Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LA DAME DE MONSOREAU PAR ALEXANDRE DUMAS DITION ILLUSTRE PAR J.-A. BEAUC TROISIME PARTIE PARIS 1890 TABLE DES MATIRES DE LA TROISIME PARTIE. I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau. II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frre bien-aim le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit. III.--Comment, Chicot et la reine mre, se trouvant tre du mme avis, le roi se rangea l'avis de Chicot et de la reine mre. IV.--O il est prouv que la reconnaissance tait une des vertus de M. de Saint-Luc. V.--Le projet de M. de Saint-Luc. VI.--Comment M. de Saint-Luc montra M. de Monsoreau le coup que le roi lui avait montr. VII.--O l'on voit la reine mre entrer peu triomphalement dans la bonne ville d'Angers. VIII.--Les petites causes et les grands effets. IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui tait une preuve qu'il n'tait pas tout fait mort. X.--Comment le duc d'Anjou alla Mridor pour faire madame de Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui. XI.--Du dsagrment des litires trop larges et des portes trop troites. XII.--Dans quelles dispositions tait le roi Henri III quand M. de Saint-Luc reparut la cour. XIII.--O il est trait de deux personnages importants de cette histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue. XIV. XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva Paris, et de la rception qui lui fut faite. XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du prcdent, court par l'auteur pour cause de fin d'anne. XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui avait t donne par Bussy. XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc tait plus civilis que M. de Bussy, des leons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la belle Diane. XIX.--Les prcautions de M. de Monsoreau. XX.--Une visite la maison des Tournelles. XXI.--Les guetteurs. XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, aprs avoir sign, il parla. XXIII.--Une promenade aux Tournelles. XXIV.--O Chicot s'endort. XXV.--O Chicot s'veille. XXVI.--La Fte-Dieu. XXVII.--Lequel ajoutera encore la clart du chapitre prcdent. XXVIII.--La procession. XXIX.--Chicot Ier. XXX.--Les intrts et le capital. XXXI.--Ce qui se passait du ct de la Bastille, tandis que Chicot payait ses dettes l'abbaye Sainte-Genevive. XXXII.--L'assassinat. XXXIII.--Comment frre Gorenflot se trouva plus que jamais entre la potence et l'abbaye. XXXIV.--O Chicot devine pourquoi d'pernon avait du sang aux pieds et n'en avait pas aux joues. XXXV.--Le matin du combat. XXXVI.--Les amis de Bussy. XXXVII.--Le combat. XXXVIII.--Conclusion. IMAGES Titre Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau. Livarot. Ma mre, on me brave. Le palefrenier dtacha Roland et l'amena. Vous tes affreux voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau. Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits. Vous tes trou jour, mon cher monsieur. Le comte aperut Diane debout son chevet. Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche. Et les deux amants s'treignaient et oubliaient le monde. Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau la main. D'pernon. Un mousqueton tout charg tait pos tout vnement ct d'eux. Monsoreau parut sur le seuil. Je le jure par mon nom et sur ce poignard. Adieu, mes petits lions, je m'en vais l'htel de Bussy. Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot. Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lche. Tiens, tiens, tiens, voil pour les vices que tu as. Trois hommes arms parurent sur le balcon, tandis que le quatrime enfourchait la balustrade. Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte. Bussy plongea son pe si vigoureusement dans la poitrine au grand veneur, qu'il le cloua au parquet. Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu. Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'pernon. Oui, des pes, mais des pes bnites, cher ami. Qulus s'inclina et baisa la main du roi. CHAPITRE PREMIER CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU. Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Mridor rencontr comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui l'avait amen, comme s'il et t de sa plus intime connaissance, il y avait certes l de quoi faire rflchir les moins souponneux. En s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement; en s'approchant, il remarqua la dgradation du mur cet endroit; c'tait une vritable chelle, qui menaait de devenir une brche; les pieds semblaient s'tre creus des chelons dans la pierre, et les ronces, arraches frachement, pendaient leurs branches meurtries. Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de l'ensemble, il passa aux dtails. Le cheval mritait le premier rang, il l'obtint. L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brode d'argent. Dans un des coins tait un double F, entrelaant un double A. C'tait, n'en pas douter, un cheval des curies du prince, puisque le chiffre faisait: Franois d'Anjou. Les soupons du comte, cette vue, devinrent de vritables alarmes. Le duc tait donc venu de ce ct; il y venait donc souvent, puisque, outre le cheval attach, il y en avait un second qui savait le chemin. Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste, qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout. C'tait d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux. Mais, tant qu'il resterait de ce ct du mur, il tait vident qu'il ne verrait rien. En consquence, il attacha son cheval prs du cheval voisin, et commena bravement l'escalade. C'tait chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses places toutes faites pour se poser, la courbe du bras tait dessine sur les pierres la surface de la crte du mur, et l'on avait soigneusement lagu, avec un couteau de chasse, un chne, dont, cet endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empchaient le geste. Tant d'efforts furent couronns d'un entier succs. M. de Monsoreau ne fut pas plutt tabli son observatoire, qu'il aperut, au pied d'un arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille appartenait sans conteste une femme, et le manteau noir un homme; d'ailleurs, il n'y avait point chercher bien loin, l'homme et la femme se promenaient cinquante pas de l, les bras enlacs, tournant le dos au mur, et cachs d'ailleurs par le feuillage du buisson. Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitu le mur ses violences, un moellon se dtacha du chaperon et tomba, brisant les branches, jusque sur l'herbe: l, il retentit avec un cho mugissant. A ce bruit, il parat que les personnages dont le buisson cachait les traits M. de Monsoreau se retournrent et l'aperurent, car un cri de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frlement dans le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux chevreuils effrays. Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui monter au front: il avait reconnu la voix de Diane. Incapable ds lors de rsister au mouvement de fureur qui l'emportait, il s'lana du haut du mur, et, son pe la main, se mit fendre buissons et rameaux pour suivre les fugitifs. Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc; pas une ombre au fond des alles, pas une trace dans les chemins, pas un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des fauvettes, qui, habitus voir les deux amants, n'avaient pu tre effrays par eux. Que faire en prsence de la solitude? que rsoudre? o courir? Le parc tait grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait, rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas. M. de Monsoreau songea que la dcouverte qu'il avait faite suffisait pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-mme sous l'empire d'un sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de dployer vis--vis d'un rival aussi redoutable que l'tait Franois; car il ne doutait pas que ce rival ne ft le prince. Puis, si, par hasard, ce n'tait pas lui, il avait prs du duc d'Anjou une mission presse accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant prs du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilit ou de son innocence. Puis, une ide sublime lui vint. C'tait de franchir le mur l'endroit mme o il l'avait dj escalad, et d'enlever avec le sien le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc. Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva au pied du mur, haletant et couvert de sueur. Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au fate et retomba de l'autre ct; mais, de l'autre ct, plus de cheval, ou, pour mieux dire, plus de chevaux. L'ide qu'il avait eue tait si bonne, qu'avant de lui venir, lui, elle tait venue son ennemi, et que son ennemi en avait profit. M. de Monsoreau, accabl, laissa chapper un rugissement de rage, montrant le poing ce dmon malicieux, qui, bien certainement, riait de lui dans l'ombre dj paisse du bois; mais, comme chez lui la volont n'tait pas facilement vaincue, il ragit contre les fatalits successives qui semblaient prendre tche de l'accabler: en s'orientant l'instant mme, malgr la nuit qui descendait rapidement, il runit toutes ses forces et regagna Angers par un chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance. Deux heures et demie aprs, il arrivait la porte de la ville, mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la pense avait donn des forces au corps, et c'tait toujours le mme homme volontaire et violent la fois. D'ailleurs, une ide le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou plutt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par quelle porte un homme tait entr avec deux chevaux; il viderait sa bourse, il ferait des promesses d'or, et il connatrait le signalement de cet homme. Alors, quel qu'il ft, prochainement ou plus tard, cet homme lui payerait sa dette. Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'tre place et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures peu prs, rentrer un cheval sans matre, qui avait repris tout seul le chemin du palais. Il avait alors pens qu'il tait arriv quelque accident au cavalier, et que le cheval intelligent avait regagn seul le logis. Monsoreau se frappa le front: il tait dcid qu'il ne saurait rien. Alors il s'achemina son tour vers le chteau ducal. L, grande vie, grand bruit, grande joie; les fentres resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme des fours embrass, envoyant par leurs soupiraux des parfums de venaison et de girofle capables de faire oublier l'estomac qu'il est voisin du coeur. Mais les grilles taient fermes, et l une difficult se prsenta: il fallait se les faire ouvrir. Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut point le reconnatre. --Vous tiez droit, et vous tes vot, lui dit-il. --C'est la fatigue. --Vous tiez ple, et vous tes rouge. --C'est la chaleur. --Vous tiez cheval, et vous rentrez sans cheval. --C'est que mon cheval a eu peur, a fait un cart, m'a dsaronn et est rentr sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval? --Ah! si fait, dit le concierge. --En tout cas, allez prvenir le majordome. Le concierge, enchant de cette ouverture qui le dchargeait de toute responsabilit, envoya prvenir M. Remy. M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau. --Et d'o venez-vous, mon Dieu! dans un pareil tat? lui demanda-t-il. Monsoreau rpta la mme fable qu'il avait dj faite au concierge. --En effet, dit le majordome, nous avons t fort inquiets, quand nous avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que j'avais eu l'honneur de prvenir de votre arrive. --Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau. --Fort inquiet. --Et qu'a-t-il dit? --Qu'on vous introduist prs de lui aussitt votre arrive. --Bien! le temps de passer l'curie seulement, voir s'il n'est rien arriv au cheval de Son Altesse. Et Monsoreau passa l'curie, et reconnut, la place o il l'avait pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin de rparer ses forces. Puis, sans mme prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait l'emporter sur l'tiquette,--sans mme changer, disons-nous, le grand veneur se dirigea vers la salle manger. Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-mme, runis autour d'une table magnifiquement servie et splendidement claire, attaquaient les pts de faisans, les grillades fraches de sanglier et les entremets pics, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si gnreux et si velout, ou de ce perfide, suave et ptillant vin d'Anjou, dont les fumes s'extravasent dans la tte avant que les topazes qu'il distille dans le verre soient tout fait puises. --La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune fille et dj ivre comme un vieux retre; au complet comme la cave de Votre Altesse. --Non pas, non pas, dit Ribrac, il nous manque un grand veneur. Il est, en vrit, honteux que nous mangions le dner de Son Altesse, et que nous ne le prenions pas nous-mmes. --Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu importe lequel, ft-ce M. de Monsoreau. Le duc sourit, il savait seul l'arrive du comte. Livarot achevait peine sa phrase et le prince son sourire que la porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra. Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante, qu'elle retentit au milieu du silence gnral. --Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favoriss du ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie l'instant ce que nous dsirons. Monsoreau, dcontenanc de cet aplomb du prince, qui, dans les cas pareils, n'tait pas habituel Son Altesse, salua d'un air assez embarrass et dtourna la tte, bloui comme un hibou tout coup transport de l'obscurit au grand soleil. --Asseyez-vous l et soupez, dit le duc en montrant M. de Monsoreau une place en face de lui. --Monseigneur, rpondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai qu'aprs m'tre acquitt prs de Votre Altesse d'un message de la plus haute importance. --Vous venez de Paris, n'est-ce pas? --En toute hte, monseigneur. --Eh bien! j'coute, dit le duc. Monsoreau s'approcha de Franois, et, le sourire sur les lvres, la haine dans Je coeur, il lui dit tout bas: --Monseigneur, madame la reine mre s'avance grandes journes; elle vient voir Votre Altesse. Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixs, laissa percer une joie soudaine. --C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme toujours, je vous trouve fidle serviteur; continuons de souper, messieurs. Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait loign un instant pour couter M. de Monsoreau. Le festin recommena; le grand veneur, plac entre Livarot et Ribrac, n'eut pas plutt got les douceurs d'un bon sige, et ne se fut pas plutt trouv en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout coup l'apptit. L'esprit reprenait le dessus sur la matire. L'esprit, entran dans de tristes penses, retournait au parc de Mridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps bris venait d'accomplir, repassait, comme un plerin attentif, par ce chemin fleuri qui l'avait conduit la muraille. Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dgrad; il revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur. Alors, indiffrent au bruit, la lumire, au repas mme, oubliant ct de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans sa propre pense, laissant son front se couvrir peu peu de nuages, et chassant de sa poitrine un sourd gmissement qui attirait l'attention des convives tonns. --Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince; en vrit, vous feriez bien d'aller vous coucher. --Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre assiette. --Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tte; en effet, je suis cras de fatigue. --Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne dlasse comme cela. --Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie. --Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre est encore plein. --A votre sant, comte, dit Ribrac en levant son verre. Monsoreau fut forc de faire raison au gentilhomme, et vida le sien d'un seul trait. --Il boit cependant trs-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet. --Oui, rpondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du comte; oui, merveille. --Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse, comte, dit Ribrac; vous connaissez le pays. --Vous y avez des quipages, des bois, dit Livarot. --Et mme une femme, ajouta Antraguet. --Oui, rpta machinalement le comte, oui, des quipages, des bois et madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui. --Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince. --Je tcherai, monseigneur. --Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tcherez, voil une belle rponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait lever dix. Monsoreau plit malgr lui; le vieux taillis tait justement cette partie du bois o Roland venait de le conduire. --Ah! oui, oui, demain, demain! s'crirent en choeur les gentilshommes. --Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc. --Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, rpondit Monsoreau; mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un instant, je suis bien fatigu pour conduire une chasse demain. Puis, j'ai besoin de visiter les environs et de savoir o en sont nos bois. --Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc tait son rival. --Accord! accord! crirent les jeunes gens avec gaiet. Nous donnons vingt-quatre heures M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout ce qu'il a y faire. --Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de les bien employer. --Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau son appartement! M. de Monsoreau salua et sortit, soulag d'un grand fardeau, la contrainte. Les gens affligs aiment la solitude plus encore que les amants heureux. CHAPITRE II COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRRE BIEN-AIM LE DUC D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. Une fois le grand veneur sorti de la salle manger, le repas continua plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais. La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribu maintenir les jeunes gentilshommes; car, sous le prtexte et mme sous la ralit de la fatigue, ils avaient dml cette continuelle proccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette tache de tristesse mortelle qui faisait le caractre particulier de sa physionomie. Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gn en sa prsence, eut repris son air tranquille: --Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entr notre grand veneur, commenc de nous raconter votre fuite de Paris. Continue. Et Livarot continua. Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilge de savoir mieux que Livarot lui-mme ce qui s'tait pass, nous substituerons notre rcit celui du jeune homme. Peut-tre y perdra-t-il comme couleur, mais il y gagnera comme tendue, puisque nous savons ce que Livarot ne pouvait savoir, c'est--dire ce qui s'tait pass au Louvre. Vers le milieu de la nuit, Henri III fut rveill par un bruit inaccoutum qui retentissait dans le palais, o cependant, le roi une fois couch, le silence le plus profond tait prescrit. C'taient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles, des courses rapides dans les galeries, des imprcations faire ouvrir la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous ces blasphmes, ces mots rpts par des milliers d'chos: --Que dira le roi? que dira le roi? Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, aprs avoir soup avec Sa Majest, s'tait laiss aller au sommeil dans un grand fauteuil, les jambes enlaces sa rapire. Les rumeurs redoublaient. Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant: --Chicot! Chicot! Chicot ouvrit un oeil. C'tait un garon prudent qui apprciait fort le sommeil et qui ne se rveillait jamais tout fait du premier coup. --Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rvais que tu avais un fils. --coute! dit Henri, coute! --Que veux-tu que j'coute? Il me semble cependant que tu me dis bien assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur mes nuits. --Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en tendant la main dans la direction du bruit. --Oh! oh! s'cria Chicot; en effet, j'entends des cris. --Que dira le roi? que dira le roi? rpta Henri. Entends-tu? --Il y a deux choses souponner: ou ton lvrier Narcisse est malade, ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthlemy de catholiques. --Aide-moi m'habiller, Chicot. --Je le veux bien; mais aide-moi me lever, Henri. --Quel malheur! quel malheur! rptait-on dans les antichambres. --Diable! ceci devient srieux, dit Chicot. --Nous ferons bien de nous armer, dit le roi. --Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dpcher de sortir par la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mmes le malheur, au lieu de nous le laisser raconter. Presque aussitt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la porte drobe et se trouva dans le corridor qui conduisait aux appartements du duc d'Anjou. C'est l qu'il vit des bras levs au ciel et qu'il entendit les exclamations les plus dsespres. --Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera trangl dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais. --Eh! non, malheureux! s'cria Henri, ce ne peut tre cela. --Tant pis, dit Chicot. --Viens, viens. Et Henri entrana le Gascon dans la chambre du duc. La fentre tait ouverte et garnie d'une foule de curieux entasss les uns sur les autres pour contempler l'chelle de corde accroche aux trfles de fer du balcon. Henri devint ple comme la mort. --Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blas que je le croyais. --Enfui! vad! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les gentilshommes se retournrent. Il y avait des clairs dans les yeux du roi; sa main serrait convulsivement la poigne de sa misricorde. Schomberg s'arrachait les cheveux, Qulus se bourrait le visage de coups de poing, et Maugiron frappait, comme un blier, de la tte dans la cloison. Quant d'pernon, il avait disparu sous le spcieux prtexte de courir aprs M. le duc d'Anjou. La vue du martyre que, dans leur dsespoir, s'infligeaient ses favoris calma tout coup le roi. --H l! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le milieu du corps. --Non, mordieu! j'en crverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune homme en prenant du champ pour se briser la tte non plus sur la cloison, mais sur le mur. --Hol! aidez-moi donc le retenir, cria Henri. --Eh! compre, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous tout bonnement votre pe au travers du ventre. --Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux. Pendant ce temps, Qulus se meurtrissait les joues. --Oh! Qulus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler Schomberg quand il a t tremp dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon ami! Qulus s'arrta. Schomberg seul continuait se dpouiller les tempes; il en pleurait de rage. --Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je t'en prie! --J'en deviendrai fou. --Bah! dit Chicot. --Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voil pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un affreux malheur. Je suis perdu! Voil la guerre civile dans mon royaume... Ah! qui a fait ce coup-l? qui a fourni l'chelle? Par la mordieu! je ferai pendre toute la ville. Une profonde terreur s'empara des assistants. --Qui est le coupable? continua Henri; o est le coupable? Dix mille cus qui me dira son nom! cent mille cus qui me le livrera mort ou vif! --Qui voulez-vous que ce soit, s'cria Maugiron, sinon quelque Angevin? --Pardieu! tu as raison, s'cria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les Angevins, ils me le payeront! Et, comme si cette parole et t une tincelle communiquant le feu une trane de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces retentit contre les Angevins. --Oh! oui, les Angevins! cria Qulus. --O sont-ils? hurla Schomberg. --Qu'on les ventre! vocifra Maugiron. --Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi. Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira son pe avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat droite et gauche, il rossa les mignons et battit les murs en rptant avec des yeux farouches: --Oh! ventre-de-biche! oh! mle-rage! ah! damnation! les Angevins, mordieu! mort aux Angevins! Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri des mres Isralites fut entendu par tout Raina. Cependant Henri avait disparu. Il avait song sa mre, et, se glissant hors de la chambre sans mot dire, il tait all trouver Catherine, un peu nglige depuis quelque temps, et qui, renferme dans son indiffrence affecte, attendait, avec sa pntration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa politique. Lorsque Henri entra, elle tait demi couche, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un peu jauntres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains poteles, mais ples, une statue de cire exprimant la mditation qu' un tre anim qui pense. Mais, la nouvelle de l'vasion de Franois, nouvelle que Henri donna, au reste, sans mnagement aucun, tout embras qu'il tait de colre et de haine, la statue parut se rveiller tout coup, quoique le geste qui annonait ce rveil se bornt, pour elle, s'enfoncer davantage encore dans son fauteuil et secouer la tte sans rien dire. --Eh! ma mre, dit Henri, vous ne vous criez pas? --Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine. --Comment! cette vasion de votre fils ne vous parat pas criminelle, menaante, digne des plus grands chtiments? --Mon cher fils, la libert vaut bien une couronne, et rappelez-vous que je vous ai, vous-mme, conseill de fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne. --Ma mre, on m'outrage. Catherine haussa les paules. --Ma mre, on me brave. --Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voil tout. --Ah! dit Henri, voil comme vous prenez mon parti! --Que voulez-vous dire, mon fils? --Je dis qu'avec l'ge les sentiments s'moussent; je dis.... Il s'arrta. --Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel. --Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois. --Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous tes mon fils bien-aim, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils. --Ah! trve la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous connaissons ce que cela vaut. --Eh! vous devez le connatre mieux que personne, mon fils; car, vis--vis de vous, ma morale a toujours t de la faiblesse. --Et, comme vous en tes aux repentirs, vous vous repentez. --Je sentais bien que nous en viendrions l, mon fils, dit Catherine; voil pourquoi je gardais le silence. --Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste faire, puisque, chez ma mre mme, il n'y a plus de compassion pour moi. Je trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de m'clairer dans cette rencontre. --Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour vous tirer d'embarras. Et elle le laissa s'loigner sans faire un geste, sans dire un mot pour le retenir. --Adieu, madame, rpta Henri. Mais, prs de la porte, il s'arrta. --Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prtends pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi, je le sais; mais priez vos conseillers de bien rflchir avant d'mettre leur avis, et de bien rflchir encore avant de mettre cet avis excution. --Oh! oui, dit Henri, se rattachant ce mot de sa mre et en profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est difficile, n'est-ce pas, madame? --Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri. Le roi, frapp de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans les yeux de sa mre, revint prs d'elle. --Quels sont ceux qui l'ont enlev? en avez-vous quelque ide, ma mre? Catherine ne rpondit point. --Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins. Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un esprit suprieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit d'autrui. --Les Angevins? rpta-t-elle. --Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit. Catherine fit encore un mouvement d'paules. --Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils, enfin! --Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je vous en supplie. --A quoi bon m'expliquer? --Votre explication m'clairera. --Vous clairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes prires. --Non, parlez, parlez, ma mre, je vous coute. Oh! vous tes encore, vous serez toujours notre me nous tous. Parlez. --Inutile; je n'ai que des ides de l'autre sicle, et la dfiance fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, son ge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon fils, impossible! --Eh bien! soit, ma mre, dit Henri; refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre tous les Angevins qui sont Paris. --Faire pendre tous les Angevins! s'cria Catherine avec cet tonnement qu'prouvent les esprits suprieurs lorsqu'on dit devant eux quelque normit. --Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brler. A l'heure qu'il est, mes amis courent dj la ville pour rompre les os ces maudits, ces brigands, ces rebelles!.... --Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'cria Catherine emporte par le srieux de la situation; ils se perdraient eux-mmes, ce qui ne serait rien; mais ils vous perdraient avec eux. --Comment cela? --Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc ternellement des jeux pour ne pas voir! Et elle joignit les mains. --Les rois ne sont rois qu' la condition qu'ils vengeront les injures qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout mon royaume se lvera pour me dfendre. --Fou, insens, enfant, murmura la Florentine. --Mais pourquoi cela, comment cela? --Pensez-vous qu'on gorgera, qu'on brlera, qu'on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribrac, sans faire couler des flots de sang? --Qu'importe! pourvu qu'on les gorge. --Oui, sans doute, si on les gorge; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les gorgera pas; mais on aura lev pour eux l'tendard de la rvolte; mais on leur aura mis nue la main l'pe qu'ils n'eussent jamais os tirer du fourreau pour un matre comme Franois. Tandis qu'au contraire, dans ce cas-l, par votre imprudence, ils dgaineront pour dfendre leur vie; et votre royaume se soulvera, non pas pour vous, mais contre vous. --Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'cria Henri. --A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronant le sourcil et en pressant ses dents de ses lvres minces et rougies avec du carmin. --Cependant, si c'taient les Angevins, ils mriteraient une punition, ma mre. --Oui, si c'taient eux, mais ce ne sont pas eux. --Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frre? --Ce ne sont pas les amis de votre frre, car votre frre n'a pas d'amis. --Mais qui est-ce donc? --Ce sont vos ennemis vous, ou plutt votre ennemi. --Quel ennemi? --Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un, comme votre frre Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-mme je n'en ai jamais eu qu'un, le mme toujours, incessamment. --Henri de Navarre, vous voulez dire? --Eh! oui, Henri de Navarre. --Il n'est pas Paris! --Eh! savez-vous qui est Paris ou qui n'y est pas? savez-vous quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous tes tous sourds, vous tes tous aveugles. --Henri de Navarre! rpta Henri. --Mon fils, chaque dsappointement qui vous arrivera, chaque malheur qui vous arrivera, chaque catastrophe qui vous arrivera et dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hsitez pas, ne vous enqurez pas, c'est inutile. criez-vous, Henri: C'est Henri de Navarre, et vous serez sr d'avoir dit vrai... Frappez du ct o il sera, et vous serez sr d'avoir frapp juste... Oh! cet homme!... cet homme! voyez-vous, c'est l'pe que Dieu a suspendue au-dessus de la maison de Valois. --Vous tes donc d'avis que je donne contre-ordre l'endroit des Angevins? --A l'instant mme, s'cria Catherine, sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Htez-vous, peut-tre est-il dj trop tard; courez, rvoquez ces ordres; allez, ou vous tes perdu. Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec une force et une nergie incroyables. Henri s'lana hors du Louvre, cherchant rallier ses amis. Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des figures gographiques sur le sable. CHAPITRE III COMMENT CHICOT ET LA REINE MRE SE TROUVANT TRE DU MME AVIS, LE ROI SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MRE. Henri s'assura que c'tait bien le Gascon, qui, non moins attentif qu'Archimde, ne paraissait pas dcid se retourner, Paris ft-il pris d'assaut. --Ah! malheureux, s'cria-t-il d'une voix tonnante, voil donc comme tu dfends ton roi? --Je le dfends ma manire, et je crois que c'est la bonne. --La bonne! s'cria le roi, la bonne, paresseux! --Je le maintiens et je le prouve. --Je suis curieux de voir cette preuve. --C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande btise, mon roi; nous avons fait une immense btise. --En quoi faisant? --En faisant ce que nous avons fait. --Ah! ah! fit Henri frapp de la corrlation de ces deux esprits minemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au mme rsultat. --Oui, rpondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux Angevins! et, maintenant que j'y rflchis, il ne m'est pas bien prouv que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis, dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, l'heure qu'il est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me dplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont chass les Angevins de la ville, ce qui te dplairait fort, toi, mais ce qui, en change, rjouirait normment ce cher M. d'Anjou. --Mordieu! s'cria le roi, crois-tu donc que les choses sont dj si avances que tu dis l? --Si elles ne le sont pas davantage. --Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette pierre. --Je fais une besogne excessivement presse, mon fils. --Laquelle? --Je trace la configuration des provinces que ton frre va faire rvolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune d'elles pourra fournir la rvolte. --Chicot! Chicot! s'cria le roi, je n'ai donc autour de moi que des oiseaux de mauvais augure! --Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, rpondit Chicot, car il chante son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en vrit, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce que tu dois entendre. Regarde! --Quoi! --Regarde ma carte gographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui ressemble assez une tartelette; tu vois? c'est l que ton frre s'est rfugi; aussi je lui ai donn la premire place, hum! L'Anjou, bien men, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, lui seul, peut nous fournir, quand je dis nous, c'est ton frre, l'Anjou peut fournir ton frre dix mille combattants. --Tu crois? --C'est le minimum. Passons la Guyenne. La Guyenne, tu la vois, n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble un veau marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'tonner de trouver l quelques mcontents; c'est un vieux foyer de rvolte, et peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchante de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils seront bien aguerris, bien prouvs, sois tranquille. Puis, gauche de la Guyenne, nous avons le Barn et la Navarre, tu vois? ces deux compartiments qui ressemblent un singe sur le dos d'un lphant. On a fort rogn la Navarre, sans doute; mais, avec le Barn, il lui reste encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose que le Barn et la Navarre, trs-presss, bien pousss, bien pressurs par Henriot, fournissent la Ligue cinq du cent de la population, c'est seize mille hommes. Rcapitulons donc: dix mille pour l'Anjou. Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa baguette. Ci. 10,000 Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000 Seize mille pour le Barn et la Navarre, ci. 16,000 Total 34,000 --Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec mon frre? --Pardieu! --Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite? Chicot regarda Henri fixement. --Henriquet, dit-il, voil une ide qui n'est pas de toi. --Pourquoi cela? --Parce qu'elle est trop forte, mon fils. --N'importe de qui elle est; je t'interroge, rponds. Crois-tu que Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frre? --Eh! fit Chicot, j'ai entendu du ct de la rue de la Ferronnerie un Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me parat assez concluant. --Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'cria le roi. --Ma foi, oui, rpondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui seulement. --Il tait donc Paris? --Je le crois. --Et qui peut te le faire croire! --Mes yeux. --Tu as vu Henri de Navarre? --Oui. --Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi tait venu me braver jusque dans ma capitale! --On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot. --Aprs? --Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voil tout. Henri demeura pensif. --Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Barn! mon frre Franois et mon cousin Henri! --Sans compter les trois Guise, bien entendu. --Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble? --Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize mille pour le Barn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de M. de Guise, comme lieutenant gnral de les armes; total, cinquante-neuf mille hommes; rduisons-les cinquante mille, cause des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total. --Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis. --Ce qui ne les empchera pas de se runir contre toi, quitte s'exterminer entre eux quand ils t'auront extermin toi-mme. --Tu as raison, Chicot, ma mre a raison, vous avez raison tous deux; il faut empcher un esclandre; aide-moi runir les Suisses. --Ah bien oui, les Suisses! Qulus les a emmens. --Mes gardes. --Schomberg les a pris. --Les gens de mon service au moins. --Ils sont partis avec Maugiron. --Comment!... s'cria Henri, et sans mon ordre! --Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta peau, et mme sur la peau des autres, puissance entire. Mais, quand il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci regarde M. de Schomberg, M. de Qulus et M. de Maugiron. Quant d'pernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache. --Mordieu! s'cria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe? --Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperois bien tard que tu n'es que le septime ou huitime roi de ton royaume. Henri se mordit les lvres en frappant du pied. --Eh! fit Chicot en cherchant distinguer dans l'obscurit. --Qu'y a-t-il? demanda le roi. --Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voil tes hommes. Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui accouraient, suivis distance de quelques autres hommes cheval et de beaucoup d'hommes pied. Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux hommes debout prs des fosss et demi perdus dans l'obscurit. --Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici! --Hol, dit Schomberg, qui m'appelle? --Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnatre la voix et s'approcha. --Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi. --Moi-mme, qui courais aprs vous, et qui, ne sachant o vous rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait? --Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant. --Ah! viens, Qulus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus ainsi sans ma permission. --Il n'en est plus besoin, dit un troisime que le roi reconnut pour Maugiron, puisque tout est fini. --Tout est fini? rpta le roi. --Dieu soit lou, dit d'pernon, apparaissant tout coup sans que l'on st d'o il sortait. --Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel. --Alors vous les avez tus? dit le roi. Mais il ajouta tout bas: --Au bout du compte, les morts ne reviennent pas. --Vous les avez tus? dit Chicot; ah! si vous les avez tus, il n'y a rien dire. --Nous n'avons pas eu cette peine, rpondit Schomberg, les lches se sont enfuis comme une vole de pigeons; peine si nous avons pu croiser le fer avec eux. Henri plit. --Et avec lequel avez-vous crois le fer? demanda-t-il. --Avec Antraguet. --Au moins celui-l est demeur sur le carreau? --Tout au contraire, il a tu un laquais de Qulus. --Ils taient donc sur leur garde? demanda le roi. --Parbleu! je le crois bien, s'cria Chicot, qu'ils y taient; vous hurlez: Mort aux Angevins! vous remuez les canons, vous sonnez les cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous voulez que ces honntes gens soient plus sourds que vous n'tes btes. --Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voil une guerre civile allume. Ces mots firent tressaillir Qulus. --Diable! fit-il, c'est vrai. --Ah! vous commencez vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux! Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore. --Nous nous rservons, rpondit Schomberg, pour dfendre la personne et la couronne de Sa Majest. --Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui crie moins haut que vous et qui vaut bien autant. --Mais enfin, dit Qulus, vous qui nous gourmandez tort et travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures; ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme nous. --Moi! dit Chicot. --Certainement, et mme vous vous escrimiez contre les murailles en criant: Mort aux Angevins! --Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou, chacun le sait; mais vous qui tes tous des gens d'esprit.... --Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout l'heure nous aurons bien assez la guerre. --Qu'ordonne Votre Majest? dit Qulus. --Que vous employiez la mme ardeur calmer le peuple que vous avez mise l'mouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que demain les bourgeois prennent ce qui s'est pass pour une chauffoure de gens ivres. Les jeunes gens s'loignrent l'oreille basse, transmettant les ordres du roi aux officiers qui les avaient accompagns dans leur quipe. Quant Henri, il revint chez sa mre, qui, active, mais anxieuse et assombrie, donnait des ordres ses gens. --Eh bien! dit-elle, que s'est-il pass? --Eh bien! ma mre, il s'est pass ce que vous avez prvu. --Ils sont en fuite? --Hlas! oui. --Ah! dit-elle, et aprs? --Aprs, voil tout, et il me semble que c'est bien assez. --La ville? --La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquite, je la tiens sous ma main. --Oui, dit Catherine, ce sont les provinces. --Qui vont se rvolter, se soulever, continua Henri. --Que comptez-vous faire? --Je ne vois qu'un moyen. --Lequel? --C'est d'accepter franchement la position. --De quelle manire? --Je donne le mot aux colonels, mes gardes, je fais armer mes milices, je retire l'arme de devant la Charit, et je marche sur l'Anjou. --Et M. de Guise? --Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrter, s'il est besoin. --Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous russissent. --Que faire alors? Catherine inclina sa tte sur sa poitrine, et rflchit un instant. --Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle. --Ah! s'cria Henri avec un dpit profond, je suis donc bien mal inspir aujourd'hui! --Non, mais vous tes troubl; remettez-vous d'abord, et ensuite nous verrons. --Alors, ma mre, ayez des ides pour moi; faisons quelque chose, remuons-nous. --Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres. --Pour quoi faire? --Pour le dpart d'un ambassadeur. --Et qui le dputerons-nous? --A votre frre. --Un ambassadeur ce tratre! Vous m'humiliez, ma mre. --Ce n'est pas le moment d'tre fier, fit svrement Catherine. --Un ambassadeur qui demandera la paix? --Qui l'achtera, s'il le faut. --Pour quels avantages, mon Dieu? --Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour pouvoir faire prendre en toute scurit, aprs la paix faite, ceux qui se sont sauvs pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout l'heure que vous voudriez les tenir. --Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par homme. --Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une voix pntrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la haine et la vengeance. --Je crois que vous avez raison, ma mre, dit-il; mais qui leur enverrons-nous? --Cherchez parmi tous vos amis. --Ma mre, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme qui je puisse confier une pareille mission. --Confiez-la une femme alors. --A une femme, ma mre? est-ce que vous consentiriez? --Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend peut-tre mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement, que j'arriverai Angers avant que les amis de votre frre lui-mme n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance. --Oh! ma mre! ma bonne mre! s'cria Henri avec effusion en baisant les mains de Catherine, vous tes toujours mon soutien, ma bienfaitrice, ma Providence! --C'est--dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins autant de piti que de tendresse. CHAPITRE IV OU IL EST PROUV QUE LA RECONNAISSANCE TAIT UNE DES VERTUS DE M. DE SAINT-LUC. Le lendemain du jour o M. de Monsoreau avait fait, la table de M. le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand matin, et descendit dans la cour du palais. Il s'agissait de retrouver le palefrenier qui il avait dj eu affaire, et, s'il tait possible, de tirer de lui quelques renseignements sur les habitudes de Roland. Le comte russit son gr. Il entra sous un vaste hangar, o quarante chevaux magnifiques grugeaient, faire plaisir, la paille et l'avoine des Angevins. Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland tait sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs. Le second fut pour chercher le palefrenier. Il le reconnut debout, les bras croiss, regardant, selon l'habitude de tout bon palefrenier, de quelle faon, plus ou moins avide, les chevaux de son matre mangeaient leur provende habituelle. --Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de monseigneur de revenir l'curie tout seuls, et les dresse-t-on ce mange-l? --Non, monsieur le comte, rpondit le palefrenier. A quel propos Votre Seigneurie me demande-t-elle cela? --A propos de Roland. --Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'tonne pas de la part de Roland, c'est un cheval trs-intelligent. --Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperu; la chose lui tait-elle donc dj arrive? --Non, monsieur; d'ordinaire il est mont par monseigneur le duc d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point facilement terre. --Roland ne m'a point jet terre, mon ami, dit le comte, piqu qu'un homme, cet homme ft-il un palefrenier, pt croire que lui, le grand veneur de France, avait vid les arons; car, sans tre de la force de M. le duc d'Anjou, je suis assez bon cuyer. Non, je l'avais attach au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il tait disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait vol, ou que quelque seigneur, passant par les chemins, m'avait fait la mchante plaisanterie de le ramener, voil pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer l'curie. --Il est rentr seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire hier monsieur le comte. --C'est trange, dit Monsoreau. Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation: --Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu? --Il le montait presque tous les jours, avant que ses quipages ne fussent arrivs. --Son Altesse est rentre tard hier? --Une heure avant vous, peu prs, monsieur le comte. --Et quel cheval montait le duc? n'tait-ce pas un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une toile au front? --Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn, que voici. --Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement? --Je ne connais personne ayant un pareil cheval. --C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland. --Monsieur le comte dsire Roland? --Oui. Le prince t'aurait-il donn l'ordre de me le refuser? --Non, monseigneur, l'cuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de mettre toutes les curies votre disposition. Il n'y avait pas moyen de se fcher contre un prince qui avait de pareilles prvenances. M. de Monsoreau fit de la tte un signe au palefrenier, lequel se mit seller le cheval. Lorsque cette premire opration fut finie, le palefrenier dtacha Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte. --coute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et rponds-moi. --Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier. --Combien gagnes-tu par an? --Vingt cus, monsieur. --Veux-tu gagner dix annes de tes gages d'un seul coup? --Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je? --Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une toile au milieu du front. --Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez l est bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite Son Altesse. --Oui; mais deux cents cus, c'est un assez joli denier pour qu'on risque de prendre quelque peine les gagner. --Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher, tant s'en faut. --Allons, dit le comte, ta bonne volont me plat. Voici d'abord dix cus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu. --Merci, mon gentilhomme. --C'est bien; tu diras au prince que je suis all reconnatre le bois pour la chasse qu'il m'a commande. Le comte achevait peine ces mots, que la paille cria derrire lui sous les pas d'un nouvel arrivant. Il se retourna. --Monsieur de Bussy! s'cria le comte. --Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous Angers, quel miracle! --Et vous, monsieur, qu'on disait malade! --Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon mdecin m'ordonne-t-il un repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah! ah! vous allez monter Roland, ce qu'il parat? C'est une bte que j'ai vendue M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la monte presque tous les jours. Monsoreau plit. --Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal. --Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du premier coup, dit Bussy. --Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance, rpliqua le comte, je l'ai mont hier. --Ce qui vous a donn l'envie de le monter encore aujourd'hui? --Oui, dit le comte. --Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous prparer une chasse? --Le prince dsire courir un cerf. --Il y en a beaucoup, ce que je me suis laiss dire, dans les environs. --Beaucoup. --Et de quel ct allez-vous dtourner l'animal? --Du ct de Mridor. --Ah! trs-bien, dit Bussy en plissant son tour malgr lui. --Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau. --Non, mille grces, rpondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la fivre qui me reprend. --Allons, bien, s'cria du seuil de l'curie une voix sonore, voil encore M. de Bussy lev sans ma permission. --Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voil sr d'tre grond. Adieu, comte. Je vous recommande Roland. --Soyez tranquille. Bussy s'loigna, et M. de Monsoreau sauta en selle. --Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous tes si ple, que je crois presque moi-mme que vous tes malade. --Sais-tu o il va? demanda Bussy. --Non. --Il va Mridor. --Eh bien! aviez-vous espr qu'il passerait ct? --Que va-t-il arriver, mon Dieu! aprs ce qui s'est pass hier? --Madame de Monsoreau niera. --Mais il a vu. --Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue. --Diane n'aura pas cette force-l. --Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas mieux les femmes! --Remy, je me sens trs-mal. --Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce matin.... --Quoi? --Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux crevisses. --Eh! je n'ai pas faim. --Raison de plus pour que je vous ordonne de manger. --Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scne tragique Mridor. En vrit, j'eusse d accepter de l'accompagner quand il me l'a propos. --Pour quoi faire? --Pour soutenir Diane. --Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai dj dit et je vous le rpte; et, comme il faut que nous en fassions autant, venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie debout. Pourquoi tes-vous sorti malgr mon ordonnance? --J'tais trop inquiet, je n'ai pu y tenir. Remy haussa les paules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes, devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers par la mme porte que la veille. Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu s'assurer si c'tait par hasard ou par habitude que cet animal, dont chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc. En consquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le cou. Roland n'avait pas manqu ce que son cavalier attendait de lui. A peine hors de la porte, il avait pris gauche; M. de Monsoreau l'avait laiss faire; puis droite, et M. de Monsoreau l'avait laiss faire encore. Tous deux s'taient donc engags dans le charmant sentier fleuri, puis dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, mesure que Roland approchait de Mridor, son trot s'allongeait; enfin son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au mme endroit que la veille. Seulement, le lieu tait solitaire et silencieux; aucun hennissement ne s'tait fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attach ni errant. M. de Monsoreau mit pied terre; mais, cette fois, pour ne pas courir la chance de revenir pied, il passa la bride de Roland dans son bras et se mit escalader la muraille. Mais tout tait solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les longues alles se droulaient perte de vue, et quelques chevreuils bondissants animaient seuls le gazon dsert des vastes pelouses. Le comte jugea qu'il tait inutile de perdre son temps guetter des gens prvenus, qui, sans doute effrays par son apparition de la veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre endroit. Il remonta cheval, longea un petit sentier, et, aprs un quart d'heure de marche, dans laquelle il avait t oblig de retenir Roland, il tait arriv la grille. Le baron tait occup faire fouetter ses chiens pour les tenir en haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperut son gendre et vint crmonieusement au-devant de lui. Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les posies de Marot. Gertrude, sa fidle suivante, brodait ses cts. Le comte, aprs avoir salu le baron, aperut les deux femmes. Il mit pied terre et s'approcha d'elles. Diane se leva, s'avana de trois pas au-devant du comte et lui fit une grave rvrence. --Quel calme, ou plutt quelle perfidie! murmura le comte; comme je vais faire lever la tempte du sein de ces eaux dormantes! Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son cheval; puis, se tournant vers Diane: --Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment d'entretien. --Volontiers, monsieur, rpondit Diane. --Nous faites-vous l'honneur de demeurer au chteau, monsieur le comte? demanda le baron. --Oui, monsieur; jusqu' demain, du moins. Le baron s'loigna pour veiller lui-mme ce que la chambre de son gendre fut prpare selon toutes les lois de l'hospitalit. Monsoreau indiqua Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et lui-mme s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard qui et intimid l'homme le plus rsolu. --Madame, dit-il, qui donc tait avec vous dans le parc hier soir? Diane leva sur son mari un clair et limpide regard. --A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, force de volont sur elle-mme, elle tait parvenue chasser toute motion. --A six heures. --De quel ct? --Du ct du vieux taillis. --Ce devait tre quelque femme de mes amies, et non moi, qui se promenait de ce ct-l. --C'tait vous, madame, affirma Monsoreau. --Qu'en savez-vous? dit Diane. Monsoreau, stupfait, ne trouva pas un mot rpondre; mais la colre prit bientt la place de cette stupfaction. --Le nom de cet homme? dites-le-moi. --De quel homme? --De celui qui se promenait avec vous. --Je ne puis vous le dire, si ce n'tait pas moi qui me promenais. --C'tait vous, vous dis-je! s'cria Monsoreau en frappant la terre du pied. --Vous vous trompez, monsieur, rpondit froidement Diane. --Comment osez-vous nier que je vous aie vue? --Ah! c'est vous-mme, monsieur? --Oui, madame, c'est moi-mme. Comment donc osez-vous nier que ce soit vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous Mridor? --Voil encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici. --Madame de Saint-Luc? --Oui, madame de Saint-Luc, mon amie. --Et M. de Saint-Luc?.... --Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, eux, est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez vus. --Ce n'tait pas M. de Saint-Luc; ce n'tait pas madame de Saint-Luc. C'tait vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne connais pas, lui, mais que je connatrai, je vous le jure. --Vous persistez donc dire que c'tait moi, monsieur? --Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai entendu le cri que vous avez pouss. --Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je consentirai vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut mieux que je me retire. --Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous resterez. --Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espre que vous vous contiendrez devant eux. En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparatre au bout d'une alle, appels par la cloche du dner, qui venait d'entrer en branle, comme si l'on n'et attendu que M. de Monsoreau pour se mettre table. Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans doute, par leur prsence, tirer Diane d'un grand embarras, ils s'approchrent vivement. Madame de Saint-Luc fit une grande rvrence M. de Monsoreau; Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois changrent quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du comte, prit celui de Diane. On s'achemina vers la maison. On dnait neuf heures, au manoir de Mridor: c'tait une vieille coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conserve le baron dans toute son intgrit. M. de Monsoreau se trouva plac entre Saint-Luc et sa femme; Diane, loigne de son mari par une habile manoeuvre de son amie, tait place, elle, entre Saint-Luc et le baron. La conversation fut gnrale. Elle roula tout naturellement sur l'arrive du frre du roi Angers et sur le mouvement que cette arrive allait oprer dans la province. Monsoreau et bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il avait affaire des convives rtifs: il en fut pour ses frais. Ce n'est pas que Saint-Luc refust le moins du monde de lui rpondre; tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant esprit, et Diane, qui, grce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder le silence, remerciait son ami par des regards loquents. --Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte; voil l'homme duquel j'extirperai le secret que je dsire savoir, et cela par un moyen ou par un autre. M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, tant entr la cour juste comme celui-ci en sortait. Et, sur cette conviction, il se mit rpondre au jeune homme de faon doubler la joie de Diane et ramener la tranquillit sur tous les points. D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes madame de Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire: --Soyez tranquille, madame, je mris un projet. Nous verrons dans le chapitre suivant quel tait le projet de M. de Saint-Luc. CHAPITRE V LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC. Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et, l'emmenant hors du chteau: --Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous avoir trouv ici, moi que la solitude de Mridor effrayait d'avance! --Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec une pareille compagne, il me semble que je trouverais un dsert trop peupl. --Je ne dis pas non, rpondit Monsoreau en se mordant les lvres. Cependant.... --Cependant quoi? --Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontr ici. --Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite pe d'or, vous tes, en vrit, fort poli; car je ne croirai jamais que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille femme et en face d'une si riche nature. --Bah! dit Monsoreau, j'ai pass la moiti de ma vie dans les bois. --Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai dsespr lorsqu'il me faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientt. --Pourquoi le quitteriez-vous? --Eh! monsieur, l'homme est-il matre de sa destine? C'est la feuille de l'arbre que le vent dtache et promne par la plaine et par les vallons, sans qu'il sache lui-mme o il va. Vous tes heureux, vous. --Heureux, de quoi? --De demeurer sous ces magnifiques ombrages. --Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non plus. --Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi. --Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de la belle nature, et je me dfie, moi, de ce parc que vous trouvez si beau. --Plat-il? fit Saint-Luc. --Oui, rpta Monsoreau. --Vous vous dfiez de ce parc, avez-vous dit; et quel propos? --Parce qu'il ne me parat pas sr. --Pas sr! en vrit! dit Saint-Luc tonn. Ah! je comprends: cause de l'isolement, voulez-vous dire? --Non. Ce n'est point prcisment cause de cela; car je prsume que vous voyez du monde Mridor? --Ma foi non! dit Saint-Luc avec une navet parfaite, pas une me. --Ah! vraiment? --C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. --Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite? --Pas depuis que j'y suis, du moins. --De cette belle cour qui est Angers, pas un gentilhomme ne se dtache de temps en temps? --Pas un. --C'est impossible! --C'est comme cela cependant. --Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins. --Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai aperu la plume d'un seul. --Alors, j'ai tort sur ce point. --Oui, parfaitement tort. Revenons donc ce que vous disiez d'abord, que le parc n'tait pas sr. Est-ce qu'il y a des ours? --Oh! non pas. --Des loups? --Non plus. --Des voleurs? --Peut-tre. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est fort jolie, ce qu'il m'a paru. --Mais oui. --Est-ce qu'elle se promne souvent dans le parc? --Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi me faites-vous cette question? --Pour rien; et, lorsqu'elle se promne, vous l'accompagnez? --Toujours, dit Saint-Luc. --Presque toujours? continua le comte. --Mais o diable voulez-vous en venir? --Eh mon Dieu! rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque rien du moins. --J'coute. --C'est qu'on me disait.... --Que vous disait-on? Parlez. --Vous ne vous fcherez pas? --Jamais je ne me fche. --D'ailleurs, entre maris, ces confidences-l se font; c'est qu'on me disait que l'on avait vu rder un homme dans le parc. --Un homme? --Oui. --Qui venait pour ma femme? --Oh! je ne dis point cela. --Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de Monsoreau; c'est on ne peut plus intressant; et qui donc a vu cela? je vous prie. --A quoi bon? --Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens! --coutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas que ce soit pour madame de Saint-Luc. --Et pour qui donc? --Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane. --Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela. --Comment! vous aimeriez mieux cela? --Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus goste que les maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutt! ajouta Saint-Luc. --Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entr? --Je fais mieux que de le croire, j'ai vu. --Vous avez vu un homme dans le parc? --Oui, dit Saint-Luc. --Seul? --Avec madame de Monsoreau. --Quand cela? demanda le comte. --Hier. --O donc? --Mais ici, gauche, tenez. Et, comme Monsoreau avait dirig sa promenade et celle de Saint-Luc du ct du vieux taillis, il put, d'o il tait, montrer la place son compagnon. --Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais tat; il faudra que je prvienne le baron qu'on lui dgrade ses cltures. --Et qui souponnez-vous? --Moi! qui je souponne? --Oui, dit le comte. --De quoi? --De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma femme. Saint-Luc parut se plonger dans une mditation profonde dont M. de Monsoreau attendit avec anxit le rsultat. --Eh bien! dit-il. --Dame! fit Saint-Luc, je ne vois gure que.... --Que... qui?... demanda vivement le comte. --Que... vous... dit Saint-Luc en se dcouvrant le visage. --Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte ptrifi. --Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de ces choses-l; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous? --Allons, vous ne voulez pas me rpondre; avouez cela, cher ami; mais ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un norme service que j'attends de vous. Saint-Luc se gratta l'oreille. --Je ne vois toujours que vous, dit-il. --Trve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je vous en prviens, elle est de consquence. --Vous croyez? --Mais je vous dis que j'en suis sr. --C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous? --Il vient la drobe, parbleu. --Souvent? --Je le crois bien: ses pieds sont imprims dans la pierre molle du mur, regardez plutt. --En effet. --Ne vous tes-vous donc jamais aperu de ce que je viens de vous dire? --Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu. --Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; aprs? --Aprs, je ne m'en suis pas inquit; j'ai cru que c'tait vous. --Mais quand je vous dis que non. --Je vous crois, mon cher monsieur. --Vous me croyez? --Oui. --Eh bien! alors.... --Alors c'est quelque autre. Le grand veneur regarda d'un oeil presque menaant Saint-Luc, qui dployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance. --Ah! fit-il d'un air si courrouc, que le jeune homme leva la tte. --J'ai encore une ide, dit Saint-Luc. --Allons donc! --Si c'tait.... --Si c'tait? --Non. --Non? --Mais si. --Parlez. --Si c'tait M. le duc d'Anjou. --J'y avais bien pens, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des renseignements: ce ne pouvait tre lui. --Eh! eh! le duc est bien fin. --Oui, mais ce n'est pas lui. --Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous voulez que je vous dise, moi, que cela est. --Sans doute; vous qui habitez le chteau, vous devez savoir.... --Attendez! s'cria Saint-Luc. --Y tes-vous? --J'ai encore une ide. Si ce n'tait ni vous ni le duc, c'tait sans doute moi. --Vous, Saint-Luc? --Pourquoi pas? --Vous, qui venez cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez venir par le dedans? --Eh! mon Dieu! je suis un tre si capricieux, dit Saint-Luc. --Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparatre au haut du mur? --Dame! on la prendrait moins. --Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commenait n'tre plus matre de son irritation. --Je ne dis pas non. --Mais vous vous moquez de moi, la fin! s'cria le comte plissant, et voil un quart d'heure de cela. --Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en regardant Monsoreau avec une fixit qui fit frissonner celui-ci malgr son courage froce; il y a vingt minutes. --Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte. --Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur, avec toutes vos questions de sbire? --Ah! j'y vois clair maintenant. --Le beau miracle! dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites. --Je vois que vous vous entendez avec le tratre, avec le lche que j'ai failli tuer hier. --Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami. --Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai sa place. --Bah! dans votre maison! comme cela, tout coup! sans dire gare! --Croyez-vous donc que je me gnerai pour punir un misrable? s'cria le comte exaspr. --Ah! monsieur de Monsoreau, rpliqua Saint-Luc, que vous tes donc mal lev! et que la frquentation des btes fauves a dtrior vos moeurs! Fi!.... --Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en se plaant devant Saint-Luc, les bras croiss et le visage boulevers par l'expression effrayante du dsespoir qui le mordait au coeur. --Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins du monde; vous tes affreux voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau. Le comte, hors de lui, mit la main son pe. --Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez... Je vous prends vous-mme tmoin que je suis parfaitement calme. --Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te provoque. --Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre ct du mur, monsieur de Monsoreau; de l'autre ct du mur, nous serons sur un terrain neutre. --Que m'importe? s'cria le comte. --Il m'importe moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez vous. --A la bonne heure! dit Monsoreau en se htant de franchir la brche. --Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient pas bien; il faut qu'elle ait t fort branle. N'allez pas vous blesser, au moins; en vrit, je ne m'en consolerais pas. Et Saint-Luc se mit franchir la muraille son tour. --Allons! allons! hte-toi, dit le comte en dganant. --Et moi qui viens la campagne pour mon agrment! dit Saint-Luc se parlant lui-mme; ma foi, je me serai bien amus. Et il sauta de l'autre ct du mur. CHAPITRE VI COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI LUI AVAIT MONTR. Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'pe la main, et en faisant des appels furieux avec le pied. --Y es-tu? dit le comte. --Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place, le dos au soleil; ne vous gnez pas. Monsoreau fit un quart de conversion. --A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette faon je verrai clair ce que je fais. --Ne me mnages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement. --Ah ! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument? --Si je le veux!... oh! oui... je le veux! --L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son pe son tour. --Tu dis.... --Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits. --Eh bien? --Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus. Et il se mit en garde, toujours riant. Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable agilit Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une agilit gale. --Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de son ennemi, vous tirez fort agrablement l'pe, et tout autre que moi ou Bussy et t tu par votre dernier dgagement. Monsoreau plit, voyant quel homme il avait affaire. --Vous tes peut-tre tonn, dit Saint-Luc, de me trouver si convenablement l'pe dans la main; c'est que le roi, qui m'aime beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leons, et m'a montr, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous tes tu d'un coup enseign par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous. --Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspr en se fendant fond pour porter un coup droit qui et travers une muraille. --Dame! on fait ce qu'on peut, rpliqua modestement Saint-Luc en se jetant de ct, forant, par ce mouvement, son adversaire de faire une demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux. --Ah! ah! dit-il, voil o je voulais vous voir, en attendant que je vous voie o je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien conduit ce coup-l, hein? Aussi, je suis content, vrai, trs-content! Vous aviez tout l'heure cinquante chances seulement sur cent d'tre tu; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf. Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui connaissait pas, et que personne n'et souponnes dans ce jeune homme effmin, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups au grand veneur, qui les para, tout tourdi de cet ouragan ml de sifflements et d'clairs; le sixime fut un coup de prime compos d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil l'empcha de voir la premire moiti, et dont il ne put voir la seconde, attendu que l'pe de Saint-Luc disparut tout entire dans sa poitrine. Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chne dracin qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel ct tomber. --L! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances compltes; et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la touffe que je vous ai indique. Les forces manqurent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, la pourpre desquels il mla son sang. Saint-Luc essuya tranquillement son pe et regarda cette dgradation de nuances qui, peu peu, change en un masque de cadavre le visage de l'homme qui agonise. --Ah! vous m'avez tu, monsieur, dit Monsoreau. --J'y tchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couch l, prs de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fch de ce que j'ai fait! Vous m'tes sacr prsent, monsieur; vous tes horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous tiez brave. Et, tout satisfait de cette oraison funbre, Saint-Luc mit un genou en terre prs de Monsoreau, et lui dit: --Avez-vous quelque volont dernire dclarer, monsieur? et, foi de gentilhomme, elle sera excute. Ordinairement, je sais cela, moi, quand on est bless, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher boire. Monsoreau ne rpondit pas. Il s'tait retourn la face contre terre, mordant le gazon et se dbattant dans son sang. --Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amiti, amiti, tu es une divinit bien exigeante! Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tte et retomba avec un lugubre gmissement. --Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus lui... C'est bien ais dire: ne pensons plus lui... Voil que j'ai tu un homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps la campagne. Et aussitt, enjambant le mur, il prit sa course travers le parc et arriva au chteau. La premire personne qu'il aperut fut Diane; elle causait avec son amie. --Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc. Puis, s'approchant du groupe charmant form par les deux femmes: --Pardon, chre dame, fit-il Diane; mais j'aurais vraiment bien besoin de dire deux mots madame de Saint-Luc. --Faites, cher hte, fates, rpliqua madame de Monsoreau; je vais retrouver mon pre la bibliothque. Quand tu auras fini avec M. de Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant son amie, tu viendras me reprendre, je serai l. --Oui, sans faute, dit Jeanne. Et Diane s'loigna en les saluant de la main et du sourire. Les deux poux demeurrent seuls. --Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous paraissez sinistre, cher poux. --Mais oui, mais oui, rpondit Saint-Luc. --Qu'est-il donc arriv? --Eh! mon Dieu! un accident! --A vous? dit Jeanne effraye. --Pas prcisment moi, mais une personne qui tait prs de moi. --A quelle personne donc? --A celle avec laquelle je me promenais. --A monsieur de Monsoreau? --Hlas! oui. Pauvre cher homme! --Que lui est-il donc arriv? --Je crois qu'il est mort!.... --Mort! s'cria Jeanne avec une agitation bien naturelle concevoir, mort! --C'est comme cela. --Lui qui, tout l'heure, tait l, parlant, regardant!.... --Eh! justement, voil la cause de sa mort; il a trop regard et surtout trop parl. --Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras de son mari. --Quoi? --Vous me cachez quelque chose. --Moi! absolument rien, je vous jure, pas mme l'endroit o il est mort. --Et o est-il mort? --L-bas, derrire le mur, l'endroit mme o notre ami Bussy avait l'habitude d'attacher son cheval. --C'est vous qui l'avez tu, Saint-Luc? --Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'tions que nous deux, je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas difficile de deviner lequel des deux a tu l'autre. --Malheureux que vous tes! --Ah! chre amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqu, insult; il a tir l'pe du fourreau. --C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme! --Bon! dit Saint-Luc, j'en tais sr! Vous verrez qu'avant huit jours on dira saint Monsoreau. --Mais vous ne pouvez rester ici! s'cria Jeanne; vous ne pouvez habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tu. --C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voil pourquoi je suis accouru pour vous prier, chre amie, de faire vos apprts de dpart. --Il ne vous a pas bless, au moins? --A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voil une question qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact. --Alors nous partirons. --Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment l'autre, on peut dcouvrir l'accident. --Quel accident? s'cria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pense comme quelquefois on revient sur ses pas. --Ah! fit Saint-Luc. --Mais, j'y pense, dit Jeanne, voil madame de Monsoreau veuve. --Voil justement ce que je me disais tout l'heure. --Aprs l'avoir tu? --Non, auparavant. --Allons, tandis que je vais la prvenir.... --Prenez bien des mnagements, chre amie! --Mauvaise nature! pendant que je vais la prvenir, sellez les chevaux vous-mme, comme pour une promenade. --Excellente ide. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs, chre amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tte commence un peu s'embarrasser. --Mais o allons-nous? --A Paris. --A Paris! Et le roi? --Le roi aura tout oubli; il s'est pass tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est probable, ma place est ses cts. --C'est bien; nous partons pour Paris alors. --Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre. --Pour crire qui? --A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte. --C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour crire dans ma chambre. Saint-Luc y monta aussitt, et, d'une main qui, quoi qu'il en et, tremblait quelque peu, il traa la hte les lignes suivantes: Cher ami, Vous apprendrez, par la voie de la Renomme, l'accident arriv M. de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du ct du vieux taillis, une discussion sur les effets et les causes de la dgradation des murs et l'inconvnient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette discussion, M. de Monsoreau est tomb sur une touffe de coquelicots et de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tu roide. Votre ami pour la vie, SAINT-LUC. P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paratre un peu invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arriv, nous avions tous deux l'pe la main. Je pars l'instant mme pour Paris, dans l'intention de faire ma cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas trs-sr aprs ce qui vient de se passer. Dix minutes aprs, un serviteur du baron courait Angers porter cette lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane plore, et surtout fort embarrasse pour raconter au baron la triste histoire de cette rencontre. Elle avait dtourn les yeux quand Saint-Luc avait pass. --Servez donc vos amis! avait dit celui-ci sa femme; dcidment tous les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant. CHAPITRE VII OU L'ON VOIT LA REINE MRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE VILLE D'ANGERS. L'heure mme o M. de Monsoreau tombait sous l'pe de Saint-Luc, une grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers, fermes, comme on sait, avec le plus grand soin. Les gardes, prvenus, levrent un tendard, et rpondirent par des symphonies semblables. C'tait Catherine de Mdicis qui venait faire son entre Angers, avec une suite assez imposante. On prvint aussitt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla trouver le prince, qui se mit dans le sien. Certes, les airs jous par les trompettes angevines taient de fort beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber le murs de Jricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas. Catherine se pencha hors de sa litire pour se montrer aux gardes avances, esprant que la majest d'un visage royal ferait plus d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la reine, la salurent mme avec courtoisie, mais les portes demeurrent fermes. Catherine envoya un gentilhomme aux barrires. On fit force politesses ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entre pour la reine mre, en insistant pour que Sa Majest ft reue avec honneur, on lui rpondit qu'Angers, tant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans quelques formalits indispensables. Le gentilhomme revint trs-mortifi vers sa matresse, et Catherine laissa chapper alors dans toute l'amertume de sa ralit, dans toute la plnitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard selon les proportions qu'avait prises l'autorit royale: --J'attends! murmura-t-elle. Et ses gentilshommes frmissaient ses cts. Enfin Bussy, qui avait employ prs d'une demi-heure sermonner le duc et lui forger cent raisons d'tat, toutes plus premptoires les unes que les autres, Bussy se dcida. Il fit seller son cheval avec force caparaons, choisit cinq gentilshommes des plus dsagrables la reine mre, et, se plaant leur tte, alla, d'un pas de recteur, au-devant de Sa Majest. Catherine commenait se fatiguer, non pas d'attendre, mais de mditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour. Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un gnie rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir quiconque le dlivrerait dans les dix premiers sicles de sa captivit; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui briserait le couvercle du vase. Catherine en tait l. Elle s'tait promis d'abord de gracieuser les gentilshommes qui s'empresseraient de venir sa rencontre. Ensuite elle fit voeu d'accabler de sa colre celui qui se prsenterait le premier. Bussy parut tout empanach la barrire, et regarda vaguement, comme un factionnaire nocturne qui coute plutt qu'il ne voit. --Qui vive? cria-t-il. Catherine s'attendait au moins des gnuflexions; son gentilhomme la regarda pour connatre ses volonts. --Allez, dit-elle, allez encore la barrire; on crie: Qui vive! Rpondez, monsieur, c'est une formalit.... Le gentilhomme vint aux pointes de la herse. --C'est madame la reine mre, dit-il, qui vient visiter la bonne ville d'Angers. --Fort bien, monsieur, rpliqua Bussy; veuillez tourner gauche, quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne. --La poterne! s'cria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour Sa Majest! Bussy n'tait plus l pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous cape, il s'tait dirig vers l'endroit o, d'aprs ses instructions, devait descendre Sa Majest la reine mre. --Votre Majest a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La poterne! --Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par l, puisque c'est par l qu'on entre. Et l'clair de son regard fit plir le maladroit qui venait de s'appesantir ainsi sur l'humiliation impose sa souveraine. Le cortge tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit. Bussy, pied, l'pe nue la main, s'avana au dehors de la petite porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui les plumes des chapeaux balayaient la terre. --Soit, Votre Majest, la bienvenue dans Angers, dit-il. Il avait ses cts des tambours qui ne battirent pas, et des hallebardiers qui ne quittrent pas le port d'armes. La reine descendit de litire, et, s'appuyant sur le bras d'un gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, aprs avoir rpondu ce seul mot: --Merci, monsieur de Bussy. C'tait toute la conclusion des mditations qu'on lui avait laiss le temps de faire. Elle avanait, la tte haute. Bussy la prvint tout coup et l'arrta mme par le bras. --Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majest se heurterait. --Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la premire fois que j'entre ainsi dans une ville. Ces paroles, prononces avec un naturel parfait, avaient pour les courtisans habiles un sens, une profondeur et une porte qui firent rflchir plus d'un assistant, et Bussy lui-mme se tordit la moustache en regardant de ct. --Tu as t trop loin, lui dit Livarot l'oreille. --Bah! laisse donc, rpliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien d'autres. On hissa la litire de Sa Majest par-dessus le mur avec un palan, et elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses amis remontrent cheval escortant des deux cts la litire. --Mon fils! dit tout coup Catherine; je ne vois pas mon fils d'Anjou! Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui taient arrachs par une irrsistible colre. L'absence de Franois en un pareil moment tait le comble de l'insulte. --Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majest ne peut douter que Son Altesse ne se ft empresse de faire elle-mme les honneurs de _sa_ ville. Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie. --Malade! mon pauvre enfant, malade! s'cria-t-elle. Ah! messieurs, htons-nous... est-il bien soign, au moins? --Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise comme pour savoir si rellement dans cette femme il y avait une mre. --Sait-il que je suis ici? reprit Catherine aprs une pause qu'elle employa utilement passer la revue de tous les gentilshommes. --Oui, certes, madame, oui. Les lvres de Catherine se pincrent. --Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion. --Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette ces indispositions subites. --C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy? --Mon Dieu, oui, madame. On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le passage de la litire. Bussy courut devant par les montes, et, entrant tout essouffl chez le duc: --La voici, dit-il... Gare! --Est-elle furieuse? --Exaspre. --Elle se plaint? --Oh! non; c'est bien pis, elle sourit. --Qu'a dit le peuple? --Le peuple n'a pas sourcill; il regarde cette femme avec une muette frayeur: s'il ne la connat pas, il la devine. --Et elle? --Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts. --Diable! --C'est ce que j'ai pens, oui, monseigneur. Diable, jouez serr! --Nous nous maintenons la guerre, n'est-ce pas? --Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez encore que cinq. --Bah! tu me crois donc bien faible?... tes-vous tous l? Pourquoi Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc. --Je le crois Mridor... Oh! nous nous passerons bien de lui. --Sa Majest la reine mre! cria l'huissier au seuil de la chambre. Et aussitt Catherine parut, blme et vtue de noir, selon sa coutume. Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec une agilit qu'on n'aurait pas souponne en ce corps us par l'ge, Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers. --Elle va l'touffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu! Elle fit plus, elle pleura. --Mfions-nous, dit Antraguet Ribrac, chaque larme sera paye un muid de sang. Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy fit un signe, et les assistants s'loignrent. Lui, comme s'il tait chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement. --Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens, mon cher monsieur de Bussy? dit tout coup Catherine. Aprs mon fils, c'est vous qui tes notre ami le plus cher, et matre du logis, n'est-ce pas? je vous demande cette grce. Il n'y avait pas hsiter. --Je suis pris, pensa Bussy. --Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire Votre Majest, je m'en y vais. --Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au Louvre, je vais revenir. Et il sortit, sans avoir pu adresser mme un signe au duc. Catherine s'en dfiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde. Catherine chercha tout d'abord savoir si son fils tait malade ou feignait seulement la maladie. Ce devait tre toute la base de ses oprations diplomatiques. Mais Franois, en digne fils d'une pareille mre, joua miraculeusement son rle. Elle avait pleur, il eut la fivre. Catherine, abuse, le crt malade; elle espra donc avoir plus d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et tel point, qu'il s'en tonna et en demanda la raison. --Vous avez couru un si grand danger, rpliqua-t-elle, mon enfant! --En me sauvant du Louvre, ma mre? --Oh! non pas, aprs vous tre sauv. --Comment cela? --Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse vasion.... --Eh bien?.... --taient vos plus cruels ennemis.... --Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir. --Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'ternel flau de ntre race... Je le reconnais bien. --Ah! ah! s'cria Franois, elle le sait. --Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout gagn? --C'est impossible, rpliqua-t-il, on vous trompe, ma mre. --Pourquoi? --Parce qu'il n'est pour rien dans mon vasion, et qu'y ft-il pour quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je n'ai vu le roi de Navarre. --Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit Catherine sentant que le coup n'avait pas port. --Quoi encore, ma mre? rpliqua-t-il en regardant souvent dans son alcve la tapisserie qui s'agitait derrire la reine. Catherine s'approcha de Franois, et d'une voix qu'elle s'efforait de rendre pouvante: --La colre du roi! fit-elle, cette furieuse colre qui vous menace! --Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frre est dans une furieuse colre, je le crois; mais je suis sauf. --Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus audacieux. La tapisserie trembla. --J'en suis sr, rpondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne mre, que vous tes venue vous-mme me l'annoncer. --Comment cela? dit Catherine inquite de ce calme. --Parce que, continua-t-il aprs un nouveau regard la cloison, si vous n'aviez t charge que de m'apporter ces menaces, vous ne fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hsit me fournir un otage tel que Votre Majest. Catherine effraye leva la tte. --Un otage, moi! dit-elle. --Le plus saint et le plus vnrable de tous, rpliqua-t-il en souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup d'oeil triomphant adress la boiserie. Catherine laissa tomber ses bras, comme crase; elle ne pouvait deviner que Bussy, par une porte secrte, surveillait son matre et le tenait en chec sous son regard, depuis le commencement de l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit chaque hsitation. --Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous apporte, vous avez parfaitement raison. --J'coute, ma mre, dit Franois, vous savez avec quel respect; je crois que nous commenons nous entendre. CHAPITRE VIII LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS. Catherine avait eu, dans cette premire partie de l'entretien, un dsavantage visible. Ce genre d'checs tait si peu prvu, et surtout si inaccoutum, qu'elle se demandait si son fils tait aussi dcid dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit vnement changea tout coup la face des choses. On a vu des batailles aux trois quarts perdues tre gagnes par un changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes machines. Bussy tait, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret, aboutissant l'alcve de M. le duc d'Anjou, plac de faon n'tre vu que du prince; de sa cachette, il passait la tte par une fente de la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa cause. Sa cause, comme on le comprend, tait la guerre tout prix: il fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller ainsi le mari et visiter la femme. Cette politique, extrmement simple, compliquait cependant au plus haut degr toute la politique de France; aux grands effets les petites causes. Voil pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes, avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils effrayants enfin, Bussy poussait son matre la frocit. Le duc, qui avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement on ne peut plus froce. Catherine tait donc battue sur tous les points et ne songeait plus qu' faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit vnement, presque aussi inattendu que l'enttement de M. le duc d'Anjou, vint sa rescousse. Tout coup, au plus vif de la conversation de la mre et du fils, au plus fort de la rsistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la conversation, il porta, sans se retourner, la main l'endroit sollicit, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet, il trouva un bras, et aprs le bras une paule, et aprs l'paule un homme. Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna. L'homme tait Remy. Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il attira doucement son matre dans la chambre voisine. --Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte trs-impatient, et pourquoi me drange-t-on dans un pareil moment? --Une lettre, dit tout bas Remy. --Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une conversation aussi importante que celle que je faisais avec monseigneur le duc d'Anjou! Remy ne parut aucunement dsaronn par cette boutade. --Il y a lettre et lettre, dit-il. --Sans doute, pensa Bussy; d'o vient cela? --De Mridor. --Oh! fit vivement Bussy, de Mridor! Merci, mon bon Remy, merci! --Je n'ai donc plus tort? --Est-ce que tu peux jamais avoir tort? O est cette lettre? --Ah! voil ce qui m'a fait juger qu'elle tait de la plus haute importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu' vous seul. --Il a raison. Est-il l? --Oui. --Amne-le. Remy ouvrit une porte et fit signe une espce de palefrenier de venir lui. --Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte. --Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy. Et il lui mit une demi-pistole dans la main. --Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la lettre. --Et c'est elle qui te l'a remise! --Non, pas elle, lui. --Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'criture. --M. de Saint-Luc! --Ah! ah! Bussy avait pli lgrement; car, ce mot: _lui_, il avait cru qu'il tait question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le privilge de faire plir Bussy chaque fois que Bussy pensait lui. Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette motion que tout individu doit craindre de manifester quand il reoit une lettre importante, et qu'il n'est pas Csar Borgia, Machiavel, Catherine de Mdicis ou le diable. Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car peine et-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de ple qu'il tait, il devint pourpre, resta un instant tourdi, et, sentant qu'il allait tomber, fut forc de se laisser aller sur un fauteuil prs de la fentre. --Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait produit la lettre qu'il apportait. Et il le poussa par les paules. Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et il avait peur qu'on ne lui reprt sa demi-pistole. Remy revint au comte, et le secouant par le bras: --Mordieu! s'cria-t-il, rpondez-moi l'instant mme; ou, par saint Esculape, je vous saigne des quatre membres. Bussy se releva; il n'tait plus rouge, il n'tait plus tourdi, il tait sombre.. --Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi. Et il tendit la lettre Remy. Remy lut avidement. --Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expdier une me en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas deux fois. --C'est incroyable! balbutia Bussy. --Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre position change du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche comme Ambroise Par. --Oui, dit Bussy, elle sera ma femme. --Il me semble, rpondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose faire pour cela, et qu'elle l'tait dj plus qu'elle n'tait celle de son mari. --Monsoreau mort! --Mort! rpta le Baudoin, c'est crit. --Oh! il me semble que je fais un rve, Remy. Quoi! je ne verrai plus cette espce de spectre, toujours prt se dresser entre moi et le bonheur? Remy, nous nous trompons, --Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tomb sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort! J'avais dj remarqu qu'il tait trs-dangereux de tomber sur des coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les femmes. --Mais alors, dit Bussy, sans couter toutes les facties de Remy, et suivant seulement les dtours de sa pense, qui se tordait en tous sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester Mridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part, quelque part o elle puisse oublier. --Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on oublie assez bien Paris. --Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons obscurment, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage pour nous ne sera que le lendemain des flicits de la veille. --C'est vrai, dit Remy; mais pour aller Paris.... --Eh bien! --Il nous faut quelque chose. --Quoi? --Il nous faut la paix en Anjou. --C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu et perdu inutilement! --Cela veut dire que vous allez monter cheval et courir Mridor. --Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma prsence serait presque inconvenante. --Comment la verrai-je? me prsenterai-je au chteau? --Non; va d'abord au vieux taillis, peut-tre se promnera-t-elle l en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperois pas, va au chteau. --Que lui dirai-je? --Que je suis moiti fou. Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'exprience lui avait appris compter comme sur un autre lui-mme, il courut reprendre sa place dans le corridor l'entre de l'alcve derrire la tapisserie. Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que sa prsence lui avait fait perdre. --Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une mre ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant. --Vous voyez pourtant, ma mre, rpondit le duc d'Anjou, que cela arrive quelquefois. --Jamais quand elle le veut. --Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui, satisfait de cette fire parole, chercha Bussy pour en tre rcompens par un coup d'oeil approbateur. --Mais je le veux! s'cria Catherine; entendez-vous bien, Franois? je le veux. Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les paroles taient impratives et la voix tait presque suppliante. --Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant. --Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront aiss pour arriver ce but. --Ah! ah! fit Franois. Diable! --Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous? parlez! commandez! --Oh! ma mre! dit Franois presque embarrass d'une si complte victoire, qui ne lui laissait pas la facult d'tre un vainqueur rigoureux. --coutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous ne cherchez pas noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce n'est pas possible. Vous n'tes ni un mauvais Franais ni un mauvais frre. --Mon frre m'a insult, madame, et je ne lui dois plus rien; non, rien comme mon frre, rien comme mon roi. --Mais moi, Franois, moi! vous n'avez pas vous en plaindre, de moi? --Si fait, madame, car vous m'avez abandonn, vous! reprit le duc en pensant que Bussy tait toujours l et pouvait l'entendre comme par le pass. --Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien! soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-gorger ses enfants. Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de mourir. --Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'cria Franois qui n'avait pas le coeur navr du tout. Catherine fondit en larmes. Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours des regards inquiets du ct de l'alcve. --Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prtentions au moins, que nous sachions quoi nous en tenir. --Que voulez-vous vous-mme? voyons, ma mre, dit Franois; parlez, je vous coute. --Je dsire que vous reveniez Paris, cher enfant, je dsire que vous rentriez la cour du roi votre frre, qui vous tend les bras. --Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend les bras, c'est le pont-levis de la Bastille. --Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mre, sur le sang de notre Seigneur Jsus-Christ (Catherine se signa), vous serez reu par le roi, comme si c'tait vous qui fussiez le roi, et lui le duc d'Anjou. Le duc regardait obstinment du ct de l'alcve. --Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes? --Eh! madame, votre fils m'en a donn, et des gardes d'honneur mme, puisqu'il avait choisi ses quatre mignons. --Voyons, ne me rpondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera, vous les choisirez vous-mme; vous aurez un capitaine, s'il le faut, et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy. Le duc, branl par cette dernire offre, laquelle il devait penser que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcve, tremblant de rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinant dans l'ombre. Mais, surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux, et applaudissant par de nombreuses approbations de tte. --Qu'est-ce que cela signifie? se demandt-il; Bussy ne voulait-il donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors, dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-mme, je dois donc accepter? --Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des paules et de la tte. --Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir Paris? --Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui allait toujours en croissant. --Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si difficile de revenir Paris? --Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous tions convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me conseille la paix et les embrassades. --Eh bien! demanda Catherine avec anxit, que rpondez-vous? --Ma mre, je rflchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec Bussy de cette contradiction, et demain.... --Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagn la bataille. --Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-tre raison. Et tous deux se sparrent aprs s'tre embrasss. CHAPITRE IX COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI TAIT UNE PREUVE QU'IL N'TAIT PAS TOUT A FAIT MORT. Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare. Remy s'avouait cela lui-mme, tout en courant sur un des meilleurs chevaux des curies du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il venait, sur ce point, aprs M. de Monsoreau; force lui avait donc t d'en prendre un autre. --J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin lui-mme; et, de son ct, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voil pourquoi je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur pour deux. Puis il ajoutait, en respirant pleine poitrine: --En vrit, je crois que mon coeur n'est plus assez large. Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je vais faire madame Diane. Si elle est gourme, crmonieuse, funbre, des salutations, des rvrences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'excuterai moi tout seul. Quant M. de Saint-Luc, s'il est encore au chteau, ce dont je doute, un vivat et des actions de grces en latin. Il ne sera pas funbre, lui, j'en suis sr.... Ah! j'approche. En effet, le cheval, aprs avoir pris gauche, puis droite, aprs avoir suivi le sentier fleuri, aprs avoir travers le taillis et la haute futaie, tait entr dans le fourr qui conduisait la muraille. --Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand veneur; ceux sur lesquels il est tomb ne pouvaient pas tre plus beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme! Remy approchait de plus en plus de la muraille. Tout coup le cheval s'arrta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe; Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas ce temps d'arrt, faillit sauter par-dessus la tte de Mithridate. C'tait ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et place de Roland. Remy, que la pratique avait fait cuyer sans peur, mit ses perons dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il avait sans doute reu ce nom cause de la ressemblance que son caractre obstin prsentait avec celui du roi du Pont. Remy, tonn, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle arrtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de sang, que peu peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se couronnait d'une petite mousse rose. --Tiens! s'cria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc aurait transperc M. de Monsoreau? Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui. A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un corps qui paraissait plus roide encore. Les jambes taient allonges, le corps tait adoss la muraille. --Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons, si la veuve le laisse ainsi expos aux corbeaux et aux vautours, c'est bon signe pour nous, et l'oraison funbre se fera en pirouettes, en ronds de jambe et en polonaise. Et Remy, ayant mis pied terre, fit quelques pas en avant dans la direction du corps. --C'est drle! dit-il, le voil mort ici, parfaitement mort, et cependant le sang est l-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de l-bas ici, ou plutt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charit mme, l'aura adoss ce mur pour que le sang ne lui portt point la tte. Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace; mort roide, l, une, deux! Et Remy passa dans le vide un dgagement avec son doigt. Tout coup, il recula stupide, et la bouche bante: les deux yeux qu'il avait vu ouverts s'taient referms, et une pleur, plus livide encore que celle qui l'avait frapp d'abord, s'tait tendue sur la face du dfunt. Remy devint presque aussi ple que M. de Monsoreau; mais, comme il tait mdecin, c'est--dire passablement matrialiste, il marmotta en se grattant le bout du nez: --_Credere portentis mediocre_. S'il a ferm les yeux, c'est qu'il n'est pas mort. Et comme, malgr son matrialisme, la position tait dsagrable, comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il n'tait convenable, il s'assit ou plutt il se laissa glisser au pied de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face face avec le cadavre. --Je ne sais pas trop, se dit-il, o j'ai lu qu'aprs la mort il se produisait certains phnomnes d'action, qui ne dclent qu'un affaissement de la matire, c'est--dire un commencement de corruption. Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie mme aprs sa mort; c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont ferms tout de bon, mais encore la pleur a augment, _color albus, chroma chlron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Cicron qui tait un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon pe d'un pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien trpass. Et Remy se disposait faire cette charitable preuve; dj mme il portait la main son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent de nouveau. Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa comme m par un ressort, et une sueur froide coula sur son front. Cette fois les yeux du mort restrent carquills. --Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous voil dans une belle position. Alors une pense se prsenta naturellement l'esprit du jeune homme. --Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort. Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effar, qu'on et dit qu'il pouvait lire dans l'me de ce passant de quelle nature taient ses intentions. --Fi! s'cria tout coup Remy, fi! la hideuse pense. Dieu m'est tmoin que, s'il tait l tout droit, sur ses jambes, brandissant sa rapire, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un crime, ce serait une infamie. --Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs. --Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis mdecin, et, par consquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la mme espce,--_genus homo._ --Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de mdecin. --Au secours! rpta le bless. --Me voil, dit Remy. --Allez me chercher un prtre, un mdecin. --Le mdecin est tout trouv, et peut-tre vous dispensera-t-il du prtre. --Le Haudoin! s'cria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel hasard? Comme on le voit, M. de Monsoreau tait fidle son caractre; dans son agonie il se dfiait et interrogeait. Remy comprit toute la porte de cette interrogation. Ce n'tait pas un chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire. La question tait donc presque naturelle. --Comment tes-vous ici? redemanda Monsoreau, qui les soupons rendaient quelque force. --Pardieu! rpondit le Haudoin, parce qu' une lieue d'ici j'ai rencontr M. de Saint-Luc. --Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blmissant de douleur et de colre la fois. --Alors il m'a dit: Remy, courez dans le bois, et, l'endroit appel le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort. --Mort! rpta Monsoreau. --Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous tes vaincu. --Et maintenant, dites-moi, vous parlez un homme, ne craignez donc rien, dites-moi, suis-je bless mortellement? --Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais tcher, voyons. Nous avons dit que la conscience du mdecin l'avait emport sur le dvouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec toutes les prcautions d'usage, il lui enleva son manteau, son pourpoint et sa chemise. L'pe avait pntr au-dessus du tton droit, entre la sixime et la septime cte. --Hum! fit Rmi, souffrez-vous beaucoup? --Pas de la poitrine, du dos. --Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos? --Au-dessous de l'omoplate. --Le fer aura rencontr un os, fit Remy: de l la douleur. Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le sige d'une souffrance plus vive. --Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontr du tout, et il est entr comme il est sorti. Peste! le joli coup d'pe, monsieur le comte; la bonne heure, il y a plaisir soigner les blesss de M. de Saint-Luc. Vous tes trou jour, mon cher monsieur. Monsoreau s'vanouit; mais Remy ne s'inquita point de cette faiblesse. --Ah! voil, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit tre. Il tta les mains et les jambes: froides aux extrmits. Il appliqua l'oreille la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa doucement dessus: matit du son. Diable, diable, le veuvage de madame Diane pourrait bien n'tre qu'une affaire de chronologie. En ce moment, une lgre mousse rougetre et rutilante vint humecter les lvres du bless. Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il dchira une bande de la chemise du bless, et lui comprima le bras. --Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane n'est peut-tre pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma foi! on est mdecin avant tout. Le sang, en effet, aprs avoir, pour ainsi dire, hsit un instant, venait de jaillir de la veine; presque en mme temps qu'il se faisait jour, le malade respirait et ouvrait les yeux. --Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout tait fini. --Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est mme possible.... --Que j'en rchappe. --Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez, ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrte. Ah! c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. L! attendez, que j'essuie vos lvres. Et Remy passa un mouchoir sur les lvres du comte. --D'abord, dit le bless, j'ai crach le sang pleine bouche. --Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voil dj l'hmorrhagie arrte. Bon! cela va bien, ou plutt tant pis! --Comment! tant pis? --Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le bonheur de vous gurir. --Comment! vous avez peur? --Oui, je m'entends. --Vous croyez donc que j'en reviendrai? --Hlas! --Vous tes un singulier docteur, monsieur Remy. --Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons. Remy venait d'arrter la saigne: il se leva. --Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte. --Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est pas l'embarras, je devrais bien plutt lui donner le conseil de crier. --Je ne vous comprends pas. --Heureusement. Maintenant vous voil pans. --Eh bien? --Eh bien! je vais au chteau chercher du renfort. --Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps? --Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement; tchez de ne pas tousser, ne drangeons pas ce prcieux caillot. Quelle est la maison la plus voisine? --Le chteau de Mridor. --Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite ignorance. --Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille. --Bien, j'y cours. --Merci, homme gnreux! s'cria Monsoreau. --Si tu savais, en effet, quel point je le suis, balbutia Remy, tu me remercierais bien davantage. Et, remontant sur son cheval, il se lana au galop dans la direction indique. Au bout de cinq minutes, il arriva au chteau, dont tous les habitants, empresss et remuants comme des fourmis dont on a forc la demeure, cherchaient dans les fourrs, dans les retraits, dans les dpendances, sans pouvoir trouver la place o gisait le corps de leur matre: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donn une fausse adresse. Remy tomba comme un mtore au milieu d'eux et les entrana sur ses pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de Monsoreau ne put s'empcher de le regarder avec surprise. Une pense bien secrte, bien voile, apparut son esprit, et, dans une seconde, elle ternit l'anglique puret de cette me. --Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que Remy s'loignait emportant civire, charpie, eau frache, enfin toutes les choses ncessaires au pansement. Esculape lui-mme n'et pas fait plus avec ses ailes de divinit. CHAPITRE X COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MRIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI. Aussitt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mre, le premier s'tait empress d'aller trouver Bussy pour connatre la cause de cet incroyable changement qui s'tait fait en lui. Bussy, rentr chez lui, lisait pour la cinquime fois la lettre de Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus agrables. De son ct, Catherine, retire chez elle, faisait venir ses gens, et commandait ses quipages pour un dpart qu'elle croyait pouvoir fixer au lendemain ou au surlendemain au plus tard. Bussy reut le prince avec un charmant sourire. --Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine de passer chez moi? --Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication. --A moi? --Oui, toi. --J'coute, monseigneur. --Comment! s'cria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap contre les suggestions de ma mre, et de soutenir vaillamment le choc; je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont mousss sur moi, tu viens me dire: tez votre cuirasse, monseigneur; tez-la. --Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce que j'ignorais dans quel but tait venue madame Catherine. Mais maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et pour la plus grande fortune de Votre Altesse.... --Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus grande fortune; comment comprends-tu donc cela? --Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent certaines personnes, que vous songiez devenir roi de France. Le duc regarda sournoisement Bussy. --Quelques-uns vous le conseilleront peut-tre, monseigneur, dit le jeune homme; mais ceux-l, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous en dbarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se trompent. Le duc fit la grimace. --D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions de livres, des alliances l'tranger; et puis, enfin, voulez-vous aller contre votre seigneur? --Monseigneur ne s'est pas gn d'aller contre moi, dit le duc. --Ah! si vous le prenez sur ce pied-l, vous avez raison; dclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si vous grandissez, je grandirai avec vous. --Qui te parle d'tre roi de France? repartit aigrement le duc; tu discutes l une question que jamais je n'ai propos personne de rsoudre, pas mme moi. --Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal. --Nous sommes d'accord? --Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit signe, un subside l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage rien. De cette faon, nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons... Dieu sait o! --Mais, une fois Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc. --Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mre? --Elle m'a offert bien des choses. --Je comprends, cela vous inquite? --Oui. --Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de gardes, cette compagnie ft-elle commande par Bussy. --Sans doute elle a offert cela. --Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribrac enseigne. Laissez-nous nous quatre composer cette compagnie comme nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte vos talons, si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous passerez, mme le roi. --Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai. --Songez-y, monseigneur. --Oui; mais que lisais-tu l si attentivement, quand je suis arriv? --Ah! pardon, j'oubliais, une lettre. --Une lettre. --Qui vous intresse encore plus que moi; o diable avais-je donc la tte de ne pas vous la montrer tout de suite. --C'est donc une grande nouvelle. --Oh! mon Dieu oui, et mme une triste nouvelle: M. de Monsoreau est mort. --Plat-il! s'cria le duc avec un mouvement si marqu de surprise, que Bussy, qui avait les yeux fixs sur le prince, crut, au milieu de cette surprise, remarquer une joie extravagante. --Mort, monseigneur. --Mort, M. de Monsoreau? --Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels? --Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout coup. --C'est selon. Si l'on vous tue. --Il a donc t tu? --Il parat que oui. --Par qui? --Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle. --Ah! ce cher Saint-Luc, s'cria le prince. --Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher Saint-Luc! --Il est des amis de mon frre, dit le duc, et, du moment o nous nous rconcilions, les amis de mon frre sont les miens. --Ah! monseigneur, la bonne heure, et je suis charm de vous voir dans de pareilles dispositions. --Et tu es sr....? --Dame! aussi sr qu'on peut l'tre. Voici un billet de Saint-Luc qui m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrdule que vous, et que je doutais, monseigneur, j'ai envoy mon chirurgien Remy, pour constater le fait, et prsenter mes compliments de condolance au vieux baron. --Mort! Monsoreau mort! rpta le duc d'Anjou; mort _tout seul._ --Le mot lui chappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait chapp. Tous deux taient d'une effroyable navet. --Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui l'a tu. --Oh! je m'entends, dit le duc. --Monseigneur l'avait-il par hasard donn tuer par un autre? demanda Bussy. --Ma foi non, et toi. --Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis oblig de la faire moi-mme. --Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire. --Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, ce pauvre comte? --Non, c'est toi qui lui en voulais. --Moi, c'tait tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en rougissant malgr lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part de Votre Altesse, une affreuse humiliation. --Tu t'en souviens encore? --Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont il tait le serviteur, l'ami, l'me damne.... --Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy. --Seller ls chevaux, et pourquoi faire? --Pour aller Mridor, je veux faire mes compliments de condolance madame Diane. D'ailleurs, cette visite tait projete depuis longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui. --Ma foi, se dit Bussy en lui-mme, prsent que le Monsoreau est mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la dfendrai bien tout seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons de l'occasion. Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux. Un quart d'heure aprs, tandis que Catherine dormait ou feignait de dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix gentilshommes, monts sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers Mridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux. A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du chteau vint au bord du foss demander le nom des visiteurs. --Le duc d'Anjou! cria le prince. Aussitt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit accourir tous les serviteurs au pont-levis. Bientt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les corridors et sur les perrons; les fentres des tourelles s'ouvrirent; on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron parut au seuil, tenant la main les clefs de son chteau. --C'est incroyable comme Monsoreau est peu regrett, dit le duc; vois donc, Bussy, comme tous ces gens-l ont des figures naturelles. Une femme parut sur le perron. --Ah! voil la belle Diane, s'cria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu? --Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais, ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy. Diane sortait en effet de la maison, mais immdiatement derrire Diane sortait une civire, sur laquelle, couch, l'oeil brillant de fivre ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable un sultan des Indes sur son palanquin qu' un mort sur sa couche funbre. --Oh! oh! Qu'est ceci? s'cria le duc, s'adressant son compagnon, devenu plus blanc que le mouchoir l'aide duquel il essayait d'abord de dissimuler son motion. --Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un violent effort, sa main en l'air. --Tout beau! fit une voix derrire lui, vous allez rompre le caillot. --C'tait Remy, qui, fidle jusqu'au bout son rle de mdecin, faisait au bless cette prudente recommandation. Les surprises ne durent pas longtemps la cour, sur les visages du moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupfaction en sourire. --Oh! mon cher comte, s'cria-t-il, quelle heureuse surprise! Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous tiez mort? --Venez, venez, monseigneur, dit le bless, venez, que je baise la main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort, mais encore j'en rchapperai, je l'espre, pour vous servir avec plus d'ardeur et de fidlit que jamais. Quant Bussy, qui n'tait ni prince ni mari, ces deux positions sociales o la dissimulation est de premire ncessit, il sentait une sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce trsor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal voir, si prs de son possesseur. --Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son Altesse, recevez tous mes remercments, car c'est presque vous que je dois la vie. --Comment! moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le raillait. --Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui levait des bras dsesprs au ciel, et qui et voulu se cacher dans les entrailles de la terre; c'est lui que mes amis doivent de me possder encore. Et, malgr les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il gardt le silence, et que lui prenait pour des recommandations hyginiques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse, l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui. Le duc frona le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression effrayante. Le pauvre garon, cach derrire Monsoreau, se contenta de rpliquer par un geste qui voulait dire: --Hlas! ce n'est point ma faute. --Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouv un jour mourant comme il m'a trouv moi-mme. C'est un lien d'amiti entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur. Bussy crut remarquer que l'clair qui avait un instant brill en prononant ces paroles dans l'oeil fivreux du comte tait l'adresse de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien. --Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire tre un sjour de bndictions et de joie. Quant vous, Monsoreau, reposez-vous; le repos sied aux blesss. --Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et, partout o vous irez, j'irai. Pour le coup, on et cru que le duc dmlait la vritable pense du comte, car il quitta la main de Diane. Ds lors Monsoreau respira. --Approchez d'elle, dit tout bas Remy l'oreille de Bussy. Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore. --Voil bien du changement, monsieur le comte, dit Diane demi-voix. --Hlas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore! Il va sans dire que le baron dploya, l'gard du prince et des gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale hospitalit. CHAPITRE XI DU DSAGRMENT DES LITIRES TROP LARGES ET DES PORTES TROP TROITES. Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau lui donnait une libert dont il se ft bien gard de ne point user. Les jaloux ont ce privilge qu'ayant rudement fait la guerre pour conserver leur bien ils ne sont point pargns, quand une fois les braconniers ont mis le pied sur leurs terres. --Madame, disait Bussy Diane, je suis en vrit le plus misrable des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseill au prince de retourner Paris et de s'accommoder avec sa mre; il a consenti, et voil que vous restez en Anjou. --Oh! Louis, rpondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts effils la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux? Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous? --Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et voil pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort plaindre. Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je retourne Paris, cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et je me sens lche. Diane regarda Bussy; tant de douleur clatait dans ses yeux, qu'elle baissa la tte et qu'elle se prit rflchir. Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains jointes. --Eh bien! dit tout coup Diane, vous irez Paris, Louis, et moi aussi. --Comment! s'cria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau? --Je le quitterais, rpondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non, croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous. --Bless, malade comme il est, impossible! --Il viendra, vous dis-je. Et aussitt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince, lequel rpondait de fort mauvaise humeur Monsoreau, dont Ribrac, Antraguet et Livarot entouraient la litire. A l'aspect de Diane, le front du comte se rassrna; mais cet instant de calme ne fut pas de longue dure, il passa comme passe un rayon de soleil entre deux orages. Diane s'approcha du duc, et le comte frona le sourcil. --Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse passionne pour les fleurs. Venez, je veux montrer Votre Altesse les plus belles fleurs de tout l'Anjou. Franois lui offrit galamment la main. --O conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau inquiet. --Dans la serre, monsieur. --Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre. --Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul. Diane sourit Bussy d'une faon qui promettait merveilles. --Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous quittez l'Anjou, et je me charge du reste. --Bien! fit Bussy. Et il s'approcha du prince, tandis que la litire du Monsoreau tournait derrire un massif. --Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrtion surtout; que le Monsoreau ne sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder. --Pourquoi cela? --Parce qu'il pourrait prvenir la reine-mre de nos intentions pour s'en faire une amie, et que, sachant la rsolution prise, madame Catherine pourrait bien tre moins dispose nous faire des largesses. --Tu as raison, dit le duc. Tu t'en dfies donc? --Du Monsoreau? parbleu! --Eh bien! moi aussi; je crois, en vrit, qu'il a fait exprs le mort. --Non, par ma foi, il a bel et bien reu un coup d'pe travers la poitrine; cet imbcile de Remy, qui l'a tir d'affaire, l'a cru lui-mme mort un instant; il faut, en vrit, qu'il ait l'me cheville dans le corps. On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une faon plus charmante que jamais. Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir aprs; mais, quand sa litire se prsenta pour passer, on s'aperut qu'il tait impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, tait longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses, et la litire de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur. A la vue de cette porte trop troite et de cette litire trop large, le Monsoreau poussa un rugissement. Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes dsesprs de son mari. Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait parfaitement clair, demeura prs de Monsoreau en lui disant avec une parfaite tranquillit: --Vous vous enttez inutilement, monsieur le comte; cette porte est trop troite, et jamais vous ne passerez par l. --Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs trangres qui rpandent les parfums les plus vnneux. Monseigneur!.... Mais Franois n'coutait pas. Malgr sa prudence accoutume, heureux de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonait dans les verdoyants dtours. Bussy encourageait Monsoreau patienter avec la douleur; mais, malgr les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'vanouit. Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le bless ft reconduit dans sa chambre. --Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire? --Eh! pardieu! dit Bussy, achve ce que tu as si bien commenc: reste prs de lui, et guris-le. Puis il annona Diane l'accident arriv son mari. Diane quitta aussitt le duc d'Anjou et s'achemina vers le chteau. --Avons-nous russi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa ses cts. --Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu Gertrude. Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane. Aussitt que Diane ft loigne, les recommandations du comte lui revinrent l'esprit, et il sortit du btiment. Ribrac, Livarot et Antraguet le suivirent. Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, qui Remy faisait respirer des sels. Le comte ne tarda pas rouvrir les yeux. Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy avait prvu ce premier mouvement, et le comte tait attach sur son matelas. Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il aperut Diane debout son chevet. --Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour vous dire que ce soir nous partons pour Paris. Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention Remy que s'il n'tait pas l. --Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre blessure? --Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce soir nous partirons. --Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira. --Il me plat ainsi; faites donc vos prparatifs, je vous prie. --Mes prparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir quelle cause a amen cette subite dtermination? --Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez larges pour que ma litire entre partout. Diane s'inclina. --Mais, madame, dit Remy. --M. le comte le veut, rpondit Diane, mon devoir est d'obir. Et Remy crut reconnatre, un signe de la jeune femme, qu'il devait cesser ses observations. Il se tut tout en grommelant: --Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la mdecine. Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprtait quitter Mridor. Il tmoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui avait fait et remonta cheval. Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc que sa matresse, retenue prs du comte, ne pouvait avoir l'honneur de lui prsenter ses hommages, et tout bas, Bussy, que Diane partait le soir. On partit. Le duc avait les volonts dgnrescentes, ou plutt les perfectionnements de ses caprices. Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante lui fut une amorce. Comme il ignorait la rsolution prise par le grand veneur, tout le long du chemin il ne cessa de mditer sur le danger qu'il y aurait obir trop facilement aux dsirs de la reine-mre. Bussy avait prvu cela, et il comptait bien sur ce dsir de rester. --Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai rflchi. --Bon! monseigneur. Et quoi? demanda le jeune homme. --Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux raisonnements de ma mre. --Vous avez raison; elle se croit dj bien assez profonde politique comme cela. --Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutt en tranant huit jours; en donnant quelques ftes auxquelles nous appellerons la noblesse, nous montrerons notre mre combien nous sommes forts. --Puissamment raisonn, monseigneur. Cependant il me semble.... --Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grce ce dlai, j'arracherai de nouvelles conditions ma mre; c'est moi qui te le dis. Bussy parut rflchir profondment. --En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tchez qu'au lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le roi, par exemple.... --Eh bien! le roi? --Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est trs-irascible, le roi. --Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer mon frre de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera les huit jours dont j'ai besoin. --Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy. Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire. --Si je changeais de rsolution, n'est-ce pas? dit-il. --Eh! malgr la promesse faite votre frre, vous en changerez si l'intrt vous y pousse, n'est-ce pas? --Dame! fit le prince. --Trs-bien! et alors on enverra votre ambassadeur la Bastille. --Nous ne le prviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons une lettre. --Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prvenez-le. --Mais alors personne ne voudra se charger de la mission. --Allons donc! --Tu connais un homme qui s'en chargera, toi? --Oui, j'en connais un. --Lequel? --Moi, monseigneur. --Toi? --Oui, moi... J'aime les ngociations difficiles. --Bussy, mon cher Bussy, s'cria le duc, si tu fais cela, tu peux compter sur mon ternelle reconnaissance. Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont lui parlait Son Altesse. Le duc crut qu'il hsitait. --Et je te donnerai dix mille cus pour ton voyage, ajouta-t-il. --Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus gnreux: est-ce que l'on paye ces choses-l? --Ainsi tu pars? --Je pars. --Pour Paris? --Pour Paris. --Et quand cela? --Dame! quand vous voudrez. --Le plus tt serait le mieux. --Oui, eh bien! --Eh bien? --Ce soir, si vous voulez, monseigneur. --Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc rellement? --Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse, vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi de la reine-mre quelque bonne abbaye. --J'y songe dj, mon ami. --Alors adieu, monseigneur. --Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose. --Laquelle? --Prends cong de ma mre. --J'aurai cet honneur. En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus lger qu'un colier pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la rcration, fit sa visite Catherine, et s'apprta pour partir aussitt que le signal du dpart lui viendrait de Mridor. Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'tait senti si faible aprs cette motion prouve, qu'il avait jug lui-mme qu'il avait besoin de cette nuit de repos. Mais, vers sept heures, le mme palefrenier qui avait apport la lettre de Saint-Luc vint annoncer Bussy que, malgr les larmes du vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour Paris dans une litire qu'escortaient cheval Diane, Remy et Gertrude. Cette litire tait porte par huit hommes qui, de lieue en lieue, devaient se relayer. Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sell depuis la veille et prit le mme chemin. CHAPITRE XII DANS QUELLES DISPOSITIONS TAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC REPARUT A LA COUR. Depuis le dpart de Catherine, le roi quelle que ft sa confiance dans l'ambassadeur qu'il avait envoy dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne songeait plus qu' s'armer contre les tentatives de son frre. Il connaissait, par exprience, le gnie de sa maison; il savait tout ce que peut un prtendant la couronne, c'est--dire l'homme nouveau contre le possesseur lgitime, c'est--dire contre l'homme ennuyeux et prvu. Il s'amusait, ou plutt il s'ennuyait, comme Tibre, dresser des listes de proscription, o l'on inscrivait, par ordre alphabtique, tous ceux qui ne se montraient pas zls a prendre le parti du roi. Ces listes devenaient chaque jour plus longues. Et l'_S_ et l'_L_, c'est- dire plutt deux fois qu'une, le roi inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc. Au reste, la colre du roi contre l'ancien favori tait bien servie par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des courtisans et par les amres rcriminations de la fuite en Anjou de l'poux de Jeanne de Coss, fuite qui tait une trahison depuis le jour o le duc, fuyant lui-mme, avait dirig sa course vers cette province. En effet, Saint-Luc fuyant Mridor ne devait-il pas tre considr comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant prparer les logements du prince Angers? Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette motion, Chicot, encourageant les mignons affiler leurs dagues et leurs rapires, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majest Trs-Chrtienne, Chicot, disons-nous, tait magnifique voir. D'autant plus magnifique voir, que, tout en ayant l'air de jouer le rle de la mouche du coche, Chicot jouait en ralit un rle beaucoup plus srieux. Chicot, petit petit, et pour ainsi dire homme par homme, mettait sur pied une arme pour le service de son matre. Tout coup, une aprs-midi, tandis que le roi soupait avec la reine, dont, chaque pril politique, il cultivait la socit plus assidment, et que le dpart de Franois avait naturellement amene prs de lui, Chicot entra les bras tendus et les jambes cartes, comme les pantins que l'on carte l'aide d'un fil. --Ouf! dit-il. --Quoi? demanda le roi. --M. de Saint-Luc, fit Chicot. --M. de Saint-Luc! exclama Sa Majest. --Oui. --A Paris? --Oui. --Au Louvre? --Oui. Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et tout tremblant. Il et t difficile de dire quel sentiment l'animait. --Pardon, dit-il la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'tat qui ne regardent point les femmes. --Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'tat. La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre son mari. --Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plat; je vais entrer dans mon cabinet. --Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intrt qu'elle eut constamment pour son ingrat poux, ne vous mettez pas en colre, je vous prie. --Dieu le veuille! rpondit Henri sans remarquer l'air narquois avec lequel Chicot tortillait sa moustache. Henri s'loigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit. Une fois dehors: --Que vient-il faire ici, le tratre? demanda Henri d'une voix mue. --Qui sait? fit Chicot. --Il vient, j'en suis sr, comme dput des tats d'Anjou. Il vient comme ambassadeur de mon frre; car ainsi vont les rbellions: ce sont des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les rvolts pchent toutes sortes de bnfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et qui, de provisoires et prcaires, deviennent peu peu fixes et immuables. Celui-ci a flair la rbellion, et il s'en est fait un sauf-conduit pour venir m'insulter ici. --Qui sait? dit Chicot. Le roi regarda le laconique personnage. --Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un pas ingal et qui dcelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un peu abusif peut-tre, lui n'ayant pas commis, aprs tout, de crime qualifi, hein? --Qui sait? continua Chicot. --Ah! fit Henri, tu rptes, comme mon papegeai, toujours la mme chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton ternel: Qui sait? --Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes ternelles questions? --On rpond quelque chose, au moins. --Et que veux-tu que je te rponde? Me prends-tu, par hasard, pour le Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour Manto? Eh! c'est toi-mme qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes suppositions! --Monsieur Chicot... --Aprs, monsieur Henri? --Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies. --N'aie pas de douleur, mordieu! --Mais tout le monde me trahit! --Qui sait? ventre-de-biche! qui sait? Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, o, sur l'trange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient dj runis tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutt la tte desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache hrisse comme un dogue qui demande le combat. Saint-Luc tait l, debout, au milieu de tous ces menaants visages, sentant bruire autour de lui toutes ces colres, et ne se troublant pas le moins du monde. Chose trange! il avait amen sa femme, et l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit. Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les insolents du mme regard dont ils le regardaient. Par gard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'taient carts, malgr leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'taient tus, malgr leur dsir de lui adresser quelques paroles dsagrables. C'tait dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori. Jeanne, modestement enveloppe dans sa mante de voyage, attendait, les yeux baisss. Saint-Luc, drap firement dans son manteau, attendait; de son ct, avec une attitude qui semblait plutt appeler que craindre la provocation. Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce que revenait faire Saint-Luc cette cour o chacun, dsireux de se partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile. En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente tait grande, lorsque le roi parut. Henri entra, tout agit, tout occup de s'exciter lui-mme. Cet essoufflement perptuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle la dignit chez les princes. Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes qu'aurait d prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de Saint-Luc, ce qu'aurait d commencer par faire Henri III. --Ah! monsieur, vous ici? s'cria tout d'abord le roi, sans faire attention ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau des arnes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannires, que la couleur rouge. --Oui, Sire, rpondit simplement et modestement Saint-Luc en s'inclinant avec respect. Cette rponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de calme et de dfrence communiqua si peu son esprit aveugl ces sentiments de raison et de mansutude que doit exciter la runion du respect des autres et de la dignit de soi-mme, que le roi continua sans intervalle: --Vraiment, votre prsence au Louvre me surprend trangement. A cette agression brutale, un silence de mort s'tablit autour du roi et de son favori. C'tait le silence qui s'tablit en un champ clos autour de deux adversaires qui vont vider une question suprme. Saint-Luc le rompit le premier. --Sire, dit-il avec son lgance habituelle et sans paratre troubl le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que d'une chose: c'est que, dans les circonstances o elle se trouve, Votre Majest ne m'ait pas attendu. --Qu'est-ce dire, monsieur? rpliqua Henri avec un orgueil tout fait royal et en relevant sa tte, qui, dans les grandes circonstances, prenait une incomparable expression de dignit. --Sire, rpondit Saint-Luc, Votre Majest court un danger. --Un danger! s'crirent les courtisans. --Oui, messieurs, un danger grand, rel, srieux, un danger dans lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de tous ceux qui lui sont dvous; et, convaincu que, dans un danger pareil celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes trs-humbles services. --Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire: Qui sait? Henri III ne rpondit point tout d'abord. Il regarda l'assemble; l'assemble tait mue et offense; mais Henri distingua bientt dans le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la plupart des coeurs. Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont tait incapable la majorit de l'assemble, c'est--dire quelque chose de bien. Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout coup. --Monsieur, rpondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos services nous sont dus. --Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais, Sire, rpondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la mienne, heureux que Votre Majest veuille bien me compter toujours au nombre de ses dbiteurs. Henri, dsarm par cette douceur et cette humilit persvrantes, fit un pas vers Saint-Luc. --Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit? --Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait le roi, qu'il n'y avait plus dans son matre ni reproche ni colre, je reviens purement et simplement pour revenir, et cela franc trier. Maintenant, Votre Majest peut me faire jeter la Bastille dans une heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire, l'Anjou est en feu; la Touraine va se rvolter; la Guyenne se lve pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le midi de la France. --Et il y est bien aid, n'est-ce pas? s'cria le roi. --Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni conseils ni reprsentations n'arrtent le duc; et M. de Bussy, tout ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frre sur la terreur que Votre Majest lui a inspire. --Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle! Et il sourit dans sa moustache. --Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voil un habile homme! Et, poussant le roi du coude: --Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poigne de main M. de Saint-Luc. Ce mouvement entrana le roi. Il laissa Chicot faire son compliment l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui posant la main sur l'paule: --Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il. --Ah! Sire, s'cria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouv mon matre bien-aim! --Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas reconnu en te voyant passer. A ces mots, une voix fminine se fit entendre. --Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir dplu Votre Majest. Quoique cette voix ft douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette voix lui tait aussi antipathique que l'tait Auguste le bruit du tonnerre. --Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais oubli.... Jeanne se jeta ses genoux. --Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de Saint-Luc. Jeanne saisit la main du roi et la porta ses lvres. Henri la retira vivement. --Allez, dit Chicot la jeune femme, allez, convertissez le roi, ventre-de-biche! vous tes assez jolie pour cela. Mais Henri tourna le dos Jeanne, et, passant son bras autour du col de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements. --Ah ! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc? --Dites, Sire, rpondit le courtisan, que la grce est accorde! --Madame, dit Chicot Jeanne indcise, une bonne femme ne doit pas quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger. Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc. CHAPITRE XIII OU IL EST TRAIT DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS. Il est un des personnages de cette histoire, il en est mme deux, des faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte. Avec l'humilit d'un auteur de prface antique, nous nous empresserons d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute l'importance. Il s'agit d'abord d'un norme moine, aux sourcils pais, aux lvres rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes paules, dont le col diminue chaque jour de tout ce que prennent de dveloppement la poitrine et les joues. Il s'agit ensuite d'un fort grand ne dont les ctes s'arrondissent et se ballonnent avec grce. Le moine tend chaque jour ressembler un muid cal par deux poutrelles. L'ne ressemble dj un berceau d'enfant soutenu par quatre quenouilles. L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Genevive, o toutes les grces du Seigneur viennent le visiter. L'autre habite l'curie du mme couvent, o il vit mme d'un rtelier toujours plein. L'un rpond au nom de Gorenflot. L'autre devrait rpondre au nom de Panurge. Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus prospre qu'aient jamais rv un ne et un moine. Les Gnovfains entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux divinits de troisime ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le paon de Junon et les colombes de Vnus, les frres servants engraissent Panurge en l'honneur de son matre. La cuisine de l'abbaye fume perptuellement; le vin des clos les plus renomms de Bourgogne coule dans les verres les plus larges. Arrive-t-il un missionnaire ayant voyag dans les pays lointains pour la propagation; arrive-t-il un lgat secret du pape apportant des indulgences de la part de Sa Saintet, on lui montre le frre Gorenflot, ce double modle de l'glise prchante et militante, qui manie la parole comme saint Luc et l'pe comme saint Paul; on lui montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est--dire au milieu d'un festin. On a chancr une table pour le ventre sacr de Gorenflot, et l'on s'panouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur que Gorenflot engloutit lui tout seul la ration des huit plus robustes apptits du couvent. Et quand le nouveau venu a pieusement contempl cette merveille: --Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, le frre Gorenflot aime la table et cultive les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se dvouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de Gargantua. Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement devant ses larges narines; les petites hutres de Flandre, dont il engloutit un millier en se jouant, billent et se contournent en vain dans leur conque nacre; les bouteilles aux diffrentes formes restent intactes, quoique dbouches; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas faim, Gorenflot rve. Alors le bruit court que le digne Gnovfain est en extase, comme saint Franois, ou en pamoison, comme sainte Thrse, et l'admiration redouble. Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus mme un saint, c'est un demi-dieu; quelques-uns mme vont jusqu' dire que c'est un dieu complet. --Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rverie du frre Gorenflot. Et l'on s'carte avec respect. Le prieur seul attend le moment o frre Gorenflot donne un signe quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec affabilit et l'interroge avec respect. Gorenflot lve la tte et regarde le prieur avec des yeux hbts. Il sort d'un autre monde. --Que faisiez-vous, mon digne frre? demande le prieur. --Moi? dit Gorenflot. --Oui, vous; vous faisiez quelque chose. --Oui, mon pre, je composais un sermon. --Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement dbit dans la nuit de la sainte Ligue. Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot dplore son infirmit. --Oui, dit-il en poussant un soupir dans le mme genre. Ah! quel malheur que je n'aie pas crit celui-l! --Un homme comme vous a-t-il besoin d'crire, mon cher frre? Non, il parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu est en lui, la parole de Dieu coule de ses lvres. --Vous croyez, dit Gorenflot. --Heureux celui qui doute, rpond le prieur. En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les ncessits de la position, et qui est engag par ses antcdents, mdite un sermon. Foin de Marcus Tullius, de Csar, de saint Grgoire, de saint Augustin, de saint Jrme et de Tertullien, la rgnration de l'loquence sacre va commencer Gorenflot. _Rerum novus ordo nascitur._ De temps en temps aussi, la fin de son repas, ou au milieu de ses extases, Gorenflot se lve, et, comme si un bras invisible le poussait, va droit l'curie; arriv l, il regarde avec amour Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le pelage plantureux o ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente plus de hennir, il se roule. Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes Panurge: l'un lui offre des gteaux, l'autre des biscuits, l'autre des macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton favorable offraient des gteaux au miel Cerbre. Panurge se laisse faire; il a le caractre accommodant; d'ailleurs, lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon mditer, lui qui n'a d'autre rputation soutenir que sa rputation d'enttement, de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien dsirer, et qu'il est le plus heureux des nes. Le prieur le regarde avec attendrissement. --Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts. Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le sert merveilleusement, et, tout ce qu'on lui dit, il rpond _ita_ avec une fatuit qui ne manque jamais son effet. Encourag par cette adhsion perptuelle, l'abb lui dit parfois: --Vous travaillez trop, mon cher frre, cela vous rend triste de coeur. Et Gorenflot rpond messire Joseph Foulon, comme Chicot rpond parfois Sa Majest Henri III: --Qui sait? --Peut-tre nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur, dsirez-vous qu'on change le frre cuisinier? vous le savez, cher frre: _Quaedam saturationes minus succedunt._ --_Ita,_ rpond ternellement Gorenflot en redoublant de tendresse pour son ne. --Vous caressez bien votre Panurge, mon frre, dit le prieur; la manie des voyages vous reprendrait-elle? --Oh! rpond alors Gorenflot avec un soupir. Le fait est que c'est l le souvenir qui tourmente Gorenflot. Gorenflot, qui avait d'abord trouv son loignement du couvent un immense malheur, a dcouvert dans l'exil des joies infinies et inconnues dont la libert est la source. Au milieu de son bonheur, un ver le pique au coeur: c'est le dsir de la libert; la libert avec Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir pourquoi, peut-tre parce que, de temps en temps, il le bat. --Hlas! dit timidement un jeune frre qui a suivi le jeu de la physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et que le sjour du couvent fatigue le rvrend pre. --Pas prcisment; dit Gorenflot; mais je sens que je suis n pour une vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prche de la borne. Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de matre Claude Bonhommet, la salle basse de la Corne-d'Abondance. Depuis la soire de la Ligue, ou plutt depuis la matine du lendemain o il est rentr son couvent, on ne l'a pas laiss sortir; depuis que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoubl de prudence. Gorenflot est si simple, qu'il n'a mme pas pens user de sa position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: Frre, il est dfendu de sortir, et il n'est point sorti. On ne se doutait point de cette flamme intrieure qui lui rendait pesante la flicit du couvent. Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui dit un matin: --Trs-cher frre, nul ne doit combattre sa vocation; la vtre est de militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le Seigneur vous a confie; seulement, veillez bien sur votre prcieuse vie, et revenez pour le grand jour. --Quel grand jour? demande Gorenflot absorb dans sa joie. --Celui de la Fte-Dieu. --_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais, ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrtiennement par des aumnes, donnez-moi quelque argent. Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main. --Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter la bourse du prieur. --Vous avez votre texte, n'est-ce pas, trs-cher frre? demanda Joseph Foulon. --Oui, certainement. --Confiez-le-moi. --Volontiers, mais vous seul. Le prieur s'approcha de Gorenflot et prta une oreille attentive. --coutez. --J'coute. --Le flau qui bat le grain se bat lui-mme, dit Gorenflot. --Oh! magnifique! oh! sublime! s'cria le prieur. Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire Joseph Foulon, rptrent d'aprs lui: Magnifique! sublime! --Et maintenant, mon pre, suis-je libre, demanda Gorenflot avec humilit. --Oui, mon fils, s'cria le rvrend abb, allez et marchez dans la voie du Seigneur. Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir. C'tait le jour mme o Saint-Luc tait arriv de Mridor. Les nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en motion. Gorenflot, aprs avoir suivi la rue Saint-tienne, venait de prendre droite et de dpasser les Jacobins, quand tout coup Panurge tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe. --Qui va l? s'cria Gorenflot effray. --Ami, rpliqua une voix que Gorenflot crut reconnatre. Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins, qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait sur son ne, il tait quelque temps reprendre son centre de gravit. --Que demandez-vous? dit-il. --Voudriez-vous, mon respectable frre, reprit la voix, m'indiquer le chemin de la Corne-d'Abondance? --Morbleu! s'cria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en personne. --Justement, rpondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent, mon trs-cher frre, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais, maintenant que nous sommes bien seuls, me voil. Bonjour, frocard. Ventre-de-biche! je te trouve maigri. --Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraiss, parole d'honneur. --Je crois que nous nous flattons tous les deux. --Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous paraissez bien charg. --C'est un quartier de daim que j'ai vol Sa Majest, dit le Gascon; nous en ferons des grillades. --Cher monsieur Chicot! s'cria le moine; et sous l'autre bras? --C'est un flacon de vin de Chypre envoy par un roi mon roi. --Voyons, dit Gorenflot. --C'est mon vin moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en cartant son manteau, et toi, frre moine? --Oh! oh! s'cria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en s'baudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh! oh! Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit trembler droite et gauche les vitres des maisons, il chanta, tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant: La musique a des appas, Mais on ne fait que l'entendre. Les fleurs ont le parfum tendre, Mais l'odeur ne nourrit pas. Sans que notre main y touche, Un beau ciel flatte nos yeux; Mais le vin coule en la bouche, Mais le vin se sent, se touche Et se boit; je l'aime mieux Que musique, fleurs et cieux. C'tait la premire fois que Gorenflot chantait depuis prs d'un mois. CHAPITRE XIV Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, o Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des intentions dont celui-ci tait loin de souponner la gravit, et revenons M. de Monsoreau, qui suit en litire le chemin de Mridor Paris, et Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la mme route. Non-seulement il n'est pas difficile un cavalier bien mont de rejoindre des gens qui vont pied, mais encore il court un risque, c'est celui de les dpasser. La chose arriva Bussy. On tait la fin de mai, et la chaleur tait grande, surtout vers le midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit bois qui se trouvait sur la route; et, comme il dsirait que son dpart ft connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans l'paisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un cheval tait charg de provisions: on put donc faire la collation sans avoir recours personne. Pendant ce temps, Bussy passa. Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une litire porte par des paysans. Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane tait devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses triers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la petite troupe la poursuite de laquelle il s'tait mis. Mais, contre son attente, tout coup les renseignements lui manqurent; les voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontr personne, et, en arrivant aux premires maisons de la Flche, il acquit la conviction qu'au lieu d'tre en retard il tait en avance, et qu'il prcdait au lieu de suivre. Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontr sur sa route, et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrog l'air de ses naseaux fumants au moment o il y tait entr. Son parti fut pris l'instant mme; il s'arrta au plus mauvais cabaret de la rue, et, aprs s'tre assur que son cheval ne manquerait de rien, moins inquiet de lui-mme que de sa monture, la vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa prs d'une fentre, en ayant le soin de se cacher derrire un lambeau de toile qui servait de rideau. Ce qui avait surtout dtermin Bussy dans le choix qu'il avait fait de cette espce de bouge, c'est qu'il tait situ en face la meilleure htellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit halte dans cette htellerie. Bussy avait devin juste; vers quatre heures de l'aprs-midi, il vit apparatre un coureur, qui s'arrta la porte de l'htellerie. Une demi-heure aprs, vint le cortge. Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse, de Remy et de Gertrude; En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq lieues en cinq lieues. Le coureur avait mission de prparer les relais des paysans. Or, comme Monsoreau tait trop jaloux pour ne pas tre gnreux, cette manire de voyager, tout inusite qu'elle tait, ne souffrait ni difficult ni retard. Les personnages principaux entrrent les uns aprs les autres dans l'htellerie; Diane resta la dernire, et il sembla Bussy qu'elle regardait avec inquitude autour d'elle. Son premier mouvement fut de se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les perdait. La nuit vint, Bussy esprait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou que Diane paratrait quelque fentre; il s'enveloppa de son manteau et se mit en sentinelle dans la rue. Il attendit ainsi jusqu' neuf heures du soir; neuf heures du soir, le coureur sortit. Cinq minutes aprs, huit hommes s'approchrent de la porte: quatre entrrent dans l'htellerie. --Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente ide qu'aurait M. de Monsoreau. Effectivement, tout venait l'appui de cette probabilit: la nuit tait douce, le ciel tout parsem d'toiles, une de ces brises qui semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air, caressante et parfume. La litire sortit la premire. Puis vinrent cheval Diane, Remy et Gertrude. Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir prs de la litire. Les quatre hommes de relais allumrent des torches et marchrent aux deux cts de la route. --Bon, dit Bussy, j'aurais command moi-mme les dtails de cette marche, que je n'eusse pas mieux fait. Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit la poursuite du cortge. Cette fois, il n'y avait point se tromper de route ou le perdre de vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait. Monsoreau ne laissait point Diane s'loigner un instant de lui. Il causait avec elle, ou plutt il la gourmandait. Cette visite dans la serre servait de texte d'inpuisables commentaires et une foule de questions envenimes. Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rvait et Gertrude boudait Remy. La cause de cette bouderie tait facile expliquer: Remy ne voyait plus la ncessit d'tre amoureux de Gertrude, depuis que Diane tait amoureuse de Bussy. Le cortge s'avanait donc, les uns disputant, les autres boudant, quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la porte de la vue, donna, pour prvenir Remy de sa prsence, un coup de sifflet d'argent avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs l'htel de la rue de Grenelle-Saint-Honor. Le son en tait aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout l'autre de la maison, et faisait accourir btes et gens. Nous disons btes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes forts, se plaisait dresser des chiens au combat, des chevaux indomptables et des faucons sauvages. Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs chenils, les chevaux dans leurs curies, les faucons sur leurs perchoirs. Remy le reconnut l'instant mme. Diane tressaillit et regarda le jeune homme, qui fit un signe affirmatif. Puis il passa sa gauche, et lui dit tout bas: --C'est lui. --Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame? --A moi? personne, monsieur. --Si fait, une ombre a pass prs de vous, et j'ai entendu une voix. --Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; tes-vous jaloux aussi de M. Remy? --Non; mais j'aime entendre parler tout haut, cela me distrait. --Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa matresse. --Pourquoi cela? --Pour deux raisons. --Lesquelles? --La premire, parce qu'on peut dire des choses qui n'intressent pas monsieur le comte, ou des choses qui l'intressent trop. --Et de quel genre taient les choses que M. Remy vient de dire madame? --Du genre de celles qui intressent trop monsieur. --Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir. --Je disais, monsieur le comte, que si vous vous dmenez ainsi, vous serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route. On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau devenir aussi ple que celui d'un cadavre. Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait. --Il vous attend l'arrire, dit d'une voix peine intelligible Remy Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra. Remy avait parl si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il ft un effort, renversa sa tte en arrire, et vit Diane qui le suivait. --Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne rponds pas de l'hmorrhagie. Depuis quelque temps, Diane tait devenue courageuse. Avec son amour tait ne l'audace, que toute femme vritablement prise pousse d'ordinaire au del des limites raisonnables. Elle tourna bride et attendit. Au mme moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride tenir Gertrude, et s'approchait de la litire pour occuper le malade. --Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fivre. Cinq secondes aprs, Bussy tait ses cts. Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour s'entendre; ils restrent pendant quelques instants suavement embrasss. --Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te suis. --Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces, si je te sais toujours ainsi prs de moi! --Mais le jour, il nous verra. --Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai, mon Louis. Au dtour des routes, au sommet des monticules, la plume de ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment o le jour baisse, o le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton doux fantme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai heureuse, bien heureuse! --Parle, parle toujours, ma Diane bien-aime, tu ne peux savoir toi-mme tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix. --Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy lui a dit que la fracheur du soir tait bonne pour ses blessures, quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en temps, je resterai en arrire; de temps en temps, je pourrai te presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main, tout ce que j'aurai pens de toi dans le courant du jour. --Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy. --Vois-tu, dit Diane, je crois que nos mes sont assez troitement unies, pour que, mme distance l'un de l'autre, mme sans nous parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pense. --Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane! Diane! Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides argentes, et les deux amants s'treignaient et oubliaient le monde. Tout coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux, Diane de crainte. Bussy de colre. --Madame Diane, criait cette voix, o tes-vous? Madame Diane, rpondez! Ce cri traversa l'air comme une funbre vocation. --Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oubli, murmura Diane. C'est lui, je rvais! O doux songe! rveil affreux! --coute, s'criait Bussy, coute, Diane; nous voici runis. Dis un mot, et rien ne peut plus t'enlever moi. Diane, fuyons. Qui nous empche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la libert! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu m'appartiens ternellement. Et le jeune homme la retenait doucement. --Et mon pre? dit Diane. --Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il. --Oh! fit Diane. Un pre, que dis-tu l? Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-mme. --Rien par violence, chre Diane, dit-il, ordonne et j'obirai. --coute, dit Diane en tendant la main, notre destine est l; soyons plus forts que le dmon qui nous perscute; ne crains rien, et tu verras si je sais aimer. --Il faut donc nous sparer, mon Dieu! murmura Bussy. --Comtesse! comtesse! cria la voix. Rpondez, ou, duss-je me tuer, je saute au bas de cette infernale litire. --Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se tuerait. --Tu le plains? --Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire. Et Bussy la laissa partir. En deux lans, Diane tait revenue prs de la litire: elle trouva le comte moiti vanoui. --Arrtez! murmura le comte, arrtez! --Morbleu! disait Remy, n'arrtez pas! il est fou, s'il veut se tuer, qu'il se tue. Et la litire marchait toujours. --Mais aprs qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est l, mes cts. Venez, madame, et rpondez-lui; bien certainement M. le comte a le dlire. Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumire pandu par les torches. --Ah! fit Monsoreau puis, o donc tiez-vous? --O voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrire vous? --A mes cts, madame, mes cts; ne me quittez pas. Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrire; elle savait que Bussy la suivait. Si la nuit et t claire par un rayon de lune, elle et pu le voir. On arriva la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut partir. Il avait hte, non point d'arriver Paris, mais de s'loigner d'Angers. De temps en temps, la scne que nous venons de raconter se renouvelait. Remy disait tout bas: --Qu'il touffe de rage, et l'honneur du mdecin sera sauv. Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il tait arriv Paris et il allait sensiblement mieux. C'tait dcidment un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne l'et voulu lui-mme. Pendant les dix jours qu'avait dur le voyage, Diane avait, force de tendresses, dmoli toute cette grande fiert de Bussy. Elle l'avait engag se prsenter chez Monsoreau, et exploiter l'amiti qu'il lui tmoignait. Le prtexte de la visite tait tout simple: la sant du comte. Remy soignait le mari, et remettait les billets la femme. --Esculape et Mercure, disait-il, je cumule. CHAPITRE XV COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA RCEPTION QUI LUI FUT FAITE. Cependant on ne voyait reparatre au Louvre ni Catherine ni le duc d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frres prenait de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance. Le roi n'avait reu aucun message de sa mre, et, au lieu de conclure selon le Proverbe: Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, il se disait, au contraire, en secouant la tte: --Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles! Les mignons ajoutaient: --_Franois, mal conseill_, aura retenu votre mre. _Franois, mal conseill;_ en effet, toute la politique de ce rgne singulier et des trois rgnes prcdents se rduisait l. Mal conseill avait t le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon ordonn, du moins autoris la Saint-Barthlemy; mal conseill avait t Franois II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal conseill avait t Henri II, le pre de cette race perverse, lorsqu'il fit brler tant d'hrtiques et de conspirateurs avant d'tre tu par Montgomery, qui, lui-mme, avait t mal conseill, disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement pntr dans la visire du casque de son roi. On n'ose pas dire un roi: Votre frre a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme c'est l'usage dans votre famille, vous dtrner, vous tondre ou vous empoisonner; il veut vous faire vous ce que vous avez fait votre frre an, ce que votre frre an a fait au sien, ce que votre mre vous a tous instruits vous faire les uns aux autres. Non, un roi de ce temps-l surtout, un roi du seizime sicle et pris ces observations pour des injures, car un roi tait, en ce temps-l, un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-simil_ de Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi constitutionnel. Les mignons disaient donc Henri III: --Sire, votre frre est mal conseill. Et, comme une seule personne avait la fois le pouvoir et l'esprit de conseiller Franois, c'tait contre Bussy que se soulevait la tempte, chaque jour plus furieuse et plus prs d'clater. On en tait, dans les conseils publics, trouver des moyens d'intimidation, et, dans les conseils privs, chercher des moyens d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc d'Anjou envoyait un ambassadeur. Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la rpandit? Il serait aussi facile de dire comment se soulvent les tourbillons de vent dans l'air, les tourbillons de poussire dans la campagne, les tourbillons de bruit dans les villes. Il y a un dmon qui met des ailes certaines nouvelles et qui les lche comme des aigles dans l'espace. Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une conflagration gnrale. Le roi en devint ple de colre, et les courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du matre, se firent livides. On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on jura entre autres choses: Que, si c'tait un vieillard, cet ambassadeur serait bafou, bern, embastill; Que, si c'tait un jeune homme, il serait pourfendu, trou jour, dchiquet en petits morceaux, lesquels seraient envoys toutes les provinces de France comme un chantillon de la royale colre. Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapires, de prendre des leons d'escrime, et de jouer de la dague contre les murailles. Chicot laissa son pe au fourreau, laissa sa dague dans sa gane, et se mit rflchir profondment. Le roi, voyant Chicot rflchir, se souvint que Chicot avait, un jour, dans un point difficile, qui s'tait clairci depuis, t de l'avis de la reine mre, laquelle avait eu raison. Il comprit donc que, dans Chicot, tait la sagesse du royaume, et il interrogea Chicot. --Sire, rpliqua celui-ci aprs avoir mrement rflchi, ou monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous en envoie pas. --Pardieu, dit le roi, c'tait bien la peine de te creuser la joue avec le poing pour trouver ce beau dilemme. --Patience, patience, comme dit, dans la langue de matre Machiavelli, votre auguste mre, que Dieu conserve; patience! --Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'coute. --S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire; s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne, c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le mnager. Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec elles; recevons leur ambassadeur, et tmoignons-lui toutes sortes de plaisir de le voir. Cela n'engage rien. Vous rappelez-vous comment votre frre a embrass ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance? --Alors tu approuves la politique de mon frre Charles IX? --Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard nous trouvons moyen, non pas de nuire un pauvre diable de hraut d'armes, d'envoy, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous trouvons moyen de saisir au collet le matre, le moteur, le chef, le trs-grand et trs-honor prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai, seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les claquemurer dans un fort plus sr que le Louvre, oh! sire, faisons-le. --J'aime assez ce prlude, dit Henri III. --Peste, tu n'es pas dgot, mon fils, dit Chicot. Je continue donc. --Va! --Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous tes amis? --Beugler! --Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en vrit, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes de ta mnagerie jouer, comme des petits garons, au fantme, et essayer de faire peur des hommes en criant: Hou! hou!.... Sans compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront que c'est cause d'eux, et ils se croiront des personnages. --Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes seuls amis. --Veux-tu que je te gagne mille cus, mon roi, dit Chicot. --Parle. --Gage avec moi que ces gens-l resteront fidles toute preuve, et moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien moi, corps et me, d'ici demain soir. L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit son tour rflchir Henri. Il ne rpondit point. --Ah! dit Chicot, voil que tu rves aussi; voil que tu enfonces ton joli poing dans ta charmante mchoire. Tu es plus fort que je ne croyais, mon fils, car voil que tu flaires la vrit. --Alors que me conseilles-tu? --Je te conseille d'attendre, mon roi. La moiti de la sagesse du roi Salomon est dans ce mot-l. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en gr au moins ton frre, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier tes drles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom, ne le dgrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez avantageusement lui-mme. --C'est vrai, Chicot. --Encore une nouvelle leon que tu me dois; heureusement que nous ne comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours que je me suis vu dans la ncessit de soler un moine, et, quand je fais de ces tours de force-l, j'en ai pour une semaine tre gris. --Un moine! Est-ce ce bon Gnovfain dont tu m'as parl? --Justement. Tu lui as promis une abbaye. --Moi? --Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui aprs ce qu'il a fait pour toi. --Il m'est donc toujours dvou? --Il t'adore. A propos, mon fils.... --Quoi? --C'est dans trois semaines la Fte-Dieu. --Aprs? --J'espre bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession. --Je suis le roi trs-chrtien, et c'est de mon devoir de donner mon peuple l'exemple de la religion. --Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands couvents de Paris?.... --Comme d'habitude. --L'abbaye Sainte-Genevive en est, n'est-ce pas?.... --Sans doute; c'est le second o je compte me rendre. --Bon. --Pourquoi me demandes-tu cela? --Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je voulais savoir. Bonsoir, Henri. En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre. --Quel est ce bruit? dit le roi. --Allons, dit Chicot, il est crit que je ne dormirai pas, Henri. --Eh bien? --Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service. Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable. En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort effar. --Qu'y a-t-il? demanda le roi. --Sire, rpondit le capitaine, c'est l'envoy de M. le duc d'Anjou qui descend au Louvre. --Avec une suite? demanda le roi. --Non, tout seul. --Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un brave. --Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que dmentait sa froide pleur, allons, qu'on runisse toute ma cour dans la grande salle et que l'on m'habille de noir; il faut tre lugubrement vtu quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frre! CHAPITRE XVI LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRCDENT, COURT PAR L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNE. Le trne de Henri III s'levait dans la grande salle. Autour de ce trne se pressait une foule frmissante et tumultueuse. Le roi vint s'y asseoir, triste et le front pliss. Tous les yeux taient tourns vers la galerie par laquelle le capitaine des gardes devait introduire l'envoy. --Sire, dit Qulus en se penchant l'oreille du roi, savez-vous le nom de cet ambassadeur? --Non; mais que m'importe? --Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple? --Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri s'efforant de garder son sang-froid. --Peut-tre Votre Majest ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais nous le voyons bien, nous. Henri ne rpliqua rien. Il sentait fermenter la colre et la haine autour de son trne, et s'applaudissait intrieurement de jeter deux remparts de cette force entre lui et ses ennemis. Qulus, plissant et rougissant tour tour, appuya les deux mains sur la garde de ton pe. Schomberg ta ses gants et tira moiti son poignard hors du fourreau. Maugiron prit son pe des mains d'un page et l'agrafa sa ceinture. D'pernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea derrire ses compagnons. Quant Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait. --Faites entrer, dit-il. A ces paroles, un silence de mort s'tablit dans la salle, et, du fond de ce silence, on et dit qu'on entendait gronder sourdement la colre du roi. Alors un pas sec, alors un pied dont l'peron sonnait avec orgueil sur la dalle, retentit dans la galerie. Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau la main. Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du jeune homme. Il s'avana droit Henri, salua profondment, et attendit qu'on l'interroget, firement pos devant le trne, mais avec une fiert toute personnelle, fiert de gentilhomme qui n'avait rien d'insultant pour la majest royale. --Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou. --Sire, dit Bussy, j'y tais effectivement; mais, comme vous le voyez, je l'ai quitt. --Et qui vous amne dans notre capitale? --Le dsir de prsenter mes bien humbles respects Votre Majest. Le roi et les mignons se regardrent. Il tait vident qu'ils attendaient autre chose de l'imptueux jeune homme. --Et... rien de plus? dit assez superbement le roi. --J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai reu de Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou, mon matre, de joindre ses respects aux miens. --Et le duc ne vous a rien dit autre chose? --Il m'a dit qu'tant sur le point de revenir avec la reine mre il dsirait que Votre Majest st le retour d'un de ses plus fidles sujets. Le roi, presque suffoqu de surprise, ne put continuer son interrogatoire. Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur. --Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il. Bussy se retourna, tonn d'avoir un ami dans toute l'assemble. --Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, rpliqua Bussy. Comment se porte M. de Saint-Luc? --Mais, fort bien. Il se promne en ce moment avec sa femme du ct des volires. --Et voil tout ce que vous aviez me dire, monsieur de Bussy? demanda le roi. --Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-mme. --Trs-bien! dit le roi. Et, se levant tout silencieux de son trne, il descendit les deux degrs. L'audience tait finie, les groupes se rompirent. Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il tait entour par les quatre mignons, et comme enferm dans un cercle vivant plein de frmissement et de menaces. A l'extrmit de la salle, le roi causait bas avec son chancelier. Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec Chicot. Alors, comme s'il ft entr dans le complot et qu'il et rsolu d'isoler Bussy, le roi appela. --Venez , Chicot, on a quelque chose vous dire par ici. Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme d'une lieue. Bussy lui rendit son salut avec non moins d'lgance, et demeura seul dans le cercle. Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait t avec le roi, il tait devenu poli avec Chicot; de poli il se fit gracieux. Voyant Qulus s'approcher de lui: --Eh! bonjour, monsieur de Qulus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur de vous demander comment va votre maison? --Mais assez mal, monsieur, rpliqua Qulus. --Oh! mon Dieu, s'cria Bussy, comme s'il et souci de cette rponse; et qu'est-il donc arriv? --Il y a quelque chose qui nous gne infiniment, rpondit Qulus. --Quelque chose? fit Bussy avec tonnement; eh! n'tes-vous pas assez puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Qulus, pour renverser ce quelque chose? --Pardon, monsieur, dit Maugiron en cartant Schomberg qui s'avanait pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'tre intressante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait dire M. de Qulus. --Mais, si ce quelqu'un gne M. de Qulus, dit Bussy, qu'il le pousse comme vous venez de faire. --C'est aussi le conseil que je lui ai donn, monsieur de Bussy, dit Schomberg, et je crois que Qulus est dcid le suivre. --Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas l'honneur de vous reconnatre. --Peut-tre, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure? --Non pas, vous tes fort ple, au contraire. Sriez-vous indispos, monsieur? --Monsieur, dit Schomberg, si je suis ple, c'est de colre. --Ah ! mais vous tes donc comme M. de Qulus, gn par quelque chose ou par quelqu'un? --Oui, monsieur. --C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me gne. --Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais, en vrit, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures renverses me proccupent. --Vous m'oubliez, monsieur, dit d'pernon en se campant firement devant Bussy. --Pardon, monsieur d'pernon, vous tiez derrire les autres, selon votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connatre, que ce n'tait point moi de vous parler le premier. C'tait un spectacle curieux que le sourire et la dsinvolture de Bussy, plac entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec une loquence terrible. Pour ne pas comprendre o ils en voulaient venir, il et fallu tre aveugle ou stupide. Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait tre Bussy. Il garda le silence, et le mme sourire demeura imprim sur ses lvres. --Enfin! dit avec un clat de voix et en frappant de sa botte sur la dalle, Qulus, qui s'impatienta le premier. --Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'cho dans cette salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix sont doublement sonores sous les votes de stuc; bien au contraire, quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur mon honneur, que les nues en prennent leur part. J'avance cette proposition d'aprs Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs? Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du jeune homme pour lui parler l'oreille. Bussy l'arrta, --Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il; vous savez combien Sa Majest est jalouse; elle croirait que nous mdisons. Maugiron s'loigna, plus furieux que jamais. Schomberg prit sa place, et, d'un ton empes: --Moi, dit-il, je suis un Allemand trs-lourd, trs-obtus, mais trs-franc; je parle haut pour donner ceux qui m'coutent toutes facilits de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui qui je m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui qui je m'adresse ne veut pas comprendre, alors je.... --Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main agite s'cartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui semblent sourdre d'un abme et verser incessamment des torrents de feu; vous? Schomberg s'arrta. Bussy haussa les paules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos. Il se trouva en face de d'pernon. D'pernon tait lanc, il ne lui tait pas possible de reculer. --Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la barbe et il n'a pas de noeud l'pe; il a des bottes noires et un feutre gris. --C'est l'observation que j'tais en train de me faire moi-mme, mon cher monsieur d'pernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais o quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voil forc, moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modle de got sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous prie; vous tes si prs de moi, que vous m'avez march sur le pied, et M. de Qulus aussi, ce que j'ai senti malgr mes bottes, ajouta-t-il avec un sourire charmant. En ce moment, Bussy, passant entre d'pernon et Qulus, tendit la main Saint-Luc, qui venait d'entrer. Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et il entrana Bussy hors du groupe d'abord, puis hors de la salle. Un murmure trange circulait parmi les mignons et gagnait les autres groupes de courtisans. --C'est incroyable! disait Qulus, je l'ai insult, et il n'a pas rpondu. --Moi, dit Maugiron, je l'ai provoqu, et il na pas rpondu. --Moi, dit Schomberg, ma main s'est leve la hauteur de son visage, et il n'a pas rpondu. --Moi, je lui ai march sur le pied, criait d'pernon, march sur le pied, et il n'a pas rpondu. Et il semblait se grandir de toute l'paisseur du pied de Bussy. --Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Qulus. Il y a quelque chose l-dessous. --Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi. --Et qu'y a-t-il? --Il y a qu'il sent qu' nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut pas qu'on le tue. En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait l'oreille. --Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a sembl entendre parler haut de ce ct. --Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda d'pernon. --Oui, vous savez que je suis curieux, rpliqua Henri en souriant. --Ma foi, rien de bon, sire, dit Qulus; il n'est plus Parisien. --Et qu'est-il donc? --Il est campagnard; il se range. --Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce dire? --C'est--dire que je vais dresser un chien lui mordre les mollets, dit Qulus; et encore qui sait si, travers ses bottes, il s'en apercevra. --Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je l'appellerai Bussy. --Moi, dit d'pernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je lui ai march sur le pied, demain je le soufflterai. C'est un faux brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: Je me suis assez battu pour l'honneur, je veux tre prudent pour la vie. --Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colre, vous avez os maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est mon frre? --Hlas! oui, dit Maugiron, rpondant la feinte colre du roi par une feinte humilit, et, quoique nous l'avons fort maltrait, sire, je vous jure qu'il n'a rien rpondu. Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant son oreille: --Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois qu'ils ont rugi, hein! --Eh! dit Chicot, peut-tre ont-ils miaul. Je connais des gens qui le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-tre M. de Bussy est-il de ces gens-l. Voil pourquoi il sera sorti sans rpondre. --Tu crois? dit le roi. --Qui vivra verra, rpondit sentencieusement Chicot. --Laisse donc, dit Henri, tel matre, tel valet. --Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de votre frre? Vous vous tromperiez fort. --Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dne. A tantt! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite les venir voir. [*] Comdiens italiens qui donnaient leurs reprsentations l'htel de Bourgogne. L'assemble s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande porte. Prcisment alors M. de Saint-Luc entra par la petite. Il arrta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir. --Pardon, monsieur de Qulus, dit-il en saluant, demeurez-vous toujours rue Saint-Honor? --Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Qulus. --J'ai deux mots vous dire. --Ah! ah! --Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enqurir de votre adresse? --Moi, je demeure rue Bthisy, dit Schomberg tonn. --D'pernon, je sais la vtre. --Rue de Grenelle. --Vous tes mon voisin. Et vous, Maugiron? --Moi, je suis du quartier du Louvre. --Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutt, non, par vous, Qulus.... --A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de Bussy? --Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai vous parler, voil tout. --A tous quatre? --Oui. --Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le prsume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez nous dire chacun en particulier. --Parfaitement. --Allons chez Schomberg alors, rue Bthisy; c'est deux pas. --Oui, allons chez moi, dit le jeune homme. --Soit, messieurs, dit Saint-Luc. Et il salua encore. --Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg. --Trs-volontiers. Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le bras et en occupant toute la largeur de la rue. Derrire eux marchaient leurs laquais, arms jusqu'aux dents. On arriva ainsi rue de Bthisy, et Schomberg fit prparer le grand salon de l'htel. Saint-Luc s'arrta dans l'antichambre. CHAPITRE XVII COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT T DONN PAR BUSSY. Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et voyons ce qui s'tait pass entre lui et Bussy. Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitt la salle d'audience avec son ami, en adressant des saluts tous ceux que l'esprit de courtisanerie n'absorbait pas au point de ngliger un homme aussi redoutable que Bussy. Car, en ces temps de force brutale, o la puissance personnelle tait tout, un homme pouvait, s'il tait vigoureux et adroit, se tailler un petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France. C'tait ainsi que Bussy rgnait la cour du roi Henri III. Mais ce jour-l, comme nous l'avons vu, Bussy avait t assez mal reu dans son royaume. Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arrta, et, le regardant avec inquitude: --Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il, en vrit, vous plissez faire croire que vous tes sur le point de vous vanouir. --Non, dit Bussy; seulement j'touffe de colre. --Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces drles? --Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger. --Allons, allons, Bussy, du calme. --Vous tes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moiti de ce que je viens d'entendre, du temprament dont je vous connais, il y aurait dj eu mort d'homme. --Enfin, que dsirez-vous? --Vous tes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donn une preuve terrible de cette amiti. --Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterr, la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous me dsobligeriez. Certainement, le coup tait joli, et surtout il a russi galamment; mais je n'en ai pas le mrite: c'est le roi qui me l'avait montr tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre. --Cher ami. --Laissons donc le Monsoreau o il est, et parlons de Diane. A-t-elle t un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la noce? A quand le baptme? --Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort. --Plat-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il et march sur un clou aigu. --Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour tre tomb dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que jamais. --Bah! vraiment! --Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a jur de vous tuer l premire occasion. C'est comme cela. --Il vit? --Hlas! oui. --Et quel est donc l'ne bt de mdecin qui l'a soign? --Le mien, cher ami. --Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, cras par cette rvlation. Ah , mais je suis dshonor alors, vertubleu! moi qui ai annonc sa mort tout le monde. Il va trouver ses hritiers en deuil. Oh! mais je n'en aurai pas le dmenti, je le rattraperai, et, la prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'pe, je lui en donnerai quatre, s'il le faut. --A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En vrit, Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le duc qu'il souponne de vous avoir dpch contre lui; c'est du duc qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami prcieux, un Bayard; je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de Remy qui l'a tir d'affaire. --Quelle sotte ide il a eue l! --Que voulez-vous?... une ide d'honnte homme; il se figure que, parce qu'il est mdecin, il doit gurir les gens. --Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-l! --Bref, c'est moi qu'il se prtend redevable de la vie; c'est moi qu'il confie sa femme. --Ah! je comprends que ce procd vous fasse attendre plus tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis tout merveill. --Cher ami! --D'honneur! je tombe des nues. --Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau. --Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc. Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous prviens que je me commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en fer. Vous, informez-vous donc auprs du duc d'Anjou si sa bonne mre ne lui aurait pas donn quelque recette de contre-poison. En attendant, amusons-nous, trs-cher, amusons-nous! Bussy ne put s'empcher de sourire. Il passa son bras sous celui de Saint-Luc. --Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez rendu qu'une moiti de service. Saint-Luc le regarda d'un air tonn. --C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis prt faire bien des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah! --Non, trs-cher, non, je vous l'ai dj dit, laissons l le Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque chose un autre emploi. --Voyons, dites, je vous coute. --tes-vous trs-bien avec ces messieurs de la mignonnerie? --Ma foi, poil poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le rayon nous chauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous seulement prenait la part de lumire et de chaleur des autres, oh! alors, je ne rponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur jeu. --Eh bien! mon ami, ce que vous me dites l me charme. --Ah! tant mieux! --Admettons que le rayon soit intercept. --Admettons, soit. --Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable griffes, et ouvrons la partie. --Je ne vous comprends pas. Bussy sourit. --Vous allez, s'il vous plat, cher ami, aborder M. de Qulus. --Ah! ah! fit Saint-Luc. --Vous commencez comprendre, n'est-ce pas?.... --Oui. -- merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me couper la gorge ou de se la faire couper par moi. --Je le lui demanderai, cher ami. --Cela ne vous fche point? --Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de suite, si cela peut vous tre agrable. --Un moment. En allant chez M. de Qulus, vous me ferez, par la mme occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, qui vous ferez la mme proposition, n'est-ce pas? --Ah! ah! dit Saint-Luc, M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y allez, Bussy! Bussy fit un geste qui n'admettait pas de rplique. --Soit, dit Saint-Luc, votre volont sera faite. --Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, qui j'ai vu le hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez se joindre aux autres, n'est-ce pas?.... --Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au moins? --Non pas. --Comment, non pas? --De l, vous vous rendrez chez M. d'pernon. Je ne vous arrte pas longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon; mais enfin il fera nombre. Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque ct de son corps et regarda Bussy. --Quatre? murmura-t-il. --C'est cela mme, cher ami, dit Bussy en faisant de la tte un signe d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de procder vis--vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous possdez un si suprme degr. --Oh! cher ami. --Je m'en rapporte vous pour faire cela... galamment. Que la chose soit accommode de faon seigneuriale, n'est-ce pas? --Vous serez content, mon ami. Bussy tendit en souriant la main Saint-Luc. -- la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons donc rire notre tour. --Maintenant, cher ami, les conditions. --Quelles conditions? --Les vtres. --Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs. --Vos armes? --Les armes de ces messieurs. --Le jour, le lieu et l'heure? --Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs. --Mais enfin.... --Ne parlons pas de ces misres-l; faites et faites vite, cher ami. Je me promne l-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y retrouverez, la commission faite. --Alors, vous attendez? --Oui. --Attendez donc. Dame! ce sera peut-tre un peu long. --J'ai le temps. Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens encore runis dans la salle d'audience, et comment il entama l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'htel de Schomberg, o nous l'avons laiss, attendant crmonieusement, et selon toutes les lois de l'tiquette en vogue cette poque, tandis que les quatre favoris de Sa Majest, se doutant de la cause de la visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste salon. Cela fait, les portes s'ouvrirent deux battants, et un huissier vint saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son manteau avec sa rapire, sur la poigne de laquelle il appuyait sa main gauche, marcha, le chapeau la main droite, jusqu'au milieu du seuil de la porte, o il s'arrta avec une rgularit qui et fait honneur au plus habile architecte. --M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier. Saint-Luc entra. Schomberg, en sa qualit de matre de maison, se leva et vint au-devant de son hte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau sur sa tte. Cette formalit donnait la visite sa couleur et son intention. Schomberg rpondit par un salut, puis, se tournant vers Qulus: --J'ai l'honneur de vous prsenter, dit-il, M. Jacques de Lvis, comte de Qulus. Saint-Luc fit un pas vers Qulus et salua, son tour, profondment. --Je cherchais monsieur, dit-il. Qulus salua. Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle. --J'ai l'honneur de vous prsenter M. Louis de Maugiron. Mme salutation de la part de Saint-Luc, mme rponse de Maugiron. --Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc. Pour d'pernon ce fut la mme crmonie, faite avec le mme flegme et la mme lenteur. Puis, son tour, Schomberg se nomma lui-mme et reut le mme compliment. Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout. --Monsieur le comte, dit-il Qulus, vous avez insult M. le comte Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous prsente ses trs-humbles civilits et vous appelle en combat singulier, tel jour et telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec telles armes qu'il vous plaira jusqu' ce que mort s'en suive... Acceptez-vous? --Certes, oui, rpondit tranquillement Qulus, et M. le comte de Bussy me fait beaucoup d'honneur. --Votre jour, monsieur le comte. --Je n'ai pas de prfrence; seulement j'aimerais mieux demain qu'aprs-demain, aprs-demain que les jours suivants. --Votre heure? --Le matin. --Vos armes? --La rapire et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux instruments. Saint-Luc s'inclina. --Tout ce que vous dciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de Bussy. Puis il s'adressa Maugiron, qui rpondit la mme chose; puis successivement aux deux autres. --Mais, dit Schomberg, qui reut comme matre de maison le compliment le dernier, nous ne songeons pas une chose, monsieur de Saint-Luc. --A laquelle? --C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le mme jour et la mme heure, M. de Bussy pourrait tre fort embarrass. Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lvres. --Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrass comme doit l'tre tout gentilhomme en prsence de quatre vaillants comme vous; mais il dit que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est dj prsent aux Tournelles, prs la Bastille. --Et il nous combattrait tout quatre? dit d'pernon. --Tous quatre, reprit Saint-Luc. --Sparment? demanda Schomberg. --Sparment ou la fois; le dfi est tout ensemble individuel et collectif. Les quatre jeunes gens se regardrent; Qulus rompit le premier le silence. --C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colre; mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolment faire chacun notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous succdant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore.... Qulus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pense, firent un signe d'assentiment. --Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons pas assassiner un galant homme, c'est que le hasard dcidt lequel de nous cherra M. de Bussy. --Mais, dit vivement d'pernon, les trois autres? --Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croiss. --Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Qulus en se retournant vers ses compagnons. --Oui, dirent-ils d'une commune voix. --Il me serait mme particulirement agrable, dit Schomberg, que M. de Bussy invitt cette fte M. de Livarot. --Si j'osais mettre une opinion, dit Maugiron, je dsirerais que M. de Balzac d'Antraguet en ft. --Et la partie serait complte, dit Qulus, si M. de Ribrac voulait bien accompagner ses amis. --Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos dsirs M. le comte de Bussy, et je crois pouvoir vous rpondre d'avance qu'il est trop courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus, messieurs, qu' vous remercier bien sincrement de la part de M. le comte. Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre ttes des gentilshommes provoqus s'abaisser au niveau de la sienne. Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu' la porte du salon. Dans la dernire antichambre; il trouva les quatre laquais rassembls. Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant: --Voici pour boire la sant de vos matres. CHAPITRE XVIII EN QUOI M. DE SAINT-LUC TAIT PLUS CIVILIS QUE M. DE BUSSY, DES LEONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE DIANE. Saint-Luc revint trs-fier d'avoir si bien fait sa commission. Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce qui n'tait pas naturel chez un homme aussi brave la nouvelle d'un bon et brillant duel. --Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voil tout hriss. --Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous n'ayez pas dit: Tout de suite. --Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable! laissez-leur le temps de venir. Et puis, o est la ncessit de vous faire si vite une litire de morts et de mourants? --C'est que je voudrais mourir le plus tt possible. Saint-Luc regarda Bussy avec cet tonnement que les gens parfaitement organiss prouvent tout d'abord la moindre apparence d'un malheur mme tranger. --Mourir! quand on a votre ge, votre matresse et votre nom! --Oui! j'en tuerai, je suis sr, quatre, et je recevrai un bon coup qui me tranquillisera ternellement. --Des ides noires! Bussy. --Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce prtendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un charper.... Saint-Luc rpondit cette sortie par un clat de rire qui fit envoler toute une vole de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit jardin du Louvre. --Ah! s'cria-t-il, que voil un homme innocent! Dire que les femmes aiment ce Bussy, un colier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre. --Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme mari! --_Nihil facilius,_ comme disait le jsuite Triquet, mon pdagogue; vous tes l'ami de M. de Monsoreau? --Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce butor m'appelle son ami. --Eh bien, soyez son ami. --Oh!... abuser de ce titre. --_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre ami? --Mais il le dit. --Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amiti est de faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est ainsi que Sa Majest dfinit l'amiti, et le roi est lettr. Bussy se mit rire. --Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'tes pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indiffrent, et alors lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas content. --Au fait, dit Bussy, je le dteste. --Et lui vous craint. --Vous croyez qu'il ne m'aime pas? --Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez. --Est-ce toujours la logique du pre Triquet? --Non, c'est la mienne. --Je vous en fais mon compliment. --Elle vous satisfait? --Non. J'aime mieux tre homme d'honneur. --Et laisser madame de Monsoreau gurir moralement et physiquement son mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle s'attachera au seul homme qui lui reste.... Bussy frona le sourcil. --Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle est de bon conseil. Aprs s'tre fait un bouquet dans les parterres de la reine mre, elle sera de bonne humeur. coutez-la, elle parle d'or. En effet, Jeanne arrivait radieuse, blouissante de bonheur et ptillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un rveil joyeux, un riant augure. Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que ce n'est pas le plnipotentiaire Dubois qui a rapport cette mode d'Angleterre avec le trait de la quadruple alliance. --Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une tresse d'or. --Ils se meurent, dit Bussy. --Bon! ils sont blesss, et ils s'vanouissent, dit Saint-Luc; je gage que vous allez les faire revenir eux, Jeanne. --Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie. --En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas sourire au comte de Monsoreau, et il a form le dessein de se retirer. --Et de lui laisser Diane? s'cria Jeanne avec effroi. Bussy, inquiet de cette premire dmonstration, ajouta: --Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir. Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'tait pas vanglique. --Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Dcidment les hommes sont tous des ingrats! --Bon! ft Saint-Luc, voil la morale de ma femme. --Ingrat, moi! s'cria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour en le soumettant aux lches pratiques de l'hypocrisie. --Eh! monsieur, ce n'est l qu'un mchant prtexte, dit Jeanne. Si vous tiez bien pris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement; n'tre plus aim. --Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher. --Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices tels.... --Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne d'un galant homme. Bussy plit cette seule ide. --Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai. --Madame! madame! --Vous tes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous, n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer se faire massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits un homme en dployant une force, une volont dont Samson et Annibal eussent t incapables; dompter la bte froce de Mars pour l'atteler au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'hrosme! Oh! je le jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle fait chaque jour. --Merci, rpondit Saint-Luc avec un salut rvrencieux, qui fit clater Jeanne de rire. Bussy hsitait. --Et il rflchit! s'cria Jeanne; il ne tombe pas genoux, il ne fait pas son _mea culpa_! --Vous avez raison, rpliqua Bussy, je ne suis qu'un homme, c'est--dire une crature imparfaite et infrieure la plus vulgaire des femmes. --C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu. --Que m'ordonnez-vous? --Allez tout de suite rendre visite.... --A M. de Monsoreau? --Eh! qui vous parle de cela?... Diane. --Mais ils ne se quittent pas, ce me semble. --Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle pas toujours prs d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il tait jaloux? Bussy se mit rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce fut un trio d'hilarit qui attira aux fentres tout ce qui se promenait de courtisans dans les galeries. --Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu. Et sur ce, ils se sparrent, Bussy ayant recommand Saint-Luc de ne rien dire de la provocation adresse aux mignons. Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit. Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de promettre que sa blessure serait gurie avant trois semaines. Diane posa un doigt sur ses lvres: c'tait sa manire de saluer. Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le duc d'Anjou avait charg Bussy, la visite la cour, le malaise du roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit Bussy. Diane ne fit qu'en rire. Monsoreau, tout pensif ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers lui, et lui dit l'oreille: --Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas? --Je le crois, rpliqua Bussy. --Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain homme; je le connais, il est perfide: je vous rponds qu'il n'hsite jamais au bord d'une trahison. --Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette trahison du duc. --C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous tes mon ami, et je veux vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une position difficile, demandez-moi conseil. --Monsieur! monsieur! il faut dormir aprs le pansement, dit Remy; allons, dormez! --Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant cette anne. --A vos ordres, rpondit Bussy. CHAPITRE XIX LES PRCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU. Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours, Bussy s'en tait aperu et leur rendait pleinement justice. tre un homme d'autrefois et t grand et beau pour la postrit; mais c'tait n'tre plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de Plutarque, qui avait cess d'tre son auteur favori depuis que l'amour l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que du prsent, se montrait dsormais peu friand d'un article d'histoire prs de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence. Diane tait plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro reconnat inns dans l'espce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais eu l'ide de pousser jusqu' la spculation philosophique ses opinions sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_. --Aimer Bussy, c'tait sa logique,--n'tre qu' Bussy, c'tait sa morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main effleure, c'tait sa mtaphysique. M. de Monsoreau,--il y avait dj quinze jours que l'accident lui tait arriv,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en mieux. Il avait vit la fivre, grce aux applications d'eau froide, ce nouveau remde que le hasard ou la Providence avait dcouvert Ambroise Par, quand il prouva tout coup une grande secousse: il apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver Paris avec la reine mre et ses Angevins. Le comte avait raison de s'inquiter: car, le lendemain de son arrive, le prince, sous prtexte de venir prendre de ses nouvelles, se prsenta dans son htel de la rue des Petits-Pres. Il n'y a pas moyen de fermer sa porte une Altesse royale qui vous donne une preuve d'un si tendre intrt: M. de Monsoreau reut le prince, et le prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme. Aussitt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur son bras, et, malgr les cris de Remy, fit trois fois le tour de son fauteuil. Aprs quoi il se rassit dans ce mme fauteuil, autour duquel il venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de circonvallation; il avait l'air trs-satisfait, et Diane devina son sourire qu'il mditait quelque sournoiserie. Mais ceci rentre dans l'histoire prive de la maison de Monsoreau. Revenons donc l'arrive de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient la partie pique de ce livre. Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indiffrent aux observateurs, que le jour o Monseigneur Franois de Valois fit sa rentre au Louvre. Voici ce qu'ils remarqurent: Beaucoup de morgue de la part du roi; Une grande tideur de la part de la reine mre; Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait dire: --Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive, cette fcheuse mine? Toute cette rception tait assaisonne des regards rutilants, flamboyants, dvorants, de MM. de Livarot, de Ribrac et d'Antraguet, lesquels, prvenus par Bussy, taient bien aises de faire comprendre leurs futurs adversaires que, s'il y avait empchement au combat, cet empchement, pour sr, ne viendrait pas de leur part. Chicot, ce jour-l, fit plus d'alles et de venues que Csar la veille de la bataille de Pharsale. Puis tout rentra dans le calme plat. Le surlendemain de sa rentre au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une seconde visite au bless. Monsoreau, instruit des moindres particularits de l'entrevue du roi avec son frre, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour l'entretenir dans les plus hostiles dispositions. Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre. Aprs quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la premire fois. Le mme soir, Diane prvint Bussy que M. de Monsoreau mditait bien certainement quelque chose. Un instant aprs, Monsoreau et Bussy se trouvrent seuls. --Quand je pense, dit Monsoreau Bussy, que ce prince, qui me fait si bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait assassiner par M. de Saint-Luc! --Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte, Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-mme que vous l'aviez provoqu, que vous aviez tir l'pe le premier, et que vous avez reu le coup en combattant. --D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obissait aux instigations du duc d'Anjou. --coutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'pe vous venait d'Antraguet, de Livarot ou de Ribrac, je ne dis pas... mais de Saint-Luc.... --Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstin dans son opinion. Bussy et pu lui rpondre, que s'il connaissait mal l'histoire de France, il connaissait en change parfaitement celle de l'Anjou, et surtout de la partie de l'Anjou o tait enclav Mridor. Enfin Monsoreau en vint se lever et descendre dans le jardin. --Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous dmnagerons. --Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'tes pas en bon air dans la rue des Petits-Pres, ou la distraction vous manque-t-elle? --Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M. d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amne toujours avec lui une trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs perons m'agace horriblement les nerfs. --Mais o allez-vous? --J'ai ordonn qu'on mt en tat ma petite maison des Tournelles. Bussy et Diane, car Bussy tait toujours l, changrent un regard amoureux de souvenir. --Comment, cette bicoque! s'cria tourdiment Remy. --Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau. --Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connat pas les habitations de M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeur rue Beautreillis? Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupon dans son esprit. --Oui, oui, j'irai l, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la fentre, on voit, trois cents pas de distance, ceux qui viennent vous faire visite. --De sorte? demanda Remy. --De sorte qu'on peut les viter quand on veut, dit Monsoreau, surtout quand on se porte bien. Bussy se mordit les lvres, il craignait qu'il ne vnt un temps o Monsoreau l'viterait son tour. Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison, Bussy bless, vanoui sur son lit. Remy rflchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla. --Vous ne le pouvez pas, dit-il. --Et pourquoi cela, s'il vous plat, monsieur le docteur? --Parce qu'un grand veneur de France a des rceptions faire, des valets entretenir, des quipages soigner. Qu'il ait un palais pour ses chiens, cela se conoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est impossible. --Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai. --Et puis, dit Remy, car je suis le mdecin du coeur comme celui du corps, ce n'est pas votre sjour ici qui vous proccupe. --Qu'est-ce donc? --C'est celui de madame. --Eh bien? --Eh bien, faites dmnager la comtesse. --M'en sparer! s'cria Monsoreau en fixant sur Diane un regard o il y avait, certes, plus de colre que d'amour. --Alors, sparez-vous de votre charge, donnez votre dmission de grand veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous mcontenterez le roi, et si vous le faites.... --Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serres, mais je ne quitterai pas la comtesse. Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand bruit de chevaux et de voix. Monsoreau frmit. --Encore le duc! murmura-t-il. --Oui, justement, dit Remy en allant la fentre. Le jeune homme n'avait point achev que, grce au privilge qu'ont les princes d'entrer sans tre annoncs, le duc entra dans la chambre. Monsoreau tait aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de Franois avait t pour Diane. Bientt les galanteries intarissables du duc l'clairrent mieux encore; il apportait Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient trois ou quatre en leur vie ces patients et gnreux artistes qui illustrrent un temps o, malgr cette lenteur les produire, les chefs-d'oeuvre taient plus frquents qu'aujourd'hui. C'tait un charmant poignard au manche d'or cisel; ce manche tait un flacon; sur la lame courait toute une chasse, burine avec un merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et ciel, s'y confondaient dans un ple-mle harmonieux qui forait le regard demeurer longtemps fix sur cette lame d'azur et d'or. --Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y et quelque billet cach dans le manche. Le prince alla au-devant de cette crainte en le sparant en deux parties. --A vous qui tes chasseur, la lame, dit-il; la comtesse, le manche. Bonjour, Bussy, vous voil donc ami intime avec le comte, maintenant? Diane rougit. Bussy, au contraire, demeura assez matre de lui-mme. --Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-mme m'a charg ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai obi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse. --C'est vrai, dit le duc. Puis, il alla s'asseoir prs de Diane, et lui parla bas. Au bout d'un instant: --Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de malade. Je vois que la comtesse touffe, et je vais lui offrir le bras pour lui faire faire un tour de jardin. Le mari et l'amant changrent un regard courrouc. Diane, invite descendre, se leva et posa son bras sur celui du prince. --Donnez-moi le bras, dit Monsoreau Bussy. Et Monsoreau descendit derrire sa femme. --Ah! ah! dit le duc, il parat que vous allez tout fait bien? --Oui, monseigneur, et j'espre tre bientt en tat de pouvoir accompagner madame de Monsoreau partout o elle ira. --Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer. Monsoreau lui-mme sentait combien tait juste la recommandation du prince. Il s'assit un endroit d'o il ne pouvait le perdre de vue. --Tenez, comte, dit-il Bussy, si vous tiez bien aimable, ds ce soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu' mon petit htel de la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vrit. Arrache Mridor aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dvorer Paris. --Non pas, monsieur, dit Remy son matre, non pas, vous ne pouvez accepter. --Et pourquoi cela? dit Monsoreau. --Parce que vous tes M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous pardonnerait jamais d'avoir aid le comte lui jouer un pareil tour. --Que m'importe? allait s'crier l'imptueux jeune homme, lorsque un coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire. Monsoreau rflchissait. --Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois rclamer un pareil service; j'irai moi-mme la conduire: car, demain ou aprs demain, je serai en mesure d'habiter cette maison. --Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge. --C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme. Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit soupirer Bussy. En effet, le soir mme, le comte conduisit sa femme sa maison des Tournelles, bien connue de nos lecteurs. Remy aida le convalescent s'y installer. Puis, comme c'tait un homme d'un dvouement toute preuve, comme il comprit que, dans ce local resserr, Bussy aurait grand besoin de lui, il se rapprocha de Gertrude, qui commena par le battre, et finit par lui pardonner. Diane reprit sa chambre, situe sur le devant, cette chambre au portail et au lit de damas blanc et or. Un corridor seulement sparait cette chambre de celle du comte de Monsoreau. Bussy s'arrachait des poignes de cheveux. Saint-Luc prtendait que les chelles de corde, tant arrives leur plus haute perfection, pouvaient merveille remplacer les escaliers. Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dpit de M. le duc d'Anjou. CHAPITRE XX UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES. La surexcitation tient lieu, quelques hommes, de passion relle, comme la faim donne au loup et la hyne une apparence de courage. C'tait sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont le dpit ne pourrait se dcrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane Mridor, tait revenu Paris; son retour, il tait presque amoureux de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait. Il en rsultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour o il avait appris que le comte le trahissait, il en rsultait, disons-nous, que sa haine s'tait change en une sorte de fureur, d'autant plus dangereuse, qu'ayant expriment dj le caractre nergique du comte, il voulait se tenir prt frapper sans donner prise sur lui-mme. D'un autre ct, il n'avait pas renonc ses esprances politiques, bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre importance l'avait grandi ses propres yeux. A peine de retour Paris, il avait donc recommenc ses tnbreuses et souterraines machinations. Le moment tait favorable. Bon nombre de ces conspirateurs chancelants, qui sont dvous au succs, rassurs par l'espce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou, ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du prince celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarm. Au reste, plus d'panchement politique du duc envers Bussy: une hypocrisie amicale, voil tout. Le prince tait vaguement troubl d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de cette confiance que Monsoreau, si dfiant, avait nanmoins envers lui. Il s'effrayait aussi de cette joie qui panouissait le visage de Diane, de ces fraches couleurs qui la rendaient si dsirable, d'adorable qu'elle tait. Le prince savait que les fleurs ne se colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu' l'amour. Diane tait visiblement heureuse, et pour le prince, toujours malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilit. N prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, dcid se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances, depuis que la force lui avait russi; bien conseill, d'ailleurs, par Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'tre ainsi arrt dans ses dsirs par des obstacles aussi ridicules que le sont une jalousie de mari et une rpugnance de femme. Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait pass la nuit poursuivre ces mauvais rves qu'on fait dans un demi-sommeil fivreux, il sentit qu'il tait mont au ton de ses dsirs, et commanda ses quipages pour aller voir Monsoreau. Monsoreau, comme on le sait, tait parti pour sa maison des Tournelles. Le prince sourit cette annonce. C'tait la petite pice de la comdie de Mridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de l'endroit o tait situe cette maison; on lui rpondit que c'tait sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui l'avait accompagn: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux Tournelles. L'escorte se remit en marche, et bientt tout le quartier fut en rumeur par la prsence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux laquais et trois chevaux. Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrtrent tous deux devant la porte, s'engagrent dans l'alle et montrent tous deux; seulement, le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier. Il rsulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le privilgi, ne vit que Monsoreau, lequel le reut couch sur une chaise longue, tandis que Bussy fut reu dans les bras de Diane, qui l'treignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet. Monsoreau, naturellement ple, devint livide en apercevant le prince. C'tait sa vision terrible. --Monseigneur, dit-il frissonnant de contrarit, monseigneur, dans cette pauvre maison! en vrit, c'est trop d'honneur pour le peu que je suis. L'ironie tait visible, car peine le comte se donnait-il la peine de la dguiser. Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant du convalescent avec un sourire: --Partout o va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses nouvelles. --En vrit, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois. --Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous? --Beaucoup mieux, monseigneur; je me lve, je vais, je viens, et, dans huit jours, il n'y paratra plus. --Est-ce votre mdecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille? demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde. --Oui, monseigneur. --N'tiez-vous pas bien rue des Petits-Pres? --Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait trop grand bruit. Le comte pronona ces paroles avec un ton de fermet qui n'chappa point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire attention. --Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il. --Le jardin me faisait tort, monseigneur, rpondit Monsoreau. --Mais o vous promeniez-vous, mon cher? --Justement, monseigneur, je ne me promenais pas. Le prince se mordit les lvres et se renversa sur sa chaise. --Vous savez, comte, dit-il aprs un moment de silence, que l'on demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi? --Bah! et sous quel prtexte, monseigneur? --Beaucoup prtendent que vous tes mort. --Oh! monseigneur, j'en suis sr, rpond que je ne le suis pas. --Moi, je ne rponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc vous tes mort. Monsoreau se mordit les lvres son tour. --Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges. --Vraiment? --Oui; il y a des choses que je leur prfre. --Ah! fit le prince, c'est fort dsintress de votre part. --Je suis fait ainsi, monseigneur. --En ce cas, puisque vous tes ainsi fait, vous ne trouveriez pas mauvais que le roi le st. --Qui le lui dirait? --Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui rpte notre conversation. --Ma foi, monseigneur, si l'on rptait au roi tout ce qui se dit Paris, Sa Majest n'aurait pas assez de ses deux oreilles. --Que se dit-il donc Paris, monsieur? dit le prince en se retournant vers le comte aussi vivement que si un serpent l'et piqu. Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une tournure un peu trop srieuse pour un convalescent n'ayant pas encore toute libert d'agir. Il calma la colre qui bouillonnait au fond de son me, et, prenant un visage indiffrent: --Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les vnements passent, et j'en aperois peine l'ombre. Si le roi est dpit de me voir si mal faire son service, il a tort. --Comment cela? --Sans doute; mon accident.... --Eh bien? --Vient un peu de sa faute. --Expliquez-vous. --Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donn ce coup d'pe, n'est-il pas des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montr la botte secrte l'aide de laquelle il m'a trou la poitrine, et rien ne me dit mme que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement dpch. Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation. --Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi. --Jusqu' ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau. Le duc tressaillit. --A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici? --Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait dj venue vous prsenter ses trs-humbles hommages. --Malade? Pauvre femme! --Oui, monseigneur. --Le chagrin de vous avoir vu souffrir? --D'abord; puis la fatigue de cette translation. --Esprons que l'indisposition sera de courte dure, mon cher comte. Vous avez un mdecin si habile! Et il leva le sige. --Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement soign. --Mais c'est le mdecin de Bussy que vous me nommez l. --Le comte me l'a donn en effet, monseigneur. --Vous tes donc trs-li avec Bussy? --C'est mon meilleur, je devrais mme dire c'est mon seul ami, rpondit froidement Monsoreau. --Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portire de damas. Au mme instant, et comme il passait la tte sous la tapisserie, il crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et Bussy apparut tout coup son poste au milieu du corridor. Le soupon grandit chez le duc. --Nous partons, dit-il Bussy. Bussy, sans rpondre, descendit aussitt pour donner l'escorte l'ordre de se prparer, mais peut-tre bien aussi pour cacher sa rougeur au prince. Le duc, rest seul sur le palier, essaya de pntrer dans le corridor o il avait vu disparatre la robe de soie. Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se tenait debout, ple et appuy au chambranle, sur le seuil de la porte. --Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte. --C'est vrai, balbutia le duc, merci. Et il descendit, la rage dans le coeur. Pendant toute la route, qui tait longue cependant, Bussy et lui n'changrent pas une seule parole. Bussy quitta le duc la porte de son htel. Lorsque le duc fut rentr et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa mystrieusement. --Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafou par le mari. --Et peut-tre aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien. --Que dis-tu? --La vrit, Altesse. --Achve alors. --coutez, monseigneur, j'espre que vous me pardonnerez, car c'tait pour le service de Votre Altesse. --Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance. --Eh bien, j'ai guett sous un hangar aprs que vous ftes mont. --Ah! ah! et qu'as-tu vu? --J'ai vu paratre une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher, j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille est exerce, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et tendre baiser. --Mais quel tait l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui? --Je ne puis reconnatre des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de visage, monseigneur. --Oui, mais on peut reconnatre des gants. --En effet, il m'a sembl... dit Aurilly. --Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc! --Mais ce n'est qu'une prsomption. --N'importe, dis toujours. --Eh bien, monseigneur, il m'a sembl que c'taient les gants de M. de Bussy. --Des gants de buffle brods d'or, n'est-ce pas? s'cria le duc, aux yeux duquel disparut tout coup le nuage qui voilait la vrit. --De buffle brods d'or; oui, monseigneur, c'est cela, rpta Aurilly. --Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'cria de nouveau le duc; aveugle que j'tais! ou plutt, non, je n'tais pas aveugle. Seulement, je ne pouvais croire tant d'audace. --Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle bien haut. --Bussy! rpta encore une fois le duc, se rappelant mille circonstances qui avaient pass inaperues, et qui, maintenant, repassaient grandissantes devant ses yeux. --Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop lgrement; ne pouvait-il y avoir un homme cach dans la chambre de madame de Monsoreau? --Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui tait dans le corridor, l'aurait vu, cet homme. --C'est vrai, monseigneur. --Et puis, les gants, les gants. --C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore entendu.... --Quoi? --Trois mots. --Lesquels? --Les voici: A demain soir! --O mon Dieu! --De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions srs.... --Aurilly, demain soir nous recommencerons. --Votre Altesse sait que je suis ses ordres. --Bien. Ah! Bussy! rpta le duc entre ses dents, Bussy, tratre son seigneur! Bussy, cet pouvantail de tous! Bussy, l'honnte homme.... Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!.... Et le duc, souriant avec une infernale joie, congdia Aurilly pour rflchir son aise. CHAPITRE XXI LES GUETTEURS. Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc retint prs de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne perdre aucune de ses dmarches. Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au prince; de cette faon, il avait la soire libre. C'tait sa mthode, et il la pratiquait mme sans arrire-pense. A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son chelle sous le bras, il s'achemina vers la Bastille. Le duc, qui ignorait que Bussy avait une chelle dans son antichambre, qui ne pouvait croire que l'on marcht seul ainsi dans les rues de Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son htel pour prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprts. Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait dj fait les trois quarts du chemin. Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la lumire aux vitres. C'tait le signal convenu entre lui et Diane. Il jeta son chelle au balcon. Cette chelle, munie de six crampons placs en sens inverses, accrochait toujours quelque chose. Au bruit, Diane teignit sa lampe et ouvrit la fentre pour assurer l'chelle. La chose fut faite en un instant. Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les coins et recoins: la place lui parut dserte. Alors elle fit signe Bussy qu'il pouvait monter. Bussy, sur ce signe, escalada les chelons deux deux. Il y en avait dix: ce fut l'affaire de cinq enjambes, c'est--dire de cinq secondes. Ce moment avait t heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait par la fentre, M. de Monsoreau, aprs avoir cout patiemment pendant plus de dix minutes la porte de sa femme, descendait pniblement l'escalier, appuy sur le bras d'un valet de confiance, lequel remplaait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni d'appareils ni de topiques. Cette double manoeuvre, qu'on et dite combine par un habile stratgiste, s'excuta de cette faon, que Monsoreau ouvrait la porte de la rue juste au moment o Bussy retirait son chelle et o Diane fermait sa fentre. Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue tait dserte, et le comte ne vit rien. --Aurais-tu t mal renseign? demanda Monsoreau son domestique. --Non, monseigneur, rpondit celui-ci. Je quitte l'htel d'Anjou, et le matre palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que monseigneur avait command deux chevaux pour ce soir. Maintenant, monseigneur, peut-tre tait-ce pour aller tout autre part qu'ici. --O veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre. Le comte tait comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste de l'humanit puisse tre proccupe d'autre chose que de les tourmenter. Il regarda autour de lui une seconde fois. --Peut-tre euss-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane, murmura-t-il. Mais peut-tre ont-ils des signaux pour correspondre; elle l'et prvenu de ma prsence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons, conduis-moi cette cachette, de laquelle tu prtends que l'on peut tout voir. --Venez, monseigneur, dit le valet. Monsoreau s'avana, moiti s'appuyant au bras de son domestique, moiti se soutenant au mur. En effet, vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du ct de la Bastille, se trouvait un norme tas de pierre provenant de maisons dmolies et servant de fortifications aux enfants du quartier lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et des Bourguignons. Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqu une espce de gurite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes. Il tendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit dessus. Le valet se plaa aux pieds du comte. Un mousqueton tout charg tait pos tout vnement ct d'eux. Le valet voulut apprter la mche de l'arme; mais Monsoreau l'arrta. --Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que celui que nous ventons, et il y a peine de la hart pour quiconque porte la main sur lui. Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqu dans le voisinage d'une bergerie, se portaient des fentres de Diane dans les profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues adjacentes, car il dsirait surprendre et craignait d'tre surpris. Diane avait prudemment ferm ses pais rideaux de tapisserie, en sorte qu' leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dnonait la vie, dans cette maison absolument noire. Monsoreau n'tait pas embusqu depuis dix minutes, que deux chevaux parurent l'embouchure de la rue Saint-Antoine. Le valet ne parla point; mais il tendit la main dans la direction des deux chevaux. --Oui, dit Monsoreau, je vois. Les deux cavaliers mirent pied terre l'angle de l'htel des Tournelles, et ils attachrent leurs chevaux aux anneaux de fer disposs dans la muraille cet effet. --Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il sera parti directement de votre htel; il avait dix minutes d'avance sur vous, il est entr. --Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le verrons sortir. --Oui, mais quand? dit Aurilly. --Quand nous voudrons, dit le prince. --Serait-ce trop de curiosit que de vous demander comment vous comptez vous y prendre, monseigneur? --Rien de plus facile. Nous n'avons qu' heurter la porte, l'un de nous, c'est--dire toi, par exemple, sous prtexte que tu viens demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au bruit. Alors, toi entr dans la maison, lui sort par la fentre, et moi, qui serai rest dehors, je le verrai dguerpir. --Et le Monsoreau? --Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouv mauvaise mine dans la journe; rien de plus simple. --C'est on ne peut plus ingnieux, monseigneur, dit Aurilly. --Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau son valet. --Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce ct. --Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait exprs pour cacher Votre Altesse. --Oui; mais attends, peut-tre y a-t-il moyen de voir travers les fentes des rideaux. En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallum ou rapproch la lampe, et une lgre lueur filtrait du dedans au dehors. Le duc et Aurilly tournrent et retournrent pendant plus de dix minutes, afin de chercher un point d'o leurs regards pussent pntrer dans l'intrieur de la chambre. Pendant ces diffrentes volutions, Monsoreau bouillait d'impatience et arrtait souvent sa main sur le canon du mousquet, moins froid que cette main. --Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dvorerai-je encore cet affront? Non, non: tant pis, ma patience est bout. Mordieu! ne pouvoir ni dormir, ni veiller, ni mme souffrir tranquille, parce qu'un caprice honteux s'est log dans le cerveau oisif de ce misrable prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de Monsoreau; et qu'il vienne de ce ct, je lui fais, sur mon honneur, sauter la cervelle. Allume la mche, Ren, allume.... En ce moment, justement le prince, voyant qu'il tait impossible ses regards de pntrer travers l'obstacle, en tait revenu son projet, et s'apprtait se cacher dans les dcombres, tandis qu'Aurilly allait frapper la porte, quand tout coup, oubliant la distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement sa main sur le bras du duc d'Anjou. --Eh bien, monsieur, dit le prince tonn, qu'y a-t-il? --Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly. --Mais pourquoi cela? --Ne voyez-vous rien briller gauche? Venez, monseigneur, venez. --En effet, je vois comme une tincelle au au milieu de ces pierres. --C'est la mche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur. --Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut tre embusqu l? --Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. loignons-nous, faisons un dtour, et revenons d'un autre ct. Le serviteur donnera l'alarme, et nous verrons Bussy descendre par la fentre. --En effet, tu as raison, dit le duc; viens. Tous deux traversrent la rue pour regagner la place o ils avaient attach leurs chevaux. --Ils s'en vont, dit le valet. --Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus? --Mais il me semble bien, moi, que c'est le prince et Aurilly. --Justement. Mais tout l'heure j'en serai plus sr encore. --Que va faire monseigneur? --Viens. Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir par le boulevard de la Bastille. Monsoreau rentrait et ordonnait de prparer sa litire. Ce qu'avait prvu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy prit l'alarme: la lumire s'teignit de nouveau, la fentre se rouvrit, l'chelle de corde fut fixe, et Bussy, son grand regret, oblig de fuir comme Romo, mais sans avoir, comme Romo, vu se lever le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette. Au moment o il mettait pied terre et o Diane lui renvoyait l'chelle, le duc et Aurilly dbouchaient l'angle de la Bastille. Ils virent, juste au-dessous de la fentre de la belle Diane, une ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut presque aussitt au coin de la rue Saint-Paul. --Monsieur, disait le valet, nous allons rveiller toute la maison. --Qu'importe? rpondait Monsoreau furieux; je suis le matre ici, ce me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y faire M. le duc d'Anjou. La litire tait prte. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrivs et eurent pris place aux deux portires, la machine partit au trot de deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut la porte de l'htel d'Anjou. Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que leurs chevaux n'taient pas encore dbrids. Monsoreau, qui avait ses entres libres chez le prince, parut sur le seuil juste au moment o celui-ci, aprs avoir jet son feutre sur un fauteuil, tendait ses bottes un valet de chambre. Cependant un valet, qui l'avait prcd de quelques pas, annona M. le grand veneur. La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'et pas plus tonn celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre. --Monsieur de Monsoreau! s'cria-t-il avec une inquitude qui perait la fois et dans sa pleur et dans l'motion de sa voix. --Oui, monseigneur, moi-mme, dit le comte en comprimant ou plutt en essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses artres. L'effort qu'il faisait sur lui-mme fut si violent, que M. de Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un sige plac l'entre de la chambre. --Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment mme, vous tes si ple, que vous semblez prs de vous vanouir. --Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop importantes confier Votre Altesse. Peut-tre m'vanouirai-je aprs, c'est possible. --Voyons, parlez, mon cher comte, dit Franois tout boulevers. --Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau. Le duc congdia tout le monde, mme Aurilly. Les deux hommes se trouvrent seuls. --Votre Altesse rentre? dit Monsoreau. --Comme vous voyez, comte. --C'est bien imprudent Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les rues. --Qui vous dit que j'ai t par les rues? --Dame! cette poussire qui couvre vos habits, monseigneur.... --Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y avait pas se mprendre, faites-vous donc encore un autre mtier que celui de grand veneur? --Le mtier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mle aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres. --Et que vous rapporte ce mtier, monsieur? --De savoir ce qui se passe. --C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour tre porte d'appeler. --Trs-curieux, dit Monsoreau. --Alors, contez-moi ce ce que vous avez me dire. --Je suis venu pour cela. --Vous permettez que je m'assoie? --Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidle ami comme moi, qui ne vient cette heure et dans l'tat o il est que pour vous rendre un signal service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est, sur mon honneur, que je ne puis rester debout. --Un service? reprit le duc, un service? --Oui. --Parlez donc. --Monseigneur, je viens Votre Altesse de la part d'un puissant prince. --Du roi? --Non, de monseigneur le duc de Guise. --Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose. Approchez-vous et parlez bas. CHAPITRE XXII COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRS AVOIR SIGN, IL PARLA. Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau. Puis, rompant le premier ce silence: --Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous me dire de la part de MM. de Guise? --Beaucoup de choses, monseigneur. --Ils vous ont donc crit? --Oh! non pas; MM. de Guise n'crivent plus depuis l'trange disparition de matre Nicolas David. --Alors, vous avez donc t l'arme? --Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus Pans. --MM. de Guise sont Paris! s'cria le duc. --Oui, monseigneur. --Et je ne les ai pas vus! --Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en mme temps Votre Altesse. --Et je ne suis pas prvenu? --Si fait, monseigneur, puisque je vous prviens. --Mais que viennent-ils faire? --Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez donn. --Moi! je leur ai donn rendez-vous? --Sans doute, le mme jour o Votre Altesse a t arrte, elle avait reu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait rpondre verbalement par moi-mme, qu'ils n'avaient qu' se trouver Paris du 31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oubli MM. de Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oubli, monseigneur. Franois plit, Il s'tait pass tant d'vnements depuis ce jour, qu'il avait oubli ce rendez-vous, si important qu'il ft. --C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient cette poque entre MM. de Guise et moi n'existent plus. --S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les en prvenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement. --Comment cela? --Oui, peut-tre vous croyez-vous dli envers eux, monseigneur; mais eux continuent de se croire lis envers vous. --Pige, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse pas deux fois prendre. --Et o monseigneur a-t-il t pris une fois? --Comment! o ai-je t pris? Au Louvre, mordieu! --Est-ce par la faute de MM. de Guise? --Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis qu'ils n'ont en rien aid ma fuite. --C'et t difficile, attendu qu'ils taient en fuite eux-mmes. --C'est vrai, murmura le duc. --Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas t charg de vous dire, de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils pouvaient compter sur vous, et que le jour o vous marcheriez sur Paris, ils y marcheraient de leur ct? --C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point march sur Paris. --Si fait, monseigneur, puisque vous y tes. --Oui; mais je suis Paris comme l'alli de mon frre. --Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que l'alli des Guise. --Que suis-je donc? --Monseigneur est leur complice. Le duc d'Anjou se mordit les lvres. --Et vous dites qu'ils vous ont charg de m'annoncer leur arrive? --Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur. --Mais ils ne vous ont pas communiqu les motifs de leur retour? --Ils m'ont tout communiqu, monseigneur, me sachant l'homme de confiance de Votre Altesse, motifs et projets. --Ils ont donc des projets? Lesquels? --Les mmes, toujours. --Et ils les croient praticables? --Ils les tiennent pour certains. --Et ces projets ont toujours pour but?.... Le duc s'arrta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement suivre ceux qu'il venait de dire. Monsoreau acheva la pense du duc. --Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur. Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage. --Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable? --Votre sagesse en dcidera. --Ma sagesse? --Oui, voici les faits, faits visibles, irrcusables. --Voyons. --La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a t qu'une comdie, vile apprcie, et juge aussitt qu'apprcie. Or, maintenant; la raction s'opre, et l'tat tout entier se soulve contre la tyrannie du roi et de ses cratures. Les prches sont des appels aux armes, les glises des lieux o l'on maudit le roi en place de prier Dieu. L'arme frmit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos missaires ne rapportent que signatures et adhsions nouvelles la Ligue; enfin le rgne de Valois touche son terme. Dans une pareille occurrence, MM. de Guise ont besoin de choisir un comptiteur srieux au trne, et leur choix s'est naturellement arrt sur vous. Maintenant renoncez-vous vos ides d'autrefois? Le duc ne rpondit pas. --Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur? --Dame! rpondit le prince, je pense.... --Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec moi. --Je pense, dit le duc, que mon frre n'a pas d'enfants; qu'aprs lui le trne me revient; qu'il est d'une vacillante sant. Pourquoi donc me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon nom, ma dignit, mon affection, dans une rivalit inutile; pourquoi enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans pril? --Voil justement, dit Monsoreau, o est l'erreur de Votre Altesse: le trne de votre frre ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de Guise ne peuvent tre rois eux-mmes, mais ils ne laisseront rgner qu'un roi de leur faon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi rgnant, ils avaient compt que ce serait Votre Altesse; mais, au refus de Votre Altesse, je vous en prviens, ils en chercheront un autre. --Et qui donc, s'cria le duc d'Anjou en fronant le sourcil, qui donc osera s'asseoir sur le trne de Charlemagne? --Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voil tout, monseigneur; fils de saint Louis pour fils de saint Louis. --Le roi de Navarre? s'cria Franois. --Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants, c'est vrai; mais on est sr qu'il en peut avoir. --Il est huguenot. --Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti la Saint-Barthlemy? --Oui, mais il a abjur depuis. --Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le trne. --Ils croient donc que je cderai mes droits sans les dfendre? --Je crois que le cas est prvu. --Je les combattrai rudement. --Peuh! ils sont gens de guerre. --Je me mettrai la tte de la Ligue. --Ils en sont l'me. --Je me runirai mon frre. --Votre frre sera mort. --J'appellerai les rois de l'Europe mon aide. --Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre des rois; mais ils y regarderont deux fois avant de faire la guerre un peuple. --Comment, un peuple? --Sans doute, MM. de Guise sont dcids tout, mme constituer des tats, mme faire une rpublique. Franois joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau tait effrayant avec ses rponses qui rpondaient si bien. --Une rpublique? murmura-t-il. --Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme Gnes, comme Venise. --Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France une rpublique. --Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez t si dsintress, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se compose plus gure que de M. de Bussy et de moi. --Le duc ne put rprimer un sourire sinistre. --Je suis li, alors, dit-il. --Mais peu prs, monseigneur. --Alors, qu'a-t-on besoin de recourir moi, si je suis, comme vous le dites, dnu de toute puissance? --C'est--dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de Guise; mais que vous pouvez tout avec eux. --Je peux tout avec eux? --Oui, dites un mot, et vous tes roi. Le duc se leva fort agit, se promena par la chambre, froissant tout ce qui tombait sous sa main: rideaux, portires, tapis de table; puis enfin il s'arrta devant Monsoreau. --Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux amis, toi et Bussy. Et il pronona ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il avait eu le temps de substituer sa ple fureur. --Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie. --Ainsi donc, fidle serviteur, reprit le duc, parle, je t'coute. --Vous l'ordonnez, monseigneur? --Oui. --Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan. Le duc plit, mais il s'arrta pour couter. Le comte reprit: --C'est dans huit jours la Fte-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur? --Oui. --Le roi, pour cette sainte journe, mdite depuis longtemps une grande procession aux principaux couvents de Paris. --C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession pareille poque. --Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes, ou du moins les gardes restent la porte. Le roi s'arrte devant chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_, le tout accompagn des sept psaumes de la pnitence. --Je sais tout cela. --Il ira l'abbaye Sainte-Genevive comme aux autres. --Sans contredit. --Seulement, comme un accident sera arriv en face du couvent.... --Un accident? --Oui, un gout se sera enfonc pendant la nuit. --Eh bien? --Le reposoir ne pourra tre sous le porche, il sera dans la cour mme. --J'coute. --Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront avec lui; mais derrire le roi et ces quatre ou cinq personnes, on fermera les portes. --Et alors? --Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connat les moines qui feront les honneurs de l'abbaye Sa Majest! --Ce seront les mmes? --Qui taient l quand on a sacr Votre Altesse, justement. --Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur? --Oh! pour le tondre, voil tout: vous connaissez ce quatrain: De trois couronnes, la premire Tu perdis, ingrat et fuyard; La seconde court grand hasard; Des ciseaux feront la dernire. --On osera faire cela? s'cria le duc l'oeil brillant d'avidit; on touchera un roi la tte? --Oh! il ne sera plus roi alors. --Comment cela? --N'avez-vous pas entendu parler d'un frre gnovfain, d'un saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des miracles? --De frre Gorenflot? --Justement. --Le mme qui voulait prcher la Ligue l'arquebuse sur l'paule? --Le mme. --Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois l, le frre se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura abdiqu, madame de Montpensier entrera les ciseaux la main. Les ciseaux sont achets; madame de Montpensier les porte pendus son ct. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement cisels: A tout seigneur tout honneur. Franois demeura muet; son oeil faux s'tait dilat comme celui d'un chat qui guette sa proie dans l'obscurit. --Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce au peuple que le roi, prouvant un saint repentir de ses fautes, a exprim le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent que la vocation soit relle, M. le duc de Guise tient l'arme, M. le cardinal tient l'glise, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces trois pouvoirs-l on fait croire au peuple peu prs tout ce que l'on veut. --Mais on m'accusera de violence! dit le duc aprs un instant. --Vous n'tes pas tenu de vous trouver l. --On me regardera comme un usurpateur. --Monseigneur oublie l'abdication. --Le roi refusera. --Il parat que frre Gorenflot est non-seulement un homme trs-capable, mais encore un homme trs-fort. --Le plan est donc arrt? --Tout fait. --Et l'on ne craint pas que je le dnonce? --Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sr, arrt contre vous, dans le cas o vous trahiriez. --Ah! ah! dit Franois. --Oui, monseigneur, et celui-l, je ne le connais pas; on me sait trop votre ami pour me l'avoir confi. Je sais qu'il existe, voil tout. --Alors je me rends, comte; que faut-il faire? --Approuver. --Eh bien, j'approuve. --Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles. --Comment donc faut-il l'approuver encore? --Par crit. --C'est une folie que de supposer que je consentirai cela. --Et pourquoi? --Si la conjuration avorte. --Justement, c'est pour le cas o elle avorterait qu'on demande la signature de monseigneur. --On veut donc se faire un rempart de mon nom? --Pas autre chose. --Alors je refuse mille fois. --Vous ne pouvez plus. --Je ne peux plus refuser? --Non. --tes-vous fou? --Refuser, c'est trahir. --En quoi? --En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre Altesse qui m'a ordonn de parler. --Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront; j'aurai choisi mon danger, au moins. --Monseigneur, prenez garde de mal choisir. --Je risquerai, dit Franois un peu mu, mais essayant nanmoins de conserver sa fermet. --Dans votre intrt, monseigneur, dit le comte, je ne vous le conseille pas. --Mais je me compromets en signant --En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez! Franois frissonna. --On oserait? dit-il. --On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avancs; il faut qu'ils russissent, quelque prix que ce soit. Le duc tomba dans une indcision facile comprendre. --Je signerai, dit-il. --Quand cela? --Demain. --Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite. --Mais encore faut-il que MM. de Guise rdigent l'engagement que je prends vis--vis d'eux. --Il est tout rdig, monseigneur, je l'apporte. Monsoreau tira un papier de sa poche: c'tait une adhsion pleine et entire au plan que nous connaissons. Le duc le lut d'un bout l'autre, et, mesure qu'il lisait, le comte pouvait le voir plir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manqurent, et il s'assit ou plutt il tomba devant la table. --Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui prsentant la plume. --Il faut donc que je signe? dit Franois en appuyant la main sur son front, car la tte lui tournait. --Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force. --Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat. --Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous prviens; c'est bien diffrent. --Donnez, fit le duc. Et, comme faisant un effort sur lui-mme, il prit ou plutt il arracha la plume des mains du comte, et signa. Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il lui vit poser la plume sur le papier, il fut oblig de s'appuyer sur la table; sa prunelle semblait se dilater mesure que la main du duc formait les lettres qui composaient son nom. --Ah! dit-il quand le duc eut fini. Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et l'toffe en tresse de soie qui remplaait le gilet cette poque, boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus. Le duc regardait faire avec tonnement, ne comprenant rien l'expression de ce visage ple, sur lequel passait comme un clair de froce joie. --Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent. --Comment cela? demanda le duc. --Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous venez de le faire il n'y a qu'un instant encore. --Qu'est-ce dire? --C'est--dire que, ce soir, monseigneur, vous avez t poursuivre d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa permission. --Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez parler? --Oui, monseigneur, puisque vous avez devin si juste du premier coup, je n'essayerai pas mme de nier. J'ai pous Diane de Mridor; elle est moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas mme un prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sr, je le jure par mon nom et sur ce poignard. Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui recula. --Monsieur, vous me menacez! dit Franois, ple de colre et de rage. --Non, mon prince; comme tout l'heure, je vous avertis seulement. --Et de quoi m'avertissez-vous? --Que personne n'aura ma femme. --Et moi, matre sot, s'cria le duc d'Anjou hors de lui, je vous rponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a dj. Monsoreau poussa un cri terrible en enfonant ses deux mains dans ses cheveux. --Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur? Et son bras, toujours arm, n'avait qu' s'tendre pour aller percer la poitrine du prince. Franois se recula. --Vous tes en dmence, comte, dit-il en s'apprtant frapper sur le timbre. --Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez de dire que quelqu'un possde ma femme; vous l'avez dit. --Je le rpte. --Nommez cette personne et prouvez le fait. --Qui tait embusqu, ce soir, vingt pas de votre porte, avec un mousquet? --Moi. --Eh bien, comte, pendant ce temps.... --Pendant ce temps.... --Un homme tait chez vous, ou plutt chez votre femme. --Vous l'avez vu entrer? --Je l'ai vu sortir. --Par la porte? --Par la fentre. --Vous avez reconnu cet homme? --Oui, dit le duc. --Nommez-le, s'cria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne rponds de rien. Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire passa sur ses lvres. --Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et sur mon me, avant huit jours, je vous ferai connatre l'homme qui possde votre femme. --Vous le jurez? s'cria Monsoreau. --Je vous le jure. --Eh bien, monseigneur, huit jours, dit comte en frappant sa poitrine l'endroit o tait le papier sign du prince... huit jours, ou vous comprenez. --Revenez dans huit jours: voil tout ce que j'ai vous dire. --Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut se venger. Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on et pu, facilement prendre pour un geste de menace. CHAPITRE XXIII UNE PROMENADE AUX TOURNELLES. Cependant peu peu les gentilshommes angevins taient revenus Paris. Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils connaissaient trop bien le roi, son frre et sa mre, pour esprer que les choses se passassent en embrassades de famille. Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait t faite par les amis du roi, et ils ne voulaient pas se dcider croire qu'on pt leur donner un triomphe pour pendant cette crmonie assez dsagrable. Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville arms jusqu' la gorge, prts faire feu sur le moindre geste suspect, et ils dgainrent cinquante fois, avant d'arriver l'htel d'Anjou, contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les regarder passer. Antraguet surtout se montrait froce, et reportait toutes ces disgrces MM. les mignons du roi, se promettant de leur en dire, l'occasion, deux mots fort explicites. Il fit part de ce projet Ribrac, homme de bon conseil, et celui-ci lui rpondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir sa porte une frontire ou deux. --On s'arrangera pour cela, dit Antraguet. Le duc leur fit bon accueil. C'taient ses hommes lui, comme MM. de Maugiron, Qulus, Schomberg et d'pernon taient ceux du roi. Il dbuta par leur dire: --Mes amis, on songe vous tuer un peu, ce qu'il parat. Le vent est ces sortes de rceptions; gardez-vous bien. --C'est fait, monseigneur, rpliqua Antraguet; mais ne convient-il pas que nous allions offrir Sa Majest nos trs-humbles respects? Car enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur l'Anjou. Que vous en semble? --Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous accompagnerai. Les trois jeunes gens se consultrent du regard. A ce moment, Bussy entra dans la salle et vint embrasser ses amis. --Eh! dit-il, vous tes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends? Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme Csar dans le snat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son manteau. --Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu ces messieurs. Bussy se mit rire. --Eh! eh! dit-il, on verra, on verra. Le duc le regarda trs-attentivement. --Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur restera dans son jardin abattre des ttes de pavot. Franois feignit de rire trs-joyeusement. Le fait est qu'au fond il se trouvait heureux de n'avoir plus la corve faire. Les Angevins se parrent superbement. C'taient de fort grands seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et passementerie, le revenu des terres paternelles. Leur runion tait un mlange d'or, de pierreries et de brocart, qui, sur le chemin, fit crier nol au populaire, dont le flair infaillible devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrass de haine pour les mignons du roi. Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Qulus, Maugiron, Schomberg et d'pernon, qui, saluant avec politesse et tmoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle au Angevins. --Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effaait le plus possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche, elle perd beaucoup de son dsagrment. --Messieurs, dit Schomberg, vous tes la fine fleur de la grce et de la courtoisie. Vous plat-il que nous mtamorphosions cette rception, qui est manque, en une petite promenade? --Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement Antraguet, qui Bussy toucha lgrement le bras pour lui dire: --Tais-toi donc, et laisse-les faire. --O irions-nous donc bien? dit Qulus en cherchant. --Je connais un charmant endroit du ct de la Bastille, fit Schomberg. --Messieurs, nous vous suivons, dit Ribrac; marchez devant. En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre Angevins, et se dirigrent par les quais vers l'ancien enclos des Tournelles, alors March-aux-Chevaux, sorte de place unie, plante de quelques arbres maigres, et seme et l de barrires destines arrter les chevaux ou les attacher. Chemin faisant, les huit gentilshommes s'taient pris par le bras, et, avec mille civilits, s'entretenaient de sujets gais et badins, au grand bahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les pourceaux d'Hrode. On arriva. Qulus prit la parole. --Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme le pied tient bien sur ce salptre. --Ma foi, oui, rpliqua Antraguet en battant plusieurs appels. --Eh bien, continua Qulus, nous avions pens, ces messieurs et moi, que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a fait l'honneur de nous appeler tous quatre. --C'est vrai, dit Bussy ses amis stupfaits. --Il n'en avait rien dit, s'cria Antraguet. --Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou? --Certes, oui, rpliqurent les trois Angevins d'une seule voix; l'honneur est tel, que nous nous en rjouissons. --C'est merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous plat-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre? --J'aime assez cette mthode, dit Ribrac avec des yeux ardents... et alors.... --Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous les mmes sentiments, donc nous sommes inspirs de Dieu; c'est Dieu qui fait les ides humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien, laissons Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que rien n'est plus indiffrent au cas o nous conviendrions que le premier libre charge les autres. --Et il le faut! et il le faut! s'crirent les mignons. --Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au sort. --Tirrent-ils au sort? dit Qulus en rflchissant. --J'ai tout lieu de le croire, rpondit Bussy. --Alors imitons-les. --Un moment, dit encore Bussy. Avant de connatre nos antagonistes, convenons des rgles du combat. Il serait malsant que les conditions du combat suivissent le choix des adversaires. --C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu' ce que mort s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc. --Sans doute; mais comment nous battrons-nous? --Avec l'pe et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exercs. --A pied? dit Qulus. --Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements libres. --A pied, soit. --Quel jour? --Mais le plus tt possible. --Non, dit d'pernon; j'ai mille choses rgler, un testament faire; pardon, mais je prfre attendre... Trois ou six jours nous aiguiseront l'apptit. --C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement. --Est-ce convenu? --Oui. Nous nous entendrons toujours merveille. --Alors tirons au sort, dit Bussy. --Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux, coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre paires. --Bien dit. --Je propose, pour le numro 1, le carr long entre deux tilleuls... Il y a belle place. --Accept. --Mais le soleil? --Tant pis pour le second de la paire; il sera tourn l'est. --Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais ne nous assassinons pas. Dcrivons un demi-cercle et opposons-nous tous la lumire; que le soleil nous frappe de profil. Bussy montra la position, qui fut accepte; puis on tira les noms. Schomberg sortit le premier, Ribrac le second. Ils furent dsigns pour la premire paire. Qulus et Antraguet Furent les seconds. Livarot et Maugiron les troisimes. Au nom de Qulus, Bussy, qui croyait l'avoir pour champion, frona le sourcil. D'pernon, se voyant forcment accoupl Bussy, plit, et fut oblig de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs ses joues. --Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous appartenons les uns aux autres.--C'est la vie la mort; nous sommes amis. Voulez-vous bien accepter un dner l'htel Bussy? Tous salurent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, o un somptueux festin les runit jusqu'au matin. CHAPITRE XXIV OU CHICOT S'ENDORT. Toutes ces dispositions des Angevins avaient t remarques par le roi d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intrieur du Louvre, attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec messieurs de l'Anjou. Chicot avait suivi de loin la promenade, examin en connaisseur ce que personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, aprs s'tre convaincu des intentions de Bussy et de Qulus, il avait rebrouss chemin vers la demeure de Monsoreau. C'tait un homme rus que Monsoreau; mais, quant duper Chicot, il n'y pouvait prtendre. Le Gascon lui apportait force compliments de condolance de la part du roi; comment ne pas le recevoir merveille? Chicot trouva Monsoreau couch. La visite de la veille avait bris tous les ressorts de cette organisation peine reconstruite; et Remy, une main sur son menton, guettait avec dpit les premires atteintes de la fivre qui menaait de ressaisir sa victime. Nanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez habilement sa colre contre le duc d'Anjou pour que tout autre que Chicot ne l'et pas souponne. Mais plus il tait discret et rserv, plus le Gascon dcouvrait sa pense. --En effet, se disait-il, un homme ne peut tre si passionn pour M. d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu. Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir galement si la fivre du comte n'tait pas une comdie l'instar de celle qu'avait joue nagure Nicolas David. Mais Remy ne trompait pas; et, la premire pulsation du pouls de Monsoreau: --Celui-l est malade rellement, pensa Chicot, et ne peut rien entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est capable. Et il courut l'htel de Bussy, qu'il trouva tout blouissant de lumires, tout embaum de vapeurs qui eussent fait pousser Gorenflot des exclamations de joie. --Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il un laquais. --Non, monsieur, rpliqua celui-ci, M. de Bussy se rconcilie avec plusieurs seigneurs de la cour, et on clbre cette rconciliation par un repas; fameux repas, allez. --A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa Chicot, Sa Majest est encore en sret de ce ct-l. Il retourna au Louvre, et aperut Henri qui se promenait dans une salle d'armes en maugrant. Il avait envoy trois courriers Qulus, et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majest tait dans l'inquitude, ils s'taient arrts tout simplement chez M. de Birague le fils, o tout homme aux livres du roi trouvait toujours un verre plein, un jambon entam et des fruits confits. C'tait la mthode de Birague pour demeurer en faveur. Chicot apparaissant la porte du cabinet, Henri poussa une grande exclamation. --Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus? --Qui cela? tes mignons? --Hlas! oui, mes pauvres amis. --Ils doivent tre bien bas en ce moment, rpliqua Chicot. --On me les aurait tus? s'cria Henri en se redressant la menace dans les yeux; ils seraient morts! --Morts, j'en ai peur.... --Tu le sais et tu ris, paen! --Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres. --Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu ces gentilshommes? --Je les glorifie, au contraire. --Tu railles toujours... Voyons, du srieux, je t'en supplie; sais tu qu'ils sont sortis avec les Angevins? --Pardieu! si je le sais. --Eh bien qu'est-il rsult? --Eh bien, il est rsult ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou peu s'en faut. --Mais Bussy, Bussy! --Bussy les sole, c'est un homme bien dangereux. --Chicot, par grce! -- Eh bien, oui, Bussy leur donne dner, tes amis; est-ce que tu trouves cela bien, toi? --Bussy leur donne dner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurs! --Justement; s'ils taient amis, ils n'prouveraient pas le besoin de s'enivrer ensemble. coute, as-tu de bonnes jambes? --Que veux-tu dire? --Irais-tu bien jusqu' la rivire? --J'irais jusqu'au bout du monde pour tre tmoin d'une chose pareille. --Eh bien, va seulement jusqu' l'htel Bussy, tu verras ce prodige. --Tu m'accompagnes? --Merci, j'en arrive. --Mais enfin, Chicot.... --Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de me convaincre; mes jambes sont diminues de trois pouces force de me rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-l, elles commenceraient au genou. Va, mon fils, va. Le roi lui lana un regard de colre. --Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-l! Ils rient, festinent et font de l'opposition ton gouvernement. Rponds toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils dnent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de l'opposition, viens nous coucher aprs souper. Le roi ne put s'empcher de sourire. --Tu peux te flatter d'tre un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois paresseux: je suis sr que l'on t'appellera Henri le patient... Ah! mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre! --Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-l n'ont pas mme des moeurs de gentilshommes. --Ah ! tu es inquiet de tes amis, s'cria Chicot en poussant le roi vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les plains comme s'ils taient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont pas morts, tu pleures et tu t'inquites encore... Henri, tu geins toujours. --Vous m'impatientez, monsieur Chicot. --Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands coups de rapire dans l'estomac? sois donc consquent. --J'aimerais pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix sombre. --Oh! ventre-de-biche! rpondit Chicot, compte sur moi, je suis l, mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette. Henri et son unique ami se couchrent de bonne heure; le roi soupirant d'avoir le coeur si vide, Chicot essouffl d'avoir l'estomac si plein. Le lendemain, au petit lever du roi, se prsentrent MM. de Qulus, Schomberg, Maugiron et d'pernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir, il ouvrit la portire aux gentilshommes. Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors de son lit, et, arrachant les appareils parfums qui couvraient ses joues et ses mains: --Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici! L'huissier, stupfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les congdiait. Ils se regardrent avec une stupeur gale. --Mais, sire, balbutia Qulus, nous voulions dire Votre Majest.... --Que vous n'tes plus ivres, vocifra Henri, n'est-ce pas? Chicot ouvrit un oeil. --Pardon, sire, reprit Qulus avec gravit, Votre Majest fait erreur.... --Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi! --Ah!... fort bien, fort bien!... dit Qulus en souriant... Je comprends; oui. Eh bien!.... --Eh bien, quoi? --Que Votre Majest demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il lui plat. --Je hais les ivrognes et les tratres. --Sire! s'crirent d'une commune voix les trois gentilshommes. --Patience, messieurs, dit Qulus en les arrtant; Sa Majest a mal dormi, et aura fait de mchants rves. Un mot donnera le rveil meilleur notre trs-vnr prince. Cette impertinente excuse, prte par un sujet son roi, fit impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable. --Parlez, dit-il, et soyez bref. --C'est possible, sire, mais c'est difficile. --Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations. --Non, sire, on y va tout droit, fit Qulus en regardant Chicot et l'huissier comme pour ritrer Henri sa demande d'une audience particulire. Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et dit: --Ne faites pas attention moi, je dors comme un boeuf. Et, refermant ses deux yeux, il se mit ronfler de tous ses poumons. CHAPITRE XXV OU CHICOT S'VEILLE. Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de considrer Chicot comme un meuble de la chambre coucher du roi. --Votre Majest, dit Qulus en s'inclinant, ne sait que la moiti des choses, et, j'ose le dire, la moiti la moins intressante. Assurment, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurment nous avons dn tous chez M. de Bussy, et je dois mme dire, en l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dn. --Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit Schomberg, qui, en vrit, m'a paru merveilleux. --Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en tais toujours dout. --Moi, j'en tais sr, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre. Schomberg se retourna de son ct: --Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que je rve tout haut. Schomberg revint Henri. --Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amitis ni de mes haines; c'est bon, le bon vin. --N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur, dit le roi d'un ton rserv. Schomberg allait rpondre, ne voulant sans doute pas abandonner si promptement une si belle cause, quand Qulus lui fit un signe. --C'est juste, dit Schomberg, continue. --Je disais donc, sire, reprit Qulus, que, pendant le repas et surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus srieux et les plus intressants concernant particulirement les intrts de Votre Majest. --Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe. --Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'cria Chicot. --Oh! oh! matre Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez pas, sortez d'ici. --Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empches de dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint. Qulus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder srieusement un sujet, si srieux qu'il ft, tant l'habitude avait rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les paules, et se leva dpit. --Sire, dit d'pernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves matires. --De graves matires? rpta Henri. --Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble mriter Votre Majest la peine qu'on s'en occupe. --Qu'est-ce dire? s'cria le roi. --C'est dire que j'attends que le roi veuille bien m'couter. --J'coute, mon fils, j'coute, dit Henri en posant sa main sur l'paule de Qulus. --Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions caus srieusement; et, maintenant, voici le rsultat de nos entretiens: la royaut est menace, affaiblie. --C'est--dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'cria Henri. --Elle ressemble, continua Qulus, ces dieux tranges qui, pareils aux dieux de Tibre et de Caligula, tombaient en vieillesse sans pouvoir mourir, et continuaient marcher dans leur immortalit par le chemin des infirmits mortelles. Ces dieux, arrivs ce point-l, ne s'arrtent, dans leur dcrpitude toujours croissante, que si un beau dvouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors, rgnrs par la transfusion d'un sang jeune, ardent et gnreux, ils recommencent vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien, sire, votre royaut est semblable ces dieux-l, elle ne peut plus vivre que par des sacrifices. --Il parle d'or, dit Chicot; Qulus, mon fils, va-t'en prcher par les rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu teins Lincestre, Cahier, Cotton, et mme ce foudre d'loquence que l'on nomme Gorenflot. Henri ne rpliqua rien; il tait vident qu'un grand changement se faisait dans son esprit: il avait d'abord attaqu les mignons par des regards hautains; puis, peu peu, le sentiment de la vrit; ayant saisi, il redevenait rflchi, sombre, inquiet. --Allez, dit-il, vous voyez que je vous coute, Qulus. --Sire, reprit celui-ci, vous tes un trs-grand roi; mais vous n'avez plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des barrires au del desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est les barrires, dj grandissantes, qu' son tour vous pose le peuple. Eh bien, sire, vous qui tes un vaillant, dites, que fait-on la guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menaante, trente pas d'un autre bataillon? Les lches regardent derrire eux, et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tte et fondent en avant. --Eh bien, soit; en avant! s'cria le roi; par la mordieu! ne suis-je pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on men plus belles batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le sicle la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc, messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la mle, ce que je prsume. --Eh bien, oui, sire, s'crirent les jeunes gens lectriss par cette belliqueuse dmonstration du roi, en avant! Chicot se mit sur son sant. --Paix, l-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur. Va, Qulus, va, mon fils, tu as dj dit de belles et de bonnes choses, et il t'en reste encore dire; continue, mon ami, continue. --Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent. Au reste, oui, je continuerai, et pour dire Sa Majest que le moment est venu, pour la royaut, d'agrer un de ces sacrifices dont nous parlions tout l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment insensiblement Votre Majest, quatre hommes vont marcher, srs d'tre encourags par vous, sire, et d'tre glorifis par la postrit. --Que dis-tu, Qulus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie tempre par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes? --Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fiert qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une passion; moi et ces messieurs, nous nous dvouons, sire. --A quoi? --A votre salut. --Contre qui? --Contre vos ennemis. --Des haines de jeunes gens, s'cria Henri. --Oh! voil l'expression du prjug vulgaire, sire; et la tendresse de Votre Majest pour nous est si gnreuse, qu'elle consent se dguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez pas de croire que Maugiron dteste Antraguet, que Schomberg est gn par Livarot, que d'pernon jalouse Bussy, et que Qulus en veut Ribrac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et ennemis, tous pourraient s'aimer comme frres. Mais ce n'est point une rivalit d'hommes hommes qui nous met l'pe la main, c'est la querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre le droit divin; nous nous prsentons comme champions de la royaut dans cette lice o descendent des champions de la Ligue, et nous venons vous dire: Bnissez-nous, seigneur; souriez ceux qui vont mourir pour vous. Votre bndiction les fera peut-tre vaincre, votre sourire les aidera mourir. Henri, suffoqu par les larmes, ouvrit ses bras Qulus et aux autres. Il les runit sur son coeur; et ce n'tait pas un spectacle sans intrt, un tableau sans expression, que cette scne o le mle courage s'alliait aux motions d'une tendresse profonde, que le dvouement sanctifiait cette heure. Chicot, srieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait du fond de l'alcve, et cette figure, ordinairement refroidie par l'indiffrence ou contracte par le rire du sarcasme, n'tait pas la moins noble et la moins loquente des six. --Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau dvouement, c'est une noble tche, et je suis fier aujourd'hui, non pas de rgner sur la France, mais d'tre votre ami. Toutefois, comme je connais mes intrts mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le rsultat, glorieux en esprance, me livrerait, si vous veniez chouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre Anjou, France suffit, croyez-moi. Je connais mon frre, les Guise et la Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompt des chevaux plus fougueux et plus insoumis. --Mais, sire, s'cria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi; ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquiter comment il jugera dans sa justice. --Pardonnez-moi, Maugiron, rpondit le roi, un soldat peut aller en aveugle, mais le capitaine rflchit. --Rflchissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise chance, moi, j'ai toujours du bonheur. --Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant, moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans. --Sire, interrompit Qulus, les paroles obligeantes de Votre Majest ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Ribrac? --Jamais; je vous le dfends absolument. Jamais, entendez-vous bien? --De grce, sire, excusez-nous, reprit Qulus; le rendez-vous a t pris hier, avant le dner, paroles sont dites et nous ne pouvons les reprendre. --Excusez-moi, monsieur, rpondit Henri, le roi dlie des serments et des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la toute-puissance. Faites dire ces messieurs que je vous ai menacs de toute ma colre si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en doutiez pas vous-mmes, je jure de vous exiler si.... --Arrtez, sire, dit Qulus: car, si vous pouvez nous relever de nos paroles, Dieu seul peut vous relever de la vtre. Ne jurez donc pas, car, si pour une pareille cause nous avons mrit votre colre, et que cette colre se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie, parce que, n'tant plus sur les terres de Votre Majest, nous pourrons alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays tranger. --Si ces messieurs s'approchent de vous la distance seulement d'une porte d'arquebuse, s'cria Henri, je les fais jeter tous les quatre la Bastille. --Sire, dit Qulus, le jour o Votre Majest se conduirait ainsi, nous irions, nu-pieds et la corde au cou, nous prsenter matre Laurent Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcrt avec ces gentilshommes. --Je leur ferai trancher la tte, mordieu! Je suis le roi, j'espre! --S'il arrivait pareille chose nos ennemis, sire, nous nous couperions la gorge au pied de leur chafaud. Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs: --A la bonne heure, dit-il, voil de bonne et brave noblesse. C'est bien... Si Dieu ne bnissait pas une cause dfendue par de tels gens!.... --Ne sois pas impie... ne blasphme pas! dit solennellement Chicot en descendant de son lit et en s'avanant vers le roi. Oui, ce sont l de nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon matre. Allons, fixe un jour ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de dicter ses devoirs au Tout-Puissant. --Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri. --Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en inclinant la tte et en pliant le genou. --Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire; mais, au surplus, nous saurons la prparer par des voies chrtiennes et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dvotions avec exactitude avant de combattre la Chtaigneraie: c'tait une rude lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les ftes, les festins, il alla voir des femmes, abominable pch! Bref, il tenta Dieu, qui, peut-tre, souriait sa jeunesse, sa beaut, sa vigueur, et lui voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant. coutez-moi, nous allons entrer en dvotions; si j'avais le temps, je ferais porter vos pes Rome pour que le saint-pre les bnt toutes... Mais nous avons la chsse de sainte Genevive qui vaut les meilleures reliques. Jenons ensemble, macrons-nous, et sanctifions le grand jour de la Fte-Dieu; puis le lendemain.... --Ah! sire, merci, merci! s'crirent les quatre jeunes gens... c'est dans huit jours. Et ils se prcipitrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes. --Notre cartel est tout rdig, dit Qulus; il ne faut qu'y mettre le jour et l'heure. cris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du roi; cris: Le lendemain de la Fte-Dieu! --Voil qui est fait, rpondit Maugiron; quel est le hraut qui portera cette lettre? --Ce sera moi, s'il vous plat, dit Chicot en s'approchant; seulement je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majest parle de jenes, de macrations et de chsses... c'est merveilleux comme voeu fait aprs une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux l'efficacit d'une bonne nourriture, d'un vin gnreux, d'un sommeil solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de vous en sevrer. --Bravo, Chicot! s'crirent ensemble les jeunes gens. --Adieu, mes petits lions, rpondit le Gascon, je m'en vais l'htel de Bussy. Il fit trois pas et revint. --A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la Fte-Dieu; n'allez la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au Louvre comme une poigne de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors je vais faire votre commission. Et Chicot, sa lettre la main, ouvrit l'querre de ses longues jambes, et disparut. CHAPITRE XXVI LA FTE-DIEU. Pendant ces huit jours, les vnements se prparrent, comme une tempte se prpare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds de l't. Monsoreau, remis sur pied aprs quarante-huit heures de fivre, s'occupa de guetter lui-mme son larron d'honneur; mais, comme il ne dcouvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de Diane. Bussy ne discontinua pas ses visites de jour la maison du grand veneur. Seulement il fut averti par Remy des frquents espionnages du convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fentre! Chicot faisait deux parts de son temps: L'une tait consacre son matre bien-aim Henri de Valois, qu'il quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mre de son enfant. L'autre tait pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait dtermin grand'peine, depuis huit jours, retourner sa cellule, o il l'avait reconduit et o il avait reu de l'abb, messire Joseph Foulon, le plus charmant accueil. A cette premire visite, on avait fort parl de la pit du roi; et le prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant Sa Majest de l'honneur qu'elle faisait l'abbaye en la visitant. Cet honneur tait mme plus grand qu'on ne s'y tait attendu d'abord: Henri, sur la demande du vnrable abb, avait consenti passer la journe et la nuit en retraite dans un couvent. Chicot confirma l'abb dans cette esprance, laquelle il n'osait s'arrter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on l'invita fort revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant Gorenflot, il grandit de dix coudes aux yeux des moines. C'tait, en effet, un coup de partie lui d'avoir ainsi capt toute la confiance de Chicot; Machiavel, de politique mmoire, n'et pas mieux fait. Invit revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches, sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de vins des crus les plus rares et les plus recherchs, frre Gorenflot le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon. Alors il s'enfermait des heures entires dans la cellule du moine, partageant, au dire gnral, ses tudes et ses extases. L'avant-veille de la Fte-Dieu, il passa mme la nuit tout entire dans le couvent; le lendemain, le bruit courait l'abbaye que Gorenflot avait dtermin Chicot prendre la robe. Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leons d'escrime ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'tudiant surtout exercer d'pernon, qui le sort avait donn un si rude adversaire, et que l'attente du jour dcisif proccupait fort visiblement. Quelqu'un qui et parcouru la ville de certaines heures de la nuit et rencontr, dans le quartier Sainte-Genevive, les moines tranges dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui ressemblaient beaucoup plus des retres qu' des frocards. Enfin nous pourrions ajouter, pour complter le tableau que nous avons commenc d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'htel de Guise tait devenu, la fois, l'antre le plus mystrieux et le plus turbulent, le plus peupl au dedans et le plus dsert au dehors qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir, dans la grande salle, aprs qu'on avait eu soin de fermer hermtiquement les jalousies, et que ces conciliabules taient prcds de dners auxquels on n'invitait que des hommes et que prsidait cependant madame de Montpensier. Ces sortes de dtails, que nous trouvons dans les mmoires du temps, nous sommes forc de les donner nos lecteurs, attendu qu'ils ne les trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police de ce bnin rgne ne souponnait mme pas ce qui se tramait, quoique le complot, comme on le pourra voir, ft d'importance, et les dignes bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tte et hallebarde au poing, ne le souponnaient pas plus qu'elle, n'tant point gens deviner d'autres dangers que ceux qui rsultent du feu, des voleurs, des chiens enrags et des ivrognes querelleurs. De temps en temps, quelque patrouille s'arrtait bien devant l'htel de la Belle-toile, rue de l'Arbre-Sec; mais matre la Hurire tait connu pour un si zl catholique, que l'on ne doutait point que le grand bruit qui se menait chez lui ne ft men pour la plus grande gloire de Dieu. Voil dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par jour, le matin de cette grande solennit abolie par le gouvernement constitutionnel, et qu'on appelle la Fte-Dieu. Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaums. Ce matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait assidment dans la chambre du roi, rveilla Henri de bonne heure; personne n'tait encore entr dans la chambre royale. --Ah! mon pauvre Chicot, s'cria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que j'aie fait de ma vie. --Et que rvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot. --Je rvais que Qulus avait transperc Antraguet d'un coup de seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rve se ralise. Appelle, Chicot, appelle! --Que veux-tu donc? --Mon cilice et mes verges. --Tu n'aimerais pas mieux un bon djeuner? demanda Chicot. --Paen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fte-Dieu l'estomac plein! --C'est juste. --Appelle, Chicot, appelle! --Patience, dit Chicot, il est huit heures peine, et tu as le temps de te fustiger jusqu' ce soir. Causons premirement: veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot. --Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite. --Comment divisons-nous notre journe, mon fils? --En trois parties. --En l'honneur de la sainte Trinit, trs-bien. Voyons ces trois parties. --D'abord la messe Saint-Germain-l'Auxerrois. --Bien. --Au retour au Louvre, la collation. --Trs-bien! --Puis processions de pnitents par les rues, en s'arrtant, pour faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en commenant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Genevive, o j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la cellule d'une espce de saint qui passera la nuit en prires pour assurer le succs de nos armes. --Je le connais. --Le saint? --Parfaitement. --Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble. --Oui, sois tranquille. --Alors, habille-toi et viens. --Attends donc! --Quoi? --J'ai encore quelques dtails te demander. --Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera? --J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls. --Fais donc vite, le temps se passe. --Ta cour, que fait-elle? --Elle me suit. --Ton frre? --Il m'accompagne. --Ta garde? --Les gardes franaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les Suisses m'attendent l porte de l'abbaye. --A merveille! dit Chicot, me voil renseign. --Je puis donc appeler? --Appelle. Henri frappa sur un timbre. --La crmonie sera magnifique, continua Chicot. --Dieu nous en saura gr, je l'espre. --Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne n'entre, tu n'as rien autre chose me dire? --Non. Ai-je oubli quelque dtail du crmonial? --Ce n'est pas de cela que je te parle. --De quoi me parles-tu donc? --De rien. Mais tu me demandes.... --S'il est bien arrt que tu vas l'abbaye Sainte-Genevive? --Sans doute. --Et que tu y passes la nuit? --Je l'ai promis. --Eh bien, si tu n'as rien me dire, mon fils, je te dirai moi, que ce crmonial ne me convient pas, moi. --Comment? --Non, et quand nous aurons dn.... --Quand nous aurons dn? --Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imagine. --Soit, j'y consens. --Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la mme chose. --Que veux-tu dire? --Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre. En effet, les huissiers ouvrirent les portires, et l'on vit paratre le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majest, qui, s'emparant du roi, se mirent excuter conjointement, sur son auguste personne, une de ces toilettes que nous avons dcrites dans le commencement de cet ouvrage. Lorsque la toilette de Sa Majest fut aux deux tiers, on annona Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou. Henri se retourna de son ct, prparant son meilleur sourire pour le recevoir. Le duc tait accompagn de M. de Monsoreau, de d'pernon et Aurilly. D'pernon et d'Aurilly restrent en arrire. Henri, la vue du comte encore ple et dont la mine tait plus effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise. Le duc s'aperut de ce mouvement, qui n'chappa point non plus au comte. --Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient prsenter ses hommages Votre Majest. --Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touch de votre visite que vous avez t bien bless, n'est-ce pas? --Oui, sire. --A la chasse, m'a-t-on dit. --A la chasse, sire. --Mais vous allez mieux prsent, n'est-ce pas? --Je suis rtabli. --Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'aprs nos dvotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allt prparer une belle chasse dans les bois de Compigne? --Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?.... Il allait dire: quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des vtres; mais il se rappela que le secret avait d tre gard, et il s'arrta. --Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majest veut m'informer.... --Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en dvotions l'abbaye Sainte-Genevive, je ne serais peut-tre pas prt pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain, ce sera aprs-demain que la chasse aura lieu. --Vous entendez? dit le duc Monsoreau, qui s'inclina. --Oui, monseigneur, rpondit le comte. En ce moment entrrent Schomberg et Qulus; le roi les reut bras ouverts. --Encore un jour! dit Qulus en saluant le roi. --Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg. Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son ct, au duc: --Vous me faites exiler, ce qu'il parat, monseigneur. --Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de prparer les chasses du roi? dit en riant le duc. --Je m'entends, rpondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce soir qu'expire le huitime jour de dlai que Votre Altesse m'a demand, et Votre Altesse prfre m'envoyer Compigne que de tenir sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici ce soir, je puis, d'un seul mot.... Franois saisit le comte par le poignet. --Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse que vous rclamez. --Expliquez-vous. --Votre dpart pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque l'ordre est officiel. --Eh bien? --Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous voulez connatre; le reste vous regarde, car je ne me suis engag rien autre chose, ce me semble. --Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau. --Vous avez ma parole, dit le duc. --J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature. --Eh! oui, mordieu, je le sais bien. Et le duc s'loigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frre; Aurilly toucha le bras de d'pernon. --C'est fait, dit-il. --Quoi? qu'y a-t-il de fait? --M. de Bussy ne se battra point demain. --M. de Bussy ne se battra point demain? --J'en rponds. --Et qui l'en empchera? --Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point. --Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille cus pour vous. --Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, Saint-Germain-l'Auxerrois! --Et de l l'abbaye Sainte-Genevive? demanda le duc. --Certainement, rpondit le roi. --Comptez l-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa rapire. Et Henri passa dans la galerie, o toute sa cour l'attendait. CHAPITRE XXVII LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLART DU CHAPITRE PRCDENT. La veille au soir, quand tout avait t dcid et arrt entre les Guise et les Angevins, M. de Monsoreau tait rentr chez lui et y avait trouv Bussy. Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours une grande amiti, pouvait, n'tant prvenu de rien, se compromettre cruellement le lendemain, il l'avait pris part. --Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de vous donner un conseil? --Comment donc! avait rpondu Bussy, je vous en prie, faites. --A votre place, je m'absenterais demain de Paris. --Moi! Et pourquoi cela? --Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous sauverait, selon toute probabilit, d'un grand embarras. --D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond des yeux, et lequel? --Ignorez-vous ce qui doit se passer demain? --Compltement. --Sur l'honneur? --Foi de gentilhomme. --M. d'Anjou ne vous a rien confi? --Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire tout le monde. --Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se prpare pour demain des vnements graves, et que les partis d'Anjou et de Guise mditent un coup dont la dchance du roi pourrait bien tre le rsultat. Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine dfiance; mais sa figure exprimait la plus entire franchise, et il n'y avait point se tromper cette expression. --Comte, lui rpondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez, c'est--dire que ma vie et mon pe lui appartiennent. Le roi, contre lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune, et n'a jamais manqu l'occasion de me dire ou de me faire une chose blessante. Et demain mme,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela, mais je le dis vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses favoris. --Ainsi, demanda Monsoreau, vous tes rsolu subir toutes les consquences de votre attachement au duc d'Anjou? --Oui. --Vous savez o cela vous entrane, peut-tre? --Je sais o je compte m'arrter; quelque motif que j'aie de me plaindre du roi, jamais je ne lverai la main sur l'oint du Seigneur; je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le dfendre en cas de pril. M. de Monsoreau rflchit un instant, et, posant sa main sur l'paule de Bussy: --Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lche, un tratre, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son serviteur le plus fidle, son ami le plus dvou; cher comte, abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journe de demain dans votre petite maison de Vincennes, allez o vous voudrez, mais n'allez pas la procession de la Fte-Dieu. Bussy le regarda fixement. --Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-mme? rpliqua-t-il. --Parce que, pour des choses qui intressent mon honneur, rpondit le comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore. --Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intressent aussi mon honneur, je suivrai le duc. Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se quittrent. Nous avons dit, dans le chapitre prcdent, ce qui se passa le lendemain, au lever du roi. Monsoreau rentra chez lui, et annona sa femme son dpart pour Compigne; en mme temps, il donna l'ordre de faire tous les prparatifs de ce dpart. Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel futur de Bussy et d'pernon; mais d'pernon tait celui des mignons du roi qui avait la moindre rputation de courage et d'adresse: elle n'avait donc qu'une crainte mle d'orgueil en songeant au combat du lendemain. Bussy s'tait prsent ds le matin chez le duc d'Anjou et l'avait accompagn au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le prit en revenant de chez son frre, et tout le cortge royal s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois. En voyant Bussy si franc, si loyal, si dvou, le prince avait eu quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la crainte que, tout en se tenant debout prs de son trne, Bussy ne ft le vritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau, amour qui veillait toutes les tortures de la jalousie au fond du coeur du prince. Cependant il s'tait dit, car Monsoreau lui inspirait, de son ct, des inquitudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'tait dit: --Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera triompher ma cause, et alors, si j'ai triomph, peu m'importe! ce que dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je ne lui dois plus rien, et je l'abandonne mon tour. Le rsultat de cette double rflexion dont Bussy tait l'objet, faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer l'glise, aprs avoir galamment cd le pas M. d'pernon, son adversaire, et s'agenouiller un peu en arrire. Le prince fit alors signe Bussy de se rapprocher de lui. Dans la position o il se trouvait, il tait oblig de tourner compltement la tte, tandis qu'en le faisant mettre sa gauche, il n'avait besoin que de tourner les yeux. La messe tait commence depuis un quart d'heure peu prs, quand Remy entra dans l'glise et vint s'agenouiller prs de son matre. Le duc tressaillit l'apparition du jeune mdecin, qu'il savait tre confident des secrtes penses de Bussy. En effet, au bout d'un instant, aprs quelques paroles changes tout bas, Remy glissa un billet au comte. Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite criture fine et charmante formait la suscription de ce billet. --C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris. Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut. Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy, que dorait un rayon de joie et d'amour. --Ah! malheur toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il. Bussy porta le billet ses lvres et le glissa sur son coeur. Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau et t l, peut-tre le duc n'et-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer Bussy. La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, o une collation attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la galerie. Les Suisses taient en haie partir de la porte du Louvre; Crillon et les gardes franaises taient rangs dans la cour. Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait Bussy. En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc. --Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je dsirerais dire deux mots Votre Altesse. --Presss? demanda le duc. --Trs-presss, monseigneur. --Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons ct l'un de l'autre. --Monseigneur m'excusera; mais je l'arrtais justement pour lui demander la permission de ne pas l'accompagner. --Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put compltement dissimuler l'altration. --Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait, puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je dsirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y faire retraite toute la journe. --Ainsi, tu ne viens pas la procession o vient la cour, o vient le roi? --Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse. --Tu ne me rejoindras pas mme Sainte-Genevive? --Monseigneur, je dsire avoir toute la journe moi. --Mais cependant, dit le duc, si une occasion se prsente, dans le courant de la journe, o j'aie besoin de mes amis!.... --Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'pe contre son roi, je lui demande doublement cong, rpondit Bussy: mon pe est engage contre M. d'pernon. Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur Bussy. Tout tait donc chang depuis la veille, et ce changement venait du billet apport par le Haudoin l'glise. --Ainsi, dit le duc les dents serres, tu abandonnes ton seigneur et matre, Bussy? --Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un duel acharn, sanglant, mortel, comme sera le ntre, je vous en rponds, celui-l n'a plus qu'un seul matre, et c'est ce matre-l qui aura mes dernires dvotions. --Tu sais qu'il s'agit pour moi du trne, et tu me quittes! --Monseigneur, j'ai assez travaill pour vous; je travaillerai encore assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie. --C'est bien! rpliqua le duc d'une voix sourde; vous tes libre, allez, monsieur de Bussy. Bussy, sans s'inquiter de cette froideur soudaine, salua le prince, descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais, s'achemina vivement vers sa maison. Le duc appela Aurilly. Aurilly parut. --Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth. --Eh bien, il s'est condamn lui-mme. --Il ne vous suit pas? --Non. --Il va au rendez-vous du billet? --Oui. --Alors c'est pour ce soir? --C'est pour ce soir. --M. de Monsoreau est-il prvenu? --Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas encore. --Ainsi vous tes dcid sacrifier le comte? --Je suis dcid me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une chose maintenant. --Laquelle? --C'est que le Monsoreau ne se fie sa force et son adresse, et que Bussy ne lui chappe. --Que monseigneur se rassure. --Comment? --M. de Bussy est-il bien dcidment condamn? --Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma volont et qui en fait sa volont; qui me prend ma matresse et qui en fait la sienne; une espce de lion dont je suis moins le matre que le gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamn sans appel, sans misricorde. --Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il chappe un Monsoreau, il n'chappera point un autre. --Et quel est cet autre? --Monseigneur m'ordonne de le nommer? --Oui, je te l'ordonne. --Cet autre est M. d'pernon. --D'pernon! d'pernon; qui doit se battre contre lui demain? --Oui, monseigneur. --Conte-moi donc cela. Aurilly allait commencer le rcit demand, quand on appela le duc. Le roi tait table, et il s'tonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou plutt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi demandait son frre. --Tu me conteras tout cela la procession, dit le duc. Et il suivit l'huissier qui l'appelait. Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, proccup que nous serons d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues de Paris, disons nos lecteurs ce qui s'tait pass entre d'pernon et le joueur de luth. Le matin, vers le point du jour, d'pernon s'tait prsent l'htel d'Anjou, et avait demand parler Aurilly. Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier avait t appel lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'lve et le matre s'taient runis pour racler la basse ou pincer la viole, comme c'tait la mode en ce temps-l, non-seulement en Espagne, mais encore en France. Il en rsultait qu'une assez tendre amiti, tempre par l'tiquette, unissait les deux musiciens. D'ailleurs M. d'pernon, Gascon subtil, pratiquait la mthode d'insinuation, qui consiste arriver aux matres par les valets, et il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit par son ami Aurilly. Ajoutons que, par suite de son habilet diplomatique, il mnageait le roi et le duc, flottant de l'un l'autre, dans la crainte d'avoir pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi rgnant. Cette visite Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiter vivement. Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractre de d'pernon ne fut jamais la bravoure; or il et fallu tre plus que brave, il et fallu tre tmraire pour affronter de sang-froid le combat avec Bussy: se battre avec lui, c'tait affronter une mort certaine. Quelques-uns l'avaient os qui avaient mesur la terre dans la lutte et qui ne s'en taient pas relevs. Au premier mot que d'pernon dit au musicien du sujet qui le proccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son matre nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens, plaignant bien tendrement son lve, en lui annonant que, depuis huit jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec un clairon des gardes, la plus perfide lam que l'on et encore rencontre Paris, une sorte d'artiste en coups d'pe, qui, voyageur et philosophe, avait emprunt aux Italiens leur jeu prudent et serr, aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands l'inflexibilit du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes, leurs bonds, leurs prostrations subites, et les treintes corps corps. D'pernon, pendant cette longue numration de chances contraires, mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles. --Ah ! mais je suis mort! dit-il moiti riant, moiti plissant. --Dame! rpondit Aurilly. --Mais c'est absurde, s'cria d'pernon, d'aller sur le terrain avec un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on jouait aux ds avec un homme qui serait sr d'amener tous les coups le double six. --Il fallait songer cela avant de vous engager, monsieur le duc. --Peste, dit d'pernon, je me dgagerai. On n'est pas Gascon pour rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique. Attends! --Dites. --M. de Bussy est sr de me tuer, dis-tu? --Je n'en doute pas un seul instant. --Alors ce n'est plus un duel, s'il est sr, c'est un assassinat. --Au fait! --Et si c'est un assassinat, que diable.... --Eh bien? --Il est permis de prvenir un assassinat par.... --Par?.... --Par... un meurtre. --Sans doute. --Qui m'empche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi! --Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais mme. --Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair? --Clair comme le jour. --Naturel? --Trs-naturel! --Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il veut le faire mon gard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je laisserai ce soin quelque autre. --C'est--dire que vous payerez des sbires? --Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mgrin. --Cela vous cotera cher. --J'y mettrai trois mille cus. --Pour trois mille cus, quand vos sbires sauront qui ils ont affaire, vous n'aurez gure que six hommes. --N'est-ce point assez donc? --Six hommes! M. de Bussy en aura tu quatre avant d'tre seulement effleur. Rappelez-vous l'chauffoure de la rue Saint-Antoine, dans laquelle il a bless Schomberg la cuisse, vous au bras, et presque assomm Qulus. --Je mettrai six mille cus, s'il le faut, dit d'pernon. Mordieu! si je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en rchappe pas. --Vous avez votre monde? dit Aurilly. --Dame! rpliqua d'pernon, j'ai a et l des gens inoccups, des soldats en retraite, des braves, aprs tout, qui valent bien ceux de Venise et de Florence. --Trs-bien, trs-bien! Mais prenez garde. --A quoi? --S'ils chouent, ils vous dnonceront. --J'ai le roi pour moi. --C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empcher d'tre tu par M. de Bussy. --Voil qui est juste, et parfaitement juste, dit d'pernon rveur. --Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly. --Parle, mon ami, parle. --Mais, vous ne voudriez peut-tre pas faire cause commune? --Je ne rpugnerais rien de ce qui doublerait mes chances de me dfaire de ce chien enrag. --Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux. --Ah! ah! --De sorte qu' cette heure mme.... --Eh bien, cette heure mme... achve donc! --Il lui tend un pige. --Aprs? --Mais il manque d'argent; avec les six mille cus, il ferait votre affaire en mme temps que la sienne. Vous ne tenez point ce que l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas? --Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans l'obscurit. --Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connatre, et il les utilisera. --Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je connusse cet homme, moi. --Je vous le ferai voir ce matin. --O cela? --Au Louvre. --C'est donc un gentilhomme? --Oui. --Aurilly, sance tenante, les six mille cus seront ta disposition. --C'est donc arrt ainsi? --Irrvocablement. --Au Louvre donc! --Au Louvre. Nous avons vu, dans le chapitre prcdent, comment Aurilly dit d'pernon: --Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain! CHAPITRE XXVIII LA PROCESSION. Aussitt la collation finie, le roi tait rentr dans sa chambre avec Chicot, pour y prendre ses habits de pnitent, et il en tait sorti, un instant aprs, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le capuchon rabattu sur le visage. Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la mme toilette. Le temps tait magnifique, le pav jonch de fleurs; on parlait de reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui que les gnovfains avaient dress dans la crypte de la chapelle. Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations que devait faire le roi, et qui taient aux jacobins, aux carmes, aux capucins et aux gnovfains. Le clerg de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevque de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clerg et l'archevque, marchaient reculons de jeunes garons qui secouaient les encensoirs, et de jeunes filles qui effeuillaient des roses. Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqus comme lui. Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour angevine l'accompagnait, mle aux grands dignitaires de la couronne, qui marchaient la suite du prince, chacun gardant le rang que l'tiquette lui assignait. Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple. Il tait dj plus d'une heure de l'aprs-midi lorsqu'on quitta le Louvre. Crillon et les gardes franaises voulaient suivre le roi. Mais celui-ci leur fit signe que c'tait inutile, et Crillon et les gardes demeurrent pour garder le palais. Il tait prs de six heures du soir quand, aprs avoir fait ses stations aux diffrents reposoirs, la tte du cortge commena d'apercevoir le porche dentel de la vieille abbaye, et les gnovfains, le prieur en tte, disposs sur les trois marches, qui formaient le seuil, pour recevoir Sa Majest. Pendant la marche qui sparait l'abbaye de la dernire station, qui tait celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc d'Anjou, qui tait sur pied depuis le matin, s'tait trouv mal de fatigue: il avait alors demand au roi la permission de se retirer dans son htel, permission que le roi lui avait accorde. Ses gentilshommes s'taient alors dtachs du cortge et s'taient retirs avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'tait le duc qu'ils suivaient et non le roi. Mais le fait tait que, comme trois d'entre eux devaient se battre le lendemain, ils dsiraient ne pas se fatiguer outre mesure. A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prtexte que Qulus, Maugiron, Schomberg et d'pernon n'avaient pas moins besoin de repos que Livarot, Ribrac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna cong aussi. L'archevque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore rien pris, non plus que les autres prtres, tombait de fatigue; le roi prit piti de ces saints martyrs, et, arriv, comme nous l'avons dit, la porte de l'abbaye, il les renvoya tous. Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon: --Me voici, mon pre, dit-il en nasillant, je viens, comme un pcheur que je suis, chercher le repos dans votre solitude. Le prieur s'inclina. Alors s'adressant ceux qui avaient rsist cette rude journe et qui l'avaient suivi jusque-l: --Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix. Chacun salua respectueusement, et le royal pnitent monta une une, en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye. A peine Henri avait-il dpass le seuil de l'abbaye, que les portes en furent fermes derrire lui. Le roi tait si profondment absorb dans ses mditations, qu'il ne parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, aprs le cong donn par le roi sa suite, n'avait rien d'extraordinaire. --Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majest dans la crypte, que nous avons orne de notre mieux en l'honneur du roi du ciel et de la terre. Le roi se contenta de rpondre par un geste d'assentiment et marcha derrire le prieur. Mais, aussitt qu'il fut pass sous la sombre arcade o se tenaient immobiles deux ranges de moines, aussitt qu'on l'eut vu tourner l'angle de la cour qui conduisait la chapelle, vingt capuchons sautrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des yeux tincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe. Certes, ce n'taient point l des figures de moines paresseux et poltrons; la moustache paisse, le teint basan, dnotaient chez eux la force et l'activit. Bon nombre dmasquaient des visages sillonns de cicatrices, et, ct du plus fier de tous, de celui qui portait la cicatrice la plus illustre et la plus clbre, apparaissait, triomphante et exalte, la figure d'une femme couverte d'un froc. Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chane noue sa ceinture, et s'cria: --Ah! mes frres, nous tenons enfin le Valois. --Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, rpondit le balafr. --Pas encore, pas encore, murmura le cardinal. --Comment cela? --Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon et ses gardes? --Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, rpliqua le duc de Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas chang un seul coup de mousquet. --Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela? J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi. --Eh bien, ma soeur, je vous le dis regret, vous en serez prive. Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne rpondra ses cris. Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous montrer, signer une abdication. Aussitt l'abdication courra la ville et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats. --Le plan est bon et ne peut chouer maintenant, dit la duchesse. --Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tte. --Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafr; il est brave, il aimera mieux mourir. --Qu'il meure alors! s'crirent Mayenne et la duchesse. --Non pas, rpliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien succder un prince qui abdique et que l'on mprise; mais je ne veux pas remplacer un homme assassin que l'on plaindra. D'ailleurs, dans vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tu, rclamera la couronne. --Qu'il rclame, mordieu! qu'il rclame, dit Mayenne; voici notre frre le cardinal qui a prvu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris dans l'acte d'abdication de son frre; M. le duc d'Anjou a eu des relations avec les huguenots, il est indigne de rgner. --Avec les huguenots, tes-vous sr de cela? -- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre. --Bien. --Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de dchance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frre, et de la lieutenance la royaut il n'y aura qu'un pas. --Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prvu tout cela; mais il se pourrait que les gardes franaises, pour s'assurer que l'abdication est bien relle et surtout bien volontaire, forassent l'abbaye. Crillon n'entend pas raillerie, et il serait homme dire au roi: Sire, il y a danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur. --Cela regardait le gnral, dit Mayenne, et le gnral a pris ses prcautions. Nous avons ici, pour soutenir le sige, quatre-vingts gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes cent moines. Nous tiendrons un mois contre une arme. Sans compter qu'en cas d'infriorit nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie. --Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment? --A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est rentr chez lui, o il attend, sans doute, de nos nouvelles entre Bussy et Monsoreau. --Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il ft, et non chez lui. --Je crois que vous vous trompez, mon frre, dit le cardinal, le peuple et la noblesse eussent vu, dans cette runion des deux frres, un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout l'heure, nous devons, avant toute chose, viter de jouer le rle d'usurpateur. Nous hritons, voil tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine mre indpendante, nous nous faisons bnir de tous et admirer de nos partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous aurons contre nous Bussy et cent autres pes fort dangereuses. --Bah! Bussy se bat demain contre les mignons. --Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des ntres, dit le duc de Guise. Quant moi, je le fais gnral d'une arme en Italie, o la guerre clatera sans nul doute. C'est un homme suprieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy. --Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frre, si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'pouse. --L'pouser, ma soeur! s'cria Mayenne. --Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont fait plus pour lui, et il n'tait pas gnral d'arme cette poque. --Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; l'oeuvre maintenant! --Qui est prs du roi? demanda le duc de Guise. --Le prieur et frre Gorenflot, ce que je crois, dit le cardinal. Il faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il s'effaroucherait tout d'abord. --Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne les cueillons pas. --Est-ce qu'il est dj dans la cellule? dit madame de Montpensier, impatiente de donner au roi la troisime couronne qu'elle lui promettait depuis si longtemps.... --Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il adorera les saintes reliques. --Ensuite? --Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la vanit des biens de ce monde; aprs quoi le frre Gorenflot, vous savez, celui qui a prononc ce magnifique discours pendant la soire de la Ligue.... --Oui, eh bien? --Le frre Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous rpugnons d'arracher sa faiblesse. --En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rveur. --Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je rponds qu'il cdera la peur de l'enfer. --Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos vaisseaux sont brls, il n'y a plus revenir en arrire. Maintenant, aprs la tentative du prieur, aprs le discours de Gorenflot, si l'un et l'autre chouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est--dire de l'intimidation. --Et alors je tondrai mon Valois, s'cria la duchesse, revenant toujours sa pense favorite. En ce moment, une sonnette retentit sous les votes assombries par les premires ombres de la nuit. --Le roi descend la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne, appelez vos amis et redevenons moines. Aussitt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les trois frres, se dirigrent vers l'ouverture de la crypte. CHAPITRE XXIX CHICOT Ier. Le roi tait plong dans un recueillement qui promettait un succs facile aux projets de MM. de Guise. Il visita la crypte avec toute la communaut, baisa la chsse, et termina toutes les crmonies en se frappant la poitrine coups redoubls et en marmottant les psaumes les plus lugubres. Le prieur commena ses exhortations, que le roi couta en donnant les mmes signes de contrition fervente. Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant Henri et lui dit: --Sire, vous plairait-il de venir maintenant dposer votre couronne terrestre aux pieds du matre ternel? --Allons... rpliqua simplement le roi. Et aussitt toute la communaut, formant la haie sur son passage, s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, gauche, le corridor principal. Henri semblait trs attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les ttes de mort en ivoire suspendues sa ceinture. On arriva enfin la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le visage enlumin, l'oeil brillant comme une escarboucle. --Ici? fit le roi. --Ici mme, rpliqua le gros moine. Le roi pouvait hsiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on voyait une porte, ou plutt une grille assez mystrieuse, ouvrant sur une pente rapide et n'offrant l'oeil que des tnbres paisses. Henri entra dans la cellule. --_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix mue. --Oui, rpondit Foulon, _ici est le port._ --Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux. Et aussitt la porte se referma; les pas des assistants s'loignrent. Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaa, les deux mains sur les genoux. --Ah! te voil, Hrodes! te voil, paen! te voil, Nabuchodonosor! dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses paisses mains sur ses hanches. Le roi sembla surpris. --Est-ce moi, dit-il, que vous parlez, mon frre? --Oui, c'est toi que je parle; et qui donc? Peut-on dire une injure qui ne te soit pas convenable? --Mon frre... murmura le roi. --Bah! tu n'as pas de frre ici. Voil assez longtemps que je mdite un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout bon prdicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre, enfin tu es un dtrn; voil sur quoi je vais parler. --Dtrn! mon frre... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre. --Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne t'enfuiras pas.... --Un guet-apens! --Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est homme encore. --Des violences, mon frre! --Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te mnager? --Vous abusez de la religion, mon frre. --Est-ce qu'il y a une religion! s'cria Gorenflot. --Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses! --Tant pis, j'ai dit. --Vous vous damnerez.... --Est-ce qu'on se damne! --Vous parlez en mcrant, mon frre. --Allons! pas de capucinades; es-tu prt, Valois? --A quoi faire? --A dposer ta couronne. On m'a charg de t'y inviter; je t'y invite. --Mais vous faites un pch mortel! --Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frre Valois. --A quoi? --Au trne de France. --Plutt la mort! --Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient... dcide-toi. --J'ai mes gardes, mes amis; je me dfendrai. --C'est possible; mais on te tuera d'abord. --Laisse-moi au moins un instant pour rflchir. --Pas un instant, pas une seconde. --Votre zle vous emporte, mon frre, dit le prieur. Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: Sire, votre demande vous est accorde. Et le prieur referma la porte. Henri tomba dans une rverie profonde. --Allons! dit-il, acceptons le sacrifice. Dix minutes s'taient coules tandis que Henri rflchissait; on heurta aux guichets de la cellule. --C'est fait, dit Gorenflot, il accepte. Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui, dans le corridor. --Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... tel point qu'il regarda par les grillages de la porte. Et un parchemin roul passa de la main d'un moine dans celle de Gorenflot. Gorenflot fit pniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur tait grande et qui cachait son front dans ses mains. --Et si je refuse de signer? s'cria-t-il en larmoyant. --C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise, assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne forcez pas des sujets verser le sang d'un homme qui a t leur roi. --On ne me contraindra pas, dit Henri. --Je l'avais prvu, murmura le duc sa soeur, dont le front se plissa, dont les yeux refltrent un sinistre dessein. Allez, mon frre, ajouta-t-il en s'adressant Mayenne; faites armer tout le monde, et qu'on se prpare. --A quoi? dit le roi d'un ton lamentable. --A tout, rpondit Joseph Foulon. Le dsespoir du roi redoubla. --Corbleu! s'cria Gorenflot, je te hassais, Valois; mais prsent je te mprise! Allons, signe, ou tu ne priras que de ma main. --Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain Matre, que j'obtienne de lui la rsignation. --Il veut rflchir encore, cria Gorenflot. --Qu'on lui laisse jusqu' minuit, dit le cardinal. --Merci, chrtien charitable, dit le roi dans un paroxysme de dsolation. Dieu te le rende! --C'tait rellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous servons la France en le dtrnant. --N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du plaisir le tondre. Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croiss, accablait Henri des injures les plus violentes et lui racontait tous ses dbordements. Tout coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent. --Silence! cria la voix du duc de Guise. Le plus profond silence s'tablit. On distingua bientt des coups frapps fortement et intervalles gaux sur la porte sonore de l'abbaye. Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint. --Mes frres, dit-il, une troupe de gens arms se porte au-devant du portail. --On vient le chercher, dit la duchesse. --Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal. --Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre. --Vous m'avez donn jusqu' minuit, dit pitoyablement le roi. --Oh! tu te ravises parce que tu crois tre secouru. --Sans doute, j'ai une chance.... --Pour mourir s'il ne signe aussitt, rpliqua la voix aigre et imprieuse de la duchesse. Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume. Le bruit redoublait au dehors. --Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et le cerne gauche. --Allons! crirent impatiemment Mayenne et la duchesse. Le roi trempa la plume dans l'encre. --Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetire droite. Toute l'abbaye est cerne prsentement. --Eh bien, nous nous dfendrons, rpliqua rsolument Mayenne. Avec un otage comme celui-l, une place n'est jamais prise discrtion. --Il a sign! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de Henri, qui, abattu, enfouit sa tte dans son capuchon et son capuchon dans ses deux bras. --Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce prcieux papier. Le roi, dans son accs de douleur, renversa la petite lampe qui seule clairait cette scne; mais le duc de Guise tenait dj le parchemin. --Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se dessinait un gentilhomme bien complet, bien arm. Crillon arrive avec les gardes franaises, et menace de briser les portes. coutez!.... --Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon. --Bon! il n'y a plus de roi, rpliqua Gorenflot par une fentre. --Qui dit cela, maraud? rpondit Crillon. --Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les tnbres, avec un orgueil des plus provocateurs. --Qu'on tche de m'apercevoir ce drle et de lui planter quelques balles dans le ventre, dit Crillon. Et Gorenflot, voyant les gardes apprter leurs armes, fit le plongeon aussitt et retomba sur son derrire au milieu de la cellule. --Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence gnral, une voix qui fit dresser les cheveux tous les moines, faux ou vrais, qui attendaient dans le corridor. Cette voix tait celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'tait avanc jusqu'aux marches de l'abbaye. --Voil, sire, rpliqua Crillon en dchargeant dans la porte principale un vigoureux coup de hache. Les murs en gmirent. --Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant la fentre. --Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la mme voix hautaine et calme. Rendez-moi donc mon fou, qui est all passer la nuit dans une de vos cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre. --Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, rpliqua Chicot se dgageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui s'cartrent avec un hurlement d'effroi. A ce moment, le duc de Guise, qui s'tait fait apporter une lampe, lisait au bas de l'acte la signature encore frache obtenue avec tant de peine: CHICOT Ier --Moi, Chicot Ier! s'cria-t-il; mille damnations! --Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons. --Ah! bah! fit Chicot en distribuant Gorenflot, presque vanoui, des coups de la corde qu'il portait sa ceinture; ah! bah! CHAPITRE XXX LES INTRTS ET LE CAPITAL. A mesure que le roi avait parl, mesure que les conjurs l'avaient reconnu, ils taient pass de la stupeur l'pouvante. L'abdication, signe Chicot Ier, avait chang l'pouvante en rage. Chicot rejeta son froc sur ses paules, croisa les bras, et, tandis que Gorenflot fuyait toutes jambes, il soutint, immobile et souriant, le premier choc. Ce fut un terrible moment passer. Les gentilshommes, furieux, s'avancrent sur le Gascon, bien dtermins se venger de la cruelle mystification dont ils taient victimes. Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait dfier tant de force de s'attaquer tant de faiblesse, les arrta plus encore peut-tre que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait observer que la mort de Chicot ne servirait rien, mais, tout au contraire, serait venge terriblement par le roi, de complicit avec son fou dans cette scne de terrible bouffonnerie. Il en rsulta que les dagues et les rapires s'abaissrent devant Chicot, qui, soit dvouement,--et il en tait capable,--soit pntration de leur pense, continua de leur rire au nez. Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups de hache de Crillon plus presss. Il tait vident que la porte ne pouvait rsister longtemps une pareille attaque, qu'on n'essayait pas mme de repousser. Aussi, aprs un moment de dlibration, le duc de Guise donna-t-il l'ordre de la retraite. Cet ordre fit sourire Chicot. Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examin le souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dnonc cette porte au roi, qui y avait plac Tocquenot, lieutenant des gardes suisses. Il tait donc vident que les ligueurs, les uns aprs les autres, allaient se jeter dans la gueule du loup. Le cardinal s'clipsa le premier, suivi d'une vingtaine de gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre peu prs de moines; puis Mayenne, qui sa difficult de courir, cause de son norme ventre et de son paisse encolure, avait tout naturellement fait confier le soin de la retraite. Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et que Chicot le vit se traner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait plus, il se tenait les ctes de rire. Dix minutes s'coulrent, pendant lesquelles Chicot prta l'oreille, croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refouls dans le souterrain; mais, son grand tonnement, le bruit, au lieu de revenir lui, continuait de s'loigner. Tout coup une pense vint au Gascon, qui changea ses clats de rire en grincements de dents. Le temps s'coulait, les ligueurs ne revenaient pas; les ligueurs s'taient-ils aperus que la porte tait garde, et avaient-ils dcouvert une autre sortie? Chicot allait s'lancer hors de la cellule, quand, tout coup, la porte en fut obstrue par une masse informe qui se vautra ses pieds en s'arrachant des poignes de cheveux tout autour de la tte. --Ah! misrable que je suis! s'criait le moine. Oh! mon bon seigneur Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi! Comment Gorenflot, qui tait parti le premier, revenait-il seul quand dj il et d tre bien loin? Voil la question qui se prsenta tout naturellement la pense de Chicot. --Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, moi! continuait de hurler Gorenflot; pardonnez votre indigne ami, qui se repent et fait amende honorable vos genoux. --Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres, drle? --Parce que je n'ai pas pu passer par o passent les autres, mon bon seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colre, m'a frapp d'obsit. Oh! malheureux ventre! oh! misrable bedaine! criait le moine en frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout que c'est heureux d'tre mince! Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine. --Mais les autres passent donc quelque part? s'cria Chicot d'une voix de tonnerre; les autres s'enfuient donc? --Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils attendent la corde? Oh! malheureux ventre! --Silence! cria Chicot, et rpondez-moi. Gorenflot se redressa sur ses deux genoux. --Interrogez, monsieur Chicot, rpondit-il, vous en avez bien certainement le droit. --Comment se sauvent les autres? --A toutes jambes. --Je comprends... mais par o? --Par le soupirail. --Mordieu! par quel soupirail? --Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetire. --Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? rponds vite. --Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain tait garde extrieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, ce qu'il parat: _J'ai soif_. --Ventre de biche! s'cria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de sorte que les fuyards ont pris un autre chemin? --Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du cimetire. --Qui donne?.... --D'un ct, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques. --Tu mens! --Moi, cher seigneur! --S'ils s'taient sauvs par le caveau donnant dans la crypte, je les eusse vus repasser devant ta cellule. --Voil justement, cher monsieur Chicot; ils ont pens qu'ils n'auraient pas le temps de faire ce grand dtour, et ils sont passs par le soupirail. --Quel soupirail? --Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert clairer le passage. --De sorte que toi.... --De sorte que moi, qui suis trop gros.... --Eh bien? --Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis me tirer par les pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres. --Mais, s'cria Chicot, le visage clair tout coup d'une trange jubilation, si tu n'as pas pu passer.... --Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes paules, voyez ma poitrine. --Alors lui, qui est plus gros que toi. --Qui, lui? --Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-l, je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non plus. --Monsieur Chicot! --Lve-toi, frocard! Le moine se leva aussi vite qu'il put. --Bien, maintenant conduis-moi au soupirail. --O vous voudrez, mon cher seigneur. --Marche devant, malheureux, marche! Gorenflot se mit trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise par les coups de corde que lui allongeait Chicot. Tous deux traversrent le corridor et descendirent dans le jardin. --Par ici, dit Gorenflot, par ici. --Tais-toi, et marche, drle! Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprs d'un massif d'arbres d'o semblaient sortir des plaintes. --L, dit-il, l. Et, au bout de son haleine, il tomba le derrire sur l'herbe. Chicot fit trois pas en avant et aperut quelque chose qui s'agitait fleur de terre. A ct de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrire de l'animal que Diogne appelait un coq deux pieds et sans plumes, gisaient une pe et un froc. Il tait vident que l'individu qui se trouvait pris si malheureusement s'tait successivement dfait de tous les objets qui pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, dsarm de son pe, dpouill de son froc, il se trouvait rduit sa plus simple expression. Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour disparatre compltement. --Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix touffe du fugitif. J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Ae! ne tirez pas si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance, pas vite, mais j'avance. --Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon seigneur Dieu, tu as gagn ton cierge. --Ce n'est pas pour rien que j'ai t surnomm Hercule, reprit la voix touffe, je soulverai cette pierre. Hein! Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla. --Attends, dit tout bas Chicot, attends. Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt grand bruit. --Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain. --Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essoufl. Ah! c'est donc toi, misrable moine! --Ne dites rien, monseigneur, murmurrent les voix, il vous prend pour Gorenflot. --Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah! c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens! Et, chaque apostrophe, Chicot, arriv enfin au but si dsir de sa vengeance, fit retomber de toute la vole de son bras, sur les parties charnues qui s'offraient lui, la corde avec laquelle il avait dj flagell Gorenflot. --Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine. En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes touffes, tout en redoublant d'efforts pour soulever la pierre. --Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voil pour l'ivrognerie! tiens, voil pour la paresse! tiens, voil pour la colre; tiens, voil pour la luxure! tiens, voil pour la gourmandise! Je regrette qu'il n'y ait que sept pchs capitaux; tiens, tiens, tiens, voil pour les vices que tu as! --Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot, ayez piti de moi. --Ah! tratre! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voil pour ta trahison! --Grce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui tombaient sur Mayenne, grce, cher monsieur Chicot! Mais Chicot, au lieu de s'arrter, s'enivrait de sa vengeance et redoublait de coups. Si puissant qu'il ft sur lui-mme, Mayenne ne pouvait retenir ses gmissements. --Ah! continua Chicot, que ne plat-il Dieu de substituer ton corps vulgaire, ta carcasse roturire, les trs-hautes et trs-puissantes omoplates du duc de Mayenne, qui je dois une vole de coups de bton dont les intrts courent depuis sept ans!... Tiens, tiens, tiens! Gorenflot poussa un soupir et tomba. --Chicot! vocifra le duc. --Oui, moi-mme, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras dbile, qui voudrait avoir les cent bras de Briare pour cette occasion. Et Chicot, de plus en plus exalt, ritra les coups de corde avec une telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les ctes dchires, les reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis. Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide. Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot tait vanoui, sinon de douleur, du moins d'effroi. CHAPITRE XXXI CE QUI SE PASSAIT DU COT DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIVE. Il tait onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment, dans le cabinet o il s'tait retir la suite de la faiblesse dont il avait t pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise vint lui annoncer l'abdication du roi, son frre. De la fentre la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux fentres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gane de bois dor. Tout coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut que ce cheval pouvait tre celui de son messager, et courut s'appuyer au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait son matre. Le matre sortit des appartements intrieurs; c'tait Bussy; Bussy, qui, en sa qualit de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit. Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait jamais eu se plaindre, prouva un instant de remords; mais, mesure qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage s'claira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'esprance et de bonheur, que toute sa jalousie lui revint. Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et piait les diffrentes motions de son visage, Bussy, aprs avoir donn le mot d'ordre, roula le manteau sur ses paules, se mit en selle, et, piquant des deux son cheval, s'lana avec un grand bruit sous la vote sonore. Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore l'ide de faire courir aprs lui, car il se doutait bien qu'avant de se rendre la Bastille, Bussy ferait une halte son htel; mais il se reprsenta le jeune homme riant avec Diane de son amour mpris, le mettant, lui prince, sur la mme ligne que le mari ddaign, et, cette fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon. Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire tait une insulte au prince: il le laissa aller. S'il et eu le regard attrist et le front sombre, peut-tre l'et-il retenu. Cependant, peine hors de l'htel d'Anjou, Bussy quitta son allure prcipite, comme s'il et craint le bruit de sa propre marche; et, passant son htel, comme l'avait prvu le duc, il remit son cheval aux mains d'un palefrenier qui coutait respectueusement une leon d'hippiatrique que lui faisait Remy. --Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy. --Oui, monseigneur, en personne. --Et pas encore couch? --Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou plutt chez vous. En vrit, depuis que je n'ai plus mon bless, il me semble que les jours ont quarante-huit heures. --T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy. --J'en ai peur! --Et l'amour? --Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en dfie, et je ne fais en gnral sur lui que des tudes utiles. --Alors Gertrude est abandonne? --Parfaitement. --Ainsi tu t'es lass? --D'tre battu. C'tait ainsi que se manifestait l'amour de mon amazone, brave fille du reste. --Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir? --Pourquoi ce soir, monseigneur? --Parce que je t'eusse emmen avec moi. --A la Bastille? --Oui. --Vous y allez? --Sans doute. --Et le Monsoreau? --A Compigne, mon cher, o il prpare une chasse pour Sa Majest. --tes-vous sr, monseigneur? --L'ordre lui en a t donn publiquement ce matin. --Ah! Remy demeura un instant pensif. --Alors? dit-il aprs un instant. --Alors j'ai pass la journe remercier Dieu du bonheur qu'il m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit jouir de ce bonheur. --Bien. Jourdain, mon pe, fit Remy. Le palefrenier disparut dans l'intrieur de la maison. --Tu as donc chang d'avis? demanda Bussy. --En quoi? --En ce que tu prends ton pe. --Oui, je vous accompagne jusqu' la porte, pour deux raisons. --Lesquelles? --La premire, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque mauvaise rencontre. Bussy sourit. --Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons conseils vous donner. --Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et, aprs le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de plus grand que celui d'en parler. --Il y a mme des gens, rpliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en parler avant celui de la voir. --Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain. --Raison de plus: le ciel est tantt sombre, tantt clair. J'aime la varit, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au palefrenier, qui lui rapportait sa rapire. Puis se retournant vers le comte: --Me voici vos ordres, monseigneur; partons. Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminrent vers la Bastille. Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils lui donner; et, en effet, peine furent-ils en route, que le docteur commena de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-l, un visite Diane, au lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la Facult, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que c'tait d'habitude Vnus qui dsarmait Mars. Bussy souriait; Remy insistait. --Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une pe, il s'y attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur et la souplesse de l'acier, tandis que, de son ct, l'acier semble s'animer et s'chauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon pe est un bras et mon bras est une pe. Ds lors, comprends-tu? il ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue pas. --Non, mais elle s'mousse. --Ne crains rien. --Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous, il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Ante, comme celui de Thse contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme celui de Bayard; quelque chose d'homrique, de gigantesque, d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy comme tant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau. --Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce matin, mis quatre pes aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant huit minutes, n'ont pu, eux quatre, me toucher une seule fois, tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais comme un tigre. --Je ne dis pas le contraire, matre; mais vos jarrets de demain seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui? Ici Bussy et son chirurgien entamrent un dialogue latin, frquemment interrompu par leurs clats de rire. Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine. --Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivs. --Si je vous attendais? dit Remy. --Pourquoi faire? --Pour tre sr que vous serez de retour avant deux heures, et que vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre duel. --Si je te donne ma parole? --Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau voir que j'en doutasse. --Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai l'htel. --Soit. Adieu, monseigneur. --Adieu, Remy. Les deux jeunes gens se sparrent; mais Remy demeura en place. Il vit le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau lui donnait toute scurit, entrer par la porte que lui ouvrit Gertrude, et non pas monter par la fentre. Puis il reprit philosophiquement, travers les rues dsertes, sa marche vers l'htel Bussy. Comme il dbouchait de la place Beaudoyer, il vit venir lui cinq hommes envelopps de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux, parfaitement arms. Cinq hommes cette heure, c'tait un vnement. Il s'effaa derrire l'angle d'une maison en retraite. --Arrivs dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrtrent, et, aprs un bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins diffrents, tandis que le cinquime demeurait immobile et rflchissant sa place. En ce moment, la lune sortit d'un nuage et claira d'un de ses rayons le visage du coureur de nuit. --M. de Saint-Luc! s'cria Remy. Saint-Luc leva la tte en entendant prononcer son nom, et vit un homme qui venait lui. --Remy! s'cria-t-il son tour. --Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire votre service! attendu que vous me paraissez vous porter merveille. Est-ce une indiscrtion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait cette heure si loin du Louvre? --Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la ville. Il m'a dit: Saint-Luc, promne-toi dans les rues de Paris, et, si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqu, rponds hardiment que ce n'est pas vrai. --Et avez-vous entendu parler de cela? --Personne ne m'en a souffl le mot. Or, comme il va tre minuit, que tout est tranquille et que je n'ai rencontr que M. de Monsoreau, j'ai congdi mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu rflchissant. --Comment? M. de Monsoreau? --Oui. --Vous avez rencontr M. de Monsoreau? --Avec une troupe d'hommes arms, dix ou douze au moins. --M. de Monsoreau! impossible! --Pourquoi cela, impossible? --Parce qu'il doit tre Compigne. --Il devait y tre, mais il n'y est pas. --Mais l'ordre du roi? --Bah! qui est-ce qui obit au roi? --Vous avez rencontr M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes? --Certainement. --Vous a-t-il reconnu? --Je le crois. --Vous n'tiez que cinq. --Mes quatre amis et moi, pas davantage. --Et il ne s'est pas jet sur vous? --Il m'a vit, au contraire, et c'est ce qui m'tonne. En le reconnaissant, je me suis attendu une horrible bataille. --De quel ct allait-il? --Du ct de la rue de la Tixeranderie. --Ah! mon Dieu! s'cria Remy. --Quoi? demanda Saint-Luc, effray de l'accent du jeune homme. --Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur. --Un grand malheur! qui? --A M. de Bussy! --A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez. --Quel malheur! M. de Bussy le croyait Compigne. --Eh bien? --Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence.... --De sorte qu'il est?.... --Chez madame Diane. --Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille. --Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupons ou on les lui aura suggrs, et il n'aura feint de partir que pour revenir l'improviste. --Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front. --Avez-vous une ide? rpondit Remy. --Il y a du duc d'Anjou l-dessous. --Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqu le dpart de M. de Monsoreau. --Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy? --Corbleu! comme des soufflets de forges. --En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez la maison? --Oui. --Marchez devant alors. Et les deux jeunes gens prirent travers les rues une course qui et fait honneur des daims poursuivis. --A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant. --Qui? le Monsoreau? --Oui. --Un quart d'heure peu prs, dit Saint-Luc en franchissant un tas de pierres de cinq pieds de haut. --Pourvu que nous arrivions temps! dit Remy en tirant son pe pour tre prt tout vnement. CHAPITRE XXXII L'ASSASSINAT. Bussy, sans inquitude et sans hsitation, avait t reu sans crainte par Diane, qui croyait tre sre de l'absence de son mari. Jamais la belle jeune femme n'avait t si joyeuse; jamais Bussy n'avait t si heureux; dans certain moment, dont l'me ou plutt l'instinct conservateur sent toute la gravit, l'homme unit ses facults morales tout ce que ses sens peuvent lui fournir de ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment l'autre, sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait. Diane, mue, et d'autant plus mue qu'elle cherchait cacher son motion, Diane, mue des craintes de ce lendemain menaant, paraissait plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour, donne cet amour le parfum de posie qui lui manquait; la vritable passion n'est point foltre, et l'oeil d'une femme sincrement prise est plus souvent humide que brillant. Aussi dbuta-t-elle par arrter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle avait lui dire, ce soir-l, c'est que sa vie tait sa vie; ce qu'elle avait dbattre avec lui, c'tait les plus srs moyens de fuir. Car ce n'tait pas le tout que de vaincre, il fallait, aprs avoir vaincu, fuir la colre du roi; car jamais Henri, c'tait probable, ne pardonnerait au vainqueur la dfaite ou la mort de ses favoris. --Et puis, disait Diane, le bras pass autour du cou de Bussy et dvorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur augmenter ta gloire? Tu es dj si suprieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de gnrosit toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, dfends ta vie. Je ne te dis pas: Songe la mort, car il me semble qu'il n'existe pas au monde un homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par trahison; mais songe aux blessures: on peut tre bless, tu le sais bien, puisque c'est une blessure reue en combattant contre ces mmes hommes que je dois de te connatre. --Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne veux pas tre dfigur. --Oh! garde ta personne tout entire. Qu'elle te soit sacre, mon Bussy, comme si toi, c'tait moi. Songe la douleur que tu prouverais si tu me voyais revenir blesse et sanglante; eh bien, la mme douleur que tu ressentirais, je l'prouverais en voyant ton sang. Sois prudent, mon lion trop courageux, voil tout ce que je te recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire leur combat, porte-toi au secours du plus menac; mais, si deux hommes, si trois hommes t'attaquent la fois, fuis; tu te retourneras comme Horace, et tu les tueras les uns aprs les autres, et distance. --Oui, ma chre Diane, dit Bussy. --Oh! tu me rponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne m'coutes pas! --Oui, mais je te vois, et tu es bien belle! --Ce n'est point de ma beaut qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra, non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de voir ce duel! --Toi? --J'y assisterai. --Comment cela? impossible, Diane. --Non! coute: il y a, tu sais, dans la chambre ct de celle-ci, une fentre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais l'enclos des Tournelles. --Oui, je me le rappelle; cette fentre leve de vingt pieds peu prs, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre. --De l, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de manire que je te voie; tu sauras que je suis l, tu pourras me voir moi-mme. Mais non, insense que je suis, ne me regarde pas, car ton ennemi peut profiter de ta distraction. --Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixs sur toi. Si j'tais condamn, et qu'on me laisst le choix de la mort, Diane, ce serait celle-l que je choisirais. --Oui, mais tu n'es pas condamn, mais il ne s'agit pas de mourir; il s'agit de vivre au contraire. --Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien second, crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet tire l'pe comme moi; Ribrac est froid sur le terrain, et semble n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dvore son adversaire et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilit de tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais courir plus de danger pour avoir plus de mrite. --Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espre; mais coute-moi, et promets-moi de m'obir. --Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter. --Eh bien, justement j'en appelle ta raison. --Alors il ne fallait pas me rendre fou. --Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obissance; c'est en obissant que l'on prouve son amour. --Ordonne alors. --Cher ami, tes yeux sont fatigus; il te faut une bonne nuit: quitte-moi. --Oh! dj! --Je vais faire ma prire, et tu m'embrasseras. --Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges. --Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en s'agenouillant. Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, travers le plafond, aller chercher Dieu sous les votes azures du ciel: --Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne meure pas dsespre, protge celui que tu as pouss sur mon chemin, pour que je l'aime et que je n'aime que lui. Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son bras et ramener son visage la hauteur de ses lvres, quand tout coup une vitre de la fentre vola en clats: puis la fentre elle-mme, et trois hommes arms parurent sur le balcon, tandis que le quatrime enfourchait la balustrade. Celui-l avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main gauche un pistolet, de l'autre une pe nue. Bussy demeura un instant immobile et glac par le cri pouvantable que poussa Diane en s'lanant son cou. L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancrent d'un pas; un de ces trois hommes tait arm d'une arquebuse. Bussy, d'un mme mouvement, carta Diane avec la main gauche, tandis que de la droite il tirait son pe. Puis, se repliant sur lui-mme, il l'abaissa lentement et sans perdre de vue ses adversaires. --Allez, allez, mes braves, dit une voix spulcrale qui sortit de dessous le masque de velours, il est moiti mort, la peur l'a tu. --Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur! Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui. --Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermet. Mais Diane, au lieu d'obir, se jeta une seconde fois son cou. --Vous allez me faire tuer, madame! dit-il. Diane s'loigna, le dmasquant entirement. Elle comprenait qu'elle ne pouvait venir en aide son amant que d'une seule manire: c'tait en obissant passivement. --Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et excellent ami! Bussy se taisait, tout en mordant ses lvres, et en examinant tout autour de lui quels seraient ses moyens de dfense quand il faudrait en venir aux mains. --Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laiss sa femme seule, que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et quand cela? la veille d'un duel. Je le rpte, quel bon et excellent ami que le seigneur de Bussy! -- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre masque. Maintenant je sais qui j'ai affaire. --Ainsi ferai-je, rpliqua le grand veneur. Et il jeta loin de lui le loup de velours noir. Diane poussa un faible cri. La pleur du comte tait celle d'un cadavre, tandis que son sourire tait celui d'un damn. --, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les faons bruyantes, et c'tait bon pour les hros d'Homre, qui taient des demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme, seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou laissez-moi passer. Monsoreau rpondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colre. --Passage, voyons! rpta le jeune homme, dont le sang, qui un instant avait reflu vers son coeur, lui montait aux tempes. --Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de Bussy? --Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme; j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin. --Vous tiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et vous y coucherez. Pendant ce temps, la tte de deux autres hommes apparaissait travers les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade, vinrent se placer prs de leurs camarades. --Quatre et deux font six, dit Bussy; o sont les autres? --Ils sont la porte et attendent, dit le grand veneur. Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy entendit ses sanglots. Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers le comte: --Mon cher monsieur, dit-il aprs avoir rflchi une seconde, vous savez que je suis un homme d'honneur. --Oui, dit Monsoreau, vous tes un homme d'honneur, comme madame est une femme chaste. --Bien, monsieur, rpondit Bussy en faisant un lger mouvement de tte de haut en bas; c'est vif, mais c'est mrit, et tout cela se payera ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie lie avec quatre gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorit sur vous, je rclame la grce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole de me retrouver o et quand vous voudrez. Monsoreau haussa les paules. --coutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai satisfait MM. de Schomberg, d'pernon, Qulus et Maugiron, je serai vous, tout vous et rien qu' vous. S'ils me tuent, oh bien, vous serez pay par leurs mains, voil tout; si, au contraire, je me trouve en fonds pour vous payer moi-mme.... Monsoreau se retourna vers ses gens. --Allons! leur dit-il, sus, mes braves! --Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un assassinat. --Parbleu! fit Monsoreau. --Oui, je le vois: nous nous tions tromps tous deux l'un l'gard de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la chose. --C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau. Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gmissement. --En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle Bussy tout seul. Tenez-vous bien, mes braves! Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira lui une table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une seconde, improvis comme un rempart entre lui et ses ennemis. Ce mouvement avait t si rapide, que la balle partie de l'arquebuse ne frappa que le prie-Dieu, dans l'paisseur duquel elle se logea en s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique crdence du temps de Franois 1er, et l'ajoutait son retranchement. Diane se trouva cache par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle ne pouvait aider Bussy que de ses prires, et elle priait. Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur son rempart improvis. --Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon pe pique. Les braves, pousss par Monsoreau, firent un mouvement vers le sanglier qui les attendait, repli sur lui-mme et les yeux ardents; l'un d'eux allongea mme la main vers le prie-Dieu pour l'attirer lui; mais, avant que sa main et touch le meuble protecteur, l'pe de Bussy, passant par une meurtrire, avait pris le bras dans toute sa longueur, et l'avait perc depuis la saigne jusqu' l'paule. L'homme poussa un cri, et se recula jusqu' la fentre. Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris entre deux feux. Il s'lana vers la porte pour en pousser les verrous; mais, avant qu'il l'et atteinte, elle s'ouvrit. Le jeune homme fit un pas en arrire pour se mettre en dfense la fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis. Deux hommes se prcipitrent par cette porte. --Ah! cher matre! cria une voix bien connue, arrivons-nous temps? --Remy! dit le comte. --Et moi! cria une seconde voix; il parat que l'on assassine ici? Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie. --Saint-Luc! dit-il. --Moi-mme. --Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau, que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne vous rangez pas, nous passerons sur vous. --Trois hommes moi! cria Monsoreau. Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparatre au-dessus de la balustrade. --Ah , mais ils ont donc une arme? dit Saint-Luc. --Mon Dieu, Seigneur, protgez-le! priait Diane. --Infme! cria Monsoreau. Et il s'avana pour frapper Diane. Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond par-dessus le retranchement; son pe rencontra celle de Monsoreau, puis il se fendit, et le toucha la gorge; mais la distance tait trop grande: il en fut quitte pour une corchure. Cinq ou six hommes fondirent la fois sur Bussy. Un de ces hommes tomba sous l'pe de Saint-Luc. --En avant! cria Remy. --Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte Diane. Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un des nouveaux venus. Remy hsitait. --Mais vous? dit-il. --Enlve! enlve! cria Bussy. Je te la confie. --Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le! --Venez, madame, dit Remy. --Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai! Remy l'enleva entre ses bras. --Bussy, cria Diane; Bussy, moi! au secours! La pauvre femme tait folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses ennemis; tout ce qui l'cartait de Bussy lui tait fatal et mortel. --Va, va, dit Bussy; je te rejoins. --Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espre. Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-mme, et presque aussitt tomber en entranant Diane. Bussy jeta un cri, et se retournant: --Ce n'est rien, matre, dit Remy; c'est moi qui ai reu la balle; elle est sauve. Trois hommes se jetrent sur Bussy; au moment o il se retournait, Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba. Les deux autres reculrent. --Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve Diane! --Mais toi? --Moi, je suis un homme. Saint-Luc s'lana vers Diane, dj releve sur ses genoux, la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte. --A moi! cria Monsoreau, moi, ceux de l'escalier! --Ah! sclrat! cria Bussy. Ah! lche! Monsoreau se retira derrire ses hommes. Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il fendit une tte par la tempe; du second, il troua une poitrine. --Cela dblaye, dit-il. Puis il revint dans son retranchement. --Fuyez, matre, fuyez! murmura Remy. --Moi! fuir... fuir devant des assassins! Puis, se penchant vers le jeune homme: --Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu? --Prenez garde! dit Remy, prenez garde! En effet, quatre hommes venaient de s'lancer par la porte de l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes. Mais il n'eut qu'une pense. --Et Diane! cria-t-il, Diane! Alors, sans perdre une seconde, il s'lana sur ces quatre hommes; pris au dpourvu, deux tombrent, un bless, un mort. Puis, comme Monsoreau avanait, il fit un pas de retraite, et se trouva derrire son rempart. --Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le tenons, nous le tenons! Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'tait tran jusque devant Bussy; il venait ajouter son corps la masse du retranchement. Il y eut une pause d'un instant. Bussy, les jambes flchies, le corps coll la muraille, le bras pli, la pointe en arrt, jeta un rapide regard autour de lui. Sept hommes taient couchs terre, neuf restaient debout. Bussy les compta des yeux. Mais, en voyant reluire neuf pes, en entendant Monsoreau encourager ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant, qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire. --Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat; eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit ni ne fera. Alors, dtachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme s'il et t indigne de sa renomme de combattre plus longtemps couvert. L, il rencontra un fouillis dans lequel son pe glissa comme une vipre dans sa couve; trois fois il vit jour et allongea le bras dans ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tide coula jusque sur sa main droite par la rainure de la lame. Pendant ce temps, il avait par vingt coups de taille ou de pointe avec son bras gauche. Le manteau tait hach. La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se retirer le troisime: ils renoncrent faire usage de l'pe, les uns tombrent sur lui coups de crosse de mousquet, les autres tirrent sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'taient pas encore servis et dont il eut l'adresse d'viter les balles, soit en se jetant de ct, soit en se baissant. Dans cette heure suprme, tout son tre se multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais encore il devinait presque la plus subite et la plus secrte pense de ses ennemis; Bussy enfin tait dans un de ces moments o la crature atteint l'apoge de la perfection; il tait moins qu'un dieu, parce qu'il tait mortel, mais il tait certes plus qu'un homme. Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi calme que Bussy tait anim, chargeait les pistolets de ses gens, ou, les prenant tout chargs de leurs mains, tirait tout en se tenant masqu derrire ses spadassin. Mais c'tait chose facile pour Bussy que de faire une troue; il se jeta au milieu des sbires, qui s'cartrent, et se trouva face face avec Monsoreau. En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout arm, ajusta Bussy et fit feu. La balle rencontra la lame de l'pe, et la brisa six pouces au-dessous de la poigne, --Dsarm! cria Monsoreau, dsarm! Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brise. En une seconde, elle fut soude son poignet avec son mouchoir. Et la bataille recommena, prsentant ce spectacle prodigieux d'un homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures, pouvantant six hommes bien arms et se faisant un rempart de dix cadavres. La lutte recommena et redevint plus terrible que jamais; tandis que les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait devin que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait lui toutes celles qui pouvaient tre sa porte. Bussy tait entour; le tronon de sa lame, brch, tordu, mouss, vacillait dans sa main; la fatigue commenait engourdir son bras; il regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranim, se relve sur ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapire. Ce cadavre, c'tait Remy, dont le dernier effort tait un dvouement. Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrire, afin de dgager sa main de son mouchoir et de se dbarrasser du tronon devenu inutile. Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui dchargea, bout portant, son pistolet dans la tte. Remy tomba le front fracass, et, cette fois, pour ne plus se relever. Bussy jeta un cri, ou plutt poussa un rugissement. Les forces lui taient revenues avec les moyens de dfense; il fit siffler son pe en cercle, abattit un poignet droite et ouvrit une joue gauche. La porte se trouvait dgage par ce double coup. Agile et nerveux, il s'lana contre elle et essaya de l'enfoncer avec une secousse qui branla le mur. Mais les verrous lui rsistrent. puis de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que, du gauche, il essayait de tirer les verrous derrire lui, tout en faisant face ses adversaires. Pendant cette seconde, il reut un coup de feu qui lui pera la cuisse et deux coups d'pe lui entamrent les flancs. Mais il avait tir les verrous et tourn la clef. Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharn des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha la poitrine. Le grand veneur vocifra une maldiction. --Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence croire que j'chapperai. Les quatre hommes jetrent leurs armes et s'accrochrent Bussy: ils ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le faisait invulnrable; ils tentrent de l'touffer. Mais coups de pommeau d'pe, mais coups de taille, Bussy les assommait, les hachait sans relche. Monsoreau s'approcha deux fois du jeune homme et fut touch deux fois encore. Mais trois hommes s'attachrent la poigne de son pe et la lui arrachrent des mains. Bussy ramassa un trpied de bois sculpt qui servait de tabouret, frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trpied se brisa sur l'paule du dernier, qui resta debout. Celui-l lui enfona sa dague dans la poitrine. Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre son adversaire, il le fora de se poignarder lui-mme. Le dernier sauta par la fentre. Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, tendu parmi les cadavres, se releva son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup de couteau. Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une pe, ramassa la premire venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du grand veneur, qu'il le cloua au parquet. --Ah! s'cria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je t'aurai vu mourir! Monsoreau voulut rpondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa par sa bouche entr'ouverte. Bussy alors se trana vers le corridor, il perdait tout son sang par sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret. Il jeta un dernier regard derrire lui. La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumire entrait dans cette chambre inonde de sang; elle vint se mirer aux vitres et illuminer les murailles haches par les coups d'pes, troues par les balles, effleurant au passage les ples visages des morts, qui, pour la plupart, avaient conserv en expirant le regard froce et menaant de l'assassin. Bussy, la vue de ce champ de bataille peupl par lui, tout bless, tout mourant qu'il tait, se sentit pris d'un orgueil sublime. Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu faire. Il lui restait maintenant fuir, se sauver; mais il pouvait fuir, car il fuyait devant les morts. Mais tout n'tait pas fini pour le malheureux jeune homme. En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un coup de feu partit: la balle lui traversa l'paule. La cour tait garde. Alors il songea cette petite fentre par laquelle Diane lui promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement qu'il put, il se trana de ce ct. Elle tait ouverte, en encadrant un beau ciel parsem d'toiles. Bussy referma et verrouilla la porte derrire lui; puis il monta sur la fentre grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille de fer, afin de sauter de l'autre ct. --Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il. Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'tait la seconde troupe qui montait. Bussy tait hors de dfense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de la seule main et du seul pied dont il pt se servir encore, il s'lana. Mais, en s'lanant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre. Il avait tant de sang aux pieds! Il tomba sur les pointes du fer: les unes pntrrent dans son corps, les autres s'accrochrent ses habits, et il demeura suspendu. En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restt au monde. --Saint-Luc! cria-t-il, moi! Saint-Luc! moi! --Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout coup une voix sortant d'un massif d'arbres? Bussy tressaillit. Cette voix n'tait pas celle de Saint-Luc. --Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, moi! moi! ne crains rien pour Diane. J'ai tu le Monsoreau! Il esprait que Saint-Luc tait cach aux environs, et viendrait cette nouvelle. --Ah! le Monsoreau est tu? dit une autre voix. --Oui. --Bien. Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils taient masqus tous deux. --Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre gentilhomme qui peut chapper encore, si vous le secourez. --Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda demi-voix un des deux inconnus. --Imprudent! dit l'autre. --Monseigneur! s'cria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuit de ses sens s'tait augmente du dsespoir de sa situation; monseigneur! dlivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi! --Entends-tu? dit l'homme masqu. --Qu'ordonnez-vous? --Eh bien, que tu le dlivres. Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque: --De ses souffrances.... Bussy tourna la tte du ct par o venait la voix qui osait parler avec un accent railleur dans un pareil moment. --Oh! je suis perdu! murmura-t-il. En effet, au mme moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa poitrine, et le coup partit. La tte de Bussy retomba sur son paule; ses mains se roidirent. --Assassin! dit-il, sois maudit! Et il expira en prononant le nom de Diane. Les gouttes de son sang tombrent du treillis sur celui qu'on avait appel monseigneur. --Est-il mort? crirent plusieurs hommes qui, aprs avoir enfonc la porte, apparaissaient la fentre. --Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou tait le protecteur et l'ami de M. de Bussy. Les hommes n'en demandrent pas davantage; ils disparurent. Le duc entendit le bruit de leurs pas s'loigner, dcrotre et se perdre. --Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqu, monte dans cette chambre, et jette-moi par la fentre le corps du Monsoreau. Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inou de cadavres, le corps du grand veneur, le chargea sur ses paules, et, comme le lui avait ordonn son compagnon, il jeta par la fentre le corps, qui, en tombant, vint son tour clabousser de son sang les habits du duc d'Anjou. Franois fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte d'alliance sign de sa royale main. --Voil ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien faire ici. --Et Diane! demanda Aurilly, de la fentre. --Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas reconnus, dtache-la, dtache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en aillent o ils voudront. Aurilly disparut. --Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en dchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne serai pas encore dcapit pour cause de haute trahison. CHAPITRE XXXIII COMMENT FRRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET L'ABBAYE. L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comdie; les Suisses, placs l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que les gardes franaises embusqus son confluent, et qui avaient tendu l leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas mme saisir le fretin. Tout le monde avait fil par le passage souterrain. Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitt la porte enfonce, Crillon se mit la tte d'une trentaine d'hommes et fit invasion dans Sainte-Genevive avec le roi. Un silence de mort rgnait dans les vastes et sombres btiments. Crillon, en homme de guerre expriment, et mieux aim un grand bruit; il craignait quelque embche. Mais en vain se couvrit-on d'claireurs, en vain ouvrit-on les portes et les fentres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout tait dsert. Le roi marchait des premiers, l'pe la main, criant tue-tte: --Chicot! Chicot! Personne ne rpondait. --L'auraient-ils tu? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon fou le prix d'un gentilhomme. --Vous avez raison, sire, rpondit Crillon, car c'en est un, et des plus braves. Chicot ne rpondait pas, parce qu'il tait occup fustiger M. de Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir cette occupation, qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui. Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut vanoui, comme rien ne proccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut la voix royale. --Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant de remettre au moins Gorenflot sur son derrire. Il y parvint et l'adossa contre un arbre. La force qu'il tait oblig d'employer cette oeuvre charitable tait sa voix une partie de sa sonorit, de sorte que Henri crut un instant remarquer que cette voix arrivait lui empreinte d'un accent lamentable. Il n'en tait cependant rien: Chicot, au contraire, tait dans toute l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux tat du moine, il se demandait s'il fallait faire percer jour cette tratresse bedaine, ou user de clmence envers ce volumineux tonneau. Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste et regard Cinna. Gorenflot devenait peu peu lui, et, si stupide qu'il ft, il ne l'tait pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal ces sortes d'animaux incessamment menacs par les hommes, qui sentent instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre, que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger. Ce fut dans cette disposition intrieure d'esprit qu'il rouvrit les yeux. --Seigneur Chicot! s'cria-t-il. --Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort? --Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour joindre les deux mains devant son norme ventre, est-il donc possible que vous me livriez mes perscuteurs, moi! Gorenflot? --Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal dguise. Gorenflot se mit hurler. Aprs tre parvenu joindre les mains, il essayait de se les tordre. --Moi qui ai fait avec vous de si bons dners! cria-t-il en suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous m'appeliez toujours le roi des ponges; moi qui aimais tant les poulardes que vous commandiez la Corne-d'Abondance, que je n'en laissais jamais que les os. Ce dernier trait parut le sublime du genre Chicot, et le dtermina tout fait pour la clmence. --Les voil! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever, mais sans pouvoir en venir bout; les voil! ils viennent, je suis mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi! Et le moine, ne pouvant parvenir se relever, se jeta, ce qui tait plus facile, la face contre terre. --Relve-toi, dit Chicot. --Me pardonnez-vous? --Nous verrons. --Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme a. Chicot clata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troubl, qu'il avait cru recevoir les coups rembourss Mayenne. --Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il. --Eh! sans doute, je ris, animal! --Je vivrai donc? --Peut-tre. --Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir. --Cela ne dpend pas de moi, dit Chicot; cela dpend du roi: le roi seul a droit de vie et de mort. Gorenflot fit un effort, et parvint se caler sur ses deux genoux. En ce moment, les tnbres furent envahies par une splendide lumire; une foule d'habits brods et d'pes flamboyantes, aux lueurs des torches, entoura les deux amis. --Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'cria le roi, que je suis aise de te revoir! --Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce grand prince est heureux de vous revoir. --Eh bien? --Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui demanderez; demandez-lui ma grce. --Au vilain Hrodes? --Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot! --Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien en tenez-vous? --_Confiteor!_ disait Gorenflot. --Pas un, rpliqua Crillon. Les tratres! il faut qu'ils aient trouv quelque ouverture nous inconnue. --C'est probable, dit Chicot. --Mais tu les as vus? dit le roi. --Certainement que je les ai vus. --Tous? --Depuis le premier jusqu'au dernier. --_Confiteor!_ rptait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de l. --Tu les as reconnus, sans doute? --Non, sire. --Comment! tu ne les as pas reconnus? --C'est--dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore.... --Et encore? --Ce n'tait pas son visage, sire. --Et lequel as-tu reconnu? --M. de Mayenne. --M. de Mayenne? Celui qui tu devais.... --Eh bien, nous sommes quittes, sire. --Ah! conte-moi donc cela, Chicot! --Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du prsent. --_Confiteor!_ rptait Gorenflot. --Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout coup Crillon en laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgr la rsistance que prsentait sa masse, plia sous le coup. Le moine perdit la parole. Chicot tarda rpondre, permettant que, pour un moment, toutes les angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le coeur du malheureux moine. Gorenflot faillit s'vanouir une seconde fois en voyant autour de lui tant de colres inassouvies. Enfin, aprs un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut entendre bruire son oreille la trompette du jugement dernier: --Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine. Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci ferma les yeux pour avoir moins faire en passant de ce monde dans l'autre. --Le prdicateur Gorenflot? s'cria Henri. --_Confiteor, confiteor, confiteor_, rpta vivement le moine. --Lui-mme, rpondit Chicot. --Celui qui.... --Justement, interrompit le Gascon. --Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction. On et recueilli la sueur avec une cuelle sur les joues de Gorenflot. Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les pes, comme si le fer lui-mme et t dou de vie et mu d'impatience. Quelques-uns s'approchrent menaants. Gorenflot les sentit plutt qu'il ne les vit venir, et poussa un faible cri. --Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout. Et prenant Henri l'cart: --Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grce au Seigneur d'avoir permis ce saint homme de natre, il y a quelque trente-cinq ans; car c'est lui qui nous a sauvs tous. --Comment cela? --Oui, c'est lui qui m'a racont le complot depuis alpha jusqu' omga. --Quand cela? --Il y a huit jours peu prs, de sorte que si jamais les ennemis de Votre Majest le trouvaient, ce serait un homme mort. Gorenflot n'entendit que les derniers mots. --Un homme mort! Et il tomba sur ses deux mains. --Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sens, ne reprsentait qu'une somme de matire capable d'absorber et d'teindre les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre protection! Gorenflot saisit au vol ce regard misricordieux, et demeura, comme le masque du parasite antique, riant d'un ct jusqu'aux dents et pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles. --Et tu feras bien, mon roi, rpondit Chicot, car c'est un serviteur des plus tonnants. --Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi. --Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque. --Si je lui donnais des gardes? dit le roi. Gorenflot entendit cette proposition de Henri. --Bon! dit-il, il parat que j'en serai quitte pour la prison. J'aime encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse bien.... --Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de l'emmener. --O cela? --Chez moi. --Eh bien, emmne-le, et reviens au Louvre, o je vais retrouver nos amis, pour les prparer au jour de demain. --Levez-vous, mon rvrend pre, dit Chicot au moine. --Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour! --Mais relve-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui donnant un coup de genou au derrire. --Ah! j'ai bien mrit cela! s'cria Gorenflot. --Que dit-il donc? demanda le roi. --Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il numre toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre Majest, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: J'ai bien mrit cela! --Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami. --Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de rien. --Ah! monsieur Chicot! s'cria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, o me mne-t-on? --Tu le sauras tout l'heure. En attendant, remercie Sa Majest, monstre d'iniquits! remercie. --De quoi? --Remercie, te dis-je! --Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majest.... --Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage de Lyon, pendant la soire de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez tranquille, vous serez rcompens selon vos mrites. Gorenflot poussa un soupir. --O est Panurge? demanda Chicot. --Dans l'curie, pauvre bte! --Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici. --Oui, monsieur Chicot. Et le moine s'loigna le plus vite qu'il put, tonn de ne pas tre suivi par des gardes. --Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton escorte, et dtaches-en dix autres avec M. de Crillon. --O dois-je les envoyer? --A l'htel d'Anjou, et qu'on t'amne ton frre. --Pourquoi cela? --Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois. --Est-ce que mon frre.... --T'es-tu mal trouv d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui? --Non, par la mordieu! --Eh bien, fais ce que je te dis. Henri donna l'ordre au colonel des gardes franaises de lui amener le duc d'Anjou au Louvre. Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit aussitt. --Et toi? dit Henri. --Moi, j'attends mon saint. --Et tu me rejoins au Louvre? --Dans une heure. --Alors je te quitte. --Va, mon fils. Henri partit avec le reste de la troupe. Quant Chicot, il s'achemina vers les curies, et, comme il entrait dans la cour, il vit apparatre Gorenflot mont sur Panurge. Le pauvre diable n'avait pas mme eu l'ide d'essayer de se soustraire au sort qui l'attendait. --Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe, dpchons, on nous attend. Gorenflot ne fit pas l'ombre de la rsistance, seulement il versait tant de larmes, qu'on et pu le voir maigrir vue d'oeil. --Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais! Chicot tirait Panurge lui, tout en haussant les paules. CHAPITRE XXXIV OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'PERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN AVAIT PAS AUX JOUES. Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchs et dormant d'un paisible sommeil. Les vnements historiques ont une singulire influence, c'est de reflter leur grandeur sur les circonstances qui les ont prcds. Ceux qui considreront donc les vnements qui devaient arriver le matin mme, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux, disons-nous, qui considreront ces vnements avec le prestige que donne la prescience, trouveront peut-tre quelque intrt voir le roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se rfugier prs de ses trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un danger o ils risquent de perdre la vie. Le pote, cette nature privilgie qui ne prvoit pas, mais qui devine, trouvera, nous en sommes certain, mlancoliques et charmants ces jeunes visages que le sommeil rafrachit, que la confiance fait sourire, et qui, pareils des frres couchs dans le dortoir paternel, reposent sur leurs lits rangs ct les uns des autres. Henri s'avana lgrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui, aprs avoir dpos son patient en lieu de sret, tait venu rejoindre le roi. Un lit tait vide, celui de d'pernon. --Pas rentr encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux! ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France, le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer! --Tiens, au fait, dit Chicot. --Qu'on le cherche! qu'on l'amne! s'cria le roi. Puis qu'on me fasse venir Miron; je veux qu'il endorme cet tourdi, ft-ce malgr lui. Je veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en tat de se dfendre. --Sire, dit un huissier, voici M. d'pernon qui rentre l'instant mme. D'pernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait vers la chambre commune, esprant y arriver inaperu. Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annona son retour au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'chapper la mercuriale, il aborda le seuil, tout confus. --Ah! te voil enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les amis. D'pernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe qu'effectivement il avait vu. --Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es ple! et la belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux dj plus ce soir! D'pernon tait bien ple, en effet, si ple, que la remarque du roi le fit rougir. --Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu dormir, seulement? --Moi? dit d'pernon comme si une pareille question le blessait au fond du coeur. --Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient quatre heures? il en est deux; deux heures te restent peine. --Deux heures bien employes, dit d'pernon, suffisent bien des choses. --Tu dormiras? --Parfaitement, sire. --Et moi, je n'en crois rien. --Pourquoi cela? --Parce que tu es agit, tu penses demain. ***

*** Hlas! tu as raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgr moi, m'emporte le dsir secret de dire que nous ne sommes point encore arrivs au jour fatal. --Sire, dit d'pernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour cela, faut-il encore que Votre Majest me laisse dormir. --C'est juste, dit Chicot. En effet, d'pernon se dshabilla, et se coucha avec un calme et mme une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et Chicot. --Il est brave comme un Csar, dit le roi. --Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole d'honneur, je n'y comprends plus rien. --Vois, il dort dj. Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la scurit de d'pernon allt jusque-l. --Oh! oh! fit-il tout coup. --Quoi donc? demanda le roi. --Regarde. Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'pernon. --Du sang, murmura te roi. --Il a march dans le sang, mon fils. Quel brave! --Serait-il bless? demanda, le roi avec inquitude. --Bah! il l'aurait dit. Et puis, moins qu'il ne ft bless comme Achille, au talon.... --Tiens, et son pourpoint aussi est tach, vois sa manche. Que lui est-il donc arriv? --Peut-tre a-t-il tu quelqu'un, dit Chicot. --Pourquoi faire? --Pour se faire la main, donc! --C'est singulier! fit le roi. Chicot se gratta beaucoup plus srieusement l'oreille. --Hum! hum! dit-il. --Tu ne me rponds pas. --Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me semble. --Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain.... --Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours. --Oui, c'est vrai. --Eh bien, aujourd'hui? --Aujourd'hui je serai tranquille. --Pourquoi cela? --Parce qu'ils m'auront tu les Angevins maudits. --Tu crois, Henri? --J'en suis sr, ils sont braves. --Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent lches. --Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras! --Ah! si tu voyais celui d'Antraguet! --Vois cette lvre imprieuse de Qulus, et ce front de Maugiron, hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-l lancent l'clair, l'ennemi est dj moiti vaincu. --Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tte, il y a, au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je connais, qui lancent des clairs non moins terribles que ceux sur lesquels tu comptes. Est-ce l tout ce qui te rassure? --Non, viens, et je te montrerai quelque chose. --O cela? --Dans mon cabinet. --Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de la victoire? --Oui. --Viens donc. --Attends. Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens. --Quoi? demanda Chicot. --coute, je ne veux, demain, ou plutt aujourd'hui, ni les attrister, ni les attendrir. Je vais prendre cong d'eux tout de suite. Chicot secoua la tte. --Prends, mon fils, dit-il. L'intonation de voix avec laquelle il pronona ces paroles tait si mlancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines et qui conduisait une larme a ses yeux arides. --Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis. Chicot se dtourna, son coeur n'tait pas plus de marbre que celui du roi. Mais bientt, comme malgr lui, ses yeux se reportrent sur les jeunes gens. Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un aprs l'autre. Une ple bougie rose clairait cette scne, et communiquait sa teinte funbre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs. Chicot n'tait pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de ses lvres le front de Maugiron, de Qulus et de Schomberg, son imagination lui reprsenta un vivant dsol qui venait faire ses adieux des morts dj couchs sur leurs tombeaux. --C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais prouv cela; pauvres enfants! A peine le roi eut-il achev d'embrasser ses amis, que d'pernon rouvrit les yeux pour voir s'il tait parti. Il venait de quitter la chambre, appuy sur le bras de Chicot. D'pernon sauta en bas de son lit, et se mit effacer du mieux qu'il put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit. Cette occupation ramena sa pense vers la scne de la place de la Bastille. --Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui en a tant vers ce soir lui seul. Et il se recoucha. Quant Henri, il conduisit Chicot son cabinet, et, ouvrant un long coffret d'bne doubl de satin blanc: --Tiens, dit-il, regarde. --Des pes, fit Chicot. Je vois bien. Aprs. --Oui, des pes; mais des pes bnites, cher ami. --Par qui? --Par notre saint-pre le pape lui-mme, lequel m'accorde cette faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller Rome et revenir, me cote vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les pes. --Piquent-elles bien? demanda Chicot. --Sans doute; mais ce qui fait leur mrite suprme, Chicot, c'est d'tre bnites. --Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir qu'elles piquent. --Paen! --Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses. --Soit; mais dpchons. --Tu veux dormir? --Non, je veux prier. --En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou? --Oui, il attend en bas. --Que comptes-tu en faire? --Je compte le faire jeter la Bastille. --C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sr, bien clos; celui, par exemple, qui a reu le conntable de Saint-Pol ou Jacques d'Armagnac. --Oh! sois tranquille. --Je sais o l'on vend de beau velours noir, mon fils. --Chicot, c'est mon frre! --C'est juste, et, la cour, le deuil de famille se porte en violet. Lui parleras-tu? --Oui, certainement, ne ft-ce que pour lui ter tout espoir, en lui prouvant que ses complots sont dcouverts. --Hum! fit Chicot. --Vois-tu quelque inconvnient ce que je l'entretienne? --Non; mais, ta place, je supprimerais le discours et doublerais la prison. --Qu'on amne le duc d'Anjou! dit Henri. --C'est gal, dit Chicot en secouant la tte, je m'en tiens ma premire ide. Un moment aprs, le duc entra; il tait fort ple et dsarm. Crillon le suivait, tenant son pe la main. --O l'avez-vous trouv? demanda le roi Crillon, l'interrogeant du mme ton que si le duc n'et point t l. --Sire, Son Altesse n'tait pas chez elle, mais un instant aprs que j'eus pris possession de son htel au nom de Votre Majest, Son Altesse est rentre, et nous l'avons arrte sans rsistence. --C'est bien heureux, dit le roi avec ddain. Puis, se retournant vers le prince: --O tiez-vous, monsieur? demanda-t-il. --Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, rpondit le duc, que je m'occupais de vous. --Je m'en doute, dit Henri, et votre rponse me prouve que je n'avais pas tort de vous rendre la pareille. Franois s'inclina, calme et respectueux. --Voyons; o tiez-vous? dit le roi en marchant vers son frre, que faisiez-vous tandis qu'on arrtait vos complices? --Mes complices? dit Franois. --Oui, vos complices, rpta le roi. --Sire, coup sr, Votre Majest est mal renseigne mon gard. --Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'chapperez pas, et votre carrire de crimes est termine. Cette fois encore vous n'hriterez pas de moi, mon frre.... --Sire, sire, par grce, modrez-vous: il y a bien certainement quelqu'un qui vous aigrit contre moi. --Misrable! s'cria Henri au comble de la colre, tu mourras de faim dans un cachot de la Bastille. --J'attends vos ordres, sire, et je les bnis, dussent-ils me frapper de mort. --Mais enfin, o tiez-vous, hypocrite? --Sire, je sauvais Votre Majest, et je travaillais la gloire et la tranquillit de son rgne. --Oh! fit le roi ptrifi, sur mon honneur, l'audace est grande. Bah! fit Chicot en se renversant en arrire, contez-nous donc cela, mon prince, ce doit tre curieux. --Sire, je le dirais l'instant mme Votre Majest, si Votre Majest m'et trait en frre; mais, comme elle me traite en coupable, j'attendrai que l'vnement parle pour moi. Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondment encore que la premire fois, le roi son frre, et, se retournant vers Crillon et les autres officiers qui taient l: --a, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier prince du sang de France la Bastille? Chicot rflchissait: un clair illumina son esprit. --Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends, cette heure, pourquoi M. d'pernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu sur les joues. CHAPITRE XXXV LE MATIN DU COMBAT. Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise, ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient l'vnement, et prenaient des mesures de prudence pour complimenter temps le vainqueur. Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre prcdent, le roi ne dormit point de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, aprs tout, c'tait un homme brave et expriment, surtout en matire de duel, il sortit vers trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre ses amis le seul office qu'il ft en son pouvoir de leur rendre. Il alla visiter le terrain o devait avoir lieu le combat. Ce fut une scne bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien peu remarque. Le roi, vtu d'habits de couleur sombre, envelopp d'un large manteau, l'pe au ct, les cheveux et les yeux cachs sous les bords de son chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu' trois cents pas en avant de la Bastille; mais, arrivs l, voyant un grand rassemblement de monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par derrire l'enclos des Tournelles. Cette foule, on devine ce qu'elle faisait l: elle comptait les morts de la nuit. Le roi l'vita, et, en consquence, ne sut rien de ce qui s'tait pass. Chicot, qui avait assist la querelle ou plutt l'accord qui avait eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement mme o l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les combattants, et les conditions du combat. A peine renseign, Henri se mit mesurer l'espace, regarda entre les arbres, calcula la rflexion du soleil, et dit: --Qulus se trouvera bien expos: il aura le soleil droite, juste dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre. Qulus aurait d prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des yeux excellents, celle de Qulus. Voil qui est bien mal rgl jusqu' prsent. Quant Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour lui servir de retraite en cas de besoin; voil qui me rassure pour lui. Mais Qulus, mon pauvre Qulus! [*] Qulus avait eu, dans un duel prcdent, l'oeil gauche crev d'un coup d'pe. Et il secoua tristement la tte. --Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront. Le roi leva les yeux au ciel et soupira. --Voyez, mon Dieu! comme il blasphme, murmura-t-il; mais heureusement vous savez que c'est un fou. Chicot leva les paules. --Et d'pernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne pensais pas lui; d'pernon, qui aura affaire Bussy, comme il va tre expos!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: gauche, une barrire; droite, un arbre; derrire, un foss; d'pernon, qui aura besoin de rompre tout moment, car Bussy, c'est un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une pe vivante, qui bondit, qui se dveloppe, qui se replie. --Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'pernon, moi. --Tu as tort, il se fera tuer. --Lui! pas si bte; il aura pris ses prcautions, va! --Comment l'entends-tu? --J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu! --Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout l'heure? --Justement. --Eh bien? --Eh bien, c'est pour cela que je te rpte qu'il ne se battra point. --Homme incrdule et mprisant! --Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous, cher sire; voil le grand jour venu, retournons au Louvre. --Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat? --Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun dirait, au cas o tes amis seraient vainqueurs, que tu as forc la victoire par quelque sortilge, et, au cas o ils seraient vaincus, que tu leur as port malheur. --Eh! que me font les bruits et les interprtations? Je les aimerai jusqu'au bout. --Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais mme mon compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes; mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre. --Crillon n'est-il pas l? --Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinocros, un sanglier, tout ce que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frre, c'est la vipre, c'est le serpent sonnettes, c'est tout animal dont la puissance est moins dans sa force que dans son venin. --Tu as raison, j'aurais d le faire jeter la Bastille. --Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir. --Oui, j'ai t vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce service qu'il prtend m'avoir rendu. --Raison de plus pour que tu t'en dfies. Rentrons, mon fils, crois-moi. Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du Louvre, aprs avoir jet un dernier regard sur le futur champ du combat. Dj tout le monde tait sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et Chicot y entrrent. Les jeunes gens s'y taient veills des premiers et se faisaient habiller par leurs laquais. Le roi demanda quelle chose ils s'occupaient. Schomberg faisait des plis, Qulus se bassinait les yeux avec de l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'pernon aiguisait son pe sur une pierre. On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'tait, pour cette opration, fait apporter un grs la porte de la chambre commune. --Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le regardant avec amour. --Non, je dis que c'est un rmouleur, voil tout, reprit Chicot. D'pernon le vit et cria: --Le roi! Alors, malgr la rsolution qu'il avait prise, et que mme, sans cette circonstance, il n'et pas eu la force de maintenir, Henri entra dans leur chambre. Nous l'avons dj dit, c'tait un roi plein de majest et qui avait une grande puissance sur lui-mme. Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun sentiment de son coeur. --Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes dispositions, ce me semble. --Dieu merci! oui, sire, rpliqua Qulus. --Vous avez l'air sombre, Maugiron. --Sire, je suis trs superstitieux, comme le sait Votre Majest; et, comme j'ai fait de mauvais rves, je me remets le coeur avec un doigt de vin d'Espagne. --Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'aprs Miron, qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les rves dpendent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les actions du lendemain, sauf toutefois la volont de Dieu. --Aussi, sire, dit d'pernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort mal song cette nuit; mais, malgr le songe, le bras est bon et le coup d'oeil perant. Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son pe frache moulue. --Oui, dit Chicot, vous avez rv que vous aviez du sang vos bottes; ce rve-l n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un triomphateur dans le genre d'Alexandre et de Csar. --Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous dfendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous proccupez donc pas de la scurit de ma personne. Cette nuit, j'ai assis mon trne de manire que, d'ici quelque temps du moins, aucune secousse ne le puisse branler. Battez-vous donc pour l'honneur. --Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-tre la vie, dit Qulus; mais, en tout cas, l'honneur sera sauf. --Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en tuant vos ennemis --Oh! quant moi, dit d'pernon, je ne fais pas de quartier. --Moi, dit Qulus, je ne rponds de rien; je ferai ce que je pourrai, voil tout. --Et moi, dit Maugiron, je rponds Sa Majest que, si je meurs, je tuerai mon homme coup pour coup. --Vous vous battez l'pe seule? --A l'pe et la dague, dit Schomberg. Le roi tenait sa main sur sa poitrine. Peut-tre cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils l'un l'autre de leurs craintes par leurs frmissements et leurs pulsations; mais, l'extrieur, fier, l'oeil sec, la lvre hautaine, il tait bien le roi, c'est--dire qu'il envoyait bien des soldats au combat, et non des amis la mort. --En vrit, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce moment. Les gentilshommes taient prts, il ne leur restait plus qu' faire la rvrence leur matre. --Allez-vous cheval? dit Henri. --Non pas, sire, dit Qulus, nous marcherons; c'est un salutaire exercice, il dgage la tte, et Votre Majest l'a dit mille fois, c'est la tte plus que le bras qui dirige l'pe. --Vous avez raison, mon fils. Votre main. Qulus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imitrent. D'pernon s'agenouilla en disant: --Sire, bnissez mon pe. --Non pas, d'pernon, fit le roi; rendez votre pe votre page. Je vous rserve des pes meilleures que les vtres. Apporte les pes, Chicot. --Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un paen mme; et les bndictions du ciel pourraient se changer en sortilges funestes, si le diable, mon ami, s'avisait de regarder mes mains et s'apercevait de ce que je porte. --Quelles sont donc ces pes, sire? demanda Schomberg en jetant un coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter. --Des pes d'Italie, mon fils, des pes forges Milan: les coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme, l'exception de Schomberg, vous avez tous les mains dlicates, le premier coup de fouet vous dsarmerait, si vos mains n'taient bien embotes. --Merci, merci, Majest, dirent ensemble et d'une seule voix les quatre jeunes gens. --Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus longtemps son motion. --Sire, demanda Qulus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les regards de Votre Majest? --Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de solennit au combat; qu'on le croie surtout le rsultat d'une querelle particulire. Et il les congdia d'un geste vraiment majestueux. Lorsqu'ils furent hors de sa prsence, que les derniers valets eurent franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des perons ni des cuirasses que portaient les cuyers arms en guerre: --Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade. --Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'ide, je ne sais pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux l'endroit de d'pernon. --Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable. --Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son devoir, je serais l pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon roi. --Va donc, dit Henri. A peine le Gascon eut-il cong, qu'il partit, rapide comme l'clair. Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets, dfendit qui que ce ft, dans le Louvre, de pousser un cri ou de profrer une parole, et dit seulement Crillon, qui savait tout ce qui allait se passer: --Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups ma porte. --Oui, sire, rpondit Crillon en secouant la tte. CHAPITRE XXXVI LES AMIS DE BUSSY. Si les amis du roi avaient pass la nuit dormir tranquillement, ceux du duc d'Anjou avaient pris la mme prcaution. A la suite d'un bon souper auquel ils s'taient runis d'eux-mmes, sans le conseil ni la prsence de leur patron, qui ne prenait pas de ses favoris les mmes inquitudes que le roi prenait des siens, ils se couchrent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait t choisie comme lieu de runion, se trouvant la plus proche du champ de bataille. Un cuyer, celui de Ribrac, grand chasseur et habile armurier, avait pass toute la journe nettoyer, fourbir et aiguiser les armes. Il fut, en outre, charg de rveiller les jeunes gens au point du jour: c'tait son habitude tous les matins de fte, de chasse ou de duel. Antraguet, avant de souper, s'en tait all voir, rue Saint-Denis, une petite marchande qu'il idoltrait et qu'on n'appelait, dans tout le quartier, que la belle imagire. Ribrac avait crit sa mre; Livarot avait fait son testament. A trois heures sonnant, c'est--dire quand les amis du roi s'veillaient peine, ils taient dj tous sur pied, frais, dispos et arms de bonne sorte. Ils avaient pris des caleons et des bas rouges pour que leurs ennemis ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayt point eux-mmes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se battait tout habill, qu'aucun pli ne gnt leurs mouvements. Enfin ils taient chausss de souliers sans talons, et leurs pages portaient leurs pes, pour que leur bras et leur paule n'prouvassent aucune fatigue. C'tait un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait tincelante la rose de la nuit. Une senteur cre et dlicieuse en mme temps moulait des jardins et se rpandait par les rues. Le pav tait sec et l'air vif. Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au duc d'Anjou des nouvelles de Bussy. On leur avait fait rpondre qu'il tait sorti la veille dix heures du soir, et qu'il n'tait pas rentre depuis. Le messager s'informa s'il tait sorti seul et arm. Il apprit qu'il tait sortit accompagn de Remy, et que tous deux avaient leurs pes. Au reste, on n'tait point inquiet chez le comte, il faisait souvent des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si adroit, que ses absences, mme prolonges, causaient peu d'inquitudes. Les trois amis se firent rpter tous ces dtails. --Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le roi avait command une grande chasse au cerf dans la fort de Compigne, et que M. de Monsoreau avait, cet effet, d partir hier? --Oui, rpondirent les jeunes gens. --Alors je sais o il est: tandis que le grand veneur dtourne le cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles, messieurs, il est plus prs du terrain que nous, et il y sera avant nous. --Oui, dit Livarot, mais fatigu, harass, n'ayant pas dormi. Antraguet haussa les paules. -- Est-ce que Bussy se fatigue? rpliqua-t-il. Allons! en route, en route, messieurs, nous le prendrons en passant. Tous se mirent en marche. C'tait juste le moment o Henri distribuait les pes leurs ennemis; ils avaient donc dix minutes peu prs d'avance sur eux. Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine. Toutes ces rues taient dsertes. Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de Saint-Maur-les-Fosss, avec leur lait et leurs lgumes, et qui dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, taient seuls admis voir cette fire escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs trois pages et de leurs trois cuyers. Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour tuer ou pour tre tu, qu'on sait que le duel, de part et d'autre, sera acharn, mortel, sans misricorde, on rflchit; les plus tourdis des trois taient, ce matin-l, les plus rveurs. En arrivant la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois portrent, avec un sourire qui indiquait qu'une mme pense les tenait en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau. --On verra bien de l, dit Antraguet, et je suis sr que la pauvre Diane viendra plus d'une fois sa fentre. --Tiens! dit Ribrac, elle y est dj venue, ce me semble. --Pourquoi cela? --Elle est ouverte. --C'est vrai. Mais pourquoi cette chelle dresse devant la fentre, quand le logis a des portes? --En effet, c'est bizarre, dit Antraguet. Tous trois s'approchrent de la maison, avec le pressentiment intrieur qu'ils marchaient quelque grave rvlation. --Et nous ne sommes pas les seuls nous tonner, dit Livarot: voyez ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour regarder. Les jeunes gens arrivrent sous le balcon. Un maracher y tait dj, et semblait examiner la terre. --Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En ce cas, dpchez-vous, car nous tenons arriver les premiers. Ils attendirent, mais inutilement. --Personne ne rpond, dit Ribrac; mais pourquoi, diable! cette chelle? --Eh! manant, dit Livarot au maracher, que fais-tu l? Est-ce que c'est toi qui as dress cette chelle? --Dieu m'en garde, messieurs! rpondit-il. --Et pourquoi cela? demanda Antraguet. --Regardez donc l-haut. Tous trois levrent la tte. --Du sang! s'cria Ribrac. --Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, mme. --La porte a t force; dit en mme temps le page d'Antraguet. Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte la fentre, et, saisissant l'chelle, il fut sur le balcon en une seconde. Il plongea son regard dans la chambre. --Qu'y a-t-il donc? demandrent les autres, qui le virent chanceler et plir. Un cri terrible fut sa seule rponse. Livarot tait mont derrire lui. --Des cadavres! la mort! la mort partout! s'cria le jeune homme. Et tous deux entrrent dans la chambre. Ribrac resta en bas, de peur de surprise. Pendant ce temps, le maracher arrtait, par ses exclamations, tous les passants. La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit. Les taches, ou plutt une rivire de sang s'tait tendue sur le carreau. Les tentures taient haches de coups d'pes et de balles de pistolets. Les meubles gisaient, briss et rouges, dans des dbris de chair et de vtements. --Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout coup Antraguet. --Mort? demanda Livarot. --Dj froid. --Mais il faut donc, s'cria Livarot, qu'un rgiment de retres ait pass par cette chambre! En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de sang indiquaient que, de ce ct aussi, avait eu lieu la lutte. Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu' l'escalier. La cour tait vide et solitaire. Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin de la chambre voisine. Il y avait du sang partout: le sang conduisait la fentre. Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effray sur le petit jardin. Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du malheureux Bussy. A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'chappa de la poitrine d'Antraguet. Livarot accourut. --Regarde, dit Antraguet, Bussy mort! --Bussy assassin, prcipit par une fentre! Entre, Ribrac, entre! Pendant ce temps, Livarot s'lanait dans la cour, et rencontrait au bas de l'escalier Ribrac, qu'il emmenait avec lui. Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna passage. --C'est bien lui! s'cria Livarot. --Il a le poing hach, dit Ribrac. --Il a deux balles dans la poitrine. --Il est cribl de coups de dague. --Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance! En se retournant, Livarot heurta un second cadavre. --Monsoreau! cria-t-il. --Quoi, Monsoreau aussi? --Oui, Monsoreau perc comme un crible, et qui a eu la tte brise sur le pav. --Ah a, mais on a donc assassin tous nos amis, cette nuit! --Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane! Personne ne rpondit, except la populace, qui commenait fourmiller autour de la maison. C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient la hauteur de la rue Sainte-Catherine, et se dtournaient pour viter le rassemblement. --Bussy! pauvre Bussy! s'criait Ribrac dsespr. --Oui, dit Antraguet, on a voulu se dfaire du plus terrible de nous tous. --C'est une lchet! c'est une infamie! crirent les deux autres jeunes gens. --Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux. --Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre vengeance; nous serions mal vengs, ami; attends-moi. En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Ribrac. --Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-l nous donne l'exemple; celui-l ne chargeait personne du soin de le venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille, nous nous vengerons! En disant ces mots, il se dcouvrit, posa ses lvres sur les lvres de Bussy; et, tirant son pe, il la trempa dans son sang. --Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lav dans le sang de tes ennemis! --Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir! --Messieurs, dit Antraguet, remettant son pe au fourreau, pas de merci, pas de misricorde, n'est-ce pas? Les deux jeunes gens tendirent la main sur le cadavre: --Pas de merci, pas de misricorde! rptrent-ils. --Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre. --Oui, mais nous n'aurons assassin personne, nous, dit Antraguet; et Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy! --Adieu, Bussy! rptrent les deux autres compagnons. Et ils sortirent, l'effroi dans l'me et la pleur au front, de cette maison maudite. Ils y avaient trouv, avec l'image de la mort, ce dsespoir profond qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation gnreuse qui rend l'homme suprieur son essence mortelle. Ils percrent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule tait devenue considrable. En arrivant sur le terrain, ils trouvrent leurs ennemis qui les attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement camps sur les barrires de bois. Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les derniers. Les quatre mignons avaient avec eux quatre cuyers. Leurs quatre pes, poses terre, semblaient attendre et se reposer comme eux. --Messieurs, dit Qulus en se levant et en saluant avec une espce de morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre. --Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrivs avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons. --M. de Bussy? fit d'pernon; effectivement, je ne le vois pas. Il parat qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin. --Nous avons bien attendu jusqu' prsent, dit Schomberg; nous attendrons bien encore. --M. de Bussy ne viendra pas, rpondit Antraguet. Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de d'pernon seul exprima un autre sentiment. --Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur? --Ce ne peut tre pour cela, reprit Qulus. --Vous avez raison, monsieur, dit Livarot. --Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron. --Parce qu'il est mort! rpliqua Antraguet. --Mort! s'crirent les mignons. D'pernon ne dit rien, et plit mme lgrement. --Et mort assassin! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas, messieurs? --Non, dit Qulus. Et pourquoi le saurions-nous? --D'ailleurs, est-ce sr? demanda d'pernon. Antraguet tira sa rapire. --Si sr, dit-il, que voil de son sang sur mon pe. --Assassin! s'crirent les trois amis du roi. M. de Bussy assassin! D'pernon continuait de secouer la tte d'un air de doute. --Ce sang crie vengeance! dit Ribrac; ne l'entendez-vous pas, messieurs? --Ah ! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens. --Pardieu! fit Antraguet. --Qu'est-ce dire? s'cria Qulus. --_Cherche qui le crime profite_, dit le lgiste, murmura Livarot. --Ah a, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron d'une voix tonnante. --Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Ribrac, et nous avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous gorger cent fois. --Alors, vite l'pe la main, dit d'pernon en tirant son arme du fourreau; et faisons vite. --Oh! oh! vous tes bien press, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous ne chantiez pas si haut quand nous tions quatre contre quatre. --Est-ce notre faute, si vous n'tes plus que trois? rpondit d'pernon. --Oui, c'est votre faute! s'cria Antraguet; il est mort parce qu'on l'aimait mieux couch dans la tombe que debout sur le terrain; il est mort le poing coup, pour que son poing ne pt plus soutenir son pe; il est mort parce qu'il fallait tout prix teindre ses yeux, dont l'clair vous et bloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair? Schomberg, Maugiron et d'pernon hurlaient de rage. --Assez, assez, messieurs! dit Qulus. Retirez-vous, monsieur d'pernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs verront alors si, malgr notre droit, nous sommes gens profiter d'un malheur que nous dplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta le jeune homme en jetant son chapeau en arrire et en levant la main gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son pe; venez, et, en nous voyant combattre ciel ouvert et sous le regard de Dieu, vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace! de l'espace! --Ah! je vous hassais, dit Schomberg, maintenant je vous excre! --Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tu, maintenant je vous gorgerais. En garde, messieurs, en garde! --Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg. --Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine nu, le coeur dcouvert. Les jeunes gens jetrent leurs pourpoints et arrachrent leurs chemises. --Tiens, dit Qulus en se dvtant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait mal au fourreau, et sera tombe en route. --Ou vous l'aurez laisse chez M. de Monsoreau, place de la Bastille, dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas os la retirer. Qulus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde. --Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague! cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille. --Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute. Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son ct. CHAPITRE XXXVII LE COMBAT Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre tait ombrag d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situ l'cart. Il n'tait frquent d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir la nuit. Les barrires, dresses par les marchands de chevaux, cartaient naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une rivire, suit toujours un courant, et ne s'arrte ou ne revient qu'attire par quelque remous. Les passants longeaient cet espace et ne s'y arrtaient point. D'ailleurs, il tait de trop bonne heure, et l'empressement gnral se portait vers la maison sanglante de Monsoreau. Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne ft pas fort tendre de sa nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade de bois. Il n'aimait pas les Angevins, il dtestait les mignons; mais les uns et les autres taient de braves jeunes gens, et sous leur chair courait un sang gnraux que bientt on allait voir jaillir au grand jour. D'pernon voulut risquer une dernire fois la bravade. --Quoi! on a donc bien peur de moi? s'cria-t-il. --Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet. --J'ai mon droit, rpliqua d'pernon; la partie fut lie huit. --Allons, au large! dit Ribrac impatient en lui barrant le passage. Il s'en revint avec des airs de tte superbes, et rengana son pe. --Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez perdre encore une paire de souliers comme hier. --Que dit ce matre fou? --Je dis que tout l'heure il y aura du sang par terre, et vous marcheriez dedans comme vous ftes cette nuit. D'pernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible reproche. Il s'assit dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur. Ribrac et Schomberg s'approchrent aprs le salut d'usage. Qulus et Antraguet, qui, depuis un instant dj, taient tombs en garde, engagrent le fer en faisant un pas en avant. Maugiron et Livarot, appuys chacun sur une barrire, se guettaient en faisant des feintes sur place pour engager l'pe dans leur garde favorite. Le combat commena comme cinq heures sonnaient Saint-Paul. La fureur tait peinte sur les traits des combattants; mais leurs lvres serres, leur pleur menaante l'involontaire tremblement du poignet, indiquaient que cette fureur tait maintenue par eux force de prudence, et que, pareille un cheval fougueux, elle ne s'chapperait point sans de grands ravages. Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps norme, un frottement d'pes qui n'tait pas encore un cliquetis. Pas un coup ne fut port. Ribrac, fatigu ou plutt satisfait d'avoir tt son adversaire, baissa la main, et attendit un moment. Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le premier clair sorti du nuage. Ribrac fut frapp. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de son paule; il rompit pour se rendre compte lui-mme de sa blessure. Schomberg voulut renouveler le coup; mais Ribrac releva son pe par une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au ct. Chacun avait sa blessure. --Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit Ribrac. Cependant Qulus et Antraguet s'chauffaient de leur ct; mais Qulus, n'ayant pas de dague, avait un grand dsavantage; il tait oblig de parer avec son bras gauche, et, comme son bras tait nu, chaque parade lui cotait une blessure. Sans tre atteint grivement, au bout de quelques secondes, il avait la main compltement ensanglante. Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins habile que Qulus, parait avec une mesure extrme. Trois coups de riposte portrent, et, sans tre touch grivement, le sang s'chappa de la poitrine de Qulus par trois blessures. Mais, chaque coup, Qulus rpta: --Ce n'est rien. Livarot et Maugiron en taient toujours la prudence. Quant Ribrac, furieux de douleur et sentant qu'il commenait perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg. Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son pe. Les deux jeunes gens firent coup fourr. Ribrac eut la poitrine traverse, et Schomberg fut bless au cou. Ribrac, bless mortellement, porta la main gauche sa plaie en se dcouvrant. Schomberg en profita pour porter Ribrac un second coup qui lui traversa les chairs. Mais Ribrac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et, de la gauche, lui enfona dans la poitrine sa dague jusqu' la coquille. La lame aigu traversa le coeur. Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entranant avec lui Ribrac, toujours travers par l'pe. Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et courut lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la course, et, aidant Ribrac dans les efforts qu'il faisait pour se dbarrasser de l'pe de Schomberg, il lui arracha cette pe de la poitrine. Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se dfendre avec le dsavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil dans les yeux. Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tte de Livarot, qui laissa chapper son pe et tomba sur les genoux. Qulus tait vivement serr par Antraguet. Maugiron se hta de percer Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout fait. D'pernon poussa un grand cri. Qulus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Qulus tait tout sanglant, mais de blessures lgres. Maugiron tait peu prs sauf. Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas reu la moindre gratignure; mais il commenait se sentir fatigu; ce n'tait cependant pas le moment de demander trve un homme bless et un autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il carta violemment l'pe de Qulus, et, profitant de l'cartement du fer, il sauta lgrement par-dessus une barrire. Qulus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois. Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se retourna. Qulus profita du mouvement pour passer sous la barrire. --Il est perdu, dit Chicot. --Vive le roi! dit d'pernon, hardi, mes lions, hardi! --Monsieur, du silence, s'il vous plat, dit Antraguet; n'insultez pas un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle. --Et qui n'est pas encore mort! s'cria Livarot. Et, au moment o nul ne pensait plus lui, hideux de la fange sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et plongea sa dague entre les paules de Maugiron, qui tomba comme une masse en soupirant: --Jsus, mon Dieu! je suis mort! Livarot retomba vanoui; l'action et la colre avaient puis le reste de ses forces. --Monsieur de Qulus, dit Antraguet, baissant son pe, vous tes un homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie. --Et pourquoi me rendre? dit Qulus, suis-je terre? --Non; mais vous tes cribl de coups, et moi, je suis sain et sauf. --Vive le roi! cria Qulus, j'ai encore mon pe, monsieur. Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il et t. --Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant pleine main la lame prs de la garde. Et il tordit le bras de Qulus, qui lcha l'pe. Seulement Antraguet se coupa lgrement un doigt de la main gauche. --Oh! hurla Qulus, une pe! une pe! Et, se lanant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses deux bras. Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son pe dans sa main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit frapper sur Qulus sans relche et partout, s'claboussant chaque coup du sang de son ennemi, qui rien ne pouvait faire lcher prise, et qui criait chaque blessure: --Vive le roi! Il russit mme retenir la main qui le frappait, et garrotter, comme et fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses bras. Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer. En effet, il chancela et tomba. Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-l, il touffa, pour ainsi dire, le malheureux Qulus. --Vive le roi! murmura ce dernier, l'agonie. Antraguet parvint dgager sa poitrine de l'treinte; il se roidit sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la poitrine: --Tiens, lui dit-il, es-tu content? --Vive le r..., articula Qulus, les yeux demi ferms. Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort rgnaient sur le champ de bataille. Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une gratignure la main. D'pernon, pouvant, fit un signe de croix et prit la fuite, comme s'il et t poursuivi par un spectre. Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants, le mme regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui dcidait les destins de Rome. Chicot secourut et releva Qulus, qui rendait son sang par dix-neuf blessures. Le mouvement le ranima. Il rouvrit les yeux. --Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de Bussy. --Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois. --Fuyez, murmura Qulus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas. --Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet, dt l'chafaud me prendre. --Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le mme jour. Antraguet s'approcha de Ribrac, qui respirait encore. --Eh bien? demanda celui-ci. --Nous sommes vainqueurs, rpondit Antraguet voix basse pour ne pas offenser Qulus. --Merci, dit Ribrac. Va-t'en. Et il retomba vanoui. Antraguet ramassa sa propre pe, qu'il avait laisse tomber dans la lutte, puis celles de Qulus, de Schomberg et de Maugiron. --Achevez-moi, monsieur, dit Qulus, ou laissez-moi mon pe. --La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un salut respectueux. Une larme brilla aux yeux du bless. --Nous eussions pu tre amis, murmura-t-il. Antraguet lui tendit la main. --Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre. --Et mes compagnons? demanda le jeune homme. --J'en aurai soin, comme des amis du roi. Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son cuyer, afin que l'on ne vt pas le sang dont il tait couvert, et, laissant les morts et les blesss au milieu des pages et des laquais, il disparut par la porte Saint-Antoine. CHAPITRE XXXVIII CONCLUSION. Le roi, ple d'inquitude et frmissant au moindre bruit, arpentait la salle d'armes, conjecturant, avec l'exprience d'un homme exerc, tout le temps que ses amis avaient d employer joindre et combattre leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises que leur donnaient leur caractre, leur force et leur adresse. --A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On dgane. A cette heure, ils sont aux mains. Et, ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'tait mis en prires. Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette dvotion des lvres ne faisait que glisser la surface. Au bout de quelques secondes, le roi se releva. --Pourvu que Qulus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je lui ai montr, en parant avec l'pe et en frappant avec la dague. Quant Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Ribrac. Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se dbarrassera vite de Livarot. Mais d'pernon! oh! celui-l est mort. Heureusement que c'est celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre Qulus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron! --Sire! dit la porte la voix de Crillon. --Quoi! dj! s'cria le roi. --Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc d'Anjou demande parler Votre Majest. --Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours travers la porte. --Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre Votre Majest quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a dire au roi calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment. --Eh bien, allez donc, dit le roi. En ce moment et comme Crillon se retournait pour obir, un pas rapide retentit par les montes, et l'on entendit une voix qui disait Crillon: --Je veux parler au roi l'instant mme! Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-mme. --Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu, mon Dieu, et qu'est-il arriv? Sont-ils morts? En effet, Saint-Luc, ple, sans chapeau, sans pe, tout marbr de taches de sang, se prcipitait dans la chambre du roi. --Sire, s'cria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance! je viens vous demander vengeance! --Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui peut te causer un pareil dsespoir? --Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus brave.... La parole lui manqua. --Hein? fit en avanant Crillon, qui croyait avoir des droits ce dernier titre surtout. --A t gorg cette nuit, tratreusement gorg, assassin! acheva Saint-Luc. Le roi, proccup d'une seule ide, se rassura; ce n'tait aucun de ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin. --gorg, assassin cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc, Saint-Luc? --Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais il tait fidle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il et donn tout son sang pour Votre Majest: sans quoi il n'et pas t mon ami. --Ah! fit le roi, qui commenait comprendre. Et quelque chose comme un clair, sinon de joie, du moins d'esprance, illumina son visage. --Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance! --Pour M. de Bussy? rpta le roi en appuyant sur chaque mot. --Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignard cette nuit. Et bien leur en a pris d'tre vingt, car il en a tu quatorze. --M. de Bussy mort!.... --Oui, sire. --Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout coup le roi, emport par un mouvement irrsistible. Saint-Luc lana au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se dtournant, il vit Crillon, qui, toujours debout prs de la porte, attendait de nouveaux ordres. Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou. --Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix svre, M. de Bussy ne s'est point battu, en effet, et voil pourquoi je viens demander, non pas vengeance, comme j'ai eu tort de le dire Votre Majest, mais justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy on a rendu un dplorable service Votre Majest. Le duc d'Anjou venait d'arriver la porte; il s'y tenait dbout et immobile comme une statue de bronze. Les paroles de Saint-Luc avaient clair le roi; elles lui rappelaient le service que son frre prtendait lui avoir rendu. Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute: car, en mme temps qu'il lui rpondait oui du regard, le duc avait fait de haut en bas un signe imperceptible de tte. --Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'cria Saint-Luc. On va dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que vous avez fait gorger Bussy. --Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi. --Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mlant, sans faon et comme d'habitude, la conversation. --Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugu par cette opinion de celui qui tait le plus brave de son royaume depuis que Bussy tait mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez l'assassin. Saint-Luc vit une ombre se projeter. C'tait le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre. Il se retourna et le reconnut. --Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux tout prix disculper Votre Majest d'une si abominable action. --Eh bien, dites. Le duc s'arrta et attendit tranquillement. Crillon se tenait derrire lui, le regardant de travers et secouant la tte. --Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un pige: tandis qu'il rendait visite une femme dont il tait aim, le mari, prvenu par un tratre, est rentr chez lui avec des assassins; il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le jardin. Si tout n'et pas t ferm, comme nous l'avons dit, dans la chambre du roi, on et pu voir, malgr sa puissance sur lui-mme, plir le prince ces dernires paroles. --Bussy s'est dfendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emport, et.... --Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne vengerai certes pas un adultre. --Sire, je n'ai pas fini mon rcit, reprit Saint-Luc. Le malheureux, aprs s'tre dfendu, prs d'une demi-heure dans la chambre, aprs avoir triomph de ses ennemis, le malheureux se sauvait bless, sanglant, mutil; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse t arrt, avec la femme qu'il m'avait confie, par ses assassins; si je n'eusse t garrott, billonn. Malheureusement on avait oubli de m'ter la vue comme on m'avait t la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux lances d'une grille de fer; j'ai entendu le bless leur demander secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible raconter, mais, croyez-le, c'tait encore bien plus horrible voir et entendre,--l'un a ordonn de faire feu, et l'autre a obi. Crillon serra les poings et frona le sourcil. --Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, mu malgr lui. --Oui, dit Saint-Luc. Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste de toute sa haine si longtemps contenue: --C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin, c'est l'ami! Le roi s'attendait ce coup. Le duc le supporta sans sourciller. --Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majest apprciera cette action, car M. de Bussy tait mon serviteur, c'est vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy devait porter les armes contre Votre Majest. --Tu mens, assassin! tu mens! s'cria Saint-Luc: Bussy perc de coups, Bussy la main hache de coups d'pe, l'paule brise d'une balle, Bussy pendant accroch par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'tait plus bon qu' inspirer de la piti ses plus cruels ennemis, et ses plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la Mole et de Coconnas, tu as tu Bussy comme, les uns aprs les autres, tous tes amis; tu as tu Bussy, non parce qu'il tait l'ennemi de ton frre, mais parce qu'il tait le confident de tes secrets. Ah! Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime. --Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi! --On m'insulte chez vous, mon frre, dit le duc, blme de terreur, car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de Saint-Luc, il ne se sentait pas en sret. --Sortez! Crillon, dit le roi. Crillon sortit. --Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc. --Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauv, ce matin, les amis de Votre Majest, et d'avoir donn une clatante justice votre cause, qui est la mienne. --Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possdant plus, je te dis que la cause dont tu es est une cause maudite, et qu'o tu passes doit s'abattre sur tes pas la colre de Dieu! Sire! sire! votre frre a protg nos amis: malheur eux! Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur. En ce moment mme, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des pas prcipits, puis des interrogatoires empresss. Il se fit un grand, un profond silence. Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner raison Saint-Luc, trois coups, frapps avec lenteur et solennit, branlrent la porte sous le poing vigoureux de Crillon. Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits de son visage. --Vaincus! s'cria-t-il; mes pauvres amis vaincus! --Que vous disais-je, sire? s'cria Saint-Luc. Le duc joignit les mains avec terreur. --Vois-tu, lche! s'cria le jeune homme avec un superbe effort, voil comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc m'gorger aussi, je n'ai pas d'pe! Et il lana son gant de soie au visage du duc. Franois poussa un cri de rage et devint livide. Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laiss tomber son front entre ses mains. --Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blesss! Oh! qui me donnera d'eux des nouvelles certaines? --Moi, sire, dit Chicot. Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant. --Eh bien? dit-il. --Deux sont dj morts, et le troisime va rendre le dernier soupir. --Quel est ce troisime qui n'est pas encore mort? --Qulus, sire. --Et o est-il? --A l'htel Boissy, o je l'ai fait transporter. Le roi n'en couta point davantage, et s'lana hors de l'appartement en poussant des cris lamentables. Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de l son retard se prsenter au Louvre. Jeanne passa trois jours et trois nuits veiller la malheureuse femme, en proie au plus atroce dlire. Le quatrime jour, Jeanne, brise de fatigue, alla prendre un peu de repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures aprs, dans la chambre de son amie, elle ne la trouva plus[*] [*] Peut-tre l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle tait devenue dans son prochain roman intitul les Quarante-Cinq, o nous retrouverons une partie des personnages qui ont pris part l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'diteur-- On sait que Qulus, le seul des trois combattants dfenseurs de la cause du roi qui ait survcu dix-neuf blessures, mourut dans ce mme htel de Boissy, o Chicot l'avait fait transporter, aprs une agonie de trente jours, et entre les bras du roi. Henri fut inconsolable. Il fit faire ses trois amis de magnifiques tombeaux, o ils taient taills en marbre et dans leur grandeur naturelle. Il fonda des messes leur intention, les recommanda aux prires des prtres, et ajouta ses oraisons habituelles ce distique, qu'il rpta toute sa vie aprs ses prires du matin et du soir: Que Dieu reoive en son giron Qulus, Schomberg et Maugiron, Pendant prs de trois mois, Crillon garda vue le duc d'Anjou, que le roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna jamais. On atteignit ainsi le mois de septembre, poque laquelle Chicot, qui ne quittait pas son matre, et qui et consol Henri, si Henri et pu tre consol, reut la lettre suivante, date du prieur de Beaune. Elle tait crite de la main d'un clerc. Cher seigneur Chicot, L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'tre belles en Bourgogne, cette anne. On dit que le roi, notre sire, qui j'ai sauv la vie, ce qu'il parat, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieur, cher monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai dcouvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les plus grandes douleurs; cela le rjouira, je n'en doute point, car j'ai trouv, dans les livres saints, cette phrase admirable: Le bon vin rjouit le coeur de l'homme! C'est trs-beau en latin; je vous le ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez avec M. d'pernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous engraisserons tous. Le rvrend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur et ami. P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier pour l'me de ses amis, comme il me l'avait recommand, cause des embarras que m'a donns mon installation; mais, aussitt les vendanges faites, je m'occuperai certainement d'eux. --_Amen!_ dit Chicot, voil de pauvres diables bien recommands Dieu! End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas License: Share Alike