Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LA DAME DE MONSOREAU PAR ALEXANDRE DUMAS DITION ILLUSTRE PAR J.-A. BEAUC DEUXIME PARTIE PARIS 1890 TABLE DES MATIRES DE LA DEUXIME PARTIE. I.--Comment frre Gorenflot se rveilla, et de l'accueil qui lui fut fait son couvent. II.--Comment frre Gorenflot demeura convaincu qu'il tait somnambule, et dplora amrement cette infirmit. III.--Comment frre Gorenflot voyagea sur un ne nomm Panurge, et apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas. IV.--Comment frre Gorenflot troqua son ne contre une mule, et sa mule contre un cheval. V.--Comment Chicot et son compagnon s'installrent l'htellerie du Cygne de la Croix, et comment ils y furent reus par l'hte. VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa le moine. VII.--Comment Chicot, aprs avoir fait un trou avec une vrille, en fit un avec son pe. VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Mridor n'tait point morte. IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut reu par le roi Henri III. X.--Ce qui s'tait pass entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand veneur. XI.--Comment se tint le Conseil du roi. XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre. XIII.--Castor et Pollux. XIV.--Comment il est prouv qu'couler est le meilleur moyen pour entendre. XV.--La soire de la Ligue. XVI.--La rue de la Ferronnerie. XVII.--Le prince et l'ami. XVIII.--tymologie de la rue de la Jussienne. XIX.--Comment d'pernon eut son pourpoint dchir, et comment Schomberg fut teint en bleu. XX.--Chicot est de plus en plus roi de France. XXI.--Comment Chicot fit une visite Bussy, et de ce qui s'ensuivit. XXII.--Les checs de Chicot, le bilboquet de Qulus la sarbacane de Schomberg. XXIII.--Comment le roi nomma un chef la Ligue, et comment ce ne fut ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'tait ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. XXV.--tocle et Polynice. XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les armoires vides. XXVII.--Ventre-saint-gris. XXVIII.--Les amis. XXIX.--Les amants. XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le donna pour rien. XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou. XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc. XXXIII.--Une vole d'Angevins. XXXIV.--Roland. IMAGES Titre Comment Frre Gorenflot se rveilla, et de l'accueil qui lui fut fait son couvent. Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes les expressions de l'tonnement. Voil une tournure, dit Gorenflot, voil une taille... on dirait que je connais cela. Gorenflot se cramponnait des deux mains la longe de son ne. Le moine portant les deux selles sur la tte et les deux brides ses mains. Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison. Voil le coup, dit Chicot. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre dbiteur comme je suis le sien. Je te briserai comme je brise ce verre. M. de Guise. Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main. Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frre, qui soyez vritablement mes amis. Qui aime bien chtie bien. Croyez-vous que je pense que c'est par amiti que vous me venez voir? Non, pardieu, car vous n'aimez personne. Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars pour Mridor. A moi! au secours! l'aide! mon frre veut me tuer. Schomberg. Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de m'inviter m'asseoir. Franois: te voil tomb sous ma justice. Le duc s'approcha de la lumire. Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier chelon. N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez? Eh bien, vous en avez menti, monseigneur. CHAPITRE PREMIER COMMENT FRRE GORENFLOT SE RVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT A SON COUVENT. Nous avons laiss notre ami Chicot en extase devant le sommeil non interrompu et devant le ronflement splendide de frre Gorenflot; il fit signe l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumire, aprs lui avoir recommand sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne frre de la sortie qu'il avait faite dix heures du soir, et de la rentre qu'il venait de faire a trois heures du matin. Comme matre Bonhomet avait remarqu une chose, c'est que dans les relations qui existaient entre le fou et le moine, c'tait toujours le fou qui payait, il tenait le fou en grande considration, tandis qu'il n'avait au contraire qu'une vnration fort mdiocre pour le moine. Il promit en consquence Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur les vnements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans l'obscurit, ainsi que la chose venait de lui tre recommande. Bientt Chicot s'aperut d'une chose qui excita son admiration, c'est que frre Gorenflot ronflait et parlait en mme temps. Ce qui indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience bourrele de remords, mais un estomac surcharg de nourriture. Les paroles que prononait Gorenflot dans son sommeil formaient, recousues les unes aux autres, un affreux mlange d'loquence sacre et de maximes bachiques. Cependant Chicot s'aperut que, s'il restait dans une obscurit complte, il aurait grand'peine accomplir la restitution qui lui restait faire pour que Gorenflot, son rveil, ne se doutt de rien; en effet, il pouvait, dans les tnbres, marcher imprudemment sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les diffrentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa lthargie. Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour clairer un peu la scne. Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura: --Mes frres! voici un vent froce: c'est le souffle du Seigneur, c'est son haleine qui m'inspire. --Et il se remit ronfler. Chicot attendit un instant que le sommeil et bien repris toute son influence, et commena de dmailloter le moine. --Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empchera le raisin de mrir. Chicot s'arrta au milieu de son opration, qu'il reprit un instant aprs. --Vous connaissez mon zle, mes frres, continua le moine, tout pour l'glise et pour monseigneur le duc de Guise. --Canaille! dit Chicot. --Voil mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain... --Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour lui passer sa robe. --Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frre Gorenflot a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frre Gorenflot a dompt le vin. Chicot haussa les paules. Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistr cette douteuse lueur. --Ah! pas de fantmes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme s'il se plaignait quelque dmon familier, oublieux des conventions qu'il avait faites avec lui. --Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa robe et en ramenant son capuchon sur sa tte. --A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a ferm la porte du choeur, et le vent ne vient plus. --Rveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien gal. --Le Seigneur a entendu ma prire, murmura le moine, et l'aquilon qu'il avait envoy pour geler les vignes s'est chang en doux zphyr. --_Amen!_ dit Chicot. Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe, aprs avoir le plus vraisemblablement possible dispos les bouteilles vides et les assiettes salies, il s'endormit cte cte avec son compagnon. Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hte grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, russirent percer l'paisse vapeur qui assoupissait les ides de Gorenflot. Il se souleva, et parvint, l'aide de ses deux mains, s'tablir sur la partie que la nature prvoyante a donne l'homme pour tre son principal centre de gravit. Cet effort accompli, non sans difficult. Gorenflot se mit considrer le ple-mle significatif de la vaisselle; puis Chicot, qui, dispos, grce la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras, de manire tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine, Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui faisait honneur ce fameux talent d'imitation dont nous avons dj parl. --Grand jour! s'cria le moine; corbleu! grand jour! il parat que j'ai pass la nuit ici. Puis, rassemblant ses ides: --Et l'abbaye! dit-il; oh! oh! Il se mit resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait pas cru devoir prendre. --C'est gal, dit-il, j'ai fait un trange rve: il me semblait tre mort et envelopp dans un linceul tach de sang. Gorenflot ne se trompait pas tout fait; il avait pris, en se rveillant moiti, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et les taches de vin pour des gouttes de sang. --Heureusement que c'tait un rve, dit Gorenflot en regardant de nouveau autour de lui. Dans cet examen, ses yeux s'arrtrent sur Chicot, qui, sentant que le moine le regardait, ronfla de double force. --Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec admiration. --Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est pas dans ma position, lui. Et il poussa un soupir qui monta l'unisson du ronflement de Chicot, de sorte que le soupir et probablement rveill le Gascon, si le Gascon et dormi vritablement. --Si je le rveillais pour lui demander avis? il est homme de bon conseil. Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason de l'orgue, passa l'imitation du tonnerre. --Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi. Je trouverai bien un bon mensonge sans lui. Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la peine viter le cachot. Ce n'est pas encore prcisment le cachot, c'est le pain et l'eau qui en sont la consquence. Si j'avais du moins quelque argent pour sduire le frre gelier! Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse assez ronde qu'il cacha sous son ventre. Ce n'tait pas une prcaution inutile; plus contrit que jamais, Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mlancoliques: --S'il tait veill, il ne me refuserait pas un cu; mais son sommeil m'est sacr... et je vais le prendre. A ces mots, frre Gorenflot, qui, aprs tre demeur un certain temps assis, venait de s'agenouiller, se pencha son tour vers Chicot et fouilla dlicatement dans la poche du dormeur. Chicot ne jugea point propos, malgr l'exemple donn par son compagnon, de faire appel son dmon familier, et le laissa fouiller son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint. --C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le chapeau peut-tre. Tandis que le moine se mettait en qute, Chicot vidait sa bourse dans sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son haut-de-chausses. --Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'tonne. Mon ami Chicot, qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent. Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies. Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la bourse vide. --Jsus! murmura-t-il, et l'cot, qui le payera? Cette pense produisit sur le moine une profonde impression, car il se mit aussitt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu avin, mais cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine sans lier conversation avec l'hte, malgr les avances que celui-ci lui faisait, et s'enfuit. Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche, et, s'accoudant contre la fentre, que mordait dj un rayon de soleil, il oublia Gorenflot dans une mditation profonde. Cependant le frre quteur, sa besace sur l'paule, poursuivait son chemin avec une mine compose qui pouvait paratre aux passants du recueillement, et qui n'tait que de la proccupation, car Gorenflot cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de soldat attard, mensonge dont le fond est toujours le mme, tandis que la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur. Du plus loin que frre Gorenflot aperut les portes du couvent, elles lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fcheux indices de la prsence de plusieurs moines conversant sur le seuil et regardant tour tour avec inquitude vers les quatre points cardinaux. Mais, peine eut-il dbouch de la rue Saint-Jacques, qu'un grand mouvement opr par les frres au moment mme o ils l'aperurent lui donna une des plus horribles frayeurs qu'il et prouves de sa vie. --C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me dsignent, ils m'attendent; on m'a cherch cette nuit; mon absence a fait scandale; je suis perdu! Et la tte lui tourna; une folle ide de fuir lui vint l'esprit; mais plusieurs religieux venaient dj sa rencontre; on le poursuivrait indubitablement. Frre Gorenflot se rendait justice, il n'tait pas taill pour la course; il serait rejoint, garrott, tran au couvent; il prfra la rsignation. Il s'avana donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient hsiter venir lui parler. --Hlas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connatre, je suis une pierre d'achoppement. Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant Gorenflot: --Pauvre cher frre! dit-il. Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel. --Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre. --Ah! mon Dieu! --Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisime, il a dit qu'aussitt rentr au couvent on vous conduist prs de lui. --Voil ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui. --Ah! c'est vous! s'cria le frre portier, venez vite, vite, le rvrend prieur Joseph Foulon vous demande. Et le frre portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou plutt le trana jusque dans la chambre du prieur. L aussi les portes se refermrent. Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courrouc de l'abb; il se sentait seul, abandonn de tout le monde, en tte-tte avec un suprieur qui devait tre irrit, et irrit justement. --Ah! c'est vous enfin! dit l'abb. --Mon rvrend... balbutia le moine. --Que d'inquitudes vous nous avez donnes! dit le prieur. --C'est trop de bonts, mon pre, reprit Gorenflot, qui ne comprenait rien ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas. --Vous avez craint de rentrer aprs la scne de cette nuit, n'est-ce pas? --J'avoue que je n'ai point os rentrer, dit le moine, dont le front distillait une sueur glace. --Ah! cher frre, cher frre, dit l'abb, c'est bien jeune et bien imprudent ce que vous avez fait l. --Laissez-moi vous expliquer, mon pre.... --Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie.... --Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car j'tais embarrass de le faire. --Je le comprends merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme vous a entran; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est un sentiment sacr; mais les vertus outres deviennent presque vices, les sentiments les plus honorables, exagrs, sont rprhensibles. --Pardon, mon pre, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous? --De celle que vous avez faite cette nuit. --Hors du couvent? demanda timidement le moine. --Non pas, dans le couvent. --J'ai fait une sortie dans le couvent, moi? --Oui, vous. Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commenait comprendre qu'il jouait aux propos interrompus. --Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace m'a pouvant. --Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc t bien audacieux? --Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez t tmraire. --Hlas! il faut pardonner aux carts d'un temprament encore mal assoupli; je me corrigerai, mon pre. --Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empcher de craindre pour vous et pour nous les consquences de cet clat. Si la chose s'tait passe entre nous, ce ne serait rien. --Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde? --Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait l plus de cent laques qui n'ont pas perdu un mot de votre discours. --De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus tonn. --J'avoue qu'il tait beau, j'avoue que les applaudissements ont d vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tte; mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les rues de Paris, au point d'offrir de revtir une cuirasse et de faire appel aux bons catholiques, le casque en tte et la pertuisane sur l'paule, vous en conviendrez, c'est trop fort. Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes les expressions de l'tonnement. --Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier. Cette sve religieuse qui bout,dans votre coeur gnreux vous ferait tort Paris, o il y a tant d'yeux mchants qui vous pient. Je dsire que vous alliez la dpenser.... --O cela, mon pre? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire un tour de cachot. --En province. --Un exil? s'cria Gorenflot. --En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, trs-cher frre. --Et que peut-il donc m'arriver? --Un procs criminel, qui amnerait, selon toute probabilit, la prison ternelle, sinon la mort. Gorenflot plit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il avait encouru la prison perptuelle et mme la peine de mort pour s'tre gris dans un cabaret et avoir pass une nuit hors de son couvent. --Tandis qu'en vous soumettant cet exil momentan, mon trs-cher frre, non-seulement vous chappez au danger, mais encore vous plantez le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette nuit, dangereux et mme impossible sous les yeux du roi et de ses mignons maudits, devient en province plus facile excuter. Partez donc au plus vite, frre Gorenflot; peut-tre mme est-il dj trop tard, et les archers ont-ils reu l'ordre de vous arrter. --Ouais! mon rvrend pre, que dites-vous l? balbutia le moine en roulant des yeux pouvants; car, mesure que le prieur, dont il avait d'abord admir la mansutude, parlait, il s'tonnait des proportions que prenait un pch, tout prendre, trs-vniel.--Les archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi? --Vous n'avez point affaire eux; mais ils pourraient bien avoir affaire vous. --Mais on m'a donc dnonc? dit frre Gorenflot. --Je le parierais. Partez donc, partez. --Partir! mon rvrend, dit Gorenflot atterr. C'est bien ais dire; mais comment vivrai-je quand je serai parti? --Eh! rien de plus facile. Vous tes le frre quteur du couvent; voil vos moyens d'existence. De votre qute vous avez nourri les autres jusqu' prsent; de votre qute vous vous nourrirez. Et puis, soyez tranquille, mon Dieu! le systme que vous avez dvelopp vous fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout ne revenez pas que l'on ne vous prvienne. Et le prieur, aprs avoir tendrement embrass frre Gorenflot, le poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronne de succs, la porte de sa cellule. L, toute la communaut tait runie, attendant frre Gorenflot. A peine parut-il, que chacun s'lana vers lui, et que chacun voulut lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la vnration allait jusqu' baiser le bas de sa robe. --Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous tes un saint homme, ne m'oubliez point dans vos prires. --Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens! --Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la foi, adieu! Godefroy de Bouillon tait bien peu de chose auprs de vous. --Adieu! martyr, lui dit un troisime en baisant le bout de son cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la lumire arrivera. Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers, et d'pithtes en pithtes, port jusqu' la porte de la rue, qui se referma derrire lui ds qu'il l'eut franchie. Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait rendre, et finit par sortir de Paris reculons, comme si l'ange exterminateur lui et montr la pointe de son pe flamboyante. Le seul mot qui lui chappa en arrivant la porte fut celui-ci: --Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas; misricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis. CHAPITRE II COMMENT FRRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL TAIT SOMNAMBULE, ET DPLORA AMREMENT CETTE INFIRMIT. Jusqu'au jour nfaste o nous sommes arrivs, jour o tombait sur le pauvre moine cette perscution inattendue, frre Gorenflot avait men la vie contemplative, c'est--dire que, sortant de bon matin quand il voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais pens se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au reste, de la Corne d'Abondance; ces extra taient soumis aux caprices des fidles, et ne pouvaient se prlever que sur les aumnes en argent, auxquelles frre Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint Jacques, une halte; aprs cette halte, ces aumnes rentraient au couvent, diminues de la somme que frre Gorenflot avait laisse en route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons repas et les bons convives. Mais Chicot tait trs-fantasque dans sa vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis il tait quinze jours, un mois, six semaines sans reparatre, soit qu'il restt enferm avec le roi, soit qu'il l'accompagnt dans quelque plerinage, soit enfin qu'il excutt pour son propre compte un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot tait donc un de ces moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le monde commenait au suprieur de la maison, c'est--dire au colonel du couvent, et finissait la marmite vide. Aussi ce soldat de l'glise, cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression pittoresque que nous employions tout l'heure l'gard des dfenseurs de la patrie, ne s'tait-il jamais figur qu'un jour il lui fallt laborieusement se mettre en route et chercher les aventures. Encore s'il et eu de l'argent! mais la rponse du prieur sa demande avait t simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de saint Luc. --Cherche, et tu trouveras. Gorenflot, en songeant qu'il allait tre oblig de chercher au loin, se sentait las avant de commencer. Cependant le principal tait de se soustraire d'abord au danger qui le menaait, danger inconnu, mais pressant, d'aprs ce qui avait paru ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'tait pas de ceux qui peuvent dguiser leur physique et chapper aux investigations par quelque habile mtamorphose; il rsolut donc de gagner au large d'abord, et, dans cette rsolution, franchit d'un pas assez rapide la porte Bordelle, dpassa prudemment, et en se faisant le plus mince possible, la gurite des veilleurs de nuit et le poste des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abb de Sainte-Genevive lui avait fait fte, ne fussent des ralits trop saisissantes. Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers du foss, dispose en manire de fauteuil, cette premire herbe du printemps qui s'efforce de percer la terre dj verdoyante; lorsqu'il vit le soleil joyeux l'horizon, la solitude droite et gauche, la ville murmurante derrire lui, il s'assit sur le talus de la route, embota son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de l'index le bout carr d'un nez de dogue, et commena une rverie accompagne de gmissements. Sauf la cythare qui lui manquait, frre Gorenflot ne ressemblait pas mal l'un de ces Hbreux qui, suspendant leur harpe au saule, fournissaient, au temps de la dsolation de Jrusalem, le texte du fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de tableaux mlancoliques. Gorenflot gmissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure laquelle on dnait au couvent, car les moines, en arrire de la civilisation, comme il convient des gens dtachs du monde, suivaient encore, en l'an de grce 1578, les pratiques du bon roi Charles V, lequel dnait huit heures du matin, aprs sa messe. Autant vaudrait compter les grains de sable soulevs par le vent au bord de la mer pendant un jour de tempte que d'numrer les ides contradictoires qui vinrent, l'une aprs l'autre, clore dans le cerveau de Gorenflot jeun. La premire ide, celle dont il eut le plus de peine se dbarrasser, nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au couvent, de dclarer l'abb que bien dcidment il prfrait le cachot l'exil, de consentir mme, s'il le fallait, subir la discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on jurt sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait mme rduire cinq par jour. A cette ide, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart d'heure le cerveau du pauvre moine, en succda une autre un peu plus raisonnable: c'tait d'aller droit la Corne d'Abondance, d'y mander Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui exposer la situation dplorable dans laquelle il se trouvait la suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, Gorenflot, avait eu la faiblesse de cder, et d'obtenir de ce gnreux ami une pension alimentaire. Ce plan arrta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'tait un esprit judicieux, et l'ide n'tait pas sans mrite. C'tait enfin, autre ide qui ne manquait pas d'une certaine audace, de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement ses qutes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins fertiles, les petites rues o certaines commres, levant de succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras fondu jeter dans le sac du quteur, il voyait, dans le miroir reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison perron o l't se fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but principal, du moins frre Gorenflot aimait se l'imaginer ainsi, de jeter au sac du frre quteur, en change de sa fraternelle bndiction, tantt un quartier de gele de coings schs, tantt une douzaine de noix confites, et tantt une bote de pommes tapes, dont l'odeur seule et fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les ides de frre Gorenflot taient surtout tournes vers les plaisirs de la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non sans une certaine inquitude, ces deux avocats du diable qui, au jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, le digne moine suivait, non sans remords peut-tre, mais enfin suivait la pente fleurie qui mne l'abme au fond duquel hurlent incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux pchs mortels. Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui paraissait-il celui auquel il tait naturellement destin; mais, pour accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans Paris, et risquer de rencontrer chaque pas les archers, les sergents, les autorits ecclsiastiques, troupeau dangereux pour un moine vagabond. Et puis un autre inconvnient se prsentait: le trsorier du couvent de Sainte-Genevive tait un administrateur trop soigneux pour laisser Paris sans frre quteur; Gorenflot courait donc le risque de se trouver face face avec un collgue qui aurait sur lui cette incontestable supriorit d'tre dans l'exercice lgitime de ses fonctions. Cette ide fit frmir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi. Il en tait l de ses monologues et de ses apprhensions quand il vit poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientt branla la vote sous le galop de sa monture. Cet homme mit pied terre prs d'une maison situe cent pas peu prs de l'endroit o tait assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit, et cheval et cavalier disparurent dans la maison. Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envi le bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par consquent pouvait le vendre. Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut son manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y avait un massif d'arbres quelque distance et devant le massif un gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion d'une nouvelle espce. --Voil bien certainement quelque guet-apens qui se prpare, murmura Gorenflot. Si j'tais moins suspect aux archers, j'irais les prvenir, ou, si j'tais plus brave, je m'y opposerais. A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec une certaine inquitude, aperut, dans un des regards rapides qu'il jetait droite et gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant toujours son menton. Cette vue le gna; il feignit de se promener d'un air indiffrent derrire les moellons. --Voil une tournure, dit Gorenflot, voil une taille... on dirait que je connais cela...; mais non, c'est impossible. En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos Gorenflot, s'affaissa tout coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqu sous lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui venaient de la porte de la ville. En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la porte Bordelle. Aussitt qu'il les eut aperus, l'homme aux moellons se fit plus petit encore, si c'tait possible; et, rampant plutt qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le plus gros, il se blottit derrire, dans la posture d'un chasseur l'afft. La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis qu'au contraire l'homme embusqu semblait la dvorer des yeux. --C'est moi qui ai empch le crime de se commettre, se dit Gorenflot, et ma prsence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces manifestations de la volont divine, comme il m'en faudrait une autre moi pour me faire djeuner. La cavalcade passe, le guetteur rentra dans la maison. --Bon! dit Gorenflot, voil une circonstance qui va me procurer, ou je me trompe fort, l'aubaine que je dsirais. Homme qui guette n'aime pas tre vu. C'est un secret que je possde, et, ne valt-il que six deniers, eh bien, je le mettrai prix. Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, mesure qu'il approchait, il se remmorait la tournure martiale du cavalier, la longue rapire qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec lequel il avait regard passer la cavalcade; puis il se disait: --Je crois dcidment que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se laisserait point intimider. A la porte, Gorenflot tait tout fait convaincu, et ce n'tait plus le nez qu'il se grattait, mais l'oreille. Tout coup, sa figure s'illumina: --Une ide, dit-il. C'tait un tel progrs que l'veil d'une ide dans le cerveau endormi du moine, qu'il s'tonna lui-mme que cette ide ft venue; mais, on le disait dj en ce temps-l, ncessit est mre de l'industrie. --Une ide, rpta-t-il, et une ide un peu ingnieuse! Je lui dirai: Monsieur, tout homme a ses projets, ses dsirs, ses esprances; je prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose. Si ses projets sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumne. Et moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. C'est savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont inconnus, quand on a conu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me dira le docteur, je le ferai; par consquent ce ne sera plus moi qui serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je m'abstiendrai. En attendant, j'aurai djeun avec l'aumne de cet homme aux mauvaises intentions. En consquence de cette dtermination, Gorenflot s'effaa contre les murs et attendit. Cinq minutes aprs, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme apparurent, l'un portant l'autre. Gorenflot s'approcha. --Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la russite de vos projets peuvent vous tre agrables.... L'homme tourna la tte du ct de Gorenflot. --Gorenflot! s'cria-t-il. --Monsieur Chicot! fit le moine tout bahi. --O diable vas-tu donc comme cela, compre? demanda Chicot. --Je n'en sais rien, et vous? --C'est diffrent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant moi. --Bien loin? --Jusqu' ce que je m'arrte. Mais toi, compre, puisque tu ne peux pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je souponne une chose. --Laquelle? --C'est que tu m'espionnais. --Jsus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en prserve! Je vous ai vu, voil tout. --Vu, quoi? --Guetter le passage des mules. --Tu es fou. --Cependant, derrire ces pierres, avec vos yeux attentifs.... --coute, Gorenflot, je veux me faire btir une maison hors les murs; ces moellons sont moi, et je m'assurais qu'ils taient de bonne qualit. --Alors c'est diffrent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce que lui rpondait Chicot, je me trompais. --Mais enfin, toi-mme, que fais-tu hors des barrires? --Hlas! monsieur Chicot, je suis proscrit, rpondit Gorenflot avec un norme soupir. --Hein? fit Chicot. --Proscrit, vous dis-je. Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et balana sa tte d'avant en arrire avec le regard impratif de l'homme qui une grande catastrophe donne le droit de rclamer la piti de ses semblables.--Mes frres me rejettent de leur sein, continua-t-il; je suis excommuni, anathmatis. --Bah! et pourquoi cela? --coutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en sais rien. --Ne serait-ce pas que vous auriez t rencontr cette nuit, courant le guilledou, compre? --Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien ce que j'ai fait depuis hier soir. --C'est--dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu' dix, mais non depuis dix jusqu' trois. --Comment, depuis dix heures jusqu' trois? --Sans doute, dix heures vous tes sorti. --Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilats par la surprise. --Si bien sorti, que je vous ai demand o vous alliez. --O j'allais; vous m'avez demand cela? --Oui! --Et que vous ai-je rpondu? --Vous m'avez rpondu que vous alliez prononcer un discours. --Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot branl. --Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre discours; il tait fort long. --Il tait en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote. --Il y avait mme de terribles choses contre le roi Henri III dans votre discours. --Bah! dit Gorenflot. --Si terribles, que je ne serais pas tonn qu'on vous poursuivt comme fauteur de troubles. --Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien veill en vous parlant? --Je dois vous dire, compre, que vous me paraissiez fort trange; votre regard surtout tait d'une fixit qui m'effrayait; on et dit que vous tiez veill sans l'tre, et que vous parliez tout en dormant. --Cependant, dit Gorenflot, je suis sr de m'tre rveill ce matin la Corne d'Abondance, quand le diable y serait. --Eh bien, qu'y a-t il d'tonnant cela? --Comment! ce qu'il y a d'tonnant, puisque vous dites que j'en suis sorti dix heures, de la Corne d'Abondance! --Oui; mais vous y tes rentr trois heures du matin, et, comme preuve, je vous dirai mme que vous aviez laiss la porte ouverte, et que j'ai eu trs-froid. --Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela. --Vous voyez bien! rpliqua Chicot. --Si ce que vous me dites est vrai.... --Comment! si ce que je vous dis est vrai? compre, c'est la vrit. Demandez plutt matre Bonhomet. --A matre Bonhomet? --Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois mme dire que vous tiez gonfl d'orgueil votre retour, et que je vous ai dit: --Fi donc! compre, l'orgueil ne sied point l'homme, surtout quand cet homme est un moine. --Et de quoi tais-je orgueilleux? --Du succs qu'avait eu votre discours, des compliments que vous avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau. --Alors tout m'est expliqu, dit Gorenflot. --C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez t cette assemble? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemble de la Sainte-Union. C'est cela. Gorenflot laissa tomber sa tte sur sa poitrine et poussa un gmissement. --Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais. --Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie? --Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit domine la matire tel point, que, tandis que la matire dort, l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande la matire, qui, tout endormie qu'elle est, est force d'obir. --Eh! compre, dit Chicot, cela ressemble fort quelque magie; si vous tes possd, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est point naturel, cela; arrire, Belzbuth, _vade retro, Satanas!_ Et Chicot fit faire un cart son cheval. --Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot. _Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part. Et le moine dsespr essaya de moduler un sanglot. Chicot eut piti de cet immense dsespoir, qui n'en paraissait que plus terrible pour tre concentr. --Voyons, dit-il, que m'as-tu dit? --Quand cela? --Tout l'heure. --Hlas! je n'en sais rien, je suis prt devenir fou, j'ai la tte pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot. --Tu m'as parl de voyager? --C'est vrai, je vous ai dit que le rvrend prieur m'avait invit voyager. --De quel ct? demanda Chicot. --Du ct o je voudrai, rpondit le moine. --Et tu vas? --Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la grce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prtez-moi deux cus pour m'aider faire mon voyage. --Je fais mieux que cela, dit Chicot. --Ah! voyons, que faites-vous? --Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais. --C'est vrai, vous me l'avez dit. --Eh bien, je vous emmne. Gorenflot regarda le Gascon avec dfiance et en homme qui n'ose pas croire une pareille faveur. --Mais condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous permets d'tre trs-impie. Acceptez-vous ma proposition? --Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous de l'argent pour voyager? --Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie partir du col. Gorenflot fit un bond de joie. --Combien? demanda-t-il. --Cent cinquante pistoles. --Et o allons-nous? --Tu le verras, compre. --Quand djeunons nous? --Tout de suite. --Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquitude. --Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais. --Alors, fit Gorenflot dsappoint, comment faire? --Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silne, tu es ivrogne comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je t'achterai un ne. --Vous tes mon roi, monsieur Chicot; vous tes mon soleil. Prenez l'ne un peu fort; vous tes mon dieu. Maintenant, o djeunons-nous? --Ici, morbleu! ici mme. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si tu sais lire. En effet, on tait arriv devant une espce d'auberge. Gorenflot suivit la direction indique par le doigt de Chicot et lut: Ici, jambons, oeufs, pts d'anguilles et vin blanc. Il serait difficile de dire la rvolution qui se fit sur le visage de Gorenflot cette vue: sa figure s'panouit, ses yeux s'carquillrent, sa bouche se fendit pour montrer une double range de dents blanches et affames. Enfin il leva ses deux bras en l'air en signe de joyeux remercment, et, balanant son norme corps avec une sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, laquelle son ravissement pouvait seul servir d'excuse: Quand l'non est deslch, Quand le vin est dbouch, L'un redresse son oreille, L'autre sort de la bouteille. Mais rien n'est si vent Que le moine en pleine treille, Mais rien n'est si desbast Que le moine en libert. --Bien dit, s'cria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, mettez-vous table, mon cher frre; moi, je vais vous faire servir et chercher un ne. CHAPITRE III COMMENT FRRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN NE NOMM PANURGE, ET APPRIT DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS. Ce qui rendait Chicot si indiffrent du soin de son propre estomac, pour lequel, tout fou qu'il tait ou qu'il se vantait d'tre, il avait d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, c'est qu'avant de quitter l'htel de la Corne d'Abondance il avait copieusement djeun. Puis les grandes passions nourrissent, ce qu'on dit, et Chicot, dans ce moment mme, avait une grande passion. Il installa donc frre Gorenflot une table de la petite maison, et on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin, qu'il se mit expdier avec sa clrit et sa continuit ordinaires. Cependant Chicot tait all dans le voisinage s'enqurir de l'ne demand par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre un boeuf et un cheval, cet ne pacifique, objet des voeux de Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un corps assez dodu sur quatre jambes effiles comme des fuseaux. En ce temps, un pareil ne cotait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux et fut bni pour sa magnificence. Lorsque Chicot revint avec sa conqute, et qu'il entra avec elle dans la chambre mme o dnait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber la moiti d'un pt d'anguilles et de vider sa troisime bouteille, Gorenflot, enthousiasm de la vue de sa monture et d'ailleurs dispos par les fumes d'un vin gnreux tous les sentiments tendres, Gorenflot sauta au cou de son ne, et, aprs l'avoir embrass sur l'une et l'autre mchoire, il introduisit entre les deux une longue crote de pain, qui fit braire d'aise celui-ci. --Oh! oh! dit Gorenflot, voil un animal qui a une belle voix, nous chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci. Et il baptisa incontinent son ne du nom de Panurge. Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restt de son dner o il en tait. Il se mit donc dire de cette voix laquelle Gorenflot ne savait point rsister: --Allons, en route, compre, en route. A Melun nous goterons. Le ton de voix de Chicot tait si impratif, et Chicot, au milieu de ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot rpta: --A Melun! Melun! Et, sans plus tarder, Gorenflot, l'aide d'une chaise, se hissa sur son ne vtu d'un simple coussin de cuir, d'o pendaient deux lanires en guise d'triers. Le moine passa ses sandales dans les deux lanires, prit la longe de l'ne dans sa main droite, appuya son poing gauche sur la hanche, et sortit de l'htel, majestueux comme le dieu auquel Chicot avait avec quelque raison prtendu qu'il ressemblait. Quant Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier consomm, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun au petit trot de leurs montures. On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrta un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'tendre sur l'herbe et dormir. Chicot, de son ct, fit un calcul d'tapes d'aprs lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, dix lieues par jour, il mettrait douze jours. Panurge brouta du bout des lvres une touffe de chardons. Dix lieues tait raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des forces combines d'un ne et d'un moine. Chicot secoua la tte. --Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui dormait sur le revers de ce foss ni plus ni moins que sur le plus doux dredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que le frocard fasse au moins quinze lieues par jour. Comme on le voit, frre Gorenflot tait depuis quelque temps destin aux cauchemars. Chicot le poussa du coude afin de le rveiller, et, quand il serait rveill, de lui communiquer son observation. Gorenflot ouvrit les yeux. --Est-ce que nous sommes Melun? dit-il, j'ai faim. --Non, compre, dit Chicot, pas encore, et voil justement pourquoi je vous veille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement. --Eh! cela vous fche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au ciel, et c'est trs-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse? Plus de temps nous mettrons faire la route, plus de temps nous demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite nous irons, mieux la foi sera propage; moins vite nous irons, mieux vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques jours Melun; on y mange, ce que l'on assure, d'excellents pts d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et raisonne entre le pt d'anguilles de Melun et celui des autres pays. Que dites-vous de cela, monsieur Chicot? --Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le plus vite possible; de ne pas goter Melun, et de souper seulement Montereau, pour regagner le temps perdu. Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend pas. --Allons! en route, en route! dit Chicot. Le moine, qui tait couch tout de son long, les mains croises sous sa tte, se contenta de s'asseoir sur son derrire en poussant un gmissement. --Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrire et voyager votre guise, compre, vous en tes le matre. --Non pas, dit Gorenflot, effray de cet isolement auquel il venait d'chapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, je vous aime trop pour vous quitter. --Alors, en selle, compre, en selle! Gorenflot tira son ne contre une borne, et parvint s'tablir dessus, cette fois, non plus califourchon, mais de ct, la manire des femmes: il prtendait que cela lui tait plus commode pour causer. Le fait est que le moine avait prvu un redoublement de vitesse dans la marche de sa monture, et que, dispos ainsi, il avait deux points d'appui: la crinire et la queue. Chicot prit le grand trot: l'ne suivit en brayant. Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui tait moins difficile qu' un autre de maintenir son centre de gravit. De temps en temps Chicot se haussait sur ses triers, explorait la route, et, ne voyant pas l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de vitesse. Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et d'impatience sans en demander la cause, proccup qu'il tait de demeurer sur sa monture. Mais, quand peu peu il se fut remis, quand il eut appris respirer sa brasse, comme disent les nageurs, et quand il eut remarqu que Chicot continuait le mme jeu: --Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot. --Rien, rpliqua celui-ci. Je regarde o nous allons. --Mais nous allons Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-mme, vous aviez mme ajout d'abord.... --Nous n'allons pas, compre, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant son cheval. --Comment! nous n'allons pas! s'cria le moine; mais nous ne quittons pas le trot! --Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure son cheval. Panurge, entran par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal dguise, qui ne promettait rien de bon son cavalier. Les suffocations de Gorenflot redoublrent. --Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'cria-t-il aussitt qu'il put parler, vous appelez cela un voyage d'agrment; mais je ne m'amuse pas du tout, moi. --En avant! en avant! rpondit Chicot. --Mais la cte est dure. --Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant. --Oui, mais moi, je n'ai pas la prtention d'tre un bon cavalier. --Alors, restez en arrire. --Non pas, ventrebleu! s'cria Gorenflot, pour rien au monde. --Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant! Et Chicot imprima son cheval un degr de rapidit de plus. --Voil Panurge qui rle, cria Gorenflot, voil Panurge qui s'arrte. --Alors, adieu, compre, fit Chicot. Gorenflot eut un instant envie de rpondre de la mme faon; mais il se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui tait dans la poche de cet homme. Il se rsigna donc, et, battant avec ses sandales les flancs de l'ne en fureur, il le fora de reprendre le galop. --Je tuerai mon pauvre Panurge, s'cria lamentablement le moine pour porter un coup dcisif l'intrt de Chicot, puisqu'il ne paraissait avoir aucune influence sur sa sensibilit. Je le tuerai, bien sr. --Eh bien, tuez-le, compre, tuez-le, rpondit Chicot, sans que cette observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui ft en aucune faon ralentir sa marche; tuez-le, nous achterons une mule. Comme s'il et compris ces paroles menaantes, l'ne quitta le milieu de la route, et vola dans un petit chemin latral bien sec, o Gorenflot ne se ft point hasard marcher pied. --A moi, criait le moine, moi, je vais rouler dans la rivire. --Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivire, je vous garantis que vous nagerez tout seul. --Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sr. Et quand on pense que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule! Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire: --Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous m'affligiez de cette infirmit? Tout coup Chicot, arriv au sommet de la monte, arrta son cheval d'un temps si court et si saccad, que l'animal, surpris, plia sur ses jarrets de derrire au point que sa croupe toucha presque le sol. Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son chemin. --Arrte, corboeuf! arrte, cria Chicot. Mais l'ne s'tait fait l'ide de galoper, et l'ide d'un ne est chose tenace. --Arrteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une balle de pistolet. --Quel diable d'homme est-ce l! se dit Gorenflot, et par quel animal a-t-il t mordu? Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, et que le moine croyait dj entendre siffler la balle dont il tait menac, il excuta une manoeuvre pour laquelle la manire dont il tait plac lui donnait la plus grande facilit, ce fut de se laisser glisser de sa monture terre. --Voil! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrire et en se cramponnant des deux mains la longe de son ne, qui lui fit faire quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrter. Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, la vue d'une manoeuvre si habilement excute. Chicot tait cach derrire une roche, et continuait de l ses signaux et ses menaces. Cette prcaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose sous jeu. Il regarda en avant et aperut cinq cents pas sur la route trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui taient sortis le matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, l'afft derrire son arbre, avait si ardemment suivis des yeux. Chicot attendit dans la mme posture que les trois voyageurs fussent hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui tait rest assis la mme place o il tait tomb, tenant toujours la longe de Panurge entre les mains. --Ah ! dit Gorenflot, qui commenait perdre patience, expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous faisons: tout l'heure il fallait courir ventre terre, maintenant il faut demeurer court l'endroit o nous sommes. --Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre ne tait de bonne race et si je n'avais pas t vol en le payant vingt-deux livres; maintenant l'exprience est faite, et je suis on ne peut plus satisfait. Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille rponse, et il se prparait le faire voir son compagnon, lorsque sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant l'oreille de n'entrer dans aucune discussion. Il se contenta donc de rpondre, sans mme cacher sa mauvaise humeur: --N'importe, je suis fort las, et j'ai trs-faim. --Eh bien, qu' cela ne tienne, reprit Chicot en frappant gaillardement sur l'paule du frocard, moi aussi je suis las, moi aussi j'ai faim, et la premire htellerie que nous trouverons sur notre.... --Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine croire au retour qu'annonaient les premires paroles du Gascon. --Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou deux poulets fricasss et un broc du meilleur vin de la cave. --Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sr, cette fois? voyons. --Je vous le promets, compre. --Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans retard la recherche de cette bienheureuse htellerie. Viens, Panurge, tu auras du son. L'ne se mit braire de plaisir. Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son ne par la longe. L'auberge tant dsire apparut bientt la vue des voyageurs; elle s'levait entre Corbeil et Melun; mais, la grande surprise de Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna au moine de remonter sur son ne, et commena d'excuter un dtour par la gauche pour passer derrire la maison; au reste, par un seul coup d'oeil, Gorenflot, dont la comprhension faisait de rapides progrs, se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs, dont Chicot paraissait suivre les traces, taient arrtes devant la porte. --C'est donc au gr de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que vont se disposer les vnements de notre voyage et se rgler les heures de nos repas? C'est triste. Et il poussa un profond soupir. Panurge, qui, de son ct, vit qu'on l'cartait de la ligne droite, que tout le monde, mme les nes, sait tre la plus courte, s'arrta court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il tait dcid prendre racine l'endroit mme o il se trouvait. --Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon ne lui-mme ne veut plus avancer. --Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends! Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, o il tailla une baguette longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible la fois. Panurge n'tait pas un de ces quadrupdes stupides qui ne se proccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne pressentent les vnements que lorsque ces vnements leur tombent sur le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il commenait sans doute ressentir la considration qu'il mritait, et ds qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait droidi ses jambes et tait parti au pas relev. --Il va, il va! cria le moine Chicot. --N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un ne et d'un moine, un bton n'est jamais inutile. Et le Gascon acheva de cueillir le sien. CHAPITRE IV COMMENT FRRE GORENFLOT TROQUA SON NE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE CONTRE UN CHEVAL. Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient leur terme, pour cette journe du moins; aprs le dtour fait, on reprit le grand chemin, et l'on s'arrta trois quarts de lieue plus loin, dans une auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait que la nutrition n'tait que la proccupation secondaire de Chicot. Il ne mangeait que de la moiti de ses dents, tandis qu'il regardait de tous ses yeux et coutait de toutes ses oreilles. Cette proccupation dura jusqu' dix heures; cependant, comme dix heures Chicot n'avait rien vu ni rien entendu, il leva le sige, ordonnant que son cheval et l'ne du moine, renforcs d'une double ration d'avoine et de son, fussent prts au point du jour. A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui n'tait qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas arros d'une quantit suffisante de vin gnreux, poussa un soupir. --Au point du jour? dit-il. --Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te lever cette heure-l! --Pourquoi donc? demanda Gorenflot. --Et les matines? --J'avais une exemption du suprieur, rpondit le moine. Chicot haussa les paules, et le mot fainants avec un _s,_ lettre qui indiquait la pluralit, vint mourir sur ses lvres. --Mais oui, fainants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc? --L'homme est n pour le travail, dit sentencieusement le Gascon. --Et le moine pour le repos, dit le frre; le moine est l'exception de l'homme. Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-mme, Gorenflot fit une sortie pleine de dignit et gagna son lit, que Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser dans la mme chambre que le sien. Le lendemain, en effet, la pointe du jour, si frre Gorenflot n'et point dormi du plus profond sommeil il et pu voir Chicot se lever, s'approcher de la fentre et se mettre en observation derrire le rideau. Bientt, quoique protg par la tenture, Chicot fit un pas rapide en arrire, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, et t veill, il et entendu claqueter sur le pav les fers des trois mules. Chicot alla aussitt Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu' ce que celui-ci ouvrit les yeux. --Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillit? balbutia Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite. --Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons. --Mais le djeuner? fit le moine. --Il est sur la route de Montereau. --Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort ignare en gographie. --Montereau, dit le Gascon, est la ville o l'on djeune; cela vous suffit-il? --Oui, rpondit laconiquement Gorenflot. --Alors, compre, fit le Gascon, je descends pour payer notre dpense et celle de nos btes; dans cinq minutes, si vous n'tes pas prt, je pars sans vous. Une toilette de moine n'est pas longue faire; cependant Gorenflot mit six minutes. Aussi, en arrivant la porte, vit-il Chicot qui, exact comme un Suisse, avait dj pris les devants. Le moine enfourcha Panurge, qui, excit par la double ration de foin et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop de lui-mme, et eut bientt conduit son cavalier cte cte du Gascon. Le Gascon tait droit sur les triers, et de la tte aux pieds ne faisait pas un pli. Gorenflot se dressa sur les siens, et vit l'horizon les trois mules et les trois cavaliers qui descendaient derrire un monticule. Le moine poussa un soupir en songeant combien il tait triste qu'une influence trangre agt ainsi sur sa destine. Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on djeuna Montereau. La journe eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et celle du lendemain prsenta peu prs la mme srie d'vnements. Nous passerons donc rapidement sur les dtails; et Gorenflot commenait se faire tant bien que mal cette existence accidente, quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa gaiet; depuis midi, il n'avait pas aperu l'ombre des trois voyageurs qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal. Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons. Chicot demeura dans son impassibilit. Le jour naissait peine, qu'il tait sur pied, secouant son compagnon; le moine s'habilla, et, ds le dpart, on prit un trot qui se changea bientt en galop frntique. Mais on eut beau courir, pas de mules l'horizon. Vers midi, ne et cheval taient sur les dents. Chicot alla droit un bureau de page tabli sur le pont de Villeneuve-le-Roi pour les btes pied fourchu. --Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs monts sur des mules, qui ont d passer ce matin? --Ce matin, mon gentilhomme? rpondit le pager; non; hier, la bonne heure. --Hier? --Oui, hier soir, sept heures. --Les avez-vous remarqus? --Dame! comme on remarque des voyageurs. --Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes. --Il m'a paru qu'il y avait un matre et deux laquais. --C'est bien cela, dit Chicot. Et il donna un cu au pager. Puis, se parlant lui-mme: --Hier soir, sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage! --coutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge. En effet, le pauvre animal, surmen depuis deux jours, tremblait sur ses quatre jambes et communiquait Gorenflot l'agitation de son pauvre corps. --Et votre cheval lui-mme, continua Gorenflot, voyez dans quel tat il est. En effet, le noble animal, si ardent qu'il ft et cause mme de son ardeur, tait ruisselant d'cume, et une chaude fume sortait par ses naseaux, tandis que le sang paraissait prt jaillir de ses yeux. Chicot examina rapidement les deux btes, et parut se ranger l'avis de son compagnon. Gorenflot respirait, quant tout coup: --L! frre quteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande rsolution. --Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'cria Gorenflot, dont le visage se dcomposa d'avance sans mme qu'il st ce qui allait lui tre propos. --Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup, comme on dit, le taureau par les cornes. --Bah! fit Gorenflot; toujours la mme plaisanterie! Nous quitter, et pourquoi? --Vous allez trop doucement, compre. --Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous avons galop ce matin cinq heures de suite! --Ce n'est point encore assez. --Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tt; car enfin je prsume que nous arriverons. --Mon cheval ne veut pas aller, et votre ne refuse le service. --Alors comment faire? --Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant. --Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route pied? --Nous monterons sur des mules. --Et en avoir? --Nous en achterons. --Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice, --Ainsi? --Ainsi, va pour la mule. --Bravo! compre, vous commencez vous former; recommandez Bayard et Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos acquisitions. Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il tait charg; pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge, il avait apprci, nous ne dirons pas ses qualits, mais ses dfauts, et il avait remarqu que ces trois dfauts minents taient ceux auxquels lui-mme tait enclin, la paresse, la luxure et la gourmandise. Cette remarque l'avait touch, et ce n'tait qu'avec regret que Gorenflot se sparait de son ne; mais Gorenflot tait non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il tait de plus goste, et il prfrait encore se sparer de Panurge que se sparer de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse. Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce jour-l: de sorte que le soir, la porte d'un marchal, Chicot eut la joie d'apercevoir les trois mules. --Ah! fit-il, respirant pour la premire fois. --Ah! soupira son tour le moine. Mais l'oeil exerc du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni leur matre, ni ses valets; les mules en taient rduites leur ornement naturel, c'est--dire qu'elles taient compltement dpouilles; quant au matre et aux laquais, ils taient disparus. Bien plus, autour de ces animaux taient des gens inconnus qui les examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'tait un maquignon d'abord, et puis le marchal avec deux franciscains; ils faisaient tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient. Un frisson parcourut tout le corps de Chicot. --Va devant, dit-il Gorenflot, approche-toi des franciscains; tire-les part, interroge-les; de moines moines, vous n'aurez pas de secrets, j'espre; informe-toi adroitement de qui viennent ces mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs propritaires; puis reviens me dire tout cela. Gorenflot, inquiet de l'inquitude de son ami, partit au grand trot de sa mule, et revint l'instant d'aprs. Voil l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous o nous sommes? --Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la seule chose qu'il m'importe de savoir. --Si fait, il vous importe encore de savoir, ce que vous m'avez dit du moins, ce que sont devenus les propritaires de ces mules. --Oui, va. --Celui qui semble un gentilhomme.... --Bon. --Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une route qui raccourcit le chemin, ce qu'il parat, et qui passe par Chteau-Chinon et Privas. --Seul? --Comment, seul? --Je demande s'il a pris cette route seul. --Avec un laquais. --Et l'autre laquais? --L'autre laquais continu son chemin. --Vers Lyon? --Vers Lyon. --A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il Avignon? Je croyais qu'il allait Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant lui-mme, je te demande l des choses que tu ne peux savoir. --Si fait... je le sais, rpondit Gorenflot. Ah! voil qui vous tonne! --Comment, tu le sais? --Oui, il va Avignon, parce que S.S. le pape Grgoire XIII a envoy Avignon un lgat charg de ses pleins pouvoirs. --Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules? --Les mules taient fatigues; ils les ont vendues un maquignon, qui veut les revendre des franciscains. --Combien? --Quinze pistoles la pice. --Comment donc ont-ils continu leur route? --Sur des chevaux qu'ils ont achets. --A qui? --A un capitaine de retres qui se trouve ici en remonte. --Ventre de biche! compre, s'cria Chicot; tu es un homme prcieux, et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprcie. Gorenflot fit la roue. --Maintenant, continua Chicot, achve ce que tu as si bien commenc. --Que faut-il faire? Chicot mit pied terre, et, jetant la bride au bras du moine: --Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux franciscains; ils te doivent la prfrence. --Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dnonce leur suprieur. --Bravo, compre, tu te formes. --Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route? --A cheval, morbleu, cheval! --Diable! fit le moine en se grattant l'oreille. --Allons donc, dit Chicot, un cuyer comme toi! --Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais o vous retrouverai-je? --Sur la place de la ville. --Allez m'y attendre. Et le moine s'avana d'un pas rsolu vers les franciscains, tandis que Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit bourg. L il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de retres qui buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux renseignements, qui confirmrent en tous points ceux que lui avait donns Gorenflot. En un instant, Chicot eut trait avec le remonteur de deux chevaux que celui-ci porta l'instant mme comme _morts en route_, et que, grce cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux. Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides, quand Chicot vit, par une petite rue latrale, dboucher le moine portant les deux selles sur sa tte et les deux brides ses mains. --Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compre? --Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos mules. --Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire. --Oui-da! fit le moine. --Et tu as vendu les mules? --Dix pistoles chacune. --Qu'on t'a payes? --Voici l'argent. Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espce. --Ventre de biche! s'cria Chicot, tu es un grand homme, compre. --Voil comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuit. --A l'oeuvre! dit Chicot. --Ah! mais j'ai soif, dit le moine. --Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos btes; mais pas trop. --Une bouteille. --Va pour une bouteille. Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent Chicot. Chicot eut un instant l'ide de laisser au moine les vingt pistoles diminues du prix des deux bouteilles; mais il rflchit que, du jour o Gorenflot possderait deux cus, il n'en serait plus le matre. Il prit donc l'argent sans que le moine s'aperut mme du moment d'hsitation qu'il venait d'prouver, et se mit en selle. Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des retres, qui tait un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot, service en change duquel, aussitt qu'il fut juch sur son cheval, Gorenflot lui donna sa bndiction. --A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voil un gaillard bien bni! Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lana son cheval sur ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrs en quitation; au lieu d'empoigner la crinire d'une main et la queue de l'autre, comme il faisait autrefois, il saisit deux mains le pommeau de selle, et, avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien. Il finit par y mettre plus d'activit que son patron, car toutes les fois que Chicot changeait d'allure et modrait son cheval, le moine, qui prfrait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah sa monture. De si nobles efforts mritaient d'tre rcompenss; le lendemain soir, un peu en avant de Chlons, Chicot avait retrouv matre Nicolas David, toujours dguis en laquais, qu'il ne perdit plus de vue jusqu' Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du huitime jour aprs leur dpart de Paris. C'tait peu prs le moment o, suivant une route oppose, Bussy, Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au chteau de Mridor. CHAPITRE V COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLRENT A L'HTELLERIE DU CYGNE DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT REUS PAR L'HTE. Matre Nicolas David, toujours dguis en laquais, se dirigea vers la place des Terreaux et choisit la principale htellerie de la place, qui tait celle du Cygne de la Croix. Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour s'assurer qu'il y avait trouv de la place et que, par consquent, il n'en sortirait pas. --As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit le Gascon son compagnon de voyage. --Pas la moindre, rpondit celui-ci. --Tu vas donc entrer l, tu feras prix pour une chambre retire: tu diras que tu attends ton frre, et, en effet, tu m'attendras sur le seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu' la nuit close; la nuit close je reviendrai, je te trouverai ton poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connatras le plan de la maison, tu me conduiras la chambre sans que je me heurte aux gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu? --Parfaitement, dit Gorenflot. --Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contigu, s'il est possible, celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte qu'elle ait des fentres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui sort, ne prononce mon nom sous aucun prtexte, et promets des monts d'or au cuisinier. En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre Chicot par la main et le conduisit la chambre en question. Le moine, rus comme l'est toujours un homme d'glise, si sot d'ailleurs que la nature l'ait cr, fit observer Chicot que leur chambre, situe sur un autre palier que celle de Nicolas David, tait contigu cette chambre, et qu'elle n'en tait spare que par une cloison de bois et de chaux, facile percer, si on le voulait. Chicot couta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui et cout l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre l'panouissement de l'un les paroles de l'autre. Puis, lorsque le moine eut fini: --Tout ce que tu viens de me dire mrite rcompense, rpondit Chicot, tu auras ce soir du vin de Xrs souper, Gorenflot; oui, tu en auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compre. --Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit tre agrable. --Ventre de biche! rpliqua Chicot en prenant possession de la chambre, tu la connatras dans deux heures, c'est moi qui te le dis. Chicot fit demander l'hte. On trouvera peut-tre que le narrateur de cette histoire promne, la suite de ses personnages, son rcit dans un bien grand nombre d'htelleries: ceci il rpondra que ce n'est point sa faute si ses personnages, les uns pour servir les dsirs de leur matresse, les autres pour fuir la colre du roi, vont, les uns au nord et les autres au midi. Or, plac qu'il est entre l'antiquit, qui se passait d'auberge grce l'hospitalit fraternelle, et la vie moderne, o l'auberge s'est transforme en table d'hte, force lui est de s'arrter dans les htelleries o doivent se passer les scnes importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansrais de notre Occident se prsentaient cette poque sous une triple forme qui n'tait pas ddaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son caractre: cette triple forme tait l'auberge, l'htellerie et le cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agrables maisons de baigneurs qui n'ont point leur quivalent de nos jours, et qui, lgues par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient l'antiquit le multiple agrment de ses profanes tolrances. Mais ces tablissements taient encore renferms, sous le rgne du roi Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore que l'htellerie, l'auberge et le cabaret. Or nous sommes dans une htellerie. C'est ce que fit trs-bien sentir l'hte, lorsqu'il rpondit Chicot, qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il et prendre patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arriv avant lui, avait le droit de priorit. Chicot devina que ce voyageur tait son avocat. --Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot. --Vous croyez donc que l'hte et votre homme en sont aux secrets? --Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons aperue, et qui, je le prsume, est celle de l'hte.... --Elle-mme, dit le moine. --Consent causer avec un homme habill en laquais. --Ah! dit Gorenflot, il a chang d'habit; je l'ai aperu: il est maintenant vtu tout de noir. --Raison de plus, dit Chicot. L'hte est sans doute de l'intrigue. --Voulez-vous que je tche de confesser sa femme? dit Gorenflot. --Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la ville. --Bah! et le souper? dit Gorenflot. --Je le ferai prparer en ton absence, tiens, voil un cu pour te mettre en train. Gorenflot prit l'cu avec reconnaissance. Le moine, dans le courant du voyage, s'tait dj plus d'une fois livr ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grce son titre de frre quteur, il risquait de temps en temps Paris. Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui taient encore plus chres. Gorenflot maintenant aspirait la libert par tous les pores, et il en tait arriv ce que son couvent ne se prsentt dj plus son souvenir que sous l'aspect d'une prison. Il sortit donc avec la robe retrousse sur le ct et son cu dans sa poche. A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison la hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une sarbacane, ne lui permettait pas, cause de l'paisseur des planches, de voir distinctement les diffrentes parties de la chambre; mais, en collant son oreille ce trou, il entendait assez distinctement les voix. Cependant, grce la disposition des personnages et la place qu'ils occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pt voir distinctement l'hte, qui causait avec Nicolas David. Quelques mots chappaient, comme nous l'avons dit, Chicot; mais ce qu'il saisit de la conversation cependant suffit lui prouver que David faisait grand talage de sa fidlit envers le roi, parlant mme d'une mission qui lui tait confie par M. de Morvilliers. Tandis qu'il parlait ainsi, l'hte coutait respectueusement sans doute, mais avec un sentiment qui tait au moins de l'indiffrence, car il rpondait peu. Chicot crut mme remarquer, soit dans ses regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marque chaque fois qu'il prononait le nom du roi. --Eh! eh! dit Chicot, notre hte serait-il ligueur, par hasard? mordieu, je le verrai bien! Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de matre Nicolas David, Chicot attendit que l'hte lui vnt rendre visite son tour. Enfin la porte s'ouvrit. L'hte tenait son bonnet la main, mais il avait absolument la mme physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait vu causant avec l'avocat. --Asseyez-vous l, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que nous fassions un arrangement dfinitif, coutez, s'il vous plat, mon histoire. L'hte parut couter dfavorablement cet exorde, et fit mme signe de la tte qu'il dsirait rester debout. --A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot. L'hte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il n'avait besoin de la permission de personne. --Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot. --Oui, monsieur, dit l'hte. --Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit. --Bah! fit l'hte, serait-ce donc quelque huguenot dguis? Chicot prit un air de dignit offense. --Huguenot! dit-il avec dgot, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots. Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles normits. --Ah! monsieur, reprit l'hte, cela s'est vu. --Jamais dans ma famille, seigneur htelier! Ce moine, au contraire, est l'ennemi le plus acharn qui se soit jamais dchan contre les huguenots, de sorte qu'il est tomb dans la disgrce de S.M. Henri III, qui les protge, comme vous savez. L'hte paraissait commencer prendre un vif intrt la perscution de Gorenflot. --Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lvres. --Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des gens du roi, par hasard? --J'en ai peur, dit l'hte avec un signe de tte; l, ct, il y a un voyageur. --C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite, mon parent et moi; car, proscrit, menac... --Et o iriez-vous? --Nous avons deux ou trois adresses que nous a donnes un aubergiste de nos amis, matre la Hurire. --La Hurire, vous connaissez la Hurire? --Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le soir de la Saint-Barthlemy. --Allons, dit l'hte, je vois que vous tes tous deux, votre parent et vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurire. J'avais mme envie, quand j'achetai cette htellerie, de prendre en tmoignage d'amiti la mme enseigne que lui: A la Belle-toile; mais l'htellerie tait connue sous la dnomination de l'htellerie du Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort; ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent... --A eu l'imprudence de prcher contre les huguenots; qu'il a eu un succs norme, et que Sa Majest Trs-Chrtienne, furieuse de ce succs, qui lui dvoilait la disposition des esprits, le cherchait pour le faire emprisonner. --Et alors? demanda l'hte avec un accent d'intrt auquel il n'y avait point se tromper. --Ma foi, je l'ai enlev, dit Chicot. --Et vous avez bien fait, pauvre cher homme. --M. de Guise m'avait bien offert de le protger. --Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafr? --Henri le saint. --Oui, vous l'avez dit, Henri le saint. --Mais j'ai craint la guerre civile. --Alors, dit l'hte, si vous tes des amis de M. de Guise, vous connaissez ceci? Et l'hte fit de la main Chicot un espce de signe maonique l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient. Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passe au couvent Sainte-Genevive, avait remarqu, non-seulement ce signe, qui avait t vingt fois rpt devant lui, mais encore le signe qui y rpondait. --Parbleu, dit-il, et vous ceci? Et Chicot son tour fit le second signe. --Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous tes ici chez vous: ma maison est la vtre; regardez-moi comme un ami, je vous regarde comme un frre, et, si vous n'avez pas d'argent... Chicot, pour toute rponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique dj un peu entame, prsentait encore une corpulence assez honorable. La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agrable, mme l'homme gnreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mrite de son offre sans avoir eu besoin de la mettre excution. --Bien, dit l'hte. --Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre voyage nous est pay par le trsorier de la Sainte-Union. Indiquez-nous donc une htellerie o nous n'ayons rien craindre. --Morbleu, dit l'hte, vous ne serez nulle part plus en sret qu'ici, messieurs: c'est moi qui vous le dis. --Mais vous parliez tout l'heure d'un homme qui logeait l, ct. --Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je lui vois faire, foi de Bernouillet, il dmnagera. --Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot. --C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidles, peut-tre pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets la porte. --Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut avoir ses ennemis prs de soi; on les surveille au moins. --Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration. --Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je vois bien que nous sommes frres. --Oh! oui, bien certainement, dit l'hte; ce qui me le fait croire.... --Je vous le demande. --C'est qu'il est arriv ici dguis on laquais, puis, qu'il a pass une espce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais, attendu que, sous un manteau jet sur une chaise, j'ai vu passer la pointe d'une longue rapire. Puis il m'a parl du roi comme personne n'en parle; puis enfin il m'a avou qu'il avait une mission de M. de Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor. --De l'Hrode, comme je l'appelle. --Du Sardanapale! --Bravo! --Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hte. --Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste. --Je le crois bien. --Mais pas un mot de mon parent. --Pardieu. --Ni de moi? --Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un. Gorenflot parut sur le seuil. --Oh! c'est lui, le digne homme! s'cria l'hte. Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs. Ce signe frappa Gorenflot d'tonnement et d'effroi. --Rpondez, rpondez donc, mon frre, dit Chicot. Notre hte sait tout, il en est. --Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il? --De la Sainte-Union, dit Bernouillet demi-voix. --Vous voyez bien que vous pouvez rpondre; rpondez donc. Gorenflot rpondit, ce qui combla de joie l'aubergiste. --Mais, dit Gorenflot, qui avait hte de changer la conversation, on m'a promis du xrs. --Du vin de Xrs, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins de ma cave sont votre disposition, mon frre. Gorenflot promena son regard de l'hte Chicot et de Chicot au ciel. Il ne comprenait rien ce qui lui arrivait, et il tait vident que, dans son humilit toute monacale, il reconnaissait que son bonheur dpassait de beaucoup ses mrites. Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du xrs, le second jour avec du malaga, le troisime jour avec de l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'tait encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agrable, et il en revint au chambertin. Pendant ces quatre jours o Gorenflot avait fait ses expriences oenophiles, Chicot n'tait pas sorti de sa chambre, et avait guett du soir au matin l'avocat Nicolas David. L'hte, qui attribuait cette rclusion de Chicot la peur qu'il avait du prtendu royaliste, s'vertuait l'aire mille tours celui-ci. Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait donn rendez-vous Pierre de Gondy l'htellerie du Cygne de la Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que le messager de messieurs de Guise ne le retrouvt point, de sorte qu'en prsence de l'hte il paraissait insensible tout. Il est vrai que, la porte ferme derrire matre Bernouillet, Nicolas David donnait Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle divertissant de ses fureurs solitaires. Ds le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant dj des mauvaises intentions de son hte, il lui tait chapp de dire, en lui montrant le poing, on plutt en montrant le poing la porte par laquelle il tait sorti: --Encore cinq ou six jours, drle, et tu me le payeras. Chicot en savait assez, il tait sr que Nicolas David ne quitterait pas l'htellerie qu'il n'et la rponse du lgat. Mais, l'approche de ce sixime jour, qui tait le septime de l'arrive dans l'auberge, Nicolas David, qui l'hte, malgr les instances de Chicot, avait signifi le prochain besoin qu'il aurait de sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade. L'hte insista pour qu'il quittt son logement tandis qu'il pouvait marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prtendant que le lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il tait plus mal. Ce fut l'hte qui vint annoncer cette nouvelle son ami le ligueur. --Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami d'Hrode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan plan plan. On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_, enjamber de ce monde dans l'autre. --Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir? --Fivre abominable, mon cher frre, fivre tierce, fivre quartaine, avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim de dmon, il a voulu m'trangler et bat mes valets; les mdecins n'y comprennent rien. Chicot rflchit. --L'avez-vous vu? demanda-t-il. --Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'trangler! --Comment tait-il? --Ple, agit, dfait, criant comme un possd. --Que criait-il? --Prenez garde au roi. On veut du mal au roi. --Le misrable! --Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir. --Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon! --A chaque minute. --Ventre de biche! dit Chicot, laissant chapper son juron favori. --Dites donc, reprit l'hte; ce serait drle s'il allait mourir. --Trs-drle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourt pas avant l'arrive de l'homme d'Avignon. --Pourquoi cela? plus tt mourra-t-il, plus tt en serons-nous dbarrasss. --Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu' vouloir perdre l'me et le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser.... --Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fivre, quelque imagination que la maladie lui a mise en tte, et il n'attend personne. --Bah! qui sait? dit Chicot. --Ah! vous tes d'une bonne pte de chrtien, vous! rpliqua l'hte. --Rends le bien pour le mal, dit la loi divine. L'hte se retira merveill. Quant Gorenflot, demeur parfaitement en dehors de toutes ces proccupations, il engraissait vue d'oeil: au bout de huit jours, l'escalier qui conduisait sa chambre criait sous son poids et commenait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que Gorenflot annona un soir, avec terreur, Chicot que l'escalier maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'tat dplorable o tait tombe la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que de varier les menus et d'harmoniser les diffrents crus de Bourgogne avec les diffrents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hte bahi rptait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir: --Et dire que c'est un torrent d'loquence que ce gros pre! CHAPITRE VI COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE MOINE. Enfin, le jour qui devait dbarrasser l'htellerie de son hte arriva ou parut arriver. Matre Bernouillet se prcipita dans la chambre de Chicot avec des clats de rire tellement immodrs, que celui-ci dut attendre quelque temps avant d'en connatre la cause. --Il se meurt, s'criait le charitable aubergiste, il expire, il crve enfin! --Et cela vous fait rire ce point? demanda Chicot. --Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux. --Quel tour? --Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez jou, mon gentilhomme. --Moi, un tour au malade? --Oui! --De quoi s'agit-il? que lui est-il arriv? --Ce qui lui est arriv! Vous savez qu'il criait toujours aprs son homme d'Avignon! --Eh bien, cet homme serait-il venu enfin? --Il est venu. --L'avez-vous vu? --Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la voie? --Et comment tait-il? --L'homme d'Avignon? petit, mince et rose. --C'est cela! laissa chapper Chicot. --L, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoy, puisque vous le reconnaissez. --Le messager est arriv! s'cria Chicot en se levant et en frisant sa moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compre Bernouillet. --Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui avez fait le tour, vous me direz qui cela peut tre. Il y a une heure donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un petit homme s'arrtrent devant la porte. --Matre Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que c'est sous ce nom que cet infme royaliste s'est fait inscrire. --Oui, monsieur, rpondis-je. --Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrive. --Volontiers, monsieur, mais je dois vous prvenir d'une chose. --De laquelle? --Que matre Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt. --Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard. --Mais vous ne savez peut-tre pas qu'il se meurt d'une fivre maligne. --Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de diligence. --Comment? vous persistez? --Je persiste. --Malgr le danger? --Malgr tout, je vous dis qu'il faut que je le voie. Le petit homme se fchait et parlait avec un ton impratif qui n'admettait pas de rplique; en consquence, je le conduisis la chambre du moribond. --De sorte qu'il est l? dit Chicot en tendant la main dans la direction de cette chambre. --Il y est; n'est-ce pas que c'est drle? --Excessivement drle, dit Chicot. --Quel malheur de ne pas pouvoir entendre! --Oui, c'est un malheur. --La scne doit tre bouffonne. --Au dernier degr; mais qui donc vous empche d'entrer? --Il m'a renvoy. --Sous quel prtexte? --Sous prtexte qu'il allait se confesser. --Qui vous empche d'couter la porte? --Eh! vous avez raison, dit l'hte en s'lanant hors de la chambre. Chicot, de son ct, courut son trou. Pierre de Gondy tait assis au chevet du lit du malade: mais ils parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de leur conversation. D'ailleurs, l'et-il entendue, cette conversation, tirant sa fin, lui et appris peu de chose; car, aprs cinq minutes, M. de Gondy se leva, prit cong du mourant et sortit. Chicot courut la fentre. Un laquais, mont sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval dont avait parl l'hte: un instant aprs l'ambassadeur de MM. de Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui conduisait la grande rue de Paris. --Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la gnalogie; en tout cas, je le rejoindrai toujours, duss-je crever dix chevaux pour le rejoindre. Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le ntre surtout, et je souponne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son ide une autre, je vous demande un peu o est ce drle de Gorenflot. En ce moment l'hte rentra. --Eh bien? demanda Chicot. --Il est parti, dit l'hte. --Le confesseur? --Qui n'est pas plus un confesseur que moi. --Et le malade? --Il s'est vanoui aprs la confrence. --Vous tes sr qu'il est toujours dans sa chambre? --Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au cimetire. --C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frre aussitt qu'il reparatra. --Mme s'il est ivre? --En quelque tat qu'il soit. --C'est donc urgent? --C'est pour le bien de la chose. Bernouillet sortit prcipitamment: c'tait un homme plein de zle. C'tait au tour de Chicot d'avoir la fivre; il ne savait s'il devait courir aprs Gondy ou pntrer chez David; si l'avocat tait aussi malade que le prtendait l'aubergiste, il tait probable qu'il avait charg M. de Gondy de ses dpches. Chicot arpentait donc sa chambre comme un fou, se frappant le front et cherchant une ide parmi les millions de globules bouillonnant dans son cerveau. On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot ne pouvait apercevoir que l'angle du lit envelopp dans ses rideaux. Tout coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit: c'tait celle du moine. Gorenflot, pouss par l'hte, qui voulait inutilement le faire taire, montait une une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix avine: Le vin Et le chagrin Se battent dans ma tte; Ils y font un tel train Que c'est une tempte. Mais l'un est le plus fort: C'est le vin! Si bien que le chagrin En sort Grand train. Chicot courut la porte. --Silence donc, ivrogne! cria-t-il. --Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu! --Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez.... --Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en descendant les escaliers quatre quatre. --Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa chambre, et causons srieusement, si tu peux. --Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compre. Je suis srieux comme un ne qui boit. --Ou qui a bu, dit Chicot en levant les paules. Puis il le conduisit un sige sur lequel Gorenflot se laissa aller en poussant un ah! plein de jubilation. Chicot alla fermer la porte et revint Gorenflot avec un visage si srieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'couter. --Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot rsumait toutes les perscutions que Chicot lui faisait endurer. --Il y a, rpondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la dbauche, tu pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient ce qu'elle peut, corboeuf! Gorenflot leva ses deux gros yeux tonns sur son interlocuteur. --Moi? dit-il. --Oui, toi; regarde, tu es ignoble voir. Ta robe est dchire, tu t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cercl de noir. --Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus tonn des reproches auxquels Chicot ne l'avait point habitu. --Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue! de la boue blanche, ce qui prouve que tu as t t'enivrer dans les faubourgs. --C'est ma foi vrai, dit Gorenflot. --Malheureux! un moine gnovfain! si tu tais cordelier encore! --Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri. --C'est--dire que tu mrites que le feu du ciel te consume jusqu'aux sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne. --Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela. --Il y a aussi des archers Lyon. --Oh! grce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non pas pleurer, mais beugler comme un taureau. --Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le demande, te livres-tu de pareils dportements? quand nous avons un voisin qui se meurt. --C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondment contrit. --Voyons, es-tu chrtien, oui ou non? --Si je suis chrtien! s'cria Gorenflot en se levant, si je suis chrtien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril de saint Laurent. Et, le bras tendu comme pour jurer, il se mit chanter, de faon briser les vitres: Je suis chrtien, C'est mon seul bien. --Assez, dit Chicot en le billonnant avec la main, si tu es chrtien, ne laisse pas mourir ton frre sans confession. --C'est juste, o est mon frre? que je le confesse, dit Gorenflot, c'est--dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif. Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque entirement. --Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence voir clair. --C'est bien heureux, rpondit Chicot, dcid profiter de ce moment de lucidit. --Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je confesse? --Notre malheureux voisin qui se meurt. --Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot. --Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que des secours temporels. Tu vas l'aller trouver. --Croyez-vous que je sois suffisamment prpar, monsieur Chicot? demanda timidement le moine. --Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le ramneras au bien s'il est gar, tu l'enverras droit au paradis s'il en cherche la route. --J'y cours. --Attends donc, il faut que je t'indique la marche suivre. --Pourquoi faire? on sait son tat peut-tre, depuis vingt ans qu'on est moine. --Oui, mais ce n'est pas seulement ton tat qu'il faut que tu fasses aujourd'hui, c'est aussi ma volont. --Votre volont? --Et si tu l'excutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place cent pistoles la Corne d'Abondance, boire ou manger, ton choix. --A boire et manger, j'aime mieux cela. --Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne moribond. --Je le confesserai, ou la peste m'touffe. Comment faut-il que je le confesse? --coute: ta robe te donne une grande autorit, tu parles au nom de Dieu et au nom du roi; il faut, par ton loquence, contraindre cet homme te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon. --Pourquoi faire le contraindre me remettre ces papiers? Chicot regarda en piti le moine. --Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il. --C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais. --Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser. --Alors, s'il vient de se confesser? --Tu lui rpondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui. --Mais il se fchera. --Que t'importe, puisqu'il se meurt? --C'est juste. --Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu parleras de ce que tu voudras; mais, d'une faon ou de l'autre, tu lui tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon. --Et s'il refuse? --Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathmatiseras. --Ou je les lui prendrai de force. --Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dgris pour excuter ponctuellement mes instructions? --Ponctuellement, vous allez voir. Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes, bien qu on et pu, avec de l'attention, les trouver hbts; sa bouche n'articula plus que des paroles scandes avec modration, son geste devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant. Puis il se dirigea vers la porte avec solennit. --Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donn les papiers, serre-les bien dans une main et frappe de l'autre la muraille. --Et s'il me les refuse? --Frappe encore. --Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper? --Oui. --C'est bien. Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie une motion indfinissable, collait son oreille la muraille, afin de percevoir jusqu'au moindre bruit. Dix minutes aprs, le craquement du plancher lui annona que Gorenflot entrait chez son voisin, et bientt il le vit apparatre dans le cercle que son rayon visuel pouvait embrasser. L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'trange apparition. --Eh! bonjour, mon frre, dit Gorenflot s'arrtant au milieu de la chambre et quilibrant ses larges paules. --Que venez-vous faire ici, mon pre? murmura le malade d'une voix affaiblie. --Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous tes en danger, et je viens vous parler des intrts de votre me. --Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un peu mieux. Gorenflot secoua la tte. --Vous le croyez? dit-il. --J'en suis sr. --Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession. --Satan serait attrap, dit le malade; je viens de me confesser l'instant mme. --A qui? --A un digne prtre qui vient d'Avignon. Gorenflot secoua la tte. --Comment! ce n'est pas un prtre? --Non. --Comment le savez-vous? --Je le connais. --Celui qui sort d'ici? --Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que, si difficiles dmonter que soient en gnral les avocats, celui-ci se troubla. --Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme n'tait pas un prtre, il faut vous confesser. --Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte; mais je veux me confesser qui me plat. --Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils, et puisque me voil.... --Comment! je n'aurai pas le temps! s'cria le malade avec une voix qui se dveloppa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux! quand je vous affirme que je suis sr d'en rchapper! Gorenflot secoua une troisime fois la tte. --Et moi, dit-il avec le mme flegme, je vous affirme mon tour, mon fils, que je ne compte sur rien de bon votre gard; vous tes condamn par les mdecins et aussi par la divine Providence; c'est cruel vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous l, soit un peu plus tt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie, puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-mme le disait, mon fils, et ce n'tait qu'un paen. Allons, confessez-vous, mon cher enfant. --Mais je vous assure, mon pre, que je me sens dj plus fort, et c'est probablement un effet de votre sainte prsence. --Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour jeter un dernier clat. Voyons, continua le moine en s'asseyant prs du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations. --Mes intrigues, mes complots, mes machinations! rpta Nicolas David en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et qui paraissait le connatre si bien. --Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains entrelaces; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez les papiers, et peut-tre Dieu permettra-t-il que je vous absolve. --Et quels papiers? s'cria le malade d'une voix aussi forte et aussi vigoureusement accentue que s'il et t en pleine sant. --Les papiers que ce prtendu prtre vient de vous apporter d'Avignon. --Et qui vous a dit que ce prtendu prtre m'avait apport des papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troubl dans le commencement de batitude qui l'assoupissait sur son fauteuil. Gorenflot pensa que le moment tait venu de montrer de la vigueur. --Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, les papiers, ou pas d'absolution. --Eh! je me moque bien de ton absolution, bltre, s'cria David en bondissant hors du lit et en sautant la gorge de Gorenflot. --Eh! mais, s'cria celui-ci, vous avez donc la fivre chaude? vous ne voulez donc pas vous confesser, vous? Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqu sur la gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continue par un sifflement qui ressemblait fort un rle. --Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzbuth, s'cria l'avocat David, et quant la fivre chaude, tu vas voir si elle me serre au point de m'empcher de t'trangler. Frre Gorenflot tait robuste, mais il en tait malheureusement ce moment de raction o l'ivresse agit sur le systme nerveux et le paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en mme temps que, par une raction oppose, les facults commencent reprendre de la vigueur. Il ne put donc, en runissant toutes ses forces, que se soulever sur son sige, empoigner la chemise de l'avocat deux mains, et le repousser violemment loin de lui. Il est juste de dire que, tout paralys qu'il tait, frre Gorenflot repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au milieu de la chambre. Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue pe qu'avait remarque matre Bernouillet, laquelle tait suspendue la muraille derrire ses habits, il la tira du fourreau et en vint prsenter la pointe au col du moine, qui, puis par cet effort suprme, tait retomb sur son fauteuil. --C'est ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou tu vas mourir! Gorenflot, compltement dgris par la dsagrable pression de cette pointe froide sur sa chair, comprit la gravit de la situation. --Oh! dit-il, vous n'tiez donc pas malade, c'tait donc une comdie que cette prtendue agonie? --Tu oublies que ce n'est point toi d'interroger, dit l'avocat, mais de rpondre. --Rpondre quoi? --A ce que je te vais demander. --Faites. --Qui es-tu? --Vous le voyez bien, dit le moine. --Ce n'est pas rpondre, fit l'avocat en appuyant l'pe un degr plus fort. --Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je vous rponde, vous ne saurez rien du tout. --Tu as raison, ton nom? --Frre Gorenflot. --Tu es donc un vrai moine? --Comment, un vrai moine? je le crois bien. --Pourquoi te trouves-tu Lyon? --Parce que je suis exil. --Qui t'a conduit dans cet htel? --Le hasard. --Depuis combien de jours y es-tu? --Depuis seize jours. --Pourquoi m'espionnais-tu? --Je ne vous espionnais pas. --Comment savais-tu que j'avais reu des papiers? --Parce qu'on me l'avait dit. --Qui te l'avait dit? --Celui qui m'a envoy vers vous. --Qui t'a envoy vers moi? --Voil ce que je ne puis dire. --Et ce que tu me diras cependant. --Oh l! s'cria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie. --Et moi je tue. Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut la pointe de l'pe de l'avocat. --Son nom? dit celui-ci. --Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu. --Oui, va, et ton honneur est couvert. Celui qui t'a envoy vers moi?... --C'est.... Gorenflot hsita encore, il lui en cotait de trahir l'amiti. --Achve donc, dit l'avocat en frappant du pied. --Ma foi, tant pis! c'est Chicot. --Le fou du roi? --Lui-mme! --Et o est-il? --Me voil! dit une voix. Et Chicot, son tour, parut sur la porte, ple, grave, et l'pe nue la main. CHAPITRE VII COMMENT CHICOT, APRS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN AVEC SON PE. Matre Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait tre son ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur. Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de ct, et rompre ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'pe de l'avocat. --A moi, tendre ami, cria-t-il, moi, l'aide, au secours, la rescousse, on m'gorge. --Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous? --Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi. --Enchant de vous rencontrer, reprit le Gascon. Puis, se retournant vers le moine: --Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta prsence comme moine tait fort ncessaire ici tout l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais prsent que monsieur se porte merveille, ce n'est plus un confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire un gentilhomme. David essaya de ricaner avec mpris. --Oui, un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le palier, et d'empcher qui que ce soit au monde de venir me dranger dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur. Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver distance de Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait parcourir en serrant les murs le plus prs possible; puis, arriv la porte, il s'lana dehors, plus lger de cent livres qu'il ne l'tait en entrant. Chicot ferma la porte derrire lui, et, toujours avec le mme flegme, poussa le verrou. David avait d'abord considr ce prambule avec un saisissement qui rsultait de l'imprvu de la situation; mais, bientt, se reposant sur sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il tait seul seul avec Chicot, il s'tait remis, et, quand le Gascon se retourna, aprs avoir ferm la porte, il le trouva appuy au pied du lit, son pe la main et le sourire sur les lvres. --Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et la facilit, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que vous tes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'pe comme Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement gal. David se mit rire. --La plaisanterie est bonne, dit-il. --Oui, rpondit Chicot; elle me parat telle, du moins, puisque c'est moi qui la fais, et elle vous paratra bien meilleure tout l'heure vous qui tes homme de got. Savez-vous ce que je viens chercher en cette chambre, matre Nicolas? --Le reste des coups de lanire que je vous redevais au nom du duc de Mayenne, le jour o vous avez si lestement saut par une fentre. --Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai celui qui me les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est certaine gnalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il portait, a porte Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous a remise tout l'heure. David plit. --Quelle gnalogie? dit-il. --Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de Charlemagne en droite ligne. --Ah! ah! dit David, vous tes donc espion, monsieur; je vous croyais seulement bouffon, moi? --Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon pour en rire. --Me faire pendre! --Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prtention d'tre dcapit, j'espre; c'est bon pour les gentilshommes. --Et comment vous y prendrez-vous pour cela? --Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vrit, voil tout. Il faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assist le mois pass ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Genevive, entre LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier. --Vous? --Oui, j'tais log dans le confessionnal en face du vtre; on y est fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, que j'ai t oblig, pour en sortir, d'attendre que tout ft fini, et que la chose a t fort longue se terminer. J'ai donc assist aux discours de M. de Monsoreau, de la Hurire et d'un certain moine dont j'ai oubli le nom, mais qui m'a paru fort loquent. Je connais l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a t moins amusante; mais en change la petite pice a t drle; on jouait la gnalogie de MM. de Lorraine, revue, augmente et corrige par matre Nicolas David. C'tait une fort drle de pice, laquelle il ne manquait plus que le visa de Sa Saintet. --Ah! vous connaissez la gnalogie? dit David se contenant peine et mordant ses lvres avec colre. --Oui, dit Chicot, et je l'ai trouve infiniment ingnieuse, surtout l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant mu d'un tendre intrt pour un homme si ingnieux, Comment? me suis-je dit, je laisserais pendre ce brave monsieur David, un matre d'armes trs-agrable, un avocat de premire force, un de mes bons amis, enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la corde, mais encore faire sa fortune, ce brave avocat, ce bon matre, cet excellent ami, le premier qui m'ait donn la mesure de mon coeur en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la rsolution, rien ne me retenant, de voyager avec vous, c'est--dire derrire vous. Vous tes sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne m'avez pas vu, cela ne m'tonne point, j'tais bien cach; de ce moment-l, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivs Lyon; je dis nous sommes, parce que, une heure aprs vous, j'tais install dans le mme htel que vous, non-seulement dans le mme htel, mais encore dans la chambre ct; dans celle-ci, tenez, qui n'est spare de la vtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je n'tais pas venu de Paris Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour vous perdre de vue ici. Non, j'ai perc un petit trou l'aide duquel j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous tes tomb malade; l'hte voulait vous mettre la porte; vous aviez donn rendez-vous M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur qu'il ne vous trouvt point autre part, ou du moins qu'il ne vous retrouvt point assez vite. C'tait un moyen, je n'en ai t dupe qu' moiti; cependant, comme tout prendre vous pouviez tre malade rellement, comme nous sommes tous mortels, vrit dont je tcherai de vous convaincre tout l'heure, je vous ai envoy un brave moine, mon ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener la rsipiscence; mais point, pcheur endurci que vous tes, vous avez voulu lui perforer la gorge avec votre rapire, oubliant cette maxime de l'vangile: Qui frappe de l'pe prira par l'pe. C'est alors, cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la chose ensemble; voyons, dites, cette heure que vous tes au courant, voulez-vous l'arranger, la chose? --Et de quelle faon? --De la faon dont elle se ft arrange si vous eussiez t vritablement malade, que mon ami Gorenflot vous et confess et que vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous eusse pardonn et j'eusse mme dit de grand coeur un _in manus_ pour vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour le mort; et ce qui me reste vous dire, le voici: Monsieur David, vous tes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possdez tout. Il serait fcheux qu'un homme comme vous dispart tout coup du monde, o il est destin faire une si belle fortune. Eh bien, cher monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous moi, rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi. --Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas David. --Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drle, cher monsieur David? --De plus en plus, rpondit l'avocat en caressant son pe. --Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oubli; vous ne me croyez pas peut-tre, cher monsieur David, car vous tes d'une nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est incrust dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous qui n'aimez rien que vous-mme? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi, tout niais, tout corrompu, tout abtardi qu'il est; le roi qui m'a donn un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui assassine de nuit, la tte de quinze bandits, un seul gentilhomme, sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce pauvre Saint-Mgrin; n'en tiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non, tant mieux, je le croyais tout l'heure, et je le crois bien plus encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il rgne tranquillement, mon pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les gnalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la gnalogie, et, foi de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune. Pendant cette longue exposition de ses ides, qu'il n'avait mme faite si longue que dans ce but, Chicot avait observ David en homme intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se dtendre une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat; pas une bonne pense n'claira ses traits assombris; pas un retour de coeur n'amollit sa main crispe sur l'pe. --Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de l'loquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de dbarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus la probit ni l'humanit. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David. Et Chicot fit reculons un pas vers la porte sans perdre de vue l'avocat. Celui-ci fit un bond en avant. --Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'cria l'avocat; non pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des secrets comme ceux de la gnalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entr, on meurt! --Vous me mettez parfaitement mon aise, rpondit Chicot avec le mme calme; je n'hsitais que parce que je suis sr de vous tuer. Crillon, en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte particulire, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons, remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge o vous vouliez saigner mon ami Gorenflot. Chicot n'avait point achev ces paroles, que David, avec un sauvage clat de rire, s'lana sur lui; Chicot le reut l'pe au poing. Les deux adversaires taient peu prs de la mme taille; mais les vtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tte, tant son pe agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait annonc Chicot, il avait affaire un rude adversaire; Chicot, faisant des armes presque tous les jours avec le roi, tait devenu un des plus forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de quelque faon qu'il chercht l'attaquer. Il fit un pas de retraite. --Ah! ah! dit Chicot, vous commencez comprendre, n'est-ce pas? Eh bien, encore une fois, les papiers. David, pour toute rponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un second combat s'engagea plus long et plus acharn que le premier, quoique Chicot se contentt de parer et n'et pas encore port un coup. Cette seconde lutte se termina, comme la premire, par un pas de retraite de l'avocat. --Ah! ah! dit Chicot, mon tour maintenant. Et il fit un pas en avant. Pendant qu'il marchait, Nicolas David dgagea pour l'arrter. Chicot para prime, lia l'pe de son adversaire tierce sur tierce, et l'atteignit l'endroit qu'il avait indiqu d'avance; il lui enfona la moiti de sa rapire dans la gorge. --Voil le coup, dit Chicot. David ne rpondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en crachant une gorge de sang. Chicot son tour fit un pas de retraite. Tout bless mort qu'il est, le serpent peut encore se redresser et mordre. Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traner vers son lit comme pour dfendre encore son secret. --Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire, comme un retre. Je ne savais pas l'endroit o tu avais cach tes papiers, et voil que tu me l'apprends. Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie, Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la catastrophe qui le menaait, n'avait pas song cacher mieux. Au moment mme o il le droulait pour s'assurer que c'tait bien le papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant aussitt, rendait le dernier soupir. Chicot parcourut d'abord d'un oeil tincelant de joie et d'orgueil le parchemin rapport d'Avignon par Pierre de Gondy. Le lgat du pape, fidle la politique du souverain pontife depuis son avnement au trne, avait crit au bas: _Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._ --Voil, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi trs-chrtien. Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche la plus sre de son justaucorps, c'est--dire dans celle qui s'appuyait sur sa poitrine. Puis il prit le corps de l'avocat, qui tait mort sans presque rpandre de sang, la nature de la plaie ayant concentr l'hmorragie au dedans, le replaa dans le lit, la face tourne contre la ruelle, et, rouvrant la porte, appela Gorenflot. Gorenflot entra. --Comme vous tes ple! dit le moine. --Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont caus quelque motion. --Il est donc mort? demanda Gorenflot. --Il y a tout lieu de le croire, rpondit Chicot. --Il se portait si bien tout l'heure! --Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles digrer, et, comme Anacron, il est mort pour avoir aval de travers. --Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'trangler, moi, un homme d'glise; voil ce qui lui aura port malheur. --Pardonnez-lui, compre, vous tes chrtien. --Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur. --Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez les cires, et que vous marmottiez quelques prires prs de son corps. --Pourquoi faire? C'tait le mot de Gorenflot, on se le rappelle. --Comment! pourquoi faire? Pour n'tre point pris et conduit dans les prisons de la ville comme meurtrier. --Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait m'trangler. --Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y russir, la colre lui a mis le sang en mouvement; un vaisseau se sera bris dans sa poitrine, et bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui tes la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire un mauvais parti. --Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine. --D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, Lyon, un official un peu coriace. --Jsus! murmura le moine. --Faites donc ce que je vous dis, compre. --Que faut-il que je fasse? --Installez-vous ici, rcitez avec onction toutes les prires que vous savez, et mme celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera venu et que vous serez seul, sortez de l'htellerie, sans lenteur et sans prcipitation; vous connaissez le travail du marchal ferrant qui fait le coin de la rue? --Certainement, c'est lui que je me suis donn ce coup hier soir, dit Gorenflot montrant son oeil cercl de noir. --Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez l votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner d'explication personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise, vous connaissez la route de Paris; Villeneuve-le-Roi vous vendrez votre cheval; et vous reprendrez Panurge. --Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir, je l'aime. Mais d'ici l, ajouta le moine d'un ton piteux, comment vivrai-je? --Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes amis, comme on fait au couvent de Sainte-Genevive; tenez. Et Chicot tira de sa poche une poigne d'cus qu'il mit dans la large main du moine. --Homme gnreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi rester avec vous Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale du royaume, puis la ville est hospitalire. --Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage point me suivre. --Que votre volont soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot rsign. --A la bonne heure! dit Chicot, te voil comme je t'aime, compre. Et il installa le moine prs du lit, descendit chez l'hte, et, le prenant part: --Matre Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand vnement s'est pass dans votre maison. --Bah! rpondit l'hte avec des yeux effars, qu'y a-t il donc? --Cet enrag royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable hanteur de huguenots... --Eh bien? --Eh bien, il a reu la visite ce matin d'un messager de Rome. --Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit. --Eh bien! notre saint-pre le pape, qui toute justice temporelle est dvolue en ce monde, notre saint-pre le pape l'envoyait directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilit, le conspirateur ne se doutait pas dans quel but. --Et dans quel but l'envoyait-il? --Montez dans la chambre de votre hte, matre Bernouillet, levez un peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le saurez. --Hol! vous m'effrayez. --Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez vous, matre Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le pape. Puis Chicot glissa dix cus d'or dans la main de son hte et gagna l'curie, d'o il fit sortir les deux chevaux. Cependant l'hte avait grimp ses escaliers plus leste que l'oiseau, et tait entr dans la chambre de Nicolas David. Il y trouva Gorenflot en prires. Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait reues, releva les couvertures. La blessure tait bien la place indique, encore vermeille; mais le corps tait dj froid. --Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en faisant un signe d'intelligence Gorenflot. --Amen! rpondit le moine. Ces vnements se passaient peu prs vers le mme temps o Bussy remettait Diane de Mridor entre les bras du vieux baron, qui la croyait morte. CHAPITRE VIII COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MRIDOR N'TAIT POINT MORTE. Pendant ce temps, les derniers jours d'avril taient arrivs. La grande cathdrale de Chartres tait tendue de blanc, et sur les piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'poque o nous sommes arrivs que le feuillage tait encore une raret), et sur les piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaaient les fleurs absentes. Le roi, pieds nus, comme il tait venu depuis la porte de Chartres, se tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous ses courtisans et tous ses amis s'taient trouvs fidlement au rendez-vous. Mais les uns, corchs par le pav de la rue, avaient repris leurs souliers; les autres, affams ou fatigus, se reposaient ou mangeaient dans quelque htellerie de la route, o ils s'taient glisss en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le courage de demeurer dans l'glise sur la dalle humide, avec les jambes nues sous leurs longues robes de pnitents. La crmonie religieuse qui avait pour but de donner un hritier la couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, dont, vu la grande quantit de miracles qu'elles avaient faits, la vertu prolifique ne pouvait tre mise en doute, avaient t tires de leurs chsses d'or, et le peuple, accouru en foule cette solennit, s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand les deux tuniques en sortirent. Henri III, en ce moment, au milieu du silence gnral, entendit un bruit trange, un bruit qui ressemblait un clat de rire touff, et il chercha par habitude si Chicot n'tait pas l, car il lui sembla qu'il n'y avait que Chicot qui dt avoir l'audace de rire en un pareil moment. Ce n'tait pas Chicot cependant qui avait ri l'aspect des deux saintes tuniques; car Chicot, hlas! tait absent, ce qui attristait fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout coup sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler depuis. C'tait un cavalier que son cheval encore fumant venait d'amener la porte de l'glise, et qui s'tait fait un chemin, avec ses habits et ses bottes tout souills de boue, au milieu des courtisans affubls de leurs robes de pnitents ou coiffs de sacs, mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus. Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur avec l'apparence du respect; car ce cavalier tait homme de cour; cela se voyait dans son attitude encore plus que dans l'lgance des habits dont il tait couvert. Henri, mcontent de voir ce cavalier arriv si tard faire tant de bruit, et diffrer si insolemment par ses habits de ce costume monacal qui tait d'ordonnance ce jour-l, lui adressa un coup d'oeil plein de reproche et de dpit. Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et franchissant quelques dalles o taient sculptes des effigies d'vques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'tait la mode alors), il alla s'agenouiller prs de la chaise de velours de M. le duc d'Anjou, lequel, absorb dans ses penses bien plutt que dans ses prires, ne prtait pas la moindre attention ce qui se passait autour de lui. Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se retourna vivement, et demi-voix s'cria: Bussy! --Bonjour, monseigneur, rpondit le gentilhomme, comme s'il et quitt le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se ft rien pass d'important depuis qu'il l'avait quitt. --Mais, lui dit le prince, tu es donc enrag? --Pourquoi cela, monseigneur? --Pour quitter n'importe quel lieu o tu tais, et pour venir voir Chartres les chemises de Notre-Dame. --Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai vous parler tout de suite. --Pourquoi n'es-tu pas venu plus tt? --Probablement parce que la chose tait impossible. --Mais que s'est-il pass depuis tantt trois semaines que tu as disparu? --C'est justement de cela que j'ai vous parler. --Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'glise? --Hlas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fche. --Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble mon logis. --J'y compte bien, monseigneur. En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la chemise assez grossire de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses femmes, tait occupe en faire autant. Alors le roi se mit genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura un moment sous un vaste pole, priant de tout son coeur, tandis que les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la terre. Aprs quoi, le roi se releva, ta sa tunique sainte, salua l'archevque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la cathdrale. Mais, sur la route, il s'arrta: il venait d'apercevoir Bussy. --Ah! monsieur, dit-il, il parat que nos dvotions ne sont point de votre got, car vous ne pouvez vous dcider quitter l'or et la soie, tandis que votre roi prend la bure et la serge? --Sire, rpondit Bussy avec dignit, mais en plissant d'impatience sous l'apostrophe, nul ne prend coeur comme moi le service de Votre Majest, mme parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les pieds sont le plus dchirs; mais j'arrive d'un voyage long et fatigant, et je n'ai su que ce matin le dpart de Votre Majest pour Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour venir joindre Votre Majest: voil pourquoi je n'ai pas eu le temps de changer d'habit, ce dont Votre Majest ne se serait point aperue au reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prires aux siennes, j'tais rest Paris. Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait regard ses amis, dont quelques-uns avaient hauss les paules aux paroles de Bussy, il craignit de les dsobliger en faisant bonne mine au gentilhomme de son frre, et il passa outre. Bussy laissa passer le roi sans sourciller. --Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas? --Quoi? --Que Schomberg, que Qulus et que Maugiron ont hauss les paules ton excuse? --Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy trs-calme. --Eh bien? --Eh bien, croyez-vous que je vais gorger mes semblables ou peu prs dans une glise? Je suis trop bon chrtien pour cela. --Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou tonn, je croyais que tu n'avais pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir. Bussy haussa les paules son tour, et, la sortie de l'glise, prenant le prince part. --Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il. --Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses m'apprendre. --Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez pas, j'en suis sr. Le duc regarda Bussy avec tonnement. --C'est comme cela, dit Bussy. --Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis toi. Le duc alla prendre cong de son frre, qui, par une grce toute particulire de Notre-Dame, dispos sans doute l'indulgence, donna au duc d'Anjou la permission de retourner Paris quand bon lui semblerait. Alors, revenant en toute hte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans une des chambres de l'htel qui lui tait assign pour logement: --Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi l et raconte-moi ton aventure; sais-tu que je t'ai cru mort? --Je le crois bien, monseigneur. --Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en rjouissance de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respir librement pour la premire fois depuis que tu sais tenir une pe? Mais il ne s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitt pour te mettre la poursuite d'une belle inconnue! Quelle tait cette femme et que dois-je attendre? --Vous devez rcolter ce que vous avez sem, monseigneur, c'est--dire beaucoup de honte! --Plat-il? fit le duc, plus tonn encore de ces tranges paroles que du ton irrvrencieux de Bussy. --Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que je rpte. --Expliquez-vous, monsieur, et laissez Chicot les nigmes et les anagrammes. --Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en appeler votre souvenir. --Mais qui est cette femme? --Je croyais que monseigneur l'avait reconnue. --C'tait donc elle? s'cria le duc. --Oui, monseigneur. --Tu l'as vue? --Oui. --T'a-t-elle parl? --Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Aprs cela, peut-tre monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et l'esprance qu'elle l'tait? Le duc plit, et demeura comme cras par la rudesse des paroles de celui qui et d tre son courtisan. --Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez pouss au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a chapp au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore absous, car, en conservant la vie, elle a trouv un malheur plus grand que la mort. --Qu'est-ce donc, et que lui est-il arriv? demanda le duc tout tremblant. --Monseigneur, il lui est arriv qu'un homme lui a conserv l'honneur, qu'un homme lui a sauv la vie; mais cet homme s'est fait payer son service si cher, que c'est regretter qu'il l'ait rendu. --Achve, voyons. --Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Mridor, pour chapper aux bras dj tendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas tre la matresse, la demoiselle de Mridor s'est jete aux bras d'un homme qu'elle excre. --Que dis-tu? --Je dis que Diane de Mridor s'appelle aujourd'hui madame de Monsoreau. A ces mots, au lieu de la pleur qui couvrait ordinairement les joues de Franois, le sang reflua si violemment son visage, qu'on et cru qu'il allait lui jaillir par les yeux. --Sang du Christ! s'cria le prince furieux; cela est-il bien vrai? --Pardieu! puisque je le dis, rpliqua Bussy avec son air hautain. --Ce n'est point ce que je voulais dire, rpta le prince, et je ne suspectais point votre loyaut, Bussy; je me demandais seulement s'il tait possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, et eu l'audace de protger contre mon amour une femme que j'honorais de mon amour. --Et pourquoi pas? dit Bussy. --Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi? --J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre honneur se fourvoyait. --Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, coutez, s'il vous plat; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas. --Et vous avez tort, mon prince, car vous n'tes qu'un gentilhomme toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme. --Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'tre le juge de M. de Monsoreau. --Moi? --Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un tratre, tratre envers moi? --Envers vous? --Envers moi, dont il connaissait les intentions. --Et les intentions de Votre Altesse taient?... --De me faire aimer de Diane sans doute! --De vous faire aimer? --Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence. --C'taient l vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire ironique. --Sans doute, et ces intentions, je les ai conserves jusqu'au dernier moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la logique dont il tait capable. --Monseigneur! monseigneur! que dites-vous l? Cet homme vous a pouss dshonorer Diane? --Oui. --Par ses conseils! --Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres? --Oh! s'cria Bussy, si je pouvais croire cela! --Attends une seconde, tu verras. Et le duc courut une petite caisse que gardait toujours un page dans son cabinet, et en tira un billet qu'il donna Bussy: --Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince. Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut: Monseigneur, Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez une tante qui demeure au chteau de Lude; je m'en charge donc, et vous n'avez pas besoin de vous en inquiter. Quant aux scrupules de la demoiselle, croyez bien qu'ils s'vanouiront ds qu'elle se trouvera en prsence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir... elle sera au chteau de Beaug. De Votre Altesse, le trs-respectueux serviteur, BRYANT DE MONSOREAU. --Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince aprs que le gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois. --Je dis que vous tes bien servi, monseigneur. --C'est--dire que je suis trahi, au contraire. --Ah! c'est juste! j'oubliais la suite. --Jou! le misrable. Il m'a fait croire la mort d'une femme.... --Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse. --Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire. --Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion l-dessus; je le crois si vous le croyez. --Que ferais-tu ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait lui-mme? --Il a fait accroire au pre de la jeune fille que c'tait vous qui tiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est prsent au chteau de Beaug avec une lettre du baron de Mridor; enfin il a fait approcher une barque des fentres du chteau, et il a enlev la prisonnire; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a pousse, de terreurs en terreurs, devenir sa femme. --Et ce n'est point l une dloyaut infme? s'cria le duc. --Mise l'abri sous la vtre, monseigneur, rpondit le gentilhomme avec sa hardiesse ordinaire. --Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger! --Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose pareille. --Comment? --Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous reprocherez son infamie ce Monsoreau, et vous le punirez. --Et de quelle faon? --En rendant le bonheur mademoiselle de Mridor. --Et le puis-je? --Certainement. --Et comment cela? --En lui rendant la libert. --Voyons, explique-toi. --Rien de plus facile; le mariage a t forc, donc le mariage est nul. --Tu as raison. --Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en digne gentilhomme et en noble prince. --Ah! ah! dit le prince souponneux, quelle chaleur! cela t'intresse donc, Bussy? --Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intresse, monseigneur, c'est qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un prince perfide et un homme sans honneur. --Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage? --Rien de plus facile, en faisant agir le pre. --Le baron de Mridor? --Oui. --Mais il est au fond de l'Anjou. --Il est ici, monseigneur, c'est--dire Paris. --Chez toi? --Non, prs de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu jusqu' prsent, c'est--dire un ennemi, il y voie un protecteur, et lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon gnie. --C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure qu'il est trs-influent dans toute la province. --Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute chose, c'est qu'il est pre, c'est que sa fille est malheureuse, et qu'il est malheureux du malheur de sa fille. --Et quand pourrais-je le voir? --Aussitt votre retour Paris. --Bien. --C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur? --Oui. --Foi de gentilhomme? --Foi de prince. --Et quand partez-vous? --Ce soir; m'attends-tu? --Non, je cours devant. --Va, et tiens-toi prt. --Tout vous, monseigneur. O retrouverai-je Votre Altesse? --Au lever du roi, demain, vers midi. --J'y serai, monseigneur; adieu. Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant dans sa litire et qu'il mit quinze heures faire, le jeune homme, qui revenait Paris le coeur gonfl d'amour et de joie, le dvora en cinq heures pour consoler plus tt le baron, auquel il avait promis assistance, et Diane, laquelle il allait porter la moiti de sa vie. CHAPITRE IX COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REU PAR LE ROI HENRI III. Tout dormait au Louvre, car il n'tait encore que onze heures du matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec prcaution; les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas. On laissait reposer le roi, fatigu de son plerinage. Deux hommes se prsentrent en mme temps la porte principale du Louvre: l'un, sur un barbe d'une fracheur incomparable; l'autre, sur un andalous tout floconneux d'cume. Ils s'arrtrent de front la porte et se regardrent; car, venus par deux chemins opposs, ils se rencontraient l seulement. --Monsieur de Chicot, s'cria le plus jeune des deux en saluant avec politesse, comment vous portez-vous ce matin? --Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, merveille, monsieur, rpondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son grand seigneur et son homme dlicat. --Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy. --Et vous aussi, je prsume? --Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez, monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le bonheur d'tre des favoris de Sa Majest? --C'est un reproche que je ferai au roi et non vous, monsieur. Bussy s'inclina. --Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage. --Oui, monsieur, je chassais, rpliqua Chicot. Mais, de votre ct, ne voyagiez-vous point aussi? --En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur, continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service? --Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment. --Eh bien, vous allez pntrer dans le Louvre, vous le privilgi, tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire prvenir le duc d'Anjou que j'attends. --M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute assister au lever de Sa Majest; que n'entrez-vous avec moi, monsieur? --Je crains le mauvais visage du roi. --Bah! --Dame! il ne m'a point jusqu' prsent habitu ses plus gracieux sourires. --D'ici quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera. --Ah! ah! vous tes donc ncromancien, monsieur de Chicot? --Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy. Ils entrrent en effet, et se dirigrent, l'un vers le logis de M. le duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir dj dit, l'appartement qu'avait habit jadis la reine Marguerite, l'autre vers la chambre du roi. --Henri III venait de s'veiller; il avait sonn sur le grand timbre, et une nue de valets et d'amis s'tait prcipite dans la chambre royale: dj le bouillon de volaille, le vin pic et les ptes de viandes taient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son auguste matre, et commena, avant de dire bonjour, par manger au plat et boire l'cuelle d'or. --Par la mordieu! s'cria le roi ravi, quoiqu'il jout la colre, c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un pendard! --Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant sans faon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil fleurs de lis d'or o tait assis Henri III lui-mme, nous oublions donc ce petit retour de Pologne o nous avons jou le rle de cerf, tandis que les magnats jouaient celui de chiens. Taaut! taaut!... --Allons, voil mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus entendre que des choses dsagrables. J'tais bien tranquille cependant depuis trois semaines. --Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drlement gouvern ce beau royaume de France? --Monsieur Chicot! --Nos peuples tirent-ils la langue, hein? --Drle! --A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs friss? Ah! pardon! monsieur de Qulus, je ne vous voyais pas. --Chicot, nous nous brouillerons. --Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie! Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des ptes de viandes dores la pole. Le roi se mit rire: c'tait toujours par l qu'il finissait. --Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence? --J'ai, dit Chicot, imagin le plan d'une petite procession en trois actes. Premier acte.--Des pnitents habills d'une chemise et d'un haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant rciproquement, montent du Louvre Montmartre. Deuxime acte.--Les mmes pnitents, dpouills jusqu' la ceinture et se fouettant avec des chapelets de pointes d'pine, descendent de Montmartre l'abbaye de Sainte-Genevive. Troisime acte.--Enfin, ces mmes pnitents tout nus, se dcoupant mutuellement, grands coups de martinet, des lanires sur les omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Genevive au Louvre. J'avais bien pens, comme priptie inattendue, les faire passer par la place de Grve, o le bourreau les et tous brls depuis le premier jusqu'au dernier; mais j'ai pens que le Seigneur avait gard l-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et je ne veux pas lui ter le plaisir de faire lui-mme la grillade. --a, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous. --Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris? --As-tu bien fouill le Louvre? --Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqu. --Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqu tous les paillards. --Je me trompais donc? --Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout. --Nous verrons que tu faisais pnitence. --Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que c'tait, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les sales animaux! En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un profond respect. --Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons. --Quand il plaira Votre Majest. Je reois la nouvelle que nous avons force sangliers Saint-Germain-en-Laye. --C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je me le rappelle, a manqu tre tu une chasse au sanglier; et puis les pieux sont durs, et cela fait des ampoules nos petites mains. N'est-ce pas, mon fils? M. de Monsoreau regarda Chicot de travers. --Tiens, dit le Gascon Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand veneur a rencontr un loup. --Pourquoi cela? --Parce que, comme les Nues du pote Aristophane, il en a retenu la figure, l'oeil surtout; c'est frappant. M. de Monsoreau se retourna, et dit en plissant Chicot: --Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vcu la cour, et je vous prviens que, devant mon roi, je n'aime point tre humili, surtout lorsqu'il s'agit de son service. --Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous tes tout le contraire de nous, qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernire bouffonnerie. --Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau. --Il vous a nomm grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet. Monsoreau lana un regard terrible au Gascon. --Allons, allons, dit Henri, qui prvoyait une querelle, parlons d'autre chose, messieurs. --Oui, dit Chicot, parlons des mrites de Notre-Dame de Chartres. --Chicot, pas d'impits, dit le roi d'un ton svre. --Des impits, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un homme d'glise, tandis que je suis un homme d'pe. Au contraire, c'est moi qui te prviendrai d'une chose, mon fils. --Et de laquelle? --C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne peut plus mal. --Comment cela? --Sans doute. Ntre-Dame avait deux chemises accoutumes se trouver ensemble, et tu les as spares. A ta place, je les eusse runies, Henri, et il y et eu chance au moins pour qu'un miracle se fit. Cette allusion un peu brutale la sparation du roi et de la reine fit rire les amis du roi. Henri se dtira les bras, se frotta les yeux et sourit son tour. --Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison. Et il parla d'autre chose. --Monsieur, dit tout bas Monsoreau Chicot, vous plairait-il, sans faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette fentre? --Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir. --Eh bien, alors, tirons l'cart. --Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur. --Trve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans l'embrasure o celui-ci l'avait prcd. Nous sommes face face, nous nous devons la vrit, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le bouffon; un gentilhomme vous dfend, entendez-vous bien ce mot, vous dfend de rire de lui; il vous invite surtout bien rflchir avant de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois o vous vouliez me conduire tout l'heure, il pousse une collection de btons volants et autres, tout fait dignes de faire suite ceux qui vous ont si rudement trills de la part de M. de Mayenne. --Ah! fit Chicot sans s'mouvoir en apparence, bien que son oeil noir et lanc un sombre clair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre dbiteur comme je suis le sien, et que je vous plaasse sur la mme ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part gale de ma reconnaissance? --Il me semble que, parmi vos cranciers, monsieur, vous oubliez de compter le principal. --Cela m'tonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mmoire; quel est donc ce crancier, je vous prie? --Matre Nicolas David. --Oh! pour celui-l, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire sinistre; je ne lui dois plus rien, il est pay. En ce moment, un troisime interlocuteur vint se mler la conversation. C'tait Bussy. --Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu mon aide. Voici M. de Monsoreau qui m'a dtourn comme vous voyez, et qui veut me mener ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe, monsieur de Bussy, qu'il a affaire un sanglier, et que le sanglier revient sur le chasseur. --Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort M. le grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous tes, c'est--dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prvenir que M. le duc d'Anjou dsire vous parler. --A moi? fit Monsoreau inquiet. --A vous-mme, monsieur, dit Bussy. Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait l'intention de pntrer jusqu'au fond de son me, mais fut forc de s'arrter la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy taient pleins de srnit. --M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au gentilhomme. --Non, monsieur, je cours prvenir Son Altesse que vous vous rendez ses ordres, tandis que vous prendrez cong du roi. Et Bussy s'en retourna comme il tait venu, se glissant, avec son adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans. Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la lettre que nos lecteurs connaissent dj. Entendant du bruit aux portires, il crut que c'tait Monsoreau qui se rendait ses ordres, et cacha cette lettre. Bussy parut. --Eh bien? dit le duc. --Eh bien, monseigneur, le voici. --Il ne se doute de rien? --Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy; n'est-ce pas votre crature? Tir du nant par vous, ne pouvez-vous pas le rduire au nant? --Sans doute, rpondit le duc avec cet air proccup que lui donnait toujours l'approche des vnements o il fallait dvelopper quelque nergie. --Vous parat-il moins coupable qu'il ne l'tait hier? --Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y rflchit. --D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne un seul point: il a enlev par trahison une jeune fille noble; il l'a pouse frauduleusement et par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-mme la rsolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui. --C'est arrt ainsi. --Et au nom du pre, au nom de la jeune fille, au nom du chteau de Mridor, au nom de Diane, j'ai votre parole? --Vous l'avez. --Songez qu'ils sont prvenus, qu'ils attendent dans l'anxit le rsultat de votre entrevue avec cet homme. --La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi. --Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez rellement un grand prince, monseigneur. Et il prit la main du duc, cette main qui avait sign tant de fausses promesses, qui avait manqu tant de serments jurs, et il la baisa respectueusement. En ce moment on entendit des pas dans le vestibule. --Le voici, dit Bussy. --Faites entrer M. de Monsoreau, cria Franois avec une svrit qui parut de bon augure Bussy. Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sr d'atteindre enfin au rsultat ambitionn par lui, ne put empcher son regard de prendre, en saluant Monsoreau, une lgre teinte d'ironie orgueilleuse; le grand veneur reut, de son ct, le salut de Bussy avec ce regard vitreux derrire lequel il retranchait les sentiments de son me, comme derrire une infranchissable forteresse. Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons dj, dans ce mme corridor o la Mole, une nuit, avait failli tre trangl par Charles IX, Henri III, le duc d'Alenon et le duc de Guise, avec la cordelire de la reine mre. Ce corridor, ainsi que le palier auquel il correspondait, tait pour le moment encombr de gentilshommes qui venaient faire leur cour au duc. Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place, autant pour la considration dont il jouissait par lui-mme que pour sa faveur prs du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses sensations en lui-mme, et, sans rien laisser apercevoir de la terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le rsultat de cette confrence o tout son bonheur venir tait en jeu. La conversation ne pouvait manquer d'tre anime: Bussy avait assez vu de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas dtruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors il romprait. Tout coup l'clat bien connu de la voix du prince se ft entendre. Cette voix semblait commander. Bussy tressaillit de joie. --Ah! dit-il, voil le duc qui me tient parole. Mais cet clat il n'en succda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant avec inquitude, un profond silence rgna bientt parmi les courtisans. Inquiet, troubl dans son rve commenc, soumis maintenant au flux des esprances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'couler minute par minute prs d'un quart d'heure. Tout coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit travers les portires sortir de cette chambre des voix enjoues. Bussy savait que le duc tait seul avec le grand veneur, et que, si leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait tre rien moins que joyeuse en ce moment. Cette placidit le fit frissonner. Bientt les voix se rapprochrent, la portire se souleva. Monsoreau sortit reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu' la limite de sa chambre, en disant: --Adieu! notre ami. C'est chose convenue. --Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela? --Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourn vers le prince, c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen prsent, c'est la publicit. --Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystres. --Alors, dit le grand veneur, ds ce soir je la prsenterai au roi. --Marchez sans crainte, j'aurai tout prpar. Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots l'oreille. --C'est fait, monseigneur, rpondit celui-ci. Monsoreau salua une dernire fois le duc, qui, sans voir Bussy, cach qu'il tait par les plis d'une portire laquelle il se cramponnait pour ne pas tomber, examinait les assistants. --Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient dj devant une faveur l'clat de laquelle semblait plir celle de Bussy; messieurs, permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Mridor, ma femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la prsente ce soir la cour. Bussy chancela; quoique le coup ne ft dj plus inattendu, il tait si violent, qu'il pensa en tre cras. Ce fut alors qu'il avana la tte, et que le duc et lui, tous deux ples de sentiments bien opposs, changrent un regard de mpris de la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou. Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des compliments et des flicitations. Quant Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci vit ce mouvement, et le prvint en laissant retomber la portire; en mme temps, derrire la portire, la porte se referma, et l'on entendit le grincement de la clef dans la serrure. Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux ses tempes et son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue son ceinturon, la tira machinalement moiti du fourreau; car, chez cet homme, les passions prenaient un premier lan irrsistible; mais l'amour, qui l'avait pouss cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur amre, profonde, lancinante, touffa la colre: au lieu de se gonfler, le coeur clata. Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'nergie du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'tre choques au plus fort de leur ascension, deux vagues courrouces qui semblaient vouloir escalader le ciel. Bussy comprit que, s'il restait l, il allait donner le spectacle de sa douleur insense; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret, descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine. Le baron et Diane attendaient la rponse promise par Bussy; ils virent le jeune homme apparatre, ple, le visage boulevers et les yeux sanglants. --Madame, s'cria Bussy, mprisez-moi, hassez-moi; je croyais tre quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais pouvoir quelque chose, et je ne peux pas mme m'arracher le coeur. Madame, vous tes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme lgitime reconnue cette heure, et qui doit tre prsente ce soir. Mais je suis un pauvre fou, un misrable insens, ou plutt, ou plutt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc d'Anjou qui est un lche et un infme. Et, laissant le pre et la fille pouvants, fou de douleur, ivre de rage, Bussy sortit de la chambre, se prcipita par les montes, sauta sur son cheval, lui enfona ses deux perons dans le ventre, et, sans savoir o il allait, lchant les rnes, ne s'occupant que d'treindre son coeur grondant sous sa main crispe, il partit, semant sur son passage le vertige et la terreur. CHAPITRE X CE QUI S'TAIT PASS ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND VENEUR. Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'tait opr dans les faons du duc d'Anjou l'gard de Bussy. Le duc, lorsqu'il reut M. de Monsoreau, aprs les exhortations de son gentilhomme, tait mont sur le ton le plus favorable aux projets de ce dernier. Sa bile, facile s'irriter, dbordait d'un coeur ulcr par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc avait reu sa blessure; la peur d'un clat, dont menaait Bussy, au nom de M. de Mridor, fouettait plus douloureusement encore la colre de Franois. En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant, d'pouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil ces bombes satures de poudre, est assez solidement construit, assez hermtiquement clos pour que la compression double l'clat. M. d'Alenon reut donc le grand veneur avec un de ces visages svres qui faisaient trembler la cour les plus intrpides, car on savait les ressources de Franois en matire de vengeance. --Votre Altesse m'a mand? dit Monsoreau fort calme et avec un regard aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitu manier l'me du prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on et dit, pour transporter la figure de l'tre vivant aux objets inanims, qu'il demandait compte l'appartement des projets au matre. --Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a personne derrire ces tentures; nous pourrons causer librement et surtout franchement. Monsoreau s'inclina. --Car vous tes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France, et vous avez de l'attachement pour ma personne? --Je le crois, monseigneur. --Moi, j'en suis sr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion, m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aid mes entreprises, oubliant souvent vos intrts, exposant votre vie. --Altesse!.... --Je le sais. Dernirement encore, il faut que je vous le rappelle, car, en vrit, vous avez tant de dlicatesse, que jamais chez vous aucune allusion, mme indirecte, ne remet en vidence les services rendus. Dernirement, pour cette malheureuse aventure.... --Quelle aventure, monseigneur? --Cet enlvement de mademoiselle de Mridor; pauvre jeune fille! --Hlas! murmura Monsoreau de faon que la rponse ne ft pas srieusement applicable au sens des paroles de Franois. --Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un terrain sr. --Ne la plaindriez-vous pas, Altesse? --Moi! oh! vous savez si j'ai regrett ce funeste caprice! Et tenez, il a fallu toute l'amiti que j'ai pour vous, toute l'habitude que j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je n'eusse pas enlev la jeune fille. Monsoreau sentit le coup. --Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur, rpliqua-t-il, votre bont naturelle vous conduit exagrer: vous n'avez pas plus caus la mort de cette jeune fille, que moi-mme.... --Comment cela? --Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu' la mort de mademoiselle de Mridor? --Oh! non. --Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un malheur comme le hasard en cause tous les jours. ---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur de Monsoreau, la mort a tout envelopp dans son ternel silence.... Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau levt les yeux aussitt, et se dit: --Ce ne sont pas des remords.... --Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc Votre Altesse? --Pourquoi hsiteriez-vous? dit aussitt le prince avec un tonnement ml de hauteur. --En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hsiterais. --Qu'est-ce dire? --Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi minent par son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer dsormais comme un lment principal dans cette conversation. --Dsormais?... Que signifie? --C'est que, au dbut, Votre Altesse n'a pas jug propos d'user avec moi de cette franchise. --Vraiment! riposta le duc avec un clat de rire qui dcelait une furieuse colre. --coutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que Votre Altesse voulait me dire. --Parlez donc, alors. --Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-tre mademoiselle de Mridor n'tait pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux qui se croyaient ses meurtriers. --Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, me faire faire cette rflexion consolante! Vous tes un fidle serviteur, sur ma parole! vous m'avez vu sombre, afflig; vous m'avez ou parler des rves funbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la sensibilit n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laiss vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'pargner tant de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite, monsieur?.... Le duc pronona ces paroles avec tout l'clat d'un courroux prt dborder. --Monseigneur, rpondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige contre moi une accusation.... --Tratre! s'cria tout coup le duc en faisant un pas vers le grand veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as tromp! tu m'as pris cette femme que j'aimais. Monsoreau plit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude calme et presque fire. --C'est vrai, dit-il. --Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe! --Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle un gentilhomme, un bon serviteur. Le duc se mit rire convulsivement. --A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible qu'avant cette terrible menace. Le duc s'arrta sur ce seul mot. --Que voulez-vous dire? murmura-t-il. --Je veux dire, reprit avec douceur et obsquiosit Monsoreau, que, si monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-mme la prendre. Le duc ne trouva rien rpondre, stupfait de tant d'audace. --Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment mademoiselle de Mridor.... --Moi aussi! rpondit Franois avec une inexprimable dignit. --C'est vrai, monseigneur, vous tes mon matre; mais mademoiselle de Mridor ne vous aimait pas. --Et elle t'aimait, toi? --Peut-tre, murmura Monsoreau. --Tu mens! tu mens! tu l'as violente comme je la violentais. Seulement, moi, le matre, j'ai chou; toi, le valet, tu as russi. C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison. --Monseigneur, je l'aimais. --Que m'importe, moi? --Monseigneur.... --Des menaces, serpent? --Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tte comme le tigre qui mdite son lan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis pas un de vos valets comme vous disiez tout l'heure. Ma femme est moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas mme le roi. Or j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise. --Vraiment! dit Franois en s'lanant vers le timbre d'argent plac sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras. --Vous vous trompez, monseigneur, s'cria Monsoreau en se prcipitant vers la table pour empcher le prince d'appeler. Arrtez cette mauvaise pense qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une fois, si vous me faisiez une injure publique.... --Tu rendras cette femme, te dis-je. --La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai pouse devant Dieu. Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne quitta point son attitude irrite. --Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes! --Il sait donc tout? murmura Monsoreau. --Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai, fusses-tu cent fois engag devant tous les dieux qui ont rgn dans le ciel. --Ah! monseigneur, vous blasphmez, dit Monsoreau. --Demain, mademoiselle de Mridor sera rendue son pre; demain tu partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras vendu ta charge de grand veneur: voil mes conditions, sinon, prends garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre. Et le prince, saisissant une coupe de cristal maille, prsent de l'archiduc d'Autriche, la lana comme un furieux vers Monsoreau qui fut envelopp de ses dbris. --Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant Franois stupfait. --Pourquoi cela... maudit? --Parce que je demanderai ma grce au roi de France, au roi lu l'abbaye de Sainte-Genevive, et que ce nouveau souverain, si bon, si noble, si heureux de la faveur divine, toute rcente encore, ne refusera pas d'couter le premier suppliant qui lui prsentera une requte. Monsoreau avait accentu progressivement ces mots terribles; le feu de ses yeux passait peu peu dans sa parole, qui devenait clatante. Franois plit son tour, ft un pas en arrire, alla pousser la lourde tapisserie de la porte d'entre, puis, saisissant Monsoreau par la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il et t au bout de ses forces: --C'est bien... c'est bien..., comte, cette requte, prsentez-la-moi plus bas... je vous coute. --Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout coup tranquille, humblement comme il convient au trs-humble serviteur de Votre Altesse. Franois fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut porte de regarder derrire les tapisseries, il y regarda chaque fois. Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent pas t entendues. --Vous disiez? demanda-t-il. --Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour, noble seigneur, est la plus imprieuse des passions.... Pour me faire oublier que Votre Altesse avait jet les yeux sur Diane, il fallait que je ne fusse plus matre de moi. --Je vous le disais, comte, c'est une trahison. --Ne m'accablez pas, monseigneur, voil quelle est la pense qui me vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier prince du monde chrtien. Le duc fit un mouvement. --Car vous l'tes... murmura Monsoreau l'oreille du duc; entre ce rang suprme et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et, comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais, bloui de votre rayonnement futur qui m'empchait presque de voir la pauvre petite fleur que je dsirais, moi chtif, prs de vous, mon matre, je me suis dit: Laissons le prince ses rves brillants, ses projets splendides; l est son but; moi, je cherche le mien dans l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, peine sentira-t-il glisser la chtive perle que je drobe son bandeau royal. --Comte! comte! dit le duc, enivr malgr lui par la magie de cette peinture. --Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur? A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapiss de cuir dor, le portrait de Bussy, qu'il aimait regarder parfois comme il avait jadis aim regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-mme avec son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter prendre courage. --Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je tiens rigueur, Dieu m'en est tmoin; c'est parce qu'un pre en deuil, un pre indignement abus, rclame sa fille; c'est parce qu'une femme, force vous pouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en un mot, le premier devoir d'un prince est la justice. --Monseigneur! --C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai justice.... --Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la reconnaissance est le premier devoir d'un roi. --Que dites-vous? --Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa couronne.... Or, monseigneur.... --Eh bien?... --Vous me devez la couronne, sire! --Monsoreau! s'cria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux premires attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix basse et tremblante, tes-vous donc alors un tratre envers le roi comme vous ftes un tratre envers le prince? --Je m'attache qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix de plus en plus leve. --Malheureux!... Et le duc regarda encore le portrait de Bussy. --Je ne puis! dit-il... Vous tes un loyal gentilhomme, Monsoreau, vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait. --Pourquoi cela, monseigneur? --Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher comte, je vous en ddommagerai par tout ce que vous me demanderez.... --Votre Altesse aime donc encore Diane de Mridor? fit Monsoreau ple de jalousie. --Non! non! je le jure, non! --Eh bien, alors, qui peut arrter Votre Altesse? Elle est ma femme; ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi dans les secrets de ma vie? --Mais elle ne vous aime pas. --Qu'importe? --Faites cela pour moi, Monsoreau.... --Je ne le puis.... --Alors... dit le duc plong dans la plus horrible perplexit... alors.... --Rflchissez, sire! Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononc par le comte venait d'y faire monter. --Vous me dnonceriez? --Au roi dtrn pour vous, oui, Votre Majest; car, si mon nouveau prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais l'ancien. --C'est infme! --C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour tre infme. --C'est lche! --Oui, Votre Majest, mais j'aime assez pour tre lche. Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrta d'un seul regard, d'un seul sourire. --Vous ne gagneriez rien me tuer, monseigneur, dit-il; il est des secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de clmence, moi le plus humble de vos sujets! Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les dchirait avec les ongles. --Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme qui vous a le mieux servi en toute chose. Franois se leva. --Que demandez-vous? dit-il. --Que Votre Majest.... --Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie? --Oh! monseigneur! Et Monsoreau s'inclina. --Dites, murmura Franois. --Monseigneur, vous me pardonnerez? --Oui. --Monseigneur, vous me rconcilierez avec M. de Mridor? --Oui. --Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle de Mridor? --Oui, fit le duc d'une voix touffe. --Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour o elle paratra en crmonie au cercle de la reine, qui je veux avoir l'honneur de la prsenter? --Oui, dit Franois; est-ce tout? --Absolument tout, monseigneur. --Allez, vous avez ma parole. --Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous conserverez le trne o je vous ai fait monter! Adieu, sire. Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au prince. --Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu' savoir comment le duc a t instruit. CHAPITRE XI COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI. Le jour mme, M. de Monsoreau avait, selon son dsir manifest au duc d'Anjou, prsent sa femme au cercle de la reine mre et celui de la reine. Henri, soucieux comme son ordinaire, avait t se coucher, prvenu par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand conseil. Henri ne fit pas mme de questions au chancelier; il tait tard, Sa Majest avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne dranger ni le repos ni le sommeil du roi. Ce digne magistrat connaissait parfaitement son matre, et savait qu'au contraire de Philippe de Macdoine le roi endormi ou jeun n'couterait pas avec une lucidit suffisante les communications qu'il avait lui faire. Il savait aussi que Henri, dont les insomnies taient frquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-mme,--songerait au milieu de la nuit l'audience demande, et la donnerait avec une curiosit aiguillonne selon la gravit de la circonstance. Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prvu. Aprs un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se rveilla; la demande du chancelier lui revint en tte, il s'assit sur son lit, se mit penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le long de ses matelas, passa ses caleons de soie, chaussa ses pantoufles, et, sans rien changer sa toilette de nuit, qui le rendait pareil un fantme, il s'achemina, la lueur de sa lampe, qui, depuis que le souffle de l'ternel tait pass dans l'Anjou avec Saint-Luc, ne s'teignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la chambre de Chicot, la mme o s'taient si heureusement clbres les noces de mademoiselle de Brissac. Le Gascon dormait plein sommeil et ronflait comme une forge. Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir le rveiller. A la troisime fois cependant, le roi ayant accompagn le geste de la voix et appel Chicot tue-tte, le Gascon ouvrit un oeil. --Chicot! rpta le roi. --Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot. --Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi veille? --Ah! mon Dieu! s'cria Chicot, feignant de ne pas reconnatre le roi, est-ce que Sa Majest a pris une indigestion? --Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi! --Qui, toi? --Moi, Henri. --Dcidment, mon fils, ce sont les bcassines qui t'touffent. Je t'avais cependant prvenu; tu en as trop mang hier soir, comme aussi de ces bisques aux crevisses. --Non, dit Henri, car peine y ai-je got. --Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonn. Ventre de biche! que tu es ple! Henri. --C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi. --Tu n'es donc pas malade? --Non. --Alors pourquoi me rveilles-tu? --Parce que le chagrin me perscute. --Tu as du chagrin? --Beaucoup. --Tant mieux. --Comment, tant mieux? --Oui, le chagrin fait rflchir; et tu rflchiras qu'on ne rveille un honnte homme deux heures du matin que pour lui faire un cadeau. Que m'apportes-tu, voyons? --Rien, Chicot; je viens causer avec toi. --Ce n'est point assez. --Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir la cour. --Tu reois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire? --Il venait me demander audience. --Ah! voil un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui entres dans la chambre des gens deux heures du matin sans dire gare. --Que pouvait-il avoir me dire, Chicot? --Comment! malheureux, s'cria le Gascon, c'est pour me demander cela que tu me rveilles? --Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma police. --Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas. --Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de Morvilliers est toujours trs-bien renseign. --Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu d'entendre de pareilles sornettes! --Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri. --Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons. --Lesquelles? --Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il? --Oui, si elle est bonne. --Et tu me laisseras tranquille aprs? --Certainement. --Eh bien, un jour, non, c'tait un soir. --Peu importe! --Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Qulus et Schomberg.... --Tu m'as battu? --Oui, btonn, btonn, tous trois. --A quel propos? --Vous aviez insult mon page, vous avez reu les coups, et M. de Morvilliers ne vous en a rien dit. --Comment! s'cria Henri, c'tait toi, sclrat? c'tait toi, sacrilge? --Moi-mme, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon fils, que je frappe bien quand je frappe? --Misrable! --Tu avoues donc que c'est la vrit? --Je te ferai fouetter, Chicot. --Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voil tout ce que je te demande. --Tu sais bien que c'est vrai, malheureux! --As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers? --Oui, puisque tu tais l quand il est venu. --Lui as-tu racont le fcheux accident qui tait arriv la veille un gentilhomme de tes amis? --Oui. --Lui as-tu ordonn de retrouver le coupable? --Oui. --Te l'a-t-il retrouv? --Non. --Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal faite. Et, se retournant vers le mur, sans vouloir rpondre davantage, Chicot se remit ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ta au roi toute esprance de le tirer de ce second sommeil. Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, dfaut d'autre interlocuteur, se mit dplorer, avec son lvrier Narcisse, le malheur qu'ont les rois de ne jamais connatre la vrit qu' leurs dpens. Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes amitis du roi. Cette fois il se composait de Qulus, de Maugiron, de d'pernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six mois. Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en papier, et les alignait mthodiquement, pour faire, disait-il, une flotte Sa Majest trs-chrtienne, l'instar de la flotte du roi trs-catholique. On annona M. de Morvilliers. L'homme d'tat avait pris son plus sombre costume et son air le plus lugubre. Aprs un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il s'approcha du roi: --Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majest? --Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez. --Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de dnoncer un complot bien terrible Votre Majest. --Un complot! s'crirent tous les assistants. Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe galiote deux ttes, dont il voulait faire la barque amirale de la flotte. --Un complot, oui, Majest, dit M. de Morvilliers, baissant la voix avec ce mystre qui prsage les terribles confidences. --Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol? A ce moment M. le duc d'Anjou, mand au conseil, entra dans la salle, dont les portes se refermrent aussitt. --Vous entendez, mon frre, dit Henri aprs le crmonial. M. de Morvilliers nous dnonce un complot contre la sret de l'tat. Le duc jeta lentement sur les gentilshommes prsents ce regard si clair et si dfiant que nous lui connaissons. --Est-il bien possible?... murmura-t-il. --Hlas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaant. --Contez-nous cela, rpliqua Chicot en mettant sa galiote termine dans le bassin de cristal plac sur la table. --Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le chancelier. --J'coute, dit Henri. Le chancelier prit sa voix la plus voile, sa pose la plus courbe, son regard le plus affair. --Sire, dit-il, depuis trs-longtemps je veillais sur les menes de quelques mcontents.... --Oh! fit Chicot... quelques?... Vous tes bien modeste, monsieur de Morvilliers!... --C'taient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des boutiquiers, des gens de mtiers ou de petits clercs de robe... il y avait de ci, de l, des moines et des coliers. --Ce ne sont pas l de bien grands princes, dit Chicot avec une parfaite tranquillit, et en recommenant un nouveau vaisseau deux pointes. Le duc d'Anjou sourit forcment. --Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les mcontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre ou la religion.... --C'est fort sens, dit Henri. Aprs? Le chancelier, heureux de cet loge, poursuivit: --Dans l'arme, j'avais des officiers dvous Votre Majest qui m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors j'ai mis des hommes en campagne. --Toujours fort sens, dit Chicot. Et enfin, continua Morvilliers, je russis faire dcider par mes agents un homme de la prvt de Paris. --A quoi faire? dit le roi. --A espionner les prdicateurs qui vont excitant le peuple contre Votre Majest. --Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu? --Ces gens reoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais d'un parti fort hostile la couronne. Ce parti, je l'ai tudi. --Fort bien, dit le roi. --Trs-sens, dit Chicot. --Et j'en connais les esprances, ajouta triomphalement Morvilliers. --C'est superbe! s'cria Chicot. Le roi fit signe au Gascon de se taire. Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur. --Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages de Votre Majest des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage toute preuve, d'une avidit insatiable, c'est vrai, mais que j'avais soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le sacrifice d'une forte somme d'argent, je connatrais le premier rendez-vous des conspirateurs. --Voil qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye! --Eh! qu' cela ne tienne, s'cria Henri, voyons... chancelier, le but de ce complot, l'esprance des conspirateurs?... --Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthlemy. --Contre qui? --Contre les huguenots. Les assistants se regardrent surpris. --Combien cela vous a-t-il cot, peu prs? demanda Chicot. --Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre. Chicot se retourna vers le roi. --Si tu veux, pour mille cus, je te dis le secret de M. de Morvilliers, s'cria le Gascon. Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage qu'on n'et pu s'y attendre. --Dis, rpliqua le roi. --C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commence depuis dix ans. M. de Morvilliers a dcouvert ce que tout bourgeois parisien sait comme son _pater._ --Monsieur... interrompit le chancelier. --Je dis la vrit... et je le prouverai, s'cria Chicot d'un ton d'avocat. --Dites-moi le lieu de la runion des ligueurs, alors. --Trs-volontiers, 1 la place publique; 2 la place publique; 3 les places publiques. --Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaant le chancelier, et leur signe de ralliement? --Ils sont habills en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils marchent, rpondit gravement Chicot. Un clat de rire gnral accueillit cette explication. M. de Morvilliers crut qu'il serait de bon got de cder l'entranement, et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre: --Enfin, dit-il, mon espion a assist l'une de leurs sances, et cela dans un lieu que M. Chicot ne connat pas. Le duc d'Anjou plit. --O cela? dit le roi. --A l'abbaye Sainte-Genevive! Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la barque amirale. --L'abbaye Sainte-Genevive! dit le roi. --C'est impossible, murmura le duc. --Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant avec triomphe toute l'assemble. --Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils dcid? demanda le roi. --Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrl s'armerait, que chaque province recevrait un envoy de la mtropole insurrectionnelle, que tous les huguenots chris de Sa Majest, ce sont leurs expressions.... Le roi sourit. --Seraient massacrs un jour dsign. --Voil tout? demanda Henri. --Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique. --Est-ce bien tout? dit le duc. --Non, monseigneur.... --Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait vol. --Parlez, chancelier, dit le roi. --Il y a des chefs.... Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient les battements. --Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est tonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent soixante-quinze mille livres. --Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces chefs? --D'abord, un prdicateur, un fanatique, un nergumne, dont j'ai achet le nom dix mille livres. --Et vous avez bien fait. --Le frre gnovfain Gorenflot! --Pauvre diable! fit Chicot avec une commisration vritable. Il tait dit que cette aventure ne lui russirait pas! --Gorenflot! dit le roi en crivant ce nom; bien... aprs.... --Aprs... dit le chancelier avec hsitation, mais, sire, c'est tout.... Et Morvilliers promena encore sur l'assemble son regard inquisiteur et mystrieux, qui semblait dire: Si Votre Majest tait seule, elle en saurait bien davantage. --Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites. --Oh! sire, celui que j'hsite nommer a aussi des amis bien puissants.... --Prs de moi? --Partout. --Sont-ils plus puissants que moi? s'cria Henri ple de colre et d'inquitude. --Sire, un secret ne se dit pas haute voix. Excusez-moi, je suis homme d'tat. --C'est juste. --C'est fort sens! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'tat. --Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons prsenter au roi nos trs-humbles respects, si la communication ne peut tre faite en notre prsence. M. de Morvilliers hsitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste, craignant que le chancelier, tout naf qu'il semblait tre, n'et russi dcouvrir quelque chose de moins simple que ses premires rvlations. Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de demeurer en place, Chicot de faire silence, aux trois favoris de dtourner leur attention. Aussitt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majest; mais il n'avait pas fait la moiti du mouvement compass selon toutes les rgles de l'tiquette, qu'une immense clameur retentit dans la cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Qulus et d'pernon se prcipitrent vers la fentre; M. d'Anjou porta la main son pe, comme si tout ce bruit menaant et t dirig contre lui. Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la chambre. --Tiens! M. de Guise, s'cria-t-il le premier, M. de Guise qui entre au Louvre! Le roi fit un mouvement. --C'est vrai, dirent les gentilshommes. --Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou. --Voil qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque hbt de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire l'oreille. --Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait mon cousin de Guise? demanda-t-il voix basse au magistrat. --Oui, sire, c'est lui qui prsidait la sance, rpondit le chancelier sur le mme ton. --Et les autres?.... --Je n'en connais pas d'autres.... Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil. --Ventre de biche! s'cria le Gascon en se posant royalement; faites entrer mon cousin de de Guise! Et, se penchant vers Henri: --En voil un, lui dit-il l'oreille, dont tu connais assez le nom, ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes tablettes. Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas. --Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour le roi! Le duc de Guise tait assez avant dans la galerie pour entendre ces paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait rsolu d'aborder le roi. CHAPITRE XII CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE. Derrire M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des courtisans, des gentilshommes; derrire cette brillante escorte venait le peuple, escorte moins brillante, mais plus sre et surtout plus redoutable. Seulement les gentilshommes taient entrs au palais et le peuple tait rest la porte. C'tait des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment mme o le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pntrait dans la galerie. A la vue de cette espce d'arme qui faisait cortge au hros parisien chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris les armes, et, rangs derrire leur brave colonel, lanaient au peuple des regards menaants, au triomphateur des provocations muettes. Guise avait remarqu l'attitude de ces soldats que commandait Grillon; il adressa un petit salut plein de grce au colonel, qui, l'pe au poing, se tenait quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura roide et impassible dans sa ddaigneuse immobilit. Cette rvolte d'un homme et d'un rgiment contre son pouvoir si gnralement tabli frappa le duc. Son front devint un instant soucieux; mais, mesure qu'il s'approchait du roi, son front s'claircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de Henri III, il y entra en souriant. --Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait sembl les entendre. --Sire, rpondit le duc, les trompettes ne sonnent Paris que pour le roi, en campagne que pour le gnral, et je suis trop familier la fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; l-bas elles n'en feraient point assez pour un prince. Henri se mordit les lvres. --Par la mordieu! dit-il aprs un silence employ dvorer des yeux le prince lorrain, vous tes bien reluisant, mon cousin? est-ce que vous arrivez du sige de la Charit d'aujourd'hui seulement? --D'aujourd'hui seulement, oui, sire, rpondit le duc avec une lgre rougeur. --Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur. Henri III rptait les mots quand il avait trop d'ides cacher, comme on paissit les rangs des soldats devant une batterie de canons qui ne doit tre dmasque qu' un certain moment. --Beaucoup d'honneur, rpta Chicot avec une intonation si exacte, qu'on et pu croire que ces deux mots venaient encore du roi. --Sire, dit le duc, Votre Majest veut railler sans doute: comment ma visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur? --Je veux dire, monsieur de Guise, rpliqua Henri, que tout bon catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'aprs Dieu. Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome moiti religieux, moiti politique. La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui avait parl en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et, son regard, comme guid par un mouvement instinctif, tant pass du duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec tonnement que son bon frre tait aussi ple que son beau cousin tait rouge. Cette motion, se traduisant de deux faons si opposes, le frappa. Il dtourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes royales. --En tout cas, duc, dit-il, rien n'gale ma joie de vous voir chapp toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le danger, dit-on, d'une faon tmraire. Mais le danger vous connat, mon cousin, il vous fuit. Le duc s'inclina devant le compliment. --Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de prils mortels; car ce serait en vrit bien dur pour des fainants comme nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes conqutes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prires.... --Oui, sire, dit le duc, se rattachant ce dernier mot. Nous savons que vous tes un prince clair et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les intrts de l'glise. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers Votre Majest. --Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors de l'appartement, il en a laiss un tiers la porte de ton cabinet et les deux autres tiers celle du Louvre. --Avec confiance? rpta Henri; ne venez-vous point toujours avec confiance prs de moi, mon cousin? --Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport la proposition que je compte vous faire. --Ah! ah! vous avez me proposer quelque chose, mon cousin? Alors parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance. Qu'avez-vous nous proposer? --L'excution d'une des plus belles ides qui aient encore mu le monde chrtien depuis que les croisades sont devenues impossibles. --Parlez, duc. --Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de manire tre entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain titre que celui de roi trs-chrtien, il oblige un zle ardent pour la dfense de la religion. Le fils an de l'glise, et c'est votre titre, sire, doit tre toujours prt dfendre sa mre. --Tiens, dit Chicot, mon cousin qui prche avec une grande rapire au ct et une salade en tte; c'est drle! a ne m'tonne plus que les moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un rgiment pour Gorenflot. Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur l'autre, posa son coude sur son genou et embota son menton dans sa main. --Est-ce que l'glise est menace par les Sarrasins, mon cher duc? demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de Jrusalem? --Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait en bnissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que pour payer l'ardeur de mon zle dfendre la foi. J'ai dj eu l'honneur de parler Votre Majest, avant son avnement au trne, d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques. --Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthlemy; la Ligue, mon roi; sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir d'une si triomphante ide. Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard ddaigneux sur celui qui les avait prononces, ne sachant pas combien ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surcharges qu'elles taient des rvlations toutes rcentes de M. de Morvilliers. Le duc d'Anjou en fut mu, lui, et appuyant un doigt sur ses lvres, il regarda fixement le duc de Guise, ple et immobile comme la statue de la Circonspection. Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui reliait entre eux les intrts des deux princes; mais Chicot, s'approchant de son oreille, sous prtexte de planter une de ses deux poules dans les chanettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas: --Vois ton frre, Henri. L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque aussi prompt; mais il tait dj trop tard. Henri avait vu le mouvement et devin la recommandation. --Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont, en effet, appel cette association la sainte Ligue, et elle a pour but principal de fortifier le trne contre les huguenots, ses ennemis mortels. --Bien dit! s'cria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._ --Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi. --Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour dissimuler une surprise qu'on et pu, avec raison, interprter comme de la frayeur. --Plusieurs millions d'hommes, rpta Chicot, lger noyau des mcontents, et qui, s'il est plant, comme je n'en doute point, par des mains habiles, fera pousser de jolis fruits. Pour cette fois, la patience du duc parut tre bout; il serra ses lvres ddaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait point la frapper: --Je m'tonne, sire, dit-il, que Votre Majest souffre qu'on m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matires si graves. Chicot, cette dmonstration, dont il parut sentir toute la justesse, tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix glapissante de l'huissier du Parlement: --Silence, donc! s'cria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire moi. --Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine avaler le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face de ces plusieurs millions d'associs, combien y a-t-il donc de protestants dans mon royaume? Le duc parut chercher. --Quatre, dit Chicot. Cette nouvelle saillie fit clater de rire les amis du roi, tandis que Guise fronait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre murmuraient hautement contre l'audace du Gascon. Le roi se tourna lentement vers la porte d'o venaient ces murmures, et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de dignit, les murmures cessrent. Puis, ramenant ce mme regard sur le duc, sans rien changer son expression: --Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but.... --Je demande, sire, car la popularit de mon roi m'est plus chre encore peut-tre que la mienne, je demande que Votre Majest montre clairement qu'elle nous est aussi suprieure dans son zle pour la religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle te ainsi tout prtexte aux mcontents de recommencer les guerres. --Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils, prs de vingt-cinq mille hommes. --Sire, quand je parle de guerre, j'aurais d peut-tre m'expliquer. --Expliquez-vous, mon cousin; vous tes un grand capitaine, et j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir vous entendre discourir sur de pareilles matires. --Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont appels soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les ides et la guerre contre les hommes. --Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment expos! --Silence! fou, dit le roi. --Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a battus, on leur fait leur procs et on les pend, ou mieux encore. --Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur procs; c'est plus court et plus royal. --Mais les ides, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. Sire, elles se glissent invisibles et pntrantes; elles se cachent surtout aux yeux de ceux-l qui veulent les dtruire; abrites au fond des mes, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines intrieures deviennent puissantes et inextirpables. Une ide, sire, c'est un nain gant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'ide qui rampait hier vos pieds demain dominera votre tte. Une ide, sire, c'est l'tincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voil pourquoi, sire, des millions de surveillants sont ncessaires. --Voil les quatre huguenots de France tous les diables, s'cria Chicot; ventre de biche! je les plains. --Et c'tait pour veiller cette surveillance, continua le duc, que je proposais Votre Majest de nommer un chef cette sainte union. --Vous avez parl, mon cousin? demanda Henri au duc. --Oui, sire, et sans dtour, comme a pu le voir Votre Majest. Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de sa frayeur premire, souriait au prince lorrain. --Eh bien! dit le roi ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de cela, messieurs? Chicot, sans rien rpondre, prit son chapeau et ses gants; puis, empoignant une peau de lion par la queue, il la trana dans un coin de l'appartement, et se coucha dessus. --Que faites-vous, Chicot? demanda le roi. --Sire, dit Chicot, la nuit, prtend-on, est bonne conseillre. Pourquoi prtend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir, sire; et demain, tte repose, je rendrai rponse mon cousin de Guise. Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal. Le duc lana au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil celui-ci rpondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre. --Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majest? --Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin; convoquez donc vos principaux ligueurs, venez leur tte, et je choisirai l'homme qu'il faut la religion. --Et quand cela, sire? demanda le duc. --Demain. Et, en prononant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le duc de Guise en eut la premire partie, le duc d'Anjou la seconde. Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il fit dans cette intention: --Restez, mon frre, dit Henri, j'ai vous parler. Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y comprimer un monde de penses, et partit avec toute sa suite, qui se perdit sous les votes. Un instant aprs on entendit les cris de la foule qui saluait sa sortie du Louvre, comme elle avait salu son entre. Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas rpondre qu'il dormait. CHAPITRE XIII CASTOR ET POLLUX. Le roi avait congdi tous les favoris, en mme temps qu'il retenait son frre. Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scne prcdente, avait russi conserver l'attitude d'un homme indiffrent, except aux yeux de Chicot et du duc de Guise, accepta sans dfiance l'invitation de Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt indiscret trop prs de ses lvres. --Mon frre, dit Henri aprs s'tre assur qu' l'exception de Chicot personne n'tait rest dans le cabinet et en marchant grands pas de la porte la fentre, savez-vous que je suis un prince bien heureux? --Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majest, si vritablement Votre Majest se trouve heureuse, n'est qu'une rcompense que le ciel doit ses mrites. Henri regarda son frre. --Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes ides ne me viennent pas, moi, elles viennent ceux qui m'entourent. Or c'est une grande ide que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise. Le duc s'inclina en signe d'assentiment. Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux yeux ferms, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour mieux comprendre ses paroles. --En effet, continua Henri, runir sous une mme bannire tous les catholiques, faire du royaume l'glise, armer ainsi, sans en avoir l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la Bretagne jusqu' la Bourgogne, de manire que j'aie toujours une arme prte marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer, savez-vous, Franois, que c'est l une magnifique pense? --N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchant de voir que son frre abondait dans les vues du duc de Guise, son alli. --Oui, et j'avoue que je me sens port de tout mon coeur rcompenser largement l'auteur d'un si beau projet. Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitt: il venait de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires, visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne, et ce sourire lui suffisait. --Oui, continua le roi, je le rpte, un tel projet mrite rcompense, et je ferai tout pour celui qui l'a conu; est-ce vritablement le duc de Guise, Franois, qui est le pre de cette belle ide, ou plutt de cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commence, n'est-ce pas, mon frre? Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait reu un commencement d'excution. --De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'tais un prince bien heureux, j'aurais d dire trop heureux, Franois, puisque, non-seulement ces ides viennent mes proches, mais encore que, dans leur empressement tre utiles leur roi et leur parent, ils excutent ces ides; mais je vous ai dj demand, mon cher Franois, dit Henri en posant sa main sur l'paule de son frre, je vous ai dj demand si c'tait bien mon cousin de Guise que je devais tre reconnaissant de cette royale pense. --Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait dj eue il y a plus de vingt ans, et la Saint-Barthlemy seule en a empch l'excution, on plutt momentanment en a rendu l'excution inutile. --Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri, je l'aurais fait papfier la mort de Sa Saintet Grgoire XIII; mais il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable bonhomie qui faisait de lui le premier comdien de son royaume, il n'en est pas moins vrai que son neveu a hrit de l'ide et l'a fait fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne ft pas, Franois? --Sire, dit Franois compltement tromp aux paroles de son frre, vous vous exagrez les mrites de votre cousin; l'ide n'est qu'un hritage, comme je vous l'ai dj dit, et un homme l'a fort aid cultiver cet hritage. --Son frre le cardinal, n'est-ce pas? --Sans doute, il s'en est occup; mais ce n'est point lui encore. --C'est donc Mayenne? --Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur. --C'est vrai. Comment supposer qu'une ide politique vnt un pareil boucher? Mais qui donc dois-je tre reconnaissant de cette aide donne mon cousin de Guise, Franois? --A moi, sire, dit le duc. --A vous! fit Henri, comme s'il tait au comble de l'tonnement. Chicot rouvrit un oeil. Le duc s'inclina. --Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde dchan contre moi, les prdicateurs contre mes vices, les potes et les faiseurs de pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la situation tait devenue si perplexe, que je maigrissais vue d'oeil et faisais des cheveux blancs chaque jour, une ide pareille vous est venue, Franois? vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est faible et les rois sont aveugles), vous que je ne regardais pas toujours comme mon ami! Ah! Franois, que je suis coupable! Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main son frre. Chicot rouvrit les deux yeux. --Oh! mais, continua Henri, c'est que l'ide est triomphante. Ne pouvant lever d'impts ni lever de troupes sans faire crier; ne pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voil que l'ide de M. de Guise, ou plutt la vtre, mon frre, me donne la fois arme, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure, Franois, une seule chose est ncessaire. --Laquelle? --Mon cousin a parl tout l'heure de donner un chef tout ce grand mouvement. --Oui, sans doute. --Ce chef, vous le comprenez bien, Franois, ce ne peut tre aucun de mes favoris; aucun n'a la fois la tte et le coeur ncessaires une si grande fortune. Qulus est brave, mais le malheureux n'est occup que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu' sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit, ses meilleurs amis sont forcs de l'avouer. D'pernon est brave, mais c'est un franc hypocrite, qui je ne me fierais pas un seul instant, quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, Franois, dit Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges des rois que d'tre forcs sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez, ajouta Henri, quand je puis parler coeur ouvert comme en ce moment, ah! je respire. Chicot referma les deux yeux. --Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise a eu cette ide, ide au dveloppement de laquelle vous avez pris si bonne part, Franois, c'est lui que doit revenir la charge de la mettre excution. --Que dites-vous, sire? s'cria Franois haletant d'inquitude. --Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand prince. --Sire, prenez garde! --Un bon capitaine, un adroit ngociateur. --Un adroit ngociateur surtout, rpta le duc. --Eh bien, Franois, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne convient pas M. de Guise? voyons. --Mon frre, dit Franois, M. de Guise est bien puissant dj. --Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force. --Le duc de Guise tient l'arme et la bourgeoisie; le cardinal de Lorraine tient l'glise; Mayenne est un instrument aux mains des deux frres; vous allez runir bien des forces dans une seule maison. --C'est vrai, dit Henri, j'y avais dj song, Franois. --Si les Guise taient princes franais encore, cela se comprendrait: leur intrt serait de grandir la maison de France. --Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains. --D'une maison toujours en rivalit avec la ntre. --Tenez, Franois, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voil ce qui me fait maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette lvation de la maison de Lorraine ct de la ntre; il ne se passe pas de jour, voyez-vous, Franois, que ces trois Guise,--vous l'avez bien dit, eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que, soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin, par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlve quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes prrogatives, sans que moi, pauvre, faible et isol que je suis, je puisse ragir contre eux. Ah! Franois, si nous avions eu cette explication plus tt, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse rsist mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop tard. --Pourquoi cela? --Parce que ce serait une lutte, et qu'en vrit toute lutte me fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue. --Et vous aurez tort, mon frre, dit Franois. --Mais qui voulez-vous que je nomme, Franois? Qui acceptera ce poste prilleux, oui, prilleux? Car ne voyez-vous pas quelle tait son ide, au duc? c'tait que je le nommasse chef de cette Ligue. --Eh bien? --Eh bien, tout homme que je nommerai sa place deviendra son ennemi. --Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuye la vtre, n'ait rien craindre de la force et de la puissance de nos trois Lorrains runis. --Eh! mon bon frre, dit Henri avec l'accent du dcouragement, je ne sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites. --Regardez autour de vous, sire. --Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frre, qui soyez vritablement mes amis. --Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque mauvais tour? Et il referma ses deux yeux. --Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frre? Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber des yeux. --Eh quoi! s'cria-t-il. Franois fit un mouvement de tte. --Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, Franois. La tche est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez faire faire l'exercice tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prdicateurs; ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans les rues de Paris transformes en abattoir; il faut tre triple comme M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tu le jour de la Saint-Barthlemy; que vous en semble, Franois? --Trop bien tu, sire? --Oui, peut-tre. Mais vous ne rpondez pas ma question, Franois. Quoi! vous aimeriez faire le mtier que je viens de dire! vous vous frotteriez aux cuirasses fausses de ces badauds et aux casseroles qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous feriez populaire, vous, le suprme seigneur de notre cour? Mort de ma vie, mon frre, comme on change avec l'ge! --Je ne ferais peut-tre pas cela pour moi, sire; mais je le ferais certes pour vous. --Bon frre, excellent frre, dit Henri en essuyant du bout du doigt une larme qui n'avait jamais exist. --Donc, dit Franois, cela ne vous dplairait pas trop, Henri, que je me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier M. de Guise? --Me dplaire moi! s'cria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me dplat pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous aviez pens la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous aussi, vous aviez eu un petit bout de l'ide, que dis-je, un petit bout? le grand bout! D'aprs ce que vous m'avez dit, c'est merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entour, en vrit, que d'esprits suprieurs; et je suis le grand ne de mon royaume. --Oh! Votre Majest raille. --Moi! Dieu m'en prserve; la situation est trop grave. Je le dis comme je le pense, Franois; vous me tirez d'un grand embarras, d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, Franois, je suis malade, mes facults baissent. Miron m'explique cela souvent; mais, voyons, revenons la chose srieuse; d'ailleurs, qu'ai-je besoin de mon esprit, si je puis m'clairer la lumire du vtre? Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein? Franois tressaillit de joie. --Oh! dit-il, si Votre Majest me croyait digne de cette confiance! --Confiance? ah! Franois, confiance? du moment o ce n'est pas M. de Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me dfie? de la Ligue elle mme? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger? Parle, mon bon Franois, dis-moi tout. --Oh! sire, fit le duc. --Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frre n'en serait pas le chef, ou, mieux encore, du moment o mon frre en serait le chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela, et notre pdagogue ne nous a pas vol notre argent; non, ma foi, je n'ai pas de dfiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes d'pe en France pour tre sr de dgainer en bonne compagnie contre la Ligue, le jour o la Ligue me gnera trop les coudes. --C'est vrai, sire, rpondit le duc avec une navet presque aussi bien affecte que celle de son frre, le roi est toujours le roi. --Chicot rouvrit un oeil. --Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement moi aussi il me vient une ide; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des jours comme cela. --Quelle ide? mon frre, demanda le duc, dj inquiet, parce qu'il ne pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplt sans empchement. --Eh! notre cousin de Guise, le pre, ou plutt qui se croit le pre de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bout dans l'esprit d'en tre le chef. Il voudra aussi du commandement? --Du commandement, sire? --Sans doute; sans aucun doute mme, il n'a probablement nourri la chose que pour que la chose lui profitt. Il est vrai que vous dites l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, Franois, ce n'est pas un homme tre victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez Virgile, _nidificatis, aves._ --Oh! sire. --Franois, je gagerais qu'il en a la pense. Il me sait si insoucieux! --Oui; mais, du moment o vous lui aurez signifi votre volont, il cdera. --Ou fera semblant de cder. Et je vous l'ai dj dit: Prenez garde, Franois, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai mme plus, je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas mme le roi, ne toucherait comme lui, en les tendant, d'une main aux Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, don Juan d'Autriche et lisabeth. Bourbon avait l'pe moins longue que mon cousin de Guise n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal Franois 1er, notre aeul. --Mais, dit Franois, si Votre Majest le tient pour si dangereux, raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le prendre entre mon pouvoir et le vtre, et alors, la premire trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procs. Chicot rouvrit l'autre oeil. --Son procs! Franois, son procs! c'tait bon pour Louis XI, qui tait puissant et riche, de faire faire des procs et de faire dresser des chafauds. Mais moi, je n'ai pas mme assez d'argent pour acheter tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin. En disant ces mots, Henri, qui, malgr sa puissance sur lui-mme, s'tait anim sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put soutenir l'clat. Chicot referma les deux yeux. Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes. Le roi le rompit le premier. --Il faut donc tout mnager, mon cher Franois, dit-il; pas de guerres civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le batailleur et de Catherine la ruse; j'ai un peu de l'astuce de ma bonne mre; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire l'amiable. --Sire, s'cria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement, n'est-ce pas? --Je le crois bien. --Vous tenez ce que je l'aie? --normment. --Vous le voulez, enfin? --C'est mon plus grand dsir; mais il ne faut pas cependant que cela dplaise trop mon cousin de Guise. --Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez ma nomination que cet empchement, je me charge, moi, d'arranger la chose avec le duc. --Et quand cela? --Tout de suite. --Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre visite? Oh! mon frre, songez-y; l'honneur est bien grand! --Non pas, sire, je ne vais point le trouver. --Comment cela? --Il m'attend. --O? --Chez moi. --Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salu sa sortie du Louvre. --Oui, mais, aprs tre sorti par la grande porte, il sera rentr par la poterne. Le roi avait droit la premire visite du duc de Guise; mais j'ai droit, moi, la seconde. --Ah! mon frre, dit Henri, que je vous sais gr de soutenir ainsi nos prrogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez donc, Franois, et accordez-vous. Le duc prit la main de son frre et s'inclina pour la baiser. --Que faites-vous, Franois? dans mes bras, sur mon coeur, s'cria Henri, c'est l votre vritable place. Et les deux frres se tinrent embrasss plusieurs reprises; puis, aprs une dernire treinte, le duc d'Anjou, rendu la libert, sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut son appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier navigateur, ft cercl de chne et d'acier pour ne pas clater de joie. Le roi, voyant son frre parti, poussa un grincement de colre, et, s'lanant par le corridor secret qui conduisait la chambre de Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une espce de tambour d'o l'on pouvait entendre aussi facilement l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses prisonniers. --Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux la fois et en s'asseyant sur son derrire, que c'est touchant les scnes de famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant la runion de Castor et Pollux, aprs leurs six mois de sparation. CHAPITRE XIV COMMENT IL EST PROUV QU'COUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE. Le duc d'Anjou avait rejoint son hte, le duc de Guise, dans cette chambre de la reine de Navarre, o autrefois le Barnais et de Mouy avaient, voix basse et la bouche contre l'oreille, arrt leurs projets d'vasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent mnages de manire laisser arriver les paroles mme dites demi-voix l'oreille de celui qui avait intrt les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas non plus ce dtail si important; mais, compltement sduit par la bonhomie de son frre, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance. Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire au moment o, de son ct, son frre entrait dans la chambre, de sorte qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'chappa au roi. --Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise. --Eh bien, duc! la sance est leve. --Vous tiez bien ple, monseigneur. --Visiblement? demanda le duc avec inquitude. --Pour moi, oui, monseigneur! --Le roi n'a rien vu? --Rien, du moins ce que je crois, et Sa Majest a retenu Votre Altesse? --Vous l'avez vu, duc. --Sans doute pour lui parler de la proposition que j'tais venu lui faire? --Oui, monsieur. Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III, plac de manire ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit le sens. --Et que dit Sa Majest, monseigneur? demanda le duc de Guise. --Le roi approuve l'ide; mais plus l'ide est gigantesque, plus un homme tel que vous, mis la tte de cette ide, lui semble dangereux. --Alors nous sommes prs d'chouer. --J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me parat supprime. --Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de natre, finir avant d'avoir commenc. --Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et mordante, retentissant l'oreille de Henri pench sur son observatoire. Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courb pour couter son trou, comme lui coutait au sien. --Tu m'as suivi, coquin! s'cria le roi. --Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon fils, tu m'empches d'entendre. Le roi haussa les paules; mais, comme Chicot tait, tout prendre, le seul tre humain auquel il et entire confiance, il se remit couter. Le duc de Guise venait de reprendre la parole. --Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi et tout de suite annonc son refus; il m'a fait assez mauvais accueil pour m'oser dire toute sa pense. Veut-il m'vincer par hasard? --Je le crois, dit le prince avec hsitation. --Il ruinerait l'entreprise alors? --Assurment, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engag l'action, j'ai d vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai fait. --En quoi, monseigneur? --En ceci: que le roi m'a laiss peu prs matre de vivifier ou de tuer jamais la Ligue. --Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard tincela malgr lui. --coutez, cela est toujours soumis l'approbation des principaux meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable l'entreprise; si, au lieu d'lever le duc de Guise ce poste, il y plaait le duc d'Anjou? --Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni comprimer le sang qui lui montait au visage. --Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os. Mais, la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur cette matire, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout coup de s'tonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et presque joyeuse: --Vous tes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez fait cela. --Je l'ai fait, rpondit le duc. --Bien rapidement! --Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai profit; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrt, et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu. --Comment cela, monseigneur? --Parce que je ne sais encore quoi cela nous mnera. --Je le sais bien, moi, dit Chicot. --C'est un petit complot, dit Henri en souriant. --Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien inform, ce que tu prtends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous couter, cela devient intressant. --Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas quoi cela nous mnera, car Dieu seul le sait, mais quoi cela peut nous servir, reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde arme; or, comme je tiens la premire, comme mon frre le cardinal tient l'glise, rien ne pourra nous rsister tant que nous resterons unis. --Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'hritier prsomptif de la couronne. --Ah! ah! fit Henri. --Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu spares toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres. --Puis, monseigneur, tout hritier prsomptif de la couronne que vous tes, calculez les mauvaises chances. --Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait dj, et que je ne les aie pas cent fois peses toutes? --Il y a d'abord le roi de Navarre. --Oh! il ne m'inquite pas, celui-l; il est tout occup de ses amours avec la Fosseuse. --Celui-l, monseigneur, celui-l vous disputera jusqu'aux cordons de votre bourse; il est rp, il est maigre, il est affam, il ressemble ces chats de gouttire qui la simple odeur d'une souris fait passer des nuits tout entires sur une lucarne, tandis que le chat engraiss, fourr, emmitoufl, ne peut, tant sa patte est lourde, tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous guette; il est l'afft, il ne perd de vue ni vous ni votre frre; il a faim de votre trne. Attendez qu'il arrive un accident celui qui est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles lastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire sentir sa griffe, de Pau Paris; vous verrez, monseigneur, vous verrez. --Un accident celui qui est assis sur le trne? rpta lentement Franois en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise. --Eh! eh! fit Chicot, coute Henri: ce Guise dit ou plutt va dire des choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit. --Oui, monseigneur, rpta le duc de Guise. Un accident! Les accidents ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et peut-tre mme mieux que moi. Tel prince est en bonne sant, qui tout coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues annes, qui n'a dj plus que des heures vivre. --Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide. --Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour l'entendre, le roi et Chicot furent forcs de redoubler d'attention, c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences fatales; mais mon frre Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il a support autrefois les fatigues de la guerre, et il y a rsist: plus forte raison rsistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus qu'une suite de rcrations, rcrations qu'il supporte aussi bien qu'il supporta autrefois la guerre. --Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: c'est que les rcrations auxquelles se livrent les rois en France ne sont pas toujours sans danger: comment est mort votre pre, le roi Henri II par exemple, lui qui aussi avait chapp heureusement aux dangers de la guerre, dans une de ces rcrations dont vous parlez? Le fer de la lance de Montgommery tait une arme courtoise, c'est vrai, mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II est mort, et c'est l un accident, que je pense. Vous me direz que, quinze ans aprs cet accident, la reine mre a fait prendre M. de Montgommery, qui se croyait en plein bnfice de prescription, et l'a fait dcapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. Quant votre frre, le feu roi Franois, voyez comme sa faiblesse d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en tait un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois entendu dire au camp, par la ville et la cour mme, que cette maladie mortelle avait t verse dans l'oreille du roi Franois II par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu qu'il portait un autre nom trs-connu. --Duc! murmura Franois en rougissant. --Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventur_. Voyez Antoine de Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans l'paule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi, n'et t nullement mortel, et la suite duquel il est cependant mort. L'oeil, l'oreille et l'paule ont caus bien du deuil en France, et cela me rappelle mme que votre M. de Bussy a fait de jolis vers cette occasion. --Quels vers? demanda Henri. --Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas? --Non. --Mais tu serais donc dcidment un vrai roi, que l'on te cache ces choses-l! Je vais te les dire, moi; coute: Par l'oreille, l'paule et l'oeil, La France eut trois rois au cercueil. Par l'oreille, l'oeil et l'paule, Il mourut trois rois dans la Gaule.... Mais chut! chut! J'ai dans l'ide que ton frre va dire quelque chose de plus intressant encore. --Mais le dernier vers? --Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait un dizain. --Que veux-tu dire? --Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille; mais coute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui. En effet, en ce moment le dialogue recommena. --Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de vos parents et de vos allis n'est pas tout entire dans les vers de Bussy. --Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude. --Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mre du Barnais, qui est morte par le nez pour avoir respir une paire de gants parfums qu'elle achetait au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens qui, en ce moment-l, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous, monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris? Le duc ne fit d'autre rponse qu'un mouvement de sourcil qui donna son regard enfonc une expression plus sombre encore. --Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le duc; en voil un cependant qui mrite d'tre relat. Lui, ce n'est ni par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'paule, ni par le nez, que l'accident l'a saisi, c'est par la bouche. --Plat-il? s'cria Franois. Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son frre qui reculait d'pouvante. --Oui, monseigneur, par la bouche, rpta Guise; c'est dangereux, les livres de chasse dont les pages sont colles les unes aux autres, et qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt sa bouche chaque instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme, ft-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue. --Duc! duc! rpta deux fois le prince, je crois qu' plaisir vous forgez des crimes. --Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes? Monseigneur, je relate des accidents, voil tout; des accidents, entendez-vous bien? Il n'a jamais t question d'autre chose que d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrive au roi Charles IX la chasse? --Tiens, dit Chicot, voil du nouveau pour toi, qui es chasseur, Henri; coute, coute, ce doit tre curieux. --Je sais ce que c'est, dit Henri. --Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'tais pas encore prsent la cour; laisse-moi donc couter, mon fils. --Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua le prince lorrain; je veux parler de cette chasse o, dans la gnreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frre, vous ftes feu avec une telle prcipitation, qu'au lieu d'atteindre l'animal que vous visiez, vous atteigntes celui que vous ne visiez pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre chose combien il faut se dfier des accidents. A la cour, en effet, tout le monde connat votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse ne manque son coup, et vous avez d tre bien tonn d'avoir manqu le vtre, surtout lorsque la malveillance a propag que cette chute du roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre n'avait si heureusement mis mort le sanglier que Votre Altesse avait manqu, elle. --Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si cruellement en brche, quel intrt avais-je donc la mort du roi mon frre, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III? --Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait dj un trne vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frre an et incontestablement choisi le trne de France. Mais c'tait encore un pis-aller fort dsirable que le trne de Pologne; il y a bien des gens qui, ce qu'on m'assure, ont ambitionn le pauvre petit trnelet du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours d'un degr, et c'tait alors vous que profitaient les accidents. Le roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le roi Henri III? Henri III regarda Chicot, qui son tour regarda le roi, non plus avec cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire dans l'oeil du fou, mais avec un intrt presque tendre qui s'effaa presque aussitt sur son visage bronz par le soleil du Midi. --Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou plutt essayant de mettre fin cet entretien dans lequel venait de percer tout le mcontentement du duc de Guise. --Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous l'avons dit tout l'heure. Or vous, vous tes l'accident invitable du roi Henri III, surtout si vous tes chef de la Ligue, attendu qu'tre chef de la Ligue, c'est presque tre le roi du roi, sans compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident du rgne prochain de Votre Altesse, c'est--dire le Barnais. --Prochain! l'entends-tu? s'cria Henri III. --Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot. --Ainsi... dit le duc de Guise. --Ainsi, rpta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis, n'est-ce pas? --Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter, monseigneur. --Et vous, ce soir? --Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne, et ce soir Paris sera curieux. --Que fait-on donc ce soir Paris? demanda Henri. --Comment! tu ne devines pas? --Non. --Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue, publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donn ce matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de temps. --C'est bien, dit le duc d'Anjou: ce soir, duc. --Oui, ce soir, dit Henri. --Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras courir les rues de la capitale ce soir, Henri? --Sans doute. --Tu as tort, Henri. --Pourquoi cela? --Gare les accidents! --Je serai bien accompagn, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec moi. --Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutt dix fois qu'une, plutt cent fois que dix. Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'teignirent. --Encore un mot, dit le roi en arrtant Chicot, qui tendait s'loigner:--Que penses-tu de tout ceci? --Je pense que chacun des rois vos prdcesseurs ignorait son accident: Henri II n'avait pas prvu l'oeil; Franois II n'avait pas prvu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prvu l'paule; Jeanne d'Albret n'avait pas prvu le nez; Charles IX n'avait pas prvu la bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, matre Henri, car, ventre de biche! vous connaissez votre frre, n'est-ce pas, sire? --Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra. CHAPITRE XV LA SOIRE DE LA LIGUE. Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses ftes qu'un bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considrable; mais c'est toujours le mme bruit; c'est toujours la mme foule; le Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil tait beau, travers ces rues troites, au pied de ces maisons balcons, poutrelles et pignons, dont chacune avait son caractre, de voir les myriades de gens presss qui se ruaient vers un mme point, occups en chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, cause de l'tranget de celui-ci ou de celui-l. C'est qu'autrefois habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un dtail curieux, et ces mille dtails assembls sur un seul point composaient un tout des plus intressants. Or voil ce qu'tait Paris, huit heures du soir, le jour o M. de Guise, aprs sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne ville, capitale du royaume. Une foule de bourgeois vtus de leurs plus beaux habits, comme pour une fte, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue ou un combat, se dirigeaient vers les glises: la contenance de tous ces hommes mus par un mme sentiment, et marchant vers un mme but, tait la fois joyeuse et menaante, surtout lorsqu'ils passaient devant un poste de Suisses ou de chevau-lgers. Cette contenance, et notamment les cris, les hues et les bravades qui l'accompagnaient, eussent donn de l'inquitude M. de Morvilliers, si ce magistrat n'et connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agaants, mais incapables de faire du mal les premiers, moins qu'un mchant ami ne les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque. Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout la varit du coup d'oeil qu'elle prsentait, c'est que beaucoup de femmes, ddaignant de garder la maison pendant un si grand jour, avaient, de gr ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient fait mieux encore: elles avaient amen la kyrielle de leurs enfants; et c'tait une chose curieuse voir que ces marmots attels aux monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles hallebardes de leurs pres. En effet, dans tous les temps, dans toutes les poques, dans tous les sicles, le gamin de Paris aima toujours traner une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la traner lui-mme. De temps en temps un groupe, plus anim que les autres, faisait voir le jour aux vieilles pes en les tirant du fourreau: c'tait surtout lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette dmonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient tue-tte: A la Saint-Barthlemy!... my! my! tandis que les pres criaient: Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots! Ces cris attiraient d'abord aux croises quelque figure ple de vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de verrous la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier d'avoir, comme le livre de la Fontaine, fait peur plus poltron que soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux sa bruyante et inoffensive menace. Mais c'tait rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement tait le plus considrable. La rue tait littralement intercepte, et la foule se portait, presse et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs reconnatront quand nous leur dirons que cette enseigne reprsentait un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette lgende: A la Belle-toile. Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton carr, selon la mode de l'poque, lequel recouvrait une tte parfaitement chauve, prorait et argumentait. D'une main ce personnage brandissait une pe nue, et de l'autre il agitait un registre aux feuilles demi couvertes dj de signatures, en criant: --Venez, venez, braves catholiques; entrez l'htellerie de la Belle-toile, o vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le moment est propice; cette nuit, les bons seront spars des mchants; demain matin, l'on connatra le bon grain et l'on connatra l'ivraie; venez, messieurs: vous qui savez crire, venez et crivez; vous qui ne savez pas crire, venez encore et confiez vos noms et vos prnoms, soit moi matre la Hurire, soit mon aide M. Croquentin. En effet, M. Croquentin, jeune drle du Prigord, vtu de blanc comme liacin, et le corps entour d'une corde dans laquelle un couteau et une critoire se disputaient l'espace compris entre la dernire et l'avant-dernire cte, M. Croquentin, disons-nous, crivait d'avance les noms de ses voisins, et en tte celui de son respectable patron, matre la Hurire. --Messieurs, c'est pour la messe! criait tue-tte l'aubergiste de la Belle-toile; messieurs, c'est pour la sainte religion! --Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!... Et il tranglait d'motion et de lassitude, car cet enthousiasme durait depuis quatre heures de l'aprs-midi. Il en rsultait que beaucoup de gens, anims du mme zle, signaient sur le registre de matre la Hurire s'ils savaient crire, et livraient leurs noms Croquentin s'ils ne le savaient pas. La chose tait d'autant plus flatteuse pour la Hurire, que le voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible concurrence, mais heureusement les fidles taient nombreux cette poque, et les deux tablissements, au lieu de se nuire, s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu pntrer dans l'glise pour aller dposer leurs noms sur le matre-autel o l'on signait tchaient de se glisser jusqu'aux trteaux o la Hurire tenait son double secrtariat, et ceux qui avaient chou au double secrtariat de la Hurire gardaient l'esprance d'tre plus heureux Saint-Germain-l'Auxerrois. Quand le registre de la Hurire et celui de Croquentin furent pleins tous deux, le matre de la Belle-toile en fit incontinent demander deux autres, afin qu'il n'y et aucune interruption dans les signatures, et les invitations recommencrent de plus belle de la part de l'htelier et de son chef, fier de ce premier rsultat, qui devait faire enfin matre la Hurire, dans l'esprit de M. de Guise, la haute position laquelle il aspirait depuis si longtemps. Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux lans d'un zle qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient, comme nous l'avons dit, d'une rue et mme d'un quartier l'autre, on vit arriver, travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin. Arriv l, il prit la plume des mains d'un honnte bourgeois qui venait d'apposer sa signature orne d'un parafe tremblotant, et traa son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se trouva noire du coup, et sabrant un hroque parafe enjoliv d'claboussure et tortill comme le labyrinthe de Ddale, il passa la plume un aspirant qui faisait queue derrire lui. --Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui crit superbement. Chicot, car c'tait lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu, voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte. Chicot, aprs avoir fait acte de prsence au registre de M. Croquentin, passa aussitt celui de matre la Hurire. Celui-ci avait vu la flamboyante signature, et il avait envi pour lui un si glorieux parafe. Chicot fut donc reu, non pas bras ouverts, mais registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue de Bthisy, il crivit une seconde fois son nom avec une griffe cent fois plus magnifique encore que la premire; aprs quoi il demanda la Hurire s'il n'avait pas un troisime registre. La Hurire n'entendait pas raillerie: c'tait un mauvais hte hors de son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face. La Hurire murmura le nom de parpaillot; Chicot mchonna celui de gargotier. La Hurire lcha son registre pour porter la main son pe; Chicot dposa la plume pour tre mme de tirer la sienne du fourreau; enfin, selon toute probabilit, la scne allait se terminer par quelques estocades dont l'htelier de la Belle-toile et, sans aucun doute, t le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pinc au coude et se retourna. Celui qui le pinait, c'tait le roi, dguis en simple bourgeois, et ayant ses cts Qulus et Maugiron, dguiss comme lui, et portant, outre leur rapire, chacun une arquebuse sur l'paule. --Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple. --Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnatre Henri, prenez-vous-en qui de droit; voil un maraud qui braille aprs les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a sign, il braille plus haut encore. L'attention de la Hurire fut dtourne par de nouveaux amateurs, et une bousculade spara de l'tablissement du fanatique htelier Chicot, le roi et les mignons, qui se trouvrent dominer l'assemble, monts qu'ils taient sur le seuil d'une porte. --Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans les rues de ma bonne ville! --Oui, sire; mais il fait mauvais pour les hrtiques, et Votre Majest sait qu'on la tient pour telle. Regardez gauche encore, l, bien, que voyez-vous? --Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du cardinal! --Chut, sire; on joue coup sr quand on sait o sont nos ennemis et que nos ennemis ne savent point o nous sommes. --Crois-tu donc que j'aie quelque chose craindre? --Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut rpondre de rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre ingnument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'me. Tournons d'un autre ct, sire. --Ai-je t vu? --Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez plus longtemps ici. --Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des halles et s'engouffrait, comme une mare qui monte, dans la rue de l'Arbre-Sec. --Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! rpondit la foule stationnant la porte de la Hurire, laquelle venait de reconnatre les deux princes lorrains. --Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en fronant le sourcil. --Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien sa place et devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez au Louvre, sire, allez au Louvre. --Viens-tu avec nous? --Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes gardes du corps ordinaires. En avant, Qulus! en avant, Maugiron! Moi, je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon amusant. --O vas-tu? --Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous voil sur le quai, bonsoir, mon fils; tire droite, je tirerai gauche; chacun son chemin; je cours Saint-Merry entendre un fameux prdicateur. --Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout coup le roi, et pourquoi court-on ainsi du ct du pont Neuf? Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe. Tout coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment o le quai, en s'largissant en face de la rue des Lavandires, permit la foule de se rpandre droite et gauche, et, comme le monstre apport par le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait tre le personnage principal de cette scne burlesque, fut pouss par ces vagues humaines jusqu'aux pieds du roi. Cet homme tait un moine mont sur un ne; le moine parlait et gesticulait. L'ne brayait. --Ventre de biche! dit Chicot, sitt qu'il eut distingu l'homme et l'animal qui venaient d'entrer en scne l'un portant l'autre: je te parlais d'un fameux prdicateur qui prchait Saint-Merry; il n'est plus ncessaire d'aller si loin; coute un peu celui-l. --Un prdicateur ne? dit Qulus. --Pourquoi pas? mon fils. --Mais c'est Silne! dit Maugiron. --Lequel est le prdicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en mme temps. --C'est celui du bas qui est le plus loquent, dit Chicot; mais c'est celui du haut qui parle le mieux le franais; coute, Henri, coute. --Silence! cria-t-on de tous cts, silence! --Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix. Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'ne. Le moine entama l'exorde: --Mes frres, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit chanter pleine gorge: Parisien, mon bel ami, Que tu sais de sciences! Mais ces mots, ou plutt cet air, l'ne mla son accompagnement si haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole son cavalier. Le peuple clata de rire. --Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras ton tour; mais laisse-moi parler le premier. L'ne se tut. --Mes frres, continua le prdicateur, la terre est une valle de douleur o l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se dsaltrer qu'avec ses larmes. --Mais il est ivre mort! dit le roi. --Parbleu! fit Chicot. --Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je reviens d'exil comme les Hbreux, et depuis huit jours nous ne vivons que d'aumnes et de privations, Panurge et moi. --Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi. --Le suprieur de son couvent, selon toute probabilit, dit Chicot. Mais laisse-moi couter, le bonhomme me touche. --Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Hrodes. Vous savez de quel Hrodes je veux parler. --Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai expliqu l'anagramme. --Drle! --A qui parles-tu, moi, au moine ou l'ne? --A tous les trois. --Mes frres, continua le moine, voici mon ne que j'aime comme une brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en trois jours pour assister la grande solennit de ce soir, et comment sommes-nous venus? La bourse vide, Le gosier sec. Mais rien ne nous a cot, Panurge et moi. --Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom pantagrulique proccupait. --Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrivs pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne comprenons pas. Que se passe-t-il, mes frres? Est-ce aujourd'hui qu'on dpose Hrodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frre Henri dans un couvent? --Oh! oh! dit Qulus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille en perce; qu'en dis-tu, Maugiron? --Bah! dit Chicot, tu te fches pour si peu, Qulus? Est-ce que le roi ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri, si on ne te fait que cela, tu n'auras pas te plaindre, n'est-ce pas, Panurge? L'ne, interpell par son nom, dressa les oreilles et se mit braire d'une faon terrible. --Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs, continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route: Panurge, qui est mon ne, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majest. Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot? Chicot fit la grimace. --Ah! dit le roi, c'est ton ami? Qulus et Maugiron clatrent de rire. --Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout; comment l'appelle-t-on? --C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de Morvilliers t'a dj touch deux mots. --L'incendiaire de Sainte-Genevive? --Lui-mme. --En ce cas, je vais le faire pendre. --Impossible! --Pourquoi cela? --Parce qu'il n'a pas de cou. --Mes frres, continua Gorenflot, mes frres, vous voyez un vritable martyr. Mes frres, c'est ma cause que l'on dfend en ce moment, ou plutt c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons t obligs d'en tuer un Lyon qui prchait la rvolte. Tant qu'il en restera une seule couve par toute la France, les bons coeurs n'auront pas un instant de tranquillit. Exterminons donc les huguenots. Aux armes, mes frres, aux armes! Plusieurs voix rptrent: Aux armes! --Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce solard, ou il va nous faire une seconde Saint-Barthlemy. --Attends, attends, dit Chicot. Et, prenant une sarbacane des mains de Qulus, il passa derrire le moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux et sonore sur l'omoplate. --Au meurtre! cria le moine. --Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tte sous le bras du moine; comment vas-tu, frocard? --A mon aide, monsieur Chicot, mon aide, s'cria Gorenflot, les ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le Barnais! --Veux-tu te taire, animal! --Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second coup, non pas de sarbacane, mais de bton, tomba sur l'autre paule de Gorenflot, qui, cette fois, poussa vritablement un cri de douleur. Chicot, tonn, regarda autour de lui; mais il ne vit que le bton. Le coup avait t dtach par un homme qui venait de se perdre dans la foule, aprs avoir administr cette correction volante frre Gorenflot. --Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque enfant du pays? Il faut que je m'en assure. Et il se mit courir aprs l'homme au bton, qui se glissait le long du quai, escort d'un seul compagnon. CHAPITRE XVI LA RUE DE LA FERRONNERIE. Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en ft servi avec avantage pour rejoindre l'homme qui venait de btonner Gorenflot, si quelque chose d'trange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son compagnon, ne lui et fait comprendre qu'il y avait danger provoquer brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir viter. En effet, les deux fuyards cherchaient visiblement se perdre dans la foule, ne se dtournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils n'taient pas suivis. Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas l'air de les suivre: c'tait de les prcder. Tous deux regagnaient la rue Saint-Honor par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au coin de cette dernire, il les dpassa, et, toujours courant, il alla s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais. Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honor, longeant les maisons du ct de la halle au bl, et, le chapeau rabattu sur les sourcils, le manteau drap jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas press, et qui avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie. Chicot continua de les prcder. Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrtrent de nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux. Pendant ce temps, Chicot avait continu de gagner du terrain et tait arriv, lui, au milieu de la rue. Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prte tomber en ruines, tant elle tait vieille, stationnait une litire attele de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant inquite et collant son visage la jalousie; une illumination lui vint que la litire attendait les deux hommes; il tourna derrire elle, et, protg par son ombre combine avec celle de la maison, il se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'talage aux marchands de lgumes qui, deux fois par semaine, faisaient, cette poque, un march rue de la Ferronnerie. A peine y tait-il blotti, qu'il vit apparatre les deux hommes la tte des chevaux, o de nouveau ils s'arrtrent inquiets; un d'eux alors rveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-l laissa chapper un _cap d diou_ des mieux accentus, tandis que l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrire avec la pointe de son poignard. --Oh! oh! dit Chicot, je ne m'tais donc pas tromp: c'taient des compatriotes; cela ne m'tonne plus qu'ils aient si bien trill Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons. La jeune femme, reconnaissant son tour les deux hommes pour ceux qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portire de la lourde machine. Chicot alors l'aperut plus distinctement: elle pouvait avoir de vingt vingt-deux ans; elle tait fort belle et fort ple; et, s'il et fait jour, la moite vapeur qui humectait ses cheveux d'un blond dor et ses yeux cercls de noir, ses mains d'un blanc mat, l'attitude languissante de tout son corps, on et pu reconnatre qu'elle tait en proie un tat de maladie dont ses frquentes dfaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien vite donn le secret. Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle tait jeune, ple et blonde. Les deux hommes s'approchrent de la litire, et se trouvrent naturellement placs entre elle et le banc sous lequel Chicot s'tait tapi. Le plus grand des deux prit deux mains la main blanche que la dame lui tendait par l'ouverture de la litire, et, posant le pied sur le marchepied et les deux bras sur la portire: --Eh bien! ma mie, demanda-t-il la dame, mon petit coeur, mon mignon, comment allons-nous? La dame rpondit en secouant la tte avec un triste sourire et en montrant son flacon de sels. --Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais d'tre malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce maladie me reprocher! --Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame Paris? dit l'autre homme assez rudement: c'est une maldiction, par ma foi, qu'il faut que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue votre pourpoint. --Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parl le premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si grande douleur que de se sparer de ce qu'on aime! Et il changea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur. --Cordioux! vous me damnez, sur mon me, quand je vous entends parler, reprit l'aigre compagnon; tes-vous donc venu Paris pour faire l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Barn est assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces promenades jusqu' la Babylone o vous avez failli vingt fois nous faire reinter ce soir. Retournez l-bas, si vous voulez mugueter aux rideaux des litires; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues que des intrigues politiques, mon matre. Chicot, ce mot de matre, et bien voulu lever la tte; mais il ne pouvait gure, sans tre vu, risquer un pareil mouvement. --Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquitez point de ce qu'il dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait, comme vous, des vapeurs et des dfaillances s'il ne grondait plus. --Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'cria le marronneur, montez dans la litire, si vous voulez dire des tendresses madame, et vous risquerez moins d'tre reconnu qu'en vous tenant ainsi dans la rue. --Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. L, faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne pouvant me tenir vos genoux, je m'asseye vos cts. --Non-seulement je le permets, sire, rpondit la jeune dame, mais je le dsire ardemment, --Sire, murmura Chicot, qui, emport par un mouvement irrflchi, voulait lever la tte et se la heurta douloureusement au banc de grs; sire! que dit-elle donc l? Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission donne, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un nouveau poids. Puis le bruit d'un long et tendre baiser succda au grincement. --Mordioux! s'cria le compagnon demeur en dehors de la litire, l'homme est en vrit un bien stupide animal. --Je veux tre pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot; mais attendons: tout vient point pour qui sait attendre. --Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiter le moins du monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait depuis longtemps habitu, celui qu'on appelait sire; ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons Parisiens, qui m'excrent de toute leur me et qui me tueraient sans misricorde s'ils savaient o me venir prendre pour cela; voici mes Parisiens qui travaillent de leur mieux m'aplanir le chemin du trne, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. O sommes-nous, d'Aubign? je veux, quand je serai roi, faire lever, cet endroit mme, une statue au gnie du Barnais. --Du Barn.... Chicot s'arrta; il venait de se faire une deuxime bosse juxtapose la premire. --Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire pas bon, dit d'Aubign, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait aux choses quand il tait las de s'en prendre aux hommes. --Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute reconnu dj le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trne, fort et puissant, mais peut-tre moins aim que je ne le suis cette heure, et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu' l'heure de ma mort. Oh! mes amours, rptez-moi encore que vous m'aimez, car, votre voix, mon coeur se fond. Et le Barnais, dans un sentiment de mlancolie qui parfois l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tte sur l'paule de sa matresse. --Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effraye, tous trouvez-vous mal, sire? --Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubign, beau soldat, beau gnral, beau roi qui s'vanouit. --Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'vanouissais prs de vous, ce serait de bonheur. --En vrit, sire, dit d'Aubign, je ne sais pas pourquoi vous signez Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clment Marot. Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais mnage avec madame Margot, tant tous deux si tendres la posie? --Ah! d'Aubign! par grce, ne parle pas de ma femme. Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer? --Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubign. --Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en Navarre? est-ce que je ne suis pas cens y tre, du moins? Tiens, Agrippa, tu m'as donn le frisson; monte et rentrons. --Ma foi non, dit d'Aubign, marchez, je vous suivrai par derrire; je vous gnerais, et, ce qui pis est, vous me gneriez. --Ferme donc la portire, ours du Barn, et fais ce que tu voudras, dit Henri. Puis, s'adressant au cocher: --Lavarenne, o tu sais! dit-il. La litire s'loigna lentement, suivi de d'Aubign, qui, tout en gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi. Ce dpart dlivrait Chicot d'une apprhension terrible, car, aprs une telle conversation avec Henri, d'Aubign n'tait pas homme laisser vivre l'imprudent qui l'aurait entendue. --Voyons, dit Chicot tout en sortant quatre pattes de dessous son banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer? Et Chicot se redressa pour rendre l'lasticit ses longues jambes engourdies par la crampe. --Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler lui-mme; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En vrit, ce serait lche. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du compte c'est moi qui rgne? Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade. --C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubign a raison: il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de Navarre. Il y a un an, c'tait pour madame de Sauve qu'il revenait Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite crature qui a des dfaillances. Qui diable cela peut-il tre? la Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un prtendant srieux, s'il aspire au trne vritablement, le pauvre garon, il doit penser un peu dtruire son ennemi le Balafr, son ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh bien! je l'aime, moi, le Barnais, et je suis sr qu'il jouera un jour ou l'autre quelque mauvais tour cet affreux boucher lorrain. Dcidment, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu. En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: Vive la messe, mort au Barnais! au bcher les huguenots! aux fagots les hrtiques! Cependant la litire tournait l'angle du mur du cimetire des Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue Saint-Denis. --Voyons, dit Chicot, rcapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi Henri de Navarre; un seul prince manque ma collection, c'est le duc d'Anjou; cherchons-le jusqu' ce que je le trouve. Voyons, o est mon Franois III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne monarque. Et Chicot reprit le chemin de l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois. Chicot n'tait pas le seul qui chercht le duc d'Anjou et qui s'inquitt de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de tous cts, mais ils n'taient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou n'tait pas homme se hasarder imprudemment, et nous verrons plus tard quelles prcautions le retenaient encore loign de ses amis. Un instant, Chicot crut l'avoir trouv: c'tait dans la rue Bthisy; un groupe nombreux s'tait form la porte d'un marchand de vins, et dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafr. --Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas tre loin. Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafr taient occups verser, la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante loquence. Cet orateur, c'tait Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppt de Calvin. M. de Guise prtait ce rcit, dans lequel il croyait reconnatre des concidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus soutenue. Au reste, la rue Bthisy tait encombre de monde; plusieurs gentilshommes ligueurs avaient attach leurs chevaux une espce de rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette poque. Chicot s'arrta l'extrmit du groupe qui fermait ce rond-point et tendit l'oreille. Gorenflot, tourbillonnant, clatant, culbutant incessamment, renvers de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge; Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement parlant encore, tait le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des fragments d'aveux. Une pareille confession effraya le Gascon aux coutes bien autrement que la prsence du roi de Navarre Paris. Il voyait venir le moment o Gorenflot laisserait chapper son nom, et ce nom pouvait claircir tout le mystre d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il coupa ou dnoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets des boutiques du rond-point, et, donnant deux ou trois d'entre eux de violents coups d'trivires, il les lana au milieu de la foule, qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et disperse. Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour eux-mmes; l'assemble s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: Au feu! retentit, rpt par une douzaine de voix. Chicot passa comme une flche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencrent le dgriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule, lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens contraire, laissa bientt un notable espace entre Gorenflot et le duc de Guise, espace que remplit l'instant mme le noyau toujours grossissant des curieux accourus trop tard. Alors Chicot entrana le moine chancelant au fond du cul-de-sac form par l'abside de l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au mur, lui et Panurge, comme un statuaire et fait d'un bas-relief qu'il et voulu incruster dans la pierre: --Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! paen! ah! tratre! ah! rengat! tu prfreras donc toujours un pot de vin ton ami? --Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine. --Comment! je te nourris, infme! continua Chicot, je t'abreuve, je t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur! --Ah! Chicot! dit le moine attendri. --Tu racontes mes secrets, misrable! --Cher ami! --Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu mrites un chtiment. Le moine trapu, vigoureux, norme, puissant comme un taureau, mais dompt par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se dfendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonfl d'air. Panurge seul protestait contre la violence faite son ami par des coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait en coups de bton. --Un chtiment moi! murmurait le moine; un chtiment votre ami, cher monsieur Chicot! --Oui, oui, un chtiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir. Et le bton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'ne aux paules larges et charnues du moine. --Oh! si j'tais jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colre. --Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami? --Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez. --Qui aime bien chtie bien. --Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'cria Gorenflot. --Je le devrais. --Oh! si j'tais jeun! rpta le moine avec un profond gmissement. --Tu l'as dj dit. Et Chicot redoubla de preuves d'amiti envers le pauvre genovfain, qui se mit beugler de toutes ses forces. --Allons, aprs le boeuf voici le veau, dit le Gascon. , maintenant, qu'on se cramponne Panurge et qu'on aille se coucher gentiment _la Corne d'Abondance._ --Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient de grosses larmes. --Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te dgriserait peut-tre. Mais non, il va falloir encore que je te serve de guide. Et Chicot se mit tirer l'ne par la bride, tandis que le moine, se cramponnant des deux mains la blatrire, faisait tous ses efforts pour conserver son centre de gravit. Ils traversrent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthlemy, le Petit-Pont, et remontrent la rue Saint-Jacques, le moine toujours pleurant, le Gascon toujours tirant. Deux garons, aides de matre Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de Chicot, le moine de son ne, et le conduisirent dans le cabinet que nos lecteurs connaissent dj. --C'est fait, dit matre Bonhomet en revenant. --Il est couch? demanda Chicot. --Il ronfle. --A merveille! mais, comme il se rveillera un jour ou l'autre, rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu ici, pas un mot d'explication, il ne serait mme pas mal qu'il crt n'en tre pas sorti depuis la fameuse nuit o il a fait un si grand esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un rve ce qui lui est arriv dans l'intervalle. --Il suffit, seigneur Chicot, rpondit l'htelier; mais que lui est-il donc arriv ce pauvre moine? --Un grand malheur; il parat qu' Lyon il s'est pris de querelle avec un envoy de M. de Mayenne, et qu'il l'a tu. --Oh! mon Dieu!... s'cria l'hte, de sorte que.... --De sorte que M. de Mayenne a jur, ce qu'il parat, qu'il le ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, rpondit Chicot. --Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun prtexte il ne sortira d'ici. --A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassur sur Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou, cherchons. Et il prit sa course vers l'htel de Sa Majest Franois III. CHAPITRE XVII LE PRINCE ET L'AMI. Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherch le duc d'Anjou par les rues de Paris pendant la soire de la Ligue. Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invit le prince sortir: cette invitation avait inquit l'ombrageuse altesse. Franois avait rflchi, et, aprs rflexion, Franois dpassait le serpent en prudence. Cependant, comme son intrt lui-mme exigeait qu'il vt de ses propres yeux ce qui devait se passer ce soir-l, il se dcida accepter l'invitation, mais il prit en mme temps la rsolution de ne mettre le pied hors de son palais que bien et dment accompagn. De mme que tout homme qui craint appelle une arme favorite son secours, le duc alla chercher son pe, qui tait Bussy d'Amboise. --Pour que le duc se dcidt cette dmarche, il fallait que la peur le talonnt bien fort. Depuis sa dception l'endroit de M. de Monsoreau, Bussy boudait, et Franois s'avouait lui-mme qu' la place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il et en mme temps pris son courage, il aurait tmoign plus que du dpit au prince qui l'et trahi d'une si cruelle faon. Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'lite, sentait plus vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrpide au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas plus facilement qu'un lche aux motions d'une contrarit. Ceux que les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se font le plus craindre des hommes. Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane reue la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards curieux dvorer cette beaut sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire dcouverte et tire du tombeau o elle tait ensevelie. Il avait, pendant toute une soire, attach ses yeux ardents sur la jeune femme qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'clat de cette fte, Bussy, injuste comme tout homme qui aime vritablement, Bussy, oubliant le pass et dtruisant lui-mme dans son esprit tous les fantmes de bonheur que le pass y avait fait natre, Bussy ne s'tait pas demand combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses yeux baisss, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage voil par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures indiffrentes ou sottement curieuses. --Oh! se dit Bussy lui-mme, en voyant qu'il attendait inutilement un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit de tromper un tuteur, un poux ou une mre; elles sont gauches, elles sont lches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple reconnaissance; elles ont tellement peur de paratre aimer, elles attachent un prix si exagr leur moindre faveur, que, pour dsesprer celui qui prtend elles, elles ne regardent point, quand tel est leur caprice, lui briser le coeur. Diane pouvait me dire franchement: Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de Bussy, mais je ne vous aime pas. J'eusse t tu du coup, ou j'en eusse guri. Mais non! elle me prfre, me laisse l'aimer inutilement; mais elle n'y a rien gagn, car je ne l'aime plus, je la mprise. Et il s'loigna du cercle royal, la rage dans le coeur. En ce moment, ce n'tait plus cette noble figure que toutes les femmes regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'tait un front terni, un oeil faux, un sourire oblique. Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se trouva lui-mme insupportable voir. --Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me ddaigne, je me rendrais odieux cent qui me recherchent! Mais pourquoi me ddaigne-t-elle, ou plutt pour qui? Est-ce pour ce long squelette face livide, qui, toujours plant dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui, lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glac sous mon genou avec dix pouces de mon pe dans le coeur; dire que, si je le voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant tre aim, je serais au moins terrible et ha! Oh! sa haine! sa haine! plutt que son indiffrence. Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Qulus et un Maugiron, si un Qulus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut ressembler ce hros de Plutarque que j'ai tant admir, ce jeune Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans profrer une plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutt corps corps avec tous les hommes effrayants de ce sicle; moi qui ai vu Crillon, le brave Crillon lui-mme, dsarm devant moi, et qui ai tenu sa vie ma merci. Oui, j'teindrai ma douleur et l'toufferai dans mon me, comme a fait Hercule du gant Ante, sans lui laisser toucher une seule fois du pied l'Esprance, sa mre. Non, rien ne m'est impossible moi, Bussy, que, comme Crillon, on a surnomm le brave, et tout ce que les hros ont fait, je le ferai. Et, sur ces mots, il droidit la main convulsive avec laquelle il dchirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le sourire sur les lvres et le calme sur le front, avec un volcan dans le coeur. Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et dtourna la tte, car il sentait que toute sa fermet d'me ne pourrait aller jusqu' sourire, et mme saluer le prince qui l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement. En passant, le prince pronona le nom de Bussy, mais Bussy ne se dtourna mme point. Bussy rentra chez lui. Il plaa son pe sur la table, ta son poignard de sa gane, dgrafa lui-mme pourpoint et manteau, et s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tte l'cusson de ses armes qui en ornait le dossier. Ses gens le virent absorb; ils crurent qu'il voulait reposer, et s'loignrent. Bussy ne dormait pas: il rvait. Il passa de cette faon plusieurs heures sans s'apercevoir qu' l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'piait curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant, selon toute probabilit, l'occasion d'entrer en relation, soit par un mot, soit par un signe. Enfin, un frisson glacial courut sur les paules de Bussy et fit vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point. Bientt les dents du comte cliqurent les unes contre les autres; ses bras se roidirent; sa tte, devenue trop pesante, glissa le long du dossier du fauteuil et tomba sur son paule. En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant un soupir, et s'approcha de lui. --Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fivre. Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'accs. --Ah! c'est toi, Remy, dit-il. --Oui, comte; je vous attendais ici. --Ici, et pourquoi? --Parce que l o l'on souffre on ne reste pas longtemps. --Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme. Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect contre son coeur: --Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fivre gagne et vous abatte? restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et faites-vous lire quelque beau livre o vous puissiez puiser l'exemple et la force. Le comte n'avait plus rien faire au monde qu'obir; il obit. C'est donc en son lit que le trouvrent tous les amis qui le vinrent visiter. Pendant toute la journe du lendemain, Remy ne quitta point le chevet du comte; il avait la double attribution de mdecin du corps et de mdecin de l'me; il avait des breuvages rafrachissants pour l'un, il avait de douces paroles pour l'autre. Mais le lendemain, qui tait le jour o M. de Guise tait venu au Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y tait point. --Il s'est fatigu, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garon, qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux qu'une reine qui n'aime pas. La journe se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il tait absent, Bussy le dsirait; il se sentait contre ce pauvre garon de terribles mouvements d'impatience. --Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore la reconnaissance et l'amiti! Non, dsormais je ne veux plus croire rien. Vers le soir, quand les rues commenaient s'emplir de monde et de rumeurs, quand le jour dj disparu ne permettait plus de distinguer les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix trs-hautes et trs-nombreuses dans son antichambre. Un serviteur accourut alors tout effar. --Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il. --Fais entrer, rpliqua Bussy en fronant le sourcil l'ide que son matre s'inquitait de lui, ce matre dont il mprisait jusqu' la politesse. Le duc entra. La chambre de Bussy tait sans lumire; les coeurs malades aiment l'obscurit, car ils peuplent l'obscurit de fantmes. --Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te chagriner. Bussy garda le silence; le dgot lui fermait la bouche. --Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me rponds pas? --Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy. --Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux jours? dit le duc. --Oui, monseigneur, dit Bussy. Le prince, piqu de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la chambre en regardant les sculptures qui se dtachaient dans l'ombre, et en maniant les toffes. --Tu es bien log, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc. Bussy ne rpondit pas. --Messieurs, dit le duc ses gentilshommes, demeurez dans la chambre ct; il faut croire que, dcidment, mon pauvre Bussy est bien malade. , pourquoi n'a-t-on pas prvenu Miron? Le mdecin d'un roi n'est pas trop bon pour Bussy. Un serviteur de Bussy secoua la tte: le duc regarda ce mouvement. --Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque obsquieusement. --Je ne sais pas, rpondit le comte. Le duc s'approcha, pareil ces amants qu'on rebute, et qui, mesure qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants. --Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il. --Eh! que vous dirai-je, monseigneur? --Tu es fch contre moi, hein? ajouta-t-il voix basse. --Moi, fch, de quoi? D'ailleurs, on ne se fche point contre les princes. A quoi cela servirait-il? Le duc se tut. --Mais, dit Bussy son tour, nous perdons le temps en prambules. Allons au fait, monseigneur. Le duc regarda Bussy. --Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une duret incroyable. --Ah! monsieur de Bussy! --Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le rpte; croyez-vous que je pense que c'est par amiti, que vous me venez voir? Non, pardieu, car vous n'aimez personne. --Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses! --Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand on appartient un prince, quand ce prince dissimule au point de vous appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gr de la dissimulation et lui faire tout sacrifice, mme celui de la vie. Parlez. Le duc rougit; mais, comme il tait dans l'ombre, personne ne vit cette rougeur. --Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en croyant ma visite intresse. Je dsire seulement, voyant le beau temps qu'il fait, et tout Paris tant mu ce soir de la signature de la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville. Bussy regarda le duc. --N'avez-vous pas Aurilly? dit-il. --Un joueur de luth. --Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualits, je croyais qu'il remplissait encore prs de vous d'autres fonctions. Et, en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze gentilshommes dont j'entends les pes retentir sur les boiseries de mon antichambre. La portire se souleva lentement. --Qui est l? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire annoncer dans la chambre o je suis? --Moi, Remy, rpondit le Haudoin en faisant une entre majestueuse et nullement embarrasse. --Qu'est-ce que Remy? demanda le duc. --Remy, monseigneur, rpondit le jeune homme, c'est le mdecin. --Remy, dit Bussy, c'est plus que le mdecin, monseigneur, c'est l'ami. --Ah! ft le duc bless. --Tu as entendu ce que monseigneur dsire, demanda Bussy en s'apprtant sortir du lit. --Oui, que vous l'accompagniez, mais.... --Mais quoi? dit le duc. --Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, rpondit le Haudoin. --Et pourquoi cela? s'cria Franois. --Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur. --Trop froid? dit le duc surpris qu'on ost lui rsister. --Oui! trop froid. En consquence, moi qui rponds de la sant de M. de Bussy ses amis et moi-mme, je lui dfends de sortir. Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy rencontra la sienne et la lui serra d'une faon significative. --C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque sortir, il restera. Et Son Altesse, pique outre mesure, fit deux pas vers la porte. Bussy ne bougea point. Le duc revint vers le lit. --Ainsi c'est dcid, dit-il, tu ne te risques point? --Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le mdecin le dfend. --Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur. --Monseigneur, j'aime mieux un mdecin ami qu'un mdecin savant, dit Bussy. --En ce cas, adieu! --Adieu, monseigneur! Et le duc sortit avec grand fracas. A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu' ce qu'il ft sorti de l'htel, accourut prs du malade. --, dit-il, monseigneur, qu'on se lve, et tout de suite, s'il vous plat. --Pour quoi faire me lever? --Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette chambre. --Mais tu disais tout l'heure au duc qu'il faisait trop froid dehors! --Depuis qu'il est sorti la temprature a chang. --De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosit. --De sorte qu'en ce moment, rpondit le Haudoin, je suis convaincu que l'air vous serait bon. --Je ne comprends pas, fit Bussy. --Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une promenade avec M. le duc d'Anjou tait dangereuse, avec le mdecin elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus confiance en moi? alors il faut me renvoyer. --Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux. --Il le faut. Bussy se leva ple et tremblant. --L'intressante pleur, dit Remy, le beau malade! --Mais o allons-nous? --Dans un quartier dont j'ai analys l'air aujourd'hui mme. --Et cet air? --Est souverain pour votre maladie, monseigneur. Bussy s'habilla. --Mon chapeau et mon pe! dit-il. Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre. Puis tous deux sortirent. CHAPITRE XVIII TYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE Remy prit son malade pardessous le bras, tourna gauche, prit la rue Coquillre et la suivit jusqu'au rempart. --C'est trange, dit Bussy, tu me conduis du ct des marais de la Grange-Batelire, et tu prtends que ce quartier est sain? --Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner autour de la rue Pagevin, nous allons laisser droite la rue Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez la belle rue que la rue Montmartre! --Crois-tu donc que je ne la connais pas? --Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas besoin de perdre du temps vous en faire voir les beauts, et je vous conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je ne vous dis que cela. Et, en effet, aprs avoir laiss la porte Montmartre gauche et avoir fait deux cents pas, peu prs, dans la rue, Remy tourna droite. --Ah ! mais tu le fais exprs, s'cria Bussy; nous retournons d'o nous venons. --Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'gyptienne, comme vous voudrez, rue que le peuple commence dj nommer la rue de la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le gnie des langues tend toujours, mesure qu'on s'avance vers le Midi, multiplier les voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez t en Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore leurs quatre consonnes de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de petits cailloux et de jurer en les broyant? --C'est trs-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi o allons-nous? --Voyez-vous cette petite glise? dit Remy sans rpondre autrement ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est firement campe, avec sa faade sur la rue et son abside sur le jardin de la communaut! Je parie que vous ne l'avez, jusqu' ce jour, jamais remarque? --En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas. Et Bussy n'tait pas le seul seigneur qui ne ft jamais entr dans cette glise de Sainte-Marie-L'gyptienne, glise toute populaire, et qui tait connue aussi des fidles qui la frquentaient sous le nom de chapelle Quoqhron. --Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette glise, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examin l'extrieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont curieux. Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant entrer dans l'glise, un autre but que celui de lui faire voir des vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit. Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car l'intrieur de l'glise tait clair pour l'office du Salut: c'tait ces naves peintures du seizime sicle, comme l'Italie, grce son beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous, l'humidit d'un ct, et le vandalisme de l'autre, ont effac, qui mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un ge coul, et ces preuves d'une foi qui n'est plus. En effet, le peintre avait peint fresque, pour Franois Ier et par les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'gyptienne; or, au nombre des sujets les plus intressants de cette vie, l'artiste imagier, naf et grand ami de la vrit, sinon anatomique, du moins historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle, plac ce moment difficile o, sainte Marie, n'ayant point d'argent pour payer le batelier, s'offre elle-mme comme salaire de son passage. Maintenant, il est juste de dire que, malgr la vnration des fidles pour Marie l'gyptienne convertie, beaucoup d'honntes femmes du quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet, ou tout au moins le traiter d'une faon moins nave, et la raison qu'elles donnaient, ou plutt qu'elles ne donnaient point, tait que certains dtails de la fresque dtournaient trop souvent la vue des jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons, amenaient l'glise les dimanches et ftes. Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant, donnait une grande attention cette peinture. --As-tu la prtention, lui dit-il, de faire natre en moi des ides anacrontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'gyptienne? S'il en est ainsi, tu t'es tromp d'espce. Il faut amener ici des moines et des coliers. --Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa cerebrum inficit._ --Eh bien, alors? --Dame! coutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux quand on entre ici. --Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que de me faire voir les genoux de sainte Marie l'gyptienne? --Ma foi, non, dit Remy. --Alors, j'ai vu, partons. --Patience! voici que l'office s'achve. En sortant maintenant nous drangerions les fidles. Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras. --Ah! voil que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres, s'il vous plat. Bussy se dirigea vers la porte avec une indiffrence et une distraction visibles. --Eh bien, dit le Haudoin, voil que vous allez sortir sans prendre de l'eau bnite. O diable avez-vous donc la tte? Bussy, obissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans laquelle tait incrust le bnitier. Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son ct vers la mme colonne o tendait Bussy. Aussi, au moment o le comte portait la main vers le bnitier en forme de coquille, que soutenaient deux gyptiens en marbre noir, une main un peu grosse et un peu rouge, qui cependant tait une main de femme, s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale. Bussy ne put s'empcher de porter ses yeux de la main grosse et rouge au visage de la femme; mais, l'instant mme, il recula d'un pas et plit subitement, car il venait de reconnatre, dans la propritaire de cette main, Gertrude, moiti cache sous un voile de laine noir. Il resta le bras tendu, sans songer faire le signe de la croix, tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille sous le porche de la petite glise. A deux pas derrire Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire place, venait une femme soigneusement enveloppe dans un mantelet de soie, une femme dont les formes lgantes et jeunes, dont le pied charmant, dont la taille dlicate, firent songer Bussy qu'il n'y avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables. Remy n'eut rien lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amen rue Sainte-Marie-l'gyptienne et l'avait fait entrer dans l'glise. Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy. C'et t une chose amusante que cette procession de quatre figures se suivant d'un pas gal, si la tristesse et la pleur de deux d'entre elles n'eussent pas dcel de cruelles souffrances. Gertrude, toujours marchant la premire, tourna l'angle de la rue Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout coup se jeta droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte. Bussy hsita. --Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je vous marche sur les talons? Bussy continua sa route. Gertrude, qui marchait toujours la premire, tira une clef de sa poche, et fit entrer sa matresse, qui passa devant elle sans retourner la tte. Le Haudoin dit deux mots la camriste, s'effaa et laissa passer Bussy; puis Gertrude et lui entrrent de front, refermrent la porte, et l'impasse se retrouva dserte. Il tait sept heures et demie du soir, on allait atteindre les premiers jours de mai; l'air tide qui indiquait les premires haleines du printemps, les feuilles commenaient se dvelopper au sein de leurs enveloppes crevasses. Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de cinquante pieds carrs, entour de murs trs-hauts, sur le sommet desquels la vigne vierge et le lierre, lanant leurs pousses nouvelles, faisaient bouler, de temps autre, quelques petites parcelles de pltre, et jetaient la brise ce parfum cre et vigoureux que le frais du soir arrache leurs feuilles. De longues ravenelles, joyeusement lances hors des crevasses du vieux mur de l'glise, panouissaient leurs boutons rouges comme un cuivre sans alliage. Enfin, les premiers lilas, clos au soleil de la matine, venaient, de leurs suaves manations, branler le cerveau encore vacillant du jeune homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne lui venaient pas lui, si seul, si faible, si abandonn il y avait une heure peine, ne lui venaient pas uniquement de la prsence d'une femme si tendrement aime. Sous un berceau de jasmin et de clmatite, sur un petit banc de bois adoss au mur de l'glise, Diane s'tait assise, le front pench, les mains inertes et tombant ses cts, et l'on voyait s'effeuiller, froisse entre ses doigts, une girofle qu'elle brisait sans s'en douter et dont elle parpillait les fleurs sur le sable. A ce moment, un rossignol, cach dans un marronnier voisin, commena sa longue et mlancolique chanson, brode de temps en temps de notes clatantes comme des fuses. Bussy tait seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et Gertrude se tenaient distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la tte. --Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout dtour serait indigne de nous: si vous m'avez trouve tout l'heure l'glise Sainte-Marie-l'gyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a conduit. --Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais.... --Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit l'glise, et de force peut-tre? --Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que j'y devais voir.... --Voil une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant la tte et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy, vous ne l'eussiez point accompagn? --Oh! madame! --C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service signal, et je ne vous ai point encore remerci de votre courtoisie. Pardonnez-moi, et agrez toutes mes actions de grces. --Madame.... Bussy s'arrta; il tait tellement tourdi, qu'il n'avait son service ni paroles ni ides. --Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans mmoire. C'est moi qui ai pri M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est moi qui ai indiqu ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai dplu. Bussy appuya une main sur son coeur. --Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas. Les ides commenaient revenir ce pauvre coeur bris, et il lui semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux parfums et de si tendres paroles lui enlevait en mme temps un nuage de dessus les yeux. --Je sais, continua Diane, qui tait la plus forte, parce que depuis longtemps elle tait prpare cette entrevue, je sais combien vous avez eu de mal faire ma commission. Je connais toute votre dlicatesse. Je vous connais et vous apprcie, croyez-le bien. Jugez donc ce que j'ai d souffrir l'ide que vous mconnatriez les sentiments de mon coeur. --Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade. --Oui, je le sais, rpondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout l'intrt qu'elle prenait cette maladie, et je souffrais plus que vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait croire.... --Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai. --Donc, j'ai d faire ce que je fais, comte, reprit madame de Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et vous en jure une reconnaissance ternelle.... Maintenant croyez que je parle du fond du coeur. Bussy secoua tristement la tte et ne rpondit pas. --Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane. --Madame, rpondit Bussy, les gens qui ont de l'amiti pour quelqu'un tmoignent cette amiti comme ils peuvent: vous me saviez au palais le soir de votre prsentation la cour; vous me saviez devant vous, vous deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous n'avez pas seulement lev les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez que j'tais l; aprs cela, j'ai tort, madame; peut-tre ne m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois. Diane rpondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut remu jusqu'au fond des entrailles. --Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'tes point une femme comme toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes vulgaires; ce mariage? --Ne savez-vous pas comment j'ai t force le conclure? --Oui, mais il tait facile rompre. --Impossible, au contraire. --Mais rien ne vous avertissait donc que, prs de vous, veillait un homme dvou? Diane baissa les yeux. --C'tait cela surtout qui me faisait peur, dit-elle. --Et voil quelles considrations vous m'avez sacrifi. Oh! songez ce que m'est la vie depuis que vous appartenez un autre. --Monsieur, dit la comtesse avec dignit, une femme ne change point de nom sans qu'il n'en rsulte un grand dommage pour son honneur, lorsque deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitt, l'autre le nom qu'elle a pris. --Toujours est-il que vous avez gard le nom de Monsoreau par prfrence. --Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux! Et ses yeux se remplirent de larmes. Bussy, qui la vit laisser retomber sa tte sur sa poitrine, marcha avec agitation devant elle. --Enfin, dit Bussy, me voil redevenu ce que j'tais, madame, c'est--dire un tranger pour vous. --Hlas! fit Diane. --Votre silence le dit assez. --Je ne puis parler que par mon silence. --Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas. --Au Louvre, j'tais en prsence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau me regardait, et il est jaloux. --Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il envier, quand tout le monde envie son bonheur? --Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a vu rder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure. --Vous avez donc quitt la petite maison de la rue Saint-Antoine? --Comment! s'cria Diane emporte par un mouvement irrflchi, cet homme, ce n'tait donc pas vous? --Madame, depuis que votre mariage a t annonc publiquement, depuis que vous avez t prsente, depuis cette soire du Louvre, enfin, o vous n'avez pas daign me regarder, je suis couch; la fivre me dvore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait tre jaloux de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de votre maison. --Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit, que vous eussiez quelque dsir de me revoir, remerciez cet homme inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous dire: Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas plus malheureuse que je ne le suis. --Rassurez-vous, madame; je vous le rpte, ce n'tait pas moi. --Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais vous dire. Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M. de Monsoreau connat peut-tre, dans la crainte de cet homme, il exige que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier... Demain je pars pour Mridor. --Vous partez, madame! s'cria Bussy. --Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillit. D'ailleurs, de mon ct, je dteste Paris; je dteste le monde, la cour, le Louvre. Je suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes annes, un peu de mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tte comme une douce rose. Mon pre m'accompagne. Je vais retrouver l-bas M. et madame de Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir prs d'eux. Adieu, monsieur de Bussy. Bussy cacha son visage entre ses deux mains. --Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi. --Que dites-vous l? s'cria Diane en se levant. --Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui m'enlve le seul espoir qui me restait, c'est--dire celui de respirer le mme air que vous, de vous entrevoir derrire une jalousie, de toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un tre vivant et non pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et que, duss-je y prir, je dtruirai cet homme de mes mains. --Oh! monsieur le comte! --Le misrable! s'cria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des cratures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et dvorant: il absorberait le monde. --Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable, peut-tre. --Il est excusable! c'est vous qui le dfendez, madame! --Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux mains, comme si elle et craint que, malgr l'obscurit, Bussy n'en distingut la rougeur. --Si je savais? rpta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari. --Mais, dit Diane d'une voix entrecoupe, sourde, ardente; mais, si vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'tait pas! Et la jeune femme, ces paroles, effleurant de sa main froide les mains brlantes de Bussy, se leva et s'enfuit, lgre comme une ombre, dans les dtours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude et disparut en l'entranant, avant que Bussy, ivre, insens, radieux, et seulement essay d'tendre les bras pour la retenir. Il poussa un cri, et se leva chancelant. Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir sur le banc que Diane venait de quitter. CHAPITRE XIX COMMENT D'PERNON EUT SON POURPOINT DCHIR, ET COMMENT SCHOMBERG FUT TEINT EN BLEU. Tandis que matre la Hurire entassait signatures sur signatures, tandis que Chicot consignait Gorenflot la Corne-d'Abondance, tandis que Bussy revenait la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il avait vu par la ville, irrit des prdications qu'il avait entendues dans les glises, furieux des saluts mystrieux recueillis par son frre d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue Saint-Honor, accompagn de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau, Henri, disons-nous, tait rentr au Louvre en compagnie de Maugiron et de Qulus. Le roi, selon son habitude, tait sorti avec ses quatre amis; mais, quelques pas du Louvre, Schomberg et d'pernon, ennuys de voir Henri soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-mnage il y avait des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'pernon avaient profit de la premire bousculade pour disparatre au coin de la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis continuaient leur promenade par le quai, ils s'taient laiss emporter par la rue d'Orlans. Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait dj son affaire. D'pernon avait pass sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui courait, et qui s'en tait all du coup rouler dix pas, et Schomberg avait enlev la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille, et qui s'tait trouve, par fortune, jeune et jolie. Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer ces bons Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette fivre de rvolte qui bat quelquefois tout coup des ailes dans les murs des capitales: le bourgeois culbut s'tait relev et avait cri: Au parpaillot! C'tait un zl, on le crut, et on s'lana vers d'pernon; la femme dcoiffe avait cri: Au mignon! ce qui tait bien pis; et son mari, qui tait un teinturier, avait lch sur Schomberg ses apprentis. Schomberg tait brave; il s'arrta, voulut parler haut, et mit la main son pe. D'pernon tait prudent, il s'enfuit. Henri ne s'tait plus occup de ses deux mignons, il les connaissait pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grce ses jambes, l'autre, grce ses bras; il avait donc fait sa tourne comme nous avons vu, et, sa tourne faite, il tait revenu au Louvre. Il tait rentr dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se mettre en colre. Maugiron jouait avec Narcisse, le grand lvrier du roi. Qulus, les poings appuys contre ses joues, s'tait accroupi sur un coussin, et regardait Henri. --Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantt tigres, tantt serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent. --Eh! sire, dit Qulus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots, dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de rois, les frres de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient pas? --Tenez, en vrit, Qulus, avec vos maximes absurdes et vos grosses joues boursoufles, vous me faites l'effet d'tre, en politique, de la force du Gilles de la foire Saint-Laurent. Qulus pivota sur son coussin et tourna irrvrencieusement le dos au roi. --Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si j'tais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre son chat favori? --Eh! sire, dit Maugiron qui tait toujours et en tout point de l'avis de Qulus, si vous n'tes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant le grand roi. Que diable! voil Narcisse, c'est un bon chien, c'est une bonne bte; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et quand on lui marche sur les pattes, il mord. --Bon! dit Henri, voil l'autre qui me compare mon chien. --Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se dfendre et que Votre Majest ne le sait pas. Et, son tour, il tourna le dos Henri. --Allons, me voil seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume; abandonnez-moi, insultez-moi, gorgez-moi tous; je n'ai que des bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon pauvre Chicot, o es-tu? --Bon, dit Qulus, il ne nous manquait plus que cela. Voil qu'il appelle Chicot, prsent. --C'est tout simple, rpondit Maugiron. Et l'insolent se mit mchonner entre ses dents certain proverbe latin qui se traduit en franais par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es._ Henri frona le sourcil, un clair de terrible courroux illumina ses grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'tait bien un regard de roi que le prince lana sur ses indiscrets amis. Mais, sans doute puis par cette vellit de colre, Henri retomba sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa corbeille. En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et d'pernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout dchir. Qulus et Maugiron se retournrent, et Narcisse s'lana vers le nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne reconnaissait que les habits. --Jsus-Dieu! s'cria Henri, que t'est-il donc arriv? --Sire, dit d'pernon, regardez-moi; voici de quelle faon l'on traite les amis de Votre Majest. --Et qui t'a trait ainsi? demanda le roi. --Mordieu! votre peuple, ou plutt le peuple de M. le duc d'Anjou, qui criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive Franois! vive tout le monde enfin! except: Vive le roi. --Et que lui as-tu donc fait, ce peuple, pour qu'il te traite ainsi? --Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse un peuple? Il m'a reconnu pour ami de Votre Majest, et cela lui a suffi. --Mais Schomberg? --Quoi! Schomberg? --Schomberg n'est pas venu ton secours? Schomberg ne t'a pas dfendu? --Corboeuf! Schomberg avait assez faire pour son propre compte. --Comment cela? --Oui, je l'ai laiss aux mains d'un teinturier dont il avait dcoiff la femme, et qui, avec cinq ou six garons, tait en train de lui faire passer un mauvais quart d'heure. --Par la mordieu! s'cria le roi, et o l'as-tu laiss, mon pauvre Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-mme son aide. Peut-tre pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et Qulus, que mes amis m'ont abandonn, mais on ne dira pas au moins que j'ai abandonn mes amis. --Merci, sire, dit une voix derrire Henri, merci, me voil, _Gott verdamme mih_; je m'en suis tir tout seul, mais ce n'est pas sans peine. --Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crirent les trois mignons. Mais o diable es-tu? --Pardieu, o je suis, vous me voyez bien, s'cria la mme voix. Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer, non pas un homme, mais une ombre. --Schomberg! s'cria le roi, d'o viens-tu, d'o sors-tu, et pourquoi es-tu de cette couleur? En effet, Schomberg, des pieds la tte, sans exception d'aucune partie de ses vtements ou de sa personne, Schomberg tait du plus beau bleu de roi qu'il ft possible de voir. --_Der Teufel_! s'cria-t-il; les misrables! Je ne m'tonne plus si tout ce peuple courait aprs moi. --Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu tais jaune, cela s'expliquerait par la peur; mais bleu! --Il y a qu'ils m'ont tremp dans une cuve, les coquins; j'ai cru qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'tait dans une cuve d'indigo. --Oh! mordieu, dit Qulus en clatant de rire, ils sont punis par o ils ont pch. C'est trs-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins pour vingt cus de teinture. --Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir ma place. --Et tu n'en as pas trip quelqu'un? demanda Maugiron. --J'ai laiss mon poignard quelque part, voil tout ce que je sais, enfonc jusqu' la garde dans un fourreau de chair; mais, en une seconde, tout a t dit: j'ai t pris, soulev, emport, tremp dans la cuve et presque noy. --Et comment t'es-tu tir de leurs mains? --J'ai eu le courage de commettre une lchet, sire. --Et qu'as-tu fait? --J'ai cri: Vive la Ligue! --C'est comme moi, dit d'pernon; seulement on m'a forc d'ajouter: Vive le duc d'Anjou! --Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi je l'ai cri. Mais ce n'est pas le tout. --Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon pauvre Schomberg? --Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez comme cela, Dieu merci; mais au moment o je criais: Vive le duc d'Anjou!... --Eh bien! --Devinez qui passait? --Comment veux-tu que je devine? --Bussy, son damn Bussy, lequel m'a entendu crier vive son matre. --Le fait est qu'il n'a rien d y comprendre, dit Qulus. --Parbleu! comme il tait difficile de voir ce qui se passait! j'avais le poignard sur la gorge, et j'tais dans une cuve. --Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas port secours? Cela se devait cependant de gentilhomme gentilhomme. --Lui, il parat qu'il avait songer bien autre chose; il ne lui manquait que des ailes pour s'envoler; peine touchait-il encore la terre. --Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-tre pas reconnu? --La belle raison! --tais-tu dj pass au bleu? --Ah! c'est juste, dit Schomberg. --Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en vrit, mon pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-mme. --N'importe, rpliqua le jeune homme, qui n'tait pas pour rien d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de la rue Coquillire, et un jour que je ne serai pas dans une cuve. --Oh! moi, dit d'pernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est au matre; ce n'est pas Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est monseigneur le duc d'Anjou. --Oui, oui, s'cria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le poignard. --Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous les avez entendues, sire, dirent ensemble Qulus et Maugiron. --Le fait est que c'est lui qui est duc et matre dans Paris cette heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit d'pernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous. --Ah! mon frre! mon frre! murmura Henri d'un ton menaant. --Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de le dire: Ah! mon frre! mon frre! sans prendre aucun parti contre ce frre, dit Schomberg; et cependant, je vous le dclare, et c'est clair pour moi, ce frre est la tte de quelque complot. --Eh! mordieu! s'cria Henri, c'est ce que je disais ces messieurs quand tu es entr tout l'heure, d'pernon; mais ils m'ont rpondu en haussant les paules et en me tournant le dos. --Sire, dit Maugiron, nous avons hauss les paules et tourn le dos, non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer. --Et maintenant, continua Qulus, nous nous retournons vers vous pour vous redire: Sauvez-nous, sire, ou plutt sauvez-vous, car, nous tombs, vous tes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il demandera que vous nommiez un chef la Ligue; demain vous nommerez le duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est--dire la tte de cent mille Parisiens chauffs par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera de vous ce qu'il voudra. --Ah! ah! dit Henri, et en cas de rsolution extrme, vous seriez donc disposs me seconder? --Oui, sire, rpondirent les jeunes gens d'une seule voix. --Pourvu cependant, sire, dit d'pernon, que Votre Majest me donne le temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre pourpoint. --Passe dans ma garde-robe, d'pernon, et mon valet de chambre te donnera tout cela; nous sommes de mme taille. --Et pourvu que vous me donniez le temps, moi, de prendre un bain. --Passe dans mon tuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi. --Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc esprer que l'insulte ne restera pas sans vengeance? Henri tendit la main en signe de silence, et, baissant la tte sur sa poitrine, parut rflchir profondment. Puis, au bout d'un instant: --Qulus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentr au Louvre. Qulus sortit. D'pernon et Schomberg attendaient avec les autres la rponse de Qulus, tant leur zle s'tait ranim par l'imminence du danger. Ce n'est point pendant la tempte, c'est pendant le calme qu'on voit les matelots rcalcitrants. --Sire, demanda Maugiron, Votre Majest prend donc un parti? --Vous allez voir, rpliqua le roi. Qulus revint. --M. le duc n'est pas encore rentr, dit-il. --C'est bien, rpondit le roi. D'pernon, allez changer d'habit; Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Qulus, et vous, Maugiron, descendez dans le prau et faites-moi bonne garde jusqu' ce que mon frre rentre. --Et quand il rentrera? demanda Qulus. --Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez. --Bravo, sire! dit Qulus. --Sire, dit d'pernon, dans dix minutes je suis ici. --Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualit de la teinture. --Venez le plus tt possible, rpondit le roi, voil tout ce que j'ai vous dire. --Mais Votre Majest va donc rester seule? demanda Maugiron. --Non, Maugiron, je reste avec Dieu, qui je vais demander sa protection pour notre entreprise. --Priez-le bien, sire, dit Qulus, car je commence croire qu'il s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde et dans l'autre. --_Amen_! dit Maugiron. Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre. Le roi, rest seul, alla s'agenouiller son prie-Dieu. CHAPITRE XX CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE. Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire minuit. Mais Henri avait sagement calcul que le duc d'Anjou ne manquerait pas de coucher ce soir-l au Louvre, pour laisser moins de prise aux soupons que le tumulte de Paris, pendant cette soire, pouvait faire natre dans l'esprit du roi. Le roi avait donc ordonn que les portes restassent ouvertes jusqu' une heure. A minuit un quart, Qulus remonta. --Sire, le duc est rentr, dit-il. --Que fait Maugiron? --Il est rest en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point. --Il n'y a pas de danger. --Alors.... dit Qulus en faisant un mouvement pour indiquer au roi qu'il n'y avait plus qu' agir. --Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui a-t-il prs de lui? --M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires. --Et M. de Bussy? --M. de Bussy n'y est pas. --Bon, dit le roi, qui c'tait un grand soulagement que de sentir son frre priv de sa meilleure pe. --Qu'ordonne le roi? demanda Qulus. --Qu'on dise d'pernon et Schomberg de se hter, et qu'on prvienne M. de Monsoreau que je dsire lui parler. Qulus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la promptitude que peuvent donner la volont humaine le sentiment de la haine et le dsir de la vengeance runis dans le mme coeur. Cinq minutes aprs, d'pernon et Schomberg entraient, l'un rhabill neuf, l'autre dbarbouill au vif; il n'y avait que les cavits du visage qui avaient conserv une teinte bleutre, qui, au dire de l'tuviste, ne s'en irait tout fait qu' la suite de plusieurs bains de vapeur. Aprs les deux mignons, M. de Monsoreau parut. --M. le capitaine des gardes de Votre Majest vient de m'annoncer qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler prs d'elle, dit le grand veneur en s'inclinant. --Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les toiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pens que, par un si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe; il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes l'instant mme; faites-moi dtourner un daim, et demain nous le courrons. --Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majest avait fait donner rendez-vous monseigneur d'Anjou et M. de Guise pour nommer un chef de la Ligue. --Eh bien, monsieur, aprs? dit le roi avec cet accent hautain auquel il tait si difficile de rpondre. --Aprs, sire... aprs, le temps manquera peut-tre. --Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, celui qui sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: Vous avez le temps de partir ce soir, pourvu que vous partiez l'instant mme. Vous avez le temps de dtourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps de tenir les quipages prts pour demain dix heures. Allez donc, et l'instant mme! Qulus, Schomberg, faites ouvrir M. de Monsoreau la porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part du roi, faites-la fermer quand il sera sorti. Le grand veneur se retira tout tonn. --C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans l'antichambre. --Oui, rpondirent laconiquement ceux-ci. M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien tirer de ce ct-l et se tut. --Oh! oh! murmura-t-il en lui-mme en jetant un regard du ct des appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon pour Son Altesse Royale. Mais il n'y avait pas moyen de donner l'veil au prince: Qulus et Schomberg se tenaient, l'un droite, l'autre gauche du grand veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derrire lui, qu'il comprit que ses soupons taient mal fonds. Au bout de dix minutes, Schomberg et Qulus taient de retour prs du roi. --Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre. --O allons-nous, sire? demanda d'pernon toujours prudent. --Ceux qui viendront le verront, rpondit le roi. Les mignons assurrent leurs pes, agrafrent leurs manteaux et suivirent le roi, qui, un falot la main, les conduisit par le corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois dj, nous avons vu la reine mre et le roi Charles IX se rendre chez leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou, nous l'avons dj dit, avait repris les appartements. Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il et eu le temps de se replier pour avertir son matre, Henri l'avait saisi de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait pass ses compagnons, lesquels l'avaient pouss et enferm dans un cabinet. Ce fut donc le roi qui tourna lui-mme le bouton de la chambre o couchait monseigneur le duc d'Anjou. Le duc venait de se mettre au lit, berc par les rves d'ambition qu'avaient fait natre en lui tous les vnements de la soire: il avait vu son nom exalt et le nom du roi fltri. Conduit par le duc de Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi taient hus, bafous, insults. Jamais, depuis le commencement de cette longue carrire, si pleine de sourdes menes, de timides complots et de mines souterraines, il n'avait encore t si avant dans la popularit, et par consquent dans l'esprance. Il venait de dposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en mme temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au lever du roi. Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et s'tait bien promis de ne pas se manquer lui-mme l'heure du triomphe. Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'tait sous la main du roi qu'elle s'tait ouverte ainsi. Henri fit signe ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte, et s'avana vers le lit de Franois, grave, le sourcil fronc, et sans prononcer une parole. --Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majest est si imprvu.... --Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela; mais non, non, demeurez, mon frre, ne vous levez pas. --Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire. --Vous lisiez? demanda le roi. --Oui, sire. --Lecture intressante, sans doute, puisqu'elle vous tenait veill cette heure avance de la nuit? --Oh! sire, rpondit le duc avec un sourire glac, rien de bien important, le petit courrier du soir. --Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de Vnus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par Mercure. Le duc cacha tout fait la lettre. --Il est discret, ce cher Franois, dit le roi avec un rire qui ressemblait trop un grincement de dents pour que son frre n'en ft pas effray. Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance. --Votre Majest veut-elle me dire quelque chose en particulier? demanda le duc qui un mouvement des quatre gentilshommes demeurs la porte venaient de rvler qu'ils coutaient et se rjouissaient du commencement de la scne. --Ce que j'ai de particulier vous dire, monsieur, dit le roi en appuyant sur ce mot, qui tait celui que le crmonial de France accorde aux frres des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui je vous le dise devant tmoins. , messieurs, continua-t-il en se retournant vers les quatre jeunes gens, coutez bien, le roi vous le permet. Le duc releva la tte. --Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a emprunt au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous eussiez d me refuser l'hospitalit du Louvre; dans l'htel d'Anjou, au moins, j'eusse t matre de vous rpondre. --En vrit, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que partout o vous tes vous tes mon sujet, et que mes sujets sont chez moi partout o ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du sol!... --Sire, s'cria Franois, je suis au Louvre... chez ma mre. --Et votre mre est chez moi, rpondit Henri. Voyons, abrgeons, monsieur: donnez-moi ce papier. --Lequel? --Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui tait tout ouvert sur votre table de nuit et que vous avez cach quand vous m'avez vu. --Sire, rflchissez! dit le duc. --A quoi? demanda le roi. --A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme, mais, en revanche, digne d'un officier de votre police. Le roi devint livide. --Cette lettre, monsieur! dit-il. --Une lettre de femme, sire, rflchissez, dit Franois. --Il y a des lettres de femmes fort bonnes voir, fort dangereuses ne pas tre vues, tmoin celles qu'crit notre mre. --Mon frre! dit Franois. --Cette lettre, monsieur! s'cria le roi en frappant du pied, ou je vous la fais arracher par quatre Suisses! Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froisse dans ses mains, et avec l'intention manifeste de gagner la chemine, afin de la jeter dans le feu. --Vous feriez cela, dit-il, votre frre? Henri devina son intention et se plaa entre lui et la chemine. --Non pas mon frre, dit-il, mais mon plus mortel ennemi! Non pas mon frre, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soire les rues de Paris la queue du cheval de M. de Guise! mon frre, qui essaye de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices, MM. les princes lorrains. --Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite. --Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes de Lorraine, qui ont la prtention d'avaler les fleurs de lis de France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou.... Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'paule. Franois n'eut pas plutt senti s'appesantir sur lui la main royale, il n'eut pas plutt d'un regard oblique considr l'attitude menaante des quatre mignons, lesquels commenaient dgainer, que, tombant genoux, demi renvers contre son lit, il s'cria: --A moi! au secours! l'aide! mon frre veut me tuer. Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur donnait la conviction, firent impression sur le roi et teignirent sa colre, par cela mme qu'elles la supposaient plus grande qu'elle n'tait. Il pensa qu'en effet Franois pouvait craindre un assassinat, et que ce meurtre et t un fratricide. Alors il lui passa comme un vertige, l'ide que sa famille, famille maudite comme toutes celles dans lesquelles doit s'teindre une race, il lui passa un vertige en songeant que, dans sa famille, les frres assassinaient les frres par tradition. --Non, dit-il, vous vous trompez, mon frre, et le roi ne vous veut aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez lutt, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le matre, ou si vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le, non-seulement tout bas, mais encore tout haut. --Oh! je le dis, mon frre, je le proclame, s'cria le duc. --Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui rendre cette lettre. Le duc d'Anjou laissa tomber le papier. Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son aumnire. --Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche. --Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette rbellion, qui heureusement n'a point eu de fcheux rsultats, il vous faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu' ce que mes soupons votre gard aient t compltement dissips. Vous tes ici, l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre ct de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous garderont; demain matin ils seront relevs par un poste de Suisses. --Mais, mes amis, moi, ne pourrai-je les voir? --Qui appelez-vous vos amis? --Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M. de Bussy. --Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-l encore. --Aurait-il eu le malheur de dplaire Votre Majest? --Oui, dit le roi. --Quand cela? --Toujours, et cette nuit particulirement. --Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit? --Il m'a fait insulter dans les rues de Paris. --Vous, sire? --Oui, moi, ou mes fidles, ce qui est la mme chose. --Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit? On vous a tromp, sire. --Je sais ce que je dis, monsieur. --Sire, s'cria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas sorti de son htel depuis deux jours! il est chez lui, couch, malade, grelottant la fivre. Le roi se retourna vers Schomberg. --S'il grelottait la fivre, dit le jeune homme, ce n'tait pas chez lui du moins, mais dans la rue Coquillire. --Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que Bussy tait dans la rue Coquillire? --Je l'ai vu. --Vous avez vu Bussy dehors? --Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme du monde, et accompagn de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet cuyer, ce mdecin, que sais-je! --Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu M. de Bussy dans la soire; il tait sous les couvertures. Il faut qu'il m'ait tromp moi-mme. --C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et avec les autres, lorsque l'affaire s'claircira. Le duc, qui pensa que c'tait un moyen de dtourner de lui la colre du roi que de la laisser s'couler sur Bussy, le duc n'essaya point de prendre davantage la dfense de son gentilhomme. --Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, aprs avoir refus de sortir avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer moi dont il connat le dvouement pour Votre Majest. --Vous entendez, messieurs, ce que prtend mon frre, dit le roi; il prtend qu'il n'a pas autoris M. de Bussy. --Tant mieux, dit Schomberg. --Pourquoi tant mieux? --Parce qu'alors Votre Majest nous en laissera peut-tre faire ce que nous voulons. --C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je vous recommande mon frre: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, o vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les gards qu'on a pour un prince du sang, c'est--dire au premier du royaume, aprs moi. --Oh! sire, dit Qulus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons Son Altesse. --C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri. --Sire! s'cria le duc plus pouvant de l'absence du roi qu'il ne l'avait t de sa prsence, quoi! je suis srieusement prisonnier! quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera dfendu de sortir! Et l'ide du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain o sa prsence tait si ncessaire prs de M. de Guise. --Sire, dit le duc qui voyait le roi prt se laisser flchir, laissez-moi paratre au moins prs de Votre Majest; prs de Votre Majest est ma place; je suis prisonnier l aussi bien qu'ailleurs, et mieux gard vue mme que dans toutes les places possibles. Sire, accordez-moi donc la faveur de rester prs de Votre Majest. Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, laquelle il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvnient, allait rpondre _oui_, quand son attention fut distraite de son frre et attire vers la porte par un corps trs-long et trs-agile, qui, avec les bras, avec la tte, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin, faisait les gestes les plus ngatifs qu'on pt inventer et excuter sans se disloquer les os. --C'tait Chicot qui faisait _non_. --Non, dit Henri son frre, vous tes fort bien ici, monsieur; et il me convient que vous y restiez. --Sire, balbutia le duc. --Ds que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui acheva d'accabler le duc. --Quand je disais que j'tais le vritable roi de France? murmura Chicot.... CHAPITRE XXI COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. Le lendemain de ce jour, ou plutt de cette nuit, Bussy, vers neuf heures du matin, djeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa qualit de mdecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des vnements de la veille, et Remy cherchait se rappeler les lgendes des fresques de la petite glise de Sainte-Marie-l'gyptienne. --Dis donc, Remy, lui demanda tout coup Bussy, ne t'a-t-il pas sembl reconnatre ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand nous sommes passs au coin de la rue Coquillire? --Sans doute, monsieur le comte: et mme ce point que, depuis ce moment, je cherche me rappeler son nom. --Tu ne l'as donc pas reconnu non plus? --Non. Il tait dj bien bleu. --J'aurais d le dlivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme il faut de se porter secours contre les manans; mais, on vrit, Remy, j'tais trop occup de mes affaires. --Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous a, coup sr, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car il m'a sembl qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous montrait le poing en nous envoyant quelque menace. --Tu es sr de cela, Remy? --Je rponds des yeux effroyables; mais je suis moins sr du poing et des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractre irascible de Bussy. --Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas laisser passer ainsi une pareille injure. --Attendez donc, attendez donc, s'cria le Haudoin, comme s'il ft sorti de l'eau froide ou entr dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y suis, je le connais. --Comment cela? --Je l'ai entendu jurer. --Je le crois mordieu bien, tout le monde et jur en pareille situation. --Oui, mais lui, il a jur en allemand. --Bah! --Il a dit: _Gott verdamme._ --C'est Schomberg, alors. --Lui-mme, monsieur le comte, lui-mme. --Alors, mon cher Remy, apprte tes onguents. --Pourquoi cela? --Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage faire sa peau ou la mienne. --Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, tant en si bonne sant et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voil dj une fois que sainte Marie l'gyptienne vous ressuscite, elle pourrait bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-mme n'a essay que deux fois. --Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur qu'il y a, quand on est heureux, s'en aller jouer sa vie contre celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais surpris ma matresse en faute ou quand j'avais quelque chose me reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde, mon coeur lger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur sur le pr; l, je suis sr de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux de mon adversaire; je l'crase de ma chance. Je suis dans la position d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de la fortune pousser lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que je suis brillant, sr de moi; c'est alors que je me fends fond. Je me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme en tendant la main au docteur, car, grce toi, je suis bien heureux! --Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant, s'il vous plat, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a recommand moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous prtexte que vous lui deviez dj la vie, et qu'on n'a pas la libert de disposer de ce qu'on doit. --Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pense qui permet l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait, comme derrire une gaze, au thtre, on voit les objets sans leurs angles et sans les crudits de leurs tons: tat dlicieux qui est presque un rve, car, tout en suivant de l'me sa pense douce et fidle, on a les sens distraits par la parole ou le geste d'un ami. --Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy quand vous allez tre spar d'elle, et malheureusement le jour approche, s'il n'est pas arriv. --Plat-il? s'cria nergiquement Bussy. Ne plaisantons pas l-dessus, matre le Haudoin. --Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part pour l'Anjou, et que moi-mme je vais avoir la douleur d'tre spar de mademoiselle Gertrude?... Ah! Bussy ne put s'empcher de sourire au prtendu dsespoir de Remy. --Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il. --Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat. --Et tu te laisses faire? --Par amour pour la science: elle m'a forc d'inventer une pommade souveraine pour faire disparatre les bleus. --En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots Schomberg. --Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se dbarbouiller sa guise. --Oui, et revenons madame de Monsoreau, ou plutt Diane de Mridor, car tu sais.... --Oh! mon Dieu, oui; je sais. --Remy, quand partons-nous? --Ah! voil ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le comte. --Pourquoi cela? --D'abord parce que nous avons Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de la communaut, qui s'est mis, hier soir, ce qu'il m'a sembl, dans de telles affaires, qu'il va videmment avoir besoin de vous. --Ensuite. --Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une bndiction toute particulire, ne se doute de rien, votre endroit du moins, et qu'il se douterait peut-tre de quelque chose s'il vous voyait disparatre de Paris en mme temps que sa femme qui n'est point sa femme. --Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute? --Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, moi, mon cher seigneur. Je me charge de raccommoder les coups d'pe reus en duel, parce que, comme vous tirez de premire force, vous ne recevez jamais de coups d'pe bien srieux, mais je rcuse les coups de poignard pousss dans les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutt ce pauvre M. de Saint-Mgrin, si mchamment mis mort par notre ami M. de Guise. --Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destine d'tre tu par le Monsoreau! --Eh bien? --Eh bien, il me tuera. --Et puis, huit jours, un mois, un an aprs, madame de Monsoreau pousera son mari, ce qui fera normment enrager votre pauvre me, qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps. --Tu as raison, Remy, je veux vivre. --A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre, croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, tre charmant pour le Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M. le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fivre dans votre lit, se promenait sous les fentres de la dame, comme un Espagnol bonnes fortunes, et qui a t reconnu son Aurilly. Faites-lui toutes sortes d'avance, ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas mme l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile, puisque vous le savez, et il rpandra partout que vous tes le seul gentilhomme qui possdiez les vertus de Scipion: sobrit et chastet. --Je crois que tu as raison, dit Bussy. A prsent que je ne suis plus jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un suprme comique! Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est facile, je suis heureux. En ce moment quelqu'un frappa la porte, les deux convives firent silence. --Qui va l? demanda Bussy. --Monseigneur, rpondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut vous parler. --Me parler, moi, si matin! qui est-ce? --Un grand monsieur, vtu de velours vert, avec des bas roses, une figure un peu risible, mais l'air d'un honnte homme. --Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg? --Il a dit: un grand monsieur. --C'est vrai; ou le Monsoreau? --Il a dit: l'air d'un honnte homme. --Tu as raison, Remy, ce ne peut tre ni l'un ni l'autre; fais entrer. L'homme annonc parut au bout d'un instant sur le seuil. --Ah! mon Dieu, s'cria Bussy en se levant prcipitamment la vue du visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte d'un cabinet. --Monsieur Chicot! exclama Bussy. --Lui-mme, monsieur le comte, rpondit le Gascon. Le regard de Bussy s'tait fix sur lui avec cet tonnement qui veut dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le moins du monde part la conversation: Monsieur, que venez-vous faire ici? Aussi, sans tre autrement interrog, Chicot rpondit d'un ton fort srieux: --Monsieur, je viens vous proposer un petit march. --Parlez, monsieur, rpliqua Bussy avec surprise. --Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service? --Cela dpend du service, monsieur, rpondit assez ddaigneusement Bussy. Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de ddain. --Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de m'inviter m'asseoir. Le rouge monta au visage de Bussy. --C'est autant ajouter encore, dit Chicot, la rcompense qui me reviendra quand je vous aurai rendu le service en question. Bussy ne rpondit point. --Monsieur, continua Chicot sans se dmonter, connaissez-vous la Ligue? --J'en ai fort entendu parler, rpondit Bussy, commenant prter une certaine attention ce que lui disait le Gascon. --Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est une association d'honntes chrtiens, runis dans le but de massacrer religieusement leurs voisins, les huguenots.--En tes-vous, monsieur, de la Ligue?--Moi, j'en suis. --Mais, monsieur? --Dites seulement oui ou non. --Permettez-moi de m'tonner, dit Bussy. --Je me faisais l'honneur de vous demander si vous tiez de la Ligue; m'avez-vous entendu? --Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation, et j'attendrai encore quelques minutes accordes la biensance pour vous rpter que, n'aimant point les questions, je n'aime naturellement pas les questionneurs. --Fort bien: la biensance est biensante, comme dit ce cher M. de Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur. A ce nom de Monsoreau, que le Gascon pronona sans apparente allusion, Bussy recommena de prter attention. --Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et m'aurait-il envoy ce Chicot pour m'espionner?... Puis tout haut: --Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus que quelques minutes. --_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous n'tes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientt, indubitablement, attendu que M. d'Anjou en est. --M. d'Anjou! qui vous a dit cela? --Lui-mme parlant ma personne, comme disent ou plutt comme crivent messieurs les gens de loi, comme crivait par exemple ce bon et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel flambeau s'est teint sans qu'on sache qui a souffl dessus; or vous comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne pouvez vous dispenser d'en tre, vous qui tes son bras droit, que diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef manchot. --Eh bien, monsieur Chicot, aprs! dit Bussy d'un ton videmment plus courtois qu'il n'avait t jusque-l. --Aprs, reprit Chicot. Eh bien, aprs, si vous en tes, ou si l'on croit seulement que vous devez en tre, et on le croira certainement, il vous arrivera, vous, ce qui est arriv Son Altesse Royale. --Qu'est-il donc arriv Son Altesse Royale? s'cria Bussy. --Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser faire, vous, ce qu'on a fait cette nuit votre matre. --Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; o est le duc? --Il est en prison. --O cela? --Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent mme vue. M. de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez, puisque vous passiez l au moment de l'opration; M. d'pernon, qui est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Qulus, qui est rouge de colre, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau voir, attendu que, comme M. le duc commence verdir de peur, nous allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilgis du Louvre. --Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma libert? --Danger! un instant, monsieur: je suppose mme qu'en ce moment, on est... on doit... ou l'on devrait tre en chemin pour vous arrter. Bussy tressaillit. --Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort propre aux mditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur, fait une cuisine assez agrable ses pigeonneaux. --On me mettrait la Bastille? s'cria Bussy. --Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir? Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi en bonne forme, commandant d'apprhender au corps, partout o il serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise. --Rdaction de M. de Qulus, dit Chicot, c'est fort bien crit. --Alors, monsieur, s'cria Bussy touch de l'action de Chicot, vous me rendez donc vritablement un service. --Mais je crois que oui, dit le Gascon; tes-vous de mon avis, monsieur? --Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas. --Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il vous plaira de mon action. --Mais, de grce, quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance? --Oubliez-vous que je vous ai demand une rcompense? --C'est vrai. --Eh bien? --Ah! monsieur, de grand coeur! --Vous ferez donc votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou l'autre? --Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable. --Eh bien, voil qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant montez cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arrter qui de droit. --Vous ne deviez donc pas m'arrter vous-mme? --Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur. --Mais j'abandonne mon matre. --N'en ayez pas remords, car il vous a dj abandonn. --Vous tes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au Gascon. --Parbleu, je le sais bien, rpliqua celui-ci. Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice, coutait la porte; il entra aussitt. --Remy, s'cria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux! --Ils sont sells, monseigneur, rpondit tranquillement Remy. --Monsieur, dit Chicot, voil un jeune homme qui a beaucoup d'esprit. --Parbleu, dit Remy, je le sais bien. Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille. Bussy rassembla quelques piles d'cus, qu'il fourra dans ses poches et dans celles du Haudoin. Aprs quoi, saluant Chicot et le remerciant une dernire fois, il s'apprta descendre. --Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister votre dpart. Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu' la petite cour des curies, o effectivement deux chevaux attendaient tout sells aux mains du page. --Et o allons-nous? fit Remy en rassemblant ngligemment les rnes de son cheval. --Mais... fit Bussy en hsitant ou en paraissant hsiter. --Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait faire et examinait les chevaux en connaisseur. --Non, rpondit Bussy, c'est trop prs. --Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot. --C'est trop loin. --Je crois, dit Remy, que vous vous dcideriez pour l'Anjou, qui est une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte? --Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant. --Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous allez partir.... --A l'instant mme. --J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez moi dans vos prires. Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi majestueux, en cornant les angles des maisons avec son immense rapire. --Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy. --Allons, vite! s'cria Bussy, et peut-tre la rattraperons-nous. --Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui tez de son mrite. Et ils partirent. CHAPITRE XXII LES CHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QULUS ET LA SARBACANE DE SCHOMBERG. On peut dire que Chicot, malgr son apparente froideur, s'en retournait au Louvre avec la joie la plus complte. C'tait pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service un brave comme l'tait Bussy, d'avoir travaill quelque intrigue et d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'tat que rclamaient les circonstances. En effet, avec la tte et surtout le coeur que l'on connaissait M. de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait MM. de Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne ville de Paris. Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prvu, arriva comme on pouvait s'y attendre. M. de Guise, aprs avoir reu, le matin, chez lui, les principaux ligueurs, qui, chacun de son ct, taient venus lui apporter les registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les autels des glises; M. de Guise, aprs avoir promis un chef la Ligue, et aprs avoir fait jurer chacun de reconnatre le chef que le roi nommerait; M. de Guise, aprs avoir enfin confr avec le cardinal et avec M. de Mayenne, tait sorti pour se rendre chez M. le duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures du soir. Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy, avait-il t incontinent flner aux environs de l'htel d'Alenon, situ au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-Andr. il y tait depuis un quart d'heure peine, quand il vit dboucher celui qu'il attendait par la rue de la Huchette. Chicot s'effaa l'angle de la rue du Cimetire, et le duc de Guise entra l'htel sans l'avoir aperu. Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de n'avoir pas vu revenir son matre; mais il s'tait dout de ce qui tait arriv, c'est--dire que le duc avait t coucher au Louvre. Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler Aurilly: le valet de chambre rpondit au duc qu'Aurilly tait dans le cabinet de son matre, et qu'il avait toute libert de l'interroger. Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et confident du prince, tait de tous les secrets de M. le duc d'Anjou, et devait savoir mieux que personne o se trouvait Son Altesse. Aurilly tait, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre, et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fentre et regarder, travers les vitres, si le duc ne revenait pas. Trois fois on avait envoy au Louvre, et, chaque fois, on avait fait rpondre que monseigneur, rentr fort tard au palais, dormait encore. M. de Guise s'informa Aurilly du duc d'Anjou. Aurilly avait t spar de son matre la veille, au coin de la rue de l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se faisait la porte de l'htellerie de la Belle-toile, de sorte qu'il tait revenu attendre le duc l'htel d'Alenon, ignorant la rsolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre. Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade qu'il avait envoye au Louvre, et lui transmit la rponse identique qui avait t faite chacun des trois messagers. --Il dort onze heures, dit le duc; ce n'est gure probable; le roi est debout d'ordinaire cette heure. Vous devriez aller au Louvre, Aurilly. --J'y ai song, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce prtendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or, s'il en tait ainsi, monseigneur serait peut-tre contrari qu'on le chercht. --Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop raisonnable pour tre en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur. --J'irai donc, monsieur, puisque vous le dsirez; mais que lui dirai-je? --Vous lui direz que la convocation au Louvre tait pour deux heures, et qu'il sait bien que nous devions confrer ensemble avant de nous trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point au moment o le roi va nommer un chef la Ligue qu'il s'agit de dormir. --Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici. --O je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoqus pour deux heures, beaucoup sont dj au Louvre, et il n'y a pas un instant perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai qurir M. de Bussy. --C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas o je ne trouverais point Son Altesse, que ferais-je? --Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zle j'ai tent de la rencontrer. Dans tous les cas, deux heures moins un quart je serai au Louvre. Aurilly salua le duc, et partit. Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout tait perdu, ou, du moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au contraire alors, descendit la rue Saint-Andr-des-Arts de toute la vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au moment o Aurilly arrivait peine en vue du grand Chtelet. Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au thtre mme des vnements importants de la journe. Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benote apparence. Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec l'officier de la porte, qui tait toujours un personnage considrable pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale. L'officier de la porte tait tout miel; le roi s'tait rveill de la meilleure humeur du monde. Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge. Le concierge passait une revue de serviteurs habills neuf, et leur distribuait des hallebardes d'un nouveau modle. Il sourit au joueur de luth, rpondit ses commentaires sur la pluie et le beau temps, ce qui donna Aurilly la meilleure opinion de l'atmosphre politique. En consquence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans dj dissmins par les montes et les antichambres. A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur un pliant. Chicot jouait aux checs tout seul, et paraissait absorb dans une profonde combinaison. Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait toute la longueur du palier. Il fut forc de frapper sur l'paule du Gascon. --Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly. --Que faites-vous donc, monsieur Chicot? --Je joue aux checs, comme vous voyez. --Tout seul? --Oui... j'tudie un coup... savez-vous jouer aux checs, monsieur? --A peine. --Oui, je sais, vous tes musicien, et la musique est un art si difficile, que les privilgis qui se livrent cet art sont forcs de lui donner tout leur temps et toute leur intelligence. --Il parat que le coup est srieux, demanda en riant Aurilly. --Oui, c'est mon roi qui m'inquite; vous saurez, monsieur Aurilly, qu'aux checs le roi est un personnage trs-niais, trs-insignifiant, qui n'a pas de volont, qui ne peut faire qu'un pas droite, un pas gauche, un pas en avant, un pas en arrire, tandis qu'il est entour d'ennemis trs-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le harclent; de sorte que, s'il est mal conseill, ah! dame! en peu de temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va, qui vient, qui trotte d'un bout de l'chiquier l'autre, qui a le droit de se mettre devant lui, derrire lui et ct de lui; mais il n'en est pas moins certain que plus le fou est dvou son roi, plus il s'aventure lui-mme, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus prilleuses. --Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, tes-vous venu tudier toutes ces combinaisons la porte de Son Altesse Royale? --Parce que j'attends M. de Qulus, qui est l. --O l? demanda Aurilly. --Mais chez Son Altesse. --Chez Son Altesse, M. de Qulus? fit avec surprise Aurilly. Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livr passage au joueur de luth; mais de telle faon qu'il avait transport son tablissement dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait plac maintenant entre lui et la porte d'entre. Cependant il hsitait ouvrir cette porte. --Mais, dit-il, que fait donc M. de Qulus chez M. le duc d'Anjou? je ne les savais pas si grands amis. --Chut! dit Chicot avec un air de mystre. Puis, tenant toujours son chiquier entre ses deux mains, il dcrivit une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds quittassent leur place, ses lvres arrivrent l'oreille d'Aurilly. --Il vient demander pardon Son Altesse Royale, dit-il, pour une petite querelle qu'ils eurent hier. --En vrit? dit Aurilly. --C'est le roi qui a exig cela; vous savez dans quels excellents termes les deux frres sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu souffrir une impertinence de Qulus, et Qulus a reu l'ordre de s'humilier. --Vraiment? --Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que vritablement nous entrons dans l'ge d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux frres _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours que vous tes musicien. Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez grande pour que Chicot pt changer un coup d'oeil des plus significatifs avec Qulus, qui d'ailleurs tait probablement prvenu l'avance. Chicot reprit alors ses combinaisons palamdiques, en gourmandant son roi, non pas plus durement peut-tre que ne l'et mrit un souverain en chair et en os, mais plus durement certes que ne le mritait un innocent morceau d'ivoire. Aurilly, une fois entr dans l'antichambre, fut salu trs-courtoisement par Qulus, entre les mains de qui un superbe bilboquet d'bne, enjoliv d'incrustations d'ivoire, faisait de rapides volutions. --Bravo! monsieur de Qulus, dit Aurilly en voyant le jeune homme accomplir un coup difficile, bravo! --Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Qulus, quand jouerai-je du bilboquet comme vous jouez du luth! --Quand vous aurez tudi autant de jours votre joujou, dit Aurilly un peu piqu, que j'ai mis, moi, d'annes tudier mon instrument. Mais o est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur? --J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le pas sur moi! --Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle surprise. --Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui rgle cela ainsi; il est l dans la salle manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le plaisir de rappeler au prince que nous attendons. Aurilly ouvrit la seconde porte, et aperut Schomberg couch plutt qu'assis sur un large escabeau tout rembourr de plumes. Schomberg, ainsi renvers, visait, avec une sarbacane, faire passer dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de petites boules de terre parfume, dont il avait ample provision dans sa gibecire, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois qu'elles ne s'taient pas brises contre la muraille. --Quoi! s'cria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah! monsieur Schomberg! --Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en attendant mon audience. --Mais o est donc monseigneur? demanda Aurilly. --Chut! monseigneur est occup dans ce moment pardonner d'pernon et Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de toutes familiarits prs du prince? --Peut-tre y a-t-il indiscrtion? demanda le musicien. --Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez. Et il poussa Aurilly par les paules dans la pice voisine, o le musicien bahi aperut tout d'abord d'pernon occup devant un miroir se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron, assis prs de la fentre, dcoupait des gravures prs desquelles les bas-reliefs du temple de Vnus Aphrodite, Gnide, et les peintures de la piscine de Tibre, Capre, pouvaient passer pour des images de saintet. Le duc, sans pe, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes, qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles dsagrables. En voyant Aurilly, il voulut s'lancer au-devant de lui. --Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images. --Mon Dieu! s'cria le musicien, que vois-je l? on insulte mon matre! --Ce cher monsieur Aurilly, dit d'pernon tout en continuant de cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Trs-bien, car il me parat un peu rouge. --Faites-moi donc l'amiti, monsieur le musicien, de m'apporter votre petite dague, s'il vous plat, dit Maugiron. --Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus o vous tes? --Si fait, si fait, mon cher Orphe, dit d'pernon, voil pourquoi mon ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a pas. --Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne devines-tu donc pas que je suis prisonnier? --Prisonnier de qui? --De mon frre. N'aurais-tu donc pas d le comprendre, en voyant quels sont mes geliers? Aurilly poussa un cri de surprise. --Oh! si je m'en tais dout! dit-il. --Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai song: je l'ai envoy prendre, et le voici. Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derrire Chicot, on pouvait voir Qulus et Schomberg qui billaient se dmonter la mchoire. --Et cette partie d'checs, Chicot? demanda d'pernon. --Ah! oui, c'est vrai, dit Qulus. --Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre poignard en change de ce luth, troc pour troc. Le musicien, constern, obit et alla s'asseoir sur un coussin, aux pieds de son matre. --En voil dj un dans la ratire, dit Qulus; passons aux autres. Et sur ces mots, qui donnaient Aurilly l'explication des scnes prcdentes, Qulus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son bilboquet. --C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour varier les miens, je vais signer la Ligue. Et il referma la porte, laissant la socit de Son Altesse Royale augmente du pauvre joueur de luth. CHAPITRE XXIII COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. L'heure de la grande rception tait arrive ou plutt allait arriver; car, depuis midi, le Louvre recevait dj les principaux chefs, les intresss et mme les curieux. Paris, tumultueux comme la veille, mais avec cette diffrence que les Suisses, qui n'taient pas de la fte la veille, en taient, le lendemain, les acteurs principaux; Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoy vers le Louvre ses dputations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses chevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de spectateurs, qui, dans les jours o le peuple tout entier est occup quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait Paris deux peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du monde, chaque individu se ddoublait volont en deux parties, l'une agissant, l'autre qui regarde agir. Il y avait donc autour du Louvre une masse considrable de populaire; mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps o le murmure des peuples, chang en tonnerre, renverse les murailles avec le souffle de ses canons et renverse le chteau sur ses matres; les Suisses, ce jour-l, ces anctres du 10 aot et du 27 juillet, les Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armes que fussent ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'tait pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses rois. Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour tre moins sombre, le drame ft dnu d'intrt; c'tait, au contraire, une des scnes les plus curieuses que nous ayons encore esquisses, que celle que prsentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du trne, tait entour de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs, de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent dfil devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce palais, prendre les places qui leur taient assignes sous les fentres et dans les cours du Louvre. Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseign de temps en temps par Chicot, cach derrire son fauteuil royal; averti par un signe de la reine mre, ou rveill par quelques frmissements des infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils taient moins avant qu'eux dans le secret. Tout coup M. de Monsoreau entra. --Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet. --Que veux-tu que je regarde? --Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est assez ple et assez crott pour mriter d'tre vu. --En effet, dit le roi, c'est lui-mme. Henri fit un signe M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha. --Comment tes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous croyais Vincennes, occup nous dtourner un cerf. --Le cerf tait, en effet, dtourn sept heures du matin, sire; mais, voyant que midi tait prt sonner et que je n'avais aucune nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous ft arriv malheur, et je suis accouru. --En vrit? fit le roi. --Sire, dit le comte, si j'ai manqu mon devoir, n'attribuez cette faute qu' un excs de dvouement. --Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprcie. --Maintenant, reprit le comte avec hsitation, si Votre Majest exige que je retourne Vincennes, comme je suis rassur.... --Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse tait une fantaisie qui nous tait passe par la tte, et qui s'en est alle comme elle tait venue; restez, et ne vous loignez pas; j'ai besoin d'avoir autour de moi des gens qui me sont dvous, et vous venez de vous ranger vous-mme parmi ceux sur le dvouement desquels je puis compter. Monsoreau s'inclina. --O Votre Majest veut-elle que je me tienne? demanda le comte. --Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot l'oreille du roi. --Pourquoi faire? --Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois bien un ddommagement pour m'obliger d'assister une crmonie aussi fastidieuse que celle que tu nous promets. --Eh bien, prends-le. --J'ai eu l'honneur de demander Votre Majest o elle dsirait que je prisse place? demanda une seconde fois le comte. --Je croyais vous avoir rpondu: O vous voudrez. Derrire mon fauteuil, par exemple. C'est l que je mets mes amis. --Venez , notre grand veneur, dit Chicot en livrant M. de Monsoreau une portion du terrain qu'il s'tait rserv pour lui tout seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-l. Voil un gibier qui se peut dtourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutt qui sont passs; puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous perdez la trace de ceux-ci, je vous dclare que je vous te le brevet de votre charge! M. de Monsoreau faisait semblant d'couter, ou plutt il coutait sans entendre. Il tait fort affair et regardait tout autour de lui avec une proccupation qui chappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le soin de la lui faire remarquer. --Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton grand veneur? --Non; que chasse-t-il? --Il chasse ton frre d'Anjou. --Ce n'est pas vue, en tout cas, dit Henri en riant. --Non, c'est au juger. Tiens-tu ce qu'il ignore o il est? --Mais je ne serais pas fch, je l'avoue, qu'il fit fausse route. --Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi. On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui seulement o est la comtesse. --Pour quoi faire? --Demande toujours, tu verras. --Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de Monsoreau? Je ne l'aperois pas parmi ces dames? Le comte tressaillit comme si un serpent l'et mordu au pied. Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux l'adresse du roi. --Sire, rpondit le grand veneur, madame la comtesse tait malade, l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, aprs avoir sollicit et obtenu cong de la reine, avec le baron de Mridor, son pre. --Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le roi, enchant d'avoir une occasion de dtourner la tte tandis que les tanneurs passaient. --Vers l'Anjou, son pays, sire. --Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la reine quelque part quand elle le sera.... Monsoreau plit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuy sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort attentif considrer les passementiers qui suivaient immdiatement les tanneurs. --Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse ft enceinte? murmura Monsoreau. --Ne l'est-elle point? dit Chicot; voil ce qui serait plus impertinent, ce me semble, supposer. --Elle ne l'est pas, monsieur. --Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il parat que ton grand veneur a commis la mme faute que toi: il a oubli de rapprocher les chemises de Notre-Dame. Monsoreau ferma ses poings et dvora sa colre, aprs avoir lanc Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot rpondit en enfonant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre. Le comte vit que le moment tait mal choisi, et secoua la tte, comme pour faire tomber de son front les nuages dont il tait charg. Chicot se dsassombrit son tour, et, passant de l'air matamore au plus gracieux sourire: --Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de prir d'ennui par les chemins! --J'ai dit au roi, rpondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son pre. --Soit, c'est respectable, un pre, je ne dis pas non; mais ce n'est pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire par les chemins... mais heureusement.... --Quoi? demanda vivement le comte. --Quoi, quoi? rpondit Chicot. --Que veut dire: heureusement? --Ah! ah! c'tait une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte. Le comte haussa les paules. --Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse. Demandez plutt Henri, qui est un philologue? --Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe. --Quel adverbe? --_Heureusement._ --Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et, en cela, j'admirais la bont de Dieu. Heureusement donc qu'il existe l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des plus factieux mme, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la distrairont coup sr; et, ajouta ngligemment Chicot, comme ils suivent la mme route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination? Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et contant madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pme, la chre dame? Second poignard, plus acr que le premier, plant dans la poitrine du grand veneur. Cependant il n'y avait pas moyen d'clater; le roi tait l, et Chicot avait, momentanment du moins, un alli dans le roi; aussi, avec une affabilit qui tmoignait des efforts qu'il avait d faire pour dompter sa mchante humeur: --Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en caressant Chicot du regard et de la voix. --Vous pourriez mme dire nous avons, monsieur le comte, car ces amis-l sont encore plus vos amis que les miens. --Vous m'tonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais personne qui.... --Bon! faites le mystrieux. --Je vous jure. --Vous en avez si bien, monsieur le comte, et mme ce vous sont des amis si chers, que tout l'heure, par habitude, car vous savez parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout l'heure, par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement, bien entendu. --Moi, fit le comte, vous m'avez vu? --Oui, vous, le grand veneur, le plus ple de tous les grands veneurs passs, prsents et futurs, depuis Nemrod jusqu' M. d'Autefort, votre prdcesseur. --Monsieur Chicot! --Le plus ple, je le rpte: _Veritas veritatum._ Ceci est un --barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vrit, vu que, s'il y --en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie; --mais vous n'tes pas philologue, cher monsieur Esa. --Non, monsieur, je ne le suis pas; voil donc pourquoi je vous prierai de revenir tout directement ces amis dont vous me parliez, et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces amis par leurs vritables noms. --Eh! vous rptez toujours la mme chose. Cherchez, monsieur le grand veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre mtier de dtourner les btes, tmoin ce malheureux cerf que vous avez drang ce matin, et qui ne devait point s'attendre cela de votre part. Si l'on venait vous empcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content? Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri. --Quoi! s'cria-t-il en voyant une place vide prs du roi. --Allons donc! dit Chicot. --M. le duc d'Anjou, s'cria le grand veneur. --Taaut, taaut! dit le Gascon, voil la bte lance. --Il est parti aujourd'hui! exclama le comte. --Il est parti aujourd'hui, rpondit Chicot, mais il est possible qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'tes pas philologue, monsieur; mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est--dire quel moment a disparu ton frre, Henriquet? --Cette nuit, rpondit le roi. --Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blme et tremblant. Ah! mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous l, sire? --Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frre soit parti; je dis seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne savent point o il est. --Oh! fit le comte avec colre, si je croyais cela!.... --Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand malheur, quand il conterait quelque douceur madame de Monsoreau? C'est le galant de la famille que notre ami Franois; il l'tait pour le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est pour le roi Henri III, qui a autre chose faire que d'tre galant. Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait la cour un prince qui reprsente l'esprit franais! --Le duc, le duc parti! rpta Monsoreau, en tes-vous bien sr, monsieur? --Et vous? demanda Chicot. Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupe ordinairement par le duc prs de son frre, place qui continuait de demeurer vide. --Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqu pour fuir, que Chicot le retint. --Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien tre la place de votre femme, ne ft-ce que pour voir tout le jour un prince deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme feu Orphe. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance! Monsoreau frissonna de colre. --Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre joie! voici la sance qui s'ouvre; c'est indcent de manifester ainsi ses passions; coutez le discours du roi. Force fut au grand veneur de se tenir sa place; car, en effet, petit petit la salle du Louvre s'tait remplie: il demeura donc immobile et dans l'attitude du crmonial. Toute l'assemble avait pris sance; M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquite sur le sige laiss vacant par M. le duc d'Anjou. Le roi se leva. Les hrauts commandrent la silence. CHAPITRE XXIV COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'TAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et aprs s'tre assur que d'pernon, Schomberg, Maugiron et Qulus, remplacs dans leur garde par un poste de dix Suisses, taient venus le rejoindre et se tenaient derrire lui; Messieurs, un roi entend galement, plac qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en bas, c'est--dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple. C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs runis en un seul faisceau pour dfendre la foi catholique. Aussi ai-je pour agrable le conseil que nous a donn mon cousin de Guise. Je dclare donc la sainte Ligue bien et dment autorise et institue, et, comme il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tte, comme il importe que le chef appel soutenir l'glise soit un des fils les plus zls de l'glise, et que ce zle lui soit impos par sa nature mme et sa charge, je prends un prince chrtien pour le mettre la tte de la Ligue, et je dclare que dsormais ce chef s'appellera.... Henri fit dessein une pause. Le vol d'un moucheron et fait vnement au milieu de l'immobilit gnrale. Henri rpta. --Et je dclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France et de Pologne. Henri, en prononant ces paroles, avait hauss la voix avec une sorte d'affectation, en signe de triomphe et pour chauffer l'enthousiasme de ses amis prts clater, comme aussi pour achever d'craser les ligueurs dont les sourds murmures dcelaient le mcontentement, la surprise et l'pouvante. Quant au duc de Guise, il tait demeur ananti: de larges gouttes de sueur coulaient de son front; il changea un regard avec le duc de Mayenne et le cardinal son frre, qui se tenaient au milieu des deux groupes de chefs, l'un sa droite, l'autre sa gauche. Monsoreau, plus tonn que jamais de l'absence du duc d'Anjou, commena se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III. En effet, le duc pouvait tre disparu sans tre parti. Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se trouvait et se glissa jusqu' son frre. --Franois, lui dit-il l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne sommes plus en sret ici. Htons-nous de prendre cong, car la populace est trange, et le roi qu'elle excrait hier va devenir son idole pour quelques jours. --Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frre ici: moi, je vais prparer la retraite. --Allez. Pendant ce temps, le roi avait sign l'acte prpar sur la table et dress d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui ft, avec la reine mre, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en nasillant M. de Guise: --Signez donc, mon beau cousin. Et il lui avait pass la plume. Puis, lui dsignant la place du bout du doigt: --L, l, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez M. le cardinal et M. le duc de Mayenne. Mais le duc de Mayenne tait dj au bas des degrs et le cardinal dans l'autre chambre. Le roi remarqua leur absence. --Alors, passez M. le grand veneur, dit-il. Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour se retirer. --Attendez, dit le roi. Et, pendant que Qulus reprenait d'un air narquois la plume des mains de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse prsente, mais encore tous les chefs de corporations convoqus pour ce grand vnement s'apprtaient signer au-dessous du roi, et sur des feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les diffrents registres o, la veille, chacun avait pu, qu'il ft petit ou grand, noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps, le roi disait au duc de Guise: --Mon cousin, c'tait votre avis, je crois: faire, pour garde de notre capitale, une bonne arme avec toutes les forces de la Ligue? L'arme est faite et convenablement faite, puisque le gnral naturel des Parisiens, c'est le roi. --Assurment, sire, rpondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait. --Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre arme commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai la Ligue, allez donc commander l'arme, mon cousin. --Et quand dois-je partir? demanda le duc. --Sur-le-champ, rpondit le roi. --Henri! Henri! fit Chicot que l'tiquette empcha de courir sus au roi pour l'arrter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie. Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu, ne l'avait pas compris, il s'avana rvrencieusement, tenant la main une norme plume, et, se faisant jour jusqu' ce qu'il ft prs du roi: --Tu te tairas, j'espre, double niais, lui dit-il tout bas. Mais il tait dj trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait dj annonc au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son brevet sign l'avance, et cela malgr tous les gestes et toutes les grimaces du Gascon. Le duc de Guise prit son brevet et sortit. Le cardinal l'attendait la porte de la salle, et le duc de Mayenne les attendait tous deux la porte du Louvre. Ils montrent cheval l'instant mme, et dix minutes ne s'taient pas coules, que tous trois taient hors de Paris. Le reste de l'assemble se retira peu peu. Les uns criaient: Vive le roi! les autres: Vive la Ligue! --Au moins, dit Henri en riant, j'ai rsolu un grand problme. --Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathmaticien, va! --Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser tous ces coquins les deux cris opposs,je suis parvenu leur faire crier la mme chose. --_Sta bene!_ dit la reine mre Henri en lui serrant la main. --Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises sont presque aplatis du coup. --Oh! sire, sire, s'crirent les favoris en s'approchant tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue l! --Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot l'autre oreille du roi. Henri fut reconduit en triomphe son appartement; au milieu du cortge qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rle du dtracteur antique en poursuivant son matre de ses lamentations. Cette persistance de Chicot rappeler au demi-dieu du jour qu'il n'tait qu'un homme frappa le roi au point qu'il congdia tout le monde et demeura seul avec Chicot. --Ah a! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que vous n'tes jamais content, matre Chicot, et que cela devient assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous demande, c'est du bon sens. --Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus besoin. --Conviens, au moins, que le coup est bien jou? --C'est justement de cela que je ne veux pas convenir. --Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France! --Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie. --Corbleu! monsieur l'pilogueur!.... --Oh! quel amour-propre froce! --Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue? --Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais... --Mais quoi? --Mais tu n'es plus roi de France. --Et qui donc est roi de France? --Tout le monde, except toi, Henri; ton frre d'abord. --Mon frre! de qui veux-tu parler? --De M. d'Anjou, parbleu! --Que je tiens prisonnier? --Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacr, et toi, tu ne l'es pas. --Par qui est-il sacr? --Par le cardinal de Guise; en vrit, Henri, je te conseille de parler encore de ta police; on sacre un roi Paris devant trente-trois personnes, en pleine glise Sainte-Genevive, et tu ne le sais pas. --Ouais; et tu le sais, toi? --Certainement que je le sais. --Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas? --Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que moi je fais ma police moi-mme. Le roi frona le sourcil. --Nous avons donc dj, comme roi de France, sans compter Henri de Valois, nous avons Franois d'Anjou, puis nous avons encore, voyons, dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de Guise. --Le duc de Guise? --Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafr. Je rpte donc: nous avons encore le duc de Guise. --Beau roi, en vrit, que j'exile, que j'envoie l'arme! --Bon! comme si on ne t'avait pas exil en Pologne, toi; comme s'il n'y avait pas plus prs de La Charit au Louvre que de Cracovie Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies l'arme; voil o est la finesse du coup, l'habilet de la botte; tu l'envoies l'arme, c'est--dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre de biche! et quelle arme! une vraie arme... ce n'est pas comme ton arme de la Ligue... Non... une arme de bourgeois, c'est bon pour Henri de Valois, roi des mignons; Henri de Guise, il faut une arme de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon, capables de dvorer vingt armes de la Ligue; de sorte que si, tant roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le devenir de nom, il n'aurait qu' tourner ses trompettes du ct de la capitale, et dire: En avant! avalons Paris d'une bouche, et Henri de Valois et le Louvre avec. Ils le feraient, les drles, je les connais. --Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre politique que vous tes, dit Henri. --Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un quatrime roi. --Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprme ddain, que, pour songer rgner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la couronne, il faut un peu regarder en arrire et compter ses anctres. Que pareille ide vienne M. d'Anjou, passe encore; il est de race y prtendre, lui, ses aeux sont les miens; il peut y avoir lutte et balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de primogniture, et voil tout. Mais M. de Guise... allons donc, matre Chicot! allez tudier le blason, notre ami, et dites-nous si les fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les merlettes de Lorraine. --Eh! eh! fit Chicot, voil justement o est l'erreur, Henri. --Comment, o est l'erreur? --Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne crois, va. --De meilleure maison que moi peut-tre? dit Henri en souriant. --Il n'y a pas de peut-tre, mon petit Henriquet. --Vous tes fou, monsieur Chicot. --Dame! c'est mon titre. --Mais je dis vritablement fou, mais je dis fou lier. Allez apprendre lire, mon ami. --Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas besoin de retourner comme moi l'cole, lis un peu ceci. Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David avait crit la gnalogie que nous connaissons, celle-l mme qui tait revenue d'Avignon, approuve par le pape, et qui faisait descendre Henri de Guise de Charlemagne. Henri plit ds qu'il eut jet les yeux sur le parchemin, et reconnut, prs de la signature du lgat, le sceau de saint Pierre. --Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu distances, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir voler aussi haut que l'aigle de Csar; prends-y garde, mon fils! --Mais par quels moyens t'es-tu procur cette gnalogie? --Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-l? elle est venue me trouver toute seule. --Mais o tait-elle avant de venir te trouver? --Sous le traversin d'un avocat? --Et comment s'appelait cet avocat? --Matre Nicolas David. --O tait-il? --A Lyon. --Et qui l'a t prendre Lyon, sous le traversin de cet avocat? --Un de mes bons amis. --Que fait cet ami? --Il prche. --C'est donc un moine? --Juste. --Et qui se nomme? --Gorenflot. --Comment! s'cria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce discours incendiaire Sainte-Genevive, et qui, hier, dans les rues de Paris, m'insultait? --Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou.... --Mais c'est donc un profond politique que ton gnovsain? --Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secrtaire de la rpublique de Florence? votre grand'mre est son lve. --Alors il a soustrait cette pice l'avocat. --Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force. --A Nicolas David, ce spadassin? --A Nicolas David, ce spadassin. --Mais il est donc brave, ton moine? --Comme Bayard! --Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore prsent devant moi pour recevoir sa rcompense? --Il est rentr humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti. --Mais il est-donc modeste! --Comme saint Crpin. --Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la premire abbaye vacante, dit le roi. --Merci pour lui, Henri. Puis lui-mme: --Ma foi, se dit Chicot, le voil entre Mayenne et Valois, entre une corde et une prbende; sera-t-il pendu? sera-t-il abb? Bien fin qui pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce moment-ci de drles de rves. CHAPITRE XXV TOCLE ET POLYNICE. Cette journe de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme elle avait commenc. Les amis du roi se rjouissaient; les prdicateurs de la Ligue se prparaient canoniser frre Henri, et s'entretenaient, comme on avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions guerrires de Valois, dont la jeunesse avait t si clatante. Les favoris disaient: Enfin le renard a devin le pige. Et, comme le caractre de la nation franaise est principalement l'amour-propre, et que les Franais n'aiment pas les chefs d'une intelligence infrieure, les conspirateurs eux-mmes se rjouissaient d'tre jous par leur roi. Il est vrai que les principaux d'entre eux s'taient mis l'abri. Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitt Paris franc trier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir du Louvre pour faire ses prparatifs de dpart, dans le but de rattraper le duc d'Anjou. Mais, au moment o il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot l'aborda. Le palais tait vide de ligueurs, le Gascon ne craignait plus rien pour son roi. --O allez-vous donc en si grande hte, monsieur le grand veneur? demanda-t-il. --Auprs de Son Altesse, rpondit laconiquement le comte. --Auprs de Son Altesse? --Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un temps o les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite. --Oh! celui-l est si brave, dit Chicot, qu'il en est tmraire. Le grand veneur regarda le Gascon. --En tout cas, lui dit-il, si vous tes inquiet, je le suis bien plus encore, moi! --De qui? --Toujours de la mme Altesse. --Pourquoi? --Vous ne savez pas ce que l'on dit? --Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte. --On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon l'oreille de son interlocuteur. --Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'tait pas exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il tait en route. --Dame! on me l'avait persuad. Je suis de si bonne foi, moi, que je crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous, j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est pour l'autre monde. --Voyons, qui vous donne ces funbres ides? --Il est entr au Louvre hier, n'est-ce pas? --Sans doute, puisque j'y suis entr avec lui. --Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir. --Du Louvre? --Non. --Mais Aurilly? --Disparu! --Mais ses gens? --Disparus! disparus! disparus! --C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot? --Demandez! --A qui? --Au roi. --On n'interroge point Sa Majest? --Bah! il n'y a que manire de s'y prendre. --Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute. Et, quittant Chicot, ou plutt marchant devant lui, il s'achemina vers le cabinet du roi. Sa Majest venait de sortir. --O est all le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre compte de certains ordres qu'il m'a donns. --Chez M. le duc d'Anjou, lui rpondit celui auquel il s'adressait. --Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte Chicot; le prince n'est donc pas mort? --Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut gure mieux. Pour le coup, les ides du grand veneur s'embrouillrent tout fait: il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitt le Louvre. Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens d'office, lui confirmrent la vrit. Or, comme il ignorait les vritables causes de l'absence du prince, cette absence l'tonnait au del de toute mesure dans un moment si dcisif. Le roi, en effet, tait all chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand veneur, malgr le grand dsir o il tait de savoir ce qui se passait chez le prince, ne pouvait y pntrer, force lui fut d'attendre les nouvelles dans le corridor. Nous avons dit que, pour assister la sance, les quatre mignons s'taient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitt la sance finie, malgr l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient prs du prince, le dsir d'tre dsagrables Son Altesse en lui apprenant le triomphe du roi l'avait emport sur l'ennui, et ils taient venus reprendre leur poste, Schomberg et d'pernon dans le salon, Maugiron et Qulus dans la chambre mme de Son Altesse. Franois, de son ct, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible doubl d'inquitudes, et, il faut le dire, la conversation de ces messieurs n'tait pas faite pour le distraire. --Vois-tu, disait Qulus Maugiron d'un bout de la chambre l'autre, et comme si le prince n'et point t l, vois-tu, Maugiron, je commence, depuis une heure seulement, apprcier notre ami Valois; en vrit, c'est un grand politique. --Explique ton dire, rpondit Maugiron en se carrant dans une chaise longue. --Le roi a parl tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait; s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parl tout haut, c'est qu'il ne la craint plus. --Voil qui est logique, rpondit Maugiron. --S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille certainement par un grand nombre de qualits, mais sa resplendissante personne est assez obscure l'endroit de la clmence. --Accord. --Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procs; s'il y a procs, nous allons jouir, sans nous dranger, d'une seconde reprsentation de l'affaire d'Amboise. --Beau spectacle, morbleu! --Oui, et dans lequel nos places sont marques d'avance, moins que.... --A moins que... c'est possible encore... moins qu'on ne laisse de ct les formes judiciaires, cause de la position des accuss, et qu'on arrange cela sous le manteau de la chemine, comme on dit. --Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernire conspiration est une vritable affaire de famille. Aurilly lana un coup d'oeil inquiet au prince. --Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu' la place du roi je n'pargnerais pas les grosses ttes, en vrit, parce qu'ils sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais l, carment; puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de Nesle, et la place du roi, parole d'honneur, je ne rsisterais pas la tentation. --En ce cas, dit Qulus, je crois qu'il ne serait point mal de faire revivre la fameuse invention des sacs. --Et quelle tait cette invention? demanda Maugiron. --Une fantaisie royale qui date de 1350 peu prs; voici la chose: on enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats, puis on jetait le tout l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir l'humidit, ne se sentaient pas plutt dans la Seine qu'ils s'en prenaient l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas voir. --En vrit, dit Maugiron, tu es un puits de science, Qulus, et ta conversation est des plus intressantes. --On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs ont toujours droit de rclamer le bnfice de dcapitation en place publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les cuyers, les matres d'htel, les joueurs de luth.... --Messieurs! balbutia Aurilly ple de terreur. --Ne rponds donc pas, Aurilly, dit Franois, cela ne peut s'adresser moi ni par consquent ma maison: on ne raille pas les princes du sang en France. --Non, on les traite plus srieusement, dit Qulus, on leur coupe le cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! tmoin M. de Nemours. Les mignons en taient l de leur dialogue, lorsqu'on entendit du bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi parut sur le seuil. Franois se leva. --Sire, s'cria-t-il, j'en appelle votre justice du traitement indigne que me font subir vos gens. Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frre. --Bonjour, Qulus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues; bonjour, mon enfant, la vue me rjouit l'me; et toi, mon pauvre Maugiron, comment allons-nous? --Je m'ennuie prir, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis charg de garder votre frre, sire, qu'il tait plus divertissant que cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre pre et de votre mre? --Sire, vous l'entendez, dit Franois, est-il donc dans vos intentions royales que l'on insulte ainsi votre frre? --Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que mes prisonniers se plaignent. --Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas moins votre.... --Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans mon esprit. Mon frre, coupable, est coupable deux fois. --Mais s'il ne l'est pas? --Il l'est! --De quel crime? --De m'avoir dplu, monsieur. --Sire, dit Franois humili, nos querelles de famille ont-elles besoin d'avoir des tmoins? --Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un instant avec monsieur mon frre. --Sire, dit tout bas Qulus, ce n'est pas prudent Votre Majest de rester entre deux ennemis. --J'emmne Aurilly, dit Maugiron l'autre oreille du roi. Les deux gentilshommes emmenrent Aurilly, la fois brlant de curiosit et mourant d'inquitude. --Nous voici donc seuls, dit le roi. --J'attendais ce moment avec impatience, sire. --Et moi aussi, Ah! vous en voulez ma couronne, mon digne tocle; ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trne un but. Ah! l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une glise perdue, pour vous montrer tout coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte? --Hlas! dit Franois, qui sentait peu peu la colre du roi, Votre Majest ne me laisse pas parler. --Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon frre; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous mritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous pargne. --Mon frre, mon frre, dit Franois perdu, est-ce bien votre intention de m'abreuver de pareils outrages? --Alors, si ce que je vous dis peut tre tenu pour outrageant, c'est moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons, parlez, parlez, j'coute; apprenez-nous comment vous n'tes pas un dloyal, et, qui pis est, un maladroit. --Je ne sais ce que Votre Majest veut dire, et elle semble avoir pris tche de me parler par nigmes. --Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'cria Henri d'une voix pleine de menaces et qui vibrait la porte des oreilles de Franois: oui, vous avez conspir contre moi, comme vous avez autrefois conspir contre mon frre Charles; seulement autrefois c'tait l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est l'aide du duc de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous et fait une riche place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme un lion; aprs la perfidie, la force ouverte; aprs le poison, l'pe. --Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'cria Franois, ple de rage et cherchant, comme cet tocle qui Henri l'avait compar, une place o frapper Polynice avec ses regards de flamme, a dfaut de glaive et de poignard. Quel poison? --Le poison avec lequel tu as assassin notre frre Charles; le poison que tu destinais Henri de Navarre, ton associ. Il est connu, va, ce poison fatal; notre mre en a dj us tant de fois! Voil sans doute pourquoi tu y as renonc mon gard; voil pourquoi tu as voulu prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue. Mais regarde-moi bien en face, Franois, continua Henri en faisant vers son frre un pas menaant, et demeure bien convaincu qu'un homme de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne. Franois chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans gards, sans misricorde pour son prisonnier, le roi reprit: --L'pe! l'pe! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul seul avec moi, tenant une pe. Je t'ai dj vaincu en fourberie, Franois, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver au trne de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en passant sur le ventre d'un million de Polonais; la bonne heure! Si vous voulez tre fourbe, soyez-le, mais de cette faon; si vous voulez m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voil des intrigues royales, voil de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le rpte, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tu; ne songe donc plus lutter d'une faon ni de l'autre; car, ds prsent, j'agis en roi, en matre, en desposte; ds prsent, je te surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes tnbres, et la moindre hsitation, la moindre obscurit, au moindre doute, j'tends ma large main sur toi, chtif, et je te jette pantelant la hache de mon bourreau. Voil ce que j'avais te dire relativement nos affaires de famille, mon frre; voil pourquoi je voulais te parler tte tte, Franois; voil pourquoi je vais ordonner mes amis de te laisser seul cette nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses mditer mes paroles. Si la nuit porte vritablement conseil, comme on dit, ce doit tre surtout aux prisonniers. --Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majest, sur un soupon qui ressemble un mauvais rve que vous auriez fait, me voil tomb dans votre disgrce? --Mieux que cela Franois: te voil tomb sous ma justice. --Mais au moins, sire, fixez un terme ma captivit, que je sache quoi m'en tenir. --Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez. --Ma mre! ne pourrais-je pas voir ma mre? --Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du fameux livre de chasse que mon pauvre frre Charles a dvor, c'est le mot, et les deux autres sont: l'un Florence et l'autre Londres. D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frre. Adieu! Franois. Le prince tomba atterr sur un fauteuil. --Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc d'Anjou m'a demand la libert de rflchir cette nuit une rponse qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa chambre, sauf les visites de prcaution que, de temps en temps, vous croirez devoir faire. Vous trouverez peut-tre votre prisonnier un peu exalt par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renonc au titre de mon frre; il n'y a par consquent ici qu'un captif et des gardes; pas de crmonies: si le captif vous dsoblige, avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille, matre Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les rebelles humeurs. --Sire! sire! murmura Franois tentant un dernier effort, souvenez-vous que je suis votre... --Vous tiez aussi le frre du roi Charles IX, je crois, dit Henri. --Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis. --Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner. Et Henri referma la porte sur la face de son frre, qui recula ple et chancelant jusqu' son fauteuil, dans lequel il tomba. CHAPITRE XXVI COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES ARMOIRES VIDES. La scne que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait considrer sa position comme tout a fait dsespre. Les mignons ne lui avaient rien laiss ignorer de ce qui s'tait pass au Louvre: ils lui avaient montr la dfaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri plus grands encore qu'ils n'taient en ralit, il avait entendu la voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incomprhensible d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonn des principaux chefs, qui, eux aussi, avaient dfendre leurs personnes. Abandonn de sa famille, dcime par les empoisonnements et par les assassinats, divise par les ressentiments et les discordes, il soupirait en tournant les yeux vers ce pass que lui avait rappel le roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au moins pour confidents, ou plutt pour dupes, ces deux mes dvoues, ces deux pes flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole. Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de consciences. Pour la premire fois de sa vie, en se sentant seul et isol, M. d'Anjou prouva comme une espce de remords d'avoir sacrifi la Mole et Coconnas. Dans ce temps-l, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment avait-il rcompens sa soeur Marguerite? Restait sa mre, la reine Catherine. Mais sa mre ne l'avait jamais aim. Elle ne s'tait jamais servie de lui que comme il se serait servi des autres, c'est--dire titre d'instrument; et Franois se rendait justice. Une fois aux mains de sa mre, il sentait qu'il ne s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de l'Ocan lorsque souffle la tempte. Il songea que, rcemment encore, il avait prs de lui un coeur qui valait tous les coeurs, une pe qui valait toutes les pes. Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier la mmoire. Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'prouva Franois ressembla du remords, car il avait dsoblig Bussy pour plaire Monsoreau; il avait voulu plaire Monsoreau, parce que Monsoreau savait son secret, et voil tout coup que ce secret, dont menaait toujours Monsoreau, tait parvenu la connaissance du roi, de sorte que Monsoreau n'tait plus craindre. Il s'tait donc brouill avec Bussy inutilement et surtout gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique, tait bien plus qu'un crime: c'tait une faute. Or quel avantage c'et t pour le prince, dans la situation o il se trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par consquent fidle, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et une lourde main font d'amis quiconque a reu l'un de Dieu et l'autre du hasard! Bussy veillant sur lui, c'tait la libert probable, c'tait la vengeance certaine. Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, bless au coeur, boudait le prince et s'tait retir sous sa tente, et le prisonnier restait avec cinquante pieds de hauteur franchir pour descendre dans les fosss, et quatre mignons mettre hors de combat pour pntrer jusqu'au corridor. Sans compter que les cours taient pleines de Suisses et de soldats. Aussi, de temps en temps, il revenait la fentre et plongeait son regard jusqu'au fond des fosss; mais une pareille hauteur tait capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou tait loin d'tre l'preuve des vertiges. Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit Schomberg, soit Maugiron, tantt d'pernon, tantt Qulus, entrait, et sans s'inquiter de la prsence du prince, quelquefois mme sans le saluer, faisait sa tourne, ouvrant les portes et les fentres, fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous les tables, s'assurant mme que les rideaux taient leur place, et que les draps n'taient point dcoups en lanires. De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient. --Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y renonce; je demande ne plus bouger du salon, o, le jour, nos amis viennent nous voir, et ne plus me rveiller, la nuit, de quatre heures en quatre heures, pour aller faire visite M. le duc d'Anjou. --C'est qu'aussi, dit d'pernon, on voit bien que nous sommes de grands enfants, et que nous avons toujours t capitaines, et jamais soldats: nous ne savons pas, en vrit, interprter une consigne. --Comment cela? demanda Qulus. --Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et non pas que nous le regardions. --D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon garder, mais qu'il n'est pas beau regarder. --Fort bien, dit Schomberg; mais songeons ne point nous relcher de notre surveillance, car le diable est fin. --Soit, dit d'pernon, mais il ne suffit pas d'tre fin, ce me semble, pour passer sur le corps quatre gaillards comme nous. Et d'pernon, se redressant, frisa superbement sa moustache. --Il a raison, dit Qulus. --Bon! rpondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais pour essayer de s'enfuir prcisment par notre galerie? S'il tient absolument se sauver, il fera un trou dans le mur. --Avec quoi? il n'a pas d'armes. --Il a les fentres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait avoir lui-mme mesur la profondeur des fosss. --Ah! les fentres! il est charmant, sur ma parole, s'cria d'pernon; bravo, Schomberg, les fentres! c'est--dire que tu sauterais quarante-cinq pieds de hauteur? --J'avoue que quarante-cinq pieds.... --Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux comme.... --Toi, dit Schomberg. --Mon cher, dit d'pernon, tu sais bien que je n'ai peur que des fantmes, a, c'est une affaire de nerfs. --C'est, dit gravement Qulus, que tous ceux qu'il a tus en duel lui sont apparus la mme nuit. --Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'vasions miraculeuses... avec les draps, par exemple. --Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus senses, dit d'pernon. Moi, j'ai vu, Bordeaux, un prisonnier qui s'tait sauv avec ses draps. --Tu vois! dit Schomberg. --Oui, reprit d'pernon; mais il avait les reins casss et la tte fendue; son drap s'tait trouv d'une trentaine de pieds trop court, il avait t forc de sauter, de sorte que l'vasion tait complte: son corps s'tait sauv de sa prison, et son me s'tait sauve de son corps. --Eh bien, d'ailleurs, s'il s'chappe, dit Qulus, cela nous fera une chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons, et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tcherons de lui casser quelque chose. --Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre rle, s'cria Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geliers. La proraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en dcidant nanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une visite dans la chambre de M. d'Anjou. Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre ct, il ne se dciderait jamais une vasion prilleuse on difficile. Ce n'est pas qu'il manqut d'imagination, le digne prince, et, nous devons mme le dire, son imagination se livrait un furieux travail, tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occup, pendant deux ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli pendant la soire de la Saint-Barthlemy. De temps en temps, la figure ple du prince allait se coller aux carreaux de la fentre donnant dans les fosss du Louvre. Au del des fosss s'tendait une grve d'une quinzaine de pieds de large, et, au del de cette grve, on voyait, au milieu de l'obscurit, se drouler la Seine, calme comme un miroir. De l'autre ct, au milieu des tnbres, se dressait comme un gant immobile: c'tait la tour de Nesle. Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses phases; il avait suivi, avec l'intrt qu'accorde le prisonnier ces sortes de spectacles, la dgradation de la lumire et les progrs de l'obscurit. Il avait contempl cet admirable spectacle du vieux Paris, avec ses toits dors, une heure de distance, par les derniers feux du soleil, et argents par les premiers rayons de la lune; puis, peu peu, il s'tait senti saisi d'une grande terreur en voyant d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit. Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au bruit de la foudre. Alors il et donn bien des choses pour que les mignons le gardassent encore vue, dussent-ils l'insulter en le gardant. Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'tait donner trop beau jeu leurs railleries. Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut lire, les caractres tourbillonnaient devant ses yeux comme des diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frla du bout des doigts le luth d'Aurilly rest suspendu la muraille, mais il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle faon qu'il avait envie de pleurer. Alors il se mit jurer comme un paen et briser tout ce qu'il trouva la porte de sa main. C'tait un dfaut de famille, et l'on y tait habitu dans le Louvre. Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'o venait cet horrible sabbat; puis, ayant reconnu que c'tait le prince qui se distrayait, ils avaient referm la porte, ce qui avait doubl la colre du prisonnier. Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son duquel on ne se mprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du ct de la fentre, et en mme temps M. d'Anjou ressentit une douleur assez aigu la hanche. Sa premire ide fut qu'il tait bless d'un coup d'arquebuse, et que ce coup lui tait tir par un missaire du roi. --Ah! tratre! ah! lche! s'cria le prisonnier, tu me fais arquebuser comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort! Et il se laissa aller sur le tapis. Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus ingal et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse. --Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais encore, j'eusse entendu l'explosion. Et, en mme temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur et t assez vive, le prince n'avait videmment rien de cass. Il ramassa la pierre et examina le carreau. La pierre avait t lance si rudement, quelle avait plutt trou que bris la vitre. La pierre paraissait enveloppe dans un papier. Alors les ides du duc commencrent changer de direction. Cette pierre, au lieu de lui tre lance par quelque ennemi, ne lui venait-elle pas, au contraire, de quelque ami? La sueur lui monta au front; l'esprance, comme l'effroi, ses angoisses. Le duc s'approcha de la lumire. En effet, autour de la pierre, un papier tait roul et maintenu avec une soie noue de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement amorti la duret du silex, qui, sans cette enveloppe, et certes caus au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie. Briser la soie, drouler le papier et le lire, fut pour le duc l'affaire d'une seconde: il tait compltement ressuscit. Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif. Et il lut: tes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la libert? Entrez dans le cabinet o la reine de Navarre avait cach votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en dplaant le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double fond, il y a une chelle de soie, attachez-la vous-mme au balcon, deux bras vigoureux vous roidiront l'chelle au bas du foss. Un cheval, vite comme la pense, vous mnera en lieu sr. UN AMI. --Un ami! s'cria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un ami. Quel est donc cet ami qui songe moi? Et le duc rflchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrter sa pense, il courut regarder la fentre; il ne vit personne. --Serait-ce un pige? murmura le prince, chez lequel la peur s'veillait, le premier de tous les sentiments. --Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un double fond, et si, dans ce double fond, il y a une chelle. Le duc alors, sans changer la lumire de place, et rsolu, pour plus de prcaution, au simple tmoignage de ses mains, se dirigea vers ce cabinet dont tant de fois jadis il avait pouss la porte avec un coeur palpitant, alors qu'il s'attendait y trouver madame la reine de Navarre, blouissante de cette beaut que Franois apprciait plus qu'il ne convenait peut-tre un frre. Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec violence. Il ouvrit l'armoire ttons, explora toutes les planches, et, arriv celle d'en bas, aprs avoir pes au fond et pes sur le devant, il pesa sur un des cts, et sentit la planche qui faisait la bascule. Aussitt il introduisit sa main dans la cavit et sentit au bout de ses doigts le contact d'une chelle de soie. Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa chambre emportant son trsor. Dix heures sonnrent, le duc songea aussitt la visite qui avait lieu toutes les heures; il se hta de cacher son chelle sous le coussin d'un fauteuil et s'assit dessus. Elle tait si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cache dans l'troit espace o le duc l'avait enfouie. En effet, cinq minutes ne s'taient pas coules, que Maugiron parut en robe de chambre, tenant une pe nue sous son bras gauche et un bougeoir de la main droite. Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler ses amis. --L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un instant: prends garde qu'il ne te dvore, Maugiron. --Insolent! murmura le duc. --Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent. Le duc, prt clater, se contint en rflchissant qu'une querelle entranerait une perte de temps et ferait peut-tre manquer son vasion. Il dvora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manire tourner le dos au jeune homme. Maugiron, suivant les donnes traditionnelles, s'approcha du lit pour examiner les draps, et de la fentre pour reconnatre la prsence des rideaux; il vit bien une vitre casse, mais il songea que c'tait le duc qui, dans sa colre, l'avait brise ainsi. --Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu dj mang, que tu ne dis mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins quoi s'en tenir et qu'on te venge. Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience. --Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout fait dompt. Le duc sourit silencieusement au milieu des tnbres. Quant Maugiron, sans mme saluer le prince, ce qui tait la moindre politesse qu'il dt un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant, il ferma la porte double tour. Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cess de grincer dans la serrure: --Messieurs, murmura-t-il, prenez garde vous, c'est un animal trs-fin qu'un ours. CHAPITRE XXVII VENTRE SAINT-GRIS. Rest seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de tranquillit devant lui, tira son chelle de cordes de dessous son coussin, la droula, en examina chaque noeud, en sonda chaque chelon, tout cela avec la plus minutieuse prudence. --L'chelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dpend d'elle, on ne me l'offre point comme un moyen de me briser les ctes. Alors il la dploya toute, compta trente-huit chelons distants de quinze pouces chacun. --Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien craindre encore de ce ct. Il resta un instant pensif. --Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damns mignons qui m'envoient cette chelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voil le pige. Puis, rflchissant encore: --Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez niais pour croire que je m'exposerai descendre sans barricader la porte, et, la porte barricade, ils ont d calculer que j'aurai le temps de fuir avant qu'ils l'aient enfonce.--Ainsi ferai-je, dit-il en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me dcidais fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai l'innocence de cette chelle trouve dans une armoire de la reine de Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur Marguerite, pourrait connatre l'existence de cette chelle?--Voyons, rpta-t-il, quel est l'ami? Le billet est sign: _Un ami_. Quel est l'ami du duc d'Anjou qui connat si bien le fond des armoires de mon appartement ou de celui de ma soeur? Le duc achevait peine de formuler cet argument, qui lui semblait victorieux, que, relisant le billet pour en reconnatre l'criture, si la chose tait possible, il fut pris d'une ide soudaine. --Bussy! s'cria-t-il. En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un hros la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-mme dans ses Mmoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en duel; Bussy discret, Bussy vers dans la science des armoires, n'tait-ce pas, selon toute probabilit, Bussy, le seul de tous ses amis sur lequel le duc pouvait vritablement compter, n'tait-ce pas Bussy qui avait envoy le billet? Et la perplexit du prince s'augmenta encore. Tout se runissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que l'auteur du billet tait Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait son amour pour Diane de Mridor; il est vrai qu'il s'en doutait quelque peu; comme le duc avait aim Diane, il devait comprendre la difficult qu'il y avait pour Bussy voir cette belle jeune femme sans l'aimer, mais ce lger soupon ne s'effaait pas moins devant les probabilits. La loyaut de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer oisif tandis qu'on enchanait son matre; Bussy avait t sduit par les dehors aventureux de cette expdition; il avait voulu se venger du duc sa faon, c'est--dire en lui rendant la libert. Plus de doute, c'tait Bussy qui avait crit, c'tait Bussy qui attendait. Pour achever de s'claircir, le prince s'approcha de la fentre, il vit, dans le brouillard qui montait de la rivire, trois silhouettes oblongues qui devaient tre des chevaux, et deux espces de pieux qui semblaient plants sur la grve: ce devait tre deux hommes. Deux hommes, c'tait bien cela: Bussy et son fidle le Haudoin. --La tentation est dvorante, murmura le duc, et le pige, si pige il y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte moi de m'y laisser prendre. Franois alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hrit de l'chiquier de Chicot et jouaient aux checs. Il teignit sa lumire. Puis il alla ouvrir sa fentre et se pencha en dehors de son balcon. Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, tait rendu plus effrayant encore par l'obscurit. Il recula. Mais c'est un attrait si irrsistible que l'air et l'espace pour un prisonnier, que Franois, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il touffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque chose comme le dgot de la vie et l'indiffrence de la mort passa dans son esprit. Le prince, tonn, se figura que le courage lui venait. Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'chelle de soie, la fixa son balcon par les crochets de fer qu'elle prsentait l'une de ses extrmits, puis il retourna la porte qu'il barricada de son mieux, et, bien persuad que, pour vaincre l'obstacle qu'il venait de crer, on serait forc de perdre dix minutes, c'est--dire plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son chelle, il revint la fentre. Il chercha alors revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il n'aperut plus rien. --J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir avec l'ami le mieux connu; plus forte raison avec un ami inconnu. En ce moment, l'obscurit tait complte, et les premiers grondements de l'orage, qui menaait depuis une heure, commenaient faire retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentes s'tendait comme un lphant couch d'un ct l'autre de la rivire; sa croupe s'appuyant au palais; sa trompe, indfiniment recourbe, dpassant la tour de Nesle, et se perdant l'extrmit sud de la ville. Un clair lzarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au prince apercevoir dans le foss, au-dessous de lui, ceux qu'il avait cherchs inutilement sur la grve. Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il tait attendu. Le duc secoua l'chelle pour s'assurer qu'elle tait solidement attache, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier chelon. Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui treignait en ce moment le coeur du prisonnier, plac entre un frle cordonnet de soie pour tout appui, et les menaces mortelles de son frre. Mais peine eut-il pos le pied sur la premire traverse de bois, qu'il lui sembla que l'chelle, au lieu de vaciller comme il s'y tait attendu, se roidissait, au contraire, et que le second chelon se prsentait son second pied sans que l'chelle et fait ou paru faire le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas. tait-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'chelle; taient-ce des bras ouverts ou des bras arms qui l'attendaient au dernier chelon? Une terreur irrsistible s'empara de Franois; il tenait encore le balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter. On et dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au moment mme, un petit tiraillement, bien doux et bien gal, une sorte de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince. --Voil qu'on tient l'chelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas que je tombe. Allons, du courage. Et il continua de descendre; les deux montants de l'chelle taient tendus comme des btons. Franois remarqua que l'on avait soin d'carter les chelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Ds lors il se laissa glisser comme une flche, coulant sur les mains plutt que sur les chelons, et sacrifiant cette rapide descente le pan doubl de son manteau. Tout coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait instinctivement tre proche de ses pieds, il se sentit enlev dans les bras d'un homme qui lui glissa l'oreille ces trois mots: --Vous tes sauv. Alors on le porta jusqu'au revers du foss, et l on le poussa le long d'un chemin pratiqu entre des boulements de terre et de pierre; il parvint enfin la crte; la crte, un autre homme attendait, qui le saisit par le collet et le tira lui; puis, ayant aid de mme son compagnon, courut, courb comme un vieillard, jusqu' la rivire. Les chevaux taient bien o Franois les avait vus d'abord. Le prince comprit qu'il n'y avait plus reculer; il tait compltement la merci de ses sauveurs. Il courut l'un des trois chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La mme voix qui lui avait dj parl tout bas l'oreille lui dit avec le mme laconisme et le mme mystre: --Piquez. Et tous trois partirent au galop. --Cela va bien jusqu' prsent, pensait tout bas le prince, esprons que la suite de l'aventure ne dmentira point le commencement. --Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince son camarade de droite, envelopp jusqu'au nez dans un grand manteau brun. --Piquez, rpondait celui-ci du fond de son manteau. Et, lui-mme donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois cavaliers passaient comme des ombres. On arriva ainsi au grand foss de la Bastille, que l'on traversa sur un pont improvis la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient avis ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations. Les trois cavaliers se dirigrent vers Charenton. Le cheval du prince semblait avoir des ailes. Tout coup le compagnon de droite sauta le foss, et se lana dans la fort de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot au prince: --Venez. Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le moment du dpart, pas une parole n'tait sortie de la bouche de celui-ci. Le prince n'eut pas mme besoin de faire sentir la bride ou les genoux sa monture, le noble animal sauta le foss avec la mme ardeur qu'avaient montr les deux autres chevaux; et, au hennissement avec lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements rpondirent des profondeurs de la fort. Le prince voulut arrter son cheval, car il craignait qu'on ne le conduisit quelque embuscade. Mais il tait trop tard; l'animal tait lanc de faon ne plus sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa course, il ralentit aussi la sienne, et Franois se trouva dans une sorte de clairire o huit ou dix hommes cheval, rangs militairement, se rvlaient aux yeux par le reflet de la lune qui argentait leur cuirasse. --Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur? --Ventre Saint-Gris! s'cria celui auquel s'adressait la question, cela veut dire que nous sommes saufs. --Vous, Henri, s'cria le duc d'Anjou stupfait, vous, mon librateur? --Eh! dit le Barnais, en quoi cela peut-il vous tonner, ne sommes-nous point allis? Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon. --Agrippa, dit-il, o diable es-tu? --Me voil, dit d'Aubign, qui n'avait pas encore desserr les dents; bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela que vous en avez tant! --Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en reste deux, reposs et frais, avec lesquels nous puissions faire une douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut. --Mais o me menez-vous donc, mon cousin? demanda Franois avec inquitude. --O vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubign a raison; le roi de France a des curies mieux montes que les miennes, et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis dans sa tte de nous rejoindre. --En vrit, je suis libre d'aller o je veux? demanda Franois. --Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri. --Eh bien, alors, Angers. --Vous voulez aller Angers? A Angers, soit: c'est vrai, l vous tes chez vous. --Mais vous, mon cousin? --Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre, o ma bonne Margot m'attend; elle doit mme fort s'ennuyer de moi! --Mais personne ne vous savait ici? dit Franois. --J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme. --Ah! fort bien. --Et puis savoir un peu, en mme temps, si dcidment la Ligue m'allait ruiner. --Vous voyez qu'il n'en est rien. --Grce vous, oui. --Comment! grce moi? --Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'tre chef de la Ligue, quand vous avez su qu'elle tait dirige contre moi, vous eussiez accept et fait cause commune avec mes ennemis, j'tais perdu. Aussi, quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai jur que je vous en tirerais, et je vous en ai tir. --Toujours aussi simple, se dit en lui-mme le duc d'Anjou; en vrit, c'est conscience que de le tromper. --Va, mon cousin, dit en souriant le Barnais, va dans l'Anjou. Ah! monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagne! mais je vous envoie l un compagnon un peu bien gnant; gare vous! Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demands, tous deux sautrent en selle et partirent au galop, accompagns d'Agrippa d'Aubign, qui les suivait en grondant. CHAPITRE XXVIII LES AMIS. Pendant que Paris bouillonnait comme l'intrieur d'une fournaise, madame de Monsoreau, escorte par son pre et deux de ces serviteurs qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une expdition, s'acheminait vers le chteau de Mridor, par tapes de dix lieues la journe. Elle aussi commenait goter cette libert prcieuse aux gens qui ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, compar ce ciel toujours menaant, suspendu comme un crpe sur les tours noires de la Bastille, les feuillages dj verts, les belles routes se perdant comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si rellement elle ft sortie du cercueil o la croyait plonge son pre. Lui, le vieux baron, tait rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb sur ses triers, et talonnant le vieux Jarnac, on et pris le noble seigneur pour un de ces poux barbons qui accompagnent leur jeune fiance en veillant amoureusement sur elle. Nous n'entreprendrons pas de dcrire ce long voyage. Il n'eut d'autres incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois impatiente, Diane se jetait bas de son lit, lorsque la lune argentait les vitres de sa chambre d'htellerie, rveillait le baron, secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la jeune femme trouvait infini. Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs, et demeurer seule en arrire sur un tertre, afin de regarder dans la profondeur de la valle si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la valle tait dserte, lorsque Diane n'avait aperu que les troupeaux pars dans le pturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg dress au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais. Alors son pre, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait: --Ne crains rien, Diane. --Craindre quoi, mon pre? --Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit? --Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme avec un nouveau regard en arrire. Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en dception, Diane arriva, vers la fin du huitime jour, au chteau de Mridor, et fut reue au pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus chtelains en l'absence du baron. Alors commena pour ces quatre personnes une de ces existences comme tout homme en a rv en lisant Virgile, Longus et Thocrite. Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de leurs chevaux s'lanaient les piqueurs. On voyait des avalanches de chiens rouler du haut des collines la poursuite d'un livre ou d'un renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprs de l'autre sur la mousse, l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et reprenaient bientt leur tendre et mystrieuse conversation. --Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arriv dans la tombe, car tu tais bien morte pour nous.... Vois, l'aubpine en fleurs nous jette ses dernires miettes de neige, et les sureaux envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes branches des chnes. Pas un souffle dans l'air, pas un tre vivant dans le parc, car les daims se sont enfuis tout l'heure en sentant trembler la terre, et les renards ont bien vite gagn le terrier... Raconte, petite soeur, raconte. --Que te disais-je? --Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel oeil noy dans une ombre bleutre, cette pleur nacre de tes joues, ce vague lan de paupire, tandis que la bouche essaye un sourire jamais achev... Diane, tu dois avoir bien des choses me dire! --Rien, rien. --Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau? Diane tressaillit. --Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche. --Avec M. de Monsoreau! rpta Diane; pourquoi as-tu prononc ce nom? pourquoi viens-tu d'voquer ce fantme au milieu de nos bois, au milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur.... --Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cercls de bistre, et pourquoi ils se lvent si souvent vers le ciel; mais je ne sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire. Diane secoua tristement la tte. --Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras blanc et rond les paules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy t'avait montr beaucoup d'intrt.... Diane rougit si fort, que son oreille, si dlicate et si ronde, parut tout coup enflamme. --C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle chanta: Un beau chercheur de noise, C'est le seigneur d'Amboise. Diane appuya sa tte sur le sein de son amie, et murmura d'une voix plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuille: Tendre, fidle aussi, C'est le brave.... --Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser sur les yeux de son amie. --Assez de folies, dit Diane tout coup; M. de Bussy ne pense plus Diane de Mridor. --C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plat beaucoup Diane de Monsoreau. --Ne me dis pas cela. --Pourquoi? est-ce que cela te dplat? Diane ne rpondit pas. --Je te dis que M. de Bussy ne songe pas moi... et il fait bien... Oh! j'ai t lche... murmura la jeune femme.... --Que dis-tu l? --Rien, rien. --Voyons, Diane, tu vas recommencer pleurer, t'accuser... Toi, lche! toi, mon hrone; tu as t contrainte. --Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas... A prsent, Jeanne, ces dangers me semblent chimriques, ces gouffres, un enfant pouvait les franchir d'une enjambe. J'ai t lche, te dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de rflchir!.... --Tu me parles par nigmes. --Non, ce n'est pas encore cela, s'cria Diane en se levant dans un dsordre extrme. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait terrible; j'hsitais, je flottais... mon pre m'offrait son appui et j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a pas offerte de faon me convaincre; le duc d'Anjou tait contre lui. Le duc d'Anjou s'tait ligu avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien, qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni prince ni matre qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois j'aimais.... Et Diane, en proie son exaltation, s'tait adosse un chne, comme si, l'me ayant bris le corps, celui-ci n'et plus renferm assez de force pour se soutenir. --Voyons, calme-toi, chre amie, raisonne.... --Je te dis que _nous_ avons t _lches_. --_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu l? Ce _nous_ est loquent, ma Diane chrie.... --Je veux dire mon pre et moi; j'espre que tu n'entends pas autre chose... Mon pre est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi; moi, je suis fire et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais, vois-tu! le secret de cette lchet, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne m'aimait pas. --Tu te mens toi-mme; s'cria Jeanne;... si tu croyais cela, au point o je te vois, tu irais le lui reprocher lui-mme... Mais tu ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec une tendre caresse pour son amie. --Tu es paye pour croire l'amour, toi, rpliqua Diane en reprenant sa place auprs de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a pouse malgr un roi! toi, qu'il a enleve du milieu de Paris; toi; qu'on a poursuivie peut-tre et qui le payes, par tes caresses, de la proscription et de l'exil! --Et il se trouve richement pay, dit l'espigle jeune femme. --Mais moi,--rflchis un peu, et ne sois pas goste;--moi, que ce fougueux jeune homme prtend aimer; moi, qui ai fix les regards de l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connat pas d'obstacles, je me suis marie publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la cour, et il ne m'a pas regarde; je me suis confie lui dans le clotre de la Gypecienne: nous tions seuls, il avait Gertrude, le Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y songe, par l'glise mme, un cheval la porte, il pouvait m'enlever dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais souffrant, dsol cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa lvre plie et brle par la fivre. S'il m'avait demand de mourir pour rendre l'clat ses yeux, la fracheur ses lvres, je serais morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas song me retenir par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je revenais Mridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon poux; il savait que je venais seule, et, tout le long de la route, chre Jeanne, je me suis retourne, croyant chaque instant que j'entendais le galop de son cheval derrire nous. Rien! c'tait l'cho du chemin qui parlait! Je te dis qu'il ne pense pas moi, et que je ne vaux pas un voyage en Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises la cour du roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale enterre dans les halliers de Mridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu convaincue? ai-je raison? suis-je oublie, mprise; ma pauvre Jeanne? Elle n'avait pas achev ces mots que le feuillage du chne craqua violemment; une poussire de mousse et de pltre bris roula le long du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des mriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri terrible. Jeanne s'tait carte; elle avait vu et reconnut cet homme. --Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouill en baisant le bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main tremblante. Diane reconnut, son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie au coeur, hors d'elle-mme, suffoque par ce bonheur inespr; elle ouvrit ses bras et se laissa tomber, prive de sentiment, sur la poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indiffrence. CHAPITRE XXIX LES AMANTS. Les pmoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses. On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare. Diane ne tarda donc point ouvrir les yeux, et se trouva dans les bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu cder madame de Saint-Luc le privilge de recueillir le premier regard de Diane. --Oh! murmura-t-elle en se rveillant, oh! c'est affreux, comte, de nous surprendre ainsi. Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que des paroles, lui qui avait expriment plus d'une fois les retours la vie aprs les pmoisons et les vanouissements? Non-seulement Diane en demeura l, mais encore elle s'arracha doucement des bras qui la tenaient captive et revint son amie, qui, discrte d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis, curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une rconciliation entre gens qui s'aiment, tait revenue tout doucement, non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez prs des interlocuteurs pour n'en rien perdre. --Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez, madame? --Non, dit Diane; car, en vrit, monsieur de Bussy, c'est tendre, c'est affectueux, ce que vous venez de faire l... Mais.... --Oh! de grce, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux genoux de Diane. --Non, non, pas ainsi, pas genoux, monsieur de Bussy. --Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte en joignant les mains, j'ai si longtemps envi cette place. --Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez pass par-dessus le mur. Non-seulement ce n'est pas convenable un seigneur de votre rang, mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon honneur. --Comment cela? --Si l'on vous avait vu, par hasard? --Qui donc m'aurait vu? --Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure peine, passaient dans le fourr, derrire le mur. --Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour tre vu. --Cach! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du suprme romanesque; racontez-nous cela, monsieur de Bussy. --D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous tes venue par Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, coutez, et jugez si votre pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point os vous rejoindre, et je ne doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac n'tait point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que mdiocrement revenir Mridor; votre pre aussi n'avait aucun motif de se hter, puisqu'il vous avait prs de lui. Mais ce n'tait pas en prsence de votre pre, ce n'tait pas dans la compagnie de vos gens, que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez de vous compromettre; j'ai fait le chemin tape par tape, en mangeant le manche de ma houssine; le manche de ma houssine ft ma plus habituelle nourriture pendant ces jours. --Pauvre garon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri. --Vous arrivtes enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au faubourg de la ville; je vous vis passer, cach derrire une jalousie. --Oh! mon Dieu, demanda Diane, tes-vous donc Angers sous votre nom? --Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les drapiers et les orfvres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet et affair qui ne messied pas un botaniste qui cherche des simples. Bref, on ne m'a pas encore remarqu. --Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de province, sans avoir encore t remarqu? On ne croira jamais cela la cour. --Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la ville ici, par exemple? --J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors au pas de la ville, m'arrtant regarder les criteaux et les enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois lieues et demie qu'il y a d'ici la ville. Une fois dans le bois de Mridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long, fort long, le parc est grand. Hier j'ai explor ce mur pendant plus de quatre heures, grimpant et l, esprant vous apercevoir toujours. Enfin, je dsesprais presque, quand je vous ai aperue le soir, au moment o vous rentriez la maison; les deux grands chiens du baron sautaient aprs vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous dispartes.--Je sautai l; j'accourus ici, o vous tiez tout l'heure; je vis l'herbe et la mousse assidment foules, j'en conclus que vous pourriez bien avoir adopt cet endroit, qui est charmant pendant le soleil; pour me reconnatre alors, j'ai fait des brises comme la chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux.... --Par dfaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant. --Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal affreux, je le rpte, j'ai repris la route de la ville; j'tais bien fatigu; j'avais en outre dchir mon pourpoint cannelle en montant aux arbres, et, cependant, malgr les accrocs de mon pourpoint, malgr l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais vue. --Il me semble que voil un admirable rcit, dit Jeanne, et que vous avez surmont l de terribles obstacles: c'est beau et c'est hroque; mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, votre place, conserv mon pourpoint et surtout mnag mes belles mains blanches. Voyez dans quel affreux tat sont les vtres, tout gratignes par les ronces. --Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir. --Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez fait, Diane de Mridor, et mme madame de Saint-Luc. --Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement. --Je fusse venu droit au pont du chteau de Mridor, et j'y fusse entr. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me plaait prs d'elle table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse, madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'tait la chose du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais. Bussy secoua la tte avec un sourire et un regard l'adresse de Diane. --Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait l, c'tait bon pour tout le monde, et non pour moi. Diane rougit comme un enfant, et le mme sourire et le mme regard se refltrent dans ses yeux et sur ses lvres. --Allons! dit Jeanne, voil, ce qu'il parat, que je ne comprends plus rien aux belles manires! --Non! dit Bussy en secouant la tte. Non! je ne pouvais aller au chteau. Madame est marie, M. le baron doit au mari de sa fille, quel qu'il soit, une surveillance svre. --Bien, dit Jeanne, voil une leon de civilit que je reois; merci, monsieur de Bussy, car je mrite de la recevoir; cela m'apprendra me mler aux propos des fous. --Des fous? rpta Diane. --Des fous ou des amoureux, rpondit madame de Saint-Luc, et en consquence.... Elle embrassa Diane au front, fit une rvrence Bussy et s'enfuit. Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se dcidt lcher son amie. Bussy et Diane restrent donc seuls. Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'loignait en cueillant des fleurs, puis elle s'assit en rougissant. Bussy se coucha ses pieds. --N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez? --Je ne vais pas feindre, rpondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez le fond de ma pense, oui, je vous approuve, mais ici s'arrtera mon indulgence; en vous dsirant, en vous appelant comme je faisais tout l'heure, j'tais insense, j'tais coupable. --Mon Dieu! que dites-vous donc l, Diane? --Hlas! comte, je dis la vrit! j'ai le droit de rendre malheureux M. de Monsoreau, qui m'a pousse cette extrmit; mais je n'ai ce droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui refuser ma prsence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces faveurs un autre, je volerais celui-l, qui, malgr moi, est mon matre. Bussy couta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai, par la grce et la mansutude de Diane. --A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il. --Parlez, rpondit Diane. --Avec franchise? --Parlez! --Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas trouv un mot au fond de votre coeur. --Comment? --coutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai coute patiemment; vous m'avez accabl de sophismes. Diane fit un mouvement. --Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand ils manquent d'application. En change de ces sophismes, moi, madame, je vais vous rendre des vrits. Un homme est votre matre, dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalit vous l'a impos, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors c'est moi de vous en dlivrer. Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arrta d'un signe. --Oh! je sais ce que vous m'allez rpondre, dit le jeune homme. Vous me rpondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, bnira quelquefois mon nom, et dira: Merci! Bussy, merci! de nous avoir dlivrs de cet affreux Monsoreau; et vous-mme, Diane, vous qui n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort. La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement. --Vous n'avez pas encore implor, Bussy, dit-elle, et voil que vous menacez dj. --Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu! n'allez pas vous en dfendre, vous rentreriez dans la classe de ces esprits vulgaires dont les paroles dmentent les actions. Je le sais, car vous l'avez avou. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous, rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche; ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en dsespoir. Non, je me mettrai vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par intrt ni par crainte, je vous dirai: Diane, je vous aime, et ce sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure la face du ciel que je mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant. Si vous me dites encore: Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre, je me relverai sans soupir, sans un signe, de cette place, o je suis si heureux cependant, et je vous saluerai profondment en me disant: Cette femme ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais. Alors je partirai et vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dvouement pour vous est encore plus grand que mon amour, comme mon dsir de vous voir heureuse survivra la certitude que je ne puis pas tre heureux moi-mme, comme je n'aurai pas vol le bonheur d'un autre, j'aurai le droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voil ce que je ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave ternellement, et que ce ne vous soit un prtexte rendre malheureux les braves gens qui vous aiment. Bussy s'tait mu en prononant ces paroles. Diane lut dans son regard si brillant et si loyal toute la vigueur de sa rsolution: elle comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit la flamme de ce regard. --Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami. C'est encore une dlicatesse de votre part, de m'ter ainsi jusqu'au remords de vous avoir cd. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu' la mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne pas avoir cout l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de conditions vous faire; je suis vaincue, je suis livre; je suis vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma vie est la vtre, veillez sur nous. En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si effiles sur l'paule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint amoureusement colle ses lvres; Diane frissonna sous ce baiser. On entendit alors les pas lgers de Jeanne, accompagns d'une petite toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le premier papillon qui se ft encore hasard peut-tre hors de sa coque de soie: c'tait une atalante aux ailes rouges et noires. Instinctivement, les mains entrelaces se dsunirent. Jeanne remarqua ce mouvement. --Pardon, mes bons amis, de vous dranger, dit-elle, mais il nous faut rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le comte, regagnez, s'il vous plat, votre excellent cheval qui fait quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus lentement possible, car je prsume que nous aurons fort causer, les quinze cents pas qui nous sparent de la maison. Dame! voici ce que vous perdez votre enttement, monsieur de Bussy: le dner du chteau, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups d'oeil changs qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons, Diane, rentrons. Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un lger effort pour l'entraner avec elle. Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore demi retourne de son ct, lui tendit la main. Il se rapprocha d'elles. --Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites? --A demain, rpliqua Diane, n'est-ce pas convenu? --A demain seulement? --A demain et toujours! Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses lvres sur la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il s'loigna ou plutt s'enfuit. Il sentait qu'il lui fallait un effort de volont pour consentir se sparer de celle laquelle il avait si longtemps dsespr d'tre runi. Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son amie par le bras, couta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans les broussailles. --Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout fait, veux-tu causer un peu avec moi, Diane? --Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son amie la tirait d'un rve. Je t'coute. --Eh bien! vois-tu, demain j'irai la chasse avec Saint-Luc et ton pre. --Comment! tu me laisseras seule au chteau? --coute, chre amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir faire. --Oh! Jeanne, s'cria madame de Monsoreau en plissant, peux-tu bien me dire de ses durets-l, moi, ton amie? --Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec la mme tranquillit. Je ne puis continuer ainsi. --Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voil que tu me perces te coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer? --Continuer, murmura Jeanne l'oreille de son amie, continuer de vous empcher, pauvres amants que vous tes, de vous aimer tout votre aise. Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de baisers son visage panoui. Comme elle la tenait embrasse, les trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares. --Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux l'tre envers l'amoureux en pourpoint cannelle. CHAPITRE XXX COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA POUR RIEN. Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin. Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane tait monte sur une terrasse du chteau, d'o l'on voyait le chemin sinueux et blanchtre qui ondulait dans les prs verts. Elle vit ce point noir qui avanait comme un mtore et laissait plus long derrire lui le ruban tordu de la route. Aussitt elle redescendit pour ne pas laisser Bussy le temps d'attendre, et pour se faire un mrite d'avoir attendu. Le soleil atteignait peine les cimes des grands chnes, l'herbe tait perle et rose; on entendait au loin, sur la montagne, le cor de Saint-Luc que Jeanne excitait sonner pour rappeler son amie le service qu'elle lui rendait en la laissant seule. Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane, elle se sentait si enivre de sa jeunesse, de sa beaut, de son amour, que parfois, en courant, il lui semblait que son me enlevait son corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu. Mais le chemin de la maison au hallier tait long, les petits pieds de la jeune femme se lassrent de fouler l'herbe paisse, et la respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc arriver au rendez-vous qu'au moment o Bussy paraissait sur la crte du mur et s'lanait en bas. Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers elle les bras tendus; elle se prcipita vers lui en appuyant ses deux mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente treinte. Qu'avaient-ils se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils souhaiter? ils taient assis cte cte et se tenaient la main. La journe passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la premire, sortit de cette torpeur veloute qui est le sommeil d'une me lasse de flicit, Bussy serra la jeune femme rveuse sur son coeur, et lui dit: --Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commenc ma vie; il me semble que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mne l'ternit. Vous tes, n'en doutez pas, la lumire qui me rvle tant de bonheur; je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce monde; aussi, je puis vous rpter ce que, hier, je vous disais: ayant commenc par vous vivre, c'est avec vous que je mourrai. --Et moi, lui rpondit-elle, moi qui, un jour, me suis jete sans regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas vivre assez longtemps pour puiser tous les trsors que me promet votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au chteau, Louis? mon pre serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il est discret.... Songez qu'une heure de plus nous voir, c'est inapprciable. --Hlas! Diane, si je vais une heure au chteau, j'irai toujours; si j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux oreilles de cet ogre, votre poux, il accourra.... Vous m'avez dfendu de vous en dlivrer.... --A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais que dans la voix de la femme qu'on aime. --Eh bien! pour notre sret, c'est--dire pour la scurit de notre bonheur, il importe que nous cachions notre secret tout le monde: madame de Saint-Luc le sait dj... Saint-Luc le saura aussi. --Oh! pourquoi.... --Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, moi, prsent? --Non... c'est vrai. --J'ai crit ce matin un mot Saint-Luc pour lui demander une entrevue Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que jamais un mot de cette aventure ne lui chappera. C'est d'autant plus important, chre Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les vnements taient graves lorsque nous avons quitt Paris. --Vous avez raison... et puis mon pre est un homme si scrupuleux, bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me dnoncer M. de Monsoreau. --Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre nos ennemis, au moins pourrons-nous dire que faire autrement tait impossible. --Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment. --Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque dmon, jaloux de voir notre joie. --Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre cheval me fait peur. --Ne craignez rien, il connat dj la route; c'est le plus doux, le plus sr coursier que j'aie encore mont. Quand je retourne la ville, abm dans mes douces penses, il me conduit sans que je touche la bride. Les deux amants changrent mille propos de ce genre entrecoups de mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapproche du chteau, fit entendre l'air dont Jeanne tait convenue avec son amie, et Bussy partit. --Comme il approchait de la ville, rvant cette enivrante journe, et tout fier d'tre libre, lui, que les honneurs, les soins de la richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrass dans des chanes d'or, il remarqua que l'heure approchait o l'on allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait brout tout le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continu en chemin, et la nuit venait. Bussy se prparait piquer pour rparer le temps perdu, quand il entendit derrire lui le galop de quelques chevaux. Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance, ou se jeter de ct pour laisser passer les cavaliers; mais leur course tait si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment. Ils taient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lchet viter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et aperut un des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture, stimule d'ailleurs par bon nombre de coups d'trivires que lui dtachait son compagnon. --Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des plus prononcs; encore trois cents coups de fouet et cent coups d'peron, du courage et de la vigueur. --La bte n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle refuse de marcher, rpondit celui qui prcdait... Je donnerais pourtant cent chevaux pour tre dans ma ville. --C'est quelque Angevin attard, se dit Bussy.... Cependant... comme la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnatre cette voix. Mais voil le cheval de ce brave homme qui chancelle.... En ce moment les cavaliers taient au niveau de Bussy sur la route. --Eh! prenez garde, s'cria-t-il, monsieur; quittez l'trier, quittez vite, la bte va choir. En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un coup, son souffle bruyant s'arrta, ses yeux s'obscurcirent; l'cume l'touffait; il expira. --Monsieur, cria le cavalier dmont Bussy, trois cents pistoles du cheval qui vous porte. --Ah! mon Dieu! s'cria Bussy en se rapprochant.... --M'entendez-vous? monsieur, je suis press.... --Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une motion indicible Bussy, qui venait de reconnatre le duc d'Anjou. En mme temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le compagnon du prince. --Arrtez! cria le duc d'Anjou ce dfenseur impitoyable;--arrtez! monsieur d'Aubign; c'est Bussy, ou le diable m'emporte! --Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous crever des chevaux l'heure qu'il est sur ce chemin? --Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubign; alors, monseigneur, vous n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers celui qui m'a envoy, comme dit la sainte criture. --Non pas sans recevoir mes remercments bien sincres et la promesse d'une solide amiti, dit le prince. --J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque jour. --M. d'Aubign!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit Bussy.... --Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de mcontentement et de dfiance qui n'chappa point au gentilhomme... Si tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais? --Diable! se dit Bussy rflchissant tout ce que son sjour cach dans l'Anjou pouvait offrir d'quivoque l'esprit souponneux de Franois, ne nous compromettons pas! --Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle, monseigneur. Il offrit son cheval au prince, qui s'tait occup de dbarrasser le sien de quelques papiers importants cachs entre la selle et la housse. --Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubign qui fit volte-face. Monsieur de Bussy, serviteur. Et il partit. Bussy sauta lgrement en croupe de son matre, et dirigea le cheval vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habill de noir, n'tait pas le sombre dmon que lui suscitait l'enfer, jaloux dj de son bonheur. Ils entrrent dans Angers au premier son des trompettes de l'chevinage. --Que faire maintenant, monseigneur? --Au chteau! qu'on arbore ma bannire, qu'on vienne me reconnatre, que l'on convoque la noblesse de la province. --Rien de plus facile, dit Bussy, dcid faire de la docilit pour gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-mme pour tre autre chose que passif. --, messieurs de la trompette! cria-t-il aux hrauts qui revenaient aprs le premier son. Ceux-ci regardrent et ne prtrent pas grande attention, parce qu'ils voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince quipage. --Oh! oh! dit Bussy en marchant eux... est-ce que le matre n'est pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'chevin de service! Ce ton arrogant imposa aux hrauts; l'un d'eux s'approcha. --Jsus-Dieu! s'cria-t-il avec effroi en regardant attentivement le duc... n'est-ce pas l notre seigneur et matre? Le duc tait fort reconnaissable la difformit de son nez partag en deux, comme le disait la chanson de Chicot. --Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre hraut, qui bondit d'une surprise pareille. --Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi votre haleine, faites suer sang et eau vos trompettes, et que toute la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arriv chez lui. Nous, monseigneur, allons lentement au chteau. Quand nous y arriverons, la broche sera dj mise pour nous recevoir. En effet, au premier cri des hrauts, les groupes se formrent; au second, les enfants et les commres coururent tous les quartiers en criant: --Monseigneur est dans la ville!... Nol monseigneur! Les chevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se prcipitrent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus en plus compacte. Ainsi que l'avait prvu Bussy, les autorits de la ville taient au chteau avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa le quai, peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouv un des hrauts, qui, frappant coups de trompette sur le populaire empress, fraya un passage son prince jusqu'aux degrs de la maison de ville. Bussy formait l'arrire-garde. Messieurs et trs-faux mes, dit le prince, je suis venu me jeter dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles ont menac ma vie; j'avais perdu mme ma libert. J'ai russi fuir, grce de bons amis. Bussy se mordit les lvres: il devinait le sens du regard ironique de Franois. Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillit, ma vie, sont assures. Les magistrats, stupfaits, crirent faiblement: Vive notre seigneur! Le peuple, qui esprait les aubaines usites chaque voyage du prince, cria vigoureusement: Nol! --Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin. Le duc fut entour en un moment de toute la maison qu'il entretenait Angers en qualit de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs seuls connaissaient leur matre. Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville. La rception dura jusqu' minuit. La ville fut illumine, les coups de mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la cathdrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu' Mridor les bouffes bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins. CHAPITRE XXXI DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU. Quand le bruit des mousquets se fut un peu calm dans les rues, quand les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les antichambres furent dgarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se trouvrent seuls: --Causons, dit le duc. En effet, grce sa perspicacit, Franois comprenait que Bussy, depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de la cour, qu'il tait dans une position embarrasse, et que, par consquent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur lui. Mais Bussy avait eu le temps de se prparer, et il attendait son prince de pied ferme. --Causons, monseigneur, rpliqua-t-il. --Le dernier jour que nous nous vmes, dit le prince, vous tiez bien malade, mon pauvre Bussy! --C'est vrai, monseigneur, rpliqua le jeune homme; j'tais trs-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauv. --Ce jour-l, il y avait prs de vous, continua le duc, certain mdecin bien enrag pour votre salut, car il mordait vigoureusement, ce me semble, ceux qui vous approchaient. --C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup. --Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas? --Ce dont j'enrageais de toute mon me, comme Votre Altesse a pu le voir. --Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enrag, vous auriez pu envoyer la Facult tous les diables, et sortir avec moi, comme je vous en priais. --Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent faons entre ses doigts son chapeau de pharmacien. --Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous avez eu peur de vous compromettre. --Plat-il? dit Bussy en enfonant d'un coup de poing le mme chapeau sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me compromettre, mon prince? --Je l'ai dit, rpliqua le duc d'Anjou. Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout. --Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'cria-t-il, menti vous-mme, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant. --Vous avez toujours des arguments irrfragables, monsieur de Bussy, reprit le duc fort ple et fort agit; quand on vous accuse, vous criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous avez raison. --Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort. --Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie. --Quand je sers des ingrats. --En vrit, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince en se levant tout coup avec cette dignit qui lui tait propre dans certaines circonstances. --Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi. Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte. --Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour o vous avez refus de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'aprs? --Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce qu'on veut me forcer d'avouer. --Dites-moi donc alors pourquoi vous vous tes obstin rester en votre htel? --Parce que j'avais des affaires. --Chez vous? --Chez moi ou ailleurs. --Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses principales affaires sont les affaires de ce prince. --Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce n'est moi? --Je ne dis pas non, dit Franois; et d'ordinaire je vous trouve fidle et dvou, je dirai mme plus, j'excuse votre mauvaise humeur. --Ah! vous tes bien bon. --Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir. --Vous l'avouez, monseigneur? --Oui. Je vous avais promis la disgrce de M. de Monsoreau. Il parat que vous le dtestez fort, M. de Monsoreau? --Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu qu'il s'loignt de la cour pour ne point avoir cette figure sous les yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-l. Il ne faut pas discuter sur les gots. --Eh bien! alors, comme c'tait votre seule excuse que de me bouder comme et fait un enfant gt et hargneux, je vous dirai que vous avez doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir aprs moi pour faire des vaillantises inutiles. --J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout l'heure vous me reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons consquent; quelles vaillantises ai-je faites? --Sans doute; que vous en vouliez M. d'pernon et M. de Schomberg, je conois cela. Je leur en veux, moi aussi, et mme mortellement; mais il fallait se borner leur en vouloir, et attendre le moment. --Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore l-dessous, monseigneur? --Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exasprez pas, surtout quand vous tes loin: car leur exaspration retombe sur moi. --Voyons, que lui ai-je donc fait, ce digne Gascon? --Vous parlez de d'pernon, n'est-ce pas? --Oui. --Eh bien! vous l'avez fait lapider. --Moi? --Au point que son pourpoint a t mis en lambeaux, son manteau en pices, et qu'il est rentr au Louvre en haut-de-chausses. --Bon, dit Bussy, et d'un; passons l'Allemand. Quels sont mes torts envers M. de Schomberg? --Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai revu trois heures aprs son accident, il tait encore couleur d'azur; et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc! Et le prince se mit rire malgr lui, tandis que Bussy, se rappelant de son ct la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne pouvait s'empcher de rire aux clats. --Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir jou ce tour. --Pardieu! c'est moi peut-tre? --Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des reproches un homme qui a de ces ides-l. Tenez, je vous le disais tout l'heure, vous tes un ingrat. --D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es rellement sorti pour cela, je te pardonne. --Bien sr? --Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs. --Allez. --Parlons de moi un peu. --Soit. --Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras? --Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait. --Non, je ne le vois pas. --Eh bien! je suis parti pour l'Anjou. --C'est--dire que tu t'es sauv. --Oui, car en me sauvant je vous sauvais. --Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux environs de Paris? Il me semble que tu m'tais plus utile Montmartre qu' Angers. --Ah! voil o nous diffrons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux venir en Anjou. --C'est une mdiocre raison, vous en conviendrez, que votre caprice.... --Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des partisans. --Ah! voil qui est diffrent. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait? --Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici justement l'heure laquelle je dois vous quitter. --Et pourquoi me quitter? --Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants. --Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez prudent. --Prudent, quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici! --N'importe, ne risque rien; as-tu dj fait beaucoup de dmarches? --Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous.... --Mais tu te caches, au moins. --Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entr dans cet affreux fourreau. --Et o loges-tu? --Ah! voil o vous apprcierez mon dvouement. Je loge... je loge dans une masure prs du rempart, avec une sortie sur la rivire, mais vous, mon prince, votre tour, voyons, comment tes-vous sorti du Louvre? comment vous ai-je trouv sur un grand chemin, avec un cheval fourbu entre les jambes et M. d'Aubign vos cts? --Parce que j'ai des amis, dit le prince. --Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc! --Oui, des amis que tu ne connais pas. --A la bonne heure! et quels sont ces amis? --Le roi de Navarre et M. d'Aubign que tu as vu. --Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspir ensemble? --Je n'ai jamais conspir, monsieur de Bussy. --Non! demandez un peu la Mole et Coconnas. --La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime que celui pour lequel on croit qu'il est mort. --Bien! laissons la Mole et revenons vous; d'autant plus, monseigneur, que nous aurions quelque peine nous entendre sur ce point-l. Par o diable tes-vous sorti du Louvre? --Par la fentre. --Ah! vraiment. Et par laquelle? --Par celle de ma chambre coucher. --Vous connaissiez donc l'chelle de corde? --Quelle chelle de corde? --Celle de l'armoire. --Ah! il parat que tu la connaissais, toi? dit le prince en plissant. --Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le bonheur d'entrer dans cette chambre. --Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la fentre? --Dame! vous sortez bien par l, vous. Ce qui m'tonne seulement, c'est que vous ayez trouv l'chelle. --Ce n'est pas moi qui l'ai trouve. --Qui donc? --Personne; on me l'a indique. --Qui cela? --Le roi de Navarre. --Ah! ah! le roi de Navarre connat l'chelle; je ne l'aurais pas cru. Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la mme trane, l'Angoumois et le Barn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit incendie. --Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc. --Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'intrt de la conversation me le faisait oublier. Adieu, monseigneur. --Prends-tu ton cheval? --Dame! s'il est utile monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en ai un second. --Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes. --Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous redoive quelque chose! --Pourquoi cela? --Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer vos comptes. --Bussy! --C'est vrai, monseigneur; il tait convenu que nous ne parlerions plus de cela. Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la main. Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tte. Tous deux se sparrent. CHAPITRE XXXII DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC. Bussy retourna chez lui pied, au milieu d'une nuit paisse; mais, au lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait y rencontrer, il ne trouva qu'une lettre qui lui annonait l'arrive de son ami pour le lendemain. En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur, avait quitt Mridor et avait dirig sa course vers Angers. Il tait arriv au pied des remparts l'ouverture des portes, et, sans remarquer l'agitation singulire du peuple son lever, il avait gagn la maison de Bussy. Les deux amis s'embrassrent cordialement. --Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalit de ma pauvre chaumire. Je campe Angers. --Oui, dit Saint-Luc, la manire des vainqueurs, c'est--dire sur le champ de bataille. --Que voulez-vous dire, cher ami? --Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout racont. Il y a communaut entre nous: recevez tous mes compliments, mon matre en toutes choses, et, puisque vous m'avez mand, permettez-moi de vous donner un conseil. --Donnez. --Dbarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne connat la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment; seulement, il ne faut pas le laisser chapper; lorsque, plus tard, vous pouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite veuve pour l'pouser. --Il n'y a qu'un obstacle ce beau projet, qui m'tait venu d'abord l'esprit comme il s'est prsent au vtre. --Vous voyez bien, et lequel? --C'est que j'ai jur Diane de respecter la vie de son mari, tant qu'il ne m'attaquera point, bien entendu. --Vous avez eu tort. --Moi! --Vous avez eu le plus grand tort. --Pourquoi cela? --Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous ne vous dpchez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous dcouvrira, et, s'il vous dcouvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque, il vous tuera. --Il arrivera ce que Dieu aura dcid, dit Bussy en souriant; mais, outre que je manquerais au serment que j'ai fait Diane en lui tuant son mari.... --Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas. --Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre tous les regards paratrait dans sa bire un ange que j'aurais mis au cercueil. --Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-mme. --Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez l un triste conseil. --Allons donc! qui vous parle d'assassins? --De quoi parlez-vous donc, alors? --De rien, cher ami; une ide qui m'est passe par l'esprit et qui n'est pas suffisamment mre pour que je vous la communique. Je n'aime pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les mmes raisons de le dtester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari. Bussy sourit. --Vous tes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez compter sur mon amiti. Or, vous le savez, mon amiti se compose de trois choses: de ma bourse, de mon pe et de ma vie. --Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais charge de revanche. --Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons. --Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu Mridor? --Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes scrupules. --Je sais tout. A Mridor, vous tes expos rencontrer le Monsoreau, bien qu'il soit quatre-vingts lieues de nous; expos lui serrer la main, et c'est dur de serrer la main un homme qu'on voudrait trangler; enfin expos lui voir embrasser Diane, et c'est dur de voir embrasser la femme qu'on aime. --Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne vais pas Mridor! Maintenant, cher ami.... --Vous me congdiez? dit Saint-Luc se mprenant l'intention de Bussy. --Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car maintenant c'est mon tour de vous interroger. --Faites. --N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et des mousquetons? --En effet, et nous nous sommes demand l-bas ce qu'il y avait de nouveau. --Ce matin, n'avez-vous point remarqu quelque changement en traversant la ville? --Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas? --Oui. J'allais vous demander d'o elle provenait. --Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher ami. Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui et annonc la prsence du diable. --Le duc Angers! on le disait en prison au Louvre. --C'est justement parce qu'il tait en prison au Louvre qu'il est maintenant Angers. Il est parvenu s'vader par une fentre, et il est venu se rfugier ici. --Eh bien? demanda Saint-Luc. --Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous venger des petites perscutions de Sa Majest. Le prince a dj un parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme une jolie petite guerre civile. --Oh! oh! fit Saint-Luc. --Et j'ai compt sur vous pour faire le coup d'pe ensemble. --Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine. --Je ne dis pas prcisment contre le roi, dit Bussy; je dis contre ceux qui tireront l'pe contre nous. --Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majest. --Mais laissez-moi toujours vous prsenter monseigneur. --Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le quitter bientt; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la pierre. --Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir ce que je sollicite de vous: le duc m'a demand ce que j'tais venu faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-mme a aim Diane et a chou prs d'elle, je lui ai fait accroire que j'tais venu pour attirer sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai mme ajout que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux. --Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il demande six mois pour rflchir. --Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que votre logique n'est pas moins hrisse que la mienne. --coutez: je ne tiens en ce monde qu' ma femme; vous ne tenez, vous, qu' votre matresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je dfendrai Diane; en toute occasion, vous dfendrez madame de Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voil seulement comment nous russirons nous entendre. --Je vois qu'il faut que je vous cde, Saint-Luc, dit Bussy, car, en ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous pouvez vous passer de moi. --Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui rclame votre protection. --Comment cela? --Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les rebelles, viennent assiger et mettre sac Mridor. --Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les habitants subissent la consquence d'une prise d'assaut. Les deux amis se mirent rire, et, comme on tirait le canon dans la ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que dj le prince l'avait appel trois fois, ils se jurrent de nouveau association extra-politique, et se sparrent enchants l'un de l'autre. Bussy courut au chteau ducal, o dj la noblesse affluait de toutes les parties de la province; l'arrive du duc d'Anjou avait retenti comme un cho port sur le bruit du canon, et, trois ou quatre lieues autour d'Angers, villes et villages taient dj soulevs par cette grande nouvelle. Le gentilhomme se dpcha d'arranger une rception officielle, un repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait, mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane, ne ft-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taill pour quelques heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second cheval, et prit au galop le chemin de Mridor. Le duc, livr lui-mme, pronona de fort beaux discours et produisit un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discrtion les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant comme un prince perscut par le roi cause de la confiance que les Parisiens lui avaient tmoigne. Pendant les rponses et les baise-mains, le duc passait la revue des gentilshommes, notant avec soin ceux qui taient dj arrivs, et avec plus de soin ceux qui manquaient encore. Quand Bussy revint, il tait quatre heures de l'aprs-midi; il sauta bas de son cheval et se prsenta devant le duc, couvert de sueur et de poussire. --Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voil l'oeuvre, ce qu'il parat. --Vous voyez, monseigneur. --Tu as chaud? --J'ai fort couru. --Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-tre pas encore bien remis. --Il n'y a pas de danger. --Et d'o viens-tu? --Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour nombreuse? --Oui, je suis assez satisfait; mais, cette cour, Bussy, quelqu'un manque. --Qui cela? --Ton protg. --Mon protg? --Oui, le baron de Mridor. --Ah! dit Bussy en changeant de couleur. --Et, cependant, il ne faudrait pas le ngliger, quoiqu'il me nglige. Le baron est influent dans la province. --Vous croyez? --J'en suis sr. C'tait lui le correspondant de la Ligue Angers; il avait t choisi par M. de Guise, et, en gnral, MM. de Guise choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy. --Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur? --S'il ne vient pas moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai lui. --A Mridor? --Pourquoi pas? Bussy ne put retenir l'clair jaloux et dvorant qui jaillit de ses yeux. --Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous tes prince, tout vous est permis. --Ah ! tu crois donc qu'il m'en veut toujours? --Je ne sais. Comment le saurais-je, moi? --Tu ne l'as pas vu? --Non. --Agissant prs des grands de la province, tu aurais cependant pu avoir affaire lui. --Je n'y eusse pas manqu, s'il n'avait pas eu lui-mme affaire moi. --Eh bien? --Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas t assez heureux dans les promesses que je lui avais faites, pour avoir grande hte de me prsenter devant lui. --N'a-t-il pas ce qu'il dsirait? --Comment cela? --Il voulait que sa fille poust le comte, et le comte l'a pouse. --Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos au prince. En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrrent; le duc alla eux, Bussy resta seul. Les paroles du prince lui avaient fort donn penser. Quelles pouvaient tre les ides relles du prince l'gard du baron de Mridor? taient-elles telles que le prince les avait exprimes? Ne voyait-il dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui d'un homme estim et puissant? Ou bien ses projets politiques n'taient-ils qu'un moyen de se rapprocher de Diane? Bussy examina la position du prince telle qu'elle tait: il le vit brouill avec son frre, exil du Louvre, chef d'une insurrection en province. Il jeta dans la balance les intrts matriels du prince et ses fantaisies amoureuses. Ce dernier intrt tait bien lger, compar aux autres. Bussy tait dispos pardonner au duc tous ses autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-l. Il passa toute la nuit banqueter avec Son Altesse royale et les gentilshommes angevins, et faire la rvrence aux dames angevines; puis, comme on avait fait venir les violons, leur apprendre les danses les plus nouvelles. Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le dsespoir des maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement qu'il ne plaisait Bussy d'tre regard, il retroussa huit ou dix fois sa moustache, et demanda trois ou quatre de ces messieurs s'ils ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la lune, dans le boulingrin. Mais sa rputation l'avait prcd Angers, et Bussy en fut quitte pour ses avances. A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et rieuse, qu'il croyait quatre-vingts lieues de lui. --Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy! --Eh! mon Dieu oui, monseigneur. --J'allais t'crire de venir me rejoindre. --En vrit? --Parole d'honneur! --En ce cas, cela tombe merveille: je craignais que vous ne me grondassiez. --Et de quoi? --De ce que j'tais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu dire que monseigneur le duc d'Anjou s'tait vad du Louvre, et qu'il tait parti pour sa province. Je me suis rappel que vous tiez dans les environs d'Angers, j'ai pens qu'il y aurait guerre civile et force estocades donnes et rendues, bon nombre de trous faits la peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme moi-mme et mme plus que moi-mme, je suis accouru. --Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais. --Comment va Gertrude, monseigneur? Le gentilhomme sourit. --Je te promets de m'en informer Diane, la premire fois que je la verrai, dit-il. --Et moi, en revanche, soyez tranquille, la premire fois que je la verrai, dit-il, de mon ct, je lui demanderai des nouvelles de madame de Monsoreau. --Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouv? --Parbleu, belle difficult! j'ai demand o tait l'htel ducal, et je vous ai attendu la porte, aprs avoir t conduire mon cheval dans les curies du prince, o, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le vtre. --Oui, le prince avait tu le sien, je lui ai prt Roland, et, comme il n'en avait pas d'autre, il l'a gard. --Je vous reconnais bien l, c'est vous qui tes prince, et le prince qui est le serviteur. --Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment monseigneur est log. Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du rempart. --Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi o tu voudras et comme tu pourras. --Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place, comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je suis assez fatigu pour cela. Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutt en ami qu'en serviteur, se sparrent, et Bussy, le coeur doublement content de se retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite. Il est vrai que, pour dormir son aise, le duc, de son ct, avait fait prier qu'on ne tirt plus le canon, et que les mousquetades cessassent; quant aux cloches, elles s'taient endormies toutes seules, grce aux ampoules des sonneurs. Bussy se leva de bonne heure, et courut au chteau en ordonnant qu'on prvint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait guetter les premiers billements du rveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il tait possible, sa pense dans la grimace, ordinairement trs-significative, du dormeur qu'on veille. Le duc se rveilla, mais on et dit que, comme son frre Henri, il mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de matinalit. Il tenait tout prt un catalogue de choses toutes plus importantes les unes que les autres. D'abord une promenade extra-muros pour reconnatre les fortifications de la place. Une revue des habitants et de leurs armes. Visite l'arsenal et commande de munitions de toutes espces. Examen minutieux des tailles de la province, l'effet de procurer aux bons et fidles vassaux du prince un petit supplment d'impt destin l'ornement intrieur des coffres. Enfin, correspondance. Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas normment compter sur ce dernier article; le duc d'Anjou crivait peu; ds cette poque, il pratiquait le proverbe: Les crits restent. Ainsi muni contre les mauvaises penses qui pouvaient venir au duc, le comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans pouvoir rien lire dans ces yeux. --Ah! ah! fit le duc, dj toi! --Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les intrts de Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trott par la tte. , que faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions. Bon! se dit tout bas Bussy, voil encore une occupation laquelle je n'avais pas song. --Comment! dit le duc, tu prtends que tu as pens mes intrts toute la nuit, et le rsultat de la veille et de la mditation est de venir me proposer une chasse. Allons donc! --C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute. --Ni de grand veneur, fit le prince. --Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agrable pour chasser sans lui. --Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque. Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua. --Ce digne homme, dit-il, votre ami; il parat qu'il ne vous a pas dlivr non plus, celui-l. Le duc sourit. --Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-l; c'est le mauvais: gare au Monsoreau! --Tu lui en veux donc? demanda le prince. --Au Monsoreau? --Oui. --Et de quoi lui en voudrais-je? --De ce qu'il est mon ami. --Je le plains fort, au contraire. --Qu'est-ce dire? --Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il tombera. --Allons, je vois que tu es de bonne humeur. --Moi? --Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces choses-l. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et Monsoreau nous et t bien utile dans ce pays-ci. --Pourquoi cela? --Parce qu'il a des biens aux environs. --Lui? --Lui ou sa femme. Bussy se mordit les lvres: le duc ramenait la conversation au point d'o il avait eu tant de peine l'carter la veille. --Ah! vous croyez? dit-il. --Sans doute. Mridor est trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas, toi qui m'as amen le vieux baron? Bussy comprit qu'il s'agissait de n'tre point dferr. --Dame! dit-il, je vous l'ai amen, moi, parce qu'il s'est pendu mon manteau, et qu' moins de lui en laisser la moiti entre les doigts, comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous... Au reste ma protection ne lui a pas servi grand'chose. --coute, dit le duc, j'ai une ide. --Diable! dit Bussy, qui se dfiait toujours des ides du prince. --Oui... Monsoreau a eu sur toi la premire partie; mais je veux te donner la seconde. --Comment l'entendez-vous, mon prince? --C'est tout simple. Tu me connais, Bussy? --J'ai ce malheur, mon prince. --Crois-tu que je sois homme subir un affront et le laisser impuni? --C'est selon. Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se mordant les lvres et en secouant la tte de haut en bas. --Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy. --Eh bien! le grand veneur m'a vol une jeune fille que j'aimais, pour en faire sa femme; moi, mon tour, je veux lui voler sa femme pour en faire ma matresse. Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il dsirt arriver ce but, il ne parvint qu' faire une grimace. --Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il. --Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle dtestait son mari; je puis donc compter, sans trop de vanit, qu'elle me prfrera au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai. --Et que lui promettrez-vous, monseigneur? --De la dbarrasser de son mari. --Eh! fut sur le point de s'crier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous pas fait tout de suite? Mais il eut le courage de se retenir. --Vous feriez cette belle action? dit-il. --Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite Mridor. --Vous oserez? --Pourquoi pas? --Vous vous prsenterez devant le vieux baron, que vous avez abandonn, aprs m'avoir promis.... --J'ai une excellente excuse lui donner. --O diable allez-vous donc les prendre? --Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que le Monsoreau, qui savait que vous tiez un des principaux agents de la Ligue, et que j'en tais le chef, m'a menac de nous vendre tous deux au roi. --Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-l? --Pas entirement, je dois le dire, rpondit le duc. --Alors je comprends, dit Bussy. --Tu comprends? dit le duc qui se trompait la rponse de son gentilhomme. --Oui. --Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauv sa vie, lui, qui tait menace. --C'est superbe, dit Bussy. --N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fentre, Bussy. --Pourquoi faire? --Regarde toujours. --M'y voil. --Quel temps fait-il? --Je suis forc d'avouer Votre Altesse qu'il fait beau. --Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le bonhomme Mridor. --Tout de suite, monseigneur? Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce rle ternellement comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla jusqu' la porte et revint. --Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous? --Mais quatre, cinq, ce que tu voudras. --Alors, si vous vous en rapportez de ce soin moi, monseigneur, dit Bussy, j'en commanderai un cent. --Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire? --Pour en avoir peu prs vingt-cinq, dont je sois sr en cas d'attaque. Le duc tressaillit. --En cas d'attaque? dit-il. --Oui. J'ai ou dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans ces pays-l; et il n'y aurait rien de rare ce que nous tombassions dans quelque embuscade. --Ah! ah! dit le duc, tu penserais? --Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence. Le duc devint rveur. --Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy. Et il s'avana une seconde fois vers la porte. --Un instant, dit le prince. --Qu'y a-t-il, monseigneur? --Crois-tu que je sois en sret Angers, Bussy? --Dame, la ville n'est pas forte; bien dfendue, cependant.... --Oui, bien dfendue; mais elle peut tre mal dfendue; si brave que tu sois, tu ne seras jamais qu' un seul endroit. --C'est probable. --Si je ne suis pas en sret dans la ville, et je n'y suis pas, puisque Bussy en doute.... --Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur. --Bon, bon; si je ne suis pas en sret, il faut que je m'y mette promptement. --C'est parler d'or, monseigneur. --Eh bien! je veux visiter le chteau et m'y retrancher. --Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements, voyez-vous.... Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles prudentes lui manquaient. --Et puis, une autre ide encore. --La matine est fconde, monseigneur. --Je veux faire venir ici les Mridor. --Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de penses!... Levez-vous et visitons le chteau. Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir. Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'tait lui qu'il cherchait. Il l'emmena dans le cabinet du duc, crivit un petit mot, entra dans une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des tiges, passa l'curie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du Haudoin, et invita le Haudoin se mettre en selle. Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardoche, il le plaa dans une espce de sentier. --L, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu trouveras la fort, dans la fort un parc, autour de ce parc un mur, l'endroit du mur o Roland s'arrtera, tu jetteras ce bouquet. Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui qu'on n'attendait pas est venu, et plus menaant que jamais, car il aime toujours. Prenez avec les lvres et le coeur tout ce qu'il y a d'invisible aux yeux dans ce papier. Bussy lcha la bride Roland qui partit au galop dans la direction de Mridor. Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habill. Quant Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emport comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son matre, traversa prs, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arrta au pied d'un mur demi dgrad dont le chaperon tapiss de lierres semblait reli par eux aux branches des chnes. Arriv l, Remy se dressa sur ses triers, attacha de nouveau et plus solidement encore qu'il ne l'tait le papier au billet, et, poussant un hem! vigoureux, il lana le bouquet par-dessus le mur. Un petit cri qui retentit de l'autre ct lui apprit que le message tait arriv bon port. Remy n'avait plus rien faire, car on ne lui avait pas demand de rponse. Il tourna donc du ct par lequel il tait venu, la tte du cheval, qui se disposait prendre son repas aux dpens de la glande, et qui tmoigna un vif mcontentement d'tre drang dans ses habitudes; mais Remy fit une srieuse application de l'peron et de la cravache. Roland sentit son tort et repartit de son train habituel. Quarante minutes aprs, il se reconnaissait dans sa nouvelle curie, comme il s'tait reconnu dans le hallier, et il venait prendre de lui-mme sa place au rtelier bien garni de foin et la mangeoire regorgeant d'avoine. Bussy visitait le chteau avec le prince. Remy le joignit au moment o il examinait un souterrain conduisant une poterne. --Eh bien! demanda-t-il son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu? qu'as-tu fait? --Un mur, un cri, sept lieues, rpondit Remy avec le laconisme d'un de ces enfants de Sparte qui se faisaient dvorer le ventre par les renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue. CHAPITRE XXXIII UNE VOLE D'ANGEVINS. Bussy parvint occuper si bien le duc d'Anjou de ses prparatifs de guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller Mridor, ni le temps de faire venir le baron Angers. Quelquefois cependant le duc revenait ses ides de visite. Mais aussitt Bussy faisait l'empress, visitait les mousquets de toute la garde, faisait quiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les affts, comme s'il s'agissait de conqurir une cinquime partie du monde. Ce que voyant Remy, il se mettait faire de la charpie, repasser ses instruments, confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de soigner la moiti du genre humain. Le duc alors reculait devant l'normit de pareils prparatifs. Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous prtexte de faire le tour des fortifications extrieures, sautait sur Roland, et, en quarante minutes, arrivait certain mur, qu'il enjambait d'autant plus lestement, qu' chaque enjambement il faisait tomber quelque pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu peu une brche. Quant Roland, il n'tait plus besoin de lui dire o l'on allait, Bussy n'avait qu' lui lcher la bride et fermer les yeux. --Voil dj deux jours de gagns, disait Bussy, j'aurai bien du malheur si, d'ici deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit bonheur. Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune. Vers le soir du troisime jour, comme on faisait entrer dans la ville un norme convoi de vivres, produit d'une rquisition frappe par le duc sur ses bons et faux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le bon prince, gotait le pain noir des soldats et dchirait belles dents les harengs sals et la morue sche, on entendit une grande rumeur vers une des portes de la ville. M. d'Anjou s'informa d'o venait cette rumeur; mais personne ne put le lui dire. Il se faisait par l une distribution de coups de manche de pertuisane et de coups de crosse de mousquet bon nombre de bourgeois attirs par la nouveaut d'un spectacle curieux. Un homme, mont sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'tait prsent la barrire de la porte de Paris. Or Bussy, par suite de son systme d'intimidation, s'tait fait nommer capitaine gnral du pays d'Anjou, grand-matre de toutes les places, et avait tabli la plus svre discipline, notamment dans Angers. Nul ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y entrer sans ce mme mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de ralliement quelconque. Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empcher le duc d'envoyer quelqu'un Diane sans qu'il le st, et d'empcher Diane d'entrer Angers sans qu'il en ft averti. Cela paratra peut-tre un peu exagr; mais cinquante ans plus tard Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche. L'homme et le cheval blanc taient donc, comme nous l'avons dit, arrivs d'un galop furieux, et ils avaient t donner droit dans le poste. Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait t donne la sentinelle; la sentinelle avait crois la pertuisane; le cavalier avait paru s'en inquiter mdiocrement; mais la sentinelle avait cri: Aux armes! le poste tait sorti, et force avait t d'entrer en explication. --Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc d'Anjou. --Nous ne connaissons pas Antraguet, avait rpondu le chef du poste; quant parler au duc d'Anjou, votre dsir sera satisfait, car nous allons vous arrter et vous conduire Son Altesse. --M'arrter! rpondit le cavalier, voil encore un plaisant maroufle pour arrter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de Graville. --Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le bourgeois qui avait vingt hommes derrire lui, et qui n'en voyait qu'un seul en face. --Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer un chantillon de ce qu'ils savent taire. --Arrtons-le! conduisons-le monseigneur! crirent les miliciens furieux. --Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui aurai ce plaisir. --Que dit-il donc l? se demandrent les bourgeois. --Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, rpondit Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre tous, si vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf.... Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le juron parisien, Antraguet avait mis l'pe la main, et, par un moulinet prestigieux, avait abattu et l les hampes les plus rapproches des hallebardes dont on lui prsentait la pointe. En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changes en manches balais. Les bourgeois furieux fondirent coups de bton sur le nouveau venu, qui parait devant, derrire, droite et gauche, avec une adresse prodigieuse, et en riant de tout son coeur. --Ah! la belle entre, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les honntes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que j'ai bien fait de venir le rejoindre! Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en temps, quand il se sentait serr de trop prs, il taillait, avec sa lame espagnole, le buffle de celui-l, la salade de celui-ci, et quelquefois, choisissant son homme, il tourdissait d'un coup de plat d'pe quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la mle, le chef protg par le simple bonnet de laine angevin. Les bourgeois ameuts frappaient l'envi, s'estropiant les uns les autres, puis revenaient la charge; comme les soldats de Cadmus, on et dit qu'ils sortaient de terre. Antraguet sentit qu'il commenait se fatiguer. --Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus compacts, c'est bon; vous tes braves comme des lions, c'est convenu, et j'en rendrai tmoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos mousquets. J'avais rsolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais qu'elle tait garde par une arme de Csars. Je renonce vous vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que j'tais venu exprs de Paris pour le voir. Cependant le capitaine tait parvenu communiquer le feu la mche de son mousquet; mais, au moment o il appuyait la crosse son paule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible sur les doigts, qu'il lcha son arme et qu'il se mit sauter alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche. --A mort! mort! crirent les miliciens meurtris et enrags, ne le laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'chapper! --Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout l'heure, et voil maintenant que vous ne voulez plus me laisser sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes, j'abatterai les poignets. , voyons, mes agneaux d'Anjou, me laisse-t-on partir? --Non! mort! mort! il se lasse! assommons-le! --Fort bien! c'est pour tout de bon, alors? --Oui! oui! --Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains! Il achevait peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace excution, quand un second cavalier apparut l'horizon, accourant avec la mme frnsie, entra dans la barrire au triple galop, et tomba comme la foudre au milieu de la mle, qui tournait peu peu en vritable combat. --Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu au milieu de tous ces bourgeois? --Livarot! s'cria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, la rescousse! --Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais o t'es-tu donc fourr? on te massacre, Dieu me pardonne. --Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer ni me laisser sortir. --Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau la main, vous plairait-il de vous ranger droite ou gauche, afin que nous passions? --Ils nous insultent! crirent les bourgeois; mort! mort! --Ah! voil comme ils sont Angers! fit Livarot en remettant d'une main son chapeau sur sa tte, et en tirant de l'autre son pe. --Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup. --Bah! nous trois nous en viendrons bien bout. --Oui, nous trois, si nous tions trois; mais nous ne sommes que nous deux. --Voici Ribrac qui arrive. --Lui aussi? --L'entends-tu? --Je le vois. Eh! Ribrac! eh! ici! ici! En effet, au moment mme, Ribrac, non moins press que ses compagnons, ce qu'il paraissait, faisait la mme entre qu'eux dans la ville d'Angers. --Tiens! on se bat, dit Ribrac, voil une chance! Bonjour, Antraguet; bonjour, Livarot. --Chargeons, rpondit Antraguet. Les miliciens regardaient, assez tourdis, le nouveau renfort qui venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'tat d'assaillis, se prparaient passer celui d'assaillants. --Ah ! mais ils sont donc un rgiment, dit le capitaine de la milice ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me parat vicieux, et je propose que nous fassions demi-tour gauche. Les bourgeois, avec cette habilet qui les caractrise dans l'excution des mouvements militaires, commencrent aussitt un demi-tour droite. C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait naturellement la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se ranger de front avec une contenance martiale qui faisait frmir les plus intrpides. --C'est leur avant-garde, crirent les bourgeois qui voulaient se donner eux-mmes un prtexte pour fuir. Alarme! alarme! --Au feu! crirent les autres, au feu! --L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart. --Nous sommes des pres de famille; nous nous devons nos femmes et nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine. Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit, avaient le mme but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les coups de bton commencrent tomber comme la grle sur les curieux, dont le cercle press empchait les peureux de fuir. Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu' la place du Chteau, o, comme nous l'avons dit, le prince gotait le pain noir, les harengs saurs et la morue sche de ses partisans. Bussy et le prince s'informrent; on leur dit que c'taient trois hommes, ou plutt trois diables incarns arrivant de Paris, qui faisaient tout ce tapage. --Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy. --Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur. Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant prudemment, accompagn d'une vingtaine de cavaliers. Ils arrivrent comme les bourgeois commenaient d'excuter la manoeuvre que nous avons dite, au grand dtriment des paules et des crne des curieux. Bussy se dressa sur ses triers, et, son oeil d'aigle plongeant dans la mle, il reconnut Livarot sa longue figure. --Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assigent. --Eh non! rpondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous charpent. --Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des amis. --Des amis! s'crirent les bourgeois contusionns, corchs, rendus. Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une bonne heure, nous les traitons comme des paens, et ils nous traitent comme des Turcs. Et le mouvement rtrograde acheva de se faire. Livarot, Antraguet et Ribrac s'avancrent en triomphateurs dans l'espace laiss libre par la retraite des bourgeois, et tous s'empressrent d'aller baiser la main de Son Altesse; aprs quoi, chacun, son tour, se jeta dans les bras de Bussy. --Il parat, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une vole d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours. --Monseigneur, glissa Bussy l'oreille du duc, comptez vos miliciens, je vous prie. --Pour quoi faire? --Comptez toujours, peu prs, en gros; je ne dis pas un un. --Ils sont au moins cent cinquante. --Au moins, oui. --Eh bien! que veux-tu dire? --Je veux dire que vous n'avez point l de fameux soldats, puisque trois hommes les ont battus. --C'est vrai, dit le duc. Aprs? --Aprs! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-l! --Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont battu les autres, rpliqua le duc. --Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas song celle-l. Vivent les poltrons pour tre logiques! CHAPITRE XXXIV ROLAND. Grce au renfort qui lui tait arriv, M. le duc d'Anjou put se livrer des reconnaissances sans fin autour de la place. Accompagn de ses amis, arrivs d'une faon si opportune, il marchait dans un quipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces gentilshommes bien monts, bien quips, avec les harnais dchirs et les armures rouilles de la milice urbaine, ne ft pas prcisment l'avantage de cette dernire. On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les chteaux pars dans cette campagne, et ce n'tait point sans un sentiment d'arrogance trs-marque que le duc narguait, en passant, soit prs d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait si grande peur, ou plutt dont Bussy lui avait fait si grande peur. Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient la cour du duc d'Anjou une libert qu'ils taient loin de rencontrer la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse vie dans une ville toute dispose, comme doit l'tre une capitale quelconque, piller la bourse de ses htes. Trois jours ne s'taient point encore couls, qu'Antraguet, Ribrac et Livarot avaient li des relations avec les nobles angevins les plus pris des modes et des faons parisiennes. Il va sans dire que ces dignes seigneurs taient maris et avaient de jeunes et jolies femmes. Aussi n'tait-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le croire ceux qui connaissent l'gosme du duc d'Anjou, qu'il faisait de si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au plaisir des gentilshommes parisiens, qui taient venus le rejoindre, des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines. Dieu d'abord devait s'en rjouir, puisque la cause de la Ligue tait la cause de Dieu. Puis le roi devait incontestablement en enrager. Enfin les dames en taient heureuses. Ainsi, la grande Trinit de l'poque tait reprsente: Dieu, le roi et les dames. La joie fut son comble le jour o l'on vit arriver, en superbe ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait, enfin, quarante mulets, qui, avec les litires, les chariots et les fourgons, formaient les quipages de M. le duc d'Anjou. Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique somme de cinquante mille cus, que M. le duc d'Anjou avait consacre cet usage. Il faut dire que ces chevaux taient sells, mais que les selles taient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de magnifiques serrures, fermant clef, mais que les coffres taient vides; il faut dire que ce dernier article tait tout la louange du prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions. Mais ce n'tait pas dans la nature du prince de prendre; il aimait mieux soustraire. Nanmoins l'entre de ce cortge produisit un magnifique effet dans Angers. Les chevaux entrrent dans les curies, les chariots furent rangs sous les remises. Les coffres furent ports par les familiers les plus intimes du prince. Il fallait des mains bien sres, pour qu'on ost leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas. Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empresse, qui fut convaincue, grce cette mesure de prvoyance, que le prince venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme peu prs pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides. La rputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement tablie partir de ce jour-l; et toute la province demeura convaincue, d'aprs le spectacle qui avait pass sous ses yeux, qu'il tait assez riche pour guerroyer contre l'Europe entire, si besoin tait. Cette confiance devait aider les bourgeois prendre en patience les nouvelles tailles que le duc, aid des conseils de ses amis, tait dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins allaient presque au-devant des dsirs du duc d'Anjou. On ne regrette jamais l'argent que l'on prte ou que l'on donne aux riches. Le roi de Navarre, avec sa renomme de misre, n'aurait pas obtenu le quart du succs qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renomme d'opulence. Mais revenons au duc. Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre. Les routes taient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services. De son ct, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant toujours la recherche de quelque trsor. Bussy tait arriv ce qu'aucune de ces reconnaissances n'et t pousse jusqu'au chteau qu'habitait Diane. C'est que Bussy se rservait ce trsor-l pour lui seul, pillant, sa manire, ce petit coin de la province, qui, aprs s'tre dfendu de faon convenable, s'tait enfin livr discrtion. Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de Monsoreau, mont sur son cheval de chasse, arrivait aux portes d'Anjou. Il pouvait tre quatre heures du soir; pour arriver quatre heures, M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journe. Aussi, ses perons taient rouges; et son cheval, blanc d'cume, tait moiti mort. Le temps tait pass de faire aux portes de la ville des difficults ceux qui arrivaient: on tait si fier, si ddaigneux maintenant Angers, qu'on et laiss passer sans conteste un bataillon de Suisses, ces Suisses eussent-ils t commands par le brave Crillon lui-mme. M. de Monsoreau, qui n'tait pas Crillon, entra tout droit en disant: --Au palais de monseigneur le duc d'Anjou. Il n'couta point la rponse des gardes, qui hurlaient une rponse derrire lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un miracle d'quilibre d la vitesse mme avec laquelle il marchait: il allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie, et il y avait parier qu'il tomberait quand il s'arrterait. Il s'arrta au palais; mais M. de Monsoreau tait excellent cuyer, le cheval tait de race: le cheval et le cavalier restrent debout. --Monsieur le duc! cria le grand veneur. --Monseigneur est all faire une reconnaissance, rpondit la sentinelle. --O cela? demanda M. de Monsoreau. --Par-l, dit le factionnaire en tendant la main vers un des quatre points cardinaux. --Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais dire au duc tait cependant bien press; comment faire? --Mettre t'abord fotre chifal l'gurie, rpliqua la sentinelle, qui tait un retre d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur il dombera. --Le conseil est bon, quoique donn en mauvais franais, dit Monsoreau. O sont les curies, mon brave homme? --L-pas! En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et dclina ses qualits. C'tait le majordome. M. de Monsoreau rpondit son tour par l'numration de ses nom, prnoms et qualits. Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur tait ds longtemps connu dans la province. --Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a dix minutes peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera pas avant huit heures du soir. --Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui ne peut tre sue trop tt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval et un guide me donner? --Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant un guide, c'est diffrent, car monseigneur n'a pas dit o il allait, et vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dgarnir le chteau. C'est une des grandes recommandations de Son Altesse. --Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sret ici? --Oh! monsieur, on est toujours en sret au milieu d'hommes tels que MM. Bussy, Livarot, Ribrac, Antraguet, sans compter notre invincible prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez.... --Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de sret. --C'est cela mme, monsieur. --Alors je prendrai un cheval frais dans l'curie, et je tcherai de joindre Son Altesse en m'informant. --Il y a tout parier, monsieur, que, de cette faon, vous rejoindrez monseigneur. --On n'est point parti au galop? --Au pas, monsieur, au pas. --Trs-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis prendre. --Entrez dans l'curie, monsieur, et choisissez vous-mme: tous sont monseigneur. --Trs-bien. Monsoreau entra. Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un ample repas dans les crches bourres du grain et du fourrage le plus savoureux de l'Anjou. --Voil, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la range de quadrupdes un regard de connaisseur. --Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller. --Roland. --Il s'appelle Roland? --Oui, c'est le cheval de prdilection de Son Altesse. Il le monte tous les jours; il lui a t donn par M. de Bussy, et vous ne le trouveriez certes pas l'curie si Son Altesse n'essayait pas de nouveaux chevaux qui lui sont arrivs de Tours. --Allons, il parat que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais. Un palefrenier s'approcha. --Sellez Roland, dit le majordome. Quant au cheval du comte, il tait entr de lui-mme dans l'curie et s'tait tendu sur la litire, sans attendre mme qu'on lui tt son harnais. Roland fut sell en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit lgrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel ct la cavalcade s'tait dirige. --Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le majordome en indiquant au grand veneur le mme point que lui avait dj indiqu la sentinelle. --Ma foi, dit Monsoreau en lchant le bride, en voyant que de lui-mme le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la piste. --Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire M. de Bussy et son mdecin, M. Remy, que c'tait l'animal le plus intelligent qui existt; ds qu'il sentira ses compagnons, il les rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie un cerf. Monsoreau se pencha de ct. --Magnifiques, dit-il. En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitt, et sortit fort dlibrment de la ville; il fit mme un dtour, avant d'arriver la porte, pour abrger la route, qui se bifurquait circulairement gauche, directement droite. Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la tte comme pour chapper au frein qu'il sentait peser sur ses lvres; il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui tait inutile, et, mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il acclrait sa marche. --En vrit, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va. Et il abandonna les rnes sur le cou de Roland. Le cheval, arriv au boulevard extrieur, hsita un moment pour savoir s'il tournerait droite ou gauche, Il tourna gauche. Un paysan passait en ce moment. --Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau. --Oui, monsieur, rpondit le rustique, je l'ai rencontre l-bas, en avant. C'tait justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le paysan venait de rencontrer cette troupe. --Va, Roland, va, dit le grand veneur en lchant les rnes son cheval, qui prit un trot allong avec lequel on devait naturellement faire trois ou quatre lieues l'heure. Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout coup droite, prenant un sentier fleuri qui coupait travers la campagne. Monsoreau hsita un instant pour savoir s'il n'arrterait pas Roland; mais Roland paraissait si sr de son affaire, qu'il le laissa aller. A mesure que le cheval s'avanait, il s'animait. Il passa du trot au galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux regards du cavalier. De son ct aussi, le cavalier, mesure qu'il s'avanait, semblait reconnatre les localits. --Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons vers Mridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirige du ct du chteau? Et le front du grand veneur se rembrunit cette ide, qui ne se prsentait pas son esprit pour la premire fois. --Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince, remettant demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les voir tous les deux en mme temps? Un sourire terrible passa sur les lvres du grand veneur. Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer droite avec une tnacit qui indiquait la marche la plus rsolue et la plus sre. --Mais, sur mon me, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant tre bien loin du parc de Mridor. En ce moment, le cheval se mit hennir. Au mme instant, un autre hennissement lui rpondit du fond de la feuille. --Ah! ah! dit le grand veneur, voil Roland qui a trouv ses compagnons, ce qu'il parat. Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'clair sous les hautes futaies. Soudain Monsoreau aperut un mur et un cheval attach prs de ce mur. Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'tait lui qui avait d hennir la premire. --Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau plissant. FIN DE LA DEUXIME PARTIE. End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.2, by Alexandre Dumas License: Share Alike