Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallire and the Online Distributed Proofreading Team. AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK CHARLES DICKENS AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK ROMAN ANGLAIS TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR SOUS LA DIRECTION DE P. LORAIN PAR P. GROLIER TOME SECOND PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1893 AVENTURES DE M. PICKWICK. * * * * * CHAPITRE PREMIER. Comment les pickwickiens firent et cultivrent la connaissance d'une couple d'agrables jeunes gens, appartenant une des professions librales; comment ils foltrrent sur la glace; et comment se termina leur visite. Eh bien! Sam, il gle toujours? dit M. Pickwick son domestique favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de Nol, pour lui apprter l'eau chaude ncessaire. L'eau du pot eau n'est plus qu'un masque de glace, monsieur. --Une rude saison, Sam! --Beau temps pour ceux qui sont bien vtus, monsieur, comme disait l'ours blanc en s'exerant patiner. --Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en dnouant son bonnet de nuit. --Trs-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de carabins. --Une couple de quoi? s'cria M. Pickwick en s'asseyant sur son lit. --Une couple de carabins, monsieur. --Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain si c'tait un animal vivant ou quelque comestible. --Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. Mais tout le monde sait que c'est un chirurgien. --Oh! un chirurgien? --Justement, monsieur. Quoique a, ceux-l ne sont que des chirurgiens en herbe; ce sont seulement des apprentis. --En d'autres termes, ce sont, je suppose, des tudiants en mdecine? Sam Weller fit un signe affirmatif. J'en suis charm, dit M. Pickwick, en jetant nergiquement son bonnet sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement est mri par l'habitude d'observer et de rflchir; dont les gots sont purs par l'tude et par la lecture: je serai charm de les voir. --Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam. --Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que j'aime: surabondance d'esprits animaux et de socialit. --Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de son matre; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe ferme de l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a pris un baril d'hutres entre ses genoux, il les ouvre la vapeur, et les avale de mme, et avec les coquilles il vise not' jeune popotame qui est endormi dans le coin de la chemine. --Excentricits du gnie, Sam. Vous pouvez vous retirer. Sam se retira, en consquence, et M. Pickwick, au bout d'un quart d'heure, descendit pour djeuner. Le voici la fin, s'cria le vieux Wardle. Pickwick, je vous prsente le frre de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, et vous pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami intime, monsieur.... --M. Bob Sawyer, dit M. Benjamin Allen. Et l-dessus, M. Bob Sawyer et M. Benjamin Allen clatrent de rire en duo. M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; aprs quoi Ben et son ami intime s'occuprent trs-assidment des comestibles, ce qui donna au philosophe la facilit de les examiner. M. Benjamin Allen tait un jeune homme pais, ramass, dont les cheveux noirs avaient t taills trop courts, dont la face blanche tait taille trop longue. Il s'tait embelli d'une paire de lunettes, et portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui tait boutonn jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de jambes, revtues d'un pantalon couleur de poivre, termin par une paire de bottes imparfaitement cires. Quoique les manches de son habit fussent courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et quoique son visage ft assez large pour admettre l'encadrement d'un col de chemise, il n'tait orn d'aucun appendice de ce genre. Au total, son costume avait l'air un peu moisi, et il rpandait autour de lui une pntrante odeur de cigares bon march. M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vtement bleu moiti paletot, moiti redingote, d'un large pantalon cossais, d'un grossier gilet doubles revers, avait cet air de prtention mal propre, cette tournure fanfaronne, particulire aux jeunes gentlemen qui fument dans la rue durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les garons des tavernes par leur nom de baptme, et accomplissent dans la rue divers autres exploits non moins factieux; il portait un gros bton, orn d'une grosse pomme, se gardait de mettre des gants, et ressemblait en somme un Robinson Cruso, tomb dans la dbauche. Telles taient les deux notabilits auxquelles M. Pickwick fut prsent, dans la matine du jour de Nol. Superbe matine, messieurs, dit-il. M. Bob Sawyer fit un lger signe d'assentiment cette proposition, et demanda la moutarde M. Benjamin Allen. --tes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. Pickwick. --De l'auberge du _Lion-Bleu_, Muggleton, rpondit brivement M. Allen. --Vous auriez d arriver hier au soir, continua M. Pickwick. --Et c'est ce que nous aurions fait, rpliqua Bob Sawyer, mais l'eau-de-vie du _Lion-Bleu_ tait trop bonne pour la quitter si vite; pas vrai, Ben? --Certainement, rpondit celui-ci, et les cigares n'taient pas mauvais, ni les ctelettes de porc frais non plus, hein Bob? --Assurment, repartit Bob; et les amis intimes recommencrent plus vigoureusement leur attaque sur le djeuner, comme si le souvenir du souper de la veille leur avait donn un nouvel apptit. Mastique, Bob, dit Allen son compagnon, d'un air encourageant. --C'est ce que je fais, rpondit M. Bob; et, pour lui rendre justice, il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment. --Vive la dissection pour donner de l'apptit, reprit M. Bob Sawyer, en regardant autour de la table. M. Pickwick frissonna lgrement. propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette jambe? -- peu prs, rpondit M. Sawyer, en s'administrant la moiti d'une volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant. --Vraiment? dit ngligemment M. Allen. --Mais oui, rpliqua Bob Sawyer, la bouche pleine. --Je me suis inscrit pour un bras notre cole, reprit M. Allen. Nous nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous ne trouvons pas d'amateur pour la tte. Vous devriez bien la prendre. --Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi. --Bah! bah! --Impossible! une cervelle, je ne dis pas.... Mais une tte tout entire, c'est au-dessus de mes moyens. --Chut! chut! messieurs! s'cria M. Pickwick; j'entends les dames. M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentrrent de leur promenade matinale. Elles avaient t galamment escortes par MM. Snodgrass, Winkle et Tupman. Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait plus de surprise que de plaisir, la vue de son frre. --Je te ramne demain la maison, Arabelle, rpondit Benjamin. M. Winkle devint ple. Tu ne vois donc pas Bob Sawyer? poursuivit l'tudiant, d'un ton de reproche. Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la serrait d'une manire visible, M. Winkle sentit dans son coeur un frmissement de haine. Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu t prsent M. Winkle? --Non, mais ce sera avec plaisir, rpondit son frre gravement; puis il salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se dvisageaient du coin de l'oeil avec une mfiance mutuelle. L'arrive de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en rsultait pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence, modifi d'une manire dplaisante l'entrain de la compagnie, si l'amabilit de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hte ne s'taient pas dployes au plus haut degr pour le bonheur commun. M. Winkle s'insinua graduellement dans les bonnes grces de M. Benjamin Allen, et entama mme une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, grce l'eau-de-vie, au djeuner et la causerie, se trouvait dans une situation d'esprit des plus factieuses. Il raconta avec beaucoup de verve comment il avait enlev une tumeur sur la tte d'un vieux gentleman, illustrant cette agrable anecdote en faisant, avec son couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, la grande dification de son auditoire. Aprs le djeuner, on se rendit l'glise, o M. Benjamin Allen s'endormit profondment, tandis que M. Bob Sawyer dtachait ses penses des choses terrestres par un ingnieux procd, qui consistait graver son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre pouces de hauteur environ. Aprs un goter substantiel, arros de forte bire et de cerises l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit ses htes: Que pensez-vous d'une heure passe sur la glace? Nous avons du temps revendre. --Admirable! s'cria Benjamin Allen. --Fameux! acclama Bob Sawyer. --Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, ncessairement? --Eh!... oui, oh! oui, rpliqua M. Winkle. Mais... mais je suis un peu rouill. --Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime tant voir patiner! --C'est si gracieux! continua une autre jeune demoiselle. Une troisime jeune demoiselle ajouta que c'tait lgant; une quatrime, que c'tait arien. J'en serais enchant, rpliqua M. Winkle en rougissant; mais je n'ai pas de patins. Cette objection fut aisment surmonte: M. Trundle avait deux paires de patins, et le gros joufflu annona qu'il y en avait en bas une demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle dclara qu'il tait ravi; mais, en disant cela, il avait l'air parfaitement misrable. M. Wardle conduisit donc ses htes vers une large nappe de glace. Sam Weller et le gros joufflu balayrent la neige qui tait tombe la nuit prcdente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une dextrit qui, aux yeux de M. Winkle, tait absolument merveilleuse. Ensuite il se mit tracer des cercles, crire des huit, inscrire sur la glace, sans s'arrter un seul instant, une collection d'agrables emblmes, l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un vritable enthousiasme, quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assists par ledit Bob, accomplirent nombre de figures et d'volutions mystiques. Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains taient bleus de froid, s'occupait mettre ses patins avec la pointe par derrire et emmler les courroies de la manire la plus complique. Il avait t aid dans cette opration par M. Snodgrass, qui se connaissait en patins peu prs aussi bien qu'un Hindou; nanmoins, grce l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrs assez solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin lev sur ses jambes. Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en route, cette heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre. --Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noy. Comme c'est glissant, Sam! --La glace est presque toujours comme a. Tenez-vous donc, monsieur. Cette dernire exhortation tait inspire Sam par un brusque mouvement du patineur, qui semblait avoir un dsir frntique de lever ses pieds vers le ciel et de briser la glace avec le derrire de sa tte. Voil... voil des patins bien peu solides; n'est-ce pas, Sam? balbutia M. Winkle, en trbuchant. --Je crois plutt, rpliqua l'autre, que c'est le gentleman qui est dedans qui n'est pas solide. --Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout fait ignorant de ce qui se passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience. --Oui, oui, rpondit l'infortun jeune homme, avec un sourire qui faisait mal voir; oui, oui, j'y vais l'instant. --Voil que a va commencer! dit Sam en cherchant se dgager. Allons, monsieur, en route! --Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant son soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle maintenant que j'ai la maison deux habits qui ne me servent plus; je vous les donnerai, Sam. --Merci, monsieur. --Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; ne me lchez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce matin, pour vos trennes de Nol, mais vous les aurez cette aprs-midi, Sam. --Vous tes bien bon, monsieur. --Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? L... c'est cela. Je m'y habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam! M. Winkle, pench en avant, et le corps presque en deux, tait soutenu par Sam, et s'avanait sur la glace d'une manire singulire, mais trs-peu arienne, lorsque M. Pickwick cria, fort innocemment, du bord oppos: Sam! --Monsieur! --Venez ici, j'ai besoin de vous. --Lchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon matre, qui m'appelle? Lchez-moi donc, monsieur! En parlant ainsi, Sam se dgagea par un violent effort, des mains du malheureux M. Winkle et lui communiqua en mme temps une vitesse considrable. Aussi, avec une prcision qu'aucune habilet n'aurait pu surpasser, l'infortun patineur arriva-t-il rapidement au milieu de ses trois confrres, au moment mme o M. Bob Sawyer accomplissait une figure d'une beaut sans pareille; M. Winkle se heurta violemment contre lui, et tous les deux tombrent sur la glace avec un grand fracas. M. Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer tait dj relev, mais M. Winkle tait trop prudent pour en faire autant, avec des patins aux pieds. Il tait assis sur la glace et faisait des efforts convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage exprimait l'angoisse la plus profonde. tes-vous bless? demanda anxieusement Ben Allen. --Pas beaucoup, rpondit M. Winkle, en frottant son dos. --Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un empressement gnreux. --Non! non! merci, rpliqua vivement le pickwickien dsaronn. --Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer. Le philosophe tait indign! Il fit un signe Sam Weller, en disant d'une voix svre: tez-lui ses patins. --Les ter? mais je ne fais que commencer, reprsente M. Winkle, d'un ton de remontrance. --tez-lui ses patins, rpta M. Pickwick avec fermet. On ne pouvait rsister un ordre donn de cette manire. M. Winkle permit silencieusement Sam de l'excuter. Levez-le, dit M. Pickwick. Sam aida M. Winkle se relever. M. Pickwick s'loigna de quelques pas, et ayant fait signe son jeune ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pntrant et pronona d'un ton peu lev, mais distinct et emphatique, ces paroles remarquables: Vous tes un imposteur, monsieur. --Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant. --Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le dsirez: un blagueur, monsieur. Ayant laiss tomber ces mots d'une lvre ddaigneuse, le philosophe tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la socit. Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus rapporte, Sam et le gros joufflu avaient runi leurs efforts pour tablir une glissade, et s'exeraient d'une manire trs-brillante. Sam, en particulier, excutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle vulgairement _cogner la porte du savetier_, et qui consiste glisser sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace d'un coup redoubl. La glissade tait longue et luisante, et comme M. Pickwick se sentait moiti gel d'tre rest si longtemps tranquille, il y avait dans ce mouvement quelque chose qui semblait l'attirer. Voil un joli exercice, et qui doit bien rchauffer, n'est-ce pas? dit-il M. Wardle. --Oui, ma foi! rpondit celui-ci, qui tait tout essouffle d'avoir converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur la glace mille figures gomtriques. Glissez-vous? --Je glissais autrefois, quand j'tais enfant; sur les ruisseaux. --Essayez maintenant. --Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plat! s'crirent toutes les dames. --Je serais enchant de vous procurer quelque amusement, repartit le philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai gliss! --Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en tant ses patins avec l'imptuosit qui le caractrisait. Allons! je vous tiendrai compagnie; venez! Et en effet le joyeux vieillard s'lana sur la glissade avec une rapidit digne de Sam Weller, et qui enfonait compltement le gros joufflu. M. Pickwick le contempla un instant d'un air rflchi, ta ses gants, les mit dans son chapeau, prit son lan deux ou trois fois sans pouvoir partir, et la fin, aprs avoir couru sur la glace la longueur d'une centaine de pas, se lana sur la glissade et la parcourut lentement et gravement, avec ses jambes cartes de deux ou trois pieds. L'air retentissait au loin des applaudissements des spectateurs. Il ne faut pas laisser la marmite le temps de se refroidir, monsieur, cria Sam; et le vieux Wardle s'lana de nouveau sur la glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; chacun glissant sur les talons de son prdcesseur, tous courant l'un aprs l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait dpendu de leur vlocit. La manire dont M. Pickwick excutait son rle dans cette crmonie, offrait un spectacle du plus haut intrt. Avec quelle anxit, avec quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au risque imminent de le renverser! Arriv la fin de la glissade, avec quelle satisfaction il se relchait graduellement de la crispation pnible qu'il avait dploye d'abord, et, tournant sur lui-mme, dirigeait son visage vers le point d'o il tait parti! Quel jovial sourire se jouait sur ses lvres quand il avait accompli sa distance, quel empressement pour reprendre son rang et pour courir aprs son prdcesseur! Ses gutres noires trottaient gaiement travers la neige; ses yeux rayonnaient de gaiet derrire ses lunettes, et quand il tait renvers (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), quel plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflamme, avec une ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre! Le jeu s'chauffait de plus en plus; on glissait de plus en plus vite; on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit entendre. On se prcipite vers le bord; les dames jettent un cri d'horreur; M. Tupman y rpond par un gmissement; un vaste morceau de glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: c'tait tout ce qui restait de ce grand homme. La crainte, le dsespoir taient gravs sur tous les visages. Les hommes plissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. Winkle s'taient saisis convulsivement par la main, et contemplaient d'un oeil effar la place o avait disparu leur matre; tandis que M. Tupman, emport par le dsir de secourir efficacement son ami, et de faire connatre, aussi clairement que possible, aux personnes qui pourraient se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait travers champs comme un possd, en criant de toute la force de ses poumons: Au feu! au feu! au feu! Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence de l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la convenance qu'il y aurait saigner gnralement toute la compagnie, afin de s'exercer la main, lorsqu'une tte et des paules sortirent de dessous les flots et offrirent aux regards enchants des assistants les traits et les lunettes de M. Pickwick. Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, vocifra M. Snodgrass. --Oui! hurla M. Winkle, profondment mu; je vous en supplie, soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi! Cette adjuration n'tait peut-tre pas fort ncessaire; car, suivant toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, il n'aurait pas manqu de le faire pour l'amour de lui-mme. Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond? --Oui, certainement, rpondit M. Pickwick, en respirant longuement et en pressant ses cheveux pour en faire dcouler l'eau; je suis tomb sur le dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes. La vrit de cette assertion tait corrobore par la cuirasse d'argile qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme le gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis pour dlivrer le philosophe embourb. Aprs bien des craquements, des claboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, la fin, tir de sa dsagrable situation et se retrouva sur la terre ferme. Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume pouvantable, s'cria mily. --Pauvre chre me! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans mon chle, M. Pickwick. --C'est ce qu'il y a de mieux faire, ajouta M. Wardle. Ensuite, courez la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans votre lit sur-le-champ. Une douzaine de chles furent offerts l'instant, et M. Pickwick, ayant t emmaillot dans trois ou quatre des plus chauds, s'lana vers la maison, sous la conduite de Sam, offrant ceux qui le rencontraient le singulier phnomne d'un homme g, ruisselant d'eau, la tte nue, les bras attachs au corps par un chle fminin et trottant sans aucun but apparent avec une vitesse de six bons milles l'heure. Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait gure des apparences. Soutenu par Sam, il continua courir de toutes ses forces jusqu' la porte de Manoir-Ferme, o M. Tupman, arriv quelques minutes avant lui, avait dj rpandu la terreur. La vieille lady, saisie de palpitations violentes, se dsolait, dans l'inbranlable conviction que le feu avait pris la chemine de la cuisine: genre de calamit qui se prsentait toujours son esprit sous les plus affreuses couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation. M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans son lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son dner. Bientt aprs, on monta un bol de punch, et il y eut des rjouissances gnrales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux Wardle ne voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux fonctions de _fauteuil_ de la prsidence, et M. Pickwick, nomm prsident de la table. Un second, un troisime bol furent apports, et le lendemain matin, quand le prsident s'veilla, il ne ressentait aucun symptme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit trs-bien remarquer M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet dsir, c'est simplement parce que le patient tait tomb dans l'erreur vulgaire de n'en pas prendre suffisamment. Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les ftes de Nol avaient forme. Les collgiens qui se quittent en sent enchants; mais plus tard, dans la vie du monde, ces sparations deviennent pnibles. La mort, l'intrt, les changements de fortune divisent chaque jour d'heureux groupes, dont les membres, disperss au loin, ne se rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit exactement le cas dans cette circonstance; nous dsirons seulement informer nos lecteurs que les htes de M. Wardle se sparrent pour le moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent de nouveau leur place l'extrieur de la voiture de Muggleton, pendant que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frre Benjamin et de l'ami intime dudit frre, se rendait sa destination. Nous sommes oblig de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle tait cette destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne l'ignorait pas. Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes tudiants le prirent part d'un air mystrieux. Dites donc, vieux, o se trouve votre perchoir? lui demanda M. Bob Sawyer, en introduisant son index entre deux des ctes du philosophe, dmontrant la fois, par cette action, sa gaiet naturelle et ses connaissances ostologiques. M. Pickwick rpondit qu'il perchait, pour le moment, l'htel du _George et Vautour_. Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer. --Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick. --Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. _Lant-street, Borough_. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprs de _Guy's hospital_. Quand vous avez pass l'glise Saint-George, vous tournez droite. --Je vois cela d'ici. --Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous. J'aurai quelques tudiants en mdecine ce soir-l; Ben y sera, et nous n'engendrerons pas de mlancolie. M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il prouverait rencontrer les tudiants en mdecine; et, des poignes de main ayant t changes, nos nouveaux amis se sparrent. Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes expos ce qu'on nous demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen, et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass causait part avec mily Wardle, et, dans ce cas, quel tait le sujet de leur conversation. Nous rpondrons ceci que, quoi qu'ils aient pu dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout M. Pickwick, ni M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, durant tout ce temps, ils soupirrent toutes les trois minutes et refusrent d'un air tnbreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur taient offertes. Si nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement. CHAPITRE II. Consacr tout entier la loi et ses savants interprtes. Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant toute la matine, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la moiti de la soire, dans le temps des sessions, une arme de clercs d'avous portant d'normes paquets de papiers sous leurs bras et dans leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le premier clerc, qui a pay une pension, qui est avou en perspective, possde un compte courant chez son tailleur, reoit des invitations de soires, connat une famille dans Gower-street et une autre dans Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son pre, entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate des clercs. Il y a le clerc salari, externe ou interne, suivant les cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires orner sa personne et la divertir. Trois fois par semaine, au moins, il assiste moiti prix[1] aux reprsentations du thtre d'_Adelphi_, et fait majestueusement la dbauche dans les tavernes qui restent ouvertes aprs la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expditionnaire, homme d'un certain ge, pre d'une nombreuse famille: il est toujours rp et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier habit; ils prouvent un mpris convenable pour les enfants l'cole, se cotisent en retournant la maison, le soir, pour l'achat de saucissons et de _porter_, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie. Il y a, en un mot, des varits de clercs trop nombreuses pour que nous puissions les numrer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les voit toutes, certaines heures rgles, s'engouffrer dans les lieux sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent. [Footnote 1: une certaine heure, les places des thtres anglais ne se payent plus que moiti prix.] Ces antres, isols du reste du monde, nous reprsentent les bureaux publics de la justice. L sont lances les assignations; l les jugements sont signs; l les dclarations sont remplies; l une multitude d'autres petites machines sont ingnieusement mises en mouvement pour la torture des fidles sujets de Sa Majest, et pour le profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, sentant le renferm, o d'innombrables feuilles de parchemin qui y transpirent en secret depuis un sicle, mettent un agrable parfum, auquel vient se mler, pendant la journe, une odeur de moisissure, et pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et de chandelles rances. Une quinzaine de jours aprs le retour de M. Pickwick Londres, on vit entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un individu dont les longs cheveux taient scrupuleusement rouls autour des bords de son chapeau, priv de poil. Il avait un habit brun, avec des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre tait si bien tir sur ses bottes la Blcher, que ses genoux menaaient chaque instant de sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de parchemin, long et troit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec des blancs pour les noms, une copie imprime du parchemin. Il remplit les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'loigna d'un pas prcipit. L'homme l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques, n'tait autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner vers l'tude d'o il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et entrant tout droit dans l'htel du _George et Vautour_, il demanda si un certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas. Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M. Pickwick. Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-mme. Votre nom, monsieur? demanda le garon. --Jackson, rpondit le clerc. Le garon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui pargna la peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la chambre avant qu'il et pu articuler une syllabe. Ce jour-l, M. Pickwick avait invit ses trois amis dner, et ils taient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M. Jackson se prsenta de la manire qui vient d'tre indique. Comment vous portez-vous, monsieur, dit-il, en faisant un signe de tte M. Pickwick. Le philosophe salua d'un air lgrement surpris, car la physionomie de M. Jackson ne s'tait pas loge dans sa mmoire. Je viens de chez Dodson et Fogg, dit M. Jackson d'un ton explicatif. Notre hros s'chauffa ce nom. Monsieur, dit-il, adressez vous mon homme d'affaire, Perker, de _Gray's-Inn_.--Garon: reconduisez ce gentleman. --Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rtorqua Jackson en posant son chapeau par terre, d'un air dlibr, et en tirant de sa poche le morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit tre signifie par un clerc ou un agent, parlant sa personne, etc., etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalits lgales, eh! eh! M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi: Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,--qui de vous, messieurs, s'appelle Snodgrass? cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut pas besoin de faire une autre rponse. Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manire plus affable qu'auparavant. J'ai un petit papier vous remettre, monsieur. -- moi? s'cria M. Snodgrass. --C'est seulement une citation, un _sub poena_ dans l'affaire Bardell et Pickwick, la requte de la plaignante, rpliqua le clerc, en choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 fvrier, bien que la citation porte la date du dix, et nous avons demand un jury spcial. Voil pour vous, monsieur Snodgrass; et en parlant ainsi, M. Jackson prsenta le parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le papier et le shilling. M. Tupman avait considr cette opration avec un tonnement silencieux. Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui l'improviste: Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur? M. Tupman jeta un coup d'oeil M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses yeux tout grands ouverts aucun encouragement nier son identit, il rpliqua: Oui, monsieur, mon nom est Tupman. --Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine? M. Winkle balbutia une rponse affirmative, et tous les deux furent alors approvisionns d'un morceau de papier et d'un shilling par l'adroit M. Jackson. Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom de Samuel Weller, monsieur Pickwick. --Garon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique. Le garon se retira fort tonn, et M. Pickwick fit signe Jackson de s'asseoir. Il y eut un silence pnible, qui fut la fin rompu par l'innocent dfendeur. Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je suppose que l'intention de vos patrons est de chercher m'incriminer par le tmoignage de mes propres amis? M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le ct gauche de son nez, afin d'intimer qu'il n'tait pas l pour divulguer les secrets de la boutique, puis il rpondit d'un air jovial: Peux pas dire.... Sais pas. --Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles t remises? --Votre souricire est trs-bonne, monsieur Pickwick, rpliqua Jackson en secouant la tte; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas de mal essayer, mais il n'y a pas grand'chose tirer de moi. En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire la compagnie; et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa main droite un moulin caf imaginaire, accomplissant ainsi une gracieuse pantomime, fort en vogue cette poque, mais par malheur presque oublie maintenant, et que l'on appelait _faire le moulin_. Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lanc ces citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu' attendre jusqu' ce que l'action arrive, et ils le sauront alors. M. Pickwick jeta un regard de dgot excessif son malencontreux visiteur, et aurait probablement accumul d'effroyables anathmes sur la tte de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas t empch par l'arrive de Sam. Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement. --Une des plus grandes vrits que vous ayez dites depuis bien longtemps, rpondit Sam d'un air fort tranquille. --Voici un _sub poena_ pour vous, monsieur Weller? --Qu'est-ce que c'est que a, en anglais? --Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre explication. --Lequel? --Ceci, rpliqua Jackson en secouant le parchemin. --Ah! c'est a l'original? Eh bien! je suis charm d'avoir vu l'original; c'est un spectacle bien agrable et qui me rjouit beaucoup l'esprit. --Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg. --Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent si peu, de m'envoyer un cadeau. Voil ce que j'appelle une fire politesse, monsieur. C'est trs-honorable pour eux de rcompenser comme a le mrite o il se trouve; m'en voil tout mu. En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa paupire gauche, l'instar des meilleurs acteurs quand ils excutent du pathtique bourgeois. M. Jackson paraissait quelque peu intrigu par les manires de Sam; mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien dire, il fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans sa main, pour sauver les apparences, et retourna son tude rendre compte de sa mission. M. Pickwick dormit peu cette nuit-l. Sa mmoire avait t dsagrablement rafrachie au sujet de l'action Bardell. Il djeuna de bonne heure le lendemain, et ordonnant Sam de l'accompagner, se mit en route pour _Gray's Inn Square_. Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrire lui: Sam! --Monsieur, fit Sam en s'avanant auprs de son matre. --De quel ct? --Par Newgate-Street, monsieur. M. Pickwick ne se remit pas immdiatement en route, mais pendant quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et poussa un profond soupir. Qu'est-ce qu'il y a, monsieur? --Ce procs, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain. --Remarquable concidence, monsieur. --Quoi de remarquable, Sam? --Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une violation de promesse de mariage. [Footnote 2: Jour o un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des dclarations srieuses ou ironiques.] Le sourire de Sam Weller n'veilla aucun rayon de gaiet sur le visage de son matre, qui se dtourna vivement et continua son chemin en silence. Depuis quelque temps, M. Pickwick, plong dans une profonde mditation, trottait en avant et Sam suivait par derrire, avec une physionomie qui exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et de chaque chose; tout coup, Sam, qui tait toujours empress de communiquer son matre les connaissances spciales qu'il possdait, hta le pas jusqu' ce qu'il ft sur les talons de M. Pickwick, et, lui montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit: Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur. --Oui; elle en a l'air. --Une fameuse fabrique de saucisses. --Vraiment? --Vraiment? rpta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est l qu'un respectable industriel a disparu mystrieusement il y a quatre ans. M. Pickwick se retourna brusquement. Est-ce que vous voulez dire qu'il a t assassin? --Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que a, monsieur. Il tait le matre de cette boutique et l'inventeur d'une nouvelle mcanique vapeur, patente, pour fabriquer des saucisses sans fin. Sa machine aurait aval un pav, si vous l'aviez mis auprs, et l'aurait broy en saucisses aussi aisment qu'un tendre bb. Il tait joliment fier de sa mcanique, comme vous pensez; et, quand elle tait en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu' ce qu'il devint tout mlancolique de joie. Il aurait t heureux comme un roi dans la possession de cette mcanique-l et de deux jolis enfants par-dessus le march, s'il n'avait pas eu une femme qui tait la plus mauvaise des mauvaises. Elle tait toujours autour de lui le tarabuster et lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y pouvait plus tenir. Voyez-vous, ma chre, qu'il lui dit un jour, si vous persvrez dans cette sorte d'amusement, je veux tre pendu si je ne pars pas pour l'Amrique. Et voil, qu'il dit.--Vous tes un grand feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux Amricains, si vous y allez. Alors elle continue l'agoniser pendant une demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrire la boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera prir, et tout a avec des coups de pied et des coups de poing, que a dure trois heures. Pour lors, voil que le lendemain matin, le mari ne se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait mme pas mis son paletot; ainsi, il tait clair qu'il ne s'tait pas pay l'Amrique. Cependant il ne revient pas le jour d'aprs, ni la semaine d'aprs non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui tait fort libral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. Alors, tous les canaux sont visits; et, pendant deux mois aprs, toutes les fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go la boutique des saucisses; mais pas un ne rpondait au signalement. Elle fit courir le bruit que son mari s'tait sauv, et elle continua son commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, trs-maigre, vient dans la boutique, en grande colre. tes-vous la matresse de cette boutique ici? dit-il.--Oui, qu'elle dit.--Eh bien! madame, je suis venu pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas tre trangls cause de vous. Et plus que a; permettez-moi de vous observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du boeuf aussi bon march que des boutons.--Des boutons? monsieur, dit-elle.--Des boutons, madame, dit l'autre en dployant un morceau de papier et lui montrant vingt ou trente moitis de boutons. Voil un joli assaisonnement pour des saucisses, madame; des boutons de culotte.--Saperlote! s'crie la veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari! L-dessus, voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. Je vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est btement converti en saucisses! Et c'tait vrai, monsieur, poursuivit Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick, c'tait vrai. Ou bien, peut-tre qu'il avait t pris dans la machine. Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours ador les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a jamais plus entendu parler depuis! La relation de cette touchante tragdie domestique amena le matre et le valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte moiti ouverte, tait en conversation avec un homme dont l'air et les vtements paraissaient galement misrables. Ses bottes taient sans talons, et ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de privations, presque de dsespoir sur sa figure maigre et creuse par les soucis. Il avait la conscience de sa pauvret, car il se rangea sur le ct obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha. C'est bien malheureux, disait l'tranger avec un soupir. --Effectivement, rpondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte, et en l'effaant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire quelque chose? --Quand pensez-vous qu'il reviendra? --Je n'en sais rien du tout, rpliqua Lowten, en clignant de l'oeil M. Pickwick, pendant que l'tranger abaissait ses regards vers le plancher. --Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, en regardant d'un air d'envie dans le bureau. --Oh! non, rtorqua le clerc en se plaant plus exactement au centre de la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine... et c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'aprs. Quand une fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir. --Hors de la ville! s'cria M. Pickwick, juste ciel! que c'est malheureux! --Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une lettre pour vous. L'tranger parut hsiter. Il contempla de nouveau le plancher; et le clerc fit un signe du coin de l'oeil M. Pickwick, comme pour lui faire entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce que c'tait, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il se serait agi de sa vie. Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur Watty, voulez-vous me donner un message, ou bien revenir? --Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre o en est mon affaire, rpondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez pas, monsieur Lowten. --Non, non, je ne l'oublierai pas, rpliqua le clerc.--Entrez, monsieur Pickwick.--Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener, n'est-ce pas? Ayant ainsi parl, et voyant que l'tranger hsitait encore, il fit signe Sam de suivre son matre dans l'appartement, et ferma la porte au nez du pauvre diable. Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis le commencement du monde! s'cria Lowten, en jetant sa plume sur la table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outrag. Il n'y a pas encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie, et je veux tre damn s'il ne vient pas nous ennuyer deux fois par semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, la porte, avec de misrables rps comme cela. En profrant ces expressions de dpit, Lowten attisait un feu remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il ajouta: Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker _y est_: je sais qu'il vous recevra volontiers. Ah! mon cher monsieur, dit le petit avou en s'empressant de se lever, lorsque M. Pickwick lui fut annonc. Et bien! mon cher monsieur, quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah! ce sont des gaillards bien madrs, bien madrs, en vrit. En concluant cet loge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique, comme un tribut la madrerie de MM. Dodson et Fogg. Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick. --Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple que vous ne considriez pas ces choses l d'un point de vue professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui tait ncessaire. J'ai retenu matre Snubbin. --Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick. --Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous l, mon cher monsieur; mais matre Snubbin est la tte de sa profession. Il a trois fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engag dans tous les procs de ce genre. Il ne faut pas rpter cela au dehors, mais nous disons, entre nous, qu'il mne le tribunal par le bout du nez. Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette communication M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste mystrieux. Ils ont envoy des citations mes trois amis, dit le philosophe. --Ah! naturellement; ce sont des tmoins importants: ils vous ont vu dans une situation dlicate. --Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle s'est jete elle-mme dans mes bras. --C'est trs-probable, mon cher monsieur; trs-probable et trs-naturel. Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le prouvera? M. Pickwick passa un autre sujet, car la question de M. Perker l'avait un peu dmont. Ils ont galement cit mon domestique, dit-il. --Sam? M. Pickwick rpliqua affirmativement: Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais d'avance; j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur, si vous voulez faire vos affaires vous-mme, aprs les avoir confies votre avou, il faut en subir les consquences. Ici M. Perker se redressa avec un air de dignit, et fit tomber quelques grains de tabac, gars sur son jabot. Que veulent-ils donc prouver par son tmoignage? demanda M. Pickwick, aprs deux ou trois minutes de silence. --Que vous l'avez envoy la plaignante pour faire quelques affaires de compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup d'inconvnient, car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de lui. --Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgr sa vexation, il ne put s'empcher de sourire la pense de voir Sam paratre comme tmoin. Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il. --Nous n'en avons qu'une seule adopter, mon cher monsieur; c'est de contre-examiner les tmoins, de nous fier l'loquence de Snubbin, de jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury. --Et si le verdict est contre moi? M. Perker sourit, prit une trs-longue prise de tabac, attisa le feu, leva les paules, et garda un silence expressif. Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les dommages-intrts? reprit M. Pickwick, qui avait examin avec un maintien svre cette rponse tlgraphique. Perker donna au feu une autre secousse fort peu ncessaire, en disant: J'en ai peur. --Et moi, reprit M. Pickwick avec nergie, je vous annonce ici ma rsolution inaltrable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun, Perker. Pas une guine, pas un penny de mon argent ne s'engouffrera dans les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma dtermination rflchie, irrvocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick dchargea sur la table qui tait auprs de lui un violent coup de poing, pour confirmer l'irrvocabilit de ses intentions. --Trs-bien, mon cher monsieur; trs-bien: vous savez mieux que personne ce que vous avez faire. --Sans aucun doute, reprit notre hros avec vivacit. O demeure matre Snubbin? --Dans _Old-Square, Lincoln's Inn_. --Je dsirerais le voir. --Voir matre Snubbin! mon cher monsieur, s'cria M. Perker, dans le plus grand tonnement. Poh! Poh! impossible! Voir matre Snubbin! Dieu vous bnisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler d'une chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, moins d'avoir pay d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu un rendez-vous. Malgr tout cela, M. Pickwick avait dcid, non-seulement que cela pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en consquence, dix minutes aprs avoir reu l'assurance que la chose tait impossible, il fut conduit par son avou dans le cabinet extrieur de l'illustre matre Snubbin. C'tait une pice assez grande, mais sans tapis. Auprs du feu tait une table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute prtention son ancienne couleur verte, et qui, grces l'ge et la poussire, tait graduellement devenue grise, except dans les endroits nombreux o elle tait noircie d'encre. On voyait sur la table une norme quantit de petits paquets de papier, attachs avec de la ficelle rouge; et, derrire la table, un clerc assez g, dont l'apparence soigne et la pesante chane d'or accusaient clairement la clientle tendue et lucrative de matre Snubbin. Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au vieux clerc, en lui offrant sa tabatire, avec toute la courtoisie imaginable. --Oui, mais il est trop occup. Voyez-vous toutes ces affaires? Il n'a pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les honoraires d'expdition sont pays pour toutes. Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une sensualit qui semblait tre compose de got pour le tabac et d'amour pour les honoraires. a ressemble de la clientle, cela, dit Perker. --Oui, rpondit le clerc, en offrant son tour sa bote, avec la plus grande cordialit; et le meilleur de l'affaire c'est que personne au monde, except moi, ne peut lire l'criture du patron. Si bien que, quand il a donn son opinion, on est oblig d'attendre que je l'aie copie, h! h! h! --Ce qui profite quelqu'un aussi bien qu' matre Snubbin, et contribue vider la bourse du client, ha! ha! ha! cette observation, le clerc recommena rire; non pas d'un rire bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intrieur, qui faisait mal M. Pickwick. Quand un homme saigne intrieurement, c'est une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit intrieurement, cela ne prsage rien de bon pour les autres. Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires que je vous dois? reprit Perker. --Non; pas encore. --Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous tes trop occup empocher l'argent comptant pour penser vos dbiteurs, h! h! h! Cette plaisanterie parut chatouiller agrablement le clerc, et il se rgala sur nouveaux frais de son ricanement goste. Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout d'un coup sa gravit, et en tirant par le revers de son habit le grand clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voil. --Allons! allons! en voil une bonne! voir matre Snubbin? C'est par trop absurde! Malgr l'absurdit de la proposition, le clerc se laissa doucement emmener hors de l'oue de M. Pickwick, puis aprs quelques chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la justice. Il en revint bientt sur la pointe du pied et informa M. Perker et M. Pickwick qu'il avait dcid matre Snubbin les admettre sur-le-champ, en violation de toutes les rgles tablies. Matre Snubbin, suivant la phrase reue, pouvait avoir une cinquantaine d'annes. C'tait un de ces individus ples, maigres, desschs, dont la figure ressemble une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds, saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tte des gens qui se sont appliqus pendant de longues annes de laborieuses et monotones tudes; des yeux qui l'auraient fait reconnatre pour myope quand mme on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux taient rares et grles, ce qu'on pouvait attribuer en partie ce qu'il n'avait jamais sacrifi beaucoup de temps leur arrangement, mais surtout ce qu'il avait port pendant vingt-cinq ans la perruque lgale, que l'on voyait derrire lui, sur une tte perruque. Les traces de poudre qui souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal attache, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il avait quitt la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son costume, donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps dsirable, sans que sa tournure en ft amliore. Des livres de droit, des monceaux de papiers, des lettres ouvertes, taient rpandus sur la table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement tait vieux et dlabr, les portes de la bibliothque semblaient vermoulues; chaque pas la poussire s'levait en petits nuages du tapis rp; les rideaux taient jaunis par l'ge et par la fume, et l'tat de toutes choses, dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que matre Snubbin tait trop absorb par sa profession pour faire attention ses aises. L'illustre avocat s'occupait crire, lorsque ses clients entrrent; il salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut prsent par son avou, fit signe ses visiteurs de s'asseoir, plaa soigneusement sa plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et attendit qu'on lui adresst la parole. Matre Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le dfendeur dans Bardell et Pickwick. --Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-l? --Oui, monsieur. L'avocat inclina la tte, et attendit une autre communication. Matre Snubbin, reprit le petit avou, M. Pickwick avait le plus vif dsir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prtexte l'action intente contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paratrait pas devant la cour, si sa conscience n'tait pas compltement tranquille en rsistant aux demandes de la plaignante.--Ai-je bien exprim votre pense, mon cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick. --Parfaitement. Matre Snubbin dveloppa son lorgnon, l'leva la hauteur de ses yeux, et aprs avoir considr notre hros pendant quelques secondes, avec une grande curiosit, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant lgrement: La cause de M. Pickwick est-elle bonne? L'avou leva les paules. Vous proposez-vous d'appeler des tmoins? --Non, monsieur. Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa jambe avec une violence redouble, et se rejetant en arrire dans son fauteuil, il toussa dubitativement. Tout lgers qu'taient ces indices des sentiments de l'avocat, ils ne furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez les bsicles travers lesquelles il avait attentivement contempl les dmonstrations que l'homme de loi avait laiss chapper, puis il lui dit, avec une grande nergie, et en dpit des clins d'oeil et des froncements de sourcils de l'avou: Mon dsir de vous tre prsent dans un semblable but, monsieur, parat sans doute fort extraordinaire une personne qui voit tant d'affaires du mme genre? L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire, le sourire revint encore sur ses lvres. M. Pickwick continua: Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus mauvais ct de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par exprience jusqu' quel point les jurs se laissent prendre par la mise en scne, et naturellement vous attribuez aux autres le dsir d'employer, dans un but d'intrt et de dception, le moyen dont vous connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment dans l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer cette cause l'opinion vulgaire mais gnrale, que vous tes, comme corps, froids, souponneux, gostes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le dsavantage qu'il y a vous faire une semblable dclaration, dans la circonstance o je me trouve. Nanmoins, comme vous l'a dit mon ami, M. Perker, je suis venu ici pour vous dclarer positivement que je suis innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande la permission d'ajouter que je renoncerais me servir de votre talent, si vous n'tiez pas absolument convaincu de ma sincrit. Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, tait d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat tait retomb dans ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et aprs avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la prsence de son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton assez brusque: Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause? --M. Phunky, rpliqua l'avou. --Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-l. C'est donc un jeune homme? --Oui, c'est un trs-jeune homme. Il n'y a que quelques semaines qu'il a plaid sa premire cause, il n'y a pas encore huit ans qu'il est au barreau. --Oh! c'est ce que je pensais, reprit matre Snubbin, avec cet accent de commisration que l'on emploie dans le monde pour parler d'un pauvre petit enfant sans appui.--M. Mallard, envoyez chez monsieur... monsieur.... --Phunky, Holborn-Court, suppla M. Perker --Trs-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant. M. Mallard partit pour excuter sa commission, et matre Snubbin retomba dans son abstraction, jusqu'au moment o M. Phunky fut introduit. M. Phunky tait un homme d'un ge mr, quoique un avocat en bourgeon. Il avait des manires timides, embarrasses, et en parlant, il hsitait pniblement. Cependant ce dfaut ne semblait pas lui tre naturel, mais paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-tre bien de savoir faire. Il tait intimid par l'avocat, et se montrait obsquieusement poli pour l'avou. Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky, dit matre Snubbin avec une condescendance hautaine. M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de voir matre Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie d'un homme pauvre. Vous tes avec moi dans cette cause, ce que j'apprends? poursuivit l'avocat. Si M. Phunky avait t riche, il aurait immdiatement envoy chercher son clerc, pour savoir ce qui en tait; s'il avait t habile, il aurait appliqu son index son front et aurait tch de se rappeler si, dans la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette affaire: mais, comme il n'tait ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il devint rouge et salua. Avez-vous lu les pices, M. Phunky? continua le grand avocat. Ici encore, M. Phunky aurait d dclarer qu'il n'en avait aucun souvenir; mais comme il avait examin tous les papiers qui lui avaient t remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas pens autre chose depuis deux mois qu'il avait t retenu comme junior de matre Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais. Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans la direction de l'endroit o notre philosophe se tenait debout. M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la rvrence qu'inspire un premier client, et ensuite inclina la tte du ct de son chef. Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit matre Snubbin, et... et... et couter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Aprs cela, nous aurons une consultation, naturellement. Ayant ainsi donn entendre qu'il avait t drang suffisamment, matre Snubbin qui tait devenu de plus en plus distrait, appliqua son lorgnon ses yeux, pendant un instant, salua lgrement, et s'enfona plus profondment dans l'affaire qu'il avait devant lui. C'tait une prodigieuse affaire; une interminable procdure occasionne par le fait d'un individu, dcd depuis environ un sicle, et qui avait envahi un sentier conduisant d'un endroit d'o personne n'tait jamais venu, un autre endroit o personne n'tait jamais all! M. Phunky ne voulant jamais consentir passer une porte avant M. Pickwick et son avou, il leur fallut quelque temps avant d'arriver dans le square. Ils s'y promenrent longtemps en long et en large, et le rsultat de leur confrence fut qu'il tait fort difficile de prvoir si le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la prtention de prdire le rsultat de l'affaire; enfin qu'on tait fort heureux d'avoir prvenu l'autre partie, en retenant matre Snubbin. Aprs avoir entendu diffrents autres topiques de doute et de consolation, galement bien appropris son affaire, M. Pickwick tira Sam du profond sommeil o il tait tomb depuis une heure, et ayant dit adieu Lowten, retourna dans la Cit, suivi de son fidle domestique. CHAPITRE III. O l'on dcrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun journal de la cour une soire de garon, donne par M. Bob Sawyer en son domicile, dans le _Borough_. Le repos et le silence qui caractrisent Lant-street, dans le _Borough_[3], font couler jusqu'au fond de l'me les trsors d'une douce mlancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est consolante et o l'on voit toujours beaucoup d'criteaux aux croises. Une maison, dans Lant-street, ne pourrait gure recevoir la dnomination d'_htel_, dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile fort souhaitable. Si quelqu'un dsire se retirer du monde, se soustraire toutes les tentations, se prcautionner contre tout ce qui pourrait l'engager regarder par la fentre, nous lui recommandons Lant-street par-dessus toute autre rue. [Footnote 3: Faubourg mridional de Londres.] Dans cette heureuse retraite sont colonises quelques blanchisseuses de fin, une poigne d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, plusieurs petits employs des Docks, une pince de couturires et un assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorit des aborignes dirige ses facults vers la location d'appartements garnis, ou se dvoue la saine et librale profession de la calandre. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la nature morte de cette rgion, ce sont les volets verts, les criteaux de location, les plaques de cuivre sur les portes et les poignes de sonnettes du mme mtal. Les principaux spcimens du rgne animal sont les garons de taverne, les marchands de petits gteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population est nomade; elle disparat habituellement l'approche du terme, et gnralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont rarement recueillis dans cette valle fortune. Les loyers sont hypothtiques, et la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de la rente. Au commencement de la soire laquelle M. Pickwick avait t invit par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen, s'talaient aux deux coins de la chemine, au premier tage d'une des maisons de la rue que nous venons de dcrire. Les prparatifs de rception paraissaient complets. Les parapluies avaient t retirs du passage et entasss derrire la porte de l'arrire-parloir; la servante de la propritaire avait t son bonnet et son chle de dessus la rampe de l'escalier, o ils taient habituellement dposs. Il ne restait que deux paires de socques sur le paillasson, derrire la porte de la rue; enfin, une chandelle de cuisine, dont la mche tait fort longue, brlait gaiement sur le bord de la fentre de l'escalier. M. Bob Sawyer avait achet lui-mme les spiritueux dans un caveau de High-street, et avait prcd jusqu' son domicile celui qui les portait, pour empcher la possibilit d'une erreur. Le punch tait dj prpar dans une casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge verte, avait t amene du parloir pour jouer aux cartes, et les verres de l'tablissement, avec ceux qu'on avait emprunts la taverne voisine, garnissaient un plateau, sur le carr. Nonobstant la nature singulirement satisfaisante de tous ces arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer. Assis ct de lui, Ben Allen regardait attentivement les charbons avec une expression de sympathie qui vibra mlancoliquement dans sa voix lorsqu'il se prit dire, aprs un long silence: C'est damnant qu'elle ait tourn l'aigre justement aujourd'hui! Elle aurait bien d attendre jusqu' demain. --C'est pure mchancet, pure mchancet! rtorqua M. Bob Sawyer avec vhmence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour donner une soire, je dois en avoir assez pour payer son petit mmoire. --Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par parenthse un mmoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le gnie de l'homme ait jamais invent: une fois en mouvement, il continue courir de soi-mme, sans jamais s'arrter, durant la vie la plus longue). --Il n'y a gure que trois ou quatre mois, rpliqua l'autre. Ben Allen toussa d'un air dsespr en contemplant fixement les barres de la grille. la fin, il ajouta: a sera diablement dsagrable si elle se met dans la tte de faire son sabbat quand les amis seront arrivs, hein? --Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible! En ce moment un lger coup se fit entendre la porte. M. Bob Sawyer jeta un regard expressif son ami; et, lorsqu'il eut dit: Entrez! on vit apparatre dans l'ouverture de la porte la tte mal peigne d'une servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur la fille d'un balayeur retrait. Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle dsire vous parler. M. Bob Sawyer n'avait pas encore mdit sa rponse, lorsque la jeune fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment tir par derrire, et en mme temps un autre coup fut frapp la porte, un coup sec et dcid, qui semblait dire: me voici; c'est moi. M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle apprhension, et cria de nouveau: Entrez. La permission n'tait nullement ncessaire, car, avant qu'elle ft articule, une petite femme, ple et tremblante de colre, s'tait lance dans la chambre. M. Sawyer, dit-elle en s'efforant de paratre calme, voulez-vous avoir la bont de rgler mon petit mmoire? Je vous serai bien oblige, parce que j'ai mon loyer payer ce soir, et que mon propritaire est en bas qui attend. Ici la petite femme se frotta les mains et fixa firement ses regards sur la muraille, par-dessus la tte de M. Bob Sawyer. Je suis excessivement fch de vous incommoder, madame Raddle, rpondit Bob avec dfrence, mais.... --Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une voix aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui; mais, comme cet argent-l va directement dans la poche du propritaire, autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont vcu ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire ncessairement quiconque est vritablement un gentleman. Ayant ainsi parl, mistress Raddle secoua sa tte, mordit ses lvres, se frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que jamais. Il tait clair que la vapeur s'amassait, comme le dit plus tard M. Bob lui-mme, dans un style d'allgorie orientale. Je suis bien fch, madame Raddle, rpondit-il avec toute l'humilit imaginable; mais le fait est que j'ai t dsappoint dans la cit aujourd'hui. C'est un endroit bien extraordinaire que cette cit; nous connaissons un nombre tonnant de gens qui y sont journellement dsappoints. Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant solidement sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me fait moi? --Je... je suis certain, madame Raddle, rpondit Bob en ludant la dernire question; je suis certain qu'avant le milieu de la semaine prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons plus rgulirement. C'tait l tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait escalad l'appartement de l'infortun Bob avec tant d'envie de faire une scne, qu'elle aurait t probablement contrarie si elle avait reu son argent. En effet, elle tait singulirement bien dispose pour une rcration de ce genre, car elle venait d'changer, dans la cuisine, avec M. Raddle, quelques compliments prparatoires. Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'cria-t-elle en levant la voix pour l'dification des voisins, supposez-vous que je garderai ternellement dans ma maison un individu qui ne pense jamais payer son loyer, et qui ne donne pas mme un rouge liard pour le beurre et pour le sucre de son djeuner, ni pour le lait qu'on lui achte la porte? Supposez-vous qu'une femme honnte et laborieuse, qui a vcu vingt ans dans cette rue (dix ans sur le pav et neuf ans et neuf mois dans cette maison), n'a rien autre chose faire que de s'reinter pour loger et nourrir un tas de paresseux qui sont toujours fumer, boire et flner, au lieu de travailler pour payer leur mmoire? Supposez-vous.... --Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante.... --Ayez la bont, monsieur, de garder vos observations pour vous-mme, dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son loquence, et en s'adressant l'interrupteur avec une lenteur et une solennit imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez aucun droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir lou cet appartement? --Non, certainement, rpondit Benjamin. --Parfaitement, monsieur, rtorqua mistress Raddle avec une politesse hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les hpitaux, et vous tenir votre place. Autrement il y aura peut-tre ici quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur. --Mais vous tes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin. --Je vous demande excuse, jeune homme, s'cria mistress Raddle, que la colre inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la bont de rpter un peu ce mot-l? --Madame, rpondit Benjamin, qui commenait devenir inquiet pour son propre compte, je n'attachais pas d'offense cette expression. --Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un ton encore plus impratif et plus lev. Qui avez-vous appel une femme? Est-ce moi que vous adressez cette remarque-l, monsieur? --Eh! mon Dieu!... fit Benjamin. --Je vous demande, oui ou non, si c'est moi que vous appliquez ce nom-l, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en ouvrant la porte toute grande. --Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre tudiant. --Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement jusqu' la porte, et en levant la voix sa plus haute clef, pour le bnfice spcial de M. Raddle, qui tait dans la cuisine. En effet, chacun sait qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari roupille en bas, sans faire plus d'attention moi qu' un caniche. Il devrait rougir (ici mistress Raddle commena sangloter); il devrait rougir de laisser traiter sa femme comme la dernire des dernires, par des bouchers de chair humaine qui dshonorent le logement (autres sanglots). Le poltron! le sans coeur! qui laisse sa femme expose toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour corriger ces bandits-l! Il a peur de monter! Il a peur de monter! Ici mistress Raddle s'arrta pour couter si la rptition de ce dfi avait rveill sa meilleure moiti. Voyant qu'elle n'y pouvait russir, elle commenait descendre l'escalier en poussant d'innombrables sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment la porte de la rue. Elle y rpondit par des gmissements qui duraient encore au sixime coup frapp par le visiteur; puis, la fin, dans un accs irrsistible d'agonie mentale, elle renversa tous les parapluies et se prcipita dans l'arrire-parloir en fermant la porte aprs elle avec un fracas pouvantable. N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick la servante qui lui ouvrit la porte. --Au premier, la porte en face de l'escalier, rpondit la jeune fille en rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances. M. Snodgrass, qui tait entr le dernier, parvint, aprs bien des efforts, fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant grimp l'escalier en trbuchant, furent reus par Bob, qui n'avait pas os descendre au-devant d'eux, de peur d'tre assailli par Mme Raddle. Comment vous portez-vous? leur dit l'tudiant dconfit, charm de vous voir. Prenez garde aux verres! Cet avertissement s'adressait M. Pickwick, qui avait pos son chapeau sur le plateau. Pardon! s'cria celui-ci; je vous demande pardon. --Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je suis un peu l'troit ici; mais il faut en prendre son parti quand on vient voir un garon. Entrez donc.... Vous avez dj vu ce gentleman, je pense? M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis suivirent son exemple. Ils taient peine assis lorsqu'on entendit frapper de nouveau un double coup la porte. J'espre que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!... Oui, c'est lui. Montez, Jack, montez. Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se prsenta sous un gilet de velours noir, orn de boutons flamboyants. Il portait, en outre, une chemise bleue raye, surmonte d'un faux-col blanc. Vous arrivez bien tard, lui dit Ben. --J'ai t retenu l'hpital. --Y a-t-il quelque chose de nouveau! --Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois. --Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick. --Un homme qui est tomb d'un quatrime tage, voil tout. Mais c'est un cas superbe. --Voulez-vous dire que le patient gurira probablement? --Non, rpondit le nouveau venu d'un air d'indiffrence, j'imagine plutt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opration demain; quel spectacle magnifique si c'est Slasher qui opre! --Vous regardez donc M. Slasher comme un bon oprateur? --Le meilleur qui existe assurment. La semaine dernire, il a dsarticul la jambe d'un enfant, qui a mang cinq pommes et un morceau de pain d'pice pendant l'opration. Mais ce n'est pas tout; deux minutes aprs, le moutard a dclar qu'il ne voulait pas rester l pour le roi de Prusse, et qu'il le dirait sa mre si on ne commenait pas. --Vous m'tonnez, s'cria M. Pickwick. --Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob? --Rien du tout, rpliqua M. Sawyer. -- propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage attentif de M. Pickwick un coup d'oeil peine perceptible, nous avons eu un curieux accident la nuit dernire. On nous a amen un enfant qui avait aval un collier. --Aval quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick. --Un collier. Non pas tout la fois, cela serait trop fort; vous ne pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! ha! ha! Ici M. Hopkins clata de rire, enchant de sa propre plaisanterie, puis il continua: Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont trs-pauvres; la soeur ane achte un collier, un collier commun, des grosses boules de bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le collier, le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que c'est une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre boule.... --Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle pouvantable chose! Mais je vous demande pardon, monsieur; continuez. --Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se rgale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il avait expdi tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La soeur, qui est une jeune fille conome, et qui ne dpense gure d'argent en parure, se dessche les lacrymales force de pleurer son collier; elle le cherche partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve nulle part. Quelques jours aprs, la famille tait dner... une paule de mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait pas faim, jouait dans la chambra. Voil que l'on entend un bruit du diable, comme s'il tait tomb de la grle. Ne fais pas ce bruit l, mon garon, dit le pre.--Ce n'est pas moi, rpond le moutard.--C'est bon, dit le pre; ne le fais plus alors. Il y eut un court silence, et le bruit recommena de plus belle. Mon garon, dit le pre, si tu ne m'coutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de rien. En mme temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et voil qu'il entend un cliquetis terrible. Dieu me damne! s'crie-t-il, c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!--Non, non, papa dit le moucheron en se mettant pleurer. C'est le collier de ma soeur; je l'ai aval, papa. Le pre prend l'enfant dans ses bras et court avec lui l'hpital; et, tout le long du chemin, les boules de bois retentissaient dans son estomac chaque secousse; et les boutiquiers cherchaient de tous les ctes d'o venait un si drle de bruit. L'enfant est l'hpital maintenant; et il fait tant de tapage en marchant, qu'on a t oblig de l'entortiller dans une houppelande de watchman, de peur qu'il n'veille les autres malades. Voil l'accident le plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu parler! s'cria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de poing emphatique. --Oh! cela n'est rien encore, rtorqua Jack Hopkins. N'est-ce pas, Bob? --Non, certainement. --Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses singulires dans notre profession. --Je le crois facilement, rpondit M. Pickwick. Un nouveau coup de marteau frapp la porte annona un gros jeune homme, dont l'norme tte tait ombrage d'une perruque noire. Il amenait avec lui un jouvenceau engan dans une troite redingote, et qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont la chemise tait seme de petites ancres rouges. Celui-ci fut suivi de prs par un ple garon, dcor d'une lourde chane en chrysocale. L'entre d'un individu manir, au linge parfaitement blanc, aux bottines de lasting, complta la runion. La petite table la serge verte fut amene; le premier service de punch fut apport dans un pot blanc, et les trois heures suivantes furent dvoues au vingt et un, un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agrable jeu fut interrompu par une lgre difficult qui s'leva entre le jeune nomma scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. cette occasion le premier exprima un brlant dsir de tirer le nez du second, et celui qui portait les emblmes de l'esprance dclara qu'il n'entendait accepter, titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme la contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orn d'une tte humaine. Quand la dernire banque fut termine, et lorsque le compte des fiches et des pence fut ajust la satisfaction de toutes les parties, M. Bob Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimrent dans les coins, pendant qu'on servait le festin. Ce n'tait pas une opration aussi facile qu'on pourrait l'imaginer. D'abord il fut ncessaire d'veiller la fille qui tait tombe endormie sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et mme lorsqu'elle eut rpondu la sonnette, un autre quart-d'heure s'coula avant qu'on pt exciter chez elle une faible tincelle de raison. D'autre part, l'homme qui on avait demand des hutres, n'avait pas reu l'ordre de les ouvrir; or il est trs-difficile d'ouvrir une hutre avec un couteau de table, ou avec une fourchette deux pointes; aussi n'en put-on pas tirer grand parti. Le boeuf n'offrit gure plus de ressources, car il n'tait pas assez cuit, et l'on en pouvait dire autant du jambon, quoiqu'il ft de la boutique allemande du coin de la rue. En revanche l'on possdait abondance de _porter_ dans un broc d'tain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le monde, car il tait trs-fort. Au total le souper fut aussi bon qu'il l'est en gnral dans une runion de ce genre. Aprs souper, un autre bol de punch fut plac sur la table, avec un paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut une pause pnible, occasionne par une circonstance fort commune en pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante. Le fait est que la fille tait occupe laver les verres. L'tablissement s'enorgueillissait d'en possder quatre; ce que nous ne rapportons nullement comme tant injurieux Mme Raddle, car il n'y a jamais eu, jusqu' prsent, d'appartement garni o l'on ne ft pas court de verres. Ceux de l'htesse taient des petits goblets, troits et minces; ceux qu'on avait emprunts l'auberge voisine taient de grands vases souffls, hydropiques, ports, chacun, sur un gros pied goutteux. Ceci, de soi, aurait t suffisant pour avertir la compagnie de l'tat rel des affaires; mais la jeune servante _factotum_, pour empcher la possibilit du doute cet gard, s'tait empare violemment de tous les verres, longtemps avant que la bire ft finie, en dclarant hautement, malgr les clins d'oeil et les interruptions de l'amphytrion, qu'elle allait les porter en bas pour les rincer. C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne souffle rien de bon pour personne. L'homme manir, aux bottines d'toffe, s'tait inutilement efforc d'accoucher d'une plaisanterie durant la partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. l'instant o les verres disparurent, il commena une longue histoire, au sujet d'une rponse singulirement heureuse, faite par un grand personnage politique, dont il avait oubli le nom, un autre individu galement noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vrifier l'identit. Il s'tendit soigneusement et avec dtail sur diverses circonstances accessoires, mais il ne put jamais venir bout, dans ce moment, de se rappeler la rponse mme, quoiqu'il et l'habitude de raconter cette anecdote, avec grand succs, depuis dix annes. Voil qui est drle! s'cria l'homme manir, est-ce extraordinaire d'oublier ainsi! --J'en suis fch, dit Bob, en regardant avec anxit vers la porte, car il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis trs-fch! --Et moi aussi, rpliqua le narrateur, parce que je suis sr que cela vous aurait bien amus. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici une demi-heure, ou environ, j'espre bien parvenir m'en souvenir. L'homme manir en tait l, lorsque les verres revinrent; et M. Bob Sawyer qui jusqu'alors tait rest comme absorb lui dit en souriant gracieusement, qu'il serait enchant d'entendre la fin de son histoire, et que, telle qu'elle tait, c'tait la meilleure qu'il et jamais oui raconter. En effet, la vue des verres avait replac notre ami Bob dans un tat d'quanimit qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue avec l'htesse. Son visage s'tait clairci, et il commenait se sentir tout fait son aise. Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavit, en dispersant le petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentr au milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et dpchez-vous, comme une brave fille. --Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, rpliqua Betsy. --Pas d'eau chaude! s'cria Bob. --Non, reprit la servante avec un hochement de tte plus ngatif que n'aurait pu l'tre le langage le plus verbeux, madame a dit que vous c'en auriez point. La surprise qui se peignait sur le visage des invits inspira un nouveau courage l'amphitryon. Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il avec le calme du dsespoir. --Mais je ne peux pas! Mme Raddle a teint le feu et enferm la bouilloire avant d'aller se coucher. --Oh! c'est gal, c'est gal, ne vous tourmentez pas pour si peu, dit M. Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne. --Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen. --Mon htesse est sujette de lgres attaques de drangement mental, dit Bob avec un sourire glac. Je crains d'tre oblig de lui donner cong. --Non, non, fit Benjamin. --Je crains d'y tre oblig, poursuivit Bob, avec une fermet hroque. Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai cong ce matin. Pauvre garon! avec quelle dvotion il souhaitait de pouvoir le faire! Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup, communiqurent leur influence dcourageante la compagnie. La plupart de ses htes, pour ranimer leurs esprits, s'attachrent avec un surcrot de cordialit au grog froid, dont les premiers effets se firent sentir par un renouvellement d'hostilits entre le jeune homme scorbutique et le propritaire de la chemise pleine d'espoir. Les belligrants signalrent pendant quelque temps leur mpris mutuel par une varit de froncements de sourcil et de reniflements; mais la fin, le jeune scorbutique sentit qu'il tait ncessaire de provoquer un claircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela. Sawyer, dit-il d'une voix retentissante. --Eh bien, Noddy, rpondit l'amphitryon. --Je serais trs-fch, Sawyer, d'occasionner le moindre dsagrment la table d'un ami, et surtout la vtre, mon cher; mais je me crois oblig de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est pas un gentleman. --Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais trs-fch d'occasionner le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur d'tre oblig d'alarmer les voisins, en jetant par la fentre la personne qui vient de parler. --Qu'est-ce que vous entendez par l, monsieur, demanda M. Noddy? --J'entends ce que j'ai dit, monsieur. --Je voudrais bien voir cela, monsieur! --Vous allez le sentir dans une minute, monsieur. --Je vous serai oblig de me donner votre carte, monsieur. --Je n'en ferai rien, monsieur. --Pourquoi pas, monsieur? --Parce que vous la placeriez votre glace, pour faire croire que vous avez reu la visite d'un gentleman. --Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin. --Je vous suis trs-oblig de m'en prvenir, monsieur; j'aurai soin de dire au domestique d'enfermer l'argenterie. En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposrent et reprsentrent aux deux parties l'inconvenance de leur conduite. En consquence, M. Noddy dclara que son pre tait aussi respectable que le pre de M. Gunter. quoi M. Gunter rtorqua que son pre tait tout aussi respectable que le pre de M. Noddy, et que, tous les jours de la semaine, le fils de son pre valait bien M. Noddy. Comme cette dclaration semblait prluder au renouvellement de la dispute, il y eut une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une vaste quantit de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy se laissa vaincre graduellement par son motion, et protesta qu'il avait toujours profess pour M. Gunter un attachement et un dvouement sans bornes. cela, M. Gunter rpliqua, qu'au total, il prfrait peut-tre M. Noddy son propre frre. En entendant cette dclaration, M. Noddy se leva avec magnanimit, et tendit la main M. Gunter; M. Gunter la secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette discussion avait t conduite d'une manire grandement honorable pour les deux parties belligrantes. Maintenant, Bob, pour vous remettre flot, dit M. Jack Hopkins, je ne demande pas mieux que de chanter une chanson. Cette proposition ayant t accueillie par des applaudissements tumultueux, Hopkins se plongea immdiatement dans _God save the King_, qu'il chanta de toutes ses forces sur un nouvel air compos de la _Baie de Biscaye_ et de _Une grenouille volait_. Le refrain tait l'essence de la chanson, et comme chaque gentleman le chantait en choeur, sur l'air qu'il savait le mieux, l'effet en tait rellement saisissant. la fin du choeur du premier couplet, M. Pickwick leva la main pour rclamer l'attention des assistants, et dit, aussitt que la tranquillit fut rtablie: Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends appeler l-haut. Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer plissait. Je crois que j'entends encore le mme bruit, poursuivit M. Pickwick. Ayez la bont d'ouvrir la porte. peine la porte fut-elle ouverte que toute espce de doute se trouva dissip. M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second tage. --C'est mon htesse, dit Bob en regardant ses invits avec angoisse. Oui, Mme Raddle. --Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? rpta la voix avec une aigre rapidit. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et l'argent que j'ai pay pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos amis, qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la maison par les fentres, et a deux heures du matin. Renvoyez-moi ces gens-l! --Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines. --Mourir de honte, certainement, rpta sa douce moiti. Mais vous, poule mouille que vous tes, pourquoi n'allez vous pas les rouler en bas des escaliers? Voil ce que vous feriez si vous tiez un homme. --Voil ce que je ferais, si j'tais une douzaine d'hommes, ma chre, rpliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un peu trop l'avantage du nombre sur moi. --Hou! le poltron, rtorqua Mme Raddle avec un mpris suprme. M. Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non? --Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misrable Bob. Je crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il ses amis, je pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit. --C'est bien malheureux, fit observer l'homme manir, juste au moment o nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile digrer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est difficile digrer, hein! --Il ne faut pas endurer cela, rpliqua Hopkins. Chantons l'autre couplet, Bob, allons! --Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons mieux d'en rester l. Les gens de cette maison sont trs-violents, excessivement violents. --Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le propritaire? dit Hopkins, ou que je carillonne la sonnette, ou que j'aille aboyer sur l'escalier? Disposez de moi, Bob. --Je suis bien oblig votre amiti et votre bon naturel, rpondit le malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour viter toute dispute, est de nous sparer sur-le-champ. --Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aige de Mme Raddle, s'en vont-ils, ces brigands? --Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont la minute. --C'est heureux! s'cria Mme Raddle en allongeant son bonnet de nuit par-dessus la rampe, juste au moment o M. Pickwick, suivi de M. Tupman, sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de venir. --Ma chre dame, dit M. Pickwick en levant la tte.... --Allez-vous-en, vieux farceur! rtorqua Mme Raddle, en tant prcipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour tre son grand-pre, le dbauch! Vous tes le pire de tous. M. Pickwick reconnut qu'il tait inutile de protester de son innocence. Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui tait affreusement contrist par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette scne, les accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia M. Winkle, comme une personne singulirement digne de sa confidence, qu'il tait dcid couper la gorge de tout gentleman, autre que M. Bob Sawyer, qui oserait aspirer l'affection de sa soeur Arabelle. Ayant exprim sa dtermination d'excuter avec une fermet convenable ce pnible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfona son chapeau sur ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrta devant la porte du march du Borough. L, jusqu'au point du jour, il s'occupa frapper coups redoubls et faire alternativement de petits sommes sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il tait devant sa porte, et qu'il en avait oubli la clef. Les invits tant ainsi partis, grce la requte assez pressante de Mme Raddle, l'infortun Bob se trouva libre de mditer sur les vnements probables du lendemain et sur les plaisirs de la soire. CHAPITRE IV. M. Weller _senior_ profre quelques opinions critiques concernant les compositions littraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il s'acquitte d'une partie de sa dette envers le rvrend gentleman au nez rouge. Le 13 fvrier, comme le savent aussi bien que nous les lecteurs de cette authentique narration, tait la veille du jour dsign pour le jugement de l'action intente par Mme Bardell. Ce fut une journe fatigante pour Samuel Weller, qui fut occup sans interruption, depuis 9 heures du matin jusqu' 2 heures de l'aprs-midi, inclusivement, voyager de l'htel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et rciproquement; non pas qu'il y et la moindre chose faire, car les consultations avaient eu lieu, et l'on avait dfinitivement arrt la marche qui devait tre suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un tat d'excitation excessive, persistait envoyer constamment son avou de petites notes contenant seulement cette demande: _Cher Perker, tout marche-t-il bien?_-- quoi M. Perker rpondait invariablement: _Cher Pickwick, aussi bien que possible_. Le fait est, comme nous l'avons dj fait entendre, que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu' l'audience du jour subsquent. Mais on doit passer aux gens qui vont volontairement devant un tribunal, ou qui y sont trans forcment pour la premire fois, l'irritation temporaire et l'anxit dont ils sont atteints. Sam n'ignorait pas cela, il savait se prter philosophiquement aux faiblesses de la nature humaine; aussi excuta-t-il toutes les fantaisies de son matre, avec cette bonne humeur imperturbable qui formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son caractre. Il s'tait rconfort avec un petit dner fort agrable, et attendait la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engag prendre pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune garon, dont la casquette poil, la jaquette de flanelle et toute la tournure, annonaient qu'il avait la louable ambition d'atteindre un jour la dignit de palefrenier, entra dans le passage du _George et Vautour_, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du corridor puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherch quelqu'un pour qui il aurait eu une commission. La demoiselle de comptoir ne considrant pas comme improbable que ladite commission et pour objet l'argenterie de l'tablissement, accosta en ces termes l'indiscret personnage: Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez? --Y a-t-il ici quettes un appel Sam? rpondit le gamin d'une voix de fausset. --Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant. --Est-ce que j'sais, moi, rtorqua vivement le jeune gentleman la casquette velue. --Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais vot' place, je ne ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous l'mousser. Qu'est-ce que a veut dire de venir dans un htel, demander aprs Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien? --Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit. --Quel vieux? demanda Sam avec un profond ddain. --Celui-l qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise not' auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' aprs-midi au _George et Vautour_, et de demander Sam. --C'est mon auteur, ma chre, dit Sam, en se tournant d'un air explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bnisse s'il sait mon autre nom! Eh bien! jeune chou fris qu'est-ce qu'il y a encore? --Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous six heures, parce qu'i' veut vous voir, _l'Ours Bleu_, prs du march de Leadenhall. J'y dirai-t-i' que vous viendrez? --Oui, monsieur, rpliqua Sam avec une exquise politesse; vous pouvez vous aventurer dire cela. Ayant reu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman s'loigna, veillant en chemin tous les chos de George Yard, par des imitations singulirement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier. Sam obtint facilement un cong de M. Pickwick, car dans l'tat d'excitation et de mcontentement o se trouvait notre philosophe, il n'tait pas fch de demeurer seul. Sam se mit donc en route, longtemps avant l'heure indique, et ayant du temps revendre, s'en alla tout en flnant jusqu' Mansion-House[4]. L, il s'arrta et s'occupa contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les innombrables voitures de toute espce qui stationnent aux environs, la grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant mus dans cet endroit pendant une demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le march de Leadenhall, travers une multitude de ruelles et de cours. Comme il travaillait perdre son temps, et s'arrtait devant presque tous les objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'tonner de ce qu'il fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans autre explication paratrait surprenant, c'est qu' peine ses yeux s'taient-ils arrts sur certaines peintures exposes aux vitres de la boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa nergiquement de sa main droite sur sa cuisse, et s'cria avec grande vhmence: Ma foi, j'aurais oubli de lui en envoyer un! Je ne me serais pas rappel que c'est demain la Saint-Valentin![5]. [Footnote 4: Htel du maire de Londres ou htel de ville.] [Footnote 5: Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours avant la Saint-Valentin des dclarations enjolives dont le prix varie de deux sols trois ou quatre francs, lesquelles sont destines aux amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer eux-mmes une des ptres qu'on expdie par centaines de milliers en cette saison.] Le dessin colori sur lequel s'taient arrts les yeux de Sam, tandis qu'il parlait ainsi, reprsentait deux coeurs humains, hauts en couleur, fixs ensemble par une flche, et qui cuisaient devant un feu ardent. Un couple de cannibales, mle et femelle, en costume moderne (le gentleman vtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une pelisse rouge avec un parasol pareil), s'avanaient vers ce rti, d'un air affam et par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garon fort immodeste (car il n'avait pour tout vtement qu'une paire d'ailes), surveillait la cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'glise de Langham; bref, cela reprsentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme un _Valentin_[6]. Il s'en trouvait dans la boutique un vaste assortiment, comme l'annonait une inscription manuscrite colle au carreau, et le papetier s'engageait les livrer ses concitoyens au prix modr d'un shilling six pence. [Footnote 6: Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots: _Voulez-vous de moi pour votre Valentin?_] Eh bien! je n'aurais jamais song lui en envoyer un, rpta Sam; et en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une feuille du plus beau papier lettre dor sur tranche, ainsi qu'une plume taille dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort diffrent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. Arriv prs du march de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une enseigne sur laquelle le peintre avait dessin quelque chose qui ressemblait un lphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de trompe. Conjecturant judicieusement que c'tait l'_Ours Bleu_ en personne, Sam entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours. Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus tt, rpondit la jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'_Ours Bleu_. --Trs-bien, ma chre, rpliqua Sam. Faites-moi donner pour neuf pence d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plat, miss. L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant t apports dans le petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre pour l'empcher de flamber, et emporta le fourgon pour ter toute possibilit d'attiser le feu, sans avoir obtenu pralablement le consentement et la participation de l'_Ours Bleu_. Pendant ce temps, Sam, assis dans une stalle, prs du pole, tirait de sa poche la feuille de papier dor et la plume au bec dur, examinait soigneusement la fente de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, poussetait la table, de peur qu'il n'y et des miettes de pain sous son papier, relevait les parements de son habit, talait ses coudes, et se prparait crire. crire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, pour les ladies et les gentlemen qui ne se dvouent pas habituellement la science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'crivain a toujours considr comme ncessaire d'incliner sa tte sur son bras gauche, de manire placer ses yeux, autant que possible, au mme niveau que son papier, et, tout en considrant de ct les lettres qu'il construit, de former avec sa langue des caractres imaginaires pour y correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement la composition, ils retardent quelque peu les progrs de l'crivain. Aussi y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait crire, en caractres menus, effaant avec son petit doigt les mauvaises lettres, pour en mettre d'autres la place, et repassant plusieurs fois sur celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappel lui-mme, par l'entre du respectable M. Weller. Eh ben! Sammy, dit le pre. --Eh bien! Bleu de Prusse, rpondit le fils, en dposant sa plume. Que dit le dernier bulletin de la sant de belle-mre? --Mme Weller a pass une bonne nuit; mais elle est d'une humeur joliment massacrante ce matin. Sign z'avec serment Tony Weller, squire. Voil le dernier bulletin, Sammy, rpliqua M. Weller en dnouant son chle. --a ne va donc pas mieux? --Tous les symptmes agravs, dit le pre en hochant la tte. Mais qu'est-ce que vous faites donc l Sammy? Instruction primaire, hein? --J'ai fini maintenant, rpondit Sam avec un lger embarras; j'tais en train d'crire. --Je le vois bien, pas une jeune femme, j'espre? --Ma foi, a ne sert rien de dissimuler, c'est un Valentin. --Un quoi? s'cria le pre, que le son de ces mots semblait frapper d'horreur. --Un Valentin. --Samivel, Samivel! reprit le pre d'un ton plein de reproches, je n'aurais pas cru cela de toi, aprs l'exemple que tu as eu des penchants vicieux de ton pre, aprs tout ce que je t'ai raisonn sur ce sujet ici, aprs avoir vcu toi-mme avec ta belle-mre, qu'est une leon morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu' la fin de ses jours; je ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais pas cru! Ces rflexions taient trop pnibles pour l'infortun pre; il porta le verre de Sam ses lvres, et en but le contenu, tout d'un trait. Comment a va-t-il maintenant? lui demanda son fils. --Ah! Sammy, a sera une furieuse preuve de voir a mon ge! Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une consolation, comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il tait oblig de le tuer pour le porter au march. --Qu'est-ce qui sera une preuve? --De te voir mari, Sammy; de te voir comme une victime abuse, qui s'imagine que tout est rose. C'est une preuve effroyable pour les sentiments d'un pre, Sammy! --Btises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas pour cela. Demandez plutt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; l! Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut calm par la perspective de sa pipe ou par la pense qu'il y avait dans sa famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il tait inutile de vouloir lutter. Nous sommes port croire que cet heureux rsultat fut atteint la fois par ces deux sources combines de consolation, car il rpta frquemment la seconde voix basse, pendant qu'il sonnait pour se faire apporter la premire. Ensuite il se dbarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaa le dos au feu, de manire en recevoir toute la chaleur et s'appuyer en mme temps sur le manteau de la chemine; puis il tourna vers Sam son visage notablement adouci par la bnigne influence du tabac, et l'engagea dmarrer. Sam plongea sa plume dans l'encre pour tre prt faire des corrections, et commena d'un air thtral. Aimable.... Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre de l'invariable, ma chre. --Trs-bien, monsieur, rpondit la jeune fille; et avec une singulire prestesse elle disparut, revint et redisparut. --Ils ont l'air de connatre vos ides, ici, fit observer Sam. --Oui, rpondit son pre; j'y ai z't qu'que fois dans ma vie. Allons Sam. Aimable crature.... Est-ce que c'est des verses? --Non, non. --Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme qui parle en verses, except la circulaire du bedeau, le jour des trennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar, ou qu'que gens de ce poil l. Ne te laisse jamais aller parler en verses, mon garon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu a, Sammy. Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennit d'Aristarque, et Sam, recommenant pour la troisime fois, lut ainsi qu'il suit: Aimable crature, je sens que mon coeur est bigrement.... Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en tant sa pipe de sa bouche. --Non, a n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre plus au jour. C'est joliment; il y a un pt l. Je sens que mon coeur est joliment tonteux. --Trs-bien, marchez. --Est joliment tonteux et sir.... J'ai oubli le mot qu'il y a l, dit Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume. --Pourquoi ne le regardes-tu pas alors? --C'est ce que je fais, mais il y a un autre pt. Il y a un s et un i et un r. --Circonscrit, peut-tre? suggra M. Weller. --Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voil. --a n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. Weller gravement. --Vous croyez? --Sr et certain. --Vous ne trouvez pas que a dit plus de choses? --Eh! Eh! fit M. Weller aprs un moment de rflexion. C'est peut-tre un mot plus tendre. Va toujours, Sammy. --Mon coeur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat pelle de vous, car vous tes un joli brain de fille, et je voudrais bien qu'on vint me dire le contraire.... Voil une belle pense, dit M. Weller, en tant sa pipe, pour laisser sortir cette remarque. --Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, rpondit son fils, singulirement flatt. --Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de noms aux gens; tu n'y mets pas de Vnus, ni d'autres machines de ce genre-l. quoi sert d'appeler une jeune femme une Vnus ou un ange, Sammy? --Ah! oui, quoi bon! --Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite _griffon_ ou _licorne_, qu'est bien connu pour tre des animaux mtaphysiques. --a vaudrait tout autant. --Roulez toujours, Sammy. Sam obit, et continua lire, tandis que son pre continuait fumer, avec une physionomie de sagesse et de contentement tout fait difiante. --Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames fucent pareils.... Elles le sont, fit observer M. Weller, entre parenthses. Mai maintenant je vois quel fichu btte de corps nid chond j'ai zt, car il nid a pas dent tout le monde une prresone come vous quoi que je vous me come tout! J'ai pens que je ferais bien de mettre cela un peu fort, dit Sam en levant la tte. M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit: In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come dit le genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que la 1re et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprim dent mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu d portret fait par la machinne porfil (don vous avet peu tatre entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le quadre avec un annot boue pour la crocher en 2 minutes un cart. J'ai peur que a ne frise le potique, fit observer M. Weller d'un air dubitatif. --Pas du tout, rpondit Sam, en recommenant promptement lire pour viter toute discussion. Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset se que je vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.--Voil tout. a s'arrte un peu court, il me semble, Sammy --Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et voil le grand art d'crire des lettres! --Eh! ben, i' y a qu'que chose l dedans. Je voudrais seulement que te belle-mre conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce que vous n'allez pas signer. --C'est la difficult, a. Je ne sais pas ce que je vas signer. --Signe: _Weller_, dit le vieux propritaire de ce nom. --a n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son propre nom. --Signe: _Pickwick_ alors, c'est un trs-bon nom et facile peler. --Voil l'affaire. Si je finissais par des verses, hein? --Je n'aime pas a, mon garon; je n'ai jamais connu un respectable cocher qu'a crit de la posie, except un qu'a fait un morceau de verses attendrissant, le jour avant qu'il a t pendu, pour un vol de grand chemin, et encore c'tait seulement un homme de Cambervell. Ainsi a ne compte pas. Cependant Sam ne put tre dissuad de l'ide potique qui lui tait survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit: L'amour me pique, Piquewique. Ayant ensuite ferm son ptre d'une manire trs-complique, il y mit obliquement l'adresse: _Miss Mary fam de chambre ch monsieur Nupkins mre Ipswick Suffolk._ Puis aprs l'avoir cachete il la fourra dans sa poche, toute prte pour la poste. Cette importante affaire tant termine, M. Weller _senior_ commena dvelopper celle pour laquelle il avait convoqu son hritier. La premire histoire regarde ton gouverneur, Sammy, lui dit-il. Il va tre jug demain, n'est-il pas vrai? --Sr comme ache. --Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qu'ques tmoins pour jurer ses moeurs, ou bien peut-tre pour prouver un allbi. J'ai retourn tout cela dans ma tte, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai ramass qu'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais voil mon avis moi. Vous inquitez pas des moeurs, et raccrochez vous l'allbi. Rien comme un allbi, Sammy, rien. Ayant dlivr cette opinion lgale d'un air singulirement profond, M. Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de rapides clins d'oeil son fils tonn. Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que vous vous imaginez qu'il va passer en cour d'assises? --a ne fait rien l'affaire, Sammy. N'importe o ce qui sera jug, mon garon; un allbi voil la chose. Nous avons sauv Tom Wildspark d'un meurtre, avec un allbi, quand toutes les grosses perruques disaient que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion est que si ton gouverneur ne prouve pas un allbi, il se trouvera couronn des deux jambes. Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et inaltrable que le _Old Bailey_ tait la cour suprme de judicature de l'Angleterre, et que ses formes de procdure rglaient toutes les autres cours de justice sans exception, il n'couta en aucune manire les assurances et les arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi tait inadmissible; mais il continua protester avec vhmence que M. Pickwick allait tre _victimis_. Trouvant qu'il tait inutile de discuter davantage cette matire, Sam changea de sujet, et demanda quel tait le second topique, sur lequel son vnrable parent dsirait le consulter. C'est un point de politique domestique, Sammy, rpondit celui-ci. Tu sais bien ce Stiggins? --L'homme au nez rouge? --Le mme. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta belle-mre avec une bont et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant notre famille que, quand il s'en va, il ne peut pas tre confortable, moins qu'il n'emporte qu'que chose pour se souvenir de nous. --Et si j'tais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais qu'que chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans. --Une minute: j'allais te dire qu' prsent il apporte toujours une bouteille plate, qui tient peu prs une pinte et demie, et qu'avant de s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum. --Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose? --Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi lui pour cela, Sammy. Maintenant, mon garon, ces gaillards ici vont tenir ce soir l'assemble mensuelle de la branche de _Brick-Lane_ de la grande union _Ebenezer_, l'association de Temprance. Ta belle-mre tait pour y aller Sammy, mais elle a attrap le rhumatique, et elle ne peut pas; et moi j'ai attrap les deux billets qu'on y avait envoys. M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et ensuite se mit cligner de l'oeil, si infatigablement que Sam commena penser qu'il avait le tic douloureux dans la paupire droite. Eh bien! dit le jeune gentleman. --Eh bien! continua son pre en regardant avec prcaution autour de lui, nous irons ensemble, ponctuels l'heure, Sammy. Le substitut du berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas! Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le dos de son pre, assez vivement pour l'enflammer par la friction, s'il et t un peu plus sec. Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme a de mes jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc rire, corpulence? --Chut! Sammy, rpondit M. Weller, en regardant autour de lui, avec encore plus de dfiance, et en parlant voix basse. Deux de mes amis, qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes sortes de farces, ont pris le substitut du berger la remorque, et quand il viendra la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien sr de faire, car ils le reconduiront jusqu' la porte, et ils le feront monter, bon gr malgr, si c'est ncessaire), il sera embourb dans le rhum aussi fort qu'il l'a jamais t au marquis de Granby, et c'est pas peu dire. Ici, M. Weller recommena rire immodrment, et en consquence retomba sur nouveaux frais dans un tat de suffocation partielle. Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les ides de Sam que le projet de dmasquer les penchants et les qualits relles de l'homme au nez rouge. L'heure dsigne pour la runion approchant, le pre et le fils se dirigrent immdiatement vers Brick-Lane, et pendant le chemin Sam n'oublia pas de jeter sa lettre la poste. L'assemble mensuelle de la branche de l'Association de Temprance de _Brick-Lane_, embranchement de la grande union _Ebenezer_, se tenait dans une vaste chambre, situe d'une manire agrable et are au sommet d'une chelle sre et commode. Le prsident tait le juste M. Anthony Humm, pompier converti, maintenant matre d'cole, et occasionnellement prdicant-voyageur. Le secrtaire tait M. Jonas Mudge, garon chandelier, vase d'enthousiasme et de dsintressement, qui vendait du th aux membres de l'association. Pralablement au commencement des oprations, les dames taient assises sur des tabourets et buvaient du th, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis qu'une large tirelire de bois tait place en vidence sur le tapis vert du bureau, derrire lequel le secrtaire se tenait debout, reconnaissant par un gracieux sourire, chaque addition la riche veine de cuivre que la botte renfermait dans ses flancs. Dans la prsente occasion, les dames commencrent par boire une quantit de th presque alarmante, la grande horreur de M. Weller qui, mprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards o pouvaient se lire, avec facilit, son tonnement et son mpris. Sammy, murmura-t-il son fils, si qu'ques uns de ces gens ici n'ont pas besoin d'tre oprs pour l'hydropisie, demain matin, je ne suis pas ton pre! Vois-tu cette vieille lady, assise auprs de moi? elle se noie avec du th. --Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam. --Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent d'agitation profonde, fais attention ce que je te dis, mon garon; si ce secrtaire continue encore cinq minutes, il va crever force d'avaler des rties et de l'eau chaude. --Eh bien! laissez-le, si a lui fait plaisir. Ce n'est pas votre affaire. --Si a dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller voix basse, je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrtien, de me lever et d'adresser qu'ques paroles au prsident. Il y a l une jeune femme, au troisime tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois qui gonfle visiblement l'oeil nu. Il n'y a nul doute que M. Weller et excut ses bienveillantes intentions, si un grand bruit, occasionn par le choc des tasses, n'avait pas heureusement annonc que le th tait termin. La faence ayant t enleve et la table la serge verte apporte au centre de la chambre, les oprations de la soire furent entames par un petit homme chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement l'chelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes. Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au fauteuil notre excellent frre, M. Anthony Humm. cette proposition les dames agitrent une lgante collection de mouchoirs, et l'imptueux petit homme porta littralement au fauteuil M. Humm, en le prenant par les paules et le poussant vers un ustensile d'acajou, qui avait autrefois reprsent cette pice d'ameublement. L'agitation des mouchoirs fut renouvele, et M. Humm, qui avait un visage blafard et luisant, en tat de transpiration perptuelle, salua gracieusement l'assemble, la grande admiration des femelles, et prit gravement son sige. Le silence fut alors rclam par le petit homme, puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frres et des soeurs de la branche de _Brick-Lane_, alors prsents, le secrtaire lirait le rapport du comit de la branche de _Brick-Lane_, proposition qui fut encore accueillie par un trpignement de mouchoirs. Le secrtaire ayant ternu d'une manire trs-expressive, et la toux qui saisit toujours une assemble, quand il va se passer quelque chose d'intressant, ayant eu son cours rgulier, on entendit la lecture du document suivant: _Rapport du Comit de la Branche de Brick-Lane de la Grande Union Ebenezer de l'Association de Temprance._ Votre comit a poursuivi ses agrables travaux, durant le mois pass, et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de nouveaux convertis la temprance. M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il tait plus son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale et de la bire. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas sirot pendant vingt ans, deux fois par semaines, du _nez de chien_, que votre comit trouve, sur enqute, tre compos de porter chaud, de cassonade, de genivre et de muscade. (Ici une femme ge pousse un gmissement en s'criant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans argent; il pense que ce doit tre la faute du porter (applaudissements) ou la perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des deux, mais il regarde comme trs-probable que s'il n'avait bu que de l'eau toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqu avec une aiguille rouille, ce qui a occasionn son accident (immenses applaudissements). Il n'a plus rien boire que de l'eau claire, et ne se sent jamais altr (grands applaudissements). Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un oeil, va en journe comme femme de mnage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un oeil, mais sait que sa mre buvait solidement, ne serait pas tonne si cela en tait la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas comme impossible qu'elle et deux yeux maintenant, si elle s'tait toujours abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). tait habitue recevoir par jour _1 shilling et 6 pence_, une pinte de porter et un verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la branche de _Brick-Lane_ elle demande toujours la place _3 shillings et 6 pence_ (l'annonce de ce fait intressant est reue avec le plus tourdissant enthousiasme). Henry Beller a t pendant nombre d'annes matre d'htel pour diffrents dners de corporations. En ce temps-l il buvait une grande quantit de vins trangers. Il en a peut-tre emport quelque fois une bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout fait certain de cela, mais il est sr que s'il les a emportes, il en a bu le contenu. Il se trouve trs-mal dispos et mlancolique, est agit la nuit et prouve une soif continuelle. Il pense que ce doit tre le vin qu'il avait l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant, et ne tte jamais une seule goutte de vins trangers (applaudissements pouvantables). Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des schrifs et de plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu avec un intrt saisissant). Il a une jambe de bois: il trouve qu'une jambe de bois cote bien cher quand on marche sur le pav. Il avait l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait rgulirement chaque soir un verre d'eau et de genivre chaud; quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperu que les jambes d'occasion se fendaient et se pourrissaient trs-promptement; il est fermement persuad que leur constitution tait mine par l'eau et le genivre (applaudissements prolongs). Il achte maintenant des jambes de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du th lger. Les nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les anciennes, et il attribue cela uniquement ses habitudes de temprance (applaudissements triomphants). Aprs cette lecture, Anthony Humm proposa l'assemble de se rgaler d'une chanson. Il l'invita se joindre lui pour chanter les paroles du joyeux batelier, adaptes l'air du centime psaume par le frre Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de la socit (grands applaudissements). M. Anthony Humm saisit cette opportunit d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin[7], reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait crit cette chanson pour montrer les avantages de l'abstinence. C'est une chanson de temprance (tourbillon d'applaudissements). La propret du costume de l'intressant jeune homme, son habilet, comme rameur, la dsirable disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du pote, de ramer tout le jour en ne pensant rien; tout se runit pour prouver qu'il devait tre buveur d'eau (applaudissements). Oh! quel tat de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle fut la rcompense du jeune homme! que tous les jeunes gens prsents remarquent ceci: [Footnote 7: Auteur de chansons clbres.] Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau (bruyants applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans le sentier du devoir et de la temprance. Mais taient-ce seulement les jeunes filles de bas tage, qui le soignaient, qui le consolaient, qui le soutenaient? Non! Il tait le rameur chri Des plus belles dames du monde. (Immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune batelier, et se dtournait avec dgot des buveurs de spiritueux (applaudissements). Les frres de la _Branche de Brick-Lane_ sont des bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est leur bateau; cette audience reprsente les jeunes filles, et l'orateur, quoique indigne, est leur rameur chri (applaudissements frntiques et interminables). Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le _doux sexe_? demanda M. Weller voix basse. --La femme, rpondit Sam du mme ton. --Pour a, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment _douce_ pour se laisser plumer par des olibrius comme a. Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues par le commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne connaissaient point la lgende. Pendant qu'on chantait, le petit homme chauve disparut, mais il revint aussitt que la chanson fut termine, et parla bas M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance. Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, pour faire taire quelques vieilles ladies qui taient en arrire d'un vers ou deux; mes amis, un dlgu de la branche de Dorking, de notre socit, le frre Stiggins, est en bas. Les mouchoirs s'agitrent de nouveau et plus fort que jamais, car M. Stiggins tait extrmement populaire parmi les dames de _Brick-Lane_. Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de lui avec un sourire fixe. Frre Tadger, il peut venir auprs de nous et remplir sa mission. Le petit homme chauve, qui rpondait au nom de frre Tadger, dgringola l'chelle avec grande rapidit, puis immdiatement aprs, on l'entendit remonter avec le rvrend M. Stiggins. Le voil qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le visage tait pourpre d'une envie de rire supprime. --Ne lui dites rien, rpartit Sam, je ne pourrais pas me retenir. Il est prs de la porte; je l'entends qui se cogne la tte contre la cloison. Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frre Tadger parut, immdiatement suivi par le rvrend M. Stiggins. L'entre de celui-ci fut accueillie par des bravos, par des trpignements, par des agitations de mouchoirs. Mais, toutes ces manifestations de dlices, le frre Stiggins ne rpondit pas un mot, se contentant de regarder avec un sourire hbt la chandelle qui fumait sur la table, et balanant en mme temps son corps d'une manire irrgulire et alarmante. Est-ce que vous n'allez pas bien, frre Stiggins? lui dit tout bas M. Anthony Humm. --Je vais trs-bien, monsieur, rpliqua M. Stiggins d'une voix aussi froce que le permettait l'paisseur de sa langue. Je vais parfaitement, monsieur. --Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de quelques pas. --J'espre que personne ici ne se permet de dire que je ne suis pas bien? --Oh! certainement non. --Je les engage ne pas le dire, monsieur, je les y engage. Tendant ce colloque, l'assemble tait reste parfaitement silencieuse, attendant avec une certaine anxit la reprise de ses travaux ordinaires. Frre, dit M. Humm avec un sourire engageant, voulez-vous difier l'assemble? --Non, rpliqua M. Stiggins. L'assemble leva les yeux au ciel et un murmure d'tonnement parcourut la salle. Monsieur, dit M. Stiggins, en dboutonnant son habit, et en parlant trs-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemble s'est honteusement sole.--Frre Tadger, continua-t-il avec une frocit croissante, et en se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous tes sol, monsieur. En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager la sobrit de rassemble, et d'en exclure toute personne indigne, lana sur le nez de frre Tadger un coup de poing, si bien appliqu, que le petit secrtaire disparut en un clin d'oeil. Il avait t prcipit la tte premire en bas de l'chelle. ce mouvement oratoire, tes femmes poussrent des cris dchirants, et se prcipitant par petits groupes autour de leurs frres favoris, les entourrent de leurs bras pour les prserver du danger. Cette preuve d'affection touchante devint presque fatale au frre Humm, car il tait extrmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne ft touff par la foule des sdes femelles qui se pendirent son cou, et l'accablrent de leurs caresses. La plus grande partie des lumires furent promptement teintes, et l'on n'entendit plus, de toutes parts, qu'un tumulte pouvantable. Maintenant, Sammy, dit M. Weller en tant sa redingote d'un air dlibr, allez-vous-en me chercher un watchman. --Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant? --Ne vous inquitez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper rgler un petit compte avec ce Stiggins ici. Ayant ainsi parl, et avant que Sam pt le retenir, l'hroque vieillard pntra dans le coin de la chambre o se trouvait le rvrend M. Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextrit. Venez-vous-en, dit Sam. --Avancez donc! s'cria M. Weller, et sans autre avertissement, il administra au rvrend M. Stiggins une tape sur la tte, puis se mit danser autour de lui, avec une lgret parfaitement admirable chez un gentleman de cet ge. Voyant que ses remontrances taient inutiles, Sam enfona solidement son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son pre, et saisissant le gros cocher par la ceinture, l'entrana de force le long de l'chelle, et de l dans la rue, sans le lcher, et sans lui permettre de s'arrter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le tumulte occasionn par la dispersion, dans diffrentes directions, des membres la branche de _Brick-Lane_ de la grande union d'_Ebenezer_ l'association de Temprance, et virent bientt aprs passer le rvrend M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les hues de la populace, afin de lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cit. CHAPITRE V. Entirement consacr au compte-rendu complet et fidle du mmorable procs de Bardell contre Pickwick. Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir mang ce matin son djeuner, dit M. Snodgrass par manire de conversation, dans la mmorable matine du 14 fvrier. --Ah! rpondit M. Perker, j'espre qu'il a fait un bon djeuner. --Pourquoi cela? demanda M. Pickwick. --C'est fort important, extrmement important, mon cher monsieur. Un bon jury satisfait, qui a bien djen, est une chose capitale pour nous. Des jurs mcontents ou affams, sont toujours pour le plaignant. --Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de complte stupfaction, quelle est la cause de tout cela? --Ma foi, je n'en sais rien, rpondit froidement le petit homme, c'est pour aller plus vite, je suppose. Quand le jury s'est retir dans la chambre des dlibrations, si l'heure du dner est proche, le chef des jurs tire sa montre, et dit: Juste ciel! gentlemen, dj cinq heures moins dix, et je dn cinq heures!--Moi aussi, disent tous les autres, except deux individus qui auraient d dner trois heures, et qui en consquence sont encore plus presss de sortir. Le chef des jurs sourit et remet sa montre. Eh bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le dfendant, gentlemen! Je suis dispos croire, quant moi.... Mais que cela ne vous influence pas.... Je suis assez dispos croire que plaignant a raison. L-dessus deux ou trois autres jurs ne manquent pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils font leur affaire unanimement et confortablement. Neuf heures dix minutes, continua le petit homme en regardant sa montre, il est grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est ordinairement pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous arriverons trop tard. M. Pickwick tira immdiatement la sonnette; une voiture fut amene, et les quatre Pickwickiens y tant monts, avec M. Perker, se firent conduire Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, contenant la procdure, suivaient dans un cabriolet. Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas perdus, mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M. Pickwick lui-mme sera mieux auprs de moi. --Par ici, mon cher monsieur, par ici. En parlant de la sorte, le petit homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un sige peu lev, situ au-dessous du bureau du conseil du roi. De l, les avous peuvent commodment chuchoter, dans l'oreille des avocats, les instructions que la marche du procs rend ncessaires. Ils y sont d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils sont assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurs, dont les siges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le dos, et regardent le juge. Voici la tribune des tmoins, je suppose? dit M. Pickwick, en montrant, sa gauche, une espce de chaire, entoure d'une balustrade de cuivre. --Oui, mon cher monsieur, rpliqua Perker en extrayant une quantit de papiers du sac bleu que Lowten venait de dposer ses pieds. --Et l, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une couple de bancs, enferms d'une balustrade, l sigent les jurs, n'est-il pas vrai? --Prcisment, rpondit Perker, en tapant sur le couvercle de sa tabatire. Ainsi renseign, M. Pickwick se tint debout dans un tat de grande agitation, et promena ses regarda sur la salle. Il y avait dj, dans la galerie, un flot assez pais de spectateurs, et sur le sige des avocats, une nombreuse collection de gentlemen en perruque, dont la runion prsentait cette tonnante et agrable varit de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement clbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possdaient un dossier le tenaient de la manire la plus visible possible, et de temps en temps s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de la ralit de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient aucun dossier montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, relis en basane fauve titres rouges. D'autres qui n'avaient ni diplmes ni livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et affaire, satisfaits d'veiller, de la sorte, l'admiration des trangers non initis. Enfin, au grand tonnement de M. Pickwick, ils taient tous diviss en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, avec la tranquillit la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais t question de jugement. Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place, derrire le banc rserv au conseil du roi, attira l'attention de M. Pickwick. peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque Me Snubbin parut, suivi par M. Mallard, qui dposa sur la table un immense sac cramoisi, donna une poigne de main M. Perker, et se retira. Ensuite entrrent deux ou trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit un signe de tte amical Me Snubbin, et lui dit que la matine tait belle. Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre conseil, et de lui dire que la matine est belle? demanda tout bas M. Pickwick son avou. --C'est Me Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce gentleman plac derrire lui, est M. Skimpin, son junior. M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide sclratesse de cet homme, allait demander comment Me Buzfuz, qui tait l'avocat de son adverse partie, osait se permettre de dire, son propre avocat, qu'il faisait une belle matine, quand il fut interrompu par un long cri de: _silence!_ que poussrent les officiers de la cour, et au bruit duquel se levrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et s'aperut que ce tumulte tait caus par l'entre du juge. M. le juge Stareleigh (qui sigeait en l'absence du chef-justice, empch par indisposition), tait un homme remarquablement court, et si gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salu gravement le barreau, qui le salua gravement son tour, il mit ses deux petites jambes sous la table, et son petit chapeau trois cornes, dessus. Lorsque M. le juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui c'taient deux petits yeux fort drles, une large face carlate, et environ la moiti d'une grande perruque trs-comique. Aussitt que le juge eut pris son sige, l'huissier qui se tenait debout sur le parquet de la cour, cria: _silence!_ d'un ton de commandement, un autre huissier dans la galerie rpta immdiatement: _silence!_ d'une voix colrique, et trois ou quatre autres huissiers lui rpondirent avec indignation: _silence!_ Ceci tant accompli, un gentleman en noir, assis au-dessous du juge, appela les noms des jurs. Aprs beaucoup de hurlements, on dcouvrit qu'il n'y avait que dix jurs spciaux qui fussent prsents. Me Buzfuz ayant alors demand que le jury spcial ft complt par des _tales quales_, le gentleman en noir s'empara immdiatement de deux jurs ordinaires, savoir un apothicaire et un picier. Gentlemen, dit l'homme en noir, rpondez votre nom pour prter le serment. Richard Upwitch? --Voil, rpondit l'picier. --Thomas Groffin? --Prsent, dit l'apothicaire. --Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidlement et loyalement.... --Je demande pardon la cour, interrompit l'apothicaire, qui tait grand, maigre et jaune, mais j'espre que la cour ne m'obligera pas siger. --Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh. --Je n'ai pas de garon, milord, rpondit l'apothicaire. --Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un. --Je n'en ai pas le moyen, milord. --Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rtorqua le juge en devenant rouge, car son temprament frisait l'irritable et ne supportait point la contradiction. --Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prosprais comme je le mrite; mais je ne l'ai pas, milord. --Faites prter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton premptoire. L'officier n'avait pas t plus loin que le _vous jugerez fidlement et loyalement_, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire. Est-ce qu'il faut que je prte serment, milord? demanda-t-il. --Certainement, monsieur, rpliqua l'entt petit juge. --Trs-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air rsign. Il y aura mort d'homme avant que le jugement soit rendu, voil tout. Faites-moi prter serment si vous voulez, monsieur. Et l'apothicaire prta serment avant que le juge et pu trouver une parole prononcer. Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort tranquillement, je voulais seulement vous faire observer que je n'ai laiss qu'un galopin dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se connat fort peu en drogues; et je sais que, dans son ide, _sel d'Epsom_ veut dire _acide prussique_, et _sirop d'Ipcacuanha, laudanum_. Voil tout, milord. Ayant profr ces mots, l'apothicaire s'arrangea commodment sur son sige, prit un visage aimable et parut prpar tout vnement. M. Pickwick le considrait avec le sentiment de la plus profonde horreur, lorsqu'une lgre sensation se fit remarquer dans la cour. Mme Bardell, supporte par Mme Cluppins, fut amene et place, dans un tat d'accablement pitoyable, l'autre bout du banc qu'occupait M. Pickwick. Un norme parapluie fut alors apport par M. Dodson, et une paire de socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient prpar pour cette occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants. Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. la vue de son enfant, la tendre mre tressaillit, revint elle et l'embrassa avec des transports frntiques; puis, retombant dans un tat d'imbcillit hystrique, la bonne dame demanda ses amies o elle tait. En rpliquant cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders dtournrent la tte et se prirent pleurer, tandis que MM. Dodson et Fogg suppliaient la plaignante de se tranquilliser. Me Buzfuz frotta ses yeux de toutes ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui semblait faire appel son humanit. Le juge tait visiblement affect, et plusieurs des spectateurs toussrent pour cacher leur motion. Une trs bonne ide, murmura Perker M. Pickwick. Dodson et Fogg sont d'habiles gens. Voil une scne d'un excellent effet, mon cher monsieur, d'un excellent effet. Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement elle, et Mme Cluppins, aprs avoir soigneusement examin les boutons de monter Bardell et leurs boutonnires respectives, le plaait sur le parquet de la cour, devant sa mre: position avantageuse o il ne pouvait manquer d'veiller la commisration des jurs et du juge. Cependant cela ne s'tait pas fait sans une opposition considrable de la part du jeune gentleman lui-mme; car il n'tait pas loign de croire que ce ft l une formalit lgale, aprs laquelle on le condamnerait une excution immdiate ou la transportation au del des mers pour le reste de ses jours, tout au moins. Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la cause qui se trouvait la premire sur la liste. --Milord, dit Me Buzfuz, je suis pour la plaignante. --Avec qui tes-vous, Me Buzfuz? demanda le juge. M. Skimpin salua pour exprimer que c'tait avec lui. Je parais pour le dfendeur, milord, dit son tour Me Snubbin. --Il y a quelqu'un avec vous, Me Snubbin? reprit le juge. --M. Phunky, milord. --Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en crivant les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il crivait. Pour le dfendeur, Me Snubbin et M. Tronquet. --Je demande pardon votre seigneurie: Phunky. --Oh! trs-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir d'entendre le nom de monsieur. Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'effora d'avoir l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais russi jusqu' prsent personne, et qui suivant toutes probabilits, ne russira en aucun temps. Procdons, dit le juge. Les huissiers, crirent de nouveau: _silence!_ et M. Skimpin exposa l'affaire; mais, lorsqu'elle fut expose, l'audience n'en fut gure plus avance, car l'avocat avait soigneusement gard pour lui-mme les particularits qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de trois minutes, la religion du jury tait prcisment aussi claire qu'auparavant. Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignit qu'exigeait la nature de sa cause, chuchota avec Dodson, confra brivement avec Fogg, tira sa robe sur ses paules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury. Il commena par dire que jamais, dans le cours de sa carrire, jamais depuis le premier moment o il s'tait appliqu l'tude des lois, il ne s'tait approch d'une cause avec des sentiments d'motion aussi profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilit; responsabilit, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu assumer s'il n'avait pas t soutenu par la conviction, assez forte pour quivaloir une certitude, par la conviction que la cause de la justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente abuse, innocente et perscute, devait prvaloir auprs des douze gentlemen intelligents, nobles et gnreux, qu'il voyait assis en face de lui. Les avocats commencent toujours de cette manire, parce que cela rend les jurs contents d'eux-mmes en leur faisant croire qu'ils doivent tre des personnages bien difficiles tromper. Un effet visible fut produit immdiatement et plusieurs jurs commencrent prendre avec activit de volumineuses notes. Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz, quoiqu'il st trs-bien que les gentlemen du jury n'avaient rien appris du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans laquelle les dommages demands sont de 1500 livres sterling; mais vous n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas dans les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen, vous allez les entendre dtaills par moi et prouvs par les vridiques dames que je placerai devant vous dans cette tribune. Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot _tribune_, frappa sa table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de dfi pour le dfendeur. La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d'une voix douce et mlancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve. Feu M. Bardell, aprs avoir joui, pendant beaucoup d'annes, de l'estime et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses revenus royaux, s'loigna presque imperceptiblement de ce monde, pour aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut jamais accorder. cette potique description du dcs de M. Bardell (qui avait eu la tte casse d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du savant avocat trembla et s'teignit un instant. Il continua avec grande motion. Quelque temps avant sa mort, il avait imprim sa ressemblance sur le front d'un petit garon. Avec ce petit garon, seul gage de l'amour du dfunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la tranquillit de la rue Goswell. L elle plaa la croise de son parloir un criteau manuscrit portant cette inscription: _Appartement de garon louer en garni; s'adresser au rez-de-chausse._ Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury prenaient note de ce document. Est-ce qu'il n'y a point de date cette pice? demanda un jur. --Non, monsieur, il n'y a point de date, rpondit l'avocat. Mais je suis autoris dclarer que cet criteau fut mis la fentre de la plaignante il y a justement trois annes. J'appelle l'attention du jury sur les termes de ce document: _Appartement de garon louer en garni_. Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'tait forme de l'autre sexe tait drive d'une longue contemplation des qualits inestimables de l'poux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle n'avait pas de mfiance; elle n'avait pas de soupons; elle tait tout abandon et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell tait autrefois garon; c'est un garon que je demanderai protection, assistance, consolation. C'est dans un garon que je verrai ternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'tait M. Bardell, quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est un garon que je louerai mon appartement. Entrane par cette belle et touchante inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite nature, gentlemen), la veuve solitaire et dsole scha ses lames, meubla son premier tage, serra son innocente progniture sur son sein maternel, et mit la fentre de son parloir l'criteau que vous connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent tait aux aguets, la mche tait allume, la mine tait prpare, le sapeur et le mineur taient l'ouvrage. L'criteau n'avait pas t trois jours la fentre du parloir... trois jours, gentlemen! quand un tre qui marchait sur deux jambes et qui ressemblait extrieurement un homme et non point un monstre, frappa la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au rez-de-chausse; il loua le logement, et le lendemain il s'y installa. Cet tre tait Pickwick; Pickwick le dfendeur. Me Buzfuz avait parl avec tant de volubilit que son visage en tait devenu absolument cramoisi. Il s'arrta ici pour reprendre haleine. Le silence rveilla M. le juge Stareleigh qui, immdiatement, crivit quelque chose avec une plume o il n'y avait pas d'encre, et prit un air extraordinairement rflchi, afin de faire croire au jury qu'il pensait toujours plus profondment quand il avait les yeux ferms. Me Buzfuz continua. Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet prsente peu de charmes, et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, m'tendre complaisamment sur son gosme rvoltant, sur sa sclratesse systmatique. En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques instants crivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque vague ide d'attaquer Me Buzfuz sous les yeux mmes de la justice, s'tait prsente son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le retint, et il couta le reste du discours du savant gentleman avec un air d'indignation qui contrastait compltement avec le visage admirateur de Mmes Cluppins et Sanders. Je dis sclratesse systmatique, gentlemen, continua l'avocat en regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement lui; et, quand je dis sclratesse systmatique, permettez-moi d'avertir le dfendeur, s'il est dans cette salle, comme je suis inform qu'il y est, qu'il aurait agi plus dcemment, plus convenablement, avec plus de jugement et de bon got, s'il s'tait abstenu d'y paratre. Laissez-moi l'avertir, messieurs, que s'il se permettait quelque geste de dsapprobation dans cette enceinte, vous sauriez les apprcier et lui en tenir un compte rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira, gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne doit tre ni intimid, ni menac, ni maltrait, et que toute tentative pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tte du machinateur, qu'il soit demandeur ou dfendeur, que son nom soit Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson. Cette petite digression du sujet principal amena ncessairement le rsultat dsir, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz, s'tant partiellement remis de l'tat d'lvation morale o il s'tait fouett, continua plus posment. Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux annes, Pickwick continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission, dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout ce temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire ses repas, donna son linge la blanchisseuse, le reut, le raccommoda, et jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai que, dans beaucoup d'occasions, il donna son petit garon des demi-pence, et mme, dans, quelques occasions, des pices de six pence; je vous prouverai aussi, par la dposition d'un tmoin qu'il ara impossible mon savant ami de rcuser ou d'infirmer; je vous prouverai, dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tte, et, aprs lui avoir demand s'il avait gagn rcemment beaucoup de billes et de calots, se servit de ces expressions remarquables: _Seriez-vous bien content d'avoir un autre pre?_ Je vous prouverai, en outre, gentlemen, qu'il y a environ un an, Pickwick commena tout coup s'absenter de la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention de se sparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai voir aussi qu' cette poque sa rsolution n'tait pas assez forte ou que ses bons sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportrent sur ses intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un voyage, il lui fit positivement des offres de mariage, aprs avoir pris soin toutefois qu'il ne put y avoir aucun tmoin de leur contrat solennel. Cependant je suis en tat de vous prouver, d'aprs le tmoignage de trois de ses amis, qui dposeront bien malgr eux, gentlemen, que, dans cette mme matine, il fut dcouvert par eux, tenant la plaignante dans ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses. Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de papier, il continua: Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement retrouv deux lettres, que le dfendeur confesse tre de lui, et qui disent des volumes. Ces lettres dvoilent le caractre de l'homme. Elles ne sont point crites dans un langage ouvert, loquent, fervent, respirant le parfum d'une tendresse passionne; non, elles sont pleines de prcautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus brlantes, les plus potiques images: lettres qui doivent tre examines avec un oeil souponneux; lettres qui taient destines, par Pickwick, drouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je vais vous lire la premire, gentlemen. Garraway, midi. Chre mistress B. Ctelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout vous. Pickwick. Ctelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! Gentlemen, le bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il tre jamais dtruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de date, ce qui, par soi-mme, est dj suspect. Chre madame B. Je n'arriverai la maison que demain matin: la voiture est en retard. Et ensuite viennent ces expressions trs-remarquables: Ne vous tourmentez point pour la bassinoire. La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se tourmente pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme a t trouble par une bassinoire? par une bassinoire, qui est en elle-mme un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai mme, commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement supplie de ne point d'affliger pour la bassinoire? moins (comme il n'y a pas l'ombre d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle un feu cach, qu'il ne soit l'quivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse flatteuse, le tout dguis par un systme de correspondance nigmatique, artificieusement imagin par Pickwick, dans le dessein de prparer sa lche trahison, et qui, effectivement, est rest indchiffrable pour tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: _La voiture est en retard?_ Je ne serais point tonn qu'elles s'appliquassent Pickwick lui-mme qui, incontestablement, a t bien criminellement en retard durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera inopinment acclre, et dont les roues, comme il s'en apercevra son dam, seront incessamment graisses par vous-mmes, gentlemen! Me Buzfuz s'arrta en cet endroit, pour voir si le jury souriait cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, except l'picier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce qu'il avait soumis, dans la matine mme, son chariot au procd en question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber encore dans le lugubre. Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un coeur dchir; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies sont veilles. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce n'est pas une figure de rhtorique de dire que sa maison est vide. L'criteau n'est pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des clibataires estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas pour eux d'invitation s'adresser au rez-de-chausse. Tout est sombre et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix mme de l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont abandonns, car sa mre gmit et se dsespre; ses agates et ses billes sont ngliges; il n'entend plus le cri familier de ses camarades: pas de tricherie! Il a perdu l'habilet dont il faisait preuve au jeu de pair ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infme destructeur de cette oasis domestique qui verdoyait dans le dsert de Goswell Street, Pickwick qui se prsente devant vous au jourd'hui, avec son infernale _sauce aux tomates_ et son ignoble _bassinoire_, Pickwick lve encore devant vous son front d'airain, et contemple avec frocit la ruine dont il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que vous puissiez offrir ma cliente; et c'est dans cet espoir qu'elle fait, en ce moment, un appel l'intelligence, l'esprit lev, la sympathie, la conscience, la justice, la grandeur d'me d'un jury compos de ses plus honorables concitoyens. Aprs cette belle proraison, Me Buzfuz s'assit, et M. le juge Stareleigh s'veilla. Appelez lisabeth Cluppins, dit l'avocat en se relevant au bout d'une minute, avec une nouvelle vigueur. L'huissier le plus proche appela: lisabeth Tuppins! un autre, une petite distance, demanda: lisabeth Supkins! et un troisime enfin se prcipita dans King-Street et beugla: lisabeth Fnuffin! jusqu' ce qu'il en ft enrou. Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combine de Mmes Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, tait conduite vers la tribune des tmoins. Lorsqu'elle fut heureusement juche sur la marche d'en haut, Mme Bardell se plaa debout sur celle d'en bas, tenant d'une main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille de verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de vinaigre, afin d'tre prte tout vnement. Mme Sanders, dont les yeux taient attentivement fixs sur le visage du juge, se planta prs de Mme Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un air dtermin son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir qu'elle tait prte l'ouvrir, au plus lger signal. Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame, tranquillisez-vous. Bien entendu qu' cette invitation, Mme Cluppins se prit sangloter avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de sensibilit, qu'elle semblait chaque instant prte s'vanouir. Cependant, aprs quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit: Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous tre trouve dans la chambre du fond, au premier tage, chez Mme Bardell, dans une certaine matine de juillet, tandis qu'elle poussetait l'appartement de M. Pickwick? --Oui milord, et messieurs du jury, rpondit Mme Cluppins. --La chambre de M. Pickwick tait au premier, sur le devant, je pense? --Oui, Monsieur. --Que faisiez-vous dans la chambre de derrire, madame? demanda le petit juge. --Milord et messieurs! s'cria Mme Cluppins, avec une agitation intressante, je ne veux pas vous tromper.... --Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge. --Je me trouvais l l'insu de Mme Bardell. J'tais sortie avec un petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui m'ont bien cot deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de Mme Bardell entre-bille.... --Entre quoi? s'cria le petit juge. -- moiti ouverte, milord, dit Me Snubbin. --Elle a dit entre-bille, fit observer le petit juge d'un air plaisant. --C'est la mme chose, milord, reprit l'illustre avocat. Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait note. Mme Cluppins continua. Je suis entre, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis monte les escaliers, d'une manire pacifique, et je suis pntre dans la chambre de derrire et... et.... --Et vous avez cout, je pense, madame Cluppins? dit Me Buzfuz. --Je vous demande excuse, monsieur, rpliqua Mme Cluppins, d'un air majestueux, j'en mpriserais l'action, les voix taient trs-leves, monsieur, et se forcrent sur mon oreille. --Trs bien, vous n'coutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de ces voix tait-elle celle de M. Pickwick? --Oui, monsieur. Mme Cluppins, aprs avoir dclar distinctement que M. Pickwick s'adressait Mme Bardell, rpta lentement et en rponse de nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent dj. Me Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurs prirent un air souponneux; mais leur physionomie devint absolument menaante, lorsque Me Snubbin dclara qu'il ne contre-examinerait pas le tmoin, parce que M. Pickwick croyait devoir convenir que son rcit tait exact en substance. Mme Cluppins ayant une fois bris la glace, jugea que l'occasion tait favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires domestiques. Elle commena donc par informer la cour qu'elle tait au moment actuel mre de huit enfants, et qu'elle entretenait l'esprance d'en prsenter un neuvime M. Cluppins dans environ six mois. Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l'interrompit trs-colriquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procs. Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin. --Prsent, rpondit M. Winkle, d'une voix faible; puis il entra dans la tribune des tmoins, et aprs avoir prt serment, salua le juge avec une grande dfrence. --Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en rponse son salut. Regardez le jury. M. Winkle obit, avec empressement, cet ordre, et se tourna vers la place o il supposait que le jury devait tre, car dans l'tat de confusion o il se trouvait, il tait tout fait incapable de voir quelque chose. M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'tait un jeune homme de 42 ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui tait ncessairement fort dsireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un tmoin notoirement prdispos en faveur de l'autre partie. Maintenant, monsieur, aurez-vous la bont de faire connatre votre nom Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de ct pour couter la rponse, et pour jeter en mme temps aux jurs un coup d'oeil qui semblait indiquer que le got naturel de M. Winkle pour le parjure pourrait bien l'induire dclarer un autre nom que le sien. --Winkle, rpondit le tmoin. --Quel est votre nom de baptme, monsieur? demanda le petit juge d'un ton courrouc. --Nathaniel, monsieur. --Daniel? Vous n'avez pas d'autre prnom? --Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire. --Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel? --Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel. --Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel? --Je ne l'ai pas dit, milord. --Vous l'avez dit, monsieur, rtorqua le juge, avec un austre froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je crit: _Daniel_, dans mes notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur? Cet argument tait videmment sans rplique. M. Winkle a la mmoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en jetant un autre coup d'oeil au jury; mais j'espre que nous trouverons moyen de la lui rafrachir. --Je vous conseille de faire attention, monsieur, dit le petit juge au tmoin, en le regardant d'un air sinistre. Le pauvre M. Winkle salua, et s'effora de feindre une tranquillit dont il tait bien loin; ce qui, dans son tat de perplexit, lui donnait prcisment l'air d'un filou pris sur le fait. Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, coutez moi avec attention, s'il vous plat, et laissez-moi vous recommander, dans votre propre intrt, de ne point oublier les injonctions de milord. N'tes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le dfendeur? --Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. Pickwick depuis prs de.... --Monsieur, n'ludez pas la question. tes-vous oui ou non ami intime du dfendeur? --J'allais justement vous dire que.... --Voulez-vous, oui ou non, rpondre ma question, monsieur? --Si vous ne rpondez pas la question, je vous ferai incarcrer, monsieur, s'cria le petit juge en regardant par-dessus ses notes. --Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plat, rpta M. Skimpin. --Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle. --Ah! vous l'tes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier coup, monsieur? Vous connaissez peut-tre aussi la plaignante? n'est-ce pas, monsieur Winkle? --Je ne la connais pas, mais je l'ai vue. --Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez la bont de dire MM. les jurs, ce que vous entendez par cette distinction, monsieur Winkle? --J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street. --Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur? --Combien de fois? --Oui, monsieur, combien de fois? Je vous rpterai cette question tant que vous le dsirerez, monsieur. Et le savant gentleman, aprs avoir fronc svrement les sourcils, plaa ses mains sur ses hanches, et sourit aux jurs, d'un air souponneux. Sur cette question, s'leva l'difiante controverse, ordinaire en pareil cas. D'abord M. Winkle dclara qu'il lui tait absolument impossible de prciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda s'il l'avait vue vingt fois? quoi il rpondit: Certainement plus que cela.--S'il l'avait vue cent fois?--S'il pouvait jurer de l'avoir vue plus de cinquante fois?--S'il n'tait pas certain de l'avoir vue, au moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. la fin on arriva cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde lui et ses rponses. Le tmoin ayant t rduit de la sorte l'tat dsir de susceptibilit nerveuse, l'interrogatoire fut continu ainsi qu'il suit: Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir t chez le dfendeur Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine matine de juillet? --Oui, je me le rappelle. --tiez-vous accompagn dans cette occasion par un ami du nom de Tupman, et par un autre du nom de Snodgrass. --Oui, monsieur. --Sont-ils ici? --Oui, ils y sont, rpondit M. Winkle en regardant avec inquitude l'endroit o taient placs ses amis. --Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'oeil expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de consultation pralable avec vous, s'ils n'en ont pas eu dj (autre regard au jury). Maintenant, monsieur, dites MM. les jurs ce que vous vtes en entrant dans la chambre du dfendeur, le jour en question. Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tt ou tard. --Le dfendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant ses mains autour de sa taille, rpliqua M. Winkle, avec une hsitation bien naturelle; et la plaignante paraissait tre vanouie. --Avez-vous entendu le dfendeur dire quelque chose? --Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne me, et l'engager se calmer, en lui reprsentant dans quelle situation on les trouverait s'il survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela. --Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question vous faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord. Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le dfendeur, n'a pas dit dans l'occasion en question: Ma chre madame Bardell, vous tes une bonne me; habituez-vous cette situation: un jour vous y viendrez, mme devant quelqu'un; ou quelque chose comme cela. --Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle tonn de l'ingnieuse explication donne au petit nombre de paroles qu'il avait entendues. J'tais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre distinctement. L'impression qui m'est reste est que.... --Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient gure des personnes honntes et franches: vous tiez sur l'escalier et vous n'avez pas entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je bien compris? --Non, je ne le peux pas jurer, rpliqua M. Winkle; et M. Skimpin s'assit d'un air triomphant. Jusque-l, la cause de M. Pickwick n'avait pas march d'une manire tellement heureuse qu'elle ft en tat de supporter le poids de nouveaux soupons, mais comme on pouvait dsirer de la placer sous un meilleur jour, s'il tait possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important. Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un jeune homme? --Oh non! rpondit M. Winkle, il est assez g pour tre mon pre. --Vous avez dit mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il tait sur le point de se marier? --Oh non! certainement, non! rpliqua M. Winkle avec tant d'empressement que M. Phunky aurait d le tirer de la tribune le plus promptement possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espces de tmoins particulirement dangereux: le tmoin qui rechigne, et le tmoin qui a trop de bonne volont. Ce fut la destine de M. Winkle de figurer de ces deux manires, dans la cause de son ami. --J'irai mme plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manires de M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire croire qu'il ne serait pas loign de renoncer la vie d'un vieux garon? --Oh non! certainement, non! --Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours t celle d'un homme qui, ayant atteint un ge assez avanc, satisfait de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours comme un pre traite ses filles? --Il n'y a pas le moindre doute cela, rpliqua M. Winkle dans la plnitude de son coeur. C'est--dire... oui... oh! oui certainement. --Vous n'avez jamais remarqu dans sa conduite envers Mme Bardell, ou envers toute autre femme, rien qui ft le moins du monde suspect? ajouta M. Phunky, en se prparant s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait signe du coin de l'oeil. --Mais... n... n... non, rpondit M. Winkle, except... dans une lgre circonstance, qui, j'en suis sr, pourrait tre facilement explique. Cette dplorable confession n'aurait pas t arrache au tmoin, sans aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'tait assis quand Me Snubbin lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrt ds le dbut ce contre-examen irrgulier. Mais il s'tait bien gard de le faire, car il avait remarqu l'anxit de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa cliente en tirerait quelque profit. Au moment o ces paroles malencontreuses tombrent des lvres du tmoin, M. Phunky s'assit la fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-tre un peu trop, de dire au tmoin de quitter la tribune. M. Winkle s'y prparait avec grande satisfaction, quand Me Buzfuz l'arrta. Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bont de demander au tmoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour tre son pre, s'est comport d'une manire suspecte envers des femmes? --Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misrable et dsespr tmoin, vous entendez la question du savant avocat. Dcrivez la circonstance laquelle vous avez fait allusion. --Milord, rpondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxit, je... je dsirerais me taire cet gard. --C'est possible, rtorqua le petit juge, mais il faut parler. Parmi le profond silence de toute l'assemble, M. Winkle balbutia que la lgre circonstance suspecte tait que M. Pickwick avait t trouv, minuit, dans la chambre coucher d'une dame, ce qui s'tait termin, ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projet de la dame en question, et ce qui avait amen, comme il le savait fort bien, la comparution force des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire, magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich. Vous pouvez quitter la tribune, monsieur, dit alors Me Snubbin. M. Winkle la quitta en effet, et se prcipita, en courant comme un fou, vers son htel o il ft dcouvert par le garon, au bout de quelques heures, la tte ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des gmissements qui fendaient le coeur. Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appels la tribune. L'un et l'autre corroborrent la dposition de leur malheureux ami, et chacun d'eux ft presque rduit au dsespoir par d'insidieuses questions. Susannah Sanders fut ensuite appele, examine par Me Buzfuz, et contre-examine par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M. Pickwick pouserait Mme Bardell. Elle savait qu'aprs l'vanouissement de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait t le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait entendu dire mistress Mudberry, la revendeuse, et la repasseuse, mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit garon s'il aimerait avoir un autre pre. Elle ne savait pas si Mme Bardell faisait socit avec le boulanger, mais elle savait que le boulanger tait alors garon, et est maintenant mari. Elle ne pouvait pas jurer que Mme Bardell ne ft pas trs-prise du boulanger, mais elle imaginait que le boulanger n'tait pas trs-pris de Mme Bardell, car dans ce cas il n'aurait pas pous une autre personne. Elle pensait que Mme Bardell s'tait vanouie dans la matine du mois de juillet parce que M. Pickwick lui avait demand de fixer le jour; elle savait qu'elle-mme avait tout fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui avait demand de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. Enfin elle avait entendu la question adresse par M. Pickwick au petit Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de chrtienne, elle ne savait pas quelle diffrence il y avait entre une bille et un calot. Interroge par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders rpondit que, pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reu de lui des lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur correspondance M. Sanders l'avait appele trs-souvent mon _canard_, mais jamais _ma ctelette_ ou _ma sauce aux tomates_. M. Sanders aimait passionnment le canard; peut-tre que s'il avait autant aim la ctelette et la sauce aux tomates, il en aurait employ le nom comme un terme d'affection. Aprs cette dposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus d'importance qu'il n'en avait dj montr, et dit d'une voix forte: Appelez Samuel Weller. Il tait tout fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller monta lentement dans la tribune au moment o son nom fut prononc. Il posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina la cour, vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial. Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge. --Sam Weller, milord, rpliqua ce gentleman. --L'crivez-vous avec un V ou un W? --a dpend du got et de la fantaisie de celui qui crit, milord. Je n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'cris avec un V. Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: C'est bien a, Samivel; c'est bien a. Mettez un V, milord. --Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'cria le petit juge en levant les jeux. Huissier! --Oui, milord. --Amenez cette personne ici, sur-le-champ. --Oui, milord. Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et aprs une grande commotion, tous les assistants, qui s'taient levs pour regarder le coupable, se rassirent. Aussitt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se tourna vers le tmoin et lui dit: Savez-vous qui c'tait, monsieur? --Je suspecte un brin que c'tait mon pre, milord. --Le voyez-vous maintenant? --Non, je ne le vois pas, milord, rpliqua Sam, en attachant ses yeux la lanterne par laquelle la salle tait claire. --Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge. Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz, avec son air de bonne humeur imperturbable. Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz. --Voil, monsieur, rpliqua Sam. --Vous tes, je crois, au service de M. Pickwick, le dfendeur en cette cause? Parlez s'il vous plat, monsieur Weller. --Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici, et c'est un trs-bon service. --Pas grand'chose faire, et beaucoup gagner, je suppose? dit l'avocat, d'un air farceur. --Ah! oui, suffisamment gagner, monsieur, comme disait le soldat, quand on le condamna cent cinquante coups de fouet. --Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute autre personne, interrompit le juge. --Trs-bien, milord. --Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matine o vous ftes engag par le dfendeur? voyons! monsieur Weller? --Oui, monsieur. --Ayez la bont de dire au jury ce que c'tait. --J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-l, messieurs du jury, et c'tait une circonstance trs-remarquable pour moi, dans ce temps-l. Ces mots excitrent un clat de rire gnral, mais le petit juge, regardant avec colre par-dessus son bureau: Monsieur, dit-il, je vous engage prendre garde. --C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris bien garde conserver ces habits-l, vritablement, milord. Pendant deux grandes minutes, le juge regarda svrement le visage de Sam, mais voyant que ses traits taient compltement calmes et sereins, il ne dit rien, et fit signe l'avocat de continuer. Est-ce que vous prtendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en croisant ses bras emphatiquement et en se tournant demi vers le jury, comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait bout du tmoin, est-ce que vous prtendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas vu la plaignante vanouie dans les bras du dfendeur, comme vous venez de l'entendre dcrire par les tmoins? --Non certainement: j'tais dans le corridor jusqu' ce qu'ils m'ont appel, et la vieille lady tait partie alors. --Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en trempant une norme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui faisant voir qu'il allait noter sa rponse. Vous tiez dans le corridor et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, monsieur Weller? --Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour a. Si c'taient des microscopes au gaz, brevets pour grossir cent mille millions de fois, j'aurais peut-tre pu voir travers les escaliers et la porte de chne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est limite. cette rponse qui fut dlivre de la manire la plus simple et sans la plus lgre apparence d'irritation, les spectateurs ricanrent, le petit juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulirement dconfit. Aprs une courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de nouveau vers Sam, et lui dit avec un pnible effort pour cacher sa vexation. Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un autre point, s'il vous plat. --Je suis vos ordres, monsieur, rpondit Sam avec une admirable bonne humeur. --Vous rappelez-vous tre all chez Mme Bardell un soir de novembre? --Oh! oui, trs bien. --Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en recouvrant son quanimit. Je pensais bien que nous arriverions quelque chose la fin. --Je le pensais bien aussi, monsieur, rpliqua Sam; et les spectateurs rirent encore. --Bien. Je suppose que vous y tes all pour causer un peu du procs, eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lanant un coup d'oeil malin au jury. --J'y suis all pour payer le terme; mais nous avons caus un brin du procs. --Ah! vous en avez caus? rpta Me Buzfuz dont le visage devint radieux, par l'anticipation de quelque importante dcouverte. Voulez-vous avoir la bont de nous raconter ce qui s'est dit ce propos, monsieur Weller? --Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Aprs quelques observations gure importantes des deux respectables dames qui ont dpos ici aujourd'hui, elles se sont quasi pmes d'admiration sur la vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont assis ct de vous maintenant. Ceci, bien entendu, attira l'attention gnrale sur Dodson et Fogg qui prirent un air aussi vertueux que possible. Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlrent donc avec loge de l'honorable conduite de MM. Dodson et Fogg, les avous de la plaignante, hein? --Oui, monsieur. Elles dirent que c'tait une bien gnreuse chose de leur part de prendre cette affaire-l par spculation, et de ne rien demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer M. Pickwick. cette rplique inattendue, les spectateurs ricanrent encore, et Dodson et Fogg, qui taient devenus tout rouges, se penchrent vers Me Buzfuz, et d'un air trs-empress lui chuchotrent quelque chose dans l'oreille. Vous avez compltement raison, rpondit tout haut l'avocat, avec une tranquillit affecte. Il est parfaitement impossible de tirer quelque claircissement de l'impntrable stupidit du tmoin. Je n'abuserai point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous pouvez descendre, monsieur. --Il n'y a pas quelque autre gentleman qui dsire m'adresser une question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de lui d'un air dlibr. --Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en riant. --Vous pouvez descendre, monsieur, rpta Me Buzfuz, en agitant la main d'un air impatient. Sam descendit en consquence, aprs avoir fait la cause de MM. Dodson et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvnient, et aprs avoir parl le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui tait prcisment le but qu'il s'tait propos. Milord, dit Me Snubbin, si cela peut pargner l'interrogatoire d'autres tmoins, je n'ai pas d'objections admettre que M. Pickwick s'est retir des affaires et possde une fortune indpendante et considrable. --Trs-bien, rpliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres de M. Pickwick. Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du dfendeur, et dbita un trs-long et trs-emphatique discours, dans lequel il donna la conduite et aux moeurs de M. Pickwick les plus magnifiques loges. Mais comme nos lecteurs doivent s'tre form relativement au mrite de ce gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il s'effora de dmontrer que les lettres qui avaient t produites se rapportaient simplement au dner de M. Pickwick et aux prparations faire dans son appartement, pour le recevoir son retour de quelque excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre hros, et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est impossible de faire plus. M. le juge Starleigh fit son rsum, suivant les formes et de la manire la plus approuve. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut possible d'en dchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des commentaires sur chaque tmoignage. Si mistress Bardell avait raison, il tait parfaitement vident que M. Pickwick avait tort. Si les jurs pensaient que le tmoignage de mistress Cluppins tait digne de croyance, c'tait leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils taient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage, ils devaient attribuer la plaignante les dommages-intrts qu'ils jugeraient convenables; mais d'un autre ct s'il leur paraissait qu'il n'y et jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le dfenseur sans aucun dommage. Aprs cette harangue, les jurs se retirrent dans leur salle pour dlibrer, et le juge se retira dans son cabinet pour se rafrachir avec une ctelette de mouton et un verre de xrs. Un quart d'heure plein d'anxit s'coula. Le jury revint; on alla qurir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du jury, avec un coeur palpitant et une contenance agite. Gentlemen, dit l'individu en noir, tes-vous tous d'accord sur votre verdict? --Oui, nous sommes d'accord, rpondit le chef du jury. --Dcidez-vous en faveur de la plaignante ou du dfendeur, gentlemen? --En faveur de la plaignante. --Avec quels dommages, gentlemen? --Sept cent cinquante livres sterling. M. Pickwick ta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les renferma dans leur tui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considrer le chef du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac bleu. M. Perker s'arrta dans une salle voisine pour payer les honoraires de la cour. L, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et l aussi il rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes extrieurs d'une vive satisfaction. Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick. --Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire. --Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas, gentlemen? Fogg rpondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson sourit en disant qu'ils essayeraient. Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et Fogg, s'cria M. Pickwick avec vhmence, mais vous ne tirerez jamais de moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste de mon existence dans une prison pour dettes. --Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, monsieur Pickwick. --Hi! hi! hi! nous verrons cela incessamment, monsieur Pickwick, ricana M. Fogg. Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraner par son avou et par ses amis qui le firent monter dans une voiture, amene en un clin d'oeil par l'attentif Sam Weller. Sam avait relev le marchepied, et se prparait sauter sur le sige, quand il sentit toucher lgrement son paule. Il se retourna et vit son pre, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une expression lugubre. Il secoua gravement la tte, et dit d'un ton de remontrance: Je savais ce qu'arriverait de cette manire-l de conduire l'affaire. O Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un albi. CHAPITRE VI. Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux faire est d'aller Bath, et y va en consquence. Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker M. Pickwick, qu'il tait all voir dans la matine qui suivit le jugement, vous n'entendez pas, en ralit et srieusement, et toute irritation part, que vous ne payerez pas ces frais et ces dommages? --Pas un demi-penny, rpta M. Pickwick avec fermet, pas un demi-penny. --Hourra! vivent les principes! comme disait l'usurier en refusant de renouveler le billet, s'cria Sam, qui enlevait le couvert du djeuner. --Sam, dit M. Pickwick, ayez la bont de descendre en bas. --Certainement, monsieur, rpliqua Sam en obissant l'aimable insinuation de son matre. --Non, Perker, reprit M. Pickwick d'un air trs-srieux. Mes amis ici prsents se sont vainement efforcs de me dissuader de cette dtermination. Je m'occuperai comme l'ordinaire. Mes adversaires ont le pouvoir de poursuivre mon incarcration, et, s'ils sont assez vifs pour s'en servir et pour arrter une personne, je me soumettrai aux lois avec une parfaite tranquillit. Quand peuvent-ils faire cela? --Ils peuvent lancer une excution pour le montant des dommages et des frais taxs, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon cher monsieur. --Trs-bien. D'ici l, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire bnvole et un regard brillant que nulles lunettes ne pouvaient obscurcir, voici la seule question rsoudre: O dirigerons-nous notre prochaine excursion? M. Tupman et M. Snodgrass taient trop affects par l'hrosme de leur ami pour pouvoir faire une rponse. Quant M. Winkle, il n'avait pas encore suffisamment perdu le souvenir de sa dposition en justice, pour oser lever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M. Pickwick attendit. Eh bien! reprit-il, si vous me permettez de choisir notre destination, je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais t? M. Perker, regardant comme trs-probable que le changement de scne et la gaiet du sjour engageraient M. Pickwick mieux apprcier sa dtermination, et moins estimer une prison pour dettes, appuya chaudement cette proposition. Elle fut adopte l'unanimit, et Sam immdiatement dpch au _Cheval-Blanc_, pour retenir cinq places dans la voiture qui partait le lendemain matin, sept heures et demie. Il restait justement deux places l'intrieur et trois places l'extrieur. Sam les arrta, changea quelques compliments avec le commis, qui lui avait gliss mal propos une demi-couronne en tain, en lui rendant sa monnaie, retourna au _Georges et Vautour_, et s'y occupa activement, jusqu'au moment de se mettre au lit, comprimer des habits et du linge dans la plus petit espace possible, et inventer d'ingnieux moyens mcaniques pour faire tenir des couvercles sur des botes qui n'avaient ni charnires ni serrure. Le lendemain matin se leva fort dplaisant pour un voyage, sombre, humide et crott. Les chevaux des diligences qui passaient fumaient si fort que les passagers de l'extrieur taient invisibles. Les crieurs de journaux paraissaient noys et sentaient le moisi; la pluie dgouttait des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur tte par la portire des voitures, elles en arrosaient l'intrieur d'une manire trs rafrachissante. Les juifs fermaient de dsespoir leurs canifs cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en faisaient vritablement des agendas de poche; les chanes de montres et les fourchettes faire des rties se livraient porte; les porte-crayons et les ponges taient pour rien sur le march. Laissant Sam Weller disputer les bagages sept ou huit porteurs qui s'en taient violemment empars aussitt que la voiture de place s'tait arrte, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes attendre avant le dpart de la diligence, M. Pickwick et ses amis allrent chercher un abri dans la salle des voyageurs, dernire ressource de l'humaine misre. La salle des voyageurs, au _Cheval-Blanc_, est comme on le pense bien, peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs. C'est le parloir qui se trouve main droite, et dans lequel une ambitieuse chemine de cuisine semble s'tre impatronise, avec l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes rfractaires. Le pourtour de la salle est divis en stalles pour la squestration des voyageurs, et la salle elle-mme est garnie d'une pendule, d'un miroir et d'un garon vivant; ce dernier article tant habituellement renferm dans une espce de chenil o se lavent les verres, l'un des coins de la chambre. Le jour en question, une des stalles tait occupe par un homme d'environ quarante-cinq ans, dont le crne chauve et luisant sur le devant de la tte, tait garni sur les cts et par derrire d'pais cheveux noirs qui se mlaient avec ses larges favoris. Son habit brun tait boutonn jusqu'au menton; il avait une vaste casquette de veau marin et une redingote avec un manteau taient tendus sur le sige, ct de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux de dessus son djener avec un air fier et premptoire tout fait plein de dignit; puis, aprs avoir scrut notre philosophe et ses compagnons, il se mit chantonner de manire faire entendre que, s'il y avait des gens qui se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point. Garon! dit le gentleman aux favoris noirs. --Monsieur! rpliqua, en sortant du chenil ci-dessus mentionn, un homme qui avait un teint malpropre et un torchon idem. --Encore quelques rties! --Oui, monsieur. --Faites attention qu'elles soient beurres, ajouta le gentleman d'un ton dur. --Tout de suite, monsieur, repartit le garon. Le gentleman aux favoris noirs recommena chantonner le mme air; puis, en attendant l'arrive des rties, il vint se placer le dos au feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses bottes en ruminant. Vous ne savez pas o la voiture arrte Bath? dit M. Pickwick d'un ton doux en s'adressant M. Winkle. --Hum! Eh! qu'est-ce! dit l'tranger. --Je faisais une observation mon ami, dit M. Pickwick, toujours prt entrer en conversation. Je demandais o la voiture arrte Bath. Vous pouvez peut-tre m'en informer, monsieur? --Est-ce que vous allez Bath? --Oui, monsieur. Et ces autres gentlemen? --Ils y vont aussi. --Pas dans l'intrieur! Je veux tre damn si vous allez dans l'intrieur! --Non, pas tous. --Non certes, pas tous, reprit l'tranger avec nergie. J'ai retenu deux places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une bote infernale qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste leurs frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places, que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que cela se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne! Ici le froce gentleman tira la sonnette avec grande violence et dclara au garon que si on ne lui apportait pas ses rties avant cinq secondes, il irait lui-mme en savoir la raison. Mon cher monsieur, dit M. Pickwick, permettez-moi de vous faire observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de places l'intrieur que pour deux. --Je suis charm de le savoir, rpondit l'homme froce. Je retire mes expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance. --Avec grand plaisir, rpliqua M. Pickwick. Nous devons tre compagnons de voyage, et j'espre que nous trouverons mutuellement notre socit agrable. --Je l'espre. J'en suis persuad. J'aime votre air; il me plat. Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance. Ncessairement un change de salutations amicales suivit ce gracieux discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le mme systme de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom tait Dowler, qu'il allait Bath pour son plaisir, qu'il tait autrefois dans l'arme, que maintenant il s'tait mis dans les affaires, comme un gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne pour qui la seconde place avait t retenue par lui, n'tait pas une personne moins illustre que Mme Dowler, son pouse. C'est une jolie femme, poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai raison de l'tre. --J'espre que nous aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec un sourire. --Vous en jugerez. Elle vous connatra. Elle vous estimera. Je lui ai fait la cour d'une singulire manire. Je l'ai gagne par un voeu tmraire. Voil. Je la vis; je l'aimai; je la demandai; elle me refusa. Vous en aimez un autre?--pargnez ma pudeur.--Je le connais.--Vraiment?--Certes; s'il reste ici, je l'corcherai vif. --Diable! s'cria M. Pickwick involontairement. --Et... l'avez-vous corch, monsieur? demanda M. Winkle en plissant. --Je lui crivis un mot. Je lui dis que c'tait une chose pnible. C'tait vrai. --Certainement, murmura M. Winkle. --Je dis que j'avais donn ma parole de l'corcher vif, que mon honneur tait engag, et que, comme officier de Sa Majest, je n'avais pas d'autre alternative. J'en regrettais la ncessit, mais il fallait que cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les rgles de service taient impratives. Il s'enfuit. J'pousai la jeune personne. Voici la voiture. C'est sa tte que vous voyez la portire. En achevant ces mots, M. Dowler montrait une voiture qui venait de s'arrter. On voyait effectivement la portire une figure assez jolie, coiffe d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, cherchait probablement l'homme violent lui-mme. M. Dowler paya sa dpense et sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M. Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places. M. Tupman et M. Snodgrass s'taient huchs derrire la voiture; M. Winkle tait mont dans l'intrieur et M. Pickwick se prparait le suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond mystre, et, chuchotant dans l'oreille de son matre, lui demanda la permission de lui parler. Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant? --En voil une de svre, monsieur! --Une quoi? --Une histoire, monsieur. J'ai bien peur que le propritaire de cette voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence. --Comment cela, Sam? Est-ce que nos noms ne sont point sur la feuille de route? --Certainement qu'ils y sont, monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture. En parlant ainsi, Sam montrait son matre cette partie de la portire o se trouve ordinairement le nom du propritaire; et l, en effet, se lisait en lettres dores, d'une raisonnable grandeur, le nom magique de _Pickwick_. Voil qui est curieux! s'cria M. Pickwick, tout fait tourdi de cette concidence; quelle chose extraordinaire! --Oui; mais ce n'est pas tout, reprit Sam en dirigeant de nouveau l'attention de son matre vers la portire. Non contents d'crire _Pickwick_, ils mettent _Mose_ devant. Voil ce que j'appelle ajouter l'injure l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a appris parler anglais, aprs l'avoir emport de son pays natal. --Cela est certainement assez singulier, Sam; mais si nous restons l, debout, nous perdrons nos places. --Comment! est-ce qu'il n'y a rien faire en consquence, monsieur? s'cria Sam tout fait dmont par la tranquillit avec laquelle M. Pickwick se prparait s'enfoncer dans l'intrieur. -- faire? dit le philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire? --Est-ce qu'il n'y aura personne de ross pour avoir pris cette libert, monsieur? demanda Sam, qui s'tait attendu, pour le moins, recevoir la commission de dfier le cocher et le conducteur en combat singulier. --Non, certainement, rpliqua M. Pickwick avec vivacit. Sous aucun prtexte! Montez votre place, sur-le-champ. --Ah! murmura Sam en grimpant sur son banc, faut que le gouverneur ait quelque chose; autrement il n'aurait pas pris a aussi tranquillement. J'espre que ce jugement-ici ne l'aura pas affect; mais a va mal, a va trs-mal, continua-t-il en secouant gravement la tte. Et, ce qui est digne de remarque, car cela fait voir combien il prit cette circonstance coeur, il ne pronona plus une seule parole jusqu'au moment o la voiture atteignit le turnpike de Kensington. C'tait pour lui un effort de taciturnit tellement extraordinaire, qu'il peut tre considr comme tout fait sans prcdent. Il n'arriva rien durant le voyage qui mrite une mention spciale. M. Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses prouesses personnelles; et, chacune d'elles il en appelait au tmoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, sous la forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler avait oublies, ou peut-tre que sa modestie avait omises; car ces additions tendaient toujours montrer que M. Dowler tait un homme encore plus tonnant qu'il ne le disait lui-mme. M. Pickwick et M. Winkle l'coutaient avec la plus grande admiration: par intervalles, cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui tait une personne tout fait sduisante. Ainsi, grces aux histoires de M. Dowler et aux charmes de son autre moiti, grces l'amabilit de M. Pickwick et l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de l'intrieur de la diligence excutrent leur voyage en bonne harmonie et en parfaite humeur. Les voyageurs de l'extrieur se conduisirent comme leurs places le comportaient. Ils taient gais et causeurs au commencement de tous les relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et veills vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en manteau de caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y avait un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant videmment tourdi, aprs la seconde bouffe, il les jetait par terre, quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait sur le sige un troisime jeune homme qui dsirait se connatre en chevaux, et par derrire, un vieillard qui semblait trs-fort en agriculture. On rencontrait sur la route une constante succession de noms de baptme, en blouses ou en redingotes grises, qui taient invits par le garde monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque aubergiste de la contre. Enfin on fit un dner, qui aurait t bon march une demi-couronne par tte, si on avait eu le temps d'en manger quelque chose. Quoi qu'il en soit, sept heures du soir, M. Pickwick et ses amis, et M. Dowler ainsi que son pouse se retirrent respectivement dans leur salon particulier l'htel du _Blanc-Cerf_, en face de la grande salle des bains de Bath; htel illustre dans lequel les garons, grces leur costume, pourraient tre pris pour des tudiants de Westminster, s'ils ne dtruisaient pas l'illusion par leur sagesse et leur bonne tenue. Le lendemain matin, le djeuner des pickwickiens avait peine t enlev, lorsqu'un garon apporta la carte de M. Dowler, qui demandait la permission de prsenter un de ses amis. M. Dowler lui-mme suivit immdiatement sa carte, amenant aussi son ami. L'ami tait un charmant jeune homme d'une cinquantaine d'annes tout au plus. Il avait un habit bleu trs-clair, avec des boutons resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or tait suspendu son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatire d'or tournait lgamment entre l'index et le pouce de sa main gauche; des bagues innombrables brillaient ses doigts; un norme solitaire, mont en or, tincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et une chane d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa lgre canne d'bne portait une lourde pomme d'or; son linge tait le plus fin, le plus blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huil, le plus noir, le plus boucl des faux toupets. Son tabac tait du tabac du rgent, son parfum, _bouquet du roi_. Ses traits s'embellissaient d'un perptuel sourire, et ses dents taient si parfaitement ranges qu' une petite distance il tait difficile de distinguer les fausses des vritables. Monsieur Pickwick, dit Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire, _magister ceremoniorum_.--Bantam, monsieur Pickwick. Faites connaissance. --Soyez le bienvenu Ba-ath, monsieur. Voici en vrit une acquisition.... Trs-bien venu Ba-ath, monsieur.... Il y a longtemps, trs-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les eaux. Il y a un sicle, monsieur Pickwick. Re-marquable. En parlant ainsi, M. Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M. Pickwick; et, tout en disloquant ses paules par une constante succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes, comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la lcher. --Il y a certainement trs-longtemps que je n'ai bu les eaux, rpondit M. Pickwick, car, ma connaissance, je ne suis jamais venu ici jusqu' prsent. --Jamais venu Ba-ath, monsieur Pickwick! s'cria le grand matre en laissant tomber d'tonnement la main savante. Jamais venu Ba-ath! ha! ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez plaisanter! Pas mauvais, pas mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable. --Je dois dire, ma honte, que je parle tout fait srieusement. Je ne suis jamais venu ici. --Oh! je vois, s'cria le grand matre d'un air extrmement satisfait. Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous tes le gentleman dont nous avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous vous connaissons. Ils ont lu, dans ces maudits journaux, les dtails de mon procs, pensa M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire. Oui, reprit Bantam, vous tes le gentleman rsidant Clapham-Green, qui a perdu l'usage de ses membres pour s'tre imprudemment refroidi aprs avoir pris du vin de Porto; qui, cause de ses souffrances aigus, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des bouteilles de la source des bains du roi 103, se les fit apporter par un chariot dans sa chambre coucher Londres, se baigna, ternua et fut rtabli le mme jour. Trs-remarquable. M. Pickwick reconnut le compliment que renfermait cette supposition, et cependant il eut l'abngation de la repousser. Ensuite, prenant avantage d'un moment o le matre des crmonies demeurait silencieux, il demanda la permission de prsenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass; prsentation qui, comme on se l'imagine, accabla le matre des crmonies de dlices et d'honneur. Bantam, dit M. Dowler, M. Pickwick et ses amis sont trangers; il faut qu'ils inscrivent leurs noms. O est le livre? --La registre des visiteurs distingus de Ba-ath sera la salle de la Pompe aujourd'hui deux heures. Voulez-vous guider nos amis vers ce splendide btiment et me procurer l'avantage d'obtenir leurs autographes. --Je le ferai, rpliqua Dowler. Voil une longue visite. Il est temps de partir. Je reviendrai dans une heure. Allons. --Il y a bal ce soir, monsieur, dit le matre des crmonies en prenant la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans Ba-ath, sont des instants drobs au paradis, des instants que rendent enchanteurs la musique, la beaut, l'lgance, la mode, l'tiquette, etc..., et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout fait incompatibles avec le paradis. Ces gens-l ont, entre eux, tous les quinze jours, au Guidhall, une espce d'amalgame qui est, pour ne rien dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu. Cela dit, et ayant protest tout le long de l'escalier qu'il tait fort satisfait, entirement charm, compltement enchant, immensment flatt, on ne peut pas plus honor, Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. monta dans un quipage trs-lgant qui l'attendait la porte et disparut au grand trot. l'heure dsigne, M. Pickwick et ses amis, escorts par Dowler, se rendirent aux salles d'assemble et crivirent leur nom sur le livre, preuve de condescendance dont Anglo Bantam se montra encore plus confus et plus charm qu'auparavant. Des billets d'admission devaient tre prpars pour les quatre amis; mais, comme ils ne se trouvaient pas prts, M. Pickwick s'engagea, malgr toutes les protestations d'Angelo Bantam, envoyer Sam les chercher, quatre heures, chez le M.C., dans Queen-Square. Aprs avoir fait une courte promenade dans la ville et tre arrivs la conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues perpendiculaires qu'on voit dans les rves, et qu'on ne peut pas venir bout de gravir, les pickwickiens retournrent au _Blanc-Cerf_ et dpchrent Sam pour chercher les billets. Sam Weller posa son chapeau sur sa tte d'une manire chalante et gracieuse, enfona ses mains dans les poches de son gilet, et se dirigea, d'un pas dlibr, vers Queen-Square, en sifflant le long du chemin plusieurs airs populaires de l'poque, arrangs sur un mouvement entirement nouveau pour les instruments vent. Arriv dans Queen-Square, au numro qui lui avait t dsign, il cessa de siffler et frappa solidement une porte, que vint ouvrir immdiatement un laquais la tte poudre, la livre magnifique, la stature carre. C'est-il ici M. Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'oeil l'apparition du laquais poudr, la livre magnifique, etc. --Pourquoi cela, jeune homme? rpondit celui-ci d'un air hautain. --Parce que, si c'est ici chez lui, portez-lui a, et dites-lui que M. Weller attend la rponse. Voulez-vous m'obliger, six pieds? Ainsi parla Sam; et, tant entr froidement dans la salle, il s'y assit. Le laquais poudr poussa violemment la porte et frona les sourcils avec dignit; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui s'occupait regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un lgant porte-parapluie en acajou. La manire dont M. Bantam reut la carte disposa apparemment le laquais poudr en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit amicalement et lui dit que la rponse allait tre prte sur-le-champ. Trs-bien, rpliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai dn. --Vous dnez de bien bonne heure, monsieur. --C'est pour mieux travailler au souper. --Y a-t-il longtemps que vous restez Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le plaisir d'entendre parler de vous. --Je n'ai pas encore caus ici une sensation tonnamment surprenante, rpondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages distingus que j'accompagne, nous ne sommes arrivs que d'hier au soir. --Un joli endroit, monsieur. --a m'en a l'air. --Bonne socit, monsieur. Des domestiques fort agrables, monsieur. --a me fait cet effet-l, des gaillards affables, sans affectation, qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas! --Oh! c'est bien vrai, monsieur, rpliqua le laquais poudr, croyant videmment que le discours de Sam renfermait un superbe compliment. En prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite tabatire. --Pas sans ternuer. --Oh! c'est difficile, monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par degrs. Le caf est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai longtemps port du caf, monsieur; cela ressemble beaucoup du tabac. Ici un violent coup de sonnette rduisit le laquais poudr l'ignominieuse ncessit de remettre la tabatire dans sa poche et de se rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam. Observons, par parenthse, que tous les individus qui ne lisent et n'crivent jamais, ont toujours quelque petit arrire-parloir qu'ils appellent leur _cabinet_. Voici la rponse, monsieur, dit Sam le laquais poudr. J'ai peur que vous ne la trouviez incommode par sa grandeur. --Ne vous tourmentez pas, rpondit Sam en recevant la lettre, qui tait enferme dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut supporter cela sans tomber en dfaillance. --J'espre que nous nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudr en se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu' la porte. --Vous tes bien obligeant, monsieur, rpliqua Sam; mais, je vous en prie, n'reintez pas outre mesure une personne aussi aimable. Considrez ce que vous devez la socit, et ne vous laissez pas craser par l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde! Sam s'loigna sur ces mots pathtiques. Un jeune homme fort singulier, dit en lui-mme le laquais poudr, avec une physionomie tout bahie. Sam ne dit rien, mais il cligna de l'oeil, hocha la tte, sourit, cligna de l'oeil sur nouveaux frais, et s'en alla lgrement, avec une physionomie qui semblait dnoter qu'il tait singulirement amus, par une chose ou par une autre. Le mme soir, juste huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture la porte des salons d'assemble, avec le mme toupet, les mmes dents, le mme lorgnon, la mme chane et les mmes cachets, les mmes bagues, les mmes pingles et la mme canne, que celles ou ceux dont il tait affubl le matin. Le seul changement remarquable dans son costume tait qu'il portait un habit d'un bleu plus clair, doubl de soie blanche, un pantalon collant noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il tait, si cela est possible, encore un peu plus parfum. Ainsi accoutr, le matre des crmonies se planta dans la premire salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de son indispensable office. Bath tait comble. La compagnie et les pices de 6 pence pour le th, arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des pieds taient absolument tourdissants. Les vtements de soie bruissaient, les plumes se balanaient, les lumires brillaient, et les joyaux tincelaient. On entendait la musique, non pas des contredanses, car elles n'taient pas encore commences, mais la musique toujours agrable entendre, soit Bath, soit ailleurs, des pieds mignons et dlicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux de jeunes filles, des voix de femmes retenues et voiles. De toutes parts scintillaient des yeux brillants, clairs par l'attente du plaisir; et de quelque cot qu'on regardt, on voyait glisser gracieusement, travers la foule, quelque figure lgante, qui, peine perdue, tait remplace par une autre, aussi sduisante et aussi pare. Dans la salle o l'on prenait le th, et tout autour des tables de jeu, s'entassaient une foule innombrable d'tranges vieilles ladies et de gentlemen dcrpits, discutant tous les petits scandales du jour avec une vivacit qui montrait suffisamment quel plaisir ils y trouvaient. Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mres de famille, absorbes, en apparence, par la conversation laquelle elles prenaient part, mais jetant de temps autre un regard inquiet du ct de leurs filles. Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de l'occasion, taient en plein exercice de coquetterie, garant leurs charpes, mettant leurs gants, dposant leurs tasses th, et ainsi de suite, toutes choses lgres en apparence, mais qui peuvent tre fort avantageusement exploites par d'habiles praticiennes. Auprs des portes et dans les recoins, divers groupes de jeunes gens, talant toutes les varits du dandysme et de la stupidit, amusaient les gens raisonnables par leur folie et leur prtention, tout en se croyant, heureusement, les objets de l'admiration gnrale. Sage et prvoyante dispensation de la Providence, qu'un esprit charitable ne saurait assez louer. Sur les bancs de derrire, o elles avaient dj pris leur position pour la soire, taient assises certaines ladies non maries, qui avaient pass leur grande anne climatrique, et qui, ne dansant pas, parce qu'elles n'avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur d'tre regardes comme irrvocablement vieilles filles, taient dans la situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu'il retombt sur elles-mmes. Tout le monde, en effet, se trouvait-l. C'tait une scne de gaiet, de luxe et de toilettes, de glaces magnifiques, de parquets blanchis la craie, de girandoles, de bougies, et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une souplesse silencieuse, saluant obsquieusement telle socit, faisant un signe familier telle autre, et souriant complaisamment toutes, se faisait remarquer la personne tire quatre pingles, d'Angelo-Cyrus Bantam esquire, _le matre des crmonies_. Arrtez-vous dans la salle du th. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils distribuent de l'eau chaude et appellent cela du th. Buvez, dit tout haut M. Dowler M. Pickwick, qui s'avanait en tte de leur socit, donnant le bras Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la salle du th, et M. Bantam, en l'apercevant, se glissa travers la foule, et le salua avec extase. Mon cher monsieur, je suis prodigieusement honor.... Ba-ath est favoris.... Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je vous flicite vos plumes re-marquables! --Y a-t-il quelqu'un ici? demanda M. Dowler d'un air ddaigneux. --Quelqu'un? l'lite de Ba-ath! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame en turban de gaze? --Cette grosse vieille dame? demanda M. Pickwick innocemment. --Chut! mon cher monsieur, chut! Personne n'est gros ni vieux, dans Ba-ath. C'est la lady douairire Snuphanuph.[8] [Footnote 8: Prise assez.] --En vrit! fit M. Pickwick. --Ni plus ni moins. Chut! approchez un peu par ici, monsieur Pickwick. Voyez-vous ce jeune homme, richement vtu, qui vient de notre ct? --Celui qui a des cheveux longs, et le front singulirement troit? --Prcisment. C'est le plus riche jeune homme de Ba-ath, en ce moment. Le jeune lord Mutanhed[9]. [Footnote 9: Tte de mouton.] --Quoi, vraiment? --Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il me parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet rouge et des moustaches noires, est l'honorable M. Crushton, son ami intime.--Comment vous portez-vous, mylord? --Trs-saudement, Bantam, rpondit Sa Seigneurie. --En effet, il fait trs-chaud, milord, reprit le M.C. --Diablement, ajouta l'honorable M. Crushton. Aprs une pause durant laquelle le jeune lord s'tait efforc de dcontenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte rflchissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler le plus avantageusement, M. Crushton, dit: Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord? --Mon Dieu non. Une malle-poste? Quelle excellente ide. Re-marquable! --Vaiment, je coyais que tout le monde l'avait vue! C'est la plus zolie, la plus lzre, la plus gacieuse chose qui ait zamais t sur des roues. Peinte en rouge, avec des gevaux caf au lait. --Et avec une vritable malle pour les lettres; tout fait complte, ajouta l'honorable M. Crushton. --Et un petit sige devant, entour d'une tringle de fer pour le cozer, continua Sa Seigneurie. Ze l'ai conduite Bristol l'aut'matin, avec un habit calate et deux domestiques courant un quart de mille en arrire, et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour m'arrter et me demander si je n'tais pas la poste! Glo'ieux! Glo'ieux! Le jeune lord rit de tout son coeur de cette anecdote, et les auditeurs en firent autant, bien entendu. Charmant jeune homme! dit le matre des crmonies M. Pickwick. --Il en a l'air, rpliqua schement le philosophe. La danse ayant commenc, les prsentations ncessaires ayant t faites, et tous les prliminaires tant arrangs, Angelo Bantam rejoignit M. Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux. Au moment de leur entre, lady Snuphanuph et deux autres ladies, d'une apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour d'une table inoccupe. Aussitt qu'elles aperurent M. Pickwick, sous la conduite d'Angelo Bantam, elles changrent entre elles des regards qui voulaient dire que c'tait l justement la personne qu'il leur fallait pour faire un rob. Mon cher Bantam, dit la lady douairire Snuphanuph, d'un air engageant, trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme une bonne me que vous tes. Dans ce moment M. Pickwick regardait d'un autre ct, de sorte que milady fit un signe de tte expressif en l'indiquant. Le matre des crmonies comprit ce geste muet. Milady, rpondit-il, mon ami M. Pickwick s'estimera, j'en suis sr, trs-heureux, re-marquablement.--M. Pickwick, lady Snuphanuph, Mme la colonel Wugsby, miss Bolo. M. Pickwick salua et voyant qu'il tait impossible de s'chapper, se rsigna. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss Bolo, contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby. la seconde donne, au moment o la retourne venait tre vue, deux jeunes ladies accoururent dans la salle et se placrent de chaque ct de Mme Wugsby, o elles attendirent patiemment et silencieusement que le coup ft fini. Eh bien! dit Mme Wugsby en se retournant vers l'une de ses filles, qu'est-ce qu'il y a? --M'man, rpondit voix basse la plus jeune et la plus jolie des deux, je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley. --Mais quoi donc pensez-vous, Jane? rpondit la maman avec indignation. N'avez-vous pas entendu dire cent fois, que son pre n'a que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui encore! Vous me faites rougir de honte! Non, sous aucun prtexte. --M'man, chuchota l'autre demoiselle qui tait beaucoup plus vieille que sa soeur, et avait l'air insipide et artificiel; lord Mutanhed m'a t prsent. J'ai dit que je croyais n'tre pas engage, m'man. --Vous tes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier vous, rpondit Mme Wugsby, en tapant de son ventail la joue de sa fille. Il est immensment riche, ma chrie. En parlant ainsi, Mme Wugsby baisa sa fille ane fort tendrement, admonesta la cadette par un froncement de sourcil, et mla les cartes. Pauvre M. Pickwick! il n'avait jamais jou jusqu'alors avec trois vieilles femmes aussi compltement joueuses. Elles taient d'une habilet qui l'effrayait. S'il jouait mal, miss Bolo le poignardait du regard; s'il s'arrtait pour rflchir, lady Snuphanuph se renversait sur sa chaise et souriait, en jetant Mme Wugsby un coup d'oeil ml d'impatience et de piti. quoi celle-ci rpondait en haussant les paules et en toussant, comme pour demander s'il se dciderait jamais jouer. la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une contenance sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n'avait pas rendu atout, attaqu trfle, coup pique, finass la dame, fait chec l'honneur, invit au roi ou quelque autre chose de semblable; et M. Pickwick tait tout fait incapable de se disculper de ces graves accusations, car il avait dj oubli le coup. Ce n'est pas tout; il y avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick; enfin, prs de la table, s'changeait une conversation fort active et fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui, tant filles et un peu mres, faisaient une cour assidue au matre des crmonies, dans l'espoir d'attraper, de temps en temps, un danseur de rencontre. Toutes ces choses combines avec le bruit et les constantes interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua vritablement assez mal; de plus, les cartes taient contre lui, de sorte que quand il quitta la table, onze heures dix minutes, miss Bolo se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans une chaise porteurs. M. Pickwick fut rejoint bientt aprs par ses amis, qui protestrent unanimement avoir rarement pass une soire aussi agrable. Ils retournrent tous ensemble au _Blanc-Cerf_, et le philosophe s'tant consol de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se coucha et s'endormit presque simultanment. CHAPITRE VII. Occup principalement par une authentique version de la lgende du prince Bladud, et par une calamit fort extraordinaire dont M. Winkle fut la victime. M. Pickwick, en proposant de rester au moins deux mois Bath, jugea convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix modr, la partie suprieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et comme il s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens, M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre coucher et un salon. Cette proposition fut accepte avec un empressement, et des le troisime jour les deux socits furent tablies dans leur nouveau domicile. M. Pickwick commena alors prendre les eaux avec la plus grande assiduit. Il les prenait systmatiquement, buvant un quart de pinte avant le djeuner, et montant un coteau; un autre quart de pinte aprs le djeuner, et descendant un coteau; et aprs chaque nouveau quart de pinte, M. Pickwick dclarait, dans les termes les plus solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se rjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas douts, jusque-l, qu'il et se plaindre de la moindre chose. La grande buvette est un salon spacieux, orn de piliers corinthiens, d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue de Nash, et d'une inscription en lettres d'or, laquelle tous les buveurs d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel leur charit. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre o le garon plonge sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et c'est un spectacle prodigieusement difiant et satisfaisant, que de voir avec quelle gravit et quelle persvrance les buveurs d'eau engloutissent le contenu de ces verres. Tout auprs on a dispos des baignoires, dans lesquelles se lavent une partie des malades; aprs quoi la musique joue des fanfares pour les congratuler d'en tre sortis. Il existe encore une seconde buvette, o les ladies et les gentlemen infirmes sont rouls dans une quantit de chaises et de fauteuils, si tonnante et si varie, qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possde encore quand il en sort. Enfin il y a une troisime buvette o se runissent les gens tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se fait d'ailleurs aux environs une infinit de promenades avec bquilles ou sans bquilles, avec canne ou sans canne, et une infinit de conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit. Chaque matin les buveurs d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait M. Pickwick, se runissaient dans les buvettes, avalaient leur quart de pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. la promenade de l'aprs-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady Snuphanuph, mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du matin, se runissaient en grande compagnie. Aprs cela, ils se promenaient pied, ou en voiture, ou dans les chaises porteurs, et se rencontraient sur nouveaux frais. Aprs cela, les gentlemen allaient au cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la socit; aprs quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'tait jour de thtre, on se rencontrait au thtre; si c'tait jour d'assemble, on se rencontrait au salon, et si ce n'tait ni l'un ni l'autre, on se rencontrait le jour suivant: agrable routine laquelle on pourrait peut-tre reprocher uniquement une lgre teinte de monotonie. Aprs une journe dpense de cette manire, M. Pickwick, dont les amis s'taient alls coucher, s'occupait complter son journal, lorsqu'il entendit frapper doucement sa porte. --Je vous demande pardon, monsieur, dit la matresse de la maison, Mme Craddock, en insinuant sa tte dans la chambre, vous n'avez plus besoin de rien? --De rien du tout, madame, rpondit M. Pickwick. --Ma jeune fille est alle se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bont de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus besoin de rien, j'irais me coucher aussi. --Vous ferez trs-bien, madame. --Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur. --Bonne nuit, madame. Mistress Craddock ferma la porte et M. Pickwick continua d'crire. En une demi-heure de temps ses notes furent mises jour. Il appuya soigneusement la dernire page sur le papier buvard, ferma le livre, essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier lettres, crites serres et plies de telle sorte que le titre, moul en ronde, sautait aux yeux. Voyant par l que ce n'tait point un document priv, qu'il paraissait se rapporter Bath, et qu'il tait fort court, M. Pickwick dplia le papier, et tirant sa chaise auprs du feu, lut ce qui suit: LA VRITABLE LGENDE DU PRINCE BLADUD. Il n'y a pas encore deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant fondateur, le renomm prince Bladud. Cette inscription est maintenant efface, mais une vieille lgende, transmise d'ge en ge, nous apprend que plusieurs sicles auparavant cet illustre prince, afflig de la lpre depuis son retour d'Athnes, o il tait all recueillir une ample moisson de science, vitait la cour de son royal pre, et faisait tristement socit avec ses bergers et ses cochons. Dans le troupeau, dit la lgende, se trouvait un porc d'une contenance grave et solennelle, pour qui le prince prouvait une certaine sympathie; car ce porc tait un sage, un personnage aux manires pensives et rserves, un animal suprieur ses semblables, dont le grognement tait terrible, dont la morsure tait fatale. Le jeune prince soupirait profondment en regardant la physionomie majestueuse du quadrupde. Il songeait son royal pre, et ses yeux se noyaient de larmes. Ce porc intelligent aimait beaucoup se baigner dans une fange molle et verdtre, non pas au coeur de l't, comme font maintenant les porcs vulgaires, pour se rafrachir, et comme ils faisaient mme dans ces temps reculs (ce qui prouve que la lumire de la civilisation avait dj commenc briller, quoique faiblement); mais au milieu des froids les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme tait toujours si lisse et sa complexion si claire, que le prince rsolut d'essayer les qualits purifiantes de l'eau, qui russissait si bien son ami. Un beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdtre, sourdissaient les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guri. S'tant rendu aussitt la cour du roi son pre, il lui prsenta ses respects les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder cette ville et ces bains fameux. D'abord il chercha le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amiti; mais, hlas! ces eaux clbres avaient t cause de sa perte. Il avait pris un bain une temprature trop leve et le philosophe sans le savoir n'tait plus. Pline qui lui succda dans la philosophie, prit galement victime de son ardeur pour la science. Telle tait la lgende: coutez l'histoire vritable. Le fameux Lud Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a bien des sicles. C'tait un redoutable monarque: la terre tremblait sous ses pas, tant il tait gros; ses peuples avaient peine soutenir l'clat de sa face, tant elle tait rouge et luisante. Il tait roi depuis les pieds jusqu' la tte, et c'tait beaucoup dire, car, s'il n'tait pas trs-haut, il tait trs-puissant, et son immense ampleur compensait et au del, ce qui pouvait manquer sa taille. Si quelque prince dgnr de ces temps modernes pouvait lui tre compar, ce serait le vnrable roi Cole, qui seul mriterait cette gloire. Ce bon roi avait une reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait plac dans une cole prparatoire des tats de son pre, jusqu' l'ge de dix ans, mais alors il avait t dpch, sous la conduite d'un fidle messager, pour finir ses classes Athnes. Comme il n'y avait point de supplment payer pour rester l'cole les jours de fte, et pas d'avertissement pralable donner pour la sortie des lves, il y demeura huit annes, l'expiration desquelles le roi son pre envoya le lord chambellan pour solder sa dpense, et pour le ramener au logis. Le lord chambellan excuta habilement cette mission difficile, fut reu avec applaudissements, et pensionn sans dlai. Quand le roi Lud vit le prince son fils, et remarqua qu'il tait devenu un superbe jeune homme, il s'aperut du premier coup d'oeil que ce serait une grande chose de le marier immdiatement, afin que ses enfants pussent servir perptuer la glorieuse race de Lud, jusqu'aux derniers ges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade extraordinaire de nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose faire, et qui dsiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya un roi voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui dclarer, en mme temps, que, comme roi chrtien, il souhaitait vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son frre et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans la pnible ncessit de lui aller rendre visite, avec une arme nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui tait le plus faible, rpondit cette dclaration, qu'il tait fort oblig au roi son frre, de sa bont et de sa magnanimit, et que sa fille tait toute prte se marier, aussitt qu'il plairait au prince Bladud de venir et de l'emmener. Ds que cette rponse parvint en Angleterre, toute la nation fut transporte de joie, on n'entendait plus que le bruit des rjouissances et des ftes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la sacoche des collecteurs, chargs de lever sur le peuple l'impt ncessaire pour dfrayer la dpense de cette heureuse crmonie. C'est dans cette occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trne, en plein conseil, se leva, dans la joie de son me, et commanda au lord chef de la justice de faire venir les mnestrels, et de faire apporter les meilleurs vins. L'ignorance des historiens lgendaires attribue cet acte de gracieuset au roi Cole, comme on le voit dans ces vers clbres: Il fit venir sa pipe, et ses trois violons, Pour boire un pot, au doux bruit des flonflons. Mais c'est une injustice vidente envers la mmoire du roi Lud, et une malhonnte exaltation des vertus du roi Cole. Cependant, au milieu de ces ftes et de ces rjouissances, il y avait un individu qui ne buvait point, quand les vins gnreux ptillaient dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des mnestrels s'veillaient sous leurs doigts. C'tait le prince Bladud lui-mme, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses poches, et remplissait son gosier. Hlas! c'est que le prince, oubliant que le ministre des affaires trangres avait le droit incontestable de devenir amoureux pour lui, tait dj devenu amoureux pour son propre compte, contrairement tous les prcdents de la diplomatie, et s'tait mari, dans son coeur, avec la fille d'un noble Athnien. Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de la civilisation. Si le prince avait vcu de nos jours, il aurait pous sans scrupule la princesse choisie par son pre, et se serait immdiatement et srieusement mis l'ouvrage pour se dbarrasser d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchanement systmatique de mpris et d'insultes; puis si la tranquille fiert de son sexe, et la conscience de son innocence, lui avaient donn la force de rsister ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manire de lui ter la vie et de s'en dlivrer sans scandale. Mais ni l'un ni l'autre de ces moyens ne s'offrit l'imagination du prince Bladud; il se borna donc solliciter une audience prive de son pre, et lui tout avouer. C'est une ancienne prrogative des souverains de gouverner toutes choses, except leurs passions. En consquence le roi Lud se mit dans une colre abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-l les rois gardaient leur couronne sur leur tte et non pas dans la Tour); trpigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi son propre sang se rvoltait contre lui, et finalement, appelant ses gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de traitement que les rois d'autrefois employaient gnralement envers leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne s'accordaient pas avec leurs propres vues. Aprs avoir t enferm dans son donjon, pendant prs d'une anne, sans que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son esprit d'autre perspective qu'un perptuel emprisonnement, le prince Bladud commena naturellement ruminer un plan d'vasion, grce auquel, au bout de plusieurs mois de prparatifs, il parvint s'chapper, laissant avec humanit son couteau de table dans le coeur de son gelier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne ft souponn d'avoir favoris sa fuite, et ne ft puni en consquence par le roi irrit. Le monarque devint presque enrag quand il apprit l'escapade de son fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque heureusement il vint penser au lord chambellan, qui l'avait ramen d'Athnes. Il lui fit donc retrancher en mme temps sa pension et sa tte. Cependant le jeune prince, habilement dguis, errait pied dans les domaines de son pre, soutenu et rjoui dans toutes ses privations par le doux souvenir de la jeune Athnienne, cause innocente de ses malheurs. Un jour, il s'arrta pour se reposer dans un bourg. On dansait gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le prince se hasarda demander quelle tait la cause de ces rjouissances. O tranger, lui rpliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la rcente proclamation de notre gracieux souverain? --La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il n'avait voyag que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles taient alors. --En bien! dit le paysan, la demoiselle trangre que le prince dsirait pouser, s'est marie un noble tranger de son pays, et le roi proclame le fait et ordonne de grandes rjouissances publiques, car maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour pouser la princesse que son pre a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le soleil de midi. votre sant, monsieur, Dieu sauve le roi! Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfona dans les lieux les plus dserts d'un bois voisin. Il errait, il errait sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dvorant, sous les ples rayons de la lune, malgr la chaleur de midi, malgr les nocturnes brouillards; la lueur gristre du matin, la rouge clart du soir: si dsol, si peu attentif toute la nature, que, voulant aller Athnes, il se trouva un matin Bath, c'est--dire qu'il se trouva dans l'endroit o la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas mme de fontaine thermale. En revanche, c'taient le mme paysage charmant, la mme richesse de coteaux et de valles, le mme ruisseau qui coulait avec un doux murmure, les mmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux peines de la vie quand elles sont vues distance et partiellement obscurcies par la brume argente du matin, perdent leur sauvagerie et leur rudesse, et ne prsentent aux yeux que de doux et gracieux contours. mu par la beaut de cette scne, le prince se laissa tomber sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enfls par la fatigue. Oh! s'cria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces douces larmes, que m'arrache un amour mal plac, pouvaient couler en paix pour toujours! Son voeu fut entendu. C'tait le temps des divinits paennes, qui prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gnant. Le sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se referma immdiatement au-dessus de sa tte; mais ses larmes brlantes continurent couler, et continueront pour toujours sourdre abondamment de la terre. Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de gentlemen, parvenus un certain ge sans avoir pu se procurer de partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont presss d'en obtenir, se rendent annuellement Bath, pour boire les eaux, et prtendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait honneur aux larmes du prince Bladud, et la vracit de cette lgende en est singulirement corrobore. M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant la fin de ce petit manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher. Il s'arrta, suivant sa coutume, la porte de M. Dowler, et y frappa pour lui dire bonsoir. Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent? --Terrible! rpondit M. Pickwick; bonne nuit! --Bonne nuit! M. Pickwick monta dans sa chambre coucher, et M. Dowler reprit son sige, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester sur pied jusqu'au retour de sa femme. Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir. Vous ne pouvez vous empcher de penser combien le temps, qui passe si lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et plus vous pensez cela plus vous sentez dcliner votre espoir de la voir arriver promptement. Le tic tac des horloges parat alors plus lent et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une tunique de toiles d'araignes. D'abord c'est quelque chose qui dmange votre genou droit, ensuite la mme sensation vient irriter votre genou gauche. Aussitt que vous changez de position, cela vous prend dans les bras; vous contractez vos membres de mille manires fantastiques, mais tout coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez le gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien grands inconvnients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mche d'une chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine. Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du mme genre, rendent fort problmatique le plaisir de veiller, lorsque tout le monde, dans la maison, est all se coucher. Telle tait prcisment l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre les danseurs inhumains qui le foraient rester debout. D'ailleurs sa bonne humeur n'tait pas augmente par la rflexion que c'tait lui-mme qui avait imagin d'avoir mal la tte et de garder la maison. la fin, aprs s'tre endormi plusieurs fois, aprs tre tomb en avant vers la grille, et s'tre redress juste temps pour ne pas avoir le visage brl, M. Dowler se dcida s'aller jeter un instant sur son lit, dans la chambre de derrire, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour penser. --J'ai le sommeil trs-dur, se dit lui-mme M. Dowler, en s'tendant sur le lit; il faut que je me tienne veill. Je suppose que d'ici j'entendrai frapper la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le watchman; le voil qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant.... Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!... Arriv cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il avait si longtemps hsit, et s'endormit profondment. Juste au moment o l'horloge sonnait trois heures, une chaise porteurs, contenant mistress Dowler, dboucha sur la demi-lune, balance par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de la peine se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, o la tempte soufflait avec une furie capable de draciner les pavs, ce fut bien pis, et ils s'estimrent fort heureux, lorsqu'ils eurent dpos leur fardeau, et donn un bon double coup la porte de la rue. Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint. Le domestique est dans les bras de lord fe, dit le petit porteur en se chauffant les mains la torche du galopin qui les clairait. --Il devrait bien le pincer et le rveiller, ajouta le grand porteur. --Frappez encore, s'il vous plat, cria mistress Dowler de sa chaise. Frappez deux ou trois fois, s'il vous plat. Le petit homme tait fort dispos en finir, il monta donc ses les marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le grand homme s'loignait de la maison et regardait aux fentres s'il y avait de la lumire. Personne ne vint; tout tait sombre et silencieux. Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous plat. --N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur. --Oui, il y en a une, interrompit le gamin la torche. Voil je ne sais combien de temps que je la tire. --Il n'y a que la poigne, dit mistress Dowler, le ressort est bris. --Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tte des domestiques, grommela le grand porteur. --Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plat, recommena mistress Dowler, avec la plus exquise politesse. Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et plusieurs reprises, sans produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et se mit frapper perptuellement des doubles coups, comme un facteur enrag. la fin, M. Winkle commena rver qu'il se trouvait dans un club, et que les membres tant fort indisciplins, le prsident tait oblig de cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il eut l'ide confuse d'une vente l'encan, o il n'y avait pas d'enchrisseurs, et o le crieur achetait toutes choses. Enfin, en dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'tait pas tout fait impossible que quelqu'un frappt la porte de la rue. Afin de s'en assurer, en coutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant environ dix minutes, et lorsqu'il eut compt trente et quelques coups, il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'tre si vigilant. Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrtait plus. M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait tre; puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de chambre, alluma une chandelle la veilleuse qui brlait dans la chemine, et descendit les escaliers. la fin vla ququ'sun qui vient, madame, dit le petit porteur. --Je voudrais ben tre derrire lui avec un poinon, murmura son grand compagnon. --Qui va l? cria M. Winkle, en dfaisant la chane de la porte. --Ne vous amusez pas faire des questions, tte de buse, rpondit avec ddain la grand homme, s'imaginant avoir affaire un laquais. Ouvrez la porte. --Allons dpchez, l'endormi, ajouta l'autre d'un ton encourageant. M. Winkle, qui n'tait qu' moiti veill, obit machinalement cette invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La premire chose qu'il aperoit c'est la lueur rouge du falot. pouvant par la crainte soudaine que le feu ne soit la maison, il ouvre la porte toute grande, lve sa chandelle au-dessus de sa tte, et regarde d'un air effar devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise porteurs, ou une pompe incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent arrive; la chandelle s'teint; M. Winkle se sent pouss par derrire, d'une manire irrsistible, et la porte se ferme avec un violent craquement. Bien, jeune homme! c'est habile! dit le petit porteur. M. Winkle, apercevant un visage de femme la portire de la chaise, se retourne rapidement et se met frapper le marteau de toute la force de son bras, en suppliant en mme temps les porteurs d'emmener la dame. Emportez-la! s'criait-il, emportez-la! Bien! voil quelqu'un qui sort d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe o, dans cette chaise. En prononant ces phrases incohrentes, il frissonnait de froid, car chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manire trs-inquitante. Voil, une socit qui arrive sur la place... il y a des dames! Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi! criait M. Winkle avec angoisses. Mais les porteurs taient trop occups de rire pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames s'approchaient de minute en minute. M. Winkle donna un dernier coup de marteau dsespr... les dames n'taient plus loignes que de quelques maisons. Il jeta au loin la chandelle teinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de sa tte, et s'lana vers la chaise porteurs, dans laquelle se trouvait toujours mistress Dowler. Or, mistress Craddock avait, la fin, entendu les voix et les coups de marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tte quelque chose de plus lgant que son bonnet de nuit, tait descendue au parloir pour s'assurer que c'tait bien mistress Dowler, et venait prcisment de lever le chssis de la fentre, lorsqu'elle aperut M. Winkle qui s'lanait vers la chaise. ce spectacle elle se mit pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ, pour empcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman. ces cris, ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son lit, aussi vivement qu'une balle lastique, et, se prcipitant dans la chambre de devant, arriva une des fentres comme M. Pickwick ouvrait l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant dans la chaise porteurs. Watchman, s'cria Dowler d'un ton froce, arrtez-le, empoignez-le, enchanez-le, enfermez-le, jusqu' ce que j'arrive! Je veux lui couper la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une l'autre oreille, mistress Craddock! Je veux lui couper la gorge! Tout en hurlant ces menaces, l'poux indign s'arracha des mains de l'htesse et de M. Pickwick, saisit un petit couteau de dessert, et s'lana dans la rue. Mais M. Winkle ne l'attendit pas. peine avait-il entendu l'horrible menace du valeureux Dowler, qu'il se prcipita hors de la chaise, aussi vite qu'il s'y tait introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue, pour mieux prendre ses jambes son cou, fit le tour de la demi-lune, chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Nanmoins il avait conserv son avantage quand il revint devant la maison. La porte tait ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa chambre coucher, ferma la porte, empila par derrire un coffre, une table, un lavabo, et s'occupa faire un paquet de ses effets les plus indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour. Cependant Dowler temptait de l'autre ct de la porte du malheureux Winkle, et lui dclarait, travers le trou de la serrure, son intention irrvocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. la fin, aprs un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement celle de M. Pickwick qui s'efforait de rtablir la paix, les habitants de la maison se dispersrent dans leurs chambres coucher respectives, et la tranquillit fut momentanment rtablie. Et pendant tout ce temps-l, dira peut-tre quelque lecteur sagace, o donc tait Samuel Weller? Nous allons dire o il tait, dans le chapitre suivant. CHAPITRE VIII. Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte d'une soire o il fut invit et assista; et qui raconte, en outre, comment ledit Sam Weller fut charg par M. Pickwick d'une mission particulire, pleine de dlicatesse et d'importance. Monsieur Weller, dit mistress Craddock, dans la matine du jour mmorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une lettre pour vous. --C'est bien drle, rpondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose, car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui soit capable d'en crire une. --Peut-tre est-il arriv quelque chose d'extraordinaire, fit observer mistress Craddock. --Faut que a soit quelque chose de bien extraordinaire pour produire une lettre d'un de mes amis, rpliqua Sam, en secouant dubitativement la tte. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. a ne peut pas tre de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours des lettres moules parce qu'il a appris crire dans les affiches. C'est bien extraordinaire! D'o cette lettre-l peut-elle me venir? Tout en parlant ainsi, Sam faisait ce que font beaucoup de personnes lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le cachet, puis l'adresse, puis les cts, puis le dos de la lettre, et enfin, comme dernire ressource, il pensa qu'il ferait peut-tre aussi bien de regarder l'intrieur, et d'essayer d'en tirer quelques claircissements. C'est crit sur du papier dor, dit Sam en dpliant la lettre, et cachet de cire verte, avec le bout d'une clef; faut voir! et avec une physionomie trs-grave, il commena lire ce qui suit: Une compagnie choisie de domestiques de Bath prsentent leurs compliments M. Weller et rclament le plaisir de sa compagnie pour un rat-houtte amical, compos d'une paule de mouton bouillie avec l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table neuf heures et demie, heure militaire. Cette invitation tait incluse dans un autre billet ainsi conu: M. John Smauker, le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M. Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques jours, a l'honneur de transmettre M. Weller la prsente invitation. Si M. Weller veut passer chez M. John Smauker 9 heures, M. John Smauker aura le plaisir de prsenter M. Weller. _Sign_: JOHN SMAUKER. La suscription portait: _ M. Weller esquire, chez M. Pickwick_; et, entre parenthses, dans le coin gauche de l'adresse taient crits ces mots, comme une instruction au porteur: _Tir la sonnette de la rue_. Eh bien! dit Sam, en voil une drle! Je n'avais jamais auparavant entendu appeler une paule de mouton bouillie un rat-houtte; comment donc qu'il l'appellerait si elle tait rtie? Cependant, sans perdre plus de temps dbattre ce point, Sam se rendit immdiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un cong qui lui fut facilement accord. Avec cette permission, et la clef de la porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure dsigne, et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. L il eut la satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tte poudre, appuye contre un poteau de rverbre, fumait une cigarette travers un tube d'ambre. Comment vous portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur? --Eh! eh! la convalescence n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous, mon cher, comment vous va? --L, l. --Ah! vous aurez trop travaill. J'en avais terriblement peur, a ne russit pas tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous laisser emporter comme a par votre ardeur. --Ce n'est pas tant cela, monsieur Weller; c'est plutt le mauvais vin. Je mne une vie trop dissipe, je le crains. --Oh! c'est-il cela? c'est une mauvaise maladie, a. --Et pourtant, les tentations, monsieur Weller? --Ah! bien sr. --Plong dans le tourbillon de la socit, comme vous savez monsieur Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir. --Ah! c'est terrible, en vrit! --Mais c'est toujours comme cela quand la destin vous pousse dans une carrire publique, monsieur Weller. On est soumis des tentations dont les autres individus sont exempts. --Prcisment ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge, rpondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a bu sa mort en moins d'un terme. M. Smauker parut profondment indign du parallle tabli entre lui et le dfunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le calme le plus immuable, M. Smauker y rflchit mieux, et reprit son air affable. Nous ferions peut-tre bien de nous mettre en route, dit-il, en consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense gousset, et qui tait leve la surface au moyen d'un cordon noir, garni l'autre bout d'une clef de chrysocale. --C'est possible, rpondit Sam; autrement on pourrait laisser brler le rat-houtte et a le gterait. --Avez-vous bu les eaux, M. Weller? demanda son compagnon, tout en marchant vers High-Street. --Une seule fois. --Comment les trouvez-vous? --Considrablement mauvaises. --Ah! vous n'aimez pas le got vrugineux, peut-tre? --Je ne connais pas beaucoup a; j'ai trouv qu'elles sentaient la tle rouge. --C'est le vrugineux, monsieur Weller; rtorqua M. John Smauker d'un ton contemptueux. --Eh bien, c'est un mot qui ne signifie pas grand'chose, voil tout. Au reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire. En achevant ces mots, et la grande horreur de M. John Smauker, Sam commena siffler. Je vous demande pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, tortur par ce bruit inlgant; voulez-vous prendre mon bras? --Merci, vous tes bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si a vous est superficiel. En disant ceci, Sam joignit le geste aux paroles et recommena siffler plus fort que jamais. Par ici, dit son nouvel ami qui paraissait fort soulag en entrant dans une petite rue. Nous y serons bientt. --Ah! ah! fit Sam, sans tre le moindrement mu, en apprenant qu'il tait si proche de la fleur des domestiques de Bath. --Oui, reprit M. John Smauker, ne soyez pas intimid, monsieur Weller. --Oh! que non. --Vous verrez quelques uniformes trs-brillants, et peut-tre trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est naturel, vous savez: mais ils se relcheront bientt. --a sera trs-obligeant de leur part. --Vous savez? reprit M. Smauker avec un air de sublime protection, comme vous tes un tranger, ils se mettront peut-tre un peu aprs vous, d'abord. --Ils ne seront pas trop cruels, n'est-ce pas? demanda Sam. --Non, non, repartit M. Smauker en tirant sa tabatire, qui reprsentait une tte de renard, et en prenant une prise distingue. Il y a parmi nous quelques gais coquins, et ils aiment s'amuser... vous savez... mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention. --Je tcherai, dit Sam, de supporter le dbordement des talents et de l'esprit. -- la bonne heure, rpliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche la tte de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous soutiendrai. En causant ainsi, ils taient arrivs devant une petite boutique de fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors s'panouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres symptmes nergiques d'un tat fort dsirable de satisfaction intime. Aprs avoir travers la boutique du fruitier, et dpos leurs chapeaux sur les marches de l'escalier qui se trouvait derrire, ils entrrent dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la scne se dvoila aux regards de Sam Weller. Deux tables, d'ingale hauteur, accouples au milieu de la chambre, taient couvertes de trois ou quatre nappes de diffrents ges, arranges, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule. Sur ces nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit personnes. Or les manches de ces couteaux taient verts, rouges et jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes taient noirs, ce qui produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes, pour un nombre gal de convives, chauffaient derrire le garde-cendres. Les convives eux-mmes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus remarquable comme le plus important, tait un grand et vigoureux gentleman, dont la calotte et l'habit longs pans, resplendissaient d'une clatante couleur d'carlate. Il se tenait debout, le dos au feu, et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la tte son chapeau retrouss, il gardait la main une trs-longue canne, telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter derrire les carrosses. Smauker, mon garon, votre nageoire, dit le gentleman au chapeau cornes. M. Smauker insinua le bout du petit doigt de sa main droite dans la main du gentleman au chapeau cornes, en lui disant qu'il tait charm de le voir si bien portant. C'est vrai: on dit que j'ai l'air assez ros; et c'est tonnant! Depuis une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux heures, et rien que de contempler si longtemps la faon dont elle agrafe sa vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre hippofondre pour le reste de votre vie, je consens perdre mon traitement. ces mots, la compagnie choisie se mit rire de tout son coeur, et l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura son voisin, qui avait une culotte verte, que Tuckle tait en train ce soir-l. propos, reprit M. Tuckle, Smauker mon garon, vous.... Le reste de la sentence fut dpos dans le tuyau de l'oreille de M. Smauker. Ah! tiens! je l'avais oubli! rpondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M. Weller. --Fch de vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de tte familier. J'espre que vous n'avez pas froid, Weller? --Pas le moins du monde, Flambant, rpliqua Sam. Faudrait un sujet bien glac pour avoir froid vis--vis de vous. Vous conomiseriez la houille si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai! Comme cette rpliqua paraissait faire une allusion personnelle la livre carlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux durant quelques secondes. Pourtant il s'loigna graduellement du feu, et dit avec un sourire forc: Pas mauvais, pas mauvais. --Je vous suis bien oblig pour votre bonne opinion, monsieur, reprit Sam. Nous arriverons peu peu, j'espre. Plus tard, nous en essayerons un meilleur. En cet endroit la conversation fut interrompue par l'arrive d'un gentleman vtu de peluche orange. Il tait accompagn d'un autre personnage en drap pourpre, avec un remarquable dveloppement de bas. Les nouveaux venus ayant t congratuls par les anciens, M. Tuckle proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut adopte unanimement. Le fruitier et sa femme dposrent alors sur la table un plat de mouton bouilli, avec une sauce chaude aux cpres, des navets et des pommes de terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-prsident le gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de castor pour donner les assiettes et se plaa derrire la chaise de M. Tuckle. Harris! dit celui-ci d'un ton de commandement. --Monsieur? --Avez-vous mis vos gants? --Oui, monsieur. --Alors tez le couvercle. --Oui, monsieur. Le fruitier, avec de grandes dmonstrations d'humilit, fit ce qui lui tait ordonn, et tendit obsquieusement M. Tuckle le couteau dcouper; mais, en faisant cela, il vint par hasard biller. Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une grande asprit. --Je vous demande pardon, monsieur, rpondit le fruitier, dcontenanc. Je ne l'ai pas fait exprs, monsieur. J'ai veill tard la nuit dernire. --Je vais vous dire mon opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M. Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous tes une brute mal leve. --J'espre, gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop svres envers moi. Je vous suis certainement trs-oblig, gentlemen, pour votre patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'espre, gentlemen, que vous tes satisfaits de moi. --Non, monsieur, dit M. Tuckle. Bien loin de l, monsieur. --Vous tes un drle sans soin, grommela le gentleman en peluche orange. --Et un fichu chenapan, ajouta le gentleman en culotte verte. --Et un mauvais gueux, continua le gentleman de couleur pourpre. Le pauvre fruitier saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le gratifiait de ces petites pithtes, selon le vritable esprit de la plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour prouver sa supriorit, M. Tuckle commena dcouper l'paule de mouton et servir la compagnie. Cette importante affaire tait peine entame, quand la porte s'ouvrit brusquement et laissa apparatre un autre gentleman en habit bleu clair, avec des boutons d'tain. Contre les rgles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard. --Non, non; impossible de faire autrement, rpondit le gentleman bleu. J'en appelle la compagnie. Une affaire de galanterie, un rendez-vous au thtre. --Oh! dans ce cas-l! s'cria le gentleman en peluche orange. --Oui, riellement, parole d'honneur. J'avais promis de conduire notre plus jeune demoiselle dix heures et demie, et c'est une si jolie fille, riellement, que je n'ai pas eu le coeur de la dsobliger. Pas d'offense la compagnie prsente, monsieur; mais un cottillon, monsieur, riellement, c'est irrvocable. --Je commence souponner qu'il y a quelque chose l-dessous, dit Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait ct de Sam. J'ai remarqu, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre paule quand elle descend de voiture. --Oh! riellement, riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas bien.... J'ai pu dire qu'ques amis que c'tait une divine criature et qu'elle avait refus deux ou trois mariages sans motif, mais... non, non, riellement, Tuckle.... Devant des trangers encore! C'est pas bien; vous avez tort.... La dlicatesse, mon cher ami, la dlicatesse! Ayant ainsi parl, l'homme la livre bleue releva sa cravate, ajusta ses parements, grimaa et frona les sourcils, comme s'il avait pu en dire infiniment plus long, mais qu'il se crt, en honneur, oblig de se taire. C'tait une sorte de petit valet de pied, l'air libre et dgag, aux cheveux blonds, au cou empes, et qui avait attir ds l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut dbut de cette manire, M. Weller se sentit plus que jamais dispos cultiver sa connaissance; aussi s'immisa-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec l'indpendance qui le caractrisait. votre sant, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je la trouve vraiment jolie. En entendant ce discours, l'homme bleu sourit comme une personne accoutume aux compliments, mais en mme temps il regarda Sam d'un air approbatif et rpondit qu'il esprait cultiver davantage sa connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'toffe d'un joli garon, et tout fait selon son coeur. Vous tes bien bon, monsieur, rtorqua Sam. Quel heureux gaillard vous tes! --Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste confusion. --Cette jeune demoiselle ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis sr. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un oeil en roulant sa tte d'une paule l'autre, d'une manire fort satisfaisante pour la vanit personnelle du gentleman azur. Vous tes trop malin, rpliqua-t-il. --Non, non, c'est bon pour vous, reprit Sam; a ne me regarde pas, comme dit le gentleman qu'tait en dedans du mur celui qu'tait dans la rue, quand le taureau courait comme un enrag. --Eh bien! monsieur Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqu mon air et me manires. --J'imagine que a ne peut gure tre autrement. --Avez-vous qu'que amourette de ce genre en train, monsieur? demanda Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son gilet. --Pas exactement, rpondit Sam; il n'y a pas de demoiselle la maison, autrement j'aurais fait la cour l'une d'elles, ncessairement. Mais, voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme au-dessous d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait folle de moi, mais pas autrement, non ma foi! --Certainement, non, monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser dprcier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous savons que, tt ou tard, un bel uniforme corne toujours le coeur d'une dame. Au fait, c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service. --Justement, dit Sam; c'est a, rien que a. Aprs ce dialogue confidentiel, des verres furent distribus la ronde; et, avant que la taverne ft ferme, chaque gentleman demanda ce qu'il aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui taient les beaux fils de la socit, ordonnrent du grog froid; mais le breuvage favori des autres paraissait tre le genivre et l'eau sucre. Sam appela le fruitier: _Satan coquin!_ et ordonna un bol de punch, deux circonstances qui semblrent l'lever beaucoup dans l'opinion des domestiques choisis. Gentlemen, dit l'homme bleu avec le ton du plus consomm dandy, allons! la sant des dames! --coutez! coutez! s'cria Sam, aux jeunes matresses. ce mot, de toutes parts on entendit crier: _ l'ordre!_ Et M. John Smauker, tant le gentleman qui avait introduit Sam dans la socit, l'informa que ce mot n'tait pas parlementaire. Quel mot, monsieur? demanda Sam. --Matresse, monsieur, rpondit M. Smauker avec un froncement de sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions semblables. --Oh! trs-bien alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai les chres criatures, si Flambant veut bien le permettre. Quelques doutes parurent s'lever dans l'esprit du gentleman en culotte verte, sur la question de savoir si le prsident pouvait tre lgalement interpell par le nom de Flambant; toutefois, comme les assistants semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation n'eut point de suite. L'homme au chapeau cornes fit entendre une petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus mal. Aprs un instant de silence, un gentleman, dont l'habit brod descendait jusqu' ses talons, et dont le gilet, galement brod, tenait au chaud la moiti de ses jambes, remua son genivre et son eau avec une grande nergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un violent effort, annona qu'il dsirait adresser quelques observations la compagnie. L'homme au chapeau retrouss s'tant ht de l'assurer que la compagnie serait trs-heureuse d'entendre toutes les observations qu'il pourrait avoir faire, le gentleman au grand habit commena en ces termes: Je sens une grande dlicatesse me mettre en avant, gentlemen, ayant l'infortune de n'tre qu'un cocher et n'tant admis que comme membre honoraire dans ces agrables soires; mais je me sens pouss, gentlemen, l'peron dans le ventre, si je puis employer cette expression, vous faire connatre une circonstance affligeante qui est venue ma connaissance et qui est arrive, je puis dire, la porte de mon fouet. Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu orange); notre ami, M. Whiffers a donn sa dmission. Un tonnement universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman regardait son voisin et reportait ensuite son oeil inquiet sur le cocher, qui continuait se tenir debout. Vous avez bien raison d'tre surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci. Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette irrparable perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les noncer lui-mme, pour l'instruction et l'imitation de ses amis. Cette suggestion ayant t hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua. Il dit qu'il aurait certainement dsir de continuer remplir l'emploi qu'il venait de rsigner. L'uniforme tait extrmement riche et coteux, les dames de la famille trs-agrables, et les devoirs de sa place, il tait oblig d'en convenir, n'taient pas trop lourds. Le principal service qu'on exigeait de lui tait de passer le plus de temps possible regarder par la fentre, en compagnie d'un autre gentleman, qui avait galement donn sa dmission. Il aurait dsir pargner la compagnie les pnibles et dgotants dtails dans lesquels il allait tre oblig d'entrer; mais, comme une explication lui avait t demande, il n'avait pas d'autre alternative que de dclarer hardiment et distinctement qu'on avait voulu lui faire manger de la viande froide. Impossible de concevoir le dgot qu'veilla cet aveu dans le sein des auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de violents cris de: _Honteux! Ignoble!_ mls de sifflets et de grognements. M. Whiffers ajouta alors qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne pt tre justement attribu ses dispositions obligeantes et accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois manger du beurre sal; et, dans une occasion o il y avait eu subitement plusieurs malades dans la maison, il s'tait oubli au point de monter lui-mme un panier de charbon de terre jusqu'au second tage. Il esprait qu'il ne s'tait pas abaiss dans la bonne opinion de ses amis par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce malheur, il se flattait d'y tre remont par la promptitude avec laquelle il avait repouss le dernier et fltrissant outrage qu'on avait voulu faire subir ses sentiments d'homme et d'Anglais. Le discours de M. Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et l'on but la sant de l'intressant martyr, de la manire la plus enthousiaste. Le martyr fit ses remercments la socit et proposa la sant de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas le plaisir de connatre intimement, mais qui tait l'ami de M. John Smauker, ce qui devait tre, partout et toujours, une lettre de recommandation suffisante pour toute socit de gentlemen. Par ces considrations, il aurait t dispos voter la sant de M. Weller avec tous les _honneurs_, si ses amis avaient bu du vin; mais comme ils prenaient des spiritueux et qu'il pourrait tre dangereux de vider un verre chaque toast, il proposait que les honneurs fussent sous-entendus. la conclusion de ce discours, tous les assistants burent une partie de leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puis dans le bol et aval deux verres en l'honneur de lui-mme, offrit ses remercments l'assemble dans un lgant discours. Bien oblig, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus grande dsinvolture. Venant d'o ce que a vient, c'est prodigieusement flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais pas, je dois le dire, que vous eussiez t d'aussi tonnamment jolis hommes que vous tes. J'espre seulement que vous ferez attention vous et que vous ne compromettrez en rien votre dignit, qui est une charmante chose voir, quand on vous rencontre en promenade, et qui m'a toujours fait grand plaisir depuis que je n'tais qu'un moutard, moiti si haut que la canne pomme de cuivre de mon trs-respectable ami Flambant, ici prsent. Quant la victime de l'oppression en habit jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'espre qu'il trouvera une occupation aussi bonne qu'il le mrite, moyennant quoi il sera trs-rarement afflig avec des rat-houttes froids. Cela dit, Sam se rassit avec un agrable sourire, et son oraison ayant t bruyamment applaudie, la socit se spara bientt aprs. Par exemple, vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam son ami M. John Smauker? --Il le faut, en vrit, rpondit celui-ci. J'ai promis Bantam. --Oh! c'est trs-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-tre qu'il donnerait sa dmission si vous le dsappointiez. Mais vous, Flambant, vous ne vous en allez pas? --Mon Dieu, si, rpliqua l'homme au chapeau cornes. --Quoi! et laisser derrire vous les trois-quarts d'un bol de punch? Cette btise! rasseyez-vous donc! M. Tuckle ne put rsister une invitation si pressante; il dposa son chapeau et sa canne et rpondit qu'il boirait encore un verre pour faire plaisir M. Weller. Comme le gentleman en bleu demeurait du mme ct que M. Tuckle, il consentit galement rester. Lorsque le punch fut moiti bu, Sam fit venir des hutres de la boutique du fruitier, et leur effet, joint celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiff de son chapeau cornes et arm de sa canne grosse pomme, se mit danser un pas de matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman en bleu l'accompagnait sur un ingnieux instrument musical, form d'un peigne et d'un papier papillotes. la fin quand le punch fut termin et que la nuit fut galement fort avance, ils sortirent tous les trois pour chercher leur maison. peine M. Tuckle se trouva-t-il au grand air qu'il fut saisi d'un soudain dsir de se coucher sur le pav. Sam pensant que ce serait une piti de le contredire, lui laissa prendre son plaisir o il la trouvait; mais, de peur que le chapeau cornes de Flambant ne s'abmt, dans ces conjonctures, il l'aplatit bravement sur la tte du gentleman en livre bleue, lui mit la grande canne la main, l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et s'en alla tranquillement son htel. Dans la matine suivante, M. Pickwick descendit, compltement habill, beaucoup plus tt qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna son fidle domestique. Sam ayant rpondu exactement cet appel, le philosophe commena par lui faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite: Sam, il est arriv ici, la nuit dernire, un malheureux accident qui a donn M. Winkle quelques raisons de redouter la violence de M. Dowler. --Oui, monsieur, j'ai entendu dire cela la vieille dame de la maison. --Et je suis fch d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air intrigu et contrari, je suis fch d'ajouter que, dans la crainte de cette violence, M. Winkle est parti. --Parti! --Il a quitt la maison ce matin, sans la plus lgre communication avec moi, et il est all je ne sais pas o. --Il aurait d rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler. --C'est possible, Sam; j'ai peut-tre aussi quelques doutes sur sa grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut le trouver, Sam, le trouver et me le ramener. --Et si il ne veut pas venir, monsieur? --Il faudra le lui faire vouloir, Sam. --Et qui le fera, monsieur? demanda Sam avec un sourire. --Vous. --Trs-bien, monsieur. ces mots, Sam quitta la chambre, et bientt aprs M. Pickwick l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint d'un air aussi calme que s'il avait t dpch pour le message le plus ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points M. Winkle, tait parti le matin pour Bristol, par la voiture de l'Htel royal. Sam, dit M. Pickwick en lui serrant la main, vous tes un garon prcieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam. --Certainement, monsieur. --Aussitt que vous le dcouvrirez, crivez-moi. S'il essaye de vous chapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous dlgue toute mon autorit, Sam. --Je ne l'oublierai pas, monsieur. Vous lui direz que je suis fort irrit, excessivement indign de la dmarche extraordinaire qu'il lui a plu de faire. --Oui, monsieur. --Vous lui direz que, s'il ne revient pas dans cette maison, avec vous, il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher. --Je lui en glisserai deux mots, monsieur. --Vous pensez pouvoir le trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant Sam d'un air inquiet. --Je le trouverai s'il est quelque part, rpliqua Sam avec confiance. --Trs-bien. Alors plus tt vous partirez, mieux ce sera. M. Pickwick ayant ajout une somme d'argent ses instructions, Sam mit quelques objets ncessaires dans un sac de nuit et s'loigna pour son expdition. Pourtant il s'arrta au bout du corridor, et, revenant doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne laissant voir que sa tte: Monsieur? murmura-t-il. --Eh bien! Sam. --J'entends-t-il parfaitement mes instructions, monsieur? --Je l'espre. --C'est-il convenu pour le terrassement, monsieur --Parfaitement. Faites ce que vous jugerez ncessaire. Vous aurez mon approbation. Sam fit un signe d'intelligence; et, retirant sa tte de la porte entre-bille, se mit en route pour son plerinage le coeur tout fait lger. CHAPITRE IX. Comment M. Winkle, voulant sortir de la pole frire, se jeta tranquillement et confortablement dans le feu. L'infortun gentleman, cause innocente du tumulte qui avait alarm les habitants du _Royal-Crescent_, dans les circonstances ci-devant dcrites, aprs avoir pass une nuit pleine de trouble et d'anxit, quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir o il dirigerait ses pas. On ne saurait jamais apprcier trop hautement, ni trop chaudement louer les sentiments rflchis et philanthropiques qui dterminrent M. Winkle adopter cette conduite. Si ce Dowler, raisonnait-il en lui-mme, si ce Dowler essaye (comme je n'en doute pas) d'excuter ses menaces, je serai oblig de l'appeler sur le terrain. Il a une femme; cette femme lui est attache et a besoin de lui. Ciel! si j'allais l'immoler mon aveugle rage, quels seraient ensuite mes remords! Cette rflexion pnible affectait si puissamment l'excellent jeune homme que ses joues plissaient, que ses genoux s'entre-choquaient. Dtermin par ces motifs, il saisit son sac de nuit, et descendant l'escalier pas de loups, ferma, avec le moins de bruit possible, la dtestable porte de la rue, et s'loigna rapidement. Il trouva l'Htel royal une voiture sur le point de partir pour Bristol. Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre endroit! Il monta donc sur l'impriale, et atteignit le lieu de sa destination en aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'esprer de deux chevaux obligs de franchir quatre fois par jour la distance qui spare les deux villes. M. Winkle tablit ses quartiers l'htel du _Buisson_. Il tait rsolu s'abstenir de toute communication pistolaire avec M. Pickwick jusqu' ce que la frnsie de M. Dowler et eu le temps de s'vaporer, et trouva que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux faire que de visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frapp de ce fait qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspect les docks ainsi que le port, et admir la cathdrale, il demanda le chemin de Clifton, et suivit la route qui lui fut indique; mais, de mme que les pavs de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres de tous les pavs, de mme ses rues ne sont pas absolument les plus droites ni les moins entrelaces. M. Winkle se trouva bientt compltement embrouill dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une boutique dcente, o il pt demander de nouvelles instructions. Ses yeux tombrent sur un rez-de-chausse nouvellement peint qui avait t converti en quelque chose qui tenait le milieu entre une boutique et un appartement. Une lampe rouge qui s'avanait au-dessus de la porte l'aurait suffisamment annonc comme la demeure d'un suppt d'Esculape quand mme le mot: _chirurgie_[10] n'aurait pas t inscrit, en lettres d'or, au-dessus de la fentre, qui avait autrefois t celle du parloir au devant. Pensant que c'tait l un endroit convenable pour demander son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs et de flacons, aux inscriptions dors. N'y apercevant aucun tre vivant, il frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer l'attention des personnes qui pourraient tre dans l'arrire-parloir, espce de _sanctum sanctorum_ de l'tablissement, car le mot: _chirurgie_ tait rpt sur la porte, en lettres blanches, cette fois, pour viter la monotonie. [Footnote 10: En Angleterre, surtout dans les petites villes, les gens qui vendent des mdicaments donnent en mme temps des consultations, et prennent le titre de _chirurgiens_.] Au premier coup, un bruit trs-sensible jusqu'alors, et semblable celui d'un assaut excut avec des pelles et des pincettes, cessa soudainement. Au second coup un jeune gentleman, l'air studieux, portant sur son nez de larges bsicles vertes et dans ses mains un norme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant derrire le comptoir, demanda M. Winkle ce qu'il dsirait. Je suis fch de vous dranger, monsieur, rpondit celui-ci. Voulez-vous avoir la bont de m'indiquer.... --Ha! ha! ha! se mit beugler le studieux gentleman, en jetant en l'air son norme livre et en le rattrapant avec grande dextrit, au moment o il menaait de rduire en atomes toutes les fioles qui garnissaient le comptoir. En voil une bonne! Si l'inconnu entendit par l une bonne secousse, il n'avait pas tort, car M. Winkle avait t si tonn de la conduite extraordinaire du jeune docteur, qu'il avait prcipitamment battu en retraite jusqu' la porte, et paraissait fort troubl par cette trange rception. Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? s'cria le chirurgien-apothicaire. M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir. Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis soigner la moiti des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance. Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi! Cette adjuration s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lana, avec une vigueur remarquable, l'autre bout de la boutique; puis, retirant ses lunettes vertes, il dcouvrit aux regards stupfaits de M. Winkle, le ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant tudiant l'hpital de Guy, dans le _Borough_, et possesseur d'une rsidence prive dans _Lant-Street_. Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le contraire? s'cria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. Winkle. --Non, sur ma parole! rpliqua celui-ci en serrant la main de M. Sawyer. --Quoi! vous n'avez pas remarqu mon nom? demanda Bob en appelant l'attention de son ami sur la porte extrieure, au-dessus de laquelle taient tracs ces mots: _Sawyer successeur de Nockemorf_. --Mes yeux ne sont pas tombs dessus, dit M. Winkle. --Ma foi! si j'avais su que c'tait vous, reprit Bob, je me serais prcipit et je vous aurais reu dans mes bras. Mais, sur mon honneur, je croyais que vous tiez le percepteur des contributions.[11] [Footnote 11: Le gouvernement anglais a l'obligeance de faire toucher les taxes chez les contribuables.] --Pas possible! --Vrai. J'allais vous dire que je n'tais pas la maison, et que si vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le remettre; car le collecteur des taxes ne me connat point, pas plus que celui de l'clairage, ni du pav. Je crois que le collecteur de l'glise souponne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore pas, parce que je lui ai tir une dent le premier jour que je suis venu ici. Mais entrez, entrez donc! Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans l'arrire-parloir, o s'tait assis un personnage qui n'tait pas moins que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement faire de petites cavernes circulaires dans le manteau de la chemine, au moyen d'un fourgon rougi. En vrit, dit M. Winkle, voil un plaisir que je n'avais pas espr. Quelle jolie retraite vous avez l! --Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai t reu peu de temps aprs cette fameuse soire; et mes amis se sont saigns pour m'aider acheter cet tablissement. Ainsi j'ai endoss un habit noir et une paire de lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que possible. --Et vous avez sans doute une jolie clientle? demanda M. Winkle d'un air fin. --Oh! si mignonne, qu' la fin de l'anne vous pourriez mettre tous les profits dans un verre liqueur, et les couvrir avec une feuille de groseille. --Vous voulez rire. Rien que les marchandises.... --Pure charge, mon cher garon. La moiti des tiroirs est vide, et l'autre moiti n'ouvre point. --Vous plaisantez? --C'est un fait, rtorqua Bob en allant dans la boutique et dmontrant la vracit de son assertion par de violentes secousses donnes aux petits boutons dors des tiroirs imaginaires. --Du diable s'il y a une seule chose relle dans la boutique, excepts les sangsues; et encore elles ont dj servi. --Je n'aurais jamais cru cela! s'cria M. Winkle plein de surprise. --Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement quoi serviraient les apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon. Ben, mon garon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous le digestif brevet. M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du buffet une bouteille noire, moiti pleine d'eau-de-vie. Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob M. Winkle. --Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et j'aimerais mieux mlanger, si vous ne vous y opposez point. --Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, rpliqua Bob en avec sensualit un verre du liquide bienfaisant. Ben, passe-nous l'eau. M. Benjamin Allen tira de la mme place une petite cocote de cuivre, dont M. Bob dclara qu'il tait trs-fier cause de sa physionomie mdicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la cocote, au moyen de plusieurs pelletes de charbon de terre que Bob puisa dans une caisse qui portait pour inscription: _eau de selz_, M. Winkle baptisa son eau-de-vie, et la conversation commenait devenir gnrale, lorsqu'elle fut interrompue par l'entre d'un jeune garon, vtu d'une svre livre grise, ayant un galon d'or son chapeau, et tenant sur son bras un petit panier couvert. M. Bob l'apostropha immdiatement. Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en consquence.) Vous vous tes arrt toutes les bornes de Bristol, vilain fainant! --Non, monsieur, rpondit l'enfant. --Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage menaant. Pensez-vous que quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son garon jouer aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de votre profession. Avez-vous port tous les mdicaments, paresseux? --Oui, monsieur. --La poudre pour les enfants, dans la grande maison habite par la famille nouvellement arrive? Et les pilules digestives chez le vieux gentleman grognon et goutteux? --Oui, monsieur. --Alors fermez la porte et faites attention la boutique. --Allons! dit M. Winkle quand le jeune garon se fut retir, les choses ne vont pas tout fait aussi mal que vous voudriez me le faire croire. Vous avez toujours quelques mdicaments fournir. Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'oreilles trangres, puis se penchant vers M. Winkle, il lui dit voix basse: Il se trompe toujours de maison. La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y tait plus du tout, tandis que Bob et son ami riaient qui mieux mieux. Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison, tire la sonnette, fourre un paquet de mdicaments sans adresse dans la main, d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle manger; le matre l'ouvre, et lit la suscription: _Potion prendre le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de Nockemorf, prpare avec soin les ordonnances, etc., etc._ Le gentleman montre le paquet sa femme; elle lit l'inscription, elle le renvoie aux domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le garon revient: Trs-fch. Il s'est tromp. Tant d'affaires, tant de paquets porter. M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste dans la mmoire, et voil l'affaire, mon garon; cela vaut mieux que toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces qui a couru dans la moiti des maisons de Bristol, et qui n'a point encore fini sa ronde. --Tiens, tiens! je comprends, rpondit M. Winkle, un fameux plan. --Oh! Ben et moi, nous en avons trouv une douzaine comme cela; continua l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de rverbres reoit dix-huit pence par semaines pour tirer ma sonnette de nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et tous les dimanches, mon garon court dans l'glise, juste au moment des psaumes, quand personne n'a rien faire que de regarder autour de soi, et il m'appelle avec un air effar. Bon! disent les assistants, quelqu'un est tomb malade tout coup; on envoie chercher Sawyer, successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occup! Ayant ainsi divulgu les arcanes de l'art mdical, M. Bob Sawyer et son ami Ben Allen se renversrent sur leurs chaises, et clatrent de rire bruyamment. Quand ils s'en furent donn coeur joie, la conversation recommena, et vint toucher un sujet qui intressait plus immdiatement M. Winkle. Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait habituellement fort sentimental, aprs boire. Le cas n'est pas unique, comme nous pouvons l'attester nous-mme, ayant eu affaire quelquefois des patients affects de la mme manire. Dans cette priode de son existence, M. Allen avait plus que jamais une prdisposition la sentimentalit. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait depuis plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'tait pas remarquable par la temprance, et l'invit ne pouvait nullement se vanter d'avoir la tte forte. Pendant tout cet espace de temps, Benjamin avait toujours flott entre l'ivresse partielle et l'ivresse complte. Mon bon ami, dit-il M. Winkle, en profitant de l'absence temporaire de M. Bob Sawyer, qui tait all administrer un chaland quelques-unes de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux! M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et demanda s'il ne pouvait rien faire pour allger les chagrins de l'infortun tudiant. Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma soeur Arabelle? Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez remarque cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle. Peut-tre que mes traits pourront vous rappeler sa physionomie. M. Winkle n'avait pas besoin de procds artificiels pour se souvenir de la charmante Arabelle, et c'tait fort heureux, car certainement les traits du frre lui auraient difficilement rappel ceux de la soeur. Il rpondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en feindre, qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question, et qu'il se flattait qu'elle tait en bonne sant. Pour toute rponse, M. Ben Allen, lui dit: Notre ami Bob est un charmant garon, Winkle. --C'est vrai, rpliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait pas beaucoup le rapprochement de ces deux noms. --Je les ai toujours destins l'un l'autre; ils ont t cres l'un pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont t levs l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son verre avec emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher garon; il n'y a entre eux qu'une diffrence de cinq ans, et tous les deux sont ns dans le mois d'aot. M. Winkle tait trop impatient d'entendre le reste, pour exprimer beaucoup d'tonnement de cette concidence, toute merveilleuse qu'elle ft. Ainsi, aprs une larme ou deux, Ben continua dire que malgr toute son estime et son respect, et sa vnration pour son ami, sa soeur Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montr la plus vive antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il y a un attachement antrieur. --Avez-vous quelque ide sur la personne? demanda en tremblant M. Winkle. M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une manire martiale au-dessus de sa tte, infligea un coup mortel sur un crne imaginaire, et termina en disant, d'une faon trs-expressive: Je voudrais le connatre, voil tout. Je lui montrerais ce que j'en pense! et pendant ce temps le fourgon tournoyait avec plus de frocit que jamais. Tout cela, comme on le suppose, tait fort consolant pour M. Winkle. Il resta silencieux durant quelques minutes, mais la fin, il rassembla tout son courage, et demanda si miss Allen tait dans le comt de Kent. Non, non, rpondit Ben, en dposant le fourgon et en prenant un air fort rus. Je n'ai pas pens que la maison du vieux Wardle ft exactement ce qui convenait pour une jeune fille entte. Aussi, comme je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont dfunts, je l'ai amene dans ce pays-ci pour passer quelques mois chez une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien ferme. J'espre que cela la gurira. Si a ne russit pas, je l'emmnerai l'tranger pendant quelque temps, et nous verrons alors. --Et... et... la tante demeure Bristol? balbutia M. Winkle. --Non, non; pas dans Bristol, rpondit Ben, en passant son pouce par-dessus son paule droite. Par-l bas; mais chut! voici Bob. Pas un mot, mon cher ami, pas un mot. Toute courte qu'avait t cette conversation, elle produisit chez M. Winkle l'anxit la plus vive. L'attachement antrieur, que souponnait Ben, agitait son coeur. Pouvait-il en tre l'objet? tait-ce pour lui que la sduisante Arabelle avait ddaign le spirituel Bob Sawyer? ou bien avait-il un rival prfr? Il se dtermina la voir, quoi qu'il pt en arriver. Mais ici se prsentait une objection insurmontable; car si l'explication donne par Ben avec ces mots: _par l-bas_, voulait dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle ne pouvait en aucune faon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, pour le moment, le loisir de penser ses amours, l'arrive de Bob ayant t immdiatement suivie par celle d'un pt, dont M. Winkle fut instamment pri de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de mnage, qui officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mre du jeune garon en livre grise apporta un troisime couteau et une troisime fourchette (car l'tablissement domestique de M. Sawyer tait mont sur une chelle assez limite), et les trois amis commencrent dner. La bire tait servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans son tain natif. Aprs le dner, Bob fit apporter le plus grand mortier de sa boutique, et y brassa un mlange fumant de punch au rhum, remuant et amalgamant les matriaux avec un pilon, d'une manire fort convenable pour un pharmacien. Comme beaucoup de clibataires, il ne possdait qu'un seul verre, qui fut assign par honneur M. Winkle. Ben Allen fut accommod d'un entonnoir de verre, dont l'extrmit infrieure tait garnie d'un bouchon; quant Bob lui-mme, il se contenta d'un de ces vases de cristal cylindriques, incrusts d'une quantit de caractres cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent habituellement les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces prliminaires ajusts, le punch fut got et dclar excellent. On convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur vase deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commena les libations sur ce pied d'galit avec bonne humeur et de fort bonne amiti. On ne chanta point, parce que Bob dclara que cela n'aurait pas l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien et si fort, que les passants l'autre bout de la rue pouvaient entendre et entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du jeune garon pharmacien, car au lieu de dvouer sa soire, comme il le faisait ordinairement, crire son nom sur le comptoir et l'effacer ensuite, il se colla contre la porte vitre, et de la sorte put couter et voir en mme temps ce qui se passait chez son patron. La gaiet de M. Bob Sawyer se tournait peu peu en fureur, M. Ben Allen retombait dans le sentimental, et le punch tait presque entirement disparu, quand le jeune garon entra rapidement pour annoncer qu'une jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on attendait impatiemment. Ceci termina la fte. Lorsque le garon eut rpt pour la vingtime fois son message, M. Bob Sawyer commenant le comprendre, attacha autour de sa tte une serviette mouille, afin de se dgriser; et, y ayant russi en partie, mit ses lunettes vertes et sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il tait impossible d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible sur le sujet qui l'intressait le plus, refusa de rester jusqu'au retour du chirurgien, et s'en retourna son htel. L'inquitude qui l'agitait et les nombreuses mditations qu'avait veilles dans son esprit le nom d'Arabelle, empchrent la part qu'il avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, aprs avoir pris la buvette de son htel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il entra dans le caf, plutt dcourag qu'anim par les aventures de la soire. Un grand gentleman, vtu d'une longue redingote, se trouvait seul dans le caf, assis devant le feu, et tournant le dos M. Winkle. Comme la soire tait assez froide pour la saison, le gentleman rangea sa chaise de ct pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais quelle fut l'motion de M. Winkle, quand ce mouvement lui dcouvrit le visage du vindicatif et sanguinaire Dowler! Sa premire pense fut de tirer violemment le cordon de sonnette le plus proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrire la chaise de son adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en saisir la poigne, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: Monsieur Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le supporterais point. Un soufflet? Jamais! Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que M. Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emporte. Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle. --Un soufflet, monsieur, rpliqua Dowler. Matrisez vos premiers mouvements, asseyez-vous, coutez-moi. --Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds la tte, avant que je consente m'asseoir auprs ou en face de vous, sans la prsence d'un garon, il me faut d'autres assurances de scurit. Vous m'avez fait des menaces la nuit dernire, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M. Winkle s'arrta et devint encore plus ple. --C'est la vrit, repartit M. Dowler avec un visage presque aussi blanc que celui de son antagoniste. Les circonstances taient suspectes. Elles ont t expliques. Je respecte votre courage. Vous avez raison. C'est l'assurance de l'innocence. Voil ma main, serrez-la. --Rellement, monsieur, rpondit M. Winkle, hsitant donner sa main, dans la pense que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en tratre, rellement, monsieur, je.... --Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous sentez offens. C'est naturel, j'en ferais autant votre place. J'ai eu tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi.... Et en mme temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la plus grande vhmence, dclara qu'il le regardait comme un garon plein de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais. Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout. Comment m'avez-vous dcouvert? Quand est-ce que vous tes parti pour me suivre? Soyez franc, dites tout. --C'est entirement par hasard, rpliqua M. Winkle grandement intrigu par la tournure singulire et inattendue de leur entrevue, entirement. --J'en suis charm. Je me suis veill ce matin. J'avais oubli mes menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des dispositions amicales: je le dis. -- qui? -- mistress Dowler.--Vous avez fait un voeu, me dit-elle.--C'est vrai, rpondis-je.--C'tait un voeu tmraire.--C'est encore vrai. J'offrirai des excuses. O est-il? --Qui? demanda M. Winkle. --Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas. Pickwick avait l'air sombre. Il secoua la tte, il dit qu'il esprait qu'on ne commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez insult. Vous tiez sorti pour chercher un ami, peut-tre des pistolets. Un noble courage, me dis-je, je l'admire. M. Winkle toussa, et commenant voir o gtait le livre, prit un air d'importance. Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que j'tais fch. C'tait vrai. Des affaires pressantes m'appelaient ici. Vous n'avez pas t satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez demand une explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes affaires sont termines. Je m'en retourne demain, venez avec moi. mesure que Dowler avanait dans son rcit, la contenance de M. Winkle devenait de plus en plus digne. La mystrieuse nature du commencement de leur conversation tait explique; M. Dowler tait aussi loign de se battre, que lui-mme. En un mot, ce vantard personnage tait un des plus admirables poltrons qui eussent jamais exist. Il avait interprt selon ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le mme parti que lui il c'tait dcid s'absenter, jusqu' ce que toute irritation ft passe. Quand l'tat rel des affaires se fut dvoil l'esprit de M. Winkle, sa physionomie devint terrible. Il dclara qu'il tait parfaitement satisfait, mais il le dclara d'un air capable de persuader M. Dowler que, s'il n'avait pas t satisfait, il s'en serait suivi une horrible destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa magnanimit, et les deux belligrants se sparrent, pour la nuit, avec mille protestations d'amiti ternelle. Il tait minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle jouissait des douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout coup rveill par un coup violent frapp sa porte, et rpt immdiatement aprs, avec tant de vhmence, qu'il en tressaillit dans son lit, et demanda avec inquitude qui tait l, et ce qu'on lui voulait. S'il vous plat, monsieur, rpondit une servante, c'est un jeune homme qui dsire vous voir, sur-le-champ. --Un jeune homme! s'cria M. Winkle. --Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, rpondit une autre voix travers le trou de la serrure; et si ce mme intressant jeune garon n'est pas introduit, sans dlai, vous ne vous tonnerez pas que ses jambes entrent chez vous avant sa phylosomie. En achevant ces mots, l'tranger branla lgrement avec son pied le panneau infrieur de la porte, comme pour donner plus de force son insinuation. --C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant bas du lit. --Pas possible de reconnatre un gentleman sans regardes son visage, rpondit la voix d'un ton dogmatique. M. Winkle n'ayant plus gure de doutes sur l'identit du jeune homme, tira les verrous et ouvrit. Aussitt Sam entra prcipitamment, referma la porte double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, aprs avoir examin M. Winkle des pieds la tte, lui dit: Eh bien, vous vous conduisez gentiment, monsieur. --Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie? --Ce que a signifie! Eh bien, en voil une svre, comme dit la jeune lady au ptissier qui lui avait vendu un pt o il n'y avait que de la graisse dedans. Ce que a signifie! Eh bien, en voil une bonne! --Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ. --Je quitterai cette chambre, monsieur, juste prcisment au moment mme o vous la quitterez, monsieur, rpondit Sam d'une voix imposante, et en s'asseyant avec gravit. Seulement si je suis oblig de vous emporter sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, ncessairement. Mais permettez-moi d'esprer que vous ne me rduirez pas des extrmits, monsieur, comme disait le gentleman au colimaon obstin, qui ne voulait pas sortir de sa coquille, malgr les coups d'pingle qu'on lui administrait, et qu'il avait peur d'tre oblig de l'craser entre le chambranle et la porte. la fin de ce discours, singulirement prolixe pour lui, Sam planta ses mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression de visage o l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du tout envie de plaisanter. Vous tes vraiment un jeune homme bien aimable, monsieur, poursuivit-il d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre prcieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand il s'est dtermin tout faire pour les principes. Vous tes pire que Dodson, monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges auprs de vous. Sam ayant accompagn cette dernire sentence d'une tape emphatique sur chaque genou, croisa ses bras d'un air ddaigneux, et se renversa sur sa chaise, comme pour attendre la dfense du criminel. Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je respecte votre attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment trs-chagrin d'avoir augment ses sujets d'inquitude. Allons, Sam, allons! Et tout en parlant, ses dents claquaient de froid, car il tait rest debout, dans son costume de nuit, durant toute la leon de M. Weller. --C'est heureux, rpondit Sam d'un ton bourru, en secouant cependant d'une manire respectueuse la main qui lui tait offerte; c'est heureux, quand on s'amende la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai tourmenter par personne, et voil la chose. --Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher, nous parlerons de tout cela demain matin. --J'en suis bien fch, monsieur; je ne peux pas m'aller coucher. --Vous ne pouvez pas vous aller coucher? --Non, rpondit Sam, en secouant la tte, pas possible. --Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'cria M. Winkle, grandement surpris. --Non, monsieur, moins que vous ne le dsiriez absolument, mais je ne dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont premptoires. --Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou trois jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter Bristol. Mais en rplique toutes ces instances, Sam continua secouer la tte nergiquement, en rpondant avec fermet: Pas possible, pas possible! Cependant, aprs beaucoup d'arguments et de reprsentations de la part de M. Winkle; aprs une exposition complte de tout ce qui s'tait pass dans l'entrevue avec Dowler, le fidle domestique commena hsiter. la fin les deux parties en vinrent un compromis, dont voici les principales clauses: Que Sam se retirerait et laisserait M. Winkle la libre possession de son appartement, condition qu'il aurait la permission de fermer la porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne manqut pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger contingent; que M. Winkle crirait le lendemain M. Pickwick une lettre qui lui serait porte par Dowler, et dans laquelle il lui demanderait, pour Sam et pour lui-mme, la permission de rester Bristol, afin de poursuivre le but dj indiqu; que si la rponse tait favorable, les susdites parties contractantes demeureraient en consquence Bristol; que sinon, elles retourneraient Bath immdiatement; et enfin que M. Winkle s'engageait positivement ne pas chercher s'chapper, en attendant, ni par les fentres, ni par la chemine, ni par tout autre moyen vasif. Ce trait ayant t dment ratifi, Sam ferma la porte et s'en alla. Il tait arriv au bas de l'escalier, quand il s'arrta court. Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un quart de conversion, j'avais entirement oubli le terrassement. Le gouverneur me l'avait pourtant bien recommand.... Bah! c'est gal, poursuivit-il en remettant la clef dans sa poche, a peut toujours se faire demain matin, comme aujourd'hui. Apparemment consol par cette rflexion, Sam descendit le reste de l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientt enseveli dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison. CHAPITRE X. Sam Weller, honor d'une mission d'amour, s'occupe de l'excuter. On verra plus loin avec quel succs. Durant toute la journe subsquente, Sam tint ses yeux constamment fixs sur M. Winkle, dtermin ne point le perdre de vue avant d'avoir reu de nouvelles instructions. Quelque dsagrable que ft pour le prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la supporter que de s'exposer tre emport de vive force; car le fidle serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict sentiment de ses devoirs le forcerait adopter cette ligne de conduite. Il est mme probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses scrupules, en ramenant Bath M. Winkle, pieds et poings lis, si la prompte attention donne par M. Pickwick au billet remis par Dowler, n'avait point rendu inutile, cette manire de procder. En un mot, huit heures du soir, M. Pickwick, lui-mme entra dans le caf de l'htel du Buisson, et avec un sourire dit Sam enchant, qu'il s'tait trs-bien comport et n'avait pas besoin de monter la garde davantage. J'ai pens, continua M. Pickwick, en s'adressant M. Winkle, pendant que Sam le dbarrassait de sa redingote et de son cache-nez, j'ai pens que je ferais mieux de venir moi-mme, m'assurer que vos vues sur cette jeune personne sont honorables et srieuses, avant de consentir ce que Sam soit employ dans cette affaire. --Tout fait honorables et srieuses, rpliqua M. Winkle avec grande nergie, je vous l'assure du fond de mon coeur, de toute mon me. --Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide, rappelez-vous que nous l'avons rencontre chez notre excellent ami Wardle. Ce serait bien mal reconnatre son hospitalit, que de traiter avec lgret les affections de sa jeune amie. Je ne le permettrais pas, monsieur; je ne le permettrais pas. --Je n'ai certainement pas cette ide-l, s'cria chaleureusement M. Winkle. J'ai rflchi pendant longtemps, et je sens que mon bonheur est tout entier en elle. --Voil ce que j'appelle mettre tous ses oeufs dans le mme panier, interrompit Sam avec un agrable sourire. M. Winkle prit un air srieux cette observation, et M. Pickwick irrit engagea son serviteur ne pas badiner avec un des meilleurs sentiments de notre nature. Certainement, monsieur, rpondit Sam, mais il y en a tant de ces meilleurs-l, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en parle. Cet incident termin, M. Winkle raconta ce qui s'tait pass entre lui et M. Ben Allen, relativement Arabelle. Il dit que son but actuel tait d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui faire un aveu formel de sa passion. Enfin il dclara que le lieu de sa dtention lui paraissait tre quelque part aux environs des Dunes, ce qui semblait rsulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen; mais c'tait tout ce qu'il avait pu apprendre ou souponner. Malgr l'inanit de ces renseignements il fut dcid que Sam partirait le lendemain, pour une expdition de dcouverte. Il fut convenu aussi que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur habilet, se promneraient pendant ce temps dans la ville et entreraient _par hasard_, chez M. Bob Sawyer, dans l'esprance d'apprendre quelque chose sur la jeune lady. En consquence, Sam se mit en qute le lendemain matin, sans tre aucunement dcourag par les difficults qui l'attendaient. Il marcha de rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est toute monte jusqu' Clifton. Durant tout ce temps il ne vit rien, il ne rencontra personne qui pt jeter la moindre lumire sur son entreprise. Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre l'air des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient prendre l'air des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien tirer ni des uns ni des autres qui et le rapport le plus loign avec l'objet de son habile enqute. Il y avait dans force maisons, force jeunes ladies, dont le plus grand nombre taient violemment souponnes par les domestiques mles ou femelles d'tre profondment attaches quelqu'un, ou parfaitement disposes s'attacher au premier venu, si l'occasion s'en prsentait; mais comme aucune de ces jeunes ladies n'tait miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam prcisment aussi instruit qu'il l'tait auparavant. Il poursuivit sa route travers les Dunes, en luttant contre un vent violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il tait toujours ncessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin il arriva dans un endroit ombrag, o se trouvaient rpandues plusieurs petites villas, d'une apparence tranquille et retire. Au fond d'une longue impasse, devant une porte d'curie, un groom, en veste du matin, s'occupait flner, en socit d'une pelle et d'une brouette; moyennant quoi, il se persuadait apparemment lui-mme qu'il faisait quelque chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons rarement vu un groom auprs d'une curie, qui, dans ses moments de laisser aller, ne ft pas plus ou moins victime de cette singulire illusion. Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec tout autre, et cela d'autant plus, qu'il tait fatigu de marcher, et qu'il y avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit la conversation avec l'admirable aisance qui le caractrisait. Bonsoir, vieux, dit-il. --Vous voulez dire bonjour? rpliqua le groom, en jetant Sam un regard rechign. --Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va? --Eh! je ne me sens gure mieux, depuis que vous tes l. --C'est drle, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur, vous avez la mine si guillerette que a rjouit le coeur de vous voir. cette plaisanterie, le groom rechign parut plus rechign encore, mais non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci lui demanda immdiatement, et avec un air de grand intrt, si le nom de son matre n'tait pas un certain M. Walker. Non, rpondit le groom. --Ni Brown, je suppose. --Non. --Ni Wilson. --Non. --Eh! bien alors, je me suis tromp et il n'a pas l'honneur de ma connaissance, comme je me l'tais d'abord figur. Cependant le groom, ayant rentr sa brouette, s'apprtait fermer la porte. Ne restez pas l'air pour moi, lui cria Sam. O il y a de la gne, il n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux. --Je vous casserais bien la tte pour un liard, dit le groom rechign en fermant une moiti de la porte. --Peux pas la cder pour si peu, rtorqua Sam, a vaudrait au moins tous vos gages jusqu' la fin de vos jours, et encore a serait trop bon march. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas pour dner, et qu'on ne mette rien de ct pour moi, parce que ce serait froid avant que je revienne. En rponse ces compliments, le groom dont la bile s'chauffait, grommela un dsir indistinct d'endommager le crne de quelqu'un. Nanmoins il disparut sans excuter sa menace, poussant la porte derrire lui avec colre et sans faire attention la tendre requte de M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une mche de ses cheveux. Sam tait rest assis sur la pierre et continuait de mditer sur ce qu'il avait faire. Dj il avait arrang dans son esprit un plan, qui consistait frapper toutes les portes, dans un rayon de cinq milles autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre cent cinquante ou deux cents par jour, et comptant de cette manire arriver dcouvrir miss Arabelle Allen dans un temps donn, lorsque tout coup le hasard jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une anne, sans le rencontrer. Dans l'impasse o s'tait install Sam, ouvraient trois ou quatre grilles appartenant autant de maisons, qui, quoique dtaches les unes des autres, n'taient cependant spares que par leur jardin. Comme ceux-ci taient grands et bien plants, non-seulement les maisons se trouvaient cartes, mais la plupart taient caches par les arbres. Sam tait assis les yeux fixs sur la porte voisine de celle o avait disparu le groom rechign; il retournait profondment dans son esprit les difficults de sa prsente entreprise, lorsqu'il vit la porte qu'il regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui venait secouer dans la ruelle des descentes de lit. M. Weller tait si proccup de ses penses, que trs-probablement il se serait content de lever la tte et de remarquer que la jeune servante avait l'air trs-gentille, si ses sentiments de galanterie n'avaient pas t fortement remus, en voyant qu'il ne se trouvait l personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien pesants pour ses mains dlicates. Sam tait un gentleman fort galant sa manire. Aussitt qu'il eut remarqu cette circonstance, il quitta brusquement sa pierre, et s'avanant vers la jeune fille: Ma chre, dit-il d'un ton respectueux, vous gterez vos jolies proportions, si vous secouez ces tapis l toute seule. Laissez-moi vous aider. La jeune bonne, qui avait modestement affect de ne pas savoir qu'un gentleman tait si prt d'elle, se retourna au discours de Sam, dans l'intention (comme elle le dit plus tard elle-mme) de refuser l'offre d'un tranger, quand, au lieu de rpondre, elle tressaillit, recula et poussa un lger cri, qu'elle s'effora vainement de retenir. Sam n'tait gure moins boulevers: car dans la physionomie de la servante, la jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aime, la gentille bonne de M. Nupkins. Ah! Mary, ma chre! --Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens! Sam ne fit pas de rponse verbale cette plainte, et nous ne pouvons mme pas dire prcisment quelle rponse il fit. Seulement nous savons qu'aprs un court silence, Mary s'cria: Finissez donc, M. Weller! et que le chapeau de Sam tait tomb quelques instants auparavant, d'aprs quoi nous sommes disposs imaginer qu'un baiser, ou mme plusieurs, avaient t changs entre les deux parties. Pourquoi donc tes-vous venu ici? demanda Mary quand la conversation, ainsi interrompue, fut reprise. --Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma chre, rpondit Sam, permettant pour une fois sa passion de l'emporter sur sa vracit. --Et comment avez-vous su que j'tais ici? Qui peut vous avoir dit que j'tais entre chez d'autres matres Ipswich, et qu'ensuite ils taient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire a, M. Weller? --Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voil la question: qui peut me l'avoir dit? --Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas? --Oh! non, rpliqua Sam avec un branlement de tte solennel, ce n'est pas lui. --Il faut que ce soit la cuisinire? --Ncessairement. --Eh bien! qui est-ce qui se serait dout de a! --Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma chre (ici les manires de Sam devinrent extrmement tendres), Mary, ma chre, j'ai sur les bras une autre affaire trs-pressante. Il y a un ami de mon gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez? --Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens. --Bon! Il est dans un horrible tat d'amour, absolument confusionn, et tout sens dessus dessous. --Bah! s'cria Mary. --Oui, poursuivit Sam; mais a ne serait rien, si nous pouvions seulement trouver la jeune lady. Ici, avec beaucoup de digressions sur la beaut personnelle de Mary, et sur les indicibles tortures qu'il avait prouves pour son propre compte depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un rcit fidle de la situation prsente de M. Winkle. Par exemple, dit Mary, voil qui est drle! --Bien sr, reprit Sam; et moi, me voil ici, marchant toujours comme le juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le _turf_, et que vous connaissez peut-tre, Mary, ma chre? qui avait fait la gageure de marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour chercher cette miss Arabelle Allen. --Miss qui? demanda Mary avec grand tonnement. --Miss Arabelle Allen. --Bont du ciel! s'cria Mary en montrant la porte que le groom rechign avait ferme aprs lui. Elle est l, dans cette maison. Voil six semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a racont tout cela devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore. --Quoi! la porte ct de vous? --Prcisment. Sam se sentit tellement tourdi en apprenant cette nouvelle, qu'il se trouva oblig de prendre la taille de la jolie bonne pour se soutenir, et que plusieurs petits tmoignages d'amour s'changrent entre eux, avant qu'il ft suffisamment remis pour retourner au sujet de ses recherches. Eh bien! reprit-il la fin, si a n'enfonce pas les combats de coq, rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier secrtaire d'tat proposa la sant de madame la mairesse aprs dner. Juste la porte aprs! Moi, qui ai reu un message pour elle, et qui ai dj pass toute une journe, sans trouver moyen de le lui remettre! --Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne se promne dans le jardin que le soir, et seulement pendant quelques minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady. Sam rumina durant quelques instants, et la fin s'arrta au plan d'oprations que voici: il rsolut de revenir la brune, poque laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, tant admis par Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le mur, au-dessous des branches pendantes d'un norme poirier qui l'empcherait d'tre aperu de loin, puis, une fois l, il dlivrerait son message et tcherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une entrevue pour le lendemain la mme heure. Ayant conclu ces arrangements fort rapidement, il aida Mary secouer ses tapis durant si longtemps ngligs. Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal les secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que secouer, tant que les deux parties sont spares par toute la longueur du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en inventer. Mais quand on commence plier, et quand la distance diminue d'une moiti un quart, puis un huitime, puis un seizime, puis un trente-deuxime, si le tapis est assez long, cela devient extrmement prilleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent replis dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer qu' chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre. Les adieux termins, M. Weller alla se rgaler, avec modration, la taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu' la brune, fut introduit dans le jardin par Mary, et, ayant reu d'elle plusieurs admonestations concernant la sret de ses membres et de son cou, il monta dans le poirier et attendit l'arrive d'Arabelle. Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il commenait craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un lger bruit de pas, et, immdiatement aprs, aperut Arabelle elle-mme, qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut arrive presque au-dessous du poirier, Sam, qui dsirait lui indiquer doucement sa prsence, commena faire diverses rumeurs diaboliques, semblables celles qui seraient sans doute, naturelles une personne attaque la fois, ds son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la coqueluche. La jeune lady jeta un regard effray vers le lieu d'o partaient ces horribles sons, et ses alarmes n'tant nullement diminues en voyant un homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait alarm la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas prive de tous mouvements et ne l'avait pas force s'asseoir sur un banc, qui par bonheur se trouvait l. La voil qui s'en va, se disait Sam tout perplexe. Quelle vexation que ces jeunes cratures veulent toujours s'vanouir mal propos! Eh! jeune lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous! tait-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fracheur de l'air? ou quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu important savoir. Elle releva la tte et demanda d'une voix languissante: Qui est l? que me voulez-vous? --Chut! rpondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y blottissant dans le moindre espace possible; a n'est que moi, miss, a n'est que moi. --Le domestique de M. Pickwick? s'cria Arabelle avec vivacit. --Lui-mme, miss. Voil M. Winkle qu'est tout fait estomaqu de dsespoir. --Ah! fit Arabelle en s'approchant plus prs du mur. --Hlas! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait lui mettre la camisole de force la nuit dernire. Il n'a fait que rver toute la journe, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il veut tre.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de dsagrable! --Oh non! non, M. Weller! s'cria Arabelle en joignant les mains. --C'est l ce qu'il dit, miss, rpliqua Sam froidement. C'est un homme d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a tout appris du vilain magot en lunettes. --Mon frre! s'cria Arabelle qui la description de Sam rappelait des souvenirs de famille. --Je ne sais pas trop lequel est votre frre, miss. Est-ce le plus malpropre des deux? --Oui, oui, M. Weller! Continuez, dpchez-vous, je vous prie. --Eh bien! miss, il a tout appris par lui, et c'est l'opinion du gouverneur que, si vous ne le voyez pas trs-promptement, le carabin dont nous venons de parler recevra assez de plomb dans la tte, pour la dtriorer, si on veut jamais la conserver dans de l'esprit de vin. --Oh! ciel! que puis-je faire pour prvenir ces pouvantables querelles? --C'est la supposition d'un attachement antrieur qui est la cause de tout, miss. Vous feriez mieux de le voir. --Mais o? comment? s'cria Arabelle. Je ne puis quitter la maison toute seule, mon frre est si peu raisonnable, si injuste! Je sais combien il peut paratre trange que je vous parle ainsi, M. Weller, mais je suis malheureuse, bien malheureuse!... Ici la pauvre Arabelle se mit pleurer amrement, et Sam devint chevaleresque. C'est possible que a ait l'air trange, reprit-il avec une grande vhmence, mais tout ce que je puis dire, c'est que je suis dispos faire l'impossible pour arranger les affaires, et si a peut tre utile de jeter soit l'un soit l'autre des carabins par la fentre, je suis votre homme. En disant ceci, et pour intimer son empressement de se mettre l'ouvrage, Sam releva ses parements d'habit, au hasard imminent de tomber du haut en bas du mur, pendant cette manifestation. Quelque flatteuse que ft cette profession de dvouement, Arabelle refusa obstinment d'y avoir recours, au grand tonnement de l'hroque valet. Pendant quelque temps elle refusa, tout aussi courageusement, d'accorder M. Winkle l'entrevue demande par Sam d'une manire si pathtique; mais la fin, et lorsque la conversation menaait d'tre interrompue par l'arrive intempestive d'un tiers, elle lui donna rapidement entendre, avec beaucoup d'expressions de gratitude, qu'il ne serait pas impossible qu'elle se trouvt dans le jardin le lendemain, une heure plus tard. Sam comprit parfaitement la chose; et Arabelle, lui ayant accord un de ses plus doux sourires, s'loigna d'un pas leste et gracieux, laissant M. Weller dans une vive admiration de ses charmes, tant spirituels que corporels. Descendu sans encombre de sa muraille, Sam n'oublia pas de dvouer quelques minutes ses propres affaires, dans le mme dpartement; puis il retourna directement l'htel du Buisson, o son absence prolonge avait occasionn beaucoup de suppositions et quelques alarmes. Il faudra que nous soyons trs-prudents, dit M. Pickwick aprs avoir cout attentivement le rcit de Sam: non dans notre propre intrt, mais dans celui de la jeune lady. Il faudra que nous soyons trs-prudents. --Nous? s'cria M. Winkle avec une emphase marque. Le ton de cette observation arracha M. Pickwick un coup d'oeil d'indignation momentane, mais qui fut remplac presque aussitt par son expression de bienveillance accoutume, lorsqu'il rpondit: Oui, _nous_, monsieur! Je vous accompagnerai. --Vous? s'cria M. Winkle. --Moi, reprit M. Pickwick d'un ton doux. En vous accordant cette entrevue, la jeune lady a fait une dmarche naturelle, peut-tre, mais trs-imprudente. Si je m'y trouve prsent, moi qui suis un ami commun, et assez vieux pour tre le pre de l'un et de l'autre, la voix de la calomnie ne pourra jamais s'lever contre elle, par la suite. En parlant ainsi, la contenance de M. Pickwick s'illumina d'une honnte satisfaction de sa propre prvoyance. M. Winkle fut touch de cette preuve dlicate de respect donne par M. Pickwick sa jeune protge. Il saisit la main du philosophe avec un sentiment qui tenait de la vnration. Vous y viendrez? lui dit-il. --Oui, rpliqua M. Pickwick. Sam, vous prparerez mon paletot et mon chle, et vous aurez soin de faire venir une voiture la porte, demain soir un peu avant l'heure ncessaire, afin que nous soyons srs d'arriver temps. Sam toucha son chapeau en signe d'obissance et se retira pour faire les prparatifs de l'expdition. La voiture fut ponctuelle l'heure dsigne, et aprs avoir install M. Pickwick et M. Winkle dans l'intrieur, Sam se plaa sur le sige ct du cocher. Ils descendirent comme ils taient convenus, environ un quart de mille du lieu du rendez-vous, et, ordonnant au cocher d'attendre leur retour, firent le reste du chemin pied. C'est dans cette priode de leur entreprise que M. Pickwick, avec plusieurs sourires et divers autres signes d'un grand contentement intrieur, tira d'une de ses poches une lanterne sourde dont il s'tait pourvu spcialement pour cette occasion. Tout en marchant, il en expliquait M. Winkle la grande beaut mcanique, l'immense surprise du peu de passants qu'ils rencontraient. Je m'en serais mieux trouv si j'avais eu quelque chose de la sorte dans ma dernire expdition nocturne, au jardin de la pension, eh! eh! Sam? dit-il en se tournant avec bonne humeur vers son domestique qui marchait derrire lui. --Trs-jolies choses quand on connat la manire de s'en servir, monsieur. Mais si on ne veut pas tre vu, je crois qu'elles sont plus utiles quand la chandelle est teinte. M. Pickwick fut apparemment frapp de la remarque de Sam, car il mit la lanterne dans sa poche, et ils continurent marcher en silence. Par ici, monsieur, murmura Sam. Laissez-moi vous conduire. Voici la ruelle, monsieur. Ils entrrent dans la ruelle, et comme elle tait passablement noire, M. Pickwick, pour voir le chemin, tira deux ou trois fois sa lanterne, et jeta devant eux une petite chappe de lumire fort brillante d'environ un pied de diamtre. C'tait extrmement joli regarder; mais cela ne semblait avoir d'autre effet que de rendre plus obscures les tnbres environnantes. la fin, ils arrivrent la grosse pierre, sur laquelle Sam fit asseoir son matre et M. Winkle, tandis qu'il allait faire une reconnaissance, et s'assurer que Mary les attendait. Aprs une absence de huit ou dix minutes, Sam revint dire que la porte tait ouverte et que tout paraissait tranquille. M. Pickwick et M. Winkle, le suivant d'un pas lger, se trouvrent bientt dans le jardin, et l tout le monde se prit dire: Chut! chut! un assez grand nombre de fois; mais cela tant fait, personne ne sembla plus avoir une ide distincte de ce qu'il fallait faire ensuite. Miss Allen est-elle dj dans le jardin, Mary? demanda M. Winkle fort agit. --Je n'en sais rien, monsieur, rpondit la jolie bonne. La meilleure chose faire, c'est que M. Weller vous donne un coup d'paule dans l'arbre, et peut-tre que monsieur Pickwick aura la bont de voir si personne ne vient dans la ruelle pendant que je monterai la garde l'autre bout du jardin. Seigneur! qu'est-ce que cela? --Cette satane lanterne causera notre malheur tous! s'cria Sam aigrement. Prenez garde ce que vous faites, monsieur; vous envoyez un tremblement de lumire, droit dans la fentre du parloir. --Pas possible!... dit M. Pickwick, en dtournant brusquement sa lanterne. Je ne l'ai pas fait exprs. --Maintenant, vous illuminez la maison voisine, monsieur. --Bont divine!... s'cria M. Pickwick en se dtournant encore. --Voil que vous clairez l'curie, et l'on croira que le feu y est. Fermez la cloison, monsieur; est-ce que vous ne pouvez pas? --C'est la lanterne la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontrez dans toute ma vie! s'cria M. Pickwick, grandement abasourdi par les effets pyrotechniques qu'il avait produits sans le vouloir. Je n'ai jamais vu de rflecteur si puissant. --Il sera trop puissant pour nous, si vous le tenez flambant de cette manire ici, monsieur, rpliqua Sam, comme M. Pickwick, aprs d'autres efforts inutiles, parvenait fermer la coulisse. J'entends les pas de la jeune lady, monsieur Winkle, monsieur, oup l! --Arrtez, arrtez!... dit M. Pickwick. Je veux lui parler d'abord; aidez-moi, Sam. --Doucement, monsieur, rpondit Sam en plantant sa tte contre le mur et faisant une plate-forme de son dos. Montez sur ce pot de fleur ici, monsieur. Allons maintenant, oup! --J'ai peur de vous blesser, Sam. --Ne vous inquitez pas, monsieur. Aidez-le monter, monsieur Winkle. Allons, monsieur, allons! voil le moment. Sam parlait encore, et dj M. Pickwick tait parvenu lui grimper sur le dos, par des efforts presque surnaturels chez un gentleman de son ge et de son poids. Ensuite Sam se redressa doucement, et M. Pickwick, s'accrochant au sommet du mur, tandis que M. Winkle le poussait par les jambes, ils parvinrent de cette faon amener ses lunettes juste au niveau du chaperon. Ma chre, dit M. Pickwick, en regardant par-dessus le mur et en apercevant de l'autre ct Arabelle, n'ayez pas peur ma chre, c'est seulement moi. --Oh! je vous en supplie, monsieur Pickwick, allez-vous-en! Dites-leur de s'en aller; je suis si effraye! Cher monsieur Pickwick, ne restez pas l; vous allez tomber et vous tuer, j'en suis sre. --Allons, ma chre enfant, ne vous alarmez pas, reprit M. Pickwick d'un ton encourageant. Il n'y a pas le plus petit danger, je vous assure. Tenez-vous ferme, Sam, continua-t-il en regardant en bas. --Tout va bien, monsieur, rpliqua Sam. Cependant ne soyez pas plus long qu'il ne faut, si a vous est gal; vous tes un brin pesant, monsieur. --Encore un seul instant, Sam. Je dsirais seulement vous apprendre, ma chre, que je n'aurais pas permis mon jeune ami de vous voir de cette manire clandestine, si la situation dans laquelle vous tes place lui avait laiss une autre alternative. Mais, de peur que l'inconvenance de cette dmarche ne vous caust quelque dplaisir, j'ai voulu vous faire savoir que je suis prsent. Voila tout, ma chre. --En vrit, monsieur Pickwick, je vous suis trs-oblige pour votre bont et votre prvoyance, rpondit Arabelle en essuyant ses larmes avec son mouchoir. Elle en aurait dit bien davantage, sans doute, si la tte de M. Pickwick n'avait pas soudainement disparu, en consquence d'un faux pas qu'il avait fait sur l'paule de Sam, et grce auquel il se trouva tout coup sur la terre. Cependant il fut remis sur ses pieds en un moment, et, disant M. Winkle de se hter de terminer son entrevue, il courut au bout de la ruelle pour monter la garde avec tout le courage et l'ardeur d'un jeune homme. M. Winkle, inspir par l'occasion, fut sur le mur en un clin d'oeil; il s'y arrta nanmoins pour engager Sam prendre soin de son matre. Soyez tranquille, monsieur, je m'en charge. --O est-il, que fait-il, Sam? --Dieu bnisse ses vieilles gutres! rpliqua Sam en regardant vers la porte du jardin. Il monte la garde dans la ruelle avec sa lanterne sourde, comme un aimable Mandrin. Je n'ai jamais vu une si charmante crature de mes jours. Dieu me sauve! si je n'imagine pas que son coeur doit tre venu au monde vingt-cinq ans aprs son corps, pour le moins. M. Winkle n'tait pas rest pour entendre l'loge de son ami; il s'tait prcipit bas du mur, il s'tait jet aux pieds d'Arabelle, et plaidait la sincrit de sa passion avec une loquence digne de M. Pickwick lui-mme. Pendant que ces choses se passaient en plein air, un gentleman d'un certain ge, et fort distingu dans les sciences, tait assis dans sa bibliothque, deux ou trois maisons plus loin et s'occupait crire un trait philosophique, adoucissant de temps en temps son gosier et son travail avec un verre de Bordeaux, qui rsidait ct de lui dans une bouteille vnrable. Pendant les agonies de la composition, le savant gentleman regardait quelquefois le tapis, quelquefois le plafond, quelquefois la muraille; et quand ni le tapis, ni le plafond, ni la muraille ne lui donnaient le degr ncessaire d'inspiration, il regardait par la fentre. Dans une de ces dfaillances de l'invention, notre savant observait avec abstraction les tnbres extrieures, lorsqu'il fut trangement surpris en remarquant une lumire trs-brillante qui glissait dans les airs, une petite distance du sol, et qui s'vanouit presque instantanment. Au bout de quelques secondes, le phnomne s'tait rpt, non pas une fois, ni deux, mais plusieurs. la fin, le savant dposa sa plume, et commena chercher quelle pouvait tre la cause naturelle de ces apparences. Ce m'taient point des mtores, elles luisaient trop bas; ce n'taient pas des vers luisants, elles brillaient trop haut. Ce n'taient point des feux follets, ce n'taient point des mouches phosphoriques, ce n'taient point des feux d'artifice; que pouvait-ce donc tre? Quelque jeu de la nature, tonnant, extraordinaire, qu'aucun philosophe n'avait jamais vu auparavant; quelque chose que lui seul tait destin dcouvrir, et qui, recueilli par lui pour le bnfice de la postrit, devait immortaliser son nom. Plein de ces ides, le savant saisit de nouveau sa plume, et confia au papier la description exacte et minutieuse de ces apparitions sans exemple, avec la date, le jour, l'heure, la minute, la seconde prcise o elles avaient t visibles. C'taient les premiers matriaux d'un volumineux trait, plein de grandes recherches et de science profonde, qui devait tonner toutes les socits mtorologiques des contres civilises. Enivr par la contemplation de sa future grandeur, le savant se renversa dans son fauteuil. La mystrieuse lumire reparut, plus brillante que jamais, dansant, en apparence, du haut en bas de la ruelle, passant d'un ct l'autre, et se mouvant dans une orbite aussi excentrique que celle des comtes elles-mmes. Le savant tait garon: ne pouvant appeler sa femme pour l'tonner, il tira la sonnette et fit venir son domestique. Pruffie, lui dit-il, il y a cette nuit dans l'air quelque chose de bien extraordinaire. Avez-vous vu cela? Et il montrait, par la fentre, les rayons lumineux qui venaient de reparatre. --Oui, monsieur. --Et qu'en pensez-vous, Pruffie? --Ce que j'en pense, monsieur? --Oui. Vous avez t lev la campagne; savez-vous quelle est la cause de ces lumires? La savant attendait en souriant une rponse ngative. Monsieur, dit-il la fin, j'imagine que ce sont des voleurs. --Vous tes un sot! Vous pouvez retourner en bas. --Merci, monsieur, rpondit Pruffie; et il s'en alla. Cependant le savant tait cruellement tourment par l'ide que son profond trait serait infailliblement perdu pour le monde, si l'hypothse de l'ingnieux M. Pruffie n'tait pas touffe ds sa naissance. Il mit donc son chapeau et descendit doucement dans son jardin, dtermin tudier fond le mtore. Or, quelque temps avant que le savant ft descendu dans son jardin, M. Pickwick, croyant entendre venir quelqu'un, avait couru jusqu'au fond de la ruelle, le plus vite qu'il avait pu, pour communiquer une fausse alerte, et, dans sa course rapide, avait de temps en temps tir la coulisse de sa lanterne sourde pour viter de tomber dans le foss. Aussitt que cette alerte eut t donne, M. Winkle regrimpa sur son mur, Arabelle courut dans sa maison, la porte du jardin fut ferme, et nos trois aventuriers s'en revenaient, de leur mieux, le long de la ruelle, quand ils furent effrays par le bruit que faisait le savant en ouvrant la porte de son jardin. Halte! murmura Sam, qui marchait en avant, bien entendu. Montrez la lumire juste une seconde, monsieur. M. Pickwick fit ce qui lui tait demand, et Sam voyant une tte d'homme qui s'avanait avec prcaution, environ deux pieds de la sienne, lui donna de son poing ferm une lgre tape qui lui fit sonner le creux contre la grille; puis, ayant accompli cet exploit avec grande promptitude et dextrit, il prit M. Pickwick sur son dos et suivit M. Winkle le long de la ruelle, avec une rapidit vritablement tonnante, vu le poids dont il tait charg. Monsieur, demanda-t-il son matre, quand il fut arriv au bout, avez-vous repris votre respire? --Tout fait... tout fait maintenant, rpliqua M. Pickwick. --Allons! pour lors, reprit Sam en remettant le philosophe sur ses pieds, venez entre nous, monsieur; pas plus d'un demi-mille courir. Imaginez que vous gagnez un prix, et en route! Ainsi encourag, M. Pickwick fit le meilleur usage possible de ses jambes, et l'on peut assurer avec confiance que jamais une paire de gutres noires n'arpenta le terrain plus lestement que ne le firent les gutres de M. Pickwick dans cette occasion mmorable. La voiture attendait, les chevaux taient frais, la route bonne et le cocher bien dispos. Toute la troupe arriva saine et sauve l'htel avant que M. Pickwick et eu le temps de reprendre haleine. Entrez tout de suite, monsieur, dit Sam en aidant son matre descendre. Ne restez pas une seconde dans la rue aprs cet exercice ici. Je vous demande pardon, monsieur, continua-t-il, en touchant son chapeau, M. Winkle qui descendait de la voiture. J'espre qui n'y a pas d'attachement antrieur? M. Winkle serra la main de son humble ami, et lui dit l'oreille: Tout va bien, Sam; parfaitement bien! cette annonce, M. Weller, en signe d'intelligence, frappa trois coups distincts sur son nez, sourit, cligna de l'oeil, et monta l'escalier, avec une physionomie qui exprimait la satisfaction la plus vive. Quant au savant gentleman de la ruelle, il dmontra, dans un admirable trait, que ces tonnantes lumires taient des effets de l'lectricit, et il le prouva clairement, en dtaillant comment un clair blouissant avait dans devant ses yeux, lorsqu'il avait mis la tte hors de sa porte, et comment il avait reu un choc qui l'avait tourdi pendant un grand quart d'heure. Grce cette dmonstration, qui charma toutes les socits savantes de l'univers, il fut toujours considr, depuis lors, comme une des lumires de la science. CHAPITRE XI. O l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scne du grand drame de la vie. Le reste du temps que M. Pickwick avait destin son sjour Bath s'coula sans rien amener de remarquable. Le terme de la Trinit commenait, et avant que sa premire semaine ft acheve, M. Pickwick, revenu Londres, avec ses amis, tait all s'tablir dans ses anciens quartiers, l'htel de _George-et-Vautour_. Trois jours aprs leur arrive, juste au moment o les horloges de la cit sonnaient individuellement neuf heures du matin, et collectivement environ neuf cents heures, Sam tait en train de prendre l'air dans la cour, lorsqu'il vit s'arrter devant la porte de l'htel une trange sorte de vhicule, frachement peint, hors duquel sauta lgrement une trange sorte de gentleman, qui semblait fait pour le vhicule, comme le vhicule semblait fait pour lui, et qui donna les rnes un gros homme assis auprs de lui. Ce vhicule n'tait pas exactement un tilbury, et n'tait pas non plus un phaton. Ce n'tait pas ce qu'on appelle vulgairement un dog-cart, ni une carriole, ni un cabriolet; et cependant il participait du caractre de chacune de ces machines. La caisse tait peinte en jaune clair, sur lequel se dtachaient, en noir, les rayons et les jantes des roues. Le conducteur tait assis, suivant le style classique, sur des coussins empils environ deux pieds au-dessus du dossier. Le cheval tait un animal bai, d'assez bonne tournure, mais ayant nanmoins un air de mauvais ton et de mauvais sujet la fois, qui s'accordait admirablement avec le vhicule et avec son matre. Le matre lui-mme tait un homme d'une quarantaine d'annes, ayant des cheveux et des favoris noirs, soigneusement peigns. Il tait vtu d'une manire singulirement recherche, et couvert d'une quantit de bijoux, tous environ trois fois plus grands que ceux qui sont ports ordinairement par un gentleman. Pour couronner le tout, il tait envelopp d'une grosse redingote long poils. Aussitt qu'il fut descendu, il fourra sa main gauche dans l'une des poches de sa redingote, tandis qu'avec sa main droite, il tirait d'une autre poche un foulard trs-brillant, dont il se servit pour pousseter trois grains de poussire sur ses bottes, et qu'il garda ensuite, en le froissant dans sa main, pour traverser la cour d'un air fendant. Pendant que ce personnage descendait de voiture, Sam remarqua qu'un autre homme, vtu d'une vieille redingote brune, veuve de plusieurs boutons, et qui, jusque l, tait rest flner de l'autre ct de la rue, la traversa et se tint immobile non loin de la porte. Ayant plus d'un soupon sur le but de la visite du premier gentleman, Sam le prcda l'entre de l'htel, et, se retournant brusquement, se planta au centre de la porte. Allons! mon garon, dit le gentleman d'un ton imprieux, en essayant en mme temps de pousser Sam. Allons! monsieur. Qu'est-ce que c'est? rpliqua Sam, en lui rendant sa bousculade avec les intrts composs. Allons, allons! mon garon, a ne prend pas avec moi, rtorqua l'tranger, en levant la voix et en devenant tout blanc. Ici, Smouch. --Ben! quoi qui gnia, grommela l'homme la redingote brune, qui pendant ce court dialogue s'tait graduellement avanc dans la cour. C'est ce jeune homme qui fait l'insolent, dit le principal, en poussant Sam de nouveau. Oh, pas de btises! gronda Smouch, en bourrant Sam beaucoup plus fort. Ce compliment eut le rsultat qu'en attendait l'habile M. Smouch: car tandis que Sam, empress d'y rpondre, le froissait contre la porte, le principal se faufilait, et pntrait jusqu'au bureau. Sam l'y suivit immdiatement, aprs avoir chang avec M. Smouch quelques arguments, composs principalement d'pithtes. Bonjour, ma chre, dit le principal, en s'adressant la jeune personne du bureau, avec une aisance de dtenu libr. O est la chambre de M. Pickwick, ma chre? --Conduisez-le, dit la jeune lady au garon, sans daigner jeter un second coup d'oeil au fashionable. Le garon se mit en route, suivi du personnage; Sam venait derrire, et tant le long de l'escalier se soulageait par d'innombrables gestes de dfi et de mpris suprme, la grande satisfaction des domestiques et des autres spectateurs de cette scne. M. Smouch, qui tait troubl par une grosse toux, resta en bas, et expectora dans le passage. M. Pickwick tait profondment endormi dans son lit, quand ce visiteur matinal entra dans sa chambre, toujours suivi par Sam. Le bruit de cette intrusion le rveilla. De l'eau pour ma barbe, Sam, dit-il sans ouvrir les yeux. Oui, oui, nous allons vous faire la barbe, M. Pickwick, dit l'tranger, en tirant un des rideaux du lit. J'ai un mandat d'arrt contre vous, la requte de Bardell. Voici le _warrant_, lanc par la cour des _common pleas_; et voil ma carte. Je suppose que vous viendrez chez moi? En parlant ainsi, l'officier du shriff, car tel tait son titre, donna une tape amicale sur l'paule de M. Pickwick, puis il jeta sa carte sur la courte-pointe, et tira de la poche de son gilet un cure-dents, en or. Namby est mon nom, poursuivit-il, pendant que M. Pickwick aveignait ses lunettes de dessous son traversin, et les mettait sur son nez pour lire la carte. Namby, Bell Aley, Coleman Street. En cet endroit, Sam qui avait eu jusque-l les yeux fixs sur le chapeau luisant de M. Namby, l'interrompit: tes-vous quaker[12]? lui demanda-t-il. [Footnote 12: Les _quakers_ gardent leur chapeau en certaines occasions o d'autres se croient tenus de l'ter.] Je vous ferai connatre ce que je suis, avant de vous quitter, rpondit l'officier indign. Je vous apprendrai la politesse, mon garon, un de ces beaux matins. --Merci, rpliqua Sam. J'en ferai autant pour vous, tout de suite. tez vot' chapeau. En parlant ainsi, Sam envoyait, d'un revers de main, le chapeau de M. Namby l'autre bout de la chambre, et cela avec tant de violence, que peu s'en fallut qu'il n'y fit voler le cure-dents d'or par-dessus le march. Observez cela, M. Pickwick, s'cria l'officier dconcert, en reprenant haleine. J'ai t attaqu dans votre chambre, par votre domestique, dans l'exercice de mes fonctions. J'ai des craintes personnelles, je vous prends tmoin. --Ne soyez tmoin de rien, monsieur, interrompit Sam, fermez vos yeux solidement, monsieur! Je le jetterais volontiers par la fentre; seulement il ne tomberait pas assez loin, cause du plomb. --Sam! s'cria M. Pickwick d'une voix mcontente, pendant que son domestique faisait diverses dmonstrations d'hostilits, si vous dites une autre parole, si vous causez le moindre trouble cette personne, je vous renvoie sur-le-champ. --Mais, monsieur.... --Taisez-vous et ramassez ce chapeau. Malgr la svre rprimande de son matre, Sam refusa positivement de relever le chapeau; et comme l'officier du _shrif_ tait press, il condescendit le ramasser lui-mme. Ce ne fut pas, toutefois, sans lancer contre Sam un dluge de menaces, que celui-ci recevait avec la plus grande tranquillit, se contentant de faire observer que si M. Namby voulait avoir la bont de remettre son chapeau sur sa tte, il le lui enverrait aux grandes Indes. M. Namby, pensant qu'une telle opration produirait peut-tre quelques inconvnients pour lui-mme, ne voulut pas exposer son adversaire une trop forte tentation, et bientt aprs appela Smouch. L'ayant inform que la capture tait faite, et qu'il n'avait plus qu' attendre jusqu' ce que le prisonnier et fini de s'habiller, Namby s'en fut en se pavanant et remonta dans son vhicule. Smouch ayant pri M. Pickwick de _ne pas s'endormir_, tira une chaise auprs de la porte et y resta assis jusqu' ce que notre hros et fini de s'habiller. Sam fut alors dpch pour amener une voiture de place, dans laquelle le triumvirat se rendit Coleman-Street. Le trajet n'tait pas long, heureusement; car, outre que M. Smouch n'tait pas dou d'une conversation fort enchanteresse, sa socit tait rendue dcidment dsagrable, dans un espace limit, par la faiblesse physique laquelle nous avons fait allusion plus haut. La voiture ayant tourn dans une rue trs-sombre et trs-troite, s'arrta devant une maison dont toutes les fentres taient grilles. La muraille en tait dcore du nom et du titre de _Namby, officier des shrifs de Londres_. La porte intrieure ayant t ouverte, au moyen d'une norme clef, par un gentleman qui pouvait passer pour un frre jumeau nglig de M. Smouch, M. Pickwick fut introduit dans la salle du caf. Cette salle du caf tait principalement remarquable par du sable frais, qui jonchait le plancher, et par une odeur de tabac qui parfumait l'air. M. Pickwick salua en entrant, trois personnes qui s'y trouvaient, et ayant envoy Sam pour chercher M. Perker, se retira dans un coin obscur, et de l regarda avec quelque curiosit ses nouveaux compagnons. Un de ceux-ci tait un jeune garon de dix-neuf ou vingt ans, qui, quoiqu'il ft peine dix heures du matin, buvait de l'eau et du genivre, et fumait un cigare, amusements auxquels il devait avoir dvou presque constamment les deux ou trois dernires annes de sa vie, en juger par sa contenance enflamme. En face de lui, et s'occupant attiser le feu avec le bout de sa botte droite, se trouvait un jeune homme, d'environ trente ans, pais, vulgaire, au visage jaune, la voix dure, et possdant videmment cette connaissance du monde et cette sduisante libert de manires qui s'acquiert dans les salles de billards et les estaminets de bas tage. Le troisime prisonnier tait un homme d'un certain ge, vtu d'un trs-vieil habit noir. Son visage tait ple et hagard, et il parcourait incessamment la chambre, s'arrtant de temps en temps pour regarder par la fentre avec beaucoup d'inquitude, comme s'il et attendu quelqu'un. Aprs quoi il recommenait marcher. Vous feriez mieux d'accepter mon rasoir ce matin, M. Ayresleigh, dit l'homme qui attisait le feu, en clignant de l'oeil son ami, le jeune garon. --Non, je vous remercie, je n'en aurai pas besoin. Je compte bien tre dehors avant une heure ou deux, rpliqua l'autre avec prcipitation; puis allant, une fois de plus, la fentre, et revenant encore dsappoint, il soupira profondment et quitta la chambre. Les deux autres poussrent des clats de rire bruyants. Eh bien, je n'ai jamais vu une farce comme cela! dit le gentleman qui avait offert le rasoir, et dont le nom paraissait tre Price. Jamais! Il confirma cette assertion par un juron, et recommena rire; en quoi il fut imit par le jeune garon qui le regardait videmment comme un modle accompli. Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M. Pickwick, que ce bonhomme-l, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point encore ras une fois? Il se croit si sr de sortir avant une demi-heure, qu'il aime autant attendre qu'il soit rentr chez lui. --Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il rellement quelques chances de se tirer d'affaire? --Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas a pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici dix ans. En parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un instant aprs il tira la sonnette. Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au domestique, qui, par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un nourrisseur banqueroutier et un bouvier en tat d'insolvabilit. Un verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais crire mon pre, et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable d'entortiller le vieux. Il est inutile de dire que le jeune homme se pma, en entendant ce discours factieux. Voil la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser abattre; c'est amusant, hein? --Fameux! dit le jeune gentleman. --Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez vu le monde? --Un peu! rpliqua le jeune homme. Il l'avait regard travers les vitres malpropres d'un estaminet. M. Pickwick n'tait pas mdiocrement dgot par ce dialogue, aussi bien que par l'air et les manires des deux tres qui l'changeaient. Il allait demander s'il n'tait pas possible d'avoir une chambre particulire, lorsqu'il vit entrer deux ou trois trangers, d'une apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son cigare dans le feu, et dit tout bas M. Price qu'ils taient venus pour le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, auprs d'une table, l'autre bout de la chambre. Il paratrait cependant qu'on ne tirait pas le jeune homme _d'affaire_ aussi promptement qu'il l'avait imagin; car il s'en suivit une trs-longue conversation, dont M. Pickwick ne put s'empcher d'entendre certains passages, concernant une conduite dissolue et des pardons rpts. la fin, le plus vieux des trois trangers fit des allusions fort distinctes une certaine rue Whitecross[13], au nom de laquelle le jeune gentleman, malgr son aplomb et sa connaissance du monde, appuya sa tte sur la table, et se mit sangloter cruellement. [Footnote 13: Rue o se trouve la prison pour dettes.] Trs-satisfait d'avoir vu si soudainement rabaisser le ton et abattre la valeur du jeune homme, M. Pickwick tira la sonnette, et fut conduit, sur sa requte, dans une chambre particulire, garnie d'un tapis, d'une table, de plusieurs chaises, d'un buffet, d'un sofa, et orne d'une glace et de plusieurs vieilles gravures. L, tandis que son djeuner s'apprtait, il eut l'avantage d'entendre Mme Namby toucher au piano, au-dessus de sa tte, et quand le djeuner arriva, M. Perker arriva aussi. Ah! ah! mon cher monsieur, dit le petit avou; coffr la fin, eh? Allons, allons! je n'en suis pas trs-fch, parce que vous allez voir l'absurdit de cette conduite. J'ai not le montant des frais taxs et des dommages, et nous ferons bien de rgler cela, sans perdre de temps. Namby doit-tre revenu l'heure qu'il est. Qu'en dites-vous, mon cher monsieur? Voulez-vous crire un mandat, ou bien aimez-vous mieux m'en charger? En disant ceci, Perker se frottait les mains, avec une gaiet affecte; mais, ayant observ la contenance de M. Pickwick, il ne put s'empcher de jeter vers Sam un regard dcourag. Perker, dit M. Pickwick, je vous prie de ne plus me parler de cela. Je ne vois aucun avantage rester ici; ainsi j'irai la prison ce soir. --Vous ne pouvez pas aller Whitecross, mon cher monsieur, s'cria le petit homme; impossible! Il y a soixante lits par dortoir, et les grilles sont fermes seize heures sur vingt-quatre. --J'aimerais mieux aller dans quelque autre prison, si je le puis, rpondit M. Pickwick. Si non, je m'arrangerai le mieux que je pourrai de celle-l. --Vous pouvez aller la prison de Fleet-Street, mon cher monsieur; si vous tes dtermin aller quelque part. --C'est cela. J'irai aussitt que j'aurai fini mon djeuner. --Doucement, doucement, mon cher monsieur, dit le brave homme de petit avou. Il n'est pas besoin d'aller si vite dans un endroit dont tous les autres hommes sont si empresss de sortir. Il faut d'abord que nous ayons un _habeas corpus_. Il n'y aura pas de juges aux chambres avant quatre heures de l'aprs-midi; il faudra que vous attendiez jusque-l. --Trs-bien, dit M. Pickwick, avec une patience inbranlable. Alors nous mangerons une ctelette ici, deux heures. Occupez-vous-en, Sam, et dites qu'on soit ponctuel. M. Pickwick demeurant immuable, malgr les remontrances et les arguments de Perker, les ctelettes parurent, et disparurent en temps utile. Ensuite on attendit pendant une heure ou deux M. Namby, qui avait des personnes distingues dner, et ne pouvait se dranger, sous aucun prtexte. Enfin notre philosophe monta avec lui et M. Perker dans une voiture qui les transporta _Chancery-lane_. Il y avait deux juges de service _Serjeants' Inn_, l'un du banc du roi, l'autre des _common pleas_; et s'il fallait en croire la foule de clercs qui allaient et venaient avec des paquets de papiers, il devait passer par leurs mains une immense quantit d'affaires. Lorsque M. Pickwick et ses acolytes eurent atteint la basse arcade qui forme l'entre de _Serjeants' Inn_, Perker fut retenu, pendant quelques moments, pour parlementer avec le cocher, concernant le prix de la course et la monnaie, et M. Pickwick, se mettant de ct pour tre hors du courant d'individus qui entraient, regarda autour de lui avec curiosit. Les personnages qui attiraient le plus son attention, taient trois ou quatre hommes d'une tournure la fois prtentieuse et misrable. Ils touchaient leur chapeau devant la plupart des avous qui passaient, et semblaient tre l pour quelque affaire, dont M. Pickwick ne pouvait deviner la nature. C'taient des individus fort curieux observer. L'un tait grand et boiteux, avec un habit noir rp et une cravate blanche; un autre tait un gros courtaud, galement vtu de noir, mais dont la cravate, jadis noire, avait une teinte rougetre; un troisime tait un drle de corps, la tournure avine, la face bourgeonne. Ils se promenaient aux alentours, les mains derrire le dos, et quelquefois, d'un air empress, ils murmuraient deux ou trois mots l'oreille des personnes qui passaient auprs d'eux avec des paquets de papiers. M. Pickwick se souvint de les avoir souvent remarqus sous l'arcade, lorsqu'il se promenait par-l, et il prouva une vive curiosit de savoir quelle branche de la chicane appartenaient ces flneurs peu distingus. Il allait le demander Namby, qui tait rest auprs de lui, et qui s'occupait sucer un large anneau d'or, dont son petit doigt tait dcor, lorsque Perker revint avec empressement leur dire qu'il n'y avait pas de temps perdre, et se dirigea vers l'intrieur de la maison. M. Pickwick se disposait le suivre, lorsque le boiteux s'approcha de lui, toucha poliment son chapeau, et lui tendit une carte crite la main. Notre excellent ami, ne voulant pas contrister cet inconnu par un refus, accepta gracieusement sa carte, et la dposa dans la poche de son gilet. Nous y voil, dit Perker, en se retournant, pour voir si ses compagnons taient auprs de lui, avant d'entrer dans les bureaux. Par ici, mon cher monsieur. Eh! qu'est-ce que vous voulez? Cette dernire question tait adresse au boiteux, qui s'tait joint leur socit, sans que M. Pickwick l'et remarqu. Pour toute rponse le boiteux toucha de nouveau son chapeau, avec la plus grande politesse, et montra le philosophe. Non, non, dit Perker avec un sourire; nous n'avons pas besoin de vous, mon cher ami. --Je vous demande pardon, monsieur, dit le boiteux. Le gentleman a pris ma carte. J'espre que vous m'emploierez, monsieur. Le gentleman m'a fait un signe. Je consens tre jug par le gentleman lui-mme. Vous m'avez fait un signe, monsieur. --Bah, bah! folie. Vous n'avez fait de signe personne, Pickwick? C'est une erreur, c'est une erreur. --Ce monsieur m'a tendu sa carte, rpliqua M. Pickwick, en la sortant de la poche de son gilet. Je l'ai accepte, comme il paraissait le dsirer. Au fait j'avais quelque curiosit de la regarder quand j'en aurais le loisir. Je.... Le petit avou clata de rire, et rendant la carte au boiteux l'informa que c'tait une erreur. Ensuite, pendant que cet homme s'en allait, de mauvaise humeur, il dit demi-voix M. Pickwick que c'tait simplement une caution. Une quoi? s'cria M. Pickwick. --Une caution. --Une caution! --Oui, mon cher monsieur, il y en une demi-douzaine ici. Ils vous servent de caution, n'importe pour quelle somme, et ne prennent pour cela qu'une demi-couronne. Un curieux mtier, hein? dit Perker, en se rgalant d'une prise de tabac. --Quoi! s'cria M. Pickwick, renvers par cette dcouverte, dois-je entendre que ces hommes se font un revenu en se parjurant devant les juges du pays, au taux d'une demi-couronne par crime! --H! h! Quant au parjure, je n'en sais trop rien, mon cher monsieur; c'est un mot svre, mon cher monsieur; trs-svre. Il y a l une notion lgale, rien de plus. Ayant dit ceci, l'avou sourit, haussa les paules, prit une seconde pince de tabac, et entra dans le bureau du clerc du juge. C'tait une chambre d'une apparence essentiellement malpropre, dont le plafond tait bas et les murs couverts de vieilles boiseries. Elle tait si mal claire que, quoiqu'il ft grand jour au dehors, des chandelles de suif brlaient sur les bureaux. l'une des extrmits ouvrait une porte qui conduisait dans le cabinet du juge, et autour de laquelle se trouvaient runis une nue d'avous et de clercs, qui y taient introduits par ordre. Chaque fois que cette porte s'ouvrait pour laisser sortir un groupe, un autre groupe se prcipitait pour entrer. Et comme ceux qui avaient vu le juge mlaient des discussions assez intimes aux bruyants dialogues de ceux qui ne l'avaient point encore vu, il en rsultait un tapage aussi immense qu'il est possible de l'imaginer dans un espace aussi rtrci. Cependant ces conversations n'taient point le seul bruit qui fatigut les oreilles. Debout sur une bote, derrire une barre de bois, l'autre bout de la chambre, tait un clerc arm de lunettes, qui recevait les attestations; et de temps en temps un autre clerc en emportait de gros paquets dans le cabinet du juge, pour les lui faire signer. Il y avait un trs-grand nombre de clercs d'avous qui devaient prter serment; et, comme il tait moralement impossible de le leur faire prter tous en mme temps, les efforts de ces gentlemen pour se rapprocher du clerc aux lunettes taient semblables ceux de la foule qui assige la porte du parterre d'un thtre, lorsque sa trs-gracieuse Majest l'honore de sa prsence. Un autre fonctionnaire exerait de temps en temps la force de ses poumons appeler le nom de ceux qui avaient prt serment, afin de leur rendre leurs attestations lorsque celles-ci avaient t signes par le juge, ce qui occasionnait de nouvelles luttes; et, toutes ces choses, se passant en mme temps, donnaient naissance autant de hourvari qu'en puisse dsirer la personne la plus active. Il y avait encore une autre classe d'individus qui n'taient pas moins bruyants, c'taient ceux qui venaient pour assister des confrences demandes par leurs patrons. L'avou de la partie adverse pouvait ou non s'y rendre, son choix; et les clercs en question n'avaient pas d'autre affaire que de crier de temps en temps le nom de l'avou adverse, afin de s'assurer qu'il ne se trouvait pas l. Par exemple, tout auprs du sige o s'tait assis M. Pickwick, se tenaient appuys contre la muraille deux clercs, dont l'un avait une voix de basse-taille, tandis que l'autre en avait une de tnor. Un clerc entra avec un paquet de papiers et se mit regarder tout autour de lui. Sniggle et Blink, miaula le tnor. --Porkin et Snob, mugit la basse. --Stumpy et Deacon, hurla le nouveau venu. Personne ne rpondit, et le premier individu qui entra aprs cela fut salu par tous les trois la fois, et son tour cria d'autres noms. Puis un nouveau personnage en vocifra d'autres encore, et ainsi de suite. Pendant tout ce temps, l'homme aux lunettes travaillait sans rpit faire jurer les clercs. Leur serment tait toujours administr sans aucune espce de ponctuation, et ordinairement dans les termes suivants: Prenez le livre dans votre main droite ceci est votre nom et votre criture au nom de Dieu vous jurez que le contenu de votre prsente attestation est vritable un shilling il faut vous procurer de la monnaie je n'en ai pas. Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, je suppose qu'on prpare l'_Habeas corpus_? --Oui, rpondit Sam, je voudrais bien qu'ils l'amnent leur _ayez sa carcasse_. C'est pas dlicat de nous faire attendre comme a. Dans ce temps-l moi j'aurais arrang une douzaine d'_ayez sa carcasse_ tout emballs et tout ficels. Sam paraissait s'imaginer qu'un _habeas corpus_ est une espce de machine encombrante; mais nous ne saurions dire au juste de quelle sorte, car en ce moment M. Perker revint et emmena M. Pickwick. Les formalits ordinaires ayant t accomplies, le corpus de Samuel Pickwick fut confi la garde d'un huissier, pour tre, par lui, conduit au gouverneur de la prison de la Flotte, et pour tre l dtenu jusqu' ce que le montant des dommages et des frais rsultant de l'action de Bardell contre Pickwick ft entirement pay et sold. Et ce ne sera pas de sitt, dit M. Pickwick en riant. Sam--appelez une autre voiture. Perker, mon cher ami, adieu. --Je vais aller avec vous pour vous voir tabli en sret. --En vrit, je prfrerais tre seul avec Sam. Aussitt que je serai organis, je vous crirai pour vous le dire, et je vous attendrai immdiatement. Jusque-l, adieu. Cela dit, M. Pickwick monta dans la voiture qui venait d'arriver; l'huissier le suivit et Sam se plaa sur le sige. Voil un homme comme il n'y en a gure! dit Perker en s'arrtant pour mettre ses gants. --Quel banqueroutier il aurait fait, monsieur! suggra Lowten, qui se trouvait auprs de lui. Comme il aurait fait aller les commissaires! S'ils avaient parl de le coffrer, il les aurait mis au dfi, monsieur. L'avou ne fut apparemment pas fort touch de la manire toute professionnelle dont son clerc estimait le caractre de M. Pickwick, car il s'loigna sans daigner lui rpondre. La voiture de M. Pickwick se trana en cahotant le long de _Fleet-Street_, comme les voitures de place ont coutume de le faire. Les chevaux allaient mieux, dit le cocher, quand ils avaient une autre voiture devant eux (il fallait qu'ils allassent un pas bien extraordinaire quand ils n'en avaient pas); en consquence, il les avait mis derrire une charrette. Quand la charrette s'arrtait, la voiture s'arrtait, et quand la charrette repartait, la voiture repartait aussi. M. Pickwick tait assis en face de l'huissier, et l'huissier tait assis avec son chapeau entre ses genoux, sifflant un air et regardant par la portire. Le temps fait des miracles, et avec l'aide de ce puissant vieillard, une voiture de place elle-mme peut accomplir un mille de distance. Celle-ci arriva enfin, et M. Pickwick descendit la porte de la prison. L'huissier, regardant par-dessus son paule pour voir si M. Pickwick le suivait, prcda le philosophe dans le btiment. Tournant immdiatement gauche, ils entrrent par une porte ouverte sous un vestibule, de l'autre ct duquel tait une autre porte qui conduisait dans l'intrieur de la prison: celle-ci tait garde par un vigoureux guichetier tenant des clefs dans sa main. Le trio s'arrta sous ce vestibule pendant que l'huissier dlivrait ses papiers, et M. Pickwick apprit qu'il devait y rester jusqu' ce qu'il et subi la crmonie connue des initis sous le nom de _poser pour son portrait_. Poser pour mon portrait! s'cria M. Pickwick. --Pour prendre votre ressemblance, monsieur, dit le vigoureux guichetier. Nous sommes trs-forts sur les ressemblances ici. Nous les prenons en un rien de temps et toujours exactes. Entrez, monsieur, et mettez-vous votre aise. M. Pickwick se rendit l'invitation du guichetier; et, lorsqu'il se fut assis, Sam s'appuya sur le dos de sa chaise et lui dit tout bas que, _poser pour son portrait_, voulait tout bonnement dire subir une inspection des diffrents geliers, afin qu'ils pussent distinguer les prisonniers de ceux qui venaient les visiter. Eh bien! alors, Sam, dit M. Pickwick, je dsire que les artistes arrivent promptement. Ceci est un endroit un peu trop public pour mon got. --Ils ne seront pas longs, monsieur, soyez tranquille. Voil une horloge poids, monsieur. --Je la vois. --Et une cage d'oiseaux, une prison dans une prison, monsieur. C'est-il pas vrai? Pendant que Sam donnait cours ces rflexions philosophiques, M. Pickwick s'apercevait que la sance tait commence. Le vigoureux guichetier s'tait assis non loin de notre hros et le regardait ngligemment de temps en temps, tandis qu'un grand homme mince, plant vis--vis de lui, avec ses mains sous les pans de son habit, l'examinait longuement. Un troisime gentleman, qui avait l'air de mauvaise humeur et qui venait sans doute d'tre drang de son th, car il mangeait encore un reste de tartine de beurre, s'tait plac prs du philosophe, et, appuyant ses mains sur ses hanches, l'inspectait minutieusement; enfin deux autres individus groups ensemble tudiaient ses traits avec des visages pensifs et pleins d'attention. M. Pickwick tressaillit plusieurs fois pendant cette opration, durant laquelle il semblait fort mal l'aise sur son sige; mais il ne fit de remarque personne, pas mme Sam, qui, inclin sur le dos de sa chaise, rflchissait partie sur la situation de son matre et partie sur la satisfaction qu'il aurait prouve attaquer, l'un aprs l'autre, tous les geliers prsents, si cela avait t lgal et conforme la paix publique. Quand le portrait fut termin, on informa M. Pickwick qu'il pouvait entrer dans la prison. O coucherai-je cette nuit? demanda-t-il. --Ma foi, rpondit le vigoureux guichetier, je ne sais pas trop, pour cette nuit. Demain matin, vous serez accoupl avec quelqu'un, et alors vous serez tout l'aise et confortable. La premire nuit, on est ordinairement un peu en l'air; mais tout s'arrange le lendemain. Aprs quelques discussions, on dcouvrit qu'un des geliers avait un lit louer pour la nuit, et M. Pickwick s'en accommoda avec empressement. Si vous voulez venir avec moi, je vais vous le montrer sur-le-champ, dit l'homme. Il n'est pas bien grand, mais on y dort comme une douzaine de marmottes. Par ici, monsieur. Ils traversrent la porte intrieure et descendirent un court escalier; la serrure fut referme derrire eux, et M. Pickwick se trouva, pour la premire fois de sa vie, dans une prison pour dettes. CHAPITRE XII. Ce qui arriva M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle espce de dbiteurs il y vit, et comment il passa la nuit. Le gentleman qui accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom Roker, tourna droite au bas de l'escalier, traversa une grille qui tait ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une galerie longue et troite, basse et malpropre, pave de pierres et trs-mal claire par deux fentres places ses deux extrmits. Ceci, dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en regardant ngligemment M. Pickwick par-dessus son paule, ceci est l'escalier de la salle. --Oh! rpliqua M. Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un escalier sombre et humide, qui semblait mener une range de votes de pierres au-dessous du niveau de la terre. L, je suppose, sont les caveaux o les prisonniers tiennent leur petite provision de charbon de terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je parie qu'ils sont fort commodes. --Oui, je crois bien qu'ils sont commodes, vu qu'il y a quelques personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien! --Mon ami, reprit M. Pickwick, vous ne voulez pas dire que des tres humains vivent rellement dans ces misrables cachots? --Je ne veux pas dire! s'cria M. Roker avec un tonnement plein d'indignation, et pourquoi pas? --Qui vivent! qui vivent l? --Qui vivent l, oui, et qui meurent l aussi fort souvent. Et pourquoi pas? Qu'est-ce qui a quelque chose dire l contre? Qui vivent l! oui, certainement. Est-ce que ce n'est pas une trs-bonne place pour y vivre? Comme M. Roker, en disant cela, se tourna vers M. Pickwick d'une manire assez farouche, et murmura en outre, d'un air excit, certaines expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne point poursuivre davantage ce discours. M. Roker commena alors monter un autre escalier aussi malpropre que le prcdent, et fut suivi, dans cette ascension, par M. Pickwick et par Sam. Quand ils eurent atteint une autre galerie de la mme dimension que celle du bas, M. Roker s'arrta pour respirer, et dit M. Pickwick: Voici l'tage du caf; celui d'au-dessus est le troisime, et celui d'au-dessus est le grenier: la chambre o vous allez coucher cette nuit s'appelle la salle du gardien, et voil le chemin, venez. Lorsqu'il eut dbit tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons. Cet escalier recevait la lumire par plusieurs petites fentres, places peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour sable, borne par un grand mur de briques, au sommet duquel rgnaient dans toute la longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'aprs le tmoignage de M. Roker, tait le jeu de paume; et il paraissait, en outre, toujours d'aprs la mme autorit, qu'il y avait une autre cour plus petite, du ct de _Farringdon-Street_, laquelle tait appele la cour _peinte_, parce que ses murs avaient t autrefois dcors de certaines reprsentations de vaisseaux de guerre, voguant toutes voiles, et de divers autres sujets artistiques, excuts jadis aux heures de loisir de quelque dessinateur emprisonn. Ayant communiqu cette information, plus en apparence pour dcharger sa conscience d'un fait important que dans le dessein particulier d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie, pntra dans un petit corridor qui se trouvait l'extrmit, ouvrit une porte, et dcouvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect fort peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer. Voil, dit M. Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M. Pickwick d'un air triomphant, voil une chambre. Cependant la physionomie de M. Pickwick exprimait une si lgre dose de satisfaction l'apparence de son logement, que M. Roker reporta ses regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gard un silence plein de dignit, esprant apparemment trouver plus de sympathie sur son visage. Voil une chambre! jeune homme, rpta-t-il. --Oui, je la vois, rpondit Sam, avec un signe de tte pacifique. --Vous ne vous attendiez pas trouver une chambre comme a dans l'htel de Farringdon, hein? dit M. Roker avec un sourire plein de complaisance. Sam rpondit ceci en fermant d'une manire aise et naturelle un de ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pens, ou qu'il n'y avait jamais pens du tout, au gr de l'imagination de l'observateur. Ayant excut ce tour de force, Sam rouvrit son oeil et demanda M. Roker quel tait le lit particulier qu'il avait dsign d'une faon si flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes. Le voil, dit M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer rouill. a ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou non. --a me fait c't effet-l, rpondit Sam en examinant le meuble en question avec un air de dgot excessif. J'imagine que l'eau d'non n'est rien auprs. --Rien du tout, fit M. Roker. --Et je suppose, poursuivit Sam, en regardant son matre du coin de l'oeil, dans l'esprance de dcouvrir sur son visage quelque symptme que sa rsolution tait branle par tout ce qui s'tait pass, je suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais _gentlemen_? --Rien que de a. I'y en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour, et qui n'arrte pas de fumer, mme ses repas. --Ce doit tre un fier homme, fit observer Sam. --Numro 1! rpliqua M. Roker. Nullement dompt par cet loge, M. Pickwick annona, en souriant, qu'il tait dtermin essayer pour cette nuit le pouvoir du lit narcotique. M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir l'heure qui lui conviendrait, sans autre formalit, et le laissa ensuite avec Sam dans la galerie. Il commenait faire sombre; c'est--dire que, dans cet endroit o il ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en manire de compliment pour la nuit qui s'avanait au dehors. Comme il faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites chambres qui ouvraient droite et gauche sur la galerie avaient entre-baill leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'oeil, en passant, avec beaucoup d'intrt et de curiosit. Ici, quatre ou cinq grands lourdauds, qu'on apercevait peine travers un nuage de fume de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de bire moiti vides, ou jouaient l'impriale avec des cartes remarquablement grasses. L, un pauvre vieillard solitaire, courb sur des papiers jaunis et dchirs, crivait la lueur d'une faible chandelle, et pour la cinquime fois, peut-tre, le long rcit de ses griefs, dans l'espoir de le faire parvenir quelque grand personnage dont ces papiers ne devaient jamais arrter les yeux, ni toucher le coeur. Dans une troisime chambre, on pouvait voir un homme occup avec sa femme arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrime et dans une cinquime, et dans une sixime et dans une septime, le bruit et la bire et les cartes et la fume de tabac reparaissaient de plus en plus fort. Dans la galerie mme, et principalement dans les escaliers, flnaient un grand nombre de gens qui venaient l, les uns parce que leur chambre tait vide et solitaire, les autres parce que la leur tait pleine et touffante; le plus grand nombre parce qu'ils taient inquiets, mal leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mmes. Il y avait l toutes sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de gros drap jusqu' l'lgant prodigue, en robe de chambre de cachemire fort convenablement perce au coude. Mais ils se ressemblaient tous en un point, ils avaient tous un certain air ngligent, inquiet, effar, de gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est impossible de dcrire par des paroles, mais que chacun peut connatre quand il le dsirera, car il suffit pour cela de mettre le pied dans la prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe de prisonniers qui se prsentera, avec le mme intrt que rvlait la figure intelligente de M. Pickwick. Ce qui me frappe, Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour dettes est peine une punition. --Vous croyez, monsieur? --Vous voyez comme ces gaillards l boivent, fument et braillent. Il n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup. --Ah! voil justement la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas, ceux-l. C'est tous les jours fte pour eux, tout _porter_ et jeux de quilles. C'est les autres qui s'affectent de a: les pauvres diables qui ont le coeur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bire, ni jouer aux quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le coeur quand ils sont enferms. Je vais vous dire ce qui en est, monsieur; ceux qui sont toujours flner dans les tavernes, a ne les punit pas du tout; et ceux qui sont toujours travailler quand ils peuvent, a les abme trop. C'est ingal, comme disait mon pre quand il n'y avait pas une bonne moiti d'eau-de-vie dans son grog; c'est ingal, et voil pourquoi a ne vaut rien. --Je crois que vous avez raison, Sam, dit M. Pickwick, aprs quelques moments de rflexion; tout fait raison. --Peut-tre qu'il y a par-ci par-l quelques honntes gens qui s'y plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en rappeler beaucoup, except le petit homme crasseux, en habit brun, et c'tait la force de l'habitude. --Qui tait-ce donc? --Voil prcisment ce que personne n'a jamais su. --Mais qu'est-ce qu'il faisait? --Ah! il avait fait comme beaucoup d'autres qui sont bien plus connus. Il avait trop de crdit sur la place et il s'en tait servi. --En d'autres termes, il avait des dettes, je suppose. --Juste la chose, monsieur; et, au bout d'un certain temps, il est venu ici, en consquence. Ce n'tait pas pour beaucoup: excution pour neuf livres sterling, multiplies par cinq, pour les frais. Mais c'est gal, il est rest ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il avait gagn quelques rides sur la face, elles taient effaces par la crasse, car son visage malpropre et son habit brun taient juste les mmes la fin du temps qu'ils taient au commencement. C'tait une petite crature paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou celui-l, ou jouant la paume et ne gagnant jamais; si bien qu' la fin les geliers taient devenus tout fait amoureux de lui, et il tait dans la loge tous les soirs bavarder avec eux, et leur compter des histoires et tout a. Un soir qu'il tait, comme d'habitude, tout seul avec un de ses vieux amis, qui tait de garde, il dit tout d'un coup: Je n'ai pourtant pas vu le march, Bill, qu'il dit (le march de Fleet-Street tait encore l cette poque); je n'ai pourtant pas vu le march depuis dix-sept ans.--Je sais a, dit le gelier en fumant sa pipe.--J'aimerais bien le voir une minute, Bill, qu'il dit.--Je n'en doute pas, dit le gelier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air d'entendre ce que parler voulait dire.--Bill, dit le petit homme brun brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma tte. Laissez-moi voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas frapp d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes, l'horloge.--Et qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous tes frapp d'apoplexie, dit le gelier.--Eh bien! dit la petite crature, ceux-l qui me trouveront me ramneront la maison, car j'ai ma carte dans ma poche: n 20, _escalier du caf_, dit-il.--Et c'tait vrai, car, quand il avait envie de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonne avec ces mots-l dessus, et pas autre chose; en considration de quoi on l'appelait toujours Numro Vingt. Le gelier le regarda fisquement, puis la fin, il dit d'un air solennel: Numro Vingt, qu'il dit, je me fie vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?--Non, mon garon; j'espre que j'ai quelque chose de meilleur l-dessous, dit le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en laissant dgringoler une larme de chaque oeil, ce qui tait fort extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait touch son visage. Il secoua la main du gelier et le voil parti. --Et il n'est jamais revenu, dit M. Pickwick. --Enfonc pour cette fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqu d'tre cras par une voiture de place, qu'il n'y tait plus habitu, et qu'il voulait tre pendu, s'il n'en crivait pas au lord maire. la fin, on finit par le pacifier, et pendant cinq ans aprs a, il ne mit pas seulement le nez la grille. -- l'expiration de ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick. --Non, monsieur; il lui vint la fantaisie de goter la bire, dans une nouvelle taverne, tout ct de la prison, et il y avait un si joli parloir, qu'il se mit dans la tte d'y aller tous les soirs, et il n'y manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours rgulirement, un quart d'heure avant la fermeture des grilles. a allait bien et confortablement; mais fin finale, il commena se mettre si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu' ce qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait dj tourn la clef quand l'autre rentra. Un moment, Bill, qu'il dit.--Comment, Numro Vingt, dit le guichetier, vous n'tiez pas encore rentr?--Non, fit le petit homme avec un sourire.--Eh bien! alors, je vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la porte lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de mauvaises connaissances dernirement, et que vous vous drangez; j'en suis trs-fch. Voyez-vous, je ne veux pas vous dsobliger, qu'il dit; mais si vous ne vous bornez pas voir des gens comme il faut, et si vous ne revenez pas des heures rgulires, aussi sr comme vous tes l, je vous laisserai la porte tout fait. Le petit homme fut saisi d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison depuis. Pendant ce discours, M. Pickwick avait lentement redescendu les escaliers. Aprs avoir fait quelques tours dans la cour peinte, qui tait presque dserte cause de l'obscurit, il engagea Sam se retirer pour la nuit et chercher un lit dans quelque auberge voisine, afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses effets du _George et Vautour_. Sam se prpara obir cette requte d'aussi bonne grce qu'il lui fut possible, mais nanmoins avec une expression de mcontentement fort notable. Il alla mme jusqu' essayer diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des cours de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick tait obstinment sourd de telles suggestions, il se retira dfinitivement. On ne saurait dissimuler que M. Pickwick se trouvait fort peu confortable et fort mlancolique. En effet, quoique la prison ft pleine de monde et qu'une bouteille de vin lui et immdiatement procur la socit de quelques esprits choisis, sans aucun embarras de prsentation formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule grossire. Il ne pouvait donc rsister l'abattement inspir par la perspective d'une prison perptuelle; car, pour ce qui est de se librer en satisfaisant la friponnerie et la rapacit de Dodson et Fogg, sa pense ne s'y arrta pas un seul instant. Dans cette disposition d'esprit, il rentra dans la galerie du caf et s'y promena lentement. L'endroit tait intolrablement malpropre, et l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un perptuel tapage de portes ouvertes et fermes, et le bruit des voix et des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans ses bras un enfant, et qui semblait peine capable de se traner, tant elle tait maigre et avait l'air misrable, marchait le long du corridor en causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir. Lorsque cette femme passait auprs de M. Pickwick, il l'entendait sangloter amrement, et, une fois, elle se laissa aller un tel transport de douleur, qu'elle fut oblige de s'appuyer contre le mur pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et s'efforait vainement de la consoler. Le coeur de notre excellent ami tait trop plein pour pouvoir supporter ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre. Or, quoique la salle des gardiens ft extrmement incommode, tant, pour le bien-tre aussi bien que pour la dcoration, plusieurs centaines de degrs au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de province; elle avait, pour le prsent, le mrite d'tre tout fait dserte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de fer, et entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette pice dgotante. S'tant convaincu, par une opration mathmatique, qu'elle rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres, il en vint se demander, avec tonnement, quelle tentation pouvait avoir une petite mouche noirtre, qui rampait sur son pantalon, venir dans une prison mal are, quand elle avait le choix de tant d'endroits agrables. Ses rflexions sur ce sujet l'amenrent, par une suite de dductions rigoureuses, cette conclusion, que l'insecte tait fou. Aprs avoir dcid cela, il commena s'apercevoir qu'il s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il avait eu la prcaution d'y insrer le matin, et s'tant dshabill tout doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profondment. Bravo, zphyre! Bien dtach! En voil un d'entrechat! Je veux tre damn si l'opra n'est pas votre sphre! Allons, hurrah!... Ces exclamations, plusieurs fois rptes du ton le plus bruyant, et accompagnes d'clats de rire retentissants, tirrent M. Pickwick d'un de ces sommeils lthargiques qui, ne durant en ralit qu'une demi-heure, semblent au dormeur avoir t prolongs pendant trois semaines ou un mois. Le bruit des voix avait peine cess, quand le plancher de la chambre fut branl avec tant de violence que les vitres en vibrrent dans leurs chssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit, se leva sur son sant et resta abruti pendant quelques minutes par la scne qui se passait devant lui. Au milieu de la chambre, un homme en habit vert, avec une culotte de velours et des bas de coton gris, excutait le pas le plus populaire d'une cornemuse, avec une exagration burlesque de grce et de lgret, qui, jointe la nature de son costume, en faisait la chose la plus absurde du monde. Un autre individu, videmment fort gris, et qui probablement avait t apport dans son lit par ses compagnons, tait assis, envelopp dans ses draps, et fredonnait d'une manire prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler d'une chanson comique. Un troisime enfin, assis sur un autre lit, applaudissait les excutants de l'air d'un profond connaisseur, et les encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait rveill M. Pickwick. Ce dernier personnage tait un magnifique spcimen d'une classe de gens qui ne peuvent jamais tre vus dans toute leur perfection, except dans de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un tat imparfait, autour des curies et des tavernes; mais ils n'atteignent leur entier dveloppement que dans ces admirables serres chaudes, qui semblent sagement tablies par le lgislateur dans le dessein de les propager. C'tait un grand gaillard au teint olivtre, aux cheveux longs et noirs, aux favoris pais et runis sous le menton. Le collet de sa chemise tait ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait jou la paume toute la journe. Il portait sur la tte une calotte grecque, qui avait bien cot dix-huit pence et dont le gland de soie clatant se balanait sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui taient fort longues et grles, embellissaient un pantalon collant, destin en faire ressortir la symtrie, mais qui, tant mis ngligemment, et n'tant qu'imparfaitement boutonn, tombait par une succession de plis peu gracieux sur une paire de souliers assez culs pour laisser voir des bas blancs extrmement sales. Enfin il y avait dans tout ce personnage une sorte de recherche grossire et de friponnerie impudente, qui valaient un monceau d'or. Ce fut lui qui le premier aperut M. Pickwick. Il cligna de l'oeil au zphyre, et l'engagea avec une gravit moqueuse, ne point rveiller le gentleman. Comment, dit le zphyre en se retournant, et en affectant la plus grande surprise; est-ce que le gentleman est rveill! _Mais oui, il est rveill_!... Heim!... Cette citation est de Shakspeare!... Comment vous portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la chre vieille dame qu'est la maison, monsieur? Eh! monsieur, Voudriez-vous avoir la bont de leur transmettre mes compliments dans le premier petit paquet que vous enverrez par l, monsieur, en ajoutant que je les aurais envoys auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient casss dans la charrette, monsieur. --N'ennuyez donc pas le gentleman de civilits banales, quand vous voyez qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut prendre? --Nom d'un tonnerre! je l'avais oubli, s'cria l'autre. Qu'est-ce que vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto, monsieur? ou du Xrs? Je puis vous recommander l'ale, monsieur. Ou peut-tre que vous voudriez tter du Porter? Permettez-moi d'avoir le plaisir d'accrocher votre casque mche, monsieur. En disant ceci, l'orateur enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa en un clin d'oeil sur celle de l'homme ivre, qui continuait bourdonner ses chansons comiques, de la manire la plus lugubre qu'on puisse imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une socit nombreuse et choisie. Malgr tout le sel qu'il y a enlever violemment le bonnet de nuit d'un homme, et l'ajuster sur la tte d'un gentleman inconnu, dont l'extrieur est notoirement malpropre, c'est l certainement une plaisanterie assez hasarde. Considrant la chose prcisment ce point de vue, M. Pickwick, sans avoir donn le moindre avertissement pralable de son dessein, s'lana vigoureusement hors de son lit, donna au zphyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le priver d'une portion considrable du souffle que la nature a jug ncessaire aux organes respiratoires, puis, ayant rcupr son bonnet, se plaa hardiment dans une posture de dfense. Maintenant, s'cria-t-il en haletant, non moins par excitation que par la dpense de tant d'nergie, maintenant, avancez tous les deux, tous les deux ensemble! et, tout en faisant cette librale invitation, le digne gentleman imprimait ses poings ferms un mouvement de rotation, afin d'pouvanter ses antagonistes par cette dmonstration scientifique. tait-ce la manire complique dont M. Pickwick tait sorti de son lit pour tomber tout d'une masse sur le danseur? tait-ce la preuve inattendue de courage donne par lui, qui avait touch ses adversaires? Il est certain qu'ils taient touchs: car au lieu d'essayer de commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils s'arrtrent, se regardrent l'un l'autre pendant quelque temps, et finalement clatrent de rire. Allons, vous tes un bon zig, dit le zphyre. Rentrez dans votre lit, ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune, j'espre? continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir ces gants d'tain rouge qui se balancent habituellement au-dessus de la porte des gantiers. --Non certainement, rpondit M. Pickwick avec empressement; car maintenant que l'excitation du moment tait passe, il commenait sentir le froid sur ses jambes. --Permettez-moi, monsieur, d'avoir le mme _honneur_, dit le gentleman aux favoris en prsentant sa main droite, et en aspirant le _h_. --Avec beaucoup de plaisir, monsieur, rpliqua M. Pickwick qui remonta dans son lit, aprs avoir chang une poigne de main trs-longue et trs-solennelle. --Je m'appelle Smangle, monsieur, dit l'homme aux favoris. --Oh! fit M. Pickwick. --Et moi, Mivins, dit l'homme aux bas gris. --Je suis charm de le savoir, monsieur, rpondit M. Pickwick. M. Smangle toussa: hem! Vous me parliez, monsieur? demanda M. Pickwick. --Non, monsieur, rpliqua M. Smangle. --Je l'avais cru, monsieur, dit M. Pickwick. Tout ceci tait fort poli et fort agrable, et pour augmenter encore la bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman. Or, on devait assurment lui en savoir un gr infini, car il tait impossible de supposer qu'il pt les comprendre. Vous allez vous faire dclarer insolvable, monsieur? demanda M. Smangle. --Me faire quoi? dit M. Pickwick. --Dclarer insolvable par la cour de la rue de Portugal[14]. La cour pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez? [Footnote 14: Tribunal.] --Oh! non, du tout. --Vous allez sortir peut-tre? suggra M. Mivins. --J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques dommages-intrts, et je suis ici en consquence. --Ah! fit observer M. Smangle, le papier a t ma ruine. --Vous tiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment. --Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tomb si bas que cela; pas de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change. --Ah! vous employiez le mot dans ce sens? --Par le diable! un gentleman doit s'attendre des revers. Mais quoi? je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis plus pauvre pour cela? --Au contraire, rpliqua M. Mivins; et il avait raison: bien loin que M. Smangle ft plus pauvre pour cela, le fait est qu'il tait plus riche; car ce qui l'avait amen dans la prison, c'est qu'au moyen de son papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles de joaillerie qui, depuis lors, avaient t placs par lui chez un prteur sur gages. Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec. Il faut nous rincer la bouche avec une goutte de Xrs brl. Le dernier venu le payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai le boire. C'est ce que j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne! Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit cette proposition. Il donna de l'argent M. Mivins, qui ne perdit pas un instant pour se rendre au caf, car il tait prs de onze heures. Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussitt que son ami eut quitt la chambre. --Combien lui avez-vous donn? --Un demi-souverain. --C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne connais personne qui le soit plus, mais.... Ici M. Smangle s'arrta court en hochant la tte d'un air dubitatif. Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet argent ses besoins personnels? demanda M. Pickwick. --Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que c'tait un gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin. Ici, h! monsieur! dgringolez en bas, s'il vous plat, et voyez un peu ce que fait le gentleman qui vient de descendre. Cette requte tait adresse un jeune homme l'air timide, modeste, dont l'extrieur annonait une grande pauvret, et qui, pendant tout ce temps, tait rest aplati sur son lit, ptrifi, en apparence, par la nouveaut de sa situation. Vous savez o est le caf, n'est-ce pas? Descendez seulement et dites au gentleman que vous tes venu l'aider monter le bol... ou bien... attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous l'attraperons, dit Smangle d'un air malin. --Comment cela? demanda M. Pickwick. --Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse ide! Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus, continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au besoin. Cette manoeuvre tait si ingnieuse, et elle avait t accomplie avec un aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre d'obstacle, quand mme il l'aurait pu. Au bout de peu de temps, M. Mivins revint apportant le Xrs, que M. Smangle distribua dans deux petites tasses fles, faisant observer judicieusement par rapport lui-mme, qu'un gentleman ne doit pas tre difficile, dans de semblables circonstances, et que, quant lui, il n'tait pas trop fier pour boire mme dans le bol. En mme temps pour montrer sa sincrit, il porta un toast la compagnie, et vida le vase presque en entier. Une touchante harmonie ayant t tablie de cette manire, M. Smangle commena raconter diverses anecdotes romanesques de sa vie prive, concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique juive, l'un et l'autre d'une beaut surprenante, et singulirement convoits par la noblesse des trois royaumes. Longtemps avant la conclusion de ces lgants extraits de la biographie d'un gentleman, M. Mivins s'tait mis au lit et avait commenc ronfler, laissant M. Pickwick et le timide tranger profiter seuls de l'exprience de M. Smangle. Cependant ces deux auditeurs eux-mmes ne furent pas apparemment aussi difis qu'ils auraient d l'tre par les rcits touchants qui leur furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un tat de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme ivre avait recommenc psalmodier ses chansons comiques, et que M. Smangle lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'tait pas dispos musicalement, en lui versant le pot l'eau sur la tte. Notre hros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que M. Smangle tait encore occup raconter une longue histoire, dont le point principal paraissait tre que dans une certaine occasion spcifie avec dtails, il avait _fait_ une lettre de change et _refait_ un gentleman. CHAPITRE XIII. Dmontrant, comme le prcdent, la vrit de ce vieux proverbe, que l'adversit vous fait faire connaissance avec d'tranges camarades de lit; et contenant, en outre, l'incroyable dclaration que M. Pickwick fit Sam. Quand M. Pickwick ouvrit les yeux, le lendemain matin, le premier objet qu'il aperut fut Samuel Weller assis sur un petit porte-manteau noir, et regardant d'un air de profonde abstraction la majestueuse figure de l'blouissant M. Smangle, tandis que celui-ci, moiti habill et assis sur son lit, s'occupait de l'entreprise tout fait dsespre de faire baisser les yeux dudit Sam. Nous disons tout fait dsespre, parce que Sam, d'un regard qui embrassait tout la fois la culotte, les pieds, la tte, le visage, les jambes et les favoris de M. Smangle, continuait de l'examiner avec un air de vive satisfaction et sans plus s'inquiter des sentiments du sujet, que s'il avait inspect une statue ou le corps empaill d'une effigie de Guy Faux. Eh bien! me reconnatrez-vous? dit M. Smangle en fronant le sourcil. --Je prterai serment de le faire, n'importe o, monsieur, rpondit Sam d'un air de bonne humeur. --Ne dites pas d'impertinences un gentleman, monsieur. --Non, assurment; si vous voulez me dire quand il s'veillera, je lui ferai des politesses extra-superfines. Cette observation ayant une tendance indirecte impliquer que M. Smangle n'tait pas un gentleman, excita quelque peu son courroux. Mivins, dit-il d'un air colrique. --Qu'y a-t-il? rpliqua M. Mivins de sa couche. --Qui diable est donc ce gaillard-l? --Ma foi, dit M. Mivins en regardant languissamment de dessous ses draps, je devrais plutt vous le demander. A-t-il quelque chose faire ici? --Non, rpliqua Smangle. --Alors jetez-le en bas des escaliers, et dites-lui de ne pas se permettre de se relever jusqu' ce que j'aille le trouver, rpondit M. Mivins. Puis ayant donn cet avis, l'excellent gentleman se remit dormir. La conversation montrant ces symptmes peu quivoques de devenir personnelle, M. Pickwick jugea qu'il tait temps d'intervenir. Sam, dit-il. --Monsieur? --Il n'y a rien de nouveau depuis hier? --Rien d'important, monsieur, rpliqua Sam, en lorgnant les favoris de M. Smangle. L'humidit et la chaleur de l'atmosphre parat favorable la croissance de certaines mauvaises herbes terribles et rougetres; mais a prs, tout boulotte assez raisonnablement. --Je vais me lever, interrompit M. Pickwick. Donnez-moi du linge blanc. Quelque hostiles qu'eussent pu tre les intentions de M. Smangle, elles furent immdiatement radoucies par le porte-manteau dont le contenu parut lui donner tout coup la plus favorable opinion, non-seulement de M. Pickwick, mais aussi de Sam. En consquence, il saisit promptement une occasion de dclarer d'un ton assez lev pour que cet excentrique personnage pt l'entendre, qu'il le reconnaissait pour un original pur sang et partant pour l'homme suivant son coeur. Quant M. Pickwick, l'affection qu'il conut pour lui en ce moment ne connut plus de bornes. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, mon cher monsieur? lui dit-il. --Rien que je sache; je vous suis oblig, rpondit le philosophe. --Vous n'avez pas de linge envoyer la blanchisseuse? Je connais une admirable blanchisseuse dans le voisinage. Elle vient pour moi deux fois par semaine.... Par Jupiter! comme c'est heureux! c'est justement son jour! Mettrai-je quelques-unes de vos petites affaires avec les miennes? Ne parlez pas de l'embarras: au diable l'embarras! quoi servirait l'humanit, si un gentleman dans la malheur ne se drangeait pas un peu pour assister un autre gentleman qui se trouve dans le mme cas? Ainsi parlait M. Smangle en s'approchant en mme temps du porte-manteau aussi prs que possible, et laissant voir dans ses regards toute la ferveur de l'amiti la plus dsintresse. Est-ce que vous n'avez rien faire brosser au garon, mon cher ami? continua-t-il. --Rien du tout mon fiston, dit Sam en se chargeant de la rplique. Peut-tre que si l'un de nous avait la bonne ide de dcamper sans attendre le garon, a serait plus agrable pour tout le monde, comme disait le matre d'cole au jeune gentleman qui refusait de se laisser fouetter par le domestique. --Et il n'y a rien que je puisse envoyer dans ma petite bote la blanchisseuse? ajouta M. Smangle en se tournant de nouveau vers M. Pickwick avec un air quelque peu dconfit. --Pas l'ombre d'une camisole, monsieur, rtorqua Sam. J'ai peur que la petite bote ne soit dj comble de vos effets. Ce discours fut accompagn d'un coup d'oeil expressif jet sur cette partie du costume de M. Smangle qui atteste ordinairement la science de la blanchisseuse; aussi ce gentleman se crut-il oblig de tourner sur ses talons et d'abandonner, pour le prsent du moins, toutes prtentions sur la bourse et sur la garde-robe de M. Pickwick. Il se retira donc d'assez mauvaise humeur au jeu de paume, o il djeuna lgrement et sainement d'une couple des cigares qui avaient t achets le soir prcdent. M. Mivins qui n'tait pas fumeur, dont le compte en petits articles d'picerie avait dj atteint le bas de l'ardoise, et pour lequel on refusait de retourner ce grand livre primitif, demeura dans son lit, et suivant sa propre expression demanda djeuner Morphe. M. Pickwick djeuna dans un petit cabinet, dcor du nom de boudoir, dont les habitants temporaires avaient l'inexprimable avantage d'entendre tout ce qui se disait dans le caf voisin; ensuite il dpcha Sam pour faire quelques commissions ncessaires; puis il se rendit la loge, afin d'interroger M. Roker concernant son tablissement futur. Ah! ah! M. Pickwick, dit ce gentleman en consultant un norme livre. Nous ne manquons pas de place. Votre billet de _copin_ sera pour le 27, au troisime. --Mon quoi? demanda M. Pickwick. --Votre billet de copin. Vous n'y tes pas? --Pas tout fait, dit M. Pickwick en souriant. --Vraiment, c'est aussi clair que le jour. Vous aurez un billet de copin pour le 27, au troisime, et ceux qui habitent la mme chambre seront vos copins. --Sont-ils nombreux? demanda M. Pickwick d'un air intrigu. --Trois.... M. Pickwick toussa. L'un deux est un ministre, continua M. Roker en crivant sur un petit morceau de papier; l'autre est un boucher. --Hein! fit M. Pickwick. --Un boucher, rpta M. Roker en appuyant le bec de sa plume sur son bureau pour la dcider marquer. Neddy, vous rappelez-vous Tom Martin, quel noceur a faisait? dit M. Roker un autre habitant de la loge, lequel s'amusait ter la boue de ses souliers, avec un canif vingt-cinq lames. --Je crois bien, rpondit l'individu interrog. --Dieu nous bnisse! continua M. Roker en branlant doucement la tte, et en regardant d'un air distrait par les barreaux de la fentre comme quelqu'un qui prend plaisir se rappeler les scnes paisibles de son enfance; il me semble que c'est hier qu'il donnait une roule aux charretiers, l bas _Fox-under-the-Hill_, prs de l'endroit o on dbarque le charbon. Je le vois encore le long du _Strand_, entre deux Watchmen, un peu dgris par ses meurtrissures, avec un empltre de vinaigre et de papier gris sur l'oeil droit; et sur ses talons, son joli boule-dogue, qui a dvor le petit garon ensuite. Quelle drle de chose que le temps, hein, Neddy? Le gentleman qui ses observations taient adresses et qui paraissait d'une disposition pensive et taciturne, se contenta de rpter la mme phrase, et M. Roker secouant les ides sombres et potiques qui s'taient empares de lui, redescendit aux affaires communes de la vie, et reprit sa plume. Savez-vous quel est le troisime gentleman? demanda M. Pickwick, fort peu enchant par cette description de ses futurs associs. --Neddy, qu'est-ce que c'est que Simpson? dit M. Roker, en se tournant vers son compagnon. --Quel Simpson? --Celui qui est au 27, au troisime, avec qui ce gentleman va tre copin. --Oh! lui? rpliqua Neddy, il n'est rien du tout; autrefois c'tait le compre d'un maquignon; aujourd'hui il est floueur. --C'est ce que je pensais, rpliqua M. Roker en fermant son livre, et en pinant le petit morceau de papier dans la main de M. Pickwick. Voil le billet, monsieur. Trs-embarrass par cette manire sommaire de disposer de sa personne, M. Pickwick rentra dans la prison, en rflchissant ce qu'il avait de mieux faire. Convaincu toutefois qu'avant de tenter une autre dmarche, il tait utile de voir les trois gentlemen avec qui on voulait le colloquer, il se dirigea le mieux qu'il put vers le troisime tage. Aprs avoir err quelque temps dans la galerie en essayant de dchiffrer, malgr l'obscurit, les numros qui se trouvaient sur les diffrentes portes, il s'adressa la fin un garon de taverne qui poursuivait son occupation matinale de glaner les pots d'tain. O est le n 27, mon ami? demanda M. Pickwick. --Cinq portes plus loin, rpliqua le garon. Il y a sur la porte en dehors le portrait la craie d'un gentleman pendu qui fume sa pipe. Guid par ces instructions, M. Pickwick s'avana lentement le long de la galerie jusqu'au moment o il rencontra le portrait du gentleman ci-dessus dcrit. Il frappa la porte avec le revers de son index, doucement d'abord, puis ensuite plus fortement. Aprs avoir inutilement rpt cette opration, il se hasarda ouvrir et regarder dans l'intrieur. Il y avait dans la chambre un seul homme qui se penchait par la fentre aussi loin qu'il le pouvait sans perdre l'quilibre, et qui s'efforait avec grande persvrance de cracher sur le chapeau d'un de ses amis intimes qui se trouvait en bas dans la cour. M. Pickwick n'ayant pu lui indiquer sa prsence ni en parlant, ni en toussant, ni en ternuant, ni en frappant, ni par aucun autre moyen d'attirer l'attention, se dtermina enfin s'approcher de la fentre et tirer doucement la basque de l'habit de cet individu. Celui-ci rentra vivement la tte et les paules, et demanda M. Pickwick, d'un ton bourru, ce qu'il lui voulait. Je crois, dit M. Pickwick en consultant son billet, je crois que c'est ici le n 27, au troisime? --Eh bien? --C'est en vertu de ce morceau de papier que je suis venu ici. --Voyons un peu a. M. Pickwick obit. M. Roker aurait bien pu vous fourrer ailleurs, dit d'un air mcontent M. Simpson (car c'tait ce chevalier d'industrie). M. Pickwick le pensait aussi, mais, dans de telles circonstances, il jugea prudent de garder le silence. M. Simpson rflchit pendant quelques instants, puis mettant la tte la fentre, il donna un coup de sifflet aigu et pronona haute voix certaines paroles. M. Pickwick ne put pas les distinguer, mais il imagina que c'tait quelque sobriquet qui distinguait M. Martin, car immdiatement aprs, un grand nombre de gentlemen qui se trouvaient en bas se mirent crier: Le boucher! le boucher! en imitant le cri par lequel les membres de cette utile classe de la socit ont coutume de faire connatre quotidiennement leur prsence, aux grilles des sous-sols des maisons de Londres. Les vnements subsquents confirmrent l'exactitude de cette hypothse, car au bout de quelques secondes un gentleman prmaturment gros pour son ge, habill du bourgeron bleu professionnel et avec des bottes revers, et bouts ronds, entra presque hors d'haleine dans la chambre: il fut suivi de prs par un autre gentleman en habit noir trs-rp, et en bonnet de peau de loutre. Celui-ci s'occupait tout le long du chemin rattacher son habit jusqu'au menton, au moyen de boutons et d'pingles. Il avait un visage trs-rouge et trs-commun, et faisait l'effet d'un chapelain ivre, ce qu'il tait effectivement. Ces deux gentlemen ayant leur tour parcouru le billet de M. Pickwick, l'un exprima son opinion que c'tait embtant, et l'autre, sa conviction que c'tait une scie. Ayant manifest leurs sentiments en ces termes intelligibles, ils se regardrent entre eux et regardrent M. Pickwick, au milieu d'un silence fort embarrassant. Quel ennui! Et il faut que a arrive au moment o nous formons une petite socit si agrable, reprit le chapelain en regardant trois matelas malpropres, rouls chacun dans une couverture, et qui occupaient durant le jour un coin de la chambre, formant une toilette d'un nouveau genre, sur laquelle taient placs une vieille cuvette fle, une bote et un pot eau de faence fleurs bleues. Quel ennui! M. Martin exprima la mme opinion en termes plus nergiques, et M. Simpson, aprs avoir lanc dans le monde une quantit d'adjectifs sans aucun substantif pour les accompagner, releva le bas de ses manches et commena laver des choux pour le dner. Pendant que cela se passait, M. Pickwick s'occupait considrer la chambre, qui tait outrageusement sale et sentait le renferm d'une manire intolrable. Il n'y avait point de vestige de tapis, de rideaux, ni de jalousies; il n'y avait pas mme un cabinet. la vrit, s'il y en avait en un, il ne se trouvait pas grand'chose y mettre; mais, quoique peu nombreux et peu considrables, individuellement, cependant des morceaux de fromage, des crotons de pain, des torchons mouills, des restes de viande, des objets de vtements, de la vaisselle mutile, des soufflets sans bout, des fourchettes sans manche, prsentent quelque chose d'assez peu confortable, en apparence, quand ils sont rpandus sur le carreau d'une petite salle qui reprsente la fois le salon et la chambre coucher de trois individus dsoeuvrs. Je suppose pourtant que cela peut s'arranger, dit le boucher, aprs un assez long silence. Que prendriez-vous pour vous en aller? --Je vous demande pardon, rpliqua M. Pickwick: qu'est-ce que vous disiez? je n'ai pas bien entendu. --Combien demandez-vous pour vous en aller? D'ordinaire c'est trois francs, mais on vous en donnera quatre; a vous va-t-il? --Au besoin, nous nous fendrons d'une roue de cabriolet, suggra M. Simpson. --Va pour la roue de cabriolet; a ne nous fait que quelques sous de plus par personne, ajouta M. Martin. Qu'en dites-vous. Nous vous offrons quatre shillings par semaine pour vous en aller. Eh bien? --On fera monter un _gallon_ de bire par-dessus le march, intercala M. Simpson. L! --Et nous le boirons sur-le-champ, ajouta le chapelain Allons! --Je suis rellement si ignorant des rgles de cet endroit, rpondit M. Pickwick, que je ne vous comprends pas encore parfaitement. Est-ce que je puis loger ailleurs? Je ne le croyais pas. En entendant cette question, M. Martin regarda ses deux amis avec une excessive surprise, et alors chacun des trois gentlemen tendit son pouce droit par-dessus son paule gauche. Ce geste, que les paroles: _as-tu fini!_ ne sauraient rendre que d'une faon fort imparfaite, produit un effet fort gracieux et fort arien quand il est excut par un certain nombre de ladies et de gentlemen, habitus agir de concert. Il exprime un lger sarcasme plein d'atticisme et de bonne humeur. Vous ne le croyiez pas? rpta M. Martin avec un sourire de piti. --Eh bien! dit l'ecclsiastique, si je connaissais la vie aussi peu que cela, je mangerais mon chapeau et sa boucle avec! --Et moi, _item_, ajouta le boucher solennellement. Aprs cette courte prface, les trois copins informrent M. Pickwick, tout d'une haleine, que l'argent avait dans la prison la mme vertu que dehors; qu'il lui procurerait instantanment presque tout ce qu'on peut dsirer, et que, si M. Pickwick en possdait et voulait bien le dpenser, il n'avait qu' signifier son dsir d'avoir une chambre lui seul, et qu'il la trouverait toute meuble et garnie en moins d'une demi-heure de temps. Nos gens se sparrent alors avec une satisfaction mutuelle: M. Pickwick retournant sur nouveaux frais la loge, et les trois copins se rendant au caf pour y dpenser les cinq shillings que le ministre, avec une admirable prvoyance, avait emprunts dans ce dessein au candide philosophe. Lorsque M. Pickwick eut dclar M. Roker pourquoi il revenait: Je le savais bien, s'cria celui-ci avec un gras rire, ne l'ai-je pas dit, Neddy? Le sage possesseur du couteau universel fit entendre un grognement affirmatif. Parbleu! je savais qu'il vous fallait une chambre vous seul. Voyons! Il vous faudra des meubles; c'est moi qui vous les louerai, je suppose, suivant l'usage. --Avec grand plaisir, rpliqua M. Pickwick. --Il y a dans l'escalier du caf une chambre magnifique qui appartient un prisonnier de la chancellerie: elle vous cotera une livre sterling par semaine. Je suppose que vous ne regardez pas cela? --Pas le moins du monde. --Venez avec moi, cria M. Roker en prenant son chapeau avec une grande vivacit. L'affaire sera faite en cinq minutes. Que diable! pourquoi n'avez-vous pas commenc par dire que vous consentiez bien faire les choses? Comme le guichetier l'avait prdit, l'affaire fut promptement arrange. Le prisonnier de la Chancellerie tait l depuis assez longtemps pour avoir perdu amis, fortune, habitudes, bonheur, et pour avoir acquis en change le droit d'avoir une chambre lui tout seul. Cependant, comme il prouvait le lger inconvnient de manquer souvent d'un morceau de pain, il consentit, avec empressement cder cette chambre M. Pickwick, moyennant la somme hebdomadaire de vingt shillings, sur laquelle il s'engageait, en outre, payer l'expulsion de toute personne qui pourrait tre envoye comme copin dans cet appartement. Pendant que ce march se concluait, M. Pickwick examinait le prisonnier avec un intrt pnible. C'tait un grand homme dcharn, cadavreux, envelopp d'une vieille redingote, et dont les pieds sortaient moiti de ses pantoufles cules. Son regard tait inquiet, ses joues pendantes, ses lvres ples, ses os minces et aigus. Le malheureux! on voyait que la dent de fer de l'isolement et du besoin l'avait lentement rong depuis vingt annes! Et vous, monsieur, o allez-vous demeurer maintenant? lui demanda M. Pickwick en dposant d'avance, sur la table chancelante, la premire semaine de son loyer. L'homme ramassa l'argent d'une main agite et rpliqua qu'il n'en savait rien encore, mais qu'il allait voir o il pourrait transporter son lit. J'ai peur, monsieur, reprit M. Pickwick en posant doucement sa main sur le bras du prisonnier; j'ai peur que vous ne soyez oblig de loger dans quelque endroit bruyant et encombr de monde. Mais, je vous en prie, continuez considrer cette chambre comme la vtre, quand vous aurez besoin d'un peu de tranquillit, ou lorsque vos amis viendront vous voir. --Mes amis! interrompit le prisonnier d'une voix qui rlait dans son gosier. Si j'tais clou dans mon cercueil, enfonc dans la bourbe du foss infect qui croupit sous les fondations de cette prison, je ne pourrais pas tre plus oubli, plus abandonn que je ne le suis ici. Je suis un homme mort, mort la socit, sans avoir obtenu la piti qu'on accorde ceux dont les mes sont alles comparatre devant leur juge. Des amis pour me voir, mon Dieu! Ma jeunesse s'est consume dans ce donjon, et il n'y aura personne pour lever sa main au-dessus de mon lit, quand je serai mort, et pour dire: Dieu soit lou, il ne souffre plus! Le feu inaccoutum que l'excitation du vieillard avait jet sur ses traits s'teignit aussitt qu'il eut fini de parler; il pressa l'une contre l'autre ses mains dcharnes et sortit brusquement de la chambre. Eh! eh! il se cabre encore quelquefois! dit M. Roker avec un sourire. C'est comme les lphants; ils sentent la pointe de temps en temps, et a les rend furieux. Ayant fait cette remarque, pleine de sympathie, M. Roker s'occupa avec tant d'activit des arrangements ncessaires au confort de M. Pickwick, qu'en peu de temps la chambre fut garnie d'un tapis, de six chaises, d'une table, d'un lit sofa, des ustensiles ncessaires pour le th, et de divers autres, etc. Le tout ne devait coter M. Pickwick que le prix fort raisonnable de vingt-sept shillings et six pence par semaine. Y a-t-il encore quelque chose que nous puissions faire pour vous? demanda M. Roker en regardant autour de lui avec grande satisfaction et en faisant sonner dans sa main la premire semaine de son loyer. Mais, oui, rpondit M. Pickwick, qui, depuis quelques minutes, rflchissait profondment. Trouve-t-on ici des gens qui font des commissions? --Vous voulez dire au dehors? --Oui, des gens qui puissent aller au dehors, pas des prisonniers. --Nous avons votre affaire. Il y a un pauvre diable qui a un ami dans le quartier des pauvres et qui est bien content quand on l'emploie. Voil deux mois qu'il fait des courses et des commissions pour gagner sa vie. Faut-il que je vous l'envoie? --S'il vous plat... attendez... non.... Le quartier des pauvres, dites-vous? Je suis curieux de voir cela; je vais y aller moi-mme. Le quartier des pauvres, dans une prison pour dettes, est, comme son nom l'indique, la demeure des dbiteurs les plus misrables. Un prisonnier qui se dclare pour le quartier des pauvres ne paye ni rente, ni taxe de copie. Le droit qu'il doit acquitter, en entrant dans la prison et en en sortant, est extrmement rduit, et il reoit une petite quantit de nourriture, achete sur le revenu des faibles legs laisss de temps en temps pour cet objet par des personnes charitables. Il y a quelques annes seulement, on voyait encore extrieurement, dans le mur de la prison de la Flotte, une espce de cage de fer o se postait un homme la physionomie affame, qui secouait de temps en temps une tirelire en s'criant d'une voix lugubre: N'oubliez pas les pauvres dbiteurs, s'il vous plat! La recette de cette qute, lorsqu'il y avait recette, tait partage entre les pauvres prisonniers, qui se relevaient tour tour dans cet emploi dgradant. Quoique cette coutume ait t abolie et que la cage ait disparu maintenant, la condition misrable de ces pauvres gens est encore la mme. On ne souffre plus qu'ils fassent appel la compassion des passants, mais, pour l'admiration des ges futurs, on a laiss subsister les lois justes et bienfaisantes qui dclarent que le criminel vigoureux sera nourri et habill, tandis que le dbiteur sans argent se verra condamn mourir de faim et de nudit. Et ceci n'est pas une fiction: il ne se passe pas une semaine dans laquelle quelques-uns des prisonniers pour dette ne dussent invitablement prir dans les lentes agonies de la faim, s'ils n'taient pas secourus par leurs camarades de prison. Repassant ces choses dans son esprit, tout en montant l'troit escalier, au pied duquel il avait t laiss par le guichetier, M. Pickwick s'chauffa graduellement jusqu'au plus haut degr d'indignation; et il avait t tellement excit par ses rflexions sur ce sujet, qu'il tait entr dans la chambre qu'on lui avait indique dans le quartier des pauvres, sans avoir aucun sentiment distinct ni de l'endroit o il tait, ni de l'objet de sa visite. L'aspect de la chambre le rappela tout coup lui-mme, mais lorsque ses regards se portrent sur un homme languissamment assis prs d'un mauvais feu, il laissa tomber son chapeau de surprise et resta immobile et comme ptrifi. Oui, cet homme sans habit, sans gilet, dont le pantalon tait dchir, dont la chemise de calicot tait jaunie et dchire, dont les grands cheveux pendaient en dsordre, dont les traits taient creuss par la souffrance et par la famine, c'tait M. Alfred Jingle! Il se tenait la tte appuye sur la main: ses yeux taient fixs sur le feu et tout son extrieur dnotait la misre et l'abattement. Auprs de lui, ngligemment accot contre le mur, se trouvait un vigoureux campagnard, caressant avec un vieux fouet de chasse-la-botte qui ornait son pied droit, le pied gauche tant fourr dans une pantoufle. Les chevaux, les chiens, la boisson avaient caus sa ruine. Il y avait encore cette botte solitaire un peron rouill, qu'il enfonait quelquefois dans l'air en faisant vigoureusement claquer son fouet et en murmurant quelques-unes de ces interjections par lesquelles un cavalier encourage son cheval: il excutait, videmment, en imagination, quelque furieuse course au clocher. Pauvre diable! le meilleur cheval de son curie ne lui avait jamais fait faire une course aussi rapide que celle qui s'tait termine la Flotte. De l'autre ct de la chambre, un vieillard, assis sur une caisse de bois, tenait ses yeux attachs au plancher. Un profond dsespoir immobilisait son visage. Un enfant, son arrire-petite-fille, se pendait aprs lui et s'efforait d'attirer son attention par mille inventions enfantines; mais le vieillard ne la voyait ni ne l'entendait. La voix qui lui avait paru si musicale, les yeux qui avaient t sa lumire, ne produisaient plus d'impression sur ses sens; la maladie faisait trembler ses genoux et la paralysie avait glac son esprit. Dans un autre coin de la salle, deux ou trois individus formaient un petit groupe et parlaient bruyamment entre eux. Plus loin, une femme au visage maigre et hagard, la femme d'un prisonnier, s'occupait arroser les misrables restes d'une plante dessche, qui ne devait jamais reverdir: emblme trop vrai, peut-tre, du devoir qu'elle venait remplir dans la prison. Tels taient les misrables prisonniers qui se prsentrent aux yeux de M. Pickwick, tandis qu'il regardait autour de lui avec tonnement. Entendant le pas prcipit de quelqu'un qui entrait dans la chambre, il tourna les yeux vers la porte, et, dans le nouveau venu, travers ses haillons, sa malpropret, sa misre, il reconnut les traits familiers de M. Job Trotter. Monsieur Pickwick! s'cria Job haute voix. --Eh! fit Jingle en tressaillant et en se levant de son sige, monsieur.... C'est vrai; drle d'endroit, trange chose! Je le mritais; c'est bien fait. En disant ces mots, M. Jingle fourra ses mains la place o les poches de son pantalon avaient coutume d'tre; et, laissant tomber son menton sur sa poitrine, s'affaissa de nouveau sur sa chaise. M. Pickwick fut affect; ces deux hommes avaient l'air si misrable! Le coup d'oeil affam, involontaire que Jingle avait jet sur un petit morceau de mouton cru, apport par Job, expliquait plus clairement que ne l'aurait pu faire un rcit de deux heures l'tat de dnment auquel il avait t rduit. M. Pickwick regarda Jingle d'un air doux et lui dit: Je dsirerais vous parler en particulier. Voulez-vous sortir avec moi pour un instant. --Certainement, rpondit Jingle en se levant avec empressement. Ne peux pas aller bien loin. Pas de danger de trop marcher ici. Parc clos d'un mur chevaux de frise. Joli terrain, pittoresque, mais peu tendu. L'entre ouverte au public. La famille toujours en ville. La femme de charge terriblement soigneuse. --Vous avez oubli votre habit, dit M. Pickwick en descendant l'escalier. --Ah! oui.... il est au clou.... accroch chez une de mes bonnes parentes, ma tante du ct maternel. Pouvais pas faire autrement. Faut manger, vous savez; besoins de nature, et tout cela. --Qu'est ce que vous voulez dire? --Mon vtement a sign un engagement volontaire, mon cher monsieur, dernier habit. Bah! ce qui est fait est fait. J'ai vcu d'une paire de bottes toute une quinzaine; d'un parapluie de soie, poigne d'ivoire, toute une semaine; c'est vrai ma parole d'honneur. Demandez Job; il le sait bien. --Vous avez vcu pendant trois semaines d'une paire de bottes et d'un parapluie de soie avec une poigne d'ivoire! s'cria M. Pickwick, frapp d'horreur, et qui n'avait entendu parler de choses semblables que dans l'histoire des naufrages. --Vrai, rtorqua Jingle en secouant la tte. Les reconnaissances sont l. Prteurs sur gages, tous voleurs: ne donnent presque rien.... --Oh! dit M. Pickwick grandement soulag par cette explication. Je comprends; vous avez mis vos effets en gage? --Tout. Job aussi; toutes ses chemises en plus. Bah! a conomise le blanchissage. Plus rien bientt. On reste couch; on meurt de faim. L'enqute se fait. Pauvre prisonnier. Misre! touffer cela! Les gentlemen du jury, fournisseurs de la prison; pas d'clat, mort naturelle. Convoi des pauvres, bien mrit. Tout est fini: tirez le rideau. Jingle dbita ce singulier sommaire de son avenir avec sa volubilit accoutume et en s'efforant par diffrentes grimaces de contrefaire un sourire. Cependant M. Pickwick s'aperut aisment que cette insouciance tait joue; et, le regardant en face, mais non pas svrement, il vit que ses yeux taient mouills de larmes. Bon enfant, reprit Jingle en pressant la main du philosophe et en dtournant la tte. Chien d'ingrat! Bte de pleurer; impossible de faire autrement. Mauvaise fivre; faible, malade, affam; mrit tout cela, mais souffert beaucoup! ah! beaucoup! Incapable de se contenir, et peut-tre plus nerv par les efforts qu'il avait dj faits pour y parvenir, l'histrion abattu s'assit sur l'escalier; et, couvrant son visage de ses mains, se prit sangloter comme un enfant. Allons! allons! dit M. Pickwick avec beaucoup d'motion. Je verrai ce qu'on peut faire quand je connatrai mieux votre histoire. Ici Job; o est-il donc? --Voil, monsieur, rpondit Job en se montrant sur l'escalier. Nous l'avons reprsent quelque part comme ayant, dans son bon temps, des yeux fort creux. Dans son tat prsent de besoin et de dtresse, il avait l'air de n'en plus avoir du tout. Voil, monsieur, dit Job. --Venez ici, monsieur, reprit M. Pickwick en essayant d'avoir l'air svre, avec quatre grosses larmes qui coulaient sur son gilet. Prenez cela. Prenez quoi? Suivant les habitudes du monde, ce devait tre un coup de poing solidement appliqu, car M. Pickwick avait t dup, bafou par le pauvre diable qui se trouvait maintenant en son pouvoir. Faut-il dire la vrit? C'tait quelque chose qui sortait du gousset de M. Pickwick et qui sonna dans la main de Job; et, lorsque notre excellent ami s'loigna prcipitamment, une tincelle humide brillait dans son oeil et son coeur tait gonfl. En rentrant dans sa chambre, M. Pickwick y trouva Sam, qui contemplait ces nouveaux arrangements avec une sombre satisfaction, fort curieuse voir. Dcidment oppos ce que son matre demeurt l, en aucune manire, il considrait comme un devoir moral de ne paratre content d'aucune chose qui y serait faite, dite, suggre ou propose. Eh bien! Sam? --Eh bien! monsieur? --Assez confortable, maintenant, n'est-ce pas? --Oui, pas mal, monsieur, rpondit Sam en regardant autour de lui d'une manire mprisante. --Avez-vous vu M. Tupman et nos autres amis? --Oui, monsieur. Ils viendront demain; et ils ont t bien surpris d'apprendre qu'ils ne devaient pas venir aujourd'hui. --Vous m'avez apport les choses dont j'avais besoin? Pour toute rponse, Sam montra du doigt diffrents paquets qui taient arrangs aussi proprement que possible dans un coin de la chambre. Trs-bien, dit M. Pickwick; et, aprs un peu d'hsitation, il ajouta: coutez ce que j'ai vous dire, Sam. --Certainement, monsieur; faites feu, monsieur. --Sam, poursuivit M. Pickwick avec beaucoup de solennit, j'ai senti, ds le commencement, que ce n'est pas ici un endroit convenable pour un jeune homme. --Ni pour un vieux, non plus, monsieur. --Vous avez tout fait raison, Sam. Mais les vieillards peuvent venir ici cause de leur imprudente confiance, et les jeunes gens peuvent y tre amens par l'gosme de ceux qu'ils servent. Il vaut mieux, pour ces jeunes gens, sous tous les rapports, qu'ils ne restent point ici. Me comprenez-vous, Sam? --Ma foi! non, monsieur; non, rpondit Sam d'un ton obstin. --Essayez, Sam. --Eh bien! monsieur, rpliqua Sam aprs une courte pause je crois voir o vous voulez en venir; et, si je vois o vous voulez en venir, c'est mon opinion que c'est un peu trop fort, comme disait le cocher de la malle lorsqu'il fut pris dans un tourbillon de neige. --Je vois que vous me comprenez, Sam. Comme je vous l'ai dit, je dsire d'abord que vous ne demeuriez pas perdre votre temps dans un endroit comme celui-ci; mais, en outre, je sens que c'est une monstreuse absurdit qu'un prisonnier pour dettes ait un domestique avec lui. Il faut que vous me quittiez pour quelque temps, Sam. --Oh! pour quelque temps, monsieur? rpta Sam, avec un lger accent de sarcasme. --Oui, pour le temps que je demeurerai ici. Je continuerai payer vos gages, et l'un de mes trois amis sera heureux de vous prendre avec lui, ne ft-ce que par respect pour moi. Si jamais je quitte cet endroit, Sam, poursuivit M. Pickwick avec une gaiet affecte, je vous donne ma parole que vous reviendrez aussitt avec moi. --Maintenant, je vas vous dire ce qui en est, monsieur; rpliqua Sam d'une voix grave et solennelle. a ne peut pas aller comme a: ainsi, n'en parlons plus. --Sam, je vous parle srieusement: j'y suis rsolu. --Vous tes rsolu, monsieur? Trs-bien, monsieur. Eh bien! moi aussi alors. En prononant ces mots d'une voix ferme, Sam fixa son chapeau sur sa tte avec une grande prcision, et quitta brusquement la chambre. Sam! lui cria M. Pickwick, Sam, venez ici! Mais la longue galerie avait dj cess de rpter l'cho de ses pas. Sam tait parti. CHAPITRE XIV. Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires. Dans une grande salle mal claire et plus mal are, situe dans _Portugal Street, Lincoln's Inn fields_, sigent durant presque toute l'anne un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont devant eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont leur main droite; leur main gauche, une enceinte pour les dbiteurs insolvables; et en face, un plan inclin de figures spcialement malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour des insolvables, et l'endroit o ils sigent est la Cour des insolvables elle-mme. Depuis un temps immmorial, c'est le remarquable destin de cette cour d'tre regarde, par le consentement universel de tous les gens rps de Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle est toujours pleine; les vapeurs de la bire et des spiritueux montent constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et redescendent comme une pluie le long des murs. L, se trouvent la fois plus de vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du quartier de _Houndsditch_, et plus de peaux crasseuses, plus de barbes longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers situes entre _Tyburn_ et _Whitechapel_ n'en pourraient nettoyer entre le lever et le coucher du soleil. Il ne faut pas supposer que quelques-uns de ces individus aient l'ombre d'une affaire dans l'endroit o ils se rendent si assidment; s'ils en avaient, leur prsence ne serait plus surprenante, et la singularit de la chose cesserait immdiatement. Quelques-uns dorment pendant la plus grande partie de la sance; d'autres apportant leur dner dans leur mouchoir, ou dans leur poche dchire, et mangent tout en coutant, avec un double dlice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu pour avoir le plus lger intrt personnel dans aucune des affaires traites par la cour. Quelle que soit la manire dont ils occupent leur temps, ils restent l, tous, depuis le commencement jusqu' la fin de la sance. Quand il pleut, ils arrivent tout tremps, et alors, les vapeurs qui s'lvent de l'audience ressemblent celles d'un marais. Un observateur qui se trouverait l par hasard pourrait imaginer que c'est un temple lev au gnie de la pauvret rpe. Il n'y a pas un seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y a pas dans tout l'tablissement un seul homme passablement frais et bien portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, la figure rougeaude; et encore, comme une cerise l'eau-de-vie mal conserve, il semble avoir t dessch par un procd artificiel dont il n'a pas le droit de tirer vanit. Enfin les perruques des avocats eux-mmes sont mal poudres et mal frises. Mais, aprs tout, les avous qui sigent derrire une vaste table toute nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande curiosit de cet endroit. L'tablissement professionnel du plus opulent de ces gentlemen consiste en un sac bleu,[15] et un jeune clerc ordinairement juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires lgales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons o ils se rendent en foule et se disputent les chalands, la manire des conducteurs d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les souponner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie et de friponnerie. Leur rsidence se trouve ordinairement dans un rayon d'un mille, autour de l'oblisque de _Saint George's Fields_. Leur tournure n'est pas engageante, et leurs manires sont _sui generis_. [Footnote 15: Les avocats anglais portent leurs dossiers dans un sac de serge bleue.] M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, tait un homme gras, flasque et ple. Son habit semblait tantt vert, tantt brun, suivant les reflets du jour, et tait orn d'un collet de velours, qui offrait la mme particularit. Son front tait troit, sa face large, sa tte grosse, et, son nez tourn tout d'un ct, comme si la nature, indigne des mauvais penchants qu'elle dcouvrait en lui sa naissance, lui avait donn, de colre, une secousse dont il ne s'tait jamais relev. Au reste, comme M. Pell tait replet et asthmatique, il respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait peut-tre en utilit ce qui lui manquait en beaut. Je suis sr de le tirer d'affaire, disait M. Pell. --Bien sr? demanda la personne qui cette assurance tait donne. --Sr et certain, rpliqua M. Pell. Mais, voyez-vous, s'il avait rencontr quelque praticien irrgulier je n'aurais pas rpondu des consquences. --Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte. --Non, je n'en aurais pas rpondu, rpta M. Pell; et il pina ses lvres, frona ses sourcils, et secoua sa tte mystrieusement. Or, l'endroit o se tenait ce discours tait la taverne qui se trouve juste en face de la Cour des insolvables; et la personne qui il tait adress n'tait autre que M. Weller, _senior_. Il tait venu l pour rconforter un de ses amis dont la ptition, pour tre renvoy en qualit de dbiteur honntement insolvable, devait tre prsente ce jour-l mme; et c'tait ce sujet que l'avou exposait son opinion de la manire sus-nonce. Et George, o est-il? demanda M. Weller. M. Pell ayant inclin la tte dans la direction d'un arrire-parloir, M. Weller s'y rendit immdiatement, et fut salu de la manire la plus chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses confrres. Le gentleman insolvable, qui avait contract une passion spculative, mais imprudente, pour tablir des relais de poste, avait l'air fort bien portant, et s'efforait de calmer l'excitation de ses esprits avec des omettes et du _porter_. Le salut chang entre M. Weller et ses amis se borna strictement la franc-maonnerie du mtier, c'est--dire au renversement du poignet droit, en agitant en mme temps le petit doigt en l'air. Nous avons connu autrefois deux fameux cochers (pauvres garons, ils sont morts maintenant!) qui taient jumeaux, et entre lesquels existait l'attachement le plus sincre, le plus dvoue. Ils se croisaient, chaque jour, sur la route de Douvres, sans changer jamais d'autre salut que celui que nous venons de dcrire; et cependant, quand l'un des deux mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bientt aprs. Eh ben! George? dit M. Weller, en tant sa redingote et en s'asseyant avec sa gravit accoutume. Comment a marche-t-i'. Tout va-t-i' ben sur l'impriale; tout est-i' plein dans le coup? --Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait de mauvaises affaires. --La jument grise est-elle passe quelqu'un? demanda M. Weller avec anxit. Georges fit un signe affirmatif. --Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi? --Consignes dans un endroit sr, rpliqua Georges, en arrachant la tte d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de crmonie. --Trs-bien, trs-bien; dit M. Weller. Faites toujours attention la mcanique quand vous descendez un coteau. La feuille de route est-elle bien dresse? M. Pell devinant la pense de M. Weller, prit la parole et dit: L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre. M. Weller fit un signe de tte qui impliquait son approbation de ces arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en montrant son ami Georges: Quand est-ce que vous y tez sa couverture? --Eh?... Il est le troisime sur la liste des dbiteurs dont les cranciers refusent de reconnatre l'insolvabilit, et je pense que son tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit mon clerc de venir me prvenir quand il y aurait une chance. M. Weller considra l'avou des pieds la tte avec grande admiration, et dit emphatiquement: Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu? --Mais, en vrit, vous tes bien.... Ma parole d'honneur, je n'ai pas l'habitude de.... Il est rellement de si bonne heure que.... Eh bien! Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma chre. La demoiselle servante, qui avait anticip la conclusion de ce discours, posa un verre devant Pell et se retira. Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne chance votre ami! Je n'aime pas me vanter, gentlemen, ce n'est pas dans mes habitudes; pourtant je ne puis pas m'empcher de dire que, si votre ami n'avait pas t assez heureux pour tomber dans des mains qui.... Mais je ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen, vos sants! Ayant vid son verre en un clin d'oeil, M. Pell fit claquer ses lvres et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels il passait videmment pour une espce d'oracle. Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen? --Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M. Weller avec une gravit factieuse. --Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon.... cette poque-ci de la matine, ce serait un peu.... Eh bien! vous attendez, ma chre.... Vous pouvez m'apporter la seconde dition, s'il vous plat.... Hem! Ce dernier mot reprsente une toux solennelle et pleine de dignit, que M. Pell avait cru se devoir lui-mme, en remarquant parmi ses auditeurs une indcente disposition la gaiet. Gentlemen, reprit M. Pell, le dfunt lord chancelier m'aimait beaucoup. --Et c'tait fort honorable pour lui, interrompit M. Weller. --coutez, coutez! cria le client de l'homme d'affaires. Pourquoi pas? --Ah! oui; pourquoi pas, en vrit? rpta un homme au visage trs-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui avait tout fait l'air de n'avoir rien dire de plus. Pourquoi pas? Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie. Je me rappelle, gentlemen, que, dnant avec lui un certain jour... nous n'tions que nous deux, mais tout tait aussi splendide que si l'on avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau tait sur une tagre, sa droite, et sa gauche un homme en grande perruque et couvert d'une armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui se fait perptuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me dit tout coup: Pell, dit-il, pas de fausse dlicatesse. Pell, vous tes un homme de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez la Cour des insolvables. Votre pays doit tre fier de vous, Pell. Ce sont l ses propres paroles, Mylord, lui dis-je, vous me flattez.--Pell, dit-il, si je vous flatte, je veux tre damn!... --A-t-il dit a? interrompit M. Weller. --Il l'a dit. --Eh bien! alors je dis que le parlement aurait d le mettre l'amende pour avoir jur, et si le chancelier avait t un pauv' diable, on l'y aurait mis. --Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discrtion.... Il me disait cela en toute confiance. --Et quoi? --En toute confiance. --Ah! trs-bien, rpartit M. Weller aprs un petit moment de rflexion. S'il se damnait en toute confiance, a change la question. --Ncessairement la distinction est vidente. --a change la question entirement. Continuez, monsieur. --Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et srieuse. Vous m'avez rappel, monsieur, que c'tait une conversation prive.... prive et confidentielle, gentlemen. Gentlemen, je suis un homme de loi.... Il est possible que je sois fort estim dans ma profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le savoir; je n'en dis rien. On a dj fait dans cette chambre des observations injurieuses la mmoire de mon noble ami. Vous m'excuserez, gentlemen, j'avais t imprudent.... Je sens que je n'ai pas le droit de parler de cette matire sans son consentement. Je vous remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir. M. Pell, ainsi dgag, fourra ses mains dans ses poches, fit rsonner avec une dtermination terrible trois demi-pence qui s'y trouvaient, et frona le sourcil en regardant autour de lui. Il venait peine d'exprimer sa vertueuse rsolution, lorsque le galopin et le sac bleu, deux insparables compagnons, se prcipitrent dans la chambre et dirent (ou du moins le galopin _dit_, car le sac bleu ne prit aucune part cette annonce) que la cause allait passer l'instant. Toute la compagnie se hta aussitt de traverser la rue et de faire le coup de poing pour pntrer dans la salle, crmonie prparatoire qui, dans les cas ordinaires, a t calcule durer de vingt-cinq trente minutes. M. Weller, qui tait puissant, se jeta tout d'abord au milieu de la foule dans l'esprance d'arriver, la fin, dans quelque endroit qui lui conviendrait; mais le succs ne rpondit pas entirement son attente, et son chapeau, qu'il avait nglig d'ter, fut tout coup enfonc sur ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment froiss les orteils. Cet individu regretta apparemment son imptuosit, car l'instant d'aprs, murmurant une indistincte exclamation de surprise, il entrana le gros homme dans la salle, et, avec de violents efforts, le dbarrassa de son chapeau. Samivel! s'cria M. Weller, quand il lui fut possible de voir la lumire. Sam fit un signe de tte. Tu es un fils bien affectionn, bien soumis? Coiffer com' a ton pre dans sa vieillesse! --Comment pouvais-je savoir que c'tait vous? Est-ce que vous croyez que je peux vous reconnatre au poids de votre pied? --Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller immdiatement amolli. Mais qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici, Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas. Et M. Weller secouait la tte avec une gravit toute judiciaire. --Quelle vieille caboche obstine! s'cria Sam. Toujours avec les verdicts et les allbis, et tout a. Qu'est-ce qui vous parle de verdicts? M. Weller ne fit point de rponse, mais il secoua encore la tte avec une solennit officielle. Ne dandinez pas votre coloquinte comme a, si vous ne voulez pas la dmancher tout fait, poursuivit Sam avec impatience. Comportez-vous raisonnablement. J'ai t vous chercher hier soir au marquis de Granby. --As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir. --Oui. --Quelle mine avait la pauvre femme? --Fort drle. J'imagine qu'elle se dtriore graduellement avec le rhum et les autres mdecines de mme nature qu'elle s'administre. --Tu crois, Sammy? s'cria M. Weller avec un vif intrt. --Oui, bien sr. M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa retomber; et durant cette action, sa contenance ne rvlait pas la crainte ni la douleur, mais refltait plutt la douce expression de l'esprance. Un rayon de rsignation et mme de contentement passa sur son visage, pendant qu'il disait: Je ne suis pas tout fait sr et certain de la chose, Sammy; je ne veux pas trop y compter de peur d'un dsappointement subsquent; mais il me semble, mon garon, il me semble que le berger a gagn une maladie de foie. --A-t-il mauvaise mine? --tonnamment ple, except son nez qu'est plus rouge que jamais. Son apptit est mdiocre; mais il imbibe prodigieusement. Pendant que M. Weller prononait ces dernires paroles, quelques ides associes avec le rhum passaient probablement dans son esprit, car son air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussitt, ce qui fut attest par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels il n'avait coutume de se livrer que quand il tait particulirement satisfait. Allons, maintenant, arrivons mon affaire, reprit Sam. Ouvrez-moi vos oreilles, et ne soufflez mot jusqu' ce que j'aie fini. Aprs ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il le put la dernire et mmorable conversation qu'il avait eue avec M. Pickwick. Pauvre crature! s'cria M. Weller. Rester l tout seul sans personne pour prendre son parti! a ne se peut pas, Samivel; a ne se peut pas. --Parbleu! je savais a avant que de venir. --Ils le mangeraient tout cru, Sammy. Sam tmoigna par un signe qu'il tait de la mme opinion. Et s'ils ne le dvorent pas, il en sortira si bien plum que ses propres amis ne le connatront pas. Un pigeon bard n'es rien auprs, Sammy. Sam rpta le mme signe. a ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller gravement. --a ne sera pas, dit Sam. --Certainement non, poursuivit M. Weller. --Eh bien! reprit Sam, vous prophtisez comme un vritable Bt-l'ne, qui a un visage si rougeaud dans le livre six pence. --Qu'est-ce qu'il tait, Sammy? --a ne vous fait rien; c'tait pas un cocher; a doit vous suffire. --J'ai connu un palefrenier de ce nom l, dit M. Weller en rflchissant. --C'est pas lui; le mien tait un prophte. --Qu'est-ce que c'est qu'un prophte? demanda M. Weller en regardant son fils d'un air svre. --Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver. --Je voudrais bien le connatre, Sammy. Peut-tre qui pourrait me jeter un petit brin de lumire sur cette maladie de foie dont je te parlais tout l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a laiss sa boutique personne, voil qu'est fini. Continue, Sammy, dit M. Weller avec un soupir. --Eh bien! reprit Sam, vous avez prophtis ce qui arrivera au gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir soin de lui? --Non, Sammy, non, rpondit M. Weller d'un air pensif. --Pas de moyens du tout? --Non, pas un seul. moins.... Un rayon d'intelligence claira la contenance de M. Weller. Il rduisit sa voix au plus faible chuchottement, et, appliquant la bouche l'oreille de sa progniture: moins de le faire sortir dans un matelas roul, l'insu du guichetier, ou de le dguiser en vieille femme avec un voile vert. Sam reut ces deux suggestions avec un ddain inattendu, et rpta sur nouveaux frais sa question. Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y restez, je ne vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est pas une grand' route. --Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de me prter vingt-cinq livres sterling. --Quel bien a fera-t-i a? --Vous inquitez pas. Peut-tre que vous me les redemanderez cinq minutes aprs; peut-tre que je dirai que je ne veux pas les rendre, et que je ferai l'insolent. Et vous, vous tes capable de faire arrter votre propre fils pour un peu d'argent. Vous tes capable de l'envoyer en prison, pre dnatur! ces mots, le pre et le fils changrent un code complet de signes et de gestes tlgraphiques, aprs quoi M. Weller s'assit sur une pierre et se mit rire si violemment qu'il en devint pourpre. Quelle vieille face d'image! s'cria Sam, indign de cette perte de temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir l et de faire des grimaces comme le marteau d'une porte cochre. Est-ce que nous n'avons pas autre chose faire? O est la monnaie? --Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant ses traits leur expression accoutume. Tiens mon chapeau, Sam. Dbarrass de cet ornement, M. Weller tordit son corps tout d'un cot, et, par un mouvement habile, parvint insinuer sa main droite dans une poche immense, d'o il vint bout d'extraire, aprs bien des efforts et des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, ferm par une norme courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de mches de fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'chantillon d'avoine, et enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il choisit la somme requise, qu'il tendit Sam. Et maintenant, Sammy, dit-il aprs avoir rintgr dans le portefeuille les mches, les boucles et le sac d'avoine, et aprs avoir de nouveau dpos le portefeuille dans le fond de sa grande poche; maintenant, Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la besogne en moins de rien. C'est un suppt de la loi, Sammy, qu'a de la cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de lord chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe faire pour te faire enfermer toute ta vie si i'voulait. --Halte-l, interrompit Sam, pas de a. --Pas de quoi? --Pas de ces moyens inconstitutionnels. Aprs le mouvement perptuel, les _ayez sa carcasse_ est une des plus excellentes choses qu'on ait jamais inventes. J'ai lu a dans les journaux trs-souvent. --Eh bien! qu'est-ce que a a affaire ici? --Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre dedans de cette manire l. Pas de manigances avec le chancelier; je n'aime pas a. Ce n'est peut-tre pas bien sain, pour ce qui est d'en ressortir. Dfrant sur ce point au sentiment de son fils, M. Weller alla retrouver M. Salomon Pell et lui communiqua son dsir d'obtenir sur-le-champ une prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les frais, contre un certain Samuel Weller; la dpense ce ncessaire devant tre paye d'avance Salomon. L'homme d'affaires tait de fort bonne humeur, car son client venait de recevoir sa dcharge. Il approuva hautement l'attachement de Sam pour son matre, dclara que cela lui rappelait fortement ses propres sentiments de dvouement pour son ami, le chancelier, et mena sans dlai M. Weller au Temple, pour y prter serment au sujet de la dette dont l'attestation venait d'tre dresse sur place, par le petit clerc, assist du sac bleu. Pendant ce temps Sam ayant t formellement prsent au gentleman, qui venait d'tre libr du poids de ses dettes, et ses amis, comme le rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut trait avec une distinction marque, et invit se rgaler avec eux en l'honneur de la circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune espce de difficult. La gaiet des gentlemen de cette classe est ordinairement d'un caractre grave et tranquille; mais il s'agissait l d'une rjouissance toute particulire, et ils se relchrent, en proportion, de leur gravit accoutume. Aprs quelques toasts assez tumultueux, en l'honneur du chef des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de dployer une habilet si transcendante, un gentleman, au teint marbr de rouge, qui avait pour cravate un chle bleu, proposa de chanter. La rplique naturelle tait que le gentleman au teint marbr, qui dsirait une chanson, la chantt lui-mme; mais il s'y refusa fermement, et mme d'un air lgrement offens: il s'ensuivit comme cela arrive assez souvent en pareil cas, un colloque aigre doux. Gentlemen, dit le client de M. Pell, plutt que de dtruire l'harmonie de cette dlicieuse runion, peut-tre que M. Samuel Weller voudra bien obliger la socit. --Rellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans l'habitude de chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille, comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du phare. Aprs ce lger prlude, M. Samuel Weller se lana tout coup dans l'admirable lgende que nous prenons la libert d'imprimer ci-dessous, car nous pensons qu'elle n'est pas gnralement connue. Nous prions les lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le premier et le quatrime vers, et qui, non-seulement permettent au chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant singulirement le mtre. ROMANCE. _1er Couplet._ Un beau jour le hardi Turpin, oh! Galoppait grand train sur sa jument noire. V'l qu'un bel vque, en robe de moire, Se prom'nait sur le grand chemin, oh! V'l Turpin qui court aprs le carosse, Et qui met sa tt' tout entir' dedans; Et l'vqu' qui dit: L' diable emport' ma crosse, Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents! _Le choeur._ Et l'vequ' qui dit: L' diable emport' ma crosse, Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents! _2e Couplet._ Turpin dit: Vous mang'rez c'mot l, oh! Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb. Alors i' tire un pistolet d'aron Et lui fait entrer dans la gorge, oh! Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade, Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop; Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos, Et de s'arrter ainsi le persuade. _Le choeur, d'un ton sarcastique._ Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos, Et de s'arrter ainsi le persuade. Je maintiens que cette chanson est personnelle la profession, dit le gentleman au teint marbr, en l'interrompant en cet endroit. Je demande le nom de ce cocher. --On n'a jamais pu le savoir, rpliqua Sam; vu qu'il n'avait pas sa carte dans sa poche. --Je m'oppose l'introduction de la politique, reprit le cocher au teint marbr. Je remarque que dans la prsente compagnie cette chanson est politique, et, ce qu'est peu prs la mme chose, qu'elle n'est pas vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauv, mais qu'il est mort bravement comme un des plus grands z'hros, et je ne veux pas entendre dire le contraire. Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'nergie et de dcision, et comme les opinions de la compagnie paraissaient divises ce sujet, on tait menac de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell arrivrent, fort propos. Tout va bien, Sammy, dit M. Weller. --L'officier sera ici quatre heures, ajouta M. Pell. Je suppose que vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha! --Peut-tre que mon cruel papa se repentira d'ici l? balbutia Sam, avec une grimace comique. --Non, ma foi, dit M. Weller. --Je vous en prie, continua Sam. --Pour rien au monde, rtorqua l'inexorable crancier. --Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois. --Je n'en veux pas. --Ha! ha! ha! trs-bon, trs-bon! s'cria M. Salomon Pell, qui s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort amusant, en vrit.--Benjamin, copiez cela; et M. Pell recommena sourire, en faisant remarquer le total M. Weller. --Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes que le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien oblig, monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort intressant. Tout fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un jeune homme, tout fait, ajouta M. Pell, en souriant fort gracieusement la ronde, et en empochant son argent. --Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un vritable enfant prodige. --Prodigue, monsieur, enfant prodigue, suggra doucement M. Pell. --Ne vous tourmentez pas, monsieur, rpliqua M. Weller, avec dignit. Je sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la demanderai, monsieur. Lorsque l'officier arriva, Sam s'tait rendu si populaire, que les gentlemen runis la taverne se dterminrent le conduire, en corps, la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le dfendeur marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en tte et huit puissants cochers formaient l'arrire-garde. Aprs s'tre arrts au caf de _Sergeant's Inn_ pour se rafrachir et pour terminer tous les arrangements lgaux, la procession se remit en marche. Une lgre commotion fut excite dans Fleet-Street par l'humeur plaisante des huit gentlemen de l'arrire-garde, qui persistaient marcher quatre de front. On dcida qu'il tait ncessaire de laisser en arrire le gentleman grl pour boxer avec un commissionnaire, et il fut convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces lgers incidents furent les seuls qui arrivrent pendant la route. Quand on fut parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur, poussa trois effroyables acclamations pour le dfendeur, et ne le quitta que lorsqu'il eut plusieurs fois secou la main de chacun de ses membres. Sam ayant t formellement remis entre les mains du gouverneur de la flotte, l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy lui-mme, entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit la chambre de son matre, et frappa la porte. Entrez, dit M. Pickwick. Sam parut, ta son chapeau, et sourit. Ah! Sam, mon bon garon! dit M. Pickwick, videmment charm de revoir son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce que je vous ai dit, mon fidle serviteur. Posez votre chapeau, Sam, et laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes ides. --a ne peut-il pas attendre tout l'heure, monsieur? --Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant? --J'aimerais mieux tout l'heure, monsieur. --Pourquoi donc? --Parce que..., dit Sam en hsitant. --Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarm par les manires de son domestiqua. Parlez clairement, Sam. --Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse. --Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam. --Rien de bien consquent, monsieur. --Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez m'entendre d'abord. --J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire, rpliqua Sam, en hsitant encore. M. Pickwick eut l'air surpris, mais ne rpondit pas. Le fait est, dit Sam, en s'arrtant court. --Eh bien? reprit M. Pickwick, parlez donc. --Eh bien! le fait est, rpliqua Sam avec un effort dsespr, le fait est que je ferais peut-tre mieux de voir aprs mon lit. --Votre lit! s'cria M. Pickwick, plein d'tonnement. --Oui, mon lit, monsieur; je suis prisonnier; j'ai t arrt cette aprs-midi, pour dettes. --Arrt pour dettes! s'cria M. Pickwick, en se laissant tomber sur une chaise. --Oui, monsieur, pour dettes, et l'homme qui m'a mis ici ne m'en laissera jamais sortir, tant que vous y serez vous-mme. --Que me dites vous donc l! --Ce que je dis, monsieur, je suis prisonnier, quand a devrait durer quarante ans! et j'en suis fort content encore; et si vous aviez t dans Sewgate, 'aurait t la mme chose! maintenant le gros mot est lch, sapristi! c'est une affaire finie! En prononant ces mots, qu'il rpta plusieurs fois avec grande violence, Sam aplatit son chapeau sur la terre, dans un tat d'excitation fort extraordinaire chez lui; puis ensuite, croisant ses bras, il regarda son matre en face et avec fermet. CHAPITRE XV. O l'on apprend diverses petites aventures arrives dans la prison, ainsi que la conduite mystrieuse de M. Winkle; et o l'on voit comment le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relch. M. Pickwick tait trop vivement touch par l'inbranlable attachement de son domestique, pour pouvoir lui tmoigner quelque mcontentement de la prcipitation avec laquelle il s'tait fait incarcrer, pour une priode indfinie. La seule chose sur laquelle il persista demander une explication, c'tait le nom du crancier de Sam; mais celui-ci persvra galement ne point le dire. a ne servirait de rien, monsieur, rptait-il constamment. C'est une crature malicieuse, rancunire, avaricieuse, vindicative, avec un coeur qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire au gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien sa femme, que de btir une chapelle avec. --En vrit, Sam, la somme est si petite qu'il serait fort ais de la payer; et puisque je me suis dcid vous garder avec moi, vous devriez faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez aller au dehors. --Je vous suis bien oblig, monsieur, mais je ne voudrais pas. --Qu'est-ce que vous ne voudriez pas, Sam? --Je ne voudrais pas m'abaisser demander une faveur cet ennemi sans piti. --Mais ce n'est pas lui demander une faveur que de lui offrir son argent. --Je vous demande pardon, monsieur, ce serait une grande faveur de le payer, et il n'en mrite pas. Voil l'histoire, monsieur. En cet endroit, M. Pickwick frottant son nez avec un air de vexation, Sam jugea qu'il tait prudent de changer de thme. Monsieur, dit-il, je prends ma dtermination par principe, comme vous prenez la vtre, ce qui me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tu par principe. Vous le savez ncessairement, monsieur! Ici Sam s'arrta de parler, et du coin de l'oeil gauche jeta son matre un regard comique. Il n'y a pas de ncessit l-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se laissant aller graduellement sourire, malgr le dplaisir que lui avait caus l'obstination de Sam. La renomme du gentleman en question n'est jamais venue mes oreilles. --Jamais, monsieur? Vous m'tonnez, monsieur; il tait employ dans les bureaux du gouvernement. --Ah! vraiment? --Oui, monsieur; et c'tait un gentleman fort agrable encore; un de l'espce soigneuse et mthodique, qui fourrent leurs pieds dans leurs claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami prs de leur coeur qu'une peau de livre. Il faisait des conomies par principe; mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait jamais aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne lui empruntassent de l'argent; enfin c'tait rellement un caractre tout fait agrable. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze jours, par principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe conomique: trois vtements par an, et renvoyer les anciens. Comme c'tait un gentleman trs rgulier, il dnait tous les jours au mme endroit, trente-trois pence par tte, et il en prenait joliment pour ses trente-trois pence. L'hte le disait bien ensuite, en versant de grosses larmes, sans parler de la manire dont il attisait le feu dans l'hiver, ce qui tait une perte sche de quatre pence et demi par jour, outre la vexation de le voir faire. Avec a il tait si long lire les journaux: Le _Morning-Post_ aprs le gentleman, disait-il tous les jours en arrivant. Voyez pour le _Times_, Thomas. Apportez-moi le _Morning-Herald_, quand il sera libre. N'oubliez pas de demander le _Chronicle_, et donnez-moi l'_Advertiser_. Alors il appliquait ses yeux sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps, pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se mettait le lire avec tant d'intrt et de persvrance, qu'il rduisait les autres habitus au dsespoir et la rage, surtout un petit vieux trs colre, que le garon tait toujours oblig de surveiller de prs, dans ces moments-l, de peur qu'il ne se porta quelque excs avec le couteau dcouper. Eh bien! monsieur, il restait l, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne prenant jamais rien aprs son dner qu'un petit somme; et ensuite, il s'en allait au caf ct, et il avalait une petite tasse de caf et quatre _crumpets_[16]; aprs quoi il rentrait Kensington et se mettait au lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coup vert, avec une espce de marchepied la Robinson Cruso, qu'il pouvait baisser et relever aprs lui quand il voulait, pour que le cocher ne soit pas oblig de descendre, et ne laisse pas voir au public qu'il n'a qu'un habit de livre et pas de culottes pareilles. Bien. Qu'est-ce que vous avez? dit le docteur.--a va trs-mal, dit le patient.--Qu'est-ce que vous avez mang? dit le docteur.--Du veau rti, dit le patient.--Quelle est la dernire chose que vous avez dvor? dit le docteur.--Des _crumpets_, dit le patient.--C'est a, dit le docteur. Je vas vous envoyer une bote de pilules sur-le-champ, et n'en prenez plus, dit-il.--Plus de quoi, dit le patient? des pilules?--Non pas, des _crumpets_, dit le docteur.--Pourquoi? dit le patient en se levant sur son sant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans, par principe.--Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le docteur.--C'est un gteau trs-sain, monsieur dit le patient.--C'est un gteau trs-malsain, dit le docteur avec colre.--Mais a revient si bon march, dit le patient en baissant un peu la voix, et a remplit si bien l'estomac pour le prix.--C'est trop cher pour vous, n'importe quel prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger. Quatre crumpets par soire! dit-il: a ferait votre affaire en six mois. Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et la fin, il lui dit, aprs avoir bien rumin: tes-vous sr de a, monsieur?--J'en mettrais ma rputation au feu, dit le docteur.--Combien pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le patient.--Je ne sais pas, dit le docteur.--Pensez-vous que si j'en mangeais pour trois francs, a me tuerait? dit le patient.--C'est possible, dit le docteur.--Pour trois francs soixante-quinze, a ne me manquerait pas, je suppose? dit le patient.--Certainement, dit le docteur.--Trs-bien, dit le patient. Bonsoir. Le lendemain il se lve, fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze de _crumpets_, les fait rtir toutes, les mange et se brle la cervelle. [Footnote 16: Gteau anglais.] --Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick, affect au plus haut point, par le dnoment tragique de la narration. --Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les _crumpets_ sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne voulait se laisser mener par personne. C'est par de tels artifices oratoires que Sam luda les questions de son matre, pendant le premier soir de sa rsidence la flotte. la fin, voyant que toute remontrance tait inutile M. Pickwick consentit, quoiqu'avec regret, ce qu'il se loget, tant la semaine, chez un savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries suprieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas, une couverture et des draps lous M. Roker, et lorsqu'il s'tendit sur ce lit improvis, il y tait aussi son aise que s'il avait t lev dans la prison, et que toute sa famille y et vgt depuis trois gnrations. Fumez-vous toujours aprs que vous tes couch, vieux coq? demanda Sam son hte, lorsque l'un et l'autre se furent placs horizontalement pour la nuit. --Oui, toujours, jeune cochinchinois, rpondit le savetier. --Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites votre lit sous la table? --Parce que j'ai toujours t z'habitu un baldaquin, avant de venir ici, et je trouve que la table fait juste le mme effet. --Vous avez un fameux caractre, monsieur[17], dit Sam. [Footnote 17: Jeu de mots: _caractre_, en anglais, veut dire la fois _un original_, et un certificat de bonne conduite. (_Note du traducteur._)] --Je n'en sais rien, rpondit le savetier, en secouant la tte; mais si vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine dans cet tablissement ici. Pendant ce dialogue, Sam tait tendu sur son matelas, une extrmit de la chambre, et le savetier sur le sien, l'autre extrmit. L'appartement tait illumin par la lumire d'une chandelle, et par la pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent. Toute courte qu'et t cette conversation, elle avait singulirement prdispos Sam en faveur de son hte. En consquence il se souleva sur son coude, et se mit l'examiner plus soigneusement qu'il n'avait eu jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire. C'tait un homme blme, tous les savetiers le sont. Il avait une barbe rude et hrisse, tous les savetiers l'ont ainsi; son visage tait un drle de chef-d'oeuvre, tout contourn, tout raboteux, mais o rgnait un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort joyeuse expression, car ils jetaient encore des tincelles. Le savetier avait soixante ans d'ge, et Dieu sait combien de prison, de sorte qu'il tait assez singulier de dcouvrir encore en lui quelque chose qui approcht de la gaiet. C'tait un petit homme; et comme il tait repli dans son lit, il paraissait peu prs aussi long qu'il aurait d l'tre, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche une grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec une batitude vritablement digne d'envie. Y a-t-il longtemps que vous tes ici? lui demanda Sam, aprs un silence de quelques minutes. --Douze ans, rpondit le savetier en mordant, pour parler, le bout de sa pipe. --Pour mpris envers la cour de chancellerie? demanda Sam. Le savetier fit un signe affirmatif. Eh bien! alors, reprit Sam avec mcontentement, pourquoi vous embourbez-vous dans votre obstination, user votre prcieuse vie ici, dans cette grande fondrire? Pourquoi ne cdez-vous pas, et ne dites-vous pas au chancelier que vous tes fch d'avoir manqu de respect la cour, et que vous ne le ferez plus? Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et la ramena ensuite sa place, mais ne rpondit rien. Pourquoi? reprit Sam avec plus de force. --Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces affaires-l. Voyons, qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruin? --Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez fait des dettes pour commencer? --Je n'ai jamais d un liard; devinez encore. --Eh bien! peut-tre que vous avez achet des maisons, ce qui veut dire devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous tes mis btir, ce qu'on appelle tre incurable, en langage mdical. Le savetier secoua la tte et dit: Essayez encore. --J'espre que vous ne vous tes pas amus plaider? poursuivit Sam, d'un air souponneux. --C'est pas dans mes moeurs. Le fait est que j'ai t ruin pour avoir fait un hritage. --Allons! allons! a ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un riche ennemi qui tramerait ma destruction de cette manire-l. Je me laisserais faire. --Ah! j'tais sr que vous ne me croiriez pas, dit le savetier, en fumant sa pipe avec une rsignation philosophique. J'en ferais autant votre place. C'est pourtant vrai malgr a. --Comment a se peut-il? demanda Sam, dj moiti convaincu par l'air tranquille du savetier. --Voil comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais dans la province, et dont j'avais pous une parente (elle est morte, grce Dieu! puisse-t-il la bnir!) eut une attaque et s'en alla. --O? demanda Sam qui, aprs les nombreux vnements de la soire, tait un peu endormi. --Est-ce que je puis savoir a? rpondit le savetier, en parlant travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut. --Ah! bien! Et ensuite? --Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling. --C'tait bien distingu de sa part. --Il me laissa mille livres moi, parce que j'avais pous une de ses parentes, voyez-vous. --Trs-bien, murmura Sam. --Et tant entour d'un grand nombre de nices et de neveux, qui taient toujours se disputer, il me fit son excuteur et me chargea de diviser le reste entre eux, comme fidi-commissaire. --Qu'est-ce que vous entendez par-l, demanda Sam, en se rveillant un peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant, quoi a sert-il? --C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi. --Je ne crois pas a, rpartit Sam en hochant la tte; il n'y a gure de confiance dans cette boutique-l. Mais c'est gal; marchez. --Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le testament, les nices et les neveux, qui taient furieux de ne pas avoir tout l'argent, s'y opposent par un _caveat_. --Qu'est-ce que c'est que a? --Un instrument lgal. Comme qui dirait: halte-l! --Je vois; un parent du _ayez sa carcasse_. Ensuite? --Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur l'excution du testament, ils retirent le _caveat_ et je paye tous les legs. peine si j'avais fait tout cela, quand voil un neveu qui demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois aprs devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre ct du cimetire de Saint-Paul; et aprs que quatre avocats ont pass chacun une journe embrouiller l'affaire, il passe une semaine ou deux rflchir sur les pices qui faisaient six gros volumes, et il donne son jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais. J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen trs-endormis, qui l'avaient dj entendue dans l'autre cour, o ils sont des avocats sans cause. La seule diffrence, c'est que dans l'autre cour on les appelait les dlgus, et que dans cette cour-ci, on les appelle docteurs: tchez de comprendre a. Bien: ils confirment trs-respectueusement la dcision du vieux gentleman sourd. Mon homme de loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le principal, comme ils appellent a, et les frais, je suis ici pour dix mille livres sterling, et j'y resterai raccommoder des souliers jusqu' ce que je meure. Quelques gentlemen ont parl de porter la question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait; seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais pas aller leur parler, et ils se sont ennuys de mes longues lettres, et ils ont abandonn l'affaire, et tout ceci, c'est la vrit devant Dieu, sans un mot de suppression ni d'exagration, comme le savent trs-bien cinquante personnes tant ici que dehors. Le savetier s'arrta pour voir quel effet son histoire avait produit sur Sam. Il s'tait endormi. Le savetier secoua la cendre de sa pipe, la posa par terre ct de lui, soupira, tira sa couverture sur sa tte, et s'endormit aussi. Le lendemain matin, Sam tant activement engag polir les souliers de son matre et brosser ses gutres noires, dans la chambre du savetier, M. Pickwick se trouvait seul, djener, lorsqu'un lger coup fut frapp sa porte. Avant qu'il et eu le temps de crier _entrez!_ il vit apparatre une tte chevelue et une calotte de velours de coton, articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine reconnatre comme la proprit personnelle de M. Smangle. Comment a va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en accompagnant cette question de deux ou trois signes de tte. Attendez-vous quelqu'un ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement lgants, qui demandent aprs vous, en bas, et qui frappent toutes les portes. Aussi ils sont joliment rembarrs par les pensionnaires qui prennent la peine de leur ouvrir. --Mais quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant. Oui, ce sont sans doute quelques amis que j'attendais plutt hier. --Des amis vous! s'cria Smangle, en saisissant M. Pickwick par la main. En voil assez, Dieu me damne! ds ce moment ils sont mes amis, et ceux de Mivins aussi: Diablement agrable et distingu, cet animal de Mivins, hein? dit M. Smangle avec grande sensibilit. --Vritablement, rpondit M. Pickwick avec hsitation, je connais si peu ce gentleman que.... --Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur l'paule. Vous le connatrez mieux quelque jour; vous en serez charm. Cet homme-l, monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des talents comiques qui feraient honneur au thtre de Drury-Lane. --En vrit? --Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me damne! on ne peut pas s'empcher d'aimer un homme qui a un talent pareil. Il n'a qu'un seul dfaut, cette petite faiblesse dont je vous ai prvenu, vous savez? Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa tte d'une manire confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire quelque chose: Ah! fit-il, en consquence, et il regarda avec impatience vers la porte. --Ah! rpta M. Smangle, avec un profond soupir; cet homme-l, monsieur, c'est une dlicieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure compagnie. Il n'a que ce petit dfaut; si l'ombre de son grand-pre lui apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbr, et le prierait de l'endosser. --Pas possible! s'cria M. Pickwick --Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de l'voquer une seconde fois, il l'voquerait au bout de deux mois et trois jours, pour renouveler son billet. --Ce sont-l des traits fort remarquables, dit M. Pickwick; mais pendant que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort embarrasss pour me trouver. --Je vais les amener, rpondit Smangle en se dirigeant vers la porte. Adieu, je ne vous drangerai point pendant qu'ils seront ici.... propos.... En prononant ces deux derniers mots, Smangle s'arrta tout coup, referma la porte, qu'il avait moiti ouverte, et et retournant sur la pointe du pied prs de M. Pickwick, lui dit tout bas l'oreille: Vous ne pourriez pas, sans vous gner, me prter une demi-couronne jusqu' la fin de la semaine prochaine? M. Pickwick put peine s'empcher de sourire; cependant il parvint conserver sa gravit, tira une demi-couronne, et la plaa dans la main de M. Smangle. Celui-ci, aprs un grand nombre de clignements d'oeil, qui impliquaient un profond mystre, disparut pour chercher les trois trangers, avec lesquels il revint bientt aprs. Alors ayant touss trois fois, et fait M. Pickwick autant de signes de tte, comme une assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poignes de main toute la compagnie, d'une manire fort engageante, et se retira. Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement les mains de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui taient les trois visiteurs en question; je suis enchant de vous voir. Le triumvirat tait fort affect. M. Tupman branla la tte d'un air plor; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une motion visible; M. Winkle se retira la fentre, et renifla tout haut. Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les souliers et les gutres. Plus de mrancolie, comme disait l'colier quand la matresse de pension mourut. Soyez les bienvenus la prison, gentlemen. --Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la tte, pendant qu'il s'agenouillait pour boutonner les gutres de son matre, ce fou de Sam, qui s'est fait arrter pour rester avec moi! --Quoi! s'crirent les trois amis. --Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille, monsieur, s'il vous plat.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me voil confin[18], comme disait la petite dame. [Footnote 18: Jeu de mots: _to be confined_ signifie tre en couches et tre prisonnier.] --Prisonnier, s'cria M. Winkle avec une vhmence inconcevable. --Oh, monsieur? reprit Sam, en levant la tte; qu'est-ce qu'il y a, monsieur? --J'avais espr Sam, que.... C'est--dire.... Rien, rien, rpondit M. Winkle prcipitamment. Il y avait quelque chose de si brusque et de si gar dans les manires de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis, comme pour leur demander une explication. Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en rponse ce muet appel. Il a t fort agit ces deux jours-ci, et tout fait diffrent de ce qu'il est ordinairement. Nous craignions qu'il n'et quelque chose, mais il le nie rsolument. --Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M. Pickwick, je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher monsieur; seulement je serai oblig de quitter la ville, pendant quelque temps, pour une affaire prive, et j'avais espr que vous me permettriez d'emmener Sam. La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus d'tonnement. Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas refus; mais videmment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier ici. Je serai donc oblig d'aller tout seul. Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque tonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses gutres, comme s'il avait t surpris ou mu. Quand M. Winkle eut cess de parler, Sam leva la tte pour le regarder, et quoique le coup d'oeil qu'ils changrent ne dura qu'un instant, ils eurent l'air de s'entendre. Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de ceci? --Non monsieur, rpliqua Sam, en recommenant boutonner avec une assiduit extraordinaire. --En tes-vous sr, Sam? --Eh! mais, monsieur, je suis bien sr que je n'ai jamais rien entendu sur ce sujet, jusqu' prsent. Si je fais quelques conjectures l-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le droit de dire ce que c'est, de peur de me tromper. --Et moi je n'ai pas le droit de m'ingrer davantage dans les affaires d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, aprs un court silence. prsent je dirai seulement que je n'y comprends rien du tout. Mais en voil assez l-dessus. M. Pickwick s'tant ainsi exprim, amena la conversation sur un autre sujet, et M. Winkle parut graduellement plus son aise, quoiqu'il ft encore loin de l'tre tout fait. Cependant nos amis avaient tant de choses se dire, que la matine s'coula rapidement. Vers trois heures, Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un norme pt, sans parler de plusieurs plats de lgumes et de force pots de _porter_, qui se promenaient sur les chaises et sur les canaps. Quoique ce repas et t achet et dress dans une cuisine voisine de la prison, chacun se montra dispos y faire honneur. Au _porter_ succdrent une bouteille ou deux d'excellent vin, pour lequel M. Pickwick avait dpch un exprs au caf de la _Corne_, dans _Doctors' Common_. Pour dire la vrit, _la bouteille ou deux_ pourraient tre plus convenablement nonces comme une bouteille ou _six_, car avant qu'elles fussent bues et le th achev, la cloche commena sonner pour le dpart des trangers. Si la conduite de M. Winkle avait t inexplicable dans la matine, elle devint tout fait surnaturelle, lorsqu'il se prpara prendre cong de son ami, sous l'influence des bouteilles vides. Il resta en arrire jusqu' ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et alors, saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie o le calme d'une rsolution dsespre se mlait effroyablement avec la quintessence de la tristesse: Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents jointes. --Dieu vous bnisse, mon cher garon! rpliqua M. Pickwick, en serrant avec chaleur la main de son jeune ami. --Allons donc! cria M. Tupman de la galerie. --Oui, oui, sur-le-champ, rpondit M. Winkle. Bonsoir! --Bonsoir, dit M. Pickwick. Un autre bonsoir fut chang, puis un autre, puis une demi-douzaine d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du philosophe, et considrait son visage avec la mme expression extraordinaire. Vous serait-il arriv quelque chose? lui demanda la fin M. Pickwick, lorsqu'il eut le bras fatigu de secousses. --Non, non. --Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de dgager sa main. --Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle en le saisissant par le poignet; ne me jugez pas svrement, et lorsque vous apprendrez quelles extrmits des obstacles insurmontables.... --Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant la porte. Si vous ne venez pas, nous allons tre enferms ici! --Oui, oui; je suis prt, rpliqua M. Winkle, et par un violent effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick. Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un muet tonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota un instant l'oreille de M. Winkle. Oh! certainement, comptez sur moi, rpondit tout haut celui-ci. --Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur? --Non, assurment. --Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais beaucoup aim aller avec vous, monsieur; mais naturellement le gouverneur avant tout. --Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle; et en parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et disparaissaient. C'est trs-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en rentrant dans sa chambre et en s'asseyant prs de sa table dans une attitude rflchie. Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire? Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette ide, lorsque la voix de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer. Certainement, dit M. Pickwick. --Je vous ai apport un traversin plus doux, monsieur, en place du provisoire que vous aviez la nuit dernire. --Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin? --Vous tes bien bon, monsieur, rpliqua M. Roker en acceptant le verre. la vtre, monsieur. --Bien oblig. --Je suis fch de vous apprendre que votre propritaire n'est pas trs-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en inspectant la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tte. --Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'cria M. Pickwick. --Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur, rpliqua Roker, en tournant son chapeau, de manire pouvoir lire le nom du chapelier. --Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous voulez dire! --Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la peine respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que le changement d'air pourrait seul le sauver. --Grand Dieu! s'cria M. Pickwick, cet homme a-t-il t lentement assassin par la loi, durant six mois? --Je ne sais pas a, monsieur, repartit Roker, en pesant son chapeau par les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de mme partout ailleurs. Il est all l'infirmerie ce matin. Le docteur dit qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur lui envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du gouverneur, monsieur. --Non, sans doute, rpliqua promptement M. Pickwick. --Malgr cela, reprit Roker en hochant la tte, j'ai peur que tout ne soit fini pour lui. J'ai offert Neddy, tout l'heure, de lui parier une pice de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en reviendrait pas, mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur. --Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, o est l'infirmerie? --Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la montrer si vous voulez. M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit immdiatement le guichetier. Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de la porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'tait une grande chambre nue, dsole, o il y avait plusieurs lits de fer; l'un d'eux contenait l'ombre d'un homme maigre, ple, cadavreux. Sa respiration tait courte et oppresse: chaque minute il gmissait pniblement. Au chevet du lit tait assis un petit vieux, portant un tablier de savetier, et qui, l'aide d'une paire de lunettes monture de corne, lisait tout haut un passage de la bible. C'tait l'heureux lgataire. Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de s'arrter. Celui-ci ferma le livre et le plaa sur le lit. Ouvrez la fentre, dit le malade. Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, les cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairs d'une puissante multitude, pleine de vie et d'occupations, pntrrent aussitt dans la chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, s'levaient de temps en temps quelques clats de rire joyeux ou quelques lambeaux de chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix et des pas, sourds mugissements des flots agits de la vie, qui roulaient pesamment au dehors. Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent mlancoliques celui qui les coute de sang-froid, mais combien plus celui qui veille auprs d'un lit de mort! Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces murs le corrompent. Il tait frais l'entour quand je m'y promenais, il y a bien des annes, mais en entrant dans la prison il devient chaud et brlant.... Je ne puis plus le respirer. --Nous l'avons respir ensemble pendant longtemps, dit le savetier. Allons, allons, patience! Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs s'approchrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de son vieux camarade de prison et la retint serre avec affection, dans les siennes. J'espre, bgaya-t-il ensuite d'une voix entrecoupe et si faible que ses auditeurs se penchrent sur son lit pour recueillir les sons demi forms qui s'chappaient de ses lvres livides; j'espre que mon juge plein de clmence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte sur terre. Vingt annes, mon ami, vingt annes dans cette hideuse tombe! Mon coeur s'est bris, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas mme pu l'embrasser dans sa petite bire! Depuis lors, au milieu de tous ces bruits et de ces dbauches, ma solitude a t terrible. Que Dieu me pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolonge! Aprs ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura encore quelque chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire. Pendant quelques minutes ils parlrent entre eux, voix basse, mais le guichetier s'tant courb sur le traversin se releva prcipitamment. Ma foi! dit-il, le voil libr la fin. Cela tait vrai. Mais durant sa vie il tait devenu si semblable un mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expir. CHAPITRE XVI. O l'on dcrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend la rsolution de ne s'y mler, l'avenir, que le moins possible. Quelques matines aprs son incarcration, Sam ayant arrang la chambre de son matre avec tout le soin possible, et ayant laiss le philosophe confortablement assis prs de ses livres et de ses papiers, se retira pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la journe tait belle, il pensa qu'une pinte de _porter_, en plein air, pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit amusement dont il lui serait possible de se rgaler. tant arriv cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta sa bire, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit la cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commena s'amuser d'une manire trs-mthodique. D'abord il but un bon coup de bire, et levant les yeux vers une croise, lana un coup d'oeil platonique une jeune lady qui y tait occupe peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le plia de manire mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais comme ceci est une oeuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il prit un autre coup de bire aussitt qu'il en fut venu bout. Alors il lut deux lignes du journal, et s'arrta pour contempler deux individus qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut termine, il leur cria: _Trs-bien_, d'une manire encourageante, puis regarda tout autour de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le sien. Ceci entranait la ncessit de regarder aussi aux fentres; et comme la jeune lady tait encore la sienne, ce n'tait qu'un acte de pure politesse de cligner de l'oeil de nouveau et de boire sa sant, en pantomime, un autre coup de bire. Sam n'y manqua pas; puis ayant hideusement fronc ses sourcils un petit garon qui l'avait regard faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et, tenant le journal deux mains, commena lire srieusement. peine s'tait-il recueilli dans l'tat d'abstraction ncessaire, quand il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'tait pas tromp, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de secondes aprs l'air retentissait des cris de: _Weller! Weller!_ Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprs pour lui dire que sa maison de campagne est brle? --On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant. --Merci, mon vieux, rpondit Sam. Faites un brin attention mon journal et mon pot ici, s'il vous plat. Je reviens tout de suite. Dieu me pardonne! si on m'appelait la barre du tribunal, on ne pourrait pas faire plus de bruit que cela. Sam accompagna ces mots d'une lgre tape sur la tte du jeune gentleman ci-devant cit, lequel, ne croyant pas tre si prs de la personne demande, criait _Weller!_ de tous ses poumons; puis il traversa la cour, et, montant les marches quatre quatre, se dirigea vers le parloir. Comme il y arrivait, la premire personne qui frappa ses regards fut son cher pre, assis au bout de l'escalier, tenant son chapeau dans sa main et vocifrant _Weller!_ de toutes ses forces, de demi-minute en demi-minute. Qu'est-ce que vous avez rugir? demanda Sam imptueusement, quand le vieux gentleman se fut dcharg d'un autre cri. Vous voil d'un si beau rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colre; qu'est-ce qu'il y a? --Ah! rpliqua M. Weller. Je commenais craindre que tu n'aies t faire un tour au parc, Sammy. --Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi tes-vous assis l? Ce n'est pas mon appartement. --Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant. --Attendez une minute, dit Sam. Vous tes tout blanc par derrire. --Tu as raison, Sammy: te cela, rpliqua M. Weller pendant que son fils l'poussetait. a pourrait passer pour une personnalit de se montrer ici avec un habit blanchi la chaux[19]. [Footnote 19: En argot, _tre blanchi la chaux_, veut dire avoir obtenu un certificat d'insolvabilit.] Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptmes non quivoques d'un prochain accs de rire, Sam se hta de l'arrter. Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme a. Qu'est-ce que vous avez vous crever maintenant? --Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces jours, force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garon. --Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que vous avez me dire maintenant? --Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se reculant d'un pas ou deux, en pinant ses lvres et en relevant ses sourcils. --M. Pell? M. Weller secoua la tte, et ses joues roses se gonflrent de tous les rires qu'il s'efforait de comprimer. L'homme au teint marbr peut-tre? M. Weller secoua la tte de nouveau. Et qui donc, alors? --Ta belle-mre, Sammy, s'cria le gros cocher, fort heureusement pour lui, car autrement ses joues auraient ncessairement crev, tant elles taient distendues. Ta belle-mre, Sammy, et l'homme au nez rouge, mon garon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho! En disant cela, M. Weller se laissa aller de joyeuses convulsions, tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se rpandait graduellement sur toute sa physionomie. Ils sont venus pour avoir une petite conversation srieuse avec toi, Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien suspecter sur ce crancier dnatur. --Comment, ils ne savent pas qui c'est? --Pas un brin. --O sont-ils? reprit Sam, dont le visage rptait toutes les grimaces du vieux gentleman. --Dans le divan, prs du caf. Attrape l'homme au nez rouge o ce qu'il n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une agrable promenade en voiture ce matin pour venir du march ici, poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une manire plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char bancs qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mre. On y avait mis un fauteuil pour le berger, et je veux tre pendu, Samivel, continua M. Weller avec un air de profond mpris, si on n'a pas apport sur la route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter! --Bah!... C'est pas possible? --C'est la vrit, Sammy; et je voudrais que tu l'aies vu se tenir aux cts en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de six pieds de haut et d'tre broy en un million de morceaux. Malgr a, il est mont la fin, et nous voil partis; mais j'ai peur.... j'ai bien peur, Sam, qu'il a t un peu cahot quand nous tournions les coins. --Ah! je suppose que vous aurez accroch une borne ou deux? --Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroch quelques-unes, repartit M. Weller en multipliant les clins d'oeil. J'en ai peur, Sammy. Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route. Ici M. Weller roula sa tte d'une paule l'autre en faisant entendre une sorte de rlement enrou, accompagn d'un gonflement soudain de tous ses traits, symptmes qui n'alarmrent pas lgrement son fils. Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand, force de se tortiller et de frapper du pied, il eut recouvr la voix. C'est seulement une espce de rire tranquille que j'essaye. --Eh bien! si ce n'est que a, vous ferez bien de ne pas essayer trop souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse. --Tu ne l'admires pas, Sammy? --Pas du tout. --Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de ses joues, 'aurait t un bien grand avantage pour moi, si j'avais pu m'y habituer; a m'aurait sauv bien des mauvaises paroles avec ta belle-mre. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de l'apoplexie, beaucoup trop, Samivel. Cette conversation amena nos deux personnages la porte du divan. Sam s'y arrta un instant, jeta par-dessus son paule un coup d'oeil malin son respectable auteur, qui ricanait derrire lui, puis il tourna le bouton et entra. Belle-mre, dit-il en embrassant poliment la dame, je vous suis trs-oblig pour cette visite ici. Berger, comment a vous va-t-il? --Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est pouvantable. --Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger? rpondit Sam. M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de manire n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutt que le jaune; mais il ne fit point de rponse vocale. Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam sa belle-mre. --L'excellent homme est pein de vous voir ici, rpliqua Mme Weller. --Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'et oubli de prendre du poivre avec les dernires concombres qu'il a manges. Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi remarqua ses ministres, le jour o il voulait leur flanquer une semonce. --Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous ne soyez pas amend par l'emprisonnement. --Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bont d'observer? --Je crains, jeune homme, que ce chtiment ne vous ait pas adouci, rpta M. Stiggins d'une voix sonore. --Ah! monsieur, vous tes bien bon; j'espre bien que je ne suis pas trop doux[20]; je vous suis bien oblig, monsieur pour vot' bonne opinion. [Footnote 20: _Soft_, veut dire _doux_ ou _sot_.] cet endroit de la conversation, un son, qui approchait indcemment d'un clat de rire, se fit entendre du ct o tait assis M. Weller, et sa moiti, ayant rapidement considr le cas, crut devoir se payer graduellement une attaque de nerfs. Weller, s'cria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman tait assis dans un coin.) --Bien oblig, ma chre; je suis tout fait bien o je suis. cette rponse Mme Weller fondit en larmes. Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam. --Oh! Samuel, rpliqua-t-elle, votre pre me rend bien malheureuse! il n'est donc sensible rien? --Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'tes sensible rien. --Bien oblig de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais trs-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir une, mon garon? En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. Stiggins poussa un gmissement. Oh! voil l'infortun gentleman qui est retomb, dit Sam en se retournant. O a vous fait-il mal, monsieur? --Au mme endroit, jeune homme, au mme endroit. --O cela peut-il tre, monsieur? demanda Sam, avec une grande simplicit extrieure. Dans mon sein, jeune homme, rpondit M. Stiggins, en appuyant son parapluie sur son gilet. cette rponse touchante, Mme Weller incapable de contenir son motion, sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge tait un saint. Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans sa physolomie, ne soit un peu altr par le mlancolique spectacle qu'il a sous les yeux. C'est-il le cas, maman? La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une rponse, et celui-ci, avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite, et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif. Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en vrit que ces motions ne l'aient altr. --Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam. --Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que vanits! --Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller, avec un gmissement et un signe de tte approbatif. --Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanit particulire, monsieur? Quelle vanit aimez-vous le mieux? --Oh, mon cher jeune ami, je les mprise toutes. Pourtant, s'il en est une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre. --J'en suis trs-fch, monsieur; mais on ne permet pas de vendre cette vanit-l dans l'tablissement. --Oh! les coeurs endurcis, les coeurs endurcis! s'cria M. Stiggins. Oh! la cruaut maudite de ces perscuteurs inhumains! Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommena tourner ses yeux, en frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni lgre. Lorsque Mme Weller et le rvrend gentleman eurent vigoureusement dblatr contre cette rgle barbare, et lanc contre ses auteurs un grand nombre de pieuses excrations, M. Stiggins recommanda une bouteille de vin de Porto, mle avec un peu d'eau chaude, d'pices et de sucre, comme tant un mlange agrable l'estomac et moins rempli de vanit que beaucoup d'autres compositions. Pendant qu'on prparait cette clbre mixture, l'homme au nez rouge et Mme Weller s'occupaient contempler M. Weller, tout en poussant des gmissements. Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espre que tu te trouveras ragaillardi par cette aimable visite? Une conversation trs-gaie et trs-instructive, n'est-ce pas? --Vous tes un rprouv, dit Sam; et je vous prie de ne plus m'adresser vos observations impies. Bien loin d'tre difi par cette rplique, pleine de convenance, M. Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette conduite impnitente ayant induit la vertueuse dame et M. Stiggins fermer les yeux et se balancer sur leur chaise comme s'ils avaient eu la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de pantomime, indiquant le dsir de ramollir la tte et de tirer le nez du rvrend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne ft dcouvert, car M. Stiggins ayant tressailli l'arrive du vin chaud, amena sa tte en violent contact avec le poing ferm de M. Weller, qui depuis quelques minutes dcrivait autour des oreilles de rvrend homme un feu d'artifice imaginaire. Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage pour prendre le verre? s'cria Sam, avec une grande prsence d'esprit. Ne voyez-vous pas que vous avez attrap le gentleman? --Je ne l'ai pas fait exprs, Sammy, rpondit M. Weller, un peu dmont par cet incident inattendu. --Monsieur, dit Sam au rvrend Stiggins, qui frottait sa tte d'un air dolent, essayez une application intrieure. Comment trouvez-vous cela pour une vanit, monsieur? M. Stiggins ne fit pas de rponse verbale, mais ses manires taient expressives: il gota le contenu du verre que Sam avait plac devant lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur, en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lvres, tendit son verre pour en avoir une nouvelle dose. Mme Weller se tarda pas non plus rendre justice au vin chaud. La bonne dame avait commenc par protester qu'elle ne pouvait pas en prendre une goutte; ensuite elle avait accept une petite goutte; puis une grosse goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilit tait, apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans l'esprit de vin, chaque goutte de liqueur elle versait une larme; si bien qu' la fin elle arriva un degr de misre tout fait pathtique. M. Weller manifestait un profond dgot, en observant ces symptmes, et quand, aprs un second bol, M. Stiggins commena soupirer d'une terrible manire, l'illustre cocher ne put s'empcher d'exprimer sa dsapprobation, en murmurant des phrases incohrentes, parmi lesquelles une colrique rptition du mot _blague_ tait seule perceptible l'oreille. Samivel, mon garon, chuchota-t-il enfin son fils, aprs une longue contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire ce qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de dcroch dans l'intrieur de ta belle-mre et dans celui de M. Stiggins. --Qu'est-ce que vous voulez dire? --Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les nourrir. a se change en eau chaude tout de suite, et a vient couler par les yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmit constitutionnaire. M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de clins d'oeil, et de signes de tte qui furent malheureusement remarqus par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour elle-mme, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment plus mal, lorsque le rvrend, se mettant sur ses pieds aussi bien qu'il put, commena dbiter un touchant discours pour le bnfice de la compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes difiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits d'iniquits o il tait tomb. Il le conjura de s'abstenir de toute hypocrisie et de tout orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modle sur lui-mme (M. Stiggins). Bientt alors, il arriverait l'agrable conclusion qu'il serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misrables dbauchs abandonns de Dieu, et sans nulle esprance de salut; ce qui, ajouta M. Stiggins, est une grande consolation. Il le supplia en outre d'viter par-dessus toutes choses le vice d'ivrognerie, qu'il comparait aux dgotantes habitudes des pourceaux, ou bien ces drogues malfaisantes qui dtruisent la mmoire de celui qui les mche. Malheureusement, cet endroit de son discours, le rvrend gentleman devint singulirement incohrent; et comme il tait prs de perdre l'quilibre cause des grands mouvements de son loquence, il fut oblig de se rattraper au dos d'une chaise, afin de maintenir sa perpendiculaire. M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs se dfier de ces faux prophtes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant pas le sens ncessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni le coeur assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la socit, bien plus dangereux que les criminels ordinaires: car ils entranent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les plus faibles, appellent le mpris surtout ce qui devrait tre le plus sacr, et font rejaillir, jusqu' un certain point, la dfiance et le ddain sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. Stiggins resta pendant fort longtemps appuy sur le dos de sa chaise, tenant un de ses yeux ferm et clignant perptuellement de l'autre, il est prsumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui. Mme Weller pleurait chaudes larmes, pendant le dbit de cette oraison, et sanglotait la fin de chaque paragraphe. Sam s'tant mis cheval sur une chaise, les bras appuys sur le dossier, regardait le prdicateur avec une physionomie pleine de douceur et de componction, se contentant de jeter de temps en temps vers son pre un regard d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru enchant au commencement, se mit dormir vers le milieu. Bravo! Bravo! trs-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins, ayant cess de mditer, commena mettre ses gants percs par le bout, et les tirer si bien qu'ils laissaient passer peu prs la moiti de chaque doigt. --J'espre que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress Weller solennellement. --Je l'espre, maman, rpondit Sam. --Je dsirerais bien que cela en ft aussi votre pre. --Merci, ma chre, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous prsent, mon amour? --Impie! --Homme gar, dit le rvrend. --Ma digne crature, rpondit M. Weller; si je ne trouve pas de meilleure lumire que votre petit clair de lune, il est probable que je continuerai voyager dans la nuit, jusqu' ce que je sois mis pied tout fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma chre jument, demeure plus longtemps l'curie, elle ne restera pas tranquille quand nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans quelque haie avec le berger dedans. En entendant cette supposition, le rvrend M. Stiggins, avec une consternation vidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et proposa de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant accompagns jusqu' la porte, prit un cong respectueux. _Adiou_, Sam, dit le vieux cocher. --Qu'est-ce que c'est a, _adiou_ demanda Sam. --Bonsoir, alors. --Ah! trs-bien, j'y suis, rpliqua Sam. Bonsoir, vieux rprouv. --Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour de lui, mes devoirs ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des rflexions sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un bniste, j'ai fait un plan pour le tirer de l. Un piano, Sammy, un piano, dit M. Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication. --Qu'est-ce que vous voulez dire? --Un piano forc, Samivel, rpliqua M. Weller d'une manire encore plus mystrieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas. --Et quoi servira-t-il, alors? --Il fera dire mon ami, l'bniste, de le remporter; y es-tu? --Non. --Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra aisment avec son chapeau et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous avez un passage tout prt pour la Mrique... Le gouvernement des Mricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent dpenser. Le gouverneur n'a qu' rester l jusqu' ce que Mme Bardell soit morte, ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des deux vnements, et ensuite il revient et crit un livre sur les Mricains, qui payera toutes ses dpenses, et plus, s'il les mcanise suffisamment. M. Weller dbita ce rapide sommaire de son complot, avec une grande vhmence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait peur d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce, il fit le salut du cocher et s'enfuit. Sam avait peine recouvr sa gravit ordinaire, grandement trouble par la communication secrte de son respectable parent, lorsque M. Pickwick l'accosta. Sam, lui dit-il. --Monsieur? --Je vais faire le tour de la prison, et je dsire que vous me suiviez. Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voil un prisonnier de votre connaissance qui vient par l. --Lequel, monsieur? Le gentleman velu, o bien l'intressant captif avec les bas bleus? --Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis. --De mes amis! --Je suis sr que vous vous le rappelez trs-bien; ou vous auriez moins de mmoire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en croyais. Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici. Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air aussi misrable, et portait des vtements demi uss, retirs, grce M. Pickwick, des griffes du prteur sur gages. Ses cheveux avaient t coups, il portait du linge blanc; mais il tait encore trs-ple et trs-maigre. Il se tranait lentement, en s'appuyant sur un bton, et l'on voyait sans peine qu'il avait t rudement prouv par la maladie et par le besoin. Il ta son chapeau lorsque M. Pickwick le salua, et parut fort troubl et tout honteux en apercevant Sam. Derrire lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter, qui, du moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque d'attachement son compagnon. Il tait encore dguenill et malpropre, mais son visage n'tait plus tout fait aussi creux que lors de sa premire rencontre avec M. Pickwick. En tant son chapeau notre bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoupes de reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de faim. Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec impatience. Restez derrire avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle. Pouvez-vous marcher sans son bras? --Certainement, monsieur, vos ordres. Pas trop vite, jambes vacillantes, tte ahurie, sorte de tremblement de terre. --Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick. --Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul. --Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux. Voyant que Jingle tait confus, agit, et ne savait que faire, M. Pickwick coupa court ses incertitudes, en tirant sous son bras celui de l'ex-comdien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une autre parole. Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait l'tonnement le plus monstrueux, le plus stupfiant qu'il soit possible d'imaginer. Aprs avoir promen ses yeux de Job Jingle, et de Jingle Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible! pas possible! et rpta ces mots une douzaine de fois; aprs quoi il parut compltement priv de la parole, et recommena contempler tantt l'un, tantt l'autre, dans une muette perplexit. Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derrire lui. --Voil, monsieur, rpliqua Sam en suivant machinalement son matre, mais sans ter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait ct de lui. Pendant quelque temps Job tint ses regards fixs sur la terre, tandis que Sam, les yeux rivs sur lui, se heurtait contre les passants, tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux barrires sans paratre s'en apercevoir, lorsque Job, le regardant la drobe, lui dit: Comment vous portez-vous, monsieur Weller? --C'est lui! s'cria Sam, et ayant tabli avec certitude l'identit de Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son motion en une sorte de sifflement long et aigu. --Les choses ont bien chang pour moi, monsieur Weller. --a m'en a l'air, rpondit Sam en examinant avec une vidente surprise les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme dit le gentleman, quand il reut de la mauvaise monnaie pour une bonne demi-couronne. --Vous avez bien raison, rpliqua Job en secouant la tte; il n'y a pas de dception maintenant, monsieur Weller. Les larmes, ajouta-t-il avec une expression de malice momentane, les larmes ne sont pas les seules preuves de l'infortune, ni les meilleures. --C'est vrai, rpliqua Sam, d'un ton expressif. --Elles peuvent tre commandes, monsieur Weller. --Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes prtes, et qui lchent la bonde quand elles veulent. --Oui, mais voici des choses qui ne sont pas aisment contrefaites, monsieur Weller; et pour y arriver, le procd est long et pnible. En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la manche de son habit, dcouvrait son bras si frle et si dcharn, qu'il semblait pouvoir tre bris par le moindre choc. Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'cria Sam en reculant. --Rien. --Rien? --Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange gure davantage. Sam embrassa d'un coup d'oeil la figure maigre de M. Trotter et son costume misrable, puis, le saisissant par le bras, il commena l'entraner de vive force. O allez-vous, monsieur Weller? s'cria Job en se dbattant vainement sous la main puissante de son ancien ennemi. --Venez, venez! rpondit Sam sans daigner lui donner d'autre explication, jusqu'au moment o ils atteignirent la buvette, et o il demanda un pot de _porter_, qui fut promptement apport. --Maintenant, dit Sam, buvez-moi a jusqu' la dernire goutte, et ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que vous avez pris la mdecine tout entire. --Mais, mon cher monsieur Weller.... --Avalez-moi a, reprit Sam d'un ton premptoire. Ainsi admonest, M. Trotter porta le pot ses lvres et en leva le fond lentement, et d'une manire presque imperceptible. Une fois, seulement, il s'arrta pour respirer longuement, mais sans retirer son visage du vase; et quelques moments aprs, lorsqu'il le tint bras tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba terre, si ce n'est trois ou quatre flocons de mousse, qui se dtachrent lentement du bord. Bien opr, dit Sam. Comment vous trouvez-vous, aprs a? --Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense. --Ncessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un ballon. Vous devenez plus gros vue d'oeil. Qu'est-ce que vous dites d'un autre verre de la mme tisane? --J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai assez. --Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus solide? --Grce votre digne gouverneur, nous avons, trois heures, un demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre. --Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'cria Sam avec un accent emphatique. --Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon matre tait fort malade, il a lou une chambre pour nous. Nous tions dans un chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes relles cette fois, je serais capable de servir cet homme-l, jusqu' ce que je tombe mort ses pieds. --Dites donc, mon ami, pas de a, s'il vous plat! s'cria Sam. Job Trotter le regarda d'un air tonn. Je vous dis que je n'entends pas cela, mon garon, poursuivit Sam, avec fermet. Personne ne le servira, except moi; et puisque nous en sommes l-dessus, continua-t-il, en payant sa bire, je vas vous apprendre un autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des gutres; non, pas mme au spectacle, quoique a ait pu se faire; mais voyez-vous, Job, malgr a, je vous dis que c'est un vritable ange, pur sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire! Ayant profr cette provocation, qu'il confirma par de nombreux gestes et signes de tte, Sam empocha sa monnaie et se mit en qute de l'objet de son pangyrique. M. Pickwick tait encore avec Jingle, et lui parlait vivement, sans jeter un coup d'oeil sur les groupes varis et curieux qui l'entouraient. Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon s'approchrent: vous verrez comment vous irez, et en attendant, vous rflchirez cela. Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air fatigu, et vous n'tes pas assez vigoureux pour demeurer longtemps dehors. M. Alfred Jingle, qui il ne restait plus une tincelle de son ancienne vivacit, ni mme de la sombre gaiet qu'il avait feinte, le premier jour o M. Pickwick l'avait rencontr dans sa misre, salua fort bas, sans parler, et s'loigna avec lenteur, aprs avoir fait signe Job de ne pas le suivre immdiatement. Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne humeur. Ne voil-t-il pas une curieuse scne? --Tout fait, monsieur, rpondit Sam; et il ajouta, en se partant lui-mme: Les miracles ne sont pas finis. Voil-t-il pas ce Jingle qui se met aussi faire jouer les pompes! Dans la partie de la prison o se trouvait alors M. Pickwick, l'espace circonscrit par les murs, tait assez tendu pour former un bon jeu de paume; un des cts de la cour tait ferm, cela va sans dire, par le mur mme, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue sur Saint-Paul; ou, plutt, qui _aurait eu_ vue sur cette cathdrale si on avait pu voir travers la muraille. L se montraient un grand nombre de dbiteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes possibles d'une inquite fainantise. La plupart attendaient le moment de comparatre devant la cour des insolvables; les autres taient renvoys en prison pour un certain temps, qu'ils s'efforaient de passer de leur mieux. Quelques-uns avaient l'air misrable, d'autres ne manquaient point de recherche; le plus grand nombre taient crasseux; le petit nombre moins malpropres. Mais tous en flnant, en se tranant, en baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'intrt, aussi peu d'animation, que les animaux qui vont et viennent derrire les barreaux d'une mnagerie. D'autres prisonniers passaient leur temps aux fentres qui donnaient sur les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres jouaient la balle avec quelques aventureux personnages, qui les _servaient_ du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de paume, ou coutaient les garons qui criaient le jeu. Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour se rendre la cuisine, qui tait dans un coin de la cour. Dans un autre coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des quilles et les cris des joueurs se mlaient perptuellement ces mille bruits divers; tout tait mouvement et tumulte, except quelques pas de l, dans un misrable petit hangar o gisait, ple et immobile, le corps du prisonnier de la chancellerie, dcd la nuit prcdente, et attendant la comdie d'une enqute. Le corps! c'est le terme lgal pour exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxits, d'affections, d'esprances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi possdait le corps du prisonnier; il tait l, tmoin effrayant des tendres soins de cette bonne mre. Voulez-vous voir une boutique sifflante[21], monsieur? demanda Job M. Pickwick. [Footnote 21: tymologie: _s'humecter le sifflet_ (boire).] --Qu'est-ce que vous voulez dire? rpondit celui-ci. --Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam. --Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur? --Du tout! monsieur, reprit Job; c'est o l'on vend des liqueurs. Il expliqua alors brivement, qu'il tait dfendu d'introduire dans la prison des dbiteurs des boissons spiritueuses; mais que cet article y tant singulirement apprci, quelques geliers spculateurs, dtermins par certaines considrations lucratives, s'taient aviss de permettre deux ou trois prisonniers de dbiter, dans leurs chambres, le rgal favori des ladies et des gentlemen confins dans la prison. Cet usage, continua Job, a t introduit graduellement dans toutes les prisons pour dettes. --Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les payent point; et quand a arrive, ils sont lous dans les journaux pour leur vigilance; de manire que a fait d'une pierre deux coups; a empche les autres de faire le commerce, et a relve leur rputation. --Voil la chose, ajouta Job. --Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres pour savoir si elles contiennent des spiritueux? --Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent d'avance; ils prviennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils viennent, Jean! L'inspecteur ne trouve rien. Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait une porte qui fut immdiatement ouverte par un gentleman mal peign, puis soigneusement referme au verrou, quand la compagnie fut entre; aprs quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant; l-dessus Job se mit aussi rire, autant en fit Sam; et M. Pickwick, pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage souriant, jusqu' la fin de l'entrevue. Le gentleman mal peign parut comprendre parfaitement cette silencieuse manire d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une bouteille de grs plate, qui pouvait contenir environ une couple de pintes, et remplit de genivre trois verres, que Job et Sam dpchrent habilement. En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur. --Non, merci, dit Job Trotter. M. Pickwick paya, la porte fut dverrouille, et comme M. Roker passait en ce moment, le gentleman mal peign lui fit un signe de tte amical. En sortant de l, M. Pickwick erra dans les escaliers et le long des galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison. chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir Mivins et Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population paraissait compose d'individus d'une seule espce. C'tait la mme malpropret, le mme tumulte, le mme remue-mnage, les mmes symptmes caractristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme dans les pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se sparer, comme on voit passer des ombres dans les rves d'une nuit agite. J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise dans sa petite chambre. Ma tte est fatigue de ces scnes bruyantes, et mon coeur aussi. Dornavant je serai prisonnier dans ma propre chambre. M. Pickwick se tnt parole. Durant trois longs mois il resta enferm tout le jour, ne sortant qu' la nuit pour respirer l'air, quand la plus grande partie des autres prisonniers taient dans leur lit, ou se rgalaient dans leur chambre. Sa sant commenait videmment souffrir de la rigueur de cette rclusion, mais ni les frquentes supplications de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus frquents de Sam, ne pouvaient le dcider changer un _iota_ son inflexible rsolution. CHAPITRE XVII. O l'on rapporte un acte touchant de dlicatesse accompli par MM. Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie. Vers la fin du mois du juillet, un cabriolet de place dont le numro n'est point spcifi, s'avanait d'un pas rapide vers _Goswell-Street_, trois personnes y taient entasses, outre le conducteur, plac, comme l'ordinaire, dans son petit sige de cot. Sur le tablier pendaient deux chles, appartenant, selon toute apparence, deux dames l'air revche, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une tournure paisse et soumise, tait soigneusement comprim entre les deux ladies, par l'une ou par l'autre desquelles il tait immdiatement rabrou lorsqu'il s'aventurait faire quelque lgre observation. Ces trois personnages donnaient en mme temps au cocher des instructions contradictoires, tendant toutes au mme but, qui tait d'arrter la porte de Mme Bardell; mais tandis que l'pais gentleman prtendait que cette porte tait verte, les deux ladies revches soutenaient qu'elle tait jaune. Cocher, disait le gentleman, arrtez la porte verte. --Quel tre insupportable! s'cria l'une des dames. Cocher, arrtez la maison qui a la porte jaune. Pour arrter la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de devant, en disant: Arrangez a entre vous. Moi a m'est gal. La dispute recommena alors avec une nouvelle violence; et comme le cheval tait tourment par une mouche qui lui piquait le nez, le cocher employa humainement son loisir lui donner des coups de fouet sur les oreilles, suivant le systme mdical des rvulsions. C'est la majorit qui l'emporte, dit la fin l'une des dames revches. Cocher, la porte jaune. Mais lorsque le cabriolet fut arriv d'une manire brillante devant la porte jaune, faisant rellement plus de bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la petite tte ronde de Master Bardell se fit voir la fentre d'une maison qui avait une porte rouge, quelques numros plus loin. tre assommant! s'cria la dame ci-dessus mentionne, en lanant l'pais gentleman un regard capable de le rduire en poudre. --Mais ma chre, ce n'est pas ma faute. --Taisez-vous imbcile! La maison la porte rouge, cocher. Oh! Si jamais pauvre femme a t z'unie avec une crature qui prend plaisir la tourner en ridicule devant les trangers, je puis me vanter d'tre cette femme! --Vous devriez mourir de honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui n'tait autre que Mme Cluppins. --Dites-moi donc au moins ce que j'ai fait? --Taisez-vous, brute, de peur de me faire oublier de quelle cole je suis, et que je ne m'abaisse vous gifler! Pendant ce petit dialogue matrimonial, le cocher conduisait ignominieusement le cheval par la bride, et s'arrtait devant la porte rouge que Master Bardell avait dj ouverte. Quelle manire plate et commune de se prsenter devant la porte d'une amie! au lieu d'arriver avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire frapper la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier avec bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant d'air, au lieu de se faire tendre son chle comme si on avait un domestique soi! Tout le zeste de la chose tait perdu; c'tait plus vulgaire que de venir pied. Eh ben! Tommy, dit Mme Cluppins; comment va c'te pauv' chre femme de mre? --Oh! elle va trs-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute prte. Je suis tout prt aussi, moi. En parlant ainsi, Master Bardell fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait sauter de la premire marche du perron sur le trottoir, et _vice versa_. --Y a-t-il encore quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en arrangeant sa plerine. --Mme Sanders y va aussi; et moi aussi, j'y vas aussi, moi. --Peste soit du moutard, il ne pense qu' lui seul. Dites donc, Tommy, mon petit homme? --Hein? --Qu'est-ce qui vient encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une manire insinuante. --Oh! Mme Rogers, elle vient aussi, elle, rpondit Master Bardell, en ouvrant ses yeux de toutes ses forces. --Quoi! la dame qui a lou le logement? s'cria Mme Cluppins. Master Bardell enfona ses mains plus profondment dans ses poches, et baissa la tte trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer qu'il s'agissait bien de la dame du logement. Ah a! continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce. --Qu'est-ce que vous diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le buffet? ajouta Master Bardell. --Qu'est-ce qu'il y a donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air sduisant. Je suis sre que vous allez me le dire. --Non, je ne veux pas; rtorqua l'intressant hritier, en secouant sa tte un nombre indtermin de fois, et en recommenant sauter sur l'escalier. --Quel petit mtin embtant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez la chose votre chre Cluppy. --Maman ne veut pas. Si je ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai, moi! Rjoui par cette agrable perspective, le jeune prodige s'appliqua avec une nouvelle vigueur son mange enfantin. Cette espce d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course. L'altercation s'tant termine l'avantage de l'automdon, Mme Raddle entra dans la maison, affreusement agite. Ciel qu'avez-vous donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins. --Ah! Betsy! j'en suis encore toute tremblante! Raddle n'est pas un homme; il me laisse tout sur le dos. Cette attaque contre la virilit de pauvre Raddle, tait peine loyale: car, ds le commencement de la dispute, il avait t mis de cot par son aimable pouse, et avait reu l'ordre premptoire de tenir son bec. Quoi qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se dfendre, car il devenait vident que Mme Raddle allait s'vanouir. Ds qu'on s'en aperut, de la fentre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire et la servante de la locataire, sortirent prcipitamment, et portrent l'intressante lady dans l'appartement, parlant toutes la fois, et l'accablant d'expressions de condolances et de piti, comme si elle tait la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut dpose sur un sofa du parloir, et la dame du premier tage ayant couru chercher un flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe. Aprs de nombreux plongeons, aprs s'tre bien dbattue, la dame vanouie fut enfin oblige de dclarer qu'elle se trouvait mieux. Ah! pauvre crature! s'cria Mme Rogers; je conois ce qu'elle prouve, hlas! je le sais trop bien. --Ah! pauvre crature! Et moi aussi je le sais, rpta Mme Sanders, et alors toutes les dames commencrent gmir l'unisson, en disant qu'elles aussi savaient ce qu'il en tait, et la plaignaient de tout leur coeur. La petite servante elle-mme, haute de trois pieds, et ge de treize ans, manifestait sa profonde sympathie. --Mais qu'est-ce qui est arriv? demanda Mme Bardell. --Oui, ajouta Mme Rogers, qu'est-ce qui vous a mis dans cet tat, madame? --J'ai t contrarie, rpondit Mme Raddle d'un ton de reproche. Toutes les dames jetrent aussitt M. Raddle des regards pleins d'indignation. --Le fait est, dit ce malheureux gentleman, en s'avanant, le fait est que, quand nous sommes descendus la porte, nous avons eu une dispute avec le conducteur du cabriolet. Un cri aigu de sa femme, la mention de ce nom, rendit toute autre explication impossible. Raddle, dit Mme Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous serez l. Toutes les dames tant de la mme opinion, M. Raddle fut pouss hors de la chambre, et engag prendre l'air dans la cour. Il s'y promenait depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer, avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il devait faire bien attention la manire dont il se conduirait avec sa femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises intentions, mais Mary-Ann n'tait pas forte, et s'il n'y prenait pas garde, il pourrait la perdre au moment o il s'y attendrait le moins; ce qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite. M. Raddle entendit tout cela et bien d'autres choses encore, avec grande soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau. Mon Dieu, madame Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a t prsent!--M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme Raddle, madame.... --Soeur de Mme Cluppins, fit observer Mme Sanders. --Ah! vraiment? dit mistress Rogers gracieusement; car elle tait locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa position, elle devait tre plus gracieuse qu'intime. Ah! vraiment! Mme Raddle sourit agrablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins dclara qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de choses avantageuses. Ce compliment bien tourn fut reu par la lady du premier tage avec une condescendance parfaite. Savez-vous, monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous trouver fort honor de ce que vous et Tommy, vous tes les seuls gentlemen chargs d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers? --Oh! certainement, madame, rpondit Mme Rogers; aprs quoi les autres dames rptrent: Oh certainement! --Sans aucun doute, madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant les mains, et en laissant apercevoir une lgre tendance la gaiet. Et mme, je disais Mme Raddle, pendant que nous venions dans le cabriolet... En entendant ce mot, qui rveillait tant de souvenirs pnibles, Mme Raddle appliqua de nouveau son mouchoir ses yeux, et ne put s'empcher de pousser un cri touff; Mme Bardell frona le sourcil, en regardant M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se taire; puis, avec un air de dignit, elle pria la domestique de Mme Rogers de mettre le vin sur la table. ce signal, les trsors cachs du buffet furent apports, en l'honneur de la locataire, et donnrent tous les assistants une satisfaction sans limite. C'taient plusieurs plats d'oranges et de biscuits, une bouteille de vieux porto, trente-quatre pence, puis une autre bouteille du clbre xrs des Indes orientales, quatorze pence. Mais alors, la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut sur le point de raconter comment il avait t interrog par elle, concernant le contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques minutes, et touffa son rcit dans son germe. Aprs ce petit incident, la compagnie alla chercher la voiture de Hampstead, et au bout de deux heures elle tait arrive, saine et sauve, au Jardin Espagnol. Mais l le premier acte du malheureux M. Raddle faillit occasionner une rechute de sa tendre pouse; car n'alla-t-il pas s'aviser de demander du th pour sept, tandis que, comme toutes les dames le firent remarquer la fois, rien n'tait plus facile que de faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le monde, quand le garon aurait eu le dos tourn, ce qui aurait pargn du th pour un, sans qu'il en ft moins bon pour cela? Quoi qu'il en soit, il n'y avait plus de ressources, et le th arriva avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la mme chelle. Mme Bardell fut leve au fauteuil l'unanimit; Mme Rogers se plaa sa droite, Mme Raddle sa gauche, et la collation chemina avec beaucoup de gaiet et de succs. Que la campagne est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais vraiment y vivre toujours! --Oh! vous ne l'aimeriez pas longtemps, madame, rpliqua Mme Bardell avec prcipitation; car il n'tait pas propos d'encourager de semblables ides chez sa locataire. --Je suis sre, madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous en contenteriez pas quinze jours; vous tes trop gaie et trop recherche la ville. --Cela se peut, madame.... cela se peut, murmura doucement la locataire du premier tage. --La campagne, fit observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance et de gaiet, la campagne est trs-bonne pour les personnes seules, qui n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont eu des peines de coeur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour une me blesse, dit le pote.... Or, de toutes les paroles que pouvait profrer le malheureux gentleman, celles-ci taient indubitablement les plus mal trouves. En effet, cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et voulut quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit pousser des cris affreux. Est-il possible, s'cria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la locataire du premier tage, est-il possible qu'une femme soit marie un tre aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa sensibilit chaque instant de la journe. --Ma chre, dit M. Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la moindre pense.... --Vous n'aviez pas la moindre pense, rpta Mme Raddle avec un noble ddain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous tes une brute. --Ne vous tourmentez pas, Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il faut vraiment faire attention votre sant ma chre, vous n'y songez pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne me. Elle est toujours plus mal quand elle vous Voit. --Oui, oui, dit Mme Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon, vous ferez bien de prendre votre th tout seul, monsieur. Mme Sanders qui, suivant sa coutume, tait fort occupe du pain et du beurre, exprima la mme opinion, et Raddle se retira sans souffler mot. Aprs cela, les dames s'empressrent d'lever Master Bardell dans les bras de sa mre, mais comme il tait un peu grand pour cette manoeuvre enfantine, ses bottines s'embarrassrent dans la table th, et occasionnrent quelque confusion parmi les tasses et les soucoupes. Heureusement que cette espce d'attaque, qui est contagieuse chez les dames, dure rarement longtemps: aussi, aprs avoir bien embrass son bambin, aprs avoir pleur sur ses cheveux, Mme Bardell revint elle, le remit par terre, s'tonna d'avoir t si peu raisonnable, et se versa une autre tasse de th. En ce moment, on entendit le roulement d'un carrosse qui s'approchait, et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place s'arrter la porte du jardin. Encore du monde, dit Mme Sanders. --C'est un gentleman, reprit Mme Raddle. --Eh mais! s'cria Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait pay les dommages? --Ou offert le mariage, suggra Mme Cluppins. --Comme le gentleman est long venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne se dpche-t-il pas? Cependant, M. Jackson, aprs avoir adress quelques observations un homme en habit noir rp, qui venait de descendre du fiacre, et qui tenait un gros bton de frne, se dirigea vers l'endroit o les dames taient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord de son chapeau. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell avec anxit. --Rien du tout, madame, rpondit Jackson. Comment a va-t-il, madame? Je vous demande pardon, madame, de vous dranger, mais la loi, madame, la loi.... En profrant cette apologie, M. Jackson sourit, fit un salut commun toutes les dames, et donna ses cheveux un autre tour. Mme Rogers chuchota Mme Raddle que c'tait rellement un jeune homme bien lgant. Je suis all chez vous, reprit Jackson, et en apprenant que vous tiez ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous sur-le-champ, madame Bardell. --Besoin de moi! s'cria la dame, que la soudainet de cette communication avait fait tressaillir. --Oui, dit Jackson en se mordant les lvres, c'est une affaire trs-importante, trs-pressante, et qui ne peut pas tre remise. Dodson me l'a dit expressment et Fogg aussi. Tellement que j'ai gard la voiture pour vous remmener. --Quelle drle de chose! s'cria Mme Bardell. Toutes les dames convinrent que c'tait fort drle, mais elles furent unanimement d'avis que ce devait tre fort important; sans quoi Dodson et Fogg n'auraient pas envoy Hampstead. Enfin elles ajoutrent que, puisque l'affaire tait importante, Mme Bardell ferait bien de se rendre sur-le-champ l'tude. Lorsqu'on est demand avec une hte si monstrueuse par son homme d'affaires, cela donne un certain degr de relief, qui n'tait nullement dsagrable Mme Bardell. En effet, elle pouvait raisonnablement esprer que cela la rehausserait dans l'opinion de sa locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation et d'hsitation, mais elle conclut, la fin, qu'elle ferait bien de s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: Vous vous rafrachirez bien un peu aprs votre course, monsieur Jackson? --Rellement, il n'y a pas beaucoup de temps perdre; et puis j'ai l un ami, rpondit Jackson en montrant l'homme au bton de frne. --Oh! mais, monsieur, faites entrer votre ami. --Mais.... je vous remercie, rpliqua Jackson avec quelque embarras. Il n'est pas habitu la socit des dames, et cela le rend tout timide. Si vous voulez ordonner au garon de lui porter quelque chose, je ne suis pas bien sr qu'il le boive, mais vous pouvez essayer. Vers la fin de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement. Le garon fut immdiatement dpch vers le gentleman timide, qui consentit prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque chose, et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalit. M. Jackson ayant alors dclar qu'il tait temps de partir, Mme Sanders, Mme Cluppins et Tommy grimprent dans la voiture, laissant les autres dames sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la dernire. Isaac, dit alors Jackson, en regardant son ami qui tait assis sur le sige, et fumait un cigare. --Eh bien? --Voil madame Bardell. --Oh! il y a longtemps que je le savais. Mme Bardell tant entre dans le carrosse, M. Jackson s'y plaa aprs elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la perspicacit de l'ami de M. Jackson, Que ces hommes de loi sont malins! pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens! Au bout de peu de temps Mme Cluppins et Mme Sanders s'tant endormies, M. Jackson dit la veuve du douanier: Savez-vous que les frais de votre affaire sont bien lourds? --Je suis fche que vous ne puissiez pas les faire payer, rpondit celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par spculation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps en temps. --On m'a dit qu'aprs le procs, vous aviez donn Dodson et Fogg un _cognovit_ pour le montant des frais. --Oui, simple affaire de forme. --Sans doute, rpliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme, comme vous dites. On continuait rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se rveilla au bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arrta. Comment! s'cria-t-elle. Sommes-nous dj _Freeman's Court_? --Nous n'allons pas tout fait jusque-l, repartit Jackson. Voulez-vous avoir la bont de descendre? Mme Bardell obit machinalement, car elle n'tait pas encore compltement rveille. Elle se trouvait dans un drle d'endroit: un grand mur avec une grille au milieu; et, l'intrieur d'un vestibule, un bec de gaz qui brlait. --Allons, mesdames! dit l'homme au bton de frne en regardant dans la voiture et en secouant Mme Sanders pour la rveiller, descendons. Mme Sanders ayant pouss son amie, elles descendirent, et Mme Bardell, appuye sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la main, tait dj entre sous le porche. La chambre o les trois dames pntrrent ensuite tait encore plus singulire que l'entre du btiment. Il s'y trouvait tant d'hommes debout, et ils regardaient si fixement les ladies! Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en s'arrtant. --C'est une de nos administrations publiques, rpondit Jackson, en lui faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'cria-t-il. --N'ayez pas peur, rpondit l'homme au bton de frne. La porte se referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques marches. --Enfin, nous y voil! s'cria Jackson en regardant d'un air triomphant autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell? --Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda la dame dont le coeur palpitait sans qu'elle st pourquoi. --Voil, rpondit Jackson en la tirant un peu de ct. Ne vous effrayez pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus dlicat que Dodson, madame, ni plus humain que Fogg. C'tait leur devoir, comme hommes d'affaires, de vous faire mettre l'ombre pour ces frais; mais ils tenaient beaucoup mnager votre sensibilit, autant que possible. Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous tes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une bonne nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy. Ayant dit ces mots, Jackson s'loigna rapidement avec l'homme au bton de frne. Un autre individu, qui se trouvait l avec des clefs la main, emmena Mme Bardell, tout perdue, un corridor du second tage. La malheureuse veuve poussa un cri de dsespoir, Tommy l'accompagna d'un grognement, Mme Cluppins resta ptrifie; quant Mme Sanders, elle s'enfuit, sans plus de faon, car M. Pickwick, l'homme innocent et opprim, tait l, prenant sa pitance d'air quotidienne, et prs de lui se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, ta son chapeau avec une politesse moqueuse, tandis que son matre indign faisait une pirouette sur le talon. Ne la tracassez pas, cette pauvre femme, dit le guichetier Sam Weller, elle ne fait que d'arriver. --Prisonnire! s'cria Sam en remettant son chapeau avec vivacit. la requte de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux! --Dodson et Fogg, rpondit l'homme. En vertu d'un _cognovit_ pour des frais. --Ici, Job! Job! vocifra Sam en se prcipitant le long du corridor, courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ. Voil une bonne affaire pour nous, j'espre. Ah! la bonne farce! Hourra! O est le gouverneur? Mais personne ne rpondit ces questions, car aussitt que Job avait appris de quoi il s'agissait, il tait parti comme un furieux, et Mme Bardell s'tait vanouie pour tout de bon. CHAPITRE XVIII. Principalement dvou des affaires d'intrt et l'avantage temporel de Dodson et Fogg. Rapparition de M. Winkle dans des circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte que son obstination. Job Trotter, sans rien diminuer de sa rapidit, courut tout le long d'_Holborn_. Il s'ouvrait un passage tantt au milieu de la rue, tantt sur le trottoir, tantt dans le ruisseau, suivant l'endroit o il voyait le plus de chances d'avancer travers la foule de voitures, d'hommes, de femmes et d'enfants qui encombraient cette longue rue, et sans se soucier d'aucune espce d'obstacle. Il ne s'arrta pas une seule seconde, tant qu'il n'eut pas atteint la porte de _Gray's Inn_. Cependant, malgr toute sa diligence, il y avait une bonne demi-heure qu'elle tait ferme; lorsqu'il y arriva, et avant qu'il et dcouvert la femme de mnage de M. Perker, laquelle vivait avec une de ses filles, marie un garon de bureau, non rsident, qui demeurait un certain numro, dans une certaine rue, tout auprs d'une certaine brasserie, quelque part derrire _Gray's Inn Lane_, il ne s'en fallait plus que de quinze minutes que la prison ft ferme pour la nuit. Il tait encore ncessaire de dterrer M. Lowten dans l'arrire-parloir de la _Pie et la Souche_, et Job lui avait peine communiqu le message de Sam, lorsque l'horloge sonna dix heures. Ah! ah! dit Lowten; vous ne pourrez pas rentrer cette nuit, il est trop tard. Vous avez pris la clef des champs, mon ami. --Ne vous occupez pas de moi, rpliqua Job. Je puis dormir n'importe o; mais ne serait-il pas bon de voir M. Perker ce soir pour qu'il puisse faire notre affaire demain, ds le matin. --Voyez-vous, rpondit Lowten aprs avoir rflchi pendant quelques instants; si c'tait pour tout autre personne, Perker ne serait pas bien charm que j'allasse le relancer chez lui; mais comme c'est pour M. Pickwick, je pense que je puis me permettre le cabriolet aux frais de l'tude, pour l'aller trouver. S'tant dcid suivre cette marche, M. Lowten prit son chapeau, pria la compagnie de faire occuper le fauteuil par un vice-prsident, durant son absence temporaire, conduisit Job la place de voitures la plus voisine, et choisissant la plus rapide en apparence, donna au cocher cette adresse: _Montague-Place, Russell-Square_. M. Perker avait eu du monde dner, comme le tmoignaient les lumires qu'on apercevait aux fentres, le son d'un piano carr _perfectionn_ et d'une voix de salon _perfectionnable_, qui s'chappaient des mmes fentres, et l'odeur, un peu trop forte de victuaille, qui remplissait les escaliers. Le fait est qu'une couple d'excellents agents d'affaires de province, tant venus Londres, en mme temps, M. Perker avait runi, pour les recevoir, une agrable socit. C'taient M. Snicks, le secrtaire du bureau d'assurances sur la vie; M. Prosant, le clbre avocat; trois avous, un commissaire des banqueroutes, un avocat spcial du Temple, et son lve, petit jeune homme l'air dcid, qui avait crit sur les lois mortuaires un livre fort amusant, embelli d'un grand nombre de notes marginales; enfin, divers autres personnages aussi aimables et aussi distingus. Telle tait la runion que quitta le petit Perker, lorsqu'on lui eut annonc voix basse que son clerc demandait lui parler. Arriv dans la salle manger, il y trouva M. Lowten avec Job. Une chandelle de cuisine, pose sur la table, clairait mdiocrement les deux visiteurs, car le gentleman qui, pour un salaire trimestriel, consentait porter une culotte de peluche, entretenait pour le clerc et pour toute la boutique un mpris bien naturel, et n'avait pas daign leur donner d'autres luminaires. Eh bien! Lowten, dit le petit Perker en fermant la porte, qu'est-ce qu'il y a de nouveau? Quelque lettre importante arrive dans un paquet? --Non, monsieur; mais voil un messager de M. Pickwick. --De Pickwick, eh? dit le petit homme, et se tournant vivement vers Job. Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? --Dodson et Fogg ont fait coffrer Mme Bardell pour les frais de son affaire, monsieur. --Pas possible! s'cria Perker, en mettant ses mains dans ses poches et en s'appuyant sur le buffet. --Il parat qu'ils se sont fait donner par elle un _cognovit_ aussitt aprs le jugement. --Par Jupiter! s'cria Perker en retirant ses mains de ses poches et en frappant emphatiquement le dos de la droite dans la paume de la gauche: Par Jupiter! ce sont les gaillards les plus habiles que j'aie jamais rencontrs. --Et les plus russ que j'aie jamais connus, monsieur, ajouta Lowten. --Je le crois bien, fit Perker; on ne sait par o les prendre. --C'est trs-vrai, monsieur, rpondit Lowten. Et tous les deux, alors, clerc et avou, demeurrent silencieux, pendant quelques minutes, avec une physionomie anime, comme s'ils avaient t occups rflchir sur l'une des plus belles dcouvertes qui aient jamais enorgueilli l'esprit humain. Lorsqu'ils furent revenus de ce transport d'admiration, Job Trotter se dchargea du reste de sa commission. Perker hocha la tte d'un air pensif, et tirant sa montre: Demain dix heures prcises, j'y serai, dit-il, Sam a tout fait raison: dites-le-lui de ma part. Voulez-vous prendre un verre de vin, Lowten? --Non, monsieur, je vous remercie. --Vous voulez dire oui, je pense? a reprit le petit homme en prenant une bouteille et des verres. Comme effectivement Lowten voulait dire oui, il n'ajouta rien sur le mme sujet, mais, s'adressant Job, il lui demanda voix basse, assez haut cependant pour tre entendu de Perker, si son portrait, qui tait pendu ct de la chemine, n'tait pas tonnant de ressemblance? Ncessairement Job rpondit que oui; puis, le vin tant vers, Lowten but la sant de mistress Perker et des enfants, et Job celle de M. Perker. Cependant le gentleman aux culottes de peluche, ne regardant pas comme une partie de son devoir de reconduire les gens de l'tude, et ne daignant pas rpondre la sonnette, nos deux messagers se reconduisirent eux-mmes. L'avou rentra dans son salon, le clerc dans sa taverne et Job dans le march de _Covent-Garden_, pour y passer la nuit, dans un panier lgumes. Le lendemain matin, ponctuel l'heure dite, le brave petit avou frappa la porte de M. Pickwick. Sam l'ouvrit avec empressement. Monsieur Perker, dit-il M. Pickwick, qui tait assis prs de la fentre, dans une attitude pensive; puis il ajouta: Je suis bien content, monsieur, que vous soyez venu par hasard. J'imagine que le gouverneur a quelque chose vous dire. Perker fit comprendre Sam, par un coup d'oeil d'intelligence, qu'il ne parlerait pas de son message, et lui ayant fait signe de s'approcher, il lui chuchota quelques mots l'oreille. Vraiment, monsieur? c'est-il possible! s'cria Sam en reculant de surprise. Perker sourit et fit un geste affirmatif. Sam regarda le petit avou, puis M. Pickwick, puis le plafond, puis le petit avou sur nouveaux frais; il sourit, il clata de rire tout fait, et finalement, ramassant son chapeau, il disparut sans autre explication. Qu'est-ce que tout cela signifie? demanda M. Pickwick en regardant Perker avec tonnement. Qu'est-ce qui a mis Sam dans un tat aussi extraordinaire? --Oh! rien, rien, rpliqua le petit homme; mais, mon cher monsieur, approchez votre chaise de la table, je vous prie, car j'ai beaucoup de choses vous dire. --Quels sont ces papiers? demanda M. Pickwick en voyant l'avou dposer sur la table une liasse attache avec de la ficelle rouge. --Les papiers de Bardell et Pickwick, rpliqua Perker en dnouant la ficelle avec ses dents. Le philosophe fit grincer les pieds de sa chaise sur le carreau, se renversa sur le dossier, croisa ses bras et regarda son avou avec un air svre, si tant est que M. Pickwick pt prendre un air svre. Vous n'aimez pas entendre parler de cette affaire? poursuivit le petit homme, toujours occup de son noeud. --Non, en vrit. --J'en suis fch, car ce sera le sujet de notre conversation, et.... --Perker, interrompit prcipitamment M. Pickwick, j'aimerais beaucoup mieux que ce sujet ne ft jamais mentionn entre nous. --Bah! bah! mon cher monsieur, rpliqua l'avou en dfaisant sa liasse et en regardant son client du coin de l'oeil; il est ncessaire que nous en parlions. Je suis venu ici exprs pour cela. tes-vous prt entendre ce que j'ai vous dire, mon cher monsieur? Ne vous pressez pas: si vous n'tes pas encore dispos, je puis attendre. J'ai apport un journal, je serai vos ordres quand vous voudrez. Voil. En parlant ainsi, le petit homme croisa ses jambes, et parut commencer lire _le Times_ avec beaucoup de tranquillit et d'application. --Allons, dit M. Pickwick avec un soupir, qui pourtant se termina en un sourire; dites tout ce que vous voudrez. C'est encore la vieille rengaine, je suppose? --Avec une diffrence, mon cher monsieur, rpliqua Perker en fermant soigneusement le journal et en le remettant dans sa poche. Mme Bardell, la demanderesse, est dans ces murs, monsieur. --Je le sais. --Trs-bien, et vous savez comment elle est venue, je suppose? Je veux dire pour quelle cause et la requte de qui? --Oui!... c'est--dire que j'ai entendu la version de Sam ce sujet, rpondit M. Pickwick avec une indiffrence affecte. --Je suis persuad que la version de Sam tait parfaitement correcte Eh bien! maintenant, mon cher monsieur, voici la premire question que j'aie vous adresser. Cette femme doit-elle rester ici? --Rester ici! rpta M. Pickwick. --Rester ici, mon cher monsieur, rpliqua Perker en s'appuyant sur le dos de la chaise et en regardant fixement son client. --Pourquoi me demander cela moi? Cela dpend de Dodson et Fogg, vous le savez trs-bien. --Je ne le sais pas du tout, rtorqua M. Perker avec fermet. Cela ne dpend pas de Dodson ni de Fogg; vous connaissez les personnages aussi bien que moi, mon cher monsieur. Cela dpend entirement et uniquement de vous. --De moi! s'cria M. Pickwick en se levant par un mouvement nerveux, et en se rasseyant l'instant mme. Le petit homme frappa deux fois sur le couvercle de sa tabatire, l'ouvrit, prit une grosse pince de tabac, referma la bote et articula ces paroles: de vous seul. Je dis, mon cher monsieur, poursuivit l'avou, qui sa prise semblait donner, plus de confiance, je dis que sa libration prochaine, ou son ternelle rclusion, dpendent de vous, et de vous seul. coutez-moi jusqu'au bout, s'il vous plat, mon cher monsieur; et ne dpensez pas tant d'nergie, car cela n'est bon rien du tout, qu' vous mettre en transpiration. Je dis, continua le petit homme, en tablissant chaque proposition sur chacun de ses doigts; je dis qu'il n'y a que vous qui puissiez la retirer de cet abme de misre, et que vous ne pouvez faire cela qu'en payant les frais du procs, ceux de la demanderesse et ceux du dfendeur, entre les mains de ces requins de _Freeman's Court_. Allons, mon cher monsieur, soyez calme, je vous en prie. Pendant ce discours, le visage de M. Pickwick avait subi les changements les plus extraordinaires, et il tait videmment sur le point de laisser clater sa foudroyante indignation. Cependant il calma sa rage comme il put, et Perker, renforant son argumentation par une autre prise de tabac, poursuivit ainsi qu'il suit: J'ai vu cette femme ce matin. En payant les frais, vous pouvez obtenir une dcharge pleine et entire des dommages, et ce qui sera pour vous, j'en suis sr, un motif beaucoup plus puissant, une confession volontaire, crite par elle, sous la forme d'une lettre moi adresse, et dclarant que, ds le commencement, cette affaire a t imagine, fomente, et poursuivie par ces individus, Dodson et Fogg; qu'elle regrette profondment d'avoir servi d'instrument pour vous tourmenter, et qu'elle me prie d'intercder auprs de vous pour obtenir que vous lui pardonniez. --.... Si je paye les frais pour elle, s'cria M. Pickwick avec indignation. Un merveilleux document, en vrit! --Il n'y a point de _si_ dans l'affaire, mon cher monsieur, reprit Perker d'un air triomphant. Voici la lettre mme dont je parle. Elle a t apporte mon tude ce matin, neuf heures, par une autre femme, avant que j'eusse mis le pied dans la prison; avant que j'eusse eu aucune communication avec Mme Bardell; sur mon honneur! Le petit avou choisit alors dans ses papiers la lettre en question, la posa devant M. Pickwick, et se bourra le nez de tabac, durant deux minutes conscutives. --Est-ce l tout ce que vous avez me dire, demanda doucement M. Pickwick. --Pas tout fait. Je ne puis pas dire encore si la contexture du _cognovit_, et les preuves que nous pourrons runir sur la conduite de toute l'affaire, seront suffisantes pour justifier une accusation de captation contre les deux avous. Je ne l'espre pas, mon cher monsieur; ils sont sans doute trop habiles pour cela; mais je dirai du moins que ces faits, pris ensemble, seront suffisants pour vous justifier aux yeux de tout homme raisonnable. Et maintenant, mon cher monsieur, voil mon raisonnement: ces cent cinquante livres sterling en nombre rond, ne sont rien pour vous. Les jurs ont dcid contre vous.... Oui, leur verdict est erron, je le sais; mais cependant ils ont dcid, selon leur conscience et contre vous. Or, il se prsente une occasion de vous placer dans une position bien plus avantageuse que vous ne le pourriez faire en restent ici. Car, croyez-moi, mon cher monsieur, pour les gens qui ne vous connaissent pas, votre fermet ne serait qu'une obstination brutale, qu'un enttement criminel. Pouvez-vous donc hsiter profiter d'une circonstance qui vous rend votre libert, votre sant, vos amis, vos occupations, vos amusements; qui dlivre votre fidle serviteur d'une rclusion gale la dure de votre vie, et par-dessus tout qui vous permet de vous venger d'une manire magnanime, et tout fait selon votre coeur, en faisant sortir cette femme d'un rceptacle de misre et de dbauche, o jamais aucun homme ne serait renferm, si j'en avais le pouvoir, mais o l'on ne peut confiner une femme sans une effroyable barbarie. Eh bien! mon cher monsieur, je vous le demande non pas comme votre homme d'affaires, mais comme votre vritable ami, laisserez-vous chapper l'occasion de faire tant de bien, pour cette misrable considration que quelques livres sterling passeront dans la poche d'une couple de fripons, pour qui cela ne fait aucune sorte de diffrence, si ce n'est que plus ils en auront gagn de cette manire, plus ils chercheront en gagner encore, et par consquent plus tt ils seront entrans dans quelque coquinerie, qui finira par une culbute. Je vous ai soumis ces observations, mon cher monsieur, trs-faiblement, trs-imparfaitement, mais je vous prie d'y rflchir. Retournez-les dans votre esprit aussi longtemps qu'il vous plaira, j'attendrai patiemment votre rponse. Avant que M. Pickwick et pu rpliquer, avant que Perker et pris la vingtime partie de tabac qu'exigeait imprativement un si long discours, ils entendirent dans le corridor un lger chuchotement, suivi d'un coup frapp avec hsitation la porte. Quel ennui! quel tourment! s'cria M. Pickwick, qui avait t videmment mu par le discours de son ami. Qui est l?... Moi, monsieur, rpondit Sam, en faisant voir sa tte. --Je ne puis pas vous parler dans ce moment, Sam; je suis en affaire. --Je vous demande pardon, monsieur, mais il y a ici une dame qui prtend qu'elle a quelque chose de trs-urgent vous dire. --Je ne puis pas la voir, rpliqua M. Pickwick, dont l'esprit tait rempli de visions de Mme Bardell. --Je ne crois pas a, reprit Sam en secouant la tte. Si vous saviez qu'est-ce qu'est l, j'imagine que vous changeriez de note, comme disait le milan en entendant le rouge-gorge chanter dans la haie. --Qui est-ce donc? demanda M. Pickwick. --Voulez-vous la voir, monsieur? rtorqua Sam, en tenant la porte entr'ouverte, comme s'il avait amen de l'autre ct quelque animal curieux. --Il le faut bien, je suppose, dit le philosophe en regardant, Perker. --Eh bien! alors, a va commencer! s'cria Sam. En avant la grosse caisse, tirez le rideau. Entrez les deux conspirateurs. En parlant ainsi, Sam ouvrit entirement la porte, et l'on vit apparatre M. Nathaniel Winkle conduisant par la main la jeune lady qui, Dingley-Dell, avait port les brodequins fourrs, et qui maintenant formait un sduisant compos de confusion, de dentelles, de rougeur, et de soie lilas. Miss Arabelle Allen! s'cria M. Pickwick en se levant de sa chaise. --Non, mon cher ami, madame Winkle, rpondit le jeune homme, en tombant sur ses genoux. Pardonnez-nous, mon respectable ami, pardonnez-nous. M. Pickwick pouvait peine en croire l'vidence de ses sens, et peut-tre ne s'en serait-il pas content, si leur tmoignage n'avait pas t corrobor par la physionomie souriante de M. Perker et par la prsence corporelle de Sam et de la jolie femme de chambre qui, dans le fond du tableau, paraissaient contempler avec la plus vive satisfaction la scne du premier plan. O monsieur Pickwick, dit Arabelle d'une voix tremblante, et comme alarme de son silence. Pouvez-vous me pardonner mon imprudence? M. Pickwick ne fit pas de rponse verbale cette demande, mais il ta prcipitamment ses lunettes, et saisissant les deux mains de la jeune lady dans les siennes, il l'embrassa un grand nombre de fois (un plus grand nombre de fois peut-tre qu'il n'tait absolument ncessaire); ensuite, retenant toujours ses deux mains, il dit M. Winkle qu'il tait un coquin bien audacieux, et lui ordonna de se lever. M. Winkle, qui depuis quelques minutes grattait son nez avec le bord de son chapeau, d'une manire trs-repentante, se remit alors sur les pieds; et M. Pickwick, aprs lui avoir tap plusieurs fois sur le dos, donna une poigne de main pleine de chaleur au petit avou. De son ct, pour ne pas rester en arrire dans les compliments qu'exigeait la circonstance, le petit homme embrassa de fort bon coeur la marie et la jolie femme de chambre, puis aprs avoir secou cordialement la main de M. Winkle, complta sa dmonstration de joie en prenant une quantit de tabac suffisante pour faire ternuer, durant le reste de leur vie, une demi-douzaine de nez ordinaires. Eh bien, ma chre enfant, dit M. Pickwick, comment tout cela s'est-il pass? Allons, asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. Comme elle est jolie, Perker! continua l'excellent homme, en examinant le visage d'Arabelle, avec autant de plaisir et d'orgueil que si elle avait t sa propre fille. --Dlicieuse, mon cher monsieur! Si je n'tais pas mari moi-mme, je vous porterais envie, heureux coquin, dit Perker en bourrant dans les ctes de M. Winkle un coup de poing, que ce gentleman lui rendit immdiatement. Aprs quoi l'un et l'autre se mirent rire aux clats, mais non pas aussi fort que Sam Weller, car il venait de calmer son motion en embrassant la jolie femme de chambre, derrire la porte d'une armoire. --Sam, dit Arabelle avec le plus doux sourire imaginable, je ne pourrai jamais assez vous tmoigner ma reconnaissance. Je me souviendrai toujours de vos bons services dans le jardin de Clifton. --Faut pas parler de a, madame, rpondit Sam; je n'ai fait qu'aider la nature, comme dit le docteur la mre de l'enfant qui tait mort d'une saigne. --Mary, ma chre, asseyez-vous, dit M. Pickwick en coupant court ces compliments. Et maintenant, combien y a-t-il de temps que vous tes maris, hein? Arabelle regarda d'un air confus son seigneur et matre qui rpondit: Seulement trois jours. --Seulement trois jours! Et qu'est-ce que vous avez donc fait pendant ces trois mois-ci? --Ah, oui! voil la question! interrompit M. Perker. Comment pouvez-vous excuser tant de lenteur? Vous voyez bien que le seul tonnement de Pickwick c'est que cela ne se soit pas fait plus tt. --Le fait est, rpliqua M. Winkle en regardant la jeune femme qui rougissait; le fait est que j'ai t longtemps avant de pouvoir persuader Bella de s'enfuir avec moi; et lorsque je suis parvenu la persuader, il s'est pass longtemps avant que nous pussions trouver une occasion. D'ailleurs, Mary tait oblige de prvenir un mois d'avance, avant de quitter sa place, et nous ne pouvions gure nous passer de son assistance. --Sur ma parole, s'cria M. Pickwick, qui avait remis ses lunettes et qui contemplait tour tour Arabelle et M. Winkle, avec l'air le plus panoui que puissent donner une physionomie humaine la bienveillance et le contentement; sur ma parole, vous avez agi d'une manire trs-systmatique. Et votre frre est-il instruit de tout ceci, ma chre? --Oh! non, non! rpondit Arabelle en changeant de couleur. Cher monsieur Pickwick, c'est de vous seul qu'il doit l'apprendre. Il est si violent, si prvenu, et il a t si.... si partial pour son ami M. Sawyer, que je redoute affreusement les consquences. --Ah! sans aucun doute, ajouta Perker gravement. Il faut que vous vous chargiez de cette affaire-l, mon cher monsieur. Ces jeunes gens vous respecteront, mais ils n'couteraient nulle autre personne. Vous seul pouvez prvenir un malheur. Des ttes chaudes! des ttes chaudes! Et le petit homme prit une prise de tabac menaante, en faisant une grimace pleine de doute et d'anxit. Mais, mon ange, dit M. Pickwick d'une voix douce, vous oubliez que je suis prisonnier? --Oh! non, en vrit, je ne l'oublie pas! je ne l'ai jamais oubli; je n'ai jamais cess de penser combien vos souffrances devaient tre grandes, en cet horrible sjour. Mais j'esprais que vous consentiriez faire, pour notre bonheur, ce que vous ne vouliez pas faire pour vous-mme. Si mon frre apprend cette nouvelle de votre bouche, je suis sre que nous serons rconcilis. C'est le seul parent que j'aie au monde, monsieur Pickwick, et si vous ne plaidez pas ma cause, je crains bien de perdre mme ce dernier parent. J'ai eu tort, trs-grand tort, je le sais.... Ici la pauvre Arabelle cacha son visage dans son mouchoir, et se prit pleurer amrement. Le bon naturel de M. Pickwick avait bien de la peine rsister ces larmes; mais quand Mme Winkle, schant ses yeux, se mit le cliner, le supplier, avec les accents les plus doux de sa douce voix, il devint tout fait indcis et mal son aise, comme il le laissait voir suffisamment en frottant avec un mouvement nerveux les verres de ses lunettes, son nez, ses gutres, sa tte et sa culotte. Prenant avantage de ces symptmes d'indcision, M. Perker, chez qui le jeune couple tait dbarqu dans la matine, rappela, avec l'habilet d'un homme d'affaires, que M. Winkle _senior_ n'avait pas encore appris l'importante dmarche que son fils avait faite; que le bien-tre futur dudit fils dpendait entirement de l'affection que continuerait lui porter ledit M. Winkle _senior_; et que cette affection serait fort probablement endommage si on lui cachait davantage ce grand vnement; que M. Pickwick, en se rendant Bristol pour voir M. Allen, pourrait galement aller Birmingham pour voir M. Winkle _senior_; enfin que M. Winkle _senior_ pouvant juste titre regarder M. Pickwick comme le mentor et pour ainsi dire le tuteur de son fils, M. Pickwick se devait lui-mme de l'informer personnellement de toutes les circonstances de l'affaire, et de la part qu'il y avait prise. M. Tupman et M. Snodgrass arrivrent fort propos dans cet endroit de la plaidoirie; car comme il fallait bien leur apprendre ce qui tait arriv, avec les diverses raisons, pour et contre, la totalit des arguments fut passe en revue sur nouveaux frais; aprs quoi chaque personne prsente rpta son tour, sa manire et son aise, tous les raisonnements qu'elle put imaginer. la fin M. Pickwick suppli, raisonn, de manire renverser ses rsolutions, et presque troubler sa raison, prit Arabelle dans ses bras, dclara qu'elle tait une charmante crature, que ds qu'il l'avait vue il avait eu de l'affection pour elle, et ajouta enfin qu'il n'avait pas le courage de s'opposer au bonheur de deux jeunes gens, et qu'ils pouvaient faire de lui tout ce qu'ils voudraient. Aussitt que Sam eut entendu cette concession, il s'empressa de dpcher Job Trotter l'illustre M. Pell, pour lui demander la dcharge dont M. Weller avait eu soin de le munir dans la prvision que quelque circonstance inattendue pourrait la rendre immdiatement ncessaire. Sam changea ensuite tout ce qu'il avait d'argent comptant contre vingt-cinq gallons de porter, qu'il distribua lui-mme dans le jeu de paume, tous ceux qui en voulurent tter; puis enfin il parcourut la prison en poussant des hourras, jusqu' ce qu'il en et perdu la voix, aprs quoi il retomba dans ses habitudes calmes et philosophiques. trois heures de l'aprs-midi, M. Pickwick quitta pour toujours sa petite chambre, et traversa avec quelque peine la foule des dbiteurs qui se pressaient autour de lui, pour lui donner des poignes de main. Quand il fut arriv aux marches de la loge, il se retourna et ses yeux brillrent d'un clat cleste, car dans cette foule de visages hves et amaigris, il n'en voyait pas un seul qui n'et t plus malheureux encore, sans sa sympathie et sa charit. Perker, dit-il au petit avou, en faisant signe un jeune homme de s'approcher: voici M. Jingle dont je vous ai parl. --Trs-bien, mon cher monsieur, rpondit l'homme d'affaires en regardant Jingle d'un oeil scrutateur. Vous me reverrez demain, jeune homme, et j'espre que vous vous rappellerez, durant toute votre vie, ce que je vous communiquerai. L'ex-comdien salua respectueusement, prit d'une main tremblante la main que lui offrait M. Pickwick, et se retira. Vous connaissez Job? je pense, reprit notre philosophe en le prsentant M. Perker. --Oui, je connais le coquin, rpondit celui-ci d'un ton de bonne humeur. Allez voir votre ami, et trouvez-vous ici demain une heure, entendez-vous. Vous n'avez plus rien me dire, Pickwick? --Rien du tout. Sam, vous avez donn votre hte le petit paquet que je vous ai remis pour lui? --Oui, monsieur, il s'est mis pleurer, et il a dit que vous tiez bien bon et bien gnreux, mais qu'il souhaiterait plutt que vous puissiez lui faire inoculer une bonne apoplexie, vu que son vieil ami, avec qui il avait vcu si longtemps, est mort, et qu'il n'en trouvera plus jamais d'autre. --Pauvre homme! dit M. Pickwick: pauvre homme! Que Dieu vous bnisse, mes amis! Lorsque l'excellent homme eut ainsi fait ses adieux, la foule poussa une acclamation bruyante, et beaucoup d'individus se prcipitaient vers lui pour serrer de nouveau ses mains; mais il passa son bras sous celui de Perker et s'empressa de sortir de la maison, infiniment plus triste en cet instant que lorsqu'il y tait entr. Hlas! combien d'tres infortuns restaient l aprs lui; et combien y sont encore enchans! Ce fut une heureuse soire, du moins pour la compagnie qui s'tait rassemble l'htel de _George et Vautour_; et le lendemain matin il sortit de cette demeure hospitalire deux coeurs lgers et joyeux, dont les propritaires taient M. Pickwick et Sam Weller. Le premier fut bientt aprs dpos dans l'intrieur d'une bonne chaise de poste, et le second monta lgrement sur le petit sige de derrire. Monsieur, cria le valet son matre. --Eh! bien, Sam? rpondit M. Pickwick en mettant la tte la portire. --Je voudrais bien que ces chevaux-l soient rests trois mois en prison, monsieur. --Et pourquoi cela, Sam? --Ma foi, monsieur, s'cria Sam en se frottant les mains c'est qu'ils dtaleraient d'un fameux train! CHAPITRE XIX. O l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya d'amollir le coeur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M. Robert Sawyer. M. Ben Allen et M. Bob Sawyer, assis en tte tte dans leur arrire-boutique, s'occupaient activement dvorer un hachis de veau et faire des projets d'avenir, lorsque le discours tomba, assez naturellement, sur la clientle acquise par le susdit Bob, et sur ses chances actuelles d'obtenir un revenu suffisant au moyen de l'honorable profession laquelle il s'tait dvou. Je les crois lgrement douteuses, dit l'estimable jeune homme, en suivant le fil de la conversation. --Lgrement douteuses? rpta M. Ben Allen; et, aprs avoir aiguis son intelligence au moyen d'un verre de bire, il ajouta: Qu'est-ce donc que vous trouvez lgrement douteux? --Les chances que j'ai de faire fortune. --Je l'avais oubli, Bob. La bire vient de me faire souvenir que je l'avais oubli! C'est vrai, elles sont douteuses. --C'est tonnant comme les pauvres gens me patronnent, reprit Bob d'un ton rflchi. Ils frappent ma porte toutes les heures de la nuit, prennent une quantit fabuleuse de mdecines, mettent des vsicatoires et des sangsues, avec une persvrance digne d'un meilleur sort, et augmentent leur famille d'une manire vritablement hyperbolique. Six de ces petites lettres de change, chant toutes le mme jour, et toutes confies mes soins, Ben! --C'est une chose fort consolante, rpondit M. Ben Allen en approchant son assiette du plat de hachis. --Oh! certainement. Seulement j'aimerais autant avoir la confiance de patients qui pourraient se priver d'un ou deux shillings. Cette clientle-ci tait parfaitement dcrite dans l'annonce; c'est une _clientle_..., une clientle trs tendue, et rien de plus! --Bob, dit M. Ben Allen en posant son couteau et sa fourchette, et en fixant ses yeux sur le visage de son ami; Bob, je vais vous dire ce qu'il faut faire. --Voyons. --Il faut vous rendre matre, aussi vite que possible, des mille livres sterling (25 000 fr.) d'Arabelle. --Trois pour cent consolids, actuellement inscrits, en son nom, sur le livre du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, ajouta Bob Sawyer avec la phrasologie lgale. --Exactement. Elle en jouira sa majorit, ou lorsqu'elle sera marie. Il s'en faut d'un an qu'elle ne soit majeure; et si vous aviez du toupet, il ne s'en faudrait pas d'un mois qu'elle ne ft marie. --C'est une crature charmante, dlicieuse, Ben, et elle n'a qu'un seul et unique dfaut, mais malheureusement cette lgre tache est un manque de got. Elle ne m'aime pas. --Je crois qu'elle ne sait pas qui elle aime, rpliqua M. Ben Allen d'un ton ddaigneux. --C'est possible: mais je crois qu'elle sait qui elle n'aime pas, et cela est encore plus grave. --Je voudrais, s'cria M. Ben Allen en serrant ses dents, et en parlant comme un guerrier sauvage qui dvore la chair crue d'un loup, aprs l'avoir dchir avec ses ongles, plutt que comme un jeune gentleman civilis, qui mange un hachis de veau avec un couteau et une fourchette; je voudrais savoir s'il y a rellement quelque misrable qui ait essay de gagner ses affections. Je crois que je l'assassinerais, Bob. --Si je le rencontrais, rpondit M. Sawyer en s'arrtant au milieu d'une longue gorge de _porter_, et en regardant d'un air farouche par-dessus le pot; si je le rencontrais, je lui mettrais une balle de plomb dans le ventre; et si cela ne suffisait pas, je le tuerais en l'en extrayant. Benjamin regarda pensivement et silencieusement son ami, pendant quelques minutes, puis il lui dit: Vous ne lui avez jamais fait de propositions directes, Bob? --Non, parce que je savais que cela ne servirait rien. --Vous lui en ferez avant qu'il se passe vingt-quatre heures; reprit Ben, avec le calme du dsespoir. Elle vous pousera ou.... elle dira pourquoi. J'emploierai toute mon autorit. --Eh bien! nous verrons. --Oui, mon ami, nous verrons! rpta Ben Allen d'un ton froce. Il se tut pendant quelques secondes, et ajouta d'une voix saccade par l'motion: Vous l'avez aime ds son enfance, mon ami; vous l'aimiez quand nous tions l'cole ensemble, et ds lors elle faisait la bgueule et ddaignait votre jeune tendresse. Vous rappelez-vous qu'un jour, avec toute la chaleur d'un amour enfantin, vous la pressiez d'accepter une pomme et deux petits biscuits aniss, proprement envelopps dans le titre d'un de vos cahiers d'criture? --Oui, je me le rappelle. --Elle vous refusa, n'est-ce pas? --Oui, elle me dit que j'avais gard le paquet dans la poche de mon pantalon, pendant si longtemps, que la pomme avait acquis une chaleur dsagrable. --Je m'en souviens, reprit M. Allen d'un air sombre. Et l dessus, nous la mangemes nous-mmes, en y mordant alternativement. Bob Sawyer indiqua par le mlancolique froncement de ses sourcils qu'il se rappelait encore cette dernire circonstance; et les deux amis restrent, durant quelques minutes, absorbs dans leurs mditations. Tandis que ces rflexions taient changes entre M. Bob Sawyer et M. Benjamin Allen, et tandis que le jeune garon en livre grise, s'tonnant de la longueur inaccoutume du dner, et ressentant de tristes pressentiments, relativement la quantit de veau hach qui lui resterait, jetait de temps en temps vers la porte vitre un regard plein d'anxit, une voiture bourgeoise roulait pacifiquement travers les rues de Bristol. C'tait une espce de coup, peint d'une triste couleur verte, tir par une espce de cheval fourbu et conduit par un homme l'air rechign, dont les jambes taient couvertes comme celles d'un groom, pendant que son corps tait revtu d'un habit de cocher. Ces apparences sont communes beaucoup de voitures entretenues par de vieilles dames conomes; et en effet, dans cette voiture, tait assise une vieille dame, qui se vantait d'en tre propritaire. Martin? dit la vieille dame en appelant l'homme rechign par la glace de devant. --Eh bien? rpondit l'homme rechign en touchant son chapeau. --Chez M. Sawyer. --J'y allais. La vieille dame fit un signe de satisfaction cette preuve d'intelligence de son domestique; et l'homme rechign, donnant un bon coup de fouet au cheval fourbu, ils arrivrent, tous ensemble, devant la maison de M. Bob Sawyer. Martin, dit la vieille dame quand la voiture fut arrte la porte de M. Bob Sawyer, successeur de Nockemorf. --De de quoi? --Dites au garon de faire attention au cheval. --J'y ferai ben attention moi-mme, rpondit le cocher-groom en posant son fouet sur l'impriale du coup. --Non, cela ne se peut pas: votre tmoignage sera trs-important, et je vous emmnerai avec moi dans la maison. Vous ne bougerez pas de mon ct pendant toute l'entrevue, entendez-vous? --J'entends. --Eh bien! qu'est-ce qui vous arrte? --Rien. En profrant ce monosyllabe, l'homme rechign descendit posment de la roue, o il se balanait sur le gros orteil de son pied droit, appela le garon en livre grise, ouvrit la portire, abaissa le marchepied, et, tendant sa main enveloppe d'un gant de daim de couleur sombre, aveignit la vieille dame, d'un air aussi peu attentif que s'il s'tait agi d'un paquet de linge. Hlas! s'cria-t-elle; maintenant que me voil ici, je suis si agite, que j'en suis toute tremblante. M. Martin toussa derrire son gant de daim, mais ne donna pas d'autres signes de sympathie. En consquence, la vieille dame se calma, et, suivie de son domestique, monta les marches de M. Bob Sawyer. Aussitt qu'elle fut entre dans l'officine, MM. Ben Allen et Bob Sawyer, qui s'taient empresss de faire disparatre les liqueurs et de rpandre des drogues nausabondes, pour dissimuler l'odeur du tabac, sortirent au-devant d'elle, avec des transports de plaisir et d'affection. Ma chre tante, s'cria Benjamin; que vous tes bonne d'tre venue nous voir! Monsieur Sawyer, ma tante.... Mon ami, monsieur Bob Sawyer, dont je vous ai parl.... ici, M. Ben Allen, qui n'tait pas tout fait jeun, ajouta le mot _Arabelle_, d'un ton de voix qu'il croyait tre un murmure, mais qui, en ralit, tait si distinct et si lev que personne n'aurait pu s'empcher de l'entendre, mme en y mettant toute la bonne volont du monde. --Mon cher Benjamin, dit la vieille dame qui s'efforait de reprendre haleine, et qui tremblait de la tte aux pieds, ne vous alarmez pas, mon cher enfant.... Mais je crois que je ferai mieux de parler monsieur Sawyer en particulier, pour un instant, pour un seul instant. --Bob, dit M. Allen, voulez-vous emmener ma tante dans le laboratoire? --Certainement, rpondit Bob d'une voix professionnelle. Passez par ici, ma chre dame. N'ayez pas peur, madame, je suis persuad que nous remdierons tout cela, en fort peu de temps. Ici, ma chre dame, je vous coute. En parlant ainsi, M. Bob Sawyer conduisait la vieille lady vers son fauteuil, fermait la porte, tirait une chaise auprs d'elle et attendait qu'il lui plt de dtailler les symptmes de quelque maladie, dont il calculait dj les profits probables. La premire chose que fit la vieille dame fut de branler la tte un grand nombre de fois et de se mettre pleurer. Les nerfs agits, dit le chirurgien avec complaisance. Julep de camphre, trois fois par jour, et, le soir, potion calmante. --Je ne sais par o commencer, monsieur Sawyer. C'est si pnible, si dsolant.... --Ne vous tourmentez pas, madame; je devine tout ce que vous voudriez dire. La tte est malade. --Je serais bien dsespre de croire que c'est le coeur, rpondit la dame avec un profond soupir. --Il n'y a pas le plus petit danger, madame. L'estomac est la cause primitive. --Monsieur Sawyer! s'cria la vieille dame en tressaillant. --Ce n'est pas douteux, madame; poursuivit Bob, d'un air prodigieusement savant. Une mdecine, en temps utile, aurait prvenu tout cela. --Monsieur Sawyer! s'cria la vieille dame plus agite qu'auparavant; cette conduite est une impertinence, moins qu'elle ne provienne de ce que vous ne comprenez pas l'objet de ma visite. S'il avait t au pouvoir de la mdecine, ou de la prudence humaine, de prvenir ce qui est arriv, je ne l'aurais pas souffert, assurment. Mais je ferais mieux de parler mon neveu, ajouta la vieille dame, en tortillant avec indignation son ridicule, et en se levant tout d'une pice. --Attendez un moment, madame; j'ai peur de ne vous avoir pas bien comprise. De quoi s'agit-il? madame. --Ma nice, monsieur Sawyer, la soeur de votre ami.... --Oui, madame, interrompit Bob plein d'impatience; car la vieille lady, quoique extrmement agite, parlait avec la lenteur la plus tantalisante, comme le font volontiers les vieilles ladies. Oui madame. --A quitt ma maison, monsieur Sawyer, il y a quatre jours, sous prtexte d'aller faire une visite ma soeur, qui est aussi sa tante, et qui tient une grande pension de demoiselles, prs de la borne du troisime mille, o il y a un grand bnier et une porte de chne. En cet endroit, la vieille dame s'arrta pour essuyer ses yeux. --Eh! que le diable emporte l'bnier, s'cria Bob, qui son anxit faisait oublier sa dignit mdicale. Allez un peu plus vite, je vous en supplie. --Ce matin, continua la vieille dame avec lenteur, ce matin elle.... --Elle est revenue, je suppose, interrompit Bob vivement. Est-elle revenue? --Non, elle n'est pas revenue; elle a crit. --Et que dit-elle? demanda Bob avec impatience. --Elle dit, monsieur Sawyer, et c'est cela que je vous prie de prparer l'esprit de Benjamin, lentement et par degrs, monsieur Sawyer. Elle dit qu'elle est.... J'ai la lettre dans ma poche, mais j'ai laiss mes lunettes dans la voiture, et sans elles je ne ferais que perdre du temps, en essayant de vous montrer le passage. En un mot, elle dit qu'elle est marie. --Quoi? dit ou plutt beugla M. Bob Sawyer. --Marie! rpta la vieille dame. Bob n'en couta pas davantage, mais, s'lanant du laboratoire dans la boutique, il s'cria d'une voix de stentor: Ben, mon garon, elle a dcamp. M. Ben Allen, dont les genoux s'levaient un demi-pied environ plus haut que la tte, tait en train de sommeiller derrire le comptoir. Aussitt qu'il eut entendu cette effrayante communication, il se prcipita sur Martin, et entortillant sa main dans la cravate de ce taciturne serviteur, il exprima l'intention obligeante de l'trangler sur place; ce qu'il commenait, effectivement, excuter avec cette promptitude que produit souvent le dsespoir, et qui dnotait beaucoup de vigueur et d'adresse chirurgicale. M. Martin, qui n'tait pas un homme verbeux, et qui comptait peu sur ses talents oratoires, se soumit durant quelques secondes cette opration, avec une physionomie trs-calme et trs-agrable. Cependant, s'apercevant qu'elle devait en peu de temps le mettre hors d'tat de jamais rclamer ses gages, il murmura quelques reprsentations inarticules, et, d'un coup de poing, il tendit M. Benjamin Allen sur la terre; mais il fut immdiatement oblig de l'y suivre, car le temprant jeune homme n'avait pas lch sa cravate. Ils taient donc l, tous les deux, en train de se dbattre, lorsque la porte de la boutique s'ouvrit et laissa entrer deux personnages inattendus, M. Pickwick et Sam Weller. En voyant ce spectacle, la premire impression produite sur l'esprit de Sam, fut que Martin tait pay par l'tablissement de Sawyer, successeur de Nockemorf, pour prendre quelque violent remde; ou pour avoir des attaques et se soumettre des expriences, ou pour avaler de temps en temps du poison, afin d'attester l'efficacit de quelque nouvel antidote, ou pour faire n'importe quoi, dans l'intrt de la science mdicale, et pour satisfaire l'ardent dsir d'instruction qui brlait dans le sein des deux jeunes professeurs. Ainsi, sans se permettre la moindre intervention, Sam resta parfaitement calme, attendant, avec l'air du plus profond intrt, le rsultat de l'exprience; mais il n'en fut pas de mme de M. Pickwick: il se prcipita, avec son nergie accoutume, entre les combattants tonns et engagea grands cris les assistante les sparer. Ceci rveilla M. Sawyer qui, jusque-l, tait rest comme paralys par la frnsie de son compagnon. Avec son assistance, M. Pickwick remit Ben Allen sur ses pieds: quant Martin, se trouvant tout seul sur le plancher, il se releva, et regarda autour de lui. Monsieur Allen, dit M. Pickwick, qu'est-il donc arriv? --Cela me regarde, monsieur, rpliqua Benjamin, avec une hauteur provoquante. --Qu'est-ce qu'il y a, demanda M. Pickwick en se tournant vers Bob. Est-ce qu'il serait indispos? Avant que le pharmacien et pu rpliquer, Ben Allen saisit M. Pickwick par la main et murmura d'une voix dolente: Ma soeur! mon cher monsieur, ma soeur! --Oh! est-ce l tout? rpondit M. Pickwick. Nous arrangerons aisment cette affaire, ce que j'espre. Votre soeur est en sret et bien portante, mon cher monsieur, je suis ici pour.... --Demande pardon, monsieur, interrompit Sam, qui venait de regarder par la porte vitre, fch de faire quelque chose qui puisse dranger ces agrables oprations, comme dit le roi en mettant le parlement la porte, mais il y a une autre exprience qui se fait l-dedans, une vnrable vieille qui est tendue sur le tapis, et qui attend pour tre dissque, ou galvanise, ou quelque autre invention ressuscitante et scientifique. --Je l'avais oublie! s'cria M. Allen; c'est ma tante. --Bont divine! dit M. Pickwick. Pauvre dame! Doucement, Sam, doucement. --Une drle de situation pour un membre de la famille, fit observer Sam, en hissant la tante sur une chaise. Maintenant apprenti carabin, apportez les volatils. Cette dernire phrase tait adresse au garon en livre grise, qui avait confi le coup un watchman, et tait rentr pour voir ce que signifiait tant de bruit. Grce ses soins, ceux de M. Bob Sawyer, et ceux de M. Ben Allen, qui tant cause par sa violence de l'vanouissement de sa tante, se montrait plein d'une tendre sollicitude pour la faire revenir, la vieille dame fut la fin rendue la vie, et alors l'affectionn neveu se tournant vers M. Pickwick avec une physionomie tout ahurie, lui demanda ce qu'il allait dire lorsqu'il avait t interrompu d'une manire si alarmante. Il n'y a ici que des amis, je prsume? dit M. Pickwick en toussant pour claircir sa voix et en regardant l'homme au visage rechign. Ceci rappela Bob Sawyer que le garon en livre grise tait l, ouvrant de grands yeux, et des oreilles encore plus grandes. Il l'enleva par le collet de son habit, et l'ayant jet de l'autre ct, il engagea M. Pickwick parler sans rserve. Votre soeur, mon cher monsieur, dit le philosophe, en se retournant vers Ben Allen, est Londres, bien portante et heureuse. --Son bonheur n'est pas le but que je me propose, monsieur, rpondit l'aimable frre, en faisant un geste ddaigneux de la main. --Son mari sera un but pour moi, monsieur! s'cria Bob; il sera un but pour moi, douze pas, et j'en ferai un crible de ce lche coquin! C'tait l un joli dfi et fort magnanime; mais le pharmacien en affaiblit lgrement l'effet, en y ajoutant quelques observations gnrales sur les ttes ramollies, et sur les yeux au beurre noir, lesquelles n'taient que des lieux communs en comparaison. --Arrtez, monsieur! interrompit M. Pickwick; et avant d'appliquer ces pithtes au gentleman en question, considrez de sang-froid l'tendue de sa faute, et surtout rappelez-vous qu'il est mon ami. --Quoi! s'cria M. Bob Sawyer. --Son nom? vocifra Ben Allen, son nom? --M. Nathaniel Winkle, rpliqua M. Pickwick avec fermet. ce nom, Benjamin crasa soigneusement ses lunettes sous le talon de sa botte, en releva les morceaux qu'il plaa dans trois poches diffrentes, se croisa les bras, se mordit les lvres, et lana des regards menaants sur la physionomie calme et douce de M. Pickwick. la fin rompant le silence: C'est donc vous, monsieur, qui avez encourag et fabriqu ce mariage? --Et je suppose, interrompit la vieille dame, je suppose que c'est le domestique de monsieur qu'on a vu rder autour de ma maison, pour essayer de corrompre mes gens. Martin? --De de quoi? dit l'homme rechign en s'avanant. --Est-ce l le jeune homme que vous avez vu dans la ruelle, et dont vous m'avez parl ce matin? M. Martin, qui tait un homme laconique, comme on l'a dj vu, s'approcha de Sam, fit un signe de tte et grommela: C'est l'homme. Sam, qui n'tait jamais fier, lui adressa un sourire de connaissance et confessa, en termes polis, qu'il avait dj vu cette boule-l quelque part. Et moi, s'cria Benjamin, moi qui ai manqu d'trangler ce fidle serviteur! Monsieur Pickwick, comment avez-vous os permettre cet individu de participer l'enlvement de ma soeur? Je vous prie de m'expliquer cela, monsieur. --Oui, monsieur, ajouta Bob avec violence, expliquez cela! --C'est une conspiration! reprit Ben. --Une vritable souricire, continua Bob. --C'est une honteuse ruse, poursuivit la vieille dame. --On vous a mis dedans, fit observer M. Martin. --coutez-moi, je vous en prie, dit M. Pickwick, tandis que M. Ben Allen, humectant copieusement son mouchoir, se laissait tomber dans le fauteuil o l'on saignait les malades. Je ne suis pour rien dans tout ceci, si ce n'est que j'ai voulu tre prsent une entrevue des deux jeunes gens, que je ne pouvais pas empcher, et dont je pensais carter ainsi tout reproche d'inconvenance. C'est l toute la part que j'ai eue dans cette affaire, et mme cette poque, je ne me doutais pas que l'on penst un mariage immdiat. Cependant remarquez bien, ajouta M. Pickwick sur-le-champ, remarquez bien que je ne dis point que je l'eusse empch si je l'avais su. --Vous entendez cela? reprit M. Benjamin Allen; vous l'entendez tous? --J'y compte bien, poursuivit paisiblement le philosophe, en regardant autour de lui; et j'espre qu'ils entendront ce qui me reste dire, ajouta-t-il, d'une voix plus leve et avec un visage plus color: c'est que vous aviez grand tort de vouloir forcer les inclinations de votre soeur, et que vous auriez d plutt, par votre tendresse et par votre complaisance, lui tenir lieu des parents qu'elle a perdus ds son enfance. Quant ce qui regarde mon jeune ami, je dirai seulement que, sous le rapport de la fortune, il est dans une position au moins gale la vtre, si ce n'est suprieure, et que je refuse positivement de rien entendre davantage sur ce point, moins que l'on ne s'exprime avec la modration convenable. --Je dsirerais ajouter quelques observations ce qui a t dit par le gentleman qui vient de quitter la tribune, dit alors Sam, en s'avanant. Voici ce que c'est: une personne de l'honorable socit m'a appel individu.... --Cela n'a aucun rapport la question, Sam, interrompit M. Pickwick. Retenez votre langue, s'il vous plat. --Je ne veux rien dire sur ce sujet, monsieur. Mais voil la chose: Peut-tre que l'autre gentleman pense qu'il y avait un attachement antrieur; mais il n'y a rien de cette espce-l, car la jeune lady a dclar, ds le commencement, qu'elle ne pouvait pas le souffrir. Ainsi personne ne lui a fait du tort, et il ne serait pas plus avanc si la jeune lady n'avait jamais vu M. Winkle. Voil ce que je dsirais observer, monsieur, et maintenant j'espre que j'ai tranquillis le gentleman. Une courte pause suivit cette consolante remarque, aprs quoi M. Ben Allen se levant de son fauteuil protesta qu'il ne reverrait jamais le visage d'Arabelle, tandis que M. Bob, en dpit des assurances flatteuses de Sam, continuait jurer qu'il tirerait une affreuse vengeance de l'heureux mari. Mais prcisment l'instant o les affaires avaient pris cette tournure menaante, M. Pickwick trouva un alli inattendu et puissant, dans la vieille dame qui avait t vivement frappe de la manire dont il avait plaid la cause de sa nice. Elle s'approcha donc de Ben Allen, et se hasarda lui adresser quelques rflexions consolantes, dont les principales taient, qu'aprs tout il tait heureux que la chose ne ft pas encore pire; que moins on parlerait, mieux cela vaudrait; qu'au bout du compte, il n'tait pas prouv que ce ft un si grand malheur; que ce qui est fait est fait, et qu'il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empcher, avec diffrents autres apophthegmes aussi nouveaux et aussi rconfortants. tout cela, M. Benjamin Allen rpliquait qu'il n'entendait pas manquer de respect sa tante, ni aucune personne prsente, mais que, si cela leur tait gal, et si on voulait lui permettre d'agir sa fantaisie, il prfrerait avoir le plaisir de har sa soeur jusqu' la mort, et par de l. la fin, quand cette dtermination eut t annonce une cinquantaine de fois, la vieille dame se redressant tout coup, et prenant un air fort majestueux, demanda ce qu'elle avait fait pour n'obtenir aucun respect son ge, et pour tre oblige de supplier ainsi son propre neveu, dont elle pouvait raconter l'histoire environ vingt-cinq ans avant sa naissance, et qu'elle avait connu personnellement avant qu'il et une seule dent dans la bouche; sans parler de ce qu'elle avait t prsente la premire fois qu'on lui avait coup les cheveux, et avait galement assist nombre d'autres crmonies de son enfance, toutes suffisamment importantes pour mriter jamais son affection, son obissance, sa vnration. Tandis que la bonne dame exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick s'tait retir dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et celui-ci, durant leur conversation, avait appliqu plusieurs fois sa bouche une certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits avaient pris graduellement une expression tranquille et mme joviale. la fin, il sortit de la pice, bouteille en main, et faisant observer qu'il tait trs-fch de s'tre conduit comme un fou, il proposa de boire la sant et au bonheur de M. et de Mme Winkle, dont il voyait la flicit avec si peu d'envie, qu'il serait le premier les congratuler. En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil, saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon coeur, que son visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-mme, car la liqueur tait forte. Finalement la bouteille noire fut passe la ronde jusqu' ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de poignes de main donnes, tant de compliments changs, que le visage glac de M. Martin lui-mme condescendit sourire. Et maintenant, dit Bob en se frottant les mains, nous allons terminer joyeusement la soire. --Je suis bien fch d'tre oblig de retourner mon htel, rpondit M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutum au mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigu. --Vous prendrez au moins un peu de th, monsieur Pickwick, dit la vieille lady avec une douceur indescriptible. --Je vous suis bien oblig, madame, cela me serait impossible. Le fait est que l'admiration visiblement croissante de la vieille dame tait la principale raison qui engageait M. Pickwick se retirer; il pensait Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui donnait une sueur froide. M. Pickwick ayant absolument refus de rester, il fut convenu, sur sa proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage auprs du pre de M. Winkle, et que la voiture serait la porte le lendemain matin, neuf heures. Il prit alors cong, et suivi de Sam, il se rendit l'htel du _Buisson_. C'est une chose digne de remarque que le visage de M. Martin prouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la main de Sam en le quittant, et qu'il lcha la fois un juron et un sourire. Les personnes les mieux instruites des manires de ce gentleman ont conclu de ces symptmes, qu'il tait enchant de la socit de Sam, et qu'il exprimait le dsir de faire connaissance avec lui. Voulez-vous un salon particulier, monsieur? demanda Sam son matre, lorsqu'ils furent arrivs l'htel. --Ma foi, rpondit celui-ci, comme j'ai dn dans la salle du caf et que je me coucherai bientt, ce n'en est gure la peine. Voyez quelles sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs? Sam revint bientt dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui buvait un bol de bishop avec l'hte. C'est bon, je vais les aller trouver. --C'est un drle de gaillard, monsieur, que ce borgne, dit Sam en conduisant M. Pickwick. Il en fait avaler de toutes les couleurs au matre de l'htel, si bien que le pauvre homme ne sait plus s'il se tient sur la semelle de ses souliers ou sur la forme de son chapeau. Lorsque M. Pickwick entra dans la salle, l'individu qui s'appliquait cette observation tait en train de fumer une norme pipe hollandaise, et tenait son oeil unique constamment fix sur le visage arrondi de l'aubergiste. Il venait apparemment de raconter au jovial vieillard quelque histoire tonnante, car celui-ci laissait encore chapper de ses lvres des exclamations de surprise. Eh bien, je n'aurais pas cru a! c'est la plus trange chose que j'aie jamais entendu dire! Je ne pensais pas que ce fut possible! Serviteur, monsieur, dit le borgne M. Pickwick; une jolie soire, monsieur. --Trs-belle, rpondit le philosophe; et il s'occupa mlanger l'eau-de-vie et l'eau chaude que le garon avait places devant lui. Le borgne le regardait avec attention et lui dit enfin: Je crois que je vous ai dj rencontr. --Je ne m'en souviens pas. --Cela ne m'tonne pas, vous ne me connaissiez pas. Mais moi je connaissais deux de vos amis qui restaient au _Paon d'argent_ Eatanswill, l'poque des lections. --Oh! en vrit. --Oui; Je leur ai racont une petite aventure qui tait arrive un de mes amis nomm Tom Smart. Peut-tre que vous leur en aurez entendu parler? --Souvent, dit M. Pickwick en souriant. Il tait votre oncle, je pense. --Non, non, seulement un ami de mon oncle. --Malgr a, c'tait un homme bien tonnant que votre oncle, dit l'aubergiste en branlant la tte. --Eh! eh! je le crois bien, rpliqua le borgne. Je pourrais vous rapporter une histoire de ce mme oncle, qui vous tonnerait peut-tre un peu, gentlemen. --Racontez-la nous, je vous en supplie, dit M. Pickwick avec empressement. Le borgne tira du bol un verre de vin chaud et le but; prit une bonne bouffe de fume dans la pipe hollandaise, et voyant que Sam lanternait autour de la porte, lui dit qu'il pouvait rester s'il voulait, et qu'il n'y avait rien de secret dans son histoire. Enfin, fixant son oeil unique sur l'aubergiste, il commena dans les termes du chapitre suivant. CHAPITRE XX. Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur. Mon oncle, gentlemen, dit le commis-voyageur, tait le gaillard le plus jovial, le plus plaisant, le plus malin qui ait jamais exist. Je voudrais que vous l'eussiez connu, gentlemen.... Mais non, en y rflchissant, je ne le voudrais point; car, suivant le cours de la nature, si vous l'aviez connu, vous seriez ou morts ou si prs de l'tre, que vous auriez renonc courir le monde, ce qui me priverait de l'inestimable plaisir de vous parler en ce moment. Gentlemen, je voudrais que vos pres et vos mres eussent connu mon oncle, il leur aurait plu tonnamment, principalement vos respectables mres. J'en suis sr et certain. Si parmi ses nombreuses vertus il y en avait deux qui prdominaient, j'oserais dire que c'tait son punch et ses chansons boire. Pardonnez-moi de me laisser aller ainsi au mlancolique souvenir du mrite qui n'est plus; vous ne verrez pas tous les jours de la semaine un homme comme mon oncle, gentlemen. J'ai toujours regard comme fort honorable pour mon oncle d'avoir t compagnon et ami intime de Tom Smart, de la grande maison de Bilson et Slum, _Cateaton-Street, City_. Mon oncle voyageait pour Tiggin et Welps; mais, pendant longtemps, il fit peu prs la mme tourne que Tom. Le premier soir o ils se rencontrrent, mon oncle se prit d'une fantaisie pour Tom, et Tom se prit d'une fantaisie pour mon oncle. Ils ne se connaissaient pas depuis une demi-heure, lorsqu'ils parirent qui ferait le meilleur bol de punch, et le boirait le plus vite. On jugea que mon oncle avait gagn, pour la faon; mais pour ce qui est de boire, Tom l'emporta environ d'une demi-cuiller sel. Ils prirent alors un autre bol chacun, pour boire mutuellement leur sant, et furent toujours amis dvous, depuis lors. Il y a une destine dans ces sorte de choses, gentlemen; c'est plus fort que nous. En apparence personnelle, mon oncle tait une ide plus court que la taille moyenne, il tait aussi une ide plus gros; et peut-tre que son visage tait une ide plus rouge que les visages ordinaires. Il avait la face la plus joviale que vous ayez jamais vue, gentlemen. Quelque chose qui tenait de polichinelle, avec un nez et un menton beaucoup plus avantageux. Ses yeux tincelaient toujours de gaiet, et sur sa figure s'panouissait perptuellement un sourire; non pas un de vos ricanements insignifiants, btes, vulgaires, mais un vrai sourire, joyeux, satisfait, malin. Une fois il fut lanc hors de son cab, et se cogna la tte contre une borne. Il resta l, tourdi, et le visage si abm par le sable, que, pour me servir de son expression nergique, si sa pauvre mre avait pu revenir sur la terre, elle ne l'aurait pas reconnu. En y rflchissant, gentlemen, je puis vous en donner ma parole d'honneur, car lorsqu'elle mourut, mon oncle n'avait que deux ans et sept mois; et, sans parler des corchures, ses bottes revers auraient sans doute singulirement embarrass la bonne dame, pour ne rien dire non plus de son nez et de sa face rubiconde. N'importe: il tait l, tendu, et j'ai souvent entendu dire qu'il souriait aussi agrablement que s'il tait tomb par partie de plaisir, et qu'aprs avoir t saign, aussitt qu'il s'tait senti revivre, il avait commenc par se dresser dans son lit, clater de rire, embrasser la jeune fille qui tenait la palette, aprs quoi il avait demand sur-le-champ une ctelette de mouton et des noix marines. Il tait fort amateur de noix marines, gentlemen; il disait que, prises sans vinaigre, elles faisaient trouver la bire meilleure. La grande tourne de mon oncle avait lieu la chute des feuilles. C'est alors qu'il faisait rentrer les fonds, et prenait les commissions dans le Nord. Il allait de Londres dimbourg, d'dimbourg Glascow; de Glascow il revenait dimbourg, et enfin Londres, par le paquebot. Il faut que vous sachiez que cette seconde visite dimbourg tait pour son propre plaisir; il avait l'habitude d'y revenir pour une semaine, juste le temps de voir ses vieux amis; et comme il djeunait avec celui-ci, gotait avec celui-l, dnait avec un troisime et soupait avec un autre, il passait une jolie petite semaine, pas mal occupe. Je ne sais pas si quelqu'un de vous, gentlemen, a jamais tt d'un solide djeuner cossais, substantiel, abondant, puis est all ensuite faire un petit goter d'un baril d'hutres et d'une douzaine de bouteilles d'ale, avec un ou deux flacons de whiskey, pour terminer. Si cela vous est arriv, vous conviendrez avec moi qu'il faut avoir la tte un peu solide pour faire honneur, aprs cela, au dner et au souper. Mais que Dieu vous bnisse tant cela n'tait rien pour mon oncle. Il y tait si bien fait, que ce n'tait pour lui qu'un jeu d'enfant. Je lui ai entendu dire qu'il pouvait tenir tte aux gens de Dundee, et revenir chez lui sans trbucher; et cependant, gentlemen, les gens de Dundee ont des ttes et du punch aussi forts que vous pouvez en rencontrer entre les deux ples. J'ai entendu parler d'un homme de Dundee et d'un autre de Glasgow, qui burent ensemble pendant quinze heures conscutives. Autant qu'on put s'en assurer, ils furent suffoqus peu prs au mme instant: mais cela prs, gentlemen, ils ne s'en trouvrent pas plus mal. Un soir, vingt-quatre heures avant l'poque qu'il avait fixe pour son embarquement, mon oncle soupa chez un de ses plus anciens amis, qui restait dans la vieille ville d'dimbourg. Un Mac quelque chose, avec quatre syllabes aprs. Il y avait la femme du bailli, et les trois filles du bailli, et le grand-fils du bailli, et trois ou quatre gros cossais madrs, sourcils pais, que le bailli avait rassembls pour faire honneur mon oncle, et pour aider chasser la mlancolie. Ce fut un glorieux souper. On y mangea du saumon marin, des merluches fumes, une tte d'agneau, et un boudin, un haggis, clbre plat cossais, qui faisait toujours mon oncle l'effet de l'estomac d'un petit amour. Il y avait bien d'autres choses encore, dont j'ai oubli les noms, mais de bonnes choses nanmoins. Les jeunes filles taient agrables, la femme du bailli paraissait une des meilleures cratures qui aient jamais exist, et mon oncle se montra d'une humeur charmante. Aussi, pendant toute la soire, fallait-il voir les jeunes filles sourire en dessous, et la vieille dame clater de rire, et les joyeux compagnons pouffer si joliment que leur large face en devenait carlate. Je ne me rappelle pas, au juste, combien de verres de grog au _whiskey_ chacun d'eux but, aprs souper; mais ce que je sais, c'est que, vers une heure du matin, le grand fils du bailli perdit connaissance au moment o il entamait pour la vingtime fois un couplet de la chanson de Burns: _Oh! Wilie brassa un picotin d'orge_. Comme depuis une demi-heure environ c'tait le seul convive que mon oncle pt voir au-dessus de la table, il s'avisa qu'il tait bientt temps de s'en aller, afin qu'il pt rentrer chez lui une heure dcente, d'autant plus qu'on avait commenc boire sept heures du soir. Croyant nanmoins qu'il ne serait pas poli de partir sans dire gare, mon oncle se vota au fauteuil, mlangea un autre verre de grog, se leva pour proposer sa sant, s'adressa un discours bien tourn et trs flatteur, et but le toast avec enthousiasme. Cependant personne ne se rveillait. Mon oncle but encore une petite goutte pure, cette fois, de peur que le punch ne lui ft mal, et finalement, empoignant son chapeau, sortit dans la rue. Il faisait beaucoup de vent, lorsque mon oncle ferma la porte du bailli. Il enfona solidement son chapeau sur sa tte, fourra ses mains dans ses poches, et regardant en l'air, passa rapidement en revue l'tat de l'atmosphre. Des nuages passaient sur la lune avec la plus folle vitesse, tantt l'obscurcissant tout fait, tantt lui permettant de rpandre toute sa splendeur sur les objets environnants, puis passant de nouveau sur elle avec une rapidit incroyable. Rellement, dit mon oncle en s'adressant au temps comme s'il s'tait senti personnellement offens, a ne peut pas aller comme cela. Ce n'est pas l du tout le temps qu'il me faut pour mon voyage. Je n'en veux pas aucun prix dit mon oncle d'une voix imposante. Aprs avoir rpt cela plusieurs fois, et aprs avoir recouvr son quilibre, car il tait un peu tourdi d'avoir regard si longtemps en l'air, il se remit gaiement en marche. La maison du bailli tait dans _Canongate_, et mon oncle allait l'autre bout du _Leithwalk_; un peu plus d'un mille de distance. sa droite et sa gauche, s'levaient vers les cieux de grandes maisons isoles, hautes, dcharnes, dont les faades taient noircies par l'ge, dont les fentres, comme les yeux des vieillards, semblaient tre ternes et creuses par les annes. Six, sept, huit tages, s'empilaient comme des chteaux de cartes, les uns au-dessus des autres, jetant leur ombre paisse sur la route pave de pierres raboteuses, en rendant la nuit encore plus noire. Un petit nombre de lanternes taient parpilles de grandes distances; mais elles servaient seulement marquer l'entre malpropre de quelques troits culs-de-sac, ou de quelques escaliers conduisant par des mandres roides et compliqus aux divers tages suprieurs. Regardant toutes ces choses de l'air de quelqu'un qui les a vues trop souvent pour s'en soucier beaucoup, mon oncle marchait au milieu de la rue, avec son pouce dans chacune des poches de son gilet, modulant de temps en temps la chansonnette avec tant de chaleur que les honntes habitants du voisinage, rveills en sursaut de leur premier sommeil, restaient tremblante dans leur lit, jusqu' ce que le son s'teignit en s'loignant, et convaincus alors que c'tait quelque propret rien d'ivrogne qui regagnait sa maison, ce recouvraient chaudement et s'endormaient de nouveau. Gentlemen, je vous raconte minutieusement comment mon oncle marchait au milieu de la rue, avec ses pouces dans les poches de son gilet, parce que, comme il le disait souvent et avec raison, il n'y a rien du tout d'extraordinaire dans cette histoire, si vous ne voyez pas bien distinctement, ds le commencement, qu'il n'avait pas du tout l'esprit tourn au merveilleux, ni au romantique. Mon oncle marchait donc, avec ses pouces dans les poches de son gilet, occupant le milieu de la rue lui tout seul, et chantant tantt un refrain d'amour, tantt un refrain bachique; puis, quand il tait fatigu de l'amour et du Bacchus, sifflant mlodieusement; lorsqu'il atteignit le pont du Nord, qui, en cet endroit, runit la vieille ville d'dimbourg la ville nouvelle. Il s'y arrta, pendant une minute, considrer l'amas trange et irrgulier de lumires, empiles si haut dans les airs, qu'on croirait voir des toiles briller, d'un ct, sur les mures de la forteresse, et de l'autre sur Calton-Hill, pour illuminer des chteaux ariens. leur pied, l'antique et pittoresque cit dormait pesamment dans son obscurit majestueuse, tandis que le vieux trne d'Arthur, qui s'levait imposant et sombre, comme un puissant gnie, semblait garder et protger le chteau et la chapelle d'Holyrood. Je dis, gentlemen, que mon oncle s'arrte l une minute ou deux, pour regarder autour de lui. Ensuite faisant un doigt de compliment au temps qui s'tait un peu clairci, quoique la lune fut sur son dclin, il se remit marcher aussi royalement qu'auparavant, occupant le milieu de la route, avec une grande dignit, et comme quelqu'un qui voudrait bien voir qu'on lui en disputt la possession. Pourtant, comme il ne se trouvait l personne qui ft dispos ouvrir une contestation ce sujet, il continua de marcher, avec les pouces dans les poches de son gilet, aussi paisible qu'un agneau. Quand mon oncle eut atteint la fin de Leith-Walk, il lui fallut traverser un grand terrain vague, au bout duquel, en ce temps-l, se trouvait un enclos, appartenant un charron, qui rachetait l'administration des postes les voitures hors de service. Mon oncle tait grand amateur de voitures, vieilles, jeunes ou d'ge moyen, et il lui prit fantaisie de se dranger de sa route, sans autre but que d'aller lorgner, entre les palissades, une douzaine d'antiques malles-postes, qu'il se rappelait avoir vues la, en fort mauvais tat et toutes dmantibules. Mon oncle, gentlemen, tait d'un caractre dcid, et avait la tte chaude: ne pouvant pas voir son aise travers les pieux, il grimpa par-dessus, et, s'asseyant tranquillement sur un vieux timon, il commena considrer les dbris des carrosses avec une gravit remarquable. Il y en avait peut-tre une douzaine, ou mme davantage; mon oncle n'tait pas bien sr de cela, et comme c'tait un homme fort scrupuleux propos de chiffres, il n'aimait point en citer la lgre. Enfin ils taient l tous, ple-mle, dans un tat de dsolation inimaginable. Les portires avaient t arraches de leurs gonds, les garnitures enleves; seulement de distance en distance, une loque pendait encore un clou rouill. Les lanternes taient parties, les timons vanouis depuis longtemps, les ressorts briss, les boiseries dpouilles de peinture. Le vent sifflait travers les crevasses, et la pluie, qui s'tait amasse sur les impriales, tombait goutte goutte dans l'intrieur, avec un son lugubre et sourd: c'taient enfin les squelettes des malles-postes dcdes; et dans cette place solitaire, cette heure de la mort, elles avaient quelque chose de lugubre et d'horrible. Mon oncle appuya sa tte sur ses mains, et se mit penser aux gens actifs, affairs, qui avaient roul autrefois dans ces vieilles voitures, et qui maintenant taient aussi silencieux et aussi changs qu'elles-mmes. Il pensa aux nombreux individus qui ces carcasses vermoulues avaient apport, pendant des annes, travers toutes les saisons, tant de nouvelles, impatiemment attendues: nouvelles d'heureux voyage et de bonne sant; envoi de lettres de change et d'argent. Le marchand, l'amant, l'pouse, la veuve, la mre, l'colier, le bambin mme qui se tranait la porte, en entendant frapper le facteur; avec quelle anxit chacun d'eux avait attendu l'arrive de cette vieille malle-poste! Et maintenant, qu'taient-ils tous devenus? Gentlemen, mon oncle disait qu'il avait pens tout cela; mais je souponne plutt qu'il l'avait lu depuis dans quelque livre, car il dclarait positivement que, tout en regardant ces squelettes de voitures, il tait tomb dans une espce d'assoupissement, dont il avait t rveill soudain par une cloche voisine qui sonnait deux heures. Or, mon oncle n'a jamais t distingu pour penser vite, et s'il avait rellement song toutes ces choses, je suis convaincu que cela l'aurait tenu, pour le moins, jusqu' deux heures et demie. Je crois donc pouvoir affirmer que mon oncle tomba dans cette espce d'assoupissement, sans avoir pens rien du tout. Quoi qu'il en soit, l'horloge de l'glise sonna deux heures. Mon oncle s'veilla, frotta ses yeux, et sauta sur ses pieds, d'tonnement. En un instant, ds que l'horloge eut sonn deux heures, cet endroit dsert et abandonn devint plein de vie et d'activit. Les portires furent remises sur leurs gonds, les garnitures restaures, les boiseries repeintes, les lampes allumes. Dos coussins, des houppelandes taient placs sur chaque sige; les porteurs fourraient des paquets dans chaque coffre; les gardes rangeaient les sacs de lettres; les palefreniers jetaient des seaux d'eau sur les roues renouveles; une quantit d'hommes se prcipitaient de toutes parts, fixant des timons chaque voiture. Les passagers arrivaient; les porte manteaux taient emballs; les chevaux attels; enfin il devenait vident que chaque malle allait partir sans retard. Gentlemen, mon oncle ouvrait de si grands yeux, en voyant tout cela, que jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne pouvait s'expliquer comment il avait jamais t capable de les refermer. Allons, allons! dit une voix ct de mon oncle, en mme temps qu'il sentait une main se poser sur son paule; vous tes inscrit pour un intrieur, il est temps de monter. --Moi inscrit! s'cria mon oncle en se retournant. --Oui, certainement. Mon oncle, gentlemen ne put rien dire, tant il tait tonn. La plus drle de chose tait que, quoiqu'il y et l un si grand nombre de personnes, et quoique de nouveaux visages arrivassent chaque instant, on ne pouvait pas dire d'o ils venaient; ils semblaient sortir mystrieusement de sous terre ou de l'air, et disparatre de la mme manire. Ds qu'un commissionnaire avait mis son bagage dans la voiture et reu son pourboire, il se retournait, et crac, il avait disparu! Avant que mon oncle et eu le temps de s'inquiter de ce qu'il tait devenu, une demi-douzaine d'autres apparaissaient, chancelant sous le poids de paquets qui paraissaient assez gros pour les craser. Une autre singularit, c'est que les voyageurs taient tous habills d'une manire trange. Ils avaient de grands habits brods, avec de larges basques, d'normes parements, et pas de collets: enfin ils portaient de vastes perruques, avec un sac par derrire. Mon oncle n'y pouvait rien comprendre. Eh bien! allons-nous monter? dit l'individu qui s'tait dj adress mon oncle. Il tait habill comme un courrier de malle-poste, mais il avait une perruque sur la tte, et de prodigieux parements ses manches. D'une main il tenait une lanterne, et de l'autre une grosse espingole. En finirez-vous de monter, Jack Martin? rpta le garde en approchant sa lanterne du visage de mon oncle. --Par exemple! s'cria mon oncle en reculant d'un pas ou deux, voil qui est familier. --C'est comme cela sur la feuille de route, rpliqua le courrier. --Est-ce qu'il n'y a pas un _monsieur_ devant? demanda mon oncle; car il trouvait qu'un conducteur, qu'il ne connaissait pas, et qui l'appelait _Jack Martin_, tout court, prenait une libert que l'administration de la poste n'aurait pas approuve, si elle en avait t instruite. --Non, il n'y en a pas, rtorqua le conducteur froidement. --La place est-elle paye? demanda mon oncle. --Bien entendu. --Ah! ah! Eh bien, allons. Quelle voiture? --Celle-ci, rpondit le garde en montrant une malle-poste gothique, dont la portire tait ouverte, le marchepied abaiss, et qui faisait le service d'dimbourg Londres. --Attendez, voici d'autres voyageurs: laissez-les monter d'abord. Tandis qu'il parlait, mon oncle vit tout coup apparatre en face de lui un jeune gentilhomme, avec une perruque poudre et un habit bleu, brod d'argent, dont les basques doubles de bougran taient tonnamment carres. Tiggin et Welps taient dans les nouveauts, gentlemen, si bien que mon oncle reconnut du premier coup d'oeil ces toffes. L'tranger avait, en outre, une culotte de soie, des bas de soie et des souliers boucles. Il portait ses poignets des manchettes, sur sa tte un chapeau trois cornes, et son ct une pe trs-mince. Les pans de son gilet couvraient moiti ses cuisses, et les bouts de sa cravate descendaient jusqu' sa ceinture. Il s'avana gravement vers la portire de la voiture, ta son chapeau et le tint bras tendu au-dessus de sa tte, arrondissant en mme temps son petit doigt, comme le font quelques personnes manires, en prenant une tasse de th. Puis il plaa ses pieds la troisime position, fit un profond salut, et enfin tendit sa main gauche. Mon oncle allait s'avancer et la secouer cordialement, quand il s'apert que ces civilits n'taient pas pour lui, mais pour une jeune lady, qui parut en ce moment au bas du marchepied. Elle avait une robe de velours vert, d'une coupe antique, avec une longue taille et un corsage lac. Elle tait coiffe en cheveux, et portait sur la tte un capuchon de soie noire. Elle se retourna un instant, et dcouvrit mon oncle le plus beau visage qu'il et jamais vu, mme en peinture. Quand elle monta dans la voiture, elle releva sa robe d'une main, et, comme le disait mon oncle, avec un juron, chaque fois qu'il racontait cette histoire, il n'aurait jamais cru que des pieds et des jambes pussent atteindre cette perfection, s'il ne l'avait pas vu de ses propres yeux. Cependant mon oncle s'tait aperu que la jeune dame paraissait pouvante, et qu'elle avait jet vers lui un regard suppliant. Il remarqua aussi que le jeune homme la perruque poudre, malgr toutes ses apparences de respect et de galanterie, lui avait troitement serr le poignet, pour la faire monter, et l'avait suivie immdiatement. Un autre individu, de fort mauvaise mine, tait avec eux. Il avait une petite perruque brune, un habit raisin de Corinthe, une norme rapire large coquille, et des bottes qui lui montaient jusqu'aux hanches. Quand il s'assit auprs de la charmante lady, elle se renfona d'un air craintif, dans son coin, et mon oncle fut confirm dans son ide premire, qu'il allait se passer quelque drame sombre et mystrieux; ou, comme il le disait lui-mme, qu'il y avait quelque chose qui clochait. En un clin d'oeil, il se dcida secourir la jeune dame, si elle avait besoin d'assistance. Sang et tonnerre! s'cria le jeune gentilhomme en mettant la main sur son pe lorsque mon oncle entra dans la voiture. --Mort et enfer! vocifra l'autre individu en tirant sa rapire et en se fendant sur mon oncle, sans plus de crmonies. Mon oncle n'avait pas d'armes; mais, avec une grande dextrit, il enleva le chapeau trois cornes de son adversaire, et recevant la pointe de l'pe juste au milieu de la forme, serra les deux cots et empoigna solidement la lame. --Piquez-le par derrire, s'cria l'homme de mauvaise mine son compagnon, tout en s'efforant de rattraper son pe. --Qu'il ne s'en avise pas, s'cria mon oncle en relevant d'une manire menaante le talon d'un de ses souliers ferrs, je lui ferais sauter la cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le crne! Employant en mme temps toute sa vigueur, il arracha l'pe de son adversaire et la jeta bravement par la portire. --Sang et tonnerre! cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en mettant encore la main sur le pommeau de son pe, mais sans la tirer. Peut-tre, comme le disait mon oncle avec un sourire, peut-tre avait-il peur d'effrayer la jeune dame. Maintenant, gentlemen, dit mon oncle en prenant tranquillement sa place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage. Ainsi, s'il vous plat, nous nous assirons pacifiquement nos places comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau dcouper de ce gentleman. Mon oncle n'avait pas achev ces mots, lorsque le conducteur parut la portire avec l'pe. En la passant dans l'intrieur, il leva sa lanterne et regarda fixement mon oncle, qui, sa grande surprise, aperut autour de la voiture une fourmilire de conducteurs ayant tous les yeux rivs sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu un si grand nombre de visages ples, d'habits rouges et de regards fixes. Voil la chose la plus trange qui me soit arrive jusqu' ce jour, pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau, monsieur. L'individu de mauvaise mine reut en silence le chapeau trois cornes, regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et, finalement, le plaa sur le sommet de sa perruque, avec une solennit dont l'effet fut cependant lgrement diminu par un violent ternuement qui fit retomber son tricorne sur ses genoux. En route! cria la conducteur arm de la lanterne, en montant par derrire sur son petit sige. La voiture partit. Mon oncle, en sortant de la cour, regarda travers les glaces, et vit que les autres malles, avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme ngociant il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les dpches, et il rsolut d'en crire la direction des postes aussitt aprs son retour Londres. Bientt cependant toutes ses penses se concentrrent sur la jeune dame, qui tait assise l'autre coin de l'intrieur, le visage soigneusement envelopp dans son capuchon. Le gentilhomme l'habit bleu se trouvait en face d'elle, et ct d'elle, l'autre individu en habit raisin de Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait frler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de mauvaise mine mettre la main sur sa rapire, et il tait sr, par la respiration du jeune matamore (car la nuit tait trop noire pour distinguer les visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu l'avaler. Ce mange irrita mon oncle de plus en plus, et il rsolut d'en voir la fin tout prix. Il avait une grande admiration pour les yeux brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les jolies jambes; en un mot, il tait passionn pour le sexe tout entier. Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui. Mon oncle employa bien des subterfuges pour attirer l'attention de la jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses mystrieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne voulaient pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon oncle mettait la tte la portire et demandait haute voix pourquoi on n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer crier, personne ne faisait attention lui. Il se renfonait alors dans son coin et pensait au joli visage, au pied mignon, la jambe fine de sa compagne de voyage; ceci russissait lui faire passer le temps, et l'empchait de s'inquiter de l'trange situation o il se trouvait, allant toujours sans savoir o. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup tourment de toute manire; car mon oncle, gentlemen, tait un gaillard entreprenant, nomade, sans peur et sans souci. Tout d'un coup la voiture s'arrta: Oh! cria mon onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant; --Descendez ici, dit le conducteur en abattant le marchepied. --Ici! fit mon oncle. --Ici rpta le garde. --Je n'en ferai rien. -- la bonne heure, alors, restez o vous tes. --C'est mon intention. --C'est bien. Les autres voyageurs avaient cout ce colloque fort attentivement. Voyant que mon onde tait dtermin rester, le jeune gentilhomme passa devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui dshonorait le fond de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans la main de mon oncle, et, approchant les lvres de son visage, si prs qu'il sentit sur son nez une tide haleine, lui murmura tout bas ces deux mots:Secourez-moi monsieur. Mon oncle s'lana bas de la voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts. Ah! vous vous ravisez? a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur ses jambes. Mon oncle le regarda pendant quelques secondes, incertain s'il devait lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la tte du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune dame et disparatre au milieu de la fume. En y rflchissant, toutefois, il abandonna ce plan, comme d'une excution un peu mlodramatique, et il se contenta de suivre les deux hommes mystrieux dans une vieille maison devant laquelle la voiture s'tait arrte. Conduisant entre eux la jeune dame, ils tournrent dans le corridor, et mon oncle s'y enfona leur suite. De tous les endroits ruins et dsols que mon oncle avait rencontrs dans sa vie, celui-ci tait le plus dsol et le plus ruin. On voyait que 'avait t autrefois un vaste htel, mais le toit tait ouvert dans plusieurs endroits, et les escaliers taient raboteux et dfoncs. Dans la chambre o les voyageurs entrrent, il y avait une vaste chemine, toute noire de fume, quoiqu'elle ne ft gaye par aucun feu. La cendre blanchtre du bois brl tait encore rpandue sur l'tre, mais le foyer tait froid, et tout paraissait sombre et triste. Voil du joli, dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui fait six milles et demi l'heure, et qui s'arrte indfiniment dans un trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais a sera connu; j'en crirai aux journaux. Mon oncle dit cela d'une voix assez leve et d'une manire ouverte et sans rserve, pour tcher d'engager la conversation avec les deux trangers; mais ils se contentrent de chuchoter entre eux, en lui lanant des regards farouches. La dame tait l'autre bout de la chambre, et elle s'aventura, une fois, agiter sa main, comme pour demander l'assistance de mon oncle. la fin les deux trangers s'avancrent un peu, et la conversation commena. Mon brave homme, dit le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas, je suppose, que ceci est une chambre particulire. --Non, mon brave homme; je n'en sais rien, rtorqua mon oncle. Seulement si ceci est une chambre particulire, prpare exprs, j'imagine que la salle publique doit tre joliment confortable! En disant cela, mon oncle s'tablit dans un grand fauteuil et mesura de l'oeil les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient pu leur fournir l'toffe d'un habit, sans y mettre un pouce de plus ni de moins. Quittez cette chambre! dirent les deux hommes ensemble, en saisissant leurs pes. --Hein? fit mon oncle, sans avoir l'air de comprendre ce qu'ils voulaient dire. --Quittez cette chambre, ou vous tes mort! dit l'homme de mauvaise mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger au-dessus de sa tte. --Tue! tue! s'cria l'homme l'habit bleu, en dgainant aussi son pe et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue! La dame jeta un grand cri. Mon oncle, gentlemen, tait remarquable pour sa hardiesse et pour sa prsence d'esprit. Pendant tout le temps qu'il avait paru si indiffrent ce qui se passait, il tait occup chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme dfensive; et au moment mme o les pes furent tires, il aperut, dans le coin de la chemine, une vieille rapire coquille, avec un fourreau rouill. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la tira, la fit tourner rapidement au-dessus de sa tte, cria la jeune dame de se retirer dans un coin, lana le fourreau l'homme de mauvaise mine, jeta une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur confusion, tomba sur tous les deux, ple-mle. Il y a une vieille histoire, qui n'en est pas moins bonne pour tre vieille, concernant un jeune gentleman irlandais, qui l'on demandait s'il jouait du violon: Je n'en sais rien, rpondit-il; car je n'ai jamais essay. Ceci pourrait fort bien s'appliquer mon oncle et son escrime. Il n'avait jamais tenu une pe dans sa main, si ce n'est une fois, en jouant Richard III sur un thtre d'amateurs; et encore, dans cette occasion, il avait t convenu que Richmond le tuerait par derrire, sans faire le simulacre du combat; mais ici, voil qu'il faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la manire la plus courageuse et la plus adroite, quoique jusqu' ce moment il ne se ft pas dout qu'il et la plus lgre notion de la science de l'escrime. Cela montra la vrit de ce vieux proverbe, qu'un homme ne sait pas ce qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essay. Le bruit du combat tait terrible. Les trois champions juraient comme des troupiers, et leurs pes faisaient un cliquetis plus bruyant que ne pourraient faire tous les couteaux et toutes les mcaniques affiler du march de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus anim, la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira entirement son chaperon, et lui fit voir une si blouissante beaut qu'il aurait combattu contre cinquante dmons pour obtenir d'elle un sourire, et mourir au mme instant. Il avait fait des merveilles jusque-l, mais il commena alors se dtacher comme un gant enrag. Le gentilhomme en habit bleu aperut en se retournant que la jeune dame avait dcouvert son visage; il poussa une exclamation de rage et de jalousie, et, tournant son pe vers elle, il lui lana un coup de pointe, qui fit pousser mon oncle un rugissement d'apprhension. Mais la jeune dame sauta lgrement de ct, et saisissant l'pe du jeune homme avant qu'il se ft redress, la lui arracha, le poussa vers le mur, et lui passant l'pe en travers du corps, jusqu' la garde, le cloua solidement dans la boiserie. C'tait d'un magnifique exemple. Mon oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irrsistible, fit reculer son adversaire dans la mme direction, et plongeant la vieille rapire juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua ct de son ami. Ils taient l tous les deux gentlemen, gigotant des bras et des jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants font mouvoir avec un fil. Mon oncle rptait souvent, dans la suite, que c'tait l la manire la plus sre de se dbarrasser d'un ennemi, et qu'elle ne prsentait qu'un seul inconvnient, c'tait la dpense qu'elle entranait, puisqu'il fallait perdre une pe pour chaque homme mis hors de combat. La malle! la malle! cria la jeune dame, en se prcipitant vers mon oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons encore nous sauver! --Vraiment, ma chre, dit mon oncle, cala ne me parat gure douteux. Il me semble qu'il n'y a plus personne tuer. Mon oncle tait un peu dsappoint, gentlemen; car il pensait qu'un petit intermde d'amour et t fort agrable aprs ce massacre, quand ce n'et t qu' cause du contraste. Nous n'avons pas un instant perdre ici, reprit la jeune lady. Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du puissant marquis de Filleteville. --Eh bien! ma chre, j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre, rpondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui tait piqu contre le mur comme un papillon. Vous avez teint le majorat, mon amour. --J'ai t enleve ma famille, mes amis, par ce sclrat, s'cria la jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce misrable m'aurait pouse de force avant une heure. --L'impudent coquin! dit mon oncle en jetant un coup d'oeil mprisant l'hritier moribond des Filleteville. --Comme vous pouvez en juger par ce que vous avez vu, leurs complices sont prts m'assassiner, si vous invoquez l'assistance de quelqu'un. S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera peut-tre trop tard pour fuir. La malle! la malle! En prononant ces mots, la jeune dame, puise par son motion et par l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville, se laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussitt devant la porte de la maison. La malle tait l, attele de quatre chevaux noirs tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et mme sans palefrenier la tte des chevaux. Gentlemen, j'espre que ne je fais pas tort la mmoire de mon oncle en disant que, quoique garon, il avait tenu, avant ce moment-l, quelques dames dans ses bras. Je crois mme qu'il avait l'habitude d'embrasser les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a t vu par des tmoins dignes de foi dposant un baiser sur le cou d'une matresse d'htel d'une manire trs perceptible. Je mentionne ces circonstances afin que vous jugiez combien la beaut de cette jeune lady devait tre incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et ses beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint elle, il s'tait senti si agit, si drle, que ses jambes en tremblaient sous lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se sentir tout drle? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais certains yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur! Vous ne me quitterez jamais, murmura la jeune dame. --Jamais! rpondit mon oncle. Et il le pensait comme il le disait. --Mon brave librateur, mon excellent, mon cher librateur! --Ne me dites donc pas de ces choses-l! --Pourquoi pas? --Parce que votre bouche est si sduisante quand vous parlez que j'ai peur d'tre assez impertinent pour la baiser. La jeune femme leva sa main comme pour avertir mon oncle de n'en rien faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez une paire de lvres les plus dlicieuses du monde, et quand elles s'panouissent doucement en un sourire fripon, si vous tes assez prs d'elles et sans tmoin, vous ne pouvez mieux tmoigner votre admiration de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce que fit mon oncle, et je l'honore pour cela. coutez, s'cria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit des roues et des chevaux? --C'est vrai, dit mon oncle en se baissant. Il avait l'oreille fine et tait habitu reconnatre le roulement des voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en deviner le nombre. Il semblait qu'il y et cinquante carrosses emports chacun par six chevaux. Nous sommes poursuivis! s'cria la jeune dame en tordant ses mains. Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul! Il y avait une telle expression de terreur sur son charmant visage que mon oncle se dcida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture, lui dit de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses lvres sur les siennes, et l'ayant engage lever les glaces pour sa prserver du froid, monta sur le sige. Attendez, mon sauveur, dit la jeune lady. --Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon oncle de son sige. --Je voudrais vous parler. Un mot, un seul mot, mon chri! --Faut-il que je descende? demanda mon oncle. La jeune dame ne fit pas de rponse, mais elle sourit encore, et d'un si joli sourire, gentlemen, qu'il enfonait l'autre compltement. Mon oncle fut par terre en un clin d'oeil. Qu'est-ce qu'il y a ma chre? dit-il en mettant la tte la portire. La dame s'y penchait en mme temps par hasard, et elle lui parut plus belle que jamais. Il tait fort prs d'elle dans ce moment-l; ainsi il ne pouvait pas se tromper. Qu'est-ce qu'il y a, ma chre? demanda mon oncle. --Vous n'aimerez jamais d'autre femme que moi? Vous n'en pouserez jamais d'autre? Mon oncle jura ses grands dieux qu'il n'pouserait jamais une autre femme, et la jeune lady retira sa tte et releva la glace. Mon oncle s'lana de nouveau sur le sige, quarrit ses coudes, ajusta les rnes, prit le fouet sur l'impriale, le fit claquer savamment, et en route! Les quatre chevaux noirs tout crin s'lancrent avec la vieille malle derrire eux, dvorant quinze bons milles en une heure. Brrr! brrrr! comme ils galopaient! Pourtant le bruit des voitures devenait plus fort par derrire. Le vieux carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient ligus pour l'atteindre; le fracas tait pouvantable, mais par-dessus tout s'levait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui criant: Plus vite! plus vite! plus vite! Ils volaient comme l'clair. Les arbres sombres, les meules de foin, les maisons, les glises, tous les objets fuyaient droite et gauche, comme des brins de paille emports par un ouragan. Leurs roues retentissaient comme un torrent qui dchire ses digues, et pourtant le bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore la jeune lady crier d'une voix dchirante: Plus vite! plus vite! plus vite! Mon oncle employait le fouet et les rnes, et les chevaux dtalaient avec tant de rapidit, qu'ils taient tout blancs d'cume, et cependant la jeune dame criait encore: Plus vite! plus vite! Dans l'excitation du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le talon de sa botte... et il s'aperut que l'aube blanchissait, et qu'il tait assis sur le sige d'une vieille malle d'dimbourg, dans l'enclos du carrossier, grelottant de froid et d'humidit, et frappant ses pieds pour les rchauffer. Il descendit avec empressement, et chercha la charmante jeune lady dans l'intrieur.... Hlas! il n'y avait ni portire, ni coussin la voiture, c'tait une simple carcasse. Mon oncle vit bien qu'il y avait l-dessous quelque mystre, et que tout s'tait pass exactement comme il avait coutume de le raconter. Il resta fidle au serment qu'il avait fait la jeune dame, refusa, pour l'amour d'elle, plusieurs matresses d'auberge, fort dsirables, et mourut garon la fin. Il faisait souvent remarquer quelle drle de chose c'tait qu'il et dcouvert, en montant tout bonnement par-dessus cette palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages rgulirement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait tre le seul individu vivant qu'on et jamais pris comme passager dans une de ces excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre. Je ne comprends pas ce que ces ombres de malles-postes peuvent porter dans leurs sacs?... dit l'hte, qui avait cout l'histoire avec une profonde attention. --Parbleu, les lettres mortes. [22] [Footnote 22: En anglais, _dead letters_, lettres mises au rebut. (_Note du traducteur._)] --Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pens. CHAPITRE XXI. Comment M. Pickwick excuta sa mission et comment il fut renforc, ds le dbut, par un auxiliaire tout fait imprvu. Les chevaux furent ponctuellement amens le lendemain matin neuf heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que Sam, l'un l'intrieur, l'autre l'extrieur, le postillon reut ordre de se rendre la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M. Benjamin Allen. La voiture arriva bientt devant la boutique o se lisait cette inscription: _Sawyer, successeur de Nockemorf_; et M. Pickwick, en mettant la tte la portire, vit, avec une surprise extrme, le jeune garon en livre grise, activement occup fermer les volets. cette heure de la matine c'tait une occupation hors du train ordinaire des affaires, et cela fit penser d'abord notre philosophe que quelque ami ou patient de M. Sawyer tait mort, ou bien peut-tre que M. Bob Sawyer lui-mme avait fait banqueroute. Qu'est-il donc arriv? demanda-t-il au garon. --Rien du tout, monsieur, rpondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu' ses oreilles. --Tout va bien, tout va bien cria Bob en paraissant soudainement sur le pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre, dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un chle. Je m'embarque, vieux. --Vous? --Oui, et nous allons faire une vritable expdition. H! Sam, vous! Ayant ainsi brivement veill l'attention de Sam Welter, dont la physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce procd expditif, Bob lui lana son havresac, qui fut immdiatement log dans le sige. Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de force dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de la portire du carrosse, y fourra sa tte, et se prit rire bruyamment. Quelle bonne farce! dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui tombaient de ses yeux. --Mon cher monsieur, rpliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je n'avais pas la moindre ide que vous nous accompagneriez. --Justement; voil le bon de la chose. --Ah! voila le bon de la chose? rpta M. Pickwick, dubitativement. --Sans doute: outre le plaisir de laisser la pharmacie se tirer d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien dcide ne pas se tirer d'affaire avec moi. Ayant ainsi expliqu le phnomne des volets, M. Sawyer retomba dans une extase de joie. Quoi vous seriez assez fou pour laisser vos malades sans mdecin? dit M. Pickwick d'un ton srieux. --Pourquoi pas? rpliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu' un chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque plus de mdicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce moment-ci, j'aurais t oblig de leur donner tous du calomel; ce qui aurait pu mal russir quelques-uns. Ainsi, tout est pour le mieux. Il y avait dans cette rponse une force de raisonnement et de philosophie laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il rflchit pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une manire moins ferme toutefois: Mais cette chaise, mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que deux personnes, et je l'ai promise M. Allen. --Ne vous occupez pas de moi un seul instant, j'ai arrang tout cela, Sam me fera de la place sur le sige de derrire, ct de lui. Regardez ceci; ce petit criteau va tre coll sur la porte: _Sawyer, successeur de Nockemorf. S'adresser en face, chez Mme Cripps_. Mme Cripps est la mre de mon groom. M. Sawyer est trs fch, dira Mme Cripps, il n'a pas pu faire autrement. On est venu le chercher ce matin pour une consultation, avec les premiers chirurgiens du pays. On ne pouvait pas se passer de lui; on voulait l'avoir tout prix. Une opration terrible. Le fait est, ajouta Bob, pour conclure, que cela me fera, j'espre, plus de bien que de mal. Si on pouvait annoncer mon dport dans la journal de la localit, ma fortune est faite. Mais voila Ben.... Allons, montez! Tout en profrant ces paroles prcipites, Bob poussait de cot le postillon, jetait son ami dans la voiture, fermait la portire, relevait le marchepied, collait l'criteau sur sa porte, la fermait, mettait la clef dans sa poche, s'lanait cot de Sam, ordonnait au postillon de partir, et tout cela avec une rapidit si extraordinaire, que la voiture roulait dj, et que M. Bob Sawyer tait compltement tabli comme partie intgrante de l'quipage, avant que M. Pickwick et eu le temps de peser en lui-mme s'il devait l'emmener ou non. Tant que la voiture se trouva dans les rues de Bristol, le factieux Bob conserva ses lunettes vertes, et se comporta avec une gravit convenable, se contentant de chuchoter diverses plaisanteries pour l'amusement spcial de Samuel Weller; mais, une fois arriv sur la grand'route, il se dpouilla la fois de ses lunettes et de sa gravit professionnelle, et se rgala de diverses charges qui pouvaient jusqu' un certain point attirer l'attention des passante sur la voiture, et rendre ceux qu'elle contenait l'objet d'une curiosit plus qu'ordinaire. Le moins remarquable de ces exploits tait l'imitation bruyante d'un cornet piston et le dploiement ambitieux d'un mouchoir de soie rouge attach au bout d'une canne, en guise de pavillon, et agit de temps en temps d'un air de suprmatie et de provocation. Je ne comprends pas, dit M. Pickwick en s'arrtant au milieu d'une grave conversation avec M. Ben Allen, sur les bonnes qualits de M. Winkle et de sa jeune pouse, je ne comprends pas ce que tons les passants trouvent en nous de si extraordinaire pour nous examiner ainsi. --La bonne tournure de la voiture, rpondit Ba avec un lger sentiment d'orgueil. Je parierais qu'ils n'en voient pas tous les jours de semblables. --Cela n'est pas impossible... cela ne peut... cela doit tre reprit M. Pickwick, qui se savait sans doute persuad que cela _tait_ si, regardant en ce moment par la portire, il n'avait pas remarqu que la contenance des passants n'indiquait aucunement un tonnement respectueux, et que diverses communications tlgraphiques paraissaient s'changer entre eux et les habitants extrieurs de la voiture. M. Pickwick, comprenant instinctivement que cela pouvait avoir quelques rapports loigns avec l'humeur plaisante de M. Bob Sawyer: J'espre, dit-il, que notre factieux ami ne commet pas d'absurdits l derrire. --Oh que non! rpliqua Ben Allen; except quand il est un peu lanc, Bob est la plus paisible crature de la terre. Ici l'on entendit l'imitation prolonge d'un cornet piston, immdiatement suivie par des cris, par des hourras, qui sortaient videmment du gosier et des poumons de _la plus paisible crature du monde_, ou, en termes plus clairs, de M. Bob Sawyer lui-mme. M. Pickwick et M. Ben Allen changrent un regard expressif, et le premier de ces gentlemen, tant son chapeau et se penchant par la portire, de faon que presque tout son gilet tait en dehors, parvint enfin apercevoir le jovial pharmacien. M. Bob Sawyer tait assis, non pas sur le sige de derrire, mais sur le haut de la voiture, les jambes aussi cartes que possible; il portait sur le coin de l'oreille le chapeau de Sam, et tenait d'une main une norme sandwich, tandis que, de l'autre, il soulevait un immense flacon. D'un air de suave jouissance, il caressait tour tour l'un et l'antre, variant toutefois la monotonie de cette occupation en poussant de temps en temps quelques cris, ou en changeant avec les passants quelques spirituels badinages. Le pavillon sanguinaire tait soigneusement attach au sige de la voiture, dans une position verticale, et M. Samuel Weller, dcor du chapeau de Bob, tait en train d'expdier une double sandwich avec une contenance anime et satisfaite, qui annonait son entire approbation de tous ces procds. Cela tait bien suffisant pour irriter un gentleman ayant, autant que M. Pickwick, le sentiment des convenances; mais ce n'tait pas encore l tout le mal, car la chaise de poste croisait, en ce moment-l mme, une voiture publique, charge l'extrieur comme l'intrieur de voyageurs, dont l'tonnement tait exprim d'une manire fort significative. Les congratulations d'une famille irlandaise qui courait ct de la chaise en demandant l'aumne, taient aussi passablement bruyantes, surtout celles du chef de la famille, car il paraissait croire que cet talage faisait partie de quelque dmonstration politique et triomphale. Monsieur Sawyer! cria M. Pickwick dans un tat de grande excitation. Monsieur Sawyer, monsieur! --Oh! rpondit l'aimable jeune homme en se penchant sur un ct de la voiture avec toute la tranquillit imaginable. --tes-vous fou, monsieur? --Pas le moins du monde! Je ne suis que gai. --Gai! Otez-moi ce scandaleux mouchoir rouge, monsieur! J'exige que vous l'abattiez, monsieur! Sam, tez-le sur-le-champ! Avant que Sam et pu intervenir, M. Bob Sawyer amena gracieusement son pavillon, le plaa dans sa poche, fit un signe de tte poli M. Pickwick, essuya le goulot de la bouteille et l'appliqua sa bouche, lui faisant comprendre par l, sans perte de paroles, qu'il lui souhaitait toutes sortes de bonheur et de prosprit. Ayant excut cette pantomime, Bob replaa soigneusement le bouchon, et, regardant M. Pickwick d'un air bnin, mordit une bonne bouche dans sa sandwich, et sourit. Allons! dit M. Pickwick, dont la colre momentane n'tait pas l'preuve de l'aimable aplomb de Bob; allons, monsieur, ne faites plus de semblables absurdits, s'il vous plat. --Non, non, rpliqua le disciple d'Esculape en changeant de chapeau avec Sam. Je ne l'ai pas fait exprs; le grand air m'avait si fort anim que je n'ai pas pu m'en empcher. --Pensez l'effet que cela produit, reprit M Pickwick d'une voix persuasive. Ayez quelques gards pour les convenances. --Oh! certainement, rpliqua Bob. Cela n'tait pas du tout convenable. C'est fini, gouverneur. Satisfait de cette assurance, M. Pickwick rentra la tte dans la voiture; mais peine avait-il repris la conversation interrompue, qu'il fut tonn par l'apparition d'un petit corps opaque qui vint donner plusieurs tapes sur l glace, comme pour tmoigner son impatience d'tre admis dans l'intrieur. Qu'est-ce que cela? s'cria M. Pickwick. --a ressemble un flacon, rpondit Ben Allen en regardant l'objet en question travers ses lunettes et avec beaucoup d'intrt. Je pense qu'il appartient Bob. Cette opinion tait parfaitement exacte. M. Bob Sawyer ayant attach le flacon au bout de sa canne, le faisait battre contre la fentre, pour engager ses amis de l'intrieur en partager le contenu, en bonne harmonie et en bonne intelligence. Que faut-il faire? demanda M. Pickwick en regardant le flacon. Cette ide-l est encore plus absurde que l'autre. --Je pense qu'il vaudrait mieux le prendre et le garder opina Ben Allen. Il le mrite bien. --Certainement. Le prendrai-je? --Je crois que c'est ce que nous pouvons faire de mieux. Cet avis concidant compltement avec l'opinion de M. Pickwick, il abaissa doucement la glace et dtacha la bouteille du bton. Celui-ci fut alors retir, et l'on entendit M. Bob Sawyer rire de tout son coeur. Quel joyeux gaillard! dit M. Pickwick, le flacon la main. --C'est vrai, rpondit Ben. --On ne saurait rester fch contre lui. --Tout fait impossible. Pendant cette courte communication de sentiments, M. Pickwick avait machinalement dbouch la bouteille. Qu'est-ce que c'est? demanda nonchalamment M. Allen. --Je n'en sais rien, rpliqua M. Pickwick avec une gale nonchalance. Cela sent, je crois, le punch. --Vraiment? dit Benjamin. --Je le suppose du moins, reprit M. Pickwick, qui n'aurait pas voulu s'exposer dire une fausset. Je le suppose, car il me serait impossible d'en parler avec certitude sans y goter. --Vous ne feriez pas mal d'essayer. Autant vaut savoir ce que c'est. --Est-ce votre avis? Eh bien! ci cela vous fait plaisir, je ne veux pas m'y refuser. Toujours dispos sacrifier ses propres sentiments aux dsirs de ses amis, M. Pickwick s'occupa assez longuement dguster le contenu de la bouteille. Qu'est-ce que c'est? demanda M. Allen, en l'interrompant avec quelque impatience. --C'est extraordinaire! rpondit le philosophe en lchant ses lvres; je n'en suis pas bien sur. Oh! oui, ajouta-t-il, aprs avoir got une seconde fois, c'est du punch. M. Ben Allen regarda M. Pickwick, et M. Pickwick regarda M. Ben Allen. M. Ben Allen sourit, mais M. Pickwick garda son srieux. Il mriterait, dit ce dernier avec svrit, il mriterait que nous buvions tout, jusqu' la dernire goutte. --C'est prcisment ce que je pensais. --En vrit! Eh bien alors, sa sant! Ayant ainsi parl, notre excellent ami donna un tendre et long baiser la bouteille, et la passa Benjamin. Celui-ci ne se fit pas prier pour suivre son exemple: les sourires devinrent rciproques, et le punch disparut graduellement et joyeusement. Aprs tout, dit M. Pickwick en savourant la dernire goutte, ses ides sont rellement trs-plaisantes, trs-amusantes en vrit! --Sans aucun doute, rpliqua Ben. Et, pour prouver que M. Bob tait un des plus joyeux compres existants, il raconta lentement et en dtail, comment son ami avait tant bu une fois, qu'il y avait gagn une fivre chaude, et qu'on avait t oblig de le raser. La relation de cet agrable incident durait encore, lorsque la chaise arrta devant l'htel de _la Cloche_, Berkeby-Heath, pour changer de chevaux. Nous allons dner ici, n'est-ce pas? dit Bob en fourrant sa tte la portire. --Dner! s'cria M. Pickwick. Nous n'avons encore fait que dix-neuf milles, et nous en avons quatre-vingt-sept et demi faire. --C'est prcisment pour cela qu'il faut prendre quelque chose qui nous aide supporter la fatigue, rpliqua Bob. --Oh! reprit M. Pickwick en regardant sa montre, il est tout fait impossible de dner onze heures et demie du matin. --C'est juste, c'est un djeuner qu'il nous faut.--Oh! monsieur! un djeuner pour trois, sur-le-champ, et n'attelez les chevaux que dans un quart d'heure. Faites mettre sur la table tout ce que vous avez de froid, avec quelques bouteilles d'ale, et votre meilleur madre. Ayant donn ces ordres avec un empressement et une importance prodigieuse, M. Bob Sawyer entra immdiatement dans la maison pour en surveiller l'excution. Il revint, en moins de cinq minutes, dclarer que tout tait prt et excellent. La qualit du djeuner justifia compltement les assertions du pharmacien, et ses compagnons de voyage y firent autant d'honneur que lui. Grce leurs efforts runis, les bouteilles d'ale et le vin de Madre disparurent promptement. Le flacon fut ensuite rempli du meilleur quivalent possible pour le punch, et quand nos amis eurent repris leurs places dans la voiture, le cornet sonna et le pavillon rouge flotta, sans la plus lgre opposition de la part de M. Pickwick. Tewkesbury, on arrta pour dner, et on y expdia encore de l'ale, une bouteille de madre et du porto par-dessus le march; enfin le flacon y fut rempli, pour la quatrime fois. Sous l'influence combine de ces liquides, M. Pickwick et M. Allen restrent endormis pendant trente milles, tandis que Bob et Sam Weller chantaient des duos sur leur sige. Il faisait tout fait sombre, quand M. Pickwick se secoua et s'veilla suffisamment pour regarder par la portire. Des chaumires parses sur le bord de la route, la teinte enfume de tous les objets visibles, l'atmosphre nbuleuse, les chemins couverts de cendre et de poussire de brique, la lueur ardente des fournaises embrases, droite et gauche, les nuages de fume qui sortaient pesamment des hautes chemines pyramidales et qui noircissaient tous les environs, l'clat des lumires lointaines, les pesants chariots qui rampaient sur la route, chargs de barres de fer retentissantes ou d'autres lourdes marchandises, tout enfin indiquait qu'on approchait de la grande cit industrielle de Birmingham. Le mouvement et le tapage d'un travail srieux devenaient de plus en plus sensibles, mesure que la voiture avanait dans les troites rues qui conduisent au centre des affaires, une foule active circulait partout; des lumires brillaient, jusque sous les toits, aux longues files de fentres; le bourdonnement du travail sortait de chaque maison; le mouvement des roues et des balanciers faisait trembler les murailles. Les feux dont les reflets rougetres taient visibles depuis plusieurs milles, flambaient furieusement dans les grands ateliers. Le bruit des outils, les coups mesurs des marteaux, le sifflement de la vapeur, le lourd cliquetis des machines, retentissaient de tous les cts, comme une rude harmonie. La voiture tait arrive dans les larges rues et devant les boutiques brillantes qui entourent le vieil htel _Royal_, avant que M. Pickwick et commenc considrer la nature dlicate et difficile de la commission qui l'avait amen l. La dlicatesse de la commission et la difficult de l'excuter convenablement n'taient nullement amoindries par la prsence volontaire de M. Bob Sawyer. Pour dire la vrit, M. Pickwick n'tait nullement enchant de l'avantage qu'il avait de jouir de sa socit, quelque agrable et quelque honorable qu'elle ft d'ailleurs. Il aurait mme donn joyeusement une somme raisonnable, pour pouvoir le faire transporter, temporairement, cinquante milles de distance. M. Pickwick n'avait jamais eu de communications personnelles avec M. Winkle pre, quoiqu'il et deux ou trois fois correspondu par lettre avec lui, et lui et fait des rponses satisfaisantes concernant la conduite et le caractre de M. Winkle junior. Il sentait donc, avec un frmissement nerveux, que ce n'tait pas un moyen fort ingnieux de le prdisposer en sa faveur, que de lui faire sa premire visite, accompagn de Ben Allen et de Bob Sawyer, tous deux lgrement gris. Quoi qu'il en soit, pensait M. Pickwick en cherchant se rassurer lui-mme, il faut que je fasse de mon mieux. Je suis oblig de le voir ce soir, car je l'ai positivement promis son fils; et si les deux jeunes gens persistent vouloir m'accompagner, il faudra que je rende l'entrevue aussi courte que possible, me contentant d'esprer que, pour leur propre honneur, ils ne feront pas d'extravagances. Comme M. Pickwick se consolait par ces rflexions, la chaise s'arrta la porte du vieil htel _Royal_. Ben Allen, moiti rveill, en fut tir par Sam, et M. Pickwick put descendre son tour. Ayant t introduit, avec ses compagnons, dans un appartement confortable, il interrogea immdiatement le garon concernant la rsidence de M. Winkle. Tout prs d'ici, monsieur, rpondit le garon. M. Winkle a un entrept sur le quai, mais sa maison n'est pas cinq cents pas d'ici, monsieur. Ici le garon teignit une chandelle et la ralluma le plus lentement possible, afin de laisser M. Pickwick le temps de lui adresser d'autres questions, s'il y tait dispos. Dsirez-vous quelque chose, monsieur? dit-il, en dsespoir de cause. Un dner, monsieur? du th ou du caf? --Rien, pour le moment. --Trs-bien, monsieur. Vous ne voulez pas commander votre souper, monsieur? --Non, pas prsent. --Trs-bien, monsieur. Le garon marche doucement vers la porte, et s'arrtant court, se retourna et dit avec une grande suavit: Vous enverrai-je la fille de chambre, messieurs? --Oui, s'il vous plat, rpondit M. Pickwick. --Et puis vous apporterez une bouteille de soda-water ajouta Bob. --Soda-water? Oui, monsieur. Avec ces mots, le garon, dont l'esprit paraissait soulag d'un poids accablant en ayant la fin obtenu l'ordre de servir quelque chose, s'vanouit imperceptiblement. En effet, les garons d'htel ne marchent ni ne courent; ils ont une manire mystrieuse de glisser, qui n'est pas donne aux autres hommes. Quelques lgers symptmes de vitalit ayant t veills chez M. Ben Allen par un verre de soda-water, il consentit enfin laver son visage et ses mains, et se laisser brosser par Sam. M. Pickwick et Bob Sawyer ayant galement rpar les dsordres que le voyage avait produits dans leur costume, les trois amis partirent, bras dessus, bras dessous, pour se rendre chez M. Winkle. Le long du chemin, Bob imprgnait l'atmosphre d'une violente odeur de tabac. un quart de mille environ, dans une rue tranquille et propre, s'levait une vieille maison de briques rouges. La porte, laquelle on montait par trois marches, portait sur une plaque de cuivre ces mots: M. WINKLE. Les marches taient fort blanches, les briques trs-rouges, et la maison trs-propre. L'horloge sonnait dix heures quand MM. Pickwick, Ben Allen et Bob Sawyer frapprent la porte. Une servante proprette vint l'ouvrir, et tressaillit en voyant trois trangers. M. Winkle est-il chez lui, ma chre? demanda M. Pickwick. --Il va souper, monsieur, rpondit la jeune fille. --Donnez-lui cette carte, s'il vous plat, et dites-lui que je suis fch de le dranger si tard, mais que je viens d'arriver, et que je dois absolument le voir ce soir. La jeune fille regarda timidement M. Sawyer, qui exprimait par une tonnante varit de grimaces l'admiration que lui inspiraient ses charmes; ensuite, jetant un coup d'oeil aux chapeaux et aux redingotes accrochs dans le corridor, elle appela une autre servante, pour garder la porte pendant qu'elle montait. La sentinelle fut rapidement releve, car la jeune fille revint immdiatement, demanda pardon aux trois amis de les avoir laisss dans la rue, et les introduisit dans un arrire-parloir, moiti bureau, moiti cabinet de toilette, dont les principaux meubles taient un bureau, un lavabo, un miroir barbe, un tire-botte et des crochets, un tabouret, quatre chaises, une table et une vieille horloge. Sur le manteau de la chemine se trouvait un coffre-fort en fer fix dans le mur; enfin un almanach et une couple de tablettes charges de livres et de papiers poudreux dcoraient les murs. Je suis bien fch de vous avoir fait attendre la porte, monsieur, dit la jeune fille en allumant une lampe et en s'adressant M. Pickwick avec un gracieux sourire; mais je ne vous connaissais pas du tout, et il y a tant d'aventuriers qui viennent pour voir s'ils peuvent mettre la main sur quelque chose que rellement.... --Il n'y a pas le moindre besoin d'apologie, ma chre enfant, rpliqua M. Pickwick avec bonne humeur. --Pas le plus lger, mon amour, ajouta Bob en tendant plaisamment les bras, et sautant d'un ct de la chambre l'autre, comme pour empcher la jeune fille de s'loigner immdiatement. Mais elle ne fut nullement attendrie par ces gracieusets, car elle exprima tout haut son opinion que M. Bob Sawyer tait un polisson, et lorsqu'il voulut l'amadouer par des moyens encore plus pressants, elle lui imprima ses jolis doigts sur le visage, et bondit hors de la chambre, avec force expressions d'aversion et de mpris. Priv de la socit de la jeune bonne, M. Bob Sawyer chercha se divertir en regardant dans le bureau, en ouvrant les tiroirs de la table, en feignant de crocheter la serrure du coffre-fort, en retournant l'almanach, en essayant, par-dessus ses bottes, celles de M. Winkle senior, et en faisant sur les meubles et ornements diverses autres expriences amusantes, qui causaient M. Pickwick une horreur et une agonie inexprimables, mais qui donnaient M. Bob Sawyer un dlice proportionnel. la fin, la porte s'ouvrit, et un petit vieillard, en habit couleur de tabac, dont le visage et le crne taient exactement la contre-partie du crne et du visage appartenant M. Winkle _junior_ (si ce n'est que le petit vieillard tait un peu chauve), entra, en trottant, dans la chambre, tenant d'une main la carte de M Pickwick, de l'autre un chandelier d'argent. Monsieur Pickwick, comment vous portez-vous, monsieur? dit le petit vieillard en posant son chandelier et tendant sa main. J'espre que vous allez bien, monsieur? Charm de vous voir, asseyez-vous, monsieur Pickwick, je vous en prie Ce gentleman est?... --Mon ami monsieur Sawyer, rpondit M. Pickwick, un ami de votre fils. --Oh! fit M. Winkle en regardant Bob d'un air un peu refrogn. J'espre que vous allez bien, monsieur? --Comme un charme, rpliqua Bob. --Cet autre gentleman, dit M. Pickwick, cet autre gentleman, comme vous le verrez quand vous aurez lu la lettre dont je suis charg, est un parent trs-proche.... ou plutt devrais-je dire, un intime ami de votre fils. Son nom est Allen. --Ce gentleman? demanda M. Winkle, en montrant avec la carte M. Benjamin Allen, qui s'tait endormi dans une attitude telle qu'on n'apercevait de lui que son pine dorsale, et le collet de son habit. M. Pickwick tait sur le point de rpondre cette question, et de rciter tout au long les noms et honorables qualits de M. Benjamin Allen, quand le spirituel Bob, afin de faire comprendre son ami la situation o il se trouvait, lui fit dans la partie charnue du bras un violent pinon. Ben se dressa sur ses pieds, avec un grand cri; mais s'apercevant aussitt qu'il tait en prsence d'un tranger, il s'avana vers M. Winkle et lui secouant tendrement les deux mains pendant environ cinq minutes, murmura quelques mots sans suite, moiti intelligibles, sur le plaisir qu'il prouvait le voir; lui demandant, d'une manire trs-hospitalire, s'il tait dispos prendre quelque chose aprs sa promenade, ou s'il prfrait attendre jusqu'au dner; aprs quoi il s'assit, et se mit regarder autour de lui, d'un air hbt, comme s'il n'avait pas eu la moindre ide du lieu o il se trouvait; ce qui tait vrai, effectivement. Tout ceci tait fort embarrassant pour M. Pickwick, et d'autant plus que M. Winkle _senior_ tmoignait un tonnement palpable la conduite excentrique, pour ne pas dire plus, de ses deux compagnons. Afin de mettre un terme cette situation, il tira une lettre de sa poche, et la prsentant M. Winkle, lui dit: Cette lettre, monsieur, est de votre fils. Vous verrez par ce qu'elle contient que son bien-tre et son bonheur futur dpendent de la manire bienveillante et paternelle dont vous l'accueillerez. Vous m'obligerez beaucoup en la lisant avec calme, et en en discutant ensuite le sujet avec moi, d'une manire grave et convenable. Vous pouvez juger de quelle importance votre dcision est pour votre fils, et quelle est son extrme anxit, ce sujet, puisqu'elle m'a engag me prsenter chez vous, une heure si avance, et, ajouta M. Pickwick en regardant lgrement ses deux compagnons, et dans des circonstances si dfavorables. Aprs ce prlude, M. Pickwick plaa entre les mains du vieillard tonn, quatre pages serres de repentir superfin; puis, s'tant assis, il examina sa figure et son maintien, avec inquitude il est vrai, mais avec l'air ouvert et assur d'un homme qui a accept un rle dont il n'a pas rougir ni se dfendre. Le vieux ngociant tourna et retourna la lettre avant de l'ouvrir; examina l'adresse, le dos, les cts; fit des observations microscopiques sur le petit garon grassouillet imprim sur la cire; leva ses yeux sur le visage de M. Pickwick; et enfin, s'asseyant sur le tabouret de son bureau et rapprochant la lampe, brisa le cachot, ouvrit l'ptre, et, l'levant prs de la lumire, se prpara lire. Juste dans ce moment, M. Bob Sawyer, dont l'esprit tait demeur inactif depuis quelques minutes, plaa ses mains sur ses genoux et se composa un visage de clown, d'aprs les portraits de feu M. Grimaldi. Malheureusement il arriva que M. Winkle, au lieu d'tre profondment occup lire sa lettre, comme Bob l'imaginait, s'avisa de regarder par-dessus, et, conjecturant avec raison que le visage en question tait fabriqu en drision de sa propre personne, fixa ses yeux sur le coupable avec tant de svrit, que les traits de feu M. Grimaldi se rsolurent, graduellement, en une contenance fort humble et fort confuse. Vous m'avez parl, monsieur? demanda M. Winkle aprs un silence menaant. --Non, monsieur, rpliqua Bob qui n'avait plus rien d'un clown, except l'extrme rougeur de ses joues. --En tes-vous bien sr, monsieur? --Oh! certainement; oui, monsieur, tout fait. --Je l'avais cru, monsieur, rtorqua le vieux gentleman avec une emphase pleine d'indignation. Peut-tre que vous m'avez regard, monsieur? --Oh! non, monsieur, pas du tout, rpliqua Bob de la manire la plus civile. --Je suis charm de l'apprendre, monsieur, reprit le vieillard en fronant ses sourcils d'un air majestueux; puis il rapprocha la lettre de la lumire et commena lire srieusement. M. Pickwick le considrait avec attention, tandis qu'il tournait de la dernire ligne de la premire page la premire ligne de la seconde; et de la dernire ligne de la seconde page la premire ligne de la troisime; et de la dernire ligne de la troisime page la premire ligne de la quatrime; mais quoique le mariage de son fils lui ft annonc dans les douze premires lignes, comme le savait trs bien M. Pickwick, aucune altration de sa physionomie n'indiqua avec quels sentiments il prenait une si importante nouvelle. M. Winkle lut la lettre jusqu'au dernier mot, la replia avec la prcision d'un homme d'affaires, et juste au moment o M. Pickwick attendait quelque grande expansion de sensibilit, il trempa une plume dans l'encrier, et dit aussi tranquillement que s'il avait parl de l'affaire commerciale la plus ordinaire: Quelle est l'adresse de Nathaniel, monsieur Pickwick? l'htel _George et Vautour_, pour le prsent. --George et Vautour, o est cela? --George Yard, Lombard street. --Dans la cit? --Oui. Le vieux gentleman crivit mthodiquement l'adresse sur le dos de la lettre, et l'ayant place dans son bureau, qu'il ferma, dit en rangeant le tabouret et en mettant la clef dans sa poche: Je suppose que nous n'avons plus rien nous dire, monsieur Pickwick? --Rien nous dire, mon cher monsieur? s'cria l'excellent homme avec une chaleur pleine d'indignation. Rien nous dire! N'avez-vous pas d'opinion exprimer sur un vnement si considrable dans la vie de mon jeune ami? Pas d'assurance lui faire transmettre par moi, de la continuation de votre affection et de votre protection? Rien dire qui puisse le rassurer, rien qui puisse consoler la jeune femme inquite, dont le bonheur dpend de lui? Mon cher monsieur, rflchissez. --Prcisment, je rflchirai. Je ne puis rien dire maintenant. Je suis un homme mthodique, monsieur Pickwick, je ne m'embarque jamais prcipitamment dans aucune affaire et d'aprs ce que je vois de celle-ci, je n'en aime nullement les apparences. Mille livres sterling ne sont pas grand chose, monsieur Pickwick. --Vous avez bien raison, monsieur, dit Ben Allen, justement assez veill pour savoir qu'il avait dpens ses mille livres sans la plus petite difficult. Vous tes un homme intelligent. Bob, c'est un gaillard intelligent. --Je suis enchant que vous me rendiez cette justice, dit M. Winkle, en jetant un regard mprisant M. Ben Allen, qui hochait la tte d'un air profond. Le fait est, monsieur Pickwick, qu'en permettant mon fils de voyager sous vos auspices pendant un an ou deux, pour apprendre connatre les hommes et les choses, et afin qu'il n'entrt pas dans la vie comme un colier, qui se laisse attraper par le premier venu, je n'avais nullement compt sur ceci. Il le sait trs bien, et si je cessais de le soutenir, il n'aurait pas lieu d'tre surpris. Au reste il apprendra ma dcision, monsieur Pickwick. En attendant, je vous souhaite le bonsoir. Margaret, ouvrez la porte. Pendant tout ce temps M. Bob Sawyer avait fait des signes son ami pour l'engager dire quelque chose qui ft frapp au bon coin; aussi Ben improvisa-t-il, sans aucun avertissement pralable, une petite oraison brve, mais pleine de chaleur. Monsieur, dit-il en regardant le vieux gentleman avec des yeux ternes et fixes et en balanant furieusement son bras de bas en haut: Vous.... vous devriez rougir de votre conduite. --En effet, rpliqua M. Winkle; comme frre de la jeune personne, vous tes un excellent juge de la question. Allons! en voil assez. Je vous en prie, monsieur Pickwick, n'ajoutez plus rien. Bonne nuit, messieurs. Ayant dit ces mots, le vieux ngociant prit le chandelier et ouvrit la porte de la chambre, en montrant poliment le corridor. Vous regretterez votre conduite, monsieur, dit M. Pickwick en serrant troitement ses dents, pour contenir sa colre, car il sentait combien cela tait important pour son jeune ami. --Je suis pour le moment d'une opinion diffrente, rpondit M. Winkle avec calme. Allons, messieurs, je vous souhaite encore un bonne nuit. M. Pickwick regagna la rue d'un pas irrit; Bob Sawyer, compltement mat par les manires dcides du vieux gentleman, prit le mme parti; le chapeau de M. Ben Allen roula aprs eux sur les marches, et la personne de M. Ben Allen le suivit immdiatement; puis les trois compagnons allrent se coucher en silence, et sans songer. Mais avant de s'endormir, M. Pickwick pense que s'il avait su quel homme mthodique tait M. Winkle _senior_, il ne serait assurment pas charg d'une telle commission pour lui. CHAPITRE XXII. Dans lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance, circonstance fortuite la quelle la lenteur est principalement redevable des dtails brlants d'intrt ci-dessous consigns, concernant deux hommes politiques. Lorsque M. Pickwick se rveilla huit heures du matin, l'tat de l'atmosphre n'tait nullement propre gayer son esprit, ni diminuer l'abattement que lui avait inspir le rsultat inattendu de son ambassade. Le ciel tait triste et sombre, l' air humide et froid, les rues mouilles et fangeuses. La fume restait paresseusement suspendue au sommet des chemines, comme si elle avait manqu d'nergie pour s'lever, et la brume descendait lentement, comme si elle n'avait pas eu mme le coeur tomber. Un coq de combat, priv de toute son animation habituelle, se balanait tristement sur une patte, dans la cour, tandis qu'une bourrique, sous un troit appentis, tenait sa tte baisse, et, s'il fallait en croire sa contenance misrable, devait mditer un suicide. Dans les rues, on ne voyait que des parapluies, et l'on n'entendait que le cliquetis des casques et le clapotement de l'eau, qui dgouttait des toits. Pendant le djeuner, la conversation demeura singulirement tranante. M. Bob Sawyer lui-mme ressentait l'influence du temps, et la raction de l'excitation du jour prcdent. Suivant son propre et expressif langage, il tait _aplati_. M. Ben Allen l'tait aussi; et pareillement M. Pickwick. Dans l'attente prolonge d'une claircie, le dernier journal de Londres fut lu et relu, avec une intensit d'intrt qui ne s'observe jamais que dans des cas d'extrme misre. Les trois compagnons d'infortunes ne mirent pas moins de persvrances arpenter chaque fleur du tapis; ils regardrent par la fentre assez souvent pour justifier l'imposition d'une double taxe; ils entamrent, sans rsultat, toutes sortes de sujets de conversation, et la fin, lorsque midi fut arriv sans amener aucun changement favorable, M. Pickwick tira rsolument la sonnette et demanda sa voiture. La route tait boueuse, il bruinait plus fort que jamais, et la boue tait lance dans la chaise ouverte en si grande quantit, qu'elle incommodait les habitants de l'intrieur presque autant que ceux de l'extrieur. Pourtant, dans le mouvement mme, dans le sentiment d'un changement, d'une action, il y avait quelque chose de bien prfrable l'ennui de rester enferm dans une chambre sombre, et de voir pour toute distraction la pluie tomber tristement dans une triste rue. Aussi nos voyageurs s'tonnrent-ils d'abord d'avoir t si longtemps prendre leur parti. Quand ils arrtrent Coventry pour relayer, la vapeur qui sortait des chevaux formait un nuage si pais, qu'elle clipsait compltement le palefrenier; seulement on l'entendit s'crier au milieu du brouillard, qu'il esprait bien obtenir la premire mdaille d'or de la socit d'humanit, pour avoir t le chapeau du postillon, attendu que celui-ci aurait t infailliblement noy par l'eau qui dcoulait des bords, si l'invisible gentleman n'avait pas eu la prsence d'esprit de l'enlever vivement, et d'essuyer avec un bouchon de paille le visage du naufrag. Ceci est agrable, dit Bob en arrangeant le collet de son habit, et en tirant son chle sur sa bouche pour concentrer la fume d'un verre d'eau-de-vie qu'il venait d'avaler. --Tout fait, rpondit Sam d'un air tranquille. --Vous n'avez pas l'air d'y faire attention. --Dame! monsieur, je ne vois pas trop quel bien a me ferait. --Voil une excellente rponse, ma foi! --Certainement, monsieur. Tout ce qui arrive est bien, comme remarqua doucement le jeune seigneur quand il reut une pension, parce que le grand-pre de la femme de l'oncle de sa mre avait une fois allum la pipe du roi avec son briquet phosphorique. --Ce n'est pas une mauvaise ide cela, rpliqua Bob d'un air approbatif. --Juste ce que le jeune courtisan disait ensuite tous les jours d'chance pendant le reste de sa vie. Aprs un court silence, Sam jeta un coup d'oeil au postillon, et baissant la voix de manire ne produire qu'un chuchotement mystrieux: Avez-vous jamais t appel, quand vous tiez apprenti carabin, pour visiter un postillon?... --Non, je ne le crois pas. --Vous n'avez jamais vu un postillon dans un hpital n'est-ce pas? --Non, je ne pense pas en avoir vu. --Vous n'avez jamais connu un cimetire o y avait un postillon d'enterr? vous n'avez jamais vu un postillon mort, n'est-ce pas? demanda Sam, en poursuivant son catchisme. --Non, rpliqua Bob. --Ah! reprit Sam d'un air triomphant, et vous n'en verrez jamais, et il y a une autre chose qu'on ne verra jamais, c'est un ne mort. Personne n'a jamais vu un ne mort, except le gentleman[23] en culotte de soie noire, qui connaissait la jeune femme qui gardait une chvre, et encore c'tait un ne franais; ainsi il n'tait pas de pur sang, aprs tout. [Footnote 23: _Yorick_. Voy. le voyage sentimental de Sterne. _(Note du traducteur.)_] --Eh bien! quel rapport tout cela a-t-il avec le postillon? demanda Bob. --Voil. Je ne veux pas assurer, comme quelques personnes trs-senses, que les postillons et les nes sont un tre immortel, tous les deux; mais voil ce que je dis: C'est que, quand ils se sentent trop roides pour travailler, ils s'en vont, l'un portant l'autre: un postillon pour deux nes, c'est la rgle. Ce qu'ils deviennent ensuite, personne n'en sait rien; mais il est trs-probable qu'ils vont pour s'amuser dans un monde meilleur, car il n'y a pas un homme vivant qui ait jamais vu un postillon ni un ne s'amuser dans ce monde ici. Dveloppant compendieusement cette remarquable thorie, et citant l'appui divers faits statistiques, Sam Weller gaya le trajet jusqu' Dunchurch. L on obtint un postillon sec et des chevaux frais. Daventry tait le relais suivant, Towcester celui d'aprs, et la fin de chaque relais, il pleuvait plus fort qu'au commencement. Savez-vous, dit Bob d'un ton de remontrance en mettant le nez la portire de la chaise, lorsqu'elle arrta devant la tte du sarrasin, Towcester, savez-vous que a ne peut pas aller comme a? --Ah a! dit M. Pickwick, qui venait de sommeiller un peu: J'ai peur que vous n'attrapiez de l'humidit. --Oh vraiment! en effet, je crois que je suis lgrement humide! dit Bob, et personne ne pouvait le nier, car la pluie coulait de son cou, de ses coudes, de ses parements, de ses casques et de ses genoux. Tout son costume tait si luisant d'eau, qu'on aurait pu croire qu'il tait imprgn d'huile. --Je crois que je suis lgrement humide, rpta Bob, en se secouant et en jetant autour de lui une petite pluie fine, comme font les chiens de Terre-Neuve, en sortant de l'eau. --Je pense vraiment qu'il n'est pas possible d'aller plus loin ce soir, fit observer Ben Allen. --Tout fait hors de question, monsieur, ajouta Sam en s'approchant pour assister la confrence? C'est de la cruaut envers les animaux que de les faire sortir d'un temps pareil. Il y a des lits ici, monsieur. Tout est propre et confortable. Un trs-bon petit dner, qui peut tre prt en une demi-heure; des poulets et des ctelettes, du veau, des haricots verts, une tarte et de la propret. Vous ferez bien de rester ici, monsieur, si j'ose donner mon avis gratis. Consultez les gens de l'art, comme disait le docteur. L'hte de la _Tte de Sarrasin_ arriva fort propos, en ce moment, pour confirmer les loges de Sam, relativement aux mrites de son tablissement et pour appuyer ses supplications par une quantit de conjonctures effrayantes concernant l'tat des routes, l'improbabilit d'avoir des chevaux frais aux relais suivant la certitude infaillible qu'il pleuvrait toute la nuit, et la certitude, galement infaillible, que le temps s'claircirait le matin; avec divers autres raisonnements sducteurs familiers tous les aubergistes. C'est bien! dit M. Pickwick; mais alors il faut que j'envoie une lettre Londres, de manire ce que qu'elle soit remise demain, ds le matin. Autrement je serais oblig de continuer ma route, tout hasard. L'hte fit une grimace de plaisir. Rien n'tait plus facile que d'envoyer une lettre empaquete dans une feuille de papier gris, soit par la malle, soit par la voiture de nuit de Birmingham. Si le gentleman tenait particulirement ce que qu'elle ft remise de suite, il pouvait crire sur l'enveloppe _trs-presse_, moyennant quoi il serait certain qu'elle serait porte immdiatement, ou bien _une demi-couronne au porteur si ce paquet est remis de suite_, ce qui serait encore plus sr. Trs-bien! dit M. Pickwick. Alors nous allons rester ici. --John, cria l'aubergiste; des lumires dans le _soleil_; faites vite du feu, les gentlemen sont mouills. Par ici, messieurs. Ne vous tourmentez pas du postillon, monsieur, je vous l'enverrai quand vous le sonnerez. Maintenant, John, les chandelles. Les chandelles furent apportes, le feu fut attis et une nouvelle bche y fut jete. En dix minutes de temps un garon mettait la nappe pour le dner, les rideaux taient tirs, le feu flambait, et, comme il arrive toujours dans une auberge anglaise un peu dcente, on aurait cru, voir l'arrangement de toutes choses, que les voyageurs taient attendus depuis huit jours au moins. M. Pickwick s'assit une petite table et crivit rapidement, pour M. Winkle, un billet dans lequel il l'informait simplement qu'il tait arrt par le mauvais temps, mais qu'il arriverait certainement Londres, le jour suivant; remettant d'ailleurs, cette poque, le dtail de ses oprations. Ce billet, arrang de manire avoir l'air d'un paquet, fut immdiatement port l'aubergiste, par Sam. Aprs s'tre sch au feu de la cuisine, Sam revenait pour ter les bottes de son matre, quand, en regardant par une porte entr'ouverte, il aperut un grand homme, dont les cheveux taient roux. Devant lui, sur une table, tait tal un paquet de journaux, et il lisait l'article politique de l'un d'eux, avec un air de sarcasme continuel, qui donnait ses narines et tous ses traits une expression de mpris superbe et majestueux. H! dit Sam, il me semble que je connais cette boule-l, et le lorgnon d'or, et la tuile grands rebords. J'ai vu tout cela Eatanswill, ou bien je suis un crtin! l'instant mme, afin d'attirer l'attention du gentleman, Sam fut saisi d'une toux fort incommode. Celui-ci tressaillit, en entendant du bruit, leva sa tte et son lorgnon, et laissa apercevoir les traits profonds et pensifs de M. Pott, l'diteur de _la Gazette d'Eatanswill_. Pardon, monsieur, dit Sam en s'approchant avec un salut. Mon matre est ici, monsieur Pott. --Chut! chut! cria Pott, en entranant Sam, dans la chambre et en fermant la porte, avec une expression de physionomie pleine de mystre et d'apprhension. --Qu'est-ce qu'il y a? monsieur, dit Sam en regardant avec tonnement autour de lui. --Gardez-vous bien de murmurer mon nom. Nous sommes dans un pays jaune: si la population irritable savait que je suis ici, elle me dchirerait en lambeaux. --En vrit, monsieur? --Oui; je serais la victime de leur furie. Mais maintenant jeune homme, qu'est-ce que vous disiez de votre matre? --Qu'il passe la nuit dans cette auberge, avec un couple d'amis. --M. Winkle en est-il? demanda M. Pott en fronant lgrement le sourcil. --Non, monsieur, il reste chez lui maintenant. Il est mari. --Mari! s'cria Pott avec une vhmence effrayante. Il s'arrta, sourit d'un air sombre, et ajouta voix basse et d'un ton vindicatif: C'est bien fait, il n'a que ce qu'il mrite. Ayant ainsi exhal, avec un sauvage triomphe, sa mortelle malice envers un ennemi abattu, M. Pott demanda si les amis de M. Pickwick taient bleus, et l'intelligent valet, qui en savait peu prs autant que l'diteur lui-mme, ayant fait une rponse trs-satisfaisante, M. Pott consentit l'accompagner dans la chambre de M. Pickwick. Il y fut reu avec beaucoup de cordialit, et l'on convint de dner en commun. Lorsque M. Pott eut pris son sige prs du feu, et lorsque nos trois voyageurs eurent t leurs bottes mouilles et mis des pantoufles: Comment vont les affaires Eatanswill? demanda M. Pickwick. _L'Indpendant_ existe-t-il toujours? --_L'Indpendant_, monsieur, rpliqua Pott, trane encore sa misrable et languissante carrire, abhorr et mpris par le petit nombre de ceux qui connaissent sa honteuse et mprisable existence; suffoqu lui-mme par les ordures qu'il rpand en si grande profusion, assourdi et aveugl par les exhalaisons de sa propre fange, l'obscne journal, sans avoir la conscience de son tat dgrad, s'enfonce rapidement sous la vase trompeuse qui semble lui offrir un point d'appui solide auprs des classes les plus basses de la socit, mais qui, s'levant par degr au-dessus de sa tte dteste, l'engloutira bientt pour toujours. Ayant dbit avec vhmence ce manifeste, tir de son dernier article politique, l'diteur s'arrta pour prendre haleine, puis regardant majestueusement Bob: Vous tes jeune, monsieur, lui dit-il. M. Sawyer inclina la tte. Et vous aussi, monsieur, ajouta Pott en s'adressant M. Ben Allen. Celui-ci reconnut l'agrable imputation. --Et vous tes tous les deux profondment imbus de ces principes bleus, que j'ai promis aux peuples de ce royaume de dfendre et de maintenir tant que je vivrai? --H! h! quant cela, je n'en sais trop rien, rpliqua Bob, je suis.... --Pas un jaune, n'est-ce pas? monsieur Pickwick, interrompit l'diteur en reculant sa chaise. Votre ami n'est pas un jaune, monsieur. --Non, non, rpliqua Bob. Je suis une espce de tartan cossais, prsent; un compos de toutes les couleurs. --Un vacillateur, dit Pott d'une voix solennelle; un vacillateur! Ah! monsieur, si vous pouviez lire une srie de huit articles, qui ont paru dans _la Gazette d'Eatanswill_, j'ose dire que vous ne seriez pas longtemps sans asseoir vos opinions sur une base ferme et solide. --Et moi, j'ose dire que je deviendrais tout bleu, avant d'tre arriv la fin, rtorqua Bob. M. Pott le regarda d'un air souponneux, pendant quelques minutes, puis se tournant vers M. Pickwick: Vous avez lu, sans doute, les articles littraires qui ont paru par intervalles, depuis trois mois, dans _la Gazette d'Eatanswill_, et qui ont excit une attention si gnrale et.... et je puis le dire, une admiration si universelle. --Eh! mais, rpliqua M. Pickwick, lgrement embarrass par cette question, le fait est que j'ai t tellement occup, d'une autre manire, que je n'ai rellement pas eu la possibilit de les parcourir. --Il faut les lire, monsieur, dit l'diteur d'un air svre. --Oui, certainement. --Ils ont paru sous la forme d'une critique trs-dtaille d'un ouvrage sur la mtaphysique chinoise. --Ah! trs-bien.... Ces articles sont de vous? j'espre. --Ils sont de mon critique, monsieur, rpliqua Pott avec grande dignit. --Un sujet bien abstrait, ce qu'il semble? --Tout fait, rpondit Pott, avec l'air profond d'un sage. Il a fait, sous ma direction, des tudes prparatoires. D'aprs mon avis, il s'est aid, pour cela, de l'_Encyclopdie britannique_. --En vrit? Je ne savais pas que cet excellent ouvrage contnt quelque chose sur la mtaphysique chinoise. --Monsieur, continua Pott, en posant sa main sur le genou de M. Pickwick et en regardant autour de lui avec un sourire de supriorit intellectuelle, il a lu, pour la mtaphysique, la lettre M; et pour la Chine, la lettre C; et il a amalgam les fruits de cette double lecture, monsieur! Les traits de M. Pott rayonnrent de tant de grandeur additionnelle, au souvenir de la puissance de gnie et des trsors de science dploys dans le docte travail en question, qu'il s'coula quelques minutes avant que M. Pickwick et la hardiesse de recommencer la conversation. Pourtant la contenance de l'diteur tant retombe graduellement dans son expression ordinaire de suprmatie morale, notre philosophe se hasarda lui dire: Me sera-t-il permis de demander quel grand objet vous a amen si loin de votre maison? --L'objet qui me guide et qui m'anime toujours, dans mes gigantesques travaux, rpliqua Pott avec un sourire; le bien de mon pays. --Je supposais, effectivement, que c'tait quelque mission politique. --Oui, monsieur, vous aviez raison, rpondit Pott. Puis, se courbant vers M. Pickwick, il lui murmura l'oreille d'une voix creuse et lente: Il doit y avoir demain soir un bal jaune Birmingham. --En vrit! s'cria M. Pickwick. --Oui, monsieur; et un souper jaune! --Est-il possible? Pott affirma le fait par un signe majestueux. Quoique M. Pickwick fit semblant d'tre atterr par cette communication, il tait si peu vers dans la politique locale, qu'il ne pouvait pas comprendre suffisamment l'importance de l'affreuse conspiration dont il tait question. M. Pott s'en aperut, et tirant le dernier numro de _la Gazette d'Eatanswill_, lui lut avec solemnit le paragraphe suivant: RUNION CLANDESTINE DES JAUNES. Un reptile contemporain a rcemment vomi son noir venin dans le vain espoir de souiller la pure renomme de notre illustre reprsentant, l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons prdit, longtemps avant qu'il et atteint sa position actuelle, si noble et si chrie, qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi dfenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a fait d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier charbon, en plaqu, superbement cisel, offert cet admirable citoyen par ses mandataires enchants. Ce misrable et obscur crivain insinue que l'honorable Samuel Slumkey a, lui-mme, contribu, par le moyen d'un ami intime de son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la souscription. Eh! quoi? cette crature rampante ne voit-elle pas que, si ce fait tait vrai, il ne servirait qu' placer l'honorable M. Slumkey dans une aurole encore plus brillante, s'il est possible. Sa cervelle obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant dsir d'exaucer les voeux des lecteurs doit le rendre cher jamais ceux de ses compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres termes, qui ne sont pas tombs aussi bas que notre contemporain? Mais telles sont les misrables quivoques des jaunes jsuitiques. Et ce ne sont pas l leurs seuls artifices! La trahison couve sous la cendre. Nous dclarons hardiment, maintenant que nous sommes provoqu tout dire, et nous nous plaons en consquence sous la sauvegarde de notre pays et de ses constables, nous dclarons hardiment qu'on fait, en ce moment mme, des prparatifs pour un bal _jaune_, qui sera donn dans une ville _jaune_, au centre mme d'une population _jaune_, qui sera dirig par un matre des crmonies _jaune_, o assisteront quatre membres du parlement _ultra-jaunes_, et o l'on ne sera admis qu'avec des billets _jaunes_! Notre infernal contemporain frissonne-t-il? Qu'il se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots: _Nous serons l_. Aprs avoir dbit cette tirade, le journaliste, tout fait puis, referma la gazette, en disant: Voil monsieur, voil l'tat de la question. L'aubergiste et le garon entrant en ce moment avec le dner, M. Pott posa son doigt sur ses lvres, pour indiquer qu'il comptait sur la discrtion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme matre de sa vie. M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'taient irrvremment endormis pendant la lecture de la Gazette, furent rveills par la prononciation voix basse de ce mot cabalistique: _dner_, et se mirent table, avec bon apptit. Pendant le repas et la sance qui lui succda, M. Pott, descendant pour quelques instants des sujets domestiques, informa M. Pickwick que l'air d'Eatanswill ne convenant pas son pouse, elle tait alle visiter diffrents tablissements fashionables d'eaux thermales, afin de recouvrer sa bonne humeur, et sa sant accoutume. C'tait l une manire dlicate de voiler le fait, que Mme Pott, excutant sa menace de sparation souvent rpte, et en vertu d'un arrangement arrach M. Pott par son frre le lieutenant, s'tait retire pour vivre, avec son fidle garde du corps, de la moiti des profits annuels provenant de la vente de la gazette d'Eatanswill. Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les diffrents sujets qu'il traitt, embellissait la conversation par des passages extraits de ses propres lucubrations, un majestueux tranger, mettant la tte la portire d'une diligence qui se rendait Birmingham, et qui s'tait arrte devant l'auberge pour y laisser quelques paquets, demanda s'il pouvait trouver dans l'htel un bon lit. Certainement, monsieur, rpliqua l'hte. --En tes-vous sr? puis-je y compter? reprit l'tranger, dont les regards et les manires avaient quelque chose de souponneux. --Sans aucun doute, monsieur. --Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit. Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez mauvaise humeur, l'tranger descendit. C'tait un petit gentleman, dont les cheveux noirs et roides taient taills en hrisson, ou si l'on aime mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa tte. Son aspect tait pompeux et menaant; ses manires premptoires, ses yeux perants et inquiets; toute sa tournure, enfin, annonait le sentiment d'une grande confiance en soi-mme, et la conscience d'une incommensurable supriorit sur tout le reste du monde. Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement assigne au patriote M. Pott, et le garon remarqua, avec un muet tonnement, que la chandelle tait peine allume quand l'tranger, plongeant la main dans son chapeau, en tira un journal, et commena le lire avec la morne expression d'indignation et de mpris, qui avait jailli une heure auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que l'indignation de M. Pott avait t allume par un journal nomm l'_Indpendant d'Eatanswill_, tandis que le profond mpris du nouveau gentleman tait excit par une feuille intitule: _La gazette d'Eatanswill_. Envoyez-moi le matre de l'htel, dit l'tranger. --Oui, monsieur. L'hte arriva bientt aprs. tes-vous le matre de l'htel? demanda l'tranger. --Oui, monsieur. --Me connaissez-vous? --Je n'ai pas ce plaisir-l, monsieur. --Mon nom est _Slurk_. L'hte inclina lgrement la tte. Slurk, monsieur! rpta le gentleman d'un air hautain. Me connaissez-vous, maintenant, aubergiste? L'hte se gratta la tte, regarda le plafond, puis l'tranger, et sourit faiblement. Me connaissez-vous? L'hte parut faire un grand effort, et rpondit la fin: Non monsieur, je ne vous connais pas. --Grand Dieu! s'cria l'tranger en frappant la table de son poing; voil donc ce que c'est que la popularit! L'hte recula d'un pas ou deux vers la porte, et l'tranger poursuivit, en le suivant des yeux: Voil donc la reconnaissance que l'on accorde des annes d'tude et de travail, sacrifies en faveur des masses! Je descends de voiture, mouill, fatigu, et les habitants ne s'empressent point pour fliciter leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom mme ne rveille aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez, continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le dcider abandonner leur cause jamais! --Monsieur demande un grog l'eau-de-vie? dit l'hte en hasardant une insinuation. --Au rhum! rpondit Slurk en se tournant vers lui d'un air farouche. Avez-vous du feu quelque part? --Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur. --Oui! et qu'il donne de la chaleur l'instant de me coucher. Y a-t-il quelqu'un dans la cuisine? --Pas une me, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde s'est retir et la porte est ferme pour la nuit. --C'est bien! je boirai mon grog prs du feu de la cuisine. Et l-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son journal, l'tranger marcha d'un pas solennel derrire l'hte. Arriv dans la cuisine, il se jeta sur un sige, au coin du feu, reprit sa physionomie mprisante, et commena lire et boire, avec une dignit silencieuse. Or, un dmon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la tte du Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosit, aperut Slurk, confortablement tabli au coin du feu de la cuisine et, dans une autre chambre, Pott, lgrement exalt par le vin. Aussitt le malicieux dmon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable rapidit, et s'introduisant du mme temps dans la tte de Bob Sawyer, lui souffla le discours suivant. Dites donc, nous avons laiss teindre le feu; cette pluie a joliment refroidi l'air. --C'est vrai, rpondit M. Pickwick en frissonnant. --a ne serait pas une mauvaise ide de fumer un cigare au feu de la cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excit par le dmon susdit. --Je crois que cela serait tout fait confortable, rpliqua M. Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott? M. Pott donna facilement son assentiment la mesure propose, et les quatre voyageurs se rendirent immdiatement la cuisine, chacun d'eux tenant son verre la main, et Sam Weller marchant la tte de la procession, afin de montrer le chemin. L'tranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M. Pott recula d'un pas. Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick. --Ce reptile! rpliqua Pott. --Quel reptile? s'cria M. Pickwick en regardant autour de lui, de peur de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araigne hydropique. --Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui montrant l'tranger; ce reptile, Slurk, de _l'Indpendant_. --Nous ferions peut-tre mieux de nous retirer? demanda M. Pickwick. --Jamais, monsieur, jamais! rpliqua Pott; et prenant position l'autre coin de la chemine, il choisit un journal dans son paquet et commena lire en face de son ennemi. M. Pott naturellement lisait l'_Indpendant_, et M. Slurk lisait _la Gazette_, et chaque gentleman exprimait son mpris pour les compositions de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements sarcastiques. Ensuite ils passrent des manifestations plus ouvertes, telles que: Absurde! misrable! atrocit! blague! coquinerie! boue! fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable. MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observ ces symptmes de rivalit avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de got au cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouffes. Lorsque le feu roulant d'observations commena s'apaiser, le malicieux Bob, s'adressant Slurk avec une grande politesse, lui dit: Voudriez-vous me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini, monsieur? --Vous trouverez peu de chose qui mrite d'tre lu dans ces mprisables gasconnades, rpondit Slurk en lanant son rival un regard satanique. --Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa figure, ple de rage, et avec une voix que la mme cause rendait tremblante: vous serez amus par l'ignorance de cet crivassier. Une terrible emphase fut mise sur ces mots: _mprisables_ et _crivassier_, et le visage des deux diteurs commena prendre une expression provocatrice. La galimatias et l'infamie de ce misrable sont par trop dgotants, poursuivit Pott en affectant de s'adresser M. Bob Sawyer, tout en jetant un regard menaant M. Slurk. M. Slurk se mit rire de tout son coeur, et, repliant le papier de manire passer la lecture d'une nouvelle colonne, dclara que, malgr tout, il ne pouvait s'empcher de rire des absurdits de cet imbcile. Quelle ignorance crasse! s'cria Pott en passant du rouge au cramoisi. --Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk Bob Sawyer. --Jamais. C'est donc bien mauvais? --Dtestable! --Rellement! s'cria Pott, feignant d'tre absorb dans sa lecture; ceci est par trop infme! Slurk tendit son journal Bob Sawyer en lui disant: Si vous avez le courage de parcourir cet amas de mchancets, de bassesses, de faussets, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez peut-tre quelque plaisir rire du style peu grammatical de ce cuistre ignorant. --Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'cria Pott en relevant sa tte, toute tremblante de fureur. --Cela ne vous regarde pas, monsieur. --Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant, monsieur? --Oui, monsieur, rpliqua Slurk; je dirai mme _style de haut embtement_, si cela peut vous faire plaisir. M. Pott ne rpliqua rien, mais ayant soigneusement repli son indpendant, il le jeta par terre, l'crasa sous sa botte, cracha dessus, en grande crmonie, et le lana dans le feu. Voil, dit-il en reculant sa chaise, voil comme je traiterais le serpent qui a vomi ce venin, si je n'tais pas retenu, heureusement pour lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette considration, je le traiterais de mme. --Traitez-le donc de mme, monsieur! cria Slurk en se levant. Il n'en appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de mme, monsieur! --coutez, coutez! dit Bob Sawyer. --Rien ne saurait tre plus loyal, fit observer Ben Allen. --Traitez-le donc de mme, monsieur, rpta Slurk d'un ton lev. M. Pott lui darda un regard de mpris qui aurait glac une fournaise. Traitez-le donc de mme! continua l'autre, d'une voix encore plus stridente. --Je ne le veux pas, monsieur, rpondit Pott. --Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas, ah! ah! ah! --Monsieur, rtorqua Pott mu par ce sarcasme; je vous regarde comme une vipre. Je vous considre comme un homme qui s'est mis en dehors de la socit, par sa conduite impudente, dgotante, abominable. Vous n'tes plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vipre, une pure et simple vipre! L'Indpendant indign n'attendit pas la fin de cette dclaration, mais saisissant son sac de nuit, qui tait raisonnablement garni de biens meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott s'loignait, et le laissant retomber avec un grand fracas, sur la tte du gazetier, l'tendit tout de son long sur le carreau. Messieurs! s'cria M. Pickwick, pendant que Pott se relevait et saisissait la pelle; messieurs, rflchissez, au nom du ciel! Du secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc les sparer! Tout en prononant ces exclamations incohrentes, M. Pickwick s'tait prcipit entre les deux combattants, juste temps pour recevoir, sur ses paules, le sac de nuit d'un ct et la pelle de l'autre. Soit que les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveugls par leur animosit, soit qu'tant tous deux de subtils raisonneurs, ils eussent vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups, il est certain qu'ils ne firent pas la plus lgre attention au philosophe, mais que, se dfiant mutuellement avec audace, ils continurent employer la pelle et le sac de nuit. M. Pickwick aurait sans doute cruellement souffert de son trop d'humanit, si Sam, attir par les cris de son matre, n'tait pas accouru en cet instant, et, saisissant un sac farine, n'avait pas efficacement arrt le conflit en l'enfonant sur la tte et sur les paules du puissant Pott, et en le serrant au-dessous des coudes. tez le sac de nuit l'autre enrag! cria-t-il en mme temps, MM. Ben Allen et Bob Sawyer qui jusqu'alors s'taient contents de voltiger autour des combattants, une lancette la main, prts saigner le premier individu tourdi. Lchez votre sac, misrable petite crature, ou je vous touffe l dedans! Intimid par cette menace, et d'ailleurs tout fait hors d'haleine, l'Indpendant consentit se laisser dsarmer. Sam ta alors l'teignoir qu'il tenait sur Pott, et le laissa libre en lui disant: Allez vous coucher tranquillement, ou bien je vous mettrai tous les deux dans le sac, je le fermerai, et je vous laisserai battre dedans votre aise. Et quand vous seriez douze, je vous en ferais autant, pour vous apprendre vous conduire de la sorte! --Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant son matre, ayez la bont de venir par ici, s'il vous plat. En parlant ainsi il prit M. Pickwick par le bras et l'emmena, tandis que les diteurs rivaux taient conduits vers leurs lits par l'aubergiste, sous l'inspection de MM. Ben Allen et Bob Sawyer. Chemin faisant, les deux combattants exhalaient encore leur courroux en menaces sanguinaires, et se donnaient de vagues et froces rendez-vous pour le lendemain. Toutefois, quand ils y eurent mieux pens, ils trouvrent que la presse tait l'arme la plus redoutable: ils recommencrent donc sans dlai leurs sanglantes hostilits, et tout Eatanswill fut effray de leur valeur... sur le papier. Le jour suivant nos amis apprirent que les diteurs taient partis, ds le matin, par des voitures diffrentes, et comme le temps s'tait clairci, ils se mirent en route pour Londres. CHAPITRE XXIII. Annonant un changement srieux dans la famille Weller, et la chute prmature de l'homme au nez rouge. Croyant que la dlicatesse ne lui permettait point de prsenter, sans prparation, MM. Bob Sawyer et Ben Allen au nouveau mnage, et dsirant mnager, autant que possible, la sensibilit d'Arabelle, M. Pickwick proposa ses compagnons de descendre, pour le moment, quelque part et de le laisser aller seul, avec Sam, l'htel de _George et Vautour_. Ils y consentirent facilement et prirent, en consquence, leurs quartiers dans une taverne situe sur les confins du _Borough_. Ils s'y trouvaient en pays de connaissance, car, en d'autre temps, leurs noms y avaient souvent brill en tte de certains calculs longs et complexes enregistrs la craie derrire la porte. Tiens, c'est vous? Bonjour, monsieur Weller, dit la jolie femme de chambre, lorsqu'elle rencontra Sam la porte. --C'est toujours un bon jour quand je vous vois, ma chre, rpondit Sam en restant en arrire, de manire n'tre pas entendu de son matre. Quelle jolie crature vous faites, Mary! --Allons! monsieur Weller, quelles folies vous dites! Oh! finissez donc, monsieur Weller. --Finissez quoi, ma chre? --Eh! mais ce que vous faites.... Laissez-moi donc monsieur Weller, dit la jolie bonne en souriant et en poussant Sam contre le mur. Vous avez chiffonn mon bonnet, dfris mes cheveux, et vous m'empchez de vous dire qu'il y a ici une lettre qui vous attend depuis trois jours. Vous ne faisiez que de partir quand elle est arrive, et il y a _presse_ dessus. --O est-elle, mon amour? --J'en ai pris soin cause de vous; autrement je suis bien sre qu'elle aurait t perdue depuis longtemps. En vrit, c'est plus que vous ne mritez. Tout en parlant ainsi et en exprimant avec une petite coquetterie charmante des doutes, des craintes, de l'espoir, sur la conservation de la lettre, Mary la tira de la plus jolie petite guimpe qu'on puisse imaginer, et la tendit Sam, qui la baisa aussitt avec beaucoup de galanterie et de dvotion. Tiens, tiens, dit Mary en ajustant sa collerette avec une feinte ignorance; vous avez l'air d'tre devenu bien amoureux de cette criture-l tout d'un coup? Sam ne rpondit que par une oeillade, dont l'expression brlante ne pourrait tre rendue par aucune description; puis s'asseyant auprs de Mary, sur l'appui de la fentre, il ouvrit la lettre et en examina le contenu. Oh! s'cria-t-il, qu'est-ce que a veut dire? --Pas de malheur, j'espre? dit Mary en regardant par-dessus son paule. --Que Dieu bnisse vos jolis yeux! s'cria Sam en se retournant. --Ne vous occupez pas de mes yeux et pensez votre lettre, rtorqua la charmant bonne. Mais en parlant ainsi, elle lui dcochait un regard o brillait tant de malice et de vivacit qu'il tait absolument irrsistible. Sam se rafrachit donc d'un baiser, et lut ensuite ce qui suit: Markis Gran by Dorken, mekerdi. Mon cher Saumule, Je suis trs fch davoir le plsir de vous anonser des mvses nouvelles. Votre Belmaire a atrapp un rumhe en consquance quelle a u limprudanse de rester trop lontems assise sur le gason humid a la pluie pour antendre un berger qui navet pas pu tenir son bec que tr tar dent la nui parce qui stait si bien mont avec du grogue qui na pas pu sarrter aveng deitre un peu dgris ce ka pris plusieurres heurres le docteur dit que si elle avait pris du grogue chaux aprais au lieur de le prandre avent elle naurait pas t endommajait. Ses roues a t immdiatement grais et on a fai tout ce quel on a pu pour la faire rouler Votre pre esprait quel pourait march comme lordinairre mais juste comme elle tournais le coin mon garson elle a pris le mauves chemin et elle a dgring aulet la montagne avec une vellocit comme on nen na jams veu et malgr que le mdecin a voulu lenrayer a na servi de rien du tout car elle a fait son dernier relai ire souarre si zeurre moins vin minnutes ayant fait le voilliage en baucoup moins de temsp qu' lordinaire peut htre parce quelle avait pris tr peu de bagaje en route. Votre pre dit que si vous voulez venir me voir samy il en sera bien satisfz car je suis for sollitaire sammivel. N.B. il veut que a soit hortografhi comme cela que je dis qui nat pas bien et comme il y a beaucoup de chose arrranger il hait sr que votre gouvernur ne si refusera pas bien sr qu'il ne si refuserra pas samy car je le connais bien ainsil vous envoie ses devoirs auquels je me joint et suis pour la vie infernalement dvou, _Votre pre_ TONY VELLER Quelle drle de lettre, dit Sam. Y a-t-il moyen de comprendre ce qu'il veut dire avec ses _il_ et ses _je_. Ce n'est pas l'criture de mon pre, except cette signature ici en lettres moules. a c'est sa griphe. --Peut-tre qu'il l'a fait crire par quelqu'un et qu'il a sign ensuite, dit la jolie femme de chambre. --Attendez un peu, reprit Sam en parcourant la lettre de nouveau et en s'arrtant a et l pour rflchir. Vous avez raison. Le gentleman qui l'a crite racontait le malheur qui est arriv d'une manire convenable, et alors v'l le pre qui vient regarder par-dessus son paule et qui complique l'histoire en y fourrant son nez. C'est prcisment comme a qu'il fait toujours. Vous avez raison, Mary, ma chre. S'tant mis l'esprit en repos sur ce point, Sam relut encore la lettre, et paraissant, pour la premire fois, se faire une ide nette de son contenu, il la referma d'un air pensif en disant: Ainsi la pauvre crature est morte. J'en suis fch: elle n'aurait pas eu un mauvais caractre, si ces bergers l'avaient laisse tranquille. J'en suis trs-fch. Sam murmura ces paroles d'un air si srieux que la jolie bonne baissa les yeux et prit une physionomie grave. Quoi qu'il en soit, poursuivit Sam en mettant la lettre dans sa poche avec lger soupir, a devait arriver comme a, et il n'y a plus de remde maintenant, comme dit la vieille lady, aprs avoir pous son domestique. C'est-il pas vrai, Mary? Mary secoua la tte et soupira aussi. Il faut que je demande un cong l'empereur, maintenant. Mary soupira encore; la lettre tait si touchante. Adieu, dit Sam. --Adieu, rpondit la jolie bonne en dtournant la tte. --Une poigne de mains. Est-ce que vous ne voulez pas? La jolie bonne tendit une main qui tait fort petite, quoique ce fut la main d'une bonne. Puis elle se leva pour s'en aller. Je ne serai pas bien longtemps, dit Sam. --Vous tes toujours absent, rpliqua Mary en donnant sa tte la plus lgre secousse possible. Vous n'tes pas plus tt revenu que vous voil reparti, monsieur Weller. Sam attira plus prs de lui la beaut domestique et commena lui parler voix basse. Bientt elle retourna son visage et consentit le regarder de nouveau, de sorte que, quand ils se sparrent, elle fut oblige d'aller dans sa chambre pour rarranger son bonnet et ses cheveux, avant de se rendre auprs de sa matresse. Tout en montant lgrement les escaliers, elle faisait encore Sam, par-dessus la rampe, un grand nombre de signes et de sourires. Je ne serai pas plus d'un jour ou deux, monsieur, dit Sam M. Pickwick. --Aussi longtemps qu'il sera ncessaire, Sam; vous avez toute permission de rester. Sam salua. Vous direz votre pre que si je puis lui tre de quelque utilit, je suis prt faire pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir. --Je vous remercie bien, monsieur; je le lui dirai. Ayant chang ces expressions de bonne volont et d'intrt mutuel, le matre et le valet se sparrent. Il tait sept heures du soir quand Samuel Weller descendit du sige d'une voiture publique, qui passait par Dorking, quelques cents pas du marquis de Granby. La soire tait triste et froide, la petite rue, noire et dserte, et le visage d'acajou du noble marquis, pouss droite et gauche par le vent qui le faisait craquer d'une manire lugubre, semblait plus mlancolique qu' l'ordinaire; les jalousies taient baisses, les volets ferms en partie; il n'y avait pas un seul flneur devant la porte; la scne tait silencieuse et dsole. Voyant qu'il ne se trouvait l personne pour rpondre des questions prliminaires, Sam entra doucement et aperut bientt le respectable auteur de ses jours. Le veuf tait assis prs d'une petite table dans le cabinet situ derrire le comptoir. Il fumait sa pipe et ses yeux taient attentivement fixs sur le feu. Les funrailles avaient videmment eu lieu le jour mme, car une grande bande de crpe noir d'environ une aune et demie tait encore attache son chapeau qu'il avait gard sur sa tte, et, passant par-dessus le dossier de sa chaise, descendait ngligemment jusqu' terre. M. Weller tait dans une disposition si contemplative que Sam l'appela vainement plusieurs fois par son nom; il continua de fumer avec la mme physionomie calme et immobile jusqu'au moment o son fils le rveilla dfinitivement en posant la main sur son paule. Sammy, dit M. Weller, tu es le bienvenu. --Je vous ai appel une demi-douzaine de fois, rpondit Sam en accrochant son chapeau une patre; mais vous ne m'entendiez pas. --C'est vrai, rpliqua M. Weller en regardant encore le feu d'une manire pensive; j'tais dans une _rverri_, Sammy. --Qu'est-ce que a? demanda Sam, en tirant une chaise prs du foyer. --Je pensais elle. En disant ces mots, le veuf inclina sa tte du ct du cimetire de Dorking, pour indiquer que ses paroles se rapportaient la dfunte Mme Weller. Je pensais, poursuivit-il en regardant fixement son fils par-dessus sa pipe, comme pour l'assurer que la dclaration qu'il allait entendre, tout extraordinaire, tout incroyable qu'elle ft, tait profre avec calme et rflexion, je pensais qu'aprs tout, je suis trs-fch qu'elle est partie. --Eh bien! vous devez l'tre. M. Weller fit un signe d'assentiment, et fixant de nouveau ses yeux sur le feu, s'enveloppa dans un nuage de fume et de rflexions. Aprs un long silence, il reprit, en chassant la fume avec sa main: C'est des observations trs-raisonnables qu'elle m'a fait, Sammy. --Quelles observations? --Celles qu'elle m'a faites quand elle a t malade. --Qu'est-ce que c'tait? --Quelque chose comme ceci: Weller, qu'elle dit, j'ai peur que je n'ai pas z't avec vous comme j'aurais d tre. Vous tiez un brave homme, avec un bon coeur, et j'aurais pu vous rendre votre maison plus confortable. Maintenant qu'il est trop tard, dit-elle, je m'aperois que si une femme marie veut s'montrer dvote, il faut qu'elle commence par remplir ses devoirs dans sa maison, et qu'elle rende ceux qui sont autour d'elle confortables et heureux. Pourvu qu'elle aille l'glise ou la chapelle en temps convenable, il ne faut pas qu'elle se serve de ces sortes de choses pour excuser sa paresse ou sa gourmandise, ou bien pire. J'ai fait tout a, dit-elle, et j'ai dpens mon temps et mon argent pour des gens qui employaient leur temps encore plus mal que moi. Mais quand je serai partie, Weller, j'espre que vous vous rappellerez de moi, telle que j'tais rellement par mon naturel avant d'avoir connu ces gens-l.--Suzanne, que je lui ai dit--j'avais t pris un peu court par cette remarque-l, Samivel, je ne veux pas le nier, mon garon--. Suzanne, que je lui ai dit, vous avez t une trs-bonne femme pour moi au total; ainsi ne parlons plus de cela. Reprenez bon courage, ma chre, et vous vivrez encore assez longtemps pour me voir ramollir la tte de ce Stiggins. a l'a fait sourire, Samivel, dit le vieux gentleman en touffant un soupir avec sa pipe. Mais elle est morte tout de mme! Au bout de trois ou quatre minutes consumes par l'honnte cocher balancer lentement sa tte d'une paule l'autre, en fumant solennellement, Sam crut devoir se hasarder lui offrir quelques lieux communs de consolation: Allons, gouverneur, dit-il, faut bien que nous en passions tous par l un jour ou l'autre. --C'est vrai, Sammy. --Il y a une providence dans tout a. --Certainement, rpondit le pre avec un signe d'approbation rflchie; sans cela, que deviendraient les entrepreneurs des pompes funbres? Perdu dans le champ immense de conjectures ouvert par cette rflexion, M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu d'un air pensif. Tandis qu'il tait ainsi occup, une cuisinire grassouillette, vtue de deuil, et qui, depuis quelques instants, avait l'air ranger le comptoir, se glissa dans la chambre, et, accordant Sam plusieurs sourires de reconnaissance, se plaa silencieusement derrire la chaise de M. Weller, auquel elle annona sa prsence par une lgre toux, rpte bientt aprs sur un ton beaucoup plus lev. Oh! dit M. Weller en reculant prcipitamment sa chaise et en se retournant si vite qu'il laissa tomber le fourgon, qu'est-ce qu'il y a maintenant? --Prenez une petite tasse de th, mon bon monsieur Weller dit d'une voix cline la cuisinire grassouillette. --Je n'en veux pas, rpliqua brusquement le cocher. Allez vous-en tous.... Allez vous promener, dit-il en sa reprenant et d'un ton plus bas. --Voyez donc comme le malheur change le monde! s'cria la dame en levant les yeux au ciel. --a ne me fera pas changer d'tat au moins, murmura M. Weller. --Rellement, je n'ai jamais vu un homme de si mauvaise humeur! --Ne vous inquitez pas; c'est pour mon bien, comme disait l'colier pour se consoler quand on lui donnait le fouet. La dame potele hocha la tte d'un air plein de sympathie, et s'adressant Sam, lui demanda s'il ne pensait pas que son pre devrait faire un effort pour se remonter et ne pas cder son abattement. Voyez-vous, monsieur Samuel, poursuivit-elle, c'est ce que je lui disais avant z'hier. I'sentira qu'il est bien seul. a ne se peut pas autrement, monsieur; mais il devrait tcher de prendre courage, car je suis sre que nous le plaignons bien et que nous sommes prtes faire ce que nous pourrons pour le consoler. Il n'y a point dans la vie de situation si malheureuse qu'on ne puisse l'amender, et c'est ce qu'une personne trs-digne me disait quand mon mari est mort. Ici l'orateur potel, mettant sa main devant sa bouche, toussa encore et regarda affectueusement M. Weller. Comme je n'ai pas besoin de vot'conversation dans ce moment, ma'm, voulez-vous avoir l'obligeance de vous retirer, lui dit le cocher d'une voix grave et ferme. --Bien, bien, monsieur Weller! Je ne vous ai parl que par bont d'me pour sr. --C'est trs-probable, ma'm. Samivel, reconduisez madame, et fermez la porte aprs elle. Cette insinuation ne fut pas perdue pour la cuisinire grassouillette, car elle quitta la chambre sans dlai, et jeta violemment la porte derrire elle. Alors M. Weller retombant sur sa chaise, dans une violente transpiration: Sammy, dit-il, si je restais ici tout seul une semaine, rien qu'une semaine, mon garon, je suis sr que cette femme-l m'pouserait de force. --Elle vous aime donc furieusement? --Je le crois bon qu'elle m'aime; je ne puis pas la faire tenir. Si j'tais enferm dans un coffre-fort de fer, avec une serrure brevete, elle trouverait moyen d'arriver jusqu' moi. --C'est terrible d'tre recherch comme cela! fit observer Sam en souriant. --Je n'en tire pas d'orgueil, Sammy, rpliqua M. Weller en attisant le feu avec vhmence. C'est une horrible situation! Je suis positivement chass de ma maison cause de cela. peine si les yeux de vot' pauvre belle-mre taient ferms, que v'l une vieille qui m'envoie un pot de confitures; une autre, un bocal de cornichons; une autre qui m'apporte elle-mme une grande cruche de tisane de camomille. M. Weller s'arrta avec un air de profond dgot, et, regardant autour de lui, ajouta voix basse: C'taient toutes des veuves, Sammy; toutes, except celle la camomille, qu'tait une jeune demoiselle de cinquante-trois ans. Sam rpondit son pre par un regard comique, et le vieux gentleman se mit briser un gros morceau de charbon de terre, avec une physionomie aussi vindicative et aussi froce que si 'avait t la tte de l'une des veuves ci-mentionnes. Enfin, Sam, poursuivit-il, je ne me sens pas en sret ailleurs que sur mon sige. --Comment y tes-vous plus en sret qu'ailleurs? interrompit Sam. --Parce qu'un cocher est un tre privilgi, rpliqua M. Weller en regardant son fils fixement. Parce qu'un cocher peut faire, sans tre souponn, ce qu'un autre homme ne peut pas faire; parce qu'un cocher peut tre sur le pied le plus amicable avec quatre-vingt mille voyageuses du beau sexe, sans que personne pense jamais qu'il ait envie d'en pouser une seule. Y a-t-il un autre mortel qui puisse en dire autant, Sammy? --Vraiment, y a quelque chose l dedans, rpondit Sam d'un air mditatif. --Si ton gouverneur avait t un cocher, crois-tu que les jurys l'auraient condamn? En supposant que les choses en seraient venues ces extrmits-l, ils n'auraient pas os, mon garon. --Pourquoi pas? demanda Sam dubitativement. --Pourquoi pas? Parce que a aurait t contre leur conscience. Un vritable cocher est une sorte de trait-d'union entre le clibat et le mariage; tous les hommes pratiques savent cela. --Vous voulez dire qu'ils sont les favoris de tout le monde, et que personne ne veut abuser de leur innocence. Le pre Weller fit un signe de tte affirmatif, puis il ajouta: Comment a en est venu l, je ne peux pas le dire. Pourquoi le cocher de diligence possde tant d'insinuation et est toujours lorgn, recherch, ador par toutes les jeunes femmes dans chaque ville o il travaille, je n'en sais rien; je sais seulement que c'est comme a. C'est une rgle de la nature, un dispensaire de la providence, comme votre pauvre belle-mre avait l'habitude de dire. --Une dispensation, fit observer Sam, en corrigeant le vieux gentleman. --Trs-bien, Samivel, une dispensation si a te plat; moi je l'appelle un dispensaire, et c'est toujours crit comme a dans les endroits o on vous donne des mdecines pour rien, pourvu que vous apportiez une fiole: voila tout. En prononant ces mots, M. Weller bourra et ralluma sa pipe; puis, reprenant encore une expression de physionomie rflchie, il continua ainsi qu'il suit: C'est pourquoi, mon garon, comme je ne vois pas l'utilit de rester ici pour tre mari de force, et comme je ne veux pas me sparer des plus aimables membres de la socilit, j'ai rsolu de conduire encore l'_inversable_, et de me remiser la _Belle-Sauvage_, ce qu'est mon lment naturel, Sammy. --Et qu'est-ce que la boutique deviendra? --La boutique, mon garon, fonds, crientle et ameublement, sera vendue par un bon contrat, et comme ta belle-mre m'en a montr le dsir avant de mourir, sur le prix de la vente on relvera deux cents livres sterling, qui seront places en ton nom dans les.... Comment appelles-tu ces machines-l? --Quelles machines? --Ces histoires qui sont toujours monter et descendre dans la cit. --Les omnibus? --Non, ces histoires qui sont toujours en fluctuation, et qui s'entremlent continuellement, d'une manire ou d'une autre, avec la dette nationale, les bons du trsor et tout a? --Ah! les fonds publics. --Oui, les fontes publiques. Deux cents livres sterling, qui seront places pour toi dans les fontes, quatre et demi pour cent, Sammy. --C'est trs-aimable de la part de la vieille lady, d'avoir pens moi, et je lui en suis fort oblig. --La reste sera plaa en mon nom, et quand je recevrai ma feuille de route, a te reviendra. Ainsi prends garde de ne pas tout dpenser d'un coup, mon garon, et fais attention qu'il n'y ait pas quelque veuve qui se doute de ta fortune, ou bien te voil enfonc! Ayant profr cet avertissement paternel, M. Weller reprit sa pipe avec une contenance plus sereine, son esprit tant en apparence considrablement soulag par la rvlation qu'il venait de faire son fils. On frappe, dit Sam au bout d'un moment. --Laisse-les frapper, rpondit son pre avec dignit. Sam demeurant donc immobile, un autre coup se fit entendre, puis un autre, puis une longue succession de coups, et Sam demandant pourquoi la personne qui tapait n'tait pas admise: Chut! murmura M. Weller avec un air d'apprhension; n'y fais pas attention, Sammy, c'est une veuve peut-tre. Au bout de quelque temps l'invisible tapeur, remarquant qu'on ne s'occupait pas de lui, s'aventura entr'ouvrir la porte pour jeter un coup d'oeil dans la chambre, et l'on aperut alors par l'ouverture, non pas une tte fminine, mais les longs cheveux noirs et la face rougeaude de M. Stiggins. La pipe du vieux cocher lui tomba des mains. Le rvrend gentleman entre-billa la porte par un mouvement presque imperceptible, jusqu' ce que l'ouverture ft assez large pour permettre le passage de son corps dcharn, puis il se glissa dans la chambre et referma la porte avec soin et sans faire de bruit. Se tournant alors vers Sam il leva ses yeux et ses mains vers le plafond, en tmoignage du chagrin inexprimable que lui avait caus la calamit tombe sur la famille; puis il porta le grand fauteuil dans un coin, auprs du feu, et s'asseyant sur le bord du sige, tira de sa poche un mouchoir brun, et l'appliqua ses yeux. Tandis que ceci se passait, M. Weller tait demeur sur sa chaise, les yeux dmesurment ouverts, les mains plantes sur ses genoux, et toute sa contenance exprimant la stupfaction la plus accablante. Sam plac vis--vis de lui attendait en silence et avec une inquite curiosit, la fin de cette scne. M. Stiggins tint, pendant quelques minutes, le mouchoir brun devant ses yeux, tout en gmissant d'une manire dcente. Ensuite, ayant surmont sa tristesse par un violent effort, il remit son mouchoir dans sa poche et l'y boutonna; aprs quoi il attisa le feu, frotta ses mains, et regarda Sam. Oh! mon jeune ami, dit-il en rompant le silence, mais d'une voix trs-basse; voil une terrible affliction pour moi. Sam baissa lgrement la tte. Et pour l'impie galement! Cela fait saigner le coeur. Sam crut entendre son pre murmurer quelque chose sur un nez qui pourrait bien aussi saigner; mais M. Stiggins ne l'entendit point. Le rvrend rapprocha sa chaise de Sam. Savez-vous, jeune homme, lui dit-il, si elle a lgu quelque chose Emmanuel? --Qui c'est-il? demanda Sam. --La chapelle..., notre chapelle..., notre troupeau, monsieur Samuel. --Elle n'a rien laiss pour le troupeau, rien pour le berger, rien pour les animaux, ni pour les chiens non plus, rpondit Sam d'un ton dcisif. M. Stiggins regarda Sam finement, jeta un coup d'oeil au vieux gentleman qui avait ferm les yeux, comme s'il s'tait endormi, et rapprochant encore sa chaise de Sam, lui dit: Rien pour moi, monsieur Samuel? Sam secoua la tte. Il me semble qu'il doit y avoir quelque chose, dit Stiggins en devenant aussi ple que cela lui tait possible. Rappelez-vous bien, monsieur Samuel, pas un petit souvenir? --Pas seulement la valeur de votre vieux parapluie. --Peut-tre, reprit avec hsitation M. Stiggins, aprs quelques minutes de rflexion profonde; peut-tre qu'elle m'a recommand aux soins de l'impie? --C'est fort probable, d'aprs ce qu'il m'a dit. Il me parlait de vous tout l'heure. --Vraiment! s'cria M. Stiggins en se rassrnant. Ah! il est chang, je l'espre? Nous pourrons vivre trs-confortablement ensemble maintenant, monsieur Samuel. Je pourrai prendre soin de son bien, quand vous serez partis; bien du soin, croyez-moi. Tirant du fond de sa poitrine un long soupir, M. Stiggins s'arrta pour attendre une rponse; Sam baissa la tte, et M. Weller laissa exhaler un son extraordinaire qui n'tait ni un gmissement, ni un grognement, ni un rlement, mais qui paraissait participer, en quelque degr, du caractre de tous les trois. M. Stiggins, encourag par ce son, qu'il expliqua comme un signe de repentir, regarda autour de lui, frotta ses mains, pleura, sourit, pleura sur nouveaux frais; et ensuite, traversant doucement la chambre, prit un verre sur une tablette bien connue, et y mit gravement quatre morceaux de sucre. Ce premier acte accompli, il regarda de nouveau autour de lui, et soupira lugubrement, puis il entra pas de loup dans le comptoir, et revenant avec son verre moiti plein de rhum, il s'approcha de la bouilloire qui chantait gaiement sur le foyer, mlangea son grog, le remua, le gota, s'assit, but une longue gorge, et s'arrta pour reprendre haleine. M. Weller, qui avait continu faire d'effrayants efforts pour paratre endormi, ne hasarda pas la plus lgre remarque pendant ces oprations, mais quand M. Stiggins s'arrta pour reprendre haleine, il se prcipita sur lui, arracha le verre de ses mains, lui jeta au visage le restant du grog, lana le verre dans la chemine, et saisissant par le collet le rvrend gentleman, lui dtacha soudainement des coups de pied par derrire, en accompagnant chaque application de sa botte de violents et incohrents anathmes, sur toute la personne du berger tourdi. Sammy, dit-il en s'arrtant un moment, enfonce-moi solidement mon chapeau. En fils soumis, Sam enfona le chapeau paternel orn de la longue bande de crpe, et le brave cocher, reprenant ses occupations plus activement que jamais, roula avec M. Stiggins travers le comptoir, travers le passage, travers la porte de la rue, et arriva dans la rue mme, les coups de pied continuant tout le long du chemin, et leur violence, loin de diminuer, paraissant s'augmenter encore, chaque fois que la botte se levait. C'tait un superbe et rjouissant spectacle, de voir l'homme au nez rouge, dont le corps tremblait d'angoisse, se tordre dans les serres de M. Weller tandis que les coups de pied se succdaient furieusement. Mais l'intrt redoubla, lorsque le puissant cocher, aprs une lutte gigantesque, plongea la tte de M. Stiggins dans une auge pleine d'eau, et l'y tint enfonce jusqu' ce qu'il ft presque suffoqu. Voil! dit-il enfin en permettant au rvrend de retirer sa tte de l'auge, et en mettant toute son nergie dans un dernier coup de pied. Envoyez-moi ici quelques-uns de vos paresseux de bergers, et je les rduirai en gele, puis je les dlayerai ensuite. Sammy, donne-moi le bras, et verse-moi un verre d'eau-de-vie, je suis tout hors d'haleine, mon garon. CHAPITRE XXIV. Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une grande matine d'affaires dans _Gray's Inn square_, termine par un double coup frapp la porte de M. Perker. Lorsque M. Pickwick, aprs de prudentes prparations et de nombreuses assurances qu'il n'y avait pas la plus petite raison d'tre dcourag, eut appris Arabelle le rsultat peu satisfaisant de sa visite Birmingham, elle fondit en larmes et se plaignit en termes touchants, d'tre un malheureux sujet de discorde entre le pre et le fils. Ma chre enfant, dit M. Pickwick avec bont, ce n'est pas du tout votre faute. Il tait impossible de prvoir que le vieux Winkle serait si fortement prvenu contre le mariage de son fils. Je suis sr, ajouta-t-il en regardant son joli visage, qu'il ne se doute pas de tout le plaisir qu'il se refuse. --Oh! mon cher monsieur Pickwick, reprit Arabelle, que ferons-nous s'il continue tre en colre contre nous? --Nous attendrons patiemment qu'il se ravise, ma chre enfant, rpliqua l'excellent homme d'un air conciliant. --Mais, mon cher monsieur Pickwick, qu'est-ce que Nathaniel deviendra si son pre lui retire son assistance. --En ce cas-l, ma chre petite, je parierais bien qu'il trouvera quelque autre ami pour l'aider faire son chemin dans le monde. La signification de cette rponse s'tait pas assez voile pour qu'Arabelle ne la comprt point: aussi jetant ses bras autour du cou de M. Pickwick, elle l'embrassa tendrement, et sanglota encore plus fort. Allons, allons! dit-il en prenant ses mains nous attendrons encore quelques jours, et nous verrons s'il crit ou s'il fait quelque autre rponse la communication de votre mari. Si nous ne recevons pas de nouvelles, j'ai dans la tte une douzaine de plans, dont un seul suffirait pour vous rendre heureux sur-le-champ. Voil, ma chre, voil. En disant ces mots, M. Pickwick pressa doucement la main d'Arabelle, et l'invita scher ses larmes, pour ne point tourmenter son mari. Aussitt, la jeune femme, qui tait la meilleure petite crature du monde, mit son mouchoir dans son sac, et lorsque M. Winkle arriva, il trouva sur sa physionomie le mme gracieux sourire et les mmes regards tincelants qui l'avaient originairement captiv. Voil une situation affligeante pour ces deux jeunes gens, pensa M. Pickwick, en s'habillant le lendemain matin. Je vais aller jusque chez Perker, et le consulter l-dessus. Comme il tait en outre invit se rendre chez le bon petit avou par un vif dsir de rgler son compte avec lui, il djeuna la hte, et excuta ses intentions si rapidement, qu'il s'en fallait encore de dix minutes que l'horloge et sonn dix heures quand il atteignit _Gray's Inn_. Lorsqu'il se trouva sur le carr o s'ouvrait l'tude de Perker, les clercs n'taient pas arrivs et il se mit la fentre pour passer le temps. Le soleil, tant clbr, d'une belle matine d'octobre, semblait gayer un peu les vieilles maisons elles-mmes, et quelques-unes des fentres vermoulues paraissaient presque joyeuses, grce l'influence de ses rayons. Les clercs, arrivant par les diverses portes, se prcipitaient l'un aprs l'autre dans le square, et regardant la grande horloge, diminuaient ou augmentaient leur vitesse, suivant l'heure laquelle leur bureau devait s'ouvrir; les gens de neuf heures et demie, devenant tout coup fort empresss, et les gentlemen de dix heures retombant dans une lenteur aristocratique. L'horloge sonna dix heures, et le flot des clercs se rpandit plus vite que jamais, chacun d'eux arrivant en plus grande transpiration que son prdcesseur. Le bruit des portes ouvertes et fermes retentissait de tous les cts; des ttes apparaissaient, comme par enchantement, chaque fentre; les commissionnaires prenaient leur place pour la journe; les femmes de mnage, en savates, se retiraient prcipitamment; le facteur courait de maison en maison, et toute la ruche lgale se montrait pleine d'agitation. Vous voil de bien bonne heure, monsieur Pickwick, dit une voix derrire notre savant ami. --Ah! ah! monsieur Lowten! rpliqua M. Pickwick en se retournant. --Il fait joliment chaud marcher, reprit Lowten en tirant de sa poche une clef Bramah, garnie d'un petit fausset, pour empcher l'entre de la poussire. --Il parat que vous vous en tes aperu, dit M. Pickwick au clerc qui tait rouge comme une crevisse. --Je suis venu un peu vite. Il tait neuf heures et demie quand j'ai travers le _Polygone_; mais comme je suis arriv avant lui, a m'est gal! Consol par cette rflexion, M. Lowten ta la cheville de sa clef, ouvrit la porte, rechevilla et rempocha son bramah, recueillit les lettres que le facteur avait mises dans la bote, et introduisit M. Pickwick dans son cabinet. L, en un clin d'oeil, il se dpouilla de son habit, tira d'un pupitre et endossa un vtement rp jusqu' la corde, accrocha son chapeau, tira quelques feuilles de papier-cartouche, disposes par lits alternatifs avec des feuillets de papier buvard, et posant sa plume sur son oreille, frotta ses mains avec un air de grande satisfaction. Vous voyez, monsieur Pickwick, me voil au grand complet! J'ai mis mon habit de bureau, ma boutique est ouverte; il peut venir maintenant aussi vite qu'il voudra. Est-ce que vous n'avez pas une prise de tabac me donner? --Je n'en ai pas, malheureusement. --Tant pis! mais c'est gal, je vais courir chercher une bouteille de soda-water. N'ai-je pas quelque chose de drle dans les yeux, monsieur Pickwick? Le philosophe consult examina d'une certaine distance les yeux de M. Lowten, et exprima son opinion qu'ils n'avaient rien de plus drle qu' l'ordinaire. J'en suis bien aise, reprit leur possesseur. Nous ne nous en sommes pas mal donn, la nuit passe, la _Souche_, et je me sens tout farce, ce matin.-- propos, Perker s'occupe de votre affaire. --Quelle affaire? Les frais pour mistress Bardell? --Non, l'affaire du dbiteur pour qui nous avons rachet les dettes, par votre ordre, un rabais de cinquante pour cent. Perker va le tirer de prison et l'envoyer Demerary. --Ha! M. Jingle, dit vivement M. Pickwick. Eh bien! --Eh bien! tout est arrang, rpondit Lowten, en surcoupant sa plume. L'agent de Liverpool a dit qu'il avait t oblig par vous bien des fois, quand vous tiez dans les affaires, et qu'il le prendrait avec plaisir, sur votre recommandation. --C'est trs-bien, rpondit M. Pickwick; j'en suis charm. --Mais, reprit Lowten en grattant une autre plume avec le dos de son canif avant de la tailler; l'autre est-il bonasse! --Quel autre? --Eh! mais, le domestique, ou l'ami,... vous savez bien,... Trotter. --Bah! fit M. Pickwick, avec un sourire, j'ai toujours pens de lui tout le contraire. --Eh bien! moi aussi, d'aprs le peu que j'en avais vu. Cela montre seulement comment on est tromp. Qu'est-ce que vous diriez s'il s'en allait Demerary aussi? --Quoi? il renoncerait ce qu'on lui offre ici? --Il a reu comme rien l'offre que lui faisait Perker de dix-huit shillings par semaine, avec de l'avancement s'il se comportait bien. Il dit qu'il ne peut pas quitter l'autre. Il a persuad Perker d'crire sur nouveaux frais, et on lui a trouv quelque chose sur la mme proprit... d'un peu moins avantageux que ce qu'obtiendrait un _convict_ dans la Nouvelle-Galles au sud, s'il paraissait devant le tribunal avec des habits neufs. --Quelle folie! s'cria M. Pickwick avec des yeux brillants, quelle folie! --Oh! c'est pire que de la folie, c'est de la vritable bassesse, comme vous voyez, rpliqua Lowten en coupant sa plume d'un air mprisant. Il dit que c'est le seul ami qu'il ait jamais eu, et qu'il lui est attach, et tout a. L'amiti est certainement une trs-bonne chose, dans son genre. Par exemple, aprs notre grog, nous sommes tous trs-bons amis, _la Souche_, o chacun paye son cot. Mais le diable emporte celui qui se sacrifierait pour un autre, n'est-ce pas? Un homme ne doit avoir que deux attachements: l'un pour le premier des pronoms personnels, l'autre pour les dames en gnral; voil mon systme, ha! ha! ha! M. Lowten termina cette profession du foi par un bruyant clat de rire, moiti joyeux, moiti drisoire, mais qui fut coup court par le bruit des pas de Perker sur l'escalier. En l'entendant approcher, le clerc s'lana sur son tabouret avec une agilit remarquable, et se mit crire furieusement. Les salutations entre M. Pickwick et son conseiller lgal furent cordiales et chaudes, mais le client tait peine tendu dans le fauteuil de l'avou, quand un coup se fit entendre la porte, et une voix demanda si M. Perker tait l. coutez, dit le petit homme, c'est un de nos vagabonds; Jingle lui-mme, mon cher monsieur. Voulez-vous le voir?... --Qu'en pensez-vous? demanda M. Pickwick en hsitant. --Je pense que vous ferez bien. Allons, monsieur... chose... entrez. Obissant cette invitation familire, Jingle et Job entrrent dans la chambre; mais, apercevant M. Pickwick, ils s'arrtrent avec confusion. Eh bien, dit Perker, reconnaissez-vous ce gentleman? --Bonnes raisons pour cela, rpliqua Jingle en s'avanant. Monsieur Pickwick, les plus grandes obligations, sauv la vie, remis flot. Vous ne vous en repentirez jamais, monsieur. --Je suis charm de vous l'entendre dire, rpondit M. Pickwick. Vous avez bien meilleure mine. --Grces vous, monsieur. Grand changement. La prison de Sa Majest, malsaine, trs-malsaine, dit Jingle en hochant la tte. Il tait proprement et dcemment vtu, ainsi que Job, qui se tenait debout derrire lui, regardant fixement M. Pickwick avec un visage d'airain. Quand partent-ils pour Liverpool? demanda M. Pickwick son avou. --Ce soir, monsieur, sept heures, dit Job en avanant d'un pas; par la grande diligence de la cit, monsieur. --Les places sont retenues? --Oui, monsieur. --Et vous tes tout fait dcid partir? --Tout fait, monsieur. --Quant l'quipement de Jingle, dit Perker en s'adressant tout haut M. Pickwick, j'ai pris sur moi de faire un arrangement pour dduire, tous les trois mois, de son salaire, une petite somme, et pour nous rembourser ainsi de l'argent qu'il a fallu avancer. Je dsapprouve entirement que vous fassiez pour lui quelque chose qu'il ne reconnatrait pas par ses propres efforts et par sa bonne conduite. --Certainement, interrompit Jingle avec fermet. Esprit juste, homme du monde, il a raison, parfaitement raison. --En dsintressant ses cranciers, en retirant ses habits mis en gage, en le nourrissant dans la prison, en payant le prix de son passage, continua Perker sans s'occuper de l'observation de Jingle, vous avez dj perdu plus de cinquante livres sterling.... --Pas perdus! s'cria Jingle prcipitamment, tout sera rembours. Je travaillerai comme un cheval jusqu'au dernier liard. La fivre jaune, peut-tre... a ne peut pas s'empcher... sinon.... Jingle s'arrta, et, frappant le fond de son chapeau avec violence, passa sa main sur ses yeux et s'assit. Il veut dire, ajouta Job en s'avanant de quelques pas, il veut dire que s'il n'est pas emport par la fivre jaune, il remboursera tout l'argent. S'il vit, il le fera, monsieur Pickwick; j'y tiendrai la main. Je suis sr qu'il le fera, monsieur, rpta Job avec beaucoup d'nergie; j'en ferais volontiers serment. --Bien, bien, dit M. Pickwick, qui, pour arrter l'numration de ses bienfaits, avait fait au petit avou une douzaine de signes que celui-ci s'tait obstin ne point remarquer. Je vous engage seulement jouer plus modrment la crosse, monsieur Jingle, et ne point renouer connaissance avec sir Thomas Blazo. Moyennant cela, je ne doute pas que vous ne conserviez votre sant. M. Jingle sourit cette saillie, mais en mme temps il avait l'air embarrass, aussi M. Pickwick changea-t-il de sujet en disant: Savez-vous ce qu'est devenu un de vos amis, un pauvre diable, que j'ai vu Rochester? --Jemmy le lugubre? demanda Jingle. --Oui. --Gaillard malin, reprit Jingle en branlant la tte, drle de corps, gnie mystificateur, frre de Job. --Frre de Job! s'cria M. Pickwick. Eh bien, maintenant que j'y regarde de plus prs, je trouve de la ressemblance. --On en a toujours trouv entre nous, dit Job avec un grain de malice dans le coin de ses yeux; seulement, j'tais rellement d'une nature srieuse, et lui tout le contraire. Il a migr en Amrique, monsieur, parce qu'on s'occupait trop de lui dans ce pays-ci. Nous n'en avons plus entendu parler depuis. --Cela m'explique pourquoi je n'ai pas reu _la page du roman de la vie relle_ qu'il m'avait promise un matin sur le pont de Rochester, o il paraissait mditer un suicide. Je puis apparemment me dispenser de demander si sa conduite lugubre tait naturelle ou affecte? continua M. Pickwick en souriant. --Il savait jouer tous les rles, monsieur, et vous devez vous regarder comme trs-heureux de lui avoir chapp si aisment. 'aurait t pour vous une connaissance encore plus dangereuse que.... Job regarda Jingle, hsita et ajouta finalement: Que..., que moi-mme. --Savez-vous que votre famille donnait beaucoup d'esprances, monsieur Trotter? dit le petit avou en cachetant une lettre qu'il venait d'crire. --C'est vrai, monsieur, beaucoup. --J'espre que vous allez la dshonorer, reprit Perker en riant. Donnez cette lettre l'agent, quand vous arriverez Liverpool, et permettez-moi de vous engager, gentlemen, ne pas tre trop habiles en Amrique. Si vous manquiez cette occasion de vous rhabiliter, vous mriteriez richement d'tre pendus tous les deux, comme j'espre dvotement que vous le seriez. Maintenant, vous pouvez me laisser seul avec M. Pickwick, car nous avons des affaires terminer, et le temps est prcieux. En disant cela, Perker regarda la porte, avec le dsir vident de rendre les adieux aussi brefs que possible. Ils furent assez brefs, en effet, de la part de Jingle. Il remercia par quelques paroles prcipites le petit avou de la bont et de la promptitude qu'il avait dployes pour le secourir; puis, se tournant vers son bienfaiteur, il resta immobile pendant quelques secondes, comme incertain de ce qu'il devait faire ou dire. Job Trotter termina sa perplexit, car, ayant fait M. Pickwick un salut humble et reconnaissant, il prit doucement son ami par le bras, et l'emmena hors de la chambre. Un digne couple! dit Perker lorsque la porte se fut referme derrire eux. --J'espre qu'ils le deviendront, rpliqua M. Pickwick. Qu'en pensez-vous? Y a-t-il quelques chances pour qu'ils s'amendent? Perker haussa les paules, mais observant l'air dsappoint de M. Pickwick, il rpondit: Ncessairement il y a une chance; j'espre qu'elle sera bonne. Ils sont videmment repentants, maintenant; mais, comme vous le savez, ils ont encore le souvenir tout frais de leurs souffrances rcentes. Ce qu'ils feront quand ce souvenir se sera effac, c'est un problme que ni vous ni moi ne pouvons rsoudre. Cependant, mon cher monsieur, ajouta-t-il en posant sa main sur l'paule de M. Pickwick, votre action est galement honorable, quel qu'en soit le rsultat. Je laisse des ttes plus habiles que la mienne le soin de dcider si cette espce de bienveillance, si clairvoyante, qu'elle s'exerce rarement, de peur de s'exercer mal propos, est une charit relle ou bien une contrefaon mondaine de la charit. Mais, quand ces deux gaillards-ci commettraient un Vol qualifi ds demain, mon opinion sur votre conduite n'en serait pas moins toujours la mme. Ayant dbit ce discours d'une manire plus anime que ce n'est l'habitude des gens d'affaires, il approcha sa chaise de son bureau et couta le rcit que lui fit M. Pickwick de l'obstination du vieux M. Winkle. Donnez-lui une semaine, dit-il en hochant la tte d'une manire prophtique. --Pensez-vous qu'il se rendra? --Mais, oui; autrement, il faudrait essayer les moyens de persuasion de la jeune dame, et c'est mme par o tout autre que vous aurait commenc. M. Perker prenait une prise de tabac avec diverses contractions grotesques de sa physionomie, en honneur du pouvoir persuasif des jeunes ladies, lorsqu'on entendit dans le premier bureau un murmure de demandes et de rponses; aprs quoi, Lowten frappa la porte du cabinet. Entrez! cria le petit homme. Le clerc entra et ferma la porte aprs lui d'un air mystrieux. Qu'est-ce qu'il y a? lui dit Perker. --On vous demande, monsieur. --Qui donc? Lowten regarda M. Pickwick et fit entendre une lgre toux. Qui est-ce qui me demande? Est-ce que vous ne pouvez pas parler, monsieur Lowten? --Eh! mais, monsieur, MM. Dodson et Fogg. --Parbleu! s'cria le petit homme en regardant sa montre, je leur ai donn rendez-vous ce matin onze heures et demie pour terminer votre affaire, Pickwick. C'est fort embarrassant; que ferez-vous, mon cher monsieur? Voudriez-vous passer dans la chambre ct? La chambre ct tant prcisment celle dans laquelle se trouvaient Dodson et Fogg, M. Pickwick rpliqua avec une contenance anime et beaucoup de marques d'indignation qu'il voulait rester o il tait, attendu que MM. Dodson et Fogg devaient tre honteux de paratre devant lui, mais que lui pouvait les regarder en face sans rougir, circonstance qu'il priait instamment M. Perker de noter. Trs-bien, mon cher monsieur, rpliqua M. Perker. Je vous dirai seulement que, si vous vous attendez ce que Dodson ou Fogg montrent quelques symptmes de honte ou de confusion en vous regardant ou en regardant qui que ce soit en face, vous tes l'homme le plus jeune que j'aie jamais rencontr. Faites-les entrer, monsieur Lowten. M. Lowten disparut en riant tout bas; et, revenant bientt aprs, introduisit formellement les associs, Dodson d'abord, et Fogg ensuite. Vous avez dj vu M. Pickwick, je pense, dit Perker en inclinant sa plume dans la direction o le philosophe tait assis. --Comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? cria Dodson d'une voix bruyante. --Eh! eh! comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? reprit Fogg en approchant sa chaise et en regardant autour de lui avec un sourire. J'espre que vous n'allez pas mal ce soir? Je savais bien que je connaissais votre figure. M. Pickwick inclina fort lgrement la tte en rponse ces salutations, puis, voyant que Fogg tirait un paquet de sa poche, il se leva et se retira dans l'embrasure de la croise. Il n'y a pas besoin que M. Pickwick se drange, monsieur Perker, dit Fogg en dtachant le cordon rouge qui entourait le petit paquet et en souriant encore plus agrablement. M. Pickwick connat dj cette affaire-l. Il n'y a point de secret entre nous, j'espre. H! h! h! --Non; il n'y en a gure, ajouta Dodson; ha! ha! ha! et les deux partenaires se mirent rire joyeusement, comme on fait d'ordinaire quand on va recevoir de l'argent. --M. Pickwick a bien achet le droit de tout voir, reprit Fogg d'un air notablement spirituel. Le montant des sommes taxes est de cent trente-trois livres sterling six shillings et quatre pence, monsieur Perker. Perker et Fogg s'occuprent alors attentivement comparer des papiers, tourner des feuillets, et, pendant ce temps, Dodson dit M. Pickwick d'une manire affable: Vous ne m'avez pas l'air tout fait aussi solide que la dernire fois o j'ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Pickwick. --C'est possible, monsieur, rpliqua notre hros, qui avait lanc sur les deux habiles praticiens mille regards d'indignation, sans produire sur eux le plus lger effet. C'est trs-probable, monsieur. J'ai t dernirement tourment et perscut par des fripons, monsieur. Perker toussa violemment et demanda M. Pickwick s'il ne voulait pas jeter un coup d'oeil sur le journal; mais celui-ci rpondit par la ngative la plus dcide. Effectivement, reprit Dodson, je parierais que vous avez t tourment dans la prison. Il y a l de drles de gens. O tait votre appartement, monsieur Pickwick? --Mon unique chambre tait l'tage du caf. --Oh! en vrit! C'est, je pense, la partie la plus agrable de l'tablissement. --Trs-agrable, rpliqua schement M. Pickwick. Le sang-froid de ce misrable tait bien fait pour exasprer une personne d'un temprament irritable. M. Pickwick restreignit sa colre par des efforts gigantesques; mais quand Perker eut crit un mandat pour le montant de la somme, et lorsque Fogg le dposa dans son portefeuille avec un sourire triomphant, qui se communiqua galement la contenance de Dodson, il sentit que son sang montait dans ses joues en bouillonnant d'indignation. Allons, monsieur Dodson, dit Fogg en empochant son portefeuille et en mettant ses gants, je suis vos ordres. --Trs-bien, rpondit Dodson en se levant; je suis aux vtres. --Je me trouve trs-heureux, reprit Fogg, adouci par le mandat qu'il avait empoch, je me trouve trs-heureux d'avoir eu le plaisir de faire la connaissance de monsieur Pickwick. J'espre, monsieur, que vous n'avez plus aussi mauvaise opinion de nous, que la premire fois o nous avons eu le plaisir de vous rencontrer. --J'espre que non, ajoute Dodson avec le ton d'lvation d'une vertu calomnie. Vous nous connaissez mieux maintenant monsieur Pickwick; mais quelle que puisse tre votre opinion des gentlemen de notre profession, je vous prie de croire, monsieur, que je ne conserve pas de rancune contre vous, pour les sentiments qu'il vous a plu d'exprimer dans notre bureau de _Freeman's Court Cornhill_, lors de la circonstance laquelle mon associ vient de faire allusion. --Oh! non, nous dit Fogg avec une charit toute chrtienne. --Notre conduite, monsieur, poursuivit l'autre associ, parlera pour elle-mme et se justifiera d'elle-mme, en toutes occasions. Nous avons t dans la profession pas mal d'annes, monsieur Pickwick, et nous avons mrit la confiance de beaucoup d'honorables clients. Je vous souhaite le bonjour, monsieur. --Bonjour, monsieur Pickwick, dit Fogg; en parlant ainsi, il mit son parapluie sous son bras, ta son gant droit, et tendit une main conciliatrice au philosophe indign. Celui-ci fourra aussitt ses poignets sous les pans de son habit, et lana l'avou des regards pleins d'une surprise mprisante. --Lowten! s'cria au mme instant M. Perker, ouvrez la porte! --Attendez un instant, dit M. Pickwick. Je veux parler, Perker. --Mon cher monsieur, interrompit le petit avou, qui, pendant toute cette entrevue, avait t dans un tat d'apprhension nerveuse, mon cher monsieur, en voil assez sur ce sujet. Restons-en l, je vous supplie, monsieur Pickwick. --Monsieur, reprit M. Pickwick avec vivacit, je ne veux pas qu'on me fasse taire!--Monsieur Dodson, vous m'avez adress quelques observations.... Dodson se retourna, pencha doucement la tte et sourit. Vous m'avez adress quelques observations, rpta M. Pickwick, presque hors d'haleine, et votre associ m'a tendu la main, et tous les deux vous avez pris avec moi un ton de gnrosit et de magnanimit! C'est l un excs d'impudence auquel je ne m'attendais pas, mme de votre part. --Quoi, monsieur? s'cria Dodson. --Quoi, monsieur? rpta Fogg. --Savez-vous bien que j'ai t victime de vos perfides complots? Savez-vous que je suis l'homme que vous avez emprisonn et vol? Savez-vous que vous tes les avous de la plaignante, dans Bardell et Pickwick. --Oui, monsieur, nous savons cela, repartit Dodson. --Ncessairement, nous le savons, ajouta Fogg en frappant sur sa poche, peut-tre par hasard. --Je vois que vous vous en souvenez avec satisfaction, reprit M. Pickwick en essayant, pour la premire fois de sa vie, de produire un rire amer, et en l'essayant tout fait en vain. Quoique j'aie longtemps dsir de vous dire, en termes clairs et nets, quelle est mon opinion de votre conduite, j'aurais laiss passer cette occasion, par dfrence pour les dsirs de mon ami Perker, sans le ton inexcusable que vous avez pris et sans votre insolente familiarit. Je dis insolente familiarit, monsieur! rpta M. Pickwick en se retournant vers Fogg, avec une vivacit qui fit battre l'autre en retraite jusqu' la porte. --Prenez garde, monsieur! s'cria Dodson, qui, quoique le plus grand et le plus gros des deux, s'tait prudemment retranch derrire Fogg, et qui parlait par-dessus la tte de son associ avec un visage trs-ple. Laissez-vous maltraiter, monsieur Fogg; ne lui rendez point ses coups sous aucun prtexte. --Non, non, je ne les lui rendrai pas, dit Fogg en se reculant un peu plus, au soulagement vident de son associ, qui se trouvait ainsi arriv au bureau extrieur. --Vous tes, continua M. Pickwick en reprenant le fil de son discours, vous tes une paire bien assortie de vils chicaneurs, de fripons, de voleurs.... --Allons, interrompit Perker, est-ce l tout? --Tout se rsume l dedans, reprit M. Pickwick. Ce sont de vils chicaneurs, des fripons, des voleurs! --Bien, bien, reprit Perker d'un ton conciliant. Mes chers messieurs, il a dit tout ce qu'il avait dire. Maintenant, je vous en prie, allez-vous-en. Lowten, la porte est-elle ouverte? M. Lowten qui riait dans le lointain, rpondit affirmativement. --Allons, allons; adieu, adieu; allons, mes chers messieurs; monsieur Lowten, la porte, cria le petit homme en poussant Dodson et Fogg hors de son bureau. Par ici, mes chers messieurs. Terminons cela, je vous en prie. Que diable, monsieur Lowten, la porte! Pourquoi ne reconduisez-vous pas, monsieur? --S'il y a quelque justice en Angleterre, dit Dodson en mettant son chapeau et en regardant M. Pickwick, vous nous payerez cela, monsieur! --Vous tes une paire de voleurs! --Souvenez-vous que vous nous le payerez bien! cria Fogg en agitant son poing. --Chicaneurs! fripons! voleurs! continua M. Pickwick sans s'embarrasser des menaces qui lui taient adresses. --Voleurs! cria-t-il en courant sur le carr pendant que les deux avous descendaient. --Voleurs! vocifra-t-il en s'chappant des mains de Lowten et de Perker et en mettant sa tte la fentre de l'escalier. Quand M. Pickwick retira sa tte de la fentre, sa physionomie tait radieuse, souriante et tranquille, et en rentrant dans le bureau, il dclara que son esprit tait soulag d'un grand poids, et qu'il se trouvait maintenant tout fait heureux. Perker ne dit rien du tout jusqu' ce qu'il eut vid sa tabatire et renvoy Lowten pour la remplir; mais alors il fut saisi d'un accs de fou rire, qui dura cinq minutes, l'expiration desquelles il fit observer qu'il devrait se mettre en colre, mais qu'il ne pouvait pas encore penser srieusement cette affaire, et qu'il se fcherait ds qu'il le pourrait. Maintenant, dit M. Pickwick, je voudrais bien rgler mon compte avec vous. --Est-ce de la mme manire que vous avez rgl l'autre? demanda Perker en recommenant rire. --Non, pas exactement, rpondit le philosophe, en tirant son portefeuille, et en secouant cordialement la main du petit avou. Je veux parler seulement de notre compte pcuniaire. Vous m'avez donn plusieurs preuves d'amiti dont je ne pourrai jamais m'acquitter, ce que d'ailleurs je ne dsire pas, car je prfre continuer rester votre oblig. Aprs cette prface, les deux amis s'enfoncrent dans des comptes fort compliqus, qui furent rgulirement exposs par Perker, et immdiatement solds par M. Pickwick, avec beaucoup d'expressions d'affection et d'estime. peine cette opration tait-elle termine, qu'on entendit frapper la porte du carr, de la manire la plus violente et la plus pouvantable. Ce n'tait pas un double coup ordinaire, mais une succession constante et non interrompue de coups formidables, comme si le marteau avait t dou du mouvement perptuel, ou comme si la personne qui l'agitait avait oubli de s'arrter. Ah ! qu'est-ce que cela? s'cria Perker en tressaillant. --Je pense qu'on frappe la porte, rpondit M. Pickwick, comme s'il y avait pu avoir le moindre doute cet gard. Le marteau fit une rponse plus nergique que n'auraient pu faire des paroles, car il continua battre, sans un moment de relche, et avec une force et un tapage surprenants. Si cela continue, dit Perker en faisant retentir sa sonnette, nous allons ameuter tout le quartier! Monsieur Lowten, n'entendez-vous pas qu'on frappe? --J'y vais l'instant, monsieur, rpliqua le clerc. La marteau parut entendre la rponse, et pour assurer qu'il lui tait impossible d'attendre plus longtemps, il fit un effroyable vacarme. C'est pouvantable! dit Perker en se bouchant les oreilles. M. Lowten, qui tait en train de se laver les mains dans le cabinet noir, se prcipita vers la porte, et tournant le bouton se trouva en prsence d'une apparition, qui va tre dcrite dans le chapitre suivant. CHAPITRE XXV. Contenant quelques dtails relatifs aux coups de marteau, ainsi que diverses autres particularits, parmi lesquelles figurent, notablement, certaines dcouvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady. L'objet qui se prsenta aux yeux du clerc, tait un jeune garon prodigieusement gras, revtu d'une livre de domestique, et se tenant debout sur le paillasson, mais avec les yeux ferms comme pour dormir. Lowten n'avait jamais vu un jeune garon aussi gras, et sa corpulence extraordinaire, jointe au repos complet de sa physionomie, si diffrente de celle qu'on aurait d raisonnablement attendre d'un si intrpide frappeur, le remplirent d'tonnement. Que voulez-vous? demanda le clerc. L'enfant extraordinaire ne rpondit point un seul mot, mais il baissa la tte, et Lowten s'imagina l'entendre ronfler faiblement. D'o venez-vous? reprit le clerc. Le gros garon respira profondment, mais il ne bougea point. Le clerc rpta trois fois ses questions, et ne recevant aucune rponse, il se prparait fermer la porte, quand tout coup le jeune garon ouvrit les yeux, les cligna plusieurs fois, ternua et tendit la main, comme pour recommencer frapper. S'apercevant que la porte tait ouverte, il regarda autour de lui avec stupfaction, et, la fin, fixa ses gros yeux ronds sur le visage de Lowten. Pourquoi diable frappez-vous comme cela? lui demanda le clerc avec colre. --Comme quoi? rpondit le gros garon d'une voix endormie. --Comme quarante cochers de place. --Parce que mon matre m'a dit de ne pas arrter de frapper jusqu' ce qu'on ouvre la porte, de peur que je m'endorme. --Eh bien! quel message apportez-vous? --Il est en bas. --Qui? --Mon matre; il veut savoir si vous tes la maison. En ce moment, M. Lowten imagina de mettre la tte la fentre. Voyant dans son carrosse ouvert un vieux gentleman qui regardait en l'air avec anxit, il lui fit signe, et le vieux gentleman descendit immdiatement. --C'est votre matre qui est dans la voiture, je suppose, dit Lowten. Le gros garon baissa la tte d'une manire affirmative. Toute autre question fut rendue inutile par l'apparition du vieux Wardle, qui, ayant mont lestement l'escalier et reconnu Lowten, passa immdiatement dans la chambre de Perker. Pickwick! s'cria-t-il, votre main, mon garon. C'est d'hier seulement que j'ai appris que vous vous tiez laiss mettre en cage. Comment avez-vous souffert cela, Perker? --Je n'ai pas pu l'empcher, mon cher monsieur, rpliqua le petit avou avec un sourire et une prise de tabac. Vous savez comme il est obstin. --Certainement, je le sais, mais je suis enchant de le voir malgr cela. Ce n'est pas de sitt que je le perdrai de vue. Ayant ainsi parl, Wardle serra de nouveau la main de M. Pickwick, puis celle de Perker, et se jeta dans un fauteuil, son joyeux visage brillant plus que jamais de bonne humeur et de sant. Eh bien! dit-il, voil de jolies histoires! Une prise de tabac, Perker mon garon. Avez-vous jamais rien vu de pareil, hein? --Que voulez-vous dire? demanda M. Pickwick. --Ma foi! je pense que toutes les filles ont perdu la tte. Vous direz peut-tre que cela n'est pas bien nouveau, mais c'est vrai nanmoins. --Eh! mon cher monsieur, dit Perker, est-ce que vous tes venu Londres tout exprs pour nous apprendre cela? --Non, non, pas tout fait; quoique ce soit la principale cause de mon voyage. Comment va Arabelle? --Trs-bien, rpondit M. Pickwick; et elle sera charme de vous voir, j'en suis sr. --La petite coquette aux yeux noirs! J'avais grandement ide de l'pouser moi-mme un de ces beaux jours, mais nanmoins je suis charm de cela, vritablement. --Comment l'avez-vous appris? demanda M. Pickwick. --Oh! par mes filles naturellement. Arabelle leur a crit avant-hier qu'elle s'tait marie sans le consentement du pre de son mari, et que vous tiez all pour le lui demander, quand son refus ne pourrait plus empcher le mariage, et tout cela. J'ai pens que c'tait un bon moment pour donner une petite leon mes filles, pour leur faire remarquer quelle chose terrible c'tait quand les enfants se mariaient sans le consentement de leurs parents, et le reste. Mais baste! je n'ai pas pu faire la plus lgre impression sur elles. Elles trouvaient mille fois plus terrible qu'il y et eu un mariage sans demoiselles d'honneur, et j'aurais aussi bien fait de prcher Joe lui-mme. Ici le vieux gentleman s'arrta pour rire, et quand il s'en fut donn tout son content, il reprit en ces termes: Mais ce n'est pas tout, ce qu'il parat. Ce n'est l que la moiti des complots et des amourettes qui se sont machins. Depuis six mois nous marchons sur des mines, et elles ont clat la fin. --Qu'est-ce que vous voulez dire, s'cria M. Pickwick, en plissant. Pas d'autre mariage secret, j'espre. --Non! non! pas tout fait aussi mauvais que cela; non. --Quoi donc alors! suis-je intress dans l'affaire? --Dois-je rpondre cette question, Perker? --Si vous ne vous compromettez pas, en y rpondant, mon cher monsieur. --Eh bien! alors, dit M. Wardle en se tournant vers M. Pickwick; eh bien alors, oui, vous y tes intress. --Comment cela, demanda celui-ci avec anxit. En quelle manire? --Rellement, vous tes un jeune gaillard si emport, que j'ai presque peur de vous le dire. Nanmoins, si Perker veut s'asseoir entre nous, pour prvenir un malheur, je m'y hasarderai. Ayant ferm la porte de la chambre, et s'tant fortifi par une autre descente dans la tabatire de Perker, le vieux gentleman commena sa grande rvlation en ces termes: Le fait est que ma fille Bella... Bella qui a pous le jeune Trundle, vous savez? --Oui, oui, nous savons, dit M. Pickwick avec impatience. --Ne m'intimidez pas ds le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir, s'assit ct de moi lorsque mily fut alle se coucher, avec un mal de tte, aprs m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et commena me parler de ce mariage. Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en pensez.--Ma foi, ma chre, rpondis-je, j'aime croire que tout ira bien. Il faut vous dire que j'tais assis devant un bon feu, buvant mon grog paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un mot indcis, l'engager continuer son charmant petit babil. Mes deux filles sont tout le portrait de leur pauvre chre mre et plus je deviens vieux, plus j'ai de plaisir rester assis en tte tte avec elles. Dans ces moments-l, leur voix, leur physionomie, me reportent au temps le plus agrable de ma vie, me rendent encore aussi jeune que je l'tais alors, quoique pas tout fait aussi heureux. C'est un vritable mariage d'inclination, dit Bella aprs un moment de silence.--Oui, ma chre, rpondis-je; mais ce ne sont pas toujours ceux qui russissent le mieux.... --Je soutiens le contraire! interrompit M. Pickwick avec chaleur. --Trs-bien; soutenez ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour parler, mais ne m'interrompez pas. --Je vous demande pardon. --Accord. Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis fche de vous entendre parler contre les mariages d'inclination.--J'ai eu tort, ma chre, rpondis-je en tapant ses joues aussi doucement que peut le faire un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre mre a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.--Ce n'est pas l ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais vous parler d'mily. M. Pickwick tressaillit. Qu'est-ce qu'il y a maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arrtant dans sa narration. --Rien, rpondit le philosophe; continuez, je vous en prie. --Ma foi! Je n'ai jamais su filer une histoire, reprit le vieux gentleman brusquement. Il faut que cela vienne tt ou tard, et a nous pargnera beaucoup de temps, si a vient tout de suite. Le fait est qu' la fin Bella se dcida me dire qu'mily tait fort malheureuse; que depuis les dernires ftes de Nol elle avait t en correspondance constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'tait fort sagement dcide s'enfuir avec lui, pour imiter la louable conduite de son amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction, ce sujet, attendu que j'avais toujours t passablement bien dispos pour tous les deux, elle avait pens qu'il valait mieux commencer par me faire l'honneur de me demander si je m'opposerais ce qu'ils fussent maris de la manire ordinaire et vulgaire. Voil la chose; et maintenant, Pickwick, si vous voulez bien rduire vos yeux leur grandeur habituelle, et me conseiller, je vous serai fort oblig. Cette dernire phrase, profre d'une manire bourrue par l'honnte vieillard, n'tait pas tout fait sans motifs, car les traits de M. Pickwick avaient pris une expression de surprise et de perplexit tout fait curieuse voir. Snodgrass!... Depuis Nol.... murmura-t-il enfin, tout confondu. --Depuis Nol, rpliqua Wardle. Cela est clair, et il faut que nous ayons eu de bien mauvaises bsicles, pour ne pas le dcouvrir plus tt. --Je n'y comprends rien, reprit M. Pickwick en ruminant. Je n'y comprends rien. --C'est pourtant assez facile comprendre, rtorqua le colrique vieillard. Si vous aviez t plus jeune, vous auriez t dans le secret depuis longtemps. Et de plus, ajouta-t-il aprs un peu d'hsitation, je dois dire que ne sachant rien de cela, j'avais un peu press mily, depuis quatre ou cinq mois, afin qu'elle ret favorablement un jeune gentleman du voisinage; si elle le pouvait, toutefois, car je n'ai jamais voulu forcer son inclination. Je suis bien convaincu qu'en vritable jeune fille, pour rehausser sa valeur et pour augmenter l'ardeur de M. Snodgrass, elle lui aura reprsent cela avec des couleurs trs-sombres, et qu'ils auront tous deux fini par conclure qu'ils sont un couple bien perscut, et qu'ils n'ont pas d'autre ressource qu'un mariage clandestin, ou un fourneau de charbon. Maintenant voil la question: Qu'est-ce qu'il faut faire? --Qu'est-ce que vous avez fait, demanda M. Pickwick? --Moi? --Je veux dire qu'est-ce que vous avez fait, quand vous avez appris cela de votre fille ane? --Oh! J'ai fait des sottises, naturellement. --C'est juste, interrompit Perker, qui avait cout ce dialogue en tortillant sa chane, en grattant son nez et en donnant divers autres signes d'impatience. Cela est trs-naturel. Mais quelle espce de sottises? --Je me suis mis dans une grande colre, et j'ai si bien effray ma mre qu'elle s'en est trouve mal. --C'tait judicieux, fit remarquer Perker. Et quoi encore, mon cher monsieur? --J'ai grond et cri toute la journe suivante; mais la fin, lass de rendre tout le monde, et moi-mme, misrable, j'ai lou une voiture Muggleton, et je suis venu ici sous prtexte d'amener mily pour voir Arabelle. --Miss Wardle est avec vous, alors? dit M. Pickwick. --Certainement, elle est en ce moment l'htel d'Osborne moins que votre entreprenant ami ne l'ait enleve depuis que je suis sorti. --Vous tes donc rconcilis? demanda Perker. --Pas du tout; elle n'a fait que languir et pleurer depuis ce temps-l, except hier soir; entre le th et le souper; car alors elle a fait grande parade d'crire une lettre, ce dont j'ai fait semblant de ne point m'apercevoir. --Vous voulez avoir mon avis dans cette affaire, ce que je suppose? dit Perker en regardant successivement la physionomie rflchie de M. Pickwick, et la contenance inquite de Wardle, et en prenant plusieurs prises conscutives de son stimulant favori. --Je le suppose, rpondit Wardle, en regardant M. Pickwick. --Certainement, rpliqua celui-ci. --Eh bien! alors, dit Perker en se levant et en repoussant sa chaise, mon avis est que vous vous en alliez tous les deux vous promener, pied ou en voiture, comme vous voudrez; car vous m'ennuyez; vous causerez de cette affaire-l ensemble. Et si vous n'avez pas tout arrang la premire fois que je vous verrai, je vous dirai ce que vous avez faire. --Voil quelque chose de satisfaisant, dit Wardle, qui ne savait pas trop s'il devait rire ou s'offenser. --Bah! bah! mon cher monsieur, je vous connais tous les deux, beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-mmes. Vous avez dj arrang tout cela dans votre esprit. En parlant ainsi, le petit avou bourra sa tabatire dans la poitrine de M. Pickwick et dans le gilet de M. Wardle; puis tous les trois se mirent rire ensemble, mais surtout les deux derniers gentlemen, qui se prirent et se secourent la main sans aucune raison apparente. Vous dnez avec moi aujourd'hui? dit M. Wardle Perker, pendant que celui-ci le reconduisait. --Je ne peux pas vous le promettre, mon cher monsieur; je ne peux pas vous le promettre. En tout cas, je passerai chez vous ce soir. --Je vous attendrai cinq heures. --Allons, Joe! Et Joe ayant t veill, grand'peine, les deux amis partirent dans le carrosse de M. Wardle. Joe monta derrire et s'tablit sur le sige que son matre y avait fait placer par humanit; car s'il avait d rester debout, il aurait roul en bas et se serait tu, ds son premier somme. Nos amis se firent conduire d'abord au _George et Vautour_. L ils apprirent qu'Arabelle tait partie avec sa femme de chambre, dans une voiture de place, pour aller voir mily; dont elle avait reu un petit billet. Alors, comme Wardle avait quelques affaires arranger dans la cit, il renvoya la voiture et le gros bouffi l'htel, afin de prvenir qu'il reviendrait cinq heures avec M. Pickwick pour dner. Charg de ce message, le gros bouffi s'en retourna, dormant sur son sige aussi paisiblement que s'il avait t sur un lit soutenu par des ressorts de montre. Par une espce de miracle, il se rveilla de lui-mme lorsque la voiture s'arrta, et se secouant vigoureusement, pour aiguiser ses facults, il monta l'escalier, afin d'excuter sa commission. Mais, soit que les secousses que s'tait donnes le gros joufflu eussent embrouill ses facults, au lieu de les remettre sur un bon pied; soit qu'elles eussent veill en lui une quantit d'ides nouvelles, suffisantes pour lui faire oublier les crmonies et les formalits ordinaires; soit (ce qui est encore possible) qu'elles n'eussent pas t suffisantes pour l'empcher de se rendormir en montant l'escalier, le fait est qu'il entra dans le salon, sans avoir pralablement frappa la porte, et aperut ainsi un gentleman, assis amoureusement sur le sofa, auprs de miss mily, en tenant un bras pass autour de sa taille, tandis qu'Arabelle et la jolie femme de chambre feignaient de regarder attentivement par une fentre, l'autre bout de la chambre. cette vue le gros joufflu laissa chapper une exclamation, les femmes jetrent un cri, et le gentleman lcha un juron, presque simultanment. Qui venez-vous chercher ici, petit misrable? s'cria le gentleman, qui n'tait autre que M. Snodgrass. Le gros joufflu, prodigieusement pouvant, rpondit brivement: Matresse. Que me voulez-vous, stupide crature? lui demanda mily, en dtournant la tte. --Mon matre et M. Pickwick viennent dner ici cinq heures. --Quittez cette chambre! reprit M. Snodgrass, dont les yeux lanaient des flammes sur le jeune homme stupfi. --Non! non! non! s'cria prcipitamment mily. Arabelle, ma chre, conseillez-moi. mily et M. Snodgrass, Arabelle et Mary tinrent conseil dans un coin, et se mirent parler vivement, voix basse, pendant quelques minutes, durant lesquelles le gros joufflu sommeilla. Joe, dit la fin Arabelle, en se retournant avec le plus sduisant sourire; comment vous portez-vous, Joe? --Joe, reprit mily, vous tes un bon garon. Je ne vous oublierai pas, Joe. --Joe, poursuivit M. Snodgrass, en s'avanant vers l'enfant tonn, et en lui prenant la main, je ne vous avais pas reconnu. Voil cinq shillings pour vous, Joe. --Je vous en devrai cinq aussi, ajouta Arabelle, parce que nous sommes de vieilles connaissances, vous savez, et elle accorda un second sourire, encore plus enchanteur, au corpulent intrus. Les perceptions du gros bouffi tant peu rapides, il parut d'abord singulirement intrigu par cette soudaine rvolution qui s'oprait en sa faveur, et regarda mme autour de lui, d'un air trs-alarm. la fin, cependant, son large visage commena montrer quelques symptmes d'un sourire proportionnellement large, puis, fourrant une demi-couronne dans chacun de ses goussets, et, ses mains et ses poignets par-dessus, il laissa chapper un clat de rire enrou. C'est la premire et ce fut la seule fois de sa vie qu'on l'entendit rire. Je vois qu'il nous comprend, dit Arabelle. --Il faudrait lui faire manger quelque chose sur-le-champ, fit observer mily. Il s'en fallut de peu que le gros bouffi ne rit encore en entendant cette proposition. Aprs quelques autres chuchotements, Mary sortit lestement du groupe et dit: Je vais dner avec vous aujourd'hui, monsieur, si vous voulez bien? --Par ici, rpondit le jeune garon avec empressement. Il y a un fameux pt de viande en bas! ces mots, le gros joufflu descendit l'escalier pour conduire Mary l'office, et le long du chemin sa jolie compagne captivait l'attention de tous les garons, et mettait de mauvaise humeur toutes les femmes de chambre. Le pt, dont le gros joufflu avait parl avec tant de tendresse, se trouvait effectivement, encore dans l'office; on y ajouta un bifteck, un plat de pommes de terre, et un pot de porter. Asseyez-vous, dit Joe. Quelle chance! Le bon dner! Comme j'ai faim! Ayant rpt cinq ou six fois ces exclamations avec une sorte de ravissement, le jeune garon s'assit au haut bout de la petite table, et Mary se plaa au bas bout. Voulez-vous un peu de cela? dit le gros joufflu, en plongeant dans le pt son couteau et sa fourchette jusqu'au manche. --Un peu, s'il vous plat. Joe ayant servi Mary un peu du pt, et s'en tant servi beaucoup lui-mme, allait commencer manger, quand, tout coup il se pencha en avant sur sa chaise, en laissant ses mains, avec le couteau et la fourchette, tomber sur ses genoux, et dit trs-lentement. Vous tes gentille croquer, savez-vous? Ceci tait dit d'un air d'admiration trs-flatteur, mais cependant il y avait encore, dans les yeux du jeune gentleman, quelque chose qui sentait le cannibale plus que l'amour passionn. --Eh! mais, Joseph, s'cria Mary, en affectant de rougir, qu'est-ce que vous voulez dire? Le gros joufflu, reprenant graduellement sa premire position, rpliqua seulement par un profond soupir, resta pensif pendant quelques minutes, et but une longue gorge de _porter_. Aprs quoi, il soupira encore, et s'appliqua trs-solidement au pt. Quelle aimable personne que miss mily! dit Mary, aprs un long silence. --J'en connais une plus aimable. --En vrit? --Oui, en vrit, rpliqua le gros joufflu, avec une vivacit inaccoutume. --Comment s'appelle-t-elle? --Comment vous appelez-vous? --Mary. --C'est son nom. C'est vous. Le gros garon, pour rendre ce compliment plus incisif, y joignit une grimace, et donna ses deux prunelles une combinaison de loucherie, croyant ainsi, selon toute apparence, lancer une oeillade meurtrire. Il ne faut pas me parler comme cela, dit Mary. Vous ne me parlez pas srieusement. --Bah! que si, je dis. --Eh bien? --Allez-vous venir ici rgulirement? --Non, je m'en vais demain soir. --Oh! reprit le gros joufflu, d'un ton prodigieusement sentimental, comme nous aurions eu du plaisir manger ensemble, si vous tiez reste! --Je pourrais peut-tre venir quelquefois, ici, pour vous voir, si vous vouliez me rendre un service, rpondit Mary, en roulant la nappe pour jouer l'embarras. Le gros joufflu regarda alternativement le pt et la grillade, comme s'il avait pens qu'un service devait tre li en quelque sorte avec des comestibles; puis, tirant de sa poche une de ses demi-couronnes, il la considra avec inquitude. Vous ne me comprenez pas? poursuivit Mary, en regardant finement son large visage. Il considra sur nouveaux frais la demi-couronne, et rpondit faiblement: non. Les ladies voudraient bien que vous ne parliez pas au vieux gentleman du jeune gentleman qui tait l-haut; et moi je le voudrais bien aussi. --C'est-il l tout? rpondit le gros garon, videmment soulag d'un grand poids, et rempochant sa demi-couronne. Je n'en dirai rien, bien sr. --Voyez-vous, M. Snodgrass aime beaucoup miss mily; et miss mily aime beaucoup M. Snodgrass; et si vous racontiez cela, le vieux gentleman vous emmnerait bien loin la campagne, o vous ne pourriez plus voir personne. --Non, non, je n'en dirai rien, rpta le gros joufflu, rsolument. --Vous serez bien gentil. Mais, prsent, il faut que je monte en haut, et que j'habille ma matresse pour le dner. --Ne vous en allez pas encore. --Il le faut bien. Adieu, pour prsent. Le gros joufflu, avec la galanterie d'un jeune lphant, tendit ses bras pour ravir un baiser; mais comme il ne fallait pas grande agilit pour lui chapper, son aimable vainqueur disparut, avant qu'il les et referms. Ainsi dsappoint, l'apathique jeune homme mangea une livre ou deux de bifteck, avec une contenance sentimentale, et s'endormit profondment. On avait tant de choses se dire dans le salon, tant de plans concerter pour le cas o la cruaut de M. Wardle rendrait ncessaires un enlvement et un mariage secret, qu'il tait quatre heures et demie quand M. Snodgrass fit ses derniers adieux. Les dames coururent pour s'habiller dans la chambre d'mily, et le gentleman, ayant pris son chapeau, sortit du salon; mais peine tait-il sur le carr, qu'il entendit la voix de M. Wardle. Il regarda par-dessus la rampe et le vit monter, suivi de plusieurs autres personnes. Dans sa confusion, et ne connaissant point les tres de l'htel, M. Snodgrass rentra prcipitamment dans la chambre qu'il venait de quitter, puis passant de l dans une autre pice, qui tait la chambre coucher de M. Wardle, il en ferma la porte doucement, juste comme les personnes qu'il avait aperues entraient dans le salon. Il reconnut facilement leurs voix: c'taient M. Wardle et M. Pickwick, M. Nathaniel Winkle et M. Benjamin Allen. C'est trs-heureux que j'aie eu la prsence d'esprit de les viter, pensa M. Snodgrass avec un sourire, en marchant, sur la pointe du pied, vers une autre porte, situe auprs du lit. Cette porte-ci ouvre sur le mme corridor, et je puis m'en aller par l tranquillement et commodment. Il n'y avait qu'un seul obstacle ce qu'il s'en allt tranquillement et commodment, c'est que la porte tait ferme double tour et la clef absente. Garon! dit le vieux Wardle, en se frottant les mains; donnez-nous de votre meilleur vin, aujourd'hui. --Oui, monsieur. --Faites savoir ces dames que nous sommes rentrs. --Oui, monsieur. M. Snodgrass aussi dsirait bien ardemment faire savoir ces dames qu'il tait rentr. Une fois mme il se hasarda chuchoter travers le trou de la serrure: Garon! Mais pensant qu'il pourrait voquer quelque autre personne, et se rappelant avoir lu le matin, dans son journal, sous la rubrique _Cours et Tribunaux_, les infortunes d'un gentleman, arrt dans un htel voisin, pour s'tre trouv dans une situation semblable la sienne, il s'assit sur un porte-manteau, en tremblant violemment. Nous n'attendrons pas Perker une seule minute, dit Wardle en regardant sa montre. Il est toujours exact, il sera ici l'heure juste s'il a l'intention de venir; sinon il est inutile de nous en occuper. Ah! Arabelle. --Ma soeur! s'cria Benjamin Allen, en l'enveloppant de ses bras d'une manire fort dramatique. --Oh! Ben, mon cher, comme tu sens le tabac! s'cria Arabelle, apparemment suffoque par cette marque d'affection. --Tu trouves? C'est possible... (C'tait possible en effet, car il venait de quitter une charmante runion de dix ou douze tudiants en mdecine, entasss dans un arrire-parloir devant un norme feu.) Combien je suis charm de te voir! Dieu te bnisse, Arabelle. --L, dit Arabelle, en se penchant en avant et en tendant son visage son frre; mais, mon cher Ben, ne me prends pas comme cela, tu me chiffonnes. En cet endroit de la rconciliation, M. Ben Allen se laissant vaincre par sa sensibilit, par les cigares et le _porter_, promena ses yeux sur tous les assistants travers des lunettes humides. Est-ce qu'on ne me dira rien moi? demanda M. Wardle en ouvrant ses bras. --Au contraire, dit tout bas Arabelle, en recevant l'accolade et les cordiales flicitations du vieux gentlemen; vous tes un mchant, un cruel, un monstre! --Vous tes une petite rebelle, rpliqua Wardle du mme ton; et je me verrai oblig de vous interdire ma maison. Les personnes comme vous, qui se sont maries en dpit de tout le monde, devraient tre squestres de la socit. Mais, allons! ajouta-t-il tout haut, voici le dner; vous vous mettrez ct de moi.--Joe, damn garon, comme il est veill! Au grand dsespoir de son matre, le gros joufflu tait effectivement dans un tat de vigilance remarquable. Ses yeux se tenaient tout grands ouverts et ne paraissaient point avoir envie de se fermer. Il y avait aussi dans ses manires une vivacit galement inexplicable! Chaque fois que ses regards rencontraient ceux d'mily ou d'Arabelle, il souriait en grimaant; et une fois Wardle aurait pu jurer qu'il l'avait vu cligner de l'oeil. Cette altration dans les manires du gros joufflu naissait du sentiment de sa nouvelle importance, et de la dignit qu'il avait acquise en se trouvant le confident des jeunes ladies. Ces sourires et ces clins d'oeil taient autant d'assurances condescendantes qu'elles pouvaient compter sur sa fidlit. Cependant comme ces signes taient plus propres inspirer les soupons qu' les apaiser, et comme ils taient, en outre, lgrement embarrassants, Arabelle y rpondait de temps en temps par un froncement de sourcils, par un geste de rprimande; mais le gros garon ne voyant l qu'une invitation se tenir sur ses gardes, recommenait cligner de l'oeil et sourire avec encore plus d'assiduit, afin de prouver qu'il comprenait parfaitement. Joe, dit M. Wardle, aprs une recherche infructueuse dans toutes ses poches, ma tabatire est-elle sur le sofa? --Non, monsieur. --Oh! je m'en souviens; je l'ai laisse sur la toilette ce matin. Allez la chercher dans ma chambre. Le gros garon alla dans la chambre voisine, et aprs quelques minutes d'absence revint avec la tabatire, mais aussi avec la figure la plus ple qu'ait jamais porte un gros garon. Qu'est-ce qui lui est donc arriv? s'cria M. Wardle. --Il ne m'est rien arriv, rpondit Joe avec inquitude. --Est-ce que vous avez vu des esprits? demanda le vieux gentleman. --Ou bien est-ce que vous en avez bu? suggra Ben Allen. --Je pense que vous avez raison, chuchota Wardle travers la table; il s'est gris, j'en suis sr. Ben Allen rpondit qu'il le croyait; et comme il avait observ beaucoup de cas semblables, Wardle fut confirm dans la pense qui cherchait s'insinuer dans son cerveau depuis une demi-heure, et arriva la conclusion que le gros joufflu tait tout fait gris. Ayez l'oeil sur lui pendant quelques minutes, murmura-t-il; nous verrons bientt s'il a rellement bu. Le fait est que l'infortun jeune homme avait seulement chang une douzaine de paroles avec M. Snodgrass; que celui-ci l'avait suppli de s'adresser quelque ami pour le faire mettre en libert, puis l'avait pouss dehors avec la tabatire de peur qu'une absence trop prolonge n'veillt des soupons. Rentr dans la salle manger, Joe tait rest quelques instants ruminer, avec une physionomie renverse, puis il avait quitt la chambre pour aller chercher Mary. Mais Mary tait retourne au _Georges et Vautour_, aprs avoir habill sa matresse, et le gros joufflu tait revenu, plus dmont qu'auparavant. M. Wardle et Ben Allen changrent plusieurs coups d'oeil. Joe, dit M. Wardle. --Oui, monsieur. --Pourquoi tes-vous sorti? Le gros joufflu regarda d'un air troubl chacun des convives, et bgaya qu'il n'en savait rien. Oh! dit Wardle, vous n'en savez rien. Portez ce fromage M. Pickwick. Or, M. Pickwick, se trouvant en parfaite sant et en parfaite humeur, s'tait rendu universellement dlicieux pendant tout le temps du dner, et paraissait en ce moment, engag dans une intressante conversation avec mily et M. Winkle. Courbant gracieusement sa tte du ct de ses auditeurs, et tout rayonnant de paisibles sourires, il agitait doucement sa main droite, pour donner plus de force ses observations. Il prit un morceau de fromage sur l'assiette et allait se retourner pour continuer sa conversation, quand le gros garon se baissant de manire amener sa tte au mme niveau que celle de M. Pickwick, dirigea son pouce par-dessus son paule comme pour lui montrer quelque chose, et fit en mme temps la grimace la plus hideuse qu'on ait jamais vue. Eh mais! s'cria M. Pickwick en tressaillant, voil qui est... Eh...? il s'arrta court, car Joe venait de se redresser, et tait ou prtendait tre profondment endormi. Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Wardle. --Votre jeune homme est si singulier, continua M. Pickwick en regardant Joe d'un air inquiet. Cela vous tonnera peut-tre, mais sur ma parole, j'ai peur qu'il n'ait quelquefois l'esprit un peu drang. --Oh! monsieur Pickwick ne dites point cela, s'crirent ensemble mily et Arabelle. --Je n'en rpondrais pas, bien entendu, reprit le philosophe, au milieu d'un profond silence et d'une pouvante gnrale; mais ses manires avec moi, en ce moment, taient vraiment alarmantes! Oh l l! cria M. Pickwick en sautant sur sa chaise. Je vous demande pardon, mesdames; mais il vient de m'enfoncer quelque chose de pointu dans la jambe.... Rellement, il est trs-dangereux. --Il est sol! vocifra le vieux Wardle avec colre. Tirez la sonnette, appelez les garons! il est sol!... --Je ne suis pas sol! s'cria le gros bouffi en tombant genoux, pendant que son matre le saisissait par le collet, je ne suis pas sol! --Alors vous tes fou, ce qui est encore pis; appelez les garons! --Je ne suis pas fou, je suis trs-raisonnable, rpliqua Joe en commenant pleurer. --Alors pourquoi diable piquez-vous la jambe de M. Pickwick? --Il ne voulait pas me regarder, j'avais quelque chose lui dire. --Que vouliez-vous lui dire? demandrent une demi-douzaine de voix la fois. Joe soupira, regarda la porte de la chambre coucher, soupira encore, et essuya ses larmes avec les jointures de ses deux index. Qu'est-ce que vous vouliez lui dire? demanda M. Wardle en le secouant. --Arrtez! dit M. Pickwick, laissez-moi lui parler. Qu'est-ce que vous dsiriez me communiquer, mon pauvre garon? --Je voulais vous parler tout bas. --Vous vouliez lui mordre l'oreille, je suppose, interrompit M. Wardle; ne l'approchez pas, Pickwick, il est enrag. Tirez la sonnette pour qu'on l'emmne en bas. l'instant o M. Winkle prenait le cordon de la sonnette, il fut arrt par d'universelles exclamations de surprise. L'amant captif, avec un visage pourpre de confusion, tait soudainement sorti de la chambre coucher, et faisait un salut gnral toute le compagnie. Oh! ah! s'cria M. Wardle en lchant le collet du gros joufflu et en reculant d'un pas, qu'est-ce que cela signifie? --Monsieur, rpliqua M. Snodgrass, je suis cach dans la chambre voisine depuis votre retour. --mily, ma fille, dit M. Wardle d'un ton de reproche, vous savez pourtant bien que je dteste les cachoteries et les mensonges. Ceci est tout fait indlicat et inexcusable. Je ne mritais pas cela de votre part, mily, en vrit. --Cher papa, dit mily, j'ignorais qu'il tait l. Arabelle peut vous le dire, et Joe aussi, et tout le monde. Auguste, au nom du ciel, expliquez-vous! M. Snodgrass, qui avait attendu seulement qu'on voult bien l'entendre, raconta immdiatement comment il avait t plac dans cette position embarrassante; comment la crainte d'exciter des dissensions domestiques l'avait seule engag viter la rencontre de M. Wardle; comment il voulait simplement s'en aller par une autre porte, et comment, la trouvant ferme, il avait t forc de rester, contre sa volont. Il termina en disant qu'il se trouvait plac dans une situation pnible; mais qu'il le regrettait moins maintenant, puisque c'tait une occasion de dclarer devant leurs amis communs qu'il aimait profondment et sincrement la fille de M. Wardle; qu'il tait orgueilleux d'avouer que leur penchant tait mutuel, et que, quand mme il serait spar d'elle par des milliers de lieues, quand mme l'Ocan roulerait entre eux ses ondes infinies, il n'oublierait jamais un seul instant cet heureux jour o, pour la premire fois, etc., etc., etc. Ayant pror de cette manire, M. Snodgrass salua encore, regarda dans son chapeau, et se dirigea vers la porte. Arrtez! s'cria M. Wardle. Pourquoi, au nom de tout ce qui est.... --Inflammable, suggra doucement M. Pickwick, pensant qu'il allait venir quelque chose de pis. --Eh bien! au nom de tout ce qui est inflammable, dit M. Wardle en adoptant cette variante, pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela, moi, en premier lieu? --Ou pourquoi ne vous tes-vous pas confi moi? ajouta M. Pickwick. --Voyons, dit Arabelle, en se chargeant de la dfense, quoi sert de faire tant de questions; maintenant surtout, quand vous savez que vous aviez choisi, dans des vues intresses, un beau-fils beaucoup plus riche, et que vous tes si mchant et si emport, que tout le monde a peur de vous, except moi? Donnez-lui une poigne de mains, et faites-lui servir quelque chose manger, pour l'amour du ciel! Vous voyez bien son air affam! et, je vous en prie, faites apporter votre vin tout de suite, car vous ne serez pas supportable jusqu' ce que vous ayez bu vos deux bouteilles, au moins. Le digne vieillard tira Arabelle par l'oreille, l'embrassa sans le plus lger scrupule, embrassa galement sa fille avec une grande affection, et secoua cordialement la main de M. Snodgrass. Elle a raison sur un point, tout au moins, dit-il joyeusement; sonnez pour le vin. Le vin arriva, et Perker entra en mme temps. M. Snodgrass fut servi sur une petite table, et quand il eut dpch son dner, il tira sa chaise auprs d'mily, sans la plus lgre opposition de la part du vieux gentleman. La soire fut charmante. Le petit Perker tait tout fait en train. Il raconta plusieurs histoires comiques, et chanta une chanson srieuse qui parut presque aussi comique que ses anecdotes. Arabelle fut ravissante, M. Wardle jovial, M. Pickwick harmonieux, M. Ben Allen bruyant, les amants silencieux, M. Winkle bavard, et toute la socit fort heureuse. CHAPITRE XXVI. M. Salomon Pell, assist par un comit choisi de cochers, arrange les affaires de M. Weller senior. Samivel, dit M. Weller en accostant son fils, le lendemain des funrailles, je l'ai trouv; je pensais bien qu'il tait ici. --Qu'est-ce que vous avez trouv? --Le testament de ta belle-mre, Sammy, qui fait ces arrangements dont je t'ai parl, pour les fontes. Quoi! elle ne vous avait pas dit o il tait? --Pas un brin, Sammy. Nous tions en train d'ajuster nos petits diffrents, et je la remontais, et je l'engageais se remettre sur pieds, si bien que j'ai oubli de lui parler de cela. Ensuite, je ne sais pas trop si j'en aurais parl, quand mme je m'en serais souvenu, car c'est une drle de chose, Sammy, de tourmenter quelqu'un pour sa proprit, quand vous l'assistez dans une maladie. C'est comme si vous mettiez la main dans la poche d'un voyageur de l'impriale, qui a t jet par terre, pendant que vous l'aidez se relever, et que vous lui demandez, avec un soupir, comment il se porte. Aprs avoir donn cette illustration figure de sa pense, M. Weller ouvrit son portefeuille, et en tira une feuille de papier lettre, passablement malpropre, et sur laquelle taient inscrits divers caractres, amoncels dans une remarquable confusion. Voil ici le document, Sammy; je l'ai trouv dans la petite thire noire, sur la planche de l'armoire du comptoir. C'est l qu'elle mettait ses bank-notes avant d'tre marie, Sammy; j'y en ai vu prendre bien des fois. Pauvre crature! elle aurait pu remplir de testaments toutes les thires de la maison, sans se gner beaucoup, car elle ne prenait gure de cette boisson-l dans les derniers temps, except dans les soires de temprance, ous-ce qu'elle mettait une fondation de th pour poser les esprits par-dessus. --Qu'est-ce qu'il dit? demanda Sam. --Juste ce que je t'ai racont, mon garon: deux cents livres sterling dans les fontes, mon beau-fils Samivel, et tout le reste de mes proprits de toute sorte mon mari, M. Tony Veller, que je nomme mon seul quateur. --Est-ce tout? --C'est tout. Et comme c'est clair et satisfaisant pour vous et pour moi, qui sont les seules parties intresses, je suppose que nous pourrons aussi bien mettre ce morceau de papier ici dans le feu. --Qu'est-ce que vous allez faire, lunatique? s'cria Sam en saisissant le testament, tandis que son pre attisait innocemment le feu avant de l'y jeter. Vous tes un joli excuteur, vritablement. --Pourquoi pas? demanda M. Weller en se retournant d'un air svre, avec le fourgon dans sa main. --Pourquoi pas! Parce qu'il faut qu'il soit galis, et falzifl, et jur, et toutes sortes de manires de formalits. --C'est-y srieux tout a? demanda M. Weller en dposant le fourgon. Sam boutonna soigneusement le testament dans sa poche, en intimant, par un geste, qu'il parlait fort srieusement. Alors je vas te dire la chose, reprit M. Weller aprs une courte mditation; voil une affaire qui regarde l'ami intime du chancelier. I faut que Pell mette son nez l dedans. C'est un fameux gaillard dans une question de loi difficile. Nous allons faire produire a sur-le-champ devant la Cour des insolvables, Sammy. --Je n'ai jamais vu une vieille crature aussi cervele! s'cria Sam colriquement. _Old Baileys_, et la Cour des insolvables, et les _albis_, et toute sorte de fariboles qui se brouillent dans sa cervelle. Vous feriez mieux de mettre votre habit du dimanche et de venir avec moi la ville, pour arranger cette affaire ici, que de rester l prcher sur ce que vous n'entendez pas. --Trs-bien, Sammy, je suis tout fait concordant ce qui pourra expdier les affaires. Mais fais attention ceci, mon garon, il n'y a que Pell, il n'y a que Pell, dans une affaire lgislative. --Je n'en demande pas un autre; mais tes-vous prt venir? --Attends une minute, Sammy, rpliqua M. Weller en attachant son chle l'aide d'une petite glace accroche la fentre; attends une minute, Sammy, poursuivit-il en s'efforant d'entrer dans son habit au moyen des plus tonnantes contorsions; quand tu seras devenu aussi vieux que ton pre, tu n'entreras pas dans ta veste aussi aisment qu' prsent, mon garon. --Si je ne pouvais pas y entrer plus aisment que cela, je veux tre pendu si j'en mettais jamais une. --Tu penses comme a, maintenant, rpliqua M. Weller avec la gravit de l'ge; mais tu t'apercevras que tu deviendras plus sage quand tu deviendras plus gros. La grosseur et la sagesse vont toujours ensemble, Sammy. Ayant dbit cette infaillible maxime, rsultat de beaucoup d'annes et d'observations personnelles, M. Weller parvint, par une habile inflexion de son corps, boutonner le premier bouton de sa lourde redingote. Ensuite, s'tant repos quelques secondes pour reprendre haleine, il brossa son chapeau avec son coude, et dclara qu'il tait prt. Comme quatre ttes valent mieux que deux, Sammy, dit M. Weller en conduisant sa carriole sur la route de Londres, et comme cette proprit ici est une tentation pour un gentleman de la justice, nous prendrons deux de mes amis avec nous qui seront bientt sur ses talons, s'il veut faire qu'que chose d'inconvenant: deux de ceux que tu as vus la prison l'autre jour. C'est les meilleurs connaisseurs en chevaux que tu aies jamais rencontrs. --Et en hommes d'affaires aussi? --L'homme qui sait former un jugement judiciaire d'un cheval peut former un jugement judiciaire de n'importe quoi, rpondit M. Weller si dogmatiquement, que Sam n'osa point contester cet aphorisme. En consquence de cette notable rsolution, M. Weller mit en rquisition les services du gentleman au teint marbr et ceux de deux autres trs-gros cochers, choisis apparemment cause de leur ampleur et de leur sagesse proportionnelle. Le quintette se rendit alors la taverne du _Portugal-Street_, d'o un messager fut dpch la Cour des insolvables, pour requrir la prsence immdiate de M. Salomon Pell. Le messager le trouva dans la salle, occup prendre une petite collation froide, compose d'un biscuit et d'un cervelas. Les affaires taient un peu languissantes en ce moment; aussi peine le message lui eut-il t souffl dans l'oreille qu'il fourra les restes de son djeuner dans sa poche parmi plusieurs autres documents professionnels, et se dirigea vers ses clients avec tant de vivacit qu'il avait atteint le parloir de la taverne avant que le messager se ft dgag de la salle d'audience. Gentlemen, dit M. Pell en touchant son chapeau, je vous offre mes services. Je ne dis pas cela pour vous flatter, gentlemen, mais il n'y a pas dans le monde cinq autres personnes pour qui je fusse sorti de la cour aujourd'hui. --Fort occup? dit Sam. --Occup par-dessus les paules, comme mon ami le dfunt lord chancelier me disait souvent, quand il venait d'entendre des appels dans la chambre des Lords. Il n'tait pas bien robuste, et il se ressentait beaucoup de ces appels. J'ai pens bien des fois qu'il ne pourrait pas y rsister, en vrit. En achevant ces paroles, M. Pell branla la tte et s'arrta. Aussitt M. Weller, poussant du coude son voisin pour lui faire remarquer les connaissances distingues de l'homme d'affaires, demanda celui-ci si les fatigues en question avaient produit quelques mauvais effets permanents sur la constitution de son noble ami. Je ne pense pas qu'il s'en soit jamais remis, rpliqua Pell. En fait, je suis sr que non. Pell, me disait-il souvent, comment diable pouvez-vous soutenir tout le travail que vous faites? C'est un mystre pour moi.--Ma foi, rpondais-je, sur ma vie, je ne le sais pas moi-mme.--Pell, ajoutait-il en soupirant et en me regardant avec un peu d'envie.... une envie amicale, comme vous voyez, gentlemen, pure envie amicale.... je n'y faisais pas attention; Pell, disait-il, vous tes tonnant, vraiment tonnant. Ah! vous l'auriez beaucoup, aim si vous l'aviez connu, gentlemen. Apportez-moi pour trois pence de rhum, ma chre. Ayant adress cette dernire phrase la servante d'un ton de douleur comprime, M. Pell soupira, regarda ses souliers, puis le plafond, but son rhum et tirant sa chaise plus prs de la table: Quoi qu'il en soit, un homme de ma profession n'a pas le droit de penser ses amitis prives, quand son assistance lgale est requise. Par parenthse, gentlemen, depuis la dernire fois que je vous ai vus, nous avons eu pleurer sur une mlancolique circonstance. (M. Pell tira son mouchoir en prononant le mot _pleurer_, mais il n'en fit pas d'autre usage que d'essuyer une lgre goutte de rhum qui teignait sa lvre suprieure.) J'ai vu cela dans l'_Advertiser_, monsieur Weller, poursuivit-il. Et dire qu'elle n'avait pas plus de cinquante-deux ans! Ces exclamations d'un esprit pensif taient adresses l'homme au teint marbr, dont M. Pell avait fortuitement rencontr le regard. Malheureusement, la conception de celui-ci tait, en gnral, d'une nature fort nuageuse. Il s'agita d'un air inquiet sur sa chaise en dclarant qu'en vrit.... quant cela.... il n'y avait pas moyen de dire comment les choses en taient venues l: proposition subtile, difficile dtruire par des arguments, et qui, en consquence, ne fut controverse par personne. J'ai entendu dire que c'tait une bien belle femme, monsieur Weller, ajouta-t-il d'un air de sympathie. --Oui, monsieur, c'est vrai, rpliqua le cocher, quoiqu'il n'aimt pas trop cette manire d'entamer le sujet; mais il pensait que l'homme d'affaires, vu sa longue intimit avec le dfunt lord chancelier, devait se connatre mieux que lui en politesse et en bonnes manires. Elle tait fort belle femme quand je l'ai connue, monsieur; elle tait veuve alors. --Voil qui est curieux, dit Pell, en regardant les assistants avec un douloureux sourire; Mme Pell, aussi, tait une veuve. --C'est un fait fort extraordinaire, fit observer l'homme au teint marbr. --Oui, c'est une singulire concidence, reprit Pell. --Pas du tout reprit M. Weller d'un ton bourru, il a y plus de veuves que de filles qui se marient. --Trs-bien, trs-bien, rpondit Pell, vous avez tout fait raison, monsieur Weller. Mme Pell tait une femme lgante et accomplie; ses manires faisaient l'admiration gnrale du voisinage. J'tais orgueilleux quand je la voyais danser. Il y avait quelque chose de si ferme, de si noble, et cependant de si naturel dans son maintien! Sa tournure, gentlemen, tait la simplicit mme.... Ah! hlas!--Permettez-moi cette question, monsieur Samuel, poursuivit l'avou d'une voix plus basse, votre belle-mre tait-elle grande? --Pas trop. --Mme Pell tait grande; c'tait une femme superbe, d'une magnifique figure, et dont le nez, gentlemen, avait t fait pour commander. Elle m'tait fort attache, fort! Elle avait de plus une famille distingue: le frre de sa mre, gentlemen, avait fait une faillite de huit cents livres sterling comme _Law stationer_[24]. [Footnote 24: Papetier qui se charge de faire faire des copies d'actes et vend des quittances de loyer, etc. etc.] --Maintenant, interrompit M. Weller, qui s'tait montr inquiet et agit pendant cette discussion, maintenant, pour parler d'affaires.... Ces paroles furent une dlicieuse musique aux oreilles de M. Pell. Il cherchait depuis longtemps deviner s'il y avait quelque affaire traiter, ou s'il avait t simplement invit pour prendre sa part d'un bol de punch ou de grog; et le doute se trouvait rsolu sans qu'il et tmoign aucun empressement capable de le compromettre. Il posa son chapeau sur la table et ses yeux brillaient en disant: Quelle est l'affaire sur laquelle.... hum?--Y a-t-il un de ces gentlemen qui dsire passer devant la cour? Nous avons besoin d'une arrestation: une arrestation amicale fera l'affaire. Nous sommes tous amis ici, je suppose? --Donne-moi le document Sammy, dit M. Weller son fils, qui paraissait jouir tonnamment de cette scne. Ce que nous dsirons, mossieu, c'est vtrification de ceci. --Une vrification, mon cher monsieur; vrification, fit observer Pell. --C'est bien, mossieu, reprit M. Weller aigrement; vrification, ou vtrification, c'est toujours la mme chose. Si vous ne me comprenez pas, j'espre que je trouverai quelqu'un qui me comprendra. --Il n'y a pas d'offense, monsieur Weller, rpondit Pell d'un ton doux. Vous tes l'excuteur ce que je vois, ajouta-t-il en jetant les yeux sur le papier. --Oui, mossieu. --Ces autres gentlemen sont lgataires, ce que je prsume? demanda Pell avec un sourire congratulatoire. --Sammy est locataire, rpliqua M. Weller. Ces autres gentlemen sont de mes amis, venus avec moi pour voir que tout se passe comme il faut, des espces d'arbitres. --Oh! trs-bien; je n'ai aucune raison pour m'opposer cela, assurment. Je vous demanderai la lgre somme de cinq livres sterling[25] avant de commencer, ha! ha! ha! [Footnote 25: 125 francs.] Le comit ayant dcid que les cinq livres sterling pouvaient tre avances, M. Weller produisit cette somme. Ensuite on tint, propos de rien, une longue consultation, dans laquelle M. Pell dmontra, la parfaite satisfaction des arbitres, que si le soin de cette affaire avait t confi tout autre qu' lui, elle aurait tourn de travers pour des raisons qu'il n'expliquait pas clairement, mais qui taient, sans aucun doute, satisfaisantes. Ce point important dpch, l'homme de loi prit pour se restaurer trois ctelettes, arroses de bire et d'eau-de-vie, puis ensuite toute la troupe se dirigea vers _Doctor's Commons_. Le lendemain, on fit une autre visite _Doctors' Commons_, mais les attestations ncessaires furent un peu enrayes par un palfrenier ivre, qui se refusait obstinment jurer autre chose que des jurons profanes, au grand scandale d'un procureur et d'un dlgu du lord chancelier. La semaine suivante, il fallut faire encore d'autres visites _Doctor's Commons_, puis au bureau des droits d'hritage; puis il fallut rdiger au contrat pour la vente de l'auberge, ratifier ledit contrat, dresser des inventaires, accumuler des masses de papier, expdier des djeuners, avaler des dners, et faire enfin une foule d'autres choses galement ncessaires et profitables. Aussi M. Salomon Pell, et son garon, et son sac bleu par-dessus le march, se remplumrent-ils si bien qu'on aurait eu infiniment de peine les reconnatre pour le mme homme, le mme garon et le mme sac, qui flnaient vide, quelques jours auparavant, dans _Portugal-Street_. la fin, toutes ces importantes affaires ayant t arranges, un jour fut fix pour la vente et le transfert en rentes qui devais tre fait par les soins de Wilkins Flasher, esquire[26], agent de change, demeurant aux environs de la Banque, lequel avait t recommand par M. Salomon Pell. [Footnote 26: En Angleterre tout le monde peut s'tablir agent de change.] C'tait une sorte de jour de fte, et nos amis n'avaient pas manqu de se costumer en consquence. Les bottes de M. Weller taient frachement cires et ses vtements arrangs avec un soin particulier. Le gentleman au teint marbr portait la boutonnire de son habit un norme dalhia garni de quelques feuilles, et les habits de ses deux amis taient orns de bouquets de laurier et d'autres arbres verts. Tous les trois avaient mis leur costume de fte, c'est--dire qu'ils taient envelopps jusqu'au menton, et portaient la plus grande quantit possible de vtements; ce qui a toujours t le nec-plus-ultra de la toilette pour les cochers de voitures publiques, depuis que les voitures publiques ont t inventes. M. Pell les attendait l'heure dsigne, dans le lieu de runion ordinaire. Lui aussi avait mis une paire de gants et une chemise blanche, malheureusement raille au col et aux poignets par de trop frquents lavages. Deux heures moins un quart, dit-il en regardant l'horloge de la salle. Le meilleur moment pour aller chez M. Flasher c'est deux heures un quart. --Que pensez-vous d'une goutte de bire, gentlemen? suggra l'homme au teint marbr. --Et d'un petit morceau de boeuf froid? dit le second cocher. --coutez! coutez! cria Pell. --Ou bien d'une hutre? ajouta le troisime cocher, qui tait un gentleman enrou, support par des piliers normes. --Afin de fliciter monsieur Weller sur sa nouvelle proprit, continua l'habile homme d'affaires. Eh! ha! hi! hi! hi! --J'y suis tout fait consentant, gentlemen, rpondit M. Weller. Sammy, tirez la sonnette. Sam obit, et le _porter_, le boeuf froid et les hutres ayant t promptement apports, furent aussi promptement dpchs. Dans une opration o chacun prit une part si active, il serait peut-tre inconvenant de signaler quelque distinction; pourtant, si un individu montra plus de capacits qu'un autre, ce fut le cocher la voix enroue, car il prit une pinte de vinaigre avec ses hutres sans trahir la moindre motion. Lorsque les coquilles d'hutres eurent t emportes, un verre d'eau et d'eau-de-vie fut plac devant chacun des gentlemen. Monsieur Pell, dit M. Weller en remuant son grog, c'tait mon intention de proposer un toast en l'honneur des _fontes_ dans cette occasion; mais Samivel m'a souffl tout bas (ici M. Samuel Weller qui, jusqu'alors avait mang ses hutres avec de tranquilles sourires, cria tout coup d'une voix sonore: coutez!) m'a souffl tout bas qu'il vaudrait mieux dvouer la liqueur vous souhaiter toutes sortes de succs et de prosprit, et vous remercier de la manire dont vous avez conduit mon affaire. vot'sant, mossieu. --Arrtez un instant, s'cria le gentleman au teint marbr avec une nergie soudaine; regardez-moi, gentlemen! En parlant ainsi, le gentleman au teint marbr se leva, et ses compagnons en firent autant. Il promena ses regards sur toute la compagnie, puis il leva lentement sa main, et en mme temps chaque gentleman prsent prit une longue haleine et porta son verre sa bouche. Au bout d'un instant, le coryphe abaissa la main, et chaque verre fut dpos sur la table compltement vide. Il est impossible de dcrire l'effet lectrique de cette imposante crmonie. la fois simple, frappante et pleine de dignit, elle combinait tous les lments de grandeur. Eh bien! gentlemen, fit alors M. Pell, tout ce que je puis dire, c'est que de telles marques de confiance sont bien honorables pour un homme d'affaires. Je ne voudrais point avoir l'air d'un goste, gentlemen; mais je suis charm, dans votre propre intrt, que vous vous soyez adresss moi: voil tout. Si vous tiez tombs entre les griffes de quelques membres infimes de la profession, vous vous seriez trouvs depuis longtemps dans la rue des enfoncs. Plt Dieu que mon noble ami et t vivant pour voir comment j'ai conduit cette affaire! Je ne dis pas cela par amour-propre, mais je pense... mais non, gentlemen, je ne vous fatiguerai pas de mon opinion cet gard. On me trouve gnralement ici, gentlemen; mais si je ne suis pas ici, au bien de l'autre ct de la rue, voil mon adresse. Vous trouverez mes prix fort modrs et fort raisonnables. Il n'y a pas d'homme qui s'occupe plus que moi de ses clients, et je me flatte, en outre, de connatre suffisamment ma profession. Si vous pouvez me recommander vos amis, gentlemen, je vous en serai trs-oblig, et ils vous seront obligs aussi quand ils me connatront. votre sant, gentlemen. Ayant ainsi exprim ses sentiments, M. Salomon Pell plaa trois petites cartes devant les amis de M. Weller, et regardant de nouveau l'horloge, manifesta la crainte qu'il ne ft temps de partir. Comprenant cette insinuation, M. Weller paya les frais; puis l'excuteur, le lgataire, l'homme d'affaires et les arbitres, dirigrent leurs pas vers la cit. Le bureau de Wilkins Flasher, esquire, agent de change, tait au premier tage, dans une cour, derrire la Banque d'Angleterre; la maison de Wilkins Flasher, esquire, tait _Brixton, Surrey_; le cheval et le _stanhope_ de Wilkins Flasher, esquire, taient dans une curie et une remise adjacente; le groom de Wilkins Flasher, esquire, tait en route vers le _West-End_ pour y porter du gibier; le clerc de Wilkins Flasher, esquire, tait all dner; et ainsi ce fut Wilkins Flasher lui-mme qui cria: Entrez! lorsque M. Pell et ses compagnons frapprent la porte de son bureau. Bonjour, monsieur, dit Pell en saluant obsquieusement. Nous dsirerions faire un petit transfert, s'il vous plat. --Bien, bien, entrez, rpondit M. Flasher. Asseyez-vous une minute, je suis vous sur-le-champ. --Merci, monsieur, reprit Pell; il n'y a pas de presse.--Prenez une chaise, monsieur Weller. M. Weller prit une chaise, et Sam prit une bote, et les arbitres prirent ce qu'ils purent trouver, et se mirent contempler un almanach et deux ou trois papiers, colls sur le mur, avec d'aussi grands yeux et autant de rvrence que si 'avaient t les plus belles productions des anciens matres. Eh bien! voulez-vous parier une demi-douzaine de vin de Bordeaux, dit Wilkins Flasher, esquire, en reprenant la conversation que l'entre de M. Pell et de ses compagnons, avait interrompue un instant. Ceci s'adressait un jeune gentleman fort lgant, qui portait son chapeau sur son favori droit, et qui, nonchalamment appuy sur un bureau, s'occupait tuer des mouches avec une rgle. Wilkins Flasher, esquire, se balanait sur deux des pieds d'un tabouret fort lev, frappant avec grande dextrit, de la pointe d'un canif, le contre d'un petit pain cacheter rouge, coll sur une bote de carton. Les deux gentlemen avaient des gilets trs-ouverts et des collets trs-rabattus, de trs-petites bottes et de trs-gros anneaux, de trs-petites montres et de trs-grosses chanes, des pantalons trs-symtriques et des mouchoirs parfums. Je ne parie jamais une demi-douzaine. Une douzaine, si vous voulez? --Tenu. Simmery, tenu! --Premire qualit. --Naturellement, rpliqua Wilkins Flasher, esquire; et il inscrivit le pari sur un petit carnet, avec un porte crayon d'or. L'autre gentleman l'inscrivit galement, sur un autre petit carnet, avec un autre porte crayon d'or. --J'ai lu ce matin un avis concernant Boffer, dit ensuite M. Simmery. Pauvre diable! il est excut. --Je vous parie dix guines contre cinq, qu'il se coupe la gorge. --Tenu. --Attendez! Je me ravise, reprit Wilkins Flasher d'un air pensif. Il se pendra peut-tre. --Trs-bien! rpliqua M. Simmery, en tirant le porte crayon d'or. Je consens cela. Disons qu'il se dtruira. --Qu'il se suicidera. --Prcisment. Flasher, dix guines contre cinq; Boffer se suicidera. Dans quel espace de temps dirons-nous? --Une quinzaine. --Non pas! rpliqua M. Simmery, en s'arrtant un instant pour tuer une mouche. Disons une semaine. --Partageons la diffrence; mettons dix jours. --Bien dix jours. Ainsi il fut enregistr sur le petit carnet, que Boffer devait se suicider dans l'espace de dix jours; sans quoi Wilkins Flasher, esquire, payerait Frank Simmery, esquire, la somme de dix guines; mais que si Boffer se suicidait dans cet intervalle, Frank Simmery, esquire, payerait cinq guines Wilkins Flasher, esquire. Je suis trs-fch qu'il ait saut, reprit Wilkins Flasher, esquire. Quels fameux dners il donnait. --Quel bon porter il avait! J'envoie demain notre matre d'htel la vente, pour acheter quelques bouteilles de son soixante-quatre. --Diantre! mon homme doit y aller aussi. Cinq guines que mon homme couvre l'enchre du votre. --Tenu. Une autre inscription fut faite sur les petits carnets, et M. Simmery, ayant tus toutes les mouches et tenu tous les paris, se dandina jusqu' la Bourse, pour voir ce qui s'y passait. Wilkins Flasher, esquire, condescendit alors recevoir les instructions de M. Salomon Pell, et, ayant rempli quelques imprims, engagea la socit le suivre la Banque. Durant le chemin, M. Weller et ses amis ouvraient de grands yeux, pleins d'tonnement, tout ce qu'ils voyaient, tandis que Sam examinait toutes choses avec un sang froid que rien ne pouvait troubler. Ayant travers une cour remplie de mouvement et de bruit, et pass prs de deux portiers qui paraissaient habills pour rivaliser avec la pompe incendie peinte en rouge et relgue dans un coin, nos personnages arrivrent dans le bureau o leur affaire devait tre expdie, et o Pell et Flasher les laissrent quelques instants, pour monter au bureau des testaments. Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit-ci? murmura l'homme au teint marbr l'oreille de M. Weller _senior_. --Le bureau des consolids, rpliqua tout bas l'excuteur testamentaire. --Qu'est-ce que c'est que ces gentlemen qui s'tiennent derrire les comptoirs? demanda le cocher enrou. --Des consolids rduits, je suppose, rpondit M. Weller. C'est-t'il pas des consolids rduits, Samivel? --Comment? vous ne supposez pas que les consolids sont vivants? dit Sam avec quelque ddain. --Est-ce que je sais, moi, reprit M. Weller. Qu'est-ce que c'est alors? --Des employs, rpondit Sam. --Pourquoi donc qu'ils mangent tous des _sandwiches_ au jambon? --Parce que c'est dans leur devoir, je suppose. C'est une partie du systme. Ils ne font que a toute la journe. M. Weller et ses amis eurent peine un moment pour rflchir sur cette singulire particularit du systme financier de l'Angleterre, car ils furent rejoints aussitt par Pell et par Wilkins Flasher, esquire, qui les conduisirent vers la partie du comptoir au-dessus de laquelle un gros W tait inscrit sur son criteau noir. Pourquoi c'est-il, cela? demanda M. Weller M. Pell, en dirigeant son attention vers l'criteau en question. --La premire lettre du nom de la dfunte, rpliqua l'homme d'affaires. --a ne peut pas marcher comme a, dit M. Weller en se tournant vers les arbitres. Il y a quelque chose qui ne va pas bien. V est notre lettre. a ne peut pas aller comme a. Les arbitres, interpells, donnrent immdiatement leur opinion que l'affaire ne pouvait pas tre lgalement termine sous la lettre W; et, suivant toutes les probabilits, elle aurait t retarde d'un jour, au moins, si Sam n'avait pas pris sur-le-champ un parti peu respectueux, en apparence, mais dcisif. Saisissant son pre par le collet de son habit, il le tira vers le comptoir et l'y tint clou jusqu' ce qu'il et appos sa signature sur une couple d'instruments; ce qui n'tait pas une petite affaire, vu l'habitude qu'avait M. Weller de n'crire qu'en lettres moules. Aussi, pendant cette opration, l'employ eut-il le temps de couper et de peler trois pommes de reinette. Comme M. Weller insistait pour vendre sa portion, sur-le-champ, toute la bande se rendit de la Banque la porte de la Bourse. Aprs une courte absence, Wilkins Flasher, esquire, revint vers nos amis, apportant, sur _Smith Payne et Smith_, un mandat de cinq cent trente livres sterling, lesquelles cinq cent trente livres sterling reprsentaient, au cours du jour, la portion des rentes de la seconde madame Weller, affrente M. Weller _senior_. Les deux cents livres sterling de Sam restrent inscrites en son nom, et Wilkins Flasher, esquire, ayant reu sa commission, la laissa tomber nonchalamment dans sa poche et se dandina vers son bureau. M. Weller tait d'abord obstinment dcid ne toucher son mandat qu'en souverains; mais les arbitres lui ayant reprsent qu'il serait oblig de faire la dpense d'un sac, pour les emporter, il consentit recevoir la somme en billets de cinq livres sterling. Mon fils et moi, dit-il en sortant de chez le banquier, mon fils et moi nous avons un engagement trs-particulier pour cette aprs-dner, et je voudrais bien enfoncer cette affaire ici compltement. Ainsi, allons-nous-en tout droit quelque part pour finir nos comptes. Une salle tranquille ayant t trouve dans le voisinage, les comptes furent produits et examins. Le mmoire de M. Pell fut tax par Sam, et quelques-uns des articles ne furent pas allous par les arbitres; mais quoique M. Pell leur et dclar, avec de solennelles assurances, qu'ils taient trop durs pour lui, ce fut certainement l'opration la plus profitable qu'il et jamais faite, et elle servit dfrayer pendant plus de six mois son logement, sa nourriture et son blanchissage. Les arbitres ayant pris la goutte, donnrent des poignes de main et partirent, car ils devaient conduire le soir mme. M. Salomon voyant qu'il n'y avait plus rien boire ni manger, prit cong de la manire la plus amicale, et Sam fut laiss seul avec son pre. Mon garon, dit M. Weller, en mettant son portefeuille dans sa poche de ct, il y a l onze cent quatre-vingts livres sterling, y compris les billets pour la cession du bail et le reste. Maintenant Samivel, tournez la tte du cheval du ct du _George et Vautour_. CHAPITRE XXVII. M. Weller assiste une importante confrence entre M. Pickwick et Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive inopinment. M. Pickwick tait seul, rvant beaucoup de choses, et pensant principalement ce qu'il y avait de mieux faire pour le jeune couple, dont la condition incertaine tait pour lui un sujet constant de regrets et d'anxit, lorsque Mary entra lgrement dans la chambre, et, s'avanant vers la table, lui dit d'une manire un peu prcipite: Oh! monsieur, s'il vous plat, Samuel est en bas, et il demande si son pre peut vous voir! --Certainement. --Merci, monsieur, dit Mary, en retournant vers la porte. --Est-ce qu'il y a longtemps que Sam est ici? --Oh! non, monsieur. Il ne fait que de revenir, et il ne vous demandera plus de cong, ce qu'il dit. Mary n'aperut sans doute, qu'elle avait communiqu cette dernire nouvelle avec plus de chaleur qu'il n'tait absolument ncessaire; ou peut-tre remarque-t-elle le sourire de bonne humour avec lequel M. Pickwick la regarda, quand elle eut fini de parler. Le fait est qu'elle baissa la tte et examina le coin de son joli petit tablier, avec une attention qui ne paraissait pas indispensable. Dites-leur qu'ils viennent sur-le-champ. Mary, apparemment fort soulage, s'en alla rapidement avec son message. M. Pickwick fit deux ou trois tours dans la chambre, et frottant son menton avec sa main gauche, parut plong dans de profondes rflexions. Allons, allons! dit-il la fin, d'un ton doux, mais mlancolique, c'est la meilleure manire dont je puisse rcompenser sa fidlit. Il faut que cela soit ainsi. C'est le destin d'un vieux garon de voir ceux qui l'entourent former de nouveaux attachements et l'abandonner. Je n'ai pas le droit d'attendre qu'il en soit autrement pour moi. Non, non, ajouta-t-il plus gaiement, ce serait de l'gosme et de l'ingratitude. Je dois m'estimer heureux d'avoir une si bonne occasion de l'tablir. J'en suis heureux, ncessairement j'en suis heureux. M. Pickwick tait si absorb dans ces rflexions, qu'on avait frapp trois ou quatre fois la porte avant qu'il l'entendit. S'asseyant rapidement et reprenant l'air aimable qui lui tait ordinaire, il cria: Entrez! Et Sam Weller parut, suivi par son pre. Je suis charm de vous voir revenu, Sam. Comment vous portez-vous, monsieur Weller? --Trs-bien, mossieu, grand merci, rpliqua le veuf. J'espre que vous allez bien, mossieu? --Tout fait, je vous remercie. --Je dsirerais avoir un petit brin de conversation avec vous, mossieu, si vous pouvez m'accorder cinq minutes. --Certainement. Sam, donnez une chaise votre pre. --Merci, Samivel, j'en ai attrap une ici. Un bon joli temps mossieu, dit M. Weller en s'asseyant et en posant son chapeau par terre. --Fort beau pour la saison, rpliqua M. Pickwick, fort beau. --Le plus joli temps que j'aie jamais vu, reprit M. Weller. Mais, arriv l, il fut saisi d'un violent accs de toux, et sa toux termine, il se mit faire des signes de tte, des clins d'oeil, des gestes suppliants et menaants son fils, qui s'obstinait mchamment n'en rien voir. M. Pickwick s'apercevant que le vieux gentleman tait embarrass, feignit de s'occuper couper les feuillets d'un livre, et attendit ainsi que M. Weller expliqut l'objet de sa visite. Je n'ai jamais vu un garon aussi contrariant que toi, Samivel, dit la fin le vieux cocher, en regardant son fils d'un air indign. Jamais, de ma vie ni de mes jours. --Qu'a-t-il donc fait, M. Weller? demanda M. Pickwick. --Il ne veut pas commencer, mossieu; il sait que je ne suis pas capable de m'exprimer moi-mme, quand il y a quelque chose de particulier dire, et il reste l, comme une ferme, plutt que de m'aider d'une syllabe. Il me laisse embourber dans l'chemin pour que je vous fasse perdre votre temps, et que je me donne moi-mme en spectacle. Ce n'est pas une conduite filiale, Samivel, poursuivit M. Weller en essuyant son front; bien loin de l! --Vous disiez que vous vouliez parler, rpliqua Sam; comment pouvais-je savoir que vous tiez embourb ds le commencement? --Tu as bien vu que je n'tais pas capable de dmarrer, que j'tais sur le mauvais ct de la route, et que je reculais dans les palissades, et toutes sortes d'autres dsagrments. Et malgr a, tu ne veux pas me donner un coup de main. Je suis honteux de toi, Samivel. --Le fait est, monsieur, reprit Sam avec un lger salut; le fait est que le gouverneur vient de retirer son argent des fontes... --Trs-bien, Samivel, trs-bien, interrompit M. Weller, en remuant la tte d'un air satisfait. Je n'avais pas l'intention d'tre dur envers toi, Sammy. Trs-bien, voil comme il faut commencer; arrivons au fait tout de suite. Trs-bien, Samivel, en vrit. Dans l'excs de son contentement M. Weller fit une quantit extraordinaires de signes de tte, et attendit d'un air attentif que Sam continut son discours. --Sam, dit M. Pickwick, en s'apercevant que l'entrevue promettait d'tre plus longue qu'il ne l'avait imagin, vous pouvez vous asseoir. Sam salua encore, puis il s'assit; et son pre lui ayant lanc un coup d'oeil expressif, il continua. Le gouverneur a touch cinq cent trente livres sterling.... --Toutes consolides, interpella M. Weller, demi-voix. --a ne fait pas grand choses, que ce soit des fontes consolides ou non, reprit Sam. N'est-ce pas cinq cent trente livres sterling? --Justement, Samivel. -- quoi il a ajout pour la vente de l'auberge.... --Pour le bail, les meubles et la clientle, expliqua M. Weller. --De quoi faire en tout onze cent quatre-vingts livres sterling. --En vrit, fit M. Pickwick, je vous flicite, monsieur Weller, d'avoir fait de si bonnes affaires. --Attendez une minute, mossieu dit le sage cocher, en levant la main d'une manire suppliante. Marche toujours, Samivel. --Il dsire beaucoup, reprit Sam, avec un peu d'hsitation, et je dsire beaucoup aussi voir mettre cette monnaie-l dans un endroit o elle sera en sret; car, s'il la garde, il va la prter au premier venu, ou la dpenser en chevaux, ou laisser tomber son portefeuille de sa poche sur la route, ou faire une momie gyptienne de son corps, d'une manire o d'une autre. --Trs-bien, Samivel, interrompit M. Weller, d'un air aussi complaisant que si son fils avait fait le plus grand loge de sa prudence et de sa prvoyance. --C'est pourquoi, continua Sam, en tortillant avec inquitude le bord de son chapeau; c'est pourquoi il l'a ramasse aujourd'hui, et est venu ici avec moi, pour dire... c'est--dire pour offrir... ou en d'autres termes pour.... --Pour dire ceci, continua M. Weller avec impatience, c'est que la monnaie ne me servira de rien, moi, vu que je vas conduire une voiture rgulirement; et comme je n'ai pas d'endroit pour la mettre, moins que je ne paye le conducteur pour en prendre soin, ou que je la mette dans une des poches de la voiture, ce qui serait une tentation pour les voyageurs du coup; de sorte que si vous voulez en prendre soin pour moi, mossieu, je vous serai bien oblig. Peut-tre, ajouta M. Weller, en se levant et en venant parler l'oreille de M. Pickwick, peut-tre qu'elle pourra servir payer une partie de cette condamnation.... Tout ce que j'ai dire, c'est que vous la gardiez, jusqu' ce que je vous la redemande. En disant ces mots, M. Weller posa son portefeuille sur les genoux de M. Pickwick, saisit son chapeau, et se sauva hors de la chambre, avec une clrit qu'on aurait eu bien de la peine attendre d'un sujet aussi corpulent. Sam, arrtez-le! s'cria M. Pickwick d'un ton srieux. Rattrapez-le! ramenez-le moi sur-le-champ, Monsieur Weller, arrtez, arrtez! Sam vit qu'il ne fallait pas badiner avec les injonctions de son matre. Il saisit son pre par le bras, comme il descendait l'escalier, et le ramena de vive force. Mon ami, dit M. Pickwick en le prenant par la main, votre honnte confiance me confond. --Il n'y a pas de quoi, monsieur, repartit le cocher, d'un ton obstin. --Je vous assure, mon ami, que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut; bien plus qu'un homme de mon ge ne pourra jamais en dpenser. --On ne sait pas ce qu'on peut dpenser tant qu'on n'a pas essay. --C'est possible; mais comme je ne veux pas faire cette exprience-l, il n'est gure probable que je tombe dans le besoin. Je dois donc vous prier de reprendre ceci, monsieur Weller. --Trs-bien, rpliqua le vieux cocher d'un ton mcontent. Faites attention ceci, Samivel; je ferai un acte de dsespr avec cette proprit; un acte de dsespr! --Je ne vous y engage pas, rpondit Sam. M. Weller rflchit pendant quelque temps, puis, boutonnant son habit d'un air dtermin, il dit: je tiendrai un _turnpike_[27]. [Footnote 27: Un _Turnpike_, barrire pour le page des voitures sur les routes anglaises. (_Note du traducteur._)] Quoi? s'cria Sam. --Un _turnpike_ rtorqua M. Weller entre ses dents serres. Dites adieu votre pre, Samivel; je dvoue le reste de ma carrire tenir un _turnpike_! Cette menace tait si terrible, M. Weller semblait si dtermin l'excuter, et si profondment mortifi par le refus de M. Pickwick, que l'excellent homme, aprs quelques instants de rflexion, lui dit: Allons, allons, monsieur Weller, je garderai votre argent. Il est possible effectivement que je puisse faire plus de bien que vous avec cette somme. --Parbleu, rpondit M. Weller en se rassrnant, certainement, que vous pourrez en faire plus que moi, mossieu. --Ne parlons plus de cela, dit M. Pickwick, en enfermant le portefeuille dans son bureau. Je vous suis sincrement oblig, mon ami. Et maintenant rasseyez-vous, j'ai un avis vous demander. Le rire comprim de triomphe qui avait boulevers, non seulement le visage de M. Weller, mais ses bras, ses jambes et tout son corps, pendant que le portefeuille tait enferm, fut remplac par la gravit la plus majestueuse, aussitt qu'il eut entendu ces paroles. Laissez-nous un instant, Sam, dit M. Pickwick. Sam se retira immdiatement. Le corpulent cocher avait l'air singulirement profond, mais prodigieusement tonn, lorsque M. Pickwick ouvrit le discours en disant: Vous n'tes pas, je pense, un avocat du mariage, monsieur Weller? Le pre de Sam secoua la tte, mais il n'eut point la force de parler; il tait ptrifi par la pense que quelque mchante veuve avait russi enchevtrer M. Pickwick. Tout l'heure, en montant l'escalier avec votre fils, avez-vous, par hasard, remarqu une jeune fille? --J'ai vu une jeunesse, rpliqua M. Weller brivement. --Comment l'avez-vous trouve, monsieur Weller? Dites-moi candidement comment vous l'avez trouve? --J'ai trouv qu'elle tait dodue, et les membres bien attachs, rpondit le cocher d'un air de connaisseur. C'est vrai, vous avez raison. Mais qu'avez-vous pens de ses manires? --Eh! eh! trs-agrables, mossieu, et trs-conformables. Rien ne dterminait le sens prcis que M. Weller attachait ce dernier adjectif; mais comme le ton dont il l'avait prononc indiquait videmment que c'tait une expression favorable, M. Pickwick en fut aussi satisfait que s'il l'avait compris distinctement. Elle m'inspire beaucoup d'intrt, monsieur Weller, reprit M. Pickwick. Le cocher toussa. Je veux dire que je prends intrt son bien-tre, ce qu'elle soit heureuse et confortable, vous me comprenez? --Trs-clairement, rpliqua M. Weller, qui ne comprenait rien du tout. --Cette jeune personne est attache votre fils. -- Samivel Weller! s'cria le pre. --Prcisment. --C'est naturel, dit M. Weller, aprs quelques instants de rflexion; c'est naturel, mais c'est un peu alarmant; il faut que Samivel prenne bien garde. --Qu'entendez-vous par l? --Prenne bien garde de ne rien lui dire dans un moment d'innocence, qui puisse servir une conviction pour violation de promesse de mariage. Faut pas jouer avec ces choses-l, monsieur Pickwick. Quand une fois elles ont des desseins sur vous, on ne sait comment s'en dptrer, et pendant qu'on y rflchit, elles vous empoignent. J'ai t mari comme a moi-mme la premire fois, mossieu; et Samivel est la consquence de la manoeuvre. --Vous ne me donnez pas grand encouragement pour conclure ce que j'avais vous dire; mais je crois, pourtant, qu'il vaut mieux en finir tout d'un coup. Non-seulement, cette jeune personne est attache votre fils, mais votre fils lui est attach, monsieur Weller. --Eh ben! voil de jolies choses pour revenir aux oreilles d'un pre! Voil de jolies choses! --Je les ai observs dans diverses occasions, poursuivit M. Pickwick, sans faire de commentaires sur l'exclamation du gros cocher; et je n'en doute aucunement. Supposez que je dsirasse les tablir, comme mari et femme, dans une situation o ils puissent vivre confortablement; qu'en penseriez-vous, monsieur Weller? D'abord, M. Weller reut avec de violentes grimaces une proposition impliquant mariage, pour une personne laquelle il prenait intrt: mais comme M. Pickwick, en raisonnant avec lui, insistait fortement sur ce que Mary n'tait point une veuve, il devint graduellement plus traitable. M. Pickwick avait beaucoup d'influence sur son esprit, le cocher d'ailleurs avait t singulirement frapp par les charmes de la jeune fille, qui il avait dj lanc plusieurs oeillades trs-peu paternelles. la fin, il dclara que ce n'tait pas lui de s'opposer aux dsirs de M. Pickwick, et qu'il suivrait toujours ses avis avec grand plaisir. Notre excellent ami le prit au mot avec empressement, et sans lui donner le temps de la rflexion, fit comparatre son domestique. Sam, dit M. Pickwick en toussant un peu, car il avait quelque chose dans la gorge, votre pre et moi, avons eu une conversation votre sujet. -- ton sujet, Samivel, rpta M. Weller, d'un ton protecteur et calcul pour faire de l'effet. --Je ne suis pas assez aveugle, Sam, pour ne pas m'tre aperu, depuis longtemps, que vous avez pour la femme de chambre de madame Winkle, plus que de l'amiti. --Tu entends, Samivel, ajouta M. Weller du mme air magistral. --J'espre, monsieur, dit Sam en s'adressant son matre; j'espre qu'il n'y a pas de mal ce qu'un jeune homme remarque une jeune femme qui est certainement agrable, et d'une bonne conduite. --Aucun, dit M. Pickwick. --Pas le moins du monde, ajouta M. Weller, d'une voix affable mais magistrale. --Loin de penser qu'il y ait du mal dans une chose si naturelle, reprit M. Pickwick, je suis tout dispos favoriser vos dsirs. C'est pour cela que j'ai eu une petite conversation avec votre pre; et comme il est de mon opinion.... --La personne n'tant pas une veuve, fit remarquer M. Weller. --La personne n'tant pas une veuve, rpta M. Pickwick en souriant, je dsire vous dlivrer de la contrainte que vous impose votre prsente condition auprs de moi, et vous tmoigner ma reconnaissance pour votre fidlit, en vous mettant mme d'pouser cette jeune fille, sur-le-champ, et de soutenir, d'une manire indpendante, votre famille et vous-mme. Je serai fier, poursuivit M. Pickwick, dont la voix jusque-l tremblante, avait repris son lasticit ordinaire, je serai fier et heureux de prendre soin moi-mme de votre bien-tre venir. Il y eut pendant quelques instants un profond silence, aprs lequel, Sam dit d'une voix basse et entrecoupe, mais ferme nanmoins: Je vous suis trs-oblig pour votre bont, monsieur, qui est tout fait digne de vous, mais a ne peut pas se faire. --Cela ne peut pas se faire! s'cria M. Pickwick, avec tonnement. --Samivel! dit M. Weller avec dignit. --Je dis que a ne peut pas se faire, rpta Sam d'un ton plus lev. Qu'est-ce que vous deviendriez, monsieur? --Mon cher garon, rpondit Pickwick, les derniers vnements qui ont eu lieu parmi mes amis changeront compltement ma manire de vivre l'avenir. En outre, je deviens vieux, j'ai besoin de repos et de tranquillit; mes promenades sont finies, Sam. --Comment puis-je savoir a, monsieur? Vous le croyez comme a, maintenant; mais supposez que vous veniez changer d'avis, a n'est pas impossible, car vous avez encore le feu d'un jeune homme de vingt-cinq ans; qu'est-ce que vous deviendriez sans moi? a ne peut pas se faire, monsieur, a ne peut pas se faire. --Trs-bien, Samivel. Il y a beaucoup de raison l-dedans, fit observer M. Weller, d'une voix encourageante. --Je parle aprs de longues rflexions, Sam, reprit M. Pickwick en secouant la tte. Les scnes nouvelles ne me conviennent plus; mes voyages sont finis. --Trs-bien, monsieur. Alors raison de plus pour que vous ayez toujours avec vous quelqu'un qui vous connaisse, pour vous rendre confortable. Si vous voulez avoir un gaillard plus lgant, c'est bel et bon, prenez-le; mais avec ou sans gages, avec cong ou sans cong, nourri ou non nourri, log ou non log, Sam Weller, que vous avez pris dans la vieille auberge du _Borough_, s'attache vous, arrive qui plante; et tout le monde aura beau faire et beau dire, rien ne l'en empchera! la fin de cette dclaration, que Sam fit avec grande motion, son pre se leva de sa chaise, et oubliant toute considration de lieu et de convenance, agita son chapeau au-dessus de sa tte, en poussant trois vhmentes acclamations. Mon garon, dit M. Pickwick, lorsque M. Weller se fut rassis, un peu honteux de son propre enthousiasme, mon garon, vous devez considrer aussi la jeune fille. --Je considre la jeune fille, monsieur; j'ai considr la jeune fille, je lui ai dit ma position, et elle consent attendre, jusqu' ce que je sois prt. Je crois qu'elle tiendra sa promesse, monsieur: si elle ne la tenait pas, elle ne serait pas la jeune fille pour qui je l'ai prise, et j'y renonce volontiers. Vous me connaissez bien, monsieur; mon parti est arrt, et rien ne pourra m'en faire changer. Qui aurait eu le coeur de combattre cette rsolution? Ce n'tait pas M. Pickwick. L'attachement dsintress de ses humbles amis lui inspirait, en ce moment, plus d'orgueil et de jouissances de sentiments que n'auraient pu lui en causer dix mille protestations des plus grands personnages de la terre. Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre de M. Pickwick, un petit vieillard en habit couleur de tabac, suivi d'un porteur et d'une valise, se prsentait la porte de l'htel. Aprs s'tre assur d'une chambre pour la nuit, il demanda au garon s'il n'y avait pas dans la maison une certaine Mme Winkle; et sur sa rponse affirmative: Est-elle seule? demanda le petit vieillard. --Je crois que oui, monsieur. Je puis appeler sa femme de chambre, si vous.... --Non, je n'en ai pas besoin; interrompit vivement le petit homme. Conduisez-moi sa chambre sans m'annoncer. --Mais, monsieur! fit le garon. --tes-vous sourd? --Non, monsieur. --Alors coutez-moi, s'il vous plat. Pouvez-vous m'entendre maintenant? --Oui, monsieur. --C'est bien. Conduisez-moi la chambre de mistress Winkle sans m'annoncer. En profrant cet ordre, le petit vieillard glissa cinq shillings dans la main du garon et le regarda fixement. Rellement, monsieur, je ne sais pas si.... --Eh! vous finirez par le faire, je le vois bien; ainsi autant vaut le faire tout de suite; cela nous pargnera du temps. Il y avait quelque chose de si tranquille et de si dcid dans les manires du petit vieillard, que le garon mit les cinq shillings dans sa poche et le conduisit sans ajouter un seul mot. C'est l? dit l'tranger. Bien, vous pouvez vous retirer. La garon obit, tout en se demandant qui le gentleman pouvait tre et ce qu'il voulait. Celui-ci attendit qu'il fut disparu et frappa la porte. Entrez, fit Arabelle. --Hum! une jolie voix toujours; mais cela n'est rien. En disant ceci, il ouvrit la porte et entra dans la chambre. Arabelle, qui tait en train de travailler, se leva en voyant un tranger, un peu confuse, mais d'une confusion pleine de grce. Ne vous drangez pas, madame, je vous prie, dit l'inconnu en fermant la porte derrire lui. Mme Winkle, je prsume? Arabelle inclina la tte. Mme Nathaniel Winkle, qui a pous le fils du vieux marchand de Birmingham? poursuivit l'tranger en examinant Arabelle avec une curiosit visible. Arabelle inclina encore la tte et regarda autour d'elle avec une sorte d'inquitude, comme si elle avait song appeler quelqu'un. Ma visite vous surprend, ce que je vois, madame? dit le vieux gentleman. --Un peu, je le confesse, rpondit Arabelle en s'tonnant de plus en plus. --Je prendrai une chaise, si vous me le permettez, madame, dit l'tranger en s'asseyant et en tirant tranquillement de sa poche une paire de lunettes qu'il ajusta sur son nez. Vous ne me connaissez pas, madame? dit-il en regardant Arabelle si attentivement qu'elle commena s'alarmer. --Non, monsieur, rpliqua-t-elle timidement. --Non, rpta l'tranger en balanant sa jambe droite; je ne vois pas comment vous me connatriez. Vous savez mon nom cependant, madame. --Vous croyez? dit Arabelle toute tremblante, sans trop savoir pourquoi. Puis-je vous prier de me le rappeler? --Tout l'heure, madame, tout l'heure, rpondit l'inconnu qui n'avait pas encore dtourn les yeux de son visage. Vous tes marie depuis peu, madame? --Oui, monsieur, rpliqua Arabelle d'une voix peine perceptible et en mettant de ct son ouvrage; car une pense, qui l'avait dj frappe auparavant, l'agitait de plus en plus. --Sans avoir reprsent votre mari la convenance de consulter d'abord son pre, dont il dpend entirement, ce que je crois? Arabelle mit son mouchoir sur ses yeux. Sans mme vous efforcer d'apprendre par quelque moyen indirect quels taient les sentiments du vieillard sur un point qui l'intressait autant que celui-l. --Je ne puis le nier, monsieur, balbutia Arabelle. --Et sans avoir assez de bien, de votre ct, pour assurer votre poux un ddommagement des avantages auxquels il renonait en ne se mariant pas selon les dsirs de son pre? C'est l ce que les jeunes gens appellent une affection dsintresse, jusqu' ce qu'ils aient des enfants leur tour et qu'ils viennent alors penser diffremment. Les larmes d'Arabelle coulaient abondamment, tandis qu'elle s'excusait en disant qu'elle tait jeune et inexprimente, que son attachement seul l'avait entrane, et qu'elle avait t prive des soins et des conseils de ses parents presque depuis son enfance. C'tait mal, dit le vieux gentleman d'un ton plus doux, c'tait fort mal. C'tait romanesque, mal calcul, absurde. --C'est ma faute, monsieur, ma faute moi seule, rplique la pauvre Arabelle en pleurant. --Bah! Ce n'est pas votre faute, je suppose, s'il est devenu amoureux de vous.... Mais si pourtant, ajouta l'inconnu en regardant Arabelle d'un air malin, si, c'est bien votre faute; il ne pouvait pas s'en empcher. Ce petit compliment, ou l'trange faon dont le vieux gentleman l'avait fait, ou le changement de ses manires qui taient devenues beaucoup plus douces, ou ces trois causes runies, arrachrent Arabelle un sourire au milieu de ses larmes. O est votre mari? demanda brusquement l'inconnu pour dissimuler un sourire qui avait clairci son propre visage. --Je l'attends chaque instant, monsieur. Je lui ai persuad de se promener un peu ce matin; il est trs malheureux, trs-abattu, de n'avoir pas reu de nouvelles de son pre. --Ah! ah! c'est bien fait, il le mrite. --Il en souffre pour moi, monsieur; et, en vrit, je souffre beaucoup pour lui, car c'est moi qui suis la cause de son chagrin. --Ne vous tourmentez pas cause de lui, ma chre; il le mrite bien. J'en suis charm, tout fait charm, pour ce qui est de lui. Ces mots taient peine sortis de la bouche du vieux gentleman, lorsque des pas se firent entendre sur l'escalier. Arabelle et l'tranger parurent les reconnatre au mme instant. Le petit vieillard devint ple, et, faisant un violent effort pour paratre tranquille, il se leva comme M. Winkle entrait dans la chambre. Mon pre! s'cria celui-ci en reculant d'tonnement. --Oui, monsieur, rpondit le petit vieillard. Eh bien! monsieur, qu'est-ce que vous avez me dire? M. Winkle garda le silence. Vous rougissez de votre conduite, j'espre? M. Winkle ne dit rien encore. Rougissez-vous de votre conduite, monsieur, oui ou non? --Non, monsieur, rpliqua M. Winkle, en passant le bras d'Arabelle sous le sien; je ne rougis ni de ma conduite ni de ma femme. --Vraiment? dit le petit gentleman ironiquement. --Je suis bien fch d'avoir fait quelque chose qui ait diminu votre affection pour moi, monsieur; mais je dois dire en mme temps que je n'ai aucune raison de rougir de mon choix, pas plus que vous ne devez rougir de l'avoir pour belle-fille. --Donne-moi la main, Nathaniel, dit le vieillard d'une voix mue. Embrassez-moi, mon ange; vous tes une charmante belle-fille, aprs tout. Au bout de quelques minutes, M. Winkle alla chercher M. Pickwick et le prsenta son pre qui changea avec lui des poignes de main pendant cinq minutes conscutives. Monsieur Pickwick, dit le petit vieillard d'un ton ouvert et sans faon, je vous remercie sincrement de toutes vos bonts pour mon fils. Je suis un peu vif, et la dernire fois que je vous ai vu j'tais surpris et vex. J'ai jug par moi-mme maintenant, et je suis plus que satisfait. Dois-je vous faire d'autres excuses? --Pas l'ombre d'une, rpondit M. Pickwick.... Vous avez fait la seule chose qui manquait pour complter mon bonheur. L-dessus il y eut un autre change de poignes de mains, pendant cinq autres minutes, avec accompagnement de compliments qui avaient le mrite trs-grand et trs-nouveau d'tre sincres. Sam avait respectueusement reconduit son pre la _Belle Sauvage_, quand, son retour, il rencontra dans la cour le gros joufflu qui venait d'apporter un billet d'mily Wardle. Dites donc, lui cria le jeune phnomne, qui paraissait singulirement en train de parler, dites donc, Mary est-elle assez gentille, hein? Je l'aime joliment, allez! Sam ne fit point de rponse verbale, mais, compltement ptrifi par la prsomption du gros garon, il le regarda fixement pendant une minute, le conduisit par le collet jusqu'au coin de la rue et le renvoya avec un coup de pied innocent mais crmonieux, aprs quoi il rentra l'htel en sifflant. CHAPITRE XXVIII. Dans lequel le club des pickwickiens est dfinitivement dissous, et toutes choses termines, la satisfaction de tout le monde. Durant une semaine, aprs l'arrive de M. Winkle de Birmingham, M. Pickwick et Sam Weller s'absentrent de l'htel toute la journe, rentrant seulement l'heure du dner et ayant l'un et l'autre un air de mystre et d'importance tout fait tranger leur caractre. Il tait vident qu'il se prparait quelque vnement notable, mais on se perdait en conjectures sur ce que ce pouvait tre. Quelques-uns (parmi lesquels se trouvait M. Tupman) taient disposs penser que M. Pickwick projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient fortement cette ide. D'autres inclinaient croire qu'il avait projet quelque expdition lointaine, dont il faisait les arrangements prliminaires. Mais cela avait t vigoureusement ni par Sam lui-mme qui, press de questions par Mary, avait solennellement assur qu'il ne s'agissait point de nouveaux voyages. la fin, lorsque les cerveaux de toute la socit se furent mis inutilement la torture, pendant six jours entiers, il fut unanimement dcid que M. Pickwick serait invit expliquer sa conduite, et dclarer nettement pourquoi il privait ainsi de sa socit ses amis, remplis d'admiration pour sa personne. Dans ce but, M. Wardle invita tout le monde dner l'_Adelphi-Htel_, et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table, il entama l'affaire en ces termes: Mon cher Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout votre temps ces promenades solitaires. --Chose singulire! rpondit M. Pickwick, j'avais justement l'intention de vous donner aujourd'hui mme une explication complte. Ainsi, si vous voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre curiosit. La bouteille passa de main en main avec une vivacit inaccoutume, et M. Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis: Tous les changements qui sont arrivs parmi nous, dit-il, je veux dire le mariage qui s'est fait et le mariage qui doit se faire, avec les consquences qu'ils entranent, rendaient ncessaire pour moi de penser srieusement et d'avance mes plans pour l'avenir. Je me suis dtermin me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli et tranquille. J'ai vu une maison qui me convenait, je l'ai achete et meuble. Elle est tout fait prte me recevoir et je compte m'y tablir sur-le-champ. J'espre que je pourrai encore passer bien des annes heureuses dans cette paisible retraite, rjoui, pendant le reste de mes jours, par la socit de mes amis, et suivi, aprs ma mort, de leurs regrets affectueux. Ici M. Pickwick s'arrta et l'on entendit autour de la table un murmure doux et triste. La maison que j'ai choisie, poursuivit-il, est Dulwich, dans une des situations les plus agrables qu'on puisse trouver auprs de Londres. Il y a un grand jardin, et l'habitation est arrange de manire ce qu'on n'y manque d'aucun confort. Peut-tre mme n'est-elle pas dpourvue d'une certaine lgance. Vous en jugerez vous-mme. Sam m'y accompagnera. J'ai engag, sur les reprsentations de Perker, une femme de charge, une trs-vieille femme de charge, et les autres domestiques qu'il a jugs ncessaires. Je me propose de consacrer cette petite retraite en y faisant accomplir une crmonie laquelle je prends beaucoup d'intrt. Je dsire, si mon ami Wardle ne s'y oppose point, que les noces de sa fille soient clbres dans cette nouvelle demeure, le jour o j'en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens, poursuivit M. Pickwick un peu mu, a toujours t le plus grand plaisir de ma vie; mon coeur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre toit, s'accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers. M. Pickwick s'arrta encore; Arabelle et mily sanglotaient. J'ai communiqu, personnellement et par crit, avec le club, reprit le philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue absence, il avait t divis par des dissensions intestines. Ma retraite, jointe diverses autres circonstances, a dcid sa dissolution. _Pickwick-Club_ n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches aient pu paratre certaines gens, continua M. Pickwick d'une voix plus grave, je ne regretterai jamais d'avoir dvou prs de deux annes tudier les diffrentes varits de caractre de l'espce humaine. Presque toute ma vie ayant t consacre des affaires positives, et la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux points de vue dont je n'avais aucune ide, et qui, je l'espre, ont largi mon intelligence et perfectionn mon esprit. Si je n'ai fait que peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi, j'espre qu'au dclin de ma vie chacune de mes aventures ne m'apportera que des souvenirs consolants et agrables. Et maintenant, mes chers amis, que Dieu vous bnisse tous! ces mots, M. Pickwick remplit son verre et le porta ses lvres d'une main tremblante. Ses yeux se mouillrent de larmes lorsque ses amis se levrent simultanment pour lui faire raison, du fond du coeur. Il y avait peu d'arrangements faire pour le mariage de M. Snodgrass. Comme il n'avait ni pre ni mre, et qu'il avait t, dans sa minorit, pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l'tat de sa fortune. Le compte qu'il en rendit M. Wardle le satisfit compltement, comme, en vrit, l'aurait satisfait tout autre compte; car le bon vieillard avait le coeur plein de tendresse et de contentement. Il donna mily une belle dot, et le mariage tant fix pour la quatrime jour, le peu de temps accord pour les prparatifs faillit faire perdre la tte trois couturires et un tailleur. Le lendemain, ayant fait mettre des chevaux de poste sa voiture, M. Wardle partit pour aller chercher sa mre Dingley-Dell. La vieille lady qui il communiqua cette nouvelle avec son imptuosit ordinaire, s'vanouit l'instant; mais, ayant t promptement ranime, elle ordonna d'empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au mariage de la fille ane de feu lady Tollimglower. Ce rcit dura trois heures, et, au bout de ce temps, il n'tait encore qu' moiti. Il tait ncessaire d'informer Mme Trundle des prodigieux prparatifs qui se faisaient Londres; et, comme sa situation tait alors trs-intressante, cette nouvelle lui fut communique par M. Trundle, de peur qu'elle n'en ft bouleverse. Mais elle ne fut pas bouleverse le moins du monde, car elle crivit sur-le-champ Muggleton pour se faire faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle dclara, de plus, sa dtermination d'tre prsente la crmonie. M. Trundle, ces mots, envoya immdiatement chercher le docteur. Le docteur dcida que Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait; quoi Mme Trundle rpondit qu'elle se sentit assez forte pour aller Londres et qu'elle y irait. Or, le docteur tait un docteur habile et prudent. Il savait ce qui tait bon pour lui-mme aussi bien que pour ses malades; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle, elle se tourmenterait peut-tre de manire se faire plus de mal que ne lui en ferait le voyage, et que, par consquent, il valait mieux la laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l'attention de lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route. En addition tous ses embarras, M. Wardle avait t charg de deux petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier comme demoiselles d'honneur. En apprenant cette importante nouvelle, les deux demoiselles faillirent se dsesprer de n'avoir rien mettre dans une occasion aussi importante, et pas mme le temps de rien faire faire, circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes papas desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent rajustes, on fabriqua la hte des chapeaux neufs, et les deux demoiselles furent aussi belles qu'il tait possible de l'esprer. D'ailleurs, comme elles pleurrent aux endroits convenables, le jour de la crmonie, et comme elles tremblrent propos, tous les assistants convinrent qu'elles s'taient admirablement acquittes de leurs fonctions. Comment les deux parents pauvres atteignirent Londres; s'ils y allrent pied, ou montrent derrire des voitures, ou grimprent dans des charrettes, ou se portrent mutuellement, c'est ce que nous ne saurions dire; mais ils y taient arrivs avant M. Wardle, et ce furent eux qui, les premiers, frapprent la porte de M. Pickwick, le jour du mariage. Leur visage n'tait que sourires et cols de chemise. Ils furent reus cordialement, car la pauvret ou la richesse n'avaient aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques taient tout empressement, toute vivacit; Sam, dans un tat sans pareil de bonne humeur et d'exaltation; Mary, blouissante de beaut et de jolis rubans. Le mari qui demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la marie l'glise de Dulwich. Il tait accompagn de MM. Pickwick, Ben Allen, Sawyer et Tupman. Sam tait l'extrieur de la voiture, vtu d'une brillante livre, invente expressment pour cette occasion; il portait sa boutonnire une faveur blanche, gage d'amour de la dame de ses penses. Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la marie, et les demoiselles d'honneur, et les Trundle; et lorsque la crmonie fut termine, tous les carrosses roulrent vers la maison de M. Pickwick. Le djeuner et le petit Perker les y attendaient. L s'effacrent les lgers nuages de mlancolie engendrs par la solennit de la crmonie. Tous les visages brillaient de la joie la plus pure, et l'on n'entendait que des compliments et des congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par derrire, la serre mignonne, la salle manger, le salon, les chambres coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d'tude avec ses tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables tranges, ses livres sans nombre, ses grandes fentres, ouvrant sur une jolie pelouse et sur une belle perspective; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et les chaises, et les sofas; tout tait si beau, si solide, si propre et d'un got si exquis, ce que disait chacun, qu'il n'y avait rellement pas moyen de dcider ce qu'on devait admirer le plus. Au milieu de toutes ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et sa physionomie tait radieuse de sourires auxquels n'aurait pu rsister aucun coeur d'homme, ni de femme, ni d'enfant. Il semblait le plus heureux de tous les assistants; il serrait, de minute en minute, les mains des mmes personnes, et quand ses mains n'taient pas ainsi occupes, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se retournait de tous cts chaque expression nouvelle de curiosit ou d'admiration, et charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie. Le djeuner est annonc. M. Pickwick conduit au sommet d'une longue table la vieille lady, fort loquente, comme d'ordinaire, sur le chapitre de Tollimglower; Wardle se met au fin bout; les amis s'arrangent comme ils l'entendent, des deux cts, et Sam prend sa place derrire la chaise de son matre. Les rires et les causeries cessant pour une minute, M. Pickwick ayant dit le bndicit, s'arrte un moment et regarde autour de lui; des larmes de joie coulent de ses yeux en contemplant cette heureuse runion. Nous allons prendre cong de notre ami dans un de ces moments de bonheur sans mlange qui viennent de temps en temps embellir notre passagre existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l'aurore joyeuse n'en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes, pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleure yeux pour les tnbres que pour la lumire; nous, qui ne leur ressemblons point, nous prouvons plus de plaisir jeter un dernier regard aux compagnons imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment o le rapide clat du bonheur les illumine de ses passagres clarts. C'est le destin de la plupart des hommes, mme de ceux qui n'arrivent qu' l't de la vie, d'acqurir dans le monde quelques amis sincres et de les perdre, suivant le cours de la nature. C'est le destin de tous les romanciers, de se crer des amis fantastiques et de les perdre, suivant le cours de l'art. Mais ce n'est pas l toute leur infortune; ils sont encore obligs d'en rendre compte. Pour nous soumettre cette coutume, videmment dtestable, nous ajouterons ici une courte notice biographique sur la socit runie chez M. Pickwick. M. et Mme Winkle, compltement rentrs en grce auprs de M. Winkle senior, furent, bientt aprs, installs dans une maison nouvellement btie, moins d'un mille de celle de M. Pickwick. M. Winkle tant engag comme correspondant de son pre dans la Cit, changea son ancien costume contre l'habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans la suite l'extrieur d'un chrtien civilis. M. et Mme Snodgrass s'tablirent Dingley-Dell, o ils achetrent et cultivrent une petite ferme, pour s'occuper plutt que pour en tirer profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et mlancolique, est, jusqu' ce jour, rput grand pote parmi ses amis et connaissances, quoique nous ne sachions pas qu'il ait jamais rien crit pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de personnages clbres dans la littrature, la philosophie et les autres facults, dont la haute rputation n'est pas base sur de meilleurs fondements. Lorsque M. Pickwick fut tabli poste fixe et ses amis maris, M. Tupman prit un logement Richmond, o il a toujours rsid depuis. Pendant les jours d't, il se promne constamment sur la rive d'un air juvnile et coquet, grce auquel il fait l'admiration des nombreuses ladies d'un certain ge qui habitent ces parages dans une vertueuse solitude. Cependant il n'a jamais risqu de nouvelles propositions. MM. Bob Sawyer et Ben Allen, aprs avoir fait banqueroute, passrent ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils ont eu, tous les deux, la fivre jaune jusqu' quatorze fois, et se sont rsolus enfin essayer d'un peu d'abstinence. Depuis cette poque, ils se portent bien. Mme Bardell continua louer ses logements plusieurs gentlemen, garons et agrables. Elle en tira de bons profits, mais elle n'attaqua plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses allis, MM. Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires; ils se font toujours un riche revenu, et sont considrs comme les plus habiles entre les habiles. Sam Weller tint sa parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick tant morte, M. Pickwick leva Mary cette dignit, sous la condition d'pouser Sam sur-le-champ, ce qu'elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer que cette union ne fut pas strile, car on a vu plusieurs fois deux petits garons bouffis la grille du jardin. M. Weller senior conduisit sa voiture pendant un an; mais, tant attaqu de la goutte, il fut oblig de prendre sa retraite. Fort heureusement, le contenu de son portefeuille avait t si bien plac par M. Pickwick, qu'il peut vivre son aise dans une excellente auberge, prs de Shooter's Hill. Il y est rvr comme un oracle, se vante de son intimit avec M. Pickwick, et a conserv pour les veuves une aversion insurmontable. M. Pickwick lui-mme continua de rsider dans sa nouvelle maison, employant ses heures de loisir, soit mettre en ordre les souvenirs dont il fit prsent ensuite au ci-devant secrtaire du clbre club; soit se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne manquent jamais de lui procurer beaucoup d'amusement. Il fut d'abord frquemment drang par les nombreuses prires que lui firent M. Snodgrass, M. Winkle et M. Trundle, de servir de parrain leurs enfants; mais il y est habitu maintenant et remplit ces fonctions comme une chose toute simple. Il n'a jamais eu de raison de regretter ses bonts pour Jingle et pour Job Trotter; car ces deux personnages sont devenus, avec le temps, de respectables membres de la socit. Cependant, ils ont toujours refus de revenir sur le thtre de leurs anciennes tentations et de leurs premires chutes. M. Pickwick est un peu infirme maintenant; mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent occup contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les beaux jours, faire une agrable promenade dans le voisinage. Il est connu de tous les pauvres gens d'alentour, qui ne manquent jamais d'ter leur chapeau avec respect lorsqu'il passe. Les enfants l'idoltrent, et, pour bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque anne, il se rend une grande runion de famille, chez M. Wardle, et, dans cette occasion, comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagn de son fidle Sam; car il existe entre le matre et le serviteur un attachement rciproque et solide que la mort seule pourra briser. FIN DU DEUXIME ET DERNIER VOLUME. TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME I. Comment les pickwickiens firent et cultivrent la connaissance d'une couple d'agrables jeunes gens, appartenant une des professions librales; comment ils foltrrent sur la glace; et comment se termina leur visite. II. Consacr tout entier la loi et ses savants interprtes III. O l'on dcrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun journal de la cour une soire de garon, donne par M. Bob Sawyer en son domicile, dans le Borough. IV. M. Weller senior profre quelques opinions critiques concernant les compositions littraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il s'acquitte d'une partie de sa dette envers le rvrend gentleman au nez rouge. V. Entirement consacr au compte rendu complet et fidle du mmorable procs de Bardell contre Pickwick. VI. Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux faire est d'aller Bath, et y va en consquence. VII. Occup principalement par une authentique version de la lgende du prince Bladud, et par une calamit fort extraordinaire dont M. Winkle fut la victime. VIII. Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte d'une soire o il fut invit et assista; et qui raconte, en outre, comment ledit Sam Weller fut charg par M. Pickwick d'une mission particulire, pleine de dlicatesse et d'importance. IX. Comment M. Winkle, voulant sortir de la pole frire, se jeta tranquillement et confortablement dans le feu. X. Sam Weller, honor d'une mission d'amour, s'occupe de l'excuter. On verra plus loin avec quel succs. XI. O l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scne du grand drame de la vie. XII. Ce qui arriva M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle espce de dbiteurs il y vit, et comment il passa la nuit. XIII. Dmontrant, comme le prcdent, la vrit de ce vieux proverbe, que l'adversit vous fait faire connaissance avec d'tranges camarades de lit; et contenant, en outre, l'incroyable dclaration que M. Pickwick fit Sam. XIV. Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires. XV. O l'on apprend diverses petites aventures arrives dans la prison, ainsi que la conduite mystrieuse de M. Winkle; et o l'on voit comment le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relch. XVI. O l'on dcrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend la rsolution de ne s'y mler, l'avenir, que le moins possible. XVII. O l'on rapporte un acte touchant de dlicatesse accompli par MM. Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie. XVIII. Principalement dvou des affaires d'intrt et l'avantage temporel de Dodson et Fogg. Rapparition de M. Winkle dans des circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte que son obstination. XIX. O l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya d'amollir le coeur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M. Robert Sawyer. XX. Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur XXI. Comment M. Pickwick excuta sa mission et comment il fut renforc, ds le dbut, par un auxiliaire tout fait imprvu. XXII. Dans lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance, circonstance fortune laquelle le lecteur est principalement redevable des dtails brlants d'intrt ci-dessous consigns, concernant deux grands hommes politiques. XXIII. Annonant un changement srieux dans la famille Weller, et la chute prmature de l'homme au nez rouge. XXIV. Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une grande matine d'affaires dans Gray's Inn square, termine par un double coup frapp la porte de M. Perker. XXV. Contenant quelques dtails relatifs aux coups de marteau, ainsi que diverses autres particularits, parmi lesquelles figurent, notablement, certaines dcouvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady. XXVI. M. Salomon Pell, assist par un comit choisi de cochers, arrange les affaires de M. Weller senior. XXVII. M. Weller assiste une importante confrence entre M. Pickwick et Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive inopinment. XXVIII. Dans lequel le club des pickwickiens est dfinitivement dissous, et toutes choses termines la satisfaction de tout le monde. FIN DE LA TABLE DES MATIRES End of the Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II by Charles Dickens License: Share Alike