Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. CHARLOTTE DE BOURBON PRINCESSE D'ORANGE OUVRAGES DU MME AUTEUR LIBERT RELIGIEUSE.--Mmoires et plaidoyers. 1 vol. in-8, 1854 3 fr. MADAME L'AMIRALE DE COLIGNY, APRS LA SAINT-BARTHLMY. Brochure in-8, 1867 1 fr. 50 LES PROTESTANTS A LA COUR DE SAINT-GERMAIN LORS DU COLLOQUE DE POISSY. Gr. in-8, 1874 3 fr. LONORE DE ROYE, PRINCESSE DE COND. 1 vol. gr. in-8 avec portrait. 1876 7 fr. 50 GASPARD DE COLIGNY, AMIRAL DE FRANCE. 3 vol. gr. in-8, 1879 45 fr. (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise._) Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spcial sur papier de Hollande au prix de 90 fr. FRANOIS DE CHASTILLON, COMTE DE COLIGNY. 1 vol. gr. in-8 12 fr. Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spcial sur papier de Hollande au prix de 20 fr. HENRI DE COLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILLON. 1 vol. gr. in-8 5 fr. Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spcial sur papier de Hollande au prix de 10 fr. Paris.--Imp. Ve p. larousse et Cie, rue Montparnasse, 19. CHARLOTTE DE BOURBON PRINCESSE D'ORANGE PAR LE CTE JULES DELABORDE [Illustration] PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER SOCIT ANONYME 33, RUE DE SEINE, 33 1888 CHARLOTTE DE BOURBON PRINCESSE D'ORANGE CHAPITRE PREMIER Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont destine la vie monastique, est confine par eux, ds son bas ge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de Charlotte pour le rgime du clotre.--Menaces et violences employes son gard.--Scne sacrilge du 17 mars 1559, dans laquelle le rle d'abbesse de Jouarre lui est impos.--Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle a subie, et tmoignages des religieuses de Jouarre l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se repent de la duret de ses procds envers Charlotte.--Mort de la duchesse, en 1561.--Maintenue Jouarre par l'opinitret de son pre, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient avec les enseignements du pur vangile, qu'elle a t amene connatre par ses relations avec quelques-unes des hautes personnalits du protestantisme, telles, notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier pouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.--Dsormais matresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie la duchesse de Bouillon et la reine de Navarre sa rsolution de quitter l'abbaye de Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprs de l'lecteur palatin, Frdric III, et de l'lectrice.--En fvrier 1572, Charlotte de Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend Heydelberg, o elle est favorablement accueillie.--Lettre de Frdric III au duc de Montpensier. Nulle femme, par sa pit, par ses vertus, par le charme de ses exquises qualits, n'a port plus haut que Charlotte de Bourbon le nom de la grande famille dont elle tait issue. Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la voie du respect qu'elle commande et de la sympathie qu'elle doit inspirer toute me prise de la grandeur morale et de l'intime alliance d'un coeur aimant un esprit distingu. Quelque courte qu'ait t cette belle vie, elle demeure fconde en prcieux enseignements, qui, dgags de tous commentaires, ressortiront naturellement du simple expos des actions de l'excellente princesse et de la fidle reproduction de son langage, toujours empreint de sincrit. Dans l'isolement immrit, qui fut le triste lot de son enfance et de sa premire jeunesse s'accomplit peu peu, en elle, sous le regard de Dieu, un travail intrieur qui, purant et clairant son me au contact des vrits ternelles, la fortifia contre de douloureuses preuves, les lui fit surmonter, et, en rponse ses lgitimes aspirations, la mit enfin, comme femme et comme croyante, en possession d'une libert d'agir, dont elle consacra dignement l'exercice l'accomplissement des plus saints devoirs. En ces quelques mots se rsume la vie de la princesse. Etudions-en maintenant en dtail les diverses phases. Allie, de longue date, la maison royale de France[1], la famille de Bourbon se divisait, vers le milieu du XVIe sicle, en deux branches, dont la principale tait reprsente par Antoine de Bourbon, d'abord duc de Vendme, puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de Bourbon, et par Louis Ier de Bourbon, prince de Cond. La branche secondaire avait pour seuls reprsentants Louis II de Bourbon, duc de Montpensier, et Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon. [1] Par le mariage de Batrix de Bourbon avec Robert, l'un des fils du roi saint Louis. Louis II de Bourbon pousa, en 1538, Jacqueline de Long-Vic, fille de Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron de Lagny et de Mirebeau en Bourgogne, et de Jeanne d'Orlans. De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils et cinq filles. Sous l'empire des habitudes et des prjugs nobiliaires de l'poque, ce fils, Franois de Bourbon, portant le titre de prince dauphin d'Auvergne, fut pour ses parents, au point de vue de son avenir, l'objet d'une sollicitude particulire. Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur fut donn de contracter, chapprent la vie du clotre, qui, de gr ou de force, devint le partage des trois autres. Charlotte de Bourbon, ne en 1546 ou 1547[2], tait la quatrime de ces cinq filles. Son sort, la diffrence de celui de ses soeurs, dont il sera parl plus loin, fut, ds sa naissance, fix par ses parents avec une inflexible rigueur, qui, pendant de longues annes, ne cessa de peser sur elle. [2] Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte man d'elle le 25 aot 1565, lequel sera ci-aprs reproduit, ignorait tel point la date prcise de sa naissance, qu'elle ne pouvait pas plus se dire, en 1565, ge de treize ans que de douze. Les faits sont, cet gard, d'une signification prcise. L'opulente abbaye de Jouarre avait alors sa tte la propre soeur de la duchesse de Montpensier, Louise de Long-Vic. Le duc et la duchesse obtinrent d'elle la promesse de ne se dmettre de ses fonctions et de ses prrogatives abbatiales qu'en y substituant directement sa nice Charlotte, ds que cette dernire aurait atteint l'ge requis pour tre apte lui succder. Mconnaissant ses devoirs de pre, le duc, en qui la duret de coeur s'alliait un grossier despotisme d'ides et d'habitudes, proscrivit promptement du foyer domestique la pauvre enfant et la livra aux mains de sa tante, afin d'tre faonne et assouplie par elle au rgime de la vie monastique. Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse de Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir ce que la dbile crature laquelle elle avait rcemment donn le jour demeurt, ds le berceau, prive de la tendresse maternelle qui et d l'entourer, et ft voue la torpeur d'une existence dont elle ne pourrait, semblait-il, secouer le joug, quelque intolrable qu'il devnt ultrieurement. Toutefois, le pre et la mre, en confinant dans l'enceinte d'un clotre le corps de leur fille, n'avaient pas compt avec les droits inalinables de son me. Que pouvaient-ils sur cette partie immatrielle de son tre? La froisser, sans doute, l'ulcrer, la torturer mme; mais l'arrter dans son lgitime essor, la comprimer, l'asservir? jamais! Quels que fussent, dans l'avenir, les assauts livrs l'me de Charlotte, ils devaient, en dpit des prvisions humaines, chouer devant l'irrsistible puissance du protecteur suprme, qui autorise tout enfant dlaiss, dont les regards se tournent vers le ciel, se dire[3]: Si mon pre et ma mre m'ont abandonn, l'Eternel toutefois me recueillera! Abrite sous l'gide divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, ne pouvait manquer de venir, pour ses parents, un jour o l'vidence de leur dfaite morale les contraindrait reconnatre, dans l'amertume de la dception et du remords, qu'on ne se joue impunment ni de Dieu[4], ni de l'me humaine, qui relve de lui, par la double grandeur de son origine et de sa destine. [3] Psaume XXVII, 10. [4] Ep. aux Galates. VI. 7. Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, en ce qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher dterminer les circonstances dans lesquelles elle se trouva place, avant qu'il advnt. Et d'abord, comment s'coula son enfance, dans l'abbaye de Jouarre, sous la direction de sa tante? Si la rponse cette question ne peut reposer sur la connaissance acquise de minutieux dtails, elle se dduit du moins, jusqu' un certain point, de divers faits caractristiques, qui ressortent nettement soit des dclarations de la vridique Charlotte, soit de celles de personnes qui l'entourrent cette poque de sa vie. Ces faits sont: l'veil et le dveloppement de sa conscience; la souffrance de son coeur, priv de l'affection d'une mre et d'un pre, qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en mme temps, l'invariable droiture de sa dfrence envers eux, alors que, sourds ses supplications, et sans piti pour les angoisses de son me, ils s'attachaient lui imposer, par la menace et par la violence, des engagements, des devoirs, des pratiques, une profession extrieure, en un mot, tout l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle prouvait une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au duc et la duchesse cette aversion, la loyaut qui l'avouait, l'nergique revendication des droits sacrs de la conscience, et la respectueuse rsistance une aveugle volont qui s'arrogeait le droit de disposer, en matresse souveraine, d'une me et d'une vocation! Obir passivement, l'tat d'tre automatique; devenir abbesse, tout prix, mme au prix de l'immolation d'une conscience taxe de rebelle, parce qu'elle s'indignait, la seule ide du parjure: Voil le sort auquel il fallait que Charlotte apprt se plier! Ici, comment ne pas tre frapp d'un trange contraste entre l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, son gard, et celle qu'il jugrent opportun d'adopter, en 1558, vis--vis de Franoise de Bourbon, leur fille ane! Voulant assurer celle-ci une brillante situation dans le monde, ils la marirent Henri-Robert de La Marck, duc de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la prochaine adhsion de ce prince et de sa jeune femme aux doctrines purement vangliques, ni de l'appui que Franoise, au double titre de soeur dvoue et de haute personnalit protestante, prterait, un jour, Charlotte, pour l'aider s'affranchir des liens dans lesquels on avait cr pouvoir l'enchaner jamais. Avec l'anne 1559, s'ouvrit pour l'infortune Charlotte, touchant l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement de souffrances morales. Vainement, s'efforait-on, plus encore que prcdemment, de la dresser ce rle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie entendait lui imposer: la jeune fille persvrait dans sa rsistance; mais, finalement, ses parents tinrent si peu compte de ses reprsentations ritres, de ses ardentes supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de mars, parvint Jouarre l'injonction de tout disposer pour sa transformation force en abbesse, mme avant qu'elle et atteint l'ge fix par les canons pour pouvoir tre rgulirement investie de ce titre. Alors, le 17 de ce mme mois, dans l'glise de l'abbaye, au sein d'une assemble renforce de l'assistance d'un reprsentant du duc et de la duchesse de Montpensier, se droula le scandale inou d'une scne sacrilge, dans laquelle la lchet de l'astuce s'associa l'odieux de la contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit! Prcipitamment pousse plutt qu'introduite dans cette assemble, prenant Dieu tmoin de la violence qui lui tait faite, ple, perdue, fondant en larmes, s'affaissant sur elle-mme, Charlotte de Bourbon fut, en vritable victime, trane l'autel; et l, devant un impassible prtre, dviant de la sincrit de son ministre par un raffinement de simulation[5], elle balbutia quelques paroles, dont on s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel librement consenti, tandis que ces paroles avaient t extorques par l'inexorable pression de ses parents, et aussitt accompagnes de cette dclaration expresse de la victime: qu'elle ne se courbait sous le fardeau du sacrifice, que par crainte rvrentielle. [5] Ce prtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la duchesse de Montpensier, titre de prcepteur de leur fils, n'tait autre que _Ruz_, qui depuis devint vque d'Angers: c'est ce que dclara le duc de Montpensier lui-mme dans une lettre adresse, le 28 mars 1572 l'lecteur palatin, et insre ici au no 2 de l'_Appendice_. Ce fut l ce que les profanateurs de l'poque osrent appeler _une entre en religion_. Cela fait, ils se htrent, sans piti comme sans conscience, d'abandonner Charlotte ses motions dchirantes. La _pauvre enfant_ (qualification que lui donnaient les compatissantes religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) fut saisie d'une fivre violente, qui de longtemps ne la quitta pas[6]. [6] Voir une information secrte du 28 avril 1572, dont le texte complet sera reproduit plus loin. Tel est l'expos sommaire de ce qui se passa, l'abbaye de Jouarre, en 1559[7]. [7] A peine est-il ncessaire d'ajouter que la rsignation du titre et des fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au profit de sa nice, concorda avec _l'entre en religion_ dont il s'agit. Mais il y a plus apprendre sur la scne nfaste du 17 mars. Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-mme, parlant, plus tard, de la lamentable preuve que son adolescence avait traverse: que dclare-t-elle[8]? [8] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, f 82.--_Ibid._ Collect. Clrambault. vol. 1,114, f 182.--Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, in-4, p. 217. Qu'elle fut mise en religion, ds le berceau; que y ayant est nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle jamais avoir, aucune volont;--que ce qu'elle y continua fut, partie par les menaces estranges de madame de Montpensier, sa mre, et partie par la crainte qu'elle avoit d'offenser monseigneur son pre, auquel elle eust dsir obyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa conscience le luy eust p permettre;--que, nonobstant toutes les rigueurs de madame sa mre, qui la vouloit faire professe, elle refusa tousjours, mesmes l'extrmit, et en fit _une protestation expresse et authentique, tesmoigne par toutes les religieuses de l'abbaye_;--que Ruz, vesque d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le voeu, voyant combien elle en estoit aline, en avoit deux par escrit, l'un simul, qui ne contenoit que choses douces, qui luy fut leu; l'autre, l'ordinaire, dont jamais ne fut faicte lecture;--et que lesdites religieuses se mutinans, comme si elle n'eust point est leur abbesse, n'en ayant pas fait le vray voeu, ledit Ruz leur respondit qu'elles ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de conserver leurs biens, aussi bien comme les prcdentes;--que lors elle n'estoit ge que de douze treize ans;--que madame du Paraclet, sa cousine, qui lui donna le voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit pas abbesse, et par consquent ne la pouvoit faire professe; tellement que les quatre principales causes qui rendent la profession nulle, y estoient intervenues, savoir: force, fraude, bas ge, et incapacit de celle qui la faisoit professe, comme il appert par les canons;--que, aussi peu, aussi avoit-elle t abbesse, premirement n'estant point professe, et secondement n'ayant jamais est bnite, selon que portent les crmonies observes en icelles choses. La protestation laquelle Charlotte de Bourbon se rfrait dans les lignes ci-dessus transcrites tait ainsi conue[9]: [9] Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 221. Fut prsente, en sa personne, trs noble et trs illustre princesse, dame Charlotte de Bourbon, prsent abbesse de l'abbaye Nostre-Dame de Jouarre, laquelle nous a dit et remonstr que, estant l'ge de douze treize ans, elle auroit est par menaces, et de crainte de dsobir monseigneur le duc de Montpensier, son pre, et madame Jaquette de Long-Wy, son pouse, sa mre, induite et persuade, contre son gr, vouloir et intention, faire profession en ladite abbaye, le 17e jour de mars 1559; ce qu'elle a plusieurs fois remonstr et protest qu'elle ne vouloit estre religieuse, et que la profession qu'elle faisoit estoit par induction et crainte; dont elle auroit faict inmonstrance, en la prsence de dame Jeanne Chabot, abbesse du Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye de Jouarre, et commise au temporel et spirituel, le sige vacant, de dame Ccile de Crue, prsent prieure de ladite abbaye, et des soeurs Michelle, de Lafontaine, Jeanne de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson, Antoinette de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, advocat au parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, et de monsieur Ruz, advocat audit parlement de Paris, conseiller et procureur desdits seigneur et dame de Montpensier, et envoy cette fin, de leur part: en la prsence desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte de Bourbon auroit fait protestation de son jeune ge, qui estoit de douze treize ans, et que la profession qu'elle faisoit estoit par crainte et rvrence paternelle et maternelle desdits seigneur et dame, ses pre et mre; dont elle auroit requis aux dessus dits nommez leur souvenir, pour en dire et dposer la vrit, ce qu'elle fit pour lors, comme elle fait de prsent. Tous lesquelz susnommez prsens, hormis ledit Ruz, qui n'a est prsent ce prsent acte, nous ont dit et attest pour vrit: Qu'ils ont est prsens la profession de ladite dame Charlotte de Bourbon, prsent abbesse, et qu'elle ne pouvoit estre ge que de douze treize ans, lors de ladite profession, qui fut le 17 mars 1559; et qu'auparavant que faire sa profession, elle pleuroit et se complaignoit des craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses pre et mre; dit et rpta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit estoit par crainte de dsobir mesdits seigneur duc et duchesse de Montpensier, ses pre et mre: et testa, en la prsence des susnommez, le 16e jour dudit mois de mars et an, que la profession qu'elle devoit faire le lendemain estoit par crainte, contre sa volont, et pour obir auxdits sieurs, ses pre et mre; ce qu'elle continua encore, au chapitre, en la prsence des prieure et religieuses de ladite abbaye capitulairement assembles, et dit publiquement et haute voix: qu'ayant reu commandement de sesdits seigneurs, pre et mre, les duc et duchesse de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre, furent tous les dessus nommez prsens, quand ladite dame Charlotte de Bourbon, lors de la lecture de sa profession, continuant ses protestations, pleuroit, lisant icelles lettres de profession, comme faisant icelle par crainte et force.--Dont et de laquelle dclaration et dposition ladite dame Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce prsent, a requis acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et servir, en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires soubzsignez lui avons octroy, et certifions estre vray et ainsi avoir est fait, le 25 aot 1565. (_Sign_) Charlotte de Bourbon et tous les susnommez. Et moy, soubzsign, qui suis dnomm au prsent acte, et qui n'ay est prsent aux signatures ci-dessus, certifie le contenu audit acte, toute la profession, dclaration et protestations et pleurs ci-dessus estre vritable, et y avoir est prsent. En tmoin de quoy j'ay sign la prsente certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy. (_Sign_) Jean Ruz. Ces tmoignages, d'une srieuse porte, dans la modration mme de leur expression[10], militent, sans rserve, en faveur de la victime, l'encontre des instigateurs et acteurs du sinistre drame dont, le 17 mars 1559, l'abbaye de Jouarre fut le thtre. [10] Ils sont, avec addition de dtails complmentaires, pleinement confirms par l'information secrte du 28 avril 1572, contenant les dpositions de six religieuses de l'abbaye de Jouarre, autres que celles qui avaient, le 25 aot 1565, attest, en leur dclaration la sincrit des faits noncs par Charlotte de Bourbon, dans sa protestation du mme jour. Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exerce, au mpris de tout sentiment religieux, par un pre et par une mre sur la conscience de leur enfant fut premptoirement prouv, c'est assurment celui dont il s'agit en ce moment. Inutile au surplus d'insister sur ce point; car l'vidence se passe du cortge des dmonstrations. D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine moral, la justice suprme, qui condamne un coupable, laisse toujours ouverte, devant lui, la voie du relvement. En prsence de cette vrit salutaire, l'application de laquelle nous ne saurions assez fortement nous attacher, surgit ici une question dlicate, qu'il importe essentiellement de rsoudre, dans la mesure du possible, pour satisfaire au devoir primordial de l'impartialit historique. Cette question, dans laquelle est engage, au premier chef, l'honneur paternel et maternel, est celle de savoir si le duc et la duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du devoir, se dsistrent, vis--vis de Charlotte de Bourbon, de leurs pres procds, et accordrent enfin sa conscience la rparation qui lui tait due. De la part du pre, le dsistement et la rparation se firent attendre pendant de longues annes, ainsi que l'tablira la suite de ce rcit. Quant la mre, dont l'existence se termina deux ans et demi aprs l'abus d'autorit du 17 mars 1559, nous demeurons convaincu que, dplorant sa faute, elle s'effora de la rparer. Notre conviction ne s'appuie, il est vrai, en l'absence de preuves proprement dites, que sur des prsomptions; mais ces prsomptions nous semblent devoir se rapprocher extrmement de la ralit; aussi nous y attachons-nous avec d'autant plus d'nergie qu'elles nous autorisent applaudir la rhabilitation du coeur maternel, dont il nous a t profondment pnible de constater la dfaillance originaire. Une prcision complte dans la dtermination des bases de nos prsomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont autres que des faits qui ne peuvent tre rvoqus en doute, et dont il faut soigneusement peser la valeur. Exposons-les rapidement. Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, tels, notamment que les prsidents de La Place et de Thou, l'attitude de la duchesse de Montpensier, dater de la seconde partie de l'anne 1559, puis dans le cours de l'anne 1560, et durant les huit premiers mois de 1561? Ce fut celle d'une femme minemment recommandable par la dignit de son caractre et de ses actions. Cela nous suffit pour juger qu'une transformation relle s'tait opre alors dans l'me de la duchesse, et que cette transformation drivait de sa rcente adhsion aux principes vangliques, remis en honneur, au sein de la France, par les rforms. Cette adhsion, quelque restreinte peut-tre qu'en ait t originairement la manifestation, n'en constitue pas moins, nos yeux, un fait capital, que nous tenons d'autant plus mettre en relief que les crivains contemporains se sont borns l'noncer transitoirement, sans en apprcier d'ailleurs la porte considrable. Du fait gnrique d'une transformation ainsi opre, sous l'influence du sentiment religieux, dcoulrent, comme autant de corollaires, divers faits particuliers, dont chacun, dans sa spcialit, tait singulirement expressif. Leur numration doit trouver ici sa place. Tandis que le duc de Montpensier n'obissait qu' une aveugle ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son troit bigotisme, l'abaissait au niveau d'une honteuse servilit vis--vis des Guises et du gouvernement espagnol[11], Jacqueline de Long-Vic devenait un modle de droiture, de tolrance et de dvouement. L'histoire la reprsente, au milieu des agitations de l'poque, comme une femme d'un courage et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne cherchoit que la paix et la tranquillit publique[12]. [11] Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimiti la religion (rforme), et avoit est de telle sorte pratiqu par ceux de Guise, qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans pouvoir gouster la consquence des entreprises contraires. (Regnier de La Planche, _Hist. du rgne de Franois II_, dit. de 1576, p. 567). [12] De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 59. Catherine de Mdicis, qui la savait attache la religion rforme, ne l'en tenait pas moins pour l'une de ses plus prives amies[13]. On lit dans une relation de l'ambassadeur vnitien J. Michiel[14]: Le duc de Montpensier ne se mle pas des affaires, mais, en revanche, sa femme le fait bien pour lui. Elle est gouvernante et premire dame d'honneur de la reine, trs familire avec elle, et elle en obtient tout ce qu'elle veut. [13] Regnier de La Planche, _loc. cit._, p. 39. [14] _Ap. Tommasco, Relazioni_, in-4, t. Ier, p. 133. Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, Orlans, contre Louis Ier et Antoine de Bourbon, Marillac, archevque de Vienne, rappelant la duchesse de Montpensier, dont il possdait toute la confiance, une promesse qu'elle lui avait faite nagure, de s'opposer, en temps opportun, aux desseins des Guises, lui signala les mesures prendre pour tenter de dtourner le coup que voulaient frapper les ennemis de la France et des princes du sang[15]. Il lui conseilla, entre autres choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon, recevoir les enfants du prince de Cond dans Sedan et Jametz, et consentir qu'on enfermt dans ces places les enfants ou les frres du duc de Guise, si l'on russissait les prendre, parce que leur vie rpondrait de celle des Bourbons. La duchesse mit excution le conseil de Marillac, en envoyant un messager prouv au duc de Bouillon et aux princes protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours la cause des princes du sang. [15] De La Place, _Comment._, dit. de 1565, p. 109, 110, 111.--De Thou, _Hist. univ._, t. II, 824, 825. Les rigueurs exerces, ce moment, contre Antoine et Louis Ier de Bourbon, ainsi que contre la belle-mre de ce dernier, n'arrtrent ni le zle ni le courage de Jacqueline de Long-Vic. Au risque de se voir, son tour, traite comme la comtesse de Roye, incarcre alors au chteau de Saint-Germain, elle se prvalut de la familiarit, non branle encore, de sa liaison avec Catherine de Mdicis, pour plaider, en sa prsence, la cause du prince de Cond, de sa belle-mre, et de son frre. Elle conjura la reine mre de se dfier de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du roi de Navarre et du prince l'et porte au comble, et d'opposer aux Lorrains factieux la noblesse de France, qui, s'il le fallait, prendrait contre eux les armes[16]. [16] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 832. Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la question de savoir qui serait appel aux fonctions de chancelier de France, en remplacement d'Olivier. La duchesse de Montpensier, dit de Thou[17], favorite de la reine mre, princesse d'un esprit lev, ne voyoit qu'avec peine, que la puissance des Lorrains croissoit de jour en jour; et communiquant ses chagrins Catherine de Mdicis, qui commenoit redouter la violence de ces princes, elle persuada cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, elle devoit choisir un homme ferme et courageux qui s'oppost leurs desseins, en d'autres termes, Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, cet homme si recommandable, tant de titres, que les sceaux furent confis. [17] _Hist. univ._, t. II, p. 776. Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de Montpensier fit un noble usage du crdit dont elle jouissait. Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de touchantes preuves de sa foi et de sa rsignation, sous le poids de longues souffrances. Le ministre Jean Malot l'assista ses derniers moments[18]. [18] De La Place, _Comment._, p. 237. Elle succomba, le 28 aot 1551, laissant aprs elle d'unanimes regrets. Si elle et plus longuement vescu, dit de La Place[19], l'on estime que les troubles ne fssent tels survenus, que depuis ils survinrent, pour ce qu'elle estoit, d'une part, fort aime et creue de la reine, et, d'autre part, le roi de Navarre se sentoit fort oblig elle, qui servoit d'un lien pour les unir et entretenir en paix et amiti. Elle estoit femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires mesme d'Estat. [19] _Comment._, p. 237.--Voir l'_Appendice_, no 1, une pice de vers compose, peu de temps aprs la mort de la duchesse de Montpensier, et qui donne une ide des sentiments levs dont on la savait anime. A voir, d'aprs ce qui prcde, les actes noblement accomplis par la duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, de 1559 1561, sous l'impulsion des convictions religieuses qui l'animaient, on est en droit d'admettre que ces mmes convictions ont ncessairement d se traduire, dans sa vie prive, par des actes non moins nobles; et que surtout elle a agi, vis--vis de sa fille Charlotte, sous l'influence de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus levs et plus purs, dans leur expansion, que lorsque la foi chrtienne les inspire. Puis, comment ne pas croire que les frquentes relations de la duchesse avec des mres telles que Jeanne d'Albret, reine de Navarre, et que Mmes de Coligny, de Roye, de Soubize, de Rothelin, de Seninghen, se montrant la fois judicieuses, fermes et tendres, l'gard de leurs enfants, ne l'aient pas induite faire retour sur elle-mme et suivre leur exemple? Oui, tout porte croire que Jacqueline de Long-Vic, dplorant amrement le pass, aura rsolument cherch dlivrer Charlotte du fardeau d'une intolrable situation, et lui assurer dans la famille la place laquelle elle avait droit. Mais voici le point o nos conjectures, dj si srieuses, touchent la ralit et se confondent, en quelque sorte, avec elle; c'est par la constatation et la porte d'un fait que de Thou[20] atteste expressment, savoir: que la duchesse de Montpensier voulut marier Charlotte au fils de la marquise de Rothelin, au jeune duc de Longueville, que Calvin entourait, ainsi que sa pieuse mre, d'une affectueuse sollicitude[21]. [20] La duchesse de Montpensier avoit destin une de ses filles, nomme Charlotte au duc de Longueville. (De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 60.) [21] _Lettres franaises de Calvin_, t. II, p. 179, 265, 267, 286, 499. L'une de ces lettres, adresse par Calvin au jeune duc de Longueville, le 22 aot 1559 (p. 286) contenait ce passage: Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que madame vostre mre ne dsire rien plus que de vous voir cheminer rondement en la crainte de Dieu, et ne sauroit recevoir plus grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la foy de l'vangile. Ce fait est dcisif, quant la question qui nous occupe, car il implique virtuellement, de la part de la duchesse, le remords, la rprobation du pass, et le soin du bonheur de la jeune fille, aime dsormais par sa mre, comme elle et d toujours l'tre. Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la rhabilitation morale de Jacqueline de Long-Vic, que ses dsirs et ses efforts en faveur de son enfant soient venus se briser, mme l'heure suprme, contre l'intraitable tnacit du duc: ils n'en attestent pas moins, l'honneur de la duchesse, la loyaut de son relvement, et nous font pressentir avec quelle ardeur, son lit de mort, elle aura appel les bndictions d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les mains du Dieu des misricordes. Du fond de l'isolement o s'appesantissait sur elle la main tyrannique d'un pre, que cependant elle continuait respecter jusque dans ses aberrations, Charlotte se rattachait avec amour la pense d'avoir enfin conquis le coeur de sa mre, avant que celle-ci ne rendit le dernier soupir. Chercher, tout en pleurant sa mort, se retremper au culte des pieux souvenirs, tait dj, sans doute, une tendance salutaire, une aspiration leve; mais il fallait plus encore l'me de la jeune fille, dans sa dtresse: il lui fallait l'action pntrante d'une force suprieure qui la soutnt et la consolt. Dieu, qui, dans sa bont, veillait sur l'infortune, lui apprit puiser cette force en lui seul; quelle poque, dans quelles circonstances, par quels moyens? nous l'ignorons. Toutefois, ce que nous savons, c'est que, dans le laps des onze annes qui s'coulrent, de 1561 1572, la jeune abbesse de Jouarre fut amene la connaissance des vrits vangliques, et qu'elle y amena, son tour, quelques-unes des religieuses de son abbaye[22]. [22] D'Aubign, _Hist. univ._, t. II, liv. Ier, ch. 11. On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte de Bourbon, les difficults avec lesquelles elle se trouva aux prises, afin de sauvegarder, dans la situation qui lui tait impose, sa conscience et le dveloppement de sa foi. Antipathique une religion au nom de laquelle on avait violent son me et prtendu enchaner jamais sa libert de penser, de croire et d'agir, elle ne devait ni voulait se prter rien qui, de prs ou de loin, sous quelques dehors que ce ft, portt la moindre atteinte la dignit de ses convictions et de son caractre. Aussi, que devint pour elle la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait abusivement condamne subir? Non; car si ce fut, d'un ct, une vie d'abngation et de dvouement, qui ne compromettait que son repos, dont elle faisait volontiers le sacrifice; ce fut aussi, de l'autre, une vie d'indpendance morale lgitimement revendique et fermement maintenue. Il n'y avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, scinder de la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence, mais en ralit corrlatives entre elles, alors qu'au fond de son me elle avait le sentiment que cette mme vie, dans l'ensemble de son expansion, comme dans l'unit de son principe, ne relevait que de Dieu et du service qui lui est d. Par la seule force de ce sentiment elle pouvait dominer et domina, en effet, les difficults et les prils du rle qui lui tait assign. De ce rle d'abbesse elle accepta donc sans rserve et accomplit avec un zle clair le devoir de guider les religieuses de Jouarre dans les voies de l'ordre et de la paix, de veiller sur leur bien-tre moral et physique, de les former l'exercice de la charit; et, en sa qualit de protectrice des intrts temporels de la communaut, elle satisfit l'obligation d'administrer avec vigilance et intgrit les biens qui appartenaient celle-ci. Mais, quant aux rgles dont ce mme rle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, l'observation, elle se dgagea loyalement, sans blesser la libert d'autrui, de celles qui froissaient ses convictions et ne s'abstint de rpudier que celles la pratique desquelles elle pouvait, sans hypocrisie, condescendre. Agir ainsi, c'tait faire preuve la fois de droiture et de courage. Il n'en pouvait pas tre autrement d'un coeur gagn, dans la captivit du clotre, aux pures doctrines de l'vangile, et n'aspirant qu' y demeurer fidle. Il serait intressant de saisir les traces de l'allgement que purent apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de Bourbon ses relations avec quelques notables personnalits du protestantisme franais, dont, antrieurement l'anne 1572, la sympathie et les encouragements la soutinrent, probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie monastique; mais les traces historiques sur ce point sont extrmement rares; elles se limitent peu prs une correspondance de Jeanne d'Albret, que nous reproduirons plus loin, et une dclaration des religieuses de Jouarre, portant: que Charlotte recevait, l'abbaye, quelques personnes professant la religion rforme, et spcialement les sieurs Franois et Georges Daverly, qui toient ordinairement son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur[23]. [23] Information secrte du 28 avril 1572.--Franois Daverly portait le titre de seigneur de Minay. Rduit, en dehors de la correspondance et de la dclaration dont il s'agit, de simples conjectures, nous ne pouvons que supposer l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un affectueux appui accord la jeune abbesse, dans l'isolement o la laissait la mort de sa mre, soit, avant tout, par sa soeur ane, la duchesse de Bouillon[24], et peut-tre mme par une autre de ses soeurs, Anne de Bourbon, marie en 1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et son cousin, la princesse et le prince de Cond, soit par Mmes de Roye, de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrtiennes, d'une condition analogue celle de ces dames. [24] Il nous semble impossible qu'une active correspondance, inspire par la plus tendre affection, n'ait pas exist entre Charlotte de Bourbon et sa soeur la duchesse de Bouillon, surtout depuis l'anne 1562; poque laquelle cette femme si distingue, tant de titres, avait, ainsi que le duc, son mari, ouvertement embrass la religion rforme, et ds lors chaleureusement servi, avec lui, non seulement les intrts spirituels et matriels des habitants du duch, mais aussi ceux d'une foule de personnes venues de France, auxquelles un asile tait accord Sedan et Jametz. Des documents prcis, postrieurs 1572, tmoignent au surplus de l'troite amiti qui unissait l'une l'autre les deux soeurs, Charlotte et Franoise de Bourbon. Quoi qu'il en soit cet gard, une chose demeure certaine: c'est que, dans le laps ci-dessus indiqu de onze annes (1561 1572), Charlotte de Bourbon suivit avec un intrt toujours croissant la marche des circonstances extrieures, dont quelques-unes devaient, un moment donn, influer sur sa destine. Les principaux acteurs du grand drame religieux et politique dont la France fut alors le thtre, la proccupaient fortement, en deux sens opposs: les uns, les perscuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et qu'effroi; les autres, les perscuts, que sympathie et que respect. Au premier rang des gnreux dfenseurs de ces derniers apparaissait ses yeux l'amiral de Coligny, duquel elle se montra toujours sincre admiratrice. D'une autre part, alors que ses penses se reportaient vers les divers membres de sa famille, qu'elle savait tre plus ou moins engags dans le conflit des vnements contemporains, peine osait-elle s'arrter la constatation, poignante pour son coeur de fille, des cruauts commises par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme, l'implacable ennemi des rforms, et, dans sa servilit, le suppt des Guises, surtout dater de 1562[25]. [25] Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excs par lesquels le duc se dshonora. On frmit d'indignation et de dgot l'aspect des lugubres et cyniques dtails dans lesquels sont entrs, sur ce point, Brantme (dit. L. Lal., t. V, p. 9 et suiv.), et, plus amplement encore l'auteur de l'_Histoire des martyrs_ (in-f 1608, p. 589 591, et 593, 594).--Voir aussi l'_Histoire des choses mmorables advenues en France, de 1547 1597_ (dit. de 1599, p. 186 193). Avec les culpabilits de la vie publique d'un tel homme devait invitablement concider la dpression de sa vie prive; aussi, que fut-il dsormais comme pre? S'agissait-il de son fils: il restait sans autorit morale pour le guider dans la carrire dont l'accs lui avait t ouvert. Afin d'y marcher avec honneur, il fallait ce fils autre chose que l'exemple des dviations paternelles. Quant aux cinq filles, quelle tait vis--vis d'elles, la contenance du duc? Deux d'entre elles s'tant, si ce n'est peut-tre de leur plein gr, du moins sans aucun murmure, plies la vie du clotre, ce dont son bigotisme s'applaudissait, il n'eut d'autre souci que celui d'aviser ce qu'elles y restassent indfiniment confines; comme il laissa confine dans son deuil une autre de ses filles, la duchesse de Nevers, devenue veuve en 1562. Avec le calme relatif de l'existence de ces trois soeurs contrastaient les perplexits du servage de la quatrime. Lorsqu'on 1565, comme on l'a dj vu, Charlotte de Bourbon formula une protestation, qu'appuyaient les tmoignages dcisifs de religieuses de l'abbaye de Jouarre et du reprsentant officiel de son pre et de sa mre l'odieuse scne du 17 mars 1559, le duc de Montpensier s'indigna. Dans cet acte, qui et d dessiller ses yeux et le porter dsavouer sa conduite passe, il ne vit qu'un motif de plus pour faire peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs. Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolrance se ft sentir ailleurs qu' Jouarre. De l toute une srie de remontrances et d'obsessions, pour arracher sa fille ane ce qu'il appelait une criminelle hrsie. Dplorant, huit ans de distance, le consentement qu'il avait donn son mariage avec un prince qui depuis lors tait devenu protestant, et dont elle partageait les convictions religieuses[26]; outr, en mme temps, de l'antipathie de Charlotte pour la religion au nom de laquelle elle tait opprime par lui, il eut, en 1566, l'trange prtention de ramener la profession de cette mme religion la duchesse de Bouillon, qui s'en tenait plus que jamais loigne, d'un ct, par l'affermissement de son adhsion la religion rforme, et, de l'autre, par la rpulsion que lui inspirait le despotisme tenace dont sa soeur tait victime. Harcele par son pre, mais fermement dcide voir s'puiser en striles efforts son zle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, elle le laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques aux prises avec des ministres protestants. Le plus clair rsultat de leurs longues controverses fut de dmontrer au duc de Montpensier le complet insuccs de sa tentative; car la duchesse, sa fille, demeura fidle la religion qu'elle professait[27]. [26] On lit dans un rapport relatif un synode provincial des glises rformes, tenu Lafert-sous-Jouarre, le 27 avril 1564, le passage suivant: Le duc de Bouillon a envoy paroles de crance par Perucelly, qui disoit avoir parl luy Troyes, ou s environs, et par Journelle, par lesquelles il faisoit entendre le bon vouloir qu'il a de s'employer pour le Seigneur, _avec madame sa femme_, et que, en brief temps il exterminerait la messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait estre empesch, parce qu'il ne dpendoit que de Dieu et de l'espe. Il prioit l'assemble de luy faire venir des rgents de Genve pour dresser un collge Sedan, lequel il veult renter de deux ou troys mille francs; promettant que ses places seront toujours seur refuge aux fidles, et qu'elles estoient munies suffisamment de tout ce qu'il falloit. (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616, fos 96, 97). [27] E. Benoit, _Histoire de l'dit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--De Thou, _Histoire univ._, t. III, p. 655.--Bayle, _Dict. phil._, Ve Rosier (Hugues, Sureau du). Quatre ans plus tard, ce dplorable chef de famille montra, de nouveau, combien, au foyer domestique, il tait dpourvu de toute dlicatesse de sentiments et de procds. En effet, rompant avec le respect qu'il devait la mmoire de sa femme et aux impressions qui, dans le coeur de ses enfants, survivaient la perte de leur mre, il eut la tmraire prtention, en se remariant l'ge de cinquante-cinq ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis--vis d'eux, Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf ans[28], sans consistance morale, appartenant cette funeste maison de Guise, contre l'ambition et les haines invtres de laquelle la dfunte duchesse s'tait nagure noblement leve. [28] Quoy que le duc de Montpensier et eu de la duchesse, sa femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer un second mariage, l'ge de cinquante-cinq ans passs; et ayant fait choix de Catherine de Lorraine, fille de Franois de Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Este, pour lors ge seulement de dix-huit ans, le trait en fut pass Angers, le 4 fvrier 1570. (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 179).--Brantme dit de Catherine de Lorraine que bien tendrette d'aage, elle espousa son mary qui et pu estre son ayeul. (dit. L. Lal., t. IX, p. 646).--Le Laboureur (addit. aux _Mm. de Castelnau_, t. II, p. 735) allant au fond des choses, n'hsite pas dire: Le duc de Montpensier se maria, en premires noces Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crdit de l'admiral Chabot, qui avoit pous Franoise de Long-Vic, sa soeur ane; et ce fut pour la mesme considration qu'il prit pour seconde femme Catherine de Lorraine, soeur du duc de Guise, auquel cette alliance fut plus utile pour achever de dtacher ce prince des intrts de sa maison, et pour le discrditer parmi des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... Il apprit par les suites des diffrends qu'il eut la cour et par la conduite que cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre dessein que de dsunir sa maison....., en luy donnant pour le veiller une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des affaires. Insulter ainsi au pass de celle qui n'existait plus, c'tait, de la part du duc, blesser au coeur ses enfants. C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour o son pre voulut lui donner pour seconde mre Catherine de Lorraine, elle sentit qu'elle n'avait plus qu' briser, ds qu'elle le pourrait, l'insupportable joug sous lequel il la tenait, Jouarre, asservie depuis tant d'annes. Libre de tout engagement, lgalement matresse de sa personne et de ses actions, elle se dcida quitter pour toujours l'abbaye et se mnager une retraite honorable hors de France. Confiant alors sa soeur, la duchesse de Bouillon, et la reine de Navarre le secret de la rsolution qu'elle avait prise et que ces femmes de coeur ne pouvaient qu'approuver, elle leur demanda conseil sur le choix des moyens propres en assurer l'excution. La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, son mari, taient prts la recevoir, et que leur affectueux dvouement lui tait acquis, plus que jamais. Les dispositions de la reine de Navarre n'taient pas moins favorables. Tout en mettant l'avis que Charlotte de Bourbon devait se rendre directement auprs de sa soeur et de son beau-frre, elle estima que peut-tre, quel que ft leur bon vouloir, elle ne se trouverait pas suffisamment en sret Sedan, et que ds lors il serait prudent de lui procurer, au loin, un asile, la cour de l'lecteur palatin, Frdric III. Aussi en crivit-elle ce prince, qui dclara consentir recevoir la protge de la reine. Il y eut plus: le sjour que Charlotte ferait Heydelberg, ne devait tre, dans la pense de Jeanne d'Albret, qu'un moyen l'aide duquel elle esprait obtenir du duc de Montpensier qu'il laisst sa fille se retirer dfinitivement en Barn et y vivre auprs d'elle. Quoi de plus touchant que cette dernire partie du plan ainsi conu par Jeanne d'Albret en faveur de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny et sa famille, qui soutenaient alors, La Rochelle, d'intimes rapports avec la reine de Navarre, approuvrent sans rserve son plan, l'excution duquel le gendre de l'amiral, Tligny, se chargea de concourir en une certaine mesure. Voil ce que nous rvle la lettre suivante, peine connue jusqu'ici[29]: Ma cousine, crivait Jeanne d'Albret Charlotte de Bourbon, j'ay receu vostre lettre et suis infiniment marrye que je ne vous puis servir comme je le dsire; vous priant ne doubter point de mon affection, laquelle ne manquera jamais, vostre endroict; mais vostre affaire est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assur vous faire rendre mes lettres bien seurement, je vous diray que _nous ne trouvons_ point de meilleur expdient pour vous, que celuy que _vous avons mand_, d'aller vers madame de Bouillon, vostre soeur, et del en Allemagne. Et si avez besoing que j'en escrive _encores_ au seigneur dont il est question, vous me le manderez, o je dresseray vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point que monsieur vostre pre, sachant que serez en pays estranger, ne trouve bien, pour vous en retirer, que veniez plustost en mes pas et avec moy; ce que je desire infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je puis parvenir cela, je vous feray office de mre en tout ce qui concernera vostre grandeur et contentement. Il faut, ma cousine, que ceci soit men bien sagement et secrtement. Je vous prie, par le moyen de monsieur _de Telligny_, qui me fera seurement tenir voz lettres, me mander ce que vous voulez que je face, et faire estat de mon amiti. Et sur ceste asseurance, je prieray Dieu, ma cousine, qu'il vous donne accroissement de ses sainctes grces. De La Rochelle, ce 28 de juillet 1571. Vostre bien bonne cousine et perptuelle amye, JEHANNE. [29] British museum, mss. Harlay, 1.582, f 367. Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre. Depuis sa rception, six mois s'coulrent en prudentes combinaisons et dmarches, avant que la jeune princesse pt mettre excution son projet d'vasion. Forte de l'appui que lui prtaient sa soeur et la reine de Navarre, elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui d'un homme recommandable, Franois Daverly, seigneur de Minay, dont le dvouement tait la hauteur des devoirs que lui imposait le rle de protecteur d'une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu'elle allait entreprendre. Ce fut en fvrier 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l'abbaye, d'o sortirent, en mme temps qu'elle, deux de ses religieuses. Toutes trois taient accompagnes par Franois Daverly et par son frre. On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage franchir l'enceinte du clotre, qu'il ne s'agissait que d'une simple visite rendre l'abbesse du Paraclet. En ralit Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, comme vers un lieu de refuge inaccessible la perscution. Mais, l mme, en juger par certains indices d'hostiles menes, rcemment ourdies en France, la perscution pouvait l'atteindre: aussi, presque aussitt, des conseils inspirs par l'affection et la vigilance d'autrui la dtournrent-ils, son vif regret et celui de la duchesse, sa soeur, de son projet de rsidence Sedan, et la dcidrent-ils se rendre directement Heydelberg, o il lui tait affirm qu'elle serait en pleine sret, auprs de l'lecteur Frdric III et de l'lectrice. Un tmoin bien inform[30] nous fournit, sur l'vasion et le voyage de Charlotte de Bourbon, de prcieux renseignements. S'adressant, aprs qu'elle eut cess de vivre, l'une des filles issues de son mariage avec un prince duquel il sera bientt parl, il dit: Quand feue, de trs bonne et trs louable mmoire, la trs illustre princesse, vostre mre, se retira totalement de la superstition et idoltrie papistique, dont Dieu luy avoit donn bien bonne cognoissance, et qu'elle fuyoit la France comme le climat auquel, lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement Dieu estoient grivement perscutez, sans aucune distinction de sexe, d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non plus que ceux du commun populaire, _je say, comme tesmoin oculaire_, qu'elle prit la route de Sedan, vers feue, de trs heureuse mmoire, la trs illustre princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d'autant qu'audit lieu, la parole de Dieu estoit purement annonce, et les sacremens de la religion chrtienne administrs selon leur institution: qui estoit le bien la participation duquel tendoit et aspiroit le principal dsir de son me. Mais lors elle reut advis et conseil, fond sur plusieurs notables considrations, de n'y venir point establir son sjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine tranquillit. Comme donc il estoit question de l'adresser quelque bon port, auquel, autant qu'on en pouvoit juger, elle peust avoir ung assez sr abry, pour n'estre point agite de tant d'orages et tempestes qu'elle l'eust peult-estre est en d'autres, elle fut aussi prudemment que heureusement adresse ce phoenix des princes de son temps, le trs illustre et trs puissant Electeur, Frdric troisime, comte palatin du Rhin, comme celui qui estant le parangon de toute pit et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques rendoient recommandables. [30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du _Trait servant l'esclaircissement de la doctrine de la prdestination_, Basle, in-8, 1779.--Les lignes ci-dessus transcrites sont tires de la prface de ce trait, dans laquelle Couet s'adresse haulte et puissante dame, madame Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine. Avec cet expos de faits si prcis concorde celui qui mane d'un autre crivain, galement digne de foi[31]. [31] _Mmoires sur la vie et la mort de la srnissime princesse Loyse-Julienne, Electrice palatine, ne princesse d'Orange._ 1 vol. in-4; Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, f 12. Il nous suffira de dtacher de son livre les lignes suivantes: Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) toit peu dispose prendre le voile. Nanmoins sa vertu et son bon naturel la firent demeurer dans une dfrence entire aux volonts paternelles, et patienter en sa condition jusques ce que la Providence divine brist miraculeusement les chanes qui sembloient brider et asservir sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques annes auparavant, rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent exposs la violence des armes, et le monastre de Jouarre courut la mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en libert. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces dsordres, que de se retirer vers une sienne soeur, marie avec M. R. de Lamarck, duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C'est par ce moyen qu'elle fut conduite, en fuite, la cour palatine, Heidelberg, et accueillie par Frdric III, lecteur palatin, avec l'honneur d une princesse de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-l, une cole de vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut pas pouvoir trouver une retraite plus innocente. Rappeler ici ce que fut Frdric III, c'est lgitimer, par cela mme le respect qui s'attache sa mmoire et dmontrer immdiatement combien il tait apte tendre sur Charlotte de Bourbon un patronage efficace. Peut-tre Frdric III n'a-t-il jamais mieux justifi le surnom de _pieux_, que par sa noble attitude, d'une part, au foyer domestique, et, de l'autre, dans la srie de ses gnreux efforts en faveur des protestants franais, cruellement perscuts. Ils taient pour lui des frres en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur dfense contre leur souverain, dans d'nergiques reprsentations adresses celui-ci, soit en cherchant les arracher au supplice, comme il le fit pour Anne du Bourg[32], soit en rpondant leurs appels par l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses fils, soit enfin en repoussant, dans une protestation mmorable[33], les censures que l'empire germanique fulminait contre lui raison de l'appui qu'il prtait la rforme franaise, et en dfendant, en face de cet empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrtienne. [32] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 701. [33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619. La chaleureuse sympathie de Frdric III pour ses co-religionnaires de France, et surtout pour Coligny, clate dans sa correspondance[34]. Rciproquement, les lettres adresses par Coligny, d'Andelot, Cond, et autres, Frdric III, prouvent en quelle haute estime ils tenaient ce prince, dont Hotman, de son ct[35], caractrisait le sage gouvernement, en ces termes: Il y a, ce croy-je, seize ans, prince trs illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce temps-l on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos et tranquillit on a vescu en tous les pays de vostre obissance, ressemblant proprement une bonace riante de la mer plate et tranquille o il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant toutes choses y ont toujours est, moyennant vostre sage prvoyance, paisibles, saintement et religieusement ordonnes. [34] Frdric III s'est, en quelque sorte, peint lui-mme dans cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant l'une et l'autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a lev un monument durable la mmoire du prince lecteur. Voir 1 _sur Frdric III_, Le Laboureur, addit. aux _Mm. de Castelnau_, in-f, t. Ier, p. 538 542;--les _Mm. de Cond, passim_;--D'Aubign, _Histoire univ., passim_;--La Popolinire, _Hist., passim_;--Brantme, dit., L. Lal., t. Ier, p. 313;--Baum, _Th. de Bze_, append.;--Archives de Stuttgard, Frankreich, 16, no 40;--_Bulletin de la Soc. d'hist. du prot. fr._, anne 1869, p. 287.--2 _crits de Frdric III_--_das Testament Friedrichs des frommen, Kurfrsten der Pfalz_, von A. Kluckhohn, in-4;--Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, etc., etc., in-8, 1868, 3 vol.--Voir, pour d'autres lettres de Frdric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;-- Genve, Archiv., portef. histor., no 1.753;--en France, Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619, 15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397. [35] Ddicace de son clbre ouvrage, intitul _la Gaule franoise_ (ap. _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. II, p. 579). Des pasteurs franais exprimaient Frdric III leur gratitude et celle de leurs troupeaux, en lui crivant[36]: Nous osons avoir recours vous, veu principalement que vous avez j depuis longues annes fait une singulire profession de la religion chrtienne, de laquelle une bonne partie est employe l'aide de ceux qui sont affligs pour le nom de Dieu et au soulagement des misres et adversitez de tous fidles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est possible, de tant et si singuliers bnfices que, ces annes passes, avons reus de vostre bnignit et splendeur, ayant si souvent us de prires et supplications l'endroit des rois, nos souverains, pour nos frres qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et tourmens[37]. [36] _Mm. de Cond_, in-4, t. III, p. 431. [37] Frdric III couronna sa carrire par une profession solennelle de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23 septembre 1575, contenant d'ailleurs, sur des points divers, une longue suite de dispositions. L'une d'elles, notamment, atteste sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des perscutions religieuses, qui, leur sortie de France ou d'autres pays, avaient trouv dans le Palatinat un accueil hospitalier, et pour celles qui l'avenir, y chercheraient un refuge; il voulait que les unes continuassent jouir des avantages dont elles taient pourvues, et que des secours fussent assurs d'avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi, dans l'intrt des professeurs, des tudiants et trangers, de toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la continuation du service divin qui se clbrait, _en langue franaise_, Heydelberg. Si, par ce qui prcde, on est amen dj pressentir la nature de l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, la cour d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu'il y eut de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet ajouter son rcit ces lignes expressives[38]: Comme l'lecteur Frdric III toit d'un vray naturel de prince, il receut aussi ceste princesse et la recommanda la trs illustre lectrice, d'affection accompagne de si graves propos concernans la condition de ceux qui prfroient Jsus-Christ toutes les grandeurs et commodits desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses yeux un bel objet, que ladite trs illustre princesse a eu toute occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy estoient familiers, que Dieu, par sa singulire grce et misricorde, lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second pre et une seconde mre, puis un domicile tellement orn de pit et de toute autre vertu, qu'il lui estoit plus agrable que n'avoit jamais est celui de sa propre naissance. [38] _Loc. cit._ Frdric III s'empressa d'informer le roi de France, la reine mre et le duc de Montpensier de l'arrive de Charlotte de Bourbon Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi que l'lectrice, cru devoir lui faire. Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15 mars 1572, mois qui tait prcisment celui dans le cours duquel, onze ans auparavant, avait eu lieu, Jouarre, l'odieuse scne qualifie _d'entre en religion_. Asservie alors, Charlotte tait libre dsormais. Monsieur mon cousin, crivait l'lecteur au pre de la jeune princesse[39], ce gentilhomme, prsent porteur, vous dira comme il a laiss ma cousine, vostre fille, en ma maison, o je l'ay receue et veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle a, tant la gloire de Dieu, que vous rendre tous les devoirs d'obissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et, par mesme moen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez avoir de son absence, n'empche point que vous ne la recongnoissiez pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux qui elle ne touche pas de si prs en veulent bien prendre soing. J'ai faict savoir au roy et la royne mre comment et pour quelle occasion elle soit venue parde; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales dignitez estans informes de son faict, ne se sentent bien fort contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sachant que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict de la religion, ne trouverez point mauvais ce dpartement de madite cousine, vostre fille, ains, comme pre trs dbonnaire, usant de vostre prudence et bont accoustumes, ne ferez que prendre le tout en la meilleure part, et moenner les choses de sorte, qu'avec la libert de sa conscience elle puisse servir Dieu, vous obyr et jouyr de ses biens, selon les dicts du roy; quoy je vous prierois davantage, si je ne craignois de mettre par l en doubte la bonne affection paternelle que portez ladite vostre fille, laquelle je say vous estre par trop bien recommande. Par tant je feray fin de ceste prsente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en sant bonne et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572. [39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, f 62. Que ressort-il de cette lettre, dont le ton tait la fois si digne et si conciliant? Une srieuse manifestation du bienveillant intrt que l'lecteur portait Charlotte de Bourbon, raison de _sa bonne affection la gloire de Dieu_, point capital sur lequel il tait parfaitement mme de se prononcer, et de son respect filial pour le duc; La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui assurt la libert de sa conscience et lui permt de concilier avec l'exercice du culte vanglique, qu'avant tout elle entendait professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait de porter son pre; L'espoir que le duc, avec _sa prudence et sa bont accoutumes_, accueillerait cette lgitime revendication. Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bont, de la part d'un homme ides rtrcies et grossires, violent, haineux, tel que le duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage, depuis l'vasion de sa fille, ne le prouvrent que trop, ainsi qu'on va pouvoir en juger. CHAPITRE II Colre et menaces du duc de Montpensier la nouvelle du dpart de sa fille.--Sa rponse la lettre de l'lecteur palatin.--Une information judiciaire a lieu Jouarre. Dpositions importantes des religieuses.--Ngociations entames Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.--Fermet de l'lecteur.--Lettre de Jeanne d'Albret.--Charlotte demeure Heydelberg sous la protection de l'lecteur et de l'lectrice.--Dernire lettre de Jeanne d'Albret Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de Navarre, et, bientt aprs, les massacres de la Saint-Barthlemy.--Charlotte vient en aide aux Franais qui se rfugient Heydelberg.--Ses procds gnreux l'gard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intressantes relations avec Pierre Boquin, Doneau, Franois Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingus, ses compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprs du roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage Heydelberg de Henri, lu roi de Pologne. Double incident qui s'y rattache.--Joie que Charlotte prouve du sjour de son cousin, le prince de Cond, Heydelberg.--Mme de Feuqures et Ph. de Mornay Sedan.--Mort du duc de Bouillon en dcembre 1574.--Affliction que causa Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa soeur. Au milieu de l'motion cause par la fuite de Charlotte de Bourbon, l'une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, tait accourue Jouarre, et avait aussitt inform le duc de Montpensier de la disparition de sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle avait prise. Le duc tait alors en Auvergne, o le retenaient ses devoirs militaires. A l'oue de l'vnement inopin qui le blessait au vif dans ses prjugs et son autocratie, il frmit de colre et dclara: qu'il fallait que chacun s'employt pour savoir o la fugitive s'estoit retire, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon admonestement; ajoutant qu'il fallait aussi qu'on l'aidt, pour qu'elle pt estre trouve, en quelque part qu'elle ft, dedans ou dehors le royaume, et ramene, _vive ou morte_, afin que l'injure et dshonneur faits son pre par elle et ceulx qui l'avoient induite, conseille et favorise commettre ceste faute, fussent rpars, avec une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mmoire en demeureroit perptuelle, l'advenir[40]. [40] Lettre du duc de Montpensier sa fille, l'abbesse de Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l'glise de Meaux_, in-4, 1731, t. II, _Pices justificatives_, no 5). Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'tait devenue Charlotte, ainsi qu'il l'annonait, d'Aigueperse, ce mme jour, son bon seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41]. [41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, f 23. La rception de la lettre de l'lecteur palatin mit un terme son incertitude; mais, en mme temps, excita en lui un redoublement de colre. Les sentiments dsordonns auxquels il tait alors en proie se traduisirent avec amertume dans une rponse qu'il adressa, le 28 mars, l'lecteur[42]. [42] Cette rponse, dmesurment longue, est intgralement reproduite avec les annotations qu'elle ncessite, au no 2 de l'_Appendice_, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart outrageantes et mensongres. Il ne s'en tint pas cet acrimonieux _factum_: il crivit au roi, la reine mre, et divers personnages sur le concours desquels il croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d'un ct, une enqute, et, de l'autre, des ngociations ayant pour objet le retour de sa fille en France, mme par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accs de fureur, sur le chtiment exemplaire qu'il lui rservait. [43] Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes, pour sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menace, s'enfuit Heidelberg. (D'Aubign, _Hist. univ._, t. II, liv. 1er, ch. II.) Ses dmarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gr de ses dsirs. En effet, en premier lieu, une information secrte, dirige Jouarre mme, sur l'ordre du premier prsident du Parlement de Paris, n'eut d'autre rsultat, que la constatation ritre de la brutale pression dont Charlotte de Bourbon avait t victime, le 17 mars 1559. Sans se laisser intimider par la prsence ni par les interpellations du magistrat charg de les interroger, six religieuses, autres que celles dont les dclarations avaient t recueillies, le 25 aot 1565, confirmrent pleinement ces dclarations par des dpositions empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long sjour l'abbaye de Jouarre, s'tait constamment montre affectueuse et bonne pour chacune d'elles. L'information secrte dont il s'agit est d'une si haute porte, qu'il faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]: Information secrte, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes, lieutenant-gnral de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appel avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce, la postulation et requeste de noble homme, Me Pierre Andr, sieur de La Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la vrit de ceux qui ont suborn madame Charlotte de Bourbon, abbesse de Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir laiss son habit qu'elle avoit port par l'espace de douze treize ans, sans en avoir faict plainte ni dolance mondict seigneur ou aultre, ainsi que prtend ledict Andr; joinct qu'elle n'avoit faict protestation contraire la profession par elle faicte; de faon que, si aulcune se trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, sduction, force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de deffuncte madame sa mre, ou autres ses suprieures; la vrification desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqu comme s'en suit: Du 28e jour d'apvril, l'an 1572. [44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.--Au dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention suivante: Par commandement de messieurs le premier prsident et Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les officiers de Jouerre. 1.--Vnrable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en l'abbaye de Juere, ge de soixante-quatre ans ou environ, laquelle, aprs serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a, qu'elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu'elle ne sait qui a sollicit ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense que Franoys et Georges d'Averly luy pourroient bien avoir sollicit de ce faire, parce que journellement ils hantoient et frquentoient en ladite abbaye, o icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne sayt personne qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle elle a dlaiss sadite maison, sinon que icelle portoit son habit contre-coeur, parce qu'elle n'a est religieuse que par le commandement de madame sa mre, laquelle la faisoit importuner et solliciter d'estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles rapportant madite dame sa mre, que sa fille n'y vouloit entendre, elle-mme luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et de l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et pour viter les rudesses, elle fit ce que sadite mre voulut; mais le regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps. N'a la dposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier ayt oncques forc sadite fille, mais au contraire marry contre sa dfunte femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son gr telle qu'elle la desiroit, et prophtisa ce qui est advenu de cette force et importunement; et pense ladite dposante que, si ladite fille eust fait entendre librement mondit seigneur que son habit luy dplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle estoit fille si craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte de l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent plusieurs, qui l'ont cl mondit seigneur, de peur de l'irriter. Toutefois elle continuoit toujours dire, en lieu de libert, qu'elle n'estoit professe, et que, si elle n'avoit craint que mondit seigneur son pre se fchast, qu'elle auroit bien tantost chang de voile. Elle le luy a souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine de tout, pour avoir eu cest honneur de parler elle souvent et familirement, comme veu et entendu ce que sa dfunte mre si faisoit, et la rvrence paternelle qu'elle portoit sondit pre. _Ainsi sign_: RICHEMONT. 2.--Vnrable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en l'abbaye de Juerre, ge de soixante ans ou environ, laquelle, aprs serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est religieuse en ladite abbaye, et qu'elle ne sayt ceux qui pourroient avoir sollicit et donn conseil madame Charlotte de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir all hors du royaume de France, sinon Franoys et Georges d'Averly, qui estoient ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur; et nul ne pouvoit savoir ce qu'ils vouloient faire; et emmenrent madite dame, faisant semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on est longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust alle que jusques audict Paraclet, jusques tant qu'il vint nouvelles de ceulx qui estoient allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui dirent qu'elle estoit alle en Allemagne, au logis du comte palatin, et que lesdits d'Averly et un nomm Robichon estoient demourez avec madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a j longtemps que lesdits d'Averly sollicitoient madite dame de s'en aller. Dict aussy que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint Jouarre, durant les dsastres qui ont est en ce royaume, et qu'il fit publier de baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque mondit seigneur son pre luy avoit jou ce tour, qu'elle ne se pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et ne luy monstrast qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, en ayant faict profession par forcedite de madame sa mre, laquelle, la vrit, luy a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu la dposante tant de menaces de sadite mre et tant de sollicitations de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle n'en ose dire la centime partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle dposante vit que, quand monsieur Ruz, prsent vesque d'Angers, vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une contenant paroles douces et fort lgres, de profession, non accoustumes dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et une autre vritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a entendu que, si elle n'eust faict ladicte profession, que madite dame sa mre luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N'a jamais entendu que mondit seigneur son pre en ait est content, mais bien marry; mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubt, qu'elle ne s'est oncques ose dclarer luy, sinon par personnages qui luy ont tousjours cl sa dvotion (volont); qui est l'occasion qu'elle luy peult prsentement avoir baill un ennui. Dict, oultre, qu'elle a tousjours entendu continuer sa volont n'estre en cest estat, et pour cest effect n'a oncques voulu se faire bniste abbesse. C'est tout ce qu'elle peult dire, quant prsent, sinon ce qu'il est notoire. _Ainsi sign_: C. DE PERTHUIS. 3.--Vnrable religieuse, soeur Marie Brette, grand'prieure de l'abbaye de Jouarre, ge de quatre-vingts ans, ou environ, laquelle, aprs serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle ne sayt ceulx qui peuvent avoir donn conseil et sollicit madame Charlotte de Bourbon, abbesse de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de s'en aller hors de ce royaume, sinon Franoys et Georges d'Averly, qui estoient ordinairement ladite abbaye et l'entour d'icelle madite dame; et pense qu'il n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye qui en pussent savoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne Vassetz, qui s'en sont alles avec madite dame. Et quand elle partit, elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; et nanmoins elle s'en seroit alle en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy dire. Dict aussy qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques, de son bon gr, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle ayt faict voeu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy qu'il appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu'elle fust prompte hanter et frquenter l'glise; et quand ladicte dposante l'allait qurir pour aller au service, elle y estoit aussitost que ladicte dposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agrer monseigneur son pre; mais, pour tout cela, la dposante ne peut croire qu'icelle n'eust tousjours dvotion (volont) de poser son habit, qu'elle a entendu luy dplaire infiniment, et pour l'avoir pris trop jeune, contre-coeur, par force de sa mre, laquelle luy a faict faire profession par des subtilitez et forces estranges. _Ainsi sign_: soeur MARIE BRETTE. 4.--Vnrable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en ladicte abbaye, ge de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, aprs serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle a tousjours connu, depuis que madame Charlotte de Bourbon a est en ceste maison de Jouarre, fort jeune, qu'elle y a faict une profession oultre son gr et volont, parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le dcez de feue madame Lose de Givry, au prcdent, elle, abbesse de ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de Givry dcedast, elle se voulut dmettre de ladicte abbaye entre les mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assembl tout le couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle ne vouloit accorder; tellement que madame sa mre fut extrmement offense, et ds lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes, qui murent tellement cette jeune princesse, que l'apprhension qu'elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit toutes les filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mre ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu'elle seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son pre estoit bien fasch contre sadite femme; et que, si les serviteurs de mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse leur disoit, qu'elle dposante a opinion qu'il luy eust ost l'habit qu'elle a tousjours port et fait actes de religion convenables sa charge, pour donner plaisir sondit pre, plustost que de volont, car elle n'eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualit et habit de religion; qu'elle, comme tout le monde sayt, a faict voeu par force et mille inductions de sadicte mre, laquelle escrivoit audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon donnast son bien monseigneur le prince son frre. Ne sayt ladicte dposante si elle fit ou non, parce qu'elle n'y estoit prsente. Dict aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture de son voeu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une simule, et l'autre ordinaire; et quand eust prsent l'autel une desdictes lettres, soeur Ccile Crue, autrement appele Chauvillat, print icelle et la mit dans son sein; et que telle prtendue profession fut faicte assez maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit professe; et sy y eust infinies menes, desquelles toutes les religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle pense qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicit ladicte dame de Bourbon de sortir de sa maison, sinon Franoys et Georges d'Averly, auxquels elle portoit faveur, et estoient ordinairement son conseil. Dict aussy que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict monsieur Ruz, avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles n'avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme les autres abbesses avoient faict auparavant. _Ainsi sign_: soeur R. SARROT. 5.--Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye ge de quarante-trois ans, ou environ, laquelle, aprs serment par elle faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en ladite abbaye, et qu'elle sayt que madame Charlotte de Bourbon a est contraincte d'estre religieuse et faire sa profession par madame la duchesse de Montpensier, sa mre, la menaant, si elle ne faisoit ladite profession, elle la feroit mener Frontevrault; depuis lequel temps, depuis deux ans en , ladite dame Charlotte de Bourbon avoit dict feue madame de Reuty, qu'elle n'estoit professe et qu'elle n'avoit faict les voeux ainsi que ladite dposante a ouy dire madite dame de Reuty; et qu'elle ne sayt qui lui a donn conseil de laisser son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la religion prtendue rforme, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion qu'elle se damnoit en ladite abbaye. Sayt ce que dessus pour avoir v les lettres mesmes envoyes au couvent de ladite dame, et pour avoir est prsente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire rcit des volonts de sadite mre, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au moyen de ce, fit la volont de sadicte mre, dont elle en gagna une fiebvre. Sayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses qui voyoient la manifeste contrainte et les menes avec la force, peu de volont de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que lgitime et solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais approuv, sinon pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire iceluy. _Ainsi sign_: soeur MARIE BEAUCLER. 6.--Soeur Marie de Mry, religieuse professe en l'abbaye de Jouarre, ge de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame Lose de Givry dcda, et depuis son dcez, fut pourvue de ladite abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite dposante a v que ladicte dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l'eust jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mre et induction de sa part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire soeur Ccile de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, parce que c'toit la volont de madame sa mre, laquelle elle n'oseroit dsobir. Mesme, le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cache par ladite de Crue; mais ne sayt ceux qui ont sollicit faire sortir de ladite abbaye madicte dame. _Ainsi sign_: MARIE, soeur de Mry. _Sign_: DE GAULNES, DESMOLINS. Aprs avoir chou sur le terrain de l'enqute, le duc de Montpensier choua galement sur celui des ngociations entames, la cour d'Heydelberg. Le premier prsident de Thou et le sieur d'Aumont s'taient rendus auprs de Frdric III et lui avaient demand, au nom du roi, de renvoyer Charlotte de Bourbon son pre: l'lecteur rpondit avec fermet qu'il ne la lui renverrait qu' la condition expresse que la princesse serait certaine d'obtenir, pour la sret de sa personne et pour le libre exercice de son culte, la protection laquelle elle avait droit[45]. [45] Il y eut force dpesches vers le comte palatin pour r'avoir Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec bonnes cautions, pour la libert de la dame en sa vie et en sa religion, le pre aima mieux ne l'avoir jamais. (D'Aubign, _Hist. univ._, t. II., liv. Ier, chap. II).--Le pre, grand catholique, avoit redemand sa fille l'lecteur, vers lequel fut envoy M. le prsident de Thou, et puis M. d'Aumont. L'lecteur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne la fort point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux la laisser vivre loigne de lui que de la voir, ses yeux, professer une religion qui lui toit si contre-coeur. (_Mmoires pour servir l'histoire de la Hollande et des autres provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p. 63.) Les envoys du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur aucun de ces deux points, la ngociation qu'ils avaient entame fut rompue. Sa rupture consolida la position de Charlotte, la cour de l'lecteur et de l'lectrice; position honorable et sre, qu'elle avait immdiatement conquise, sans effort, par l'intrt qu'excitait son infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son caractre, et par le srieux de ses hautes qualits. Jeanne d'Albret, qui suivait, de coeur et de pense, sa jeune amie sur la terre trangre, se montra sensible l'accueil qu'elle y recevait, en lui crivant[46]: Ma cousine, sachant la dpesche qui se faisoit en Allemaigne, j'ay escrit monsieur le comte palatin et monsieur le duc Casimir, son filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant j'estime que ce mariage vous pourra servir, car j'auray meilleur crdict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos parentes. J'ay commenc parler de vostre faict; mais monsieur de Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le pouvoir que Dieu m'a donn. Parmy la joye que j'ay du mariage de mon filz, Dieu m'a afflige d'une maladie qu'a ma fille, d'une seconde pleursie qui luy a repris quatre jours aprs l'autre. Elle a t saigne: j'espre en Dieu que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu'il sait lui estre ncessaire, et vous, ma cousine, ce que vous dsirez. De Bloys, ce 5e d'apvril 1572. Vostre bonne cousine et parfaite amye, JEHANNE. [46] British museum, mss. Harlay, 1.582, f 367. La dignit personnelle d'une femme chrtienne, aux prises avec les difficults insparables d'une vie de privations, recle en elle-mme des secrets trsors d'abngation et de dlicatesse, que pressent et que respecte, dans sa gnreuse sympathie, tout coeur qui aspire soulager une souffrance noblement supporte. Cette touchante vrit se fit sentir, en 1572, Heydelberg, dans la sincrit de son application. La jeune fugitive, son arrive, se trouvait dans un tat voisin du dnment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement rsolue en subir les rigoureuses consquences, plus, de leur ct, l'lecteur et l'lectrice s'attachrent, par de judicieux et tendres mnagements, l'affranchir du malaise inhrent un tel tat. Profondment touche de leurs prvenances, elle en dclinait cependant en partie les effets, dans la crainte de leur tre charge. Ils ne russirent surmonter son extrme rserve et lui faire accueillir la plnitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le meilleur moyen adopter, pour leur prouver la ralit de son affection et de sa gratitude, tait de les laisser l'aimer et la traiter comme si elle et t leur propre fille. Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la bienveillante protection de l'lecteur et de l'lectrice, Charlotte de Bourbon rencontra un appui de plus dans le dvouement prouv de Franois d'Averly, seigneur de Minay, qui avait pris coeur, disait-elle de la secourir et de l'assister en ses affaires, et qui, de fait, avec l'assentiment de Frdric III, dont il s'tait concili l'estime, resta auprs d'elle, Heydelberg, tant qu'elle-mme y rsida. La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui l'entouraient. Sa constante bont la rendait particulirement chre aux personnes attaches son service. Au premier rang de celles-ci, se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins vigilants et sur la fidlit de laquelle elle se reposait. Confidente discrte de maintes penses et de maints sentiments exprims dans l'panchement de la familiarit par sa matresse, cette femme de coeur s'levait, en quelque sorte, leur niveau, par la seule intensit de son dvouement. Ayant vou Charlotte de Bourbon une sorte de culte, elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles circonstances la mort seule les spara l'une de l'autre. Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient leur ct, par sympathie pour ses preuves et pour ses convictions religieuses, Charlotte, libre dsormais de professer publiquement ces dernires et d'y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de prendre part aux exercices du culte rform, auquel sa mre s'tait rattache nagures, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon, continuait pratiquer. Elle le fit en toute simplicit, avec un srieux d'attitude et une modestie de langage qui lui concilirent le respect de tous. Enfin tait venu le jour o, prouvant pour la premire fois une relle dilatation de coeur, elle commenait goter le charme d'une existence paisible et utilement employe. La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux conseils sa protge, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en mme temps qu'elle agissait, dans son intrt, auprs du duc de Montpensier et de Catherine de Mdicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], dates de Vendme, o la pieuse Jeanne tait alle remplir un solennel devoir[48]: Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir receue; ce que mon filz continuera, sa venue. Quant vostre affaire, j'ay monstr la royne, mre du roy, celles-ci que m'a escript monsieur le comte, et sur cela ay adjoust ce que j'ay pens vous pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse dsir. Vous avez beaucoup de gens qui ont piti de vous, mais peu qui osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse me fermer la bouche. Je m'employeray de coeur et d'effect en tout ce que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j'en auray le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrmement malades: Dieu les a encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon amiti, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine, vous donner sa saincte grce et assistance, en toute et si grande affaire. De Vendosme, ce 5e de may 1572. Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye. JEHANNE. [47] British museum, mss. Harlay, 1.582, f 367. [48] _La de Vandoma_ (qualification ddaigneusement applique par les Espagnols Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del principe de Cond que por la honrra le quieren poner en la yglesia entre los otros de su sangre. (Pedro de Aguila au duc d'Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B. 32.) A un mois de l, une mort inopine ravit l'affection de Charlotte de Bourbon cette _parfaite amie_, qui s'tait montre pour elle une seconde mre, et laquelle l'attachaient des liens devenus de jour en jour plus troits[49]. Cette sparation dchirante la plongea dans une affliction dont la correspondance de Frdric III atteste la profondeur[50]. [49] Jeanne d'Albret succomba, Paris, le 9 juin 1572.--Voir sur ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitule: _Gaspard de Coligny, amiral de France_, t. III, p. 383, 384, 385. [50] Lettre de l'lecteur Frdric III, J. Junius, de juin 1572 (ap. Kluckhohn, _Briefe_, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p. 467).--Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series, lettre du 27 juin 1572. On y lit: Mademoiselle de Bourbon is very grieved at the death of the queen of Navarra. Quel surcrot de douleur la jeune princesse n'eut-elle pas subir, peu de temps aprs, quand parvinrent Heydelberg les premires nouvelles des effroyables massacres commis Paris et dans les provinces de France lors de la Saint-Barthlemy! Elle en fut frappe de stupeur et navre. Mais bientt, se relevant de ses souffrances morales, sous l'impulsion d'un grand devoir remplir, elle concentra ses penses sur l'adoption immdiate de moyens propres soulager ceux de ses compatriotes qui, ayant chapp au fer des gorgeurs, viendraient chercher un refuge dans les tats de l'lecteur palatin. Plusieurs y vinrent, en effet, et ne tardrent pas se ressentir des bienfaits du ministre de charit et de consolation qu'elle remplit auprs d'eux: pieux ministre, dans l'accomplissement duquel, associe aux efforts et aux gnreux procds de l'lecteur et de l'lectrice adoption, que, ds le premier moment, ils lui avaient accord. Aime par eux, que ne l'tait-elle aussi par son pre? Que ne pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui, mais, en outre, de l'nergique besoin qu'elle prouvait de gagner son affection et de lui faire sentir la sincrit de celle, qu'en retour, elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux de Charlotte de Bourbon, mais en prsence de laquelle elle ne dsesprait cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui semblait impossible que Dieu ne rpondt pas, un jour, ses prires, en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice envers une fille qui n'avait, en rien, dmrit de lui, et en lui inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra plus loin combien Charlotte de Bourbon, inbranlable dans sa foi et fidle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de n'avoir jamais dsespr de gagner le coeur de son pre. Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait la dlaisser? Selon son habitude, il menait de front les assiduits d'un homme de cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste et intolrant. Il se complut, notamment, reprendre, dans les derniers mois de 1572, ses menes de convertisseur, l'gard de sa fille la duchesse de Bouillon. Il dtacha vers elle le jsuite Maldonat et le ministre apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux chourent dans leur mission: Maldonat en dpensant son argumentation en pure perte, et du Rosier en n'affrontant la prsence de la duchesse que pour subir les lgitimes reproches qu'elle lui adressa sur son infidlit. [51] Benoit, _Hist. de l'dit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--Bayle, _Dict. phil._, Vc Rosier (Hugues Sureau du).--Voir aussi les dtails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un crit intitul: Oraison funbre pour la mmoire de trs noble madame Franoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et prononce par de Lalouette, prsident de Sedan, etc., etc. Sedan, in-4, p. 10. Revenu rsipiscence, l'apostat se rendit Heydelberg, o Charlotte de Bourbon put lire, dans un crit qu'il y publia[52], cet aveu, prcd de bien d'autres: Le duc de Montpensier m'avoit envoy, le mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jsuite, pour aller Sedan vers madame de Bouillon, pour la ramener l'obissance du pape. J'escrivis lettres ladite dame, Sedan, par le commandement de monsieur son pre, pour la tirer cest estat: lui faisant une triste et pauvre recongnoissance de l'humanit receue de sa part, tant par moy que par plusieurs autres, aux troubles de l'an 1568. [52] _La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du Rosier touchant sa chute en la papaut et les horribles scandales par lui commis, _, etc. (_Mmoires de l'Estat de France sous Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.). Bourrel de remords, sous le poids des lchets dont il s'tait rendu coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d'avouer publiquement l'normit de ses mfaits et d'exprimer un repentir dont il n'tait gure permis de rvoquer en doute la sincrit. La loyale et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se reprsentant les angoisses qui torturaient l'me du malheureux, elle s'empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les sentiments levs, de couvrir d'un gnreux pardon l'offense commise Sedan. Ce fut l pour du Rosier, dans sa dtresse, un rel bienfait, sous l'impression duquel il se retira Francfort, o, trois ans plus tard, il termina sa triste existence. Combien diffraient de du Rosier, par leur valeur morale et intellectuelle, certains Franais, thologiens, prdicateurs, savants de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, Franois Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frdric III aimait s'entourer et dont il avait vu le nombre s'accrotre, Heydelberg, dater de 1572! Cdant l'attrait qu'exeraient la complte affabilit et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingus avaient nou, sous les yeux de l'lecteur et de l'lectrice, de srieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On la vit, charme elle-mme de les connatre, s'entretenir avec eux de leurs affections domestiques, de leurs intrts personnels, de leurs travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune laquelle tous demeuraient profondment attachs, dans la crise terrible qu'elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de pense, les incessantes pripties. Pierre Boquin, professant depuis 1557 la thologie Heydelberg, avait rarement quitt cette ville, et tait ainsi demeur l'cart des vnements qui, dans le cours des quinze dernires annes, s'taient accomplis de l'autre ct du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la jeune princesse se reportait, de prfrence, vers le pass; elle se plaisait l'entendre parler d'une mission dont l'lecteur palatin l'avait charg, en 1561, et l'occasion de laquelle il avait, l'issue du colloque de Poissy, vu, Saint-Germain, une foule de hauts personnages, et, plus particulirement que tous autres, l'amiral de Coligny et divers membres de sa famille[53]. [53] Relation, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommens_, Erst Band, p. 215 229.--Voir, sur la mission de Boquin, les dveloppements contenus dans notre publication intitule: _Les protestants la cour de Saint-Germain, lors du colloque de Poissy_, 1574. Charlotte de Bourbon portait un vif intrt aux rcits de Boquin. Pour tre d'une nature diffrente, ceux que lui faisaient d'autres Franais ne l'intressaient pas moins. Le clbre jurisconsulte Doneau, rcemment appel par l'lecteur occuper, Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait d'inaugurer avec clat la prise de possession, entretenait la princesse des scnes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient t le thtre, lors de la Saint-Barthlemy, et auxquelles il n'avait chapp qu' grand'peine; de ses dangereuses prgrinations travers la France, et du triste sort d'une masse de victimes de la perscution, en proie la misre, des perplexits, des souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Dtournant ensuite du tableau de tant d'infortunes les penses de son interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques ou littraires, qu'il savait tre de nature captiver son attention. Il n'y avait qu' gagner dans les familires communications d'un tel homme, dou de vastes connaissances, que son esprit judicieux et lucide mettait avec aisance la porte d'autrui. [54] Doneau fut appel, le 19 dcembre 1572, Heydelberg, pour y enseigner le droit romain. L'nergique et docte Franois Dujon, connu dans le monde littraire sous le nom de _Junius_, parlait Charlotte de Bourbon de l'actif et prilleux ministre qu'il avait, comme pasteur, exerc jusqu'en 1566, dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frdric III l'avait honor, en le chargeant de la direction de l'glise de Schonau, puis en l'envoyant l'arme du prince d'Orange, pour y remplir, pendant toute la dure d'une laborieuse campagne, les fonctions d'aumnier, et enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service au sein de l'glise de Schonau, qu'il devait ultrieurement quitter, par ordre de l'lecteur, afin de devenir, en 1573, Heydelberg, le collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55]. [55] Voir sur Franois Dujon, D. 1 _Scrinium antiquarium_, Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet conscripta_; 2 G. Brandts, _Historie der Reformatie_, Amst., 1677, in-4, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17. Quant Jean Taffin, que l'lecteur avait investi, sa cour, du titre et des fonctions de _prdicateur franais_[56], et dont les antcdents dans l'exercice du saint ministre, spcialement Anvers, taient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualits, promptement gagn la confiance de la princesse, qui depuis lors attacha toujours un grand prix ses pieux conseils. On ne saurait mieux caractriser le srieux et l'efficacit de ses relations avec elle, qu'en disant, l'honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon inspira Taffin un dvouement qui ne se dmentit jamais, et qu'en toute occasion elle sut dignement reconnatre. [56] Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget zich naar den Paltz in weerd _fransch predikant te Heidelberg_. (_Dict. biogr., Holland_.)--Voir sur J. Taffin, l'intressante et substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitule: _Jean Taffin, un rformateur belge du XVIe sicle_, Leyde, 1886, br. in-8. Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable l'affermissement de ses intimes convictions et l'expansion de son activit chrtienne, la pieuse fille du perscuteur des rforms franais ne cessait d'tendre, de loin comme de prs, sa sollicitude sur tous les infortuns, qui, sortis de France, portaient, des degrs divers, le douloureux poids de l'expatriation. De ce nombre taient les enfants de l'homme minent dont plus que de tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la grande victime, Chastillon et d'Andelot, rfugis en Suisse, venaient d'crire, de Ble, l'lecteur et Charlotte de Bourbon, qu'ils savaient tre, Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la chrtienne sympathie de Charlotte pour les affligs, et la vnration qu'elle avait constamment professe pour leur pre. Aussitt leur parvinrent ces lignes traces, le 12 mars 1573 par la princesse[57]. [57] La lettre crite Chastillon et d'Andelot par Charlotte de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intgralement reproduite d'aprs l'original que M. le duc de La Trmoille possde dans ses riches archives, et qu'il a bien voulu me communiquer. Messieurs, pour estre afflige par la mesme cause qui a rduit vos affaires en telle extrmit comme elles sont, vous ne pouviez pas qui mieux vous adresser qu' moy, pour ressentir vostre peine et vous y plaindre infiniment, n'en faisant point seulement comparaison la mienne, mais l'estimant, selon qu' la vrit l'on peult juger, ne vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espre que les moyens qui vous sont cachez ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu vous les descouvrira lorsqu'il luy plaira vous en retirer. De ma part, si je puis quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien grande affection, tant pour le mrite du faict, que pour celle que j'ay tousjours porte feu monsieur l'admiral, vostre pre, dont le zle et pit qu'un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la mmoire. Incontinent donc que j'ay receu vos lettres et celles que vous escriviez monsieur l'lecteur, j'ay est les luy prsenter, lequel a faict congnoistre les avoir bien agrables et vouloir son Exelence embrasser l'affaire dont luy faites requeste, avec une singulire affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l'est venu trouver de vostre part, qui il a parl de faon que je vous puis assurer que son Exelence est rsolue faire bientost la dpesche, tant pour madame l'admirale[58], que pour vostre regard, telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme aussy madame l'lectrice m'a fait entendre estre en pareille volont; en sorte que vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que celuy de leurs Exelences, qui savent peser les causes selon la droiture et quit, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre et bientost vous remettre en tel heur, bien et flicit, que vous vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnes recommandations vos bonnes grces, et la tiendrez pour Vostre affectionne et meilleure amye, CHARLOTTE DE BOURBON. A Heydelberg, ce 12 mars. [58] Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en captivit. (Voir, sur ce point, notre publication intitule _Madame l'amirale de Coligny, aprs la Saint-Barthlemy_. Br. in-8, Paris, 1867.) L'excellente et judicieuse princesse avait dcouvert promptement ce quoi elle pouvoit s'employer de bien grande affection. Elle russit concilier ses jeunes correspondants la protection de Frdric III et celle de l'lectrice. La rponse des deux frres Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs mus de reconnaissance. Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte et briefve expdition de nos affaires en la cour de monseigneur l'lecteur nous est assez suffisant tmoignage de la grande sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre d'icelles; mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous escrire rendent la preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que nostre ingratitude seroit la plus extrme qui fust oncq, si nous ne sentions bon escient combien nous sommes obligez recongnoistre par tous trs humbles services, quand Dieu nous en donnera les moens, le trs grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui estes esmeue et incite nous bien faire, par la seule inclination naturelle d'une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes partout merveilleusement recommande. A ceste cause, mademoiselle, aprs vous avoir trs humblement remerci du trs grand bien et plaisir qu'avons promptement receu par vostre moen, des sainctes consolations et vertueux enseignemens qu'il vous a pleu nous adresser par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables, accompagnes d'une vifve dmonstration de la charit chrestienne que pouvons esprer et attendre de vous, nous vous supplions trs humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que mettrons si bonne peine et diligence, avec la grce de Dieu, suivre le droit chemin de vertu et vraye pit, que toutes les contrarits et grandes difficults qui se prsentent nous, en ce bas ge, ne pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant compassion de notre calamit, comme avons bonne esprance qu'avec le temps il fera, nous relve de ceste oppression trs dure, et qu'ayons moen de vous faire trs humble service, nous osons bien vous promettre, mademoiselle, que jamais n'aurs serviteurs plus humbles ni plus affectionns pour recevoir et obir tous vos commandemens, quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance d'avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous supplions l'Eternel, nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir trs longuement, mademoiselle, en trs bonne sant et heureuse vie, pour servir sa gloire et la consolation et soulagement des pauvres affligez. Vos trs humbles et obissans serviteurs, CHASTILLON, ANDELOT. De Basle, ce 1er juin 1573. [59] Archives de M. le duc de La Trmoille (mme indication que dans la note prcdente). Peu de temps aprs avoir donn, dans sa correspondance avec les fils de Coligny, une preuve de l'affectueux intrt qu'elle prenait leur situation, la princesse fut, en ce qui concernait l'attnuation des rigueurs imposes la sienne par la duret et l'avarice de son pre, l'objet d'une dmarche officielle que tentrent auprs de Charles IX les ambassadeurs polonais venus en France, l'occasion de l'lvation du duc d'Anjou au trne de leur patrie. Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se prsentaient d'nergiques paroles[60]. Aprs avoir rclam en faveur des droits et des intrts de la gnralit des protestants franais, ils dirent[61]: Nous conjoignons aussi ces causes les requestes de beaucoup de princes d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de personnes qui, chasses de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et autres lieux, lesquelles ayant estim que nostre intercession vaudroit beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majest, n'ont cess, en prsence, quand elles nous ont rencontrs, et par lettres, de nous prier et supplier d'employer toute la faveur et crdit que Dieu, par sa puissance et grce nous donneroit, tant envers Vostre Majest que nostre srnissime esleu, ce qu'il y ait paix en France, et que les innocens et affligs soient soulags. Parquoy la piti et _les requestes de ceux auxquels nous n'avons p ne d refuser ce que nous pouvons en cest endroist_, font que nous supplions Vostre Majest que, selon sa royale clmence et bnignit envers les siens, il luy plaise pourvoir et remdier une si longue et grande calamit d'armes civiles, par une quitable et trs ferme paix. [60] _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 6 15.--La Popelinire, _Hist._, t. II, liv. 36, fos 196, 197, 198.--Du Bouchet, _Hist. de la maison de Coligny_, p. 569. [61] _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 8. L'histoire atteste[62] qu'outre ceste requeste pour ceux de la religion, ces nobles ambassadeurs en firent d'autres pour divers particuliers, de la part desquels ils en avoient est suppliez, notamment _pour mademoiselle de Bourbon_, jadis abbesse de Jouarre, fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitt l'habit, s'toit retire en Allemaigne, chez l'Electeur palatin, o elle fut receue honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit qu'il pleust au roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy s'entretenir selon le rang qu'elle devoit tenir, estant fille d'un prince du sang. [62] _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 14, 15. Le gnreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit des pompes et des ftes par lesquelles seules la cour de France prtendait honorer leur prsence; aucun droit ne fut fait leurs lgitimes demandes[63], et une grande iniquit de plus vint ainsi s'ajouter tant d'autres dj commises. [63] Le roi, dit de Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 6), luda leurs demandes sous prtexte qu'elles n'intressoient en rien la Pologne. L'lecteur palatin, qui trs probablement avait invit les ambassadeurs polonais intercder en faveur de Charlotte de Bourbon, donna-t-il celle-ci, aprs l'chec de la dmarche tente par ces ambassadeurs vis--vis de Charles IX, le conseil de s'adresser directement la reine mre? Il est permis de supposer que oui, quand on voit la jeune princesse, trop rserve pour se dcider seule entrer en rapports avec l'autorit souveraine, entretenir d'une affaire qui la concernait personnellement Catherine de Mdicis, dans une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]: Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dpend seulement de vostre grce, j'ay prins, _encores ceste fois_, la hardiesse de supplier trs humblement Vostre Majest d'en user envers moy, qui vous laisserez un perptuel devoir de prier Dieu qu'il vous conserve vostre sant, madame, en trs heureuse et trs longue vie. De Heidelberg, ce 8 novembre 1573. Vostre trs humble et trs obissante subjecte et servante, CHARLOTTE DE BOURBON. [64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, f 947. Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans cette lettre concernait la situation de la princesse vis--vis de son pre. Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du duc l'gard de Charlotte. Il persista refuser de l'assister, Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre communication. Son obstination demeurait telle, qu'elle ne fut mme pas branle par les dmarches officieuses que la reine d'Angleterre chargea, diverses reprises, ses ambassadeurs d'accomplir, en France, dans l'intrt de la jeune princesse[65]. [65] Calendar of state papers, foreign series: 1 The queen to Dr Valentin Dale, 3 fvrier 1574;--2 Dr Dale to the queen, 19 fvrier 1574;--3 Answer, 8 mars 1574;--4 Instruction to lord North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574. Sur ces entrefaites, arriva Heydelberg, dans les derniers jours de l'anne 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon prouvait une rpulsion que ne justifiait que trop, ses yeux, le triple titre d'ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et le prince de Cond, d'insolent et vil auteur des infortunes domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny, ainsi que de tant d'autres personnages. Cet tre dgrad tait le duc d'Anjou, qui, lu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, en compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser d'aller, avec eux, saluer l'lecteur palatin. Une telle obligation lui pesait, car il devait ncessairement se trouver dplac et mal l'aise dans le milieu essentiellement honnte, digne et ferme qu'il allait aborder. [66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne, du marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de Louis P. de la Mirandole, de Ren de Villequier, de Gaspard de Schomberg, d'Albert de Gondi, marchal de Retz, de Roger de Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Qulus, de Gordes, des frres de Balzac d'Entragues, et de plus de six cents autres Franais, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de Bellivre qui suivait le prince en qualit d'ambassadeur de France la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de Noailles et Vincent Lauro, vque de Mondovi, ministre du pape. (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 21.) De mme que l'lecteur et l'lectrice, Charlotte de Bourbon se rsigna subir la prsence de l'odieux visiteur et de son entourage. Frdric III, rapporte d'Aubign[67], averti des htes qui lui venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour bonne considration; et cela fut la premire frayeur du roi de Pologne et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire un mauvais tour. Ce vieil prince n'oublia, sa rception, rien d'honnestet et aussi peu de sa gravit. Il mena ce roi pourmener dans une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l'amiral de Coligny, le rideau tir exprs. A cette vue, le palatin ayant v changer de couleur son hoste, voil, dit-il, le portrait du meilleur Franois qui jamais ait est[68], et en la mort duquel la France a beaucoup perdu d'honneur et de sret; tesmoin les lettres qui furent trouves en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des cautions qui lui estoient ncessaires au traitement des princes les plus proches, et de mesme pour les affaires d'Angleterre. Nous avons receu qu'on fit lire cet escrit Mgr d'Alenon, vostre frre, et l'ambassadeur d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! toit-ce l vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur responce, bien que non concerte, fut pareille et telle: ces lettres ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles monstrent bien qu'il estoit bon Franois.--Le roi de Pologne dit qu'il n'estoit point coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court, induisant ceste remonstrance pour un affront. [67] _Hist. univ._, t. II, liv. II, ch. XIV. [68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques annes auparavant, Frdric III avait adresses l'amiral: _Gratulamur tibi quod, pr cteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione glori Dei acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum precibus juvare non cessabimus._ (Lettre du 23 mai 1561, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfrsten von der Pfalz_, 1868, in-8, t. Ier, p. 179).--L'lecteur palatin, Frdric III, a rdig, sur son entrevue Heydelberg avec le roi de Pologne, un rcit en allemand, qui a t imprim dans un recueil intitul: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701, in-4, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantme (dit. L. Lal.), l'appendice, p. 412 et suiv. La svre leon que donna ainsi l'lecteur tait mrite: le royal meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossiret accoutume, en cherchant blesser Frdric III dans son affection pour Charlotte de Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69], qui, ce moment, se trouvait Heydelberg: Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu et salu mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au partir, il ne luy feist jamais aucun prsent, comme il feist toutes les aultres, bien qu'il veist l'affection dudit sieur lecteur envers elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en aultre chose, il se pouvoit bien accommoder la gratifier de quelque peu, pour le respect dudit sieur lecteur, qui en fut fort marry et deist depuis que, s'il eust cr cela, il se feust esloign de Heydelberg, son passage. [69] _Mmoires_, in-8, 1877, t. Ier, p. 195, 196. Quant la princesse, trop haut place dans l'estime gnrale, pour se sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procd du mprisable roi qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle ne songea qu' applaudir, avec toute l'nergie de son coeur de chrtienne et de Franaise, la leon qu'il avait reue de l'lecteur, et qu' remercier ce gnreux protecteur de la nouvelle preuve de bont qu'il lui accordait, en considrant, dans sa paternelle susceptibilit, comme faite lui-mme, l'offense calcule, qui ne s'adressait qu' elle, et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu' ddaigner. Aprs un tel prcdent, la princesse ne put que sourire de l'aplomb avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel l'amiti qu'il prtendait exister entre l'lecteur et lui, et vouloir resserrer, en crivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70] Frdric III: Mon cousin, puisqu'il a pleu Dieu, en disposant du feu roy, mon frre, me faire lgitime hritier et successeur de sa couronne, j'espre l'estre aussy de l'amiti dont vous l'avez aym, et que j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit dparty entre luy et moy: toutefois, pour ce que je le dsire ainsy, et afin qu'elle soit perptuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy autant de bonne volont et affection en vostre endroit, _que je vous en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison_. [70] Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, t. II, p. 694. Quelques mois aprs le sjour du roi de Pologne la cour de Frdric III, Charlotte de Bourbon eut inopinment la satisfaction d'apprendre que son cousin le prince de Cond, dont la position, depuis prs de deux ans, la tenait dans l'anxit, se trouvait en Alsace, et qu'il se rendrait prochainement Heydelberg. Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d'Elonore de Roye avait, en aot 1572, au Louvre, fait preuve d'nergie, en rponse ces trois mots, messe, mort, ou Bastille, que Charles IX, dans un accs de fureur, lui avait jets la face; et si, plus tard, par une dfaillance regrettable, il s'tait prt, pour la forme, confrer avec l'apostat Sureau du Rosier; s'il avait mme pli sous la main de ses oppresseurs, jusqu'au point de dserter extrieurement sa foi, ce n'avait t qu'en se rservant, au fond du coeur, le droit de dsavouer, un jour, avec clat, une abjuration que la contrainte seule lui avait impose. Sans doute, quelque formel que pt tre, cet gard, un dsaveu ultrieur, il n'en devait pas moins laisser subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait prcd; mais il est juste de reconnatre, l'honneur de Cond, que, sans prtendre d'ailleurs effacer cette tache indlbile, il aspirait avec ardeur se relever de sa chute, et comptait, pour y russir, sur la misricorde et les directions providentielles de Dieu. Dans les premiers mois de l'anne 1574, Charlotte de Bourbon passa de l'anxit l'esprance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune prince, le jour d'un relvement digne de lui et du nom qu'il portait. Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mmes. En un an, de 1572 1573, les protestants franais, qu'on croyait d'abord perdus sans retour, avaient relev la tte; La Rochelle, Nmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes encore avaient tenu en chec les troupes royales; la cour s'tait rsigne certaines concessions inscrites dans le trait dit _de La Rochelle_, concessions envisages bientt comme insuffisantes par les assembles de Milhau, de Montauban et de Nmes, qui, en les rpudiant, avaient lev, dans une srie d'articles que leurs dputs prsentrent au roi, des revendications dont l'tendue et la hardiesse effrayrent Catherine de Mdicis elle-mme. Cette tendue et cette hardiesse taient parfaitement justifies par la gravit des circonstances. Il avait fallu composer avec des adversaires comptant dsormais non seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur prtait le parti des _politiques_, ayant sa tte les Montmorency et Coss. La question d'une pacification avait t vainement agite: la mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine mre avaient mis obstacle sa solution, et provoqu, de la part des mcontents, un mouvement dont ils espraient que le duc d'Alenon, le roi de Navarre et Cond prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes ayant chou, en mars 1574, dans une tentative d'vasion, taient retenus la cour, en une sorte de captivit, tandis que les marchaux de Montmorency et de Coss demeuraient incarcrs la Bastille. La formation en Normandie, en Poitou, en Dauphin et en Languedoc de divers corps d'arme destins agir contre les protestants et leurs allis venait d'tre ordonne, et un nouveau conflit allait s'engager. Ce fut alors que Cond ayant, en avril, par une fuite que tout lgitimait, recouvr sa libert d'action, rompit avec la cour et se posa rsolument, vis--vis d'elle, en dfenseur des opprims. De la Picardie, o il tait en tourne, comme gouverneur titulaire de cette province, il russit gagner le territoire du duch de Bouillon, fut rencontr, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay, qui l'accompagna jusqu' deux lieues au del de Juvigny[71], et finalement il arriva Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thor. [71] _Mm. de Mme Duplessis-Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 80.--_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde, 1647, in-4, p. 28. A son arrive dans cette ville, il fit publiquement, en l'glise des Franais[72], profession de son retour la religion rforme, jura d'en soutenir, l'exemple de son pre, les sectateurs contres leurs adversaires, et il informa les glises tant du Languedoc, que d'autres provinces, de l'engagement solennel qu'il venait de contracter. [72] _Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia gallica qu est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse, quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra pontificia accesserit, et petiit Deo et ab ecclesia ut id sibi ignosceretur. (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24 junii 1574.)_ Proccup du soin de runir les ressources ncessaires la leve des troupes destines composer une arme qui pt, un jour, marcher au secours des rforms franais, il rechercha, sous ce rapport, des appuis en Suisse, en Allemagne, et spcialement le concours de l'lecteur palatin, auprs duquel il se rendit en mai[73] et en juillet. [73] Lettre de Guillaume Ier, prince d'Orange, au comte Jean de Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re srie, t. IV, p. 385.)--Cette lettre, dans laquelle Guillaume parle de l'arrive de Cond Heydelberg, contient ce passage remarquable: Il nous faut avoir cette assurance que Dieu n'abandonnera jamais les siens; dont nous voyons maintenant si mmorable exemple, en la France, o, aprs si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun se proposoit la fin et une entire extirpation de tous ceux de la religion, et de la religion mesme, nous voyons ce nantmoins qu'ils ont de rechef la teste esleve plus que jamais. L'accueil qu' Heydelberg Charlotte de Bourbon fit son cousin fut naturellement des plus expansifs. On se reprsente aisment la joie qu'elle prouva nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la franche intimit attnua momentanment, pour elle comme pour lui, les rigueurs de l'expatriation. Cond dut bientt quitter le Palatinat, revenir Strasbourg et de l aller se fixer, pour plusieurs mois, Ble, rsidence qui, mieux que toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanes avec la France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne. Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon s'associait, de coeur, l'existence que menaient, au loin, sa soeur ane et son beau-frre, aux relations qu'ils soutenaient avec autrui, au bien qu'ils faisaient, leurs joies, leurs preuves, la sollicitude dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas permis de se fixer Sedan, comme elle en avait eu le vif dsir, en quittant Jouarre, elle cherchait du moins se rapprocher d'eux, en pense, titre de soeur aimante et dvoue. Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue de la large hospitalit accorde aux rfugis franais, une vritable similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernire ville se trouvait une jeune femme franaise d'une haute distinction, Mme veuve de Feuqures[74], qui, ayant chapp au massacre de la Saint-Barthlemy, tait, ainsi qu'elle se plaisait le dire[75], receue avec beaucoup d'honneur et d'amyti par M. le duc et Mme la duchesse de Bouillon. La princesse savait, de plus, qu' Sedan se trouvait galement un jeune Franais singulirement recommandable par la noblesse de ses sentimens et par la rare maturit de son caractre, Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis l'affection[76]; qu'il soutenait d'excellents rapports, avec nombre de personnes notables de la ville et du dehors; qu'il toit aussi visit journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la cause de la religion, que pour l'estat particulier de M. de Bouillon, qui ne luy feust communiqu[77]. [74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas, seigneur de Feuqures. Elle tait en 1572, ge de vingt-deux ans. [75] _Mm. de Mme de Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 71. [76] Philippe de Mornay, en 1572, tait g de vingt-trois ans. [77] _Mm. de Mme de Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 82. Charlotte de Bourbon, connaissant les liens troits qui attachaient sa soeur et son beau-frre Mme de Feuqures et Philippe de Mornay, se flicitait de leur prsence Sedan, et se reposait sur eux du soin de continuer assister de leur affection et de leur dvouement ces deux membres de sa famille qui lui taient particulirement chers. Vers la fin de l'anne 1574, elle eut la douleur de voir bris pour toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de Bouillon[78]. [78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 dcembre 1574. Il eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils an, g de douze ans. Un fait qui prcda de bien peu les derniers moments de ce prince, demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur indissolublement attach sa mmoire, ainsi qu' celle de sa fidle et courageuse compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuqures le consigna dans ses Mmoires[79], alors qu'elle tait devenue Mme de Mornay: Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, et qu'il avoit est empoisonn au sige de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa mre, l'estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan, attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des Avelles, qui en estoit gouverneur. L'glise de Sedan estoit belle par le nombre des rfugis. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prvoyoit avec beaucoup de gens la dissipation, aprs avoir tent plusieurs et divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec le sieur de Verdavayne, mon hoste, mdecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort religieux et zl. Ilz prinrent rsolutions que le sieur de Verdavayne dclareroit Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche, l'extrme maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y avoit, en cas qu'il pleust Dieu de l'appeler, que madame sa belle-mre, qui estoit fort contraire la religion[80], par le moyen du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon la volont du roy[81].--Elle, aprs l'avoir ouy, toute afflige qu'elle estoit, se dlibra d'en escrire M. de Bouillon qui estoit en une autre chambre, lequel, aprs avoir veu sa lettre, la voulant voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa chambre, et aprs rsolution prise entr'eux, fut reporte en son lict.--Le lendemain M. de Bouillon envoy qurir ses plus confidens, particulirement fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux esclarcit les moyens d'effectuer sadicte rsolution; puis appelle tous ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur dclare que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa charge, et pour ce, sur-l'heure mesme, luy ayant demand les clefz, les mit s mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, et de La Marcillire, conseiller au grand conseil, pour, appels les officiers et gardes du chasteau, leur dclarer l'intention dudict seigneur duc de Bouillon, et les remettre s mains dudict sieur de la Lande, lieutenant de sa compagnie.--Ainsi, ceste place forte fut asseure, et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre heures; et, deux jours aprs, mourut M. de Bouillon fort chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa mort, non moins paisiblement que auparavant. [79] _Mm. de Mme de Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 84, 85.--Voir aussi l'_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde, in-4. [80] Elle tait fille de Diane de Poitiers, et avait hrit de la haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'pre cupidit qui la poussait s'enrichir de leurs dpouilles. [81] On voit par l que Mme de Bouillon mre tait de la mme cole que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de mnagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait pour sa fille ane; car, si la duchesse de Bouillon tait expose aux obsessions tenaces de son pre, en matire religieuse, le duc de Bouillon, de son ct, avait redouter et djouer les coupables manoeuvres de sa mre, hostile la religion rforme qu'il professait, et, par voie de consquence, aux droits dont il tait investi, dans l'tendue de son duch. Plus Charlotte de Bourbon tait attache la duchesse, sa soeur, plus elle souffrait de la voir, jeune encore, voue au veuvage, sans rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants, l'appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient. Aussi, prouva-t-elle un allgement ses proccupations fraternelles, en acqurant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins sur le concours de l'lecteur palatin, auquel le duc de Bouillon avait confi, ainsi qu'au duc de Clves, l'excution de ses dernire volonts, et sur le dvouement toute preuve de Mme de Feuqures et de Philippe de Mornay. Avec l'anne 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase la plus solennelle de sa vie, que feront connatre les dveloppements qui vont suivre. CHAPITRE III Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de Nassau.--Rsum de la vie de ce prince jusqu' la fin de l'anne 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon. Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde cet gard.--Rponse de Charlotte.--La demande du prince est dfinitivement accueillie.--Lettre de Zuliger ce sujet.--Le prince, ne pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie Marnix de Sainte-Aldegonde le soin de se rendre Heydelberg et de s'y tenir la disposition de Charlotte de Bourbon pour l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde, vers Embden, o l'attendent des vaisseaux de guerre destins protger son trajet par mer jusqu' l'une des ctes des Provinces-Unies.--_Rsolutions_ des tats de Hollande l'occasion de la prochaine arrive de Charlotte de Bourbon.--La princesse arrive La Brielle, o son mariage avec Guillaume de Nassau est clbr le 12 juin 1575.--Les nouveaux poux se rendent de La Brielle Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reoivent dans ces deux villes.--Chant compos en leur honneur. Femme d'lite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait une foi vivante le double apanage de la supriorit du coeur et de celle de l'esprit. La dignit personnelle rehaussait, en elle, le charme d'une beaut morale et physique[82], qui se refltait dans la grce de son langage et l'affabilit de ses manires. Aimante et douce, avant tout; d'autant plus compatissante, qu'elle avait profondment souffert; nergique et fidle dans l'expansion de son dvouement la cause des faibles et des infortuns de tout genre; associant la gnrosit de sentiments la justesse et l'lvation d'ides, la fermet de convictions la rectitude d'actions et de paroles; sympathique enfin tout ce qui tait juste, salutaire et grand, elle exerait sur quiconque avait accs auprs d'elle l'irrsistible ascendant par lequel se caractrise, dans la dlicate srnit d'une me chrtienne, l'empire de la vritable bont. [82] De Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 166) dit en parlant de Charlotte de Bourbon: C'estoit une princesse d'une grande beaut et de beaucoup d'esprit.--Un autre crivain dit: Si le visage de cette princesse avoit de la srnit et de la majest, tout ensemble et des grces non communes, son esprit avoit encore plus de beaut, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mmoires sur la vie et la mort de la srenissime princesse Louyse-Julianne, Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4.) Aussi, de quels voeux sincres n'tait-elle pas l'objet, Sedan, Heydelberg et ailleurs, de la part de toute me qui, unie la sienne par les liens de l'amiti ou de la gratitude, se proccupait du soin de son bonheur! On ne se bornait pas dsirer que, affranchie dsormais d'une situation isole et dpendante, elle occupt, dans les hautes rgions de la socit, le rang dont, tous gards, elle tait digne; on aspirait surtout voir son coeur aimant et dvou s'panouir dans les saintes affections de la famille, un foyer domestique dont elle serait l'honneur et l'gide. Nul, dans le secret de ses motions et de ses penses, sous le poids d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec plus d'ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu'un homme minent, dont elle avait nagures, Heydelberg mme, fortement impressionn le gnreux coeur par l'attrait de ses vertus et de ses rares qualits, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par la dignit avec laquelle elle la supportait. Cet homme tait Guillaume de Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la rpublique des provinces unies des Pays-Bas[83]. [83] Durant les premiers mois de l'anne 1572, Guillaume de Nassau sjourna en Allemagne, et tout particulirement Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres dates de cette ville, il s'occupait d'organiser une arme, la tte de laquelle il marcherait au secours de son frre Louis, qui se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces espagnoles. Voulant, au sujet de l'expdition qu'il prparait, se concerter avec l'lecteur palatin, il se rendit Heydelberg, et ce fut trs probablement alors qu' la cour de ce prince il vit Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Ire srie, t. V, p. 113) se rapproche de notre opinion, sur ce point. Il en est de mme de J. Van der Aa, dans l'ouvrage intitul: _Biographisch Woordenboek der Nederlanden_, 1858, in-f, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon. Quelle avait t la vie, soit prive, soit publique de ce prince, jusqu' la fin de l'anne 1574, et dans quelles circonstances nourrissait-il le dsir d'unir son sort celui de Charlotte de Bourbon? c'est ce qu'il importe de prciser, au moins sommairement. Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d'une profonde pit, Guillaume Ier, de Nassau, dit _le Taciturne_ naquit, en 1533, au chteau de Dillembourg. Il tenait de son pre, titre hrditaire, des domaines situs dans les Pays-Bas, et de Ren de Nassau, son cousin, la principaut d'Orange enclave dans le territoire de la France. lev Bruxelles et attach comme page la personne de Charles-Quint, il sut si bien, grce une rare pntration d'esprit et une grande droiture de caractre, se concilier la faveur et l'affection de ce monarque, que, ds l'ge de quinze ans, il devint en quelque sorte son confident. A dix-huit ans, il pousa la plus riche hritire des Pays-Bas, Anne d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren. A vingt et un ans, il fut appel par l'empereur, en l'absence du duc de Savoie, au commandement en chef de l'arme qui occupait alors la frontire de France. Quand se tint, Bruxelles, en 1555, la sance solennelle de l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'paule de Guillaume de Nassau, que Charles-Quint se prsenta l'assemble qu'il avait convoque. Le jeune favori fut charg de remettre Ferdinand la couronne impriale. En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants, Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince. Aprs avoir pris une large part aux oprations militaires dont la Picardie fut le thtre en 1557 et 1558, et aux ngociations qui aboutirent, en 1559, au trait de paix du Cateau-Cambrsis, Guillaume de Nassau vint en France avec le duc d'Albe. A la mission que ce duc devait accomplir auprs de la jeune princesse accorde en mariage Philippe II, s'ajoutait une mission secrte, celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens employer pour procder en France, paralllement la marche qui serait suivie en Espagne et dans les Pays-Bas, l'extermination des protestants. Satisfait des entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II en fit part Guillaume de Nassau, qui, encore dpourvu de convictions religieuses prcises, mais du moins ennemi dcid de toute intolrance et de toute perscution, se disait catholique, et ne l'tait que de nom[84]. mu d'indignation, l'oue du langage de Henri, Guillaume toutefois se contint si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de _Taciturne_[85] a l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en cette circonstance, au sujet de laquelle il a crit[86]: Je confesse que je fus lors tellement esmeu de piti et compassion envers tant de gens de bien qui estoient vouez l'occision, que ds lors j'entrepris, bon escient, d'aider faire chasser cette vermine d'Espaignols hors de ces pas. Ce fut ainsi que la vocation du _Taciturne_ comme futur fondateur de l'indpendance des provinces unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la libert religieuse au sein de ces provinces, se dcida soudainement, en France, aux cts et l'insu du royal oppresseur des chrtiens vangliques. [84] Quant ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je confesse que je ne les ai jamais has, car, puisque, ds le berceau, j'y avois t nourri, monsieur mon pre y avoit vcu, y estoit mort, ayant chass de ses seigneuries les abus de l'Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine estoit tellement engrave en mon coeur et y avoit ject telles racines, qu'en son temps elle est venue apporter ses fruicts? Car combien, pour avoir est, si longues annes, nourri en la chambre de l'empereur, et estant en ge de porter les armes, que je me trouvai aussitt envelopp de grandes charges s armes, pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture, quant la religion, que nous avions, j'avois lors plus la teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois, j'ai grande occasion de remercier Dieu, qui n'a pas permis ceste sainte semence s'touffer, qu'il avoit seme luy-mesme en moy; et dis dadvantage, que jamais ne m'ont pl ces cruelles excutions de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop ordinaires l'endroit de ceux de la religion. (_Apologie de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'dict de proscription publi en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne_, Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8, p. 87, 88.) [85] Loin d'tre taciturne, il se montrait au contraire si bien dou d'expansion et d'affabilit, qu'on a dit de lui: C'toit un personnage d'une merveilleuse vivacit d'esprit.... jamais parole indiscrte ou arrogante ne sortait de sa bouche par colre, ni autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et agrable, avec laquelle il faisoit ploer les aultres seigneurs de la court, ainsy que bon luy sembloit; aim et bien voulu sur tous aultres, pour une gracieuse faon de faire, qu'il avoit, de saluer, caresser, et arraisonner familirement tout le monde. (_Mmoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861, in-8, t. Ier, p. 42).--On lit dans un rcit manuscrit, intitul: _Troubles des Pays-Bas_ (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179): Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation toit sduisante; son silence mme toit loquent; on pouvoit lui appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando incanta._ [86] Apologie prcite, p. 88. Revenu Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affect par la mort de son pre[87]. [87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. Ier, p. 47. Lettre du 15 octobre 1559, date de Bruxelles). On y rencontre l'expression des louables sentiments qui l'animaient comme fils et comme frre, et auxquels il demeura fidle. Sous l'influence de l'motion que lui avait rcemment cause le langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive opposition la prsence des troupes espagnoles; et, sans partager encore les convictions religieuses des protestants, il se prit cependant de compassion pour eux, et rsolut de les soustraire aux perscutions. Il y russit maintes fois, notamment lorsque, charg, en qualit de stathouder de Hollande, de Zlande et d'Utrecht, de faire chtier et prir une foule d'innocents, il leur mnagea des moyens d'vasion; croyant en cela qu'il valoit mieux obir Dieu qu'aux hommes[88]. [88] Apologie prcite, p. 109. Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait, malheureusement pour lui, le soin de ses intrts privs, l'amenrent contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille du clbre lecteur Maurice, mort depuis quelques annes. De cette union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et milie. La marche des vnemens ayant, d'anne en anne, aggrav la situation gnrale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d'autres seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays par sa dsastreuse administration. On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte engage contre la politique perscutrice de Philippe II, et s'attacher apaiser la fermentation des esprits justement indigns. Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea vers les Pays-Bas, la tte d'une arme, Guillaume crivit Philippe qu'il se dmettait de toutes ses charges et se retirait dans le comt de Nassau. Somm de comparatre devant _le conseil des troubles_, surnomm _le conseil de sang_, il rpondit par un refus formel de se soumettre cette juridiction monstrueuse, qui aussitt fulmina contre lui une condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, force d'excs, pousser les Pays-Bas la rvolte, afin de les dcimer par une rpression sanguinaire. En concours avec _le conseil de sang_ agissait le _saint-office_ qui, aux termes d'une sentence du 16 fvrier 1568, confirme par dcision royale du 26 du mme mois, condamna mort tous les habitans des Pays-Bas, titre d'hrtiques[89]. La cruaut se confondait ainsi, chez les perscuteurs, avec le dlire. [89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zlande, etc._, in-f, t. II, p. 174, 175, 176. Le jeune comte de Buren, fils an de Guillaume, fut arrach l'universit de Louvain et entran en Espagne. Atteint ainsi comme pre, proscrit, dpouill de ses biens par voie de confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la rforme, dont il faisait dsormais sa propre cause, Guillaume s'rigea rsolument, contre la tyrannie, en dfenseur des droits de la nation et des sectateurs de la religion rforme, laquelle il dclarait expressment adhrer. Ce fut l plus qu'un pas dcisif dans sa carrire: ce fut un acte d'une immense porte; car la foi chrtienne, en s'emparant alors de son me, lui imprima une direction suprme et le doua d'une indomptable nergie dans l'accomplissement des devoirs ardus qui s'imposaient lui. Bientt il leva, ses frais, une arme en Allemagne, et la fit entrer en Frise sous le commandement de son frre, Louis de Nassau, qui, quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une dfaite. Sans se laisser dcourager par cet insuccs, Guillaume leva, toujours ses frais, une autre arme, la tte de laquelle il entra dans le Brabant, mais sans russir attirer le duc d'Albe au combat. Suivi par douze cents hommes qu'il s'tait rservs, et accompagn de ses frres Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui s'avanait en France, au secours des rforms, y prit part divers combats, et ne se retira momentanment dans le comt de Nassau que pour y prparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle leve de troupes. Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors Guillaume d'organiser un armement maritime fut minemment utile ce courageux chef; car, avec l'appui des _gueux de mer_, plus heureux dans leurs entreprises que ne l'avaient t jusque-l les _gueux de terre_, il s'assura la possession de la Hollande et de la Zlande, dont les tats le reconnurent pour leur gouverneur. De leur ct, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la province d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de la Frise, ne tardrent pas se ranger sous l'autorit du prince. La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis ncessitait, de la part de Guillaume, un redoublement d'nergie. Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportrent sur les provinces que gouvernait le prince, et se rurent successivement sur trois villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, la dfense desquelles il dut pourvoir. Harlem, aprs une rsistance hroque, tomba au pouvoir des assigeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux vnement, Guillaume crivit son frre Louis[90]: J'avois espr vous envoyer de meilleures nouvelles; cependant, puisqu'il en a pl autrement au bon Dieu, il faut nous conformer sa divine volont. Je prends ce mme Dieu tmoin que j'ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui toit possible pour secourir la ville. [90] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. IV, p. 175. Lettre du 22 juillet 1573. Alkmaar tant, quelque temps de l, investie, que n'avait pas redouter Guillaume, en s'efforant d'en soustraire les habitants aux horreurs d'un sige! Les anxits de son lieutenant Dietrich Sonoy, cet gard, taient grandes; le prince les dissipa par ces simples paroles[91]: Puisque malgr nos efforts, il a pl Dieu de disposer de Harlem selon sa divine volont, renierons-nous pour cela sa sainte parole? Le bras puissant de l'ternel est-il raccourci? Son glise est-elle dtruite? Vous me demandez si j'ai conclu quelque trait avec des rois et de grands potentats: je vous rponds qu'avant de prendre en main la cause des chrtiens opprims dans les provinces j'tois entr dans une troite alliance avec le roi des rois, et je suis convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront en lui leur confiance. Le Dieu des armes suscitera des armes afin que nous puissions lutter contre ses ennemis et les ntres. [91] P. Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, Seste Boek, p. 447, 448, 9 _Augusti_ 1573. Quelle foi que celle du hros chrtien et de tant d'tres opprims qui, comme lui, s'attendaient l'ternel! Aussi, des prodiges d'abngation et de courage furent-ils, de mme qu' Harlem accomplis Alkmaar. Redoutant un dsastre final, les Espagnols se virent contraints de lever le sige de cette seconde place. Bientt ils entreprirent celui de Leyde. Guillaume comptait, pour tre second dans ses combinaisons relatives la dfense de cette ville, sur un corps d'arme que son frre Louis lui amenait d'Allemagne; mais ce corps fut dfait Mookerheyde, dans un combat o Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Dj un autre frre de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouv la mort, en 1558, la bataille de Heyligerle. Frapp au coeur par la mort de ses trois frres, dont l'un surtout, Louis, avait t pour lui constamment un appui prcieux, le prince ne se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde tout ce qui lui restait de force et d'activit. [92] Il crivait au comte Jean de Nassau, propos de la mort de Louis et de Henri: Je vous confesse qu'il ne m'eust seu venir chose plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut conformer la volont de Dieu et avoir esgard sa divine providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique, pour maintenir son glise, ne fera rien que ce qui redondera l'avancement de sa gloire et maintenement de son glise, oires qu'il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous viendrions mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacr et chass, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si mmorable exemple en la France, o aprs si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes qualitez, sexe et ge, et que chacun se proposoit la fin et une entire extirpation de tous ceux de la religion, et de la religion mesme, nous voyons ce nantmoins, qu'ils ont derechef la teste esleve plus que jamais, se trouvant le roy en plus de peines et fascheries que oncques auparavant, esprant que le seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa puissance et misricorde envers nous. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. IV, p. 386, 387.) Une nouvelle preuve lui tait rserve. cras par le fardeau de proccupations incessantes, il fut saisi d'une violente fivre qui mit ses jours en danger; toutefois, quelque menaantes que devinssent, de moment en moment, les treintes du mal[93], il n'en concentrait pas moins toutes ses penses sur la dlivrance de Leyde, et, malgr l'extrme faiblesse laquelle il tait rduit, continuait donner toutes les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait tre ncessaires. Lorsque enfin il eut commenc se relever de son tat de faiblesse, il se porta partout o sa prsence et ses directions pouvaient venir en aide aux assigs. Sous son inspiration, les habitants de Leyde supportrent avec un admirable courage le poids d'horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succomb; et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, la tte de ses marins, l'un de ces prodiges de dvouement, de bravoure et d'habilet qui commandent jamais l'admiration et la reconnaissance. Refouls loin de Leyde, les Espagnols laissrent libre l'accs de cette noble cit Guillaume, qui y fut acclam comme il mritait de l'tre. [93] Voir _Appendice_, no 3. Peu de jours avant celui o il lui fut possible d'entrer Leyde en librateur, Guillaume avait crit au comte Jean de Nassau, son frre[94]: Je me remetz du tout Dieu, bien asseur qu'il ordonnera de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sait estre utile, et ne me surchargera de plus d'afflictions que la dbilit et fragilit de cette nature en pourra porter. [94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 53). Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie prive par de poignantes afflictions. En effet, non seulement il souffrait de la captivit de son fils an, en Espagne, et de la mort de ses frres Heyligerle et Mookerheyde; mais, de plus, il tait navr de l'indigne conduite d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mre, avait, depuis plusieurs annes, abandonn et lui et ses enfants, pour se plonger dans un abme de dsordres auxquels il s'tait vainement efforc de l'arracher. La culpabilit de l'pouse infidle ressortait la fois de tmoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux de son complice; tmoignages et aveux que le magistrat comptent avait recueillis[95], et la vue desquels les reprsentants les plus considrables de l'autorit ecclsiastique, appels se prononcer, avaient dclar que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe tait dsormais dissous, se trouvait lgalement libre d'en contracter un autre[96]. [95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqus, les documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la _Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re srie, t. III, p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397. [96] Voir _Appendice_, no 4. Telle tait, la fin de l'anne 1574, la situation de Guillaume, au double point de vue de sa carrire publique et des douloureuses perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se crer un nouvel intrieur le porta demander la main de Charlotte de Bourbon. La grandeur de ses devoirs d'homme d'tat ne lui permettant pas de se rendre Heydelberg, il y envoya son fidle ami Marnix de Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre la princesse une lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et l'invitait croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-mme, dans les franches communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pt apprcier sous toutes ses faces la porte d'une dmarche qui impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la flicit conjugale. On ne connat pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde tait porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d'un mmoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, quelque temps de l, il lui confia une mission confirmative de celle dont Sainte-Aldegonde s'tait acquitt Heydelberg. [97] Voir _Appendice_, no 5. Sincre dans sa recherche, le prince la caractrisait en homme de coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui l'lvation de ses sentiments, ses vertus, l'attrait de ses rares qualits, l'irrsistible ascendant de son gnreux caractre. Il plaait ds lors en elle une confiance sans rserve. Quant lui, sous quel aspect, dans sa virile loyaut, se rvlait-il Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque la majeure partie de ses biens demeurait affecte, soit la conservation des droits de ses enfants, soit au service des Provinces-Unies; ni la perspective d'une existence paisible, car elle aurait affronter les agitations, les labeurs et les prils de la sienne; mais il lui assurait du moins l'inbranlable dvouement d'une me qui voulait se consacrer elle, et la stabilit d'une gratitude qu'inspirerait ses enfants, comme lui, la tendresse maternelle dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique apprciateur de sa fidlit aux doctrines vangliques, il prsageait le bien srieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, par la douce influence de ses conseils et de ses procds, resserrer les liens qui unissaient les rforms franais ceux des Provinces-Unies, et la France elle-mme ces provinces. On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de Sainte-Aldegonde; mais on connat du moins la lettre qu' la suite de ces entretiens elle fit parvenir Guillaume de Nassau. La voici dans sa gracieuse simplicit[98]: A monsieur le prince d'Orange. Monsieur, j'ay reeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire et entendu de ce gentilhomme, prsent porteur, l'affaire dont luy avs donn charge de me parler, quy est telle que je n'y puis faire rponce que par le conseil et commandement de monsieur l'lecteur et de madame l'lectrice, auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de pre et de mre, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de fille, comme j'y suis oblige. Pour ce qui dpent de ma voullont, monsieur, il ne sera jamais que je n'estime et honore beaucoup la vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera le moen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, aprs vous avoir prsent mes bien humbles recommandations vostre bonne grce, en sant et prosprit, trs heureuse et longue vie. Vostre bien humble, vous faire service. CHARLOTTE DE BOURBON. Heydelberg, ce 28 janvier 1575. [98] Autographe (archives de M. le duc de La Trmoille). La dlicate rserve dont ces lignes taient empreintes n'excluait pas, aux yeux de Guillaume, la perspective d'un consentement qui, s'il tait obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la dtermination laquelle Charlotte de Bourbon s'arrterait ne devait tre que le rsultat de mres rflexions, il tint la laisser s'y livrer loisir, en demeurant, vis--vis d'elle, dans une silencieuse expectative, et lui prouver, par cela mme, combien il respectait la plnitude de sa libert. Les sentiments de la jeune princesse taient la hauteur de ceux de Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant qu' connatre et qu' suivre sa volont. Vint le jour o, obtenant, dans le recueillement de la foi, une rponse ses instantes prires, elle se sentit paternellement amene par une direction suprme sur le seuil de la voie qu'elle devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant elle, l'affectueuse approbation de sa soeur ane, de ses cousins, le roi de Navarre et le prince de Cond, de l'lecteur palatin et de l'lectrice. Alors elle accepta avec une confiante srnit d'me le rle sacr de compagne d'un homme de foi et d'abngation, et la mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants. Proccupations, labeurs, fatigues, prils, elle tait prte tout supporter, ses cts; car son coeur la portait devenir pour lui ce qu'elle fut en effet, _une aide fidle, lui faisant du bien, tous les jours de sa vie_[100]. [99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse de vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment doue d'une pit singulire. (Voir Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zlande, etc._, t. II, p. 301.--_Hist. des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582, p. 358. Ouvrage attribu au prdicateur Ryckwaert d'Ypres.) [100] _Gense_, chap. II, v. 18.--_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12. L'acceptation si vivement dsire par le prince intervint, la fin du mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l'un des principaux conseillers de l'lecteur palatin, fit connatre Guillaume, en lui expdiant, le dernier jour de ce mme mois, la lettre suivante[101]: Monseigneur et trs illustre prince, le seigneur Mine est revenu de France, portant la mesme rsolution du roy de France et de la royne mre, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres dudit de Mine, lequel ay envoy dernirement Vostre Excellence, savoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mre: et qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que cela mritoit bien estre communiqu au duc de Montpensier, son pre. Ce nonobstant, il a est rsolu, en prsence du conte palatin, du chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing d'attendre le consentement du duc de Montpensier, cause qu'il ne faut esprer de luy autre responce que du roy, estant de mesme religion, et qu'elle, aant atteint son parfait ge, ne demande sinon d'obir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour pre; et qu'ayant le conte palatin trouv bon et dclar qu'il ne luy sauroit desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion, Madamoiselle a simplement dclar en cest affaire d'obir au conte palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin m'a command de escrire Vostre Excellence. [101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 165. Car, quant aux autres points, savoir la dclaration de Vostre Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte palatin et Madamoiselle la remettent la suffisance de Vostre Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre Excellence et de Madamoiselle. Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que Vostre Excellence a rsolu touchant la maison de Middelbourg; mais comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira Dieu d'envoyer Vostre Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle, comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre Excellence aura considration du sexe, et des biens que Vostre Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duch de Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans prcdens de Vostre Excellence, afin qu'en tout vnement elle puisse avoir de quoy s'entretenir honnestement; car, quant Messieurs, frres de Vostre Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder. Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien que les autres la discrtion et prudhommie de Vostre Excellence, laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement. Il ne reste donc sinon la dclaration de Vostre Excellence l dessus, et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend de jour en autre la response du frre du roy et du roy de Navarre, ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir ce mariage, et adoucir le duc de Montpensier, son pre, qu'il le trouve bon. La solution affirmative de la grande question du consentement fut aisment suivie de celle des questions secondaires qui s'y rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans motion, approcher le moment o elle devrait se sparer de l'lecteur et de l'lectrice. Sa gratitude envers eux tait profonde, et toujours elle sut en prouver la sincrit. Heureusement fix sur la ralisation de ses voeux par la lettre de Zuliger, Guillaume, qui la gravit des vnements s'accomplissant alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du territoire de celle-ci, pour se rendre Heydelberg, voulut du moins, qu'en quittant cette rsidence, sa noble fiance, sur le voyage de laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'achemint vers les Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dvou et vigilant. Il avisa, en outre, ce que son beau-frre le comte de Hohenloo joignit son appui personnel celui que la princesse devait recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102]. [102] Voir _Appendice_, no 5. M par son infatigable dvouement aux intrts de Guillaume et ceux de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immdiatement dans le Palatinat se mettre la disposition de la princesse, et, d'accord avec elle, il prit, sous les yeux de l'lecteur et de l'lectrice, toutes les mesures ncessaires l'organisation de son dpart, avant que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, ft arriv Heydelberg. Au moment o il allait quitter cette ville avec la princesse, Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre tendue[103] qui tmoignait de son zle seconder les intentions du prince dans l'observation des gards et des mnagements auxquels sa noble fiance avait droit. [103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 192. Tandis qu'accompagne du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement inform de son dpart, en donna avis au comte Jean, en ces termes[104]: Monsieur mon frre, la prsente servira seulement pour vous advertir que, suivant la charge que j'avois donne M. de Sainte-Aldegonde, de contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy avois de mesme command que, tout aussitost qu'il auroit le consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en chemin, pour la mener parde. Or, depuis, craignant que le retour de M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois pri M. le comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de vouloir passer Heydelberg pour porter mon consent Madamoiselle de Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est retourn Heydelberg, o il trouvoit le consentement du comte palatin et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la premire charge, il s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardea, ignorant entirement la requeste que j'avois faicte mondict beau-frre le comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, cause que je suis adverty que vous avez mand M. de Sainte-Aldegonde, qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon Heydelberg; que ce nantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est pass oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et advoue entirement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gr et que vous n'estimiez ne pensiez qu'il ait surpass sa charge et commission. [104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 205. De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'taient dirigs vers Embden, o avaient ordre de les attendre des vaisseaux de guerre fortement arms, que Guillaume de Nassau avait envoys au-devant d'eux[105], pour protger leur trajet par mer jusqu' l'une des ctes des Provinces-Unies. [105] Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten na de Mase, etc., etc. (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, in-f, t. Ier, p. 644.) Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrive. Voici, quant la Hollande, celles que nous font connatre les procs-verbaux des _rsolutions de ses tats_[106]: Sance du 4 juin 1575.--tant reprsent aux tats, que, pour rpondre de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de congratuler, son arrive, la princesse, future pouse de Son Excellence qui a si bien mrit de la patrie, et de lui offrir quelque don de joyeuse entre; que, ds lors, il y a lieu de dterminer o et de quelle manire la princesse sera receue;--en consquence, il est _rsolu_ qu'on informera Son Excellence de la dcision prise par les tats de congratuler la princesse, au lieu mme de son arrive, et de l'accompagner jusqu'au lieu o Son Excellence a l'intention de clbrer les ftes de noces; ce dont les tats s'enquerront auprs de Son Excellence; l'effet de quoi sont dputs vers elle les sieurs Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs. [106] Archives gnrales du royaume de Hollande. Sance du 6 juin 1575.--tant fait rapport aux tats de la congratulation adresse Son Excellence, raison de sa nouvelle alliance, et tant offerts de la part des tats, tous les bons offices du pays, Son Excellence les en a remercis et a dclar qu'elle esproit que cette nouvelle alliance contribueroit la prosprit dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore dcid o les ftes de noces seraient clbres; mais elle avoit l'intention d'attendre l'arrive de la princesse La Brielle. Du reste, on avoit pu s'apercever qu'il seroit agrable Son Excellence que la princesse ft receue La Brielle mme par les tats.--Sur ce, il est rsolu par les tats, que, de leur part, seront envoys La Brielle divers dputs, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht, d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'aprs les noces, on offrira la princesse un banquet, quelques cadeaux et un don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son Excellence prendra plus en considration l'affection que l'importance de l'offre, raison des pesantes charges imposes aux tats par suite de la longue dure de la guerre; ce que l'on aura soin de reprsenter[107]. [107] On lit dans le recueil _des Rsolutions_ des tats de Hollande (Archives gnrales du royaume de Hollande): Sance du 10 juin 1575.--Les villes et tats de Hollande ayant rsolu d'offrir la princesse Charlotte de Bourbon, titre de congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera demand Son Excellence en quoi elle dsire que le don consiste, soit en numraire soit en pierres prcieuses. Sance du 16 juin 1575.--Son Excellence a dclar dsirer que le don destin la princesse lui soit offert en numraire, afin qu'elle en puisse faire tel usage que bon lui semblera. A peine cette dlibration venait-elle d'tre prise, que le prince eut le bonheur d'accueillir La Brielle Charlotte de Bourbon, dont l'arrive fut acclame par la population et par les dputs des tats avec un enthousiasme qui mut profondment cette princesse. Ds le 7 juin furent arrtes entre les futurs poux les conventions civiles qui devaient prcder leur union. L'acte dans lequel ils les consignrent tait d'une simplicit exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il mrite d'autant plus d'tre connu, qu'il tmoigne d'une complte rciprocit de dsintressement, en laissant apparatre l'absence de toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du ct de l'une des parties contractantes, et l'exigut des seules ressources alors disponibles, du ct de l'autre[108]. [108] Voir _Appendice_, no 6. Le 12 juin eut lieu, La Brielle, la clbration du mariage. Il fut bni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait rcemment pris pour chapelain, et qui, ce titre, demeura dsormais attach la maison du prince et de la princesse. Les nouveaux poux ne tardrent pas se rendre Dordrecht, o, de mme qu' La Brielle, ils reurent un chaleureux accueil, bientt suivi de ftes et de rjouissances, dans le cours desquelles d'ailleurs on s'abstint de danser[109]. [109] Ce dtail, ainsi que plusieurs autres, relatifs l'entre et au sjour de Charlotte de Bourbon Dordrecht, est consign dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J. Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8, p. 50 et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in 1575_). Il y est parl, notamment d'une association littraire, dite des _Rhtoriciens_, ayant pour devise les mots: _joie pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une moralit. On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une ide de l'ardente sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entoure, La Brielle et Dordrecht, qu'en se reportant une modeste production littraire, du XVIe sicle, qui, dans sa navet, demeure empreinte de l'motion que fit natre en une foule de coeurs la prsence de l'excellente et gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant partie d'un ancien recueil intitul: _Chansonnier des Gueux_[110]. Voici la traduction simplement littrale de ce morceau, qui fut chant, Dordrecht, pendant le sjour du prince et de la princesse dans cette ville, en 1575: Entre de la srnissime princesse, de haute naissance. (Sur l'air de Guillaume de Nassau.) 1 Faites clater votre allgresse, vous, villes de Hollande et de Zlande! Vous, hommes, femmes, faites clater, de tous cts, votre allgresse, en l'honneur de l'minent prince et de son pouse noble et renomme. Veuille Dieu, qui leur a accord sa grce, la leur continuer, toujours. 2 A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun en a t tmoin. De nombreux coups de canon furent tirs en l'honneur du prince; et, quant elle, on la prit par la main et on lui dit qu'elle tait la bienvenue dans la patrie du prince. 3 En apprenant l'arrive de la princesse, le prince, joyeux de coeur, partit aussitt pour La Brielle, car vers elle tendaient les plus chers dsirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa fiance, l'a-t-il salue affectueusement. 4 Dans La Brielle se manifesta une franche allgresse; je vous le dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre sur la jete et dans la ville. Le canon fut tir en l'honneur de la charmante fiance. Rien n'a t pargn pour qu'elle ft accueillie par de nombreuses salves. 5 Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun lui souhaita la bienvenue, et la joie clata de toutes parts. Des feux brillrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une manire ravissante. Pas une plainte ne troubla l'motion gnrale. 6 De l, les nouveaux poux sont partis rapidement pour Dordrecht, comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gards. Tandis que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun accourir pour rendre hommage la compagne du prince. 7 Ceux de Dordrecht, rsolus de caractre, eurent bientt pris leurs mesures; car, en attendant la princesse, ils n'pargnrent aucuns frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avana en faisant flotter ses bannires. 8 Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se fit entendre. On vit, et l, par la ville, les tonneaux de rsine lancer leurs flammes, la honte de tous les mcrants, et en l'honneur du prince vnr. 9 Les autorits de la ville, l'Escoutte, les chevins, dans leur bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allrent triomphalement, bannires dployes, la rencontre de la princesse, et lui adressrent avec cordialit ces paroles: Soyez la bienvenue en Hollande. 10 Veuillez donc, de tous cts, vous villes, manifester une vive allgresse, faire clater votre amour pour le vaillant prince, et remercier Dieu, haute voix, d'avoir dtruit Babylone, et de vous avoir donn sa sainte parole. 11 Oui, vous montrerez votre allgresse, vous villes trs renommes, parce que jamais vous n'avez t places sous une aussi grande protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente princesse, qui, tous deux, appuys sur la parole divine, veulent sacrifier, pour nous, corps et biens. 12 Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui qui nous soutient, nous pauvres cratures chtives, comme on a pu le voir devant la ville de Leyde, o l'ennemi a t saisi d'pouvante, et aussi Alckmaar, d'o il s'est enfui prcipitamment. 13 De grce, seigneuries princires, veuillez agrer de bon coeur ce chant compos en l'honneur du prince d'Orange et de l'minente princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne sant et leur accorder une longue vie! Voil ce dont je le prie, du fond de mon coeur! [110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght is. T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't water, anno 1656_, in-8. mue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle pouvait y voir le prsage de celui qu'elle recevrait des membres, alors dissmins, de la famille du prince. Rpondraient-ils aux sincres efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bont de Dieu, pour rsoudre, tt ou tard, en sa faveur, cette importante question, si intimement lie dsormais celle de son bonheur domestique. CHAPITRE IV Lettre de Charlotte de Bourbon la comtesse de Nassau, sa belle-mre.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frre.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractre de la princesse, sa belle-soeur.--Flicitations adresses Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume Franois de Bourbon, son beau-frre.--Charlotte de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grces du duc de Montpensier, son pre.--Inexorable duret de celui-ci.--troitesse des sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.--Graves proccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrire publique duquel elle s'est identifie.--Il trouve dans ses judicieux conseils et dans son dvouement un appui efficace.--tat des affaires publiques depuis l'insuccs des _Confrences de Brda_.--Reprise des hostilits.--Dite de Delft en juillet 1575.--Sige de Zirickse.--Naissance de Louise-Julienne de Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse d'Orange son mari lors de la mort de l'amiral Boisot.--Perte de Zirickse.--Excs commis dans les provinces par les Espagnols.--Indignation gnrale et efforts faits dans la voie d'une svre rpression.--Correspondance du prince et de la princesse d'Orange avec Franois de Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc d'Alenon.--Les Espagnols sont expulss de la Zlande.--_Union de Bruxelles._ Ni la vnrable mre de Guillaume de Nassau, ni l'unique frre qui lui restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister son mariage. Tous deux avaient t retenus au loin, l'une, par son ge avanc et son tat de faiblesse, l'autre, par la maladie. Le comte Jean tait incontestablement fort attach son frre; mais, plus timor parfois que clairvoyant, il avait cherch dtourner Guillaume, si ce n'est prcisment du mariage projet par lui, tout au moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considrations, soit politiques, soit d'intrt priv, qui, aux yeux du prince, n'avaient rien de dterminant. Sa mre, l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'tait dgage de ces considrations, et n'avait nullement song dissuader son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait tre assur de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui trop de confiance pour ne pas croire la dignit de ses sentiments et la justesse de ses apprciations. Aimante et aspirant tre aime, Charlotte de Bourbon, ds les premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha gagner, avant tout, le coeur de sa belle-mre; et y russit immdiatement par l'expression de sa douce et dlicate dfrence, dans ces lignes dates de Zirickse, o elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24 juin, avec son mari[111]: A madame la comtesse de Nassau, ma bien-aime mre, Madame, encore que je n'aye jamais est si heureuse de vous voir, pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay ddie vous obir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me faire ceste faveur, d'avoir agrable la bonne voullont que je vous supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me donne le moen, et que vos commandemens me rendent capable de vous pouvoir faire service, je m'y emploir de sy bon coeur, que vous cognoistrs, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre alliance, laquelle m'est doublement priser, tant pour vostre vertu et pit, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour duquel j'espre que vous me favoriss de quelque bonne part en vos bonnes grces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous conserve en bonne sant et vous donne, madame, trs heureuse et trs longue vie. Vostre trs humble et obissante fille. CHARLOTTE DE BOURBON. [111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 230. Revenu de Zirickse Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui concernait son mariage, amener le comte Jean une saine apprciation des prliminaires et de la porte de cet acte capital. Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorit d'un homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous dtachons ces paroles[112]: Monsieur mon frre, despuis ma dernire escripte du 21e jour de may dernier pass, par laquelle vous priois bien affectueusement me vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par celle que savez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin que, faulte de cela, je ne fsse contrainct de cercher autres moens par publications solennelles de donner contentement madamoiselle de Bourbon, laquelle, pour obvier toutes oblocutions qui, par cy-aprs pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reu vostre lettre du 19 dudit mois de may, et par icelle entendu premirement vostre malladie, laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui ne dsire rien tant, comme aussy je me sens tenu le desirer, que vostre bien, salut et prosprit, quoy vous pouvez estre asseur que de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy j'espre qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvniens et vous remettre bonne sant. [112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 244 et suiv. [113] Anne de Saxe. Aussy ay-je par la mesme lettre apperu, dont ay est trs marry, qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train, vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procd avec telle discrtion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause gnrale, en pourroient encourir grans inconvniens, mesmement en ceste journe impriale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, Francfort. Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frre, que mon intention, depuis que Dieu m'a donn quelque peu d'entendement, a tendu toujours cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en chose que je peusse faire avecq bonne et entire conscience, et sans faire tort mon prochain, mesme l o je fsse asseur d'y avoir vocation lgitime et commandement exprs de Dieu. Et de faict, si j'esse voulu prendre esgard au dire des gens, ou menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont prsentes, jamais je ne me fsse embarqu en affaires et actions si dangereuses et tant contraires la volont du roi, mon maistre du pass, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais, aprs que j'avois veu que ny humbles prires, ny exhortations ou complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fst, y peust servir de rien, je me rsoluz, avecq la grce et aide du Seigneur, d'embrasser le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost rendz grce Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa misricorde la rondeur et sincrit de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au coeur de ne faire estat de toutes ces difficults qui se prsentoient, pour grandes qu'elles fussent. Je dis aussy tout le mesme prsent de ce mien mariage, que, puisque c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement de Dieu je me sentz tenu et oblig de le faire, et que, selon les hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu singulirement qu'aprs avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans, et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon beau-frre, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait prest la main, ou donn conseil pour y remdier; m'a sembl, puisque l'occasion s'est prsente, de l'embrasser rsolutement et avec toute acclration, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust peu donner. .....J'espre que ce mariage tournera autant et plus nostre bien et de la cause gnrale, que n'eust fait le retardement ou plus long dlai, lequel eust peu bien aisment ruiner et renverser toute nostre intention. Aussi, quand le tout sera bien considr, je ne voy nul juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur indignation et offense si grande que vous me allguez. .....Quand ils considreront bien le tout, ils auront grande occasion de me savoir bon gr d'y estre procd de cette faon, et m'estre plustost assubjecty je ne say quels soupons sinistres d'aucuns qui ignorent la vrit, par ceste mienne acclration et simple et secrte faon de procder, que d'avoir voulu, par longs dlais et par odieuses disputes, dbats et dclarations sur les difficults occurrentes, ou bien par autres solennits ou crmonies juridiques, publier ce fait par tout le monde, comme son de trompe, et rduire le tout plus grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114]. [114] Voir _Appendice_, no 7. .....Je croy fermement que cecy a est le chemin plus seur, non seulement pour moy, mais aussy pour la cause gnrale. Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientt partage, comme elle devait l'tre, par le comte Jean, qui s'y affermit sans rserve, ds que, par les communications dtailles et prcises qui lui parvinrent Dillembourg, il eut appris connatre la constante dignit de sentiments, de caractre et d'actions de sa belle-soeur, ainsi que la basse animosit de ses dtracteurs et de ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyaut, un devoir d'lever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de tenir au landgrave de Hesse: En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut les relguer au rang des dplorables et indignes calomnies profres contre sa grce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dpourvues de tout fondement. La vengeance n'en appartient qu' Dieu. Il faut attendre avec patience le moment o, aprs de longs jours de troubles et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de justice et dlivrer Sa Grce la princesse, ainsi que nous-mmes, de si nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et principalement ceux qui ont t un certain temps auprs de ladite noble pouse de Monsieur le prince, rendent, en dpit des calomniateurs, un tmoignage on ne peut plus favorable sa grce la princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie, cet effet, sous le prsent pli, ce que Sa Grce la princesse a crit, de sa propre main, il y a peu de jours, Madame ma mre. [115] Lettre date de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 312.) Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de Bourbon de continuer correspondre avec sa belle-mre et l'appui implicite que celle-ci prtait au langage du comte Jean. Fidle la douce habitude de se rapprocher, en pense, par une active correspondance, des personnes qui lui taient chres et loin desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, ds le premier moment, fait part son frre et ses soeurs de son mariage avec Guillaume. Le prince avait, vis--vis d'eux, suivi son exemple. Par leurs rponses la communication des nouveaux poux, les enfants du duc de Montpensier prouvrent qu'ils taient loin d'avoir subi l'influence des prventions et des rudesses paternelles l'gard de leur soeur; car ils la flicitrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage qu'ils envisageaient comme un lment de bonheur pour elle et pour lui. Rien de plus naturel qu'une telle apprciation de la part de la duchesse de Bouillon, raison des liens multiples d'affection, de croyance et de sentiment qui l'unissaient Charlotte. Mais ce qui rend cette apprciation particulirement remarquable, de la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spcialit mme de la position de chacun d'eux. A ne parler que de celles du frre et de l'une des soeurs, quoi de plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin, Franois de Bourbon, vivant, d'habitude, aux cts de son pre, et parfois confident de ses penses, dclarer qu'il prouve un contentement rel du mariage de sa soeur! Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point, l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle tait bien Louise de Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succd Charlotte, elle crivait, dans l'lan du coeur, au mari de celle-ci[116]: Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur que j'ay receu de vous, m'ayant faict dmonstration, par la lettre qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je trs humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la faveur qu'il vous a pleu de faire nostre maison, d'y avoir prins alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la rputant trs heureuse d'avoir est voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en avez la rputation; et me fers cest honneur de croyre que je me tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir de vos commandemens, affin que puissis juger, par l'excution, combien je dsire tenir lieu en vos bonnes grces, aulxquelles je prsente mes trs humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur vous donner, monsieur, en trs bonne sant, trs longue et trs heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 aot 1575. Vostre plus humble et obissante soeur vous faire service. LOUYSE DE BOURBON. [116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, suppl., p. 174. Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative vis--vis de Franois de Bourbon, devenu son beau-frre, Guillaume de Nassau disait ce prince[117]: Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu de nostre alliance; ce que, procdant de vostre singulire courtoisie et honnestet, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je m'en sens trs oblig dservir par quelque humble service o je m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me fers ceste faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amiti; et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de tenir la main vers monsieur vostre pre ce qu'il puisse recevoir les offres de mon obissance et trs humble service agrables, et reprendre ma femme en sa bonne grce, la recognoissant comme celle qui a cest honneur de lui estre fille; quoy, monsieur, je say que vous luy avez desj faict office de vrayment bon frre; ce qu'il vous plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de telle affection que je dsire, comme frre, serviteur et amy, d'estre particulirement favoris de vos bonnes grces, etc., etc. [117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, f 34. Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dvouement de son beau-frre, pour qu'il s'effort d'veiller dans l'me du duc de Montpensier des sentiments vraiment paternels, l'gard de sa fille Charlotte, fut entendu par Franois de Bourbon; mais ses efforts demeurrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on pourra s'en convaincre ultrieurement, de nombreuses lettres adresses par la princesse son frre. Toutes, en outre, tmoignent du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dpit d'checs successifs, se concilier enfin les bonnes grces de ce pre qui, depuis tant d'annes, persistait mconnatre les sentiments de respect et de dvouement qu'elle avait constamment professs son gard. Les inexorables refus que le duc opposait aux instances ritres qui lui taient faites, pour qu'il renont la prtention d'asservir la conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement par la tnacit avec laquelle il se cantonnait dans ses prjugs et son intolrance. Cette tnacit tait telle, qu'il ne pouvait admettre que l'un de ses enfants chappt, mme par la mort, aux liens religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu russir l'enserrer. Comment en douter, en prsence d'un fait qui se passa dans la demeure mme du duc, et que rapporte son pangyriste attitr? L'une des filles du tyrannique pre de famille, Anne de Bourbon, veuve du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce pre? Sans gard pour la profession de la religion rforme laquelle il savait que la duchesse tait, jusqu' son dernier soupir, demeure fidle, il voulut que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette arbitraire main-mise exerce sur la dpouille mortelle de la croyante, le respect d sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans dfense, dans l'inertie de sa condition prsente, n'tait-ce pas insulter l'me, qui, ne relevant que de Dieu et obissant son appel, tait retourne lui, juge suprme de la foi qu'elle avait manifeste aux yeux des hommes? [118] Le duc de Montpensier reut le dplaisir de perdre la duchesse douairire de Nevers, sa fille, cette mme anne (1575), laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsques avec grande crmonie, Champigny, le 25 novembre. (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.) A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois encore la revoir, s'ajoutrent, pour la princesse d'Orange, dans le cours de l'anne 1575, de graves proccupations au sujet de son mari, avec la carrire publique duquel elle s'tait, ds le dbut de son union, pleinement identifie. Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique, journellement obsd par des complications de tout genre, par des difficults sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher tait de le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prires. Que de fois, l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince tait engag contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec la pieuse mre dont elle partageait les convictions: Humainement parlant, il vous sera difficile, la longue, tant dnu de tout secours, de rsister un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a dlivr, jusqu' prsent, des plus grands prils, et que tout lui est possible. Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bont de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de sa mre et de sa femme. Son coeur battait l'unisson des leurs! Ah! combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austres preuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bont du Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilge d'abriter son me sous l'gide maternelle et de possder, en une fidle compagne, le plus riche des trsors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit lev et d'un noble caractre! L'tendue d'un pareil privilge se mesura toujours, pour Guillaume, la gravit des vnements qu'il lui fallut traverser, ds les premiers jours qui suivirent la clbration de son mariage avec Charlotte de Bourbon. Les ngociations de Brda, dans lesquelles s'tait agite, comme prpondrante, la question de la libert religieuse, avaient chou, parce que l'intolrance espagnole, rpudiant toute ide d'une coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prtendait ne laisser aux rforms d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou s'expatrier. Inbranlable dfenseur des droits sacrs de la conscience chrtienne, Guillaume avait nergiquement refus de souscrire aux exigences des farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui taient fonds maintenir l'exercice; et son refus avait immdiatement entran la reprise des hostilits, dans des conditions dfavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'tendait sa protection. Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et celles du prince une norme disproportion. Quel que ft le bon vouloir des Hollandais et des Zlandais, la tte desquels il avait jusqu'alors, sur les champs de bataille, dfendu la cause de la libert, il n'en tait pas moins contraint de constater la complte insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matriel de guerre et en approvisionnements, pour continuer soutenir efficacement la lutte engage. Y avait-il lieu, pour cela, de dsesprer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: Quand mme nous nous verrions non seulement dlaisss du monde entier, mais mme ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas de nous dfendre jusqu'au dernier, vu l'quit et la justice du fait que nous maintenons, nous reposant entirement en la misricorde de Dieu. La sainte confiance du prince en cette misricorde suprme n'excluait pas, d'ailleurs, la lgitimit d'un recours l'intervention et l'appui d'une puissance trangre. Mais, o rencontrer une puissance assez sre d'elle-mme et assez rsolue pour s'riger en protectrice des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se dclarer ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorit dont elle le dirait dchu? Cette question tait plus que dlicate; et pourtant, sans reculer devant les difficults inhrentes sa solution, les provinces de Hollande et de Zlande, dans la pense d'aplanir d'avance ces difficults, commencrent par s'unir entre elles et par proclamer leur indpendance; puis une Dite, sigeant Delft en juillet 1575, confra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs tendus, et dcida qu'aprs avoir secou le joug du roi d'Espagne il fallait invoquer le secours de l'tranger. Elle laissa au prince le choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant l'obligation laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter _les tats_ sur les affaires du gouvernement. Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation nouvelle, qui devait conduire un jour la formation de la rpublique des Provinces-Unies. Des deux parties de la tche immense que Guillaume, d'accord avec les reprsentants de la Hollande et de la Zlande, venait d'assumer, l'une, savoir la recherche et l'obtention d'un appui tranger, impliquait, pour son accomplissement, d'invitables dlais; l'autre, ayant pour objet la dfense et le gouvernement des deux provinces dsormais unies, ncessitait le dveloppement immdiat d'une activit qui devrait se soutenir indfiniment. Ferme son poste, alors que maintes passions, maints intrts contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal second, parfois mme desservi et calomni, oblig de compter avec la versatilit des masses populaires, ralliant peine lui, dans les rangs suprieurs de la socit, quelques hommes dignes de sa confiance et dvous, le prince souffrait de n'avoir pas sa disposition les ressources ncessaires pour pourvoir utilement la dfense du pays. Dans le cours des hostilits, il subit divers checs, sans toutefois s'abandonner au moindre dcouragement. Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient un avantage plus grand encore, en cherchant se rendre matres de Zirickse. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le sige de cette place importante, sur la dfense de laquelle Guillaume concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentane ses graves proccupations lui fut apporte par un heureux vnement de famille, dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques mots[119]: Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu Dieu dlivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars pass, sur le matin. [119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 335. Un crit d'un caractre purement priv, intitul: _Mmoyre des nativits de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que le billet du prince; il porte[120]: Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft, en Hollande, de sa premire fille, qui fut baptise, le 29 d'avril ensuivant, au temple du cloistre, et nomme Loyse-Julienne, par madame la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse de Nassau, mre de monseigneur le prince, et monsieur de Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings audit baptesme. [120] Archives de M. le duc de La Trmoille. [121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon et fait trve, en l'anne 1576, ses injustes et durs procds envers la princesse d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongrent, sans interruption, bien au del de cette mme anne. D'o il est naturel de conclure que ces mots: Mme la comtesse de Culembourg, au nom de M. le duc de Montpensier n'impliquent nullement l'ide d'une autorisation accorde par le duc la comtesse de le reprsenter au baptme. Ils n'ont d'autre signification que celle d'une preuve de dfrence de la princesse envers son pre. Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de son aeule paternelle (Julienne), reut aussi celui de son aeul maternel (Louis). Une lettre crite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du prince, momentanment loigne de lui et de Charlotte de Bourbon, nous rvle les sentiments d'une jeune fille tendrement attache son pre et sa belle-mre[122]. Nous y lisons: Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que j'entends par votre lettre, qu'il a pl Dieu de dlivrer Madame d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, asss bien; de quoy avons bien matire de rendre grce ce bon Dieu que le tout s'est si bien pass, puisque vous m'escrivs que Madame eut, en estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a caus Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si bien advenu, il en faut rendre grce au Tout-Puissant. Prenant un vif intrt aux oprations militaires que dirigeait le prince, Marie ajoutait: Puisque Monsieur[123] est saisy de trois fortz, j'espre que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de fascherie de sy prs; et davantage, touchant Zirickse, j'espre que nostre seigneur donnera aussy grce qu'elle pourra estre ravitaille, et ne faudray mon debvoir. [122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de Nassau tait alors ge de vingt ans. [123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis--vis du prince le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement _cher et bon pre._ Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort nergique avait t fait, en mai 1576, pour dgager Zirickse; non seulement il tait demeur infructueux, mais, de plus, il avait cot la vie au hros de Leyde, au brave amiral Boisot. Informe de ce douloureux vnement, Charlotte de Bourbon, que l'tat de sa sant retenait Delft, crivit aussitt son mari[124]: Monseigneur, c'est bien mon grand regret que le travail et peine que vous prens pardel n'a pu russir selon vostre dsir, aiant est bien fche de l'inconvnient survenu au grand bateau, et de la perte que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne sois bien empesch pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de Hohenlohe, dont j'ay est bien aise, et du commandement qu'il vous plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Zirickse, je n'ay point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist Dieu, prendre l'air jusques La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant vostre fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit dangereuse passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse. Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandis, _messieurs les estats_, et l'dict de paix de France. Dieu veuille que vous en ais bientost des nouvelles, vostre contentement, duquel le mien dpent entirement, et de vous savoir en bonne sant; quoy je vous supplie trs humblement avoir esgard et en prendre soing. A Delft, ce 2 juin, sept heures du soir. Vostre trs humble et trs obyssante femme tant que vivera, C. DE BOURBON. [124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 366.) Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude avec laquelle la princesse suivait la marche gnrale et le dtail des vnements auxquels son mari tait ml; elle est, en outre, un indice de la confiance qu'inspiraient Guillaume la capacit et le zle de sa femme soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des rapports directs avec divers hommes d'tat qu'il lui dsignait. Par l se rvle implicitement, dans son application un cas particulier, la salutaire rsolution prise par le prince, d'associer, en une certaine mesure, sa judicieuse et dvoue compagne aux plans et aux actes d'une carrire politique et religieuse, dans les pripties de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un prcieux appui. Quant la princesse, rien de plus mesur, ni de plus net, que le rle dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela mme trop rserve pour s'immiscer, ne ft-ce que par la plus faible initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait gure de la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce que, et l, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il tait frapp de la justesse de ses rponses; si bien que, peu peu, dans l'intimit de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude de passer des amples confidences de srieuses demandes de conseils. En toute occurrence, il apprcia d'autant plus l'efficacit de ces conseils, qu'il les savait inspirs par un coeur gnreux et par un esprit suprieur, la rare sagacit duquel s'alliait constamment, dans leur expression, une touchante modestie. Ds que, sans tre encore pleinement revenue la sant, Charlotte de Bourbon eut du moins recouvr assez de force pour pouvoir affronter les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprs de son mari, qui accueillit avec joie sa prsence; car une formidable accumulation de soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout autre personne, en allger le fardeau. Constitu chef de l'union des provinces de Hollande et de Zlande par l'assemble de Delft en 1575, et confirm dans ses pouvoirs par une seconde assemble, en 1576, Guillaume n'avait rencontr, ni dans les tats, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait fait appel pour la dfense commune, le concours que ses sages directions et son dvouement mritaient. D'un autre ct, par condescendance pour une opinion gnralement mise, sans que du reste il la partaget, il s'tait pli l'accomplissement de dmarches ayant pour objet d'obtenir du gouvernement anglais cet appui d'une puissance trangre, dont la recherche avait t dcide par l'assemble de 1575; mais ces dmarches taient demeures infructueuses. La paix dite _de Monsieur_[125] ayant t conclue en 1576, il avait jug l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance sur laquelle il croyait pouvoir compter, des ngociations dont le but tait d'investir le duc d'Alenon, frre du roi, d'un protectorat exercer dans les Pays-Bas; mais le caractre de ces ngociations faisait prsager, ds leur ouverture, qu'un long dlai devrait s'couler avant qu'elles fussent heureusement menes terme. [125] Le trait de paix de 1576 rintgrait Guillaume de Nassau dans sa principaut d'Orange et dans ses autres possessions de France.--Lors des prliminaires de cette paix, dans lesquels le marchal de Montmorency joua un rle honorable, sa femme, Diane de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations avec Charlotte de Bourbon, adressa cette dernire une lettre dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse avait inspirs Diane et au marchal. (Voir cette lettre l'_Appendice_, no 7.) Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zlande, dans leur isolement, s'tait aggrave, de jour en jour, lorsque, vers la fin de juin 1576, la perte de Zirickse se dressa devant elles comme un sinistre prsage de leur ruine prochaine. Toutefois ce prsage se trouva inopinment dmenti par le fait mme des vainqueurs de Zirickse. En effet, qu'advint-il? Outrs du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces hommes, qu'aucun frein n'arrtait, avaient quitt la malheureuse ville dont les ressources taient puises, la suite d'un long sige, pour se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de mme nationalit qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les habitants, ravager les campagnes, puis tendre en Flandre, et mme plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs dprdations. Or, les abominables excs commis par cette soldatesque en furie excitrent, d'une extrmit l'autre des Pays-Bas, une profonde indignation. Dans toute l'tendue de leur territoire se firent sentir le devoir d'une dfense nergique et l'ardent besoin d'une svre rpression. Aussi s'engagea-t-il bientt contre les odieux agresseurs une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de Guillaume secondrent, dans leur lan, les populations opprimes. Le prince rsidait alors avec la princesse Middelbourg, o, au double point de vue de ses communications, tant avec l'intrieur du pays qu'avec les contres trangres, et spcialement avec la France, il se trouvait plus que partout ailleurs porte de satisfaire aux exigences multiples d'une situation qui, envisage de haut par lui, ncessitait, comme ressource suprme, la formation d'une union entre toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour objet, non seulement leur dfense commune contre des hordes meurtrires et dvastatrices, mais encore l'organisation d'une inbranlable rsistance aux volonts injustes du souverain, qui assurt le maintien de leurs liberts, de leurs privilges, et enfin la concession au culte rform d'une place ct du culte catholique. Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume esprait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas la proclamation d'une indpendance dont la Hollande et la Zlande venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grce lui, elles s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille conservaient, au milieu des circonstances extrieures les plus graves, leur vitalit expansive, crivait de Middelbourg, le 28 aot, son frre, avec qui elle tait en correspondance suivie[126]: Si ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne esprance d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir; ce que je dsire de tout mon coeur. [126] Voir l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre de Charlotte de Bourbon son frre, du 28 aot 1576. A quelques jours de l, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas, l'intervention du prince Dauphin auprs du duc d'Alenon. Monsieur, lui disait-il[127], encores que je vous aye dpesch un gentilhomme depuis dix ou douze jours, pour savoir de vos nouvelles, si est-ce qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme vous estes prsent prs de monseigneur le duc, il m'a sembl, cognoissant l'amiti qu'il vous plaist me porter, comme celui sur qui avez puissance, pour vous estre trs affectionn frre et serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu' vous, monsieur, pour vous supplier bien humblement emploer vostre faveur et moens vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desj faict cest honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation de ce pas, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes cette heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir leurs anciennes liberts et privilges, ainsi que ledit sieur de Lagarde vous dira, auquel j'ay donn charge de vous en discourir bien particulirement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grces, etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576. Vostre bien humble frre et serviteur, GUILLAUME DE NASSAU. [127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 19. Revenu de France Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'tait fait un devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener des sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous aucun rapport, n'avait dmrit de lui. Aussitt la princesse adressa Franois de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait l'expression de sa fraternelle gratitude un expos sommaire de la marche des vnements dans les Pays-Bas[128]: Monsieur, je m'estois toujours bien asseure que vous me faites cest honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant en France, comme depuis que j'ay est en Allemagne et pardea. Mais, pour vous en parler la vrit, cette asseurance m'a est bien fortifie depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne faon dont il vous pleu parler monseigneur nostre pre pour moi et la bonne volont qu'il vous plaist de me continuer; dont, aprs vous en avoir remerci trs humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il plat Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espre vous obir et faire tant de services, que vous tiendrez pour bien emplois tant d'honneur et de bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la bonne grce m'est autant chre comme la vie; me promettant, monsieur, que l'amiti que vous me portez s'tendra aussy mes enfants, pour les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir M. de La Brosse, ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse dire des nouvelles. J'espre que, si elle peut vivre, elle sera encore si heureuse de vous faire trs humble service, comme sera son plus grand heur de savoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste, monsieur, pour vous dire l'estat de ce pas, l'on est prsent sur un nouveau trait de paix avec les estats et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne issue, aant desj monsieur le prince, vostre frre, envo quelques compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien ncessaire que nous fussions desj unis, pour tant mieux rsister leur oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus grand repos que nous n'avons point encores est, et regaignons tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant, je finiray cette lettre par mes trs humbles recommandations vostre bonne grce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575. Monsieur le prince d'Orange m'a command de vous prsenter ses trs humbles recommandations, avec semblable prire de le vouloir excuser de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, cause que le vent estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est press de partir. Vostre trs humble et trs obissante soeur, CHARLOTTE DE BOURBON. [128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 46. Aux nouvelles que Lagarde avait donnes du frre de la princesse, succdrent, peu de jours aprs leur rception, celles que contenait, sur sa soeur ane, une lettre de Louis Cappel, date de Sedan[129]. Ce fidle ministre de l'vangile, aprs avoir, disait-il, couru en France, avec une arme, six mois, jusques la conclusion de la paix, et depuis, autres trois mois encore, ou plus, s environs de Paris, pour les affaires qui se prsentaient lors, au premier tablissement des glises, finalement avait tant fait par ses tournes, qu'il avait gagn Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de Bouillon, et voir son mnage. [129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 457.) La duchesse avait, en effet, accord, dans l'enceinte de Sedan, une gnreuse hospitalit la famille de Louis Cappel, ainsi qu' plusieurs autres familles, chasses de France par la perscution religieuse. Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle supriorit d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon, avait surmont les difficults de la situation que lui crait un douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle levait ses jeunes enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du duch dont le gouvernement lui tait dfr, raison de la minorit de son fils an, et avec quel zle clair elle travaillait au maintien et l'extension de la religion rforme, Sedan, Jametz et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixe dj, par ses intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci dans son duch, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage sa pit, ses vertus, et dire, au sujet des efforts tents, dans les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la libert religieuse: De quelle affection monsieur le prince n'est-il pas second par madame la duchesse, vostre soeur, que je vois affectionne, et en estre en souci autant et plus que de nulle chose sienne! Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutrent, presque en mme temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son pre de ses affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que de ses proccupations leur gard. Monsieur mon bien aym pre, crivait la charmante jeune fille[130], vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne sant et celle de madame; de coy je suys est fort resjouy et ne sarois our chose plus agrable que d'estre advertie de vostre prosprit; et prie mon Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say vritablement que vous avs beaucoup de ngoce et rompement de teste; ce qui me donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espre, par la grce de Dieu, qu'il vous en dlivrera bientt, ce que de tout mon coeur je luy prie. Je suys aussy est bien aise d'entendre par vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espre qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste occasion Dieu nous fera la grce que le tout viendra bientost ugne bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos. Vostre trs humble et trs obissante fille jusqu' la mort, MARIE DE NASSAU. [130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 428.) Cependant, o en taient les ngociations que, dans sa lettre du 10 octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnes son frre comme entames avec les tats et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue? Engages au sein d'un congrs qui s'tait constitu Gand, vers le milieu d'octobre, ces ngociations avaient suivi une marche rgulire, mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque l'indignation souleve par les massacres et le pillage d'Anvers, oeuvre nfaste de la furie espagnole, hta une solution, que pressait d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et loquentes instances. En effet, ds le 8 novembre, en face mme de l'ennemi menaant d'envahir la grande cit dans laquelle sigeait le congrs, fut sign le trait mmorable qui porte, dans l'histoire, le nom de _pacification de Gand_[131]. [131] Voir le texte du trait dans Le Petit, _Grande chronique de Hollande et de Zlande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv. Par ce trait, dont nous nous bornerons rappeler ici les principales dispositions, les provinces de Hollande et de Zlande, sans rien perdre de la situation indpendante qu'elles s'taient cre en 1575 et qu'elles avaient consolide en 1576, s'alliaient aux autres provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes espagnoles, puis pour provoquer, aussitt aprs leur expulsion, une convocation des tats gnraux, l'effet de suspendre l'excution de tous placards et dits concernant l'hrsie, ainsi que de toutes les ordonnances rendues, en matire criminelle, par le duc d'Albe; d'aviser la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas t vendus, au dtriment de leurs propritaires, d'assurer la facilit des communications et la libert des relations commerciales. En matire religieuse, le trait reconnaissait le culte rform comme tant celui que les habitants de la Hollande et de la Zlande pratiquaient, sans contestation, dans toute l'tendue de ces deux provinces. Ce mme culte n'tait pas proscrit des autres provinces des Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y tre publiquement profess. Quoiqu'en prsence de cette restriction, la libert religieuse ft loin d'tre assure, dans sa plnitude, aux sectateurs du culte rform, il y avait nanmoins, eu gard un pass rcent, un notable progrs accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils taient affranchis des perscutions dont ils avaient jusqu'alors t victimes, mais qu'en outre, ce culte tait si bien reconnu, quant la lgitimit de son essence, qu'ici on respectait son exercice public, et que l, loin de le combattre, on le tolrait, dans le secret de sa clbration, au foyer domestique. Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui tait essentiellement son oeuvre, une premire rcompense de ses efforts persvrants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais il lui fallait par de nouveaux efforts prparer peu peu les Pays-Bas leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; rsultat suprme la conscration duquel, dans sa pense, tait attach le salut commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but lev qu'il se proposait. Au moment o la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume se prparait lutter, ne ft-ce qu'indirectement, contre les tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en qualit de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il continuait se mnager l'appui du duc d'Alenon, pour l'utiliser, alors que les circonstances le permettraient. De l ce langage qu'il tenait au duc[132]: Touchant ce que escrivs de nostre accord avec les tats des autres provinces (que celles de Hollande et de Zlande) il n'y a nulle difficult en cela, car dj la paix est accorde et publie. Mais comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible que, du commencement, il y ait ou si bonne rsolution, ou ordre si convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non seulement retarde beaucoup de bonnes excutions, mais aussy apporte de grands avantages l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le dsastre des villes de Mastricht et d'Anvers, et par avoir laiss venir don Jean d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part, ores que je me soys desdi, avec tout ce qui est en ma puissance, l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude injuste et intolrable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle consquence et attire tant de difficults et inconvnients, quant en soy, que je ne me puis encores bonnement rsouldre d'abandonner ces pays d'Hollande et Zlande pour entreprendre la conduite des affaires encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit Dieu me faire la grce que je peusse estre second et assist de vostre personne, avec quelque nombre comptent de bons soldats, je trouveroys la resolution plus aise; mais, comme par vos lettres reprsents que leurs majests n'ont voulu accorder vostre venue parde, et mesme qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de l, si ce n'est la drobe, il me semble advis que j'ay des grandes considrations et de grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien que je suis rsolu de faire ce quoy le salut et le plus grand bien de la patrie me conviera; qui me fait vous prier trs affectueusement de ne vous vouloir laisser branler, pour le premier refus, mais continuer tousjours en ce dsir qu'avs et en ces bons offices que jusques ores vous nous avs faits; vous asseurant d'autant plus que nostre besoing et ncessit le requiert; d'autant plus accroistrs-vous l'obligation que dj nous avons vous. [132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 515.) Avec la date de cette lettre concide celle d'un important vnement qui causa Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent expulss de Schouwen et de tout le reste de la Zlande. D'une autre part, en ce qui concernait la lutte engager contre don Juan, le prince ne tarda pas rencontrer une sorte d'appui momentan dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous les auspices des tats des Pays-Bas[133], laquelle confirmait expressment les clauses du trait _de pacification_ sign _ Gand_. [133] Voir le texte du trait d'union de Bruxelles, dans Le Petit, _Chron. de Hollande et de Zlande_, t. II, p. 326. Par cette seconde union, qui devanait l'arrive de don Juan Bruxelles, les tats voulaient se prmunir contre les intentions et les actes du nouveau gouverneur. Leur volont, sur ce point, concordait avec celle du prince. Mais bientt ils faiblirent; Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses actions. Quelques mois devaient s'couler encore avant que Guillaume et Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves vnements auxquels demeurait lie la vie publique du prince, pendant la dernire partie de sa rsidence dans cette ville, avec la princesse, se placent, au point de vue de la vie prive de l'un et de l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un rapide coup d'oeil. CHAPITRE V Dsir exprim par Charlotte de Bourbon de runir autour d'elle la mre, le frre et les enfants de Guillaume.--Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec Franois de Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'lisabeth de Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se rend Dordrecht, o est baptise sa fille lisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.--Tourne du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.--Rception qui leur est faite Utrecht. Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrtement de Charlotte, en pre sur la conscience duquel le remords commence peser.--Arrive en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientt appel se sparer d'eux et de la princesse pour se rendre Anvers et Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte son mari.--Guillaume revient Anvers, o Charlotte le rejoint.--Rsum des vnements qui ont motiv le sjour de Guillaume Bruxelles.--Situation gnrale des affaires publiques.--Don Juan se retire Luxembourg.--Guillaume est lev aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrive de l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas. Charlotte de Bourbon avait rellement fait de la famille de Guillaume de Nassau sa seconde famille. Elle et t charme de pouvoir, ds les premiers jours de son mariage, en runir autour d'elle les membres pars; mais les circonstances s'y taient opposes jusqu'au dbut de l'anne 1577; poque qui lui parut enfin favorable la ralisation de son affectueux dsir. Elle approchait alors du terme d'une seconde grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-n deviendrait le plus attrayant centre de runion qu'elle pt offrir aux parents du prince. Celui-ci, pour complaire sa fidle compagne, crivit, de Middelbourg, au comte Jean, le 6 fvrier[134]: J'ay bien voulu vous prier que, si vostre commodit s'addonne aulcunement, il vous plaise vous trouver, pour quelque temps icy. Et comme ma femme est continuellement avec grand dsir de veoir, une fois, madame ma mre et madame ma soeur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts aussy prsentement, cest effect, afin que, s'il ne leur vient discommodit, elles nous facent cest honneur que de nous venir veoir parde, pour le temps de l'accouchement de ma femme; et se peuvent asseurer qu'elles ne pourroient se trouver en lieu du monde o elles seront mieulx venues et accueillies que parde. Ce nantmoins, en cas que, pour le grand aage de madame ma mre, ou pour quelque aultre empeschement, elle n'y pourroit venir, ny madame ma soeur aussy, je vous prie toutesfois que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes deux filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn au commencement du moys de may advenir. [134] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 610. Des personnes mentionnes dans cette lettre, les seules qui purent, un peu au del de l'poque dsigne, se rendre auprs de Charlotte de Bourbon, et du sjour desquelles, ses cts, il sera parl plus loin, furent le comte Jean, Marie et sa soeur. Le second fils de Guillaume, Maurice de Nassau, vint, en mme temps qu'eux, sjourner aussi sous le toit du prince et de la princesse. Elle et lui, ds le mois de fvrier, taient en souci de sa sant et dsiraient qu'il pt suivre, sous leurs yeux, un traitement dont une lettre de Jean Taffin[135] spcifiait la nature; mais il avait t finalement jug opportun que Maurice ne ft pas dplac avant un certain temps. [135] Lettre du 22 fvrier 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 624.) Tout souffrant qu'il tait, il ne s'en livrait pas moins des tudes rgulires, conjointement avec ses cousins, les fils du comte Jean, sous la direction d'un prcepteur zl. Aussi, Marie de Nassau, en bonne soeur, se prvalut-elle de l'assiduit de son frre, pour lui concilier, en mme temps que l'approbation paternelle, l'octroi d'un cadeau, titre d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une bienveillance toute maternelle, appuya, auprs du prince, ces paroles de Marie son pre[136]: Je vous dois bien prier pour Moritz, car le matre me dit qu'il le mrite bien et qu'il prend grand'peine de bien estudier; et j'espre qu'en recevant quelque chose que monsieur luy envoyera, il fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en mieulx. [136] Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 15.) Les lettres de la princesse Marie taient, pour la jeune fille, une source de douces motions, dont on saisit la trace dans une billet adress par elle son pre, qu'elle terminait, la suite de certaines communications intimes, par ces mots[137]: Je ne vous saurois aussy jamais exprimer quel contentement ce m'est d'entendre, par la lettre qu'il a pl Madame m'escripre, date du 23 de fvrier, vostre bonne sant et celle de Madame; de coy je suis est fort resjouie, et en loue mon Dieu, en le priant. [137] Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.) Marie, dont le coeur aimant avait accueilli avec joie la naissance de _la petite soeur_ que Charlotte de Bourbon lui avait donne, saisissait avec ardeur l'esprance de pouvoir prochainement tendre son affection fraternelle un second _petit enfant_. Peu de jours avant que celui-ci vnt au monde, la princesse d'Orange, recevant de son frre une lettre que les dputs des tats gnraux lui avaient remise, leur retour de France, insrait dans sa rponse la communication suivante[138]: Ma sant est, pour le prsent, Dieu mercy, assez passable. Quant ma fille, elle se fait assez bien nourrir; et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de connaistre l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est icy prs de moy, en ce quartier de Zlande, o monsieur le prince d'Orange est continuellement empesch aux affaires dont il a un si grand nombre, que je dsireroys bien luy en pouvoir veoir quelque soulagement. Ce m'en seroit un toutes mes peines, si je pouvois avoir, un jour, cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de tout mon coeur. [138] Lettre du 20 fvrier 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 49.) Dans une autre lettre, du 20 mars, son frre[139], Charlotte prouvait que ses penses se reportaient avec sollicitude sur le pre qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. En effet, elle crivait: Je vous supplie de croire que c'est l'un des plus grands contentemens que j'aye, quand je suis rendue certaine de l'estat de la sant de monseigneur nostre pre et de la vostre, que je prie Dieu vouloir conserver bien bonne. [139] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 51. Un imprieux devoir venait d'obliger Guillaume s'absenter de Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, Charlotte de Bourbon donna le jour une seconde fille[140]. [140] _Mmoire des nativits de mesdemoiselles de Nassau._ (Archives de M. le duc de La Trmoille.) Quel que ft encore son tat de faiblesse, elle crivit, ds le 3 avril, son mari[141]: [141] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 44. Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la premire, du 28e de mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier soir. J'ai est trs aise d'entendre vostre bonne sant, et particulirement de ce qu'il vous a pleu m'honorer de vos lettres, vous asseurant, qu'aprs l'assistance de Dieu, elles servent ma convalescence, plus qu'autre chose qui soit. Ce qui me fait vous supplier trs humblement, qu'en attendant que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise m'escrire aussy souvent que vos affaires le permettront.--Et quant ce que madame d'Aremberg[142] vous a pri de m'asseurer, de sa part, de la bonne affection et amiti qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur persuadeur pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont aussy je ne faudray de m'en tenir pour asseure aussy advant que vous en estes persuad, de votre part.--Je dsireroys bien, vostre retour de Ghertrudenburg, entendre quel advancement il y a au bastiment de la maison, et, en gnral, quel est, en ce quartier-l, l'estat de vos affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de savoir si les Allemands sont sortis de Brda, et quelle apparence il y a d'en bien esprer.--Quant ma disposition, j'ay est quelquefois en tel estat, que j'y apprhendois quelque danger; ce qui me causoit de l'ennuy, singulirement au regard de votre absence; mais maintenant je ne sens plus d'occasion de craindre, ains plutost d'esprer retour en sant entire, avec la grce de Dieu. J'ay quelquefois des foiblesses, comme vous savez que j'y suis assez encline; mais j'espre que cela aussi se passera. Nos deux filles se portent bien, lou soit Dieu. [142] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 44. Mme d'Aremberg, Anne de Croy, tait fille du duc d'Arschot; il suffit de connatre la nature fort peu cordiale des rapports existant entre les maisons de Nassau et de Croy pour apprcier la vritable porte et la finesse des expressions employes ici par Charlotte de Bourbon. Comment ne pas rapprocher de ces dernires lignes celles dans lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien une joie fraternelle et une sollicitude filiale, qui ne touchrent pas moins le coeur de Charlotte de Bourbon, que celui du prince? Mon bien aym pre, disoit Marie[143], je suis bien resjouie de la dlivrance de Madame, et que j'ay encore une petite soeur; mais il me dplaist fort que, depuis sa couche, elle ne s'est point si bien trouve. Si est-ce, puisque m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, j'espre que doresnavant Madame se trouvera de mieux en mieux; ce qui me seroit un grand contentement, car je dsire toujours d'estre avertie de vos bonnes prospritez. [143] Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.) L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait le tenir au courant des circonstances de famille qu'elle jugeait devoir l'intresser. Le 15 avril, par exemple, elle lui mandait de Middlebourg[144]: [144] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 69. Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre soeur la plus jeune, m'a escrit et prie de vous prsenter ses trs humbles recommandations, dsirant fort avoir de vos nouvelles. Si vous aviez commodit de luy escrire, ce luy seroit un grand contentement et plaisir. J'ay aussy receu lettres de madame vostre mre; et, combien que je n'aye personne qui me les puisse bien donner entendre[145], toutefois je luy feray responce[146] laquelle j'envoyeray, d'ici deux ou trois jours, avec celle que je feray mademoiselle d'Aurange. Monsieur de Hautain et sa femme me viennent souvent veoir. Si vous trouvez bon, luy escrivant, en faire quelque mention, ils auroyent, comme je croy, pour agrable de connoistre que je vous en auroys escrit. [145] La mre du prince n'crivait qu'en allemand. [146] Ces mots permettent de supposer que, si la mre du prince n'crivait pas le franais, elle pouvait du moins comprendre cette langue. Le 14 mai, la princesse ajoutait[147], en ce qui la concernait personnellement: Je vous puis asseurer, qu' ceste heure, j'espre bien de ma sant, moyennant la grce de Dieu, que je supplie, monseigneur, de faire prosprer l'occasion de vostre voyage et vous ramener bientost en bonne sant. [147] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 86. Le prince tait alors en Hollande, il s'arrta Leyde: l, au milieu des soins qu'il devait donner aux affaires publiques, il prit celui d'assurer par un acte rgulier[148], sa femme, l'usufruit, et aux enfants ns et natre de son union avec elle, d'abord la nue proprit, et, s'ils survivaient leur mre, la pleine proprit d'un immeuble dont sa rintgration dans la principaut d'Orange lui permettait de disposer. [148] Du 4 mai 1577. (Voir _Appendice_, no 10.) Un peu auparavant, les tats de Hollande, mus probablement par le dsir de rpondre ses habitudes de prvoyance domestique, avaient pris la rsolution suivante[149]: Les tats ont accord, qu'au lieu des six mille livres promises madame la princesse, l'occasion de _sa joyeuse entre_ dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de six mille livres, aprs la mort de Son Excellence, payer par les provinces de Hollande et de Zlande. [149] Archives gnrales du royaume de Hollande, 7 fvrier 1577. Se rendant avec son empressement habituel un appel qui lui tait adress, Charlotte de Bourbon crut devoir quitter Middlebourg, vers le milieu de mai. Le prince fut inform de son dpart par ce billet[150]: Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur le midi, et ensemble celles que m'escript monsr de Sainte-Aldegonde, je me suis dlibr de partir incontinent, et, pour cet effet, j'ay pri disner aujourd'huy deux des magistrats de chacune ville, esprant, si le vent continue bon, de partir, la mare, aprs minuit. Dieu veuille que je vous puisse trouver en bonne sant! [150] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 88. Arrive Delft, la princesse transmit au prince ces informations, qui tmoignent de sa constance surveiller, en l'absence de son mari, les divers incidents qui se produisaient dans la marche, si souvent complique, des affaires publiques[151]: Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, je sceus qu'il estoit arriv quelque personnage avec lettres des tats de Brabant; mais, d'aultant que je n'ay peu entendre les particularitez, et que, d'autre part, j'ay est avertie que messieurs les estats de ces pas vous mandent ce qui en est, je m'en suis repose l-dessus, combien qu'il me demeure crainte que toutes ces prsentations de pardon, dont le bruit court, soit pour, s'il leur estoit possible, esmouvoir quelque sdition pendant vostre absence. Vous aurez aussy entendu comme il a est pourvu Saint-Gertrudenberg bien propos, contre le dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, me font croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, d'avoir bientost cest heur de vous revoir, j'ay double raison de le dsirer, pour le bien du pays, que Dieu, par sa grce, veuille conserver, et vous donne, monseigneur, en parfaite sant, trs heureuse et longue vie. A Delft, ce 22 may, sur les dix heures du matin. Vostre trs humble et trs obissante femme, tant que vivera, CHARLOTTE DE BOURBON. (P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait prsent de saucisses de Bruxelles, que je vous envoie, la charge que n'en mangers gures, et fers boire les aultres. Je me porte asss bien, et vostre fille encore mieux. [151] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 86. De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait tre, le 30 mai, baptise Dordrecht, se rendit dans cette dernire ville, pour y attendre son mari. Le prince avait charg son principal secrtaire d'inviter les tats de Hollande assister au baptme: ceux-ci prirent, le 28 mai, une _rsolution_ ainsi conue[152]: Son Excellence ayant, par le secrtaire, Bruninck, fait demander aux tats de vouloir bien assister, comme tmoins, au baptme de sa fille, qui aura lieu, jeudi prochain, Dordrecht, les tats ont dput deux des nobles, un membre de chacune des grandes villes, et Droushens, pour se rendre Dordrecht; et est conjointement propos et accord, qu'au profit de l'enfant, comme prsent de baptme, sera offerte une rente annuelle de deux mille florins. [152] Collection des _Rsolutions_ des tats de Hollande, la date du 28 mai 1577. (Archives gnrales du royaume de Hollande.)--La mme collection contient, la date du 17 aot 1577, cette mention: Ceux de Zlande ont adopt et consenti le prsent de baptme de la demoiselle lisabeth d'Orange, fille du seigneur prince, jusqu' deux mille livres.--Il importe de remarquer que le _Mmoire sur les nativits de mesdemoiselles de Nassau_, se rfrant, quant au don fait par les tats, _ des lettres sur ce dpesches_, tablit que l'allocation dfinitive se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents la charge des tats de Hollande, et cinq cents celle des tats de Zlande. La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et la princesse d'Orange une preuve de la haute estime en laquelle elle les tenait, leur avait directement annonc qu'elle serait marraine de leur fille. Elle le devint, en effet, et le prnom d'lisabeth, fut, de sa part, officiellement donn l'enfant, ainsi que le prouve cette mention consigne dans le _Mmoire sur les nativits de mesdemoiselles de Nassau_[153]: La deuxime fille de madame la princesse fut baptise, le 30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et nomme lisabeth par monsieur de Sidney, grand escuyer de la royne d'Angleterre, au nom de monsieur le comte de Leicester, et par messieurs les estats d'Hollande et Zlande, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels dits estats luy ont accord une rente hritire de deux mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins leur charge les quinze cens, et ceux de Zlande les restans cinq cens florins, comme il est port plus amplement aux lettres sur ce dpesches et enregistres. [153] Archives de M. le duc de La Trmoille.--La reine d'Angleterre, parlant plus tard des filles de Charlotte de Bourbon dans des termes prouvant la sincrit de l'intrt qu'elle leur portait, ne manqua pas de dire: La seconde d'entre elles _est notre filleule_. (Lettre du 17 octobre 1584. British museum. Bibl. Cott., t. II, f 188.) La princesse, l'issue du baptme, se fit un devoir de remercier la reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait bien voulu lui adresser. Elle l'assura que le nombre de ses fidles servantes s'tait accru, la naissance de la seconde fille que Dieu, dans sa bont, lui avait accorde; et affirma qu'elle s'efforcerait de rendre _la petite lisabeth_ capable d'apprcier, un jour, dans toute leur tendue, les minentes qualits dont tait doue la souveraine qui avait daign lui donner son nom[154]. [154] Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign series, no 1.451.) La rponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima la princesse la vive satisfaction que lui avait cause sa missive, empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle avait bon espoir que Dieu, aprs lui avoir donn deux filles, comblerait son bonheur, en lui accordant des fils[155]. [155] Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign series, no 1.486.) De Dordrecht, Charlotte de Bourbon tait revenue Delft. Le prince, qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le milieu de juin, se disposait continuer, mais, cette fois, en compagnie de sa femme, une tourne qu'il avait entreprise, l'effet de visiter maintes villes et localits de la partie septentrionale des Provinces-Unies. La princesse se montrait heureuse, la pense de ne pas tre spare de lui. Avant de partir avec elle, il lui procura une vritable satisfaction, en lui annonant qu'il esprait pouvoir prochainement lui prsenter Marie et Maurice, que Brunynck irait prendre Dillembourg, pour les conduire en Hollande, ainsi que le portaient ces lignes adresses au comte Jean[156]: Je suis d'intention de redpescher vostre secrtaire avec mon secrtaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy de ce messagier sert seulement pour advertir ma fille qu'elle se tienne preste pour venir faire ung tour parde, lorsque Brunynck sera arriv Dillembourg. Je demande sa venue ici pour certaines affaires que j'ay communiquer avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une fois, ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; esprant que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, mais que ce sera par vostre bon cong. En cas que mon fils Maurice soit retourn de Heydelberg, je seray aussi d'advis qu'il me soit amen avec sa soeur, etc., etc. [156] Lettre du 18 juin 1577, date de Delft. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 100.) La continuation de la tourne du prince fut pour la princesse une source de douces motions. Elle se sentait heureuse et fire d'entendre partout, dans les campagnes comme dans les villes, les populations acclamer son mari, par ces paroles sortant des coeurs: Notre pre Guillaume est ici! Le voil![157] Et quand les hommes, les femmes, les enfants, qui s'taient groups autour de _ce pre_, pour le saluer cordialement, saluaient, en mme temps, avec une joie mle d'admiration, la prsence, ses cts, de sa noble compagne, qui avait pour tous un geste bienveillant, un gracieux sourire, une aimable parole, l'excellente princesse, dans l'oubli d'elle-mme, reportait sur le prince les hommages dont elle tait personnellement l'objet. [157] _Hoofts Nederlandshe historien_, p. 525.--_Wagenaar Vaderlandsche hist._, t. VII, p. 159. Une seule ville, dans le cours de la tourne, fut aborde par Charlotte de Bourbon avec anxit. Il lui suffisait de savoir que l'autorit du prince sur la province d'Utrecht, telle qu'on la lui avait confre, n'tait pas encore reconnue, pour qu'elle redoutt qu' Utrecht mme ne s'levt, entre les partisans dclars de Guillaume et des hommes opposs leurs sentiments, un conflit dont les consquences seraient funestes. Quant Guillaume, sans apprhender ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir l'enceinte de la vieille cit et se montrer confiant, c'tait, pour lui, dignement rpondre aux vives instances que lui avaient adresses les magistrats locaux, au nom des citoyens qu'ils reprsentaient. Ces instances taient, ses yeux, la garantie d'un accueil favorable. Au moment o, au bruit des salves d'artillerie, le prince et la princesse traversaient, leur entre dans Utrecht, les flots d'une population non seulement trangre toute dmonstration hostile, mais anime au contraire des meilleurs sentiments, un projectile, traversant la vitre de leur carrosse, atteignit Guillaume, la poitrine. Saisie d'pouvante, la princesse jeta les bras autour du cou de son mari, en s'criant: Nous sommes trahis[158]! Mais elle se calma ds que le prince, l'assurant qu'il n'tait point bless, lui fit voir que le projectile qu'elle avait suppos tre une balle, n'tait, en ralit, qu'un inoffensif fragment de la bourre de l'un des canons dont les coups retentissaient en l'honneur et d'elle et de lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une impression de soulagement celle d'une vritable dilatation de coeur, mesure que, d'une extrmit l'autre de la ville, elle entendit les chaleureuses acclamations de la foule. [158] P. Bor, X Boeck.--_Hoofts Neder. hist._, p. 527.--_Wagenaar Vaderl. hist._, t. VII, p. 160. Elle eut, en outre, quand vint le moment du dpart, le bonheur de constater que le prince, par sa prsence et par son langage, venait de confirmer les habitants d'Utrecht, ainsi que ceux de la province, dans la rsolution de se placer sous son autorit, comme sous l'gide du plus ferme protecteur qu'ils pussent avoir. Charlotte de Bourbon tait loin de se douter qu'au moment o son voyage avec le prince touchait au terme prvu, le duc de Montpensier, retir dans son domaine de Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur la conscience duquel le remords commenait peser. Sans se reprocher compltement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis plusieurs annes, il laissait la princesse sa fille, il se demandait du moins s'il ne devait pas revenir sur la rsolution, secrtement prise, de l'exhrder, et si sans offenser Dieu, en sa conscience, il pouvoit, de son vivant, lui assigner dot et partage quipollent ce que ses soeurs avoient reu en mariage, la charge toutefois par elle de renoncer aux successions maternelle et paternelle, au profit du prince dauphin et de ses enfans. Considrant, non en pre, mais en casuiste, la question comme embarrassante, il voulut en soumettre l'examen l'apprciation d'autrui. En consquence, il adressa, le 21 juillet, au prsident Barjot une note[159] empreinte de l'troitesse d'esprit et de la scheresse de coeur dont, dj, il n'avait donn que trop de preuves; et il pria ce magistrat de dlibrer, avec quelques personnes qu'il lui dsignait, sur les questions indiques dans cette note. Il voulait se rgler sur ses conseils et les leurs. [159] Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, f 134.--Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Voir l'_Appendice_, no 11, le texte de la note. Nous ignorons quel fut le sort de la dmarche du duc. Toujours est-il que, depuis l'envoi de l'crit dont il s'agit, un long temps s'coula encore avant que Charlotte de Bourbon pt russir se concilier les bonnes grces de son pre. Mais laissons, quant prsent, celui-ci pour revenir au prince et la princesse. Le 12 aot, le fidle Brunynck, arriv Cologne, les informa de l'accomplissement de la premire partie de sa mission, relative l'organisation du dpart des enfants du prince pour la Hollande. Le lendemain, il expdia au comte Jean, qui se proposait de les accompagner, une dpche dont la teneur nous renseigne sur les dispositions prises pour que le voyage projet s'effectut aussi srement que possible[160]. [160] Voir _Appendice_, no 12. A quelques semaines de l, Marie de Nassau, Anne, Maurice et le comte Jean arrivrent en Hollande; mais peine Guillaume put-il jouir de leur prsence, car un imprieux devoir l'appelait quitter, de nouveau, son foyer. Des instances ritres lui avaient t adresses, depuis un certain temps, pour qu'il se rendt Bruxelles, afin d'y remdier aux difficults d'une situation que l'obliquit des actes et des paroles de don Juan, vis--vis des provinces et des tats gnraux, avait, de jour en jour, aggrave. Sollicit, en dernier lieu, avec un redoublement d'insistance, par ces tats, qui l'adjuraient de venir, au plus tt, les clairer de ses conseils, il se dcida s'acheminer vers la grande cit dans laquelle ils sigeaient. Quels que fussent, raison des sourdes menes de ses pires ennemis, les dangers auxquels il pt s'y trouver expos, sa femme voulut les affronter avec lui; mais il l'en dissuada. Soumise, comme toujours, une volont qu'elle savait n'tre inspire que par la plus affectueuse sollicitude, elle se rsigna donc une sparation qui la laissait livre de douloureuses anxits. Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entre dans cette ville, rcemment affranchie de la domination trangre dont elle avait eu tant souffrir, fut salue avec enthousiasme par la population, qui le considrait, juste titre, comme le plus ferme et le plus fidle de ses appuis. Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court sjour qu'il fit Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait l'annonce d'un avantage remport par son beau-frre sur l'ennemi la recommandation des intrts de communauts villageoises, desquelles elle venait de recevoir un tmoignage de nave prvenance; aussi tenait-elle beaucoup au succs de son intervention en leur faveur. Monseigneur, crivait-elle[161], je croy que monsieur le comte de Hohenlohe vous aura dpesch homme exprs pour vous faire entendre l'accord fait avec les Allemands de Bosleduc[162], comme aussy il m'a faict ce bien de m'envoyer le capitaine Racaume, pour m'advertir de toutes les particularitez. Lou soit Dieu qui augmente sa bndiction et l'advancement de sa gloire! [161] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a. [162] Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc, l'_Histoire des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par Thophile D. L., in-12, 1582. Les communautez des villages de Buys-et-Echer situes sous les pays de Cressieux, m'ont pri de vous reprsenter leur requeste, afin d'entendre bien amplement leur dsir, comme ils s'asseurent de vostre bonne volont soulager les affligs. Ils m'ont fait prsent de deux pices de toile, dont j'ay donn une mademoiselle d'Aurange, vostre fille, afin qu'elle s'employe intercder avec moy pour eux; comme, la vrit, je serois marrie de recevoir ou retenir prsent d'eux, qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. Or, leur dsir seroit que M. de Cruynenghen retirast les chevaux de leurs villages tant chargez et foulez, qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il vous semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores retirer de l, qu'au moins il vous plaise tant les favorizer, qu'en escrivant audit sieur Cruynenghen, ils obtiennent quelque allgement de la charge qu'il leur est impossible de plus supporter. Je les ay assur que vous ferez vostre mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible, comme aussy je vous supplie trs humblement vouloir faire, en ce qu'ils puissent sentir quelque fruict de mon intercession conjointe avec celle de mademoiselle vostre fille; nous confians que ceste nostre requeste, au nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet. Sur quoy, je prieray Dieu, etc., etc. De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577. Monseigneur, je vous supplie encore trs humblement de faire ce qu'il vous sera possible pour ces pauvres gens. J'ay donn au capitaine Racaume un petit diamant et luy ay dit que je vous ferois entendre comme il estoit venu m'apprendre ces bonnes nouvelles. Vostre trs humble et trs obissante femme, tant que vivra. CHARLOTTE DE BOURBON. Aprs un court sjour Anvers, o une dputation des tats gnraux tait venue le trouver, le prince arriva Bruxelles. Il y fut chaleureusement accueilli par les reprsentants de toutes les provinces, et surtout par le peuple, heureux d'entourer l'homme d'lite qu'il appelait _son pre_. Au mme moment, loin de la grande cit qui acclamait Guillaume, des milliers de coeurs dvous demeuraient inquiets de son sort et suppliaient Dieu de le protger contre une tourbe d'ennemis qui, maudissant les acclamations dont il tait l'objet, tramaient, dans l'ombre, sa perte. De l, ce solennel concours de prires qui, tant que le prince fut absent d'Anvers, s'levrent au ciel quotidiennement, pour la conservation de ses jours, de l'enceinte de toutes les glises de Hollande et de Zlande, sur la recommandation de la princesse et des tats de chacune de ces deux fidles provinces[163]. [163] P. Bor, _loc. cit._, p. 870. Le lendemain de l'arrive du prince Bruxelles, Charlotte de Bourbon lui adressa ces lignes mues[164]: Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour en Anvers, et ne suis gure mon repos jusques ce que j'entende l'occasion de vostre soudain partement, et s'il est vray que Don Johan soit secouru de monsieur de Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de prendre meilleure garde vostre sant, que vous n'avez faict, ces jours passs, car del dpend la mienne, et aprs Dieu, tout mon heur, lequel je supplie vous conserver, monseigneur, au milieu de tant de travaux, en sant, heureuse et longue vie... Nos filles, grandes et petites, se portent bien, et moy aussy moennement. [164] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 172. Tant que dura le sjour du prince Bruxelles, sa femme lui crivit, peu prs, chaque jour; l'entretenant de divers sujets, qu'on ne peut mieux faire connatre qu'en la laissant en tracer elle-mme le tableau dans ceux des fragments de son active correspondance que voici: Dordrecht, 2 octobre 1577[165]. Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne heure aprs midy, et vins avec le bateau jusques auprs du logis, o j'ay trouv nos petites filles en bonne sant. Les grandes, esprant vostre retour bien de bref, n'ont point voulu loger en vostre quartier. Elles ont ung bon logis, mais il est un peu trop loing, mon gr... Demain votre sirurgien commencera pencer M. le comte Maurice. Nous nous portons tous bien, grce Dieu, et dsirons fort que puissis bientost revenir. Ceulx qui j'ay parl de ceste ville m'ont dit que les estats de ce pas vous avoient dj pri de retourner, et s'y attendent, et leur semble que vous pouvs aussy bien donner conseil d'icy que plus prs, et plus seurement, sy la paix est conclue avec Don Joan. Je ne say, monseigneur, si vous aurs affaire d'y sjourner plus longuement; et puis monsieur vostre frre est absent de vous, quy ne peut sans quy luy ennuye beaucoup. Nous dsirerions bien fort qu'y fust parde. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de vous laisser le prcepteur qui est auprs de monsieur votre fils, je serois bien de cet avis; car ledit prcepteur est en peine d'estre incertain de sa demeure, et sera tout fch de quoy l'on l'aura retenu, sy ce n'est pour tousjours. Aussy fauldroit-il bien savoir l'entretenement qu'il vous plaira luy bailler. Je vous romps la teste, monseigneur, de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de savoir vostre volont. Je vouldrois bien savoir si vous aurs remerci la roine d'Engleterre de tant de bons offices qu'elle fait faire par son embassadeur qui est Bruxelles, ce que je prens la hardiesse de vous ramentevoir. [165] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 173. Dordrecht, 4 octobre 1577[166]. J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion de Brda, et comme les Allemans doibvent sortir aujourd'hui; dont j'ay est fort aise et en loue Dieu[167]. Les pauvres sujets nous y desirent bien et disent qu'ils ont dj faict provision de tourbe pour tout nostre yver. Quant j'aur sceu vostre voullont, alors je seray bientost preste, pourvu que j'espre d'avoir cest honneur de vous y voir. Le capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier trs humblement de vouloir escripre aux estats de parde, affin qu'il puisse estre pa de son entretenement, depuis que les compagnies franoises sont casses, ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens fort bien que, deux jours devant que vous partici, vous commandtes les lettres; mais elles ont est oublies. Il me prie de vous faire une trs humble requeste pour luy, pour luy donner la capitainerie de Brda; mais je pense, monseigneur, que vous y aurs desj pourveu. Il dit qu'il pourroit vous y faire service pour le regard des fortifications. Je say que vous cognoisss que c'est ung homme de bien et qui vous est fidle serviteur; quy me faict vous supplier, monseigneur, que si ne le pouvs gratifier en cest endroict, que veuills penser de l'avancer en quelque aultre chose... Au reste, ils desirent fort icy monsieur vostre frre, et luy ont prpar le logis qu'avoit monsieur le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. Je prie Dieu qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous donne, monseigneur, en trs bonne sant, trs heureuse et longue vie. [166] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 174. [167] Les Allemands en garnison Brda, sous les ordres de Frosberg, y avaient caus de grands dgts au palais du prince. Dordrecht, 5 octobre 1577[168]. Monseigneur, je desirerois bien estre asseure que vous n'alls plus sy souvent manger hors de vostre logis, du soir, car l'on m'a dict que les bourgeois ont est tout fchs[169]. Je vous supplie, monseigneur, de prendre ung peu plus garde ce quy est pour vostre conservation[170]. Aussy je desirerois fort savoir sy les estats ne vous auront point permis quelque exercice de la religion, soit secrtement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, comme vous pourrez demeurer plus longuement sans cela. Je say bien que vous y penss, mais le desir que j'ay que Dieu face tousjours de plus en plus prosprer vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous dire ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour, Breda, car je ne say sy sera bon de parler de ces choses cependant que vous estes l. [168] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 177. [169] Ils voyaient avec peine que le prince, par excs de confiance, exposait sa personne. [170] On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon Guillaume Martinij, greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: Je vous prie de vouloir tousjours me mander comme le tout se passe pardel et ce que je doibs esprer. Je dsirerois bien qu'il plst monseigneur le prince me mander, ou bien qu'il revint pardec; car encores que je cognois bien le bon zle et coeur que ceulx de vostre ville d'Anvers et ceulx de Bruxelles luy portent, toutesfois l'esloignement de sa prsence me donne beaucoup de peines et de craintes. Nantmoins je remets le tout en la main de Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur avec tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, et conduire par eux les affaires une heureuse fin. Dordrecht, 7 octobre 1577[171]. Monseigneur, j'ay receu, ce matin, mon rveil, vos lettres, en date du troisime de ce mois, et vous asseure que j'ay est bien joeuse d'estre rendue certaine de vostre bonne sant, dont je loue et remercie Dieu, et luy supplie de vous y voulloir bien maintenir. Aujourd'hui est arriv, sur ungne heure aprs midy, en ceste ville monsieur le comte vostre frre, quy a est avec le grand contentement du bourgmestre et de tout le peuple. Nous avons est, nos filles et moy, plus ayses encores que tout le reste, et avons dn ensemble, et bien b vostre sant, desirant fort, monseigneur, que eussis est en prsence, pour nous faire raison. Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que vous me mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desj aviss de faire leur prsent[172], part, d'ungne coupe dont le vase est de licorne, le reste d'argent, quy vaut quelques cent livres de gros. Sy toutes les aultres (villes) font le semblable, seroit quelque tesmoignage de leur bonne voullont; mais j'eusse mieulx aym que tous les estats essent faict ung prsent de chose qui parust et de quoy l'on se peust servir ensemble. Toutesfois, monseigneur, je n'ay os empescher, esprant que l'on pourra bien encore remdier ce que le gnral supple en ce que le particulier auroit dfailly; ce que je feray le plus discrtement que je pourray. Quant aux mille florins, j'ay mand Jan Back, pour savoir s'il les pourra fournir; et o il n'auroit moen pour le tout, j'en trouveroy ungne partie; tellement que j'espre, avec l'aide de Dieu, que je ne fauldray de satisfaire vostre commandement; comme nous ferons, nos filles et moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons, combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur vostre frre partira d'icy; car, cependant qu'il y est, il ne nous semble point que vous sois du tout (entirement) absent. Je me rconforte, monseigneur, sur ce que vous esprs que les affaires prendront ung meilleur chemyn; et je suis bien estonne de ce quy ne sont point encores rsolus, car il est plus que temps. J'estime que ceste petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de quoy vous estes l. Quant la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne feray encores, et attendray M. Dorpt. Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations nos filles, qui vous prsentent les leurs trs humblement vostre bonne grce. Nous nous aimons bien, l'une l'autre, et sommes bien privment ensemble, et elles ont bien grant soin de leurs petites. Tous se portent bien, et monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les soirs et tous les matins. [171] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 181. [172] Ce prsent tait destin probablement au comte Jean de Nassau, pour fter sa bienvenue. Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu de la lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte: Je viens de penser aux gentilshommes qui sont prs de monsieur vostre frre, qu'y me semble leur fauldroit donner quelque chose. S'il vous plaist que je face faire en or vostre pourtrait et le mien, tout en ugne mdaille, ou part, avec les devises, vous me le manders; et, s'il fauldroit quelque petite chane pour les pendre, de quelle valeur vous les vouldris avoir. Dordrecht, 8 octobre 1577[173]. Monseigneur, j'ay receu le prsent qu'il vous a pleu m'envoyer, de la part de la roine (d'Angleterre), que j'ay trouv fort bien et joliment faict. Quant la signification de la lsarde, d'aultant que l'on escript que sa proprit est, quand ugne personne dort et qu'un serpent la veut mordre, la lsarde la rveille, je pense que c'est vous, monseigneur, quy cella est attribu, quy esveills les Estats, craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par sa grce, que les puissis bien garder du serpent! Nous avons v, ce matin, monsieur et madame de Mrode, et sa fille, la marquise de Bergue, quy est belle et fort grande pour son ge, quy est de dix-sept ans. Je l'ay bien regarde, pour vous en dire, quand je vous voir, ce qui m'en semble.--Ce 8 octobre, sur les onze heures devant din. [173] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 190. Dordrecht, 10 octobre 1577[174]. Monseigneur, j'ay est bien contente de savoir par monsieur le conte de Hohenlohe comme vous estes en bonne sant, dont je loue Dieu, et desire qu'il luy plaise vous y maintenir, en sorte que je puisse avoir bientost cest heur de vous voir Brda, dont mondit sieur le conte m'a donn bonne esprance, et m'a dict, de vostre part, qu'il vous plaist que j'aille incontinent Brda; quoy je ne feray faulte; et mesme monsieur vostre frre est en voullont que nous allions ensemble, dont je suis fort aise, estimant que cela vous fera encores venir plus tost. Je ne pense pas que puissions plus promptement que lundi ou mardi prochain, cause que, dimanche, messieurs de ceste ville ont pri au banquet monsieur vostre frre. Nous donnerons aussy ce loisir pour apprester les logis, et feray tout le mieux que je pourray, m'attendant monsieur le conte de Hohenlohe pour la scurit des chemins. Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste aprs-disne, j'ay pens que j'avois oubli savoir vostre voullont comme je me dois conduire, pour l'exercice de la religion, Brda; sy fault se face qu'y secrtement, ou si j'en pourray user comme en ce lieu (Dordrecht). Et encores que j'espre bien, qu' vostre venue, la chose pourra estre bien reigle et quy n'y aura point de difficult, sy ay-je voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre esclarcie de vostre intension, laquelle je say estre bonne; et en priant Dieu de la vouloir bnir, je le supplie vous donner en bien bonne sant, heureuse et longue vie.--Tous nos enfans font bonne chre et se portent bien, et se recommandent trs humblement vostre bonne grce. [174] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 198, 199. Brda, 11 octobre 1577[175]. Monseigneur, depuis la dpesche que je vous fis ier, je suis demeure en paine, craignant que vous pensis que je ne considre point asss les difficults en quoy vous retrouvs prsent, et le travail et labeur que vous prens y remdier; mais je vous puis asseurer, monseigneur, que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, et que l'observacion de la pacification me rompt bien la teste; toutesfois j'espre, qu' vostre venue, vous y pours pourvoir, laquelle j'ay tant desire en ce lieu, que, devant que d'y venir, je n'ay point eu d'aultre pense. Mr. Taffin s'est retir Dordrecht, jusqu' ce que je luy fasse entendre vostre voullont. Quant tout le reste, nous nous portons, grce Dieu, tous fort bien; et ay trouv vostre maison en meilleur estat que je ne l'esse espr. L'on travaille tant que l'on peut pour faire un tot et racoutrer le logis du boulever qui rcompense, au plaisir de l'assiette, l'ingalit qu'il y a de la beaut de l'autre. [175] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 200. Brda, 21 octobre 1577[176]. Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, nous nous conduirons parde o vostre venue est bien desire, dont D..... m'a encores mis en quelque doute. Il m'a parl selon le commandement que vous luy aviez faict, de la dpesche vers monsieur mon pre; j'espre qu'y pourra servir faire entendre Mr. de Mansart mon intension. Au reste, monseigneur, je vous supplie trs humblement, s'il est possible, ne retarder plus votre partement, car les affaires de de requirent aussy vostre prsence; et vient fort mal propos que monsieur le conte de Hohenlohe se trouve asss mal d'une fiebvre tierce. Quant monsieur vostre frre, je l'ay encores fort pri, de vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. Il me semble qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer point. [176] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 205. La date de cette dernire lettre concidait presque avec celle du dpart du prince, de Bruxelles pour Anvers. De retour dans cette dernire ville, Guillaume crivit, le 23 octobre, au comte Jean[177]: Monsieur mon frre, je vous envoy Mr. de Malleroy pour vous advertir de ma venue Anvers, ensemble pour vous donner compte de tout ce qui est pass Bruxelles et vous prier quant et quant de vous vouloir trouver issi avecques ma femme et mes filles, car ne say si je seray retenu issi plus longtemps que j'ay propos. Or, puisque vous entendrs le tout plus particulirement dudit porteur, ne vous feray ceste plus longue; me recommandant trs affectueusement vostre bonne grce, etc., etc. [177] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 207. L'ardent dsir de la princesse allait tre satisfait. Prcipitant son dpart pour Anvers, elle eut bientt la joie d'y revoir son mari. Ses enfants et le comte Jean l'avaient accompagne. Dlivre des inquitudes imposes par la sparation, la famille se sentait heureuse d'avoir recouvr son chef vnr, et de pouvoir dsormais, au foyer domestique, l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de ces dlicates prvenances, qui toujours rassrnaient son me, au cours d'une vie d'austres labeurs, d'incessantes agitations, et, souvent mme, de prils affronter. Quelle impression Guillaume rapportait-il de son sjour Bruxelles? Telle fut la question que Charlotte de Bourbon se posa elle-mme, et sur la solution de laquelle ses entretiens avec le prince ne tardrent pas la fixer. Si le secret de ces entretiens nous chappe, car l'histoire demeure ncessairement trangre leur intimit, nous connaissons du moins les circonstances qui motivrent, en 1577, la prsence du prince Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa l'adoption. Arrtons-nous ici, un instant, non l'expos des unes et des autres, mais uniquement leur indication sommaire. Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur gnral des Pays-Bas, don Juan y tait arriv, porteur d'instructions secrtes, qui se rsumaient en ces deux points: 1 soumission de la population nerlandaise l'autorit absolue du roi; 2 exercice exclusif de la religion catholique, et, comme corollaire, chtiment de l'hrsie. Ds ses premiers rapports avec une dputation des tats gnraux, don Juan se heurta, non sans dpit, l'impossibilit de concilier l'absolutisme de l'autorit royale avec le maintien, soit des prrogatives de ces tats, soit des liberts et privilges des provinces ou des villes. Force lui fut, en outre, de reconnatre que l'exercice exclusif du culte catholique tait en opposition directe avec le rgime inaugur, en matire religieuse, par la pacification de Gand. Il vit enfin, avec mcontement, se dresser devant lui la ncessit de se prononcer, sans dlai, sur le renvoi des troupes trangres, nergiquement rclam de toutes parts. S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, des regrets, des tergiversations, parfois mme une incohrence d'ides et de paroles, qui ne compromettaient pas moins les intrts publics que sa situation personnelle, il ne savait quel parti s'arrter, quand lui fut officieusement donn le conseil de recourir la voie des ngociations. Celles qui s'ouvrirent entre lui et les dputs des tats gnraux aboutirent, le 12 fvrier 1577, aprs maintes discussions, un trait, dcor du nom d'_dit perptuel_, que le roi d'Espagne dclara, quelques semaines plus tard, approuver. Ce trait ratifiait la pacification de Gand, promettait le renvoi des troupes trangres, la conservation des chartes et privilges des Pays-Bas, et la mise en libert des prisonniers, l'exception du comte de Buren, qui ne serait libr que lorsque son pre, le prince d'Orange, aurait adhr aux rsolutions prises par les tats gnraux. Bless, comme il devait l'tre, de ce qu'on l'avait tenu l'cart des prliminaires et de la conclusion du trait dont il s'agit, Guillaume rpondit la demande que lui adressaient les tats gnraux d'en approuver la teneur, en levant contre cet acte les critiques suivantes: la constitution du pays tait viole, en ce que lesdits tats se trouvaient dpouills du droit de s'assembler quand ils le jugeraient opportun; les lois rgissant les Provinces taient violes aussi par le fait rvoltant de l'incarcration prolonge du comte de Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la ratification de la pacification de Gand tait drisoire, attendu que des subterfuges, immanquablement mis en jeu par la politique espagnole, en paralyseraient les effets; les tats gnraux s'taient laisss entraner une concession dsastreuse, en s'engageant payer la solde de troupes trangres, fltries et expulses, raison des effroyables excs qu'elles avaient commis. Quelque fondes que fussent ses critiques, le prince dclara cependant qu'il ne refuserait pas son adhsion l'dit perptuel, pourvu que les tats gnraux promissent formellement, en prvision du cas o les troupes espagnoles ne partiraient point, de s'abstenir de toute communication ultrieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes, mme par la force des armes, sortir des Pays-Bas. Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze mille soldats allemands restrent encore au service du roi d'Espagne dans les Provinces. Les mfaits commis par plusieurs d'entre eux soulevrent des conflits et motivrent, plus d'une fois, une nergique rpression. La versatilit du caractre de don Juan, ses rponses ambiges, ses rticences en plus d'une occasion, la divulgation partielle du secret des trames ourdies entre lui et les agents de Philippe II, au dtriment des Pays-Bas, l'inconsistance de la plupart des actes accomplis dans l'exercice de ses fonctions de gouverneur, excitrent, au sein des Provinces, un mcontentement gnral. Sa position tant devenue de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en sortir qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa brusque mainmise sur la citadelle de Namur, qu'il occupa pour s'y retrancher, et son infructueuse tentative pour s'emparer du chteau d'Anvers, quivalurent une dclaration de guerre. La consquence du dfi qu'il porta ainsi aux tats gnraux fut la rsolution prise par ceux-ci de soutenir contre lui la lutte, si, la suite de pourparlers qu'il venait d'entamer avec eux, il ne dsavouait pas hautement ses actes agressifs et ne se soumettait pas certaines conditions qu'ils formulaient. Tel tait l'tat des choses lorsque, rpondant leur appel dict par l'anxit, Guillaume arriva Bruxelles. Le conseil qu'aussitt il donna aux tats gnraux fut celui d'largir le cercle des conditions imposes par eux au gouverneur gnral, en stipulant le maintien formel de la pacification de Gand et de l'dit perptuel, l'obligation pour don Juan d'vacuer la citadelle de Namur, d'abandonner les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer les troupes allemandes au del des frontires, de licencier, l'intrieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, de s'abstenir de toutes leves en pays tranger, de rintgrer dans leurs grades tous les officiers destitus, de restituer les biens frapps de confiscation, de librer les prisonniers, de s'engager faire cesser, l'expiration d'un dlai de deux mois, la captivit du comte de Buren, enfin de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas, d'obtemprer aux dcisions qui maneraient du conseil d'Etat institu par les tats gnraux. Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une dclaration de guerre; et, laissant une forte garnison dans la citadelle de Namur, il se retira Luxembourg, esprant y concentrer les forces ncessaires pour lutter avec avantage lorsque clateraient les hostilits. La retraite force de don Juan et les consquences qu'elle devait entraner n'tonnrent nullement Guillaume: il s'y tait attendu, au moment o il avait donn aux tats gnraux le conseil, bientt suivi par eux, que lui inspirait son inbranlable dvouement la cause de la libert civile et de la libert religieuse. Selon lui, l'tablissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule, une guerre soutenue pour anantir le rgime de compression et d'intolrance trop longtemps pratiqu dans les Pays-Bas par les Espagnols pouvait conduire un affranchissement final, et par cela mme, l'inauguration d'un rgime de sage libert. Or, dans ses gnreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait le prince en dehors du concours que lui prtaient, dans l'lan de la reconnaissance, les fidles provinces de Hollande et de Zlande? Ce n'tait ni sur les nobles ni sur le clerg officiel des quinze autres provinces; c'tait uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce double levier lui suffisait, car il tait d'une puissance telle, que Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux tats gnraux, l'poque dont il s'agit en ce moment, la direction que lui paraissaient commander les circonstances. Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clerg, jaloux de l'influence prpondrante du prince dans le maniement des affaires publiques, se concertrent-ils pour tenter de la dtruire: leurs tentatives chourent contre sa fermet et son habilet consomme, de mme que contre la rsistance du peuple et de la bourgeoisie. On le vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient noue en secret, durant son sjour Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, titre de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralyse, dans ses effets, par l'lvation instantane de Guillaume aux suprmes fonctions de _Ruart_ du Brabant, et par le rle qu'il sut remplir, aux cts du jeune archiduc, ainsi que bientt on en pourra juger. En rsum, la prsence et la dignit d'attitude du prince, Bruxelles, avaient port leurs fruits, en dgageant les intrts gnraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et en consolidant, au point de vue des nouveaux services rendre, la situation personnelle de l'homme minent sous l'gide duquel s'abritaient ces mmes intrts. CHAPITRE VI Lettres de Charlotte de Bourbon son frre.--Lettre de Guillaume au mme.--Attitude de Guillaume vis--vis de l'archiduc Matthias.--Nouvel acte d'union sign Bruxelles le 10 dcembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise des hostilits par don Juan.--Dfaite de Gembloux.--Guillaume domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie sa cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon Lanoue.--Conseils donns par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse a Desprumeaux.--Lanoue nomm marchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyaut, son nergie.--Relations du prince et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivs dans les Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de Nassau.--Rsolutions des tats gnraux l'occasion de son baptme.--Dtails sur ce baptme.--Difficults provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de Gand.--Lettre de Guillaume sa femme, au sujet de ces troubles, qu'il russit rprimer.--La princesse rejoint Guillaume Gand et revient avec lui Anvers.--Trait d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre Farnse lui succde. A peine la princesse avait-elle rejoint son mari Anvers, que, d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle chargeait de s'acquitter, auprs du duc de Montpensier, d'une mission dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendt convaincre le duc de la ncessit de rendre enfin justice sa fille et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire, qu'il ft uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir, au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son pre, toujours est-il que la dmarche tente par elle se caractrisait, dans l'une et l'autre hypothse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce coeur paternel qu'elle supposait, mme en souffrant de ses injustes rigueurs, ne lui tre pas encore totalement ferm. [178] Cette lettre, en date du 20 dcembre 1577, sera reproduite ci-aprs. Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait en aide, dans cette circonstance, elle crivit au prince dauphin[179]: ... Par le moen de ce gentilhomme, prsent porteur, que monsieur le prince, vostre frre, et moy envoons vers monsieur nostre pre, je vous supplie trs humblement de croire que je ne saurois recevoir plus de faveur et contentement, que de savoir souvent des nouvelles de vostre sant, aant t extrmement peine de savoir celle de madame ma soeur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa gurison, je l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire comme elle se trouve prsent.--Quant nos nouvelles, ce gentilhomme vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a requrir de mondit seigneur et pre, en nostre part je vous supplieray trs humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre prire et moyen nous y sera, comme je say qu'il y peult beaucoup, esprant tant de l'amiti qu'il vous a tousjours pleu me porter, que prendrez mon faict en main; dont je demeurerai oblige vous rendre, toute ma vie, trs humble service, etc. [179] Lettre du 30 octobre 1577, date d'Anvers. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 53.) Lorsque, quelques semaines de l, le prince dauphin perdit sa femme, il reut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une affectueuse sympathie[180]: L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que vous avez faite de madame ma soeur, est tel quy ne me permect quasi point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sachant bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle sparacion, je me suis contrainte vous faire ceste lettre pour vous supplier trs humblement que la part que j'ay vostre douleur et fascherie la puisse diminuer, et que vous regardis, le plus qu'il vous sera possible, vous conformer la voullont de Dieu, de laquelle il nous faut tous dpendre. Je say quy vous a dparty beaucoup de grce, mais c'est ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu, de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je dsire plus que jamais d'estre prs de vous pour m'essaer vous divertir et soulager en vostre ennuy, quoy, monsieur, vous me fers cest honneur de crore que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme aussi feroit monsieur le prince, vostre frre, qui est extrmement desplaisant de vous savoir en cest estat. Luy et moy avons grande crainte que vostre sant en soit diminue, ce quy faict que je desire que me facis cest honneur de commander l'un de vos secrtaires de me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps, apporter le contentement pareil la tristesse et regrets que j'ay prsent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque soulagement en vostre ennuy, avec trs heureuse et longue vie. Vous me permettrez de prsenter, en ceste lettre, mes bien humbles recommandations madame la marquise, accompagnes d'un tmoignage de la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost rafrachir la mmoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour ceste fois, dsirant nantmoins que me facis cest honneur, que ceste lettre serve pour vous deux, qui je prie Dieu donner la constance et rsolution qui vous est bien ncessaire. [180] Lettre du 9 dcembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 55.) Une missive, plus explicite que ne l'taient ces lignes, ne tarda pas les suivre. Elle portait[181]: Sy la crainte que j'ay que vous n'ais point receu la lettre que je vous avois escripte par le sieur X..., bientost aprs avoir entendu la perte que vous avs faicte de feu madame ma soeur, est vritable, je suis doublement ennuie, d'aultant que vous pouvs penser qu'il y aye de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy prive du soulagement que je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis oblige. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est arriv, je me suis rsolue vous faire ceste dpesche, tant pour avoir cest heur de savoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui s'estoit charg de mes lettres est revenu avec luy, n'aant os passer oultre, cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt asseur de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous suplie donc trs humblement de vouloir avoir agrable ce que j'en fais maintenant et excuser les incommodits survenues, au reste me faisant cest honneur d'avoir gard l'amiti que je vous porte et l'obissance trs humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui me faict estre en continuel soucy de vostre sant, craignant bien fort, qu' la longue elle soit rendue moindre par l'extrme ennuy que vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur de vous voir et faire service qui vous soit agrable, et aussy d'estre si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes mes affaires, pour y vouloir dpendre entirement de vous, que je supplie trs humblement qu'il luy plaise me le dpartir, sur ce que vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus que je l'espre, et que je me fie entirement vous, qui me fers cet honneur me dpartir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je me trouve, ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus accomplis pour son ge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie trs humblement avoir toujours pour recommandes, et moy, en vos bonnes grces, etc., etc. (_P.S._) Depuis huit jours, je me suis trouve asss mal; quy m'a fait retarder cette dpesche, pour vous pouvoir mander meilleure nouvelle de ma sant, laquelle est si souvent afoiblie par maladie, que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grce, pendant que j'ai vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore. [181] Lettre du 23 dcembre, date d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 82). Quelles srieuses et mouvantes penses s'veillent, la lecture de ce simple post-scriptum! La princesse y parle de l'affaiblissement de sa sant, sans profrer la moindre plainte, car elle accepte, en chrtienne, toute dispensation manant de la volont divine. Il semble qu'elle ait le pressentiment de la brivet de son existence. N'y a-t-il pas, en effet, pour son coeur la fois si tendre et si pieux, plus de mlancolique rsignation que d'espoir, dans ces paroles: pendant que j'ai vivre? Hlas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que quelques annes passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi ne fit-elle pas de ces trop courtes annes, en consacrant au bonheur de tous ceux qu'elle aimait les trsors de son affection, de son dvouement et de son inpuisable bont! C'est de l'imprissable souvenir de tels trsors que se compose, dans l'ensemble des donnes biographiques, la meilleure partie du patrimoine de l'histoire. Honneur elle quand elle les ravive et quand ses annales en refltent la splendeur! Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'tait li d'amiti avec le frre de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frre affectionn qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, son tour, du deuil l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprim sa profonde sympathie. Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay est si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'essent est accompagnes du rafrachissement de la perte que vous avez faite de feu madame vostre femme, j'esse eu occasion de recevoir beaucoup de contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je vous asseure, monsieur, que j'estime double, voant qu'estant en si grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne souvenance de moi, qui vous plains extrmement d'une telle sparation. Mais je dsire, monsieur, qu'il plaise Dieu vouloir fortifier vostre patience, et j'espre aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a dpartie vous feront de tant plus conformer sa volont. Au reste, monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit bien, soit mal; et lors vous cognoistris, monsieur, que, quand j'aurois cest honneur de vous estre propre frre, je ne saurois de plus grande affection dsirer vostre soulagement et d'avoir moen de vous faire bien humble service. Quant l'estat de ce pas, M. de Maleroy, lequel nous envoyons exprs pour vous visiter de nostre part, vous pourra particulirement raconter ce qui est advenu pardea, depuis l'arrive de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue, les difficults qui se prsentent, d'heure autre, et le travail que j'ay pour amener le tout une bonne fin, qui est tel, que le peu de loisir que j'ay m'a souventes fois empesch de faire mon devoir envers vous, comme je suis oblig. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volont; ce que cognoistrs tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos commandemens, quoy je me sens plus oblig que jamais, veu l'honneur que faites ma femme de prendre ses affaires en main, pour les recommander monseigneur vostre pre, ce qu'elle vous supplie bien humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grce, laquelle je prsente mes trs humbles recommandations, et prie Dieu vous donner, monsieur, en parfaite sant trs heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 20 dcembre 1577. Votre trs humble frre, vous faire service. GUILLAUME DE NASSAU. [182] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 23. Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre ci-dessus, devait porter la connaissance du prince dauphin, taient empreints d'une incontestable gravit. En voici la substance: Et d'abord, que s'taient propos les ennemis de Guillaume, en appelant, son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche? Aveugls par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de l'incapacit de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs desseins, substituer don Juan, dsormais vinc, un chef qui s'attacht saper par sa base l'autorit du prince d'Orange et annihiler l'influence qu'il exerait sur la masse de la population. Un tel but ne pouvait tre atteint: l'habilet du prince djoua la combinaison ourdie contre lui. Devenu _Ruart_ de Brabant, c'est--dire plus que stathouder, il apaisa le peuple, vita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et de prime abord, le voyant totalement dpourvu d'exprience, sans ides arrtes, sans plan conu, il dclara, sur le ton d'un bienveillant protecteur, qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner bien. De graves dlibrations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'me; elles aboutirent des solutions prcises. Les conditions imposes Matthias le placrent dans la dpendance des tats gnraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant gnral, Guillaume, expressment maintenu, du reste, dans ses hautes attributions de _Ruart_, il eut ainsi, ses cts, un tuteur et un guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif. Un gouvernement nominal fut le seul apanage concd l'archiduc. Il n'en pouvait pas tre autrement, dans l'intrt des Pays-Bas. Sous la direction claire et ferme de Guillaume, la concorde religieuse qu'il s'tait constamment efforc d'tablir au sein des Provinces, fut enfin assure, en principe, par un acte solennel dont il tait le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de ses plus glorieux titres la reconnaissance publique; digne couronnement de sa noble carrire de chrtien et d'homme d'Etat. En effet, grce lui, fut sign, Bruxelles, le 10 dcembre 1577, un nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les non-catholiques s'engagrent se respecter, les uns les autres, dans l'exercice de leurs cultes respectifs, et se protger mutuellement contre leurs ennemis communs. De la simple tolrance, limitativement admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et bienfaisant rgime de la libert religieuse. Ce fut un immense progrs. Guillaume n'avait donc rien exagr, en mentionnant, dans sa lettre son beau-frre, les difficults qui, depuis l'arrive de l'archiduc Matthias, s'toient prsentes, d'heure autre, et le travail qu'il avoit pour amener le tout une bonne fin. De nouvelles difficults surmonter et de nouveaux labeurs accomplir l'attendaient dans sa carrire de luttes incessantes. Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle et t fidlement maintenue par Elisabeth, pouvait tre utile aux Pays-Bas, fut conclue le 7 janvier 1578. Don Juan, dans la colre qu'il en ressentit, commena les hostilits, la tte d'une arme, dans le commandement de laquelle il avait pour principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld, Mondragon et Mendoza. Cette arme formidable anantit, Gemblours, la faible arme des tats, et s'empara de plusieurs villes. Le double dsastre subi de la sorte souleva l'indignation gnrale contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et l'incapacit desquels on l'attribuait, non sans raison. Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens, de s'unir entre eux, russit rallier au soutien de la cause qu'il dfendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en tait tenue spare, et travailla activement l'organisation d'une nouvelle arme, capable de tenir tte, cette fois, aux forces dont disposait don Juan. Le prince dsirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le valeureux Lanoue, qu'il y avait appel et au concours duquel il attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de cette arme. Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possdaient en Lanoue un ami dvou. La sincrit des sentiments de haute estime et de confiante amiti qu'ils professaient pour lui ressort de leur correspondance; nous en dtacherons les lignes suivantes, traces par la princesse[183]. Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire savoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, prsent porteur, lequel vous pouvant dire ce qui se passe parde, je n'tendray point la prsente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnment de nous continuer vostre bonne volont, en tout ce qu'aurez moen de faire pour nous, spcialement pour nous conserver aux bonnes grces du roy de Navarre, et qu'il soit assur que ne souhaitons rien tant que luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et moy dsirons surtout qu'il soit bien assur par vous, qui y pouvez tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce ne sera qu'une perptuelle suite de bons offices qui nous rendra de tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous, attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit hors d'esprance de se pouvoir dsobliger en cest endroict; ceste saison vous apprestant matire d'augmenter vos bons offices, cause des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui dsire estre justifie par tout le monde, vous envoyant, ceste fin, ce qui en a est publi: vous priant trs affectueusement vouloir tousjours embrasser les affaires de ce pays pour qui avez j tant fait, et selon les occurences qui se peuvent prsenter, ou autre que ce prsent porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne volont, comme pouvez attendre assurment de nostre part ceux de l'obligation o nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des vostres se peut faire parde. Sur quoy je feray fin, pour me recommander bien humblement vos bonnes grces, et de madame de Lanoue; priant Dieu, etc., etc. [183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p. 232, 233). Lanoue, qui avait espr pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la fin de fvrier 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le duc d'Anjou (nagure duc d'Alenon), le retenait auprs de sa personne. [184] Lettre de Lanoue Despruneaux, date de La Fre, 26 janv. 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 6). Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages conseils au duc, alors que les Pays-Bas taient devenus l'objet de ses pres convoitises. Il voulait que son attitude vis--vis d'eux ft celle, non d'un ambitieux qui prtendt les matriser, mais d'un gnreux auxiliaire qui contribut les soustraire au joug de la tyrannie espagnole. Il faut, disait-il[185], s'armer de bont, vrit, justice et temprance, aultant comme de aultres armures: car ung peuple qui dsire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la vertu d'ung prince librateur peult beaucoup. En cela, comme sur une foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entirement avec celles de Guillaume de Nassau. [185] Lettre prcite du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 6). Il fallait celui-ci, raison du rle tour tour ambigu ou hostile que le duc avait jou, en France, vis--vis des protestants, la garantie d'une conduite dsormais loyale l'gard des Pays-Bas. Guillaume, dans l'excs de sa confiance, accepta comme garantie la parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les ngociateurs employs par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que Despruneaux. Certaines instructions, manes du duc d'Anjou, et la correspondance change, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier et Despruneaux, indiquent les prtentions originaires du duc, et les limites ultrieurement apposes son intervention dans les vnements qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186]. [186] _Appendice_, no 13. Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou, Charlotte de Bourbon rpondait, le 24 juin 1578, en ces termes, diverses lettres qu'elle avait reues de Despruneaux[187]: Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moen de faire congnoistre monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire trs humble service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en reprsentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que vous avez peu entendre estant pardea, ce que je puis en cest endroit est de leur recommander en gnral les affaires de mondit seigneur, et voudrois y avoir autant de moens comme j'ai bonne volont; mais en cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espre que, l'occasion s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours contentement. Quant vostre particulier, je ne vous puis assez remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous asseurant que me trouvers toujours bien preste vous faire plaisir, partout o j'en aurai le moen, etc. [187] Lettre date d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 38). La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]: Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estim, comme je fais encore, que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a au bien et repos de ce pas; ce que j'ai occasion de dsirer autant que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera entendre bien au long les particularitez qui se sont passes depuis l'arrive de mondit seigneur Mons, je ne vous en ferai point de redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de prsenter son Altesse mes trs humbles recommandations avec mon trs humble service, desirant d'avoir moen de luy en pouvoir faire qui luy soit agrable, etc. [188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 51. En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles taient celles de ce dernier vis--vis d'eux, des tats gnraux et des diverses provinces des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de prciser; car des faits d'une haute gravit, que relatent deux dpches de Bellivre et de Lanoue, des 17 et 18 aot 1578[189], ont fait natre, sur ce point, des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissips. [189] _Appendice_, no 14. D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de concert avec le prince d'Orange, la dfense des Pays-Bas contre leurs pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux inaugurer les fonctions de marchal de camp, que venaient de lui confrer les tats-gnraux, qu'en leur adressant, au moment o il allait prendre les armes, ces belles paroles[190]: J'ai horreur et compassion quand je considre les calamits que vous avez souffertes, par ceste insupportable et pre nation espagnole, laquelle s'est dborde en toutes sortes de violences sur vos peuples; ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et nous sommes issus de ceste trs puissante nation gauloise, les armes de laquelle se sont senties en parties les plus esloignes; et nous donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours est trs affectionnez conserver nostre libert, pour laquelle il est notoire combien nos maeurs ont par le pass valeureusement combattu; ce qui me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour chasser la cruaut des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce regard, usant, l'endroict des personnes libres, du traitement convenable des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores d'autres liens de proximit, afin que nous fussions aussy prompts vostre dfense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne perdez point l'esprance ny le courage aussy, car vous savez bien que Dieu oit le gmissement des affligez et favorise leur justice. Il vous oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression ont est dlivrs par sa bont! Cela vous doibt rendre certains qu'il vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est ceste heure que l'espoir et la valeur doibvent redoubler! [190] Lettre aux tats gnraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.426, f 6). Quel cho ce magnifique langage du pieux et hroque Lanoue ne doit-il pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de ses dignes amis du XVIe sicle, qu'il appelait si bien _ses compatriotes_! Parvenu promptement la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce mme langage fit vibrer son coeur de Franaise et de compagne du prince en qui se personnifiait le sincre ami de la France et le constant protecteur des Pays-Bas. Un Franais, non moins recommandable par ses nobles qualits que Lanoue, arriva Anvers, en 1578, peu prs en mme temps que lui, et eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon tait Duplessis-Mornay. Connaissant fond, depuis plusieurs annes, les affaires des Pays-Bas, il avait t appel par Guillaume de Nassau et par les tats gnraux pour remplir une mission de pacification dans l'une des provinces qui tait alors plus agite que les autres: il tait charg de se pourmener par la province de Flandres, o il avoit j acquis des amis[191]; on esprait que ses conseils exerceraient sur les esprits troubls une salutaire influence. [191] _Mmoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121. La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grce dlicate lui faire sentir qu'elle aimait rencontrer en lui, non seulement l'homme d'tat au mrite duquel elle rendait pleinement hommage, mais aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donn de nombreuses preuves de dvouement au duc et la duchesse de Bouillon. Elle le convainquit, en outre, qu' titre de soeur tendrement attache la duchesse, elle tait profondment touche de l'affectueuse sympathie et de la vive sollicitude dont Franoise de Bourbon, dans son douloureux veuvage, avait t entoure par Mme de Mornay. La rciprocit d'gards, qui avait toujours exist entre le prince et les tats gnraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance particulire dont il importe de dire ici quelques mots. Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donn le jour une troisime fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptme de cet enfant, Guillaume en informa les tats gnraux. Le recueil officiel de leurs _rsolutions_ nous fait connatre[192], dans les termes suivants, la communication du prince, et celles de ces _rsolutions_ qu'elle motiva: _Sance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges dclare comme il auroit pleu Dieu luy envoyer une fille, laquelle il vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre exercice est permis en ceste ville, Son Excellence dsire jouyr dudict exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au pralable, en advertir les estats. [192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 310 et suiv. _Sance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant, Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se sont rfrez la discrtion de Son Excellence et luy offrent tout humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys, Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournsis ont dclar qu'ils ne sont authorisez; mesmes que leur est par exprs deffendu de toucher le faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de quoy faire rapport Son Excellence, sont dputez les sieurs d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue remercyer lesditz estats de leur bonne affection. _Sance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres, Tournay, Tournsis et Valenciennes absens. _Sance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur prince d'Oranges, avec le secrtaire Brunynck, a requis les estatz de dnommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son Excellence, aprs midy, entre troys et quatre heures, convyant tous ceulx de l'assemble au souper.--Quant la dnomination y est satisfaict.--Pour faire un prsent la fille dudit seigneur prince, rsolu par pluralit de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant, qui sera mis par escript...--rsolu de donner la somme de troys cents florins la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de chambre de la femme et fille dudict prince...--aprs midy, la fille du prince d'Oranges fut baptise la nouvelle religion. De son ct, le _Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_ porte: Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure aprs midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisime fille, qui fut baptise au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de septembre en suyvant, et nomme _Catharina-Belgia_ par madame la comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince; mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings ce requis, lesquelz dictz estatz gnraulx luy ont donn et assign une rente hritire de trois mille francs par an sur le comt de Lenghen, comme il appert par les lettres sur ce despesches. Un document contemporain[193] donne sur le baptme dont il s'agit les dtails suivants: Le prince d'Oranges avoit remonstr que Dieu luy avoit donn une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien que, depuis un an en , il s'estoit abstenu de l'exercice de sa religion, que toutesfois, pour le prsent, veu que on l'exeroit librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la maison des jsuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres places en ladite ville, il estoit intentionn dsormais s'y accommoder en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy ne fust donn responce; ains on esproit le passer par silence, ou aultrement le remettre sa discrtion... Dimanche dernier, entre les cinq six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptise, au lieu o que l'on exerce la nouvelle religion, situ devant l'hostel du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de garde du chasteau; et a luy auroit est impos le nom de _Catharina_, de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg, et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient lev de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc Casimir. De la part desditctz estatz auroit est faict prsent audict seigneur prince de la cont de Linghen, charge d'en rendre, au prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente hritire, au denier seize[194].--Au soir, se clbra un magnifique banquet, l'hostel dudict prince, o que ledict Libart, encores qu'il se fst absent, quant il fut question d'offrir et dnommer dputez pour lever ledict enffant, et qu'il n'et consenti au prsent de ladite cont, se seroit trouv avec les autres ses confrres, convi; o estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, une table part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince. [193] Rapport sommaire des affaires d'importance traictes et passes ez estatz gnraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6 octobre 1579, par Me Barthlemy, Libart, etc. (ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312). [194] Voir _Appendice_, no 15. Les tats gnraux, en donnant le comt de Linghen au prince, rappelaient les grandes raisons, congnues un chascun, qu'ils avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit continuellement pour le bien et conservation du pays; mais, quelque sincre que ft leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles soutenir par un concours srieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa tche ardue. A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face des difficults sans cesse renaissantes. Celles qui se prsentaient dans les derniers mois de l'anne 1578, provenaient, ici, de deux personnages qui s'taient annoncs comme voulant lui venir en aide; l, de la continuation de la guerre avec don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui svissaient dans les provinces et dans les villes. Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit taient le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de renoncer, du moins pour le moment, la ralisation de ses projets de domination sur les Pays-Bas, n'tait pour eux qu'un douteux auxiliaire, dispos d'ailleurs quitter bientt leur territoire, et qui, en effet, sans couter ses conseillers habituels, le quitta brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine d'Angleterre, s'tait annonc comme champion de la rforme dans les Pays-Bas, n'y agissait, principalement Gand, qu'en vulgaire ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacit galait la prsomption. Aprs des alternatives de succs et de revers, les hostilits entre l'arme des tats gnraux et celle de don Juan restaient suspendues par des ngociations qui taient encore loin d'aboutir une solution pacifique. Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs causes taient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir, sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les attnuer, qu'en unissant l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une stricte fermet dans la rpression de tous actes coupables. Nous ne pouvons pas entrer ici dans le dtail des faits relatifs l'tat de choses compliqu qui vient d'tre signal. Bornons-nous, sur un seul point, mentionner la fermet dont Guillaume de Nassau fit preuve vis--vis de la population de Gand et l'habilet avec laquelle il la fit rentrer dans les voies de l'ordre. Depuis quelque temps, la plus turbulente des cits, Gand, tait en proie l'anarchie. Le plus dsastreux des ravages, enfants par la dmence des anarchistes, tait celui d'une hideuse intolrance. Elle apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engage entre deux partis factieux, dont chacun avait sa tte un homme pervers, ici Imbize, l Ryhove. trangers l'esprit de support mutuel que leur et inspir la foi chrtienne s'ils en eussent possd la moindre parcelle, des milliers d'hommes gars et furieux, qui n'taient catholiques ou rforms que de nom, se disputaient une suprmatie chimrique, et ne respiraient, les uns l'gard des autres, qu'une haine toujours prte clater en actes de violence. Guillaume rsolut de se rendre Gand pour y remdier aux excs commis et en prvenir le retour. Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de dsordre c'tait, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que ft son anxit, la pense des prils qu'il allait affronter, elle ne songea pas, un seul instant, le retenir Anvers; car, ainsi que lui, elle tait doue d'une foi et d'une abngation qui la maintenaient constamment la hauteur de tout grand devoir remplir. Arriv Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les passions dchanes, lorsque, commenant concevoir quelque esprance de finir par les dompter, il crivit la princesse, le 18 dcembre 1578[195]. [195] Archives de M. le duc de La Trmoille. Ma femme, ma mye, Lauda est arriv, ce matin, environ les neuf heures, et m'ast apport voz lettres et celles de monsieur mon frre et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait response et l'ay pri voloir faire mes excuses tant vers mondit frre, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arriv le comte de Hohenloo, lequel m'ast apport les vostres. Or, pour vous respondre sur toutes les deux lettres, ne vous saurois dire aultre chose qu'il me dplaist bien que les affaires de pardel sont en tel estat que nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernire, l'on peut donner quelque contentement la commune, ne peus sinon me conformer l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les faire ranger la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault, et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre les affaires, s'y trouveront bien empeschez dmeller ung tel faict. Et veulx dire en vrit que, si les affaires se parachvent comme ils sont encommencs, que je puis, par la grce de Dieu, avoir faict ung signal service tout ce pas, et mesme ceulx qui ne taschent que de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustum de tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai apaisement ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement, sans avoir aultre regard que au bien et tranquillit de nostre patrie; et en cela je prie Dieu faire ainsi mon me. Il me dplaist, certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de dguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs interprtent les offices que je faicts issi comme si fssent faicts en aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz savent bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc Casimirus at est faict par rciproque intelligence, et que n'ai dsir que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrmit nos affaires sont: je suis asseur qu'ils en auroient plus tost pitti que non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer constamment de faire son mieulx, comme j'espre que Dieu m'en donnera la grce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que Lauda m'ast dit, qu'en partant de del, les docteurs avoient peu ou nulle esprance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes trs affectueuses recommandations vostre bonne grce, priant le Crateur vous donner, ma femme, ma mye, en sant bonne vye et longue. De Gant, ce 18 de dcembre, _anno_ 1578. Vostre bien bon mari jamais, GUILLAUME DE NASSAU. Les apprhensions de Guillaume, l'gard du comte de Bossu, n'taient que trop fondes; car bientt il eut la douleur d'apprendre la mort de ce valeureux chef, dont les efforts s'taient confondus avec les siens, dans la dfense de la cause nationale. La prsence du prince Gand porta ses fruits. A la suite de dmarches et de confrences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du juste, sa fermet et son esprit de conciliation prvalurent, il ramena au calme et la raison une population turbulente et gare. Il obtint son adhsion une paix religieuse qui assurait le libre exercice des deux religions. Cette paix fut publie le 27 dcembre 1578. Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde, et de l retournrent Anvers, o, ds le 22, le prince annona aux tats gnraux que, s'estant transport Gand, il y avoit fait tous extrmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196]. [196] Lepetit, _Chronique_, t. II, p. 372 375. Ainsi apaise momentanment, sur un point, l'effervescence se maintenait encore sur plusieurs autres. Attiss par un clerg ambitieux et intolrant, en mme temps que par _les mcontents_, nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les haines, les scissions et les dsordres de tout genre s'accumulaient de jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune tait menace d'un prochain dmembrement. A un trait issu _des troubles d'Arras_, et conclu le 6 janvier 1579 par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de Lille, de Douai, d'Orchies, puis lanc dans le pays comme un brandon de discorde, il avait t rpondu par un trait d'union, que les dputs de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zlande et de quelques autres contres s'taient empresss de signer, le 23 janvier, et de publier, le 29, Utrecht, sans attendre l'arrive en cette ville des dputs d'autres provinces, sur l'adhsion desquels il y avait lieu de compter. Le premier de ces traits tendait fomenter la division au sein des dix-sept provinces des Pays-Bas, dtacher de leur ensemble dix de ces provinces, pour les assujettir indfiniment l'autocratie espagnole, et, par cela mme, un rgime exclusivement catholique. Le second trait, au contraire, sans prtendre soustraire les sept autres provinces l'autorit royale, ne cimentait une union entre elles qu'en vue de dfendre la libert religieuse et les autres liberts publiques contre toute oppression trangre. La mmorable _Union d'Utrecht_ n'tait, en effet, qu'un rempart oppos aux excs de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement de la royaut. Que, d'ailleurs, cette union portt inconsciemment en elle le germe de l'indpendance laquelle devaient arriver, un jour, les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne faut pas perdre de vue que ce germe ne se dveloppa, et que les Provinces-Unies n'usrent du levier de l'indpendance que pour se dgager de l'intolrable pression sous laquelle elles s'affaissaient, et qui menaait de les craser. L'_Union d'Utrecht_[197] ne pouvait tre mieux caractrise que par Guillaume de Nassau. Parlant, aux tats gnraux, des ennemis qui l'attaquaient, il disait[198]: Ils trouvent merveilleusement mauvaise l'union des provinces faicte Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est mortel. Ils avoient mis toute leur esprance sur une dsunion: ils avoient practiqu quelques provinces qui ont autant eu de conseils qu'il y a de mois en l'an: ils avoient leur dvotion quelques pestes qui estoient entre nous. Quel remde pouvoit-on inventer meilleur l'encontre de dsunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre leur venin de discorde, que concorde? au moen de quoi leurs desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrtes intelligences ont est en un moment dissips, monstrant Dieu, qui est Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai procur l'union, je l'ai advance, j'ai estudi l'entretenir, et vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende, maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes, messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en effet vous excutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procur l'union, pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost Arras, tantost Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et ce, pour se desjoindre, et attirer leurs cordelles des esprits lgers, semblables eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent leur estre permis de mal faire et abandonner le pas, et quand? quand Maestricht est assig; et nous il n'estoit loisible alors de bien faire et de garantir le pas. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui nous est utile et ncessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que jamais ait eu le pas, et du plus grand tyran de la terre. [197] Voir au no 16 de l'_Appendice_, le texte du trait, dit _Union d'Utrecht_. [198] _Apologie_, d. de 1858, p. 137, 138. Une nouvelle crise devait invitablement surgir du trait d'Arras et du point d'appui qu'il prtait au dveloppement du systme d'oppression adopt par l'Espagne, l'gard des Pays-Bas. Don Juan venait de mourir; Alexandre Farnse, habile capitaine, sans doute, mais en mme temps homme sans foi, alliant la perfidie la cruaut, lui succdait dans le commandement de l'arme espagnole; et ce nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilits. Tandis que Guillaume de Nassau se prparait de nouvelles luttes, quelles taient, au foyer domestique, les proccupations filiales de sa compagne? Elle-mme va nous les faire connatre. CHAPITRE VII Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui crit. Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt auprs du roi de Navarre dans l'intrt de Charlotte.--Mmoire dont Chassincourt est porteur.--Lettre de Charlotte son frre.--Farnse attaque Anvers. Repouss de cette place, il va assiger Mastricht.--Hroque dfense de Mastricht.--Prise de cette ville. Cruaut de Farnse et de ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour viter le dmembrement de la patrie commune.--Preuve de leur gnreuse abngation.--Guillaume soutient la cause de l'indpendance nationale et celle de la libert religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier son gard.--Lettres d'elle Franois de Bourbon.--Son amiti pour Mme de Mornay.--Naissance de Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats d'Ypres.--crit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il dit de son baptme et de son sjour auprs de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse d'Orange.--Nouveaux troubles Gand.--Intervention de Ph. de Mornay et de Guillaume.--Rpression de ces troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon Catherine de Mdicis et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute vigilance et la sagacit de sa femme, eu gard au maniement de diverses affaires d'tat--loge par le comte Jean de la princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse Hubert Languet et la comtesse Julienne de Nassau.--Captivit de Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son loge. Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau. Au milieu des alarmes que causait alors Charlotte de Bourbon la complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui l'mut profondment. Son pre avait t srieusement malade, sans vouloir, dans le premier moment, que sa fille ft informe de la gravit de son tat. Elle ne l'avait apprise que par une communication, qui lui annonait, en mme temps, la gurison. Quelque pnible que ft pour la princesse l'injuste rigueur du duc de Montpensier, persvrant laisser sans rponse les lettres qu'elle lui avait crites, elle n'en fut pas moins empresse lui prouver, une fois de plus, sa dfrence et sa sollicitude, en lui adressant les lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au coeur paternel[199]: Monseigneur, ce m'a est beaucoup d'heur de savoir aussy tost vostre gurison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par mes lettres, qui m'a empesche beaucoup de foys de suivre ma bonne affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me pourroit estre imput quelque oubliance, m'a faict derechef prendre la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grce et de vous supplier trs humblement de croire que c'est la chose du monde que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si heureuse d'y avoir bonne part. L'extrme desir que j'en ay me faict entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moen et faveur je puisse avoir quelque accs vers vous, monseigneur, pour vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues; esprant que, lorsque vous en saurs la vrit, vous me fers tant d'honneur et de grce, d'oublier non seulement ce qui s'est pass, mais de n'avoir plus aucun mcontentement de moy, qui ay, ce me semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et de tous offices paternels, asss ressenty d'affliction, pour me veoir prsent honore de vostre amiti et recognue de vous pour trs humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript aussy, ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit dclarer la bonne affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois ung trs grand heur, et vous en supplie encores trs humblement, et de m'avoir tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommands, comme estant nostre plus grand support. Je prye Dieu qu'il nous puisse durer longuement, et vous donner, monseigneur, en trs bonne sant, trs heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 21 fvrier 1579. Votre trs humble et trs obissante fille, CHARLOTTE DE BOURBON. [199] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, f 19. La princesse crivit, en mme temps, son frre[200]: ..... J'ay pri M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de quelques mmoires que je luy ay donns, pour supplier le roy de Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre pre, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie trs humblement de vous y vouloir emploer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma vie, eue en vous, afin qu' ceste fois mondit seigneur puisse prendre quelque rsolution mon contentement, lequel me sera double, sy je voy que par vostre moen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le prince vostre frre, et moy, de plus en plus vous rendre, en tout ce qui nous sera possible, trs humble service. [200] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 60. Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait appuy, auprs du duc de Montpensier, les respectueuses instances de celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay est adverti par plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me porter, et ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de vous en remercier humblement. Et comme prsentement nous prions le roy de Navarre nous vouloir estre tant favorable et mes enfans, de prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner quelque recognoissance de la bonne amiti et affection naturelle que je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je say que cela, en partie, dpend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre part, le moen que vous avez pour persuader mondit sieur ce que vous trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir cest honneur que de vous tenir de si prs; en quoy, oultre l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en particulier pour vous faire humble service, partout o il vous plaira de me commander. [201] Voir ci-dessus, sa lettre du 21 fvrier 1579, au duc de Montpensier. [202] Lettre du 21 fvrier 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 28). Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'tre parl, tait membre du conseil du roi de Navarre, dont il possdait, un haut degr, la confiance. En intermdiaire dvou, il justifia pleinement celle que le prince et la princesse d'Orange avaient place en lui. Le mmoire qu'il tait charg de remettre au roi de Navarre[203] se composait de deux parties, dont nous avons dj fait connatre la premire[204], contenant le rcit de ce qui s'tait pass l'abbaye de Jouarre, en 1559, et dduisant les raisons desquelles ressortait l'irrgularit de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme abbesse. [203] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 82, et fonds Clrambault, vol. 1.114, fos 182, 183.--Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 217. [204] Voir ci-avant, chapitre Ier. La seconde partie de ce mmoire portait: Ladite dame (Charlotte de Bourbon) algue ces raisons, sachant bien que monsieur son pre dfre beaucoup aux crmonies susdites, qu'il pourroit penser avoir est observes en son endroict et pour tant s'en rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vrifies par l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, la poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une voix, tesmoignrent, en termes exprs et plus amplement, tout ce qui dessus est dit. Les raisons susdites estant bien remonstres mondit seigneur de Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requrir, pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa trs humble et trs obissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens, mesmes en considration des enfans dont il a pleu Dieu bnir son mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu' l'avenir il n'en puisse naistre aucune difficult. C'est la premire voye que ladite dame veut tenter comme la plus favorable, et qui ne peut estre trouve mauvaise de personne, se confiant tant en la justice de sa cause, en la bont de mondit seigneur, son pre, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle espre en avoir une bonne issue. Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont contraires pourraient rendre mondit seigneur, son pre, moins facile envers elle, en ce cas, et ceste premire voye ne russt-elle pas, elle est conseille d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de Navarre la trouve propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de Montpensier feust persuad de ne rien faire, que, premier, il ne fust esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y asseure, qu'elle n'a, en ce point, craindre que manifeste injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast sa sentence selon ses propres canons. Mais, parce que la passion et l'animosit des juges ecclsiastiques, en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle requiert que la chose soit juge par tels personnages non ecclsiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de Montpensier, son pre, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous le bon plaisir et authorit du roy; en quoy elle ne doubte point de bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son pre, ne se dclare point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espre qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre. C'est une proposition si quitable et si juste, qu'on ne la peut refuser; car, si on rplique, qu'estant une cause de religion, elle est renvoyer la court d'glise, nous avons l'dict de pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde, et en oste la cognoissance aux cours d'glise, auquel mondit seigneur de Montpensier a advis des premiers. Deux mois s'taient couls depuis le dpart du sieur de Chassincourt, sans qu'aucun dtail relatif la mission dont il s'tait charg ft encore parvenu Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait prive de ses nouvelles, rompre, vis--vis d'elle, un silence dont elle s'inquitait. Monsieur, lui crivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je croy, ceste heure, reu les lettres que je vous ay escriptes par M. de Chassincourt, o vous aurez entendu combien ce temps m'est ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles. Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre pre, depuis huict jours, m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust par deux foys depuis sa premire maladie; et comme je pensois dpescher en diligence pour l'envoer visiter, madame de Bouillon, nostre soeur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grces Dieu; quy m'a faict un peu retarder, pour envoer, par mesme moen, voir monsieur mon nepveu, et luy prsenter, de ma part, ung cheval venu de Dannemarck, lequel je luy ay ddi aussitost que je l'ay veu, car il semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'ge de mondit sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espre, encore propre son service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre tous deux, en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon affection en cet endroit, o je vous supplieray trs humblement me continuer vos bons offices vers monsieur nostre pre, et me mander en quelle voulont il est prsent pour mon regard, d'aultant que l'on m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce porteur, l'un de mes gens, est fidle et seur, pour oultre ce que vous m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanders de me dire. Je luy ay donn charge de vous faire entendre bien au long l'estat de nos affaires, tant gnrales que particulires, et quoy l'on est du traict de paix, etc. [205] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 71. Monsieur, je vous supplie trs humblement de m'envoer vostre pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoer celuy de ma fille aisne, m'asseurant quy ne vous sera point dsagrable. Guillaume de Nassau, toujours plein d'gards pour la famille de la princesse, s'adressa en mme temps que celle-ci, Franois de Bourbon[206]. Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprs devers monsieur vostre pre, pour nous rapporter des nouvelles de sa sant, delaquelle nous avons est en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il estoit recheu par deux fois depuis sa premire maladie; mais, ceste heure, on nous a asseur, grces Dieu, qu'il estoit hors de danger. Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouv que bon d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moen, nous puissions savoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grce... j'ay donn charge audict porteur de vous faire entendre l'estat auquel il plaist Dieu tenir les affaires de ce pas, etc. [206] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 30. Or, quel tait cet tat? et qu'tait le trait de paix que mentionnait la princesse, la fin de sa lettre? Il ne peut tre rpondu ici, qu'en quelques mots, ces deux questions. Les oprations militaires vivement engages par l'ennemi depuis environ deux mois, avaient imprim aux vnements politiques une marche rapide. Farnse, en se jetant tout coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cit, dans laquelle rsidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser surprendre. L'attaque, qui n'tait qu'une feinte, fut repousse par le prince d'Orange, aprs un rude combat. Le but rel des oprations de Farnse tait la conqute et la ruine de Mastricht: il se reporta donc vers cette place, et en entreprit le sige, sans se douter de l'nergique et admirable rsistance qu'allait opposer sa colossale arme une poigne de combattants, ayant pour mules, dans la dfense commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le patriotisme n'apparat plus grand, en affrontant une lutte formidable, qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le vivifient!! Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour dterminer les tats gnraux secourir Mastricht, mais il ne put, sur ce point capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, tort, leur trop grande confiance dans des ngociations alors engages avec les Espagnols pour arriver une paix dont la conclusion tait singulirement problmatique. Aussi, la malheureuse ville, abandonne elle-mme, finit-elle par succomber, victime des atrocits commises, l'instigation de Farnse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il avait dchans, ainsi qu'autant de btes fauves, contre une hroque population livre, comme proie, l'assouvissement de leur rage. Si, relativement Mastricht, les tats gnraux taient demeurs au-dessous de leur tche, ils surent du moins la remplir vis--vis des provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince d'Orange. Dans le dbat soulev par ces provinces, la question prpondrante tait celle de la religion et de l'exercice du culte. Le prince et les tats gnraux insistaient sur le maintien, dans les dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base de l'unit nationale, et d'une tolrance prludant la conscration de la libert religieuse. Les provinces wallonnes rpudiaient la pacification de Gand et voulaient se sparer de la nation, dans l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion catholique. Dans leur ardeur insense briser pour toujours l'unit nationale, et dans l'aveuglement de leur coupable intolrance religieuse, ces provinces se mirent servilement la merci de Farnse, en lui envoyant, sous les murs de Mastricht, une dputation; puis, bientt fut sign, entre leurs reprsentants et ceux du roi d'Espagne, un accord prliminaire, officiellement ratifi plus tard, qui scindait irrvocablement les Pays-Bas en deux parties. En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, fidles leurs antcdents, remplirent un noble rle. Pour sauver d'un dmembrement la patrie commune, le prince, de concert avec sa fidle compagne, dont l'abngation maternelle le secondait dans un suprme effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, l'appui d'une alliance ncessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il prsenta, comme autant d'tages, tous ses enfants. Son alliance et son offre furent repousses; mais, tandis que, d'une part, leur rejet pse de tout son poids sur la mmoire des hommes nfastes qui courbrent les provinces wallonnes sous le joug de l'Espagne, de l'autre, aux noms vnrs de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attach le glorieux souvenir d'un dvouement rehauss par la soumission volontaire au plus grand des sacrifices. Voil, pour reproduire les expressions employes par la princesse, dans sa lettre de mai 1579, quel toit, cette poque, l'tat gnral des affaires, et quoy l'on toit du trait de paix. Ainsi, deux ordres de faits distincts, spars l'un de l'autre par un abme, se produisaient alors: d'un ct, l'abdication du sentiment patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression de l'intolrance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa fidlit, avec le lgitime besoin d'une indpendance nationale, et la revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un rgime provisoire de tolrance, devant conduire un rgime dfinitif de libert religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole, sature de bigotisme et de haine, prtendant faonner dix provinces son image; l, la haute personnalit de Guillaume de Nassau, travaillant dsormais sauvegarder l'indpendance de sept provinces, et faire prvaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de la conscience chrtienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui. Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il? que chacun professt sa religion avec une gale libert et obtnt pour son culte la mme protection. Sa volont s'appuyait sur un principe fondamental qui, au XVIe sicle, n'tait encore entrevu que par un trs petit nombre d'hommes suprieurs. Ce principe se dduit, en thorie, du point de vue auquel dans les tats civiliss, se place, comme il le doit, tout sage lgislateur, en proclamant la libert religieuse. Ce lgislateur ne cre pas un droit; il le constate. Appuy sur l'tude de l'organisation intellectuelle et morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la socit; et, m par la gnreuse apprciation de cet tat lev de l'me, il rige au rang de rgle immuable la ncessit de respecter la foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple tmoin du mouvement religieux, quelque degr et sous quelque forme qu'il apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mrite intrinsque des causes qui le dterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les expressions diverses de la vrit divine. Sans aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en matire de croyances, il ouvre, car tel est son devoir, un libre accs dans la cit, toutes les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se dvelopper librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et qu'elles vivent, les unes l'gard des autres, dans une juxtaposition paisible et un support mutuel. Aprs avoir signal le principe fondamental sur lequel s'appuyait Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la libert religieuse, revenons la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et coutons-la parler de la joie qu'elle prouva saisir le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier, son gard. Ce changement venait de se traduire, d'abord par la satisfaction qu'avait paru prouver le duc recevoir des nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis, par certaines communications changes entre lui et la princesse, ainsi que le prince, au sujet du rglement, l'amiable, d'une affaire de famille par voie d'arbitrage. Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres son frre, est prcis sur ce double point. Monsieur, lui crivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu, par le retour de Jolytemps, comme il a pleu Dieu remettre monseigneur nostre pre en bonne sant, j'en ay receu beaucoup de contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseur comme il luy a pleu me faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il conserve encores en mon endroict, dont je reois un grand repos et soulagement, attendant qu'il plaise Dieu qu'il se veuille rsoudre me le faire tant plus paroistre; vous remerciant trs humblement, monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis tousjours promis, pour l'amiti que m'avez continuellement fait cest honneur de me dmonstrer, et celle que, de mon cost, je vous avois ddie, oultre le debvoir et respect quoy j'estois oblige. Il vous plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desj commenc pour moi envers mondit seigneur nostre pre, luy faire souvenir de dclarer les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par ledit Jolytemps il m'a mand qu'il estoit en volont de s'en rsoudre; quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc. [207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 63. La princesse ajoutait, le 12 aot 1579[208]: Monsieur, je ne vous puis assez trs humblement remercier de ce que, suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme parde, et avec telle dclaration de vostre bonne volont en mon endroict, que je ne vous saurois assez tesmoigner du contentement que j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je dsire le plus que d'estre continue en vos bonnes grces et celles de monseigneur nostre pre, ayant monsieur le prince, vostre frre, faict response touchant les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la difficult, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il vous a pleu commander ce gentilhomme de me faire et savoir de moy ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en donner une dclaration, laquelle j'espre que vous trouverez raisonnable, non seulement pour les moens et facultez de nostre maison et la qualit de celle laquelle je suis allie, mais aussi par l'amiti qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et mes enfans; quy me faict vous supplier trs humblement, monsieur, de vouloir, selon que vous avez desj bien commenc, estre moen envers monseigneur nostre pre ce qu'il se rsoude sur ce faict et qu'il prenne de bonne part la rponse que nous luy faisons, etc. [208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 65.--Avec le contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre crite au prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 aot 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 33). Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de Bourbon ne l'tait pas moins aux panchements de l'amiti; aussi, avait-elle accueilli avec bonheur l'arrive Anvers d'une jeune femme franaise qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay s'taient tablies de douces et confiantes relations, correspondant celles que la duchesse de Bouillon avait formes et entretenait avec la pieuse et aimable compagne de l'homme d'lite dont le dvouement avait t et ne cessait d'tre, pour elle et ses enfants, un ferme appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre part, reu des preuves de ce mme dvouement, et saisissaient toute occasion, s'offrant eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient. Or, en l't de 1579, se prsenta une circonstance dans laquelle ils se flicitrent de pouvoir, tout particulirement, entourer d'affectueux gards M. et Mme de Mornay. Un fils leur tant n, Anvers, le 20 juillet, il fut dcid que Marie de Nassau serait la marraine de cet enfant, qui eut pour parrains Franois de Lanoue et Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance n'a-t-elle pas ainsi, son insu, exerc le privilge de resserrer les liens qui dj unissaient deux familles! [209] _Mmoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123. A peine un mois s'tait-il coul depuis la naissance du fils de M. et de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mre d'une quatrime fille. On lit, en effet, dans le _Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_: Mardi, le 18 d'aot, l'an 1579, dix heures devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrime fille, qui fut baptise, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et nomme _Flandrine_ par messieurs les dputs des quatre membres de Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de Flandres luy ont accord une rente hritire de deux mille florins par an, comme se vrifie par les lettres exprs sur ce dpeschez. Ailleurs on lit[210]: Messieurs les estats de Flandres, en signe d'une affection publique, luy donnrent le nom de _Flandrine_, afin que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours et les dlices de la Flandre. [210] _pitre funbre o est contenu un abrg de la vie de Mme Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640. Trois jours aprs celui du baptme de Flandrine, Charlotte de Bourbon adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]: Messieurs, s'en retournans messieurs vos dputez, je n'ay voulu faillir vous remercier bien affectionnment du bien et honneur qu'il vous a pleu faire monseigneur le prince et moy, faisant assister en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest endroict, sans que nous essions desir d'accroistre les incommoditez que vous avez en ce temps prsent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez faict nostre dicte fille, ce nous est un si vident tesmoignage de vostre bonne volont envers nous, que je ne le puis, ce me semble, assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je ferai nourrir nostre chre fille en mesme volont, et que cependant je ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'aprs avoir prsent mes plus affectionnes recommandations vos bonnes grces, je prie Dieu vous donner, messieurs, en sant, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 21 octobre 1579. Vostre affectionne et bien bonne amye. CHARLOTTE DE BOURBON. [211] _Documents historiques indits, concernant les troubles des Pays-Bas_, 1577-1584, publis par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick. In-8, Gand, 1849, t. Ier, p. 434. Le baptme de Flandrine suggra, en 1653, Claude Allard, chanoine de Laval, auteur d'un livre peine connu aujourd'hui[212], les rflexions suivantes, que tout lecteur impartial apprciera leur juste valeur: Aprs la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison dont elle tait issue apporta tout ce qu'elle put sa conservation, et depuis son lvation, fors ce qui estoit ncessaire au salut de son me; mais, comme le prince d'Orange, son pre, avoit abandonn Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui touche l'ternit. La mre, de son ct, estant toute de chair, et n'ayant point les vritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit sortie du chemin qui conduit l'hritage cleste, ne se mit pas non plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le corps; ils allrent ce qui estoit prissable; et crurent qu'il leur suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer que cette imaginaire grandeur est suivie, aprs la mort, d'un horrible abaissement et d'une perte ternelle. Ainsi, la libert de la religion o elle estoit ne ne voulant point advouer la ncessit du baptme, elle fut baptise plutt pour tre distingue entre ses frres et ses soeurs, et pour estre reconnue seulement de son pre charnel, que pour estre reue comme hritire de la gloire par le pre cleste. On lui imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa famille, une nomination de puissance et d'clat, que de religion et de saintet. Les estats de Flandre, qui avoient form un corps de rpublique, furent ses parrains et luy donnrent ce nom, pour marque qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde prit possession du corps et de l'me de cette jeune princesse. [212] _Le Miroir des mes religieuses_, ou la vie de trs haute et trs religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de Nassau, trs digne abbesse du royal monastre de Sainte-Croix de Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de Laval, Poitiers, 1653, 1 vol. in-4. Une troite amiti unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon sa cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, prive du plaisir de voir dsormais Charlotte, l'avait instamment prie de lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le sjour au Paraclet attnuerait la rigueur d'une sparation impose la cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs fixaient, toujours dans les Pays-Bas. La prire avait t accueillie, et, ds le mois d'aot 1580, Flandrine, ge d'un an, tait arrive l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mre. Jamais, on le comprendra sans peine, il n'tait entr dans la pense de la princesse de destiner sa fille la vie monastique; jamais non plus Madeleine de Longwic n'avait song rien de tel pour Flandrine, car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la mre, qu'elle partageait elle-mme ces convictions: et pourtant, se rencontra, dans la suite des annes, un jour o Flandrine devint abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la dfendre contre les obsessions qui finirent par l'enchaner la vie du clotre, ni la protection d'une mre et d'un pre, car elle tait rduite la triste condition d'orpheline, ni mme la protection de Madeleine de Longwic, car cette dernire tait frappe d'impuissance par de redoutables ennemis dont les efforts combins russirent arracher de ses mains la jeune fille. Nous n'avons pas retracer ici les diverses phases de l'existence de Flandrine: nous nous bornerons signaler la fidlit avec laquelle l'abbesse du Paraclet veilla sur le prcieux dpt que Charlotte de Bourbon lui avait confi. Une preuve premptoire de cette fidlit se tire des faits mmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son livre. Il y disait[213]: Nostre jeune princesse se voit contrainte, ds son bas ge, d'abandonner la maison de son pre, par un effet de cet amour farouche, quoiqu'innocent, qui rgne dans le monde. Charlotte de Bourbon, sa mre, estant en France, avoit li une troite amiti avec une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La perte que celle-cy ressentoit dans l'loignement de ceste autre elle-mme, l'oblige de chercher quelque consolation une absence qui n'en pouvoit recevoir ny en rparer le dplaisir ou la douleur; et, pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son pre, accorde la poursuite de sa femme, la prire de sa cousine, quoiqu'avec une extrme difficult... [213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51. Le malheur du sicle d'alors, o le venin de l'hrsie avoit rpandu son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de l'glise, ayant pntr jusques dans le sanctuaire et ayant branl les colonnes mesmes de l'difice spirituel, avoit corrompu l'esprit de l'abbesse du Paraclet: son me, quoique pure, selon les moeurs, estoit altre, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion, sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie estoit un continuel dguisement, car, en effet, elle avoit les sentimens et la crance huguenote, encore qu'elle et un habit saint et qu'elle part vestue en religieuse.... Cet embrasement (l'hrsie) se rpandant partout, pera les murailles de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit horriblement frappe de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et quelques-unes de ces religieuses avoient aval ce poison, et, n'ayant rien de sanctifi que l'habit, faisoient gloire de donner les apparences Dieu, et le coeur au dmon. Ce fut dans ce lieu o le pre et la mre de nostre jeune princesse prirent rsolution de l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infects de ce mortel breuvage, ils vouloient que leur fille allt s'abreuver dans cette source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si trouble.... Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse portoit le coeur d'un dmon et l'me d'une mgre contre la foi catholique sous cet habit, et qu'elle-mme avoit jet les premires semences de l'infidlit dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mre de nostre jeune princesse, qui et cr que ce rejeton et p tre diffrent de son trnc?... L'abbesse se sentant trs oblige des marques de l'affection cordiale des parens de nostre princesse, rpondit ce tmoignage de leur amiti par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amiti et ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse... L'abesse, qui avoit donn la premire teinture de la crance de Calvin la mre, et qui servit de funeste instrument pour l'induire d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'pargna ny conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans cette jeune me ce qu'elle voulut y graver. Aussi, toit-ce lors une table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures: de faon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le lieu o l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion huguenote, esleve dans l'esprit de ceste fausse crance, elle but l'iniquit comme de l'eau. Il n'est pas sans intrt de remarquer, qu'alors que deux enfants venaient, ainsi qu'on l'a vu, de natre, Anvers, le pre de l'un d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition de son clbre _Trait de la vrit de la religion chrtienne_[214]; oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-mme, par anticipation, la condamnation des erreurs et des dclamations intolrantes du chanoine Claude Allard. [214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49. Laissons l au surplus ce dtracteur de la famille de Flandrine, et htons-nous de revenir au chef de cette famille, sa noble compagne et leur digne ami. De graves vnements, compromettant le sort de la Flandre entire, venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y rclamaient, ainsi que l'affirmait Mornay, la prsence du prince. En effet, de nouveaux troubles avaient clat Gand; et Imbize, qui les avait foments, attirait sur lui une rpression d'autant plus stricte, qu'ils dgnraient en une vritable anarchie. clair par les rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se rendit Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientt suivie du rtablissement de l'ordre dans la grande cit et dans les localits secondaires parmi lesquelles s'tait fait plus ou moins sentir le contre-coup de ses excs dmagogiques. De retour Anvers, le prince ne tarda pas voir svir dans cette ville, o il resta avec sa famille, un flau, aux atteintes duquel celle-ci et lui chapprent heureusement. Quant Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le flau continuant svir Anvers, il fut convi par ceux de Gand d'aller changer d'air en leur ville. Ils lui meublrent une maison, de tout point; et, le lendemain qu'il fut arriv, le magistrat le venant saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y levoient, assez grands, cause de la guerre. C'estoit en mmoire de ce qu'il leur avoit est instrument pour sortir de la confusion d'Imbize. L, il acheva l'an 1579 et commena l'an 1580. Il n'eut pas plus tost repris un peu de sant, qu'il se remit continuer son oeuvre[215]. [215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51. L'anne 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas, sur le sort desquels demeurrent sans influence de longues confrences tenues Cologne, qui n'avaient pu aboutir aucune solution prcise. Au dbut de l'anne 1580, les relations entre le prince d'Orange et la cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon, dans l'espoir de concourir, ne ft-ce qu'indirectement, leur maintien, adressa Catherine de Mdicis l'expression de sa dfrence, en lui disant[216]: Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majests, j'ay est bien aise d'avoir si bonne commodit de me ramentavoir en l'honneur de vos bonnes grces et vous supplier trs humblement, madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours tenir au nombre de vos trs humbles servantes et de me commander ce que Vostre Majest me trouvera capable de luy faire trs humble service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande affection, de laquelle je baise trs humblement les mains Vostre Majest, et supplie Dieu la conserver, Madame, en trs bonne sant, trs heureuse et longue vie. De Vostre Majest, trs humble et trs obissante subjecte et servante. CHARLOTTE DE BOURBON. A Anvers, ce 1er de fvrier 1580. [216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents appartenant la Bibliothque impriale de Saint-Ptersbourg, vol. 1.248, f 11. Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis--vis de laquelle le service des finances royales tait en retard d'acquitter une somme due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes, empreints d'une relle modration[217]: Sire, s'en retournant le sieur de Russy Oranges, pour mettre ordre aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay donn charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie trs humblement Vostre Majest d'avoir gard la pension qu'il luy a pleu m'ordonner; pour commander que j'en sois dresse, si ce n'est du tout, au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu Vostre Majest, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la conserver, sire, trs longuement en trs heureuse et trs parfaite sant. D'Anvers, ce 10 mai 1580. De Vostre Majest, trs humble et trs obissante subjecte et servante. CHARLOTTE DE BOURBON. [217] Bibliothque de l'Institut de France, collect. Godefroy, vol. 260. Vers la mme poque, la princesse, en mre prvoyante, activait, en s'adressant au receveur gnral de Hollande, Dordrecht, le recouvrement d'une somme laquelle sa fille lisabeth de Nassau avait droit. Monsieur Muys, crivait-elle[218], comme je pensois envoyer devers vous, pour la rente de ma fille lizabeth, j'ay receu vostre responce sur la lettre que, pass quelques jours, je vous avois escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandis que l'argent ne pourroit estre prest qu' l'expiration de ce moys; qui m'a faict retarder le voage jusques prsent, que la ncessit en laquelle nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de m'en excuser et m'envoer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera mon rcpiss; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardea il y a chose o je puisse m'emploer pour vous, que je me revencheray de tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc. [218] Lettre du 21 aot 1580, date d'Anvers (Archives gnrales du royaume de Hollande). La correspondance de la princesse, dans le cours de l'anne 1580, offre des traces particulirement intressantes de ses intimes relations de famille et d'amiti. Dans une lettre d'elle Franois de Bourbon, date d'Anvers, 27 fvrier, se trouve ce passage[219]: Ayant entendu comme depuis quelque temps vous estes arriv Paris, j'ai est bien fort aise pour l'esprance que cela me donne, qu'estant plus prs de ces pas, nous aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre sant est bonne, et pareillement monsieur le prince, vostre frre, qui est depuis quelques jours vers son gouvernement de Hollande, o les affaires sont en assez bon estat, grces Dieu. [219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 67. Ici se produit, propos de la tourne du prince en Hollande, une preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa femme, quant aux soins prendre pour assurer la transmission d'informations relatives la marche des affaires publiques. En effet, Guillaume, avant de partir, invitant les dputs de la Flandre correspondre avec lui, leur avait expressment recommand d'envoyer leurs lettres directement la princesse, qui les lui ferait parvenir[220]. [220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 262. La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il entretenait la princesse du fond mme des affaires qu'il dirigeait. D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre crite par lui la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des choses dont la connaissance pt soutenir ou utiliser le zle d'amis dvous de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de communiquer ces amis non seulement la substance de telles choses, mais encore les lettres mmes qui les mentionnaient. Rien, par exemple, de plus probant, cet gard, que ces simples paroles adresses au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par Sainte-Aldegonde: Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre Excellence, du 12 du prsent, crites Madame, lesquelles il lui a pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy M. de Saint-Aldegonde[221], etc.--Monseigneur, j'ai l ce qu'il a pl Vostre Excellence d'escrire M. de Villiers et moy, et depuis l ce qu'elle escrit Madame[222] etc. [221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 362). [222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 276). Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur chappent gnralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que du moins on connat des sentiments, du langage et des actions de la noble princesse suffit lui concilier l'hommage d aux vertus et aux riches qualits d'une femme minente. Parmi les admirateurs qui la caractrisrent comme telle, s'est rencontr un homme dont le tmoignage demeure particulirement prcieux recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux plac que d'autres pour connatre ce qui se passait au foyer domestique de son frre et pour constater l'tendue du bonheur que la princesse rpandait autour d'elle, il crivit, le 9 avril 1580, au comte Ernest de Schaunbourg[223]: Le prince a si bonne mine et si bon courage, malgr le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses peines, de ses travaux, de ses prils, que vous ne sauriez le croire, et que vous en seriez extrmement joyeux. Certes, ce lui est une prcieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donn une pouse si distingue par sa vertu, sa pit, sa haute intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il et p la dsirer. Il la chrit tendrement. [223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327. Apprciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute sret, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'tudiait lui mnager leur concours, et allait parfois jusqu' le rclamer elle-mme directement avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus dlicatement senti et exprim que cet appel qu'elle adressa, un jour, Hubert Languet[224]: Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser par ensemble d'envoer quelque ung en France pour ses affaires, je me suis avance de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus de prudence et exprience puisse mieulx conduire ce faict, y tant joinct avec elle la bonne affection que vous ports mondit seigneur mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il dsire fort que vous entreprenis ce vage; qui me faict vous prier que, s'il est possible que vous puissis encore porter ce travail, vous veuills obliger vos amis et, par mesme moen, vous emploer au bien du public, comme avs toujours faict; et sur ce, je me vais recommander vostre bonne grce, et remect le surplus de nos nouvelles M. de Villiers, priant Dieu, monsieur Languet, vous conserver en sant, avec bonne et longue vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580. [224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 335. Peu de temps aprs s'tre ainsi adresse l'un des amis de Guillaume, Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses amis, et l'un des plus chers, assurment, Fr. de Lanoue, venait, la suite d'un combat hroquement soutenu avec une poigne d'hommes contre les forces espagnoles, d'tre fait prisonnier, non loin d'Engelmunster[225]. Il tait tout naturel que, sous l'impression de ce douloureux vnement, la princesse en joignit l'annonce diverses communications contenues dans une lettre qu'elle crivait alors sa bien-aime mre, la comtesse Julienne de Nassau. [225] Qui ne sait avec quelle admirable constance Franois de Lanoue supporta, durant une captivit de cinq annes, les odieux traitements que lui infligea la cruaut de ses lches ennemis. J'ay est, lui disait-elle[226], trs aise d'entendre par mon nepveu, le comte Jan, comme vous estes, pour le prsent, en bonne sant, grce Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions recepvoir, et qui donne un grand contentement monseigneur le prince vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours l'ordinaire; mais Dieu, par sa grce, les bnict, y donnant asss bon succez, aant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuy monseigneur vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et dou de beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidle et affectionn amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu Dieu ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous puis asseurer, pour le prsent, de la bonne sant de monseigneur vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a est extrmement malade, mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme auparavant. De moy, madame, je me trouve l'accoustume... Je me rejouy avec nos grans et petits enfans; je dsire qu'y puisse avoir encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille ane, Lose-Julienne dit que vous l'aimers le mieulx, pour ce qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence parler l'allement, et est fort grande pour son ge. Ils sont tous en bonne sant, grce Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, quy je ne dsire moindre prosprit qu' moi-mesme; aussy, madame, je m'estimerois trs heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose peur vostre service; car je vous obiray toute ma vie, de trs grande affection, de laquelle je vous prsente mes trs humbles recommandations vostre bonne grce, et supplie Dieu vous donner, madame, en trs bonne sant, trs heureuse et longue vie. A Anvers, ce 9 juin. Vostre trs humble et trs obissante fille, CHARLOTTE DE BOURBON. [226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 367). [227] Des succs ritrs (dans les Pays-Bas) avoient donn tant de courage aux Franois que de Lanoue commandoit, ses exemples avoient si bien s leur inspirer l'amour de la vritable gloire qu'on peut acqurir par les armes, qu'ils ne songeoient ni s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas mme leur propre paye; uniquement attentifs obir aux ordres de leur chef, nul obstacle n'toit capable de les arrter, et, quoi qu'il pt exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposs le suivre.... Il est certain que la France fut infiniment redevable ce grand homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos gnraux, gts par les vices du sicle ou de la cour, rendoient la nation mprisable par le dsordre de leur conduite, sut lui seul soutenir, parmi nous et chez les trangers, la gloire ancienne du nom franois, par sa probit, sa valeur, sa prudence et sa svrit faire observer la discipline militaire; qualits qui, en lui, n'toient mles d'aucun vice, et qu'il possdoit au degr le plus minent. (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.) Cette lettre, date du 9 juin 1580, est le dernier tmoignage, crit, d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser sa belle-mre; peut-tre mme celle-ci n'en eut-elle pas connaissance, car, le 18 du mme mois, elle succomba Dillembourg; et il tait difficile, au XVIe sicle, que la distance sparant de cette ville, Anvers, o rsidait la princesse, pt, surtout raison de l'tat de guerre, tre franchie en neuf jours, soit travers les lignes ennemies, soit au moyen d'un dtour pour les viter. Les larmes rpandues par le chrtien, la mort d'un tre bien-aim, qui partageait sa foi, sont des larmes bnies, qu'accompagne, en regard de l'ternit, une suprme esprance, fonde sur des dclarations divines! Telles furent les larmes que versrent le prince et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler lui leur mre vnre. Sa longue existence avait t celle d'une humble et fervente chrtienne, aspirant la vie du ciel: ds lors, comment ne pas croire que, par la bont de Dieu, elle tait dsormais entre en possession de cette vie suprieure? L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalits, la fois modestes et puissantes, dignes, ce double titre, d'tre honores, admires mme. De ce nombre est la comtesse Julienne de Nassau. Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel, des judicieux et fermes conseils qu'elle donna ses nombreux enfants, si un pieux et savant crivain n'avait pris soin de publier diverses lettres de cette sainte femme? Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage sa mmoire, que de reproduire, en les empruntant la riche collection dont l'honorable M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles de ces lettres qui furent adresses Guillaume de Nassau. [228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplm. de la 1re partie. Introduction, p. 12, 13, 14. En 1573, l'poque du sige de Haarlem, la comtesse Julienne lui crivait: Avec quelle joie j'ai reu votre criture et appris de vos nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes affaires que vous avez sur les bras! A lui est donne toute puissance dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les braves gens de Haarlem... Mon coeur de mre est toujours auprs de vous. A peu de temps de l, elle ajoutait: Mon trs cher fils, que Dieu vous accorde des conseillers fidles, qui ne vous engagent rien de nuisible au corps ou l'me... Je vous supplie de ne pas avoir recours, dans vos difficults, des moyens contraires la volont de Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est puis, et il ne dlaissera jamais les siens. En 1574, aprs un succs considrable, la comtesse rapportant tout la faveur divine, disait Guillaume: Je vous flicite de la grande victoire que le Seigneur, dans sa grce miraculeuse, vous a donne. Ayant perdu deux de ses fils Mookerhei, elle crivait: En vrit, je suis une pauvre et misrable femme; je ne sourois tre dlivre de ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette valle de larmes; j'espre, et prie de coeur que ce soit bientt. Vous m'crivez que rien n'arrive sans la volont de Dieu; que, par consquent, il faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes, et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre consolation dans sa misricorde... Je ne vous retiendrai pas plus longtemps par ma lettre; mais je persvrerai autant que Dieu m'en fera la grce, en priant pour vous. En 1575, lorsque la cause de la religion vanglique, dans les Pays-Bas, semblait dsespre, la comtesse tenait Guillaume ce langage: Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile, tant dnu de tout secours, de rsister, la longue, une si grande puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a dlivr jusqu' maintenant de tant de grands prils: tout lui est possible; sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute misricorde de vous faire la grce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien entreprendre qui soit contre sa parole et sa volont, et qui puisse nuire au salut de votre me. En 1576 elle exprimait son fils ce voeu: Que le Seigneur vous soit en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves soucis, de mme que, jusqu' ce jour, il vous a sauv de la violence et des menes de l'ennemi! M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments de correspondance de rflexions pleines de justesse; il dit: A l'incrdulit ou au formalisme qui n'a de chrtien que le nom, de tels passages doivent paratre fades et insipides; mais nous sommes persuad que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent rpt avec ferveur les mots de l'criture: --Tourne-toi vers moi et aie piti de moi; donne ta force ton serviteur; dlivre le fils de ta servante! Nous leur attribuons mme une importance historique, sachant que la prire du juste a une grande efficace, que les supplications des fidles trouvent accs auprs du Dieu des armes, que lui-mme est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur librateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple afflig et abaisse les yeux hautains. La mre de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'pe, se sont montrs forts dans la bataille. Elle vcut et mourut presque ignore, souvent au milieu des preuves et de la douleur; mais celui qui regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misrable femme_ une hrone de la foi. Charlotte de Bourbon possdait, un haut degr, la mmoire du coeur; aussi, depuis la mort de l'lecteur palatin[229], Frdric III, qui l'avait nagure si bienveillamment accueillie, Heidelberg, concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive affection qu'elle lui avait voue. Apprenant, en aot 1580, que la jeune comtesse palatine, qu'elle chrissait comme une soeur, allait pouser le comte Jean de Nassau, elle se flicita de voir des liens d'amiti se transformer dsormais en liens de famille, plus troits encore, et ses impressions, cet gard, se traduisirent dans ces lignes adresses son beau-frre[230]: Monsieur mon frre, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le prince, vostre frre, m'a escripte, comme vous eussis bien desir que luy et moy, et tous nos enffans essions p nous trouver, Dillembourg, vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien selon mon souhaict; mais vous savs l'estat de ce pas et ce que nous pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de bonne voullont; car je me sens, en ce faict, doublement oblige, tant pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prens d'ugne sy bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honore pour sa pit et aime comme ma propre soeur, dont prsent, pour l'honneur de vous, j'aur encore plus d'occasion que jamais; et espre, monsieur mon frre, quant elle sera pardea, de luy rendre tous les offices d'ungne humble et affectionne soeur, dont il vous plaira l'asseurer, etc., etc. [229] Survenue le 26 octobre 1576. [230] Lettre du 28 aot 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 389.) Cette lettre de la princesse tait date d'Anvers. Le prince, qui se trouvait alors Gand, crivit, de son ct, au comte Jean[231]: ... J'ay entendu le heureux succs de vostre mariage, et que les fianailles ont est faictes avecque rsolution d'accomplir le mariage au troisime de septembre. Vous povs estre asseur que je en ay reu ung indicible contentement et rjouissance, et prie Dieu vous voloir donner tous deux sa grce, que puissis vivre par ensemble en vraye amiti et bon accord. Il n'y a rien quy me dplaist plus, que ma femme et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver audit jour avecque vous et vous servir festoier voz hostes; mais, puisque savs asss l'estat de ce pas, et aussi la courtesse du temps, j'espre que nous pardonners que ne faisons le debvoir quoy sommes obligs, etc., etc. [231] Lettre du 27 aot 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 386.) Si l'tat du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient ce que le prince et sa femme se rendissent alors Dillembourg, pour y assister au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionn d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins, tout dplacement. En effet, la sant de la princesse commandait des mnagements qui n'eussent pu tre impunment ngligs. La naissance de son cinquime enfant tait attendue comme trs prochaine; et les prvisions sur ce point ne furent nullement dues; car, le 17 septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le _Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_ cette mention: Mardy, le 17e de septembre 1580, cinq heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa cinquime fille, qui fut baptise audit temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nomme _Brabantine_ par messieurs les tats de Brabant, qui luy ont accord une rente de deux mille florins par an[232]. [232] Un acte de l'_tat noble_, du 6 dcembre 1580, relatant les rsolutions des trois ordres, dtermine l'assiette des hypothques destines garantir le payement de la rente de 2.000 florins accorde Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Prface, p. x.) CHAPITRE VIII Trait conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II l'gard du prince d'Orange.--Circulaire adresse par Farnse aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en excution des ordres de Philippe II.--_Ban_ fulmin par Philippe II contre Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau rdige une _Apologie_ en rponse au _Ban_ de Philippe II.--Il la communique aux tats gnraux. Langage qu'il leur tient.--Rponse des tats gnraux.--Lettre de Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ la plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mmorable document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dvouement de Charlotte de Bourbon. Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince tranger, sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient tre efficacement placs. Aprs maintes dlibrations sur la conclusion desquelles les sages conseils de Guillaume de Nassau pesrent d'un grand poids, il fut dcid, en juin 1580, que le gouvernement gnral des provinces serait dfr au duc d'Anjou sous certaines conditions. En consquence, les tats de certaines provinces, tels notamment que ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la responsabilit d'une ferme initiative, s'assemblrent Anvers, et rsolurent, le 12 aot, d'envoyer au duc une dputation, munie de pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette dputation avait pour chef Marnix de Sainte-Aldegonde. Arrivs en France, les dputs conclurent, le 29 septembre, au Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autoris cet effet par le roi, son frre, un trait qui, postrieurement la confrence de Fleix, fut ratifi, Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de la publication d'un manifeste dans lequel le prince franais se disait rsolu dlivrer les Pays-Bas du joug de l'tranger. Cependant, quoi Philippe II employait-il, dans ces mmes pays, son principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict accomplissement de ses sinistres desseins l'gard du prince d'Orange? Farnse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]: Mon cousin, trs chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par deux ritres lettres siennes nous ayt mand bien expressment de faire incontinent publier s pays de parde la proscription et ban icy joint, l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour obyr, au commandement de Sa Majest, de vous l'envoyer, vous requrant et nantmoins, au nom et de la part de Sa Majest, ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez le publier et faire publier par toutes les villes et places de vostre ressort et juridiction en la manire accoustume, afin que personne n'en puisse prtendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin, trs chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons, le 15e jour de juing 1580. (sign): ALEXANDRE. [233] Pices jointes l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25 de l'dition publie, en 1858, Bruxelles et Leipzig. Le ban fulmin contre Guillaume, et mentionn dans cette circulaire, portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forge loisir tait donc, depuis trois mois environ, tenue en rserve par Philippe II, qui piait le moment o il pourrait, le plus srement, en frapper sa victime. Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir t le promoteur de _la requte_, de la destruction des images, de la profanation des choses saintes, des prdications hrtiques; d'avoir, du vivant de sa seconde femme, pous une religieuse et abbesse bnie solennellement de main piscopale, qu'il tenoit encore auprs de luy; chose la plus dshonte et infme qui pt tre, non seulement selon la religion chrtienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute honntet; d'avoir soulev la Hollande et la Zlande; d'y avoir introduit la libert de conscience; de s'tre fait nommer Ruart; d'avoir lutt contre les gouverneurs nomms par le roi; d'avoir constitu l'union d'Utrecht, et d'avoir fait chouer les ngociations de Cologne. La conclusion du ban tait ainsi libelle: Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques, Nous, usans, en ce regard, de l'autorit qu'avons sur luy (Guillaume de Nassau), tant en vertu des serments de fidlit et obissance qu'il nous a souvent fait, que comme tant prince absolut et souverain desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste publique de la rpublique chrtienne, le dclairons pour trahistre et meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et proscripvons perptuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et dfendons tous noz subjectz, de quelque estat, condition ou qualit qu'ilz soyent, de hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer vivres, boire, feulz, ny autres ncessitez en aucune manire, sur peine d'encourir nostre indignation, comme cy-aprs sera dict; Ains permettons tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour l'excution de nostre dicte dclaration, de l'arrester, empescher, et s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en sa personne et vie, exposant tous ledict Guillaume de Nassau comme ennemy du genre humain, donnant chacun tous ses biens, meubles et immeubles, o qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et occuper, ou conqurir: exceptez les biens qui sont prsentement souz nostre main et possession. Et affin mesme que la chose puisse estre effectue tant plus promptement et pour tant plustost dlivrer nostredict peuple de ceste tyrannie et oppression, veuillant apprmier _la vertu_ et chastier le crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_, que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si _gnreux de coeur_ et dsireux de nostre service et bien publicq, qui sache moyen d'excuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte de cette dicte peste, le nous dlivrant vif ou mort, ou bien luy ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants, son choix, incontinent aprs la chose effectue, la somme de vingt-cinq mil escuz d'or: et, s'il a commis quelque dlict ou fourfaict, quelque grief qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et ds maintenant luy pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou excution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et mercde, et donnerons chacun d'iceux, selon leur degr et service qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement. Et pour autant que les rceptateurs, fauteurs et adhrens de telz tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants dominer longuement, nous dclarons tous ceulx qui dedans un mois aprs la publication de la prsente ne se retireront de tenir de son cost, ains continueront luy faire faveur et assistence, ou aultrement le hanteront, frquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs et grces prsentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, o qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors d'iceux, ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent, debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour parvenir l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour preuve, de monstrer qu'on les auroit vus aprs le terme mis en ceste, communiquer, parler, traitter, hanter, frquenter en publicq ou secret avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donn particulire faveur, assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire, se venant rduyre et remettre soubz la deue et lgitime obissance qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict trait d'Arras, arrest Mons, ou les articles des dputez de l'Empereur Coulongue. Voil bien Philippe II, peint par lui-mme, en traits saisissants! Or, o rencontrer une plus abominable insulte la majest divine, que sur les lvres de cet tre dgrad, de ce sinistre chef des inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire _ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la cupidit et la main de vils sicaires, transforme, leurs yeux, l'assassinat en un acte _de vertu, de gnrosit de coeur_, que rcompenseront la fois, la dcharge de tous crimes antrieurement commis, l'or et un titre de noblesse? Au manifeste accusateur et sanguinaire, lanc contre le prince[234], il fallait une rponse premptoire: elle se fit nergiquement entendre, en temps voulu. [234] Peut-tre Montesquieu s'est-il un peu trop froidement exprim sur le point qui nous occupe, en se bornant dire (_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): Il faut prendre garde que les lois soient conues de manire qu'elles ne choquent point la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange, Philippe II promet celui qui le tuera de donner lui ou ses hritiers vingt-cinq mille cus et la noblesse; et cela, en parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise pour une telle action! une telle action ordonne en qualit de serviteur de Dieu! tout cela renverse galement les ides de l'honneur, celles de la morale et celles de la religion.--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et imprimer au front de Philippe II le stigmate indlbile d'une nergique rprobation? Quel que ft le dsir du prince de la produire immdiatement, il dut, par respect pour de hautes convenances, la diffrer. Il fallait, en effet, qu'il consultt pralablement[235] plusieurs personnages notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des tats. Ce prliminaire accomplir, et l'laboration de l'_Apologie_, dont il sera parl bientt, impliquaient des dmarches et des soins, qui rclamaient de sa part d'assez longs dlais. Rien, cet gard, ne fut nglig par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvt Anvers, soit qu'il se rendt dans telle ou telle province o sa prsence tait ncessaire. [235] C'est ce que Guillaume lui-mme dclarait en ces termes: Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis, contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher grandement mon honneur, et faire trouver mes actions passes mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages notables et de qualit, mesmes des principauls conseils de ces pas. (Remonstrance aux tats gnraux. Delft, 13 dcembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conserv la lettre que Guillaume crivit au Conseil de Hollande, de Zlande et de Frise, le 10 septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.) Anime comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de Bourbon, au milieu mme de ses apprhensions[236] en voyant les jours du prince plus que jamais menacs[237], se rsignait ce qu'il se spart d'elle, ds que les circonstances l'exigeaient. [236] Pendant mon sjour Sedan, le duc de Bouillon me faisoit part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort mal; que le duc d'Alenon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son mari, n'avoit rien gagn travailler pour sa grandeur, sinon d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie toute oultrance et par dclaration et proposition publicque du prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand dsastre, lequel il pleust Dieu de destourner_. (_Mmoires de La Huguerie_, t. II, p. 205.) [237] Les premires trames ourdies contre la vie de Guillaume de Nassau remontaient au dbut de l'anne 1573. Toutes les tentatives, concertes dans l'ombre, pour l'assassiner avaient chou. M. Gachard les fait connatre (_Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Prface, p. XXII XXXI).--Guillaume disait (voir _Apologie_): Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif. Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu' prsent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et les siens ont faict march avecq les assassineurs et empoisonneurs pour m'oster la vie! Pendant toute la dure de son absence, elle entretenait avec lui, au sujet des affaires d'tat, une correspondance active, dont un fragment important doit trouver place ici, comme pouvant donner une ide de la vigilance et de la sagacit de la princesse. Monseigneur, crivait-elle, d'Anvers, Guillaume, le 29 novembre 1580[238], il y a deux jours que je vous dpeschay exprs pour vous advertir de la prinse de Cond; ceste heure, je viens de recevoir des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, o il vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la Flandre. Je ne say s'il en aura communiqu au conseil de guerre en ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien ncessaire, pour y porter plus prompt remde; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvnient. Il vous plaira, monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer quelqu'ung; ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent, ils essent en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns des Franois qui estoient auprs de Cambray se retirent. Il me semble qu'il seroit trs ncessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers monsieur de Rochepot, pour savoir son dessin et ce qu'il a commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve en bonne volont, ce qui seroit besoing de faire pour empescher l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre prsence est bien ncessaire o vous estes, mais aussi elle manque bien pardea.--Je me fortifie peu peu, esprant, sy ce dgel continuait, qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques jours; mais si vous dlibriez de revenir bienstost, alors ma dlibration changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc. [238] Archives gnrales du royaume de Hollande. Recueil manuscrit, intitul: _Brieven van vorsten, regering personen_, etc. Lorsque cette lettre fut expdie Gand, o se trouvait le prince, Ph. de Mornay se disposait quitter Anvers, avec sa femme et ses enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir se sparer d'elle, peut-tre pour toujours, qu'elle tait encore toute mue de la perte rcente d'un ami commun, non moins cher au prince et elle, qu' eux-mmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent Hubert Languet[239]. Survint un incident, l'heureuse issue duquel, d'ailleurs, elle ne fut pas trangre, qu'un biographe[240] raconte en ces termes: M. de Mornay avoit pris cong de messieurs les estats, de M. le prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage achemin, sa femme et ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en Flandre, luy deux heures aprs les devant suivre; voicy que, sans luy en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en authorit et doctrine, la va arrester, et, quelque rsistance qu'elle feist, la ramne en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant venir, au premier jour, au pays, prs duquel ils avoient si peu de personnes confidentes et affectionnes leur bien, ce n'estoit pas le temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le prince d'Orange qui estoit Gand, _parler par madame la princesse, sa femme_, requrir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit acquiescer leur dsir, duquel nanmoins il se sentoit et indigne et trs honor, sinon avec le cong de son maistre. Sur quoy y fut promptement dpesch le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres trs expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de Navarre; lequel ayant tesmoign, avec beaucoup d'estime de M. Duplessis, combien son service luy estoit utile auprs de soy, luy permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprs d'eux, desquels il ne luy sauroit moins de gr que s'ils estoyent employs prs de sa propre personne. [239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse sollicitude, assist Hubert Languet jusqu' son dernier soupir. Sentant approcher l'heure suprme, il lui avait dit: Qu'il n'avoit regret que de n'avoir p revoir M. Duplessis, premier que mourir, auquel il eust laiss son coeur, s'il eust p.... il l'adjura de requrir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumire, il feist mention de leur amiti. Ph. de Mornay, en ami fidle, rpondit, par la prface de la version latine de son _Trait de la vrit de la religion chrtienne_, au dsir qu'avait exprim Hubert Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel se revlent nous ces deux coeurs de chrtiens, indissolublement unis l'un l'autre dans la conviction que les saintes affections demeurent, par la grce de Dieu, plus fortes que la mort!! [240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les dtails ci-dessus sont emprunts par le biographe aux _Mmoires de Mme de Mornay_. Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, Anvers. Le prince, qui lui avait antrieurement communiqu, ainsi qu' Hubert Languet, son projet de rponse au ban de proscription, accueillit avec confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils taient toujours si dsintresss et si srs[241]; et ayant dfinitivement arrt la rdaction de sa mmorable _Apologie_[242], la prsenta, le 13 dcembre 1580, aux tats gnraux, alors runis Delft, en leur tenant ce viril langage[243]: Messieurs, Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de proscription, qui a est envoie par le roi d'Espaigne et depuis publie par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher grandement mon honneur, et faire trouver mes actions passes mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages notables, et de qualit, mesmes de principauls consauls de ces pas. Mais pour raison de la qualit d'icelle proscription, les normes et atroces crimes desquels je suis charg, ores que ce soit tort: toutesfois j'ai est conseill ne pouvoir satisfaire aultrement mon honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement j'estoi accus et charg de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi publiquement injuri et calomni. Suivant lequel advis, messieurs, attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes suprieurs, je vous prsente ceste mienne dfense escritte contre les criminations de mes adversaires, par laquelle j'espre non seulement avoir descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi lgitimement justifi toutes mes actions passes. Et d'aultant que leur principal but et intention est de cercher tous les moens de m'oster la vie, ou bien me faire bannir de ces pas, et pour le moins diminuer l'authorit qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle chose, le tout leur viendroit souhait: et d'aultre part, d'aultant qu'ils me calomnient, que par moens illicites je retiens mon authorit: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis content de vivre tant qu'il plara Dieu entre vous, et vous continuer mon fidle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdie vostre service, et ma prsence au milieu de vous, ne me sont point si chres, que trs volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me retire du pas, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult aucunement servir pour vous acqurir une certaine libert. Et quant l'authorit qu'il vous a pleu me donner, vous savez, messieurs, combien de fois je vous ai suppli de vous contenter de mon service et me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de continuer m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre plus amplement en ceste mienne dfense, laquelle si vous jugez convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumire, affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde puisse juger de l'quit de ma cause et de l'injustice de mes adversaires. [242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le prince avait faite lui et Hubert Languet: Nous nous apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce qui avoit t dit contre son mariage. (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 613, note 1.) [242] Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave d'Anvers et viscomte de Besanon; baron de Breda, Diest, Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin, etc., lieutenant-gnral s Pas-Bas, et gouverneur de Brabant, Hollande, Zlande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et dict publi par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations contenues en ladicte proscription. (1 vol. in-8, Bruxelles et Leipzig, 1858.) [243] Remonstrance de monseigneur le prince messeigneurs les tats gnraux des Pas-Bas (dit. de 1858 de l'_Apologie_, avec pices, p. 31 33). Le 17 dcembre, les tats gnraux rpondirent au prince[244]: Les estats gnraux aiants depuis quelques jours veu et leu une proscription publie par les ennemis contre la personne de Vostre Excellence, par laquelle ils imposent icelle des crimes normes, essaiants la rendre odieuse, comme si par moens illgitimes et voies sinistres elle auroit usurp le lieu et degr auquel elle est constitue; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son honneur: aiants veu pareillement la dfense propose par Vostre Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vrit de ce qui est pass en ces pas, et qu' chascun d'eus en son endroict est cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir est tort imposez icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-gnral que des gouvernemens particuliers, aprs avoir est lgitimement choisi et esleu, ne les avoir acceptez sinon nos instantes requestes, esquelles auroit aussi continu nos prires et avec entier contentement et satisfaction du pas: et la supplient encores lesdicts estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance, sans espargner aucuns de leurs moens, et de lui rendre prompte obissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus par Vostre Excellence ces pas et ceus qu'ils esprent encores l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne, d'entretenir une compagnie de gens cheval pour sa garde, la suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez la conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir. [244] Rponse de messieurs les tats gnraux (dit. de 1858 de l'_Apologie_, avec pices, p. 33, 36). Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si honorable pour lui, des tats gnraux, Guillaume envoya son apologie la plupart des souverains et des princes de l'Europe. Une lettre, en date du 4 fvrier 1581, accompagnant son envoi, portait, entre autres chose[247]: Il m'a sembl, et tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois satisfaire mon honneur, sinon en opposant une juste dfense la proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi. ... Si le roi d'Espaigne se ft content de me retenir mon fils et mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de prsenter, comme il faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis, j'eusse essai par tout aultre moen, comme j'ai faict par ci-devant, de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui est mien, et eusse suivi la mesme faon de vivre que j'ai faict. Mais le roi d'Espaigne aiant publi par tout le monde que je suis peste publique, ennemi du monde, ingrat, infidle, trahistre et meschant, ce sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement, quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant est par lui despouill de mes terres et seigneuries, raison desquelles je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature l'enseigne un chascun, par tous moens maintenir mon honneur, qui me doibt estre et tous hommes nobles plus cher que la vie et les biens. Toutesfois puisqu'il a pleu Dieu me faire la grce d'estre n seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon principault ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon raison de mes seigneuries, desquelles il m'a entirement dpossd, il m'a sembl ne pouvoir satisfaire mon honneur, et donner contentement mes parens proches, plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir, et toute ma postrit, sinon en respondant par escript publicq ceste accusation propose en la face de toute la chrestient. Et combien que je ne l'ai pu faire sans toucher son honneur, j'espre nantmoins que vous l'imputerez plustost la contrainte que m'a apport la qualit de ceste proscription, que non pas ma nature ou ma volont. Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus prs cogneu la vrit de ce qui est contenu en ceste mienne dfense, l'ont approuve, m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passe, je vous supplie trs humblement, en approuvant icelle mienne response, croire que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu merci, gentilhomme de bonne et trs ancienne maison, et homme de bien, vritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidle, n'aiant commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualit puisse recepvoir aucun reproche. [245] Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoie aux rois et aultres potentats de la chrestient. Elle est date de Delft, en Hollande, 4 fvrier 1581 (dit. de 1858 de l'_Apologie_, avec pices, p. 41 46). Arrivons maintenant l'apologie elle-mme, qui constitue un document historique de premier ordre, digne, ce titre, d'tre srieusement mdit. Dans ce clbre crit, trac d'une main ferme et habile, Guillaume de Nassau rfute victorieusement, une une, toutes les accusations, toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entran par les strictes ncessits de sa dfense personnelle, il s'rige en lgitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitt l'indignation publique les scelle d'une imprissable fltrissure. L'apologie est d'une tendue beaucoup trop considrable, pour qu'il soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties. Nous nous bornerons donc la citation de quelques passages, l'aide desquels on pourra du moins se former une ide, non seulement de la vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mle et incisive loquence du prince: Le dbut de l'crit est d'une vive allure: Combien que rien ne soit plus dsirable l'homme qu'un cours de sa vie entire, heureux, prospre, et gal sans aucun heurt ou mauvaise rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues souhait et sans avoir rencontr la haine de la nation espaignolle et de ses adhrens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de gloire dont j'eusse peu dsirer, devant ma mort, estre couronn. Qu'est-ce qu'il y a plus agrable en ce monde et principalement celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la libert d'un si bon peuple, opprim par si meschantes gens, que d'estre ha mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux tesmoignage de sa fidlit envers les siens, constance contre les tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de plaisirs que les Espaignols et leurs adhrens m'ont faicts pensants me faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus pens me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donn plus de contentement; car non seulement j'en ai reu ce fruict, mais aussi ils m'ont ouvert un champ pour me dfendre plus ample que je n'eusse os dsirer, et pour faire cognoistre tout le monde l'quit et justice de mes entreprises, en laisser ma postrit un exemple de vertu imitable tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a jamais favoris la tyrannie, ains tous ont aim la libert des peuples entre lesquels ils ont eu charge et authorit. Le prince parle aux tats gnraux du prix qu'il attache leur approbation: Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne renomme, que je ne prinse gr, comme j'espre mes actions le mriter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et rpubliques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhrens, desquels persvrants en la poursuite de leur tyrannie, je ne dsire ni grce, ni faveur, ni amiti quelconque: toutesfois puisque vous estes seuls en ce monde qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens oblig, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reu tesmoignage de vostre part conforme mes intentions, qui ont est tousjours conjointes vostre bien, utilit et service: et endurerai patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs passions et affections, ou bien, ce que plus je dsire, selon l'quit, droiture et justice. Le mariage contract par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est incrimin par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-mme sous le coup de formidables accusations? Les critiques qu'il ose lever ne sont-elles pas, d'ailleurs, dpourvues de tout fondement? La rponse la premire de ces questions est empreinte d'une lgitime indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables dsordres dont s'est rendu coupable, dans sa vie prive, le royal accusateur. Parlant d'abord des adhrents de celui-ci, le prince dit: D'autant qu'on ne s'est pas seulement adress ma personne, pour m'accuser d'ingratitude et d'infidlit, mais aussi, comme la rage et fureur mord galement tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui qu'on juge estre coulpable, ainsi leur ptulance a est si grande que de vouloir toucher l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils cuident mettre sus mon dernier mariage. Je ne sai si je les trouve plus condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leon chante et rechante par les plus petits escolliers: _Celui qui s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._ Car c'est une impudence et tmrit, s'ils cognoissent leurs faultes si notables, et nantmoins passent par dessus leurs pines et chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent, quelle bestise est-ce, quelle stupidit, de ne point voir ce qui se prsente, toutes heures, leurs yeux? Ils voient, tous les jours, un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste, lgitime, faict selon Dieu, clbr selon les ordonnances de l'glise de Dieu. (Suit alors le tableau des dsordres reprochs Philippe II.) Quant la lgitimit de l'union contract avec Charlotte de Bourbon, le prince s'exprime ainsi: Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souill et qu'on peust le tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur, sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand ma dfuncte femme, elle appartenoit princes de trs grand lieu, princes sages et d'honneur, lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire cognoistre que les plus savants de ses docteurs le condamnent. Quant ce qui touche le mariage auquel je suis alli prsent, quoiqu'ils facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus traditions de l'glise romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais croire personne de ce monde qu'ils soient plus grands zlateurs d'icelle glise que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-pre, lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui commander, et toutesfois aiant bien pois ce qui est pass, et aiant ou l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de Paris assemble Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ou l'advis des vesques et docteurs, a trouv, comme telle est la vrit, que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir est faicte en bas ge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon ennemi dfre tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte, ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu vers en la bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors par les hommes ne pouvoir estre aulcune obligation devant Dieu. Quels accens que ceux du pre, la pense du jeune fils dont les Espagnols se sont empars, par une ruse infme, et qu'ils tiennent en captivit! Comme gens forcenez, ils s'adressent mon fils, jeune enfant escollier, et, contre les privilges de l'universit, le tirent violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par l'universit, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les privilges du pas, contre le serment du roi, et l'envoient en Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son pre, et jusques prsent dtiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement, quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de pre, si je n'emploioi tout le sens et tous les moens que Dieu m'a donnez, pour essaier de le retirer de ceste misrable servitude, et me faire rparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant desnatur que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se prsente mon entendement. Au reproche d'tre le promoteur de la libert religieuse dans les Pays-Bas, le prince rpond: Ils entrelassent _que j'ai procur la libert de conscience_: s'ils entendent que j'ai faict ouverture telles impitez qui se commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, o l'athisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est chez les hritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle libert ou plustost licence effrne. Mais je confesserai bien que la lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a jamais est agrable mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc d'Albe et des Espaignols, et que j'ai est d'advis que les perscutions cessassent au Pas-Bas. Je vous confesserai dadvantage, affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire une partie qui parle rondement et sans fard, savoir que le roi, quand il partist de Zlande, lieu dernier qu'il laissa en ce pas, me commanda de faire mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obir Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon leur semblera, je sai que plusieurs peuples et nations qui les valent bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous, messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis approuv, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces cruelles excutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et leurs adhrens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur nostre religion, ils nous appellent hrtiques; mais il y a si longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu venir bout, que ces injures ne mritent aulcune response. Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume l'adresse de l'instigateur des assassins, et du rmunrateur de leurs crimes! Ores que je ne cognoi au monde impudence effronte qui soit comparer celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez esmerveiller qu'ils ont est si invereconds, d'oser publier devant toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent pris un chef libre et francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y adjoustent encore telles rcompenses si barbares et si esloignes de toute reigle d'honnestet et d'humanit, savoir, en premier lieu, _qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si gnreus, s'il n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit excut un si meschant acte (ce que j'espre Dieu ne vouldra permettre) seroit de race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre les nations qui savent que c'est de noblesse, qui voulust seulement manger avec un si lasche, meschant et si sclrat, qui auroit tu pour argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont faict march, baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur: ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu, _ils lui pardonnent tout dlict et forfaict, quelque grief qu'il puisse estre_. Mais s'il avoit arrach la religion chrestienne de l'un de ses roaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or, puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et en tant de langues, je n'eusse p dsirer, pour mon trs grand advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que ceus-ci, savoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus excrables de la terre, et donner telle rcompense et si honorable une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus propre pour vrifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels moens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rmissions de crimes normes, anoblissement de meschants, opprimer le dfenseur de la libert d'un peuple vex cruellement et tyranniquement? Je ne doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens, ost l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast tout le monde matire pour cognoistre son coeur envenim contre ce pas et contre nostre libert, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte, quelque meschant et dtestable qu'il puisse estre, au prix de la mort de celui qui vous a servi jusques prsent et si fidlement. Et encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilges le nom de Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a dfendu, mais de le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre. Mais je ne doubte que Dieu, par son trs juste jugement, ne face tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et qu'il ne maintienne par sa grande bont mon innocence et mon honneur, de mon vivant et envers la postrit. Quant mes biens et ma vie, il y a long temps que je les ai ddiez son service; il en fera ce qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut. Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathtiques et admirables paroles, par lesquelles se termine l'apologie: Quant ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si grande somme d'argent ils ont voue et dtermine la mort, et disent pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust Dieu, messieurs, ou que mon exil perptuel, ou mesme ma mort, vous peut apporter une vraie dlivrance de tant de maus et de calamitez, que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu dlibrer au conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors, vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit dous, que cette mort me seroit agrable. Car pourquoi est-ce que j'ai expos tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu mes propres frres, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en trouver d'autres? Pourqui ai-je laiss mon fils si longtemps prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant dsirer, si je suis pre? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris, quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont parvenus pour vostre service jusques la vieillesse et la ruine de tous mes biens, sinon de vous acqurir et acheter, s'il en est besoing, au pris de mon sang, une libert. Si doncq vous jugez, messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir, me voil prest obir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la terre, j'obirai. Voil ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et conservation de vostre rpublique. Mais si vous jugez que ceste mdiocrit d'exprience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je vous ddie le tout et le consacre au pas), rsolvez-vous sur les points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque amour la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller, croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et dlivrer. Cela faict, allons ensemble de mesme coeur et volont, embrassons ensemble la dfense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de conseil, ne dsirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez porte par ci-devant, j'espre moiennant vostre aide et la grce de Dieu, laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si perplexes, que ce qui sera par vous rsolu pour le bien et conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et sacres, je le maintiendrai. L'histoire rend hommage l'inbranlable constance avec laquelle Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'tait solennellement engag soutenir. Le proscripteur et le proscrit ayant parl, l'opinion publique se pronona en faveur du second contre le premier; et l'arrt man d'elle contribua puissamment rendre plus troite dsormais l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient secouer le joug de l'Espagne et l'homme minent qu'elles considraient, bon droit, comme leur plus ferme appui, comme leur prochain librateur. Cette alliance tait, sans doute, pour Guillaume, une grande force; mais une force plus grande encore pour lui tait celle qu'il puisait dans de saintes inspirations, au foyer domestique, l o un noble coeur de femme, qui s'tait consacr lui, exerait en secret, avec une exquise dlicatesse, le touchant privilge de le seconder dans l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II, plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des penses et des sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fire d'tre sa compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidlit d'une profonde affection, les labeurs, les angoisses, les prils de sa gnreuse carrire. CHAPITRE IX Tentatives pour oprer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a lieu.--Franois de Bourbon se rend en Angleterre comme chef d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en France.--Sjour du prince et de la princesse d'Orange La Haye. Accueil que le docteur Forestus reoit d'eux.--Dclaration officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au prsident Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier sa petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intrt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse J. Borleeut.--Assemble La Haye des dputs des Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant Cambrai. Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'tait plus port dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, qu'il se feroit mettre en pices, pour Sa Majest, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y trouverait grav le nom de _Philippe_[245]. En effet, que devait tre dsormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui avait os toucher l'honneur de Charlotte de Bourbon et mettre prix la tte du prince, son mari? Le duc eut t un chef de famille indigne de ce nom, s'il n'et pas ressenti, comme s'tendant jusqu' sa personne, l'outrage fait ses enfants. Nous aimons croire qu'en ralit il le ressentit, et comprit qu'il tait de son devoir, non seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux et de leur accorder enfin une part d'affection laquelle ils avaient droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plnitude? [246] Lors des confrences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans une dpche adresse au roi son matre: Quant M. de Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux qui unissent depuis si longtemps Vostre Majest sa famille et lui en particulier, raison de la ligne de conduite qu'il n'avoit cess de suivre, ainsi qu'il convenoit un gentilhomme de son rang et un vritable chrestien. Enchant de cette ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir qu'en Vostre Majest; que lui, en particulier, se feroit mettre en pices pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y trouverait grav le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle expression de physionomie, qu'il toit facile de voir qu'il n'y avoit chez lui ni feinte, ni arrire-pense. (_Papiers d'tat de Granville_, t. IX, p. 284 292.) Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait t fait par le duc dans la voie d'une rconciliation avec sa fille: il avait parl d'elle, de son mari, de ses enfants avec quelque intrt, et s'tait mme prt l'examen, par intermdiaires, de diverses questions concernant les droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il ft plus encore: aussi, en insistant auprs de lui sur la solution de ces questions, le prince dauphin s'efforait-il de l'amener tablir directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le prince. La preuve des bons offices de Franois de Bourbon, en cette circonstance, ressort, notamment, de deux lettres crites, en 1581, l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau. Le 21 fvrier, Franois de Bourbon crivait son pre[247]: Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il plaist monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre, pour son mariage, dont il m'a aussy particulirement escript, ayant veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agrable; qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je ne fauldray d'escripre bien amplement mondit seigneur et luy remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel que dsirez en l'affaire que savez. Et quant au faict de monsieur le prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous saurois assez trs humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir, me voulant toujours conformer ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obir toute ma vie, etc. [247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 47. Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces termes[248]: Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai est trs aise et ne vous en puis assez humblement remercier, singulirement pour les faveurs et bons offices que je say qu'il vous a pleu faire ma femme envers monseigneur vostre pre, et que vous estes aussy volontairement enclin, de vostre part, entendre aux affaires qui concernent son bien et des enfans qu'il a pleu Dieu nous donner, vous asseurant, monsieur, que je m'y sens infiniment vostre oblig pour vous en rendre bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de m'employer. J'ai donn charge ce porteur de vous aller visiter de ma part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de ratiffier l'accord et transaction qui a est faict Paris, de la part de monseigneur vostre pre et de la vostre, par vos dputez avec ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce prsent porteur vous pourra dduire plus particulirement, la signer de vostre main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis press de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest honneur de le vouloir escouter, etc.[248] [248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 38. [249] A la ngociation dont il s'agit ici se rattache la lettre suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: Mon fils, j'ay veu les deux transactions qui ont est passes, tant soubz mon nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur, la princesse d'Orange, et des renonciations vostre prouffit, requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles de feu vostre mre et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay trouves conformes aux articles et conditions que j'avais faict dresser ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers ratiffi celle qui me concerne, comme il est besoing que vous faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient envoyes vostre soeur jusques ce que son mary et elle les aient aussi ratiffies, et, les envoyant Me Andr, il dlivrera lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS DE BOURBON. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 36.) De son ct, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne pas se borner, vis--vis de la princesse, sa fille, et de son mari, un rglement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer juste et bon pre, en leur accordant une affection dont ils taient depuis trop longtemps privs. Sur ce second point, le duc, au mpris d'une parole donne, hsitait encore. Il fallut que le roi de Navarre renouvelt ses instances[250]; et le pre, en y cdant, ouvrit enfin son coeur sa fille, au prince et leurs enfants. [250] Le roi de Navarre, qui s'tait entremis de l'accommodement de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son pre, n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donne, de la recevoir en sa grce et de ratifier son mariage, l'en sollicita pour la seconde fois; et, aprs quelques entrevues Champigny, _ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux larmes de sa fille ni aux prires d'un prince dont l'amiti ne lui toit pas moins chre que celle de ses propres enfans. (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.) Un haut intrt s'attacherait incontestablement la connaissance des communications qui furent alors directement changes entre le duc, Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu' prsent, chapp toutes investigations. Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connatre, l'un, l'poque d'un rapprochement affectueux entre le pre et la fille, l'autre, l'impression qu'en reut le coeur de celle-ci. Le premier de ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant. Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits antrieurs la double date qui vient d'tre signale. Le roi de France avait, la fin de l'hiver de 1581, consenti l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser la conclusion du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette ambassade tait Franois de Bourbon, que devaient accompagner le marchal Artus de Coss, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges, gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fnlon, qui avait t dj ambassadeur en Angleterre, Barnab Brisson, prsident au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La Maurissire, et Claude de Pinart, secrtaire d'tat. Franois de Bourbon, selon le dsir de la duchesse de Bouillon, sa soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci. Le 27 mars, la duchesse avait crit, de Sedan, son frre[251]: J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver Calais, pour l'effect de vostre voage, estant bien marrye n'avoir eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel j'eusse dsir ne rien manquer, l'honneur de vostre suite, le dfaut duquel sera couvert de vostre faict, et excus de vous, qui ne sera le premier bienfait receu pour tous lesquels sachant n'y avoir chose qui vous les face mieulx employs, que quand ils seront sages et vertueux, je supplieray Dieu leur en faire grce, requrant ceste de vous, qu'il vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez que vous y ayez. [251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, f 7. Arrivs de Sedan Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment o il allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mand au duc, leur grand-pre[252]: Monseigneur, comme toutes nos intentions tendent vous rendre la parfaite obissance que nous vous devons, sitost que la nouvelle de vostre bonne volont nous a este reprsente s lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour accompagner monsieur nostre oncle au voage qu'il a entrepris, sommes retournez en ceste ville, nous rendre ses pieds, pour luy faire trs humble service, en ce qu'il aura agrable nous commander, et ayant mis tout l'ordre qu'il nous a est possible, afin d'honorer sondit voage, esprans partir ceste aprs-disne, bien disposez de luy rendre toutes nos actions agrables. [252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.210, f 69). Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de sa suite s'embarqurent Calais, dans les premiers jours d'avril, et arrivrent en Angleterre o ils furent honorablement accueillis. Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors Amsterdam avec son mari, exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si, son retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite. Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrive Calais, quy n'a est que depuis ier seulement, je suis demeure en extrme dsir que vostre voage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et de bien, qu' vostre retour, vous puissis passer par Zellande o j'espre, sy Dieu me continue la sant, de me pouvoir trouver, pour avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant trs humblement, s'il est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous ngocis, car l'affection que j'ay d'estre honore de vostre prsence ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en doibs esprer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte, s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frre, se trouveroit Middelbourg, en Zlande, pour participer ce mesme heur, et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amiti que vous avez ensemble etc. P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvs, depuis avoir pass la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois que vous ne vous trouvis mal. [253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f 76). Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, son tour, disait au prince dauphin[254]: J'ay est bien aise d'entendre, par les lettres qu'il vous a pleu d'escrire ma femme, que vous estes en bonne disposition, et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de la royne d'Angleterre, qui me fait esprer une bonne et heureuse issue de l'affaire que vous avez, de prsent, entre mains, vers Sa Majest, et dont il ne peut russir qu'un grand bien en toute la chrestient, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur nous. J'eusse bien dsir que la commodit de vos affaires, et principalement de l'honorable charge que vous avez, vous et p permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me fsse efforc de vous y faire bonne chre et vous rendre l'honneur qui vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner, esprant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grce, une aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je dsireray bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer de mesmes, en ceste occasion. [254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f 40). Spare de la princesse, sa soeur, depuis bien des annes, la duchesse de Bouillon tenait se ddommager de cette privation, au moins en partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait leur reprsenter, ainsi qu' sa fille, comme ayant pour eux trois une affection maternelle. Telle tait, en effet, celle que Charlotte de Bourbon avait voue ses neveux et sa nice. Saisissant donc avec ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du dsir de voir ses fils quitter momentanment l'Angleterre pour se rendre dans les Pays-Bas, la princesse crivit aussitt au prince dauphin[255]: Depuis la dernire depsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, o elle me faict entendre le dsir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon, nos nepveux, pendant vostre sjour en Angleterre, peussent prendre la commodit de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir agrable, dont tant pour estre asseure en cest endroit, de sa vollont, que pour le trs grand dsir que j'ay d'avoir cest heur de les voir, j'entreprendray de vous supplier trs humblement de leur vouloir permettre de faire ce voage, ce que j'eusse souhait infiniment est peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur et de bien ne m'est permis, cause de la ngociation que vous traicts, j'espre que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux en cest endroict rien astreints qu' suivre vos commandemens, il vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la trs humble requeste que je vous en fais, etc. [255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f 69). Guillaume joignit ses instances celles de sa femme, au sujet de ses neveux, auprs de Franois de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]: D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez traicter avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur moy et ma femme de nous venir voir jusque en ce pas, ce que toutefoys je dsireray fort que Dieu m'eust faict la grce d'avoir cest honneur, je vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et ma femme, que messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le temps jusques en ce pas; ce que je say aussy que madame de Bouillon prendra plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit ma femme, moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray oblig vous en rendre humble service. [256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f 42). Rien n'tablit que Franois de Bourbon et ses neveux soient venus dans les Pays-Bas, l'poque dont il s'agit, ainsi que le dsiraient si vivement la princesse et le prince. D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent La Haye. Le docteur Forestus, qui leur tait fort attach, ne manqua pas de quitter sa rsidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le soin de consigner, dans l'un de ses crits, l'expression du plaisir qu'il prouva se retrouver auprs d'eux, et surtout recevoir des gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait nagure obtenus de lui, Delft. Il se montra extrmement reconnaissant de la bont de Charlotte de Bourbon son gard[257]. [257] Voir _Appendice_, no 17. Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en 1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille. Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait dsormais l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, la face de la France et de l'Europe, l'approbation, sans rserve, qu'il donnait l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect d par chacun la dignit morale de la princesse et du prince, dont il tenait honneur d'tre le pre. Voici le ferme langage qu'il tint dans une dclaration officielle qui reut aussitt une grande publicit[257]: Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de Dombes, etc., tous ceux qui ces prsentes lettres verront, salut! Comme ce soit chose notoire que nostre trs chre et trs aime fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorit et conduite de dfunt trs hault et trs puissant prince et nostre trs cher et honor cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, lecteur du Saint-Empire, faisant office de pre et reprsentant nostre personne envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy trs chrtien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc d'Anjou, ait est conjoincte par mariage avec nostre trs cher et trs aim beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau, etc., etc., et qu'il a pl Dieu tellement assister et bnir ledit mariage, que tousjours depuis il a non seulement continu en tout honneur et grande amiti, mais aussi multipli en ligne, ainsi qu'il fera encores, moennant sa grce; au moen de quoy nul ne doive prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon et lgitime; ce nantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que nous n'aurions assist et ne serions intervenu audit mariage, quelques-uns en ont parl et pourroient parler ou prsumer aucunement qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et considrant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans ennemis et malveillans; Savoir faisons que nous, ayant recogneu et considr, comme nous faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable pour nostredite fille et l'estat et grandeur de nostre maison, avons dit et dclar, disons et dclarons nostre intention et volont avoir est qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons lou, aggr, ratifi et approuv, et par ces prsentes, en tant que besoin seroit, le louons, aggrons, ratifions et approuvons, tout ainsi que si nous avions est prsent en personne le passer et contracter; recognoissant les enfans, tant ns qu' naistre dudit mariage pour nos petits enfans et nepveux, faictz et procrez en loyal et lgitime mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos filles maries par nous, et de nostre authorit. Parquoy nous supplions et requrons, tant la Majest Impriale, et tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons l'honneur d'estre parens et allis, que autres princes et seigneurs, nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit meue, cause dudit mariage, ou au prjudice des enfans d'iceluy, nez ou naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous princes ont accoustum d'user, les uns envers les autres, et telle comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et les leurs, quand nous en serons requis. En tesmoing de quoy nous avons sign ces prsentes de nostre main, et icelles fait mettre nostre scel. Donn, Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581. LOUYS DE BOURBON. [258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.902, f 222.--Sur le repli de l'acte ci-dessus est crit: Par monseigneur le duc et pair (sign) de Montrillon, et scell du grand scel dudit seigneur duc, en cire rouge. Record son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs paraphes). Collationn la copie authentique escrite en un livre reli en parchemin blanc, avec des cordons verds, et icelle trouv de mot mot concordant, par moy soubzsign (sign) Pierre Dulon, notaire imprial. Par la publication de cette dclaration solennelle, le duc de Montpensier rompit courageusement, comme pre, avec un pass dplorable, et, par l, se concilia la reconnaissance, l'affection, les respectueux gards de cette fille et de ce gendre qui consacraient son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de leurs enfants. L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle attitude du duc son gard fut, on ne saurait en douter, profonde, et se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de ses penses. S'il ne ft donn qu' eux de les recueillir, flicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son motion filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La Haye, au prsident Coustureau[259]: Monsieur le prsident, je ne puis sinon recevoir trs grand contentement de veoir, qu' prsent que Monseigneur mon pre a est esclaircy de la vrit de tout ce qui s'est pass pour mon regard, il m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme sa singulire prudence. En quoy, vous estant conform sa volont, j'ay subject, comme je me sens oblige mondit seigneur mon pre, d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en ceste dpesche, laquelle est dresse comme ne l'esse sceu dsirer; dont je vous remercie bien affectionnment, et comme je vous congnoys de longtemps entirement ddi mondit seigneur mon pre et portant bonne affection ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy prs comme moi, etc., etc. [259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, f 31. Si, par sa dclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se rhabilita comme pre, en restituant la princesse la place qu'elle et d toujours occuper dans sa famille, de son ct, la duchesse Catherine de Lorraine, se montra, la mme poque, comme belle-mre et comme aeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec Charlotte de Bourbon et l'ane de ses filles. C'est l un fait gnralement ignor jusqu'ici, et dont la rvlation frappera d'tonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins rendre cette femme, dont le nom n'a rveill jusqu'ici que de tristes souvenirs, la justice de dclarer: qu'il fut un temps o, encore trangre de coupables passions, et accessible de salutaires influences, elle se sentit attire vers la princesse d'Orange et rendit hommage ses hautes qualits, en faisant dlicatement remonter jusqu' elle les loges qu'elle prodiguait sa fille ane. La petite Louise-Julienne, charmante enfant, forme, comme le furent ses soeurs, l'image de la princesse, sa mre, n'avait que cinq ans, lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, tait une aeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu' peine venait-elle d'atteindre sa vingt-huitime anne, lui crivit ce qui suit[260]: A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau, Ma petite-fille, par les rcitz qui m'ont est faictz de vous, et combien vous estes jolye, saige et accompaigne de perfections, en vostre petit ange, je me suis bien aperue que c'est pour l'envie que vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisne de mes autres petites filles, voz soeurs, et que vous seriez marrie qu'elles eussent rien gaign sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous; ce qui me donne occasion d'augmenter particulirement, en vostre endroict, la singulire affection et amyti que je porte vous et vosdictes soeurs, et de desirer aussy d'estre continue en l'amiti que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous envoie un petit prsent d'ung phoenix, lequel je vous prie vouloir accepter d'aussy bon coeur que je le vous donne; et soubhaiste que vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi beaucoup de plaisir que me rafrachissiez souvent en la mmoire de monsieur vostre pre et de madame vostre mre, et me maintenir en l'heur de leurs bonnes grces, comme se recommande affectueusement la vostre, Vostre bien affectionne grant mre. CATHERINE DE LORRAINE. De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581. [260] Archives de M. le duc de La Trmoille. crire ainsi, c'tait de la part de la duchesse de Montpensier, se montrer fidle, cette fois, aux exemples de bont et d'aimables prvenances que lui avait lgus sa vnrable grand'mre la duchesse de Ferrare, Rene de France. Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu tre, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le coeur, sous l'inspiration maternelle, s'tait tourn vers lui. L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas seulement par la direction leve qu'avant tout elle imprimait leur coeur et leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de leur sant; il se manifestait aussi par la vigilance claire qu'elle apportait au soutien de leurs intrts personnels dans la gestion de ressources pcuniaires qui leur appartenaient en propre. Cette vigilance, dont nous avons dj fourni un exemple[261], ressort, de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier chevin de la ville de Gand, reut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente accorde, en 1579, par les quatre membres de Flandre Flandrine de Nassau. La premire des lettres dont il s'agit portait[262]: Monsieur de Borluut, le prsident Taffin m'a bien et au long dclar les bons offices que vous avez faits et la peine qu'avez prinse pour obtenir le paiement de la rente de ma fille Flandrine, nonobstant les difficultez qui se sont prsentes, cause de la rpartition entre messieurs les quatre membres. Et certes, depuis le commencement de nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et expriment vostre prompte volont et affection faire plaisir monseigneur le prince et moy. De quoy nous nous tiendrons tousjours bien obligez envers vous.--Or, entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour mettre, une fois, fin aux difficultez et dbats cause de ladite rpartition, aussi qu'il ne soit besoing d'importuner, chacune fois, messieurs les quatre membres, pour le fournissement de leur part et portion, cest expdient se pourroit trouver, de transporter madite fille la terre et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu l'abb de Saint-Bavon, si comme la maison, bassecourt, fossez et jardinages, et en fonds de terre et hritages, en valeur jusqu' la concurrence d'iceux 2m fl. par an. Si cela me pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite fille, de tant plus oblige tant envers vous, pour si bons et agrables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, en particulier, cause de leur consentement et agration, et, en gnral, envers messieurs les quatre membres, de la bnficence desquels ladite rente est procde, sans jamais mettre en oubly une accommodation venue si bien propos.--Oultre ce, comme j'entends dudit prsident que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et estendue, qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a dlibr et rsolu de desmembrer et vendre par pices et portions, pour satisfaire au paiement de quelques debtes particulires; mais veu que l'hritage est la plupart bien plant, l'on feroit beaucoup plus de proffict de le vendre en une masse, car cela est le parement de son estime et valeur. Ce qui me faict vous dclarer comme j'ay envoy en France, pass longtemps, vers monsieur mon pre, affin d'estre satisfaicte, comme mes soeurs, de la succession des biens paternels et maternels. J'ay doncq une bien grande envie et desir d'emploer le plus que je pourray en l'achapt desdites terres, en donnant la valeur, selon qu'elles seroient apprcies, ou selon le pris qu'elles pourroient estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement m'adviser comment en cela je pourrais procder.--Mais il faudroit, pour quelque peu de temps, supercder ladite vente, pour le moins jusques ce que j'auroys nouvelles de France, que j'attends de jour autre; que lors je sauray au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques ce que monsieur mon mary vienne Gand, que j'espre sera de bref.--Or, le plus prouffitable et avantageux seroit, pour les crditeurs et pour les vendeurs, d'avoir affaire avec un seul qu'avec plusieurs, veu mesmes que le commun, en ces temps si calamiteux et estranges, ne viendront achepter qu' fort vil pris; et, si les crditeurs le prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera leur grand advantage et au mescontentement de la commune. Si cela ne se peut imptrer, qu'il vous plaise tenir la main ce que ladite maison, bassecour, granges, fossez et jardinages ne soient dlaissez, soubz telle estimation qu'on trouvera raisonnable; quoy je ne faudray de satisfaire promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine soit emploie s terres et hritages les plus proches de ladite maison, jusques la concurrence des deniers capitaux portant XXXIIm fl.; quoy j'adjousteray le plus que je pourray. Vous me ferez en ce que dessus un trs singulier plaisir, lequel je ne fauldray de recognoistre, etc., etc.--(_P.-S._). Monsieur mon mary trouve plus considrable d'engaiger lesdites terres que de les vendre absolutement; quoy je serois aussi contente d'entendre. Quand il sera prs de vous, ce qui, j'espre, sera de bref, il vous pourra amplement dire les causes et raisons. [261] Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 aot 1580, Muys, receveur gnral de Hollande, au sujet de la rente laquelle lisabeth de Nassau avait droit. [262] _Documents historiques indits concernant les troubles des Pays-Bas_ (1577-1584), publis par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick. Gand, 1850, in-8, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet 1581 date de La Haye. La seconde lettre de la princesse, six jours de distance de la prcdente, tait ainsi conue[263]: Monsieur de Borluut, j'ay reu la lettre que m'avez escrite par le sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les bons offices qu'il vous a plu me faire, en retardement de la vendition de la maison et biens de Loochrist, selon que je vous en avoy pri par mes prcdentes lettres, pour en faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que peut porter la rente qu'il a pleu messieurs les quatre membres lui donner. Je ne vous en puis assez affectueusement remercier, et vous supplie, monsieur de Borluut, de nous continuer en ceci vostre bonne volont de tenir la main ce que nous puissions avoir autant de terre, l'entour dudit Loochrist, que pourront s'tendre les deux mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficult particulire pour la maison; car, encores qu'elle seroit nous, _messeigneurs les quatre membres en pourront disposer comme du leur, en ce qui concerne le bien du pays, auquel le particulier doibt tousjours estre postpos_. Ledit sieur Lucas Deynart vous fera entendre sur ce plus particulirement l'intention de monsieur mon mary et la mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera de vous en escrire; seulement je vous assureray que, l'occasion se prsentant, nous n'oublirons point nous revencher de l'obligation que nous vous avons et que vous augmentez journellement par vos bons offices, etc., etc. [263] MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, _op. cit._, t. II, p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, date de La Haye. Tandis qu'une srieuse union, trop longtemps diffre par le duc de Montpensier, venait enfin de s'tablir entre lui et ses enfants, une rupture dfinitive allait clater entre le roi d'Espagne et les nergiques provinces auxquelles, parmi celles des Pays-Bas, sa domination tyrannique tait devenue insupportable. Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581, immdiatement prcde d'un acte solennel, qui apporta un notable changement dans la position de Guillaume de Nassau. Les provinces de Hollande et de Zlande, qui la suprmatie du duc d'Anjou et dplu, taient demeures trangres au trait conclu avec lui, le 29 septembre 1580. Usant de la libert qu'elles s'taient rserve, quant au choix d'un protecteur suprme, elles confrrent le pouvoir souverain au prince d'Orange, par une dclaration du 24 juillet 1581, applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. Le prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir. Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accept la souverainet des autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas que l'attribution de cette souverainet impliqut simplement la dchance de Philippe II; il fallait, de toute ncessit, que cette dchance fut expressment dclare. En consquence, le 26 juillet 1581, les dputs des Provinces-Unies, assembls La Haye, formulrent une dclaration d'indpendance[264], laquelle fut donne le nom d'_acte d'abjuration_. [264] Le Petit, _Chronique de Hollande, Zlande_, etc., in-f, t. II, p. 428 et suiv. Le prambule de cette dclaration portait: Les estats gnraux des provinces unies des Pays-Bas, tous ceux qui ces prsentes verront, ou lire oyront, salut! Comme il est un chacun notoire, qu'un seigneur et prince du pays est ordonn de Dieu, souverain et chef de ses sujets, pour les dfendre et conserver de toutes injures forces et violences, tout ainsi qu'un pasteur, pour la dfense et garde de ses brebis, et que les sujectz ne sont pas crs de Dieu pour le prince, pour luy obir en tout ce qu'il luy plat commander, soit selon ou contre Dieu, raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, mais plus tost le prince pour les sujectz, sans lesquels il ne peut estre prince, afin de les gouverner selon droit et raison, les contre-garder et aymer comme un pre ses enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps et sa vie en danger pour les dfendre et garantir. Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses sujectz, il se met les outrager, opprimer, priver de leurs privilges et anciennes coustumes, leur commander et s'en vouloir servir comme d'esclaves: on ne le doit alors pas tenir ou respecter pour prince et seigneur, ains le rputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz, selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur prince, de manire que, sans en rien mesprendre, signament quand il se fait avec dlibration et autorit des estats du pays, on le peut franchement abandonner et, en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur, qui les deffende; chose qui principalement a lieu quand les sujectz par humbles prires, requestes et remontrances n'ont jamais sceu adoucir leur prince, ny le destourner de ses entreprises et concepts tyranniques; en sorte qu'il ne leur soit rest autre moyen que celuy-l, pour conserver et dfendre leur libert ancienne, de leurs femmes, enfans et postrit, pour lesquels, selon la loy de nature, ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour semblables occasions, on a v, par diverses fois, advenir en divers pays et en divers temps, dont les exemples en sont encores tout rcens et assez cognus. Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces pays, lesquels, d'anciennet, ont est et doivent estre gouvernez ensuyvant les serments faicts par leurs princes, quand ils les reoivent, conformment leurs privilges et anciennes coustumes, sans aucun pouvoir de les enfreindre. Joinct aussy que la plupart des dictes provinces ont tousjours reeu et admis leurs princes et seigneurs, certaines conditions et par contracts et accords jurez, lesquels si le prince vient violer, il est, selon droict, dcheu de la supriorit du pays. Viennent ensuite l'expos des vnements dont les Pays-Bas ont t le thtre, dans le cours des vingt-cinq dernires annes, et l'articulation des accusations diriges contre la domination de Philippe II[264]. Aprs quoi, les tats gnraux terminent en ces termes: Savoir faisons que, toutes les choses susdites considres, et pressez de l'extrme ncessit, comme dit est, avons, par commun accord, dlibration et consentement dclair et dclarons, par cestes, le roy d'Espaigne, _ipso jure_, decheu de sa seigneurie, principaut, jurisdiction et hritage de ces dits pays; et que sommes dlibrez de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, ny de plus user ou permettre qu'autres usent doresnavant de son nom, comme souverain seigneur d'iceux. Suyvant quoy, nous dclairons tous officiers, seigneurs particuliers, vassaux et tous autres habitans de ces pays, de quelque condition ou qualit qu'ils soyent, estre d'icy en avant deschargez du serment qu'ils ont faict, en quelque manire que ce soit, au roy d'Espaigne, comme seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient luy estre obligez. Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart desdites provinces unies, par commun accord et consentement de leurs membres, se sont rendues sous la seigneurie et gouvernement du srnissime prince, le duc d'Anjou, sous certaines conditions contractes et accordez avec Son Alteze, et que le srnissime archiduc d'Autriche Matthias, a rsign en nos mains le gouvernement gnral de ces pays, ce qui par nous a est accept, ordonnons et commandons tous justiciers, officiers, et tous autres qu'il appartiendra, que doresnavant ilz dlaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny petit sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, qu'en lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, pour ses urgentes affaires concernant le bien et prosprit de ces pays, est encore absent, pour autant que touche les provinces ayant contract avec son Alteze, et touchant les autres, par forme de provision, ilz useront du titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, que lesdits chefs et conseillers ne seront de fait dnommez, appelez et rellement tablis en l'exercice de leurs charges et estats, useront de nostre nom; rserv qu'en Hollande et Zlande, on usera, comme par cy-devant, du nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats d'icelles provinces, jusques ce que ledit conseil sera, comme dit, effectuellement constitu; que lors ilz se rgleront en suyvant ce qu'ils ont accord touchant les instructions dresses sur ledit conseil et accords faits avec sadite Alteze. [265] Voir l'expos des faits et les articulations dont il s'agit, l'_Appendice_, no 18. Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore s'avancer de France, dans la direction des Pays-Bas, les troupes dont l'envoi lui avait t promis par le duc d'Anjou, crivit, en juillet, son conseiller Despruneaux[266]: J'ay est bien aise d'avoir entendu de vos nouvelles par M. de Marchais, et eusse est plus aise de les avoir eues par vous mesme, si la commodit du service de Son Alteze l'eust peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer autrement, je ne puis que je ne le trouve bon, comme toutes autres choses qui concernent son service et l'advancement de Sa Grandeur. Seulement je vous prieray ne laisser couler aucune occasion sans nous advertir de ce qui se passe pardel, car il est ncessaire que nous soyons au vray informez, parce que nous ne pouvons autrement dresser nos conseils si certainement; et, combien que je ne doubte que vous ne faciez vostre plein devoir, je ne laisserai toutefois de vous prier d'advancer le plus que vous pourrez l'arme, considrant le temps qu'il y a que tout ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que vous regardiez o j'aurai moen de m'emploier pour vous, car vous me trouverez toujours prt le faire de trs bonne affection. [266] Lettre du 1er juillet 1581 date de La Haye. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.283, f 11.) Le duc d'Anjou, au milieu de l't, se prsenta enfin, avec ses troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le sige; il approvisionna la ville et en augmenta la garnison; aprs quoy, laissant la majeure partie de son infanterie au service des tats gnraux, sous les ordres du prince d'Epinoy, gouverneur de Tournai, il partit pour l'Angleterre, afin d'y donner suite son projet de mariage avec la reine Elisabeth. Les tats gnraux envoyrent alors, en Angleterre, Dohain et J. Junius, afin de presser le duc de se rendre dans les Pays-Bas. De son ct, le prince d'Orange, accompagn du prince d'Epinoy s'en alla en Zlande pour y attendre le duc d'Anjou, et disposer tout ce qui tait ncessaire pour la continuation de la guerre. Plusieurs mois devaient s'couler encore, avant que le duc d'Anjou se rendt au voeu des tats gnraux, en quittant l'Angleterre. Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mmes mois, au foyer domestique de Guillaume de Nassau. CHAPITRE X Premier testament de Charlotte de Bourbon rdig le 12 novembre 1581.--Acte de libralit du 13 novembre.--Autre acte de libralit du 15 novembre.--Second testament du 18 novembre.--Naissance d'Amlie de Nassau. Son baptme.--Lettre de Guillaume au prince de Cond.--Lettre du duc de Montpensier sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrive de Franois de Bourbon Anvers.--Lettre de lui son pre sur la rception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations du comte de Leicester, Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui crivent lors de son retour en Angleterre. On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression de la foi, des sentiments et des dernires volonts d'une mre chrtienne, alors qu'on la trouve consigne dans un ensemble d'crits conus et rdigs sous le regard de Dieu. L'tude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement s'appuyer sur la possession d'crits de cette nature. Quoi de plus touchant, que d'y voir cette jeune mre, pressentant peut-tre une fin prochaine, rendre grce Dieu du bienfait suprme d'un salut gratuitement accord, appeler sa bndiction sur des tres chris, leur lguer des gages de sa tendresse et tendre sa gnreuse sollicitude sur diverses personnes dont elle apprcie le dvouement! Ce fut l'approche d'un vnement de famille dont l'issue pouvait tre un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte de Bourbon crut devoir formuler, dans divers crits, des dclarations et des dispositions, dont la teneur doit tre fidlement reproduite ici. La princesse tait alors dans un tat avanc de grossesse. Oblig de se rendre Gand, son mari venait de la laisser Anvers. Rpondant au dsir qu'elle lui avait exprim d'tre autorise par lui, conformment aux usages de l'poque, faire tels testaments et codicilles qu'elle jugerait propos de rdiger, le prince lui adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]: Guillaume, par la grce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau, etc., tous ceux qui ces prsentes verront, salut! Comme nous avons est requis par nostre chre et bien-aime pouse et compaigne de luy accorder et donner puissance et authorit de faire et ordonner son testament et disposition de dernire volont, nous, pour le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans son dsir, luy avons volontairement accord de pouvoir faire testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entirement de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, lguer et donner par donation cause de mort, par forme de testament, lgat ou fidicommis, telle personne que bon luy semblera. En tesmoing de quoy avons fait expdier ces prsentes soubz nostre seing et sceel de nos armes. Fait en la ville de Gand, ce 14e jour de novembre, l'an 1581. GUILLAUME DE NASSAU. Par ordonnance de Son Excellence: VALICOME. [267] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.143. Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581, porte[268]: Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain que la mort, aprs avoir suppli nostre Dieu, pre ternel de tous ses esleus, de me faire la grce, qu' quelque heure qu'il luy plaise de m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner congnoissance de luy jusqu' la fin, accompagne d'ungue vraie et vive foi, avec esprance en sa misricorde, par Jsus-Christ, nostre Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des choses terrestres, desquelles nant moins, d'aultant qu'il n'en deffend point le soing et prvoance, je dsire, devant qu'il luy plaise de m'appeler, faire dclaracion de ma voullont monsieur le prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amiti qu'il me porte, il ne l'aura point dsagrable. En premier donc, je luy supplie trs humblement que des cinq filles que Dieu nous a donnes ensemble, et l'enfant dont j'espaire, moennant sa grce, estre dlivre heureusement, il en veuille prendre grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion crestienne; et oultre cela, qu'il plaise mondit seigneur faire ungue plus claire et spcialle dclaracion du bien qu'il luy plaira leur laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aant gard, que de prtensions quy sont en France, il n'y a point grant aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de quelque autre cost, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra faire, clair et net, aultant qu'il sera possible; quoy il semble que mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner ordre, le tout dpendant en ungue bonne partie de la dclaracion de sa voullont, puisqu'il s'est rserv de la pouvoir dclarer par son testament. Je supplie aussy trs humblement monseigneur le prince mon mari, de pourchasser vers le roy les quarante mille livres qui me sont deubs de la pension qu'il a pleu Sa Majest de m'acorder, laquelle je supplie trs humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommands, et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de trs humble subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance mondit seigneur le prince, mon mari, sans premirement le faire entendre Sa Majest et aussy Son Altesse; qui me faict esprer que cella les rendra tant plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais trs humble requeste, et monseigneur mon pre, d'emploer sa faveur cest affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a pl dj me faire, qu'il luy plaise continuer ceste bont et amour paternelle envers mes enfans; comme je fais aussy pareille et trs humble requeste madame ma belle-mre et monsieur mon frre, affin qu'il leur plaise les avoir tousjours pour recommands. Je supplie aussy trs humblement monsieur le prince, mon mari, d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommands, et me permettre d'user de quelque libralit envers eux, comme il s'en suit: Au sieur de Tontorft et sa fame, douze cents florins contant, et deux cents livres de rente, leur vie durant, en considration des bons services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie avec tel soing et fidlit, l'espace de vingt ans, que j'ay grande occasion de m'en contenter, quy me faict supplier trs humblement mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il luy plaist luy donner ceste heure, et se souvenir de luy faire passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy promettre, sa vie durant. Je dsire qu'il luy plaise retenir sa fame prs de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne. Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay dj ordonn, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant accompagn de France en Allemaigne et secourue, trois ans, Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier trs humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere, assises en la Duch de Bourgogne, avec quelque honorable traictement. A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince de la lesser aussi auprs de nos enfans avec son trestement ordinaire. A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins. A Marie de Sainte-Aldegonde, Heurne et Berlau, chacune je lesse trois cents florins. A Ccile, ma fame de chambre, deux cents florins. A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins. A ma sage-fame, deux cents florins. A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins. Aux cinq servantes de mes enfans, chacune vingt florins. A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins. Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse chacun quatre cents florins. Au sieur prsident Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins, pour quelque petit tmoignage de la bonne voullont que je luy porte. Me tenant oblige eux des bons services et bons offices que j'en ai resceus, m'asseurant quy les continueront l'endroict de mes enfans. A Frommassire, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse trois cents florins. A Pierre Aruval, mon secrtaire, deux cents florins. A Piere, mon tailleur, soixante florins. A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du garde-manger, cinquante florins. A France, servant mon cartier, cinquante florins. Au cocher, palefrenier et garon de mon curie, chacun ungue anne de leur gage. A Jolitens, deux cents florins. Aussy il se trouvera ung mmoire sign de ma main, d'aultres petites debtes, quoy il plaira monseigneur le prince de satisfaire, s'il advenoit que je n'y aie point donn ordre. Comme aussy, il plaira monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien employ sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et Flandrine, dont le prsident Taffin a fait estat jusqu' environ quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mmoire quoy je les ay emplo, qui est tout pour la ncessit de la maison ou extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que je supplie trs humblement que le tout soit emplo au proufit des enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que j'ordonne par ce prsent testament; quoy en oultre, j'oblige la rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon pre, m'a accorde, en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon mari, de la bonne voullont duquel je m'asseure pour l'honneur, amiti et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant la rente viagre, j'entends qu'elle soit assigne sur la rente des quatrevingt mille livres que mondit seigneur mon pre m'a assigne. Fait Envers, ce 12 novembre 1581. CHARLOTTE DE BOURBON [268] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144. Un crit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce qui suit[269]: _(De la main de la _(D'une main autre que celle princesse.)_ de la princesse.)_ _Mmoire des bagues et perles de Madame._ Je lesse ladite bague Premirement une bague venue de monsieur l'Electeur, pendre, que monsieur ma fille Loise de l'Electeur a donne Son Nassau. Excellence, o il y a un grand ruby cabochon, et neuf moyens, deux grands diamants et six petits, deux esmeraudes, trois grosses perles et quatre moyennes. Je lesse madite fille Un grand mirouer de Loise ledict miroer, venu cristal de roche, de la de la royne mre du roy. royne mre, qui est enchass en or, avec deux diamants et six rubis, et le revers, d'un lapis grav. Je luy lesse ma dite Ung collier de l'Archiduc, fille Loise le collier venu de huit diamants, de monsieur l'archiduc. cinq grand rubis, huit petits, et vingt perles, avec une croix de diamants. Je lesse ma fille Elisabeth Une bague pendre la bague pendre que monsieur le conte de qui m'a est prsente Lecestre dona Son Excellence, par monsieur le conte de au baptesme de mademoiselle Lecestre. Elisabeth, qui est faite en fasson de pigeon, garnie de plusieurs rubis et diamants. Je lesse mademoiselle Une bague pendre, Charlotte de La Marck, faite en fasson de boiste, ma niepce, ceste bague o il y a le portrait de pendre, o est mon pourtraict. Madame, garni de rubis l'entour, et, par dessus, des diamants et des rubis. Je lesse cette bague Un petit oiseau couvert, ma fille Brabantine. les ailes et la queue de diamans, et un ruby fait en coeur au milieu, et quatre petites perles, venant de madame la comtesse de Schwartzenbourg. Je lesse cette bague Une bague de ladite pendre ma fille Caterine-Belgia dame, d'un diamant, etc., de Nassau. etc. Je lesse cette bague Un coeur et un crochet faite en coeur ma fille d'or garni de rubis et de Flandrine de Nassau. diamans. Je lesse cette bague signifiant Une bague pendre, la victoire ma signifiant la victoire, etc., fille Elisabeth de Nassau. etc. Je lesse cette bague Une bague pendre, d'une grande meraude, etc. ma fille Loise de Nassau. Je lesse ces bracelets Une paire de bracelets ma fille Caterine Belgia. d'or faicts la fasson d'Espaigne, desquels mademoiselle Elisabeth se sert. Je lesse ces bracelets Une paire de bracelets avec pied d'Ellan ma d'or, avec pied d'Ellan, fille Flandrine. venant de monsieur l'Electeur. Je lesse ces bracelets Une paire de bracelets, ma fille Brabantine. etc., etc. Je lesse cette bague Une bague mettre au madame de Sainte-Croix, doigt, d'une grande meraude, ma soeur. venant de madame l'lectrice. Je lesse ceste bague Une autre bague, etc. ma cousine madame du Paraclet. Je lesse cette bague Une grande bague garnie ma fille Loyse de Nassau. d'un grand rubis et d'onze petits, venant de monsieur l'Electeur. Je lesse cette bague Une grande bague garnie madame la duchesse de de cinq grands diamans Bouillon, ma soeur. et quatorze petits, venant de madame l'Electrice. Je lesse cette bague Une bague garnie, etc., ma fille Elisabeth. venant de madame la comtesse de Nassau, la mre de Son Excellence. Je lesse cette bague Une bague garnie de ma fille Loise de Nassau. neuf diamants, venant de monsieur d'Oranges. Je lesse cette bague Une bague garnie d'une monseigneur le prince, grande opalle et huit rubis. mon mari. Je lesse cette bague madame Une pointe de diamants. de Merre, ma soeur. Je lesse la table de diamants Une table de diamants Marie Saincte-Aldegonde. et une de rubis, venant Je lesse la table de rubis de Nort-Hollande. Herlau, venant de Nort-Hollande. Je lesse l'autre table de Encore une table de rubis Horne. rubis. Je lesse une bague d'un Une bague de ruby et petit rubi et un diamant un diamant. ensemble mademoiselle de Venneray. Je lesse la bague faite Une aultre faite en rose, en rose ma fille Elisabeth. de quatre diamants, et un ruby au milieu. Je lesse la table de diamants Une table de diamants avec quatre rubis [ma] et quatre rubis l'entour. fille Belgia. Neuf cents perles rondes, enfiles, revenant ma fille Loise de Nassau. Ung millier de plus petites perles rondes, ma fille Elisabeth de Nassau. Le portrait de monsieur le duc Casimir garni de deux rubis et deux diamants, ma fille Belgia de Nassau. Faict en Envers ce 13 novembre 1581. CHARLOTTE DE BOURBON. [269] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184. Un autre crit, du 15 novembre, galement en deux colonnes, contient ce qui suit[270]: (_De la main de la_ (_D'une main autre que_ _princesse._) _celle de la princesse._) _Mmoire de la vaisselle d'argent de Madame_. Je lesse ma fille Loise Douze grands platz et de Nassau toute la vaiselle six moens, dix-huit que j'ai aport de France, assiettes, quatre petites ormis le petit bassin rond saucires, cadenas dor, qui est pour Cecile et avec une cuiller et une Jacqueline, avec les quatre fourchette, deux grands botes d'argent, servant bassins dorez par les sur ma toillette. bords, avec une esguire de mesme, un petit bassin rond, en sa cassolette. Je laisse madite fille Ce que dessus, Madame Loise de Nassau le rang l'a apport de France. de perles qui est sur la robe de velours noir. La vaisselle de Breda, si Onze coupes dores, etc. j'ai un filz, je dsire qu'elle V. de Breda. luy demeure; aultrement, qu'elle soit partie mes cinq filles et l'enfant qu'il plaira Dieu de me donner. Egalement je supplie trs humblement monseigneur le prince l'avoir agrable; car je ne vouldrois rien entreprendre que soubz son bon plaisir. Je donne et lesse ma, Un bassin et une aiguire, fille Loise ce bassin et etc. l'aiguire venant de l'abb de Saint-Bernard. Je lesse monseigneur Grand goblet, etc. le prince ce grand goblet, qui m'a est donn par ceulx de Zellande pour le prsant qui me fust promis, au Bril, mes nopces, par messieurs les estats de Hollande. Je lesse ma fille Belgia Coupe couverte, etc. la coupe couverte. A madame Tontorf je lesse Grand goblet couvert, etc. le grand goblet couvert, venant de l'vesque d'Utrecht. A ma fille madamoiselle Coupe couverte, etc. Marie de Nassau je lesse ceste coupe couverte, venant de ceulx de la ville de Lire. A ma fille Elisabeth de Une coupe, etc. Nassau je lesse ceste coupe venant de ceulx d'Enchuysen. A ma fille madamoiselle Une coupe, etc. Anne de Nassau je lesse cette coupe, venant de ceulx de la ville de Leevarden. De ces deux coupes dores Deux coupes dores, etc. je lesse l'une madame de Saincte-Aldegonde, et l'autre madamoiselle de La Montaire. Ces deux bassins et esguires, Deux bassins et aiguires, l'une je lesse ma etc. fille Belgia et l'autre ma fille Flandrine. A mon fils monsieur le Une coupe, etc. comte Maurice je lesse ceste coupe venant de madame Astralle. A ma fille Elisabeth je Un estuy, etc. lesse cest estuy venant de l'abb de Tougerden. A mes filles Flandrine et Douze tasses, etc. Brabantine, chacune six tasses blanches venant de ceulx de Tregoer. D'aultant que ces six Six coupes, etc. coupes venant de ceulx de la Vere ont est prsentes monseigneur le prince aussy bien comme moy, encore que mondit sieur mon mary m'a faict cest honneur de m'en accorder sa part, je lesse toutes fois en la disposition de mondit seigneur. Je lesse ceste coupe accoustre Une coupe, etc. d'agates madame la comtesse de Schwartzenbourg, ma soeur. A mes filles Flandrine et Deux coupes-tasses, etc. Brabantine, chacune, une de ces coupes-tasses que j'ay achetes en Zellande. A madame de Jouerre, ma Une rose, etc. soeur, cette rose d'caille de perle. A monseigneur mon pre Noix des Indes, etc. je lesse ceste grande noix des Indes, et supplie trs humblement monseigneur le prince de l'avoir agrable. Je lesse ma fille Brabantine Bassin et aiguire, etc. ce bassin et ceste aiguire, de quoy je me sers la chambre. A madame Tontorf ceste Ecuelle et cassolette, etc. grande escuelle avec les bords d'argent, la petite cassolette d'argent o il y a du parfum. Je laisse madamoiselle Petite noix des Indes, etc. de Senneton ceste petite noix des Indes. Je laisse mes filles Quatre flambeaux, etc. Loise et Elisabeth, chacune deux flambeaux. Faict Envers ce 15 novembre 1581. CHARLOTTE DE BOURBON. [270] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184. Le 18 novembre 1581, la princesse rdigea un second testament qui, loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les crits des 13 et 15 du mme mois, en maintint, au contraire, expressment les dispositions. Voici le texte de ce second testament[271]. Au nom de Dieu, le pre, le fils et le Saint-Esprit, amen. Comme ainsy soit qu' toute personne est ordonn de mourir, et qu'il n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est expdient, pour attendre ce jour-l avec plus de repos et contentement d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en donne le moen, de sa maison, en faisant dclaration de ce que l'on desire estre gard et observ aprs la mort, et singulirement en la conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que Dieu donne; Nous, Charlotte de Bourbon, par la grce de Dieu princesse d'Orange, estant en bon sens et quant l'esprit, et en bonne sant et disposition de corps, grces Dieu, desirant, cependant que Dieu nous en donne le moen, pourvoir ce que nous pouvons, selon droict, disposer et ordonner, afin qu'aprs nostre dcs noste intention puisse estre ensuivie et mise excution, et par mesme moen soit oste toute occasion de dbats et dissensions, et ce, d'aultant plus que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y est assez clairement pourveu, avons, ces fins, dclar et ordonn, dclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manires, voyes et formes que possible nous est de faire, pour nostre dernire volunt et testament ce qui s'en suit. [271] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144. Premirement, je rends grces Dieu, mon pre, qui par sa grande misricorde m'a illumine en la cognoissance de sa saincte volont et m'a donn asseurance de mon salut et de la vie ternelle, par les mrites infinis de Jsus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme, mon seul sauveur et rdempteur, advocat et mdiateur, de ce que me conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retire en son glise, et en icelle faict la grce de l'invoquer en esprit et vrit avecq les autres fidles, ouir sa parole et communiquer aux saintz Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et asseurance de son amour envers moy et de mon ellection salut et vie ternelle, dont aussi protestant que mon desir et esprance certaine est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je recommande mon esprit s mains de Dieu, mon pre, le priant n'avoir esgard la multitude de mes pchs, ains de me regarder en la face de son fils bien-aim, Jsus-Christ, et en me les pardonnant, par les mrites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy, me recognoistre son enfant bien-aim, et me recevoir en la jouissance de la vie et gloire qu'il a prpare tous ses esleuz en son royaulme ternel. Aprs, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute modestie et honnestet, selon qu'il plaira monseigneur le prince en disposer, pour attendre le jour bien heureux de la rsurrection, auquel je croy certainement que, par la puissance et grce de Jsus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et immortel, pour, mon esprit runi avecq mon corps joinctement, estre esleve audevant de Jsus-Christ et receue, pardessus tous les cieux, en la possession dsire de l'accomplissement du bien et gloire, que j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par Jsus-Christ. Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me donner l'advenir, mon dsir et intention est qu'ils soient nourriz et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte de Dieu et en la foy de Jsus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est le principal et le plus excellent trsor que je leur saurois demander Dieu, ainsy je me confie entirement que monseigneur le prince en portera le soing convenable et y pourvoira selon le zle que Dieu luy a donn sa gloire, et le devoir de pre envers ses enfans; de quoy aussy je le prie trs humblement et de tout mon coeur. Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira Dieu me donner l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une fois, et donne s mains des diacres de l'glise rforme en laquelle Dieu m'applera, pour estre par eux distribue aux pauvres membres de Jsus-Christ. _Item_ que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par prciput dix mille francs, monnoye de France, en considration que mes aultres filles qu'il a pleu Dieu me donner ont est advantages, de mon vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont est donnes; ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes hritiers lgitimes mes cinq enfans, savoir Louyse, Elisabeth, Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espre que Dieu, en brief, me dlivrera; voulant que lesdits biens soient despartis entre mesdits six enfans galement. Et, advenant que l'un d'eux mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et mesme, estant en aage, sans en avoir dispos et sans enfans, je veux et ordonne que mes autres enfans succdent en icelle galement; suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera dclar et dispos par moy en deux codicilles et deux autres mmoires contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main, soit observ et excut, tout ainsi que si chacun point et ordonnance desdits codicilles estoit expressment insr et couch par escript en cestuy mien testament et dernire volont, et que pour fournissement et accomplissement du contenu s dits codicilles soit employ ce qui me sera deub des rentes qui m'ont t assignes par monseigneur mon pre et monsieur mon frre; ordonnant, en outre, que monseigneur le prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou mesdits enfans, pour ayder les entretenir honnestement; priant mondit seigneur le prince, en cas que le moen ne fust suffisant de mon cost, vouloir pourvoir ce qui sera besoing pour leur entretenement, et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant l'aage de quinze ans, sera chacun d'eux dlivr sa part purement et librement; et advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage, que le bien eux appartenant soit incontinent mis proffict, leur advantage le plus grand et le plus asseur que faire se pourra; suppliant trs humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et dispositions prcdentes, si aulcunes se trouveront, et me rservant la libert d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu m'en donne le moen et vollont. En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons sign la prsente de nostre propre main et cachet du cachet de nos armoiries, ensemble pri les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner. Faict Anvers le 18e jour de novembre 1581, CHARLOTTE DE BOURBON. JEAN TAFFIN.[271] MATTHIAS DE LOBEL. GODEFROY MONTENS.[272] JACOB VAN WARHKENDOUCK.[273] C. DE MOY.[274] [272] Ministre de l'vangile. [273] chevin de la ville d'Anvers. [274] chevin de la ville d'Anvers. [275] Secrtaire de la ville d'Anvers. Charlotte de Bourbon n'avait cout que son coeur, en rdigeant les divers crits que nous venons de faire connatre: aussi, ds qu'elle les eut signs, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de Dieu. Ignorant s'il lui serait accord le bonheur d'avoir dsormais un enfant de plus aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur tous autres, une volont suprme, et attendait avec calme ce que dciderait, son gard, le Dieu dont les dispensations sont toujours, pour ses fidles serviteurs, celles d'un pre misricordieux. La dispensation dont bientt elle fut l'objet devint pour elle une source de douces motions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le nouvel enfant que Dieu lui accordait. Le _Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_ contient cet gard, la mention suivante: Samedy, le 9e jour de dcembre 1581, trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa sixiesme fille, qui fut baptise audit temple du chasteau, le 25e de febvrier ensuyvant, et nomme _Amlie_ par madame de Mrode, au nom de madame l'lectrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange, fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une rente de deux mille florins, par an, sa vie durant. A quelques jours de l, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction d'apprendre que son cousin le prince de Cond se proposait de venir, ds que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour s'y associer aux gnreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la libert. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amlie, pour pouvoir crire son cousin, la princesse dut laisser Guillaume adresser, seul, Cond, les lignes suivantes[276]: ... J'ay est bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais principalement de ce qu'il a pleu Son Alteze[277] vous en escrire et vous en prier, esprant que par ce moyen vous aurez avec le contentement de Sa Majest, plus de facilit dresser ce qui sera ncessaire pour une si louable entreprise. Quant ce qui me touche en particulier et messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant, qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la bonne volont que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reu en ces pays la religion, vous convie dadvantage vouloir prendre ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers vous pour vous en rendre humble service. J'esse bien desir que je vous esse p, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la part de Son Alteze; mais voant que sa venue est encores diffre pour quelque temps, d'aultant que je dpche un courrier vers le roy de Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir en vos bonnes grces, auxquelles je me recommande bien humblement, priant Dieu vous donner, en bonne sant, heureuse et longue vie. D'Anvers, le 24e jour de dcembre 1581. Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript, cause que, depuis peu de jours, elle est accouche de sa sixiesme fille. Vostre bien humble serviteur et amy, GUILLAUME DE NASSAU. [276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450. [277] Le duc d'Anjou. La princesse d'Orange, s'tudiant, plus que jamais, entourer son pre de prvenances dlicates, avait tenu ce que l'ane de ses petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage la main qu'elle aurait appris confectionner. Cet ouvrage tait une ceinture, dont l'envoi fut accompagn de quelques lignes de l'enfant son grand-pre. Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte, s'panouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut vivement mu la rception de ce cadeau, tmoignage touchant des tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]: Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le vostre, d'avoir si bien commenc apprendre le lassis, que j'ay congneu par la ceinture de belle soye violette et borde d'une dentelle d'argent, que vous m'avez envoye; et donnez bien par l congnoistre que vous dsirez bien apprendre quelque chose et gaigner de la sagesse, puisque vous vous en donnez dj. Ce sera le plus grand contentement que je pourray, avec voz pre et mre, jamays recevoir, comme ce m'en a est que m'ayez desdi vostre premier ouvraige dudit lassis. Vous ne l'essiez sceu adresser personne qui le tienne plus cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole. Volontiers j'emploieray ce vostre prsent pour me servir de ceinture sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mand le desirer, afin que je me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mmoire; mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en remercye, en attendant qu'il se prsente quelque commodit plus seure et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre prsent que j'ay affection de vous faire, en rcompense de celluy-l, et pour voz estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et vertus, avecq sa saincte grce. De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582. Vostre bien bon grant pre, LOYS DE BOURBON. [278] Archives de M. le duc de La Trmoille. Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir, Anvers, le prince Dauphin, son frre, qui venait d'Angleterre avec le duc d'Anjou. Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine lisabeth rencontrait, quant sa ralisation, de srieuses difficults, avait pris le parti de rpondre enfin l'appel qui lui tait adress des Pays-Bas, pour y tre proclam duc de Brabant; et il s'tait embarqu Douvres, le 9 fvrier, avec une suite nombreuse de seigneurs anglais, la tte desquels figuraient Robert Dudley, comte de Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au nombre de ces derniers tait Philippe Sidney. Franois de Bourbon, dans une lettre adresse d'Anvers, le 20 fvrier 1582, au duc de Montpensier, son pre, rendait compte, en ces termes, de l'arrive du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la rception qui venait de lui tre faite[279]: Monseigneur, par mes dernires lettres, je vous ay averty du partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce bas-pas, o elle est arrive avec toute sa troupe, fort bon port, grce Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer, laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux jours et deux nuits que nous y avons demeur. Sadite Altesse mit pied en terre Flessingue, il y eut samedi huit jours, o se trouvrent, l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes du pas. Le lendemain s'en alla Middelbourg et y feit son entre; et, aprs y avoir sjourn quatre ou cinq jours, s'en est venu en ceste ville, o il entra le jour d'hier, ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et receu le leur, en ung thtre qui estoit dress hors la porte de ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, prsens avec les princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et puis aprs lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict, le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter particulirement, tant pour leur singularit, que pour le grand nombre d'icelles; qui me fera vous supplier trs humblement, monseigneur, de m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous voir, me faire tant de grce, que de me mander de vos nouvelles, qui ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc., etc. [279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 90.--Voir, sur ce mme sujet, les dtails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t. VI, p. 172 et suiv.). On peut aisment se faire une ide du charme que Charlotte de Bourbon prouva s'entretenir avec son frre, aprs une longue sparation, et lui exprimer combien elle tait heureuse du changement qui s'tait opr dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait rappeler Franois de Bourbon tout ce dont elle lui tait redevable, sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes paroles adresses ce frre dont les dmarches et la correspondance avaient t pour elle un appui, durant les longues annes d'expectative et de perplexit que, comme fille, elle avait eu traverser. En prsentant ses six petites filles Franois de Bourbon, elle ne manqua pas de lui dire quelle joie leur ane avait prouve en recevant la lettre que le duc, son grand-pre, avait bien voulu lui adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma son oncle, en un langage anim, tout ce que sa mre lui avait rvl sur ce point. Vivement touch de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur, Franois de Bourbon le fut galement de celui que Guillaume de Nassau s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon prouva-t-elle une douce satisfaction constater immdiatement la cordialit des rapports dsormais tablis entre son frre et son mari. Que n'avait-elle aussi auprs d'elle, Anvers, la duchesse de Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en ft singulirement accrue; mais des devoirs imprieux retenaient alors au loin cette soeur laquelle elle tait, ainsi qu' ses enfants, si tendrement attache. A la mme poque, le comte de Leicester profita de son sjour Anvers, quelque court qu'il ft d'ailleurs, pour entretenir avec le prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un nouveau prix celles qui, jusqu'alors, n'avaient t effleures que par voie de correspondance. En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve d'une bienveillance particulire pour Elisabeth, filleule de la reine d'Angleterre, circonstance que bientt Charlotte de Bourbon eut occasion de relever avec une dlicatesse toute maternelle, dans sa correspondance avec Leicester. Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adresses ce haut personnage peu aprs qu'il les eut quitts, tmoignent de la consolidation relle de leurs relations avec lui. Guillaume de Nassau crivait au comte le 5 mars 1582[280]. Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce pas, que vous nous y avez laissez, et j'espre que les affaires s'y conduiront tellement, que ce sera au service et contentement de Sa Majest et de Son Alteze; quoy j'acheveray de m'emploer de toute ma puissance, suyvant le commandement qu'il a pleu Sa Majest me faire. J'espre, Monsieur, que vous serez arriv en bonne prosprit en Angleterre; ce que je dsire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner entendre par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays, en la bonne grce de Sa Majest. Quant vous, Monsieur, je suis bien aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre connoissance, que j'avois commenc de sentir par voz lettres, et me sens tellement vostre oblig, pour l'amiti et honnestet qu'il vous a pleu me dmontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir l'occasion de faire chose qui soit agrable pour votre service, et vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc., etc. Vostre bien humble serviteur et amy, GUILLAUME DE NASSAU. [280] Notice sur quelques lettres crites au comte de Leicester, par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867. On venait d'apprendre, Anvers, l'heureuse arrive de Leicester en Angleterre, aprs une traverse dangereuse, lorsque Charlotte de Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]: Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie oblige vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a tousjours pleu me dpartir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et bien de vous veoir je me suis trouve redevable de nouvelles et trs grandes obligations pour tout l'honneur et amiti que vous avez fait paratre _ ma petite-fille_ et moy, dont je ne perdray jamais la mmoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fst la grce de me pouvoir emploer en chose qui vous fst agrable; vous suppliant trs humblement de croire que ma volont y est bien ddie, attendant les occasions de vous le pouvoir tmoigner par quelque bon service. Au reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay lou Dieu de ce qu'il luy a pleu, en vous prservant du danger auquel vous avez est, vous reconduire auprs de Sa Majest, en bonne disposition; ce qui nous a tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons est jusques ce qu'en aons receu assures nouvelles, lesquelles ne peuvent estre meilleures que je le dsire; me recommandant sur ce, bien humblement, vostre bonne grce, et priant Dieu vous donner, Monsieur, en bien bonne sant, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9 de mars 1582. Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes trs affectionnes recommandations monsieur de Sidney vostre cousin[282]. Vostre humble et plus affectionne vous faire service, CHARLOTTE DE BOURBON. [281] Notice prcite, de M. Sijbrandi. [282] Neveu. La princesse d'Orange, entoure alors, Anvers, de son mari, de ses enfants, de son frre, et d'amis franais, tels que M. et Mme de Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur leur faire sentir toute l'tendue de son affection pour eux, et jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalires. Aprs les perplexits qui, tant de fois, avaient agit son esprit et son coeur, elle commenait goter un calme auquel elle aspirait depuis longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rtablissement de sa sant fortement altre, lorsque, tout coup, un pouvantable attentat vint dchirer son me, en la frappant dans ses affections les plus chres, anantir le peu de forces physiques qui lui restaient et mettre prmaturment un terme sa noble existence. [283] Il avoit t convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant) au conseil d'tat du pas, deux conseillers franois, tels que les tats choisiroient. Il sceut qu'ils avoient rsolu de luy nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz prtexte donc de les obliger, leur dclara qu'il ne vouloit autre conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point. Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et d'intgrit, et intime ami de M. Duplessis. Nantmoins, en l'extrieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de tant plus que les plus spciaux serviteurs de la roine d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine leur matresse feroit un grand prjug de ses futurs comportemens et vers elle et vers le pas, selon qu'il prendroit plaisir ou non se servir de ces deux, desquels la probit leur toit connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit familier eux, surtout si quelqu'un de messieurs des tats estoit prsent; mais ne les admettoit aucunement ses affaires, leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit ais de supporter et dissimuler. (_Hist. de la vie de messire Philippe de Mornay._ Leyde, in-4, 1647, p. 60.) La marche de faits profondment douloureux va se prcipiter ici avec une extrme rapidit. CHAPITRE XI Attentat commis par Jaurguy sur la personne de Guillaume de Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.--motion gnrale cause par l'attentat.--Lettres des tats gnraux aux provinces et aux villes de l'Union.--Gnrosit de Guillaume l'gard de deux des complices de Jaurguy.--Prires pour demander Dieu la gurison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.--Amlioration de son tat suivie d'une rechute.--Dsolation de la princesse.--Propos outrageants tenus sur elle et sur le prince par Farnse et par Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la princesse au comte Jean.--Service d'actions de grces.--Dernire maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses obsques.--Deuil gnral.--Lettres de Guillaume Cond et du duc de Montpensier Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion. Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, aprs avoir, le matin, assist au prche, vient, dans la citadelle o il a tabli sa demeure, de retenir dner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux de ses neveux, fils du comte Jean. Le prince, ayant l'habitude de dner, le dimanche, en public, les hallebardiers de service dans la salle manger remarquent, parmi les spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui s'approche indiscrtement de la table: ils le repoussent dans la direction d'une porte auprs de laquelle il se fixe. Au moment o, l'issue du dner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa chambre et s'arrte devant une tapisserie qu'il fait considrer au comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un hallebardier qu'il le laisse, sous le prtexte d'une requte prsenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitt il dcharge, bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, prs de la mchoire suprieure, sans lser la langue ni les dents. tourdi d'abord du coup, le prince revient promptement lui, se sent bless, s'aperoit que le feu est ses cheveux, et, au milieu du tumulte caus par l'attentat commis sur sa personne, s'crie qu'on doit s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais dj le misrable a succomb sous les coups d'pes et de hallebardes que les assistants lui ont ports[285]. [284] Voir, sur les circonstances qui dterminrent Jaurguy commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_. [285] J'tois lors Anvers, dit Mornay, et M. le prince d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir diner. Les gardes avoient voulu chasser ce misrable de la salle, et il (le prince) les en avoit tancs, disant que c'toit quelque bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre, et s'toit arrt montrer la tapisserie M. de Laval, par dessus l'paule duquel fut tir le coup. J'y accourus aussitt, et vis le meurtrier, le corps envelopp de pentacles et toiles conjures de Notre-Dame-d'Ovido. M. le prince d'Orange ayant repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison ft tombe sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les siens, n'toit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde, pour empcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart d'heure, donn un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de rserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela ft arriv l, on n'et jamais pu croire que ce n'et t de son fait, et premier que la vrit et t connue, tout et t en combustion et carnage. (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p. 180.) Guillaume, se croyant frapp mort, dit aux seigneurs franais, qui l'entourent: Ah! que Son Altesse perd un fidle serviteur. Puis, s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: S'il plat Dieu, mon Seigneur, de m'appeler lui, dans cette conjoncture, je me soumets sa volont avec patience, et je vous recommande ma femme et mes enfants. Sa femme....! quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous leur poids, s'affaisse, et ne se relve d'un vanouissement, que pour retomber dans un autre[286]. [286] The perturbation that followed within the prince's house was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor princess, overcome with vehement passion, did swoon continually; the children confounded with tears and cries troubled all the place, and the rest of the friends and family present were utterly perplexed. (Herle to lord Burghley. _Corresp. of Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re srie, suppl. p. 220.) Ses enfants....! perdus, atterrs, fondent en larmes et jettent des cris de dtresse. L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une prsence d'esprit au-dessus de son ge, fait immdiatement explorer, sous ses yeux, le cadavre et les vtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard, des heures, un catchisme de jsuite, des tablettes, un paquet de lettres, des _agnus Dei_, une mdaille l'effigie du Christ, une image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pices de peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole. Ces dernires contiennent des transcriptions de prires et de voeux adresss Jsus-Christ, la Vierge, l'ange Gabriel, afin qu'ils favorisent l'entreprise de l'assassin[287]. [287] La publication intitule _Brief recueil de l'assassinat commis sur la personne du trs illustre prince d'Orange_ (Anvers 1582) contient le texte de ces prires et de ces voeux, dont voici le dbut: Jesu Christo nuestro seor, y la virgen sancta Maria, nuestra seora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha para su sanctissimo servicio!! Un tel dbut donne une ide suffisante de tout ce dont il est suivi. De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols. Marnix de Sainte-Aldegonde se hte d'informer de cette circonstance capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et l'agitation qui rgnait dans la ville commence se calmer. On ne tarde pas connatre le nom de l'assassin (Juan Jaurguy), et l'on russit arrter deux de ses complices, Venero et Timmermann. Cependant la princesse, dont l'nergie morale est toujours la hauteur d'un devoir sacr remplir, parvient matriser, dans une certaine mesure, ses douloureuses motions; et, ds qu'elle a recouvr assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari, elle s'y tablit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient de ses ferventes prires. Deux femmes d'lite l'assistent, en amies dvoues, dans l'accomplissement de sa sainte tche: l'une est la comtesse de Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay. [288] Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services dont elle tait capable. (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p. 183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principaut d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-f, Amsterdam, 1677, p. 816.) coutons de Mornay nous retraant une scne solennelle qui se passa, en prsence de sa femme et de la princesse, peu aprs l'attentat commis par Jaurguy: Il est digne de mmoire, dit-il[289], que monsieur le prince se croyant mort il fut consol par le sieur de Villiers, Pierre Loiseleur, son ministre; et, comme n'esprant plus rien de sa vie, se dispensa de la dfense que les mdecins lui avaient faite de parler. S'enqurant donc quel compte il pourroit rendre Dieu de tant d'excs commis en la guerre, de tant de sang rpandu, il (de Villiers) lui disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et, qu'tant command par son prince lgitime, il n'en toit pas tenu. Pour les guerres civiles aussi, dmenes pour une juste querelle, soit de la religion, soit de la patrie, y ayant apport une bonne conscience, que tout cela toit couvert de la justice de la cause. Lors le prince: _A la misricorde, monsieur de Villiers, mon ami! la misricorde, la misricorde!! c'est l mon recours, et n'y en a point d'autre!_--Ma femme y toit prsente avec madame la princesse d'Orange, en cette extrmit. [289] Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p. 183. De Mornay dit encore[290]: Pendant l'incertitude de cette blessure, n'est point croiable en quel soin en toit tout ce peuple. Cette grande place entre la ville et la citadelle, ds le point du jour, toit pleine de personnes de tout sexe, ge et condition, qui se venoient enqurir de son tat; vraye rcompense de ce qu'il avoit travaill pour ce peuple. [290] Mornay, _loc. cit._ Les tats gnraux, qui, le jour mme de l'attentat, s'taient empresss d'en informer par crit les magistrats de Bruges, leur adressrent, ds le lendemain, 19 mars, les informations suivantes[291]: Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez desireux de connatre comment les choses se sont passes ici, depuis la nouvelle que vous avez reue hier de la tentative d'assassinat sur la personne de Son Excellence. En consquence, nous n'avons pas voulu nous dispenser de vous mander par la prsente que quelques complices de l'assassin ont t arrts ici hier, et que la situation de Son Excellence n'est jusqu' prsent, Dieu en soit lou, pas empire. D'aprs l'opinion et le jugement des mdecins et des chirurgiens, la blessure n'est pas mortelle, moins, ce qu' Dieu ne plaise, qu'une fivre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant t tu sur la place, on transporta immdiatement son cadavre sur un chafaud, devant l'htel de ville, o on le reconnut comme tant celui de Jean Jaurguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier, pour Calais. Aussitt on arrta, son domicile, tous les domestiques qui s'y trouvrent, et entr'autres un prtre qui a avou avoir entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir administr la communion, aprs qu'il l'eut absous du crime qu'il se proposoit de commettre. De plus, il a encore avou que, pendant la semaine passe, il a dit, tous les jours, la messe et des prires pour la russite du projet. Et afin de donner l'assassin plus de force pour accomplir son crime, ce prtre lui avait attach au cou un _agnus Dei_ et un petit cierge bni, sous lequel tait li un billet renfermant divers caractres inconnus; tous ces objets ont t trouvs sur le meurtrier. On a encore accus de complicit, ou du moins comme paraissant ne pas avoir ignor le complot, un autre caissier appartenant la mme maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maa et son domestique. Ils sont tous arrts et on les interroge svrement, il est esprer qu'on dcouvrira encore d'autres coupables. Conformment aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont t dsigns pour assister, conjointement avec le magistrat de cette ville, l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons penser de cette conspiration. [291] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p. 336.--Des lettres semblables celle qui est ici reproduite, furent adresses aux provinces et aux villes de l'Union. L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et Timmermann furent condamns mort, le 27 mars, et excuts le lendemain. Avant leur excution, Guillaume de Nassau, toujours gnreux l'gard de ses ennemis, avait crit Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: J'ay entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant complices de celui qui m'a tir le coup. De ma part, je leur pardonne trs volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offens; et s'ils ont peut-estre mrit un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mrit, d'une courte mort. [292] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p. 80. Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant des mdecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de srieuses inquitudes: Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et le jugement bien certains; et luy estant dfendu de parler beaucoup, il escrivoit ferme et bien courant[293]. [293] _Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de trs illustre prince, monseigneur le prince d'Orange_, par Jean Jaurguy, Espaignol, Anvers, br. in-4, 1582, imp. de Ch. Plantin. Des prires extraordinaires, pour demander Dieu la gurison du prince, avaient t dites dans toutes les glises d'Anvers, en prsence d'une foule mue, laquelle s'taient joints les membres des tats gnraux. Icy, crivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple d'Anvers envers ce dbonnaire prince. Aprs ce dtestable coup, toute la ville print le sac et la cendre, humilie devant Dieu en jeunes, en prires, en oraisons. Les glises franoises et flamandes retentirent en pleurs et gmissemens, pour sa gurison. Des larmes de contrition et de repentance y furent rpandues abondamment, et cette action fut clbre avec tel zle et dvotion, l'affluence et l'attention y furent si grandes, que, ds le matin jusqu'au soir, on demeura dans les glises. [294] Lapize, _Hist. des princes et de la principaut d'Orange_, La Haye, 1639, in-f p. 524. Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet lan de tant d'mes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle gravit! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique lan n'inspira-t-il pas au noble coeur de Charlotte de Bourbon! Ces sentiments furent partags par le prince, son mari. Vivement touch de l'ardente sympathie dont il tait l'objet, il adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des lettres, dont on rencontre un spcimen dans celle que reurent de lui, vers cette poque, les reprsentants de la ville d'Ypres; elle portait[295]: Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons nullement que vous n'ayez t informez du malheur qui nous est arriv, dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez t vivement peins. Mais, puisque telle a t la volont de Dieu, il est juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous esprons cependant qu'il nous sauvera. Sa colre contre nos ennemis s'tant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-tre daignera-t-il manifester d'une manire clatante sa misricorde pour son peuple. Quant nous, en juger d'aprs l'tat que prsente la blessure, et d'aprs l'avis que les mdecins et chirurgiens peuvent mettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de gurir et de revenir la sant, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous esprons pouvoir, de nouveau et dans peu de temps, prter Son Altesse notre appui et nos services, pour le bien-tre et la conservation de ces pays. Nous sommes heureux que Dieu ait accord aux pays d'en a un prince aussi brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volont de Dieu (car nous sommes soumis tous les accidents et tous les maux qui affligent l'humanit), nous devions quitter ce monde, nous vous prions de conserver toujours Son Altesse vostre respect et vostre obissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en garde contre les menes des ennemis, qui ne manqueront certainement pas de mettre tout en oeuvre pour accomplir sur vous leurs perfides desseins. A cette fin, nous vous avons conseill maintes fois de prendre de bonnes mesures pour leur rsister, en donnant vos avis aux villes vos voisines et en les exhortant la persvrance. Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous recommandons Dieu. D'Anvers, le 23e jour de mars 1582. Comme nous avons d'abord sign les prsentes, le 23 de ce mois, nous ne voulons pas manquer de vous informer galement, qu'avec l'aide de Dieu, nous prouvons, de jour en jour, de l'amlioration. [295] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand, 1850, t. II, p. 347. Cette amlioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel se dclara une hmorragie que, pendant quelque temps, on ne put russir arrter. A la vue de cette sinistre hmorragie, Charlotte de Bourbon prouva l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut degr, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par la souffrance. Frappe au coeur, elle suppliait Dieu de la soutenir, au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son ministre de compagne dvoue et de consolatrice, alors surtout qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la gravit de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine. Dans son abngation illimite, la princesse tait prte tout sacrifier, mme sa vie, pour que les jours de son mari fussent pargns. Ils le furent, en effet, alors, d'une manire inopine. De Thou prtend[296] que tous les remdes ordinaires ayant t inutilement employs, Lonard Botal, de la ville d'Asti, mdecin du duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de faire succder continuellement diverses personnes, les unes aux autres, pour la fermer, de cette manire; qu'on eut recours au procd qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma. [296] _Hist. univ._, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne concordant pas tout fait avec le rcit de de Thou, celui de P. G. Hoofts, _Nederlandsche historien_, Amsterdam, 1677, in-f, p. 816. Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et tait ds lors en position d'apprcier la nature et l'efficacit des soins qui lui taient donns, fournit sur le point dont il s'agit un renseignement la prcision duquel il y a lieu de s'attacher exclusivement[297]. [297] Note de Mornay sur l'_Hist._ de de Thou, t. VI, p. 182. La vrit est, dit-il, que le coup de pistolet tir de si prs, avait cautris le rameau de la veine jugulaire, en le perant, et par consquent tanch le sang, jusques ce que l'escarre tomba! Mais ce ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien qu'on y tnt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq livres; mais les chirurgiens, par mgarde, ayant pouss une _tente_ en la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient, et ayant en vain tch de la retirer, au bout de quelques jours, nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouv un pus blanc au bout, qui donna argument que la veine tait ferme; ce qui se trouva vray. Alors que ce rsultat favorable n'tait pas encore obtenu, _les quatre membres du pays et comt de Flandre_ donnrent charge au grand bailli de Gand et un magistrat d'Ypres de se rendre auprs du prince d'Orange. L'instruction dont ils taient munis portait[298], entre autres choses: Lesdits sieurs visiteront, de la part _des quatre membres_, Son Excellence. Ils reprsenteront devant luy, sy sa disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechte, et lui tiendront les propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec prsentation de tout service et tmoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir accs Son Excellence, reprsenteront tout le mesme _ madame la princesse_, en tels termes qu'ils sauront appartenir. [298] Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand bailly et superintendant de la ville de Gand, et le Sr de Winterhove, adv. de la ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de la part des quatre membres du pays et comt de Flandres. (_Doc. hist. indits concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p. 358.) A peine est-il ncessaire d'ajouter que la vive sollicitude des populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes dmarches analogues celle que les dlgus _des quatre membres de Flandre_ furent ainsi chargs d'accomplir; dmarches minemment significatives, qui touchrent extrmement le prince et la princesse. L'un et l'autre, cette poque, taient l'objet d'outrages rvoltants, que dversaient sur eux certains coryphes du parti espagnol. Alexandre Farnse, croyant Guillaume tu par Jaurguy, osait crire Philippe II, le 24 mars[299]: Le coeur me crevoit de voir que tant de mchancets et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion et de Votre Majest tardassent si longtemps recevoir le salaire convenable, et qu'il ne se trouvt personne pour le donner; mais enfin nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectut, quand le moment a paru en tre venu, en tant du monde un homme si pernicieux et mchant, et en dlivrant ces pauvres pays d'une peste et d'un poison tel que lui. [299] Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 77. Insulteur non moins indcent et lche envers la princesse d'Orange que son mule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine l'avait t nagure envers la pieuse et hroque princesse de Cond[300], le cardinal Granvelle, instigateur, la cour de Philippe II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se dshonorait en crivant tel ou tel de ses affids: On a envoy le prince en l'autre monde, que y ft est mieulx il y a vingt ans..... Il a endur une poyne extrme, et vous pouvez penser quel toit alors son beau visaige, pour donner contentement sa nonnain apostate[301].--Il fust est bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement, car je m'asseure qu'il aura procur, devant que de sortir du monde, d'accommoder ses btards et sa nonnain, mre d'iceulx[302]...--On assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleursie: il seroit bien les avoir enterrs ensemble tous deux[303]. [300] Voir ce que contient, sur ce point, notre publication intitule: _lonore de Roye, princesse de Cond_, 1 vol, in-8, Paris, 1876, p. 91, 92. [301] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII. [302] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p. 98. [303] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p. 104. Mais laissons-l ces infamies, qui psent, de tout leur poids sur la mmoire de leurs auteurs; et attachons-nous ces belles paroles du psalmiste[304]: Ils maudiront, mais tu bniras, Seigneur!! [304] Ps. CIX, 28. Quatorze jours s'taient couls depuis la cessation de la redoutable hmorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'tat de son mari Jean de Nassau, dans une lettre qui, trs probablement est la dernire de celles qu'elle ait crites, et laquelle ds lors s'attache un intrt particulier. Elle lui disait[305]: Monsieur mon frre, s'en retournant vostre secrtaire vous trouver, je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos bonnes grces, et vous assurer que je n'ay laiss d'avoir tousjours fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma soeur, encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes lettres; aant est taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hlas! ont est, quelque temps, extrmement mauvaises, par la blessure de monsieur le prince, vostre frre, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels changemens et dangers, cause d'une veine blesse, que, selon le jugement humain, il estoit tenu plus prs de la mort que de la vie. _Mais Dieu, par sa grce, y a miraculeusement mis la main, lorsque nous estions au bout de nostre esprance_, aant cess le sang depuis quatorze jours en ; et ds lors la playe s'est tousjours porte de mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une _tente_ qui y avoit t cache depuis ledit jour qu'il saignoit pour la dernire fois; et se gurit, ceste heure, la playe si naturellement, que nous ne doutons point de sa convalescence, _moiennant la grce de Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon coeur nous vouloir continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets_, et qu'il vous donne, monsieur mon frre, en bien bonne sant, heureuse et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre bonne grce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582. Vostre bien humble et obissante soeur, vous faire service. CHARLOTTE DE BOURBON. [305] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p. 86. _La grce de Dieu_, en rponse aux ferventes supplications de la princesse, _continuait_ si manifestement _ faire sentir ses effets_, que Guillaume crivit, le 25 avril, Cond[306]: Je vous remercie humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma blessure, et comme je suis assur que vous louerez Dieu avec moy de la gurison que, j'espre, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay bien voulu escrire ce mot par les prsentes: c'est que, comme tous les mdecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve gurison, laquelle j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous plaira me commander. [306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, f 725. A peu de jours de l, la gurison tant complte, les tats gnraux, en corps, allrent offrir au prince leurs flicitations. Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les glises de toutes les villes des services d'actions de grces. Guillaume assista celui qui fut clbr Anvers, le 2 mai, au milieu d'une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont plusieurs pleuroient de joie, qu' peine, un certain moment, pouvait-on pntrer dans l'glise, ou en sortir[307]. [307] Bor, t. II, p. 316. Si la reconnaissance du prince envers Dieu tait profonde; quelle n'tait pas, en mme temps, celle de sa pieuse et fidle compagne! Elle voyait combl le plus cher de ses voeux, par le rtablissement de son mari; et, heureuse d'avoir pu accomplir, dans sa plnitude, vis--vis de lui, une tche sacre, elle acceptait avec une entire soumission l'austre dispensation sous laquelle dsormais elle devait s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre avaient, depuis le 18 mars, puis ses forces physiques, et un mal irrmdiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de la vie: elle allait mourir, et le savait. Elle envisagea en chrtienne la mort qui, sur cette terre, allait la sparer de tous ceux qu'elle chrissait; et ce fut, en priant pour eux, en les bnissant, que, confiante en un revoir ternel, elle exhala son dernier soupir. Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, que celui o elle remit, en paix, son me entre les mains de Dieu! Que de larmes, mais aussi quelle puissance de relvement et d'esprance dans ces admirables paroles: Toute mort des biens-aims de l'ternel est prcieuse devant ses yeux[308].--Bienheureux sont ds prsent ceux qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs oeuvres les suivent[309]. [308] Ps. CXVI, 15. [309] Apocal. XIV, 13. L'histoire ne fournit aucuns dtails sur la dure de la maladie laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui l'assista, l'heure suprme[310] ni sur les recommandations qu'elle put faire entendre, dans l'intrt de ceux qu'elle aimait. L'intuition de quiconque peut aujourd'hui se faire une juste ide du caractre et des gnreux sentiments de cette femme minente supplera aisment ici au silence de l'histoire. [310] La maladie de la princesse fut une pleursie procde des sang-melleures qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, tout moment d'esprance en crainte, et au rebours. Elle mourut fort chrtiennement, et l'assista ma femme, jusques la mort. (Note de Mornay sur l'_Hist. univ._, de de Thou, t. VI, p. 182.) Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela lui sa fidle servante[311]. [311] Le mme jour, les tats gnraux prirent la rsolution suivante: tant dcde de ce monde la srnissime princesse d'Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est rsolu que, pour s'associer au deuil du prince, des membres de l'Assemble se transporteront vers Son Excellence, aprs midy. (Archives gnrales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des Provinces-Unies, la date du 5 mai 1582.) Les obsques de la princesse furent clbres Anvers avec une solennit exceptionnelle[312]. [312] Bor, t. II, p. 316.--Meteren, _Hist. des Pays-Bas_, tr. fr. La Haye, 1618, in-f p. 215.--_Antverpin Christo nascens et crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760: Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis ma, solenni pompa, in cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus, statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis, etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane restitutus. Si la douleur cause par sa mort pouvoit tre capable de recevoir quelque allgement, ce fut qu'on la voyoit comme partage par un grand nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers toit tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de cette superbe ville y rendoient des preuves sincres d'une vritable douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur et de pompe pour un appareil funbre y fut contribu; et le corps o une si belle me avoit habit fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle _la grande glise_, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en la chapelle de la Circoncision[313]. [313] _Mm. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau_, Leyden, 1625, p. 18.--Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la spulture de Charlotte de Bourbon dans la _grande glise_ d'Anvers, en d'autres termes, dans la cathdrale. Aucune mention n'en est mme faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier (Anvers, 1856, gr. in-4) est intitul: Inscriptions funraires et monumentales de la province d'Anvers.--Arrondissement d'Anvers.--glise cathdrale.--Voir les explications dans lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur de l'ouvrage suivant: Annales antverpienses, ab urba condita ad annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc., auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpi, 1847, p. 67, 68. La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui, au sein des Pays-Bas, de mme qu'en France et ailleurs, l'aimaient et l'honoraient. La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait pas t constamment, pour lui, son incomparable compagne? Monsieur, crivit-il au prince de Cond[314], encore que j'aie senti de plus prs la perte que j'ai faite de ma femme, pour plusieurs raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amyti et affection qu'elle a porte tous ceux qui ont aim Dieu. Et quant vous, monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la chrestient. J'espre que vous ne lairrez, pour cette affliction qu'il a pl Dieu m'envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits enfans, la mesme bonne volont qu'il vous a pleu nous porter par cy-devant. [314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f 727). Ces petits enfants, en perdant une mre telle que la leur, taient bien plaindre: leur aeul maternel le sentit, pour sa part, et la lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu'il prouvait pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments levs de la fille qui, si longtemps mconnue par lui, avait enfin gagn son coeur. Trois mois avant de descendre, son tour, au tombeau[315], le duc de Montpensier crivit sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]: Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mre, que j'eusse bien dsir qu'il eut pleu Dieu vous conserver plus longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles, comme j'ay entendu elle avoit bien commenc, en vous principalement, qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont elle estoit doue, obissant bien vostre pre, je ne vous oublieray jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma petite-fille, de vous en faire toutes la grce et de vous conserver en la sienne. De Champigny, ce 16e jour de juing 1582. Vostre bien bon grand-pre, Loys de Bourbon[317] [315] En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny. (_J. de P. de L'Estoile_, nouvelle dit., t. II, p. 69).--De L'Estoile dit encore dans son journal (t. II. p. 69).--En ce moys de may 1582 mourut, Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrette pour ses vertus et, entre autres, pour la charit misricordieuse qu'elle exeroit l'endroit de toutes sortes de personnes affliges et oppresses. [316] Archives de M. le duc de La Trmoille. [317] Une lettre, qu' la mme poque, Louise-Julienne de Nassau reut de la duchesse de Montpensier, tait ainsi conue: Ma fille, je n'ay peu qu'avec beaucoup de regret entendre les nouvelles du dsceds de feu madame la princesse, vostre mre, tant pour la grande perte que je say que vous et mes petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l'amyti que, je say, elle me faisait ce bien de me porter; vous suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je prendray bien grand plaisir de m'emploer pour vous servir toutes, en ce que j'en auray de moens, et vous tenir, au reste, aux bonnes grces de monsieur vostre grand-pre; ce que je feray tousjours de pareille affection et bonne volont que, pour fin de lettre, je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne sant, longue et heureuse vye.--De Champigny, ce 9e jour de juin 1582.--Vostre plus affectionne grand-mre, Caterine de Lorraine. (Archives de M. le duc de La Trmoille.) Arrtons-nous ces touchants hommages, rendus par un mari et par un pre la jeune princesse dont nous avons tent de retracer la vie. Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un devoir remplir, qu'un respectueux besoin de coeur satisfaire, en saluant ainsi, trois sicles de distance, la pure et radieuse image de celle qui, tout en s'identifiant avec une seconde patrie, n'oublia jamais sa patrie d'origine, cette France, au sein de laquelle s'tait coule la majeure partie de son existence, et qui doit s'honorer de la compter au nombre de ses enfants. Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une conviction qui dborde, en quelque sorte du cadre troit de cette simple esquisse biographique. S'il est bon, sans doute, de chercher parfois planer sur les hautes cimes de l'histoire et d'tendre de l ses regards jusqu' de lointains horizons, il est surtout bon de se limiter la contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement accessibles. En d'autres termes, il est au point de vue moral et intellectuel, pratiquement salutaire de s'attacher, dans la vaste gnralit des milieux historiques, l'tude intime des grandes individualits, et d'entretenir avec elles un commerce dont la familiarit sympathique ne fait qu'accrotre le respect et l'admiration qu'elles commandent. Cette vrit, toute d'exprience, s'applique, nous sommes heureux de le constater, aussi bien telles individualits contemporaines, qu' telles autres des sicles passs; car ceux-ci n'ont pas, eux seuls, l'apanage des natures d'lite. Or, de cette importante vrit, tirons une conclusion bienfaisante: Aimons, honorons, dans le prsent, ainsi que dans le pass, la grandeur morale, partout o il nous est donn d'en saisir l'aspect; et sachons, nous hommes surtout, proclamer avec gratitude, comme fils, comme frres, comme maris, comme pres, que jamais, soit au sein de la socit, soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons rencontr cette sainte grandeur plus fconde et plus touchante, que dans un coeur de femme, vivifi par la foi chrtienne, s'panouissant dans l'inaltrable sphre du dvouement et de la bont; puis, demeurons inbranlables dans la consolante conviction que ce noble coeur, lorsqu'il a cess de battre, sur cette terre, laisse aprs lui, en s'levant la vie suprieure de l'ternit, une trace lumineuse qui nous montre le chemin du ciel!! APPENDICE I L'esprit de Mme Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier, la Royne, mre du roy. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, fos 94 97.) .... Que Vostre Majest du service s'enqueste Et de l'honneur de Dieu qui n'est point ador, O le peuple ignorant adresse sa requeste. Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste, Qu'il a monstr en quoy il veut estre honor, En quoy il est seroy, en quoy deshonor, Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste. S'il a sa volont laisse par escrit, Le temps ne sauroit rien contre elle avoir prescrit Qu'en son premier estat et force il ne remette. A jamais durera l'ternelle bont; L'usaige n'obtiendra contre sa volont, Et de le soustenir qui vouldra s'entremette. .......................................... Gardez-vous de penser comme Hrode, le sire Et roy du peuple juif, que, le rgne advenant De Jsus-Christ, tous roys et rgnes maintenant Viennent de vostre filz la puissance destruire. Ceste erreur feit jadis les innocens occire A Hrode, et pourrait vous nuyre maintenant, Si vous n'allez tousjours ce propos retenant Que Dieu fait et maintient tout rgne et tout empire. C'est le roy souverain de tout le genre humain Qui a mis la couronne et le sceptre en la main De Charles, vostre filz qui domine la France. Si Dieu veut que son peuple entende le servir, Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir Blasphmeroit le nom du Seigneur outrance. Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorit donne, Pays, peuples, subjects et dominations, Princes, roys, empereurs, sur toutes nations, N'a garde de ravir la puissance personne; Et qui de tel meffait Sa Magest souponne, Juge de l'ternel selon ses passions, De qui les voyes sont grces, compassions, Bnignit, piti, mercy, volont bonne, Voire ceux qui ont coeur de se renger soubz luy Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire, Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez, Comme gresse seront tout soudain escoulez. Si Sa Magest vient les reprendre en son ire. ............................................. La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontre, Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer, Dont chacun me souloit heureuse renommer Faisoit parler de moy en plus d'une contre; Mais ces records au ciel vous donneront entre S'il vous plaist si avant au coeur les imprimer, Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer, Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montre. II Lettre du duc de Montpensier l'lecteur palatin, 28 mars 1572. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, fos 65, 66.) Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est matire de grande consolation aux pres et mres, aussi puis-je porter bon tesmoignage que leur dsobissance tient le lieu du plus extrme desplaisir qui sauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour ce que, m'estant propos beaucoup de contentement de leur saincte et chrestienne nourriture, de celle qui s'est retire en vostre maison, il faut, mon grand regret, que j'en ressente prsent tout le crve-coeur qui se pourroit dire; car, _l'ayant aime, secourue et assiste en toutes ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un trs bon et trs affectionn pre_[318], elle s'est nanmoins tant eslongne du sien, que, sans avoir esgard sa qualit et profession et ceux qui elle avoit l'honneur d'appartenir, elle s'est absente de ce royaume pour chercher ung lieu o elle se peust faussement douloir _de ce dont elle ne s'est jamais plaincte pendant qu'elle a est parde_[319]. Aussi, monsieur mon cousin, ne suis-je pas si cruel envers mon propre sang, _quand elle m'eust fait entendre, ou par elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle avoit de continuer ses jours dans un monastre_[320], que je ne n'eusse moy-mesme cherch moens honestes pour l'en retirer, et avec le moins de scandale qu'il eust est possible, la mettre en ung estat plus conforme ses affections. Mais qui eust jug, aprs avoir demeur en son abbaye, portant qualit et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans, donn l'habit et fait faire profession plusieurs ses religieuses, et, en ma prsence et hors d'icelle, satisfait ordinairement tous les aultres actes et exercices de pit convenables ceste charge, qu'elle en eust desdaign l'estat? Aussi, suis-je certain que le dsir d'avancer l'honneur de Dieu, ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17e jour de ce prsent moys, _ne l'a point tant sollicite en ce faict, comme la mene d'aucuns, avec une libert qui ne sent aultre chose de saintet que le monde et la chair_[321]; _ce qu'elle a fait aisment paroistre, ne s'estant accompaigne, en ce voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et mauvais garnemens, congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu habitude d'aussi scandaleuse vie qu'il s'en feust peu choisir_[322]; ce que nanmoins je ne trouve pas par trop estrange, parce qu'il estoit bien raisonnable d'excuter la conduite d'une telle et si malheureuse entreprise par personnaiges de sac et de corde comme ceux-l, et ce qui ne valoit rien de soy feust many par le conseil et industrie de gens de cette qualit. Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant la gloire de Dieu, que me rendre tout debvoir d'obissance et service; car je n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advance pour faulcer _un serment et voeu qui luy a volontairement et franchement est rendu_[323], ne que les prdcesseurs roys, roynes, princes et princesses de ceste couronne ayent acquis le nom de trs chrestiens par une voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la premire de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion de ses prdcesseurs, a trouv bon de porter l'habit de religieuse par l'espace de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du tiltre et proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout soudain, sans en communiquer pre, frre, soeur, ne parente, habandonner le tout, voire son roy et son pays, pour en aller chercher en Allemagne[324]. Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict qu'elle s'efforce de vous donner _d'avoir est force en sa profession, qu'elle a est faicte hors ma prsence et en l'absence semblablement de la feue duchesse de Montpensier, ma femme_[325], que Dieu absolve, voire sans que nous fssions plus prs d'elle que de quatrevingts lieues, ne que autres y assistassent pour nous et de nostre part, que monseigneur Ruz, prsent vesque d'Angiers, et pour lors prcepteur de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour faire paroistre, joinct l'approbation qu'elle en a faict par le long temps qu'elle a depuis demeur en ladite abbaye, _sans s'en estre plainte ny moy, ni aucun de ses suprieurs, que ceste prsuppose force qu'elle porte dedans la bouche n'est que un masque dont elle cuyde couvrir sa tmrit_[326]. Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrtion de mettre en jeu l'obissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule folye en est si eslongue, qu'elle donnera matire tout le monde de croire que, de sa vie, elle n'en et dj la volont. Aussy la saintet dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la dsobissance et rebellion; et ont ordinairement ceux de son party commenc leur renouvellement de vie par tels fruits et actions[327]. Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous luy faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obissance servir de retraite aux enfans fugitifs de la prsence de leurs pres, et particulirement d'elle, _qui ne sauroit remarquer une seule rudesse que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent bien en son me, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay oubli office de paternit, amiti, privaut et services dont je n'aye us en son endroit_[328]. Et tant s'en fault que j'aye le coeur si cruel que d'y avoir failly, que mesme, cette heure, et aprs la lourde faute qu'elle a commise, je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire revenir pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je savois que Dieu luy feit la grce _de vouloir suyvre ce conseil_[329]. Pour le moins ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois beaucoup d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous veulx remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me demanderiez en pareille fortune, comme chose trs raisonnable, que nous fassions aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous fust faite. Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire entendre aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont fait aller pardel, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et n'en peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous promettez. Si, contre leur naturelle pit et bont, ilz n'ont, depuis que les ay veuz, apprins favoriser le vice pour la vertu, et se contenter de ce qui doit apporter mescontentement et horreur toute me bien naye qui cognoit et rclme notre Dieu; voil pourquoy il ne fault point mettre en avant, _au moins en la faveur de ceste mal advise, combien peut la force de conscience_[330]; car j'ose dire, et me pardonnera la majest de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a province en l'Europe o elle soit tenue plus libre toutes sortes de gens _qu'elle est en ceste-cy, ne o ce que nous ressentons de la religion dedans nos mes soit moins recherch ou empesch_[331]. Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en pourront avoir les trangers, nos voisins; mais je say bien que telz importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et permettre diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux o ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient souffrir aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui ont tousjours par cy-devant est infrieurs ceste couronne, oby et receu les lois de ceux qui l'ont porte, sont montez en telle arrogance, que de vouloir forcer la bont de nostre prince en cecy et luy faire accorder ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez qu'ils blasment et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la religion que mes prdcesseurs ont entretenue et continue depuis le temps que Dieu leur a fait la grce de leur avoir donn cognoissance de son saint nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis rsolu par sa bont d'y continuer et user mes jours, portant en ma conscience un trs certain tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par son fils Jsus-Christ, et qui aiant t baille son glise, est parvenue jusques nous, sans avoir este rprouve ne condamne par aucuns conciles gnraux, ne peut estre atteinte par les hrsies qui l'ont traverse et assaillie continuellement; cela m'apporte une indicible consolation et me tient si ferme en ma crance, _que je ne recognoistray jamais ceux-l pour mes enfans, qui s'en seront dsunitz et retranchez_[332]. Aussy ay-je tousjours dsir leur estre autant pre et exemplaire de religion, comme j'ay est, prenant soin de ce qui a regard leur vie et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommod celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne aultre, _pour demander aucune chose en ma succession_[333], de laquelle je trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat, premier qu'elle fst advenue; car, comme elle sait, sa dfunte mre luy a delaiss si peu de moens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part pour rendre la moiti _de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont elle est partie_[334]. D'ailleurs elle y a renonc au profit de son frre, auquel par consquent elle se debvroit adresser, si elle y pouvoit ou y debvoit estre restitue, ayant, quant moy, trs bonne esprance de donner tel ordre mes affaires, qu'elle, ne aultre de semblable religion, ne se vantera jamais d'avoir est rcompense de sa dsobissance, sur les biens qui resteront aprs ma mort, ou de recueillir profit sur mon bon mesnage, du travail, peine et desplaisir qu'elle donne ma vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez, qui en cecy doibvent estre aultant justement offenses, comme le scandale en est publicq et dommageable, vouldront tant rputer avec mes longs, fidles et loaux services, qu'ilz ne feront jamais dictz, qui me frustent de mes intentions, ne qui astreignent mes hritiers chose si injuste et draisonnable. Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en user aultrement, et que, mettant la main vostre conscience, vous confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine, vostre fille, avoit de semblable faon contrevenu voz volontez. Je supplie Dieu, de tout mon coeur, dresser et rformer si bien celles de la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement en son debvoir; quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main et m'osterez toute juste occasion _de me douloir qu'elle ayt trouv avec vous support en sa folye_[335], qui est et se trouvera telle par tous les princes et potentats de l'Europe, qui en considreront l'importance, qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy donner retraite en leur pays; et me tenant certain que vous vous y comporterez en parent et amy, je vais achever cette longue et ennuieuse lettre par mes humbles recommandations vos bonnes grces, et en priant Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et contentement que vous desirez. Votre humble et obissant cousin, LOYS DE BOURBON. A Aigueperse, ce XXVIIIe jour de mars 1572. [318] tait-ce aimer en pre, que tyranniser la conscience de Charlotte? [319] Assertion formellement dmentie par les dolances et les supplications ritres de Charlotte. [320] C'est prcisment ce que, maintes fois, Charlotte fit entendre. [321] Outrage rvoltant, qui jamais n'et d sortir de la bouche d'un pre. [322] Nouvel outrage et allgation d'un fait faux; car Charlotte, d'accord avec sa soeur la duchesse de Bouillon, et avec la reine de Navarre, favorables sa sortie de Jouarre, et en ayant prudemment assur les suites immdiates, avait t accompagne jusqu' Heydelberg par un homme honorable, Franois Daverly, seigneur de Minay, dont l'lecteur palatin, Frdric III, apprcia si bien le caractre et la rectitude de procds que, plus tard, il se fit reprsenter par lui dans une imposante solennit qui concernait personnellement la jeune princesse; solennit dont il sera parl plus tard. [323] Le duc se laisse entraner ici une imposture; car c'tait par son ordre mme et par celui de la duchesse qu'un simulacre de serment et de voeu avait t extorqu leur fille le 17 mars 1559. [324] Il y a l une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant la loyaut dont la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon portrent toujours l'empreinte. [325] Qu'importait l'absence du pre et de la mre, lorsque la profession eut lieu? Tous deux n'en avaient pas moins t les instigateurs de la violence qui imposa cette profession Charlotte de Bourbon. [326] Les rpugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent surabondamment qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle obissait la voix de sa conscience, ni approbation de la violence qu'elle subissait. [327] Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter rellement et chapper l'accusation de dsobissance et de rbellion qu'en se pliant l'injonction d'avoir la mme religion que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des bas-fonds de la servilit religieuse. [328] Quelle absurde insistance que celle du duc se faire passer pour un excellent pre, quand il n'avait t jusque-l pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais pre! [329] Les beaux sentiments dans l'talage desquels se complat ici le duc, avec plus d'affectation que de sincrit, n'taient en ralit que des effusions de paroles frappes de strilit par son altire intolrance. Il exigeait, en effet, que pour russir se concilier les bonnes grces paternelles, Charlotte de Bourbon comment par abdiquer, en matire religieuse, ses convictions personnelles. [330] Nouvel outrage la conscience de Charlotte de Bourbon. [331] Le duc tombe ici dans d'absurdes dclamations, en contradiction manifeste avec l'ensemble des faits attests par l'histoire. [332] Cette dclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un pre dnatur; et celui qui ose la faire ose aussi se dire un homme religieux! Il est difficile d'insulter plus arrogamment la saintet de Dieu et celle de ses commandements. [333] Ici le duc draisonne en s'tendant sur un sujet tel que celui de sa succession, dont l'lecteur palatin ne lui avait pas dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, _ab irato_, contre sa fille Charlotte une menace d'exhrdation. [334] Ainsi, voil Charlotte de Bourbon accuse par son pre de dtournements commis au prjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela sans qu'un fait quelconque soit allgu l'appui de l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de caractre du duc, et le relgue au rang infime des pires calomniateurs.--De son ct, dom Toussaint Duplessis (_Histoire de l'glise de Meaux_, t. Ier, p. 374) dit: Qu'il est sr que Charlotte de Bourbon, qui mditoit depuis longtemps sa sortie, ne se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme d'argent aux dpens du monastre; mais il ose formuler cette odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il prtend qu'en changeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon aurait reu de ce seigneur, titre de soulte, une somme qu'elle se serait approprie; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins rduit l'impossibilit de dmontrer le fait mme du prtendu dtournement. Son assertion sur ce point demeure donc l'tat de vritable calomnie.--Ceci pos, il est regrettable qu'un crivain srieux, M. Thiercelin (_Histoire du monastre de Jouarre_, publie en 1861, p. 66, 67), se soit laiss entraner croire sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de prs il et pu facilement se convaincre de la fausset de l'accusation formule par cet annaliste, en l'absence de tout lment de preuve. [335] L'lecteur palatin est ainsi, son tour, accus d'un mfait par le duc; car n'est-ce pas un vritable mfait que d'avoir os donner asile Charlotte de Bourbon, cette folle, cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants de l'Europe auraient refus d'accueillir? III _Petrus Forestus_, mdecin distingu, qui, maintes fois, fut appel soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rdig un rcit fort circonstanci de celle dont il fut atteint, lors du sige de Leyde, et un expos prcis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur d'amener son rtablissement. Ce rcit et cet expos, que contient la collection des oeuvres de l'habile mdecin (_Petri Foresti opera omnia, F. r. c. f._, 1660, _in-f_) ont t reproduits par M. _Fruin_, dans la trs intressante notice biographique sur _P. Forestus_ qu'il a publie en 1886. (Voy. _Bijdragen voor Vaderlansche Geschiedenis en Oudheid-Kunde Verzameld en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff en P. Nijhoff thans door Dr R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.--Derde Reeks. Derde Deel, eerste stuk.--'s Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1886._) Parlant Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir eues avec le prince, son pre, _P. Forestus_ disait: Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum. Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro transferam. Ut enim nominis gentilitii et bonorum hoereditas exstat, ita et amoris successionem esse oportere veteres censuerunt. Valetudinem suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit. Roterodami enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam, indolem morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem, dixit amicis: Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque potestatem probe perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam me illi totum nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei enim auxilio (in quem sanationis laudem libenter transcribo) restitui optimum principem reipublic, tibi ac fratribus optatissimum parentem. Voici maintenant en quels termes s'exprimait _Forestus_ sur la maladie du prince et sur le traitement suivi: Illustrissimus princeps Auraicus, cm per totam hyemem quartam laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis strenuissimi mortem, moerore quoque afflictus, deinde etiam haud exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidan, quo tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in principio mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem biliosam, eamque valde malignam incidit. Qu quidem febris cm quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cm ven sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam et curis continuo extenuato, ac idem pilulas ex alo et agarico deglutisset, et prterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis magisque increscente. Qu adeo Excellentiam suam affligere coepit, ut a continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente, altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod sumeret, cm maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita ut hoec febris ex genere febrium subintrantium biliosarum esset. Cm jam quasi pro deplorato haberetur, tandem per conomum ejusdem, ex Philippi Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam accitus fui. Ubi vero illum graviter decumbentem vidissem, et prter febrem malignam etiam symptomata gravissima conspexissem, nempe fluxum ventris biliosum vires dejicientem et calorem febrilem excedentem, et sitim intolerabilem, adeo ut vires ita collaps essent ut ex lecto vix amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur. Evenit enim, cm in sede paulisper collocatus esset, ac magister supplicum libellorum camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque tempore reservatis, subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi graviorem incidit, ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum putarent; sed frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in eadem instinctis, et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum collocatus, melius respirare coepit. Cterum, cm victus rationem observarem, qua Excellentia sua uteretur, intellexi quod hc ipsa magis morbum auxerat, nam alimenta qudam calida eidem concessa erant, similiter et qudam exiccantia: bibebat enim vinum rubrum, in febre biliosa, a qua urina valde quoque tincta erat et inflammata, qu mihi spectanda offerebatur. Hc, cm diligent examine advertissem, inprimis victum omnino immutandum esse suasi, et ut prcipue a vino gallico, quo solo perperam utebatur abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me conversus, inquiens: Quid aliud, quso, biberem, cm fluxum alvi vehementiorem habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia sua febrem acutissimam satisque malignam, qu vini potione ita augebitur, qu licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem transibit, calore ob vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei bibendam consului vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et ita ratione inductus, aquam cinnamomi elegit: et cm eam ultra octo dies bibisset, statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor febrilis ex parte coepit mitigari, quamvis febris eumdem minime reliquerit, ut una febris alteram subintraret, antequam prcedentis febris perfecte fieret declinatio: in quibus febribus subintrantibus, licet sub declinationem postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et cm cibum sumeret, vel potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum est, febris eumdem apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum levi refrigeratione digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica invadere solet, quam etiam timebam, in homine exiccato, prcedente quartana, tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam extenuantibus, et vires ejusdem dejicitienbus. Propterea, cm vires debiles essent, et ne in hecticam incideret, victu humectante refrigeranteque subinde usi sumus, ac reficiente; aliquando vero et parum restringente, ob fluxum biliosum concitatiorem, qui et vires labefactabat. Cm autem Adrianus Junius, medicus ille doctissimus ac nostri amantissimus, tunc temporis forte Roterodami esset, Excellentiam suam ultro bis terve invisit, cum quo ac alio medico domestico prscripsimus emplastrum ex malis cotoneis paratum, quod ventriculo exterius apponebatur, ad ejusdem ventriculi roborationem, ob bilem quoque ad stomachum confluentem et fluxum concitantem, refrenandam. At Junius ipse in febrem tunc incidens, Middelburgum remeavit, cum eodem tempore ibidem commorabatur. Discedens vero de curatione Excellenti su satis anxius erat, uti et alius medicus. De saluteta men Domini nequaquam contra opinionem multorum animum abjeci; cumque una in curatione cum medico domestico permanerem, tempusque calidum esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua maliorum, in cubiculum grotantis fieret, ut antea solebat. Prterea cm cubiculum in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi ligneis stratum, in altiore loco positum, cmque alias locus commodus non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus ut aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus dispersis. Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus, cotoneorum, fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob. de riber extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore facta, eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus, ut viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch. injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis distillatis, confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes nutrientibus humectantibusque, tandem prter omnium hominum opinionem, tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus fuit. Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici, illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo morbo detineretur, mea opera semper usus est. Il est aussi parl de la maladie du prince d'Orange dans les lettres suivantes: 1 De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau, du 22 aot 1574 (Groen van Prinsterer. _Corresp._, 1re srie, t. 5., p. 38); 2 Des mmes au mme, du 28 aot 1574 (_ibid._, p. 43 45); 3 De N. Brunynck au comte Jean, du 28 aot 1574 (_ibid._, p. 45 47); 4 Du mme au mme, du 2 septembre 1574 (_ibid._, p. 51, 52); 5 De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574 (_ibid._, p. 52 57). 6 De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (_ibid._, p. 57). IV 1. Avis de cinq ministres de l'vangile sur le mariage projet de Guillaume de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 224.) Ayant trs illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appel les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous ayant command de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages et dpositions receues et couches par escript par Michel Vinue, notaire publicq, y entrevenant l'autorit d'un bourgmaistre et eschevin, touchant l'adultre de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a quelque aultre chose tendante cela, et de donner Son Excellence nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la premire femme, et si luy est licite de s'allier une autre par mariage; nous avons estim que nostre devoir estoit de rendre obissance Son Excellence et ainsy luy en dclarer nostre advis brifvement et clairement. Avons doncques leu et pez les tesmoignages qu'ont rendu, touchant cest adultre, nobles hommes, le sieur d'Allendorf, le sieur Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix, seigneur du Mont de Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck, secrtaire de Son Excellence, desquels tous les dpositions nous ont est mises entre mains par ledit notaire. Ayans aussi pez le bruit commun de cest adultre, et qui continue desj par l'espace de prs de quatre ans entiers; ayant aussi monseigneur le prince pass plus de trois ans, averty de cest adultre par le conte de Hohenlohe, trs illustre prince, le duc de Saxe, oncle de ladite dame Anne et le plus prochain parent d'elle, semblablement trs illustre prince le Landgrave, aussi son oncle, par le conte Jehan de Nassau, son frre, et n'y ayant est faict aucune rplique, contradiction ou complainte de tort et injure, ny par lesdits seigneurs duc de Saxe et Landgrave, ny par elle, ny par quelque autre, en son nom. Finalement ayant est advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le trs illustre seigneur le prince d'Orange, et trs illustre dame, madamoiselle de Bourbon; ayant aussy est publi en l'glise par trois divers dimanches, la faon accoustume, leur intention d'accomplir le mariage, et aprs ayans encor diffr sept jours avant l'excuter, afin que personne, ayant quelque chose y opposer, ne se peut plaindre d'avoir est prvenu et forclos pour brivet du temps, ce que nantmoins personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer. Tout ce que dessus bien et meurement pez, et singulirement lesdites dpositions, nous estimons qu'il y a asss de fondement pour nous rsoudre qu'il ne faut aucunement douter que l'adultre n'ait est par elle commis; dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre, selon le droit divin et humain, pour s'allier une autre par mariage, et que celle qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les hommes, sa femme lgitime. Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575. GASPAR VAN DER HEIDEN, Ministre de la parole de Dieu Middelbourg. JEAN TAFFIN, Ministre de la parole de Dieu. JACOBUS MICHAEL, Ministre de l'glise de Dordrecht. THOMAS TYLIUS, Ministre de Delft. JAN MIGGRODUS, Ministre de l'glise de la Vre. 2. Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 220.) Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent nullement du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un tel deshonneur leur race; ont donn mme conseil au mari de la faire mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy il n'y a pas d'apparence que de ce cost-l il faille craindre aucune querelle pour le prsent... L'glise de ce pas ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq) ministres des plus notables et clbres dudit pas _ ce dlguez par un synode_, y ont pass. Les aultres glises d'Allemagne ou de France n'y ont que veoir; et qui s'enquerra on a tousjours de quoy respondre qu'il y a rpude (rpudiation) lgitime de la premire pour cause de forfait, lequel a t confess, et sur quoy _soit intervenu jugement lgitime_; ce qui contentera toute personne modeste et non trop curieuse de s'enqurir de ce qui ne leur appartient point, ausquels on n'est pas tenu de rendre compte de toutes les formalits par le menu. Reste le pre de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses plaintes sur quelques formalits non gardes, faudroit adviser un peu de plus prs de response pertinente, selon le dfault qu'il y vouldroit remarquer; mais n'estant pas cela qui le meult, ains son consentement qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable qu'il dira n'avoir pas seulement est requis, cel il y a beaucoup de quoy se dfendre; car, la duret de laquelle, par l'espace de trois ans et demy, il a est envers sadite fille, ayant comme despouill toute affection paternelle, sans la vouloir, en pas estrange o elle estoit, secourir d'un seul denier, non pas mander une seule bonne parole, ny recevoir seulement une lettre de sa part, excuse asss ladite fille de ne s'estre point adresse luy, pour n'en recevoir sinon un refus tout plat, non fond sur cognoissance de cause, mais simplement pour la hayne de religion. Comme ainsi soit qu'il auroit tousjours fait entendre que, tant qu'elle suivroit ceste maudite religion, ainsi qu'il a accoustum de la nommer, qu'il n'en vouloit ouyr parler en faon du monde, mais quand elle voudroit reprendre celle de ses pres, il la marieroit honorablement et avec pareil advantage que ses soeurs, jusques luy faire porter parole et escrire, par la belle-mre et par la soeur de ladite dame, d'un party grand en France et d'un autre encore plus grand en pas estrange. Par o il appert que le mariage ne luy a pas dpleu simplement, ny la personne ou qualit particulire de celuy qu'elle a espous; ains la seule qualit de religion et de la querelle qu'il soutient, laquelle luy est commune avec tant d'autres roys, princes et grands seigneurs de la chrestient, qui a est cause que on ne s'est pas trop donn de peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un refus; conjoint avec injure et menace, et tout effort en oultre pour l'empescher, s'il et p, comme il est certain qu'il s'en fust mis en peine; mais si luy on a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant par les mmoires qui luy en ont est baills, un mois ou deux auparavant, comme par les bruicts qui coururent tout publiquement. La royne qui il avoit est communicqu et au roy, et lesquels ne le voulurent oncques empescher ou dfendre, l'ayant dit en pleine table, Reims, lors du sacre. Ainsi ladite dame a p, sans attendre le consentement de sondit pre, dont le refus n'eust est fond que sur la seule cause de religion (passer outre); et en nos glises nous ne faisons nulle difficult d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du pre, qui ne seroit fond que sur la seule cause de religion, estant mesmement mancipe par l'aage atteint et pass de vingt-six ans, autorise et induite ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace de trois ans et demy, et servoit encore de pre, fortifie des advis de madame la duchesse de Bouillon, sa soeur, du roi de Navarre et prince de Cond, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouv mauvais; particulirement cestuy-cy l'en a conseill et gratifi par lettres. 3. Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince d'Orange. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 216.) ..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a us de son droit de prvention, mais aussi, que le consistoire du surintendant, ou le surintendant en l'autorit lgitime, a practiqu et exerc le deu de la charge qu'il a en cest affaire, rien, mon opinion, ne manque cette formalit, sinon un acte authentique pour confirmation et tesmoignage publicq d'un fait si important. Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part la domination et souverainet du lieu o le jugement a est fait, mais qu'il faut fermement insister sur la comptence de M. le comte Jehan, qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et parfait les procs sans vocation ou appellation interjete par la partie qui se ft sentie greve. ... Je m'arresterai (cette rcapitulation), savoir: la vrification du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et cognoissance tant ecclsiastique que civile, brief, l'observation des formalits juridiques autant exacte que les qualits des personnes, lieux et temps l'ont requis ou endur. V Mmoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange vers le comte Jean de Nassau, l'lecteur palatin et son pouse, et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 189.) Premirement il donnera mon frre ample dclaration des lettres que j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baille, et luy dclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant cest effect pri d'aller vers mademoiselle, rsoudre avec elle de tout ce qui concerne ce faict, et sur cela luy dclarer son consentement. Aprs communicquera mondit frre avecq luy par quel moen on la pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la rivire; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour viter despense et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc avec mondit frre quel moen il y pourroit avoir de descendre par la rivire, sans danger. Aiant faict cela, prendra mondit frre son chemin vers Heydelberg, o, aiant donn mes lettres monseigneur l'Electeur et madame sa femme, leur prsentera mes humbles recommandations, et quant et quant leur dclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aant adverty M. Zulger, par ses lettres du dernier de mars, de la dclaration faicte par mademoiselle, en prsence de Son Exc., de sa bonne volont sur la rquisition faicte par moi, je l'ay pri de traiter et rsoudre avec elle de tout ce qui concernera l'accomplissement et excution de ce fait. Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime, expos mon estat, toutefois mondit frre leur en faira encore plus particulire dclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu, puissent tant mieux adviser pour se rsoudre, et ainsi entendre que mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper et laisser quelque occasion de dbat ou de reproche, l'avenir. Il leur ramentvera doncq enquel estat sont les affaires avecq la femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme suivant l'advis de ses parens, afin que, de cost-l, il n'y ait aucun empeschement, ny mesme retardement. Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers enfans, suivant quoy je n'ay encoire moen de luy pouvoir assigner aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon mieulx en cest endroict, selon les moens qu'il plaira Dieu me donner l'avenir. Car, quant la maison que j'ay achept Middelbourg et celle que je fay bastir Saint-Gertrudenberg, combien que ce n'est chose pour en faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour commencement et tesmoignage de ma bonne volont, il n'y aura aucune difficult. En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle; que je suis fort endett pour ceste cause, tant vers princes qu'aultres seigneurs, capitaines et gens de guerre. Que je commence vieillir, aient environ quarante-deux ans. Ces particularitez dclares, mondit frre priera Son Exc. et Madame, de ma part, que, suivant l'amiti et honneur qu'ils m'ont tousjours monstr et l'affection paternelle qu'ils ont dclare vers elle, joint la cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise considrer s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait expdient ni conseillable, soit elle, soit moy, de passer plus oultre. Et advenant, comme j'espre, que, tout ce que dessus estant pez, elle se trouve dispose, avec leur advis, de parachever ceste oeuvre, il luy donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et par un commun advis rsoudront du voage pour accomplir ce qui est encommenc, la gloire du Seigneur. A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575. GUILLAUME DE NASSAU. VI Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon. 7 juin 1575. (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.127.) Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine gnral du cont et pays de Bourgoigne, Hollande, Zlande, Westfrise et Utrecht, d'une part; Et la trs illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon, fille de M. le duc de Montpensier, assiste du sieur Franchois Daverly, seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et authorit, pour et au nom de trs illustre prince Frdric, lecteur, comte palatin du Rhin, duc de Bavire, etc., etc., qui entend ladite princesse tenir lieu de pre, en ce contrat, d'assister, insister, ordonner, pourveoir et passer oultre en tous les pointz concernant le contract de mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dpesche par monseigneur l'lecteur, Heydelberg, en date du cinquiesme de may 1575, signe de sa main et scelle de son scel en cire rouge, double queue, d'autre part; Estans, au nom et l'honneur de Dieu, rsoluz de se joindre par le saint lien du mariage, sont ensemble, par manyre de contract ant-nuptial, accordez et convenuz comme en suit: Puisque la principaut d'Orange et les aultres biens dudit sieur prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des prcdens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le prsent, prs de soy, les instrumens des contrats ant-nuptiaux passez z dicts mariages et consquemment ignore, en partie, quels biens soient libres, ne sauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun partaige asseur aux enfans qui, par la grce de Dieu, de ce mariage seront procrs, ne douaire ladite princesse, selon l'envie et grand desir qu'il a, et que la grandeur et qualit de ladite princesse mritent, nantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir, le mieulx que sera possible, est convenu et accord: Que les enfans qui seront procrs de ce mariage succderont en tous droits, noms, raisons et actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France, au regard du roy trs chrtien et contre aultres particuliers, tant pour le regard des sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes, sur le comt de Toudre, comt de Charny, Ponbienne et quatre baronnies de Dauphin, item s maisons que ledit sieur prince a de la ville de Middelbourg, et que prsentement fait bastir en la ville de sainte-Gertrudenberg, et, en somme, en tous aultres et quelconques biens, seigneuries et terres qui paravant ne sont aux enfans des prcdens mariages, ny par leur propre nature affectez ou aultrement obligez, sans que les enfans prcdens y pourront prtendre part ou portion, tant et si longtemps qu'il y demeurera hors de ce prsent mariage; comme aussi les enfans du prsent mariage ne pourront prtendre succession sur les biens paravant affectez et obligez aux enfans prcdens eulx ou hoirs d'eulx demeurant en estre. _Item_ que les biens que Dieu par sa faveur et grce largira et fera conqurir ou acqurir audit sieur prince, durant ce mariage, seront semblablement tenuz au prouffit des enfans de ce mariage, et qu'eulx seuls y succderont. Et en cas que ledit sieur prince vint trespasser, devant elle, sans hoirs de ce prsent mariage, ou iceulx dfaillans, que, en tel cas, ladite princesse jouira franchement et quitement, en forme de douaire, et sa vie durant, de tous droits, actions, maisons, biens, seigneuries et terres cy-dessus assignez aux enfants de ce mariage, et que les biens par la faveur de Dieu conquis ou acquis durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront elle en proprit; comme aussy, si ladite princesse vient trespasser devant ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx dfaillans, lesdits biens compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront en proprit audit sieur prince. En vertu de tout ce que dessus sont est faicts de ce prsent contract de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun sign de mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi du sieur de Minay susdit, y estant aussi appos le sceau de mondit sieur le prince, muni de ses armes. Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septime jour de juin, l'an de grce XVe soixante et quinze. Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, Franois Daverly. Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince, et sign Brunynck, scell du scel de Son Excellence, en cire rouge. Na.--A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives de M. le duc de La Trmoille, est inscrite la mention suivante: L'an 1577, le jeudi 2e jour de may, les prsentes lettres de traict de mariage ont est apportes au greffe du Chtelet de Paris et icelles insinues, acceptes et eues pour agrables, selon que contenu est par icelles, par Me Nol Franchet, procureur dudit Chastelet, comme porteur, et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire Guillaume, par la grce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau, etc., et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et pouse, dnomms en lesdites prsentes lettres. VII Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui tait indispensable, pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle compagne, d'avoir en sa possession tous les documents tablissant la culpabilit d'Anne de Saxe, afin qu'il pt, au besoin, s'en prvaloir pour repousser d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre son mariage avec Charlotte de Bourbon. De l, les deux lettres suivantes: 1. Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 dcembre 1576. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 544.) Monsieur mon frre,... la principale occasion qui me fait depescher le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon conseil et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour viter tous ultrieurs dbats et fascheries que l'on pourroit faire cy-aprs ma femme, ce que je dsire en temps pourvoir. Et combien qu'il n'y a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement de ma femme, je vous prie de vouloir bien collationner l'original les coppies que en avs desj envoi sur ce fait, et m'envoyer par le mesme les procdures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit mmoire pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrs plus amplement mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon frre, vouloir adjouster foy et crance comme ma propre personne, et au reste luy assister en tout pour satisfaire sa charge, selon l'entire confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung affaire fonde en toute justice et quit, etc.--De Middelbourg, 2 de dcembre 1576. GUILLAUME DE NASSAU. 2. Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 dcembre 1576. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 554.) Monsieur mon frre, si j'avois eu le moen de vous faire autant de service comme j'en ai bonne volont, vous tiendriez, comme je m'assure, pour bien emploie la peine que vous avez dj prinse mon occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frre vous en escrit; pour l'honneur duquel et l'amiti que vous luy portez et tout ce qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frre, qu'il vous plaira bien, en ce qui dpend de vous et de vostre autorit, me faire en cest endroit tous bons offices; en quoy vous m'obligerez, outre l'affection que je vous ai desj ddie, vous faire de plus en plus service; remettant sur le sieur Taffin de vous faire plus au long entendre sa charge, lequel je vous supplie de croire de ce qu'il vous dira de ma part. Il vous a t dpesch, pour la confiance que nous avons en luy, et affin que cest affaire soit conduit avec plus de discrtion. Car, combien, monsieur mon frre, que la requeste que je vous fait soit lgitime et juste, je serois trop marrie qu'il vous en revint aucune incommodit; ce qui n'arrivera point, comme j'espre, aidant Dieu, lequel je supplie, aprs vous avoir prsent mes biens humbles recommandations vostre bonne grce, ensemble celle de madame la comtesse, ma soeur, vous donner, monsieur mon frre, en bien bonne sant, heureuse et longue vie.--A Middelbourg, le 3 dcembre 1576. Vostre bien humble et plus affectionne soeur, pour vous faire service. CHARLOTTE DE BOURBON. VIII Diane de France Charlotte de Bourbon. 17 fvrier 1576. (Archives de M. le duc de La Trmoille.) A madame la princesse d'Orange. Madame, j'ai est infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous pouvoir trs humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu faire monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de l'entire dmonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne volont; ce que j'estime un plus grand heur que je saurois jamais recevoir, et vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais ceste faveur personne qui s'en sente plus oblige, ne qui ait l'affection plus ddie vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien que je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par le commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille asseurance de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en rien moins affectionn vostre service que je suis; et suis bien marrie que je ne l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa Majest, pour luy faire particulirement entendre l'honneur qu'il vous plaist de luy faire, ce qu'il ne m'a est possible par autres moyens que par lettres, estant demeur par le commandement de la royne, avec monsieur vostre pre, prs la personne de monseigneur, pour la ngociation de la paix, qui me fait vous supplier trs humblement, en son absence, recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy mesmes, vous asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira nous honorer de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous y servir d'aussi bonne et entire volont, qu'aprs vous avoir trs humblement bais les mains je supplie le Crateur, madame, qu'il vous donne, en trs parfaite sant, trs heureuse et trs longue vie. De Paris, ce 17e jour de febvrier 1576. Madame, je vous supplie me permectre de prsenter mes bien humbles recommandations la bonne grce de monsieur le prince, et le remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour luy offrir son service, auquel je le supplie croire que luy et moy serons toujours prests nous employer. Vostre trs humble et obissante vous faire service. DIANE L. DE FRANCE. IX Lettre de Charlotte de Bourbon son frre. 28 aot 1576. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 78.) Monsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nomm le capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement que j'avois reu de la dernire lettre que m'avis faict cest honneur de m'escrire, qui m'a est rendue il n'y a point longtemps, vous asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest heur et bien de savoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour n'avoir point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de la bonne sant de vous, de madame ma soeur et de monsieur mon nepveu, dpeschant ce porteur exprs pour vous aller trouver l part o vous serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois pri, il y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs qu'il pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseur d'avoir faict; mais ce n'a pas est si promptement que j'eusse bien dsir, cause des incommoditez que nous avons quand le passage de la mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir venir de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen de faire mon debvoir et bonne esprance d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire de tout mon coeur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en vostre bonne grce, comme d'aultre fois je me suis asseure d'estre si heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en pareil ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce bien; et, en ceste assurance, je vous vais prsenter mes trs humbles recommandations, et supplie Dieu vous donner, monsieur, en trs bonne sant, trs heureuse et longue vie. A Middlebourg, ce 28 d'aoust. Vostre trs humble et trs obissante soeur, CHARLOTTE DE BOURBON. Monsieur le prince m'a command de vous supplier trs humblement de l'excuser si sa lettre est de vieille date; car, cause qu'il craint que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos secrtaires sont malades; et, si nous essions remis ceste dpesche ungue aultre fois, c'eust est pour ung mois ou deux faire, sy le vent se fust chang. X 1. Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses enfants. 4 mai 1577. (L'original de ces lettres-patentes, sur vlin, avec sceau en cire rouge, fait partie de notre collection de documents historiques.) Guillaume, par la grce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, de Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem, seigneur et baron de Brda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de Auzerow, et vicomte hrditaire d'Anvers et de Besanon, gouverneur et lieutenant gnral d'Hollande, Zlande, West-Frize et d'Utrecht, tous ceux qui ces prsentes lettres verront ou lire orront, salut. Comme ainsi soit que, ds le mois d'aoust 1574, l'abbae de Saint-Andr des Ramires situe en nostre principaut d'Orange seroit vacante par le trespas de feu dame Polixne de Grasse, dernire abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient abandonn ladicte abbae, estans les unes dcdes et les aultres changes de profession; au moen de quoy estant ladicte abbae demeure vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et venant le droit nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi que nous plaira; A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que nous pouvons gratifier notre trs chre et trs aime femme et compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre mariage, et des enfans qu'il a pleu desj Dieu et luy plaira encore par cy-aprs nous donner, avons donn comme nous donnons par cestes ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant, et en aprs aux enfans desj procres et procrer de nostredict mariage, en succession et proprit perptuit, savoir est tout le bien temporel et revenu de ladite abbae de Saint-Andr des Ramires et ce qui en peut dpendre, Voulons aussi et entendons bien expressment qu'en cas qu'en la jouissance tant de l'usufruit que de la proprit susdite, soit donn par cy-aprs ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre trs aime femme, ou ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier quelconque par mes enfans procrs des prcdens mariages, ou aultres, lors ils aient aultant en proprit et usufruit, que l'effect de ceste donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de quelque condition et en quelque lieu qu'ils soyent situs; quoy nous les avons desj ds prsent affectez et affectons par cestes. En tesmoing et confirmation de quoy avons sign la prsente patente de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes. En la ville de Leyden, le 4e jour de may, l'an de grce 1577. GUILLAUME DE NASSAU. 2. Mandement pour l'excution des lettres-patentes ci-dessus. 22 juin 1577. (Archives de M. le duc de La Trmoille.) Guillaume, par la grce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et lieutenant-gnral de nostre principaut d'Orange, ensemble tous noz officiers de nostredite principaut, et autres qui ces prsentes toucheront, salut. Comme ainsi soit que pour certaines considrations, et pour gratifier nostre trs chre et trs aime femme et compaigne, dame Charlotte de Bourbon, nous, de nostre bon gr et propre mouvement luy avons donn en usufruit, sa vie durant, et en aprs noz enfans desj procrs et procrer de nostre mariage, en succession et proprit, perptuit, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de Saint-Andr des Ramires et ce qui en peut dpendre, assiz en nostre dite principaut; desirons que nostre dite trs chre et trs aime femme et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manire porte par noz lettres-patentes de donation elle sur ce expdies, du 4e de may de cette anne 1577, nous vous ordonnons et commandons bien expressment par ceste, que vous ayez mettre nostre dite trs chre et trs aime compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en la rlle, entire et effectuelle possession de tout le bien et revenu de ladite abbaye de Saint-Andr et de ce qui en dpend, et l'en laisser jouir par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer en la recepte ou perception d'iceulx, et cet effet luy faire donner ou celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs, par nostre recepveur-gnral de nostredicte principaut ou aultres, tous les congs, mandemens et documens servant en l'claircissement desdits biens et revenus, pour en faire une perception et part, et au surplus de luy donner, ou ses agens, en tout ce qui dpendra de ce que dit est, toute ayde, adresse et service vous possible; car ainsi nous le voulons. Tesmoing ceste signe de nostre main et confirme de nostre scel. Faict en la ville de Leyden, le 22e jour de juin, l'an de grce 1577. GUILLAUME DE NASSAU. XI Note du 21 juillet 1577. (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 54.) Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le prsident Barjot se ressouvenir, estant Paris, d'envoyer qurir monsieur de Beauclerc, son secrtaire, log en la rue de la Coustellerie, prs le carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur Andr les pices qu'il luy mande mettre entre les mains dudit sieur prsident; lequel, icelles receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit, tel jour et en tel lieu qu'il advisera, sa commodit et la leur, et leur fera entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de laisser quelque trouble en sa maison, aprs sa mort, pour raison du partage que madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander, il desire savoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra de son vivant, assigner dot et partage ladite dame princesse quipolent au mariage qu'ont eu mesdames ses soeurs, moyennant lequel elle renoncera tant aux biens dlaissez par feu madame sa mre, qu' la succession de mondit seigneur, son pre, et ce, au profit de monseigneur le prince Dauphin, son frre, et de monseigneur le prince de Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame princesse a est religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de Jouarre, par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie qu'aprs l'ge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est aprs marie, sans le sceu de mondit seigneur, son pre, monsieur le prince d'Orange, qui avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour s'estre forfaite en son mariage, elle avoit est relgue et confine en certain lieu o elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa mort, il seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite fille trois enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et convertir sa fille la religion catholique, par les admonestemens qu'il lui a faicts et pourra faire, ne aussi la ranger vouloir obtenir de nostre saint-pre le pape les dispenses qui luy sont ncessaires pour estre libre de ses voeux, et pour le faict dudit mariage, il suffira, pour la descharge de ladite conscience de mondit seigneur, desdits admonestemens avec protestations qu'il n'entend et ne veut la favoriser, supporter ne gratifier en son erreur: et si ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit sieur le prsident fera, s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et contracs qu'il sera besoing d'estre pass et stipul pour ce regard entre mondit seigneur et ladite dame princesse, et la procuration ncessaire pour aller stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur, faire accepter ledit dot ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre ncessaires. Et envoyera mondit sieur le prsident mondit seigneur ladite consultation crite et signe, avec les minutes de contract et procuration, le plus tost que faire se pourra. Faict Champigny, le 21e jour de juillet, l'an 1577. LOYS DE BOURBON. XII Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 aot 1577. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. VI, p. 131.) Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay failly de dpescher doiz hier messaigier exprs devers Son Excellence (le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succs de mon voyage jusques prsent, et aussy de la dlibration de vostre seigneurie pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je say Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de jour en jour, l'arrive de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques Emmeryck, et del peult-estre au logis de monsieur le conte van Berch, dont ne passerons oultre sans avoir premirement nouvelles de Son Excellence, ne saichant quels changemens ces altrations et nouvelles motions en Brabant, peuvent avoir apport.... Or, monseigneur, comme je suis asseur que Son Excellence desire entirement la venue de ses enfans en Hollande, je supplie trs humblement vostre seigneurerie que madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg pour le temps qui a est prfix, assavoir samedy ou dimanche prochain, et que puissions ainsy aller jusques Emmeryck pour illecq entendre la rsolution de Son Excellence, combien que je tiens qu'il n'y a aucun dangier. Je donne cependant icy ordre tout ce qui est besoing pour le voyage de vos seigneuries, ayant desj lou les batteaulx et faict aultres apprests. En cas que vostre seigneurie ne pourroit estre sitost preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle attende Emmeryck qu'en ces quartiers icy, cause de la mortalit qui augmente tous les jours; aussy la belle saison se passe et le mauvais temps est proche. J'espre, m'aydant Dieu, de partir dans un jour ou deux de ceste ville vers Mulheim pour, avecq ma femme, y attendre la venue de madamoiselle et y faire tous les autres prparatifs ncessaires. Coulongne, ce 13e jour d'aoust 1577. De vostre seigneurie bien humble et obissant serviteur. NICOLAS BRUNYNCK. XIII 1. Le duc d'Anjou ses agents. 28 mars 1578. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 7.) Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux, conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de sa part vers les sieurs des estats gnraux, prince d'Orange, et comte de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas. Premirement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats gnraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulire affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a donnez pour pourveoir la seuret et conservation de l'estat dudit pas, les rdimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs anciens privilges et droicts dudit pas; ce qu'il a cy-devant dmonstr, et encores prsent, recognoissant la ncessit des affaires, il dsire plus que jamais obliger luy lesdits estats gnraux, princes et seigneurs dudit pas par bons offices, prenant leur faict en sa protection et sauvegarde. Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites Son Altesse et instructions elle envoyes de sa part par le sieur de Linsart, mondit seigneur envoy lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux, ses conseillers et chambellans ordinaires, pour l'assurer, en premier lieu, de son affection et bonne volont en son endroict, et recevoir les villes que ledit sieur comte a promis dlivrer et mettre s mains de mondit seigneur; ce qu'il dsire estre promptement effectu afin de pourveoir aux remdes ncessaires pour le soulagement dudit comte et conduite de l'arme que mondit seigneur entend y amener, deux mois aprs la dlivrance desdites villes et places, ladite arme compose de, etc., etc., etc. Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa possession, mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre, et y tablir les gouverneurs sa dvotion; demeurant nantmoins ledit comte de Lalaing, lieutenant-gnral de mondit seigneur, audit pays..... Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne volont que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde, que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en font profession, et avec telle libert et asseurance qu'ils sauroient dsirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme d'entretenir, garder et faire garder inviolablement le trait et accord fait avec luy Gand, etc., etc., etc. Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appleront avec eux, en leurs ngociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiran, qui sont instruits, de longue main, des affaires dudit pas. Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance ce que mondit seigneur _soit esleu et dclar souverain desdits pas_; et o ilz ne vouldroient accorder ledit titre, aprs plusieurs remonstrances eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme chose qu'ils dsirent, mondit seigneur se contentera du titre de _protecteur_ dudit pas. Fait ..... le 28e jour de mars 1578. FRANOYS. 2. Guillaume de Nassau Despruneaux. 26 avril 1578. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, f 14.) Monsieur, je dsireroys bien aussi de pouvoir privment communiquer avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et repos des consciences, dont je pense que principalement dpend la tranquillit de ce pays, comme aussy de la France; quoy je say qu'il n'y a prince, en la chrestient, qui nous y peut tant ayder que monseigneur d'Alenon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour ou de deux crue en mon esprit; car il y a j longtemps que j'en suis rsolu; et encores prsent je demeure en la mesme opinion. Je vous remercye cependant _de la bonne assurance que vous me donnez de la volont de Son Altesse_. De ma part, pour l'humble service que je dsire faire, toute ma vie, mondit seigneur, je m'emploieray trs volontiers tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement de sa grandeur et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement de ce qu'il vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant que je seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, o il vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict o, aprs m'estre recommand affectueusement voz bonnes grces, je prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en sant, bonne et longue vie. De Anvers, ce 26 avril 1578. Vostre trs affectionn amy, vous faire service, GUILLAUME DE NASSAU. 3. Despruneaux Guillaume de Nassau. 22 juin 1578. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. VI, p. 399.) ..... Monseigneur, vous croirs que tout ce que j'ay dans mon coeur est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray jamais sera premirement la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois Son Altesse dutout induicte au repos et rsolue la conservation de l'une et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient mesler), et aprs la grandeur et maintien de vous et de vostre maison. Je suis marry que je n'ay pu estre cr comme sincrement j'ay parl sur les trois faits allguez, le premier pour la gloire de Dieu, le second pour la gloire de mon maistre, et le tiers pour la vostre..... Monseigneur, je dsireroys que Son Altesse vous envoyast quelques-uns des siens qui vous fst plus agrable que je ne suis, mais il ne pourroit un plus homme de bien et qui vous parlast plus franchement. Il y a maintenant prs de Son Altesse monsieur de Lanoue, je serois trs ayse qu'il fst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit plus agrable avecq trs grande suffisance. Je serai trs ayse, trs content et satisfait, quand, par qui que ce fust, cest affaire se puisse acheminer au bien que je dsire..... Je ne me puys dpartir d'icy, combien que j'en esse occasion, pour l'esprance que j'ay que Son Altesse viendra, et que vous serez celuy qui luy ayderez luy mestre trois couronnes sur la teste, aprs avoir est cause de l'avoir fait venir.--Mons, 22 juin. 4. Guillaume de Nassau Despruneaux. 26 juin 1578. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 42.) Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envo de la part de monseigneur d'Anjou, m'a empesch de vous respondre, combien qu' sa venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant ce que vous m'escripvez par les premires et secondes lettres, je ne puis le trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous dsirez, faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part, de se plaindre de ce que nous n'avons pas est crus, que vous estimez en avoir occasion, de vostre cost. Quant ce qui me touche, je vous prie de croire que, partout o je verrai, faisant service aux estats, avoir moen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre mondit seigneur que je luy suis affectionn serviteur, je serai toujours trs aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a est ou, aux estats, et on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a propos; ce que j'espre qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront responce dont il aura occasion de se contenter. A tant, aprs m'estre affectueusement recommand vos bonnes grces, je prieray Dieu, monsieur, de vous tenir en sa saincte et digne garde. En Anvers, ce 26 juin 1578. Vostre bien bon amy, vous faire service, GUILLAUME DE NASSAU. 5 Le duc d'Anjou Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578. (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. VI, p. 404.) Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment est adverty des leves que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs des estats gnraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me gardera vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que, estant mes forces prestes marcher, j'ay donn charge ung de mes plus spciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps d'arme; et cependant je me suis achemyn par del avec aucuns de mes plus confidens et spciaux serviteurs; esprant que mes susdites forces me suyvront de prs; de quoy je vous ay bien voulu advertir incontinent, et prier me faire savoir de vos nouvelles, qui me seront tousjours fort agrables, et surtout quand me donnerez quelque esprance de vous veoir et confrer avec vous des moyens qu'il fauldra doresnavant user pour rprimer l'audace et insolence insupportable de l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodit pouvoit permettre de faire un voage en ceste ville, me semble, soubs vostre prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et plus facilement achemyner, au gr et contentement de l'un et de l'autre... surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence et correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme pied et zle, nous ostions l'ennemy toute l'esprance qu'il a fonde sur la division qu'il tche par tous subtils moyens et inventions de faire naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne saurait apporter que l'entire ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la conservation et salut duquel dpend, aprs Dieu, de nostre mutuelle intelligence, trs parfaite union et vraye concorde; de quoy nous pourrions amplement traiter et discourir, et plus en prsence que par nulle aultre voye; ce que, comme dict est, je remectrai vostre trs saige et prudent advis, etc. Vostre bien bon cousin, FRANOYS. 6. Promesse faite par le duc d'Anjou Guillaume de Nassau. 18 aot 1578. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 65.) Nous, Franoys, fils de France, frre unique du roy, duc d'Anjou et d'Alenon, en satisfaisant la promesse faicte par nostre cher et bien-aim le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant que le trait encommenc entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et nous opposerons ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny autres faisant profession de la religion rforme, cause de ladite religion, ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir galement comme ceux qui font profession de la religion catholique romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera ce qu'il ne soit fait aucune violence par ceux de la religion rforme contre ceux qui font profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse, advenant que les estats gnraux de ces pays ordonnent qu'en quelques provinces de ce pas soit permis l'exercice libre de la religion rforme, nous nous emploierons ce que les autres provinces qui, pour certaines raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se sparent et disjoignent des autres provinces pour cest effect; au contraire procurerons et emploierons nostre autorit ce que toutes les provinces de ces pas se tiendront jointes et unies comme elles ont est par cy-devant et premirement; en quelque tat de prminence que nous puissions parvenir, nous emploierons nostre autorit et moens pour retirer le comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la captivit en laquelle il est dtenu, en Espagne, contre les droits et privilges de Brabant, en le remettant en sa pleine libert. Et pour confirmation de ce que dessus, avons escript et sign ces prsentes de nostre main et scelles de nos armes. Donn Mons, le 18e jour d'aost 1578. FRANOIS. XIV 1. Dpche de Bellivre au duc d'Anjou. 17 aot 1578. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, f 61.) Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire vostre commandement, le premier propos qui m'a est dit par M. le prince d'Orange a est que arrivrent, devant hyer au soir, en ceste ville d'Anvers, deux dputs de Flandre quy luy rapportrent que M. de Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit pri ceux de Flandre luy envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; ce qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur, luy aviez par deux fois envoy un nomm sieur d'Alfran, qui luy avoit monstr, de vostre part, comme ces pas sont perdus pour le roy d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront domins par un ennemi de la foy catholique; que nous estis icy venu avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous avis pour le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de cavalerie; et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion, et faire massacrer le prince d'Orange. Vous luy offris de grands biens et pensions, moyennant qu'il se mist de vostre cost. Monseigneur, je me trouvay fort estonn d'our ce langage, c'est, au dire ancien: calomnis hardiment, il en demeure tousjours quelque chose. Si cette calomnie ne sera vivement efface, elle avancera ces peuples faire la paix, plus que toutes ambassades. Or, monseigneur, il est plus que requis que vous pourvoys soigneusement oster de l'opinion de ces peuples une si mauvaise opinion de vous, que ledit sieur de Lamotte y a voulu imprimer. J'entends que la vrit est que le sieur d'Alfran a est pardevers ledit sieur de Lamotte; pour le moins, ils le croyent icy. Il sera bon qu'ils sachent le vray de ce qui est pass; et comme ceux des estats vous envoyent les dputs de Flandre pour faire entendre ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de considrer si aussy il ne sera bon que vous leur envoys icy le sieur d'Alfran, pour les advertir de ce qui a pass, et qu'il dclare qu'il se veut rendre responsable de son dire et de ses actions. J'estime aussy, monseigneur, qu'il seroit propos que vous envoys avec luy personnages notables et de qualit, pour les assurer de vostre bonne volont. M. Despruneaux, qui n'est suspect de vouloir faire massacrer ceux de la nouvelle opinion, vous y pourra faire bon service; comme, monseigneur, l'affaire requiert que vous fassiez si expresse dclaration de la bonne volont que vous ports toute ceste nation, que rien n'en puisse demeurer au contraire en leurs opinions. Quant monsieur le prince d'Orange, c'est un fort sage seigneur, et qui prendra raison en payement. Vous avs, ce me semble, plus d'intrt de le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre de vous. Vous ne tirers pas aisment, ni au premier coup, toutes les promesses de luy que l'on voudrait. Ce aussy quoy il obligera sa promesse, j'estime qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question que vous veoys comme vous l'amners s'obliger vous, car, s'il vous sera ennemy ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ays de grandes forces et que vous ne puissiez faire ressentir ce pays le dplaisir que l'on vous feroit, etc., etc. 2. Dpche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 aot 1578. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 63.) Monseigneur, depuis deux jours il est arriv vers messieurs des estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que le sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya qurir depuis naguires quelques notables personnages dudit pas et leur dict qu'il les vouloit advertir de chose qui importoit grandement la patrie, pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est: qu'Alfran estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui avoit remonstr que trois causes principalement vous avoient esmeu de venir pardess: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour ruiner la religion rforme, et la dernire, pour chasser le prince d'Orange, et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que vous le feriez grand. Puis aprs il leur dist que, puisqu'on parloit de changer de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir l'ancien, qui estoit le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Franoys, et qu'il avoit cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors auxdicts personnages, disant qu'il en aideroit les estats, s'ils vouloyent demeurer fidles audict roy d'Espagne et s'employer contre les huguenots du pays et contre le prince d'Orange.--Voil la somme de ces propos, tant ce qu'Alfran luy a dit, que le parlement qu'il faict pour reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il tend, c'est, par ces artifices et choses controuves, vous mettre en dfiance et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les affaires de don Juan.--Messieurs des estats pourront bien en escrire Vostre Alteze, et peut-tre vous envoyer les personnes qui ont parl audit Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prvenir par ceste lettre, afin que vous soyez tousjours instruit davantage.--Il est trs ncessaire, monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincrit de vos actions, que vous rendiez ce faict clairci ceux qui en pourroient estre en quelque doubte; et sera assez temps d'en rpondre, si lesdits estats envoyent vers Vostre Alteze pour cet effect. Je ne say si Alfran se seroit tant oubli, d'avoir tenu un tel langage, car ce seroit vous faire tort. Mais, afin qu'il n'arrive de tels inconvniens, il est expdient d'aviser aux personnes qu'on emploie, qui soient telz qui ne puissent rien mesler de leurs particulires factions avec ce qui leur sera command.--Monseigneur, j'ay opinion que vendredy, l'arme de M. le duc Casimir se joindra et marchera, ou incontinent aprs. Et pour ce, sera bon que vostre Alteze diligente de tenir la sienne preste, parce que il pourra survenir occasion qui commandera qu'elle marche, et vous aussi pareillement; car le temporiser nuirroit aux affaires communes. Et d'aultant qu'il y a plusieurs choses pourvoir et accomoder avant que Vostre Altze puisse desloger, on ne doit perdre une seule heure de temps.--Monseigneur, vous pourrez donner avis M. le prince d'Orange de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez cest honneur de prendre conseil de luy en affaires prsentes, il vous en mandera fidlement son opinion et ce qui sera convenable que faciez, soit pour vous avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre Alteze doit se haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, du cost de de, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre d'arquebusiers qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement que vous envoyez quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien disposer en vostre endroict; ce qu' mon jugement se fera aisment; et si je le voy bientost, je luy parlerai comme il faut.--J'ay parl M. le prince d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon qu'il accompagne M. de Bellivre. Et quant ce que Vostre Altze craint d'estre souponne de moienner la paix avec don Juan, elle ne s'en doit mettre en peine. On croit plustost que les Franois dsirent la guerre.--Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy qu'elle n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a bonne commodit d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y trouve.--Je partirai demain d'icy pour m'en aller Bruxelles, pour aprs aller au camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le Crateur, monseigneur, vous tenir en sa sainte garde. De Anvers, ce 18 aot 1578. Vostre trs humble et trs obissant serviteur jamais. LANOUE. XV Rsolution des tats gnraux donnant au prince d'Orange, l'occasion du baptme de sa fille, _Catharina-Belgia_, la terre et comt de Linghen.--Anvers, 21 septembre 1578. (Archives du royaume.--Gachard, _Correspondance de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 313, 314.) Ayant les estats gnraulx des Pays-Bas dlibrez sur le prsent qu'on poulroit faire monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage du baptesme de la fille de Son Excellence, nomme _Katharina-Belgia_, auquel iceulx estats par certains leurs dputez ont assist, se sont advisez et rsoluz que, pour les grandes raisons, cogneues un chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du pays, ne se pourroit faire prsent plus convenable et agrable sadicte Excellence, que de la terre et comt de Linghen, avecq les actions, droits et dpendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie et munitions, et en tout tel estat comme elle est prsentement, et soubz les charges y appartenantes, en prendre la possession incontinent, condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre ayant cause dudicte comt aprs icelle, sera tenue d'en payer annuellement au prouffit de sadite fille, une rente hritable de trois mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au prouffit de ladicte fille, seront dpesches lettres en forme deue et vaillable. Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante groz, monnoye de Flandres, raison de ses gaiges, pensions, traistemens, obligations et debtes liquides, escheant la fin du mois de juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a franchement quict et quicte par ces prsentes. Et, moyennant ce, ont lesdits estats accord et accordent audit seigneur prince de demeurer seigneur et possesseur de ladicte terre et comt de Linghen, aux conditions susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande valeur que la somme par ledit seigneur prince quicte. Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les drossart, aultres officiers et soldatz qui sont prsent audict Linghen, leurs propres coustz et dpens, jusque au jour que ledit seigneur prince sera mis en relle et actuelle possession de ladicte terre et seigneurie de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur prince son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent soixante mille florins. En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du pas, ft contrainct ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison extraordinaire, comme elle y est prsent, ne sera tenu entretenir ladicte garnison ses despens, ainsi sera ladicte garnison extraordinaire paye par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant droict, estant ledit sieur prince seulement subject entretenir la garnison ordinaire ses despens. Requerront lesdicts estats Son Altze que lettres-patentes en forme deue sur ce soyent despesches. Faict en Anvers, le 21e jour de septembre 1578. XVI Union d'Utrecht. 23 janvier 1579. (Lepetit, _Grande chronique de Hollande, Zlande_, etc., etc., t. 2 p. 372.) Comme on a cogneu depuis la pacification faite Gand, par laquelle les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obliges de s'entre-secourir de corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et leurs adhrens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres leurs chefs et capitaines cherch tous moyens, comme ils font encore journellement, de rduire lesdites provinces, tant en gnral qu'en particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que par leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union faite par ladite pacification, la totale ruine desdits pays; comme de fait on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de temps ils auroyent par leurs lettres sollicit quelques villes et quartiers desdites provinces, s'estant nommment advancez de faire irruption au pays de Gueldre; Pour ce est-il que ceux de la duch de Gueldre et cont de Zutphen, ceux des conts de Hollande, Zlande, Utrecht, Frise et les Ommelandes entre les rivires d'Ems et Lauwers, ont trouv expdient et ncessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et particulirement par ensemble, non pas pour se dpartir de l'union faite la pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et se pourvoir contre tous inconvniens squelz ils pourroient eschoir par les pratiques, surprises et efforts de leurs ennemis; et pour savoir comment, en telles occurences, ils se pourront conserver et garantir; aussi pour viter et retrancher ultrieurement division desdites provinces et des membres d'icelles; demeurant au surplus ladite union et pacification de Gand en sa force et vigueur suyvant quoy les dputez desdites provinces, chacun en leur regard, suffisamment authorisez, ont conclu et arrest les points et articles qui s'en suyvent, sans, en tout cas, se vouloir par cestes aucunement distraire ny aliner du Saint-Empire. 1 En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et confdration par ensemble, comme par ces prsentes elles se sont allies, unies et confdrez jamais, de demeurer ainsi en toutes sortes et manires, comme si toutes ne fssent qu'une province seule, sans qu'elles se puissent en nul temps, l'advenir, dsunir ny sparer, ny par testament, codicille, donation, cession, eschange, vendition, traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion que ce soit ou puisse estre; demeurans nanmoins sains et entiers, sans aucune diminution ny altration les privilges spciaux et particuliers, droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes, usances et toutes autres droictures et prminences que chacune desdites provinces, villes, membres et habitants d'icelles peuvent avoir. En quoi ils ne veulent non seulement point prjudicier ny donner empeschement aucun, mais assisteront les uns les autres par tous moyens, voire de corps et de biens, si besoin est, les deffendre, les confirmer et maintenir contre et envers tous qui en iceux les voudroient troubler ou inquiter. Bien entendu que des diffrends qu'aucunes desdites provinces, membres et villes de ceste union peuvent avoir entre elles, ou par aprs se pourroient susciter touchant leurs privilges et franchises, exemptions, droicts, statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres droictures, il en sera vuyd par voye de justice ordinaire ou par arbitres et appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces, membres ou villes qui tels diffrends ne touchent (si avant que parties se submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler, sinon d'intercession tendante accord. 2 Que lesdictes provinces, en conformit et pour confirmation de ladicte alliance et union, seront tenues et obliges de s'entr'aider et entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous efforts, envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque couleur ou prtexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre: ou cause qu'en vertu du trait de la pacification de Gand, ils auroient prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour gouverneur l'archiduc Mathias, ou de quelques autres dpendances de ce, et de tout ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore ensuyvre: et sur ce sous couleur de vouloir restablir par les armes la religion catholique romaine, des nouveauctez et altrations qui depuis l'an 1578 sont advenues en aucunes desdites provinces, membres et villes, ou bien pour cause de ceste prsente union et confdration, ou autre cause semblable: et ce, en cas qu'on voult user desdits efforts, envahies et attentats, aussi bien en particulier sur l'une desdites provinces, que sur toutes, en gnral. 3 Que lesdites provinces seront aussi tenues et obliges de, en pareille manire, s'entre-secourir et dfendre contre tous sieurs princes et potentats, pays, villes et rpubliques estrangres quy, soit en gnral ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou faire la guerre; bien entendu que l'assistance qui en sera dcerne par la gnralit de cette union se fera avec cognoissance de cause. 4 Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes contre toute force ennemie, que les villes frontires et celles qu'on trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par l'advis et ordonnance de la gnralit de ceste union, fortifies, aux dpens des villes et de la province o elles sont situes et assises, ces fins aydes de la gnralit, pour la moiti. Mais, s'il se trouve expdient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en desmolir aucunes en icelles provinces, que les frais seront la charge de la gnralit. 5 Et, pour subvenir la dpense qu'il conviendra faire, en cas que dessus, pour la tuition et dfense desdites provinces, a est accord que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un mme pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermes au plus offrant, ou collectes, certaines gabelles sur toutes sortes de vins et bires, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les draps d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur tous chevaux et boeufs qui se vendront ou changeront, sur tous biens sujets au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par commun advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant les ordonnances qui en seront pourjectes et dresses, et qu' ces fins on employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne, dfalques les charges qui y sont. 6 Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser ou abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour subvenir la dfense commune, et pour ce que la gnralit sera submise de supporter sans, en nulle manire, les pouvoir appliquer nul autre usage. 7 Que les villes frontires et toutes les autres, que requis sera, et qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir toute telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir, et qui, par l'advis du gouverneur de la province o les villes requirent garnison, sera ordonn, sans le pouvoir refuser; lesquelles garnisons seront payes de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et les capitaines et soldats, pardessus le serment gnral, en feront un particulier la ville ou province o ils seront posez, ce qui se couchera s articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre et discipline entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans des villes et pays, tant ecclsiastiques que sculiers, ne soyent trop chargez, ny fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus exemptes d'axes et impts, que les bourgeois et communes des lieux o ils seront mis, moyennant que la gnralit de ladite bourgeoisie leur paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu' prsent en Hollande. 8 Et afin, qu' toutes occurences et en tout temps on puisse estre assist des gens du pays, les habitans de chacune desdites Provinces-Unies, z villes et champs, feront tout au plus long, en dedans un mois de la date de ceste, passez monstre et couchez par escrit, depuis les 18 jusqu' 60 ans, afin que le nombre d'iceux estant cogneu la premire assemble des confdrez, il en soit ordonn par plus grande asseurance et dfense du pays, comme se trouvera convenir. 9 Nuls accordz ne traits de trves ny de paix ne se pourront faire, ny guerres se susciter, nuls impts se lever, nulles contributions se mettre sus, concernant la gnralit de ceste union, que par l'advis et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes autres choses touchant l'entretenement de ceste confdration et de ce qui en dpend, on se rglera selon ce qui sera advis et rsolu par la pluralit des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles seront recueillies comme on a fait jusques prsent en la gnralit des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonn par les dispositions communes des confdrez. Mais si s dicts traitez de trves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se savent accorder par ensemble, lesdits diffrends se remettront et rfreront, par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont prsent s dites provinces, lesquels accorderont les parties ou dcideront de leurs diffrends comme ils trouveront estre pour raison. Et si lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point par ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non partiaux que bon leur semblera, et seront les parties tenues d'accomplir et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans aura est, en manire que dessus, dtermin. 10o Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront faire aucune confdration ou alliance avec nuls sieurs ou pays de leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs confdrez. 11 Trop bien est accord que, si quelques sieurs princes ou pays voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confdration avec les Provinces-Unies, que par l'advis et agration de toutes ilz y seront reus et admis. 12 Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et valuation des ors et argents, toutes lesdites provinces auront se conformer et rgler selon les ordonnances qui, la premire opportunit en seront dresses, que l'une ne pourra changer ny altrer sans l'autre. 13 Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zlande s'y comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur gnral des Pas-Bas, mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats gnraux touchant la libert de religion. Ou bien elles pourront, soit en gnral ou en particulier, y mettre tel ordre et rglement que, pour le repos de leurs provinces, villes et membres particuliers, tant ecclsiastiques que sculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et prrogatives, ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre province, leur puisse en cela estre faict ny donn aucun destourbier ou empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu' cause d'icelle personne ne puisse estre recherch, suyvant la pacification de Gand. 14 Que toutes personnes conventuelles et ecclsiastiques suyvant ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis en aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns ecclsiastiques, lesquels durant les guerres de Hollande et Zlande l'encontre des Espagnols estoyent sous le commandement desdits Espagnols et se sont depuis retirez de leurs couvents ou collges et venus se rejeter en Hollande ou Zlande, qu'on leur fera, par ceux de leursdits cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera ceux de Hollande et Zlande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces provinces unies. 15 Que pareillement sera donn l'alimentation et entretenement, leur vie durant, selon la commodit du revenu de leurs cloistres ou couvens, toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront dpartir, ou j en sont dpartis, soit pour religion ou autre occasion raisonnable: bien entendu qu' ceux qui depuis la date de cestes se voudront habituer sdits cloistres et couvents et qui aprs en voudroyent sortir, ne leur sera donn aucune alimentation, mais s'en pourront retirer, si bon leur semble, en retenant eux ce qu'ils y auront apport. Et que tous ceux qui prsentement sont s dits couvens ou qui par cy-aprs y voudront entrer, demeureront libres en leur religion, profession et habits, la charge, qu'en tous autres cas, ils soyent obissans leurs gnraux. 16 Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites provinces il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en quoy elles ne sauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait touche une province en particulier, seront appoinctes et vuides par les autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles voudroyent dnommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en gnral, cela se vuidera par les gouverneurs et lieutenans des provinces, comme il est dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront tenus de faire droit aux parties, ou de les accorder, en dedans un mois, ou en plus bref temps, si le cas le requiert, aprs en avoir est sommez et requis par l'une ou l'autre des parties; et ce qui par les autres provinces, ou leurs dputez, ou par lesdits gouverneurs ou lieutenans aura est dit et prononc, sera suivi, et accompli, sans, en ce, se pouvoir prvaloir d'aucune provision de droict, soit d'appel, relief, revision, nullit ne autres prtentions, quelles qu'elles soyent. 17 Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont de donner aucune occasion de guerre ou noise ceuls de leurs voisins, princes, scieurs, pays, villes ou rpubliques; pour quoy obvier seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et expdition de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu' leurs sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit dfaillante, les autres, leurs confdrez, tiendront la main, par tous moyens raisonnables, que cela soit fait, et que tous abus qui le pourroient empescher ou retarder le cours de la justice soyent corrigez et rformez, selon le droict et suyvant les privilges et anciennes coutumes d'icelles. 18 Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre sus aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au prjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger aucuns de ses confedrez plus avant que soy mesmes, ou ses habitans. 19 Que pour mettre ordre toutes choses occurrentes et aux difficultez qui se pourroient prsenter, lesdits confdrez seront tenus, sur le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui seront autoriss quant ce, de comparoistre en ladite ville d'Utrecht, au jour qui sera limit, pour entendre ce que par les lettres de rescription sera exprim, si la chose ne requiert d'estre secrte, pour sur ce dlibrer, et par commun advis et consentement, ou par la pluralit des voix, y rsoudre et ordonner, jaoit qu'aucuns ne comparussent pas: auquel cas, ceux qui comparatront, pendant ce temps, procder la rsolution et dtermination de ce qu'ils trouveront convenable et proufitable au bien public de ces Provinces-Unies; et ce qui aura est ainsi rsolu s'accomplira mesmes par ceux qui n'ont point comparu, ne ft que la chose ft de trop grande importance et qu'elle pt souffrir le dlayer; auquel cas, on rescrivera ceux qui ont est dfaillans de s'y trouver certain jour limit, peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette fois. Et lors, ce qui aura t fait demeurera ferme et valable, ores qu'aucunes desdites provinces ayant est absentes; sauf qu' ceux qui n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y envoyer leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y avoir tel regard qu'il appartiendra. 20o Et ces fins seront tous et chacun desdits confdrez tenus de rescrire ceux qui auront l'autorit, de faire assembler lesdites Provinces-Unies, de toutes choses qui pourront occurrer et venir au devant ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites provinces et confdrez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus. 21 Et si avant qu'il s'y reprsente quelque obscurit ou ambiguit par o pourroit natre dispute ou question, l'interprtation d'icelles appartiendra auxdits confdrez qui, par commun advis les pourront esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne tomboient d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans des provinces, comme dict est. 22 Comme pareillement s'il se trouvoit ncessaire d'augmenter on diminuer quelque chose aux articles de cette union, confdration et alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis et consentement de tous lesdits confdrez, et non autrement. 23 Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes d'accomplir et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre contrevenu directement ou indirectement en aucune manire. Et si, avant qu'aucune chose se face on attente au contraire par aucun d'entre eux, que ds maintenant et pour lors, ils le dclarent nul et de nulle valeur, obligeant ce leurs personnes et tous les manans et habitans respectivement desdites provinces, villes et membres, ensemble tous leurs biens pour iceux en cas de contraventions estre, par toutes places, pardevant tous seigneurs, juges et juridictions o on les pourra recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect et accomplissement de ces prsentes et de ce qui en dpend, renonans, ces fins, toutes exceptions, grces, privilges, relvemens, et gnralement tous bnfices de droit qui, au contraire de cestes, leur pourroient ayder et servir, et spcialement au droict qui dict gnrale renonciation non valoir si la spciale ne prcde. 24 Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et lieutenans desdites provinces, qui y sont prsent, ou qui y pourront estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prter le serment d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles et chacun d'eux en particulier de ceste union et confdration. Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous corps de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune desdites villes et places de ladite union. De ce en seront dpeschs lettres en forme par les gouverneurs, lieutenans, membres et villes des provinces, ce spcialement requises, soubsignes. Et fut ceste prsente faite et soussigne en ladite ville d'Utrecht, le 23 de janvier 1579. Aprs avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit (_Gr. chron. de Holl. et Zl._, t. II, p. 376) dit: Le 4e de fvrier ensuyvant, ceste union fut signe par ceux de Gand; le 3e de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11e de juin, par George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de Frise, d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Aprs, ceux d'Anvers suivirent ceux de Bruges, de Brda, et plusieurs autres.--Tout ceci se faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay Orchies, tramoient leur dsunion et pourchassoient leur rconciliation particulire vers le prince de Parme, lors camp devant Mastricht, s'excusant vers les autres confdrez, qu'ils ne pouvoient souffrir aucune altration de la religion romaine. XVII Petri Foresti opera omnia.--Observat. et curat. medic. de febribus, lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.) Illustriss. Dominus princeps Auracus, cum per hyemem Delphis ageret, et in stupha longo tempore degeret, apertis spe fenestris, qu ad turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex parte Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret, quam et valida febris subsequebatur, cm aliquantulum inhoeruisset: qu per viginti quatuor horas tantm duravit, febre non ampliciis redeunte, licet vires utcumque ex valida illa febre deject fuerint. Utebatur autem tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis malo, quo alias commode uti solebat ab ejusdem _generosissima uxore_ confecto... Verum cm inde nihil juvaminis sentiret, _27 januarii anno 1581_ Excellentia sua me vocavit. (Suit l'expos du traitement de la maladie.)--Fuitque istis remediis illustriss. Dominus princeps magna cum nostra laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum accesserit. Cmque Excellentissimus Dominus princeps _tertio julii_ rediisset, ejusque Excellentiam, _tm Dominam ejus uxorem generosissimam Carolam_, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam, strenuissimi Ducis Monpenserii filiam, in Hagh Comitis salutarem, ea ipsa admodum liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans tern memori gratitudinis post se relinquens. XVIII Dclaration des tats gnraux des Provinces-Unies du 26 juillet 1581, moins le prambule, qui a t dj reproduit au chap. IX. (Lepetit, _Chronique de Hollande et Zlande_, t. II, p. 428 et suiv.) Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, aprs le trespas de feu, de haute mmoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son pre, de qui luy sont transports tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit pre que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx, par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si glorieuses et mmorables victoires contre ses ennemis, que son nom et puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde; oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majest impriale luy avoit par cy-devant faites: au contraire a donn audience, foi et crdit ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil conu une haine secrte contre ces pays et leur libert; pour autant qu'il ne leur toit permis d'y commander et les gouverner, ou de servir en iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au royaume de Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets la puissance du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays, la plus part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des principaux d'iceluy, ont par diverses foys remonstr au roy que, pour sa rputation et plus grande autorit de Sa Majest, il valoit mieux conquester de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander librement, son plaisir, et absolutement, c'est--dire, tyranniser, sa volont, que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, la rception de la seigneurie desdits pays, jur d'observer. Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherch tous moyens pour rduire ces pays, les despouillant de leur ancienne libert, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, sous prtexte de la religion, premirement voulu mettre ez principales et plus puissantes villes nouveaux vesques, les dotant de l'incorporation des plus riches abbayes, adjoustant chacun vesque neuf chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient la charge pculire de l'inquisition; par laquelle incorporation lesdits vesques, estant ses cratures sa dvotion et commandement (qui essent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels du pays) auroient le premier bien et la premire voix ez assembles des estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a est en ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrme servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire un chacun; tellement que la majest impriale l'ayant autrefois mise en avant cesdits pays, icelle, moiennant les remontrances faictes Sa Majest, cessa de plus la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit ses subjectz. Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, tant par les provinces et villes particulires, que par aulcuns des principaux seigneurs du pays, nommment par le baron de Montigny, et depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse de Parme, alors rgente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et de la gnralit, ont, ces fins, successivement est envoys en Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, donn espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement du pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis aprs tout le contraire; commandant bien expressment et sous peine d'encourir son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux vesques et de les mettre en possession de leurs vchez et abbayes incorpores: d'effectuer l'inquisition, o elle avoit auparavant est encommence pratiquer, et d'obyr et ensuivre les dcrets et statuts du concile de Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux privilges du pays. Ce qu'estant venu la cognoissance de la commune, a donn juste occasion d'une grande altration entre eux et grandement diminu la bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout temps porte au roy et ses prdcesseurs; car ils mettoient principalement en considration que le roy ne prtendoit pas tant seulement tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur leurs consciences, desquelles ils n'entendoient estre responsables ou tenus d'en rendre compte qu' Dieu seul. A cette occasion, et pour la piti qu'ils avoient du pauvre peuple, les principaux de la noblesse du pays exhibrent, l'an 1566, certaine remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour apaiser la commune, et viter toutes motions et sditions, qu'il pleust Sa Majest, monstrant l'amour et affection que, comme prince benin et clment, il portoit ses sujets, de modrer lesdits points, et signamment ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et supplices pour le fait de la religion. Et pour remonstrer le mesme plus particulirement au roy et avec plus d'autorit et luy donner entendre combien il estoit ncessaire pour le bien et prosprit du pays, et pour le maintenir en repos et tranquillit, d'oster les susdites nouvelletez et modrer la rigueur des placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit marquis de Berghe et ledit baron de Montigny, la requeste de ladite dame la rgente, du conseil d'Estat et des estats gnraux de tous les pays, comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, l o le roi, au lieu de leur donner audience et pourvoir aux inconvniens par eux remontrez (lesquels, pour n'y avoir remdi temps, comme l'urgente ncessit le requroit, s'estoient desj en effect commenc descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct, persuasion et sentence du conseil d'Espagne il a fait dclarer rebelles et coupables du crime de lze-majest tous ceux qui avoient faict ladite remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens. Et pardessus ce, pensant estre totalement asseur desdits pays par les forces et violence du duc d'Alve et les avoir rduits sous sa plnire puissance et tyrannie, il a fait, puis aprs, contre tout droit des gens (de tout temps inviolablement observ, mesmes entre les plus barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques), emprisonner et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous leurs biens. Et nonobstant que toute la susdite altration survenue l'an 1566, l'occasion que dit est, et t quasi assoupie par la rgente et ceux de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'taient prsents devant elle pour la libert du pays se fssent retirs, ou essent t dchasss, et les autres assujtis: ce nantmoins, pour ne ngliger l'opportunit que ceux du conseil d'Espagne avoient si longtemps cherche et espre, selon qu'ouvertement donnrent cognoistre les lettres interceptes, audit an 1566, de l'ambassadeur d'Espagne, nomm d'Alava, escrites la duchesse de Parme, pour avoir moyen, sous quelque prtexte, d'abolir tous les privilges du pays et de le pouvoir faire gouverner tyranniquement par les Espagnols, comme ils faisoyent les Indes et autres pays par eux de nouveau conquestez, il a par l'instruction et conseil desdits Espagnols, monstrant en cela le peu d'affection qu'il portoit ses sujets de ces pays, contrevenant ce qu'il estoit oblig, comme leur prince, protecteur et bon pasteur, envoy en ces pays le duc d'Alve, fort renomm pour sa rigueur et cruaut, l'un des principaux ennemys des mesmes pays, accompagn d'un conseil de personnes de mesme naturel et humeur que lui. Et combien que ledit duc d'Alve soit entr en ce pays avec son arme, sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt est receu des povres inhabitans avec toute rvrence et honneur, n'en attendant que toute bnignit et clmence, suyvant ce que le roy leur avoit tant de fois promis par ses lettres fainctement escrites, voire mesme qu'il estoit dlibr de se trouver en personne au pays et d'y venir donner ordre tout, au contentement d'un chacun. Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve pour venir par de, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de navires pour l'amener icy, et une autre en Zlande pour l'aller rencontrer et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux grands frais et dpens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les povres sujets et plus facilement les attirer en ses filets. Nonobstant quoy, iceluy duc d'Alve, incontinent aprs sa venue, bien qu'il fst estranger, nullement de sang royal, dclara qu'il avait commission du roy, de grand capitaine, et, peu aprs, de gouverneur gnral de ces pays: chose du tout contraire aux privilges et anciens usages d'iceux. Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit subitement garnison z principales villes et forteresses du pays, fit bastir aux plus puissantes et riches villes des citadelles, pour les tenir en sujtion. Et par charge du roy, comme il disoit, appela aimablement vers luy, tant par lettres qu'autrement, les principaux seigneurs du pays, sous prtexte d'avoir affaire de leurs conseils et assistance pour le bien et service du roy et des pays. Aprs quoy il fit apprhender prisonniers ceux qui, ayant donn foy ses lettres, s'toient venus prsenter: qu'il a, contre les privilges, fait mener hors du pays de Brabant, o ils avaient est apprhendez, faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne fssent juges comptens, instruire leur procs. Et devant qu'ils fssent instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur dfense, jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant publiquement et ignominieusement mettre mort. Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols, s'estoyent retirez et tenus hors du pays, dclarez rebelles, et d'avoir commis crime de lze-majest, d'avoir forfait corps et biens, et comme tels, confisqu tout ce qu'ils avoient parde; le tout, afin que les povres inhabitans ne s'en pssent ayder, en la juste dfense de leur libert contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces, l'assistance desdits seigneurs et princes; pardessus une infinit d'autres gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie fait mourir et en partie dchassez, pour confisquer leurs biens: travaillant le reste des bons inhabitans tant par fourragement de soldats, qu'autres outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme aussi par diverses exactions et tailles; les contraignant de contribuer tant aux bastimens des nouvelles citadelles et fortifications des villes, qu'il fit leur oppression, que de fournir centiesmes et vingtiesmes deniers, pour le paiement des soldats, en partie par luy amenez et en partie par luy levez de nouveau, pour les employer contre leurs compatriotes; et ceux qui, au danger de leur vie, se hazardoient dfendre la libert du pays, afin qu'aux sujets ainsi appauvris il ne restt aucun moyen pour empescher ses desseins, et mieux effectuer l'instruction qui lui avoit est baille en Espagne, savoir de traiter ces pays comme nouvellement conquis. A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes principales l'ordre du gouvernement et de la justice, rigea nouveaux consaux, la manire d'Espagne, directement contre les privilges du pays. Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force introduire certaine imposition d'un dixime denier sur toutes sortes de marchandises et manufactures, la totale ruine de la commune, de laquelle le bien et la prosprit consiste, la plupart, au trafique et manufactures; et ce, nonobstant une infinit de remonstrances faites au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de toutes, en gnral; ce que par violence il auroit ainsi effectu, si ce n'eust est que, bientost aprs, par le moyen de monseigneur le prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs de ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans affectionnez la libert de leur patrie, les provinces de Hollande et de Zlande ne se fssent rvoltes et mises sous la protection dudit seigneur prince. Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant son gouvernement, et aprs lui, le grand commandeur de Castille, envoy en son lieu par le roy, non pour adoucir et modrer quelque peu la tyrannie de son prdcesseur, mais pour la poursuivre plus couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les provinces, qui par leurs garnisons et citadelles toient rduites sous le joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour aider les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites provinces, ainsi en les traitant comme ennemis, prsentant aux Espagnols, sous ombre d'une mutinerie, la vue dudit commandeur, d'entrer par force en la ville d'Anvers, y sjourner l'espace de six semaines, vivans discrtion, la charge des povres bourgeois, les contraignant pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences, de fournir la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de la solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la connivence de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de prendre ouvertement les armes contre le pays: tchans premirement de surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du sige ancien et ordinaire des princes de parde, faire illec un nid de leurs rapines; ce que, en leur succdant selon leur dessein, prinrent par force et violence la ville d'Alost, et tost aprs forcrent la ville de Mastricht. Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers, l'ont pille, saccage et mise feu et sang, et ainsi traite, que les plus barbares et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire davantage ne pire: au dommage indicible non seulement des povres inhabitans, mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent illec leurs marchandises, debtes et argent. Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil d'Estat, auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur peu auparavant avait confr le gouvernement gnral du pays, fssent, en la prsence mesme de Jronimo de Rhoda, dclairez et publiez ennemis du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorit prive, comme il est prsumer en vertu de certaine secrte instruction qu'il avoit d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs adhrens; de manire que, sans respecter ledit conseil d'estat, il usurpa le nom et authorit du roy, contrefit son sceau et se porta en gouverneur et lieutenant du roy en ces pays. Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit sieur le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zlande; lequel accord a par ledit conseil d'Estat, comme lgitimes gouverneurs, est approuv, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre aux Espagnols, communs ennemis de la patrie et les dchasser de ces pays; sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis par diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec toute diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: qu'en prenant gard aux fautes, troubles et inconvniens dj survenus et apparentement encore suivre, il luy plt faire sortir les Espagnols hors de ces pays, et premirement ceux qui auroient est cause des saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres innumrables forces et violences que ses povres sujets avoient souffert, la consolation et soulagement de ceux qui les avoient endurez, et l'exemple de tous autres. Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il ft semblant par paroles que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son gr, et qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de vouloir pourvoir et donner ordre avec toute clmence au repos du pays, comme il appartenoit un prince bnin, n'a pas seulement nglig de faire la punition dudit chef et auteurs, ains au contraire, comme assez il appert que tout estoit avec son consentement et pralable dlibration de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines lettres siennes, peu aprs interceptes ont donn pleine foy: par lesquelles estoit escrit audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs du mal, que le roy non seulement ne blmoit point leur fait, mais le trouvoit bon et le prisoit, promettant les rcompenses, signament ledit Rhoda, comme ayant fait un singulier service; ce qu' son retour en Espagne et tous autres ministres de sa tyrannie exerce en ces pays il auroit par effet dmontr. Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les yeux de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur gnral, son frre bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel sous prtexte de dclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et approuvoit la pacification faite Gand, promit de faire sortir les Espagnols, de faire punir les auteurs des violences et dsordres advenus en ces pays, et de mettre ordre au repos gnral et rintgration de leur ancienne libert: tascher de sparer lesdits Estats et de subjuguer un pays et l'autre aprs. Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, il fut dcouvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy seroyt donne par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy dfendoit dom Juan et Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un l'autre; luy commandant de se comporter avec les grands et principaux seigneurs avec toute bnignit et bnvolence, pour gagner leurs affections: jusques ce que, par leur assistance et moyen, il et p rduire la Hollande et Zlande, pour aprs faire sa volont des autres provinces. Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit solennellement jur, en prsence de tous les estats du pays, d'observer ladite pacification de Gand, contrairement cela, chercha par le moyen de leurs colonels, lesquels il avoit dj sa dvotion, toutes manires pour, par grandes promesses, gagner les soldats allemands, lesquels estoient alors en garnison et avoient en garde les principales villes et forteresses du pays, desquels par ce moyen il se fit maistre; comme dj, par l'induction de leurs colonels, il les avoit gagnez et attirez, se tenant assur des places par eux occupes: pour, par ce moyen, forcer ceux qui ne se voudroient joindre avec luy faire la guerre au prince d'Orange et ceux de Hollande et Zlande; par ainsi susciter une plus sanglante et cruelle guerre intestine, qu'elle n'avoit est auparavant. Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement et par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer caches, venant les menes de don Juan estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer ce qu'il avoit dsign, il ne sceut mener ses conceptions et entreprises la fin qu'il prtendoit. Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure encore jusques prsent, au lieu d'un repos et paix assure, dont, son arrive, il se vantoit tant. Lesquelles susdites raisons nous ont donn asss d'occasions pour deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin seigneur pour ayder deffendre ces pays et les prendre en sa protection. Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desj receu telles foules, souffert tels outrages, et ont est dlaissez et abandonnez par leur prince j par l'espace de plus de vingt ans, durant lesquels les habitans ont est traitez, non comme sujets, mais comme ennemis; leur propre prince et seigneur s'efforant de les ruiner par force d'armes. En outre, aprs le trespas de don Juan, ayant envoy le baron de Selles, lequel, sous prtexte de mettre en avant quelques moyens d'accord, dclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la pacification faite Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit jur en son nom de maintenir, mettant ainsi, de jour autre, plus graves conditions d'accord. Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir, voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant mesme la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de la chrestient, et par tous moyens, continuellement et sans intermission, de chercher nous rconcilier et accorder avec le roy. Ayant aussi eu dernirement bien longtemps noz dputez Coulogne, esprans _illec_, par intercession de la majest impriale et des seigneurs princes lecteurs estant ce entremis, d'imptrer une paix assure, avec quelque gracieuse et modre libert de la religion (laquelle concerne principalement Dieu et les consciences) selon que la constitution des affaires du pays le requroit pour lors. Mais nous avons finalement trouv par exprience, que par icelle remonstrance et communication Coulogne ne pouvions rien obtenir du roy, et que ladite communication estoit seulement pratique et servoit pour dsunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre aprs, et excuter contre icelles leurs premiers desseins. Ce qui est depuis videmment apparu par certain placard de proscription que le roy fit publier, par lequel nous et tous les habitans desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur party, sont dclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et biens, promettant en oultre grande somme de deniers celuy qui tueroit ledit seigneur prince; le tout, pour rendre odieux les propres habitans, empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un extrme dsespoir: tellement que, dsesprant totalement de tous moyens de rconciliation, et destituez de tout autre remde et secours, avons, suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence de noz (et des autres habitans) droits, privilges et anciennes coustumes, et de la libert de la patrie, la vie et l'honneur de nous, nos femmes et enfans, et postrit, afin qu'ils ne viennent tomber en la servitude des Espagnols, dlaissant bon droit le roy d'Espagne, est contraints de trouver et practiquer autres moyens, tels que, pour nostre plus grande sret et conservation de nos droits, privilges et liberts susdites, avons advis le mieux convenir. Savoir faisons que, toutes les choses susdites considres, et pressez de l'extrme ncessit, comme dit est, avons, par commun accord, dlibration et consentement, dclar, etc., etc., etc. XIX Circonstances qui dterminrent Jaurguy attenter la vie du prince d'Orange. (De Thou, _Hist. univ._, t. VI, p. 178 180.) Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen, natif de la ville de Victoria, qui avoit t autrefois commissaire des vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen d'avancer sa fortune. Pendant qu'il toit occup de cette pense, il apprit que Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis longtemps la banque Anvers, toit sur le point de faire banqueroute. Il crut que dans le dsordre o toient ses affaires il ne seroit pas difficile de l'engager quelque coup hardi. Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit crit de Lisbonne, et il l'avoit depuis fait solliciter par ses missaires d'entreprendre une chose qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui tourneroit la gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par son hrsie, et la tranquillit des Pays-Bas qu'il troubloit par sa rvolte. Et, pour l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui lui promettoit, aprs l'action, quatre-vingt mille ducats, argent comptant, une commanderie de Saint-Jacques, et une fortune clatante. Annastro, effray du pril auquel il s'exposeroit, balana longtemps; mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil de son dsespoir, s'ouvre son caissier, nomm Antoine de Venero, natif de Bilbao, et, aprs lui avoir dcouvert le mauvais tat de ses affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en larmes en lui parlant; et Venero, touch des malheurs de son matre, laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit horreur, soit par la vue du pril, soit par un motif de conscience. Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point le servir, lui demanda s'il croyoit que Jean de Jaurguy ft dispos entreprendre un coup pareil. Ce Jaurguy, qui servoit la banque, toit un jeune homme d'environ vingt ans, d'un caractre sombre et opinitre; ce qui faisoit juger son matre que, s'il se dterminoit une fois, il ne reculeroit pas. Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il pouvoit exposer un jeune tourdi une mort certaine. Mais Annastro soutint que, le prince d'Orange ayant t dclar criminel de leze-majest et proscrit par le prince qui a droit de suppler la loi, il toit permis tout le monde de le tuer, comme un homme justement condamn, qu'il avoit consult les thologiens d'Espagne et qu'ils lui avoient rpondu qu'il n'y avoit point de difficult; qu'ainsi il ne lui restoit aucun scrupule sur cet article. Aussitt, ayant renvoy Venero, il fait venir Jaurguy et, jetant un grand soupir, son abord: --Si je ne connaissois, dit-il, votre fidlit, votre constance et votre pit sincre, je ne m'adresserois pas vous, dans l'tat malheureux o sont les affaires publiques et les miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baigns de pleurs, et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je remarque depuis longtemps que vous tes sensible aux outrages que l'on fait notre souverain, et que, quoique vous soyez n en Espagne aussi bien que moi, vous ne laissez pas d'tre touch des maux de ces provinces, qui sont notre gard, comme une seconde patrie. J'ai v d'ailleurs que vous plaigniez sincrement mon sort et que vous tiez touch de me voir rduit un tat si malheureux par la faute et par le malheur d'autrui. Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de me tirer de l'abyme o je suis: mais enfin voici une occasion que m'offre la Providence. Vous pouvez, si vous avez du courage, dlivrer votre roi, votre patrie, et votre matre. Considrez qui est la cause et l'auteur de tous nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange, qui, aprs avoir viol la foi qu'il devoit Dieu, vient de renoncer hautement celle qu'il avoit jure son roi. Quoique proscrit, comme il le mritoit, il a eu l'insolence de publier un crit injurieux, o il ose attaquer le nom et la majest de son prince; et, pour comble d'attentat, aprs avoir fascin les esprits par ses manires populaires, il vient de donner aux habitans du pays un prince tranger pour souverain. Notre roi l'a donc justement condamn mort. C'est de cet homme qu'il faut nous dfaire, si nous voulons nous acquitter de ce que nous devons Dieu, au roi et la patrie. Le roi promet de grandes rcompenses; mais j'en suis moins touch, quoiqu'elles puissent tre utiles pour mes affaires et pour les vtres, que du devoir que notre conscience nous impose. Il me semble qu'elle nous reproche notre lchet, disons plus, notre perfidie, si nous laissons vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu et des hommes, et qui est n pour le malheur et pour la ruine de ces provinces. En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant la mine du jeune homme et son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se jeta son cou et l'embrassa troitement. Jaurguy aussitt lui rpondit avec un air intrpide: --Je suis tout prt; me voil affermi dans un dessein que je mditois depuis longtemps. Je mprise le pril et les conditions; je n'en veux aucune, et je suis rsolu mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois me servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes feu, je serai plus sr avec le fer. Je ne vous demande qu'une grce: c'est de prier Dieu pour moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien mon pre, et qu'il ne laisse pas mourir ce vieillard dans la misre. --Je loue votre rsolution et votre fermet, interrompit Annastro; mais il faut que vous ayez une meilleure ide du succs: j'espre que vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action vous promet. Comptez sur l'efficacit des prires et des voeux dont je vais vous montrer des copies. Aussitt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets superstitieux, conus en forme de prires; mais surtout il y glisse un crit sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prtendus secrets de la magie; et il eut soin de le disposer de manire qu'on ne pouvoit s'empcher de le lire ds qu'on tenoit les tablettes. Par cet crit on promettoit, au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce ft traitoit bien celui qui auroit tu le prince d'Orange, cette ville obtiendroit du roi toutes les grces qu'elle voudroit demander. Annastro, qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune furieux, ds qu'il seroit de sang-froid, toit bien aise de lui faire esprer l'impunit. Cette ruse lui russit; et Jaurguy, persistant dans sa rsolution, entreprit de l'excuter, au dimanche, 18 de mars. Annastro tait sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant pass Bruges, Dunkerque et Gravelines, il s'toit rendu Tournai. Le jour que Jaurguy avoit pris tant arriv, il se confessa Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de dire la messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des confrences de pit pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession, ce forcen ajouta qu'il avoit rsolu de tuer le prince d'Orange, pour dlivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hrsie. Timmermann approuva ce dessein, pourvu que ce ne ft point l'avarice qui conduist sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le bien de sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses pchs, et, aprs la messe, il reut l'Eucharistie. Jaurguy dit ensuite Venero qu'il alloit excuter son projet, il but un coup d'un vin tranger, et se rendit la citadelle, o logeoit le prince d'Orange. FIN TABLE DES CHAPITRES CHAPITRE PREMIER Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont destine la vie monastique, est confine par eux, ds son bas ge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de Charlotte pour le rgime du clotre.--Menaces et violences employes son gard.--Scne sacrilge du 17 mars 1559, dans laquelle le rle d'abbesse de Jouarre lui est impos.--Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle a subie, et tmoignages des religieuses de Jouarre l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se repent de la duret de ses procds envers Charlotte.--Mort de la duchesse, en 1561.--Maintenue Jouarre par l'opinitret de son pre, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient avec les enseignements du pur vangile, qu'elle a t amene connatre par ses relations avec quelques-unes des hautes personnalits du protestantisme, telles, notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier pouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.--Dsormais matresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie la duchesse de Bouillon et la reine de Navarre sa rsolution de quitter l'abbaye de Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprs de l'lecteur palatin, Frdric III, et de l'lectrice.--En fvrier 1572, Charlotte de Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend Heydelberg, o elle est favorablement accueillie.--Lettre de Frdric III au duc de Montpensier. 1 CHAPITRE II Colre et menaces du duc de Montpensier la nouvelle du dpart de sa fille.--Sa rponse la lettre de l'lecteur palatin.--Une information judiciaire a lieu Jouarre. Dpositions importantes des religieuses.--Ngociations entames Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.--Fermet de l'lecteur.--Lettre de Jeanne d'Albret.--Charlotte demeure Heydelberg sous la protection de l'lecteur et de l'lectrice.--Dernire lettre de Jeanne d'Albret Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de Navarre, et, bientt aprs, les massacres de la Saint-Barthlemy.--Charlotte vient en aide aux Franais qui se rfugient Heydelberg.--Ses procds gnreux l'gard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intressantes relations avec Pierre Boquin, Doneau, Franois Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingus, ses compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprs du roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage Heydelberg de Henri, lu roi de Pologne. Double incident qui s'y rattache.--Joie que Charlotte prouve du sjour de son cousin, le prince de Cond, Heydelberg.--Mme de Feuqures et Ph. de Mornay Sedan.--Mort du duc du Bouillon en dcembre 1574.--Affliction que causa Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa soeur. 35 CHAPITRE III Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de Nassau.--Rsum de la vie de ce prince jusqu' la fin de l'anne 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon. Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde cet gard.--Rponse de Charlotte.--La demande du prince est dfinitivement accueillie.--Lettre de Zuliger ce sujet.--Le prince, ne pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie Marnix de Sainte-Aldegonde le soin de se rendre Heydelberg et de s'y tenir la disposition de Charlotte de Bourbon pour l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde, vers Embden, o l'attendent des vaisseaux de guerre destins protger son trajet par mer jusqu' l'une des ctes des Provinces-Unies.--_Rsolutions_ des tats de Hollande l'occasion de la prochaine arrive de Charlotte de Bourbon.--La princesse arrive La Brielle, o son mariage avec Guillaume de Nassau est clbr le 12 juin 1575.--Les nouveaux poux se rendent de La Brielle Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reoivent dans ces deux villes.--Chant compos en leur honneur. 73 CHAPITRE IV Lettre de Charlotte de Bourbon la comtesse de Nassau, sa belle-mre.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frre.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractre de la princesse, sa belle-soeur.--Flicitations adresses Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume Franois de Bourbon, son beau-frre.--Charlotte de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grces du duc de Montpensier, son pre.--Inexorable duret de celui-ci.--troitesse des sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.--Graves proccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrire publique duquel elle s'est identifie.--Il trouve dans ses judicieux conseils et dans son dvouement un appui efficace.--tat des affaires publiques depuis l'insuccs des _Confrences de Brda_.--Reprise des hostilits.--Dite de Delft en juillet 1575.--Sige de Zirickse.--Naissance de Louise-Julienne de Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse d'Orange son mari lors de la mort de l'amiral Boisot.--Perte de Zirickse.--Excs commis dans les provinces par les Espagnols.--Indignation gnrale et efforts faits dans la voie d'une svre rpression.--Correspondance du prince et de la princesse d'Orange avec Franois de Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc d'Alenon.--Les Espagnols sont expulss de la Zlande.--_Union de Bruxelles._ 98 CHAPITRE V Dsir exprim par Charlotte de Bourbon de runir autour d'elle la mre, le frre et les enfants de Guillaume.--Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec Franois de Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'lisabeth de Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se rend Dordrecht, o est baptise sa fille lisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.--Tourne du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.--Rception qui leur est faite Utrecht. Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrtement de Charlotte, en pre sur la conscience duquel le remords commence peser.--Arrive en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientt appel se sparer d'eux et de la princesse pour se rendre Anvers et Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte son mari.--Guillaume revient Anvers, o Charlotte le rejoint.--Rsum des vnements qui ont motiv le sjour de Guillaume Bruxelles.--Situation gnrale des affaires publiques.--Don Juan se retire Luxembourg.--Guillaume est lev aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrive de l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas. 128 CHAPITRE VI Lettres de Charlotte de Bourbon son frre.--Lettre de Guillaume au mme.--Attitude de Guillaume vis--vis de l'archiduc Matthias.--Nouvel acte d'union sign Bruxelles le 10 dcembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise des hostilits par don Juan.--Dfaite de Gembloux.--Guillaume domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie sa cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon Lanoue.--Conseils donns par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse Despruneaux.--Lanoue nomm marchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyaut, son nergie.--Relations du prince et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivs dans les Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de Nassau.--Rsolutions des tats gnraux l'occasion du son baptme.--Dtails sur ce baptme.--Difficults provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de Gand.--Lettre de Guillaume sa femme, au sujet de ces troubles, qu'il russit rprimer.--La princesse rejoint Guillaume Gand et revient avec lui Anvers.--Trait d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre Farnse lui succde. 159 CHAPITRE VII Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui crit. Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt auprs du roi de Navarre dans l'intrt de Charlotte.--Mmoire dont Chassaincourt est porteur.--Lettre de Charlotte son frre.--Farnse attaque Anvers. Repouss de cette place, il va assiger Mastricht.--Hroque dfense de Mastricht.--Prise de cette ville. Cruaut de Farnse et de ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour viter le dmembrement de la patrie commune.--Preuve de leur gnreuse abngation.--Guillaume soutient la cause de l'indpendance nationale et celle de la libert religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier son gard.--Lettres d'elle Franois de Bourbon.--Son amiti pour Mme de Mornay.--Naissance de Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats d'Ypres.--crit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il dit de son baptme et de son sjour auprs de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse d'Orange.--Nouveaux troubles Gand.--Intervention de Ph. de Mornay et de Guillaume.--Rpression de ces troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon Catherine de Mdicis et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute vigilance et la sagacit de sa femme, eu gard au maniement de diverses affaires d'tat.--loge par le comte Jean de la princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse Hubert Languet et la comtesse Julienne de Nassau.--Captivit de Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son loge. Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau. 186 CHAPITRE VIII Trait conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II l'gard du prince d'Orange.--Circulaire adresse par Farnse aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en excution des ordres de Philippe II.--_Ban_ fulmin par Philippe II contre Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau rdige une _Apologie_ en rponse au _Ban_ de Philippe II.--Il la communique aux tats gnraux. Langage qu'il leur tient.--Rponse des tats gnraux.--Lettre de Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ la plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mmorable document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dvouement de Charlotte de Bourbon. 220 CHAPITRE IX Tentatives pour oprer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a lieu.--Franois de Bourbon se rend en Angleterre comme chef d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en France.--Sjour du prince et de la princesse d'Orange La Haye. Accueil que le docteur Forestus reoit d'eux.--Dclaration officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au prsident Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier sa petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intrt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse J. Borluut.--Assemble La Haye des dputs des Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant Cambrai. 246 CHAPITRE X Premier testament de Charlotte de Bourbon rdig le 12 novembre 1581.--Acte de libralit du 13 novembre.--Autre acte de libralit du 15 novembre.--Second testament du 18 novembre.--Naissance d'Amlie de Nassau. Son baptme.--Lettre de Guillaume au prince de Cond.--Lettre du duc de Montpensier sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrive de Franois de Bourbon Anvers.--Lettre de lui son pre sur la rception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations du comte de Leicester, Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui crivent lors de son retour en Angleterre. 270 CHAPITRE XI Attentat commis par Jaurguy sur la personne de Guillaume de Nassau.--Paroles de Guillaume--Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.--motion gnrale cause par l'attentat.--Lettres des tats gnraux aux provinces et aux villes de l'Union.--Gnrosit de Guillaume l'gard de deux des complices de Jaurguy.--Prires pour demander Dieu la gurison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.--Amlioration de son tat suivie d'une rechute.--Dsolation de la princesse.--Propos outrageants tenus sur elle et sur le prince par Farnse et par Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la princesse au comte Jean.--Service d'actions de grces.--Dernire maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses obsques.--Deuil gnral.--Lettres de Guillaume Cond et du duc de Montpensier Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion. 298 APPENDICE Page 319 FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES Paris.--Imprimerie Ve P. Larousse et Cie, rue Montparnasse, 19 End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde License: Share Alike