Produced by Daniel Fromont [Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosire) (1875-1947), _L'exile_ (1908), dition de 1908] M. DELLY L'EXILEE PARIS LIBRAIRIE BLERIOT HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR 55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55 L'EXILEE CHAPITRE I Les nuages s'taient un instant carts, un vif rayon de soleil d'avril frappait le vitrage du bow-window o Myrt reposait, sa tte dlicate retombant sur le dossier du fauteuil, dans l'atmosphre tide parfume par les violettes et les muguets prcoces qui croissaient dans les caisses, l'ombre de palmiers et de grandes fougres. C'tait une miniature de petite serre. Tout au plus, entre ces caisses et ces quelques plantes vertes, demeurait-il la place ncessaire pour le fauteuil o s'tait glisse la mince personne de Myrt. Elle reposait, les yeux clos, ses longs cils dors frlant sa joue au teint satin et nacr, ses petites mains abandonnes sur sa jupe blanche. Ses traits, d'une puret admirable, voquaient le souvenir de ces incomparables statues dues au ciseau des sculpteurs de la Grce. Cependant, ils taient peine forms encore, car Myrt n'avait pas dix-huit ans... Et cette extrme jeunesse rendait plus touchants, plus attendrissants le pli douloureux de la petite bouche au dessin parfait, le cerne bleutre qui entourait les yeux de la jeune fille, et les larmes qui glissaient lentement de ses paupires closes. Sur sa nuque retombait, en une coiffure presque enfantine, une lourde chevelure aux larges ondulations naturelles, une chevelure d'un blond chaud, qui avait certains instants des colorations presque mauves, et semblait, peu aprs, dore et lumineuse. Ses bandeaux encadraient harmonieusement le ravissant visage, doucement clair par ce gai rayon de soleil perant entre deux giboules. Myrt demeurait immobile, et cependant elle ne dormait pas. Quand mme sa sollicitude filiale ne l'et pas tenue veille, prte courir l'appel de sa mre, la douloureuse angoisse qui la serrait au coeur l'aurait empche de goter un vritable repos. Bientt, demain peut-tre, elle se trouverait orpheline et seule sur la terre. Aucun parent ne serait l pour l'aider dans ces terribles moments redouts d'mes plus mres et plus exprimentes, aucun foyer n'existait qui pt l'accueillir comme une enfant de plus. Elle avait sa mre, et celle-ci partie, elle tait seule, sans ressources, car la pension viagre dont jouissait Madame Elyanni disparaissait avec elle. Myrt tait fille d'un Grec et d'une Hongroise de noble race. La comtesse Hedwige Gisza avait rompu avec toute sa parent en pousant Christos Elyanni dont la vieille souche hellnique ne pouvait faire oublier, aux yeux des fiers magistrats, que ses parents avaient drog en s'occupant de ngoce, et que lui-mme n'tait qu'un artiste besogneux. Artiste, il l'tait dans toute l'acception du terme. Epris d'idal, il vivait dans un rve perptuel o flottaient des visions de beaut surhumaine. La jolie Hongroise, vue un jour Paris, une fte de charit o Christos s'tait laiss entraner par un ami, l'avait frapp par sa grce dlicate, un peu thre, et la douceur radieuse de ses yeux bleus. Elle, de son ct, avait remarqu cet inconnu dont les longs cheveux noirs encadraient un visage si diffrent de tous ceux qui l'entouraient--un visage de mdaille grecque, o le regard rayonnant d'une continuelle pense intrieure mettait un charme indfinissable. Elle se fit prsenter l'artiste, obtint de la vieille cousine qui la chaperonnait que Christos ft son portrait, et, un jour, elle offrit elle-mme sa main au jeune Grec qui avait jusque-l soupir en silence, sans oser se dclarer. Elle tait majeure, sans parent proche, et pourvue d'une fortune peu considrable, mais indpendante. Elle devint Madame Elyanni... Et ce fut un mnage la fois heureux et malheureux. Heureux, car ils taient unis par un amour profond et ne voyaient rien au-del l'un de l'autre... Malheureux, car ils avaient des dfauts identiques, des gots trop semblables. Alors que la nature rveuse et trop idaliste de Christos et demand, en sa compagne, le contrepoids d'une raison ferme, d'un jugement mri et d'habitudes pratiques, il ne devait trouver, en Hedwige, qu'un charmant oiseau adorant les fleurs, la lumire, les toiles claires et chatoyantes, incapable d'une pense srieuse et ignorant tout de la conduite d'une maison. Aprs avoir vcu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils taient venus s'tablir Paris. Le peintre aimait cette ville o il tait n, o tait morte sa mre, une Franaise. Il esprait surtout arriver percer enfin, atteindre quelque notorit, raliser le rve de gloire qui chantait en son me. Mais il n'avait aucunement le got de la rclame, et ses oeuvres, par leur caractre d'idalisme trs haut, ne s'adaptaient pas aux tendances modernes. La russite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu peu, et le jour o Christos mourut, d'une maladie due au dcouragement qui s'tait lentement infiltr en lui, il ne restait Madame Elyanni qu'une rente viagre, relativement assez considrable, laisse au peintre, et aprs lui sa veuve, par un veux cousin qui s'tait teint quelques annes auparavant dans l'le de Chio. Myrt avait cette poque douze ans. C'tait une enfant vive et gaie, idoltre de ses parents en admiration devant sa beaut et son intelligence. Une pit trs ardente et trs profonde, la direction d'une vieille institutrice, femme d'lite, l'avaient heureusement prserve des consquences que pouvait avoir l'ducation donne par ces deux tres charmants et bons, mais si peu faits pour lever un enfant... Et la mort de Christos, on vit cette chose touchante et exquise: la petite Myrt, dominant la douleur que lui causait la perte d'un pre trs chri et la vue du dsespoir de sa mre, se rvlant tout coup presqu'une femme dj par le srieux et le jugement, organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son pre, une nouvelle existence, soignant avec un tendre dvouement Madame Elyanni dont le chagrin avait abattu la sant toujours frle. La mre et la fille s'installrent Neuilly, dans un trs petit appartement, au quatrime tage d'une maison habite par de modestes employs. Madame Elyanni, que l'exprience n'avait pas corrige, fit ajouter la fentre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il ft continuellement garni de fleurs. --Je me passerais plutt de manger que de ne pas voir des fleurs autour de moi, avait-elle rpondu au tuteur de Myrt qui avanait discrtement que les revenus ne permettraient peut-tre pas... --Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit prive de fleurs! avait dit vivement Myrt. Il fallait aussi que Madame Elyanni et une nourriture dlicate... Et, comme elle abhorrait les nuances fonces, elle exigeait que sa fille ft toujours vtue de blanc l'intrieur, coutume conomique, car la fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention, bien des menus devoirs de mnagre, devait remplacer frquemment ces costumes que sa mre ne souffrait pas voir tant soit peu dfrachis. Il en tait ainsi de nombreux dtails, et malgr les conomies que Myrt, devenue un mnagre accomplie, russissait raliser sur certains points, le budget s'quilibrait parfois difficilement. Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grce une extrme facilit, aux admirables dispositions dont elle tait doue, elle avait pu les rduire au minimum. Elle avait conquis, l'anne prcdente, son brevet suprieur, et avait russi acqurir, en prenant de temps autre quelques leons d'un excellent professeur, un remarquable talent de violoniste. Telle tait Myrt, petite me exquise, ardente et pure, coeur dlicatement bon et dvou, chrtienne admirable, enfant par sa candide simplicit, femme par l'nergie et la rflexion d'un esprit mri dj au souffle de l'preuve et des responsabilits. Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante d'me et de corps, se laissait gter par sa fille et dclarait ne pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques annes, elle ne voulait plus sortir et passait ses journes tendue, s'occupant de merveilleuses broderies ou rvant, les yeux fixs sur le dernier tableau peint par Christos, et o le peintre s'tait reprsent entre sa femme et sa fille, dans son petit atelier illumin de soleil. Elle s'tait tiole ainsi, htant la marche de la maladie qui l'avait terrasse enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie soucieuse du mdecin appel aussitt, Myrt avait compris que le danger tait grand... Et en entendant, la veille, sa mre demander le prtre, elle s'tait dit que tout tait fini, car l'me insouciante de Madame Elyanni tait de celles qui attendent les derniers symptmes avant-coureurs de la fin pour oser songer se mettre en rgle avec leur Dieu. Ce matin, on lui avait apport le Viatique... Et c'tait autant pour la laisser faire en toute tranquillit son action de grces que pour drober son regard les larmes difficilement contenues pendant la crmonie, que Myrt s'tait rfugie dans le bow-window. Elle aimait profondment sa mre, d'une tendresse qui prenait, son insu, une nuance de protection trs explicable par la faiblesse morale de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'pancher en dvouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou dcourags. Sa mre disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni. Personne n'aurait plus besoin d'elle... A moins qu'elle ne se ft religieuse pour dverser sur ses frres en Jsus-Christ les trsors de tendresse dvoue contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix divine n'avait pas parl, Myrt ignorait si elle avait la vocation religieuse. Dans le silence qui rgnait, peine troubl de temps autre par la corne d'un tramway, une voix faible appela: --Myrt! La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la chemine... Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche, d'autres fleurs encore s'panouissaient entre les candlabres dors et le crucifix. Myrt s'avana prs du lit, elle se pencha vers le ple visage fltri, entour de cheveux blonds grisonnants. --Me voil, maman chrie. Que voulez-vous de votre Myrt? demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mre. --Je veux te parler, mignonne... Ecoute, j'ai compris depuis... depuis que je sens venir la mort... --Maman! murmura Myrt. Les yeux bleus de la malade envelopprent la jeune fille d'un regard navr. --Il faut bien nous faire cette pense, enfant... J'ai donc compris que je n'ai pas t pour toi une bonne mre... --Maman! redit encore Myrt avec un geste de protestation. --Si, ma chrie, c'est la vrit. Je t'ai beaucoup aime, c'est vrai, mais autrement, je n'ai rempli aucun des devoirs maternels. J'ai laiss ta petite me courageuse toutes les responsabilits, tous les soucis, je n'ai su que m'enfermer dans mon chagrin et dpenser gostement tout notre petit revenu, au lieu de songer conomiser pour toi. --C'tait juste, maman, c'tait bien ainsi! Moi je suis jeune, je travaillerai... --Tu travailleras!... Pauvre mignonne aime! que pourrais-tu faire! La concurrence est norme... et d'ailleurs tu ne peux vivre seule, Myrt. Il te faut l'abri d'un foyer, la scurit au milieu d'une famille srieuse... j'ai donc song ma cousine Gisle. Tu sais que, seule de toute ma famille, elle a continu se tenir en rapports avec moi, par quelques mots sur une carte au 1er janvier, par des lettres de faire-part. Elle avait pous, trois ans avant mon mariage, le prince Sigismond Milcza. Un fils est n de cette union. Elle m'apprit quelques annes plus tard son veuvage, puis son second mariage, la naissance de quatre enfants, et enfin un nouveau veuvage. Nous nous aimions beaucoup, et j'ai song qu'en souvenir de moi elle accepterait peut-tre de t'accueillir. Myrt se redressa vivement. --Maman, voulez-vous que j'aille mendier la protection et l'hospitalit de ces parents qui n'ont pas voulu accepter mon cher pre? --Oh! les autres, non! Mais Gisle n'a jamais cess de me considrer comme de la famille. --Cependant, maman, il ne me parat pas admissible que je sois la charge de la comtesse Zolanyi! dit vivement Myrt. --Non, mais elle doit avoir des relations tendues et trs hautes, car les Gisza, les Zolanyi, les Milcza surtout sont de la premire noblesse magyare. Ces derniers sont de race royale, et leur fortune est incalculable. Gisle pourra donc, mieux que personne, t'aider trouver une position sre, elle sera pour toi une protection, un conseil... Et je voudrais que tu lui crives de ma part, afin que je te confie elle. --Ce que vous voudrez, mre chrie! murmura Myrt en baisant la jolie main amaigrie pose sur le couvre-pied de soie blanche un peu jaunie. Sous la dicte de sa mre, elle crivit un simple et pathtique appel cette parente inconnue d'elle. A grand'peine, Mme Elyanni parvint y apposer sa signature... Myrt demanda: --O dois-je adresser cette lettre? --Depuis son second veuvage, Gisle m'a donn son adresse au palais Milcza, Vienne. Je suppose qu'aprs la mort du comte Zolanyi, elle a d aller vivre prs de son fils an, qui n'est peut-tre pas mari encore. Envoie la lettre cette adresse. Si Gisle ne s'y trouve pas, on fera suivre. Myrt, d'une main qui tremblait un peu, mit la suscription, apposa le timbre, et se leva en disant: --Je vais la porter chez les dames Millon. L'une ou l'autre aura certainement occasion de sortir ce matin et de la mettre la poste. Les dames Million occupaient un logement sur le mme palier que Mme Elyanni. La mre tai veuve d'un employ de chemin de fer, la fille travaillait en chambre pour un magasin de fleurs artificielles. C'taient d'honntes et bonnes cratures, serviables et discrtes, qui admiraient Myrt et auraient tout fait pour lui procurer le moindre plaisir. Isole comme l'tait la jeune fille, Mme Elyanni n'ayant jamais voulu nouer de relations, elle avait trouv plusieurs fois une aide matrielle ou morale prs de ses voisines, et elle leur en gardait une reconnaissance qui se traduisait par des mots charmants et de dlicates attentions, Myrt n'tant pas de ces coeurs vaniteux et troits qui considrent avant toute chose la situation sociale et le plus ou moins de distinction du prochain. La porte lui fut ouverte par Mlle Albertine, grande et belle fille brune, au teint ple et au regard trs doux. --Mlle Myrt! Entrez donc, mademoiselle! Et elle s'effaait pour la laisser pntrer dans la salle manger, o Mme Millon, une petite femme vive et accorte, tait en train de morigner un petit garon de cinq six ans, un orphelin que la mort de sa fille ane et de son gendre avait laiss sa charge... elle s'avana vivement vers la jeune fille en demandant: --Eh bien! mademoiselle Myrt? --Elle est si faible, si faible! murmura Myrt. Et un sanglot s'touffa dans sa gorge. --Pauvre chre petite demoiselle! dit Mme Million en lui saisissant la main, tandis qu'Albertine se dtournait pour dissimuler une larme. --Je suis venue vous demander un service, reprit Myrt en essayant de dominer le tremblement de sa voix. Quand vous descendrez, voulez-vous mettre cette lettre la bote? --Mais certainement! Albertine a justement une course faire dans cinq minutes, elle ne l'oubliera pas, comptez sur elle. --Moi aussi, j'irai porter la lettre, dit le petit garon qui s'tait avanc et posait clinement sa joue frache contre la main de Myrt. --Oui, c'est cela, Jeannot... et puis tu feras aussi une petite prire pour ma chre maman, dit la jeune fille en caressant sa petite tte rase. --Nous lui en faisons dire une tous les soirs, mademoiselle Myrt... Et vous savez, si vous avez besoin de n'importe quoi, nous sommes l, toutes prtes vous rendre service. --Oui, je connais votre coeur, dit Myrt en tendant la main aux deux femmes. Merci, merci... Maintenant, je vais vite retrouver ma pauvre maman. Lorsque la jeune fille eut disparu, Madame Millon posa la lettre sur la table, non sans jeter un coup d'oeil sur la suscription. --Comtesse Zolanyi, palais Milcza... Ces dames ne nous ont jamais dit grand'chose sur elles-mmes, mais j'ai ide, Titine, qu'elles sont d'une grande famille. L'autre jour pendant que j'tais prs de Madame Elyanni, j'ai remarqu, sur un joli mouchoir fin dont elle se servait, une petite couronne brode. --Et mademoiselle Myrt a des manires de princesse qui lui viennent tout naturellement, cela se voit, si elle pouvait donc avoir des parents qui l'accueillent, qui l'aiment comme elle le mrite!... Car la pauvre dame n'a plus gure vivre, maman. --Hlas! non! Si elle passe la nuit, ce sera tout... Pauvre petite demoiselle Myrt! Ca me fend le coeur, vois-tu, Titine! Et l'excellente personne sortit son mouchoir, tandis que sa fille, serrant les lvres pour dominer son motion, entrait dans la chambre voisine pour mettre son chapeau. Pendant ce temps, Myrt, rentre dans la chambre de sa mre, s'occupait dfaire le petit autel. Elle allait et venait doucement, incomparablement lgante et svelte, avec des mouvements d'une grce infinie. --Myrt! Elle s'approcha du lit... Madame Elyanni saisit sa main en disant: --Regarde-moi, Myrt! Les yeux bleus de la mre se plongrent dans les admirables prunelles noires, veloutes, rayonnantes d'une pure clart intrieure. Toute l'me nergique, ardente, virginale de Myrt tait l... Et Madame Elyanni murmura doucement: --Que je les voie encore, tes yeux, tes beaux yeux!... Myrt, ma lumire! --Maman, ne parlez pas ainsi! supplia la jeune fille. Il n'y a qu'une vraie lumire, c'est Dieu, et il ne faut pas... --Oui. Il est la lumire, mais cette lumire incre se communique aux mes pures, et celles-ci la rpandent autour d'elles... Ne t'tonne pas de m'entendre parler ainsi, mon enfant. Depuis hier, ta pauvre mre a bien rflchi, elle a compris ce que tu avais t pour elle, ce que Dieu lui avait donn en lui accordant une fille telle que toi, et comment il lui aurait t impossible de vivre sans l'ange qu'elle a sans cesse trouv ses cts. Je te bnis, Myrt, mon amour, je te bnis de toute la force de mon coeur! Sas mains se posrent sur la chevelure blonde. Myrt, sanglotante, s'tait laiss tomber genoux... --Ne pleure pas, chrie. Pense que je vais retrouver mon cher Christos. Tous deux, de l-haut nous veillerons sur toi... Elle s'interrompit, bout de forces, en laissant retomber ses mains que Myrt pressa sur ses lvres... Et elles demeurrent ainsi, immobiles, savourant la douloureuse jouissance de ces dernires heures. CHAPITRE II Enveloppe dans ses crpes, un peu courbe sous son long chle noir, Myrt marchait comme en un rve, entre les dames Millon. Elle revenait vers le logis vide d'o tait partie tout l'heure la dpouille mortelle de Madame Elyanni. Elle se sentait anantie, presque sans pense. Albertine avait doucement pris sa main pour la passer sous son bras... Et cette marque d'affectueuse attention avait mis un lger baume sur le coeur bris de Myrt. En arrivant sur le palier du quatrime tage, Madame Million demanda: --Vous allez rester djeuner et finir la journe chez nous, mademoiselle Myrt?... Et mme y coucher, si vous le voulez bien, car ce serait trop triste pour vous... Myrt lui prit les mains et les pressa avec force. --Merci, merci, Madame! Mais je prfre rentrer tout de suite, m'habituer cette solitude, la pense de ne plus la voir l... Sa voix se brisa dans un sanglot. --... Demain, si vous le voulez bien, je viendrai partager votre repas... mais aujourd'hui, je ne peux pas... Ne m'en veuillez pas, je vous en prie! --Oh! bien sr que non, ma pauvre demoiselle! Faites ce qui vous cotera le moins... Mais je vais aller vous porter un peu de bouillon... --Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Ce soir, j'essaierai... Elle leur tendit la main et entra dans l'appartement o la femme de mnage s'occupait tout remettre en ordre. Myrt se rfugia dans sa chambre, une petite pice meuble avec une extrme simplicit. Elle enleva son chapeau, son chle, et s'assit sur un sige bas, prs de la fentre. Tout l'heure, en se voyant seule derrire le char funbre, elle avait eu, pour la premire fois, la conscience nette du douloureux isolement qui tait le sien... Et voici que cette impression lui revenait, plus vive, dans ce logis o elle avait, pendant des annes, prodigu son dvouement la mre dont elle tait l'unique affection. Lorsque le pnible vnement s'tait trouv accompli, elle avait aussitt tlgraphi son tuteur. Celui-ci, vieil artiste clibataire, vivait retir sur la cte de Provence. Il avait rpondu par des condolances, mettant en avant ses rhumatismes qui lui interdisaient tout dplacement. D'offres de service sa pupille, pas un mot. La comtesse Zolanyi n'avait pas rpondu. Peut-tre ne se trouvait-elle pas Vienne... Et d'ailleurs, Myrt comptait si peu sur cette grande dame qui ne souciait sans doute aucunement d'une jeune cousine inconnue et trs pauvre! Lorsqu'elle aurait domin ce premier anantissement qui la terrassait, elle envisagerait nettement la situation et chercherait, avec l'aide de dames Millon, un moyen de se tirer d'affaire. Mais aujourd'hui, non, elle ne pouvait pas! Elle se sentait faible comme un enfant... Un coup de sonnette retentit. La femme de mnage alla ouvrir, Myrt entendit un bruit de voix... Puis on frappa la porte de sa chambre... --Mademoiselle, c'est une dame qui demande vous parler. Une envie folle lui vint de rpondre: --Pas aujourd'hui!... Oh! pas aujourd'hui! Mais elle se domina, et, se levant, elle entra dans la pice voisine. Une dame de petite taille, en deuil lger et d'une discrte lgance, se tenait debout au milieu de la salle manger. Sous la voilette, Myrt vit un fin visage un peu fltri, des yeux qui lui rappelrent ceux de sa mre, et qui exprimaient une sorte de surprise admirative en se posant sur la jeune fille... L'inconnue s'avana vers Myrt en disant en franais, avec un lger accent tranger: --J'arrive donc trop tard? Ma pauvre Hedwige?... --Oui, c'est fini, dit Myrt. Et, pour la premire fois, depuis deux jours, les larmes jaillirent enfin des yeux de la jeune fille. --M a pauvre enfant! dit l'trangre en lui prenant la main et en la regardant avec compassion. Et dire que j'tais Paris, que j'aurais pu accourir aussitt prs d'Hedwige! Mais votre lettre m'a t renvoye de Vienne, je l'ai reue ce matin seulement. --Quoi, vous tiez Paris! dit Myrt d'un ton de regret. Oh! si nous avions pu nous en douter! Mais asseyez-vous, Madame!... Et permettez-moi de vous remercier ds maintenant d'tre accourue si vite l'appel de ma pauvre mre. --C'tait chose toute naturelle, dit la comtesse en prenant place sur le fauteuil que lui avanait Myrt. Hedwige et moi, bien que cousines assez loignes, avons t leves dans une grande intimit. J'en ai toujours conserv le souvenir, malgr... enfin, malgr ce mariage qui avait mcontent notre parent. Le front de Myrt se rembrunit un peu, tandis que la comtesse continuait d'un ton calme, o passait un peu d'motion: --Je n'ai donc pas hsit venir, esprant bien la trouver encore en vie... Mais la concierge m'a appris que... tout tait fini. --Oui, c'est fini, fini! dit Myrt. Elle s'tait assise en face de la comtesse, et le jour un peu terne clairait d'une lueur grise son dlicieux visage fatigu et pli, sur lequel les larmes glissaient, chaudes et presses. La comtesse parut touche, son regard mobile s'embua un peu... Elle se pencha et prit la main de la jeune fille. --Voyons, mon enfant, ne vous dsolez pas. En souvenir d'Hedwige, je suis prte vous aider, vous accorder cette protection que ma pauvre cousine me demandait pour vous... Racontez-moi un peu votre vie, parlez-moi d'elle et de vous. On ne pouvait nier qu'elle ne se montrt bienveillante, bien qu'avec une nuance de condescendance qui n'chappa pas Myrt. Cependant, la jeune fille avait craint de se heurter la morgue de cette parente inconnue, et elle prouvait un soulagement en constatant en elle une certaine dose d'amabilit et mme de sympathie. Elle fit donc brivement le rcit de leur existence depuis la mort de M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre autres choses, elle s'informa de l'tat des finances de l'orpheline. Myrt lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital reprsentant une rente de quatre cents francs. --Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous possdiez peut-tre quelques autres petites ressources. Hedwige avait de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considrable... --Tout a t vendu au moment de la maladie de mon pre, sauf une croix en opales laquelle ma mre tenait beaucoup. --Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aeule. Ainsi donc, vous ne possdez rien, mon enfant?... Et vous n'avez aucune parent du ct paternel? --Aucune, Madame. La famille de mon pre tait dj compltement teinte l'poque de son mariage. La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement gante. --En ce cas, mon enfant, il me parat que mon devoir est tout trac. Vous tes une Gisza par votre mre--cela, personne de notre parent ne peut le discuter--vous avez donc droit l'abri de mon foyer... --Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrt. C'est que vous m'aidiez trouver une situation srieuse, dans une famille sre... Car mon seul dsir est de gagner ma vie, et je n'accepterais jamais de me trouver votre charge. Les sourcils blonds de la comtesse se froncrent lgrement. --Une situation, dites-vous?... Et laquelle donc? institutrice, demoiselle de compagnie?... Tout d'abord, je vous rpondrai que vous tes beaucoup trop jeune, et que... enfin, que vous avez un visage... des manires qui rendront difficile pour vous une position de ce genre. Myrt rougit et des larmes lui montrent aux yeux. Elle tait si totalement dpourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait caus qu'une impression pnible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui s'levait devant ses rves de travail. --Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant inconsciemment ses petites mains. --Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me parat impossible de vous laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment o vous tes ma parente. Il me dplairait fort, je vous l'avoue, qu'une jeune fille pouvant se dire ma cousine devnt, par exemple, la demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances... Non, dcidment, il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez mon aide, pour vivre dans une pension de dames, o vous vous trouverez en scurit... --Et dans ce cas, en serai-je plus avance d'ici deux ans, d'ici cinq ans? s'cria Myrt. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je ne veux pas tout devoir votre charit! La comtesse, surprise, considra quelques instants la charmante physionomie empreinte d'une fire rsolution. --C'est que me voil fort embarrasse, alors!... Je ne vois vraiment pas trop... A moins que... Mais oui, cela arrangerait tout! s'cria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous m'avez dit que vous aviez des diplmes? --Oui, mes deux brevets. --Vous tes musicienne? --Violoniste. --Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le violon Renat... Vous dessinez peut-tre aussi? --Mais oui, un peu. --Tout fait bien!... Connaissez-vous la langue magyare? --Comme le franais. Nous parlions indiffremment l'un et l'autre, ma pauvre maman et moi. Je parle galement le grec, et un peu l'allemand. --Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes enfants, doit nous quitter l'anne prochaine. Voulez-vous accepter de la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore, et que je n'ai aucun motif de lui infliger le dplaisir d'un renvoi avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez des leons de violon mon petit Renat, vous feriez de la musique avec mes filles anes... Enfin, vous trouverez vous occuper, quand ce ne serait qu' me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis un an. --De cette manire, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrt dont la physionomie s'clairait soudain. Je vous remercie, Madame. --Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet tout personnel, que je dsire fort voir aboutir, mais pour lequel il me faut l'approbation du prince Milcza, mon fils an. Je vis chez lui, et je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce qu'il en pensera... Mais ne craignez pas trop, il est fort probable qu'il me rpondra que la chose lui importe peu... Quant la question des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig... Un geste de Myrt l'interrompit. --Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc s'arranger plus tard, il me semble. --Oh! certainement!... Voulez-vous venir ds maintenant avec moi, si vous vous trouvez trop seule ici? --J'aimerais rester encore dans cet appartement, dit Myrt dont les yeux s'emplirent de larmes. --Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc crire immdiatement mon fils, afin que nous soyons fixes le plus tt possible. Esprez beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est la seule considration capable de le toucher, car essayer de l'attendrir serait peine perdue... Mais, dites-moi, quel est votre prnom, enfant? --Myrt, Madame. --Myrt! rpta la comtesse d'un ton surpris et mcontent. Pourquoi Hedwige ne vous a-t-elle pas donn un nom de notre pays?... Etes-vous catholique, au moins? --Oh! oui, Madame, comme ma chre maman!... Et je m'appelle Gisle-Hedwige-Myrt. C'est mon pre qui a voulu que l'on me donnt habituellement ce nom. --Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous prfrez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir djeuner avec nous demain?... Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil. Bien que Myrt et fort envie de refuser, elle se fora raisonnablement rpondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la comtesse. --Je vais maintenant me faire conduire au cimetire, dit cette dernire en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma pauvre Hedwige... A demain, mon enfant. --Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous m'ouvrez! dit Myrt avec motion. --Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire passer pour une trangre vis--vis de vous... Allons, au revoir, Myrt... Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige. Elle lui mit sur les deux joues un lger baiser et s'loigna, laissant dans la salle manger un subtil parfum. Myrt rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau prs de la fentre et appuya son front sur sa main. Cette visite venait de soulever lgrement le poids trs lourd qui pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi une certaine dose de sympathie, et le dsir sincre de l'aider sortir d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter la morgue patricienne de cette cousine de sa mre, elle ne songeait pas se dire que la comtesse et pu montrer envers elle un peu plus de chaleur, insister pour l'enlever sa solitude, pour lui faire connatre ses filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait qu'un devoir strict command par ses liens de parent avec Myrt, peut-tre un peu, aussi, par l'affection conserve pour sa cousine Hedwige. Non, Myrt remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur d'esprance dans la douleur o venait de la plonger la perte de sa mre, elle songeait qu'il serait moins dur, aprs tout, de remplir ce rle d'institutrice prs de parents plutt qu'envers des trangers quelconques... Et ce lui fut une pense consolante de se dire qu'elle allait peut-tre connatre le pays de sa mre, la Hongrie toujours aime d'Hedwige Gisza. CHAPITRE III Le temps tait froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque Myrt prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse l'oppressait la pense de pntrer dans ce milieu inconnu, o tous n'auraient peut-tre pas pour elle la mme bienveillance que la comtesse Gisle. Un tramway la dposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue o habitait la comtesse... Bientt la jeune fille s'arrta devant un ancien et fort majestueux htel qui portait, graves dans un cusson de pierre, des armoiries compliques. Un domestique en livre noire fit traverser Myrt le vestibule superbe, puis un immense salon dcor avec une splendeur svre et artistique, et l'introduisit dans une pice peine plus petite, tout aussi magnifiquement orne, mais qui avait un certain aspect familial grce une corbeille ouvrage, des livres entr'ouverts, un certain dsordre dans l'arrangement des siges, et aussi la prsence d'un petit chien terrier, blotti dans un niche lgante. Cette pice tait dserte... Le domestique s'loigna, d'un pas assourdi par les tapis, et Myrt jeta un coup d'oeil autour d'elle. Son regard fur attir tout coup par un tableau plac au milieu du principal panneau. Il reprsentait un jeune homme de haute taille, trs svelte, qui portait avec une incomparable lgance le somptueux costume des magnats hongrois. La tte un peu redresse dans une pose altire, il semblait fixer sur Myrt ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs, qui tincelaient dans un visage au teint mat, orn d'une longue moustache d'un noir d'bne. Sa main fine et blanche, d'une forme parfaite, tait ose sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans le pli de ses lvres, dcelait une fiert intense, une volont imprieuse et la tranquille hauteur de l'tre qui se sent lev au-dessus des autres mortels. Du moins, ce fut l'impression premire de Myrt... Et pourtant, quelque chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrt ne su pas dfinir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis dans le regard de son modle. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas lgers dans le salon voisin, fit retourner Myrt. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et mince, et une fillette l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mmes cheveux d'un blond argent, les mmes yeux gris trs grands et un peu mlancoliques, la mme coupe longue de visage, et le mme teint d'une extrme blancheur. --Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'ane en tendant la main Myrt. Ma mre, en nous racontant hier sa visite, nous avait donn le dsir de vous connatre... Mais il faut que nous nous prsentions nous-mmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka. Presque aussitt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres enfants, Irne et Renat. Irne tait une jeune fille de seize dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement coiffs, au visage irrgulier, mais assez piquant. Elle tait vtue avec une lgance trs parisienne, et semblait poseuse et fire. Renat, un garonnet d'une dizaine d'annes, lui ressemblait beaucoup, et paraissait en outre d'un caractre difficile, ainsi que Myrt put le constater pendant le repas. Sa mre semblait le gter fortement, Fraulein Loenig, une grande blonde l'air srieux et paisible, n'avait videmment aucune autorit sur lui... Ce futur lve promettait de surs moments Myrt. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus calme et plus douce. Myrt se sentait un peu oppresse dans cette salle manger magnifique, au milieu des recherches d'un luxe raffin qui lui tait inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitt, sans hsitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la correction de femmes bien leves, accomplissant un devoir strict, mais aucun lan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mre avait t une Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traite comme tant compltement de la famille. Irne surtout semblait froide et altire. Elle prenait, en s'adressant sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrt prfrait la tranquille indiffrence qu'elle croyait saisir sous la rserve de Terka. La comtesse Gisle lui semblait, de toutes, la mieux dispose son gard. Et cependant, une phrase d'Hlne vint rvler Myrt un fait qui montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus nanmoins considr tout fait des siennes Hedwige Elyanni. La jeune fille parlait de Paris et dclarait qu'elle aurait voulu y vivre toujours. --Les deux mois que nous y passons chaque anne me consolent un peu du long sjour qu'il nous faut faire au chteau de Voraczy, ajouta-t-elle. Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisle n'tait venue voir sa cousine! L'impression pnible prouve par Myrt se refltait sans doute dans son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrari et orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la rsidence du prince Milcza, o elle passait avec ses enfants le printemps, l't, et une partie de l'automne. --Si la rponse de mon fils est favorable, c'est l o nous vous emmnerons, Myrt. Vous verrez le plus magnifique domaine de la Hongrie... --Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques ftes, des runions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irne. Heureusement, nous avons les rceptions chez les chtelains du voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de petites runions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre pour tout ce que l'imagination peut rver des ftes incomparables! --Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parl jusque-l. L'air y est si bon!... et on y est plus tranquille qu' Paris, Vienne ou Budapest. --Je l'aime aussi! dclara Renat. Je m'y amuse bien... except quand il faut que j'amuse Karoly. Ces derniers mots furent prononcs mi-voix, comme s'il craignait d'tre entendu par quelque personnage invisible. Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un lger effarement passait dans le regard de Mitzi. --Je t'ai dj dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le sais bien, voyons! Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystrieuse menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque apeur de sa mre. Dans le salon, aprs le repas, la conversation se trana un peu. Les gots, les habitudes de Myrt taient trop diffrents de ceux de ses parentes, trs mondaines, du moins la comtesse et Irne, car Terka semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrt ne se heurta-t-elle qu' de faibles instances lorsqu'elle se leva bientt pour prendre cong. --Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous conduire la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand il vous plaira. J'espre avoir bientt une rponse de mon fils... Comme je la suppose favorable, il faudrait songer par avance ce que vous ferez de vos meubles, car notre dpart pour Vienne est fix dans une dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre... --J'aurais aim conserver la chambre de ma mre, dit Myrt d'une voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles tant vieux et dfrachis. --Je comprends ce dsir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes, je n'aurais pas mieux demand que de les faire enfermer ici, dans une des chambres du second tage, mais cette demeure appartient au prince Milcza, et l'intendant qui gre les proprits que mon fils possde en France se refusera certainement faire entrer ici quoi que ce soit sans l'assentiment de son matre. Et ni lui, ni moi n'oserions crire au prince pour une chose de si petite importance. --Je rflchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison, dit Myrt. --C'est cela... Peut-tre ces voisines dont vous m'avez parl vous donneront-elles une ide... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas, s'il vous manque quelque chose... Myrt rougit un peu et rpliqua vivement: --Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre maman venait de recevoir son trimestre de pension... Un domestique vint annoncer que la voiture tait avance. Myrt serra les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par Terka et Mitzi... Les deux soeurs rentrrent ensuite dans le salon, au moment o Irne disait d'un ton contrari: --Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne comprends pas que vous ayez song, maman...! --C'est vrai qu'elle est d'une beaut ravissante, dit la comtesse d'un ton de regret. J'ai peut-tre t un peu vite, l'autre jour... Mais la pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et aprs tout, si elle est pieuse et srieuse comme elle le parat, la chose ne sera peut-tre pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irne. Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la confinerons dans son rle d'institutrice... --Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charme de prsenter dans le monde cette cousine inconnue... --Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de Terka. Irne rougit et lana sa soeur un coup d'oeil irrit. --Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai, dclara Renat, occup dcorer les oreilles du petit terrier avec des cheveaux de soie enlevs la corbeille ouvrage de sa mre. --Mais je crois que tu ne t'en es jamais priv avec Fraulein Rosa, remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leon de dessin. Si Renat est dispos aujourd'hui, il nous rejoindra. --Non, Renat n'est pas dispos! riposta le petit garon en s'enfonant dans son fauteuil. Renat dteste le dessin, il n'aime au monde que la musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrt ne soit un mauvais professeur, maman, ajouta-t-il ddaigneusement. * * * * * Pendant ce temps, la voiture emportait Myrt vers la gare. Il et paru naturel qu'une de ses cousines l'accompagnt jusque-l. Mais cette ide n'tait vraisemblablement pas venue l'esprit d'aucune des jeunes comtesses, Myrt apprenait dj qu'il existerait pour elle une limite dans les gards et dans la sympathie. Un peu d'amertume lui tait demeure de ces moments passs l'htel Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une glise et pria longuement, panchant son coeur fatigu en laissant couler doucement ses larmes. Puis, rconforte, elle gagna son logis. Sur le palier du quatrime tage, Albertine causait avec son fianc qui venait de djeuner en compagnie de sa future famille et retournait maintenant sa demeure. C'tait un gros blond, bon garon, trs gai, qui avait une excellente place dans le commerce. Myrt le connaissait dj, Madame Millon l'ayant prsent Madame Elyanni aussitt que les fianailles avaient t conclues. --Eh bien! mademoiselle Myrt, ce djeuner s'est bien pass? demanda Albertine aprs que la jeune fille eut rpondu gracieusement au profond salut de Pierre Roland. --Mais trs bien... Seulement, je suis contente de revenir chez... Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce mot si doux. --... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hte d'tre de retour ici, de ne plus avoir causer, couter. --Vous viendrez bien tout de mme goter notre soupe, mademoiselle Myrt? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer. --Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean avec une gnrosit chevaleresque. Myrt avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de blesser les excellentes cratures qui l'avaient entoure, durant tous ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrtes... Elle s'assit donc le soir la table des Millon, et pas une minute la modeste toile cire, le couvert commun, les mets fort simples et le service fait par ses htesses ne lui firent regretter la table splendide, le menu dlicat et le service impeccable de l'htel Milcza. Ici elle se sentait aime, l-bas accepte seulement... Et Myrt tait de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment au-dessus de celles du bien-tre et des raffinements d'lgance. * * * * * Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait Myrt que le prince Milcza acceptait que sa mre s'occupt de la fille de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprtt aussitt pour son dpart, et prt toutes les dispositions relatives la vente des quelques meubles qui ornaient le petit logement. Ceux qu'elle dsirait conserver trouvrent place chez une voisine qui acceptait, moyennant une faible rtribution, de les garder dans une pice inutilise. Les autres furent vendus avantageusement par les soins de Mme Millon, qui Myrt confia quelques souvenirs trs chers mais trop encombrants pour tre emports. --Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en tendant la main vers le bow-window, le jour o Myrt quitta dfinitivement le cher petit logis. C'tait, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait remplace ici par ses voisines, les dames Millon changeant, l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-l dont les pices taient plus vastes. Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnrent Myrt la gare lorsqu'elle fut revenue du cimetire o elle avait t dire une dernire prire sur la tombe de sa mre. La jeune fille pleurait silencieusement en se sparant de ses humbles mais vritables amies, qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer d'attentions. --Vous nous crirez quelquefois, mademoiselle Myrt? demanda Albertine en tamponnant ses yeux gonfls. --Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez t bonnes, toutes deux! --Ah! si nous avions pu seulement vous conserver prs de nous! soupira Madame Millon. Le train s'branlait, Myrt vit bientt disparatre ces visages amis... Et elle s'enfona dans le coin du compartiment en se disant qu'une nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commenait pour elle. La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrt passa donc sa journe et celle du lendemain l'htel Milcza. L'attitude de ses parentes se prcisa telle qu'elle l'avait sentie dj: chez la comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une rserve polie, chez Irne, une indiffrence lgrement ddaigneuse, et certains instants tant soit peu agressive. Quant Mitzi, elle semblait se modeler sur sa soeur ane, et Renat, agit par la perspective du dpart, avait autre chose faire que de s'occuper de celle qu'il appelait la remplaante de Fraulein. Myrt comprit ainsi, ds le premier moment, qu'elle serait moralement isole dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver une amiti chez ces cousines de son ge qui ne l'acceptaient pas tout fait comme une des leurs. Les Zolanyi s'arrtrent au passage huit jours Vienne, o la comtesse avait quelques arrangements rgler. Le prince Milcza possdait dans cette ville un palais magnifique, dcor avec le luxe le plus exquis. Mais, pas plus que dans l'htel de Paris, rien ne dcelait ici la prsence habituelle ou mme accidentelle du matre. Terka, qui Myrt fit un jour cette remarque en parcourant sa suite les admirables salons, rpondit brivement: --Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy. Dans les rares occasions o la comtesse et ses enfants parlaient du prince, ces derniers dsignaient toujours leur frre de cette faon crmonieuse, et tous, mme l'indpendant Renat, prenaient un ton o la dfrence se mlait une sorte de crainte. Les voyageurs arrivrent par une belle soire de mai la petite gare qui desservait le chteau de Voraczy. Deux voitures attendaient. La comtesse et ses filles montrent dans la premire, Myrt, Fraulein Rosa et Renat dans la seconde, o prirent place aussi les femmes de chambre. Le crpuscule tombait, Myrt ne vit que vaguement le beau paysage verdoyant qui s'tendait de chaque ct de la large route. --Tout a est au prince Milcza... tout a, tout a! disait Renat en tendant la main de tous cts, vers les forts dont la ligne sombre barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'o, et il vous faudra longtemps pour connatre tout. Nous irons en voiture, cela m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, o il se promne quelquefois avec Karoly. --Qui est Karoly? demanda Myrt. --Karoly, c'est son fils. --Ah! le prince est mari? dit-elle avec surprise, car jamais elle n'avait entendu faire allusion une princesse Milcza. --Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de mme, rpondit Renat. --Voyons, que me racontez-vous l, Renat? dit-elle en souriant. Voulez-vous dire que votre frre est veuf? --Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je veux dire que... Ah! nous voil arrivs! Regardez, Myrt! Les voitures, sortant d'une magnifique alle, forme d'arbres normes, venaient de franchir une grille immense, dont les globes lectriques clairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-del de la cour d'honneur, digne d'un palais royal, s'levait une construction superbe, d'aspect majestueux et presque svre. Une lumire intense et cependant trs douce clairait tout la faade, mais surtout le perron monumental, double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livre blanche parements couleur d'meraude. Dans le vestibule, haut comme une glise, dall de marbre, dcor de tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vtu de noir, s'inclina devant le comtesse en disant: --Son Excellence la prince Milcza m'a charg de souhaiter la bienvenue Votre Grce et de l'informer qu'il viendra lui prsenter ses hommages aussitt le dner termin. --Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous retarder... Katalia, montrez sa chambre Mademoiselle Elyanni. Ces mots s'adressaient une grande femme trs correctement vtue de soie noire. Sur son invitation, Myrt la suivit au second tage, jusqu' une chambre fort bien meuble, et pourvu d'un confortable ignor par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly. Et pourtant, comme elle et souhait se trouver encore l-bas! Que serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-trangre, la cousine pauvre que l'on accepte et que l'on ddaigne? Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupires, elle se mit genoux et rconforta son coeur par une ardente prire. Puis s'tant hte de se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au hasard. Un domestique lui indiqua la salle manger, pice fort lgante mais dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec l'apparence du chteau. Le dner fut un peu vite expdi. La comtesse semblait nerveuse, et elle se leva sans avoir achev son dessert lorsqu'un domestique vint la prvenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses". --Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse cette crme, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince. Myrt, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous prsenterai un de ces jours, mais ce soir, il n'est pas ncessaire. Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrt remonta dans sa chambre, tonne au plus haut point de tant de correction et d'tiquette dans ces relations de mre fils, de soeurs frre... Dcidment, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer la bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait tre quelque grand seigneur plein de morgue, qui considrerait de bien haut Myrt Elyanni, sa trs humble parente. CHAPITRE IV Myrt se rveilla le lendemain son heure accoutume--c'est--dire de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute repose de la lgre fatigue du voyage et charme la vue du gai soleil qui entrait par les deux fentres. Aussitt habille, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les jardins du chteau s'tendaient devant elle, admirablement dessins. Mais quels singuliers jardins c'taient donc! Aussi loin que sa vue s'tendt, Myrt n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles taient formes de feuillages d'une varit de tons inoue, de plantes vertes superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se moirait sous les rayons d'or qui la frappaient. --Pas de fleurs! murmura Myrt avec tristesse. Comme sa mre, elle aimait ces dlicats chefs-d'oeuvre donns par Dieu l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans fleurs faisait descendre en elle une singulire impression de mlancolie. Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son djeuner. Aprs avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrt descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, travers de larges corridors dalls de marbre, jusqu' une porte de chne sculpt qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement. La chapelle avait d faire partie de btiments antrieurs au chteau actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle tait assombrie par des vitraux foncs, Myrt ne vit tout d'abord que l'autel, o un vieux prtre la longue barbe neigeuse commenait l'_Introt_. Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpt. Quelques serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur, une range de fauteuils et de prie-Dieu armoris annonait la place habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout fait en avant, se voyaient deux autres siges d'une somptuosit svre, surmonts de la couronne princire. La messe termine, Myrt fit le tour de la chapelle, elle admira les trsors artistiques dont les princes Milcza avaient orn le petit sanctuaire. Puis, aprs une dernire prire, elle sortit et se trouva dans une galerie immense qui prcdait immdiatement la chapelle. La paroi de gauche tait garnie d'une succession d'admirables vitraux qui rpandaient sur le dallage de marbre des tranes de pourpre, d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux religieux, oeuvres de matres, alternant avec d'anciennes tapisseries d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient son me d'artiste, Myrt atteignit ainsi l'extrmit de la galerie. Par une porte de chne largement ouverte, elle vit un perron de marbre rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-del s'tendait la perspective des jardins et du parc. Elle descendit dans l'intention de voir de prs ces tranges jardins et de s'approcher des serres superbes dont le dme tincelait l-bas entre les arbres. Peut-tre les fleurs s'taient-elles rfugies l? Mais Myrt fut due. Derrire les vitres, elle n'aperut que des plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert ple argent. Malgr sa dsillusion, Myrt se sentait si bien mise en train par ce gai soleil et cette brise matinale si frache, qu'elle rsolut de faire une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit marcher d'un pas vif et atteignit bientt les grands vieux arbres magnifiques qui formaient une vote majestueuse aux alles, grandes et petites, s'entrecroisant en tous sens. Ce parc tait superbe, il devait tre interminable et renfermer mille coins charmants. Seulement, chose singulire, Myrt n'y avait pas encore aperu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se refusait en produire? Ah! si, voil qu'elle en dcouvrait une, blottie sous les feuilles, une petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver l. Sa vue panouit le coeur de Myrt, et la jeune fille, se penchant, la cueillit et la glissa son corsage. Il fallait maintenant songer revenir, malgr l'attrait qui l'et pousse toujours plus avant. La jeune fille prit une petite alle presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute libert. Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqu de points d'or par le soleil lorsque celui-ci russissait percer l'amoncellement de feuillage qui formait une vote idalement frache. Tout coup, Myrt se vit au bout de l'alle, devant une prairie immense entoure de futaies. Des aboiements retentirent, deux lvriers noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effraye, elle ne put retenir un lger cri... --Ici Hadj, Lula! dit une voix brve. Les chiens s'arrtrent, et Myrt, tournant un peu la tte, vit quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en costume de cheval, qui se tenait appuy l'encolure d'un magnifique alezan dor, tout frmissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra deux grands yeux sombres et irrits, et devant ce regard, elle souhaita soudain rentrer sous terre. L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et dtourna la tte. Myrt rentra prcipitamment sous le couvert de l'alle, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une direction qui se trouva heureusement tre la bonne, car elle atteignit bientt les jardins et vit devant elle la masse imposante du chteau, dor par le soleil qui faisait tinceler les vitres des innombrables fentres. Au moment o Myrt s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui fit tourner la tte. L'inconnu de tout l'heure arrivait, en droite ligne, faisant franchir l'alezan les obstacles reprsents par les corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il tait incomparable cavalier, d'une extrme lgance, absolument matre de la bte superbe et fougueuse qu'il montait. A quelques mtres du grand perron, l'animal s'arrta net. Le jeune homme sauta lgrement terre, jeta les rnes un des domestiques qui se prcipitaient vers lui et gravit rapidement les degrs du perron. Terka sortait ce moment, une ombrelle la main. L'inconnu s'arrta prs d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrt, qui n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irrite de son visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de l'htel Milcza, mais qui diffrait d'expression, n'en ayant conserv, semblait-il, que la fiert altire. Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal l'aide en rpondant son interlocuteur. Celui-ci pntra dans le vestibule, et la jeune fille descendit lentement les degrs. Elle aperut Myrt qui s'avanait enfin. --Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air lgrement agit. --Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de rprhensible? fit Myrt, inquite. --Au fait, personne ne vous avait prvenue, vous ne pouviez pas savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire absolument solitaire. La moindre rencontre lui dplat. Les gens de par ici le savent et s'cartent de sa route ds qu'ils entendent le galop de son cheval. --Je regrette de n'avoir pas t prvenue. J'ai commis sans le vouloir une indiscrtion qui a sans doute vivement contrari le prince Milcza, si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis trouve tout l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur, je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille. --Oh! vous n'tes pas la seule! Quand le prince est contrari, il sait le montrer de telle faon que l'on souhaiterait trouver un trou de souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espre qu'il ne vous en voudra pas trop. Je lui ai expliqu que vous aviez pch par ignorance, et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sret, vous pourrez lui exprimer vous-mme vos regrets, la premire fois que vous le verrez... Comment trouvez-vous ces jardins, Myrt? --Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, rpondit franchement Myrt. Terka jeta un coup d'oeil effar vers le vestibule o avait disparu tout l'heure le prince Milcza. --Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zle jusqu' pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'panouir dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrt, ajouta-t-elle voix basse. Elle ouvrit son ombrelle et s'loigna vers les jardins, d'une allure nonchalante et un peu lasse. Myrt rentra dans le chteau et russit, non sans peine, retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-tre plus longtemps encore pour se faire des habitudes si trangres pour elle, et connatre toutes les singularits du seigneur de Voraczy. Quel misanthrope tait-il donc, si jeune encore? Une grande douleur, peut-tre, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su ragir chrtiennement, il s'enfonait dans une orgueilleuse mlancolie... Myrt, tout en songeant ainsi, commenait dfaire sa malle. Une petite jacinthe tomba tout coup sur les piles de linge... --Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien prcieusement, puisque je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici. Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout prs du portrait de la chre disparue. Longuement, elle considra le fin visage aux yeux trs beaux, mais sans profondeur... --Mre chrie, je voudrais tant tre encore prs de vous, dans notre humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot. * * * * * Ce fut Terka qui assuma la tche de faire visiter le chteau Myrt. Sa froideur n'avait pas l'apparence de fiert presque ddaigneuse que revtait celle d'Irne; elle semblait faire partie inhrente de son caractre, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se montrer aimable et empresse. Myrt vit donc en dtail la magnifique demeure, elle admira en artiste, sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la bibliothque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons meubls avec un luxe inou, les pices d'orfvrerie sans pareilles renfermes dans la salle des banquets, o avaient lieu autrefois de somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit Myrt. --Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans son appartement, avec son fils. --C'est un trs jeune enfant, n'est-ce pas? --Oui, il a cinq ans, et il en parat peine trois. C'est un pauvre petit tre chtif, dont l'intelligence est par contre trs dveloppe. Il est l'idole de son pre, sa consolation. --Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre arrive... que son frre n'tait plus mari, et qu'il l'tait tout de mme? J'ai suppos qu'il voulait expliquer par l que le prince tait veuf... Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers Myrt un visage assombri. --Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza est divorc. --Ah! murmura tristement Myrt. --Il a obtenu le divorce en France, o il rsidait frquemment, aprs je ne sais quelles formalits et des difficults sans nombre. Elle aussi bien que lui tait acharne le vouloir pour recouvrer sa libert... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus mari, et pour nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes choses, que nous n'avons pu empcher... Oh! malheureusement non! dit Terka avec un soupir. --Et il a gard l'enfant? --Oui! grce Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais quelles extrmits il se serait port!... Pauvre Arpad, la foi est morte en lui! murmura mlancoliquement Terka. Myrt secoua la tte. --La foi meurt-elle jamais compltement, Terka? Il me semble qu'il en reste dans toute me une tincelle cache, capable de jaillir un jour. --Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait tenter chez lui cette rsurrection morale. --Oh! pourquoi donc? dit Myrt avec surprise. Terka ka regarda d'un air stupfi. --Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot ce sujet?... non, pas mme de la part du Pre Joaldy qui lui a pourtant fait faire sa premire communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce qu'il est, Myrt, sans cela vous ne m'auriez pas adress une pareille question! --C'est que, dit doucement Myrt, je ne comprends pas que l'on puisse vivre prs d'une me souffrante et spare de Dieu sans essayer de la gurir et de la ramener Lui. --Une autre, peut-tre... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous en rendrez compte en le connaissant. La fin de la visite du chteau ne causa plus Myrt le mme plaisir. Elle regarda distraitement la salle des Magnats, o se voyait le fauteuil princier surlev de plusieurs marches, la salle des Ftes, le jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant singulirement froide. Elle pensait au matre de ces magnificences, cet tre qui souffrait peut-tre douloureusement, et d'autant plus que l'esprance divine avait quitt son coeur. Une piti immense envahissait le coeur de Myrt pour ce grand seigneur qui se trouvait ainsi plus pauvre, plus dnu qu'elle, l'humble orpheline oblige de gagner son pain. A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que royale, cette arme de serviteurs suprieurement dirige par Vildy, la majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu d'amour divin eussent t un baume infiniment plus doux sur les blessures qu'il avait pu recevoir. Jusqu'ici, Myrt ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils compltement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisle n'exerait ici aucune autorit en dehors de son service priv, Vildy et Katalia continuaient tout diriger, et Myrt remarquait parfois combien la comtesse et ses enfants semblaient gns et peu chez eux dans cette demeure. Renat avait commenc ses leons de violon. Aprs avoir entendu Myrt jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagne par Terka, il avait bien voulu dclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur. Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop souffrir des carts de caractre qu'il rservait pour Fraulein Rosa dont les leons l'horripilaient, prtendait-il. Myrt faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse, apprciant le charme exquis de sa voix et d'une diction trs pure, en avait fait sa lectrice. Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades pied ou en voiture. Irne la chargeait sans faon de tout ce qui la gnait: ombrelle, manteau, sac ouvrage. Myrt remplaait videmment pour elle une femme de chambre. Renat, peu peu, imitait sa soeur, si bien que Myrt revenait parfois du parc trs lasse et les bras briss de fatigue. La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les autres chtelains de la contre, elles avaient reu de nombreuses visites, mais Myrt demeurait compltement l'cart, elle restait invisible pour les trangers reus Voraczy. Les petites pines de sa situation se trouvaient compenses par la possibilit d'assister chaque jour la messe et par l'appui spirituel qu'elle trouvait dans le Pre Joaldy, l'aumnier de Voraczy, prtre instruit et pieux, me sereine qui se sanctifiait dans le recueillement et dans la charit apostolique exerce envers les pauvres, trs nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1. Intendants.] taient souvent durs et rapaces. Une aprs-midi, les jeunes filles s'attardrent travailler dans le parc. Elles se htrent enfin d'arriver pour l'heure du th... Au passage, Myrt dit, en dsignant une alle du parc: --Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin doit tre beaucoup plus direct. --Oui, mais il nous conduirait au temple grec prs duquel le petit Karoly passe ses journes. --Eh bien? dit Myrt en regardant Irne avec surprise. --Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de son pre nous immobilise l! Nous n'allons prs de Karoly que par ordre... et c'est bien assez, je vous assure! --Oh! votre neveu, Irne! fit malgr elle Myrt presque scandalise. --Irne, murmurait en mme temps Terka en jetant sur elle un regard plein d'effroi. Irne baissa sa voix en rpliquant: --Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser, candide Myrt, que nous pouvons agir prs de Karoly comme le font gnralement les tantes prs de leur neveu? Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-srieux. --Mais je me demande pourquoi?... dit Myrt. --Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince Milcza! Elle eut un petit clat de rire ironique en rencontrant le regard surpris de Myrt. --Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard, maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite. En peu de temps, elles arrivrent prs de la grande terrasse de marbre sur laquelle donnait le salon o se tenait habituellement la comtesse Zolanyi. Irne, tout en gravissant les degrs, s'cria: --Mes cheveux sont un peu dfaits, mais tant pis, je ne remonte pas! J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de... Elle s'interrompit brusquement et s'arrta net. Deux lvriers noirs apparaissaient au seuil du salon et s'lanaient vers elle... --Ciel! le prince est l! murmura-t-elle d'une voix touffe. Et justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!... --Redescends et cours vite ta chambre, conseilla tout bas Terka. --Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue certainement... Eh bien! o allez-vous, Myrt? Venez, au contraire, vous dtournerez peut-tre un peu l'orage. Myrt entra la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le prince Milcza, vtu de flanelle blanche et demi enfonc dans un fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effray Myrt. --Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glac. Il aperut ce moment Myrt qui se dissimulait un peu derrire ses cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer. La comtesse s'empressa de faire la prsentation, dans l'intention, sans doute, de dtourner l'orage, comme disait Irne. Le prince adressa quelques mots polis et froids Myrt, qui russit rpondre sans trop se troubler, malgr l'trange timidit dont elle tait tout coup saisie. Le prince Milcza tendit la main ses soeurs et s'assit de nouveau en face de sa mre. Irne s'avana vers la table th pour remplir son office accoutum. Mais la voix brve du prince s'leva... --Laissez Terka nous servir le th et allez vous recoiffer, Irne. Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en dsordre. La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrt s'tait assise prs de la table th, et, voyant que la comtesse travaillait l'aiguille, elle prit elle-mme un ouvrage commenc. Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de dtachement hautain. Il parut peine s'apercevoir que Renat, entr doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la main. Myrt sentait autour d'elle une atmosphre inaccoutume. Sur la comtesse comme sur ses enfants, une gne trange semblait lourdement peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis prs de sa mre, aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin mticuleux que Terka apportait toujours la confection du th paraissait se doubler aujourd'hui, comme s'il lui et fallu absolument atteindre la perfection... Et en rentrant dans le salon, Irne, si frondeuse en paroles, se glissa silencieusement sa place, voulant sans doute viter d'attirer sur elle l'attention de son frre. C'tait la prsence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet effet singulier... Myrt l'prouvait pour sa part. Mais cela, rien d'tonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'tait pour lui qu'une trangre, comme il l'avait nettement marqu en l'appelant tout l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne lui avaient pas refus le titre de cousine. En le voyant en pleine lumire, Myrt avait constat aussitt l'extrme ressemblance du prince avec le portrait de l'htel Milcza. Seulement, il y avait entre eux la diffrence qui spare un homme dans tout l'clat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vcu et souffert. Le beau visage du prince avait une expression dure et altire, encore accentue par le pli ddaigneux des lvres, et il fallait convenir que l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brves de ce fils et de ce frre n'taient pas faits pour encourager les panchements de siens. Les deux lvriers, qui s'taient couchs aux pieds de leur matre, se dressrent tout coup et s'lancrent vers une des portes-fentres. La comtesse, levant les yeux, dit vivement: --Ah! c'est Karoly! Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national, apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un frle petit tre vtu de blanc qui ne semblait pas avoir dpass trois ans. La comtesse se leva avec empressement et, s'avanant, prit l'enfant des mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchrent, ils effleurrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tte du petit garon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite d'indispensable tiquette... Et la comtesse elle-mme ne montrait pas plus d'expansion envers son petit-fils. Karoly tourna vers son pre ses yeux noirs trop grands, sa ple petite figure souffrante et un peu maussade s'claira soudain, et il tendit les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et le prit entre ses bras. Son visage dur et sombre s'tait soudain incroyablement adouci, ses yeux superbes s'imprgnaient d'une caressante tendresse en se posant sur le petit tre blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le mme homme, il tait vraiment bien en cet instant le jeune magnat du portrait vu par Myrt. Karoly, la tte penche sur son paule, contemplait son pre avec une sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la chevelure sombre, extraordinairement paisse et boucle, qui donnait la physionomie du prince Milcza un caractre un peu trange. Le regard de l'enfant tomba tout coup sur Myrt qui tait demeure assise et le regardait avec un intrt compatissant. Il la considra un instant, puis tendit le doigt vers elle. --Qui est-ce, papa? Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien sa frle apparence. --Va le lui demander, mon petit chri, rpondit le prince Milcza. Il le mit terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrt. Comme il tait petit et dlicat!... Le coeur de Myrt se serra de piti. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras. --Je m'appelle Myrt Elyanni, et je viens de France, dit-elle en enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutes. --Myrt... Myrt... rpta Karoly en passant sa petite main sur celle de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici? --Mais je le pense. --Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui. Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de Myrt. --Voil une sympathie spontane dont Karoly n'est pas coutumier, dit le prince qui suivait cette scne d'un regard nigmatique. Vous devez aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu l'intuition? --En effet, prince, je suis trs attache ces chers petits tres, et j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, Neuilly, d'un patronage voisin de notre logis. --Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant la servante demeure prs de la porte. Servez-nous promptement le th, Terka. Vous tes d'une lenteur dsesprante, aujourd'hui. Il s'assit de nouveau, tandis que Myrt reprenait sa place en gardant Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait silencieux, mais son regard ne quittait pas son pre dont les yeux, chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur habituelle duret, dont la voix si brve, si froidement imprieuse, avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant l'enfant. Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutume, alors qu'Irne et Renat l'animaient de leur vivacit et de leur bavardage. La comtesse elle-mme, qui aimait fort causer d'ordinaire, semblait avoir peine trouver quelques sujets de conversation, bien vite puiss par le laconisme de son fils. Le matre d'htel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot cisel qui tait une pure merveille. L'enfant voulut que Myrt elle-mme le lui verst dans une tasse, et qu'elle soutnt celle-ci tandis qu'il buvait lentement. --Vous venez d'obtenir un excellent rsultat, Mademoiselle, dit le prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en rsultt plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se dcide aujourd'hui... en votre honneur, probablement. --Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly. --Vous pouvez tre fire, Myrt, les sympathies de Karoly ne sont jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisle. --Cela n'a pas d'inconvnient maintenant. Je saurai lui apprendre plus tard la dfiance, rpliqua le prince d'un ton dur qui impressionna singulirement Myrt. Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allum un cigare, il se mit fumer en marchant de long en large. Irne et Renat osrent alors remuer un peu et commencrent parler d'une voix assourdie. Mais leur mre mit bientt un doigt sur sa bouche en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de Myrt. Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit lire jusqu'au moment o Karoly se rveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un peu ensommeill encore, et qui rptait en adressant Myrt de petits signes de main: --Je vous aime, Myrt. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires... Lorsque la porte se fut referme sur le prince, le silence rgna encore un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'tira brusquement et s'lana au dehors en murmurant: --Je n'en peux plus! Irne sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en disant d'une voix dolente: --J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante d'avoir se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple mouvement peut tre l'objet de critiques svres... et injustes. --Irne! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la porte. --Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza coute au trou de la serrure! rpliqua la jeune fille avec un petit rire ironique. --Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot pareil arrivait ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes paroles, Irne. --C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de rvolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrt? dit-elle en voyant la jeune fille se lever. --Non, je vais faire une prire la chapelle, Irne. Une petite lueur ironique et quelque peu mchante passa dans le regard d'Irne. Elle sortit en mme temps que Myrt, et, dans le corridor, posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine. --C'est cela, allez prendre des forces, Myrt, car, ou je me trompe fort, vous aurez sous peu dployer toute votre patience et votre... comment dirais-je? votre humilit. Karoly vous a en grande faveur... Or, vous saurez ce qu'il en cote de possder la faveur de Karoly. --Que voulez-vous dire, Irne? fit Myrt en la regardant avec surprise. --Vous le saurez bientt... et je souhaite charitablement que votre esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien. Elle se mit rire d'un air moqueur et s'loigna, laissant Myrt stupfie et perplexe. CHAPITRE V Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrt trouva la porte Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui l'informa que sa matresse dsirait lui parler. Myrt, un peu surprise, la suivit jusqu' l'appartement de la comtesse. Celle-ci tait encore couche. Elle tendit la main la jeune fille en s'criant: --Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du reste, je m'y attendais, aprs ce qui s'est pass hier. Il parat que l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soire, et ce matin encore, peine veill. Le prince demande donc que vous passiez la matine et l'aprs-midi prs de son fils. --Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais j'ai ce matin la leon de Renat... La comtesse leva les mains au ciel. --Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut prs de lui, le prince Milcza ordonne que nous nous rendions au dsir de l'enfant--car le mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa bouche, il faut vous mettre cela dans l'ide, Myrt. Ni vous, ni moi ne sommes laisses libres de refuser... Allez donc vite rejoindre l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, prs du petit temple grec. Par ordonnance mdicale, il passe l toutes ses journes ds que le temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez pas une robe noire, il n'aime pas voir de couleurs sombres prs de l'enfant. --Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrt. La comtesse eut un geste d'impatience. --Mettez une robe blanche quand vous irez prs de Karoly, vous la quitterez ensuite. Je vous le rpte, il n'y a pas discuter une demande ou un dsir du prince Milcza. Dpchez-vous, l'enfant vous attend avec impatience. Myrt regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle portait Neuilly. Des larmes lui montrent aux yeux tandis qu'elle s'en revtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir habille ainsi. Elle s'tait plie, par affection filiale, cette exigence purile et souvent gnante. Aujourd'hui, une autorit trangre lui imposait la mme obligation, et elle venait d'prouver soudain la trs vive sensation de sa position dpendante, en entendant la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer seulement discuter l'ordre dont elle tait l'objet. Cependant, l'me fire et nergique de Myrt ne se serait pas soumise si facilement s'il ne s'tait agi d'viter peut-tre une impression dsagrable un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement, elle pouvait faire trve extrieurement au grand deuil dont son coeur ressentait le douloureux brisement. Une demi-heure plus tard, elle pntrait dans le parc. Elle ne connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses vitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrta-t-elle, charme, devant la petite merveille qui se dressait tout coup au fond d'une vaste clairire. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre s'enlevait, tout blanc, d'une puret de ligne idale. A droite, entre les arbres, tincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient quelques cygnes. Au bas des degrs du pristyle, le petit Karoly tait tendu sur une chaise longue. A quelques pas de l, Marsa, la servante qui tait son ancienne nourrice, travaillait une broderie. Plus loin, sur un des degrs, tait assis un garonnet d'une dizaine d'annes, petit blond l'air craintif et rveur, vtu d'un riche costume hongrois. Karoly tourna la tte, il aperut Myrt et jeta un cri de joie en tendant les bras vers elle. --Oh! venez vite, Myrt!... Je suis si content! Emue de cette joie enfantine, elle s'assit prs de lui, et, tendrement, caressa la petite tte qui s'appuyait contre son paule. Le petit garon, ravi, rptait: --Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste. Il fallut que Myrt lui racontt une histoire. Puis, fatigu, il s'endormit, appuy contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un mouvement de crainte de l'veiller, demeura inactive, en apparence du moins, car intrieurement, elle priait pour les mes qui l'entouraient, pour ce pauvre petit tre si fidle dont la faiblesse et l'affection spontane faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle trs dvelopps dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dvouement, d'aimable gat chez "la chre demoiselle Myrt", et ce fils de prince, ce petit magnat l'avait devin aussitt dans le seul regard de Myrt. Karoly s'veilla au moment o apparaissait le matre d'htel suivi de plusieurs domestiques portant une table et les lments d'un couvert. Lorsque le temps tait beau, le prince et son fils prenaient leur repas ici, ainsi que Karoly l'apprit Myrt. --Et vous allez aussi djeuner avec nous, Myrt, dit l'enfant en lui prenant la main. --Oh! mais non, mon chri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je djeune avec votre grand'mre et vos tantes... --Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande. --Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrt. Je reviendrai aussitt aprs, je vous le promets. Elle s'loigna, ne sachant trop si elle avait russi persuader l'enfant. La comtesse et ses enfants se trouvaient dj table, lorsqu'elle entra dans la salle manger. Irne, tout en l'enveloppant du coup d'oeil jaloux qui lui tait coutumier envers cette trop jolie cousine, demande ironiquement: --Vous tes-vous bien amuse, Myrt? --Le devoir est rarement un amusement, rpondit Myrt avec froideur. J'ai t simplement heureuse de donner un peu de contentement ce pauvre petit malade. --Ah! si vous avez des instincts de soeur de charit, tant mieux pour vous! dit Irne. Ils ne seront pas de trop en la circonstance. --Mais, Irne!... mais, Irne! s'cria la comtesse d'un ton mcontent. --Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la jeune fille. Myrt ne tardera pas s'apercevoir de la vrit de mes paroles, et peut-tre sa belle srnit ne durera-t-elle pas longtemps... Je vous crois un peu prsomptueuse, Myrt. Nous verrons si vous aurez mme ma rsistance... Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques taient en ce moment loigns, elle se pencha vers Myrt. --...Il y a deux ans, c'tait sur moi que l'enfant avait jet son dvolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journe, je devais me plier tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mre se prpara partir pour passer comme de coutume l'hiver Vienne, le prince dclara que je resterais Voraczy, pour tenir compagnie Karoly. Ce que j'ai pleur en les voyant tous partir!... Mais il fallait paratre gaie devant l'enfant et devant son pre, supporter sans broncher une perptuelle contrainte, un ennui dvorant. Je tombai malade, le prince dut alors me renvoyer Vienne. Mais il ne m'a jamais pardonn cela. --Il est inutile de dcourager d'avance Myrt en lui racontant toutes ces choses, dit la comtesse d'un ton dsapprobateur. D'ailleurs, elle est peut-tre plus patiente que toi... L'entre d'un domestique fit changer la conversation... Myrt, le djeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly l'accueillit avec les mmes dmonstrations de joie, et il fallut commencer aussitt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui passionnait l'enfant. Un troisime partenaire se joignit lui et Myrt. C'tait Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince, qui tait attach au service et l'amusement de Karoly. Myrt s'aperut alors que le petit prince n'tait pas toujours l'enfant doux et facile qu'il s'tait montr le matin. Fantasque et volontaire, facilement maussade, il tait un vrai petit tyran pour Miklos, humble et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le visage du petit serviteur. Myrt s'cria vivement: --Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'tes pas gentil du tout! La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le petit Miklos demeura un instant bouche be, et Karoly ouvrit de grands yeux en s'criant: --Mais, Myrt, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et vous, vous tes l pour m'amuser, pour me dire de belles histoires. Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes! --Laissez donc ce pauvre petit couter, au contraire, cela le distraira, dit Myrt touche par l'air malheureux du petit garon qui se levait pour s'loigner. --Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colre. Myrt posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de pntrant reproche. --Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'tre si dur envers ce pauvre petit qui parat si doux et qui doit vous tre tellement dvou. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a tant ordonn d'tre bons les uns pour les autres. --Le bon Dieu? dit rveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais. Marsa me fait dire une petite prire, le Pre Joaldy vient quelquefois s'asseoir prs de moi et me parle du petit Jsus et de la Sainte Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous fais de la peine, Myrt, fit-il en appuyant clinement sa joue contre la main de la jeune fille. --Si, je le dis, parce que c'est la vrit. Voyons, me promettez-vous d'tre meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly? L'enfant leva vers Myrt ses grands yeux noirs semblables ceux de son pre et dit gravement: --Je tcherai... Et puis, je demanderai papa s'il permet que vous me grondiez, parce que vous le faites si bien! Myrt ne put s'empcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en signe de rconciliation. Aprs quoi l'enfant ayant appel Miklos prs de lui, elle commena une merveilleuse histoire. Au moment le plus pathtique, Marsa se leva vivement en disant: --Voil Son Excellence! --Ah! papa! dit joyeusement Karoly. Le prince Milcza, suivi de ses lvriers, arrivait en contournant le petit temple. Karoly s'cria gaiement: --Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrt continue son histoire! Le prince s'avana, s'inclina devant Myrt et prit place sur un fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine tranquillit: --Continuez donc, Mademoiselle. Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand contentement de Myrt. Elle russit secouer la gne que lui avait cause son apparition, et termina l'histoire l'entire satisfaction de Karoly. --Oh! que c'est joli, Myrt!... Et vous racontez si bien... Dites, papa? --Trs bien, rpondit distraitement le prince sans lever les yeux de dessus son livre. --Vous allez m'en dire encore une, Myrt, continua l'enfant. --Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrter aujourd'hui. Vous voil un peu agit, attendons demain, et je vous raconterai alors quelque chose de trs amusant. --Non, tout de suite, Myrt! Le prince interrompit sa lecture et dit froidement: --Vous pouvez contenter le dsir de Karoly, Mademoiselle. Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez". Myrt commena donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait, lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants son ouvrage. A cinq heures, on apporta le caf et le lait du petit prince. Le prince Arpad posa son livre prs de lui et dit avec une froide politesse: --Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle? Dcidment, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant Myrt que les mots emprunts au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient, dans la bouche du prince Milcza, une signification imprieuse des plus marques, qui ne laissait pas place au refus. Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit se promener de long en large, tenant press contre lui le petit tre dont la tte retombait sur son paule. --Ah! papa, j'ai quelque chose vous demander! dit tout coup Karoly. Est-ce que vous permettez Myrt de me gronder, quelquefois? --Je ne le permets personne... Mademoiselle Elyanni n'a s'occuper que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde. Ces mots tombrent, nets et glacs, des lvres du prince Arpad... Myrt se dtourna lgrement pour drober la rougeur qui couvrait son visage et saisit la cafetire d'une main un peu frmissante. --C'est dommage, elle gronde trs bien, continua le petit garon. Il parat que j'ai t mchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit, papa? --Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le prince d'un ton bref. Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrt apporta le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table prs du prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage. --Eh bien! vous ne vous tes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout d'un moment. --Je n'ai pas l'habitude de prendre de caf, prince. --Quelle ide! fit-il d'un ton dsapprobateur, Irne aussi prtendait ne pouvoir le souffrir, mais j'ai russi lui en faire prendre un peu l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle. Myrt, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva et alla se verser un peu de caf. Mais fallait-il donc penser que le prince Milcza avait la prtention d'imposer ceux qui l'entouraient jusqu' ses moindres gots personnels. Une fois son caf bu, il mit l'enfant terre et se leva en disant: --Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au chteau mais je reviendrai tout l'heure. L'enfant, aprs quelques pas languissants autour de la chaise longue, vint se blottir entre les bras de Myrt et demeura ainsi, tranquille et silencieux, jusqu' sept heures, o apparut de nouveau son pre. --Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous tes libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience. Et, sans attendre une rponse qu'il jugeait probablement superflue, le prince salua Myrt et s'loigna, suivi de Marsa portant l'enfant. --A demain, Myrt, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais que vous dniez avec nous, mais papa ne veut pas. Myrt reprit lentement le chemin du chteau. Elle prouvait ce soir une impression bizarre. Il lui semblait qu'un tau l'enserrait, ou que des liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements. Cette situation singulire tait due sans doute la lassitude qu'elle ressentait. Habitue une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour une promenade avec ses cousines, elle tait extrmement fatigue par cette journe passe tout entire dans l'immobilit. Demain, pourtant, ce serait la mme chose. Le prince Milcza l'avait dit sans ambages: elle tait destine amuser Karoly. Tant que l'enfant n'en serait pas las, elle devrait tre sa disposition, se plier tous ses caprices. Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du prince... Et elle savait aussi qu'il lui tait interdit de blmer l'enfant, de lui adresser le moindre reproche. --Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi... Tant pis si le prince est mcontent! Mais elle ne put retenir un petit frisson la pense de rencontrer ce sombre regard tincelant de colre. En approchant du chteau, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un pas htif. La jeune comtesse s'arrta prs de sa cousine et demanda voix basse: --Le prince Milcza est rentr au chteau, n'est-ce pas? --Mais oui, je le crois. --Bien... Je vais faire une excution, Myrt. Maman a retrouv ce matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature reprsentant la mre de Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont t dtruits au moment du divorce. Je ne sais comment celui-l est demeur... Je vais le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment! --Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka? La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit Myrt une miniature reprsentant une jeune femme blonde, d'une sculpturale beaut. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa robe de tulle vert ple. Les yeux, trs beaux, avaient une expression indfinissable qui impressionna dsagrablement Myrt. --Elle tait habille ainsi lorsqu'il la vit pour la premire fois un bal costum de l'ambassade de Russie. Elle tait russe, et cousine de l'ambassadeur. Sa famille tait trs noble, mais appauvrie. Le prince Milcza, qui tait cependant fort loin d'tre un naf, se laissa prendre une habile comdie de simplicit et de douceur. Trs intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrmement mondains, il cachait une me trop srieuse pour que la coquetterie et la frivolit eussent chance de russir prs de lui. Elle sut flatter aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupe d'art et de littrature, elle ne ngligea rien, en un mot, de ce qui pouvait plaire cet tre la fois brillant et profond, ce grand seigneur artiste, ce causeur dlicat... --Lui? dit Myrt d'un ton incrdule. --On ne s'en douterait gure aujourd'hui, n'est-ce pas? Il tait l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son lgance donnait le ton la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa fortune, ses qualits physiques et intellectuelles, il pouvait prtendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra Ouloussof, elle devint princesse Milcza... Et ds lors, tout changea. Elle se rvla affame de luxe et de plaisirs, coeur sec, dpourvu de la moindre valeur morale. Le prince n'a jamais fait personne de confidences, mais il nous parat certain qu'il a d amrement souffrir de sa dsillusion, car au bout de six mois de mariage il n'tait dj plus le mme. Son regard avait un peu de cette duret qui y est demeure maintenant, sauf pour son fils. Il parat qu'il y eut entre eux plusieurs scnes terribles. Vous avez pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais t homme se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant le suivre ici et en la privant de ces distractions mondaines qui taient sa vie. Elle se rvolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble, repentante, mais il se dfiait, il la connaissait trop bien. Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relcha lgrement de sa svrit, permit quelques relations avec les domaines voisins. Mais il se refusa absolument retourner Vienne ou Paris. Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver Voraczy taient fort loin de suffire son me frivole et avide de briller sur les plus grandes scnes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en oeuvre pour dcider son mari, mais elle se heurta une volont inbranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait assez du monde, disait-il, et prtendait vivre tranquillement dans ses domaines en s'occupant de l'ducation de son fils. Alors, quand elle comprit que rien n'tait capable d'entamer la rsolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre une fte donne Budapest, elle fit une scne effrayante. On ne peut savoir ce qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appele par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa matresse, elle trouva celle-ci seule, en proie une crise de nerfs, et profrant des menaces contre son mari. Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly. Il parat que rien ne peut dpeindre le dsespoir et la fureur du prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immdiatement, on fit des recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas trs difficile de retrouver la fugitive. Elle s'tait rfugie Paris, et avoua cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule affection. Comment le prince, avec sa nature si entire et si ardente, a-t-il pu viter de se porter envers elle quelque extrmit terrible, je ne le sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage prcipit de sa mre et fut si gravement malade l'htel Milcza qu'il se trouva un instant condamn. Il survcut pourtant, mais il est rest excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrt, que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince Milcza pour cette crature sans coeur et sans me, se trouve l surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aim dans cet tat, il peut se dire: "C'est sa mre qui en est cause." --Et c'est alors qu'il a demand le divorce? --Oui... le Pre Joaldy a essay de l'en dtourner, mais il s'est heurt une me rvolte, qui n'avait plus le guide de la foi... Il est bien improbable que lui songe jamais se remarier, mais pour elle, c'est dj fait. Elle a pous un banquier amricain et est une des reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hte d'aller faire disparatre ce dernier vestige de la prsence de cette crature nfaste. --Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement Myrt. Elle n'a jamais cherch le revoir? --Jamais! la fibre maternelle n'existait mme pas chez elle. --L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrt, en tendant la miniature sa cousine aprs y avoir jet un dernier regard. --Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son pre l'aime d'une tendresse passionne qui m'effraye parfois, car on n'ose songer, vraiment, si un jour... Elle secoua la tte et s'loigna vers le parc, tandis que Myrt continuait dans la direction du chteau. Bien que le jour tombt peine, la superbe rsidence tait dj brillamment claire. L-bas, vers la droite, une clart intense s'chappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette partie du chteau... Et une immense piti envahit le coeur de Myrt en songeant aux souffrances de cette me meurtrie et rvolte, qui n'avait pas su chercher sa consolation prs de l'unique Consolateur et s'attachait avec une passion intense, exclusive, un seul tre, ce pauvre petit Karoly, si frle, si chtif, dont la vue avait serr le coeur de Myrt quand il lui tait apparu pour la premire fois. CHAPITRE VI Sans mme avoir reu un simulacre de demande, par la seule volont du prince Milcza, Myrt se trouva donc attache au service de Karoly... Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujtion qui tait la sienne prs de l'enfant gt et exigeant. Elle n'avait plus un moment de libert, toutes ses journes, hors les repas, appartenaient Karoly. Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses ce tout petit tre. Pour Irne surtout, si vive, si amie de la distraction et de la gaiet, et trs peu porte, semblait-il, au dvouement, la pense d'un tel esclavage devait tre insoutenable. Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer. Aussi, plus encore que sa mre et ses soeurs, voyait-elle avec satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrt. --Pendant ce temps, il ne pense pas nous, disait-elle gaiement. Jamais nous n'avons eu tant de libert. Il demandait toujours tantt l'une, tantt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a pass l-bas des journes dont il se souvient... Et moi donc!... Vous nous sauvez, Myrt, ajoutait-elle d'un ton moqueur. Elle ne dsarmait pas envers sa cousine et ne ngligeait aucune occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante. Myrt supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la tche qui lui tait dvolue prs de l'enfant, tche rendue plus douce mesure que croissait l'affection compatissante inspire par ce petit tre fantasque, mais singulirement attachant dans sa faiblesse, et qui lui tmoignait une tendresse ardente. Mais cette tendresse n'galait pas encore l'amour passionn de Karoly pour son pre--amour rciproque du reste. Il tait exact que le prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volont--tous, sauf son pre. Car, chose singulire, cet homme qui exigeait que rien ne rsistt un dsir de Karoly, savait rserver, vis--vis de son fils, sa propre autorit. L'enfant lui obissait instantanment, il n'insistait jamais lorsque son pre avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly." Ainsi, mme vis--vis de l'enfant bien-aim, le prince Milcza conservait cette autorit absolue qui tait parfois--il fallait le reconnatre--un vritable despotisme, lequel, passant par tous ceux qui se trouvaient son service, s'tendait jusqu' sa mre elle-mme. Myrt s'tait d'abord demand pourquoi la comtesse et ses enfants se soumettaient bnvolement toutes les volonts du jeune magnat. Mais peu peu, par quelques mots de Terka, d'Irne, de Renat, le mystre s'tait trouv clairci. La comtesse avait t compltement ruine par son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait libres de jouir de ses installations Paris et Vienne. Cette dpendance dore, si pnible qu'elle ft pendant le sjour Voraczy, leur paraissait cependant prfrable la vie modeste qui et t la leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tte sous cette autorit tyrannique, tremblant de dplaire celui qui leur procurait le luxueux bien-tre jug indispensable. Myrt, comme tous, sentait peser sur elle cette volont imprieuse. C'tait elle qui l'enchanait prs du lit de repos de l'enfant, elle encore qui lui interdisait de s'lever contre les caprices ou les actes injustes du petit prince. Cette dernire obligation tait la plus dure pour Myrt, et elle ne pouvait s'empcher d'y manquer parfois, d'une manire fort discrte, d'ailleurs. Gnralement, un simple mot, un regard mme suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux expressifs de Myrt, "sa Myrt", disait-il d'un petit ton la fois clin et dominateur. Mais en prsence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre mme d'un reproche aux exigences les plus draisonnables de l'enfant. Il avait une certaine faon de dire: "Je permets cela Karoly, Mademoiselle", qui n'invitait pas prcisment la discussion. Il apparaissait rgulirement chaque jour vers quatre heures, et attendait que Myrt et servi le caf. Il se montrait aussi froid, aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de l'enfant, s'absorbait gnralement dans sa lecture. Il ne faisait exception qu'en voyant Myrt prendre son violon, sur la demande de Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et rveur se perdant sous les futaies environnantes, il coutait ce jeu dlicat et si profondment expressif. Il tait, au dire de ses soeurs, un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'tait l une des rares distractions de sa vie solitaire. --Vous avez un vritable temprament d'artiste, Mademoiselle, avait-il dit Myrt la premire fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme oblig, par politesse, d'adresser un compliment. Les journes passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois o le prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, l'heure du th. Deux ou trois fois aussi, il fit faire l'enfant, dans une voiture lgre qu'il conduisait lui-mme, une promenade travers le parc immense. Karoly avait voulu emmener Myrt, et Terka avait t "invite" se joindre sa cousine. Les promeneurs s'taient arrts dans un coin sauvage du parc, le prince Arpad s'tait assis et avait sorti un journal de sa poche, et les jeunes filles s'taient occupes amuser Karoly. Puis, sans que le prince et presque ouvert la bouche, ils avaient tous repris bientt le chemin du retour. Mais ces promenades taient fort rares, car elles agitaient l'enfant trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le parc, l'air pur vivifi par la saine senteur des sapins qui entouraient le temple. Myrt, priv de mouvement, s'anmiait un peu et perdait l'apptit. Sur le conseil du Pre Joaldy, elle dut se dcider supprimer parfois l'assistance la messe quotidienne pour faire une promenade matinale. Celle-ci avait gnralement un but charitable, l'aumnier de Voraczy ayant indiqu la jeune fille quelques pauvres familles visiter. Un matin, au retour d'une de ces promenades travers la campagne couverte de superbes moissons, Myrt, en atteignant le grand vestibule du premier tage, fut presque renverse par Renat qui s'en allait comme un fou, l'air furieux. --Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqu me faire tomber! s'cria-t-elle en reprenant avec peine son quilibre. --Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laiss mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!... Pourquoi vous mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour... Les mots moururent sur ses lvres. Dans le grand corridor principal qui desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en costume de cheval. L'pais tapis qui couvrait le sol avait amorti le bruit de ses pas, de telle sorte que Myrt ni Renat ne l'avaient entendu. --Voil un enfant bien lev! dit-il froidement. Renat, trs ple, baissait les yeux sous le regard glac qui l'enveloppait. --Etendez vos mains! L'enfant obit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les doigts de Renat, y traant une marque rouge. --Oh! non, non, pas cela! s'cria Myrt en joignant les mains. Assez, je vous en prie!... Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde fois les doigts du petit garon. Renat serra les lvres pour touffer un cri de douleur, et les yeux de Myrt se remplirent de larmes. --Oh! je vous en prie!... murmura-t-elle encore. --Je vous fais grce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton bref. Mais la rcidive, je serai sans piti... Faites maintenant vos excuses Mademoiselle Elyanni. L'enfant s'excuta d'un air soumis... Le prince s'inclina lgrement devant Myrt et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier. Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le visage portait les traces d'une vive motion. --Ah! vous avez pleur! Je comprends alors!... Sans cela, j'aurais eu ma correction jusqu'au bout. Mais il a t si content... --Pourquoi, content? Interrompit Myrt avec surprise. --Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre cousin--il y a plusieurs annes de cela, j'avais peu prs six ans --"J'aurais une infinie satisfaction faire verser les larmes de leur coeur ces dmons que l'on appelle des femmes!"... Alors, en vous voyant pleurer, il a t si content qu'il m'a fait grce... Et vous n'tes ses yeux qu'un dmon, Myrt! conclut triomphalement Renat. Comme il fallait que cet homme et souffert pour en arriver ce degr d'amer ddain, de dfiance presque haineuse!... Myrt avait dj eu l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui rvlaient plus intense, plus farouche. --Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!... sa femme, c'est--dire celle qui aurait d tre la lumire, le charme et la consolation de sa vie! songeait tristement Myrt en prenant le chemin du petit temple. Maintenant, elle ne s'tonnait plus la vue de ces jardins la parure austre. Autrefois, leur splendeur tait renomme dans toute la Hongrie. Mais si le prince Milcza hassait aujourd'hui les fleurs et les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse Alexandra les aimait avec passion et en tait couverte le jour nfaste o il l'avait aperue pour la premire fois. L'aprs-midi de ce mme jour, des menaces de pluie obligrent Myrt et Marsa ramener prcipitamment Karoly au chteau. Elles l'installrent dans la grande pice toute blanche, abondamment are, contigu au cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait l les journes de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle de son pre, au premier tage, le prince exerant lui-mme sur l'enfant bien-aim une surveillance toujours en veil. Mitzi tait l aujourd'hui, Karoly l'avait rclame, et la petite fille se prtait patiemment un nouveau jeu imagin par son jeune neveu. Elle avait une nature paisible et ferme, qui semblait un peu froide, mais Myrt se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur beaucoup plus chaud que celui de ses anes. --Voil papa, avec le Pre Joaldy! annona joyeusement Karoly. L'aumnier venait parfois s'asseoir prs de l'enfant, et lui parlait doucement, se mettant merveille la porte de cette intelligence enfantine, et jetant ainsi dans cette petite me une semence d'ducation chrtienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas cette action du vieux prtre, pas plus qu'il n'interdisait Myrt de mler ses rcits quelques enseignements religieux. --Dites-moi une histoire, Pre? demanda clinement Karoly, aussitt que l'aumnier fut assis prs de lui. Le Pre Joaldy savait choisir dans les pages vangliques ce qui pouvait intresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zache, raconte avec une gat fine, parut ravir Karoly. --Oh! qu'il a d tre content, dites, Pre, quand Notre-Seigneur l'a appel? Si j'avais t l, je serais aussi mont sur un arbre, parce que je suis trop petit... Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et m'aurait jet bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jsus. Le prince Milcza, assis l'cart, suivait distraitement des yeux les mouvements de ses lvriers qui jouaient au dehors, devant la porte ouverte. Avait-il cout le pieux rcit qui devait lui rappeler les enseignements de son enfance?... Aux derniers mots de Karoly, il tourna un peu la tte et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse passionne, presque douloureuse force d'intensit. --Maintenant, Myrt, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis vous raconterez au Pre la lgende de la petite Hell, continua Karoly en tendant les bras vers la jeune fille. Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre--de plus en plus maigre, lui semblait-il--et commena le rcit demand. C'tait une ravissante lgende grecque qui avait fait les dlices de son enfance... Et Myrt, dont la voix pure donnait plus de charme encore l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pntrante et exquise motion, les malheurs, la conversion, la mort anglique d'Hell, la petite paenne devenue la fiance du Christ. --Que c'est joli, n'est-ce pas, Pre? dit Karoly avec ravissement. --Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir prs de vous Mademoiselle Myrt, qui sais si bien vous distraire, dit le vieux prtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant. --Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrt qui lui souriait. Je pense qu'Hell devait lui ressembler, mon Pre. --C'est possible... Mademoiselle Myrt est aussi une petite Grecque, pour moiti du moins, dit en souriant le Pre Joaldy. --Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton fier. Myrt rprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang tranger coulait dans ses veines, qu'il n'tait pas seulement l'hritier de l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra Ouloussof, la descendante des boyards moscovites. La voix du prince Arpad s'leva, imprieuse comme l'ordinaire, mais avec des vibrations un peu frmissantes... --Mitzi, servez-nous le caf. La petite fille se leva et se mit en devoir d'excuter l'ordre de son frre. Elle avait gnralement de jolis mouvements pleins d'adresse, mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil svre du prince Milcza, car elle semblait aujourd'hui tout gauche et emprunte. Le silence rgna quelques instants dans la grande pice aux tentures blanches, o la robe du Pre Joaldy mettait seule une note sombre. Myrt laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers les jardins attrists par la pluie fine qui commenait tomber. --J'aime vos yeux, Myrt! dit tout coup la petite voix de Karoly. Elle abaissa son regard et sourit l'enfant qui la considrait avec une sorte d'extase. --Je ne veux pas que vous ma quittiez... jamais, jamais! reprit-il en se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrt! Une motion profonde envahit Myrt. La touchante affection de ce frle petit tre faisait vibrer son me avide de tendresse et de dvouement, et remplie surtout d'un amour de prdilection pour ceux dont le Matre a dit: "Laissez venir moi les petits enfants." Elle se pencha et effleura tendrement de ses lvres le front de l'enfant... Mais en redressant la tte, elle rencontra un regard qui exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colre qu'elle sentit un frisson lui courir sous la peau. Instantanment, une pense surgissait en elle: le prince Milcza, si passionnment attach son fils, tait jaloux de l'affection trop ardente de l'enfant pour cette trangre. Et, tel qu'il tait, avec cette nature altire et vindicative que semblaient laisser deviner tous ses actes, il tait certain que jamais il ne pardonnerait Myrt pareille chose. Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-mme l'avait place prs de son fils, elle avait aim ce fils de prince comme elle aimait les enfants d'ouvriers dont elle s'occupait nagure, et le coeur de Karoly tait venu naturellement elle parce qu'il avait devin en l'me de Myrt cette compassion tendre et cette abngation qui n'existaient pas chez se jeunes tantes, ni mme chez sa grand'mre. Marsa, assise dans un coin de la pice, baissait le nez sur la broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu' se demander sur qui tomberait l'orage. Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation durement faite par son frre, elle prouva une si vive motion que la cafetire bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide sur le napperon. --Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce ddain glacial qui tait chez lui pire que la colre. Mitzi baissait la tte, de grosses larmes montaient ses yeux... Le Pre Joaldy essaya de s'interposer. --Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois, n'en est pas coutumire. --Coutumire ou non, le fait n'existe pas moins... Vous pouvez vous retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer. Il n'y avait pas discuter, le ton tait premptoire, et le Pre Joaldy lui-mme ne pouvait rien ajouter de plus... Tandis que Mitzi s'loignait en comprimant ses sanglots, Myrt se leva pour accomplir l'ordre donn par la voix imprative du prince Milcza. Mais Karoly protesta, il ne voulait pas quitter Myrt... --Moi, je le veux! dit son pre d'un ton sans rplique. Donnez-le-moi, Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous a retards. Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant d'un long regard... Et Myrt pensa qu'il avait saisi la premire occasion venue pour enlever son fils celle qui portait ombrage sa jalouse tendresse paternelle. CHAPITRE VII Quelques jours plus tard, comme Myrt, le soir, prenait cong de ses parentes pour remonter dans sa chambre, la comtesse Zolanyi lui dit: --Venez un instant chez moi, mon enfant, j'ai vous remettre quelque chose. Myrt la suivit au premier tage, jusqu'au petit salon qui prcdait sa chambre. La comtesse ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un lgant porte-monnaie de cuir fauve. --Le prince Milcza a rgl lui-mme les moluments qu'il vous doit en retour des services demands par lui prs de son fils. Il m'a remis ceci pour vous... Le teint de Myrt s'empourpra et, d'un geste spontan, elle repoussa le porte-monnaie tendu vers elle. --Non, je ne puis accepter!... Je reois de vous la nourriture, l'abri de votre toit, c'est suffisant, et je ne veux pas tre paye pour la distraction et le soulagement que je puis donner ce pauvre petit malade... que je lui donne de tout mon coeur! dit-elle avec motion. La comtesse la regarda avec une intense surprise. --Mais, mon enfant, je ne comprends pas... Vous aviez accept de remplacer prs de mes enfants Fraulein Rosa, il avait t question entre nous d'moluments, sans que vous ayiez song refuser, tant la chose tait naturelle. Rien n'est chang, puisque c'est prs de Karoly, au lieu de Renat et de Mitzi, que vous tes entre en fonctions. --Non, je ne puis considrer de la mme manire... C'est un pauvre petit enfant malade et triste, prs duquel je remplis une tche de charit pour laquelle il me parat absolument impossible d'accepter de l'argent! dit Myrt avec une sorte d'indignation. --Quelle ide, Myrt!... En tout cas, cette tche est assez lourde, votre sujtion assez grande pour que vous puissiez sans scrupule recevoir un ddommagement. Mon fils, s'il exige beaucoup de ceux qui l'entourent, sait le reconnatre princirement, vous en jugerez. Elle essayait de mettre le porte-monnaie dans la main de Myrt. Mais la jeune fille recula avec un geste de dngation nergique. --Je vous le rpte, c'est impossible, ma cousine! --Myrt, que signifie cet enttement? s'cria la comtesse d'un ton mcontent. Vous ne pouvez refuser, il ne l'accepterait jamais... --Vous lui direz mes raisons, ma cousine. --Moi! Moi!... Pensez-vous que, pour complaire vos scrupules exagrs, je vais m'exposer son mcontentement! N'y comptez pas, mon enfant... oh! pas un instant! Il m'a dit trs catgoriquement hier: "Je vous prie de remettre ceci Mademoiselle Elyanni en remerciement de la distraction qu'elle donne mon fils". Je l'ai fait, je suis en rgle, le reste vous regarde. Faites-lui vos objections, si bon vous semble. --Eh bien! oui, je le ferai! dit rsolument Myrt. La comtesse la regarda avec un peu de stupeur. --Auriez-vous vraiment ce courage? Je ne vous y engage pas, car, du moment qu'il a jug opportun d'agir ainsi, il ne supportera pas que vous vous leviez contre sa dcision... En tout cas, prenez ceci, vous vous arrangerez ensuite comme vous le voudrez, mais ma responsabilit se trouvera dgage. Myrt prit le porte-monnaie et, aussitt dans sa chambre, le mit dans un tiroir de son bureau, il lui semblait que ce cuir souple et satin lui brlait les doigts... Ah! comme l'orgueilleux magnat avait su trouver le moyen d'infliger une humiliation celle qui avait le tort impardonnable d'tre trop aime de son enfant! Comme il lui montrait nettement qu'elle n'tait ses yeux qu'une mercenaire, envers laquelle il tait quitte en lui faisant remettre une grosse somme d'argent! Oui, il tait gnreux... princirement gnreux, comme l'avait dit sa mre! L'amour-propre bless se soulevait dans l'me de Myrt, il couvrait son visage d'une rougeur brlante... Elle leva tout coup les yeux vers le crucifix dont les bras s'tendaient au-dessus de son lit et murmura: --Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne suis qu'une orgueilleuse!... Et peut-tre, aprs tout, n'avait-il pas l'intention que je lui prte. Il m'a traite comme il l'et fait pour Fraulein Rosa, par exemple. Jamais il n'a paru me considrer comme une parente... Mais, cause mme de l'affection que me porte ce pauvre petit Karoly, et que je lui rends si bien, je ne puis accepter d'tre paye ainsi. Elle s'approcha de la fentre ouverte et offrit son front la fracheur du soir... Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui expliquant ses raisons, et, s'il tait vraiment gentilhomme, il comprendrait son invincible rpugnance recevoir une rmunration en change du tendre dvouement dont elle entourait Karoly. Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexit si elle trouverait le courage de parler en face de ce regard glac, de cette physionomie hautaine et dconcertante. Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser envahir par une crainte servile du mcontentement du prince Milcza?... Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc. Malgr tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse. Elle vit arriver l'aprs-midi avec apprhension, et, une fois prs de Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la lecture qu'elle faisait l'enfant. Cette lecture fut interrompue bientt par l'arrive d'une troupe de tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'tait un des grands plaisirs de Karoly, et son pre le lui procurait frquemment. Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrt, oubliant pour un instant son anxit, coutait, ravie. Karoly appuyait contre elle sa petite tte dlicate, et, tous deux vtus de blanc, le ravissant visage de Myrt clair par le reflet d'un rayon de soleil glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus dlicieux tableau qui se pt rver. Hadj et Lula, les lvriers, bondirent tout coup dans la clairire... Le charme tait rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile parut tomber soudain sur le regard de Myrt. Le prince Milcza s'avana. Il congdia les tziganes en leur jetant quelques pices d'or et s'assit prs de son fils. Myrt constata d'un coup d'oeil que sa physionomie tait plus sombre, plus dure que jamais. Le jour tait vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait lui faire. Les lvriers vinrent tendre leur tte fine aux caresses de Myrt, puis s'tendirent prs d'elle. Eux aussi tmoignaient la jeune fille un attachement de jour en jour plus grand, et voil qu'aujourd'hui ils dlaissaient pour elle le matre dont ils taient jusque-l les insparables! --Ici, Hadj, Lula! Quelle irritation vibrait dans sa voix!... Etait-il donc jaloux de l'affection de ses chiens eux-mmes? Hadj et Lula vinrent docilement se coucher ses pieds, mais leurs grands yeux affectueux demeurrent tourns vers la jeune fille. Karoly, peut-tre nerv par l'atmosphre lourde, tait dans ses jours de caprices. Miklos en prouvait les effets. Il ne parvenait pas satisfaire aux exigences fantasques du petite prince... Et Myrt, qui avait une peine infinie s'empcher d'intervenir, sentait une sourde irritation monter en elle la vue de la ddaigneuse impassibilit du prince Milcza. On ne sait quelle ide passa tout coup dans ce cerveau d'enfant gt. Las des exercices divers qu'il faisait excuter Miklos, Karoly s'cria tout coup en dsignant la pelouse sur laquelle s'tait assis le petit Magyar dont le front ruisselait de sueur: --Tiens, tu vas faire le boeuf, Miklos! Ce sera trs amusant!... Mange de l'herbe, Miklos... Allons, vite! Cette fois une lueur de rsistance passait dans les yeux clairs de Miklos. --Voyons, Karoly, quoi pensez-vous? dit Myrt, oubliant tout cette fois. Vous ne devez pas demander cela Miklos... Le prince Arpad abaissa son livre, sa voix s'leva, imprieuse et dure... --Obis ton matre, Miklos. L'enfant, trs rouge, eut encore une hsitation dans le regard... --Eh bien? dit la voix menaante du prince. Miklos baissa ses yeux apeurs et se courba vers la pelouse... Mais Myrt se leva brusquement, dans un mouvement de rvolte impossible matriser. --C'est odieux!... Vous ne devez pas lui demander cela! Cet enfant a une me comme vous, il vous est interdit de le traiter comme un animal! Un regard tincelant, o se mlaient la fois la stupeur et la colre, se posa sur elle, dont le visage s'empourprait d'indignation. --De quel droit osez-vous me blmer? dit le prince d'un ton frmissant d'irritation intense. Vous avez de singulires audaces, mais je vous assure que je ne suis pas homme les supporter! --Et moi, je ne puis voir commettre l'injustice sans protester! dit fermement Myrt en soutenant avec une intrpide fiert ce regard qui et fait trembler tous les habitants de Voraczy. Trs ple, les veines de son front soudainement gonfles, le prince se leva brusquement... --Retirez-vous! dit-il violemment, en tendant la main dans la direction du chteau. Je ne supporterai jamais que l'on discute mes volonts et encore moins que l'on me brave! --Cependant, ne vous attendez pas me voir courber la tte devant ces volonts lorsqu'elles seront contraires ma conscience! dit firement Myrt. Et, le front haut, sans baisser les yeux devant ce sombre regard qui semblait vouloir l'anantir, Myrt s'loigna d'un pas rapide, sans couter la petite voix plore de Karoly qui appelait: --Myrt! oh! Myrt! Elle prit au hasard une alle du parc... Ses tempes battaient avec violence, l'indignation dbordait encore de son coeur. Il fallait vraiment qu'un sentiment tout-puissant--la charit d'un coeur chrtien, la compassion de son me fminine pour cet enfant trait avec la dernire duret--et soudain tout domin en elle pour que de telles paroles pussent s'chapper de ses lvres, s'adressant au prince Milcza! Il avait raison, elle l'avait brav!... lui qui savait faire courber tous les fronts. Elle venait de se crer un impitoyable ennemi... Et un peu d'angoisse la serra au coeur en pensant qu'il allait la faire chasser de Voraczy, et interdirait vraisemblablement sa mre de s'occuper de l'enfant audacieuse qui avait os, seule de tous, le blmer et le dfier. Mais elle ne regrettait pas cet acte, elle avait fait l son devoir. Dieu serait toujours avec elle et pourvoirait tous ses besoins. Et, tout en marchant, elle priait, se remettant comme une enfant confiante entre les mains de la divine Providence, essayant de calmer l'agitation, l'anxit de son me. Elle reprit bientt le chemin du retour. Plus paisible, elle envisageait avec une courageuse rsignation l'invitable lendemain... car elle savait que l'orgueilleux prince Milcza ne lui pardonnerait jamais sa rvolte. Elle s'arrta tout coup avec un lger cri de surprise. A quelques pas d'elle, contre un arbre, tait assis Miklos, la tte cache entre ses mains, tout son petit corps secou de sanglots. --Qu'avez-vous, mon pauvre petit? s'cria-t-elle en s'avanant vivement et en se penchant vers lui. Il carta ses mains, montrant un petit visage dsespr et couvert de larmes. --Son Excellence m'a chass! balbutia-t-il. Et ils vont tre si fchs, chez nous!... Mon pre va me battre, bien sr! Et les sanglots recommencrent, plus forts. Myrt s'assit prs de lui et essaya de le consoler. Mais il rptait toujours: --Je vais tre battu... tous les jours, mademoiselle Myrt! Mon pre m'a dit: Si jamais tu te fais renvoyer, tu auras ton compte, j'en rponds, et je ne te pardonnerai jamais! --Vos parents demeurent-ils loin, Miklos? --Oh! non, pas bien loin, Mademoiselle. --Eh bien, je vais vous accompagner, je leur expliquerai ce qui s'est pass et je demanderai votre pre de ne pas vous battre. L'enfant leva vers elle un regard d'ardente reconnaissance. --Merci! merci!... Oh! que Votre Grce est bonne! Elle le prit par la main, et tous deux s'en allrent travers le parc, gagnant ainsi un chemin qui devait les conduire plus vite vers le logis de l'ispan Buhocz. C'tait une demeure de riante apparence, entoure d'un jardin bien entretenu. Sur le seuil, une forte femme blonde, la mine dcide et un peu dure, berait un petit enfant. --Miklos!... Que t'est-il arriv? s'cria-t-elle avec inquitude, tout en saluant Myrt. --Quelque chose de fort ennuyeux, mais non heureusement de trs grave, s'empressa de rpondre Myrt. Sur le seuil apparaissait l'ispan, petit homme aux traits accentus et la physionomie sche, que Myrt se rappela avoir rencontr deux ou trois fois au chteau. Lui aussi la reconnut et s'inclina avec empressement. --Quelle circonstance nous vaut l'honneur de la visite de Votre Grce? --Je vais vous expliquer... Allons, mon petit Miklos, n'ayez pas peur, dit Myrt en posant sa main sur la tte de l'enfant tout tremblant. --Peur?... Pourquoi?... A-t-il fait quelque sottise? dit l'ispan d'un ton menaant. Myrt fit alors le rcit de ce qui s'tait pass... L'ispan bondit, le regard furieux, tandis que sa femme s'criait avec colre: --Chass!... Ah! le misrable enfant! Il sera notre perte, notre dshonneur! --Coquin! gronda le pre en tendant le poing vers l'enfant. Tu n'avais qu' obir... tu n'avais que cela faire, entends-tu, sclrat? Et il s'avana vers Miklos, la main leve. Mais Myrt se plaa rsolument devant le petit garon. --Non, je ne veux pas que vous le frappiez! dit-elle en posant sur l'ispan son beau regard svre. Il ne le mrite pas, ce qui est arriv est surtout de ma faute... Promettez-moi de ne pas le battre? --Ah! non, par exemple! Il en aura aujourd'hui, et demain, et plus tard encore!... Heureux encore si ce misrable ne me fait pas encourir la disgrce de Son Excellence! Alors, si je perds ma place, que deviendrons-nous avec nos cinq enfants? Devant cet homme irrit, Myrt ne se dcouragea pas. Elle discuta, supplia, et sa douce loquence, ses raisonnements firent peu peu tomber la colre de l'ispan et de sa femme. --Je vous promets de ne pas le punir pour cette fois, Mademoiselle, dit le pre en jetant un regard encore plein de rancune vers le pauvre Miklos tout apeur. Mais vous me faites faire l une chose... oui, une chose ridicule! C'est de la faiblesse, tout simplement! --Certes! ajouta sa femme. Seulement, c'est curieux, on ne peut pas rsister Votre Grce. Si elle voulait intercder pour Miklos prs du petit prince? --J'essayerai, en tout cas. Il n'y a en effet que l'enfant qui puisse, peut-tre, flchir le prince Milcza. Mais en elle-mme Myrt pensait: "Le reverrai-je seulement, pauvre petit Karoly?" Elle prit cong des Buhocz et de Miklos qui lui baisait les mains avec une ferveur reconnaissante. D'un pas un peu las, elle reprit le chemin du chteau... En traversant les jardins, des sons d'orgue, venant de l'appartement du prince Milcza, arrivrent ses oreilles. C'tait une harmonie tourmente, sombre et magnifique pourtant... Quel artiste faisait ainsi vibrer l'instrument? Lui, sans doute... lui, cet tre au coeur endurci, l'me impitoyable. Parce que cet homme avait souffert--dans son coeur ou dans son orgueil?--fallait-il qu'il immolt tous ceux qui l'entouraient son ressentiment farouche? Et, l'indignation montant de nouveau en elle, Myrt secoua rsolument la tte en murmurant: --Non, je ne regrette rien! Il verra au moins que tous ne courbent pas le front devant ses injustices. CHAPITRE VIII Myrt, le lendemain, prolongea aprs la messe sa station la chapelle. Elle avait besoin de prendre, dans la prire, une rserve de force et de confiance, pour l'avenir qui se prsentait maintenant si angoissant. Au moment o elle s'apprtait se retirer, elle vit, en tournant la tte, la femme de chambre de la comtesse Gisle. --Que voulez-vous, Constance? murmura-t-elle. --Madame la comtesse prie Mademoiselle de venir lui parler. Myrt s'inclina devant l'autel et gagna le premier tage... Dans sa chambre, la comtesse, encore au lit, causait d'un air anim avec sa fille cadette assise prs d'elle. --Arrivez, petite malheureuse! s'cria-t-elle la vue de Myrt. Qu'est-ce que cette histoire colporte l'office par Marsa, et suivant laquelle vous auriez adress des reproches au prince Milcza, propos de Miklos?... --C'est la vrit, ma cousine, rpondit fermement Myrt. --Vous avez os!... Mais c'est inou!... Et pour un pareil motif! Etiez-vous folle, voyons? --Mais aucunement. J'ai vu l mon devoir, je l'ai accompli... Maintenant, il en sera ce que Dieu voudra, dit Myrt avec calme. La comtesse leva les bras au plafond. --C'est--dire que mon fils va m'obliger ne plus m'occuper de vous, qu'il vous faudra quitter Voraczy!... Franchement, Myrt, je ne sais comment qualifier votre acte! Dans votre position, vous deviez, plus que tout autre, faire taire votre amour-propre, votre susceptibilit... --Il ne s'agit pas de susceptibilit, ma cousine! Mais il m'tait impossible de voir traiter cet enfant avec une telle duret, un pareil ddain, sans protester pour le dfendre! Irne eut un petit ricanement ironique. --Quelle amazone vous faites! Si vous tiez un homme, je vous vois fort bien en chevalier partant en guerre pour dfendre le faible et l'opprim contre un impitoyable tyran. En la circonstance, celui-ci tait reprsent par le prince Milcza. Mais c'est vous qui perdez la victoire, intrpide chevalier! Vous vous tes, prsomptueusement, attaque plus fort que vous. --Je le sais, et je suis prte en subir les consquences, rpondit froidement Myrt. --Oh! vous tes vraiment bien avance! s'cria la comtesse avec irritation. Et je me trouve responsable vis--vis de mon fils, puisque c'est moi qui vous ai amene ici! Le coeur de Myrt se serra. N'aurait-on pas cru, vraiment, qu'elle venait de commettre quelque impardonnable faute?... Les larmes remplissaient ses yeux, et elle sortit un peu prcipitamment, ne voulant pas les laisser voir au regard malveillant d'Irne. --Aurais-je cru que cette enfant me donnerait tant d'ennuis! gmit la comtesse. Elle semblait si douce, si soumise! --Oh! pas tant que cela, maman! Je l'ai toujours devine trs fire, trs nergique pour tout ce qu'elle considre comme un devoir... Et ce mot "devoir" renferme, pour elle, des scrupules parfois exagrs, ou des audaces incroyables--nous en avons la preuve aujourd'hui. --Enfin, elle me met dans de cruels embarras. Je me demande de quelle faon Arpad va prendre tout cela! --Ce sera un moment passer, maman. Arpad comprendra que vous ne pouviez bien connatre le vritable caractre de cette presque trangre... Et je dois vous avouer que cet incident, fort ennuyeux au premier abord, me parat excellent pour nous. --Que veux-tu dire, Irne? --N'avez-vous pas pens, maman, que cette affection croissante de Karoly pour Myrt tait des plus inquitantes? L'enfant n'aurait certainement pas voulu se sparer d'elle pendant l'hiver, et, Myrt ne pouvant demeurer seule ici, le prince nous aurait obliges y rester avec elle... Un hiver Voraczy, dans la solitude complte, y pensez-vous, maman? --C'est vrai, Irne, dit la comtesse avec consternation. Elle enfona un instant la tte dans son oreiller et reprit d'un hsitant, un peu mu: --C'est gal, je suis ennuye pour cette enfant, que m'a recommande sa mre, et qui est vraiment tout fait sympathique. Irne eut un lger mouvement d'paules. --Que voulez-vous, maman, ce n'est ni votre faute, ni la mienne, mais la sienne uniquement! Maintenant, le mal est fait, nous n'y pouvons rien, toutes nos demandes runies ne pseraient pas un ftu contre la dcision du prince Milcza. --Malheureusement, non! soupira la comtesse. Pendant ce temps, Myrt, rentre dans sa chambre, pleurait silencieusement. La froide ironie d'Irne, l'irritation et les reproches de la comtesse lui avaient nettement montr qu'elle n'avait attendre de ses parentes ni soutien moral, ni affection vritable. Elle tait bien seule sur la terre... en apparence seulement, car elle possdait Celui qui n'abandonne jamais ses cratures, le Dieu d'amour qui a dit: "Voici que je suis avec vous jusqu' la consommation des sicles." Allons, il fallait maintenant chercher une autre voie! Tout l'heure, elle ferait demander au Pre Joaldy s'il pouvait la recevoir. Le bon prtre lui donnerait certainement d'utiles conseils, il saurait guider sa pauvre petite brebis un peu dsempare... Un coup lger fut frapp la porte... C'tait Thylda, la jeune femme de chambre hongroise attache au service de Fraulein Rosa et de Myrt. --Marsa fait prvenir Votre Grce que le prince Karoly l'attend avec impatience et s'agite beaucoup en ne la voyant pas venir. Myrt eut un lger sursaut de stupeur... Marsa n'agissait videmment que par ordre. Fallait-il penser que le prince Milcza considrait comme non avenu l'incident de la veille? Le fait paraissait si invraisemblable, tant donn ce qui avait t dit Myrt et ce qu'elle avait observ elle-mme de la nature du jeune magnat, qu'elle demeura un moment indcise, se demandant si elle devait se rendre l'appel de l'enfant. Elle s'y dcida enfin, et, ayant quitt sa robe noire, elle prit le chemin du temple grec. Karoly l'accueillit avec des transports de joie. Son petit visage plus ple, plus fatigu qu' l'ordinaire, rayonnait de bonheur. --Oh! ma Myrt, j'ai cru que nous vouliez pas venir!... Et j'ai tant pleur cette nuit, parce que papa tait si fch hier aprs vous! Il m'avait dit que c'tait fini, que je ne vous verrais plus... Cela m'a fait tant de chagrin que j'ai eu la fivre trs fort, et papa a permis alors que vous reveniez, tous les jours, mais jusqu' quatre heures seulement. Jusqu' quatre heures... c'est--dire un peu avant qu'il ne vnt lui-mme prs de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait passer outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec Myrt. Elle en prouva un profond soulagement. Aprs la scne de la veille, une rencontre entre eux n'aurait pu tre qu'excessivement dsagrable. La comtesse et ses filles, quand Myrt leur apprit djeuner la nouvelle, jetrent des exclamations de surprise. --Vous avez de la chance, Myrt! dit Irne d'un ton acerbe. Si Karoly ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas t quitte si bon compte... Mais j'avoue que je suis terriblement inquite pour notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mre et sa soeur. Ces dernires inclinrent la tte d'un air soucieux, et Terka murmura: --Nous n'y pouvons rien, Irne. --Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant Myrt un coup d'oeil malveillant. ...Aprs cette alerte, la vie reprit pour Myrt comme auparavant, avec trois heures de libert en plus chaque aprs-midi. Elle les employait faire un peu d'exercice, visiter aux alentours du chteau quelques pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, dfaut de l'argent qui n'existait gure dans sa maigre bourse. C'tait pour elle chose infiniment pnible de ne pouvoir soulager tant de misres. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces tres qui vivaient sur ses domaines... Et Myrt pensait avec un peu d'irritation combien il lui et t facile cependant de rpandre des bienfaits autour de lui. Mais non, il prfrait se faire redouter de tous, exercer sur son entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, cet orgueilleux, d'tre aim et bni des humbles! Une fin d'aprs-midi, Myrt, en revenant d'un misrable village slovaque, rencontra le Pre Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils revinrent lentement vers le chteau. --Oh! mon Pre, quelle misre! dit la voix frmissante de Myrt. Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne viendrait pas en aide ces malheureux? Le vieux prtre secoua la tte. --Il me donne chaque anne une somme considrable pour mes charits, mais hors de l, je ne dois lui parler de rien... Pauvre prince! Pauvre cher prince! dit-il avec une soudaine motion. --Il est dur et impitoyable! s'cria Myrt dans un sursaut de rvolte. --Hlas! son coeur s'est endurci la suite de sa cruelle dsillusion! Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'poque de sa premire communion, c'tait un petit tre l'me dlicate et aimante, un peu orgueilleux et volontaire dj, cause des adulations de son entourage, mais infiniment sduisant et charmeur. Il avait une grande affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches. Plus tard, lanc dans le mouvement mondain, il drobait sous une apparence sceptique, sous une indiffrence hautaine, les aspirations d'un coeur trs ardent, d'une me dont les instincts levs, la dlicatesse inne le prservaient d'carts dangereux. Cependant, je voyais avec douleur que la profonde pit de son enfance n'existait plus, que sa foi tait menace dans cette ambiance de frivolit et d'incrdulit mondaine o il vivait. J'appelais de tous mes voeux l'instant o il rencontrerait une femme chrtienne et srieuse, qui saurait garder pour le bien et pour la vrit cette si belle me menace de s'garer... Hlas! il rencontra cette Russe, cette crature perverse! Et le vieillard soupira douloureusement. --...Avec un coeur tel que le sien, la dsillusion devait tre plus terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le dernier acte de cette malheureuse crature, qui faillit coter la vie son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perptuelle de perdre cet tre bien-aim, une sorte de dfiance haineuse de l'humanit en gnral et du sexe fminin en particulier, peut-tre aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'tait laiss prendre des dehors menteurs--tout cela a contribu faire de cet tre si admirablement dou, et qui n'a pas trente ans, une sorte de misanthrope, au coeur dur, l'me ferme pour tout ce qui n'est pas son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade moral. Le seul remde serait pour lui le retour la foi... Hlas! depuis ses malheurs, il s'est au contraire loign compltement de la religion! Le prtre et Myrt marchrent quelques instants dans un silence pensif... Le Pre Joaldy demanda tout coup: --Le petit Miklos est-il revenu prs de Karoly? --Non, hlas! Karoly l'a demand son pre, mais il s'est heurt un refus catgorique... Et vous dites que cet homme a t bon, mon Pre! dit Myrt d'un ton de protestation. --Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit paternellement le vieux prtre. Je vous le rpte, il est malade moralement, sa gnrosit d'autrefois, ses instincts levs et chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre coeur a t le thtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois pas... je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il fasse luire sur cette me une bienfaisante lumire. --Alors, c'est une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi sa froideur envers sa mre, son indiffrence et sa duret vis--vis de son frre et de ses soeurs? --Oui, tout ceci en drive. Il faut vous dire, d'abord, que la comtesse Gisle n'a jamais eu aucune autorit sur son fils, et l'a mme assez peu connu. Annihile par le prince Sigismond, son premier mari, elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son pre, nature ardente et despotique, voulait lever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune prince fut confie au prince Andr Milcza, son grand-oncle, qui l'idoltrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. L encore, la mre n'avait pas voix au chapitre, il lui tait permis seulement d'admirer son fils. Une autre nature et profondment souffert de cette situation, mais la princesse Gisle sut en prendre assez facilement son parti... Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva tonnant qu'elle acceptt un second mariage--personne, sauf son fils. Il en montra un violent mcontentement, d moins au fait de cette seconde union qu' l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite montra que sa prcoce intelligence avait bien devin quant la pitre valeur morale de cet homme... il y eut ds lors une sorte de brouille entre la mre et le fils. Les rapports, dj peu intimes, se firent trs froids, trs crmonieux, bien que toujours corrects... Puis vint la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince Arpad, qui venait de se marier et commenait dj sentir les dures pines de la dsillusion, leur donna son aide sans hsiter, avec une gnrosit parfaite, sans un mot qui pt ressembler un reproche, mais sans lan affectueux non plus. Dj son coeur se resserrait sous l'treinte de la souffrance... Et plus tard, il a un peu report sur ses soeurs et sur sa mre elle-mme, quelque chose de son universelle et amre dfiance, en mme temps que ses instincts autoritaires, dj encourags par le systme d'ducation de son grand-oncle, se transformaient en ce despotisme trange qui n'pargne personne... Mais peut-tre, s'il avait trouv chez sa mre, chez les jeunes comtesses, un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus chrtiennes, leur influence, la longue, aurait-elle tout au moins attnu cette triste disposition de son me. --Peut-tre, dit pensivement Myrt. Mais comment, tant donn cette froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de l'anne Voraczy? --Pour Karoly, uniquement. Ce sjour de sa grand'mre et de ses tantes fait un changement pour l'enfant-- l'ordinaire, du moins, car cette anne, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrt... N'est-ce pas l'ispan Bulhocz que je vois venir l-bas? --Oui, je le crois, mon Pre. C'tait en effet Casimir Buhocz. Il s'arrta prs du prtre et de Myrt et les salua en disant: --Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Pre. --Laquelle donc, mon ami? --Des tziganes, au retour de prgrinations en Orient, ont rapport ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte de fivre qui est peu prs srement mortelle, pour les adultes, surtout. S'ils en rchappent, leur sant reste profondment atteinte, il leur demeure trs souvent quelque pnible infirmit, leur visage garde les marques de la maladie et devient un masque hideux. --C'est une sorte de petite vrole, alors! dit Myrt. --Cela s'en rapproche sous certains cts, mais en pire encore. La maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien constitus on les sauve assez facilement. --Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Pre Joaldy avec surprise. --Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient d'tre atteint et l'effroi s'est rpandu aussitt. Ce soir, tout le monde le saura. Je viens de prvenir Voraczy, pour que Son Excellence prenne les mesures ncessaires. L'ispan salua et s'loigna. --Une pareille pidmie sera chose terrible parmi tous ces pauvres gens! dit le Pre Joaldy avec une douloureuse motion. Mais il va falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables. --Oui, cause du petit Karoly... Voil qui va faire trembler le rince Milcza, mon Pre. --Oh! les habitants du chteau n'auront rien craindre! Le prince va prendre les mesures les plus svres, nul ne pourra sortir au-del du parc, le moindre objet ncessaire entrant Voraczy sera soumis une dsinfection rigoureuse... Oh! l'enfant n'a rien craindre! il sera gard de l'pidmie comme il l'est du moindre danger. En rentrant au chteau, Myrt alla quitter sa toilette de sortie et descendit pour gagner le salon o se tenaient habituellement la comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et Mitzi, les insparables. --Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'ane. Il parat que nous sommes menacs d'une pouvantable pidmie. --Oui, le Pre Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui nous l'a appris. --Oh! ici nous n'aurons rien redouter, le prince Milcza va prendre des mesures draconiennes. Ce sera fort intressant!... Mais en la circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux que de risquer pareille maladie! Et un long frisson secoua Terka. Les jeunes filles se dirigrent vers le salon... La comtesse et Irne, penches sur un journal, levrent vivement la tte leur entre. --Tiens, lis ceci, Terka! s'cria la comtesse en tendant le journal sa fille. Un pouvantable incendie dans un thtre de Boston... Parmi les victimes, Mrs. Burnett, ne Alexandra Ouloussof... Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'me de Myrt pntre de tristesse chrtienne, s'levait une prire pour la malheureuse qui avait dsert tous ses devoirs et qu'une mort pouvantable venait de saisir ainsi l'improviste. --Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrgulirement les journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant lui, fit observer la comtesse. --Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance, rpliqua Irne. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le connaissons maintenant, qui aura jamais l'ide de se remarier! CHAPITRE IX L'pidmie s'tait abattue sur un village environnant Voraczy, elle svissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues, o les prescriptions hyginiques des mdecins demeuraient lettre close. Bien des cercueils, petits et grands, avaient dj pris le chemin des cimetires, on comptait peu de maisons o l'un des membres de la famille n'et t frapp par le flau capricieux qui laissait parfois le plus faible, pour s'emparer d'un tre vigoureux, qui pargnait un enfant pour atteindre la mre. La quitude tait peu trouble Voraczy. Le prince Milcza avait pris de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre crainte. Les habitants de Voraczy taient en quelque sorte prisonniers, tous les objets pntrant dans le chteau, jusqu' la moindre lettre, taient soumis une dsinfection rigoureuse. Quiconque et franchi les limites du parc et t certain de ne plus remettre les pieds au chteau... Mais personne ne devait avoir le dsir de s'y hasarder, personne ne pouvait songer redouter la scurit dont on jouissait Voraczy. Personne, sauf le Pre Joaldy et Myrt. Tant de souffrances si prs d'eux rendaient pnibles leurs mes gnreuses cette scurit mme. Mais le ministre du prtre l'attachait au chteau, et Myrt n'tait pas libre de suivre les charitables dsirs de son me intrpide. Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait passionnment elle. Il avait peine, chaque aprs-midi, la voir s'loigner, il tentait de la retenir... --Restez, restez, Myrt! Papa ne se fchera pas, je lui dirai que c'est moi qui vous ai demande... Mais elle n'avait aucune vellit de se retrouver en prsence du prince Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le rencontrer en revenant vers le chteau. Ses journes taient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et avait voulu reprendre ses leons de violon. Les jeunes comtesses, galement prives de leurs relations habituelles, mettaient Myrt contribution pour faire de la musique aussitt qu'elle avait termin sa tche prs de Karoly. Ces sances se prolongeaient le soir fort tard, Terka tant une musicienne passionne, et Irne paraissant prendre un malveillant plaisir imposer sa cousine une obligation quelconque. Myrt, que le chagrin de la mort de sa mre avait dj un peu anmie, se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours l'heure o il lui tait permis de prendre enfin un peu de repos. Un soir, la sance de musique se prolongea plus tard qu' l'ordinaire. Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irne avait excut des morceaux modernes aux sonorits bizarres, qui avaient pniblement tendu les nerfs fatigus de Myrt. La jeune fille, une fois monte dans sa chambre, fit sa prire et s'empressa de dnouer et de natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tte endolorie. Un coup fut tout coup frapp sa porte... C'tait Thylda, le visage boulevers... --Mademoiselle!... oh! Mademoiselle; le petit prince! --Quoi?... Qu'y a-t-il, Thylda? s'cria anxieusement Myrt. --Il est malade... On croit que c'est la mauvaise fivre... --Oh! mon Dieu!... Mais il n'avait absolument rien cet aprs-midi! --Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup... Et il vous appelle, mademoiselle Myrt, il ne cesse de vous appeler. Son Excellence fait demander si vous voulez... --Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hsitation. Mon pauvre petit Karoly! Elle s'lana au dehors, oubliant sa coiffure nglige, ne songeant plus qu' l'enfant atteint, peut-tre, par la terrible maladie. Elle rencontra la comtesse un peu affole, qui se dirigeait vers l'appartement de son fils. --Myrt, c'est effrayant!... Comment cela a-t-il pu se produire! gmit-elle. Mais peut-tre se trompe-t-on? --Dieu le veuille! murmura Myrt avec ferveur. Elles entrrent toutes les deux dans le salon qui prcdait la pice o l'enfant demeurait durant la journe. Le prince Milcza, debout, causait avec le mdecin qui habitait toujours le chteau, attach la personne du petit prince. Le jeune magnat tourna la tte, et Myrt se sentit le coeur serr devant l'effrayante altration de ses traits, devant la sourde angoisse de ces prunelles sombres. --Arpad, ce n'est pas "cela"? s'cria la voix haletante de la comtesse. Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, rpondit: --Oui, c'est cela. --Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains. Le regard du prince se posa sur Myrt qui demeurait immobile prs de la porte, n'osant avancer. --Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer la contagion? --Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant. Un geste du docteur l'arrta. --Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les consquences possibles d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en rchappe, laisse des suites souvent terribles, elle dfigure atrocement... --Peu importe, dit Myrt avec la mme tranquille simplicit. Personne n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou si je demeure infirme... Et quant mon visage, il est destin voir la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considrations ne peuvent donc faire reculer une chrtienne, et je suis prte, docteur, donner mes soins l'enfant. La comtesse fixait sur Myrt des yeux stupfis. Ce tranquille hrosme, ce dtachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que la mort pour les femmes fires de leur beaut, lui semblaient videmment incomprhensibles. Le vieux mdecin considrait avec une admiration mue cette toute jeune crature dont la ravissante beaut tait rendue plus touchante, ce soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa prcipitation. Le prince enveloppa Myrt d'un long regard et dit d'un ton net et froid: --Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute libert. Si vous craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les consquences, telles que vient de vous les montrer le docteur Heda, sont terribles, votre ge surtout... Et aprs tout, aucun devoir ne vous oblige... --Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je vous le rpte, je ne crains pas, je me soumets d'avance la volont de Dieu. Elle s'avana vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se trouva prs d'elle, sa main effleura son bras... --Attendez... Rflchissez encore... Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoiss de sa voix, et le vit trs ple, les traits crisps. --Mais j'ai rflchi... Si j'avais t libre, j'aurais t soigner ces malheureux si dnus dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc regarderais-je davantage m'exposer pour cet enfant que j'aime profondment? Et, rsolument, elle ouvrit la porte. Karoly tait tendu dans son petit lit tout blanc. Son visage tait gonfl, couvert de taches violettes, sa respiration haletante... Myrt, d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant tait seul. --Eh bien! o est donc Marsa? dit derrire elle la voix du prince Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques mots au docteur, je l'ai laisse ici, assise prs du lit... Comment a-t-elle os s'loigner? Il appuya longuement sur le timbre lectrique, tandis que Myrt s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de Karoly. A ce contact, les paupires gonfles de l'enfant se soulevrent, ses yeux noirs se posrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidit. --Oh! ma Myrt, vous voil! dit une petite voix touffe. Vous allez me gurir, dites? --Je l'espre, mon chri, si vous tes bien sage, si vous faites tout ce que dira le docteur, rpondit-elle tendrement. --Oui, oui... Mais vous ne me quitterez pas, Myrt! --Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien! Elle s'assit prs de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant... Le prince Milcza tait rentr dans la pice voisine. A travers la porte, Myrt entendait par moment sa voix brve, qui prenait peu peu des intonations irrites... La porte s'ouvrit tout coup, il entra, le front contract. --On ne peut retrouver cette femme! dit-il voix basse. Elle se sera enfuie en voyant l'enfant malade... Ce qui nous prouve, jusqu' l'vidence, qu'elle tait la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!... La misrable, chappant quelques instants ma surveillance, aura russi communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa mre et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de chercher comment Karoly a pu prouver les effets de la contagion! Sa voix se brisa un peu... Il s'approcha du lit, se courba vers l'enfant, le couvrit d'un long regard... --Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement passionn! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aim, ne crains rien! --Papa... Myrt..., murmura l'enfant. --Oui, mon chri, elle aussi restera prs de toi... Et le docteur Heda va te gurir bien vite, tu verras. Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix imprative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient reflter ces prunelles superbes! Le docteur entra. Il venait indiquer Myrt diffrentes prcautions hyginiques prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade... Sa physionomie refltait, malgr lui, quelque chose de sa profonde inquitude. Le prince, le saisissant par le bras, l'carta du lit et demanda d'une voix frmissante: --Le sauverez-vous, voyons?... le sauverez-vous? --Il y a encore de l'espoir, Excellence... --De l'espoir!... de l'espoir seulement!... Mais c'est une certitude que je veux! dit le prince entre ses dents serres. --Personne ne pourra la donner Votre Excellence, rpliqua tristement le vieux mdecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage. Je viens de tlgraphier Budapest, un de mes confrres sera ici demain. Mais, comme je l'ai dit Votre Excellence, il sera trop tard. Demain, l'enfant sera sauv, ou... Il n'osa achever... Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate, il revint vers le lit et s'assit ct en attachant son regard ardent sur le visage dfigur de l'enfant. Le docteur se retira dans la pice voisine et s'tendit sur un canap pour se tenir prt rpondre au premier appel... Prs de l'enfant, son pre et Myrt demeurrent seuls, coutant, silencieux et l'me dchire, la respiration de plus en plus haletante du petit malade. * * * * * L'aube, en se levant, claira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la science taient impuissants sauver le petit tre trop faible pour supporter un pareil assaut. Le Pre Joaldy tait venu partager la veille douloureuse. Assis prs de Myrt, il priait, comme la jeune fille, de toute son me, moins encore pour l'enfant que pour le pre, dont la physionomie portait les marques d'un dsespoir d'autant plus effrayant qu'il tait contenu. La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'pidmie, tait apparue un instant la porte de la chambre. Mais en la voyant livide, toute tremblante, Myrt s'tait leve prcipitamment en murmurant: --Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion... Et vous devez vous conserver pour vos enfants. --Mais Karoly... Je suis sa grand'mre... avait-elle balbuti en jetant sur le petit visage mconnaissable un regard plein d'effroi. --Hlas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait rpliqu le Pre Joaldy. Mademoiselle Myrt a raison, ne vous exposez pas, cause de vos enfants. La comtesse s'tait retire, aprs avoir jet un coup d'oeil anxieux vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait mme pas s'tre aperu de sa prsence. Depuis l'instant o il avait compris que Karoly tait irrvocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre. Le jour se levait, rayonnant. Le soleil frappait les vitres de la grande chambre blanche o se mourait le petit prince. Un de ses premiers rayons glissa sur le visage ple, dsol de Myrt, puis sur la figure dfigure de Karoly... L'enfant ouvrit les yeux, son regard, dj voil, se posa sur Myrt, ses petits bras essayrent de se tendre vers elle... --Myrt... emb...rassez... Elle devina plutt qu'elle ne comprit les mots qui s'chappaient de cette gorge haletante. Elle se pencha, ses lvres se posrent sur le visage couvert des marques affreuses de la terrible maladie... Devant l'acte sublime de cette enfant qui offrait ainsi sa jeunesse et sa beaut radieuse ce contact mortel, le prince Milcza sortit soudain de sa torpeur farouche. Il tendit la main pour repousser Myrt... --Pas vous!... non, pas cela! dit-il d'une voix touffe. --Oh! lui refuser cette satisfaction!... Y pensez-vous! s'cria-t-elle avec un geste de protestation. Il dtourna la tte et s'absorba de nouveau dans la contemplation de son fils... Le docteur tait entr doucement, il se tint debout un peu en arrire de Myrt, en attachant sur le prince Arpad un regard navr. L'enfant eut tout coup une brve convulsion, ses mains se levrent, ses lvres murmurrent: --Papa... Myrt... Le prince se pencha sur son fils, il appuya ses lvres sur le front de l'enfant... Et Karoly rendit le dernier soupir sous la baiser passionn de son pre. CHAPITRE X Le prince Milcza ensevelit lui-mme son fils, sans vouloir accepter d'autre aide que celle de Myrt. Le petit prince, cause de la contagion, ne pouvait tre expos dans la grande galerie de la chapelle, comme l'avaient t avant lui tous les Milcza. Il demeura donc dans sa grande chambre blanche, entour de lumire, sa tte reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur une croix d'argent. Cette croix tait celle qui avait reu le dernier soupir de Madame Elyanni. Myrt, une fois l'ensevelissement termin, avait jet autour d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans hsiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait mis entre les petites mains que les doigts frmissants du prince Milcza venaient de joindre. Maintenant que ses traits taient reposs, l'enfant avait presque repris son aspect accoutum. Mais, pour la premire fois, Myrt s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs taient clos, que l'enfant ressemblait sa mre. Le Pre Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succdrent pour la veille funbre. Myrt, anantie de fatigue et d'motion, dut cder l'aumnier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien vite reprendre sa place prs du petit tre auquel la douloureuse nuit d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles. Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il dposa lui-mme dans le cercueil doubl de satin blanc le corps de son fils. Dans son visage rigide, aussi ple que celui du petit mort, les yeux seuls laissaient voir quelque chose du dsespoir affreux qui devait broyer ce coeur d'homme. Les funrailles se droulrent avec la pompe accoutume dans la chapelle du chteau. Pour la premire fois, Myrt vit occup un des fauteuils princiers... pour la premire fois aussi, elle vit le prince Milcza en vtements noirs. Les yeux de la jeune fille, gonfls de larmes, s'attachaient avec une ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous. Mme en ce jour o il tait si profondment frapp, le prince Milcza ne courbait pas la tte devant son Dieu. Du coeur de Myrt, une supplication jaillit, fervente et douloureuse: --Mon Dieu, ayez piti de lui!... Donnez-lui la force, donnez-lui la foi! Le petit cercueil fut descendu dans la crypte o reposaient dj tant de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau bnite... Puis, se dtournant, il carta d'un geste imprieux tous ceux qui taient l, sa famille, la domesticit, les tenanciers, et il sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent dfil devant lui. Myrt, par un suprme effort d'nergie, avait pu se soutenir jusque-l. Mais, une fois remonte dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil, dfaillante de lassitude physique et morale la suite de ces trois journes douloureuses o, aprs l'agonie de l'enfant, elle avait assist celle du pre, muette mais effrayante. Dans son cerveau fatigu, dans son coeur pniblement serr, un sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navre, pleine d'angoisse, pour ce pre dont elle avait compris l'pouvantable dchirement, pour cette me qui allait se trouver seule dans sa lutte contre la douleur atroce de la sparation... bien seule, hlas, puisqu'elle tait loigne de son Dieu! Et personne ne pouvait tenter de l'enlever son effroyable solitude, personne ne pouvait essayer de lui parler de rsignation ... Non, pas mme sa mre. Tout son coeur s'tait donn l'enfant bien-aim, et maintenant que Karoly n'tait plus, le prince Milcza devait considrer l'existence comme un pouvantable dsert. Un remords surgit tout coup dans l'esprit de Myrt, au souvenir d'un bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son cercueil, le prince avait enlev le crucifix plac entre les mains de Karoly et avait demand, en levant vers Myrt ses yeux o demeurait une expression de dsespoir immense: --Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher? --Oui, prince, elle tait entre les mains de ma mre morte. --Ah! avait-il murmur en la lui tendant. Maintenant, elle pensait qu'il et t heureux sans doute de conserver ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait d le lui laisser. La chre morte, du haut du ciel, aurait bni ce sacrifice de sa fille en faveur d'un malheureux incroyant qui la divine image et pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse o se dbattait sans doute son me meurtrie. Ce regret devint pour Myrt une vritable souffrance. Demain, elle donnerait la croix la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre son fils... Si elle l'avait os, elle l'aurait fait porter ds ce soir au prince Milcza. Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'tait enferm dans son cabinet de travail en dfendant de le dranger sous quelque motif que ce ft. Myrt se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serre par la fatigue et le chagrin, eut peine avaler l'infusion calmante que lui apporta Katalia... Et les heures s'coulrent, trs lentes, ne lui amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprcises. A l'aube, son corps se trouvait un peu repos, mais son cerveau tait plus las encore que la veille. Une sorte d'inquitude nerveuse agitait Myrt, si calme, si raisonne d'ordinaire, et l'obligea enfin se lever. Elle ouvrit sa fentre, l'air du matin, frais et lger, lui fit du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-tre ses nerfs surexcits aprs la pnible tension des jours prcdents. Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses paules et descendit, sans rencontrer personne dans le chteau encore endormi, jusqu' une petite porte de service par o elle sortait du chteau quand la comtesse Zolanyi avait des htes et que Myrt ne voulait pas risquer de rencontrer ceux-ci. Le voile ros de l'aube s'cartait lentement, le soleil commenait rayonner, trs doux, irisant les gouttes de rose semes sur les feuillages du parc, faisant tinceler le vitrage des serres. La brise frache vivifiait un peu les nerfs fatigus de Myrt, elle attnuait la souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes... Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. L, plus qu'ailleurs, elle retrouverait le souvenir de celui qui tait maintenant un ange prs de Dieu. L, elle pourrait se remmorer avec une poignante douceur les heures parfois pnibles, mais si souvent consolantes, passes prs de l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exerc, par le seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermet affectueuse, une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aime au point de mler son nom celui de son pre dans sa dernire parole. Myrt avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac. Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple... Sur le sol couvert d'un pais gazon velout, son pas lger glissait, sans bruit... Elle contourna la base du pristyle et s'arrta tout coup... Quelqu'un l'avait prcde dans ce lieu cher Karoly. Le prince Arpad se tenait debout, appuy une des colonnes du pristyle, les bras croiss, les yeux fixs sur l'endroit de la pelouse o tait pose habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant en biais le long des colonnes, clairait son visage ple, creus par une douleur sans nom... Il dcroisa tout coup les bras, le soleil frappa, dans sa main droite, un objet brillant... Myrt avait vu, elle avait compris... Elle s'lana, elle gravit les degrs avec un cri d'angoisse... Il se dtourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser devant lui, ple comme une morte, les yeux dilats d'horreur et de reproche. --Vous!... vous! dit-il sourdement. --Prince!... oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une intraduisible expression de douleur. Une flamme de colre passa dans le regard du prince. --Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi... Retirez-vous! --Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation. Non, non, cela ne se fera pas! --Cela se fera, parce que je le veux... parce que la vie n'est plus rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui, mon bien-aim?... Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller aussi. Partez vite... Si vous n'tiez arrive, ce serait fini dj. --Je vous en supplie! s'cria-t-elle en joignant les mains, affole par cet accent de douleur passionne o elle sentait passer une irrvocable dcision. Vous tes chrtien, n'oubliez pas votre me!... Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot. Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se crisprent une seconde... Et soudain, une lueur d'effrayante colre traversa son regard... --Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas plus forte que moi... Retirez-vous, vous dis-je! Elle se dressa, les yeux tincelants, la tte haute... --Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils prs de Dieu!... Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'tes qu'un lche? Une exclamation de fureur s'chappa des lvres du prince, sa main droite se leva, une dtonation retentit... Myrt avait fait un brusque mouvement de ct, la balle la frla seulement... A demi vanouie d'motion et d'effroi, la jeune fille tomba sur le dernier degr du pristyle. --Myrt! Il tait devant elle, agenouill sur les degrs de marbre, ses mains saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de marbre... --Myrt, tes-vous blesse? --Non, grce Dieu, rpondit-elle faiblement. --Misrable que je suis! dit-il d'un ton de sourd dsespoir. Vous!... vous qui avez prodigu votre dvouement mon enfant!... vous qui avez risqu votre vie pour lui!... Myrt, pardonnerez-vous jamais ce malheureux fou!... Car j'tais fou de douleur, tout l'heure, aprs cette nuit atroce o j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly. --Oui, vous n'tiez plus vous-mme, je l'ai compris, dit-elle avec douceur. Moi, je n'ai rien vous pardonner... ce n'est pas moi, prince, que vous avez offense par votre accs de dsespoir. --Je ne crois plus, dit-il d'un ton o Myrt sentit passer une profonde amertume. Des larmes montrent aux yeux de Myrt, ses mains frmirent un peu dans celles du prince... --Le voil, votre grand malheur! dit-elle d'une voix touffe par l'motion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait t supportable... Mais rellement, je ne puis croire que vous, lev chrtiennement, n'en ayez pas conserv au fond du coeur au moins une lgre tincelle! Il s'tait lev, en tenant toujours une des mains de la jeune fille, son regard adouci enveloppait le beau visage attrist o rayonnait l'me fervente et si ardemment chrtienne de Myrt... --Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon me s'est voile... Mais c'est assez parl de moi, il faut songer vous. Vous voil encore toute tremblante, ma pauvre enfant! --Ce n'est rien... Je suis beaucoup plus impressionnable depuis quelques jours, cause de la fatigue, je pense... --Oui, vous avez prodigu vos forces pour lui, et voil comment son pre vous remercie!... Myrt, je vais chercher le docteur Heda... --Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas ncessaire que personne sache ce qui s'est pass. --Vous tes trop gnreuse, dit-il avec motion. Mais je n'accepterai pas que votre sant en souffre. Le docteur sera discret... --Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au chteau... Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu et se retint au bras que le prince tendait vers elle. --Vous le voyez, vous n'tes pas bien forte encore. Permettez-moi au moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au chteau. Elle le regarda d'un air perplexe. --Mais on se demandera ce que signifie... Et si l'on me fait des questions?... Il eut un geste contrari et un impatient mouvement de sourcils. --Vous renverrez les questionneurs leurs affaires, voil tout! --Mme si c'est votre mre? --Ma mre dort encore cette heure. Les domestiques se lvent peine, les jardiniers n'ont certainement pas commenc leur travail... Du reste, faible comme vous l'tes, je ne vous laisserai certainement pas retourner seule quand mme je devrai raconter devant tous ce qui s'est pass tout l'heure. Subjugue par la dcision de son accent, elle posa sa main sur le bras qu'il lui prsentait, et soutenue par lui, descendit lentement les degrs. Un frisson la secoua tout coup. A quelques pas d'elle, elle venait d'apercevoir le revolver que le prince avait jet loin de lui au moment o il s'lanait vers elle. --Oh! pardon, j'aurais d le faire disparatre! dit-il. Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vtement. Il rencontra alors le regard de Myrt, exprimant une supplication poignante. --Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif, dit-il avec motion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrt, car je souffre tant! La main de Myrt se glissa dans son corsage, elle y prit la petite croix d'argent. Ses grands yeux mus et doux se levrent vers le prince. --Je ne sais si je me suis trompe, dit-elle timidement, mais j'ai cru comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter? --Oh! non, non! dit-il vivement. Vous tes admirablement bonne et dlicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrt. --Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous portez comme une gide ce souvenir de notre rdemption qui a reu le dernier soupir de ma chre chrie et de votre petit bien-aim! Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main. --Mais vous... vous? dit-il d'une voix touffe par l'motion. --Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-tre trouver la rsignation et le repos, rpondit-il gravement. Il entr'ouvrit son vtement et introduisit la croix dans une poche intrieure. --Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrt! Mais souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander votre cousin. Il lui prsenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du chteau. Comme l'avait dit le prince, les jardins taient compltement dserts, le chteau encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrt s'arrta. --Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince. --Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter en cousin, Myrt? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que je suis n'avait pas revendiqu les privilges de ce lien de parent. Mais celui-ci se trouve renforc maintenant par l'admirable dvouement dont vous avez entour mon enfant... Et vous me montreriez ainsi que vous m'avez bien pardonn cette pouvantable seconde de folie qui sera un des plus douloureux souvenirs de ma vie. --Oh! n'y songez plus, je vous en prie!... Et je suis si heureuse que Dieu, dans sa misricorde, m'ait permis d'arriver ce terrible instant!... Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin! D'un geste timide, elle lui tendait la main. --Merci, Myrt! Il se courba, effleura de ses lvres les petits doigts de la jeune fille et s'loigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide. Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut prise d'une dfaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur un fauteuil. Ce fut l que Thylda la trouva deux heures plus tard, en venant faire la chambre... Et la jeune servante descendit prcipitamment, rpandant le bruit que Mademoiselle Myrt tait atteinte de la maladie qui avait emport le petit prince. CHAPITRE XI Les terreurs de Thylda ne se trouvrent heureusement pas fondes. Le docteur Heda ne dcouvrit aucun symptme inquitant, Myrt n'avait qu'une fivre nerveuse, due la fatigue et aux motions de ces quelques jours. Katalia arriva aussitt et apprit la malade que Son Excellence l'avait fait appeler, et lui avait donn l'ordre d'abandonner toutes occupations afin de s'occuper exclusivement soigner la jeune fille... Et elle s'y employa aussitt avec un zle, un empressement discret et respectueux qui tmoignaient de l'tendue et de la svre prcision des instructions princires. Jusqu'ici la femme de charge, bien que toujours correcte, avait paru, de mme que toute la domesticit, d'ailleurs, considrer Myrt comme une quantit assez ngligeable. Mais cette brve entrevue avec son matre semblait avoir compltement modifi sur ce point les ides de Katalia. Pendant les huit jours que Myrt demeura au lit ou la chambre, le docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant lgrement mieux, elle lui dit: --Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous dranger ainsi! Je ne suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour... --Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! rpondit le vieux mdecin. Et en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos nouvelles... Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a risqu si gros prs de son fils. --Comme vous exagrez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fch. --C'est bon, c'est bon, je sais trs bien ce que je dis, Mademoiselle Myrt!... Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme oublier ce qu'il doit. La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait rien craindre de la terrible maladie, montrent plusieurs fois pour voir Myrt et passer prs d'elle quelques instants. Renat et Mitzi voulurent aussi les accompagner, mais Irne s'en abstint, prtextant qu'elle n'tait pas sre du tout qu'il n'y et encore de danger de contagion, en ralit peu soucieuse de donner un tmoignage de sympathie cette cousine dont elle jalousait la beaut et le charme irrsistible, et qui venait, par son dvouement au chevet du petit prince, d'acqurir une aurole de plus. Le Pre Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un crin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrt vit l'admirable petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly. --Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son fils, expliqua l'aumnier. --Oh! j'en serai bien heureuse!... Vous remercierez le prince pour moi, mon Pre, dit Myrt avec motion. Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prire pour le pre. Un peu de rsignation tait-elle enfin descendue en cette me dchire et rvolte?... Myrt se le demandait avec angoisse. Mais elle ne pouvait tre renseigne, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis le jour des funrailles et le Pre Joaldy n'ayant pu provoquer la moindre confidence lorsqu'il avait reu la visite du prince, le jour o celui-ci lui avait remise la statue. Myrt savait seulement qu'il montrait tous un visage impassible et glac, qu'il s'enfermait de longues heures dans son cabinet de travail, mangeait peine et faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses cheval. --Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrt avec effroi. Elle attendait avec une secrte impatience le moment o il lui serait permis de reprendre sa vie normale. Peut-tre, alors, pourrait-elle le rencontrer et deviner ce qui se passait en cette me. Mais son espoir fut du. Dans le chteau, dans les jardins, dans le parc, le prince Milcza demeurait invisible. --Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tte. --Mais enfin, dit un jour Myrt emporte par sa franchise, ne pourriez-vous pas essayer, bien discrtement, bien doucement, de l'enlever sa solitude? Terka et Irne demeurrent un moment muettes de stupeur. --Vous dites?... fit enfin l'ane. Ma pauvre Myrt, votre cerveau est-il aussi un peu drang?... Car je ne puis admettre que vous ne connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez d'avance l'accueil qui serait fait pareille audace. --Parce que vous ne l'aimez pas assez... parce qu'il sait bien que vous avez peur de lui, dit rsolument Myrt. Mais si vous osiez... s'il voyait en vous l'ardent dsir de le consoler, de l'aider dans sa peine... --Oh! oh! interrompit Irne avec un lger ricanement, vous faites l'intrpide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prire de son fils, les audaces de langage auxquelles vous vous tes laisse aller certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunment, croyez-le... Et nous-mmes, ses soeurs, serions bien reues si nous nous avisions de chercher changer son humeur solitaire! --Franchement, Myrt, notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka. --Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frre souffrir tout prs de moi sans essayer de le consoler, de le gurir... oui, mme au risque de l'irriter et de lui dplaire! Irne jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant d'une secrte et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant lgrement les paules: --Vous tres vraiment tout fait enfant, Myrt, et vous avez des ides trs exaltes. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le prince Milcza! --Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, rpliqua froidement Myrt. Et laissant sa cousine la stupeur occasionne par cette parole, elle sortit du salon o avait lieu cette conversation. Cette aprs-midi-l, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux environs de Voraczy. L'pidmie tait en complte dcroissance, la comtesse et ses enfants reprenaient peu peu leurs relations, et Myrt ses visites de charit. Le Pre Joaldy lui indiquait seulement les demeures o le flau n'avait pas pass, afin qu'elle ne risqut pas de rapporter au chteau quelque germe funeste. Aprs avoir port ses consolations, ses conseils et une aumne, bien lgre, hlas! dans le misrable logis, elle revint lentement travers le parc. Bientt, un peu lasse, car ses forces n'taient pas compltement revenues, elle s'assit prs d'un petit tang, devant lequel d'normes htres, rcemment abattus, formaient comme une haute barricade. En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la chaleur faisait perler ses tempes, elle rencontra sous sa main un porte-monnaie de cuir souple... Depuis quelque temps, elle l'emportait toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin ce sujet avec le prince Milcza. L'incident relatif Miklos et plus tard le pnible vnement dont Voraczy avait t le thtre, taient venus retarder cette explication qui tait cependant indispensable. Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que jamais dans sa solitude farouche? Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit tang moir par le soleil de grandes plaques tincelantes. Nul bruit, dans cette partie recule du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une grenouille. Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre... Un cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'tang. Avant que Myrt et pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un bond superbe au-dessus de l'tang et des arbres renverss et retombait, les jambes raidies et frmissantes, quelques pas de la jeune fille. Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une exclamation, et, sautant lgrement terre, s'avana vivement vers elle. --Myrt, je vous ai fait peur?... Je ne vous avais pas vue, vous tiez cache par ces arbres... Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet. --C'est tellement effrayant ce que vous faites l! dit-elle en essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment que... que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure. Il lui saisit la main. --Myrt, qu'avez-vous pens l?... Oh! non, non! J'ai toujours aim et pratiqu ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant, j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise d'air et de vitesse... Mais je suis dsol de vous avoir effraye! --Oh! vous le voyez, c'est pass! dit-elle avec un lger sourire. Elle tendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avanait sa belle tte fine. --Abdul vous demande pardon, comme son matre, Myrt... Mais dites-moi donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos nouvelles rgulires par le docteur, mais je ne suis pas fch de juger par moi-mme... Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tt? Je dois vous avouer que j'ai t en proie une forte crise de misanthropie. Il passa la main sur son front o se creusaient des plis profonds. Myrt murmura avec motion: --Il ne fallait pas y cder... il fallait venir prs de votre mre, de vos soeurs... --Oui, je l'aurais d... Mais j'ai parfois de si terribles moments que mon nergie morale s'en trouve considrablement branle. Cependant, j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mre, l'heure du th. --Aujourd'hui? dit timidement Myrt. Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois vis--vis de Karoly. --Aujourd'hui, soit... Mais tes-vous donc comme moi, Myrt, aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas avec mes soeurs? --J'ai t voir une pauvre famille, l'entr du village de Selzi. --Et Terka ou Irne ne vous accompagnent jamais dans ces visites charitables, naturellement? dit-il avec ironie. --Mais elles ont leurs pauvres qui elles distribuent des aumnes chaque semaine! protesta vivement Myrt. Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince. --Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misre n'offense pas trop les regards... Oh! je connais la charit mondaine! Je l'ai vue de prs, j'ai pu l'tudier... L'autre, la vraie, ce doit tre la vtre... Vous tes certainement trs aime des malheureux, Myrt? --Mais je pense qu'ils ne me dtestent pas, rpondit-elle avec un sourire. Quant moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret est de ne pouvoir soulager toutes leurs misres, si affreuses parfois. --Oui, vous tes pour eux un rayon de lumire... pour tous les malheureux, murmura-t-il d'un ton indfinissable. Il se dtourna lgrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui s'abaissait l'horizon et demanda: --Retournez-vous maintenant au chteau, Myrt? --Oui, il est grand temps, je crois. --Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul? --Volontiers... d'autant plus que j'ai vous parler. --Je suis votre disposition, dit-il en prenant la bride de son cheval. Ils s'engagrent dans le large chemin mnag travers les futaies magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le prince demanda: --De quoi s'agit-il, Myrt? Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui rpta ce qu'elle avait dit autrefois la comtesse Zolanyi... Il s'arrta brusquement, les traits contracts, et saisit le porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille. --Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu touffe. De l'argent, vous!... vous qui avez prodigu mon fils votre affection votre dvouement inapprciable!... Myrt, pardonnez-moi! Je vous ai pniblement froisse, n'est-ce pas? --Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai rflchi ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser. Il dtourna un peu la tte et se remit en marche. Un long moment, ils s'avancrent ainsi en silence... Le prince dit enfin, d'un ton bas o passait une intonation de prire: --Me pardonnerez-vous, Myrt? --Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! rpondit-elle vivement. --Merci, Myrt... Et si je vous demandais de distribuer cet argent vos pauvres, l'accepteriez-vous? --Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie. De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince, moins sombre qu' l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des futaies, rayes de lumire par les rayons de soleil qui russissaient percer l'paisse vote de feuillage. Prs du chteau, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis il s'inclina devant Myrt en disant: --Je vais changer de vtements, et je me rendrai chez ma mre. Vous pouvez l'en prvenir, Myrt. La jeune fille, aprs avoir quitt sa robe de promenade, descendit chez la comtesse. Quand elle eut annonc la visite du prince, elle vit soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait sur le tapis avec le petit chien de sa mre, Terka s'empressa de vrifier la parfaite correction de la table th, et Irne, sur une observation de la comtesse, essaya d'attnuer l'excentricit assez marque de sa coiffure. --C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontr, et qu'il a daign vous communiquer son intention. --Alors vous tes revenue avec lui, Myrt? dit la comtesse. Et il ne paraissait pas trop sombre, trop renferm? --Non, rellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une souffrance immense! --Eh bien, c'tait le moment de tenter cet apostolat que vous nous prchez si bien! dit ironiquement Irne. Puisque vous le plaignez tant, vous... Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu... Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit peine la bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa vivacit habituelle et son allure dcide. Irne, la plus frondeuse de la famille, se montrait vis--vis de son frre an la plus souple, la plus humblement dfrente... Et Myrt se demandait si c'tait pour ce motif que le prince Milcza semblait lui tmoigner une sorte d'antipathie. A partir de ce jour, il vint presque chaque aprs-midi chez sa mre, l'heure du th. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort apprcier la lecture que sa cousine faisait gnralement la comtesse. La voix pure, si profondment harmonieuse de Myrt, sa diction remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune fille. --Je vous couterais jusqu' ce soir, Myrt, dit-il un jour. Mais je crains que nous abusions de vous. Dsormais, vous ne lirez plus si longtemps. Elle sentait en lui un changement indfinissable. Froid et taciturne toujours, indiffrent pour ses soeurs et pour Renat au point de paratre parfois ignorer leur prsence, simplement correct vis--vis de Myrt, il mettait cependant, en s'adressant elle, un peu de douceur dans son regard et dans sa voix... Et elle avait certains moments l'impression d'tre de sa part l'objet d'un intrt particulier, d'une sorte de grave sollicitude, qui tait peut-tre chez lui une marque de reconnaissance qu'il lui gardait. Chez la comtesse et ses enfants, l'inquitude grandissait chaque jour en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas allusion au sjour habituel de sa mre Vienne. Il semblait s'accoutumer dfinitivement cette visite de l'aprs-midi dans le salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait avec effroi la perspective d'un hiver Voraczy. En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrt avait peine retenir les paroles indignes qui lui montaient aux lvres. N'auraient-elles pas d se trouver assez heureuses de le voir peu peu se reprendre la vie? N'auraient-elles pas d tres prtes sacrifier leurs plaisirs futiles cet tre si cruellement frapp, qu'un peu d'affection discrte et peut-tre touch peu peu? --Moi, j'aimerais mieux demeurer Voraczy, disait Renat. Nous y resterons tous les deux, voulez-vous, Myrt? --Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tte blonde sur le bras de sa cousine. Le charme de Myrt agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de plus en plus elle, et l'imptueux Renat lui obissait mieux qu' tout autre. Une aprs-midi que la comtesse et ses filles anes s'taient rendues dans un domaine voisin, Myrt emmena les enfants assez loin, dans la campagne, laissant Fraulein Rosa sa correspondance. La jeune fille et ses petits compagnons, aprs avoir march quelque temps, s'arrtrent au bord d'une petite rivire. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas pass par ici, les berges taient couvertes de fleurs d'arrire-saison... Tandis que Myrt s'asseyait sur un tronc d'arbre couch terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occuprent faire une ample cueillette qu'ils vinrent dposer aux pieds de leur cousine. --A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits? fit-elle observer. Il ne peut tre question de les rapporter au chteau... --Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement fch contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oubli son corsage une rose donne chez les Boldy! --C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret. Tiens, une ide, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrt! Elle sera la fe aux fleurs. Mitzi battit des mains, et Myrt se prta complaisamment la fantaisie des enfants... Bientt, elle se trouva littralement couverte de fleurs. --J'ai vu dans le bois ct de grandes clochettes roses trs jolies, dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi. --Ne vous loignez pas, recommanda Myrt, et revenez aussitt que je vous appellerai. Ils partirent en courant, et Myrt se remit son travail interrompu par les enfants. Un ple soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers les fleurs lgres qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des reflets d'or fonc. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baisses, voiles de leurs longs cils dors. Son aiguille tant termine, elle leva la tte pour chercher son fil que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une exclamation d'effroi s'touffa dans sa gorge... Presque en face d'elle, appuy au tronc d'un des arbres du petit bois, se tenait le prince Milcza. Il tait trs ple--presque aussi ple que Myrt l'avait vu au moment de l'agonie de son fils--et ses traits se crispaient un peu... Myrt, d'un geste presque inconscient, porta la main sa chevelure pour enlever les fleurs, pour les jeter terre... Mais il tendit la main en disant d'une voix trangement change: --Non, laissez cela, je vous en prie! En quelques pas, il se trouvait prs d'elle. Elle balbutia en baissant les yeux: --Pardonnez-moi... les enfants se sont amuss... --Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrt? Vous n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai t jusqu'ici un affreux goste... car je me doute que vous aimez les fleurs? --Oui, beaucoup. Je tiens ce got de ma mre, qui ne pouvait vivre sans en tre entoure. --En ce cas, vous en avez t bien prive ici... Moi aussi, je les aimais passionnment, autrefois... Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un peu tressaillir Myrt: --Mon tort a t de les envelopper toutes dans la mme rprobation. Je n'ai pas voulu rflchir que s'il existe des fleurs mauvaises, empoisonnes, d'autres sont bonnes, trs bonnes, et quelques-unes exquises. Je l'ai compris enfin un jour... et bien qu'il me soit interdit de cueillir celle dont le dlicat parfum m'a fait enfin revenir sur mon injuste prvention, je ne vous empche pas de vous en parer, Myrt, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles. Il essayait de parler avec calme, mais Myrt, surprise, sentait vibrer en lui une motion intense--un peu douloureuse, semblait-il. Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son saisissement, avait laiss glisser terre, et s'loigna avec une sorte de hte. Quand les enfants revinrent, ils trouvrent Myrt inactive, non encore remise de son motion. Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitt avec eux le chemin du chteau. Le prince Milcza arriva fort en retard pour le th. Il s'excusa d'un air distrait, et, peine assis prs de la comtesse, demanda tranquillement, comme s'il et continu une conversation commence le matin: --Je crois, ma mre, que vous devez songer votre habituel sjour Vienne? La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin: --Oui, nous y pensions... mais cause de vous, Arpad... si notre prsence ici vous est agrable... --Vous n'en doutez pas, je l'espre? dit-il avec une froide courtoisie. Mais je ne prtends rien changer vos habitudes ni vous imposer un hiver Voraczy. --Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un lan sincre. --Je vous remercie, rpondit-il avec la mme froideur, mais je n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destin la solitude, elle est et elle restera le lot de ma vie. Sous sa tranquillit hautaine, Myrt crut sentir une amertume immense, une sorte de dsesprance. Le coeur serr, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie farouche, et une indignation monta en elle la vue de l'clair joyeux qui passait dans les yeux d'Irne, de la satisfaction contenue dont tmoignait la physionomie de Terka... Oh! non, elle n'et pas agi ainsi envers son frre, quand mme celui-ci aurait t aussi froid, aussi peu affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez, les regrets vous accablent... je ne vous quitterai pas, Arpad. Que m'importent les ftes, les distractions mondaines, pourvu que je puisse, ne ft-ce que quelques instants chaque jour, carter les nuages de votre front!" Mais, hlas! elle n'tait pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne tiendraient jamais ce langage au prince Milcza! Myrt ne s'tait probablement pas trompe en croyant deviner en lui une recrudescence de souffrance morale, car il sembla, dater de ce jour, repris de son amour de complte solitude. Il ne reparut plus chez sa mre, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait passionnment la musique, et Myrt, en traversant les jardins, entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue. Les prparatifs du dpart se faisaient lentement, la comtesse ne voulant pas montrer trop de hte de s'loigner de son fils. D'ailleurs, nonobstant son dsir de retrouver sa vie mondaine des hivers prcdents, elle ne tmoignait de ce dpart qu'une satisfaction modre, ainsi qu'elle le confia un jour Myrt. --Je suis inquite pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout fait aux ides noires. --Que ne restez-vous, ma cousine? rpondit simplement Myrt. --Rester?... aprs qu'il m'a fait comprendre son dsir d'tre seul!... --Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela? --Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache sous ses paroles correctes. La veille du jour fix pour le dpart, Myrt, malgr le temps brumeux et froid, s'en alla jusqu' la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire adieu Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'tait un rayon de lumire dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son pre ne lui ayant pas pardonn d'avoir t chass, et ses frres plus gs en faisant leur souffre-douleur. Myrt le trouva en pleurs, et la nouvelle du dpart de la jeune fille augmenta encore son chagrin. --Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus l pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle Myrt, si je pouvais avoir seulement une petite place au chteau!... Mon pre ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon rien, il ne me reprocherait plus le pain que je mange! Une place?... A qui la demander? Si Myrt avait pu voir le prince Arpad, elle aurait tent de l'intresser au sort de Miklos. Ne lui avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?... Mais il demeurait invisible, elle ne le verrait videmment pas avant le dpart. Il ne lui restait que la ressource de prier le Pre Joaldy d'intercder pour Miklos. Ayant embrass l'enfant en lui demandant de lui crire, elle s'loigna, le coeur serr la pense de quitter ces tres qui elle s'tait intresse de toute l'ardeur de son me charitable, et ce Voraczy qui lui tait devenu, depuis ces quelques mois, singulirement cher. Comme tout tait triste, aujourd'hui! Ce ciel embrum, ce parc dpouill de son feuillage, ces jardins prpars pour l'hiver... oui, tout parlait de mlancolie, de regret, de souffrance... Myrt, la courageuse Myrt ressentait aujourd'hui les effets de cette tristesse ambiante, car des larmes, peu peu, remplissaient ses grands yeux. Elle gravit lentement les degrs du perron, et entra dans le vestibule. Elle s'arrta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait debout, les bras croiss, devant une des magnifiques tapisseries qui ornaient les murailles. Prs de lui, un homme correctement vtu de noir parlait d'un ton bas, plein de dfrence. Myrt s'avana de son pas lger, dans l'intention de passer sans dranger le prince. Mais il se dtourna et l'aperut. --Bonjour, Myrt... Vous me voyez occup examiner cette tapisserie qui a subi, je ne sais comment, une petite dtrioration... Tout en parlant, il posait son regard la fois triste et froid sur la physionomie de Myrt. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux de la jeune fille? Toujours est-il qu'une motion brve mais intense traversa son regard. --Je vous ferai savoir tout l'heure ma dcision au sujet de cet arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vtu de noir, qui s'inclina profondment et disparut. Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrta tout coup en demandant d'une voix lgrement frmissante: --Pourquoi avez-vous pleur, Myrt? Elle inclina un peu la tte en rpondant: --Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris... et aussi la pense de quitter Voraczy. --Vous aimez ce domaine? --Oui, beaucoup!... Et il y a tant de bien faire partout! Il dtourna la tte, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son regard. --A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose vous demander... --Quoi donc? dit-il vivement. --Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoy, l'enfant est maltrait chez lui, je l'ai encore trouv tout en larmes tout l'heure... S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous pas la lui donner? --Quand il n'y en a pas, on en cre, Myrt. Oui, je penserai votre protg, je vous le promets. --Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous tes trs bon, mon cousin. --Moi? dit-il d'un ton amer. Prs d'un coeur lev et vritablement chrtien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurt la perversit, la vanit misrable, et je me suis fait un rempart inaccessible la piti. --Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de Miklos! dit-elle d'un ton de protestation mue. Il murmura avec une sorte de ferveur: --C'est vous qui tes bonne... si bonne que les plus impitoyables sont vaincus par votre charit... Myrt, soyez bnie pour le bien que vous m'avez fait et... priez pour moi. Il se dtourna brusquement et s'loigna d'un pas rapide, laissant Myrt toute saisie. Elle ne le revit pas avant le dpart. Ce mme soir, il avait t faire ses adieux sa mre et ses soeurs dans l'appartement de la comtesse, et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittrent Voraczy. De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrt put, quelque temps, apercevoir la magnifique rsidence, entoure de ses futaies sculaires, surmonte de la bannire blanche et verte qui annonait la prsence du matre... Et une tristesse profonde descendit dans son me, la pense de cette autre me qu'elle avait devine leve et ardente, et qui allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs, sans la rconfortante lumire de la foi. --Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui accordiez ce don sans lequel il ne peut tre sauv! dit-elle intrieurement, dans un lan de tout son jeune coeur fervent. CHAPITRE XII Les bches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voiles de vert ple rpandaient leur lueur attnue sur une partie du vaste salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et svres. Cette douce clart enveloppait aussi, prs de la chemine, le paisible visage, les bandeaux blond cendr de Fraulein Rosa; elle dcoupait, sur la tenture de la tapisserie fonce, le pur profil de Myrt et donnait sa lourde chevelure une dlicate teinte d'or ple. L'institutrice lisait... ou plus exactement tait cense lire. En ralit, elle sommeillait, et Myrt avait parfois un lger sourire en la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant aprs, le laisser retomber. La jeune fille, elle, tait tout fait veille, elle travaillait activement une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain, rjouir une enfant pauvre pour son jour de Nol. Elle devait se hter, la veille s'avanait, bientt arriverait le moment de s'apprter pour la messe de minuit. Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois couls. Ils lui avaient apport bien des petites amertumes... Tout d'abord de la part d'Irne, dont la jalousie et la malveillance s'taient accrues dater d'un jour o Myrt, rentrant d'une crmonie la cathdrale, s'tait trouve en face d'un groupe lgant sortant du salon de la comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses htes, avait pris le parti de prsenter Myrt. Or, il y avait l un jeune officier qui portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire: "Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il s'tait cri: --Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?... J'en suis absolument charm, et j'ose esprer avoir de nouveau le plaisir de vous prsenter mes hommages. Lorsque Myrt s'tait loigne, on avait fort compliment la comtesse sur la beaut, la grce patricienne et l'aisance si naturelle de sa jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'tait pas montr le moins enthousiaste, et Irne avait report sur Myrt la colre inspire par l'admiration de son cousin pour cette "trangre", ainsi qu'elle la traitait intrieurement. Terka, jusque-l plus bienveillante l'gard de Myrt, avait peu peu chang en s'apercevant que Mitzi, sa prfre et son insparable, s'attachait ardemment sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif, devenait jalouse de la jeune fille et lui tmoignait une grande froideur, presque aussi pnible que les mots piquants ou acerbes de sa cadette. La comtesse Gisle demeurait heureusement toujours la mme, mais elle ne s'apercevait pas--ou ne voulait pas s'apercevoir--de l'hostilit de ses filles envers Myrt. Sa nature un peu molle et indiffrente ne se proccupait pas que la jeune fille en souffrt, et d'ailleurs sa faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blme. Certaines compensations taient rserves Myrt dans l'existence presque austre, prive de distractions, qui tait la sienne au palais Milcza, cte cte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre l'affection de Mitzi, elle possdait celle de Renat, sur lequel elle prenait dcidment une relle influence. De plus, elle avait acquis la sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec laquelle elle perfectionnait son allemand et causait frquemment de littrature, sujet cher la Bavaroise qui avait fait de trs fortes tudes. Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'tait transporte Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque anne pour les ftes de Nol. Elle s'tait installe dans le vieux palais que le prince Milcza y possdait, et qu'il laissait leur disposition, comme ses demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants taient partis pour passer la veille et le jour de Nol au chteau de Selzy, quelques kilomtres de Budapesth. Il n'avait pas t un instant question d'emmener Myrt, bien que les chtelains de Selzy fussent des parents des Gisza... Et la jeune fille restait seule pour cette fte de Nol avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais austre o flottait le souvenir des anctres du prince Arpad. Sa pense, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui" cette fte si douce, si infiniment consolante pour les coeurs chrtiens? Son me tait-elle encore rvolte, ou bien s'apaisait-elle peu peu? Les nouvelles de Voraczy taient fort rares et fort succinctes. La comtesse avait crit plusieurs fois son fils, il lui avait rpondu par des billets trs brefs ne donnant aucun dtail sur lui-mme. C'tait une lettre de Katalia Thylda, sa nice et filleule, que les Zolanyi et Myrt avaient appris les rapports plus frquents du prince Milcza avec le Pre Joaldy, les excursions du jeune magnat travers son domaine de Voraczy, les instructions donnes aux ispans pour amliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, tant fort discrte par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince Milcza pour les racontars, s'tendait fort peu sur ces nouvelles. Mais, telles qu'elles taient, elles avaient mis au coeur de Myrt une joie et un espoir. Si le prince sortait de lui-mme, s'occupait d'autrui, des humbles et des petits dont il tait responsable devant Dieu, il tait peu prs certainement sauv. Miklos, selon sa promesse, avait crit Myrt, en lui apprenant que le prince Milcza l'avait pris son service particulier et qu'il se trouvait maintenant heureux, si heureux! Son matre tait trs bon pour lui, il ne lui tmoignait plus jamais la duret d'autrefois. "Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrt, achevait l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste." Triste, il l'tait sans doute plus encore en ces jours de ftes familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus poignant... Myrt prta tout coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce salon avec la pice voisine tait ouverte, et, du vestibule, un bruit de voix arrivait jusqu' elle. --Fraulein, coutez!... On croirait presque... oui, vraiment, on croirait la voix du prince Milcza! L'institutrice, enleve sa douce somnolence, sursauta un peu et couta un moment. --Mais je ne sais... Ce serait pourtant si invraisemblable! Myrt se leva vivement, elle traversa la pice voisine et ouvrit la porte donnant sur le vestibule... Oui, il tait l, la physionomie irrite, coutant les explications embarrasses que lui donnait un domestique courb devant lui, tandis que, derrire celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble et inquite. Mais son visage s'claira subitement, il s'avana vers Myrt, la main tendue... --Myrt, vous tes l, au moins!... Macri tait en train de m'apprendre que ma mre et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et j'allais lui demander si vous les aviez suivies... Mais vous tes l! dit-il d'un ton d'allgresse contenue en se penchant pour lui baiser la main. --Quelle surprise! murmura-t-elle avec une motion qu'elle ne parvenait pas rprimer. Je pensais justement combien ce jour de fte serait triste pour vous, l-bas... --Oui, il l'aurait t terriblement, si, hier, une rvlation de l'excellent Pre Joaldy n'tait venue m'enlever le poids oppressant qui me retenait captif. J'ai immdiatement dcid ce voyage dans l'intention de passer en famille cette fte de Nol. Mais en arrivant, je trouve un vestibule mal clair, peine chauff, pas de domestiques!... Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle faon, ces individus se dcident enfin apparatre... Et, d'un geste ddaigneux, il dsignait les serviteurs dont la contenance n'tait rien moins que rassure. --Il parat qu'en l'absence de ma mre, ils se croient permis des ngligences et un laisser-aller incroyables... --Il faut tre indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veille de Nol, dit doucement Myrt. --Soit, je pardonnerai pour cette fois... Serestely, allez prparer mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant son valet de chambre qui se tenait derrire lui, une valise la main. Il enleva sa pelisse fourre, la tendit un domestique et se tournant vers Myrt: --Mais vous a-t-on laisse seule ici? --Non, Fraulein Rosa est reste aussi. Il frona les sourcils et dit d'un ton mcontent: --Ma mre aurait d vous viter cette presque solitude pour ce jour de fte... surtout cette premire anne aprs votre pnible deuil... Mais d'ailleurs, si elle est Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmene? Les Gisza sont vos parents... --Sans doute ne veulent-ils pas me reconnatre comme telle, dit pensivement Myrt. Du reste, je prfre qu'il en soit ainsi, cause de mon deuil. Il y aura peut-tre de grandes runions Selzy, ma place n'y tait rellement pas. --Toujours la sagesse mme, Myrt... Mais soyez sans crainte, les Gisza n'auront bientt qu'amitis et sourires pour leur jeune cousine. --Oh! j'en doute fort! --Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton premptoire. Il s'avana pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement stupfie par cette arrive inattendue. Puis il entra avec l'institutrice et Myrt dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil charm autour de lui: --Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalire et dlicieusement accueillante cette grande vieille pice trop majestueuse... Avez-vous l'intention de vous rendre la messe de minuit, Myrt? --Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle voisine. --Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez? --Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son me. Depuis des annes, le prince Milcza n'avait plus assist la messe. Si cette fte de Nol pouvait tre le point de dpart d'une rnovation en lui! --Alors, je finis la veille avec vous? dit-il en attirant lui un fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour s'loigner. Continuez votre lecture... Et Myrt travaillait quelque ouvrage charitable, sans doute? Il prit le petit jupon qu'elle avait jet sur la table pour s'lancer vers le vestibule, et dit avec motion: --Toujours la mme, Myrt!... Les pauvres, les malheureux de corps ou d'me sont demeurs vos prfrs?... Et vous continuez Vienne vos visites charitables? --Oh! bien peu, malheureusement! L-bas, je ne puis les faire seule, Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs trs occupe. Fraulein Rosa m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre... Nous nous entendons trs bien, ajouta-t-elle avec un sourire l'adresse de l'institutrice. --Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrt! rpliqua la Bavaroise avec une vivacit peu coutumire sa tranquille nature. --Bien parl, Fraulein! dit le prince Milcza avec un lger sourire. Allons, ne rougissez pas, Myrt, nous n'allons pas chanter vos louanges devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mre et de mes soeurs... et des vtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien brillante... N'est-il pas vrai, Fraulein? --Oh! je me porte trs bien! protesta Myrt. Mais le sjour en ville plit toujours un peu. --C'est vident... mais je crains que vous ne travailliez trop. Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations... Un intrt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix qui s'adoucissait en s'adressant sa cousine. Non, ce n'taient pas chez lui banales phrases de courtoisie. Myrt sentait qu'il dsirait rellement savoir quelle avait t sa vie depuis ces deux mois. Et elle constatait aussi, avec une joie trs douce, qu'il n'tait plus tout fait le mme. Certes son beau visage pli portait toujours les traces des souffrances morales endures, ses lvres retrouvaient, par instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il n'y et en lui une dtente, quelque chose que Myrt ne savait expliquer, et qui ressemblait peut-tre l'allgresse contenue d'un captif dont les liens sont tombs, et qui n'ose croire tout fait encore son bonheur. Trs simplement, elle lui narrait son existence Vienne, existence bien simple, presque svre. Chez cette jeune crature si belle, il n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les chos arrivaient jusqu' elle. --Rellement, Myrt, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa physionomie. Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincrit: --Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me parat si vide, si absolument inutile! --Mais la vtre est bien srieuse? --Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la prfre mille fois celle de mes cousines. Il appuya son menton sur sa main et murmura: --Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces gots frivoles. Elles ne peuvent tre d'agrables compagnes pour vous, Myrt. La jeune fille baissa la tte et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet devenait brlant, le prince Milcza pouvant avoir l'ide de questionner sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs. Mais il se contenta de demander: --Donnez-vous toujours des leons Renat?... Fait-il la mauvaise tte? --Mais pas du tout! Il est mme gnralement fort gentil pour moi. --Que disions-nous tout l'heure? Rien ne peut vous rsister! dit-il avec une motion nuance de malice. Mais ces leons ne vous ennuient ni ne vous fatiguent? --Aucunement... et du reste, s'il en tait autrement, ce serait tout comme, puisque ce sont les leons qui devront m'aider plus tard vivre lorsque j'aurai acquis quelques annes de plus... lorsque j'aurai l'air un peu moins enfant, ainsi que le dit Irne, ajoura Myrt d'un air mi-souriant, mi-srieux. --Oui nous verrons cela... plus tard, comme vous le dites, fit-il en souriant lui aussi, avec une lueur mue et un peu railleuse au fond de ses prunelles noires. Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule, annona qu'il tait temps de partir. Myrt et elle montrent se coiffer de leurs chapeaux et se revtirent de longs manteaux pais. En redescendant, elles trouvrent dans le vestibule, cette fois brillamment clair, le prince Milcza, tout prt lui aussi. La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fond par un anctre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient toujours eu leur stalle particulire dans le choeur, prs de celle des prtres. Mais, depuis des annes, cette stalle tait demeure inoccupe... Et voici que ce soir, les fidles habitus de la petite chapelle voyaient se dresser, cette place toujours vide, une haute et svelte silhouette. Dans la vive clart projete par les bougies de l'autel, apparaissait une belle tte hautaine, un profil ple et srieux. Myrt, agenouille aux places rserves la comtesse et ses enfants, s'abmait dans une prire ardente, dans une brlante action de grces. N'tait-ce pas l un premier pas pour cette me autrefois meurtrie et rvolte?... Quelle douceur de le voir l, l'attitude grave et recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur influence bnie, l'indiffrent d'hier retrouvait peut-tre les douces prires de jadis. Quand les fidles s'approchrent de la Sainte Table, le prince Arpad tourna la tte de ce ct. Une motion profonde, difficilement contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques secondes sur Myrt. Les yeux levs vers l'hostie prsente par le prtre, elle semblait transfigure sous l'impression d'une ferveur vanglique. L'motion s'accentua dans le regard du prince o s'exprimait un regret profond, une tristesse immense mais sans amertume, en mme temps qu'une joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'loigner la dlicate silhouette de Myrt retournant sa place, et ses lvres murmurrent, comme si elle et pu l'entendre: --Priez pour moi, Myrt, vous qui avez le bonheur de possder votre Dieu! A la sortie, prs du bnitier, Myrt et Fraulein Rosa retrouvrent le prince Milcza. Il leur tendit l'eau bnite et aida sa cousine s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes trs doux, presque religieux, un air de grave et intense respect, comme l'et fait un croyant pour un objet consacr. Au dehors, prs de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la neige, grelottant sous son vtement trou, implorait la charit, entour de quatre petits tres non moins minables. Myrt murmura avec compassion: --Je le reconnais, c'est un pauvre vieux qui le concierge du palais donne toutes les semaines un peu de pain. Il parat que c'est la misre noire, chez eux... Tout en parlant, elle cherchait atteindre sa poche. Mais la main de son cousin se posa sur son bras. --Laissez, ceci me regarde. Il mit une pice d'or dans la main de chacun des enfants et s'loigna avec Myrt et l'institutrice, aprs avoir jet ces mots au bonhomme stupfait: --Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza. --Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrt, frmissante d'motion. --C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien fait autrui! rpliqua-t-il gravement. Dans le vestibule, o les domestiques s'empressaient cette fois, le prince Milcza dbarrassa lui-mme sa cousine de son vtement, tout en demandant: --Avez-vous pens votre rveillon, Myrt? --Certainement... et si j'osais vous demander de le partager, dans toute sa simplicit? --Osez, osez, Myrt! dit-il en souriant. J'accepte avec reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affam, ayant dn de bonne heure et fort lgrement. Dans le grand salon tide et bien clair, il se tint debout prs de la chemine et regarda Myrt aller et venir, tout occupe de la prparation de son th, pour lequel elle savait le prince Arpad particulirement difficile. La lumire tamise de vert clairait doucement son profil dlicat et sa superbe chevelure releve avec une simplicit qui et paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle faisait valoir la forme parfaire de cette tte de jeune Grecque. Sa taille lgante, ses mouvements d'un naturel et d'une grce infinis, l'expression dlicieusement srieuse et attentive de son visage tandis qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tche de mnagre, tout, en elle, formait un ensemble si dlicatement harmonieux que Fraulein Rosa elle-mme oubliait de s'asseoir en la contemplant. --Myrt, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce th sera parfait, dit le prince en souriant. --Mais je le souhaite!... sans oser l'esprer, toutefois. Terka le fait si bien!... Et pourtant vous n'en tiez pas toujours satisfait, mon cousin. --Voil une constatation qui ressemble un peu un reproche, n'est-il pas vrai? Allons, je vous promets d'tre moins difficile dsormais... Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien crmonieux? Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs? --Mais... je ne sais... dit-elle d'un air perplexe. --Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goter ce th qui vous a donn tant de peine, Myrt! ajouta-t-il gaiement en voyant la jeune fille saisir la thire. Parmi tous les rveillons qui se clbraient cette nuit-l dans la ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni aussi intimement heureux que celui-l. Sur la demande de son cousin, Myrt parla de ses Nols d'autrefois, prs de sa mre, de sa vie si occupe Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide affectueuse qu'elle avait trouve prs des excellentes dames Millon. Elle lui racontait tout avec une simplicit et une confiance absolues, et lui, non moins simplement, la voix un peu altre par l'motion douloureuse, rappelait son tour les ftes de Nol de son petit Karoly, disait des traits de sa courte vie... --Vous tes la seule, Myrt, devant qui je puisse voquer, sans trop de douleur, et mme avec une sorte de consolation, le souvenir de mon petit ange. C'est que je sens que vous l'avez rellement, profondment aim, c'est que lui, mon Karoly, vous chrissait tant!... presque autant que son pre, Myrt. --Vous en avez bien t un peu jaloux, n'est-ce pas? Ses lvres se crisprent lgrement et il murmura: --Pardonnez-moi, Myrt... J'ai t si froid pour vous!... mme dur parfois... et vous avez t si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses... Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixs sur le foyer o s'croulaient les bches incandescentes. Myrt, ses petites mains croises sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa, discrtement assise l'cart, plonge en apparence dans sa lecture, en ralit sommeillant doucement, berce par les accents de la langue magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la conversation du prince Arpad et de Myrt. La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat. --Oh! Myrt, comme je retarde votre repos!... Et cette pauvre Fraulein qui s'est endormie! Rveille subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se redressa en ouvrant trs grand ses yeux embrums de sommeil. --Pardon, prince... Je crois... oui, vraiment, je crois que je dormais un peu! dit-elle d'un air confus. --C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retarde... Allez vite vous reposer, Myrt. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon dpart? --Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupfi. --Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit... Je parais vous tonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la rputation d'avoir des ides trs fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teint d'ironie. --Mais vous n'avez pas vu votre mre, ni vos soeurs? --Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fches! fit-il avec une lueur railleuse dans le regard. Ma prsence leur aurait gt leur fte de Nol... --Oh! Arpad! Il lui prit la main et dit en souriant: --Vous tes trs aimable de protester, Myrt. Mais vous constaterez que j'ai bien devin, la faon dont mes soeurs, tout au moins, accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez... Vous allez peut-tre me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais... Certes, je n'ai pas t un frre aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'nergie, la vaillance la fois si intrpide et si douce de certaine petite me que je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volonts les plus injustes, croyez, Myrt, que mon estime et mon affection pour elles auraient t fort augmentes, et que je les verrais d'un oeil beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel. L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrt d'une lgre teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour changer de sujet: --Ainsi, vous tes absolument dcid pour demain matin? --Absolument... J'ai de grands projets, Myrt, je suis seulement venu chercher ici un peu de lumire, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu encore l-bas de terribles crises morales, j'aurais sombr, si je n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance de prires, celles du Pre Joaldy, et les vtres, Myrt... Maintenant, j'emporte de la lumire! rpta-t-il d'un ton d'allgresse contenue. * * * * * Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles revinrent Budapesth, elles manqurent tomber de leur haut en apprenant la singulire apparition du prince Milcza dans la vieille demeure o il n'avait pas mis les pieds depuis des annes. --Voil qui est bien de lui! s'cria la comtesse en levant les bras au plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de leur confusion!... Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas l, Myrt? Etait-il trs mcontent? --Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'tre, raisonnablement... Lui seul tait fautif en ne vous prvenant pas de son arrive. --Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!... dit Irne. Et, fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort. --Mais enfin, quelle singulire ide lui a pris l! dit la comtesse qui semblait rellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitt Voraczy depuis si longtemps!... Et venir passer seulement quelques heures ici! --Pour aller la messe de minuit, lui qui avait dsert l'glise! ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez, Myrt, et si Fraulein Rosa ne s'tait trouve l, j'aurais pens que vous aviez t le jouet d'un rve. --Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande douleur? interrogea la comtesse. --Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre profondment toujours, mais il ragit et sa physionomie n'est plus tout fait comme autrefois... Fraulein Rosa l'a remarqu aussi. --Oui, c'est exact, confirma l'institutrice. --Et il a accept de rveillonner avec vous? dit Irne d'un ton de profonde stupfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montr causant et aimable? --Mais parfaitement, vous tombez juste, rpliqua l'institutrice avec calme. La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps. --Non, Fraulein, c'est inou!... quelle fe l'a donc transform d'un coup de baguette? --Mais enfin, vous a-t-il donn une explication plausible sur ce voyage impromptu? interrogea la comtesse. --Il m'a dit qu'il lui tait venu tout coup l'ide de passer en famille cette nuit de Nol, rpondit Myrt. --Mais en cas, il aurait d tre trs dsappoint, trs mcontent?... Je crois plutt qu'il n'a pas eu le courage de rester Voraczy pour cette fte de Nol, qui lui rappelait peut-tre plus cruellement le souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-l la permission de prolonger un peu la soire, son pre le prenait sur ses genoux, au coin de la chemine bien garnie de bches, et le Pre Joaldy venait lui raconter des lgendes de Nol. --Oui, vous devez avoir trouv, maman, dit Terka. Il est vident que notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que... notre veille de Nol n'aurait pas t si agrable que l-bas. --C'est donc Myrt et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement Irne. Elles n'en paraissent pas plus mues que cela!... Pourtant, de le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi tre renverse, rellement! --J'en ai t simplement satisfaite pour lui, rpondit Myrt avec froideur. Elle se sentait vivement irrite du persiflage d'Irne, et peut-tre plus encore de la satisfaction peine dguise dont tmoignait la physionomie de ses cousines... Et cependant tout ce luxueux bien-tre, tous ces plaisirs qui leur taient indispensables se trouvaient dus la gnrosit du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait t dur et autoritaire... Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour par lui Myrt, il et peut-tre agi autrement s'il avait trouv en elles des caractres srieux et fermes, avec le dsir d'adoucir par leur affection sa triste existence, et il tait certain qu'il ne leur savait aucun gr de leur extrme souplesse son gard. * * * * * L're des tonnements n'tait pas close pour la comtesse Zolanyi et ses filles. Le prince Milcza, dcidment, aimait les dcisions soudaines et mystrieuses... Une lettre de Katalia sa filleule vint apprendre au palais Milcza cette stupfiante nouvelle: le prince avait quitt Voraczy, accompagn de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager, croyait-on. Un mois plus tard, la comtesse reut de son fils un billet, laconique toujours, et timbr de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en Algrie, le prince Arpad s'tait install dans l'htel depuis si longtemps dlaiss par lui. Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent bientt qu'il avait fait sa rapparition dans les salons aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littraires autrefois frquents par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus flatteur empressement. --C'est inou! s'cria la comtesse Gisle en apprenant cette nouvelle. Aurais-je jamais pens pareille chose!... On croirait positivement que c'est la mort de son fils qui l'a enlev sa misanthropie!... Et pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'tait cela, me semble-t-il. Quand je songe comme il tait encore sombre et trange notre dpart de Voraczy! --Oui, il est rellement incomprhensible! dclara Irne. Je le croyais dsespr... pas du tout, c'est une rsurrection! On viendrait maintenant me dire qu'il songe un second mariage que je n'en serais pas tonne. Ces mots furent prononcs avec une sorte d'irritation contenue, dont Myrt ne s'expliqua pas la raison, mais qui et t comprise de quiconque aurait pens ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait pour hritiers naturels son frre et ses soeurs. En admettant que ses domaines patronymiques retournassent sa famille paternelle, il lui restait encore de quoi combler les rves les plus ambitieux de Terka et d'Irne... Et cet blouissant mirage s'vanouirait devant la perspective d'une seconde union. CHAPITRE XIII Un doux soleil printanier chauffait les champs dj verdoyants, clairait les sombres frondaisons des forts, jetait un miroitement sur la rivire qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris. Les senteurs champtres, saines et douces, parfumaient la brise lgre qui venait caresser le visage ros de Myrt et soulever ses cheveux dors. Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant de Naples, o la comtesse Gisle, la suite d'une bronchite dont elle ne pouvait se remettre, avait d aller finir l'hiver, dans la demeure d'une soeur du dfunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empcher Myrt d'aspirer secrtement au jour o elle reverrait de nouveau Voraczy. Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'anne prcdente, la voiture suivant celle o la comtesse se trouvait avec ses filles l'emmenait vers le chteau en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat. Voraczy tait encore priv de son matre. Le prince Arpad, aprs un nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagn Paris. De l, il avait crit sa mre en lui demandant quand elle comptait partir pour Voraczy, o lui-mme, disait-il, avait l'intention de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hter quelque peu la comtesse Gisle, qui se ft volontiers attarde Vienne son retour de Naples. Mais quelques jours avant le dpart, en parcourant un journal, elle tait tombe sur cet entrefilet: "Le Bois a failli tre, hier, le thtre d'un grave accident. Le comte de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le sportsman bien connu, faisaient une promenade cheval en compagnie du prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute socit parisienne a accueilli avec allgresse la rapparition. Au dtour d'une alle, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien connue, lana son cheval sa poursuite. Il russit atteindre l'animal emport et l'arrter, au risque d'tre lui-mme entran. Madame de Soliers en a t quitte pour une trs vive motion, mais son sauveur a eu l'paule gauche violemment froisse dans l'effort fait pour maintenir la bte furieuse." La comtesse avait immdiatement tlgraphi son fils. Elle en avait reu cette rponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de grave. Compte toujours tre Voraczy date fixe." Cependant aujourd'hui, quand la comtesse tait arrive la petite gare, un domestique lui avait remis une dpche arrive le matin, et dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait Voraczy que le surlendemain. --Serait-il plus souffrant?... Ce journal n'tait peut-tre pas bien renseign, Arpad a pu avoir quelque chose de grave. Ces craintes de la comtesse, Myrt les partageait un peu, et elles couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour Voraczy. Comme l'anne prcdente, toute la domesticit tait groupe sur le grand perron, une partie en costume national, l'autre revtue de cette lgante livre blanche parements couleur d'meraude qui tait celle du prince Milcza. En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisle s'arrta en murmurant: --Voyons, je rve?... Des fleurs ici! --Par exemple! murmura la voix stupfie d'Irne. Oui, le vestibule tait garni de fleurs... garni avec une profusion inoue, embaum de pntrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans doute du littoral mditerranen, hliotropes, oeillets normes, narcisses, anmones, parmi les dlicates bruyres roses et blanches, les grandes violettes au parfum lger, les orchides superbes; dominaient le muguet et les roses... roses nacres, roses th, roses pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutes ou satines, aux nuances exquises. La stupeur de la comtesse Zolanyi tait telle qu'elle balbutia cette question pourtant bien inutile: --Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donn l'ordre?... --Oui, Votre Grce, rpondit le majordome, dissimulant, en personnage bien styl, l'tonnement que devait lui causer pareille question. La comtesse, russissant dominer sa surprise, se dirigea avec ses filles vers l'escalier. Myrt les suivit, et, au premier tage, s'arrta pour demander: --J'occupe toujours la mme chambre, n'est-ce pas, ma cousine? --Mais sans doute... Je pense que Katalia l'a fait prparer... La femme de charge, qui montait derrire Myrt, s'avana avers la comtesse Gisle. --Son Excellence a donn l'ordre de prparer pour Mademoiselle Elyanni l'appartement des Fleurs. --Vous dites?... l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une surprise intense. --Quelle folie! murmura Irne entre ses dents serres. L'un des plus beaux appartements du chteau!... Sa reconnaissance pour cette petite l'gare, positivement! Myrt suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures soyeuses, fond blanc, semes de grandes fleurs broches aux teintes dlicates. Les meubles, d'un dessin exquis, taient faits d'un bois jaune ple garni d'incrustations lgres, et leur apparente simplicit cachait, aux yeux non exercs, une valeur laissant loin d'elle celle d'une dcoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette lgance raffine existaient d'ailleurs dans tous les dtails de l'ameublement de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait Myrt. Un dlicat parfum remplissait la premire pice. Dans une corbeille de Svres s'panouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les prfres de Myrt. --Je pense que Votre Grce se trouvera bien ici, dit la femme de charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposs du chteau, et la vue est superbe... Tout en parlant, elle ouvrait une des fentres, et Myrt s'avana sur le large balcon de pierre. Une exclamation de surprise s'chappa des lvres de la jeune fille. Devant elle s'tendaient les jardins, non plus avec leur svre parure de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs admirables... Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets merveilleusement iriss par le soleil. --En vrit, des fleurs partout! murmura Myrt. --Oui, tout est chang maintenant, dit Katalia d'un ton de vif contentement. Les serres aussi ont retrouv leurs fleurs... Je comprends l'tonnement de Votre Grce, car nous aussi avons failli tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son dpart, a donn ses instructions ce sujet... Et maintenant la tombe du petit prince est toujours couverte de fleurs... les pareilles celles-ci, ajouta-t-elle en dsignant les muguets et les roses. Il faut penser que ce sont les prfres de Son Excellence, car il a tlgraphi exprs la semaine dernire pour donner l'ordre d'en mettre partout. ...Le lendemain, aprs la messe, Myrt entra dans la sacristie o l'aumnier venait d'enlever ses vtements sacerdotaux. --Ah! voil ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien! comment allons-nous, mon enfant? comment s'est pass cet hiver? Etes-vous contente de revoir Voraczy? Myrt rpondit aux questions du vieux prtre, puis, s'excusant de le dranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumnier gardait un double, l'autre tant toujours entre les mains du prince Milcza. --Aprs Dieu, j'ai dsir que ma premire visite Voraczy soit pour le cher petit Karoly, mon Pre. --C'est une pense digne de votre coeur, ma chre enfant. Voici cette clef... Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet hiver! Il faut pense que des mes angliques intercdaient pour lui, dans cette nuit o se dbattait son coeur... Mais maintenant vous trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrt. --Oui, je le sais... Il est donc bien chang, mon Pre? Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lvres du vieillard. --Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier... Mais enfin, tout donne penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui. En revenant de sa visite la crypte funraire des Milcza, Myrt trouva sur son bureau une lettre que Thylda avait apporte pendant son absence. A premire vue, elle reconnut la large criture de Madame Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient crit plusieurs fois, et elle avait pu se convaincre quelle n'tait pas oublie de ses voisines. La jeune fille s'assit prs d'une fentre ouverte et dcacheta rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui tait la couleur prfre de Madame Millon, car elle l'arborait frquemment sur ses chapeaux. "Chre Mademoiselle Myrt, "Voil plus de huit jours que je voulais vous crire, mais Albertine a t prise tout d'un coup d'une mauvais fivre, et nous avons eu tant d'inquitudes et de tracas que je ne savais plus trop o en tait ma pauvre tte. Mais ma chre fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reue, voil une douzaine de jours--celle du prince Milcza, votre cousin, mademoiselle Myrt. "Vous pensez si nous en avons t abasourdies, tout d'abord! Ah! quel bel homme!... et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montr si aimable, si simple, que notre embarras est bientt parti. Il nous a dit qu'tant venu sur la tombe de Madame Elyanni avant son dpart pour la Hongrie, il avait pens monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons caus de vous, mademoiselle Myrt! Les oreilles ont d vous en tinter, l-bas. Je lui ai montr l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il est rest un instant, tout rveur, sur le petit balcon vitr o il y a toujours vos roses, Mademoiselle, et o, en souvenir de vous, je cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant. J'ai racont tout cela votre cousin, et aussi comme vous travailliez ferme et comme vous tiez dvoue votre chre maman. Il paraissait trs intress, et j'ai bien compris qu'il apprciait sa cousine sa juste valeur... "Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui tre pnible. J'ai bien vu qu'il pensait son pauvre ange, et j'ai voulu faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait causer avec beaucoup de bont. Le petit est fou de "mon prince", comme il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai d lui promettre solennellement de faire un voyage en Hongrie... quand nous aurions gagn le gros lot! "C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince Milcza! Figurez-vous que mon gendre--un terrible dmocrate en paroles,--m'a dclar aprs sa visite: "--Si tous les gens de la haute taient comme celui-l, la bonne heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-l, malgr son chic et son grand air!" "Et il n'a rien eu de plus press que d'aller colporter dans tout le quartier qu'il avait reu la visite d'un prince hongrois, si riche qu'il ne connaissait mme pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir racontant a en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces dmocrates! "Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant, accompagn d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait dj souffrante, mon gendre est all seul avec le petit l'htel Milcza, d'o il est revenu trs enthousiasm par l'accueil cordial qu'il avait reu. "Une voisine, qui a t ces jours-ci au cimetire, m'a dit que la tombe de vos pauvres parents tait couverte de fleurs magnifiques. C'est lui sans doute qui l'a fait orner ainsi." Myrt s'arrta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux... Comme il tait bon et dlicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait toucher le plus profondment le coeur de Myrt! Etait-ce vraiment ce mme homme si glacial, si indiffrent, qui n'avait mme pas daign, l'anne prcdente, l'accueillir du nom de cousine, qui lui avait impos prs de Karoly cette sorte d'esclavage que l'abngation chrtienne de Myrt, sa compassion et son affection grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientt mme plein de douceur? Etait-ce cet tre ddaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce despote qui courbait les volonts autour de lui et n'avait pas un regard de piti pour les souffrances des humbles? --Oh! mon Dieu, soyez bni! dit-elle dans un lan d'ardente reconnaissance. Soyez bni pour l'avoir enlev ses tnbres, et faites luire en son me votre pleine lumire, Seigneur! * * * * * Cette fois, le prince Milcza arrivait la date fixe. Une dpche, parvenue au chteau le matin mme, en informait la comtesse Zolanyi. --Ne vous attardez pas, Myrt, dit Terka en voyant sa cousine sortir vers deux heures, son chapeau sur la tte. Le prince sera ici avant cinq heures. --Mais je suppose que la prsence de Myrt n'est pas indispensable son arrive! rpliqua ironiquement Irne. --Oh! videmment non! dit l'ane en reprenant sa lecture. Myrt sortit du chteau, o s'agitaient les laquais en livre de gala, elle se dirigea vers le village d'un pas un peu press. Quoi qu'en pensassent ses cousines, elle tenait ce que le prince Milcza, son arrive, la trouvt avec sa famille. Il lui avait trop bien tmoign qu'elle en faisait partie, il s'tait montr trop dlicatement attentionn son gard pour qu'elle ne se crt pas tenue cette preuve de dfrence. Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'anne prcdente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put constater que dj le sort de beaucoup s'tait amlior, et que le nom du prince Milcza n'tait plus prononc avec tant de crainte que l'anne prcdente. --Son Excellence a renvoy plusieurs ispans qu'on lui avait signals comme trop durs, dit-on Myrt, de sorte que les autres sont devenus beaucoup moins exigeants... Et il parat que le prince a dans l'ide beaucoup de rformes et d'amliorations. En dernier lieu, Myrt entra dans une misrable demeure o vgtaient une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le mdecin tait l, occup admonester l'ane qui se refusait absolument se laisser faire une indispensable petite opration son doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et sa mre, dsole et fatigue aprs de vaines instances, tait tombe puise sur une chaise. --Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le mdecin. Mais il sera peut-tre trop tard. Myrt tenta son tour de dcider la petite furie. Sa voix la fois svre et douce calma peu peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut consentir l'opration que si Myrt la tenait sur ses genoux. La jeune fille n'hsita pas un instant demeurer l, bien qu'elle st qu'il lui restait peine le temps indispensable pour regagner Voraczy et changer de vtements. Quand l'enfant fut panse et tout fait rassure, elle s'loigna seulement, en htant le pas. Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannire princire qui s'levait lentement au-dessus du chteau. Le prince Milcza arrivait Voraczy. Myrt ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait rien de se presser, elle ne pouvait se prsenter dans cette tenue de promenade, quelque peu poussireuse, devant lui qui tenait tant au dcorum le plus strict. Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement... Un quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparatre la comtesse Zolanyi. --Eh bien! que vous est-il arriv, Myrt? Mon fils s'est montr trs surpris et mcontent de ne pas vous voir avec nous... --Je suis dsole, ma cousine! Mais je me suis trouve retarde... --Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit aussitt: "Myrt n'a pu tre retenue que par un devoir... moins qu'elle ne se soit trouve souffrante!" C'est pour m'assurer de la non-existence de ce dernier motif que je suis ente chez vous en passant... Vous me voyez encore toute stupfie, Myrt! Il est tellement chang! Le voil redevenu le prince Milcza d'autrefois--le prince charmeur, comme on l'appelait Paris et Vienne. Il semble plus jeune, il a dpouill cette apparence glace qui nous semblait si pnible, il s'est montr vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irne doit avoir bien devin... que l'ide d'un second mariage n'est pas trangre cette transformation. Peut-tre la vicomtesse de Soliers... Elle est fort bien, et surtout trs intelligente, doue d'un esprit piquant... Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter les changements dont nous allons tre les tmoins... enchants, du reste. Mon fils m'a informe que dsormais le dner, auquel il prendra part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient, m'a-t-il dit, conserver ce repas un caractre intime. Vous pourrez donc, Myrt, vous habiller comme l'ordinaire. L'avis tait superflu, Myrt n'ayant qu'une seule robe tant soit peu lgante, qu'elle mettait chaque jour pour le dner et qui aurait fait pauvre figure prs des robes ouvertes de ses cousines, si le prince Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui prsidait jadis ce repas du soir. Elle descendit quelque temps avant le dner, dans l'intention de ranger son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laiss dans le salon o se tenaient la comtesse et ses enfants. La pice n'tait, ce soir, que faiblement claire. En revanche, le salon voisin--le salon des Princesses, comme on le dsignait--se trouvait brillamment illumin. Comme Myrt achevait d'enfermer sa broderie dans un sac ouvrage, le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un peu... C'tait le prince Milcza qui entrait. Non pas le prince Milcza jusque-l connu de Myrt, mais celui du portrait vu par elle Paris. Sa mre avait raison, il semblait rajeuni. Cette impression tait-elle due la coupe lgante de sa coiffure autrefois un peu trange, la recherche discrte de sa tenue, jadis simplement correcte et tout fait loigne de la mode, son allure plus vive, plus dcide?... ou bien l'expression adoucie de sa physionomie et l'absence de ce pli amer des lvres, de cette sombre tristesse du regard que Myrt avait encore remarqus, bien qu'attnus et intermittents, pendant la veille de Nol? Elle pouvait l'observer son aise, car il s'tait arrt au milieu du salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui.... Et voici qu'elle n'osait avancer, saisie d'une gne trange devant le prince Milcza si diffrent de l'tre souffrant et rvolt qui avait si profondment mu son me charitable. Mais il vit tout coup la mince silhouette vtue de noir qui se dessinait au milieu de la pice voisine, dans la clart attnue. Il eut une exclamation joyeuse et s'avana vivement, les mains tendues... --Enfin, Myrt! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des reproches? Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et portait ses lvres la main de la jeune fille. --...Mais je vous laisse prononcer votre dfense, ma petite cousine, je me suis refus vous condamner avant de vous entendre. Il souriait doucement en la regardant... Et elle retrouvait dans ce regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappe dans le portrait de l'htel Milcza. Dominant l'motion profonde qui l'treignait, elle raconta alors le fait qui avait motiv son retard. --Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite sainte Elisabeth. Ds lors, je n'ose plus me plaindre de ma dception de tout l'heure. --Mais vous, Arpad?... votre paule? --Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrmement souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai d remettre de quarante-huit heures mon retour... Voyons, venez un peu en pleine lumire, Myrt, que je voie si votre mine est meilleure qu' Nol... Mais oui, je crois que ce sjour Naples a t bon pour vous... moins que ce ne soit dj l'air de Voraczy qui ait produit son effet? --Peut-tre, dit-elle en souriant. J'ai prouv tant de contentement en m'y retrouvant! --Moi aussi, Myrt. J'avais hte de quitter Paris, de revenir dans cette demeure... malgr les souvenirs poignants que j'y retrouve. Sa voix s'altra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard. Les grands yeux de Myrt exprimaient aussi une motion profonde cette vocation du pass si proche encore, la vue de cette douleur paternelle, adoucie et rsigne maintenant, qui existait bien toujours dans le coeur du prince Milcza. Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se dtendit aussitt devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa cousine qu'il tenait toujours entre les siennes: --Vous me faites du bien, Myrt! Dans mes heures de dcouragement, de noire tristesse, je pensais ma petite cousine si vaillante, si doucement gaie malgr les douloureuses preuves qui ont assombri sa jeunesse. Dieu vous a accord un grand don. Il a fait de vous une de ces fes bienfaisantes qui rpandent autour d'elles la lumire--la douce et rayonnante lumire de leur me pure. Les pauvres coeurs souffrants en sont tout clairs... Et c'est pourquoi tous les malheureux vous aiment tant, Myrt. Elle murmura en rougissant: --Vous dites des folies, Arpad! Il eut un sourire mu en rpliquant: --Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les commissions dont je suis charg. Les dames Millon vous ont peut-tre crit que j'avais t les voir? --Oui... Oh! combien vous avez t bon, Arpad! dit-elle avec un regard rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!... vous avez pens leur tombe! --Mais c'tait, il me semble, la moindre des choses!... Et j'ai eu grand plaisir connatre cette demeure o vous avez vcu tant d'annes, ces excellentes personnes qui vous ont t dvoues... qui le sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour Mademoiselle Myrt, et je suis charg de mille souvenirs affectueux. Le petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant, un peu fluet, un peu plot... Il m'a fait penser mon pauvre chri qui aurait presque son ge cette anne. De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza. Avec une dlicate adresse, Myrt sut loigner la pense pnible qui ouvrait la blessure peine ferme. Quand la comtesse et ses filles entrrent, elles trouvrent le prince Arpad appuy la chemine, coutant avec un intrt amus le rcit que Myrt, assise en face de lui, faisait des enthousiasmes "dmocratiques" du gendre de Madame Millon. Myrt put constater aussitt, comme le lui avait dit la comtesse Gisle, le changement du prince vis--vis de sa famille. Pour Irne seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois. Non qu'il ft affectueux, les rapports crmonieux ayant exist jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas t propices l'closion de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indiffrence de jadis, il leur tmoignait mme un intrt aimable... Renat, surtout, fut de sa part l'objet d'une attention particulire. Appelant prs de lui le petit garon, il dit en posant sa main sur son paule: --Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un homme srieux, digne du nom que tu portes. Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisle, dont la physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia: --Mais, Arpad, je crains... Ce sera un grand ennui pour vous... Et vraiment je crois qu' l'ge de Renat je puis encore... Le prince eut un sourire teint d'ironie. --Rassurez votre tendresse maternelle, ma mre. Je ne renouvellerai pas pour Renat les corrections d'autrefois... moins qu'il ne m'y oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout dispos la traiter avec douceur et m'attirer son affection... As-tu vraiment peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du petit garon. --Oui... un peu, balbutia Renat. --Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la joue de son frre. Je suis sr, au contraire, que nous nous entendrons trs bien... Qu'en pensez-vous, Myrt? --Mais je crois aussi, rpondit la jeune fille avec un sourire encourageant l'adresse de Renat. La comtesse Gisle ne paraissait aucunement persuade, mais elle n'osa protester. Cependant, comme le matre d'htel venait d'annoncer le dner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui prsentait son fils an: --Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad? --Mais non, ma mre, il n'est aucunement question de cela? Je vous en prie, ne vous inquitez pas ce sujet. Je trouve seulement qu'il est bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'tre dirige par une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre son gard une mesure tant soit peu srieuse sans votre complet assentiment. La physionomie de la comtesse se rassrna cette dclaration qu'elle n'aurait os attendre de son fils, tant donn son froid despotisme d'autrefois. La salle des Banquets tait magnifiquement claire, des fleurs couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Svres, de cristaux dsesprment fragiles, d'argenterie cisele avec un art admirable. Myrt allait se glisser modestement vers le bas de la table, prs de Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la comtesse Zolanyi. Mais le matre d'htel l'arrta d'un geste respectueux... --La place de Votre Grce est ici... Et il dsignait la chaise place la droite du prince Milcza. Myrt eut une seconde d'hsitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc avait donn cet ordre? Et la comtesse Gisle ne serait-elle pas froisse de voir la place d'honneur la jeune parente toujours un peu traite en subalterne? Mais Terka s'asseyait la gauche de son frre et Irne, les lvres un peu pinces, la droite de sa mre. Myrt prit donc place prs de son cousin, et sa simplicit, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce petit moment de confusion caus par l'attention dont le prince Milcza honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit. Combien il tait chang! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son sjour Paris, des relations renoues, des livres lus, des concerts ou des pices de thtre entendus... Myrt l'coutait avec un plaisir infini, bien qu'elle ignort la plupart des gens et des faits dont il parlait. Mais il s'en apercevait aussitt et la mettait au courant en quelques mots. Il n'entendait pas, videmment, que sa cousine demeurt tant soit peu en dehors de la conversation. On vint parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait peu prs certainement sauve d'un accident. Il dit avec un lger mouvement d'paules: --Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont l des imprudences qui peuvent entraner les plus graves consquences, non seulement pour soi-mme, mais encore pour autrui. --Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la comtesse Gisle. --Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle cause bien. Avec cela, trs musicienne, doue d'une jolie voix, assez expressive. C'est une personne agrable... pour ceux qui apprcient les femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son pre, cet t. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser jusqu'ici... pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont dj accabl de tmoignages de reconnaissance dont je suis rellement confus. Mais ce n'tait rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son regard. Un observateur y eut dcouvert une forte dose d'amusement railleur... Et il accueillit par un sourire nigmatique cette rflexion de Terka: --Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, aprs l'immense service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire trop pour vous la prouver. --En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas moi qui voudrais en dtourner qui que ce soit, car mon me en est profondment pntre, dit-il avec une soudaine gravit. En prononant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose couvrit le teint si blanc, si dlicatement satin de Myrt, ses longs cils s'abaissrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup d'oeil malveillant que lui lanait Irne... Mais quelqu'un l'intercepta. Le prince Milcza devait tre maintenant au courant des sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrt. Les sourcils soudain froncs, il demeura quelques instants silencieux, et lorsqu'il lui arriva, dans la soire, d'adresser la parole Irne, sa voix reprit pour elle la duret, son regard, la glaciale froideur d'autrefois. CHAPITRE XIV La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientt, dans tout Voraczy, la seule qui ne cdt pas au charme de Myrt--ceci, grce un incident qui et pu avoir les suites les plus graves. Quelques jours aprs l'arrive du prince Milcza, Terka, sa cousine et Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'lana sur Terka, un couteau la main. C'tait un fou furieux qui avait russi djouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'tait gliss dans le parc. Mais avant qu'il et pu toucher Terka, Myrt tait devant sa cousine, et ce fut elle qui reut la lame dans le bras. Un garde, qui se trouvait la poursuite du malheureux, arriva heureusement cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrt, soutenue par Terka et par lui, put rentrer au chteau, mais, dans le vestibule, elle s'vanouit d'motion et de faiblesse. Le prince et sa mre accoururent immdiatement, le docteur Heda fut appel... Heureusement, la blessure n'avait pas de gravit. La physionomie angoisse du prince Arpad se dtendit un peu cette dclaration du mdecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant: --Vous voulez donc, Myrt, que nous vous soyons tous redevables? La comtesse Gisle avait ardemment remerci sa jeune parente, et Terka, dont le coeur tait bon et trs capable d'affection, n'avait su de quelle faon lui tmoigner sa reconnaissance. Myrt devenait de plus en plus, Voraczy, une personne d'importance, sans que sa simplicit, sa ravissante modestie en fussent altres. Il n'tait plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince Arpad s'tait catgoriquement prononc sur ce sujet, un jour qu'elle se trouvait seule avec sa mre et lui. --J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leons de violon, et aussi, si vous le voulez, la lecture ma mre. Mais quant au reste, je m'y refuse absolument, et ma mre s'est trouve tout fait de mon avis. --Oui, mon enfant, j'ai rsolu de vous considrer comme une quatrime fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de Myrt. --Vous tres trop bonne! dit la jeune fille avec motion. Mais comment accepter de tout vous devoir ainsi?... --Vous tes une petite orgueilleuse, Myrt, dit le prince avec une douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la famille, que vous nous tes trs chre, et que nous vous sommes infiniment redevables... Allons, laissons ce sujet. Voici Terka dj toute prte, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous avons causer ainsi au lieu d'aller revtir notre tenue de cheval. Car Myrt apprenait l'quitation, avec son cousin comme professeur. Trs souple, trs adroite, elle avait fait de rapides progrs, et maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs promenades. Elle tait la plus dlicieuse amazone qui se pt rver, et lorsqu'elle paraissait sur le perron du chteau, sa taille admirable dessine par la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit chapeau longue plume pos sur sa chevelure aux reflets superbes, Irne avait peine teindre la lueur furieuse de son regard. Mais il lui fallait se contenir en prsence de son frre, car ayant surpris deux ou trois fois la manire acerbe et malveillante dont elle usait envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si cinglante duret, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure d'amour-propre. Son animosit envers Myrt s'en tait accrue d'autant, mais elle la dissimulait--ou du moins croyait le faire, car, pour le pntrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas inaperues. Les domaines des environs se peuplaient peu peu, et, cette fois, le prince Milcza consentait renouer des relations. Il y avait, Voraczy, quelques runions, des promenades taient organises... Rien de trs mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement dclar sa mre qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une place dans sa vie. Myrt tait de toutes les runions, elle avait t prsente partout, et l'admiration dont elle tait l'objet aurait gris une me moins fermement chrtienne que la sienne. Mais ces succs flatteurs, elle prfrait cent fois ses sances de musique avec Terka et le prince Arpad, ou les promenades pied, cheval et en voiture, au long desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se rencontrant dans les mmes penses trs hautes, vibrant aux mmes admirations tout toutes les beauts. Le prince Milcza paraissait apprcier infiniment l'esprit dlicat de Myrt, la finesse et la sret de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accept avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demand un jour avec sa charmante modestie accoutume. --Je suis trs ignorante de beaucoup de choses, vous avez d vous en apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous ft honte. --Si je ne vous connaissais si bien, Myrt, je penserais que vous cherchez un compliment, avait-il rpliqu en souriant. Je me mets votre entire disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez bien me tmoigner. Cette confiance en lui, Myrt l'avait absolue. Elle connaissait maintenant l'lvation de son me, la dlicatesse de son coeur, quelque temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale... Elle savait aussi que cette parole prononce jadis par lui, en ce jour dont le souvenir la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander votre cousin", n'avait rien d'exagr. Tout, mme le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apport la mort au petit Karoly. La malheureuse, chasse avec les siens de la demeure due la gnrosit du prince Milcza, errait en proie la misre. Elle tait venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effraye, n'avait mme pas voulu l'couter et l'avait fait renvoyer en disant: --Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur! Marsa avait rencontr Myrt, elle s'tait jete ses pieds, et la jeune fille, mue, avait promis de parler pour elle. Ce n'tait pas cependant sans quelque apprhension qu'elle avait rempli sa promesse. Elle allait rveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute un violent ressentiment... Et, de fait, le prince, trs ple, le regard dur, l'avait interrompue aux premiers mots. --Je ne vous refuserai rien, Myrt, sauf cela!... Sans cette misrable, mon bien-aim serait encore en vie. --Mais un chrtien doit pardonner, Arpad!... Et songez la situation de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mre et de son enfant malade! --Pas cela, Myrt, pas cela, je vous en prie!... Ne comprenez-vous pas que vous me faites mal? avait-il rpliqu d'un ton altr. Elle n'avait pas insist et s'tait contente de prier... Le lendemain matin, aprs l'avoir aide se mettre en selle pour la promenade cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main entre les siennes: --J'ai donn des ordres pour que la famille de Marsa rintgre le logis d'autrefois. Vous voil contente, Myrt? --Oh! Arpad! Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance, et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creus au front du prince, s'effaa aussitt devant la radieuse lumire de ces prunelles veloutes. Au cours des promenades o il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le prince Milcza s'arrtait parfois la porte de quelque pauvre demeure. Les enfants s'enfuyaient, effars, mais revenaient vite la voix de Myrt, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux, tandis que les promeneurs pntraient dans le triste logis. Le prince interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il caressait les petits enfants et montrait une si grande bont que la crainte excite par son apparition se dissipait peu peu, grce aussi, il faut le dire, la prsence de Myrt que tous ces malheureux appelaient "notre ange". Elle se montrait trs confuse des tmoignages de gratitude dont elle tait l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre plaisir entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-mme en faisant passer une partie de ses aumnes par les mains de Myrt. --Tenez, Myrt, vous remettrez ceci tel, disait-il en entrant dans le salon de sa mre. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi... Et j'ai pens que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac ce vieillard, qui a l'air si honnte et si rsign. Qu'en dies-vous? Rien n'tait fait sans son avis, elle avait voix prpondrante sur les dcisions de son cousin. Avec le Pre Joaldy, et parfois Terka dont l'indiffrence se fondait peu peu au contact de Myrt, ils discutaient sur la fondation d'coles mnagres, d'ouvroirs, d'asiles pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait trac lui-mme le plan d'un tablissement destin recueillir les petits enfants abandonns et qui porterait le nom de son fils. Le Pre Joaldy multipliait les actions de grces, son regard rayonnait chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa messe, il voyait occup le fauteuil princier si longtemps vide... Et le chteau tout entier sortait, avec une sorte d'allgresse, de la torpeur o l'avait plong la misanthropie de son seigneur. Avec l't, les runions se multipliaient. Le prince Milcza avait accept d'avoir Voraczy quelques htes, entre autres son cousin Mathias Gisza. Le jeune comte tait trs empress prs de Myrt, au violent dpit d'Irne, que les malicieuses remarques de ses amies exaspraient encore. --C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui est destine l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en voyant Myrt plus jolie que jamais dans une toilette blanche trs simple que lui avait offerte la comtesse Gisle. Celle-ci regarda sa fille avec surprise. --Comme l'une de nous?... Tu sais qu'elle-mme m'a prie de ne rien lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beaut pare la plus modeste des toilettes. Quant une future existence modeste... Irne, je crois qu'elle fera un brillant mariage. Les lvres d'Irne se serrrent nerveusement. --Elle en est capable! dit-elle entre se dents serres. Mathias... ou Arpad, peut-tre! --Oui, Arpad... murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette irrsistible petite charmeuse, pour avoir dtruit aussi promptement sa farouche dfiance. Il serait heureux avec elle... Irne bondit. --Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille sans le sou, cette enfant d'un artiste rat... --Tu es ridicule, Irne, dit la comtesse d'un ton fch. Cette jeune fille est une Gisza, son pre tait de noble race, un peu dchue seulement. Elle est admirablement distingue, exquise au moral et au physique. Je n'aurai pas une pense de blme pour Arpad s'il veut me la donner pour belle-fille. --Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irne. Ah! elle savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et modestes, son affectation de dvouement! Malgr sa prcdente exprience, le prince Milcza s'y est laiss prendre encore... --Irne, tu ne dois pas parler ainsi! s'cria la comtesse d'un ton svre, bien rare chez elle, Myrt a prserv la vie de ta soeur au pril de la sienne, elle est pour nous tous dvoue et affectueuse... Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec son cousin et demanda en s'asseyant prs de sa mre: --Myrt n'est pas encore descendue? --Si, elle est dans le salon de musique avec Terka... Les voici. --Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous annoncer deux importantes nouvelles... --Oh! importantes! dit le prince avec un lger mouvement d'paules. --Voyez ce ddaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher? --Bien d'autres choses, je vous assure!... Voyons, je ne veux pas faire languir les curiosits que vous venez d'veiller, Mathias. Voici les nouvelles... Tout d'abord l'archiduc Franois-Charles, qui m'honorait autrefois de son amiti et que j'ai retrouv cet hiver, Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une quinzaine de jours, il s'arrtera une journe ici... --Vraiment, Son Altesse veut bien! s'cria la comtesse Gisle d'un air ravi. --Seconde nouvelle, continua le prince avec la mme tranquillit. Le comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine. --Ah! vraiment, dit Irne d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va amener du mouvement Voraczy, vous serez oblig de donner des ftes, Arpad... --Ne vous rjouissez pas, Irne, interrompit le prince d'un ton railleur. Je donnerai une grande rception en l'honneur de Son Altesse, ceci est peu prs obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien cette ide dans la tte. M. de Lorgues trouvera de quoi rjouir son me d'rudit dans la bibliothque de Voraczy, Madame de Soliers se contentera de simples petites runions et de promenades. Je n'ai jamais eu l'ide de rien changer pour eux nos habitudes. --Vous dsolez cette pauvre Irne, Arpad! dit le comte Mathias avec un sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de Voraczy, les grandes ftes semblent tout indiques... Qu'en dites-vous, ma cousine? Et attirant une chaise lui, il s'asseyait prs de Myrt. Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que la jeune fille et pu rpondre, il dit avec une sorte de scheresse imprieuse: --Myrt n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne dsire que la tranquillit... Du reste, son deuil n'est pas termin, elle ne pourrait participer ces grandes runions que vous paraissez dsirer autant qu'Irne, Mathias. --Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien ainsi, du moment o cela vous plat tous. Avec ou sans ftes, Voraczy est pour moi un Eden. Les lvres du prince Arpad frmirent un peu, il se dtourna pour adresser une observation impatiente Renat qui entrait... Et, les autres htes de Voraczy arrivant pour le th, la conversation changea de sujet. On demanda Myrt un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitt en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'loignrent vers le salon de musique, et Myrt ouvrait une petite armoire ancienne pour y choisir un morceau... --Que jouons-nous, Arpad? --Ce que vous voudrez, Myrt. Nous avons les mmes gots, vous le savez... Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un morceau de musique venait de glisser terre, et c'tait celui qu'avait prfr le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout autre. --Mon petit chri... mon petit aim! murmura-t-il. Le doux regard de Myrt enveloppa sa physionomie altre, la petite main de la jeune fille saisit la sienne... Mais il la repoussa en disant d'un ton sourd et irrit: --Vous me plaignez... oui, c'est cela seulement, de la compassion... Toute saisie, un peu ple elle le regardait sans comprendre... Il lui prit tout coup les mains en murmurant: --Pardonnez-moi, Myrt, je souffre!... Je suis un ingrat, car, quoi qu'il arrive, vous aurez t pour moi une bienfaisante lumire... Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard, Myrt prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'me mue et un peu angoisse. CHAPITRE XV Madame de Soliers et son pre se trouvaient depuis huit jours les htes du prince Milcza. Tous deux taient tombs en admiration devant les merveilles de Voraczy. Lui, avait peine s'arracher de la bibliothque et de la galerie qui contenait d'inapprciables collections; elle, parcourait les pices de rception, se grisant de ce luxe artistique, dplorant, avec Irne et quelques autres mondaines, que l'on ne pt dcider le prince Arpad donner quelques-unes de ces merveilleuses ftes qui avaient runi ici, du temps de la princesse Alexandra, la noblesse hongroise et autrichienne. --Il parle maintenant de n'en pas offrir mme l'occasion de la visite de l'archiduc! disait Irne. Il parat s'assombrir, depuis quelque temps. --Et il est impossible de vaincre sa volont, ajouta la vicomtesse d'un ton vex. J'ai bien essay d'insinuer que je serais charme de voir une de ces ftes, mais il m'a rpondu trs froidement qu'il n'avait plus le got des grandes runions mondaines. Je n'ai pas os insister, car, franchement, comtesse, votre frre est trs intimidant quand il prend cet air-l! --A qui le dites-vous! murmura Irne avec une sourde colre. --C'est vrai, ma chre comtesse, vous ne paraissez pas tre dans ses bonnes grces. Il n'est pas prcisment aimable pour vous, je l'ai remarqu. --Oui... et cause de cette Myrt! dit Irne avec une sorte de rage. --Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux. --J'ai mont trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a sufi pour que je sois bonne pendre aux yeux du prince, qui ne voit plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que possdait le petit Karoly, mais une influence bien augmente, car il rsistait l'enfant et lui imposait l'occasion sa volont, tandis qu'il ne refuse rien Myrt. Ah! elle n'aurait qu'un mot dire, elle, pour obtenir toutes les ftes qu'elle voudrait! Mais elle s'en garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de simplicit, de srieux et de pit qui a pris au pige le prince Milcza. La jeune veuve secoua la tte. --Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous, Mademoiselle Elyanni est sincre, admirablement sincre, et c'est ce qui fait sa force et son charme irrsistible. Voyez-vous, il n'y a gure esprer que le prince Milcza change d'avis, je m'tonne seulement que leurs fianailles ne soient pas dj chose accomplie. --Il ne s'agit peut-tre, aprs tout, de la part du prince, que de tmoignages de reconnaissance exagrs pour ce qu'il croit devoir Myrt. Madame de Soliers eut un sourire ironique. --Ne cherchez pas vous bercer d'illusions, comtesse. La reconnaissance n'a que fort peu voir dans les sentiments de votre frre l'gard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle, l'intonation particulire de sa voix lorsqu'il s'adresse elle? Hier, je ne sais quel propos, une ombre tait tombe sur sa physionomie, un pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.--Quels yeux admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumire!--Aussitt, plus d'ombre, un visage soudain clair... Autre symptme: il s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser prs d'elle le comte Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et dj clbre pote national, qui a chant Mlle Myrt en des vers dlicieux. Enfin, maints dtails m'ont rvl, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi: l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine. En remontant dans son appartement aprs cette conversation avec Irne, la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lvres: --Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!... Elle a de la chance, cette jolie Myrt! Elle aura vraisemblablement choisir entre le pote, le comte Gisza et le prince Milcza. Naturellement, ce sera ce dernier... Les lvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle murmurait: --Il est si bien, et si parfaitement grand seigneur!... Princesse Milcza... et une fortune fabuleuse... Mais il est inutile de lutter contre elle, je l'ai compris ds le premier jour, en voyant cette crature ravissante de corps et d'me. J'attendrai la visite de l'archiduc, puis nous quitterons aussitt cette demeure, car il me sera dur... trs dur de rester ici sans espoir. * * * * * Myrt, assise devant son petit bureau, venait d'achever d'crire aux dames Millon... Et maintenant, un peu renverse sur sa chaise, elle laissait son regard se perdre dans la profondeur bleue de l'horizon qui lui apparaissait par la fentre ouverte. Elle prouvait depuis quelque temps un peu de lassitude, morale surtout. Malgr tout, une atmosphre de mondanit rgnait Voraczy, et elle y avait t jusqu'ici si peu accoutume qu'elle en ressentait, certains instants, une sorte de fatigue. Elle russissait la dissimuler--sauf peut-tre au coup d'oeil perspicace et toujours en veil du prince Milcza--mais ici, elle laissait ses nerfs se dtendre et son esprit se reposer dans une songerie paisible. Elle pensait ses chers pauvres, au vieux Casimir qui allait mourir, la petite Marcra dont la frle sant serait bientt remise, grce la gnrosit du prince Arpad... Et une ombre voilait ses yeux tandis qu'elle songeait au pli soucieux remarqu depuis quelque temps sur le front de son cousin, sa visible proccupation, une sorte d'angoisse traversant parfois son regard. Il souffrait toujours, il luttait sans doute contre ses dchirants souvenirs... Un coup lger, frapp la porte, la fit un peu tressaillir... C'tait la comtesse Zolanyi, l'air mu et ravi. --J'ai vous parler, ma chre enfant, dit-elle en se laissant tomber sur un fauteuil aprs avoir fait signe Myrt de ne pas se dranger. Je viens ici en ambassadrice... ou plus exactement, je remplace votre mre. Il s'agit, en effet, de deux demandes en mariage. Myrt eut un vif mouvement de surprise et son teint s'empourpra un peu. --Des demandes en mariage? pour moi? dit-elle d'un ton incrdule. --Mais oui, pour vous? Pourquoi semblez-vous si tonne? --C'est que je suis sans dot, ma cousine, et je croyais... --Il y a encore des gens dsintresss, qui apprcient la beaut morale et physique au-dessus de l'argent. Le prince Milcza a reu la confidence de Miheli Donacz, et il m'a charge de vous prsenter la demande de ce jeune pote, dj une de nos gloires nationales et qui souhaite ardemment vous faire partager les honneurs qui l'attendent. C'est un noble caractre, vous avez pu le juger, du reste. Dj riche, il appartient, en outre, une vieille et honorable famille, et il est excellent chrtien. --Oui, je le sais, et j'estime profondment ses grandes qualits, murmura Myrt. Pourquoi, soudain, une tristesse trange, une mystrieuse angoisse l'envahissaient-elles? --L'autre demande m'a t faite par le comte Gisza. Vous avez pu, lui aussi, l'tudier et le juger. C'est un charmant garon, riche, suffisamment srieux, trs estim comme officier. Il vous admire et vous aime, Myrt, et son oncle, qui lui a servi de pre, lui donne son consentement, aprs m'avoir crit ce sujet. Myrt, un peu ple maintenant, baissait les yeux, en froissant d'un mouvement inconscient ses petites mains sur sa jupe blanche. --Je ne vous demande pas une rponse immdiate, mon enfant, vous rflchirez tant qu'il vous plaira, continua la comtesse. Vous choisirez en toute indpendance, et je crois que l'un ou l'autre de ces deux partis et t pleinement approuv par votre mre. Myrt leva les yeux, elle dit d'un ton calme et rsolu: --Je crois, ma cousine, qu'il est inutile de laisser M. Donacz et le comte Gisza dans l'incertitude, du moment o je suis certaine, demain comme aujourd'hui, de leur rpondre par un refus. --Myrt!... est-ce possible! balbutia la comtesse. Il faut absolument rflchir, mon enfant... Que leur reprochez-vous, voyons? --Rien, oh! rien! J'admire leur dsintressement, vous le leur direz en les remerciant... mais je dois vous avouer, ma cousine, que mon coeur est compltement froid leur gard. --Petite ingrate!... eux qui vous aiment tant! Ce pauvre Mathias!... Vous voulez donc le dsoler, Myrt? --J'en suis au regret... Mais il se consolera, ma cousine... Et il est plus loyal de lui enlever ds maintenant tout espoir. --Je n'ose insister, mon enfant... Du moment o votre coeur ne parle pas, je comprends... Mais je suis peine du chagrin que je vais lui causer. --Moi aussi, dit Myrt avec motion. Mais cependant il m'est impossible d'agir autrement... Pardonnez-moi, ma bonne cousine, l'ennui dont je suis cause pour vous! --Je n'ai rien vous pardonner, ma pauvre petite! Je regrette seulement que vous ne puissiez trouver votre bonheur dans l'un de ces excellents partis... Allons, mignonne, embrassez-moi, et n'en parlons plus. Mathias partira ce soir, vous n'aurez pas ainsi l'embarras de le revoir. Elle baisa le front de la jeune fille et s'loigna. Quelques instants, Myrt demeura immobile et songeuse... La bizarre angoisse ressentie tout l'heure ne s'vanouissait pas. Pourquoi la communication de la comtesse Gisle lui produisait-elle cet effet, puisque la demande de ces deux jeunes gens, si flatteuse qu'elle ft pour une jeune fille sans fortune, la laissait entirement froide? Myrt se leva d'un mouvement rsolu. Elle tait accoutume ragir contre les impressions vagues, ne pas s'engourdir dans d'inutiles rveries... Ayant jet un coup d'oeil sur sa coiffure, elle descendit, car l'heure du th approchait. Au lieu de gagner directement le salon des Princesses, o se runissaient cette heure les htes du chteau, elle entra dans le salon de musique pour chercher une Berceuse, oeuvre du prince Milcza, qu'elle avait joue la veille avec lui pour la premire fois, et qu'elle souhaitait revoir seule tout son aise pour en mieux dtailler les dlicates beauts et la pntrante expression. Prs d'une des portes-fentres ouvrant sur la terrasse, Irne se tenait debout, les traits durcis et le regard sombre. Elle enveloppa sa cousine d'un noir coup d'oeil et dit d'un ton sifflant: --Eh bien! il parat que vous faites la ddaigneuse, mademoiselle Elyanni? Un Miheli Donacz, un comte Gisza ne vous suffisent pas! Vous rver sans doute mieux que cela? --Je ne rve rien du tout, rpliqua froidement Myrt. Je n'ai jusqu'ici jamais beaucoup pens au mariage, tant si jeune encore et sachant que mon manque de dot pourrait tre un obstacle... mais ce que je sais, c'est que M. Donacz et le comte Gisza, malgr leurs trs relles qualits et l'estime dans laquelle je les tiens, me sont trop indiffrents pour que j'aie eu un seul instant d'hsitation. Irne eut un petit rire bref et sardonique. --C'tait bien la peine, vraiment, qu'il vous entourent de tant d'hommages, que Miheli Donacz chante la jeune Grecque et ses yeux de lumire, que le comte Mathias dlaisse pour vous le chteau de son oncle, o l'on donne des ftes si exquises? Vous tes un coeur de marbre, Myrt! Elle rit de nouveau et s'avana lentement vers le milieu du salon, tandis que Myrt, dominant l'impatience irrite qui la gagnait, se penchait vers un casier musique. --Enfin, dfaut de votre mariage, je crois que nous en aurons un autre, continua tranquillement Irne. J'ai ide que le prince Milcza... Il vient de s'en aller du ct des serres avec Mme de Soliers, soi-disant pour lui montrer je ne sais quelle plante qu'elle dsirait connatre. Mais il semblait trs mu, trs anxieux... Je pense, Myrt, qu'il y aura ce soir une fiance Voraczy. Myrt se redressa brusquement, aussi blanche soudain que sa robe, ses yeux un peu dilats se posrent sur Irne... --Elle! Oh! vous croyez? dit-elle d'une voix touffe. --Mais, certainement! Pourquoi semblez-vous si tonne? Ne fera-t-elle pas une charmante princesse? Elle est fort gracieuse, et si intelligente! Je m'explique maintenant le sjour du prince Paris, et sa transformation si complte. --Mais pourtant, il ne paraissait pas... il est plutt froid avec elle... Et elle est trs mondaine... dit Myrt. Sa voix lui paraissait trange, comme trs lointaine, une sorte de brouillard passait devant ses yeux... --Oh! il saura l'habituer ses gots, et comme elle en est fort prise, elle se pliera volontiers ce qu'il voudra. Je pense qu'il sera trs heureux, et nous aurons une aimable belle-soeur qui gayera tout fait cette demeure. Myrt se pencha de nouveau vers le casier et attira elle au hasard quelques morceaux de musique. Irne l'enveloppait d'un regard de satisfaction mchante, elle semblait noter la pleur de ce teint admirable, le frmissement des petites mains dont la forme idale et la finesse avaient si souvent fait son envie. Mais un appel de sa mre lui fit quitter le salon... Myrt remit alors en place les morceaux qu'elle feuilletait machinalement, ne se souvenant mme plus de ce qu'elle cherchait. Elle sortit sur la terrasse, descendit les degrs et, toujours machinalement, se dirigea vers le parc. Les paroles d'Irne bourdonnaient singulirement dans son cerveau. "Je crois, Myrt, qu'il y aura ce soir une fiance Voraczy."... Jamais elle n'aurait pens... non, jamais! Pourquoi donc cette supposition d'Irne l'avait-elle si profondment surprise et trouble? Il n'y avait cependant rien d'tonnant ce que le prince Milcza, guri de sa longue crise morale, chercht se refaire un intrieur... Seulement, il semblait bizarre qu'il et choisi cette jeune femme trs mondaine. Il avait t sduit sans doute par son intelligence, par la vivacit de sa physionomie et le piquant de son esprit, par les dlicates flatteries qu'elle ne lui mnageait pas... Cependant, il se montrait simplement pour elle, comme pour tous les htes fminins de Voraczy, un matre de maison trs courtois, sans rien de plus. Aucun empressement, aucune sympathie mme... Mais il n'aimait peut-tre pas laisser voir ses sentiments, il les ferait connatre seulement l'lue... Myrt s'en allait comme en un rve, les penses s'entrechoquaient dans son cerveau... Elle se trouva tout coup devant le temple grec, elle gravit les degrs et s'arrta sur le pristyle. Elle se trouvait prs de la colonne o il tait appuy au moment o allait se consommer son crime... Et la pense de cette scne, de l'motion poignante de ces instants saisit Myrt, l'envahit, la pntra de douceur et d'amertume immense... Elle ouvrit la porte du temple... Une aeule du prince Arpad avait fait de l'intrieur un sanctuaire ddi aux saints patrons de la Hongrie. Leur effigie tait l, taille dans le marbre... Entre tous, Myrt vnrait la sainte duchesse de Thuringe, et ce fut devant elle qu'elle alla s'agenouiller, ce fut vers son doux visage qu'elle leva ses yeux suppliants. Que demandait-elle ainsi? Elle ne le savait pas exactement... elle souffrait et elle implorait le secours. Peu peu, quelque apaisement descendit en elle. Le compatissant regard de sainte Elisabeth versait un rconfort sur son coeur boulevers par un mystrieux moi. Elle joignit les mains en murmurant avec ferveur: --Ma chre sainte, priez pour lui!... Qu'il soit heureux, que sa chre me, surtout, soit sauve... Son bonheur est mon bonheur, je sens que je l'achterais avec joie par une grande souffrance. Elle se releva et sortit du petit temple. L'heure s'avanait, on devait s'tonner l-bas de son absence... Mais elle s'arrta encore sur le pristyle. De nouveau, le souvenir de ce qui s'tait pass l l'treignait, la fois douloureux et si doux... Combien, depuis lors, il avait su dlicatement lui tmoigner sa reconnaissance!... Car elle avait compris qu'il ne la remerciait pas seulement de son dvouement pour son fils, mais plus encore, peut-tre, de son intervention en cette minute tragique qui allait dcider de son ternit. C'tait par reconnaissance qu'il l'entourait d'attentions chevaleresques, par reconnaissance qu'il se montrait si empress prvenir tous ses dsirs charitables, par reconnaissance encore qu'il mettait tant de charme pntrant dans son regard et dans sa voix, qu'il les adoucissait si bien pour elle comme autrefois pour Karoly. Elle lui avait fait du bien, il le lui avait dit plusieurs fois. Ne devait-elle pas remercier Dieu d'avoir t choisie comme l'instrument, bien humble et bien imparfait, dont il s'tait servi pour donner un peu de paix cette me rvolte?... Maintenant, une autre continuerait la tche. L'pouse aime pourrait beaucoup si elle savait comprendre cette me vibrante sous son apparence altire et froide, ce coeur qui avait, unies une virile nergie, des dlicatesses presque fminines, et d'immenses ressources d'affection, comme l'avait prouv son ardent amour paternel. Devant l'esprit de Myrt se dessina la mince silhouette de Mme de Soliers, son fin visage souriant et spirituel, au regard mobile, souvent moqueur... --Le comprendra-t-elle? Le rendra-t-elle heureux? Un tonnement lui demeurait que le prince et choisi cette jeune femme... Et pourtant, Irne avait raison, ceci expliquait son sjour Paris, et le changement qui avait fait du pre dsespr un homme jeune et charmeur comme autrefois. Elle le revoyait l, assis au bas de ces degrs, prs de la chaise longue de son fils. Combien il tait sombre et froid! Et cette volont tyrannique dont Myrt, comme les autres, avait senti souvent le poids... Et cette scne propos de Miklos... Tous les souvenirs de ces dix-huit mois lui revenaient, tour tour poignants et doux, tandis que les larmes montaient lentement ses yeux... Et de nouveau elle oubliait l'heure, elle laissait s'couler les minutes dans ce retour vers le pass. Le soleil, dj bas sur l'horizon, enveloppait d'une clart rose la jeune fille vtue de blanc qui s'appuyait la colonne de marbre, voquant, dans sa pure beaut grecque, la pense d'une jeune prtresse de Minerve Athne. Dans les grandes prunelles noires flottait une souffrance profonde, mais aussi une calme rsignation. Un cerne lger s'tait form sous les yeux de Myrt, et sa tte charmante se penchait un peu, comme si elle avait peine supporter la lourde chevelure teinte d'or fauve par les rayons du soleil... Aux alentours, le sol tait couvert d'un pais gazon qui touffait le bruit des pas... Comme Myrt l'avait fait un jour, quelqu'un apparaissait inopinment au tournant du temps. Mais cette fois c'tait "lui"... Elle eut un brusque mouvement et plit encore davantage... Dj, il escaladait les degrs et s'avanait vers elle... --Myrt, que vous arrive-t-il? Nous tions inquiets, l-bas, je suis parti votre recherche... Il s'interrompit et posa son regard sur celui de sa cousine. --Vous avez pleur, Myrt?... Qu'avez-vous? Il se penchait et lui prenait la main, en faisant ces questions d'une voix anxieuse. --Oh! ce n'est rien!... Quelques ides noires... murmura-t-elle en essayant de sourire. Mais ce n'tait pas le si joli, si rayonnant sourire habituel. Celui-l tait triste, presque navrant... --Des ides noires?... Lesquelles?... dites, Myrt? Elle baissa les yeux pour viter ce regard doucement imprieux, et dit, d'une voix un peu tremblante: --Cela ne vaut pas la peine... Non, rellement, Arpad... --Vous ne voulez pas me dire ce qui vous tourmente? N'avez-vous pas confiance en moi, Myrt?... Cette confiance, je l'ai cependant envers vous... Les lvres plies de Myrt eurent une lgre crispation... Il y avait pourtant quelque chose qu'il lui avait cach, comme aux autres. --...Non, vous ne voulez pas, Myrt? Elle secoua ngativement la tte, incapable de parler, car sa gorge se serrait soudain. Les traits du prince Milcza se contractrent un peu, il demeura un instant silencieux considrant le ple visage environn d'une lueur rose. Puis il dit tout coup, d'une voix o passaient des vibrations altres: --Ma mre vous a-t-elle fait une communication relative ... des demandes en mariage? --Oui, dit-elle d'un ton lass. Je regrette vraiment que le comte Mathias et M. Donacz aient song moi... Je suis confuse d'tre l'objet d'un tel dsintressement, et de ne pouvoir rpondre leur demande que par un refus... --Un refus! murmura-t-il. Sa physionomie se dtendait, son regard inquiet et assombri s'clairait soudain... --Vous n'avez pas rflchi?... vous avez dit non ainsi, tout de suite? --Oh! oui! dit-elle avec le mme accent de lassitude. Je n'ai pas du tout l'ide de me marier... Non, vraiment, je n'ai pas hsit un instant, et je n'ai aucun regret. --Myrt, coutez-moi... Elle leva les yeux et le vit en proie une motion difficilement contenue. --...Je devais vous parler demain, aprs avoir connu votre rponse ces demandes. Mais puisque je sais ds maintenant, je puis vous dire qu'un autre sollicite le bonheur de devenir votre poux... un autre qui vous aime--il ose l'assurer--plus que quiconque au monde. Vous avez t pour lui le rayon de lumire, la discrte consolatrice, mais il voulait plus que votre compassion, il s'est efforc de redevenir jeune pour ne pas offrir vos dix-huit ans un fianc vieilli moralement et physiquement. Voil pourquoi il s'est impos cet exil de plusieurs mois loin de vous afin de vous montrer un prince Milcza transform... Et si j'ai attendu si longtemps avant de vous parler ainsi, Myrt, si j'ai endur les plus douloureuses angoisses en laissant d'autres solliciter avant moi votre main, c'est que je voulais vous permettre de comparer, de choisir votre gr, c'est que je ne voulais pas m'imposer votre inexprience de la vie, votre coeur si admirablement charitable, et capable, par compassion pour une me souffrante, d'accomplir un sacrifice... Les yeux baisss, ses longs cils frlant sa joue devenue toute rose, elle coutait, se demandant si elle rvait, si c'tait bien sa voix chaude et vibrante qui prononait ces paroles dont chacune faisait tressaillir son coeur... --Maintenant, Myrt, dites-moi si vous voulez devenir ma femme?... dites-le-moi en toute indpendance... je ne veux pas de piti, pas de sacrifice, comprenez-moi bien? --Arpad? D'autres paroles n'auraient pu sortir de sa gorge serre par l'motion immense, le bonheur inexprimable qui l'envahissait soudain, mais ses grands yeux levs vers le prince lui rvlaient, mieux que les mots n'eussent pu le faire, combien le coeur de Myrt lui appartenait sans rserve. --Merci, Myrt, ma Myrt. Il posa longuement ses lvres sur les mains de la jeune fille, et ils demeurrent quelques instants silencieux, trop radieusement mus pour prononcer une parole. --Myrt, ma lumire! Il avait le mme accent fervent que Mme Elyanni lorsqu'elle avait appel ainsi sa fille, la veille de sa mort... Et, comme alors aussi, Myrt protesta: --Arpad, ne dites pas cela! Je ne suis rien... --Si, je le dis, je le rpte! Dieu a mis en vous, en votre me si pure, un admirable reflet de sa lumire. Il a permis que vous soyez son intermdiaire prs d'un pauvre pcheur rvolt contre Lui. J'ai ressenti votre influence ds les premiers moments o je vous ai connue; elle me pntrait peu peu, et moi, qui avais jur une ternelle dfiance toutes les femmes, j'essayais de m'y soustraire en mettant, par ma froideur et ma duret, une plus grande distance entre nous. Vous m'avez dit, Myrt, que j'tais jaloux de l'affection de mon fils pour vous. C'est vrai... Mais surtout, je me rvoltais devant ce charme qui attirait vous tous les coeurs, devant la droiture, la dlicieuse simplicit, la bont incomparable de cette petite me vaillante... Et savez-vous de quoi je vous ai le plus admire? C'est de votre bravoure, de votre intrpidit devant moi, qui ne voyais que fronts courbs et adhsions serviles toutes mes volonts, celles-ci fussent-elles des injustices. --Vous aviez pourtant bien envie de me chasser de Voraczy? dit Myrt avec un doux sourire un peu malicieux. Sans Karoly... --Myrt, qu'ai-je t envers vous ce jour-l! Quelle duret, quelle injustice! Mais je n'aurais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout, mme si mon petit chri ne m'avait pas suppli pour vous. Dans ma colre, je vous revoyais si touchante, si maternellement tendre prs de lui!... Non, vraiment, je crois que vous n'aviez rien craindre... Et que dirai-je de ce que vous avez t pour moi, dans ces jours de douleur, de dtresse pouvantable!... Prs de lui, mon petit aim, et aprs!... Mais j'ai compris seulement la profondeur, la puissance du sentiment qui remplissait mon coeur, le jour o je vous ai vue pare de fleurs, petite fe candide et radieuse... Et quelque chose s'est bris en moi, car j'ai song du mme coup que je n'tais pas libre vos yeux, que "l'autre" se mettait encore en travers du bonheur entrevu. J'ignorais, en effet, qu'elle ft morte. Le Pre Joaldy a fini heureusement par deviner ce qui se passait en moi et m'a prvenu de l'vnement. Voil pourquoi vous m'avez vu Nol, Myrt... Et, quoi qu'il m'en coutt, j'ai voulu ensuite renouer avec la socit, redevenir jeune pour vous, reprendre intrt l'existence, aux mille dtails de la vie, aux choses belles et bonnes que Dieu a semes dans le monde, et que je ne savais plus comprendre dans ma souffrance d'orgueilleux rvolt... Oh! oui, Myrt, vous avez t pour moi une lumire, la pure, la rayonnante lumire destine par la Providence chasser les tnbres de ma pauvre me! Il la contemplait avec une grave tendresse, et dans la jeune me de Myrt s'panouissait un bonheur dont l'intensit l'effrayait presque. --Je suis trop heureuse, Arpad! murmura-t-elle. --Rptez-le, ma Myrt!... dites-moi bien que je vous rends heureuse, que vous ne regrettez rien... Vous rappelez-vous comme notre petit Karoly nous a unis dans sa dernire parole? Par la bouche de ce petit ange, Dieu nous destinait ainsi l'un l'autre. Le soleil dclinant enveloppait de ses lueurs roses les fiancs debout sur le pristyle du temple. Un calme impressionnant, presque religieux, rgnait dans ce coin du parc qui avait t le lieu de prdilection du petit Karoly. --Il est trs doux, ne trouvez-vous pas, d'avoir chang ici nos promesses de fianailles, cette place mme qui nous rappelle un si terrible souvenir?... Oh! ma bien-aime, qu'ai-je failli faire alors? Quand je pense cette balle qui vous effleura... --Laissez ces souvenirs, Arpad! dit-elle en posant doucement sa main sur le bras du prince. Dieu, dans sa bont, a permis que tout tournt votre bien... notre bien... Mais je crois que l'heure avance, et bientt on va venir notre recherche, ne le pensez-vous pas? --Oui, il faut retourner l-bas, dit-il d'un ton de regret. Aussitt que ma mre sera seule, nous irons lui annoncer nos fianailles... Et ce soir, nous les rendrons officielles dans tout Voraczy. Ils descendirent les degrs et prirent lentement le chemin du chteau, Myrt appuye au bras de son fianc... Le prince Arpad, de cette voix chaude et caressante qu'il avait autrefois pour son fils, rappelait les souvenirs des mois prcdents, disait ses espoirs et ses craintes... S'interrompant tout , coup, il demanda: --Mais maintenant, Myrt, ne pouvez-vous apprendre votre fianc pourquoi vous pleuriez tout l'heure? Elle rougit, hsita un instant et rpondit enfin d'une voix un peu tremblante: --On venait de me dire... on croyait que Mme de Soliers... Elle s'interrompit, embarrasse... Le prince s'arrta brusquement... --Mme de Soliers?... Voulez-vous dire que quelqu'un ait eu la sottise de supposer que j'aie song elle? --Oui, c'est cela... Un lger clat de rire s'chappa des lvres du prince. Il saisit les mains de Myrt en s'criant avec une douce ironie: --O ma chre petite aveugle, comment avez-vous pu croire une minute?... Voyons, quelque chose, dans ma conduite, vous a-t-il donn un seul instant penser que j'aie eu pareille ide? --Non, rien absolument, c'est certain, dit-elle sans hsitation. Mais enfin, ce n'tait pas chose invraisemblable... et elle tait trs aimable, trs flatteuse... --Oh! certainement! Elle laissait mme voir un peu trop son dsir de devenir princesse Milcza, dit-il avec un sourire railleur. Et qui donc, Myrt, vous a insinu cette extraordinaire ide? --Oh! que vous importe, Arpad! --Mais si, je tiens le savoir... Il faut que ce soit quelqu'un de bien sot... ou de bien malveillant, car autrement, personne ici n'aurait eu pareille pense, tant donne la froideur par laquelle j'ai toujours rpondu aux avances de la vicomtesse et de son pre... Dites-moi le nom de cette personne, Myrt? --Non, Arpad, je ne le peux pas, rpondit-elle fermement. --Pourquoi donc?... Aurais-je bien devin en parlant de malveillance?... Faut-il penser que quelqu'un a cherch vous faire souffrir? Elle ne rpondit pas et se remit en marche. Le prince rflchissait, les sourcils froncs. --J'ai trouv, je crois, dit-il, au bout d'un moment. Je sais qui vous dteste ici... Mais je saurais la punir, je vous en rponds! --Oh! non, Arpad, je vous en prie! s'cria-t-elle en levant vers lui un regard suppliant. Ne dites rien... Nous sommes si heureux maintenant qu'il faut que tous le soient autour de nous. Il la regarda avec une douceur mue. --Ne vous inquitez pas de cela, ma petite sainte. Les blessures faites l'orgueil sont salutaires, et ce sont celles-l que je destine l'me jalouse qui vous a caus cette souffrance... Laissons cela, Myrt, ajouta-t-il en voyant le geste de protestation de la jeune fille. S'il est une chose que je puisse difficilement pardonner, c'est la perfidie et le manque de coeur... envers vous surtout, si admirablement bonne pour tous. Ils atteignaient en ce moment les jardins. Au passage, le prince Milcza cueillit deux roses blanches et en glissa une la ceinture de Myrt, tandis que sa fiance attachait l'autre sa boutonnire. --Je porte vos couleurs, ma fe aux fleurs, dit-il gaiement en baisant les petits doigts qui venaient de le dcorer. Comme ils contournaient une des serres, ils aperurent de loin Renat qui gambadait avec Hadj et Lula, tandis que Mitzi marchait tranquillement, un livre la main. Les chiens s'lancrent et se mirent sauter autour du prince et de Myrt. Renat, cessant ses volutions, s'avana la suite de Mitzi. Bien que la fermet dont son frre usait son gard ne rappelt pas la dure svrit d'autrefois, il le redoutait encore beaucoup et ne se trouvait rassur qu'en prsence de Myrt, car il n'avait pas t le dernier remarquer l'influence de sa cousine sur tous les actes du prince Milcza. Quant Mitzi, elle tait devenue la prfre de son frre an, comme elle tait dj celle de Myrt. Sa petite nature tendre et fine s'attachait fortement ceux qui prenaient la peine de l'observer sous son apparence un peu froide. --Toujours tudier, Mitzi? dit le prince Arpad en caressant les cheveux blonds de sa jeune soeur. Ce n'est pas le moment, il faut profiter de la rcration, courir et te dmener comme ce bon diable... Et son regard souriant se posait sur Renat qui s'tait empar de la main de Myrt et y appuyait ses lvres. --...Tu aimes beaucoup ta cousine, Renat? --Oui, oh! oui! dit l'enfant avec chaleur... --Alors tu seras content de ce que nous t'apprendrons tout l'heure. --Quoi donc? dit vivement l'enfant. --Tu le sauras ce soir. --C'est quelque chose d'heureux pour Myrt car ses yeux brillent, brillent... comme des toiles! Les fiancs se mirent rire. --Voyez-vous cet observateur!... Pour faire prendre patience ta curiosit, Renat, tu vas me dire, et Mitzi aussi, ce que vous voulez que je vous donne l'occasion du grand bonheur qui nous arrive. Je vous promets de contenter vos souhaits... condition qu'ils soient raisonnables, naturellement. Renat, les yeux brillants, s'cria sans hsiter: --Oh! je voudrais tant un cheval, Arpad!... un joli cheval noir comme celui de Bla Dovanyi!... Est-ce raisonnable, dites, Myrt! demanda-t-il, inquiet, en levant les yeux vers la jeune fille. --Mais tout fait raisonnable, il me semble... N'est-ce pas, Arpad? --Oh! certes! Tu auras ton cheval, Renat... Et Mitzi, que veut-elle? L'enfant rougit et dit timidement: --Moi, je voudrais beaucoup, beaucoup d'argent. --De l'argent?... Serais-tu avare, Mitzi? s'cria le prince d'un ton surpris. Elle rougit plus encore et balbutia: --Il y a beaucoup de petits enfants qui ont faim, et d'autres qui n'ont jamais de jouets, ni de gteaux. Je voudrais tant pouvoir en donner tous! Le regard du prince, profondment mu, se reporta de l'enfant sur Myrt, ses lvres murmurrent: --Elle est bien votre lve, Myrt! Il se pencha vers la jeune fille et dit avec une douceur attendrie: --Embrasse-moi, Mitzi, je suis bien heureux de voir que tu es bonne et charitable. Je te donnerai ce que tu voudras pour tes petits protgs... tout ce que tu voudras, entends-tu? --Oh! Arpad! dit-elle, suffoque de joie. Comme vous tes bon! comme je vous aime! --Moi aussi, ma chrie, je t'aime beaucoup... Et Renat galement, lorsqu'il est raisonnable, ajouta le prince Milcza en souriant. Renat, qui avait bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, baissa un instant le nez. Mais il le redressa bientt et, passant sa main sous le bras de Myrt, il dit d'un ton de mystre: --J'ai trouv pourquoi vos yeux brillent, Myrt, et pourquoi le prince Milcza a l'air si content. --Vraiment, mon petit? Et pourquoi donc! Renat eut un coup d'oeil craintif vers son frre. --Je ne serai pas grond parce que je l'ai devin, Myrt? --Non, non, soyez sans crainte! dit-elle dans un sourire. Qu'avez-vous devin, Renat? --Que vous allez vous marier avec le prince Milcza! s'cria triomphalement l'enfant. --Allons, ce n'est pas mal trouv! dit gaiement le prince. Mais tu auras soin de te taire jusqu' ce que je te permette d'ouvrir la bouche sur ce sujet. Tu sais que je ne supporte pas les indiscrets et les bavards. --Oh! je ne dirai rien du tout! rpliqua gravement Renat. Mais je suis content!... content! Et il excuta une magnifique cabriole, tandis que Mitzi, appuyant clinement sa joue contre la main de son frre an, disait d'un ton joyeux: --Oh! quel bonheur, Arpad! Je l'aime tant, notre Myrt! --Notre Myrt! rpta le prince avec une douce ferveur. Ils revinrent tous quatre vers le chteau... Et Irne, penche sur la balustrade de la terrasse, plit en les apercevant. --Je lui ai racont qu'il y aurait ce soir une fiance Voraczy... Aurais-je, par hasard, dit vrai? murmura-t-elle entre ses dents serres. CHAPITRE XVI La rception magnifique donne par le prince Milcza en l'honneur de l'archiduc Franois Charles, fut l'occasion d'une prsentation solennelle de la nouvelle fiance toute la noblesse accourue l'invitation du jeune magnat. Myrt, d'une beaut saisissante dans sa vaporeuse et trs simple toilette blanche, obtint un triomphal succs, capable de griser tout autre que cette petite tte sense et srieuse. L'Archiduc et tous les invits, merveills de cette grce ravissante unie la plus charmante modestie, flicitrent chaleureusement le prince Arpad dont le regard exprimait un bonheur contenu mais profond. Aprs cette fte pour laquelle le prince avait dploy toutes les splendeurs d'autrefois, Voraczy retomba dans le calme et l'intimit. Les fiancs, accompagns de la comtesse Gisle, de Terka et de Mitzi, firent seulement un court sjour Paris, pour choisir le trousseau et la corbeille de la future princesse, et aussi pour assister au baptme de la petite fille d'Albertine. Mme Millon avait crit Myrt pour lui demander d'tre la marraine, en laissant entendre qu'elle ne savait trop qui choisir comme parrain, leur parent tant fort rduite. Le prince Arpad avait dit aussitt: "Ce sera moi, s'ils le veulent bien." Personne n'avait dit non... pas mme Pierre Roland, qui et d tressaillir jusqu'au fond de son me de fougueux dmocrate cette pense de donner un prince pour parrain sa fille. Il se montra mme le plus enthousiaste, le plus orgueilleusement joyeux... C'est que le prince Milcza tait, lui, le plus magnifique des parrains. Outre un superbe cadeau la mre, il constituait l'enfant un joli petit capital dont les revenus devaient servir son ducation... Et ma foi, n'est-ce pas, dmocrate ou non, l'intrt avant tout? Quant la marraine, elle reut, cette occasion, la plus merveilleuse petite couronne qui ait jamais par un front de princesse. --Pour votre prsentation la cour, Myrt, dit son fianc en la lui offrant. Il lui donnait relativement peu de cadeaux, en dehors de ceux ncessits par son rang, car il connaissait les gots de sa Myrt. Mais il avait mille attentions dlicates qui la ravissaient plus que ne l'eussent fait toutes les merveilles du monde. C'est ainsi qu'ayant appris que les meubles de Mme Elyanni se trouvaient toujours en dpt chez une voisine des Millon, il les avait fait transporter secrtement dans une chambre de son htel, et y avait ensuite conduit Myrt, mue et touche au point que les larmes avaient jailli de ses yeux en prsence des chers souvenirs, et aussi cette constatation nouvelle de la dlicate affection dont elle tait l'objet. Les fiancs se retrouvrent avec joie Voraczy, qui leur tait cher tous deux. Quelques jours aprs son arrive, le prince Milcza demanda un entretien sa mre, et lui apprit ce qu'il comptait faire l'gard de ses soeurs et de son frre. A Renat il donnerait sa majorit le domaine des comtes Zolanyi, rachet par lui aprs la mort du second mari de la comtesse. Terka et Mitzi se voyaient constituer des dots superbes... --Quant Irne, ajouta le prince, je me rserve de lui apprendre moi-mme ce que je compte faire son gard. Vous voudrez bien, ma mre, lui dire de venir me parler demain matin. La jeune fille passa la fin de la journe et toute la nuit dans de vritables transes. Ce n'tait videmment pas un traitement de faveur que lui rservait son frre. Depuis ses fianailles, il avait adopt son gard une attitude d'indiffrence absolue. Jamais il ne lui adressait la parole, et, tandis qu'il avait combl de cadeaux Terka et Mitzi pendant leur sjour Paris, il n'avait rien rapport Irne, demeure pendant ce temps au chteau de Sezly, chez sa marraine, la comtesse Sarolta Gisza, alors que Renat lui-mme avait vu arriver son adresse une gentille petite voiture et un poney qui avaient ralis son rve le plus cher. Il semblait vouloir l'ignorer absolument... Et l'amertume s'amassait dans l'me d'Irne, non contre lui, mais contre Myrt, amertume d'autant plus intense qu'elle n'osait plus la faire sentir sa cousine. Ce fut donc l'me remplie d'une sourde angoisse qu'elle entra, le lendemain, dans le cabinet de travail de son frre. Le prince, occup crire, lui dsigna un sige en disant froidement: --Asseyez-vous, Irne, je suis vous dans cinq minutes. Cinq minutes!... C'taient cinq sicles pour l'anxit grandissante dans le coeur d'Irne, la vue de la physionomie glace de son frre. Sur son bureau, il y avait une grande photographie reprsentant Myrt vtue de blanc et couverte de fleurs, comme le jour o le prince Milcza l'avait aperue prs du petit bois... Et cette vue fit monter au cerveau d'Irne une bouffe de colre jalouse. Le prince posa enfin sa plume et se renversa lgrement dans son fauteuil pour fixer sur sa soeur ce regard qui gardait pour elle la duret d'autrefois. --Ma mre vous a appris, n'est-ce pas, ce que je comptais faire pour faciliter l'avenir de Terka, de Mitzi et Renat? Elle rpondit affirmativement d'une voix touffe par l'motion qui la serrait la gorge. --Il y a quelques mois, j'avais pour vous des intentions semblables, malgr l'impression peu favorable produite sur moi par votre malveillance l'gard de celle qui nous devons tant, et qui s'est montre, malgr tout, si patiente et si bonne votre endroit. Mais il s'est pass depuis un fait me montrant qu'il ne s'agissait pas seulement d'une jalousie, d'une antipathie passagre. Lorsqu'une femme froidement, dlibrment, inflige une blessure profonde une autre femme qui ne lui a jamais fait que du bien, lorsqu'elle ne craint pas, dans sa rage jalouse, de lui faire croire ce qu'elle sait n'avoir jamais exist, pour avoir l'atroce plaisir de la faire souffrir, je n'ai qu'un mot pour qualifier un tel acte: je l'appelle une lchet perfide... Et j'avais jug que celle qui s'en tait rendue coupable n'tait plus digne d'tre traite comme ma soeur. Ple et tremblante Irne baissait les yeux. Il lui semblait soudain que tout s'croulait autour d'elle... --...Cependant, sur l'instante demande de Myrt dont la charit ne connat pas de limites, j'ai consenti revenir sur ma dcision. Vous aurez donc la mme dot que Terka et Mitzi... Mais j'ai tenu vous faire savoir que vous la deviez Myrt... Myrt seule. Les lvres serres d'Irne s'entr'ouvrirent pour laisser chapper ces mots: --De cette manire, je n'en veux pas... --Oh! votre gr! dit-il du mme ton net et glac. Mais ce n'est pas ainsi que se trouvera facilit le mariage riche et brillant rv par votre cervelle futile. Vous rflchirez et me donnerez votre rponse demain. Elle se leva brusquement, la colre lui montant au cerveau, avec une sorte d'affolement qui l'emportait hors d'elle-mme... --Pas demain... aujourd'hui!... Je ne veux rien d'elle, je la hais, cette hypocrite, cette intrigante... Elle le vit tout coup debout, son poignet se trouva enserr dans une main dure, des yeux tincelants d'irritation se posrent sur elle, lui faisant baisser les siens... --Vous osez l'insulter!... Misrable envieuse, je vous forcerai lui demander pardon genoux! --Vous me faites mal! bgaya Irne. Il lcha son poignet et, subitement redevenu matre de lui-mme, dit avec un calme glacial: --Je pense qu'en effet vous n'avez aucun besoin de mon aide pour votre avenir. Arrangez-vous votre guise, je me dsintresse totalement d'une crature ingrate et sans coeur. Elle sortit du cabinet de travail, frissonnante et presque livide. A ses oreilles bourdonnantes retentissaient les deniers mots de son frre... Elle gagna le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, car ses jambes tremblantes refusaient de la porter. Des soubresauts nerveux la secouaient des pieds la tte. Le front contre le dossier du fauteuil, elle pleurait convulsivement, en se tordant les mains. Une porte s'ouvrit tout coup. C'tait Myrt les bras remplis de fleurs dont elle venait orner les jardinires du salon. --Irne! dit-elle avec une surprise anxieuse. La jeune fille se redressa brusquement comme si quelque venimeux insecte l'avait touche, montrant son visage congestionn, couvert de larmes, et ses yeux brillants de fureur. --Vous!... encore vous! Ce n'est pas assez de m'humilier, de me faire jeter une aumne par lui!... Il faut encore que vous veniez jouir de ce que vous m'avez si bien prpar... --Irne!... mais, Irne! murmura Myrt toute ple. --Je vous hais! continua Irne avec exaltation. Vous n'tes qu'une habile comdienne, vous avez bien jou votre rle... Maintenant vous faites de lui ce que vous voulez, et vous en profitez pour l'exciter contre moi, que vous dtestez... --Oh! Irne, moi qui ai tout fait au contraire pour... Un rire convulsif secoua la jeune fille. --Ah! vous croyez que je m'y laisse prendre! Il y a tant de manires de s'arranger pour perdre les gens dans l'esprit de quelqu'un, tout en ayant l'air de parler en leur faveur!... Et lui, malgr son intelligence, tombe facilement dans le panneau... Tenez, regardez ce que je dois votre bienfaisante intervention prs de mon frre... Elle tendait son poignet, o se voyait la marque des doigts du prince Milcza. --Il m'a fait cela, parce que je vous traitais comme vous le mritez... J'ai pens un moment qu'il allait me tuer... Et vous croyez que je ne vous hais pas? Elle se tordit violemment les mains et se renversa sur un fauteuil, en proie une terrible crise nerveuse. Myrt, effraye, laissa tomber ses fleurs et se prcipita vers la sonnette. Puis elle revint vers sa cousine et essaya de la calmer, mais vainement. La comtesse Gisle et Terka arrivrent bientt, puis le docteur Heda. Irne s'apaisait peu peu, mais tout son corps demeurait agit d'un tremblement, et elle tait en proie une fivre violente. Sa mre, sa soeur et Myrt se remplacrent prs d'elle pendant cette journe et la nuit suivante. Elle avait le dlire et, avec des gestes d'effroi, elle murmurait: --Il va me tuer... j'ai peur! Myrt posait alors sa main sur le front de sa cousine, et la malade se calmait un peu... Vers le matin, elle s'endormit sous la douce caresse de cette petite main infatigable, et le docteur Heda dclara d'un ton de vive satisfaction: --Allons, mon inquitude disparat, nous n'aurons pas les complications crbrales que je craignais. La comtesse a pu prouver une violente commotion morale, et, comme elle est fort nerveuse, il en est rsult un excessif branlement qui se calmera peu peu. La fivre tombait en effet, l'agitation s'apaisait, reparaissant seulement des intervalles de plus en plus loigns. Mais la malade demeurait silencieuse et sombre, un bruit de pas dans les corridors la faisait tressaillir, et, entendant prononcer par Terka le nom d'Arpad, elle fut reprise d'une recrudescence de fivre. --Il y a eu une terrible scne entre lui et elle, il me l'a dit hier, expliqua Myrt sa cousine surprise de l'effet produit. Au bout de quelques jours, le mieux tait dfinitif. Irne reprenait quelque peu ses forces abattues par la fire et la fatigue nerveuse. Mais elle demeurait songeuse et triste, malgr tous les efforts de sa mre, de Terka et de Myrt, elle semblait fort peu presse de quitter son appartement pour reprendre sa vie accoutume. Elle s'tait laisse soigner par sa cousine, d'abord inconsciemment, dans son dlire; elle n'avait pas protest davantage lorsque, la raison lui revenant, elle avait reconnu Myrt dans cette vigilante garde-malade dont la petite main douce avait apais ses plus pnibles accs. Depuis quelques jours, elle semblait rflchir beaucoup, et sa parole se faisait moins brve, son regard s'adoucissait pour celle qui ne cessait de l'entourer d'un dvouement discret. Une aprs-midi trs ensoleille, Myrt entra, son chapeau sur la tte et dit d'un ton rsolu: --Allons, Irne, vous allez venir faire un tout petit tour avec moi. Vous vous anmiez, ici, il faut absolument recommencer sortir. Irne secoua la tte. --Pas encore, Myrt, je ne me sens pas assez forte... Myrt se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant avec un sourire. --Dites plutt que vous avez peur encore?... une peur irraisonne, enfantine. Irne rougit un peu. --Oui, c'est vrai, murmura-t-elle. --Quelle folie, Irne!... Il m'a charge de vous dire tous ses regrets, et son dsir qu'il ne soit plus question, entre vous et lui, de ce qui s'est pass... Oh! je l'ai bien grond, je vous assure, pour vous avoir si peu mnage! --Je le mritais, dit franchement Irne. Vous a-t-il appris comment je vous avais traite? --Je n'ai rien su, je ne veux pas savoir, Irne! --Si, je veux vous le dire, moi! Je vous ai appele intrigante, hypocrite... Et j'ai t si mauvaise pour vous, en vous racontant ce mensonge, propos de Mme de Soliers! Oh! je comprends qu'il m'ait en horreur! --Taisez-vous, Irne, ne vous agitez pas encore en ramenant sur l'eau toutes ces vieilles histoires. Vous savez bien que tout est oubli... Allons, venez avec moi, je veux vous montrer le nouvel arrangement de la grande serre. Irne, aprs une courte hsitation, mit son chapeau et suivit sa cousine au dehors. Appuye sur son bras, elle marcha lentement vers la serre principale, but indiqu par Myrt. Mais elle s'arrta tout coup et plit un peu. A quelques pas de la serre, le prince Milcza confrait avec le jardinier chef... En apercevant sa soeur et sa fiance, il s'avana vivement, les mains tendues vers Irne. --Ma pauvre Irne, vous voil enfin! J'avais hte de voir par moi-mme comment vous vous trouviez! Saisie par cette cordialit inaccoutume, Irne balbutia, rougit, puis fondit en larmes. Myrt l'entrana vers un banc et la fit asseoir entre le prince et elle. Irne sanglotait sur l'paule de sa cousine, mais elle se calma bientt aux affectueuses paroles de son frre et de Myrt, et elle sourit enfin travers ses larmes lorsque le prince Arpad dit gaiement: --Je crois, Irne, que nous serons tous maintenant trs unis, n'est-ce pas? --Oui, grce Myrt! rpliqua vivement Irne avec un regard reconnaissant vers sa cousine. --Vous l'aimez donc maintenant, notre Myrt? demanda-t-il avec motion. Irne sourit et appuya de nouveau sa tte contre l'paule de sa cousine. --Que voulez-vous, je fais comme les autres! dit-elle avec une gaiet attendrie. --Irne, ceci est le mot qui efface les derniers nuages entre nous! Et le prince Arpad, se penchant vers sa soeur, posa ses lvres sur son front. C'tait son premier baiser fraternel depuis bien des annes, et Irne, trs mue, y vit le gage d'un pardon entier. * * * * * Le mariage du prince Milcza et de Myrt se clbra vers le milieu de septembre, par une journe si belle, si ensoleille, qu'il semblait que le ciel lui-mme et voulu fter les jeunes poux et contribuer la splendeur de cette crmonie. Dans la chapelle trop petite, et orne de fleurs avec une merveilleuse profusion, se pressaient les nobles invits, parmi lesquels tous les Gisza, sauf le comte Mathias, non encore consol. Le soleil, traversant les vitraux, inondait de lumire les atours somptueux, mettait un nimbe sur la tte de la jeune marie admirablement belle dans sa toilette de moire tisse d'argent, et enveloppait de lumire le prince Milcza qui portait avec une inimitable lgance son superbe costume de magnat. A l'autel, le Pre Joaldy offrait le saint sacrifice. L'archevque de G..., grand-oncle du prince Arpad et un peu parent de Myrt, avait donn la bndiction nuptiale aprs avoir prononc une dlicate allocution sur le devoir conjugal, sur le bonheur, suprieur toutes les preuves, qui attend les poux unis dans la mme foi, dans la cleste esprance. Et tandis que Myrt songeait avec une radieuse allgresse: "C'est ainsi que nous serons, mon Dieu, puisque vous avez bien voulu le ramener Vous!", lui, reportant son regard du cher visage transfigur par la ferveur la croix dresse au-dessus du tabernacle, disait du fond du coeur: "Merci, mon Dieu, de me donner cet ange pour soutenir et clairer ma vie!" Aprs la crmonie, les nouveaux poux se rendirent dans la salle des Magnats, o dfilrent devant eux tous les assistants: parents, amis, serviteurs, tenanciers... Tous les pauvres gens secourus par Myrt taient l aussi, dvorant des yeux leur jeune princesse rayonnante de bonheur. Un un, ils s'avanaient, baisant sa main et celle du prince Arpad, murmurant des voeux de longue flicit... Et, pour eux, Myrt avait son plus joli sourire, son regard le plus doux. Une femme jeune encore, aux cheveux bruns grisonnants, s'avana la dernire, tremblante, les yeux baisss. A sa vue, le prince eut un violent tressaillement, ses traits se crisprent... La femme tait devant lui, courbe, presque agenouille. Par un suprme effort sur lui-mme, il tendit sa main que Marsa effleura de ses lvres. --Merci, seigneur! dit-elle d'une voix touffe. Et, en se redressant, elle enveloppa d'un regard d'ardente reconnaissance la jeune princesse qui lui souriait. Puis ce fut le repas dans la salle des Banquets--repas d'une ferique somptuosit qui runissait outre les nobles invits, tout le haut personnel de Voraczy. Le dessert termin, l'archevque se leva et prit des mains du Pre Joaldy une coupe de lapis-lazuli, encercle d'or et garnie de gemmes magnifiques. Depuis un temps immmorial, elle avait servi au mariage de tous les princes Milcza... Le prlat l'emplit de vin de Toka, il la bnit et s'avanant vers les nouveaux poux, la prsenta au prince Arpad. D'aprs le rite traditionnel Voraczy, c'tait l'poux qui devait, le premier, y tremper ses lvres, affirmant ainsi sa suprmatie conjugale, et la tendait ensuite sa femme. Aussi y eut-il dans l'assemble un vif mouvement de surprise lorsqu'on vit le prince, en un geste de respect chevaleresque, se pencher vers Myrt et approcher lui-mme de ses lvres la coupe blouissante. Aprs quoi, il but son tour, tandis que les assistants, se levant, acclamaient les nouveaux maris. Pendant qu'on se rpandait dans les salons, le prince et Myrt allrent faire le tour des longues tables dresses dans les jardins pour les tenanciers et les pauvres du pays. D'enthousiastes "eljen" les accueillirent, des malheureux sauvs de la misre ou du dsespoir par celle qui tait appele couramment "notre ange", baisaient la robe de Myrt... Le prince, visiblement ravi, emmena cependant bientt la jeune femme, car celle-ci, malgr son nergie, ne pouvait dissimuler compltement la fatigue qui la gagnait aprs la longue crmonie du matin et le repas interminable comme le voulait la tradition. --Maintenant, vous allez pouvoir vous reposer, ma Myrt. Ma mre et mes soeurs s'occuperont de nos htes. Voulez-vous que nous allions dans le parc? L'air dissipera peut-tre votre mal de tte. --Oh! volontiers! Mais n'aviez-vous pas quelque chose demander Mgr Gisza avant son dpart? --C'est vrai! Voyez comme j'ai besoin d'avoir prs de moi ma chre petite femme pour me rappeler tout!... Allez en avant, Myrt chrie, je vous rejoindrai dans un instant. Il l'attira lui, la baisa au front et s'loigna d'un pas rapide. Une bizarre impression s'empara soudain de Myrt. Il lui vint l'envie folle de le rappeler, de lui crier: "Non, non, restez prs de moi!" Allons, la fatigue l'avait rendue aujourd'hui bien nerveuse!... Elle raconterait tout l'heure Arpad cette singulire ide, et ils riraient tous deux de cet effroi enfantin. Elle se dirigea lentement vers le parc. Cette fin d'aprs-midi tait d'une douceur pntrante, empreinte de ce charme particulier des premires journes automnales. Les feuillages prenaient dj quelques teintes chaudes, le soleil dclinant rpandait une tideur exquise dans l'atmosphre. Comme la jeune femme passait prs d'un bosquet, elle vit remuer le feuillage, et elle ne put retenir un mouvement d'effroi lorsqu'une femme, couverte d'un manteau noir capuchon, se dressa tout coup devant elle. --Que faites-vous l? dit-elle en se ressaisissant aussitt. L'inconnue, au lieu de rpondre, interrogea en allemand, mais avec un accent tranger: --Avez-vous vu un portrait de la princesse Alexandra? --Oui... Mais que signifie?... D'un geste brusque, la femme fit retomber son capuchon, et une exclamation s'touffa dans la gorge de Myrt... Elle avait devant elle Alexandra... Oui, c'taient ses traits, son regard... Il sembla Myrt que son coeur s'arrtait de battre... L'trangre enveloppait d'un coup d'oeil haineux la jeune femme, plus blanche que sa robe d'pouse... --Vous ne vous attendiez pas cette rsurrection, princesse? dit-elle enfin d'un ton mordant. --Alors, vous... vous n'tes pas morte? Les mots s'chappaient machinalement des lvres ples de Myrt, elle n'avait plus conscience de ce qu'elle disait, un voile couvrait son regard, un croulement se faisait en elle... --Mais il parat, puisque me voici devant vous. C'est une vritable surprise, n'est-il pas vrai? On croyait cette pauvre Mrs Burnett morte et enterre... Malheureusement elle a survcu, et, apprenant le second mariage du prince Milcza, elle a eu la curiosit de connatre celle qui la remplaait, cette jeune Grecque que l'on disait si belle... Oh! la renomme n'a pas menti! Belle vous l'tes royalement! dit-elle avec un regard envieux. Et on dit encore que tout le monde vous aime... et lui surtout! Vous avez tous les bonheurs, la vie s'annonce radieuse pour vous... Et cependant un mot de moi peut tout vous enlever. Son regard, un peu voil sous les paupires retombantes, cherchait scruter la physionomie rigide de Myrt. --...Quand on saura que je vis, tout changera pour vous. L'Eglise dclarera nul votre mariage, ceux qui vous entouraient d'hommages aujourd'hui s'loigneront de vous. Voil ce qui vous attend, princesse Milcza, si Alexandra Ouloussof se dclare vivante... Mais il dpend de vous qu'elle demeure dans le tombeau. Pour cela, il vous suffira... Elle s'arrta une seconde. Myrt attachait sur elle un regard fixe... --...Il suffira que vous m'aidiez dans le grave embarras d'argent o je me trouve. Pour des raisons inutiles vous expliquer, je me suis spare de mon second mari, et je suis presque dans la misre. Vous tes, vous, la femme du plus opulent magnat de Hongrie. Il vous sera facile de me donner la somme d'argent ncessaire... ou bien, si vous le prfrez, quelques-uns des joyaux dont vous avez d tre comble. Alors je vous ferai le serment de me taire... Myrt eut tout coup un violent soubresaut. Jusque-l, les paroles de l'trangre taient arrives ses oreilles comme une sorte de bourdonnement. Dans l'pouvantable dsarroi de son esprit, dans la torture de son coeur, elle ne parvenait pas en saisir exactement le sens. Mais cette fois elle avait compris... --Taisez-vous!... c'est odieux! s'cria-t-elle d'une voix trangle, en tendant la main. Pour qui me prenez-vous?... Croyez-vous que ma conscience s'arrterait une seconde cette sacrilge tromperie?... Si vous dites vrai, c'est moi-mme qui l'apprendrai tous... et il n'y aura plus de princesse Milcza, fit-elle avec un brisement dans la voix. Une lueur de contrarit passa dans le regard d'Alexandra. --Allons donc, vous ne lcherez pas ainsi une telle position pour de simples scrupules de conscience! dit-elle en haussant les paules. Et que deviendrait le prince Milcza sans vous? Pensez-vous qu'il supporterait ce nouveau malheur? Oh! quelle douleur atroce broyait soudain le coeur de Myrt... --...Et vous-mme, qui devez lui tre si attache, vous qui tes si jeune et dont l'existence se trouvera ainsi brise, au moment o le plus enivrant bonheur vous tait promis?... Tous ces sacrifices, toutes ces souffrances, le simple silence vous les vitera... le silence et un peu d'argent. Myrt se dressa brusquement, elle tendit les mains dans un lan de toute sa jeune me loyale et pure... --Taisez-vous!... retirez-vous, misrable tentatrice! Je ne veux pas vous couter un instant de plus. Mgr Gisza est encore l, allez lui apprendre la vrit... Et tout l'heure, je partirai, je serai Myrt Elyanni comme hier... et Dieu nous accordera la grce de la rsignation, acheva-t-elle d'une voix touffe. L'trangre ne put retenir un geste de fureur. --Vous tes folle!... Il faut que vous acceptiez, je le veux, entendez-vous? Elle avait saisi le poignet de la jeune femme et le serrait violemment, tandis que ses yeux bleu ple l'enveloppaient d'un regard irrit. --Lchez-moi, ou j'appelle! dit fermement Myrt. La table des gardes forestiers n'est pas loin d'ici, ils m'entendront aussitt... Et si le prince vous voit, je ne rponds de rien... Les beaux traits de l'trangre taient convulss par une sorte de rage. Elle laissa aller cependant le poignet meurtri de Myrt, et dit avec une sourde fureur: --Vous tes une crature stupide et folle... Mais je saurai arriver mes fins d'une manire ou de l'autre. Vous entendrez encore parler de moi, princesse Milcza. Elle ramena brusquement le capuchon sur sa tte et s'loigna d'un pas rapide. Myrt demeura un instant immobile, ptrifie dans son anantissement affreux. Puis, passant d'un geste machinal la main sur son front, elle s'en alla au hasard vers le parc... Elle laissait traner sur le sol sa longue trane de moire que les rayons du soleil dclinant faisaient tinceler. Elle n'avait plus de penses, elle sentait ses ides vaciller dans son cerveau comprim par l'angoisse pouvantable... Elle se vit tout coup prs du temple grec. Une douleur atroce la mordit au coeur... Ici avaient eu lieu leurs fianailles, ici elle avait connu ce qu'elle tait pour lui... Une grande faiblesse envahit tout coup Myrt, ses jambes flchirent sous elle, et elle n'eut que le temps de se laisser tomber sur un des degrs du temple. L, le front entre ses mains, elle s'abma dans une douleur silencieuse, dans l'agonie de son me aux prises avec l'affreuse ralit. Elle ne songeait pas elle, sa vie brise, comme l'avait dit cette femme. Non, c'tait lui... lui seul qu'elle se reprsentait, l'me dchire, dsespre peut-tre. Il tait si nouveau converti encore!... Oh! la pense de sa douleur, de sa rvolte!... Elle se rappela tout coup que, par deux fois, elle avait demand de souffrir pour que Dieu accordt au prince Milcza la grce du bonheur temporel et surtout ternel. --Oh! mon Dieu, pour moi, ce que vous voudrez! Mais lui... lui qui a dj tant souffert! Comme une ironie mordante, les sons d'un orchestre de tziganes arrivaient jusqu' elle, rythmant une czarda. C'tait en son honneur que tout Voraczy tait en fte... pour ce mariage dont tous, ce soir, connatraient la nullit. De ces crmonies touchantes et magnifiques, de cette allgresse, de ce bonheur, il ne restait rien... Et il y aurait de nouveau, Voraczy, un homme au regard sombre, qui s'en irait solitaire travers son immense domaine, l'me broye de regrets douloureux... et peut-tre de haine contre "l'autre". --Mon Dieu, ayez piti! gmit Myrt. Elle se sentait dfaillir sous l'treinte de ce martyr moral... Et elle songea avec terreur qu'elle allait le voir, qu'il faudrait lui rvler l'atroce vrit, assister sa rvolte, son dsespoir, lutter, peut-tre, pour faire prvaloir les droits imprescriptibles de la loi divine... --Oh! non, je ne veux pas!... pas maintenant? murmura-t-elle en comprimant sa poitrine o le coeur battait grands coups prcipits. Il faut que je parte... je lui crirai... Elle ne songeait pas toutes les impossibilits qui se dressaient devant elle. Un effroi irraisonn, une crainte dchirante de voir "sa" douleur l'emportaient, la faisaient se dresser dbout, prte fuir au hasard... Mais il tait trop tard, un pas bien connu se faisait entendre... le prince apparaissait, se htant, le visage radieux... --Enfin, me voil, Myrt! Mon excellent oncle m'a un peu retenu... Mais qu'avez-vous? Il prononait ces mots d'un ton de terreur, en s'lanant vers la jeune femme dont le visage tait dcompos et les yeux presque hagards. Elle tendit les mains en balbutiant: --Partez, Arpad... laissez-moi... Je vous expliquerai... Mais je ne suis pas votre femme... --Myrt! Elle comprit, sa physionomie et au son de sa voix, qu'il la croyait folle. --Oh! non, j'ai toute ma raison! dit-elle d'un ton bris. Il faut nous sparer, Arpad, Dieu ne permet pas que je remplisse prs de vous les devoirs que j'avais accepts avec tant de bonheur. --Myrt, que voulez-vous dire? s'cria-t-il avec effroi en lui saisissant la main. Elle murmura, d'une voix si faible qu'il l'entendit peine: --Alexandra vit... Je l'ai vue... --Alexandra! Il la regardait avec stupeur, et de nouveau elle vit que sa crainte de tout l'heure reparaissait. --Non, je ne suis pas folle, je vous assure, Arpad! Je l'ai vue tout l'heure dans le jardin, elle m'a dit qu'elle avait chapp la mort, qu'elle s'tait spare de son second mari, elle a eu le cynisme de m'offrir le silence contre argent comptant... Le prince l'interrompit brusquement. --Une jeune femme qui ressemblait Alexandra? --Oui... Oh! c'tait elle, bien elle! J'avais vu son portrait, je l'ai reconnue aussitt! Le prince lcha la main de Myrt et, sortant de sa poche un petit sifflet d'or qui lui servait appeler ses gardes lorsqu'il avait une communication leur faire au cours de ses promenades dans le parc, il en tira un son prolong. Puis il se tourna vers Myrt stupfaite et lui prit les mains en posant son regard plein de tendresse sur le visage altr de la jeune femme. --Oh! si, vous tes ma femme devant Dieu et devant les hommes, ma bien-aime! Vous avez t la dupe d'une misrable aventurire... Un cri s'chappa de la gorge contracte de Myrt: --Arpad... oh! serait-ce vrai? --Oui, c'est la vrit absolue. Celle que vous avez vue est bien une Ouloussof, mais la soeur d'Alexandra, Fedora, une jeune soeur qui lui ressemble de frappante manire, bien que ceux qui ont connu l'ane puissent ds le premier abord distinguer quelques diffrences. Pour vous, qui n'aviez vu qu'un portrait, je comprends que vous ayez t saisie... Cette Fedora, marie et divorce ensuite comme sa soeur, est devenue une sorte d'aventurire, toujours la recherche d'expdients. Ayant lu quelque part l'annonce de notre mariage, elle aura eu l'ide de tenter quelque escroquerie... Mais soyez sans crainte, ma Myrt, sa soeur est bien morte. Jai pris tous mes renseignements, toutes mes prcautions, afin qu'il ne puisse subsister le moindre doute. Elle a survcu une heure encore ses affreuses brlures, et a rendu le dernier soupir entoure de la famille Burnett. Il n'y a aucun doute... aucun, je vous le rpte, Myrt! Une joie immense, surhumaine, envahissait la jeune femme. Elle murmura: "Arpad!... mon mari!", et s'affaissa demi vanouie. Il la reut entre ses bras, la fit asseoir prs de lui sur les degrs. Dj, elle reprenait ses sens, et, ses nerfs se dtendant, elle se mit sangloter doucement, la tte sur l'paule de son mari. Il la calmait avec de tendres paroles, et bientt les larmes cessrent, Myrt sentit qu'avec le bonheur les forces lui revenaient un peu... Un homme, portant la tenue des gardes forestiers du prince, apparut tout coup au bord de la clairire. Sur un signe de son matre, il s'avana jusqu'au pristyle... --Dulby, fais faire immdiatement une battue dans le parc et aux environs du chteau. Il s'agit de trouver et d'arrter une femme qui a effray la princesse et a tent de lui extorquer de l'argent. Elle est jeune, trs grande, trs blonde, de beaux traits, les yeux bleus ples... Pourriez-vous indiquer peu prs comment elle tait vtue, Myrt? --Elle avait un long manteau noir capuchon... Mais je ne saurais dire dans quelle direction elle est partie, j'tais si bouleverse!... --Peu importe, on cherchera partout. Elle ne peut encore tre bien loin... Tu as compris, Dulby? --Oui, Votre Excellence. --Va, et ne perds pas de temps. --Vous voulez la faire arrter, Arpad? dit Myrt, lorsque le garde se fut loign. --Certes!... J'avais appris il y a quelque temps qu'on la recherchait comme coupable d'une rcente escroquerie, et hier, il m'est parvenu un rapport sur sa prsence aux environs. J'ai eu le tort de n'y pas accorder l'attention ncessaire... Quelle souffrance je vous aurais vite ainsi, ma Myrt! Il contemplait avec douleur le cher visage o demeuraient encore les traces de l'pouvantable angoisse qui avait boulevers le coeur de Myrt. --Oh! c'est fini maintenant! dit-elle en souriant pour le rassurer. C'est fini, mon cher Arpad, puisque je sais maintenant que tout cela n'tait qu'un mauvais rve. Mais un frisson rtrospectif la secouait encore. --Si vous vous sentiez assez forte, nous rentrerions, chrie. L'air frachit un peu, et vous n'tes pas suffisamment couverte. --Oh! oui, je marcherai, avec votre appui, Arpad! Lentement, car elle tait encore affaiblie aprs cette terrible secousse morale, ils revinrent vers le chteau. Dans les salons, dans les jardins, on dansait au son des orchestres de tziganes. Personne ne s'tait dout du bref petit drame qui avait eu surtout pour thtre le coeur de Myrt. Evitant la partie du jardin o tourbillonnaient les couples, le prince conduisit sa femme vers son appartement. Il la fit entrer dans son cabinet de travail, l'installa dans un fauteuil prs de la fentre, sonna Miklos pour faire apporter du th... Le calme revenait de plus en plus dans Myrt, sous l'influence de cette affectueuse sollicitude, dans l'atmosphre tranquille de cette pice immense meuble avec une somptuosit artistique et svre, et orne profusion de fleurs admirables. Au-dessus du bureau de son mari, elle voyait le dernier tableau d au pinceau de Christos Elyanni, celui qui le reprsentait avec sa femme et sa fille. D'accord avec Myrt, le prince l'avait fait placer dans cette pice o il se tiendrait souvent avec sa femme. --De cette faon, puisque je n'ai pas eu le bonheur de connatre vos chers parents, je les aurai souvent sous les yeux, ainsi que vous, ma petite Myrt, avait-il dit sa fiance. Comme ils auraient t heureux du bonheur de leur enfant! Ce matin, Myrt avait prouv une impression de tristesse en songeant leur absence... Et maintenant encore, une larme brillait dans les yeux qui s'attachaient sur la tableau... Mais une main saisit la sienne, une voix chaude, la chre voix qu'elle avait cru tout l'heure ne plus entendre, murmura son oreille: --Ne pleurez pas, ma femme aime, car aujourd'hui, ils sont heureux de notre bonheur, ils vous bnissent... ils nous bnissent, ma chre petite Myrt. Elle leva vers lui son regard rayonnant, o se refltait si bien toujours l'me pure, vaillante et tendre de Myrt, et il murmura: --J'aime vos yeux, Myrt!... Vous rappelez-vous que notre petit Karoly disait ainsi?... Lui aussi avait t pris la lumire de ces grands yeux... Miklos entra, apportant le th, il annona que le garde Dulby tait prt rendre compte de sa mission. --Dj! A la bonne heure!... Fais-le entrer, Miklos. Le garde apparut, couvert de poussire, et s'avana de quelques pas au milieu de la pice. --Eh bien! c'est fait, Dulby? --Oui, Votre Excellence, elle est arrte. Mais elle tait arme et a tir un coup de revolver sur Mihacz qui est assez grivement bless, je le crains. --Oh! pauvre garon! s'cria Myrt. Arpad, nous allons le voir? --Pas vous, Myrt, c'est assez d'motions pour aujourd'hui. Restez bien tranquille ici, je reviens dans un moment, aprs avoir su ce que pense le docteur de cette blessure. Dans la grande pice o flottait un parfum lger elle demeura seule, et, fermant les yeux, elle essaya de revoir avec calme les affres par lesquelles elle venait de passer. Dieu l'avait exauce, elle avait souffert une brve mais douloureuse agonie, et lui, son mari, lui dont elle avait dit un jour: "Son bonheur est mon bonheur", avait t pargn par la misricorde divine. Un hymne de reconnaissance s'levait de l'me de Myrt, o le calme tait revenu complet maintenant. Un peu penche, les mains jointes, elle priait pour "lui", pour le pauvre homme frapp en accomplissant son devoir, pour la malheureuse criminelle qui l'avait tant fait souffrir... Le prince Milcza entra en disant d'un ton joyeux: --Allons, il n'y a rien de grave, rien absolument. Ce brave Mihacz sera sur pied dans quelques jours, et il y gagnera une augmentation de traitement qui sera fort bien accueillie par sa nombreuse famille. Il s'assit prs de sa femme et la baisa au front en disant avec motion: --Chassez maintenant tous ces vilains nuages qui ont tent d'assombrir le premier jour de notre union, ma Myrt. Vous continuerez tre pour moi la chre, la radieuse fe aux fleurs... car c'est par l'influence de vos vertus que le repentir, la foi et la charit, ces fleurs clestes, se sont panouis dans l'me autrefois rvolte et endurcie, dans la pauvre me malade du prince Milcza. FIN. End of the Project Gutenberg EBook of L'Exilee, by Delly License: Share Alike