmes bonne chre. Au bout d'un moment, le planteur nous donna un certificat de dcharge et une reconnaissance attestant que je l'avais servi fidlement, et je fus libre ds le lendemain matin d'aller o il me plairait. Pour ce service le capitaine me demanda six mille avoir du poids de tabac dont il dit qu'il devait compte son armateur et que nous lui achetmes immdiatement et lui fmes prsent, par-dessus le march, de 20 guines dont il se dclara abondamment satisfait. Il ne convient point que j'entre ici dans les dtails de la partie de la colonie de Virginie o nous nous tablmes, pour diverses raisons; il suffira de mentionner que nous entrmes dans la grande rivire de Potomac, qui tait la destination du vaisseau, et l nous avions l'intention de nous tablir d'abord malgr qu'ensuite nous changemes d'avis. La premire chose d'importance que je fis aprs que nous emes dbarqu toutes nos marchandises et que nous les emes serres dans un magasin que nous loumes avec un logement dans le petit endroit du village o nous avions atterri; la premire chose que je fis, dis-je, fut de m'enqurir de ma mre et de mon frre (cette personne fatale avec laquelle je m'tais marie, ainsi que je l'ai longuement racont). Une petite enqute m'apprit que Mme ***, c'est savoir ma mre tait morte, que mon frre ou mari tait vivant et, ce qui tait pire, je trouvai qu'il avait quitt la plantation o j'avais vcu et qu'il vivait avec un de ses fils sur une plantation, justement prs de l'endroit o nous avions lou un magasin. Je fus un peu surprise d'abord, mais comme je m'aventurais me persuader qu'il ne pouvait point me reconnatre, non seulement je me sentis parfaitement tranquille, mais j'eus grande envie de le voir, si c'tait possible, sans qu'il me vt. Dans ce dessein je m'enquis de la plantation o il vivait et avec une femme du lieu que je trouvai pour m'aider, comme ce que nous appelons une porteuse de chaise, j'errai autour de l'endroit comme si je n'eusse eu d'autre envie que de me promener et de regarder le paysage. Enfin j'arrivai si prs que je vis la maison. Je demandai la femme qui tait cette plantation: elle me dit qu'elle appartenait un tel, et, tendant la main sur la droite: --Voil, dit-elle, le monsieur qui appartient cette plantation et son pre est avec lui. --Quels sont leurs petits noms? dis-je. --Je ne sais point, dit-elle, quel est le nom du vieux monsieur, mais le nom de son fils est Humphry, et je crois, dit-elle, que c'est aussi le nom du pre. Vous pourrez deviner, s'il vous est possible, le mlange confus de joie et de frayeur qui s'empara de mes esprits en cette occasion, car je connus sur-le-champ que ce n'tait l personne d'autre que mon propre fils par ce pre qu'elle me montrait qui tait mon propre frre. Je n'avais point de masque, mais je chiffonnai les ruches de ma coiffe autour de ma figure si bien que je fus persuade qu'aprs plus de vingt ans d'absence et, d'ailleurs, ne m'attendant nullement en cette partie du monde, il serait incapable de me reconnatre. Mais je n'aurais point eu besoin user de toutes ces prcautions car sa vue tait devenue faible par quelque maladie qui lui tait tombe sur les yeux et il ne pouvait voir que juste assez pour se promener, et ne pas se heurter contre un arbre ou mettre le pied dans un foss. Comme ils s'approchaient de nous, je dis: --Est-ce qu'il vous connat, madame Owen? (C'tait le nom de la femme.) --Oui, dit-elle. S'il m'entend parler, il me reconnatra bien, mais il n'y voit point assez pour me reconnatre ou personne d'autre. Et alors elle me parla de l'affaiblissement de sa vue, ainsi que j'ai dit. Ceci me rassura si bien que je rejetai ma coiffe et que je les laissai passer prs de moi. C'tait une misrable chose pour une mre que de voir ainsi son propre fils, un beau jeune homme bien fait dans des circonstances florissantes, et de ne point oser se faire connatre lui et de ne point oser paratre le remarquer. Que toute mre d'enfant qui lit ces pages considre ces choses et qu'elle rflchisse l'angoisse d'esprit avec laquelle je me restreignis, au bondissement d'me que je ressentis en moi pour l'embrasser et pleurer sur lui et comment je pensai que toutes mes entrailles se retournaient en moi, que mes boyaux mmes taient remus et que je ne savais quoi faire, ainsi que je ne sais point maintenant comment exprimer ces agonies. Quand il s'loigna de moi, je restai les yeux fixes et, tremblante, je le suivis des yeux aussi longtemps que je pus le voir. Puis, m'asseyant sur l'herbe juste un endroit que j'avais marqu, je feignis de m'y tendre pour me reposer, mais je me dtournai de la femme et, couche sur le visage, je sanglotai et je baisai la terre sur laquelle il avait pos le pied. Je ne pus cacher mon dsordre assez pour que cette femme ne s'en aperut, d'o elle pensa que je n'tais point bien, ce que je fus oblige de prtendre qui tait vrai; sur quoi elle me pressa de me lever, la terre tant humide et dangereuse, ce que je fis et m'en allai. Comme je retournais, parlant encore de ce monsieur et de son fils, une nouvelle occasion de mlancolie se prsenta en cette manire: la femme commena comme si elle et voulu me conter une histoire pour me divertir. --Il court, dit-elle, un conte bien singulier parmi les voisins l o demeurait autrefois ce gentilhomme. --Et qu'est-ce donc? dis-je. --Mais, dit-elle, ce vieux monsieur, tant all en Angleterre quand il tait tout jeune, tomba amoureux d'une jeune dame de l-bas, une des plus belles femmes qu'on ait jamais vue ici et l'pousa et la mena demeurer chez sa mre, qui alors tait vivante. Il vcut ici plusieurs annes avec elle, continua la femme, et il eut d'elle plusieurs enfants, dont l'un est le jeune homme qui tait avec lui tout l'heure; mais au bout de quelque temps, un jour que la vieille dame, sa mre, parlait sa bru de choses qui la touchaient et des circonstances o elle s'tait trouve en Angleterre, qui taient assez mauvaises, la bru commena d'tre fort surprise et inquite, et en somme, quand on examina les choses plus fond, il parut hors de doute qu'elle, la vieille dame, tait la propre mre de sa bru et que, par consquent, ce fils tait le propre frre de sa femme, ce qui frappa la famille d'horreur et la jeta dans une telle confusion qu'ils pensrent en tre ruins tous; la jeune femme ne voulut pas vivre avec lui, et lui-mme, pendant un temps, fut hors du sens, puis enfin la jeune femme partit pour l'Angleterre et on n'en a jamais entendu parler depuis. Il est ais de croire que je fus trangement affecte de cette histoire, mais il est impossible de dcrire la nature de mon trouble; je parus tonne du rcit et lui fis mille questions sur les dtails que je trouvai qu'elle connaissait parfaitement. Enfin je commenai de m'enqurir des conditions de la famille, comment la vieille dame, je veux dire ma mre, tait morte, et qui elle avait laiss ce qu'elle possdait, car ma mre m'avait promis trs solennellement que, quand elle mourrait, elle ferait quelque chose pour moi et qu'elle s'arrangerait pour que, si j'tais vivante, je pusse, de faon ou d'autre, entrer en possession, sans qu'il ft au pouvoir de son fils, mon frre et mari, de m'en empcher. Elle me dit qu'elle ne savait pas exactement comment les choses avaient t rgles, mais qu'on lui avait dit que ma mre avait laiss une somme d'argent sur le payement de laquelle elle avait hypothqu sa plantation, afin que cette somme fut remise sa fille si jamais on pouvait en entendre parler soit en Angleterre, soit ailleurs, et que la grance du dpt avait t laisse ce fils que nous avions vu avec son pre. C'tait l une nouvelle qui me parut trop bonne pour en faire fi, et vous pouvez bien penser que j'eus le coeur empli de mille rflexions sur le parti que je devais prendre et la faon dont je devais me faire connatre, ou si je devrais jamais me faire connatre ou non. C'tait l un embarras o je n'avais pas, en vrit, la science de me conduire, ni ne savais-je quel parti prendre; mon esprit tait obsd nuit et jour; je ne pouvais ni dormir ni causer; tant que mon mari s'en aperut, s'tonna de ce que j'avais et s'effora de me divertir, mais ce fut tout en vain; il me pressa de lui dire ce qui me tourmentait, mais je le remis, jusqu'enfin, m'importunant continuellement, je fus force de forger une histoire qui avait cependant un fondement rel, je lui dis que j'tais tourmente parce que j'avais trouv que nous devions quitter notre installation et changer notre plan d'tablissement, cause que j'avais trouv que je serais dcouverte si je restais dans cette partie de la contre; car, ma mre tant morte, plusieurs de nos parents taient venus dans la rgion o nous tions et qu'il fallait, ou bien me dcouvrir eux, ce qui dans notre condition prsente, ne convenait point sous bien des rapports, ou bien nous en aller, et que je ne savais comment faire et que c'tait l ce qui me donnait de la mlancolie. Il acquiesa en ceci qu'il ne convenait nullement que je me fisse connatre personne dans les circonstances o nous tions alors, et par ainsi il me dit qu'il tait prt partir pour toute autre rgion de ce pays ou mme pour un autre pays si je le dsirais. Mais maintenant j'eus une autre difficult, qui tait que si je partais pour une autre colonie, je me mettais hors d'tat de jamais pouvoir rechercher avec succs les effets que ma mre m'avait laisss; d'autre part, je ne pouvais mme penser faire connatre le secret de mon ancien mariage mon nouveau mari; ce n'tait pas une histoire qu'on supportt qu'on la dise, ni ne pouvais-je prvoir quelles pourraient en tre les consquences, c'tait d'ailleurs impossible sans rendre la chose publique par toute la contre, sans qu'on st tout ensemble qui j'tais et ce que j'tais maintenant. Cet embarras continua longtemps et inquita beaucoup mon poux, car il pensait que je ne fusse pas franche avec lui et que je ne voulusse pas lui rvler toutes les parties de ma peine, et il disait souvent qu'il s'tonnait de ce qu'il avait fait pour que je n'eusse pas confiance en lui en quoi que ce ft, surtout si la chose tait douloureuse et affligeante. La vrit est que j'eusse d lui confier tout, car aucun homme ne pouvait mriter mieux d'une femme, mais c'tait l une chose que je ne savais comment lui ouvrir, et pourtant, n'ayant personne, qui en rvler la moindre part, le fardeau tait trop lourd pour mon esprit. Le seul soulagement que je trouvai fut d'en laisser savoir mon mari assez pour le convaincre de la ncessit qu'il y avait pour nous songer nous tablir dans quelque autre partie du monde et la prochaine considration qui se prsenta fut vers quelle rgion des colonies anglaises nous nous dirigerions. Mon mari tait parfaitement tranger au pays et n'avait point tant qu'une connaissance gographique de la situation des diffrents lieux, et moi qui, jusqu'au jour o j'ai crit ces lignes, ne savais point ce que signifiait le mot _gographique_, je n'en avais qu'une connaissance gnrale par mes longues conversations avec des gens qui allaient et venaient. Mais je savais bien que le Maryland, la Pennsylvanie, East et West-Jersey, la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre taient toutes situes au nord de la Virginie et qu'elles avaient toutes par consquent des climats plus froids pour lesquels, pour cette raison mme, j'avais de l'aversion; car, ainsi que j'avais toujours naturellement aim la chaleur: ainsi maintenant que je devenais vieille, je sentais une plus forte inclination fuir un climat froid. Je pensai donc aller en Caroline, qui est la colonie la plus mridionale des Anglais sur le continent; et l, je proposai d'aller, d'autant plus que je pourrais aisment revenir n'importe quel moment quand il serait temps de m'enqurir des affaires de ma mre et de rclamer mon d. Mais maintenant je trouvai une nouvelle difficult; la grande affaire pesait encore lourdement sur mes esprits et je ne pouvais songer sortir de la contre sans m'enqurir de faon ou d'autre du grand secret de ce que ma mre avait fait pour moi, ni ne pouvais-je avec aucune patience supporter la pense de partir sans me faire connatre mon vieux mari (frre) ou mon enfant, son fils; seulement j'aurais bien voulu le faire sans que mon nouveau mari en et connaissance ou sans qu'ils eussent connaissance de lui. J'agitai d'innombrables desseins dans mes penses pour arriver ces fins. J'aurai aim envoyer mon mari en Caroline pour le suivre ensuite moi-mme, mais c'tait impraticable, parce qu'il ne voulait pas bouger sans moi, ne connaissant nullement le pays ni la manire de s'tablir en lieu que ce fut. Alors je pensai que nous partirions d'abord tous deux, et que lorsque nous serions tablie je retournerais en Virginie; mais, mme alors, je savais bien qu'il ne se sparerait jamais de moi pour rester seul l-bas; le cas tait clair; il tait n gentilhomme, et ce n'tait pas seulement qu'il n'et point la connaissance du pays, mais il tait indolent, et quand nous nous tablissions, il prfrait de beaucoup aller dans la fort avec son fusil, ce qu'ils appellent l-bas chasser et qui est l'ordinaire travail des Indiens; il prfrait de beaucoup chasser, dis-je, que de s'occuper des affaires naturelles de la plantation. C'taient donc l des difficults insurmontables et telles que je ne savais qu'y faire; je me sentais si fortement pousse me dcouvrir mon ancien mari que je ne pouvais y rsister, d'autant plus que l'ide qui me courait dans la tte, c'tait que si je ne le faisais point tandis qu'il vivait, ce serait en vain peut-tre que je m'efforcerais de convaincre mon fils plus tard que j'tais rellement la mme personne et que j'tais sa mre, et qu'ainsi je pourrais perdre tout ensemble l'assistance de la parent et tout ce que ma mre m'avait laiss. Et pourtant, d'autre part, il me paraissait impossible de rvler la condition o j'tais et de dire que j'avais avec moi un mari ou que j'avais pass la mer comme criminelle; si bien qu'il m'tait absolument ncessaire de quitter l'endroit o j'tais et de revenir vers lui, comme revenant d'un autre endroit et sous une autre figure. Sur ces considrations, je continuai dire mon mari l'absolue ncessit qu'il y avait de ne point nous tablir dans la rivire de Potomac cause que nous y serions bientt publiquement connus, tandis que si nous allions en aucun autre lieu du monde, nous y arriverions avec autant de rputation que famille quelconque qui viendrait y planter. Qu'ainsi qu'il tait toujours agrable aux habitants de voir arriver parmi eux des familles pour planter qui apportaient quelque aisance, ainsi serions-nous srs d'une rception agrable sans possibilit d'une dcouverte de notre condition. Je lui dis aussi qu'ainsi que j'avais plusieurs parents dans l'endroit o nous tions et que je n'osais point me faire connatre cette heure, de crainte qu'ils vinssent savoir l'occasion de ma venue, ce qui serait m'exposer au dernier point; ainsi avais-je des raisons de croire que ma mre, qui tait morte ici, m'avait laiss quelque chose et peut-tre de considrable, dont il valait bien la peine de m'enqurir; mais que je ne pouvais point le faire sans nous exposer publiquement, moins de quitter la contre; qu'ensuite, quel que ft le lieu o nous nous tablirions je pourrais revenir sous prtexte de rendre visite mon frre et mes neveux, me faire connatre, m'enqurir de mon d, tre reue avec respect et en mme temps me rendre justice. Nous rsolmes donc aller chercher un tablissement dans quelque autre colonie, et ce fut d'abord sur la Caroline que tomba notre choix. cet effet, nous commenmes de nous enqurir sur les vaisseaux qui allaient en Caroline, et au bout de trs peu de temps on nous informa que de l'autre ct de la baie, comme ils l'appellent, c'est savoir, dans le Maryland, il y avait un vaisseau qui arrivait de la Caroline, charg de riz et d'autres marchandises, et qui allait y retourner. L-dessus, nous loumes une chaloupe pour y embarquer nos effets; puis, disant en quelque sorte un adieu final la rivire de Potomac, nous passmes avec tout notre bagage en Maryland. Ce fut un long et dplaisant voyage, et que mon poux dclara pire que tout son voyage depuis l'Angleterre, parce que le temps tait mauvais, la mer rude et le vaisseau petit et incommode; de plus, nous nous trouvions cent bons milles en amont de la rivire de Potomac, en une rgion qu'on nomme comt de Westmoreland; et comme cette rivire est de beaucoup la plus grande de Virginie, et j'ai ou dire que c'est la plus grande du monde qui dbouche en une autre rivire, et point directement dans la mer, ainsi y trouvmes-nous du fort mauvais temps, et nous fmes frquemment en grand danger, car malgr qu'on l'appelle simplement rivire, elle est parfois si large que lorsque nous tions au milieu, nous n'apercevions point la terre des deux cots pendant bien des lieues. Puis il nous fallut traverser la grande baie de Chesapeake, qui a prs de trente milles de largeur l'endroit o y dbouche la rivire de Potomac; si bien que nous emes un voyage de deux cents milles dans une misrable chaloupe avec tout notre trsor; et si quelque accident nous ft survenu, nous aurions pu tre trs malheureux, en fin de compte; supposant que nous eussions perdu nos biens, avec la vie sauve seulement, nous aurions t abandonns nus et dsols dans un pays sauvage et tranger, n'ayant point un ami, point une connaissance dans toute cette partie du monde. La pense seule me donne de l'horreur, mme aujourd'hui que le danger est pass. Enfin, nous arrivmes destination au bout de cinq jours de voile,--je crois que cet endroit se nomme Pointe-Philippe,--et voici que lorsque nous arrivmes, le vaisseau pour la Caroline avait termin son chargement tait parti trois jours avant. C'tait une dception; mais pourtant, moi qui ne devais me dcourager de rien, je dis mon mari, que, puisque nous ne pouvions passer en Caroline, et que la contre o nous tions tait belle et fertile, il fallait voir si nous ne pourrions point y trouver notre affaire, et que s'il le voulait, nous pourrions nous y tablir. Nous nous rendmes aussitt terre, mais n'y trouvmes pas de commodits dans l'endroit mme, ni pour y demeurer, ni pour y mettre nos marchandises l'abri; mais un trs honnte quaker, que nous trouvmes l, nous conseilla de nous rendre en un lieu situ environ soixante milles l'est, c'est--dire plus prs de l'embouchure de la baie, o il dit qu'il vivait lui-mme, et o nous trouverions ce qu'il nous fallait, soit pour planter, soit pour attendre qu'on nous indiqut quelque autre lieu de plantation plus convenable; et il nous invita avec tant de grce que nous acceptmes, et le quaker lui-mme vint avec nous. L nous achetmes deux serviteurs, c'est savoir une servante anglaise, qui venait de dbarquer d'un vaisseau de Liverpool, et un ngre, choses d'absolue ncessit pour toutes gens qui prtendent s'tablir en ce pays. L'honnte quaker nous aida infiniment, et quand nous arrivmes l'endroit qu'il nous avait propos, nous trouva un magasin commode pour nos marchandises et du logement pour nous et nos domestiques; et environ deux mois aprs, sur son avis, nous demandmes un grand terrain au gouvernement du pays, pour faire notre plantation; de sorte que nous laissmes de ct toute la pense d'aller en Caroline, ayant fort t bien reus ici; et au bout d'un an nous avions dfrich prs de cinquante acres de terre, partie en clture, et nous y avions dj plant du tabac, quoiqu'en petite quantit; en outre, nous avions un potager et assez de bl pour fournir nos domestiques des racines, des lgumes et du pain. Et maintenant je persuadai mon mari de me permettre de traverser de nouveau la baie pour m'enqurir de mes amis; il y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait assez d'affaires sur les bras pour l'occuper, outre son fusil pour le divertir (ce qu'on appelle chasser par ici), en quoi il prenait beaucoup d'agrment; et en vrit nous nous regardions souvent tous deux avec infiniment de plaisir, songeant combien notre vie tait meilleure, non seulement que celle de Newgate, mais que les circonstances les plus prospres de l'affreux mtier que nous avions pratiqu. Notre affaire tait maintenant en trs bonne posture: nous achetmes aux propritaires de la colonie, pour 35 payes comptant, autant de terre qu'il nous en fallait pour nous tablir une plantation qui nous suffirait tant que nous vivrions; et pour ce qui est des enfants, j'avais pass ce temps-l. Mais notre bonne fortune ne s'arrta pas l; je traversai, ainsi que j'ai dit, la baie, pour me rendre l'endroit o habitait mon frre, autrefois mon mari; mais je ne passai point dans le mme village o j'avais pass avant; mais je remontai une autre grande rivire, sur la rive orientale de la rivire de Potomac, qu'on nomme rivire de Rappahanoc, et par ce moyen j'arrivai sur l'arrire de sa plantation, qui tait trs vaste, et l'aide d'une crique navigable de la rivire de Rappahanoc, je pus venir tout prs. J'tais maintenant pleinement rsolue aller franchement et tout droit mon frre (mari) et lui dire qui j'tais; mais ne sachant l'humeur o je le trouverais, o plutt s'il ne serait point hors d'humeur d'une visite si inattendue, je rsolus de lui crire d'abord une lettre afin de lui faire savoir qui j'tais, et que je n'tais point venue lui donner de l'inquitude sur nos anciens rapports que j'esprais qui taient entirement oublis, mais que je m'adressais lui comme une soeur son frre, lui demandant assistance dans le cas de cette provision que notre mre, son dcs, avait laisse pour me supporter, et o je n'avais point de doute qu'il me ferait justice, surtout regardant que j'tais venue si loin pour m'en informer. Je lui disais dans ma lettre des choses fort tendres au sujet de son fils, qu'il savait bien, lui disais-je, qui tait mon enfant, et qu'ainsi que je n'avais t coupable de rien en me mariant lui, non plus que lui en m'pousant, puisque nous ne savions point du tout que nous fussions parents; ainsi j'esprais qu'il cderait mon dsir le plus passionn de voir une seule fois mon cher et unique enfant et de montrer quelque peu des infirmits d'une mre, cause que je prservais une si violente affection pour ce fils qui ne pouvait avoir gard de souvenir de moi en aucune faon. Je pensais bien qu'en recevant cette lettre, il la donnerait immdiatement lire son fils, ses yeux tant, ainsi que je savais, si faibles qu'il ne pouvait point voir pour la lire: mais tout alla mieux encore, car il avait permis son fils, cause que sa vue tait faible, d'ouvrir toutes les lettres qui lui viendraient en main son nom, et le vieux monsieur tant absent ou hors de la maison quand mon messager arriva, ma lettre vint tout droit dans les mains de mon fils, et il l'ouvrit et la lut. Il fit venir le messager aprs quelque peu de pause et lui demanda o tait la personne qui lui avait remis cette lettre. Le messager lui dit l'endroit, qui tait environ sept milles, de sorte qu'il lui dit d'attendre, se fit seller un cheval, emmena deux domestiques, et le voil venir vers moi avec le messager. Qu'on juge de la consternation o je fus quand mon messager revint et me dit que le vieux monsieur n'tait pas chez lui, mais que son fils tait arriv avec lui et que j'allais le voir tout l'heure. Je fus parfaitement confondue, car je ne savais si c'tait la guerre ou la paix, et j'ignorais ce qu'il fallait faire. Toutefois, je n'eus que bien peu de moments pour rflchir, car mon fils tait sur les talons du messager, et arrivant mon logement, il fit l'homme qui tait la porte quelque question en ce genre, je suppose, car je ne l'entendis pas, savoir quelle tait la dame qui l'avait envoye, car le messager dit: C'est elle qui est l, monsieur; sur quoi mon fils vient droit moi, me baise, me prit dans ses bras, m'embrassa avec tant de passion qu'il ne pouvait parler et je pouvais sentir sa poitrine se soulever et haleter comme un enfant qui pleure et sanglote sans pouvoir s'crier. Je ne puis ni exprimer ni dcrire la joie qui me toucha jusqu' l'me quand je trouvai, car il fut ais de dcouvrir cette partie, qu'il n'tait pas venu comme un tranger, mais comme un fils vers une mre, et en vrit un fils qui n'avait jamais su avant ce que c'tait que d'avoir une mre, et en somme nous pleurmes l'un sur l'autre pendant un temps considrable, jusqu'enfin il s'cria le premier: --Ma chre mre, dit-il, vous tes encore vivante! Je n'avais jamais espr de voir votre figure. Pour moi je ne pus rien dire pendant longtemps. Aprs que nous emes tous deux recouvr nos esprits et que nous fmes capables de causer, il me dit l'tat o taient les choses. Il me dit qu'il n'avait point montr ma lettre son pre et qu'il ne lui en avait point parl, que ce que sa grand-mre m'avait laiss tait entre ses mains lui-mme et qu'il me rendrait justice ma pleine satisfaction; que pour son pre, il tait vieux et infirme la fois de corps et d'esprit, qu'il tait trs irritable et colre, presque aveugle et incapable de tout; et qu'il faisait grand doute qu'il st agir dans une affaire qui tait de nature aussi dlicate; et que par ainsi il tait venu lui-mme autant pour se satisfaire en me voyant, ce dont il n'avait pu s'empcher, que pour me mettre en mesure de juger, aprs avoir vu o en taient les choses, si je voulais me dcouvrir son pre ou non. Tout cela avait t men en vrit de manire si prudente et avise que je vis que mon fils tait homme de bon sens et n'avait point besoin d'tre instruit par moi. Je lui dis que je ne m'tonnais nullement que son pre ft comme il l'avait dcrit cause que sa tte avait t un peu touche avant mon dpart et que son tourment principal avait t qu'il n'avait point pu me persuader de vivre avec lui comme sa femme aprs que j'avais appris qu'il tait mon frre, que comme il savait mieux que moi quelle tait la condition prsente de son pre, j'tais prte me joindre lui en telle mesure qu'il m'indiquerait, que je ne tenais point voir son pre puisque j'avais vu mon fils et qu'il n'et pu me dire de meilleure nouvelle que de m'apprendre que ce que sa grand'mre m'avait laiss avait t confi ses mains lui qui, je n'en doutais pas, maintenant qu'il savait qui j'tais, ne manquerait pas, ainsi qu'il avait dit, de me faire justice. Puis je lui demandai combien de temps il y avait que ma mre tait morte et en quel endroit elle avait rendu l'esprit et je lui donnai tant de dtails sur la famille que je ne lui laissai point lieu de douter de la vrit que j'tais rellement et vritablement sa mre. Mon fils me demanda alors o j'tais et quelles dispositions j'avais prises. Je lui dis que j'tais fixe sur la rive de la baie qui est dans le Maryland, sur la plantation d'un ami particulier qui tait venu d'Angleterre dans le mme vaisseau que moi; que pour la rive de la baie o je me trouvais, je n'y avais point d'habitation. Il me dit que j'allais rentrer avec lui et demeurer avec lui, s'il me plaisait, tant que je vivrais, que pour son pre il ne reconnaissait personne et qu'il ne ferait point tant que d'essayer de deviner qui j'tais. Je rflchis un peu et lui dis que malgr que ce ne ft en vrit point un petit souci pour moi que de vivre si loigne de lui, pourtant je ne pouvais dire que ce me serait la chose la plus confortable du monde que de demeurer dans la mme maison que lui, et que d'avoir toujours devant moi ce malheureux objet qui avait jadis si cruellement dtruit ma paix, et que, malgr le bonheur que j'aurais jouir de sa socit (de mon fils), ou d'tre si prs de lui que possible, pourtant je ne saurais songer rester dans une maison o je vivrais aussi dans une retenue constante de crainte de me trahir dans mon discours, ni ne serais-je capable de rfrner quelques expressions en causant avec lui comme mon fils qui pourraient dcouvrir toute l'affaire, chose qui ne conviendrait en aucune faon. Il reconnut que j'avais raison en tout ceci. --Mais alors, ma chre mre, dit-il, il faut que vous soyez aussi prs de moi que possible. Il m'emmena donc avec lui cheval jusqu' une plantation qui joignait la sienne et o je fus aussi bien entretenue que j'eusse pu l'tre chez lui-mme. M'ayant laisse l, il s'en retourna aprs m'avoir dit qu'il me parlerait de la grosse affaire le jour suivant, et m'ayant d'abord appele sa tante aprs avoir donn ordre aux jeunes gens qui, parat-il, taient ses fermiers, de me traiter avec tout le respect possible, environ deux heures aprs qu'il fut parti, il m'envoya une fille de service et un petit ngre pour prendre mes ordres et des provisions toutes prpares pour mon souper; et ainsi, je me trouvai comme si j'eusse t dans un nouveau monde, et je commenai presque de souhaiter que je n'eusse point amen d'Angleterre mon mari du Lancashire. Toutefois, c'tait un souhait o il n'y avait pas de sincrit, car j'aimais profondment mon mari du Lancashire, ainsi que j'avais toujours fait depuis le commencement, et il le mritait autant qu'il tait possible un homme, soit dit en passant. Le lendemain matin, mon fils vint me rendre encore visite presque aussitt que je fus leve. Aprs un peu de discours, il tira premirement un sac en peau de daim et me le donna, qui contenait cinquante-cinq pistoles d'Espagne, et me dit que c'tait pour solder la dpense que j'avais faite en venant d'Angleterre, car, bien que ce ne fut pas son affaire, pourtant il ne pensait point que j'eusse apport beaucoup d'argent avec moi, puisque ce n'tait point l'usage d'en apporter dans cette contre; puis il tira le testament de sa grand'mre et me le lut, par o il paraissait qu'elle m'avait laiss une plantation sur la rivire de York avec tous les domestiques et btail y appartenant, et qu'elle l'avait mise en dpt entre les mains de ce mien fils pour mon usage le jour o il apprendrait o j'tais, la consignant mes hritiers, si j'avais des enfants, et dfaut d'hritiers, quiconque il me plairait de la lguer par testament; que le revenu cependant, jusqu' ce qu'on entendrait parler de moi, appartiendrait mon dit fils, et que si je n'tais point vivante, la proprit retournerait lui et ses hritiers. Cette plantation, quoiqu'elle ft loigne de la sienne, il me dit qu'il ne l'avait pas afferme, mais qu'il la faisait administrer par un grant principal, ainsi qu'il faisait pour une autre qui tait son pre et qui tait situe tout prs, et qu'il allait l'inspecter lui-mme trois ou quatre fois l'anne. Je lui demandai ce qu'il pensait que la plantation pourrait bien valoir; il me dit que si je voulais l'affermer, il m'en donnerait environ 60 par an, mais que si je voulais y vivre, qu'elle vaudrait beaucoup plus, et qu'il pensait qu'elle pourrait me rapporter environ 150 par an. Mais, regardant que je m'tablirais sans doute sur la rive de la baie ou que peut-tre j'avais l'ide de retourner au Angleterre, si je voulais lui en laisser la grance, il l'administrerait pour moi ainsi qu'il l'avait fait pour lui-mme, et qu'il pensait pouvoir m'envoyer assez de tabac pour rendre annuellement environ 100, quelquefois plus. La tendre conduite de mon fils et ses offres pleines de bont m'arrachrent des larmes presque tout le temps qu'il me parlait; en vrit, je pus peine discourir avec lui, sinon dans les intervalles de ma passion. Cependant enfin je commenai, et exprimant mon tonnement sur le bonheur que j'avais que le dpt de ce que ma mre m'avait laiss et t remis aux mains de mon propre enfant, je lui dis que, pour ce qui tait de l'hritage de ce domaine, je n'avais point d'enfant que lui au monde, et que j'avais pass le temps d'en avoir si je me mariais, et que par ainsi je le priais de faire un crit, que j'tais prte signer, par lequel, aprs moi, je le lguerais entirement lui et ses hritiers. Et cependant, souriant, je lui demandai ce qui faisait qu'il restait garon si longtemps. Sa rponse, tendre et prompte, fut que la Virginie ne produisait point abondance de femmes et que puisque je parlais de retourner en Angleterre, il me priait de lui envoyer une femme de Londres. Telle fut la substance de notre conversation la premire journe, la plus charmante journe qui ait jamais pass sur ma tte pendant ma vie et qui me donna la plus profonde satisfaction. Il revint ensuite chaque jour et passa une grande partie de son temps avec moi, et m'emmena dans plusieurs maisons de ses amis o je fus entretenue avec grand respect. Aussi je dnai plusieurs fois dans sa propre maison, o il prit soin toujours de tenir son pre demi mort tellement l'cart que je ne le vis jamais, ni lui moi, je lui fit un cadeau, et c'tait tout ce que j'avais de valeur, et c'tait une des montres en or desquelles, ai-je dit, j'avais deux dans mon coffre, et je me trouvais avoir celle-ci sur moi, et je la lui donnai une troisime visite, je lui dis que je n'avais rien de valeur donner que cette montre et que je le priais de la baiser quelquefois en souvenir de moi. Je ne lui dis pas, en vrit, que je l'avais vole au ct d'une dame dans une salle de runion de Londres: soit dit en passant! Il demeura un moment hsitant, comme s'il doutait s'il devait la prendre ou non, mais j'insistai et je l'obligeai l'accepter, et elle ne valait pas beaucoup moins que sa poche en cuir pleine d'or d'Espagne, non, mme si on l'estimait ainsi qu' Londres, tandis qu'elle valait le double ici. la fin, il la prit, la baisa et me dit que cette montre serait une dette pour lui, mais qu'il la payerait tant que je vivrais. Quelques jours aprs, il apporta les crits de donation, et il amena un notaire avec lui, et je les signai de bien bon gr, et les lui remis avec cent baisers, car srement jamais rien ne se passa entre une mre et un enfant tendre et respectueux avec plus d'affection. Le lendemain, il m'apporte une obligation sous seing et sceau par o il s'engageait grer la plantation mon compte et remettre le revenu mon ordre ou que je fusse; et tout ensemble il s'obligeait ce que ce revenu ft de 100 par an. Quand il eut fini, il me dit que, puisque j'tais entre en possession avant la rcolte, j'avais droit au revenu de l'anne courante et me paya donc 100 en pices de huit d'Espagne, et me pria de lui en donner un reu pour solde de tout compte de cette anne, expirant au Nol suivant; nous tions alors la fin d'aot. Je demeurai l plus de cinq semaines, et en vrit j'eus assez faire pour m'en aller, mme alors, il voulait m'accompagner jusque de l'autre ct de la baie, ce que je refusai expressment; pourtant, il insista pour me faire faire la traverse dans une chaloupe qui lui appartenait, qui tait construite comme un yacht, et qui lui servait autant son plaisir qu' ses affaires. J'acceptai; si bien qu'aprs les plus tendres expressions d'amour filial et d'affection, il me laissa partir, et j'arrivai saine et sauve, au bout de deux jours, chez mon ami le quaker. J'apportais avec moi, pour l'usage de notre plantation, trois chevaux avec harnais et selles, des cochons, deux vaches et mille autres choses, dons de l'enfant le plus tendre et le plus affectueux que femme ait jamais eu. Je racontai mon mari tous les dtails de ce voyage, sinon que j'appelai mon fils mon cousin; et d'abord je lui dis que j'avais perdu ma montre, chose qu'il parut regarder comme un malheur; mais ensuite je lui dis la bont que mon cousin m'avait tmoigne, et que ma mre m'avait laiss telle plantation, et qu'il l'avait conserve pour moi dans l'espoir qu'un jour ou l'autre il aurait de mes nouvelles; puis je lui dis que je l'avais remise sa grance, et qu'il me rendrait fidlement compte du revenu; puis je tirai les 100 en argent, qui taient le revenu de la premire anne; enfin, tirant la bourse en peau de daim avec les pistoles: --Et voil, mon ami, m'criai-je, la montre en or! Et mon mari de dire: --Ainsi, la bont divine opre srement les mmes effets dans toutes les mes sensibles, partout o le coeur est touch de la grce! Puis levant les deux mains, en une extase de joie: --Quelle n'est pas la bont de Dieu, s'cria-t-il, pour un chien ingrat tel que moi! Puis je lui fis voir ce que j'avais apport dans la chaloupe; je veux dire les chevaux, cochons, et vaches et autres provisions pour notre plantation; toutes choses qui ajoutrent sa surprise et emplirent son coeur de gratitude. Cependant nous continumes de travailler notre tablissement et nous nous gouvernmes par l'aide et la direction de tels amis que nous nous fmes l, et surtout de l'honnte quaker, qui se montra pour nous ami fidle, solide et gnreux; et nous emes trs bon succs; car ayant un fonds florissant pour dbuter, ainsi que j'ai dit, et qui maintenant s'tait accru par l'addition de 130 d'argent, nous augmentmes le nombre de notre domestique, btmes une fort belle maison, et dfrichmes chaque anne une bonne tendue de terre. La seconde anne j'crivis ma vieille gouvernante, pour lui faire part de la joie de notre succs, et je l'instruisis de la faon dont elle devait employer la somme que je lui avais laisse, qui tait de 250, ainsi que j'ai dit, et qu'elle devait nous envoyer en marchandises: chose qu'elle excuta avec sa fidlit habituelle, et le tout nous arriva bon port. L nous emes supplment de toutes sortes d'habits, autant pour mon mari que pour moi-mme; si je pris un soin particulier de lui acheter toutes ces choses que je savais faire ses dlices: telles que deux belles perruques longues, deux pes poigne d'argent, trois ou quatre excellents fusils de chasse, une belle selle garnie de fourreaux pistolets et de trs bons pistolets, avec un manteau d'carlate; et, en somme, tout ce que je pus imaginer pour l'obliger et le faire paratre, ainsi qu'il tait, brave gentilhomme; je fis venir bonne quantit de telles affaires de mnage dont nous avions besoin, avec du linge pour nous deux; quant moi j'avais besoin de trs peu d'habits ou de linge, tant fort bien fournie auparavant, le reste de ma cargaison se composait de quincaillerie de toute sorte, harnais pour les chevaux, outils, vtements pour les serviteurs, et drap de laine, toffes, serges, bas, souliers, chapeaux et autres choses telles qu'en porte le domestique, le tout sous la direction du quaker; et toute cette cargaison vint bon port et en bonne condition avec trois filles de service, belles et plantureuses, que ma vieille gouvernante avait trouves pour moi, assez appropries l'endroit o nous tions et au travail que nous avions leur donner; l'une desquelles se trouva arriver double, s'tant fait engrosser par un des matelots du vaisseau, ainsi qu'elle l'avoua plus tard, avant mme que le vaisseau ft arriv Gravesend; de sorte qu'elle mit au monde un gros garon, environ sept mois aprs avoir touch terre. Mon mari, ainsi que vous pouvez bien penser fut un peu surpris par l'arrive de cette cargaison d'Angleterre et me parlant un jour, aprs qu'il en eut vu les dtails: --Ma chrie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses? Je souris et lui dis que tout tait pay; et puis je lui dis que ne sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emport tout mon fonds et que j'en avais laiss aux mains de mon amie cette partie que, maintenant que nous avions pass la mer et que nous avions heureusement tablis, j'avais fait venir afin qu'il la vt. Il fut stupfait et demeura un instant compter sur ses doigts, mais ne dit rien; la fin, il commena ainsi: --Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord sur le pouce.--il y a d'abord 246 en argent, ensuite deux montres en or, des bagues diamant et de la vaisselle plate, dit-il,--sur l'index; puis sur le doigt suivant--nous avons une plantation sur la rivire d'York 100 par an, ensuite 150 d'argent, ensuite une chaloupe charge de chevaux, vaches, cochons et provisions--et ainsi de suite jusqu' recommencer sur le pouce--et maintenant, dit-il, une cargaison qui a cot 250 en Angleterre, et qui vaut le double ici. --Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela? --Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc prtend que je me suis fait duper quand j'ai pous ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai pous une fortune, dit-il, et, ma foi, une trs belle fortune. En somme, nous tions maintenant dans une condition fort considrable, et qui s'augmentait chaque anne; car notre nouvelle plantation croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit annes que nous y vcmes, nous l'amenmes un point tel que le revenu en tait d'au moins 300 par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre. Aprs que j'eus pass une anne chez moi, je fis de nouveau la traverse de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je dbarquais, que mon vieux mari tait mort, et qu'on ne l'avait pas enterr depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une nouvelle dsagrable, cause que je pouvais paratre maintenant, ainsi que je l'tais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis mon fils avant de le quitter que je pensais pouser un gentilhomme dont la plantation joignait la mienne; et que malgr que je fusse lgalement libre de me marier, pour ce qui tait d'aucune obligation antrieure, pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire qui pouvait donner de l'inquitude un mari. Mon fils, toujours tendre, respectueux et obligeant, me reut cette fois chez lui, me paya mes cent livres et me renvoya charge de prsents. Quelque temps aprs, je fis savoir mon fils que j'tais marie, et je l'invitai nous venir voir, et mon mari lui crivit de son ct une lettre fort obligeante o il l'invitait aussi; et en effet il vint quelques mois aprs, et il se trouvait justement l au moment que ma cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait toute l'tat de mon mari, et non moi. Il faut observer que lorsque le vieux misrable, mon frre (mari) fut mort, je rendis franchement compte mon mari de toute cette affaire et lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, tait mon propre fils par cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement mon rcit et me dit qu'il ne serait point troubl si le vieux, comme nous l'appelions, et t vivant. --En effet, dit-il, ce n'tait point ta faute, ni la sienne; c'tait une erreur impossible prvenir. Il lui reprocha seulement de m'avoir prie de tout cacher et de continuer vivre avec lui comme sa femme aprs que j'avais appris qu'il tait mon frre; 'avait t, dit-il, une conduite vile. Ainsi toutes ces petites difficults se trouvrent aplanies et nous vcmes ensemble dans la plus grande tendresse et le plus profond confort que l'on puisse s'imaginer; nous sommes maintenant devenus vieux; je suis revenue en Angleterre, et j'ai prs de soixante-dix ans d'ge, mon mari soixante-huit, ayant dpass de beaucoup le terme assign ma dportation; et maintenant, malgr toutes les fatigues et toutes les misres que nous avons traverses, nous avons conserv tous deux bonne sant et bon coeur. Mon mari demeura l-bas quelque temps aprs moi afin de rgler nos affaires, et d'abord j'avais eu l'intention de retourner auprs de lui, mais sur son dsir je changeai de rsolution et il est revenu aussi en Angleterre o nous sommes rsolus passer les annes qui nous restent dans une pnitence sincre pour la mauvaise vie que nous avons mene. CRIT EN L'ANNE 1683 FIN End of the Project Gutenberg EBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe License: Share Alike