Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) Au lecteur Cette version lectronique reproduit, dans son intgralit, la version originale. La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis. La liste des modifications se trouve la fin du texte. CINQ ANNES DE MA VIE IL A T TIR DE CET OUVRAGE: 500 exemplaires in-8, imposition spciale, sur vlin. Et 50 exemplaires in-8, imposition spciale sur papier du Japon, numrots la presse. Cet ouvrage a t compos et imprim en franais et en anglais dans les Etats-Unis d'Amrique, o le texte franais et la composition anglaise sont protgs par le "Copyright". Copyright 1901 par A. F. Jaccaci. ALFRED DREYFUS CINQ ANNES DE MA VIE 1894-1899 PARIS BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER FASQUELLE DITEURS 11, RUE DE GRENELLE, 11 Tous droits rservs. _Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq annes o j'ai t retranch du monde des vivants._ _Les vnements qui se sont drouls autour du procs de 1894 et dans les annes suivantes, en France, me sont rests inconnus jusqu'au procs de Rennes._ _A. D._ _A MES ENFANTS_ CINQ ANNES DE MA VIE I Je suis n Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance s'coula doucement sous l'influence bienfaisante de ma mre et de mes soeurs, d'un pre profondment dvou ses enfants, sous la touchante protection de frres plus gs. Ma premire impression triste, dont le souvenir douloureux ne s'est jamais effac de ma mmoire, a t la guerre de 1870. La paix conclue, mon pre opta pour la nationalit franaise; nous dmes quitter l'Alsace. Je me rendis Paris pour poursuivre mes tudes. Je fus reu en 1878 l'cole Polytechnique, d'o je sortis en 1880 pour entrer comme sous-lieutenant lve d'artillerie l'cole d'application de Fontainebleau. Le 1er octobre 1882 j'tais nomm lieutenant au 31e rgiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'anne 1883, j'tais class aux batteries cheval de la 1re division de cavalerie indpendante Paris. Le 12 septembre 1889, je fus nomm capitaine au 21e rgiment d'artillerie, dtach comme adjoint l'cole centrale de pyrotechnie militaire Bourges. Dans le courant de l'hiver, je me fianai Mlle Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dvoue et hroque. Durant mes fianailles, je prparai mes examens l'cole suprieure de guerre o je fus reu le 20 avril 1890; le lendemain 21 avril, je me mariai. Je sortis de l'cole suprieure de guerre en 1892 avec la mention trs bien et le brevet d'tat-major. Mon numro de classement la sortie de l'cole de guerre me valut d'tre appel comme stagiaire l'tat-major de l'arme. J'y entrai le 1er janvier 1893. La carrire m'tait ouverte brillante et facile; l'avenir se montrait sous de beaux auspices. Aprs les journes de travail, je trouvais le repos et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les manifestations de l'esprit humain, je me complaisais aux longues lectures durant les chres soires passes auprs de ma femme. Nous tions parfaitement heureux, un premier enfant gayait notre intrieur; je n'avais pas de soucis matriels, la mme affection profonde m'unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme. Tout dans la vie semblait me sourire. II L'anne 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint clairer mon intrieur d'un nouveau rayon de joie. L'anne 1894 devait tre la dernire de mon sjour l'tat-major de l'arme. Je fus dsign pour faire, durant le dernier trimestre de cette anne, le stage rglementaire dans un rgiment d'infanterie, stationn Paris. Je commenai ce stage le 1er octobre; le samedi 13 octobre 1894, je reus une note de service m'invitant me rendre le lundi suivant neuf heures du matin au ministre de la guerre pour l'inspection gnrale; il y tait expressment indiqu d'tre en tenue bourgeoise. L'heure me parut bien matinale pour l'inspection gnrale qui, d'ordinaire, se passait le soir; l'indication de la tenue bourgeoise m'tonna galement. Mais aprs avoir fait ces remarques la lecture de la note de service, je les oubliai vite, n'y attachant aucune importance. Le dimanche soir, nous dnmes comme d'habitude, ma femme et moi, chez mes beaux-parents, d'o nous partmes forts gais, heureux comme toujours de ces soires passes en famille, dans un milieu affectueux. Le lundi matin je pris cong des miens. Mon fils Pierre, alors g de trois ans et demi, qui s'tait accoutum me conduire jusqu' la porte quand je sortais, m'accompagna ce matin-l comme d'habitude. Ce fut un de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune; bien souvent, dans mes nuits de douleur et de dsespoir, j'ai revcu cette minute o j'avais serr dans mes bras pour la dernire fois mon enfant; j'y puisais une nouvelle dose de force et de volont. La matine tait belle et frache; le soleil s'levait l'horizon, chassant le brouillard lger et tnu; tout annonait une superbe journe. Comme j'tais arriv un peu l'avance au ministre, je me promenai quelques minutes devant la faade; puis je montai aux bureaux. Ds mon entre, je fus reu par le commandant Picquart, qui semblait m'attendre et qui m'introduisit aussitt dans son cabinet. Je fus surpris de ne trouver aucun de mes camarades, les officiers tant toujours convoqus par groupes l'inspection gnrale. Aprs quelques minutes de conversation banale, le commandant Picquart me conduisit dans le cabinet du chef d'tat-major gnral. Mon tonnement fut grand en y pntrant; au lieu de me trouver en prsence du chef d'tat-major gnral, je fus reu par le commandant du Paty de Clam en uniforme. Trois personnes en civil, qui m'taient compltement inconnues, s'y trouvaient galement. Ces trois personnes taient M. Cochefert, chef de la sret, son secrtaire et l'archiviste Gribelin. Le commandant du Paty vint moi et me dit d'une voix trangle: Le gnral va venir. En l'attendant, comme j'ai une lettre crire et que j'ai mal au doigt, voulez-vous l'crire pour moi? Si trange que fut cette demande, faite dans de pareilles conditions, j'y accdai aussitt. Je m'assis une petite table toute prpare, le commandant du Paty assis ct et tout prs de moi, suivant ma main de l'oeil. Aprs m'avoir fait remplir d'abord une feuille d'inspection, il me dicta une lettre dont certains passages rappelaient la lettre accusatrice que je connus par la suite et qui prit le nom de Bordereau. Au cours de la dicte, le commandant m'interpella vivement, me disant: Vous tremblez. (Je ne tremblais pas. Au Conseil de guerre de 1894, il expliqua cette brusque interpellation en disant qu'il s'tait aperu que je ne tremblais pas durant la dicte, que ds lors il avait pens avoir affaire un simulateur et avait cherch branler mon assurance.) Cette remarque vhmente me surprit singulirement, ainsi que l'attitude hostile du commandant du Paty. Mais comme tout soupon tait fort loin de mon esprit, je crus qu'il trouvait que j'crivais mal. J'avais froid aux doigts, car la temprature tait trs frache au dehors, et je n'tais que depuis quelques minutes dans une salle chauffe. Aussi lui rpondis-je: J'ai froid aux doigts. Comme je continuais crire sans prsenter aucun trouble, le commandant du Paty tenta une nouvelle interpellation et me dit violemment: Faites attention, c'est grave! Quelle que ft ma surprise de ce procd aussi grossier qu'insolite, je ne dis rien et m'appliquai simplement mieux crire. Ds lors, le commandant du Paty, ainsi qu'il l'expliqua au Conseil de guerre de 1894, considra que j'avais tout mon sang-froid et qu'il tait inutile de poursuivre plus loin l'exprience. La scne de la dicte avait t prpare dans tous ses dtails; elle n'avait pas rpondu aux esprances qui l'avaient inspire. Aussitt la dicte termine, le commandant du Paty se leva et, posant la main sur moi, s'cria d'une voix tonnante: Au nom de la loi, je vous arrte; vous tes accus du crime de haute trahison. La foudre tombant mes pieds n'eut pas produit en moi une commotion plus violente; je prononai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi infme que rien dans ma vie ne permettait de justifier. Puis, M. Cochefert et son secrtaire s'lancrent sur moi et me fouillrent. Je n'opposai pas la moindre rsistance et leur criai: Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent! J'ajoutai: Montrez-moi au moins les preuves de l'infamie que vous prtendez que j'ai commise. Les charges sont accablantes, me rpondit-on, sans vouloir prciser ces charges. Je fus ensuite conduit la prison du Cherche-Midi par le commandant Henry, accompagn d'un agent de la sret. Durant ce trajet, le commandant Henry, qui tait d'ailleurs parfaitement au courant de ce qui venait de se passer, car il avait assist, cach derrire un rideau, toute la scne, me demanda de quoi j'tais accus. Ma rponse fut l'objet d'un rapport du commandant Henry, rapport dont le mensonge clata par les interrogatoires mmes que je venais de subir et que je devais subir encore pendant plusieurs jours. A mon arrive dans la prison, je fus incarcr dans une cellule, dont la fentre donnait sur la cour des condamns. Je fus mis au secret le plus absolu; toute communication avec les miens me fut interdite. Je n'eus ma disposition ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. Les premiers jours, je fus mis au rgime des condamns; puis cette mesure illgale ft annule. Les hommes qui apportaient ma nourriture, taient toujours accompagns du sergent de garde et de l'agent principal, qui seul possdait la clef de ma cellule. Il tait interdit de m'adresser la parole. Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l'impression atroce de la scne que je venais de subir et de l'accusation monstrueuse porte contre moi, quand je pensai tous ceux que je venais de quitter il y a quelques heures peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un tat de surexcitation terrible, je hurlai de douleur. Je marchais dans ma cellule, heurtant ma tte aux murs. Le commandant des prisons vint me voir, accompagn de l'agent principal, et me calma pour quelques instants. Je suis heureux de pouvoir rendre ici mon reconnaissant hommage au commandant Forzinetti, directeur des prisons militaires, qui sut allier les devoirs stricts du soldat aux sentiments les plus levs d'humanit. Durant les dix-sept jours qui suivirent, je subis de nombreux interrogatoires du commandant du Paty, faisant fonctions d'officier de police judiciaire. Il arrivait toujours le soir, fort tard, accompagn de son greffier, l'archiviste Gribelin; il me dictait des bouts de phrases pris dans la lettre incrimine, faisait passer rapidement sous mes yeux, la lumire, des mots ou des fractions de mots pris dans la mme lettre, en me demandant si je reconnaissais ou non mon criture. En dehors de ce qui a t consign dans les interrogatoires, il faisait toutes sortes d'allusions voiles des faits auxquels je ne comprenais rien, puis se retirait thtralement, laissant mon cerveau en face d'nigmes indchiffrables. J'ignorais toujours quelle tait la base de l'accusation; malgr mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir aucun claircissement sur l'accusation monstrueuse porte contre moi. Je me dbattais dans le vide. Si mon cerveau n'a pas sombr dans ces journes et dans ces nuits interminables, ce ne fut pas la faute du commandant du Paty. Je ne possdais ni papier ni encre permettant de fixer mes ides; toutes les minutes je retournais dans ma tte les lambeaux de phrases que je lui arrachais et qui ne faisaient que me drouter davantage. Mais quelles que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait infailliblement mon devoir. Si tu meurs, me disait-elle, on te croira coupable; quoi qu'il arrive, il faut que tu vives pour crier ton innocence la face du monde. Le quinzime jour enfin aprs mon arrestation, le commandant du Paty me montra une photographie de la lettre accusatrice, appele depuis le Bordereau. Cette lettre, je ne l'avais pas crite, je n'en tais pas l'auteur. III Aprs la clture de l'instruction du commandant du Paty, l'ordre d'ouvrir une instruction rgulire fut donn par le gnral Mercier, ministre de la Guerre. Ma conduite cependant tait irrprochable; rien dans ma vie, dans mes actes, dans mes relations ne pouvait prter une mprise quelconque. Le 3 novembre, le gnral Saussier, gouverneur de Paris, signa l'ordre d'informer. L'information fut confie au commandant d'Ormescheville, rapporteur prs le 1er Conseil de guerre de Paris; il ne put relever aucune charge prcise. Son rapport est un tissu d'allusions et d'insinuations mensongres; il en a t dj fait bonne justice au Conseil de guerre de 1894; la dernire audience, le commissaire du Gouvernement termina son rquisitoire en reconnaissant que tout avait disparu, sauf le bordereau. La Prfecture de police, ayant fait des investigations sur ma vie prive, avait remis un rapport officiel absolument favorable; l'agent Gune, attach au service des renseignements du ministre de la Guerre, produisit, d'autre part, un rapport anonyme; ce n'taient que racontars calomnieux. Ce dernier rapport fut seul produit au procs de 1894; le rapport officiel de la Prfecture de police, qui avait t remis Henry, disparut. Les magistrats de la Cour suprme en retrouvrent la minute dans les dossiers de la Prfecture et firent connatre la vrit en 1899. Aprs sept semaines d'instruction, durant lesquelles je suis rest comme prcdemment au secret le plus absolu, le commissaire du Gouvernement, commandant Brisset, conclut, le 3 dcembre 1894, la mise en accusation, les prsomptions tant suffisamment tablies. Ces prsomptions taient fondes sur les rapports contradictoires des experts en criture. Deux experts, M. Gobert, expert prs la Banque de France et M. Pelletier, concluaient en ma faveur; deux experts, MM. Teyssonnires et Charavay, concluaient contre moi, tout en constatant de nombreuses dissemblances entre l'criture du bordereau et la mienne. M. Bertillon, qui n'tait pas expert, avait conclu contre moi par de prtendues raisons scientifiques. On sait qu'au procs de Rennes, en 1899, M. Charavay a solennellement reconnu son erreur. Le 4 dcembre 1894, le gnral Saussier, gouverneur militaire de Paris, signa l'ordre de mise en jugement. Je fus mis alors en communication avec Me Demange, dont l'admirable dvouement m'a soutenu travers toutes mes preuves. On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 dcembre, je reus enfin l'autorisation de lui crire lettre ouverte. Mardi, 5 dcembre 1894. Ma chre Lucie, Enfin je puis t'crire un mot, on vient de me signifier ma mise en jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir. Je ne veux pas te dcrire tout ce que j'ai souffert, il n'y a pas au monde de termes assez saisissants pour cela. Te rappelles-tu quand je te disais combien nous tions heureux? Tout nous souriait dans la vie. Puis tout coup un coup de foudre pouvantable, dont mon cerveau est encore branl. Moi, accus du crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre! Encore aujourd'hui je me crois l'objet d'un cauchemar pouvantable. La vrit finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et tranquille, elle ne me reproche rien. J'ai toujours fait mon devoir, jamais je n'ai flchi la tte. J'ai t accabl, atterr dans ma prison sombre, en tte tte avec mon cerveau; j'ai eu des moments de folie farouche, j'ai mme divagu, mais ma conscience veillait. Elle me disait: Haut la tte et regarde le monde en face. Fort de ta conscience marche droit et relve-toi. C'est une preuve pouvantable, mais il faut la subir. Je ne t'cris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte ce soir. Je t'embrasse mille fois comme je t'aime, comme je t'adore. Mille baisers aux enfants. Je n'ose t'en parler plus longuement, les pleurs me viennent aux yeux en pensant eux. ALFRED. La veille de l'ouverture des dbats j'crivis ma femme la lettre suivante; elle exprime toute la confiance que j'avais dans la loyaut et la conscience des juges. J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paratrai devant mes juges, le front haut, l'me tranquille. L'preuve que je viens de subir, preuve terrible s'il en fut, a pur mon me. Je te reviendrai meilleur que je n'ai t. Je veux te consacrer, toi, mes enfants, nos chres familles, tout ce qui me reste vivre. Comme je te l'ai dit, j'ai pass par des crises pouvantables. J'ai eu de vrais moments de folie furieuse la pense d'tre accus d'un crime aussi monstrueux. Je suis prt paratre devant des soldats, comme un soldat qui n'a rien se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon me, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent. Dvou mon pays auquel j'ai consacr toutes mes forces, toute mon intelligence, je n'ai rien craindre. Dors donc tranquille, ma chrie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement la joie que nous prouverons nous trouver bientt dans les bras l'un de l'autre, oublier bien vite ces jours tristes et sombres... ALFRED. Le 19 dcembre 1894 commencrent les dbats du procs qui eut lieu huis clos, malgr les nergiques protestations de mon avocat; je dsirais ardemment la publicit des audiences afin que mon innocence clatt au grand jour. Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagn par un lieutenant de la garde rpublicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien. J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit compltement absorb par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont j'allais dmontrer l'inanit, le nant. Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais enfin pouvoir faire clater mon innocence. Quand je fus assis devant mon dfenseur, Me Demange, je regardai mes juges. Ils taient impassibles. Derrire eux, les juges supplants, le commandant Picquart, dlgu du Ministre de la Guerre, M. Lpine, Prfet de police. En face de moi, le commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier Valecalle. Les premiers incidents, la bataille que Demange livra pour obtenir du Conseil la publicit des dbats, les violentes interruptions du Prsident du Conseil de guerre, l'vacuation de la salle, tout cela ne dtourna pas mon esprit du but vers lequel il tait tendu. J'avais hte d'tre face face avec mes accusateurs. J'avais hte de dtruire les misrables arguments d'une infme accusation, de dfendre mon honneur. J'entendis la dposition errone et haineuse du commandant du Paty de Clam, la dposition mensongre du commandant Henry, au sujet de la conversation que nous changemes dans le trajet du Ministre de la Guerre la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les rfutai l'une et l'autre, nergiquement, avec calme. Mais quand ce dernier revint une seconde fois la barre, lorsqu'il dit tenir d'une personne honorable qu'un officier du 2e bureau trahissait, je me levai indign et je demandai avec violence la comparution de la personne dont il invoquait les propos. Alors, avec une attitude thtrale, et en se frappant la poitrine, il ajouta: Quand un officier a un secret dans sa tte, il ne le confie pas mme son kpi. Puis se tournant vers moi: Et le tratre, le voil! Malgr mes violentes protestations, je ne pus obtenir que ces paroles fussent claircies; je ne pus donc en montrer la fausset. J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux dposrent en ma faveur, deux dposrent contre moi, tout en constatant de nombreuses dissemblances entre l'criture du bordereau et la mienne. Je n'attachai aucune importance la dposition de Bertillon, car elle me parut l'oeuvre d'un fou. Toutes les allgations accessoires furent rfutes dans ces audiences. Aucun mobile ne put tre invoqu pour expliquer un crime aussi abominable. Dans la quatrime et dernire audience, le commissaire du Gouvernement abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pice charge que le bordereau; il s'empara de cette pice et la brandit en s'criant: Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges prennent leurs loupes. Me Demange, dans son loquente plaidoirie, rfuta les rapports des experts, en dmontra toutes les contradictions et termina en demandant comment on avait pu chafauder une pareille accusation sans produire aucun mobile. L'acquittement me parut certain. Je fus condamn. J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la bonne foi des juges avait t surprise autant par la dposition d'Henry que par la communication en chambre du Conseil de pices secrtes et inconnues de la dfense, pices dont les unes m'taient inapplicables, les autres fausses. La communication en chambre du Conseil de ces pices fut ordonne par le gnral Mercier. IV Mon dsespoir fut immense; la nuit qui suivit ma condamnation fut une des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tte les projets les plus extravagants; j'tais las de tant d'atrocits, rvolt de tant d'iniquits. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants m'empcha de prendre une dcision suprme et je me rsolus attendre. Le lendemain, j'crivis la lettre suivante: 23 dcembre 1894. Ma chrie, Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m'aimes; ton coeur doit saigner. De mon ct, mon adore, ma pense a toujours t vers toi, nuit et jour. tre innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamn pour le crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus pouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar. C'est pour toi seule que j'ai rsist jusqu'aujourd'hui; c'est pour toi seule, mon adore, que j'ai support ce long martyre. Mes forces me permettront-elles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y a que toi qui puisses me donner du courage; c'est dans ton amour que j'espre le puiser... J'ai sign mon pourvoi en revision. Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache le coeur. Parle-m'en; qu'ils soient ta consolation. Mon amertume est telle, mon coeur si ulcr, que je me serais dj dbarrass de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrtait, si la crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras. Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son me et conscience n'avoir jamais failli, n'avoir mme jamais commis la plus lgre imprudence, c'est la torture morale la plus pouvantable. J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide. Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la vrit, c'est remuer ciel et terre pour la dcouvrir, c'est y engloutir, s'il le faut, notre fortune, afin de rhabiliter mon nom tran dans la boue. Il faut tout prix laver cette tache immrite. Je n'ai pas le courage de t'crire plus longuement. Embrasse tes chers parents, nos enfants, tout le monde pour moi. ALFRED. Tche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut te la refuser maintenant. Le 23 dcembre, dans la mme journe, ma femme m'crivait: 23 dcembre 1894. Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie! Nous en sommes tous terrifis, anantis. Je sais comme tu es courageux, je t'admire. Tu es un malheureux martyr. Je t'en supplie, supporte encore vaillamment ces nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune tous sera sacrifie la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras rhabilit. Nous avons pass prs de cinq annes de bonheur absolu, vivons sur ce souvenir; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les enfants t'adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple. J'espre bien que je serai autorise te voir. En tout cas, sois certain d'une chose, c'est que je te suivrai si loin qu'on t'enverra. Je ne sais si la loi m'autorise t'accompagner, mais elle ne peut m'empcher de te rejoindre et je le ferai. Encore une fois, courage, il faut que tu vives pour nos enfants, pour moi. 23 dcembre, soir. Je viens d'avoir, dans mon immense chagrin, la joie d'avoir de tes nouvelles, d'entendre parler Me Demange dans des termes si chauds, si cordiaux, que mon pauvre coeur en a t rconfort. Tu sais si je t'aime, si je t'adore, mon bien cher mari; notre immense malheur, l'horrible infamie dont nous sommes l'objet ne font que resserrer encore les liens de mon affection. Partout o tu iras, o l'on t'enverra, je te suivrai; deux nous supporterons plus facilement l'expatriement, nous vivrons l'un pour l'autre...; nous lverons nos enfants, nous leur donnerons une me bien trempe contre les vicissitudes de la vie. Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation; la seule lueur de bonheur qui me reste est de finir mes jours tes cts. Tu as t un martyr, et tu as encore horriblement souffrir. La peine qui va t'tre inflige est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras courageusement. Tu es fort de ton innocence; imagine-toi que c'est un autre que toi-mme que l'on dshonore, accepte le chtiment immrit, fais-le pour moi, pour ta femme qui t'adore. Donne-lui ce tmoignage d'affection, fais-le pour tes enfants; ils t'en seront reconnaissants un jour. Ils t'embrassent bien et demandent beaucoup leur papa, ces pauvres petits. LUCIE. J'avais sign, sans espoir, mon pourvoi en revision devant le tribunal de revision militaire. La revision, en effet, ne pouvait tre invoque devant ce tribunal que pour vice de forme; j'ignorais alors que la condamnation avait t illgalement prononce. Les journes s'coulrent dans une attente angoissante; j'tais ballott entre mon devoir et l'horreur que m'inspirait un supplice aussi infme qu'immrit. Ma femme, qui n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation de me voir, m'crivit de longues lettres pour me soutenir et m'encourager supporter le supplice de la dgradation. 24 dcembre 1894. Je souffre au del de tout ce qu'on peut imaginer des horribles tortures que tu supportes; ma pense ne te quitte pas une seconde. Je te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres rflexions, je compare nos annes de bonheur, les douces journes que nous avons passes ensemble l'heure actuelle. Comme nous tions heureux, comme tu as t bon et dvou pour moi, avec quel entier dvouement tu m'as soigne quand j'tais malade, quel pre tu tais pour nos pauvres chris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit; je suis malheureuse de ne pas t'avoir prs de moi, de me sentir seule. Mon cher ador, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions ensemble, que nous vivions l'un pour l'autre, car nous ne pouvons plus exister l'un sans l'autre. Il faut que tu te rsignes tout, que tu supportes les terribles preuves qui t'attendent, que tu sois fort et fier dans le malheur... 25 dcembre. Je pleure, je pleure et je recommence pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler dans mon extrme douleur, seules elles me soutiennent et me rconfortent. Vis pour moi, je t'en conjure, mon cher ami; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu' la dcouverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi? je n'aurai plus rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je n'avais l'espoir de me retrouver auprs de toi et de passer encore d'heureuses annes tes cts... Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant aprs toi, je ne puis lui rpondre que par des larmes. Ce matin encore il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m'ennuie beaucoup, beaucoup aprs mon papa, m'a-t-il dit. Jeanne change normment; elle cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les retrouveras un jour; nos rves, nos projets renatront et nous pourrons les accomplir. 26 dcembre 1894. J'ai t porter moi-mme tes effets au greffe de la prison; je suis entre dans cette triste maison o tu subis cet horrible martyre. Pour un moment j'ai eu la sensation que je me rapprochais de toi; j'aurais voulu briser ces froides murailles qui nous sparaient et venir t'embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la volont est impuissante, des cas o toutes les forces physiques et morales ne suffisent pas pour vaincre. J'attends trs impatiemment le moment o on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l'un de l'autre... Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos enfants, de lutter jusqu' la rhabilitation... Je mourrais de chagrin si tu n'tais plus, je n'aurais pas la force de soutenir une lutte pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier. 27 dcembre 1894. Je ne puis me lasser de t'crire, de venir te causer, ce sont mes seuls bons moments; je ne sais faire que cela et pleurer. Tes lettres me font tant de bien, merci. Continue me gter. Je donnerai aux enfants des jouets de ta part; ils n'ont pas besoin de cela pour penser toi. Tu tais si bon pour eux que ces petits ne t'oublient pas. Pierre demande beaucoup aprs toi et le matin ils viennent tous deux dans ma chambre admirer ta photographie... Pauvre ami, comme tu dois souffrir de ne pas les voir. Mais garde ton beau courage; un jour viendra o nous serons tous runis, tous heureux, o tu pourras les caresser, les adorer. Je t'en supplie, ne t'occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais combien les opinions tournent... Qu'il te suffise de savoir que tous tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi; les gens intelligents cherchent dbrouiller le mystre. 21 dcembre 1894. Je vois que tu as repris courage et tu m'en as redonn... Supporte vaillamment cette triste crmonie, relve la tte et crie ton innocence, ton martyre la face de tes excuteurs. Cet horrible supplice pass, je mettrai tout mon amour, toute ma tendresse, toute ma reconnaissance t'aider supporter le reste. Lorsqu'on a sa conscience pour soi, la conviction qu'on a fait son devoir toujours et de tout temps, l'esprance dans l'avenir, on peut tout supporter... LUCIE. Le 31 dcembre 1894, j'appris que le pourvoi en revision avait t repouss. Le soir mme, le commandant du Paty de Clam se prsenta la prison. Il venait me demander si je n'avais pas commis quelque acte d'imprudence, quelque acte d'amorage. Je ne lui rpondis qu'en protestant toujours aussi nergiquement de mon innocence. Aussitt aprs son dpart, j'crivis la lettre suivante au Ministre de la Guerre: Monsieur le Ministre, J'ai reu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam, auquel j'ai dclar encore que j'tais innocent et que je n'avais mme jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamn, je n'ai aucune grce demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l'espre me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule grce que je sollicite. J'crivis ensuite Matre Demange pour lui rendre compte de cette visite. J'avais prcdemment inform ma femme du rejet du pourvoi. 31 dcembre 1894. Ma chre Lucie, Le pourvoi est rejet, comme il fallait s'y attendre. On vient de me le signifier; demande de suite la permission de me voir. Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'affronter avec la dignit d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de dfaillance... ALFRED. Ma femme me rpondit: 1er janvier 1895. J'ai envoy hier aprs-midi la Place porter ma demande et on a vainement attendu la rponse... Pourvu que mon autorisation de te voir m'arrive demain! Car enfin quelle raison pourraient-ils invoquer encore maintenant si ce n'est celle de la cruaut, de la barbarie? Pauvre, pauvre ami... Que je voudrais donc t'embrasser, te consoler, te rconforter. Non, vois-tu, mon coeur saigne la pense des tortures que tu as subir. Avoir une belle me comme la tienne, des sentiments aussi levs, une bont inaltrable, un patriotisme exalt, et se voir tortur avec cette cruaut, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre qui se drobe lchement derrire son infamie. Il n'est pas admissible, s'il existe une justice, que ce tratre ne se dvoile pas, que la vrit ne se fasse pas jour. LUCIE. Enfin, ma femme fut autorise me voir. L'entrevue eut lieu dans le parloir de la prison. C'est une pice grise, spare au milieu par deux grilles parallles, treillages; ma femme tait d'un ct de l'une des grilles, moi de l'autre ct de la deuxime grille. C'est dans ces conditions pnibles qu'il me fut permis de voir ma femme, aprs tant de semaines douloureuses. Je ne pus mme pas l'embrasser, la serrer dans mes bras; nous dmes causer distance. Cependant ma joie fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai y lire et y voir quelles traces y avaient laisses la souffrance et la douleur. Aprs son dpart, je lui crivis: Mercredi, 5 heures. Ma chrie. Je veux encore t'crire ces quelques mots pour que tu les trouves demain matin ton rveil. Notre conversation, mme travers les barreaux de la prison, m'a fait du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis raidi pour ne pas tomber par terre d'motion. A l'heure qu'il est, ma main n'est pas encore bien assure: cette entrevue m'a violemment secou. Si je n'ai pas insist pour que tu restes plus longtemps, c'est que j'tais bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon me soit moins vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois mois de prison... Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chre femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre courage. Quant moi, tu as d sentir que j'tais dcid tout; je veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrtera. Remercie bien tout le monde, remercie de ma part Me Demange de tout ce qu'il a fait pour un innocent. Dis-lui toute la gratitude que j'ai pour lui, j'ai t incapable de l'exprimer moi-mme. Dis-lui que je compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur. ALFRED. La premire entrevue avait eu lieu dans le parloir de la prison. Elle avait revtu par les circonstances un caractre si tragique que le commandant Forzinetti demanda et obtint l'autorisation de me laisser voir ma femme dans son cabinet, lui tant prsent. Ma femme vint me voir une seconde fois; c'est alors que je lui fis la promesse de vivre et d'affronter courageusement la douleur de la lugubre crmonie qui m'attendait. A la suite de sa visite, je lui crivis: Je suis plus calme, ta vue m'a fait du bien. Le plaisir de t'embrasser pleinement et entirement m'a fait un bien immense. Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m'as donne. Comme je t'aime, ma bonne chrie! Enfin esprons que tout cela aura une fin. Il faut que je conserve toute mon nergie. Je vis aussi quelques instants mon frre Mathieu, dont je connaissais l'admirable dvouement. Le jeudi 3 janvier 1895, j'appris que le supplice tait pour le surlendemain. Jeudi matin. On m'apprend que l'humiliation suprme est pour aprs-demain. Je m'y attendais, j'y tais prpar, le coup a cependant t violent. Je rsisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont encore ncessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans le souvenir de mes enfants chris, dans l'espoir suprme que la vrit se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection tous rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi. Continuez donc vos recherches sans trve ni repos... ALFRED. V La dgradation eut lieu le samedi 5 janvier; je subis cet horrible supplice sans faiblesse. Avant la lugubre crmonie, j'attendis une heure dans la salle de l'adjudant de garnison l'cole militaire. Durant ces longues minutes, je tendis toutes les forces de mon tre; les souvenirs des atroces mois que je venais de passer revinrent ma mmoire et, en phrases entrecoupes, je rappelai la dernire visite que me fit le commandant du Paty de Clam dans ma prison. Je protestai contre l'infme accusation porte contre moi; je rappelai que j'avais encore crit au ministre pour lui dire que j'tais innocent. C'est en travestissant ces paroles que le capitaine Lebrun-Renault, avec une rare inconscience, cra ou laissa crer cette lgende des aveux dont je n'appris l'existence qu'en janvier 1899. S'il m'en et t parl avant mon dpart de France, qui n'eut lieu qu'en fvrier 1895, c'est--dire plus de sept semaines aprs la dgradation, j'aurais cherch tuer cette lgende dans l'oeuf. Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un grad, au centre de la place. Neuf heures sonnrent; le gnral Darras, commandant la parade d'excution, fit porter les armes. Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes forces, j'voquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes enfants. Aussitt aprs la lecture du jugement, je m'criai, m'adressant aux troupes: Soldats, on dgrade un innocent; soldats, on dshonore un innocent. Vive la France, vive l'arme! Un adjudant de la garde rpublicaine s'approcha de moi. Rapidement, il arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du kpi et des manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber mes pieds tous ces lambeaux d'honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon tre, mais le corps droit, la tte haute, je clamai toujours et encore mon cri ces soldats, ce peuple assembl: Je suis innocent! La crmonie continua. Je dus faire le tour du carr. J'entendis les hurlements d'une foule abuse, je sentis le frisson qui devait la faire vibrer, puisqu'on lui prsentait un homme condamn pour trahison, et j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de mon innocence. Le tour du carr s'acheva; le supplice tait termin, je le croyais du moins. L'agonie de cette longue journe ne faisait que commencer. On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dpt, en passant par le pont de l'Alma. En arrivant l'extrmit du pont, je vis par la lucarne de la voiture les fentres de l'appartement o venaient de s'couler de si douces annes, o je laissais tout mon bonheur. L'angoisse fut atroce. Au Dpt, je fus, dans mon costume dchir et en loques, tran de salle en salle, fouill, photographi, mensur. Enfin, vers midi, je fus conduit la prison de la Sant et enferm dans une cellule. Ma femme fut autorise me voir deux fois par semaine, dans le cabinet du directeur de la prison. Celui-ci se montra d'ailleurs parfaitement correct durant tout mon sjour. Ma femme et moi, nous continumes changer de nombreuses lettres. Prison de la Sant, samedi 5 janvier 1895. Ma chrie, Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton chagrin est dj assez grand pour que je ne vienne pas encore l'augmenter. En te promettant de vivre, en te promettant de rsister jusqu' la rhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un homme de coeur, qu'un honnte homme auquel on vient d'arracher son honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence tre bout de patience et de force... Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces nombreuses prgrinations parmi de vrais coupables, mon coeur a saign. Je me demandais ce que je faisais l, pourquoi j'tais l... il me semblait que j'tais le jouet d'une hallucination; mais hlas, mes vtements dchirs, souills, me rappelaient brutalement la ralit, les regards de mpris qu'on me jetait me disaient trop clairement pourquoi j'tais l. Hlas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le coeur des gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient lu, grav en lettres d'or: Cet homme est un homme d'honneur. Mais comme je les comprends! A leur place je n'aurais pas non plus pu contenir mon mpris la vue d'un officier qu'on leur dit tre un tratre. Mais hlas, c'est l ce qu'il y a de tragique, c'est que le tratre, ce n'est pas moi!... 5 janvier 1895. Samedi, 7 heures soir. Je viens d'avoir un moment de dtente terrible, des pleurs entremls de sanglots, tout le corps secou par la fivre. C'est la raction des horribles tortures de la journe, elle devait fatalement arriver; mais, hlas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont rsonn dans le vide de ma prison. C'est fini, haut les coeurs! Je concentre toute mon nergie. Fort de ma conscience pure et sans tache, je me dois ma famille, je me dois mon nom. Je n'ai pas le droit de dserter tant qu'il me restera un souffle de vie; je lutterai avec l'espoir prochain de voir la lumire se faire. Donc, poursuivez vos recherches... ALFRED. De ma femme: Samedi soir, 5 janvier 1895. Quelle horrible matine! Quels atroces moments! Non! je ne puis y penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme d'honneur, toi qui adores la France, toi qui as une me si belle, des sentiments aussi levs, subir la peine la plus infamante qu'on puisse infliger, c'est abominable! Tu m'avais promis d'tre courageux, tu as tenu parole, je t'en remercie. Ta dignit, ta belle attitude, ont frapp bien des coeurs et lorsque l'heure de la rhabilitation arrivera, le souvenir des souffrances que tu as endures dans ces horribles moments sera grav dans la mmoire des hommes. J'aurais tant voulu tre auprs de toi, te donner des forces, te rconforter, j'avais tant espr te voir, mon pauvre ami, et mon coeur saigne l'ide que mon autorisation ne m'est pas encore parvenue et que je devrai peut-tre attendre encore pour avoir l'immense bonheur de t'embrasser... Nos chris sont bien gentils; ils sont si gais, si heureux. C'est une consolation dans notre immense malheur de les avoir si jeunes, si inconscients de la vie. Pierre parle de toi et avec tant de coeur, que je ne puis m'empcher de pleurer. LUCIE. De la prison de la Sant: Dimanche 6 janvier 1895, 5 heures. Pardon, mon adore, si dans mes lettres d'hier j'ai exhal ma douleur, tal ma torture. Il fallait bien que je la confie quelqu'un! Quel coeur est plus prpar que le tien recevoir le trop-plein du mien? C'est ton amour qui m'a donn le courage de vivre; il faut que je le sente vibrer prs du mien. Courage donc! Ne pense pas trop moi, tu as d'autres devoirs remplir. Tu te dois nos enfants, notre nom qu'il faut rhabiliter. Pense donc toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont lourdes, mais je te sais capable de les entreprendre condition de ne pas te laisser abattre, condition de conserver tes forces. Il faut donc lutter contre toi-mme, rassembler toute ton nergie et ne penser qu' tes devoirs... ALFRED. De ma femme: Dimanche 6 janvier 1895. Je suis bien tourmente de ne pas avoir encore reu de tes nouvelles. Je suis anxieuse de savoir comment tu as support ces horribles moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour moi, merci de me gter ainsi, je reconnais l ton bon coeur. Je ne puis te dire combien cela me navre, quels dchirements je ressens la pense de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je m'attendais ce que tu aies un moment de dtente terrible, une crise; je suis sre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, nous tions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre famille. Si seulement je pouvais tre auprs de toi, partager tes douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la mme vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te laisse pas abattre... Lundi 7 janvier 1895. Ma premire occupation, aussitt leve, est de venir causer un peu avec toi, de tcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui n'est pas toi, me laisse indiffrente. Je ne pense qu' toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir de te retrouver bientt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu ressens, dans quel tat physique tu es? J'ai des angoisses, des inquitudes terribles que ta sant ne te trahisse. Ah! si je pouvais te voir, si je pouvais rester auprs de toi, te faire oublier un peu ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela! 7 janvier soir. Que pourrais-je te dire, si ce n'est que je ne pense qu' toi, que je ne parle que de toi, que toute mon me, tout mon esprit sont tendus vers toi? Je te demande, je te supplie d'avoir du courage, de ne pas te laisser abattre, de ne pas te laisser ronger par le chagrin et de lutter pour que tes forces physiques ne t'abandonnent pas. Il faut que nous arrivions te rhabiliter; nous faisons tout et nous ferons tout pour cela. Qu'est-ce que notre fortune ct de l'honneur d'un homme, d'enfants, de deux familles; je serai heureuse d'avoir consacr tout notre avoir cette noble tche... Nous avons tous la conviction qu'il n'est pas d'erreur qui ne se reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts seront couronns de succs... LUCIE. De la prison de la Sant, mardi 8 janvier 1895. ... Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente, une toile vient tout coup briller dans mon cerveau et me sourire. C'est ton image, ma chrie, c'est ton image adore, que j'espre revoir bientt et auprs de laquelle j'attendrai patiemment qu'on me rende ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur qui n'a jamais failli... ALFRED. De ma femme: Mardi 8 janvier 1895. J'tais terriblement inquite de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai pass une nuit atroce; enfin ce matin j'ai reu ta bonne lettre et cela m'a fait du bien. Je ne m'explique pas du tout comment tes lettres sont si longues parvenir; ainsi une lettre de toi crite le dimanche ne m'arrive que le mardi... Je viens de recevoir l'autorisation de te voir les lundi et vendredi deux heures, dans le cabinet de monsieur le Directeur; tu penses si j'en ai t heureuse... LUCIE. De la prison de la Sant: Mercredi 9 janvier 1895. ... Vraiment, quand j'y pense encore, je me demande comment j'ai pu avoir le courage de te promettre de vivre aprs ma condamnation. Cette journe du samedi reste dans mon esprit grave en lettres de feu. J'ai le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hlas! aurai-je l'me du martyr?... Je vis d'espoir, je vis dans la conviction qu'il est impossible que la vrit ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et proclame par cette chre France, ma patrie... Jeudi 10 janvier 1895. Depuis ce matin deux heures, je ne dors plus, dans l'attente o je suis de te voir aujourd'hui. Il me semble que j'entends dj ta voix chrie me parler de nos chers enfants, de nos chres familles... et si je pleure, je n'en ai pas honte, car le martyre que j'endure est vraiment cruel pour un innocent... ALFRED. De ma femme: Jeudi 10 janvier 1895. J'ai reu hier soir ta lettre de mardi et je l'aie lue, relue; j'ai pleur tant seule dans ma chambre et ce matin encore mon rveil. J'avais joui cette nuit d'un peu de calme, j'avais rv que nous causions; mais quel rveil, quelles angoisses quand je me suis trouve de nouveau en proie mon sombre chagrin! Si je souffre tant, c'est pour toi qui subis hroquement le plus terrible des martyres, pour toi qui as t tortur moralement de la faon la plus pouvantable et la plus immrite... LUCIE. De la prison de la Sant: Vendredi 11 janvier 1895. Pardonne-moi, si parfois je gmis... mais que veux-tu, il m'arrive, sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'pancher dans ton coeur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien compris, mon adore, que je suis sr que ton me forte et gnreuse palpite d'indignation avec la mienne. Nous tions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu quand je te disais que nous n'avions rien envier personne? Situation, fortune, amour rciproque de l'un pour l'autre, des enfants adorables... nous avions tout enfin. Pas un nuage l'horizon... puis un coup de foudre pouvantable, inattendu, si incroyable mme, qu'aujourd'hui encore il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar. Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que celles-l je les mprise, mais sentir planer sur son nom une accusation pouvantable, infme, quand on est innocent... Ah! cela non! Et c'est pourquoi j'ai support toutes les tortures, tous les affronts, car je suis convaincu que tt ou tard la vrit se dcouvrira et qu'on me rendra justice. J'excuse trs bien cette colre, cette rage de tout un noble peuple auquel on apprend qu'il y a un tratre... mais je veux vivre, pour qu'il sache que ce tratre ce n'est pas moi. Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les ntres, je vaincrai la fatalit. Je ne prtends pas que je n'aurai pas encore parfois des moments d'abattement, de dsespoir mme. Vraiment, pour ne pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une grandeur d'me laquelle je ne prtends pas, mais mon coeur restera fort et vaillant... Je vivrai, mon adore, parce que je veux que tu puisses continuer porter mon nom comme tu l'as fait jusqu' prsent, avec honneur, avec joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact nos enfants. Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversit ni les uns ni les autres; cherchez la vrit sans trve ni repos... ALFRED. De ma femme: Vendredi 11 janvier 1895. Comme j'ai t contente de passer quelques moments avec toi et combien ils m'ont sembl courts. J'avais tant d'motion que je ne pouvais te parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je t'aime et toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez parl de l'espoir que nous avions de dcouvrir la vrit; nous avons la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas dsesprer. Comme je te l'ai dit tout l'heure, nous n'avons qu'une proccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire trouver le misrable, l'infme personnage qui nous a dtruit notre honneur. Nous runissons toutes nos intelligences, toutes nos volonts; eh bien! avec tous ces lments et la persvrance que nous y mettons, il est impossible que nous n'arrivions pas te rhabiliter. Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves petits coeurs... Samedi 12 janvier 1895. Je suis encore toute mue de notre entrevue d'hier; j'ai t terriblement impressionne en te voyant, en te causant; j'en ai prouv un tel plaisir que j'ai t incapable de fermer l'oeil cette nuit. Tu es admirable de conserver, malgr tes souffrances, une me aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi levs. Oui, il faut bien l'esprer, un jour viendra o la lumire sera faite, o ton innocence sera reconnue, o la France reconnatra son erreur et verra en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu auras encore du bonheur, nous passerons d'heureuses annes ensemble; toi, qui faisais tant de projets, qui rvais de faire de ton fils un homme, tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, et sa soeur est trs gentille galement. J'tais svre pour eux, tu le sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux l'obissance, je me laisse souvent aller les gter. Qu'ils profitent, ces pauvres petits, avant de connatre les tristesses de la vie... Dimanche 13 janvier 1895. Quelle patience, quelle abngation, quel courage il te faut avoir pour supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle profonde admiration j'ai pour toi; la dignit, la volont avec lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont surhumaines; je suis fire de porter ton nom et lorsque les enfants auront l'ge de comprendre, ils te seront reconnaissants des souffrances que tu as endures pour eux... Lundi 14 janvier 1895. Quel dommage que ces instants si courts et si dsirs de notre entrevue soient dj passs! Que les minutes d'ennui sont longues, mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est de nouveau passe comme un rve; je suis arrive la prison avec joie et je suis rentre saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'couter; mais je souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette sombre prison en proie ton chagrin, cette horrible torture morale, cette souffrance immrite... LUCIE. Ma femme, puise par cette succession ininterrompue d'motions, fut oblige de prendre le lit. Vendredi 18 janvier 1895. Quelle triste journe je passe, pire que les autres si cela est possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accorde m'est aujourd'hui refuse. J'ai pu me lever, mais je ne suis pas encore assez solide pour sortir; le docteur, malgr l'immense dsir que j'avais de venir t'embrasser, craignait pour moi un refroidissement, il dsire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup de peine et je dois t'avouer que j'ai t peu raisonnable, je me suis cache pour pleurer. LUCIE. Cette lettre ne me parvint qu' l'le de R; ma femme ignorait encore mon dpart. VI Je quittai la prison de la Sant le 17 janvier 1895. J'avais prpar comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'tais couch l'heure rglementaire, sans qu'aucun indice pt me faire souponner mon dpart. J'avais mme t prvenu dans la journe que ma femme avait reu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir depuis prs d'une semaine. Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement rveill; on me dit de me prparer aussitt pour le dpart. Je n'eus que le temps de m'habiller la hte. Le dlgu du ministre de l'intrieur charg, avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalit rvoltante; peine vtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna mme pas le temps de prendre mon lorgnon. Il faisait un froid terrible. Je fus conduit la gare d'Orlans dans une voiture cellulaire, puis dirig, par l'entre de la petite vitesse, sur le quai de dpart, o se trouvait un wagon spcial pour le transport des prisonniers destins au bagne. Ce wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empche d'tendre les jambes. Je fus enferm dans l'une d'elles, les menottes aux poings et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres taient engourdis. Dans la matine du lendemain, je pus obtenir, aprs de nombreuses demandes, un peu de caf noir, du pain et du fromage. Je grelottais la fivre. Enfin, vers midi, nous arrivmes La Rochelle. Notre dpart de Paris n'avait pas t signal, et si, l'arrive, on m'et embarqu tout de suite pour l'le de R, j'aurais pass inaperu. Mais il y avait quelques personnes la gare, ayant l'habitude de venir voir dbarquer les forats en partance pour l'le de R. On voulut attendre leur dpart. A chaque instant le gardien-chef tait appel hors du wagon par le dlgu du ministre de l'intrieur, puis venait donner des ordres mystrieux aux autres gardiens. Ceux-ci sortaient, chacun son tour, revenaient, fermaient tantt une persienne, tantt l'autre, se parlaient l'oreille. Il tait vident que ce singulier mange allait veiller l'attention de ces quelques curieux, qui se dirent qu'il devait y avoir un prisonnier important dans la voiture cellulaire, et comme on ne l'en faisait pas descendre, cherchrent l'y voir. Aussitt, affolement des gardiens, du dlgu du ministre de l'intrieur. Puis, une indiscrtion fut, parat-il, commise; mon nom fut prononc. La nouvelle se rpandit et la foule ne fit que grossir. Je dus rester tout l'aprs-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors la foule qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin, la nuit, on me fit sortir du wagon. Ds que je parus, les clameurs redoublrent. Les coups pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai mme un instant presque seul au milieu d'elle, prt lui livrer mon corps. Mais mon me tait moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple abus; j'aurais voulu, en lui laissant mon tre physique, lui crier son erreur. Je repoussai mme les gardiens qui vinrent moi, ils me rpondirent qu'ils taient responsables de moi. Mais quelle lourde responsabilit incombe ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui abusrent tout un peuple! Je parvins enfin la voiture qui devait m'emmener et, aprs une course mouvemente, nous arrivmes au port de la Palice o je fus embarqu sur une chaloupe. Le froid tait atroce; j'avais le corps engourdi, la tte en feu, les mains geles et brises par les menottes. Le trajet dura prs d'une heure! A mon arrive l'le de R, la nuit noire, je dus marcher dans la neige pour arriver au Dpt; je fus reu durement par le directeur et conduit au greffe o l'on me dshabilla entirement pour me fouiller. Enfin, vers neuf heures du soir, bris de corps et d'me, je fus men dans la cellule que je devais habiter. A ct de cette cellule se trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une large ouverture grille place au-dessus de ma couchette. Nuit et jour, deux surveillants, relevs de deux heures en deux heures, taient de garde cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes mouvements. Le directeur du dpt me prvint le jour mme que lorsque j'aurais des entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa prsence, qu'il serait plac entre ma femme et moi, nous sparant l'un de l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni celui de l'embrasser. Durant mon sjour l'le de R, je fus chaque jour mis nu et fouill, aprs la promenade que j'tais autoris faire dans le prau attenant ma cellule. Le prau tait compltement isol des btiments et des cours affects aux condamns, par un mur trs lev; une porte y donnait accs, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long des murs. Les lettres que nous changemes, ma femme et moi, rendent nos impressions de cette poque. En voici quelques extraits: Ile de R, 19 janvier 1895. Jeudi soir, on est venu me rveiller pour m'emmener ici, o je suis arriv seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage pour ne pas t'arracher le coeur; sache seulement que j'ai entendu les cris lgitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un tratre, c'est--dire le dernier des misrables. Je ne sais plus si j'ai un coeur... Veux-tu tre assez bonne pour demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1 le droit d'crire tous les membres de ma famille, pre, mre, frres et soeurs; 2 le droit d'crire et de travailler dans ma cellule... Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet seulement la feuille de papier sur laquelle je t'cris, puis on me retire plume et encre. Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois compltement gurie. Le climat est trs rigoureux et tu as besoin de toutes tes forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis ensuite. Quant mon rgime ici, il m'est interdit de t'en parler. Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses de toutes les autorisations ncessaires pour me voir, que tu demandes le droit de m'embrasser, etc... Ile de R, 21 janvier 1895. L'autre jour, quand on m'insultait La Rochelle, j'aurais voulu m'chapper des mains de mes gardiens et me prsenter la poitrine dcouverte ceux pour lesquels j'tais un juste objet d'indignation et leur dire: Ne m'insultez pas, mon me que vous ne pouvez pas connatre est pure de toute souillure, mais si vous me croyez coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets. Au moins alors, sous l'pre morsure des souffrances physiques, quand j'aurais encore cri Vive la France, peut-tre alors et-on cru mon innocence! Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice! Sommes-nous au XIXe sicle ou faut-il retourner de quelques sicles en arrire? Est-il possible que l'innocence soit mconnue dans un sicle de lumire et de vrit? Qu'on cherche; je ne demande aucune grce, mais je demande la justice qu'on doit tout tre humain. Qu'on poursuive les recherches; que ceux qui possdent de puissants moyens d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir sacr d'humanit et de justice. Il est impossible alors que la lumire ne se fasse pas autour de ma mystrieuse et tragique affaire... Je n'ai que deux moments heureux dans la journe, mais si courts! Le premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir t'crire; je passe ainsi quelques instants causer avec toi. Le second quand on m'apporte ta lettre journalire... Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots me montent du coeur aux lvres... Ile de R, 23 janvier 1895. Je reois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre d'aucun membre de la famille; de mme, de mon ct, je n'ai pas encore l'autorisation de leur crire. Je t'ai crit tous les jours depuis samedi; j'espre que tu es en possession de mes lettres... Quand je pense ce que j'tais il y a quelques mois peine et quand je le compare ma situation misrable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai des dfaillances, des colres farouches contre l'injustice du sort. Je suis, en effet, la victime de l'erreur la plus pouvantable de notre sicle. Ma raison se refuse parfois y croire; il me semble que je suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se dissiper... mais, hlas! la ralit est tout autour de moi... ALFRED De ma femme: Paris, 20 janvier 1895. Je suis dans des transes pouvantables, dans une inquitude terrible de ne pas avoir encore de nouvelles de toi. Je souffre horriblement, il me semble qu' mesure qu'on te torture, on m'arrache des lambeaux de moi-mme, c'est atroce!... Que je voudrais donc tre dj prs de toi, te soutenir par ma chaude affection, te dire quelques douces paroles qui rchaufferaient un peu ton pauvre coeur... Paris, 21 janvier 1895. ... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on s'tait efforc de me cacher l'ignoble scne de La Rochelle, sinon je serais devenue folle d'inquitude... Quels pouvantables moments tu as d passer!... mais cette attitude de la foule ne m'tonne pas; elle est le rsultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent que de diffamations et d'ordures et qui ont crit force mensonges... mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un grand changement. Paris, 22 janvier 1895. Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si je n'avais t rassure sur ta sant, je serais morte d'inquitude... Je pense toi sans cesse, pas une seconde ne s'coule sans que je souffre avec toi, et ma souffrance est d'autant plus terrible que je suis loin, sans nouvelles, et qu' cet horrible tourment de toute heure se joint l'inquitude. Je ne puis attendre le moment d'avoir l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de choses j'ai te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de l'nigme... Paris, 23 janvier 1895. Je viens de tlgraphier Monsieur le Directeur du Dpt pour lui demander de tes nouvelles, je ne me possde plus d'inquitude. Je n'ai reu aucune lettre de toi depuis ton dpart de Paris, je ne m'explique pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute bien que tu m'as crit tous les jours, mais alors quelle est la raison de ce retard? Je suis incapable de me rpondre. Pourvu que tu aies reu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'tre aussi loin l'un de l'autre et d'tre priv de nouvelles. Je voudrais te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta sant, te savoir un rgime moins rigoureux... LUCIE. De l'le de R: 24 janvier 1895. D'aprs ta lettre date de mardi, tu n'as encore reu aucune lettre de moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chrie! Quel horrible martyre pour tous deux!... Ile de R, 25 janvier 1895. Ta lettre d'hier m'a navr, la douleur y perait chaque mot... Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes ides. Quand je regarde le pass, la colre me monte au cerveau, tant il me semble impossible que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le prsent, ma situation est si misrable que je pense la mort comme l'oubli de tout; il n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de soulagement... Tout l'heure, j'ai regard, pendant quelques instants, les portraits de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps, tant les sanglots m'treignaient la gorge. Oui, ma chrie, il faut que je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce nom est digne d'tre honor, d'tre respect; il faut qu'ils sachent que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien, je n'en mets aucun au-dessus... Je n'aurai plus dornavant le droit de t'crire que deux fois par semaine... Ile de R, 28 janvier 1895. Voil un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis venir passer une demi-heure avec toi, causer et t'entretenir... Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie pntre dans mon coeur profondment ulcr. Regarder en arrire, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je pense notre bonheur pass. Je ne puis que regarder en avant, avec le suprme espoir que bientt luira le grand jour de la lumire et de la vrit. Ile de R, 31 janvier 1895. Enfin, voici de nouveau le jour heureux o je puis t'crire. Je les compte, hlas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reu de lettres de toi depuis celle qui m'a t remise dimanche dernier. Quelle souffrance pouvantable! Jusqu' prsent, j'avais chaque jour un moment de bonheur en recevant ta lettre. C'tait un cho de vous tous, un cho de toutes vos sympathies qui rchauffait mon pauvre coeur glac. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je m'imprgnais de chaque mot, peu peu les mots crits se transformaient en paroles dites, il me semblait bientt t'entendre me parler tout prs de moi. Oh! musique dlicieuse qui allait mon me! Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, l'pouvantable solitude... ALFRED. De ma femme: Paris, 24 janvier 1895. Enfin, j'ai reu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est parvenue, j'tais dans une inquitude folle. Que de larmes j'ai verses sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si petite de toi-mme qui m'arrive aprs tant de jours d'inquitude. Et encore les nouvelles que je reois sont du 19, lendemain du jour de ton arrive, et je les reois seulement le 24, c'est--dire cinq jours aprs. Faut-il qu'on ait peu de piti pour maltraiter, pour torturer ainsi deux pauvres tres qui s'adorent et qui n'ont dans le coeur que des sentiments droits et honntes, qui n'ont qu'un but, qu'un rve: trouver le coupable et rhabiliter leur nom, celui de leurs enfants qui a t injustement avili... Paris, 27 janvier 1895. J'ai reu ce matin ta bonne et chre lettre; elle m'a procur un instant de joie. Pardonne-moi mes premires lettres si navres; j'ai eu un moment de dcouragement, c'est vrai. J'tais sans nouvelles de toi et malade d'inquitude. Cette priode est passe, la volont a repris le dessus; je suis de nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il faut que nous arrivions ta rhabilitation, il faut que la lumire soit clatante. Nous n'aurons le droit de mourir que lorsque notre tche sera accomplie, lorsque notre nom sera lav de cette souillure. Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes enfants reconnaissants te tmoigneront une telle affection que toutes tes souffrances, si pouvantables qu'elles aient t, s'effaceront... Je sais que toutes ces paroles ne t'enlvent pas les atroces souffrances actuelles; mais tu as une me d'lite, une volont de fer, une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut que tu rsistes, il faut que nous rsistions tous deux. Pierre s'est amus ce matin regarder toutes les photographies que j'ai de toi: cheval, en voyage, Bourges. Il tait heureux de les montrer sa petite soeur et de dtailler toutes les remarques qui lui passaient par la tte. Jeanne l'coutait avec respect... Paris, 31 janvier 1895. Pas de nouvelles ce matin, comme je l'esprais. Mon Dieu, quelle vie au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain. LUCIE De l'le de R: 3 fvrier 1895. Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi depuis dimanche dernier, c'est--dire depuis huit jours. Je me suis imagin que tu tais malade, puis que l'un des enfants l'tait... J'ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade... J'ai bti toutes sortes de chimres. Tu peux t'imaginer, ma chrie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique dans laquelle des vnements aussi bizarres qu'incomprhensibles m'ont plac, j'avais au moins cette unique consolation, c'est de sentir prs de moi ton coeur battre l'unisson du mien, partager toutes mes tortures.... Ile de R, 7 fvrier 1895. Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures est impossible. Quant toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton nergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car il faut que tu sois l pour laver mon nom de la souillure qui lui a t faite, il faut que tu sois l pour faire de nos enfants de braves et honntes gens. Il faut que tu sois l pour leur dire un jour ce qu'tait leur pre, un brave et loyal soldat, cras par une fatalit pouvantable. Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espre et rien ne vient rompre mon horrible martyre. Du courage, ma chrie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en faut tous, nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous laisser abattre, car vous avez une grande mission remplir, quoi qu'il advienne de moi. ALFRED. De ma femme: Paris, 3 fvrier 1895. Tous les matins une nouvelle dception, car le courrier ne m'apporte rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu deviens. Je me reprsente toutes les choses les plus pouvantables et dans ces longues nuits je suis en proie des cauchemars terribles. Je voudrais tre l prs de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour te faire reprendre des forces... Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long, mon Dieu, voil bientt trois semaines que tu es parti pour l'le de R sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser... Paris, 4 fvrier 1895. J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu comme j'ai t heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent... Paris, 6 fvrier 1895. ..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de toi, de les voir grandir, se dvelopper, d'assister l'ouverture de leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux. Voil prs de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et ils ont bien chang... Paris, 7 fvrier 1895. Ta dernire lettre est date du 28 janvier, elle a mis huit jours pour me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur. J'esprais de tout coeur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement, du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, dj si longues venir, s'espacent de plus en plus. Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte l'avoir bientt; j'ai le plus grand dsir de te voir, de t'embrasser, de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable abngation et ton dvouement nos enfants... Paris, 9 fvrier 1895. J'ai reu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me navrent. J'ai pleur, pleur bien longuement, la tte entre mes deux mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre pour ramener un sourire sur mes lvres et encore mes souffrances ne sont rien compares aux tiennes... Ne te chagrine pas, quand tu ne reois pas de lettres de moi; je t'cris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en priver... Paris, 10 fvrier 1895. J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation de te voir deux fois par semaine. Enfin le moment va venir o j'aurai le bonheur extrme de te serrer sur mon coeur et de te rendre par ma prsence de nouvelles forces. Je suis navre que tu ne reoives pas mes lettres; je n'ai pas manqu un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des sentiments parfaitement honntes, le chagrin amer d'une situation aussi injustement pouvantable et l'espoir d'une rhabilitation prochaine... LUCIE. Ma femme avait t autorise me voir deux fois par semaine, pendant une heure chaque fois, en deux jours conscutifs. Je la vis pour la premire fois, le 13 fvrier, sans avoir t prvenu de son arrive. Je fus conduit au greffe, situ quelques pas de la porte de sortie du prau. Le greffe est une petite salle troite et longue, blanchie la chaux et presque nue. Ma femme tait assise au fond; le directeur du dpt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester prs de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens. Le directeur nous prvint qu'il nous tait interdit de parler de toute chose se rapportant mon procs. Si cruellement blesss que nous fussions par les conditions atroces dans lesquelles on permit de nous revoir, si angoisss que nous fussions de voir les minutes s'couler avec une rapidit vertigineuse, nous prouvmes un grand bonheur intrieur de nous retrouver. Mais la situation tait trop poignante pour qu'elle pt tre exprime par des paroles. Ce qui fut pour nous un puissant rconfort, c'est que nous sentmes fortement que nos deux mes n'en faisaient plus qu'une, que l'intelligence, la volont de tous ne seraient plus tendues que vers un seul but: la dcouverte de la vrit, du coupable. Ma femme revint me voir le lendemain 14 fvrier, puis repartit pour Paris. Le 20 fvrier, elle tait de retour l'le de R; nos deux dernires entrevues eurent lieu les 20 et 21 fvrier. De l'le de R, aprs l'entrevue avec ma femme: Ile de R, 14 fvrier 1895. Les quelques moments que j'ai passs avec toi m'ont t bien doux, quoiqu'il m'ait t impossible de te dire tout ce que j'avais sur le coeur. Mon temps se passait te regarder, m'imprgner de ton visage, me demander par quelle fatalit inoue du sort j'tais spar de toi... De ma femme, son retour Paris: Paris, 16 fvrier 1895. Quelle motion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aim mari; tu as d tre terriblement branl, n'tant pas prvenu de mon arrive!... Les conditions dans lesquelles on nous a autoriss nous voir taient vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est spar aussi cruellement depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu' distance, c'est atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les mains, pouvoir aussi te rchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel dchirement j'ai prouv en quittant Saint-Martin, en m'loignant de toi... LUCIE. De l'le de R, aprs avoir vu ma femme: Ile de R, 21 fvrier 1895. (jour mme de mon dpart, que j'ignorais.) Quand je te vois, le temps est si court, je suis si angoiss de voir l'heure s'couler avec une rapidit que je ne connaissais plus, tant les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que j'oublie de te dire la moiti de ce que j'avais prpar... Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer t'avait t clmente? Je voulais te dire toute l'admiration que j'ai pour ton noble caractre, pour ton admirable dvouement! Plus d'une femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups rpts d'un sort aussi cruel, aussi immrit. Je voulais te parler longuement des enfants... Comme je te l'ai dit, je ferai mon possible pour dompter les battements de mon coeur ulcr, pour supporter cet horrible et long martyre, afin de voir luire avec vous le jour heureux de la rhabilitation. ALFRED. Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui lit les mains derrire le dos et qu'on la laisst s'approcher de moi, m'embrasser; le directeur refusa brutalement. Le 21 fvrier, je vis ma femme pour la dernire fois. Aprs l'entrevue qui et lieu de deux heures trois heures, et sans en avoir t informs l'un et l'autre, je fus prvenu subitement d'avoir m'apprter pour le dpart. Les apprts consistaient faire un ballot d'effets. Avant le dpart, je fus encore dshabill et fouill, puis conduit entre six gardiens au quai. Je fus embarqu sur une chaloupe vapeur qui m'amena dans la soire dans la rade de Rochefort. Je fus transbord directement de la chaloupe sur le transport le Saint-Nazaire. Pas un mot ne m'avait t adress, pas une indication ne m'avait t donne sur le lieu o j'allais tre dport. A mon arrive sur le Saint-Nazaire, je fus conduit dans une cellule de condamn, ferme par un simple grillage, situe sous le pont, l'avant. La partie du pont, en avant des cellules des condamns, tait dcouverte. Le froid tait terrible--prs de 14 degrs au-dessous de zro--la nuit noire. Un hamac me fut jet et je fus laiss sans nourriture. Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures auparavant, dans l'ignorance de mon dpart, que je n'avais mme pas pu embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces chers tres que je laissais derrire moi dans la douleur et le dsespoir, l'incertitude du lieu o j'allais tre conduit, la situation qui m'tait faite, tout cela me mit dans un tat indescriptible et je ne pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer chaudes larmes dans la nuit sombre et froide. Le lendemain soir, le Saint-Nazaire levait l'ancre. VII Les premiers jours de la traverse furent atroces; le froid tait terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pnible. Comme nourriture, la ration des condamns, servie dans de vieilles botes de conserve. J'tais gard vue, le jour par un surveillant, la nuit par deux surveillants, revolver au ct, avec dfense absolue de m'adresser la parole. A partir du cinquime jour, je fus autoris monter une heure par jour sur le pont, gard par deux surveillants. Aprs le huitime jour, la temprature devint plus douce, puis torride. Je me rendis compte que nous approchions de l'quateur, mais j'ignorais toujours o l'on me transportait. Aprs quinze jours de cette horrible traverse, nous arrivmes le 12 mars 1895 en rade des les du Salut. J'eus l'intuition du lieu par quelques bribes de conversation changes entre les surveillants, parlant entre eux des postes o ils pensaient tre envoys, postes dont les noms se rapportaient des localits de la Guyane. J'esprais que j'allais tre dbarqu aussitt. Mais je dus attendre prs de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride, enferm dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait t prpar pour me recevoir et on dut tout organiser la hte. [Illustration: Ile du Diable, l'arrive.--Plan.] [Illustration: Plan de la premire case, avant les palissades.] Le 15 mars, je fus dbarqu et enferm dans une chambre du bagne de l'le Royale. Cette rclusion absolue dura environ un mois. Le 13 avril je fus transport l'le du Diable, rocher inculte qui avait servi prcdemment de lieu de dtention pour les lpreux. Les les du Salut se composent d'un groupe de trois petites les: l'le Royale, o sjourne le commandant suprieur des pnitenciers des trois les, l'le Saint-Joseph et l'le du Diable. A mon arrive l'le du Diable, les dispositions prises mon gard et qui durrent jusqu'en 1895, furent les suivantes: La case qui me fut affecte tait en pierres et mesurait 4 mtres sur 4 mtres. Les fentres taient grilles. La porte tait claire-voie, munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un tambour de 2 mtres sur 3 mtres accol la faade de la case, tambour ferm par une porte pleine en bois. Dans ce tambour sjournait le surveillant de garde. Les surveillants taient relevs de deux heures en deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit. Pour l'excution de cette dernire partie du service, la case tait claire de nuit. Durant la nuit, la porte du tambour tait ferme extrieurement et intrieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la relve du surveillant de garde, il se faisait un bruit infernal de clefs et de ferraille. Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargs de l'excution du service et de ma garde. Je n'avais la facult de circuler, durant le jour, que dans la partie de l'le comprise entre le dbarcadre et le petit vallon o se trouvait l'ancien campement des lpreux, soit sur un espace de 200 mtres environ, compltement dcouvert, et dfense absolue m'tait faite de franchir cette limite sous peine d'tre renferm dans ma case. Ds que je sortais, j'tais accompagn par le surveillant de garde qui ne devait pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde tait arm du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie de cartouches. Il m'tait formellement interdit d'adresser la parole qui que ce ft. La ration au dbut fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je devais faire la cuisine moi-mme, faire d'ailleurs tout moi-mme. _Les pages qui suivent sont la reproduction intgrale du journal que j'crivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu' l'automne 1896, et qui tait destin ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en 1896. Je ne pus l'obtenir qu' l'poque du procs de Rennes, en 1899._ MON JOURNAL (Pour tre remis ma femme). Dimanche 14 avril 1895. Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et pouvantable vie. C'est, en effet, partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier ma disposition, papier numrot et paraf d'ailleurs, afin que je ne puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je? Qu'ai-je de secret confier au papier? Autant de questions, autant d'nigmes! J'avais jusqu' prsent le culte de la raison, je croyais la logique des choses et des vnements, je croyais enfin la justice humaine! Tout ce qui tait bizarre, extravagant, avait de la peine entrer dans ma cervelle. Hlas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute ma saine raison. Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois m'attendent encore? J'tais dcid me tuer aprs mon inique condamnation. Etre condamn pour le crime le plus infme qu'un homme puisse commettre, sur la foi d'un papier suspect dont l'criture tait imite ou ressemblait la mienne, il y avait certes l de quoi dsesprer un homme qui place l'honneur au-dessus de tout. Ma chre femme, si dvoue, si courageuse, m'a fait comprendre, dans cette droute de tout mon tre, qu'innocent je n'avais pas le droit de l'abandonner, de dserter volontairement mon poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que l tait mon devoir; mais, d'autre part, j'avais peur--oui, peur--des horribles souffrances morales que j'allais avoir endurer. Physiquement je me sentais fort, ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes tortures physiques et morales ont t pires que ce que j'attendais mme, et aujourd'hui je suis bris de corps et d'me. J'ai cependant cd aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse infliger un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai suivi pas pas cet horrible chemin qui m'a men jusqu'ici en passant par la prison de la Sant et le dpt de l'le de R, supportant sans flchir insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon coeur chaque dtour du chemin. Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la vrit va clater triomphante; dans un sicle comme le ntre, la lumire ne peut tarder se faire; mais hlas! chaque jour apportait une nouvelle dception. Non seulement la lumire ne jaillissait pas, mais on faisait tout pour l'empcher de se produire. J'tais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance lue partout, contrle au ministre, souvent non transmise. On m'interdisait mme de parler ma femme des recherches que je lui conseillais de faire. Il m'tait impossible de me dfendre. Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,--je ne saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,--du moins une certaine tranquillit d'esprit et de vie me permettant d'attendre le jour de la rhabilitation. Quelle nouvelle et amre dception! Aprs une traverse de quinze jours dans une cage, je suis rest d'abord en rade des les du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont, par une chaleur torride. Mon cerveau se liqufiait, tout mon tre se fondait dans une dsesprance terrible. A mon dbarquement, j'ai t enferm dans une chambre de la maison de dtention, les volets clos, avec dfense de parler qui que ce soit, en tte tte avec mon cerveau, au rgime des forats. Ma correspondance devait tre d'abord envoye Cayenne; je ne sais pas encore si elle y est parvenue. Je suis rest ainsi pendant un mois enferm dans ma chambre, sans sortir, aprs toutes les fatigues physiques de mon horrible traverse. A plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions du cerveau, et mon horreur de la vie tait telle, que j'eus la pense de ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'et t la dlivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la mort tant naturelle. Le souvenir de ma femme, mon devoir vis--vis de mes enfants, m'ont donn la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu dmentir ses efforts, l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vrit, du coupable. Aussi fis-je demander le mdecin, quelle que ft ma rpugnance farouche pour toute figure nouvelle. Enfin, aprs trente jours de cette rclusion, on vient de me transporter l'le du Diable, o je jouirai d'un semblant de libert. Le jour, en effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques centaines de mtres carrs, suivi, pas pas, par un surveillant; la nuit tombante (entre six heures et six heures et demie), je serai enferm dans un cabanon de 4 mtres carrs, clos par une porte faite de barreaux de fer claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront toute la nuit. Un surveillant-chef, cinq surveillants sont prposs ce service et ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du lard conserv. Comme boisson, de l'eau. Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut plac que celui de qui que ce soit au monde! Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais cependant que depuis le 29 mars, c'est--dire depuis prs de trois semaines, il y a des lettres pour moi Cayenne. J'ai fait tlgraphier Cayenne, j'ai fait tlgraphier en France pour avoir des nouvelles des miens,--pas de rponse! Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la rhabilitation pour hurler mes souffrances, pour dgonfler mon coeur ulcr. Irai-je jusque-l? J'ai souvent des doutes, tant mon coeur est bris, tant ma sant est chancelante. Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895. Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promne le surveillant comme un fantme qui m'apparat dans mes rves, le prurit de toutes les btes qui courent sur ma peau, la colre qui gronde dans mon coeur, d'en tre l quand on a toujours et partout fait son devoir, tout cela surexcite mes nerfs dj si branls et chasse le sommeil. Quand passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-tre pas avant d'tre dans la tombe, quand je jouirai du sommeil ternel! Que ce sera bon, de ne plus penser la vilenie, la lchet humaines. La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi sa fascination trange. Elle berce mes penses comme jadis, mais aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle voque en moi de chers souvenirs, des moments heureux passs auprs de ma femme, de mes enfants adors. Je retrouve la sensation violente, dj prouve sur le bateau, d'une attirance profonde, presque irrsistible vers la mer, dont les eaux mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait fermer les yeux, voquer l'image de ma femme pour ne pas y cder. O sont mes beaux rves de jeunesse, mes aspirations de l'ge mr. Rien ne vit plus en moi, mon cerveau s'gare sous l'effort de ma pense. Quel est le mystre de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien ce qui s'est pass. tre condamn sans preuves tangibles, sur la foi d'une criture! Quelles que soient l'me et la conscience d'un homme, n'y a-t-il pas l plus qu'il n'en faut pour le dmoraliser? La sensibilit de mes nerfs, aprs toutes ces tortures, est devenue tellement aigu, que toute impression nouvelle, mme extrieure, produit sur moi l'effet d'une profonde blessure. Mme nuit. Je viens d'essayer de dormir, mais aprs un assoupissement de quelques minutes, je me rveille avec une fivre ardente: et il en est ainsi toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu rsister une telle concidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je pense qu'une conscience nette, sre d'elle-mme, donne des forces invincibles. J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer. Le ciel est charg de gros nuages, mais la lumire de la lune qui filtre au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une teinte argente. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches qui forment le contour de l'le; c'est un bruissement continu d'eau qui dferle, c'est un rythme brutal et saccad qui plat mon me ulcre. Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit les images chries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie doit souffrir d'un sort aussi immrit, aprs avoir eu tout pour tre heureuse! Et heureuse, elle mritait tant de l'tre, par sa profonde droiture, son caractre lev, son coeur tendre et dvou. Pauvre, pauvre chre femme; je ne puis penser elle, aux enfants, sans que tout s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon devoir. Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-tre arriverai-je m'oublier un peu dans le travail. Lundi 15 avril 1895. Pluie torrentielle ce matin. Comme premier djeuner, rien. Les surveillants ont piti de moi; ils me donnent un peu de caf noir et de pain. Pendant une claircie, je fais le tour de la petite portion de cette petite le qui m'est rserve. Triste le! Quelques bananiers, quelques cocotiers, un sol aride, d'o mergent partout des roches basaltiques. A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journe: un morceau de lard conserv, quelques grains de riz, quelques grains de caf vert et un peu de cassonade. Je jette tout cela la mer,[1] puis je m'vertue faire du feu. Aprs quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je fais chauffer de l'eau pour le th. Mon djeuner comprend du pain et du th. Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en acceptant de vivre! Rien ne m'aura t pargn, ni tortures morales, ni souffrances physiques. Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle mes pieds! Quel cho mon me! L'cume de la vague qui se brise sur les rochers est d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre. [1] Je jetai tout cela la mer, car le lard conserv n'tait pas mangeable; je n'avais rien pour brler le caf, qui m'tait remis vert. Lundi 15 avril, soir. J'allais encore tre rduit dner avec un morceau de pain, je dfaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent un bol de leur bouillon. Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de mon estomac. Je renouvelle auprs du gouverneur de la Guyane la demande que j'avais dj formule, il y a quinze jours, de vivre mes frais en faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise. Et toi, chre femme, ce moment mme, ta pense rpond-elle comme un cho ma pense? As-tu la perception de l'horrible martyre que j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation morale pareille. Quelle ide lancinante, atroce, d'tre condamn pour un crime aussi abominable sans y rien comprendre! S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'tre rendu, et le coupable, le monstre doit recevoir le chtiment que mrite un pareil crime. Mardi 16 avril 1895. Enfin j'ai pu dormir, grce un immense puisement. Ma premire pense, en m'veillant, a t pour toi, ma chre et adore femme. Je me suis demand ce que tu faisais au mme moment. Probablement tu es occupe avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin. Puis, je vais couper du bois. Aprs deux heures d'efforts, suant sang et eau, je parviens constituer une provision de bois suffisante. A huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain. J'allume le feu, il finit par prendre. Mais la fume est rabattue sur moi par la brise de mer, mes yeux en pleurent. Ds que j'ai des braises en quantit suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer ramasss de droite et de gauche et je la grille. Je djeune un peu mieux qu'hier, mais que cette viande est dure et sche! Quant au menu du dner, il a t plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont bris. Vendredi 19 avril 1895. Je n'ai pas crit ces jours-ci. Tout mon temps a t employ la lutte pour la vie, car je veux rsister jusqu' la dernire goutte de sang, quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le rgime n'a pas vari, on attend toujours des ordres. Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment que j'ai trouv dans l'le. Cela a dur trois heures durant lesquelles mes yeux ont horriblement souffert; quelle misre! Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont donc interceptes? nerv, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain, je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette la cuisine. On n'entre pas la cuisine, interpelle un surveillant. Et je m'en vais, sans rien dire, mais sans baisser la tte. Ah! si je pouvais seulement vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre quelque nourriture. J'essaye de temps autre de faire de l'anglais, des traductions, de m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau compltement branl s'y refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis oblig d'y renoncer. Et puis, ce que je trouve d'inou, d'inhumain, c'est qu'on intercepte toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les prcautions possibles et imaginables pour empcher toute vasion, je le conois: c'est le droit, je dirai mme le devoir strict de l'administration. Mais qu'on m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empche toute communication, mme lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire toute justice. On se croirait volontiers rejet de quelques sicles en arrire; voil six mois que je suis au secret, sans pouvoir aider me faire rendre mon honneur. Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin. J'ai termin ma cuisine pour la journe. J'ai coup ce matin mon morceau de viande en deux; l'un des morceaux a constitu un bouilli, l'autre un bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqu un gril avec un vieux morceau de tle ramass dans l'le. Comme boisson, de l'eau. Et tout cela fait dans des casseroles de vieille tle rouille, sans rien pour les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter toutes mes tortures morales. Totalement puis, je vais m'tendre un peu sur mon lit. Mme jour, 2 heures soir. Dire que dans notre sicle, dans un pays comme la France, imbu des ides de justice et de vrit, il puisse se passer des faits semblables, aussi profondment immrits. J'ai crit M. le Prsident de la Rpublique, j'ai crit aux ministres, demandant toujours la recherche de la vrit. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'criture, quand un gouvernement possde les moyens d'investigation ncessaires pour faire la lumire. C'est de la justice que je demande, cor et cri, au nom de mon honneur. J'ai eu tellement faim cet aprs-midi que, pour apaiser les tiraillements de mon estomac, j'ai dvor crues une dizaine de tomates trouves dans l'le[2]. [2] Les lpreux avaient fait dans l'le quelques plantations, dont il restait des vestiges. Les tomates, l'tat sauvage maintenant, poussaient nombreuses. Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895. Nuit fivreuse. J'ai rv de toi, ma chre Lucie, de nos chers enfants, comme toutes les nuits d'ailleurs. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chrie! Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement, quel apprentissage de la vie! Quant moi, quel que soit mon martyre, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir. J'irai. Je viens d'crire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux promesses qu'il m'avait faites, aprs ma condamnation: 1 au nom du ministre, de faire poursuivre les recherches; 2 en son nom personnel, de me prvenir ds que la fuite reprendrait au ministre. Le misrable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut plus s'arrter. Dimanche 21 avril 1895. Le commandant suprieur des les a eu la bont de m'envoyer ce matin avec la viande deux botes de lait concentr. Chaque bote peut produire environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours. Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas faire mangeable. J'ai coup ce matin la viande en deux tranches; chacune sera grille pour le matin et le soir. Et toujours dans les intervalles que me laisse la ncessit de m'occuper de ma vie, je pense ma chre femme, tous les miens, tout ce qu'ils doivent souffrir. Pauvre, pauvre chrie! Viendra-t-il bientt le jour de la justice! Les journes sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable d'aucun travail physique srieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin jusqu' trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journe, mon cerveau s'y refuse. Et rien lire. Enfin le tte--tte perptuel avec mon cerveau! J'tais en train d'allumer du feu pour faire mon th. Le canot arrive de l'le Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint donc que je communique avec les forats? Lundi 22 avril 1895. Je me suis lev au petit jour pour laver mon linge et faire scher ensuite au soleil mes vtements de drap. Tout moisit ici par suite de ce mlange d'humidit et de chaleur. Ce ne sont que pluies torrentielles et courtes, suivies d'une chaleur torride. J'ai demand hier au commandant des les une ou deux assiettes de n'importe quoi; il m'a rpondu qu'il n'en possdait pas. Je suis oblig de m'ingnier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles plaques de tle ramasses dans l'le. Ce que je mange ainsi de malproprets est inimaginable. Et je rsiste toujours envers et contre tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant repli sur moi-mme, avec mes penses. Quel martyre pour un innocent, plus grand certes que celui d'aucun martyr de la chrtient. Toujours aucune nouvelle des miens, malgr mes demandes ritres; voil deux mois que je suis sans lettres. J'ai reu tout l'heure des lgumes secs dans de vieilles botes de conserve. En me servant de ces botes et en les lavant pour tenter de les transformer en assiettes, je me suis coup les doigts. Je viens d'tre prvenu galement que je devrai laver mon linge moi-mme. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets la besogne deux heures durant, le rsultat est mdiocre. Le linge aura toujours tremp dans l'eau. Je suis extnu. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel mlange de faiblesse physique et de nervosit extrme que, ds que je suis au lit, les nerfs me dominent, ma pense se tourne anxieuse vers les miens. Mardi 23 avril 1895. Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpir que ce matin, en allant couper du bois. J'ai simplifi encore mes repas. J'ai fait ce matin une espce de rata avec le boeuf et les haricots blancs; j'en ai mang la moiti ce matin, l'autre moiti sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par jour. Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tle rouille me donne de violents maux de ventre. Mercredi 24 avril 1895. Aujourd'hui, lard conserv. Je le jette. Je vais me faire une pote de pois secs; ce sera ma nourriture de la journe. Tranches froides presque continuelles. Jeudi 25 avril 1895. On me remet les botes d'allumettes une une--je n'ai pas encore compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes--et je dois toujours prsenter la bote vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la bote vide, d'o scne et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une poche. Nuit de jeudi vendredi. Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journes passent encore peu prs, cause des mille occupations de ma vie matrielle. Je suis, en effet, oblig de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher et de couper du bois, de laver mon linge. Mais ds que je me couche, si puis que je sois, les nerfs reprennent le dessus, le cerveau se met travailler. Je pense ma femme, aux souffrances qu'elle doit endurer; je pense mes chers petits, leur gai et insouciant babillement. Vendredi 26 avril 1895. Aujourd'hui, lard conserv, je le jette. Le commandant des les vient ensuite et m'apporte du tabac et du th. Au lieu de th, j'eusse prfr du lait condens que j'ai galement fait demander Cayenne, car les coliques ne me quittent pas. On me remet titre de prt: quatre assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre dedans. On me remet galement les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain. J'cris ma femme; c'est un de mes rares moments d'accalmie. Je l'exhorte toujours au courage, l'nergie, car il faut que notre honneur apparaisse tous sans exception, ce qu'il a toujours t, pur et sans tache. La chaleur, terrible, vous enlve toute force et toute nergie physique. Samedi 27 avril 1895. A cause de la chaleur qu'il fait ds dix heures du matin, je change mon emploi du temps. Je me lve au jour (5h. 1/2), j'allume le feu pour faire le caf ou le th. Puis je mets les lgumes secs sur le feu, ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire. A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des lgumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute ma cuisine est ainsi termine vers dix heures, car je mange froid le soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer encore trois heures devant le feu dans l'aprs-midi. A dix heures, je djeune. Je lis, je travaille, je rve et souffre surtout, jusqu' trois heures. Je fais alors ma toilette fond. Puis, ds que la chaleur est tombe, c'est--dire vers cinq heures, je vais couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A six heures je mange froid ce qui reste du djeuner. Puis on m'enferme. C'est le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une lampe dans mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, mais la lumire est trop faible pour que je puisse travailler longtemps. J'en suis donc rduit me coucher, et c'est alors que mon cerveau se met travailler, que toutes mes penses se tournent vers l'affreux drame dont je suis la victime, que tous mes souvenirs vont ma femme, mes enfants, tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous galement souffrir! Dimanche 28 avril 1895. Le vent souffle en tempte. Les rafales qui se succdent branlent tout et produisent une sonorit violente, un heurt de choses qui s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'tat de mon me en ses emportements violents! Je voudrais tre fort et puissant comme le vent qui secoue les arbres les draciner pour carter tous les obstacles qui barrent le chemin la vrit. Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les rvoltes de mon coeur contre l'ignominie qu'on a dverse sur un innocent, sur les siens. Ah! quel chtiment ne mritera pas celui qui a commis ce crime! Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille livre au dsespoir, cet homme doit tre quelque chose de hors nature. J'ai appris aujourd'hui nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes mouchoirs en guise de torchons. Malgr tout, ils restaient sales et gras. J'ai pens la cendre, qui contient une forte proportion de potasse. Cela m'a admirablement russi; mais dans quel tat sont mes mains et mes mouchoirs! Je viens d'tre prvenu que jusqu' nouvel ordre mon linge serait lav l'hpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles sont compltement imbibes et ont besoin d'un lavage srieux. Esprons que ce provisoire deviendra dfinitif. Mme journe, 7 heures du soir. J'ai beaucoup pens toi, ma chre femme, nos enfants. La journe de dimanche, nous la passions en effet, tout entire ensemble. Aussi le temps a-t-il coul lentement, bien lentement, mes penses s'assombrissant au fur et mesure que la journe s'avanait. Lundi 29 avril, 10 heures matin. Jamais je n'ai t aussi fatigu que ce matin, j'ai d faire plusieurs corves d'eau et de bois. Avec cela, le djeuner qui m'attend se compose de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures dj, et qui ne veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau. Malgr toute mon nergie morale, les forces me manqueront si ce rgime dure longtemps, surtout sous un climat aussi dbilitant. Midi. Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis puis de fatigue; mais, ds que je suis couch, toutes mes tristesses me reviennent la mmoire, tant l'amertume d'un sort aussi immrit me monte du coeur aux lvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un sommeil rparateur. Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur lourde et touffante. On voudrait voir tomber des nues pour rafrachir cette atmosphre ternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand bouleversement. Comme la mort serait prfrable cette agonie lente, ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour Lucie, pour mes enfants, je suis oblig de lutter jusqu' la limite de mes forces. Mercredi 1er mai 1895. Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant lev hier comme d'habitude cinq heures et demie, j'ai pein tout le jour, je n'ai pas fait de sieste, vers le soir j'ai sci du bois pendant prs d'une heure, tel point que jambes et bras tremblaient, et, malgr tout cela, je n'ai pas pu m'endormir avant minuit. Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans lumire ds six heures ou six heures et demie; mon cabanon est simplement et insuffisamment clair par le fanal du poste, il l'est par contre beaucoup trop, quand je suis au lit. Jeudi 2 mai, 11 heures. Le courrier venant de Cayenne est arriv hier au soir. M'apporte-t-il enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me pose chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai prouv tant de dceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si dcevantes pour la conscience humaine que je doute de tout et de tous, sauf des miens. J'espre bien, je suis sr qu'ils feront la lumire, tant ils portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trve ni repos, tant que ce but ne sera pas atteint. Je me demande aussi si mes lettres parviennent ma femme. Quel douloureux et pouvantable martyre pour tous deux, pour tous! Mais il faut tre fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants. Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent tre tout vivant couch dans la tombe. Mme jour, 5 heures soir. Le canot est en vue, venant de l'le Royale. Mon coeur bat se rompre. M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont Cayenne depuis plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chres penses, recevrai-je l'cho de son affection? J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres pour moi, suivie aussitt d'une dception cruelle, horrible, en voyant que c'taient des lettres adresses encore l'le de R et antrieures mon dpart de France. On supprime donc les lettres qui me sont adresses ici? Ou peut-tre les renvoie-t-on en France pour qu'elles y soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prvenir ma famille d'avoir dposer les lettres au ministre? Malgr cela, j'ai sanglot longuement sur ces lettres dates de plus de deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la nuit je vais rver de Lucie, de mes enfants adors pour lesquels je dois vivre. Rien non plus de ce que j'ai demand Cayenne comme batterie de cuisine ou comme vivres ne me parvient. Samedi 4 mai 1895. Quelles longues journes en tte tte avec moi-mme, sans nouvelles des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils deviennent, quel est l'tat de leur sant, o en sont les recherches? La dernire lettre reue date du 18 fvrier. Les matines passent encore, tant je suis occup cette lutte pour la vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu' dix heures. Mais la nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui: lard conserv. J'ai djeun avec des pois secs et du pain. Menu du dner: idem. Je note parfois les menus faits de ma vie journalire, mais ils disparaissent bien vite devant un souci bien suprieur: celui de mon honneur. Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma famille. Reoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquitudes ils doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres proccupations! Mme jour, soir. Dans le silence qui rgne autour de moi, interrompu seulement par le choc des vagues qui dferlent contre les roches, je me suis rappel les lettres que j'ai crites Lucie, au dbut de mon sjour ici, et dans lesquelles je lui dcrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit assez souffrir de cette pouvantable situation, sans que je vienne encore lui arracher le coeur par mes lamentations. Il faut donc qu' force de volont, je me surmonte; il faut que je donne ma femme par mon exemple les forces ncessaires l'accomplissement de sa mission. Lundi 6 mai 1895. Toujours le tte--tte avec mon cerveau, sans nouvelles des miens. Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage ma femme, toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'clatante lumire, il le faut pour tes enfants. J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le climat, ni mes forces ne me le permettent. Mardi 7 mai 1895. Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidit chaude et accablante. Mercredi 8 mai 1895. J'tais tellement nerv aujourd'hui par ce silence de tombe, sans nouvelles depuis bientt trois mois des miens, que j'ai cherch abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant prs de deux heures. J'arrive aussi force de volont travailler de nouveau l'anglais; j'en fais pendant deux trois heures par jour. Jeudi 9 mai 1895. Ce matin, aprs m'tre lev comme d'habitude au petit jour et avoir fait mon caf, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration. J'ai d m'tendre sur mon lit. Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cde avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit d'avoir des faiblesses. Malgr toute ma volont, j'ai eu une violente crise de larmes en pensant ma femme, mes enfants. Ah! il faut que la lumire se fasse, que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes enfants morts tous deux. Journe pouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqu. Mais il faut que l'me domine le corps. Vendredi 10 mai 1895. Fivre violente la nuit dernire. La pharmacie portative que ma femme m'avait donne ne m'a pas t remise. Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai. Mauvaises journes. Fivre, embarras gastrique, dgot de tout. Et que se passe-t-il en France pendant ce temps? 0 en sont les recherches? Coup de soleil aussi sur un pied pour tre sorti quelques secondes pieds nus. Jeudi 16 mai 1895. Fivre continuelle. Accs plus fort hier au soir, suivi de congestion crbrale. J'ai fait cependant demander le mdecin, car je ne veux pas lcher pied ainsi. Vendredi 17 mai 1895. Le mdecin est venu hier au soir. Il m'a ordonn 40 centigrammes de quinine chaque jour et m'enverra douze botes de lait condens ainsi que du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au rgime du lait et ne plus manger cette cuisine qui me rpugne d'ailleurs tellement que je n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps humain et une pareille force de rsistance. Samedi 18 mai 1895. Pas trs fraches les botes de lait condens de l'hpital. Enfin, cela vaut mieux que rien. J'ai absorb il y a quelques minutes 40 centigrammes de quinine. Dimanche 19 mai 1895. Journe lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fivre est tombe grce la quinine. J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon nergie, toute ma volont. Lundi 27 mai 1895. Les journes se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'crire ma femme pour lui dire que mon nergie morale est plus grande que jamais. Il faut, je veux la lumire entire, absolue sur cette tnbreuse affaire. Ah! mes enfants! Je suis comme la bte qui veut d'abord qu'on passe sur son corps avant qu'on atteigne ses petits. Mercredi 29 mai 1895. Pluies continuelles; temps lourd, touffant, nervant. Ah! mes nerfs, ce qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux mme pas dpenser mon immense nergie, ma volont, sinon vivre, vgter plutt! Mais enfin chacun aura son heure! Le misrable qui a commis ce crime infme sera dmasqu. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui arracherais sans piti le coeur et les entrailles. Samedi 1er juin 1895. Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je enfin des nouvelles rcentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon dpart de France, c'est--dire depuis le 20 fvrier, aucune nouvelle des miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures. Dimanche 2 juin 1895. Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions mon sujet, le silence de tombe toujours. Mais je rsisterai, fort de ma conscience et de mon droit. Lundi 3 juin 1895. Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon coeur a tressailli et battu se rompre. Le courrier va t'apporter mes dernires lettres, ma chre Lucie, o je te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entire apprenne que je suis une victime et non un coupable. Un tratre! ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi tressaille de colre et d'indignation, un tratre, le dernier des gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement reconnue. Mercredi 5 juin 1895. Quelles longues heures! Plus de papier pour crire, pour travailler, malgr mes demandes ritres depuis trois semaines, rien lire, rien pour chapper mes penses. Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi. Vendredi 7 juin 1895. Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues. Pluie torrentielle aujourd'hui. Le cerveau, sous la tension de la pense, me fait atrocement souffrir. Dimanche 9 juin 1895. Tout pour moi est blessure, tant mon coeur saigne. La mort serait une dlivrance: je n'ai pas le droit d'y penser. Toujours sans lettres des miens. Mercredi 12 juin 1895. J'ai enfin reu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles qui sont arrives ici fin mars; elles ont t certainement renvoyes en France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent. Comme on sent la douleur, le chagrin pouvantable de tous, percer entre chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir crit, au dbut de mon arrive ici, des lettres navrantes ma femme. Je devrais savoir souffrir tout seul, sans faire partager ceux qui souffrent dj assez par eux-mmes, mes cruelles tortures. Puis, une suspicion continuelle, inoue, incomprhensible, qui fait saigner plus encore mon pauvre coeur dj si ulcr. En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit: On demande Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots conventionnels. --Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore? --Oh! me rpondit-il, on n'a pas l'air de croire votre innocence. --Ah! j'espre bien vivre assez longtemps pour rpondre toutes les calomnies infmes, nes dans l'imagination de gens aveugls par la haine et la passion. Aussi nous faut-il, tous, la lumire complte, clatante, non seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a t dit, commis depuis. J'ai reu ma batterie de cuisine et pour la premire fois des conserves de Cayenne. La vie matrielle m'est indiffrente, mais je pourrai soutenir ainsi mes forces. Les ouvriers forats viennent travailler ces jours-ci. Aussi m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec eux! Oh! laideur humaine! * * * J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres de ma femme que je reus le 12 juin. Ces lettres taient bien effectivement arrives Cayenne fin mars, puis avaient t renvoyes en France pour qu'elles pussent tre lues au Ministre des Colonies ainsi qu'au Ministre de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prvenue d'avoir dposer au Ministre des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui m'taient destines. Il lui tait interdit de parler de l'Affaire, des vnements mme connus et publics. Ses lettres taient lues, tudies, passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne pouvaient donc avoir aucun caractre intime. Enfin, tant donn la surveillance dont elle tait l'objet, elle ne voulait livrer aucun des efforts faits pour arriver la dcouverte de la vrit, de peur que ceux qui taient intresss nous perdre et touffer la lumire n'en fissent leur profit. Paris, 23 fvrier 1895. Mon cher Alfred, J'ai t profondment affecte en apprenant, aussitt mon retour, que tu avais quitt l'le de R. Tu tais bien loin de moi, il est vrai, et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues taient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces souffrances et je ne rvais qu' te les diminuer un peu. Maintenant je n'ai plus qu'un espoir, qu'un dsir, venir te rejoindre, t'exhorter la patience et force d'affection et de tendresse te faire attendre avec calme l'heure de la rhabilitation. Voici maintenant ta dernire tape de souffrance, j'espre au moins que sur le bateau, pendant cette longue traverse, tu auras rencontr des gens humains, que la pense d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!... Pas une seconde ne se passe, mon mari ador, sans que ma pense ne soit avec toi. Mes journes et mes nuits se passent en angoisses continues pour ta sant, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de toi et que je ne saurai rien de toi jusqu' ton arrive!... Paris, 26 fvrier 1895. Jour et nuit je pense toi, je partage tes souffrances, j'ai des angoisses atroces en te sentant t'loigner ainsi, naviguer sur une mer peut-tre dchane et augmenter ainsi tes tortures morales par un malaise physique. Par quelle fatalit nous trouvons nous aussi cruellement prouvs?... J'ai hte d'tre prs de toi et de pouvoir dominer un peu par mon affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demand au ministre des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux femmes et enfants des dports de les accompagner; je ne vois pas qu'il puisse y avoir d'objection cet gard; aussi j'attends ma rponse avec une impatience fbrile... Paris, 28 fvrier 1895. Te dcrire ma tristesse, mon chagrin mesure que je te sens t'loigner m'est impossible; mes journes se passent en rflexions atroces, mes nuits en cauchemars pouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles manires, leur me si frache, arrivent me rappeler que j'ai un grand devoir remplir et que je n'ai pas le droit de me laisser aller; je me ressaisis alors et je tiens coeur de les lever comme tu as toujours dsir le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire de nobles coeurs, de faon qu' ton retour tu trouves ces petites mes telles que tu les rvais. Paris, 5 mars 1895. Je t'ai expdi avec ma dernire lettre un paquet de revues de toutes sortes qui t'intresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu reoives la bonne nouvelle de la dcouverte du coupable. Pourvu, mon Dieu, que la vie qui t'attend l-bas ne soit pas trop pnible, que tu ne manques pas du strict ncessaire et que tu supportes physiquement les rigueurs qui te seront imposes... Depuis que tu as quitt la France mes souffrances ont doubl, rien ne peut galer les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille fois moins malheureuse si j'tais avec toi; je saurais au moins comment tu te trouves, quel est ton tat de sant, ton moral, et mes inquitudes de ce ct seraient au moins calmes... LUCIE. _Suite de mon Journal._ Samedi 15 juin 1895. Je suis rest enferm toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la prsence des forats qui sont venus travailler la caserne des surveillants. Tous les supplices. Cette nuit, coliques sches qui me tordaient sur mon lit. Mercredi 19 juin 1895. Chaleur sche; la saison des pluies tire sa fin. Je suis couvert de boutons produits par les piqres des moustiques et autres insectes. Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques ct de mes horribles tortures morales? des infiniment petits. C'est mon cerveau, c'est mon coeur qui souffrent et hurlent de douleur. Quand donc dcouvrira-t-on le coupable, quand donc connatrai-je enfin la vrit sur cette tragique histoire? Vivrai-je jusque l? J'en doute parfois, tant je sens tout mon tre se dissoudre dans une dsesprance terrible. Et ma pauvre et chre Lucie, et mes enfants! Non, je ne les abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de toute l'ardeur de mon me tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut tout mon honneur, tout l'honneur de mes enfants. Samedi 22 juin, 11 heures soir Impossible de dormir. Je suis enferm ds six heures et demie du soir, clair seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent sont bien vite lues. Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde, un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouilles. D'abord, la relve toutes les deux heures du surveillant de garde; en outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de garde. Ces alles et venues continuelles, ces grincements de serrures deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes cauchemars. Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immrit? Mardi 25 juin 1895. Les condamns viennent de nouveau travailler dans l'le. Me voil enferm dans mon cabanon. Vendredi 28 juin 1895. Toujours enferm, cause de la prsence des condamns ici! J'arrive, force de volont, en tendant mes nerfs, travailler l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma pense se reporte toujours cet horrible drame. Il me semble parfois que le coeur, que le cerveau vont clater. Samedi 29 juin 1895. Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait tressaillir mon me. Penser que ma patrie, laquelle j'ai consacr toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin! Ah! c'est parfois trop lourd pour des paules humaines. Jeudi 4 juillet 1895. Je n'ai pas eu la force d'crire ces jours-ci, tant j'ai t boulevers, en recevant enfin, aprs une si longue attente, des lettres relativement rcentes de ma femme, de toute ma famille; les dernires lettres reues datent du 25 mai, on a enfin prvenu ma famille que les lettres devaient passer par la voie du Ministre. Toujours rien; le coupable n'est pas dcouvert. Je souffre de toutes les tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle mme pas des mille misres de chaque jour, qui sont autant de blessures pour mon coeur ulcr. Mais je ne lcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'nergie ma femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants. * * * Voici quelques extraits des lettres que je reus de ma femme cette date: Paris, 25 mars 1895. J'espre que cette lettre te trouvera en bonne sant... J'attends de mon ct avec une trs grande impatience la nouvelle de ton arrive, elle ne peut plus tarder, car voil bientt trois semaines que tu es en route. Quel calvaire tu as travers et quels moments pouvantables tu as encore passer jusqu' ce que nous arrivions la vrit... Mathieu ne peut se dcider s'absenter. Je sais combien tu l'as toujours aim, combien tu admirais son beau caractre... Paris, 27 mars 1895. J'ai le coeur dchir en pensant tes souffrances, au chagrin que tu dois ressentir tout seul, exil, n'ayant mme pas une me auprs de toi qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais tant tre prs de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma prsence. Je t'assure que ma pense est bien plus aux les du Salut qu'ici; je vis l-bas avec toi, je cherche te voir dans cette le perdue, me reprsenter ta vie... Paris, 6 avril 1895. J'ai lu ce matin, non sans motion, le rcit de ton arrive aux les du Salut; d'aprs les journaux, c'est l'le du Diable qui t'a t rserve. Mais si la nouvelle de ton arrive est parvenue jusqu'en France, je n'ai encore absolument rien reu de toi. Je ne puis te dire combien je souffre ainsi, spare compltement de mon mari tant aim, prive totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible martyre... Ton abngation si admirable, ton courage si hroque, ton me si nergique nous donnent des forces pour accomplir la tche qui nous incombe; nous la mnerons bien, j'en suis sre... Paris, 12 avril 1895. Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton criture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!... Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux; mon coeur, tout mon tre est tortur cette pense... Paris, 21 avril 1895. 21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a aujourd'hui cinq ans nous tions heureux, parfaitement contents; quatre ans et demi se sont couls d'une existence dlicieuse, nous ne connaissions que le bonheur. Puis, tout coup, le coup de foudre, un effondrement pouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien dsirer, que je possdais tout. Eh bien, cette fois je forme des voeux ardents, ce ne sont plus des dsirs, c'est une supplication, une prire que j'adresse Dieu pour que cette anne nous ramne le bonheur, pour que notre honneur qui nous a t drob nous soit rendu, pour que tu retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la sant... Paris, 24 avril 1895. Je n'ai encore rien reu de toi et je suis navre. Chaque matin j'espre, j'attends. Chaque soir je me couche avec la mme dception. Ah! mon pauvre coeur, comme il est tortur... Paris, 26 avril 1895. ... Je viens de passer la journe la plus pouvantable de mon existence. Un journal n'a-t-il pas annonc que tu tais malade! Les tortures que j'ai subies aprs cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade l-bas, seul, n'avoir mme pas la consolation de te soigner, de te faire du bien, c'tait atroce. Mon coeur, tout mon tre, me faisait horriblement mal. Moi qui t'avais suppli de vivre, qui n'avais plus qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer ce bonheur; toutes les ides les plus noires m'ont pass par la tte. Affole, je me suis adresse au ministre des colonies. La nouvelle tait fausse... Quand m'arrivera ta premire lettre? Je l'attends avec une impatience enfantine... Paris, 5 mai 1895. La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrive, avec une si grande impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le courrier franais est arriv (depuis le 23 avril), j'ai des battements de coeur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le mme dsappointement. Il en est de mme pour mon autorisation de venir te rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore rpondu mes deux demandes successives qui datent du mois de fvrier! Que faire? Que penser? Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prire pour demander ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses voeux n'ont pas t exaucs; il la rpte deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien... Paris 9 mai 1895. Enfin j'ai reu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai prouve et combien mon coeur a battu en revoyant ton criture chrie, en lisant ces lignes que tu avais crites, les premires qui me parviennent depuis ton arrive, c'est--dire depuis prs de deux mois. Tes souffrances, tes tortures, je les partage. LUCIE. _Suite de mon journal._ Samedi 6 juillet 1895. Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de mille piqres journalires. Mon coeur bout de colre et d'indignation et je suis oblig pour moi-mme, pour ma dignit, de n'en rien laisser paratre. Dimanche 7 juillet 1895. Les forats ont enfin termin leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui, ai-je lav mes torchons, nettoy ma vaisselle l'eau chaude, ravaud mon linge qui est dans un piteux tat. Mercredi 10 juillet 1895. Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrire ma case, devant la mer, seul endroit o il faisait frais et de l'ombre. Enfin je suis mis au rgime des forats, c'est--dire plus de caf, plus de cassonade; un morceau de pain de deuxime qualit chaque jour et deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage ou lard conserv. Il est possible que ce nouveau rgime comporte aussi la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne. Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela durera tant que cela pourra. Vendredi 12 juin 1895. Ce n'est point, parat-il, la ration des forats qui m'est dlivre, mais une ration spciale pour moi. Enfin, cela ne comporte pas la suppression des vivres de conserve que je reois de Cayenne. Mais peu importe tout cela. Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon coeur qui souffrent! Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit o il y avait un peu d'ombre dans la journe, o le vent de la mer qui me fouettait la figure faisait cho aux vibrations de mon me. Mme jour, soir. Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable. On doit me garder, m'empcher de partir--si tant est que j'en aie jamais manifest l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux, c'est mon honneur--mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais est critiqu, matire suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que j'puise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je dclare alors que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir! Enfin le jour de la lumire finira bien par arriver, par venir. Dimanche 14 juillet 1895. J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi avec honneur, avec loyaut. Ma douleur est telle, que la plume me tombe des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour tre exprimes. Mardi 16 juillet 1895. Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'le qui m'est rserve est compltement dcouverte; les cocotiers ne s'tendent que dans l'autre partie. Je passe la plus grande partie des journes dans mon cabanon. Et rien lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues. Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants? Et toujours ce silence de tombe autour de moi Samedi 20 juillet 1895. Les journes s'coulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse d'un meilleur lendemain. Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais. C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un coeur. Pluie torrentielle dans la soire, suivie d'une bue chaude et accablante. Fivre pour moi. Dimanche 21 juillet 1895. Fivre toute la nuit dernire; envie de vomir continuelle. Les surveillants paraissent au moins aussi dprims que moi par le climat. Mardi 23 juillet 1895. Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutt nerveuse, qui se dplaait constamment, tantt intercostale, tantt se fixant entre les deux paules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux vivre, voir la fin. Mercredi 24 juillet 1895. Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son coeur! Dimanche 28 juillet 1895. Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont d'abord Cayenne, puis reviennent ici, quoique dj lues et contrles en France. Lundi 29 juillet 1895. Toujours la mme chose, hlas! Les journes, les nuits se passent lutter avec moi-mme, teindre les bouillonnements de mon cerveau, touffer les impatiences de mon coeur, surmonter enfin les horreurs de la vie. Soir. Journe lourde, touffante, nervante au suprme degr. Mes nerfs sont tendus comme des cordes violon. Nous sommes dans la saison sche et cela va durer jusqu'en janvier. Esprons qu' ce moment tout sera fini. Mardi 30 juillet 1895. Un surveillant vient de partir, accabl par les fivres du pays. C'est le deuxime qui est oblig de s'en aller depuis que je suis ici. Je le regrette, car c'tait un brave homme, faisant strictement le service qui lui tait impos, mais loyalement, avec tact et mesure. Mercredi 31 juillet 1895. Toute la nuit dernire, j'ai rv de toi, ma chre Lucie, de nos enfants. J'attends avec une impatience fbrile le courrier venant de Cayenne. J'espre qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misrable qui a commis cet horrible forfait? Jeudi 1er aot, midi. Le courrier venant de Cayenne est arriv ce matin 7h. 1/4. M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu' prsent, je n'ai encore rien reu. 4 heures 1/2. Toujours rien. Terribles heures d'attente. 9 heures du soir. Rien ne m'est parvenu. Quelle amre dception! Vendredi 2 aot 1895, matin. Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et jour. Pas mme un instant seul avec ma douleur! Ces secousses m'puisent et aujourd'hui je suis bris de corps et d'me. Et cependant je vais crire Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tte haute et fire, quoi qu'il advienne de moi. 7 heures soir. Mon courrier tait arriv, on vient seulement de me l'apporter. Toujours rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis la victime doit tre dcouverte, il faut qu'elle le soit. Je saurai souffrir encore. * * * Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reus le 2 aot au soir: Paris, 6 juin 1895. J'attends avec une bien vive anxit quelques bonnes lettres de toi et des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta sant pour laquelle je me fais tant de soucis. Le bateau est arriv le 23 mai, nous sommes aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu. Chaque fois le facteur me donne une nouvelle motion, motion bien inutile. Ma pense n'est que vers toi, ma vie pour toi... Paris, 7 juin 1895. ... Je viens d'tre interrompue en t'crivant par l'arrive de tes excellentes lettres... C'est dans ton nergie que je puise des forces, c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre spare ainsi de toi, torture par tes cruelles souffrances, c'est que mon espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre tellement d'tre spare de toi, que j'ai adress une nouvelle demande pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de ta vie, d'tre auprs de toi, de te tmoigner mon immense affection. Je passe des heures lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver... LUCIE. Quand je vis la situation qui m'tait faite aux les du Salut, je ne me fis aucune illusion sur la suite qui serait donne aux demandes faites par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles seraient constamment repousses. _Suite de mon journal._ Samedi 3 aot 1895. Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit. Ces motions me brisent. Voir tant de douleurs accumules si injustement autour de soi, et ne rien pouvoir faire pour les dissiper! Samedi 4 aot 1895. Je viens de passer deux heures, de 5h. 1/2 7h. 1/2, laver mes torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent, mais me font du bien quand mme. Ah! je lutte tant que je peux contre le climat, contre mes tortures, car je voudrais avant de succomber savoir que mon honneur m'est rendu. Mais que ces journes et ces nuits sont longues! Je n'ai pas reu de revue depuis deux mois, je n'ai rien lire. Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste. J'avais fait demander Cayenne une bote d'instruments de menuiserie afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont t refuss. Pourquoi? Encore une nigme que je ne veux pas chercher rsoudre. Je me trouve depuis neuf mois devant tant d'nigmes qui droutent ma raison, que je prfre teindre mon cerveau et vivre en inconscient. Lundi 5 aot 1895. La chaleur devient terrible et je me sens si bris, si las de cet effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois. Samedi 10 aot 1895. Je ne sais jusqu'o j'irai, tant mon coeur, mon cerveau me font souffrir, tant ce drame affreux droute ma raison, tant toutes mes croyances en la justice humaine, en l'honntet, au bien, ont sombr devant des faits aussi horribles. Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chre Lucie, crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour rsister un aussi long et aussi pnible martyre. Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir. Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son devoir, on peut se prsenter partout la tte haute, on doit revendiquer son bien, notre honneur. Lundi 2 septembre 1895. Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajout mon journal. A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si broy que soit mon coeur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes enfants, au milieu des miens, le jour o l'honneur nous sera rendu. Mais souhaitons que cela ait un terme, mon coeur est bien malade. Hier j'ai eu une syncope, mon coeur a tout d'un coup cess de battre. Je me sentais partir, sans souffrance. Qu'tait-ce au juste, je n'ai pu m'en rendre compte moi-mme. J'attends mon courrier. Vendredi 6 septembre 1895. Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer un martyre pareil! Heureux les morts! Et tre oblig de vivre jusqu' mon dernier souffle, tant que mon coeur battra! Samedi 7 septembre 1895. Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore dcouvert. * * * (Quelques extraits des lettres de ma femme reues cette date.) Paris, 8 juillet 1895. Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix chrie rsonnait mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose de toi, tes penses si nobles et si belles venaient se reflter dans mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleur en recevant ces lignes si impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur immense que tu t'tais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tche que nous nous sommes trace... J'ai t touche jusqu'au fond de l'me de la lettre que tu as crite notre Pierre; lui tait enchant et sa petite physionomie d'enfant s'claire quand je lui relis tes lignes, il les sait par coeur. Quand il parle de toi, il y met toute son ardeur. Paris, 10 juillet 1895. Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volont, beaucoup d'nergie, nous surmonterons toutes les difficults, nous arriverons nous rendre matres de cet effroyable mystre qui nous a si profondment atteints. C'est mon but, mon unique dsir, mon ide fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprme bonheur de voir ton innocence clater au grand jour. Je veux arriver dmasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosit sans exemple. Si nous n'tions pas nous-mmes les victimes d'un si horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pt exister des hommes assez bas, assez lches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une famille qui tait fire de son nom intact, pour laisser condamner un officier irrprochable, sans que leurs consciences au moment dcisif ne leur arrachent un cri d'aveu. LUCIE. _Suite de mon journal._ 22 septembre 1895. Palpitations de coeur toute la nuit dernire. Aussi suis-je bien fatigu ce matin. Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits. Condamn sur une preuve d'criture, voil bientt un an que je demande justice, et cette justice, que je rclame, ce n'est pas une discussion sur l'criture, mais la recherche, la dcouverte du misrable qui a crit cette lettre infme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela. Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumire peut tre faite, quand on voudra bien la faire. D'ailleurs, le moyen m'importe peu. C'est l o mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas encore fait cette lumire, clairci cet horrible drame. Ah! cette justice que je demande, il me la faut, pour mes enfants, pour les miens, et je resterai debout, jusqu' mon dernier souffle, si horrible que soit mon supplice, pour la rclamer. Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne au-dessus du sien! La mort certes et t un bienfait! Je n'ai mme pas le droit d'y penser. 27 septembre 1895. Un supplice pareil finit par dpasser la limite des forces humaines. C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire descendre un innocent tout vivant dans la tombe. Ah! je laisse leurs consciences comme juges ceux qui m'ont fait condamner sur une preuve d'criture, sans preuves tangibles, sans tmoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infme. Si encore, aprs ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du ministre de la Guerre, on avait poursuivi rsolument, activement les recherches pour dmasquer le coupable! Et puis, il y a la voie diplomatique. Un gouvernement a tous les moyens ncessaires pour clairer un pareil mystre; c'est son devoir strict et absolu. Ah! l'humanit, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs morales! Ah! les hommes, avec leurs intrts personnels qui les guident! peu leur importe tout le reste. De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gne pas, ne nuit personne! Parfois je suis tellement coeur, tellement las, que j'ai envie de m'tendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y porter atteinte moi-mme, car ce droit, hlas! je ne l'ai, je ne l'aurai jamais. Ce supplice devient trop horrible. Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix, la voix d'innocents qui demandent justice. Si je n'avais que ma vie disputer, je ne lutterais certes pas ainsi; mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied pied. Les peines du corps ne sont rien, celles du coeur sont atroces. 29 septembre 1895. Violentes palpitations du coeur ce matin. J'touffais. La machine lutte, combien de temps durera-t-elle encore? La nuit dernire aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je t'appelais grands cris, ma pauvre et chre Lucie! Ah! s'il n'y avait que moi, mon dgot des hommes et des choses est tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos ternel. 1er octobre 1895. Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me paraissent des sicles. 5 octobre 1895. J'ai reu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'levait de toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que tout mon tre en a t profondment secou. Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante Monsieur le Prsident de la Rpublique: Accus, puis condamn sur une preuve d'criture, pour le crime le plus infme qu'un soldat puisse commettre, j'ai dclar et je dclare encore que je n'ai pas crit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai jamais forfait l'honneur. Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalit la plus pouvantable qui puisse s'acharner aprs un homme. Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les peines du coeur sont tout. Souffrir ainsi est dj pouvantable, mais sentir souffrir tous les siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille pour un crime abominable que je n'ai jamais commis. Je ne viens solliciter ni grces, ni faveurs, ni convictions morales; je demande, je supplie qu'on fasse la lumire pleine, entire, sur cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et pouvantables victimes. Si j'ai vcu, Monsieur le Prsident, si j'arrive encore vivre, c'est que le devoir sacr que j'ai remplir vis--vis de tous les miens remplit mon me et la gouverne; autrement j'aurais dj succomb sous un fardeau trop lourd pour des paules humaines. Au nom de mon honneur arrach par une erreur pouvantable, au nom de ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Prsident, rien qu' cette dernire pense, mon coeur de pre, de Franais, d'honnte homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon me, avec toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prire suprme, c'est de faire faire la lumire sur cette tragique histoire, de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une famille pour lesquels l'honneur est tout. J'cris aussi Lucie d'agir par elle-mme, nergiquement, rsolument, car ce martyre finira par nous jeter tous par terre. On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes propres. Ah! certes oui, car si j'tais seul au monde, si je me laissais aller ne penser qu' moi, il y a longtemps que ma tombe serait creuse. Ce qui me donne prcisment ma force, c'est la pense de Lucie, celle de mes enfants. Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je veux savoir que le nom de mes enfants est lav de cette souillure. * * * Quelques extraits des lettres de ma femme que je reus en octobre: Paris, 4 aot 1895. Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'crire, j'ai besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton me si belle, si prouve, et de puiser en toi une nouvelle provision de force et de courage. Paris, 12 aot 1895. Enfin, j'ai reu tes lettres, je les dvore, je les lis, je les relis, avec une avidit insatiable. Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer compltement en toi le souvenir de ces atroces journes, de cette terrible anne qui a trac dans ton coeur une blessure si profonde. Je voudrais pouvoir tripler mes forces pour hter ce moment si anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs de cette boue infme que l'on nous a jete la face... Paris, 19 aot 1895. Quand je veux diminuer un peu l'nervement de l'attente, quand je veux attnuer ma fivre d'impatience, c'est auprs de toi que je viens reprendre du calme, de nouvelles forces. Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu aimes et qui t'aiment de toute leur me, tu es en proie une attente terrible; tu te tortures l'esprit claircir ce mystre et ton pauvre coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire tant d'infamie... LUCIE. _Suite de mon journal._ 6 octobre 1895. Chaleur terrible. Les heures sont de plomb. 14 octobre 1895. Vent violent. Impossible de sortir. Journe d'une longueur terrible. 26 octobre 1895. Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broy. Ah! dire que je ne souffre pas au del de toute expression, que souvent je n'aspire pas au repos ternel, que cette lutte entre mon dgot profond des hommes et des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir! Mais chaque fois que je dfaille, dans mes longues nuits ou dans mes journes solitaires, chaque fois que ma raison, branle par tant de secousses, se demande enfin comment, aprs une vie de travail, d'honneur, il est possible que j'en sois l, et qu'alors je voudrais fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'tre et je me crie moi-mme: Tu n'es pas seul, tu es pre, tu dois dfendre ton honneur, celui de ta femme, de tes enfants et je repars d'un nouvel lan, pour retomber, hlas! un peu plus loin, et repartir encore. Voil ma vie journalire. 30 octobre 1895. Spasmes violents du coeur. Temps lourd qui abat toute nergie. Temps de transition, avant la saison des pluies, la plus mauvaise priode aussi la Guyane. Me jettera-t-elle dfinitivement par terre? Nuit du 2 au 3 novembre 1895. Le courrier venant de Cayenne est arriv, mais pas de lettres. Je crois qu'il est impossible de se figurer la dception poignante que l'on prouve, quand, aprs avoir attendu pendant un long mois, anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient. Enfin, il est entr tant de douleurs dans mon me depuis plus d'un an que je n'en suis plus compter avec les plaies de mon coeur. Cependant, cette motion, que je devrais connatre, tant elle s'est frquemment renouvele, m'a tant bris que quoique je sois lev depuis ce matin cinq heures et demie, quoique j'aie march au moins six heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir. Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore? 4 novembre 1895. Chaleur terrible, au moins 45. Rien de plus dprimant, rien qui use autant les nergies du coeur et de l'me, que ces longs silences angoisss, sans jamais entendre parole humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique. 7 novembre 1895. Qu'est devenu le courrier qui m'est adress? O s'est-il arrt? Est-il rest Paris ou Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me pose, presque chaque heure du jour. Je me demande souvent si je suis veill ou si je rve, tant tout ce qui se passe depuis un an est incroyable, inimaginable. Avoir abandonn son pays, l'Alsace, avoir quitt une situation indpendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son coeur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accus, puis condamn pour un crime aussi infme qu'odieux, sur la foi de l'criture d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi dmoraliser un homme jamais! Mais je suis oblig de rsister, de lutter, pour ma chre Lucie, pour mes enfants. 9 novembre 1895. Journe terriblement longue. Premires pluies. Oblig de me confiner dans mon cabanon. Rien lire. Les livres annoncs par la lettre du mois d'aot ne me sont pas encore parvenus. 15 novembre 1895. J'ai enfin reu mon courrier. Le coupable n'est pas encore dcouvert. Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui dclinent chaque jour; c'est une lutte incessante pour pouvoir rsister cet isolement profond, ce silence perptuel, sous un climat qui abat toute nergie, n'ayant rien faire, rien lire, en tte tte avec mes tristes et dcevantes penses. * * * Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reus le 15 novembre 1895: Paris, 5 septembre 1895. Que de longues heures, que de pnibles journes nous avons traverses depuis le jour o le malheur effroyable est venu nous atterrer comme un coup de massue! Esprons que nous avons enfin gravi le plus dur de notre calvaire; nous avons travers les plus atroces angoisses, nous avons trouv en notre conscience la force de supporter le plus pnible des martyres; Dieu qui nous a si cruellement prouvs nous donnera la volont d'accomplir jusqu'au bout notre devoir... Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des moments terribles o la patience m'chappe, tant je trouve le temps long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense toi, au bel exemple de courage et de volont que tu me donnes et je puise des forces dans ton amour... Paris, 25 septembre 1895. C'est la dernire lettre que je t'cris avant de t'expdier ce courrier; je fais des voeux ardents pour qu'il te trouve en bonne sant et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et c'est une amre dception ajouter tant d'autres... LUCIE. Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de mon frre Mathieu: J'ai reu ta bonne lettre, mon cher frre, et ce m'est une grande consolation et un grand rconfort de te savoir si fort et si courageux. Ce n'est pas espre que je te dis: aie foi, aie confiance! Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable. Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pense et de coeur. MATHIEU. _Suite de mon journal_ 30 novembre 1895. Je ne veux pas parler des piqres journalires, car je les mprise. Il me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de ncessit banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitt repousse. Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, prfrant me passer de tout, n'ayant m'humilier devant personne. Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre. 3 dcembre 1895. Je n'ai pas encore reu le courrier du mois d'octobre. Journe lugubre, pluie incessante. Le cerveau se rompt, le coeur se brise. Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphre embrume; vraie journe de mort, d'enterrement. Combien souvent me revient l'esprit cette exclamation de Schopenhauer, qui, la vue des iniquits humaines, s'criait: Si Dieu a cr le monde, je ne voudrais pas tre Dieu. Le courrier venant de Cayenne est arriv, parat-il, mais n'a pas apport mes lettres. Que de douleurs! Rien lire, rien pour chapper mes penses. Ni livres, ni revues ne me parviennent plus. Je marche dans la journe jusqu' puisement de forces, pour calmer mon cerveau, pour briser mes nerfs. 5 dcembre 1895. Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui? Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honntes, comme le nomm Bertillon, qui ont os jurer, sans restriction, que du moment o c'tait ressemblant mon criture, il n'y avait que moi ayant pu crire cette lettre infme. Preuves morales ou autres, peu leur importait. Ah! j'espre que le jour o le vritable coupable sera dmasqu, s'il reste un peu de coeur ces hommes-l, ils trouveront encore une balle de pistolet pour se la loger dans la tte, pour se faire justice eux-mmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre un homme, toute une famille. 7 dcembre 1895. Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, trait en bte fauve comme le plus vil des criminels. 8 dcembre 1895. Les nvralgies de la tte augmentent chaque jour et me font atrocement souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes! Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine. Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un lger baume aux plus cruelles blessures et en endorment pour un temps les cuisantes douleurs. Ici rien. 9 dcembre 1895. Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restes Cayenne o elles tranent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a pass sous mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les lettres doivent tre Cayenne. Mme jour, 6 heures soir. Le deuxime courrier venant de Cayenne est arriv aujourd'hui une heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les nouvelles? 11 dcembre, 6 heures soir. Pas de lettres! mon coeur est labour, dchir. 12 dcembre 1895, matin. Mon courrier n'est effectivement pas arriv. O est-il rest? J'ai fait tlgraphier Cayenne pour le demander. Mme jour, soir. Mon courrier est rest en France! Mon coeur me fait souffrir comme si on le labourait coups de poignard. Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel cho mon me ulcre! Une colre si sourde et si pre envahit parfois mon coeur contre l'iniquit humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier, dans une douleur physique, cette horrible torture morale. 13 dcembre 1895. On finira certainement par me tuer force de souffrances, ou par m'obliger me tuer pour chapper la folie. Je laisserai l'opprobre de ma mort au commandant du Paty, Bertillon, tous ceux qui ont tremp dans cette iniquit. Chaque nuit, je rve ma femme, mes enfants. Mais quels terribles rveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon, j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les yeux jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser. Soir. Spasmes violents du coeur, nombreux touffements. 14 dcembre 1895. Je demande prendre un bain, ainsi que j'y ai t autoris, sur la demande du mdecin. Non, me fait rpondre le surveillant-chef. Quelques instants aprs, il y allait lui-mme. Je ne sais pourquoi je m'abaisse lui demander quoi que ce soit. Jusqu' prsent, je ne renouvelais aucune demande; dornavant, je n'en ferai plus. 16 dcembre 1895. De dix heures trois heures, les heures sont terribles et rien pour faire diversion mes dcevantes penses. 18 dcembre 1895. Cher petit Pierre, chre petite Jeanne, chre Lucie, comme je vous vois tous trois par la pense, comme votre souvenir me donne la force de tout subir, de tout supporter. 20 dcembre 1895. Aucune avanie ne m'est pargne. Quand je reois mon linge, lav l'le Royale, on le dplie, on le fouille de toutes faons, puis on me le jette ainsi qu' un vil criminel. Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et heureux moments que j'y ai passs avec ma femme, avec mes enfants. Je me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant avec lui, faisant de beaux rves d'avenir pour lui. Puis me revient l'horrible situation prsente, l'infamie jete sur mon nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au cerveau, le coeur bat se rompre, l'indignation s'empare de mon tre. Il faut que la lumire soit faite, il faut que la vrit soit dcouverte, quel que soit notre supplice. 22 dcembre 1895. Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit pouvantable je viens de passer! Ces alles et venues, durant la nuit, des surveillants dans le poste, les lumires qui passent et repassent, alimentent mes cauchemars. 25 dcembre 1895. Hlas! toujours la mme chose, pas de lettres. Le courrier anglais a pass il y a deux jours; mes lettres ne sont probablement pas encore arrives car je pense que, sans cela, on me les et remises; que penser, que croire? La pluie tombe en permanence. Pendant une claircie, je sors pour me dtendre un peu. Il tombait encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui m'accompagne: Il ne faut pas rester dehors quand il pleut. Dans quelle consigne est-ce crit? Mais je ddaigne de rpondre, tant je me place au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries journalires. Nuit du 26 au 27 dcembre 1895. Impossible de dormir. Dans quel cauchemar vis-je depuis bientt quinze mois et quand prendra-t-il fin? 28 dcembre 1895. Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broy. Que se passe-t-il? Pourquoi les lettres du mois d'octobre ne me sont-elles pas parvenues? Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le terme de cet effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai souffert! Dans les nombreux moments o je dfaille, dans ce profond dgot de toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me rveillent, relvent mon nergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie, Pierre, Jeanne. Mme jour, 11 heures matin. Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hlas! mes lettres vont d'abord Cayenne. Enfin, j'espre que le premier courrier venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de ma chre femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'nigme de cette monstrueuse affaire est rsolue, si j'aperois enfin un terme cet effroyable supplice. Dimanche 29 dcembre 1895. Quelle bonne journe je passais le Dimanche, au milieu des miens, jouer avec mes enfants! Mon petit Pierre a maintenant tout prs de cinq ans; c'est presque un grand garon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte du beau, du vrai, lui faire une me tellement haute que les laideurs de la vie ne puissent l'entamer; o est tout cela, et cet ternel pourquoi? 30 dcembre 1895. Le sang me brle la peau, la fivre me dvore. Quand donc ce supplice finira-t-il? Mme jour, soir. Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien lire, m'crase et m'accable. Il me faut rassembler toutes mes forces pour rsister toujours et encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre, Jeanne. 31 dcembre 1895. Quelle horrible nuit! Des rves tranges, des cauchemars absurdes suivis d'abondantes transpirations. J'ai vu arriver ce matin, aux premires heures du jour, le bateau venant de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxit trange, je me demande chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens. Et le coeur bat se rompre, dans cette attente angoisse. 1er janvier 1896. J'ai enfin reu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre. Toujours rien; la vrit n'est pas encore dcouverte. Mais aussi quelle douleur j'ai cause Lucie par mes dernires lettres; comme je lui arrache l'me par mon impatience, et la sienne est cependant aussi grande que la mienne! * * * Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reus le 1er janvier 1896: Paris, 10 octobre 1895. Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apport qu'une seule lettre de toi; celle que tu m'as crite le 5 aot ne m'est pas parvenue; comme toujours ces chres lignes crites de ta main, la seule manifestation que j'aie de ton existence, viennent me rconforter, ton courage ravive le mien, ton nergie me donne des forces pour supporter la lutte... Paris, 15 octobre 1895. Cette date me rappelle de si pnibles souvenirs que je ne puis me passer de venir un moment auprs de toi. Je me sens mieux, et il me semble que je te fais du bien toi aussi. Je ne veux plus te reparler de ces horribles journes que nous avons supportes chacun souffrant de son ct; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que notre volont d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous aurons enfin raison des misrables qui ont commis ce crime infme... Paris, 25 octobre 1895. Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se ressemblent tous par leur monotonie, leur tristesse. Voici un nouveau courrier; comme les prcdents, il t'apportera des paroles d'espoir et l'cho de notre immense affection... L'attente est longue et atroce, mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine... Paris, 10 novembre 1895. Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin. C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de possder ce pauvre petit cho de ta personne chrie. Je ne doute pas que tu sois venu souvent causer avec moi, si pnible que cela puisse t'tre d'crire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de dverser ton coeur de crainte de me faire trop mal. Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation? Pourquoi rendre encore plus pnible la situation de deux tres dj si malheureux?... Nos petits Pierre et Jeanne continuent tre de bons et braves enfants pleins de coeur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts. Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connatre la vrit, de tenir dans tes bras ces chers petits tres que tu aimes tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur affection la vie heureuse et douce. Paris, 25 novembre 1895, minuit. Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le bateau du 9 dcembre, et malgr l'heure avance de la nuit, je ne puis m'empcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un dchirement que de laisser partir ces lignes inanimes, banales et froides qui sont si loin de rpondre ma pense, ma tendresse, mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le sentiment est trop violent pour que je puisse le dcrire; mais il me semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-mme: mon me, mon coeur sont l-bas, dans ces les lointaines, auprs de toi, mon mari bien aim. Ma pense nuit et jour est avec toi; cela m'aide vivre et m'est un puissant soutien... LUCIE. _Suite de mon journal._ 8 janvier 1896. Les journes, les nuits s'coulent terribles, monotones, d'une longueur qui n'en finit pas. Le jour, j'attends avec impatience la nuit, esprant goter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec non moins d'impatience, le jour, esprant calmer mes nerfs par un peu d'activit. En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens; que mon devoir, envers et contre tout, tait de rsister jusqu' mon dernier souffle. 12 janvier 1896. Rponse de M. le Prsident de la Rpublique la supplique que je lui ai adresse le 5 octobre 1895: Repousse, sans commentaires. 24 janvier 1896. Je n'ai plus rien ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente angoissante, nervante d'un meilleur lendemain. 27 janvier 1896. J'ai enfin reu un colis srieux de livres; il m'est parvenu aprs de longs mois d'attente. J'arrive ainsi, en forant ma pense se fixer, donner quelques instants de repos mon cerveau; mais, hlas! je ne puis plus lire longtemps, tant tout est branl en moi. 2 fvrier 1896. Le courrier venant de Cayenne est arriv; il n'y a pas de lettres pour moi. 12 fvrier 1896. Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut que je lutte, que je rsiste toujours. * * * Quelques extraits de lettres de ma femme reues cette date. Paris, 9 dcembre 1895. Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxit, m'ont caus une forte motion, un rayon de bonheur, le seul instant de dtente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journes lourdes et pnibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volont et d'nergie, je sens que ton tre tout entier vibre avec moi; ton activit morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont doubles par la puissance de ta volont... Paris, 19 dcembre 1895. L'anne dernire, cette date, nous esprions tre arrivs la fin de notre calvaire. Nous avions mis notre confiance entire dans la justice, l'abominable erreur qui a t commise nous a remplis de stupeur. Une anne entire s'est passe dans les plus atroces souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour la vie cruelle laquelle tu es expos physiquement et moralement... Paris, 25 dcembre 1895. Je ne puis m'empcher avant le dpart du courrier de venir encore une fois causer avec toi. Ce sont toujours les mmes choses que je te redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un instant et cela me fait du bien... Je ne t'ai pour ainsi dire pas parl des enfants et ce sont cependant eux qui nous rattachent la vie, c'est pour ces pauvres petits que nous supportons cette situation intolrable, et Dieu merci, ils ne s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils bavardent, ils animent la maison... LUCIE. _Suite de mon journal._ 28 fvrier 1896. Plus rien lire. Journes, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais la bouche, je ne demande mme plus rien. Mes conversations se bornaient demander si le courrier tait arriv ou non? Mais on m'interdit de parler ou du moins, ce qui est la mme chose, on interdit aux surveillants de rpondre des questions aussi banales, aussi insignifiantes que celles que je faisais. Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la dcouverte de la vrit, pour hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige. 3 mars, 6 heures soir. Le courrier venant de Cayenne est arriv ce matin neuf heures. Ai-je des lettres? 4 mars 1896. Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvel. 8 mars 1896. Journes lugubres. Tout m'est interdit, le tte--tte perptuel avec mes penses. 9 mars 1896. J'ai vu arriver ce matin, de trs bonne heure, le canot du commandant du pnitencier. tait-ce enfin quelque chose pour moi? Hlas, ce n'tait rien; une simple visite de logement. Je ne vis plus que par une tension inoue des nerfs, de la volont, dans l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom. 12 mars 1896. Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hlas! * * * Extraits des lettres de ma femme reues cette date: Paris, 1er janvier 1896. Cette journe du 1er janvier est encore plus longue, plus pnible. Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mmes, qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous puissions prendre part la vie extrieure et faire une diffrence entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une impression plus triste encore. Sans doute, cela tient ce que ces journes, chez des tres qui s'aiment tendrement, sont des moments de trs grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si cruellement atteints, nous prouvons plus vivement encore le besoin de nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une solide affection... Paris, 7 janvier 1896. Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remue jusqu'au plus profond de l'me; ma joie et mon motion sont intenses lorsque j'aperois ta chre criture, lorsque je me pntre de ta pense... Tes lettres montrent une grande nergie, mais comme je sens percer ton impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en tre autrement? Livr toi-mme, dans un isolement complet, rong continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arrach tous les tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus pouvantable qui puisse exister!... LUCIE. A la dernire lettre du courrier du mois de janvier taient jointes les lignes suivantes de mon frre: Mon cher frre, Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volont, toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: dcouvrir la vrit et nous y arriverons. Je ne puis que me rpter jusqu'au jour o je pourrai te dire: la vrit est connue, la lumire est faite; mais il faut que tu vives jusqu' ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton tre pour rsister tes tortures morales et physiques et ce n'est pas au-dessus de ton courage... MATHIEU. _Suite de mon journal._ 15 mars 1896, 4 heures du matin. Impossible de dormir. Ma tte est horriblement fatigue par cette terrible inactivit physique et intellectuelle. Les envois de livres que Lucie m'annonait dans ses trois derniers courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si fatigu, si branl, qu'il m'est impossible de lire pendant un long temps. Cependant ces quelques instants o je puis chapper mes penses me procurent un lger soulagement. 27 mars 1896. Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expdition faite le 25 novembre 1895. 5 avril 1896. Le courrier du mois de fvrier vient de me parvenir. Le coupable n'est toujours pas dmasqu. Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumire se fasse; donc, arrire toutes les plaintes! * * * Extraits des lettres de ma femme reues le 5 avril: Paris, 11 fvrier 1896. Je n'ai pas encore reu tes lettres du mois de dcembre; je ne me plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est inutile, personne ne peut comprendre quel point les souffrances causes par l'inquitude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que d'tre priv des nouvelles d'un tre que l'on sait trs malheureux, et dont la vie m'est cent fois plus chre que la mienne propre... Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes si prouvs, pour quelle raison nous sommes appels supporter un supplice ct duquel la mort serait douce... Paris, 18 fvrier 1896. Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les lettres que tu m'as crites sont au ministre depuis plus de trois semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma consolation de chaque mois, chaque retard apport dans le courrier me cause de pnibles motions... Paris, 25 fvrier 1896. A l'instant mme o je terminais ma dernire lettre pour le dpart du courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout coeur de ton admirable fermet, des lignes si rassurantes que tu m'envoies... LUCIE. _Suite de mon journal._ 5 mai 1897. Je n'ai plus rien dire. Tout se ressemble dans son atrocit. Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. Jusqu' ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit dans le corps de garde, je n'tais rveill que toutes les heures. Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrter; la plupart sont en sabots! * * * Puis, le journal s'arrte pendant plus de deux mois. Les journes se passaient galement tristes, galement angoissantes, mais je gardais la ferme volont de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des supplices qui m'taient infligs. Je fus en outre atteint en juin de forts accs de fivre, qui provoqurent mme des congestions crbrales. Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reus en mai et juin 1896: Paris, 29 fvrier 1896. Lorsque j'ai reu ton courrier de dcembre, mes lettres taient toutes prtes partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense qu'il m'a procurs. Tes paroles affectueuses m'ont bien mue. Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur dchir, l'me triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses chagrins une affection sre, un dvouement intense, dont toutes les forces vives, la volont, l'intelligence, sont concentres et tendues pour vous soutenir et vous apportent, dfaut d'un aide efficace, un secours moral, qui, prsent toute heure, dcuple les forces et vous empche de dfaillir lchement dans les moments de douleur trop grande... Paris, 20 mars 1896. Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'prouve quand je vois arriver la deuxime quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le dpart du courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espre mme jusqu' la dernire minute pouvoir t'annoncer le terme de tes souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont, elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce dchirement se fait en moi la pense de la profonde dception que tu vas avoir... Paris, 1er avril 1896. J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au dernier instant j'avais espr pouvoir te mettre une parole rconfortante... Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants bien-aims, qui t'aiment dj de tout leur petit coeur et qui auront pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse ma pense t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te torturent trouvent un cho dans mon tre et me font subir des angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprs de toi, de ne pas tre l pour te soutenir, pour viter les dfaillances, pour attnuer tes souffrances. Dans cet pouvantable malheur, c'et t pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir t'entourer, de te faire sentir tous moments qu'une nature aimante et dvoue veillait tes cts, toujours prte entendre tes plaintes, recevoir le dbordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces chagrins, s'accrot encore si cela est possible par les angoisses atroces que me donnent la distance qui nous spare, le manque de nouvelles, la vie si triste, si isole que tu subis. Je renonce enfin te dcrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour les confier cette feuille de papier si froide et si banale... LUCIE. _Suite de mon journal._ 26 juillet 1896. Voil bien longtemps que je n'ai rien ajout mon journal. Mes penses, mes sentiments, ma tristesse sont les mmes; mais si la faiblesse physique et crbrale s'accentue chaque jour, ma volont reste toujours aussi forte. Je n'ai mme pas reu ce mois-ci les lettres de ma femme. 2 aot 1896. Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon cerveau, contre mon coeur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant qu'on ne m'aura pas jet dans la tombe, car je veux voir la fin de ce sinistre drame. Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus. * * * Extraits des lettres de ma femme reues le 2 aot 1896. Paris, 10 juin 1896. Je t'cris, encore toute trouble par tes chres et bonnes lettres que je viens de recevoir. Au premier moment, quand je vois ton criture chrie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pense, les seules nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme folle de chagrin, ma tte gonfle ne comprend plus, je pleure chaudes larmes. Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'tre laisse abattre par l'motion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta fermet, dans ton nergie, dans ma puissante affection, une nouvelle provision de courage. Nanmoins, tes lettres me font un bien norme, et si l'motion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion d'entendre quelques instants ta voix aime... Paris, 25 juin 1896. J'ajoute encore quelques lignes mes lettres avant le dpart du courrier; je tiens te dire que je suis forte, que ma volont est inbranlable, que j'arriverai te faire rendre ton honneur, et je te supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui nous fait accepter les plus dures situations pour arriver rendre nos enfants un nom sans tache, un nom respect... LUCIE. _Suite de mon journal._ 30 aot 1896. Voici de nouveau cette priode si nervante o j'attends mon courrier, o je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il m'apportera? Quel pnible mois d'aot ma pauvre Lucie a d avoir! D'abord, la lettre que je lui ai crite au commencement de juillet, au milieu des fivres qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne recevant pas mon courrier. C'tait tout la fois, venant ajouter mes tortures. Je n'ai pas su me contenir, me dominer et lui ai encore jet mes cris de dtresse et de douleur, comme si elle ne souffrait pas dj assez, comme si son impatience de voir arriver la fin de cet horrible drame n'tait pas aussi grande que la mienne. Ma pauvre et chre Lucie! Puis le jour de sa fte a d passer bien tristement. Je croyais qu'il ne m'tait plus possible de souffrir davantage que je souffre; ce jour-l cependant a t encore plus atroce que les autres. Si je ne m'tais pas retenu avec une volont farouche, comprimant mon coeur, tout mon tre, j'aurais hurl de douleur, tant ma souffrance tait pre, vive, violente. A travers l'espace, ma chre Lucie, je t'envoie en ce moment l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri toujours le mme, ardent, invariable: Courage et courage! Devant le but atteindre, toute la vrit, tout l'honneur de notre nom, souffrances, tortures sans nom, tout doit disparatre, tout doit s'effacer. 1er septembre 1896. Journe atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon courrier, me demander aussi ce qu'il m'apportera? Je suis comme cristallis dans ma douleur; je suis oblig de concentrer toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir. Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout entire est une vie d'honneur, de droiture, de loyaut. Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin. Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie torrentielle, extraordinaire cette priode de l'anne, car nous sommes dans la saison sche. Et de nouveau plus rien lire. Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chre Lucie depuis le mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce longueur des heures. J'avais demand, il y a longtemps, n'importe quel travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas t rpondu! Je scrute l'horizon, travers le grillage de la lucarne, pour voir si je n'apercevrai pas quelque fume, l'annonce de l'arrive du courrier venant de Cayenne. Mme jour, midi. J'aperois l'horizon du ct de Cayenne un panache de fume. Ce doit tre le courrier. Mme jour, 7 heures soir. Le courrier est arriv en rade une heure du soir; je n'ai toujours pas de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportes. Quel infernal supplice! Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le but est l, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances. Jeudi 3 septembre, 6 heures matin. Nuit horrible de fivre et de dlire. 9 heures matin. Le canot est arriv et n'a toujours pas apport mes lettres. Il est donc vident qu'elles sont restes Cayenne, o elles sont depuis le 28 du mois dernier. Vendredi 4 septembre 1896. J'ai reu hier au soir le courrier qui tait arriv et il n'y avait qu'une seule des lettres que ma chre Lucie m'a crites. Comme on sent chez tous une souffrance horrible, un dsespoir farouche, de ne pas encore pouvoir m'annoncer la dcouverte du coupable, le terme de nos tortures tous. L'eau me perlait du front la lecture des lettres des membres de ma famille, les jambes tremblaient sous moi. Est-il possible que des tres humains puissent souffrir ainsi et d'une manire aussi immrite? Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on ne souffre mme plus, tant on est hbt. Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants. Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour o la lumire sera faite, o le coupable sera dmasqu. Samedi 5 septembre 1896. Je viens d'crire trois longues lettres, successivement, ma chre Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire appel tous les concours, car une situation pareille, supporte depuis si longtemps, devient trop crasante, trop atroce. Il s'agit de l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout doit se taire, tout ce qui gronde dans nos coeurs, tout ce qui bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du coeur aux lvres. Je ne parle mme plus de mes journes, de mes nuits; tout se ressemble dans son atrocit. Dimanche 6 septembre 1896. Je viens d'tre prvenu que je ne pourrai plus me promener dans la partie de l'le qui m'tait rserve, je ne pourrai plus marcher qu'autour de ma case. Combien de temps rsisterai-je encore? Je n'en sais rien! Je souhaite que cet horrible supplice finisse bientt, sinon je lgue mes enfants la France, la patrie, que j'ai toujours servie avec dvouement, avec loyaut, en suppliant de toute mon me, de toutes mes forces, ceux qui sont la tte des affaires de notre pays de faire la lumire la plus complte sur cet effroyable drame. Et ce jour-l, eux de comprendre ce que des tres humains ont souffert d'atroces tortures immrites et de reporter sur mes pauvres enfants toute la piti que mrite une pareille infortune. Mme jour, 2 heures soir. Que ma tte me fait souffrir, comme la mort me serait douce. Oh! ma chre Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens. Qu'ai-je donc fait sur terre pour tre appel souffrir ainsi? Lundi 7 septembre 1896. J'ai t mis aux fers hier au soir! Pourquoi, je l'ignore? Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui m'tait trac, observ intgralement les consignes qui m'taient donnes. Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce? Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir remplir vis--vis de ses enfants! Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que l'on ne m'aura pas tu; je remplirai simplement mon devoir. Quant ceux qui se sont constitus ainsi mes bourreaux, ah! je leur laisse leur conscience pour juge quand la lumire sera faite, la vrit dcouverte, car, tt ou tard, tout se dcouvre dans la vie. Mme jour. Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai mme plus de colre contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande piti seulement. Mardi 8 septembre 1896. Ces nuits aux fers! Je ne parle mme pas du supplice physique, mais quel supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je depuis tantt deux ans? Enfin, mon devoir est d'aller jusqu' la limite de mes forces; j'irai, tout simplement. Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies physiques! Et dans cette dtresse profonde de tout mon tre, je vous envoie encore toute l'expression de mon affection, de mon amour, ma chre Lucie, mes chers et adors enfants. Mme jour, 2 heures soir. Mon cerveau est tellement frapp, tellement boulevers par tout ce qui m'arrive depuis bientt deux ans, que je n'en peux plus, que tout dfaille en moi. C'est vraiment trop pour des paules humaines. Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos ternel! Encore une fois, quand la lumire sera faite, oh! je lgue mes enfants la France, ma chre patrie. Mon cher petit Pierre, ma chre petite Jeanne, ma chre Lucie, vous tous que j'aime du plus profond de mon coeur, de toute l'ardeur de mon me, croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour rsister. Mercredi 9 septembre 1896. Le commandant des les est venu hier soir[3]. Il m'a dit que la mesure qui tait prise mon gard n'tait pas une punition, mais une mesure de sret, car l'administration n'avait aucune plainte lever contre moi. La mise aux fers, une mesure de sret! Quand je suis dj gard nuit et jour comme une bte fauve par un surveillant arm d'un revolver et d'un fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure de haine, de torture, ordonne de Paris par ceux qui ne pouvant frapper une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne veulent, ne doivent s'incliner devant la plus pouvantable des erreurs judiciaires qui ait jamais t commise. Qui est-ce qui s'est constitu ainsi mon bourreau, le bourreau des miens, je ne saurais le dire. On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef, spcialement envoy de Paris) a elle-mme l'horreur de mesures aussi arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est oblige de m'appliquer, n'ayant pas discuter avec des consignes qui lui sont imposes. Non, la responsabilit monte plus haut, l'auteur, ou aux auteurs de ces consignes inhumaines. Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le mme: il est de demander, de vouloir la lumire la plus clatante sur cet effroyable drame, en innocents qui n'ont rien craindre, qui ne craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la vrit. Quand je pense tout cela, je n'ai mme plus de colre; une immense piti seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'tres humains. Quels remords ils se prparent quand la lumire sera faite, car l'histoire, elle, ne connat pas de secrets. Tout est si triste en moi, mon coeur tellement labour, mon cerveau tellement broy, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes ides; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette nigme pouvantable. [3] Ce commandant, qui avait toujours gard une attitude correcte, et dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplac peu de temps aprs par Deniel. Jeudi 10 septembre 1896. Je suis tellement las, tellement bris de corps et d'me, que j'arrte aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prvoir jusqu'o iront mes forces, quel jour mon cerveau clatera sous le poids de tant de tortures. Je le termine en adressant Monsieur le Prsident de la Rpublique cette supplique suprme, au cas o je succomberais avant d'avoir vu la fin de cet horrible drame: Monsieur le Prsident de la Rpublique, Je me permets de vous demander que ce journal, crit au jour le jour, soit remis ma femme. On y trouvera peut-tre, Monsieur le Prsident, des cris de colre, d'pouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais frapp un tre humain, et un tre humain qui n'a jamais forfait l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet horrible voyage. Je ne rcrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans la plnitude de ses droits, de sa conscience. Je dclare simplement encore que je suis innocent de ce crime abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la mme, la recherche du vritable coupable, l'auteur de cet abominable forfait. Et le jour o la lumire sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma chre femme, sur mes chers enfants, toute la piti que pourra inspirer une si grande infortune. FIN DU JOURNAL. [Illustration: Fac-simil de la premire et de la dernire feuille d'un cahier.] [Illustration: Fac-simil de l'annotation que mettait Deniel sur le cahier termin.] VIII Les journes s'coulrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la premire priode de ma captivit aux les du Salut. Je recevais chaque trimestre quelques livres qui m'taient adresss par ma femme, mais je n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce climat sont presque invariablement de douze heures, taient atrocement longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour que l'on me permt d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus catgorique me fut oppos par le Directeur du Service pnitentiaire, sous prtexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'vasion. Je ne me vois pas m'vadant sur un rabot d'une le o j'tais gard vue nuit et jour! A l'automne de 1896, le rgime dj si svre auquel j'tais soumis devint plus rigoureux encore. Le 4 septembre 1896, l'administration pnitentiaire reut de M. Andr Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu' nouvel ordre enferm dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit, d'entourer le primtre du promenoir autour de ma case d'une solide palissade avec sentinelle intrieure en plus du surveillant de garde dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois qui m'taient adresss; la transmission de ma correspondance ne devait plus tre opre qu'en copie. Conformment ces instructions, je fus enferm nuit et jour dans ma case, sans mme une minute de promenade. Cette rclusion absolue fut maintenue durant tout le temps que ncessita l'arrive des bois et la construction de la palissade, c'est--dire environ deux mois et demi. La chaleur fut cette anne-l particulirement torride; elle tait si grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur plainte, dclarant qu'ils sentaient leur crne clater; on dut, sur leurs rclamations, arroser chaque jour l'intrieur du tambour accol ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant moi, je fondais littralement. A dater du 6 septembre, je fus mis la double boucle de nuit, et ce supplice, qui dura prs de deux mois, consista dans les mesures suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixs par leur partie infrieure aux cts du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer B, laquelle taient fixes deux boucles CC. [Illustration: La double boucle.] A l'extrmit de la barre, d'un ct un plein terminal D, de l'autre ct un cadenas E, de telle sorte que la barre tait fixe aux fers A A et par suite au lit. Quand les pieds taient donc engags dans les deux boucles, je n'avais plus la possibilit de remuer; j'tais invariablement fix au lit. Le supplice tait horrible, surtout par ces nuits torrides. Bientt les boucles trs serres aux chevilles me blessrent. La case fut entoure d'une palissade de 2m,50 de hauteur, distante de 1m,50 environ de la case. Cette palissade dpassait de beaucoup en hauteur les petites fentres grilles de la case, qui taient environ 1 mtre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni lumire dans l'intrieur de la case. En dehors de cette premire palissade compltement jointe, qui tait une palissade de dfense, fut construite une deuxime palissade, non moins jointe, d'gale hauteur, et qui, comme la premire, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intrieur de cette dernire palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir, je reus, aprs environ trois mois de rclusion absolue, l'autorisation de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et toujours accompagn par le surveillant de garde. [Illustration: Plan de la premire case aprs la construction des palissades.] Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occup ma case que la nuit et aux heures trop chaudes de la journe. En dehors des heures que je consacrais de petites promenades dans les 200 mtres de l'le qui m'avaient t rservs, je m'asseyais souvent l'ombre de la case, face la mer, et si mes penses taient tristes et obsdantes, si souvent je grelottais la fivre, j'avais du moins cette consolation, dans mon extrme douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots, de sentir souvent mon me se soulever, les jours de tempte, avec les ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la mer, du dehors, m'est interdite, j'touffe dans ma case o je n'ai plus ni air ni lumire. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans la journe, en plein soleil, sans apparence d'ombre. Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accs de fivre, suivis de congestion crbrale. Dans une de ces nuits tragiques de douleur et de fivre, je voulus me lever; je tombai comme une masse sur le sol de la case et y restai vanoui. Le surveillant de garde dut me relever inanim et couvert de sang. Les jours qui suivirent, l'estomac se refusa toute nourriture. Je dpris beaucoup et ma sant fut fortement branle. J'tais encore extrmement faible quand furent prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896; aussi ft-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volont et l'nergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci tait dpasse. Aussi arrtai-je mon journal avec mission de le remettre ma femme. D'ailleurs, peu de jours aprs, tous mes papiers furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantit limite de papier, papier numrot et paraph comme depuis le premier jour, mais que je dus remettre aussitt qu'il tait crit, avant de pouvoir en recevoir d'autre. Mais dans une de ces longues nuits de torture, o clou sur mon lit, le sommeil fuyant mes paupires, je cherchais l'toile directrice, le guide des instants de suprme rsolution, je la vis tout coup lumineuse luire devant moi et me dicter mon devoir: Aujourd'hui moins que jamais, tu n'as le droit de dserter ton poste, moins que jamais tu n'as le droit d'abrger, ft-ce d'un seul jour, ta vie triste et misrable. Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches, jusqu' ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, pave vivante maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souverainet de l'me. Ds lors, je pris la rsolution de lutter plus nergiquement que jamais. Dans la priode qui s'coula ensuite, depuis le mois de septembre 1896 jusqu'en aot 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus rigoureuse. Le nombre des surveillants avait t au dbut, outre le surveillant chef, de 5 surveillants; il fut port 6, puis 10 surveillants, dans le courant de l'anne 1897. Il fut encore augment plus tard. Jusqu'en 1896, je reus des livres chaque trimestre, envoys par ma femme. A dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprims. On me prvint, il est vrai, que j'tais autoris faire, chaque trimestre, une demande de vingt livres qui seraient achets mes frais; je fis une premire demande qui ne me parvint que plusieurs mois aprs, une seconde qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une troisime laquelle il ne fut jamais rpondu. Ds lors je dus vivre sur le fonds qui s'tait cr avec les premiers envois reus. Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littraires et scientifiques, quelques livres de lecture courante, les _Etudes sur la littrature contemporaine_ de Schrer, l'_Histoire de la littrature_ de Lanson, quelques oeuvres de Balzac, les _Mmoires_ de Barras, la petite _Critique_ de Janin, une Histoire de la peinture, l'_Histoire des Francs_, les _Rcits des temps mrovingiens_ d'Augustin Thierry, les tomes VII et VIII de l'_Histoire gnrale du IVe sicle jusqu' nos jours_ de Lavisse et Rambaud, les _Essais_ de Montaigne, et surtout les oeuvres compltes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi bien compris le grand crivain que durant cette poque si tragique; je le lus et le relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance dramatique. Je refis aussi des sciences, et ne possdant pas les livres ncessaires, je dus reconstituer les lments du calcul intgral et diffrentiel. J'obligeais ainsi, par moments--trop courts, hlas!--mon cerveau s'absorber dans un ordre d'ides tout diffrent de celui qui l'occupait habituellement. Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux tat; les btes y tablissaient domicile, les rongeaient et y dposaient leurs oeufs. Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si considrable que j'avais d isoler ma table, en en plaant les pieds dans de vieilles botes de conserves, remplies de ptrole. L'eau avait t insuffisante, car les fourmis formaient chane la surface, et ds que la chane tait complte, les fourmis traversaient comme sur un pont. La bte la plus malfaisante tait l'araigne crabe; sa morsure est venimeuse. L'araigne crabe est un animal dont le corps a l'aspect de celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araigne. L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de nombreuses dans ma case, o elles pntraient par l'intervalle entre la toiture et les murs. En rsum, aprs les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un moment de dtresse, puis un relvement d'nergie morale, l'me se dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications. En octobre, j'crivis ma femme: Iles du Salut, 3 octobre 1896. Je n'ai pas encore reu le courrier du mois d'aot. Je veux cependant t'crire quelques mots et t'envoyer l'cho de mon immense affection. Je t'ai crit le mois dernier et t'ai ouvert mon coeur, dit toutes mes penses. Je ne saurais rien y ajouter. J'espre qu'on t'apportera ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter qu'une chose: c'est d'apprendre bientt que la lumire est faite sur celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est qu'il ne faut pas que l'horrible acuit de nos souffrances dnature nos coeurs. Il faut que notre nom, que nous-mmes sortions de cette horrible aventure tels que nous tions quand on nous y a fait entrer. Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages grandissent, non pour rcriminer ni pour se plaindre, mais pour demander, vouloir enfin la lumire sur cet horrible drame, dmasquer celui ou ceux dont nous sommes les victimes. Si je t'cris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts de nos consciences il faut que nous nous levions au-dessus de tout, sans gmir, sans nous plaindre, en gens de coeur qui souffrent le martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir, et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumire sur ce lugubre drame, en faisant appel tous les concours, car vraiment je doute que des tres humains aient jamais souffert plus que nous. Iles du Salut, 5 octobre 1896. Je viens de recevoir l'instant ta chre et bonne lettre du mois d'aot, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons tous, mais de la douleur que je t'ai cause par ma lettre du 6 juillet, que je t'cris. Ah! chre Lucie, comme l'tre humain est faible, comme il est parfois lche et goste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'tais ce moment en proie aux fivres qui me brlaient corps et cerveau, moi dont l'esprit est si frapp, dont les tortures sont si grandes. Et alors, dans cette dtresse profonde de tout l'tre, o l'on aurait besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, hallucin par la fivre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs. Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'tais, ce que je resterai jusqu'au dernier souffle. Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts de nos consciences, nous nous levions au-dessus de tout, mais avec cette volont ferme, inflexible de faire clater mon innocence aux yeux de la France entire. Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il tait quand on l'y a fait entrer; il faut que nos enfants entrent dans la vie la tte haute et fire. Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai dvelopps dans mes lettres prcdentes, tu dois bien comprendre que les seuls conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggre mon coeur. Tu es, vous tes tous mieux placs, mieux conseills, pour savoir ce que vous avez faire. Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop s'claircir, que nos souffrances tous aient bientt un terme. Quoi qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver rendre nos enfants un nom sans tache, un nom respect. ALFRED. La lettre de ma femme, que je reus le 5 octobre 1896, tait une lettre date du 13 aot, la seule qui me parvint de toutes les lettres que m'crivit ma femme durant ce mois. J'en extrais ce simple passage: Paris, 13 aot 1896. Je reois l'instant ta lettre du 6 juillet, et c'est les yeux encore tout gonfls de larmes que je t'cris. Pauvre, pauvre cher mari, quel calvaire tu supportes, quel martyre tu es soumis. C'est tellement atroce, tellement pouvantable, que cette pense seule m'affole. LUCIE. En novembre, je ne reus pas une seule des lettres que ma femme m'crivit en septembre; elles ne me parvinrent jamais. En dcembre, je reus, parmi toutes les lettres du mois d'octobre de ma femme, une seule lettre, celle du 10 octobre, dont voici un extrait: Paris, 10 octobre 1896. J'attends avec une bien vive anxit des lettres de toi. Songe que je n'ai pas de tes nouvelles depuis le 9 aot, c'est--dire depuis prs de deux mois et demi; ce sont de longues semaines d'inquitudes, celles qui s'coulent entre chaque courrier, et chaque jour de retard m'apporte d'autres angoisses. LUCIE. Le 4 janvier 1897, j'crivis ma femme: Iles du Salut, 4 janvier 1897. Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la famille. L'motion profonde qu'elles me causent est toujours la mme: indescriptible. Comme toi, ma chre Lucie, ma pense ne te quitte pas, ne quitte pas nos chers enfants, vous tous, et quand mon coeur n'en peut plus, est bout de forces pour rsister ce martyre qui broie le coeur sans s'arrter comme le grain sous la meule, qui dchire tout ce qu'on a de plus noble, de plus pur, de plus lev, qui brise tous les ressorts de l'me, je me crie moi-mme toujours les mmes paroles: Si atroce que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir tranquille, sachant que tu laisses tes enfants un nom honor, un nom respect. Mon coeur, tu le connais, il n'a pas chang, C'est celui d'un soldat, indiffrent toutes les souffrances physiques, qui met l'honneur avant, au-dessus de tout, qui a vcu, qui a rsist cet effondrement effroyable, invraisemblable, de tout ce qui fait le Franais, l'homme, de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu'il tait pre et qu'il faut que l'honneur soit rendu au nom que portent nos enfants. Je t'ai crit longuement dj, j'ai essay de te rsumer lucidement, de t'exposer pourquoi ma confiance, ma foi, taient absolues, aussi bien dans les efforts des uns, que dans ceux des autres, car, crois-le bien, aies-en l'absolue certitude, l'appel que j'ai encore fait, au nom de nos enfants, cre un devoir auquel des hommes de coeur ne se soustraient jamais; d'autre part, je connais trop tous les sentiments qui vous animent pour penser jamais qu'il puisse y avoir un moment de lassitude chez aucun, tant que la vrit ne sera pas dcouverte. Donc, tous les coeurs, toutes les nergies vont converger vers le but suprme, courir sus la bte jusqu' ce qu'elle soit force: l'auteur ou les auteurs de ce crime infme. Mais, hlas! comme je te l'ai dit aussi, si ma confiance est absolue, les nergies du coeur, celles du cerveau, ont des limites, dans une situation aussi atrocement pouvantable, supporte depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu souffres et c'est horrible. Or, il n'est pas en ton pouvoir d'abrger mon martyre, le ntre. Le gouvernement seul possde des moyens d'investigation assez puissants, assez dcisifs pour le faire, s'il ne veut pas qu'un Franais, qui ne demande sa patrie que la justice, la pleine lumire, toute la vrit sur ce lugubre drame, qui n'a plus qu'une chose demander la vie, voir encore pour ses chers petits le jour o l'honneur leur sera rendu, ne succombe sous une situation aussi crasante, pour un crime abominable qu'il n'a pas commis. J'espre donc que le gouvernement aussi t'apportera son concours. Quoiqu'il en soit de moi, je ne puis donc que te rpter de toutes les forces de mon me d'avoir confiance, d'tre toujours courageuse et forte et t'embrasser de tout mon coeur, de toutes mes forces, comme je t'aime, ainsi que nos chers et adors enfants. ALFRED. J'extrais des lettres que je reus de ma femme cette date les passages qui suivent: Paris, 12 novembre 1896. Je viens de recevoir tes bonnes lettres des 3 et 5 octobre; je suis encore tout impressionne et heureuse de m'tre laisse aller quelques instants l'motion si douce que me causent tes paroles. Je t'en prie, mon mari bien-aim, ne pense pas ma douleur, aux souffrances que je puis endurer; comme je te l'ai dj dit, ma personnalit n'est que secondaire et je serais navre d'ajouter encore par mes plaintes une douleur de plus tes tortures. Ne te proccupe donc pas de moi; tu as besoin de toutes tes forces, de tout ton courage, pour rsister cette lutte morale, si pnible, si dure, pour ne pas te laisser dprimer par la fatigue physique, par le climat, par les privations de toutes sortes qui te sont imposes. Paris, 24 novembre 1895. Je voudrais pouvoir venir causer avec toi tous les jours... Mais quoi bon rpter constamment les mmes choses? Je sais trs bien que mes lettres se ressemblent, qu'elles sont toutes imprgnes de la mme ide, l'unique ide qui nous occupe tous, celle dont dpendent nos vies, celles de nos enfants, l'avenir de toute une famille. Comme toi, je ne puis m'attacher qu' une chose, ta rhabilitation, je ne poursuis qu'un but, celui de te faire rendre ton honneur; en dehors de cette pense fixe, qui me hante, rien ne m'intresse, rien ne me touche... LUCIE. Puis en fvrier: Paris, 15 dcembre 1896. J'esprais recevoir ce mois encore quelques bonnes lettres de toi; je me rjouissais de lire une bonne causerie; n'ayant rien reu, j'ai repris tes lettres du mois d'octobre, je les ai lues et relues. Paris, 25 dcembre 1896. Une fois encore je vais remettre le courrier pour qu'il te soit envoy, avec l'amer chagrin de ne pouvoir te donner encore la nouvelle que tu dsires, que nous attendons avec tant d'anxit, celle de ta rhabilitation. Je sais que ce sera pour toi une nouvelle dception, une prolongation de tes souffrances, c'est pourquoi j'en suis doublement navre... Pauvre ami, j'ai des angoisses affreuses, des serrements de coeur pouvantables devant ton supplice que toutes nos activits, nos volonts ne peuvent abrger. LUCIE. Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la premire fois, ces lettres m'taient transmises seulement en copie. Jusqu' quel point le texte, crit par une main banale, reprsente-t-il le texte original? C'est ce que je ne saurais dire[4]. Je ressentis vivement ce nouvel outrage, venant aprs tant d'autres, et j'en fus bless jusqu'au plus profond de mon me; mais rien ne put amoindrir ma volont. [4] Depuis que j'ai crit ces lignes, j'ai demand au ministre des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui ne m'taient jamais parvenues que de celles qui ne m'taient parvenues qu'en copie, ainsi que la remise des crits que j'avais faits durant mon sjour l'le du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier, numrot et paraph, page par page, m'tait enlev aussitt son achvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier. Tous les papiers crits par moi l'le du Diable ont t retrouvs et m'ont t rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues ou parvenues en copie, il n'a pu m'en tre rendu que quatre, toutes les autres ayant t dtruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des Colonies. J'crivis ma femme: Iles du Salut, 28 mars 1897. Aprs une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t'cris plus longuement. Je t'ai crit de nombreuses lettres fin janvier, peut-tre te seront-elles parvenues maintenant. Et puis, les sentiments qui sont dans nos coeurs, qui rgissent nos mes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons puis tous deux, nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances. Tu me demandes encore, ma chre Lucie, de te parler longuement de moi. Je ne le puis, hlas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misres morales, il est impossible de savoir la veille o l'on sera le lendemain. Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours t stoque, si souvent je t'ai fait partager mon extrme douleur, toi qui souffrais dj tant. Mais c'tait parfois trop, et j'tais trop seul. Mais aujourd'hui, comme hier, arrire toutes les plaintes, toutes les rcriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes douleurs, quelles qu'elles puissent tre, de toutes tes souffrances, comme une me humaine trs haute et trs pure, qui a un devoir sacr remplir. Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixs droit devant toi, vers le but, sans regarder ni droite, ni gauche. Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un tre humain; mais quand la douleur devient trop grande, si les preuves que l'avenir te rserve sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que tu vives, qu'il faut que tu sois l, leur soutien, jusqu'au jour o la patrie reconnatra ce que j'ai t, ce que je suis... Mais ce que je veux te rpter de toutes les forces de mon me, de cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage! Ta patience, ta volont, les ntres, ne devront jamais se lasser jusqu' ce que la vrit tout entire soit rvle et reconnue. Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que mon coeur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu rsister jusqu'ici tant de misres morales, c'est que j'ai puis cette force dans ta pense, dans celle des enfants... ALFRED. Des deux lettres de ma femme, copies par une main banale, reues seulement le 28 mars, j'extrais le passage suivant: Paris, 1er janvier 1897. Aujourd'hui, plus particulirement encore, j'ai besoin de venir auprs de toi, de me rapprocher, de m'entretenir de nos chagrins, comme aussi de nos esprances. Cette journe plus triste, par cela mme qu'elle me rappelle d'excellents souvenirs bien lointains dj, je voudrais la passer tout entire causer avec toi, elle me semblerait moins longue, moins amre; je ne saurais exprimer nouveau des voeux rpts si souvent et depuis si longtemps. J'appelle de toutes mes forces le moment si tardif o nous pourrons enfin vivre en paix, o je pourrai te rendre un nom honor, o je pourrai te serrer dans mes bras... Esprons que cette nouvelle anne nous apportera la ralisation de nos voeux... Dans l'attente continuelle dans laquelle je vis, tes lettres seules peuvent m'apporter un peu de dtente; c'est quelque chose de toi, c'est une petite parcelle de ta pense qui vient me retrouver, me consoler pendant un long mois... LUCIE. Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copies que j'avais reues, des vnements qui se passaient vers cette poque en France; je les rappelle sommairement: L'article de l'_clair_ du 15 septembre 1896, rvlant la communication aux juges seuls, dans la salle des dlibrations, d'une pice secrte; La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896, sa brochure: _Une erreur judiciaire_. La publication, par le _Matin_ du 10 novembre 1896, du fac-simil du bordereau; L'interpellation Castelin, du 18 novembre, la Chambre des dputs. Je n'appris ces vnements qu' mon retour, en 1899. Ni ma femme, ni personne en dehors du ministre de la Guerre, ne connaissait alors la dcouverte du vritable tratre par le lieutenant-colonel Picquart, l'hroque conduite de cet admirable officier et les criminelles manoeuvres qui l'empchrent d'aboutir dans l'oeuvre de vrit et de justice. Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reus une seule lettre de ma femme, celle du 20 fvrier dont je donne un extrait; j'appris par cette lettre que mes lettres taient galement transmises en copie: Paris, 20 fvrier 1897. J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait t communiqu qu'une copie. C'tait toujours une grande satisfaction pour moi que de voir ton criture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de toi; une copie supprime tout le caractre intime de la lettre et vous te l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout personnel qui accompagne la pense. C'est cette impression qui me manque lorsque la lettre est copie par une main indiffrente et ce m'est une des choses les plus pnibles parmi tous les chagrins secondaires que j'ai eus subir... LUCIE. En mai, j'crivis ma femme: Iles du Salut, 4 mai 1897. Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et c'est toujours avec la mme motion poignante, avec la mme douleur que je te lis, que je vous lis tous, tant nos coeurs sont blesss, dchirs par tant de souffrances. Je t'ai dj crit il y a quelques jours en attendant tes chres lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment de mon devoir, j'ai pu m'lever ainsi au-dessus de tout, touffer toujours et encore mon coeur, teindre toutes les rvoltes de mon tre, il ne s'ensuit pas que mon coeur n'ait profondment souffert, que tout, hlas! ne soit en lambeaux. Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de dcouragement dans mon me, qu'il n'en doit pas plus entrer dans la tienne, dans les vtres tous. Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est pouvantable et droute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle; mais aujourd'hui il ne saurait y avoir d'autre consolation pour les uns comme pour les autres que la dcouverte de la vrit, la pleine lumire. Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent tre vos souffrances tous, dis-toi qu'il y a un devoir sacr remplir que rien ne saurait branler: ce devoir est de rtablir un nom, dans toute son intgrit, aux yeux de la France entire. Maintenant, te dire tout ce que mon coeur contient pour toi, pour nos enfants, pour vous tous, c'est inutile, n'est-ce pas? Dans le bonheur, on ne s'aperoit mme pas de toute la profondeur, de toute la puissance de tendresse qui rside au fond du coeur pour ceux que l'on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances qu'endurent ceux pour qui l'on donnerait jusqu' la dernire goutte de son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir la puissance. Si tu savais combien j'ai d appeler mon aide, dans les moments de dtresse, ta pense, celle des enfants, pour me forcer vivre encore, pour accepter ce que je n'aurais jamais accept sans le sentiment du devoir. Et cela me ramne toujours cela, ma chrie: fais ton devoir, hroquement, invinciblement, comme une me humaine trs haute et trs fire qui est mre et qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses enfants, soit lav de cette horrible souillure. Donc, toi, comme tous, toujours et encore, courage et courage... ALFRED. Quelques extraits des lettres de ma femme que je reus cette date: Paris, 5 mars 1897. Je voulais attendre, pour venir causer avec toi, l'arrive de ton courrier, mais je ne puis tenir d'impatience, je suis incapable de m'imposer un supplice aussi long; j'ai besoin de me dtendre, de venir prs de toi, de rchauffer mon coeur auprs du tien et de ne pas me concentrer, sans un instant de repos, dans la pense affolante de cette longue, interminable sparation. Quand je t'cris, au moins, j'ai quelques instants d'illusion, la plume, l'imagination, la tension de la volont me transportent prs de toi, l, tout prs, comme je voudrais tre, te soutenant, te consolant, te rassurant sur l'avenir, et t'apportant tout l'espoir que mon coeur contient renferm et que je voudrais tant te communiquer. C'est un moment bien fugitif, mais ce bonheur d'tre auprs de toi, je le possde ainsi quelques instants et je me sens revivre... LUCIE. Paris, 16 mars 1897. J'tais venue causer avec toi il y a quelques jours, j'tais alors dans l'angoisse de l'attente de nouvelles; je les ai reues, ces chres lettres si attendues, si ardemment dsires. Depuis, je me pntre de tes paroles, je ne me lasse pas de te relire; ce sont mes seuls bons instants, ceux que je vis un peu plus prs de toi. Comme le mois dernier, je n'ai pas eu la joie de voir ton criture, c'est une copie qui m'a t transmise, et tu peux t'imaginer ce que mon coeur saigne d'tre prive de cette seule consolation qui, jusqu' cet t, ne m'avait pas t refuse. Quel chemin d'amertume et de douleur nous avons traverser; ce sont de petites choses qu'on devrait passer sous silence si on les compare la grandeur de notre tche; mais pour des natures sensibles toutes ces blessures n'en sont pas moins cuisantes. Puisqu'il le faut, ne nous arrtons pas cela, et puisque nous sommes malheureusement appels remplir un devoir sacr par respect pour notre nom, pour celui que portent nos enfants, levons-nous la hauteur de notre mission et ne nous abaissons pas envisager toutes ces misres. Si nous sommes anantis par le chagrin, ayons au moins la satisfaction du devoir accompli, raidissons-nous dans la tranquillit de notre conscience, et gardons toute notre nergie, toute notre force, pour mener bien notre rhabilitation... LUCIE. En juin 1897 eut lieu une alerte qui et pu avoir les suites les plus tragiques. Les consignes disaient qu' la moindre dmonstration de ma part, o de celle de l'extrieur, pour une tentative d'vasion, je courrais risque mme de la vie. Le surveillant de garde devait, mme par les moyens les plus dcisifs, prvenir l'enlvement ou l'vasion. On comprend donc combien taient dangereuses, avec de pareilles consignes, les alertes causes dans le service du personnel prpos ma garde. Ces consignes taient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais tre rendu responsable d'une tentative venant de l'extrieur, si elle se ft produite, laquelle j'eusse t totalement tranger. Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fuse fut lance de l'le Royale. On prtendit qu'une golette avait t aperue dans le golfe form par l'le Saint-Joseph et l'le du Diable. Le commandant du pnitencier donna l'ordre de tirer dessus blanc et de prendre les postes de combat. Lui-mme vint renforcer, avec un personnel supplmentaire, le dtachement de l'le du Diable. J'tais couch et enferm dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude chaque nuit; je fus rveill en sursaut par les coups de canon suivis de coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prtes, me regarder fixement. Je demandai: Qu'y a-t-il?. Le surveillant de garde ne me rpondit pas. Mais comme je ne me proccupais pas des incidents qui se passaient autour de moi, la pense tendue vers un seul but: mon honneur, je m'tendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-tre; le surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se demander s'il n'et pas tir sur moi, si, surpris par ces bruits insolites, je m'tais jet bas du lit. Le 10 aot 1807, j'crivis ma femme: Je viens de recevoir l'instant tes trois lettres du mois de juin, toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi vive, aussi poignante, qu'voquent en moi tant de doux souvenirs, tant d'aussi pouvantables souffrances, que je veux y rpondre. Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection, toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractre; je t'ouvrirai aussi toute mon me et je te dirai ton devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumire pleine et entire sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance, mais avec une nergie indomptable, que notre nom, le nom que portent nos chers enfants, soit lav de cette horrible souillure. Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants Franais qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu'aient t les outrages, les amertumes, n'ont jamais oubli un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour o la lumire sera faite, o toute la vrit sera dcouverte, et il faut qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volont ne doivent compter devant un but pareil; eh bien, si je ne suis plus l, il t'appartiendra de laver ma mmoire de ce nouvel outrage, aussi injuste, que rien n'a jamais justifi. Et, je le rpte, quelles qu'aient t mes souffrances, si atroces qu'aient t les tortures qui m'ont t infliges, tortures inoubliables et que les passions qui garent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais oubli qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions, qu'au-dessus de leurs garements, il y a la patrie. C'est alors elle qu'il appartiendra d'tre mon juge suprme. tre un honnte homme ne consiste pas seulement ne pas tre capable de voler cent sous dans la poche de son voisin; tre un honnte homme, dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie pas, qui voit tout, qui connat tout, pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l'ai. Donc, chre et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, impitoyablement, en bonne et vaillante Franaise qui souffre le martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses enfants, soit lav de cette pouvantable souillure. Il faut que la lumire soit faite, qu'elle soit clatante. Le temps ne fait plus rien l'affaire. D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous animent tous, nous sont communs tous, ta chre famille comme la mienne. Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop bien pour douter un seul instant de la manire dont tu les lves. Ne les quitte jamais, sois toujours avec eux de coeur et d'me, coute-les toujours, quelque importunes que puissent tre leurs questions. Comme je te l'ai dit souvent, lever ses enfants ne consiste pas seulement leur assurer la vie matrielle et mme intellectuelle, mais leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprs de leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir o pancher leur coeur, o trouver l'oubli de leurs peines, de leurs dboires, si petits, si nafs qu'ils paraissent parfois. Et, dans ces dernires lignes, je voudrais encore mettre toute ma profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de mon coeur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le dvouement inaltrable, te dire et te redire encore courage et courage, que rien ne doit branler ta volont, qu'au-dessus de ma vie plane le souci suprme, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime mon me, feu ardent qui ne s'teindra qu'avec ma vie... ALFRED. Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci tait devenue compltement inhabitable; c'tait la mort. A partir de ce moment, il n'y eut plus ni air, ni lumire; la chaleur y tait torride, touffante, pendant la saison sche; pendant la priode des pluies, le logement tait trs humide, dans ce pays o l'humidit est un des plus grands flaux de l'Europen. J'tais totalement puis, non pas seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du climat. La construction d'une nouvelle case fut dcide sur le rapport du mdecin. Pendant le mois d'aot 1897, la palissade du promenoir fut dmolie pour tre affecte la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau enferm durant cette priode. [Illustration: Courbes de temprature l'intrieur de la case. Temprature releve l'poque de la saison sche.] IX Le 25 aot 1897, je fus transport dans la nouvelle case qui avait t construite sur le mamelon s'tendant entre le quai et l'ancien campement des lpreux. Cette case tait divise en deux par une solide grille en fer qui s'tendait sur toute la largeur; j'tais d'un ct de cette grille, le surveillant de garde de l'autre ct, de telle sorte qu'il ne pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des fentres grilles, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la lumire et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajout un grillage en mailles serres de fil de fer, interceptant encore davantage l'air; puis, pour m'empcher absolument l'approche de la fentre, ce qui ne me permit mme plus de respirer un peu d'air par les journes et les nuits touffantes de la Guyane, on tablit l'intrieur, devant chaque fentre, deux panneaux qui, avec la fentre, constituaient un prisme triangulaire. L'un des panneaux tait form d'une plaque pleine en tle, l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en bois, bouts pointus, de 2 mtres 80 de hauteur, entourait la case; cette palissade reposait sur un mur en pierres sches de 2 mtres 2 mtres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de l'extrieur, la vue de l'le comme celle de la mer, m'tait compltement masque. Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse tait prfrable la premire; d'autre part, d'un ct, la palissade avait t loigne de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule palissade. Mais l'humidit vint me retrouver; bien souvent, au moment des grandes pluies, j'eus plusieurs centimtres d'eau dans ma case; quant aux btes, elles taient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la premire case. [Illustration: Plan de la deuxime case habite depuis aot 1897 jusqu'au dpart de l'le du Diable en juin 1899.] Les vexations furent plus frquentes et plus nombreuses encore dater de cette poque; l'attitude qu'on avait mon gard variait avec les fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais compltement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une attitude hautaine pour empcher qu'on et prise sur moi. Des piges me furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent poses par les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'nervement, quand j'tais en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit pour chercher surprendre les paroles qui s'chappaient de mes lvres. Dans cette priode, le commandant du pnitencier, Deniel, au lieu de se borner ses devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misrable mtier de mouchard; il crut videmment s'attirer ainsi des faveurs. L'extrait suivant de la consigne gnrale de la dportation l'le du Diable ft affich dans ma case: Art. 22.--Le dport assure la propret de sa case et de l'enceinte qui lui est rserve et prpare lui-mme ses aliments. Art. 23.--Il lui est dlivr la ration rglementaire et il est autoris amliorer cette ration par la rception de denres et liquides dans une mesure raisonnable dont l'apprciation appartient l'administration. Les diffrents objets destins au dport ne lui seront remis qu'aprs avoir t minutieusement visits, et au fur et mesure de ses besoins journaliers. Art. 24.--Le dport doit remettre au surveillant-chef toutes les lettres et crits rdigs par lui. Art. 26.--Les demandes ou rclamations que le dport aurait formuler ne peuvent tre reues que par le surveillant-chef. Art. 27.--Au jour, les portes de la case du dport sont ouvertes et jusqu' la nuit il a la facult de circuler dans l'enceinte palissade. Toute communication avec l'extrieur lui est interdite. Dans le cas o, contrairement aux dispositions de l'article 4, les ventualits du service ncessiteraient, dans l'le la prsence de surveillants ou de transports autres que ceux du service ordinaire, le dport serait enferm dans sa case jusqu'au dpart des corves temporaires. Art. 28.--Pendant la nuit, le local affect au dport est clair intrieurement et occup, comme le jour, par un surveillant. J'ai su depuis qu' dater de cette poque les surveillants reurent aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent excuts. Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent interprts par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit aussi mal quilibr que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits incidents une porte immense; le plus lger panache de fume rompant l'horizon la monotonie du ciel, tait l'indice certain d'une attaque possible et provoquait des mesures de rigueur et des prcautions nouvelles. On voit aisment combien une surveillance ainsi comprise, dont l'intensit haineuse se traduisait forcment dans l'attitude des surveillants, tait de nature aggraver le rgime. Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus nervant, plus atroce que celui que j'ai subi pendant cinq annes, d'avoir deux yeux braqus sur moi, jour et nuit, tous les moments, dans toutes les conditions, sans une minute de rpit. Le 4 septembre 1897, j'crivais ma femme: Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore d'avoir la certitude de l'entire lumire, cette certitude est dans mon me, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vrit. Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine qu'immrite, je t'crirai donc pour t'animer de mon indomptable volont. D'ailleurs, les dernires lettres que je t'ai crites sont comme mon testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y avouais aussi des dfaillances physiques et crbrales, mais je t'y disais non moins nergiquement ton devoir, tout ton devoir. Cette grandeur d'me que nous avons tous montre, les uns comme les autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'me ne doit tre ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au contraire, une volont chaque jour grandissante, grandissante chaque heure du jour, pour marcher au but: la dcouverte de la vrit, de toute la vrit pour la France entire. Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le coeur se soulve, se rvolte; certes, souvent, puis comme je le suis, je m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un pauvre tre humain d'agonie et de souffrances; mais mon me indompte me relve, vibrant de douleur, d'nergie, d'implacable volont devant ce que nous avons de plus prcieux au monde: notre honneur, celui de nos enfants, le ntre tous; et je me redresse encore pour jeter tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon me, qui ne s'teindra qu'avec ma vie. Moi, je ne vis que de ma fivre, depuis si longtemps, au jour le jour, fier quand j'ai gagn une longue journe de vingt-quatre heures... Quant toi, tu n'as savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on pense. Tu as faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vrit. Oui, il faut que la lumire soit faite, je formule nettement ma pense... Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet effroyable, horrible et immrit martyre ait enfin un terme... Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est inutile: je le fais parfois malgr moi, car le coeur a des rvoltes irrsistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du coeur aux lvres quand on voit ainsi tout mconnatre, tout ce qui fait la vie noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma propre personne, il y a longtemps que j'eusse t chercher dans la paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu, l'oubli de ce que je vois chaque jour. J'ai vcu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable volont, car il ne s'agissait plus l de ma vie, il s'agissait de mon honneur, de notre honneur tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout support sans flchir, sans baisser la tte, j'ai touff mon coeur, je refrne chaque jour toutes les rvoltes de l'tre, rclamant toujours et encore tous, sans lassitude comme sans jactance, la vrit. Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientt; que le jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis si longtemps. Chaque fois que je t'cris, je ne puis presque pas quitter la plume, non pour ce que j'ai te dire, mais je vais te quitter de nouveau, pour de longs jours, ne vivant que par ta pense, celle des enfants, de vous tous. Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes chers parents, tous nos chers frres et soeurs, en te serrant dans mes bras de toutes mes forces et en te rptant avec une nergie que rien n'branle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage et volont! ALFRED. Dans le courrier du mois de juillet 1897, que je reus le 4 septembre, se trouvait la lettre suivante de ma femme, dont je donne un extrait, et qui resta pour moi nigmatique. La lettre du 1er juillet, dont on y parle, ne me parvint jamais. Paris, 15 juillet 1897. Tu as d tre mieux impressionn par la lettre que je t'ai crite le 1er juillet que par les prcdentes. J'tais moins angoisse et l'avenir m'apparaissait enfin sous des couleurs moins sombres... Nous avons fait un pas immense vers la vrit, malheureusement, je ne puis pas t'en dire davantage... LUCIE. En octobre, je reus la lettre dont j'extrais le passage suivant: Paris, 15 aot 1897. Je suis toute soucieuse et bien angoisse de ne pas avoir encore de tes nouvelles; voil prs de sept semaines que je n'ai pas eu de lettres de toi et les semaines comptent triple quand on les passe dans l'inquitude; j'espre qu'il n'y a l qu'un retard et que je vais recevoir bien vite un bon courrier. Je mets toute ma joie dans la lecture des lignes si pleines de courage que tu m'adresses, en attendant mieux, en attendant que tu me sois rendu et que je puisse, dans le profond bonheur de vivre auprs de toi, me consoler de toutes mes peines... Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre cervelle, ne t'puise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu'au but, la fin; laisse reposer ta pauvre tte, branle par tant de chocs. LUCIE. Puis en novembre: Paris 1er septembre 1897. C'est avec joie que je viens te confirmer encore la nouvelle que je t'ai donne dans mes lettres du mois dernier. Je suis tout fait heureuse de constater que nous entrons dans la bonne voie. Je ne puis que te rpter d'avoir confiance, de ne plus te dsoler, de te bien pntrer de la certitude que nous avons d'aboutir... Paris, 25 septembre 1897. Je n'ajouterai qu'un mot mes longues lettres de ce mois[5]; je suis bien heureuse la pense qu'elles t'auront redonn, avec un immense espoir, les forces ncessaires pour attendre ta rhabilitation. Je ne puis t'en dire plus que dans mes dernires lettres... LUCIE. [5] La lettre du 1er septembre et celle du 25 furent les seules du mois qui me parvinrent. Je rpondais ces lettres: Iles du Salut, 4 novembre 1897. Je viens l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne chrie, sont bien impuissantes rendre tout ce que la vue de la chre criture rveille d'motions poignantes dans mon coeur, et cependant ce sont les sentiments de puissante affection que cette motion rveille en moi qui me donnent la force d'attendre le jour suprme o la vrit sera enfin faite sur ce lugubre et terrible drame. Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont rassrn mon coeur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants. Tu me fais la recommandation, pauvre chrie, de ne plus chercher penser, de ne plus chercher comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis faire, c'est de chercher attendre, comme je te l'ai dit, le jour suprme de la vrit. Dans ces derniers mois, je t'ai crit de longues lettres o mon coeur trop gonfl s'est dtendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le jouet de tant d'vnements auxquels je suis tranger, ne sortant pas de la rgle de conduite absolue que je me suis impose, que ma conscience de soldat loyal et dvou son pays m'a impose d'une faon inluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte du coeur aux lvres, la colre vous prend parfois la gorge, et les cris de douleur s'chappent. Je m'tais bien jur jadis de ne jamais parler de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme tous, qu'une consolation suprme, celle de la vrit, de la pleine lumire. Mais la trop longue souffrance, une situation pouvantable, le climat qui lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais fait oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un tat d'rthisme crbral et nerveux qui est terrible... Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien te dire, mais cela me fait du bien, repose mon coeur, dtend mes nerfs. Vois-tu, souvent le coeur se crispe de douleur poignante quand je pense toi, nos enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je donnerais mon sang goutte goutte, soient prouvs par un pareil martyre. Mais mme quand la coupe trop pleine dborde, c'est dans ta chre pense, dans celle des enfants, penses qui font vibrer et frmir tout mon tre, qui l'exaltent sa plus haute puissance, que je puise encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps que de la justice, de la vrit, rien que la vrit. Je t'ai d'ailleurs formul nettement ma volont, que je sais tre la tienne, la vtre et que rien n'a jamais pu abattre. C'est ce sentiment, associ celui de tous mes devoirs, qui m'a fait vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous dans une simple oeuvre de justice et de rparation, en s'levant au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes les passions. Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes de ces minutes trop longues auprs d'un coeur aimant, et un immense sentiment d'admiration s'levait en moi pour ta dignit et ton courage. Si l'preuve des grands malheurs est la pierre de touche des belles mes, oh! ma chrie, la tienne est une des plus belles et des plus nobles qu'il soit possible de rver. ALFRED. Le mois de novembre s'coula, puis le mois de dcembre 1897, sans m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, aprs une longue et anxieuse attente, je reus tout la fois les lettres de ma femme des mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants: Paris, 6 octobre 1897. Je n'ai pas russi t'exprimer dans ma dernire lettre et surtout, je crois, te communiquer d'une faon absolue la confiance si grande que j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de notre bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en voyant l'horizon s'claircir ainsi, en apercevant le terme de nos souffrances, et je me sens bien inhabile te faire partager mes sentiments, car pour toi, pauvre exil, c'est toujours l'attente, l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent renouvele que nous arriverons te rhabiliter. Si tu pouvais comme moi te rendre compte des progrs accomplis, du chemin que nous avons fait travers les tnbres pour gagner enfin la pleine lumire, comme tu te sentirais allg, soulag! Cela me crve le coeur de ne pouvoir te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que j'ai tant d'espoir. Je souffre l'ide que tu subis un martyre, qui, s'il doit se prolonger physiquement jusqu' ce que l'erreur soit officiellement reconnue, est au moins inutile moralement, et que, tandis que je me sens plus rassure, plus tranquille, tu passes par des alternatives d'angoisses et d'inquitudes qui pourraient t'tre pargnes... Paris, 17 novembre 1897. Je suis inquite de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernire lettre date du 4 septembre m'est arrive dans les premiers jours d'octobre, et depuis je suis absolument sans nouvelles. Je n'ai jamais exhal de plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je commencerai, et cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant pendant des semaines et des semaines dans cette angoisse affolante que me causait l'absence totale de lettres. De jour en jour, je pense que mes tourments vont cesser, que je vais tre rassure, autant que je le puis, tant donnes tes horribles souffrances. Mais espre de toutes tes forces! Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans les limites qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te donner l'assurance formelle que dans un temps trs, trs rapproch tu seras rhabilit. Ah! si je pouvais te parler coeur ouvert, te dire toutes les pripties de ce drame pouvantable... Quand cette lettre arrivera la Guyane, j'espre que tu auras reu la bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues annes. LUCIE. Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, l'le du Diable, aprs une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reu la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prvoir, mais les vexations avaient redoubl d'intensit, la surveillance tait devenue encore plus rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait t port treize surveillants et un surveillant-chef; des sentinelles avaient t places autour de ma case, un souffle de terreur rgnait autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des surveillants. Vers cette poque galement, on levait une tour dpassant en hauteur la caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut plac le canon Hotchkiss destin dfendre les approches de l'le. Aussi renouvelai-je auprs du Prsident de la Rpublique, auprs des membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits prcdemment. Dans les premiers jours du mois de fvrier 1898, je reus deux lettres de ma femme, dates du 4 dcembre 1897 et du 26 dcembre 1897; ces deux lettres taient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait crites. J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connatre, en termes discrets, dans les lettres qu'elle m'crivit en aot ou septembre 1897, qu'une haute personnalit du Snat avait pris ma cause en main; le passage, bien entendu, fut supprim et je n'appris l'admirable initiative de M. Scheurer-Kestner qu' mon retour en France, en 1899, comme je n'appris qu' cette poque les vnements qui se droulaient alors en France. Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 dcembre 1897 de ma femme tait particulirement triste. J'ai reu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes souffrances et que ces lettres, comme les prcdentes, soient empreintes d'une belle dignit, d'un courage admirable, j'ai senti percer ta douleur avec une telle acuit que j'prouve le besoin de t'apporter du rconfort, de te faire entendre quelques paroles d'affection, venant d'un coeur aimant et dont la tendresse, l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltrables. Mais que de jours se sont passs depuis que tu m'as crit ces lettres et que de temps s'coulera encore jusqu' ce que ces quelques lignes viennent te rappeler que ma pense est avec toi jour et nuit et qu' toutes les heures, toutes les minutes de ta longue torture, mon me, mon coeur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que je suis l'cho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie pour abrger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'prouve de ne pas tre l-bas auprs de toi, et avec quelle joie j'aurais accept la vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et tre tes cts toute heure, tout moment, pour te soutenir dans les moments de dfaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu que ce soit, tes blessures. Mais il tait dit que nous n'aurions mme pas la consolation de souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu' la dernire goutte... Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouveles. En rponse ce courrier, j'crivis ma femme: Iles du Salut, 7 fvrier 1898. Je viens de recevoir tes chres lettres de dcembre, et mon coeur se brise, se dchire devant tant de souffrances immrites. Je te l'ai dit: ta pense, celle des enfants me relvent toujours, vibrant de douleur, de suprme volont devant ce que nous avons de plus prcieux au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la justice pour lui et les siens et qui y a droit. Depuis trois mois, dans la fivre et le dlire, souffrant le martyre nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels au chef de l'tat, au Gouvernement, ceux qui m'ont fait condamner, pour obtenir de la justice enfin, un terme notre effroyable martyre, sans obtenir de solution. Je ritre aujourd'hui mes demandes prcdentes au chef de l'tat, au Gouvernement, avec plus d'nergie encore s'il se peut, car tu n'as pas subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas grandir dshonors, je n'ai pas agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous... ALFRED. Dans le courant du mois de fvrier, les mesures de rigueur ne faisant que s'accentuer encore, et ne recevant aucune rponse mes prcdents appels au chef de l'tat et aux membres du Gouvernement, j'adressai la lettre suivante au Prsident de la Chambre des Dputs et aux dputs. Iles du Salut, 28 fvrier 1898. Monsieur le Prsident de la Chambre des Dputs, Messieurs les Dputs, Ds le lendemain de ma condamnation, c'est--dire il y a dj plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, aprs qu'on m'eut fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si j'tais innocent ou coupable, j'ai dclar que non seulement j'tais innocent, mais que je demandais la lumire, la pleine et clatante lumire, et j'ai aussitt sollicit l'aide de tous les moyens d'investigation habituels, soit par les attachs militaires, soit par tout autre dont dispose un gouvernement. Il me fut rpondu alors que des intrts suprieurs aux miens, cause de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, cause de l'origine de la lettre incrimine, empchaient les moyens d'investigation habituels, mais que les recherches seraient poursuivies. J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable qu'il soit possible d'imaginer, frapp sans cesse et sans cause, et ces recherches n'aboutissent pas. Si donc des intrts suprieurs aux miens devaient empcher, doivent toujours empcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent mettre enfin un terme cet horrible martyre de tant d'tres humains, qui seuls peuvent faire enfin la pleine et clatante lumire sur cette lugubre et tragique affaire, ces mmes intrts ne sauraient exiger qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immols. Agir autrement serait nous reporter aux sicles les plus sombres de notre histoire, o l'on touffait la vrit, o l'on touffait la lumire. J'ai soumis, il y a quelques mois dj, toute l'horreur tragique et immrite de cette situation la haute quit des membres du Gouvernement; je viens galement la soumettre la haute quit de messieurs les Dputs, pour leur demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme cet effroyable martyre de tant d'tres humains. La mme lettre, conue dans des termes identiques, fut adresse la mme date au Prsident et aux membres du Snat. Ces appels furent renouvels peu de temps aprs. M. Mline, qui prsidait alors le Gouvernement, touffa mes cris et garda ces lettres qui ne parvinrent jamais leurs destinataires. Et ces lettres arrivaient au moment o l'auteur du crime tait glorifi, pendant qu'ignorant de tous les vnements qui se passaient en France, j'tais clou sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics, multipliant les appels ceux qui taient chargs de faire la lumire, d'assurer la justice! En mars, je reus les lettres de ma femme du commencement de janvier, conues toujours en termes vagues, exprimant le mme espoir, sans qu'elle pt prciser sur quelles esprances se fondait cet espoir. Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'crivit ma femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de fvrier 1898 ne me parvinrent jamais. Quant aux lettres que j'crivis partir de cette poque ma femme, elle n'en reut aucune originale et nous n'en possdons que des extraits copis et tronqus. D'ailleurs, durant toute cette priode, les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent galement qu'en copie. Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reus en copie durant cette priode: Paris, 6 mars 1898. Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie dsesprante, je ne puis pas rsister au dsir de me rapprocher de toi, de venir causer un peu. Vois-tu, il y a des moments o mon coeur est tellement gonfl, o l'cho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une telle acuit que je ne peux plus me dominer, ma volont m'abandonne, j'touffe de chagrin, la sparation me pse trop, elle est trop cruelle; dans un lan de tout mon tre je tends les bras vers toi, dans un effort suprme je cherche t'atteindre, te consoler, te ranimer. Je crois alors tre prs de toi, je te parle doucement, je te redonne courage, je te fais esprer. Trop vite je suis tire de mon rve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramne brusquement la ralit. Je me retrouve alors bien isole, bien triste en face de mes penses et surtout de tes souffrances. Combien tu as d tre malheureux d'tre priv de nouvelles, ainsi que tu me le dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne reois pas mes lettres, que je suis en pense avec toi, que je ne t'abandonne ni nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression de mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos coeurs, de nos penses. Paris, 7 avril 1898. Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles relativement rcentes pour nous qui sommes habitus tant souffrir de l'irrgularit des courriers, et j'ai eu une agrable surprise en voyant une date aussi rapproche. Comme les malheurs vous changent! Avec quelle rsignation on est oblig d'accepter des choses qui vous semblent impossible supporter... Quand je dis que j'accepte avec rsignation, c'est inexact. Je ne rcrimine pas, parce que, jusqu' ce que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir ainsi, mais au fond mon tre se rvolte, s'indigne et, comprim par ces longues annes d'attente, il dborde d'impatience peine contenue... Paris, 5 juin 1898. Me voici encore accoude ma table, songeant tristement et perdue dans mes penses; je venais t'crire et comme il m'arrive vingt fois par jour, je me suis laisse aller une longue rverie. C'est vers toi que je me sauve ainsi tout instant, je donne mes nerfs une dtente en m'chappant, et ma pense va rejoindre mon coeur qui est toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre visite souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore t permis de venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-mme, toute ma personne morale, toute ma pense, ma volont, mon nergie et surtout mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force humaine ne pourrait enchaner... Paris, 25 juillet 1898. Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble trop lourd, trop difficile supporter, je me dtourne du prsent, j'voque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la lutte... LUCIE. Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de cette poque les lettres originales reprennent. Pour moi, les journes s'coulaient dans une impatience extrme, ne comprenant rien ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes que j'adressais au chef de l'tat, il m'tait invariablement rpondu: Vos demandes ont t transmises suivant la forme constitutionnelle aux membres du Gouvernement. Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle tait la suite dfinitive donne mes demandes de revision. J'ignorais totalement la loi, plus forte raison la loi nouvelle sur la revision qui date de 1895, c'est--dire d'une poque o j'tais dj en captivit. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut repousse. Au mois d'aot 1898, j'crivis ma femme: Iles du Salut, 7 aot 1898. Quoique je t'aie crit deux longues lettres par le prcdent courrier, je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'cho de mon immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours les mmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage. La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoques envers le reste. Si atroce que soit le destin, il faut avoir l'me assez haute pour le dominer jusqu' ce qu'il s'incline devant toi. Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos enfants et doit leur tre rendu; cet honneur, je l'ai rclam la patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait enfin un terme. Dans mes prcdentes lettres, je t'ai parl longuement de nos enfants, de leur sensibilit dont tu te plaignais, quoique je sois assur que tu lves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que dans le bonheur ils taient le but unique de nos penses; dans le malheur immrit qui nous a frapps, ils sont notre raison de vivre. La sensibilit donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de l'esprit et du coeur, est le grand ressort de l'ducation. Quelle prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible? C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour l'ducation que pour le dveloppement de l'intelligence, et celle-ci ne peut s'exercer que sur un tre sensible. Je ne suis pas partisan des chtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois ncessaires pour les enfants d'un naturel indocile. Une me mene par la crainte en reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude svre suffisent un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute. Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler de nos enfants, d'un sujet qui aprs avoir t, dans le bonheur, celui de nos conversations familires, est aujourd'hui celui de notre raison de vivre. Et si je n'coutais que mon coeur, je t'crirais plus souvent, car il me semble ainsi--pure illusion, je le sais, mais qui soulage nanmoins--qu'au mme instant, la mme minute, tu sentiras travers la distance qui nous spare, battre un coeur qui ne vit que pour toi, pour nos enfants, un coeur qui t'aime... Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du mot. Il faut se dgager tout aussi bien des passions intrieures que la douleur soulve, que de l'oppression produite par les choses extrieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement, infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse. ALFRED. En mme temps, je demandai par lettre, par tlgramme, quelle tait la suite dfinitive donne mes demandes de revision pour lesquelles j'obtenais toujours la mme rponse nigmatique. Mais le silence, le silence toujours, tait la seule rponse que j'obtenais. J'ignorais les vnements qui s'taient passs, qui se passaient encore en France. Enfin, esprant obtenir par un moyen extrme une rponse, je dclarai en septembre 1898 que je cessais ma correspondance en attendant la rponse mes demandes de revision. Cette dclaration fut inexactement transmise par cble ma femme et l'on verra quels incidents elle donna lieu. En octobre, je reus le courrier du mois d'aot de ma femme, exprimant toujours le mme espoir, qu'il lui tait malheureusement impossible, dans sa correspondance pluche et si souvent supprime, d'tayer par des faits prcis. Je renouvelai ma demande tendant obtenir une rponse mes demandes de revision. Le 27 octobre 1898, alors que j'ignorais encore qu'une demande en revision avait t introduite par ma femme, que cette demande avait t transmise la Cour de cassation pour y tre examine, on me fit dire enfin que: j'allais recevoir une rponse dfinitive mes demandes de revision adresses au chef de l'tat. J'crivis aussitt ma femme la lettre suivante: Iles du Salut, 27 octobre 1898. Quelques lignes pour t'envoyer l'cho de mon immense affection, l'expression de toute ma tendresse. Je viens d'tre inform que je recevrai la rponse dfinitive mes demandes de revision. Je l'attends avec calme et confiance, ne doutant pas cette rponse soit ma rhabilitation... ALFRED. Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reus le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle m'annonait qu'il s'tait produit des vnements graves que j'apprendrai plus tard et qu'elle avait introduit une demande en revision qui avait t accepte par le Gouvernement. Cette nouvelle venait donc concider avec la rponse qui m'avait t donne le 27 octobre prcdent. J'crivis aussitt ma femme: Iles du Salut, 5 novembre 1898. Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu me donnes de si bonnes nouvelles. Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connatre que j'tais dj inform que je recevrais la rponse dfinitive mes demandes de revision. Je t'ai dit ds alors que j'attendais avec confiance, ne doutant pas que cette rponse soit enfin ma rhabilitation... ALFRED. J'ignorais toujours que la demande en revision avait t transmise par le Gouvernement la Cour de cassation et que mme des dbats avaient dj eu lieu. Le 16 novembre 1898, je reus un tlgramme ainsi conu: Cayenne, 16 novembre 1898. Gouverneur dport Dreyfus, par commandant suprieur des les du Salut. Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a dclar recevable en la forme demande en revision de votre jugement et dcid que vous seriez avis de cet arrt et invit produire vos moyens de dfense. Je compris que la demande avait t dclare recevable en la forme par la Cour et qu'il allait s'ouvrir des dbats sur le fond. Je fis connatre que je dsirais tre mis en communication avec Me Demange, mon dfenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'tait pass depuis cette poque, j'en tais toujours au bordereau, pice unique du dossier. Je n'avais pour ma part rien ajouter ce que j'avais dj dit devant le premier Conseil de guerre, rien modifier la discussion du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifi la date d'arrive du bordereau, modifi les hypothses qui avaient t mises au premier procs sur les diffrentes pices numres au bordereau. Je croyais donc l'affaire bien simple, et rduite, comme au premier Conseil de guerre, une discussion sur l'criture. Le 28 novembre 1898, je fus autoris circuler de 7h. 11h. et de 2 5h. du soir, dans l'enceinte du camp retranch. On appelait camp retranch l'espace compris dans une enceinte en pierres sches de 0m,80 environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants situe ct de ma case. La promenade consistait donc en ralit en un couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dpendances. Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans, je revoyais la maigre verdure des les; mes yeux pouvaient se reposer sur autre chose que sur les quatre murs de la case. En dcembre, je ne reus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres qu'elle m'crivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des explications, je demandai quand les dbats s'ouvriraient sur le fond la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des dbats avaient eu lieu les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune rponse ne me fut donne. Le 28 dcembre 1898, je reus une lettre de ma femme ainsi conue: Paris, 22 novembre 1898. Je ne sais si tu as reu mes lettres du mois dernier dans lesquelles[6] je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts que nous avions faits pour arriver pouvoir demander la revision de ton procs, puis la procdure engage et la recevabilit de la demande. Chaque nouveau succs, quoiqu'il me rendit bien heureuse, tait empoisonn par l'ide que toi, pauvre malheureux, tu tais dans l'ignorance des faits et que sans doute tu tais en train de dsesprer. Enfin, la semaine dernire, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le Gouvernement t'envoyait un tlgramme t'avertissant de la recevabilit de la demande. J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans laquelle tu aurais, parat-il, dclar ta rsolution de ne plus crire, mme moi... LUCIE. [6] Aucune de ces lettres ne me parvint jamais. Outr par une interprtation aussi inexacte de ma pense, j'crivis aussitt M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conue peu prs dans ces termes: Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois qu'il lui a t donn connaissance, en partie seulement, d'une lettre que je vous avais adresse en septembre dernier, vous dclarant que je cessais ma correspondance, en _attendant la rponse_ aux demandes de revision que j'avais adresses au chef de l'tat. En ne communiquant madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donn une interprtation qui a d tre plus que douloureuse pour ma chre femme. Il y a donc un devoir de conscience pour celui--que j'ignore et que je veux ignorer--qui a commis cet acte et qui il appartient de le rparer. J'appris que ce dont on avait donn connaissance ma femme tait une transmission par cble de ma lettre et que celle-ci avait t inexactement cble! En mme temps, j'crivis ma femme la lettre suivante: Iles du Salut, 26 dcembre 1898. J'tais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reu il y a quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanment clos ma correspondance, c'est que j'attendais la rponse mes demandes de revision et que je ne pouvais plus que me rpter. Depuis, tu as d recevoir de nombreuses lettres de moi. Si ma voix et cess de se faire entendre, c'est qu'elle et t teinte tout jamais, car si j'ai vcu, c'est pour vouloir mon honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice, sans jamais craindre rien ni personne... ALFRED. Les nouvelles que j'avais reues dans ces derniers mois m'avaient apport un soulagement immense. Je n'avais jamais dsespr, je n'avais jamais perdu foi en l'avenir, convaincu ds le premier jour que la vrit serait connue, qu'il tait impossible qu'un crime aussi abominable, auquel j'tais si compltement tranger, pt rester impuni. Mais ne connaissant rien des vnements qui se passaient en France, voyant au contraire chaque jour la situation qui m'tait faite devenir plus atroce, frapp sans cesse et sans cause, oblig de lutter nuit et jour contre les lments, contre le climat, contre les hommes, j'avais commenc douter de voir pour moi-mme la fin de cet horrible drame. Ma volont n'en tait pas amoindrie, elle tait reste aussi inflexible, mais j'avais des moments de dsespoir farouche, pour ma chre femme, pour mes chers enfants, en pensant la situation qui leur tait faite. Enfin l'horizon s'claircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour moi-mme un terme cet affreux martyre. Il me sembla que le coeur se dchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement. Fin dcembre, je reus le rquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du procureur gnral la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde stupfaction. J'appris l'accusation porte par mon frre contre le commandant Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'chappa. Le 5 janvier 1899, je fus interrog sur commission rogatoire, par le prsident de la Cour d'appel de Cayenne. Mon tonnement fut grand d'entendre parler pour la premire fois de ces prtendus aveux, de cette misrable transformation de paroles prononces le jour de la dgradation et qui taient au contraire une protestation, une dclaration vhmente de mon innocence. Puis les journes, les mois s'coulrent, sans recevoir de nouvelles prcises, ignorant ce que devenait l'enqute de la Cour. Chaque mois, ma femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard considrable, dans ses dpches, me disait son espoir d'un terme prochain nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir. Dans les derniers jours de fvrier, je remis comme d'habitude, au commandant du pnitencier, Deniel, la demande de vivres et objets ncessaires pour le mois suivant. Je ne reus rien. J'avais pris la rsolution absolue, dont je ne m'tais pas dparti depuis le premier jour, de ne pas rclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la peine, car c'et t en admettre le principe, principe que je n'avais jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait gar ma commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait rellement gare, il s'en serait aperu ds le retour du bateau charg de chercher les vivres Cayenne. Cet acte a trop bien concid avec le vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a t la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne laquelle cet homme s'tait livr, je ne l'appris qu' mon retour en France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il s'empressait toujours de me dire: Je ne suis qu'un agent d'excution, et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes. Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui est due. Quant moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais comprendre la longueur de l'enqute; celle-ci me paraissait toute simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire qu'ils ne me furent jamais donns. Si mon nergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, o j'attendais chaque jour, chaque heure du jour, la dcision de la Cour suprme, par contre mon puisement physique et crbral ne fit que s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante. X Le lundi 5 juin 1899, midi et demi, le surveillant chef vint prcipitamment dans ma case et me remit la note suivante: Veuillez faire connatre immdiatement capitaine Dreyfus dispositif cassation ainsi conu: La Cour casse et annule jugement rendu le 22 dcembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accus devant le Conseil de guerre de Rennes, etc., etc. Dit que le prsent arrt sera imprim et transcrit sur les registres du 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge de la dcision annule; en vertu de cet arrt, le capitaine Dreyfus cesse d'tre soumis au rgime dportation, devient simple prvenu, est replac dans son grade et peut reprendre son uniforme. Faites oprer leve d'crou par l'administration pnitentiaire et retirer surveillants militaires de l'le du Diable; en mme temps faites prendre en charge le prvenu par le commandant des troupes et remplacer surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde de l'le du Diable dans position rglementaire des prisons militaires. Croiseur _Sfax_ part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller chercher prvenu le du Diable pour le ramener en France. Communiquez capitaine Dreyfus dispositif arrt et dpart _Sfax_. Ma joie fut immense, indicible. J'chappais enfin au chevalet de torture o j'avais t clou pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les miens, pour mes enfants, autant que pour moi-mme. Le bonheur succdait l'effroi des angoisses inexprimes, l'aube de la justice se levait enfin pour moi. Aprs l'arrt de la Cour, je croyais que tout allait en tre fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalit. De mon histoire, je ne savais rien. J'en tais rest 1894, au bordereau pice unique du dossier, la sentence du Conseil de guerre, l'effroyable parade d'excution, aux cris de mort d'une foule abuse; je croyais la loyaut du gnral de Boisdeffre, je croyais un chef de l'tat, Flix Faure, tous anxieux de justice et de vrit. Un voile s'tait ensuite tendu devant mes yeux, rendu plus impntrable chaque jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois m'taient rests incomprhensibles. Je venais d'apprendre le nom d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je n'avais eu que des rapports de service avec l'hroque lieutenant-colonel Picquart. La lutte grandiose engage par quelques grands esprits, pris de lumire et de vrit, m'tait totalement inconnue. Dans l'arrt de la Cour, j'avais lu que mon innocence tait reconnue et qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'tais renvoy que l'honneur de rparer une effroyable erreur judiciaire. Dans le mme aprs-midi du 5 juin, je remis la dpche suivante, pour tre adresse ma femme: De coeur et d'me avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec immense joie le moment de bonheur suprme de te serrer dans mes bras. Mille baisers. Dans la soire arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie charge d'assurer ma garde jusqu'au dpart. Je vis partir les surveillants; il me semblait marcher dans un rve, au sortir d'un long et pouvantable cauchemar. J'attendis anxieusement l'arrive du _Sfax_. Le jeudi soir, je vis apparatre au loin un panache de fume; bientt je reconnus un navire de guerre. Mais il tait trop tard pour que je pusse embarquer. Grce l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'tait, en un mot, strictement ncessaire pour mon retour en France. Le vendredi matin, 9 juin, 7 heures, on vint me chercher l'le du Diable, dans la chaloupe du pnitencier. Je quittai enfin cette le maudite o j'avais tant souffert. Le _Sfax_, cause de son tirant d'eau, tait stationn fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu' l'endroit o il tait ancr, mais l je dus attendre pendant deux heures qu'on voult bien me recevoir. La mer tait forte et la chaloupe, vraie coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus malade, comme tous ceux qui taient bord. Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai bord du _Sfax_, o je fus reu par le commandant en second qui me conduisit la cabine de sous-officier qui avait t spcialement amnage pour moi. La fentre de la cabine avait t grille (je pense que c'est cette opration qui a provoqu ma longue attente bord de la chaloupe du pnitencier); la porte, vitre, tait garde par un factionnaire en armes. Le soir je compris, au mouvement du navire, que le _Sfax_ venait de lever l'ancre et se mettait en marche. Mon rgime bord du _Sfax_ tait celui d'un officier aux arrts de rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener sur le pont. Le reste du temps, j'tais renferm dans ma cabine. Pendant mon sjour bord du _Sfax_, je me conformais la conduite que j'avais adopte ds le dbut, par sentiment de dignit personnelle, me considrant comme l'gal de tous. En dehors des besoins du service, je ne parlai personne. Le dimanche 18 juin nous arrivmes aux les du Cap Vert, o le _Sfax_ fit du charbon, et nous en repartmes le mardi 20. La marche du navire tait lente, 8 9 noeuds l'heure. Le 30 juin nous fmes en vue des ctes franaises. Aprs cinq annes de martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar prenait fin. Je croyais que les hommes avaient reconnu leur erreur, je m'attendais trouver les miens, puis, derrire les miens, mes camarades qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux. Le jour mme, j'eus la premire dsillusion, la premire impression triste et douloureuse. Dans la matine du 30, le _Sfax_ stoppa. Je fus inform qu'un bateau viendrait me chercher pour me dbarquer, sans qu'on voult me dire o serait effectu le dbarquement. Un premier bateau parut, il apportait simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le dbarquement tait remis. Toutes ces prcautions, toutes ces alles et venues mystrieuses produisirent en moi une pnible impression. J'eus comme une vague intuition des vnements. Dans l'aprs-midi le _Sfax_ reprit sa marche lentement, en longeant les ctes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit tait noire, l'atmosphre brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus prvenu que le bateau vapeur viendrait me prendre dans la soire. A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot tait au bas de l'chelle du _Sfax_ pour me conduire au bateau vapeur qui tait arriv, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage cause du mauvais temps. La mer tait dmonte, le vent soufflait en tempte, la pluie tombait abondamment. Le canot, soulev par les flots, faisait des bonds effrayants au bas de l'chelle du _Sfax_ o il avait peine se maintenir. Je ne pus que m'y prcipiter et je me heurtai violemment contre le bordage, me blessant assez profondment. Le canot se mit en marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les motions de ce dbarquement que par le froid et l'humidit pntrante, je fus pris d'un violent accs de fivre et me mis claquer des dents. A force de volont et d'nergie, je pus cependant me dominer. Aprs une course folle sur les vagues cumantes, nous abordmes au bateau vapeur, dont je pus peine gravir l'chelle, souffrant de la blessure que je m'tais faite aux jambes, en me prcipitant dans le canot. J'observai toujours le mme silence. Le bateau vapeur se mit en marche, puis stoppa. J'ignorais totalement o j'tais, o j'allais; pas un mot ne m'avait t adress. Aprs une heure ou deux d'attente, je fus invit descendre dans le canot du bord. La nuit tait toujours aussi noire, la pluie continuait tomber, mais la mer tait plus calme. Je me rendis compte que nous devions tre dans un port. A deux heures et quart du matin, j'abordai un endroit que je sus depuis tre Port-Houliguen. L je fus introduit dans une calche, avec un capitaine de gendarmerie et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calche me mena une gare. En gare, je montai, toujours avec les mmes compagnons, sans qu'une parole ait t change, dans un train qui, aprs deux ou trois heures de marche, m'amena une autre gare o je descendis. J'y trouvai une nouvelle calche qui me mena au grand trot une ville, puis pntra dans une cour. Je descendis et je m'aperus alors, au personnel qui m'entourait, que j'tais dans la prison militaire de Rennes; il tait environ six heures du matin. On comprend quelles avaient t successivement ma surprise, ma stupfaction, ma tristesse, ma douleur extrme d'un pareil retour dans ma patrie. L o je croyais trouver des hommes unis dans une commune pense de justice et de vrit, dsireux de faire oublier toute la douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des visages anxieux, des prcautions minutieuses, un dbarquement fou en pleine nuit sur une mer dmonte, des souffrances physiques venant se joindre ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et tristes mois de ma captivit, j'avais su imposer mon moral, mes nerfs, mon corps, une immense force de rsistance. Nous tions au 1er juillet. A neuf heures du matin, je fus prvenu que je verrais ma femme quelques instants aprs dans la chambre voisine de celle que j'occupais. Cette chambre tait comme la mienne ferme par un grillage serr en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour; elle avait t garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues avec les miens, avec mes dfenseurs, y eurent lieu. Si fort que je fusse, un violent tremblement me saisit, les larmes coulrent, ces larmes que je ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus bientt me ressaisir. L'motion que nous prouvmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensit. Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions lire sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous dire tout ce que nous avions sur le coeur, toutes les sensations comprimes et touffes pendant de si longues annes, et les paroles expiraient sur nos lvres. Nous nous contentmes de nous regarder, puisant, dans les regards changs, toute la puissance de notre affection comme de notre volont. La prsence d'un lieutenant d'infanterie, charg par ordre d'assister nos entretiens, gnait aussi toute intimit. D'autre part, je ne savais rien des vnements qui s'taient couls depuis cinq ans, j'tais revenu avec confiance; cette confiance avait t fortement branle par les pripties de la nuit mouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chre femme de crainte de lui procurer une douleur; de mme, elle prfra laisser mes avocats le soin de me mettre au courant. Ma femme fut autorise me voir tous les jours pendant une heure. Je revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien n'gale la joie que nous emes de pouvoir enfin nous embrasser aprs tant d'annes douloureuses. Le 3 juillet, Me Demange, Me Labori taient auprs de moi. Je me jetai dans les bras de Me Demange, puis je fus prsent Me Labori. Ma confiance en Me Demange, en son admirable dvouement, tait reste inaltre; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour Me Labori qui avait t, avec tant d'loquence et de courage, l'avocat de la vrit et qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis Me Demange me fit succinctement le rcit de l'Affaire. J'coutai haletant et dans mon esprit peu peu s'enchanrent tous les anneaux de cette dramatique histoire. Ce premier expos fut complt par Me Labori. J'appris la longue suite de mfaits, de sclratesses, de crimes constats contre mon innocence. J'appris les actes hroques, le suprme effort tent par tant d'esprits d'lite; la superbe lutte entreprise par une poigne d'hommes de grand coeur et de grand caractre contre toutes les coalitions du mensonge et de l'iniquit. Pour moi, qui n'avais jamais dout de la justice, quel effondrement de toutes mes croyances! Mes illusions l'gard de quelques-uns de mes anciens chefs s'envolrent une une, mon me s'emplit de trouble et de douleur. Je fus saisi d'une immense piti, d'une grande douleur pour cette arme que j'aimais. Dans l'aprs-midi, je vis mon cher frre Mathieu, qui s'tait dvou moi depuis le premier jour, qui tait rest sur la brche pendant ces cinq annes, avec un courage, une sagesse, une volont admirables; qui a donn le plus bel exemple de dvouement fraternel. Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des procs de 1898, l'enqute de la chambre criminelle, les dbats dfinitifs devant les chambres runies de la Cour de cassation. Je lus le procs Zola dans la nuit qui suivit, sans pouvoir m'en dtacher. Je vis comment Zola fut condamn pour avoir voulu et dit la vrit, je lus le serment du gnral de Boisdeffre, jurant l'authenticit du faux Henry. Mais en mme temps que ma tristesse s'augmentait, en considrant avec douleur combien les passions garent les hommes, en lisant tous les crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance et d'admiration s'levait dans mon coeur pour tous les hommes courageux, savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'taient jets vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la vrit, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de l'humanit. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette leve d'hommes de toutes les catgories, de savants jusqu'ici enfouis dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'tudes, de travailleurs attachs au dur labeur journalier, d'hommes politiques mettant l'intrt gnral au-dessus de leur intrt personnel, pour la suprmatie des nobles ides de justice, de libert et de vrit. Puis je lus l'admirable mmoire prsent devant la Cour de cassation par Me Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus ds lors pour l'minent avocat ne fit que se fortifier encore quand je le connus et que je pus apprcier sa haute et libre intelligence. Lev de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidit les dossiers, marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents. J'appris l'illgalit du procs de 1894, la communication secrte aux membres du 1er Conseil de guerre, de pices fausses ou inapplicables, ordonne par le gnral Mercier, les collusions pour sauver le coupable. Je reus aussi dans cette priode des milliers de lettres d'amis connus ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens leur dire ici combien mon coeur s'est fondu ces touchantes manifestations de sympathie, quel bien j'en ai prouv, quelle force j'y ai puise. J'avais t trs sensible au changement de climat. J'avais constamment froid et je dus me couvrir trs chaudement, quoique nous fussions en plein t. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de violents accs de fivre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter, mais, grce une mdicamentation nergique, je fus bientt debout. Je me mis alors au rgime unique du lait et des oeufs et je maintins ce rgime durant tout mon sjour Rennes. J'y ajoutai cependant de la kola durant les dbats, afin de pouvoir rsister et de tenir debout pendant ces longues et interminables audiences. L'ouverture des dbats fut fixe au 9 aot. Je dus ronger mon frein; j'tais impatient pour ma chre femme, que je sentais puise par ces continuelles motions, comme pour moi-mme, de voir arriver le terme de cet effroyable martyre. J'tais impatient de revoir mes chers et adors enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillit, entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du pass et renatre la vie. XI Je ne raconterai pas ici les dbats du procs de Rennes. Malgr l'vidence la plus manifeste, contre toute justice et toute quit, je fus condamn. Et le verdict fut prononc avec circonstances attnuantes! Depuis quand y a-t-il des circonstances attnuantes pour le crime de trahison? Deux voix cependant se prononcrent pour moi. Deux consciences furent capables de s'lever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que le droit humain, la justice, et s'incliner devant l'idal suprieur. Quant au verdict, que cinq juges ont os prononcer, je ne l'accepte pas. Je signai mon pourvoi en revision le lendemain de ma condamnation. Les jugements des conseils de guerre ne relvent que du conseil de revision militaire; celui-ci n'est appel se prononcer que sur la forme. Je savais ce qui s'tait dj pass lors du conseil de revision de 1894; je ne fondais donc aucun espoir sur ce pourvoi. Mon but tait d'aller devant la Cour de cassation pour lui permettre d'achever l'oeuvre de justice et de vrit qu'elle avait commence. Mais je n'en avais alors aucun moyen, car en justice militaire, pour aller devant la Cour de cassation, il faut, aux termes de la loi de 1895, avoir un fait nouveau ou la preuve d'un faux tmoignage. Mon pourvoi en revision devant la justice militaire me permettait donc simplement de gagner du temps. J'avais sign mon pourvoi le 9 septembre. Le 12 septembre, 6 heures du matin, mon frre Mathieu tait dans ma cellule, autoris par le gnral de Galliffet, ministre de la Guerre, me voir sans tmoin. La grce m'tait offerte, mais il fallait, pour qu'elle pt tre signe, que je retirasse mon pourvoi. Quoique je n'attendisse rien de ce pourvoi, j'hsitai cependant le retirer, car je n'avais nul besoin de grce, j'avais soif de justice. Mais, d'autre part, mon frre me dit que ma sant fort branle me laissait peu d'espoir de rsister encore longtemps dans les conditions o j'allais tre plac, que la libert me permettrait de poursuivre plus facilement la rparation de l'atroce erreur judiciaire dont j'tais encore victime, puisqu'elle me donnait le temps, seule raison du pourvoi devant le tribunal de revision militaire. Mathieu ajouta que le retrait de mon pourvoi tait conseill, approuv par les hommes qui avaient t, dans la presse, devant l'opinion, les principaux dfenseurs de ma cause. Enfin je songeai la souffrance de ma femme, des miens, mes enfants que je n'avais pas encore revus et dont la pense me hantait depuis mon retour en France. Je consentis donc retirer mon pourvoi, mais en spcifiant bien nettement mon intention absolue, irrductible, de poursuivre la revision lgale du verdict de Rennes. Le jour mme de ma libration, je fis paratre une note qui traduisait ma pense et mon invincible volont. La voici: Le Gouvernement de la Rpublique me rend la libert. Elle n'est rien pour moi sans l'honneur. Ds aujourd'hui, je vais continuer poursuivre la rparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entire sache par un jugement dfinitif que je suis innocent. Mon coeur ne sera apais que lorsqu'il n'y aura pas un Franais qui m'impute le crime abominable qu'un autre a commis. FIN APPENDICE LETTRE A M. CHARLES DUPUY Ministre de L'Intrieur.--Prsident du Conseil Dpt de St-Martin-de-R, le 26 janvier 1895. Monsieur le Ministre, J'ai t condamn pour le crime le plus infme qu'un soldat puisse commettre, et je suis innocent. Aprs ma condamnation, j'tais rsolu me tuer. Ma famille, mes amis m'ont fait comprendre que, moi mort, tout tait fini; mon nom, ce nom que portent mes chers enfants, dshonor jamais. Il m'a donc fallu vivre! Ma plume est impuissante vous retracer le martyre que j'endure; votre coeur de Franais vous le fera sentir mieux que je ne saurais le faire. Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive qui a constitu l'accusation formule contre moi. Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai crite. Est-elle apocryphe?... A-t-elle t rellement adresse, accompagne des documents qui y sont numrs?... A-t-on imit mon criture, en vue de me viser spcialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une similitude fatale d'criture? Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant rpondre. Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grce, ni piti, mais justice seulement. Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arrach, au nom de ma malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous supplier de faire poursuivre les recherches pour dcouvrir le vritable coupable. Dans un sicle comme le ntre, dans un pays comme la France, imbu des nobles ides de justice et de vrit, il est impossible que, avec les puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez pas claircir cette tragique histoire, dmasquer le monstre qui a jet le malheur et le dshonneur dans une honnte famille. Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce que vous avez vous-mme de plus cher en ce monde, justice, justice, en faisant poursuivre les recherches. Quant moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon nom, jusqu'au jour o mon innocence sera reconnue. Jusqu' mon arrive ici, j'avais pu crire et travailler dans ma cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, crire chaque jour ma femme. C'tait pour moi une consolation, dans l'pouvantable situation dans laquelle je me trouve, si pouvantable, monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rver une plus tragique. Hier encore heureux, n'ayant rien envier personne! Aujourd'hui, sans avoir rien fait pour cela, jet au ban de la socit! Ah! monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre sicle, a endur un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut plac que qui que ce soit au monde et se le voir enlev par ses pairs; y a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable! Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tte tte avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tte, dj branle par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus trs solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser crire et travailler dans ma cellule. Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frres et soeurs). Enfin, j'ai t avis hier que je ne pourrai plus crire que deux fois par semaine ma femme. Je vous supplie de me permettre d'crire plus souvent cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'tre console et soutenue dans l'pouvantable situation que la fatalit nous a faite. Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre son cerveau d'attendre l'heure clatante o son innocence sera reconnue, c'est tout ce que vous demande le plus infortun des Franais. Veuillez agrer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute considration. ALFRED DREYFUS. LETTRES AU PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE Iles du Salut, 8 juillet 1897. A Monsieur le Prsident de la Rpublique, Monsieur le Prsident, Je me permets de venir faire encore un appel votre haute quit, jeter vos pieds l'expression de mon profond dsespoir, les cris de mon immense douleur. Je vous ouvrirai tout mon coeur, Monsieur le Prsident, sr que vous me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le dcousu peut-tre de ma pense. J'ai trop souffert, je suis trop bris, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broy pour pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes ides. Comme vous le savez, Monsieur le Prsident de la Rpublique, accus, puis condamn sur une preuve d'criture, pour le crime le plus abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'claircissement de cet horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour o l'honneur leur serait rendu. Ce que j'ai souffert, Monsieur le Prsident de la Rpublique, depuis le dbut de ce lugubre drame, mon coeur seul le sait! J'ai souvent appel la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore, esprant toujours enfin voir luire l'heure de la justice. Je me suis soumis intgralement, scrupuleusement tout, je dfie qui que ce soit de me faire le reproche d'un procd incorrect. Je n'ai jamais oubli, je n'oublierai pas jusqu' mon dernier souffle que, dans cette horrible affaire, s'agite un double intrt: celui de la Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacr que l'autre. Certes, j'ai souffert de ne pouvoir allger l'horrible douleur de ma femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et me la dcouverte de la vrit; mais jamais la pense ne m'est venue, ne me viendra, de parvenir obtenir cette vrit par des moyens qui puissent tre nuisibles aux intrts suprieurs de la Patrie. Je passerais sous silence la puret de ma pense, si je n'avais pour garant la loyaut de mes actes, depuis le dbut de ce lugubre drame. Je me suis permis, Monsieur le Prsident, de faire un appel votre haute justice, pour faire cette vrit; j'ai implor aussi le Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait possible de concilier tout la fois les intrts de la Justice, de la piti enfin, que doit inspirer une situation aussi pouvantable, aussi atroce, avec les intrts du pays. Quant moi, Monsieur le Prsident, sous les injures les plus abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'et t un bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se dchirait de me voir trait ainsi comme le dernier des misrables, quand enfin un cri de rvolte s'chappait de mon coeur la pense de mes enfants qui grandissent, dont le nom est dshonor... c'est vers vous, Monsieur le Prsident, c'est vers le Gouvernement de mon pays que s'levait mon cri d'appel suprme, c'est de ce ct que se tournaient toujours mes yeux, mon regard plor. J'esprais tout au moins, Monsieur le Prsident, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le dbut de ce lugubre drame, je n'ai jamais dvi de la ligne de conduite que je m'tais trace, que me dictait inflexiblement ma conscience. J'ai tout subi, j'ai tout support, j'ai t frapp impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma conscience, j'ai su rsister. Ah! certes, j'ai eu des moments de colre, des mouvements d'impatience, j'ai laiss exhaler parfois tout ce qui peut jaillir d'amertume d'un coeur ulcr, dvor d'affronts, dchir dans ses sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oubli un seul instant qu'au-dessus de toutes les passions humaines, il y avait la Patrie. Et cependant, Monsieur le Prsident, la situation qui m'tait faite est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continu pleuvoir sur moi, sans trve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqus, ni par mes paroles ni par mes actes. Ajoutez ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de l'infamie, celui du climat, de la quasi-rclusion, me voir l'objet du mpris, souvent non dissimul, et de la suspicion constante de ceux qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le Prsident... pour un tre humain qui a toujours et partout fait son devoir? Et ce qu'il y a d'pouvantable pour mon cerveau dj si hallucin, dj si hbt, qui chavire tous les coups qui le frappent sans cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite, sa volont invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il a vcu, en honnte homme, en loyal Franais, c'est de se voir, dis-je, trait chaque jour plus durement, plus misrablement. Ma misre est nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force d'me d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait. Et alors, Monsieur le Prsident, dans cette dtresse profonde de tout mon tre broy par les supplices, par cette situation d'infamie qui me brise, par la douleur qui m'treint la gorge et qui m'touffe, le cerveau hallucin par tous les coups qui me frappent sans trve, c'est vers vous, Monsieur le Prsident, c'est vers le Gouvernement de mon pays que je jette le cri d'appel, sr qu'il sera cout. Ma vie, Monsieur le Prsident, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme hier, elle appartient mon pays. Ce que je lui demande simplement comme une faveur suprme, c'est de la prendre vite, de ne pas me laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de supplices infamants que je n'ai pas mrits, que je ne mrite pas. Mais ce que je demande aussi mon pays, c'est de faire faire la lumire pleine et entire sur cet horrible drame; car mon honneur ne lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien propre de deux familles. Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon me, que l'on pense cette situation atroce, intolrable, pire que la mort, de ma femme, des miens; que l'on pense aussi mes enfants, mes chers petits qui grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intrts du pays, pour mettre le plus tt possible un terme au supplice de tant d'tres humains. Confiant dans votre quit, je vous prie, Monsieur le Prsident de la Rpublique, de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 25 novembre 1897. Monsieur le Prsident, Je me permets de faire un nouvel et pressant appel votre haute quit, jeter aussi vos pieds l'expression de mon profond dsespoir. Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel j'ai t condamn, je ne demande que de la justice, la dcouverte de la vrit. Ds le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour me demander si j'tais innocent ou coupable, je lui ai rpondu que non seulement j'tais innocent, mais que je demandais la lumire, toute la lumire, et j'ai sollicit aussitt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit par les attachs militaires, soit par tout autre moyen dont dispose le Gouvernement. Il me fut rpondu que des intrts suprieurs empchaient l'emploi de ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient. Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus effroyable qu'il soit possible de rver, j'attends toujours, et les recherches n'aboutissent pas. Si donc, d'une part, des intrts suprieurs ont empch, empchent probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent permettre de mettre un terme cet effroyable martyre de tant d'tres humains, plus forte raison devais-je les respecter, et c'est ce que j'ai fait invinciblement. Mais, d'autre part, Monsieur le Prsident, voil plus de trois ans que dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent dshonors, ce sont des parias; leur ducation est impossible, et j'en deviens fou de douleur... Les mmes intrts ne peuvent cependant pas exiger que ma chre femme, mes pauvres enfants leur soient immols. Je viens simplement soumettre cette horrible situation votre haute quit, celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premires et les plus pouvantables victimes. Confiant dans votre haute quit, je vous demande Monsieur le Prsident, de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments dvous et respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 20 dcembre 1897. Monsieur le Prsident, Je me permets de venir faire un appel suprme votre haute justice, celle du Gouvernement. Je dclare simplement encore que je ne suis pas l'auteur de la lettre qui m'a t impute; j'ajoute que tout mon pass, sur lequel la lumire doit tre faite aujourd'hui, que toute ma vie s'lve et proteste contre la seule pense d'un acte aussi infme. Depuis le premier jour de ce terrible drame, j'attends son claircissement, un meilleur lendemain, la lumire. La situation supporte ainsi depuis plus de trois ans est aussi effroyable pour ma chre femme, pour mes malheureux enfants, que pour moi. Je viens simplement remettre leur sort, le mien, entre vos mains, entre celles de M. le Ministre de la Guerre, entre les mains de M. le Ministre de la Justice, de mon pays, pour demander s'il ne serait pas possible de donner une solution, de mettre enfin un terme cet pouvantable martyre de tant d'tres humains. Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 12 janvier 1898. Monsieur le Prsident, Innocent du crime abominable pour lequel j'ai t condamn, depuis le premier jour de ce lugubre drame je ne demande que la lumire. Chaque fois que j'ai sollicit l'intervention des moyens d'investigation dont dispose le Gouvernement, pour mettre enfin un terme cet horrible martyre de tant d'tres humains, il me fut rpondu qu'il y avait en cause des intrts suprieurs au mien. Je me suis inclin, comme je m'incline, comme je m'inclinerai toujours devant ces intrts, comme c'est mon devoir. Voil trois ans que j'attends. La situation est effroyable pour tous les miens, intolrable pour moi. Il n'y a pas d'intrts qui puissent exiger qu'une famille, que mes enfants, qu'un innocent leur soient immols. Je viens donc simplement faire appel votre haute justice, celle du Gouvernement, pour demander mon honneur, de la justice enfin pour tant de victimes innocentes. Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 16 janvier 1898. Monsieur le Prsident de la Rpublique, Je rsume et renouvelle l'appel suprme que j'adresse au Chef de l'tat, au Gouvernement, M. le Ministre de la Guerre, pour demander mon honneur, de la justice enfin, si l'on ne veut pas qu'un innocent, qui est au bout de ses forces, succombe sous un pareil supplice de toutes les heures, de toutes les minutes, avec la pense pouvantable de laisser derrire lui ses enfants dshonors. Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, dans celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 1er fvrier 1898. Monsieur le Prsident, Je vous renouvelle, avec toutes les forces de mon tre, l'appel que j'ai dj adress au Chef de l'tat, au Gouvernement, M. le Ministre de la Guerre. Je ne suis pas coupable. Je ne saurais l'tre. Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je viens demander la revision de mon procs, la vie de mes enfants, de la justice enfin pour tant de victimes innocentes. Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, dans celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 7 fvrier 1898. Monsieur le Prsident, Depuis trois mois, dans la fivre et le dlire, j'ai adress de nombreux appels au chef de l'tat, au Gouvernement, sans pouvoir obtenir de solution, un terme cet effroyable martyre de tant d'tre humains. J'ai adress un nouvel appel il y a quelques jours. Mais je viens de recevoir les lettres de ma chre femme, de mes enfants, et si mon coeur se brise, se dchire, devant tant de souffrances immrites, il se rvolte aussi. Comme je l'ai dj dit, comme je le rpte encore, car tout cela est trop pouvantable, ds le lendemain de ma condamnation, c'est--dire il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si j'tais innocent ou coupable, j'ai dclar que non seulement j'tais innocent, mais que je demandais la lumire, toute la lumire, et j'ai sollicit aussitt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit par les attachs militaires, soit par tout autre dont dispose le Gouvernement. Il me fut rpondu alors que des intrts suprieurs empchaient les moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se poursuivraient. J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent pas. Si donc, d'une part, des intrts suprieurs ont toujours empch, doivent toujours empcher l'emploi des moyens d'investigation qui, seuls, peuvent mettre enfin un terme cet effroyable martyre de tant d'tres humains, plus forte raison devais-je respecter ces intrts, et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement. Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma chre femme subit un martyre pouvantable, mes enfants grandissent dshonors, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices de l'infamie; il n'y a pas d'intrt au monde, car ce serait un crime de lse-humanit, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants, qu'un innocent leur soient immols. Je viens soumettre une dernire fois toute l'horreur tragique de cette situation votre haute quit et celle du Gouvernement. Je viens demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme enfin ce martyre aussi effroyable de tant d'tres humains. Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 12 mars 1898. Monsieur le Prsident, Je vous ai adress un appel, le 20 novembre dernier, pour demander la revision de mon procs. A la mme date, j'ai fait appel la loyaut du gnral de Boisdeffre, chef d'tat-major gnral de l'arme, pour lui demander de vouloir bien exprimer au Chef de l'tat son avis sur la revision. Cet avis ayant t favorable, votre avis, Monsieur le Prsident, a t galement favorable la revision, puisqu'il m'a t dclar officiellement que la demande que je vous avais adresse cette date avait t transmise suivant la forme constitutionnelle au Gouvernement. Je ritre donc purement et simplement aujourd'hui ces appels. Je fais donc appel votre haute quit, celle du Gouvernement, pour demander, conformment aux avis exprims la suite de cet appel du 20 novembre 1897, avis qui ne sauraient tre contraires aujourd'hui, dont la suite a t favorable, puisqu'il m'a t dclar officiellement que transmission en avait t faite au Gouvernement, pour demander, dis-je, que justice soit enfin faite, que la revision ait enfin lieu. Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 20 mars 1898. Monsieur le Prsident, Je rsume tous les appels prcdents. Innocent du crime abominable pour lequel j'ai t condamn, je viens faire appel la haute justice du Chef de l'tat, pour demander la revision de mon procs. Confiant dans votre quit, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 22 avril 1898. Monsieur le Prsident, Ignorant quelle suite a t donne aux demandes de revision que je vous ai adresses, je les rsume toutes en ces quelques mots. Innocent du crime abominable pour lequel j'ai t condamn, je fais appel la haute justice du Chef de l'tat, pour obtenir la revision de mon procs. Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 28 mai 1898. Monsieur le Prsident, Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adress de nombreux appels au Chef de l'tat pour demander de la justice pour les miens, un terme ce martyre aussi effroyable qu'immrit de tant d'tres humains, la revision de mon procs. J'ai fait appel galement au Gouvernement, au Snat, la Chambre des Dputs, ceux qui m'ont fait condamner, la Patrie en un mot, qui il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce lugubre drame, je ne demande ni grces, ni faveurs, de la vrit simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se nomment Justice, Honneur, toutes les questions de personnes doivent s'effacer, toutes les passions doivent se taire. Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite dfinitive donne toutes les demandes de revision, je ne sais toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, pouse, mre, que deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre... Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidlement servi sa patrie, qui lui a tout sacrifi, situation, fortune, pour lui consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce soldat agonise dans un cachot, livr nuit et jour tous les supplices de l'infamie, toutes les suspicions immrites, tous les outrages. Encore une fois, Monsieur le Prsident de la Rpublique, au nom de ma femme et de mes enfants, des miens, je fais appel la Patrie, au premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de victimes innocentes, la revision de mon procs. Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. Iles du Salut, 7 juin 1898. Monsieur le Prsident, Depuis de longs mois, j'adresse appels sur appels au Chef de l'tat, pour demander la revision de mon procs. J'ai ritr encore cet appel, le 26 mai dernier. De jour en jour, d'heure en heure, j'attends une rponse qui ne vient pas. Mes forces physiques, morales, diminuent chaque jour... Je ne demande plus qu'une chose la vie, pouvoir descendre apais dans la tombe, sachant le nom de mes enfants lav de cette horrible souillure. S'il faut mourir victime innocente, je saurai mourir, Monsieur le Prsident, lguant mes pauvres malheureux enfants ma chre Patrie, que j'ai toujours fidlement et loyalement servie... Mais tout au moins, Monsieur le Prsident, je sollicite de votre bienveillance une rponse mes demandes de revision, rponse que je vais attendre anxieusement, de jour en jour. Mettant toute ma confiance dans la haute quit du Chef de l'tat, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments respectueux. A. DREYFUS. DEUX LETTRES A M. LE GNRAL DE BOISDEFFRE Iles du Salut, 5 juillet 1898. Mon Gnral, Le coeur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon gnral, que je viens encore jeter un nouveau cri de dtresse, un cri d'appel plus poignant, plus dchirant que jamais. Je ne vous parlerai ni de mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trve sur moi sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqus ni par un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon gnral, de l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une situation tellement tragique, que tous finiraient par y succomber. Je vous parlerai toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits qui grandissent dshonors, qui sont des parias, pour vous supplier, de toutes les forces de mon me, les mains jointes dans une prire suprme, avec tout mon coeur de Franais, de pre, de faire tout ce qui est humainement faisable pour mettre le plus tt possible un terme cet effroyable martyre de tant d'tres humains. Oh! mon gnral, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientt trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vcu ces minutes, ces secondes pouvantables, oh! mon gnral, c'est que j'aurais voulu pouvoir mourir tranquille, apais, sachant le nom que portent mes enfants honor et respect. Aujourd'hui, mon gnral, ma situation est devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de dtresse poignante, le cri d'un pre qui vous lgue ce qu'il a de plus prcieux au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant que leur nom n'aura pas t lav de cette horrible souillure. C'est avec toute mon me qui s'lance vers vous dans cette pouvantable agonie, c'est avec tout mon coeur saignant et pantelant que je vous cris ces quelques lignes, sr que vous me comprendrez. Et je vous en supplie aussi, mon gnral, une bonne parole ma pauvre femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable. Veuillez agrer l'expression de mes sentiments respectueux. ALFRED DREYFUS. Iles du Salut, 8 septembre 1898. Mon Gnral, Je me permets de renouveler simplement la demande que je vous ai adresse, il y a deux mois, sollicitant votre bienveillance, votre intervention pour appuyer mes demandes l'effet de mettre un terme notre pouvantable martyre, sollicitant aussi toujours votre protection pour mes malheureux enfants, les plus terribles victimes dans ce drame. Confiant dans votre quit, je vous demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments dvous et respectueux. ALFRED DREYFUS. 453.--Lib.-Imp. runies, 7, rue Saint-Benot, Paris. * * * * * Liste des modifications: Page 40: dmissible remplac par admissible (Il n'est pas admissible,) Page 51: nons par nous (Pauvre ami, nous tions si heureux,) Page 71: d'autan par d'autant (et ma souffrance est d'autant plus terrible) Page 75: qne par que (Nous n'aurons le droit de mourir que lorsque) Page 141: infiniments par infiniment (des infiniment petits.) Page 151: cassonnade par cassonade (c'est--dire plus de caf, plus de cassonade;) Page 216: courrrier par courrier (j'attends mon courrier,) Page 278: dispopositions par dispositions (Dans le cas o, contrairement aux dispositions) Page 279: munifestations par manifestations (toutes ces manifestations de ma douleur,) Page 311: persone par personne (sans jamais craindre rien ni personne...) Page 341: hautre par haute (un appel votre haute quit,) Page 347: dlare par dclare (Je dclare simplement encore) Page 357: me par ne (Je ne demande plus qu'une chose la vie) End of the Project Gutenberg EBook of Cinq annes de ma vie, by Alfred Dreyfus License: Share Alike